The Project Gutenberg EBook of Delphine, by Madame de Stal

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Title: Delphine

Author: Madame de Stal

Posting Date: March 24, 2015 [EBook #7812]
Release Date: April, 2005
First Posted: May 19, 2003

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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DELPHINE,

PAR

MME LA BARONNE DE STAL;




DITION REVUE ET CORRIGE,

TERMINE PAR UN NOUVEAU DNOUEMENT,
ET PRCDE DE RFLEXIONS SUR LE BUT MORAL DE L'OUVRAGE.

Un homme doit savoir braver l'opinion, une femme s'y soumettre.

Mlanges, de Mme Necker.



A PARIS, A STRASBOURG et  LONDRES, mme Maison de commerce.


1820.






AVERTISSEMENT

DE L'AUTEUR,

POUR CETTE NOUVELLE DITION.


Il y a plusieurs changemens dans cette dition, mais le plus important
de tous, c'est la conclusion, qui est entirement nouvelle. Je me suis
rendue aux observations qui m'ont t faites sur le dnoment qui
existoit d'abord. On m'a dit qu'il rappeloit les vnemens de la
rvolution, au milieu d'une situation tout idale. On m'a dit que ce
dnoment n'toit pas l'effet immdiat des caractres, et qu'il toit
au roman de _Delphine_ le mrite qu'il a peut-tre de ne contenir que
des circonstances amenes par les sentimens, et qui ne peuvent tre
considres comme l'effet du hasard. Ces rflexions m'ont convaincue;
et quoiqu'il ne soit pas dans les usages de l'amour-propre de faire
une si grande concession  la critique, _Delphine_ est rimprime dans
cette dition avec un dnoment entirement nouveau, et je prie les
crivