The Project Gutenberg EBook of La Chartreuse de Parme, by Stendhal

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Title: La Chartreuse de Parme

Author: Stendhal

Release Date: June 29, 2013 [EBook #796]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LA CHARTREUSE DE PARME

par Stendhal




LIVRE PREMIER

    Gia mi fur dolci inviti a empir le carte
    I luoghi ameni.

                Ariost, sat. IV.




CHAPITRE PREMIER

Milan en 1796


Le 15 mai 1796, le gnral Bonaparte fit son entre dans Milan  la
tte de cette jeune arme qui venait de passer le pont de Lodi, et
d'apprendre au monde qu'aprs tant de sicles Csar et Alexandre avaient
un successeur. Les miracles de bravoure et de gnie dont l'Italie fut
tmoin en quelques mois rveillrent un peuple endormi; huit jours
encore avant l'arrive des Franais, les Milanais ne voyaient en eux
qu'un ramassis de brigands, habitus  fuir toujours devant les troupes
de Sa Majest Impriale et Royale: c'tait du moins ce que leur rptait
trois fois la semaine un petit journal grand comme la main, imprim sur
du papier sale.

Au Moyen Age, les Lombards rpublicains avaient fait preuve d'une
bravoure gale  celle des Franais, et ils mritrent de voir leur
ville entirement rase par les empereurs d'Allemagne. Depuis qu'ils
taient devenus de fidles sujets, leur grande affaire tait d'imprimer
des sonnets sur de petits mouchoirs de taffetas rose quand arrivait le
mariage d'une jeune fille appartenant  quelque famille noble ou riche.
Deux ou trois ans aprs cette grande poque de sa vie, cette jeune fille
prenait un cavalier servant: quelquefois le nom du sigisbe choisi par
la famille du mari occupait une place honorable dans le contrat de
mariage. Il y avait loin de ces moeurs effmines aux motions profondes
que donna l'arrive imprvue de l'arme franaise. Bientt surgirent
des moeurs nouvelles et passionnes. Un peuple tout entier s'aperut,
le 15 mai 1796, que tout ce qu'il avait respect jusque-l tait
souverainement ridicule et quelquefois odieux. Le dpart du dernier
rgiment de l'Autriche marqua la chute des ides anciennes: exposer sa
vie devint  la mode; on vit que pour tre heureux aprs des sicles
de sensations affadissantes, il fallait aimer la patrie d'un amour
rel et chercher les actions hroques. On tait plong dans une nuit
profonde par la continuation du despotisme jaloux de Charles Quint et de
Philippe II; on renversa leurs statues, et tout  coup l'on se trouva
inond de lumire. Depuis une cinquantaine d'annes, et  mesure que
l'Encyclopdie et Voltaire clataient en France, les moines criaient au
bon peuple de Milan, qu'apprendre  lire ou quelque chose au monde tait
une peine fort inutile, et qu'en payant bien exactement la dme  son
cur, et lui racontant fidlement tous ses petits pchs, on tait 
peu prs sr d'avoir une belle place au paradis. Pour achever d'nerver
ce peuple autrefois si terrible et si raisonneur, l'Autriche lui avait
vendu  bon march le privilge de ne point fournir de recrues  son
arme.

En 1796, l'arme milanaise se composait de vingt-quatre faquins habills
de rouge, lesquels gardaient la ville de concert avec quatre magnifiques
rgiments de grenadiers hongrois. La libert des moeurs tait extrme,
mais la passion fort rare; d'ailleurs, outre le dsagrment de devoir
tout raconter au cur, sous peine de ruine mme en ce monde, le bon
peuple de Milan tait encore soumis  certaines petites entraves
monarchiques qui ne laissaient pas que d'tre vexantes. Par exemple
l'archiduc, qui rsidait  Milan et gouvernait au nom de l'Empereur,
son cousin, avait eu l'ide lucrative de faire le commerce des bls. En
consquence, dfense aux paysans de vendre leurs grains jusqu' ce que
Son Altesse et rempli ses magasins.

En mai 1796, trois jours aprs l'entre des Franais, un jeune peintre
en miniature, un peu fou, nomm Gros, clbre depuis, et qui tait venu
avec l'arme, entendant raconter au grand caf des Servi ( la mode
alors) les exploits de l'archiduc, qui de plus tait norme, prit la
liste des glaces imprime en placard sur une feuille de vilain papier
jaune. Sur le revers de la feuille il dessina le gros archiduc; un
soldat franais lui donnait un coup de baonnette dans le ventre, et,
au lieu de sang, il en sortait une quantit de bl incroyable. La chose
nomme plaisanterie ou caricature n'tait pas connue en ce pays de
despotisme cauteleux. Le dessin laiss par Gros sur la table du caf
des Servi parut un miracle descendu du ciel; il fut grav dans la nuit,
et le lendemain on en vendit vingt mille exemplaires.

Le mme jour, on affichait l'avis d'une contribution de guerre de six
millions, frappe pour les besoins de l'arme franaise, laquelle,
venant de gagner six batailles et de conqurir vingt provinces, manquait
seulement de souliers, de pantalons, d'habits et de chapeaux.

La masse de bonheur et de plaisir qui fit irruption en Lombardie avec
ces Franais si pauvres fut telle que les prtres seuls et quelques
nobles s'aperurent de la lourdeur de cette contribution de six
millions, qui, bientt, fut suivie de beaucoup d'autres. Ces soldats
franais riaient et chantaient toute la journe; ils avaient moins
de vingt-cinq ans, et leur gnral en chef, qui en avait vingt-sept,
passait pour l'homme le plus g de son arme. Cette gaiet, cette
jeunesse, cette insouciance, rpondaient d'une faon plaisante aux
prdications furibondes des moines qui, depuis six mois, annonaient du
haut de la chaire sacre que les Franais taient des monstres, obligs,
sous peine de mort,  tout brler et  couper la tte  tout le monde. A
cet effet, chaque rgiment marchait avec la guillotine en tte.

Dans les campagnes l'on voyait sur la porte des chaumires le soldat
franais occup  bercer le petit enfant de la matresse du logis, et
presque chaque soir quelque tambour, jouant du violon, improvisait un
bal. Les contredanses se trouvant beaucoup trop savantes et compliques
pour que les soldats, qui d'ailleurs ne les savaient gure, pussent les
apprendre aux femmes du pays, c'taient celles-ci qui montraient aux
jeunes Franais la Monfrine, la Sauteuse et autres danses italiennes.

Les officiers avaient t logs, autant que possible, chez les gens
riches; ils avaient bon besoin de se refaire. Par exemple, un lieutenant
nomm Robert eut un billet de logement pour le palais de la marquise
del Dongo. Cet officier, jeune rquisitionnaire assez leste, possdait
pour tout bien, en entrant dans ce palais, un cu de six francs qu'il
venait de recevoir  Plaisance. Aprs le passage du pont de Lodi, il
prit  un bel officier autrichien tu par un boulet un magnifique
pantalon de nankin tout neuf, et jamais vtement ne vint plus  propos.
Ses paulettes d'officier taient en laine, et le drap de son habit
tait cousu  la doublure des manches pour que les morceaux tinssent
ensemble; mais il y avait une circonstance plus triste: les semelles
de ses souliers taient en morceaux de chapeau galement pris sur le
champ de bataille, au-del du pont de Lodi. Ces semelles improvises
tenaient au-dessus des souliers par des ficelles fort visibles, de faon
que lorsque le majordome de la maison se prsenta dans la chambre du
lieutenant Robert pour l'inviter  dner avec Mme la marquise, celui-ci
fut plong dans un mortel embarras. Son voltigeur et lui passrent les
deux heures qui les sparaient de ce fatal dner  tcher de recoudre
un peu l'habit et  teindre en noir avec de l'encre les malheureuses
ficelles des souliers. Enfin le moment terrible arriva. De la vie je
ne fus plus mal  mon aise, me disait le lieutenant Robert; ces dames
pensaient que j'allais leur faire peur, et moi j'tais plus tremblant
qu'elles. Je regardais mes souliers et ne savais comment marcher avec
grce. La marquise del Dongo, ajoutait-il, tait alors dans tout l'clat
de sa beaut: vous l'avez connue avec ses yeux si beaux et d'une douceur
anglique et ses jolis cheveux d'un blond fonc qui dessinaient si
bien l'ovale de cette figure charmante. J'avais dans ma chambre une
Hrodiade de Lonard de Vinci qui semblait son portrait. Dieu voulut
que je fusse tellement saisi de cette beaut surnaturelle que j'en
oubliai mon costume. Depuis deux ans je ne voyais que des choses laides
et misrables dans les montagnes du pays de Gnes: j'osai lui adresser
quelques mots sur mon ravissement.

Mais j'avais trop de sens pour m'arrter longtemps dans le genre
complimenteur. Tout en tournant mes phrases, je voyais, dans une salle
 manger toute de marbre, douze laquais et des valets de chambre vtus
avec ce qui me semblait alors le comble de la magnificence. Figurez-vous
que ces coquins-l avaient non seulement de bons souliers, mais encore
des boucles d'argent. Je voyais du coin de l'oeil tous ces regards
stupides fixs sur mon habit, et peut-tre aussi sur mes souliers, ce
qui me perait le coeur. J'aurais pu d'un mot faire peur  tous ces gens;
mais comment les mettre  leur place sans courir le risque d'effaroucher
les dames? car la marquise pour se donner un peu de courage, comme elle
me l'a dit cent fois depuis, avait envoy prendre au couvent o elle
tait pensionnaire en ce temps-l, Gina del Dongo, soeur de son mari,
qui fut depuis cette charmante comtesse Pietranera: personne dans la
prosprit ne la surpassa par la gaiet et l'esprit aimable, comme
personne ne la surpassa par le courage et la srnit d'me dans la
fortune contraire.

Gina, qui pouvait avoir alors treize ans, mais qui en paraissait
dix-huit, vive et franche, comme vous savez, avait tant de peur
d'clater de rire en prsence de mon costume, qu'elle n'osait
pas manger; la marquise, au contraire, m'accablait de politesses
contraintes; elle voyait fort bien dans mes yeux des mouvements
d'impatience. En un mot, je faisais une sotte figure, je mchais le
mpris, chose qu'on dit impossible  un Franais. Enfin une ide
descendue du ciel vint m'illuminer: je me mis  raconter  ces dames
ma misre, et ce que nous avions souffert depuis deux ans dans les
montagnes du pays de Gnes o nous retenaient de vieux gnraux
imbciles. L, disais-je, on nous donnait des assignats qui n'avaient
pas cours dans le pays, et trois onces de pain par jour. Je n'avais pas
parl deux minutes, que la bonne marquise avait les larmes aux yeux, et
la Gina tait devenue srieuse.

--Quoi, monsieur le lieutenant, me disait celle-ci, trois onces de pain!

--Oui, mademoiselle; mais en revanche la distribution manquait trois
fois la semaine, et comme les paysans chez lesquels nous logions taient
encore plus misrables que nous, nous leur donnions un peu de notre pain.

En sortant de table, j'offris mon bras  la marquise jusqu' la porte
du salon, puis, revenant rapidement sur mes pas, je donnai au domestique
qui m'avait servi  table cet unique cu de six francs sur l'emploi
duquel j'avais fait tant de chteaux en Espagne.

Huit jours aprs, continuait Robert, quand il fut bien avr que les
Franais ne guillotinaient personne, le marquis del Dongo revint de son
chteau de Grianta, sur le lac de Cme, o bravement il s'tait rfugi
 l'approche de l'arme, abandonnant aux hasards de la guerre sa jeune
femme si belle et sa soeur. La haine que ce marquis avait pour nous tait
gale  sa peur, c'est--dire incommensurable: sa grosse figure ple
et dvote tait amusante  voir quand il me faisait des politesses. Le
lendemain de son retour  Milan, je reus trois aunes de drap et deux
cents francs sur la contribution des six millions: je me remplumai, et
devins le chevalier de ces dames, car les bals commencrent.

L'histoire du lieutenant Robert fut  peu prs celle de tous les
Franais; au lieu de se moquer de la misre de ces braves soldats, on en
eut piti, et on les aima.

Cette poque de bonheur imprvu et d'ivresse ne dura que deux petites
annes; la folie avait t si excessive et si gnrale, qu'il me serait
impossible d'en donner une ide, si ce n'est par cette rflexion
historique et profonde: ce peuple s'ennuyait depuis cent ans.

La volupt naturelle aux pays mridionaux avait rgn jadis  la cour
des Visconti et des Sforce, ces fameux ducs de Milan. Mais depuis l'an
1635, que les Espagnols s'taient empars du Milanais, et empars en
matres taciturnes, souponneux, orgueilleux, et craignant toujours la
rvolte, la gaiet s'tait enfuie. Les peuples, prenant les moeurs de
leurs matres, songeaient plutt  se venger de la moindre insulte par
un coup de poignard qu' jouir du moment prsent.

La joie folle, la gaiet, la volupt, l'oubli de tous les sentiments
tristes, ou seulement raisonnables, furent pousss  un tel point,
depuis le 15 mai 1796, que les Franais entrrent  Milan, jusqu'en
avril 1799, qu'ils en furent chasss  la suite de la bataille de
Cassano, que l'on a pu citer de vieux marchands millionnaires, de vieux
usuriers, de vieux notaires qui, pendant cet intervalle, avaient oubli
d'tre moroses et de gagner de l'argent.

Tout au plus et-il t possible de compter quelques familles
appartenant  la haute noblesse, qui s'taient retires dans leurs
palais  la campagne, comme pour bouder contre l'allgresse gnrale
et l'panouissement de tous les coeurs. Il est vritable aussi que ces
familles nobles et riches avaient t distingues d'une manire fcheuse
dans la rpartition des contributions de guerre demandes pour l'arme
franaise.

Le marquis del Dongo, contrari de voir tant de gaiet, avait t un des
premiers  regagner son magnifique chteau de Grianta, au-del de Cme,
o les dames menrent le lieutenant Robert. Ce chteau, situ dans une
position peut-tre unique au monde, sur un plateau de cent cinquante
pieds au-dessus de ce lac sublime dont il domine une grande partie,
avait t une place forte. La famille del Dongo le fit construire au
quinzime sicle, comme le tmoignaient de toutes parts les marbres
chargs de ses armes; on y voyait encore des ponts-levis et des fosss
profonds,  la vrit privs d'eau; mais avec ces murs de quatre-vingts
pieds de haut et de six pieds d'paisseur, ce chteau tait  l'abri
d'un coup de main; et c'est pour cela qu'il tait cher au souponneux
marquis. Entour de vingt-cinq ou trente domestiques qu'il supposait
dvous, apparemment parce qu'il ne leur parlait jamais que l'injure 
la bouche, il tait moins tourment par la peur qu' Milan.

Cette peur n'tait pas tout  fait gratuite: il correspondait fort
activement avec un espion plac par l'Autriche sur la frontire suisse
 trois lieues de Grianta, pour faire vader les prisonniers faits sur
le champ de bataille, ce qui aurait pu tre pris au srieux par les
gnraux franais.

Le marquis avait laiss sa jeune femme  Milan: elle y dirigeait
les affaires de la famille, elle tait charge de faire face aux
contributions imposes  la casa del Dongo, comme on dit dans le pays;
elle cherchait  les faire diminuer, ce qui l'obligeait  voir ceux des
nobles qui avaient accept des fonctions publiques, et mme quelques
non nobles fort influents. Il survint un grand vnement dans cette
famille. Le marquis avait arrang le mariage de sa jeune soeur Gina avec
un personnage fort riche et de la plus haute naissance; mais il portait
de la poudre:  ce titre, Gina le recevait avec des clats de rire, et
bientt elle fit la folie d'pouser le comte Pietranera. C'tait  la
vrit un fort bon gentilhomme, trs bien fait de sa personne, mais
ruin de pre en fils, et, pour comble de disgrce, partisan fougueux
des ides nouvelles. Pietranera tait sous-lieutenant dans la lgion
italienne, surcrot de dsespoir pour le marquis.

Aprs ces deux annes de folie et de bonheur, le Directoire de Paris,
se donnant des airs de souverain bien tabli, montra une haine mortelle
pour tout ce qui n'tait pas mdiocre. Les gnraux ineptes qu'il donna
 l'arme d'Italie perdirent une suite de batailles dans ces mmes
plaines de Vrone, tmoins deux ans auparavant des prodiges d'Arcole
et de Lonato. Les Autrichiens se rapprochrent de Milan; le lieutenant
Robert, devenu chef de bataillon et bless  la bataille de Cassano,
vint loger pour la dernire fois chez son amie la marquise del Dongo.
Les adieux furent tristes; Robert partit avec le comte Pietranera qui
suivait les Franais dans leur retraite sur Novi. La jeune comtesse, 
laquelle son frre refusa de payer sa lgitime, suivit l'arme monte
sur une charrette.

Alors commena cette poque de raction et de retour aux ides
anciennes, que les Milanais appellent i tredici mesi (les treize
mois), parce qu'en effet leur bonheur voulut que ce retour  la sottise
ne durt que treize mois, jusqu' Marengo. Tout ce qui tait vieux,
dvot, morose, reparut  la tte des affaires, et reprit la direction
de la socit: bientt les gens rests fidles aux bonnes doctrines
publirent dans les villages que Napolon avait t pendu par les
Mameluks en Egypte, comme il le mritait  tant de titres.

Parmi ces hommes qui taient alls bouder dans leurs terres et qui
revenaient altrs de vengeance, le marquis del Dongo se distinguait par
sa fureur; son exagration le porta naturellement  la tte du parti.
Ces messieurs, fort honntes gens quand ils n'avaient pas peur, mais qui
tremblaient toujours, parvinrent  circonvenir le gnral autrichien:
assez bon homme, il se laissa persuader que la svrit tait de la
haute politique, et fit arrter cent cinquante patriotes: c'tait bien
alors ce qu'il y avait de mieux en Italie.

Bientt on les dporta aux bouches de Cattaro, et jets dans des grottes
souterraines, l'humidit et surtout le manque de pain firent bonne et
prompte justice de tous ces coquins.

Le marquis del Dongo eut une grande place, et, comme il joignait une
avarice sordide  une foule d'autres belles qualits, il se vanta
publiquement de ne pas envoyer un cu  sa soeur, la comtesse Pietranera:
toujours folle d'amour, elle ne voulait pas quitter son mari, et mourait
de faim en France avec lui. La bonne marquise tait dsespre; enfin
elle russit  drober quelques petits diamants dans son crin, que son
mari lui reprenait tous les soirs pour l'enfermer sous son lit dans une
caisse de fer: la marquise avait apport huit cent mille francs de dot
 son mari, et recevait quatre-vingts francs par mois pour ses dpenses
personnelles. Pendant les treize mois que les Franais passrent hors de
Milan, cette femme si timide trouva des prtextes et ne quitta pas le
noir.

Nous avouerons que, suivant l'exemple de beaucoup de graves auteurs,
nous avons commenc l'histoire de notre hros une anne avant sa
naissance. Ce personnage essentiel n'est autre, en effet, que Fabrice
Valserra, marchesino del Dongo, comme on dit  Milan 1. Il venait
justement de se donner la peine de natre lorsque les Franais furent
chasss, et se trouvait, par le hasard de la naissance, le second fils
de ce marquis del Dongo si grand seigneur, et dont vous connaissez dj
le gros visage blme, le sourire faux et la haine sans bornes pour les
ides nouvelles. Toute la fortune de la maison tait substitue au fils
an Ascanio del Dongo, le digne portrait de son pre. Il avait huit
ans, et Fabrice deux, lorsque tout  coup ce gnral Bonaparte, que
tous les gens bien ns croyaient pendu depuis longtemps, descendit du
mont Saint-Bernard. Il entra dans Milan: ce moment est encore unique
dans l'histoire; figurez-vous tout un peuple amoureux fou. Peu de jours
aprs, Napolon gagna la bataille de Marengo. Le reste est inutile 
dire. L'ivresse des Milanais fut au comble; mais, cette fois, elle
tait mlange d'ides de vengeance: on avait appris la haine  ce bon
peuple. Bientt l'on vit arriver ce qui restait des patriotes dports
aux bouches de Cattaro; leur retour fut clbr par une fte nationale.
Leurs figures ples, leurs grands yeux tonns, leurs membres amaigris,
faisaient un trange contraste avec la joie qui clatait de toutes
parts. Leur arrive fut le signal du dpart pour les familles les plus
compromises. Le marquis del Dongo fut des premiers  s'enfuir  son
chteau de Grianta. Les chefs des grandes familles taient remplis
de haine et de peur; mais leurs femmes, leurs filles, se rappelaient
les joies du premier sjour des Franais, et regrettaient Milan et
les bals si gais, qui aussitt aprs Marengo s'organisrent  la Casa
Tanzi. Peu de jours aprs la victoire, le gnral franais, charg de
maintenir la tranquillit dans la Lombardie, s'aperut que tous les
fermiers des nobles, que toutes les vieilles femmes de la campagne,
bien loin de songer encore  cette tonnante victoire de Marengo qui
avait chang les destines de l'Italie, et reconquis treize places
fortes en un jour, n'avaient l'me occupe que d'une prophtie de saint
Giovita, le premier patron de Brescia. Suivant cette parole sacre,
les prosprits des Franais et de Napolon devaient cesser treize
semaines juste aprs Marengo. Ce qui excuse un peu le marquis del Dongo
et tous les nobles boudeurs des campagnes, c'est que rellement et sans
comdie ils croyaient  la prophtie. Tous ces gens-l n'avaient pas lu
quatre volumes en leur vie; ils faisaient ouvertement leurs prparatifs
pour rentrer  Milan au bout des treize semaines, mais le temps, en
s'coulant, marquait de nouveaux succs pour la cause de la France. De
retour  Paris, Napolon, par de sages dcrets, sauvait la rvolution
 l'intrieur, comme il l'avait sauve  Marengo contre les trangers.
Alors les nobles lombards, rfugis dans leurs chteaux, dcouvrirent
que d'abord ils avaient mal compris la prdiction du saint patron de
Brescia: il ne s'agissait pas de treize semaines, mais bien de treize
mois. Les treize mois s'coulrent, et la prosprit de la France
semblait s'augmenter tous les jours.

Nous glissons sur dix annes de progrs et de bonheur, de 1800 
1810; Fabrice passa les premires au chteau de Grianta, donnant et
recevant force coups de poing au milieu des petits paysans du village,
et n'apprenant rien, pas mme  lire. Plus tard, on l'envoya au
collge des jsuites  Milan. Le marquis son pre exigea qu'on lui
montrt le latin, non point d'aprs ces vieux auteurs qui parlent
toujours des rpubliques, mais sur un magnifique volume orn de plus
de cent gravures, chef-d'oeuvre des artistes du XVIIe sicle; c'tait
la gnalogie latine des Valserra, marquis del Dongo, publie en 1650
par Fabrice del Dongo, archevque de Parme. La fortune des Valserra
tant surtout militaire, les gravures reprsentaient force batailles,
et toujours on voyait quelque hros de ce nom donnant de grands coups
d'pe. Ce livre plaisait fort au jeune Fabrice. Sa mre, qui l'adorait,
obtenait de temps en temps la permission de venir le voir  Milan; mais
son mari ne lui offrant jamais d'argent pour ces voyages, c'tait sa
belle-soeur, l'aimable comtesse Pietranera, qui lui en prtait. Aprs le
retour des Franais, la comtesse tait devenue l'une des femmes les plus
brillantes de la cour du prince Eugne, vice-roi d'Italie.

Lorsque Fabrice eut fait sa premire communion, elle obtint du marquis,
toujours exil volontaire, la permission de le faire sortir quelquefois
de son collge. Elle le trouva singulier, spirituel, fort srieux, mais
joli garon, et ne dparant point trop le salon d'une femme  la mode;
du reste, ignorant  plaisir, et sachant  peine crire. La comtesse,
qui portait en toutes choses son caractre enthousiaste, promit sa
protection au chef de l'tablissement, si son neveu Fabrice faisait
des progrs tonnants, et  la fin de l'anne avait beaucoup de prix.
Pour lui donner les moyens de les mriter, elle l'envoyait chercher
tous les samedis soir, et souvent ne le rendait  ses matres que le
mercredi ou le jeudi. Les jsuites, quoique tendrement chris par le
prince vice-roi, taient repousss d'Italie par les lois du royaume,
et le suprieur du collge, homme habile, sentit tout le parti qu'il
pourrait tirer de ses relations avec une femme toute-puissante  la
cour. Il n'eut garde de se plaindre des absences de Fabrice, qui, plus
ignorant que jamais,  la fin de l'anne obtint cinq premiers prix. A
cette condition, la brillante comtesse Pietranera, suivie de son mari,
gnral commandant une des divisions de la garde, et de cinq ou six
des plus grands personnages de la cour du vice-roi, vint assister  la
distribution des prix chez les jsuites. Le suprieur fut compliment
par ses chefs.

La comtesse conduisait son neveu  toutes ces ftes brillantes qui
marqurent le rgne trop court de l'aimable prince Eugne. Elle
l'avait cr de son autorit officier de hussards, et Fabrice, g de
douze ans, portait cet uniforme. Un jour, la comtesse, enchante de
sa jolie tournure, demanda pour lui au prince une place de page, ce
qui voulait dire que la famille del Dongo se ralliait. Le lendemain,
elle eut besoin de tout son crdit pour obtenir que le vice-roi voult
bien ne pas se souvenir de cette demande,  laquelle rien ne manquait
que le consentement du pre du futur page, et ce consentement et t
refus avec clat. A la suite de cette folie, qui fit frmir le marquis
boudeur, il trouva un prtexte pour rappeler  Grianta le jeune Fabrice.
La comtesse mprisait souverainement son frre; elle le regardait comme
un sot triste, et qui serait mchant si jamais il en avait le pouvoir.
Mais elle tait folle de Fabrice, et, aprs dix ans de silence, elle
crivit au marquis pour rclamer son neveu: sa lettre fut laisse sans
rponse.

A son retour dans ce palais formidable, bti par le plus belliqueux de
ses anctres, Fabrice ne savait rien au monde que faire l'exercice et
monter  cheval. Souvent le comte Pietranera, aussi fou de cet enfant
que sa femme, le faisait monter  cheval, et le menait avec lui  la
parade.

En arrivant au chteau de Grianta, Fabrice, les yeux encore bien
rouges des larmes rpandues en quittant les beaux salons de sa tante,
ne trouva que les caresses passionnes de sa mre et de ses soeurs. Le
marquis tait enferm dans son cabinet avec son fils an, le marchesino
Ascanio. Ils y fabriquaient des lettres chiffres qui avaient l'honneur
d'tre envoyes  Vienne; le pre et le fils ne paraissaient qu'aux
heures des repas. Le marquis rptait avec affectation qu'il apprenait 
son successeur naturel  tenir, en partie double, le compte des produits
de chacune de ses terres. Dans le fait, le marquis tait trop jaloux de
son pouvoir pour parler de ces choses-l  un fils, hritier ncessaire
de toutes ces terres substitues. Il l'employait  chiffrer des dpches
de quinze ou vingt pages que deux ou trois fois la semaine il faisait
passer en Suisse, d'o on les acheminait  Vienne. Le marquis prtendait
faire connatre  ses souverains lgitimes l'tat intrieur du royaume
d'Italie qu'il ne connaissait pas lui-mme, et toutefois ses lettres
avaient beaucoup de succs; voici comment. Le marquis faisait compter
sur la grande route, par quelque agent sr, le nombre des soldats de tel
rgiment franais ou italien qui changeait de garnison, et, en rendant
compte du fait  la cour de Vienne, il avait soin de diminuer d'un grand
quart le nombre des soldats prsents. Ces lettres, d'ailleurs ridicules,
avaient le mrite d'en dmentir d'autres plus vridiques, et elles
plaisaient. Aussi, peu de temps avant l'arrive de Fabrice au chteau,
le marquis avait-il reu la plaque d'un ordre renomm: c'tait la
cinquime qui ornait son habit de chambellan. A la vrit, il avait le
chagrin de ne pas oser arborer cet habit hors de son cabinet; mais il ne
se permettait jamais de dicter une dpche sans avoir revtu le costume
brod, garni de tous ses ordres. Il et cru manquer de respect d'en agir
autrement.

La marquise fut merveille des grces de son fils. Mais elle avait
conserv l'habitude d'crire deux ou trois fois par an au gnral comte
d'A***; c'tait le nom actuel du lieutenant Robert. La marquise avait
horreur de mentir aux gens qu'elle aimait; elle interrogea son fils et
fut pouvante de son ignorance.

S'il me semble peu instruit, se disait-elle,  moi qui ne sais rien,
Robert, qui est si savant, trouverait son ducation absolument manque;
or maintenant il faut du mrite. Une autre particularit qui l'tonna
presque autant, c'est que Fabrice avait pris au srieux toutes les
choses religieuses qu'on lui avait enseignes chez les jsuites. Quoique
fort pieuse elle-mme, le fanatisme de cet enfant la fit frmir. Si
le marquis a l'esprit de deviner ce moyen d'influence, il va m'enlever
l'amour de mon fils. Elle pleura beaucoup, et sa passion pour Fabrice
s'en augmenta.

La vie de ce chteau, peupl de trente ou quarante domestiques, tait
fort triste; aussi Fabrice passait-il toutes ses journes  la chasse
ou  courir le lac sur une barque. Bientt il fut troitement li avec
les cochers et les hommes des curies; tous taient partisans fous des
Franais et se moquaient ouvertement des valets de chambre dvots,
attachs  la personne du marquis ou  celle de son fils an. Le grand
sujet de plaisanterie contre ces personnages graves, c'est qu'ils
portaient de la poudre  l'instar de leurs matres.




CHAPITRE II

    ...Alors que Vesper vint embrunir nos yeux,
    Tout pris d'avenir, je contemple les cieux,
    En qui Dieu nous escrit, par notes non obscures,
    Les sorts et les destins de toutes cratures.
    Car lui, du fond des cieux regardant un humain,
    Parfois m de piti, lui montre le chemin;
    Par les astres du ciel qui sont ses caractres,
    Les choses nous prdit et bonnes et contraires;
    Mais les hommes, chargs de terre et de trpas,
    Mprisent tel crit, et ne le lisent pas.
    Ronsard

Le marquis professait une haine vigoureuse pour les lumires: Ce
sont les ides, disait-il, qui ont perdu l'Italie. Il ne savait trop
comment concilier cette sainte horreur de l'instruction, avec le dsir
de voir son fils Fabrice perfectionner l'ducation si brillamment
commence chez les jsuites. Pour courir le moins de risques possible,
il chargea le bon abb Blans, cur de Grianta, de faire continuer 
Fabrice ses tudes en latin. Il et fallu que le cur lui-mme st
cette langue; or elle tait l'objet de ses mpris; ses connaissances en
ce genre se bornaient  rciter, par coeur, les prires de son missel,
dont il pouvait rendre  peu prs le sens  ses ouailles. Mais ce cur
n'en tait pas moins fort respect et mme redout dans le canton; il
avait toujours dit que ce n'tait point en treize semaines ni mme en
treize mois, que l'on verrait s'accomplir la clbre prophtie de saint
Giovita, le patron de Brescia. Il ajoutait, quand il parlait  des
amis srs, que ce nombre treize devait tre interprt d'une faon qui
tonnerait bien du monde, s'il tait permis de tout dire (1813).

Le fait est que l'abb Blans, personnage d'une honntet et d'une vertu
primitives, et de plus homme d'esprit, passait toutes les nuits au haut
de son clocher; il tait fou d'astrologie. Aprs avoir us ses journes
 calculer des conjonctions et des positions d'toiles, il employait la
meilleure part de ses nuits  les suivre dans le ciel. Par suite de sa
pauvret, il n'avait d'autre instrument qu'une longue lunette  tuyau
de carton. On peut juger du mpris qu'avait pour l'tude des langues un
homme qui passait sa vie  dcouvrir l'poque prcise de la chute des
empires et des rvolutions qui changent la face du monde. Que sais-je
de plus sur un cheval, disait-il  Fabrice, depuis qu'on m'a appris
qu'en latin il s'appelle equus?

Les paysans redoutaient l'abb Blans comme un grand magicien: pour lui,
 l'aide de la peur qu'inspiraient ses stations dans le clocher, il les
empchait de voler. Ses confrres les curs des environs, fort jaloux de
son influence, le dtestaient; le marquis del Dongo le mprisait tout
simplement parce qu'il raisonnait trop pour un homme de si bas tage.
Fabrice l'adorait: pour lui plaire il passait quelquefois des soires
entires  faire des additions ou des multiplications normes. Puis
il montait au clocher: c'tait une grande faveur et que l'abb Blans
n'avait jamais accorde  personne; mais il aimait cet enfant pour sa
navet.

--Si tu ne deviens pas hypocrite, lui disait-il, peut-tre tu seras un
homme.

Deux ou trois fois par an, Fabrice, intrpide et passionn dans ses
plaisirs, tait sur le point de se noyer dans le lac. Il tait le chef
de toutes les grandes expditions des petits paysans de Grianta et de
la Cadenabia. Ces enfants s'taient procur quelques petites clefs, et
quand la nuit tait bien noire, ils essayaient d'ouvrir les cadenas
de ces chanes qui attachent les bateaux  quelque grosse pierre ou
 quelque arbre voisin du rivage. Il faut savoir que sur le lac de
Cme l'industrie des pcheurs place des lignes dormantes  une grande
distance des bords. L'extrmit suprieure de la corde est attache
 une planchette double de lige, et une branche de coudrier trs
flexible, fiche sur cette planchette, soutient une petite sonnette qui
tinte lorsque le poisson, pris  la ligne, donne des secousses  la
corde.

Le grand objet de ces expditions nocturnes, que Fabrice commandait en
chef, tait d'aller visiter les lignes dormantes, avant que les pcheurs
eussent entendu l'avertissement donn par les petites clochettes.
On choisissait les temps d'orage; et, pour ces parties hasardeuses,
on s'embarquait le matin, une heure avant l'aube. En montant dans
la barque, ces enfants croyaient se prcipiter dans les plus grands
dangers, c'tait l le beau ct de leur action; et, suivant l'exemple
de leurs pres, ils rcitaient dvotement un Ave Maria. Or, il arrivait
souvent qu'au moment du dpart, et  l'instant qui suivait l'Ave
Maria, Fabrice tait frapp d'un prsage. C'tait l le fruit qu'il
avait retir des tudes astrologiques de son ami l'abb Blans, aux
prdictions duquel il ne croyait point. Suivant sa jeune imagination,
ce prsage lui annonait avec certitude le bon ou le mauvais succs;
et comme il avait plus de rsolution qu'aucun de ses camarades, peu 
peu toute la troupe prit tellement l'habitude des prsages, que si, au
moment de s'embarquer, on apercevait sur la cte un prtre, ou si l'on
voyait un corbeau s'envoler  main gauche, on se htait de remettre le
cadenas  la chane du bateau, et chacun allait se recoucher. Ainsi
l'abb Blans n'avait pas communiqu sa science assez difficile 
Fabrice; mais  son insu, il lui avait inocul une confiance illimite
dans les signes qui peuvent prdire l'avenir.

Le marquis sentait qu'un accident arriv  sa correspondance chiffre
pouvait le mettre  la merci de sa soeur; aussi tous les ans,  l'poque
de la Sainte-Angela, fte de la comtesse Pietranera, Fabrice obtenait la
permission d'aller passer huit jours  Milan. Il vivait toute l'anne
dans l'esprance ou le regret de ces huit jours. En cette grande
occasion, pour accomplir ce voyage politique, le marquis remettait 
son fils quatre cus, et, suivant l'usage, ne donnait rien  sa femme,
qui le menait. Mais un des cuisiniers, six laquais et un cocher avec
deux chevaux, partaient pour Cme, la veille du voyage, et chaque jour,
 Milan, la marquise trouvait une voiture  ses ordres, et un dner de
douze couverts.

Le genre de vie boudeur que menait le marquis del Dongo tait assurment
fort peu divertissant; mais il avait cet avantage qu'il enrichissait
 jamais les familles qui avaient la bont de s'y livrer. Le marquis,
qui avait plus de deux cent mille livres de rente, n'en dpensait pas
le quart; il vivait d'esprances. Pendant les treize annes de 1800 
1813, il crut constamment et fermement que Napolon serait renvers
avant six mois. Qu'on juge de son ravissement quand, au commencement
de 1813, il apprit les dsastres de la Brsina! La prise de Paris et
la chute de Napolon faillirent lui faire perdre la tte; il se permit
alors les propos les plus outrageants envers sa femme et sa soeur. Enfin,
aprs quatorze annes d'attente, il eut cette joie inexprimable de
voir les troupes autrichiennes rentrer dans Milan. D'aprs les ordres
venus de Vienne, le gnral autrichien reut le marquis del Dongo avec
une considration voisine du respect; on se hta de lui offrir une
des premires places dans le gouvernement, et il l'accepta comme le
paiement d'une dette. Son fils an eut une lieutenance dans l'un des
plus beaux rgiments de la monarchie; mais le second ne voulut jamais
accepter une place de cadet qui lui tait offerte. Ce triomphe, dont
le marquis jouissait avec une insolence rare, ne dura que quelques
mois, et fut suivi d'un revers humiliant. Jamais il n'avait eu le
talent des affaires, et quatorze annes passes  la campagne, entre
ses valets, son notaire et son mdecin, jointes  la mauvaise humeur
de la vieillesse qui tait survenue, en avaient fait un homme tout
 fait incapable. Or il n'est pas possible, en pays autrichien, de
conserver une place importante sans avoir le genre de talent que rclame
l'administration lente et complique, mais fort raisonnable, de cette
vieille monarchie. Les bvues du marquis del Dongo scandalisaient
les employs et mme arrtaient la marche des affaires. Ses propos
ultra-monarchiques irritaient les populations qu'on voulait plonger
dans le sommeil et l'incurie. Un beau jour, il apprit que Sa Majest
avait daign accepter gracieusement la dmission qu'il donnait de son
emploi dans l'administration, et en mme temps lui confrait la place de
second grand majordome major du royaume lombardo-vnitien. Le marquis
fut indign de l'injustice atroce dont il tait victime; il fit imprimer
une lettre  un ami, lui qui excrait tellement la libert de la presse.
Enfin il crivit  l'Empereur que ses ministres le trahissaient, et
n'taient que des jacobins. Ces choses faites, il revint tristement
 son chteau de Grianta. Il eut une consolation. Aprs la chute de
Napolon, certains personnages puissants  Milan firent assommer dans
les rues le comte Prina, ancien ministre du roi d'Italie, et homme du
premier mrite. Le comte Pietranera exposa sa vie pour sauver celle du
ministre, qui fut tu  coups de parapluie, et dont le supplice dura
cinq heures. Un prtre, confesseur du marquis del Dongo, et pu sauver
Prina en lui ouvrant la grille de l'glise de San Giovanni, devant
laquelle on tranait le malheureux ministre, qui mme un instant fut
abandonn dans le ruisseau, au milieu de la rue; mais il refusa d'ouvrir
sa grille avec drision, et, six mois aprs, le marquis eut le bonheur
de lui faire obtenir un bel avancement.

Il excrait le comte Pietranera, son beau-frre, lequel, n'ayant pas
cinquante louis de rente, osait tre assez content, s'avisait de se
montrer fidle  ce qu'il avait aim toute sa vie, et avait l'insolence
de prner cet esprit de justice sans acceptation de personnes, que le
marquis appelait un jacobinisme infme. Le comte avait refus de prendre
du service en Autriche, on fit valoir ce refus, et, quelques mois aprs
la mort de Prina, les mmes personnages qui avaient pay les assassins
obtinrent que le gnral Pietranera serait jet en prison. Sur quoi la
comtesse, sa femme, prit un passeport et demanda des chevaux de poste
pour aller  Vienne dire la vrit  l'Empereur. Les assassins de Prina
eurent peur, et l'un d'eux, cousin de Mme Pietranera, vint lui apporter
 minuit, une heure avant son dpart pour Vienne, l'ordre de mettre
en libert son mari. Le lendemain, le gnral autrichien fit appeler
le comte Pietranera, le reut avec toute la distinction possible, et
l'assura que sa pension de retraite ne tarderait pas  tre liquide sur
le pied le plus avantageux. Le brave gnral Bubna, homme d'esprit et de
coeur, avait l'air tout honteux de l'assassinat de Prina et de la prison
du comte.

Aprs cette bourrasque, conjure par le caractre ferme de la comtesse,
les deux poux vcurent, tant bien que mal, avec la pension de retraite,
qui, grce  la recommandation du gnral Bubna, ne se fit pas attendre.

Par bonheur, il se trouva que, depuis cinq ou six ans, la comtesse avait
beaucoup d'amiti pour un jeune homme fort riche, lequel tait aussi
ami intime du comte, et ne manquait pas de mettre  leur disposition le
plus bel attelage de chevaux anglais qui ft alors  Milan, sa loge au
thtre de la Scala, et son chteau  la campagne. Mais le comte avait
la conscience de sa bravoure, son me tait gnreuse, il s'emportait
facilement, et alors se permettait d'tranges propos. Un jour qu'il
tait  la chasse avec des jeunes gens, l'un d'eux, qui avait servi
sous d'autres drapeaux que lui, se mit  faire des plaisanteries sur la
bravoure des soldats de la rpublique cisalpine; le comte lui donna un
soufflet, l'on se battit aussitt, et le comte, qui tait seul de son
bord, au milieu de tous ces jeunes gens, fut tu. On parla beaucoup de
cette espce de duel, et les personnes qui s'y taient trouves prirent
le parti d'aller voyager en Suisse.

Ce courage ridicule qu'on appelle rsignation, le courage d'un sot qui
se laisse prendre sans mot dire n'tait point  l'usage de la comtesse.
Furieuse de la mort de son mari, elle aurait voulu que Limercati, ce
jeune homme riche, son ami intime, prt aussi la fantaisie de voyager en
Suisse, et de donner un coup de carabine ou un soufflet au meurtrier du
comte Pietranera.

Limercati trouva ce projet d'un ridicule achev et la comtesse s'aperut
que chez elle le mpris avait tu l'amour. Elle redoubla d'attention
pour Limercati; elle voulait rveiller son amour, et ensuite le
planter l et le mettre au dsespoir. Pour rendre ce plan de vengeance
intelligible en France, je dirai qu' Milan, pays fort loign du
ntre, on est encore au dsespoir par amour. La comtesse, qui, dans
ses habits de deuil, clipsait de bien loin toutes ses rivales, fit
des coquetteries aux jeunes gens qui tenaient le haut du pav, et l'un
d'eux, le comte N..., qui, de tout temps, avait dit qu'il trouvait le
mrite de Limercati un peu lourd, un peu empes pour une femme d'autant
d'esprit, devint amoureux fou de la comtesse. Elle crivit  Limercati:

    Voulez-vous agir une fois en homme d'esprit?
      Figurez-vous que vous ne m'avez jamais connue.
    Je suis, avec un peu de mpris peut-tre,
      votre trs humble servante.
                   G<small>INA</small> P<small>IETRANERA</small>.

A la lecture de ce billet, Limercati partit pour un de ses chteaux;
son amour s'exalta, il devint fou, et parla de se brler la cervelle,
chose inusite dans les pays  enfer. Ds le lendemain de son arrive
 la campagne, il avait crit  la comtesse pour lui offrir sa main et
ses deux cent mille livres de rente. Elle lui renvoya sa lettre non
dcachete par le groom du comte N... Sur quoi Limercati a pass trois
ans dans ses terres, revenant tous les deux mois  Milan, mais sans
avoir jamais le courage d'y rester, et ennuyant tous ses amis de son
amour passionn pour la comtesse, et du rcit circonstanci des bonts
que jadis elle avait pour lui. Dans les commencements, il ajoutait
qu'avec le comte N... elle se perdait, et qu'une telle liaison la
dshonorait.

Le fait est que la comtesse n'avait aucune sorte d'amour pour le comte
N..., et c'est ce qu'elle lui dclara quand elle fut tout  fait sre du
dsespoir de Limercati. Le comte, qui avait de l'usage, la pria de ne
point divulguer la triste vrit dont elle lui faisait confidence:

--Si vous avez l'extrme indulgence, ajouta-t-il, de continuer  me
recevoir avec toutes les distinctions extrieures accordes  l'amant
rgnant, je trouverai peut-tre une place convenable.

Aprs cette dclaration hroque la comtesse ne voulut plus des chevaux
ni de la loge du comte N... Mais depuis quinze ans elle tait accoutume
 la vie la plus lgante: elle eut  rsoudre ce problme difficile ou
pour mieux dire impossible: vivre  Milan avec une pension de quinze
cents francs. Elle quitta son palais, loua deux chambres  un cinquime
tage, renvoya tous ses gens et jusqu' sa femme de chambre remplace
par une pauvre vieille faisant des mnages. Ce sacrifice tait dans le
fait moins hroque et moins pnible qu'il ne nous semble;  Milan la
pauvret n'est pas un ridicule, et partant ne se montre pas aux mes
effrayes comme le pire des maux. Aprs quelques mois de cette pauvret
noble, assige par les lettres continuelles de Limercati, et mme du
comte N... qui lui aussi voulait pouser, il arriva que le marquis del
Dongo, ordinairement d'une avarice excrable, vint  penser que ses
ennemis pourraient bien triompher de la misre de sa soeur. Quoi! une del
Dongo tre rduite  vivre avec la pension que la cour de Vienne, dont
il avait tant  se plaindre, accorde aux veuves de ses gnraux!

Il lui crivit qu'un appartement et un traitement dignes de sa soeur
l'attendaient au chteau de Grianta. L'me mobile de la comtesse
embrassa avec enthousiasme l'ide de ce nouveau genre de vie; il y avait
vingt ans qu'elle n'avait pas habit ce chteau vnrable s'levant
majestueusement au milieu des vieux chtaigniers plants du temps des
Sforce. L, se disait-elle, je trouverai le repos, et,  mon ge,
n'est-ce pas le bonheur? (Comme elle avait trente et un ans elle se
croyait arrive au moment de la retraite.) Sur ce lac sublime o je suis
ne, m'attend enfin une vie heureuse et paisible.

Je ne sais si elle se trompait, mais ce qu'il y a de sr c'est que cette
me passionne, qui venait de refuser si lestement l'offre de deux
immenses fortunes, apporta le bonheur au chteau de Grianta. Ses deux
nices taient folles de joie.

--Tu m'as rendu les beaux jours de la jeunesse, lui disait la marquise
en l'embrassant; la veille de ton arrive, j'avais cent ans. La comtesse
se mit  revoir, avec Fabrice, tous ces lieux enchanteurs voisins de
Grianta, et si clbrs par les voyageurs: la villa Melzi de l'autre
ct du lac, vis--vis le chteau, et qui lui sert de point de vue,
au-dessus le bois sacr des Sfondrata, et le hardi promontoire qui
spare les deux branches du lac, celle de Cme, si voluptueuse, et celle
qui court vers Lecco, pleine de svrit: aspects sublimes et gracieux,
que le site le plus renomm du monde, la baie de Naples, gale, mais
ne surpasse point. C'tait avec ravissement que la comtesse retrouvait
les souvenirs de sa premire jeunesse et les comparait  ses sensations
actuelles. Le lac de Cme, se disait-elle, n'est point environn, comme
le lac de Genve, de grandes pices de terre bien closes et cultives
selon les meilleures mthodes, choses qui rappellent l'argent et la
spculation. Ici de tous cts je vois des collines d'ingales hauteurs
couvertes de bouquets d'arbres plants par le hasard, et que la main
de l'homme n'a point encore gts et forcs  rendre du revenu. Au
milieu de ces collines aux formes admirables et se prcipitant vers le
lac par des pentes si singulires, je puis garder toutes les illusions
des descriptions du Tasse et de l'Arioste. Tout est noble et tendre,
tout parle d'amour, rien ne rappelle les laideurs de la civilisation.
Les villages situs  mi-cte sont cachs par de grands arbres, et
au-dessus des sommets des arbres s'lve l'architecture charmante de
leurs jolis clochers. Si quelque petit champ de cinquante pas de large
vient interrompre de temps  autre les bouquets de chtaigniers et de
cerisiers sauvages, l'oeil satisfait y voit crotre des plantes plus
vigoureuses et plus heureuses l qu'ailleurs. Par-del ces collines,
dont le fate offre des ermitages qu'on voudrait tous habiter, l'oeil
tonn aperoit les pics des Alpes, toujours couverts de neige, et leur
austrit svre lui rappelle des malheurs de la vie ce qu'il en faut
pour accrotre la volupt prsente. L'imagination est touche par le son
lointain de la cloche de quelque petit village cach sous les arbres:
ces sons ports sur les eaux qui les adoucissent prennent une teinte de
douce mlancolie et de rsignation, et semblent dire  l'homme: La vie
s'enfuit, ne te montre donc point si difficile envers le bonheur qui se
prsente, hte-toi de jouir. Le langage de ces lieux ravissants, et qui
n'ont point de pareils au monde, rendit  la comtesse son coeur de seize
ans. Elle ne concevait pas comment elle avait pu passer tant d'annes
sans revoir le lac. Est-ce donc au commencement de la vieillesse,
se disait-elle, que le bonheur se serait rfugi? Elle acheta une
barque que Fabrice, la marquise et elle ornrent de leurs mains, car
on manquait d'argent pour tout, au milieu de l'tat de maison le plus
splendide; depuis sa disgrce le marquis del Dongo avait redoubl de
faste aristocratique. Par exemple, pour gagner dix pas de terrain sur le
lac, prs de la fameuse alle de platanes,  ct de la Cadenabia, il
faisait construire une digue dont le devis allait  quatre-vingt mille
francs. A l'extrmit de la digue on voyait s'lever, sur les dessins
du fameux marquis Cagnola, une chapelle btie tout entire en blocs de
granit normes, et, dans la chapelle, Marchesi, le sculpteur  la mode
de Milan, lui btissait un tombeau sur lequel des bas-reliefs nombreux
devaient reprsenter les belles actions de ses anctres.

Le frre an de Fabrice, le marchesino Ascagne, voulut se mettre des
promenades de ces dames; mais sa tante jetait de l'eau sur ses cheveux
poudrs, et avait tous les jours quelque nouvelle niche  lancer  sa
gravit. Enfin il dlivra de l'aspect de sa grosse figure blafarde la
joyeuse troupe qui n'osait rire en sa prsence. On pensait qu'il tait
l'espion du marquis son pre, et il fallait mnager ce despote svre et
toujours furieux depuis sa dmission force.

Ascagne jura de se venger de Fabrice.

Il y eut une tempte o l'on courut des dangers; quoiqu'on et
infiniment peu d'argent, on paya gnreusement les deux bateliers
pour qu'ils ne dissent rien au marquis, qui dj tmoignait beaucoup
d'humeur de ce qu'on emmenait ses deux filles. On rencontra une seconde
tempte; elles sont terribles et imprvues sur ce beau lac: des rafales
de vent sortent  l'improviste de deux gorges de montagnes places
dans des directions opposes et luttent sur les eaux. La comtesse
voulut dbarquer au milieu de l'ouragan et des coups de tonnerre; elle
prtendait que, place sur un rocher isol au milieu du lac, et grand
comme une petite chambre, elle aurait un spectacle singulier; elle se
verrait assige de toutes parts par des vagues furieuses, mais, en
sautant de la barque, elle tomba dans l'eau. Fabrice se jeta aprs elle
pour la sauver, et tous deux furent entrans assez loin. Sans doute
il n'est pas beau de se noyer, mais l'ennui, tout tonn, tait banni
du chteau fodal. La comtesse s'tait passionne pour le caractre
primitif et pour l'astrologie de l'abb Blans. Le peu d'argent qui lui
restait aprs l'acquisition de la barque avait t employ  acheter un
petit tlescope de rencontre, et presque tous les soirs, avec ses nices
et Fabrice, elle allait s'tablir sur la plate-forme d'une des tours
gothiques du chteau. Fabrice tait le savant de la troupe, et l'on
passait l plusieurs heures fort gaiement, loin des espions.

Il faut avouer qu'il y avait des journes o la comtesse n'adressait la
parole  personne; on la voyait se promener sous les hauts chtaigniers,
plonge dans de sombres rveries; elle avait trop d'esprit pour ne pas
sentir parfois l'ennui qu'il y a  ne pas changer ses ides. Mais le
lendemain elle riait comme la veille: c'taient les dolances de la
marquise, sa belle-soeur, qui produisaient ces impressions sombres sur
cette me naturellement si agissante.

--Passerons-nous donc ce qui nous reste de jeunesse dans ce triste
chteau! s'criait la marquise.

Avant l'arrive de la comtesse, elle n'avait pas mme le courage d'avoir
de ces regrets.

L'on vcut ainsi pendant l'hiver de 1814  1815. Deux fois, malgr sa
pauvret, la comtesse vint passer quelques jours  Milan; il s'agissait
de voir un ballet sublime de Vigano, donn au thtre de la Scala, et le
marquis ne dfendait point  sa femme d'accompagner sa belle-soeur. On
allait toucher les quartiers de la petite pension, et c'tait la pauvre
veuve du gnral cisalpin qui prtait quelques sequins  la richissime
marquise del Dongo. Ces parties taient charmantes; on invitait  dner
de vieux amis, et l'on se consolait en riant de tout, comme de vrais
enfants. Cette gaiet italienne, pleine de brio et d'imprvu, faisait
oublier la tristesse sombre que les regards du marquis et de son fils
an rpandaient autour d'eux  Grianta. Fabrice,  peine g de seize
ans, reprsentait fort bien le chef de la maison.

Le 7 mars 1815, les dames taient de retour, depuis l'avant-veille, d'un
charmant petit voyage de Milan; elles se promenaient dans la belle alle
de platanes rcemment prolonge sur l'extrme bord du lac. Une barque
parut, venant du ct de Cme, et fit des signes singuliers. Un agent
du marquis sauta sur la digue: Napolon venait de dbarquer au golfe
de Juan. L'Europe eut la bonhomie d'tre surprise de cet vnement,
qui ne surprit point le marquis del Dongo; il crivit  son souverain
une lettre pleine d'effusion de coeur; il lui offrait ses talents et
plusieurs millions, et lui rptait que ses ministres taient des
jacobins d'accord avec les meneurs de Paris.

Le 8 mars,  six heures du matin, le marquis, revtu de ses insignes,
se faisait dicter, par son fils an, le brouillon d'une troisime
dpche politique; il s'occupait avec gravit  la transcrire de sa
belle criture soigne, sur du papier portant en filigrane l'effigie du
souverain. Au mme instant, Fabrice se faisait annoncer chez la comtesse
Pietranera.

--Je pars, lui dit-il, je vais rejoindre l'Empereur, qui est aussi roi
d'Italie; il avait tant d'amiti pour ton mari! Je passe par la Suisse.
Cette nuit,  Menagio, mon ami Vasi, le marchand de baromtres, m'a
donn son passeport; maintenant donne-moi quelques napolons, car je
n'en ai que deux  moi; mais s'il le faut, j'irai  pied.

La comtesse pleurait de joie et d'angoisse.

--Grand Dieu! pourquoi faut-il que cette ide te soit venue!
s'criait-elle en saisissant les mains de Fabrice.

Elle se leva et alla prendre dans l'armoire au linge, o elle tait
soigneusement cache, une petite bourse orne de perles; c'tait tout ce
qu'elle possdait au monde.

--Prends, dit-elle  Fabrice; mais au nom de Dieu! ne te fais pas tuer.
Que restera-t-il  ta malheureuse mre et  moi, si tu nous manques?
Quant au succs de Napolon, il est impossible, mon pauvre ami; nos
messieurs sauront bien le faire prir. N'as-tu pas entendu, il y a huit
jours,  Milan, l'histoire des vingt-trois projets d'assassinat tous
si bien combins et auxquels il n'chappa que par miracle? et alors
il tait tout-puissant. Et tu as vu que ce n'est pas la volont de le
perdre qui manque  nos ennemis; la France n'tait plus rien depuis son
dpart.

C'tait avec l'accent de l'motion la plus vive que la comtesse parlait
 Fabrice des futures destines de Napolon.

--En te permettant d'aller le rejoindre, je lui sacrifie ce que j'ai de
plus cher au monde, disait-elle. Les yeux de Fabrice se mouillrent, il
rpandit des larmes en embrassant la comtesse, mais sa rsolution de
partir ne fut pas un instant branle. Il expliquait avec effusion 
cette amie si chre toutes les raisons qui le dterminaient, et que nous
prenons la libert de trouver bien plaisantes.

--Hier soir, il tait six heures moins sept minutes, nous nous
promenions, comme tu sais, sur le bord du lac dans l'alle de platanes,
au-dessous de la Casa Sommariva, et nous marchions vers le sud. L,
pour la premire fois, j'ai remarqu au loin le bateau qui venait de
Cme, porteur d'une si grande nouvelle. Comme je regardais ce bateau
sans songer  l'Empereur, et seulement enviant le sort de ceux qui
peuvent voyager, tout  coup j'ai t saisi d'une motion profonde. Le
bateau a pris terre, l'agent a parl bas  mon pre, qui a chang de
couleur, et nous a pris  part pour nous annoncer la terrible nouvelle.
Je me tournai vers le lac sans autre but que de cacher les larmes de
joie dont mes yeux taient inonds. Tout  coup,  une hauteur immense
et  ma droite j'ai vu un aigle, l'oiseau de Napolon; il volait
majestueusement, se dirigeant vers la Suisse, et par consquent vers
Paris. Et moi aussi, me suis-je dit  l'instant, je traverserai la
Suisse avec la rapidit de l'aigle, et j'irai offrir  ce grand homme
bien peu de chose, mais enfin tout ce que je puis offrir, le secours de
mon faible bras. Il voulut nous donner une patrie et il aima mon oncle.
A l'instant, quand je voyais encore l'aigle, par un effet singulier
mes larmes se sont taries; et la preuve que cette ide vient d'en
haut, c'est qu'au mme moment, sans discuter, j'ai pris ma rsolution
et j'ai vu les moyens d'excuter ce voyage. En un clin d'oeil toutes
les tristesses qui, comme tu sais, empoisonnent ma vie, surtout les
dimanches, ont t comme enleves par un souffle divin. J'ai vu cette
grande image de l'Italie se relever de la fange o les Allemands la
retiennent plonge 2; elle tendait ses bras meurtris et encore  demi
chargs de chanes vers son roi et son librateur. Et moi, me suis-je
dit, fils encore inconnu de cette mre malheureuse, je partirai, j'irai
mourir ou vaincre avec cet homme marqu par le destin, et qui voulut
nous laver du mpris que nous jettent mme les plus esclaves et les plus
vils parmi les habitants de l'Europe.

Tu sais, ajouta-t-il  voix basse en se rapprochant de la comtesse,
et fixant sur elle ses yeux d'o jaillissaient des flammes, tu sais ce
jeune marronnier que ma mre, l'hiver de ma naissance, planta elle-mme
au bord de la grande fontaine dans notre fort,  deux lieues d'ici:
avant de rien faire, j'ai voulu l'aller visiter. Le printemps n'est pas
trop avanc, me disais-je: eh bien! si mon arbre a des feuilles, ce sera
un signe pour moi. Moi aussi je dois sortir de l'tat de torpeur o je
languis dans ce triste et froid chteau. Ne trouves-tu pas que ces vieux
murs noircis, symboles maintenant et autrefois moyens du despotisme,
sont une vritable image du triste hiver? ils sont pour moi ce que
l'hiver est pour mon arbre.

Le croirais-tu, Gina? hier soir  sept heures et demie j'arrivais  mon
marronnier; il avait des feuilles, de jolies petites feuilles dj assez
grandes! Je les baisai sans leur faire de mal. J'ai bch la terre avec
respect  l'entour de l'arbre chri. Aussitt, rempli d'un transport
nouveau, j'ai travers la montagne; je suis arriv  Menagio: il me
fallait un passeport pour entrer en Suisse. Le temps avait vol, il
tait dj une heure du matin quand je me suis vu  la porte de Vasi. Je
pensais devoir frapper longtemps pour le rveiller; mais il tait debout
avec trois de ses amis. A mon premier mot: Tu vas rejoindre Napolon!
s'est-il cri, et il m'a saut au cou. Les autres aussi m'ont embrass
avec transport. Pourquoi suis-je mari! disait l'un d'eux.

Mme Pietranera tait devenue pensive; elle crut devoir prsenter
quelques objections. Si Fabrice et eu la moindre exprience, il et
bien vu que la comtesse elle-mme ne croyait pas aux bonnes raisons
qu'elle se htait de lui donner. Mais,  dfaut d'exprience, il avait
de la rsolution; il ne daigna pas mme couter ces raisons. La comtesse
se rduisit bientt  obtenir de lui que du moins il ft part de son
projet  sa mre.

--Elle le dira  mes soeurs, et ces femmes me trahiront  leur insu!
s'cria Fabrice avec une sorte de hauteur hroque.

--Parlez donc avec plus de respect, dit la comtesse souriant au milieu
de ses larmes, du sexe qui fera votre fortune; car vous dplairez
toujours aux hommes, vous avez trop de feu pour les mes prosaques.

La marquise fondit en larmes en apprenant l'trange projet de son
fils; elle n'en sentait pas l'hrosme, et fit tout son possible pour
le retenir. Quand elle fut convaincue que rien au monde, except les
murs d'une prison, ne pourrait l'empcher de partir, elle lui remit
le peu d'argent qu'elle possdait; puis elle se souvint qu'elle avait
depuis la veille huit ou dix petits diamants valant peut-tre dix mille
francs, que le marquis lui avait confis pour les faire monter  Milan.
Les soeurs de Fabrice entrrent chez leur mre tandis que la comtesse
cousait ces diamants dans l'habit de voyage de notre hros; il rendait 
ces pauvres femmes leurs chtifs napolons. Ses soeurs furent tellement
enthousiasmes de son projet, elles l'embrassaient avec une joie si
bruyante qu'il prit  la main quelques diamants qui restaient encore 
cacher, et voulut partir sur-le-champ.

--Vous me trahiriez  votre insu, dit-il  ses soeurs. Puisque j'ai
tant d'argent, il est inutile d'emporter des hardes; on en trouve
partout. Il embrassa ces personnes qui lui taient si chres, et partit
 l'instant mme sans vouloir rentrer dans sa chambre. Il marcha si
vite, craignant toujours d'tre poursuivi par des gens  cheval, que le
soir mme il entrait  Lugano. Grce  Dieu, il tait dans une ville
suisse, et ne craignait plus d'tre violent sur la route solitaire par
des gendarmes pays par son pre. De ce lieu, il lui crivit une belle
lettre, faiblesse d'enfant qui donna de la consistance  la colre du
marquis. Fabrice prit la poste, passa le Saint-Gothard; son voyage
fut rapide, et il entra en France par Pontarlier. L'Empereur tait 
Paris. L commencrent les malheurs de Fabrice; il tait parti dans la
ferme intention de parler  l'Empereur: jamais il ne lui tait venu
 l'esprit que ce ft chose difficile. A Milan, dix fois par jour il
voyait le prince Eugne et et pu lui adresser la parole. A Paris, tous
les matins, il allait dans la cour du chteau des Tuileries assister
aux revues passes par Napolon; mais jamais il ne put approcher de
l'Empereur. Notre hros croyait tous les Franais profondment mus
comme lui de l'extrme danger que courait la patrie. A la table de
l'htel o il tait descendu, il ne fit point mystre de ses projets
et de son dvouement; il trouva des jeunes gens d'une douceur aimable,
encore plus enthousiastes que lui, et qui, en peu de jours, ne
manqurent pas de lui voler tout l'argent qu'il possdait. Heureusement,
par pure modestie, il n'avait pas parl des diamants donns par sa mre.
Le matin o,  la suite d'une orgie, il se trouva dcidment vol,
il acheta deux beaux chevaux, prit pour domestique un ancien soldat
palefrenier du maquignon, et, dans son mpris pour les jeunes Parisiens
beaux parleurs, partit pour l'arme. Il ne savait rien, sinon qu'elle se
rassemblait vers Maubeuge. A peine fut-il arriv sur la frontire, qu'il
trouva ridicule de se tenir dans une maison, occup  se chauffer devant
une bonne chemine, tandis que des soldats bivouaquaient. Quoi que pt
lui dire son domestique, qui ne manquait pas de bon sens, il courut se
mler imprudemment aux bivouacs de l'extrme frontire, sur la route de
Belgique. A peine fut-il arriv au premier bataillon plac  ct de la
route, que les soldats se mirent  regarder ce jeune bourgeois, dont la
mise n'avait rien qui rappelt l'uniforme. La nuit tombait, il faisait
un vent froid. Fabrice s'approcha d'un feu, et demanda l'hospitalit en
payant. Les soldats se regardrent tonns surtout de l'ide de payer,
et lui accordrent avec bont une place au feu; son domestique lui
fit un abri. Mais, une heure aprs, l'adjudant du rgiment passant 
porte du bivouac, les soldats allrent lui raconter l'arrive de cet
tranger parlant mal franais. L'adjudant interrogea Fabrice, qui lui
parla de son enthousiasme pour l'Empereur avec un accent fort suspect;
sur quoi ce sous-officier le pria de le suivre jusque chez le colonel,
tabli dans une ferme voisine. Le domestique de Fabrice s'approcha
avec les deux chevaux. Leur vue parut frapper si vivement l'adjudant
sous-officier, qu'aussitt il changea de pense, et se mit  interroger
aussi le domestique. Celui-ci, ancien soldat, devinant d'abord le plan
de campagne de son interlocuteur, parla des protections qu'avait son
matre, ajoutant que, certes, on ne lui chiperait pas ses beaux chevaux.
Aussitt un soldat appel par l'adjudant lui mit la main sur le collet;
un autre soldat prit soin des chevaux, et, d'un air svre, l'adjudant
ordonna  Fabrice de le suivre sans rpliquer.

Aprs lui avoir fait faire une bonne lieue,  pied, dans l'obscurit
rendue plus profonde en apparence par le feu des bivouacs qui de toutes
parts clairaient l'horizon, l'adjudant remit Fabrice  un officier
de gendarmerie qui, d'un air grave, lui demanda ses papiers. Fabrice
montra son passeport qui le qualifiait marchand de baromtres portant sa
marchandise.

--Sont-ils btes, s'cria l'officier, c'est aussi trop fort!

Il fit des questions  notre hros qui parla de l'Empereur et de la
libert dans les termes du plus vif enthousiasme; sur quoi l'officier de
gendarmerie fut saisi d'un rire fou.

--Parbleu! tu n'es pas trop adroit! s'cria-t-il. Il est un peu fort de
caf que l'on ose nous expdier des blancs-becs de ton espce!

Et quoi que pt dire Fabrice, qui se tuait  expliquer qu'en effet il
n'tait pas marchand de baromtres, l'officier l'envoya  la prison de
B..., petite ville du voisinage o notre hros arriva sur les trois
heures du matin, outr de fureur et mort de fatigue.

Fabrice, d'abord tonn, puis furieux, ne comprenant absolument rien
 ce qui lui arrivait, passa trente-trois longues journes dans cette
misrable prison; il crivait lettres sur lettres au commandant de la
place, et c'tait la femme du gelier, belle Flamande de trente-six
ans, qui se chargeait de les faire parvenir. Mais comme elle n'avait
nulle envie de faire fusiller un aussi joli garon, et que d'ailleurs
il payait bien, elle ne manquait pas de jeter au feu toutes ces
lettres. Le soir, fort tard, elle daignait venir couter les dolances
du prisonnier; elle avait dit  son mari que le blanc-bec avait de
l'argent, sur quoi le prudent gelier lui avait donn carte blanche.
Elle usa de la permission et reut quelques napolons d'or, car
l'adjudant n'avait enlev que les chevaux, et l'officier de gendarmerie
n'avait rien confisqu du tout. Une aprs-midi du mois de juin, Fabrice
entendit une forte canonnade assez loigne. On se battait donc enfin!
son coeur bondissait d'impatience. Il entendit aussi beaucoup de bruit
dans la ville; en effet un grand mouvement s'oprait, trois divisions
traversaient B... Quand, sur les onze heures du soir, la femme du
gelier vint partager ses peines, Fabrice fut plus aimable encore que de
coutume; puis lui prenant les mains:

--Faites-moi sortir d'ici, je jurerai sur l'honneur de revenir dans la
prison ds qu'on aura cess de se battre.

--Balivernes que tout cela! As-tu du <i>quibus</i>? Il parut inquiet, il ne
comprenait pas le mot <i>quibus</i>. La gelire, voyant ce mouvement, jugea
que les eaux taient basses, et, au lieu de parler de napolons d'or
comme elle l'avait rsolu, elle ne parla plus que de francs.

--Ecoute, lui dit-elle, si tu peux donner une centaine de francs, je
mettrai un double napolon sur chacun des yeux du caporal qui va venir
relever la garde pendant la nuit. Il ne pourra te voir partir de prison,
et si son rgiment doit filer dans la journe, il acceptera.

Le march fut bientt conclu. La gelire consentit mme  cacher
Fabrice dans sa chambre d'o il pourrait plus facilement s'vader le
lendemain matin.

Le lendemain, avant l'aube, cette femme tout attendrie dit  Fabrice:

--Mon cher petit, tu es encore bien jeune pour faire ce vilain mtier:
crois-moi, n'y reviens plus.

--Mais quoi! rptait Fabrice, il est donc criminel de vouloir dfendre
la patrie?

--Suffit. Rappelle-toi toujours que je t'ai sauv la vie; ton cas
tait net, tu aurais t fusill, mais ne le dis  personne, car tu
nous ferais perdre notre place  mon mari et  moi; surtout ne rpte
jamais ton mauvais conte d'un gentilhomme de Milan dguis en marchand
de baromtres, c'est trop bte. Ecoute-moi bien, je vais te donner
les habits d'un hussard mort avant-hier dans la prison: n'ouvre la
bouche que le moins possible, mais enfin, si un marchal des logis ou
un officier t'interroge de faon  te forcer de rpondre, dis que tu
es rest malade chez un paysan qui t'a recueilli par charit comme
tu tremblais la fivre dans un foss de la route. Si l'on n'est pas
satisfait de cette rponse, ajoute que tu vas rejoindre ton rgiment. On
t'arrtera peut-tre  cause de ton accent: alors dis que tu es n en
Pimont, que tu es un conscrit rest en France l'anne passe, etc.

Pour la premire fois, aprs trente-trois jours de fureur, Fabrice
comprit le fin mot de tout ce qui lui arrivait. On le prenait pour un
espion. Il raisonna avec la gelire, qui, ce matin-l, tait fort
tendre, et enfin tandis qu'arme d'une aiguille elle rtrcissait les
habits du hussard, il raconta son histoire bien clairement  cette femme
tonne. Elle y crut un instant; il avait l'air si naf, et il tait si
joli habill en hussard!

--Puisque tu as tant de bonne volont pour te battre, lui dit-elle enfin
 demi persuade, il fallait donc en arrivant  Paris t'engager dans
un rgiment. En payant  boire  un marchal des logis, ton affaire
tait faite! La gelire ajouta beaucoup de bons avis pour l'avenir, et
enfin,  la petite pointe du jour, mit Fabrice hors de chez elle, aprs
lui avoir fait jurer cent et cent fois que jamais il ne prononcerait
son nom, quoi qu'il pt arriver. Ds que Fabrice fut sorti de la petite
ville, marchant gaillardement le sabre de hussard sous le bras, il lui
vint un scrupule. Me voici, se dit-il, avec l'habit et la feuille de
route d'un hussard mort en prison, o l'avait conduit, dit-on, le vol
d'une vache et de quelques couverts d'argent! j'ai pour ainsi dire
succd  son tre... et cela sans le vouloir ni le prvoir en aucune
manire! Gare la prison!... Le prsage est clair, j'aurai beaucoup 
souffrir de la prison!

Il n'y avait pas une heure que Fabrice avait quitt sa bienfaitrice,
lorsque la pluie commena  tomber avec une telle force qu' peine le
nouvel hussard pouvait-il marcher, embarrass par des bottes grossires
qui n'taient pas faites pour lui. Il fit rencontre d'un paysan mont
sur un mchant cheval, il acheta le cheval en s'expliquant par signes;
la gelire lui avait recommand de parler le moins possible,  cause de
son accent.

Ce jour-l l'arme, qui venait de gagner la bataille de Ligny, tait
en pleine marche sur Bruxelles; on tait  la veille de la bataille de
Waterloo. Sur le midi, la pluie  verse continuant toujours, Fabrice
entendit le bruit du canon; ce bonheur lui fit oublier tout  fait les
affreux moments de dsespoir que venait de lui donner cette prison si
injuste. Il marcha jusqu' la nuit trs avance, et comme il commenait
 avoir quelque bon sens, il alla prendre son logement dans une maison
de paysan fort loigne de la route. Ce paysan pleurait et prtendait
qu'on lui avait tout pris; Fabrice lui donna un cu, et il trouva de
l'avoine. Mon cheval n'est pas beau, se dit Fabrice; mais qu'importe,
il pourrait bien se trouver du got de quelque adjudant, et il alla
coucher  l'curie  ses cts. Une heure avant le jour, le lendemain,
Fabrice tait sur la route, et,  force de caresses, il tait parvenu 
faire prendre le trot  son cheval. Sur les cinq heures, il entendit la
canonnade: c'taient les prliminaires de Waterloo.




CHAPITRE III


Fabrice trouva bientt des vivandires, et l'extrme reconnaissance
qu'il avait pour la gelire de B... le porta  leur adresser la parole:
il demanda  l'une d'elles o tait le 4^{e} rgiment de hussards, auquel
il appartenait.

--Tu ferais tout aussi bien de ne pas tant te presser mon petit soldat,
dit la cantinire touche par la pleur et les beaux yeux de Fabrice. Tu
n'as pas encore la poigne assez ferme pour les coups de sabre qui vont
se donner aujourd'hui. Encore si tu avais un fusil, je ne dis pas, tu
pourrais lcher ta balle tout comme un autre.

Ce conseil dplut  Fabrice; mais il avait beau pousser son cheval, il
ne pouvait aller plus vite que la charrette de la cantinire. De temps
 autre le bruit du canon semblait se rapprocher et les empchait de
s'entendre, car Fabrice tait tellement hors de lui d'enthousiasme et de
bonheur, qu'il avait renou la conversation. Chaque mot de la cantinire
redoublait son bonheur en le lui faisant comprendre. A l'exception de
son vrai nom et de sa fuite de prison, il finit par tout dire  cette
femme qui semblait si bonne. Elle tait fort tonne et ne comprenait
rien du tout  ce que lui racontait ce beau jeune soldat.

--Je vois le fin mot, s'cria-t-elle enfin d'un air de triomphe: vous
tes un jeune bourgeois amoureux de la femme de quelque capitaine du 4^{e}
de hussards. Votre amoureuse vous aura fait cadeau de l'uniforme que
vous portez, et vous courez aprs elle. Vrai, comme Dieu est l-haut,
vous n'avez jamais t soldat; mais, comme un brave garon que vous
tes, puisque votre rgiment est au feu, vous voulez y paratre, et ne
pas passer pour un capon.

Fabrice convint de tout: c'tait le seul moyen qu'il et de recevoir de
bons conseils. J'ignore toutes les faons d'agir de ces Franais, se
disait-il, et, si je ne suis pas guid par quelqu'un, je parviendrai
encore  me faire jeter en prison, et l'on me volera mon cheval.

--D'abord, mon petit, lui dit la cantinire, qui devenait de plus en
plus son amie, conviens que tu n'as pas vingt et un ans: c'est tout le
bout du monde si tu en as dix-sept.

C'tait la vrit, et Fabrice l'avoua de bonne grce.

--Ainsi, tu n'es pas mme conscrit; c'est uniquement  cause des beaux
yeux de la madame que tu vas te faire casser les os. Peste! elle n'est
pas dgote. Si tu as encore quelques-uns de ces jaunets qu'elle t'a
remis, il faut primo que tu achtes un autre cheval; vois comme ta rosse
dresse les oreilles quand le bruit du canon ronfle d'un peu prs; c'est
l un cheval de paysan qui te fera tuer ds que tu seras en ligne. Cette
fume blanche, que tu vois l-bas par-dessus la haie, ce sont des feux
de peloton, mon petit! Ainsi, prpare-toi  avoir une fameuse venette,
quand tu vas entendre siffler les balles. Tu ferais aussi bien de manger
un morceau tandis que tu en as encore le temps.

Fabrice suivit ce conseil, et, prsentant un napolon  la vivandire,
la pria de se payer.

--C'est piti de le voir! s'cria cette femme; le pauvre petit ne sait
pas seulement dpenser son argent! Tu mriterais bien qu'aprs avoir
empoign ton napolon je fisse prendre son grand trot  Cocotte; du
diable si ta rosse pourrait me suivre. Que ferais-tu, nigaud, en me
voyant dtaler? Apprends que, quand le brutal gronde, on ne montre
jamais d'or. Tiens, lui dit-elle, voil dix-huit francs cinquante
centimes, et ton djeuner te cote trente sous. Maintenant, nous allons
bientt avoir des chevaux  revendre. Si la bte est petite, tu en
donneras dix francs, et, dans tous les cas, jamais plus de vingt francs,
quand ce serait le cheval des quatre fils Aymon.

Le djeuner fini, la vivandire, qui prorait toujours, fut interrompue
par une femme qui s'avanait  travers champs, et qui passa sur la route.

--Hol, h! lui cria cette femme; hol! Margot! ton 6^{e} lger est sur la
droite.

--Il faut que je te quitte, mon petit, dit la vivandire  notre hros;
mais en vrit tu me fais piti; j'ai de l'amiti pour toi, sacr di!
Tu ne sais rien de rien, tu vas te faire moucher, comme Dieu est Dieu!
Viens-t'en au 6^{e} lger avec moi.

--Je comprends bien que je ne sais rien, lui dit Fabrice, mais je veux
me battre et suis rsolu d'aller l-bas vers cette fume blanche.

--Regarde comme ton cheval remue les oreilles! Ds qu'il sera l-bas,
quelque peu de vigueur qu'il ait, il te forcera la main, il se mettra 
galoper, et Dieu sait o il te mnera. Veux-tu m'en croire? Ds que tu
seras avec les petits soldats, ramasse un fusil et une giberne, mets-toi
 ct des soldats et fais comme eux, exactement. Mais, mon Dieu, je
parie que tu ne sais pas seulement dchirer une cartouche.

Fabrice, fort piqu, avoua cependant  sa nouvelle amie qu'elle avait
devin juste.

--Pauvre petit! il va tre tu tout de suite; vrai comme Dieu! a ne
sera pas long. Il faut absolument que tu viennes avec moi, reprit la
cantinire d'un air d'autorit.

--Mais je veux me battre.

--Tu te battras aussi; va, le 6^{e} lger est un fameux, et aujourd'hui il
y en a pour tout le monde.

--Mais serons-nous bientt  votre rgiment?

--Dans un quart d'heure tout au plus.

Recommand par cette brave femme, se dit Fabrice, mon ignorance de
toutes choses ne me fera pas prendre pour un espion, et je pourrai me
battre. A ce moment, le bruit du canon redoubla, un coup n'attendait
pas l'autre.

--C'est comme un chapelet, dit Fabrice.

--On commence  distinguer les feux de peloton, dit la vivandire en
donnant un coup de fouet  son petit cheval qui semblait tout anim par
le feu.

La cantinire tourna  droite et prit un chemin de traverse au milieu
des prairies; il y avait un pied de boue; la petite charrette fut sur
le point d'y rester: Fabrice poussa  la roue. Son cheval tomba deux
fois; bientt le chemin, moins rempli d'eau, ne fut plus qu'un sentier
au milieu du gazon. Fabrice n'avait pas fait cinq cents pas que sa rosse
s'arrta tout court: c'tait un cadavre, pos en travers du sentier, qui
faisait horreur au cheval et au cavalier.

La figure de Fabrice, trs ple naturellement, prit une teinte verte
fort prononce: la cantinire, aprs avoir regard le mort, dit, comme
se parlant  elle-mme:

--a n'est pas de notre division. Puis, levant les yeux sur notre hros,
elle clata de rire.

--Ah! ah! mon petit! s'cria-t-elle, en voil du nanan!

Fabrice restait glac. Ce qui le frappait surtout c'tait la salet des
pieds de ce cadavre qui dj tait dpouill de ses souliers, et auquel
on n'avait laiss qu'un mauvais pantalon tout souill de sang.

--Approche, lui dit la cantinire; descends de cheval; il faut que tu
t'y accoutumes; tiens, s'cria-t-elle, il en a eu par la tte.

Une balle, entre  ct du nez, tait sortie par la tempe oppose, et
dfigurait ce cadavre d'une faon hideuse; il tait rest avec un oeil
ouvert.

--Descends donc de cheval, petit, dit la cantinire, et donne-lui une
poigne de main pour voir s'il te la rendra.

Sans hsiter, quoique prt  rendre l'me de dgot, Fabrice se jeta 
bas de cheval et prit la main du cadavre qu'il secoua ferme; puis il
resta comme ananti; il sentait qu'il n'avait pas la force de remonter 
cheval. Ce qui lui faisait horreur surtout c'tait cet oeil ouvert.

La vivandire va me croire un lche, se disait-il avec amertume; mais
il sentait l'impossibilit de faire un mouvement: il serait tomb. Ce
moment fut affreux; Fabrice fut sur le point de se trouver mal tout 
fait. La vivandire s'en aperut, sauta lestement  bas de sa petite
voiture, et lui prsenta, sans mot dire, un verre d'eau-de-vie qu'il
avala d'un trait; il put remonter sur sa rosse, et continua la route
sans dire une parole. La vivandire le regardait de temps  autre du
coin de l'oeil.

--Tu te battras demain, mon petit, lui dit-elle enfin, aujourd'hui tu
resteras avec moi. Tu vois bien qu'il faut que tu apprennes le mtier de
soldat.

--Au contraire, je veux me battre tout de suite, s'cria notre hros
d'un air sombre, qui sembla de bon augure  la vivandire. Le bruit
du canon redoublait et semblait s'approcher. Les coups commenaient 
former comme une basse continue; un coup n'tait spar du coup voisin
par aucun intervalle, et sur cette basse continue, qui rappelait le
bruit d'un torrent lointain, on distinguait fort bien les feux de
peloton.

Dans ce moment la route s'enfonait au milieu d'un bouquet de bois; la
vivandire vit trois ou quatre soldats des ntres qui venaient  elle
courant  toutes jambes; elle sauta lestement  bas de sa voiture et
courut se cacher  quinze ou vingt pas du chemin. Elle se blottit dans
un trou qui tait rest au lieu o l'on venait d'arracher un grand
arbre. Donc, se dit Fabrice, je vais voir si je suis un lche! Il
s'arrta auprs de la petite voiture abandonne par la cantinire et
tira son sabre. Les soldats ne firent pas attention  lui et passrent
en courant le long du bois,  gauche de la route.

--Ce sont des ntres, dit tranquillement la vivandire en revenant tout
essouffle vers sa petite voiture... Si ton cheval tait capable de
galoper, je te dirais: pousse en avant jusqu'au bout du bois, vois s'il
y a quelqu'un dans la plaine. Fabrice ne se le fit pas dire deux fois,
il arracha une branche  un peuplier, l'effeuilla et se mit  battre son
cheval  tour de bras; la rosse prit le galop un instant puis revint 
son petit trot accoutum. La vivandire avait mis son cheval au galop:

--Arrte-toi donc, arrte! criait-elle  Fabrice.

Bientt tous les deux furent hors du bois; en arrivant au bord de
la plaine, ils entendirent un tapage effroyable, le canon et la
mousqueterie tonnaient de tous les cts,  droite,  gauche, derrire.
Et comme le bouquet de bois d'o ils sortaient occupait un tertre lev
de huit ou dix pieds au-dessus de la plaine, ils aperurent assez bien
un coin de la bataille; mais enfin il n'y avait personne dans le pr
au-del du bois. Ce pr tait bord,  mille pas de distance, par une
longue range de saules, trs touffus; au-dessus des saules paraissait
une fume blanche qui quelquefois s'levait dans le ciel en tournoyant.

--Si je savais seulement o est le rgiment! disait la cantinire
embarrasse. Il ne faut pas traverser ce grand pr tout droit. A propos,
toi, dit-elle  Fabrice, si tu vois un soldat ennemi, pique-le avec la
pointe de ton sabre, ne va pas t'amuser  le sabrer.

A ce moment, la cantinire aperut les quatre soldats dont nous venons
de parler, ils dbouchaient du bois dans la plaine  gauche de la route.
L'un d'eux tait  cheval.

--Voil ton affaire, dit-elle  Fabrice. Hol! ho! cria-t-elle  celui
qui tait  cheval, viens donc ici boire le verre d'eau-de-vie; les
soldats s'approchrent.

--O est le 6^{e} lger? cria-t-elle.

--L-bas,  cinq minutes d'ici, en avant de ce canal qui est le long des
saules; mme que le colonel Macon vient d'tre tu.

--Veux-tu cinq francs de ton cheval, toi?

--Cinq francs! tu ne plaisantes pas mal, petite mre, un cheval
d'officier que je vais vendre cinq napolons avant un quart d'heure.

--Donne-m'en un de tes napolons, dit la vivandire  Fabrice.

Puis s'approchant du soldat  cheval:

--Descends vivement, lui dit-elle, voil ton napolon.

Le soldat descendit, Fabrice sauta en selle gaiement, la vivandire
dtachait le petit portemanteau qui tait sur la rosse.

--Aidez-moi donc, vous autres! dit-elle aux soldats, c'est comme a que
vous laissez travailler une dame!

Mais  peine le cheval de prise sentit le portemanteau, qu'il se mit 
se cabrer, et Fabrice, qui montait fort bien, eut besoin de toute sa
force pour le contenir.

--Bon signe! dit la vivandire, le monsieur n'est pas accoutum au
chatouillement du portemanteau.

--Un cheval de gnral, s'criait le soldat qui l'avait vendu, un cheval
qui vaut dix napolons comme un liard!

--Voil vingt francs, lui dit Fabrice, qui ne se sentait pas de joie de
se trouver entre les jambes un cheval qui et du mouvement.

A ce moment, un boulet donna dans la ligne de saules, qu'il prit de
biais, et Fabrice eut le curieux spectacle de toutes ces petites
branches volant de ct et d'autre comme rases par un coup de faux.

--Tiens, voil le brutal qui s'avance, lui dit le soldat en prenant ses
vingt francs.

Il pouvait tre deux heures.

Fabrice tait encore dans l'enchantement de ce spectacle curieux,
lorsqu'une troupe de gnraux, suivis d'une vingtaine de hussards,
traversrent au galop un des angles de la vaste prairie au bord de
laquelle il tait arrt: son cheval hennit, se cabra deux ou trois fois
de suite, puis donna des coups de tte violents contre la bride qui le
retenait. Eh bien, soit! se dit Fabrice.

Le cheval laiss  lui-mme partit ventre  terre et alla rejoindre
l'escorte qui suivait les gnraux. Fabrice compta quatre chapeaux
bords. Un quart d'heure aprs, par quelques mots que dit un hussard son
voisin, Fabrice comprit qu'un de ces gnraux tait le clbre marchal
Ney. Son bonheur fut au comble; toutefois il ne put deviner lequel des
quatre gnraux tait le marchal Ney; il et donn tout au monde pour
le savoir, mais il se rappela qu'il ne fallait pas parler. L'escorte
s'arrta pour passer un large foss rempli d'eau par la pluie de la
veille, il tait bord de grands arbres et terminait sur la gauche la
prairie  l'entre de laquelle Fabrice avait achet le cheval. Presque
tous les hussards avaient mis pied  terre; le bord du foss tait 
pic et fort glissant, et l'eau se trouvait bien  trois ou quatre pieds
en contrebas au-dessous de la prairie. Fabrice, distrait par sa joie,
songeait plus au marchal Ney et  la gloire qu' son cheval, lequel
tant fort anim, sauta dans le canal; ce qui fit rejaillir l'eau  une
hauteur considrable. Un des gnraux fut entirement mouill par la
nappe d'eau, et s'cria en jurant:

--Au diable la f... bte!

Fabrice se sentit profondment bless de cette injure. Puis-je en
demander raison? se dit-il. En attendant, pour prouver qu'il n'tait
pas si gauche, il entreprit de faire monter  son cheval la rive
oppose du foss; mais elle tait  pic et haute de cinq  six pieds.
Il fallut y renoncer; alors il remonta le courant, son cheval ayant de
l'eau jusqu' la tte, et enfin trouva une sorte d'abreuvoir; par cette
pente douce il gagna facilement le champ de l'autre ct du canal. Il
fut le premier homme de l'escorte qui y parut, il se mit  trotter
firement le long du bord: au fond du canal les hussards se dmenaient,
assez embarrasss de leur position; car en beaucoup d'endroits l'eau
avait cinq pieds de profondeur. Deux ou trois chevaux prirent peur et
voulurent nager, ce qui fit un barbotement pouvantable. Un marchal des
logis s'aperut de la manoeuvre que venait de faire ce blanc-bec, qui
avait l'air si peu militaire.

--Remontez! il y a un abreuvoir  gauche! s'cria-t-il, et peu  peu
tous passrent.

En arrivant sur l'autre rive, Fabrice y avait trouv les gnraux tout
seuls; le bruit du canon lui sembla redoubler; ce fut  peine s'il
entendit le gnral, par lui si bien mouill, qui criait  son oreille:

--O as-tu pris ce cheval?

Fabrice tait tellement troubl qu'il rpondit en italien:

--L'ho comprato poco fa. (Je viens de l'acheter  l'instant.)

--Que dis-tu? lui cria le gnral.

Mais le tapage devint tellement fort en ce moment, que Fabrice ne put
lui rpondre. Nous avouerons que notre hros tait fort peu hros en ce
moment. Toutefois la peur ne venait chez lui qu'en seconde ligne; il
tait surtout scandalis de ce bruit qui lui faisait mal aux oreilles.
L'escorte prit le galop; on traversait une grande pice de terre
laboure, situe au-del du canal, et ce champ tait jonch de cadavres.

--Les habits rouges! les habits rouges! criaient avec joie les hussards
de l'escorte.

Et d'abord Fabrice ne comprenait pas; enfin il remarqua qu'en effet
presque tous les cadavres taient vtus de rouge. Une circonstance lui
donna un frisson d'horreur; il remarqua que beaucoup de ces malheureux
habits rouges vivaient encore, ils criaient videmment pour demander du
secours, et personne ne s'arrtait pour leur en donner. Notre hros,
fort humain, se donnait toutes les peines du monde pour que son cheval
ne mt les pieds sur aucun habit rouge. L'escorte s'arrta; Fabrice,
qui ne faisait pas assez d'attention  son devoir de soldat, galopait
toujours en regardant un malheureux bless.

--Veux-tu bien t'arrter, blanc-bec! lui cria le marchal des logis.
Fabrice s'aperut qu'il tait  vingt pas sur la droite en avant
des gnraux, et prcisment du ct o ils regardaient avec leurs
lorgnettes. En revenant se ranger  la queue des autres hussards rests
 quelques pas en arrire, il vit le plus gros de ces gnraux qui
parlait  son voisin, gnral aussi, d'un air d'autorit et presque de
rprimande; il jurait. Fabrice ne put retenir sa curiosit; et, malgr
le conseil de ne point parler,  lui donn par son amie la gelire, il
arrangea une petite phrase bien franaise, bien correcte, et dit  son
voisin:

--Quel est-il ce gnral qui gourmande son voisin?

--Pardi, c'est le marchal!

--Quel marchal?

--Le marchal Ney, bta! Ah ! o as-tu servi jusqu'ici?

Fabrice, quoique fort susceptible, ne songea point  se fcher de
l'injure; il contemplait, perdu dans une admiration enfantine, ce fameux
prince de la Moskova, le brave des braves.

Tout  coup on partit au grand galop. Quelques instants aprs, Fabrice
vit,  vingt pas en avant, une terre laboure qui tait remue d'une
faon singulire. Le fond des sillons tait plein d'eau, et la terre
fort humide, qui formait la crte de ces sillons, volait en petits
fragments noirs lancs  trois ou quatre pieds de haut. Fabrice remarqua
en passant cet effet singulier; puis sa pense se remit  songer  la
gloire du marchal. Il entendit un cri sec auprs de lui: c'taient
deux hussards qui tombaient atteints par des boulets; et, lorsqu'il les
regarda, ils taient dj  vingt pas de l'escorte. Ce qui lui sembla
horrible, ce fut un cheval tout sanglant qui se dbattait sur la terre
laboure, en engageant ses pieds dans ses propres entrailles; il voulait
suivre les autres: le sang coulait dans la boue.

Ah! m'y voil donc enfin au feu! se dit-il. J'ai vu le feu! se
rptait-il avec satisfaction. Me voici un vrai militaire. A ce moment,
l'escorte allait ventre  terre, et notre hros comprit que c'taient
des boulets qui faisaient voler la terre de toutes parts. Il avait beau
regarder du ct d'o venaient les boulets, il voyait la fume blanche
de la batterie  une distance norme, et, au milieu du ronflement gal
et continu produit par les coups de canon, il lui semblait entendre des
dcharges beaucoup plus voisines; il n'y comprenait rien du tout.

A ce moment, les gnraux et l'escorte descendirent dans un petit chemin
plein d'eau, qui tait  cinq pieds en contrebas.

Le marchal s'arrta, et regarda de nouveau avec sa lorgnette. Fabrice,
cette fois, put le voir tout  son aise; il le trouva trs blond, avec
une grosse tte rouge. Nous n'avons point des figures comme celle-l
en Italie, se dit-il. Jamais, moi qui suis si ple et qui ai des
cheveux chtains, je ne serai comme a, ajoutait-il avec tristesse.
Pour lui ces paroles voulaient dire: Jamais je ne serai un hros.
Il regarda les hussards;  l'exception d'un seul, tous avaient des
moustaches jaunes. Si Fabrice regardait les hussards de l'escorte,
tous le regardaient aussi. Ce regard le fit rougir, et, pour finir son
embarras, il tourna la tte vers l'ennemi. C'taient des lignes fort
tendues d'hommes rouges; mais, ce qui l'tonna fort, ces hommes lui
semblaient tout petits. Leurs longues files, qui taient des rgiments
ou des divisions, ne lui paraissaient pas plus hautes que des haies.
Une ligne de cavaliers rouges trottait pour se rapprocher du chemin en
contrebas que le marchal et l'escorte s'taient mis  suivre au petit
pas, pataugeant dans la boue. La fume empchait de rien distinguer du
ct vers lequel on s'avanait; l'on voyait quelquefois des hommes au
galop se dtacher sur cette fume blanche.

Tout  coup, du ct de l'ennemi, Fabrice vit quatre hommes qui
arrivaient ventre  terre. Ah! nous sommes attaqus, se dit-il; puis
il vit deux de ces hommes parler au marchal. Un des gnraux de la
suite de ce dernier partit au galop du ct de l'ennemi, suivi de deux
hussards de l'escorte et des quatre hommes qui venaient d'arriver. Aprs
un petit canal que tout le monde passa, Fabrice se trouva  ct d'un
marchal des logis qui avait l'air fort bon enfant. Il faut que je
parle  celui-l, se dit-il, peut-tre ils cesseront de me regarder. Il
mdita longtemps.

--Monsieur, c'est la premire fois que j'assiste  la bataille, dit-il
enfin au marchal des logis; mais ceci est-il une vritable bataille?

--Un peu. Mais vous, qui tes-vous?

--Je suis le frre de la femme d'un capitaine.

--Et comment l'appelez-vous, ce capitaine?

Notre hros fut terriblement embarrass; il n'avait point prvu cette
question. Par bonheur, le marchal et l'escorte repartaient au galop.
Quel nom franais dirai-je? pensait-il. Enfin il se rappela le nom du
matre d'htel o il avait log  Paris; il rapprocha son cheval de
celui du marchal des logis, et lui cria de toutes ses forces:

--Le capitaine Meunier!

L'autre, entendant mal  cause du roulement du canon, lui rpondit:

--Ah! le capitaine Teulier? Eh bien! il a t tu.

Bravo! se dit Fabrice. Le capitaine Teulier; il faut faire l'afflig.

--Ah, mon Dieu! cria-t-il, et il prit une mine piteuse.

On tait sorti du chemin en contrebas, on traversait un petit pr, on
allait ventre  terre, les boulets arrivaient de nouveau, le marchal se
porta vers une division de cavalerie. L'escorte se trouvait au milieu de
cadavres et de blesss; mais ce spectacle ne faisait dj plus autant
d'impression sur notre hros; il avait autre chose  penser.

Pendant que l'escorte tait arrte, il aperut la petite voiture d'une
cantinire, et sa tendresse pour ce corps respectable l'emportant sur
tout, il partit au galop pour la rejoindre.

--Restez donc, s...! lui cria le marchal des logis.

Que peut-il me faire ici? pensa Fabrice, et il continua de galoper
vers la cantinire. En donnant de l'peron  son cheval, il avait eu
quelque espoir que c'tait sa bonne cantinire du matin; les chevaux
et les petites charrettes se ressemblaient fort, mais la propritaire
tait tout autre, et notre hros lui trouva l'air fort mchant. Comme il
l'abordait, Fabrice l'entendit qui disait:

--Il tait pourtant bien bel homme!

Un fort vilain spectacle attendait l le nouveau soldat; on coupait
la cuisse  un cuirassier, beau jeune homme de cinq pieds dix pouces.
Fabrice ferma les yeux et but coup sur coup quatre verres d'eau-de-vie.

--Comme tu y vas, gringalet! s'cria la cantinire. L'eau-de-vie lui
donna une ide: il faut que j'achte la bienveillance de mes camarades
les hussards de l'escorte.

--Donnez-moi le reste de la bouteille, dit-il  la vivandire.

--Mais sais-tu, rpondit-elle, que ce reste-l cote dix francs, un jour
comme aujourd'hui?

Comme il regagnait l'escorte au galop:

--Ah! tu nous rapportes la goutte! s'cria le marchal des logis, c'est
pour a que tu dsertais? Donne.

La bouteille circula; le dernier qui la prit la jeta en l'air aprs
avoir bu.

--Merci, camarade! cria-t-il  Fabrice.

--Tous les yeux le regardrent avec bienveillance. Ces regards trent
un poids de cent livres de dessus le coeur de Fabrice: c'tait un de ces
coeurs de fabrique trop fine qui ont besoin de l'amiti de ce qui les
entoure. Enfin il n'tait plus mal vu de ses compagnons, il y avait
liaison entre eux! Fabrice respira profondment, puis d'une voix libre,
il dit au marchal des logis:

--Et si le capitaine Teulier a t tu, o pourrais-je rejoindre ma soeur?

Il se croyait un petit Machiavel, de dire si bien Teulier au lieu de
Meunier.

--C'est ce que vous saurez ce soir, lui rpondit le marchal des logis.

L'escorte repartit et se porta vers des divisions d'infanterie. Fabrice
se sentait tout  fait enivr; il avait bu trop d'eau-de-vie, il roulait
un peu sur sa selle: il se souvint fort  propos d'un mot que rptait
le cocher de sa mre: Quand on a lev le coude, il faut regarder entre
les oreilles de son cheval, et faire comme fait le voisin. Le marchal
s'arrta longtemps auprs de plusieurs corps de cavalerie qu'il fit
charger; mais pendant une heure ou deux notre hros n'eut gure la
conscience de ce qui se passait autour de lui. Il se sentait fort las,
et quand son cheval galopait il retombait sur la selle comme un morceau
de plomb.

Tout  coup le marchal des logis cria  ses hommes:

--Vous ne voyez donc pas l'Empereur, s...! Sur-le-champ l'escorte cria
vive l'Empereur!  tue-tte. On peut penser si notre hros regarda de
tous ses yeux, mais il ne vit que des gnraux qui galopaient, suivis,
eux aussi, d'une escorte. Les longues crinires pendantes que portaient
 leurs casques les dragons de la suite l'empchrent de distinguer les
figures. Ainsi, je n'ai pu voir l'Empereur sur un champ de bataille, 
cause de ces maudits verres d'eau-de-vie! Cette rflexion le rveilla
tout  fait.

On redescendit dans un chemin rempli d'eau, les chevaux voulurent boire.

--C'est donc l'Empereur qui a pass l? dit-il  son voisin.

--Eh! certainement, celui qui n'avait pas d'habit brod. Comment ne
l'avez-vous pas vu? lui rpondit le camarade avec bienveillance.

Fabrice eut grande envie de galoper aprs l'escorte de l'Empereur et de
s'y incorporer. Quel bonheur de faire rellement la guerre  la suite
de ce hros! C'tait pour cela qu'il tait venu en France. J'en suis
parfaitement le matre, se dit-il, car enfin je n'ai d'autre raison pour
faire le service que je fais, que la volont de mon cheval qui s'est mis
 galoper pour suivre ces gnraux.

Ce qui dtermina Fabrice  rester, c'est que les hussards ses nouveaux
camarades lui faisaient bonne mine; il commenait  se croire l'ami
intime de tous les soldats avec lesquels il galopait depuis quelques
heures. Il voyait entre eux et lui cette noble amiti des hros du Tasse
et de l'Arioste. S'il se joignait  l'escorte de l'Empereur, il y aurait
une nouvelle connaissance  faire; peut-tre mme on lui ferait la mine
car ces autres cavaliers taient des dragons et lui portait l'uniforme
de hussard ainsi que tout ce qui suivait le marchal. La faon dont on
le regardait maintenant mit notre hros au comble du bonheur; il et
fait tout au monde pour ses camarades; son me et son esprit taient
dans les nues. Tout lui semblait avoir chang de face depuis qu'il tait
avec des amis, il mourait d'envie de faire des questions. Mais je
suis encore un peu ivre, se dit-il, il faut que je me souvienne de la
gelire. Il remarqua en sortant du chemin creux que l'escorte n'tait
plus avec le marchal Ney; le gnral qu'ils suivaient tait grand,
mince, et avait la figure sche et l'oeil terrible.

Ce gnral n'tait autre que le comte d'A..., le lieutenant Robert du 15
mai 1796. Quel bonheur il et trouv  voir Fabrice del Dongo.

Il y avait dj longtemps que Fabrice n'apercevait plus la terre volant
en miettes noires sous l'action des boulets; on arriva derrire un
rgiment de cuirassiers, il entendit distinctement les biscaens frapper
sur les cuirasses et il vit tomber plusieurs hommes.

Le soleil tait dj fort bas, et il allait se coucher lorsque
l'escorte, sortant d'un chemin creux, monta une petite pente de trois
ou quatre pieds pour entrer dans une terre laboure. Fabrice entendit
un petit bruit singulier tout prs de lui: il tourna la tte, quatre
hommes taient tombs avec leurs chevaux; le gnral lui-mme avait t
renvers, mais il se relevait tout couvert de sang. Fabrice regardait
les hussards jets par terre: trois faisaient encore quelques mouvements
convulsifs, le quatrime criait:

--Tirez-moi de dessous.

Le marchal des logis et deux ou trois hommes avaient mis pied  terre
pour secourir le gnral qui, s'appuyant sur son aide de camp, essayait
de faire quelques pas; il cherchait  s'loigner de son cheval qui se
dbattait renvers par terre et lanait des coups de pied furibonds.

Le marchal des logis s'approcha de Fabrice. A ce moment notre hros
entendit dire derrire lui et tout prs de son oreille:

--C'est le seul qui puisse encore galoper.

Il se sentit saisir les pieds; on les levait en mme temps qu'on lui
soutenait le corps par-dessous les bras; on le fit passer par-dessus la
croupe de son cheval, puis on le laissa glisser jusqu' terre, o il
tomba assis.

L'aide de camp prit le cheval de Fabrice par la bride; le gnral,
aid par le marchal des logis, monta et partit au galop; il fut suivi
rapidement par les six hommes qui restaient. Fabrice se releva furieux,
et se mit  courir aprs eux en criant:

--Ladri! ladri!(voleurs! voleurs!)

Il tait plaisant de courir aprs des voleurs au milieu d'un champ de
bataille.

L'escorte et le gnral, comte d'A..., disparurent bientt derrire une
range de saules. Fabrice, ivre de colre, arriva aussi  cette ligne de
saules; il se trouva tout contre un canal fort profond qu'il traversa.
Puis, arriv de l'autre ct, il se remit  jurer en apercevant de
nouveau, mais  une trs grande distance, le gnral et l'escorte qui se
perdaient dans les arbres.

--Voleurs! voleurs! criait-il maintenant en franais.

Dsespr, bien moins de la perte de son cheval que de la trahison,
il se laissa tomber au bord du foss, fatigu et mourant de faim. Si
son beau cheval lui et t enlev par l'ennemi, il n'y et pas song;
mais se voir trahir et voler par ce marchal des logis qu'il aimait
tant et par ces hussards qu'il regardait comme des frres! c'est ce qui
lui brisait le coeur. Il ne pouvait se consoler de tant d'infamie, et,
le dos appuy contre un saule, il se mit  pleurer  chaudes larmes.
Il dfaisait un  un tous ses beaux rves d'amiti chevaleresque et
sublime, comme celle des hros de la Jrusalem dlivre. Voir arriver la
mort n'tait rien, entour d'mes hroques et tendres, de nobles amis
qui vous serrent la main au moment du dernier soupir! mais garder son
enthousiasme, entour de vils fripons!!! Fabrice exagrait comme tout
homme indign. Au bout d'un quart d'heure d'attendrissement, il remarqua
que les boulets commenaient  arriver jusqu' la range d'arbres 
l'ombre desquels il mditait. Il se leva et chercha  s'orienter. Il
regardait ces prairies bordes par un large canal et la range de saules
touffus: il crut se reconnatre. Il aperut un corps d'infanterie qui
passait le foss et entrait dans les prairies,  un quart de lieue en
avant de lui. J'allais m'endormir, se dit-il; il s'agit de n'tre
pas prisonnier; et il se mit  marcher trs vite. En avanant il fut
rassur, il reconnut l'uniforme, les rgiments par lesquels il craignait
d'tre coup taient franais. Il obliqua  droite pour les rejoindre.

Aprs la douleur morale d'avoir t si indignement trahi et vol, il en
tait une autre qui,  chaque instant, se faisait sentir plus vivement:
il mourait de faim. Ce fut donc avec une joie extrme qu'aprs avoir
march, ou plutt couru pendant dix minutes, il s'aperut que le corps
d'infanterie, qui allait trs vite aussi, s'arrtait comme pour prendre
position. Quelques minutes plus tard, il se trouvait au milieu des
premiers soldats.

--Camarades, pourriez-vous me vendre un morceau de pain?

--Tiens, cet autre qui nous prend pour des boulangers!

Ce mot dur et le ricanement gnral qui le suivit accablrent Fabrice.
La guerre n'tait donc plus ce noble et commun lan d'mes amantes de
la gloire qu'il s'tait figur d'aprs les proclamations de Napolon!
Il s'assit, ou plutt se laissa tomber sur le gazon; il devint trs
ple. Le soldat qui lui avait parl, et qui s'tait arrt  dix pas
pour nettoyer la batterie de son fusil avec son mouchoir, s'approcha et
lui jeta un morceau de pain, puis, voyant qu'il ne le ramassait pas, le
soldat lui mit un morceau de ce pain dans la bouche. Fabrice ouvrit les
yeux, et mangea ce pain sans avoir la force de parler. Quand enfin il
chercha des yeux le soldat pour le payer, il se trouva seul, les soldats
les plus voisins de lui taient loigns de cent pas et marchaient. Il
se leva machinalement et les suivit. Il entra dans un bois; il allait
tomber de fatigue et cherchait dj de l'oeil une place commode; mais
quelle ne fut pas sa joie en reconnaissant d'abord le cheval, puis la
voiture, et enfin la cantinire du matin! Elle accourut  lui et fut
effraye de sa mine.

--Marche encore, mon petit, lui dit-elle; tu es donc bless? et ton beau
cheval? En parlant ainsi elle le conduisait vers sa voiture, o elle
le fit monter, en le soutenant par-dessous les bras. A peine dans la
voiture, notre hros, excd de fatigue, s'endormit profondment. 3




CHAPITRE IV


Rien ne put le rveiller, ni les coups de fusil tirs fort prs de la
petite charrette, ni le trot du cheval que la cantinire fouettait
 tour de bras. Le rgiment attaqu  l'improviste par des nues de
cavalerie prussienne, aprs avoir cru  la victoire toute la journe,
battait en retraite, ou plutt s'enfuyait du ct de la France.

Le colonel, beau jeune homme, bien ficel, qui venait de succder
 Macon, fut sabr; le chef de bataillon qui le remplaa dans le
commandement, vieillard  cheveux blancs, fit faire halte au rgiment.

--F...! dit-il aux soldats, du temps de la rpublique on attendait pour
filer d'y tre forc par l'ennemi... Dfendez chaque pouce de terrain et
faites-vous tuer, s'criait-il en jurant; c'est maintenant le sol de la
patrie que ces Prussiens veulent envahir!

La petite charrette s'arrta, Fabrice se rveilla tout  coup. Le
soleil tait couch depuis longtemps; il fut tout tonn de voir qu'il
tait presque nuit. Les soldats couraient de ct et d'autre dans une
confusion qui surprit fort notre hros; il trouva qu'ils avaient l'air
penaud.

--Qu'est-ce donc? dit-il  la cantinire.

--Rien du tout. C'est que nous sommes flambs, mon petit; c'est la
cavalerie des Prussiens qui nous sabre, rien que a. Le bta de gnral
a d'abord cru que c'tait la ntre. Allons, vivement, aide-moi  rparer
le trait de Cocotte qui s'est cass.

Quelques coups de fusil partirent  dix pas de distance: notre hros,
frais et dispos, se dit: Mais rellement, pendant toute la journe, je
ne me suis pas battu, j'ai seulement escort un gnral.

--Il faut que je me batte, dit-il  la cantinire.

--Sois tranquille, tu te battras, et plus que tu ne voudras! Nous sommes
perdus!

--Aubry, mon garon, cria-t-elle  un caporal qui passait, regarde
toujours de temps  autre o en est la petite voiture.

--Vous allez vous battre? dit Fabrice  Aubry.

--Non, je vais mettre mes escarpins pour aller  la danse!

--Je vous suis.

--Je te recommande le petit hussard, cria la cantinire, le jeune
bourgeois a du coeur. Le caporal Aubry marchait sans mot dire. Huit ou
dix soldats le rejoignirent en courant, il les conduisit derrire un
gros chne entour de ronces. Arriv l, il les plaa au bord du bois,
toujours sans mot dire, sur une ligne fort tendue; chacun tait au
moins  dix pas de son voisin.

--Ah ! vous autres, dit le caporal, et c'tait la premire fois qu'il
parlait, n'allez pas faire feu avant l'ordre, songez que vous n'avez
plus que trois cartouches.

Mais que se passe-t-il donc? se demandait Fabrice. Enfin, quand il se
trouva seul avec le caporal, il lui dit:

--Je n'ai pas de fusil.

--Tais-toi d'abord! Avance-toi l,  cinquante pas en avant du bois, tu
trouveras quelqu'un des pauvres soldats du rgiment qui viennent d'tre
sabrs; tu lui prendras sa giberne et son fusil. Ne va pas dpouiller un
bless, au moins; prends le fusil et la giberne d'un qui soit bien mort,
et dpche-toi, pour ne pas recevoir les coups de fusil de nos gens.

Fabrice partit en courant et revint bien vite avec un fusil et une
giberne.

--Charge ton fusil et mets-toi l derrire cet arbre, et surtout ne va
pas tirer avant l'ordre que je t'en donnerai... Dieu de Dieu! dit le
caporal en s'interrompant, il ne sait pas mme charger son arme!... (Il
aida Fabrice en continuant son discours.) Si un cavalier ennemi galope
sur toi pour te sabrer, tourne autour de ton arbre et ne lche ton coup
qu' bout portant quand ton cavalier sera  trois pas de toi; il faut
presque que ta baonnette touche son uniforme.

Jette donc ton grand sabre, s'cria le caporal, veux-tu qu'il te fasse
tomber, nom de D...! Quels soldats on nous donne maintenant!

En parlant ainsi, il prit lui-mme le sabre qu'il jeta au loin avec
colre.

--Toi, essuie la pierre de ton fusil avec ton mouchoir. Mais as-tu
jamais tir un coup de fusil?

--Je suis chasseur.

--Dieu soit lou! reprit le caporal avec un gros soupir. Surtout ne tire
pas avant l'ordre que je te donnerai.

Et il s'en alla.

Fabrice tait tout joyeux. Enfin je vais me battre rellement, se
disait-il, tuer un ennemi! Ce matin ils nous envoyaient des boulets, et
moi je ne faisais rien que m'exposer  tre tu; mtier de dupe. Il
regardait de tous cts avec une extrme curiosit. Au bout d'un moment,
il entendit partir sept  huit coups de fusil tout prs de lui. Mais,
ne recevant point l'ordre de tirer, il se tenait tranquille derrire
son arbre. Il tait presque nuit; il lui semblait tre  l'espre, 
la chasse de l'ours, dans la montagne de la Tramezzina, au-dessus de
Grianta. Il lui vint une ide de chasseur; il prit une cartouche dans
sa giberne et en dtacha la balle: Si je le vois, dit-il, il ne faut
pas que je le manque, et il fit couler cette seconde balle dans le
canon de son fusil. Il entendit tirer deux coups de feu tout  ct de
son arbre; en mme temps il vit un cavalier vtu de bleu qui passait
au galop devant lui, se dirigeant de sa droite  sa gauche. Il n'est
pas  trois pas, se dit-il, mais  cette distance je suis sr de mon
coup, il suivit bien le cavalier du bout de son fusil et enfin pressa
la dtente; le cavalier tomba avec son cheval. Notre hros se croyait 
la chasse: il courut tout joyeux sur la pice qu'il venait d'abattre.
Il touchait dj l'homme qui lui semblait mourant, lorsque, avec une
rapidit incroyable, deux cavaliers prussiens arrivrent sur lui pour le
sabrer. Fabrice se sauva  toutes jambes vers le bois; pour mieux courir
il jeta son fusil. Les cavaliers prussiens n'taient plus qu' trois pas
de lui lorsqu'il atteignit une nouvelle plantation de petits chnes gros
comme le bras et bien droits qui bordaient le bois. Ces petits chnes
arrtrent un instant les cavaliers, mais ils passrent et se remirent
 poursuivre Fabrice dans une clairire. De nouveau ils taient prs de
l'atteindre, lorsqu'il se glissa entre sept  huit gros arbres. A ce
moment, il eut presque la figure brle par la flamme de cinq ou six
coups de fusil qui partirent en avant de lui. Il baissa la tte; comme
il la relevait, il se trouva vis--vis du caporal.

--Tu as tu le tien? lui dit le caporal Aubry.

--Oui, mais j'ai perdu mon fusil.

--Ce n'est pas les fusils qui nous manquent; tu es un bon b...; malgr
ton air cornichon, tu as bien gagn ta journe, et ces soldats-ci
viennent de manquer ces deux qui te poursuivaient et venaient droit 
eux; moi, je ne les voyais pas. Il s'agit maintenant de filer rondement;
le rgiment doit tre  un demi-quart de lieue, et, de plus, il y a un
petit bout de prairie o nous pouvons tre ramasss au demi-cercle.

Tout en parlant, le caporal marchait rapidement  la tte de ses dix
hommes. A deux cents pas de l, en entrant dans la petite prairie dont
il avait parl, on rencontra un gnral bless qui tait port par son
aide de camp et par un domestique.

--Vous allez me donner quatre hommes, dit-il au caporal d'une voix
teinte, il s'agit de me transporter  l'ambulance; j'ai la jambe
fracasse.

--Va te faire f..., rpondit le caporal, toi et tous les gnraux. Vous
avez tous trahi l'Empereur aujourd'hui.

--Comment, dit le gnral en fureur, vous mconnaissez mes ordres!
Savez-vous que je suis le gnral comte B***, commandant votre division,
etc.

Il fit des phrases. L'aide de camp se jeta sur les soldats. Le caporal
lui lana un coup de baonnette dans le bras, puis fila avec ses hommes
en doublant le pas.

--Puissent-ils tre tous comme toi, rptait le caporal en jurant,
les bras et les jambes fracasss! Tas de freluquets! Tous vendus aux
Bourbons, et trahissant l'Empereur!

Fabrice coutait avec saisissement cette affreuse accusation.

Vers les dix heures du soir, la petite troupe rejoignit le rgiment 
l'entre d'un gros village qui formait plusieurs rues fort troites,
mais Fabrice remarqua que le caporal Aubry vitait de parler  aucun des
officiers. Impossible d'avancer, s'cria le caporal! Toutes ces rues
taient encombres d'infanterie, de cavaliers et surtout de caissons
d'artillerie et de fourgons. Le caporal se prsenta  l'issue de trois
de ces rues; aprs avoir fait vingt pas, il fallait s'arrter: tout le
monde jurait et se fchait.

--Encore quelque tratre qui commande! s'cria le caporal; si l'ennemi
a l'esprit de tourner le village nous sommes tous prisonniers comme des
chiens. Suivez-moi, vous autres.

Fabrice regarda; il n'y avait plus que six soldats avec le caporal. Par
une grande porte ouverte ils entrrent dans une vaste basse-cour; de
la basse-cour ils passrent dans une curie, dont la petite porte leur
donna entre dans un jardin. Ils s'y perdirent un moment, errant de ct
et d'autre. Mais enfin, en passant une haie, ils se trouvrent dans
une vaste pice de bl noir. En moins d'une demi-heure, guids par les
cris et le bruit confus, ils eurent regagn la grande route au-del du
village. Les fosss de cette route taient remplis de fusils abandonns;
Fabrice en choisit un mais la route, quoique fort large, tait tellement
encombre de fuyards et de charrettes, qu'en une demi-heure de temps,
 peine si le caporal et Fabrice avaient avanc de cinq cents pas;
on disait que cette route conduisait  Charleroi. Comme onze heures
sonnaient  l'horloge du village:

--Prenons de nouveau  travers champ, s'cria le caporal.

La petite troupe n'tait plus compose que de trois soldats, le caporal
et Fabrice. Quand on fut  un quart de lieue de la grande route:

--Je n'en puis plus, dit un des soldats.

--Et moi itou, dit un autre.

--Belle nouvelle! Nous en sommes tous logs l, dit le caporal; mais
obissez-moi, et vous vous en trouverez bien.

Il vit cinq ou six arbres le long d'un petit foss au milieu d'une
immense pice de bl.

--Aux arbres! dit-il  ses hommes; couchez-vous l, ajouta-t-il quand on
y fut arriv, et surtout pas de bruit. Mais, avant de s'endormir, qui
est-ce qui a du pain?

--Moi, dit un des soldats.

--Donne, dit le caporal, d'un air magistral; il divisa le pain en cinq
morceaux et prit le plus petit.

--Un quart d'heure avant le point du jour, dit-il en mangeant, vous
allez avoir sur le dos la cavalerie ennemie. Il s'agit de ne pas se
laisser sabrer. Un seul est flamb, avec de la cavalerie sur le dos,
dans ces grandes plaines, cinq au contraire peuvent se sauver: restez
avec moi bien unis, ne tirez qu' bout portant, et demain soir je me
fais fort de vous rendre  Charleroi.

Le caporal les veilla une heure avant le jour; il leur fit renouveler
la charge de leurs armes, le tapage sur la grande route continuait, et
avait dur toute la nuit: c'tait comme le bruit d'un torrent entendu
dans le lointain.

--Ce sont comme des moutons qui se sauvent, dit Fabrice au caporal, d'un
air naf.

--Veux-tu bien te taire, blanc-bec! dit le caporal indign.

Et les trois soldats qui composaient toute son arme avec Fabrice
regardrent celui-ci d'un air de colre, comme s'il et blasphm. Il
avait insult la nation.

Voil qui est fort! pensa notre hros; j'ai dj remarqu cela chez le
vice-roi  Milan; ils ne fuient pas, non! Avec ces Franais il n'est
pas permis de dire la vrit quand elle choque leur vanit. Mais quant
 leur air mchant je m'en moque, et il faut que je le leur fasse
comprendre. On marchait toujours  cinq cents pas de ce torrent de
fuyards qui couvraient la grande route. A une lieue de l le caporal et
sa troupe traversrent un chemin qui allait rejoindre la route et o
beaucoup de soldats taient couchs. Fabrice acheta un cheval assez bon
qui lui cota quarante francs, et parmi tous les sabres jets de ct
et d'autre, il choisit avec soin un grand sabre droit. Puisqu'on dit
qu'il faut piquer pensa-t-il, celui-ci est le meilleur. Ainsi quip il
mit son cheval au galop et rejoignit bientt le caporal qui avait pris
les devants. Il s'affermit sur ses triers, prit de la main gauche le
fourreau de son sabre droit, et dit aux quatre Franais:

--Ces gens qui se sauvent sur la grande route ont l'air d'un troupeau de
moutons... Ils marchent comme des moutons effrays...

Fabrice avait beau appuyer sur le mot <i>mouton</i>, ses camarades ne se
souvenaient plus d'avoir t fchs par ce mot une heure auparavant.
Ici se trahit un des contrastes des caractres italien et franais; le
Franais est sans doute le plus heureux, il glisse sur les vnements de
la vie et ne garde pas rancune.

Nous ne cacherons point que Fabrice fut trs satisfait de sa personne
aprs avoir parl des moutons. On marchait en faisant la petite
conversation. A deux lieues de l le caporal, toujours fort tonn de ne
point voir la cavalerie ennemie, dit  Fabrice:

--Vous tes notre cavalerie, galopez vers cette ferme sur ce petit
tertre, demandez au paysan s'il veut nous vendre  djeuner, dites bien
que nous ne sommes que cinq. S'il hsite donnez-lui cinq francs d'avance
de votre argent mais soyez tranquille, nous reprendrons la pice blanche
aprs le djeuner.

Fabrice regarda le caporal, il vit en lui une gravit imperturbable, et
vraiment l'air de la supriorit morale; il obit. Tout se passa comme
l'avait prvu le commandant en chef, seulement Fabrice insista pour
qu'on ne reprt pas de vive force les cinq francs qu'il avait donns au
paysan.

--L'argent est  moi, dit-il  ses camarades, je ne paie pas pour vous,
je paie pour l'avoine qu'il a donne  mon cheval.

Fabrice prononait si mal le franais, que ses camarades crurent voir
dans ses paroles un ton de supriorit, ils furent vivement choqus, et
ds lors dans leur esprit un duel se prpara pour la fin de la journe.
Ils le trouvaient fort diffrent d'eux-mmes, ce qui les choquait;
Fabrice au contraire commenait  se sentir beaucoup d'amiti pour eux.

On marchait sans rien dire depuis deux heures, lorsque le caporal,
regardant la grande route, s'cria avec un transport de joie:

--Voici le rgiment!

On fut bientt sur la route; mais, hlas! autour de l'aigle il n'y
avait pas deux cents hommes. L'oeil de Fabrice eut bientt aperu la
vivandire; elle marchait  pied, avait les yeux rouges et pleurait de
temps  autre. Ce fut en vain que Fabrice chercha la petite charrette et
Cocotte.

--Pills, perdus, vols, s'cria la vivandire rpondant aux regards de
notre hros.

Celui-ci, sans mot dire, descendit de son cheval, le prit par la bride,
et dit  la vivandire:

--Montez.

Elle ne se le fit pas dire deux fois.

--Raccourcis-moi les triers, fit-elle.

Une fois bien tablie  cheval elle se mit  raconter  Fabrice tous
les dsastres de la nuit. Aprs un rcit d'une longueur infinie, mais
avidement cout par notre hros qui,  dire vrai, ne comprenait rien 
rien, mais avait une tendre amiti pour la vivandire, celle-ci ajouta:

--Et dire que ce sont les Franais qui m'ont pille, battue, abme...

--Comment! ce ne sont pas les ennemis? dit Fabrice d'un air naf, qui
rendait charmante sa belle figure grave et ple...

--Que tu es bte, mon pauvre petit! dit la vivandire, souriant au
milieu de ses larmes; et quoique a, tu es bien gentil.

--Et tel que vous le voyez, il a fort bien descendu son Prussien, dit
le caporal Aubry qui, au milieu de la cohue gnrale, se trouvait par
hasard de l'autre ct du cheval mont par la cantinire. Mais il est
fier, continua le caporal...

Fabrice fit un mouvement.

--Et comment t'appelles-tu? continua le caporal, car enfin, s'il y a un
rapport, je veux te nommer.

--Je m'appelle Vasi, rpondit Fabrice, faisant une mine singulire,
c'est--dire Boulot, ajouta-t-il se reprenant vivement.

Boulot avait t le nom du propritaire de la feuille de route que la
gelire de B... lui avait remise; l'avant-veille il l'avait tudie
avec soin, tout en marchant, car il commenait  rflchir quelque
peu et n'tait plus si tonn des choses. Outre la feuille de route
du hussard Boulot, il conservait prcieusement le passeport italien
d'aprs lequel il pouvait prtendre au noble nom de Vasi, marchand
de baromtres. Quand le caporal lui avait reproch d'tre fier, il
avait t sur le point de rpondre: Moi fier! moi Fabrice Valserra,
marchesino del Dongo, qui consens  porter le nom d'un Vasi, marchand de
baromtres!

Pendant qu'il faisait des rflexions et qu'il se disait: Il faut bien
me rappeler que je m'appelle Boulot, ou gare la prison dont le sort me
menace, le caporal et la cantinire avaient chang plusieurs mots sur
son compte.

--Ne m'accusez pas d'tre une curieuse, lui dit la cantinire en cessant
de le tutoyer; c'est pour votre bien que je vous fais des questions. Qui
tes-vous, l, rellement?

Fabrice ne rpondit pas d'abord; il considrait que jamais il ne
pourrait trouver d'amis plus dvous pour leur demander conseil, et
il avait un pressant besoin de conseils. Nous allons entrer dans une
place de guerre, le gouverneur voudra savoir qui je suis, et gare la
prison si je fais voir par mes rponses que je ne connais personne au 4^{e}
rgiment de hussards dont je porte l'uniforme! En sa qualit de sujet
de l'Autriche, Fabrice savait toute l'importance qu'il faut attacher
 un passeport. Les membres de sa famille, quoique nobles et dvots,
quoique appartenant au parti vainqueur, avaient t vexs plus de vingt
fois  l'occasion de leurs passeports; il ne fut donc nullement choqu
de la question que lui adressait la cantinire. Mais comme, avant que de
rpondre, il cherchait les mots franais les plus clairs, la cantinire,
pique d'une vive curiosit, ajouta pour l'engager  parler:

--Le caporal Aubry et moi nous allons vous donner de bons avis pour vous
conduire.

--Je n'en doute pas, rpondit Fabrice: je m'appelle Vasi et je suis de
Gnes; ma soeur, clbre par sa beaut, a pous un capitaine. Comme
je n'ai que dix-sept ans, elle me faisait venir auprs d'elle pour me
faire voir la France, et me former un peu; ne la trouvant pas  Paris
et sachant qu'elle tait  cette arme, j'y suis venu, je l'ai cherche
de tous les cts sans pouvoir la trouver. Les soldats, tonns de mon
accent, m'ont fait arrter. J'avais de l'argent alors, j'en ai donn au
gendarme, qui m'a remis une feuille de route, un uniforme et m'a dit:
File, et jure-moi de ne jamais prononcer mon nom.

--Comment s'appelait-il? dit la cantinire.

--J'ai donn ma parole, dit Fabrice.

--Il a raison, reprit le caporal, le gendarme est un gredin, mais le
camarade ne doit pas le nommer. Et comment s'appelle-t-il, ce capitaine,
mari de votre soeur? Si nous savons son nom, nous pourrons le chercher.

--Teulier, capitaine au 4^{e} de hussards, rpondit notre hros.

--Ainsi, dit le caporal avec assez de finesse,  votre accent tranger,
les soldats vous prirent pour un espion?

--C'est l le mot infme! s'cria Fabrice, les yeux brillants. Moi qui
aime tant l'Empereur et les Franais! Et c'est par cette insulte que je
suis le plus vex.

--Il n'y a pas d'insulte, voil ce qui vous trompe; l'erreur des soldats
tait fort naturelle, reprit gravement le caporal Aubry.

Alors il lui expliqua avec beaucoup de pdanterie qu' l'arme il faut
appartenir  un corps et porter un uniforme, faute de quoi il est
tout simple qu'on vous prenne pour un espion. L'ennemi nous en lche
beaucoup: tout le monde trahit dans cette guerre.

Les cailles tombrent des yeux de Fabrice; il comprit pour la premire
fois qu'il avait tort dans tout ce qui lui arrivait depuis deux mois.

--Mais il faut que le petit nous raconte tout, dit la cantinire dont la
curiosit tait de plus en plus excite.

Fabrice obit. Quand il eut fini:

--Au fait, dit la cantinire parlant d'un air grave au caporal, cet
enfant n'est point militaire; nous allons faire une vilaine guerre
maintenant que nous sommes battus et trahis. Pourquoi se ferait-il
casser les os gratis pro Deo?

--Et mme, dit le caporal, qu'il ne sait pas charger son fusil, ni
en douze temps, ni  volont, c'est moi qui ai charg le coup qui a
descendu le Prussien.

--De plus, il montre son argent  tout le monde, ajouta la cantinire;
il sera vol de tout ds qu'il ne sera plus avec nous.

--Le premier sous-officier de cavalerie qu'il rencontre, dit le caporal,
le confisque  son profit pour se faire payer la goutte, et peut-tre
on le recrute pour l'ennemi, car tout le monde trahit. Le premier venu
va lui ordonner de le suivre, et il le suivra; il ferait mieux d'entrer
dans notre rgiment.

--Non pas, s'il vous plat, caporal! s'cria vivement Fabrice; il est
plus commode d'aller  cheval, et d'ailleurs je ne sais pas charger un
fusil, et vous avez vu que je manie un cheval.

Fabrice fut trs fier de ce petit discours. Nous ne rendrons pas compte
de la longue discussion sur sa destine future qui eut lieu entre
le caporal et la cantinire. Fabrice remarqua qu'en discutant ces
gens rptaient trois ou quatre fois toutes les circonstances de son
histoire: les soupons des soldats, le gendarme lui vendant une feuille
de route et un uniforme, la faon dont la veille il s'tait trouv faire
partie de l'escorte du marchal, l'Empereur vu au galop, le cheval
escofi, etc.

Avec une curiosit de femme, la cantinire revenait sans cesse sur la
faon dont on l'avait dpossd du bon cheval qu'elle lui avait fait
acheter.

--Tu t'es senti saisir par les pieds, on t'a fait passer doucement
par-dessus la queue de ton cheval, et l'on t'a assis par terre!
Pourquoi rpter si souvent, se disait Fabrice, ce que nous connaissons
tous trois parfaitement bien? Il ne savait pas encore que c'est ainsi
qu'en France les gens du peuple vont  la recherche des ides.

--Combien as-tu d'argent? lui dit tout  coup la cantinire.

Fabrice n'hsita pas  rpondre; il tait sr de la noblesse d'me de
cette femme: c'est l le beau ct de la France.

--En tout, il peut me rester trente napolons en or et huit ou dix cus
de cinq francs.

--En ce cas, tu as le champ libre! s'cria la cantinire; tire-toi du
milieu de cette arme en droute; jette-toi de ct, prends la premire
route un peu fraye que tu trouveras l sur ta droite; pousse ton cheval
ferme, toujours t'loignant de l'arme. A la premire occasion achte
des habits de pkin. Quand tu seras  huit ou dix lieues, et que tu ne
verras plus de soldats, prends la poste, et va te reposer huit jours et
manger des biftecks dans quelque bonne ville. Ne dis jamais  personne
que tu as t  l'arme; les gendarmes te ramasseraient comme dserteur;
et, quoique tu sois bien gentil, mon petit, tu n'es pas encore assez
ft pour rpondre  des gendarmes. Ds que tu auras sur le dos des
habits de bourgeois, dchire ta feuille de route en mille morceaux et
reprends ton nom vritable; dis que tu es Vasi. Et d'o devra-t-il dire
qu'il vient? fit-elle au caporal.

--De Cambrai sur l'Escaut: c'est une bonne ville toute petite,
entends-tu? et o il y a une cathdrale et Fnelon.

--C'est a, dit la cantinire; ne dis jamais que tu as t  la
bataille, ne souffle mot de B***, ni du gendarme qui t'a vendu la
feuille de route. Quand tu voudras rentrer  Paris, rends-toi d'abord
 Versailles, et passe la barrire de Paris de ce ct-l en flnant,
en marchant  pied comme un promeneur. Couds tes napolons dans ton
pantalon; et surtout quand tu as  payer quelque chose, ne montre tout
juste que l'argent qu'il faut pour payer. Ce qui me chagrine, c'est
qu'on va t'empaumer, on va te chiper tout ce que tu as; et que feras-tu
une fois sans argent? toi qui ne sais pas te conduire? etc.

La bonne cantinire parla longtemps encore; le caporal appuyait ses avis
par des signes de tte, ne pouvant trouver jour  saisir la parole. Tout
 coup cette foule qui couvrait la grande route, d'abord doubla le pas;
puis, en un clin d'oeil, passa le petit foss qui bordait la route 
gauche, et se mit  fuir  toutes jambes.

--Les Cosaques! les Cosaques! criait-on de tous les cts.

--Reprends ton cheval! s'cria la cantinire.

--Dieu m'en garde! dit Fabrice. Galopez! fuyez! je vous le donne.
Voulez-vous de quoi racheter une petite voiture? La moiti de ce que
j'ai est  vous.

--Reprends ton cheval, te dis-je! s'cria la cantinire en colre; et
elle se mettait en devoir de descendre. Fabrice tira son sabre:

--Tenez-vous bien! lui cria-t-il, et il donna deux ou trois coups de
plat de sabre au cheval, qui prit le galop et suivit les fuyards.

Notre hros regarda la grande route; nagure trois ou quatre mille
individus s'y pressaient, serrs comme des paysans  la suite d'une
procession. Aprs le mot <i>cosaques</i> il n'y vit exactement plus personne;
les fuyards avaient abandonn des shakos, des fusils, des sabres, etc.
Fabrice, tonn, monta dans un champ  droite du chemin, et qui tait
lev de vingt ou trente pieds; il regarda la grande route des deux
cts et la plaine, il ne vit pas trace de cosaques. Drles de gens,
que ces Franais! se dit-il. Puisque je dois aller sur la droite,
pensa-t-il, autant vaut marcher tout de suite; il est possible que ces
gens aient pour courir une raison que je ne connais pas. Il ramassa un
fusil, vrifia qu'il tait charg, remua la poudre de l'amorce, nettoya
la pierre, puis choisit une giberne bien garnie, et regarda encore de
tous les cts; il tait absolument seul au milieu de cette plaine
nagure si couverte de monde. Dans l'extrme lointain, il voyait les
fuyards qui commenaient  disparatre derrire les arbres, et couraient
toujours. Voil qui est bien singulier! se dit-il; et, se rappelant la
manoeuvre employe la veille par le caporal, il alla s'asseoir au milieu
d'un champ de bl. Il ne s'loignait pas, parce qu'il dsirait revoir
ses bons amis, la cantinire et le caporal Aubry.

Dans ce bl, il vrifia qu'il n'avait plus que dix-huit napolons,
au lieu de trente comme il le pensait; mais il lui restait de petits
diamants qu'il avait placs dans la doublure des bottes du hussard, le
matin, dans la chambre de la gelire,  B.... Il cacha ses napolons du
mieux qu'il put, tout en rflchissant profondment  cette disparition
si soudaine. Cela est-il d'un mauvais prsage pour moi? se disait-il.
Son principal chagrin tait de ne pas avoir adress cette question au
caporal Aubry:

Ai-je rellement assist  une bataille? Il lui semblait que oui, et
il et t au comble du bonheur, s'il en et t certain.

Toutefois, se dit-il, j'y ai assist portant le nom d'un prisonnier,
j'avais la feuille de route d'un prisonnier dans ma poche, et, bien
plus, son habit sur moi! Voil qui est fatal pour l'avenir: qu'en et
dit l'abb Blans? Et ce malheureux Boulot est mort en prison! Tout cela
est de sinistre augure; le destin me conduira en prison. Fabrice et
donn tout au monde pour savoir si le hussard Boulot tait rellement
coupable; en rappelant ses souvenirs, il lui semblait que la gelire de
B... lui avait dit que le hussard avait t ramass non seulement pour
des couverts d'argent, mais encore pour avoir vol la vache d'un paysan,
et battu le paysan  toute outrance: Fabrice ne doutait pas qu'il ne
ft mis un jour en prison pour une faute qui aurait quelque rapport
avec celle du hussard Boulot. Il pensait  son ami le cur Blans; que
n'et-il pas donn pour pouvoir le consulter! Puis il se rappela qu'il
n'avait pas crit  sa tante depuis qu'il avait quitt Paris. Pauvre
Gina! se dit-il, et il avait les larmes aux yeux, lorsque tout  coup il
entendit un petit bruit tout prs de lui, c'tait un soldat qui faisait
manger le bl par trois chevaux auxquels il avait t la bride, et qui
semblaient morts de faim; il les tenait par le bridon. Fabrice se leva
comme un perdreau, le soldat eut peur. Notre hros le remarqua, et cda
au plaisir de jouer un instant le rle de hussard.

--Un de ces chevaux m'appartient, f...! s'cria-t-il, mais je veux bien
te donner cinq francs pour la peine que tu as prise de me l'amener ici.

--Est-ce que tu te fiches de moi? dit le soldat.

Fabrice le mit en joue  six pas de distance.

--Lche le cheval ou je te brle!

Le soldat avait son fusil en bandoulire, il donna un tour d'paule pour
le reprendre.

--Si tu fais le plus petit mouvement tu es mort! s'cria Fabrice en lui
courant dessus.

--Eh bien! donnez les cinq francs et prenez un des chevaux, dit le
soldat confus, aprs avoir jet un regard de regret sur la grande route
o il n'y avait absolument personne. Fabrice, tenant son fusil haut de
la main gauche, de la droite lui jeta trois pices de cinq francs.

--Descends, ou tu es mort... Bride le noir et va-t'en plus loin avec les
deux autres... Je te brle si tu remues.

Le soldat obit en rechignant. Fabrice s'approcha du cheval et passa la
bride dans son bras gauche, sans perdre de vue le soldat qui s'loignait
lentement; quand Fabrice le vit  une cinquantaine de pas, il sauta
lestement sur le cheval. Il y tait  peine et cherchait l'trier de
droite avec le pied, lorsqu'il entendit siffler une balle de fort prs:
c'tait le soldat qui lui lchait son coup de fusil. Fabrice, transport
de colre, se mit  galoper sur le soldat qui s'enfuit  toutes jambes,
et bientt Fabrice le vit mont sur un de ses deux chevaux et galopant.
Bon, le voil hors de porte, se dit-il. Le cheval qu'il venait
d'acheter tait magnifique, mais paraissait mourant de faim. Fabrice
revint sur la grande route, o il n'y avait toujours me qui vive; il
la traversa et mit son cheval au trot pour atteindre un petit pli de
terrain sur la gauche o il esprait retrouver la cantinire; mais
quand il fut au sommet de la petite monte il n'aperut,  plus d'une
lieue de distance, que quelques soldats isols. Il est crit que je ne
la reverrai plus, se dit-il avec un soupir, brave et bonne femme! Il
gagna une ferme qu'il apercevait dans le lointain et sur la droite de la
route. Sans descendre de cheval, et aprs avoir pay d'avance, il fit
donner de l'avoine  son pauvre cheval, tellement affam qu'il mordait
la mangeoire. Une heure plus tard, Fabrice trottait sur la grande route
toujours dans le vague espoir de retrouver la cantinire, ou du moins le
caporal Aubry. Allant toujours et regardant de tous les cts il arriva
 une rivire marcageuse traverse par un pont en bois assez troit.
Avant le pont, sur la droite de la route, tait une maison isole
portant l'enseigne du Cheval-Blanc. L, je vais dner, se dit Fabrice.
Un officier de cavalerie avec le bras en charpe se trouvait  l'entre
du pont; il tait  cheval et avait l'air fort triste;  dix pas de lui,
trois cavaliers  pied arrangeaient leurs pipes.

Voil des gens, se dit Fabrice, qui m'ont bien la mine de vouloir
m'acheter mon cheval encore moins cher qu'il ne m'a cot. L'officier
bless et les trois pitons le regardaient venir et semblaient
l'attendre. Je devrais bien ne pas passer sur ce pont, et suivre le
bord de la rivire  droite, ce serait la route conseille par la
cantinire pour sortir d'embarras... Oui, se dit notre hros; mais si je
prends la fuite, demain j'en serai tout honteux: d'ailleurs mon cheval
a de bonnes jambes, celui de l'officier est probablement fatigu; s'il
entreprend de me dmonter je galoperai. En faisant ces raisonnements,
Fabrice rassemblait son cheval et s'avanait au plus petit pas possible.

--Avancez donc, hussard, lui cria l'officier d'un air d'autorit.

Fabrice avana quelques pas et s'arrta.

--Voulez-vous me prendre mon cheval? cria-t-il.

--Pas le moins du monde; avancez.

Fabrice regarda l'officier: il avait des moustaches blanches, et l'air
le plus honnte du monde; le mouchoir qui soutenait son bras gauche
tait plein de sang, et sa main droite aussi tait enveloppe d'un
linge sanglant. Ce sont les pitons qui vont sauter  la bride de mon
cheval, se dit Fabrice; mais, en y regardant de prs, il vit que les
pitons aussi taient blesss.

--Au nom de l'honneur, lui dit l'officier qui portait les paulettes de
colonel, restez ici en vedette, et dites  tous les dragons, chasseurs
et hussards que vous verrez que le colonel Le Baron est dans l'auberge
que voil, et que je leur ordonne de venir me joindre.

Le vieux colonel avait l'air navr de douleur; ds le premier mot il
avait fait la conqute de notre hros, qui lui rpondit avec bon sens:

--Je suis bien jeune, monsieur, pour que l'on veuille m'couter; il
faudrait un ordre crit de votre main.

--Il a raison, dit le colonel en le regardant beaucoup, cris l'ordre,
La Rose, toi qui as une main droite.

Sans rien dire, La Rose tira de sa poche un petit livret de parchemin,
crivit quelques lignes, et, dchirant une feuille, la remit  Fabrice;
le colonel rpta l'ordre  celui-ci, ajoutant qu'aprs deux heures de
faction il serait relev, comme de juste, par un des trois cavaliers
blesss qui taient avec lui. Cela dit, il entra dans l'auberge avec
ses hommes. Fabrice les regardait marcher et restait immobile au bout
de son pont de bois, tant il avait t frapp par la douleur morne et
silencieuse de ces trois personnages. On dirait des gnies enchants,
se dit-il. Enfin il ouvrit le papier pli et lut l'ordre ainsi conu:

Le colonel Le Baron, du 6^{e} dragons, commandant la seconde brigade de la
premire division de cavalerie du 14^{e} corps, ordonne  tous cavaliers,
dragons, chasseurs et hussards de ne point passer le pont, et de le
rejoindre  l'auberge du Cheval-Blanc, prs le pont, o est son quartier
gnral.

Au quartier gnral, prs le pont de la Sainte, le 19 juin 1815.

RIGHT
Pour le colonel Le Baron, bless au bras droit, et par son ordre, le
marchal des logis,
              L<small>A</small> R<small>OSE</small>.



Il y avait  peine une demi-heure que Fabrice tait en sentinelle au
pont, quand il vit arriver six chasseurs monts et trois  pied; il leur
communique l'ordre du colonel.

--Nous allons revenir, disent quatre des chasseurs monts, et ils
passent le pont au grand trot.

Fabrice parlait alors aux deux autres. Durant la discussion qui
s'animait, les trois hommes  pied passent le pont. Un des deux
chasseurs monts qui restaient finit par demander  revoir l'ordre, et
l'emporte en disant:

--Je vais le porter  mes camarades, qui ne manqueront pas de revenir;
attends-les ferme. Et il part au galop; son camarade le suit. Tout cela
fut fait en un clin d'oeil.

Fabrice, furieux, appela un des soldats blesss, qui parut  une des
fentres du Cheval-Blanc. Ce soldat, auquel Fabrice vit des galons de
marchal des logis, descendit et lui cria en s'approchant:

--Sabre  la main donc! vous tes en faction.

Fabrice obit, puis lui dit:

--Ils ont emport l'ordre.

--Ils ont de l'humeur de l'affaire d'hier, reprit l'autre d'un air
morne. Je vais vous donner un de mes pistolets; si l'on force de nouveau
la consigne, tirez-le en l'air, je viendrai, ou le colonel lui-mme
paratra.

Fabrice avait fort bien vu un geste de surprise chez le marchal des
logis,  l'annonce de l'ordre enlev; il comprit que c'tait une insulte
personnelle qu'on lui avait faite, et se promit bien de ne plus se
laisser jouer.

Arm du pistolet d'aron du marchal des logis, Fabrice avait repris
firement sa faction lorsqu'il vit arriver  lui sept hussards monts:
il s'tait plac de faon  barrer le pont, il leur communique l'ordre
du colonel, ils en ont l'air fort contrari, le plus hardi cherche 
passer. Fabrice suivant le sage prcepte de son amie la vivandire qui,
la veille au matin, lui disait qu'il fallait piquer et non sabrer,
abaisse la pointe de son grand sabre droit et fait mine d'en porter un
coup  celui qui veut forcer la consigne.

--Ah! il veut nous tuer, le blanc-bec! s'crient les hussards, comme si
nous n'avions pas t assez tus hier!

Tous tirent leurs sabres  la fois et tombent sur Fabrice; il se crut
mort; mais il songea  la surprise du marchal des logis, et ne voulut
pas tre mpris de nouveau. Tout en reculant sur son pont, il tchait
de donner des coups de pointe. Il avait une si drle de mine en maniant
ce grand sabre droit de grosse cavalerie, beaucoup plus lourd pour
lui, que les hussards virent bientt  qui ils avaient affaire; ils
cherchrent alors non pas  le blesser, mais  lui couper son habit sur
le corps. Fabrice reut ainsi trois ou quatre petits coups de sabre
sur les bras. Pour lui, toujours fidle au prcepte de la cantinire,
il lanait de tout son coeur force coups de pointe. Par malheur un de
ces coups de pointe blessa un hussard  la main: fort en colre d'tre
touch par un tel soldat, il riposta par un coup de pointe  fond qui
atteignit Fabrice au haut de la cuisse. Ce qui fit porter le coup,
c'est que le cheval de notre hros, loin de fuir la bagarre, semblait y
prendre plaisir et se jeter sur les assaillants. Ceux-ci voyant couler
le sang de Fabrice le long de son bras droit, craignirent d'avoir pouss
le jeu trop avant, et, le poussant vers le parapet gauche du pont,
partirent au galop. Ds que Fabrice eut un moment de loisir il tira en
l'air son coup de pistolet pour avertir le colonel.

Quatre hussards monts et deux  pied, du mme rgiment que les autres,
venaient vers le pont et en taient encore  deux cents pas lorsque le
coup de pistolet partit: ils regardaient fort attentivement ce qui se
passait sur le pont, et s'imaginant que Fabrice avait tir sur leurs
camarades, les quatre  cheval fondirent sur lui au galop et le sabre
haut; c'tait une vritable charge. Le colonel Le Baron, averti par le
coup de pistolet, ouvrit la porte de l'auberge et se prcipita sur le
pont au moment o les hussards au galop y arrivaient, et il leur intima
lui-mme l'ordre de s'arrter.

--Il n'y a plus de colonel ici, s'cria l'un d'eux, et il poussa son
cheval.

Le colonel exaspr interrompit la remontrance qu'il leur adressait, et,
de sa main droite blesse, saisit la rne de ce cheval du ct hors du
montoir.

--Arrte! mauvais soldat, dit-il au hussard; je te connais, tu es de la
compagnie du capitaine Henriet.

--Eh bien! que le capitaine lui-mme me donne l'ordre! Le capitaine
Henriet a t tu hier, ajouta-t-il en ricanant; et va te faire f...

En disant ces paroles il veut forcer le passage et pousse le vieux
colonel qui tombe assis sur le pav du pont. Fabrice, qui tait  deux
pas plus loin sur le pont, mais faisant face au ct de l'auberge,
pousse son cheval, et tandis que le poitrail du cheval de l'assaillant
jette par terre le colonel qui ne lche point la rne hors du montoir,
Fabrice, indign, porte au hussard un coup de pointe  fond. Par bonheur
le cheval du hussard, se sentant tir vers la terre par la bride que
tenait le colonel, fit un mouvement de ct, de faon que la longue
lame du sabre de grosse cavalerie de Fabrice glissa le long du gilet
du hussard et passa tout entire sous ses yeux. Furieux, le hussard se
retourne et lance un coup de toutes ses forces, qui coupe la manche de
Fabrice et entre profondment dans son bras: notre hros tombe.

Un des hussards dmonts voyant les deux dfenseurs du pont par terre,
saisit l'-propos, saute sur le cheval de Fabrice et veut s'en emparer
en le lanant au galop sur le pont.

Le marchal des logis, en accourant de l'auberge, avait vu tomber son
colonel, et le croyait gravement bless. Il court aprs le cheval de
Fabrice et plonge la pointe de son sabre dans les reins du voleur;
celui-ci tombe. Les hussards, ne voyant plus sur le pont que le marchal
des logis  pied, passent au galop et filent rapidement. Celui qui tait
 pied s'enfuit dans la campagne.

Le marchal des logis s'approcha des blesss. Fabrice s'tait dj
relev, il souffrait peu, mais perdait beaucoup de sang. Le colonel se
releva plus lentement; il tait tout tourdi de sa chute, mais n'avait
reu aucune blessure.

--Je ne souffre, dit-il au marchal des logis, que de mon ancienne
blessure  la main.

Le hussard bless par le marchal des logis mourait.

--Le diable l'emporte! s'cria le colonel, mais, dit-il au marchal
des logis et aux deux autres cavaliers qui accouraient, songez  ce
petit jeune homme que j'ai expos mal  propos. Je vais rester au pont
moi-mme pour tcher d'arrter ces enrags. Conduisez le petit jeune
homme  l'auberge et pansez son bras; prenez une de mes chemises.




CHAPITRE V


Toute cette aventure n'avait pas dur une minute; les blessures de
Fabrice n'taient rien; on lui serra le bras avec des bandes tailles
dans la chemise du colonel. On voulait lui arranger un lit au premier
tage de l'auberge:

--Mais pendant que je serai ici bien choy au premier tage, dit Fabrice
au marchal des logis, mon cheval, qui est  l'curie, s'ennuiera tout
seul et s'en ira avec un autre matre.

--Pas mal pour un conscrit! dit le marchal des logis.

Et l'on tablit Fabrice sur de la paille bien frache, dans la mangeoire
mme  laquelle son cheval tait attach.

Puis, comme Fabrice se sentait trs faible, le marchal des logis lui
apporta une cuelle de vin chaud et fit un peu la conversation avec lui.
Quelques compliments inclus dans cette conversation mirent notre hros
au troisime ciel.

Fabrice ne s'veilla que le lendemain au point du jour; les chevaux
poussaient de longs hennissements et faisaient un tapage affreux;
l'curie se remplissait de fume. D'abord Fabrice ne comprenait rien 
tout ce bruit, et ne savait mme o il tait; enfin  demi touff par
la fume, il eut l'ide que la maison brlait; en un clin d'oeil il fut
hors de l'curie et  cheval. Il leva la tte; la fume sortait avec
violence par les deux fentres au-dessus de l'curie et le toit tait
couvert d'une fume noire qui tourbillonnait. Une centaine de fuyards
taient arrivs dans la nuit  l'auberge du Cheval-Blanc; tous criaient
et juraient. Les cinq ou six que Fabrice put voir de prs lui semblrent
compltement ivres; l'un d'eux voulait l'arrter et lui criait:

--O emmnes-tu mon cheval?

Quand Fabrice fut  un quart de lieue, il tourna la tte; personne ne le
suivait, la maison tait en flammes. Fabrice reconnut le pont, il pensa
 sa blessure et sentit son bras serr par des bandes et fort chaud.
Et le vieux colonel, que sera-t-il devenu? Il a donn sa chemise pour
panser mon bras. Notre hros tait ce matin-l du plus beau sang-froid
du monde; la quantit de sang qu'il avait perdue l'avait dlivr de
toute la partie romanesque de son caractre.

A droite! se dit-il, et filons. Il se mit tranquillement  suivre le
cours de la rivire qui, aprs avoir pass sous le pont, coulait vers la
droite de la route. Il se rappelait les conseils de la bonne cantinire.
Quelle amiti! se disait-il, quel caractre ouvert!

Aprs une heure de marche, il se trouva trs faible. Ah ! vais-je
m'vanouir? se dit-il: si je m'vanouis, on me vole mon cheval, et
peut-tre mes habits, et avec les habits le trsor. Il n'avait plus la
force de conduire son cheval, et il cherchait  se tenir en quilibre,
lorsqu'un paysan, qui bchait dans un champ  ct de la grande route,
vit sa pleur et vint lui offrir un verre de bire et du pain.

--A vous voir si ple, j'ai pens que vous tiez un des blesss de la
grande bataille! lui dit le paysan.

Jamais secours ne vint plus  propos. Au moment o Fabrice mchait le
morceau de pain noir, les yeux commenaient  lui faire mal quand il
regardait devant lui. Quand il fut un peu remis, il remercia.

--Et o suis-je? demanda-t-il.

Le paysan lui apprit qu' trois quarts de lieue plus loin se trouvait le
bourg de Zonders, o il serait trs bien soign. Fabrice arriva dans ce
bourg, ne sachant pas trop ce qu'il faisait, et ne songeant  chaque pas
qu' ne pas tomber de cheval. Il vit une grande porte ouverte, il entra:
c'tait l'auberge de l'Etrille. Aussitt accourut la bonne matresse de
la maison, femme norme; elle appela du secours d'une voix altre par
la piti. Deux jeunes filles aidrent Fabrice  mettre pied  terre;
 peine descendu de cheval, il s'vanouit compltement. Un chirurgien
fut appel, on le saigna. Ce jour-l et ceux qui suivirent, Fabrice ne
savait pas trop ce qu'on lui faisait, il dormait presque sans cesse.

Le coup de pointe  la cuisse menaait d'un dpt considrable. Quand
il avait sa tte  lui, il recommandait qu'on prt soin de son cheval,
et rptait souvent qu'il paierait bien, ce qui offensait la bonne
matresse de l'auberge et ses filles. Il y avait quinze jours qu'il
tait admirablement soign, et il commenait  reprendre un peu ses
ides, lorsqu'il s'aperut un soir que ses htesses avaient l'air
fort troubl. Bientt un officier allemand entra dans sa chambre: on
se servait pour lui rpondre d'une langue qu'il n'entendait pas; mais
il vit bien qu'on parlait de lui; il feignit de dormir. Quelque temps
aprs, quand il pensa que l'officier pouvait tre sorti, il appela ses
htesses:

--Cet officier ne vient-il pas m'crire sur une liste et me faire
prisonnier?

L'htesse en convint les larmes aux yeux.

--Eh bien! il y a de l'argent dans mon dolman! s'cria-t-il en se
relevant sur son lit, achetez-moi des habits bourgeois, et, cette nuit,
je pars sur mon cheval. Vous m'avez dj sauv la vie une fois en me
recevant au moment o j'allais tomber mourant dans la rue; sauvez-la-moi
encore en me donnant les moyens de rejoindre ma mre.

En ce moment, les filles de l'htesse se mirent  fondre en larmes;
elles tremblaient pour Fabrice; et comme elles comprenaient  peine le
franais, elles s'approchrent de son lit pour lui faire des questions.
Elles discutrent en flamand avec leur mre; mais,  chaque instant, des
yeux attendris se tournaient vers notre hros; il crut comprendre que sa
fuite pouvait les compromettre gravement, mais qu'elles voulaient bien
en courir la chance. Il les remercia avec effusion et en joignant les
mains. Un juif du pays fournit un habillement complet; mais, quand il
l'apporta vers les dix heures du soir, ces demoiselles reconnurent, en
comparant l'habit avec le dolman de Fabrice, qu'il fallait le rtrcir
infiniment. Aussitt elles se mirent  l'ouvrage; il n'y avait pas de
temps  perdre. Fabrice indiqua quelques napolons cachs dans ses
habits, et pria ses htesses de les coudre dans les vtements qu'on
venait d'acheter. On avait apport avec les habits une belle paire de
bottes neuves. Fabrice n'hsita point  prier ces bonnes filles de
couper les bottes  la hussarde  l'endroit qu'il leur indiqua, et l'on
cacha ses petits diamants dans la doublure des nouvelles bottes.

Par un effet singulier de la perte du sang et de la faiblesse qui en
tait la suite, Fabrice avait presque tout  fait oubli le franais;
il s'adressait en italien  ses htesses, qui parlaient un patois
flamand, de faon que l'on s'entendait presque uniquement par signes.
Quand les jeunes filles, d'ailleurs parfaitement dsintresses,
virent les diamants, leur enthousiasme pour lui n'eut plus de bornes;
elles le crurent un prince dguis. Aniken, la cadette et la plus
nave, l'embrassa sans autre faon. Fabrice, de son ct, les trouvait
charmantes; et vers minuit, lorsque le chirurgien lui eut permis un peu
de vin,  cause de la route qu'il allait entreprendre, il avait presque
envie de ne pas partir. O pourrais-je tre mieux qu'ici? disait-il.
Toutefois, sur les deux heures du matin, il s'habilla. Au moment de
sortir de sa chambre, la bonne htesse lui apprit que son cheval avait
t emmen par l'officier qui, quelques heures auparavant, tait venu
faire la visite de la maison.

--Ah! canaille! s'criait Fabrice en jurant,  un bless!

Il n'tait pas assez philosophe, ce jeune Italien, pour se rappeler 
quel prix lui-mme avait achet ce cheval.

Aniken lui apprit en pleurant qu'on avait lou un cheval pour lui;
elle et voulu qu'il ne partt pas; les adieux furent tendres. Deux
grands jeunes gens, parents de la bonne htesse, portrent Fabrice sur
la selle; pendant la route ils le soutenaient  cheval, tandis qu'un
troisime, qui prcdait le petit convoi de quelques centaines de pas,
examinait s'il n'y avait point de patrouille suspecte sur les chemins.
Aprs deux heures de marche, on s'arrta chez une cousine de l'htesse
de l'Etrille. Quoi que Fabrice pt leur dire, les jeunes gens qui
l'accompagnaient ne voulurent jamais le quitter; ils prtendaient qu'ils
connaissaient mieux que personne les passages dans les bois.

--Mais demain matin, quand on saura ma fuite, et qu'on ne vous verra pas
dans le pays, votre absence vous compromettra, disait Fabrice.

On se remit en marche. Par bonheur, quand le jour vint  paratre,
la plaine tait couverte d'un brouillard pais. Vers les huit heures
du matin, l'on arriva prs d'une petite ville. L'un des jeunes gens
se dtacha pour voir si les chevaux de la poste avaient t vols.
Le matre de poste avait eu le temps de les faire disparatre, et de
recruter des rosses infmes dont il avait garni ses curies. On alla
chercher deux chevaux dans les marcages o ils taient cachs, et,
trois heures aprs, Fabrice monta dans un petit cabriolet tout dlabr,
mais attel de deux bons chevaux de poste. Il avait repris des forces.
Le moment de la sparation avec les jeunes gens, parents de l'htesse,
fut du dernier pathtique; jamais, quelque prtexte aimable que Fabrice
pt trouver, ils ne voulurent accepter d'argent.

--Dans votre tat, monsieur, vous en avez plus de besoin que nous,
rpondaient toujours ces braves jeunes gens.

Enfin ils partirent avec des lettres o Fabrice, un peu fortifi par
l'agitation de la route, avait essay de faire connatre  ses htesses
tout ce qu'il sentait pour elles. Fabrice crivait les larmes aux yeux,
et il y avait certainement de l'amour dans la lettre adresse  la
petite Aniken.

Le reste du voyage n'eut rien que d'ordinaire. En arrivant  Amiens
il souffrait beaucoup du coup de pointe qu'il avait reu  la cuisse;
le chirurgien de campagne n'avait pas song  dbrider la plaie, et
malgr les saignes, il s'y tait form un dpt. Pendant les quinze
jours que Fabrice passa dans l'auberge d'Amiens, tenue par une famille
complimenteuse et avide, les allis envahissaient la France, et Fabrice
devint comme un autre homme, tant il fit de rflexions profondes sur les
choses qui venaient de lui arriver. Il n'tait rest enfant que sur un
point: ce qu'il avait vu tait-ce une bataille, et en second lieu, cette
bataille tait-elle Waterloo? Pour la premire fois de sa vie il trouva
du plaisir  lire; il esprait toujours trouver dans les journaux, ou
dans les rcits de la bataille, quelque description qui lui permettrait
de reconnatre les lieux qu'il avait parcourus  la suite du marchal
Ney, et plus tard avec l'autre gnral. Pendant son sjour  Amiens,
il crivit presque tous les jours  ses bonnes amies de l'Etrille. Ds
qu'il fut guri, il vint  Paris; il trouva  son ancien htel vingt
lettres de sa mre et de sa tante qui le suppliaient de revenir au plus
vite. Une dernire lettre de la comtesse Pietranera avait un certain
tour nigmatique qui l'inquita fort, cette lettre lui enleva toutes ses
rveries tendres. C'tait un caractre auquel il ne fallait qu'un mot
pour prvoir facilement les plus grands malheurs; son imagination se
chargeait ensuite de lui peindre ces malheurs avec les dtails les plus
horribles.

Garde-toi bien de signer les lettres que tu cris pour donner de tes
nouvelles, lui disait la comtesse. A ton retour tu ne dois point venir
d'emble sur le lac de Cme: arrte-toi  Lugano, sur le territoire
suisse. Il devait arriver dans cette petite ville sous le nom de
Cavi; il trouverait  la principale auberge le valet de chambre de
la comtesse, qui lui indiquerait ce qu'il fallait faire. Sa tante
finissait par ces mots: Cache par tous les moyens possibles la folie
que tu as faite, et surtout ne conserve sur toi aucun papier imprim ou
crit; en Suisse tu seras environn des amis de Sainte-Marguerite 4.
Si j'ai assez d'argent, lui disait la comtesse, j'enverrai quelqu'un 
Genve,  l'htel des Balances, et tu auras des dtails que je ne puis
crire et qu'il faut pourtant que tu saches avant d'arriver. Mais, au
nom de Dieu, pas un jour de plus  Paris; tu y serais reconnu par nos
espions. L'imagination de Fabrice se mit  se figurer les choses les
plus tranges, et il fut incapable de tout autre plaisir que celui de
chercher  deviner ce que sa tante pouvait avoir  lui apprendre de si
trange. Deux fois, en traversant la France, il fut arrt; mais il sut
se dgager; il dut ces dsagrments  son passeport italien et  cette
trange qualit de marchand de baromtres, qui n'tait gure d'accord
avec sa figure jeune et son bras en charpe.

Enfin, dans Genve, il trouva un homme appartenant  la comtesse qui lui
raconta de sa part, que lui, Fabrice, avait t dnonc  la police de
Milan comme tant all porter  Napolon des propositions arrtes par
une vaste conspiration organise dans le ci-devant royaume d'Italie. Si
tel n'et pas t le but de son voyage, disait la dnonciation,  quoi
bon prendre un nom suppos? Sa mre chercherait  prouver ce qui tait
vrai; c'est--dire:

1 Qu'il n'tait jamais sorti de la Suisse;

2 Qu'il avait quitt le chteau  l'improviste  la suite d'une
querelle avec son frre an.

A ce rcit, Fabrice eut un sentiment d'orgueil. J'aurais t une sorte
d'ambassadeur auprs de Napolon! se dit-il; j'aurais eu l'honneur de
parler  ce grand homme, plt  Dieu! Il se souvint que son septime
aeul, le petit-fils de celui qui arriva  Milan  la suite de Sforce,
eut l'honneur d'avoir la tte tranche par les ennemis du duc, qui
le surprirent comme il allait en Suisse porter des propositions aux
louables cantons et recruter des soldats. Il voyait des yeux de l'me
l'estampe relative  ce fait, place dans la gnalogie de la famille.
Fabrice, en interrogeant ce valet de chambre, le trouva outr d'un
dtail qui enfin lui chappa, malgr l'ordre exprs de le lui taire,
plusieurs fois rpt par la comtesse. C'tait Ascagne, son frre an,
qui l'avait dnonc  la police de Milan. Ce mot cruel donna comme un
accs de folie  notre hros. De Genve pour aller en Italie on passe
par Lausanne; il voulut partir  pied et sur-le-champ, et faire ainsi
dix ou douze lieues, quoique la diligence de Genve  Lausanne dt
partir deux heures plus tard. Avant de sortir de Genve, il se prit de
querelle dans un des tristes cafs du pays, avec un jeune homme qui le
regardait, disait-il, d'une faon singulire. Rien de plus vrai, le
jeune Genevois flegmatique, raisonnable et ne songeant qu' l'argent, le
croyait fou; Fabrice en entrant avait jet des regards furibonds de tous
les cts, puis renvers sur son pantalon la tasse de caf qu'on lui
servait. Dans cette querelle, le premier mouvement de Fabrice fut tout
 fait du XVIe sicle: au lieu de parler du duel au jeune Genevois, il
tira son poignard et se jeta sur lui pour l'en percer. En ce moment de
passion, Fabrice oubliait tout ce qu'il avait appris sur les rgles de
l'honneur, et revenait  l'instinct, ou, pour mieux dire, aux souvenirs
de la premire enfance.

L'homme de confiance intime qu'il trouva dans Lugano augmenta sa
fureur en lui donnant de nouveaux dtails. Comme Fabrice tait aim 
Grianta, personne n'et prononc son nom, et sans l'aimable procd de
son frre, tout le monde et feint de croire qu'il tait  Milan, et
jamais l'attention de la police de cette ville n'et t appele sur son
absence.

--Sans doute les douaniers ont votre signalement, lui dit l'envoy de
sa tante, et si nous suivons la grande route,  la frontire du royaume
lombardo-vnitien, vous serez arrt.

Fabrice et ses gens connaissaient les moindres sentiers de la montagne
qui spare Lugano du lac de Cme: ils se dguisrent en chasseurs,
c'est--dire en contrebandiers, et comme ils taient trois et porteurs
de mines assez rsolues, les douaniers qu'ils rencontrrent ne songrent
qu' les saluer. Fabrice s'arrangea de faon  n'arriver au chteau
que vers minuit;  cette heure, son pre et tous les valets de chambre
portant de la poudre taient couchs depuis longtemps. Il descendit sans
peine dans le foss profond et pntra dans le chteau par la petite
fentre d'une cave: c'est l qu'il tait attendu par sa mre et sa
tante, bientt ses soeurs accoururent. Les transports de tendresse et les
larmes se succdrent pendant longtemps, et l'on commenait  peine 
parler raison lorsque les premires lueurs de l'aube vinrent avertir ces
tres qui se croyaient malheureux, que le temps volait.

--J'espre que ton frre ne se sera pas dout de ton arrive, lui dit
Mme Pietranera; je ne lui parlais gure depuis sa belle quipe, ce
dont son amour-propre me faisait l'honneur d'tre fort piqu: ce soir 
souper j'ai daign lui adresser la parole; j'avais besoin de trouver un
prtexte pour cacher la joie folle qui pouvait lui donner des soupons.
Puis, lorsque je me suis aperue qu'il tait tout fier de cette
prtendue rconciliation, j'ai profit de sa joie pour le faire boire
d'une faon dsordonne, et certainement il n'aura pas song  se mettre
en embuscade pour continuer son mtier d'espion.

--C'est dans ton appartement qu'il faut cacher notre hussard, dit la
marquise, il ne peut partir tout de suite dans ce premier moment, nous
ne sommes pas assez matresses de notre raison, et il s'agit de choisir
la meilleure faon de mettre en dfaut cette terrible police de Milan.

On suivit cette ide; mais le marquis et son fils an remarqurent,
le jour d'aprs, que la marquise tait sans cesse dans la chambre de
sa belle-soeur. Nous ne nous arrterons pas  peindre les transports
de tendresse et de joie qui ce jour-l encore agitrent ces tres
si heureux. Les coeurs italiens sont, beaucoup plus que les ntres,
tourments par les soupons et par les ides folles que leur prsente
une imagination brlante, mais en revanche leurs joies sont bien
plus intenses et durent plus longtemps. Ce jour-l la comtesse et la
marquise taient absolument prives de leur raison; Fabrice fut oblig
de recommencer tous ses rcits: enfin on rsolut d'aller cacher la joie
commune  Milan, tant il sembla difficile de se drober plus longtemps 
la police du marquis et de son fils Ascagne.

On prit la barque ordinaire de la maison pour aller  Cme; en agir
autrement et t rveiller mille soupons; mais en arrivant au port de
Cme la marquise se souvint qu'elle avait oubli  Grianta des papiers
de la dernire importance: elle se hta d'y envoyer les bateliers, et
ces hommes ne purent faire aucune remarque sur la manire dont ces deux
dames employaient leur temps  Cme. A peine arrives, elles lourent
au hasard une de ces voitures qui attendent pratique prs de cette
haute tour du Moyen Age qui s'lve au-dessus de la porte de Milan. On
partit  l'instant mme sans que le cocher et le temps de parler 
personne. A un quart de lieue de la ville on trouva un jeune chasseur
de la connaissance de ces dames, et qui par complaisance, comme elles
n'avaient aucun homme avec elles, voulut bien leur servir de chevalier
jusqu'aux portes de Milan, o il se rendait en chassant. Tout allait
bien, et ces dames faisaient la conversation la plus joyeuse avec le
jeune voyageur, lorsqu' un dtour que fait la route pour tourner la
charmante colline et le bois de San Giovanni, trois gendarmes dguiss
sautrent  la bride des chevaux.

--Ah! mon mari nous a trahis! s'cria la marquise, et elle s'vanouit.

Un marchal des logis qui tait rest un peu en arrire s'approcha de la
voiture en trbuchant, et dit d'une voix qui avait l'air de sortir du
cabaret:

--Je suis fch de la mission que j'ai  remplir, mais je vous arrte,
gnral Fabio Conti.

Fabrice crut que le marchal des logis lui faisait une mauvaise
plaisanterie en l'appelant gnral. Tu me le paieras, se dit-il; il
regardait les gendarmes dguiss et guettait le moment favorable pour
sauter  bas de la voiture et se sauver  travers champs.

La comtesse sourit  tout hasard, je crois, puis dit au marchal des
logis:

--Mais, mon cher marchal, est-donc cet enfant de seize ans que vous
prenez pour le gnral Conti?

--N'tes-vous pas la fille du gnral? dit le marchal des logis.

--Voyez mon pre, dit la comtesse en montrant Fabrice. Les gendarmes
furent saisis d'un rire fou.

--Montrez vos passeports sans raisonner, reprit le marchal des logis
piqu de la gaiet gnrale.

--Ces dames n'en prennent jamais pour aller  Milan, dit le cocher d'un
air froid et philosophique; elles viennent de leur chteau de Grianta.
Celle-ci est Mme la comtesse Pietranera, celle-l, Mme la marquise del
Dongo.

Le marchal des logis, tout dconcert, passa  la tte des chevaux, et
l tint conseil avec ses hommes. La confrence durait bien depuis cinq
minutes, lorsque la comtesse Pietranera pria ces messieurs de permettre
que la voiture ft avance de quelques pas et place  l'ombre; la
chaleur tait accablante, quoiqu'il ne ft que onze heures du matin,
Fabrice, qui regardait fort attentivement de tous les cts, cherchant
le moyen de se sauver, vit dboucher d'un petit sentier  travers
champs, et arriver sur la grande route, couverte de poussire, une
jeune fille de quatorze  quinze ans qui pleurait timidement sous son
mouchoir. Elle s'avanait  pied entre deux gendarmes en uniforme, et, 
trois pas derrire elle, aussi entre deux gendarmes, marchait un grand
homme sec qui affectait des airs de dignit comme un prfet suivant une
procession.

--O les avez-vous donc trouvs? dit le marchal des logis tout  fait
ivre en ce moment.

--Se sauvant  travers champs, et pas plus de passeports que sur la main.

Le marchal des logis parut perdre tout  fait la tte; il avait devant
lui cinq prisonniers au lieu de deux qu'il lui fallait. Il s'loigna
de quelques pas, ne laissant qu'un homme pour garder le prisonnier qui
faisait de la majest, et un autre pour empcher les chevaux d'avancer.

--Reste, dit la comtesse  Fabrice qui dj avait saut  terre, tout va
s'arranger.

On entendit un gendarme s'crier:

--Qu'importe! s'ils n'ont pas de passeports, ils sont de bonne prise
tout de mme.

Le marchal des logis semblait n'tre pas tout  fait aussi dcid; le
nom de la comtesse Pietranera lui donnait de l'inquitude, il avait
connu le gnral, dont il ne savait pas la mort. Le gnral n'est pas
un homme  ne pas se venger si j'arrte sa femme mal  propos, se
disait-il.

Pendant cette dlibration qui fut longue, la comtesse avait li
conversation avec la jeune fille qui tait  pied sur la route et dans
la poussire  ct de la calche; elle avait t frappe de sa beaut.

--Le soleil va vous faire mal, mademoiselle; ce brave soldat,
ajouta-t-elle en parlant au gendarme plac  la tte des chevaux, vous
permettra bien de monter en calche.

Fabrice, qui rdait autour de la voiture, s'approcha pour aider la jeune
fille  monter. Celle-ci s'lanait dj sur le marchepied, le bras
soutenu par Fabrice, lorsque l'homme imposant, qui tait  six pas en
arrire de la voiture, cria d'une voix grossie par la volont d'tre
digne:

--Restez sur la route, ne montez pas dans une voiture qui ne vous
appartient pas.

Fabrice n'avait pas entendu cet ordre; la jeune fille, au lieu de
monter dans la calche, voulut redescendre, et Fabrice continuant  la
soutenir elle tomba dans ses bras. Il sourit, elle rougit profondment;
ils restrent un instant  se regarder aprs que la jeune fille se fut
dgage de ses bras.

Ce serait une charmante compagne de prison, se dit Fabrice: quelle
pense profonde sous ce front! elle saurait aimer.

Le marchal des logis s'approcha d'un air d'autorit:

--Laquelle de ces dames se nomme Cllia Conti?

--Moi, dit la jeune fille.

--Et moi, s'cria l'homme g, je suis le gnral Fabio Conti,
chambellan de S.A.S. monseigneur le prince de Parme; je trouve fort
inconvenant qu'un homme de ma sorte soit traqu comme un voleur.

--Avant-hier, en vous embarquant au port de Cme, n'avez-vous pas envoy
promener l'inspecteur de police qui vous demandait votre passeport? Eh
bien! aujourd'hui il vous empche de vous promener.

--Je m'loignais dj avec ma barque, j'tais press, le temps tant 
l'orage; un homme sans uniforme m'a cri du quai de rentrer au port, je
lui ai dit mon nom et j'ai continu mon voyage.

--Et ce matin vous vous tes enfui de Cme?

--Un homme comme moi ne prend pas de passeport pour aller de Milan voir
le lac. Ce matin,  Cme, on m'a dit que je serais arrt  la porte, je
suis sorti  pied avec ma fille; j'esprais trouver sur la route quelque
voiture qui me conduirait jusqu' Milan, o certes ma premire visite
sera pour porter mes plaintes au gnral commandant la province.

Le marchal des logis parut soulag d'un grand poids.

--Eh bien! gnral, vous tes arrt, et je vais vous conduire  Milan.
Et vous, qui tes-vous? dit-il  Fabrice.

--Mon fils, reprit la comtesse: Ascagne, fils du gnral de division
Pietranera.

--Sans passeport, madame la comtesse? dit le marchal des logis fort
radouci.

--A son ge il n'en a jamais pris; il ne voyage jamais seul, il est
toujours avec moi.

Pendant ce colloque, le gnral Conti faisait de la dignit de plus en
plus offense avec les gendarmes.

--Pas tant de paroles, lui dit l'un d'eux, vous tes arrt, suffit!

--Vous serez trop heureux, dit le marchal des logis, que nous
consentions  ce que vous louiez un cheval de quelque paysan; autrement,
malgr la poussire et la chaleur, et le grade de chambellan de Parme,
vous marcherez fort bien  pied au milieu de nos chevaux.

Le gnral se mit  jurer.

--Veux-tu bien te taire! reprit le gendarme. O est ton uniforme de
gnral? Le premier venu ne peut-il pas dire qu'il est gnral?

Le gnral se fcha de plus belle. Pendant ce temps les affaires
allaient beaucoup mieux dans la calche.

La comtesse faisait marcher les gendarmes comme s'ils eussent t ses
gens. Elle venait de donner un cu  l'un d'eux pour aller chercher du
vin et surtout de l'eau frache dans une cassine que l'on apercevait 
deux cents pas. Elle avait trouv le temps de calmer Fabrice, qui, 
toute force, voulait se sauver dans le bois qui couvrait la colline.
J'ai de bons pistolets, disait-il. Elle obtint du gnral irrit
qu'il laisserait monter sa fille dans la voiture. A cette occasion, le
gnral, qui aimait  parler de lui et de sa famille, apprit  ces dames
que sa fille n'avait que douze ans, tant ne en 1803, le 27 octobre;
mais tout le monde lui donnait quatorze ou quinze ans, tant elle avait
de raison.

Homme tout  fait commun, disaient les yeux de la comtesse  la
marquise. Grce  la comtesse, tout s'arrangea aprs un colloque d'une
heure. Un gendarme, qui se trouva avoir affaire dans le village voisin,
loua son cheval au gnral Conti, aprs que la comtesse lui eut dit:

--Vous aurez 10 francs.

Le marchal des logis partit seul avec le gnral; les autres gendarmes
restrent sous un arbre en compagnie avec quatre normes bouteilles de
vin, sorte de petites dames-jeannes, que le gendarme envoy  la cassine
avait rapportes, aid par un paysan. Cllia Conti fut autorise par
le digne chambellan  accepter, pour revenir  Milan, une place dans
la voiture de ces dames, et personne ne songea  arrter le fils du
brave gnral comte Pietranera. Aprs les premiers moments donns  la
politesse et aux commentaires sur le petit incident qui venait de se
terminer, Cllia Conti remarqua la nuance d'enthousiasme avec laquelle
une aussi belle dame que la comtesse parlait  Fabrice; certainement
elle n'tait pas sa mre. Son attention fut surtout excite par des
allusions rptes  quelque chose d'hroque, de hardi, de dangereux
au suprme degr, qu'il avait fait depuis peu; malgr toute son
intelligence, la jeune Cllia ne put deviner de quoi il s'agissait.

Elle regardait avec tonnement ce jeune hros dont les yeux semblaient
respirer encore tout le feu de l'action. Pour lui, il tait un peu
interdit de la beaut si singulire de cette jeune fille de douze ans,
et ses regards la faisaient rougir.

Une lieue avant d'arriver  Milan, Fabrice dit qu'il allait voir son
oncle, et prit cong des dames.

--Si jamais je me tire d'affaire, dit-il  Cllia, j'irai voir les beaux
tableaux de Parme, et alors daignerez-vous vous rappeler ce nom: Fabrice
del Dongo?

--Bon! dit la comtesse, voil comme tu sais garder l'incognito!
Mademoiselle, daignez vous rappeler que ce mauvais sujet est mon fils et
s'appelle Pietranera et non del Dongo.

Le soir, fort tard, Fabrice rentra dans Milan par la porte Renza, qui
conduit  une promenade  la mode. L'envoi des deux domestiques en
Suisse avait puis les fort petites conomies de la marquise et de sa
soeur; par bonheur, Fabrice avait encore quelques napolons, et l'un des
diamants, qu'on rsolut de vendre.

Ces dames taient aimes et connaissaient toute la ville; les
personnages les plus considrables dans le parti autrichien et dvot
allrent parler en faveur de Fabrice au baron Binder, chef de la police.
Ces messieurs ne concevaient pas, disaient-ils, comment l'on pouvait
prendre au srieux l'incartade d'un enfant de seize ans qui se dispute
avec un frre an et dserte la maison paternelle.

--Mon mtier est de tout prendre au srieux, rpondait doucement
le baron Binder, homme sage et triste; il tablissait alors cette
fameuse police de Milan, et s'tait engag  prvenir une rvolution
comme celle de 1746, qui chassa les Autrichiens de Gnes. Cette
police de Milan, devenue depuis si clbre par les aventures de MM.
Pellico et d'Andryane, ne fut pas prcisment cruelle, elle excutait
raisonnablement et sans piti des lois svres. L'empereur Franois II
voulait qu'on frappt de terreur ces imaginations italiennes si hardies.

--Donnez-moi jour par jour, rptait le baron Binder aux protecteurs
de Fabrice, l'indication prouve de ce qu'a fait le jeune marchesino
del Dongo; prenons-le depuis le moment de son dpart de Grianta, 8
mars, jusqu' son arrive, hier soir, dans cette ville, o il est cach
dans une des chambres de l'appartement de sa mre, et je suis prt 
le traiter comme le plus aimable et le plus espigle des jeunes gens
de la ville. Si vous ne pouvez pas me fournir l'itinraire du jeune
homme pendant toutes les journes qui ont suivi son dpart de Grianta,
quels que soient la grandeur de sa naissance et le respect que je porte
aux amis de sa famille, mon devoir n'est-il pas de le faire arrter?
Ne dois-je pas le retenir en prison jusqu' ce qu'il m'ait donn la
preuve qu'il n'est pas all porter des paroles  Napolon de la part de
quelques mcontents qui peuvent exister en Lombardie parmi les sujets
de Sa Majest Impriale et Royale? Remarquez encore, messieurs, que si
le jeune del Dongo parvient  se justifier sur ce point, il restera
coupable d'avoir pass  l'tranger sans passeport rgulirement
dlivr, et de plus en prenant un faux nom et faisant usage sciemment
d'un passeport dlivr  un simple ouvrier, c'est--dire  un individu
d'une classe tellement au-dessous de celle  laquelle il appartient.

Cette dclaration, cruellement raisonnable, tait accompagne de toutes
les marques de dfrence et de respect que le chef de la police devait
 la haute position de la marquise del Dongo et  celle des personnages
importants qui venaient s'entremettre pour elle.

La marquise fut au dsespoir quand elle apprit la rponse du baron
Binder.

--Fabrice va tre arrt, s'cria-t-elle en pleurant et une fois en
prison, Dieu sait quand il en sortira! Son pre le reniera!

Mme Pietranera et sa belle-soeur tinrent conseil avec deux ou trois amis
intimes, et, quoi qu'ils pussent dire, la marquise voulut absolument
faire partir son fils ds la nuit suivante.

--Mais tu vois bien, lui disait la comtesse, que le baron Binder sait
que ton fils est ici; cet homme n'est point mchant.

--Non, mais il veut plaire  l'empereur Franois.

--Mais s'il croyait utile  son avancement de jeter Fabrice en prison,
il y serait dj, et c'est lui marquer une dfiance injurieuse que de le
faire sauver.

--Mais nous avouer qu'il sait o est Fabrice c'est nous dire: faites-le
partir! Non, je ne vivrai pas tant que je pourrai me rpter: Dans un
quart d'heure mon fils peut tre entre quatre murailles! Quelle que soit
l'ambition du baron Binder, ajoutait la marquise, il croit utile  sa
position personnelle en ce pays d'afficher des mnagements pour un homme
du rang de mon mari, et j'en vois une preuve dans cette ouverture de
coeur singulire avec laquelle il avoue qu'il sait o prendre mon fils.
Bien plus, le baron dtaille complaisamment les deux contraventions dont
Fabrice est accus d'aprs la dnonciation de son indigne frre; il
explique que ces deux contraventions emportent la prison; n'est-ce pas
nous dire que si nous aimons mieux l'exil, c'est  nous de choisir?

--Si tu choisis l'exil, rptait toujours la comtesse, de la vie nous
ne le reverrons. Fabrice, prsent  tout l'entretien, avec un des
anciens amis de la marquise maintenant conseiller au tribunal form par
l'Autriche, tait grandement d'avis de prendre la clef des champs. Et,
en effet, le soir mme il sortit du palais cach dans la voiture qui
conduisait au thtre de la Scala sa mre et sa tante. Le cocher, dont
on se dfiait, alla faire comme d'habitude une station au cabaret, et
pendant que le laquais, homme sr, gardait les chevaux, Fabrice, dguis
en paysan, se glissa hors de la voiture et sortit de la ville. Le
lendemain matin il passa la frontire avec le mme bonheur, et quelques
heures plus tard il tait install dans une terre que sa mre avait en
Pimont, prs de Novare, prcisment  Romagnano, o Bayard fut tu.

On peut penser avec quelle attention ces dames arrives dans leur loge,
 la Scala, coutaient le spectacle. Elles n'y taient alles que pour
pouvoir consulter plusieurs de leurs amis appartenant au parti libral,
et dont l'apparition au palais del Dongo et pu tre mal interprte par
la police. Dans la loge, il fut rsolu de faire une nouvelle dmarche
auprs du baron Binder. Il ne pouvait pas tre question d'offrir une
somme d'argent  ce magistrat parfaitement honnte homme, et d'ailleurs
ces dames taient fort pauvres, elles avaient forc Fabrice  emporter
tout ce qui restait sur le produit du diamant.

Il tait fort important toutefois d'avoir le dernier mot du baron. Les
amis de la comtesse lui rappelrent un certain chanoine Borda, jeune
homme fort aimable, qui jadis avait voulu lui faire la cour, et avec
d'assez vilaines faons; ne pouvant russir, il avait dnonc son amiti
pour Limercati au gnral Pietranera, sur quoi il avait t chass comme
un vilain. Or maintenant ce chanoine faisait tous les soirs la partie
de tarots de la baronne Binder, et naturellement tait l'ami intime du
mari. La comtesse se dcida  la dmarche horriblement pnible d'aller
voir ce chanoine; et le lendemain matin de bonne heure, avant qu'il
sortt de chez lui, elle se fit annoncer.

Lorsque le domestique unique du chanoine pronona le nom de la comtesse
Pietranera, cet homme fut mu au point d'en perdre la voix; il ne
chercha point  rparer le dsordre d'un nglig fort simple.

--Faites entrer et allez-vous-en, dit-il d'une voix teinte.

La comtesse entra; Borda se jeta  genoux.

--C'est dans cette position qu'un malheureux fou doit recevoir vos
ordres, dit-il  la comtesse qui ce matin-l, dans son nglig 
demi-dguisement, tait d'un piquant irrsistible.

Le profond chagrin de l'exil de Fabrice, la violence qu'elle se faisait
pour paratre chez un homme qui en avait agi tratreusement avec elle,
tout se runissait pour donner  son regard un clat incroyable.

--C'est dans cette position que je veux recevoir vos ordres, s'cria
le chanoine, car il est vident que vous avez quelque service  me
demander, autrement vous n'auriez pas honor de votre prsence la pauvre
maison d'un malheureux fou: jadis transport d'amour et de jalousie,
il se conduisit avec vous comme un lche, une fois qu'il vit qu'il ne
pouvait vous plaire.

Ces paroles taient sincres et d'autant plus belles que le chanoine
jouissait maintenant d'un grand pouvoir: la comtesse en fut touche
jusqu'aux larmes; l'humiliation, la crainte glaaient son me, en un
instant l'attendrissement et un peu d'espoir leur succdaient. D'un tat
fort malheureux elle passait en un clin d'oeil presque au bonheur.

--Baise ma main, dit-elle au chanoine en la lui prsentant, et lve-toi.
(Il faut savoir qu'en Italie le tutoiement indique la bonne et franche
amiti tout aussi bien qu'un sentiment plus tendre.) Je viens te
demander grce pour mon neveu Fabrice. Voici la vrit complte et sans
le moindre dguisement comme on la dit  un vieil ami. A seize ans et
demi il vient de faire une insigne folie; nous tions au chteau de
Grianta, sur le lac de Cme. Un soir,  sept heures nous avons appris,
par un bateau de Cme, le dbarquement de l'Empereur au golfe de Juan.
Le lendemain matin Fabrice est parti pour la France, aprs s'tre
fait donner le passeport d'un de ses amis du peuple, un marchand de
baromtres nomm Vasi. Comme il n'a pas l'air prcisment d'un marchand
de baromtres,  peine avait-il fait dix lieues en France, que sur sa
bonne mine on l'a arrt; ses lans d'enthousiasme en mauvais franais
semblaient suspects. Au bout de quelque temps il s'est sauv et a pu
gagner Genve; nous avons envoy  sa rencontre  Lugano...

--C'est--dire  Genve, dit le chanoine en souriant.

La comtesse acheva l'histoire.

--Je ferai pour vous tout ce qui est humainement possible, reprit le
chanoine avec effusion; je me mets entirement  vos ordres. Je ferai
mme des imprudences, ajouta-t-il. Dites, que dois-je faire au moment
o ce pauvre salon sera priv de cette apparition cleste, et qui fait
poque dans l'histoire de ma vie?

--Il faut aller chez le baron Binder lui dire que vous aimez Fabrice
depuis sa naissance, que vous avez vu natre cet enfant quand vous
veniez chez nous, et qu'enfin, au nom de l'amiti qu'il vous accorde,
vous le suppliez d'employer tous ses espions  vrifier si, avant son
dpart pour la Suisse, Fabrice a eu la moindre entrevue avec aucun de
ces libraux qu'il surveille. Pour peu que le baron soit bien servi,
il verra qu'il s'agit ici uniquement d'une vritable tourderie de
jeunesse. Vous savez que j'avais, dans mon bel appartement du palais
Dugnani, les estampes des batailles gagnes par Napolon: c'est en
lisant les lgendes de ces gravures que mon neveu apprit  lire. Ds
l'ge de cinq ans mon pauvre mari lui expliquait ces batailles; nous lui
mettions sur la tte le casque de mon mari, l'enfant tranait son grand
sabre. Eh bien! un beau jour, il apprend que le dieu de mon mari, que
l'Empereur est de retour en France; il part pour le rejoindre, comme un
tourdi, mais il n'y russit pas. Demandez  votre baron de quelle peine
il veut punir ce moment de folie.

--J'oubliais une chose, s'cria le chanoine, vous allez voir que
je ne suis pas tout  fait indigne du pardon que vous m'accordez.
Voici, dit-il en cherchant sur la table parmi ses papiers, voici la
dnonciation de cet infme coltorto (hypocrite), voyez, signe Ascanio
Valserra del Dongo, qui a commenc toute cette affaire; je l'ai prise
hier soir dans les bureaux de la police, et suis all  la Scala, dans
l'espoir de trouver quelqu'un allant d'habitude dans votre loge, par
lequel je pourrais vous la faire communiquer. Copie de cette pice est
 Vienne depuis longtemps. Voil l'ennemi que nous devons combattre. Le
chanoine lut la dnonciation avec la comtesse, et il fut convenu que
dans la journe, il lui en ferait tenir une copie par une personne sre.
Ce fut la joie dans le coeur que la comtesse rentra au palais del Dongo.

--Il est impossible d'tre plus galant homme que cet ancien coquin,
dit-elle  la marquise; ce soir  la Scala,  dix heures trois quarts 
l'horloge du thtre, nous renverrons tout le monde de notre loge, nous
teindrons les bougies, nous fermerons notre porte, et,  onze heures,
le chanoine lui-mme viendra nous dire ce qu'il a pu faire. C'est ce que
nous avons trouv de moins compromettant pour lui.

Ce chanoine avait beaucoup d'esprit; il n'eut garde de manquer au
rendez-vous: il y montra une bont complte et une ouverture de coeur
sans rserve que l'on ne trouve gure que dans les pays o la vanit
ne domine pas tous les sentiments. Sa dnonciation de la comtesse au
gnral Pietranera, son mari, tait un des grands remords de sa vie, et
il trouvait un moyen d'abolir ce remords.

Le matin, quand la comtesse tait sortie de chez lui: La voil qui
fait l'amour avec son neveu, s'tait-il dit avec amertume, car il
n'tait point guri. Altire comme elle l'est, tre venue chez moi!...
A la mort de ce pauvre Pietranera, elle repoussa avec horreur mes
offres de service, quoique fort polies et trs bien prsentes par le
colonel Scotti, son ancien amant. La belle Pietranera vivre avec 1
500 francs! ajoutait le chanoine en se promenant avec action dans sa
chambre! Puis aller habiter le chteau de Grianta avec un abominable
secatore, ce marquis del Dongo!... Tout s'explique maintenant! Au fait,
ce jeune Fabrice est plein de grces, grand, bien fait, une figure
toujours riante... et, mieux que cela, un certain regard charg de douce
volupt... une physionomie  la Corrge, ajoutait le chanoine avec
amertume.

La diffrence d'ge... point trop grande... Fabrice n aprs l'entre
des Franais, vers 98, ce me semble; la comtesse peut avoir vingt-sept
ou vingt-huit ans, impossible d'tre plus jolie, plus adorable; dans ce
pays fertile en beauts, elle les bat toutes; la Marini, la Gherardi, la
Ruga, l'Aresi, la Pietragrua, elle l'emporte sur toutes ces femmes...
Ils vivaient heureux cachs sur ce beau lac de Cme quand le jeune
homme a voulu rejoindre Napolon... Il y a encore des mes en Italie!
et, quoi qu'on fasse! Chre patrie!... Non, continuait ce coeur enflamm
par la jalousie, impossible d'expliquer autrement cette rsignation 
vgter  la campagne, avec le dgot de voir tous les jours,  tous
les repas, cette horrible figure du marquis del Dongo, plus cette
infme physionomie blafarde du marchesino Ascanio, qui sera pis que
son pre!... Eh bien! je la servirai franchement. Au moins j'aurai le
plaisir de la voir autrement qu'au bout de ma lorgnette.

Le chanoine Borda expliqua fort clairement l'affaire  ces dames. Au
fond, Binder tait on ne peut pas mieux dispos; il tait charm que
Fabrice et pris la clef des champs avant les ordres qui pouvaient
arriver de Vienne; car le Binder n'avait pouvoir de dcider de rien,
il attendait des ordres pour cette affaire comme pour toutes les
autres; il envoyait  Vienne chaque jour la copie exacte de toutes les
informations: puis il attendait.

Il fallait que dans son exil  Romagnan Fabrice:

1 Ne manqut pas d'aller  la messe tous les jours, prt pour
confesseur un homme d'esprit, dvou  la cause de la monarchie, et
ne lui avout, au tribunal de la pnitence, que des sentiments fort
irrprochables.

2 Il ne devait frquenter aucun homme passant pour avoir de l'esprit,
et, dans l'occasion, il fallait parler de la rvolte avec horreur, et
comme n'tant jamais permise.

3 Il ne devait point se faire voir au caf, il ne fallait jamais lire
d'autres journaux que les gazettes officielles de Turin et de Milan;
en gnral, montrer du dgot pour la lecture, ne jamais lire, surtout
aucun ouvrage imprim aprs 1720, exception tout au plus pour les romans
de Walter Scott.

4 Enfin, ajouta le chanoine avec un peu de malice, il faut surtout
qu'il fasse ouvertement la cour  quelqu'une des jolies femmes du pays,
de la classe noble, bien entendu; cela montrera qu'il n'a pas le gnie
sombre et mcontent d'un conspirateur en herbe.

Avant de se coucher, la comtesse et la marquise crivirent  Fabrice
deux lettres infinies dans lesquelles on lui expliquait avec une anxit
charmante tous les conseils donns par Borda.

Fabrice n'avait nulle envie de conspirer: il aimait Napolon, et, en sa
qualit de noble, se croyait fait pour tre plus heureux qu'un autre
et trouvait les bourgeois ridicules. Jamais il n'avait ouvert un livre
depuis le collge, o il n'avait lu que des livres arrangs par les
jsuites. Il s'tablit  quelque distance de Romagnan, dans un palais
magnifique, l'un des chefs-d'oeuvre du fameux architecte San Micheli;
mais depuis trente ans on ne l'avait pas habit, de sorte qu'il pleuvait
dans toutes les pices et pas une fentre ne fermait. Il s'empara
des chevaux de l'homme d'affaires, qu'il montait sans faon toute la
journe; il ne parlait point, et rflchissait. Le conseil de prendre
une matresse dans une famille ultra lui parut plaisant et il le suivit
 la lettre. Il choisit pour confesseur un jeune prtre intrigant qui
voulait devenir vque (comme le confesseur du Spielberg); mais il
faisait trois lieues  pied et s'enveloppait d'un mystre qu'il croyait
impntrable, pour lire <i>Le Constitutionnel</i>, qu'il trouvait sublime.
Cela est aussi beau qu'Alfieri et le Dante! s'criait-il souvent.
Fabrice avait cette ressemblance avec la jeunesse franaise qu'il
s'occupait beaucoup plus srieusement de son cheval et de son journal
que de sa matresse bien pensante. Mais il n'y avait pas encore de place
pour l'imitation des autres dans cette me nave et ferme, et il ne fit
pas d'amis dans la socit du gros bourg de Romagnan; sa simplicit
passait pour de la hauteur; on ne savait que dire de ce caractre. C'est
un cadet mcontent de n'tre pas an, dit le cur.




CHAPITRE VI


Nous avouerons avec sincrit que la jalousie du chanoine Borda n'avait
pas absolument tort;  son retour de France, Fabrice parut aux yeux
de la comtesse Pietranera comme un bel tranger qu'elle et beaucoup
connu jadis. S'il et parl d'amour, elle l'et aim; n'avait-elle
pas dj pour sa conduite et sa personne une admiration passionne et
pour ainsi dire sans bornes? Mais Fabrice l'embrassait avec une telle
effusion d'innocente reconnaissance et de bonne amiti, qu'elle se ft
fait horreur  elle-mme si elle et cherch un autre sentiment dans
cette amiti presque filiale. Au fond, se disait la comtesse, quelques
amis qui m'ont connue il y a six ans,  la cour du prince Eugne,
peuvent encore me trouver jolie et mme jeune, mais pour lui je suis
une femme respectable... et, s'il faut tout dire sans nul mnagement
pour mon amour-propre, une femme ge. La comtesse se faisait illusion
sur l'poque de la vie o elle tait arrive, mais ce n'tait pas  la
faon des femmes vulgaires. A son ge, d'ailleurs, ajoutait-elle, on
s'exagre un peu les ravages du temps; un homme plus avanc dans la
vie...

La comtesse, qui se promenait dans son salon, s'arrta devant une
glace, puis sourit. Il faut savoir que depuis quelques mois le coeur de
Mme Pietranera tait attaqu d'une faon srieuse et par un singulier
personnage. Peu aprs le dpart de Fabrice pour la France, la comtesse
qui, sans qu'elle se l'avout tout  fait, commenait dj  s'occuper
beaucoup de lui, tait tombe dans une profonde mlancolie. Toutes ses
occupations lui semblaient sans plaisir, et, si l'on ose ainsi parler,
sans saveur; elle se disait que Napolon, voulant s'attacher ses peuples
d'Italie, prendrait Fabrice pour aide de camp.

--Il est perdu pour moi! s'criait-elle en pleurant, je ne le reverrai
plus; il m'crira, mais que serai-je pour lui dans dix ans?

Ce fut dans ces dispositions qu'elle fit un voyage  Milan; elle
esprait y trouver des nouvelles plus directes de Napolon, et, qui
sait, peut-tre par contrecoup des nouvelles de Fabrice. Sans se
l'avouer, cette me active commenait  tre bien lasse de la vie
monotone qu'elle menait  la campagne. C'est s'empcher de mourir,
se disait-elle, ce n'est pas vivre. Tous les jours voir ces figures
poudres, le frre, le neveu Ascagne, leurs valets de chambre! Que
seraient les promenades sur le lac sans Fabrice? Son unique consolation
tait puise dans l'amiti qui l'unissait  la marquise. Mais depuis
quelque temps, cette intimit avec la mre de Fabrice, plus ge
qu'elle, et dsesprant de la vie, commenait  lui tre moins agrable.

Telle tait la position singulire de Mme Pietranera: Fabrice parti,
elle esprait peu de l'avenir; son coeur avait besoin de consolation et
de nouveaut. Arrive  Milan, elle se prit de passion pour l'opra 
la mode; elle allait s'enfermer toute seule, durant de longues heures,
 la Scala, dans la loge du gnral Scotti, son ancien ami. Les hommes
qu'elle cherchait  rencontrer pour avoir des nouvelles de Napolon et
de son arme lui semblaient vulgaires et grossiers. Rentre chez elle,
elle improvisait sur son piano jusqu' trois heures du matin. Un soir,
 la Scala, dans la loge d'une de ses amies, o elle allait chercher
des nouvelles de France, on lui prsenta le comte Mosca, ministre de
Parme: c'tait un homme aimable et qui parla de la France et de Napolon
de faon  donner  son coeur de nouvelles raisons pour esprer ou
pour craindre. Elle retourna dans cette loge le lendemain: cet homme
d'esprit revint, et, tout le temps du spectacle, elle lui parla avec
plaisir. Depuis le dpart de Fabrice, elle n'avait pas trouv une soire
vivante comme celle-l. Cet homme qui l'amusait, le comte Mosca della
Rovere Sorezana, tait alors ministre de la guerre, de la police et
des finances de ce fameux prince de Parme, Ernest IV, si clbre par
ses svrits que les libraux de Milan appelaient des cruauts. Mosca
pouvait avoir quarante ou quarante-cinq ans; il avait de grands traits,
aucun vestige d'importance, et un air simple et gai qui prvenait en sa
faveur; il et t fort bien encore, si une bizarrerie de son prince
ne l'et oblig  porter de la poudre dans les cheveux comme gages de
bons sentiments politiques. Comme on craint peu de choquer la vanit, on
arrive fort vite en Italie au ton de l'intimit, et  dire des choses
personnelles. Le correctif de cet usage est de ne pas se revoir si l'on
s'est bless.

--Pourquoi donc, comte, portez-vous de la poudre? lui dit Mme Pietranera
la troisime fois qu'elle le voyait. De la poudre! un homme comme vous,
aimable, encore jeune et qui a fait la guerre en Espagne avec nous!

--C'est que je n'ai rien vol dans cette Espagne, et qu'il faut vivre.
J'tais fou de la gloire; une parole flatteuse du gnral franais,
Gouvion-Saint-Cyr, qui nous commandait, tait alors tout pour moi. A
la chute de Napolon, il s'est trouv que, tandis que je mangeais mon
bien  son service, mon pre, homme d'imagination et qui me voyait dj
gnral, me btissait un palais dans Parme. En 1813, je me suis trouv
pour tout bien un grand palais  finir et une pension.

--Une pension: 3 500 francs, comme mon mari?

--Le comte Pietranera tait gnral de division. Ma pension,  moi,
pauvre chef d'escadron, n'a jamais t que de 800 francs, et encore je
n'en ai t pay que depuis que je suis ministre des finances.

Comme il n'y avait dans la loge que la dame d'opinions fort librales 
laquelle elle appartenait, l'entretien continua avec la mme franchise.
Le comte Mosca, interrog, parla de sa vie  Parme.

--En Espagne, sous le gnral Saint-Cyr, j'affrontais des coups de fusil
pour arriver  la croix et ensuite  un peu de gloire, maintenant je
m'habille comme un personnage de comdie pour gagner un grand tat de
maison et quelques milliers de francs. Une fois entr dans cette sorte
de jeu d'checs, choqu des insolences de mes suprieurs, j'ai voulu
occuper une des premires places; j'y suis arriv: mais mes jours les
plus heureux sont toujours ceux que de temps  autre je puis venir
passer  Milan; l vit encore, ce me semble, le coeur de votre arme
d'Italie.

La franchise, la disenvoltura avec laquelle parlait ce ministre d'un
prince si redout piqua la curiosit de la comtesse; sur son titre
elle avait cru trouver un pdant plein d'importance, elle voyait un
homme qui avait honte de la gravit de sa place. Mosca lui avait promis
de lui faire parvenir toutes les nouvelles de France qu'il pourrait
recueillir: c'tait une grande indiscrtion  Milan, dans le mois qui
prcda Waterloo; il s'agissait alors pour l'Italie d'tre ou de n'tre
pas; tout le monde avait la fivre,  Milan, d'esprance ou de crainte.
Au milieu de ce trouble universel, la comtesse fit des questions sur le
compte d'un homme qui parlait si lestement d'une place si envie et qui
tait sa seule ressource.

Des choses curieuses et d'une bizarrerie intressante furent rapportes
 Mme Pietranera:

--Le comte Mosca della Rovere Sorezana, lui dit-on, est sur le point
de devenir premier ministre et favori dclar de Ranuce-Ernest IV,
souverain absolu de Parme, et, de plus, l'un des princes les plus riches
de l'Europe. Le comte serait dj arriv  ce poste suprme s'il et
voulu prendre une mine plus grave; on dit que le prince lui fait souvent
la leon  cet gard.

--Qu'importent mes faons  Votre Altesse, rpond-il librement, si je
fais bien ses affaires?

--Le bonheur de ce favori, ajoutait-on, n'est pas sans pines. Il faut
plaire  un souverain, homme de sens et d'esprit sans doute, mais qui,
depuis qu'il est mont sur un trne absolu, semble avoir perdu la tte
et montre, par exemple, des soupons dignes d'une femmelette.

Ernest IV n'est brave qu' la guerre. Sur les champs de bataille, on
l'a vu vingt fois guider une colonne  l'attaque en brave gnral; mais
aprs la mort de son pre Ernest III, de retour dans ses Etats, o, pour
son malheur, il possde un pouvoir sans limites, il s'est mis  dclamer
follement contre les libraux et la libert. Bientt il s'est figur
qu'on le hassait; enfin, dans un moment de mauvaise humeur il a fait
pendre deux libraux, peut-tre peu coupables, conseill  cela par un
misrable nomm Rassi, sorte de ministre de la justice.

Depuis ce moment fatal, la vie du prince a t change; on le voit
tourment par les soupons les plus bizarres. Il n'a pas cinquante
ans, et la peur l'a tellement amoindri, si l'on peut parler ainsi,
que, ds qu'il parle des jacobins et des projets du comit directeur
de Paris, on lui trouve la physionomie d'un vieillard de quatre-vingts
ans; il retombe dans les peurs chimriques de la premire enfance. Son
favori Rassi, fiscal gnral (ou grand juge), n'a d'influence que par
la peur de son matre; et ds qu'il craint pour son crdit, il se hte
de dcouvrir quelque nouvelle conspiration des plus noires et des plus
chimriques. Trente imprudents se runissent-ils pour lire un numro
du <i>Constitutionnel</i>, Rassi les dclare conspirateurs et les envoie
prisonniers dans cette fameuse citadelle de Parme, terreur de toute
la Lombardie. Comme elle est fort leve, cent quatre-vingts pieds,
dit-on, on l'aperoit de fort loin au milieu de cette plaine immense;
et la forme physique de cette prison, de laquelle on raconte des choses
horribles, la fait reine, de par la peur, de toute cette plaine, qui
s'tend de Milan  Bologne.

--Le croiriez-vous? disait  la comtesse un autre voyageur, la nuit, au
troisime tage de son palais, gard par quatre-vingts sentinelles qui,
tous les quarts d'heure, hurlent une phrase entire, Ernest IV tremble
dans sa chambre. Toutes les portes fermes  dix verrous, et les pices
voisines, au-dessus comme au-dessous, remplies de soldats, il a peur
des jacobins. Si une feuille du parquet vient  crier, il saute sur ses
pistolets et croit  un libral cach sous son lit. Aussitt toutes les
sonnettes du chteau sont en mouvement, et un aide de camp va rveiller
le comte Mosca. Arriv au chteau, ce ministre de la police se garde
bien de nier la conspiration, au contraire; seul avec le prince, et arm
jusqu'aux dents, il visite tous les coins des appartements, regarde
sous les lits, et, en un mot, se livre  une foule d'actions ridicules
dignes d'une vieille femme. Toutes ces prcautions eussent sembl bien
avilissantes au prince lui-mme dans les temps heureux o il faisait la
guerre et n'avait tu personne qu' coups de fusil. Comme c'est un homme
d'infiniment d'esprit, il a honte de ces prcautions; elles lui semblent
ridicules, mme au moment o il s'y livre, et la source de l'immense
crdit du comte Mosca, c'est qu'il emploie toute son adresse  faire que
le prince n'ait jamais  rougir en sa prsence. C'est lui, Mosca, qui,
en sa qualit de ministre de la police, insiste pour regarder sous les
meubles, et, dit-on  Parme, jusque dans les tuis des contrebasses.
C'est le prince qui s'y oppose, et plaisante son ministre sur sa
ponctualit excessive. Ceci est un parti, lui rpond le comte Mosca:
songez aux sonnets satiriques dont les jacobins nous accableraient si
nous vous laissions tuer. Ce n'est pas seulement votre vie que nous
dfendons, c'est notre honneur. Mais il parat que le prince n'est dupe
qu' demi, car si quelqu'un dans la ville s'avise de dire que la veille
on a pass une nuit blanche au chteau, le grand fiscal Rassi envoie le
mauvais plaisant  la citadelle; et une fois dans cette demeure leve
et en bon air, comme on dit  Parme, il faut un miracle pour que l'on
se souvienne du prisonnier. C'est parce qu'il est militaire, et qu'en
Espagne il s'est sauv vingt fois le pistolet  la main, au milieu des
surprises, que le prince prfre le comte Mosca  Rassi, qui est bien
plus flexible et plus bas. Ces malheureux prisonniers de la citadelle
sont au secret le plus rigoureux, et l'on fait des histoires sur leur
compte. Les libraux prtendent que, par une invention de Rassi, les
geliers et confesseurs ont ordre de leur persuader que tous les mois 
peu prs, l'un d'eux est conduit  la mort. Ce jour-l les prisonniers
ont la permission de monter sur l'esplanade de l'immense tour,  cent
quatre-vingts pieds d'lvation, et de l ils voient dfiler un cortge
avec un espion qui joue le rle d'un pauvre diable qui marche  la mort.

Ces contes, et vingt autres du mme genre et d'une non moindre
authenticit, intressaient vivement Mme Pietranera; le lendemain, elle
demandait des dtails au comte Mosca, qu'elle plaisantait vivement. Elle
le trouvait amusant et lui soutenait qu'au fond il tait un monstre sans
s'en douter. Un jour, en rentrant  son auberge, le comte se dit: Non
seulement cette comtesse Pietranera est une femme charmante; mais quand
je passe la soire dans sa loge, je parviens  oublier certaines choses
de Parme dont le souvenir me perce le coeur.

Ce ministre, malgr son air lger et ses faons brillantes, n'avait pas
une me  la franaise; il ne savait pas oublier les chagrins. Quand
son chevet avait une pine, il tait oblig de la briser et de l'user 
force d'y piquer ses membres palpitants. Je demande pardon pour cette
phrase, traduite de l'italien.

Le lendemain de cette dcouverte, le comte trouva que malgr les
affaires qui l'appelaient  Milan, la journe tait d'une longueur
norme; il ne pouvait tenir en place; il fatigua les chevaux de sa
voiture. Vers les six heures, il monta  cheval pour aller au Corso; il
avait quelque espoir d'y rencontrer Mme Pietranera; ne l'y ayant pas
vue, il se rappela qu' huit heures le thtre de la Scala ouvrait;
il y entra et ne vit pas dix personnes dans cette salle immense. Il
eut quelque pudeur de se trouver l. Est-il possible, se dit-il,
qu' quarante-cinq ans sonns je fasse des folies dont rougirait un
sous-lieutenant! Par bonheur personne ne les souponne. Il s'enfuit
et essaya d'user le temps en se promenant dans ces rues si jolies qui
entourent le thtre de la Scala. Elles sont occupes par des cafs
qui,  cette heure, regorgent de monde; devant chacun de ces cafs, des
foules de curieux tablis sur des chaises, au milieu de la rue, prennent
des glaces et critiquent les passants. Le comte tait un passant
remarquable; aussi eut-il le plaisir d'tre reconnu et accost. Trois
ou quatre importuns, de ceux qu'on ne peut brusquer, saisirent cette
occasion d'avoir audience d'un ministre si puissant. Deux d'entre eux
lui remirent des ptitions; le troisime se contenta de lui adresser des
conseils fort longs sur sa conduite politique.

On ne dort point, dit-il, quand on a tant d'esprit; on ne se promne
point quand on est aussi puissant. Il rentra au thtre et eut l'ide
de louer une loge au troisime rang; de l son regard pourrait plonger,
sans tre remarqu de personne, sur la loge des secondes o il esprait
voir arriver la comtesse. Deux grandes heures d'attente ne parurent
point trop longues  cet amoureux; sr de n'tre point vu, il se livrait
avec bonheur  toute sa folie. La vieillesse, se disait-il, n'est-ce
pas, avant tout, n'tre plus capable de ces enfantillages dlicieux?

Enfin la comtesse parut. Arm de sa lorgnette, il l'examinait avec
transport. Jeune, brillante, lgre comme un oiseau, se disait-il, elle
n'a pas vingt-cinq ans. Sa beaut est son moindre charme: o trouver
ailleurs cette me toujours sincre, qui jamais n'agit avec prudence,
qui se livre tout entire  l'impression du moment, qui ne demande qu'
tre entrane par quelque objet nouveau? Je conois les folies du comte
Nani.

Le comte se donnait d'excellentes raisons pour tre fou, tant qu'il
ne songeait qu' conqurir le bonheur qu'il voyait sous ses yeux. Il
n'en trouvait plus d'aussi bonnes quand il venait  considrer son ge
et les soucis quelquefois fort tristes qui remplissaient sa vie. Un
homme habile  qui la peur te l'esprit me donne une grande existence
et beaucoup d'argent pour tre son ministre; mais que demain il me
renvoie, je reste vieux et pauvre, c'est--dire tout ce qu'il y a
au monde de plus mpris; voil un aimable personnage  offrir  la
comtesse! Ces penses taient trop noires, il revint  Mme Pietranera;
il ne pouvait se lasser de la regarder, et pour mieux penser  elle il
ne descendait pas dans sa loge. Elle n'avait pris Nani, vient-on de me
dire, que pour faire pice  cet imbcile de Limercati qui ne voulut pas
entendre  donner un coup d'pe ou  faire donner un coup de poignard
 l'assassin du mari. Je me battrais vingt fois pour elle! s'cria
le comte avec transport. A chaque instant il consultait l'horloge du
thtre qui par des chiffres clatants de lumire et se dtachant sur
un fond noir avertit les spectateurs, toutes les cinq minutes, de
l'heure o il leur est permis d'arriver dans une loge amie. Le comte
se disait: Je ne saurais passer qu'une demi-heure tout au plus dans
sa loge, moi, connaissance de si frache date; si j'y reste davantage,
je m'affiche, et grce  mon ge et plus encore  ces maudits cheveux
poudrs, j'aurai l'air attrayant d'un Cassandre. Mais une rflexion
le dcida tout  coup: Si elle allait quitter cette loge pour faire
une visite, je serais bien rcompens de l'avarice avec laquelle je
m'conomise ce plaisir. Il se levait pour descendre dans la loge o il
voyait la comtesse; tout  coup il ne se sentit presque plus d'envie de
s'y prsenter. Ah! voici qui est charmant, s'cria-t-il en riant de
soi-mme, et s'arrtant sur l'escalier; c'est un mouvement de timidit
vritable! voil bien vingt-cinq ans que pareille aventure ne m'est
arrive.

Il entra dans la loge en faisant presque effort sur lui-mme; et,
profitant en homme d'esprit de l'accident qui lui arrivait, il ne
chercha point du tout  montrer de l'aisance ou  faire de l'esprit
en se jetant dans quelque rcit plaisant; il eut le courage d'tre
timide, il employa son esprit  laisser entrevoir son trouble sans tre
ridicule. Si elle prend la chose de travers, se disait-il, je me perds
 jamais. Quoi! timide avec des cheveux couverts de poudre, et qui sans
le secours de la poudre paratraient gris! Mais enfin la chose est
vraie, donc elle ne peut tre ridicule que si je l'exagre ou si j'en
fais trophe. La comtesse s'tait si souvent ennuye au chteau de
Grianta, vis--vis des figures poudres de son frre, de son neveu et de
quelques ennuyeux bien pensants du voisinage, qu'elle ne songea pas 
s'occuper de la coiffure de son nouvel adorateur.

L'esprit de la comtesse ayant un bouclier contre l'clat de rire de
l'entre, elle ne fut attentive qu'aux nouvelles de France que Mosca
avait toujours  lui donner en particulier, en arrivant dans la loge;
sans doute il inventait. En les discutant avec lui, elle remarqua ce
soir-l son regard, qui tait beau et bienveillant.

--Je m'imagine, lui dit-elle, qu' Parme, au milieu de vos esclaves,
vous n'allez pas avoir ce regard aimable, cela gterait tout et leur
donnerait quelque espoir de n'tre pas pendus.

L'absence totale d'importance chez un homme qui passait pour le premier
diplomate de l'Italie parut singulire  la comtesse; elle trouva mme
qu'il avait de la grce. Enfin, comme il parlait bien et avec feu, elle
ne fut point choque qu'il et jug  propos de prendre pour une soire,
et sans consquence, le rle d'attentif.

Ce fut un grand pas de fait, et bien dangereux; par bonheur pour le
ministre, qui,  Parme, ne trouvait pas de cruelles, c'tait seulement
depuis peu de jours que la comtesse arrivait de Grianta; son esprit
tait encore tout raidi par l'ennui de la vie champtre. Elle avait
comme oubli la plaisanterie; et toutes ces choses qui appartiennent 
une faon de vivre lgante et lgre avaient pris  ses yeux comme une
teinte de nouveaut qui les rendait sacres; elle n'tait dispose  se
moquer de rien, pas mme d'un amoureux de quarante-cinq ans et timide.
Huit jours plus tard, la tmrit du comte et pu recevoir un tout autre
accueil.

A la Scala, il est d'usage de ne faire durer qu'une vingtaine de
minutes ces petites visites que l'on fait dans les loges; le comte
passa toute la soire dans celle o il avait le bonheur de rencontrer
Mme Pietranera. C'est une femme, se disait-il, qui me rend toutes les
folies de la jeunesse! Mais il sentait bien le danger. Ma qualit de
pacha tout-puissant  quarante lieues d'ici me fera-t-elle pardonner
cette sottise? je m'ennuie tant  Parme! Toutefois, de quart d'heure en
quart d'heure il se promettait de partir.

--Il faut avouer, madame, dit-il en riant  la comtesse, qu' Parme je
meurs d'ennui, et il doit m'tre permis de m'enivrer de plaisir quand
j'en trouve sur ma route. Ainsi, sans consquence et pour une soire,
permettez-moi de jouer auprs de vous le rle d'amoureux. Hlas! dans
peu de jours je serai bien loin de cette loge qui me fait oublier tous
les chagrins et mme, direz-vous, toutes les convenances.

Huit jours aprs cette visite monstre dans la loge  la Scala et 
la suite de plusieurs petits incidents dont le rcit semblerait long
peut-tre, le comte Mosca tait absolument fou d'amour, et la comtesse
pensait dj que l'ge ne devait pas faire objection, si d'ailleurs on
le trouvait aimable. On en tait  ces penses quand Mosca fut rappel
par un courrier de Parme. On et dit que son prince avait peur tout
seul. La comtesse retourna  Grianta; son imagination ne parant plus
ce beau lieu, il lui parut dsert. Est-ce que je me serais attache 
cet homme? se dit-elle. Mosca crivit et n'eut rien  jouer, l'absence
lui avait enlev la source de toutes ses penses; ses lettres taient
amusantes, et, par une petite singularit qui ne fut pas mal prise, pour
viter les commentaires du marquis del Dongo qui n'aimait pas  payer
des ports de lettres, il envoyait des courriers qui jetaient les siennes
 la poste  Cme,  Lecco,  Varse ou dans quelque autre de ces
petites villes charmantes des environs du lac. Ceci tendait  obtenir
que le courrier rapportt les rponses; il y parvint.

Bientt les jours de courrier firent vnement pour la comtesse; ces
courriers apportaient des fleurs, des fruits, de petits cadeaux sans
valeur, mais qui l'amusaient ainsi que sa belle-soeur. Le souvenir
du comte se mlait  l'ide de son grand pouvoir; la comtesse tait
devenue curieuse de tout ce qu'on disait de lui, les libraux eux-mmes
rendaient hommage  ses talents. La principale source de mauvaise
rputation pour le comte, c'est qu'il passait pour le chef du parti
ultra  la cour de Parme, et que le parti libral avait  sa tte une
intrigante capable de tout, et mme de russir, la marquise Raversi,
immensment riche. Le prince tait fort attentif  ne pas dcourager
celui des deux partis qui n'tait pas au pouvoir; il savait bien qu'il
serait toujours le matre, mme avec un ministre pris dans le salon
de Mme Raversi. On donnait  Grianta mille dtails sur ces intrigues;
l'absence de Mosca, que tout le monde peignait comme un ministre du
premier talent et un homme d'action, permettait de ne plus songer aux
cheveux poudrs, symbole de tout ce qui est lent et triste, c'tait
un dtail sans consquence, une des obligations de la cour, o il
jouait d'ailleurs un si beau rle. Une cour, c'est ridicule, disait la
comtesse  la marquise, mais c'est amusant; c'est un jeu qui intresse,
mais dont il faut accepter les rgles. Qui s'est jamais avis de se
rcrier contre le ridicule des rgles du whist? Et pourtant une fois
qu'on s'est accoutum aux rgles, il est agrable de faire l'adversaire
repic et capot.

La comtesse pensait souvent  l'auteur de tant de lettres aimables. Le
jour o elle les recevait tait agrable pour elle; elle prenait sa
barque et allait les lire dans les beaux sites du lac,  la Pliniana,
 Blan, au bois des Sfondrata. Ces lettres semblaient la consoler un
peu de l'absence de Fabrice. Elle ne pouvait du moins refuser au comte
d'tre fort amoureux; un mois ne s'tait pas coul, qu'elle songeait 
lui avec une amiti tendre. De son ct, le comte Mosca tait presque
de bonne foi quand il lui offrait de donner sa dmission, de quitter le
ministre, et de venir passer sa vie avec elle  Milan ou ailleurs.

--J'ai 400 000 francs, ajoutait-il, ce qui nous fera toujours 15 000
livres de rente.

De nouveau une loge, des chevaux! etc., se disait la comtesse,
c'taient des rves aimables. Les sublimes beauts des aspects du lac
de Cme recommenaient  la charmer. Elle allait rver sur ses bords 
ce retour de vie brillante et singulire qui, contre toute apparence,
redevenait possible pour elle. Elle se voyait sur le Corso,  Milan,
heureuse et gaie comme au temps du vice-roi.

La jeunesse, ou du moins la vie active recommencerait pour moi!

Quelquefois son imagination ardente lui cachait les choses, mais jamais
avec elle il n'y avait de ces illusions volontaires que donne la
lchet. C'tait surtout une femme de bonne foi avec elle-mme. Si je
suis un peu trop ge pour faire des folies, se disait-elle, l'envie,
qui se fait des illusions comme l'amour, peut empoisonner pour moi le
sjour de Milan. Aprs la mort de mon mari, ma pauvret noble eut du
succs, ainsi que le refus de deux grandes fortunes. Mon pauvre petit
comte Mosca n'a pas la vingtime partie de l'opulence que mettaient 
mes pieds ces deux nigauds Limercati et Nani. La chtive pension de
veuve pniblement obtenue, les gens congdis, ce qui eut de l'clat,
la petite chambre au cinquime qui amenait vingt carrosses  la porte,
tout cela forma jadis un spectacle singulier. Mais j'aurai des moments
dsagrables, quelque adresse que j'y mette, si, ne possdant toujours
pour fortune que la pension de veuve, je reviens vivre  Milan avec
la bonne petite aisance bourgeoise que peuvent nous donner les 15
000 livres qui resteront  Mosca aprs sa dmission. Une puissante
objection, dont l'envie se fera une arme terrible, c'est que le comte,
quoique spar de sa femme depuis longtemps, est mari. Cette sparation
se sait  Parme, mais  Milan elle sera nouvelle, et on me l'attribuera.
Ainsi, mon beau thtre de la Scala, mon divin lac de Cme... adieu!
adieu!

Malgr toutes ces prvisions, si la comtesse avait eu la moindre
fortune, elle et accept l'offre de la dmission de Mosca. Elle se
croyait une femme ge, et la cour lui faisait peur; mais, ce qui
paratra de la dernire invraisemblance de ce ct-ci des Alpes, c'est
que le comte et donn cette dmission avec bonheur. C'est du moins
ce qu'il parvint  persuader  son amie. Dans toutes ses lettres il
sollicitait avec une folie toujours croissante une seconde entrevue 
Milan, on la lui accorda.

--Vous jurer que j'ai pour vous une passion folle, lui disait la
comtesse, un jour  Milan, ce serait mentir; je serais trop heureuse
d'aimer aujourd'hui,  trente ans passs, comme jadis j'aimais 
vingt-deux! Mais j'ai vu tomber tant de choses que j'avais crues
ternelles! J'ai pour vous la plus tendre amiti, je vous accorde une
confiance sans bornes, et de tous les hommes, vous tes celui que je
prfre.

La comtesse se croyait parfaitement sincre, pourtant vers la fin,
cette dclaration contenait un petit mensonge. Peut-tre, si Fabrice
l'et voulu, il l'et emport sur tout dans son coeur. Mais Fabrice
n'tait qu'un enfant aux yeux du comte Mosca; celui-ci arriva  Milan
trois jours aprs le dpart du jeune tourdi pour Novare, et il se hta
d'aller parler en sa faveur au baron Binder. Le comte pensa que l'exil
tait une affaire sans remde.

Il n'tait point arriv seul  Milan, il avait dans sa voiture le duc
Sanseverina-Taxis, joli petit vieillard de soixante-huit ans, gris
pommel, bien poli, bien propre, immensment riche, mais pas assez
noble. C'tait son grand-pre seulement qui avait amass des millions
par le mtier de fermier gnral des revenus de l'Etat de Parme. Son
pre s'tait fait nommer ambassadeur du prince de Parme  la cour de
***,  la suite du raisonnement que voici:

--Votre Altesse accorde 30 000 francs  son envoy  la cour de ***,
lequel y fait une figure fort mdiocre. Si elle daigne me donner cette
place, j'accepterai 6 000 francs d'appointements. Ma dpense  la
cour de *** ne sera jamais au-dessous de 100 000 francs par an et mon
intendant remettra chaque anne 20 000 francs  la caisse des affaires
trangres  Parme. Avec cette somme, l'on pourra placer auprs de
moi tel secrtaire d'ambassade que l'on voudra, et je ne me montrerai
nullement jaloux des secrets diplomatiques, s'il y en a. Mon but est de
donner de l'clat  ma maison nouvelle encore, et de l'illustrer par une
des grandes charges du pays.

Le duc actuel, fils de cet ambassadeur, avait eu la gaucherie de se
montrer  demi libral, et, depuis deux ans, il tait au dsespoir.
Du temps de Napolon, il avait perdu deux ou trois millions par
son obstination  rester  l'tranger, et toutefois, depuis le
rtablissement de l'ordre en Europe, il n'avait pu obtenir un certain
grand cordon qui ornait le portrait de son pre; l'absence de ce cordon
le faisait dprir.

Au point d'intimit qui suit l'amour en Italie, il n'y avait plus
d'objection de vanit entre les deux amants. Ce fut donc avec la plus
parfaite simplicit que Mosca dit  la femme qu'il adorait:

--J'ai deux ou trois plans de conduite  vous offrir, tous assez bien
combins; je ne rve qu' cela depuis trois mois.

1 Je donne ma dmission, et nous vivons en bons bourgeois  Milan, 
Florence,  Naples, o vous voudrez. Nous avons quinze mille livres de
rente, indpendamment des bienfaits du prince qui dureront plus ou moins.

2 Vous daignez venir dans le pays o je puis quelque chose, vous
achetez une terre, Sacca, par exemple, maison charmante, au milieu d'une
fort, dominant le cours du P, vous pouvez avoir le contrat de vente
sign d'ici  huit jours. Le prince vous attache  sa cour. Mais ici
se prsente une immense objection. On vous recevra bien  cette cour;
personne ne s'aviserait de broncher devant moi; d'ailleurs la princesse
se croit malheureuse, et je viens de lui rendre des services  votre
intention. Mais je vous rappellerai une objection capitale: le prince
est parfaitement dvot, et comme vous le savez encore, la fatalit veut
que je sois mari. De l un million de dsagrments de dtail. Vous tes
veuve, c'est un beau titre qu'il faudrait changer contre un autre, et
ceci fait l'objet de ma troisime proposition.

On pourrait trouver un nouveau mari point gnant. Mais d'abord il le
faudrait fort avanc en ge, car pourquoi me refuseriez-vous l'espoir
de le remplacer un jour? Eh bien? j'ai conclu cette affaire singulire
avec le duc Sanseverina-Taxis, qui, bien entendu, ne sait pas le nom
de la future duchesse. Il sait seulement qu'elle le fera ambassadeur
et lui donnera un grand cordon qu'avait son pre, et dont l'absence le
rend le plus infortun des mortels. A cela prs, ce duc n'est point
trop imbcile; il fait venir de Paris ses habits et ses perruques. Ce
n'est nullement un homme  mchancets pour penses d'avance, il croit
srieusement que l'honneur consiste  avoir un cordon, et il a honte de
son bien. Il vint il y a un an me proposer de fonder un hpital pour
gagner ce cordon; je me moquai de lui, mais il ne s'est point moqu de
moi quand je lui ai propos un mariage; ma premire condition a t,
bien entendu, que jamais il ne remettrait le pied dans Parme.

--Mais savez-vous que ce que vous me proposez l est fort immoral? dit
la comtesse.

--Pas plus immoral que tout ce qu'on fait  notre cour et dans vingt
autres. Le pouvoir absolu  cela de commode qu'il sanctifie tout aux
yeux des peuples; or, qu'est-ce qu'un ridicule que personne n'aperoit?
Notre politique, pendant vingt ans, va consister  avoir peur des
jacobins, et quelle peur! Chaque anne nous nous croirons  la veille
de 93. Vous entendrez, j'espre, les phrases que je fais l-dessus 
mes rceptions! C'est beau! Tout ce qui pourra diminuer un peu cette
peur sera souverainement moral aux yeux des nobles et des dvots. Or, 
Parme, tout ce qui n'est pas noble ou dvot est en prison, ou fait ses
paquets pour y entrer; soyez bien convaincue que ce mariage ne semblera
singulier chez nous que du jour o je serai disgraci. Cet arrangement
n'est une friponnerie envers personne, voil l'essentiel, ce me semble.
Le prince, de la faveur duquel nous faisons mtier et marchandise, n'a
mis qu'une condition  son consentement, c'est que la future duchesse
ft ne noble. L'an pass, ma place, tout calcul, m'a valu cent sept
mille francs; mon revenu a d tre au total de cent vingt-deux mille;
j'en ai plac vingt mille  Lyon. Eh bien! choisissez: 1 une grande
existence base sur cent vingt-deux mille francs  dpenser, qui, 
Parme, font au moins comme quatre cent mille  Milan; mais avec ce
mariage qui vous donne le nom d'un homme passable et que vous ne verrez
jamais qu' l'autel, 2 ou bien la petite vie bourgeoise avec quinze
mille francs  Florence ou  Naples, car je suis de votre avis, on vous
a trop admire  Milan; l'envie nous y perscuterait, et peut-tre
parviendrait-elle  nous donner de l'humeur. La grande existence  Parme
aura, je l'espre, quelques nuances de nouveaut, mme  vos yeux qui
ont vu la cour du prince Eugne; il serait sage de la connatre avant de
s'en fermer la porte. Ne croyez pas que je cherche  influencer votre
opinion. Quant  moi, mon choix est bien arrt: j'aime mieux vivre
dans un quatrime tage avec vous que de continuer seul cette grande
existence.

La possibilit de cet trange mariage fut dbattue chaque jour
entre les deux amants. La comtesse vit au bal de la Scala le duc
Sanseverina-Taxis qui lui sembla fort prsentable. Dans une de leurs
dernires conversations, Mosca rsumait ainsi sa proposition: il faut
prendre un parti dcisif, si nous voulons passer le reste de notre vie
d'une faon allgre et n'tre pas vieux avant le temps. Le prince a
donn son approbation; Sanseverina est un personnage plutt bien que
mal; il possde le plus beau palais de Parme et une fortune sans bornes;
il a soixante-huit ans et une passion folle pour le grand cordon; mais
une grande tache gte sa vie, il acheta jadis dix mille francs un buste
de Napolon par Canova. Son second pch qui le fera mourir, si vous
ne venez pas  son secours, c'est d'avoir prt vingt-cinq napolons 
Ferrante Palla, un fou de notre pays, mais quelque peu homme de gnie,
que depuis nous avons condamn  mort, heureusement par contumace. Ce
Ferrante a fait deux cents vers en sa vie, dont rien n'approche; je
vous les rciterai, c'est aussi beau que le Dante. Le prince envoie
Sanseverina  la cour de ***, il vous pouse le jour de son dpart,
et la seconde anne de son voyage, qu'il appellera une ambassade, il
reoit ce cordon de *** sans lequel il ne peut vivre. Vous aurez en lui
un frre qui ne sera nullement dsagrable, il signe d'avance tous les
papiers que je veux, et d'ailleurs vous le verrez peu ou jamais, comme
il vous conviendra. Il ne demande pas mieux que de ne point se montrer 
Parme o son grand-pre fermier et son prtendu libralisme le gnent.
Rassi, notre bourreau, prtend que le duc a t abonn en secret au
<i>Constitutionnel</i> par l'intermdiaire de Ferrante Pella le pote, et
cette calomnie a fait longtemps obstacle srieux au consentement du
prince.

Pourquoi l'historien qui suit fidlement les moindres dtails du rcit
qu'on lui a fait serait-il coupable? Est-ce sa faute si les personnages,
sduits par des passions qu'il ne partage point, malheureusement pour
lui, tombent dans des actions profondment immorales? Il est vrai que
des choses de cette sorte ne se font plus dans un pays o l'unique
passion survivante  toutes les autres est l'argent, moyen de vanit.

Trois mois aprs les vnements raconts jusqu'ici, la duchesse
Sanseverina-Taxis tonnait la cour de Parme par son amabilit facile
et par la noble srnit de son esprit; sa maison fut sans comparaison
la plus agrable de la ville. C'est ce que le comte Mosca avait promis
 son matre. Ranuce-Ernest IV, le prince rgnant, et la princesse sa
femme, auxquels elle fut prsente par deux des plus grandes dames
du pays, lui firent un accueil fort distingu. La duchesse tait
curieuse de voir ce prince matre du sort de l'homme qu'elle aimait,
elle voulut lui plaire et y russit trop. Elle trouva un homme d'une
taille leve, mais un peu paisse; ses cheveux, ses moustaches, ses
normes favoris taient d'un beau blond selon ses courtisans; ailleurs
ils eussent provoqu, par leur couleur efface, le mot ignoble de
<i>filasse</i>. Au milieu d'un gros visage s'levait fort peu un tout petit
nez presque fminin. Mais la duchesse remarqua que pour apercevoir tous
ces motifs de laideur, il fallait chercher  dtailler les traits du
prince. Au total, il avait l'air d'un homme d'esprit et d'un caractre
ferme. Le port du prince, sa manire de se tenir n'taient point sans
majest, mais souvent il voulait imposer  son interlocuteur; alors il
s'embarrassait lui-mme et tombait dans un balancement d'une jambe 
l'autre presque continuel. Du reste, Ernest IV avait un regard pntrant
et dominateur; les gestes de ses bras avaient de la noblesse, et ses
paroles taient  la fois mesures et concises.

Mosca avait prvenu la duchesse que le prince avait, dans le grand
cabinet o il recevait en audience, un portrait en pied de Louis XIV,
et une table fort belle descagliola de Florence. Elle trouva que
l'imitation tait frappante; videmment il cherchait le regard et la
parole noble de Louis XIV, et il s'appuyait sur la table descagliola,
de faon  se donner la tournure de Joseph II. Il s'assit aussitt
aprs les premires paroles adresses par lui  la duchesse, afin de
lui donner l'occasion de faire usage du tabouret qui appartenait  son
rang. A cette cour, les duchesses, les princesses et les femmes des
grands d'Espagne s'assoient seules; les autres femmes attendent que le
prince ou la princesse les y engagent; et, pour marquer la diffrence
des rangs, ces personnes augustes ont toujours soin de laisser passer un
petit intervalle avant de convier les dames non duchesses  s'asseoir.
La duchesse trouva qu'en de certains moments l'imitation de Louis XIV
tait un peu trop marque chez le prince; par exemple, dans sa faon de
sourire avec bont tout en renversant la tte.

Ernest IV portait un frac  la mode arrivant de Paris; on lui envoyait
tous les mois de cette ville, qu'il abhorrait, un frac, une redingote
et un chapeau. Mais, par un bizarre mlange de costumes, le jour o la
duchesse fut reue il avait pris une culotte rouge, des bas de soie et
des souliers fort couverts, dont on peut trouver les modles dans les
portraits de Joseph II.

Il reut Mme Sanseverina avec grce; il lui dit des choses spirituelles
et fines; mais elle remarqua fort bien qu'il n'y avait pas excs dans la
bonne rception.

--Savez-vous pourquoi? lui dit le comte Mosca au retour de l'audience,
c'est que Milan est une ville plus grande et plus belle que Parme. Il
et craint, en vous faisant l'accueil auquel je m'attendais et qu'il
m'avait fait esprer, d'avoir l'air d'un provincial en extase devant
les grces d'une belle dame arrivant de la capitale. Sans doute aussi
il est encore contrari d'une particularit que je n'ose vous dire: le
prince ne voit  sa cour aucune femme qui puisse vous le disputer en
beaut. Tel a t hier soir,  son petit coucher, l'unique sujet de son
entretien avec Pernice, son premier valet de chambre, qui a des bonts
pour moi. Je prvois une petite rvolution dans l'tiquette; mon plus
grand ennemi  cette cour est un sot qu'on appelle le gnral Fabio
Conti. Figurez-vous un original qui a t  la guerre un jour peut-tre
en sa vie, et qui part de l pour imiter la tenue de Frdric le Grand.
De plus, il tient aussi  reproduire l'affabilit noble du gnral
Lafayette, et cela parce qu'il est ici le chef du parti libral. (Dieu
sait quels libraux!)

--Je connais le Fabio Conti, dit la duchesse; j'en ai eu la vision prs
de Cme; il se disputait avec la gendarmerie.

Elle raconta la petite aventure dont le lecteur se souvient peut-tre.

--Vous saurez un jour, madame, si votre esprit parvient jamais  se
pntrer des profondeurs de notre tiquette, que les demoiselles ne
paraissent  la cour qu'aprs leur mariage. Eh bien, le prince a pour la
supriorit de sa ville de Parme sur toutes les autres un patriotisme
tellement brlant, que je parierais qu'il va trouver un moyen de se
faire prsenter la petite Cllia Conti, fille de notre Lafayette. Elle
est ma foi charmante, et passait encore, il y a huit jours, pour la plus
belle personne des Etats du prince.

Je ne sais, continua le comte, si les horreurs que les ennemis du
souverain ont publies sur son compte sont arrives jusqu'au chteau
de Grianta; on en a fait un monstre, un ogre. Le fait est qu'Ernest
IV avait tout plein de bonnes petites vertus, et l'on peut ajouter
que, s'il et t invulnrable comme Achille, il et continu  tre
le modle des potentats. Mais dans un moment d'ennui et de colre, et
aussi un peu pour imiter Louis XIV faisant couper la tte  je ne sais
quel hros de la Fronde que l'on dcouvrit vivant tranquillement et
insolemment dans une terre  ct de Versailles, cinquante ans aprs la
Fronde, Ernest IV a fait pendre un jour deux libraux. Il parat que ces
imprudents se runissaient  jour fixe pour dire du mal du prince et
adresser au ciel des voeux ardents, afin que la peste pt venir  Parme,
et les dlivrer du tyran. Le mot <i>tyran</i> a t prouv. Rassi appela cela
conspirer; il les fit condamner  mort, et l'excution de l'un d'eux,
le comte L..., fut atroce. Ceci se passait avant moi. Depuis ce moment
fatal, ajouta le comte en baissant la voix, le prince est sujet  des
accs de peur indignes d'un homme, mais qui sont la source unique de
la faveur dont je jouis. Sans la peur souveraine, j'aurais un genre de
mrite trop brusque, trop pre pour cette cour, o l'imbcile foisonne.
Croiriez-vous que le prince regarde sous les lits de son appartement
avant de se coucher, et dpense un million, ce qui  Parme est comme
quatre millions  Milan, pour avoir une bonne police, et vous voyez
devant vous, madame la duchesse, le chef de cette police terrible. Par
la police, c'est--dire par la peur, je suis devenu ministre de la
guerre et des finances; et comme le ministre de l'Intrieur est mon chef
nominal, en tant qu'il a la police dans ses attributions, j'ai fait
donner ce portefeuille au comte Zurla-Contarini, un imbcile bourreau
de travail, qui se donne le plaisir d'crire quatre-vingts lettres
chaque jour. Je viens d'en recevoir une ce matin sur laquelle le comte
Zurla-Contarini a eu la satisfaction d'crire de sa propre main le
numro 20 715.

La duchesse Sanseverina fut prsente  la triste princesse de Parme
Clara-Paolina, qui, parce que son mari avait une matresse (une assez
jolie femme, la marquise Balbi), se croyait la plus malheureuse personne
de l'univers, ce qui l'en avait rendue peut-tre la plus ennuyeuse.
La duchesse trouva une femme fort grande et fort maigre, qui n'avait
pas trente-six ans et en paraissait cinquante. Une figure rgulire et
noble et pu passer pour belle, quoique un peu dpare par de gros yeux
ronds qui n'y voyaient gure, si la princesse ne se ft pas abandonne
elle-mme. Elle reut la duchesse avec une timidit si marque, que
quelques courtisans ennemis du comte Mosca osrent dire que la princesse
avait l'air de la femme qu'on prsente, et la duchesse de la souveraine.
La duchesse, surprise et presque dconcerte, ne savait o trouver des
termes pour se mettre  une place infrieure  celle que la princesse
se donnait  elle-mme. Pour rendre quelque sang-froid  cette pauvre
princesse, qui au fond ne manquait point d'esprit, la duchesse ne trouva
rien de mieux que d'entamer et de faire durer une longue dissertation
sur la botanique. La princesse tait rellement savante en ce genre;
elle avait de fort belles serres avec force plantes des tropiques. La
duchesse, en cherchant tout simplement  se tirer d'embarras, fit 
jamais la conqute de la princesse Clara-Paolina, qui, de timide et
d'interdite qu'elle avait t au commencement de l'audience, se trouva
vers la fin tellement  son aise, que, contre toutes les rgles de
l'tiquette, cette premire audience ne dura pas moins de cinq quarts
d'heure. Le lendemain, la duchesse fit acheter des plantes exotiques, et
se porta pour grand amateur de botanique.

La princesse passait sa vie avec le vnrable pre Landriani, archevque
de Parme, homme de science, homme d'esprit mme, et parfaitement honnte
homme, mais qui offrait un singulier spectacle quand il tait assis
dans sa chaise de velours cramoisi (c'tait le droit de sa place),
vis--vis le fauteuil de la princesse, entoure de ses dames d'honneur
et de ses deux dames pour accompagner. Le vieux prlat en longs cheveux
blancs tait encore plus timide, s'il se peut, que la princesse; ils se
voyaient tous les jours, et toutes les audiences commenaient par un
silence d'un gros quart d'heure. C'est au point que la comtesse Alvizi,
une des dames pour accompagner, tait devenue une sorte de favorite,
parce qu'elle avait l'art de les encourager  se parler et de les faire
rompre le silence.

Pour terminer le cours de ses prsentations, la duchesse fut admise chez
S.A.S. le prince hrditaire, personnage d'une plus haute taille que
son pre, et plus timide que sa mre. Il tait fort en minralogie, et
avait seize ans. Il rougit excessivement en voyant entrer la duchesse,
et fut tellement dsorient, que jamais il ne put inventer un mot  dire
 cette belle dame. Il tait fort bel homme, et passait sa vie dans
les bois un marteau  la main. Au moment o la duchesse se levait pour
mettre fin  cette audience silencieuse:

--Mon Dieu! madame, que vous tes jolie! s'cria le prince hrditaire,
ce qui ne fut pas trouv de trop mauvais got par la dame prsente.

La marquise Balbi, jeune femme de vingt-cinq ans, pouvait encore passer
pour le plus parfait modle du joli italien, deux ou trois ans avant
l'arrive de la duchesse Sanseverina  Parme. Maintenant c'taient
toujours les plus beaux yeux du monde et les petites mines les plus
gracieuses; mais, vue de prs, sa peau tait parseme d'un nombre infini
de petites rides fines, qui faisaient de la marquise comme une jeune
vieille. Aperue  une certaine distance, par exemple au thtre, dans
sa loge, c'tait encore une beaut; et les gens du parterre trouvaient
le prince de fort bon got. Il passait toutes les soires chez la
marquise Balbi, mais souvent sans ouvrir la bouche, et l'ennui o elle
voyait le prince avait fait tomber cette pauvre femme dans une maigreur
extraordinaire. Elle prtendait  une finesse sans bornes, et toujours
souriait avec malice; elle avait les plus belles dents du monde, et
 tout hasard, n'ayant gure de sens, elle voulait, par un sourire
malin, faire entendre autre chose que ce que disaient ses paroles.
Le comte Mosca disait que c'taient ces sourires continuels, tandis
qu'elle billait intrieurement, qui lui donnaient tant de rides. La
Balbi entrait dans toutes les affaires, et l'Etat ne faisait pas un
march de mille francs, sans qu'il y et un souvenir pour la marquise
(c'tait le mot honnte  Parme). Le bruit public voulait qu'elle
et plac dix millions de francs en Angleterre, mais sa fortune, 
la vrit de frache date, ne s'levait pas en ralit  quinze cent
mille francs. C'tait pour tre  l'abri de ses finesses, et pour
l'avoir dans sa dpendance, que le comte Mosca s'tait fait ministre
des finances. La seule passion de la marquise tait la peur dguise en
avarice sordide: Je mourrai sur la paille, disait-elle quelquefois au
prince que ce propos outrait. La duchesse remarqua que l'antichambre,
resplendissante de dorures, du palais de la Balbi, tait claire par
une seule chandelle coulant sur une table de marbre prcieux, et les
portes de son salon taient noircies par les doigts des laquais.

--Elle m'a reue, dit la duchesse  son ami, comme si elle et attendu
de moi une gratification de cinquante francs.

Le cours des succs de la duchesse fut un peu interrompu par la
rception que lui fit la femme la plus adroite de la cour, la clbre
marquise Raversi, intrigante consomme qui se trouvait  la tte du
parti oppos  celui du comte Mosca. Elle voulait le renverser, et
d'autant plus depuis quelques mois, qu'elle tait nice du comte
Sanseverina, et craignait de voir attaquer l'hritage par les grces de
la nouvelle duchesse.

--La Raversi n'est point une femme  mpriser, disait le comte  son
amie, je la tiens pour tellement capable de tout que je me suis spar
de ma femme uniquement parce qu'elle s'obstinait  prendre pour amant le
chevalier Bentivoglio, l'un des amis de la Raversi.

Cette dame, grande virago aux cheveux fort noirs, remarquable par
les diamants qu'elle portait ds le matin, et par le rouge dont elle
couvrait ses joues, s'tait dclare d'avance l'ennemie de la duchesse,
et en la recevant chez elle prit  tche de commencer la guerre. Le
duc Sanseverina, dans les lettres qu'il crivait de ***, paraissait
tellement enchant de son ambassade et surtout de l'espoir du grand
cordon, que sa famille craignait qu'il ne laisst une partie de sa
fortune  sa femme qu'il accablait de petits cadeaux. La Raversi,
quoique rgulirement laide, avait pour amant le comte Balbi, le plus
joli homme de la cour: en gnral elle russissait  tout ce qu'elle
entreprenait.

La duchesse tenait le plus grand tat de maison. Le palais Sanseverina
avait toujours t un des plus magnifiques de la ville de Parme, et
le duc,  l'occasion de son ambassade et de son futur grand cordon,
dpensait de fort grosses sommes pour l'embellir: la duchesse dirigeait
les rparations.

Le comte avait devin juste: peu de jours aprs la prsentation de
la duchesse, la jeune Cllia Conti vint  la cour, on l'avait faite
chanoinesse. Afin de parer le coup que cette faveur pouvait avoir l'air
de porter au crdit du comte, la duchesse donna une fte sous prtexte
d'inaugurer le jardin de son palais, et, par ses faons pleines de
grces, elle fit de Cllia, qu'elle appelait sa jeune amie du lac de
Cme, la reine de la soire. Son chiffre se trouva comme par hasard sur
les principaux transparents. La jeune Cllia, quoique un peu pensive,
fut aimable dans ses faons de parler de la petite aventure prs du lac,
et de sa vive reconnaissance. On la disait fort dvote et fort amie de
la solitude.

--Je parierais, disait le comte, qu'elle a assez d'esprit pour avoir
honte de son pre.

La duchesse fit son amie de cette jeune fille, elle se sentait de
l'inclination pour elle; elle ne voulait pas paratre jalouse, et la
mettait de toutes ses parties de plaisir; enfin son systme tait de
chercher  diminuer toutes les haines dont le comte tait l'objet.

Tout souriait  la duchesse; elle s'amusait de cette existence de cour
o la tempte est toujours  craindre; il lui semblait recommencer la
vie. Elle tait tendrement attache au comte, qui littralement tait
fou de bonheur. Cette aimable situation lui avait procur un sang-froid
parfait pour tout ce qui ne regardait que ses intrts d'ambition. Aussi
deux mois  peine aprs l'arrive de la duchesse, il obtint la patente
et les honneurs de premier ministre, lesquels approchent fort de ceux
que l'on rend au souverain lui-mme. Le comte pouvait tout sur l'esprit
de son matre, on en eut  Parme une preuve qui frappa tous les esprits.

Au sud-est, et  dix minutes de la ville, s'lve cette fameuse
citadelle si renomme en Italie, et dont la grosse tour a cent
quatre-vingts pieds de haut et s'aperoit de si loin. Cette tour,
btie sur le modle du mausole d'Adrien,  Rome, par les Farnse,
petits-fils de Paul III, vers le commencement du XVIe sicle, est
tellement paisse, que sur l'esplanade qui la termine on a pu btir un
palais pour le gouverneur de la citadelle et une nouvelle prison appele
la tour Farnse. Cette prison, construite en l'honneur du fils an de
Ranuce-Ernest II, lequel tait devenu l'amant aim de sa belle-mre,
passe pour belle et singulire dans le pays. La duchesse eut la
curiosit de la voir; le jour de sa visite, la chaleur tait accablante
 Parme, et l-haut, dans cette position leve, elle trouva de l'air,
ce dont elle fut tellement ravie, qu'elle y passa plusieurs heures. On
s'empressa de lui ouvrir les salles de la tour Farnse.

La duchesse rencontra sur l'esplanade de la grosse tour un pauvre
libral prisonnier, qui tait venu jouir de la demi-heure de promenade
qu'on lui accordait tous les trois jours. Redescendue  Parme, et
n'ayant pas encore la discrtion ncessaire dans une cour absolue, elle
parla de cet homme qui lui avait racont toute son histoire. Le parti
de la marquise Raversi s'empara de ces propos de la duchesse et les
rpta beaucoup, esprant fort qu'ils choqueraient le prince. En effet,
Ernest IV rptait souvent que l'essentiel tait surtout de frapper les
imaginations.

--Toujours est un grand mot, disait-il, et plus terrible en Italie
qu'ailleurs.

En consquence, de sa vie il n'avait accord de grce. Huit jours aprs
sa visite  la forteresse, la duchesse reut une lettre de commutation
de peine signe du prince et du ministre, avec le nom en blanc. Le
prisonnier dont elle crirait le nom devait obtenir la restitution de
ses biens, et la permission d'aller passer en Amrique le reste de ses
jours. La duchesse crivit le nom de l'homme qui lui avait parl. Par
malheur cet homme se trouva un demi-coquin, une me faible; c'tait sur
ses aveux que le fameux Ferrante Palla avait t condamn  mort.

La singularit de cette grce mit le comble  l'agrment de la position
de Mme Sanseverina. Le comte Mosca tait fou de bonheur, ce fut une
belle poque de sa vie, et elle eut une influence dcisive sur les
destines de Fabrice. Celui-ci tait toujours  Romagnan prs de Novare,
se confessant, chassant, ne lisant point et faisant la cour  une femme
noble comme le portaient ses instructions. La duchesse tait toujours un
peu choque de cette dernire ncessit. Un autre signe qui ne valait
rien pour le comte, c'est qu'tant avec lui de la dernire franchise sur
tout au monde, et pensant tout haut en sa prsence, elle ne lui parlait
jamais de Fabrice qu'aprs avoir song  la tournure de sa phrase.

--Si vous voulez, lui disait un jour le comte, j'crirai  cet aimable
frre que vous avez sur le lac de Cme, et je forcerai bien ce marquis
del Dongo, avec un peu de peine pour moi et mes amis de ***,  demander
la grce de votre aimable Fabrice. S'il est vrai, comme je me garderais
bien d'en douter, que Fabrice soit un peu au-dessus des jeunes gens qui
promnent leurs chevaux anglais dans les rues de Milan, quelle vie que
celle qui  dix-huit ans ne fait rien et a la perspective de ne jamais
rien faire! Si le ciel lui avait accord une vraie passion pour quoi
que ce soit, ft-ce pour la pche  la ligne, je la respecterais; mais
que fera-t-il  Milan mme aprs sa grce obtenue? Il montera un cheval
qu'il aurait fait venir d'Angleterre  une certaine heure,  une autre
le dsoeuvrement le conduira chez sa matresse qu'il aimera moins que son
cheval... Mais si vous m'en donnez l'ordre, je tcherai de procurer ce
genre de vie  votre neveu.

--Je le voudrais officier, dit la duchesse.

--Conseilleriez-vous  un souverain de confier un poste qui, dans
un jour donn, peut tre de quelque importance  un jeune homme 1
susceptible d'enthousiasme; 2 qui a montr de l'enthousiasme pour
Napolon, au point d'aller le rejoindre  Waterloo? Songez  ce que
nous serions tous si Napolon et vaincu  Waterloo! Nous n'aurions
point de libraux  craindre, il est vrai, mais les souverains des
anciennes familles ne pourraient rgner qu'en pousant les filles de ses
marchaux. Ainsi la carrire militaire pour Fabrice, c'est la vie de
l'cureuil dans la cage qui tourne: beaucoup de mouvement pour n'avancer
en rien. Il aura le chagrin de se voir primer par tous les dvouements
plbiens. La premire qualit chez un jeune homme aujourd'hui,
c'est--dire pendant cinquante ans peut-tre, tant que nous aurons
peur et que la religion ne sera point rtablie, c'est de n'tre pas
susceptible d'enthousiasme et de n'avoir pas d'esprit.

J'ai pens  une chose, mais qui va vous faire jeter les hauts cris
d'abord, et qui me donnera  moi des peines infinies et pendant plus
d'un jour, c'est une folie que je veux faire pour vous. Mais, dites-moi,
si vous le savez, quelle folie je ne ferais pas pour obtenir un sourire.

--Eh bien? dit la duchesse.

--Eh bien! nous avons eu pour archevques  Parme trois membres de votre
famille: Ascagne del Dongo qui a crit, en 16..., Fabrice en 1699, et
un second Ascagne en 1740. Si Fabrice veut entrer dans la prlature et
marquer par des vertus du premier ordre, je le fais vque quelque part,
puis archevque ici, si toutefois mon influence dure. L'objection relle
est celle-ci: resterai-je ministre assez longtemps pour raliser ce beau
plan qui exige plusieurs annes? Le prince peut mourir, il peut avoir le
mauvais got de me renvoyer. Mais enfin c'est le seul moyen que j'aie de
faire pour Fabrice quelque chose qui soit digne de vous.

On discuta longtemps: cette ide rpugnait fort  la duchesse.

--Reprouvez-moi, dit-elle au comte, que toute autre carrire est
impossible pour Fabrice.

Le comte prouva.

--Vous regrettez, ajouta-t-il, le brillant uniforme; mais  cela je ne
sais que faire.

Aprs un mois que la duchesse avait demand pour rflchir, elle se
rendit en soupirant aux vues sages du ministre.

--Monter d'un air empes un cheval anglais dans quelque grande ville,
rptait le comte, ou prendre un tat qui ne jure pas avec sa naissance;
je ne vois pas de milieu. Par malheur, un gentilhomme ne peut se faire
ni mdecin, ni avocat, et le sicle est aux avocats.

Rappelez-vous toujours, madame, rptait le comte, que vous faites 
votre neveu, sur le pav de Milan, le sort dont jouissent les jeunes
gens de son ge qui passent pour les plus fortuns. Sa grce obtenue,
vous lui donnez quinze, vingt, trente mille francs; peu vous importe, ni
vous ni moi ne prtendons faire des conomies.

La duchesse tait sensible  la gloire; elle ne voulait pas que Fabrice
ft un simple mangeur d'argent; elle revint au plan de son amant.

--Remarquez, lui disait le comte, que je ne prtends pas faire de
Fabrice un prtre exemplaire comme vous en voyez tant. Non; c'est un
grand seigneur avant tout; il pourra rester parfaitement ignorant si
bon lui semble, et n'en deviendra pas moins vque et archevque, si le
prince continue  me regarder comme un homme utile.

Si vos ordres daignent changer ma proposition en dcret immuable,
ajouta le comte, il ne faut point que Parme voie notre protg dans une
petite fortune. La sienne choquera, si on l'a vu ici simple prtre: il
ne doit paratre  Parme qu'avec les bas violets 5 et dans un quipage
convenable. Tout le monde alors devinera que votre neveu doit tre
vque, et personne ne sera choqu.

Si vous m'en croyez, vous enverrez Fabrice faire sa thologie, et
passer trois annes  Naples. Pendant les vacances de l'Acadmie
ecclsiastique, il ira, s'il veut, voir Paris et Londres; mais il ne se
montrera jamais  Parme.

Ce mot donna comme un frisson  la duchesse.

Elle envoya un courrier  son neveu, et lui donna rendez-vous 
Plaisance. Faut-il dire que ce courrier tait porteur de tous les moyens
d'argent et de tous les passeports ncessaires?

Arriv le premier  Plaisance, Fabrice courut au-devant de la duchesse,
et l'embrassa avec des transports qui la firent fondre en larmes. Elle
fut heureuse que le comte ne ft pas prsent; depuis leurs amours,
c'tait la premire fois qu'elle prouvait cette sensation.

Fabrice fut profondment touch, et ensuite afflig des plans que la
duchesse avait faits pour lui; son espoir avait toujours t que, son
affaire de Waterloo arrange, il finirait par tre militaire. Une chose
frappa la duchesse et augmenta encore l'opinion romanesque qu'elle
s'tait forme de son neveu; il refusa absolument de mener la vie de
caf dans une des grandes villes d'Italie.

--Te vois-tu au corso de Florence ou de Naples, disait la duchesse, avec
des chevaux anglais de pur sang! Pour le soir, une voiture, un joli
appartement, etc.

Elle insistait avec dlices sur la description de ce bonheur vulgaire
qu'elle voyait Fabrice repousser avec ddain. C'est un hros,
pensait-elle.

--Et aprs dix ans de cette vie agrable, qu'aurai-je fait? disait
Fabrice; que serai-je? Un jeune homme mr qui doit cder le haut du pav
au premier bel adolescent qui dbute dans le monde, lui aussi sur un
cheval anglais.

Fabrice rejeta d'abord bien loin le parti de l'Eglise; il parlait
d'aller  New York, de se faire citoyen et soldat rpublicain en
Amrique.

--Quelle erreur est la tienne! Tu n'auras pas la guerre, et tu retombes
dans la vie de caf, seulement sans lgance, sans musique, sans amours,
rpliqua la duchesse. Crois-moi, pour toi comme pour moi, ce serait une
triste vie que celle d'Amrique.

Elle lui expliqua le culte du dieu dollar, et ce respect qu'il faut
avoir pour les artisans de la rue, qui par leurs votes dcident de tout.
On revint au parti de l'Eglise.

--Avant de te gendarmer, lui dit la duchesse, comprends donc ce que le
comte te demande: il ne s'agit pas du tout d'tre un pauvre prtre plus
ou moins exemplaire et vertueux, comme l'abb Blans. Rappelle-toi ce
que furent tes oncles les archevques de Parme; relis les notices sur
leurs vies, dans le supplment  la gnalogie. Avant tout il convient 
un homme de ton nom d'tre un grand seigneur, noble gnreux, protecteur
de la justice, destin d'avance  se trouver  la tte de son ordre...
et dans toute sa vie ne faisant qu'une coquinerie, mais celle-l fort
utile.

--Ainsi voil toutes mes illusions  vau-l'eau, disait Fabrice en
soupirant profondment; le sacrifice est cruel! je l'avoue, je n'avais
pas rflchi  cette horreur pour l'enthousiasme et l'esprit, mme
exercs  leur profit, qui dsormais va rgner parmi les souverains
absolus.

--Songe qu'une proclamation, qu'un caprice du coeur prcipite l'homme
enthousiaste dans le parti contraire  celui qu'il a servi toute la vie!

--Moi enthousiaste! rpta Fabrice; trange accusation! je ne puis pas
mme tre amoureux!

--Comment? s'cria la duchesse.

--Quand j'ai l'honneur de faire la cour  une beaut, mme de bonne
naissance, et dvote, je ne puis penser  elle que quand je la vois.

Cet aveu fit une trange impression sur la duchesse.

--Je te demande un mois, reprit Fabrice, pour prendre cong de Mme C. de
Novare et, ce qui est encore plus difficile, des chteaux en Espagne de
toute ma vie. J'crirai  ma mre, qui sera assez bonne pour venir me
voir  Belgirate, sur la rive pimontaise du lac Majeur, et le trente et
unime jour aprs celui-ci, je serai incognito dans Parme.

--Garde-t'en bien! s'cria la duchesse.

Elle ne voulait pas que le comte Mosca la vt parler  Fabrice.

Les mmes personnages se revirent  Plaisance; la duchesse cette fois
tait fort agite; un orage s'tait lev  la cour, le parti de la
marquise Raversi touchait au triomphe; il tait possible que le comte
Mosca ft remplac par le gnral Fabio Conti, chef de ce qu'on appelait
 Parme le parti libral. Except le nom du rival qui croissait dans
la faveur du prince, la duchesse dit tout  Fabrice. Elle discuta de
nouveau les chances de son avenir, mme avec la perspective de manquer
de la toute-puissante protection du comte.

--Je vais passer trois ans  l'Acadmie ecclsiastique de Naples,
s'cria Fabrice; mais puisque je dois tre avant tout un jeune
gentilhomme, et que tu ne m'astreins pas  mener la vie svre d'un
sminariste vertueux, ce sjour  Naples ne m'effraie nullement, cette
vie-l vaudra bien celle de Romagnano; la bonne compagnie de l'endroit
commenait  me trouver jacobin. Dans mon exil j'ai dcouvert que je ne
sais rien, pas mme le latin, pas mme l'orthographe. J'avais le projet
de refaire mon ducation  Novare, j'tudierai volontiers la thologie 
Naples: c'est une science complique.

La duchesse fut ravie.

--Si nous sommes chasss, lui dit-elle, nous irons te voir  Naples.
Mais puisque tu acceptes jusqu' nouvel ordre le parti des bas violets,
le comte, qui connat bien l'Italie actuelle, m'a charg d'une ide
pour toi. Crois ou ne crois pas  ce qu'on t'enseignera, mais ne fais
jamais aucune objection. Figure-toi qu'on t'enseigne les rgles du jeu
de whist; est-ce que tu ferais des objections aux rgles du whist? J'ai
dit au comte que tu croyais, et il s'en est flicit; cela est utile
dans ce monde et dans l'autre. Mais si tu crois, ne tombe point dans
la vulgarit de parler avec horreur de Voltaire, Diderot, Raynal, et
de tous ces cervels de Franais prcurseurs des deux chambres. Que
ces noms-l se trouvent rarement dans ta bouche; mais enfin quand il
le faut, parle de ces messieurs avec une ironie calme; ce sont gens
depuis longtemps rfuts, et dont les attaques ne sont plus d'aucune
consquence. Crois aveuglment tout ce que l'on te dira  l'Acadmie.
Songe qu'il y a des gens qui tiendront note fidle de tes moindres
objections; on te pardonnera une petite intrigue galante si elle est
bien mene, et non pas un doute; l'ge supprime l'intrigue et augmente
le doute. Agis sur ce principe au tribunal de la pnitence. Tu auras une
lettre de recommandation pour un vque factotum du cardinal archevque
de Naples;  lui seul tu dois avouer ton escapade en France, et ta
prsence, le 18 juin, dans les environs de Waterloo. Du reste abrge
beaucoup, diminue cette aventure, avoue-la seulement pour qu'on ne
puisse pas te reprocher de l'avoir cache; tu tais si jeune alors!

La seconde ide que le comte t'envoie est celle-ci: S'il te vient une
raison brillante, une rplique victorieuse qui change le cours de la
conversation, ne cde point  la tentation de briller, garde le silence;
les gens fins verront ton esprit dans tes yeux. Il sera temps d'avoir de
l'esprit quand tu seras vque.

Fabrice dbuta  Naples avec une voiture modeste et quatre domestiques,
bons Milanais, que sa tante lui avait envoys. Aprs une anne d'tude
personne ne disait que c'tait un homme d'esprit, on le regardait comme
un grand seigneur appliqu, fort gnreux, mais un peu libertin.

Cette anne, assez amusante pour Fabrice, fut terrible pour la duchesse.
Le comte fut trois ou quatre fois  deux doigts de sa perte; le prince,
plus peureux que jamais parce qu'il tait malade cette anne-l,
croyait, en le renvoyant, se dbarrasser de l'odieux des excutions
faites avant l'entre du comte au ministre. Le Rassi tait le favori
du coeur qu'on voulait garder avant tout. Les prils du comte lui
attachrent passionnment la duchesse, elle ne songeait plus  Fabrice.
Pour donner une couleur  leur retraite possible, il se trouva que l'air
de Parme, un peu humide en effet, comme celui de toute la Lombardie,
ne convenait nullement  sa sant. Enfin aprs des intervalles de
disgrce, qui allrent pour le comte, premier ministre, jusqu' passer
quelquefois vingt jours entiers sans voir son matre en particulier,
Mosca l'emporta; il fit nommer le gnral Fabio Conti, le prtendu
libral, gouverneur de la citadelle o l'on enfermait les libraux jugs
par Rassi. Si Conti use d'indulgence envers ses prisonniers, disait
Mosca  son amie, on le disgracie comme un jacobin auquel ses ides
politiques font oublier ses devoirs de gnral; s'il se montre svre
et impitoyable, et c'est ce me semble de ce ct-l qu'il inclinera,
il cesse d'tre le chef de son propre parti, et s'aline toutes les
familles qui ont un des leurs  la citadelle. Ce pauvre homme sait
prendre un air tout confit de respect  l'approche du prince; au besoin
il change de costume quatre fois en un jour; il peut discuter une
question d'tiquette, mais ce n'est point une tte capable de suivre le
chemin difficile par lequel seulement il peut se sauver; et dans tous
les cas je suis l.

Le lendemain de la nomination du gnral Fabio Conti, qui terminait
la crise ministrielle, on apprit que Parme aurait un journal
ultra-monarchique.

--Que de querelles ce journal va faire natre! disait la duchesse.

--Ce journal, dont l'ide est peut-tre mon chef-d'oeuvre, rpondait
le comte en riant, peu  peu je m'en laisserai bien malgr moi ter
la direction par les ultra-furibonds. J'ai fait attacher de beaux
appointements aux places de rdacteur. De tous cts on va solliciter
ces places: cette affaire va nous faire passer un mois ou deux, et l'on
oubliera les prils que je viens de courir. Les graves personnages P. et
D. sont dj sur les rangs.

--Mais ce journal sera d'une absurdit rvoltante.

--J'y compte bien, rpliquait le comte. Le prince le lira tous les
matins et admirera ma doctrine  moi qui l'ai fond. Pour les dtails,
il approuvera ou sera choqu; des heures qu'il consacre au travail en
voil deux de prises. Le journal se fera des affaires, mais  l'poque
o arriveront les plaintes srieuses, dans huit ou dix mois, il sera
entirement dans les mains des ultra-furibonds. Ce sera ce parti qui
me gne qui devra rpondre, moi j'lverai des objections contre le
journal; au fond, j'aime mieux cent absurdits atroces qu'un seul pendu.
Qui se souvient d'une absurdit deux ans aprs le numro du journal
officiel? Au lieu que les fils et la famille du pendu me vouent une
haine qui durera autant que moi et qui peut-tre abrgera ma vie.

La duchesse, toujours passionne pour quelque chose, toujours agissante,
jamais oisive, avait plus d'esprit que toute la cour de Parme; mais elle
manquait de patience et d'impassibilit pour russir dans les intrigues.
Toutefois, elle tait parvenue  suivre avec passion les intrts des
diverses coteries, elle commenait mme  avoir un crdit personnel
auprs du prince. Clara-Paolina, la princesse rgnante, environne
d'honneurs, mais emprisonne dans l'tiquette la plus suranne, se
regardait comme la plus malheureuse des femmes. La duchesse Sanseverina
lui fit la cour, et entreprit de lui prouver qu'elle n'tait point
si malheureuse. Il faut savoir que le prince ne voyait sa femme qu'
dner: ce repas durait trente minutes et le prince passait des semaines
entires sans adresser la parole  Clara-Paolina. Mme Sanseverina essaya
de changer tout cela; elle amusait le prince, et d'autant plus qu'elle
avait su conserver toute son indpendance. Quand elle l'et voulu,
elle n'et pas pu ne jamais blesser aucun des sots qui pullulaient 
cette cour. C'tait cette parfaite inhabilet de sa part qui la faisait
excrer du vulgaire des courtisans, tous comtes ou marquis, jouissant
en gnral de cinq mille livres de rentes. Elle comprit ce malheur ds
les premiers jours, et s'attacha exclusivement  plaire au souverain
et  sa femme, laquelle dominait absolument le prince hrditaire. La
duchesse savait amuser le souverain et profitait de l'extrme attention
qu'il accordait  ses moindres paroles pour donner de bons ridicules aux
courtisans qui la hassaient. Depuis les sottises que Rassi lui avait
fait faire, et les sottises de sang ne se rparent pas, le prince avait
peur quelquefois, et s'ennuyait souvent, ce qui l'avait conduit  la
triste envie; il sentait qu'il ne s'amusait gure, et devenait sombre
quand il croyait voir que d'autres s'amusaient; l'aspect du bonheur le
rendait furieux. Il faut cacher nos amours, dit la duchesse  son
ami; et elle laissa deviner au prince qu'elle n'tait plus que fort
mdiocrement prise du comte, homme d'ailleurs si estimable.

Cette dcouverte avait donn un jour heureux  Son Altesse. De temps
 autre, la duchesse laissait tomber quelques mots du projet qu'elle
aurait de se donner chaque anne un cong de quelques mois qu'elle
emploierait  voir l'Italie qu'elle ne connaissait point: elle irait
visiter Naples, Florence, Rome. Or, rien au monde ne pouvait faire plus
de peine au prince qu'une telle apparence de dsertion: c'tait l une
de ses faiblesses les plus marques, les dmarches qui pouvaient tre
imputes  mpris pour sa ville capitale lui peraient le coeur. Il
sentait qu'il n'avait aucun moyen de retenir Mme Sanseverina, et Mme
Sanseverina tait de bien loin la femme la plus brillante de Parme.
Chose unique avec la paresse italienne, on revenait des campagnes
environnantes pour assister  ses jeudis; c'taient de vritables
ftes; presque toujours la duchesse y avait quelque chose de neuf et
de piquant. Le prince mourait d'envie de voir un de ces jeudis; mais
comment s'y prendre? Aller chez un simple particulier! c'tait une chose
que ni son pre ni lui n'avaient jamais faite!

Un certain jeudi, il pleuvait, il faisait froid;  chaque instant de
la soire le duc entendait des voitures qui branlaient le pav de la
place du palais, en allant chez Mme Sanseverina. Il eut un mouvement
d'impatience: d'autres s'amusaient, et lui, prince souverain, matre
absolu, qui devait s'amuser plus que personne au monde, il connaissait
l'ennui! Il sonna son aide de camp, il fallut le temps de placer une
douzaine de gens affids dans la rue qui conduisait du palais de Son
Altesse au palais Sanseverina. Enfin, aprs une heure qui parut un
sicle au prince, et pendant laquelle il fut vingt fois tent de braver
les poignards et de sortir  l'tourdie et sans nulle prcaution,
il parut dans le premier salon de Mme Sanseverina. La foudre serait
tombe dans ce salon qu'elle n'et pas produit une pareille surprise.
En un clin d'oeil, et  mesure que le prince s'avanait, s'tablissait
dans ces salons si bruyants et si gais un silence de stupeur; tous les
yeux, fixs sur le prince, s'ouvraient outre mesure. Les courtisans
paraissaient dconcerts; la duchesse elle seule n'eut point l'air
tonn. Quand enfin l'on eut retrouv la force de parler, la grande
proccupation de toutes les personnes prsentes fut de dcider cette
importante question: la duchesse avait-elle t avertie de cette visite,
ou bien a-t-elle t surprise comme tout le monde?

Le prince s'amusa, et l'on va juger du caractre tout de premier
mouvement de la duchesse, et du pouvoir infini que les ides vagues de
dpart adroitement jetes lui avaient laiss prendre.

En reconduisant le prince qui lui adressait des mots fort aimables,
il lui vint une ide singulire et qu'elle osa bien lui dire tout
simplement, et comme une chose des plus ordinaires.

--Si Votre Altesse Srnissime voulait adresser  la princesse trois ou
quatre de ces phrases charmantes qu'elle me prodigue, elle ferait mon
bonheur bien plus srement qu'en me disant ici que je suis jolie. C'est
que je ne voudrais pas pour tout au monde que la princesse pt voir
de mauvais oeil l'insigne marque de faveur dont Votre Altesse vient de
m'honorer.

Le prince la regarda fixement et rpliqua d'un air sec:

--Apparemment que je suis le matre d'aller o il me plat.

La duchesse rougit.

--Je voulais seulement, reprit-elle  l'instant, ne pas exposer Son
Altesse  faire une course inutile, car ce jeudi sera le dernier; je
vais aller passer quelques jours  Bologne ou  Florence.

Comme elle rentrait dans ses salons, tout le monde la croyait au comble
de la faveur, et elle venait de hasarder ce que de mmoire d'homme
personne n'avait os  Parme. Elle fit un signe au comte qui quitta sa
table de whist et la suivit dans un petit salon clair, mais solitaire.

--Ce que vous avez fait est bien hardi, lui dit-il; je ne vous l'aurais
pas conseill; mais dans les coeurs bien pris, ajouta-t-il en riant,
le bonheur augmente l'amour, et si vous partez demain matin, je vous
suis demain soir. Je ne serai retard que par cette corve du ministre
des finances dont j'ai eu la sottise de me charger, mais en quatre
heures de temps bien employes on peut faire la remise de bien des
caisses. Rentrons, chre amie, et faisons de la fatuit ministrielle
en toute libert, et sans nulle retenue, c'est peut-tre la dernire
reprsentation que nous donnons en cette ville. S'il se croit brav,
l'homme est capable de tout; il appellera cela faire un exemple. Quand
ce monde sera parti, nous aviserons aux moyens de vous barricader
pour cette nuit; le mieux serait peut-tre de partir sans dlai pour
votre maison de Sacca, prs du P, qui a l'avantage de n'tre qu' une
demi-heure de distance des Etats autrichiens.

L'amour et l'amour-propre de la duchesse eurent un moment dlicieux;
elle regarda le comte, et ses yeux se mouillrent de larmes. Un ministre
si puissant, environn de cette foule de courtisans qui l'accablaient
d'hommages gaux  ceux qu'ils adressaient au prince lui-mme, tout
quitter pour elle et avec cette aisance!

En rentrant dans les salons, elle tait folle de joie. Tout le monde se
prosternait devant elle.

Comme le bonheur change la duchesse, disaient de toutes parts les
courtisans, c'est  ne pas la reconnatre. Enfin cette me romaine et
au-dessus de tout daigne pourtant apprcier la faveur exorbitante dont
elle vient d'tre l'objet de la part du souverain!

Vers la fin de la soire, le comte vint  elle:

--Il faut que je vous dise des nouvelles.

Aussitt les personnes qui se trouvaient auprs de la duchesse
s'loignrent.

--Le prince en rentrant au palais, continua le comte, s'est fait
annoncer chez sa femme. Jugez de la surprise! Je viens vous rendre
compte, lui a-t-il dit, d'une soire fort aimable, en vrit, que j'ai
passe chez la Sanseverina. C'est elle qui m'a pri de vous faire le
dtail de la faon dont elle a arrang ce vieux palais enfum. Alors le
prince, aprs s'tre assis, s'est mis  faire la description de chacun
de vos salons.

Il a pass plus de vingt-cinq minutes chez sa femme qui pleurait de
joie; malgr son esprit, elle n'a pas pu trouver un mot pour soutenir la
conversation sur le ton lger que Son Altesse voulait bien lui donner.

Ce prince n'tait point un mchant homme, quoi qu'en pussent dire les
libraux d'Italie. A la vrit, il avait fait jeter dans les prisons
un assez bon nombre d'entre eux, mais c'tait par peur, et il rptait
quelquefois comme pour se consoler de certains souvenirs: Il vaut mieux
tuer le diable que si le diable nous tue. Le lendemain de la soire dont
nous venons de parler, il tait tout joyeux, il avait fait deux belles
actions: aller au jeudi et parler  sa femme. A dner, il lui adressa
la parole; en un mot, ce jeudi de Mme Sanseverina amena une rvolution
d'intrieur dont tout Parme retentit; la Raversi fut consterne, et la
duchesse eut une double joie: elle avait pu tre utile  son amant et
l'avait trouv plus pris que jamais.

--Tout cela  cause d'une ide bien imprudente qui m'est venue!
disait-elle au comte. Je serais plus libre sans doute  Rome ou 
Naples, mais y trouverais-je un jeu aussi attachant? Non, en vrit, mon
cher comte, et vous faites mon bonheur.




CHAPITRE VII


C'est de petits dtails de cour aussi insignifiants que celui que nous
venons de raconter qu'il faudrait remplir l'histoire des quatre annes
qui suivirent. Chaque printemps, la marquise venait avec ses filles
passer deux mois au palais Sanseverina ou  la terre de Sacca, aux bords
du P; il y avait des moments bien doux, et l'on parlait de Fabrice;
mais le comte ne voulut jamais lui permettre une seule visite  Parme.
La duchesse et le ministre eurent bien  rparer quelques tourderies,
mais en gnral Fabrice suivait assez sagement la ligne de conduite
qu'on lui avait indique: un grand seigneur qui tudie la thologie et
qui ne compte point absolument sur sa vertu pour faire son avancement. A
Naples, il s'tait pris d'un got trs vif pour l'tude de l'antiquit,
il faisait des fouilles; cette passion avait presque remplac celle des
chevaux. Il avait vendu ses chevaux anglais pour continuer des fouilles
 Misne, o il avait trouv un buste de Tibre, jeune encore, qui avait
pris rang parmi les plus beaux restes de l'antiquit. La dcouverte
de ce buste fut presque le plaisir le plus vif qu'il et rencontr 
Naples. Il avait l'me trop haute pour chercher  imiter les autres
jeunes gens, et, par exemple, pour vouloir jouer avec un certain srieux
le rle d'amoureux. Sans doute il ne manquait point de matresses, mais
elles n'taient pour lui d'aucune consquence, et, malgr son ge, on
pouvait dire de lui qu'il ne connaissait point l'amour; il n'en tait
que plus aim. Rien ne l'empchait d'agir avec le plus beau sang-froid,
car pour lui une femme jeune et jolie tait toujours l'gale d'une autre
femme jeune et jolie; seulement la dernire connue lui semblait la plus
piquante. Une des dames les plus admires  Naples avait fait des folies
en son honneur pendant la dernire anne de son sjour, ce qui d'abord
l'avait amus, et avait fini par l'excder d'ennui, tellement qu'un des
bonheurs de son dpart fut d'tre dlivr des attentions de la charmante
duchesse d'A... Ce fut en 1821, qu'ayant subi passablement tous ses
examens, son directeur d'tudes ou gouverneur eut une croix et un
cadeau, et lui partit pour voir enfin cette ville de Parme,  laquelle
il songeait souvent. Il tait monsignore, et il avait quatre chevaux 
sa voiture;  la poste avant Parme, il n'en prit que deux, et dans la
ville fit arrter devant l'glise de Saint-Jean. L se trouvait le riche
tombeau de l'archevque Ascagne del Dongo, son arrire-grand-oncle,
l'auteur de la gnalogie latine. Il pria auprs du tombeau, puis arriva
 pied au palais de la duchesse qui ne l'attendait que quelques jours
plus tard. Elle avait grand monde dans son salon, bientt on la laissa
seule.

--Eh bien! es-tu contente de moi? lui dit-il en se jetant dans ses bras:
grce  toi, j'ai pass quatre annes assez heureuses  Naples, au lieu
de m'ennuyer  Novare avec ma matresse autorise par la police.

La duchesse ne revenait pas de son tonnement, elle ne l'et pas reconnu
 le voir passer dans la rue; elle le trouvait ce qu'il tait en effet,
l'un des plus jolis hommes de l'Italie; il avait surtout une physionomie
charmante. Elle l'avait envoy  Naples avec la tournure d'un hardi
casse-cou; la cravache qu'il portait toujours alors semblait faire
partie inhrente de son tre: maintenant il avait l'air le plus noble et
le plus mesur devant les trangers, et dans le particulier, elle lui
trouvait tout le feu de sa premire jeunesse. C'tait un diamant qui
n'avait rien perdu  tre poli. Il n'y avait pas une heure que Fabrice
tait arriv, lorsque le comte Mosca survint; il arriva un peu trop
tt. Le jeune homme lui parla en si bons termes de la croix de Parme
accorde  son gouverneur, et il exprima sa vive reconnaissance pour
d'autres bienfaits dont il n'osait parler d'une faon aussi claire, avec
une mesure si parfaite, que du premier coup d'oeil le ministre le jugea
favorablement.

--Ce neveu, dit-il tout bas  la duchesse, est fait pour orner toutes
les dignits auxquelles vous voudrez l'lever par la suite.

Tout allait  merveille jusque-l, mais quand le ministre, fort content
de Fabrice, et jusque-l attentif uniquement  ses faits et gestes,
regarda la duchesse, il lui trouva des yeux singuliers. Ce jeune
homme fait ici une trange impression, se dit-il. Cette rflexion
fut amre; le comte avait atteint la cinquantaine, c'est un mot bien
cruel et dont peut-tre un homme perdument amoureux peut seul sentir
tout le retentissement. Il tait fort bon, fort digne d'tre aim,
 ses svrits prs comme ministre. Mais,  ses yeux, ce mot cruel
la cinquantaine jetait du noir sur toute sa vie et et t capable
de le faire cruel pour son propre compte. Depuis cinq annes qu'il
avait dcid la duchesse  venir  Parme, elle avait souvent excit sa
jalousie surtout dans les premiers temps, mais jamais elle ne lui avait
donn de sujet de plainte rel. Il croyait mme, et il avait raison, que
c'tait dans le dessein de mieux s'assurer de son coeur que la duchesse
avait eu recours  ces apparences de distinction en faveur de quelques
jeunes beaux de la cour. Il tait sr, par exemple, qu'elle avait refus
les hommages du prince, qui mme,  cette occasion, avait dit un mot
instructif.

--Mais si j'acceptais les hommages de Votre Altesse, lui disait la
duchesse en riant, de quel front oser reparatre devant le comte?

--Je serais presque aussi dcontenanc que vous. Le cher comte! mon ami!
Mais c'est un embarras bien facile  tourner et auquel j'ai song: le
comte serait mis  la citadelle pour le reste de ses jours.

Au moment de l'arrive de Fabrice, la duchesse fut tellement transporte
de bonheur, qu'elle ne songea pas du tout aux ides que ses yeux
pourraient donner au comte. L'effet fut profond et les soupons sans
remde.

Fabrice fut reu par le prince deux heures aprs son arrive; la
duchesse, prvoyant le bon effet que cette audience impromptue devait
produire dans le public, la sollicitait depuis deux mois: cette faveur
mettait Fabrice hors de pair ds le premier instant; le prtexte avait
t qu'il ne faisait que passer  Parme pour aller voir sa mre en
Pimont. Au moment o un petit billet charmant de la duchesse vint dire
au prince que Fabrice attendait ses ordres, Son Altesse s'ennuyait.
Je vais voir, se dit-elle, un petit saint bien niais, une mine plate
ou sournoise. Le commandant de la place avait dj rendu compte de la
premire visite au tombeau de l'oncle archevque. Le prince vit entrer
un grand jeune homme, que, sans ses bas violets, il et pris pour
quelque jeune officier.

Cette petite surprise chassa l'ennui: Voil un gaillard, se dit-il,
pour lequel on va me demander Dieu sait quelles faveurs, toutes celles
dont je puis disposer. Il arrive, il doit tre mu: je m'en vais faire
de la politique jacobine; nous verrons un peu comment il rpondra.

Aprs les premiers mots gracieux de la part du prince:

--Eh bien! Monsignore, dit-il  Fabrice, les peuples de Naples sont-ils
heureux? Le roi est-il aim?

--Altesse Srnissime, rpondit Fabrice sans hsiter un instant,
j'admirais, en passant dans la rue, l'excellente tenue des soldats des
divers rgiments de S.M. le Roi; la bonne compagnie est respectueuse
envers ses matres comme elle doit l'tre; mais j'avouerai que de la vie
je n'ai souffert que les gens des basses classes me parlassent d'autre
chose que du travail pour lequel je les paie.

--Peste! dit le prince, quel sacre! voici un oiseau bien styl, c'est
l'esprit de la Sanseverina.

Piqu au jeu, le prince employa beaucoup d'adresse  faire parler
Fabrice sur ce sujet si scabreux. Le jeune homme, anim par le danger,
eut le bonheur de trouver des rponses admirables:

--C'est presque de l'insolence que d'afficher de l'amour pour son roi,
disait-il, c'est de l'obissance aveugle qu'on lui doit.

A la vue de tant de prudence le prince eut presque de l'humeur. Il
parat que voici un homme d'esprit qui nous arrive de Naples, et je
n'aime pas cette engeance; un homme d'esprit a beau marcher dans les
meilleurs principes et mme de bonne foi, toujours par quelque ct il
est cousin germain de Voltaire et de Rousseau.

Le prince se trouvait comme brav par les manires si convenables et
les rponses tellement inattaquables du jeune chapp de collge; ce
qu'il avait prvu n'arrivait point: en un clin d'oeil il prit le ton de
la bonhomie, et, remontant, en quelques mots, jusqu'aux grands principes
des socits et du gouvernement, il dbita, en les adaptant  la
circonstance, quelques phrases de Fnelon qu'on lui avait fait apprendre
par coeur ds l'enfance pour les audiences publiques.

--Ces principes vous tonnent, jeune homme, dit-il  Fabrice (il l'avait
appel monsignore au commencement de l'audience, et il comptait lui
donner du monsignore en le congdiant, mais dans le courant de la
conversation il trouvait plus adroit, plus favorable aux tournures
pathtiques, de l'interpeller par un petit nom d'amiti); ces principes
vous tonnent, jeune homme, j'avoue qu'ils ne ressemblent gure aux
tartines d'absolutisme (ce fut le mot) que l'on peut lire tous les jours
dans mon journal officiel... Mais, grand Dieu! qu'est-ce que je vais
vous citer l? ces crivains du journal sont pour vous bien inconnus.

--Je demande pardon  Votre Altesse Srnissime; non seulement je lis le
journal de Parme, qui me semble assez bien crit, mais encore je tiens,
avec lui, que tout ce qui a t fait depuis la mort de Louis XIV, en
1715, est  la fois un crime et une sottise. Le plus grand intrt de
l'homme, c'est son salut, il ne peut pas y avoir deux faons de voir 
ce sujet, et ce bonheur-l doit durer une ternit. Les mots libert,
justice, bonheur du plus grand nombre, sont infmes et criminels: ils
donnent aux esprits l'habitude de la discussion et de la mfiance.
Une chambre des dputs se dfie de ce que ces gens-l appellent le
ministre. Cette fatale habitude de la mfiance une fois contracte, la
faiblesse humaine l'applique  tout, l'homme arrive  se mfier de la
Bible, des ordres de l'Eglise, de la tradition, etc.; ds lors il est
perdu. Quand bien mme, ce qui est horriblement faux et criminel  dire,
cette mfiance envers l'autorit des princes tablis de Dieu donnerait
le bonheur pendant les vingt ou trente annes de vie que chacun de nous
peut prtendre, qu'est-ce qu'un demi-sicle ou un sicle tout entier,
compar  une ternit de supplices? etc.

On voyait,  l'air dont Fabrice parlait, qu'il cherchait  arranger ses
ides de faon  les faire saisir le plus facilement possible par son
auditeur, il tait clair qu'il ne rcitait pas une leon.

Bientt le prince ne se soucia plus de lutter avec ce jeune homme dont
les manires simples et graves le gnaient.

--Adieu, monsignore, lui dit-il brusquement, je vois qu'on donne une
excellente ducation dans l'Acadmie ecclsiastique de Naples, et il est
tout simple que quand ces bons prceptes tombent sur un esprit aussi
distingu, on obtienne des rsultats brillants. Adieu; et il lui tourna
le dos.

Je n'ai point plu  cet animal-l, se dit Fabrice.

Maintenant il nous reste  voir, dit le prince ds qu'il fut seul,
si ce beau jeune homme est susceptible de passion pour quelque chose;
en ce cas il serait complet... Peut-on rpter avec plus d'esprit les
leons de la tante? Il me semblait l'entendre parler; s'il y avait une
rvolution chez moi, ce serait elle qui rdigerait le <i>Moniteur</i>, comme
jadis la San Felice  Naples! Mais la San Felice, malgr ses vingt-cinq
ans et sa beaut, fut un peu pendue! Avis aux femmes de trop d'esprit.
En croyant Fabrice l'lve de sa tante, le prince se trompait: les
gens d'esprit qui naissent sur le trne ou  ct perdent bientt
toute finesse de tact; ils proscrivent, autour d'eux, la libert de
conversation qui leur parat grossiret; ils ne veulent voir que des
masques et prtendent juger de la beaut du teint; le plaisant c'est
qu'ils se croient beaucoup de tact. Dans ce cas-ci, par exemple, Fabrice
croyait  peu prs tout ce que nous lui avons entendu dire; il est vrai
qu'il ne songeait pas deux fois par mois  tous ces grands principes. Il
avait des gots vifs, il avait de l'esprit, mais il avait la foi.

Le got de la libert, la mode et le culte du bonheur du plus grand
nombre, dont le XIXe sicle s'est entich, n'taient  ses yeux qu'une
hrsie qui passera comme les autres, mais aprs avoir tu beaucoup
d'mes, comme la peste tandis qu'elle rgne dans une contre tue
beaucoup de corps. Et malgr tout cela Fabrice lisait avec dlices les
journaux franais, et faisait mme des imprudences pour s'en procurer.

Comme Fabrice revenait tout bouriff de son audience au palais, et
racontait  sa tante les diverses attaques du prince:

--Il faut, lui dit-elle, que tu ailles tout prsentement chez le pre
Landriani, notre excellent archevque; vas-y  pied, monte doucement
l'escalier, fais peu de bruit dans les antichambres; si l'on te fait
attendre, tant mieux, mille fois tant mieux! en un mot, sois apostolique!

--J'entends, dit Fabrice, notre homme est un Tartufe.

--Pas le moins du monde, c'est la vertu mme.

--Mme aprs ce qu'il a fait, reprit Fabrice tonn, lors du supplice du
comte Palanza?

--Oui, mon ami, aprs ce qu'il a fait: le pre de notre archevque
tait un commis au ministre des finances, un petit bourgeois, voil
qui explique tout. Monseigneur Landriani est un homme d'un esprit vif,
tendu, profond; il est sincre, il aime la vertu: je suis convaincue
que si un empereur Dcius revenait au monde, il subirait le martyre
comme le Polyeucte de l'Opra, qu'on nous donnait la semaine passe.
Voil le beau ct de la mdaille, voici le revers: ds qu'il est en
prsence du souverain, ou seulement du premier ministre, il est bloui
de tant de grandeur, il se trouble, il rougit; il lui est matriellement
impossible de dire non. De l les choses qu'il a faites, et qui lui ont
valu cette cruelle rputation dans toute l'Italie; mais ce qu'on ne sait
pas, c'est que, lorsque l'opinion publique vint l'clairer sur le procs
du comte Palanza, il s'imposa pour pnitence de vivre au pain et  l'eau
pendant treize semaines, autant de semaines qu'il y a de lettres dans
les noms Davide Palanza. Nous avons  cette cour un coquin d'infiniment
d'esprit, nomm Rassi, grand juge ou fiscal gnral, qui, lors de la
mort du comte Palanza, ensorcela le pre Landriani. A l'poque de la
pnitence des treize semaines, le comte Mosca, par piti et un peu par
malice, l'invitait  dner une et mme deux fois par semaine; le bon
archevque, pour faire sa cour, dnait comme tout le monde. Il et cru
qu'il y avait rbellion et jacobinisme  afficher une pnitence pour
une action approuve du souverain. Mais l'on savait que, pour chaque
dner, o son devoir de fidle sujet l'avait oblig  manger comme tout
le monde, il s'imposait une pnitence de deux journes de nourriture au
pain et  l'eau.

Monseigneur Landriani, esprit suprieur, savant du premier ordre, n'a
qu'un faible, il veut tre aim: ainsi, attendris-toi en le regardant,
et,  la troisime visite, aime-le tout  fait. Cela, joint  ta
naissance, te fera adorer tout de suite. Ne marque pas de surprise s'il
te reconduit jusque sur l'escalier, aie l'air d'tre accoutum  ces
faons; c'est un homme n  genoux devant la noblesse. Du reste, sois
simple, apostolique, pas d'esprit, pas de brillant, pas de repartie
prompte; si tu ne l'effarouches point, il se plaira avec toi; songe
qu'il faut que de son propre mouvement il te fasse son grand vicaire.
Le comte et moi nous serons surpris et mme fchs de ce trop rapide
avancement, cela est essentiel vis--vis du souverain.

Fabrice courut  l'archevch: par un bonheur singulier, le valet de
chambre du bon prlat, un peu sourd, n'entendit pas le nom del Dongo; il
annona un jeune prtre, nomm Fabrice; l'archevque se trouvait avec
un cur de moeurs peu exemplaires, et qu'il avait fait venir pour le
gronder. Il tait en train de faire une rprimande, chose trs pnible
pour lui, et ne voulait pas avoir ce chagrin sur le coeur plus longtemps;
il fit donc attendre trois quarts d'heure le petit neveu du grand
archevque Ascanio del Dongo.

Comment peindre ses excuses et son dsespoir quand, aprs avoir
reconduit le cur jusqu' la seconde antichambre, et lorsqu'il demandait
en repassant  cet homme qui attendait, en quoi il pouvait le servir,
il aperut les bas violets et entendit le nom Fabrice del Dongo? La
chose parut si plaisante  notre hros, que, ds cette premire visite,
il hasarda de baiser la main du saint prlat, dans un transport de
tendresse. Il fallait entendre l'archevque rpter avec dsespoir:

--Un del Dongo attendre dans mon antichambre!

Il se crut oblig, en forme d'excuse, de lui raconter toute l'anecdote
du cur, ses torts, ses rponses, etc.

Est-il bien possible, se disait Fabrice en revenant au palais
Sanseverina, que ce soit l l'homme qui a fait hter le supplice de ce
pauvre comte Palanza!

--Que pense Votre Excellence, lui dit en riant le comte Mosca, en le
voyant rentrer chez la duchesse (le comte ne voulait pas que Fabrice
l'appelt Excellence).

--Je tombe des nues; je ne connais rien au caractre des hommes:
j'aurais pari, si je n'avais pas su son nom, que celui-ci ne peut voir
saigner un poulet.

--Et vous auriez gagn, reprit le comte; mais quand il est devant le
prince, ou seulement devant moi, il ne peut dire non. A la vrit, pour
que je produise tout mon effet, il faut que j'aie le grand cordon jaune
pass par-dessus l'habit; en frac il me contredirait, aussi je prends
toujours un uniforme pour le recevoir. Ce n'est pas  nous  dtruire
le prestige du pouvoir, les journaux franais le dmolissent bien assez
vite;  peine si la manie respectante vivra autant que nous, et vous,
mon neveu, vous survivrez au respect. Vous, vous serez bon homme!

Fabrice se plaisait fort dans la socit du comte: c'tait le premier
homme suprieur qui et daign lui parler sans comdie; d'ailleurs
ils avaient un got commun, celui des antiquits et des fouilles. Le
comte, de son ct, tait flatt de l'extrme attention avec laquelle le
jeune homme l'coutait; mais il y avait une objection capitale: Fabrice
occupait un appartement dans le palais Sanseverina, passait sa vie
avec la duchesse, laissait voir en toute innocence que cette intimit
faisait son bonheur, et Fabrice avait des yeux, un teint d'une fracheur
dsesprante.

De longue main, Ranuce-Ernest IV, qui trouvait rarement de cruelles,
tait piqu de ce que la vertu de la duchesse, bien connue  la cour,
n'avait pas fait une exception en sa faveur. Nous l'avons vu, l'esprit
et la prsence d'esprit de Fabrice l'avaient choqu ds le premier
jour. Il prit mal l'extrme amiti que sa tante et lui se montraient 
l'tourdie; il prta l'oreille avec une extrme attention aux propos
de ses courtisans, qui furent infinis. L'arrive de ce jeune homme et
l'audience si extraordinaire qu'il avait obtenue firent pendant un mois
 la cour la nouvelle et l'tonnement; sur quoi le prince eut une ide.

Il avait dans sa garde un simple soldat qui supportait le vin d'une
admirable faon; cet homme passait sa vie au cabaret, et rendait compte
de l'esprit du militaire directement au souverain. Carlone manquait
d'ducation, sans quoi depuis longtemps il et obtenu de l'avancement.
Or, sa consigne tait de se trouver devant le palais tous les jours
quand midi sonnait  la grande horloge. Le prince alla lui-mme un peu
avant midi disposer d'une certaine faon la persienne d'un entresol
tenant  la pice o Son Altesse s'habillait. Il retourna dans cet
entresol un peu aprs que midi eut sonn, il y trouva le soldat; le
prince avait dans sa poche une feuille de papier et une critoire, il
dicta au soldat le billet que voici:

Votre Excellence a beaucoup d'esprit, sans doute, et c'est grce  sa
profonde sagacit que nous voyons cet Etat si bien gouvern. Mais, mon
cher comte, de si grands succs ne marchent point sans un peu d'envie,
et je crains fort qu'on ne rie un peu  vos dpens, si votre sagacit ne
devine pas qu'un certain beau jeune homme a eu le bonheur d'inspirer,
malgr lui peut-tre, un amour des plus singuliers. Cet heureux mortel
n'a, dit-on, que vingt-trois ans, et, cher comte, ce qui complique la
question, c'est que vous et moi nous avons beaucoup plus que le double
de cet ge. Le soir,  une certaine distance, le comte est charmant,
smillant, homme d'esprit, aimable au possible; mais le matin, dans
l'intimit,  bien prendre les choses, le nouveau venu a peut-tre plus
d'agrments. Or, nous autres femmes, nous faisons grand cas de cette
fracheur de la jeunesse, surtout quand nous avons pass la trentaine.
Ne parle-t-on pas dj de fixer cet aimable adolescent  notre cour, par
quelque belle place? Et quelle est donc la personne qui en parle le plus
souvent  votre Excellence?

Le prince prit la lettre et donna deux cus au soldat.

--Ceci outre vos appointements, lui dit-il d'un air morne; le silence
absolu envers tout le monde, ou bien la plus humide des basses fosses 
la citadelle.

Le prince avait dans son bureau une collection d'enveloppes avec les
adresses de la plupart des gens de la cour, de la main de ce mme soldat
qui passait pour ne pas savoir crire, et n'crivait jamais mme ses
rapports de police: le prince choisit celle qu'il fallait.

Quelques heures plus tard, le comte Mosca reut une lettre par la poste;
on avait calcul l'heure o elle pourrait arriver, et au moment o le
facteur, qu'on avait vu entrer tenant une petite lettre  la main,
sortit du palais du ministre, Mosca fut appel chez Son Altesse. Jamais
le favori n'avait paru domin par une plus noire tristesse; pour en
jouir plus  l'aise, le prince lui cria en le voyant:

--J'ai besoin de me dlasser en jasant au hasard avec l'ami, et non pas
de travailler avec le ministre. Je jouis ce soir d'un mal  la tte fou,
et de plus il me vient des ides noires.

Faut-il parler de l'humeur abominable qui agitait le Premier ministre,
comte Mosca de la Rovre,  l'instant o il lui fut permis de quitter
son auguste matre? Ranuce-Ernest IV tait parfaitement habile
dans l'art de torturer un coeur, et je pourrais faire ici sans trop
d'injustice la comparaison du tigre qui aime  jouer avec sa proie.

Le comte se fit reconduire chez lui au galop; il cria en passant qu'on
ne laisst monter me qui vive, fit dire  l'auditeur de service qu'il
lui rendait la libert (savoir un tre humain  porte de sa voix lui
tait odieux), et courut s'enfermer dans la grande galerie de tableaux.
L enfin il put se livrer  toute sa fureur; l il passa la soire
sans lumires  se promener au hasard, comme un homme hors de lui.
Il cherchait  imposer silence  son coeur, pour concentrer toute la
force de son attention dans la discussion du parti  prendre. Plong
dans des angoisses qui eussent fait piti  son plus cruel ennemi,
il se disait: L'homme que j'abhorre loge chez la duchesse, passe
tous ses moments avec elle. Dois-je tenter de faire parler une de ses
femmes? Rien de plus dangereux; elle est si bonne; elle les paie bien!
elle en est adore! (Et de qui, grand Dieu, n'est-elle pas adore!)
Voici la question, reprenait-il avec rage: Faut-il laisser deviner la
jalousie qui me dvore, ou ne pas en parler? Si je me tais, on ne se
cachera point de moi. Je connais Gina, c'est une femme toute de premier
mouvement; sa conduite est imprvue mme pour elle; si elle veut se
tracer un rle d'avance, elle s'embrouille; toujours, au moment de
l'action, il lui vient une nouvelle ide qu'elle suit avec transport
comme tant ce qu'il y a de mieux au monde, et qui gte tout.

Ne disant mot de mon martyre, on ne se cache point de moi et je vois
tout ce qui peut se passer...

Oui, mais en parlant, je fais natre d'autres circonstances; je fais
faire des rflexions; je prviens beaucoup de ces choses horribles qui
peuvent arriver... Peut-tre on l'loigne (le comte respira), alors j'ai
presque partie gagne; quand mme on aurait un peu d'humeur dans le
moment, je la calmerai... et cette humeur, quoi de plus naturel?... elle
l'aime comme un fils depuis quinze ans. L gt tout mon espoir: comme
un fils... mais elle a cess de le voir depuis sa fuite pour Waterloo;
mais en revenant de Naples, surtout pour elle, c'est un autre homme.
Un autre homme, rpta-t-il avec rage, et cet homme est charmant; il a
surtout cet air naf et tendre et cet oeil souriant qui promettent tant
de bonheur! et ces yeux-l la duchesse ne doit pas tre accoutume 
les trouver  notre cour!... Ils y sont remplacs par le regard morne
et sardonique. Moi-mme, poursuivi par les affaires, ne rgnant que par
mon influence sur un homme qui voudrait me tourner en ridicule, quels
regards dois-je avoir souvent? Ah! quelques soins que je prenne, c'est
surtout mon regard qui doit tre vieux en moi! Ma gaiet n'est-elle
pas toujours voisine de l'ironie?... Je dirai plus, ici il faut tre
sincre, ma gaiet ne laisse-t-elle pas entrevoir, comme chose toute
proche, le pouvoir absolu... et la mchancet? Est-ce que quelquefois
je ne me dis pas  moi-mme, surtout quand on m'irrite: Je puis ce
que je veux? et mme j'ajoute une sottise: je dois tre plus heureux
qu'un autre, puisque je possde ce que les autres n'ont pas: le pouvoir
souverain dans les trois quarts des choses. Eh bien! soyons juste;
l'habitude de cette pense doit gter mon sourire... doit me donner un
air d'gosme... content... Et, comme son sourire  lui est charmant! il
respire le bonheur facile de la premire jeunesse, et il le fait natre.

Par malheur pour le comte, ce soir-l le temps tait chaud, touff,
annonant la tempte; de ces temps, en un mot, qui, dans ces pays-l,
portent aux rsolutions extrmes. Comment rapporter tous les
raisonnements, toutes les faons de voir ce qui lui arrivait, qui,
durant trois mortelles heures, mirent  la torture cet homme passionn?
Enfin le parti de la prudence l'emporta, uniquement par suite de cette
rflexion: Je suis fou, probablement; en croyant raisonner, je ne
raisonne pas; je me retourne seulement pour chercher une position moins
cruelle, je passe sans la voir  ct de quelque raison dcisive.
Puisque je suis aveugl par l'excessive douleur, suivons cette rgle,
approuve de tous les gens sages, qu'on appelle prudence.

D'ailleurs, une fois que j'ai prononc le mot fatal <i>jalousie</i>, mon
rle est trac  tout jamais. Au contraire, ne disant rien aujourd'hui,
je puis parler demain, je reste matre de tout.

La crise tait trop forte, le comte serait devenu fou, si elle et dur.
Il fut soulag pour quelques instants, son attention vint  s'arrter
sur la lettre anonyme. De quelle part pouvait-elle venir? Il y eut l
une recherche de noms, et un jugement  propos de chacun d'eux, qui fit
diversion. A la fin le comte se rappela un clair de malice qui avait
jailli de l'oeil du souverain quand il en tait venu  dire vers la fin
de l'audience:

--Oui, cher ami, convenons-en, les plaisirs et les soins de l'ambition
la plus heureuse, mme du pouvoir sans bornes, ne sont rien auprs du
bonheur intime que donnent les relations de tendresse et d'amour. Je
suis homme avant d'tre prince, et, quand j'ai le bonheur d'aimer, ma
matresse s'adresse  l'homme et non au prince.

Le comte rapprocha ce moment de bonheur malin de cette phrase de la
lettre: C'est grce  votre profonde sagacit que nous voyons cet Etat si
bien gouvern.

Cette phrase est du prince, s'cria-t-il, chez un courtisan elle serait
d'une imprudence gratuite; la lettre vient de Son Altesse.

Ce problme rsolu, la petite joie cause par le plaisir de deviner
fut bientt efface par la cruelle apparition des grces charmantes de
Fabrice, qui revint de nouveau. Ce fut comme un poids norme qui retomba
sur le coeur du malheureux.

--Qu'importe de qui soit la lettre anonyme! s'cria-t-il avec fureur, le
fait qu'elle me dnonce en existe-t-il moins? Ce caprice peut changer
ma vie, dit-il comme pour s'excuser d'tre tellement fou. Au premier
moment, si elle l'aime d'une certaine faon, elle part avec lui pour
Belgirate, pour la Suisse, pour quelque coin du monde. Elle est riche,
et d'ailleurs, dt-elle vivre avec quelques louis chaque anne, que lui
importe? Ne m'avouait-elle pas, il n'y a pas huit jours, que son palais,
si bien arrang, si magnifique, l'ennuie? Il faut du nouveau  cette me
si jeune! Et avec quelle simplicit se prsente cette flicit nouvelle!
elle sera entrane avant d'avoir song au danger, avant d'avoir song 
me plaindre! Et je suis pourtant si malheureux! s'cria le comte fondant
en larmes.

Il s'tait jur de ne pas aller chez la duchesse ce soir-l, mais il n'y
put tenir; jamais ses yeux n'avaient eu une telle soif de la regarder.
Sur le minuit il se prsenta chez elle; il la trouva seule avec son
neveu,  dix heures elle avait renvoy tout le monde et fait fermer sa
porte.

A l'aspect de l'intimit tendre qui rgnait entre ces deux tres, et de
la joie nave de la duchesse, une affreuse difficult s'leva devant
les yeux du comte, et  l'improviste! il n'y avait pas song durant
la longue dlibration dans la galerie de tableaux: comment cacher sa
jalousie?

Ne sachant  quel prtexte avoir recours, il prtendit que ce soir-l,
il avait trouv le prince excessivement prvenu contre lui, contredisant
toutes ses assertions, etc. Il eut la douleur de voir la duchesse
l'couter  peine, et ne faire aucune attention  ces circonstances qui,
l'avant-veille encore, l'auraient jete dans des raisonnements infinis.
Le comte regarda Fabrice: jamais cette belle figure lombarde ne lui
avait paru si simple et si noble! Fabrice faisait plus d'attention que
la duchesse aux embarras qu'il racontait.

Rellement, se dit-il, cette tte joint l'extrme bont  l'expression
d'une certaine joie nave et tendre qui est irrsistible. Elle semble
dire: il n'y a que l'amour et le bonheur qu'il donne qui soient choses
srieuses en ce monde. Et pourtant arrive-t-on  quelque dtail o
l'esprit soit ncessaire, son regard se rveille et vous tonne, et l'on
reste confondu.

Tout est simple  ses yeux parce que tout est vu de haut. Grand Dieu!
comment combattre un tel ennemi? Et aprs tout, qu'est-ce que la vie
sans l'amour de Gina? Avec quel ravissement elle semble couter les
charmantes saillies de cet esprit si jeune, et qui, pour une femme, doit
sembler unique au monde!

Une ide atroce saisit le comte comme une crampe: Le poignarder l
devant elle, et me tuer aprs?

Il fit un tour dans la chambre, se soutenant  peine sur ses jambes,
mais la main serre convulsivement autour du manche de son poignard.
Aucun des deux ne faisait attention  ce qu'il pouvait faire. Il dit
qu'il allait donner un ordre  son laquais, on ne l'entendit mme
pas; la duchesse riait tendrement d'un mot que Fabrice venait de lui
adresser. Le comte s'approcha d'une lampe dans le premier salon, et
regarda si la pointe de son poignard tait bien affile. Il faut tre
gracieux et de manires parfaites envers ce jeune homme, se disait-il
en revenant et se rapprochant d'eux.

Il devenait fou; il lui sembla qu'en se penchant ils se donnaient des
baisers, l, sous ses yeux. Cela est impossible en ma prsence, se
dit-il; ma raison s'gare. Il faut se calmer; si j'ai des manires
rudes, la duchesse est capable, par simple pique de vanit, de le suivre
 Belgirate; et l, ou pendant le voyage, le hasard peut amener un mot
qui donnera un nom  ce qu'ils sentent l'un pour l'autre; et aprs, en
un instant, toutes les consquences.

La solitude rendra ce mot dcisif, et d'ailleurs, une fois la duchesse
loin de moi, que devenir? et si, aprs beaucoup de difficults
surmontes du ct du prince, je vais montrer ma figure vieille et
soucieuse  Belgirate, quel rle jouerais-je au milieu de ces gens fous
de bonheur?

Ici mme que suis-je autre chose que le terzo incomodo (cette belle
langue italienne est toute faite pour l'amour)! Terzo incomodo (un tiers
prsent qui incommode)! Quelle douleur pour un homme d'esprit de sentir
qu'on joue ce rle excrable, et de ne pouvoir prendre sur soi de se
lever et de s'en aller!

Le comte allait clater ou du moins trahir sa douleur par la
dcomposition de ses traits. Comme en faisant des tours dans le salon,
il se trouvait prs de la porte, il prit la fuite en criant d'un air bon
et intime:

--Adieu vous autres!

Il faut viter le sang, se dit-il.

Le lendemain de cette horrible soire, aprs une nuit passe tantt  se
dtailler les avantages de Fabrice, tantt dans les affreux transports
de la plus cruelle jalousie, le comte eut l'ide de faire appeler un
jeune valet de chambre  lui; cet homme faisait la cour  une jeune
fille nomme Chkina, l'une des femmes de chambre de la duchesse et
sa favorite. Par bonheur ce jeune domestique tait fort rang dans sa
conduite, avare mme, et il dsirait une place de concierge dans l'un
des tablissements publics de Parme. Le comte ordonna  cet homme de
faire venir  l'instant Chkina, sa matresse. L'homme obit, et une
heure plus tard le comte parut  l'improviste dans la chambre o cette
fille se trouvait avec son prtendu. Le comte les effraya tous deux par
la quantit d'or qu'il leur donna puis il adressa ce peu de mots  la
tremblante Chkina en la regardant entre les deux yeux.

--La duchesse fait-elle l'amour avec Monsignore?

--Non, dit cette fille prenant sa rsolution aprs un moment de
silence;... non, pas encore, mais il baise souvent les mains de Madame,
en riant il est vrai, mais avec transport.

Ce tmoignage fut complt par cent rponses  autant de questions
furibondes du comte; sa passion inquite fit bien gagner  ces pauvres
gens l'argent qu'il leur avait jet: il finit par croire  ce qu'on lui
disait, et fut moins malheureux.

--Si jamais la duchesse se doute de cet entretien, dit-il  Chkina,
j'enverrai votre prtendu passer vingt ans  la forteresse, et vous ne
le reverrez qu'en cheveux blancs.

Quelques jours se passrent pendant lesquels Fabrice  son tour perdit
toute sa gaiet.

--Je t'assure, disait-il  la duchesse, que le comte Mosca a de
l'antipathie pour moi.

--Tant pis pour Son Excellence, rpondait-elle avec une sorte d'humeur.

Ce n'tait point l le vritable sujet d'inquitude qui avait fait
disparatre la gaiet de Fabrice. La position o le hasard me place
n'est pas tenable, se disait-il. Je suis bien sr qu'elle ne parlera
jamais, elle aurait horreur d'un mot trop significatif comme d'un
inceste. Mais si un soir, aprs une journe imprudente et folle elle
vient  faire l'examen de sa conscience, si elle croit que j'ai pu
deviner le got qu'elle semble prendre pour moi, quel rle jouerais-je
 ses yeux? exactement le casto Giuseppe (proverbe italien, allusion au
rle ridicule de Joseph avec la femme de l'eunuque Putiphar).

Faire entendre par une belle confidence que je ne suis pas susceptible
d'amour srieux? je n'ai pas assez de tenue dans l'esprit pour noncer
ce fait de faon  ce qu'il ne ressemble pas comme deux gouttes d'eau 
une impertinence. Il ne me reste que la ressource d'une grande passion
laisse  Naples, en ce cas, y retourner pour vingt-quatre heures: ce
parti est sage, mais c'est bien de la peine! Resterait un petit amour
de bas tage  Parme, ce qui peut dplaire; mais tout est prfrable
au rle affreux de l'homme qui ne veut pas deviner. Ce dernier parti
pourrait, il est vrai, compromettre mon avenir; il faudrait,  force de
prudence et en achetant la discrtion, diminuer le danger.

Ce qu'il y avait de cruel au milieu de toutes ces penses, c'est que
rellement Fabrice aimait la duchesse de bien loin plus qu'aucun tre
au monde. Il faut tre bien maladroit, se disait-il avec colre, pour
tant redouter de ne pouvoir persuader ce qui est si vrai! Manquant
d'habilet pour se tirer de cette position, il devint sombre et chagrin.
Que serait-il de moi, grand Dieu! si je me brouillais avec le seul tre
au monde pour qui j'aie un attachement passionn? D'un autre ct,
Fabrice ne pouvait se rsoudre  gter un bonheur si dlicieux par un
mot indiscret. Sa position tait si remplie de charmes! l'amiti intime
d'une femme si aimable et si jolie tait si douce! Sous les rapports
plus vulgaires de la vie, sa protection lui faisait une position si
agrable  cette cour, dont les grandes intrigues, grce  elle qui les
lui expliquait, l'amusaient comme une comdie! Mais au premier moment
je puis tre rveill par un coup de foudre! se disait-il. Ces soires
si gaies, si tendres, passes presque en tte  tte avec une femme si
piquante, si elles conduisent  quelque chose de mieux, elle croira
trouver en moi un amant; elle me demandera des transports, de la folie,
et je n'aurai toujours  lui offrir que l'amiti la plus vive, mais
sans amour; la nature m'a priv de cette sorte de folie sublime. Que de
reproches n'ai-je pas eu  essuyer  cet gard! Je crois encore entendre
la duchesse d'A..., et je me moquais de la duchesse! Elle croira que je
manque d'amour pour elle, tandis que c'est l'amour qui manque en moi;
jamais elle ne voudra me comprendre. Souvent  la suite d'une anecdote
sur la cour conte par elle avec cette grce, cette folie qu'elle seule
au monde possde, et d'ailleurs ncessaire  mon instruction, je lui
baise les mains et quelquefois la joue. Que devenir si cette main presse
la mienne d'une certaine faon?

Fabrice paraissait chaque jour dans les maisons les plus considres
et les moins gaies de Parme. Dirig par les conseils habiles de la
duchesse, il faisait une cour savante aux deux princes pre et fils,
 la princesse Clara-Paolina et  monseigneur l'archevque. Il avait
des succs, mais qui ne le consolaient point de la peur mortelle de se
brouiller avec la duchesse.




CHAPITRE VIII


Ainsi moins d'un mois seulement aprs son arrive  la cour, Fabrice
avait tous les chagrins d'un courtisan, et l'amiti intime qui faisait
le bonheur de sa vie tait empoisonne. Un soir, tourment par ces
ides, il sortit de ce salon de la duchesse o il avait trop l'air
d'un amant rgnant; errant au hasard dans la ville, il passa devant le
thtre qu'il vit clair; il entra. C'tait une imprudence gratuite
chez un homme de sa robe et qu'il s'tait bien promis d'viter  Parme,
qui aprs tout n'est qu'une petite ville de quarante mille habitants. Il
est vrai que ds les premiers jours il s'tait affranchi de son costume
officiel; le soir, quand il n'allait pas dans le trs grand monde, il
tait simplement vtu de noir comme un homme en deuil.

Au thtre il prit une loge du troisime rang pour n'tre pas vu; l'on
donnait La Jeune Htesse, de Goldoni. Il regardait l'architecture de
la salle:  peine tournait-il les yeux vers la scne. Mais le public
nombreux clatait de rire  chaque instant; Fabrice jeta les yeux sur
la jeune actrice qui faisait le rle de l'htesse, il la trouva drle.
Il regarda avec plus d'attention, elle lui sembla tout  fait gentille
et surtout remplie de naturel: c'tait une jeune fille nave qui riait
la premire des jolies choses que Goldoni mettait dans sa bouche, et
qu'elle avait l'air tout tonne de prononcer. Il demanda comment elle
s'appelait, on lui dit:

--Marietta Valserra.

Ah! pensa-t-il, elle a pris mon nom, c'est singulier. Malgr ses
projets il ne quitta le thtre qu' la fin de la pice. Le lendemain il
revint; trois jours aprs il savait l'adresse de la Marietta Valserra.

Le soir mme du jour o il s'tait procur cette adresse avec assez
de peine, il remarqua que le comte lui faisait une mine charmante. Le
pauvre amant jaloux, qui avait toutes les peines du monde  se tenir
dans les bornes de la prudence, avait mis des espions  la suite du
jeune homme, et son quipe du thtre lui plaisait. Comment peindre
la joie du comte lorsque le lendemain du jour o il avait pu prendre
sur lui d'tre aimable avec Fabrice, il apprit que celui-ci,  la
vrit  demi dguis par une longue redingote bleue, avait mont
jusqu'au misrable appartement que la Marietta Valserra occupait au
quatrime tage d'une vieille maison derrire le thtre? Sa joie
redoubla lorsqu'il sut que Fabrice s'tait prsent sous un faux nom, et
avait eu l'honneur d'exciter la jalousie d'un mauvais garnement nomm
Giletti, lequel  la ville jouait les troisimes rles de valet, et dans
les villages dansait sur la corde. Ce noble amant de la Marietta se
rpandait en injures contre Fabrice et disait qu'il voulait le tuer.

Les troupes d'opra sont formes par un impresario qui engage de ct et
d'autre les sujets qu'il peut payer ou qu'il trouve libres, et la troupe
amasse au hasard reste ensemble une saison ou deux tout au plus. Il
n'en est pas de mme des compagnies comiques; tout en courant de ville
en ville et changeant de rsidence tous les deux ou trois mois, elle
n'en forme pas moins comme une famille dont tous les membres s'aiment
ou se hassent. Il y a dans ces compagnies des mnages tablis que les
beaux des villes o la troupe va jouer trouvent quelquefois beaucoup de
difficults  dsunir. C'est prcisment ce qui arrivait  notre hros:
la petite Marietta l'aimait assez, mais elle avait une peur horrible
du Giletti qui prtendait tre son matre unique et la surveillait de
prs. Il protestait partout qu'il tuerait le monsignore, car il avait
suivi Fabrice et tait parvenu  dcouvrir son nom. Ce Giletti tait
bien l'tre le plus laid et le moins fait pour l'amour: dmesurment
grand, il tait horriblement maigre, fort marqu de la petite vrole
et un peu louche. Du reste, plein des grces de son mtier, il entrait
ordinairement dans les coulisses o ses camarades taient runis,
en faisant la roue sur les pieds et sur les mains ou quelque autre
tour gentil. Il triomphait dans les rles o l'acteur doit paratre
la figure blanchie avec de la farine et recevoir ou donner un nombre
infini de coups de bton. Ce digne rival de Fabrice avait 32 francs
d'appointements par mois et se trouvait fort riche.

Il sembla au comte Mosca revenir des portes du tombeau, quand ses
observateurs lui donnrent la certitude de tous ces dtails. L'esprit
aimable reparut; il sembla plus gai et de meilleure compagnie que jamais
dans le salon de la duchesse, et se garda bien de rien lui dire de la
petite aventure qui le rendait  la vie. Il prit mme des prcautions
pour qu'elle ft informe de tout ce qui se passait le plus tard
possible. Enfin il eut le courage d'couter la raison qui lui criait en
vain depuis un mois que toutes les fois que le mrite d'un amant plit,
cet amant doit voyager.

Une affaire importante l'appela  Bologne, et deux fois par jour des
courriers du cabinet lui apportaient bien moins les papiers officiels de
ses bureaux que des nouvelles des amours de la petite Marietta, de la
colre du terrible Giletti et des entreprises de Fabrice.

Un des agents du comte demanda plusieurs fois Arlequin squelette et
pt, l'un des triomphes de Giletti (il sort du pt au moment o son
rival Brighella l'entame et le btonne); ce fut un prtexte pour lui
faire passer cent francs. Giletti, cribl de dettes, se garda bien de
parler de cette bonne aubaine, mais devint d'une fiert tonnante.

La fantaisie de Fabrice se changea en pique d'amour-propre ( son ge,
les soucis l'avaient dj rduit  avoir des fantaisies)! La vanit
le conduisait au spectacle; la petite fille jouait fort gaiement et
l'amusait; au sortir du thtre il tait amoureux pour une heure. Le
comte revint  Parme sur la nouvelle que Fabrice courait des dangers
rels; le Giletti, qui avait t dragon dans le beau rgiment des
dragons Napolon, parlait srieusement de tuer Fabrice et prenait des
mesures pour s'enfuir ensuite en Romagne. Si le lecteur est trs jeune,
il se scandalisera de notre admiration pour ce beau trait de vertu. Ce
ne fut pas cependant un petit effort d'hrosme de la part du comte que
celui de revenir de Bologne; car enfin, souvent, le matin, il avait le
teint fatigu, et Fabrice avait tant de fracheur, tant de srnit!
Qui et song  lui faire un sujet de reproche de la mort de Fabrice,
arrive en son absence, et pour une si sotte cause? Mais il avait une
de ces mes rares qui se font un remords ternel d'une action gnreuse
qu'elles pouvaient faire et qu'elles n'ont pas faite; d'ailleurs il ne
put supporter l'ide de voir la duchesse triste, et par sa faute.

Il la trouva,  son arrive, silencieuse et morne; voici ce qui s'tait
pass: la petite femme de chambre, Chkina, tourmente par les remords,
et jugeant de l'importance de sa faute par l'normit de la somme
qu'elle avait reue pour la commettre, tait tombe malade. Un soir,
la duchesse qui l'aimait monta jusqu' sa chambre. La petite fille ne
put rsister  cette marque de bont, elle fondit en larmes, voulut
remettre  sa matresse ce qu'elle possdait encore sur l'argent qu'elle
avait reu, et enfin eut le courage de lui avouer les questions faites
par le comte et ses rponses. La duchesse courut vers la lampe qu'elle
teignit, puis dit  la petite Chkina qu'elle lui pardonnait, mais 
condition qu'elle ne dirait jamais un mot de cette trange scne  qui
que ce ft:

--Le pauvre comte, ajouta-t-elle d'un air lger, craint le ridicule;
tous les hommes sont ainsi.

La duchesse se hta de descendre chez elle. A peine enferme dans sa
chambre, elle fondit en larmes; elle trouvait quelque chose d'horrible
dans l'ide de faire l'amour avec ce Fabrice qu'elle avait vu natre, et
pourtant que voulait dire sa conduite?

Telle avait t la premire cause de la noire mlancolie dans laquelle
le comte la trouva plonge; lui arriv, elle eut des accs d'impatience
contre lui, et presque contre Fabrice; elle et voulu ne plus les revoir
ni l'un ni l'autre; elle tait dpite du rle ridicule  ses yeux que
Fabrice jouait auprs de la petite Marietta; car le comte lui avait
tout dit en vritable amoureux incapable de garder un secret. Elle ne
pouvait s'accoutumer  ce malheur: son idole avait un dfaut; enfin
dans un moment de bonne amiti elle demanda conseil au comte, ce fut
pour celui-ci un instant dlicieux et une belle rcompense du mouvement
honnte qui l'avait fait revenir  Parme.

--Quoi de plus simple! dit le comte en riant; les jeunes gens veulent
avoir toutes les femmes, puis le lendemain, ils n'y pensent plus. Ne
doit-il pas aller  Belgirate, voir la marquise del Dongo? Eh bien!
qu'il parte. Pendant son absence je prierai la troupe comique de porter
ailleurs ses talents, je paierai les frais de route; mais bientt
nous le verrons amoureux de la premire jolie femme que le hasard
conduira sur ses pas: c'est dans l'ordre, et je ne voudrais pas le voir
autrement... S'il est ncessaire, faites crire par la marquise.

Cette ide, donne avec l'air d'une complte indiffrence, fut un trait
de lumire pour la duchesse, elle avait peur de Giletti. Le soir le
comte annona, comme par hasard, qu'il y avait un courrier qui, allant
 Vienne passait par Milan; trois jours aprs Fabrice recevait une
lettre de sa mre. Il partit fort piqu de n'avoir pu encore, grce  la
jalousie de Giletti, profiter des excellentes intentions dont la petite
Marietta lui faisait porter l'assurance par une mammacia, vieille femme
qui lui servait de mre.

Fabrice trouva sa mre et une des ses soeurs  Belgirate, gros village
pimontais, sur la rive droite du lac Majeur; la rive gauche appartient
au Milanais, et par consquent  l'Autriche. Ce lac, parallle au lac
de Cme, et qui court aussi du nord au midi, est situ  une vingtaine
de lieues plus au couchant. L'air des montagnes, l'aspect majestueux
et tranquille de ce lac superbe qui lui rappelait celui prs duquel il
avait pass son enfance, tout contribua  changer en douce mlancolie
le chagrin de Fabrice, voisin de la colre. C'tait avec une tendresse
infinie que le souvenir de la duchesse se prsentait maintenant  lui;
il lui semblait que de loin il prenait pour elle cet amour qu'il n'avait
jamais prouv pour aucune femme; rien ne lui et t plus pnible que
d'en tre  jamais spar, et dans ces dispositions, si la duchesse
et daign avoir recours  la moindre coquetterie, elle et conquis ce
coeur, par exemple, en lui opposant un rival. Mais bien loin de prendre
un parti aussi dcisif, ce n'tait pas sans se faire de vifs reproches
qu'elle trouvait sa pense toujours attache aux pas du jeune voyageur.
Elle se reprochait ce qu'elle appelait encore une fantaisie, comme si
c'et t une horreur; elle redoubla d'attentions et de prvenances pour
le comte qui, sduit par tant de grces, n'coutait pas la saine raison
qui prescrivait un second voyage  Bologne.

La marquise del Dongo, presse par les noces de sa fille ane qu'elle
mariait  un duc milanais, ne put donner que trois jours  son fils
bien-aim; jamais elle n'avait trouv en lui une si tendre amiti. Au
milieu de la mlancolie qui s'emparait de plus en plus de l'me de
Fabrice, une ide bizarre et mme ridicule s'tait prsente et tout
 coup s'tait fait suivre. Oserons-nous dire qu'il voulait consulter
l'abb Blans? Cet excellent vieillard tait parfaitement incapable de
comprendre les chagrins d'un coeur tiraill par des passions puriles
et presque gales en force; d'ailleurs il et fallu huit jours pour
lui faire entrevoir seulement tous les intrts que Fabrice devait
mnager  Parme; mais en songeant  le consulter Fabrice retrouvait la
fracheur de ses sensations de seize ans. Le croira-t-on? ce n'tait pas
simplement comme homme sage, comme ami parfaitement dou, que Fabrice
voulait lui parler; l'objet de cette course et les sentiments qui
agitrent notre hros pendant les cinquante heures qu'elle dura, sont
tellement absurdes que sans doute, dans l'intrt du rcit, il et mieux
valu les supprimer. Je crains que la crdulit de Fabrice ne le prive de
la sympathie du lecteur; mais enfin, il tait ainsi, pourquoi le flatter
lui plutt qu'un autre? Je n'ai point flatt le comte Mosca ni le prince.

Fabrice donc, puisqu'il faut tout dire, Fabrice reconduisit sa mre
jusqu'au port de Laveno, rive gauche du lac Majeur, rive autrichienne,
o elle descendit vers les huit heures du soir. (Le lac est considr
comme un pays neutre, et l'on ne demande point de passeport  qui ne
descend point  terre.) Mais  peine la nuit fut-elle venue qu'il se fit
dbarquer sur cette mme rive autrichienne, au milieu d'un petit bois
qui avance dans les flots. Il avait lou une sediola, sorte de tilbury
champtre et rapide,  l'aide duquel il put suivre,  cinq cents pas de
distance, la voiture de sa mre; il tait dguis en domestique de la
casa del Dongo, et aucun des nombreux employs de la police ou de la
douane n'eut l'ide de lui demander son passeport. A un quart de lieue
de Cme, o la marquise et sa fille devaient s'arrter pour passer la
nuit, il prit un sentier  gauche, qui, contournant le bourg de Vico, se
runit ensuite  un petit chemin rcemment tabli sur l'extrme bord du
lac. Il tait minuit, et Fabrice pouvait esprer de ne rencontrer aucun
gendarme. Les arbres des bouquets de bois que le petit chemin traversait
 chaque instant dessinaient le noir contour de leur feuillage sur
un ciel toil, mais voil par une brume lgre. Les eaux et le ciel
taient d'une tranquillit profonde; l'me de Fabrice ne put rsister
 cette beaut sublime; il s'arrta, puis s'assit sur un rocher qui
s'avanait dans le lac, formant comme un petit promontoire. Le silence
universel n'tait troubl,  intervalles gaux, que par la petite lame
du lac qui venait expirer sur la grve. Fabrice avait un coeur italien;
j'en demande pardon pour lui: ce dfaut, qui le rendra moins aimable,
consistait surtout en ceci: il n'avait de vanit que par accs, et
l'aspect seul de la beaut sublime le portait  l'attendrissement, et
tait  ses chagrins leur pointe pre et dure. Assis sur son rocher
isol, n'ayant plus  se tenir en garde contre les agents de la police,
protg par la nuit profonde et le vaste silence, de douces larmes
mouillrent ses yeux, et il trouva l,  peu de frais, les moments les
plus heureux qu'il et gots depuis longtemps.

Il rsolut de ne jamais dire de mensonges  la duchesse, et c'est parce
qu'il l'aimait  l'adoration en ce moment, qu'il se jura de ne jamais
lui dire qu'il l'aimait; jamais il ne prononcerait auprs d'elle le
mot d'amour, puisque la passion que l'on appelle ainsi tait trangre
 son coeur. Dans l'enthousiasme de gnrosit et de vertu qui faisait
sa flicit en ce moment, il prit la rsolution de lui tout dire  la
premire occasion: son coeur n'avait jamais connu l'amour. Une fois ce
parti courageux bien adopt, il se sentit comme dlivr d'un poids
norme. Elle me dira peut-tre quelques mots sur Marietta: eh bien! je
ne reverrai jamais la petite Marietta, se rpondit-il  lui-mme avec
gaiet.

La chaleur accablante qui avait rgn pendant la journe commenait
 tre tempre par la brise du matin. Dj l'aube dessinait par une
faible lueur blanche les pics des Alpes qui s'lvent au nord et 
l'orient du lac de Cme. Leurs masses, blanchies par les neiges, mme
au mois de juin, se dessinent sur l'azur clair d'un ciel toujours pur
 ces hauteurs immenses. Une branche des Alpes s'avanant au midi vers
l'heureuse Italie spare les versants du lac de Cme de ceux du lac de
Garde. Fabrice suivait de l'oeil toutes les branches de ces montagnes
sublimes, l'aube en s'claircissant venait marquer les valles qui les
sparent en clairant la brume lgre qui s'levait du fond des gorges.

Depuis quelques instants Fabrice s'tait remis en marche; il passa
la colline qui forme la presqu'le de Durini, et enfin parut  ses
yeux ce clocher du village de Grianta, o si souvent il avait fait
des observations d'toiles avec l'abb Blans. Quelle n'tait pas
mon ignorance en ce temps-l! Je ne pouvais comprendre, se disait-il,
mme le latin ridicule de ces traits d'astrologie que feuilletait
mon matre, et je crois que je les respectais surtout parce que, n'y
entendant que quelques mots par-ci par-l, mon imagination se chargeait
de leur prter un sens, et le plus romanesque possible.

Peu  peu sa rverie prit un autre cours. Y aurait-il quelque chose de
rel dans cette science? Pourquoi serait-elle diffrente des autres?
Un certain nombre d'imbciles et de gens adroits conviennent entre eux
qu'ils savent le mexicain, par exemple; ils s'imposent en cette qualit
 la socit qui les respecte et aux gouvernements qui les paient. On
les accable de faveurs prcisment parce qu'ils n'ont point d'esprit,
et que le pouvoir n'a pas  craindre qu'ils soulvent les peuples et
fassent du pathos  l'aide des sentiments gnreux! Par exemple le
pre Bari, auquel Ernest IV vient d'accorder quatre mille francs de
pension et la croix de son ordre pour avoir restitu dix-neuf vers d'un
dithyrambe grec!

Mais, grand Dieu! ai-je bien le droit de trouver ces choses-l
ridicules? Est-ce bien  moi de me plaindre? se dit-il tout  coup en
s'arrtant, est-ce que cette mme croix ne vient pas d'tre donne  mon
gouverneur de Naples? Fabrice prouva un sentiment de malaise profond;
le bel enthousiasme de vertu qui nagure venait de faire battre son coeur
se changeait dans le vil plaisir d'avoir une bonne part dans un vol.
Eh bien! se dit-il enfin avec les yeux teints d'un homme mcontent de
soi, puisque ma naissance me donne le droit de profiter de ces abus, il
serait d'une insigne duperie  moi de n'en pas prendre ma part; mais
il ne faut point m'aviser de les maudire en public. Ces raisonnements
ne manquaient pas de justesse; mais Fabrice tait bien tomb de cette
lvation de bonheur sublime o il s'tait trouv transport une heure
auparavant. La pense du privilge avait dessch cette plante toujours
si dlicate qu'on nomme le bonheur.

S'il ne faut pas croire  l'astrologie, reprit-il en cherchant 
s'tourdir, si cette science est, comme les trois quarts des sciences
non mathmatiques, une runion de nigauds enthousiastes et d'hypocrites
adroits et pays par qui ils servent, d'o vient que je pense si souvent
et avec motion  cette circonstance fatale? Jadis je suis sorti de la
prison de B..., mais avec l'habit et la feuille de route d'un soldat
jet en prison pour de justes causes.

Le raisonnement de Fabrice ne put jamais pntrer plus loin; il tournait
de cent faons autour de la difficult sans parvenir  la surmonter. Il
tait trop jeune encore; dans ses moments de loisir, son me s'occupait
avec ravissement  goter les sensations produites par des circonstances
romanesques que son imagination tait toujours prte  lui fournir.
Il tait bien loin d'employer son temps  regarder avec patience les
particularits relles des choses pour ensuite deviner leurs causes. Le
rel lui semblait encore plat et fangeux; je conois qu'on n'aime pas
 le regarder, mais alors il ne faut pas en raisonner. Il ne faut pas
surtout faire des objections avec les diverses pices de son ignorance.

C'est ainsi que, sans manquer d'esprit, Fabrice ne put parvenir  voir
que sa demi-croyance dans les prsages tait pour lui une religion,
une impression profonde reue  son entre dans la vie. Penser 
cette croyance c'tait sentir, c'tait un bonheur. Et il s'obstinait
 chercher comment ce pouvait tre une science prouve, relle, dans
le genre de la gomtrie par exemple. Il recherchait avec ardeur, dans
sa mmoire, toutes les circonstances o des prsages observs par lui
n'avaient pas t suivis de l'vnement heureux ou malheureux qu'ils
semblaient annoncer. Mais tout en croyant suivre un raisonnement et
marcher  la vrit, son attention s'arrtait avec bonheur sur le
souvenir des cas o le prsage avait t largement suivi par l'accident
heureux ou malheureux qu'il lui semblait prdire, et son me tait
frappe de respect et attendrie; et il et prouv une rpugnance
invincible pour l'tre qui et ni les prsages, et surtout s'il et
employ l'ironie.

Fabrice marchait sans s'apercevoir des distances, et il en tait l de
ses raisonnements impuissants, lorsqu'en levant la tte il vit le mur du
jardin de son pre. Ce mur, qui soutenait une belle terrasse, s'levait
 plus de quarante pieds au-dessus du chemin,  droite. Un cordon de
pierres de taille tout en haut, prs de la balustrade, lui donnait un
air monumental. Il n'est pas mal, se dit froidement Fabrice, cela est
d'une bonne architecture, presque dans le got romain. Il appliquait
ses nouvelles connaissances en antiquits. Puis il dtourna la tte
avec dgot; les svrits de son pre, et surtout la dnonciation de
son frre Ascagne au retour de son voyage en France, lui revinrent 
l'esprit.

Cette dnonciation dnature a t l'origine de ma vie actuelle; je
puis la har, je puis la mpriser, mais enfin elle a chang ma destine.
Que devenais-je une fois relgu  Novare et n'tant presque que
souffert chez l'homme d'affaires de mon pre, si ma tante n'avait fait
l'amour avec un ministre puissant? si cette tante se ft trouve n'avoir
qu'une me sche et commune au lieu de cette me tendre et passionne et
qui m'aime avec une sorte d'enthousiasme qui m'tonne? o en serais-je
maintenant si la duchesse avait eu l'me de son frre le marquis del
Dongo?

Accabl par ces souvenirs cruels, Fabrice ne marchait plus que d'un
pas incertain; il parvint au bord du foss prcisment vis--vis la
magnifique faade du chteau. Ce fut  peine s'il jeta un regard sur ce
grand difice noirci par le temps. Le noble langage de l'architecture
le trouva insensible; le souvenir de son frre et de son pre fermait
son me  toute sensation de beaut, il n'tait attentif qu' se tenir
sur ses gardes en prsence d'ennemis hypocrites et dangereux. Il regarda
un instant, mais avec un dgot marqu, la petite fentre de la chambre
qu'il occupait avant 1815 au troisime tage. Le caractre de son pre
avait dpouill de tout charme les souvenirs de la premire enfance. Je
n'y suis pas rentr, pensa-t-il, depuis le 7 mars  8 heures du soir.
J'en sortis pour aller prendre le passeport de Vasi, et le lendemain,
la crainte des espions me fit prcipiter mon dpart. Quand je repassai
aprs le voyage en France, je n'eus pas le temps d'y monter, mme pour
revoir mes gravures, et cela grce  la dnonciation de mon frre.

Fabrice dtourna la tte avec horreur. L'abb Blans a plus de
quatre-vingt-trois ans, se dit-il tristement, il ne vient presque
plus au chteau,  ce que m'a racont ma soeur; les infirmits de la
vieillesse ont produit leur effet. Ce coeur si ferme et si noble est
glac par l'ge. Dieu sait depuis combien de temps il ne va plus 
son clocher! je me cacherai dans le cellier, sous les cuves ou sous
le pressoir jusqu'au moment de son rveil; je n'irai pas troubler le
sommeil du bon vieillard; probablement il aura oubli jusqu' mes
traits; six ans font beaucoup  cet ge! je ne trouverai plus que le
tombeau d'un ami! Et c'est un vritable enfantillage, ajouta-t-il,
d'tre venu ici affronter le dgot que me cause le chteau de mon pre.

Fabrice entrait alors sur la petite place de l'glise; ce fut avec
un tonnement allant jusqu'au dlire qu'il vit, au second tage de
l'antique clocher, la fentre troite et longue claire par la petite
lanterne de l'abb Blans. L'abb avait coutume de l'y dposer, en
montant  la cage de planches qui formait son observatoire, afin que la
clart ne l'empcht pas de lire sur son planisphre. Cette carte du
ciel tait tendue sur un grand vase de terre cuite qui avait appartenu
jadis  un oranger du chteau. Dans l'ouverture, au fond du vase,
brlait la plus exigu des lampes, dont un petit tuyau de fer-blanc
conduisait la fume hors du vase, et l'ombre du tuyau marquait le
nord sur la carte. Tous ces souvenirs de choses si simples inondrent
d'motions l'me de Fabrice et la remplirent de bonheur.

Presque sans y songer, il fit avec l'aide de ses deux mains le petit
sifflement bas et bref qui autrefois tait le signal de son admission.
Aussitt il entendit tirer  plusieurs reprises la corde qui, du haut de
l'observatoire ouvrait le loquet de la porte du clocher. Il se prcipita
dans l'escalier, mu jusqu'au transport; il trouva l'abb sur son
fauteuil de bois  sa place accoutume; son oeil tait fix sur la petite
lunette d'un quart de cercle mural. De la main gauche, l'abb lui fit
signe de ne pas l'interrompre dans son observation; un instant aprs il
crivit un chiffre sur une carte  jouer, puis, se retournant sur son
fauteuil, il ouvrit les bras  notre hros qui s'y prcipita en fondant
en larmes. L'abb Blans tait son vritable pre.

--Je t'attendais, dit Blans, aprs les premiers mots d'panchement et
de tendresse.

L'abb faisait-il son mtier de savant; ou bien, comme il pensait
souvent  Fabrice, quelque signe astrologique lui avait-il par un pur
hasard annonc son retour?

--Voici ma mort qui arrive, dit l'abb Blans.

--Comment! s'cria Fabrice tout mu.

--Oui, reprit l'abb d'un ton srieux, mais point triste: cinq mois et
demi ou six mois et demi aprs que je t'aurai revu, ma vie ayant trouv
son complment de bonheur, s'teindra.

CENTER
Come face al mancar dell alimento

(comme la petite lampe quand l'huile vient  manquer). Avant le moment
suprme, je passerai probablement un ou deux mois sans parler, aprs
quoi je serai reu dans le sein de notre pre; si toutefois il trouve
que j'ai rempli mon devoir dans le poste o il m'avait plac en
sentinelle.

Toi tu es excd de fatigue, ton motion te dispose au sommeil. Depuis
que je t'attends, j'ai cach un pain et une bouteille d'eau-de-vie
dans la grande caisse de mes instruments. Donne ces soutiens  ta vie
et tche de prendre assez de forces pour m'couter encore quelques
instants. Il est en mon pouvoir de te dire plusieurs choses avant que
la nuit soit tout  fait remplace par le jour; maintenant je les vois
beaucoup plus distinctement que peut-tre je ne les verrai demain. Car,
mon enfant, nous sommes toujours faibles, et il faut toujours faire
entrer cette faiblesse en ligne de compte. Demain peut-tre le vieil
homme, l'homme terrestre sera occup en moi des prparatifs de ma mort,
et demain soir  9 heures, il faut que tu me quittes.

Fabrice lui ayant obi en silence comme c'tait sa coutume:

--Donc, il est vrai, reprit le vieillard, que lorsque tu as essay de
voir Waterloo, tu n'as trouv d'abord qu'une prison?

--Oui, mon pre, rpliqua Fabrice tonn.

--Eh bien, ce fut un rare bonheur, car, averti par ma voix, ton me
peut se prparer  une autre prison bien autrement dure, bien plus
terrible! Probablement tu n'en sortiras que par un crime, mais, grce
au ciel, ce crime ne sera pas commis par toi. Ne tombe jamais dans le
crime avec quelque violence que tu sois tent; je crois voir qu'il sera
question de tuer un innocent, qui, sans le savoir, usurpe tes droits;
si tu rsistes  la violente tentation qui semblera justifie par les
lois de l'honneur, ta vie sera trs heureuse aux yeux des hommes..., et
raisonnablement heureuse aux yeux du sage, ajouta-t-il, aprs un instant
de rflexion; tu mourras comme moi, mon fils, assis sur un sige de
bois, loin de tout luxe, et dtromp du luxe, et comme moi n'ayant  te
faire aucun reproche grave.

Maintenant, les choses de l'tat futur sont termines entre nous, je ne
pourrais ajouter rien de bien important. C'est en vain que j'ai cherch
 voir de quelle dure sera cette prison; s'agit-il de six mois, d'un
an, de dix ans? Je n'ai rien pu dcouvrir; apparemment j'ai commis
quelque faute, et le ciel a voulu me punir par le chagrin de cette
incertitude. J'ai vu seulement qu'aprs la prison, mais je ne sais si
c'est au moment mme de la sortie, il y aura ce que j'appelle un crime,
mais par bonheur je crois tre sr qu'il ne sera pas commis par toi.
Si tu as la faiblesse de tremper dans ce crime, tout le reste de mes
calculs n'est qu'une longue erreur. Alors tu ne mourras point avec la
paix de l'me, sur un sige de bois et vtu de blanc.

En disant ces mots, l'abb Blans voulut se lever; ce fut alors que
Fabrice s'aperut des ravages du temps; il mit prs d'une minute 
se lever et  se retourner vers Fabrice. Celui-ci le laissait faire,
immobile et silencieux. L'abb se jeta dans ses bras  diverses
reprises; il le serra avec une extrme tendresse. Aprs quoi il reprit
avec toute sa gaiet d'autrefois:

--Tche de t'arranger au milieu de mes instruments pour dormir un peu
commodment, prends mes pelisses; tu en trouveras plusieurs de grand
prix que la duchesse Sanseverina me fit parvenir il y a quatre ans.
Elle me demanda une prdiction sur ton compte, que je me gardai bien
de lui envoyer, tout en gardant ses pelisses et son beau quart de
cercle. Toute l'annonce de l'avenir est une infraction  la rgle,
et a ce danger qu'elle peut changer l'vnement, auquel cas toute la
science tombe par terre comme un vritable jeu d'enfant; et d'ailleurs
il y avait des choses dures  dire  cette duchesse toujours si jolie.
A propos, ne sois point effray dans ton sommeil par les cloches qui
vont faire un tapage effroyable  ct de ton oreille, lorsque l'on va
sonner la messe de sept heures; plus tard,  l'tage infrieur, ils vont
mettre en branle le gros bourdon qui secoue tous mes instruments. C'est
aujourd'hui saint Giovita, martyr et soldat. Tu sais, le petit village
de Grianta a le mme patron que la grande ville de Brescia, ce qui,
par parenthse, trompa d'une faon bien plaisante mon illustre matre
Jacques Marini de Ravenne. Plusieurs fois il m'annona que je ferais une
assez belle fortune ecclsiastique, il croyait que je serais cur de la
magnifique glise de Saint-Giovita,  Brescia; j'ai t cur d'un petit
village de sept cent cinquante feux! Mais tout a t pour le mieux. J'ai
vu, il n'y a pas dix ans de cela, que si j'eusse t cur  Brescia, ma
destine tait d'tre mis en prison sur une colline de la Moravie, au
Spielberg. Demain je t'apporterai toutes sortes de mets dlicats vols
au grand dner que je donne  tous les curs des environs qui viennent
chanter  ma grand-messe. Je les apporterai en bas, mais ne cherche
point  me voir, ne descends pour te mettre en possession de ces bonnes
choses que lorsque tu m'auras entendu ressortir. Il ne faut pas que tu
me revoies de jour, et le soleil se couchant demain  sept heures et
vingt-sept minutes, je ne viendrai t'embrasser que vers les huit heures,
et il faut que tu partes pendant que les heures se comptent encore par
neuf, c'est--dire avant que l'horloge ait sonn dix heures. Prends
garde que l'on ne te voie aux fentres du clocher: les gendarmes ont ton
signalement et ils sont en quelque sorte sous les ordres de ton frre
qui est un fameux tyran. Le marquis del Dongo s'affaiblit, ajouta Blans
d'un air triste, et s'il te revoyait, peut-tre te donnerait-il quelque
chose de la main  la main. Mais de tels avantages entachs de fraude
ne conviennent point  un homme tel que toi, dont la force sera un
jour dans sa conscience. Le marquis abhorre son fils Ascagne, et c'est
 ce fils qu'choiront les cinq ou six millions qu'il possde. C'est
justice. Toi,  sa mort, tu auras une pension de quatre mille francs, et
cinquante aunes de drap noir pour le deuil de tes gens.




CHAPITRE IX


L'me de Fabrice tait exalte par les discours du vieillard, par la
profonde attention et par l'extrme fatigue. Il eut grand-peine 
s'endormir, et son sommeil fut agit de songes, peut-tre prsages de
l'avenir; le matin,  dix heures, il fut rveill par le tremblement
gnral du clocher, un bruit effroyable semblait venir du dehors. Il se
leva perdu, et se crut  la fin du monde, puis il pensa qu'il tait
en prison; il lui fallut du temps pour reconnatre le son de la grosse
cloche que quarante paysans mettaient en mouvement en l'honneur du grand
saint Giovita, dix auraient suffi.

Fabrice chercha un endroit convenable pour voir sans tre vu; il
s'aperut que de cette grande hauteur, son regard plongeait sur les
jardins, et mme sur la cour intrieure du chteau de son pre. Il
l'avait oubli. L'ide de ce pre arrivant aux bornes de la vie
changeait tous ses sentiments. Il distinguait jusqu'aux moineaux
qui cherchaient quelques miettes de pain sur le grand balcon de la
salle  manger. Ce sont les descendants de ceux qu'autrefois j'avais
apprivoiss, se dit-il. Ce balcon, comme tous les autres balcons du
palais, tait charg d'un grand nombre d'orangers dans des vases de
terre plus ou moins grands: cette vue l'attendrit; l'aspect de cette
cour intrieure, ainsi orne avec ses ombres bien tranches et marques
par un soleil clatant, tait vraiment grandiose.

L'affaiblissement de son pre lui revenait  l'esprit. Mais c'est
vraiment singulier, se disait-il, mon pre n'a que trente-cinq ans de
plus que moi; trente-cinq et vingt-trois ne font que cinquante-huit!
Ses yeux, fixs sur les fentres de la chambre de cet homme svre et
qui ne l'avait jamais aim, se remplirent de larmes. Il frmit, et un
froid soudain courut dans ses veines lorsqu'il crut reconnatre son
pre traversant une terrasse garnie d'orangers, qui se trouvait de
plain-pied avec sa chambre; mais ce n'tait qu'un valet de chambre. Tout
 fait sous le clocher, une quantit de jeunes filles vtues de blanc et
divises en diffrentes troupes taient occupes  tracer des dessins
avec des fleurs rouges, bleues et jaunes sur le sol des rues o devait
passer la procession. Mais il y avait un spectacle qui parlait plus
vivement  l'me de Fabrice: du clocher, ses regards plongeaient sur les
deux branches du lac  une distance de plusieurs lieues, et cette vue
sublime lui fit bientt oublier toutes les autres; elle rveillait chez
lui les sentiments les plus levs. Tous les souvenirs de son enfance
vinrent en foule assiger sa pense; et cette journe passe en prison
dans un clocher fut peut-tre l'une des plus heureuses de sa vie.

Le bonheur le porta  une hauteur de penses assez trangre  son
caractre; il considrait les vnements de la vie, lui, si jeune, comme
si dj il ft arriv  sa dernire limite. Il faut en convenir, depuis
mon arrive  Parme, se dit-il enfin, aprs plusieurs heures de rveries
dlicieuses, je n'ai point eu de joie tranquille et parfaite, comme
celle que je trouvais  Naples en galopant dans les chemins de Vomero
ou en courant les rives de Misne. Tous les intrts si compliqus de
cette petite cour mchante m'ont rendu mchant... Je n'ai point du tout
de plaisir  har, je crois mme que ce serait un triste bonheur pour
moi que celui d'humilier mes ennemis si j'en avais; mais je n'ai point
d'ennemi... Halte-l! se dit-il tout  coup, j'ai pour ennemi Giletti...
Voil qui est singulier, se dit-il; le plaisir que j'prouverais  voir
cet homme si laid aller  tous les diables, survit au got fort lger
que j'avais pour la petite Marietta... Elle ne vaut pas,  beaucoup
prs, la duchesse d'A... que j'tais oblig d'aimer  Naples puisque je
lui avais dit que j'tais amoureux d'elle. Grand Dieu! que de fois je
me suis ennuy durant les longs rendez-vous que m'accordait cette belle
duchesse; jamais rien de pareil dans la chambre dlabre et servant
de cuisine o la petite Marietta m'a reu deux fois, et pendant deux
minutes chaque fois.

Eh, grand Dieu! qu'est-ce que ces gens-l mangent? C'est  faire
piti! J'aurais d faire  elle et  la mammacia une pension de trois
beefsteacks payables tous les jours... La petite Marietta, ajouta-t-il,
me distrayait des penses mchantes que me donnait le voisinage de cette
cour.

J'aurais peut-tre bien fait de prendre la vie de caf, comme dit la
duchesse; elle semblait pencher de ce ct-l, et elle a bien plus de
gnie que moi. Grce  ses bienfaits, ou bien seulement avec cette
pension de quatre mille francs et ce fonds de quarante mille placs 
Lyon et que ma mre me destine, j'aurais toujours un cheval et quelques
cus pour faire des fouilles et former un cabinet. Puisqu'il semble
que je ne dois pas connatre l'amour, ce seront toujours l pour moi
les grandes sources de flicit; je voudrais, avant de mourir, aller
revoir le champ de bataille de Waterloo, et tcher de reconnatre la
prairie o je fus si gaiement enlev de mon cheval et assis par terre.
Ce plerinage accompli, je reviendrais souvent sur ce lac sublime; rien
d'aussi beau ne peut se voir au monde, du moins pour mon coeur. A quoi
bon aller si loin chercher le bonheur, il est l sous mes yeux!

Ah! se dit Fabrice, comme objection, la police me chasse du lac de
Cme, mais je suis plus jeune que les gens qui dirigent les coups de
cette police. Ici, ajouta-t-il en riant, je ne trouverais point de
duchesse d'A..., mais je trouverais une de ces petites filles l-bas
qui arrangent des fleurs sur le pav et, en vrit, je l'aimerais tout
autant: l'hypocrisie me glace mme en amour, et nos grandes dames visent
 des effets trop sublimes. Napolon leur a donn des ides de moeurs et
de constance.

Diable! se dit-il tout  coup, en retirant la tte de la fentre comme
s'il et craint d'tre reconnu malgr l'ombre de l'norme jalousie
de bois qui garantissait les cloches de la pluie, voici une entre
de gendarmes en grande tenue. En effet, dix gendarmes, dont quatre
sous-officiers, paraissaient dans le haut de la grande rue du village.
Le marchal des logis les distribuait de cent pas en cent pas, le long
du trajet que devait parcourir la procession. Tout le monde me connat
ici; si l'on me voit, je ne fais qu'un saut des bords du lac de Cme au
Spielberg, o l'on m'attachera  chaque jambe une chane pesant cent dix
livres: et quelle douleur pour la duchesse!

Fabrice eut besoin de deux ou trois minutes pour se rappeler que d'abord
il tait plac  plus de quatre-vingts pieds d'lvation, que le lieu
o il se trouvait tait comparativement obscur, que les yeux des gens
qui pourraient le regarder taient frapps par un soleil clatant,
et qu'enfin ils se promenaient les yeux grands ouverts dans des rues
dont toutes les maisons venaient d'tre blanchies au lait de chaux,
en l'honneur de la fte de saint Giovita. Malgr des raisonnements si
clairs, l'me italienne de Fabrice et t dsormais hors d'tat de
goter aucun plaisir, s'il n'et interpos entre lui et les gendarmes un
lambeau de vieille toile qu'il cloua contre la fentre et auquel il fit
deux trous pour les yeux.

Les cloches branlaient l'air depuis dix minutes, la procession sortait
de l'glise, les mortaretti se firent entendre. Fabrice tourna la tte
et reconnut cette petite esplanade garnie d'un parapet et dominant le
lac, o si souvent, dans sa jeunesse, il s'tait expos  voir les
mortaretti lui partir entre les jambes, ce qui faisait que le matin des
jours de fte sa mre voulait le voir auprs d'elle.

Il faut savoir que les mortaretti (ou petits mortiers) ne sont autre
chose que des canons de fusil que l'on scie de faon  ne leur laisser
que quatre pouces de longueur; c'est pour cela que les paysans
recueillent avidement les canons de fusil que, depuis 1796, la politique
de l'Europe a sems  foison dans les plaines de la Lombardie. Une fois
rduits  quatre pouces de longueur, on charge ces petits canons jusqu'
la gueule, on les place  terre dans une position verticale, et une
trane de poudre va de l'un  l'autre; ils sont rangs sur trois lignes
comme un bataillon, et au nombre de deux ou trois cents, dans quelque
emplacement voisin du lieu que doit parcourir la procession. Lorsque
le Saint-Sacrement approche, on met le feu  la trane de poudre, et
alors commence un feu de file de coups secs, le plus ingal du monde et
le plus ridicule; les femmes sont ivres de joie. Rien n'est gai comme
le bruit de ces mortaretti entendu de loin sur le lac, et adouci par le
balancement des eaux; ce bruit singulier et qui avait fait si souvent la
joie de son enfance chassa les ides un peu trop srieuses dont notre
hros tait assig; il alla chercher la grande lunette astronomique de
l'abb, et reconnut la plupart des hommes et des femmes qui suivaient
la procession. Beaucoup de charmantes petites filles que Fabrice avait
laisses  l'ge de onze et douze ans taient maintenant des femmes
superbes dans toute la fleur de la plus vigoureuse jeunesse; elles
firent renatre le courage de notre hros, et pour leur parler il et
fort bien brav les gendarmes.

La procession passe et rentre dans l'glise par une porte latrale
que Fabrice ne pouvait apercevoir, la chaleur devint bientt extrme
mme au haut du clocher; les habitants rentrrent chez eux et il se fit
un grand silence dans le village. Plusieurs barques se chargrent de
paysans retournant  Belagio,  Menagio et autres villages situs sur
le lac; Fabrice distinguait le bruit de chaque coup de rame: ce dtail
si simple le ravissait en extase; sa joie actuelle se composait de tout
le malheur, de toute la gne qu'il trouvait dans la vie complique
des cours. Qu'il et t heureux en ce moment de faire une lieue sur
ce beau lac si tranquille et qui rflchissait si bien la profondeur
des cieux! Il entendit ouvrir la porte d'en bas du clocher: c'tait la
vieille servante de l'abb Blans, qui apportait un grand panier; il eut
toutes les peines du monde  s'empcher de lui parler. Elle a pour moi
presque autant d'amiti que son matre, se disait-il, et d'ailleurs je
pars ce soir  neuf heures; est-ce qu'elle ne garderait pas le secret
qu'elle m'aurait jur, seulement pendant quelques heures? Mais, se dit
Fabrice, je dplairais  mon ami! je pourrais le compromettre avec les
gendarmes! Et il laissa partir la Ghita sans lui parler. Il fit un
excellent dner, puis s'arrangea pour dormir quelques minutes: il ne se
rveilla qu' huit heures et demie du soir, l'abb Blans lui secouait
le bras, et il tait nuit.

Blans tait extrmement fatigu, il avait cinquante ans de plus que la
veille. Il ne parla plus de choses srieuses; assis sur son fauteuil de
bois:

--Embrasse-moi, dit-il  Fabrice.

Il le reprit plusieurs fois dans ses bras.

--La mort, dit-il enfin, qui va terminer cette vie si longue, n'aura
rien d'aussi pnible que cette sparation. J'ai une bourse que je
laisserai en dpt  la Ghita, avec ordre d'y puiser pour ses besoins,
mais de te remettre ce qui restera si jamais tu viens le demander. Je la
connais; aprs cette recommandation, elle est capable, par conomie pour
toi, de ne pas acheter de la viande quatre fois par an, si tu ne lui
donnes des ordres bien prcis. Tu peux toi-mme tre rduit  la misre,
et l'obole du vieil ami te servira. N'attends rien de ton frre que des
procds atroces, et tche de gagner de l'argent par un travail qui te
rende utile  la socit. Je prvois des orages tranges; peut-tre dans
cinquante ans ne voudra-t-on plus d'oisifs. Ta mre et ta tante peuvent
te manquer, tes soeurs devront obir  leurs maris... Va-t'en, va-t'en!
fuis! s'cria Blans avec empressement.

Il venait d'entendre un petit bruit dans l'horloge qui annonait que dix
heures allaient sonner, il ne voulut pas mme permettre  Fabrice de
l'embrasser une dernire fois.

--Dpche! dpche! lui cria-t-il; tu mettras au moins une minute 
descendre l'escalier; prends garde de tomber, ce serait d'un affreux
prsage.

Fabrice se prcipita dans l'escalier, et, arriv sur la place, se mit 
courir. Il tait  peine arriv devant le chteau de son pre, que la
cloche sonna dix heures; chaque coup retentissait dans sa poitrine et y
portait un trouble singulier. Il s'arrta pour rflchir, ou plutt pour
se livrer aux sentiments passionns que lui inspirait la contemplation
de cet difice majestueux qu'il jugeait si froidement la veille. Au
milieu de sa rverie, des pas d'homme vinrent le rveiller; il regarda
et se vit au milieu de quatre gendarmes. Il avait deux excellents
pistolets dont il venait de renouveler les amorces en dnant, le petit
bruit qu'il fit en les armant attira l'attention d'un des gendarmes,
et fut sur le point de le faire arrter. Il s'aperut du danger qu'il
courait et pensa  faire feu le premier; c'tait son droit, car c'tait
la seule manire qu'il et de rsister  quatre hommes bien arms. Par
bonheur les gendarmes, qui circulaient pour faire vacuer les cabarets,
ne s'taient point montrs tout  fait insensibles aux politesses
qu'ils avaient reues dans plusieurs de ces lieux aimables; ils ne se
dcidrent pas assez rapidement  faire leur devoir. Fabrice prit la
fuite en courant  toutes jambes. Les gendarmes firent quelques pas en
courant aussi et criant:

--Arrte! arrte!

Puis tout rentra dans le silence. A trois cents pas de l, Fabrice
s'arrta pour reprendre haleine. Le bruit de mes pistolets a failli me
faire prendre; c'est bien pour le coup que la duchesse m'et dit, si
jamais il m'et t donn de revoir ses beaux yeux, que mon me trouve
du plaisir  contempler ce qui arrivera dans dix ans, et oublie de
regarder ce qui se passe actuellement  mes cts.

Fabrice frmit en pensant au danger qu'il venait d'viter; il doubla
le pas, mais bientt il ne put s'empcher de courir, ce qui n'tait
pas trop prudent, car il se fit remarquer de plusieurs paysans qui
regagnaient leur logis. Il ne put prendre sur lui de s'arrter que dans
la montagne,  plus d'une lieue de Grianta et, mme arrt, il eut une
sueur froide en pensant au Spielberg.

Voil une belle peur! se dit-il: en entendant le son de ce mot, il fut
presque tent d'avoir honte. Mais ma tante ne me dit-elle pas que la
chose dont j'ai le plus besoin c'est d'apprendre  me pardonner? Je me
compare toujours  un modle parfait, et qui ne peut exister. Eh bien!
je me pardonne ma peur, car, d'un autre ct, j'tais bien dispos 
dfendre ma libert, et certainement tous les quatre ne seraient pas
rests debout pour me conduire en prison. Ce que je fais en ce moment,
ajouta-t-il, n'est pas militaire; au lieu de me retirer rapidement,
aprs avoir rempli mon objet, et peut-tre donn l'veil  mes ennemis,
je m'amuse  une fantaisie plus ridicule peut-tre que toutes les
prdictions du bon abb.

En effet, au lieu de se retirer par la ligne la plus courte, et de
gagner les bords du lac Majeur, o sa barque l'attendait, il faisait
un norme dtour pour aller voir son arbre. Le lecteur se souvient
peut-tre de l'amour que Fabrice portait  un marronnier plant par
sa mre vingt-trois ans auparavant. Il serait digne de mon frre, se
dit-il, d'avoir fait couper cet arbre; mais ces tres-l ne sentent pas
les choses dlicates; il n'y aura pas song. Et d'ailleurs, ce ne serait
pas d'un mauvais augure, ajouta-t-il avec fermet. Deux heures plus
tard son regard fut constern; des mchants ou un orage avaient rompu
l'une des principales branches du jeune arbre, qui pendait dessche;
Fabrice la coupa avec respect,  l'aide de son poignard, et tailla bien
net la coupure, afin que l'eau ne pt pas s'introduire dans le tronc.
Ensuite, quoique le temps ft bien prcieux pour lui, car le jour allait
paratre, il passa une bonne heure  bcher la terre autour de l'arbre
chri. Toutes ces folies accomplies, il reprit rapidement la route du
lac Majeur. Au total, il n'tait point triste, l'arbre tait d'une belle
venue, plus vigoureux que jamais, et, en cinq ans, il avait presque
doubl. La branche n'tait qu'un accident sans consquence; une fois
coupe, elle ne nuisait plus  l'arbre, et mme il serait plus lanc,
sa membrure commenant plus haut.

Fabrice n'avait pas fait une lieue, qu'une bande clatante de blancheur
dessinait  l'orient les pics du Resegon di Lek, montagne clbre dans
le pays. La route qu'il suivait se couvrait de paysans; mais, au lieu
d'avoir des ides militaires, Fabrice se laissait attendrir par les
aspects sublimes ou touchants de ces forts des environs du lac de
Cme. Ce sont peut-tre les plus belles du monde; je ne veux pas dire
celles qui rendent le plus d'cus neufs, comme on dirait en Suisse, mais
celles qui parlent le plus  l'me. Ecouter ce langage dans la position
o se trouvait Fabrice, en butte aux attentions de MM. les gendarmes
lombardo-vnitiens, c'tait un vritable enfantillage.

Je suis  une demi-lieue de la frontire, se dit-il enfin, je vais
rencontrer des douaniers et des gendarmes faisant leur ronde du matin:
cet habit de drap fin va leur tre suspect, ils vont me demander mon
passeport; or, ce passeport porte en toutes lettres un nom promis  la
prison; me voici dans l'agrable ncessit de commettre un meurtre.
Si, comme de coutume, les gendarmes marchent deux ensemble, je ne puis
pas attendre bonnement pour faire feu que l'un des deux cherche  me
prendre au collet; pour peu qu'en tombant il me retienne un instant,
me voil au Spielberg. Fabrice, saisi d'horreur surtout de cette
ncessit de faire feu le premier, peut-tre sur un ancien soldat de son
oncle, le comte Pietranera, courut se cacher dans le tronc creux d'un
norme chtaignier; il renouvelait l'amorce de ses pistolets, lorsqu'il
entendit un homme qui s'avanait dans le bois en chantant trs bien un
air dlicieux de Mercadante, alors  la mode en Lombardie.

Voil qui est d'un bon augure! se dit Fabrice. Cet air qu'il coutait
religieusement lui ta la petite pointe de colre qui commenait  se
mler  ses raisonnements. Il regarda attentivement la grande route des
deux cts, il n'y vit personne.

Le chanteur arrivera par quelque chemin de traverse, se dit-il.
Presque au mme instant, il vit un valet de chambre trs proprement vtu
 l'anglaise, et mont sur un cheval de suite, qui s'avanait au petit
pas en tenant en main un beau cheval de race, peut-tre un peu trop
maigre.

Ah! si je raisonnais comme Mosca, se dit Fabrice, lorsqu'il me rpte
que les dangers que court un homme sont toujours la mesure de ses droits
sur le voisin, je casserais la tte d'un coup de pistolet  ce valet de
chambre, et, une fois mont sur le cheval maigre, je me moquerais fort
de tous les gendarmes du monde. A peine de retour  Parme, j'enverrais
de l'argent  cet homme ou  sa veuve... mais ce serait une horreur!




CHAPITRE X


Tout en se faisant la morale, Fabrice sautait sur la grande route qui de
Lombardie va en Suisse: en ce lieu, elle est bien  quatre ou cinq pieds
en contrebas de la fort. Si mon homme prend peur, se dit Fabrice, il
part d'un temps de galop, et je reste plant l faisant la vraie figure
d'un nigaud. En ce moment, il se trouvait  dix pas du valet de chambre
qui ne chantait plus: il vit dans ses yeux qu'il avait peur; il allait
peut-tre retourner ses chevaux. Sans tre encore dcid  rien, Fabrice
fit un saut et saisit la bride du cheval maigre.

--Mon ami, dit-il au valet de chambre, je ne suis pas un voleur
ordinaire, car je vais commencer par vous donner vingt francs, mais je
suis oblig de vous emprunter votre cheval; je vais tre tu si je ne
f... pas le camp rapidement. J'ai sur les talons les quatre frres Riva,
ces grands chasseurs que vous connaissez sans doute; ils viennent de me
surprendre dans la chambre de leur soeur, j'ai saut par la fentre et me
voici. Ils sont sortis dans la fort avec leurs chiens et leurs fusils.
Je m'tais cach dans ce gros chtaignier creux, parce que j'ai vu l'un
d'eux traverser la route, leurs chiens vont me dpister! Je vais monter
sur votre cheval et galoper jusqu' une lieue au-del de Cme; je vais
 Milan me jeter aux genoux du vice-roi. Je laisserai votre cheval  la
poste avec deux napolons pour vous, si vous consentez de bonne grce.
Si vous faites la moindre rsistance, je vous tue avec les pistolets que
voici. Si, une fois parti, vous mettez les gendarmes  mes trousses, mon
cousin, le brave comte Alari, cuyer de l'empereur, aura soin de vous
faire casser les os.

Fabrice inventait ce discours  mesure qu'il le prononait d'un air tout
pacifique.

--Au reste, dit-il en riant, mon nom n'est point un secret; je suis
le Marchesino Ascanio del Dongo, mon chteau est tout prs d'ici, 
Grianta. F..., dit-il, en levant la voix, lchez donc le cheval!

Le valet de chambre, stupfait, ne soufflait mot. Fabrice passa son
pistolet dans la main gauche, saisit la bride que l'autre lcha, sauta 
cheval et partit au galop. Quand il fut  trois cents pas, il s'aperut
qu'il avait oubli de donner les vingt francs promis; il s'arrta: il
n'y avait toujours personne sur la route que le valet de chambre qui
le suivait au galop; il lui fit signe avec son mouchoir d'avancer, et
quand il le vit  cinquante pas, il jeta sur la route une poigne de
monnaie, et repartit. Il vit de loin le valet de chambre ramasser les
pices d'argent. Voil un homme vraiment raisonnable, se dit Fabrice en
riant, pas un mot inutile. Il fila rapidement vers le midi, s'arrta
dans une maison carte, et se remit en route quelques heures plus tard.
A deux heures du matin il tait sur le bord du lac Majeur; bientt il
aperut sa barque qui battait l'eau, elle vint au signal convenu. Il ne
vit point de paysan  qui remettre le cheval; il rendit la libert au
noble animal, trois heures aprs il tait  Belgirate. L, se trouvant
en pays ami, il prit quelque repos; il tait fort joyeux, il avait
russi parfaitement bien. Oserons-nous indiquer les vritables causes
de sa joie? Son arbre tait d'une venue superbe, et son me avait t
rafrachie par l'attendrissement profond qu'il avait trouv dans les
bras de l'abb Blans. Croit-il rellement, se disait-il,  toutes
les prdictions qu'il m'a faites; ou bien comme mon frre m'a fait la
rputation d'un jacobin, d'un homme sans foi ni loi, capable de tout,
a-t-il voulu seulement m'engager  ne pas cder  la tentation de
casser la tte  quelque animal qui m'aura jou un mauvais tour? Le
surlendemain Fabrice tait  Parme o il amusa fort la duchesse et le
comte, en leur narrant avec la dernire exactitude, comme il faisait
toujours, toute l'histoire de son voyage.

A son arrive, Fabrice trouva le portier et tous les domestiques du
palais Sanseverina chargs des insignes du plus grand deuil.

--Quelle perte avons-nous faite? demanda-t-il  la duchesse.

--Cet excellent homme qu'on appelait mon mari vient de mourir  Baden.
Il me laisse ce palais; c'tait une chose convenue, mais en signe
de bonne amiti, il y ajoute un legs de trois cent mille francs qui
m'embarrasse fort; je ne veux pas y renoncer en faveur de sa nice,
la marquise Raversi, qui me joue tous les jours des tours pendables.
Toi qui es amateur, il faudra que tu me trouves quelque bon sculpteur;
j'lverai au duc un tombeau de trois cent mille francs.

Le comte se mit  dire des anecdotes sur la Raversi.

--C'est en vain que j'ai cherch  l'amadouer par des bienfaits, dit
la duchesse. Quant aux neveux du duc, je les ai tous faits colonels ou
gnraux. En revanche, il ne se passe pas de mois qu'ils ne m'adressent
quelque lettre anonyme abominable, j'ai t oblige de prendre un
secrtaire pour lire les lettres de ce genre.

--Et ces lettres anonymes sont leurs moindres pchs, reprit le comte
Mosca; ils tiennent manufacture de dnonciations infmes. Vingt fois
j'aurais pu faire traduire toute cette clique devant les tribunaux, et
Votre Excellence peut penser, ajouta-t-il en s'adressant  Fabrice, si
mes bons juges les eussent condamns.

--Eh bien! voil qui me gte tout le reste, rpliqua Fabrice avec une
navet bien plaisante  la cour, j'aurais mieux aim les voir condamns
par des magistrats jugeant en conscience.

--Vous me ferez plaisir, vous qui voyagez pour vous instruire, de me
donner l'adresse de tels magistrats, je leur crirai avant de me mettre
au lit.

--Si j'tais ministre, cette absence de juges honntes gens blesserait
mon amour-propre.

--Mais il me semble, rpliqua le comte, que Votre Excellence, qui aime
tant les Franais, et qui mme jadis leur prta secours de son bras
invincible, oublie en ce moment une de leurs grandes maximes: Il vaut
mieux tuer le diable que si le diable vous tue. Je voudrais voir comment
vous gouverneriez ces mes ardentes, et qui lisent toute la journe
l'histoire de la Rvolution de France avec des juges qui renverraient
acquitts les gens que j'accuse. Ils arriveraient  ne pas condamner les
coquins le plus videmment coupables et se croiraient des Brutus. Mais
je veux vous faire une querelle; votre me si dlicate n'a-t-elle pas
quelque remords au sujet de ce beau cheval un peu maigre que vous venez
d'abandonner sur les rives du lac Majeur?

--Je compte bien, dit Fabrice d'un grand srieux, faire remettre ce
qu'il faudra au matre du cheval pour le rembourser des frais d'affiches
et autres,  la suite desquels il se le sera fait rendre par les paysans
qui l'auront trouv; je vais lire assidment le journal de Milan, afin
d'y chercher l'annonce d'un cheval perdu; je connais fort bien le
signalement de celui-ci.

--Il est vraiment primitif, dit le comte  la duchesse. Et que serait
devenue Votre Excellence, poursuivit-il en riant, si lorsqu'elle
galopait ventre  terre sur ce cheval emprunt, il se ft avis de faire
un faux pas? Vous tiez au Spielberg, mon cher petit neveu, et tout
mon crdit et  peine pu parvenir  faire diminuer d'une trentaine de
livres le poids de la chane attache  chacune de vos jambes. Vous
auriez pass en ce lieu de plaisance une dizaine d'annes; peut-tre vos
jambes se fussent-elles enfles et gangrenes, alors on les et fait
couper proprement...

--Ah! de grce, ne poussez pas plus loin un si triste roman, s'cria la
duchesse les larmes aux yeux. Le voici de retour...

--Et j'en ai plus de joie que vous, vous pouvez le croire, rpliqua le
ministre, d'un grand srieux; mais enfin pourquoi ce cruel enfant ne
m'a-t-il pas demand un passeport sous un nom convenable, puisqu'il
voulait pntrer en Lombardie? A la premire nouvelle de son arrestation
je serais parti pour Milan, et les amis que j'ai dans ce pays-l
auraient bien voulu fermer les yeux et supposer que leur gendarmerie
avait arrt un sujet du prince de Parme. Le rcit de votre course
est gracieux, amusant, j'en conviens volontiers, rpliqua le comte en
reprenant un ton moins sinistre; votre sortie du bois sur la grande
route me plat assez; mais entre nous, puisque ce valet de chambre
tenait votre vie entre ses mains, vous aviez droit de prendre la sienne.
Nous allons faire  Votre Excellence une fortune brillante, du moins
voici Madame qui me l'ordonne, et je ne crois pas que mes plus grands
ennemis puissent m'accuser d'avoir jamais dsobi  ses commandements.
Quel chagrin mortel pour elle et pour moi si dans cette espce de course
au clocher que vous venez de faire avec ce cheval maigre, il et fait un
faux pas. Il et presque mieux valu, ajouta le comte, que ce cheval vous
casst le cou.

--Vous tes bien tragique ce soir, mon ami, dit la duchesse tout mue.

--C'est que nous sommes environns d'vnements tragiques, rpliqua le
comte aussi avec motion; nous ne sommes pas ici en France, o tout
finit par des chansons ou par un emprisonnement d'un an ou deux, et
j'ai rellement tort de vous parler de toutes ces choses en riant. Ah
! mon petit neveu, je suppose que je trouve jour  vous faire vque,
car bonnement je ne puis pas commencer par l'archevch de Parme, ainsi
que le veut, trs raisonnablement, Mme la Duchesse ici prsente; dans
cet vch o vous serez loin de nos sages conseils, dites-nous un peu
quelle sera votre politique?

--Tuer le diable plutt qu'il ne me tue, comme disent fort bien mes amis
les Franais, rpliqua Fabrice avec des yeux ardents; conserver par tous
les moyens possibles, y compris le coup de pistolet, la position que
vous m'aurez faite. J'ai lu dans la gnalogie des del Dongo l'histoire
de celui de nos anctres qui btit le chteau de Grianta. Sur la fin
de sa vie, son bon ami Galas, duc de Milan, l'envoie visiter un
chteau fort sur notre lac; on craignait une nouvelle invasion de la
part des Suisses. Il faut pourtant que j'crive un mot de politesse
au commandant, lui dit le duc de Milan en le congdiant; il crit et
lui remet une lettre de deux lignes; puis il la lui redemande pour
la cacheter. Ce sera plus poli, dit le prince. Vespasien del Dongo
part, mais en naviguant sur le lac, il se souvient d'un vieux conte
grec, car il tait savant; il ouvre la lettre de son bon matre et y
trouve l'ordre adress au commandant du chteau, de le mettre  mort
aussitt son arrive. Le Sforce, trop attentif  la comdie qu'il jouait
avec notre aeul, avait laiss un intervalle entre la dernire ligne
du billet et sa signature; Vespasien del Dongo y crit l'ordre de le
reconnatre pour gouverneur gnral de tous les chteaux sur le lac, et
supprime la tte de la lettre. Arriv et reconnu dans le fort, il jette
le commandant dans un puits, dclare la guerre au Sforce, et au bout de
quelques annes il change sa forteresse contre ces terres immenses qui
ont fait la fortune de toutes les branches de notre famille, et qui un
jour me vaudront  moi quatre mille livres de rente.

--Vous parlez comme un acadmicien, s'cria le comte en riant; c'est un
beau coup de tte que vous nous racontez l, mais ce n'est que tous les
dix ans que l'on a l'occasion amusante de faire de ces choses piquantes.
Un tre  demi stupide, mais attentif, mais prudent tous les jours,
gote trs souvent le plaisir de triompher des hommes  imagination.
C'est par une folie d'imagination que Napolon s'est rendu au prudent
John Bull, au lieu de chercher  gagner l'Amrique. John Bull, dans son
comptoir, a bien ri de sa lettre o il cite Thmistocle. De tous temps
les vils Sancho Pana l'emporteront  la longue sur les sublimes don
Quichotte. Si vous voulez consentir  ne rien faire d'extraordinaire,
je ne doute pas que vous ne soyez un vque trs respect, si ce n'est
trs respectable. Toutefois, ma remarque subsiste; Votre Excellence
s'est conduite avec lgret dans l'affaire du cheval, elle a t  deux
doigts d'une prison ternelle.

Ce mot fit tressaillir Fabrice, il resta plong dans un profond
tonnement. Etait-ce l, se disait-il, cette prison dont je suis
menac? Est-ce le crime que je ne devais pas commettre? Les prdictions
de Blans, dont il se moquait fort en tant que prophties, prenaient 
ses yeux toute l'importance de prsages vritables.

--Eh bien! qu'as-tu donc? lui dit la duchesse tonne; le comte t'a
plong dans les noires images.

--Je suis illumin par une vrit nouvelle, et au lieu de me rvolter
contre elle, mon esprit l'adopte. Il est vrai, j'ai pass bien prs
d'une prison sans fin! Mais ce valet de chambre tait si joli dans son
habit  l'anglaise! quel dommage de le tuer!

Le ministre fut enchant de son petit air sage.

--Il est fort bien de toutes faons, dit-il en regardant la duchesse.
Je vous dirai, mon ami, que vous avez fait une conqute, et la plus
dsirable de toutes, peut-tre.

Ah! pensa Fabrice, voici une plaisanterie sur la petite Marietta. Il
se trompait; le comte ajouta:

--Votre simplicit vanglique a gagn le coeur de notre vnrable
archevque, le pre Landriani. Un de ces jours nous allons faire de vous
un grand vicaire, et, ce qui fait le charme de cette plaisanterie, c'est
que les trois grands vicaires actuels, gens de mrite, travailleurs,
et dont deux, je pense, taient grands vicaires avant votre naissance,
demanderont, par une belle lettre adresse  leur archevque, que vous
soyez le premier en rang parmi eux. Ces messieurs se fondent sur vos
vertus d'abord, et ensuite sur ce que vous tes petit-neveu du clbre
archevque Ascagne del Dongo. Quand j'ai appris le respect qu'on avait
pour vos vertus, j'ai sur-le-champ nomm capitaine le neveu du plus
ancien des vicaires gnraux; il tait lieutenant depuis le sige de
Tarragone par le marchal Suchet.

--Va-t'en tout de suite en nglig, comme tu es, faire une visite de
tendresse  ton archevque, s'cria la duchesse. Raconte-lui le mariage
de ta soeur; quand il saura qu'elle va tre duchesse, il te trouvera bien
plus apostolique. Du reste, tu ignores tout ce que le comte vient de te
confier sur ta future nomination.

Fabrice courut au palais archipiscopal; il y fut simple et modeste,
c'tait un ton qu'il prenait avec trop de facilit; au contraire, il
avait besoin d'efforts pour jouer le grand seigneur. Tout en coutant
les rcits un peu longs de monseigneur Landriani, il se disait:
Aurais-je d tirer un coup de pistolet au valet de chambre qui tenait
par la bride le cheval maigre? Sa raison lui disait oui, mais son coeur
ne pouvait s'accoutumer  l'image sanglante du beau jeune homme tombant
de cheval dfigur.

Cette prison o j'allais m'engloutir, si le cheval et bronch,
tait-elle la prison dont je suis menac par tant de prsages?

Cette question tait de la dernire importance pour lui, et l'archevque
fut content de son air de profonde attention.




CHAPITRE XI


Au sortir de l'archevch, Fabrice courut chez la petite Marietta; il
entendit de loin la grosse voix de Giletti qui avait fait venir du vin
et se rgalait avec le souffleur et les moucheurs de chandelle, ses
amis. La mammacia, qui faisait fonctions de mre, rpondit seule  son
signal.

--Il y a du nouveau depuis toi, s'cria-t-elle; deux ou trois de nos
acteurs sont accuss d'avoir clbr par une orgie la fte du grand
Napolon, et notre pauvre troupe, qu'on appelle jacobine, a reu l'ordre
de vider les Etats de Parme, et vive Napolon! Mais le ministre a,
dit-on, crach au bassinet. Ce qu'il y a de sr, c'est que Giletti a de
l'argent, je ne sais pas combien, mais je lui ai vu une poigne d'cus.
Marietta a reu cinq cus de notre directeur pour frais de voyage
jusqu' Mantoue et Venise, et moi un. Elle est toujours bien amoureuse
de toi, mais Giletti lui fait peur; il y a trois jours,  la dernire
reprsentation que nous avons donne, il voulait absolument la tuer;
il lui a lanc deux fameux soufflets, et, ce qui est abominable, il
lui a dchir son chle bleu. Si tu voulais lui donner un chle bleu,
tu serais bien bon enfant, et nous dirions que nous l'avons gagn 
une loterie. Le tambour-matre des carabiniers donne un assaut demain,
tu en trouveras l'heure affiche  tous les coins de rues. Viens nous
voir; s'il est parti pour l'assaut, de faon  nous faire esprer qu'il
restera dehors un peu longtemps, je serai  la fentre et je te ferai
signe de monter. Tche de nous apporter quelque chose de bien joli, et
la Marietta t'aime  la passion.

En descendant l'escalier tournant de ce taudis infme, Fabrice tait
plein de componction: Je ne suis point chang, se disait-il; toutes
mes belles rsolutions prises au bord de notre lac quand je voyais la
vie d'un oeil si philosophique se sont envoles. Mon me tait hors de
son assiette ordinaire, tout cela tait un rve et disparat devant
l'austre ralit. Ce serait le moment d'agir, se dit Fabrice en
rentrant au palais Sanseverina sur les onze heures du soir. Mais ce fut
en vain qu'il chercha dans son coeur le courage de parler avec cette
sincrit sublime qui lui semblait si facile la nuit qu'il passa aux
rives du lac de Cme. Je vais fcher la personne que j'aime le mieux
au monde; si je parle, j'aurai l'air d'un mauvais comdien; je ne vaux
rellement quelque chose que dans de certains moments d'exaltation.

--Le comte est admirable pour moi, dit-il  la duchesse, aprs lui
avoir rendu compte de la visite  l'archevch; j'apprcie d'autant
plus sa conduite que je crois m'apercevoir que je ne lui plais que fort
mdiocrement; ma faon d'agir doit donc tre correcte  son gard. Il a
ses fouilles de Sanguigna dont il est toujours fou,  en juger du moins
par son voyage d'avant-hier; il a fait douze lieues au galop pour passer
deux heures avec ses ouvriers. Si l'on trouve des fragments de statues
dans le temple antique dont il vient de dcouvrir les fondations, il
craint qu'on ne les lui vole; j'ai envie de lui proposer d'aller passer
trente-six heures  Sanguigna. Demain, vers les cinq heures, je dois
revoir l'archevque, je pourrai partir dans la soire et profiter de la
fracheur de la nuit pour faire la route.

La duchesse ne rpondit pas d'abord.

--On dirait que tu cherches des prtextes pour t'loigner de moi, lui
dit-elle ensuite avec une extrme tendresse;  peine de retour de
Belgirate, tu trouves une raison pour partir.

Voici une belle occasion de parler, se dit Fabrice. Mais sur le lac
j'tais un peu fou, je ne me suis pas aperu dans mon enthousiasme de
sincrit que mon compliment finit par une impertinence; il s'agirait
de dire: Je t'aime de l'amiti la plus dvoue, etc. etc., mais mon
me n'est pas susceptible d'amour. N'est-ce pas dire: Je vois que vous
avez de l'amour pour moi; mais prenez garde, je ne puis vous payer en
mme monnaie? Si elle a de l'amour, la duchesse peut se fcher d'tre
devine, et elle sera rvolte de mon impudence si elle n'a pour moi
qu'une amiti toute simple... et ce sont de ces offenses qu'on ne
pardonne point.

Pendant qu'il pesait ces ides importantes, Fabrice, sans s'en
apercevoir, se promenait dans le salon, d'un air grave et plein de
hauteur, en homme qui voit le malheur  dix pas de lui.

La duchesse le regardait avec admiration; ce n'tait plus l'enfant
qu'elle avait vu natre, ce n'tait plus le neveu toujours prt  lui
obir: c'tait un homme grave et duquel il serait dlicieux de se faire
aimer. Elle se leva de l'ottomane o elle tait assise, et, se jetant
dans ses bras avec transport:

--Tu veux donc me fuir? lui dit-elle.

--Non, rpondit-il de l'air d'un empereur romain, mais je voudrais tre
sage.

Ce mot tait susceptible de diverses interprtations; Fabrice ne se
sentit pas le courage d'aller plus loin et de courir le hasard de
blesser cette femme adorable. Il tait trop jeune, trop susceptible de
prendre de l'motion; son esprit ne lui fournissait aucune tournure
aimable pour faire entendre ce qu'il voulait dire. Par un transport
naturel et malgr tout raisonnement, il prit dans ses bras cette femme
charmante et la couvrit de baisers. Au mme instant, on entendit le
bruit de la voiture du comte qui entrait dans la cour, et presque en
mme temps lui-mme parut dans le salon; il avait l'air tout mu.

--Vous inspirez des passions bien singulires, dit-il  Fabrice, qui
resta presque confondu du mot.

L'archevque avait ce soir l'audience que Son Altesse Srnissime
lui accorde tous les jeudis; le prince vient de me raconter que
l'archevque, d'un air tout troubl, a dbut par un discours appris
par coeur et fort savant, auquel d'abord le prince ne comprenait rien.
Landriani a fini par dclarer qu'il tait important pour l'glise de
Parme que Monsignore Fabrice del Dongo ft nomm son premier vicaire
gnral, et, par la suite, ds qu'il aurait vingt-quatre ans accomplis,
son coadjuteur avec future succession.

Ce mot m'a effray, je l'avoue, dit le comte; c'est aller un peu
bien vite, et je craignais une boutade d'humeur chez le prince. Mais
il m'a regard en riant et m'a dit en franais: Ce sont l de vos
coups, monsieur!--Je puis faire serment devant Dieu et devant Votre
Altesse, me suis-je cri avec toute l'onction possible, que j'ignorais
parfaitement le mot de <i>future succession</i>. Alors j'ai dit la vrit,
ce que nous rptions ici mme il y a quelques heures; j'ai ajout,
avec entranement, que, par la suite, je me serais regard comme combl
des faveurs de Son Altesse, si elle daignait m'accorder un petit vch
pour commencer. Il faut que le prince m'ait cru, car il a jug  propos
de faire le gracieux; il m'a dit, avec toute la simplicit possible:
Ceci est une affaire officielle entre l'archevque et moi, vous n'y
entrez pour rien; le bonhomme m'adresse une sorte de rapport fort long
et passablement ennuyeux,  la suite duquel il arrive  une proposition
officielle; je lui ai rpondu trs froidement que le sujet tait bien
jeune, et surtout bien nouveau dans ma cour; que j'aurais presque l'air
de payer une lettre de change tire sur moi par l'Empereur, en donnant
la perspective d'une si haute dignit au fils d'un des grands officiers
de son royaume lombardo-vnitien. L'archevque a protest qu'aucune
recommandation de ce genre n'avait eu lieu. C'tait une bonne sottise 
me dire  moi; j'en ai t surpris de la part d'un homme aussi entendu
; mais il est toujours dsorient quand il m'adresse la parole, et ce
soir il tait plus troubl que jamais, ce qui m'a donn l'ide qu'il
dsirait la chose avec passion. Je lui ai dit que je savais mieux que
lui qu'il n'y avait point eu de haute recommandation en faveur de del
Dongo, que personne  ma cour ne lui refusait de la capacit, qu'on ne
parlait point trop mal de ses moeurs, mais que je craignais qu'il ne ft
susceptible d'enthousiasme, et que je m'tais promis de ne jamais lever
aux places considrables les fous de cette espce avec lesquels un
prince n'est sr de rien. Alors, a continu Son Altesse, j'ai d subir
un pathos presque aussi long que le premier: l'archevque me faisait
l'loge de l'enthousiasme de la maison de Dieu. Maladroit, me disais-je,
tu t'gares, tu compromets la nomination qui tait presque accorde; il
fallait couper court et me remercier avec effusion. Point: il continuait
son homlie avec une intrpidit ridicule, je cherchais une rponse qui
ne ft point trop dfavorable au petit del Dongo; je l'ai trouve, et
assez heureuse, comme vous allez en juger: <i>Monseigneur, lui ai-je dit,
Pie VII fut un grand pape et un grand saint; parmi tous les souverains,
lui seul osa dire non au tyran qui voyait l'Europe  ses pieds! eh
bien! il tait susceptible d'enthousiasme, ce qui l'a port, lorsqu'il
tait vque d'Imola,  crire sa fameuse pastorale du citoyen cardinal
Chiaramonti en faveur de la rpublique cisalpine.</i>

Mon pauvre archevque est rest stupfait, et, pour achever de le
stupfier, je lui ai dit d'un air fort srieux: <i>Adieu, monseigneur,
je prendrai vingt-quatre heures pour rflchir  votre proposition.</i>
Le pauvre homme a ajout quelques supplications assez mal tournes et
assez inopportunes aprs le mot <i>adieu</i> prononc par moi. Maintenant,
comte Mosca della Rovre, je vous charge de dire  la duchesse que je
ne veux pas retarder de vingt-quatre heures une chose qui peut lui
tre agrable; asseyez-vous l et crivez  l'archevque le billet
d'approbation qui termine toute cette affaire. J'ai crit le billet, il
l'a sign, il m'a dit: Portez-le  l'instant mme  la duchesse. Voici
le billet, madame, et c'est ce qui m'a donn un prtexte pour avoir le
bonheur de vous revoir ce soir.

La duchesse lut le billet avec ravissement. Pendant le long rcit du
comte, Fabrice avait eu le temps de se remettre: il n'eut point l'air
tonn de cet incident, il prit la chose en vritable grand seigneur
qui naturellement a toujours cru qu'il avait droit  ces avancements
extraordinaires,  ces coups de fortune qui mettraient un bourgeois hors
des gonds; il parla de sa reconnaissance, mais en bons termes, et finit
par dire au comte:

--Un bon courtisan doit flatter la passion dominante; hier vous
tmoigniez la crainte que vos ouvriers de Sanguigna ne volent les
fragments de statues antiques qu'ils pourraient dcouvrir; j'aime
beaucoup les fouilles, moi; si vous voulez bien le permettre, j'irai
voir les ouvriers. Demain soir, aprs les remerciements convenables au
palais et chez l'archevque, je partirai pour Sanguigna.

--Mais devinez-vous, dit la duchesse au comte, d'o vient cette passion
subite du bon archevque pour Fabrice?

--Je n'ai pas besoin de deviner; le grand vicaire dont le frre est
capitaine me disait hier: Le pre Landriani part de ce principe
certain, que le titulaire est suprieur au coadjuteur, et il ne se sent
pas de joie d'avoir sous ses ordres un del Dongo et de l'avoir oblig.
Tout ce qui met en lumire la haute naissance de Fabrice ajoute  son
bonheur intime: il a un tel homme pour aide de camp! En second lieu
Mgr Fabrice lui a plu, il ne se sent point timide devant lui; enfin il
nourrit depuis dix ans une haine bien conditionne pour l'vque de
Plaisance, qui affiche hautement la prtention de lui succder sur le
sige de Parme, et qui de plus est fils d'un meunier. C'est dans ce but
de succession future que l'vque de Plaisance a pris des relations
fort troites avec la marquise Raversi, et maintenant ces liaisons font
trembler l'archevque pour le succs de son dessein favori, avoir un del
Dongo  son tat-major, et lui donner des ordres.

Le surlendemain, de bonne heure, Fabrice dirigeait les travaux de la
fouille de Sanguigna, vis--vis Colorno (c'est le Versailles des princes
de Parme); ces fouilles s'tendaient dans la plaine tout prs de la
grande route qui conduit de Parme au pont de Casal-Maggiore, premire
ville de l'Autriche. Les ouvriers coupaient la plaine par une longue
tranche profonde de huit pieds et aussi troite que possible; on tait
occup  rechercher, le long de l'ancienne voie romaine, les ruines
d'un second temple qui, disait-on dans le pays, existait encore au
Moyen Age. Malgr les ordres du prince, plusieurs paysans ne voyaient
pas sans jalousie ces longs fosss traversant leurs proprits. Quoi
qu'on pt leur dire, ils s'imaginaient qu'on tait  la recherche d'un
trsor, et la prsence de Fabrice tait surtout convenable pour empcher
quelque petite meute. Il ne s'ennuyait point, il suivait ces travaux
avec passion; de temps  autre on trouvait quelque mdaille, et il ne
voulait pas laisser le temps aux ouvriers de s'accorder entre eux pour
l'escamoter.

La journe tait belle, il pouvait tre six heures du matin: il avait
emprunt un vieux fusil  un coup, il tira quelques alouettes; l'une
d'elles blesse alla tomber sur la grande route; Fabrice, en la
poursuivant, aperut de loin une voiture qui venait de Parme et se
dirigeait vers la frontire de Casal-Maggiore. Il venait de recharger
son fusil lorsque la voiture fort dlabre s'approchant au tout petit
pas, il reconnut la petite Marietta; elle avait  ses cts le grand
escogriffe Giletti, et cette femme ge qu'elle faisait passer pour sa
mre.

Giletti s'imagina que Fabrice s'tait plac ainsi au milieu de la
route, et un fusil  la main, pour l'insulter et peut-tre mme pour
lui enlever la petite Marietta. En homme de coeur il sauta  bas de la
voiture; il avait dans la main gauche un grand pistolet fort rouill,
et tenait de la droite une pe encore dans son fourreau, dont il se
servait lorsque les besoins de la troupe foraient de lui confier
quelque rle de marquis.

--Ah! brigand! s'cria-t-il, je suis bien aise de te trouver ici 
une lieue de la frontire; je vais te faire ton affaire; tu n'es plus
protg ici par tes bas violets.

Fabrice faisait des mines  la petite Marietta et ne s'occupait gure
des cris jaloux du Giletti, lorsque tout  coup il vit  trois pieds de
sa poitrine le bout du pistolet rouill; il n'eut que le temps de donner
un coup sur ce pistolet, en se servant de son fusil comme d'un bton: le
pistolet partit, mais ne blessa personne.

--Arrtez donc, f..., cria Giletti au veturino: en mme temps il eut
l'adresse de sauter sur le bout du fusil de son adversaire et de le
tenir loign de la direction de son corps; Fabrice et lui tiraient le
fusil chacun de toutes ses forces. Giletti, beaucoup plus vigoureux,
plaant une main devant l'autre, avanait toujours vers la batterie,
et tait sur le point de s'emparer du fusil, lorsque Fabrice, pour
l'empcher d'en faire usage, fit partir le coup. Il avait bien observ
auparavant que l'extrmit du fusil tait  plus de trois pouces
au-dessus de l'paule de Giletti: la dtonation eut lieu tout prs de
l'oreille de ce dernier. Il resta un peu tonn, mais se remit en un
clin d'oeil.

--Ah! tu veux me faire sauter le crne, canaille! je vais te faire ton
compte. Giletti jeta le fourreau de son pe de marquis, et fondit sur
Fabrice avec une rapidit admirable. Celui-ci n'avait point d'arme et se
vit perdu.

Il se sauva vers la voiture, qui tait arrte  une dizaine de pas
derrire Giletti; il passa  gauche, et saisissant de la main le ressort
de la voiture, il tourna rapidement tout autour et repassa tout prs de
la portire droite qui tait ouverte. Giletti, lanc avec ses grandes
jambes et qui n'avait pas eu l'ide de se retenir au ressort de la
voiture fit plusieurs pas dans sa premire direction avant de pouvoir
s'arrter. Au moment o Fabrice passait auprs de la portire ouverte,
il entendit Marietta qui lui disait  demi-voix:

--Prends garde  toi; il te tuera. Tiens!

Au mme instant, Fabrice vit tomber de la portire une sorte de grand
couteau de chasse; il se baissa pour le ramasser, mais, au mme instant
il fut touch  l'paule par un coup d'pe que lui lanait Giletti.
Fabrice, en se relevant, se trouva  six pouces de Giletti qui lui donna
dans la figure un coup furieux avec le pommeau de son pe; ce coup
tait lanc avec une telle force qu'il branla tout  fait la raison
de Fabrice; en ce moment il fut sur le point d'tre tu. Heureusement
pour lui, Giletti tait encore trop prs pour pouvoir lui donner un coup
de pointe. Fabrice, quand il revint  soi, prit la fuite en courant de
toutes ses forces; en courant, il jeta le fourreau du couteau de chasse
et ensuite, se retournant vivement, il se trouva  trois pas de Giletti
qui le poursuivait. Giletti tait lanc, Fabrice lui porta un coup de
pointe; Giletti avec son pe eut le temps de relever un peu le couteau
de chasse, mais il reut le coup de pointe en plein dans la joue gauche.
Il passa tout prs de Fabrice qui se sentit percer la cuisse, c'tait
le couteau de Giletti que celui-ci avait eu le temps d'ouvrir. Fabrice
fit un saut  droite; il se retourna, et enfin les deux adversaires se
trouvrent  une juste distance de combat.

Giletti jurait comme un damn.

--Ah! je vais te couper la gorge, gredin de prtre, rptait-il  chaque
instant.

Fabrice tait tout essouffl et ne pouvait parler; le coup de pommeau
d'pe dans la figure le faisait beaucoup souffrir, et son nez saignait
abondamment; il para plusieurs coups avec son couteau de chasse et
porta plusieurs bottes sans trop savoir ce qu'il faisait; il lui
semblait vaguement tre  un assaut public. Cette ide lui avait t
suggre par la prsence de ses ouvriers qui, au nombre de vingt-cinq ou
trente, formaient cercle autour des combattants, mais  distance fort
respectueuse; car on voyait ceux-ci courir  tout moment et s'lancer
l'un sur l'autre.

Le combat semblait se ralentir un peu; les coups ne se suivaient plus
avec la mme rapidit, lorsque Fabrice se dit: A la douleur que je
ressens au visage, il faut qu'il m'ait dfigur. Saisi de rage  cette
ide, il sauta sur son ennemi la pointe du couteau de chasse en avant.
Cette pointe entra dans le ct droit de la poitrine de Giletti et
sortit vers l'paule gauche; au mme instant l'pe de Giletti pntrait
de toute sa longueur dans le haut du bras de Fabrice, mais l'pe glissa
sous la peau, et ce fut une blessure insignifiante.

Giletti tait tomb; au moment o Fabrice s'avanait vers lui, regardant
sa main gauche qui tenait un couteau, cette main s'ouvrait machinalement
et laissait chapper son arme.

Le gredin est mort, se dit Fabrice; il le regarda au visage, Giletti
rendait beaucoup de sang par la bouche. Fabrice courut  la voiture.

--Avez-vous un miroir? cria-t-il  Marietta. Marietta le regardait trs
ple et ne rpondait pas. La vieille femme ouvrit d'un grand sang-froid
un sac  ouvrage vert, et prsenta  Fabrice un petit miroir  manche
grand comme la main. Fabrice, en se regardant, se maniait la figure:
Les yeux sont sains, se disait-il, c'est dj beaucoup. Il regarda les
dents, elles n'taient point casses.

--D'o vient donc que je souffre tant? se disait-il  demi-voix.

La vieille femme lui rpondit:

--C'est que le haut de votre joue a t pil entre le pommeau de l'pe
de Giletti et l'os que nous avons l. Votre joue est horriblement enfle
et bleue: mettez-y des sangsues  l'instant, et ce ne sera rien.

--Ah! des sangsues  l'instant, dit Fabrice en riant, et il reprit
tout son sang-froid. Il vit que les ouvriers entouraient Giletti et le
regardaient sans oser le toucher.

--Secourez donc cet homme, leur cria-t-il; tez-lui son habit...

Il allait continuer, mais, en levant les yeux, il vit cinq ou six hommes
 trois cents pas sur la grande route qui s'avanaient  pied et d'un
pas mesur vers le lieu de la scne.

Ce sont des gendarmes, pensa-t-il, et comme il y a un homme de tu,
ils vont m'arrter, et j'aurai l'honneur de faire une entre solennelle
dans la ville de Parme. Quelle anecdote pour les courtisans amis de la
Raversi et qui dtestent ma tante!

Aussitt, et avec la rapidit de l'clair, il jette aux ouvriers bahis
tout l'argent qu'il avait dans ses poches, il s'lance dans la voiture.

--Empchez les gendarmes de me poursuivre, crie-t-il  ses ouvriers, et
je fais votre fortune; dites-leur que je suis innocent, que cet homme
m'a attaqu et voulait me tuer.

--Et toi, dit-il au veturino, mets tes chevaux au galop, tu auras quatre
napolons d'or si tu passes le P avant que ces gens l-bas puissent
m'atteindre.

--a va! dit le veturino; mais n'ayez donc pas peur, ces hommes l-bas
sont  pied, et le trot seul de mes petits chevaux suffit pour les
laisser fameusement derrire.

Disant ces paroles il les mit au galop.

Notre hros fut choqu de ce mot <i>peur</i> employ par le cocher: c'est que
rellement il avait eu une peur extrme aprs le coup de pommeau d'pe
qu'il avait reu dans la figure.

--Nous pouvons contre-passer des gens  cheval venant vers nous, dit le
veturino prudent et qui songeait aux quatre napolons, et les hommes qui
nous suivent peuvent crier qu'on nous arrte.

Ceci voulait dire: Rechargez vos armes...

--Ah! que tu es brave, mon petit abb! s'criait la Marietta en
embrassant Fabrice.

La vieille femme regardait hors de la voiture par la portire: au bout
d'un peu de temps elle rentra la tte.

--Personne ne vous poursuit, monsieur, dit-elle  Fabrice d'un grand
sang-froid; et il n'y a personne sur la route devant vous. Vous savez
combien les employs de la police autrichienne sont formalistes: s'ils
vous voient arriver ainsi au galop, sur la digue au bord du P, ils vous
arrteront, n'en ayez aucun doute.

Fabrice regarda par la portire.

--Au trot, dit-il au cocher. Quel passeport avez-vous? dit-il  la
vieille femme.

--Trois au lieu d'un, rpondit-elle, et qui nous ont cot chacun quatre
francs: n'est-ce pas une horreur pour de pauvres artistes dramatiques
qui voyagent toute l'anne! Voici le passeport de M. Giletti, artiste
dramatique, ce sera vous; voici nos deux passeports  la Mariettina et 
moi. Mais Giletti avait tout notre argent dans sa poche, qu'allons-nous
devenir?

--Combien avait-il? dit Fabrice.

--Quarante beaux cus de cinq francs, dit la vielle femme.

--C'est--dire six de la petite monnaie, dit la Marietta en riant; je ne
veux pas que l'on trompe mon petit abb.

--N'est-il pas tout naturel, monsieur, reprit la vieille femme d'un
grand sang-froid, que je cherche  vous accrocher trente-quatre cus?
Qu'est-ce que trente-quatre cus pour vous? Et nous, nous avons perdu
notre protecteur; qui est-ce qui se chargera de nous loger, de dbattre
les prix avec les veturini quand nous voyageons, et de faire peur  tout
le monde? Giletti n'tait pas beau, mais il tait bien commode, et si la
petite que voil n'tait pas une sotte, qui d'abord s'est amourache de
vous, jamais Giletti ne se ft aperu de rien, et vous nous auriez donn
de beaux cus. Je vous assure que nous sommes bien pauvres.

Fabrice fut touch; il tira sa bourse et donna quelques napolons  la
vieille femme.

--Vous voyez, lui dit-il, qu'il ne m'en reste que quinze, ainsi il est
inutile dornavant de me tirer aux jambes.

La petite Marietta lui sauta au cou, et la vieille lui baisait les
mains. La voiture avanait toujours au petit trot. Quand on vit de
loin les barrires jaunes rayes de noir qui annoncent les possessions
autrichiennes, la vieille femme dit  Fabrice:

--Vous feriez mieux d'entrer  pied avec le passeport de Giletti dans
votre poche; nous, nous allons nous arrter un instant, sous prtexte
de faire un peu de toilette. Et d'ailleurs, la douane visitera nos
effets. Vous, si vous m'en croyez, traversez Casal-Maggiore d'un pas
nonchalant; entrez mme au caf et buvez le verre d'eau-de-vie; une
fois hors du village, filez ferme. La police est vigilante en diable en
pays autrichien: elle saura bientt qu'il y a eu un homme de tu: vous
voyagez avec un passeport qui n'est pas le vtre, il n'en faut pas tant
pour passer deux ans en prison. Gagnez le P  droite en sortant de la
ville, louez une barque et rfugiez-vous  Ravenne ou  Ferrare; sortez
au plus vite des Etats autrichiens. Avec deux louis vous pourrez acheter
un autre passeport de quelque douanier, celui-ci vous serait fatal;
rappelez-vous que vous avez tu l'homme.

En approchant  pied du pont de bateaux de Casal-Maggiore, Fabrice
relisait attentivement le passeport de Giletti. Notre hros avait
grand-peur, il se rappelait vivement tout ce que le comte Mosca lui
avait dit du danger qu'il y avait pour lui  rentrer dans les Etats
autrichiens; or, il voyait  deux cents pas devant lui le pont terrible
qui allait lui donner accs en ce pays, dont la capitale  ses yeux
tait le Spielberg. Mais comment faire autrement? Le duch de Modne
qui borne au midi l'Etat de Parme lui rendait les fugitifs en vertu
d'une convention expresse; la frontire de l'Etat qui s'tend dans les
montagnes du ct de Gnes tait trop loigne; sa msaventure serait
connue  Parme bien avant qu'il pt atteindre ces montagnes; il ne
restait donc que les Etats de l'Autriche sur la rive gauche du P. Avant
qu'on et le temps d'crire aux autorits autrichiennes pour les engager
 l'arrter, il se passerait peut-tre trente-six heures ou deux jours.
Toutes rflexions faites, Fabrice brla avec le feu de son cigare son
propre passeport; il valait mieux pour lui en pays autrichien tre un
vagabond que d'tre Fabrice del Dongo, et il tait possible qu'on le
fouillt.

Indpendamment de la rpugnance bien naturelle qu'il avait  confier
sa vie au passeport du malheureux Giletti, ce document prsentait
des difficults matrielles: la taille de Fabrice atteignait tout au
plus  cinq pieds cinq pouces, et non pas  cinq pieds dix pouces
comme l'nonait le passeport; il avait prs de vingt-quatre ans et
paraissait plus jeune, Giletti en avait trente-neuf. Nous avouerons que
notre hros se promena une grande demi-heure sur une contre-digue du
P voisine du pont de barques, avant de se dcider  y descendre. Que
conseillerais-je  un autre qui se trouverait  ma place? se dit-il
enfin. Evidemment de passer: il y a pril  rester dans l'Etat de Parme;
un gendarme peut tre envoy  la poursuite de l'homme qui en a tu un
autre, ft-ce mme  son corps dfendant. Fabrice fit la revue de ses
poches, dchira tous les papiers et ne garda exactement que son mouchoir
et sa bote  cigares; il lui importait d'abrger l'examen qu'il allait
subir. Il pensa  une terrible objection qu'on pourrait lui faire et 
laquelle il ne trouvait que de mauvaises rponses: il allait dire qu'il
s'appelait Giletti et tout son linge tait marqu F.D.

Comme on voit, Fabrice tait un de ces malheureux tourments par leur
imagination; c'est assez le dfaut des gens d'esprit en Italie. Un
soldat franais d'un courage gal ou mme infrieur se serait prsent
pour passer sur le pont tout de suite, et sans songer d'avance  aucune
difficult; mais aussi il y aurait port tout son sang-froid, et Fabrice
tait bien loin d'tre de sang-froid, lorsque au bout du pont un petit
homme, vtu de gris, lui dit:

--Entrez au bureau de police pour votre passeport.

Ce bureau avait des murs sales garnis de clous auxquels les pipes et
les chapeaux sales des employs taient suspendus. Le grand bureau de
sapin derrire lequel ils taient retranchs tait tout tach d'encre
et de vin; deux ou trois gros registres relis en peau verte portaient
des taches de toutes couleurs, et la tranche de leurs pages tait
noircie par les mains. Sur les registres placs en pile l'un sur l'autre
il y avait trois magnifiques couronnes de laurier qui avaient servi
l'avant-veille pour une des ftes de l'Empereur.

Fabrice fut frapp de tous ces dtails, ils lui serrrent le coeur; il
paya ainsi le luxe magnifique et plein de fracheur qui clatait dans
son joli appartement du palais Sanseverina. Il tait oblig d'entrer
dans ce sale bureau et d'y paratre comme infrieur; il allait subir un
interrogatoire.

L'employ qui tendit une main jaune pour prendre son passeport tait
petit et noir, il portait un bijou de laiton  sa cravate. Ceci est
un bourgeois de mauvaise humeur, se dit Fabrice; le personnage parut
excessivement surpris en lisant le passeport, et cette lecture dura bien
cinq minutes.

--Vous avez eu un accident, dit-il  l'tranger en indiquant sa joue du
regard.

--Le veturino nous a jets en bas de la digue du P.

Puis le silence recommena et l'employ lanait des regards farouches
sur le voyageur.

J'y suis, se dit Fabrice, il va me dire qu'il est fch d'avoir une
mauvaise nouvelle  m'apprendre et que je suis arrt. Toutes sortes
d'ides folles arrivrent  la tte de notre hros, qui dans ce moment
n'tait pas fort logique. Par exemple, il songea  s'enfuir par la porte
du bureau qui tait reste ouverte.

Je me dfais de mon habit; je me jette dans le P, et sans doute je
pourrai le traverser  la nage. Tout vaut mieux que le Spielberg.
L'employ de police le regardait fixement au moment o il calculait
les chances de succs de cette quipe, cela faisait deux bonnes
physionomies. La prsence du danger donne du gnie  l'homme
raisonnable, elle le met, pour ainsi dire, au-dessus de lui-mme; 
l'homme d'imagination elle inspire des romans, hardis il est vrai, mais
souvent absurdes.

Il fallait voir l'oeil indign de notre hros sous l'oeil scrutateur de
ce commis de police orn de ses bijoux de cuivre. Si je le tuais, se
disait Fabrice, je serai condamn pour meurtre  vingt ans de galre
ou  la mort, ce qui est bien moins affreux que le Spielberg avec une
chane de cent vingt livres  chaque pied et huit onces de pain pour
toute nourriture, et cela dure vingt ans; ainsi je n'en sortirais qu'
quarante-quatre ans. La logique de Fabrice oubliait que, puisqu'il
avait brl son passeport, rien n'indiquait  l'employ de police qu'il
ft le rebelle Fabrice del Dongo.

Notre hros tait suffisamment effray, comme on le voit; il l'et t
bien davantage s'il et connu les penses qui agitaient le commis de
police. Cet homme tait ami de Giletti; on peut juger de sa surprise
lorsqu'il vit son passeport entre les mains d'un autre; son premier
mouvement fut de faire arrter cet autre, puis il songea que Giletti
pouvait bien avoir vendu son passeport  ce beau jeune homme qui
apparemment venait de faire quelque mauvais coup  Parme. Si je
l'arrte, se dit-il, Giletti sera compromis; on dcouvrira facilement
qu'il a vendu son passeport; d'un autre ct, que diront mes chefs si
l'on vient  vrifier que moi, ami de Giletti, j'ai vis son passeport
port par un autre? L'employ se leva en billant et dit  Fabrice:

--Attendez, monsieur.

Puis, par une habitude de police, il ajouta:

--Il s'lve une difficult.

Fabrice dit  part soi: Il va s'lever ma fuite.

En effet, l'employ quittait le bureau dont il laissait la porte
ouverte, et le passeport tait rest sur la table de sapin. Le danger
est vident, pensa Fabrice; je vais prendre mon passeport et repasser
le pont au petit pas, je dirai au gendarme, s'il m'interroge, que j'ai
oubli de faire viser mon passeport par le commissaire de police du
dernier village des Etats de Parme. Fabrice avait dj son passeport 
la main, lorsque,  son inexprimable tonnement, il entendit le commis
aux bijoux de cuivre qui disait:

--Ma foi je n'en puis plus; la chaleur m'touffe; je vais au caf
prendre la demi-tasse. Entrez au bureau quand vous aurez fini votre
pipe, il y a un passeport  viser; l'tranger est l.

Fabrice, qui sortait  pas de loup, se trouva face  face avec un beau
jeune homme qui se disait en chantonnant: Eh bien! visons donc ce
passeport, je vais leur faire mon paraphe.

--O monsieur veut-il aller?

--A Mantoue, Venise et Ferrare.

--Ferrare soit, rpondit l'employ en sifflant; il prit une griffe,
imprima le visa en encre bleue sur le passeport, crivit rapidement
les mots: Mantoue, Venise et Ferrare dans l'espace laiss en blanc par
la griffe, puis il fit plusieurs tours en l'air avec la main, signa et
reprit de l'encre pour son paraphe qu'il excuta avec lenteur et en se
donnant des soins infinis. Fabrice suivait tous les mouvements de cette
plume; le commis regarda son paraphe avec complaisance, il y ajouta cinq
ou six points, enfin il remit le passeport  Fabrice en disant d'un air
lger:

--Bon voyage, monsieur.

Fabrice s'loignait d'un pas dont il cherchait  dissimuler la rapidit,
lorsqu'il se sentit arrter par le bras gauche: instinctivement il mit
la main sur le manche de son poignard, et s'il ne se ft vu entour de
maisons, il ft peut-tre tomb dans une tourderie. L'homme qui lui
touchait le bras gauche, lui voyant l'air tout effar, lui dit en forme
d'excuse:

--Mais j'ai appel monsieur trois fois, sans qu'il rpondt; monsieur
a-t-il quelque chose  dclarer  la douane?

--Je n'ai sur moi que mon mouchoir; je vais ici tout prs chasser chez
un de mes parents.

Il et t bien embarrass si on l'et pri de nommer ce parent. Par la
grande chaleur qu'il faisait et avec ces motions Fabrice tait mouill
comme s'il ft tomb dans le P. Je ne manque pas de courage entre les
comdiens, mais les commis orns de bijoux de cuivre me mettent hors de
moi; avec cette ide je ferai un sonnet comique pour la duchesse.

A peine entr dans Casal-Maggiore, Fabrice prit  droite une mauvaise
rue qui descend vers le P. J'ai grand besoin, se dit-il, des secours de
Bacchus et de Crs, et il entra dans une boutique au dehors de laquelle
pendait un torchon gris attach  un bton; sur le torchon tait crit
le mot <i>Trattoria</i>. Un mauvais drap de lit soutenu par deux cerceaux de
bois fort minces, et pendant jusqu' trois pieds de terre, mettait la
porte de la Trattoria  l'abri des rayons directs du soleil. L, une
femme  demi nue et fort jolie reut notre hros avec respect, ce qui
lui fit le plus vif plaisir; il se hta de lui dire qu'il mourait de
faim. Pendant que la femme prparait le djeuner, entra un homme d'une
trentaine d'annes, il n'avait pas salu en entrant; tout  coup il se
releva du banc o il s'tait jet d'un air familier, et dit  Fabrice:

--Eccellenza, la riverisco (je salue Votre Excellence).

Fabrice tait trs gai en ce moment, et au lieu de former des projets
sinistres, il rpondit en riant:

--Et d'o diable connais-tu mon Excellence?

--Comment! Votre Excellence ne reconnat pas Ludovic, l'un des cochers
de Mme la duchesse Sanseverina? A Sacca, la maison de campagne o nous
allions tous les ans, je prenais toujours la fivre; j'ai demand la
pension  Madame et me suis retir. Me voici riche; au lieu de la
pension de douze cus par an  laquelle tout au plus je pouvais avoir
droit, Madame m'a dit que pour me donner le loisir de faire des sonnets,
car je suis pote en langue vulgaire, elle m'accordait vingt-quatre
cus, et M. le comte m'a dit que si jamais j'tais malheureux, je
n'avais qu' venir lui parler. J'ai eu l'honneur de mener Monsignore
pendant un relais lorsqu'il est all faire sa retraite comme un bon
chrtien  la chartreuse de Velleja.

Fabrice regarda cet homme et le reconnut un peu. C'tait un des cochers
les plus coquets de la casa Sanseverina: maintenant qu'il tait riche,
disait-il, il avait pour tout vtement une grosse chemise dchire et
une culotte de toile, jadis teinte en noir, qui lui arrivait  peine
aux genoux; une paire de souliers et un mauvais chapeau compltaient
l'quipage. De plus, il ne s'tait pas fait la barbe depuis quinze
jours. En mangeant son omelette, Fabrice fit la conversation avec lui
absolument comme d'gal  gal; il crut voir que Ludovic tait l'amant
de l'htesse. Il termina rapidement son djeuner, puis dit  demi-voix 
Ludovic:

--J'ai un mot pour vous.

--Votre Excellence peut parler librement devant elle, c'est une femme
rellement bonne, dit Ludovic d'un air tendre.

--Eh bien, mes amis, reprit Fabrice sans hsiter, je suis malheureux et
j'ai besoin de votre secours. D'abord il n'y a rien de politique dans
mon affaire; j'ai tout simplement tu un homme qui voulait m'assassiner
parce que je parlais  sa matresse.

--Pauvre jeune homme! dit l'htesse.

--Que Votre Excellence compte sur moi! s'cria le cocher avec des yeux
enflamms par le dvouement le plus vif; o Son Excellence veut-elle
aller?

--A Ferrare. J'ai un passeport, mais j'aimerais mieux ne pas parler aux
gendarmes, qui peuvent avoir connaissance du fait.

--Quand avez-vous expdi cet autre?

--Ce matin  six heures.

--Votre Excellence n'a-t-elle point de sang sur ses vtements? dit
l'htesse.

--J'y pensais, reprit le cocher, et d'ailleurs le drap de ces vtements
est trop fin; on n'en voit pas beaucoup de semblable dans nos campagnes,
cela nous attirerait les regards; je vais acheter des habits chez le
juif. Votre Excellence est  peu prs de ma taille, mais plus mince.

--De grce, ne m'appelez plus Excellence, cela peut attirer l'attention.

--Oui, Excellence, rpondit le cocher en sortant de la boutique.

--Eh bien! eh bien! cria Fabrice, et l'argent! revenez donc!

--Que parlez-vous d'argent! dit l'htesse, il a soixante-sept cus qui
sont fort  votre service. Moi-mme, ajouta-t-elle en baissant la voix,
j'ai une quarantaine d'cus que je vous offre de bien bon coeur; on n'a
pas toujours de l'argent sur soi lorsqu'il arrive de ces accidents.

Fabrice avait t son habit  cause de la chaleur en entrant dans la
Trattoria.

--Vous avez l un gilet qui pourrait nous causer de l'embarras s'il
entrait quelqu'un: cette belle toile anglaise attirerait l'attention.
Elle donna  notre fugitif un gilet de toile teinte en noir, appartenant
 son mari. Un grand jeune homme entra dans la boutique par une porte
intrieure, il tait mis avec une certaine lgance.

--C'est mon mari, dit l'htesse. Pierre-Antoine, dit-elle au mari,
monsieur est un ami de Ludovic; il lui est arriv un accident ce matin
de l'autre ct du fleuve, il dsire se sauver  Ferrare.

--Eh! nous le passerons, dit le mari d'un air fort poli, nous avons la
barque de Charles-Joseph.

Par une autre faiblesse de notre hros, que nous avouerons aussi
naturellement que nous avons racont sa peur dans le bureau de police
au bout du pont, il avait les larmes aux yeux; il tait profondment
attendri par le dvouement parfait qu'il rencontrait chez ces paysans:
il pensait aussi  la bont caractristique de sa tante; il et voulu
pouvoir faire la fortune de ces gens. Ludovic rentra charg d'un paquet.

--Adieu cet autre, lui dit le mari d'un air de bonne amiti.

--Il ne s'agit pas de a, reprit Ludovic d'un ton fort alarm, on
commence  parler de vous, on a remarqu que vous avez hsit en
entrant dans notre vicolo, et quittant la belle rue comme un homme qui
chercherait  se cacher.

--Montez vite  la chambre, dit le mari.

Cette chambre, fort grande et fort belle, avait de la toile grise au
lieu de vitres aux deux fentres, on y voyait quatre lits larges chacun
de six pieds et hauts de cinq.

--Et vite, et vite! dit Ludovic; il y a un fat de gendarme nouvellement
arriv qui voulait faire la cour  la jolie femme d'en bas, et auquel
j'ai prdit que quand il va en correspondance sur la route, il pourrait
bien se rencontrer avec une balle; si ce chien-l entend parler de Votre
Excellence, il voudra nous jouer un tour, il cherchera  vous arrter
ici afin de faire mal noter la Trattoria de la Thodolinde.

Eh quoi! continua Ludovic en voyant sa chemise toute tache de sang et
des blessures serres avec des mouchoirs, le porco s'est donc dfendu?
En voil cent fois plus qu'il n'en faut pour vous faire arrter: je n'ai
point achet de chemise. Il ouvrit sans faon l'armoire du mari et donna
une de ses chemises  Fabrice qui bientt fut habill en riche bourgeois
de campagne. Ludovic dcrocha un filet suspendu  la muraille, plaa
les habits de Fabrice dans le panier o l'on met le poisson, descendit
en courant et sortit rapidement par une porte de derrire; Fabrice le
suivait.

--Thodolinde, cria-t-il en passant prs de la boutique, cache ce
qui est en haut, nous allons attendre dans les saules; et toi,
Pierre-Antoine, envoie-nous bien vite une barque, on paie bien.

Ludovic fit passer plus de vingt fosss  Fabrice. Il y avait des
planches fort longues et fort lastiques qui servaient de ponts sur les
plus larges de ces fosss; Ludovic retirait ces planches aprs avoir
pass. Arriv au dernier canal, il tira la planche avec empressement.

--Respirons maintenant, dit-il; ce chien de gendarme aurait plus de deux
lieues  faire pour atteindre Votre Excellence. Vous voil tout ple,
dit-il  Fabrice, je n'ai point oubli la petite bouteille d'eau-de-vie.

--Elle vient fort  propos: la blessure  la cuisse commence  se faire
sentir; et d'ailleurs j'ai eu une fire peur dans le bureau de la police
au bout du pont.

--Je le crois bien, dit Ludovic; avec une chemise remplie de sang comme
tait la vtre, je ne conois pas seulement comment vous avez os entrer
en un tel lieu. Quant aux blessures, je m'y connais: je vais vous mettre
dans un endroit bien frais o vous pourrez dormir une heure; la barque
viendra nous y chercher s'il y a moyen d'obtenir une barque; sinon,
quand vous serez un peu repos nous ferons encore deux petites lieues,
et je vous mnerai  un moulin o je prendrai moi-mme une barque.
Votre Excellence a bien plus de connaissances que moi: Madame va tre
au dsespoir quand elle apprendra l'accident; on lui dira que vous tes
bless  mort, peut-tre mme que vous avez tu l'autre en tratre. La
marquise Raversi ne manquera pas de faire courir tous les mauvais bruits
qui peuvent chagriner Madame. Votre Excellence pourrait crire.

--Et comment faire parvenir la lettre?

--Les garons du moulin o nous allons gagnent douze sous par jour; en
un jour et demi ils sont  Parme, donc quatre francs pour le voyage;
deux francs pour l'usure des souliers: si la course tait faite pour un
pauvre homme tel que moi, ce serait six francs; comme elle est pour le
service d'un seigneur, j'en donnerai douze.

Quand on fut arriv au lieu du repos dans un bois de vernes et de
saules, bien touffu et bien frais, Ludovic alla  plus d'une heure de l
chercher de l'encre et du papier.

--Grand Dieu, que je suis bien ici! s'cria Fabrice. Fortune! adieu, je
ne serai jamais archevque!

A son retour, Ludovic le trouva profondment endormi et ne voulut pas
l'veiller. La barque n'arriva que vers le coucher du soleil; aussitt
que Ludovic la vit paratre au loin, il appela Fabrice qui crivit deux
lettres.

--Votre Excellence a bien plus de connaissances que moi, dit Ludovic
d'un air pein, et je crains bien de lui dplaire au fond du coeur, quoi
qu'elle en dise, si j'ajoute une certaine chose.

--Je ne suis pas aussi nigaud que vous le pensez, rpondit Fabrice, et,
quoi que vous puissiez dire, vous serez toujours  mes yeux un serviteur
fidle de ma tante, et un homme qui a fait tout au monde pour me tirer
d'un fort vilain pas.

Il fallut bien d'autres protestations encore pour dcider Ludovic 
parler, et quand enfin il en eut pris la rsolution, il commena par une
prface qui dura bien cinq minutes. Fabrice s'impatienta, puis il se
dit: A qui la faute?  notre vanit que cet homme a fort bien vue du
haut de son sige. Le dvouement de Ludovic le porta enfin  courir le
risque de parler net.

--Combien la marquise Raversi ne donnerait-elle pas au piton que vous
allez expdier  Parme pour avoir ces deux lettres! Elles sont de votre
criture, et par consquent font preuves judiciaires contre vous. Votre
Excellence va me prendre pour un curieux indiscret; en second lieu, elle
aura peut-tre honte de mettre sous les yeux de Madame la duchesse ma
pauvre criture de cocher; mais enfin votre sret m'ouvre la bouche,
quoique vous puissiez me croire un impertinent. Votre Excellence ne
pourrait-elle pas me dicter ces deux lettres? Alors je suis le seul
compromis, et encore bien peu, je dirais au besoin que vous m'tes
apparu au milieu d'un champ avec une critoire de corne dans une main et
un pistolet dans l'autre, et que vous m'avez ordonn d'crire.

--Donnez-moi la main, mon cher Ludovic, s'cria Fabrice, et pour vous
prouver que je ne veux point avoir de secret pour un ami tel que vous,
copiez ces deux lettres telles qu'elles sont.

Ludovic comprit toute l'tendue de cette marque de confiance et y fut
extrmement sensible, mais au bout de quelques lignes, comme il voyait
la barque s'avancer rapidement sur le fleuve:

--Les lettres seront plus tt termines, dit-il  Fabrice, si Votre
Excellence veut prendre la peine de me les dicter.

Les lettres finies, Fabrice crivit un A et un B  la dernire ligne,
et, sur une petite rognure de papier qu'ensuite il chiffonna, il mit en
franais: <i>Croyez</i> <i>A et B</i>. Le piton devait cacher ce papier froiss dans
ses vtements.

La barque arrivant  porte de la voix, Ludovic appela les bateliers
par des noms qui n'taient pas les leurs; ils ne rpondirent point et
abordrent cinq cents toises plus bas, regardant de tous les cts pour
voir s'ils n'taient point aperus par quelque douanier.

--Je suis  vos ordres, dit Ludovic  Fabrice, voulez-vous que je porte
moi-mme les lettres  Parme? Voulez-vous que je vous accompagne 
Ferrare?

--M'accompagner  Ferrare est un service que je n'osais presque vous
demander. Il faudra dbarquer et tcher d'entrer dans la ville sans
montrer le passeport. Je vous dirai que j'ai la plus grande rpugnance
 voyager sous le nom de Giletti, et je ne vois que vous qui puissiez
m'acheter un autre passeport.

--Que ne parliez-vous  Casal-Maggiore! Je sais un espion qui m'aurait
vendu un excellent passeport, et pas cher, pour quarante ou cinquante
francs.

L'un des deux mariniers qui tait n sur la rive droite du P, et par
consquent n'avait pas besoin de passeport  l'tranger pour aller 
Parme, se chargea de porter les lettres. Ludovic, qui savait manier la
rame, se fit fort de conduire la barque avec l'autre.

--Nous allons trouver sur le bas P, dit-il, plusieurs barques armes
appartenant  la police, et je saurai les viter. Plus de dix fois
on fut oblig de se cacher au milieu de petites les  fleur d'eau,
charges de saules. Trois fois on mit pied  terre pour laisser passer
les barques vides devant les embarcations de la police. Ludovic profita
de ces longs moments de loisir pour rciter  Fabrice plusieurs de ses
sonnets. Les sentiments taient assez justes, mais comme mousss par
l'expression, et ne valaient pas la peine d'tre crits; le singulier,
c'est que cet ex-cocher avait des passions et des faons de voir vives
et pittoresques; il devenait froid et commun ds qu'il crivait. C'est
le contraire de ce que nous voyons dans le monde, se dit Fabrice; l'on
sait maintenant tout exprimer avec grce, mais les coeurs n'ont rien
 dire. Il comprit que le plus grand plaisir qu'il pt faire  ce
serviteur fidle ce serait de corriger les fautes d'orthographe de ses
sonnets.

--On se moque de moi quand je prte mon cahier, disait Ludovic; mais
si Votre Excellence daignait me dicter l'orthographe des mots lettre 
lettre, les envieux ne sauraient plus que dire: l'orthographe ne fait
pas le gnie.

Ce ne fut que le surlendemain dans la nuit que Fabrice put dbarquer en
toute sret dans un bois de vernes, une lieue avant que d'arriver 
Ponte Lago Oscuro. Toute la journe il resta cach dans une chnevire,
et Ludovic le prcda  Ferrare; il y loua un petit logement chez un
juif pauvre, qui comprit tout de suite qu'il y avait de l'argent 
gagner si l'on savait se taire. Le soir,  la chute du jour, Fabrice
entra dans Ferrare mont sur un petit cheval; il avait bon besoin de ce
secours, la chaleur l'avait frapp sur le fleuve; le coup de couteau
qu'il avait  la cuisse et le coup d'pe que Giletti lui avait donn
dans l'paule, au commencement du combat, s'taient enflamms et lui
donnaient de la fivre.




CHAPITRE XII


Le juif, matre du logement, avait procur un chirurgien discret,
lequel, comprenant  son tour qu'il y avait de l'argent dans la bourse,
dit  Ludovic que sa conscience l'obligeait  faire son rapport  la
police sur les blessures du jeune homme que lui, Ludovic, appelait son
frre.

--La loi est claire, ajouta-t-il; il est trop vident que votre frre
ne s'est point bless lui-mme, comme il le raconte, en tombant d'une
chelle, au moment o il tenait  la main un couteau tout ouvert.

Ludovic rpondit froidement  cet honnte chirurgien que, s'il s'avisait
de cder aux inspirations de sa conscience, il aurait l'honneur, avant
de quitter Ferrare, de tomber sur lui prcisment avec un couteau ouvert
 la main. Quand il rendit compte de cet incident  Fabrice, celui-ci le
blma fort, mais il n'y avait plus un instant  perdre pour dcamper.
Ludovic dit au juif qu'il voulait essayer de faire prendre l'air  son
frre; il alla chercher une voiture, et nos amis sortirent de la maison
pour n'y plus rentrer. Le lecteur trouve bien longs, sans doute, les
rcits de toutes ces dmarches que rend ncessaires l'absence d'un
passeport: ce genre de proccupation n'existe plus en France; mais en
Italie, et surtout aux environs du P, tout le monde parle passeport.
Une fois sorti de Ferrare sans encombre, comme pour faire une promenade,
Ludovic renvoya le fiacre, puis il rentra en ville par une autre porte,
et revint prendre Fabrice avec une sediola qu'il avait loue pour faire
douze lieues. Arrivs prs de Bologne, nos amis se firent conduire
 travers champs sur la route qui de Florence conduit  Bologne;
ils passrent la nuit dans la plus misrable auberge qu'ils purent
dcouvrir, et, le lendemain, Fabrice se sentant la force de marcher un
peu, ils entrrent  Bologne comme des promeneurs. On avait brl le
passeport de Giletti: la mort du comdien devait tre connue, et il y
avait moins de pril  tre arrts comme gens sans passeports que comme
porteurs de passeport d'un homme tu.

Ludovic connaissait  Bologne deux ou trois domestiques de grandes
maisons; il fut convenu qu'il irait prendre langue auprs d'eux. Il leur
dit que, venant de Florence et voyageant avec son jeune frre, celui-ci,
se sentant le besoin de dormir, l'avait laiss partir seul une heure
avant le lever du soleil. Il devait le rejoindre dans le village o
lui, Ludovic, s'arrterait pour passer les heures de la grande chaleur.
Mais Ludovic, ne voyant point arriver son frre, s'tait dtermin 
retourner sur ses pas; il l'avait retrouv bless d'un coup de pierre et
de plusieurs coups de couteau, et, de plus, vol par des gens qui lui
avaient cherch dispute. Ce frre tait joli garon, savait panser et
conduire les chevaux, lire et crire, et il voudrait bien trouver une
place dans quelque bonne maison. Ludovic se rserva d'ajouter, quand
l'occasion s'en prsenterait, que, Fabrice tomb, les voleurs s'taient
enfuis emportant le petit sac dans lequel taient leur linge et leurs
passeports.

En arrivant  Bologne, Fabrice, se sentant trs fatigu, et n'osant,
sans passeport, se prsenter dans une auberge, tait entr dans
l'immense glise de Saint-Ptrone. Il y trouva une fracheur dlicieuse;
bientt il se sentit tout ranim. Ingrat que je suis, se dit-il tout
 coup, j'entre dans une glise, et c'est pour m'y asseoir, comme dans
un caf! Il se jeta  genoux, et remercia Dieu avec effusion de la
protection vidente dont il tait entour depuis qu'il avait eu le
malheur de tuer Giletti. Le danger qui le faisait encore frmir, c'tait
d'tre reconnu dans le bureau de police de Casal-Maggiore. Comment, se
disait-il, ce commis, dont les yeux marquaient tant de soupons et qui
a relu mon passeport jusqu' trois fois, ne s'est-il pas aperu que je
n'ai pas cinq pieds dix pouces, que je n'ai pas trente-huit ans, que je
ne suis pas fort marqu de la petite vrole? Que de grces je vous dois,
 mon Dieu! Et j'ai pu tarder jusqu' ce moment de mettre mon nant 
vos pieds! Mon orgueil a voulu croire que c'tait  une vaine prudence
humaine que je devais le bonheur d'chapper au Spielberg qui dj
s'ouvrait pour m'engloutir!

Fabrice passa plus d'une heure dans cet extrme attendrissement, en
prsence de l'immense bont de Dieu. Ludovic s'approcha sans qu'il
l'entendt venir, et se plaa en face de lui. Fabrice, qui avait le
front cach dans ses mains, releva la tte, et son fidle serviteur vit
les larmes qui sillonnaient ses joues.

--Revenez dans une heure, lui dit Fabrice assez durement.

Ludovic pardonna ce ton  cause de la pit. Fabrice rcita plusieurs
fois les sept psaumes de la pnitence, qu'il savait par coeur; il
s'arrtait longuement aux versets qui avaient du rapport avec sa
situation prsente.

Fabrice demandait pardon  Dieu de beaucoup de choses, mais, ce qui
est remarquable, c'est qu'il ne lui vint pas  l'esprit de compter
parmi ses fautes le projet de devenir archevque, uniquement parce que
le comte Mosca tait premier ministre, et trouvait cette place et la
grande existence qu'elle donne convenables pour le neveu de la duchesse.
Il l'avait dsire sans passion, il est vrai, mais enfin il y avait
song, exactement comme  une place de ministre ou de gnral. Il ne
lui tait point venu  la pense que sa conscience pt tre intresse
dans ce projet de la duchesse. Ceci est un trait remarquable de la
religion qu'il devait aux enseignements des jsuites milanais. Cette
religion te le courage de penser aux choses inaccoutumes, et dfend
surtout l'examen personnel, comme le plus norme des pchs; c'est un
pas vers le protestantisme. Pour savoir de quoi l'on est coupable, il
faut interroger son cur, ou lire la liste des pchs, telle qu'elle
se trouve imprime dans les livres intituls: Prparation au sacrement
de la Pnitence. Fabrice savait par coeur la liste des pchs rdige
en langue latine, qu'il avait apprise  l'Acadmie ecclsiastique
de Naples. Ainsi, en rcitant cette liste, parvenu  l'article du
meurtre, il s'tait fort bien accus devant Dieu d'avoir tu un homme,
mais en dfendant sa vie. Il avait pass rapidement, et sans y faire
la moindre attention, sur les divers articles relatifs au pch de
simonie (se procurer par de l'argent les dignits ecclsiastiques).
Si on lui et propos de donner cent louis pour devenir premier grand
vicaire de l'archevque de Parme, il et repouss cette ide avec
horreur; mais quoiqu'il ne manqut ni d'esprit ni surtout de logique,
il ne lui vint pas une seule fois  l'esprit que le crdit du comte
Mosca, employ en sa faveur, ft une simonie. Tel est le triomphe de
l'ducation jsuitique: donner l'habitude de ne pas faire attention
 des choses plus claires que le jour. Un Franais, lev au milieu
des traits d'intrt personnel et de l'ironie de Paris, et pu, sans
tre de mauvaise foi, accuser Fabrice d'hypocrisie au moment mme o
notre hros ouvrait son me  Dieu avec la plus extrme sincrit et
l'attendrissement le plus profond.

Fabrice ne sortit de l'glise qu'aprs avoir prpar la confession qu'il
se proposait de faire ds le lendemain; il trouva Ludovic assis sur les
marches du vaste pristyle en pierre qui s'lve sur la grande place en
avant de la faade de Saint-Ptrone. Comme aprs un grand orage l'air
est plus pur, ainsi l'me de Fabrice tait tranquille, heureuse et comme
rafrachie.

--Je me trouve fort bien, je ne sens presque plus mes blessures, dit-il
 Ludovic en l'abordant; mais avant tout je dois vous demander pardon;
je vous ai rpondu avec humeur lorsque vous tes venu me parler dans
l'glise; je faisais mon examen de conscience. Eh bien! o en sont nos
affaires?

--Elles vont au mieux: j'ai arrt un logement,  la vrit bien peu
digne de Votre Excellence, chez la femme d'un de mes amis, qui est fort
jolie et de plus intimement lie avec l'un des principaux agents de la
police. Demain j'irai dclarer comme quoi nos passeports nous ont t
vols; cette dclaration sera prise en bonne part; mais je paierai le
port de la lettre que la police crira  Casal-Maggiore, pour savoir
s'il existe dans cette commune un nomm Ludovic San-Micheli, lequel a
un frre, nomm Fabrice, au service de Mme la duchesse Sanseverina, 
Parme. Tout est fini, siamo a cavallo. (Proverbe italien: nous sommes
sauvs)

Fabrice avait pris tout  coup un air fort srieux: il pria Ludovic
de l'attendre un instant, rentra dans l'glise presque en courant,
et  peine y fut-il que de nouveau il se prcipita  genoux; il
baisait humblement les dalles de pierre. C'est un miracle, Seigneur,
s'criait-il les larmes aux yeux: quand vous avez vu mon me dispose 
rentrer dans le devoir, vous m'avez sauv. Grand Dieu! il est possible
qu'un jour je sois tu dans quelque affaire: souvenez-vous au moment de
ma mort de l'tat o mon me se trouve en ce moment. Ce fut avec les
transports de la joie la plus vive que Fabrice rcita de nouveau les
sept psaumes de la pnitence. Avant que de sortir il s'approcha d'une
vieille femme qui tait assise devant une grande madone et  ct d'un
triangle de fer plac verticalement sur un pied de mme mtal. Les bords
de ce triangle taient hrisss d'un grand nombre de pointes destines
 porter les petits cierges que la pit des fidles allume devant la
clbre madone de Cimabu. Sept cierges seulement taient allums quand
Fabrice s'approcha; il plaa cette circonstance dans sa mmoire avec
l'intention d'y rflchir ensuite plus  loisir.

--Combien cotent les cierges? dit-il  la femme.

--Deux bajocs pice.

En effet ils n'taient gure plus gros qu'un tuyau de plume, et
n'avaient pas un pied de long.

--Combien peut-on placer encore de cierges sur votre triangle?

--Soixante-trois, puisqu'il y en a sept d'allums.

Ah! se dit Fabrice, soixante-trois et sept font soixante-dix: ceci
encore est  noter. Il paya les cierges, plaa lui-mme et alluma les
sept premiers, puis se mit  genoux pour faire son offrande, et dit  la
vieille femme en se relevant:

--C'est pour grce reue.

--Je meurs de faim, dit Fabrice  Ludovic, en le rejoignant.

--N'entrons point dans un cabaret, allons au logement; la matresse de
la maison ira vous acheter ce qu'il faut pour djeuner; elle volera une
vingtaine de sous et en sera d'autant plus attache au nouvel arrivant.

--Ceci ne tend  rien moins qu' me faire mourir de faim une grande
heure de plus, dit Fabrice en riant avec la srnit d'un enfant, et il
entra dans un cabaret voisin de Saint-Ptrone. A son extrme surprise,
il vit  une table voisine de celle o il tait plac, Pp, le premier
valet de chambre de sa tante, celui-l mme qui autrefois tait venu 
sa rencontre jusqu' Genve. Fabrice lui fit signe de se taire; puis,
aprs avoir djeun rapidement, le sourire du bonheur errant sur ses
lvres, il se leva; Pp le suivit, et, pour la troisime fois notre
hros entra dans Saint-Ptrone. Par discrtion, Ludovic resta  se
promener sur la place.

--Eh! mon Dieu, monseigneur! Comment vont vos blessures? Mme la duchesse
est horriblement inquite: un jour entier elle vous a cru mort abandonn
dans quelque le du P; je vais lui expdier un courrier  l'instant
mme. Je vous cherche depuis six jours, j'en ai pass trois  Ferrare,
courant toutes les auberges.

--Avez-vous un passeport pour moi?

--J'en ai trois diffrents: l'un avec les noms et les titres de Votre
Excellence; le second avec votre nom seulement, et le troisime sous un
nom suppos, Joseph Bossi; chaque passeport est en double expdition,
selon que Votre Excellence voudra arriver de Florence ou de Modne. Il
ne s'agit que de faire une promenade hors de la ville. M. le comte vous
verrait loger avec plaisir  l'auberge del Pelegrino, dont le matre est
son ami.

Fabrice, ayant l'air de marcher au hasard, s'avana dans la nef droite
de l'glise jusqu'au lieu o ses cierges taient allums; ses yeux se
fixrent sur la madone de Cimabu, puis il dit  Pp en s'agenouillant:

--Il faut que je rende grces un instant.

Pp l'imita. Au sortir de l'glise, Pp remarqua que Fabrice donnait
une pice de vingt francs au premier pauvre qui lui demanda l'aumne;
ce mendiant jeta des cris de reconnaissance qui attirrent sur les pas
de l'tre charitable les nues de pauvres de tout genre qui ornent
d'ordinaire la place de Saint-Ptrone. Tous voulaient avoir leur part
du napolon. Les femmes, dsesprant de pntrer dans la mle qui
l'entourait, fondirent sur Fabrice, lui criant s'il n'tait pas vrai
qu'il avait voulu donner son napolon pour tre divis parmi tous les
pauvres du bon Dieu. Pp, brandissant sa canne  pomme d'or, leur
ordonna de laisser Son Excellence tranquille.

--Ah! Excellence, reprirent toutes ces femmes d'une voix plus perante,
donnez aussi un napolon d'or pour les pauvres femmes! Fabrice doubla
le pas, les femmes le suivirent en criant, et beaucoup de pauvres
mles, accourant par toutes les rues, firent comme une sorte de petite
sdition. Toute cette foule horriblement sale et nergique criait:

--Excellence.

Fabrice eut beaucoup de peine  se dlivrer de la cohue; cette scne
rappela son imagination sur la terre. Je n'ai que ce que je mrite, se
dit-il, je me suis frott  la canaille.

Deux femmes le suivirent jusqu' la porte de Saragosse par laquelle il
sortait de la ville; Pp les arrta en les menaant srieusement de
sa canne, et leur jetant quelque monnaie. Fabrice monta la charmante
colline de San Michele in Bosco, fit le tour d'une partie de la ville en
dehors des murs, prit un sentier, arriva  cinq cents pas sur la route
de Florence, puis rentra dans Bologne et remit gravement au commis de
la police un passeport o son signalement tait not d'une faon fort
exacte. Ce passeport le nommait Joseph Bossi, tudiant en thologie.
Fabrice y remarqua une petite tache d'encre rouge jete, comme par
hasard, au bas de la feuille vers l'angle droit. Deux heures plus tard
il eut un espion  ses trousses,  cause du titre d'Excellence que son
compagnon lui avait donn devant les pauvres de Saint-Ptrone, quoique
son passeport ne portt aucun des titres qui donnent  un homme le droit
de se faire appeler excellence par ses domestiques.

Fabrice vit l'espion, et s'en moqua fort; il ne songeait plus ni aux
passeports ni  la police, et s'amusait de tout comme un enfant. Pp,
qui avait ordre de rester auprs de lui, le voyant fort content de
Ludovic, aima mieux aller porter lui-mme de si bonnes nouvelles 
la duchesse. Fabrice crivit deux trs longues lettres aux personnes
qui lui taient chres; puis il eut l'ide d'en crire une troisime
au vnrable archevque Landriani. Cette lettre produisit un effet
merveilleux, elle contenait un rcit fort exact du combat avec Giletti.
Le bon archevque, tout attendri, ne manqua pas d'aller lire cette
lettre au prince, qui voulut bien l'couter, assez curieux de voir
comment ce jeune monsignore s'y prenait pour excuser un meurtre aussi
pouvantable. Grce aux nombreux amis de la marquise Raversi, le prince
ainsi que toute la ville de Parme croyait que Fabrice s'tait fait
aider par vingt ou trente paysans pour assommer un mauvais comdien qui
avait l'insolence de lui disputer la petite Marietta. Dans les cours
despotiques, le premier intrigant adroit dispose de la vrit, comme la
mode en dispose  Paris.

--Mais, que diable! disait le prince  l'archevque, on fait faire ces
choses-l par un autre; mais les faire soi-mme, ce n'est pas l'usage;
et puis on ne tue pas un comdien tel que Giletti, on l'achte.

Fabrice ne se doutait en aucune faon de ce qui se passait  Parme.
Dans le fait, il s'agissait de savoir si la mort de ce comdien, qui de
son vivant gagnait trente-deux francs par mois, amnerait la chute du
ministre ultra et de son chef le comte Mosca.

En apprenant la mort de Giletti, le prince, piqu des airs
d'indpendance que se donnait la duchesse, avait ordonn au fiscal
gnral Rassi de traiter tout ce procs comme s'il se ft agi d'un
libral. Fabrice, de son ct, croyait qu'un homme de son rang tait
au-dessus des lois; il ne calculait pas que dans les pays o les grands
noms ne sont jamais punis, l'intrigue peut tout, mme contre eux. Il
parlait souvent  Ludovic de sa parfaite innocence qui serait bien vite
proclame; sa grande raison c'est qu'il n'tait pas coupable. Sur quoi
Ludovic lui dit un jour:

--Je ne conois pas comment Votre Excellence, qui a tant d'esprit et
d'instruction, prend la peine de dire de ces choses-l  moi qui suis
son serviteur dvou; Votre Excellence use de trop de prcautions, ces
choses-l sont bonnes  dire en public ou devant un tribunal.

Cet homme me croit un assassin et ne m'en aime pas moins, se dit
Fabrice, tombant de son haut.

Trois jours aprs le dpart de Pp, il fut bien tonn de recevoir une
lettre norme ferme avec une tresse de soie comme du temps de Louis
XIV, et adresse  Son Excellence rvrendissime Mgr Fabrice del Dongo,
premier grand vicaire du diocse de Parme, chanoine, etc.

Mais, est-ce que je suis encore tout cela? se dit-il en riant.
L'ptre de l'archevque Landriani tait un chef-d'oeuvre de logique
et de clart; elle n'avait pas moins de dix-neuf grandes pages, et
racontait fort bien tout ce qui s'tait pass  Parme  l'occasion de la
mort de Giletti.

Une arme franaise commande par le marchal Ney et marchant sur la
ville n'aurait pas produit plus d'effet, lui disait le bon archevque; 
l'exception de la duchesse et de moi, mon trs cher fils, tout le monde
croit que vous vous tes donn le plaisir de tuer l'histrion Giletti.
Ce malheur vous ft-il arriv, ce sont de ces choses qu'on assoupit
avec deux cents louis et une absence de six mois; mais la Raversi veut
renverser le comte Mosca  l'aide de cet incident. Ce n'est point
l'affreux pch du meurtre que le public blme en vous, c'est uniquement
la maladresse ou plutt l'insolence de ne pas avoir daign recourir  un
bulo (sorte de fier--bras, subalterne).Je vous traduis ici en termes
clairs les discours qui m'environnent, car depuis ce malheur  jamais
dplorable, je me rends tous les jours dans trois maisons des plus
considrables de la ville pour avoir l'occasion de vous justifier. Et
jamais je n'ai cru faire un plus saint usage du peu d'loquence que le
Ciel a daign m'accorder.

Les cailles tombaient des yeux de Fabrice, les nombreuses lettres de
la duchesse, remplies de transports d'amiti, ne daignaient jamais
raconter. La duchesse lui jurait de quitter Parme  jamais, si bientt
il n'y rentrait triomphant.

Le comte fera pour toi, lui disait-elle dans la lettre qui accompagnait
celle de l'archevque, tout ce qui est humainement possible. Quant
 moi, tu as chang mon caractre avec cette belle quipe; je suis
maintenant aussi avare que le banquier Tombone; j'ai renvoy tous
mes ouvriers, j'ai fait plus, j'ai dict au comte l'inventaire de ma
fortune, qui s'est trouve bien moins considrable que je ne le pensais.
Aprs la mort de l'excellent comte Pietranera, que, par parenthse,
tu aurais bien plutt d venger, au lieu de t'exposer contre un tre
de l'espce de Giletti, je restai avec douze cents livres de rente et
cinq mille francs de dette; je me souviens, entre autres choses, que
j'avais deux douzaines et demie de souliers de satin blanc venant de
Paris, et une seule paire de souliers pour marcher dans la rue. Je suis
presque dcide  prendre les trois cent mille francs que me laisse
le duc, et que je voulais employer en entier  lui lever un tombeau
magnifique. Au reste, c'est la marquise Raversi qui est ta principale
ennemie, c'est--dire la mienne; si tu t'ennuies seul  Bologne, tu n'as
qu' dire un mot, j'irai te joindre. Voici quatre nouvelles lettres de
change, etc.

La duchesse ne disait mot  Fabrice de l'opinion qu'on avait  Parme sur
son affaire, elle voulait avant tout le consoler et, dans tous les cas,
la mort d'un tre ridicule tel que Giletti ne lui semblait pas de nature
 tre reproche srieusement  del Dongo.

--Combien de Giletti nos anctres n'ont-ils pas envoys dans l'autre
monde, disait-elle au comte, sans que personne se soit mis en tte de
leur en faire un reproche!

Fabrice tout tonn, et qui entrevoyait pour la premire fois le
vritable tat des choses, se mit  tudier la lettre de l'archevque.
Par malheur l'archevque lui-mme le croyait plus au fait qu'il ne
l'tait rellement. Fabrice comprit que ce qui faisait surtout le
triomphe de la marquise Raversi, c'est qu'il tait impossible de
trouver des tmoins de visu de ce fatal combat. Le valet de chambre
qui le premier en avait apport la nouvelle  Parme tait  l'auberge
du village Sanguigna lorsqu'il avait eu lieu; la petite Marietta et la
vieille femme qui lui servait de mre avaient disparu, et la marquise
avait achet le veturino qui conduisait la voiture et qui faisait
maintenant une dposition abominable.

Quoique la procdure soit environne du plus profond mystre, crivait
le bon archevque avec son style cicronien, et dirige par le fiscal
gnral Rassi, dont la seule charit chrtienne peut m'empcher de dire
du mal, mais qui a fait sa fortune en s'acharnant aprs les malheureux
accuss comme le chien de chasse aprs le livre; quoique le Rassi,
dis-je, dont votre imagination ne saurait s'exagrer la turpitude et
la vnalit, ait t charg de la direction du procs par un prince
irrit, j'ai pu lire les trois dpositions du veturino. Par un insigne
bonheur, ce malheureux se contredit. Et j'ajouterai, parce que je parle
 mon vicaire gnral,  celui qui, aprs moi, doit avoir la direction
de ce diocse, que j'ai mand le cur de la paroisse qu'habite ce
pcheur gar. Je vous dirai, mon trs cher fils, mais sous le secret
de la confession, que ce cur connat dj, par la femme du veturino,
le nombre d'cus qu'il a reu de la marquise Raversi; je n'oserai dire
que la marquise a exig de lui de vous calomnier, mais le fait est
probable. Les cus ont t remis par un malheureux prtre qui remplit
des fonctions peu releves auprs de cette marquise, et auquel j'ai t
oblig d'interdire la messe pour la seconde fois. Je ne vous fatiguerai
point du rcit de plusieurs autres dmarches que vous deviez attendre
de moi, et qui d'ailleurs rentrent dans mon devoir. Un chanoine, votre
collgue  la cathdrale, et qui d'ailleurs se souvient un peu trop
quelquefois de l'influence que lui donnent les biens de sa famille dont,
par la permission divine, il est rest le seul hritier, s'tant permis
de dire chez M. le comte Zurla, ministre de l'Intrieur, qu'il regardait
cette bagatelle comme prouve contre vous (il parlait de l'assassinat du
malheureux Giletti), je l'ai fait appeler devant moi, et l, en prsence
de mes trois autres vicaires gnraux, de mon aumnier et de deux
curs qui se trouvaient dans la salle d'attente, je l'ai pri de nous
communiquer,  nous ses frres, les lments de la conviction complte
qu'il disait avoir acquise contre un de ses collgues  la cathdrale;
le malheureux n'a pu articuler que des raisons peu concluantes; tout le
monde s'est lev contre lui, et quoique je n'aie cru devoir ajouter que
bien peu de paroles, il a fondu en larmes et nous a rendus tmoins du
plein aveu de son erreur complte, sur quoi je lui ai promis le secret
en mon nom et en celui de toutes les personnes qui avaient assist
 cette confrence, sous la condition toutefois qu'il mettrait tout
son zle  rectifier les fausses impressions qu'avaient pu causer les
discours par lui profrs depuis quinze jours.

Je ne vous rpterai point, mon cher fils, ce que vous devez savoir
depuis longtemps, c'est--dire que des trente-quatre paysans employs
 la fouille entreprise par le comte Mosca et que la Raversi prtend
solds par vous pour vous aider dans un crime, trente-deux taient au
fond de leur foss, tout occups de leurs travaux, lorsque vous vous
saistes du couteau de chasse et l'employtes  dfendre votre vie
contre l'homme qui vous attaquait  l'improviste. Deux d'entre eux, qui
taient hors du foss, crirent aux autres: On assassine Monseigneur! Ce
cri seul montre votre innocence dans tout son clat. Eh bien! le fiscal
gnral Rassi prtend que ces deux hommes ont disparu, bien plus, on
a retrouv huit des hommes qui taient au fond du foss; dans leur
premier interrogatoire six ont dclar avoir entendu le cri on assassine
Monseigneur! Je sais, par voies indirectes, que dans leur cinquime
interrogatoire, qui a eu lieu hier soir, cinq ont dclar qu'ils ne se
souvenaient pas bien s'ils avaient entendu directement ce cri ou si
seulement il leur avait t racont par quelqu'un de leurs camarades.
Des ordres sont donns pour que l'on me fasse connatre la demeure de
ces ouvriers terrassiers, et leurs curs leur feront comprendre qu'ils
se damnent si, pour gagner quelques cus, ils se laissent aller 
altrer la vrit.

Le bon archevque entrait dans des dtails infinis, comme on peut en
juger par ceux que nous venons de rapporter. Puis il ajoutait en se
servant de la langue latine:

Cette affaire n'est rien moins qu'une tentative de changement de
ministre. Si vous tes condamn, ce ne peut tre qu'aux galres ou 
la mort, auquel cas j'interviendrais en dclarant, du haut de ma chaire
archipiscopale, que je sais que vous tes innocent, que vous avez tout
simplement dfendu votre vie contre un brigand, et qu'enfin je vous ai
dfendu de revenir  Parme tant que vos ennemis y triompheront; je me
propose mme de stigmatiser, comme il le mrite, le fiscal gnral; la
haine contre cet homme est aussi commune que l'estime pour son caractre
est rare. Mais enfin la veille du jour o ce fiscal prononcera cet arrt
si injuste, la duchesse Sanseverina quittera la ville et peut-tre mme
les Etats de Parme: dans ce cas l'on ne fait aucun doute que le comte
ne donne sa dmission. Alors, trs probablement, le gnral Fabio Conti
arrive au ministre, et la marquise Raversi triomphe. Le grand mal de
votre affaire, c'est qu'aucun homme entendu n'est charg en chef des
dmarches ncessaires pour mettre au jour votre innocence et djouer
les tentatives faites pour suborner des tmoins. Le comte croit remplir
ce rle; mais il est trop grand seigneur pour descendre  de certains
dtails; de plus, en sa qualit de ministre de la police, il a d
donner, dans le premier moment, les ordres les plus svres contre vous.
Enfin, oserai-je le dire? Notre souverain seigneur vous croit coupable,
ou du moins simule cette croyance, et apporte quelque aigreur dans cette
affaire.

(Les mots correspondant  <i>notre souverain seigneur</i> et <i> simule cette
croyance</i> taient en grec, et Fabrice sut un gr infini  l'archevque
d'avoir os les crire. Il coupa avec un canif cette ligne de sa lettre,
et la dtruisit sur-le-champ.)

Fabrice s'interrompit vingt fois en lisant cette lettre; il tait agit
des transports de la plus vive reconnaissance: il rpondit  l'instant
par une lettre de huit pages. Souvent il fut oblig de relever la tte
pour que ses larmes ne tombassent pas sur son papier. Le lendemain, au
moment de cacheter cette lettre, il en trouva le ton trop mondain. Je
vais l'crire en latin, se dit-il, elle en paratra plus convenable au
digne archevque. Mais en cherchant  construire de belles phrases
latines bien longues, bien imites de Cicron, il se rappela qu'un
jour l'archevque, lui parlant de Napolon, affectait de l'appeler
Buonaparte;  l'instant disparut toute l'motion qui la veille le
touchait jusqu'aux larmes. O roi d'Italie, s'cria-t-il, cette fidlit
que tant d'autres t'ont jure de ton vivant, je te la garderai aprs ta
mort. Il m'aime, sans doute, mais parce que je suis un del Dongo et lui
le fils d'un bourgeois. Pour que sa belle lettre en italien ne ft pas
perdue, Fabrice y fit quelques changements ncessaires, et l'adressa au
comte Mosca.

Ce jour-l mme, Fabrice rencontra dans la rue la petite Marietta; elle
devint rouge de bonheur, et lui fit signe de la suivre sans l'aborder.
Elle gagna rapidement un portique dsert; l, elle avana encore la
dentelle noire qui, suivant la mode du pays, lui couvrait la tte, de
faon  ce qu'elle ne pt tre reconnue; puis, se retournant vivement:

--Comment se fait-il, dit-elle  Fabrice, que vous marchiez ainsi
librement dans la rue?

Fabrice lui raconta son histoire.

--Grand Dieu! vous avez t  Ferrare! Moi qui vous y ai tant cherch!
Vous saurez que je me suis brouille avec la vieille femme parce qu'elle
voulait me conduire  Venise, o je savais bien que vous n'iriez jamais,
puisque vous tes sur la liste noire de l'Autriche. J'ai vendu mon
collier d'or pour venir  Bologne, un pressentiment m'annonait le
bonheur que j'ai de vous y rencontrer; la vieille femme est arrive deux
jours aprs moi. Ainsi, je ne vous engagerai point  venir chez nous,
elle vous ferait encore de ces vilaines demandes d'argent qui me font
tant de honte. Nous avons vcu fort convenablement depuis le jour fatal
que vous savez, et nous n'avons pas dpens le quart de ce que vous lui
donntes. Je ne voudrais pas aller vous voir  l'auberge du Pelegrino,
ce serait une publicit. Tchez de louer une petite chambre dans une rue
dserte, et  l'Ave Maria (la tombe de la nuit), je me trouverai ici,
sous ce mme portique.

Ces mots dits, elle prit la fuite.




CHAPITRE XIII


Toutes les ides srieuses furent oublies  l'apparition imprvue
de cette aimable personne. Fabrice se mit  vivre  Bologne dans une
joie et une scurit profondes. Cette disposition nave  se trouver
heureux de tout ce qui remplissait sa vie perait dans les lettres qu'il
adressait  la duchesse; ce fut au point qu'elle en prit de l'humeur.
A peine si Fabrice le remarqua; seulement il crivit en signes abrgs
sur le cadran de sa montre: Quand j'cris  la D. ne jamais dire quand
j'tais prlat, quand j'tais homme d'glise; cela la fche. Il avait
achet deux petits chevaux dont il tait fort content: il les attelait
 une calche de louage toutes les fois que la petite Marietta voulait
aller voir quelqu'un de ces sites ravissants des environs de Bologne;
presque tous les soirs il la conduisait  la Chute du Reno. Au retour,
il s'arrtait chez l'aimable Crescentini, qui se croyait un peu le pre
de la Marietta.

Ma foi! si c'est l la vie de caf qui me semblait si ridicule pour
un homme de quelque valeur, j'ai eu tort de la repousser, se dit
Fabrice. Il oubliait qu'il n'allait jamais au caf que pour lire <i>Le
Constitutionnel</i>, et que, parfaitement inconnu  tout le beau monde
de Bologne, les jouissances de vanit n'entraient pour rien dans sa
flicit prsente. Quand il n'tait pas avec la petite Marietta, on
le voyait  l'Observatoire, o il suivait un cours d'astronomie; le
professeur l'avait pris en grande amiti et Fabrice lui prtait ses
chevaux le dimanche pour aller briller avec sa femme au Corso de la
Montagnola.

Il avait en excration de faire le malheur d'un tre quelconque, si peu
estimable qu'il ft. La Marietta ne voulait pas absolument qu'il vt
la vieille femme; mais un jour qu'elle tait  l'glise, il monta chez
la mammacia qui rougit de colre en le voyant entrer. C'est le cas de
faire le del Dongo, se dit Fabrice.

--Combien la Marietta gagne-t-elle par mois quand elle est engage?
s'cria-t-il de l'air dont un jeune homme qui se respecte entre  Paris
au balcon des Bouffes.

--Cinquante cus.

--Vous mentez comme toujours; dites la vrit, ou par Dieu vous n'aurez
pas un centime.

--Eh bien, elle gagnait vingt-deux cus dans notre compagnie  Parme,
quand nous avons eu le malheur de vous connatre; moi je gagnais douze
cus, et nous donnions  Giletti, notre protecteur, chacune le tiers
de ce qui nous revenait. Sur quoi, tous les mois  peu prs, Giletti
faisait un cadeau  la Marietta; ce cadeau pouvait bien valoir deux cus.

--Vous mentez encore; vous, vous ne receviez que quatre cus. Mais
si vous tes bonne avec la Marietta, je vous engage comme si j'tais
un impresario; tous les mois vous recevrez douze cus pour vous et
vingt-deux pour elle; mais si je lui vois les yeux rouges, je fais
banqueroute.

--Vous faites le fier; eh bien! votre rebelle gnrosit nous ruine,
rpondit la vieille femme d'un ton furieux; nous perdons l'avviamento
(l'achalandage). Quand nous aurons l'norme malheur d'tre prives
de la protection de Votre Excellence, nous ne serons plus connues
d'aucune troupe, toutes seront au grand complet; nous ne trouverons pas
d'engagement, et par vous, nous mourrons de faim.

--Va-t'en au diable, dit Fabrice en s'en allant.

--Je n'irai pas au diable; vilain impie! mais tout simplement au bureau
de la police, qui saura de moi que vous tes un monsignore qui a jet le
froc aux orties, et que vous ne vous appelez pas plus Joseph Bossi que
moi.

Fabrice avait dj descendu quelques marches de l'escalier, il revint.

--D'abord la police sait mieux que toi quel peut tre mon vrai nom; mais
si tu t'avises de me dnoncer, si tu as cette infamie, lui dit-il d'un
grand srieux, Ludovic te parlera, et ce n'est pas six coups de couteau
que recevra ta vieille carcasse, mais deux douzaines, et tu seras pour
six mois  l'hpital, et sans tabac.

La vieille femme plit et se prcipita sur la main de Fabrice, qu'elle
voulut baiser:

--J'accepte avec reconnaissance le sort que vous nous faites,  la
Marietta et  moi. Vous avez l'air si bon, que je vous prenais pour
un niais; et pensez-y bien, d'autres que moi pourront commettre la
mme erreur; je vous conseille d'avoir habituellement l'air plus grand
seigneur.

Puis elle ajouta avec une impudence admirable:

--Vous rflchirez  ce bon conseil, et comme l'hiver n'est pas bien
loign, vous nous ferez cadeau  la Marietta et  moi de deux bons
habits de cette belle toffe anglaise que vend le gros marchand qui est
sur la place Saint-Ptrone.

L'amour de la jolie Marietta offrait  Fabrice tous les charmes de
l'amiti la plus douce, ce qui le faisait songer au bonheur du mme
genre qu'il aurait pu trouver auprs de la duchesse.

Mais n'est-ce pas une chose bien plaisante, se disait-il quelquefois,
que je ne sois pas susceptible de cette proccupation exclusive et
passionne qu'ils appellent de l'amour? Parmi les liaisons que le hasard
m'a donnes  Novare ou  Naples, ai-je jamais rencontr de femme dont
la prsence, mme dans les premiers jours, ft pour moi prfrable
 une promenade sur un joli cheval inconnu? Ce qu'on appelle amour,
ajoutait-il, serait-ce donc encore un mensonge? J'aime sans doute, comme
j'ai bon apptit  six heures! Serait-ce cette propension quelque peu
vulgaire dont ces menteurs auraient fait l'amour d'Othello, l'amour de
Tancrde? ou bien faut-il croire que je suis organis autrement que
les autres hommes? Mon me manquerait d'une passion, pourquoi cela? ce
serait une singulire destine!

A Naples, surtout dans les derniers temps, Fabrice avait rencontr
des femmes qui, fires de leur rang, de leur beaut et de la position
qu'occupaient dans le monde les adorateurs qu'elles lui avaient
sacrifis, avaient prtendu le mener. A la vue de ce projet, Fabrice
avait rompu de la faon la plus scandaleuse et la plus rapide. Or, se
disait-il, si je me laisse jamais transporter par le plaisir, sans doute
trs vif, d'tre bien avec cette jolie femme qu'on appelle la duchesse
Sanseverina, je suis exactement comme ce Franais tourdi qui tua un
jour la poule aux oeufs d'or. C'est  la duchesse que je dois le seul
bonheur que j'aie jamais prouv par les sentiments tendres; mon amiti
pour elle est ma vie, et d'ailleurs, sans elle que suis-je? un pauvre
exil rduit  vivoter pniblement dans un chteau dlabr des environs
de Novare. Je me souviens que durant les grandes pluies d'automne
j'tais oblig, le soir, crainte d'accident, d'ajuster un parapluie sur
le ciel de mon lit. Je montais les chevaux de l'homme d'affaires, qui
voulait bien le souffrir par respect pour mon sang bleu (pour ma haute
puissance), mais il commenait  trouver mon sjour un peu long; mon
pre m'avait assign une pension de douze cents francs, et se croyait
damn de donner du pain  un jacobin. Ma pauvre mre et mes soeurs se
laissaient manquer de robes pour me mettre en tat de faire quelques
petits cadeaux  mes matresses. Cette faon d'tre gnreux me perait
le coeur. Et, de plus, on commenait  souponner ma misre, et la jeune
noblesse des environs allait me prendre en piti. Tt ou tard, quelque
fat et laiss voir son mpris pour un jacobin pauvre et malheureux dans
ses desseins, car, aux yeux de ces gens-l, je n'tais pas autre chose.
J'aurais donn ou reu quelque bon coup d'pe qui m'et conduit  la
forteresse de Fenestrelles, ou bien j'eusse de nouveau t me rfugier
en Suisse, toujours avec douze cents francs de pension. J'ai le bonheur
de devoir  la duchesse l'absence de tous ces maux; de plus, c'est elle
qui sent pour moi les transports d'amiti que je devrais prouver pour
elle.

Au lieu de cette vie ridicule et pitre qui et fait de moi un animal
triste, un sot, depuis quatre ans je vis dans une grande ville et j'ai
une excellente voiture, ce qui m'a empch de connatre l'envie et tous
les sentiments bas de la province. Cette tante trop aimable me gronde
toujours de ce que je ne prends pas assez d'argent chez le banquier.
Veux-je gter  jamais cette admirable position? Veux-je perdre l'unique
amie que j'aie au monde? Il suffit de profrer un mensonge, il suffit
de dire  une femme charmante et peut-tre unique au monde, et pour
laquelle j'ai l'amiti la plus passionne: Je t'aime, moi qui ne sais pas
ce que c'est qu'aimer d'amour. Elle passerait la journe  me faire un
crime de l'absence de ces transports qui me sont inconnus. La Marietta,
au contraire, qui ne voit pas dans mon coeur et qui prend une caresse
pour un transport de l'me, me croit fou d'amour, et s'estime la plus
heureuse des femmes.

Dans le fait je n'ai connu un peu cette proccupation tendre qu'on
appelle, je crois, l'amour, que pour cette jeune Aniken de l'auberge de
Zonders, prs de la frontire de Belgique.

C'est avec regret que nous allons placer ici l'une des plus mauvaises
actions de Fabrice: au milieu de cette vie tranquille, une misrable
pique de vanit s'empara de ce coeur rebelle  l'amour, et le conduisit
fort loin. En mme temps que lui se trouvait  Bologne la fameuse Fausta
F***, sans contredit l'une des premires chanteuses de notre poque,
et peut-tre la femme la plus capricieuse que l'on ait jamais vue.
L'excellent pote Burati, de Venise, avait fait sur son compte ce fameux
sonnet satirique qui alors se trouvait dans la bouche des princes comme
des derniers gamins de carrefours.

Vouloir et ne pas vouloir, adorer et dtester en un jour, n'tre
contente que dans l'inconstance, mpriser ce que le monde adore, tandis
que le monde l'adore, la Fausta a ces dfauts et bien d'autres encore.
Donc ne vois jamais ce serpent. Si tu la vois, imprudent, tu oublies
ses caprices. As-tu le bonheur de l'entendre, tu t'oublies toi-mme, et
l'amour fait de toi, en un moment, ce que Circ fit jadis des compagnons
d'Ulysse.

Pour le moment ce miracle de beaut tait sous le charme des normes
favoris et de la haute insolence du jeune comte M***, au point de n'tre
pas rvolte de son abominable jalousie. Fabrice vit ce comte dans les
rues de Bologne, et fut choqu de l'air de supriorit avec lequel il
occupait le pav, et daignait montrer ses grces au public. Ce jeune
homme tait fort riche, se croyait tout permis, et comme ses prepotenze
lui avaient attir des menaces, il ne se montrait gure qu'environn
de huit ou dix buli (sorte de coupe-jarrets), revtus de sa livre,
et qu'il avait fait venir de ses terres dans les environs de Brescia.
Les regards de Fabrice avaient rencontr une ou deux fois ceux de ce
terrible comte, lorsque le hasard lui fit entendre la Fausta. Il fut
tonn de l'anglique douceur de cette voix: il ne se figurait rien de
pareil; il lui dut des sensations de bonheur suprme, qui faisaient un
beau contraste avec la placidit de sa vie prsente. Serait-ce enfin
l de l'amour? se dit-il. Fort curieux d'prouver ce sentiment, et
d'ailleurs amus par l'action de braver ce comte M***, dont la mine
tait plus terrible que celle d'aucun tambour-major, notre hros se
livra  l'enfantillage de passer beaucoup trop souvent devant le palais
Tanari, que le comte M*** avait lou pour la Fausta.

Un jour, vers la tombe de la nuit, Fabrice, cherchant  se faire
apercevoir de la Fausta, fut salu par des clats de rire fort marqus
lancs par les buli du comte, qui se trouvaient sur la porte du palais
Tanari. Il courut chez lui, prit de bonnes armes et repassa devant
ce palais. La Fausta, cache derrire ses persiennes, attendait
ce retour, et lui en tint compte. M***, jaloux de toute la terre,
devint spcialement jaloux de M. Joseph Bossi, et s'emporta en propos
ridicules; sur quoi tous les matins notre hros lui faisait parvenir une
lettre qui ne contenait que ces mots:

M. Joseph Bossi dtruit les insectes incommodes, et loge au Pelegrino,
via Larga, n 79.

Le comte M***, accoutum aux respects que lui assuraient en tous
lieux son norme fortune, son sang bleu et la bravoure de ses trente
domestiques, ne voulut point entendre le langage de ce petit billet.

Fabrice en crivait d'autres  la Fausta; M*** mit des espions autour
de ce rival, qui peut-tre ne dplaisait pas; d'abord il apprit son
vritable nom, et ensuite que pour le moment il ne pouvait se montrer
 Parme. Peu de jours aprs, le comte M***, ses buli, ses magnifiques
chevaux et la Fausta partirent pour Parme.

Fabrice, piqu au jeu, les suivit le lendemain. Ce fut en vain que le
bon Ludovic fit des remontrances pathtiques; Fabrice l'envoya promener,
et Ludovic, fort brave lui-mme, l'admira; d'ailleurs ce voyage le
rapprochait de la jolie matresse qu'il avait  Casal-Maggiore. Par les
soins de Ludovic, huit ou dix anciens soldats des rgiments de Napolon
entrrent chez M. Joseph Bossi, sous le nom de domestiques. Pourvu,
se dit Fabrice en faisant la folie de suivre la Fausta, que je n'aie
aucune communication ni avec le ministre de la police, comte Mosca, ni
avec la duchesse, je n'expose que moi. Je dirai plus tard  ma tante
que j'allais  la recherche de l'amour, cette belle chose que je n'ai
jamais rencontre. Le fait est que je pense  la Fausta, mme quand je
ne la vois pas... Mais est-ce le souvenir de sa voix que j'aime, ou
sa personne? Ne songeant plus  la carrire ecclsiastique, Fabrice
avait arbor des moustaches et des favoris presque aussi terribles que
ceux du comte M***, ce qui le dguisait un peu. Il tablit son quartier
gnral non  Parme, c'et t trop imprudent, mais dans un village
des environs, au milieu des bois, sur la route de Sacca o tait le
chteau de sa tante. D'aprs les conseils de Ludovic, il s'annona
dans ce village comme le valet de chambre d'un grand seigneur anglais
fort original qui dpensait cent mille francs par an pour se donner le
plaisir de la chasse, et qui arriverait sous peu du lac de Cme, o
il tait retenu par la pche des truites. Par bonheur, le joli petit
palais que le comte M*** avait lou pour la belle Fausta tait situ 
l'extrmit mridionale de la ville de Parme, prcisment sur la route
de Sacca, et les fentres de la Fausta donnaient sur les belles alles
de grands arbres qui s'tendent sous la haute tour de la citadelle.
Fabrice n'tait point connu dans ce quartier dsert; il ne manqua pas de
faire suivre le comte M***, et, un jour que celui-ci venait de sortir
de chez l'admirable cantatrice, il eut l'audace de paratre dans la rue
en plein jour;  la vrit, il tait mont sur un excellent cheval, et
bien arm. Des musiciens, de ceux qui courent les rues en Italie, et qui
parfois sont excellents, vinrent planter leurs contrebasses sous les
fentres de la Fausta: aprs avoir prlud, ils chantrent assez bien
une cantate en son honneur. La Fausta se mit  la fentre, et remarqua
facilement un jeune homme fort poli qui, arrt  cheval au milieu de
la rue, la salua d'abord, puis se mit  lui adresser des regards fort
peu quivoques. Malgr le costume anglais exagr adopt par Fabrice,
elle eut bientt reconnu l'auteur des lettres passionnes qui avaient
amen son dpart de Bologne. Voil un tre singulier, se dit-elle, il
me semble que je vais l'aimer. J'ai cent louis devant moi, je puis fort
bien planter l ce terrible comte M***. Au fait, il manque d'esprit et
d'imprvu, et n'est un peu amusant que par la mine atroce de ses gens.

Le lendemain, Fabrice ayant appris que tous les jours, vers les onze
heures, la Fausta allait entendre la messe au centre de la ville,
dans cette mme glise de Saint-Jean o se trouvait le tombeau de son
grand-oncle, l'archevque Ascanio del Dongo, il osa l'y suivre. A la
vrit, Ludovic lui avait procur une belle perruque anglaise avec des
cheveux du plus beau rouge. A propos de la couleur de ces cheveux, qui
tait celle des flammes qui brlaient son coeur, il fit un sonnet que la
Fausta trouva charmant; une main inconnue avait eu soin de le placer
sur son piano. Cette petite guerre dura bien huit jours, mais Fabrice
trouvait que, malgr ses dmarches de tout genre, il ne faisait pas de
progrs rels; la Fausta refusait de le recevoir. Il outrait la nuance
de singularit; elle a dit depuis qu'elle avait peur de lui. Fabrice
n'tait plus retenu que par un reste d'espoir d'arriver  sentir ce
qu'on appelle de l'amour, mais souvent il s'ennuyait.

--Monsieur, allons-nous-en, lui rptait Ludovic, vous n'tes point
amoureux; je vous vois un sang-froid et un bon sens dsesprants.
D'ailleurs vous n'avancez point; par pure vergogne, dcampons.

Fabrice allait partir au premier moment d'humeur, lorsqu'il apprit
que la Fausta devait chanter chez la duchesse Sanseverina. Peut-tre
que cette voix sublime achvera d'enflammer mon coeur, se dit-il;
et il osa bien s'introduire dguis dans ce palais o tous les yeux
le connaissaient. Qu'on juge de l'motion de la duchesse, lorsque
tout  fait vers la fin du concert elle remarqua un homme en livre
de chasseur, debout prs de la porte du grand salon; cette tournure
rappelait quelqu'un. Elle chercha le comte Mosca qui seulement alors lui
apprit l'insigne et vraiment incroyable folie de Fabrice. Il la prenait
trs bien. Cet amour pour une autre que la duchesse lui plaisait fort;
le comte, parfaitement galant homme hors de la politique, agissait
d'aprs cette maxime qu'il ne pouvait trouver le bonheur qu'autant que
la duchesse serait heureuse.

--Je le sauverai de lui-mme, dit-il  son amie; jugez de la joie de nos
ennemis si on l'arrtait dans ce palais! Aussi ai-je ici plus de cent
hommes  moi, et c'est pour cela que je vous ai fait demander les clefs
du grand chteau d'eau. Il se porte pour amoureux fou de la Fausta, et
jusqu'ici ne peut l'enlever au comte M*** qui donne  cette folle une
existence de reine.

La physionomie de la duchesse trahit la plus vive douleur: Fabrice
n'tait donc qu'un libertin tout  fait incapable d'un sentiment tendre
et srieux.

--Et ne pas nous voir! c'est ce que jamais je ne pourrai lui pardonner!
dit-elle enfin; et moi qui lui cris tous les jours  Bologne!

--J'estime fort sa retenue, rpliqua le comte, il ne veut pas nous
compromettre par son quipe, et il sera plaisant de la lui entendre
raconter.

La Fausta tait trop folle pour savoir taire ce qui l'occupait: le
lendemain du concert, dont ses yeux avaient adress tous les airs  ce
grand jeune homme habill en chasseur, elle parla au comte M*** d'un
attentif inconnu.

--O le voyez-vous? dit le comte furieux.

--Dans les rues,  l'glise, rpondit la Fausta interdite. Aussitt
elle voulut rparer son imprudence ou du moins loigner tout ce qui
pouvait rappeler Fabrice: elle se jeta dans une description infinie
d'un grand jeune homme  cheveux rouges, il avait des yeux bleus; sans
doute c'tait quelque Anglais fort riche et fort gauche, ou quelque
prince. A ce mot, le comte M***, qui ne brillait pas par la justesse
des aperus, alla se figurer, chose dlicieuse pour sa vanit, que ce
rival n'tait autre que le prince hrditaire de Parme. Ce pauvre jeune
homme mlancolique, gard par cinq ou six gouverneurs, sous-gouverneurs,
prcepteurs, etc., qui ne le laissaient sortir qu'aprs avoir tenu
conseil, lanait d'tranges regards sur toutes les femmes passables
qu'il lui tait permis d'approcher. Au concert de la duchesse, son rang
l'avait plac en avant de tous les auditeurs, sur un fauteuil isol,
 trois pas de la belle Fausta, et ses regards avaient souverainement
choqu le comte M***. Cette folie d'exquise vanit: avoir un prince pour
rival, amusa fort la Fausta qui se fit un plaisir de la confirmer par
cent dtails navement donns.

--Votre race, disait-elle au comte, est aussi ancienne que celle des
Farnse  laquelle appartient ce jeune homme?

--Que voulez-vous dire? aussi ancienne! Moi je n'ai point de btardise
dans ma famille 6.

Le hasard voulut que jamais le comte M*** ne dt voir  son aise ce
rival prtendu; ce qui le confirma dans l'ide flatteuse d'avoir un
prince pour antagoniste. En effet, quand les intrts de son entreprise
n'appelaient point Fabrice  Parme, il se tenait dans les bois vers
Sacca et les bords du P. Le comte M*** tait bien plus fier, mais aussi
plus prudent depuis qu'il se croyait en passe de disputer le coeur de
la Fausta  un prince; il la pria fort srieusement de mettre la plus
grande retenue dans toutes ses dmarches. Aprs s'tre jet  ses genoux
en amant jaloux et passionn, il lui dclara fort net que son honneur
tait intress  ce qu'elle ne ft pas la dupe du jeune prince.

--Permettez, je ne serais pas sa dupe si je l'aimais; moi, je n'ai
jamais vu de prince  mes pieds.

--Si vous cdez, reprit-il avec un regard hautain, peut-tre ne
pourrai-je pas me venger du prince; mais certes, je me vengerai; et il
sortit en fermant les portes  tour de bras. Si Fabrice se ft prsent
en ce moment, il gagnait son procs.

--Si vous tenez  la vie, lui dit-il le soir, en prenant cong d'elle
aprs le spectacle, faites que je ne sache jamais que le jeune prince a
pntr dans votre maison. Je ne puis rien sur lui, morbleu! mais ne me
faites pas souvenir que je puis tout sur vous!

--Ah! mon petit Fabrice, s'cria la Fausta; si je savais o te prendre!

La vanit pique peut mener loin un jeune homme riche et ds le berceau
toujours environn de flatteurs. La passion trs vritable que le comte
M*** avait eue pour la Fausta se rveilla avec fureur: il ne fut point
arrt par la perspective dangereuse de lutter avec le fils unique
du souverain chez lequel il se trouvait; de mme qu'il n'eut point
l'esprit de chercher  voir ce prince, ou du moins  le faire suivre. Ne
pouvant autrement l'attaquer, M*** osa songer  lui donner un ridicule.
Je serai banni pour toujours des Etats de Parme, se dit-il, eh! que
m'importe? S'il et cherch  reconnatre la position de l'ennemi,
le comte M*** et appris que le pauvre jeune prince ne sortait jamais
sans tre suivi par trois ou quatre vieillards, ennuyeux gardiens de
l'tiquette, et que le seul plaisir de son choix qu'on lui permt au
monde, tait la minralogie. De jour comme de nuit, le petit palais
occup par la Fausta et o la bonne compagnie de Parme faisait foule,
tait environn d'observateurs; M*** savait heure par heure ce qu'elle
faisait et surtout ce qu'on faisait autour d'elle. L'on peut louer ceci
dans les prcautions de ce jaloux, cette femme si capricieuse n'eut
d'abord aucune ide de ce redoublement de surveillance. Les rapports
de tous ses agents disaient au comte M*** qu'un homme fort jeune,
portant une perruque de cheveux rouges, paraissait fort souvent sous
les fentres de la Fausta, mais toujours avec un dguisement nouveau.
Evidemment, c'est le jeune prince, se dit M***, autrement pourquoi
se dguiser? et parbleu! un homme comme moi n'est pas fait pour lui
cder. Sans les usurpations de la rpublique de Venise, je serais prince
souverain, moi aussi.

Le jour de San Stefano, les rapports des espions prirent une couleur
plus sombre; ils semblaient indiquer que la Fausta commenait  rpondre
aux empressements de l'inconnu. Je puis partir  l'instant avec cette
femme, se dit M***! Mais quoi!  Bologne, j'ai fui devant del Dongo; ici
je fuirais devant un prince! Mais que dirait ce jeune homme? Il pourrait
penser qu'il a russi  me faire peur! Et pardieu! je suis d'aussi bonne
maison que lui. M*** tait furieux, mais, pour comble de misre, tenait
avant tout  ne point se donner, aux yeux de la Fausta qu'il savait
moqueuse, le ridicule d'tre jaloux. Le jour de San Stefano donc, aprs
avoir pass une heure avec elle, et en avoir t accueilli avec un
empressement qui lui sembla le comble de la fausset, il la laissa sur
les onze heures, s'habillant pour aller entendre la messe  l'glise de
Saint-Jean. Le comte M*** revint chez lui, prit l'habit noir rp d'un
jeune lve en thologie, et courut  Saint-Jean; il choisit sa place
derrire un des tombeaux que ornent la troisime chapelle  droite; il
voyait tout ce qui se passait dans l'glise par-dessous le bras d'un
cardinal que l'on a reprsent  genoux sur sa tombe; cette statue tait
la lumire au fond de la chapelle et le cachait suffisamment. Bientt
il vit arriver la Fausta plus belle que jamais; elle tait en grande
toilette, et vingt adorateurs appartenant  la plus haute socit lui
faisaient cortge. Le sourire et la joie clataient dans ses yeux et sur
ses lvres. Il est vident, se dit le malheureux jaloux, qu'elle compte
rencontrer ici l'homme qu'elle aime, et que depuis longtemps peut-tre,
grce  moi, elle n'a pu voir. Tout  coup, le bonheur le plus vif
sembla redoubler dans les yeux de la Fausta. Mon rival est prsent, se
dit M***, et sa fureur de vanit n'eut plus de bornes. Quelle figure
est-ce que je fais ici, servant de pendant  un jeune prince qui se
dguise? Mais quelques efforts qu'il pt faire, jamais il ne parvint 
dcouvrir ce rival que ses regards affams cherchaient de toutes parts.

A chaque instant la Fausta, aprs avoir promen les yeux dans toutes les
parties de l'glise, finissait par arrter des regards chargs d'amour
et de bonheur, sur le coin obscur o M*** s'tait cach. Dans un coeur
passionn, l'amour est sujet  exagrer les nuances les plus lgres, il
en tire les consquences les plus ridicules, le pauvre M*** ne finit-il
pas par se persuader que la Fausta l'avait vu, que malgr ses efforts,
s'tant aperue de ma mortelle jalousie, elle voulait la lui reprocher
et en mme temps l'en consoler par ces regards si tendres.

Le tombeau du cardinal, derrire lequel M*** s'tait plac en
observation, tait lev de quatre ou cinq pieds sur le pav de marbre
de Saint-Jean. La messe  la mode finie vers les une heure, la plupart
des fidles s'en allrent, et la Fausta congdia les beaux de la villes
sous un prtexte de dvotion; reste agenouille sur sa chaise, ses
yeux, devenus plus tendres et plus brillants, taient fixs sur M***;
depuis qu'il n'y avait plus que peu de personnes dans l'glise, ses
regards ne se donnaient plus la peine de la parcourir tout entire,
avant de s'arrter avec bonheur sur la statue du cardinal. Que de
dlicatesse, se disait le comte M*** se croyant regard! Enfin la
Fausta se leva et sortit brusquement, aprs avoir fait, avec les mains,
quelques mouvements singuliers.

M***, ivre d'amour et presque tout  fait dsabus de sa folle jalousie,
quittait sa place pour voler au palais de sa matresse et la remercier
mille et mille fois, lorsqu'en passant devant le tombeau du cardinal
il aperut un jeune homme tout en noir; cet tre funeste s'tait tenu
jusque-l agenouill tout contre l'pitaphe du tombeau, et de faon 
ce que les regards de l'amant jaloux qui le cherchaient dussent passer
par-dessus sa tte et ne point le voir.

Ce jeune homme se leva, marcha vite et fut  l'instant mme environn
par sept  huit personnages assez gauches, d'un aspect singulier et qui
semblaient lui appartenir. M*** se prcipita sur ses pas, mais, sans
qu'il y et rien de trop marqu, il fut arrt dans le dfil que forme
le tambour de bois de la porte d'entre, par ces hommes gauches qui
protgeaient son rival; enfin, lorsque aprs eux il arriva  la rue, il
ne put que voir fermer la portire d'une voiture de chtive apparence,
laquelle, par un contraste bizarre, tait attele de deux excellents
chevaux, et en un moment fut hors de sa vue.

Il rentra chez lui haletant de fureur; bientt arrivrent ses
observateurs, qui lui rapportrent froidement que ce jour-l, l'amant
mystrieux, dguis en prtre, s'tait agenouill fort dvotement,
tout contre un tombeau plac  l'entre d'une chapelle obscure de
l'glise de Saint-Jean. La Fausta tait reste dans l'glise jusqu' ce
qu'elle ft  peu prs dserte, et alors elle avait chang rapidement
certains signes avec cet inconnu; avec les mains, elle faisait comme des
croix. M*** courut chez l'infidle; pour la premire fois elle ne put
cacher son trouble; elle raconta avec la navet menteuse d'une femme
passionne, que comme de coutume elle tait alle  Saint-Jean, mais
qu'elle n'y avait pas aperu cet homme qui la perscutait. A ces mots,
M***, hors de lui, la traita comme la dernire des cratures, lui dit
tout ce qu'il avait vu lui-mme, et la hardiesse des mensonges croissant
avec la vivacit des accusations, il prit son poignard et se prcipita
sur elle. D'un grand sang-froid la Fausta lui dit:

--Eh bien! tout ce dont vous vous plaignez est la pure vrit, mais j'ai
essay de vous la cacher afin de ne pas jeter votre audace dans des
projets de vengeance insenss et qui peuvent nous perdre tous les deux;
car, sachez-le une bonne fois, suivant mes conjectures, l'homme qui me
perscute de ses soins est fait pour ne pas trouver d'obstacles  ses
volonts, du moins en ce pays.

Aprs avoir rappel fort adroitement qu'aprs tout M*** n'avait aucun
droit sur elle, la Fausta finit par dire que probablement elle n'irait
plus  l'glise de Saint-Jean. M*** tait perdument amoureux, un peu
de coquetterie avait pu se joindre  la prudence dans le coeur de cette
jeune femme, il se sentit dsarmer. Il eut l'ide de quitter Parme; le
jeune prince, si puissant qu'il ft, ne pourrait le suivre, ou s'il
le suivait ne serait plus que son gal. Mais l'orgueil reprsenta de
nouveau que ce dpart aurait toujours l'air d'une fuite, et le comte
M*** se dfendit d'y songer.

Il ne se doute pas de la prsence de mon petit Fabrice, se dit la
cantatrice ravie, et maintenant nous pourrons nous moquer de lui d'une
faon prcieuse!

Fabrice ne devina point son bonheur, trouvant le lendemain les fentres
de la cantatrice soigneusement fermes, et ne la voyant nulle part, la
plaisanterie commena  lui sembler longue. Il avait des remords. Dans
quelle situation est-ce que je mets ce pauvre comte Mosca, lui ministre
de la police! on le croira mon complice, je serai venu dans ce pays pour
casser le cou  sa fortune! Mais si j'abandonne un projet si longtemps
suivi, que dira la duchesse quand je lui conterai mes essais d'amour?

Un soir que prt  quitter la partie il se faisait ainsi la morale en
rdant sous les grands arbres qui sparent le palais de la Fausta de la
citadelle, il remarqua qu'il tait suivi par un espion de fort petite
taille; ce fut en vain que pour s'en dbarrasser il alla passer par
plusieurs rues, toujours cet tre microscopique semblait attach  ses
pas. Impatient, il courut dans une rue solitaire situe le long de la
Parma, et o ses gens taient en embuscade; sur un signe qu'il fit ils
sautrent sur le pauvre petit espion qui se prcipita  leurs genoux:
c'tait la Bettina, femme de chambre de la Fausta; aprs trois jours
d'ennui et de rclusion, dguise en homme pour chapper au poignard du
comte M***, dont sa matresse et elle avaient grand-peur, elle avait
entrepris de venir dire  Fabrice qu'on l'aimait  la passion et qu'on
brlait de le voir; mais on ne pouvait plus paratre  l'glise de
Saint-Jean. Il tait temps, se dit Fabrice, vive l'insistance!

La petite femme de chambre tait fort jolie, ce qui enleva Fabrice 
ses rveries morales. Elle lui apprit que la promenade et toutes les
rues o il avait pass ce soir-l taient soigneusement gardes, sans
qu'il y part, par des espions de M***. Ils avaient lou des chambres au
rez-de-chausse ou au premier tage, cachs derrire les persiennes et
gardant un profond silence, ils observaient tout ce qui se passait dans
la rue, en apparence la plus solitaire, et entendaient ce qu'on y disait.

--Si ces espions eussent reconnu ma voix, dit la petite Bettina, j'tais
poignarde sans rmission  ma rentre au logis, et peut-tre ma pauvre
matresse avec moi.

Cette terreur la rendait charmante aux yeux de Fabrice.

--Le comte M***, continua-t-elle, est furieux, et Madame sait qu'il est
capable de tout... Elle m'a charge de vous dire qu'elle voudrait tre 
cent lieues d'ici avec vous!

Alors elle raconta la scne du jour de la Saint-Etienne, et la fureur de
M***, qui n'avait perdu aucun des regards et des signes d'amour que la
Fausta, ce jour-l folle de Fabrice, lui avait adresss. Le comte avait
tir son poignard, avait saisi la Fausta par les cheveux, et, sans sa
prsence d'esprit, elle tait perdue.

Fabrice fit monter la jolie Bettina dans un petit appartement qu'il
avait prs de l. Il lui raconta qu'il tait de Turin, fils d'un grand
personnage qui pour le moment se trouvait  Parme, ce qui l'obligeait 
garder beaucoup de mnagements. La Bettina lui rpondit en riant qu'il
tait bien plus grand seigneur qu'il ne voulait paratre. Notre hros
eut besoin d'un peu de temps avant de comprendre que la charmante fille
le prenait pour un non moindre personnage que le prince hrditaire
lui-mme. La Fausta commenait  avoir peur et  aimer Fabrice; elle
avait pris sur elle de ne pas dire ce nom  sa femme de chambre, et de
lui parler du prince. Fabrice finit par avouer  la jolie fille qu'elle
avait devin juste:

--Mais si mon nom est bruit, ajouta-t-il, malgr la grande passion
dont j'ai donn tant de preuves  ta matresse, je serai oblig de
cesser de la voir, et aussitt les ministres de mon pre, ces mchants
drles que je destituerai un jour, ne manqueront pas de lui envoyer
l'ordre de vider le pays, que jusqu'ici elle a embelli de sa prsence.

Vers le matin, Fabrice combina avec la petite camriste plusieurs
projets de rendez-vous pour arriver  la Fausta; il fit appeler Ludovic
et un autre de ses gens fort adroit, qui s'entendirent avec la Bettina,
pendant qu'il crivait  la Fausta la lettre la plus extravagante; la
situation comportait toutes les exagrations de la tragdie et Fabrice
ne s'en fit pas faute. Ce ne fut qu' la pointe du jour qu'il se spara
de la petite camriste, fort contente des faons du jeune prince.

Il avait t cent fois rpt que, maintenant que la Fausta tait
d'accord avec son amant, celui-ci ne repasserait plus sous les fentres
du petit palais que lorsqu'on pourrait l'y recevoir, et alors il y
aurait signal. Mais Fabrice, amoureux de la Bettina, et se croyant prs
du dnouement avec la Fausta, ne put se tenir dans son village  deux
lieues de Parme. Le lendemain, vers les minuit, il vint  cheval, et
bien accompagn, chanter sous les fentres de la Fausta un air alors
 la mode et dont il changeait les paroles. N'est-ce pas ainsi qu'en
agissent messieurs les amants? se disait-il.

Depuis que la Fausta avait tmoign le dsir d'un rendez-vous, toute
cette chasse semblait bien longue  Fabrice. Non, je n'aime point,
se disait-il en chantant assez mal sous les fentres du petit palais;
la Bettina me semble cent fois prfrable  la Fausta, et c'est par
elle que je voudrais tre reu en ce moment. Fabrice, s'ennuyant
assez, retournait  son village, lorsque  cinq cents pas du palais de
la Fausta quinze ou vingt hommes se jetrent sur lui, quatre d'entre
eux saisirent la bride de son cheval, deux autres s'emparrent de ses
bras. Ludovic et les bravi de Fabrice furent assaillis mais purent se
sauver; ils tirrent quelques coups de pistolet. Tout cela fut l'affaire
d'un instant: cinquante flambeaux allums parurent dans la rue en un
clin d'oeil et comme par enchantement. Tous ces hommes taient bien
arms. Fabrice avait saut  bas de son cheval, malgr les gens qui le
retenaient; il chercha  se faire jour; il blessa mme un des hommes qui
lui serrait les bras avec des mains semblables  des taux; mais il fut
bien tonn d'entendre cet homme lui dire du ton le plus respectueux:

--Votre Altesse me fera une bonne pension pour cette blessure, ce qui
vaudra mieux pour moi que de tomber dans le crime de lse-majest, en
tirant l'pe contre mon prince.

Voici justement le chtiment de ma sottise, se dit Fabrice, je me serai
damn pour un pch qui ne me semblait point aimable.

A peine la petite tentative de combat fut-elle termine, que plusieurs
laquais en grande livre parurent avec une chaise  porteurs dore et
peinte d'une faon bizarre: c'tait une de ces chaises grotesques dont
les masques se servent pendant le carnaval. Six hommes, le poignard 
la main, prirent Son Altesse d'y entrer, lui disant que l'air frais
de la nuit pourrait nuire  sa voix; on affectait les formes les plus
respectueuses, le nom de prince tait rpt  chaque instant, et
presque en criant. Le cortge commena  dfiler. Fabrice compta dans la
rue plus de cinquante hommes portant des torches allumes. Il pouvait
tre une heure du matin, tout le monde s'tait mis aux fentres, la
chose se passait avec une certaine gravit. Je craignais des coups de
poignard de la part du comte M***, se dit Fabrice; il se contente de
se moquer de moi, je ne lui croyais pas tant de got. Mais pense-t-il
rellement avoir affaire au prince? s'il sait que je ne suis que
Fabrice, gare les coups de dague!

Ces cinquante hommes portant des torches et les vingt hommes arms,
aprs s'tre longtemps arrts sous les fentres de la Fausta, allrent
parader devant les plus beaux palais de la ville. Des majordomes placs
aux deux cts de la chaise  porteurs demandaient de temps  autre
 Son Altesse si elle avait quelque ordre  leur donner. Fabrice ne
perdit point la tte:  l'aide de la clart que rpandaient les torches,
il voyait que Ludovic et ses hommes suivaient le cortge autant que
possible. Fabrice se disait: Ludovic n'a que huit ou dix hommes et n'ose
attaquer. De l'intrieur de sa chaise  porteurs, Fabrice voyait fort
bien que les gens chargs de la mauvaise plaisanterie taient arms
jusqu'aux dents. Il affectait de rire avec les majordomes chargs de
le soigner. Aprs plus de deux heures de marche triomphale, il vit que
l'on allait passer  l'extrmit de la rue o tait situ le palais
Sanseverina.

Comme on tournait la rue qui y conduit, il ouvre avec rapidit la porte
de la chaise pratique sur le devant, saute par-dessus l'un des btons,
renverse d'un coup de poignard l'un des estafiers qui lui portait sa
torche au visage; il reoit un coup de dague dans l'paule, un second
estafier lui brle la barbe avec sa torche allume, et enfin Fabrice
arrive  Ludovic auquel il crie:

--Tue! tue tout ce qui porte des torches!

Ludovic donne des coups d'pe et le dlivre de deux hommes qui
s'attachaient  le poursuivre. Fabrice arrive en courant jusqu' la
porte du palais Sanseverina; par curiosit, le portier avait ouvert la
petite porte haute de trois pieds pratique dans la grande, et regardait
tout bahi ce grand nombre de flambeaux. Fabrice entre d'un saut et
ferme derrire lui cette porte en miniature; il court au jardin et
s'chappe par une porte qui donnait sur une rue solitaire. Une heure
aprs, il tait hors de la ville, au jour il passait la frontire des
Etats de Modne et se trouvait en sret. Le soir il entra dans Bologne.
Voici une belle expdition, se dit-il; je n'ai pas mme pu parler 
ma belle. Il se hta d'crire des lettres d'excuses au comte et  la
duchesse, lettres prudentes, et qui, en peignant ce qui se passait dans
son coeur, ne pouvaient rien apprendre  un ennemi. J'tais amoureux
de l'amour, disait-il  la duchesse; j'ai fait tout au monde pour le
connatre, mais il parat que la nature m'a refus un coeur pour aimer
et tre mlancolique; je ne puis m'lever plus haut que le vulgaire
plaisir, etc.

On ne saurait donner l'ide du bruit que cette aventure fit dans Parme.
Le mystre excitait la curiosit: une infinit de gens avaient vu les
flambeaux et la chaise  porteurs. Mais quel tait cet homme enlev et
envers lequel on affectait toutes les formes du respect? Le lendemain
aucun personnage connu ne manqua dans la ville.

Le petit peuple qui habitait la rue d'o le prisonnier s'tait chapp
disait bien avoir vu un cadavre, mais au grand jour, lorsque les
habitants osrent sortir de leurs maisons, ils ne trouvrent d'autres
traces du combat que beaucoup de sang rpandu sur le pav. Plus de
vingt mille curieux vinrent visiter la rue dans la journe. Les villes
d'Italie sont accoutumes  des spectacles singuliers, mais toujours
elles savent le pourquoi et le comment. Ce qui choqua Parme dans cette
occurrence, ce fut que mme un mois aprs, quand on cessa de parler
uniquement de la promenade aux flambeaux, personne, grce  la prudence
du comte Mosca, n'avait pu deviner le nom du rival qui avait voulu
enlever la Fausta au comte M***. Cet amant jaloux et vindicatif avait
pris la fuite ds le commencement de la promenade. Par ordre du comte,
la Fausta fut mise  la citadelle. La duchesse rit beaucoup d'une
petite injustice que le comte dut se permettre pour arrter tout  fait
la curiosit du prince, qui autrement et pu arriver jusqu'au nom de
Fabrice.

On voyait  Parme un savant homme arriv du nord pour crire
une histoire du Moyen Age; il cherchait des manuscrits dans les
bibliothques, et le comte lui avait donn toutes les autorisations
possibles. Mais ce savant, fort jeune encore, se montrait irascible; il
croyait, par exemple, que tout le monde  Parme cherchait  se moquer
de lui. Il est vrai que les gamins des rues le suivaient quelquefois 
cause d'une immense chevelure rouge clair tale avec orgueil. Ce savant
croyait qu' l'auberge on lui demandait des prix exagrs de toutes
choses, et il ne payait pas la moindre bagatelle sans en chercher le
prix dans le voyage d'une Mme Starke qui est arriv  une vingtime
dition, parce qu'il indique  l'Anglais prudent le prix d'un dindon,
d'une pomme, d'un verre de lait, etc.

Le savant  la crinire rouge, le soir mme du jour o Fabrice fit cette
promenade force, devint furieux  son auberge, et sortit de sa poche de
petits pistolets pour se venger du cameriere qui lui demandait deux sous
d'une pche mdiocre. On l'arrta, car porter de petits pistolets est un
grand crime!

Comme ce savant irascible tait long et maigre, le comte eut l'ide, le
lendemain matin, de le faire passer aux yeux du prince pour le tmraire
qui, ayant prtendu enlever la Fausta au comte M***, avait t mystifi.
Le port des pistolets de poche est puni de trois ans de galre  Parme;
mais cette peine n'est jamais applique. Aprs quinze jours de prison,
pendant lesquels le savant n'avait vu qu'un avocat qui lui avait fait
une peur horrible des lois atroces diriges par la pusillanimit des
gens au pouvoir contre les porteurs d'armes caches, un autre avocat
visita la prison et lui raconta la promenade inflige par le comte M***
 un rival qui tait rest inconnu.

--La police ne veut pas avouer au prince qu'elle n'a pu savoir quel est
ce rival: Avouez que vous vouliez plaire  la Fausta, que cinquante
brigands vous ont enlev comme vous chantiez sous sa fentre, que
pendant une heure on vous a promen en chaise  porteurs sans vous
adresser autre chose que des honntets. Cet aveu n'a rien d'humiliant,
on ne vous demande qu'un mot. Aussitt aprs qu'en le prononant vous
aurez tir la police d'embarras, elle vous embarque sur une chaise de
poste et vous conduit  la frontire o l'on vous souhaite le bonsoir.

Le savant rsista pendant un mois; deux ou trois fois le prince fut
sur le point de le faire amener au ministre de l'Intrieur, et de se
trouver prsent  l'interrogatoire. Mais enfin il n'y songeait plus
quand l'historien, ennuy, se dtermina  tout avouer et fut conduit 
la frontire. Le prince resta convaincu que le rival du comte M*** avait
une fort de cheveux rouges.

Trois jours aprs la promenade, comme Fabrice qui se cachait  Bologne
organisait avec le fidle Ludovic les moyens de trouver le comte M***,
il apprit que, lui aussi, se cachait dans un village de la montagne
sur la route de Florence. Le comte n'avait que trois de ses buli avec
lui; le lendemain, au moment o il rentrait de la promenade, il fut
enlev par huit hommes masqus qui se donnrent  lui pour des sbires de
Parme. On le conduisit, aprs lui avoir band les yeux, dans une auberge
deux lieues plus avant dans la montagne, o il trouva tous les gards
possibles et un souper fort abondant. On lui servit les meilleurs vins
d'Italie et d'Espagne.

--Suis-je donc prisonnier d'Etat? dit le comte.

--Pas le moins du monde! lui rpondit fort poliment Ludovic masqu.
Vous avez offens un simple particulier, en vous chargeant de le faire
promener en chaise  porteurs; demain matin, il veut se battre en
duel avec vous. Si vous le tuez, vous trouverez deux bons chevaux, de
l'argent et des relais prpars sur la route de Gnes.

--Quel est le nom du fier--bras? dit le comte irrit.

--Il se nomme Bombace. Vous aurez le choix des armes et de bons tmoins,
bien loyaux, mais il faut que l'un des deux meure!

--C'est donc un assassinat! dit le comte M***, effray.

--A Dieu ne plaise! c'est tout simplement un duel  mort avec le jeune
homme que vous avez promen dans les rues de Parme au milieu de la nuit,
et qui resterait dshonor si vous restiez en vie. L'un de vous deux est
de trop sur la terre, ainsi tchez de le tuer; vous aurez des pes,
des pistolets, des sabres, toutes les armes qu'on a pu se procurer en
quelques heures, car il a fallu se presser; la police de Bologne est
fort diligente, comme vous pouvez le savoir, et il ne faut pas qu'elle
empche ce duel ncessaire  l'honneur du jeune homme dont vous vous
tes moqu.

--Mais si ce jeune homme est un prince...

--C'est un simple particulier comme vous, et mme beaucoup moins riche
que vous, mais il veut se battre  mort, et il vous forcera  vous
battre, je vous en avertis.

--Je ne crains rien au monde! s'cria M***.

--C'est ce que votre adversaire dsire avec le plus de passion, rpliqua
Ludovic. Demain, de grand matin, prparez-vous  dfendre votre vie;
elle sera attaque par un homme qui a raison d'tre fort en colre et
qui ne vous mnagera pas; je vous rpte que vous aurez le choix des
armes; et faites votre testament.

Vers les six heures du matin, le lendemain, on servit  djeuner au
comte M***, puis on ouvrit une porte de la chambre o il tait gard,
et on l'engagea  passer dans la cour d'une auberge de campagne; cette
cour tait environne de haies et de murs assez hauts, et les portes en
taient soigneusement fermes.

Dans un angle, sur une table de laquelle on invita le comte M*** 
s'approcher, il trouva quelques bouteilles de vin et d'eau-de-vie,
deux pistolets, deux pes, deux sabres, du papier et de l'encre; une
vingtaine de paysans taient aux fentres de l'auberge qui donnaient sur
la cour. Le comte implora leur piti.

--On veut m'assassiner! s'criait-il; sauvez-moi la vie!

--Vous vous trompez! ou vous voulez tromper, lui cria Fabrice qui tait
 l'angle oppos de la cour,  ct d'une table charge d'armes.

Il avait mis habit bas, et sa figure tait cache par un de ces masques
en fils de fer qu'on trouve dans les salles d'armes.

--Je vous engage, ajouta Fabrice,  prendre le masque en fil de fer
qui est prs de vous, ensuite avancez vers moi avec une pe ou des
pistolets; comme on vous l'a dit hier soir, vous avez le choix des armes.

Le comte M*** levait des difficults sans nombre, et semblait fort
contrari de se battre; Fabrice, de son ct, redoutait l'arrive de
la police, quoique l'on ft dans la montagne  cinq grandes lieues de
Bologne; il finit par adresser  son rival les injures les plus atroces;
enfin il eut le bonheur de mettre en colre le comte M***, qui saisit
une pe et marcha sur Fabrice; le combat s'engagea assez mollement.

Aprs quelques minutes, il fut interrompu par un grand bruit. Notre
hros avait bien senti qu'il se jetait dans une action, qui, pendant
toute sa vie, pourrait tre pour lui un sujet de reproches ou du moins
d'imputations calomnieuses. Il avait expdi Ludovic dans la campagne
pour lui recruter des tmoins. Ludovic donna de l'argent  des trangers
qui travaillaient dans un bois voisin; ils accoururent en poussant des
cris, pensant qu'il s'agissait de tuer un ennemi de l'homme qui payait.
Arrivs  l'auberge, Ludovic les pria de regarder de tous leurs yeux,
et de voir si l'un de ces deux jeunes gens qui se battaient agissait en
tratre et prenait sur l'autre des avantages illicites.

Le combat un instant interrompu par les cris de mort des paysans tardait
 recommencer; Fabrice insulta de nouveau la fatuit du comte.

--Monsieur le comte, lui criait-il, quand on est insolent, il faut tre
brave. Je sens que la condition est dure pour vous, vous aimez mieux
payer des gens qui sont braves.

Le comte, de nouveau piqu, se mit  lui crier qu'il avait longtemps
frquent la salle d'armes du fameux Battistin  Naples, et qu'il allait
chtier son insolence; la colre du comte M*** ayant enfin reparu, il
se battit avec assez de fermet, ce qui n'empcha point Fabrice de lui
donner un fort beau coup d'pe dans la poitrine, qui le retint au lit
plusieurs mois. Ludovic, en donnant les premiers soins au bless, lui
dit  l'oreille:

--Si vous dnoncez ce duel  la police, je vous ferai poignarder dans
votre lit.

Fabrice se sauva dans Florence; comme il s'tait tenu cach  Bologne,
ce fut  Florence seulement qu'il reut toutes les lettres de reproches
de la duchesse; elle ne pouvait lui pardonner d'tre venu  son concert
et de ne pas avoir cherch  lui parler. Fabrice fut ravi des lettres
du comte Mosca, elles respiraient une franche amiti et les sentiments
les plus nobles. Il devina que le comte avait crit  Bologne, de
faon  carter les soupons qui pouvaient peser sur lui relativement
au duel; la police fut d'une justice parfaite: elle constata que deux
trangers, dont l'un seulement, le bless, tait connu (le comte M***)
s'taient battus  l'pe, devant plus de trente paysans, au milieu
desquels se trouvait vers la fin du combat le cur du village qui
avait fait de vains efforts pour sparer les duellistes. Comme le nom
de Joseph Bossi n'avait point t prononc, moins de deux mois aprs,
Fabrice osa revenir  Bologne, plus convaincu que jamais que sa destine
le condamnait  ne jamais connatre la partie noble et intellectuelle
de l'amour. C'est ce qu'il se donna le plaisir d'expliquer fort au
long  la duchesse; il tait bien las de sa vie solitaire et dsirait
passionnment alors retrouver les charmantes soires qu'il passait entre
le comte et sa tante. Il n'avait pas revu depuis eux les douceurs de la
bonne compagnie.

Je me suis tant ennuy  propos de l'amour que je voulais me donner et
de la Fausta, crivait-il  la duchesse, que maintenant son caprice
me ft-il encore favorable, je ne ferais pas vingt lieues pour aller
la sommer de sa parole; ainsi ne crains pas, comme tu me le dis, que
j'aille jusqu' Paris o je vois qu'elle dbute avec un succs fou. Je
ferais toutes les lieues possibles pour passer une soire avec toi et
avec ce comte si bon pour ses amis.




LIVRE SECOND

    Par ses cris continuels, cette rpublique nous
    empcherait de jouir de la meilleure des monarchies.
                 (Chap. xxiii.)




CHAPITRE XIV


Pendant que Fabrice tait  la chasse de l'amour dans un village voisin
de Parme, le fiscal gnral Rassi, qui ne le savait pas si prs de
lui, continuait  traiter son affaire comme s'il et t un libral:
il feignit de ne pouvoir trouver, ou plutt intimida les tmoins 
dcharge; et enfin, aprs un travail fort savant de prs d'une anne,
et environ deux mois aprs le dernier retour de Fabrice  Bologne, un
certain vendredi, la marquise Raversi, ivre de joie, dit publiquement
dans son salon que, le lendemain, la sentence qui venait d'tre rendue
depuis une heure contre le petit del Dongo serait prsente  la
signature du prince et approuve par lui. Quelques minutes plus tard la
duchesse sut ce propos de son ennemie.

Il faut que le comte soit bien mal servi par ses agents! se dit-elle;
encore ce matin il croyait que la sentence ne pouvait tre rendue avant
huit jours. Peut-tre ne serait-il pas fch d'loigner de Parme mon
jeune grand vicaire; mais, ajouta-t-elle en chantant, nous le verrons
revenir, et un jour il sera notre archevque. La duchesse sonna:

--Runissez tous les domestiques dans la salle d'attente, dit-elle  son
valet de chambre, mme les cuisiniers; allez prendre chez le commandant
de la place le permis ncessaire pour avoir quatre chevaux de poste, et
enfin qu'avant une demi-heure ces chevaux soient attels  mon landau.
Toutes les femmes de la maison furent occupes  faire des malles, la
duchesse prit  la hte un habit de voyage, le tout sans rien faire dire
au comte; l'ide de se moquer un peu de lui la transportait de joie.

--Mes amis, dit-elle aux domestiques rassembls, j'apprends que mon
pauvre neveu va tre condamn par contumace pour avoir eu l'audace de
dfendre sa a vie contre un furieux; c'tait Giletti qui voulait le
tuer. Chacun de vous a pu voir combien le caractre de Fabrice est doux
et inoffensif. Justement indigne de cette injure atroce, je pars pour
Florence: je laisse  chacun de vous ses gages pendant dix ans; si vous
tes malheureux, crivez-moi, et tant que j'aurai un sequin, il y aura
quelque chose pour vous.

La duchesse pensait exactement ce qu'elle disait, et,  ses derniers
mots, les domestiques fondirent en larmes; elle aussi avait les yeux
humides; elle ajouta d'une voix mue:

--Priez Dieu pour moi et pour Mgr Fabrice del Dongo, premier grand
vicaire du diocse, qui demain matin va tre condamn aux galres, ou,
ce qui serait moins bte,  la peine de mort.

Les larmes des domestiques redoublrent et peu  peu se changrent
en cris  peu prs sditieux; la duchesse monta dans son carrosse et
se fit conduire au palais du prince. Malgr l'heure indue, elle fit
solliciter une audience par le gnral Fontana, aide de camp de service;
elle n'tait point en grand habit de cour, ce qui jeta cet aide de camp
dans une stupeur profonde. Quant au prince, il ne fut point surpris, et
encore moins fch de cette demande d'audience. Nous allons voir des
larmes rpandues par de beaux yeux, se dit-il en se frottant les mains.
Elle vient demander grce; enfin cette fire beaut va s'humilier! elle
tait aussi trop insupportable avec ses petits airs d'indpendance! Ces
yeux si parlants semblaient toujours me dire,  la moindre chose qui la
choquait: Naples ou Milan seraient un sjour bien autrement aimable que
votre petite ville de Parme. A la vrit je ne rgne pas sur Naples ou
sur Milan; mais enfin cette grande dame vient me demander quelque chose
qui dpend de moi uniquement et qu'elle brle d'obtenir; j'ai toujours
pens que l'arriv de ce neveu m'en ferait tirer pied ou aile.

Pendant que le prince souriait  ces penses et se livrait  toutes
ces prvisions agrables, il se promenait dans son grand cabinet, 
la porte duquel le gnral Fontana tait rest debout et raide comme
un soldat au port d'armes. Voyant les yeux brillants du prince, et se
rappelant l'habit de voyage de la duchesse, il crut  la dissolution de
la monarchie. Son bahissement n'eut plus de bornes quand il entendit le
prince lui dire:

--Priez Mme la duchesse d'attendre un petit quart d'heure.

Le gnral aide de camp fit son demi-tour comme un soldat  la parade;
le prince sourit encore: Fontana n'est pas accoutum, se dit-il,  voir
attendre cette fire duchesse: la figure tonne avec laquelle il va lui
parler du petit quart d'heure d'attente prparera le passage aux larmes
touchantes que ce cabinet va voir rpandre. Ce petit quart d'heure fut
dlicieux pour le prince, il se promenait d'un pas ferme et gal, il
rgnait. Il s'agit ici de ne rien dire qui ne soit parfaitement  sa
place; quels que soient mes sentiments envers la duchesse, il ne faut
point oublier que c'est une des plus grandes dames de ma cour. Comment
Louis XIV parlait-il aux princesses ses filles quand il avait lieu d'en
tre mcontent? et ses yeux s'arrtrent sur le portrait du grand roi.

Le plaisant de la chose c'est que le prince ne songea point  se
demander s'il ferait grce  Fabrice et quelle serait cette grce.
Enfin, au bout de vingt minutes, le fidle Fontana se prsenta de
nouveau  la porte, mais sans rien dire.

--La duchesse Sanseverina peut entrer, cria le prince d'un air thtral.

Les larmes vont commencer, se dit-il, et, comme pour se prparer  un
tel spectacle, il tira son mouchoir.

Jamais la duchesse n'avait t aussi leste et aussi jolie; elle n'avait
pas vingt-cinq ans. En voyant son petit pas lger et rapide effleurer 
peine les tapis, le pauvre aide de camp fut sur le point de perdre tout
 fait la raison.

--J'ai bien des pardons  demander  Votre Altesse Srnissime, dit
la duchesse de sa petite voix lgre et gaie, j'ai pris la libert
de me prsenter devant elle avec un habit qui n'est pas prcisment
convenable, mais Votre Altesse m'a tellement accoutume  ses bonts que
j'ai os esprer qu'elle voudrait bien m'accorder encore cette grce.

La duchesse parlait assez lentement, afin de se donner le temps de jouir
de la figure du prince; elle tait dlicieuse  cause de l'tonnement
profond et du reste de grands airs que la position de la tte et des
bras accusait encore. Le prince tait rest comme frapp de la foudre;
de sa petite voix aigre et trouble, il s'criait de temps  autre en
articulant  peine:

--Comment! comment!

La duchesse, comme par respect, aprs avoir fini son compliment, lui
laissa tout le temps de rpondre; puis elle ajouta:

--J'ose esprer que Votre Altesse Srnissime daigne me pardonner
l'incongruit de mon costume.

Mais, en parlant ainsi, ses yeux moqueurs brillaient d'un si vif clat
que le prince ne put le supporter; il regarda au plafond, ce qui chez
lui tait le dernier signe du plus extrme embarras.

--Comment! comment! dit-il encore.

Puis il eut le bonheur de trouver une phrase:

--Madame la duchesse asseyez-vous donc.

Il avana lui-mme un fauteuil et avec assez de grce. La duchesse ne
fut point insensible  cette politesse, elle modra la ptulance de son
regard.

--Comment! comment! rpta encore le prince en s'agitant dans son
fauteuil, sur lequel on et dit qu'il ne pouvait trouver de position
solide.

--Je vais profiter de la fracheur de la nuit pour courir la poste,
reprit la duchesse, et, comme mon absence peut tre de quelque dure,
je n'ai point voulu sortir des Etats de Son Altesse Srnissime sans
la remercier de toutes les bonts que depuis cinq annes elle a daign
avoir pour moi. A ces mots le prince comprit enfin; il devint ple:
c'tait l'homme du monde qui souffrait le plus de se voir tromp dans
ses prvisions; puis il prit un air de grandeur tout  fait digne du
portrait de Louis XIV qui tait sous ses yeux. A la bonne heure, se dit
la duchesse, voil un homme.

--Et quel est le motif de ce dpart subit? dit le prince d'un ton assez
ferme.

--J'avais ce projet depuis longtemps, rpondit la duchesse, et une
petite insulte que l'on fait  Monsignore del Dongo que demain l'on va
condamner  mort ou aux galres, me fait hter mon dpart.

--Et dans quel ville allez-vous?

--A Naples, je pense.

Elle ajouta en se levant:

--Il ne me reste plus qu' prendre cong de Votre Altesse Srnissime et
 la remercier trs humblement de ses anciennes bonts.

A son tour, elle partait d'un air si ferme que le prince vit bien que
dans deux secondes tout serait fini; l'clat du dpart ayant eu lieu, il
savait que tout arrangement tait impossible; elle n'tait pas femme 
revenir sur ses dmarches. Il courut aprs elle.

--Mais vous savez bien, madame la duchesse, lui dit-il en lui prenant la
main, que toujours je vous ai aime, et d'une amiti  laquelle il ne
tenait qu' vous de donner un autre nom. Un meurtre a t commis, c'est
ce qu'on ne saurait nier; j'ai confi l'instruction du procs  mes
meilleurs juges...

A ces mots, la duchesse se releva de toute sa hauteur; toute apparence
de respect et mme d'urbanit disparut en un clin d'oeil: la femme
outrage parut clairement, et la femme outrage s'adressant  un tre
qu'elle sait de mauvaise foi. Ce fut avec l'expression de la colre la
plus vive et mme du mpris, qu'elle dit au prince en pesant sur tous
les mots:

--Je quitte  jamais les Etats de Votre Altesse Srnissime, pour ne
jamais entendre parler du fiscal Rassi, et des autres infmes assassins
qui ont condamn  mort mon neveu et tant d'autres; si Votre Altesse
Srnissime ne veut pas mler un sentiment d'amertume aux derniers
instants que je passe auprs d'un prince poli et spirituel quand il
n'est pas tromp, je la prie trs humblement de ne pas me rappeler
l'ide de ces juges infmes qui se vendent pour mille cus ou une croix.

L'accent admirable et surtout vrai avec lequel furent prononces ces
paroles fit tressaillir le prince; il craignit un instant de voir sa
dignit compromise par une accusation encore plus directe, mais au total
sa sensation finit bientt par tre de plaisir: il admirait la duchesse;
l'ensemble de sa personne atteignit en ce moment une beaut sublime.
Grand Dieu! qu'elle est belle, se dit le prince; on doit passer quelque
chose  une femme unique et telle que peut-tre il n'en existe pas une
seconde dans toute l'Italie... Eh bien! avec un peu de bonne politique
il ne serait peut-tre pas impossible d'en faire un jour ma matresse;
il y a loin d'un tel tre  cette poupe de marquise Balbi, et qui
encore chaque anne vole au moins trois cent mille francs  mes pauvres
sujets... Mais l'ai-je bien entendu? pensa-t-il tout  coup; elle a dit:
condamn mon neveu et tant d'autres.

Alors la colre surnagea, et ce fut avec une hauteur digne du rang
suprme que le prince dit, aprs un silence:

--Et que faudrait-il faire pour que madame ne partt point?

--Quelque chose dont vous n'tes pas capable, rpliqua la duchesse avec
l'accent de l'ironie la plus amre et du mpris le moins dguis.

Le prince tait hors de lui, mais il devait  l'habitude de son mtier
de souverain absolu la force de rsister  un premier mouvement. Il
faut avoir cette femme, se dit-il, c'est ce que je me dois, puis il faut
la faire mourir par le mpris... Si elle sort de ce cabinet, je ne la
revois jamais. Mais, ivre de colre et de haine comme il l'tait en
ce moment, o trouver un mot qui pt satisfaire  la fois  ce qu'il
se devait  lui-mme et porter la duchesse  ne pas dserter sa cour 
l'instant? On ne peut, se dit-il, ni rpter ni tourner en ridicule
un geste, et il alla se placer entre la duchesse et la porte de son
cabinet. Peu aprs il entendit gratter  cette porte.

--Quel est le jean-sucre, s'cria-t-il en jurant de toute la force de
ses poumons, quel est le jean-sucre qui vient ici m'apporter sa sotte
prsence?

Le pauvre gnral Fontana montra sa figure ple et totalement renverse,
et ce fut avec l'air d'un homme  l'agonie qu'il pronona ces mots mal
articuls:

--Son Excellence le comte Mosca sollicite l'honneur d'tre introduit.

--Qu'il entre! dit le prince en criant.

Et comme Mosca saluait:

--Eh bien! lui dit-il, voici Mme la duchesse Sanseverina qui prtend
quitter Parme  l'instant pour aller s'tablir  Naples, et qui
par-dessus le march me dit des impertinences.

--Comment! dit Mosca plissant.

--Quoi! vous ne saviez pas ce projet de dpart?

--Pas la premire parole; j'ai quitt Madame  six heures, joyeuse et
contente.

Ce mot produisit sur le prince un effet incroyable. D'abord il regarda
Mosca; sa pleur croissante lui montra qu'il disait vrai et n'tait
point complice du coup de tte de la duchesse. En ce cas, se dit-il,
je la perds pour toujours; plaisir et vengeance, tout s'envole en mme
temps. A Naples elle fera des pigrammes avec son neveu Fabrice sur la
grande colre du petit prince de Parme. Il regarda la duchesse; le plus
violent mpris et la colre se disputaient son coeur; ses yeux taient
fixs en ce moment sur le comte Mosca, et les contours si fins de cette
belle bouche exprimaient le ddain le plus amer. Toute cette figure
disait: vil courtisan! Ainsi, pensa le prince, aprs l'avoir examine,
je perds ce moyen de la rappeler en ce pays. Encore en ce moment, si
elle sort de ce cabinet elle est perdue pour moi, Dieu sait ce qu'elle
dira de mes juges  Naples... Et avec cet esprit et cette force de
persuasion divine que le ciel lui a donns, elle se fera croire de tout
le monde. Je lui devrai la rputation d'un tyran ridicule qui se lve la
nuit pour regarder sous son lit... Alors, par une manoeuvre adroite et
comme cherchant  se promener pour diminuer son agitation, le prince se
plaa de nouveau devant la porte du cabinet; le comte tait  sa droite
 trois pas de distance, ple, dfait et tellement tremblant qu'il fut
oblig de chercher un appui sur le dos du fauteuil que la duchesse avait
occup au commencement de l'audience, et que le prince dans un mouvement
de colre avait pouss au loin. Le comte tait amoureux. Si la duchesse
part je la suis, se disait-il; mais voudra-t-elle de moi  sa suite?
voil la question.

A la gauche du prince, la duchesse debout, les bras croiss et serrs
contre la poitrine, le regardait avec une impertinence admirable; une
pleur complte et profonde avait succd aux vives couleurs qui nagure
animaient cette tte sublime.

Le prince, au contraire des deux autres personnages, avait la figure
rouge et l'air inquiet; sa main gauche jouait d'une faon convulsive
avec la croix attache au grand cordon de son ordre qu'il portait sous
l'habit; de la main droite il se caressait le menton.

--Que faut-il faire? dit-il au comte, sans trop savoir ce qu'il faisait
lui-mme et entran par l'habitude de le consulter sur tout.

--Je n'en sais rien en vrit, Altesse Srnissime, rpondit le comte de
l'air d'un homme qui rend le dernier soupir.

Il pouvait  peine prononcer les mots de sa rponse. Le ton de cette
voix donna au prince la premire consolation que son orgueil bless et
trouve dans cette audience, et ce petit bonheur lui fournit une phrase
heureuse pour son amour-propre.

--Eh bien! dit-il, je suis le plus raisonnable des trois; je veux bien
faire abstraction complte de ma position dans le monde. Je vais parler
comme un ami.

Et il ajouta, avec un beau sourire de condescendance bien imit des
temps heureux de Louis XIV:

--Comme un ami parlant  des amis, Madame la duchesse, ajouta-t-il, que
faut-il faire pour vous faire oublier une rsolution intempestive?

--En vrit, je n'en sais rien, rpondit la duchesse avec un grand
soupir, en vrit je n'en sais rien, tant j'ai Parme en horreur.

Il n'y avait nulle intention d'pigramme dans ce mot, on voyait que la
sincrit mme parlait par sa bouche.

Le comte se tourna vivement de son ct; l'me du courtisan tait
scandalise: puis il adressa au prince un regard suppliant. Avec
beaucoup de dignit et de sang-froid le prince laissa passer un moment;
puis s'adressant au comte:

--Je vois, dit-il, que votre charmante amie est tout  fait hors
d'elle-mme; c'est tout simple, elle adore son neveu.

Et, se tournant vers la duchesse, il ajouta, avec le regard le plus
galant et en mme temps de l'air que l'on prend pour citer le mot d'une
comdie:

--Que faut-il faire pour plaire  ces beaux yeux?

La duchesse avait eu le temps de rflchir; d'un ton ferme et lent, et
comme si elle et dict son ultimatum, elle rpondit:

--Son Altesse m'crirait une lettre gracieuse, comme elle sait si
bien les faire; elle me dirait que, n'tant point convaincue de la
culpabilit de Fabrice del Dongo, premier grand vicaire de l'archevque,
elle ne signera point la sentence quand on viendra la lui prsenter, et
que cette procdure injuste n'aura aucune suite  l'avenir.

--Comment injuste! s'cria le prince en rougissant jusqu'au blanc des
yeux, et reprenant sa colre.

--Ce n'est pas tout! rpliqua la duchesse avec une fiert romaine; ds
ce soir, et, ajouta-t-elle en regardant la pendule, il est dj onze
heures et un quart; ds ce soir Son Altesse Srnissime enverra dire 
la marquise Raversi qu'elle lui conseille d'aller  la campagne pour se
dlasser des fatigues qu'a d lui causer un certain procs dont elle
parlait dans son salon au commencement de la soire.

Le duc se promenait dans son cabinet comme un homme furieux.

--Vit-on jamais une telle femme?... s'criait-il; elle me manque de
respect.

La duchesse rpondit avec une grce parfaite:

--De la vie je n'ai eu l'ide de manquer de respect  Son Altesse
Srnissime: Son Altesse a eu l'extrme condescendance de dire qu'elle
parlait comme un ami  des amis. Je n'ai, du reste, aucune envie de
rester  Parme, ajouta-t-elle en regardant le comte avec le dernier
mpris.

Ce regard dcida le prince, jusqu'ici fort incertain, quoique ces
paroles eussent sembl annoncer un engagement; il se moquait fort des
paroles.

Il y eut encore quelques mots d'changs, mais enfin le comte Mosca
reut l'ordre d'crire le billet gracieux sollicit par la duchesse. Il
omit la phrase: Cette procdure injuste n'aura aucune suite  l'avenir.
Il suffit, se dit le comte, que le prince promette de ne point signer
la sentence qui lui sera prsente. Le prince le remercia d'un coup
d'oeil en signant.

Le comte eut grand tort, le prince tait fatigu et et tout sign; il
croyait se bien tirer de la scne, et toute l'affaire tait domine
 ses yeux par ces mots: Si la duchesse part, je trouverai ma cour
ennuyeuse avant huit jours. Le comte remarqua que le matre corrigeait
la date et mettait celle du lendemain. Il regarda la pendule, elle
marquait prs de minuit. Le ministre ne vit dans cette date corrige que
l'envie pdantesque de faire preuve d'exactitude et de bon gouvernement.
Quant  l'exil de la marquise Raversi, il ne fit pas un pli; le prince
avait un plaisir particulier  exiler les gens.

--Gnral Fontana, s'cria-t-il en entrouvrant la porte.

Le gnral parut avec une figure tellement tonne et tellement
curieuse, qu'il y eut change d'un regard gai entre la duchesse et le
comte, et ce regard fit la paix.

--Gnral Fontana, dit le prince, vous allez monter dans ma voiture qui
attend sous la colonnade; vous irez chez la marquise Raversi, vous vous
ferez annoncer; si elle est au lit, vous ajouterez que vous venez de ma
part, et, arriv dans sa chambre, vous direz ces prcises paroles, et
non d'autres: Madame la marquise Raversi, Son Altesse Srnissime vous
engage  partir demain, avant huit heures du matin, pour votre chteau
de Velleja; Son Altesse vous fera connatre quand vous pourrez revenir 
Parme.

Le prince chercha des yeux ceux de la duchesse, laquelle, sans le
remercier comme il s'y attendait, lui fit une rvrence extrmement
respectueuse et sortit rapidement.

--Quelle femme! dit le prince en se tournant vers le comte Mosca.

Celui-ci, ravi de l'exil de la marquise Raversi qui facilitait toutes
ses actions comme ministre, parla pendant une grosse demi-heure en
courtisan consomm; il voulait consoler l'amour-propre du souverain,
et ne prit cong que lorsqu'il le vit bien convaincu que l'histoire
anecdotique de Louis XIV n'avait pas de page plus belle que celle qu'il
venait de fournir  ses historiens futurs.

En rentrant chez elle, la duchesse ferma sa porte, et dit qu'on n'admt
personne, pas mme le comte. Elle voulait se trouver seule avec
elle-mme, et voir un peu quelle ide elle devait se former de la scne
qui venait d'avoir lieu. Elle avait agi au hasard et pour se faire
plaisir au moment mme; mais  quelque dmarche qu'elle se ft laiss
entraner elle y et tenu avec fermet. Elle ne se ft point blme en
revenant au sang-froid, encore moins repentie: tel tait le caractre
auquel elle devait d'tre encore  trente-six ans la plus jolie femme de
la cour.

Elle rvait en ce moment  ce que Parme pouvait offrir d'agrable, comme
elle et fait au retour d'un long voyage, tant de neuf heures  onze
elle avait cru fermement quitter ce pays pour toujours.

Ce pauvre comte a fait une plaisante figure lorsqu'il a connu mon
dpart en prsence du prince... Au fait, c'est un homme aimable et d'un
coeur bien rare! Il et quitt ses ministres pour me suivre... Mais
aussi pendant cinq annes entires il n'a pas eu une distraction  me
reprocher. Quelles femmes maries  l'autel pourraient en dire autant 
leur seigneur et matre? Il faut convenir qu'il n'est point important,
point pdant, il ne donne nullement l'envie de le tromper; devant moi
il semble toujours avoir honte de sa puissance... Il faisait une drle
de figure en prsence de son seigneur et matre; s'il tait l je
l'embrasserais... Mais pour rien au monde je ne me chargerais d'amuser
un ministre qui a perdu son portefeuille, c'est une maladie dont on
ne gurit qu' la mort, et... qui fait mourir. Quel malheur ce serait
d'tre ministre jeune! Il faut que je le lui crive, c'est une de ces
choses qu'il doit savoir officiellement avant de se brouiller avec son
prince... Mais j'oubliais mes bons domestiques.

La duchesse sonna. Ses femmes taient toujours occupes  faire des
malles; la voiture tait avance sous le portique et on la chargeait;
tous les domestiques qui n'avaient pas de travail  faire entouraient
cette voiture, les larmes aux yeux. La Chkina, qui dans les grandes
occasions entrait seule chez la duchesse, lui apprit tous ces dtails.

--Fais-les monter, dit la duchesse.

Un instant aprs elle passa dans la salle d'attente.

--On m'a promis, leur dit-elle, que la sentence contre mon neveu ne
serait pas signe par le souverain (c'est ainsi qu'on parle en Italie);
je suspens mon dpart; nous verrons si mes ennemis auront le crdit de
faire changer cette rsolution.

Aprs un petit silence, les domestiques se mirent  crier: Vive Madame
la duchesse! et applaudirent avec fureur. La duchesse, qui tait dj
dans la pice voisine, reparut comme une actrice applaudie, fit une
petite rvrence pleine de grce  ses gens et leur dit:

--Mes amis, je vous remercie.

Si elle et dit un mot, tous, en ce moment, eussent march contre
le palais pour l'attaquer. Elle fit un signe  un postillon, ancien
contrebandier et homme dvou, qui la suivit.

--Tu vas t'habiller en paysan ais, tu sortiras de Parme comme tu
pourras, tu loueras une sediola et tu iras aussi vite que possible 
Bologne. Tu entreras  Bologne en promeneur et par la porte de Florence,
et tu remettras  Fabrice, qui est au Pelegrino, un paquet que Chkina
va te donner. Fabrice se cache et s'appelle l-bas M. Joseph Bossi;
ne va pas le trahir par tourderie, n'aie pas l'air de le connatre;
mes ennemis mettront peut-tre des espions  tes trousses. Fabrice te
renverra ici au bout de quelques heures ou de quelques jours: c'est
surtout en revenant qu'il faut redoubler de prcautions pour ne pas le
trahir.

--Ah! les gens de la marquise Raversi! s'cria le postillon; nous les
attendons, et si Madame voulait ils seraient bientt extermins.

--Un jour peut-tre! mais gardez-vous sur votre tte de rien faire sans
mon ordre.

C'tait la copie du billet du prince que la duchesse voulait envoyer 
Fabrice; elle ne put rsister au plaisir de l'amuser, et ajouta un mot
sur la scne qui avait amen le billet; ce mot devint une lettre de dix
pages. Elle fit rappeler le postillon.

--Tu ne peux partir, lui dit-elle, qu' quatre heures,  porte ouvrante.

--Je comptais passer par le grand gout, j'aurais de l'eau jusqu'au
menton, mais je passerais.

--Non, dit la duchesse, je ne veux pas exposer  prendre la fivre un
de mes plus fidles serviteurs. Connais-tu quelqu'un chez monseigneur
l'archevque?

--Le second cocher est mon ami.

--Voici une lettre pour ce saint prlat: introduis-toi sans bruit dans
son palais, fais-toi conduire chez le valet de chambre; je ne voudrais
pas qu'on rveillt monseigneur. S'il est dj renferm dans sa chambre,
passe la nuit dans le palais, et, comme il est dans l'usage de se lever
avec le jour, demain matin,  quatre heures, fais-toi annoncer de ma
part, demande sa bndiction au saint archevque, remets-lui le paquet
que voici, et prends les lettres qu'il te donnera peut-tre pour Bologne.

La duchesse adressait  l'archevque l'original mme du billet du
prince; comme ce billet tait relatif  son premier grand vicaire,
elle le priait de le dposer aux archives de l'archevch, o elle
esprait que messieurs les grands vicaires et les chanoines, collgues
de son neveu, voudraient bien en prendre connaissance; le tout sous la
condition du plus profond secret.

La duchesse crivait  monseigneur Landriani avec une familiarit
qui devait charmer ce bon bourgeois; la signature seule avait
trois lignes; la lettre, fort amicale, tait suivie de ces
mots: Angelina-Cornelia-Isola Valserra del Dongo, duchesse Sanseverina.

Je n'en ai pas tant crit, je pense, se dit la duchesse en riant,
depuis mon contrat de mariage avec le pauvre duc; mais on ne mne ces
gens-l que par ces choses, et aux yeux des bourgeois la caricature
fait beaut. Elle ne put pas finir la soire sans cder  la tentation
d'crire une lettre de persiflage au pauvre comte; elle lui annonait
officiellement, pour sa gouverne, disait-elle, dans ses rapports avec
les ttes couronnes, qu'elle ne se sentait pas capable d'amuser un
ministre disgraci. Le prince vous fait peur; quand vous ne pourrez
plus le voir, ce serait donc  moi  vous faire peur? Elle fit porter
sur-le-champ cette lettre.

De son ct, le lendemain ds sept heures du matin, le prince manda le
comte Zurla, ministre de l'Intrieur.

--De nouveau, lui dit-il, donnez les ordres les plus svres  tous
les podestats pour qu'ils fassent arrter le sieur Fabrice del Dongo.
On nous annonce que peut-tre il osera reparatre dans nos Etats. Ce
fugitif se trouvant  Bologne, o il semble braver les poursuites de nos
tribunaux, placez des sbires qui le connaissent personnellement, 1 dans
les villages sur la route de Bologne  Parme; 2 aux environs du chteau
de la duchesse Sanseverina,  Sacca, et de sa maison de Castelnovo; 3
autour du chteau du comte Mosca. J'ose esprer de votre haute sagesse,
monsieur le comte, que vous saurez drober la connaissance de ces ordres
de votre souverain  la pntration du comte Mosca. Sachez que je veux
que l'on arrte le sieur Fabrice del Dongo.

Ds que ce ministre fut sorti, une porte secrte introduisit chez le
prince le fiscal gnral Rassi, qui s'avana pli en deux et saluant
 chaque pas. La mine de ce coquin-l tait  peindre; elle rendait
justice  toute l'infamie de son rle, et, tandis que les mouvements
rapides et dsordonns de ses yeux trahissaient la connaissance qu'il
avait de ses mrites, l'assurance arrogante et grimaante de sa bouche
montrait qu'il savait lutter contre le mpris.

Comme ce personnage va prendre une assez grande influence sur la
destine de Fabrice, on peut en dire un mot. Il tait grand, il avait
de beaux yeux fort intelligents, mais un visage abm par la petite
vrole; pour de l'esprit, il en avait, et beaucoup et du plus fin;
on lui accordait de possder parfaitement la science du droit, mais
c'tait surtout par l'esprit de ressource qu'il brillait. De quelque
sens que pt se prsenter une affaire, il trouvait facilement, et en
peu d'instants, les moyens fort bien fonds en droit d'arriver  une
condamnation ou  un acquittement; il tait surtout le roi des finesses
de procureur.

A cet homme, que de grandes monarchies eussent envi au prince de
Parme, on ne connaissait qu'une passion: tre en conversation intime
avec de grands personnages et leur plaire par des bouffonneries. Peu
lui importait que l'homme puissant rt de ce qu'il disait, ou de sa
propre personne, ou ft des plaisanteries rvoltantes sur Mme Rassi;
pourvu qu'il le vt rire et qu'on le traitt avec familiarit, il tait
content. Quelquefois le prince, ne sachant plus comment abuser de la
dignit de ce grand juge, lui donnait des coups de pied; si les coups
de pied lui faisaient mal, il se mettait  pleurer. Mais l'instinct de
bouffonnerie tait si puissant chez lui, qu'on le voyait tous les jours
prfrer le salon d'un ministre qui le bafouait,  son propre salon o
il rgnait despotiquement sur toutes les robes noires du pays. Le Rassi
s'tait surtout fait une position  part, en ce qu'il tait impossible
au noble le plus insolent de pouvoir l'humilier; sa faon de se venger
des injures qu'il essuyait toute la journe tait de les raconter au
prince, auquel il s'tait acquis le privilge de tout dire; il est vrai
que souvent la rponse tait un soufflet bien appliqu et qui faisait
mal, mais il ne s'en formalisait aucunement. La prsence de ce grand
juge distrayait le prince dans ses moments de mauvaise humeur, alors
il s'amusait  l'outrager. On voit que Rassi tait  peu prs l'homme
parfait  la cour: sans honneur et sans humeur.

--Il faut du secret avant tout, lui cria le prince sans le saluer, et le
traitant tout  fait comme un cuistre, lui qui tait si poli avec tout
le monde. De quand votre sentence est-elle date?

--Altesse Srnissime, d'hier matin.

--De combien de juges est-elle signe?

--De tous les cinq.

--Et la peine?

--Vingt ans de forteresse, comme Votre Altesse Srnissime me l'avait
dit.

--La peine de mort et rvolt, dit le prince comme se parlant 
soi-mme, c'est dommage! Quel effet sur cette femme! Mais c'est un del
Dongo, et ce nom est rvr dans Parme,  cause des trois archevques
presque successifs... Vous me dites vingt ans de forteresse?

--Oui, Altesse Srnissime, reprit le fiscal Rassi toujours debout et
pli en deux, avec, au pralable, excuse publique devant le portrait
de Son Altesse Srnissime; de plus, jene au pain et  l'eau tous les
vendredis et toutes les veilles des ftes principales, le sujet tant
d'une impit notoire. Ceci pour l'avenir et pour casser le cou  sa
fortune.

--Ecrivez, dit le prince:

Son Altesse Srnissime ayant daign couter avec bont les trs humbles
supplications de la marquise del Dongo, mre du coupable, et de la
duchesse Sanseverina, sa tante, lesquelles ont reprsent qu' l'poque
du crime leur fils et neveu tait fort jeune et d'ailleurs gar par
une folle passion conue pour la femme du malheureux Giletti, a bien
voulu, malgr l'horreur inspire par un tel meurtre, commuer la peine 
laquelle Fabrice del Dongo a t condamn, en celle de douze annes de
forteresse.

Donnez que je signe.

Le prince signa et data de la veille; puis, rendant la sentence  Rassi,
il lui dit:

--Ecrivez immdiatement au-dessous de ma signature:

La duchesse Sanseverina s'tant derechef jete aux genoux de Son
Altesse, le prince a permis que tous les jeudis le coupable ait une
heure de promenade sur la plate-forme de la tour carre vulgairement
appele tour Farnse.

Signez cela, dit le prince, et surtout bouche close, quoi que vous
puissiez entendre annoncer par la ville. Vous direz au conseiller De'
Capitani, qui a vot pour deux ans de forteresse et qui a mme pror en
faveur de cette opinion ridicule, que je l'engage  relire les lois et
rglements. Derechef, silence, et bonsoir.

Le fiscal Rassi fit, avec beaucoup de lenteur, trois profondes
rvrences que le prince ne regarda pas.

Ceci se passait  sept heures du matin. Quelques heures plus tard,
la nouvelle de l'exil de la marquise Raversi se rpandait dans la
ville et dans les cafs, tout le monde parlait  la fois de ce grand
vnement. L'exil de la marquise chassa pour quelque temps de Parme cet
implacable ennemi des petites villes et des petites cours, l'ennui. Le
gnral Fabio Conti, qui s'tait cru ministre, prtexta une attaque de
goutte, et pendant plusieurs jours ne sortit point de sa forteresse.
La bourgeoisie et par suite le petit peuple conclurent, de ce qui
se passait, qu'il tait clair que le prince avait rsolu de donner
l'archevch de Parme  Monsignore del Dongo. Les fins politiques
de caf allrent mme jusqu' prtendre qu'on avait engag le pre
Landriani, l'archevque actuel,  feindre une maladie et  prsenter
sa dmission; on lui accorderait une grosse pension sur la ferme du
tabac, ils en taient srs: ce bruit vint jusqu' l'archevque qui s'en
alarma fort, et pendant quelques jours son zle pour notre hros en fut
grandement paralys. Deux mois aprs, cette belle nouvelle se trouvait
dans les journaux de Paris, avec ce petit changement, que c'tait le
comte de Mosca, neveu de la duchesse de Sanseverina, qui allait tre
fait archevque.

La marquise Raversi tait furibonde dans son chteau de Velleja; ce
n'tait point une femmelette, de celles qui croient se venger en
lanant des propos outrageants contre leurs ennemis. Ds le lendemain
de sa disgrce, le chevalier Riscara et trois autres de ses amis se
prsentrent au prince par son ordre, et lui demandrent la permission
d'aller la voir  son chteau. L'Altesse reut ces messieurs avec une
grce parfaite, et leur arrive  Velleja fut une grande consolation
pour la marquise. Avant la fin de la seconde semaine, elle avait trente
personnes dans son chteau, tous ceux que le ministre libral devait
porter aux places. Chaque soir la marquise tenait un conseil rgulier
avec les mieux informs de ses amis. Un jour qu'elle avait reu beaucoup
de lettres de Parme et de Bologne, elle se retira de bonne heure: la
femme de chambre favorite introduisit d'abord l'amant rgnant, le
comte Baldi, jeune homme d'une admirable figure et fort insignifiant;
et plus tard, le chevalier Riscara son prdcesseur: celui-ci tait
un petit homme noir au physique et au moral, qui, ayant commenc par
tre rptiteur de gomtrie au collge des nobles  Parme, se voyait
maintenant conseiller d'Etat et chevalier de plusieurs ordres.

--J'ai la bonne habitude, dit la marquise  ces deux hommes, de ne
dtruire jamais aucun papier, et bien m'en prend; voici neuf lettres
que la Sanseverina m'a crites en diffrentes occasions. Vous allez
partir tous les deux pour Gnes, vous chercherez parmi les galriens
un ex-notaire nomm Burati, comme le grand pote de Venise, ou Durati.
Vous, comte Baldi, placez-vous  mon bureau et crivez ce que je vais
vous dicter.

Une ide me vient et je t'cris ce mot. Je vais  ma chaumire prs de
Castelnovo; si tu veux venir passer douze heures avec moi, je serai
bien heureuse: il n'y a, ce me semble, pas grand danger aprs ce qui
vient de se passer; les nuages s'claircissent. Cependant arrte-toi
avant d'entrer dans Castelnovo; tu trouveras sur la route un de mes
gens, ils t'aiment tous  la folie. Tu garderas, bien entendu, le nom de
Bossi pour ce petit voyage. On dit que tu as de la barbe comme le plus
admirable capucin, et l'on ne t'a vu  Parme qu'avec la figure dcente
d'un grand vicaire.

--Comprends-tu, Riscara?

--Parfaitement; mais le voyage  Gnes est un luxe inutile; je connais
un homme dans Parme qui,  la vrit, n'est pas encore aux galres, mais
qui ne peut manquer d'y arriver. Il contrefera admirablement l'criture
de la Sanseverina.

A ces mots, le comte Baldi ouvrit dmesurment ses yeux si beaux; il
comprenait seulement.

--Si tu connais ce digne personnage de Parme, pour lequel tu espres de
l'avancement, dit la marquise  Riscara, apparemment qu'il te connat
aussi; sa matresse, son confesseur, son ami peuvent tre vendus  la
Sanseverina; j'aime mieux diffrer cette petite plaisanterie de quelques
jours, et ne m'exposer  aucun hasard. Partez dans deux heures comme de
bons petits agneaux, ne voyez me qui vive  Gnes et revenez bien vite.

Le chevalier Riscara s'enfuit en riant, et parlant du nez comme
Polichinelle: Il faut prparer les paquets, disait-il en courant d'une
faon burlesque. Il voulait laisser Baldi seul avec la dame. Cinq jours
aprs, Riscara ramena  la marquise son comte Baldi tout corch: pour
abrger de six lieues, on lui avait fait passer une montagne  dos de
mulet; il jurait qu'on ne le reprendrait plus  faire de grands voyages.
Baldi remit  la marquise trois exemplaires de la lettre qu'elle lui
avait dicte, et cinq ou six autres lettres de la mme criture,
composes par Riscara, et dont on pourrait peut-tre tirer parti par la
suite. L'une de ces lettres contenait de fort jolies plaisanteries sur
les pleurs que le prince avait la nuit, et sur la dplorable maigreur de
la marquise Baldi, sa matresse, laquelle laissait, dit-on, la marque
d'une pincette sur le coussin des bergres aprs s'y tre assise un
instant. On et jur que toutes ces lettres taient crites de la main
de Mme Sanseverina.

--Maintenant je sais  n'en pas douter, dit la marquise, que l'ami du
coeur, que le Fabrice est  Bologne ou dans les environs...

--Je suis trop malade, s'cria le comte Baldi en l'interrompant; je
demande en grce d'tre dispens de ce second voyage, ou du moins je
voudrais obtenir quelques jours de repos pour remettre ma sant.

--Je vais plaider votre cause, dit Riscara; il se leva et parla bas  la
marquise.

--Eh bien! soit, j'y consens, rpondit-elle en souriant.

--Rassurez-vous, vous ne partirez point, dit la marquise  Baldi d'un
air assez ddaigneux.

--Merci, s'cria celui-ci avec l'accent du coeur.

En effet, Riscara monta seul en chaise de poste. Il tait  peine 
Bologne depuis deux jours, lorsqu'il aperut dans une calche Fabrice
et la petite Marietta. Diable! se dit-il, il parat que notre futur
archevque ne se gne point; il faudra faire connatre ceci  la
duchesse, qui en sera charme. Riscara n'eut que la peine de suivre
Fabrice pour savoir son logement; le lendemain matin, celui-ci reut par
un courrier la lettre de fabrique gnoise; il la trouva un peu courte,
mais du reste n'eut aucun soupon. L'ide de revoir la duchesse et le
comte le rendit fou de bonheur, et quoi que pt dire Ludovic, il prit un
cheval  la poste et partit au galop. Sans s'en douter, il tait suivi
 peu de distance par le chevalier Riscara, qui, en arrivant,  six
lieues de Parme,  la poste avant Castelnovo, eut le plaisir de voir un
grand attroupement dans la place devant la prison du lieu; on venait d'y
conduire notre hros, reconnu  la poste, comme il changeait de cheval,
par deux sbires choisis et envoys par le comte Zurla.

Les petits yeux du chevalier Riscara brillrent de joie; il vrifia
avec une patience exemplaire tout ce qui venait d'arriver dans ce petit
village, puis expdia un courrier  la marquise Raversi. Aprs quoi,
courant les rues comme pour voir l'glise fort curieuse, et ensuite
pour chercher un tableau du Parmesan qu'on lui avait dit exister dans
le pays, il rencontra enfin le podestat qui s'empressa de rendre ses
hommages  un conseiller d'Etat. Riscara eut l'air tonn qu'il n'et
pas envoy sur-le-champ  la citadelle de Parme le conspirateur qu'il
avait eu le bonheur de faire arrter.

--On pourrait craindre, ajouta Riscara d'un air froid, que ses nombreux
amis qui le cherchaient avant-hier pour favoriser son passage  travers
les Etats de Son Altesse Srnissime ne rencontrent les gendarmes; ces
rebelles taient bien douze ou quinze  cheval.

--<i>Intelligenti pauca</i>! s'cria le podestat d'un air malin.




CHAPITRE XV


Deux heures plus tard, le pauvre Fabrice, garni de menottes et attach
par une longue chane  la sediola mme dans laquelle on l'avait fait
monter, partait pour la citadelle de Parme, escort par huit gendarmes.
Ceux-ci avaient l'ordre d'emmener avec eux tous les gendarmes stationns
dans les villages que le cortge devait traverser; le podestat lui-mme
suivait ce prisonnier d'importance. Sur les sept heures aprs midi, la
sediola, escorte par tous les gamins de Parme et par trente gendarmes,
traversa la belle promenade, passa devant le petit palais qu'habitait
la Fausta quelques mois auparavant et enfin se prsenta  la porte
extrieure de la citadelle  l'instant o le gnral Fabio Conti et sa
fille allaient sortir. La voiture du gouverneur s'arrta avant d'arriver
au pont-levis pour laisser entrer la sediola  laquelle Fabrice tait
attach; le gnral cria aussitt que l'on fermt les portes de la
citadelle, et se hta de descendre au bureau d'entre pour voir un peu
ce dont il s'agissait; il ne fut pas peu surpris quand il reconnut
le prisonnier, lequel tait devenu tout raide, attach  sa sediola
pendant une aussi longue route; quatre gendarmes l'avaient enlev et
le portaient au bureau d'crou. J'ai donc en mon pouvoir, se dit le
vaniteux gouverneur, ce fameux Fabrice del Dongo, dont on dirait que
depuis prs d'un an la haute socit de Parme a jur de s'occuper
exclusivement!

Vingt fois le gnral l'avait rencontr  la cour, chez la duchesse et
ailleurs; mais il se garda bien de tmoigner qu'il le connaissait; il
et craint de se compromettre.

--Que l'on dresse, cria-t-il au commis de la prison, un procs-verbal
fort circonstanci de la remise qui m'est faite du prisonnier par le
digne podestat de Castelnovo.

Barbone, le commis, personnage terrible par le volume de sa barbe et sa
tournure martiale, prit un air plus important que de coutume, on et
dit un gelier allemand. Croyant savoir que c'tait surtout la duchesse
Sanseverina qui avait empch son matre, le gouverneur, de devenir
ministre de la guerre, il fut d'une insolence plus qu'ordinaire envers
le prisonnier; il lui adressait la parole en l'appelant <i>voi</i>, ce qui
est en Italie la faon de parler aux domestiques.

--Je suis prlat de la sainte Eglise romaine, lui dit Fabrice avec
fermet, et grand vicaire de ce diocse; ma naissance seule me donne
droit aux gards.

--Je n'en sais rien! rpliqua le commis avec impertinence; prouvez vos
assertions en exhibant les brevets qui vous donnent droit  ces titres
fort respectables.

Fabrice n'avait point de brevets et ne rpondit pas. Le gnral Fabio
Conti, debout  ct de son commis, le regardait crire sans lever les
yeux sur le prisonnier afin de n'tre pas oblig de dire qu'il tait
rellement Fabrice del Dongo.

Tout  coup Cllia Conti, qui attendait en voiture, entendit un tapage
effroyable dans le corps de garde. Le commis Barbone faisant une
description insolente et fort longue de la personne du prisonnier, lui
ordonna d'ouvrir ses vtements, afin que l'on pt vrifier et constater
le nombre et l'tat des gratignures reues lors de l'affaire Giletti.

--Je ne puis, dit Fabrice souriant amrement; je me trouve hors d'tat
d'obir aux ordres de monsieur, les menottes m'en empchent!

--Quoi! s'cria le gnral d'un air naf, le prisonnier a des menottes!
dans l'intrieur de la forteresse! cela est contre les rglements, il
faut un ordre ad hoc; tez-lui les menottes.

Fabrice le regarda. Voil un plaisant jsuite! pensa-t-il; il y a une
heure qu'il me voit ces menottes qui me gnent horriblement, et il fait
l'tonn!

Les menottes furent tes par les gendarmes; ils venaient d'apprendre
que Fabrice tait neveu de la duchesse Sanseverina, et se htrent
de lui montrer une politesse mielleuse qui faisait contraste avec la
grossiret du commis; celui-ci en parut piqu et dit  Fabrice qui
restait immobile:

--Allons donc! dpchons! montrez-nous ces gratignures que vous avez
reues du pauvre Giletti, lors de l'assassinat.

D'un saut, Fabrice s'lana sur le commis, et lui donna un soufflet
tel, que le Barbone tomba de sa chaise sur les jambes du gnral. Les
gendarmes s'emparrent des bras de Fabrice qui restait immobile; le
gnral lui-mme et deux gendarmes qui taient  ses cts se htrent
de relever le commis dont la figure saignait abondamment. Deux gendarmes
plus loigns coururent fermer la porte du bureau, dans l'ide que le
prisonnier cherchait  s'vader. Le brigadier qui les commandait pensa
que le jeune del Dongo ne pouvait pas tenter une fuite bien srieuse,
puisque enfin il se trouvait dans l'intrieur de la citadelle; toutefois
il s'approcha de la fentre pour empcher le dsordre, et par un
instinct de gendarme. Vis--vis de cette fentre ouverte, et  deux pas,
se trouvait arrte la voiture du gnral: Cllia s'tait blottie dans
le fond, afin de ne pas tre tmoin de la triste scne qui se passait au
bureau; lorsqu'elle entendit tout ce bruit, elle regarda.

--Que se passe-t-il? dit-elle au brigadier.

--Mademoiselle, c'est le jeune Fabrice del Dongo qui vient d'appliquer
un fier soufflet  cet insolent de Barbone!

--Quoi! c'est M. del Dongo qu'on amne en prison?

--Eh! sans doute, dit le brigadier; c'est  cause de la haute naissance
de ce pauvre jeune homme que l'on fait tant de crmonies; je croyais
que mademoiselle tait au fait.

Cllia ne quitta plus la portire; quand les gendarmes qui entouraient
la table s'cartaient un peu, elle apercevait le prisonnier. Qui m'et
dit, pensait-elle, que je le reverrais pour la premire fois dans cette
triste situation, quand je le rencontrai sur la route du lac de Cme?...
Il me donna la main pour monter dans le carrosse de sa mre... Il se
trouvait dj avec la duchesse! Leurs amours avaient-ils commenc 
cette poque?

Il faut apprendre au lecteur que dans le parti libral dirig par la
marquise Raversi et le gnral Conti, on affectait de ne pas douter de
la tendre liaison qui devait exister entre Fabrice et la duchesse. Le
comte Mosca, qu'on abhorrait, tait pour sa duperie l'objet d'ternelles
plaisanteries.

Ainsi, pensa Cllia, le voil prisonnier et prisonnier de ses ennemis!
car au fond, le comte Mosca, quand on voudrait le croire un ange, va se
trouver ravi de cette capture.

Un accs de gros rire clata dans le corps de garde.

--Jacopo, dit-elle au brigadier d'une voix mue que se passe-t-il donc?

--Le gnral a demand avec vigueur au prisonnier pourquoi il avait
frapp Barbone: Monsignore Fabrice a rpondu froidement: Il m'a appel
assassin, qu'il montre les titres et brevets qui l'autorisent  me
donner ce titre; et l'on rit.

Un gelier qui savait crire remplaa Barbone; Cllia vit sortir
celui-ci, qui essuyait avec son mouchoir le sang qui coulait en
abondance de son affreuse figure: il jurait comme un paen:

--Ce f... Fabrice, disait-il  trs haute voix, ne mourra jamais que de
ma main. Je volerai le bourreau, etc.

Il s'tait arrt entre la fentre du bureau et la voiture du gnral
pour regarder Fabrice, et ses jurements redoublaient.

--Passez votre chemin, lui dit le brigadier; on ne jure point ainsi
devant mademoiselle.

Barbone leva la tte pour regarder dans la voiture, ses yeux
rencontrrent ceux de Cllia  laquelle un cri d'horreur chappa; jamais
elle n'avait vu d'aussi prs une expression de figure tellement atroce.
Il tuera Fabrice! se dit-elle, il faut que je prvienne don Cesare.
C'tait son oncle, l'un des prtres les plus respectables de la ville;
le gnral Conti, son frre, lui avait fait avoir la place d'conome et
de premier aumnier de la prison.

Le gnral remonta en voiture.

--Veux-tu rentrer chez toi, dit-il  sa fille, ou m'attendre peut-tre
longtemps dans la cour du palais? il faut que j'aille rendre compte de
tout ceci au souverain.

Fabrice sortait du bureau escort par trois gendarmes; on le conduisait
 la chambre qu'on lui avait destine: Cllia regardait par la portire,
le prisonnier tait fort prs d'elle. En ce moment elle rpondit  la
question de son pre par ces mots: Je vous suivrai. Fabrice, entendant
prononcer ces paroles tout prs de lui, leva les yeux et rencontra le
regard de la jeune fille. Il fut frapp surtout de l'expression de
mlancolie de sa figure. Comme elle est embellie, pensa-t-il, depuis
notre rencontre prs de Cme! quelle expression de pense profonde!...
On a raison de la comparer  la duchesse, quelle physionomie anglique!
Barbone, le commis sanglant, qui ne s'tait pas plac prs de la voiture
sans intention, arrta d'un geste les trois gendarmes qui conduisaient
Fabrice, et, faisant le tour de la voiture par derrire, pour arriver 
la portire prs de laquelle tait le gnral:

--Comme le prisonnier a fait acte de violence dans l'intrieur de la
citadelle, lui dit-il, en vertu de l'article 157 du rglement, n'y
aurait-il pas lieu de lui appliquer les menottes pour trois jours?

--Allez au diable! s'cria le gnral, que cette arrestation ne laissait
pas d'embarrasser.

Il s'agissait pour lui de ne pousser  bout ni la duchesse ni le comte
Mosca: et d'ailleurs, dans quel sens le comte allait-il prendre cette
affaire? au fond, le meurtre d'un Giletti tait une bagatelle, et
l'intrigue seule tait parvenue  en faire quelque chose.

Durant ce court dialogue, Fabrice tait superbe au milieu de ces
gendarmes, c'tait bien la mine la plus fire et la plus noble; ses
traits fins et dlicats, et le sourire de mpris qui errait sur ses
lvres, faisaient un charmant contraste avec les apparences grossires
des gendarmes qui l'entouraient. Mais tout cela ne formait pour ainsi
dire que la partie extrieure de sa physionomie; il tait ravi de la
cleste beaut de Cllia, et son oeil trahissait toute sa surprise.
Elle, profondment pensive, n'avait pas song  retirer la tte de la
portire; il la salua avec le demi-sourire le plus respectueux; puis,
aprs un instant:

--Il me semble, mademoiselle, lui dit-il, qu'autrefois, prs d'un
lac, j'ai dj eu l'honneur de vous rencontrer avec accompagnement de
gendarmes.

Cllia rougit et fut tellement interdite qu'elle ne trouva aucune parole
pour rpondre. Quel air noble au milieu de ces tres grossiers! se
disait-elle au moment o Fabrice lui adressa la parole. La profonde
piti, et nous dirons presque l'attendrissement o elle tait plonge,
lui trent la prsence d'esprit ncessaire pour trouver un mot
quelconque, elle s'aperut de son silence et rougit encore davantage. En
ce moment on tirait avec violence les verrous de la grande porte de la
citadelle, la voiture de Son Excellence n'attendait-elle pas depuis une
minute au moins? Le bruit fut si violent sous cette vote, que, quand
mme Cllia aurait trouv quelque mot pour rpondre, Fabrice n'aurait pu
entendre ses paroles.

Emporte par les chevaux qui avaient pris le galop aussitt aprs le
pont-levis, Cllia se disait: Il m'aura trouve bien ridicule! Puis
tout  coup elle ajouta: Non pas seulement ridicule; il aura cru voir
en moi une me basse, il aura pens que je ne rpondais pas  son salut
parce qu'il est prisonnier et moi fille du gouverneur.

Cette ide fut du dsespoir pour cette jeune fille qui avait l'me
leve. Ce qui rend mon procd tout  fait avilissant, ajouta-t-elle,
c'est que jadis, quand nous nous rencontrmes pour la premire fois,
aussi avec accompagnement de gendarmes, comme il le dit, c'tait moi
qui me trouvais prisonnire, et lui me rendait service et me tirait
d'un fort grand embarras... Oui, il faut en convenir, mon procd est
complet, c'est  la fois de la grossiret et de l'ingratitude. Hlas!
le pauvre jeune homme! maintenant qu'il est dans le malheur tout le
monde va se montrer ingrat envers lui. Il m'avait bien dit alors: Vous
souviendrez-vous de mon nom  Parme? Combien il me mprise  l'heure
qu'il est! Un mot poli tait si facile  dire! Il faut l'avouer, oui,
ma conduite a t atroce avec lui. Jadis, sans l'offre gnreuse de la
voiture de sa mre, j'aurais d suivre les gendarmes  pied dans la
poussire, ou, ce qui est bien pis, monter en croupe derrire un de ces
gens-l; c'tait alors mon pre qui tait arrt et moi sans dfense!
Oui, mon procd est complet. Et combien un tre comme lui a d le
sentir vivement! Quel contraste entre sa physionomie si noble et mon
procd! Quelle noblesse! quelle srnit! Comme il avait l'air d'un
hros entour de ses vils ennemis! Je comprends maintenant la passion de
la duchesse: puisqu'il est ainsi au milieu d'un vnement contrariant
et qui peut avoir des suites affreuses, quel ne doit-il pas paratre
lorsque son me est heureuse!

Le carrosse du gouverneur de la citadelle resta plus d'une heure et demi
dans la cour du palais, et toutefois lorsque le gnral descendit de
chez le prince, Cllia ne trouva point qu'il y ft rest trop longtemps.

--Quelle est la volont de Son Altesse? demanda Cllia.

--Sa parole a dit: la prison! et son regard: la mort!

--La mort! Grand Dieu! s'cria Cllia.

--Allons, tais-toi! reprit le gnral avec humeur; que je suis sot de
rpondre  un enfant!

Pendant ce temps, Fabrice montait les trois cent quatre-vingts marches
qui conduisaient  la tour Farnse, nouvelle prison btie sur la
plate-forme de la grosse tour,  une lvation prodigieuse. Il ne songea
pas une seule fois, distinctement du moins, au grand changement qui
venait de s'oprer dans son sort. Quel regard! se disait-il; que de
choses il exprimait! quelle profonde piti! Elle avait l'air de dire:
la vie est un tel tissu de malheurs! Ne vous affligez point trop de
ce qui vous arrive! est-ce que nous ne sommes point ici-bas pour tre
infortuns? Comme ses yeux si beaux restaient attachs sur moi, mme
quand les chevaux s'avanaient avec tant de bruit sous la vote!

Fabrice oubliait compltement d'tre malheureux.

Cllia suivit son pre dans plusieurs salons; au commencement de la
soire, personne ne savait encore la nouvelle de l'arrestation du grand
coupable, car ce fut le nom que les courtisans donnrent deux heures
plus tard  ce pauvre jeune homme imprudent.

On remarqua ce soir-l plus d'animation que de coutume dans la figure de
Cllia; or, l'animation, l'air de prendre part  ce qui l'environnait,
taient surtout ce qui manquait  cette belle personne. Quand on
comparait sa beaut  celle de la duchesse, c'tait surtout cet air
de n'tre mue par rien, cette faon d'tre comme au-dessus de toutes
choses, qui faisaient pencher la balance en faveur de sa rivale. En
Angleterre, en France, pays de vanit, on et t probablement d'un
avis tout oppos. Cllia Conti tait une jeune fille encore un peu trop
svelte que l'on pouvait comparer aux belles figures du Guide; nous ne
dissimulerons point que, suivant les donnes de la beaut grecque, on
et pu reprocher  cette tte des traits un peu marqus, par exemple,
les lvres remplies de la grce la plus touchante taient un peu fortes.

L'admirable singularit de cette figure dans laquelle clataient les
grces naves et l'empreinte cleste de l'me la plus noble, c'est
que, bien que de la plus rare et de la plus singulire beaut, elle ne
ressemblait en aucune faon aux ttes de statues grecques. La duchesse
avait au contraire un peu trop de la beaut connue de l'idal, et sa
tte vraiment lombarde rappelait le sourire voluptueux et la tendre
mlancolie des belles Hrodiades de Lonard de Vinci. Autant la duchesse
tait smillante, ptillante d'esprit et de malice, s'attachant avec
passion, si l'on peut parler ainsi,  tous les sujets que le courant
de la conversation amenait devant les yeux de son me, autant Cllia
se montrait calme et lente  s'mouvoir, soit par mpris de ce qui
l'entourait, soit par regret de quelque chimre absente. Longtemps on
avait cru qu'elle finirait par embrasser la vie religieuse. A vingt ans
on lui voyait de la rpugnance  aller au bal, et si elle y suivait son
pre, ce n'tait que par obissance et pour ne pas nuire aux intrts de
son ambition.

Il me sera donc impossible, rptait trop souvent l'me vulgaire du
gnral, le ciel m'ayant donn pour fille la plus belle personne des
Etats de notre souverain, et la plus vertueuse, d'en tirer quelque parti
pour l'avancement de ma fortune! Ma vie est trop isole, je n'ai qu'elle
au monde, et il me faut de toute ncessit une famille qui m'taie dans
le monde, et qui me donne un certain nombre de salons, o mon mrite et
surtout mon aptitude au ministre soient poss comme bases inattaquables
de tout raisonnement politique. Eh bien! ma fille si belle, si sage,
si pieuse, prend de l'humeur ds qu'un jeune homme bien tabli  la
cour entreprend de lui faire agrer ses hommages. Ce prtendant est-il
conduit, son caractre devient moins sombre, et je la vois presque
gaie, jusqu' ce qu'un autre pouseur se mette sur les rangs. Le plus
bel homme de la cour, le comte Baldi, s'est prsent et a dplu: l'homme
le plus riche des Etats de Son Altesse, le marquis Crescenzi, lui a
succd, elle prtend qu'il ferait son malheur.

Dcidment, disait d'autres fois le gnral, les yeux de ma fille sont
plus beaux que ceux de la duchesse, en cela surtout qu'en de rares
occasions ils sont susceptibles d'une expression plus profonde; mais
cette expression magnifique, quand est-ce qu'on la lui voit? Jamais dans
un salon o elle pourrait lui faire honneur, mais bien  la promenade,
seule avec moi, o elle se laissera attendrir, par exemple, par le
malheur de quelque manant hideux. Conserve quelque souvenir de ce regard
sublime, lui dis-je quelquefois, pour les salons o nous paratrons ce
soir. Point: daigne-t-elle me suivre dans le monde, sa figure noble
et pure offre l'expression assez hautaine et peu encourageante de
l'obissance passive.

Le gnral n'pargnait aucune dmarche, comme on voit, pour se trouver
un gendre convenable, mais il disait vrai.

Les courtisans, qui n'ont rien  regarder dans leur me, sont attentifs
 tout: ils avaient remarqu que c'tait surtout dans ces jours o
Cllia ne pouvait prendre sur elle de s'lancer hors de ses chres
rveries et de feindre de l'intrt pour quelque chose que la duchesse
aimait  s'arrter auprs d'elle et cherchait  la faire parler.
Cllia avait des cheveux blonds cendrs, se dtachant, par un effet
trs doux, sur des joues d'un coloris fin, mais en gnral un peu
trop ple. La forme seule du front et pu annoncer  un observateur
attentif que cet air si noble, cette dmarche tellement au-dessus des
grces vulgaires, tenaient  une profonde incurie pour tout ce qui est
vulgaire. C'tait l'absence et non pas l'impossibilit de l'intrt pour
quelque chose. Depuis que son pre tait gouverneur de la citadelle,
Cllia se trouvait heureuse, ou du moins exempte de chagrins, dans son
appartement si lev. Le nombre effroyable de marches qu'il fallait
monter pour arriver  ce palais du gouverneur, situ sur l'esplanade
de la grosse tour, loignait les visites ennuyeuses, et Cllia, par
cette raison matrielle, jouissait de la libert du couvent; c'tait
presque l tout l'idal de bonheur que, dans un temps, elle avait song
 demander  la vie religieuse. Elle tait saisie d'une sorte d'horreur
 la seule pense de mettre sa chre solitude et ses penses intimes
 la disposition d'un jeune homme, que le titre de mari autoriserait
 troubler toute cette vie intrieure. Si par la solitude elle
n'atteignait pas au bonheur, du moins elle tait parvenue  viter les
sensations trop douloureuses.

Le jour o Fabrice fut conduit  la forteresse, la duchesse rencontra
Cllia  la soire du ministre de l'Intrieur, comte Zurla; tout le
monde faisait cercle autour d'elles: ce soir-l, la beaut de Cllia
l'emportait sur celle de la duchesse. Les yeux de la jeune fille avaient
une expression si singulire et si profonde qu'ils en taient presque
indiscrets: il y avait de la piti, il y avait aussi de l'indignation
et de la colre dans ses regards. La gaiet et les ides brillantes de
la duchesse semblaient jeter Cllia dans des moments de douleur allant
jusqu' l'horreur. Quels vont tre les cris et les gmissements de la
pauvre femme, se disait-elle, lorsqu'elle va savoir que son amant, ce
jeune homme d'un si grand coeur et d'une physionomie si noble, vient
d'tre jet en prison! Et ces regards du souverain qui le condamnent
 mort! O pouvoir absolu, quand cesseras-tu de peser sur l'Italie! O
mes vnales et basses! Et je suis fille d'un gelier! et je n'ai point
dmenti ce noble caractre en ne daignant pas rpondre  Fabrice! et
autrefois il fut mon bienfaiteur! Que pense-t-il de moi  cette heure,
seul dans sa chambre et en tte--tte avec sa petite lampe? Rvolte
par cette ide, Cllia jetait des regards d'horreur sur la magnifique
illumination des salons du ministre de l'Intrieur.

Jamais, se disait-on dans le cercle de courtisans qui se formait
autour des deux beauts  la mode, et qui cherchait  se mler  leur
conversation, jamais elles ne se sont parl d'un air si anim et en
mme temps si intime. La duchesse, toujours attentive  conjurer les
haines excites par le premier ministre, aurait-elle song  quelque
grand mariage en faveur de la Cllia? Cette conjecture tait appuye
sur une circonstance qui jusque-l ne s'tait jamais prsente 
l'observation de la cour: les yeux de la jeune fille avaient plus de
feu, et mme, si l'on peut ainsi dire, plus de passion que ceux de la
belle duchesse. Celle-ci, de son ct, tait tonne, et, l'on peut
dire  sa gloire, ravie des grces si nouvelles qu'elle dcouvrait dans
la jeune solitaire; depuis une heure elle la regardait avec un plaisir
assez rarement senti  la vue d'une rivale. Mais que se passe-t-il
donc? se demandait la duchesse; jamais Cllia n'a t aussi belle, et
l'on peut dire aussi touchante: son coeur aurait-il parl?... Mais en ce
cas-l, certes, c'est de l'amour malheureux, il y a de la sombre douleur
au fond de cette animation si nouvelle... Mais l'amour malheureux se
tait! S'agirait-il de ramener un inconstant par un succs dans le
monde? Et la duchesse regardait avec attention les jeunes gens qui
les environnaient. Elle ne voyait nulle part d'expression singulire,
c'tait toujours de la fatuit plus ou moins contente. Mais il y a du
miracle ici, se disait la duchesse, pique de ne pas deviner. O est
le comte Mosca, cet tre si fin? Non, je ne me trompe point, Cllia
me regarde avec attention et comme si j'tais pour elle l'objet d'un
intrt tout nouveau. Est-ce l'effet de quelque ordre donn par son
pre, ce vil courtisan? Je croyais cette me noble et jeune incapable
de se ravaler  des intrts d'argent. Le gnral Fabio Conti aurait-il
quelque demande dcisive  faire au comte?

Vers les dix heures, un ami de la duchesse s'approcha et lui dit deux
mots  voix basse; elle plit excessivement; Cllia lui prit la main et
osa la lui serrer.

--Je vous remercie et je vous comprends maintenant... vous avez une
belle me! dit la duchesse, faisant effort sur elle-mme.

Elle eut  peine la force de prononcer ce peu de mots. Elle adressa
beaucoup de sourires  la matresse de la maison qui se leva pour
l'accompagner jusqu' la porte du dernier salon: ces honneurs n'taient
dus qu' des princesses de sang et faisaient pour la duchesse un cruel
contresens avec sa position prsente. Aussi elle sourit beaucoup 
la comtesse Zurla, mais malgr des efforts inous ne put jamais lui
adresser un seul mot.

Les yeux de Cllia se remplirent de larmes en voyant passer la duchesse
au milieu de ces salons peupls alors de ce qu'il y avait de plus
brillant dans la socit. Que va devenir cette pauvre femme, se
dit-elle, quand elle se trouvera seule dans sa voiture? Ce serait une
indiscrtion  moi de m'offrir pour l'accompagner! je n'ose... Combien
le pauvre prisonnier, assis dans quelque affreuse chambre, tte  tte
avec sa petite lampe, serait consol pourtant s'il savait qu'il est
aim  ce point! Quelle solitude affreuse que celle dans laquelle on
l'a plong! et nous, nous sommes ici dans ces salons si brillants!
quelle horreur! Y aurait-il un moyen de lui faire parvenir un mot? Grand
Dieu! ce serait trahir mon pre; sa situation est si dlicate entre
les deux partis! Que devient-il s'il s'expose  la haine passionne
de la duchesse qui dispose de la volont du premier ministre, lequel
est le matre dans les trois quarts des affaires! D'un autre ct le
prince s'occupe sans cesse de ce qui se passe  la forteresse, et il
n'entend pas raillerie sur ce sujet; la peur rend cruel... Dans tous les
cas, Fabrice (Cllia ne disait plus M. del Dongo) est bien autrement
 plaindre!... il s'agit pour lui de bien autre chose que du danger
de perdre une place lucrative!... Et la duchesse!... Quelle horrible
passion que l'amour!... et cependant tous ces menteurs du monde en
parlent comme d'une source de bonheur! On plaint les femmes ges parce
qu'elles ne peuvent plus ressentir ou inspirer de l'amour!... Jamais je
n'oublierai ce que je viens de voir; quel changement subit! Comme les
yeux de la duchesse, si beaux, si radieux, sont devenus mornes, teints,
aprs le mot fatal que le marquis N... est venu lui dire!... Il faut que
Fabrice soit bien digne d'tre aim!...

Au milieu de ces rflexions fort srieuses et qui occupaient toute l'me
de Cllia, les propos complimenteurs qui l'entouraient toujours lui
semblrent plus dsagrables encore que de coutume. Pour s'en dlivrer,
elle s'approcha d'une fentre ouverte et  demi voile par un rideau de
taffetas; elle esprait que personne n'aurait la hardiesse de la suivre
dans cette sorte de retraite. Cette fentre donnait sur un petit bois
d'orangers en pleine terre:  la vrit, chaque hiver on tait oblig de
les recouvrir d'un toit. Cllia respirait avec dlices le parfum de ces
fleurs, et ce plaisir semblait rendre un peu de calme  son me... Je
lui ai trouv l'air fort noble, pensa-t-elle; mais inspirer une telle
passion  une femme si distingue!... Elle a eu la gloire de refuser les
hommages du prince, et si elle et daign le vouloir, elle et t la
reine de ces Etats... Mon pre dit que la passion du souverain allait
jusqu' l'pouser si jamais il ft devenu libre!... Et cet amour pour
Fabrice dure depuis si longtemps! car il y a bien cinq ans que nous les
rencontrmes prs du lac de Cme!... Oui, il y a cinq ans, se dit-elle
aprs un instant de rflexion. J'en fus frappe mme alors, o tant de
choses passaient inaperues devant mes yeux d'enfant! Comme ces deux
dames semblaient admirer Fabrice!...

Cllia remarqua avec joie qu'aucun des jeunes gens qui lui parlaient
avec tant d'empressement n'avait os se rapprocher du balcon. L'un
d'eux, le marquis Crescenzi, avait fait quelques pas dans ce sens, puis
s'tait arrt auprs d'une table de jeu. Si au moins, se disait-elle,
sous ma petite fentre du palais de la forteresse, la seule qui ait
de l'ombre, j'avais la vue de jolis orangers, tels que ceux-ci, mes
ides seraient moins tristes! mais pour toute perspective les normes
pierres de taille de la tour Farnse... Ah! s'cria-t-elle en faisant
un mouvement, c'est peut-tre l qu'on l'aura plac! Qu'il me tarde
de pouvoir parler  don Cesare! il sera moins svre que le gnral.
Mon pre ne me dira rien certainement en rentrant  la forteresse,
mais je saurai tout par don Cesare... J'ai de l'argent, je pourrais
acheter quelques orangers qui, placs sous la fentre de ma volire,
m'empcheraient de voir ce gros mur de la tour Farnse. Combien il va
m'tre plus odieux encore maintenant que je connais l'une des personnes
qu'il cache  la lumire!... Oui, c'est bien la troisime fois que
je l'ai vu; une fois  la cour, au bal du jour de naissance de la
princesse; aujourd'hui, entour de trois gendarmes, pendant que cet
horrible Barbone sollicitait les menottes contre lui, et enfin prs
du lac de Cme... Il y a bien cinq ans de cela; quel air de mauvais
garnement il avait alors! quels yeux il faisait aux gendarmes, et quels
regards singuliers sa mre et sa tante lui adressaient! Certainement
il y avait ce jour-l quelque secret, quelque chose de particulier
entre eux; dans le temps, j'eus l'ide que lui aussi avait peur des
gendarmes... Cllia tressaillit. Mais que j'tais ignorante! Sans
doute, dj dans ce temps, la duchesse avait de l'intrt pour lui...
Comme il nous fit rire au bout de quelques moments, quand ces dames,
malgr leur proccupation vidente, se furent un peu accoutumes  la
prsence d'une trangre!... et ce soir j'ai pu ne pas rpondre au
mot qu'il m'a adress!... O ignorance et timidit! combien souvent
vous ressemblez  ce qu'il y a de plus noir! Et je suis ainsi  vingt
ans passs!... J'avais bien raison de songer au clotre; rellement
je ne suis faite que pour la retraite! Digne fille d'un gelier! se
sera-t-il dit. Il me mprise, et, ds qu'il pourra crire  la duchesse,
il parlera de mon manque d'gard, et la duchesse me croira une petite
fille bien fausse; car enfin ce soir elle a pu me croire remplie de
sensibilit pour son malheur.

Cllia s'aperut que quelqu'un s'approchait et apparemment dans le
dessein de se placer  ct d'elle au balcon de fer de cette fentre;
elle en fut contrarie quoiqu'elle se ft des reproches; les rveries
auxquelles on l'arrachait n'taient point sans quelque douceur. Voil
un importun que je vais joliment recevoir! pensa-t-elle. Elle tournait
la tte avec un regard altier, lorsqu'elle aperut la figure timide
de l'archevque qui s'approchait du balcon par de petits mouvements
insensibles. Ce saint homme n'a point d'usage, pensa Cllia; pourquoi
venir troubler une pauvre fille telle que moi? Ma tranquillit est tout
ce que je possde. Elle le saluait avec respect, mais aussi d'un air
hautain, lorsque le prlat lui dit:

--Mademoiselle, savez-vous l'horrible nouvelle?

Les yeux de la jeune fille avaient dj pris une tout autre expression;
mais, suivant les instructions cent fois rptes de son pre, elle
rpondit avec un air d'ignorance que le langage de ses yeux contredisait
hautement:

--Je n'ai rien appris, Monseigneur.

--Mon premier grand vicaire, le pauvre Fabrice del Dongo, qui est
coupable comme moi de la mort de ce brigand de Giletti, a t enlev
 Bologne o il vivait sous le nom suppos de Joseph Bossi; on l'a
renferm dans votre citadelle; il y est arriv enchan  la voiture
mme qui le portait. Une sorte de gelier nomm Barbone, qui jadis eut
sa grce aprs avoir assassin un de ses frres, a voulu faire prouver
une violence personnelle  Fabrice; mais mon jeune ami n'est point homme
 souffrir une insulte. Il a jet  ses pieds son infme adversaire, sur
quoi on l'a descendu dans un cachot  vingt pieds sous terre, aprs lui
avoir mis les menottes.

--Les menottes, non.

--Ah! vous savez quelque chose! s'cria l'archevque, et les traits
du vieillard perdirent de leur profonde expression de dcouragement;
mais, avant tout, on peut approcher de ce balcon et nous interrompre:
seriez-vous assez charitable pour remettre vous-mme  don Cesare mon
anneau pastoral que voici?

La jeune fille avait pris l'anneau, mais ne savait o le placer pour ne
pas courir la chance de le perdre.

--Mettez-le au pouce, dit l'archevque; et il le plaa lui-mme. Puis-je
compter que vous remettrez cet anneau?

--Oui, monseigneur.

--Voulez-vous me promettre le secret sur ce que je vais ajouter, mme
dans le cas o vous ne trouveriez pas convenable d'accder  ma demande?

--Mais oui, Monseigneur, rpondit la jeune fille toute tremblante en
voyant l'air sombre et srieux que le vieillard avait pris tout 
coup... Notre respectable archevque, ajouta-t-elle, ne peut que me
donner des ordres dignes de lui et de moi.

--Dites  don Cesare que je lui recommande mon fils adoptif: je sais que
les sbires qui l'ont enlev ne lui ont pas donn le temps de prendre
son brviaire, je prie don Cesare de lui faire tenir le sien, et si
monsieur votre oncle veut envoyer demain  l'archevch, je me charge de
remplacer le livre par lui donn  Fabrice. Je prie don Cesare de faire
tenir galement l'anneau que porte cette jolie main,  M. del Dongo.

L'archevque fut interrompu par le gnral Fabio Conti qui venait
prendre sa fille pour la conduire  sa voiture; il y eut l un petit
moment de conversation, qui ne fut pas dpourvu d'adresse de la part du
prlat. Sans parler en aucune faon du nouveau prisonnier, il s'arrangea
de faon  ce que le courant du discours pt amener convenablement
dans sa bouche certaines maximes morales et politiques; par exemple:
Il y a des moments de crise dans la vie des cours qui dcident pour
longtemps de l'existence des plus grands personnages; il y aurait une
imprudence notable  changer en haine personnelle l'tat d'loignement
politique qui est souvent le rsultat fort simple de positions opposes.
L'archevque, se laissant un peu emporter par le profond chagrin que lui
causait une arrestation si imprvue, alla jusqu' dire qu'il fallait
assurment conserver les positions dont on jouissait, mais qu'il y
aurait une imprudence bien gratuite  s'attirer pour la suite des haines
furibondes en se prtant  de certaines choses que l'on n'oublie point.

Quand le gnral fut dans son carrosse avec sa fille:

--Ceci peut s'appeler des menaces, lui dit-il... des menaces  un homme
de ma sorte!

Il n'y eut pas d'autres paroles changes entre le pre et la fille
pendant vingt minutes.

En recevant l'anneau pastoral de l'archevque, Cllia s'tait bien
promis de parler  son pre, lorsqu'elle serait en voiture, du petit
service que le prlat lui demandait. Mais aprs le mot <i>menaces</i>
prononc avec colre, elle se tint pour assure que son pre
intercepterait la commission; elle recouvrait cet anneau de la main
gauche et le serrait avec passion. Durant tout le temps que l'on mit
pour aller du ministre de l'Intrieur  la citadelle, elle se demanda
s'il serait criminel  elle de ne pas parler  son pre. Elle tait fort
pieuse, fort timore, et son coeur, si tranquille d'ordinaire, battait
avec une violence inaccoutume; mais enfin le qui vive de la sentinelle
place sur le rempart au-dessus de la porte retentit  l'approche de
la voiture, avant que Cllia et trouv les termes convenables pour
disposer son pre  ne pas refuser, tant elle avait peur d'tre refuse!
En montant les trois cent soixante marches qui conduisaient au palais du
gouverneur, Cllia ne trouva rien.

Elle se hta de parler  son oncle, qui la gronda et refusa de se prter
 rien.




CHAPITRE XVI


--Eh bien! s'cria le gnral, en apercevant son frre don Cesare, voil
la duchesse qui va dpenser cent mille cus pour se moquer de moi et
faire sauver le prisonnier!

Mais pour le moment, nous sommes obligs de laisser Fabrice dans sa
prison, tout au fate de la citadelle de Parme; on le garde bien, et
nous l'y retrouverons peut-tre un peu chang. Nous allons nous occuper
avant tout de la cour, o des intrigues fort compliques, et surtout les
passions d'une femme malheureuse vont dcider de son sort. En montant
les trois cent quatre-vingt-dix marches de sa prison  la tour Farnse,
sous les yeux du gouverneur, Fabrice, qui avait tant redout ce moment,
trouva qu'il n'avait pas le temps de songer au malheur.

En rentrant chez elle aprs la soire du comte Zurla, la duchesse
renvoya ses femmes d'un geste; puis, se laissant tomber tout habille
sur son lit:

--Fabrice, s'cria-t-elle  haute voix, est au pouvoir de ses ennemis,
et peut-tre  cause de moi ils lui donneront du poison!

Comment peindre le moment de dsespoir qui suivit cet expos de la
situation, chez une femme aussi peu raisonnable, aussi esclave de la
sensation prsente, et, sans se l'avouer, perdument amoureuse du jeune
prisonnier? Ce furent des cris inarticuls, des transports de rage, des
mouvements convulsifs, mais pas une larme. Elle renvoyait ses femmes
pour les cacher, elle pensait qu'elle allait clater en sanglots ds
qu'elle se trouverait seule; mais les larmes, ce premier soulagement des
grandes douleurs, lui manqurent tout  fait. La colre, l'indignation,
le sentiment d'infriorit vis--vis du prince, dominaient trop cette
me altire.

Suis-je assez humilie! s'criait-elle  chaque instant; on m'outrage,
et, bien plus, on expose la vie de Fabrice! et je ne me vengerai pas!
Halte-l, mon prince! vous me tuez, soit, vous en avez le pouvoir;
mais ensuite moi j'aurai votre vie. Hlas! pauvre Fabrice,  quoi cela
te servira-t-il? Quelle diffrence avec ce jour o je voulus quitter
Parme! et pourtant alors je me croyais malheureuse... quel aveuglement!
J'allais briser toutes les habitudes d'une vie agrable: hlas! sans
le savoir, je touchais  un vnement qui allait  jamais dcider de
mon sort. Si, par ses infmes habitudes de plate courtisanerie, le
comte n'et supprim le mot <i>procdure injuste</i> dans ce fatal billet
que m'accordait la vanit du prince, nous tions sauvs. J'avais eu le
bonheur plus que l'adresse, il faut en convenir, de mettre en jeu son
amour-propre au sujet de sa chre ville de Parme. Alors je menaais
de partir, alors j'tais libre! Grand Dieu! suis-je assez esclave!
Maintenant me voici cloue dans ce cloaque infme, et Fabrice enchan
dans la citadelle, dans cette citadelle qui pour tant de gens distingus
a t l'antichambre de la mort! et je ne puis plus tenir ce tigre en
respect par la crainte de me voir quitter son repaire!

Il a trop d'esprit pour ne pas sentir que je ne m'loignerai jamais de
la tour infme o mon coeur est enchan. Maintenant la vanit pique de
cet homme peut lui suggrer les ides les plus singulires; leur cruaut
bizarre ne ferait que piquer au jeu son tonnante vanit. S'il revient 
ses anciens propos de fade galanterie, s'il me dit: Agrez les hommages
de votre esclave, ou Fabrice prit: eh bien! la vieille histoire de
Judith... Oui, mais si ce n'est qu'un suicide pour moi, c'est un
assassin pour Fabrice; le bent de successeur, notre prince royal, et
l'infme bourreau Rassi font pendre Fabrice comme mon complice.

La duchesse jeta des cris: cette alternative dont elle ne voyait aucun
moyen de sortir torturait ce coeur malheureux. Sa tte trouble ne
voyait aucune autre probabilit dans l'avenir. Pendant dix minutes elle
s'agita comme une insense; enfin un sommeil d'accablement remplaa pour
quelques instants cet tat horrible, la vie tait puise. Quelques
minutes aprs, elle se rveilla en sursaut, et se trouva assise sur son
lit; il lui semblait qu'en sa prsence le prince voulait faire couper
la tte  Fabrice. Quels yeux gars la duchesse ne jeta-t-elle pas
autour d'elle! Quand enfin elle se fut convaincue qu'elle n'avait sous
les yeux ni le prince ni Fabrice, elle retomba sur son lit, et fut sur
le point de s'vanouir. Sa faiblesse physique tait telle qu'elle ne se
sentait pas la force de changer de position. Grand Dieu! si je pouvais
mourir! se dit-elle... Mais quelle lchet! moi abandonner Fabrice dans
le malheur! Je m'gare... Voyons, revenons au vrai; envisageons de
sang-froid l'excrable position o je me suis plonge comme  plaisir.
Quelle funeste tourderie! venir habiter la cour d'un prince absolu!
un tyran qui connat toutes ses victimes! chacun de leurs regards lui
semble une bravade pour son pouvoir. Hlas! c'est ce que ni le comte ni
moi nous ne vmes lorsque je quittai Milan: je pensais aux grces d'une
cour aimable; quelque chose d'infrieur, il est vrai, mais quelque chose
dans le genre des beaux jours du prince Eugne!

De loin nous ne nous faisions pas d'ide de ce que c'est que l'autorit
d'un despote qui connat de vue tous ses sujets. La forme extrieure
du despotisme est la mme que celle des autres gouvernements: il y
a des juges, par exemple, mais ce sont des Rassi; le monstre, il ne
trouverait rien d'extraordinaire  faire pendre son pre si le prince
le lui ordonnait... il appellerait cela son devoir... Sduire Rassi!
malheureuse que je suis! je n'en possde aucun moyen. Que puis-je lui
offrir? cent mille francs peut-tre! et l'on prtend que, lors du
dernier coup de poignard auquel la colre du ciel envers ce malheureux
pays l'a fait chapper, le prince lui a envoy dix mille sequins d'or
dans une cassette! D'ailleurs quelle somme d'argent pourrait le sduire?
Cette me de boue, qui n'a jamais vu que du mpris dans les regards des
hommes, a le plaisir ici d'y voir maintenant de la crainte, et mme du
respect; il peut devenir ministre de la police, et pourquoi pas? Alors
les trois quarts des habitants du pays seront ses bas courtisans, et
trembleront devant lui, aussi servilement que lui-mme tremble devant le
souverain.

Puisque je ne peux fuir ce lieu dtest, il faut que j'y sois utile
 Fabrice: vivre seule, solitaire, dsespre! que puis-je alors pour
Fabrice? Allons, marche, malheureuse femme, fais ton devoir; va dans le
monde, feins de ne plus penser  Fabrice... Feindre de t'oublier, cher
ange!

A ce mot, la duchesse fondit en larmes; enfin, elle pouvait pleurer.
Aprs une heure accorde  la faiblesse humaine, elle vit avec un peu
de consolation que ses ides commenaient  s'claircir. Avoir le
tapis magique, se dit-elle, enlever Fabrice de la citadelle, et me
rfugier avec lui dans quelque pays heureux, o nous ne puissions tre
poursuivis, Paris par exemple. Nous y vivrions d'abord avec les douze
cents francs que l'homme d'affaires de son pre me fait passer avec une
exactitude si plaisante. Je pourrais bien ramasser cent mille francs des
dbris de ma fortune! L'imagination de la duchesse passait en revue
avec des moments d'inexprimables dlices tous les dtails de la vie
qu'elle mnerait  trois cents lieues de Parme. L, se disait-elle, il
pourrait entrer au service sous un nom suppos... Plac dans un rgiment
de ces braves Franais, bientt le jeune Valserra aurait une rputation;
enfin il serait heureux.

Ces images fortunes rappelrent une seconde fois les larmes, mais
celles-ci taient de douces larmes. Le bonheur existait donc encore
quelque part! Cet tat dura longtemps; la pauvre femme avait horreur de
revenir  la contemplation de l'affreuse ralit. Enfin, comme l'aube du
jour commenait  marquer d'une ligne blanche le sommet des arbres de
son jardin, elle se fit violence. Dans quelques heures, se dit-elle,
je serai sur le champ de bataille; il sera question d'agir, et s'il
m'arrive quelque chose d'irritant, si le prince s'avise de m'adresser
quelque mot relatif  Fabrice, je ne suis pas assure de pouvoir
garder tout mon sang-froid. Il faut donc ici et sans dlai prendre des
rsolutions.

Si je suis dclare criminelle d'Etat, Rassi fait saisir tout ce qui
se trouve dans ce palais; le 1^{er} de ce mois, le comte et moi nous
avons brl, suivant l'usage, tous les papiers dont la police pourrait
abuser, et il est le ministre de la police, voil le plaisant. J'ai
trois diamants de quelque prix: demain, Fulgence, mon ancien batelier
de Grianta, partira pour Genve o il les mettra en sret. Si jamais
Fabrice s'chappe (grand Dieu! soyez-moi propice! et elle fit un signe
de croix), l'incommensurable lchet du marquis del Dongo trouvera
qu'il y a du pch  envoyer du pain  un homme poursuivi par un prince
lgitime, alors il trouvera du moins mes diamants, il aura du pain.

Renvoyer le comte... me trouver seule avec lui, aprs ce qui vient
d'arriver, c'est ce qui m'est impossible. Le pauvre homme! Il n'est
point mchant, au contraire; il n'est que faible. Cette me vulgaire
n'est point  la hauteur des ntres. Pauvre Fabrice! que ne peux-tu tre
ici un instant avec moi, pour tenir conseil sur nos prils!

La prudence mticuleuse du comte gnerait tous mes projets, et
d'ailleurs il ne faut point l'entraner dans ma perte... Car pourquoi
la vanit de ce tyran ne me jetterait-elle pas en prison? J'aurai
conspir... quoi de plus facile  prouver? Si c'tait  sa citadelle
qu'il m'envoyt et que je pusse  force d'or parler  Fabrice, ne ft-ce
qu'un instant, avec quel courage nous marcherions ensemble  la mort!
Mais laissons ces folies; son Rassi lui conseillerait de finir avec moi
par le poison; ma prsence dans les rues, place sur une charrette,
pourrait mouvoir la sensibilit de ses chers Parmesans... Mais quoi!
toujours le roman! Hlas! l'on doit pardonner ces folies  une pauvre
femme dont le sort rel est si triste! Le vrai de tout ceci, c'est que
le prince ne m'enverra point  la mort; mais rien de plus facile que
de me jeter en prison et de m'y retenir; il fera cacher dans un coin
de mon palais toutes sortes de papiers suspects comme on a fait pour
ce pauvre L... Alors trois juges pas trop coquins, car il y aura ce
qu'ils appellent des pices probantes, et une douzaine de faux tmoins
suffisent. Je puis donc tre condamne  mort comme ayant conspir;
et le prince, dans sa clmence infinie, considrant qu'autrefois j'ai
eu l'honneur d'tre admise  sa cour, commuera ma peine en dix ans de
forteresse. Mais moi, pour ne point dchoir de ce caractre violent
qui a fait dire tant de sottises  la marquise Raversi et  mes autres
ennemis, je m'empoisonnerai bravement. Du moins le public aura la
bont de le croire; mais je gage que le Rassi paratra dans mon cachot
pour m'apporter galamment, de la part du prince, un petit flacon de
strychnine ou de l'opium de Prouse.

Oui, il faut me brouiller trs ostensiblement avec le comte, car je ne
veux pas l'entraner dans ma perte, ce serait une infamie; le pauvre
homme m'a aime avec tant de candeur! Ma sottise a t de croire qu'il
restait assez d'me dans un courtisan vritable pour tre capable
d'amour. Trs probablement le prince trouvera quelque prtexte pour me
jeter en prison; il craindra que je ne pervertisse l'opinion publique
relativement  Fabrice. Le comte est plein d'honneur;  l'instant il
fera ce que les cuistres de cette cour, dans leur tonnement profond,
appelleront une folie, il quittera la cour. J'ai brav l'autorit du
prince le soir du billet, je puis m'attendre  tout de la part de sa
vanit blesse: un homme n prince oublie-t-il jamais la sensation
que je lui ai donne ce soir-l? D'ailleurs le comte brouill avec
moi est en meilleure position pour tre utile  Fabrice. Mais si le
comte, que ma rsolution va mettre au dsespoir, se vengeait?... Voil,
par exemple, une ide qui ne lui viendra jamais; il n'a point l'me
foncirement basse du prince: le comte peut, en gmissant, contresigner
un dcret infme, mais il a de l'honneur. Et puis, de quoi se venger?
de ce que, aprs l'avoir aim cinq ans, sans faire la moindre offense 
son amour, je lui dis: Cher comte! j'avais le bonheur de vous aimer;
eh bien, cette flamme s'teint; je ne vous aime plus! mais je connais
le fond de votre coeur, je garde pour vous une estime profonde, et vous
serez toujours le meilleur de mes amis.

Que peut rpondre un galant homme  une dclaration aussi sincre?

Je prendrai un nouvel amant, du moins on le croira dans le monde. Je
dirai  cet amant: Au fond le prince a raison de punir l'tourderie de
Fabrice; mais le jour de sa fte, sans doute notre gracieux souverain
lui rendra la libert. Ainsi je gagne six mois. Le nouvel amant dsign
par la prudence serait ce juge vendu, cet infme bourreau, ce Rassi...
il se trouverait anobli et dans le fait, je lui donnerais l'entre de
la bonne compagnie. Pardonne, cher Fabrice! un tel effort est pour moi
au-del du possible. Quoi! ce monstre, encore tout couvert du sang du
comte P. et de D.! il me ferait vanouir d'horreur en s'approchant de
moi, ou plutt je saisirais un couteau et le plongerais dans son infme
coeur. Ne me demande pas des choses impossibles!

Oui, surtout oublier Fabrice! et pas l'ombre de colre contre le
prince, reprendre ma gaiet ordinaire, qui paratra plus aimable  ces
mes fangeuses, premirement, parce que j'aurai l'air de me soumettre de
bonne grce  leur souverain; en second lieu, parce que, bien loin de me
moquer d'eux, je serai attentive  faire ressortir leurs jolis petits
mrites; par exemple, je ferai compliment au comte Zurla sur la beaut
de la plume blanche de son chapeau qu'il vient de faire venir de Lyon
par un courrier, et qui fait son bonheur.

Choisir un amant dans le parti de la Raversi... Si le comte s'en va,
ce sera le parti ministriel; l sera le pouvoir. Ce sera un ami de la
Raversi qui rgnera sur la citadelle, car le Fabio Conti arrivera au
ministre. Comment le prince, homme de bonne compagnie, homme d'esprit,
accoutum au travail charmant du comte, pourra-t-il traiter d'affaires
avec ce boeuf, avec ce roi des sots qui toute sa vie s'est occup de
ce problme capital: les soldats de Son Altesse doivent-ils porter
sur leur habit,  la poitrine, sept boutons ou bien neuf? Ce sont ces
btes brutes fort jalouses de moi, et voil ce qui fait ton danger,
cher Fabrice! ce sont ces btes brutes qui vont dcider de mon sort et
du tien! Donc, ne pas souffrir que le comte donne sa dmission! qu'il
reste, dt-il subir des humiliations! il s'imagine toujours que donner
sa dmission est le plus grand sacrifice que puisse faire un premier
ministre; et toutes les fois que son miroir lui dit qu'il vieillit, il
m'offre ce sacrifice: donc brouillerie complte, oui, et rconciliation
seulement dans le cas o il n'y aurait que ce moyen de l'empcher de
s'en aller. Assurment, je mettrai  son cong toute la bonne amiti
possible; mais aprs l'omission courtisanesque des mots <i>procdure
injuste</i> dans le billet du prince, je sens que pour ne pas le har j'ai
besoin de passer quelques mois sans le voir. Dans cette soire dcisive,
je n'avais pas besoin de son esprit; il fallait seulement qu'il crivt
sous ma dicte, il n'avait qu' crire ce mot, que j'avais obtenu par
mon caractre: ses habitudes de bas courtisan l'ont emport. Il me
disait le lendemain qu'il n'avait pu faire signer une absurdit par son
prince, qu'il aurait fallu des lettres de grce: eh! bon Dieu! avec de
telles gens, avec des monstres de vanit et de rancune qu'on appelle des
Farnse, on prend ce qu'on peut.

A cette ide, toute la colre de la duchesse se ranima. Le prince m'a
trompe, se disait-elle, et avec quelle lchet!... Cet homme est sans
excuse: il a de l'esprit, de la finesse, du raisonnement; il n'y a de
bas en lui que ses passions. Vingt fois le comte et moi nous l'avons
remarqu, son esprit ne devient vulgaire que lorsqu'il s'imagine qu'on
a voulu l'offenser. Eh bien! le crime de Fabrice est tranger  la
politique, c'est un petit assassinat comme on en compte cent par an
dans ses heureux Etats, et le comte m'a jur qu'il a fait prendre les
renseignements les plus exacts, et que Fabrice est innocent. Ce Giletti
n'tait point sans courage: se voyant  deux pas de la frontire, il eut
tout  coup la tentation de se dfaire d'un rival qui plaisait.

La duchesse s'arrta longtemps pour examiner s'il tait possible de
croire  la culpabilit de Fabrice: non pas qu'elle trouvt que ce ft
un bien gros pch, chez un gentilhomme du rang de son neveu, de se
dfaire de l'impertinence d'un historien; mais, dans son dsespoir, elle
commenait  sentir vaguement qu'elle allait tre oblige de se battre
pour prouver cette innocence de Fabrice. Non, se dit-elle enfin, voici
une preuve dcisive; il est comme le pauvre Pietranera, il a toujours
des armes dans toutes ses poches, et, ce jour-l, il ne portait qu'un
mauvais fusil  un coup, et encore, emprunt  l'un des ouvriers.

Je hais le prince parce qu'il m'a trompe, et trompe de la faon la
plus lche; aprs son billet de pardon, il a fait enlever le pauvre
garon  Bologne, etc. Mais ce compte se rglera. Vers les cinq heures
du matin, la duchesse, anantie par ce long accs de dsespoir, sonna
ses femmes; celles-ci jetrent un cri. En l'apercevant sur son lit,
toute habille, avec ses diamants, ple comme ses draps et les yeux
ferms, il leur sembla la voir expose sur un lit de parade aprs
sa mort. Elles l'eussent crue tout  fait vanouie, si elles ne se
fussent pas rappel qu'elle venait de les sonner. Quelques larmes fort
rares coulaient de temps  autre sur ses joues insensibles; ses femmes
comprirent par un signe qu'elle voulait tre mise au lit.

Deux fois aprs la soire du ministre Zurla, le comte s'tait prsent
chez la duchesse: toujours refus, il lui crivit qu'il avait un conseil
 lui demander pour lui-mme: Devait-il garder sa position aprs
l'affront qu'on osait lui faire? Le comte ajoutait: Le jeune homme est
innocent; mais ft-il coupable, devait-on l'arrter sans m'en prvenir,
moi, son protecteur dclar? La duchesse ne vit cette lettre que le
lendemain.

Le comte n'avait pas de vertu; l'on peut mme ajouter que ce que les
libraux entendent par vertu (chercher le bonheur du plus grand nombre)
lui semblait une duperie; il se croyait oblig  chercher avant tout le
bonheur du comte Mosca della Rovere; mais il tait plein d'honneur et
parfaitement sincre lorsqu'il parlait de sa dmission. De la vie il
n'avait dit un mensonge  la duchesse; celle-ci du reste ne fit pas la
moindre attention  cette lettre; son parti, et un parti bien pnible,
tait pris, feindre d'oublier Fabrice; aprs cet effort, tout lui tait
indiffrent.

Le lendemain, sur le midi, le comte, qui avait pass dix fois au palais
Sanseverina, enfin fut admis; il fut atterr  la vue de la duchesse...
Elle a quarante ans! se dit-il, et hier si brillante! si jeune!... Tout
le monde me dit que, durant sa longue conversation avec la Cllia Conti,
elle avait l'air aussi jeune et bien autrement sduisante.

La voix, le ton de la duchesse taient aussi tranges que l'aspect de sa
personne. Ce ton, dpouill de toute passion, de tout intrt humain, de
toute colre, fit plir le comte; il lui rappela la faon d'tre d'un de
ses amis qui, peu de mois auparavant, sur le point de mourir, et ayant
dj reu les sacrements, avait voulu l'entretenir.

Aprs quelques minutes, la duchesse put lui parler. Elle le regarda, et
ses yeux restrent teints:

--Sparons-nous, mon cher comte, lui dit-elle d'une voix faible, mais
bien articule, et qu'elle s'efforait de rendre aimable; sparons-nous,
il le faut! Le ciel m'est tmoin que, depuis cinq ans, ma conduite
envers vous a t irrprochable. Vous m'avez donn une existence
brillante, au lieu de l'ennui qui aurait t mon triste partage au
chteau de Grianta; sans vous j'aurais rencontr la vieillesse quelques
annes plus tt... De mon ct, ma seule occupation a t de chercher 
vous faire trouver le bonheur. C'est parce que je vous aime que je vous
propose cette sparation  l'amiable, comme on dirait en France.

Le comte ne comprenait pas; elle fut oblige de rpter plusieurs fois.
Il devint d'une pleur mortelle, et, se jetant  genoux auprs de son
lit, il dit tout ce que l'tonnement profond, et ensuite le dsespoir le
plus vif, peuvent inspirer  un homme d'esprit passionnment amoureux.
A chaque moment il offrait de donner sa dmission et de suivre son amie
dans quelque retraite  mille lieues de Parme.

--Vous osez me parler de dpart, et Fabrice est ici! s'cria-t-elle
enfin en se soulevant  demi.

Mais comme elle aperut que ce nom de Fabrice faisait une impression
pnible, elle ajouta aprs un moment de repos et en serrant lgrement
la main du comte:

--Non, cher ami, je ne vous dirai pas que je vous ai aim avec cette
passion et ces transports que l'on n'prouve plus, ce me semble, aprs
trente ans, et je suis dj bien loin de cet ge. On vous aura dit
que j'aimais Fabrice, car je sais que le bruit en a couru dans cette
cour mchante. (Ses yeux brillrent pour la premire fois dans cette
conversation, en prononant ce mot <i>mchante</i>.) Je vous jure devant
Dieu, et sur la vie de Fabrice, que jamais il ne s'est pass entre lui
et moi la plus petite chose que n'et pas pu souffrir l'oeil d'une tierce
personne. Je ne vous dirai pas non plus que je l'aime exactement comme
ferait une soeur; je l'aime d'instinct, pour parler ainsi. J'aime en lui
son courage si simple et si parfait, que l'on peut dire qu'il ne s'en
aperoit pas lui-mme; je me souviens que ce genre d'admiration commena
 son retour de Warterloo. Il tait encore enfant, malgr ses dix-sept
ans; sa grande inquitude tait de savoir si rellement il avait assist
 la bataille, et dans le cas du oui, s'il pouvait dire s'tre battu,
lui qui n'avait march  l'attaque d'aucune batterie ni d'aucune colonne
ennemie. Ce fut pendant les graves discussions que nous avions ensemble
sur ce sujet important, que je commenai  voir en lui une grce
parfaite. Sa grande me se rvlait  moi; que de savants mensonges et
tals,  sa place, un jeune homme bien lev! Enfin, s'il n'est heureux
je ne puis tre heureuse. Tenez, voil un mot qui peint bien l'tat de
mon coeur; si ce n'est la vrit, c'est au moins tout ce que j'en vois.

Le comte, encourag par ce ton de franchise et d'intimit, voulut lui
baiser la main: elle la retira avec une sorte d'horreur.

--Les temps sont finis, lui dit-elle; je suis une femme de trente-sept
ans, je me trouve  la porte de la vieillesse, j'en ressens dj tous
les dcouragements, et peut-tre mme suis-je voisine de la tombe. Ce
moment est terrible,  ce qu'on dit, et pourtant il me semble que je le
dsire. J'prouve le pire symptme de la vieillesse: mon coeur est teint
par cet affreux malheur, je ne puis plus aimer. Je ne vois plus en vous,
cher comte, que l'ombre de quelqu'un qui me fut cher. Je dirai plus,
c'est la reconnaissance toute seule qui me fait vous tenir ce langage.

--Que vais-je devenir? lui rptait le comte, moi qui sens que je vous
suis attach avec plus de passion que les premiers jours, quand je vous
voyais  la Scala!

--Vous avouerai-je une chose, cher ami, parler d'amour m'ennuie, et me
semble indcent. Allons, dit-elle en essayant de sourire, mais en vain,
courage! soyez homme d'esprit, homme judicieux, homme  ressources dans
les occurrences. Soyez avec moi ce que vous tes rellement aux yeux
des indiffrents, l'homme le plus habile et le plus grand politique que
l'Italie ait produit depuis des sicles.

Le comte se leva et se promena en silence pendant quelques instants.

--Impossible, chre amie, lui dit-il enfin: je suis en proie aux
dchirements de la passion la plus violente, et vous me demandez
d'interroger ma raison! Il n'y a plus de raison pour moi!

--Ne parlons pas de passion, je vous prie, dit-elle d'un ton sec.

Et ce fut pour la premire fois, aprs deux heures d'entretien, que sa
voix prit une expression quelconque. Le comte, au dsespoir lui-mme,
chercha  la consoler.

--Il m'a trompe, s'criait-elle sans rpondre en aucune faon aux
raisons d'esprer que lui exposait le comte; il m'a trompe de la faon
la plus lche!

Et sa pleur mortelle cessa pour un instant; mais, mme dans ce moment
d'excitation violente, le comte remarqua qu'elle n'avait pas la force de
soulever les bras.

Grand Dieu! serait-il possible, pensa-t-il, qu'elle ne ft que malade?
En ce cas pourtant ce serait le dbut de quelque maladie fort grave.
Alors, rempli d'inquitude, il proposa de faire appeler le clbre
Rozari, le premier mdecin du pays et de l'Italie.

--Vous voulez donc donner  un tranger le plaisir de connatre toute
l'tendue de mon dsespoir?... Est-ce l le conseil d'un tratre ou d'un
ami?

Et elle le regarda avec des yeux tranges.

C'en est fait, se dit-il avec dsespoir, elle n'a plus d'amour pour
moi, et bien plus, elle ne me place plus mme au rang des hommes
d'honneur vulgaires.

--Je vous dirai, ajouta le comte en parlant avec empressement, que j'ai
voulu avant tout avoir des dtails sur l'arrestation qui nous met au
dsespoir, et chose trange! je ne sais encore rien de positif; j'ai
fait interroger les gendarmes de la station voisine, ils ont vu arriver
le prisonnier par la route de Castelnovo, et ont reu l'ordre de suivre
sa sediola. J'ai rexpdi aussitt Bruno, dont vous connaissez le
zle non moins que le dvouement; il a ordre de remonter de station en
station pour savoir o et comment Fabrice a t arrt.

En entendant prononcer ce nom de Fabrice, la duchesse fut saisie d'une
lgre convulsion.

--Pardonnez, mon ami, dit-elle au comte ds qu'elle put parler; ces
dtails m'intressent fort, donnez-les-moi tous, faites-moi bien
comprendre les plus petites circonstances.

--Eh bien! madame, reprit le comte en essayant un petit air de lgret
pour tenter de la distraire un peu, j'ai envie d'envoyer un commis de
confiance  Bruno et d'ordonner  celui-ci de pousser jusqu' Bologne;
c'est l, peut-tre, qu'on aura enlev notre jeune ami. De quelle date
est sa dernire lettre?

--De mardi, il y a cinq jours.

--Avait-elle t ouverte  la poste?

--Aucune trace d'ouverture. Il faut vous dire qu'elle tait crite sur
du papier horrible; l'adresse est d'une main de femme, et cette adresse
porte le nom d'une vieille blanchisseuse parente de ma femme de chambre.
La blanchisseuse croit qu'il s'agit d'une affaire d'amour, et la Chkina
lui rembourse les ports de lettres sans y rien ajouter.

Le comte, qui avait pris tout  fait le ton d'un homme d'affaires,
essaya de dcouvrir, en discutant avec la duchesse, quel pouvait avoir
t le jour de l'enlvement  Bologne. Il s'aperut alors seulement,
lui qui avait ordinairement tant de tact, que c'tait l le ton qu'il
fallait prendre. Ces dtails intressaient la malheureuse femme et
semblaient la distraire un peu. Si le comte n'et pas t amoureux,
il et eu cette ide si simple ds son entre dans la chambre. La
duchesse le renvoya pour qu'il pt sans dlai expdier de nouveaux
ordres au fidle Bruno. Comme on s'occupait en passant de la question
de savoir s'il y avait eu sentence avant le moment o le prince avait
sign le billet adress  la duchesse, celle-ci saisit avec une sorte
d'empressement l'occasion de dire au comte:

--Je ne vous reprocherai point d'avoir omis les mots <i>injuste procdure</i>
dans le billet que vous crivtes et qu'il signa, c'tait l'instinct
de courtisan qui vous prenait  la gorge; sans vous en douter, vous
prfriez l'intrt de votre matre  celui de votre amie. Vous avez mis
vos actions  mes ordres, cher comte, et cela depuis longtemps, mais
il n'est pas en votre pouvoir de changer votre nature; vous avez de
grands talents pour tre ministre, mais vous avez aussi l'instinct de
ce mtier. La suppression du mot <i>injuste</i> me perd; mais loin de moi de
vous la reprocher en aucune faon, ce fut la faute de l'instinct et non
pas celle de la volont.

Rappelez-vous, ajouta-t-elle en changeant de ton et de l'air le plus
imprieux, que je ne suis point trop afflige de l'enlvement de
Fabrice, que je n'ai pas eu la moindre vellit de m'loigner de ce
pays-ci, que je suis remplie de respect pour le prince. Voil ce que
vous avez  dire, et voici, moi, ce que je veux vous dire: Comme je
compte seule diriger ma conduite  l'avenir, je veux me sparer de
vous  l'amiable, c'est--dire en bonne et vieille amie. Comptez que
j'ai soixante ans; la jeune femme est morte en moi, je ne puis plus
m'exagrer rien au monde, je ne puis plus aimer. Mais je serais encore
plus malheureuse que je ne le suis s'il m'arrivait de compromettre votre
destine. Il peut entrer dans mes projets de me donner l'apparence
d'avoir un jeune amant, et je ne voudrais pas vous voir afflig. Je puis
vous jurer sur le bonheur de Fabrice, elle s'arrta une demi-minute
aprs ce mot, que jamais je ne vous ai fait une infidlit et cela en
cinq annes de temps. C'est bien long, dit-elle; elle essaya de sourire;
ses joues si ples s'agitrent, mais ses lvres ne purent se sparer. Je
vous jure mme que jamais je n'en ai eu le projet ni l'envie. Cela bien
entendu, laissez-moi.

Le comte sortit, au dsespoir, du palais Sanseverina: il voyait chez
la duchesse l'intention bien arrte de se sparer de lui, et jamais
il n'avait t aussi perdument amoureux. C'est l une de ces choses
sur lesquelles je suis oblig de revenir souvent, parce qu'elles
sont improbables hors de l'Italie. En rentrant chez lui, il expdia
jusqu' six personnes diffrentes sur la route de Castelnovo et de
Bologne, et les chargea de lettres. Mais ce n'est pas tout, se dit le
malheureux comte, le prince peut avoir la fantaisie de faire excuter
ce malheureux enfant, et cela pour se venger du ton que la duchesse
prit avec lui le jour de ce fatal billet. Je sentais que la duchesse
passait une limite que l'on ne doit jamais franchir, et c'est pour
raccommoder les choses que j'ai eu la sottise incroyable de supprimer
le mot <i>procdure injuste</i>, le seul qui lit le souverain... Mais bah!
ces gens-l sont-ils lis par quelque chose? C'est l sans doute la
plus grande faute de ma vie, j'ai mis au hasard tout ce qui peut en
faire le prix pour moi: il s'agit de rparer cette tourderie  force
d'activit et d'adresse; mais enfin si je ne puis rien obtenir, mme en
sacrifiant un peu de ma dignit, je plante l cet homme; avec ses rves
de haute politique, avec ses ides de se faire roi constitutionnel de la
Lombardie, nous verrons comment il me remplacera... Fabio Conti n'est
qu'un sot, le talent de Rassi se rduit  faire pendre lgalement un
homme qui dplat au pouvoir.

Une fois cette rsolution bien arrte de renoncer au ministre si les
rigueurs  l'gard de Fabrice dpassaient celles d'une simple dtention,
le comte se dit: Si un caprice de la vanit de cet homme imprudemment
brave me cote le bonheur, du moins l'honneur me restera... A propos,
puisque je me moque de mon portefeuille, je puis me permettre cent
actions qui, ce matin encore, m'eussent sembl hors du possible. Par
exemple, je vais tenter tout ce qui est humainement faisable pour faire
vader Fabrice... Grand Dieu! s'cria le comte en s'interrompant et
ses yeux s'ouvrant  l'excs comme  la vue d'un bonheur imprvu, la
duchesse ne m'a pas parl d'vasion, aurait-elle manqu de sincrit
une fois en sa vie, et la brouille ne serait-elle que le dsir que je
trahisse le prince? Ma foi, c'est fait!

L'oeil du comte avait repris toute sa finesse satirique. Cet aimable
fiscal Rassi est pay par le matre pour toutes les sentences qui nous
dshonorent en Europe mais il n'est pas homme  refuser d'tre pay par
moi pour trahir les secrets du matre. Cet animal-l a une matresse et
un confesseur, mais la matresse est d'une trop vile espce pour que je
puisse lui parler, le lendemain elle raconterait l'entrevue  toutes les
fruitires du voisinage. Le comte, ressuscit par cette lueur d'espoir,
tait dj sur le chemin de la cathdrale; tonn de la lgret de sa
dmarche, il sourit malgr son chagrin: Ce que c'est, dit-il, que de
n'tre plus ministre! Cette cathdrale, comme beaucoup d'glises en
Italie, sert de passage d'une rue  l'autre, le comte vit de loin un des
grands vicaires de l'archevque qui traversait la nef.

--Puisque je vous rencontre, lui dit-il, vous serez assez bon pour
pargner  ma goutte la fatigue mortelle de monter jusque chez
monseigneur l'archevque. Je lui aurais toutes les obligations du monde
s'il voulait bien descendre jusqu' la sacristie.

L'archevque fut ravi de ce message, il avait mille choses  dire au
ministre au sujet de Fabrice. Mais le ministre devina que ces choses
n'taient que des phrases et ne voulut rien couter.

--Quel homme est-ce que Dugnani, vicaire de Saint-Paul?

--Un petit esprit et une grande ambition, rpondit l'archevque, peu de
scrupules et une extrme pauvret, car nous en avons des vices!

--Tudieu, monseigneur! s'cria le ministre, vous peignez comme Tacite.

Et il prit cong de lui en riant. A peine de retour au ministre, il fit
appeler l'abb Dugnani.

--Vous dirigez la conscience de mon excellent ami le fiscal gnral
Rassi, n'aurait-il rien  me dire?

Et, sans autres paroles ou plus de crmonie, il renvoya le Dugnani.




CHAPITRE XVII


Le comte se regardait comme hors du ministre. Voyons un peu, se
dit-il, combien nous pourrons avoir de chevaux aprs ma disgrce, car
c'est ainsi qu'on appellera ma retraite. Le comte fit l'tat de sa
fortune: il tait entr au ministre avec quatre-vingt mille francs de
bien;  son grand tonnement, il trouva que, tout compt, son avoir
actuel ne s'levait pas  cinq cent mille francs: C'est vingt mille
livres de rente tout au plus, se dit-il. Il faut convenir que je suis un
grand tourdi! Il n'y a pas un bourgeois  Parme qui ne me croie cent
cinquante mille livres de rente; et le prince, sur ce sujet, est plus
bourgeois qu'un autre. Quand ils me verront dans la crotte, ils diront
que je sais bien cacher ma fortune. Pardieu, s'cria-t-il, si je suis
encore ministre trois mois, nous la verrons double, cette fortune. Il
trouva dans cette ide l'occasion d'crire  la duchesse, et la saisit
avec avidit; mais pour se faire pardonner une lettre dans les termes
o ils en taient, il remplit celle-ci de chiffres et de calculs. Nous
n'aurons que vingt mille livres de rente, lui dit-il, pour vivre tous
trois  Naples, Fabrice, vous et moi. Fabrice et moi nous aurons un
cheval de selle  nous deux. Le ministre venait  peine d'envoyer sa
lettre, lorsqu'on annona le fiscal gnral Rassi; il le reut avec une
hauteur qui frisait l'impertinence.

--Comment, monsieur, lui dit-il, vous faites enlever  Bologne un
conspirateur que je protge, de plus vous voulez lui couper le cou, et
vous ne me dites rien! Savez-vous au moins le nom de mon successeur?
Est-ce le gnral Conti, ou vous-mme?

Le Rassi fut atterr; il avait trop peu d'habitude de la bonne compagnie
pour deviner si le comte parlait srieusement: il rougit beaucoup,
nonna quelques mots peu intelligibles; le comte le regardait et
jouissait de son embarras. Tout  coup le Rassi se secoua et s'cria
avec une aisance parfaite et de l'air de Figaro pris en flagrant dlit
par Almaviva:

--Ma foi, monsieur le comte, je n'irai point par quatre chemins avec
Votre Excellence: que me donnerez-vous pour rpondre  toutes vos
questions comme je ferais  celles de mon confesseur?

--La croix de Saint-Paul (c'est l'ordre de Parme), ou de l'argent, si
vous pouvez me fournir un prtexte pour vous en accorder.

--J'aime mieux la croix de Saint-Paul, parce qu'elle m'anoblit.

--Comment, cher fiscal, vous faites encore quelque cas de notre pauvre
noblesse?

--Si j'tais n noble, rpondit le Rassi avec toute l'impudence de son
mtier, les parents des gens que j'ai fait pendre me haraient, mais ils
ne me mpriseraient pas.

--Eh bien! je vous sauverai du mpris, dit le comte, gurissez-moi de
mon ignorance. Que comptez-vous faire de Fabrice?

--Ma foi, le prince est fort embarrass: il craint que, sduit par les
beaux yeux d'Armide, pardonnez  ce langage un peu vif, ce sont les
termes prcis du souverain; il craint que, sduit par de fort beaux yeux
qui l'ont un peu touch lui-mme, vous ne le plantiez l, et il n'y a
que vous pour les affaires de Lombardie. Je vous dirai mme, ajouta
Rassi en baissant la voix, qu'il y a l une fire occasion pour vous, et
qui vaut bien la croix de Saint-Paul que vous me donnez. Le prince vous
accorderait, comme rcompense nationale, une jolie terre valant six cent
mille francs qu'il distrairait de son domaine, ou une gratification de
trois cent mille francs cus, si vous vouliez consentir  ne pas vous
mler du sort de Fabrice del Dongo, ou du moins  ne lui en parler qu'en
public.

--Je m'attendais  mieux que a, dit le comte; ne pas me mler de
Fabrice c'est me brouiller avec la duchesse.

--Eh bien! c'est encore ce que dit le prince: le fait est qu'il est
horriblement mont contre Mme la duchesse, entre nous soit dit; et il
craint que, pour ddommagement de la brouille avec cette dame aimable,
maintenant que vous voil veuf, vous ne lui demandiez la main de
sa cousine, la vieille princesse Isota, laquelle n'est ge que de
cinquante ans.

--Il a devin juste, s'cria le comte, notre matre est l'homme le plus
fin de ses Etats.

Jamais le comte n'avait eu l'ide baroque d'pouser cette vieille
princesse; rien ne ft all plus mal  un homme que les crmonies de
cour ennuyaient  la mort.

Il se mit  jouer avec sa tabatire sur le marbre d'une petite table
voisine de son fauteuil. Rassi vit dans ce geste d'embarras la
possibilit d'une bonne aubaine; son oeil brilla.

--De grce, monsieur le comte, s'cria-t-il, si Votre Excellence veut
accepter, ou la terre de six cent mille francs, ou la gratification en
argent, je la prie de ne point choisir d'autre ngociateur que moi. Je
me ferais fort, ajouta-t-il en baissant la voix, de faire augmenter
la gratification en argent ou mme de faire joindre une fort assez
importante  la terre domaniale. Si Votre Excellence daignait mettre un
peu de douceur et de mnagement dans sa faon de parler au prince de ce
morveux qu'on a coffr, on pourrait peut-tre riger en duch la terre
que lui offrirait la reconnaissance nationale. Je le rpte  Votre
Excellence; le prince, pour le quart d'heure, excre la duchesse, mais
il est fort embarrass, et mme au point que j'ai cru parfois qu'il y
avait quelque circonstance secrte qu'il n'osait pas m'avouer. Au fond
on peut trouver ici une mine d'or, moi vous vendant ses secrets les
plus intimes et fort librement, car on me croit votre ennemi jur. Au
fond, s'il est furieux contre la duchesse, il croit aussi, et comme nous
tous, que vous seul au monde pouvez conduire  bien toutes les dmarches
secrtes relatives au Milanais. Votre Excellence me permet-elle de
lui rpter textuellement les paroles du souverain? dit le Rassi en
s'chauffant, il y a souvent une physionomie dans la position des mots,
qu'aucune traduction ne saurait rendre, et vous pourrez y voir plus que
je n'y vois.

--Je permets tout, dit le comte en continuant, d'un air distrait, 
frapper la table de marbre avec sa tabatire d'or, je permets tout et je
serai reconnaissant.

--Donnez-moi des lettres de noblesse transmissible, indpendamment de la
croix, et je serai plus que satisfait. Quand je parle d'anoblissement au
prince, il me rpond: Un coquin tel que toi, noble? Il faudrait fermer
boutique ds le lendemain; personne  Parme ne voudrait plus se faire
anoblir. Pour en revenir  l'affaire du Milanais, le prince me disait,
il n'y a pas trois jours: Il n'y a que ce fripon-l pour suivre le fil
de nos intrigues; si je le chasse ou s'il suit la duchesse, il vaut
autant que je renonce  l'espoir de me voir un jour le chef libral et
ador de toute l'Italie.

A ce mot le comte respira: Fabrice ne mourra pas, se dit-il.

De sa vie le Rassi n'avait pu arriver  une conversation intime avec le
premier ministre: il tait hors de lui de bonheur; il se voyait  la
veille de pouvoir quitter ce nom de Rassi, devenu dans le pays synonyme
de tout ce qu'il y a de bas et de vil; le petit peuple donnait le nom
de Rassi aux chiens enrags; depuis peu des soldats s'taient battus en
duel parce qu'un de leurs camarades les avait appels Rassi. Enfin il ne
se passait pas de semaine sans que ce malheureux nom ne vnt s'enchsser
dans quelque sonnet atroce. Son fils, jeune et innocent colier de seize
ans, tait chass des cafs, sur son nom.

C'est le souvenir brlant de tous ces agrments de sa position qui lui
fit commettre une imprudence.

--J'ai une terre, dit-il au comte en rapprochant sa chaise du fauteuil
du ministre, elle s'appelle Riva, je voudrais tre baron Riva.

--Pourquoi pas? dit le ministre.

Rassi tait hors de lui.

--Eh bien! monsieur le comte, je me permettrai d'tre indiscret,
j'oserai deviner le but de vos dsirs, vous aspirez  la main de la
princesse Isota, et c'est une noble ambition. Une fois parent, vous tes
 l'abri de la disgrce, vous bouclez notre homme. Je ne vous cacherai
pas qu'il a ce mariage avec la princesse Isota en horreur; mais si vos
affaires taient confies  quelqu'un d'adroit et de bien pay, on
pourrait ne pas dsesprer du succs.

--Moi, mon cher baron, j'en dsesprais; je dsavoue d'avance toutes
les paroles que vous pourrez porter en mon nom; mais le jour o cette
alliance illustre viendra enfin combler mes voeux et me donner une si
haute position dans l'Etat, je vous offrirai, moi, trois cent mille
francs de mon argent, ou bien je conseillerai au prince de vous accorder
une marque de faveur que vous-mme vous prfrerez  cette somme
d'argent.

Le lecteur trouve cette conversation longue; pourtant nous lui faisons
grce de plus de la moiti; elle se prolongea encore deux heures. Le
Rassi sortit de chez le comte fou de bonheur; le comte resta avec de
grandes esprances de sauver Fabrice, et plus rsolu que jamais  donner
sa dmission. Il trouvait que son crdit avait raison d'tre renouvel
par la prsence au pouvoir de gens tels que Rassi et le gnral Conti;
il jouissait avec dlices d'une possibilit qu'il venait d'entrevoir de
se venger du prince: Il peut faire partir la duchesse, s'criait-il,
mais parbleu il renoncera  l'espoir d'tre roi constitutionnel de la
Lombardie. (Cette chimre tait ridicule: le prince avait beaucoup
d'esprit, mais,  force d'y rver, il en tait devenu amoureux fou.)

Le comte ne se sentait pas de joie en courant chez la duchesse lui
rendre compte de sa conversation avec le fiscal. Il trouva la porte
ferme pour lui; le portier n'osait presque pas lui avouer cet ordre
reu de la bouche mme de sa matresse. Le comte regagna tristement le
palais du ministre, le malheur qu'il venait d'essuyer clipsait en
entier la joie que lui avait donne sa conversation avec le confident
du prince. N'ayant plus le coeur de s'occuper de rien, le comte errait
tristement dans sa galerie de tableaux, quand, un quart d'heure aprs,
il reut un billet ainsi conu:

Puisqu'il est vrai, cher et bon ami, que nous ne sommes plus qu'amis,
il faut ne venir me voir que trois fois par semaine. Dans quinze jours
nous rduirons ces visites, toujours si chres  mon coeur,  deux par
mois. Si vous voulez me plaire, donnez de la publicit  cette sorte de
rupture; si vous vouliez me rendre presque tout l'amour que jadis j'eus
pour vous, vous feriez choix d'une nouvelle amie. Quant  moi, j'ai de
grands projets de dissipation: je compte aller beaucoup dans le monde,
peut-tre mme trouverai-je un homme d'esprit pour me faire oublier mes
malheurs. Sans doute en qualit d'ami la premire place dans mon coeur
vous sera toujours rserve; mais je ne veux plus que l'on dise que mes
dmarches ont t dictes par votre sagesse; je veux surtout que l'on
sache bien que j'ai perdu toute influence sur vos dterminations. En un
mot, cher comte, croyez que vous serez toujours mon ami le plus cher,
mais jamais autre chose. Ne gardez, je vous prie, aucune ide de retour,
tout est bien fini. Comptez  jamais sur mon amiti.

Ce dernier trait fut trop fort pour le courage du comte: il fit une
belle lettre au prince pour donner sa dmission de tous ses emplois, et
il l'adressa  la duchesse avec prire de la faire parvenir au palais.
Un instant aprs, il reut sa dmission, dchire en quatre, et, sur un
des blancs du papier, la duchesse avait daign crire: Non, mille fois
non!

Il serait difficile de dcrire le dsespoir du pauvre ministre. Elle
a raison, j'en conviens, se disait-il  chaque instant; mon omission
du mot <i>procdure injuste</i> est un affreux malheur; elle entranera
peut-tre la mort de Fabrice, et celle-ci amnera la mienne. Ce fut
avec la mort dans l'me que le comte, qui ne voulait pas paratre au
palais du souverain avant d'y tre appel, crivit de sa main le mot <i>u
proprio</i> qui nommait Rassi chevalier de l'ordre de Saint-Paul et lui
confrait la noblesse transmissible; le comte y joignit un rapport d'une
demi-pause qui exposait au prince les raisons d'Etat qui conseillaient
cette mesure. Il trouva une sorte de joie mlancolique  faire de ces
pices deux belles copies qu'il adressa  la duchesse.

Il se perdait en suppositions; il cherchait  deviner quel serait 
l'avenir le plan de conduite de la femme qu'il aimait. Elle n'en sait
rien elle-mme, se disait-il; une seule chose reste certaine, c'est que,
pour rien au monde, elle ne manquerait aux rsolutions qu'elle m'aurait
une fois annonces. Ce qui ajoutait encore  son malheur, c'est qu'il
ne pouvait parvenir  trouver la duchesse blmable. Elle m'a fait une
grce en m'aimant, elle cesse de m'aimer aprs une faute involontaire,
il est vrai, mais qui peut entraner une consquence horrible; je n'ai
aucun droit de me plaindre. Le lendemain matin, le comte sut que la
duchesse avait recommenc  aller dans le monde; elle avait paru la
veille au soir dans toutes les maisons qui recevaient. Que ft-il devenu
s'il se ft rencontr avec elle dans le mme salon? Comment lui parler?
De quel ton lui adresser la parole? Et comment ne pas lui parler?

Le lendemain fut un jour funbre; le bruit se rpandait gnralement
que Fabrice allait tre mis  mort, la ville fut mue. On ajoutait que
le prince, ayant gard  sa haute naissance, avait daign dcider qu'il
aurait la tte tranche.

C'est moi qui le tue, se dit le comte; je ne puis plus prtendre 
revoir jamais la duchesse. Malgr ce raisonnement assez simple, il ne
put s'empcher de passer trois fois  sa porte;  la vrit, pour n'tre
pas remarqu, il alla chez elle  pied. Dans son dsespoir, il eut mme
le courage de lui crire. Il avait fait appeler Rassi deux fois; le
fiscal ne s'tait point prsent. Le coquin me trahit, se dit le comte.

Le lendemain, trois grandes nouvelles agitaient la haute socit de
Parme, et mme la bourgeoisie. La mise  mort de Fabrice tait plus
que jamais certaine; et, complment bien trange de cette nouvelle, la
duchesse ne paraissait point trop au dsespoir. Selon les apparences,
elle n'accordait que des regrets assez modrs  son jeune amant;
toutefois elle profitait avec un art infini de la pleur que venait de
lui donner une indisposition assez grave, qui tait survenue en mme
temps que l'arrestation de Fabrice. Les bourgeois reconnaissaient bien
 ces dtails le coeur sec d'une grande dame de la cour. Par dcence
cependant, et comme sacrifice aux mnes du jeune Fabrice, elle avait
rompu avec le comte Mosca.

--Quelle immoralit! s'criaient les jansnistes de Parme.

Mais dj la duchesse, chose incroyable! paraissait dispose  couter
les cajoleries des plus beaux jeunes gens de la cour. On remarquait,
entre autres singularits, qu'elle avait t fort gaie dans une
conversation avec le comte Baldi, l'amant actuel de la Raversi, et
l'avait beaucoup plaisant sur ses courses frquentes au chteau de
Velleja. La petite bourgeoisie et le peuple taient indigns de la mort
de Fabrice, que ces bonnes gens attribuaient  la jalousie du comte
Mosca. La socit de la cour s'occupait aussi beaucoup du comte, mais
c'tait pour s'en moquer. La troisime des grandes nouvelles que nous
avons annonces n'tait autre en effet que la dmission du comte; tout
le monde se moquait d'un amant ridicule qui,  l'ge de cinquante-six
ans, sacrifiait une position magnifique au chagrin d'tre quitt par
une femme sans coeur et qui, depuis longtemps, lui prfrait un jeune
homme. Le seul archevque eut l'esprit, ou plutt le coeur, de deviner
que l'honneur dfendait au comte de rester premier ministre dans un pays
o l'on allait couper la tte, et sans le consulter,  un jeune homme,
son protg. La nouvelle de la dmission du comte eut l'effet de gurir
de sa goutte le gnral Fabio Conti, comme nous le dirons en son lieu,
lorsque nous parlerons de la faon dont le pauvre Fabrice passait son
temps  la citadelle, pendant que toute la ville s'enqurait de l'heure
de son supplice.

Le jour suivant, le comte revit Bruno, cet agent fidle qu'il avait
expdi sur Bologne; le comte s'attendrit au moment o cet homme entrait
dans son cabinet; sa vue lui rappelait l'tat heureux o il se trouvait
lorsqu'il l'avait envoy  Bologne, presque d'accord avec la duchesse.
Bruno arrivait de Bologne o il n'avait rien dcouvert; il n'avait pu
trouver Ludovic, que le podestat de Castelnovo avait gard dans la
prison de son village.

--Je vais vous renvoyer  Bologne, dit le comte  Bruno: la duchesse
tiendra au triste plaisir de connatre les dtails du malheur de
Fabrice. Adressez-vous au brigadier de gendarmerie qui commande le poste
de Castelnovo...

Mais non! s'cria le comte en s'interrompant; partez  l'instant mme
pour la Lombardie, et distribuez de l'argent et en grande quantit 
tous nos correspondants. Mon but est d'obtenir de tous ces gens-l des
rapports de la nature la plus encourageante.

Bruno ayant bien compris le but de sa mission, se mit  crire
ses lettres de crance; comme le comte lui donnait ses dernires
instructions, il reut une lettre parfaitement fausse, mais fort bien
crite; on et dit un ami crivant  son ami pour lui demander un
service. L'ami qui crivait n'tait autre que le prince. Ayant ou
parler de certains projets de retraite, il suppliait son ami, le comte
Mosca, de garder le ministre; il le lui demandait au nom de l'amiti
et des dangers de la patrie; et le lui ordonnait comme son matre.
Il ajoutait que le roi de *** venant de mettre  sa disposition deux
cordons de son ordre, il en gardait un pour lui, et envoyait l'autre 
son cher comte Mosca.

--Cet animal-l fait mon malheur! s'cria le comte furieux, devant Bruno
stupfait, et croit me sduire par ces mmes phrases hypocrites que tant
de fois nous avons arranges ensemble pour prendre  la glu quelque sot.

Il refusa l'ordre qu'on lui offrait, et dans sa rponse parla de l'tat
de sa sant comme ne lui laissant que bien peu d'esprance de pouvoir
s'acquitter longtemps encore des pnibles travaux du ministre. Le comte
tait furieux. Un instant aprs on annona le fiscal Rassi, qu'il traita
comme un ngre.

--Eh bien! parce que je vous ai fait noble, vous commencez  faire
l'insolent! Pourquoi n'tre pas venu hier pour me remercier, comme
c'tait votre devoir troit, monsieur le cuistre?

Le Rassi tait bien au-dessus des injures; c'tait sur ce ton-l qu'il
tait journellement reu par le prince; mais il voulait tre baron et se
justifia avec esprit. Rien n'tait plus facile.

--Le prince m'a tenu clou  une table hier toute la journe; je n'ai pu
sortir du palais. Son Altesse m'a fait copier de ma mauvaise criture
de procureur une quantit de pices diplomatiques tellement niaises et
tellement bavardes que je crois, en vrit, que son but unique tait
de me retenir prisonnier. Quand enfin j'ai pu prendre cong, vers les
cinq heures, mourant de faim, il m'a donn l'ordre d'aller chez moi
directement, et de n'en pas sortir de la soire. En effet, j'ai vu deux
de ses espions particuliers, de moi bien connus, se promener dans ma
rue jusque sur le minuit. Ce matin, ds que je l'ai pu, j'ai fait venir
une voiture qui m'a conduit jusqu' la porte de la cathdrale. Je suis
descendu de voiture trs lentement, puis, prenant le pas de course, j'ai
travers l'glise et me voici. Votre Excellence est dans ce moment-ci
l'homme du monde auquel je dsire plaire avec le plus de passion.

--Et moi, monsieur le drle, je ne suis point dupe de tous ces contes
plus ou moins bien btis! Vous avez refus de me parler de Fabrice
avant-hier; j'ai respect vos scrupules, et vos serments touchant le
secret, quoique les serments pour un tre tel que vous ne soient tout
au plus que des moyens de dfaite. Aujourd'hui, je veux la vrit:
Qu'est-ce que ces bruits ridicules qui font condamner  mort ce jeune
homme comme assassin du comdien Giletti!

--Personne ne peut mieux rendre compte  Votre Excellence de ces bruits,
puisque c'est moi-mme qui les ai fait courir par ordre du souverain;
et, j'y pense! c'est peut-tre pour m'empcher de vous faire part de cet
incident qu'hier, toute la journe, il m'a retenu prisonnier. Le prince,
qui ne me croit pas un fou, ne pouvait pas douter que je ne vinsse vous
apporter ma croix et vous supplier de l'attacher  ma boutonnire.

--Au fait! s'cria le ministre, et pas de phrases.

--Sans doute le prince voudrait bien tenir une sentence de mort contre
M. del Dongo, mais il n'a, comme vous le savez sans doute, qu'une
condamnation en vingt annes de fers, commue par lui, le lendemain mme
de la sentence, en douze annes de forteresse avec jene au pain et 
l'eau tous les vendredis, et autres bamboches religieuses.

--C'est parce que je savais cette condamnation  la prison seulement,
que j'tais effray des bruits d'excution prochaine qui se rpandent
par la ville; je me souviens de la mort du comte Palanza, si bien
escamote par vous.

--C'est alors que j'aurais d avoir la croix! s'cria Rassi sans se
dconcerter; il fallait serrer le bouton tandis que je le tenais, et
que l'homme avait envie de cette mort. Je fus un nigaud alors, et
c'est arm de cette exprience que j'ose vous conseiller de ne pas
m'imiter aujourd'hui. (Cette comparaison parut du plus mauvais got 
l'interlocuteur, qui fut oblig de se retenir pour ne pas donner des
coups de pied  Rassi.)

--D'abord, reprit celui-ci avec la logique d'un jurisconsulte et
l'assurance parfaite d'un homme qu'aucune insulte ne peut offenser,
d'abord il ne peut tre question de l'excution dudit del Dongo; le
prince n'oserait! les temps sont bien changs! et enfin, moi, noble et
esprant par vous de devenir baron, je n'y donnerais pas les mains. Or,
ce n'est que de moi, comme le sait Votre Excellence, que l'excuteur
des hautes oeuvres peut recevoir des ordres, et, je vous le jure, le
chevalier Rassi n'en donnera jamais contre le sieur del Dongo.

--Et vous ferez sagement, dit le comte en le toisant d'un air svre.

--Distinguons! reprit le Rassi avec un sourire. Moi je ne suis que
pour les morts officielles, et si M. del Dongo vient  mourir d'une
colique, n'allez pas me l'attribuer! Le prince est outr, et je ne sais
pourquoi, contre la Sanseverina (trois jours auparavant le Rassi et dit
la duchesse, mais, comme toute la ville, il savait la rupture avec le
premier ministre).

Le comte fut frapp de la suppression du titre dans une telle bouche, et
l'on peut juger du plaisir qu'elle lui fit; il lana au Rassi un regard
charg de la plus vive haine. Mon cher ange! se dit-il ensuite, je ne
puis te montrer mon amour qu'en obissant aveuglment  tes ordres.

--Je vous avouerai, dit-il au fiscal, que je ne prends pas un intrt
bien passionn aux divers caprices de Mme la duchesse; toutefois, comme
elle m'avait prsent ce mauvais sujet de Fabrice, qui aurait bien d
rester  Naples, et ne pas venir ici embrouiller nos affaires, je tiens
 ce qu'il ne soit pas mis  mort de mon temps, et je veux bien vous
donner ma parole que vous serez baron dans les huit jours qui suivront
sa sortie de prison.

--En ce cas, monsieur le comte, je ne serai baron que dans douze annes
rvolues, car le prince est furieux, et sa haine contre la duchesse est
tellement vive, qu'il cherche  la cacher.

--Son Altesse est bien bonne! qu'a-t-elle besoin de cacher sa haine,
puisque son premier ministre ne protge plus la duchesse? Seulement je
ne veux pas qu'on puisse m'accuser de vilenie, ni surtout de jalousie:
c'est moi qui ai fait venir la duchesse en ce pays, et si Fabrice meurt
en prison, vous ne serez pas baron, mais vous serez peut-tre poignard.
Mais laissons cette bagatelle: le fait est que j'ai fait le compte de ma
fortune;  peine si j'ai trouv vingt mille livres de rente, sur quoi
j'ai le projet d'adresser trs humblement ma dmission au souverain.
J'ai quelque espoir d'tre employ par le roi de Naples: cette grande
ville m'offrira les distractions dont j'ai besoin en ce moment, et que
je ne puis trouver dans un trou tel que Parme; je ne resterais qu'autant
que vous me feriez obtenir la main de la princesse Isota, etc.

La conversation fut infinie dans ce sens. Comme Rassi se levait, le
comte lui dit d'un air fort indiffrent:

--Vous savez qu'on a dit que Fabrice me trompait, en ce sens qu'il tait
un des amants de la duchesse; je n'accepte point ce bruit, et pour le
dmentir, je veux que vous fassiez passer cette bourse  Fabrice.

--Mais monsieur le comte, dit Rassi effray, et regardant la bourse, il
y a l une somme norme, et les rglements...

--Pour vous, mon cher, elle peut tre norme, reprit le comte de
l'air du plus souverain mpris: un bourgeois tel que vous, envoyant
de l'argent  son ami en prison, croit se ruiner en lui donnant dix
sequins: moi, jeveux que Fabrice reoive ces six mille francs, et
surtout que le chteau ne sache rien de cet envoi.

Comme le Rassi effray voulait rpliquer, le comte ferma la porte sur
lui avec impatience. Ces gens-l, se dit-il, ne voient le pouvoir
que derrire l'insolence. Cela dit, ce grand ministre se livra  une
action tellement ridicule, que nous avons quelque peine  la rapporter;
il courut prendre dans son bureau un portrait en miniature de la
duchesse, et le couvrit de baisers passionns. Pardon, mon cher ange,
s'criait-il, si je n'ai pas jet par la fentre et de mes propres mains
ce cuistre qui ose parler de toi avec une nuance de familiarit, mais,
si j'agis avec cet excs de patience, c'est pour t'obir! et il ne
perdra rien pour attendre!

Aprs une longue conversation avec le portrait, le comte, qui se sentait
le coeur mort dans la poitrine, eut l'ide d'une action ridicule et s'y
livra avec un empressement d'enfant. Il se fit donner un habit avec des
plaques, et fut faire une visite  la vieille princesse Isota; de la vie
il ne s'tait prsent chez elle qu' l'occasion du jour de l'an. Il la
trouva entoure d'une quantit de chiens, et pare de tous ses atours,
et mme avec des diamants comme si elle allait  la cour. Le comte,
ayant tmoign quelque crainte de dranger les projets de Son Altesse,
qui probablement allait sortir, l'Altesse rpondit au ministre qu'une
princesse de Parme se devait  elle-mme d'tre toujours ainsi. Pour la
premire fois depuis son malheur le comte eut un mouvement de gaiet.
J'ai bien fait de paratre ici, se dit-il, et ds aujourd'hui il faut
faire ma dclaration. La princesse avait t ravie de voir arriver chez
elle un homme aussi renomm par son esprit et un premier ministre; la
pauvre vieille fille n'tait gure accoutume  de semblables visites.
Le comte commena par une prface adroite, relative  l'immense distance
qui sparera toujours d'un simple gentilhomme les membres d'une famille
rgnante.

--Il faut faire une distinction, dit la princesse: la fille d'un roi de
France, par exemple, n'a aucun espoir d'arriver jamais  la couronne;
mais les choses ne vont point ainsi dans la famille de Parme. C'est
pourquoi nous autres Farnse nous devons toujours conserver une certaine
dignit dans notre extrieur; et moi, pauvre princesse telle que vous me
voyez, je ne puis pas dire qu'il soit absolument impossible qu'un jour
vous soyez mon premier ministre.

Cette ide par son imprvu baroque donna au pauvre comte un second
instant de gaiet parfaite.

Au sortir de chez la princesse Isota, qui avait grandement rougi en
recevant l'aveu de la passion du premier ministre, celui-ci rencontra un
des fourriers du palais: le prince le faisait demander en toute hte.

--Je suis malade, rpondit le ministre, ravi de pouvoir faire une
malhonntet  son prince.

Ah! ah! vous me poussez  bout, s'cria-t-il avec fureur, et puis
vous voulez que je vous serve! mais sachez, mon prince, qu'avoir reu
le pouvoir de la Providence ne suffit plus en ce sicle-ci, il faut
beaucoup d'esprit et un grand caractre pour russir  tre despote.

Aprs avoir renvoy le fourrier du palais fort scandalis de la parfaite
sant de ce malade, le comte trouva plaisant d'aller voir les deux
hommes de la cour qui avaient le plus d'influence sur le gnral Fabio
Conti. Ce qui surtout faisait frmir le ministre et lui tait tout
courage, c'est que le gouverneur de la citadelle tait accus de s'tre
dfait jadis d'un capitaine, son ennemi personnel, au moyen de l'aquetta
de Prouse.

Le comte savait que depuis huit jours la duchesse avait rpandu des
sommes folles pour se mnager des intelligences  la citadelle; mais,
suivant lui, il y avait peu d'espoir de succs, tous les yeux taient
encore trop ouverts. Nous ne raconterons point au lecteur toutes les
tentatives de corruption essayes par cette femme malheureuse: elle
tait au dsespoir, et des agents de toute sorte et parfaitement dvous
la secondaient. Mais il n'est peut-tre qu'un seul genre d'affaires dont
on s'acquitte parfaitement bien dans les petites cours despotiques,
c'est la garde des prisonniers politiques. L'or de la duchesse ne
produisit d'autre effet que de faire renvoyer de la citadelle huit ou
dix hommes de tout grade.




CHAPITRE XVIII


Ainsi, avec un dvouement complet pour le prisonnier, la duchesse et
le premier ministre n'avaient pu faire pour lui que bien peu de chose.
Le prince tait en colre, la cour ainsi que le public taient piqus
contre Fabrice et ravis de lui voir arriver malheur; il avait t trop
heureux. Malgr l'or jet  pleines mains, la duchesse n'avait pu faire
un pas dans le sige de la citadelle; il ne se passait pas de jour sans
que la marquise Raversi ou le chevalier Riscara eussent quelque nouvel
avis  communiquer au gnral Fabio Conti. On soutenait sa faiblesse.
Comme nous l'avons dit, le jour de son emprisonnement Fabrice fut
conduit d'abord au palais du gouverneur: C'est un joli petit btiment
construit dans le sicle dernier sur les dessins de Vanvitelli, qui
le plaa  cent quatre-vingts pieds de haut, sur la plate-forme de
l'immense tour ronde. Des fentres de ce petit palais, isol sur le
dos de l'norme tour comme la bosse d'un chameau, Fabrice dcouvrait
la campagne et les Alpes fort au loin; il suivait de l'oeil, au pied de
la citadelle, le cours de la Parma, sorte de torrent, qui, tournant 
droite  quatre lieues de la ville, va se jeter dans le P. Par-del la
rive gauche de ce fleuve, qui formait comme une suite d'immenses taches
blanches au milieu des campagnes verdoyantes, son oeil ravi apercevait
distinctement chacun des sommets de l'immense mur que les Alpes forment
au nord de l'Italie. Ces sommets, toujours couverts de neige, mme au
mois d'aot o l'on tait alors, donnent comme une sorte de fracheur
par souvenir au milieu de ces campagnes brlantes; l'oeil en peut suivre
les moindres dtails, et pourtant ils sont  plus de trente lieues de la
citadelle de Parme. La vue si tendue du joli palais du gouverneur est
intercepte vers un angle au midi par la tour Farnse, dans laquelle on
prparait  la hte une chambre pour Fabrice. Cette seconde tour, comme
le lecteur s'en souvient peut-tre, fut leve sur la plate-forme de la
grosse tour, en l'honneur d'un prince hrditaire qui, fort diffrent
de l'Hippolyte fils de Thse, n'avait point repouss les politesses
d'une jeune belle-mre. La princesse mourut en quelques heures; le fils
du prince ne recouvra sa libert que dix-sept ans plus tard en montant
sur le trne  la mort de son pre. Cette tour Farnse o, aprs trois
quarts d'heure, l'on fit monter Fabrice, fort laide  l'extrieur,
est leve d'une cinquantaine de pieds au-dessus de la plate-forme de
la grosse tour et garnie d'une quantit de paratonnerres. Le prince
mcontent de sa femme, qui fit btir cette prison aperue de toutes
parts, eut la singulire prtention de persuader  ses sujets qu'elle
existait depuis longues annes: c'est pourquoi il lui imposa le nom
de tour Farnse. Il tait dfendu de parler de cette construction, et
de toutes les parties de la ville de Parme et des plaines voisines on
voyait parfaitement les maons placer chacune des pierres qui composent
cet difice pentagone. Afin de prouver qu'elle tait ancienne, on plaa
au-dessus de la porte de deux pieds de large et de quatre de hauteur,
par laquelle on y entre, un magnifique bas-relief qui reprsente
Alexandre Farnse, le gnral clbre, forant Henri IV  s'loigner
de Paris. Cette tour Farnse place en si belle vue se compose d'un
rez-de-chausse long de quarante pas au moins, large  proportion et
tout rempli de colonnes fort trapues, car cette pice si dmesurment
vaste n'a pas plus de quinze pieds d'lvation. Elle est occupe par le
corps de garde, et, du centre, l'escalier s'lve en tournant autour
d'une des colonnes: c'est un petit escalier en fer, fort lger, large de
deux pieds  peine et construit en filigrane. Par cet escalier tremblant
sous le poids des geliers qui l'escortaient, Fabrice arriva  de vastes
pices de plus de vingt pieds de haut, formant un magnifique premier
tage. Elles furent jadis meubles avec le plus grand luxe pour le jeune
prince qui y passa les dix-sept plus belles annes de sa vie. A l'une
des extrmits de cet appartement, on fit voir au nouveau prisonnier
une chapelle de la plus grande magnificence; les murs et la vote sont
entirement revtus de marbre noir; des colonnes noires aussi et de la
plus noble proportion sont places en lignes le long des murs noirs,
sans les toucher, et ces murs sont orns d'une quantit de ttes de
morts en marbre blanc, de proportions colossales, lgamment sculptes
et places sur deux os en sautoir. Voil bien une invention de la
haine qui ne peut tuer, se dit Fabrice, et quelle diable d'ide de me
montrer cela! Un escalier en fer et en filigrane fort lger, galement
dispos autour d'une colonne, donne accs au second tage de cette
prison, et c'est dans les chambres de ce second tage, hautes de quinze
pieds environ, que depuis un an le gnral Fabio Conti faisait preuve
de gnie. D'abord, sous sa direction, l'on avait solidement grill les
fentres de ces chambres jadis occupes par les domestiques du prince
et qui sont  plus de trente pieds des dalles de pierre formant la
plate-forme de la grosse tour ronde. C'est par un corridor obscur plac
au centre du btiment que l'on arrive  ces chambres, qui toutes ont
deux fentres; et dans ce corridor fort troit, Fabrice remarqua trois
portes de fer successives formes de barreaux normes et s'levant
jusqu' la vote. Ce sont les plans, coupes et lvations de toutes ces
belles inventions, qui pendant deux ans avaient valu au gnral une
audience de son matre chaque semaine. Un conspirateur plac dans l'une
de ces chambres ne pourrait pas se plaindre  l'opinion d'tre trait
d'une faon inhumaine, et pourtant ne saurait avoir de communication
avec personne au monde, ni faire un mouvement sans qu'on l'entendt.
Le gnral avait fait placer dans chaque chambre de gros madriers de
chne formant comme des bancs de trois pieds de haut, et c'tait l son
invention capitale, celle qui lui donnait des droits au ministre de la
police. Sur ces bancs il avait fait tablir une cabane en planches, fort
sonore, haute de dix pieds, et qui ne touchait au mur que du ct des
fentres. Des trois autres cts il rgnait un petit corridor de quatre
pieds de large, entre le mur primitif de la prison, compos d'normes
pierres de taille, et les parois en planches de la cabane. Ces parois,
formes de quatre doubles de planches de noyer, chne et sapin, taient
solidement relies par des boulons de fer et par des clous sans nombre.

Ce fut dans l'une de ces chambres construites depuis un an, et
chef-d'oeuvre du gnral Fabio Conti, laquelle avait reu le beau nom
d'Obissance passive, que Fabrice fut introduit. Il courut aux fentres;
la vue qu'on avait de ces fentres grilles tait sublime: un seul
petit coin de l'horizon tait cach, vers le nord-est, par le toit en
galerie du joli palais du gouverneur, qui n'avait que deux tages; le
rez-de-chausse tait occup par les bureaux de l'tat-major; et d'abord
les yeux de Fabrice furent attirs vers une des fentres du second
tage, o se trouvaient, dans de jolies cages, une grande quantit
d'oiseaux de toute sorte. Fabrice s'amusait  les entendre chanter, et
 les voir saluer les derniers rayons du crpuscule du soir, tandis que
les geliers s'agitaient autour de lui. Cette fentre de la volire
n'tait pas  plus de vingt-cinq pieds de l'une des siennes, et se
trouvait  cinq ou six pieds en contrebas, de faon qu'il plongeait sur
les oiseaux.

Il y avait lune ce jour-l, et au moment o Fabrice entrait dans sa
prison, elle se levait majestueusement  l'horizon  droite, au-dessus
de la chane des Alpes, vers Trvise. Il n'tait que huit heures et
demie du soir, et  l'autre extrmit de l'horizon, au couchant, un
brillant crpuscule rouge orang dessinait parfaitement les contours
du mont Viso et des autres pics des Alpes qui remontent de Nice vers
le mont Cenis et Turin; sans songer autrement  son malheur, Fabrice
fut mu et ravi par ce spectacle sublime. C'est donc dans ce monde
ravissant que vit Cllia Conti! avec son me pensive et srieuse,
elle doit jouir de cette vue plus qu'un autre; on est ici comme dans
des montagnes solitaires  cent lieues de Parme. Ce ne fut qu'aprs
avoir pass plus de deux heures  la fentre, admirant cet horizon qui
parlait  son me, et souvent aussi arrtant sa vue sur le joli palais
du gouverneur que Fabrice s'cria tout  coup: Mais ceci est-il une
prison? est-ce l ce que j'ai tant redout? Au lieu d'apercevoir 
chaque pas des dsagrments et des motifs d'aigreur, notre hros se
laissait charmer par les douceurs de la prison.

Tout  coup son attention fut violemment rappele  la ralit par un
tapage pouvantable: sa chambre de bois, assez semblable  une cage et
surtout fort sonore, tait violemment branle: des aboiements de chien
et de petits cris aigus compltaient le bruit le plus singulier. Quoi
donc! si tt pourrais-je m'chapper! pensa Fabrice. Un instant aprs,
il riait comme jamais peut-tre on n'a ri dans une prison. Par ordre du
gnral, on avait fait monter en mme temps que les geliers un chien
anglais, fort mchant, prpos  la garde des prisonniers d'importance,
et qui devait passer la nuit dans l'espace si ingnieusement mnag tout
autour de la cage de Fabrice. Le chien et le gelier devaient coucher
dans l'intervalle de trois pieds mnag entre les dalles de pierre
du sol primitif de la chambre et le plancher en bois sur lequel le
prisonnier ne pouvait faire un pas sans tre entendu.

Or,  l'arrive de Fabrice, la chambre de l'Obissance passive se
trouvait occupe par une centaine de rats normes qui prirent la
fuite dans tous les sens. Le chien, sorte d'pagneul crois avec un
fox anglais, n'tait point beau, mais en revanche, il se montra fort
alerte. On l'avait attach sur le pav en dalles de pierre au-dessous du
plancher de la chambre de bois; mais lorsqu'il sentit passer les rats
tout prs de lui il fit des efforts si extraordinaires qu'il parvint 
retirer la tte de son collier; alors advint cette bataille admirable
et dont le tapage rveilla Fabrice lanc dans les rveries des moins
tristes. Les rats qui avaient pu se sauver du premier coup de dent, se
rfugiant dans la chambre de bois, le chien monta aprs eux les six
marches qui conduisaient du pav en pierre  la cabane de Fabrice. Alors
commena un tapage bien autrement pouvantable: la cabane tait branle
jusqu'en ses fondements. Fabrice riait comme un fou et pleurait  force
de rire: le gelier Grillo, non moins riant, avait ferm la porte; le
chien, courant aprs les rats, n'tait gn par aucun meuble, car la
chambre tait absolument nue; il n'y avait pour gner les bonds du chien
chasseur qu'un pole de fer dans un coin. Quand le chien eut triomph de
tous ses ennemis, Fabrice l'appela, le caressa, russit  lui plaire:
Si jamais celui-ci me voit sautant par-dessus quelque mur, se dit-il,
il n'aboiera pas. Mais cette politique raffine tait une prtention de
sa part: dans la situation d'esprit o il tait, il trouvait son bonheur
 jouer avec ce chien. Par une bizarrerie  laquelle il ne rflchissait
point, une secrte joie rgnait au fond de son me.

Aprs qu'il se fut bien essouffl  courir avec le chien:

--Comment vous appelez-vous? dit Fabrice au gelier.

--Grillo, pour servir Votre Excellence dans tout ce qui est permis par
le rglement.

--Eh bien! mon cher Grillo, un nomm Giletti a voulu m'assassiner
au milieu d'un grand chemin, je me suis dfendu et l'ai tu; je le
tuerais encore si c'tait  faire: mais je n'en veux pas moins mener
joyeuse vie, tant que je serai votre hte. Sollicitez l'autorisation de
vos chefs et allez demander du linge au palais Sanseverina; de plus,
achetez-moi force nbieu d'Asti.

C'est un assez bon vin mousseux qu'on fabrique en Pimont dans la
patrie d'Alfieri et qui est fort estim surtout de la classe d'amateurs
 laquelle appartiennent les geliers. Huit ou dix de ces messieurs
taient occups  transporter dans la chambre de bois de Fabrice
quelques meubles antiques et fort dors que l'on enlevait au premier
tage dans l'appartement du prince; tous recueillirent religieusement
dans leur pense le mot en faveur du vin d'Asti. Quoi qu'on pt faire,
l'tablissement de Fabrice pour cette premire nuit fut pitoyable; mais
il n'eut l'air choqu que de l'absence d'une bouteille de bon nbieu.

--Celui-l a l'air d'un bon enfant... dirent les geliers en s'en
allant... et il n'y a qu'une chose  dsirer, c'est que nos messieurs
lui laissent passer de l'argent.

Quand il fut seul et un peu remis de tout ce tapage: Est-il possible
que ce soit l la prison, se dit Fabrice en regardant cet immense
horizon de Trvise au mont Viso, la chane si tendue des Alpes,
les pics couverts de neige, les toiles, etc., et une premire nuit
en prison encore! Je conois que Cllia Conti se plaise dans cette
solitude arienne; on est ici  mille lieues au-dessus des petitesses
et des mchancets qui nous occupent l-bas. Si ces oiseaux qui sont
l sous ma fentre lui appartiennent, je la verrai... Rougira-t-elle
en m'apercevant? Ce fut en discutant cette grande question que le
prisonnier trouva le sommeil  une heure fort avance de la nuit.

Ds le lendemain de cette nuit, la premire passe en prison, et durant
laquelle il ne s'impatienta pas une seule fois, Fabrice fut rduit 
faire la conversation avec Fox le chien anglais; Grillo le gelier lui
faisait bien toujours des yeux fort aimables, mais un ordre nouveau le
rendait muet, et il n'apportait ni linge ni nbieu.

Verrai-je Cllia? se dit Fabrice en s'veillant. Mais ces oiseaux
sont-ils  elle? Les oiseaux commenaient  jeter des petits cris et
 chanter, et  cette lvation c'tait le seul bruit qui s'entendt
dans les airs. Ce fut une sensation pleine de nouveaut et de plaisir
pour Fabrice que ce vaste silence qui rgnait  cette hauteur: il
coutait avec ravissement les petits gazouillements interrompus et si
vifs par lesquels ses voisins les oiseaux saluaient le jour. S'ils lui
appartiennent, elle paratra un instant dans cette chambre, l sous ma
fentre, et tout en examinant les immenses chanes des Alpes, vis--vis
le premier tage desquelles la citadelle de Parme semblait s'lever
comme un ouvrage avanc, ses regards revenaient  chaque instant aux
magnifiques cages de citronnier et de bois d'acajou qui, garnies de
fils dors, s'levaient au milieu de la chambre fort claire, servant de
volire. Ce que Fabrice n'apprit que plus tard, c'est que cette chambre
tait la seule du second tage du palais qui et de l'ombre de onze
heures  quatre; elle tait abrite par la tour Farnse.

Quel ne va pas tre mon chagrin, se dit Fabrice, si au lieu de cette
physionomie cleste et pensive que j'attends et qui rougira peut-tre
un peu si elle m'aperoit, je vois arriver la grosse figure de quelque
femme de chambre bien commune, charge par procuration de soigner les
oiseaux! Mais si je vois Cllia, daignera-t-elle m'apercevoir? Ma foi,
il faut faire des indiscrtions pour tre remarqu; ma situation doit
avoir quelques privilges; d'ailleurs nous sommes tous deux seuls ici et
si loin du monde! Je suis un prisonnier, apparemment ce que le gnral
Conti et les autres misrables de cette espce appellent un de leurs
subordonns... Mais elle a tant d'esprit, ou pour mieux dire tant d'me,
comme le suppose le comte, que peut-tre,  ce qu'il dit, mprise-t-elle
le mtier de son pre; de l viendrait sa mlancolie! Noble cause de
tristesse! Mais aprs tout, je ne suis point prcisment un tranger
pour elle. Avec quelle grce pleine de modestie elle m'a salu hier
soir! Je me souviens fort bien que lors de notre rencontre prs de Cme
je lui dis: Un jour je viendrai voir vos beaux tableaux de Parme, vous
souviendrez-vous de ce nom: Fabrice del Dongo? L'aura-t-elle oubli?
elle tait si jeune alors!

Mais  propos, se dit Fabrice tonn en interrompant tout  coup le
cours de ses penses, j'oublie d'tre en colre! Serais-je un de ces
grands courages comme l'antiquit en a montr quelques exemples au
monde? Suis-je un hros sans m'en douter? Comment! moi qui avais tant
de peur de la prison, j'y suis, et je ne me souviens pas d'tre triste!
c'est bien le cas de dire que la peur a t cent fois pire que le mal.
Quoi! j'ai besoin de me raisonner pour tre afflig de cette prison,
qui, comme le dit Blans, peut durer dix ans comme dix mois? Serait-ce
l'tonnement de tout ce nouvel tablissement qui me distrait de la peine
que je devrais prouver? Peut-tre que cette bonne humeur indpendante
de ma volont et peu raisonnable cessera tout  coup, peut-tre en un
instant je tomberai dans le noir malheur que je devrais prouver.

Dans tous les cas, il est bien tonnant d'tre en prison et de devoir
se raisonner pour tre triste! Ma foi, j'en reviens  ma supposition,
peut-tre que j'ai un grand caractre.

Les rveries de Fabrice furent interrompues par le menuisier de la
citadelle, lequel venait prendre mesure d'abat-jour pour ses fentres;
c'tait la premire fois que cette prison servait, et l'on avait oubli
de la complter en cette partie essentielle.

Ainsi, se dit Fabrice, je vais tre priv de cette vue sublime, et il
cherchait  s'attrister de cette privation.

--Mais quoi! s'cria-t-il tout  coup parlant au menuisier, je ne verrai
plus ces jolis oiseaux?

--Ah! les oiseaux de Mademoiselle! qu'elle aime tant! dit cet homme avec
l'air de la bont; cachs, clipss, anantis comme tout le reste.

Parler tait dfendu au menuisier tout aussi strictement qu'aux
geliers, mais cet homme avait piti de la jeunesse du prisonnier:
il lui apprit que ces abat-jour normes, placs sur l'appui des deux
fentres, et s'loignant du mur tout en s'levant, ne devaient laisser
aux dtenus que la vue du ciel.

--On fait cela pour la morale, lui dit-il, afin d'augmenter une
tristesse salutaire et l'envie de se corriger dans l'me des
prisonniers; le gnral, ajouta le menuisier, a aussi invent de leur
retirer les vitres, et de les faire remplacer  leurs fentres par du
papier huil.

Fabrice aima beaucoup le tour pigrammatique de cette conversation, fort
rare en Italie.

--Je voudrais bien avoir un oiseau pour me dsennuyer, je les aime  la
folie; achetez-en un de la femme de chambre de Mlle Cllia Conti.

--Quoi! vous la connaissez, s'cria le menuisier, que vous dites si bien
son nom?

--Qui n'a pas ou parler de cette beaut si clbre? Mais j'ai eu
l'honneur de la rencontrer plusieurs fois  la cour.

--La pauvre demoiselle s'ennuie bien ici, ajouta le menuisier; elle
passe sa vie l avec ses oiseaux. Ce matin elle vient de faire acheter
de beaux orangers que l'on a placs par son ordre  la porte de la tour
sous votre fentre; sans la corniche vous pourriez les voir.

Il y avait dans cette rponse des mots bien prcieux pour Fabrice, il
trouva une faon obligeante de donner quelque argent au menuisier.

--Je fais deux fautes  la fois, lui dit cet homme, je parle  Votre
Excellence et je reois de l'argent. Aprs demain, en revenant pour
les abat-jour, j'aurai un oiseau dans ma poche, et si je ne suis pas
seul, je ferai semblant de le laisser envoler; si je puis mme, je vous
apporterai un livre de prires: vous devez bien souffrir de ne pas
pouvoir dire vos offices.

Ainsi, se dit Fabrice, ds qu'il fut seul, ces oiseaux sont  elle,
mais dans deux jours je ne les verrai plus! A cette pense, ses regards
prirent une teinte de malheur. Mais enfin,  son inexprimable joie,
aprs une si longue attente et tant de regards, vers midi Cllia vint
soigner ses oiseaux. Fabrice resta immobile et sans respiration, il
tait debout contre les normes barreaux de sa fentre et fort prs. Il
remarqua qu'elle ne levait pas les yeux sur lui, mais ses mouvements
avaient l'air gn, comme ceux de quelqu'un qui se sent regard. Quand
elle l'aurait voulu, la pauvre fille n'aurait pas pu oublier le sourire
si fin qu'elle avait vu errer sur les lvres du prisonnier, la veille,
au moment o les gendarmes l'emmenaient du corps de garde.

Quoique, suivant toute apparence, elle veillt sur ses actions avec
le plus grand soin, au moment o elle s'approcha de la fentre de la
volire, elle rougit fort sensiblement. La premire pense de Fabrice,
coll contre les barreaux de fer de sa fentre, fut de se livrer 
l'enfantillage de frapper un peu avec la main sur ces barreaux, ce
qui produirait un petit bruit; puis la seule ide de ce manque de
dlicatesse lui fit horreur. Je mriterais que pendant huit jours
elle envoyt soigner ses oiseaux par sa femme de chambre. Cette ide
dlicate ne lui ft point venue  Naples ou  Novare.

Il la suivait ardemment des yeux: Certainement, se disait-il, elle
va s'en aller sans daigner jeter un regard sur cette pauvre fentre,
et, pourtant elle est bien en face. Mais, en revenant du fond de la
chambre que Fabrice, grce  sa position plus leve apercevait fort
bien, Cllia ne put s'empcher de le regarder du haut de l'oeil, tout
en marchant, et c'en fut assez pour que Fabrice se crt autoris  la
saluer. Ne sommes-nous pas seuls au monde ici? se dit-il pour s'en
donner le courage. Sur ce salut, la jeune fille resta immobile et
baissa les yeux; puis Fabrice les lui vit relever fort lentement; et
videmment, en faisant effort sur elle-mme, elle salua le prisonnier
avec le mouvement le plus grave et le plus distant mais elle ne put
imposer silence  ses yeux; sans qu'elle le st probablement, ils
exprimrent un instant la piti la plus vive. Fabrice remarqua qu'elle
rougissait tellement que la teinte rose s'tendait rapidement jusque sur
le haut des paules, dont la chaleur venait d'loigner, en arrivant  la
volire, un chle de dentelle noire. Le regard involontaire par lequel
Fabrice rpondit  son salut redoubla le trouble de la jeune fille.
Que cette pauvre femme serait heureuse, se disait-elle en pensant  la
duchesse, si un instant seulement elle pouvait le voir comme je le vois!

Fabrice avait eu quelque lger espoir de la saluer de nouveau  son
dpart; mais, pour viter cette nouvelle politesse, Cllia fit une
savante retraite par chelons, de cage en cage, comme si, en finissant,
elle et d soigner les oiseaux placs le plus prs de la porte. Elle
sortit enfin; Fabrice restait immobile  regarder la porte par laquelle
elle venait de disparatre; il tait un autre homme.

Ds ce moment l'unique objet de ses penses fut de savoir comment il
pourrait parvenir  continuer de la voir, mme quand on aurait pos
cet horrible abat-jour devant la fentre qui donnait sur le palais du
gouverneur.

La veille au soir, avant de se coucher, il s'tait impos l'ennui fort
long de cacher la meilleure partie de l'or qu'il avait, dans plusieurs
des trous de rats qui ornaient sa chambre de bois. Il faut, ce soir,
que je cache ma montre. N'ai-je pas entendu dire qu'avec de la patience
et un ressort de montre brch on peut couper le bois et mme le fer?
Je pourrai donc scier cet abat-jour. Ce travail de cacher la montre,
qui dura deux grandes heures, ne lui sembla point long; il songeait aux
diffrents moyens de parvenir  son but, et  ce qu'il savait faire
en travaux de menuiserie. Si je sais m'y prendre, se disait-il, je
pourrai couper bien carrment un compartiment de la planche de chne
qui formera l'abat-jour, vers la partie qui reposera sur l'appui de la
fentre; j'terai et je remettrai ce morceau suivant les circonstances;
je donnerai tout ce que je possde  Grillo afin qu'il veuille bien
ne pas s'apercevoir de ce petit mange. Tout le bonheur de Fabrice
tait dsormais attach  la possibilit d'excuter ce travail, et
il ne songeait  rien autre. Si je parviens seulement  la voir, je
suis heureux... Non pas, se dit-il; il faut aussi qu'elle voie que je
la vois. Pendant toute la nuit, il eut la tte remplie d'inventions
de menuiserie, et ne songea peut-tre pas une seule fois  la cour de
Parme,  la colre du prince, etc. Nous avouerons qu'il ne songea pas
davantage  la douleur dans laquelle la duchesse devait tre plonge.
Il attendait avec impatience le lendemain, mais le menuisier ne reparut
plus: apparemment qu'il passait pour libral dans la prison; on eut soin
d'en envoyer un autre  mine rbarbative, lequel ne rpondit jamais
que par un grognement de mauvais augure  toutes les choses agrables
que l'esprit de Fabrice cherchait  lui adresser. Quelques-unes des
nombreuses tentatives de la duchesse pour lier une correspondance avec
Fabrice avaient t dpistes par les nombreux agents de la marquise
Raversi, et, par elle, le gnral Fabio Conti tait journellement
averti, effray, piqu d'amour-propre. Toutes les huit heures, six
soldats de garde se relevaient dans la grande salle aux cent colonnes
du rez-de-chausse; de plus, le gouverneur tablit un gelier de garde
 chacune des trois portes de fer successives du corridor, et le pauvre
Grillo, le seul qui vt le prisonnier, fut condamn  ne sortir de
la tour Farnse que tous les huit jours, ce dont il se montra fort
contrari. Il fit sentir son humeur  Fabrice qui eut le bon esprit de
ne rpondre que par ces mots: Force nbieu d'Asti, mon ami, et il lui
donna de l'argent.

--Eh bien! mme cela, qui nous console de tous les maux, s'cria
Grillo indign, d'une voix  peine assez leve pour tre entendu du
prisonnier, on nous dfend de le recevoir et je devrais le refuser,
mais je le prends; du reste, argent perdu; je ne puis rien vous dire
sur rien. Allez, il faut que vous soyez joliment coupable, toute la
citadelle est sens dessus dessous  cause de vous; les belles menes de
Madame la duchesse ont dj fait renvoyer trois d'entre nous.

L'abat-jour sera-t-il prt avant midi? Telle fut la grande question
qui fit battre le coeur de Fabrice pendant toute cette longue matine;
il comptait tous les quarts d'heure qui sonnaient  l'horloge de la
citadelle. Enfin, comme les trois quarts aprs onze heures sonnaient,
l'abat-jour n'tait pas encore arriv; Cllia reparut donnant des soins
 ses oiseaux. La cruelle ncessit avait fait faire de si grands pas
 l'audace de Fabrice, et le danger de ne plus la voir lui semblait
tellement au-dessus de tout, qu'il osa, en regardant Cllia, faire avec
le doigt le geste de scier l'abat-jour; il est vrai qu'aussitt aprs
avoir aperu ce geste si sditieux en prison, elle salua  demi, et se
retira.

H quoi! se dit Fabrice tonn, serait-elle assez draisonnable pour
voir une familiarit ridicule dans un geste dict par la plus imprieuse
ncessit? Je voulais la prier de daigner toujours, en soignant ses
oiseaux, regarder quelquefois la fentre de la prison, mme quand elle
la trouvera masque par un norme volet de bois; je voulais lui indiquer
que je ferai tout ce qui est humainement possible pour parvenir  la
voir. Grand Dieu! est-ce qu'elle ne viendra pas demain  cause de ce
geste indiscret? Cette crainte, qui troubla le sommeil de Fabrice,
se vrifia compltement; le lendemain Cllia n'avait pas paru  trois
heures, quand on acheva de poser devant les fentres de Fabrice les deux
normes abat-jour; les diverses pices en avaient t leves,  partir
de l'esplanade de la grosse tour, au moyen de cordes et de poulies
attaches par-dehors aux barreaux de fer des fentres. Il est vrai que,
cache derrire une persienne de son appartement, Cllia avait suivi
avec angoisse tous les mouvements des ouvriers; elle avait fort bien
vu la mortelle inquitude de Fabrice, mais n'en avait pas moins eu le
courage de tenir la promesse qu'elle s'tait faite.

Cllia tait une petite sectaire de libralisme; dans sa premire
jeunesse elle avait pris au srieux tous les propos de libralisme
qu'elle entendait dans la socit de son pre, lequel ne songeait qu'
se faire une position; elle tait partie de l pour prendre en mpris
et presque en horreur le caractre flexible du courtisan: de l son
antipathie pour le mariage. Depuis l'arrive de Fabrice, elle tait
bourrele de remords: Voil, se disait-elle, que mon indigne coeur se
met du parti des gens qui veulent trahir mon pre! il ose me faire le
geste de scier une porte!... Mais, se dit-elle aussitt l'me navre,
toute la ville parle de sa mort prochaine! Demain peut tre le jour
fatal! avec les monstres qui nous gouvernent, quelle chose au monde
n'est pas possible! Quelle douceur, quelle srnit hroque dans ces
yeux qui peut-tre vont se fermer! Dieu! quelles ne doivent pas tre les
angoisses de la duchesse! aussi on la dit tout  fait au dsespoir. Moi
j'irais poignarder le prince, comme l'hroque Charlotte Corday.

Pendant toute cette troisime journe de sa prison Fabrice fut outr de
colre, mais uniquement de ne pas avoir vu reparatre Cllia. Colre
pour colre, j'aurais d lui dire que je l'aimais, s'criait-il;
car il en tait arriv  cette dcouverte. Non, ce n'est point par
grandeur d'me que je ne songe pas  la prison et que je fais mentir
la prophtie de Blans, tant d'honneur ne m'appartient point. Malgr
moi je songe  ce regard de douce piti que Cllia laissa tomber sur
moi lorsque les gendarmes m'emmenaient du corps de garde; ce regard a
effac toute ma vie passe. Qui m'et dit que je trouverais des yeux si
doux en un tel lieu! et au moment o j'avais les regards salis par la
physionomie de Barbone et par celle de M. le gnral gouverneur. Le ciel
parut au milieu de ces tres vils. Et comment faire pour ne pas aimer
la beaut et chercher  la revoir? Non, ce n'est point par grandeur
d'me que je suis indiffrent  toutes les petites vexations dont la
prison m'accable. L'imagination de Fabrice, parcourant rapidement
toutes les possibilits, arriva  celle d'tre mis en libert. Sans
doute l'amiti de la duchesse fera des miracles pour moi. Eh bien! je
ne la remercierais de la libert que du bout des lvres; ces lieux ne
sont point de ceux o l'on revient! une fois hors de prison, spars de
socits comme nous le sommes, je ne reverrais presque jamais Cllia!
Et, dans le fait, quel mal me fait la prison? Si Cllia daignait ne pas
m'accabler de sa colre, qu'aurais-je  demander au ciel?

Le soir de ce jour o il n'avait pas vu sa jolie voisine, il eut une
grande ide: avec la croix de fer du chapelet que l'on distribue  tous
les prisonniers  leur entre en prison, il commena, et avec succs,
 percer l'abat-jour. C'est peut-tre une imprudence, se dit-il avant
de commencer. Les menuisiers n'ont-ils pas dit devant moi que, ds
demain, ils seront remplacs par les ouvriers peintres? Que diront
ceux-ci s'ils trouvent l'abat-jour de la fentre perc? Mais si je ne
commets cette imprudence, demain je ne puis la voir. Quoi! par ma faute
je resterais un jour sans la voir! et encore quand elle m'a quitt
fche! L'imprudence de Fabrice fut rcompense; aprs quinze heures de
travail, il vit Cllia, et, par excs de bonheur, comme elle ne croyait
point tre aperue de lui, elle resta longtemps immobile et le regard
fix sur cet immense abat-jour; il eut tout le temps de lire dans ses
yeux les signes de la piti la plus tendre. Sur la fin de la visite
elle ngligeait mme videmment les soins  donner  ses oiseaux, pour
rester des minutes entires immobile  contempler la fentre. Son me
tait profondment trouble; elle songeait  la duchesse dont l'extrme
malheur lui avait inspir tant de piti, et cependant elle commenait 
la har. Elle ne comprenait rien  la profonde mlancolie qui s'emparait
de son caractre, elle avait de l'humeur contre elle-mme. Deux ou
trois fois, pendant le cours de cette visite, Fabrice eut l'impatience
de chercher  branler l'abat-jour; il lui semblait qu'il n'tait pas
heureux tant qu'il ne pouvait pas tmoigner  Cllia qu'il la voyait.
Cependant, se disait-il, si elle savait que je l'aperois avec autant
de facilit, timide et rserve comme elle l'est, sans doute elle se
droberait  mes regards.

Il fut bien plus heureux le lendemain (de quelles misres l'amour
ne fait-il pas son bonheur!): pendant qu'elle regardait tristement
l'immense abat-jour, il parvint  faire passer un petit morceau de fil
de fer par l'ouverture que la croix de fer avait pratique, et il lui
fit des signes qu'elle comprit videmment, du moins dans ce sens qu'ils
voulaient dire: je suis l et je vous vois.

Fabrice eut du malheur les jours suivants. Il voulait enlever 
l'abat-jour colossal un morceau de planche grand comme la main, que
l'on pourrait remettre  volont et qui lui permettrait de voir et
d'tre vu, c'est--dire de parler, par signes du moins, de ce qui se
passait dans son me; mais il se trouva que le bruit de la petite scie
fort imparfaite qu'il avait fabrique avec le ressort de sa montre
brch par la croix, inquitait Grillo qui venait passer de longues
heures dans sa chambre. Il crut remarquer, il est vrai, que la svrit
de Cllia semblait diminuer  mesure qu'augmentaient les difficults
matrielles qui s'opposaient  toute correspondance; Fabrice observa
fort bien qu'elle n'affectait plus de baisser les yeux ou de regarder
les oiseaux quand il essayait de lui donner signe de prsence  l'aide
de son chtif morceau de fil de fer; il avait le plaisir de voir qu'elle
ne manquait jamais  paratre dans la volire au moment prcis o onze
heures trois quarts sonnaient, et il eut presque la prsomption de se
croire la cause de cette exactitude si ponctuelle. Pourquoi? cette ide
ne semble pas raisonnable; mais l'amour observe des nuances invisibles
 l'oeil indiffrent, et en tire des consquences infinies. Par exemple,
depuis que Cllia ne voyait plus le prisonnier, presque immdiatement en
entrant dans la volire, elle levait les yeux vers sa fentre. C'tait
dans ces journes funbres o personne dans Parme ne doutait que Fabrice
ne ft bientt mis  mort: lui seul l'ignorait; mais cette affreuse ide
ne quittait plus Cllia, et comment se serait-elle fait des reproches
du trop d'intrt qu'elle portait  Fabrice? il allait prir! et pour
la cause de la libert! car il tait trop absurde de mettre  mort un
del Dongo pour un coup d'pe  un histrion. Il est vrai que cet aimable
jeune homme tait attach  une autre femme! Cllia tait profondment
malheureuse, et sans s'avouer bien prcisment le genre d'intrt
qu'elle prenait  son sort: Certes, se disait-elle, si on le conduit 
la mort, je m'enfuirai dans un couvent, et de la vie je ne reparatrai
dans cette socit de la cour, elle me fait horreur. Assassins polis!

Le huitime jour de la prison de Fabrice, elle eut un bien grand
sujet de honte: elle regardait fixement, et absorbe dans ses tristes
penses, l'abat-jour qui cachait la fentre du prisonnier; ce jour-l
il n'avait encore donn aucun signe de prsence: tout  coup un petit
morceau d'abat-jour, plus grand que la main, fut retir par lui; il
la regarda d'un air gai, et elle vit ses yeux qui la saluaient. Elle
ne put soutenir cette preuve inattendue, elle se retourna rapidement
vers ses oiseaux et se mit  les soigner; mais elle tremblait au point
qu'elle versait l'eau qu'elle leur distribuait, et Fabrice pouvait voir
parfaitement son motion; elle ne put supporter cette situation, et prit
le parti de se sauver en courant.

Ce moment fut le plus beau de la vie de Fabrice, sans aucune
comparaison. Avec quels transports il et refus la libert, si on la
lui et offerte en cet instant!

Le lendemain fut le jour de grand dsespoir de la duchesse. Tout le
monde tenait pour sr dans la ville que c'en tait fait de Fabrice;
Cllia n'eut pas le triste courage de lui montrer une duret qui n'tait
pas dans son coeur, elle passa une heure et demie  la volire, regarda
tous ses signes, et souvent lui rpondit, au moins par l'expression
de l'intrt le plus vif et le plus sincre; elle le quittait des
instants pour lui cacher ses larmes. Sa coquetterie de femme sentait
bien vivement l'imperfection du langage employ: si l'on se ft parl,
de combien de faons diffrentes n'et-elle pas pu chercher  deviner
quelle tait prcisment la nature des sentiments que Fabrice avait pour
la duchesse! Cllia ne pouvait presque plus se faire d'illusion, elle
avait de la haine pour Mme Sanseverina.

Une nuit Fabrice vint  penser un peu srieusement  sa tante: il
fut tonn, il eut peine  reconnatre son image, le souvenir qu'il
conservait d'elle avait totalement chang; pour lui,  cette heure, elle
avait cinquante ans.

--Grand Dieu! s'cria-t-il avec enthousiasme, que je fus bien inspir de
ne pas lui dire que je l'aimais!

Il en tait au point de ne presque plus pouvoir comprendre comment
il l'avait trouve si jolie. Sous ce rapport, la petite Marietta lui
faisait une impression de changement moins sensible: c'est que jamais
il ne s'tait figur que son me ft de quelque chose dans l'amour
pour la Marietta, tandis que souvent il avait cru que son me tout
entire appartenait  la duchesse. La duchesse d'A... et la Marietta
lui faisaient l'effet maintenant de deux jeunes colombes dont tout le
charme serait dans la faiblesse et dans l'innocence, tandis que l'image
sublime de Cllia Conti, en s'emparant de toute son me, allait jusqu'
lui donner de la terreur. Il sentait trop bien que l'ternel bonheur de
sa vie allait le forcer de compter avec la fille du gouverneur, et qu'il
tait en son pouvoir de faire de lui le plus malheureux des hommes.
Chaque jour il craignait mortellement de voir se terminer tout  coup,
par un caprice sans appel de sa volont, cette sorte de vie singulire
et dlicieuse qu'il trouvait auprs d'elle; toutefois, elle avait dj
rempli de flicit les deux premiers mois de sa prison. C'tait le temps
o, deux fois la semaine, le gnral Fabio Conti disait au prince:

--Je puis donner ma parole d'honneur  Votre Altesse que le prisonnier
del Dongo ne parle  me qui vive, et passe sa vie dans l'accablement du
plus profond dsespoir, ou  dormir.

Cllia venait deux ou trois fois le jour voir ses oiseaux, quelquefois
pour des instants: si Fabrice ne l'et pas tant aime, il et bien
vu qu'il tait aim; mais il avait des doutes mortels  cet gard.
Cllia avait fait placer un piano dans la volire. Tout en frappant
les touches, pour que le son de l'instrument pt rendre compte de
sa prsence et occupt les sentinelles qui se promenaient sous ses
fentres, elle rpondait des yeux aux questions de Fabrice. Sur un
seul sujet elle ne faisait jamais de rponse, et mme dans les grandes
occasions, prenait la fuite, et quelquefois disparaissait pour une
journe entire; c'tait lorsque les signes de Fabrice indiquaient des
sentiments dont il tait trop difficile de ne pas comprendre l'aveu:
elle tait inexorable sur ce point.

Ainsi, quoique troitement resserr dans une assez petite cage, Fabrice
avait une vie fort occupe; elle tait employe tout entire  chercher
la solution de ce problme si important: M'aime-t-elle? Le rsultat de
milliers d'observations sans cesse renouveles, mais aussi sans cesse
mises en doute, tait ceci: Tous ses gestes volontaires disent non,
mais ce qui est involontaire dans le mouvement de ses yeux semble avouer
qu'elle prend de l'amiti pour moi.

Cllia esprait bien ne jamais arriver  un aveu, et c'est pour loigner
ce pril qu'elle avait repouss, avec une colre excessive, une prire
que Fabrice lui avait adresse plusieurs fois. La misre des ressources
employes par le pauvre prisonnier aurait d, ce semble, inspirer 
Cllia plus de piti. Il voulait correspondre avec elle au moyen de
caractres qu'il traait sur sa main avec un morceau de charbon dont
il avait fait la prcieuse dcouverte dans son pole; il aurait form
les mots lettre  lettre, successivement. Cette invention et doubl
les moyens de conversation en ce qu'elle et permis de dire des choses
prcises. Sa fentre tait loigne de celle de Cllia d'environ
vingt-cinq pieds; il et t trop chanceux de se parler par-dessus
la tte des sentinelles se promenant devant le palais du gouverneur.
Fabrice doutait d'tre aim; s'il et eu quelque exprience de l'amour,
il ne lui ft pas rest de doutes: mais jamais femme n'avait occup son
coeur; il n'avait, du reste, aucun soupon d'un secret qui l'et mis au
dsespoir s'il l'et connu; il tait grandement question du mariage de
Cllia Conti avec le marquis Crescenzi, l'homme le plus riche de la cour.




CHAPITRE XIX


L'ambition du gnral Fabio Conti, exalte jusqu' la folie par les
embarras qui venaient se placer au milieu de la carrire du premier
ministre Mosca, et qui semblaient annoncer sa chute, l'avait port 
faire des scnes violentes  sa fille; il lui rptait sans cesse,
et avec colre, qu'elle cassait le cou  sa fortune si elle ne se
dterminait enfin  faire un choix;  vingt ans passs il tait temps
de prendre un parti; cet tat d'isolement cruel, dans lequel son
obstination draisonnable plongeait le gnral, devait cesser  la fin,
etc.

C'tait d'abord pour se soustraire  ces accs d'humeur de tous les
instants que Cllia s'tait rfugie dans la volire; on n'y pouvait
arriver que par un petit escalier de bois fort incommode, et dont la
goutte faisait un obstacle srieux pour le gouverneur.

Depuis quelques semaines, l'me de Cllia tait tellement agite, elle
savait si peu elle-mme ce qu'elle devait dsirer, que, sans donner
prcisment une parole  son pre, elle s'tait presque laiss engager.
Dans un de ses accs de colre, le gnral s'tait cri qu'il saurait
bien l'envoyer s'ennuyer dans le couvent le plus triste de Parme, et
que, l, il la laisserait se morfondre jusqu' ce qu'elle daignt faire
un choix.

--Vous savez que notre maison, quoique fort ancienne, ne runit pas
six mille livres de rente, tandis que la fortune du marquis Crescenzi
s'lve  plus de cent mille cus par an. Tout le monde  la cour
s'accorde  lui reconnatre le caractre le plus doux; jamais il n'a
donn de sujet de plainte  personne; il est fort bel homme, jeune,
fort bien vu du prince, et je dis qu'il faut tre folle  lier pour
repousser ses hommages. Si ce refus tait le premier, je pourrais
peut-tre le supporter; mais voici cinq ou six partis, et des premiers
de la cour, que vous refusez, comme une petite sotte que vous tes. Et
que deviendriez-vous, je vous prie, si j'tais mis  la demi-solde? quel
triomphe pour mes ennemis, si l'on me voyait log dans quelque second
tage, moi dont il a t si souvent question pour le ministre! Non,
morbleu! voici assez de temps que ma bont me fait jouer le rle d'un
Cassandre. Vous allez me fournir quelque objection valable contre ce
pauvre marquis Crescenzi, qui a la bont d'tre amoureux de vous, de
vouloir vous pouser sans dot, et de vous assigner un douaire de trente
mille livres de rente, avec lequel du moins je pourrai me loger; vous
allez me parler raisonnablement, ou, morbleu! vous l'pousez dans deux
mois!...

Un seul mot de tout ce discours avait frapp Cllia, c'tait la menace
d'tre mise au couvent, et par consquent loigne de la citadelle, et
au moment encore o la vie de Fabrice semblait ne tenir qu' un fil,
car il ne se passait pas de mois que le bruit de sa mort prochaine ne
court de nouveau  la ville et  la cour. Quelque raisonnement qu'elle
se ft, elle ne put se dterminer  courir cette chance: Etre spare de
Fabrice, et au moment o elle tremblait pour sa vie! c'tait  ses yeux
le plus grand des maux, c'en tait du moins le plus immdiat.

Ce n'est pas que, mme en n'tant pas loigne de Fabrice, son coeur
trouvt la perspective du bonheur; elle le croyait aim de la duchesse,
et son me tait dchire par une jalousie mortelle. Sans cesse
elle songeait aux avantages de cette femme si gnralement admire.
L'extrme rserve qu'elle s'imposait envers Fabrice, le langage des
signes dans lequel elle l'avait confin, de peur de tomber dans quelque
indiscrtion, tout semblait se runir pour lui ter les moyens d'arriver
 quelque claircissement sur sa manire d'tre avec la duchesse. Ainsi,
chaque jour, elle sentait plus cruellement l'affreux malheur d'avoir
une rivale dans le coeur de Fabrice, et chaque jour elle osait moins
s'exposer au danger de lui donner l'occasion de dire toute la vrit sur
ce qui se passait dans ce coeur. Mais quel charme cependant de l'entendre
faire l'aveu de ses sentiments vrais! quel bonheur pour Cllia de
pouvoir claircir les soupons affreux qui empoisonnaient sa vie!

Fabrice tait lger;  Naples, il avait la rputation de changer assez
facilement de matresse. Malgr toute la rserve impose au rle d'une
demoiselle, depuis qu'elle tait chanoinesse et qu'elle allait  la
cour, Cllia, sans interroger jamais, mais en coutant avec attention,
avait appris  connatre la rputation que s'taient faite les jeunes
gens qui avaient successivement recherch sa main; eh bien! Fabrice,
compar  tous ces jeunes gens, tait celui qui portait le plus de
lgret dans ses relations de coeur. Il tait en prison, il s'ennuyait,
il faisait la cour  l'unique femme  laquelle il pt parler; quoi
de plus simple? quoi mme de plus commun? et c'tait ce qui dsolait
Cllia. Quand mme, par une rvlation complte, elle et appris que
Fabrice n'aimait plus la duchesse, quelle confiance pouvait-elle
avoir dans ses paroles? quand mme elle et cru  la sincrit de ses
discours, quelle confiance et-elle pu avoir dans la dure de ses
sentiments? Et enfin, pour achever de porter le dsespoir dans son coeur,
Fabrice n'tait-il pas dj fort avanc dans la carrire ecclsiastique?
n'tait-il pas  la veille de se lier par des voeux ternels? Les plus
grandes dignits ne l'attendaient-elles pas dans ce genre de vie? S'il
me restait la moindre lueur de bon sens, se disait la malheureuse
Cllia, ne devrais-je pas prendre la fuite? ne devrais-je pas supplier
mon pre de m'enfermer dans quelque couvent fort loign? Et pour comble
de misre, c'est prcisment la crainte d'tre loigne de la citadelle
et renferme dans un couvent qui dirige toute ma conduite! C'est cette
crainte qui me force  dissimuler, qui m'oblige au hideux et dshonorant
mensonge de feindre d'accepter les soins et les attentions publiques du
marquis Crescenzi.

Le caractre de Cllia tait profondment raisonnable; en toute sa
vie elle n'avait pas eu  se reprocher une dmarche inconsidre, et
sa conduite en cette occurrence tait le comble de la draison: on
peut juger de ses souffrances!... Elles taient d'autant plus cruelles
qu'elle ne se faisait aucune illusion. Elle s'attachait  un homme qui
tait perdument aim de la plus belle femme de la cour, d'une femme
qui,  tant de titres, tait suprieure  elle Cllia! Et cet homme
mme, et-il t libre, n'tait pas capable d'un attachement srieux,
tandis qu'elle, comme elle le sentait trop bien, n'aurait jamais qu'un
seul attachement dans la vie.

C'tait donc le coeur agit des plus affreux remords que tous les jours
Cllia venait  la volire: porte en ce lieu comme malgr elle, son
inquitude changeait d'objet et devenait moins cruelle, les remords
disparaissaient pour quelques instants; elle piait, avec des battements
de coeur indicibles, les moments o Fabrice pouvait ouvrir la sorte
de vasistas par lui pratiqu dans l'immense abat-jour qui masquait
sa fentre. Souvent la prsence du gelier Grillo dans sa chambre
l'empchait de s'entretenir par signes avec son amie.

Un soir, sur les onze heures, Fabrice entendit des bruits de la nature
la plus trange dans la citadelle: de nuit, en se couchant sur la
fentre et sortant la tte hors du vasistas, il parvenait  distinguer
les bruits un peu forts qu'on faisait dans le grand escalier, dit
des trois cents marches, lequel conduisait de la premire cour dans
l'intrieur de la tour ronde,  l'esplanade en pierre sur laquelle on
avait construit le palais du gouverneur et la prison Farnse o il se
trouvait.

Vers le milieu de son dveloppement,  cent quatre-vingts marches
d'lvation, cet escalier passait du ct mridional d'une vaste cour,
au ct du nord; l se trouvait un pont en fer fort lger et fort
troit, au milieu duquel tait tabli un portier. On relevait cet homme
toutes les six heures, et il tait oblig de se lever et d'effacer le
corps pour que l'on pt passer sur le pont qu'il gardait, et par lequel
seul on pouvait parvenir au palais du gouverneur et  la tour Farnse.
Il suffisait de donner deux tours  un ressort, dont le gouverneur
portait la clef sur lui, pour prcipiter ce pont de fer dans la cour,
 une profondeur de plus de cent pieds; cette simple prcaution prise,
comme il n'y avait pas d'autre escalier dans toute la citadelle, et que
tous les soirs  minuit un adjudant rapportait chez le gouverneur, et
dans un cabinet auquel on entrait par sa chambre, les cordes de tous les
puits, il restait compltement inaccessible dans son palais, et il et
t galement impossible  qui que ce ft d'arriver  la tour Farnse.
C'est ce que Fabrice avait parfaitement bien remarqu le jour de son
entre  la citadelle, et ce que Grillo, qui comme tous les geliers
aimait  vanter sa prison, lui avait plusieurs fois expliqu: ainsi il
n'avait gure d'espoir de se sauver. Cependant il se souvenait d'une
maxime de l'abb Blans:

L'amant songe plus souvent  arriver  sa matresse que le mari  garder
sa femme; le prisonnier songe plus souvent  se sauver, que le gelier
 fermer sa porte; donc, quels que soient les obstacles, l'amant et le
prisonnier doivent russir.

Ce soir-l Fabrice entendait fort distinctement un grand nombre d'hommes
passer sur le pont en fer, dit le pont de l'esclave, parce que jadis un
esclave dalmate avait russi  se sauver, en prcipitant le gardien du
pont dans la cour.

On vient faire ici un enlvement, on va peut-tre me mener pendre; mais
il peut y avoir du dsordre, il s'agit d'en profiter. Il avait pris
ses armes, il retirait dj de l'or de quelques-unes de ses cachettes,
lorsque tout  coup il s'arrta.

L'homme est un plaisant animal, s'cria-t-il, il faut en convenir! Que
dirait un spectateur invisible qui verrait mes prparatifs? Est-ce que
par hasard je veux me sauver? Que deviendrais-je le lendemain du jour o
je serais de retour  Parme? est-ce que je ne ferais pas tout au monde
pour revenir auprs de Cllia? S'il y a du dsordre, profitons-en pour
me glisser dans le palais du gouverneur; peut-tre je pourrai parler 
Cllia, peut-tre autoris par le dsordre j'oserai lui baiser la main.
Le gnral Conti, fort dfiant de sa nature, et non moins vaniteux, fait
garder son palais par cinq sentinelles, une  chaque angle du btiment,
et une cinquime  la porte d'entre, mais par bonheur la nuit est fort
noire. A pas de loup, Fabrice alla vrifier ce que faisaient le gelier
Grillo et son chien: le gelier tait profondment endormi dans une peau
de boeuf suspendue au plancher par quatre cordes, et entoure d'un filet
grossier; le chien Fox ouvrit les yeux, se leva, et s'avana doucement
vers Fabrice pour le caresser.

Notre prisonnier remonta lgrement les six marches qui conduisaient
 sa cabane de bois; le bruit devenait tellement fort au pied de la
tour Farnse, et prcisment devant la porte, qu'il pensa que Grillo
pourrait bien se rveiller. Fabrice, charg de toutes ses armes, prt
 agir, se croyait rserv cette nuit-l aux grandes aventures, quand
tout  coup il entendit commencer la plus belle symphonie du monde:
c'tait une srnade que l'on donnait au gnral ou  sa fille. Il
tomba dans un accs de rire fou: Et moi qui songeais dj  donner
des coups de dague! comme si une srnade n'tait pas une chose
infiniment plus ordinaire qu'un enlvement ncessitant la prsence de
quatre-vingts personnes dans une prison ou qu'une rvolte! La musique
tait excellente et parut dlicieuse  Fabrice, dont l'me n'avait eu
aucune distraction depuis tant de semaines; elle lui fit verser de bien
douces larmes; dans son ravissement, il adressait les discours les plus
irrsistibles  la belle Cllia. Mais le lendemain,  midi, il la trouva
d'une mlancolie tellement sombre, elle tait si ple, elle dirigeait
sur lui des regards o il lisait quelquefois tant de colre, qu'il ne
se sentit pas assez autoris pour lui adresser une question sur la
srnade; il craignit d'tre impoli.

Cllia avait grandement raison d'tre triste, c'tait une srnade que
lui donnait le marquis Crescenzi; une dmarche aussi publique tait en
quelque sorte l'annonce officielle du mariage. Jusqu'au jour mme de
la srnade, et jusqu' neuf heures du soir, Cllia avait fait la plus
belle rsistance, mais elle avait eu la faiblesse de cder  la menace
d'tre envoye immdiatement au couvent, qui lui avait t faite par son
pre.

Quoi! je ne le verrais plus! s'tait-elle dit en pleurant. C'est en
vain que sa raison avait ajout: Je ne le verrais plus, cet tre qui
fera mon malheur de toutes les faons, je ne verrais plus cet amant de
la duchesse, je ne verrais plus cet homme lger qui a eu dix matresses
connues  Naples, et les a toutes trahies; je ne verrais plus ce jeune
ambitieux qui, s'il survit  la sentence qui pse sur lui, va s'engager
dans les ordres sacrs! Ce serait un crime pour moi de le regarder
encore lorsqu'il sera hors de cette citadelle, et son inconstance
naturelle m'en pargnera la tentation; car, que suis-je pour lui? un
prtexte pour passer moins ennuyeusement quelques heures de chacune de
ses journes de prison. Au milieu de toutes ces injures, Cllia vint
 se souvenir du sourire avec lequel il regardait les gendarmes qui
l'entouraient lorsqu'il sortait du bureau d'crou pour monter  la tour
Farnse. Les larmes inondrent ses yeux: Cher ami, que ne ferais-je pas
pour toi! Tu me perdras, je le sais, tel est mon destin; je me perds
moi-mme d'une manire atroce en assistant ce soir  cette affreuse
srnade mais demain,  midi, je reverrai tes yeux!

Ce fut prcisment le lendemain de ce jour o Cllia avait fait de si
grands sacrifices au jeune prisonnier qu'elle aimait d'une passion si
vive; ce fut le lendemain de ce jour o, voyant tous ses dfauts, elle
lui avait sacrifi sa vie, que Fabrice fut dsespr de sa froideur.
Si mme en n'employant que le langage si imparfait des signes il et
fait la moindre violence  l'me de Cllia, probablement elle n'et pu
retenir ses larmes, et Fabrice et obtenu l'aveu de tout ce qu'elle
sentait pour lui, mais il manquait d'audace, il avait une trop mortelle
crainte d'offenser Cllia, elle pouvait le punir d'une peine trop
svre. En d'autres termes, Fabrice n'avait aucune exprience du genre
d'motion que donne une femme que l'on aime; c'tait une sensation qu'il
n'avait jamais prouve, mme dans sa plus faible nuance. Il lui fallut
huit jours, aprs celui de la srnade, pour se remettre avec Cllia sur
le pied accoutum de bonne amiti. La pauvre fille s'armait de svrit,
mourant de crainte de se trahir, et il semblait  Fabrice que chaque
jour il tait moins bien avec elle.

Un jour, et il y avait alors prs de trois mois que Fabrice tait en
prison sans avoir eu aucune communication quelconque avec le dehors, et
pourtant sans se trouver malheureux; Grillo tait rest fort tard le
matin dans sa chambre; Fabrice ne savait comment le renvoyer, il tait
au dsespoir; enfin midi et demi avait dj sonn lorsqu'il put ouvrir
les deux petites trappes d'un pied de haut qu'il avait pratiques 
l'abat-jour fatal.

Cllia tait debout  la fentre de la volire, les yeux fixs sur celle
de Fabrice; ses traits contracts exprimaient le plus violent dsespoir.
A peine vit-elle Fabrice, qu'elle lui fit signe que tout tait perdu:
elle se prcipita  son piano et, feignant de chanter un rcitatif de
l'opra alors  la mode, elle lui dit, en phrases interrompues par le
dsespoir et par la crainte d'tre comprise par les sentinelles qui se
promenaient sous la fentre:

--Grand Dieu! vous tes encore en vie? Que ma reconnaissance est grande
envers le Ciel! Barbone, ce gelier dont vous puntes l'insolence
le jour de votre entre ici, avait disparu, il n'tait plus dans la
citadelle; avant-hier soir il est rentr, et depuis hier j'ai lieu de
croire qu'il cherche  vous empoisonner. Il vient rder dans la cuisine
particulire du palais qui fournit vos repas. Je ne sais rien de sr,
mais ma femme de chambre croit que cette figure atroce ne vient dans
les cuisines du palais que dans le dessein de vous ter la vie. Je
mourais d'inquitude ne vous voyant point paratre, je vous croyais
mort. Abstenez-vous de tout aliment jusqu' nouvel avis, je vais faire
l'impossible pour vous faire parvenir quelque peu de chocolat. Dans
tous les cas, ce soir  neuf heures, si la bont du Ciel veut que vous
ayez un fil, ou que vous puissiez former un ruban avec votre linge,
laissez-le descendre de votre fentre sur les orangers, j'y attacherai
une corde que vous retirerez  vous, et  l'aide de cette corde je vous
ferai passer du pain et du chocolat.

Fabrice avait conserv comme un trsor le morceau de charbon qu'il
avait trouv dans le pole de sa chambre: il se hta de profiter de
l'motion de Cllia, et d'crire sur sa main une suite de lettres dont
l'apparition successive formait ces mots:

--Je vous aime, et la vie ne m'est prcieuse que parce que je vous vois;
surtout envoyez-moi du papier et un crayon.

Ainsi que Fabrice l'avait espr, l'extrme terreur qu'il lisait dans
les traits de Cllia empcha la jeune fille de rompre l'entretien aprs
ce mot si hardi, je vous aime; elle se contenta de tmoigner beaucoup
d'humeur. Fabrice eut l'esprit d'ajouter:

--Par le grand vent qu'il fait aujourd'hui, je n'entends que fort
imparfaitement les avis que vous daignez me donner en chantant, le son
du piano couvre la voix. Qu'est-ce que c'est, par exemple, que ce poison
dont vous me parlez?

A ce mot, la terreur de la jeune fille reparut tout entire; elle se
mit  la hte  tracer de grandes lettres  l'encre sur les pages d'un
livre qu'elle dchira, et Fabrice fut transport de joie en voyant enfin
tabli, aprs trois mois de soins, ce moyen de correspondance qu'il
avait si vainement sollicit. Il n'eut garde d'abandonner la petite
ruse qui lui avait si bien russi, il aspirait  crire des lettres, et
feignait  chaque instant de ne pas bien saisir les mots dont Cllia
exposait successivement  ses yeux toutes les lettres.

Elle fut oblige de quitter la volire pour courir auprs de son pre;
elle craignait par-dessus tout qu'il ne vnt l'y chercher; son gnie
souponneux n'et point t content du grand voisinage de la fentre
de cette volire et de l'abat-jour qui masquait celle du prisonnier.
Cllia elle-mme avait eu l'ide quelques moments auparavant, lorsque la
non-apparition de Fabrice la plongeait dans une si mortelle inquitude,
que l'on pourrait jeter une petite pierre enveloppe d'un morceau de
papier vers la partie suprieure de cet abat-jour; si le hasard voulait
qu'en cet instant le gelier charg de la garde de Fabrice ne se trouvt
pas dans sa chambre, c'tait un moyen de correspondance certain.

Notre prisonnier se hta de construire une sorte de ruban avec du linge;
et le soir, un peu aprs neuf heures, il entendit fort bien de petits
coups frapps sur les caisses des orangers qui se trouvaient sous sa
fentre; il laissa glisser son ruban qui lui ramena une petite corde
fort longue,  l'aide de laquelle il retira d'abord une provision de
chocolat, et ensuite,  son inexprimable satisfaction, un rouleau de
papier et un crayon. Ce fut en vain qu'il tendit la corde ensuite, il ne
reut plus rien; apparemment que les sentinelles s'taient rapproches
des orangers. Mais il tait ivre de joie. Il se hta d'crire une lettre
infinie  Cllia:  peine fut-elle termine qu'il l'attacha  sa corde
et la descendit. Pendant plus de trois heures il attendit vainement
qu'on vnt la prendre, et plusieurs fois la retira pour y faire des
changements. Si Cllia ne voit pas ma lettre ce soir, se disait-il,
tandis qu'elle est encore mue par ses ides de poison, peut-tre demain
matin rejettera-t-elle bien loin l'ide de recevoir une lettre.

Le fait est que Cllia n'avait pu se dispenser de descendre  la ville
avec son pre: Fabrice en eut presque l'ide en entendant, vers minuit
et demi, rentrer la voiture du gnral; il connaissait le pas des
chevaux. Quelle ne fut pas sa joie lorsque, quelques minutes aprs
avoir entendu le gnral traverser l'esplanade et les sentinelles lui
prsenter les armes, il sentit s'agiter la corde qu'il n'avait cess de
tenir autour du bras! On attachait un grand poids  cette corde, deux
petites secousses lui donnrent le signal de la retirer. Il eut assez de
peine  faire passer au poids qu'il ramenait une corniche extrmement
saillante qui se trouvait sous sa fentre.

Cet objet qu'il avait eu tant de peine  faire remonter, c'tait une
carafe remplie d'eau et enveloppe dans un chle. Ce fut avec dlices
que ce pauvre jeune homme, qui vivait depuis si longtemps dans une
solitude si complte, couvrit ce chle de ses baisers. Mais il faut
renoncer  peindre son motion lorsque enfin, aprs tant de jours
d'esprance vaine, il dcouvrit un petit morceau de papier qui tait
attach au chle par une pingle.

Ne buvez que de cette eau, vivez avec du chocolat; demain je ferai tout
au monde pour vous faire parvenir du pain, je le marquerai de tous les
cts avec de petites croix traces  l'encre. C'est affreux  dire,
mais il faut que vous le sachiez, peut-tre Barbone est-il charg de
vous empoisonner. Comment n'avez vous pas senti que le sujet que vous
traitez dans votre lettre au crayon est fait pour me dplaire? Aussi je
ne vous crirais pas sans le danger extrme qui vous menace. Je viens de
voir la duchesse, elle se porte bien ainsi que le comte, mais elle est
fort maigrie; ne m'crivez plus sur ce sujet: voudriez-vous me fcher?

Ce fut un grand effort de vertu chez Cllia que d'crire
l'avant-dernire ligne de ce billet. Tout le monde prtendait, dans la
socit de la cour, que Mme Sanseverina prenait beaucoup d'amiti pour
le comte Baldi, ce si bel homme, l'ancien ami de la marquise Raversi. Ce
qu'il y avait de sr, c'est qu'il s'tait brouill de la faon la plus
scandaleuse avec cette marquise qui, pendant six ans, lui avait servi de
mre et l'avait tabli dans le monde.

Cllia avait t oblige de recommencer ce petit mot crit  la hte,
parce que dans la premire rdaction il perait quelque chose des
nouvelles amours que la malignit publique supposait  la duchesse.

--Quelle bassesse  moi! s'tait-elle crie: dire du mal  Fabrice de
la femme qu'il aime!...

Le lendemain matin, longtemps avant le jour, Grillo entra dans la
chambre de Fabrice, y dposa un assez lourd paquet, et disparut sans mot
dire. Ce paquet contenait un pain assez gros, garni de tous les cts
de petites croix traces  la plume: Fabrice les couvrit de baisers: il
tait amoureux. A ct du pain se trouvait un rouleau recouvert d'un
grand nombre de doubles de papier; il renfermait six mille francs en
sequins; enfin, Fabrice trouva un beau brviaire tout neuf: une main
qu'il commenait  connatre avait trac ces mots  la marge:

Le poison! Prendre garde  l'eau, au vin,  tout; vivre de chocolat,
tcher de faire manger par le chien le dner auquel on ne touchera pas;
il ne faut pas paratre mfiant, l'ennemi chercherait un autre moyen.
Pas d'tourderie, au nom de Dieu! pas de lgret!

Fabrice se hta d'enlever ces caractres chris qui pouvaient
compromettre Cllia, et de dchirer un grand nombre de feuillets du
brviaire,  l'aide desquels il fit plusieurs alphabets; chaque lettre
tait proprement trace avec du charbon cras dlay dans du vin. Ces
alphabets se trouvrent secs lorsqu' onze heures trois quarts Cllia
parut  deux pas en arrire de la fentre de la volire. La grande
affaire maintenant, se dit Fabrice, c'est qu'elle consente  en faire
usage. Mais, par bonheur, il se trouva qu'elle avait beaucoup de
choses  dire au jeune prisonnier sur la tentative d'empoisonnement:
un chien des filles de service tait mort pour avoir mang un plat qui
lui tait destin. Cllia, bien loin de faire des objections contre
l'usage des alphabets, en avait prpar un magnifique avec de l'encre.
La conversation suivie par ce moyen, assez incommode dans les premiers
moments, ne dura pas moins d'une heure et demie, c'est--dire tout le
temps que Cllia put rester  la volire. Deux ou trois fois, Fabrice se
permettant des choses dfendues, elle ne rpondit pas, et alla pendant
un instant donner  ses oiseaux les soins ncessaires.

Fabrice avait obtenu que, le soir, en lui envoyant de l'eau, elle lui
ferait parvenir un des alphabets tracs par elle avec de l'encre, et
qui se voyait beaucoup mieux. Il ne manqua pas d'crire une fort longue
lettre dans laquelle il eut soin de ne point placer de choses tendres,
du moins d'une faon qui pt offenser. Ce moyen lui russit; sa lettre
fut accepte.

Le lendemain, dans la conversation par les alphabets, Cllia ne lui fit
pas de reproches; elle lui apprit que le danger du poison diminuait; le
Barbone avait t attaqu et presque assomm par les gens qui faisaient
la cour aux filles de cuisine du palais du gouverneur, probablement
il n'oserait plus reparatre dans les cuisines. Cllia lui avoua que,
pour lui, elle avait os voler du contre-poison  son pre; elle le lui
envoyait: l'essentiel tait de repousser  l'instant tout aliment auquel
on trouverait une saveur extraordinaire.

Cllia avait fait beaucoup de questions  don Cesare, sans pouvoir
dcouvrir d'o provenaient les six cents sequins reus par Fabrice; dans
tous les cas, c'tait un signe excellent; la svrit diminuait.

Cet pisode du poison avana infiniment les affaires de notre
prisonnier; toutefois jamais il ne put obtenir le moindre aveu qui
ressemblt  de l'amour, mais il avait le bonheur de vivre de la manire
la plus intime avec Cllia. Tous les matins, et souvent les soirs, il y
avait une longue conversation avec les alphabets; chaque soir,  neuf
heures, Cllia acceptait une longue lettre, et quelquefois y rpondait
par quelques mots; elle lui envoyait le journal et quelques livres;
enfin, Grillo avait t amadou au point d'apporter  Fabrice du pain et
du vin, qui lui taient remis journellement par la femme de chambre de
Cllia. Le gelier Grillo en avait conclu que le gouverneur n'tait pas
d'accord avec les gens qui avaient charg Barbone d'empoisonner le jeune
Monsignore, et il en tait fort aise, ainsi que tous ses camarades, car
un proverbe s'tait tabli dans la prison: il suffit de regarder en face
monsignore del Dongo pour qu'il vous donne de l'argent.

Fabrice tait devenu fort ple; le manque absolu d'exercice nuisait 
sa sant;  cela prs, jamais il n'avait t aussi heureux. Le ton de
la conversation tait intime, et quelquefois fort gai, entre Cllia et
lui. Les seuls moments de la vie de Cllia qui ne fussent pas assigs
de prvisions funestes et de remords taient ceux qu'elle passait 
s'entretenir avec lui. Un jour elle eut l'imprudence de lui dire:

--J'admire votre dlicatesse; comme je suis la fille du gouverneur, vous
ne me parlez jamais du dsir de recouvrer la libert!

--C'est que je me garde bien d'avoir un dsir aussi absurde, lui
rpondit Fabrice; une fois de retour  Parme, comment vous reverrais-je?
et la vie me serait dsormais insupportable si je ne pouvais vous dire
tout ce que je pense... non, pas prcisment tout ce que je pense, vous
y mettez bon ordre; mais enfin, malgr votre mchancet, vivre sans vous
voir tous les jours serait pour moi un bien autre supplice que cette
prison! de la vie je ne fus aussi heureux!... N'est-il pas plaisant de
voir que le bonheur m'attendait en prison?

--Il y a bien des choses  dire sur cet article, rpondit Cllia d'un
air qui devint tout  coup excessivement srieux et presque sinistre.

--Comment! s'cria Fabrice fort alarm, serais-je expos  perdre cette
place si petite que j'ai pu gagner dans votre coeur, et qui fait ma seule
joie en ce monde?

--Oui, lui dit-elle, j'ai tout lieu de croire que vous manquez de
probit envers moi, quoique passant d'ailleurs dans le monde pour fort
galant homme; mais je ne veux pas traiter ce sujet aujourd'hui.

Cette ouverture singulire jeta beaucoup d'embarras dans leur
conversation, et souvent l'un et l'autre eurent les larmes aux yeux.

Le fiscal gnral Rassi aspirait toujours  changer de nom; il tait
bien las de celui qu'il s'tait fait, et voulait devenir baron Riva. Le
comte Mosca, de son ct, travaillait, avec toute l'habilet dont il
tait capable,  fortifier chez ce juge vendu la passion de la baronnie,
comme il cherchait  redoubler chez le prince la folle esprance de se
faire roi constitutionnel de la Lombardie. C'taient les seuls moyens
qu'il et pu inventer de retarder la mort de Fabrice.

Le prince disait  Rassi:

--Quinze jours de dsespoir et quinze jours d'esprance, c'est par ce
rgime patiemment suivi que nous parviendrons  vaincre le caractre de
cette femme altire; c'est par ces alternatives de douceur et de duret
que l'on arrive  dompter les chevaux les plus froces. Appliquez le
caustique ferme.

En effet, tous les quinze jours on voyait renatre dans Parme un nouveau
bruit annonant la mort prochaine de Fabrice. Ces propos plongeaient la
malheureuse duchesse dans le dernier dsespoir. Fidle  la rsolution
de ne pas entraner le comte dans sa ruine, elle ne le voyait que deux
fois par mois; mais elle tait punie de sa cruaut envers ce pauvre
homme par les alternatives continuelles de sombre dsespoir o elle
passait sa vie. En vain le comte Mosca, surmontant la jalousie cruelle
que lui inspiraient les assiduits du comte Baldi, ce si bel homme,
crivait  la duchesse quand il ne pouvait la voir, et lui donnait
connaissance de tous les renseignements qu'il devait au zle du futur
baron Riva, la duchesse aurait eu besoin, pour pouvoir rsister aux
bruits atroces qui couraient sans cesse sur Fabrice de passer sa vie
avec un homme d'esprit et de coeur tel que Mosca; la nullit du Baldi, la
laissant  ses penses, lui donnait une faon d'exister affreuse, et le
comte ne pouvait parvenir  lui communiquer ses raisons d'esprer.

Au moyen de divers prtextes assez ingnieux, ce ministre tait parvenu
 faire consentir le prince  ce que l'on dpost dans un chteau
ami, au centre mme de la Lombardie, dans les environs de Sarono, les
archives de toutes les intrigues fort compliques au moyen desquelles
Ranuce-Ernest IV nourrissait l'esprance archifolle de se faire roi
constitutionnel de ce beau pays.

Plus de vingt de ces pices fort compromettantes taient de la main du
prince ou signes par lui, et dans le cas o la vie de Fabrice serait
srieusement menace, le comte avait le projet d'annoncer  Son Altesse
qu'il allait livrer ces pices  une grande puissance qui d'un mot
pouvait l'anantir.

Le comte Mosca se croyait sr du futur baron Riva, il ne craignait que
le poison; la tentative de Barbone l'avait profondment alarm, et 
un tel point qu'il s'tait dtermin  hasarder une dmarche folle en
apparence. Un matin il passa  la porte de la citadelle, et fit appeler
le gnral Fabio Conti qui descendit jusque sur le bastion au-dessus de
la porte; l, se promenant amicalement avec lui, il n'hsita pas  lui
dire, aprs une petite prface aigre-douce et convenable:

--Si Fabrice prit d'une faon suspecte, cette mort pourra m'tre
attribue, je passerai pour un jaloux, ce serait pour moi un ridicule
abominable et que je suis rsolu de ne pas accepter. Donc, et pour
m'en laver, s'il prit de maladie, je vous tuerai de ma main; comptez
l-dessus.

Le gnral Fabio Conti fit une rponse magnifique et parla de sa
bravoure, mais le regard du comte resta prsent  sa pense.

Peu de jours aprs, et comme s'il se ft concert avec le comte, le
fiscal Rassi se permit une imprudence bien singulire chez un tel
homme. Le mpris public attach  son nom qui servait de proverbe  la
canaille, le rendait malade depuis qu'il avait l'espoir fond de pouvoir
y chapper. Il adressa au gnral Fabio Conti une copie officielle de la
sentence qui condamnait Fabrice  douze annes de citadelle. D'aprs la
loi, c'est ce qui aurait d tre fait ds le lendemain mme de l'entre
de Fabrice en prison; mais ce qui tait inou  Parme, dans ce pays de
mesures secrtes, c'est que la justice se permt une telle dmarche
sans l'ordre exprs du souverain. En effet, comment nourrir l'espoir de
redoubler tous les quinze jours l'effroi de la duchesse, et de dompter
ce caractre altier, selon le mot du prince, une fois qu'une copie
officielle de la sentence tait sortie de la chancellerie de justice?
La veille du jour o le gnral Fabio Conti reut le pli officiel du
fiscal Rassi, il apprit que le commis Barbone avait t rou de coups en
rentrant un peu tard  la citadelle; il en conclut qu'il n'tait plus
question en certain lieu de se dfaire de Fabrice; et, par un trait de
prudence qui sauva Rassi des suites immdiates de sa folie, il ne parla
point au prince,  la premire audience qu'il en obtint, de la copie
officielle de la sentence du prisonnier  lui transmise. Le comte avait
dcouvert, heureusement pour la tranquillit de la pauvre duchesse, que
la tentative gauche de Barbone n'avait t qu'une vellit de vengeance
particulire, et il avait fait donner  ce commis l'avis dont on a parl.

Fabrice fut bien agrablement surpris quand, aprs cent trente-cinq
jours de prison dans une cage assez troite, le bon aumnier don Cesare
vint le chercher un jeudi pour le faire promener sur le donjon de la
tour Farnse: Fabrice n'y eut pas t dix minutes que, surpris par le
grand air, il se trouva mal.

Don Cesare prit prtexte de cet accident pour lui accorder une promenade
d'une demi-heure tous les jours. Ce fut une sottise; ces promenades
frquentes eurent bientt rendu  notre hros des forces dont il abusa.

Il y eut plusieurs srnades; le ponctuel gouverneur ne les souffrait
que parce qu'elles engageaient avec le marquis Crescenzi sa fille
Cllia, dont le caractre lui faisait peur: il sentait vaguement qu'il
n'y avait nul point de contact entre elle et lui, et craignait toujours
de sa part quelque coup de tte. Elle pouvait s'enfuir au couvent, et
il restait dsarm. Du reste, le gnral craignait que toute cette
musique, dont les sons pouvaient pntrer jusque dans les cachots les
plus profonds, rservs aux plus noirs libraux, ne contnt des signaux.
Les musiciens aussi lui donnaient de la jalousie par eux-mmes; aussi,
 peine la srnade termine, on les enfermait  clef dans les grandes
salles basses du palais du gouverneur, qui de jour servaient de bureaux
pour l'tat-major, et on ne leur ouvrait la porte que le lendemain
matin au grand jour. C'tait le gouverneur lui-mme qui, plac sur le
pont de l'esclave, les faisait fouiller en sa prsence et leur rendait
la libert, non sans leur rpter plusieurs fois qu'il ferait pendre
 l'instant celui d'entre eux qui aurait l'audace de se charger de la
moindre commission pour quelque prisonnier. Et l'on savait que dans sa
peur de dplaire il tait homme  tenir parole, de faon que le marquis
Crescenzi tait oblig de payer triple ses musiciens fort choqus de
cette nuit  passer en prison.

Tout ce que la duchesse put obtenir et  grand-peine de la pusillanimit
de l'un de ces hommes, ce fut qu'il se chargerait d'une lettre pour
la remettre au gouverneur. La lettre tait adresse  Fabrice; on y
dplorait la fatalit qui faisait que depuis plus de cinq mois qu'il
tait en prison, ses amis du dehors n'avaient pu tablir avec lui la
moindre correspondance.

En entrant  la citadelle, le musicien gagn se jeta aux genoux du
gnral Fabio Conti, et lui avoua qu'un prtre,  lui inconnu, avait
tellement insist pour le charger d'une lettre adresse au sieur del
Dongo, qu'il n'avait os refuser; mais, fidle  son devoir, il se
htait de la remettre entre les mains de Son Excellence.

L'Excellence fut trs flatte: elle connaissait les ressources dont la
duchesse disposait, et avait grand-peur d'tre mystifi. Dans sa joie,
le gnral alla prsenter cette lettre au prince, qui fut ravi.

--Ainsi, la fermet de mon administration est parvenue  me venger!
Cette femme hautaine souffre depuis cinq mois! Mais l'un de ces jours
nous allons faire prparer un chafaud, et sa folle imagination ne
manquera pas de croire qu'il est destin au petit del Dongo.




CHAPITRE XX


Une nuit, vers une heure du matin, Fabrice, couch sur sa fentre,
avait pass la tte par le guichet pratiqu dans l'abat-jour, et
contemplait les toiles et l'immense horizon dont on jouit du haut de
la tour Farnse. Ses yeux, errant dans la campagne du ct du bas P et
de Ferrare, remarqurent par hasard une lumire excessivement petite,
mais assez vive, qui semblait partir du haut d'une tour. Cette lumire
ne doit pas tre aperue de la plaine, se dit Fabrice, l'paisseur de
la tour l'empche d'tre vue d'en bas; ce sera quelque signal pour un
point loign. Tout  coup il remarqua que cette lueur paraissait
et disparaissait  des intervalles fort rapprochs. C'est quelque
jeune fille qui parle  son amant du village voisin. Il compta neuf
apparitions successives: Ceci est un I, dit-il. En effet, l'I est
la neuvime lettre de l'alphabet. Il y eut ensuite, aprs un repos,
quatorze apparitions: Ceci est un N; puis, encore aprs un repos, une
seule apparition: C'est un A; le mot est <i>Ina</i>.

Quelle ne fut pas sa joie et son tonnement, quand les apparitions
successives, toujours spares par de petits repos, vinrent complter
les mots suivants:

Ina pensa a te.

Evidemment: Gina pense  toi!

Il rpondit  l'instant par des apparitions successives de sa lampe au
vasistas par lui pratiqu:

Fabrice t'aime!

La correspondance continua jusqu'au jour. Cette nuit tait la cent
soixante-treizime de sa captivit, et on lui apprit que depuis quatre
mois on faisait ces signaux toutes les nuits. Mais tout le monde pouvait
les voir et les comprendre; on commena ds cette premire nuit 
tablir des abrviations: trois apparitions se suivant trs rapidement
indiquaient la duchesse; quatre, le prince; deux, le comte Mosca; deux
apparitions rapides suivies de deux lentes voulaient dire vasion. On
convint de suivre  l'avenir l'ancien alphabet alla monaca, qui, afin
de n'tre pas devin par des indiscrets, change le numro ordinaire des
lettres, et leur en donne d'arbitraires; A, par exemple, porte le numro
10; le B, le numro 3; c'est--dire que trois clipses successives de
la lampe veulent dire B, dix clipses successives, l'A, etc.; un moment
d'obscurit fait la sparation des mots. On prit rendez-vous pour le
lendemain  une heure aprs minuit, et le lendemain la duchesse vint
 cette tour qui tait  un quart de lieue de la ville. Ses yeux se
remplirent de larmes en voyant les signaux faits par ce Fabrice qu'elle
avait cru mort si souvent. Elle lui dit elle-mme par des apparitions de
lampe: Je t'aime, bon courage, sant, bon espoir! Exerce tes forces dans
ta chambre, tu auras besoin de la force de tes bras. Je ne l'ai pas vu,
se disait la duchesse, depuis le concert de la Fausta, lorsqu'il parut 
la porte de mon salon habill en chasseur. Qui m'et dit alors le sort
qui nous attendait!

La duchesse fit faire des signaux qui annonaient  Fabrice que bientt
il serait dlivr, grce  la bont du prince (ces signaux pouvaient
tre compris); puis elle revint  lui dire des tendresses; elle ne
pouvait s'arracher d'auprs de lui! Les seules reprsentations de
Ludovic, qui, parce qu'il avait t utile  Fabrice, tait devenu son
factotum, purent l'engager, lorsque le jour allait dj paratre, 
discontinuer des signaux qui pouvaient attirer les regards de quelque
mchant. Cette annonce plusieurs fois rpte d'une dlivrance prochaine
jeta Fabrice dans une profonde tristesse: Cllia, la remarquant le
lendemain, commit l'imprudence de lui en demander la cause.

--Je me vois sur le point de donner un grave sujet de mcontentement 
la duchesse.

--Et que peut-elle exiger de vous que vous lui refusiez? s'cria Cllia
transporte de la curiosit la plus vive.

--Elle veut que je sorte d'ici, lui rpondit-il, et c'est  quoi je ne
consentirai jamais.

Cllia ne put rpondre, elle le regarda et fondit en larmes. S'il et
pu lui adresser la parole de prs, peut-tre alors et-il obtenu l'aveu
de sentiments dont l'incertitude le plongeait souvent dans un profond
dcouragement; il sentait vivement que la vie, sans l'amour de Cllia,
ne pouvait tre pour lui qu'une suite de chagrins amers ou d'ennuis
insupportables. Il lui semblait que ce n'tait plus la peine de vivre
pour retrouver ces mmes bonheurs qui lui semblaient intressants avant
d'avoir connu l'amour, et quoique le suicide ne soit pas encore  la
mode en Italie, il y avait song comme  une ressource, si le destin le
sparait de Cllia.

Le lendemain il reut d'elle une fort longue lettre.

Il faut, mon ami, que vous sachiez la vrit: bien souvent, depuis
que vous tes ici, l'on a cru  Parme que votre dernier jour tait
arriv. Il est vrai que vous n'tes condamn qu' douze annes de
forteresse; mais il est, par malheur, impossible de douter qu'une haine
toute-puissante ne s'attache  vous poursuivre, et vingt fois j'ai
trembl que le poison ne vnt mettre fin  vos jours: saisissez donc
tous les moyens possibles de sortir d'ici. Vous voyez que pour vous je
manque aux devoirs les plus saints; jugez de l'imminence du danger par
les choses que je me hasarde  vous dire et qui sont si dplaces dans
ma bouche. S'il le faut absolument, s'il n'est aucun autre moyen de
salut, fuyez. Chaque instant que vous passez dans cette forteresse peut
mettre votre vie dans le plus grand pril; songez qu'il est un parti 
la cour que la perspective d'un crime n'arrta jamais dans ses desseins.
Et ne voyez-vous pas tous les projets de ce parti sans cesse djous par
l'habilet suprieure du comte Mosca? Or, on a trouv un moyen certain
de l'exiler de Parme, c'est le dsespoir de la duchesse; et n'est-on pas
trop certain d'amener ce dsespoir par la mort d'un jeune prisonnier?
Ce mot seul, qui est sans rponse, doit vous faire juger de votre
situation. Vous dites que vous avez de l'amiti pour moi: songez d'abord
que des obstacles insurmontables s'opposent  ce que ce sentiment prenne
jamais une certaine fixit entre nous. Nous nous serons rencontrs dans
notre jeunesse, nous nous serons tendu une main secourable dans une
priode malheureuse; le destin m'aura place en ce lieu de svrit pour
adoucir vos peines, mais je me ferais des reproches ternels si des
illusions, que rien n'autorise et n'autorisera jamais, vous portaient
 ne pas saisir toutes les occasions possibles de soustraire votre
vie  un si affreux pril. J'ai perdu la paix de l'me par la cruelle
imprudence que j'ai commise en changeant avec vous quelques signes de
bonne amiti. Si nos jeux d'enfant, avec des alphabets, vous conduisent
 des illusions si peu fondes et qui peuvent vous tre si fatales, ce
serait en vain que pour me justifier je me rappellerais la tentative de
Barbone. Je vous aurais jet moi-mme dans un pril bien plus affreux,
bien plus certain, en croyant vous soustraire  un danger du moment; et
mes imprudences sont  jamais impardonnables si elles ont fait natre
des sentiments qui puissent vous porter  rsister aux conseils de la
duchesse. Voyez ce que vous m'obligez  vous rpter; sauvez-vous, je
vous l'ordonne...

Cette lettre tait fort longue; certains passages, tels que le je
vous l'ordonne, que nous venons de transcrire, donnrent des moments
d'espoir dlicieux  l'amour de Fabrice. Il lui semblait que le
fond des sentiments tait assez tendre, si les expressions taient
remarquablement prudentes. Dans d'autres instants, il payait la peine
de sa complte ignorance en ce genre de guerre; il ne voyait que de la
simple amiti, ou mme de l'humanit fort ordinaire, dans cette lettre
de Cllia.

Au reste, tout ce qu'elle lui apprenait ne lui fit pas changer un
instant de dessein: en supposant que les prils qu'elle lui peignait
fussent bien rels, tait-ce trop que d'acheter, par quelques dangers
du moment, le bonheur de la voir tous les jours? Quelle vie mnerait-il
quand il serait de nouveau rfugi  Bologne ou  Florence? car, en se
sauvant de la citadelle, il ne pouvait pas mme esprer la permission
de vivre  Parme. Et mme, quand le prince changerait au point de le
mettre en libert (ce qui tait si peu probable, puisque lui, Fabrice,
tait devenu, pour une faction puissante, un moyen de renverser le
comte Mosca), quelle vie mnerait-il  Parme, spar de Cllia par
toute la haine qui divisait les deux partis? Une ou deux fois par
mois, peut-tre, le hasard les placerait dans les mmes salons; mais,
mme alors, quelle sorte de conversation pourrait-il avoir avec elle?
Comment retrouver cette intimit parfaite dont chaque jour maintenant il
jouissait pendant plusieurs heures? que serait la conversation de salon,
compare  celle qu'ils faisaient avec des alphabets? Et, quand je
devrais acheter cette vie de dlices et cette chance unique de bonheur
par quelques petits dangers, o serait le mal? Et ne serait-ce pas
encore un bonheur que de trouver ainsi une faible occasion de lui donner
une preuve de mon amour?

Fabrice ne vit dans la lettre de Cllia que l'occasion de lui demander
une entrevue: c'tait l'unique et constant objet de tous ses dsirs; il
ne lui avait parl qu'une fois, et encore un instant, au moment de son
entre en prison, et il y avait alors de cela plus de deux cents jours.

Il se prsentait un moyen facile de rencontrer Cllia: l'excellent
abb don Cesare accordait  Fabrice une demi-heure de promenade sur la
terrasse de la tour Farnse tous les jeudis, pendant le jour; mais les
autres jours de la semaine, cette promenade, qui pouvait tre remarque
par tous les habitants de Parme et des environs et compromettre
gravement le gouverneur, n'avait lieu qu' la tombe de la nuit. Pour
monter sur la terrasse de la tour Farnse il n'y avait d'autre escalier
que celui du petit clocher dpendant de la chapelle si lugubrement
dcore en marbre noir et blanc, et dont le lecteur se souvient
peut-tre. Grillo conduisait Fabrice  cette chapelle, il lui ouvrait le
petit escalier du clocher: son devoir et t de l'y suivre, mais, comme
les soires commenaient  tre fraches, le gelier le laissait monter
seul, l'enfermait  clef dans ce clocher qui communiquait  la terrasse,
et retournait se chauffer dans sa chambre. Eh bien! un soir, Cllia ne
pourrait-elle pas se trouver, escorte par sa femme de chambre, dans la
chapelle de marbre noir?

Toute la longue lettre par laquelle Fabrice rpondait  celle de Cllia
tait calcule pour obtenir cette entrevue. Du reste, il lui faisait
confidence avec une sincrit parfaite, et comme s'il se ft agi d'une
autre personne, de toutes les raisons qui le dcidaient  ne pas quitter
la citadelle.

Je m'exposerais chaque jour  la perspective de mille morts pour avoir
le bonheur de vous parler  l'aide de nos alphabets, qui maintenant ne
nous arrtent pas un instant, et vous voulez que je fasse la duperie
de m'exiler  Parme, ou peut-tre  Bologne, ou mme  Florence! Vous
voulez que je marche pour m'loigner de vous! Sachez qu'un tel effort
m'est impossible; c'est en vain que je vous donnerais ma parole, je ne
pourrais la tenir.

Le rsultat de cette demande de rendez-vous fut une absence de Cllia,
qui ne dura pas moins de cinq jours; pendant cinq jours elle ne vint 
la volire que dans les instants o elle savait que Fabrice ne pouvait
pas faire usage de la petite ouverture pratique  l'abat-jour. Fabrice
fut au dsespoir; il conclut de cette absence que, malgr certains
regards qui lui avaient fait concevoir de folles esprances, jamais
il n'avait inspir  Cllia d'autres sentiments que ceux d'une simple
amiti. En ce cas, se disait-il, que m'importe la vie? que le prince
me la fasse perdre, il sera le bienvenu; raison de plus pour ne pas
quitter la forteresse. Et c'tait avec un profond sentiment de dgot
que, toutes les nuits, il rpondait aux signaux de la petite lampe. La
duchesse le crut tout  fait fou quand elle lut, sur le bulletin des
signaux que Ludovic lui apportait tous les matins, ces mots tranges: je
ne veux pas me sauver; je veux mourir ici!

Pendant ces cinq journes, si cruelles pour Fabrice, Cllia tait plus
malheureuse que lui; elle avait eu cette ide, si poignante pour une
me gnreuse: Mon devoir est de m'enfuir dans un couvent, loin de la
citadelle; quand Fabrice saura que je ne suis plus ici, et je le lui
ferai dire par Grillo et par tous les geliers, alors il se dterminera
 une tentative d'vasion. Mais aller au couvent, c'tait renoncer
 jamais revoir Fabrice; et renoncer  le voir quand il donnait une
preuve si vidente que les sentiments qui avaient pu autrefois le lier
 la duchesse n'existaient plus maintenant! Quelle preuve d'amour plus
touchante un jeune homme pouvait-il donner? Aprs sept longs mois de
prison, qui avaient gravement altr sa sant, il refusait de reprendre
sa libert. Un tre lger, tel que les discours des courtisans avaient
dpeint Fabrice aux yeux de Cllia, et sacrifi vingt matresses pour
sortir un jour plus tt de la citadelle; et que n'et-il pas fait pour
sortir d'une prison o chaque jour le poison pouvait mettre fin  sa vie!

Cllia manqua de courage, elle commit la faute insigne de ne pas
chercher un refuge dans un couvent, ce qui en mme temps lui et donn
un moyen tout naturel de rompre avec le marquis Crescenzi. Une fois
cette faute commise, comment rsister  ce jeune homme si aimable,
si naturel, si tendre, qui exposait sa vie  des prils affreux pour
obtenir le simple bonheur de l'apercevoir d'une fentre  l'autre?
Aprs cinq jours de combats affreux, entremls de moments de mpris
pour elle-mme, Cllia se dtermina  rpondre  la lettre par laquelle
Fabrice sollicitait le bonheur de lui parler dans la chapelle de marbre
noir. A la vrit elle refusait, et en termes assez durs; mais de ce
moment toute tranquillit fut perdue pour elle,  chaque instant son
imagination lui peignait Fabrice succombant aux atteintes du poison;
elle venait six ou huit fois par jour  la volire, elle prouvait le
besoin passionn de s'assurer par ses yeux que Fabrice vivait.

S'il est encore  la forteresse, se disait-elle, s'il est expos 
toutes les horreurs que la faction Raversi trame peut-tre contre lui
dans le but de chasser le comte Mosca, c'est uniquement parce que j'ai
eu la lchet de ne pas m'enfuir au couvent! Quel prtexte pour rester
ici une fois qu'il et t certain que je m'en tais loigne  jamais?

Cette fille si timide  la fois et si hautaine en vint  courir la
chance d'un refus de la part du gelier Grillo; bien plus, elle s'exposa
 tous les commentaires que cet homme pourrait se permettre sur la
singularit de sa conduite. Elle descendit  ce degr d'humiliation de
le faire appeler, et de lui dire d'une voix tremblante et qui trahissait
tout son secret, que sous peu de jours Fabrice allait obtenir sa
libert, que la duchesse Sanseverina se livrait dans cet espoir aux
dmarches les plus actives, que souvent il tait ncessaire d'avoir 
l'instant mme la rponse du prisonnier  de certaines propositions
qui taient faites, et qu'elle l'engageait, lui Grillo,  permettre 
Fabrice de pratiquer une ouverture dans l'abat-jour qui masquait sa
fentre, afin qu'elle pt lui communiquer par signes les avis qu'elle
recevait plusieurs fois la journe de Mme Sanseverina.

Grillo sourit et lui donna l'assurance de son respect et de son
obissance. Cllia lui sut un gr infini de ce qu'il n'ajoutait aucune
parole; il tait vident qu'il savait fort bien tout ce qui se passait
depuis plusieurs mois.

A peine ce gelier fut-il hors de chez elle que Cllia fit le signal
dont elle tait convenue pour appeler Fabrice dans les grandes
occasions; elle lui avoua tout ce qu'elle venait de faire.

--Vous voulez prir par le poison, ajouta-t-elle: j'espre avoir le
courage un de ces jours de quitter mon pre, et de m'enfuir dans quelque
couvent lointain; voil l'obligation que je vous aurai; alors j'espre
que vous ne rsisterez plus aux plans qui peuvent vous tre proposs
pour vous tirer d'ici; tant que vous y tes, j'ai des moments affreux
et draisonnables; de la vie je n'ai contribu au malheur de personne,
et il me semble que je suis cause que vous mourrez. Une pareille ide
que j'aurais au sujet d'un parfait inconnu me mettrait au dsespoir,
jugez de ce que j'prouve quand je viens  me figurer qu'un ami, dont la
draison me donne de graves sujets de plaintes, mais qu'enfin je vois
tous les jours depuis si longtemps, est en proie dans ce moment mme
aux douleurs de la mort. Quelquefois je sens le besoin de savoir de
vous-mme que vous vivez.

C'est pour me soustraire  cette affreuse douleur que je viens de
m'abaisser jusqu' demander une grce  un subalterne qui pouvait me la
refuser, et qui peut encore me trahir. Au reste, je serais peut-tre
heureuse qu'il vnt me dnoncer  mon pre,  l'instant je partirais
pour le couvent, je ne serais plus la complice bien involontaire de vos
cruelles folies. Mais, croyez-moi, ceci ne peut durer longtemps, vous
obirez aux ordres de la duchesse. Etes-vous satisfait, ami cruel? c'est
moi qui vous sollicite de trahir mon pre! Appelez Grillo, et faites-lui
un cadeau.

Fabrice tait tellement amoureux, la plus simple expression de la
volont de Cllia le plongeait dans une telle crainte, que mme cette
trange communication ne fut point pour lui la certitude d'tre aim. Il
appela Grillo auquel il paya gnreusement les complaisances passes, et
quant  l'avenir, il lui dit que pour chaque jour qu'il lui permettrait
de faire usage de l'ouverture pratique dans l'abat-jour, il recevrait
un sequin. Grillo fut enchant de ces conditions.

--Je vais vous parler le coeur sur la main, monseigneur: voulez-vous
vous soumettre  manger votre dner froid tous les jours? il est un
moyen bien simple d'viter le poison. Mais je vous demande la plus
profonde discrtion, un gelier doit tout voir et ne rien deviner, etc.
Au lieu d'un chien j'en aurai plusieurs, et vous-mme vous leur ferez
goter de tous les plats dont vous aurez le projet de manger; quant au
vin, je vous donnerai du mien, et vous ne toucherez qu'aux bouteilles
dont j'aurai bu. Mais si Votre Excellence veut me perdre  jamais, il
suffit qu'elle fasse confidence de ces dtails mme  Mlle Cllia; les
femmes sont toujours femmes; si demain elle se brouille avec vous,
aprs-demain, pour se venger, elle raconte toute cette invention  son
pre, dont la plus douce joie serait d'avoir de quoi faire pendre un
gelier. Aprs Barbone, c'est peut-tre l'tre le plus mchant de la
forteresse, et c'est l ce qui fait le vrai danger de votre position; il
sait manier le poison, soyez-en sr, et il ne me pardonnerait pas cette
ide d'avoir trois ou quatre petits chiens.

Il y eut une nouvelle srnade. Maintenant Grillo rpondait  toutes les
questions de Fabrice; il s'tait bien promis toutefois d'tre prudent,
et de ne point trahir Mlle Cllia, qui, selon lui, tout en tant sur le
point d'pouser le marquis Crescenzi, l'homme le plus riche des Etats de
Parme, n'en faisait pas moins l'amour, autant que les murs de la prison
le permettaient, avec l'aimable monsignore del Dongo. Il rpondait
aux dernires questions de celui-ci sur la srnade, lorsqu'il eut
l'tourderie d'ajouter:

--On pense qu'il l'pousera bientt.

On peut juger de l'effet de ce simple mot sur Fabrice. La nuit il ne
rpondit aux signaux de la lampe que pour annoncer qu'il tait malade.
Le lendemain matin, ds les dix heures, Cllia ayant paru  la volire,
il lui demanda, avec un ton de politesse crmonieuse bien nouveau entre
eux, pourquoi elle ne lui avait pas dit tout simplement qu'elle aimait
le marquis Crescenzi, et qu'elle tait sur le point de l'pouser.

--C'est que rien de tout cela n'est vrai, rpondit Cllia avec
impatience.

Il est vritable aussi que le reste de sa rponse fut moins net: Fabrice
le lui fit remarquer et profita de l'occasion pour renouveler la demande
d'une entrevue. Cllia, qui voyait sa bonne foi mise en doute, l'accorda
presque aussitt, tout en lui faisant observer qu'elle se dshonorait
 jamais aux yeux de Grillo. Le soir, quand la nuit fut faite, elle
parut, accompagne de sa femme de chambre, dans la chapelle de marbre
noir; elle s'arrta au milieu,  ct de la lampe de veille; la femme
de chambre et Grillo retournrent  trente pas auprs de la porte.
Cllia, toute tremblante, avait prpar un beau discours: son but tait
de ne point faire d'aveu compromettant, mais la logique de la passion
est pressante; le profond intrt qu'elle met  savoir la vrit ne lui
permet point de garder de vains mnagements, en mme temps que l'extrme
dvouement qu'elle sent pour ce qu'elle aime lui te la crainte
d'offenser. Fabrice fut d'abord bloui de la beaut de Cllia, depuis
prs de huit mois il n'avait vu d'aussi prs que des geliers. Mais
le nom du marquis Crescenzi lui rendit toute sa fureur, elle augmenta
quand il vit clairement que Cllia ne rpondait qu'avec des mnagements
prudents; Cllia elle-mme comprit qu'elle augmentait les soupons au
lieu de les dissiper. Cette sensation fut trop cruelle pour elle.

--Serez-vous bien heureux, lui dit-elle avec une sorte de colre et
les larmes aux yeux, de m'avoir fait passer par-dessus tout ce que
je me dois  moi-mme? Jusqu'au 3 aot de l'anne passe, je n'avais
prouv que de l'loignement pour les hommes qui avaient cherch  me
plaire. J'avais un mpris sans bornes et probablement exagr pour
le caractre des courtisans, tout ce qui tait heureux  cette cour
me dplaisait. Je trouvai au contraire des qualits singulires  un
prisonnier qui le 3 aot fut amen dans cette citadelle. J'prouvai,
d'abord sans m'en rendre compte, tous les tourments de la jalousie. Les
grces d'une femme charmante, et de moi bien connue, taient des coups
de poignard pour mon coeur, parce que je croyais, et je crois encore un
peu, que ce prisonnier lui tait attach. Bientt les perscutions du
marquis Crescenzi, qui avait demand ma main, redoublrent; il est fort
riche et nous n'avons aucune fortune; je les repoussais avec une grande
libert d'esprit, lorsque mon pre pronona le mot fatal de <i>couvent</i>;
je compris que si je quittais la citadelle je ne pourrais plus veiller
sur la vie du prisonnier dont le sort m'intressait. Le chef-d'oeuvre
de mes prcautions avait t que jusqu' ce moment il ne se doutt en
aucune faon des affreux dangers qui menaaient sa vie. Je m'tais bien
promis de ne jamais trahir ni mon pre ni mon secret; mais cette femme
d'une activit admirable, d'un esprit suprieur, d'une volont terrible,
qui protge ce prisonnier, lui offrit,  ce que je suppose, des moyens
d'vasion, il les repoussa et voulut me persuader qu'il se refusait 
quitter la citadelle pour ne pas s'loigner de moi. Alors je fis une
grande faute, je combattis pendant cinq jours, j'aurais d  l'instant
me rfugier au couvent et quitter la forteresse: cette dmarche
m'offrait un moyen bien simple de rompre avec le marquis Crescenzi. Je
n'eus point le courage de quitter la forteresse et je suis une fille
perdue; je me suis attache  un homme lger: je sais quelle a t sa
conduite  Naples; et quelle raison aurais-je de croire qu'il aura
chang de caractre? Enferm dans une prison svre, il a fait la cour
 la seule femme qu'il pt voir, elle a t une distraction pour son
ennui. Comme il ne pouvait lui parler qu'avec de certaines difficults,
cet amusement a pris la fausse apparence d'une passion. Ce prisonnier
s'tant fait un nom dans le monde par son courage, il s'imagine prouver
que son amour est mieux qu'un simple got passager, en s'exposant 
d'assez grands prils pour continuer  voir la personne qu'il croit
aimer. Mais ds qu'il sera dans une grande ville, entour de nouveau des
sductions de la socit, il sera de nouveau ce qu'il a toujours t, un
homme du monde adonn aux dissipations,  la galanterie, et sa pauvre
compagne de prison finira ses jours dans un couvent, oublie de cet tre
lger, et avec le mortel regret de lui avoir fait un aveu.

Ce discours historique, dont nous ne donnons que les principaux traits,
fut, comme on le pense bien, vingt fois interrompu par Fabrice. Il tait
perdument amoureux, aussi il tait parfaitement convaincu qu'il n'avait
jamais aim avant d'avoir vu Cllia, et que la destine de sa vie tait
de ne vivre que pour elle.

Le lecteur se figure sans doute les belles choses qu'il disait, lorsque
la femme de chambre avertit sa matresse que onze heures et demie
venaient de sonner, et que le gnral pouvait rentrer  tout moment; la
sparation fut cruelle.

--Je vous vois peut-tre pour la dernire fois, dit Cllia au
prisonnier: une mesure qui est dans l'intrt vident de la cabale
Raversi peut vous fournir une cruelle faon de prouver que vous n'tes
pas inconstant.

Cllia quitta Fabrice touffe par ses sanglots, et mourant de honte de
ne pouvoir les drober entirement  sa femme de chambre ni surtout au
gelier Grillo. Une seconde conversation n'tait possible que lorsque
le gnral annoncerait devoir passer la soire dans le monde; et comme
depuis la prison de Fabrice, et l'intrt qu'elle inspirait  la
curiosit du courtisan, il avait trouv prudent de se donner un accs de
goutte presque continuel, ses courses  la ville, soumises aux exigences
d'une politique savante, ne se dcidaient qu'au moment de monter en
voiture.

Depuis cette soire dans la chapelle de marbre, la vie de Fabrice fut
une suite de transports de joie. De grands obstacles, il est vrai,
semblaient encore s'opposer  son bonheur; mais enfin il avait cette
joie suprme et peu espre d'tre aim par l'tre divin qui occupait
toutes ses penses.

La troisime journe aprs cette entrevue, les signaux de la lampe
finirent de fort bonne heure,  peu prs sur le minuit;  l'instant o
ils se terminaient, Fabrice eut presque la tte casse par une grosse
balle de plomb qui, lance dans la partie suprieure de l'abat-jour de
sa fentre, vint briser ses vitres de papier et tomba dans sa chambre.

Cette fort grosse balle n'tait point aussi pesante  beaucoup prs que
l'annonait son volume; Fabrice russit facilement  l'ouvrir et trouva
une lettre de la duchesse. Par l'entremise de l'archevque qu'elle
flattait avec soin, elle avait gagn un soldat de la garnison de la
citadelle. Cet homme, frondeur adroit, trompait les soldats placs
en sentinelle aux angles et  la porte du palais du gouverneur ou
s'arrangeait avec eux.

Il faut te sauver avec des cordes: je frmis en te donnant cet avis
trange, j'hsite depuis plus de deux mois entiers  te dire cette
parole; mais l'avenir officiel se rembrunit chaque jour, et l'on peut
s'attendre  ce qu'il y a de pis. A propos, recommence  l'instant les
signaux avec ta lampe, pour nous prouver que tu as reu cette lettre
dangereuse; marque P, B et G  la monaca, c'est--dire quatre, douze et
deux; je ne respirerai pas jusqu' ce que j'aie vu ce signal; je suis 
la tour, on rpondra par N et O, sept et cinq. La rponse reue, ne fais
plus aucun signal, et occupe-toi uniquement  comprendre ma lettre.

Fabrice se hta d'obir, et fit les signaux convenus qui furent suivis
des rponses annonces, puis il continua la lecture de la lettre.

On peut s'attendre  ce qu'il y a de pis; c'est ce que m'ont dclar
les trois hommes dans lesquels j'ai le plus de confiance, aprs que je
leur ai fait jurer sur l'Evangile de me dire la vrit, quelque cruelle
qu'elle pt tre pour moi. Le premier de ces hommes menaa le chirurgien
dnonciateur  Ferrare de tomber sur lui avec un couteau ouvert  la
main; le second te dit  ton retour de Belgirate, qu'il aurait t plus
strictement prudent de donner un coup de pistolet au valet de chambre
qui arrivait en chantant dans le bois et conduisant en laisse un beau
cheval un peu maigre; tu ne connais pas le troisime, c'est un voleur de
grand chemin de mes amis, homme d'excution s'il en fut, et qui a autant
de courage que toi; c'est pourquoi surtout je lui ai demand de me
dclarer ce que tu devais faire. Tous les trois m'ont dit, sans savoir
chacun que j'eusse consult les deux autres, qu'il vaut mieux s'exposer
 se casser le cou que de passer encore onze annes et quatre mois dans
la crainte continuelle d'un poison fort probable.

Il faut pendant un mois t'exercer dans ta chambre  monter et descendre
au moyen d'une corde noue. Ensuite, un jour de fte o la garnison de
la citadelle aura reu une gratification de vin, tu tenteras la grande
entreprise. Tu auras trois cordes en soie et chanvre, de la grosseur
d'une plume de cygne, la premire de quatre-vingts pieds pour descendre
les trente-cinq pieds qu'il y a de ta fentre au bois d'orangers, la
seconde de trois cents pieds, et c'est l la difficult  cause du
poids, pour descendre les cent quatre-vingts pieds qu'a de hauteur
le mur de la grosse tour; une troisime de trente pieds te servira 
descendre le rempart. Je passe ma vie  tudier le grand mur  l'orient,
c'est--dire du ct de Ferrare: une fente cause par un tremblement de
terre a t remplie au moyen d'un contrefort qui forme plan inclin. Mon
voleur de grand chemin m'assure qu'il se ferait fort de descendre de
ce ct-l sans trop de difficult et sous peine seulement de quelques
corchures, en se laissant glisser sur le plan inclin form par ce
contrefort. L'espace vertical n'est que de vingt-huit pieds tout  fait
au bas; ce ct est le moins bien gard.

Cependant,  tout prendre, mon voleur, qui trois fois s'est sauv de
prison, et que tu aimerais si tu le connaissais, quoiqu'il excre
les gens de ta caste; mon voleur de grand chemin, dis-je, agile et
leste comme toi, pense qu'il aimerait mieux descendre par le ct du
couchant, exactement vis--vis le petit palais occup jadis par la
Fausta, de vous bien connu. Ce qui le dciderait pour ce ct, c'est
que la muraille, quoique trs peu incline, est presque constamment
garnie de broussailles; il y a des brins de bois, gros comme le petit
doigt, qui peuvent fort bien corcher si l'on n'y prend garde, mais qui,
aussi, sont excellents pour se retenir. Encore ce matin, je regardais
ce ct du couchant avec une excellente lunette; la place  choisir,
c'est prcisment au-dessous d'une pierre neuve que l'on a place  la
balustrade d'en haut, il y a deux ou trois ans. Verticalement au-dessous
de cette pierre, tu trouveras d'abord un espace nu d'une vingtaine de
pieds; il faut aller l trs lentement (tu sens si mon coeur frmit en te
donnant ces instructions terribles, mais le courage consiste  savoir
choisir le moindre mal, si affreux qu'il soit encore); aprs l'espace
nu, tu trouveras quatre-vingts ou quatre-vingt-dix pieds de broussailles
fort grandes, o l'on voit voler des oiseaux, puis un espace de trente
pieds qui n'a que des herbes, des violiers et des paritaires. Ensuite,
en approchant de terre, vingt pieds de broussailles, et enfin vingt-cinq
ou trente pieds rcemment parvrs.

Ce qui me dciderait pour ce ct, c'est que l se trouve verticalement,
au-dessous de la pierre neuve de la balustrade d'en haut, une cabane
en bois btie par un soldat dans son jardin, et que le capitaine du
gnie employ  la forteresse veut le forcer  dmolir; elle a dix-sept
pieds de haut, elle est couverte en chaume, et le toit touche au grand
mur de la citadelle. C'est ce toit qui me tente; dans le cas affreux
d'un accident, il amortirait la chute. Une fois arriv l, tu es dans
l'enceinte des remparts assez ngligemment gards; si l'on t'arrtait
l, tire des coups de pistolet et dfends-toi quelques minutes. Ton ami
de Ferrare et un autre homme de coeur, celui que j'appelle le voleur de
grand chemin, auront des chelles, et n'hsiteront pas  escalader ce
rempart assez bas, et  voler  ton secours.

Le rempart n'a que vingt-trois pieds de haut, et un fort grand talus. Je
serai au pied de ce dernier mur avec bon nombre de gens arms.

J'ai l'espoir de te faire parvenir cinq ou six lettres par la mme voie
que celle-ci. Je rpterai sans cesse les mmes choses en d'autres
termes, afin que nous soyons bien d'accord. Tu devines de quel coeur je
te dis que l'homme du coup de pistolet au valet de chambre, qui, aprs
tout, est le meilleur des tres et se meurt de repentir, pense que tu
en seras quitte pour un bras cass. Le voleur de grand chemin, qui a
plus d'exprience de ces sortes d'expditions, pense que, si tu veux
descendre fort lentement, et surtout sans te presser, ta libert ne te
cotera que des corchures. La grande difficult, c'est d'avoir des
cordes; c'est  quoi aussi je pense uniquement depuis quinze jours que
cette grande ide occupe tous mes instants.

Je ne rponds pas  cette folie, la seule chose sans esprit que tu aies
dite de ta vie: Je ne veux pas me sauver! L'homme du coup de pistolet
au valet de chambre s'cria que l'ennui t'avait rendu fou. Je ne te
cacherai point que nous redoutons un fort imminent danger qui peut-tre
fera hter le jour de ta fuite. Pour t'annoncer ce danger, la lampe
dira plusieurs fois de suite: Le feu a pris au chteau! Tu rpondras: Mes
livres sont-ils brls?

Cette lettre contenait encore cinq ou six pages de dtails; elle tait
crite en caractres microscopiques sur du papier trs fin.

Tout cela est fort beau et fort bien invent, se dit Fabrice; je dois
une reconnaissance ternelle au comte et  la duchesse; ils croiront
peut-tre que j'ai eu peur, mais je ne me sauverai point. Est-ce que
jamais l'on se sauva d'un lieu o l'on est au comble du bonheur, pour
aller se jeter dans un exil affreux o tout manquera, jusqu' l'air pour
respirer? Que ferais-je au bout d'un mois que je serais  Florence? je
prendrais un dguisement pour venir rder auprs de la porte de cette
forteresse, et tcher d'pier un regard!

Le lendemain, Fabrice eut peur; il tait  sa fentre vers les onze
heures, regardant le magnifique paysage et attendant l'instant heureux
o il pourrait voir Cllia, lorsque Grillo entra hors d'haleine dans sa
chambre:

--Et vite! vite! monseigneur, jetez-vous sur votre lit, faites semblant
d'tre malade; voici trois juges qui montent! Ils vont vous interroger:
rflchissez bien avant de parler; ils viennent pour vous entortiller.

En disant ces paroles Grillo se htait de fermer la petite trappe de
l'abat-jour, poussait Fabrice sur son lit, et jetait sur lui deux ou
trois manteaux.

--Dites que vous souffrez beaucoup et parlez peu, surtout faites rpter
les questions pour rflchir.

Les trois juges entrrent. Trois chapps des galres, se dit Fabrice
en voyant ces physionomies basses, et non pas trois juges; ils avaient
de longues robes noires. Ils salurent gravement, et occuprent, sans
mot dire, les trois chaises qui taient dans la chambre.

--Monsieur Fabrice del Dongo, dit le plus g, nous sommes peins de la
triste mission que nous venons remplir auprs de vous. Nous sommes ici
pour vous annoncer le dcs de Son Excellence M. le marquis del Dongo,
votre pre, second grand majordome major du royaume lombardo-vnitien,
chevalier grand-croix des ordres de, etc.

Fabrice fondit en larmes; le juge continua.

--Madame la marquise del Dongo, votre mre, vous fait part de cette
nouvelle par une lettre missive; mais comme elle a joint au fait des
rflexions inconvenantes, par un arrt d'hier, la cour de justice a
dcid que sa lettre vous serait communique seulement par extrait, et
c'est cet extrait que M. le greffier Bona va vous lire.

Cette lecture termine, le juge s'approcha de Fabrice toujours couch,
et lui fit suivre sur la lettre de sa mre les passages dont on venait
de lire les copies. Fabrice vit dans la lettre les mots emprisonnement
injuste, punition cruelle pour un crime qui n'en est pas un, et comprit
ce qui avait motiv la visite des juges. Du reste dans son mpris pour
des magistrats sans probit, il ne leur dit exactement que ces paroles:

--Je suis malade, messieurs, je me meurs de langueur, et vous
m'excuserez si je ne puis me lever.

Les juges sortis, Fabrice pleura encore beaucoup, puis il se dit:
Suis-je hypocrite? il me semblait que je ne l'aimais point.

Ce jour-l et les suivants, Cllia fut fort triste; elle l'appela
plusieurs fois, mais eut  peine le courage de lui dire quelques
paroles. Le matin du cinquime jour qui suivit la premire entrevue,
elle lui dit que dans la soire elle viendrait  la chapelle de marbre.

--Je ne puis vous adresser que peu de mots, lui dit-elle en entrant.

Elle tait tellement tremblante qu'elle avait besoin de s'appuyer sur sa
femme de chambre. Aprs l'avoir renvoye  l'entre de la chapelle:

--Vous allez me donner votre parole d'honneur, ajouta-t-elle d'une
voix  peine intelligible, vous allez me donner votre parole d'honneur
d'obir  la duchesse, et de tenter de fuir le jour qu'elle vous
l'ordonnera et de la faon qu'elle vous l'indiquera, ou demain matin je
me rfugie dans un couvent, et je vous jure ici que de la vie je ne vous
adresserai la parole.

Fabrice resta muet.

--Promettez, dit Cllia les larmes aux yeux et comme hors d'elle-mme,
ou bien nous nous parlons ici pour la dernire fois. La vie que vous
m'avez faite est affreuse: vous tes ici  cause de moi et chaque jour
peut tre le dernier de votre existence.

En ce moment Cllia tait si faible qu'elle fut oblige de chercher un
appui sur un norme fauteuil plac jadis au milieu de la chapelle, pour
l'usage du prince prisonnier; elle tait sur le point de se trouver mal.

--Que faut-il promettre? dit Fabrice d'un air accabl.

--Vous le savez.

--Je jure donc de me prcipiter sciemment dans un malheur affreux, et de
me condamner  vivre loin de tout ce que j'aime au monde.

--Promettez des choses prcises.

--Je jure d'obir  la duchesse, et de prendre la fuite le jour qu'elle
le voudra et comme elle le voudra. Et que deviendrai-je une fois loin de
vous?

--Jurez de vous sauver, quoi qu'il puisse arriver.

--Comment! tes-vous dcide  pouser le marquis Crescenzi ds que je
n'y serai plus?

--O Dieu! quelle me me croyez-vous?... Mais jurez, ou je n'aurai plus
un seul instant la paix de l'me.

--Eh bien! je jure de me sauver d'ici le jour que Mme Sanseverina
l'ordonnera, et quoi qu'il puisse arriver d'ici l.

Ce serment obtenu, Cllia tait si faible qu'elle fut oblige de se
retirer aprs avoir remerci Fabrice.

--Tout tait prt pour ma fuite demain matin, lui dit-elle, si vous
vous tiez obstin  rester. Je vous aurais vu en cet instant pour la
dernire fois de ma vie, j'en avais fait le voeu  la Madone. Maintenant,
ds que je pourrai sortir de ma chambre, j'irai examiner le mur terrible
au-dessous de la pierre neuve de la balustrade.

Le lendemain, il la trouva ple au point de lui faire une vive peine.
Elle lui dit de la fentre de la volire:

--Ne nous faisons point illusion, cher ami; comme il y a du pch dans
notre amiti, je ne doute pas qu'il ne nous arrive malheur. Vous serez
dcouvert en cherchant  prendre la fuite, et perdu  jamais, si ce
n'est pis; toutefois il faut satisfaire  la prudence humaine, elle nous
ordonne de tout tenter. Il vous faut pour descendre en dehors de la
grosse tour une corde solide de plus de deux cents pieds de longueur.
Quelques soins que je me donne depuis que je sais le projet de la
duchesse, je n'ai pu me procurer que des cordes formant  peine ensemble
une cinquantaine de pieds. Par un ordre du jour du gouverneur, toutes
les cordes que l'on voit dans la forteresse sont brles, et tous les
soirs on enlve les cordes des puits, si faibles d'ailleurs que souvent
elles cassent en remontant leur lger fardeau. Mais priez Dieu qu'il
me pardonne, je trahis mon pre, et je travaille, fille dnature, 
lui donner un chagrin mortel. Priez Dieu pour moi, et si votre vie est
sauve, faites le voeu d'en consacrer tous les instants  sa gloire.

Voici une ide qui m'est venue: dans huit jours je sortirai de la
citadelle pour assister aux noces d'une des soeurs du marquis Crescenzi.
Je rentrerai le soir comme il est convenable, mais je ferai tout au
monde pour ne rentrer que fort tard, et peut-tre Barbone n'osera-t-il
pas m'examiner de trop prs. A cette noce de la soeur du marquis se
trouveront les plus grandes dames de la cour, et sans doute Mme
Sanseverina. Au nom de Dieu! faites qu'une de ces dames me remette
un paquet de cordes bien serres, pas trop grosses, et rduites au
plus petit volume. Duss-je m'exposer  mille morts, j'emploierai les
moyens mme les plus dangereux pour introduire ce paquet de cordes
dans la citadelle, au mpris, hlas! de tous mes devoirs. Si mon pre
en a connaissance je ne vous reverrai jamais; mais quelle que soit la
destine qui m'attend, je serai heureuse dans les bornes d'une amiti de
soeur si je puis contribuer  vous sauver.

Le soir mme, par la correspondance de nuit au moyen de la lampe,
Fabrice donna avis  la duchesse de l'occasion unique qu'il y aurait de
faire entrer dans la citadelle une quantit de cordes suffisante. Mais
il la suppliait de garder le secret mme envers le comte, ce qui parut
bizarre. Il est fou, pensa la duchesse, la prison l'a chang, il prend
les choses au tragique. Le lendemain, une balle de plomb, lance par le
frondeur, apporta au prisonnier l'annonce du plus grand pril possible:
la personne qui se chargeait de faire entrer les cordes, lui disait-on,
lui sauvait positivement et exactement la vie. Fabrice se hta de donner
cette nouvelle  Cllia. Cette balle de plomb apportait aussi  Fabrice
une vue fort exacte du mur du couchant par lequel il devait descendre du
haut de la grosse tour dans l'espace compris entre les bastions; de ce
lieu, il tait assez facile ensuite de se sauver, les remparts n'ayant
que vingt-trois pieds de haut et tant assez ngligemment gards. Sur
le revers du plan tait crit d'une petite criture fine un sonnet
magnifique: une me gnreuse exhortait Fabrice  prendre la fuite, et 
ne pas laisser avilir son me et dprir son corps par les onze annes
de captivit qu'il avait encore  subir.

Ici un dtail ncessaire et qui explique en partie le courage qu'eut la
duchesse de conseiller  Fabrice une fuite si dangereuse, nous oblige
d'interrompre pour un instant l'histoire de cette entreprise hardie.

Comme tous les partis qui ne sont point au pouvoir, le parti Raversi
n'tait pas fort uni. Le chevalier Riscara dtestait le fiscal Rassi
qu'il accusait de lui avoir fait perdre un procs important dans lequel,
 la vrit, lui Riscara avait tort. Par Riscara, le prince reut un
avis anonyme qui l'avertissait qu'une expdition de la sentence de
Fabrice avait t adresse officiellement au gouverneur de la citadelle.
La marquise Raversi, cet habile chef de parti, fut excessivement
contrarie de cette fausse dmarche, et en fit aussitt donner avis
 son ami, le fiscal gnral; elle trouvait fort simple qu'il voult
tirer quelque chose du ministre Mosca, tant que Mosca tait au pouvoir.
Rassi se prsenta intrpidement au palais, pensant bien qu'il en serait
quitte pour quelques coups de pied; le prince ne pouvait se passer d'un
jurisconsulte habile, et Rassi avait fait exiler comme libraux un juge
et un avocat, les seuls hommes du pays qui eussent pu prendre sa place.

Le prince hors de lui le chargea d'injures et avanait sur lui pour le
battre.

--Eh bien, c'est une distraction de commis, rpondit Rassi du plus grand
sang-froid; la chose est prescrite par la loi, elle aurait d tre faite
le lendemain de l'crou du sieur del Dongo  la citadelle. Le commis
plein de zle a cru avoir fait un oubli, et m'aura fait signer la lettre
d'envoi comme une chose de forme.

--Et tu prtends me faire croire des mensonges aussi mal btis? s'cria
le prince furieux; dis plutt que tu t'es vendu  ce fripon de Mosca,
et c'est pour cela qu'il t'a donn la croix. Mais parbleu, tu n'en
seras pas quitte pour des coups: je te ferai mettre en jugement, je te
rvoquerai honteusement.

--Je vous dfie de me faire mettre en jugement! rpondit Rassi avec
assurance, il savait que c'tait un sr moyen de calmer le prince:
la loi est pour moi, et vous n'avez pas un second Rassi pour savoir
l'luder. Vous ne me rvoquerez pas, parce qu'il est des moments o
votre caractre est svre, vous avez soif de sang alors, mais en
mme temps vous tenez  conserver l'estime des Italiens raisonnables;
cette estime est un sine qua non pour votre ambition. Enfin, vous me
rappellerez au premier acte de svrit dont votre caractre vous fera
un besoin, et, comme  l'ordinaire, je vous procurerai une sentence
bien rgulire rendue par des juges timides et assez honntes gens, et
qui satisfera vos passions. Trouvez un autre homme dans vos Etats aussi
utile que moi!

Cela dit, Rassi s'enfuit; il en avait t quitte pour un coup de rgle
bien appliqu et cinq ou six coups de pied. En sortant du palais, il
partit pour sa terre de Riva; il avait quelque crainte d'un coup de
poignard dans le premier mouvement de colre, mais il ne doutait pas non
plus qu'avant quinze jours un courrier ne le rappelt dans la capitale.
Il employa le temps qu'il passa  la campagne  organiser un moyen de
correspondance sr avec le comte Mosca; il tait amoureux fou du titre
de baron, et pensait que le prince faisait trop de cas de cette chose
jadis sublime, la noblesse, pour la lui confrer jamais; tandis que le
comte, trs fier de sa naissance, n'estimait que la noblesse prouve par
des titres avant l'an 1400.

Le fiscal gnral ne s'tait point tromp dans ses prvisions: il y
avait  peine huit jours qu'il tait  sa terre, lorsqu'un ami du
prince, qui y vint par hasard, lui conseilla de retourner  Parme sans
dlai; le prince le reut en riant, prit ensuite un air fort srieux,
et lui fit jurer sur l'Evangile qu'il garderait le secret sur ce qu'il
allait lui confier; Rassi jura d'un grand srieux, et le prince, l'oeil
enflamm de haine, s'cria qu'il ne serait pas le matre chez lui tant
que Fabrice del Dongo serait en vie.

--Je ne puis, ajouta-t-il, ni chasser la duchesse ni souffrir sa
prsence; ses regards me bravent et m'empchent de vivre.

Aprs avoir laiss le prince s'expliquer bien au long, lui, Rassi,
jouant l'extrme embarras, s'cria enfin:

--Votre Altesse sera obie, sans doute, mais la chose est d'une horrible
difficult: il n'y a pas d'apparence de condamner un del Dongo  mort
pour le meurtre d'un Giletti; c'est dj un tour de force tonnant que
d'avoir tir de cela douze annes de citadelle. De plus, je souponne
la duchesse d'avoir dcouvert trois des paysans qui travaillaient  la
fouille de Sanguigna et qui se trouvaient hors du foss au moment o ce
brigand de Giletti attaqua del Dongo.

--Et o sont ces tmoins? dit le prince irrit.

--Cachs en Pimont, je suppose. Il faudrait une conspiration contre la
vie de Votre Altesse...

--Ce moyen a ses dangers, dit le prince, cela fait songer  la chose.

--Mais pourtant, dit Rassi avec une feinte innocence, voil tout mon
arsenal officiel.

--Reste le poison...

--Mais qui le donnera? Sera-ce cet imbcile de Conti?

--Mais,  ce qu'on dit, ce ne serait pas son coup d'essai...

--Il faudrait le mettre en colre, reprit Rassi; et d'ailleurs,
lorsqu'il expdia le capitaine, il n'avait pas trente ans, et il tait
amoureux et infiniment moins pusillanime que de nos jours. Sans doute,
tout doit cder  la raison d'Etat; mais, ainsi pris au dpourvu et  la
premire vue, je ne vois, pour excuter les ordres du souverain, qu'un
nomm Barbone, commis-greffier de la prison, et que le sieur del Dongo
renversa d'un soufflet le jour qu'il y entra.

Une fois le prince mis  son aise, la conversation fut infinie; il la
termina en accordant  son fiscal gnral un dlai d'un mois; le Rassi
en voulait deux. Le lendemain, il reut une gratification secrte de
mille sequins. Pendant trois jours il rflchit; le quatrime il revint
 son raisonnement, qui lui semblait vident: Le seul comte Mosca
aura le coeur de me tenir parole parce que, en me faisant baron, il ne
me donne pas ce qu'il estime; secundo, en l'avertissant, je me sauve
probablement un crime pour lequel je suis  peu prs pay d'avance;
tertio, je venge les premiers coups humiliants qu'ait reus le chevalier
Rassi. La nuit suivante, il communiqua au comte Mosca toute sa
conversation avec le prince.

Le comte faisait en secret la cour  la duchesse; il est bien vrai
qu'il ne la voyait toujours chez elle qu'une ou deux fois par mois,
mais presque toutes les semaines et quand il savait faire natre les
occasions de parler de Fabrice, la duchesse, accompagne de Chkina,
venait, dans la soire avance, passer quelques instants dans le jardin
du comte. Elle savait tromper mme son cocher, qui lui tait dvou et
qui la croyait en visite dans une maison voisine.

On peut penser si le comte, ayant reu la terrible confidence du fiscal,
fit aussitt  la duchesse le signal convenu. Quoique l'on ft au milieu
de la nuit, elle le fit prier par la Chkina de passer  l'instant chez
elle. Le comte, ravi comme un amoureux de cette apparence d'intimit,
hsitait cependant  tout dire  la duchesse; il craignait de la voir
devenir folle de douleur.

Aprs avoir cherch des demi-mots pour mitiger l'annonce fatale, il
finit cependant par lui tout dire; il n'tait pas en son pouvoir de
garder un secret qu'elle lui demandait. Depuis neuf mois le malheur
extrme avait eu une grande influence sur cette me ardente, elle
l'avait fortifie, et la duchesse ne s'emporta point en sanglots ou en
plaintes.

Le lendemain soir elle fit faire  Fabrice le signal du grand pril.

--Le feu a pris au chteau.

Il rpondit fort bien.

--Mes livres sont-ils brls?

La mme nuit elle eut le bonheur de lui faire parvenir une lettre dans
une balle de plomb. Ce fut huit jours aprs qu'eut lieu le mariage de la
soeur du marquis Crescenzi, o la duchesse commit une norme imprudence
dont nous rendrons compte en son lieu.




CHAPITRE XXI


A l'poque de ses malheurs il y avait dj prs d'une anne que la
duchesse avait fait une rencontre singulire: un jour qu'elle avait
la luna, comme on dit dans le pays, elle tait alle  l'improviste,
sur le soir,  son chteau de Sacca, situ au-del de Colorno, sur la
colline qui domine le P. Elle se plaisait  embellir cette terre; elle
aimait la vaste fort qui couronne la colline et touche au chteau;
elle s'occupait  y faire tracer des sentiers dans des directions
pittoresques.

--Vous vous ferez enlever par les brigands, belle duchesse, lui disait
un jour le prince; il est impossible qu'une fort o l'on sait que vous
vous promenez, reste dserte.

Le prince jetait un regard sur le comte dont il prtendait moustiller
la jalousie.

--Je n'ai pas de craintes, Altesse Srnissime, rpondit la duchesse
d'un air ingnu, quand je me promne dans mes bois; je me rassure par
cette pense: je n'ai fait de mal  personne, qui pourrait me har?

Ce propos fut trouv hardi, il rappelait les injures profres par les
libraux du pays, gens fort insolents.

Le jour de la promenade dont nous parlons, le propos du prince revint
 l'esprit de la duchesse, en remarquant un homme fort mal vtu qui
la suivait de loin  travers le bois. A un dtour imprvu que fit la
duchesse en continuant sa promenade, cet inconnu se trouva tellement
prs d'elle qu'elle eut peur. Dans le premier mouvement elle appela son
garde-chasse qu'elle avait laiss  mille pas de l, dans le parterre
de fleurs tout prs du chteau. L'inconnu eut le temps de s'approcher
d'elle et se jeta  ses pieds. Il tait jeune, fort bel homme, mais
horriblement mal mis; ses habits avaient des dchirures d'un pied de
long, mais ses yeux respiraient le feu d'une me ardente.

--Je suis condamn  mort, je suis le mdecin Ferrante Palla, je meurs
de faim ainsi que mes cinq enfants.

La duchesse avait remarqu qu'il tait horriblement maigre; mais ses
yeux taient tellement beaux et remplis d'une exaltation si tendre,
qu'ils lui trent l'ide du crime. Pallagi, pensa-t-elle, aurait bien
d donner de tels yeux au saint Jean dans le dsert qu'il vient de
placer  la cathdrale. L'ide de saint Jean lui tait suggre par
l'incroyable maigreur de Ferrante. La duchesse lui donna trois sequins
qu'elle avait dans sa bourse, s'excusant de lui offrir si peu sur ce
qu'elle venait de payer un compte  son jardinier. Ferrante la remercia
avec effusion.

--Hlas, lui dit-il, autrefois j'habitais les villes, je voyais des
femmes lgantes; depuis qu'en remplissant mes devoirs de citoyen je me
suis fait condamner  mort, je vis dans les bois, et je vous suivais,
non pour vous demander l'aumne ou vous voler, mais comme un sauvage
fascin par une anglique beaut. Il y a si longtemps que je n'ai vu
deux belles mains blanches!

--Levez-vous donc, lui dit la duchesse, car il tait rest  genoux.

--Permettez que je reste ainsi, lui dit Ferrante; cette position me
prouve que je ne suis pas occup actuellement  voler, et elle me
tranquillise; car vous saurez que je vole pour vivre depuis que l'on
m'empche d'exercer ma profession. Mais dans ce moment-ci je ne suis
qu'un simple mortel qui adore la sublime beaut.

La duchesse comprit qu'il tait un peu fou, mais elle n'eut point
peur; elle voyait dans les yeux de cet homme qu'il avait une me
ardente et bonne, et d'ailleurs elle ne hassait pas les physionomies
extraordinaires.

--Je suis donc mdecin, et je faisais la cour  la femme de
l'apothicaire Sarasine de Parme: il nous a surpris et l'a chasse, ainsi
que trois enfants qu'il souponnait avec raison tre de moi et non de
lui. J'en ai eu deux depuis. La mre et les cinq enfants vivent dans la
dernire misre, au fond d'une sorte de cabane construite de mes mains 
une lieue d'ici, dans le bois. Car je dois me prserver des gendarmes,
et la pauvre femme ne veut pas se sparer de moi. Je fus condamn 
mort, et fort justement: je conspirais. J'excre le prince, qui est
un tyran. Je ne pris pas la fuite faute d'argent. Mes malheurs sont
bien plus grands, et j'aurais d mille fois me tuer; je n'aime plus la
malheureuse femme qui m'a donn ces cinq enfants et s'est perdue pour
moi; j'en aime une autre. Mais si je me tue, les cinq enfants et la mre
mourront littralement de faim.

Cet homme avait l'accent de la sincrit.

--Mais comment vivez-vous? lui dit la duchesse attendrie.

--La mre des enfants file; la fille ane est nourrie dans une ferme
de libraux, o elle garde les moutons; moi, je vole sur la route de
Plaisance  Gnes.

--Comment accordez-vous le vol avec vos principes libraux?

--Je tiens note des gens que je vole, et si jamais j'ai quelque chose,
je leur rendrai les sommes voles. J'estime qu'un tribun du peuple tel
que moi excute un travail qui,  raison de son danger, vaut bien cent
francs par mois; ainsi je me garde bien de prendre plus de douze cents
francs par an.

Je me trompe, je vole quelque petite somme au-del, car je fais face
par ce moyen aux frais d'impression de mes ouvrages.

--Quels ouvrages?

--La... aura-t-elle jamais une chambre et un budget?

--Quoi! dit la duchesse tonne, c'est vous, monsieur, qui tes l'un des
plus grands potes du sicle, le fameux Ferrante Palla!

--Fameux peut-tre, mais fort malheureux, c'est sr.

--Et un homme de votre talent, monsieur, est oblig de voler pour vivre!

--C'est peut-tre pour cela que j'ai quelque talent. Jusqu'ici tous
nos auteurs qui se sont fait connatre taient des gens pays par
le gouvernement ou par le culte qu'ils voulaient saper. Moi, primo,
j'expose ma vie; secundo, songez, Madame, aux rflexions qui m'agitent
lorsque je vais voler! Suis-je dans le vrai, me dis-je? La place
de tribun rend-elle des services valant rellement cent francs par
mois? J'ai deux chemises, l'habit que vous voyez, quelques mauvaises
armes, et je suis sr de finir par la corde: j'ose croire que je suis
dsintress. Je serais heureux sans ce fatal amour qui ne me laisse
plus trouver que malheur auprs de la mre de mes enfants. La pauvret
me pse comme laide: j'aime les beaux habits, les mains blanches...

Il regardait celles de la duchesse de telle sorte que la peur la saisit.

--Adieu, monsieur, lui dit-elle: puis-je vous tre bonne  quelque chose
 Parme?

--Pensez quelquefois  cette question: son emploi est de rveiller
les coeurs et de les empcher de s'endormir dans ce faux bonheur tout
matriel que donnent les monarchies. Le service qu'il rend  ses
concitoyens vaut-il cent francs par mois?... Mon malheur est d'aimer,
dit-il d'un air fort doux, et depuis prs de deux ans mon me n'est
occupe que de vous, mais jusqu'ici je vous avais vue sans vous faire
peur.

Et il prit la fuite avec une rapidit prodigieuse qui tonna la duchesse
et la rassura. Les gendarmes auraient de la peine  l'atteindre,
pensa-t-elle; en effet, il est fou.

--Il est fou, lui dirent ses gens; nous savons tous depuis longtemps
que le pauvre homme est amoureux de Madame; quand Madame est ici nous
le voyons errer dans les parties les plus leves du bois, et ds
que Madame est partie, il ne manque pas de venir s'asseoir aux mmes
endroits o elle s'est arrte; il ramasse curieusement les fleurs qui
ont pu tomber de son bouquet et les conserve longtemps attaches  son
mauvais chapeau.

--Et vous ne m'avez jamais parl de ces folies, dit la duchesse presque
du ton du reproche.

--Nous craignions que Madame ne le dt au ministre Mosca. Le pauvre
Ferrante est si bon enfant! a n'a jamais fait de mal  personne, et
parce qu'il aime notre Napolon, on l'a condamn  mort.

Elle ne dit mot au ministre de cette rencontre, et comme depuis quatre
ans c'tait le premier secret qu'elle lui faisait, dix fois elle fut
oblige de s'arrter court au milieu d'une phrase. Elle revint  Sacca
avec de l'or. Ferrante ne se montra point. Elle revint quinze jours plus
tard: Ferrante, aprs l'avoir suivie quelque temps en gambadant dans
le bois  cent pas de distance, fondit sur elle avec la rapidit de
l'pervier, et se prcipita  ses genoux comme la premire fois.

--O tiez-vous il y a quinze jours?

--Dans la montagne au-del de Novi, pour voler des muletiers qui
revenaient de Milan o ils avaient vendu de l'huile.

--Acceptez cette bourse.

Ferrante ouvrit la bourse, y prit un sequin qu'il baisa et qu'il mit
dans son sein, puis la rendit.

--Vous me rendez cette bourse et vous volez!

--Sans doute; mon institution est telle, jamais je ne dois avoir plus
de cent francs; or, maintenant, la mre de mes enfants a quatre-vingts
francs et moi j'en ai vingt-cinq, je suis en faute de cinq francs, et si
l'on me pendait en ce moment j'aurais des remords. J'ai pris ce sequin
parce qu'il vient de vous et que je vous aime.

L'intonation de ce mot fort simple fut parfaite. Il aime rellement,
se dit la duchesse.

Ce jour-l, il avait l'air tout  fait gar. Il dit qu'il y avait 
Parme des gens qui lui devaient six cents francs, et qu'avec cette
somme il rparerait sa cabane o maintenant ses pauvres petits enfants
s'enrhumaient.

--Mais je vous ferai l'avance de ces six cents francs, dit la duchesse
tout mue.

--Mais alors, moi, homme public, le parti contraire ne pourra-t-il pas
me calomnier, et dire que je me vends?

La duchesse attendrie lui offrit une cachette  Parme s'il voulait lui
jurer que pour le moment il n'exercerait point sa magistrature dans
cette ville, que surtout il n'excuterait aucun des arrts de mort que,
disait-il, il avait in petto.

--Et si l'on me pend par suite de mon imprudence, dit gravement
Ferrante, tous ces coquins, si nuisibles au peuple, vivront de longues
annes, et  qui la faute? Que me dira mon pre en me recevant l-haut?

La duchesse lui parla beaucoup de ses petits enfants  qui l'humidit
pouvait causer des maladies mortelles; il finit par accepter l'offre de
la cachette  Parme.

Le duc Sanseverina, dans la seule demi-journe qu'il et passe 
Parme depuis son mariage, avait montr  la duchesse une cachette fort
singulire qui existe  l'angle mridional du palais de ce nom. Le mur
de faade, qui date du Moyen Age, a huit pieds d'paisseur; on l'a
creus en dedans, et l se trouve une cachette de vingt pieds de haut,
mais de deux seulement de largeur. C'est tout  ct que l'on admire ce
rservoir d'eau cit dans tous les voyages, fameux ouvrage du douzime
sicle, pratiqu lors du sige de Parme par l'empereur Sigismond, et qui
plus tard fut compris dans l'enceinte du palais Sanseverina.

On entre dans la cachette en faisant mouvoir une norme pierre sur
un axe de fer plac vers le centre du bloc. La duchesse tait si
profondment touche de la folie du Ferrante et du sort de ses enfants,
pour lesquels il refusait obstinment tout cadeau ayant une valeur,
qu'elle lui permit de faire usage de cette cachette pendant assez
longtemps. Elle le revit un mois aprs, toujours dans les bois de Sacca,
et comme ce jour-l il tait un peu plus calme, il lui rcita un de
ses sonnets qui lui sembla gal ou suprieur  tout ce qu'on a fait
de plus beau en Italie depuis deux sicles. Ferrante obtint plusieurs
entrevues; mais son amour s'exalta, devint importun, et la duchesse
s'aperut que cette passion suivait les lois de tous les amours que
l'on met dans la possibilit de concevoir une lueur d'esprance. Elle
le renvoya dans ses bois, lui dfendit de lui adresser la parole: il
obit  l'instant et avec une douceur parfaite. Les choses en taient 
ce point quand Fabrice fut arrt. Trois jours aprs,  la tombe de la
nuit, un capucin se prsenta  la porte du palais Sanseverina; il avait,
disait-il, un secret important  communiquer  la matresse du logis.
Elle tait si malheureuse qu'elle fit entrer: c'tait Ferrante.

--Il se passe ici une nouvelle iniquit dont le tribun du peuple doit
prendre connaissance, lui dit cet homme fou d'amour. D'autre part,
agissant comme simple particulier, ajouta-t-il, je ne puis donner 
Madame la duchesse Sanseverina que ma vie, et je la lui apporte.

Ce dvouement si sincre de la part d'un voleur et d'un fou toucha
vivement la duchesse. Elle parla longtemps  cet homme qui passait pour
le plus grand pote du nord de l'Italie, et pleura beaucoup. Voil un
homme qui comprend mon coeur, se disait-elle. Le lendemain il reparut
toujours  l'Ave Maria, dguis en domestique et portant livre.

--Je n'ai point quitt Parme; j'ai entendu dire une horreur que ma
bouche ne rptera point; mais me voici. Songez, Madame,  ce que vous
refusez! L'tre que vous voyez n'est pas une poupe de cour, c'est un
homme!

Il tait  genoux en prononant ces paroles d'un air  leur donner de la
valeur.

--Hier, je me suis dit, ajouta-t-il: Elle a pleur en ma prsence; donc
elle est un peu moins malheureuse!

--Mais, monsieur, songez donc quels dangers vous environnent, on vous
arrtera dans cette ville!

--Le tribun vous dira: Madame, qu'est-ce que la vie quand le devoir
parle? L'homme malheureux, et qui a la douleur de ne plus sentir de
passion pour la vertu depuis qu'il est brl par l'amour, ajoutera:
Madame la duchesse, Fabrice, un homme de coeur, va prir peut-tre; ne
repoussez pas un autre homme de coeur qui s'offre  vous! Voici un corps
de fer et une me qui ne craint au monde que de vous dplaire.

--Si vous me parlez encore de vos sentiments, je vous ferme ma porte 
jamais.

La duchesse eut bien l'ide, ce soir-l, d'annoncer  Ferrante qu'elle
ferait une petite pension  ses enfants, mais elle eut peur qu'il ne
partt de l pour se tuer.

A peine fut-il sorti que, remplie de pressentiments funestes, elle se
dit: Moi aussi je puis mourir, et plt  Dieu qu'il en ft ainsi, et
bientt! si je trouvais un homme digne de ce nom  qui recommander mon
pauvre Fabrice.

Une ide saisit la duchesse: elle prit un morceau de papier et reconnut,
par un crit auquel elle mla le peu de mots de droit qu'elle savait,
qu'elle avait reu du sieur Ferrante Palla la somme de 25 000 francs,
sous l'expresse condition de payer chaque anne une rente viagre de 1
500 francs  la dame Sarasine et  ses cinq enfants. La duchesse ajouta:
De plus je lgue une rente viagre de 300 francs  chacun de ses cinq
enfants, sous la condition que Ferrante Palla donnera des soins comme
mdecin  mon neveu Fabrice del Dongo, et sera pour lui un frre. Je
l'en prie. Elle signa, antidata d'un an et serra ce papier.

Deux jours aprs Ferrante reparut. C'tait au moment o toute la ville
tait agite par le bruit de la prochaine excution de Fabrice. Cette
triste crmonie aurait-elle lieu dans la citadelle ou sous les arbres
de la promenade publique? Plusieurs hommes du peuple allrent se
promener ce soir-l devant la porte de la citadelle, pour tcher de voir
si l'on dressait l'chafaud: ce spectacle avait mu Ferrante. Il trouva
la duchesse noye dans les larmes, et hors d'tat de parler; elle le
salua de la main et lui montra un sige.

Ferrante, dguis ce jour-l en capucin, tait superbe; au lieu de
s'asseoir il se mit  genoux et pria Dieu dvotement  demi-voix. Dans
un moment o la duchesse semblait un peu plus calme, sans se dranger de
sa position, il interrompit un instant sa prire pour dire ces mots:

--De nouveau il offre sa vie.

--Songez  ce que vous dites, s'cria la duchesse, avec cet oeil hagard
qui, aprs les sanglots, annonce que la colre prend le dessus sur
l'attendrissement.

--Il offre sa vie pour mettre obstacle au sort de Fabrice, ou pour le
venger.

--Il y a telle occurrence, rpliqua la duchesse, o je pourrais accepter
le sacrifice de votre vie.

Elle le regardait avec une attention svre. Un clair de joie brilla
dans son regard; il se leva rapidement et tendit les bras vers le ciel.
La duchesse alla se munir d'un papier cach dans le secret d'une grande
armoire de noyer.

--Lisez, dit-elle  Ferrante.

C'tait la donation en faveur de ses enfants, dont nous avons parl.

Les larmes et les sanglots empchaient Ferrante de lire la fin; il tomba
 genoux.

--Rendez-moi ce papier, dit la duchesse, et, devant lui, elle le brla 
la bougie.

Il ne faut pas, ajouta-t-elle, que mon nom paraisse si vous tes pris
et excut, car il y va de votre tte.

--Ma joie est de mourir en nuisant au tyran, une bien plus grande joie
de mourir pour vous. Cela pos et bien compris, daignez ne plus faire
mention de ce dtail d'argent, j'y verrais un doute injurieux.

--Si vous tes compromis, je puis l'tre aussi, repartit la duchesse,
et Fabrice aprs moi: c'est pour cela, et non pas parce que je doute
de votre bravoure, que j'exige que l'homme qui me perce le coeur soit
empoisonn et non tu. Par la mme raison importante pour moi, je vous
ordonne de faire tout au monde pour vous sauver.

--J'excuterai fidlement, ponctuellement et prudemment. Je prvois,
Madame la duchesse, que ma vengeance sera mle  la vtre: il en
serait autrement, que j'obirais encore fidlement, ponctuellement et
prudemment. Je puis ne pas russir, mais j'emploierai toute ma force
d'homme.

--Il s'agit d'empoisonner le meurtrier de Fabrice.

--Je l'avais devin, et depuis vingt-sept mois que je mne cette vie
errante et abominable, j'ai souvent song  une pareille action pour mon
compte.

--Si je suis dcouverte et condamne comme complice, poursuivit la
duchesse d'un ton de fiert, je ne veux point que l'on puisse m'imputer
de vous avoir sduit. Je vous ordonne de ne plus chercher  me voir
avant l'poque de notre vengeance: il ne s'agit point de le mettre 
mort avant que je vous en aie donn le signal. Sa mort en cet instant,
par exemple, me serait funeste, loin de m'tre utile. Probablement sa
mort ne devra avoir lieu que dans plusieurs mois, mais elle aura lieu.
J'exige qu'il meure par le poison, et j'aimerais mieux le laisser vivre
que de le voir atteint d'un coup de feu. Pour des intrts que je ne
veux pas vous expliquer, j'exige que votre vie soit sauve.

Ferrante tait ravi de ce ton d'autorit que la duchesse prenait avec
lui: ses yeux brillaient d'une profonde joie. Ainsi que nous l'avons
dit, il tait horriblement maigre; mais on voyait qu'il avait t fort
beau dans sa premire jeunesse, et il croyait tre encore ce qu'il avait
t jadis. Suis-je fou, se dit-il, ou bien la duchesse veut-elle un
jour, quand je lui aurai donn cette preuve de dvouement, faire de moi
l'homme le plus heureux? Et dans le fait, pourquoi pas? Est-ce que je ne
vaux point cette poupe de comte Mosca qui, dans l'occasion, n'a rien pu
pour elle, pas mme faire vader monsignore Fabrice?

--Je puis vouloir sa mort ds demain, continua la duchesse, toujours du
mme air d'autorit. Vous connaissez cet immense rservoir d'eau qui
est au coin du palais, tout prs de la cachette que vous avez occupe
quelquefois; il est un moyen secret de faire couler toute cette eau dans
la rue: h bien! ce sera l le signal de ma vengeance. Vous verrez, si
vous tes  Parme, ou vous entendrez dire, si vous habitez les bois, que
le grand rservoir du palais Sanseverina a crev. Agissez aussitt, mais
par le poison, et surtout n'exposez votre vie que le moins possible. Que
jamais personne ne sache que j'ai tremp dans cette affaire.

--Les paroles sont inutiles, rpondit Ferrante avec un enthousiasme mal
contenu: je suis dj fix sur les moyens que j'emploierai. La vie de
cet homme me devient plus odieuse qu'elle n'tait, puisque je n'oserai
vous revoir tant qu'il vivra. J'attendrai le signal du rservoir crev
dans la rue.

Il salua brusquement et partit. La duchesse le regardait marcher.

Quand il fut dans l'autre chambre, elle le rappela.

--Ferrante! s'cria-t-elle, homme sublime!

Il rentra, comme impatient d'tre retenu; sa figure tait superbe en cet
instant.

--Et vos enfants?

--Madame, ils seront plus riches que moi; vous leur accordez peut-tre
quelque petite pension.

--Tenez, lui dit la duchesse en lui remettant une sorte de gros tui
en bois d'olivier, voici tous les diamants qui me restent; ils valent
cinquante mille francs.

--Ah, Madame! vous m'humiliez!... dit Ferrante avec un mouvement
d'horreur, et sa figure changea du tout au tout.

--Je ne vous reverrai jamais avant l'action: prenez, je le veux, ajouta
la duchesse avec un air de hauteur qui atterra Ferrante; il mit l'tui
dans sa poche et sortit.

La porte avait t referme par lui. La duchesse le rappela de nouveau;
il rentra d'un air inquiet: la duchesse tait debout au milieu du salon;
elle se jeta dans ses bras. Au bout d'un instant, Ferrante s'vanouit
presque de bonheur; la duchesse se dgagea de ses embrassements, et des
yeux lui montra la porte.

Voil le seul homme qui m'ait comprise, se dit-elle, c'est ainsi qu'en
et agi Fabrice, s'il et pu m'entendre.

Il y avait deux choses dans le caractre de la duchesse, elle voulait
toujours ce qu'elle avait voulu une fois; elle ne remettait jamais en
dlibration ce qui avait t une fois dcid. Elle citait  ce propos
un mot de son premier mari, l'aimable gnral Pietranera: Quelle
insolence envers moi-mme! disait-il; pourquoi croirai-je avoir plus
d'esprit aujourd'hui que lorsque je pris ce parti?

De ce moment, une sorte de gaiet reparut dans le caractre de la
duchesse. Avant la fatale rsolution,  chaque pas que faisait son
esprit,  chaque chose nouvelle qu'elle voyait, elle avait le sentiment
de son infriorit envers le prince, de sa faiblesse et de sa duperie;
le prince, suivant elle, l'avait lchement trompe, et le comte Mosca,
par suite de son gnie courtisanesque, quoique innocemment, avait
second le prince. Ds que la vengeance fut rsolue, elle sentit sa
force, chaque pas de son esprit lui donnait du bonheur. Je croirais
assez que le bonheur immoral qu'on trouve  se venger en Italie tient
 la force d'imagination de ce peuple; les gens des autres pays ne
pardonnent pas  proprement parler, ils oublient.

La duchesse ne revit Palla que vers les derniers temps de la prison de
Fabrice. Comme on l'a devin peut-tre, ce fut lui qui donna l'ide de
l'vasion: il existait dans les bois,  deux lieues de Sacca, une tour
du Moyen Age,  demi ruine, et haute de plus de cent pieds; avant de
parler une seconde fois de fuite  la duchesse, Ferrante la supplia
d'envoyer Ludovic, avec des hommes srs, disposer une suite d'chelles
auprs de cette tour. En prsence de la duchesse il y monta avec les
chelles, et en descendit avec une simple corde noue; il renouvela
trois fois l'exprience, puis il expliqua de nouveau son ide. Huit
jours aprs, Ludovic voulut aussi descendre de cette vieille tour avec
une corde noue: ce fut alors que la duchesse communiqua cette ide 
Fabrice.

Dans les derniers jours qui prcdrent cette tentative, qui pouvait
amener la mort du prisonnier, et de plus d'une faon, la duchesse ne
pouvait trouver un instant de repos qu'autant qu'elle avait Ferrante
 ses cts; le courage de cet homme lectrisait le sien; mais l'on
sent bien qu'elle devait cacher au comte ce voisinage singulier. Elle
craignait, non pas qu'il se rvoltt, mais elle et t afflige de
ses objections, qui eussent redoubl ses inquitudes. Quoi! prendre
pour conseiller intime un fou reconnu comme tel, et condamn  mort!
Et, ajoutait la duchesse, se parlant  elle-mme, un homme qui, par
la suite, pouvait faire de si tranges choses! Ferrante se trouvait
dans le salon de la duchesse au moment o le comte vint lui donner
connaissance de la conversation que le prince avait eue avec Rassi; et,
lorsque le comte fut sorti, elle eut beaucoup  faire pour empcher
Ferrante de marcher sur-le-champ  l'excution d'un affreux dessein!

--Je suis fort maintenant! s'criait ce fou; je n'ai plus de doute sur
la lgitimit de l'action!

--Mais, dans le moment de colre qui suivra invitablement, Fabrice
serait mis  mort!

--Mais ainsi on lui pargnerait le pril de cette descente: elle est
possible, facile mme, ajoutait-il; mais l'exprience manque  ce jeune
homme.

On clbra le mariage de la soeur du marquis Crescenzi, et ce fut  la
fte donne dans cette occasion que la duchesse rencontra Cllia, et put
lui parler sans donner de soupons aux observateurs de bonne compagnie.
La duchesse elle-mme remit  Cllia le paquet de cordes dans le jardin,
o ces dames taient alles respirer un instant. Ces cordes, fabriques
avec le plus grand soin, mi-parties de chanvre et de soie, avec des
noeuds, taient fort menues et assez flexibles; Ludovic avait prouv
leur solidit, et, dans toutes leurs parties, elles pouvaient porter
sans se rompre un poids de huit quintaux. On les avait comprimes de
faon  en former plusieurs paquets de la forme d'un volume in-quarto;
Cllia s'en empara, et promit  la duchesse que tout ce qui tait
humainement possible serait accompli pour faire arriver ces paquets
jusqu' la tour Farnse.

--Mais je crains la timidit de votre caractre; et d'ailleurs, ajouta
poliment la duchesse, quel intrt peut vous inspirer un inconnu?

--M. del Dongo est malheureux, et je vous promets que par moi il sera
sauv!

Mais la duchesse, ne comptant que fort mdiocrement sur la prsence
d'esprit d'une jeune personne de vingt ans, avait pris d'autres
prcautions dont elle se garda bien de faire part  la fille du
gouverneur. Comme il tait naturel de le supposer, ce gouverneur
se trouvait  la fte donne pour le mariage de la soeur du marquis
Crescenzi. La duchesse se dit que, si elle lui faisait donner un
fort narcotique, on pourrait croire dans le premier moment qu'il
s'agissait d'une attaque d'apoplexie, et alors, au lieu de le placer
dans sa voiture pour le ramener  la citadelle, on pourrait, avec un
peu d'adresse, faire prvaloir l'avis de se servir d'une litire, qui
se trouverait par hasard dans la maison o se donnait la fte. L
se rencontreraient aussi des hommes intelligents, vtus en ouvriers
employs pour la fte, et qui, dans le trouble gnral, s'offriraient
obligeamment pour transporter le malade jusqu' son palais si lev.
Ces hommes, dirigs par Ludovic, portaient une assez grande quantit de
cordes, adroitement caches sous leurs habits. On voit que la duchesse
avait rellement l'esprit gar depuis qu'elle songeait srieusement 
la fuite de Fabrice. Le pril de cet tre chri tait trop fort pour
son me, et surtout durait trop longtemps. Par excs de prcautions,
elle faillit faire manquer cette fuite, ainsi qu'on va le voir. Tout
s'excuta comme elle l'avait projet avec cette seule diffrence que le
narcotique produisit un effet trop puissant; tout le monde crut, et mme
les gens de l'art, que le gnral avait une attaque d'apoplexie.

Par bonheur, Cllia, au dsespoir, ne se douta en aucune faon de la
tentative si criminelle de la duchesse. Le dsordre fut tel au moment de
l'entre  la citadelle de la litire o le gnral,  demi-mort, tait
enferm, que Ludovic et ses gens passrent sans objection; ils ne furent
fouills que pour la bonne forme au pont de l'esclave. Quand ils eurent
transport le gnral jusqu' son lit, on les conduisit  l'office, o
les domestiques les traitrent fort bien; mais aprs ce repas, qui ne
finit que fort prs du matin, on leur expliqua que l'usage de la prison
exigeait que, pour le reste de la nuit, ils fussent enferms  clef dans
les salles basses du palais; le lendemain au jour ils seraient mis en
libert par le lieutenant du gouverneur.

Ces hommes avaient trouv le moyen de remettre  Ludovic les cordes dont
ils s'taient chargs, mais Ludovic eut beaucoup de peine  obtenir un
instant d'attention de Cllia. A la fin, dans un moment o elle passait
d'une chambre  une autre, il lui fit voir qu'il dposait des paquets de
corde dans l'angle obscur d'un des salons du premier tage. Cllia fut
profondment frappe de cette circonstance trange: aussitt elle conut
d'atroces soupons.

--Qui tes-vous? dit-elle  Ludovic.

Et, sur la rponse fort ambigu de celui-ci, elle ajouta:

--Je devrais vous faire arrter; vous ou les vtres vous avez empoisonn
mon pre!... Avouez  l'instant quelle est la nature du poison dont vous
avez fait usage, afin que le mdecin de la citadelle puisse administrer
les remdes convenables; avouez  l'instant, ou bien, vous et vos
complices, jamais vous ne sortirez de cette citadelle!

--Mademoiselle a tort de s'alarmer, rpondit Ludovic, avec une grce
et une politesse parfaites; il ne s'agit nullement de poison; on a
eu l'imprudence d'administrer au gnral une dose de laudanum, et
il parat que le domestique charg de ce crime a mis dans le verre
quelques gouttes de trop; nous en aurons un remords ternel; mais
Mademoiselle peut croire que, grce au ciel, il n'existe aucune sorte
de danger: M. le gouverneur doit tre trait pour avoir pris, par
erreur, une trop forte dose de laudanum; mais, j'ai l'honneur de le
rpter  Mademoiselle, le laquais charg du crime ne faisait point
usage de poisons vritables, comme Barbone, lorsqu'il voulut empoisonner
Mgr Fabrice. On n'a point prtendu se venger du pril qu'a couru Mgr
Fabrice; on n'a confi  ce laquais maladroit qu'une fiole o il y avait
du laudanum, j'en fais serment  Mademoiselle! Mais il est bien entendu
que, si j'tais interrog officiellement, je nierais tout.

D'ailleurs, si Mademoiselle parle  qui que ce soit de laudanum et de
poison, ft-ce  l'excellent don Cesare, Fabrice est tu de la main de
Mademoiselle. Elle rend  jamais impossibles tous les projets de fuite;
et Mademoiselle sait mieux que moi que ce n'est pas avec du simple
laudanum que l'on veut empoisonner Monseigneur; elle sait aussi que
quelqu'un n'a accord qu'un mois de dlai pour ce crime, et qu'il y a
dj plus d'une semaine que l'ordre fatal a t reu. Ainsi, si elle me
fait arrter, ou si seulement elle dit un mot  don Cesare ou  tout
autre, elle retarde toutes nos entreprises de bien plus d'un mois, et
j'ai raison de dire qu'elle tue de sa main Mgr Fabrice.

Cllia tait pouvante de l'trange tranquillit de Ludovic.

Ainsi, me voil en dialogue rgl, se disait-elle, avec l'empoisonneur
de mon pre, et qui emploie des tournures polies pour me parler! Et
c'est l'amour qui m'a conduite  tous ces crimes!...

Le remords lui laissait  peine la force de parler; elle dit  Ludovic:

--Je vais vous enfermer  clef dans ce salon. Je cours apprendre au
mdecin qu'il ne s'agit que de laudanum; mais, grand Dieu! comment lui
dirai-je que je l'ai appris moi-mme? Je reviens ensuite vous dlivrer.

Mais, dit Cllia revenant en courant d'auprs de la porte, Fabrice
savait-il quelque chose du laudanum?

--Mon Dieu non, Mademoiselle, il n'y et jamais consenti. Et puis, 
quoi bon faire une confidence inutile? nous agissons avec la prudence
la plus stricte. Il s'agit de sauver la vie  Monseigneur, qui sera
empoisonn d'ici  trois semaines; l'ordre en a t donn par quelqu'un
qui d'ordinaire ne trouve point d'obstacle  ses volonts; et, pour tout
dire  Mademoiselle, on prtend que c'est le terrible fiscal gnral
Rassi qui a reu cette commission.

Cllia s'enfuit pouvante: elle comptait tellement sur la parfaite
probit de don Cesare, qu'en employant certaine prcaution, elle osa lui
dire qu'on avait administr au gnral du laudanum, et pas autre chose.
Sans rpondre, sans questionner, don Cesare courut au mdecin.

Cllia revint au salon, o elle avait enferm Ludovic dans l'intention
de le presser de questions sur le laudanum. Elle ne l'y trouva plus: il
avait russi  s'chapper. Elle vit sur une table une bourse remplie de
sequins, et une petite bote renfermant diverses sortes de poisons. La
vue de ces poisons la fit frmir. Qui me dit, pensa-t-elle, que l'on
n'a donn que du laudanum  mon pre, et que la duchesse n'a pas voulu
se venger de la tentative de Barbone?

Grand Dieu! s'cria-t-elle, me voici en rapport avec les empoisonneurs
de mon pre! Et je les laisse s'chapper! Et peut-tre cet homme, mis 
la question, et avou autre chose que du laudanum!

Aussitt Cllia tomba  genoux, fondant en larmes, et pria la Madone
avec ferveur.

Pendant ce temps, le mdecin de la citadelle, fort tonn de l'avis
qu'il recevait de don Cesare, et d'aprs lequel il n'avait affaire
qu' du laudanum, donna les remdes convenables qui bientt firent
disparatre les symptmes les plus alarmants. Le gnral revint un peu 
lui comme le jour commenait  paratre. Sa premire action marquant de
la connaissance fut de charger d'injures le colonel commandant en second
la citadelle, et qui s'tait avis de donner quelques ordres les plus
simples du monde pendant que le gnral n'avait pas sa connaissance.

Le gouverneur se mit ensuite dans une fort grande colre contre une
fille de cuisine qui, en lui apportant un bouillon, s'avisa de prononcer
le mot d'<i>apoplexie</i>.

--Est-ce que je suis d'ge, s'cria-t-il,  avoir des apoplexies? Il n'y
a que mes ennemis acharns qui puissent se plaire  rpandre de tels
bruits. Et d'ailleurs, est-ce que j'ai t saign, pour que la calomnie
elle-mme ose parler d'apoplexie?

Fabrice, tout occup des prparatifs de sa fuite, ne put concevoir les
bruits tranges qui remplissaient la citadelle au moment o l'on y
rapportait le gouverneur  demi mort. D'abord il eut quelque ide que sa
sentence tait change, et qu'on venait le mettre  mort. Voyant ensuite
que personne ne se prsentait dans sa chambre, il pensa que Cllia avait
t trahie, qu' sa rentre dans la forteresse on lui avait enlev les
cordes que probablement elle rapportait, et qu'enfin ses projets de
fuite taient dsormais impossibles. Le lendemain,  l'aube du jour, il
vit entrer dans sa chambre un homme  lui inconnu, qui, sans dire mot,
y dposa un panier de fruits: sous les fruits tait cache la lettre
suivante:

Pntre des remords les plus vifs par ce qui a t fait, non pas, grce
au ciel, de mon consentement, mais  l'occasion d'une ide que j'avais
eue, j'ai fait voeu  la trs sainte Vierge que si, par l'effet de sa
sainte intercession, mon pre est sauv, jamais je n'opposerai un refus
 ses ordres; j'pouserai le marquis aussitt que j'en serai requise par
lui, et jamais je ne vous reverrai. Toutefois, je crois qu'il est de mon
devoir d'achever ce qui a t commenc. Dimanche prochain, au retour de
la messe o l'on vous conduira  ma demande (songez  prparer votre
me, vous pouvez vous tuer dans la difficile entreprise); au retour de
la messe, dis-je, retardez le plus possible votre rentre dans votre
chambre; vous y trouverez ce qui vous est ncessaire pour l'entreprise
mdite. Si vous prissez, j'aurai l'me navre! Pourrez-vous m'accuser
d'avoir contribu  votre mort? La duchesse elle-mme ne m'a-t-elle pas
rpt  diverses reprises que la faction Raversi l'emporte? on veut
lier le prince par une cruaut qui le spare  jamais du comte Mosca.
La duchesse, fondant en larmes, m'a jur qu'il ne reste que cette
ressource: vous prissez si vous ne tentez rien. Je ne puis plus vous
regarder, j'en ai fait le voeu; mais si dimanche, vers le soir, vous me
voyez entirement vtue de noir,  la fentre accoutume, ce sera le
signal que la nuit suivante tout sera dispos autant qu'il est possible
 mes faibles moyens. Aprs onze heures, peut-tre seulement  minuit
ou une heure, une petite lampe paratra  ma fentre, ce sera l'instant
dcisif; recommandez-vous  votre saint patron, prenez en hte les
habits de prtre dont vous tes pourvu, et marchez.

Adieu, Fabrice, je serai en prire, et rpandant les larmes les plus
amres, vous pouvez le croire, pendant que vous courrez de si grands
dangers. Si vous prissez, je ne vous survivrai point; grand Dieu!
qu'est-ce que je dis? mais si vous russissez, je ne vous reverrai
jamais. Dimanche, aprs la messe, vous trouverez dans votre prison
l'argent, les poisons, les cordes, envoys par cette femme terrible
qui vous aime avec passion, et qui m'a rpt jusqu' trois fois qu'il
fallait prendre ce parti. Dieu vous sauve et la sainte Madone!

Fabio Conti tait un gelier toujours inquiet, toujours malheureux,
voyant toujours en songe quelqu'un de ses prisonniers lui chapper:
il tait abhorr de tout ce qui tait dans la citadelle; mais le
malheur inspirant les mmes rsolutions  tous les hommes, les pauvres
prisonniers, ceux-l mmes qui taient enchans dans des cachots hauts
de trois pieds, larges de trois pieds et de huit pieds de longueur et o
ils ne pouvaient se tenir debout ou assis, tous les prisonniers, mme
ceux-l, dis-je, eurent l'ide de faire chanter  leur frais un Te Deum
lorsqu'ils surent que leur gouverneur tait hors de danger. Deux ou
trois de ces malheureux firent des sonnets en l'honneur de Fabio Conti.
O effet du malheur sur ces hommes! Que celui qui les blme soit conduit
par sa destine  passer un an dans un cachot haut de trois pieds, avec
huit onces de pain par jour et jenant les vendredis.

Cllia, qui ne quittait la chambre de son pre que pour aller prier dans
la chapelle, dit que le gouverneur avait dcid que les rjouissances
n'auraient lieu que le dimanche. Le matin de ce dimanche, Fabrice
assista  la messe et au Te Deum; le soir il y eut feu d'artifice,
et dans les salles basses du chteau l'on distribua aux soldats une
quantit de vin quadruple de celle que le gouverneur avait accorde;
une main inconnue avait mme envoy plusieurs tonneaux d'eau-de-vie que
les soldats dfoncrent. La gnrosit des soldats qui s'enivraient ne
voulut pas que les cinq soldats qui faisaient faction comme sentinelles
autour du palais souffrissent de leur position;  mesure qu'ils
arrivaient  leurs gurites, un domestique affid leur donnait du vin,
et l'on ne sait par quelle main ceux qui furent placs en sentinelle
 minuit et pendant le reste de la nuit reurent aussi un verre
d'eau-de-vie, et l'on oubliait  chaque fois la bouteille auprs de la
gurite (comme il a t prouv au procs qui suivit).

Le dsordre dura plus longtemps que Cllia ne l'avait pens, et ce ne
fut que vers une heure que Fabrice, qui, depuis plus de huit jours,
avait sci deux barreaux de sa fentre, celle qui ne donnait pas vers
la volire, commena  dmonter l'abat-jour; il travaillait presque
sur la tte des sentinelles qui gardaient le palais du gouverneur, ils
n'entendirent rien. Il avait fait quelques nouveaux noeuds seulement 
l'immense corde ncessaire pour descendre de cette terrible hauteur
de cent quatre-vingts pieds. Il arrangea cette corde en bandoulire
autour de son corps: elle le gnait beaucoup, son volume tant norme;
les noeuds l'empchaient de former masse, et elle s'cartait  plus de
dix-huit pouces du corps. Voil le grand obstacle, se dit Fabrice.

Cette corde arrange tant bien que mal, Fabrice prit celle avec laquelle
il comptait descendre les trente-cinq pieds qui sparaient sa fentre
de l'esplanade o tait le palais du gouverneur. Mais comme pourtant,
quelque enivres que fussent les sentinelles, il ne pouvait pas
descendre exactement sur leurs ttes, il sortit, comme nous l'avons dit,
par la seconde fentre de sa chambre, celle qui avait jour sur le toit
d'une sorte de vaste corps de garde. Par une bizarrerie de malade, ds
que le gnral Fabio Conti avait pu parler, il avait fait monter deux
cents soldats dans cet ancien corps de garde abandonn depuis un sicle.
Il disait qu'aprs l'avoir empoisonn on voulait l'assassiner dans son
lit, et ces deux cents soldats devaient le garder. On peut juger de
l'effet que cette mesure imprvue produisit sur le coeur de Cllia: cette
fille pieuse sentait fort bien jusqu' quel point elle trahissait son
pre, et un pre qui venait d'tre presque empoisonn dans l'intrt
du prisonnier qu'elle aimait. Elle vit presque dans l'arrive imprvue
de ces deux cents hommes un arrt de la Providence qui lui dfendait
d'aller plus avant et de rendre la libert  Fabrice.

Mais tout le monde dans Parme parlait de la mort prochaine du
prisonnier. On avait encore trait ce triste sujet  la fte mme donne
 l'occasion du mariage de la signora Giulia Crescenzi. Puisque pour une
pareille vtille, un coup d'pe maladroit donn  un comdien, un homme
de la naissance de Fabrice n'tait pas mis en libert au bout de neuf
mois de prison et avec la protection du premier ministre, c'est qu'il
y avait de la politique dans son affaire. Alors, inutile de s'occuper
davantage de lui, avait-on dit; s'il ne convenait pas au pouvoir de
le faire mourir en place publique, il mourrait bientt de maladie. Un
ouvrier serrurier qui avait t appel au palais du gnral Fabio Conti
parla de Fabrice comme d'un prisonnier expdi depuis longtemps et dont
on taisait la mort par politique. Le mot de cet homme dcida Cllia.




CHAPITRE XXII


Dans la journe Fabrice fut attaqu par quelques rflexions srieuses
et dsagrables, mais  mesure qu'il entendait sonner les heures qui le
rapprochaient du moment de l'action, il se sentait allgre et dispos.
La duchesse lui avait crit qu'il serait surpris par le grand air, et
qu' peine hors de sa prison il se trouverait dans l'impossibilit de
marcher; dans ce cas il valait mieux pourtant s'exposer  tre repris
que se prcipiter du haut d'un mur de cent quatre-vingts pieds. Si ce
malheur m'arrive, disait Fabrice, je me coucherai contre le parapet,
je dormirai une heure, puis je recommencerai; puisque je l'ai jur 
Cllia, j'aime mieux tomber du haut d'un rempart, si lev qu'il soit,
que d'tre toujours  faire des rflexions sur le got du pain que je
mange. Quelles horribles douleurs ne doit-on pas prouver avant la fin,
quand on meurt empoisonn! Fabio Conti n'y cherchera pas de faons, il
me fera donner de l'arsenic avec lequel il tue les rats de sa citadelle.

Vers le minuit un de ces brouillards pais et blancs que le P jette
quelquefois sur ses rives s'tendit d'abord sur la ville, et ensuite
gagna l'esplanade et les bastions au milieu desquels s'lve la
grosse tour de la citadelle. Fabrice crut voir que du parapet de la
plate-forme, on n'apercevait plus les petits acacias qui environnaient
les jardins tablis par les soldats au pied du mur de cent quatre-vingts
pieds. Voil qui est excellent, pensa-t-il.

Un peu aprs que minuit et demi eut sonn, le signal de la petite lampe
parut  la fentre de la volire. Fabrice tait prt  agir; il fit
un signe de croix, puis attacha  son lit la petite corde destine
 lui faire descendre les trente-cinq pieds qui le sparaient de la
plate-forme o tait le palais. Il arriva sans encombre sur le toit
du corps de garde occup depuis la veille par les deux cents hommes
de renfort dont nous avons parl. Par malheur les soldats,  minuit
trois quarts qu'il tait alors, n'taient pas encore endormis; pendant
qu'il marchait  pas de loup sur le toit de grosses tuiles creuses,
Fabrice les entendait qui disaient que le diable tait sur le toit,
et qu'il fallait essayer de le tuer d'un coup de fusil. Quelques voix
prtendaient que ce souhait tait d'une grande impit, d'autres
disaient que si l'on tirait un coup de fusil sans tuer quelque chose,
le gouverneur les mettrait tous en prison pour avoir alarm la garnison
inutilement. Toute cette belle discussion faisait que Fabrice se htait
le plus possible en marchant sur le toit et qu'il faisait beaucoup plus
de bruit. Le fait est qu'au moment o, pendu  sa corde, il passa devant
les fentres, par bonheur  quatre ou cinq pieds de distance  cause de
l'avance du toit, elles taient hrisses de baonnettes. Quelques-uns
ont prtendu que Fabrice toujours fou eut l'ide de jouer le rle du
diable, et qu'il jeta  ces soldats une poigne de sequins. Ce qui est
sr, c'est qu'il avait sem des sequins sur le plancher de sa chambre,
et il en sema aussi sur la plate-forme dans son trajet de la tour
Farnse au parapet, afin de se donner la chance de distraire les soldats
qui auraient pu se mettre  le poursuivre.

Arriv sur la plate-forme et entour de sentinelles qui ordinairement
criaient tous les quarts d'heure une phrase entire: Tout est bien autour
de mon poste, il dirigea ses pas vers le parapet du couchant et chercha
la pierre neuve.

Ce qui parat incroyable et pourrait faire douter du fait si le rsultat
n'avait eu pour tmoin une ville entire, c'est que les sentinelles
places le long du parapet n'aient pas vu et arrt Fabrice;  la
vrit, le brouillard dont nous avons parl commenait  monter, et
Fabrice a dit que lorsqu'il tait sur la plate-forme, le brouillard
lui semblait arriv dj jusqu' moiti de la tour Farnse. Mais
ce brouillard n'tait point pais, et il apercevait fort bien les
sentinelles dont quelques-unes se promenaient. Il ajoutait que, pouss
comme par une force surnaturelle, il alla se placer hardiment entre deux
sentinelles assez voisines. Il dfit tranquillement la grande corde
qu'il avait autour du corps et qui s'embrouilla deux fois; il lui fallut
beaucoup de temps pour la dbrouiller et l'tendre sur le parapet. Il
entendait les soldats parler de tous les cts, bien rsolu  poignarder
le premier qui s'avancerait vers lui. Je n'tais nullement troubl,
ajoutait-il, il me semblait que j'accomplissais une crmonie.

Il attacha sa corde enfin dbrouille  une ouverture pratique dans le
parapet pour l'coulement des eaux, il monta sur ce mme parapet, et
pria Dieu avec ferveur; puis, comme un hros des temps de chevalerie,
il pensa un instant  Cllia. Combien je suis diffrent, se dit-il, du
Fabrice lger et libertin qui entra ici il y a neuf mois! Enfin il se
mit  descendre cette tonnante hauteur. Il agissait mcaniquement,
dit-il, et comme il et fait en plein jour, descendant devant des amis,
pour gagner un pari. Vers le milieu de la hauteur, il sentit tout 
coup ses bras perdre leur force; il croit mme qu'il lcha la corde un
instant; mais bientt il la reprit; peut-tre, dit-il, il se retint
aux broussailles sur lesquelles il glissait et qui l'corchaient.
Il prouvait de temps  autre une douleur atroce entre les paules,
elle allait jusqu' lui ter la respiration. Il y avait un mouvement
d'ondulation fort incommode; il tait renvoy sans cesse de la corde
aux broussailles. Il fut touch par plusieurs oiseaux assez gros qu'il
rveillait et qui se jetaient sur lui en s'envolant. Les premires fois
il crut tre atteint par des gens descendant de la citadelle par la mme
voie que lui pour le poursuivre, et il s'apprtait  se dfendre. Enfin
il arriva au bas de la grosse tour sans autre inconvnient que d'avoir
les mains en sang. Il raconte que depuis le milieu de la tour, le talus
qu'elle forme lui fut fort utile; il frottait le mur en descendant, et
les plantes qui croissaient entre les pierres le retenaient beaucoup.
En arrivant en bas dans les jardins des soldats il tomba sur un acacia
qui, vu d'en haut, lui semblait avoir quatre ou cinq pieds de hauteur,
et qui en avait rellement quinze ou vingt. Un ivrogne qui se trouvait
l endormi le prit pour un voleur. En tombant de cet arbre, Fabrice se
dmit presque le bras gauche. Il se mit  fuir vers le rempart, mais, 
ce qu'il dit, ses jambes lui semblaient comme du coton; il n'avait plus
aucune force. Malgr le pril, il s'assit et but un peu d'eau-de-vie qui
lui restait. Il s'endormit quelques minutes au point de ne plus savoir
o il tait; en se rveillant il ne pouvait comprendre comment, se
trouvant dans sa chambre, il voyait des arbres. Enfin la terrible vrit
revint  sa mmoire. Aussitt il marcha vers le rempart; il y monta par
un grand escalier. La sentinelle, qui tait place tout prs, ronflait
dans sa gurite. Il trouva une pice de canon gisant dans l'herbe; il
y attacha sa troisime corde; elle se trouva un peu trop courte, et
il tomba dans un foss bourbeux o il pouvait y avoir un pied d'eau.
Pendant qu'il se relevait et cherchait  se reconnatre, il se sentit
saisi par deux hommes: il eut peur un instant; mais bientt il entendit
prononcer prs de son oreille et  voix basse:

--Ah! monsignore! monsignore!

Il comprit vaguement que ces hommes appartenaient  la duchesse;
aussitt il s'vanouit profondment. Quelque temps aprs il sentit qu'il
tait port par des hommes qui marchaient en silence et fort vite; puis
on s'arrta, ce qui lui donna beaucoup d'inquitude. Mais il n'avait
ni la force de parler ni celle d'ouvrir les yeux; il sentait qu'on le
serrait; tout  coup il reconnut le parfum des vtements de la duchesse.
Ce parfum le ranima; il ouvrit les yeux; il put prononcer les mots:

--Ah! chre amie!

Puis il s'vanouit de nouveau profondment.

Le fidle Bruno, avec une escouade de gens de police dvous au comte,
tait en rserve  deux cents pas; le comte lui-mme tait cach dans
une petite maison tout prs du lieu o la duchesse attendait. Il n'et
pas hsit, s'il l'et fallu,  mettre l'pe  la main avec quelques
officiers  demi-solde, ses amis intimes; il se regardait comme oblig
de sauver la vie  Fabrice, qui lui semblait grandement expos, et qui
jadis et eu sa grce signe du prince, si lui Mosca n'et eu la sottise
de vouloir viter une sottise crite au souverain.

Depuis minuit la duchesse, entoure d'hommes arms jusqu'aux dents,
errait dans un profond silence devant les remparts de la citadelle; elle
ne pouvait rester en place, elle pensait qu'elle aurait  combattre pour
enlever Fabrice  des gens qui le poursuivraient. Cette imagination
ardente avait pris cent prcautions, trop longues  dtailler ici, et
d'une imprudence incroyable. On a calcul que plus de quatre-vingts
agents taient sur pied cette nuit-l, s'attendant  se battre pour
quelque chose d'extraordinaire. Par bonheur, Ferrante et Ludovic taient
 la tte de tout cela, et le ministre de la police n'tait pas hostile;
mais le comte lui-mme remarqua que la duchesse ne fut trahie par
personne, et qu'il ne sut rien comme ministre.

La duchesse perdit la tte absolument en revoyant Fabrice; elle le
serrait convulsivement dans ses bras, puis fut au dsespoir en se voyant
couverte de sang: c'tait celui des mains de Fabrice; elle le crut
dangereusement bless. Aide d'un de ses gens, elle lui tait son habit
pour le panser, lorsque Ludovic, qui, par bonheur, se trouvait l, mit
d'autorit la duchesse et Fabrice dans une des petites voitures qui
taient caches dans un jardin prs de la porte de la ville, et l'on
partit ventre  terre pour aller passer le P prs de Sacca. Ferrante,
avec vingt hommes bien arms, faisait l'arrire-garde, et avait promis
sur sa tte d'arrter la poursuite. Le comte, seul et  pied, ne quitta
les environs de la citadelle que deux heures plus tard, quand il vit que
rien ne bougeait. Me voici en haute trahison! se disait-il ivre de
joie.

Ludovic eut l'ide excellente de placer dans une voiture un jeune
chirurgien attach  la maison de la duchesse, et qui avait beaucoup de
la tournure de Fabrice.

--Prenez la fuite, lui dit-il, du ct de Bologne; soyez fort maladroit,
tchez de vous faire arrter; alors coupez-vous dans vos rponses, et
enfin avouez que vous tes Fabrice del Dongo; surtout gagnez du temps.
Mettez de l'adresse  tre maladroit, vous en serez quitte pour un mois
de prison, et Madame vous donnera 50 sequins.

--Est-ce qu'on songe  l'argent quand on sert Madame?

Il partit, et fut arrt quelques heures plus tard, ce qui causa une
joie bien plaisante au gnral Fabio Conti et  Rassi, qui, avec le
danger de Fabrice, voyait s'envoler sa baronnie.

L'vasion ne fut connue  la citadelle que sur les six heures du matin,
et ce ne fut qu' dix qu'on osa en instruire le prince. La duchesse
avait t si bien servie que, malgr le profond sommeil de Fabrice,
qu'elle prenait pour un vanouissement mortel, ce qui fit que trois fois
elle fit arrter la voiture, elle passait le P dans une barque comme
quatre heures sonnaient. Il y avait des relais sur la rive gauche; on
fit encore deux lieues avec une extrme rapidit, puis on fut arrt
plus d'une heure pour la vrification des passeports. La duchesse en
avait de toutes les sortes pour elle et pour Fabrice; mais elle tait
folle ce jour-l, elle s'avisa de donner dix napolons au commis de la
police autrichienne, et de lui prendre la main en fondant en larmes.
Ce commis, fort effray, recommena l'examen. On prit la poste; la
duchesse payait d'une faon si extravagante, que partout elle excitait
les soupons en ce pays o tout tranger est suspect. Ludovic lui vint
encore en aide; il dit que Mme la duchesse tait folle de douleur,
 cause de la fivre continue du jeune comte Mosca, fils du premier
ministre de Parme, qu'elle emmenait avec elle consulter les mdecins de
Pavie.

Ce ne fut qu' dix lieues par-del le P que le prisonnier se rveilla
tout  fait, il avait une paule luxe et force corchures. La duchesse
avait encore des faons si extraordinaires que le matre d'une auberge
de village, o l'on dna, crut avoir affaire  une princesse du sang
imprial, et allait lui faire rendre les honneurs qu'il croyait lui
tre dus, lorsque Ludovic dit  cet homme que la princesse le ferait
immanquablement mettre en prison s'il s'avisait de faire sonner les
cloches.

Enfin, sur les six heures du soir, on arriva au territoire pimontais.
L seulement Fabrice tait en toute sret; on le conduisit dans un
petit village cart de la grande route; on pansa ses mains, et il
dormit encore quelques heures.

Ce fut dans ce village que la duchesse se livra  une action non
seulement horrible aux yeux de la morale, mais qui fut encore bien
funeste  la tranquillit du reste de sa vie. Quelques semaines avant
l'vasion de Fabrice, et un jour que tout Parme tait all  la porte de
la citadelle pour tcher de voir dans la cour l'chafaud qu'on dressait
en son honneur, la duchesse avait montr  Ludovic, devenu le factotum
de sa maison, le secret au moyen duquel on faisait sortir d'un petit
cadre de fer, fort bien cach, une des pierres formant le fond du fameux
rservoir d'eau du palais Sanseverina, ouvrage du treizime sicle, et
dont nous avons parl. Pendant que Fabrice dormait dans la trattoria de
ce petit village, la duchesse fit appeler Ludovic; il la crut devenue
folle, tant les regards qu'elle lui lanait taient singuliers.

--Vous devez vous attendre, lui dit-elle, que je vais vous donner
quelques milliers de francs: eh bien! non; je vous connais, vous tes
un pote, vous auriez bientt mang cet argent. Je vous donne la petite
terre de la Ricciarda,  une lieue de Casal-Maggiore.

Ludovic se jeta  ses pieds fou de joie, et protestant avec l'accent du
coeur que ce n'tait point pour gagner de l'argent qu'il avait contribu
 sauver monsignore Fabrice; qu'il l'avait toujours aim d'une faon
particulire depuis qu'il avait eu l'honneur de le conduire une fois
en sa qualit de troisime cocher de Madame. Quand cet homme, qui
rellement avait du coeur, crut avoir assez occup de lui une aussi
grande dame, il prit cong; mais elle, avec des yeux tincelants, lui
dit:

--Restez.

Elle se promenait sans mot dire dans cette chambre de cabaret, regardant
de temps  autre Ludovic avec des yeux incroyables. Enfin cet homme,
voyant que cette trange promenade ne prenait point de fin, crut devoir
adresser la parole  sa matresse.

--Madame m'a fait un don tellement exagr, tellement au-dessus de
tout ce qu'un pauvre homme tel que moi pouvait s'imaginer, tellement
suprieur surtout aux faibles services que j'ai eu l'honneur de rendre,
que je crois en conscience ne pas pouvoir garder sa terre de la
Ricciarda. J'ai l'honneur de rendre cette terre  Madame, et de la prier
de m'accorder une pension de quatre cents francs.

--Combien de fois en votre vie, lui dit-elle avec la hauteur la plus
sombre, combien de fois avez-vous ou dire que j'avais dsert un projet
une fois nonc par moi?

Aprs cette phrase, la duchesse se promena encore durant quelques
minutes; puis, s'arrtant tout  coup, elle s'cria:

--C'est par hasard et parce qu'il a su plaire  cette petite fille, que
la vie de Fabrice a t sauve! S'il n'avait t aimable, il mourait.
Est-ce que vous pourrez me nier cela? dit-elle en marchant sur Ludovic
avec des yeux o clatait la plus sombre fureur.

Ludovic recula de quelques pas et la crut folle, ce qui lui donna de
vives inquitudes pour la proprit de sa terre de la Ricciarda.

--Eh bien! reprit la duchesse du ton le plus doux et le plus gai, et
change du tout au tout, je veux que mes bons habitants de Sacca aient
une journe folle et de laquelle ils se souviennent longtemps. Vous
allez retourner  Sacca, avez-vous quelque objection? Pensez-vous courir
quelque danger?

--Peu de chose, Madame: aucun des habitants de Sacca ne dira jamais que
j'tais de la suite de monsignore Fabrice. D'ailleurs, si j'ose le dire
 Madame, je brle de voir ma terre de la Ricciarda: il me semble si
drle d'tre propritaire!

--Ta gaiet me plat. Le fermier de la Ricciarda me doit, je pense,
trois ou quatre ans de son fermage: je lui fais cadeau de la moiti
de ce qu'il me doit, et l'autre moiti de tous ces arrrages, je te
la donne, mais  cette condition: tu vas aller  Sacca, tu diras
qu'aprs-demain est le jour de la fte d'une de mes patronnes, et,
le soir qui suivra ton arrive, tu feras illuminer mon chteau de la
faon la plus splendide. N'pargne ni argent ni peine: songe qu'il
s'agit du plus grand bonheur de ma vie. De longue main j'ai prpar
cette illumination; depuis plus de trois ans j'ai runi dans les caves
du chteau tout ce qui peut servir  cette noble fte; j'ai donn
en dpt au jardinier toutes les pices d'artifice ncessaires pour
un feu magnifique: tu le feras tirer sur la terrasse qui regarde le
P. J'ai quatre-vingt-neuf grands tonneaux de vin dans mes caves, tu
feras tablir quatre-vingt-neuf fontaines de vin dans mon parc. Si le
lendemain il reste une bouteille de vin qui ne soit pas bue, je dirai
que tu n'aimes pas Fabrice. Quand les fontaines de vin, l'illumination
et le feu d'artifice seront bien en train, tu t'esquiveras prudemment,
car il est possible, et c'est mon espoir, qu' Parme toutes ces belles
choses-l paraissent une insolence.

--C'est ce qui n'est pas possible seulement, c'est sr; comme il
est certain aussi que le fiscal Rassi, qui a sign la sentence de
monsignore, en crvera de rage. Et mme... ajouta Ludovic avec timidit,
si Madame voulait faire plus de plaisir  son pauvre serviteur que de
lui donner la moiti des arrrages de la Ricciarda, elle me permettrait
de faire une petite plaisanterie  ce Rassi...

--Tu es un brave homme! s'cria la duchesse avec transport, mais je te
dfends absolument de rien faire  Rassi; j'ai le projet de le faire
pendre en public, plus tard. Quant  toi, tche de ne pas te faire
arrter  Sacca, tout serait gt si je te perdais.

--Moi, Madame! Quand j'aurai dit que je fte une des patronnes de
Madame, si la police envoyait trente gendarmes pour dranger quelque
chose, soyez sre qu'avant d'tre arrivs  la croix rouge qui est au
milieu du village, pas un d'eux ne serait  cheval. Ils ne se mouchent
pas du coude, non, les habitants de Sacca; tous contrebandiers finis et
qui adorent Madame.

--Enfin, reprit la duchesse d'un air singulirement dgag, si je donne
du vin  mes braves gens de Sacca, je veux inonder les habitants de
Parme; le mme soir o mon chteau sera illumin, prends le meilleur
cheval de mon curie, cours  mon palais,  Parme, et ouvre le rservoir.

--Ah! l'excellente ide qu'a Madame! s'cria Ludovic, riant comme un
fou, du vin aux braves gens de Sacca, de l'eau aux bourgeois de Parme
qui taient si srs, les misrables, que monsignore Fabrice allait tre
empoisonn comme le pauvre L...

La joie de Ludovic n'en finissait point; la duchesse regardait avec
complaisance ses rires fous; il rptait sans cesse:

--Du vin aux gens de Sacca et de l'eau  ceux de Parme! Madame sait sans
doute mieux que moi que lorsqu'on vida imprudemment le rservoir, il y
a une vingtaine d'annes, il y eut jusqu' un pied d'eau dans plusieurs
des rues de Parme.

--Et de l'eau aux gens de Parme, rpliqua la duchesse en riant. La
promenade devant la citadelle et t remplie de monde si l'on et
coup le cou  Fabrice... Tout le monde l'appelle le grand coupable...
Mais, surtout, fais cela avec adresse, que jamais personne vivante ne
sache que cette inondation a t faite par toi, ni ordonne par moi.
Fabrice, le comte lui-mme, doivent ignorer cette folle plaisanterie...
Mais j'oubliais les pauvres de Sacca; va-t'en crire une lettre  mon
homme d'affaires, que je signerai; tu lui diras que pour la fte de ma
sainte patronne il distribue cent sequins aux pauvres de Sacca et qu'il
t'obisse en tout pour l'illumination, le feu d'artifice et le vin; que
le lendemain surtout il ne reste pas une bouteille pleine dans mes caves.

--L'homme d'affaires de Madame ne se trouvera embarrass qu'en un point:
depuis cinq ans que Madame a le chteau, elle n'a pas laiss dix pauvres
dans Sacca.

--Et de l'eau pour les gens de Parme! reprit la duchesse en chantant.
Comment excuteras-tu cette plaisanterie?

--Mon plan est tout fait: je pars de Sacca sur les neuf heures,  dix
et demie mon cheval est  l'auberge des Trois Ganaches, sur la route
de Casal-Maggiore et de ma terre de la Ricciarda;  onze heures je
suis dans ma chambre au palais, et  onze heures et un quart de l'eau
pour les gens de Parme, et plus qu'ils n'en voudront, pour boire  la
sant du grand coupable. Dix minutes plus tard je sors de la ville
par la route de Bologne. Je fais, en passant, un profond salut  la
citadelle, que le courage de monsignore et l'esprit de Madame viennent
de dshonorer; je prends un sentier dans la campagne, de moi bien connu,
et je fais mon entre  la Ricciarda.

Ludovic leva les yeux sur la duchesse et fut effray: elle regardait
fixement la muraille nue  six pas d'elle et, il faut en convenir, son
regard tait atroce. Ah! ma pauvre terre! pensa Ludovic; le fait est
qu'elle est folle! La duchesse le regarda et devina sa pense.

--Ah! monsieur Ludovic le grand pote, vous voulez une donation par
crit: courez me chercher une feuille de papier.

Ludovic ne se fit pas rpter cet ordre, et la duchesse crivit de sa
main une longue reconnaissance antidate d'un an, et par laquelle elle
dclarait avoir reu, de Ludovic San Micheli la somme de 80 000 francs,
et lui avoir donn en gage la terre de la Ricciarda. Si aprs douze mois
rvolus la duchesse n'avait pas rendu lesdits 80 000 francs  Ludovic,
la terre de la Ricciarda resterait sa proprit.

Il est beau, se disait la duchesse, de donner  un serviteur fidle le
tiers  peu prs de ce qui me reste pour moi-mme.

--Ah ! dit la duchesse  Ludovic, aprs la plaisanterie du rservoir,
je ne te donne que deux jours pour te rjouir  Casal-Maggiore. Pour que
la vente soit valable, dis que c'est une affaire qui remonte  plus d'un
an. Reviens me rejoindre  Belgirate, et cela sans le moindre dlai;
Fabrice ira peut-tre en Angleterre o tu le suivras.

Le lendemain de bonne heure la duchesse et Fabrice taient  Belgirate.

On s'tablit dans ce village enchanteur; mais un chagrin mortel
attendait la duchesse sur ce beau lac. Fabrice tait entirement chang;
ds les premiers moments o il s'tait rveill de son sommeil, en
quelque sorte lthargique, aprs sa fuite, la duchesse s'tait aperue
qu'il se passait en lui quelque chose d'extraordinaire. Le sentiment
profond par lui cach avec beaucoup de soin tait assez bizarre, ce
n'tait rien moins que ceci: il tait au dsespoir d'tre hors de
prison. Il se gardait bien d'avouer cette cause de sa tristesse, elle
et amen des questions auxquelles il ne voulait pas rpondre.

--Mais quoi! lui disait la duchesse tonne, cette horrible sensation
lorsque la faim te forait  te nourrir, pour ne pas tomber, d'un de ces
mets dtestables fournis par la cuisine de la prison, cette sensation,
y a-t-il ici quelque got singulier, est-ce que je m'empoisonne en cet
instant, cette sensation ne te fait pas horreur?

--Je pensais  la mort, rpondait Fabrice, comme je suppose qu'y pensent
les soldats: c'tait une chose possible que je pensais bien viter par
mon adresse.

Ainsi quelle inquitude, quelle douleur pour la duchesse! Cet tre
ador, singulier, vif, original, tait dsormais sous ses yeux en proie
 une rverie profonde; il prfrait la solitude mme au plaisir de
parler de toutes choses, et  coeur ouvert,  la meilleure amie qu'il et
au monde. Toujours il tait bon, empress, reconnaissant auprs de la
duchesse, il et comme jadis donn cent fois sa vie pour elle; mais son
me tait ailleurs. On faisait souvent quatre ou cinq lieues sur ce lac
sublime sans se dire une parole. La conversation, l'change de penses
froides dsormais possible entre eux, et peut-tre sembl agrable 
d'autres: mais eux se souvenaient encore, la duchesse surtout, de ce
qu'tait leur conversation avant ce fatal combat avec Giletti qui les
avait spars. Fabrice devait  la duchesse l'histoire des neuf mois
passs dans une horrible prison, et il se trouvait que sur ce sjour il
n'avait  dire que des paroles brves et incompltes.

Voil ce qui devait arriver tt ou tard, se disait la duchesse avec une
tristesse sombre. Le chagrin m'a vieillie, ou bien il aime rellement,
et je n'ai plus que la seconde place dans son coeur. Avilie, atterre
par ce plus grand des chagrins possibles, la duchesse se disait
quelquefois: Si le ciel voulait que Ferrante ft devenu tout  fait fou
ou manqut de courage, il me semble que je serais moins malheureuse.
Ds ce moment ce demi-remords empoisonna l'estime que la duchesse avait
pour son propre caractre. Ainsi, se disait-elle avec amertume, je me
repens d'une rsolution prise: Je ne suis donc plus une del Dongo!

Le ciel l'a voulu, reprenait-elle: Fabrice est amoureux, et de quel
droit voudrais-je qu'il ne ft pas amoureux? Une seule parole d'amour
vritable a-t-elle jamais t change entre nous?

Cette ide si raisonnable lui ta le sommeil, et enfin ce qui montrait
que la vieillesse et l'affaiblissement de l'me taient arrives pour
elle avec la perspective d'une illustre vengeance, elle tait cent
fois plus malheureuse  Belgirate qu' Parme. Quant  la personne qui
pouvait causer l'trange rverie de Fabrice, il n'tait gure possible
d'avoir des doutes raisonnables: Cllia Conti, cette fille si pieuse,
avait trahi son pre puisqu'elle avait consenti  enivrer la garnison,
et jamais Fabrice ne parlait de Cllia! Mais, ajoutait la duchesse
se frappant la poitrine avec dsespoir, si la garnison n'et pas t
enivre, toutes mes inventions, tous mes soins devenaient inutiles;
ainsi c'est elle qui l'a sauv!

C'tait avec une extrme difficult que la duchesse obtenait de Fabrice
des dtails sur les vnements de cette nuit, qui, se disait la
duchesse, autrefois et form entre nous le sujet d'un entretien sans
cesse renaissant! Dans ces temps fortuns, il et parl tout un jour
et avec une verve et une gaiet sans cesse renaissantes sur la moindre
bagatelle que je m'avisais de mettre en avant.

Comme il fallait tout prvoir, la duchesse avait tabli Fabrice au port
de Locarno, ville suisse  l'extrmit du lac Majeur. Tous les jours
elle allait le prendre en bateau pour de longues promenades sur le lac.
Eh bien! une fois qu'elle s'avisa de monter chez lui, elle trouva sa
chambre tapisse d'une quantit de vues de la ville de Parme qu'il avait
fait venir de Milan ou de Parme mme, pays qu'il aurait d tenir en
abomination. Son petit salon, chang en atelier, tait encombr de tout
l'appareil d'un peintre  l'aquarelle, et elle le trouva finissant une
troisime vue de la tour Farnse et du palais du gouverneur.

--Il ne te manque plus, lui dit-elle d'un air piqu, que de faire de
souvenir le portrait de cet aimable gouverneur qui voulait seulement
t'empoisonner. Mais j'y songe, continua la duchesse, tu devrais lui
crire une lettre d'excuses d'avoir pris la libert de te sauver et de
donner un ridicule  sa citadelle.

La pauvre femme ne croyait pas dire si vrai:  peine arriv en lieu
de sret, le premier soin de Fabrice avait t d'crire au gnral
Fabio Conti une lettre parfaitement polie et dans un certain sens bien
ridicule; il lui demandait pardon de s'tre sauv, allguant pour
excuse qu'il avait pu croire que certain subalterne de la prison avait
t charg de lui administrer du poison. Peu lui importait ce qu'il
crivait, Fabrice esprait que les yeux de Cllia verraient cette
lettre, et sa figure tait couverte de larmes en l'crivant. Il la
termina par une phrase bien plaisante: il osait dire que, se trouvant en
libert, souvent il lui arrivait de regretter sa petite chambre de la
tour Farnse. C'tait l la pense capitale de sa lettre, il esprait
que Cllia la comprendrait. Dans son humeur crivante, et dans l'espoir
d'tre lu par quelqu'un, Fabrice adressa des remerciements  don Cesare,
ce bon aumnier qui lui avait prt des livres de thologie. Quelques
jours plus tard, Fabrice engagea le petit libraire de Locarno  faire le
voyage de Milan, o ce libraire, ami du clbre bibliomane Reina, acheta
les plus magnifiques ditions qu'il pt trouver des ouvrages prts par
don Cesare. Le bon aumnier reut ces livres et une belle lettre qui
lui disait que, dans des moments d'impatience, peut-tre pardonnables
 un pauvre prisonnier, on avait charg les marges de ces livres de
notes ridicules. On le suppliait en consquence de les remplacer dans
sa bibliothque par les volumes que la plus vive reconnaissance se
permettait de lui prsenter.

Fabrice tait bien bon de donner le simple nom de notes aux griffonnages
infinis dont il avait charg les marges d'un exemplaire in-folio des
oeuvres de saint Jrme. Dans l'espoir qu'il pourrait renvoyer ce livre
au bon aumnier, et l'changer contre un autre, il avait crit jour par
jour sur les marges un journal fort exact de tout ce qui lui arrivait
en prison; les grands vnements n'taient autre chose que des extases
d'amour divin(ce mot divin en remplaait un autre qu'on n'osait crire).
Tantt cet amour divin conduisait le prisonnier  un profond dsespoir,
d'autres fois une voix entendue  travers les airs rendait quelque
esprance et causait des transports de bonheur. Tout cela, heureusement,
tait crit avec une encre de prison, forme de vin, de chocolat et de
suie, et don Cesare n'avait fait qu'y jeter un coup d'oeil en replaant
dans sa bibliothque le volume de saint Jrme. S'il en avait suivi les
marges, il aurait vu qu'un jour le prisonnier, se croyant empoisonn,
se flicitait de mourir  moins de quarante pas de distance de ce qu'il
avait aim le mieux dans ce monde. Mais un autre oeil que celui du bon
aumnier avait lu cette page depuis la fuite. Cette belle ide: Mourir
prs de ce qu'on aime! exprime de cent faons diffrentes, tait suivie
d'un sonnet o l'on voyait que l'me spare, aprs des tourments
atroces, de ce corps fragile qu'elle avait habit pendant vingt-trois
ans, pousse par cet instinct de bonheur naturel  tout ce qui exista
une fois, ne remonterait pas au ciel se mler aux choeurs des anges
aussitt qu'elle serait libre et dans le cas o le jugement terrible
lui accorderait le pardon de ses pchs mais que, plus heureuse aprs
la mort qu'elle n'avait t durant la vie, elle irait  quelques pas de
la prison, o si longtemps elle avait gmi, se runir  tout ce qu'elle
avait aim au monde. Et ainsi, disait le dernier vers du sonnet, j'aurai
trouv mon paradis sur la terre.

Quoiqu'on ne parlt de Fabrice  la citadelle de Parme que comme d'un
tratre infme qui avait viol les devoirs les plus sacrs, toutefois le
bon prtre don Cesare fut ravi par la vue des beaux livres qu'un inconnu
lui faisait parvenir; car Fabrice avait eu l'attention de n'crire que
quelques jours aprs l'envoi, de peur que son nom ne ft renvoyer tout
le paquet avec indignation. Don Cesare ne parla point de cette attention
 son frre, qui entrait en fureur au seul nom de Fabrice; mais depuis
la fuite de ce dernier, il avait repris toute son ancienne intimit avec
son aimable nice; et comme il lui avait enseign jadis quelques mots
de latin, il lui fit voir les beaux ouvrages qu'il recevait. Tel avait
t l'espoir du voyageur. Tout  coup Cllia rougit extrmement, elle
venait de reconnatre l'criture de Fabrice. De grands morceaux fort
troits de papier jaune taient placs en guise de signets en divers
endroits du volume. Et comme il est vrai de dire qu'au milieu des plats
intrts d'argent, et de la froideur dcolore des penses vulgaires qui
remplissent notre vie, les dmarches inspires par une vraie passion
manquent rarement de produire leur effet; comme si une divinit propice
prenait le soin de les conduire par la main, Cllia, guide par cet
instinct et par la pense d'une seule chose au monde, demanda  son
oncle de comparer l'ancien exemplaire de saint Jrme avec celui qu'il
venait de recevoir. Comment dire son ravissement au milieu de la sombre
tristesse o l'absence de Fabrice l'avait plonge, lorsqu'elle trouva
sur les marges de l'ancien saint Jrme le sonnet dont nous avons parl,
et les mmoires, jour par jour, de l'amour qu'on avait senti pour elle!

Ds le premier jour elle sut le sonnet par coeur; elle le chantait,
appuye sur sa fentre, devant la fentre dsormais solitaire, o elle
avait vu si souvent une petite ouverture se dmasquer dans l'abat-jour.
Cet abat-jour avait t dmont pour tre plac sur le bureau du
tribunal et servir de pice de conviction dans un procs ridicule que
Rassi instruisait contre Fabrice, accus du crime de s'tre sauv, ou,
comme disait le fiscal en riant lui-mme, de s'tre drob  la clmence
d'un prince magnanime!

Chacune des dmarches de Cllia tait pour elle l'objet d'un vif
remords, et depuis qu'elle tait malheureuse les remords taient plus
vifs. Elle cherchait  apaiser un peu les reproches qu'elle s'adressait,
en se rappelant le voeu de ne jamais revoir Fabrice, fait par elle  la
Madone lors du demi-empoisonnement du gnral, et depuis chaque jour
renouvel.

Son pre avait t malade de l'vasion de Fabrice, et, de plus, il avait
t sur le point de perdre sa place, lorsque le prince, dans sa colre,
destitua tous les geliers de la tour Farnse, et les fit passer comme
prisonniers dans la prison de la ville. Le gnral avait t sauv en
partie par l'intercession du comte Mosca, qui aimait mieux le voir
enferm au sommet de sa citadelle, que rival actif et intrigant dans les
cercles de la cour.

Ce fut pendant les quinze jours que dura l'incertitude relativement  la
disgrce du gnral Fabio Conti, rellement malade, que Cllia eut le
courage d'excuter le sacrifice qu'elle avait annonc  Fabrice. Elle
avait eu l'esprit d'tre malade le jour des rjouissances gnrales,
qui fut aussi celui de la fuite du prisonnier, comme le lecteur s'en
souvient peut-tre; elle fut malade aussi le lendemain, et, en un mot,
sut si bien se conduire, qu' l'exception du gelier Grillo, charg
spcialement de la garde de Fabrice, personne n'eut de soupons sur sa
complicit, et Grillo se tut.

Mais aussitt que Cllia n'eut plus d'inquitudes de ce ct, elle fut
plus cruellement agite encore par ses justes remords. Quelle raison au
monde, se disait-elle, peut diminuer le crime d'une fille qui trahit son
pre?

Un soir, aprs une journe passe presque tout entire  la chapelle et
dans les larmes, elle pria son oncle, don Cesare, de l'accompagner chez
le gnral, dont les accs de fureur l'effrayaient d'autant plus, qu'
tout propos il y mlait des imprcations contre Fabrice, cet abominable
tratre.

Arrive en prsence de son pre, elle eut le courage de lui dire que si
toujours elle avait refus de donner la main au marquis Crescenzi, c'est
qu'elle ne sentait aucune inclination pour lui, et qu'elle tait assure
de ne point trouver le bonheur dans cette union. A ces mots, le gnral
entra en fureur; et Cllia eut assez de peine  reprendre la parole.
Elle ajouta que si son pre, sduit par la grande fortune du marquis,
croyait devoir lui donner l'ordre prcis de l'pouser, elle tait prte
 obir. Le gnral fut tout tonn de cette conclusion,  laquelle il
tait loin de s'attendre; il finit pourtant par s'en rjouir. Ainsi,
dit-il  son frre, je ne serai pas rduit  loger dans un second tage,
si ce polisson de Fabrice me fait perdre ma place par son mauvais
procd.

Le comte Mosca ne manquait pas de se montrer profondment scandalis de
l'vasion de ce mauvais sujet de Fabrice, et rptait dans l'occasion
la phrase invente par Rassi sur le plat procd de ce jeune homme,
fort vulgaire d'ailleurs, qui s'tait soustrait  la clmence du
prince. Cette phrase spirituelle, consacre par la bonne compagnie, ne
prit point dans le peuple. Laiss  son bon sens, et tout en croyant
Fabrice fort coupable, il admirait la rsolution qu'il avait fallu
pour se lancer d'un mur si haut. Pas un tre de la cour n'admira ce
courage. Quant  la police, fort humilie de cet chec, elle avait
dcouvert officiellement qu'une troupe de vingt soldats gagns par
les distributions d'argent de la duchesse, cette femme si atrocement
ingrate, et dont on ne prononait plus le nom qu'avec un soupir, avaient
tendu  Fabrice quatre chelles lies ensemble, et de quarante-cinq
pieds de longueur chacune: Fabrice ayant tendu une corde qu'on avait
lie aux chelles n'avait eu que le mrite fort vulgaire d'attirer
ces chelles  lui. Quelques libraux connus par leur imprudence, et
entre autres le mdecin C***, agent pay directement par le prince,
ajoutaient, mais en se compromettant, que cette police atroce avait eu
la barbarie de faire fusiller huit des malheureux soldats qui avaient
facilit la fuite de cet ingrat Fabrice. Alors il fut blm mme des
libraux vritables, comme ayant caus par son imprudence la mort de
huit pauvres soldats. C'est ainsi que les petits despotismes rduisent 
rien la valeur de l'opinion 7.




CHAPITRE XXIII


Au milieu de ce dchanement gnral, le seul archevque Landriani se
montra fidle  la cause de son jeune ami; il osait rpter, mme  la
cour de la princesse, la maxime de droit suivant laquelle, dans tout
procs, il faut rserver une oreille pure de tout prjug pour entendre
les justifications d'un absent.

Ds le lendemain de l'vasion de Fabrice, plusieurs personnes avaient
reu un sonnet assez mdiocre qui clbrait cette fuite comme une des
belles actions du sicle, et comparait Fabrice  un ange arrivant sur
la terre les ailes tendues. Le surlendemain soir, tout Parme rptait
un sonnet sublime. C'tait le monologue de Fabrice se laissant glisser
le long de la corde, et jugeant les divers incidents de sa vie. Ce
sonnet lui donna rang dans l'opinion par deux vers magnifiques, tous les
connaisseurs reconnurent le style de Ferrante Palla.

Mais ici il me faudrait chercher le style pique: o trouver des
couleurs pour peindre les torrents d'indignation qui tout  coup
submergrent tous les coeurs bien pensants, lorsqu'on apprit l'effroyable
insolence de cette illumination du chteau de Sacca? Il n'y eut qu'un
cri contre la duchesse; mme les libraux vritables trouvrent
que c'tait compromettre d'une faon barbare les pauvres suspects
retenus dans les diverses prisons, et exasprer inutilement le coeur
du souverain. Le comte Mosca dclara qu'il ne restait plus qu'une
ressource aux anciens amis de la duchesse, c'tait de l'oublier. Le
concert d'excration fut donc unanime: un tranger passant par la ville
et t frapp de l'nergie de l'opinion publique. Mais en ce pays o
l'on sait apprcier le plaisir de la vengeance, l'illumination de Sacca
et la fte admirable donne dans le parc  plus de six mille paysans
eurent un immense succs. Tout le monde rptait  Parme que la duchesse
avait fait distribuer mille sequins  ses paysans; on expliquait ainsi
l'accueil un peu dur fait  une trentaine de gendarmes que la police
avait eu la nigauderie d'envoyer dans ce petit village, trente-six
heures aprs la soire sublime et l'ivresse gnrale qui l'avait suivie.
Les gendarmes, accueillis  coups de pierres, avaient pris la fuite, et
deux d'entre eux, tombs de cheval, avaient t jets dans le P.

Quant  la rupture du grand rservoir d'eau du palais Sanseverina, elle
avait pass  peu prs inaperue: c'tait pendant la nuit que quelques
rues avaient t plus ou moins inondes, le lendemain on et dit qu'il
avait plu. Ludovic avait eu soin de briser les vitres d'une fentre du
palais, de faon que l'entre des voleurs tait explique.

On avait mme trouv une petite chelle. Le seul comte Mosca reconnut le
gnie de son amie.

Fabrice tait parfaitement dcid  revenir  Parme aussitt qu'il le
pourrait; il envoya Ludovic porter une longue lettre  l'archevque,
et ce fidle serviteur revint mettre  la poste au premier village du
Pimont,  Sannazaro, au couchant de Pavie, une ptre latine que le
digne prlat adressait  son jeune protg. Nous ajouterons un dtail
qui, comme plusieurs autres sans doute, fera longueur dans les pays
o l'on n'a plus besoin de prcautions. Le nom de Fabrice del Dongo
n'tait jamais crit; toutes les lettres qui lui taient destines
taient adresses  Ludovic San Micheli,  Locarno en Suisse, ou 
Belgirate en Pimont. L'enveloppe tait faite d'un papier grossier, le
cachet mal appliqu, l'adresse  peine lisible, et quelquefois orne
de recommandations dignes d'une cuisinire; toutes les lettres taient
dates de Naples six jours avant la date vritable.

Du village pimontais de Sannazaro, prs de Pavie, Ludovic retourna en
toute hte  Parme: il tait charg d'une mission  laquelle Fabrice
mettait la plus grande importance; il ne s'agissait de rien moins que
de faire parvenir  Cllia Conti un mouchoir de soie sur lequel tait
imprim un sonnet de Ptrarque. Il est vrai qu'un mot tait chang  ce
sonnet; Cllia le trouva sur sa table deux jours aprs avoir reu les
remerciements du marquis Crescenzi qui se disait le plus heureux des
hommes, et il n'est pas besoin de dire quelle impression cette marque
d'un souvenir toujours constant produisit sur son coeur.

Ludovic devait chercher  se procurer tous les dtails possibles sur ce
qui se passait  la citadelle. Ce fut lui qui apprit  Fabrice la triste
nouvelle que le mariage du marquis Crescenzi semblait dsormais une
chose dcide; il ne se passait presque pas de journe sans qu'il donnt
une fte  Cllia, dans l'intrieur de la citadelle. Une preuve dcisive
du mariage c'est que ce marquis, immensment riche et par consquent
fort avare, comme c'est l'usage parmi les gens opulents du nord de
l'Italie, faisait des prparatifs immenses, et pourtant il pousait une
fille sans dot. Il est vrai que la vanit du gnral Fabio Conti, fort
choque de cette remarque, la premire qui se ft prsente  l'esprit
de tous ses compatriotes, venait d'acheter une terre de plus de 300 000
francs, et cette terre, lui qui n'avait rien, il l'avait paye comptant,
apparemment des deniers du marquis. Aussi le gnral avait-il dclar
qu'il donnait cette terre en mariage  sa fille. Mais les frais d'acte
et autres, montant  plus de 12 000 francs, semblrent une dpense fort
ridicule au marquis Crescenzi, tre minemment logique. De son ct il
faisait fabriquer  Lyon des tentures magnifiques de couleurs, fort bien
agences et calcules par l'agrment de l'oeil, par le clbre Pallagi,
peintre de Bologne. Ces tentures, dont chacune contenait une partie
prise dans les armes de la famille Crescenzi, qui, comme l'univers le
sait, descend du fameux Crescentius, consul de Rome en 985, devaient
meubler les dix-sept salons qui formaient le rez-de-chausse du palais
du marquis. Les tentures, les pendules et les lustres rendus  Parme
cotrent plus de 350 000 francs; le prix des glaces nouvelles, ajoutes
 celles que la maison possdait dj, s'leva  200 000 francs. A
l'exception de deux salons, ouvrages clbres du Parmesan, le grand
peintre du pays aprs le divin Corrge, toutes les pices du premier et
du second tage taient maintenant occupes par les peintres clbres de
Florence, de Rome et de Milan, qui les ornaient de peintures  fresque.
Fokelberg, le grand sculpteur sudois, Tenerani de Rome, et Marchesi
de Milan, travaillaient depuis un an  dix bas-reliefs reprsentant
autant de belles actions de Crescentius, ce vritable grand homme.
La plupart des plafonds, peints  fresque, offraient aussi quelque
allusion  sa vie. On admirait gnralement le plafond o Hayez, de
Milan, avait reprsent Crescentius reu dans les Champs-Elyses par
Franois Sforce; Laurent le Magnifique, le roi Robert, le tribun Cola di
Rienzi, Machiavel, le Dante et les autres grands hommes du Moyen Age.
L'admiration pour ces mes d'lite est suppose faire pigramme contre
les gens au pouvoir.

Tous ces dtails magnifiques occupaient exclusivement l'attention de la
noblesse et des bourgeois de Parme, et percrent le coeur de notre hros
lorsqu'il les lut raconts, avec une admiration nave, dans une longue
lettre de plus de vingt pages que Ludovic avait dicte  un douanier de
Casal-Maggiore.

Et moi je suis si pauvre! se disait Fabrice, quatre mille livres de
rente en tout et pour tout! c'est vraiment une insolence  moi d'oser
tre amoureux de Cllia Conti, pour qui se font tous ces miracles.

Un seul article de la longue lettre de Ludovic, mais celui-l crit
de sa mauvaise criture, annonait  son matre qu'il avait rencontr
le soir, et dans l'tat d'un homme qui se cache, le pauvre Grillo son
ancien gelier, qui avait t mis en prison, puis relch. Cet homme
lui avait demand un sequin par charit, et Ludovic lui en avait donn
quatre au nom de la duchesse. Les anciens geliers rcemment mis en
libert, au nombre de douze, se prparaient  donner une fte  coups
de couteau (un trattamento di coltellate) aux nouveaux geliers leurs
successeurs, si jamais ils parvenaient  les rencontrer hors de la
citadelle. Grillo avait dit que presque tous les jours il y avait
srnade  la forteresse, que Mlle Cllia Conti tait fort ple, souvent
malade, et autres choses semblables. Ce mot ridicule fit que Ludovic
reut, courrier par courrier, l'ordre de revenir  Locarno. Il revint,
et les dtails qu'il donna de vive voix furent encore plus tristes pour
Fabrice.

On peut juger de l'amabilit dont celui-ci tait pour la pauvre
duchesse; il et souffert mille morts plutt que de prononcer devant
elle le nom de Cllia Conti. La duchesse abhorrait Parme; et, pour
Fabrice, tout ce qui rappelait cette ville tait  la fois sublime et
attendrissant.

La duchesse avait moins que jamais oubli sa vengeance; elle tait si
heureuse avant l'incident de la mort de Giletti! et maintenant, quel
tait son sort! elle vivait dans l'attente d'un vnement affreux dont
elle se serait bien garde de dire un mot  Fabrice, elle qui autrefois,
lors de son arrangement avec Ferrante, croyait tant rjouir Fabrice en
lui apprenant qu'un jour il serait veng.

On peut se faire quelque ide maintenant de l'agrment des entretiens
de Fabrice avec la duchesse: un silence morne rgnait presque toujours
entre eux. Pour augmenter les agrments de leurs relations, la duchesse
avait cd  la tentation de jouer un mauvais tour  ce neveu trop
chri. Le comte lui crivait presque tous les jours; apparemment il
envoyait des courriers comme du temps de leurs amours, car ses lettres
portaient toujours le timbre de quelque petite ville de la Suisse. Le
pauvre homme se torturait l'esprit pour ne pas parler trop ouvertement
de sa tendresse, et pour construire des lettres amusantes,  peine si
on les parcourait d'un oeil distrait. Que fait, hlas! la fidlit d'un
amant estim, quand on a le coeur perc par la froideur de celui qu'on
lui prfre?

En deux mois de temps la duchesse ne lui rpondit qu'une fois et ce fut
pour l'engager  sonder le terrain auprs de la princesse, et  voir
si, malgr l'insolence du feu d'artifice, on recevrait avec plaisir une
lettre de la duchesse. La lettre qu'il devait prsenter, s'il le jugeait
 propos, demandait la place de chevalier d'honneur de la princesse,
devenue vacante depuis peu, pour le marquis Crescenzi, et dsirait
qu'elle lui ft accorde en considration de son mariage. La lettre de
la duchesse tait un chef-d'oeuvre: c'tait le respect le plus tendre
et le mieux exprim; on n'avait pas admis dans ce style courtisanesque
le moindre mot dont les consquences, mme les plus loignes, pussent
n'tre pas agrables  la princesse. Aussi la rponse respirait-elle une
amiti tendre et que l'absence met  la torture.

Mon fils et moi, lui disait la princesse, n'avons pas eu une soire
un peu passable depuis votre dpart si brusque. Ma chre duchesse ne
se souvient donc plus que c'est elle qui m'a fait rendre une voix
consultative dans la nomination des officiers de ma maison? Elle se
croit donc oblige de me donner des motifs pour la place du marquis,
comme si son dsir exprim n'tait pas pour moi le premier des motifs?
Le marquis aura la place, si je puis quelque chose; et il y en aura
toujours une dans mon coeur, et la premire, pour mon aimable duchesse.
Mon fils se sert absolument des mmes expressions, un peu fortes
pourtant dans la bouche d'un grand garon de vingt et un ans, et vous
demande des chantillons de minraux de la valle d'Orta, voisine de
Belgirate. Vous pouvez adresser vos lettres, que j'espre frquentes, au
comte, qui vous dteste toujours et que j'aime surtout  cause de ces
sentiments. L'archevque aussi vous est rest fidle. Nous esprons tous
vous revoir un jour: rappelez-vous qu'il le faut. La marquise Ghisleri,
ma grande matresse, se dispose  quitter ce monde pour un meilleur:
la pauvre femme m'a fait bien du mal; elle me dplat encore en s'en
allant mal  propos; sa maladie me fait penser au nom que j'eusse mis
autrefois avec tant de plaisir  la place du sien, si toutefois j'eusse
pu obtenir ce sacrifice de l'indpendance de cette femme unique qui, en
nous fuyant, a emport avec elle toute la joie de ma petite cour, etc.

C'tait donc avec la conscience d'avoir cherch  hter, autant qu'il
tait en elle, le mariage qui mettait Fabrice au dsespoir, que la
duchesse le voyait tous les jours. Aussi passaient-ils quelquefois
quatre ou cinq heures  voguer ensemble sur le lac, sans se dire un seul
mot. La bienveillance tait entire et parfaite du ct de Fabrice;
mais il pensait  d'autres choses, et son me nave et simple ne lui
fournissait rien  dire. La duchesse le voyait, et c'tait son supplice.

Nous avons oubli de raconter en son lieu que la duchesse avait pris une
maison  Belgirate, village charmant, et qui tient tout ce que son nom
promet (voir un beau tournant du lac). De la porte-fentre de son salon,
la duchesse pouvait mettre le pied dans sa barque. Elle en avait pris
une fort ordinaire, et pour laquelle quatre rameurs eussent suffi; elle
en engagea douze, et s'arrangea de faon  avoir un homme de chacun des
villages situs aux environs de Belgirate. La troisime ou quatrime
fois qu'elle se trouva au milieu du lac avec tous ces hommes bien
choisis, elle fit arrter le mouvement des rames.

--Je vous considre tous comme des amis, leur dit-elle, et je veux
vous confier un secret. Mon neveu Fabrice s'est sauv de prison; et
peut-tre, par trahison, on cherchera  le reprendre, quoiqu'il soit sur
votre lac, pays de franchise. Ayez l'oreille au guet, et prvenez-moi de
tout ce que vous apprendrez. Je vous autorise  entrer dans ma chambre
le jour et la nuit.

Les rameurs rpondirent avec enthousiasme; elle savait se faire aimer.
Mais elle ne pensait pas qu'il ft question de reprendre Fabrice:
c'tait pour elle qu'taient tous ces soins et, avant l'ordre fatal
d'ouvrir le rservoir du palais Sanseverina, elle n'y et pas song.

Sa prudence l'avait aussi engage  prendre un appartement au port de
Locarno pour Fabrice; tous les jours il venait la voir, ou elle-mme
allait en Suisse. On peut juger de l'agrment de leurs perptuels
tte--tte par ce dtail: La marquise et ses filles vinrent les voir
deux fois, et la prsence de ces trangres leur fit plaisir; car,
malgr les liens du sang, on peut appeler trangre une personne qui ne
sait rien de nos intrts les plus chers, et que l'on ne voit qu'une
fois par an.

La duchesse se trouvait un soir  Locarno, chez Fabrice, avec la
marquise et ses deux filles. L'archiprtre du pays et le cur taient
venus prsenter leurs respects  ces dames: l'archiprtre, qui tait
intress dans une maison de commerce, et se tenait fort au courant des
nouvelles, s'avisa de dire:

--Le prince de Parme est mort!

La duchesse plit extrmement; elle eut  peine le courage de dire:

--Donne-t-on des dtails?

--Non, rpondit l'archiprtre; la nouvelle se borne  dire la mort, qui
est certaine.

La duchesse regarda Fabrice. J'ai fait cela pour lui, se dit-elle;
j'aurais fait mille fois pis, et le voil qui est l devant moi
indiffrent et songeant  une autre! Il tait au-dessus des forces
de la duchesse de supporter cette affreuse pense; elle tomba dans un
profond vanouissement. Tout le monde s'empressa pour la secourir;
mais, en revenant  elle, elle remarqua que Fabrice se donnait moins de
mouvement que l'archiprtre et le cur; il rvait comme  l'ordinaire.

Il pense  retourner  Parme, se dit la duchesse, et peut-tre  rompre
le mariage de Cllia avec le marquis; mais je saurai l'empcher.

Puis, se souvenant de la prsence des deux prtres, elle se hta
d'ajouter:

--C'tait un grand prince, et qui a t bien calomni! C'est une perte
immense pour nous!

Les deux prtres prirent cong, et la duchesse, pour tre seule, annona
qu'elle allait se mettre au lit.

Sans doute, se disait-elle, la prudence m'ordonne d'attendre un mois
ou deux avant de retourner  Parme; mais je sens que je n'aurai jamais
cette patience; je souffre trop ici. Cette rverie continuelle, ce
silence de Fabrice, sont pour mon coeur un spectacle intolrable. Qui me
l'et dit que je m'ennuierais en me promenant sur ce lac charmant, en
tte  tte avec lui, et au moment o j'ai fait pour le venger plus que
je ne puis lui dire! Aprs un tel spectacle, la mort n'est rien. C'est
maintenant que je paie les transports de bonheur et de joie enfantine
que je trouvais dans mon palais  Parme lorsque j'y reus Fabrice
revenant de Naples. Si j'eusse dit un mot, tout tait fini, et peut-tre
que, li avec moi, il n'et pas song  cette petite Cllia; mais ce mot
me faisait une rpugnance horrible. Maintenant elle l'emporte sur moi.
Quoi de plus simple? elle a vingt ans; et moi, change par les soucis,
malade, j'ai le double de son ge!... Il faut mourir, il faut finir!
Une femme de quarante ans n'est plus quelque chose que pour les hommes
qui l'ont aime dans sa jeunesse! Maintenant je ne trouverai plus que
des jouissances de vanit; et cela vaut-il la peine de vivre? Raison
de plus pour aller  Parme, et pour m'amuser. Si les choses tournaient
d'une certaine faon, on m'terait la vie. Eh bien! o est le mal? Je
ferai une mort magnifique, et, avant que de finir, mais seulement alors,
je dirai  Fabrice: Ingrat! c'est pour toi!... Oui, je ne puis trouver
d'occupation pour ce peu de vie qui me reste qu' Parme; j'y ferai
la grande dame. Quel bonheur si je pouvais tre sensible maintenant
 toutes ces distinctions qui autrefois faisaient le malheur de la
Raversi! Alors, pour voir mon bonheur, j'avais besoin de regarder dans
les yeux de l'envie... Ma vanit a un bonheur;  l'exception du comte
peut-tre, personne n'aura pu deviner quel a t l'vnement qui a mis
fin  la vie de mon coeur... J'aimerai Fabrice, je serai dvoue  sa
fortune, mais il ne faut pas qu'il rompe le mariage de la Cllia, et
qu'il finisse par l'pouser... Non, cela ne sera pas!

La duchesse en tait l de son triste monologue lorsqu'elle entendit un
grand bruit dans la maison.

Bon! se dit-elle, voil qu'on vient m'arrter; Ferrante se sera
laiss prendre, il aura parl. Eh bien! tant mieux! je vais avoir une
occupation; je vais leur disputer ma tte. Mais primo, il ne faut pas se
laisser prendre.

La duchesse,  demi vtue, s'enfuit au fond de son jardin: elle songeait
dj  passer par-dessus un petit mur et  se sauver dans la campagne;
mais elle vit qu'on entrait dans sa chambre. Elle reconnut Bruno,
l'homme de confiance du comte: il tait seul avec sa femme de chambre.
Elle s'approcha de la porte-fentre. Cet homme parlait  la femme de
chambre des blessures qu'il avait reues. La duchesse rentra chez elle,
Bruno se jeta presque  ses pieds, la conjurant de ne pas dire au comte
l'heure ridicule  laquelle il arrivait.

--Aussitt la mort du prince, ajouta-t-il, M. le comte a donn l'ordre,
 toutes les postes, de ne pas fournir de chevaux aux sujets des Etats
de Parme. En consquence, je suis all jusqu'au P avec les chevaux de
la maison; mais au sortir de la barque, ma voiture a t renverse,
brise, abme, et j'ai eu des contusions si graves que je n'ai pu
monter  cheval, comme c'tait mon devoir.

--Eh bien! dit la duchesse, il est trois heures du matin: je dirai que
vous tes arriv  midi; vous n'allez pas me contredire.

--Je reconnais bien les bonts de Madame.

La politique dans une oeuvre littraire, c'est un coup de pistolet au
milieu d'un concert, quelque chose de grossier et auquel pourtant il
n'est pas possible de refuser son attention.

Nous allons parler de fort vilaines choses, et que, pour plus d'une
raison, nous voudrions taire; mais nous sommes forcs d'en venir  des
vnements qui sont de notre domaine, puisqu'ils ont pour thtre le
coeur des personnages.

--Mais, grand Dieu! comment est mort ce grand prince? dit la duchesse 
Bruno.

--Il tait  la chasse des oiseaux de passage, dans les marais, le long
du P,  deux lieues de Sacca. Il est tomb dans un trou cach par une
touffe d'herbe: il tait tout en sueur, et le froid l'a saisi; on l'a
transport dans une maison isole, o il est mort au bout de quelques
heures. D'autres prtendent que MM. Catena et Borone sont morts aussi,
et que tout l'accident provient des casseroles de cuivre du paysan
chez lequel on est entr, qui taient remplies de vert-de-gris. On a
djeun chez cet homme. Enfin, les ttes exaltes, les jacobins, qui
racontent ce qu'ils dsirent, parlent de poison. Je sais que mon ami
Toto, fourrier de la cour, aurait pri sans les soins gnreux d'un
manant qui paraissait avoir de grandes connaissances en mdecine, et lui
a fait faire des remdes fort singuliers. Mais on ne parle dj plus de
cette mort du prince: au fait, c'tait un homme cruel. Lorsque je suis
parti, le peuple se rassemblait pour massacrer le fiscal gnral Rassi:
on voulait aussi aller mettre le feu aux portes de la citadelle, pour
tcher de faire sauver les prisonniers. Mais on prtendait que Fabio
Conti tirerait ses canons. D'autres assuraient que les canonniers de
la citadelle avaient jet de l'eau sur leur poudre et ne voulaient pas
massacrer leurs concitoyens. Mais voici qui est bien plus intressant:
tandis que le chirurgien de Sandolaro arrangeait mon pauvre bras, un
homme est arriv de Parme, qui a dit que le peuple ayant trouv dans les
rues Barbone, ce fameux commis de la citadelle, l'a assomm, et ensuite
on est all le pendre  l'arbre de la promenade qui est le plus voisin
de la citadelle. Le peuple tait en marche pour aller briser cette
belle statue du prince qui est dans les jardins de la cour. Mais M. le
comte a pris un bataillon de la garde, l'a rang devant la statue, et a
fait dire au peuple qu'aucun de ceux qui entreraient dans les jardins
n'en sortirait vivant, et le peuple avait peur. Mais ce qui est bien
singulier, et que cet homme arrivant de Parme, et qui est un ancien
gendarme, m'a rpt plusieurs fois, c'est que M. le comte a donn des
coups de pied au gnral P..., commandant la garde du prince, et l'a
fait conduire hors du jardin par deux fusiliers, aprs lui avoir arrach
ses paulettes.

--Je reconnais bien l le comte, s'cria la duchesse avec un transport
de joie qu'elle n'et pas prvu une minute auparavant: il ne souffrira
jamais qu'on outrage notre princesse; et quant au gnral P..., par
dvouement pour ses matres lgitimes, il n'a jamais voulu servir
l'usurpateur, tandis que le comte, moins dlicat, a fait toutes les
campagnes d'Espagne, ce qu'on lui a souvent reproch  la cour.

La duchesse avait ouvert la lettre du comte, mais en interrompait la
lecture pour faire cent questions  Bruno.

La lettre tait bien plaisante; le comte employait les termes les plus
lugubres, et cependant la joie la plus vive clatait  chaque mot; il
vitait les dtails sur le genre de mort du prince, et finissait sa
lettre par ces mots:

Tu vas revenir sans doute, mon cher ange! mais je te conseille
d'attendre un jour ou deux le courrier que la princesse t'enverra, 
ce que j'espre, aujourd'hui ou demain; il faut que ton retour soit
magnifique comme ton dpart a t hardi. Quant au grand criminel qui est
auprs de toi, je compte bien le faire juger par douze juges appels de
toutes les parties de cet Etat. Mais, pour faire punir ce monstre-l
comme il le mrite, il faut d'abord que je puisse faire des papillotes
avec la premire sentence, si elle existe.

Le comte avait rouvert sa lettre:

Voici bien une autre affaire: je viens de faire distribuer des
cartouches aux deux bataillons de la garde; je vais me battre et mriter
de mon mieux ce surnom de Cruel dont les libraux m'ont gratifi depuis
si longtemps. Cette vieille momie de gnral P... a os parler dans
la caserne d'entrer en pourparlers avec le peuple  demi rvolt. Je
t'cris du milieu de la rue; je vais au palais, o l'on ne pntrera
que sur mon cadavre. Adieu! Si je meurs, ce sera en t'adorant quand
mme, ainsi que j'ai vcu! N'oublie pas de faire prendre 300 000 francs
dposs en ton nom chez D...,  Lyon.

Voil ce pauvre diable de Rassi ple comme la mort, et sans perruque; tu
n'as pas d'ide de cette figure! Le peuple veut absolument le pendre;
ce serait un grand tort qu'on lui ferait, il mrite d'tre cartel. Il
se rfugiait  mon palais, et m'a couru aprs dans la rue; je ne sais
trop qu'en faire... je ne veux pas le conduire au palais du prince, ce
serait faire clater la rvolte de ce ct. F... verra si je l'aime;
mon premier mot  Rassi a t: Il me faut la sentence contre M. del
Dongo, et toutes les copies que vous pouvez en avoir, et dites  tous
ces juges iniques, qui sont cause de cette rvolte, que je les ferai
tous pendre, ainsi que vous, mon cher ami, s'ils soufflent un mot de
cette sentence, qui n'a jamais exist. Au nom de Fabrice, j'envoie une
compagnie de grenadiers  l'archevque. Adieu, cher ange! mon palais va
tre brl, et je perdrai les charmants portraits que j'ai de toi. Je
cours au palais pour faire destituer cet infme gnral P..., qui fait
des siennes; il flatte bassement le peuple, comme autrefois il flattait
le feu prince. Tous ces gnraux ont une peur du diable; je vais, je
crois, me faire nommer gnral en chef.

La duchesse eut la malice de ne pas envoyer rveiller Fabrice; elle
se sentait pour le comte un accs d'admiration qui ressemblait fort
 de l'amour. Toutes rflexions faites, se dit-elle, il faut que je
l'pouse. Elle le lui crivit aussitt, et fit partir un de ses gens.
Cette nuit, la duchesse n'eut pas le temps d'tre malheureuse.

Le lendemain, sur le midi, elle vit une barque monte par dix rameurs
et qui fendait rapidement les eaux du lac; Fabrice et elle reconnurent
bientt un homme portant la livre du prince de Parme: c'tait en effet
un de ses courriers qui, avant de descendre  terre, cria  la duchesse:

--La rvolte est apaise!

Ce courrier lui remit plusieurs lettres du comte, une lettre admirable
de la princesse et une ordonnance du prince Ranuce-Ernest V, sur
parchemin, qui la nommait duchesse de San Giovanni et grande matresse
de la princesse douairire. Ce jeune prince, savant en minralogie, et
qu'elle croyait un imbcile, avait eu l'esprit de lui crire un petit
billet; mais il y avait de l'amour  la fin. Le billet commenait ainsi:

Le comte dit, madame la duchesse, qu'il est content de moi; le fait est
que j'ai essuy quelques coups de fusil  ses cts et que mon cheval a
t touch:  voir le bruit qu'on fait pour si peu de chose, je dsire
vivement assister  une vraie bataille, mais que ce ne soit pas contre
mes sujets. Je dois tout au comte; tous mes gnraux, qui n'ont pas fait
la guerre, se sont conduits comme des livres; je crois que deux ou
trois se sont enfuis jusqu' Bologne. Depuis qu'un grand et dplorable
vnement m'a donn le pouvoir, je n'ai point sign d'ordonnance qui
m'ait t aussi agrable que celle qui vous nomme grande matresse de ma
mre. Ma mre et moi, nous nous sommes souvenus qu'un jour vous admiriez
la belle vue que l'on a du palazzetode San Giovanni, qui jadis appartint
 Ptrarque, du moins on le dit; ma mre a voulu vous donner cette
petite terre; et moi, ne sachant que vous donner, et n'osant vous offrir
tout ce qui vous appartient, je vous ai faite duchesse dans mon pays; je
ne sais si vous tes assez savante pour savoir que Sanseverina est un
titre romain. Je viens de donner le grand cordon de mon ordre  notre
digne archevque, qui a dploy une fermet bien rare chez les hommes
de soixante-dix ans. Vous ne m'en voudrez pas d'avoir rappel toutes
les dames exiles. On me dit que je ne dois plus signer, dornavant,
qu'aprs avoir crit les mots votre affectionn: je suis fch que l'on
me fasse prodiguer une assurance qui n'est compltement vraie que quand
je vous cris.

Votre affectionn, Ranuce-Ernest. Qui n'et dit, d'aprs ce langage, que
la duchesse allait jouir de la plus haute faveur? Toutefois elle trouva
quelque chose de fort singulier dans d'autres lettres du comte, qu'elle
reut deux heures plus tard. Il ne s'expliquait point autrement, mais
lui conseillait de retarder de quelques jours son retour  Parme, et
d'crire  la princesse qu'elle tait fort indispose. La duchesse et
Fabrice n'en partirent pas moins pour Parme aussitt aprs dner. Le but
de la duchesse, que toutefois elle ne s'avouait pas, tait de presser le
mariage du marquis Crescenzi: Fabrice, de son ct, fit la route dans
des transports de bonheur fous, et qui semblrent ridicules  sa tante.
Il avait l'espoir de revoir bientt Cllia; il comptait bien l'enlever,
mme malgr elle, s'il n'y avait que ce moyen de rompre son mariage.

Le voyage de la duchesse et de son neveu fut trs gai. A une poste
avant Parme, Fabrice s'arrta un instant pour reprendre l'habit
ecclsiastique; d'ordinaire il tait vtu comme un homme en deuil. Quand
il rentra dans la chambre de la duchesse:

--Je trouve quelque chose de louche et d'inexplicable, lui dit-elle,
dans les lettres du comte. Si tu m'en croyais, tu passerais ici quelques
heures; je t'enverrai un courrier ds que j'aurai parl  ce grand
ministre.

Ce fut avec beaucoup de peine que Fabrice se rendit  cet avis
raisonnable. Des transports de joie dignes d'un enfant de quinze ans
marqurent la rception que le comte fit  la duchesse, qu'il appelait
sa femme. Il fut longtemps sans vouloir parler politique, et, quand
enfin on en vint  la triste raison:

--Tu as fort bien fait d'empcher Fabrice d'arriver officiellement;
nous sommes ici en pleine raction. Devine un peu le collgue que
le prince m'a donn comme ministre de la justice! c'est Rassi, ma
chre, Rassi, que j'ai trait comme un gueux qu'il est, le jour de nos
grandes affaires. A propos, je t'avertis qu'on a supprim tout ce qui
s'est pass ici. Si tu lis notre gazette, tu verras qu'un commis de
la citadelle, nomm Barbone, est mort d'une chute de voiture. Quant
aux soixante et tant de coquins que j'ai fait tuer  coups de balles,
lorsqu'ils attaquaient la statue du prince dans les jardins, ils se
portent fort bien, seulement ils sont en voyage. Le comte Zurla,
ministre de l'Intrieur, est all lui-mme  la demeure de chacun de ces
hros malheureux, et a remis quinze sequins  leurs familles ou  leurs
amis, avec ordre de dire que le dfunt tait en voyage, et menace trs
expresse de la prison, si l'on s'avisait de faire entendre qu'il avait
t tu. Un homme de mon propre ministre, les affaires trangres, a
t envoy en mission auprs des journalistes de Milan et de Turin, afin
qu'on ne parle pas du malheureux vnement, c'est le mot consacr; cet
homme doit pousser jusqu' Paris et Londres, afin de dmentir dans tous
les journaux, et presque officiellement, tout ce qu'on pourrait dire de
nos troubles. Un autre agent s'est achemin vers Bologne et Florence.
J'ai hauss les paules.

Mais le plaisant,  mon ge, c'est que j'ai eu un moment d'enthousiasme
en parlant aux soldats de la garde et arrachant les paulettes de ce
pleutre de gnral P... En cet instant j'aurais donn ma vie, sans
balancer, pour le prince; j'avoue maintenant que c'et t une faon
bien bte de finir. Aujourd'hui, le prince, tout bon jeune homme qu'il
est, donnerait cent cus pour que je mourusse de maladie; il n'ose pas
encore me demander ma dmission mais nous nous parlons le plus rarement
possible, et je lui envoie une quantit de petits rapports par crit,
comme je le pratiquais avec le feu prince, aprs la prison de Fabrice.
A propos, je n'ai point fait des papillotes avec la sentence signe
contre lui, par la grande raison que ce coquin de Rassi ne me l'a point
remise. Vous avez donc fort bien fait d'empcher Fabrice d'arriver
ici officiellement. La sentence est toujours excutoire; je ne crois
pas pourtant que le Rassi ost faire arrter notre neveu aujourd'hui,
mais il est possible qu'il l'ose dans quinze jours. Si Fabrice veut
absolument rentrer en ville, qu'il vienne loger chez moi.

--Mais la cause de tout ceci? s'cria la duchesse tonne.

--On a persuad au prince que je me donne des airs de dictateur et de
sauveur de la patrie, et que je veux le mener comme un enfant; qui plus
est, en parlant de lui, j'aurais prononc le mot fatal: <i>cet enfant</i>.
Le fait peut tre vrai, j'tais exalt ce jour-l: par exemple, je le
voyais un grand homme, parce qu'il n'avait point trop de peur au milieu
des premiers coups de fusil qu'il entendt de sa vie. Il ne manque
point d'esprit, il a mme un meilleur ton que son pre: enfin, je ne
saurais trop le rpter, le fond du coeur est honnte et bon; mais ce
coeur sincre et jeune se crispe quand on lui raconte un tour de fripon,
et croit qu'il faut avoir l'me bien noire soi-mme pour apercevoir de
telles choses: songez  l'ducation qu'il a reue!...

--Votre Excellence devait songer qu'un jour il serait le matre, et
placer un homme d'esprit auprs de lui.

--D'abord, nous avons l'exemple de l'abb de Condillac, qui, appel
par le marquis de Felino, mon prdcesseur, ne fit de son lve que
le roi des nigauds. Il allait  la procession, et, en 1796, il ne sut
pas traiter avec le gnral Bonaparte, qui et tripl l'tendue de ses
Etats. En second lieu, je n'ai jamais cru rester ministre dix ans de
suite. Maintenant que je suis dsabus de tout, et cela depuis un mois,
je veux runir un million, avant de laisser  elle-mme cette ptaudire
que j'ai sauve. Sans moi, Parme et t rpublique pendant deux mois,
avec le pote Ferrante Palla pour dictateur.

Ce mot fit rougir la duchesse. Le comte ignorait tout.

--Nous allons retomber dans la monarchie ordinaire du dix-huitime
sicle: le confesseur et la matresse. Au fond, le prince n'aime que la
minralogie, et peut-tre vous, madame. Depuis qu'il rgne, son valet de
chambre dont je viens de faire le frre capitaine, ce frre a neuf mois
de service, ce valet de chambre, dis-je, est all lui fourrer dans la
tte qu'il doit tre plus heureux qu'un autre parce que son profil va se
trouver sur les cus. A la suite de cette belle ide est arriv l'ennui.

Maintenant il lui faut un aide de camp, remde  l'ennui. Eh bien!
quand il m'offrirait ce fameux million qui nous est ncessaire pour
bien vivre  Naples ou  Paris, je ne voudrais pas tre son remde de
l'ennui, et passer chaque jour quatre ou cinq heures avec Son Altesse.
D'ailleurs, comme j'ai plus d'esprit que lui, au bout d'un mois il me
prendrait pour un monstre.

Le feu prince tait mchant et envieux, mais il avait fait la guerre
et command des corps d'arme, ce qui lui avait donn de la tenue; on
trouvait en lui l'toffe d'un prince, et je pouvais tre ministre bon
ou mauvais. Avec cet honnte homme de fils candide et vraiment bon,
je suis forc d'tre un intrigant. Me voici le rival de la dernire
femmelette du chteau, et rival fort infrieur, car je mpriserai
cent dtails ncessaires. Par exemple, il y a trois jours, une de ces
femmes qui distribuent les serviettes blanches tous les matins dans les
appartements a eu l'ide de faire perdre au prince la clef d'un de ses
bureaux anglais. Sur quoi Son Altesse a refus de s'occuper de toutes
les affaires dont les papiers se trouvent dans ce bureau;  la vrit
pour vingt francs on peut faire dtacher les planches qui en forment le
fond, ou employer de fausses clefs; mais Ranuce-Ernest V m'a dit que ce
serait donner de mauvaises habitudes au serrurier de la cour.

Jusqu'ici il lui a t absolument impossible de garder trois jours de
suite la mme volont. S'il ft n monsieur le marquis un tel, avec de
la fortune, ce jeune prince et t un des hommes les plus estimables
de sa cour, une sorte de Louis XVI; mais comment, avec sa navet
pieuse, va-t-il rsister  toutes les savantes embches dont il est
entour? Aussi le salon de votre ennemie la Raversi est plus puissant
que jamais; on y a dcouvert que moi, qui ai fait tirer sur le peuple,
et qui tais rsolu  tuer trois mille hommes s'il le fallait, plutt
que de laisser outrager la statue du prince qui avait t mon matre,
je suis un libral enrag, je voulais faire signer une constitution, et
cent absurdits pareilles. Avec ces propos de rpublique, les fous nous
empcheraient de jouir de la meilleure des monarchies... Enfin, madame,
vous tes la seule personne du parti libral actuel dont mes ennemis me
font le chef, sur le compte de qui le prince ne se soit pas expliqu en
termes dsobligeants; l'archevque, toujours parfaitement honnte homme,
pour avoir parl en termes raisonnables de ce que j'ai fait le jour
malheureux, est en pleine disgrce.

Le lendemain du jour qui ne s'appelait pas encore malheureux, quand
il tait encore vrai que la rvolte avait exist, le prince dit 
l'archevque que, pour que vous n'eussiez pas  prendre un titre
infrieur en m'pousant, il me ferait duc. Aujourd'hui je crois que
c'est Rassi, anobli par moi lorsqu'il me vendait les secrets du feu
prince, qui va tre fait comte. En prsence d'un tel avancement je
jouerai le rle d'un nigaud.

--Et le pauvre prince se mettra dans la crotte.

--Sans doute: mais au fond il est le matre, qualit qui, en moins de
quinze jours, fait disparatre le ridicule. Ainsi, chre duchesse,
faisons comme au jeu de tric-trac, allons-nous-en.

--Mais nous ne serons gure riches.

--Au fond, ni vous ni moi n'avons besoin de luxe. Si vous me donnez 
Naples une place dans une loge  San Carlo et un cheval, je suis plus
que satisfait; ce ne sera jamais le plus ou moins de luxe qui nous
donnera un rang  vous et  moi, c'est le plaisir que les gens d'esprit
du pays pourront trouver peut-tre  venir prendre une tasse de th chez
vous.

--Mais, reprit la duchesse, que serait-il arriv, le jour malheureux,
si vous vous tiez tenu  l'cart comme j'espre que vous le ferez 
l'avenir?

--Les troupes fraternisaient avec le peuple, il y avait trois jours
de massacre et d'incendie (car il faut cent ans  ce pays pour que la
rpublique n'y soit pas une absurdit), puis quinze jours de pillage,
jusqu' ce que deux ou trois rgiments fournis par l'tranger fussent
venus mettre le hol. Ferrante Palla tait au milieu du peuple, plein
de courage et furibond comme  l'ordinaire; il avait sans doute une
douzaine d'amis qui agissaient de concert avec lui, ce dont Rassi fera
une superbe conspiration. Ce qu'il y a de sr, c'est que, porteur d'un
habit d'un dlabrement incroyable, il distribuait l'or  pleines mains.

La duchesse, merveille de toutes ces nouvelles, se hta d'aller
remercier la princesse.

Au moment de son entre dans la chambre, la dame d'atours lui remit la
petite clef d'or que l'on porte  la ceinture, et qui est la marque de
l'autorit suprme dans la partie du palais qui dpend de la princesse.
Clara Paolina se hta de faire sortir tout le monde; et, une fois seule
avec son amie, persista pendant quelques instants  ne s'expliquer qu'
demi. La duchesse ne comprenait pas trop ce que tout cela voulait dire,
et ne rpondait qu'avec beaucoup de rserve. Enfin, la princesse fondit
en larmes, et, se jetant dans les bras de la duchesse, s'cria:

--Les temps de mon malheur vont recommencer: mon fils me traitera plus
mal que ne l'a fait son pre!

--C'est ce que j'empcherai, rpliqua vivement la duchesse. Mais d'abord
j'ai besoin, continua-t-elle, que Votre Altesse Srnissime daigne
accepter ici l'hommage de toute ma reconnaissance et de mon profond
respect.

--Que voulez-vous dire? s'cria la princesse remplie d'inquitude, et
craignant une dmission.

--C'est que toutes les fois que Votre Altesse Srnissime me permettra
de tourner  droite le menton tremblant de ce magot qui est sur sa
chemine, elle me permettra aussi d'appeler les choses par leur vrai nom.

--N'est-ce que a, ma chre duchesse? s'cria Clara Paolina en se
levant, et courant elle-mme mettre le magot en bonne position; parlez
donc en toute libert, madame la grande matresse, dit-elle avec un ton
de voix charmant.

--Madame, reprit celle-ci, Votre Altesse a parfaitement vu la position;
nous courons, vous et moi, les plus grands dangers; la sentence contre
Fabrice n'est point rvoque; par consquent, le jour o l'on voudra se
dfaire de moi et vous outrager, on le remet en prison. Notre position
est aussi mauvaise que jamais. Quant  moi personnellement, j'pouse le
comte, et nous allons nous tablir  Naples ou  Paris. Le dernier trait
d'ingratitude dont le comte est victime en ce moment, l'a entirement
dgot des affaires et, sauf l'intrt de Votre Altesse Srnissime,
je ne lui conseillerais de rester dans ce gchis qu'autant que le
prince lui donnerait une somme norme. Je demanderai  Votre Altesse
la permission de lui expliquer que le comte, qui avait 130 000 francs
en arrivant aux affaires, possde  peine aujourd'hui 20 000 livres de
rente. C'tait en vain que depuis longtemps je le pressais de songer
 sa fortune. Pendant mon absence, il a cherch querelle aux fermiers
gnraux du prince, qui taient des fripons; le comte les a remplacs
par d'autres fripons qui lui ont donn 800 000 francs.

--Comment! s'cria la princesse tonne, mon Dieu! que je suis fche de
cela!

--Madame, rpliqua la duchesse d'un trs grand sang-froid, faut-il
retourner le nez du magot  gauche?

--Mon Dieu, non, s'cria la princesse; mais je suis fche qu'un homme
du caractre du comte ait song  ce genre de gain.

--Sans ce vol, il tait mpris de tous les honntes gens.

--Grand Dieu! est-il possible!

--Madame, reprit la duchesse, except mon ami, le marquis Crescenzi,
qui a 3 ou 400 000 livres de rente, tout le monde vole ici; et comment
ne volerait-on pas dans un pays o la reconnaissance des plus grands
services ne dure pas tout  fait un mois? Il n'y a donc de rel et de
survivant  la disgrce que l'argent. Je vais me permettre, madame, des
vrits terribles.

--Je vous les permets, moi, dit la princesse avec un profond soupir, et
pourtant elles me sont cruellement dsagrables.

--Eh bien! madame, le prince votre fils, parfaitement honnte homme,
peut vous rendre bien plus malheureuse que ne fit son pre; le feu
prince avait du caractre  peu prs comme tout le monde. Notre
souverain actuel n'est pas sr de vouloir la mme chose trois jours
de suite; par consquent, pour qu'on puisse tre sr de lui, il faut
vivre continuellement avec lui et ne le laisser parler  personne.
Comme cette vrit n'est pas bien difficile  deviner, le nouveau parti
ultra, dirig par ces deux bonnes ttes, Rassi et la marquise Raversi,
va chercher  donner une matresse au prince. Cette matresse aura
la permission de faire sa fortune et de distribuer quelques places
subalternes, mais elle devra rpondre au parti de la constante volont
du matre.

Moi, pour tre bien tablie  la cour de Votre Altesse, j'ai besoin
que le Rassi soit exil et conspu; je veux, de plus, que Fabrice soit
jug par les juges les plus honntes que l'on pourra trouver: si ces
messieurs reconnaissent, comme je l'espre, qu'il est innocent, il
sera naturel d'accorder  monsieur l'archevque que Fabrice soit son
coadjuteur avec future succession. Si j'choue, le comte et moi nous
nous retirons; alors, je laisse en partant ce conseil  Votre Altesse
Srnissime: elle ne doit jamais pardonner  Rassi, et jamais non plus
sortir des Etats de son fils. De prs, ce bon fils ne lui fera pas de
mal srieux.

--J'ai suivi vos raisonnements avec toute l'attention requise, rpondit
la princesse en souriant; faudra-t-il donc que je me charge du soin de
donner une matresse  mon fils?

--Non pas, madame, mais faites d'abord que votre salon soit le seul o
il s'amuse.

La conversation fut infinie dans ce sens, les cailles tombaient des
yeux de l'innocente et spirituelle princesse.

Un courrier de la duchesse alla dire  Fabrice qu'il pouvait entrer
en ville, mais en se cachant. On l'aperut  peine: il passait sa vie
dguis en paysan dans la baraque en bois d'un marchand de marrons,
tabli vis--vis de la porte de la citadelle, sous les arbres de la
promenade.




CHAPITRE XXIV


La duchesse organisa des soires charmantes au palais, qui n'avait
jamais vu tant de gaiet; jamais elle ne fut plus aimable que cet hiver,
et pourtant elle vcut au milieu des plus grands dangers; mais aussi,
pendant cette saison critique, il ne lui arriva pas deux fois de songer
avec un certain degr de malheur  l'trange changement de Fabrice. Le
jeune prince venait de fort bonne heure aux soires aimables de sa mre,
qui lui disait toujours:

--Allez-vous-en donc gouverner; je parie qu'il y a sur votre bureau plus
de vingt rapports qui attendent un oui ou un non, et je ne veux pas que
l'Europe m'accuse de faire de vous un roi fainant pour rgner  votre
place.

Ces avis avaient le dsavantage de se prsenter toujours dans les
moments les plus inopportuns, c'est--dire quand Son Altesse, ayant
vaincu sa timidit, prenait part  quelque charade en action qui
l'amusait fort. Deux fois la semaine il y avait des parties de campagne
o, sous prtexte de conqurir au nouveau souverain l'affection de son
peuple, la princesse admettait les plus jolies femmes de la bourgeoisie.
La duchesse, qui tait l'me de cette cour joyeuse, esprait que ces
belles bourgeoises, qui toutes voyaient avec une envie mortelle la
haute fortune du bourgeois Rassi, raconteraient au prince quelqu'une
des friponneries sans nombre de ce ministre. Or, entre autres ides
enfantines, le prince prtendait avoir un ministre moral.

Rassi avait trop de sens pour ne pas sentir combien ces soires
brillantes de la cour de la princesse, diriges par son ennemie, taient
dangereuses pour lui. Il n'avait pas voulu remettre au comte Mosca la
sentence fort lgale rendue contre Fabrice; il fallait donc que la
duchesse ou lui disparussent de la cour.

Le jour de ce mouvement populaire, dont maintenant il tait de bon ton
de nier l'existence, on avait distribu de l'argent au peuple. Rassi
partit de l: plus mal mis encore que de coutume, il monta dans les
maisons les plus misrables de la ville, et passa des heures entires en
conversation rgle avec leurs pauvres habitants. Il fut bien rcompens
de tant de soins: aprs quinze jours de ce genre de vie il eut la
certitude que Ferrante Palla avait t le chef secret de l'insurrection,
et bien plus, que cet tre, pauvre toute sa vie comme un grand pote,
avait fait vendre huit ou dix diamants  Gnes.

On citait entre autres cinq pierres de prix qui valaient rellement
plus de 40 000 francs, et que, dix jours avant la mort du prince, on
avait laisses pour 35 000 francs, parce que, disait-on, on avait besoin
d'argent.

Comment peindre les transports de joie du ministre de la justice 
cette dcouverte? Il s'apercevait que tous les jours on lui donnait
des ridicules  la cour de la princesse douairire, et plusieurs fois
le prince, parlant d'affaires avec lui, lui avait ri au nez avec toute
la navet de la jeunesse. Il faut avouer que le Rassi avait des
habitudes singulirement plbiennes: par exemple, ds qu'une discussion
l'intressait, il croisait les jambes et prenait son soulier dans la
main; si l'intrt croissait, il talait son mouchoir de coton rouge sur
sa jambe, etc. Le prince avait beaucoup ri de la plaisanterie d'une des
plus jolies femmes de la bourgeoisie, qui, sachant d'ailleurs qu'elle
avait la jambe fort bien faite, s'tait mise  imiter ce geste lgant
du ministre de la justice.

Rassi sollicita une audience extraordinaire et dit au prince:

--Votre Altesse voudrait-elle donner cent mille francs pour savoir au
juste quel a t le genre de mort de son auguste pre? avec cette somme,
la justice serait mise  mme de saisir les coupables, s'il y en a.

La rponse du prince ne pouvait tre douteuse.

A quelque temps de l, la Chkina avertit la duchesse qu'on lui
avait offert une grosse somme pour laisser examiner les diamants de
sa matresse par un orfvre; elle avait refus avec indignation. La
duchesse la gronda d'avoir refus; et,  huit jours de l, la Chkina
eut des diamants  montrer. Le jour pris pour cette exhibition des
diamants, le comte Mosca plaa deux hommes srs auprs de chacun des
orfvres de Parme, et sur le minuit il vint dire  la duchesse que
l'orfvre curieux n'tait autre que le frre de Rassi. La duchesse, qui
tait fort gaie ce soir-l (on jouait au palais une comdie dell'arte,
c'est--dire o chaque personnage invente le dialogue  mesure qu'il
le dit, le plan seul de la comdie est affich dans la coulisse), la
duchesse, qui jouait un rle, avait pour amoureux dans la pice le comte
Baldi, l'ancien ami de la marquise Raversi, qui tait prsente. Le
prince, l'homme le plus timide de ses Etats, mais fort joli garon et
dou du coeur le plus tendre, tudiait le rle du comte Baldi, et voulait
le jouer  la seconde reprsentation.

--J'ai bien peu de temps, dit la duchesse au comte, je parais  la
premire scne du second acte; passons dans la salle des gardes.

L, au milieu de vingt gardes du corps, tous fort veills et fort
attentifs aux discours du premier ministre et de la grande matresse, la
duchesse dit en riant  son ami:

--Vous me grondez toujours quand je dis des secrets inutilement. C'est
par moi que fut appel au trne Ernest V; il s'agissait de venger
Fabrice, que j'aimais alors bien plus qu'aujourd'hui, quoique toujours
fort innocemment. Je sais bien que vous ne croyez gure  cette
innocence, mais peu importe, puisque vous m'aimez malgr mes crimes.
Eh bien! voici un crime vritable: j'ai donn tous mes diamants  une
espce de fou fort intressant, nomm Ferrante Palla, je l'ai mme
embrass pour qu'il ft prir l'homme qui voulait faire empoisonner
Fabrice. O est le mal?

--Ah! voil donc o Ferrante avait pris de l'argent pour son meute! dit
le comte, un peu stupfait; et vous me racontez tout cela dans la salle
des gardes!

--C'est que je suis presse, et voici le Rassi sur les traces du crime.
Il est bien vrai que je n'ai jamais parl d'insurrection, car j'abhorre
les jacobins. Rflchissez l-dessus, et dites-moi votre avis aprs la
pice.

--Je vous dirai tout de suite qu'il faut inspirer de l'amour au
prince... Mais en tout bien tout honneur, au moins!

On appelait la duchesse pour son entre en scne, elle s'enfuit.

Quelques jours aprs, la duchesse reut par la poste une grande lettre
ridicule, signe du nom d'une ancienne femme de chambre  elle; cette
femme demandait  tre employe  la cour, mais la duchesse avait
reconnu du premier coup d'oeil que ce n'tait ni son criture ni son
style. En ouvrant la feuille pour lire la seconde page, la duchesse vit
tomber  ses pieds une petite image miraculeuse de la Madone, plie
dans une feuille imprime d'un vieux livre. Aprs avoir jet un coup
d'oeil sur l'image, la duchesse lut quelques lignes de la vieille feuille
imprime. Ses yeux brillrent, et elle y trouvait ces mots:

Le tribun a pris cent francs par mois, non plus; avec le reste on
voulut ranimer le feu sacr dans des mes qui se trouvrent glaces
par l'gosme. Le renard est sur mes traces, c'est pourquoi je n'ai
pas cherch  voir une dernire fois l'tre ador. Je me suis dit,
elle n'aime pas la rpublique, elle qui m'est suprieure par l'esprit
autant que par les grces et la beaut. D'ailleurs, comment faire une
rpublique sans rpublicains? Est-ce que je me tromperais? Dans six
mois, je parcourrai, le microscope  la main, et  pied, les petites
villes d'Amrique, je verrai si je dois encore aimer la seule rivale
que vous ayez dans mon coeur. Si vous recevez cette lettre, madame la
baronne, et qu'aucun oeil profane ne l'ait lue avant vous, faites briser
un des jeunes frnes plants  vingt pas de l'endroit o j'osai vous
parler pour la premire fois. Alors je ferai enterrer, sous le grand
buis du jardin que vous remarqutes une fois en mes jours heureux, une
bote o se trouveront de ces choses qui font calomnier les gens de mon
opinion. Certes, je me fusse bien gard d'crire si le renard n'tait
sur mes traces, et ne pouvait arriver  cet tre cleste; voir le buis
dans quinze jours.

Puisqu'il a une imprimerie  ses ordres, se dit la duchesse, bientt
nous aurons un recueil de sonnets, Dieu sait le nom qu'il m'y donnera!

La coquetterie de la duchesse voulut faire un essai; pendant huit
jours elle fut indispose, et la cour n'eut plus de jolies soires. La
princesse, fort scandalise de tout ce que la peur qu'elle avait de son
fils l'obligeait de faire ds les premiers moments de son veuvage, alla
passer ces huit jours dans un couvent attenant  l'glise o le feu
prince tait inhum. Cette interruption des soires jeta sur les bras du
prince une masse norme de loisir, et porta un chec notable au crdit
du ministre de la justice. Ernest V comprit tout l'ennui qui le menaait
si la duchesse quittait la cour, ou seulement cessait d'y rpandre la
joie. Les soires recommencrent, et le prince se montra de plus en plus
intress par les comdies dell'arte. Il avait le projet de prendre un
rle, mais n'osait avouer cette ambition. Un jour, rougissant beaucoup,
il dit  la duchesse:

--Pourquoi ne jouerais-je pas moi aussi?

--Nous sommes tous ici aux ordres de Votre Altesse; si elle daigne m'en
donner l'ordre, je ferai arranger le plan d'une comdie, toutes les
scnes brillantes du rle de Votre Altesse seront avec moi, et comme les
premiers jours tout le monde hsite un peu, si Votre Altesse veut me
regarder avec quelque attention, je lui dirai les rponses qu'elle doit
faire.

Tout fut arrang et avec une adresse infinie. Le prince fort timide
avait honte d'tre timide; les soins que se donna la duchesse pour ne
pas faire souffrir cette timidit inne firent une impression profonde
sur le jeune souverain.

Le jour de son dbut, le spectacle commena une demi-heure plus tt qu'
l'ordinaire, et il n'y avait dans le salon, au moment o l'on passa dans
la salle de spectacle, que huit ou dix femmes ges. Ces figures-l
n'imposaient gure au prince, et d'ailleurs, leves  Munich dans les
vrais principes monarchiques, elles applaudissaient toujours. Usant de
son autorit comme grande matresse, la duchesse ferma  clef la porte
par laquelle le vulgaire des courtisans entrait au spectacle. Le prince,
qui avait de l'esprit littraire et une belle figure, se tira fort bien
de ses premires scnes; il rptait avec intelligence les phrases
qu'il lisait dans les yeux de la duchesse, ou qu'elle lui indiquait
 demi-voix. Dans un moment o les rares spectateurs applaudissaient
de toutes leurs forces, la duchesse fit un signe, la porte d'honneur
fut ouverte, et la salle de spectacle occupe en un instant par toutes
les jolies femmes de la cour, qui, trouvant au prince une figure
charmante et l'air fort heureux, se mirent  applaudir; le prince
rougit de bonheur. Il jouait le rle d'un amoureux de la duchesse. Bien
loin d'avoir  lui suggrer des paroles, bientt elle fut oblige de
l'engager  abrger les scnes; il parlait d'amour avec un enthousiasme
qui souvent embarrassait l'actrice; ses rpliques duraient cinq
minutes. La duchesse n'tait plus cette beaut blouissante de l'anne
prcdente; la prison de Fabrice, et, bien plus encore, le sjour sur le
lac Majeur avec Fabrice, devenu morose et silencieux, avaient donn dix
ans de plus  la belle Gina. Ses traits s'taient marqus, ils avaient
plus d'esprit et moins de jeunesse.

Ils n'avaient plus que bien rarement l'enjouement du premier ge; mais
 la scne, avec du rouge et tous les secours que l'art fournit aux
actrices, elle tait encore la plus jolie femme de la cour. Les tirades
passionnes, dbites par le prince, donnrent l'veil aux courtisans;
tous se disaient ce soir-l:

--Voici la Balbi de ce nouveau rgne.

Le comte se rvolta intrieurement. La pice finie, la duchesse dit au
prince devant toute la cour:

--Votre Altesse joue trop bien; on va dire que vous tes amoureux d'une
femme de trente-huit ans, ce qui fera manquer mon tablissement avec
le comte. Ainsi, je ne jouerai plus avec Votre Altesse,  moins que le
prince ne me jure de m'adresser la parole comme il le ferait  une femme
d'un certain ge,  Mme la marquise Raversi, par exemple.

On rpta trois fois la mme pice; le prince tait fou de bonheur;
mais, un soir, il parut fort soucieux.

--Ou je me trompe fort, dit la grande matresse  sa princesse, ou
le Rassi cherche  nous jouer quelque tour; je conseillerais  Votre
Altesse d'indiquer un spectacle pour demain; le prince jouera mal, et,
dans son dsespoir, il vous dira quelque chose.

Le prince joua fort mal en effet; on l'entendait  peine, et il ne
savait plus terminer ses phrases. A la fin du premier acte, il avait
presque les larmes aux yeux; la duchesse se tenait auprs de lui, mais
froide et immobile. Le prince, se trouvant un instant seul avec elle,
dans le foyer des acteurs, alla fermer la porte.

--Jamais, lui dit-il, je ne pourrai jouer le second et le troisime
acte; je ne veux pas absolument tre applaudi par complaisance; les
applaudissements qu'on me donnait ce soir me fendaient le coeur.
Donnez-moi un conseil, que faut-il faire?

--Je vais m'avancer sur la scne, faire une profonde rvrence  Son
Altesse, une autre au public, comme un vritable directeur de comdie,
et dire que l'acteur qui jouait le rle de Llio, se trouvant subitement
indispos, le spectacle se terminera par quelques morceaux de musique.
Le comte Rusca et la petite Ghisolfi seront ravis de pouvoir montrer 
une aussi brillante assemble leurs petites voix aigrelettes.

Le prince prit la main de la duchesse, et la baisa avec transport.

--Que n'tes-vous un homme, lui dit-il, vous me donneriez un bon
conseil: Rassi vient de dposer sur mon bureau cent quatre-vingt-deux
dpositions contre les prtendus assassins de mon pre. Outre les
dpositions, il y a un acte d'accusation de plus de deux cents pages; il
me faut lire tout cela, et, de plus, j'ai donn ma parole de n'en rien
dire au comte. Ceci mne tout droit  des supplices; dj il veut que je
fasse enlever en France, prs d'Antibes, Ferrante Palla, ce grand pote
que j'admire tant. Il est l sous le nom de Poncet.

--Le jour o vous ferez pendre un libral, Rassi sera li au ministre
par des chanes de fer, et c'est ce qu'il veut avant tout; mais Votre
Altesse ne pourra plus annoncer une promenade deux heures  l'avance. Je
ne parlerai ni  la princesse, ni au comte du cri de douleur qui vient
de vous chapper; mais, comme d'aprs mon serment je ne dois avoir aucun
secret pour la princesse, je serais heureuse si Votre Altesse voulait
dire  sa mre les mmes choses qui lui sont chappes avec moi.

Cette ide fit diversion  la douleur d'acteur chut qui accablait le
souverain.

--Eh bien! allez avertir ma mre, je me rends dans son grand cabinet.

Le prince quitta les coulisses, traversa le salon par lequel on arrivait
au thtre, renvoya d'un air dur le grand chambellan et l'aide de
camp de service qui le suivaient; de son ct la princesse quitta
prcipitamment le spectacle; arrive dans le grand cabinet, la grande
matresse fit une profonde rvrence  la mre et au fils, et les laissa
seuls. On peut juger de l'agitation de la cour, ce sont l les choses
qui la rendent si amusante. Au bout d'une heure le prince lui-mme se
prsenta  la porte du cabinet et appela la duchesse; la princesse tait
en larmes, son fils avait une physionomie tout altre.

Voici des gens faibles qui ont de l'humeur, se dit la grande matresse,
et qui cherchent un prtexte pour se fcher contre quelqu'un. D'abord
la mre et le fils se disputrent la parole pour raconter les dtails 
la duchesse, qui dans ses rponses eut grand soin de ne mettre en avant
aucune ide. Pendant deux mortelles heures les trois acteurs de cette
scne ennuyeuse ne sortirent pas des rles que nous venons d'indiquer.
Le prince alla chercher lui-mme les deux normes portefeuilles que
Rassi avait dposs sur son bureau; en sortant du grand cabinet de sa
mre, il trouva toute la cour qui attendait.

--Allez-vous-en, laissez-moi tranquille! s'cria-t-il, d'un ton fort
impoli et qu'on ne lui avait jamais vu.

Le prince ne voulait pas tre aperu portant lui-mme les deux
portefeuilles, un prince ne doit rien porter. Les courtisans disparurent
en un clin d'oeil. En repassant le prince ne trouva plus que les valets
de chambre qui teignaient les bougies; il les renvoya avec fureur,
ainsi que le pauvre Fontana, aide de camp de service, qui avait eu la
gaucherie de rester, par zle.

--Tout le monde prend  tche de m'impatienter ce soir, dit-il avec
humeur  la duchesse, comme il rentrait dans le cabinet.

Il lui croyait beaucoup d'esprit et il tait furieux de ce qu'elle
s'obstinait videmment  ne pas ouvrir un avis. Elle, de son ct, tait
rsolue  ne rien dire qu'autant qu'on lui demanderait son avis bien
expressment. Il s'coula encore une grosse demi-heure avant que le
prince, qui avait le sentiment de sa dignit, se dtermint  lui dire:

--Mais, madame, vous ne dites rien.

--Je suis ici pour servir la princesse, et oublier bien vite ce qu'on
dit devant moi.

--Eh bien! madame, dit le prince en rougissant beaucoup, je vous ordonne
de me donner votre avis.

--On punit les crimes pour empcher qu'ils ne se renouvellent. Le feu
prince a-t-il t empoisonn? C'est ce qui est fort douteux; a-t-il t
empoisonn par les jacobins? c'est ce que Rassi voudrait bien prouver,
car alors il devient pour Votre Altesse un instrument ncessaire 
tout jamais. Dans ce cas, Votre Altesse, qui commence son rgne,
peut se promettre bien des soires comme celle-ci. Vos sujets disent
gnralement, ce qui est de toute vrit, que Votre Altesse a de la
bont dans le caractre; tant qu'elle n'aura pas fait pendre quelque
libral, elle jouira de cette rputation, et bien certainement personne
ne songera  lui prparer du poison.

--Votre conclusion est vidente, s'cria la princesse avec humeur; vous
ne voulez pas que l'on punisse les assassins de mon mari!

--C'est qu'apparemment, madame, je suis lie  eux par une tendre amiti.

La duchesse voyait dans les yeux du prince qu'il la croyait parfaitement
d'accord avec sa mre pour lui dicter un plan de conduite. Il y eut
entre les deux femmes une succession assez rapide d'aigres reparties,
 la suite desquelles la duchesse protesta qu'elle ne dirait plus une
seule parole, et elle fut fidle  sa rsolution; mais le prince, aprs
une longue discussion avec sa mre, lui ordonna de nouveau de dire son
avis.

--C'est ce que je jure  Vos Altesses de ne point faire!

--Mais c'est un vritable enfantillage! s'cria le prince.

--Je vous prie de parler, madame la duchesse, dit la princesse d'un air
digne.

--C'est ce dont je vous supplie de me dispenser, madame; mais Votre
Altesse, ajouta la duchesse en s'adressant au prince, lit parfaitement
le franais; pour calmer nos esprits agits, voudrait-elle nous lire une
fable de La Fontaine?

La princesse trouva ce <i>nous</i> fort insolent, mais elle eut l'air  la
fois tonn et amus, quand la grande matresse, qui tait alle du
plus grand sang-froid ouvrir la bibliothque, revint avec un volume des
Fables de La Fontaine; elle le feuilleta quelques instants, puis dit au
prince, en le lui prsentant:

--Je supplie Votre Altesse de lire toute la fable.

       LE JARDINIER ET SON SEIGNEUR

       Un amateur de jardinage
       Demi-bourgeois, demi-manant,
       Possdait en certain village
    Un jardin assez propre, et le clos attenant.
    Il avait de plant vif ferm cette tendue:
    L croissaient  plaisir l'oseille et la laitue,
    De quoi faire  Margot pour sa fte un bouquet,
    Peu de jasmin d'Espagne et force serpolet.
    Cette flicit par un livre trouble
    Fit qu'au seigneur du bourg notre homme se plaignit.
    Ce maudit animal vient prendre sa goule
    Soir et matin, dit-il, et des piges se rit;
    Les pierres les btons y perdent leur crdit:
    Il est sorcier, je crois--Sorcier! je l'en dfie,
    Repartit le seigneur: ft-il diable, Miraut,
    En dpit de ses tours, l'attrapera bientt.
    Je vous en dferai, bonhomme, sur ma vie.
    --Et quand?--Et ds demain, sans tarder plus longtemps.
    La partie ainsi faite, il vient avec ses gens.
    --, djeunons, dit-il: vos poulets sont-ils tendres?
                      * * *
    L'embarras des chasseurs succde au djeuner.
    Chacun s'anime et se prpare;
    Les trompes et les cors font un tel tintamarre
    Que le bonhomme est tonn.
    Le pis fut que l'on mit en piteux quipage
    Le pauvre potager. Adieu planches, carreaux;
    Adieu chicore et poireaux;
    Adieu de quoi mettre au potage.
    Le bonhomme disait: Ce sont l jeux de prince.
    Mais on le laissait dire; et les chiens et les gens
    Firent plus de dgt en une heure de temps
    Que n'en auraient fait en cent ans
    Tous les livres de la province.
    Petits princes, videz vos dbats entre vous;
    De recourir aux rois vous seriez de grands fous.
    Il ne les faut jamais engager dans vos guerres,
    Ni les faire entrer sur vos terres.

Cette lecture fut suivie d'un long silence. Le prince se promenait dans
le cabinet, aprs tre all lui-mme remettre le volume  sa place.

--Eh bien! madame, dit la princesse, daignerez-vous parler?

--Non pas, certes, madame! tant que Son Altesse ne m'aura pas nomme
ministre; en parlant ici, je courrais risque de perdre ma place de
grande matresse.

Nouveau silence d'un gros quart d'heure; enfin la princesse songea au
rle que joua jadis Marie de Mdicis, mre de Louis XIII: tous les
jours prcdents, la grande matresse avait fait lire par la lectrice
l'excellente Histoire de Louis XIII, de M. Bazin. La princesse, quoique
fort pique, pensa que la duchesse pourrait fort bien quitter le pays,
et alors Rassi, qui lui faisait une peur affreuse, pourrait bien imiter
Richelieu et la faire exiler par son fils. Dans ce moment, la princesse
et donn tout au monde pour humilier sa grande matresse; mais elle ne
pouvait: elle se leva, et vint, avec un sourire un peu exagr, prendre
la main de la duchesse et lui dire:

--Allons, madame, prouvez-moi votre amiti en parlant.

--Eh bien! deux mots sans plus: brler, dans la chemine que voil, tous
les papiers runis par cette vipre de Rassi, et ne jamais lui avouer
qu'on les a brls.

Elle ajouta tout bas, et d'un air familier,  l'oreille de la princesse.

--Rassi peut tre Richelieu!

--Mais, diable! ces papiers me cotent plus de quatre-vingt mille
francs! s'cria le prince fch.

--Mon prince, rpliqua la duchesse avec nergie, voil ce qu'il en
cote d'employer des sclrats de basse naissance. Plt  Dieu que vous
pussiez perdre un million, et ne jamais prter crance aux bas coquins
qui ont empch votre pre de dormir pendant les six dernires annes de
son rgne.

Le mot <i>basse naissance</i> avait plu extrmement  la princesse, qui
trouvait que le comte et son amie avaient une estime trop exclusive pour
l'esprit, toujours un peu cousin germain du jacobinisme.

Durant le court moment de profond silence, rempli par les rflexions de
la princesse, l'horloge du chteau sonna trois heures. La princesse se
leva, fit une profonde rvrence  son fils, et lui dit:

--Ma sant ne me permet pas de prolonger davantage la discussion. Jamais
de ministre de basse naissance; vous ne m'terez pas de l'ide que votre
Rassi vous a vol la moiti de l'argent qu'il vous a fait dpenser en
espionnage.

La princesse prit deux bougies dans les flambeaux et les plaa dans la
chemine, de faon  ne pas les teindre; puis, s'approchant de son
fils, elle ajouta:

--La fable de La Fontaine l'emporte, dans mon esprit, sur le juste dsir
de venger un poux. Votre Altesse veut-elle me permettre de brler ces
critures?

Le prince restait immobile.

Sa physionomie est vraiment stupide, se dit la duchesse; le comte a
raison: le feu prince ne nous et pas fait veiller jusqu' trois heures
du matin, avant de prendre un parti.

La princesse, toujours debout, ajouta:

--Ce petit procureur serait bien fier, s'il savait que ses paperasses,
remplies de mensonges, et arranges pour procurer son avancement, ont
fait passer la nuit aux deux plus grands personnages de l'Etat.

Le prince se jeta sur un des portefeuilles comme un furieux, et en vida
tout le contenu dans la chemine. La masse des papiers fut sur le point
d'touffer les deux bougies; l'appartement se remplit de fume. La
princesse vit dans les yeux de son fils qu'il tait tent de saisir une
carafe et de sauver ces papiers, qui lui cotaient quatre-vingt mille
francs.

--Ouvrez donc la fentre! cria-t-elle  la duchesse avec humeur. La
duchesse se hta d'obir; aussitt tous les papiers s'enflammrent 
la fois; il se fit un grand bruit dans la chemine, et bientt il fut
vident qu'elle avait pris feu.

Le prince avait l'me petite pour toutes les choses d'argent; il crut
voir son palais en flammes, et toutes les richesses qu'il contenait
dtruites; il courut  la fentre et appela la garde d'une voix toute
change. Les soldats en tumulte tant accourus dans la cour  la voix du
prince, il revint prs de la chemine qui attirait l'air de la fentre
ouverte avec un bruit rellement effrayant; il s'impatienta, jura, fit
deux ou trois tours dans le cabinet comme un homme hors de lui, et,
enfin, sortit en courant.

La princesse et sa grande matresse restrent debout, l'une vis--vis de
l'autre, et gardant un profond silence.

La colre va-t-elle recommencer? se dit la duchesse; ma foi, mon procs
est gagn. Et elle se disposait  tre fort impertinente dans ses
rpliques, quand une pense l'illumina; elle vit le second portefeuille
intact. Non, mon procs n'est gagn qu' moiti! Elle dit  la
princesse, d'un air assez froid:

--Madame m'ordonne-t-elle de brler le reste de ces papiers?

--Et o les brlerez-vous? dit la princesse avec humeur.

--Dans la chemine du salon; en les y jetant l'un aprs l'autre, il n'y
a pas de danger.

La duchesse plaa sous son bras le portefeuille regorgeant de papiers,
prit une bougie et passa dans le salon voisin. Elle prit le temps de
voir que ce portefeuille tait celui des dpositions, mit dans son chle
cinq ou six liasses de papiers, brla le reste avec beaucoup de soin,
puis disparut sans prendre cong de la princesse.

--Voici une bonne impertinence, se dit-elle en riant; mais elle a
failli, par ses affectations de veuve inconsolable, me faire perdre la
tte sur un chafaud.

En entendant le bruit de la voiture de la duchesse, la princesse fut
outre contre sa grande matresse.

Malgr l'heure indue, la duchesse fit appeler le comte; il tait au feu
du chteau, mais parut bientt avec la nouvelle que tout tait fini.

--Ce petit prince a rellement montr beaucoup de courage, et je lui en
ai fait mon compliment avec effusion.

--Examinez bien vite ces dpositions, et brlons-les au plus tt.

Le comte lut et plit.

--Ma foi, ils arrivaient bien prs de la vrit; cette procdure est
fort adroitement faite, ils sont tout  fait sur les traces de Ferrante
Palla; et, s'il parle, nous avons un rle difficile.

--Mais il ne parlera pas, s'cria la duchesse; c'est un homme d'honneur,
celui-l: brlons, brlons.

--Pas encore. Permettez-moi de prendre les noms de douze ou quinze
tmoins dangereux, et que je me permettrai de faire enlever, si jamais
le Rassi veut recommencer.

--Je rappellerai  Votre Excellence que le prince a donn sa parole de
ne rien dire  son ministre de la justice de notre expdition nocturne.

--Par pusillanimit, et de peur d'une scne, il la tiendra.

--Maintenant, mon ami, voici une nuit qui avance beaucoup notre mariage;
je n'aurais pas voulu vous apporter en dot un procs criminel, et encore
pour un pch que me fit commettre mon intrt pour un autre.

Le comte tait amoureux, lui prit la main, s'exclama; il avait les
larmes aux yeux.

--Avant de partir, donnez-moi des conseils sur la conduite que je dois
tenir avec la princesse; je suis excde de fatigue, j'ai jou une heure
la comdie sur le thtre, et cinq heures dans le cabinet.

--Vous vous tes assez venge des propos aigrelets de la princesse,
qui n'taient que de la faiblesse, par l'impertinence de votre sortie.
Reprenez demain avec elle sur le ton que vous aviez ce matin; le Rassi
n'est pas encore en prison ou exil, nous n'avons pas encore dchir la
sentence de Fabrice.

Vous demandiez  la princesse de prendre une dcision, ce qui donne
toujours de l'humeur aux princes et mme aux premiers ministres; enfin
vous tes sa grande matresse, c'est--dire sa petite servante. Par un
retour, qui est immanquable chez les gens faibles, dans trois jours le
Rassi sera plus en faveur que jamais; il va chercher  faire prendre
quelqu'un: tant qu'il n'a pas compromis le prince, il n'est sr de rien.

Il y a eu un homme bless  l'incendie de cette nuit; c'est un
tailleur, qui a, ma foi, montr une intrpidit extraordinaire. Demain,
je vais engager le prince  s'appuyer sur mon bras, et  venir avec moi
faire une visite au tailleur; je serai arm jusqu'aux dents et j'aurai
l'oeil au guet; d'ailleurs ce jeune prince n'est point encore ha. Moi,
je veux l'accoutumer  se promener dans les rues, c'est un tour que
je joue au Rassi, qui certainement va me succder, et ne pourra plus
permettre de telles imprudences. En revenant de chez le tailleur, je
ferai passer le prince devant la statue de son pre; il remarquera les
coups de pierre qui ont cass le jupon  la romaine dont le nigaud de
statuaire l'a affubl; et, enfin, le prince aura bien peu d'esprit si
de lui-mme il ne fait pas cette rflexion: Voil ce qu'on gagne 
faire prendre des jacobins. A quoi je rpliquerai: Il faut en pendre
dix mille ou pas un: la Saint-Barthlemy a dtruit les protestants en
France.

Demain, chre amie, avant ma promenade, faites-vous annoncer chez le
prince, et dites-lui: Hier soir, j'ai fait auprs de vous le service
de ministre, je vous ai donn des conseils, et, par vos ordres, j'ai
encouru le dplaisir de la princesse; il faut que vous me payiez. Il
s'attendra  une demande d'argent, et froncera le sourcil; vous le
laisserez plong dans cette ide malheureuse le plus longtemps que vous
pourrez; puis vous direz: Je prie Votre Altesse d'ordonner que Fabrice
soit jug contradictoirement (ce qui veut dire lui prsent) par les
douze juges les plus respects de vos Etats. Et, sans perdre de temps,
vous lui prsenterez  signer une petite ordonnance crite de votre
belle main, et que je vais vous dicter; je vais mettre, bien entendu,
la clause que la premire sentence est annule. A cela, il n'y a qu'une
objection; mais, si vous menez l'affaire chaudement, elle ne viendra
pas  l'esprit du prince. Il peut vous dire: Il faut que Fabrice se
constitue prisonnier  la citadelle. A quoi vous rpondrez: Il se
constituera prisonnier  la prison de la ville (vous savez que j'y
suis le matre, tous les soirs, votre neveu viendra vous voir). Si le
prince vous rpond: Non, sa fuite a corn l'honneur de ma citadelle,
et je veux, pour la forme, qu'il rentre dans la chambre o il tait,
vous rpondrez  votre tour: Non, car l il serait  la disposition de
mon ennemi Rassi. Et, par une de ces phrases de femme que vous savez
si bien lancer, vous lui ferez entendre que, pour flchir Rassi, vous
pourrez bien lui raconter l'auto-da-f de cette nuit; s'il insiste, vous
annoncerez que vous allez passer quinze jours  votre chteau de Sacca.

Vous allez faire appeler Fabrice et le consulter sur cette dmarche qui
peut le conduire en prison. Pour tout prvoir, si, pendant qu'il est
sous les verrous, Rassi, trop impatient, me fait empoisonner, Fabrice
peut courir des dangers. Mais la chose est peu probable; vous savez que
j'ai fait venir un cuisinier franais, qui est le plus gai des hommes,
et qui fait des calembours; or, le calembour est incompatible avec
l'assassinat. J'ai dj dit  notre ami Fabrice que j'ai retrouv tous
les tmoins de son action belle et courageuse; ce fut videmment ce
Giletti qui voulut l'assassiner. Je ne vous ai pas parl de ces tmoins,
parce que je voulais vous faire une surprise, mais ce plan a manqu; le
prince n'a pas voulu signer. J'ai dit  notre Fabrice que, certainement,
je lui procurerai une grande place ecclsiastique; mais j'aurai bien de
la peine si ses ennemis peuvent objecter en cour de Rome une accusation
d'assassinat.

Sentez-vous, madame, que, s'il n'est pas jug de la faon la plus
solennelle, toute sa vie le nom de Giletti sera dsagrable pour lui?
Il y aurait une grande pusillanimit  ne pas se faire juger, quand
on est sr d'tre innocent. D'ailleurs, ft-il coupable, je le ferais
acquitter. Quand je lui ai parl, le bouillant jeune homme ne m'a pas
laiss achever, il a pris l'almanach officiel, et nous avons choisi
ensemble les douze juges les plus intgres et les plus savants; la
liste faite, nous avons effac six noms, que nous avons remplacs par
six jurisconsultes, mes ennemis personnels, et, comme nous n'avons
pu trouver que deux ennemis, nous y avons suppl par quatre coquins
dvous  Rassi.

Cette proposition du comte inquita mortellement la duchesse, et non
sans cause; enfin, elle se rendit  la raison, et, sous la dicte du
ministre, crivit l'ordonnance qui nommait les juges.

Le comte ne la quitta qu' six heures du matin; elle essaya de dormir,
mais en vain. A neuf heures, elle djeuna avec Fabrice, qu'elle trouva
brlant d'envie d'tre jug;  dix heures, elle tait chez la princesse,
qui n'tait point visible;  onze heures, elle vit le prince, qui tenait
son lever, et qui signa l'ordonnance sans la moindre objection. La
duchesse envoya l'ordonnance au comte, et se mit au lit.

Il serait peut-tre plaisant de raconter la fureur de Rassi, quand le
comte l'obligea  contresigner, en prsence du prince, l'ordonnance
signe le matin par celui-ci; mais les vnements nous pressent.

Le comte discuta le mrite de chaque juge, et offrit de changer les
noms. Mais le lecteur est peut-tre un peu las de tous ces dtails
de procdure, non moins que de toutes ces intrigues de cour. De tout
ceci, on peut tirer cette morale, que l'homme qui approche de la cour
compromet son bonheur, s'il est heureux, et, dans tous les cas, fait
dpendre son avenir des intrigues d'une femme de chambre.

D'un autre ct, en Amrique, dans la rpublique, il faut s'ennuyer
toute la journe  faire une cour srieuse aux boutiquiers de la rue, et
devenir aussi bte qu'eux, et l, pas d'Opra.

La duchesse,  son lever du soir, eut un moment de vive inquitude: on
ne trouvait plus Fabrice; enfin, vers minuit, au spectacle de la cour,
elle reut une lettre de lui. Au lieu de se constituer prisonnier  la
prison de la ville, o le comte tait le matre, il tait all reprendre
son ancienne chambre  la citadelle, trop heureux d'habiter  quelques
pas de Cllia.

Ce fut un vnement d'une immense consquence: en ce lieu il tait
expos au poison plus que jamais. Cette folie mit la duchesse au
dsespoir; elle en pardonna la cause, un fol amour pour Cllia, parce
que dcidment dans quelques jours elle allait pouser le riche marquis
Crescenzi. Cette folie rendit  Fabrice toute l'influence qu'il avait
eue jadis sur l'me de la duchesse.

C'est ce maudit papier que je suis alle faire signer qui lui donnera
la mort! Que ces hommes sont fous avec leurs ides d'honneur! Comme
s'il fallait songer  l'honneur dans les gouvernements absolus, dans
les pays o un Rassi est ministre de la justice! Il fallait bel et bien
accepter la grce que le prince et signe tout aussi facilement que la
convocation de ce tribunal extraordinaire. Qu'importe, aprs tout, qu'un
homme de la naissance de Fabrice soit plus ou moins accus d'avoir tu
lui-mme, et l'pe au poing, un histrion tel que Giletti!

A peine le billet de Fabrice reu, la duchesse courut chez le comte,
qu'elle trouva tout ple.

--Grand Dieu! chre amie, j'ai la main malheureuse avec cet enfant, et
vous allez encore m'en vouloir. Je puis vous prouver que j'ai fait venir
hier soir le gelier de la prison de la ville; tous les jours, votre
neveu serait venu prendre du th chez vous. Ce qu'il y a d'affreux,
c'est qu'il est impossible  vous et  moi de dire au prince que l'on
craint le poison, et le poison administr par Rassi; ce soupon lui
semblerait le comble de l'immoralit. Toutefois, si vous l'exigez, je
suis prt  monter au palais; mais je suis sr de la rponse. Je vais
vous dire plus; je vous offre un moyen que je n'emploierais pas pour
moi. Depuis que j'ai le pouvoir en ce pays, je n'ai pas fait prir un
seul homme, et vous savez que je suis tellement nigaud de ce ct-l,
que quelquefois,  la chute du jour, je pense encore  ces deux espions
que je fis fusiller un peu lgrement en Espagne. Eh bien! voulez-vous
que je vous dfasse de Rassi? Le danger qu'il fait courir  Fabrice est
sans bornes; il tient l un moyen sr de me faire dguerpir.

Cette proposition plut extrmement  la duchesse; mais elle ne l'adopta
pas.

--Je ne veux pas, dit-elle au comte, que, dans notre retraite, sous ce
beau ciel de Naples, vous ayez des ides noires le soir.

--Mais, chre amie, il me semble que nous n'avons que le choix des
ides noires. Que devenez-vous, que deviens-je moi-mme, si Fabrice est
emport par une maladie?

La discussion reprit de plus belle sur cette ide, et la duchesse la
termina par cette phrase:

--Rassi doit la vie  ce que je vous aime mieux que Fabrice; non, je ne
veux pas empoisonner toutes les soires de la vieillesse que nous allons
passer ensemble.

La duchesse courut  la forteresse; le gnral Fabio Conti fut enchant
d'avoir  lui opposer le texte formel des lois militaires: personne ne
peut pntrer dans une prison d'Etat sans un ordre sign du prince.

--Mais le marquis Crescenzi et ses musiciens viennent chaque jour  la
citadelle?

--C'est que j'ai obtenu pour eux un ordre du prince.

La pauvre duchesse ne connaissait pas tous ses malheurs. Le gnral
Fabio Conti s'tait regard comme personnellement dshonor par la fuite
de Fabrice: lorsqu'il le vit arriver  la citadelle, il n'et pas d
le recevoir, car il n'avait aucun ordre pour cela. Mais, se dit-il,
c'est le ciel qui me l'envoie pour rparer mon honneur et me sauver
du ridicule qui fltrirait ma carrire militaire. Il s'agit de ne pas
manquer  l'occasion: sans doute on va l'acquitter, et je n'ai que peu
de jours pour me venger.




CHAPITRE XXV


L'arrive de notre hros mit Cllia au dsespoir: la pauvre fille,
pieuse et sincre avec elle-mme, ne pouvait se dissimuler qu'il n'y
aurait jamais de bonheur pour elle loin de Fabrice; mais elle avait fait
voeu  la Madone, lors du demi-empoisonnement de son pre, de faire 
celui-ci le sacrifice d'pouser le marquis Crescenzi. Elle avait fait
le voeu de ne jamais revoir Fabrice, et dj elle tait en proie aux
remords les plus affreux, pour l'aveu auquel elle avait t entrane
dans la lettre qu'elle avait crite  Fabrice la veille de sa fuite.
Comment peindre ce qui se passa dans ce triste coeur lorsque, occupe
mlancoliquement  voir voltiger ses oiseaux, et levant les yeux par
habitude et avec tendresse vers la fentre de laquelle autrefois Fabrice
la regardait, elle l'y vit de nouveau qui la saluait avec un tendre
respect.

Elle crut  une vision que le ciel permettait pour la punir; puis
l'atroce ralit apparut  sa raison. Ils l'ont repris, se dit-elle,
et il est perdu! Elle se rappelait les propos tenus dans la forteresse
aprs la fuite; les derniers des geliers s'estimaient mortellement
offenss. Cllia regarda Fabrice, et malgr elle, ce regard peignit en
entier la passion qui la mettait au dsespoir.

Croyez-vous, semblait-elle dire  Fabrice, que je trouverai le bonheur
dans ce palais somptueux qu'on prpare pour moi? Mon pre me rpte 
satit que vous tes aussi pauvre que nous; mais, grand Dieu! avec
quel bonheur je partagerais cette pauvret! Mais, hlas! nous ne devons
jamais nous revoir.

Cllia n'eut pas la force d'employer les alphabets: en regardant Fabrice
elle se trouva mal et tomba sur une chaise  ct de la fentre. Sa
figure reposait sur l'appui de cette fentre; et, comme elle avait voulu
le voir jusqu'au dernier moment, son visage tait tourn vers Fabrice,
qui pouvait l'apercevoir en entier. Lorsque aprs quelques instants
elle rouvrit les yeux, son premier regard fut pour Fabrice: elle vit
des larmes dans ses yeux; mais ces larmes taient l'effet de l'extrme
bonheur; il voyait que l'absence ne l'avait point fait oublier. Les deux
pauvres jeunes gens restrent quelque temps comme enchants dans la vue
l'un de l'autre. Fabrice osa chanter, comme s'il s'accompagnait de la
guitare, quelques mots improviss et qui disaient: C'est pour vous revoir
que je suis revenu en prison: on va me juger.

Ces mots semblrent rveiller toute la vertu de Cllia: elle se leva
rapidement, se cacha les yeux, et, par les gestes les plus vifs, chercha
 lui exprimer qu'elle ne devait jamais le revoir; elle l'avait promis
 la Madone, et venait de le regarder par oubli. Fabrice osant encore
exprimer son amour, Cllia s'enfuit indigne et se jurant  elle-mme
que jamais elle ne le reverrait, car tels taient les termes prcis de
son voeu  la Madone: Mes yeux ne le reverront jamais. Elle les avait
inscrits dans un petit papier que son oncle Cesare lui avait permis de
brler sur l'autel au moment de l'offrande, tandis qu'il disait la messe.

Mais, malgr tous les serments, la prsence de Fabrice dans la tour
Farnse avait rendu  Cllia toutes ses anciennes faons d'agir. Elle
passait ordinairement toutes ses journes seule, dans sa chambre. A
peine remise du trouble imprvu o l'avait jete la vue de Fabrice,
elle se mit  parcourir le palais, et pour ainsi dire  renouveler
connaissance avec tous ses amis subalternes. Une vieille femme trs
bavarde employe  la cuisine lui dit d'un air de mystre:

--Cette fois-ci, le seigneur Fabrice ne sortira pas de la citadelle.

--Il ne commettra plus la faute de passer par-dessus les murs, dit
Cllia; mais il sortira par la porte, s'il est acquitt.

--Je dis et je puis dire  Votre Excellence qu'il ne sortira que les
pieds les premiers de la citadelle.

Cllia plit extrmement, ce qui fut remarqu de la vieille femme,
et arrta tout court son loquence. Elle se dit qu'elle avait commis
une imprudence en parlant ainsi devant la fille du gouverneur, dont
le devoir allait tre de dire  tout le monde que Fabrice tait mort
de maladie. En remontant chez elle, Cllia rencontra le mdecin de la
prison, sorte d'honnte homme timide qui lui dit d'un air tout effar
que Fabrice tait bien malade. Cllia pouvait  peine se soutenir, elle
chercha partout son oncle, le bon abb don Cesare, et enfin le trouva 
la chapelle, o il priait avec ferveur; il avait la figure renverse.
Le dner sonna. A table, il n'y eut pas une parole d'change entre
les deux frres; seulement, vers la fin du repas, le gnral adressa
quelques mots fort aigres  son frre. Celui-ci regarda les domestiques,
qui sortirent.

--Mon gnral, dit don Cesare au gouverneur, j'ai l'honneur de vous
prvenir que je vais quitter la citadelle: je donne ma dmission.

--Bravo! bravissimo! pour me rendre suspect!... Et la raison, s'il vous
plat?

--Ma conscience.

--Allez, vous n'tes qu'un cabotin! vous ne connaissez rien  l'honneur.

Fabrice est mort, se dit Cllia; on l'a empoisonn  dner, ou
c'est pour demain. Elle courut  la volire, rsolue de chanter en
s'accompagnant avec le piano. Je me confesserai, se dit-elle, et l'on me
pardonnera d'avoir viol mon voeu pour sauver la vie d'un homme. Quelle
ne fut pas sa consternation lorsque, arrive  la volire, elle vit que
les abat-jour venaient d'tre remplacs par des planches attaches aux
barreaux de fer! Eperdue, elle essaya de donner un avis au prisonnier
par quelques mots plutt cris que chants. Il n'y eut de rponse
d'aucune sorte; un silence de mort rgnait dj dans la tour Farnse.
Tout est consomm, se dit-elle. Elle descendit hors d'elle-mme, puis
remonta afin de se munir du peu d'argent qu'elle avait et de petites
boucles d'oreilles en diamants; elle prit aussi, en passant, le pain
qui restait du dner, et qui avait t plac dans un buffet. S'il vit
encore, mon devoir est de le sauver. Elle s'avana d'un air hautain
vers la petite porte de la tour; cette porte tait ouverte, et l'on
venait seulement de placer huit soldats dans la pice aux colonnes du
rez-de-chausse. Elle regarda hardiment ces soldats; Cllia comptait
adresser la parole au sergent qui devait les commander: cet homme tait
absent. Cllia s'lana sur le petit escalier de fer qui tournait en
spirale autour d'une colonne; les soldats la regardrent d'un air
fort bahi, mais, apparemment  cause de son chle de dentelle et de
son chapeau, n'osrent rien lui dire. Au premier tage il n'y avait
personne; mais en arrivant au second,  l'entre du corridor qui, si le
lecteur s'en souvient, tait ferm par trois portes en barreaux de fer
et conduisait  la chambre de Fabrice, elle trouva un guichetier  elle
inconnu, et qui lui dit d'un air effar:

--Il n'a pas encore dn.

--Je le sais bien, dit Cllia avec hauteur.

Cet homme n'osa l'arrter. Vingt pas plus loin, Cllia trouva assis
sur la premire des six marches en bois qui conduisaient  la chambre
de Fabrice un autre guichetier fort g et fort rouge qui lui dit
rsolument:

--Mademoiselle, avez-vous un ordre du gouverneur?

--Est-ce que vous ne me connaissez pas?

Cllia, en ce moment, tait anime d'une force surnaturelle, elle tait
hors d'elle-mme. Je vais sauver mon mari, se disait-elle.

Pendant que le vieux guichetier s'criait: Mais mon devoir ne me permet
pas... Cllia montait rapidement les six marches; elle se prcipita
contre la porte: une clef norme tait dans la serrure; elle eut besoin
de toutes ses forces pour la faire tourner. A ce moment, le vieux
guichetier  demi ivre saisissait le bas de sa robe; elle entra vivement
dans la chambre, referma la porte en dchirant sa robe, et, comme le
guichetier la poussait pour entrer aprs elle, elle la ferma avec un
verrou qui se trouvait sous sa main. Elle regarda dans la chambre et vit
Fabrice assis devant une fort petite table o tait son dner. Elle se
prcipita sur la table, la renversa, et, saisissant le bras de Fabrice,
lui dit:

--As-tu mang?

Ce tutoiement ravit Fabrice. Dans son trouble, Cllia oubliait pour la
premire fois la retenue fminine, et laissait voir son amour.

Fabrice allait commencer ce fatal repas: il la prit dans ses bras et la
couvrit de baisers. Ce dner tait empoisonn, pensa-t-il: si je lui
dis que je n'y ai pas touch, la religion reprend ses droits et Cllia
s'enfuit. Si elle me regarde au contraire comme un mourant, j'obtiendrai
d'elle qu'elle ne me quitte point. Elle dsire trouver un moyen de
rompre son excrable mariage, le hasard nous le prsente: les geliers
vont s'assembler, ils enfonceront la porte, et voici une esclandre telle
que peut-tre le marquis Crescenzi en sera effray, et le mariage rompu.

Pendant l'instant de silence occup par ces rflexions, Fabrice sentit
que dj Cllia cherchait  se dgager de ses embrassements.

--Je ne me sens point encore de douleurs, lui dit-il, mais bientt elles
me renverseront  tes pieds; aide-moi  mourir.

--O mon unique ami! lui dit-elle, je mourrai avec toi.

Elle le serrait dans ses bras, comme par un mouvement convulsif.

Elle tait si belle,  demi vtue et dans cet tat d'extrme passion,
que Fabrice ne put rsister  un mouvement presque involontaire. Aucune
rsistance ne fut oppose.

Dans l'enthousiasme de passion et de gnrosit qui suit un bonheur
extrme, il lui dit tourdiment:

--Il ne faut pas qu'un indigne mensonge vienne souiller les premiers
instants de notre bonheur: sans ton courage je ne serais plus qu'un
cadavre, ou je me dbattrais contre d'atroces douleurs; mais j'allais
commencer  dner lorsque tu es entre, et je n'ai point touch  ces
plats.

Fabrice s'tendait sur ces images atroces pour conjurer l'indignation
qu'il lisait dans les yeux de Cllia. Elle le regarda quelques instants,
combattue par deux sentiments violents et opposs, puis elle se jeta
dans ses bras. On entendit un grand bruit dans le corridor, on ouvrait
et on fermait avec violence les trois portes de fer, on parlait en
criant.

--Ah! si j'avais des armes! s'cria Fabrice; on me les a fait rendre
pour me permettre d'entrer. Sans doute ils viennent pour m'achever!
Adieu, ma Cllia, je bnis ma mort puisqu'elle a t l'occasion de mon
bonheur.

Cllia l'embrassa et lui donna un petit poignard  manche d'ivoire, dont
la lame n'tait gure plus longue que celle d'un canif.

--Ne te laisse pas tuer, lui dit-elle, et dfends-toi jusqu'au dernier
moment; si mon oncle l'abb a entendu le bruit, il a du courage et de la
vertu, il te sauvera; je vais leur parler.

En disant ces mots elle se prcipita vers la porte.

--Si tu n'es pas tu, dit-elle avec exaltation, en tenant le verrou de
la porte, et tournant la tte de son ct, laisse-toi mourir de faim
plutt que de toucher  quoi que ce soit. Porte ce pain toujours sur
toi. Le bruit s'approchait, Fabrice la saisit  bras-le-corps, prit sa
place auprs de la porte, et ouvrant cette porte avec fureur, il se
prcipita sur l'escalier de bois de six marches. Il avait  la main le
petit poignard  manche d'ivoire, et fut sur le point d'en percer le
gilet du gnral Fontana, aide de camp du prince, qui recula bien vite,
en s'criant tout effray:

--Mais je viens vous sauver, monsieur del Dongo.

Fabrice remonta les six marches, dit dans la chambre:

--Fontana vient me sauver.

Puis, revenant prs du gnral sur les marches de bois, s'expliqua
froidement avec lui. Il le pria fort longuement de lui pardonner un
premier mouvement de colre.

--On voulait m'empoisonner; ce dner qui est l devant moi, est
empoisonn; j'ai eu l'esprit de ne pas y toucher, mais je vous avouerai
que ce procd m'a choqu. En vous entendant monter, j'ai cru qu'on
venait m'achever  coups de dague... Monsieur le gnral, je vous
requiers d'ordonner que personne n'entre dans ma chambre: on terait le
poison, et notre bon prince doit tout savoir.

Le gnral, fort ple et tout interdit, transmit les ordres indiqus
par Fabrice aux geliers d'lite qui le suivaient: ces gens, tout
penauds de voir le poison dcouvert, se htrent de descendre; ils
prenaient les devants, en apparence, pour ne pas arrter dans l'escalier
si troit l'aide de camp du prince, et en effet pour se sauver et
disparatre. Au grand tonnement du gnral Fontana, Fabrice s'arrta
un gros quart d'heure au petit escalier de fer autour de la colonne du
rez-de-chausse; il voulait donner le temps  Cllia de se cacher au
premier tage.

C'tait la duchesse qui, aprs plusieurs dmarches folles, tait
parvenue  faire envoyer le gnral Fontana  la citadelle; elle y
russit par hasard. En quittant le comte Mosca aussi alarm qu'elle,
elle avait couru au palais. La princesse, qui avait une rpugnance
marque pour l'nergie qui lui semblait vulgaire, la crut folle, et
ne parut pas du tout dispose  tenter en sa faveur quelque dmarche
insolite. La duchesse, hors d'elle-mme, pleurait  chaudes larmes, elle
ne savait que rpter  chaque instant:

--Mais, madame, dans un quart d'heure Fabrice sera mort par le poison!

En voyant le sang-froid parfait de la princesse la duchesse devint
folle de douleur. Elle ne fit point cette rflexion morale, qui n'et
pas chapp  une femme leve dans une de ces religions du Nord qui
admettent l'examen personnel: J'ai employ le poison la premire, et
je pris par le poison. En Italie ces sortes de rflexions, dans les
moments passionns, paraissent de l'esprit fort plat, comme ferait 
Paris un calembour en pareille circonstance.

La duchesse, au dsespoir, hasarda d'aller dans le salon o se tenait
le marquis Crescenzi, de service ce jour-l. Au retour de la duchesse
 Parme, il l'avait remercie avec effusion de la place de chevalier
d'honneur  laquelle, sans elle, il n'et jamais pu prtendre. Les
protestations de dvouement sans bornes n'avaient pas manqu de sa part.
La duchesse l'aborda par ces mots:

--Rassi va faire empoisonner Fabrice qui est  la citadelle. Prenez dans
votre poche du chocolat et une bouteille d'eau que je vais vous donner.
Montez  la citadelle, et donnez-moi la vie en disant au gnral Fabio
Conti que vous rompez avec sa fille s'il ne vous permet pas de remettre
vous-mme  Fabrice cette eau et ce chocolat.

Le marquis plit, et sa physionomie, loin d'tre anime par ces mots,
peignit l'embarras le plus plat; il ne pouvait croire  un crime si
pouvantable dans une ville aussi morale que Parme, et o rgnait un si
grand prince, etc.; et encore, ces platitudes, il les disait lentement.
En un mot, la duchesse trouva un homme honnte, mais faible au possible
et ne pouvant se dterminer  agir. Aprs vingt phrases semblables
interrompues par les cris d'impatience de Mme Sanseverina, il tomba
sur une ide excellente: le serment qu'il avait prt comme chevalier
d'honneur lui dfendait de se mler de manoeuvres contre le gouvernement.

Qui pourrait se figurer l'anxit et le dsespoir de la duchesse, qui
sentait que le temps volait?

--Mais, du moins, voyez le gouverneur, dites-lui que je poursuivrai
jusqu'aux enfers les assassins de Fabrice!...

Le dsespoir augmentait l'loquence naturelle de la duchesse, mais tout
ce feu ne faisait qu'effrayer davantage le marquis et redoubler son
irrsolution; au bout d'une heure, il tait moins dispos  agir qu'au
premier moment.

Cette femme malheureuse, parvenue aux dernires limites du dsespoir,
et sentant bien que le gouverneur ne refuserait rien  un gendre aussi
riche, alla jusqu' se jeter  ses genoux: alors la pusillanimit du
marquis Crescenzi sembla augmenter encore; lui-mme,  la vue de ce
spectacle trange, craignit d'tre compromis sans le savoir; mais il
arriva une chose singulire: le marquis, bon homme au fond, fut touch
des larmes et de la position,  ses pieds, d'une femme aussi belle et
surtout aussi puissante.

Moi-mme, si noble et si riche, se dit-il, peut-tre un jour je
serai aussi aux genoux de quelque rpublicain! Le marquis se mit 
pleurer, et enfin il fut convenu que la duchesse, en sa qualit de
grande matresse, le prsenterait  la princesse, qui lui donnerait la
permission de remettre  Fabrice un petit panier dont il dclarerait
ignorer le contenu.

La veille au soir, avant que la duchesse st la folie faite par Fabrice
d'aller  la citadelle, on avait jou  la cour une comdie dell'arte;
et le prince, qui se rservait toujours les rles d'amoureux  jouer
avec la duchesse, avait t tellement passionn en lui parlant de sa
tendresse, qu'il et t ridicule, si, en Italie, un homme passionn ou
un prince pouvait jamais l'tre!

Le prince, fort timide, mais toujours prenant fort au srieux les choses
d'amour, rencontra dans l'un des corridors du chteau la duchesse qui
entranait le marquis Crescenzi, tout troubl, chez la princesse. Il
fut tellement surpris et bloui par la beaut pleine d'motion que le
dsespoir donnait  la grande matresse, que, pour la premire fois de
sa vie, il eut du caractre. D'un geste plus qu'imprieux il renvoya
le marquis et se mit  faire une dclaration d'amour dans toutes les
rgles  la duchesse. Le prince l'avait sans doute arrange longtemps 
l'avance, car il y avait des choses assez raisonnables.

--Puisque les convenances de mon rang me dfendent de me donner le
suprme bonheur de vous pouser, je vous jurerai sur la sainte hostie
consacre, de ne jamais me marier sans votre permission par crit. Je
sens bien, ajoutait-il, que je vous fais perdre la main d'un premier
ministre, homme d'esprit et fort aimable; mais enfin il a cinquante-six
ans, et moi je n'en ai pas encore vingt-deux. Je croirais vous faire
injure et mriter vos refus si je vous parlais des avantages trangers
 l'amour; mais tout ce qui tient  l'argent dans ma cour parle avec
admiration de la preuve d'amour que le comte vous donne, en vous
laissant la dpositaire de tout ce qui lui appartient. Je serai trop
heureux de l'imiter en ce point. Vous ferez un meilleur usage de ma
fortune que moi-mme, et vous aurez l'entire disposition de la somme
annuelle que mes ministres remettent  l'intendant gnral de ma
couronne; de faon que ce sera vous, madame la duchesse, qui dciderez
des sommes que je pourrai dpenser chaque mois.

La duchesse trouvait tous ces dtails bien longs; les dangers de Fabrice
lui peraient le coeur.

--Mais vous ne savez donc pas, mon prince s'cria-t-elle, qu'en ce
moment, on empoisonne Fabrice dans votre citadelle! Sauvez-le! je crois
tout.

L'arrangement de cette phrase tait d'une maladresse complte. Au seul
mot de poison, tout l'abandon, toute la bonne foi que ce pauvre prince
moral apportait dans cette conversation disparurent en un clin d'oeil;
la duchesse ne s'aperut de cette maladresse que lorsqu'il n'tait
plus temps d'y remdier, et son dsespoir fut augment, chose qu'elle
croyait impossible. Si je n'eusse pas parl de poison, se dit-elle, il
m'accordait la libert de Fabrice. O cher Fabrice! ajouta-t-elle, il est
donc crit que c'est moi qui dois te percer le coeur par mes sottises!

La duchesse eut besoin de beaucoup de temps et de coquetteries pour
faire revenir le prince  ses propos d'amour passionn; mais il resta
profondment effarouch. C'tait son esprit seul qui parlait; son me
avait t glace par l'ide du poison d'abord, et ensuite par cette
autre ide, aussi dsobligeante que la premire tait terrible: On
administre du poison dans mes Etats, et cela sans me le dire! Rassi veut
donc me dshonorer aux yeux de l'Europe! Et Dieu sait ce que je lirai le
mois prochain dans les journaux de Paris!

Tout  coup l'me de ce jeune homme si timide se taisant, son esprit
arriva  une ide.

--Chre duchesse! vous savez si je vous suis attach. Vos ides atroces
sur le poison ne sont pas fondes, j'aime  le croire; mais enfin elles
me donnent aussi  penser, elles me font presque oublier pour un instant
la passion que j'ai pour vous, et qui est la seule que de ma vie j'ai
prouve. Je sens que je ne suis pas aimable; je ne suis qu'un enfant
bien amoureux; mais enfin mettez-moi  l'preuve.

Le prince s'animait assez en tenant ce langage.

--Sauvez Fabrice, et je crois tout! Sans doute je suis entrane par les
craintes folles d'une me de mre; mais envoyez  l'instant chercher
Fabrice  la citadelle, que je le voie. S'il vit encore, envoyez-le du
palais  la prison de la ville, o il restera des mois entiers, si Votre
Altesse l'exige, et jusqu' son jugement.

La duchesse vit avec dsespoir que le prince, au lieu d'accorder d'un
mot une chose aussi simple, tait devenu sombre; il tait fort rouge, il
regardait la duchesse, puis baissait les yeux et ses joues plissaient.
L'ide de poison, mal  propos mise en avant, lui avait suggr une ide
digne de son pre ou de Philippe II: mais il n'osait l'exprimer.

--Tenez, madame, lui dit-il enfin comme se faisant violence, et d'un ton
fort peu gracieux, vous me mprisez comme un enfant, et de plus, comme
un tre sans grces: eh bien! je vais vous dire une chose horrible,
mais qui m'est suggre  l'instant par la passion profonde et vraie
que j'ai pour vous. Si je croyais le moins du monde au poison, j'aurais
dj agi, mon devoir m'en faisait une loi; mais je ne vois dans votre
demande qu'une fantaisie passionne, et dont peut-tre, je vous demande
la permission de le dire, je ne vois pas toute la porte. Vous voulez
que j'agisse sans consulter mes ministres, moi qui rgne depuis trois
mois  peine! vous me demandez une grande exception  ma faon d'agir
ordinaire, et que je crois fort raisonnable, je l'avoue. C'est vous,
madame, qui tes ici en ce moment le souverain absolu, vous me donnez
des esprances pour l'intrt qui est tout pour moi; mais, dans une
heure, lorsque cette imagination de poison, lorsque ce cauchemar aura
disparu, ma prsence vous deviendra importune, vous me disgracierez,
madame. Eh bien! il me faut un serment: jurez, madame, que si Fabrice
vous est rendu sain et sauf, j'obtiendrai de vous, d'ici  trois mois,
tout ce que mon amour peut dsirer de plus heureux; vous assurerez le
bonheur de ma vie entire en mettant  ma disposition une heure de la
vtre, et vous serez toute  moi.

En cet instant, l'horloge du chteau sonna deux heures. Ah! il n'est
plus temps peut-tre, se dit la duchesse.

--Je le jure, s'cria-t-elle avec des yeux gars.

Aussitt le prince devint un autre homme; il courut  l'extrmit de la
galerie o se trouvait le salon des aides de camp.

--Gnral Fontana, courez  la citadelle ventre  terre, montez
aussi vite que possible  la chambre o l'on garde M. del Dongo et
amenez-le-moi, il faut que je lui parle dans vingt minutes, et dans
quinze s'il est possible.

--Ah! gnral, s'cria la duchesse qui avait suivi le prince, une minute
peut dcider de ma vie. Un rapport faux sans doute me fait craindre le
poison pour Fabrice: criez-lui ds que vous serez  porte de la voix,
de ne pas manger. S'il a touch  son repas, faites-le vomir, dites-lui
que c'est moi qui le veux, employez la force s'il le faut; dites-lui que
je vous suis de bien prs, et croyez-moi votre oblige pour la vie.

--Madame la duchesse, mon cheval est sell, je passe pour savoir manier
un cheval, et je cours ventre  terre, je serai  la citadelle huit
minutes avant vous.

--Et moi, madame la duchesse, s'cria le prince, je vous demande quatre
de ces huit minutes.

L'aide de camp avait disparu, c'tait un homme qui n'avait pas d'autre
mrite que celui de monter  cheval. A peine eut-il referm la porte,
que le jeune prince, qui semblait avoir du caractre, saisit la main de
la duchesse.

--Daignez, madame, lui dit-il avec passion, venir avec moi  la chapelle.

La duchesse, interdite pour la premire fois de sa vie, le suivit sans
mot dire. Le prince et elle parcoururent en courant toute la longueur
de la grande galerie du palais, la chapelle se trouvant  l'autre
extrmit. Entr dans la chapelle, le prince se mit  genoux, presque
autant devant la duchesse que devant l'autel.

--Rptez le serment, dit-il avec passion; si vous aviez t juste, si
cette malheureuse qualit de prince ne m'et pas nui, vous m'eussiez
accord par piti pour mon amour ce que vous me devez maintenant parce
que vous l'avez jur.

--Si je revois Fabrice non empoisonn, s'il vit encore dans huit
jours, si Son Altesse le nomme coadjuteur avec future succession de
l'archevque Landriani, mon honneur, ma dignit de femme, tout par moi
sera foul aux pieds, et je serai  Son Altesse.

--Mais, chre amie, dit le prince avec une timide anxit et une
tendresse mlanges et bien plaisantes, je crains quelque embche que je
ne comprends pas, et qui pourrait dtruire mon bonheur; j'en mourrais.
Si l'archevque m'oppose quelqu'une de ces raisons ecclsiastiques qui
font durer les affaires des annes entires, qu'est-ce que je deviens?
Vous voyez que j'agis avec une entire bonne foi; allez-vous tre avec
moi un petit jsuite?

--Non: de bonne foi, si Fabrice est sauv, si, de tout votre pouvoir,
vous le faites coadjuteur et futur archevque, je me dshonore et je
suis  vous.

Votre Altesse s'engage  mettre <i>approuv</i> en marge d'une demande que
monseigneur l'archevque vous prsentera d'ici  huit jours.

--Je vous signe un papier en blanc, rgnez sur moi et sur mes Etats,
s'cria le prince rougissant de bonheur et rellement hors de lui. Il
exigea un second serment. Il tait tellement mu, qu'il en oubliait la
timidit qui lui tait si naturelle, et, dans cette chapelle du palais
o ils taient seuls, il dit  voix basse  la duchesse des choses qui,
dites trois jours auparavant, auraient chang l'opinion qu'elle avait de
lui. Mais chez elle le dsespoir que lui causait le danger de Fabrice
avait fait place  l'horreur de la promesse qu'on lui avait arrache.

La duchesse tait bouleverse de ce qu'elle venait de faire. Si elle
ne sentait pas encore toute l'affreuse amertume du mot prononc, c'est
que son attention tait occupe  savoir si le gnral Fontana pourrait
arriver  temps  la citadelle.

Pour se dlivrer des propos follement tendres de cet enfant et changer
un peu le discours, elle loua un tableau clbre du Parmesan, qui tait
au matre-autel de cette chapelle.

--Soyez assez bonne pour me permettre de vous l'envoyer, dit le prince.

--J'accepte, reprit la duchesse; mais souffrez que je coure au-devant de
Fabrice.

D'un air gar, elle dit  son cocher de mettre ses chevaux au galop.
Elle trouva sur le pont du foss de la citadelle le gnral Fontana et
Fabrice, qui sortaient  pied.

--As-tu mang?

--Non, par miracle.

La duchesse se jeta au cou de Fabrice, et tomba dans un vanouissement
qui dura une heure et donna des craintes d'abord pour sa vie, et ensuite
pour sa raison.

Le gouverneur Fabio Conti avait pli de colre  la vue du gnral
Fontana: il avait apport de telles lenteurs  obir  l'ordre du
prince, que l'aide de camp, qui supposait que la duchesse allait occuper
la place de matresse rgnante, avait fini par se fcher. Le gouverneur
comptait faire durer la maladie de Fabrice deux ou trois jours, et
voil, se disait-il, que le gnral, un homme de la cour, va trouver cet
insolent se dbattant dans les douleurs qui me vengent de sa fuite.

Fabio Conti, tout pensif, s'arrta dans le corps de garde du
rez-de-chausse de la tour Farnse, d'o il se hta de renvoyez les
soldats; il ne voulait pas de tmoins  la scne qui se prparait. Cinq
minutes aprs il fut ptrifi d'tonnement en entendant parler Fabrice,
et le voyant, vif et alerte, faire au gnral Fontana la description de
la prison. Il disparut.

Fabrice se montra un parfait gentleman dans son entrevue avec le prince.
D'abord il ne voulut point avoir l'air d'un enfant qui s'effraie 
propos de rien. Le prince lui demandant avec bont comment il se
trouvait:

--Comme un homme, Altesse Srnissime, qui meurt de faim, n'ayant par
bonheur ni djeun, ni dn.

Aprs avoir eu l'honneur de remercier le prince, il sollicita la
permission de voir l'archevque avant de se rendre  la prison de la
ville. Le prince tait devenu prodigieusement ple, lorsque arriva dans
sa tte d'enfant l'ide que le poison n'tait point tout  fait une
chimre de l'imagination de la duchesse. Absorb dans cette cruelle
pense, il ne rpondit pas d'abord  la demande de voir l'archevque,
que Fabrice lui adressait; puis il se crut oblig de rparer sa
distraction par beaucoup de grces.

--Sortez seul, monsieur, allez dans les rues de ma capitale sans aucune
garde. Vers les dix ou onze heures vous vous rendrez en prison, o j'ai
l'espoir que vous ne resterez pas longtemps.

Le lendemain de cette grande journe, la plus remarquable de sa vie,
le prince se croyait un petit Napolon; il avait lu que ce grand homme
avait t bien trait par plusieurs des jolies femmes de sa cour. Une
fois Napolon par les bonnes fortunes, il se rappela qu'il l'avait t
devant les balles. Son coeur tait encore tout transport de la fermet
de sa conduite avec la duchesse. La conscience d'avoir fait quelque
chose de difficile en fit un tout autre homme pendant quinze jours; il
devint sensible aux raisonnements gnreux; il eut quelque caractre.

Il dbuta ce jour-l par brler la patente de comte dresse en faveur
de Rassi, qui tait sur son bureau depuis un mois. Il destitua le
gnral Fabio Conti, et demanda au colonel Lange, son successeur, la
vrit sur le poison. Lange, brave militaire polonais, fit peur aux
geliers, et dit au prince qu'on avait voulu empoisonner le djeuner de
M. del Dongo; mais il et fallu mettre dans la confidence un trop grand
nombre de personnes. Les mesures furent mieux prises pour le dner;
et, sans l'arrive du gnral Fontana, M. del Dongo tait perdu. Le
prince fut constern; mais, comme il tait rellement fort amoureux,
ce fut une consolation pour lui de pouvoir se dire: Il se trouve que
j'ai rellement sauv la vie  M. del Dongo, et la duchesse n'osera pas
manquer  la parole qu'elle m'a donne. Il arriva  une autre ide:
Mon mtier est bien plus difficile que je ne le pensais; tout le monde
convient que la duchesse a infiniment d'esprit, la politique est ici
d'accord avec mon coeur. Il serait divin pour moi qu'elle voult tre mon
premier ministre.

Le soir, le prince tait tellement irrit des horreurs qu'il avait
dcouvertes, qu'il ne voulut pas se mler de la comdie.

--Je serais trop heureux, dit-il  la duchesse, si vous vouliez rgner
sur mes Etats comme vous rgnez sur mon coeur. Pour commencer, je vais
vous dire l'emploi de ma journe.

Alors il lui conta tout fort exactement: la brlure de la patente
de comte de Rassi, la nomination de Lange, son rapport sur
l'empoisonnement, etc.

--Je me trouve bien peu d'exprience pour rgner. Le comte m'humilie
par ses plaisanteries, il plaisante mme au conseil, et, dans le monde,
il tient des propos dont vous allez contester la vrit; il dit que
je suis un enfant qu'il mne o il veut. Pour tre prince, madame, on
n'en est pas moins homme, et ces choses-l fchent. Afin de donner de
l'invraisemblance aux histoires que peut faire M. Mosca, l'on m'a fait
appeler au ministre ce dangereux coquin Rassi, et voil ce gnral
Conti qui le croit encore tellement puissant, qu'il n'ose avouer que
c'est lui ou la Raversi qui l'ont engag  faire prir votre neveu; j'ai
bonne envie de renvoyer tout simplement par-devant les tribunaux le
gnral Fabio Conti; les juges verront s'il est coupable de tentative
d'empoisonnement.

--Mais, mon prince, avez-vous des juges?

--Comment? dit le prince tonn.

--Vous avez des jurisconsultes savants et qui marchent dans la rue d'un
air grave; du reste, ils jugeront toujours comme il plaira au parti
dominant dans votre cour.

Pendant que le jeune prince, scandalis, prononait des phrases qui
montraient sa candeur bien plus que sa sagacit, la duchesse se disait:
Me convient-il bien de laisser dshonorer Conti? Non, certainement,
car alors le mariage de sa fille avec ce plat honnte homme de marquis
Crescenzi devient impossible.

Sur ce sujet, il y eut un dialogue infini entre la duchesse et le
prince. Le prince fut bloui d'admiration. En faveur du mariage de
Cllia Conti avec le marquis Crescenzi, mais avec cette condition
expresse par lui dclare avec colre  l'ex-gouverneur, il lui fit
grce sur sa tentative d'empoisonnement; mais, par l'avis de la
duchesse, il l'exila jusqu' l'poque du mariage de sa fille. La
duchesse croyait n'aimer plus Fabrice d'amour, mais elle dsirait encore
passionnment le mariage de Cllia Conti avec le marquis; il y avait l
le vague espoir que peu  peu elle verrait disparatre la proccupation
de Fabrice.

Le prince, transport de bonheur, voulait, ce soir-l, destituer avec
scandale le ministre Rassi. La duchesse lui dit en riant:

--Savez-vous un mot de Napolon? Un homme plac dans un lieu lev, et
que tout le monde regarde, ne doit point se permettre de mouvements
violents. Mais ce soir il est trop tard, renvoyons les affaires  demain.

Elle voulait se donner le temps de consulter le comte, auquel elle
raconta fort exactement tout le dialogue de la soire, en supprimant,
toutefois, les frquentes allusions faites par le prince  une promesse
qui empoisonnait sa vie. La duchesse se flattait de se rendre tellement
ncessaire qu'elle pourrait obtenir un ajournement indfini en disant
au prince: Si vous avez la barbarie de vouloir me soumettre  cette
humiliation, que je ne vous pardonnerais point, le lendemain je quitte
vos Etats.

Consult par la duchesse sur le sort de Rassi, le comte se montra trs
philosophe. Le gnral Fabio Conti et lui allrent voyager en Pimont.

Une singulire difficult s'leva pour le procs de Fabrice: les juges
voulaient l'acquitter par acclamation, et ds la premire sance. Le
comte eut besoin d'employer la menace pour que le procs durt au moins
huit jours, et que les juges se donnassent la peine d'entendre tous les
tmoins. Ces gens sont toujours les mmes, se dit-il.

Le lendemain de son acquittement, Fabrice del Dongo prit enfin
possession de la place de grand vicaire du bon archevque Landriani. Le
mme jour, le prince signa les dpches ncessaires pour obtenir que
Fabrice ft nomm coadjuteur avec future succession, et, moins de deux
mois aprs, il fut install dans cette place.

Tout le monde faisait compliment  la duchesse sur l'air grave de son
neveu; le fait est qu'il tait au dsespoir. Ds le lendemain de sa
dlivrance, suivie de la destitution et de l'exil du gnral Fabio
Conti, et de la haute faveur de la duchesse, Cllia avait pris refuge
chez la comtesse Cantarini, sa tante, femme fort riche, fort ge, et
uniquement occupe des soins de sa sant. Cllia et pu voir Fabrice:
mais quelqu'un qui et connu ses engagements antrieurs, et qui l'et
vue agir maintenant, et pu penser qu'avec les dangers de son amant
son amour pour lui avait cess. Non seulement Fabrice passait le
plus souvent qu'il le pouvait dcemment devant le palais Cantarini,
mais encore il avait russi, aprs des peines infinies,  louer un
petit appartement vis--vis les fentres du premier tage. Une fois,
Cllia s'tant mise  la fentre  l'tourdie, pour voir passer une
procession, se retira  l'instant, et comme frappe de terreur; elle
avait aperu Fabrice, vtu de noir, mais comme un ouvrier fort pauvre,
qui la regardait d'une des fentres de ce taudis qui avait des vitres
de papier huil, comme sa chambre  la tour Farnse. Fabrice et bien
voulu pouvoir se persuader que Cllia le fuyait par suite de la disgrce
de son pre, que la voix publique attribuait  la duchesse; mais il
connaissait trop une autre cause de cet loignement, et rien ne pouvait
le distraire de sa mlancolie.

Il n'avait t sensible ni  son acquittement, ni  son installation
dans de belles fonctions, les premires qu'il et eues  remplir dans sa
vie, ni  sa belle position dans le monde, ni enfin  la cour assidue
que lui faisaient tous les ecclsiastiques et tous les dvots du
diocse. Le charmant appartement qu'il avait au palais Sanseverina ne se
trouva plus suffisant. A son extrme plaisir, la duchesse fut oblige
de lui cder tout le second tage de son palais et deux beaux salons
au premier, lesquels taient toujours remplis de personnages attendant
l'instant de faire leur cour au jeune coadjuteur. La clause de future
succession avait produit un effet surprenant dans le pays; on faisait
maintenant des vertus  Fabrice de toutes ces qualits fermes de son
caractre, qui autrefois scandalisaient si fort les courtisans pauvres
et nigauds.

Ce fut une grande leon de philosophie pour Fabrice que de se trouver
parfaitement insensible  tous ces honneurs, et beaucoup plus malheureux
dans cet appartement magnifique, avec dix laquais portant sa livre,
qu'il n'avait t dans sa chambre de bois de la tour Farnse, environn
de hideux geliers, et craignant toujours pour sa vie. Sa mre et
sa soeur, la duchesse V***, qui vinrent  Parme pour le voir dans sa
gloire, furent frappes de sa profonde tristesse. La marquise del Dongo,
maintenant la moins romanesque des femmes, en fut si profondment
alarme qu'elle crut qu' la tour Farnse on lui avait fait prendre
quelque poison lent. Malgr son extrme discrtion, elle crut devoir lui
parler de cette tristesse si extraordinaire, et Fabrice ne rpondit que
par des larmes.

Une foule d'avantages, consquence de sa brillante position, ne
produisaient chez lui d'autre effet que de lui donner de l'humeur. Son
frre, cette me vaniteuse et gangrene par le plus vil gosme, lui
crivit une lettre de congratulation presque officielle, et  cette
lettre tait joint un mandat de 50 000 francs, afin qu'il pt, disait le
nouveau marquis, acheter des chevaux et une voiture dignes de son nom.
Fabrice envoya cette somme  sa soeur cadette, mal marie.

Le comte Mosca avait fait faire une belle traduction, en italien, de
la gnalogie de la famille Valserra del Dongo, publie jadis en latin
par l'archevque de Parme, Fabrice. Il la fit imprimer magnifiquement
avec le texte latin en regard; les gravures avaient t traduites par
de superbes lithographies faites  Paris. La duchesse avait voulu
qu'un beau portrait de Fabrice ft plac vis--vis celui de l'ancien
archevque. Cette traduction fut publie comme tant l'ouvrage de
Fabrice pendant sa premire dtention. Mais tout tait ananti chez
notre hros, mme la vanit si naturelle  l'homme; il ne daigna pas
lire une seule page de cet ouvrage qui lui tait attribu. Sa position
dans le monde lui fit une obligation d'en prsenter un exemplaire
magnifiquement reli au prince, qui crut lui devoir un ddommagement
pour la mort cruelle dont il avait t si prs, et lui accorda les
grandes entres de sa chambre, faveur qui donne l'excellence.




CHAPITRE XXVI


Les seuls instants pendant lesquels Fabrice eut quelque chance de sortir
de sa profonde tristesse, taient ceux qu'il passait cach derrire
un carreau de vitre, par lequel il avait fait remplacer un carreau
de papier huil  la fentre de son appartement vis--vis le palais
Contarini, o, comme on sait, Cllia s'tait rfugie; le petit nombre
de fois qu'il l'avait vue depuis qu'il tait sorti de la citadelle,
il avait t profondment afflig d'un changement frappant, et qui
lui semblait du plus mauvais augure. Depuis sa faute, la physionomie
de Cllia avait pris un caractre de noblesse et de srieux vraiment
remarquable; on et dit qu'elle avait trente ans. Dans ce changement si
extraordinaire, Fabrice aperut le reflet de quelque ferme rsolution.
A chaque instant de la journe, se disait-il, elle se jure  elle-mme
d'tre fidle au voeu qu'elle a fait  la Madone, et de ne jamais me
revoir.

Fabrice ne devinait qu'en partie les malheurs de Cllia; elle savait que
son pre, tomb dans une profonde disgrce, ne pouvait rentrer  Parme
et reparatre  la cour (chose sans laquelle la vie tait impossible
pour lui) que le jour de son mariage avec le marquis de Crescenzi, elle
crivit  son pre qu'elle dsirait ce mariage. Le gnral tait alors
rfugi  Turin, et malade de chagrin. A la vrit, le contrecoup de
cette grande rsolution avait t de la vieillir de dix ans.

Elle avait fort bien dcouvert que Fabrice avait une fentre vis--vis
le palais Contarini; mais elle n'avait eu le malheur de le regarder
qu'une fois; ds qu'elle apercevait un air de tte ou une tournure
d'homme ressemblant un peu  la sienne, elle fermait les yeux 
l'instant. Sa pit profonde et sa confiance dans le secours de la
Madone taient dsormais ses seules ressources. Elle avait la douleur de
ne pas avoir d'estime pour son pre: le caractre de son futur mari lui
semblait parfaitement plat et  la hauteur des faons de sentir du grand
monde; enfin, elle adorait un homme qu'elle ne devait jamais revoir, et
qui pourtant avait des droits sur elle. Cet ensemble de destine lui
semblait le malheur parfait, et nous avouerons qu'elle avait raison. Il
et fallu, aprs son mariage, aller vivre  deux cents lieues de Parme.

Fabrice connaissait la profonde modestie de Cllia; il savait combien
toute entreprise extraordinaire, et pouvant faire anecdote, si elle
tait dcouverte, tait assure de lui dplaire. Toutefois, pouss 
bout par l'excs de sa mlancolie et par ces regards de Cllia qui
constamment se dtournaient de lui, il osa essayer de gagner deux
domestiques de Mme Contarini, sa tante. Un jour,  la tombe de la
nuit, Fabrice, habill comme un bourgeois de campagne, se prsenta  la
porte du palais, o l'attendait l'un des domestiques gagns par lui;
il s'annona comme arrivant de Turin, et ayant pour Cllia des lettres
de son pre. Le domestique alla porter son message, et le fit monter
dans une immense antichambre, au premier tage du palais. C'est en ce
lieu que Fabrice passa peut-tre le quart d'heure de sa vie le plus
rempli d'anxit. Si Cllia le repoussait, il n'y avait plus pour lui
d'espoir de tranquillit. Afin de couper court aux soins importuns dont
m'accable ma nouvelle dignit, j'terai  l'Eglise un mauvais prtre,
et, sous un nom suppos, j'irai me rfugier dans quelque chartreuse.
Enfin le domestique vint lui annoncer que Mlle Cllia Conti tait
dispose  le recevoir. Le courage manqua tout  fait  notre hros; il
fut sur le point de tomber de peur en montant l'escalier du second tage.

Cllia tait assise devant une petite table qui portait une seule
bougie. A peine elle eut reconnu Fabrice sous son dguisement, qu'elle
prit la fuite et alla se cacher au fond du salon.

--Voil comment vous tes soigneux de mon salut, lui cria-t-elle, en
se cachant la figure avec les mains. Vous le savez pourtant, lorsque
mon pre fut sur le point de prir par suite du poison, je fis voeu 
la Madone de ne jamais vous voir. Je n'ai manqu  ce voeu que ce jour,
le plus malheureux de ma vie, o je crus en conscience devoir vous
soustraire  la mort. C'est dj beaucoup que, par une interprtation
force et sans doute criminelle, je consente  vous entendre.

Cette dernire phrase tonna tellement Fabrice, qu'il lui fallut
quelques secondes pour s'en rjouir. Il s'tait attendu  la plus vive
colre, et  voir Cllia enfuir; enfin la prsence d'esprit lui revint
et il teignit la bougie unique. Quoiqu'il crt avoir bien compris les
ordres de Cllia, il tait tout tremblant en avanant vers le fond du
salon o elle s'tait rfugie derrire un canap; il ne savait s'il ne
l'offenserait pas en lui baisant la main; elle tait toute tremblante
d'amour, et se jeta dans ses bras.

--Cher Fabrice, lui dit-elle, combien tu as tard de temps  venir! Je
ne puis te parler qu'un instant car c'est sans doute un grand pch; et
lorsque je promis de ne te voir jamais, sans doute j'entendais aussi
promettre de ne te point parler. Mais comment as-tu pu poursuivre avec
tant de barbarie l'ide de vengeance qu'a eue mon pauvre pre? car
enfin c'est lui d'abord qui a t presque empoisonn pour faciliter
ta fuite. Ne devais-tu pas faire quelque chose pour moi qui ai tant
expos ma bonne renomme afin de te sauver? Et d'ailleurs te voil tout
 fait li aux ordres sacrs; tu ne pourrais plus m'pouser quand mme
je trouverais un moyen d'loigner cet odieux marquis. Et puis comment
as-tu os, le soir de la procession, prtendre me voir en plein jour, et
violer ainsi, de la faon la plus criante, la sainte promesse que j'ai
faite  la Madone?

Fabrice la serrait dans ses bras, hors de lui de surprise et de bonheur.

Un entretien qui commenait avec cette quantit de choses  se dire ne
devait pas finir de longtemps. Fabrice lui raconta l'exacte vrit sur
l'exil de son pre; la duchesse ne s'en tait mle en aucune sorte, par
la grande raison qu'elle n'avait pas cru un seul instant que l'ide du
poison appartnt au gnral Conti; elle avait toujours pens que c'tait
un trait d'esprit de la faction Raversi, qui voulait chasser le comte
Mosca. Cette vrit historique longuement dveloppe rendit Cllia fort
heureuse; elle tait dsole de devoir har quelqu'un qui appartenait 
Fabrice. Maintenant elle ne voyait plus la duchesse d'un oeil jaloux.

Le bonheur que cette soire tablit ne dura que quelques jours.

L'excellent don Cesare arriva de Turin; et, puisant de la hardiesse
dans la parfaite honntet de son coeur, il osa se faire prsenter  la
duchesse. Aprs lui avoir demand sa parole de ne point abuser de la
confiance qu'il allait lui faire, il avoua que son frre, abus par un
faux point d'honneur, et qui s'tait cru brav et perdu dans l'opinion
par la fuite de Fabrice, avait cru devoir se venger.

Don Cesare n'avait pas parl deux minutes, que son procs tait gagn:
sa vertu parfaite avait touch la duchesse, qui n'tait point accoutume
 un tel spectacle. Il lui plut comme nouveaut.

--Htez le mariage de la fille du gnral avec le marquis Crescenzi, et
je vous donne ma parole que je ferai tout ce qui est en moi pour que le
gnral soit reu comme s'il revenait de voyage. Je l'inviterai  dner;
tes-vous content? Sans doute il y aura du froid dans les commencements,
et le gnral ne devra point se hter de demander sa place de gouverneur
de la citadelle. Mais vous savez que j'ai de l'amiti pour le marquis,
et je ne conserverai point de rancune contre son beau-pre.

Arm de ces paroles, don Cesare vint dire  sa nice qu'elle tenait en
ses mains la vie de son pre, malade de dsespoir. Depuis plusieurs mois
il n'avait paru  aucune cour.

Cllia voulut aller voir son pre, rfugi, sous un nom suppos, dans
un village prs de Turin; car il s'tait figur que la cour de Parme
demandait son extradition  celle de Turin, pour le mettre en jugement.
Elle le trouva malade et presque fou. Le soir mme elle crivit 
Fabrice une lettre d'ternelle rupture. En recevant cette lettre,
Fabrice, qui dveloppait un caractre tout  fait semblable  celui de
sa matresse, alla se mettre en retraite au couvent de Velleja, situ
dans les montagnes  dix lieues de Parme. Cllia lui crivait une lettre
de dix pages: elle lui avait jur jadis de ne jamais pouser le marquis
sans son consentement; maintenant elle le lui demandait, et Fabrice le
lui accorda du fond de sa retraite de Velleja, par une lettre remplie de
l'amiti la plus pure.

En recevant cette lettre dont, il faut l'avouer, l'amiti l'irrita,
Cllia fixa elle-mme le jour de son mariage, dont les ftes vinrent
encore augmenter l'clat dont brilla cet hiver la cour de Parme.

Ranuce-Ernest V tait avare au fond; mais il tait perdument amoureux,
et il esprait fixer la duchesse  sa cour: il pria sa mre d'accepter
une somme fort considrable, et de donner des ftes. La grande matresse
sut tirer un admirable parti de cette augmentation de richesses; les
ftes de Parme, cet hiver-l, rappelrent les beaux jours de la cour de
Milan et de cet aimable prince Eugne, vice-roi d'Italie, dont la bont
laisse un si long souvenir.

Les devoirs du coadjuteur l'avaient rappel  Parme mais il dclara
que, par des motifs de pit, il continuerait sa retraite dans le petit
appartement que son protecteur, monseigneur Landriani, l'avait forc
de prendre  l'archevch; et il alla s'y enfermer, suivi d'un seul
domestique. Ainsi il n'assista  aucune des ftes si brillantes de la
cour, ce qui lui valut  Parme et dans son futur diocse une immense
rputation de saintet. Par un effet inattendu de cette retraite
qu'inspirait seule  Fabrice sa tristesse profonde et sans espoir, le
bon archevque Landriani, qui l'avait toujours aim, et qui, dans le
fait, avait eu l'ide de le faire coadjuteur, conut contre lui un peu
de jalousie. L'archevque croyait avec raison devoir aller  toutes les
ftes de la cour, comme il est d'usage en Italie. Dans ces occasions,
il portait son costume de grande crmonie, qui,  peu de chose prs,
est le mme que celui qu'on lui voyait dans le choeur de sa cathdrale.
Les centaines de domestiques runis dans l'antichambre en colonnade du
palais ne manquaient pas de se lever et de demander sa bndiction 
monseigneur, qui voulait bien s'arrter et la leur donner. Ce fut dans
un de ces moments de silence solennel que monseigneur Landriani entendit
une voix qui disait:

--Notre archevque va au bal, et monsignore del Dongo ne sort pas de sa
chambre!

De ce moment prit fin  l'archevch l'immense faveur dont Fabrice y
avait joui; mais il pouvait voler de ses propres ailes. Toute cette
conduite, qui n'avait t inspire que par le dsespoir o le plongeait
le mariage de Cllia, passa pour l'effet d'une pit simple et sublime,
et les dvotes lisaient, comme un livre d'dification, la traduction
de la gnalogie de sa famille, o perait la vanit la plus folle.
Les libraires firent une dition lithographie de son portrait, qui
fut enleve en quelques jours, et surtout par les gens du peuple; le
graveur, par ignorance, avait reproduit autour du portrait de Fabrice
plusieurs des ornements qui ne doivent se trouver qu'aux portraits des
vques, et auxquels un coadjuteur ne saurait prtendre. L'archevque
vit un de ces portraits, et sa fureur ne connut plus de bornes; il fit
appeler Fabrice, et lui adressa les choses les plus dures, et dans des
termes que la passion rendit quelquefois fort grossiers. Fabrice n'eut
aucun effort  faire, comme on le pense bien, pour se conduire comme
l'et fait Fnelon en pareille occurrence; il couta l'archevque avec
toute l'humilit et tout le respect possibles; et, lorsque ce prlat
eut cess de parler, il lui raconta toute l'histoire de la traduction
de cette gnalogie faite par les ordres du comte Mosca,  l'poque de
sa premire prison. Elle avait t publie dans des fins mondaines,
et qui toujours lui avaient sembl peu convenables pour un homme de
son tat. Quant au portrait, il avait t parfaitement tranger 
la seconde dition, comme  la premire; et le libraire lui ayant
adress  l'archevch, pendant sa retraite, vingt-quatre exemplaires
de cette seconde dition, il avait envoy son domestique en acheter
un vingt-cinquime; et, ayant appris par ce moyen que ce portrait se
vendait trente sous, il avait envoy cent francs comme paiement des
vingt-quatre exemplaires.

Toutes ces raisons, quoique exposes du ton le plus raisonnable par un
homme qui avait bien d'autres chagrins dans le coeur, portrent jusqu'
l'garement la colre de l'archevque; il alla jusqu' accuser Fabrice
d'hypocrisie.

Voil ce que c'est que les gens du commun, se dit Fabrice, mme quand
ils ont de l'esprit!

Il avait alors un souci plus srieux; c'taient les lettres de sa tante,
qui exigeait absolument qu'il vnt reprendre son appartement au palais
Sanseverina, ou que du moins il vnt la voir quelquefois. L Fabrice
tait certain d'entendre parler des ftes splendides donnes par le
marquis Crescenzi  l'occasion de son mariage: or, c'est ce qu'il
n'tait pas sr de pouvoir supporter sans se donner en spectacle.

Lorsque la crmonie du mariage eut lieu, il y avait huit jours entiers
que Fabrice s'tait vou au silence le plus complet, aprs avoir ordonn
 son domestique et aux gens de l'archevch avec lesquels il avait des
rapports de ne jamais lui adresser la parole.

Monsignore Landriani ayant appris cette nouvelle affectation, fit
appeler Fabrice beaucoup plus souvent qu' l'ordinaire, et voulut
avoir avec lui de fort longues conversations; il l'obligea mme  des
confrences avec certains chanoines de campagne, qui prtendaient que
l'archevch avait agi contre leurs privilges. Fabrice prit toutes
ces choses avec l'indiffrence parfaite d'un homme qui a d'autres
penses. Il vaudrait mieux pour moi, pensait-il, me faire chartreux; je
souffrirais moins dans les rochers de Velleja.

Il alla voir sa tante, et ne put retenir ses larmes en l'embrassant.
Elle le trouva tellement chang, ses yeux, encore agrandis par
l'extrme maigreur, avaient tellement l'air de lui sortir de la tte,
et lui-mme avait une apparence tellement chtive et malheureuse, avec
son petit habit noir et rp de simple prtre, qu' ce premier abord la
duchesse, elle aussi, ne put retenir ses larmes; mais un instant aprs,
lorsqu'elle se fut dit que tout ce changement dans l'apparence de ce
beau jeune homme tait caus par le mariage de Cllia, elle eut des
sentiments presque gaux en vhmence  ceux de l'archevque, quoique
plus habilement contenus. Elle eut la barbarie de parler longuement de
certains dtails pittoresques qui avaient signal les ftes charmantes
donnes par le marquis Crescenzi. Fabrice ne rpondait pas; mais ses
yeux se fermrent un peu par un mouvement convulsif, et il devint encore
plus ple qu'il ne l'tait, ce qui d'abord et sembl impossible. Dans
ces moments de vive douleur, sa pleur prenait une teinte verte.

Le comte Mosca survint, et ce qu'il voyait, et qui lui semblait
incroyable, le gurit enfin tout  fait de la jalousie que jamais
Fabrice n'avait cess de lui inspirer. Cet homme habile employa les
tournures les plus dlicates et les plus ingnieuses pour chercher 
redonner  Fabrice quelque intrt pour les choses de ce monde. Le
comte avait toujours eu pour lui beaucoup d'estime et assez d'amiti;
cette amiti, n'tant plus contrebalance par la jalousie, devint en ce
moment presque dvoue. En effet, il a bien achet sa belle fortune,
se disait-il, en rcapitulant ses malheurs. Sous prtexte de lui faire
voir le tableau du Parmesan que le prince avait envoy  la duchesse, le
comte prit  part Fabrice:

--Ah ! mon ami, parlons en hommes: puis-je vous tre bon  quelque
chose? Vous ne devez point redouter de questions de ma part; mais enfin
l'argent peut-il vous tre utile, le pouvoir peut-il vous servir?
Parlez, je suis  vos ordres; si vous aimez mieux crire, crivez-moi.

Fabrice l'embrassa tendrement et parla du tableau.

--Votre conduite est le chef-d'oeuvre de la plus fine politique, lui
dit le comte en revenant au ton lger de la conversation; vous vous
mnagez un avenir fort agrable, le prince vous respecte, le peuple
vous vnre, votre petit habit noir rp fait passer de mauvaises nuits
 monsignore Landriani. J'ai quelque habitude des affaires, et je puis
vous jurer que je ne saurais quel conseil vous donner pour perfectionner
ce que je vois. Votre premier pas dans le monde  vingt-cinq ans vous
fait atteindre  la perfection. On parle beaucoup de vous  la cour; et
savez-vous  quoi vous devez cette distinction unique  votre ge? au
petit habit noir rp. La duchesse et moi nous disposons, comme vous
le savez, de l'ancienne maison de Ptrarque sur cette belle colline au
milieu de la fort, aux environs du P: si jamais vous tes las des
petits mauvais procds de l'envie, j'ai pens que vous pourriez tre le
successeur de Ptrarque, dont le renom augmentera le vtre.

Le comte se mettait l'esprit  la torture pour faire natre un sourire
sur cette figure d'anachorte, mais il n'y put parvenir. Ce qui rendait
le changement plus frappant, c'est qu'avant ces derniers temps, si la
figure de Fabrice avait un dfaut, c'tait de prsenter quelquefois,
hors de propos, l'expression de la volupt et de la gaiet.

Le comte ne le laissa point partir sans lui dire que, malgr son tat de
retraite, il y aurait peut-tre de l'affectation  ne pas paratre  la
cour le samedi suivant, c'tait le jour de naissance de la princesse.
Ce mot fut un coup de poignard pour Fabrice. Grand Dieu! pensa-t-il,
que suis-je venu faire dans ce palais! Il ne pouvait penser sans
frmir  la rencontre qu'il pouvait faire  la cour. Cette ide absorba
toutes les autres; il pensa que l'unique ressource qui lui restt tait
d'arriver au palais au moment prcis o l'on ouvrirait les portes des
salons.

En effet, le nom de monsignore del Dongo fut un des premiers annoncs
 la soire de grand gala, et la princesse le reut avec toute la
distinction possible. Les yeux de Fabrice taient fixs sur la pendule,
et,  l'instant o elle marqua la vingtime minute de sa prsence dans
ce salon, il se levait pour prendre cong, lorsque le prince entra chez
sa mre. Aprs lui avoir fait la cour quelques instants, Fabrice se
rapprochait de la porte par une savante manoeuvre, lorsque vint clater
 ses dpens un de ces petits riens de cour que la grande matresse
savait si bien mnager: le chambellan de service lui courut aprs pour
lui dire qu'il avait t dsign pour faire le whist du prince. A Parme,
c'est un honneur insigne et bien au-dessus du rang que le coadjuteur
occupait dans le monde. Faire le whist tait un honneur marqu mme pour
l'archevque. A la parole du chambellan, Fabrice se sentit percer le
coeur, et quoique ennemi mortel de toute scne publique, il fut sur le
point d'aller lui dire qu'il avait t saisi d'un tourdissement subit;
mais il pensa qu'il serait en butte  des questions et  des compliments
de condolance, plus intolrables encore que le jeu. Ce jour-l il avait
horreur de parler.

Heureusement le gnral des frres mineurs se trouvait au nombre des
grands personnages qui taient venus faire leur cour  la princesse. Ce
moine, fort savant, digne mule des Fontana et des Duvoisin, s'tait
plac dans un coin recul du salon: Fabrice prit poste debout devant
lui de faon  ne point apercevoir la porte d'entre, et lui parla
thologie. Mais il ne put faire que son oreille n'entendt pas annoncer
M. le marquis et Mme la marquise Crescenzi. Fabrice, contre son attente,
prouva un violent mouvement de colre.

--Si j'tais Borso Valserra, se dit-il (c'tait un des gnraux du
premier Sforce), j'irais poignarder ce lourd marquis, prcisment avec
ce petit poignard  manche d'ivoire que Cllia me donna ce jour heureux,
et je lui apprendrais s'il doit avoir l'insolence de se prsenter avec
cette marquise dans un lieu o je suis!

Sa physionomie changea tellement, que le gnral des frres mineurs lui
dit:

--Est-ce que Votre Excellence se trouve incommode?

--J'ai un mal  la tte fou... ces lumires me font mal... et je ne
reste que parce que j'ai t nomm pour la partie de whist du prince.

A ce mot, le gnral des frres mineurs, qui tait un bourgeois, fut
tellement dconcert, que, ne sachant plus que faire, il se mit 
saluer Fabrice, lequel, de son ct, bien autrement troubl que le
gnral des mineurs, se prit  parler avec une volubilit trange; il
entendait qu'il se faisait un grand silence derrire lui et ne voulait
pas regarder. Tout  coup un archet frappa un pupitre; on joua une
ritournelle, et la clbre Mme P... chanta cet air de Cimarosa autrefois
si clbre:

Quelle pupille tenere!

Fabrice tint bon aux premires mesures, mais bientt sa colre
s'vanouit, et il prouva un besoin extrme de rpandre des larmes.
Grand Dieu! se dit-il, quelle scne ridicule! et avec mon habit
encore! Il crut plus sage de parler de lui.

--Ces maux de tte excessifs, quand je les contrarie, comme ce soir,
dit-il au gnral des frres mineurs, finissent par des accs de larmes
qui pourraient donner pture  la mdisance dans un homme de notre tat;
ainsi je prie Votre Rvrence Illustrissime de permettre que je pleure
en la regardant, et de n'y pas faire autrement attention.

--Notre pre provincial de Catanzara est atteint de la mme incommodit,
dit le gnral des mineurs.

Et il commena  voix basse une histoire infinie.

Le ridicule de cette histoire, qui avait amen le dtail des repas du
soir de ce pre provincial, fit sourire Fabrice, ce qui ne lui tait pas
arriv depuis longtemps; mais bientt il cessa d'couter le gnral des
mineurs. Mme P... chantait, avec un talent divin, un air de Pergolse
(la princesse aimait la musique suranne). Il se fit un petit bruit 
trois pas de Fabrice; pour la premire fois de la soire il dtourna les
yeux. Le fauteuil qui venait d'occasionner ce petit craquement sur le
parquet tait occup par la marquise Crescenzi, dont les yeux remplis
de larmes rencontrrent en plein ceux de Fabrice, qui n'taient gure
en meilleur tat. La marquise baissa la tte; Fabrice continua  la
regarder quelques secondes: il faisait connaissance avec cette tte
charge de diamants; mais son regard exprimait la colre et le ddain.
Puis, se disant: Et mes yeux ne te regarderont jamais, il se retourna
vers son pre gnral, et lui dit:

--Voici mon incommodit qui me prend plus fort que jamais.

En effet, Fabrice pleura  chaudes larmes pendant plus d'une demi-heure.
Par bonheur, une symphonie de Mozart, horriblement corche, comme c'est
l'usage en Italie, vint  son secours et l'aida  scher ses larmes.

Il tint ferme et ne tourna pas les yeux vers la marquise Crescenzi;
mais Mme P... chanta de nouveau, et l'me de Fabrice, soulage par les
larmes, arriva  un tat de repos parfait. Alors la vie lui apparut sous
un nouveau jour. Est-ce que je prtends, se dit-il, pouvoir l'oublier
entirement ds les premiers moments? cela me serait-il possible? Il
arriva  cette ide: Puis-je tre plus malheureux que je ne le suis
depuis deux mois? et si rien ne peut augmenter mon angoisse, pourquoi
rsister au plaisir de la voir. Elle a oubli ses serments, elle est
lgre: toutes les femmes ne le sont-elles pas? Mais qui pourrait lui
refuser une beaut cleste? Elle a un regard qui me ravit en extase,
tandis que je suis oblig de faire effort sur moi-mme pour regarder les
femmes qui passent pour les plus belles! eh bien! pourquoi ne pas me
laisser ravir? ce sera du moins un moment de rpit.

Fabrice avait quelque connaissance des hommes, mais aucune exprience
des passions, sans quoi il se ft dit que ce plaisir d'un moment, auquel
il allait cder, rendrait inutiles tous les efforts qu'il faisait depuis
deux mois pour oublier Cllia.

Cette pauvre femme n'tait venue  cette fte que force par son mari;
elle voulait du moins se retirer aprs une demi-heure, sous prtexte de
sant, mais le marquis lui dclara que, faire avancer sa voiture pour
partir, quand beaucoup de voitures arrivaient encore, serait une chose
tout  fait hors d'usage, et qui pourrait mme tre interprte comme
une critique indirecte de la fte donne par la princesse.

--En ma qualit de chevalier d'honneur, ajouta le marquis, je dois me
tenir dans le salon aux ordres de la princesse, jusqu' ce que tout le
monde soit sorti: il peut y avoir et il y aura sans doute des ordres 
donner aux gens, ils sont si ngligents! Et voulez-vous qu'un simple
cuyer de la princesse usurpe cet honneur?

Cllia se rsigna; elle n'avait pas vu Fabrice, elle esprait encore
qu'il ne serait pas venu  cette fte. Mais au moment o le concert
allait commencer, la princesse ayant permis aux dames de s'asseoir,
Cllia fort peu alerte pour ces sortes de choses, se laissa ravir les
meilleures places auprs de la princesse, et fut oblige de venir
chercher un fauteuil au fond de la salle, jusque dans le coin recul
o Fabrice s'tait rfugi. En arrivant  son fauteuil, le costume
singulier en un tel lieu du gnral des frres mineurs arrta ses yeux,
et d'abord elle ne remarqua pas l'homme mince et revtu d'un simple
habit noir qui lui parlait; toutefois un certain mouvement secret
arrtait ses yeux sur cet homme. Tout le monde ici a des uniformes ou
des habits richement brods: quel peut tre ce jeune homme en habit
noir si simple? Elle le regardait profondment attentive, lorsqu'une
dame, en venant se placer, fit faire un mouvement  son fauteuil.
Fabrice tourna la tte: elle ne le reconnut pas, tant il tait chang.
D'abord elle se dit: Voil quelqu'un qui lui ressemble, ce sera son
frre an; mais je ne le croyais que de quelques annes plus g que
lui, et celui-ci est un homme de quarante ans. Tout  coup elle le
reconnut  un mouvement de la bouche. Le malheureux, qu'il a souffert!
se dit-elle; et elle baissa la tte accable par la douleur, et non
pour tre fidle  son voeu. Son coeur tait boulevers par la piti.
Qu'il tait loin d'avoir cet air aprs neuf mois de prison! Elle ne le
regarda plus; mais, sans tourner prcisment les yeux de son ct, elle
voyait tous ses mouvements.

Aprs le concert, elle le vit se rapprocher de la table de jeu du
prince, place  quelques pas du trne; elle respira quand Fabrice fut
ainsi fort loin d'elle.

Mais le marquis Crescenzi avait t fort piqu de voir sa femme relgue
aussi loin du trne; toute la soire il avait t occup  persuader 
une dame assise  trois fauteuils de la princesse, et dont le mari lui
avait des obligations d'argent, qu'elle ferait bien de changer de place
avec la marquise. La pauvre femme rsistant, comme il tait naturel, il
alla chercher le mari dbiteur, qui fit entendre  sa moiti la triste
voix de la raison, et enfin le marquis eut le plaisir de consommer
l'change, il alla chercher sa femme.

--Vous serez toujours trop modeste, lui dit-il; pourquoi marcher ainsi
les yeux baisss? on vous prendra pour une de ces bourgeoises tout
tonnes de se trouver ici, et que tout le monde est tonn d'y voir.
Cette folle de grande matresse n'en fait jamais d'autres! Et l'on parle
de retarder les progrs du jacobinisme! Songez que votre mari occupe
la premire place mle de la cour de la princesse; et quand mme les
rpublicains parviendraient  supprimer la cour et mme la noblesse,
votre mari serait encore l'homme le plus riche de cet Etat. C'est l une
ide que vous ne vous mettez point assez dans la tte.

Le fauteuil o le marquis eut le plaisir d'installer sa femme n'tait
qu' six pas de la table de jeu du prince; elle ne voyait Fabrice qu'en
profil, mais elle le trouva tellement maigri, il avait surtout l'air
tellement au-dessus de tout ce qui pouvait arriver en ce monde, lui qui
autrefois ne laissait passer aucun incident sans dire son mot, qu'elle
finit par arriver  cette affreuse conclusion: Fabrice tait tout  fait
chang; il l'avait oublie; s'il tait tellement maigri, c'tait l'effet
des jenes svres auxquels sa pit se soumettait. Cllia fut confirme
dans cette triste ide par la conversation de tous ses voisins: le nom
du coadjuteur tait dans toutes les bouches; on cherchait la cause de
l'insigne faveur dont on le voyait l'objet: lui, si jeune, tre admis au
jeu du prince! On admirait l'indiffrence polie et les airs de hauteur
avec lesquels il jetait ses cartes, mme quand il coupait Son Altesse.

--Mais cela est incroyable, s'criaient de vieux courtisans; la faveur
de sa tante lui tourne tout  fait la tte... mais, grce au ciel,
cela ne durera pas; notre souverain n'aime pas que l'on prenne de ces
petits airs de supriorit. La duchesse s'approcha du prince; les
courtisans qui se tenaient  distance fort respectueuse de la table de
jeu, de faon  ne pouvoir entendre de la conversation du prince que
quelques mots au hasard, remarqurent que Fabrice rougissait beaucoup.
Sa tante lui aura fait la leon, se dirent-ils, sur ses grands airs
d'indiffrence. Fabrice venait d'entendre la voix de Cllia, elle
rpondait  la princesse qui, en faisant son tour dans le bal, avait
adress la parole  la femme de son chevalier d'honneur. Arriva le
moment o Fabrice dut changer de place au whist; alors il se trouva
prcisment en face de Cllia, et se livra plusieurs fois au bonheur de
la contempler. La pauvre marquise, se sentant regarde par lui, perdait
tout  fait contenance. Plusieurs fois elle oublia ce qu'elle devait 
son voeu: dans son dsir de deviner ce qui se passait dans le coeur de
Fabrice, elle fixait les yeux sur lui.

Le jeu du prince termin, les dames se levrent pour passer dans la
salle du souper. Il y eut un peu de dsordre. Fabrice se trouva tout
prs de Cllia; il tait encore trs rsolu, mais il vint  reconnatre
un parfum trs faible qu'elle mettait dans ses robes; cette sensation
renversa tout ce qu'il s'tait promis. Il s'approcha d'elle et pronona
 demi-voix et comme se parlant  soi-mme, deux vers de ce sonnet de
Ptrarque, qu'il lui avait envoy du lac Majeur, imprim sur un mouchoir
de soie:

--Quel n'tait pas mon bonheur quand le vulgaire me croyait malheureux,
et maintenant que mon sort est chang!

Non, il ne m'a point oublie, se dit Cllia, avec un transport de joie.
Cette belle me n'est point inconstante!

    Non, vous ne me verrez jamais changer,
    Beaux yeux qui m'avez appris  aimer.

Cllia osa se rpter  elle-mme ces deux vers de Ptrarque.

La princesse se retira aussitt aprs le souper; le prince l'avait
suivie jusque chez elle, et ne reparut point dans les salles de
rception. Ds que cette nouvelle fut connue, tout le monde voulut
partir  la fois; il y eut un dsordre complet dans les antichambres;
Cllia se trouva tout prs de Fabrice; le profond malheur peint dans ses
traits lui fit piti.

--Oublions le pass, lui dit-elle, et gardez ce souvenir d'amiti.

En disant ces mots, elle plaait son ventail de faon  ce qu'il pt le
prendre.

Tout changea aux yeux de Fabrice: en un instant il fut un autre homme;
ds le lendemain il dclara que sa retraite tait termine, et revint
prendre son magnifique appartement au palais Sanseverina. L'archevque
dit et crut que la faveur que le prince lui avait faite en l'admettant
 son jeu avait fait perdre entirement la tte  ce nouveau saint: la
duchesse vit qu'il tait d'accord avec Cllia. Cette pense, venant
redoubler le malheur que donnait le souvenir d'une promesse fatale,
acheva de la dterminer  faire une absence. On admira sa folie. Quoi!
s'loigner de la cour au moment o la faveur dont elle tait l'objet
paraissait sans bornes! Le comte, parfaitement heureux depuis qu'il
voyait qu'il n'y avait point d'amour entre Fabrice et la duchesse,
disait  son amie:

--Ce nouveau prince est la vertu incarne, mais je l'ai appel cet
enfant: me pardonnera-t-il jamais? Je ne vois qu'un moyen de me remettre
excellemment bien avec lui, c'est l'absence. Je vais me montrer parfait
de grces et de respects, aprs quoi je suis malade et je demande mon
cong. Vous me le permettrez, puisque la fortune de Fabrice est assure.
Mais me ferez-vous le sacrifice immense, ajouta-t-il en riant, de
changer le titre sublime de duchesse contre un autre bien infrieur?
Pour m'amuser, je laisse toutes les affaires ici dans un dsordre
inextricable; j'avais quatre ou cinq travailleurs dans mes divers
ministres, je les ai fait mettre  la pension depuis deux mois, parce
qu'ils lisent les journaux franais; et je les ai remplacs par des
nigauds incroyables.

Aprs notre dpart, le prince se trouvera dans un tel embarras, que,
malgr l'horreur qu'il a pour le caractre de Rassi, je ne doute pas
qu'il ne soit oblig de le rappeler, et moi je n'attends qu'un ordre du
tyran qui dispose de mon sort, pour crire une lettre de tendre amiti 
mon ami Rassi, et lui dire que j'ai tout lieu d'esprer que bientt on
rendra justice  son mrite 8.




CHAPITRE XXVII


Cette conversation srieuse eut lieu le lendemain du retour de Fabrice
au palais Sanseverina; la duchesse tait encore sous le coup de la joie
qui clatait dans toutes les actions de Fabrice. Ainsi, se disait-elle,
cette petite dvote m'a trompe! Elle n'a pas su rsister  son amant
seulement pendant trois mois.

La certitude d'un dnouement heureux avait donn  cet tre si
pusillanime, le jeune prince, le courage d'aimer; il eut quelque
connaissance des prparatifs de dpart que l'on faisait au palais
Sanseverina; et son valet de chambre franais, qui croyait peu  la
vertu des grandes dames, lui donna du courage  l'gard de la duchesse.
Ernest V se permit une dmarche qui fut svrement blme par la
princesse et par tous les gens senss de la cour; le peuple y vit le
sceau de la faveur tonnante dont jouissait la duchesse. Le prince vint
la voir dans son palais.

--Vous partez, lui dit-il d'un ton srieux qui parut odieux  la
duchesse, vous partez; vous allez me trahir et manquer  vos serments!
Et pourtant, si j'eusse tard dix minutes  vous accorder la grce de
Fabrice, il tait mort. Et vous me laissez malheureux! et sans vos
serments je n'eusse jamais eu le courage de vous aimer comme je fais!
Vous n'avez donc pas d'honneur!

--Rflchissez mrement, mon prince. Dans toute votre vie y a-t-il eu
d'espace gal en bonheur aux quatre mois qui viennent de s'couler?
Votre gloire comme souverain, et, j'ose le croire, votre bonheur comme
homme aimable, ne se sont jamais levs  ce point. Voici le trait que
je vous propose: si vous daignez y consentir, je ne serai pas votre
matresse pour un instant fugitif, et en vertu d'un serment extorqu
par la peur, mais je consacrerai tous les instants de ma vie  faire
votre flicit, je serai toujours ce que j'ai t depuis quatre mois, et
peut-tre l'amour viendra-t-il couronner l'amiti. Je ne jurerais pas du
contraire.

--Eh bien! dit le prince ravi, prenez un autre rle, soyez plus
encore, rgnez  la fois sur moi et sur mes Etats, soyez mon premier
ministre; je vous offre un mariage tel qu'il est permis par les tristes
convenances de mon rang; nous en avons un exemple prs de nous: le roi
de Naples vient d'pouser la duchesse de Partana. Je vous offre tout ce
que je puis faire, un mariage du mme genre. Je vais ajouter une ide de
triste politique pour vous montrer que je ne suis plus un enfant, et que
j'ai rflchi  tout. Je ne vous ferai point valoir la condition que je
m'impose d'tre le dernier souverain de ma race, le chagrin de voir de
mon vivant les grandes puissances disposer de ma succession; je bnis
ces dsagrments fort rels, puisqu'ils m'offrent un moyen de plus de
vous prouver mon estime et ma passion.

La duchesse n'hsita pas un instant; le prince l'ennuyait, et le
comte lui semblait parfaitement aimable; il n'y avait au monde qu'un
homme qu'on pt lui prfrer. D'ailleurs elle rgnait sur le comte,
et le prince, domin par les exigences de son rang, et plus ou moins
rgn sur elle. Et puis, il pouvait devenir inconstant et prendre des
matresses; la diffrence d'ge semblerait, dans peu d'annes, lui en
donner le droit.

Ds le premier instant, la perspective de s'ennuyer avait dcid de
tout; toutefois la duchesse, qui voulait tre charmante, demanda la
permission de rflchir.

Il serait trop long de rapporter ici les tournures de phrases presque
tendres et les termes infiniment gracieux dans lesquels elle sut
envelopper son refus. Le prince se mit en colre; il voyait tout son
bonheur lui chapper. Que devenir aprs que la duchesse aurait quitt
sa cour? D'ailleurs, quelle humiliation d'tre refus! Enfin qu'est-ce
que va me dire mon valet de chambre franais quand je lui conterai ma
dfaite?

La duchesse eut l'art de calmer le prince, et de ramener peu  peu la
ngociation  ses vritables termes.

--Si Votre Altesse daigne consentir  ne point presser l'effet d'une
promesse fatale, et horrible  mes yeux, comme me faisant encourir
mon propre mpris, je passerai ma vie  sa cour, et cette cour sera
toujours ce qu'elle a t cet hiver; tous mes instants seront consacrs
 contribuer  son bonheur comme homme, et  sa gloire comme souverain.
Si elle exige que j'obisse  mon serment, elle aura fltri le reste de
ma vie, et  l'instant elle me verra quitter ses Etats pour n'y jamais
rentrer. Le jour o j'aurai perdu l'honneur sera aussi le dernier jour
o je vous verrai.

Mais le prince tait obstin comme les tres pusillanimes; d'ailleurs
son orgueil d'homme et de souverain tait irrit du refus de sa main; il
pensait  toutes les difficults qu'il et eues  surmonter pour faire
accepter ce mariage, et que pourtant il s'tait rsolu  vaincre.

Durant trois heures on se rpta de part et d'autre les mmes arguments,
souvent mls de mots fort vifs. Le prince s'cria:

--Vous voulez donc me faire croire, madame, que vous manquez d'honneur?
Si j'eusse hsit aussi longtemps le jour o le gnral Fabio Conti
donnait du poison  Fabrice, vous seriez occupe aujourd'hui  lui
lever un tombeau dans une des glises de Parme.

--Non pas  Parme, certes, dans ce pays d'empoisonneurs.

--Eh bien! partez, madame la duchesse, reprit le prince avec colre, et
vous emporterez mon mpris.

Comme il s'en allait, la duchesse lui dit  voix basse:

--Eh bien! prsentez-vous ici  dix heures du soir, dans le plus strict
incognito, et vous ferez un march de dupe. Vous m'aurez vue pour la
dernire fois, et j'eusse consacr ma vie  vous rendre aussi heureux
qu'un prince absolu peut l'tre dans ce sicle de jacobins. Et songez 
ce que sera votre cour quand je n'y serai plus pour la tirer par force
de sa platitude et de sa mchancet naturelles.

--De votre ct, vous refusez la couronne de Parme, et mieux que la
couronne, car vous n'eussiez point t une princesse vulgaire, pouse
par politique, et qu'on n'aime point; mon coeur est tout  vous, et vous
vous fussiez vue  jamais la matresse absolue de mes actions comme de
mon gouvernement.

--Oui, mais la princesse votre mre et eu le droit de me mpriser comme
une vile intrigante.

--Eh bien! j'eusse exil la princesse avec une pension.

Il y eut encore trois quarts d'heure de rpliques incisives. Le prince,
qui avait l'me dlicate, ne pouvait se rsoudre ni  user de son droit,
ni  laisser partir la duchesse. On lui avait dit qu'aprs le premier
moment obtenu, n'importe comment, les femmes reviennent.

Chass par la duchesse indigne, il osa reparatre tout tremblant et
fort malheureux  dix heures moins trois minutes. A dix heures et demie,
la duchesse montait en voiture et partait pour Bologne. Elle crivit au
comte ds qu'elle fut hors des Etats du prince:

Le sacrifice est fait. Ne me demandez pas d'tre gaie pendant un mois.
Je ne verrai plus Fabrice; je vous attends  Bologne, et quand vous
voudrez je serai la comtesse Mosca. Je ne vous demande qu'une chose,
ne me forcez jamais  reparatre dans le pays que je quitte, et songez
toujours qu'au lieu de 150 000 livres de rentes, vous allez en avoir
30 ou 40 tout au plus. Tous les sots vous regardaient bouche bante,
et vous ne serez plus considr qu'autant que vous voudrez bien vous
abaisser  comprendre toutes leurs petites ides. Tu l'as voulu, George
Dandin!

Huit jours aprs, le mariage se clbrait  Prouse dans une glise o
les anctres du comte ont leurs tombeaux. Le prince tait au dsespoir.
La duchesse avait reu de lui trois ou quatre courriers, et n'avait pas
manqu de lui renvoyer sous enveloppes ses lettres non dcachetes.
Ernest V avait fait un traitement magnifique au comte, et donn le grand
cordon de son ordre  Fabrice.

--C'est l surtout ce qui m'a plu de ses adieux. Nous nous sommes
spars, disait le comte  la nouvelle comtesse Mosca della Rovere, les
meilleurs amis du monde; il m'a donn un grand cordon espagnol, et des
diamants qui valent bien le grand cordon. Il m'a dit qu'il me ferait
duc, s'il ne voulait se rserver ce moyen pour vous rappeler dans ses
Etats. Je suis donc charg de vous dclarer, belle mission pour un mari,
que si vous daignez revenir  Parme, ne ft-ce que pour un mois, je
serai fait duc, sous le nom que vous choisirez, et vous aurez une belle
terre.

C'est ce que la duchesse refusa avec une sorte d'horreur.

Aprs la scne qui s'tait passe au bal de la cour, et qui semblait
assez dcisive, Cllia parut ne plus se souvenir de l'amour qu'elle
avait sembl partager un instant; les remords les plus violents
s'taient empars de cette me vertueuse et croyante. C'est ce que
Fabrice comprenait fort bien, et malgr toutes les esprances qu'il
cherchait  se donner, un sombre malheur ne s'en tait pas moins empar
de son me. Cette fois cependant le malheur ne le conduisit point dans
la retraite, comme  l'poque du mariage de Cllia.

Le comte avait pri son neveu de lui mander avec exactitude ce qui se
passait  la cour, et Fabrice, qui commenait  comprendre tout ce qu'il
lui devait, s'tait promis de remplir cette mission en honnte homme.

Ainsi que la ville et la cour, Fabrice ne doutait pas que son ami n'et
le projet de revenir au ministre, et avec plus de pouvoir qu'il n'en
avait jamais eu. Les prvisions du comte ne tardrent pas  se vrifier:
moins de six semaines aprs son dpart, Rassi tait premier ministre;
Fabio Conti, ministre de la guerre, et les prisons, que le comte avait
presque vides, se remplissaient de nouveau. Le prince, en appelant ces
gens-l au pouvoir, crut se venger de la duchesse; il tait fou d'amour
et hassait surtout le comte Mosca comme un rival.

Fabrice avait bien des affaires; monseigneur Landriani, g de
soixante-douze ans, tant tomb dans un grand tat de langueur et ne
sortant presque plus de son palais, c'tait au coadjuteur  s'acquitter
de presque toutes ses fonctions.

La marquise Crescenzi, accable de remords, et effraye par le directeur
de sa conscience, avait trouv un excellent moyen pour se soustraire aux
regards de Fabrice. Prenant prtexte de la fin d'une premire grossesse,
elle s'tait donn pour prison son propre palais; mais ce palais avait
un immense jardin. Fabrice sut y pntrer et plaa dans l'alle que
Cllia affectionnait le plus des fleurs arranges en bouquets, et
disposes dans un ordre qui leur donnait un langage, comme jadis elle
lui en faisait parvenir tous les soirs dans les derniers jours de sa
prison  la tour Farnse.

La marquise fut trs irrite de cette tentative; les mouvements de son
me taient dirigs tantt par les remords, tantt par la passion.
Durant plusieurs mois elle ne se permit pas de descendre une seule fois
dans le jardin de son palais; elle se faisait mme scrupule d'y jeter un
regard.

Fabrice commenait  croire qu'il tait spar d'elle pour toujours,
et le dsespoir commenait aussi  s'emparer de son me. Le monde
o il passait sa vie lui dplaisait mortellement, et s'il n'et t
intimement persuad que le comte ne pouvait trouver la paix de l'me
hors du ministre, il se ft mis en retraite dans son petit appartement
de l'archevch. Il lui et t doux de vivre tout  ses penses, et
de n'entendre plus la voix humaine que dans l'exercice officiel de ses
fonctions.

Mais, se disait-il, dans l'intrt du comte et de la comtesse Mosca,
personne ne peut me remplacer.

Le prince continuait  le traiter avec une distinction qui le plaait
au premier rang dans cette cour et cette faveur il la devait en grande
partie  lui-mme. L'extrme rserve qui, chez Fabrice, provenait d'une
indiffrence allant jusqu'au dgot pour toutes les affectations ou
les petites passions qui remplissent la vie des hommes, avait piqu
la vanit du jeune prince; il disait souvent que Fabrice avait autant
d'esprit que sa tante. L'me candide du prince s'apercevait  demi
d'une vrit: c'est que personne n'approchait de lui avec les mmes
dispositions de coeur que Fabrice. Ce qui ne pouvait chapper, mme au
vulgaire des courtisans, c'est que la considration obtenue par Fabrice
n'tait point celle d'un simple coadjuteur, mais l'emportait mme sur
les gards que le souverain montrait  l'archevque. Fabrice crivait
au comte que si jamais le prince avait assez d'esprit pour s'apercevoir
du gchis dans lequel les ministres Rassi, Fabio Conti, Zurla et autres
de mme force avaient jet ses affaires, lui, Fabrice, serait le canal
naturel par lequel il ferait une dmarche, sans trop compromettre son
amour-propre.

Sans le souvenir du mot fatal, cet enfant, disait-il  la comtesse
Mosca, appliqu par un homme de gnie  une auguste personne, l'auguste
personne se serait dj crie: Revenez bien vite et chassez-moi tous
ces va-nu-pieds. Ds aujourd'hui, si la femme de l'homme de gnie
daignait faire une dmarche, si peu significative qu'elle ft, on
rappellerait le comte avec transport; mais il rentrera par une bien
plus belle porte, s'il veut attendre que le fruit soit mr. Du reste,
on s'ennuie  ravir dans les salons de la princesse, on n'y a pour
se divertir que la folie du Rassi, qui, depuis qu'il est comte, est
devenu maniaque de noblesse. On vient de donner des ordres svres pour
que toute personne qui ne peut pas prouver huit quartiers de noblesse
n'ose plusse prsenter aux soires de la princesse (ce sont les termes
du rescrit). Tous les hommes qui sont en possession d'entrer le matin
dans la grande galerie, et de se trouver sur le passage du souverain
lorsqu'il se rend  la messe, continueront  jouir de ce privilge; mais
les nouveaux arrivants devront faire preuve des huit quartiers. Sur quoi
l'on a dit qu'on voit bien que Rassi est sans quartier.

On pense que de telles lettres n'taient point confies  la poste. La
comtesse Mosca rpondait de Naples:

Nous avons un concert tous les jeudis, et conversation tous les
dimanches; on ne peut pas se remuer dans nos salons. Le comte est
enchant de ses fouilles, il y consacre mille francs par mois, et vient
de faire venir des ouvriers des montagnes de l'Abruzze, qui ne lui
cotent que vingt-trois sous par jour. Tu devrais bien venir nous voir.
Voici plus de vingt fois, monsieur l'ingrat, que je vous fais cette
sommation.

Fabrice n'avait garde d'obir: la simple lettre qu'il crivait tous
les jours au comte ou  la comtesse lui semblait une corve presque
insupportable. On lui pardonnera quand on saura qu'une anne entire
se passa ainsi, sans qu'il pt adresser une parole  la marquise.
Toutes ses tentatives pour tablir quelque correspondance avaient t
repousses avec horreur. Le silence habituel que, par ennui de la vie,
Fabrice gardait partout, except dans l'exercice de ses fonctions et 
la cour, joint  la puret parfaite de ses moeurs, l'avait mis dans une
vnration si extraordinaire qu'il se dcida enfin  obir aux conseils
de sa tante.

Le prince a pour toi une vnration telle, lui crivait-elle, qu'il
faut t'attendre bientt  une disgrce; il te prodiguera les marques
d'inattention, et les mpris atroces des courtisans suivront les siens.
Ces petits despotes, si honntes qu'ils soient, sont changeants comme
la mode et par la mme raison: l'ennui. Tu ne peux trouver de forces
contre le caprice du souverain que dans la prdication. Tu improvises si
bien en vers! essaye de parler une demi-heure sur la religion; tu diras
des hrsies dans les commencements; mais paye un thologien savant et
discret qui assistera  tes sermons, et t'avertira de tes fautes, tu les
rpareras le lendemain.

Le genre de malheur que porte dans l'me un amour contrari, fait
que toute chose demandant de l'attention et de l'action devient une
atroce corve. Mais Fabrice se dit que son crdit sur le peuple, s'il
en acqurait, pourrait un jour tre utile  sa tante et au comte,
pour lequel sa vnration augmentait tous les jours,  mesure que les
affaires lui apprenaient  connatre la mchancet des hommes. Il se
dtermina  prcher, et son succs, prpar par sa maigreur et son habit
rp, fut sans exemple. On trouvait dans ses discours un parfum de
tristesse profonde, qui, runi  sa charmante figure et aux rcits de
la haute faveur dont il jouissait  la cour, enleva tous les coeurs de
femme. Elles inventrent qu'il avait t un des plus braves capitaines
de l'arme de Napolon. Bientt ce fait absurde fut hors de doute. On
faisait garder des places dans les glises o il devait prcher; les
pauvres s'y tablissaient par spculation ds cinq heures du matin.

Le succs fut tel que Fabrice eut enfin l'ide qui changea tout dans
son me, que, ne ft-ce que par simple curiosit, la marquise Crescenzi
pourrait bien un jour venir assister  l'un de ses sermons. Tout  coup
le public ravi s'aperut que son talent redoublait; il se permettait,
quand il tait mu, des images dont la hardiesse et fait frmir les
orateurs les plus exercs; quelquefois, s'oubliant soi-mme, il se
livrait  des moments d'inspiration passionne, et tout l'auditoire
fondait en larmes. Mais c'tait en vain que son oeil aggrottato cherchait
parmi tant de figures tournes vers la chaire celle dont la prsence et
t pour lui un si grand vnement.

Mais si jamais j'ai ce bonheur, se dit-il, ou je me trouverai mal, ou
je resterai absolument court. Pour parer  ce dernier inconvnient, il
avait compos une sorte de prire tendre et passionne qu'il plaait
toujours dans sa chaire, sur un tabouret; il avait le projet de se
mettre  lire ce morceau, si jamais la prsence de la marquise venait le
mettre hors d'tat de trouver un mot.

Il apprit un jour, par ceux des domestiques du marquis qui taient  sa
solde, que des ordres avaient t donns afin que l'on prpart pour
le lendemain la loge de la Casa Crescenzi au grand thtre. Il y avait
une anne que la marquise n'avait paru  aucun spectacle, et c'tait un
tnor qui faisait fureur et remplissait la salle tous les soirs qui la
faisait droger  ses habitudes. Le premier mouvement de Fabrice fut une
joie extrme. Enfin je pourrai la voir toute une soire! On dit qu'elle
est bien ple. Et il cherchait  se figurer ce que pouvait tre cette
tte charmante, avec des couleurs  demi effaces par les combats de
l'me.

Son ami Ludovic, tout constern de ce qu'il appelait la folie de son
matre, trouva, mais avec beaucoup de peine, une loge au quatrime
rang, presque en face de celle de la marquise. Une ide se prsenta 
Fabrice: J'espre lui donner l'ide de venir au sermon, et je choisirai
une glise fort petite, afin d'tre en tat de la bien voir. Fabrice
prchait ordinairement  trois heures. Ds le matin du jour o la
marquise devait aller au spectacle, il fit annoncer qu'un devoir de son
tat le retenant  l'archevch pendant toute la journe, il prcherait
par extraordinaire  huit heures et demie du soir, dans la petite
glise de Sainte-Marie de la Visitation, situe prcisment en face
d'une des ailes du palais Crescenzi. Ludovic prsenta de sa part une
quantit norme de cierges aux religieuses de la Visitation, avec prire
d'illuminer  jour leur glise. Il eut toute une compagnie de grenadiers
de la garde, et l'on plaa une sentinelle, la baonnette au bout du
fusil, devant chaque chapelle, pour empcher les vols.

Le sermon n'tait annonc que pour huit heures et demie, et  deux
heures l'glise tant entirement remplie, l'on peut se figurer
le tapage qu'il y eut dans la rue solitaire que dominait la noble
architecture du palais Crescenzi. Fabrice avait fait annoncer qu'en
l'honneur de Notre-Dame de Piti, il prcherait sur la piti qu'une me
gnreuse doit avoir pour un malheureux, mme quand il serait coupable.

Dguis avec tout le soin possible, Fabrice gagna sa loge au thtre au
moment de l'ouverture des portes, et quand rien n'tait encore allum.
Le spectacle commena vers huit heures, et quelques minutes aprs il eut
cette joie qu'aucun esprit ne peut concevoir s'il ne l'a pas prouve,
il vit la porte de la loge Crescenzi s'ouvrir; peu aprs, la marquise
entra; il ne l'avait pas vue aussi bien depuis le jour o elle lui avait
donn son ventail. Fabrice crut qu'il suffoquerait de joie; il sentait
des mouvements si extraordinaires, qu'il se dit: Peut-tre je vais
mourir! Quelle faon charmante de finir cette vie si triste! Peut-tre
je vais tomber dans cette loge; les fidles runis  la Visitation ne
me verront point arriver, et demain, ils apprendront que leur futur
archevque s'est oubli dans une loge de l'Opra, et encore, dguis en
domestique et couvert d'une livre! Adieu toute ma rputation! Et que me
fait ma rputation!

Toutefois, vers les huit heures trois quarts, Fabrice fit effort sur
lui-mme; il quitta sa loge des quatrimes et eut toutes les peines
du monde  gagner,  pied, le lieu o il devait quitter son habit de
demi-livre et prendre un vtement plus convenable. Ce ne fut que vers
les neuf heures qu'il arriva  la Visitation, dans un tat de pleur
et de faiblesse tel que le bruit se rpandit dans l'glise que M. le
coadjuteur ne pourrait pas prcher ce soir-l. On peut juger des soins
que lui prodigurent les religieuses,  la grille de leur parloir
intrieur o il s'tait rfugi. Ces dames parlaient beaucoup; Fabrice
demanda  tre seul quelques instants, puis il courut  sa chaire. Un de
ses aides de camp lui avait annonc, vers les trois heures, que l'glise
de la Visitation tait entirement remplie mais de gens appartenant
 la dernire classe et attirs apparemment par le spectacle de
l'illumination. En entrant en chaire, Fabrice fut agrablement surpris
de trouver toutes les chaises occupes par les jeunes gens  la mode et
par les personnages de la plus haute distinction.

Quelques phrases d'excuses commencrent son sermon et furent reues avec
des cris comprims d'admiration. Ensuite vint la description passionne
du malheureux dont il faut avoir piti pour honorer dignement la Madone
de Piti, qui, elle-mme, a tant souffert sur la terre. L'orateur tait
fort mu; il y avait des moments o il pouvait  peine prononcer les
mots de faon  tre entendu dans toutes les parties de cette petite
glise. Aux yeux de toutes les femmes et de bon nombre des hommes, il
avait l'air lui-mme du malheureux dont il fallait prendre piti, tant
sa pleur tait extrme. Quelques minutes aprs les phrases d'excuses
par lesquelles il avait commenc son discours, on s'aperut qu'il
tait hors de son assiette ordinaire: on le trouvait ce soir-l d'une
tristesse plus profonde et plus tendre que de coutume. Une fois on
lui vit les larmes aux yeux:  l'instant il s'leva dans l'auditoire
un sanglot gnral et si bruyant, que le sermon en fut tout  fait
interrompu.

Cette premire interruption fut suivie de dix autres; on poussait des
cris d'admiration, il y avait des clats de larmes; on entendait 
chaque instant des cris tels que: Ah! sainte Madone! Ah! grand Dieu!
L'motion tait si gnrale et si invincible dans ce public d'lite, que
personne n'avait honte de pousser des cris, et les gens qui y taient
entrans ne semblaient point ridicules  leurs voisins.

Au repos qu'il est d'usage de prendre au milieu du sermon, on dit 
Fabrice qu'il n'tait rest absolument personne au spectacle; une seule
dame se voyait encore dans sa loge, la marquise Crescenzi. Pendant ce
moment de repos on entendit tout  coup beaucoup de bruit dans la salle:
c'taient les fidles qui votaient une statue  M. le coadjuteur. Son
succs dans la seconde partie du discours fut tellement fou et mondain,
les lans de contrition chrtienne furent tellement remplacs par des
cris d'admiration tout  fait profanes, qu'il crut devoir adresser, en
quittant la chaire, une sorte de rprimande aux auditeurs. Sur quoi
tous sortirent  la fois avec un mouvement qui avait quelque chose de
singulier et de compass; et, en arrivant  la rue, tous se mettaient 
applaudir avec fureur et  crier:

--E viva del Dongo!

Fabrice consulta sa montre avec prcipitation, et courut  une petite
fentre grille qui clairait l'troit passage de l'orgue  l'intrieur
du couvent. Par politesse envers la foule incroyable et insolite qui
remplissait la rue, le suisse du palais Crescenzi avait plac une
douzaine de torches dans ces mains de fer que l'on voit sortir des
murs de face des palais btis au Moyen Age. Aprs quelques minutes, et
longtemps avant que les cris eussent cess, l'vnement que Fabrice
attendait avec tant d'anxit arriva, la voiture de la marquise revenant
du spectacle, parut dans la rue; le cocher fut oblig de s'arrter, et
ce ne fut qu'au plus petit pas, et  force de cris, que la voiture put
gagner la porte.

La marquise avait t touche de la musique sublime, comme le sont les
coeurs malheureux, mais bien plus encore de la solitude parfaite du
spectacle lorsqu'elle en apprit la cause. Au milieu du second acte, et
le tnor admirable tant en scne, les gens mme du parterre avaient
tout  coup dsert leurs places pour aller tenter fortune et essayer de
pntrer dans l'glise de la Visitation. La marquise, se voyant arrte
par la foule devant sa porte, fondit en larmes. Je n'avais pas fait un
mauvais choix! se dit-elle.

Mais prcisment  cause de ce moment d'attendrissement elle rsista
avec fermet aux instances du marquis et de tous les amis de la maison,
qui ne concevaient pas qu'elle n'allt point voir un prdicateur aussi
tonnant. Enfin, disait-on, il l'emporte mme sur le meilleur tnor de
l'Italie! Si je le vois, je suis perdue! se disait la marquise.

Ce fut en vain que Fabrice, dont le talent semblait plus brillant chaque
jour, prcha encore plusieurs fois dans cette mme petite glise,
voisine du palais Crescenzi, jamais il n'aperut Cllia, qui mme 
la fin prit de l'humeur de cette affectation  venir troubler sa rue
solitaire, aprs l'avoir dj chasse de son jardin.

En parcourant les figures de femmes qui l'coutaient, Fabrice remarquait
depuis assez longtemps une petite figure brune fort jolie, et dont les
yeux jetaient des flammes. Ces yeux magnifiques taient ordinairement
baigns de larmes ds la huitime ou dixime phrase du sermon. Quand
Fabrice tait oblig de dire des choses longues et ennuyeuses pour
lui-mme, il reposait assez volontiers ses regards sur cette tte dont
la jeunesse lui plaisait. Il apprit que cette jeune personne s'appelait
Anetta Marini, fille unique et hritire du plus riche marchand drapier
de Parme, mort quelques mois auparavant.

Bientt le nom de cette Anetta Marini, fille du drapier, fut dans toutes
les bouches; elle tait devenue perdument amoureuse de Fabrice. Lorsque
les fameux sermons commencrent, son mariage tait arrt avec Giacomo
Rassi, fils an du ministre de la justice, lequel ne lui dplaisait
point; mais  peine eut-elle entendu deux fois monsignore Fabrice,
qu'elle dclara qu'elle ne voulait plus se marier; et, comme on lui
demandait la cause d'un si singulier changement, elle rpondit qu'il
n'tait pas digne d'une honnte fille d'pouser un homme en se sentant
perdument prise d'un autre. Sa famille chercha d'abord sans succs
quel pouvait tre cet autre.

Mais les larmes brlantes qu'Anetta versait au sermon mirent sur la voie
de la vrit; sa mre et ses oncles lui ayant demand si elle aimait
monsignore Fabrice, elle rpondit avec hardiesse que, puisqu'on avait
dcouvert la vrit, elle ne s'avilirait point par un mensonge; elle
ajouta que, n'ayant aucun espoir d'pouser l'homme qu'elle adorait, elle
voulait du moins n'avoir plus les yeux offenss par la figure ridicule
du contino Rassi. Ce ridicule donn au fils d'un homme que poursuivait
l'envie de toute la bourgeoisie devint, en deux jours, l'entretien de
toute la ville. La rponse d'Anetta Marini parut charmante, et tout le
monde la rpta. On en parla au palais Crescenzi comme on en parlait
partout.

Cllia se garda bien d'ouvrir la bouche sur un tel sujet dans son salon;
mais elle fit des questions  sa femme de chambre, et, le dimanche
suivant, aprs avoir entendu la messe  la chapelle de son palais,
elle fit monter sa femme de chambre dans sa voiture, et alla chercher
une seconde messe  la paroisse de Mlle Marini. Elle y trouva runis
tous les beaux de la ville attirs par le mme motif; ces messieurs se
tenaient debout prs de la porte. Bientt, au grand mouvement qui se
fit parmi eux, la marquise comprit que cette Mlle Marini entrait dans
l'glise; elle se trouva fort bien place pour la voir, et, malgr sa
pit, ne donna gure d'attention  la messe. Cllia trouva  cette
beaut bourgeoise un petit air dcid qui, suivant elle, et pu convenir
tout au plus  une femme marie depuis plusieurs annes. Du reste elle
tait admirablement bien prise dans sa petite taille, et ses yeux, comme
l'on dit en Lombardie, semblaient faire la conversation avec les choses
qu'ils regardaient. La marquise s'enfuit avant la fin de la messe.

Ds le lendemain, les amis de la maison Crescenzi, lesquels venaient
tous les soirs passer la soire, racontrent un nouveau trait ridicule
de l'Anetta Marini. Comme sa mre, craignant quelque folie de sa part,
ne laissait que peu d'argent  sa disposition, Anetta tait alle
offrir une magnifique bague en diamants, cadeau de son pre, au clbre
Hayez, alors  Parme pour les salons du palais Crescenzi, et lui
demander le portrait de M. del Dongo; mais elle voulut que ce portrait
ft vtu simplement de noir, et non point en habit de prtre. Or, la
veille, la mre de la petite Anetta avait t bien surprise, et encore
plus scandalise de trouver dans la chambre de sa fille un magnifique
portrait de Fabrice del Dongo, entour du plus beau cadre que l'on et
dor  Parme depuis vingt ans.




CHAPITRE XXVIII


Entran par les vnements, nous n'avons pas eu le temps d'esquisser la
race comique de courtisans qui pullulent  la cour de Parme et faisaient
de drles de commentaires sur les vnements par nous raconts. Ce
qui rend en ce pays-l un petit noble, garni de ses trois ou quatre
mille livres de rente, digne de figurer en bas noirs, aux levers du
prince, c'est d'abord de n'avoir jamais lu Voltaire et Rousseau: cette
condition est peu difficile  remplir. Il fallait ensuite savoir parler
avec attendrissement du rhume du souverain, ou de la dernire caisse de
minralogie qu'il avait reue de Saxe. Si aprs cela on ne manquait pas
 la messe un seul jour de l'anne, si l'on pouvait compter au nombre
de ses amis intimes deux ou trois gros moines, le prince daignait vous
adresser une fois la parole tous les ans, quinze jours avant ou quinze
jours aprs le premier janvier, ce qui vous donnait un grand relief dans
votre paroisse, et le percepteur des contributions n'osait pas trop vous
vexer si vous tiez en retard sur la somme annuelle de cent francs 
laquelle taient imposes vos petites proprits.

M. Gonzo tait un pauvre hre de cette sorte, fort noble, qui, outre
qu'il possdait quelque petit bien, avait obtenu par le crdit du
marquis Crescenzi une place magnifique, rapportant mille cent cinquante
francs par an. Cet homme et pu dner chez lui, mais il avait une
passion: il n'tait  son aise et heureux que lorsqu'il se trouvait dans
le salon de quelque grand personnage qui lui dt de temps  autre:

--Taisez-vous, Gonzo, vous n'tes qu'un sot.

Ce jugement tait dict par l'humeur, car Gonzo avait presque toujours
plus d'esprit que le grand personnage. Il parlait  propos de tout et
avec assez de grce: de plus, il tait prt  changer d'opinion sur
une grimace du matre de la maison. A vrai dire, quoique d'une adresse
profonde pour ses intrts, il n'avait pas une ide, et quand le prince
n'tait pas enrhum, il tait quelquefois embarrass au moment d'entrer
dans un salon.

Ce qui dans Parme avait valu une rputation  Gonzo, c'tait un
magnifique chapeau  trois cornes garni d'une plume noire un peu
dlabre, qu'il mettait, mme en frac; mais il fallait voir la faon
dont il portait cette plume, soit sur la tte, soit  la main; l tait
le talent et l'importance. Il s'informait avec une anxit vritable de
l'tat de sant du petit chien de la marquise, et si le feu et pris
au palais Crescenzi, il et expos sa vie pour sauver un de ces beaux
fauteuils de brocart d'or, qui depuis tant d'annes accrochaient sa
culotte de soie noire, quand par hasard il osait s'y asseoir un instant.

Sept ou huit personnages de cette espce arrivaient tous les soirs 
sept heures dans le salon de la marquise Crescenzi. A peine assis,
un laquais magnifiquement vtu d'une livre jonquille toute couverte
de galons d'argent, ainsi que la veste rouge qui en compltait la
magnificence, venait prendre les chapeaux et les cannes des pauvres
diables. Il tait immdiatement suivi d'un valet de chambre apportant
une tasse de caf infiniment petite, soutenue par un pied d'argent en
filigrane; et toutes les demi-heures un matre d'htel, portant pe et
habit magnifique  la franaise, venait offrir des glaces.

Une demi-heure aprs les petits courtisans rps, on voyait arriver cinq
ou six officiers parlant haut et d'un air tout militaire et discutant
habituellement sur le nombre et l'espce des boutons que doit porter
l'habit du soldat pour que le gnral en chef puisse remporter des
victoires. Il n'et pas t prudent de citer dans ce salon un journal
franais; car, quand mme la nouvelle se ft trouve des plus agrables,
par exemple cinquante libraux fusills en Espagne, le narrateur n'en
ft pas moins rest convaincu d'avoir lu un journal franais. Le
chef-d'oeuvre de l'habilet de tous ces gens-l tait d'obtenir tous les
dix ans une augmentation de pension de cent cinquante francs. C'est
ainsi que le prince partage avec sa noblesse le plaisir de rgner sur
les paysans et sur les bourgeois.

Le principal personnage, sans contredit, du salon Crescenzi, tait le
chevalier Foscarini, parfaitement honnte homme; aussi avait-il t un
peu en prison sous tous les rgimes. Il tait membre de cette fameuse
chambre des dputs qui,  Milan, rejeta la loi de l'enregistrement
prsente par Napolon, trait peu frquent dans l'histoire. Le chevalier
Foscarini, aprs avoir t vingt ans l'ami de la mre du marquis, tait
rest l'homme influent dans la maison. Il avait toujours quelque conte
plaisant  faire, mais rien n'chappait  sa finesse, et la jeune
marquise, qui se sentait coupable au fond du coeur, tremblait devant lui.

Comme Gonzo avait une vritable passion pour le grand seigneur, qui lui
disait des grossirets et le faisait pleurer une ou deux fois par an,
sa manie tait de chercher  lui rendre de petits services; et, s'il
n'et t paralys par les habitudes d'une extrme pauvret, il et
pu russir quelquefois, car il n'tait pas sans une certaine dose de
finesse et une beaucoup plus grande d'effronterie.

Le Gonzo, tel que nous le connaissons, mprisait assez la marquise
Crescenzi, car de sa vie elle ne lui avait adress une parole peu polie;
mais enfin elle tait la femme de ce fameux marquis Crescenzi, chevalier
d'honneur de la princesse, et qui, une fois ou deux par mois, disait 
Gonzo:

--Tais-toi, Gonzo, tu n'es qu'une bte.

Le Gonzo remarqua que tout ce qu'on disait de la petite Anetta Marini
faisait sortir la marquise, pour un instant, de l'tat de rverie et
d'incurie o elle restait habituellement plonge jusqu'au moment o onze
heures sonnaient, alors elle faisait le th, et en offrait  chaque
homme prsent, en l'appelant par son nom. Aprs quoi, au moment de
rentrer chez elle, elle semblait trouver un moment de gaiet, c'tait
l'instant qu'on choisissait pour lui rciter les sonnets satiriques.

On en fait d'excellents en Italie: c'est le seul genre de littrature
qui ait encore un peu de vie;  la vrit il n'est pas soumis  la
censure, et les courtisans de la casa Crescenzi annonaient toujours
leur sonnet par ces mots:

--Madame la marquise veut-elle permettre que l'on rcite devant elle un
bien mauvais sonnet?

Et quand le sonnet avait fait rire et avait t rpt deux ou trois
fois, l'un des officiers ne manquait pas de s'crier:

--M. le ministre de la police devrait bien s'occuper de faire un peu
pendre les auteurs de telles infamies.

Les socits bourgeoises, au contraire, accueillent ces sonnets avec
l'admiration la plus franche, et les clercs de procureurs en vendent des
copies.

D'aprs la sorte de curiosit montre par la marquise, Gonzo se figura
qu'on avait trop vant devant elle la beaut de la petite Marini qui
d'ailleurs avait un million de fortune, et qu'elle en tait jalouse.
Comme avec son sourire continu et son effronterie complte envers tout
ce qui n'tait pas noble, Gonzo pntrait partout, ds le lendemain il
arriva dans le salon de la marquise, portant son chapeau  plumes d'une
certaine faon triomphante et qu'on ne lui voyait gure qu'une fois ou
deux chaque anne lorsque le prince lui avait dit:

--Adieu, Gonzo.

Aprs avoir salu respectueusement la marquise, Gonzo ne s'loigna point
comme de coutume pour aller prendre place sur le fauteuil qu'on venait
de lui avancer. Il se plaa au milieu du cercle, et s'cria brutalement:

--J'ai vu le portrait de Mgr del Dongo.

Cllia fut tellement surprise qu'elle fut oblige de s'appuyer sur le
bras de son fauteuil; elle essaya de faire tte  l'orage, mais bientt
fut oblige de dserter le salon.

--Il faut convenir, mon pauvre Gonzo, que vous tes d'une maladresse
rare, s'cria avec hauteur l'un des officiers qui finissait sa
quatrime glace. Comment ne savez-vous pas que le coadjuteur, qui a
t l'un des plus braves colonels de l'arme de Napolon, a jou jadis
un tour pendable au pre de la marquise, en sortant de la citadelle
o le gnral Conti commandait comme il ft sorti de la Steccata (la
principale glise de Parme)?

--J'ignore en effet bien des choses, mon cher capitaine, et je suis un
pauvre imbcile qui fais des bvues toute la journe.

Cette rplique, tout  fait dans le got italien, fit rire aux dpens
du brillant officier. La marquise rentra bientt; elle s'tait arme
de courage, et n'tait pas sans quelque vague esprance de pouvoir
elle-mme admirer ce portrait de Fabrice, que l'on disait excellent.
Elle parla des loges du talent de Hayez, qui l'avait fait. Sans le
savoir elle adressait des sourires charmants au Gonzo qui regardait
l'officier d'un air malin. Comme tous les autres courtisans de la
maison se livraient au mme plaisir, l'officier prit la fuite, non sans
vouer une haine mortelle au Gonzo; celui-ci triomphait, et, le soir, en
prenant cong, fut engag  dner pour le lendemain.

--En voici bien d'une autre! s'cria Gonzo, le lendemain, aprs le
dner, quand les domestiques furent sortis, n'arrive-t-il pas que notre
coadjuteur est tomb amoureux de la petite Marini!...

On peut juger du trouble qui s'leva dans le coeur de Cllia en entendant
un mot aussi extraordinaire. Le marquis lui-mme fut mu.

--Mais Gonzo, mon ami, vous battez la campagne comme  l'ordinaire! et
vous devriez parler avec un peu plus de retenue d'un personnage qui a eu
l'honneur de faire onze fois la partie de whist de Son Altesse!

--Eh bien! monsieur le marquis, rpondit le Gonzo avec la grossiret
des gens de cette espce, je puis vous jurer qu'il voudrait bien aussi
faire la partie de la petite Marini. Mais il suffit que ces dtails vous
dplaisent; ils n'existent plus pour moi, qui veux avant tout ne pas
choquer mon adorable marquis.

Toujours, aprs le dner, le marquis se retirait pour faire la sieste.
Il n'eut garde, ce jour-l; mais le Gonzo se serait plutt coup la
langue que d'ajouter un mot sur la petite Marini; et,  chaque instant,
il commenait un discours, calcul de faon  ce que le marquis pt
esprer qu'il allait revenir aux amours de la petite bourgeoise. Le
Gonzo avait suprieurement cet esprit italien qui consiste  diffrer
avec dlices de lancer le mot dsir. Le pauvre marquis, mourant de
curiosit, fut oblig de faire des avances: il dit  Gonzo que, quand
il avait le plaisir de dner avec lui, il mangeait deux fois davantage.
Gonzo ne comprit pas, et se mit  dcrire une magnifique galerie de
tableaux que formait la marquise Balbi, la matresse du feu prince;
trois ou quatre fois il parla de Hayez, avec l'accent plein de lenteur
de l'admiration la plus profonde. Le marquis se disait: Bon! il va
arriver enfin au portrait command par la petite Marini! Mais c'est ce
que Gonzo n'avait garde de faire. Cinq heures sonnrent, ce qui donna
beaucoup d'humeur au marquis, qui tait accoutum  monter en voiture 
cinq heures et demie, aprs sa sieste, pour aller au Corso.

--Voil comment vous tes, avec vos btises! dit-il grossirement au
Gonzo; vous me ferez arriver au Corso aprs la princesse, dont je suis
le chevalier d'honneur, et qui peut avoir des ordres  me donner.
Allons! dpchez! dites-moi en peu de paroles, si vous le pouvez, ce que
c'est que ces prtendues amours de Mgr le coadjuteur?

Mais le Gonzo voulait rserver ce rcit pour l'oreille de la marquise,
qui l'avait invit  dner; il dpcha donc, en fort peu de mots,
l'histoire rclame, et le marquis,  moiti endormi, courut faire sa
sieste. Le Gonzo prit une tout autre manire avec la pauvre marquise.
Elle tait reste tellement jeune et nave au milieu de sa haute
fortune, qu'elle crut devoir rparer la grossiret avec laquelle le
marquis venait d'adresser la parole au Gonzo. Charm de ce succs,
celui-ci retrouva toute son loquence, et se fit un plaisir, non moins
qu'un devoir, d'entrer avec elle dans des dtails infinis.

La petite Anetta Marini donnait jusqu' un sequin par place qu'on lui
retenait au sermon; elle arrivait toujours avec deux de ses tantes et
l'ancien caissier de son pre. Ces places, qu'elle faisait garder ds la
veille, taient choisies en gnral presque vis--vis la chaire, mais un
peu du ct du grand autel, car elle avait remarqu que le coadjuteur
se tournait souvent vers l'autel. Or, ce que le public avait remarqu
aussi, c'est que non rarement les yeux si parlants du jeune prdicateur
s'arrtaient avec complaisance sur la jeune hritire, cette beaut si
piquante; et apparemment avec quelque attention, car, ds qu'il avait
les yeux fixs sur elle, son sermon devenait savant; les citations y
abondaient, l'on n'y trouvait plus de ces mouvements qui partent du
coeur; et les dames, pour qui l'intrt cessait presque aussitt, se
mettaient  regarder la Marini et  en mdire.

Cllia se fit rpter jusqu' trois fois tous ces dtails singuliers.
A la troisime, elle devint fort rveuse; elle calculait qu'il y avait
justement quatorze mois qu'elle n'avait vu Fabrice. Y aurait-il un bien
grand mal, se disait-elle,  passer une heure dans une glise, non pour
voir Fabrice, mais pour entendre un prdicateur clbre? D'ailleurs,
je me placerai loin de la chaire, et je ne regarderai Fabrice qu'une
fois en entrant et une autre fois  la fin du sermon... Non, se disait
Cllia, ce n'est pas Fabrice que je vais voir, je vais entendre le
prdicateur tonnant! Au milieu de tous ces raisonnements, la marquise
avait des remords; sa conduite avait t si belle depuis quatorze mois!
Enfin, se dit-elle, pour trouver quelque paix avec elle-mme, si la
premire femme qui viendra ce soir a t entendre prcher monsignore del
Dongo, j'irai aussi; si elle n'y est point alle, je m'abstiendrai.

Une fois ce parti pris, la marquise fit le bonheur du Gonzo en lui
disant:

--Tchez de savoir quel jour le coadjuteur prchera, et dans quelle
glise? Ce soir, avant que vous ne sortiez, j'aurai peut-tre une
commission  vous donner.

A peine Gonzo parti pour le Corso, Cllia alla prendre l'air dans le
jardin de son palais. Elle ne se fit pas l'objection que depuis dix
mois elle n'y avait pas mis les pieds. Elle tait vive, anime; elle
avait des couleurs. Le soir,  chaque ennuyeux qui entrait dans le
salon, son coeur palpitait d'motion. Enfin on annona le Gonzo, qui, du
premier coup d'oeil, vit qu'il allait tre l'homme ncessaire pendant
huit jours. La marquise est jalouse de la petite Marini, et ce serait,
ma foi, une comdie bien monte, se dit-il, que celle dans laquelle la
marquise jouerait le premier rle, la petite Anetta la soubrette, et
monsignore del Dongo l'amoureux! Ma foi, le billet d'entre ne serait
pas trop pay  deux francs. Il ne se sentait pas de joie, et, pendant
toute la soire, il coupait la parole  tout le monde et racontait
les anecdotes les plus saugrenues (par exemple, la clbre actrice et
le marquis de Pequigny, qu'il avait apprise la veille d'un voyageur
franais). La marquise, de son ct, ne pouvait tenir en place; elle se
promenait dans le salon, elle passait dans une galerie voisine du salon,
o le marquis n'avait admis que des tableaux cotant chacun plus de
vingt mille francs. Ces tableaux avaient un langage si clair ce soir-l
qu'ils fatiguaient le coeur de la marquise  force d'motion. Enfin, elle
entendit ouvrir les deux battants, elle courut au salon; c'tait la
marquise Raversi! Mais en lui adressant les compliments d'usage, Cllia
sentait que la voix lui manquait. La marquise lui fit rpter deux fois
la question:

--Que dites-vous du prdicateur  la mode? qu'elle n'avait point
entendue d'abord.

--Je le regardais comme un petit intrigant, trs digne neveu de
l'illustre comtesse Mosca; mais  la dernire fois qu'il a prch,
tenez,  l'glise de la Visitation, vis--vis de chez vous, il a t
tellement sublime, que, toute haine cessante, je le regarde comme
l'homme le plus loquent que j'aie jamais entendu.

--Ainsi vous avez assist  un de ses sermons? dit Cllia toute
tremblante de bonheur.

--Mais, comment, dit la marquise en riant, vous ne m'coutiez donc pas?
Je n'y manquerais pas pour tout au monde. On dit qu'il est attaqu de la
poitrine, et que bientt il ne prchera plus!

A peine la marquise sortie, Cllia appela le Gonzo dans la galerie.

--Je suis presque rsolue, lui dit-elle,  entendre ce prdicateur si
vant. Quand prchera-t-il?

--Lundi prochain, c'est--dire dans trois jours; et l'on dirait qu'il a
devin le projet de Votre Excellence; car il vient prcher  l'glise de
la Visitation.

Tout n'tait pas expliqu; mais Cllia ne trouvait plus de voix pour
parler; elle fit cinq ou six tours dans la galerie, sans ajouter une
parole. Gonzo se disait: Voil la vengeance qui la travaille. Comment
peut-on tre assez insolent pour se sauver d'une prison, surtout quand
on a l'honneur d'tre gard par un hros tel que le gnral Fabio Conti!

--Au reste, il faut se presser, ajouta-t-il avec une fine ironie; il
est touch  la poitrine. J'ai entendu le docteur Rambo dire qu'il n'a
pas un an de vie; Dieu le punit d'avoir rompu son ban en se sauvant
tratreusement de la citadelle.

La marquise s'assit sur le divan de la galerie, et fit signe  Gonzo de
l'imiter. Aprs quelques instants, elle lui remit une petite bourse o
elle avait prpar quelques sequins.

--Faites-moi retenir quatre places.

--Sera-t-il permis au pauvre Gonzo de se glisser  la suite de Votre
Excellence?

--Sans doute; faites retenir cinq places... Je ne tiens nullement,
ajouta-t-elle,  tre prs de la chaire mais j'aimerais  voir Mlle
Marini, que l'on dit si jolie.

La marquise ne vcut pas pendant les trois jours qui la sparaient du
fameux lundi, jour du sermon. Le Gonzo, pour qui c'tait un insigne
honneur d'tre vu en public  la suite d'une aussi grande dame, avait
arbor son habit franais avec l'pe; ce n'est pas tout, profitant
du voisinage du palais, il fit porter dans l'glise un fauteuil dor
magnifique destin  la marquise, ce qui fut trouv de la dernire
insolence par les bourgeois. On peut penser ce que devint la pauvre
marquise, lorsqu'elle aperut ce fauteuil, et qu'on l'avait plac
prcisment vis--vis la chaire. Cllia tait si confuse, baissant
les yeux, et rfugie dans un coin de cet immense fauteuil, qu'elle
n'eut pas mme le courage de regarder la petite Marini, que le Gonzo
lui indiquait de la main, avec une effronterie dont elle ne pouvait
revenir. Tous les tres non nobles n'taient absolument rien aux yeux du
courtisan.

Fabrice parut dans la chaire; il tait si maigre, si ple, tellement
consum, que les yeux de Cllia se remplirent de larmes  l'instant.
Fabrice dit quelques paroles, puis s'arrta, comme si la voix lui
manquait tout  coup; il essaya vainement de commencer quelques phrases;
il se retourna, et prit un papier crit.

--Mes frres, dit-il, une me malheureuse et bien digne de toute votre
piti vous engage, par ma voix,  prier pour la fin de ses tourments,
qui ne cesseront qu'avec sa vie.

Fabrice lut la suite de son papier fort lentement; mais l'expression
de sa voix tait telle, qu'avant le milieu de la prire tout le monde
pleurait, mme le Gonzo. Au moins on ne me remarquera pas, se disait
la marquise en fondant en larmes.

Tout en lisant le papier crit, Fabrice trouva deux ou trois ides
sur l'tat de l'homme malheureux pour lequel il venait solliciter les
prires des fidles. Bientt les penses lui arrivrent en foule. En
ayant l'air de s'adresser au public, il ne parlait qu' la marquise. Il
termina son discours un peu plus tt que de coutume, parce que, quoi
qu'il pt faire, les larmes le gagnaient  un tel point qu'il ne pouvait
plus prononcer d'une manire intelligible. Les bons juges trouvrent
ce sermon singulier, mais gal au moins, pour le pathtique, au fameux
sermon prch aux lumires. Quant  Cllia,  peine eut-elle entendu
les dix premires lignes de la prire lue par Fabrice, qu'elle regarda
comme un crime atroce d'avoir pu passer quatorze mois sans le voir. En
rentrant chez elle, elle se mit au lit pour pouvoir penser  Fabrice en
toute libert; et le lendemain d'assez bonne heure, Fabrice reut un
billet ainsi conu:

On compte sur votre honneur; cherchez quatre braves de la discrtion
desquels vous soyez sr, et demain au moment o minuit sonnera  la
Steccata, trouvez-vous prs d'une petite porte qui porte le numro 19,
dans la rue Saint-Paul. Songez que vous pouvez tre attaqu, ne venez
pas seul.

En reconnaissant ces caractres divins, Fabrice tomba  genoux et fondit
en larmes: Enfin, s'cria-t-il, aprs quatorze mois et huit jours!
Adieu les prdications.

Il serait bien long de dcrire tous les genres de folies auxquels furent
en proie, ce jour-l, les coeurs de Fabrice et de Cllia. La petite porte
indique dans le billet n'tait autre que celle de l'orangerie du palais
Crescenzi, et, dix fois dans la journe, Fabrice trouva le moyen de la
voir. Il prit des armes, et seul, un peu avant minuit, d'un pas rapide,
il passait prs de cette porte, lorsque  son inexprimable joie, il
entendit une voix bien connue, dire d'un ton trs bas:

--Entre ici, ami de mon coeur.

Fabrice entra avec prcaution, et se trouva  la vrit dans
l'orangerie, mais vis--vis une fentre fortement grille et leve,
au-dessus du sol, de trois ou quatre pieds. L'obscurit tait profonde,
Fabrice avait entendu quelque bruit dans cette fentre, et il en
reconnaissait la grille avec la main, lorsqu'il sentit une main, passe
 travers les barreaux, prendre la sienne et la porter  des lvres qui
lui donnrent un baiser.

--C'est moi, lui dit une voix chrie, qui suis venue ici pour te dire
que je t'aime, et pour te demander si tu veux m'obir.

On peut juger de la rponse, de la joie, de l'tonnement de Fabrice;
aprs les premiers transports, Cllia lui dit:

--J'ai fait voeu  la Madone, comme tu sais, de ne jamais te voir; c'est
pourquoi je te reois dans cette obscurit profonde. Je veux bien que tu
saches que, si jamais tu me forais  te regarder en plein jour, tout
serait fini entre nous. Mais d'abord, je ne veux pas que tu prches
devant Anetta Marini, et ne va pas croire que c'est moi qui ai eu la
sottise de faire porter un fauteuil dans la maison de Dieu.

--Mon cher ange, je ne prcherai plus devant qui que ce soit; je n'ai
prch que dans l'espoir qu'un jour je te verrais.

--Ne parle pas ainsi, songe qu'il ne m'est pas permis,  moi, de te voir.

Ici, nous demandons la permission de passer, sans en dire un seul mot,
sur un espace de trois annes.

A l'poque o reprend notre rcit, il y avait dj longtemps que le
comte Mosca tait de retour  Parme, comme premier ministre, plus
puissant que jamais.

Aprs ces trois annes de bonheur divin, l'me de Fabrice eut un caprice
de tendresse qui vint tout changer. La marquise avait un charmant petit
garon de deux ans, Sandrino, qui faisait la joie de sa mre; il tait
toujours avec elle ou sur les genoux du marquis Crescenzi; Fabrice
au contraire, ne le voyait presque jamais; il ne voulut pas qu'il
s'accoutumt  chrir un autre pre. Il conut le dessein d'enlever
l'enfant avant que ses souvenirs fussent bien distincts.

Dans les longues heures de chaque journe o la marquise ne pouvait voir
son ami, la prsence de Sandrino la consolait; car nous avons  avouer
une chose qui semblera bizarre au nord des Alpes: malgr ses erreurs
elle tait reste fidle  son voeu; elle avait promis  la Madone, l'on
se le rappelle peut-tre, de ne jamais voir Fabrice; telles avaient t
ses paroles prcises: en consquence elle ne le recevait que de nuit, et
jamais il n'y avait de lumires dans l'appartement.

Mais tous les soirs il tait reu par son amie; et, ce qui est
admirable, au milieu d'une cour dvore par la curiosit et par
l'ennui, les prcautions de Fabrice avaient t si habilement
calcules, que jamais cette amicizia, comme on dit en Lombardie, ne
fut mme souponne. Cet amour tait trop vif pour qu'il n'y et pas
des brouilles; Cllia tait fort sujette  la jalousie, mais presque
toujours les querelles venaient d'une autre cause. Fabrice avait abus
de quelque crmonie publique pour se trouver dans le mme lieu que la
marquise et la regarder, elle saisissait alors un prtexte pour sortir
bien vite, et pour longtemps exilait son ami.

On tait tonn  la cour de Parme de ne connatre aucune intrigue 
une femme aussi remarquable par sa beaut et l'lvation de son esprit;
elle fit natre des passions qui inspirrent bien des folies, et souvent
Fabrice aussi fut jaloux.

Le bon archevque Landriani tait mort depuis longtemps; la pit,
les moeurs exemplaires, l'loquence de Fabrice l'avaient fait oublier;
son frre an tait mort et tous les biens de la famille lui taient
arrivs. A partir de cette poque il distribua chaque anne aux vicaires
et aux curs de son diocse les cent et quelque mille francs que
rapportait l'archevch de Parme.

Il et t difficile de rver une vie plus honore, plus honorable et
plus utile que celle que Fabrice s'tait faite, lorsque tout fut troubl
par ce malheureux caprice de tendresse.

--D'aprs ce voeu que je respecte et qui fait pourtant le malheur de ma
vie puisque tu ne veux pas me voir de jour, dit-il un jour  Cllia, je
suis oblig de vivre constamment seul, n'ayant d'autre distraction que
le travail; et encore le travail me manque. Au milieu de cette faon
svre et triste de passer les longues heures de chaque journe, une
ide s'est prsente, qui fait mon tourment et que je combats en vain
depuis six mois: mon fils ne m'aimera point, il ne m'entend jamais
nommer. Elev au milieu du luxe aimable du palais Crescenzi,  peine
s'il me connat. Le petit nombre de fois que je le vois, je songe  sa
mre, dont il me rappelle la beaut cleste et que je ne puis regarder,
et il doit me trouver une figure srieuse, ce qui, pour les enfants,
veut dire triste.

--Eh bien! dit la marquise, o tend tout ce discours qui m'effraye?

--A ravoir mon fils! Je veux qu'il habite avec moi; je veux le voir tous
les jours, je veux qu'il s'accoutume  m'aimer; je veux l'aimer moi-mme
 loisir. Puisqu'une fatalit unique au monde veut que je sois priv de
ce bonheur dont jouissent tant d'mes tendres, et que je ne passe pas ma
vie avec tout ce que j'adore, je veux du moins avoir auprs de moi un
tre qui te rappelle  mon coeur, qui te remplace en quelque sorte. Les
affaires et les hommes me sont  charge dans ma solitude force; tu sais
que l'ambition a toujours t un mot vide pour moi, depuis l'instant o
j'eus le bonheur d'tre crou par Barbone, et tout ce qui n'est pas
sensation de l'me me semble ridicule dans la mlancolie qui loin de toi
m'accable.

On peut comprendre la vive douleur dont le chagrin de son ami remplit
l'me de la pauvre Cllia; sa tristesse fut d'autant plus profonde
qu'elle sentait que Fabrice avait une sorte de raison. Elle alla jusqu'
mettre en doute si elle ne devait pas tenter de rompre son voeu. Alors
elle et reu Fabrice de jour comme tout autre personnage de la socit,
et sa rputation de sagesse tait trop bien tablie pour qu'on en mdt.
Elle se disait qu'avec beaucoup d'argent elle pourrait se faire relever
de son voeu; mais elle sentait aussi que cet arrangement tout mondain
ne tranquilliserait pas sa conscience, et peut-tre le ciel irrit la
punirait de ce nouveau crime.

D'un autre ct, si elle consentait  cder au dsir si naturel de
Fabrice, si elle cherchait  ne pas faire le malheur de cette me tendre
qu'elle connaissait si bien, et dont son voeu singulier compromettait
si trangement la tranquillit, quelle apparence d'enlever le fils
unique d'un des plus grands seigneurs d'Italie sans que la fraude ft
dcouverte? Le marquis Crescenzi prodiguerait des sommes normes, se
mettrait lui-mme  la tte des recherches, et tt ou tard l'enlvement
serait connu. Il n'y avait qu'un moyen de parer  ce danger, il fallait
envoyer l'enfant au loin,  Edimbourg, par exemple, ou  Paris; mais
c'est  quoi la tendresse d'une mre ne pouvait se rsoudre. L'autre
moyen propos par Fabrice, et en effet le plus raisonnable, avait
quelque chose de sinistre augure et de presque encore plus affreux aux
yeux de cette mre perdue; il fallait, disait Fabrice, feindre une
maladie; l'enfant serait de plus en plus mal, enfin il viendrait 
mourir pendant une absence du marquis Crescenzi.

Une rpugnance qui, chez Cllia, allait jusqu' la terreur, causa une
rupture qui ne put durer.

Cllia prtendait qu'il ne fallait pas tenter Dieu; que ce fils si chri
tait le fruit d'un crime, et que, si encore l'on irritait la colre
cleste, Dieu ne manquerait pas de le retirer  lui. Fabrice reparlait
de sa destine singulire:

--L'tat que le hasard m'a donn, disait-il  Cllia, et mon amour
m'obligent  une solitude ternelle, je ne puis, comme la plupart de
mes confrres, avoir les douceurs d'une socit intime, puisque vous ne
voulez me recevoir que dans l'obscurit, ce qui rduit  des instants,
pour ainsi dire, la partie de ma vie que je puis passer avec vous.

Il y eut bien des larmes rpandues. Cllia tomba malade; mais elle
aimait trop Fabrice pour se refuser constamment au sacrifice terrible
qu'il lui demandait. En apparence, Sandrino tomba malade; le marquis
se hta de faire appeler les mdecins les plus clbres, et Cllia
rencontra ds cet instant un embarras terrible qu'elle n'avait pas
prvu; il fallait empcher cet enfant ador de prendre aucun des remdes
ordonns par les mdecins; ce n'tait pas une petite affaire.

L'enfant, retenu au lit plus qu'il ne fallait pour sa sant, devint
rellement malade. Comment dire au mdecin la cause de ce mal? Dchire
par deux intrts contraires et si chers, Cllia fut sur le point de
perdre la raison. Fallait-il consentir  une gurison apparente, et
sacrifier ainsi tout le fruit d'une feinte si longue et si pnible?
Fabrice, de son ct, ne pouvait ni se pardonner la violence qu'il
exerait sur le coeur de son amie, ni renoncer  son projet. Il avait
trouv le moyen d'tre introduit toutes les nuits auprs de l'enfant
malade, ce qui avait amen une autre complication. La marquise venait
soigner son fils, et quelquefois Fabrice tait oblig de la voir  la
clart des bougies, ce qui semblait au pauvre coeur malade de Cllia un
pch horrible et qui prsageait la mort de Sandrino. C'tait en vain
que les casuistes les plus clbres, consults sur l'obissance  un
voeu, dans le cas o l'accomplissement en serait videmment nuisible,
avaient rpondu que le voeu ne pouvait tre considr comme rompu d'une
faon criminelle, tant que la personne engage par une promesse envers
la Divinit s'abstenait non pour un vain plaisir des sens mais pour ne
pas causer un mal vident. La marquise n'en fut pas moins au dsespoir,
et Fabrice vit le moment o son ide bizarre allait amener la mort de
Cllia et celle de son fils.

Il eut recours  son ami intime, le comte Mosca, qui tout vieux ministre
qu'il tait, fut attendri de cette histoire d'amour qu'il ignorait en
grande partie.

--Je vous procurerai l'absence du marquis pendant cinq ou six jours au
moins: quand la voulez-vous?

A quelque temps de l, Fabrice vint dire au comte que tout tait prpar
pour que l'on pt profiter de l'absence.

Deux jours aprs, comme le marquis revenait  cheval d'une de ses
terres aux environs de Mantoue, des brigands, solds apparemment par
une vengeance particulire, l'enlevrent, sans le maltraiter en aucune
faon, et le placrent dans une barque, qui employa trois jours 
descendre le P et  faire le mme voyage que Fabrice avait excut
autrefois aprs la fameuse affaire Giletti. Le quatrime jour, les
brigands dposrent le marquis dans une le dserte du P, aprs avoir
eu le soin de le voler compltement, et de ne lui laisser ni argent ni
aucun effet ayant la moindre valeur. Le marquis fut deux jours entiers
avant de pouvoir regagner son palais  Parme; il le trouva tendu de noir
et tout son monde dans la dsolation.

Cet enlvement, fort adroitement excut, eut un rsultat bien funeste:
Sandrino, tabli en secret dans une grande et belle maison o la
marquise venait le voir presque tous les jours, mourut au bout de
quelques mois. Cllia se figura qu'elle tait frappe par une juste
punition, pour avoir t infidle  son voeu  la Madone: elle avait vu
si souvent Fabrice aux lumires, et mme deux fois en plein jour et
avec des transports si tendres, durant la maladie de Sandrino! Elle
ne survcut que de quelques mois  ce fils si chri, mais elle eut la
douceur de mourir dans les bras de son ami.

Fabrice tait trop amoureux et trop croyant pour avoir recours au
suicide; il esprait retrouver Cllia dans un meilleur monde, mais il
avait trop d'esprit pour ne pas sentir qu'il avait beaucoup  rparer.

Peu de jours aprs la mort de Cllia, il signa plusieurs actes par
lesquels il assurait une pension de mille francs  chacun de ses
domestiques, et se rservait, pour lui-mme, une pension gale; il
donnait des terres, valant cent milles livres de rente  peu prs,  la
comtesse Mosca; pareille somme  la marquise del Dongo, sa mre, et ce
qui pouvait rester de la fortune paternelle,  l'une de ses soeurs mal
marie. Le lendemain, aprs avoir adress  qui de droit la dmission
de son archevch et de toutes les places dont l'avaient successivement
combl la faveur d'Ernest V et l'amiti du premier ministre, il se
retira  la chartreuse de Parme, situe dans les bois voisins du P, 
deux lieues de Sacca.

La comtesse Mosca avait fort approuv, dans le temps, que son mari
reprt le ministre, mais jamais elle n'avait voulu consentir  rentrer
dans les Etats d'Ernest V. Elle tenait sa cour  Vignano,  un quart de
lieue de Casal-Maggiore, sur la rive gauche du P, et par consquent
dans les Etats de l'Autriche. Dans ce magnifique que palais de Vignano,
que le comte lui avait fait btir, elle recevait les jeudis toute la
haute socit de Parme, et tous les jours ses nombreux amis. Fabrice
n'et pas manqu un jour de venir  Vignano. La comtesse en un mot
runissait toutes les apparences du bonheur, mais elle ne survcut que
fort peu de temps  Fabrice, qu'elle adorait, et qui ne passa qu'une
anne dans sa chartreuse.

Les prisons de Parme taient vides, le comte immensment riche, Ernest
V ador de ses sujets qui comparaient son gouvernement  celui des
grands-ducs de Toscane.

TO THE HAPPY FEW






End of the Project Gutenberg EBook of La Chartreuse de Parme, by Stendhal

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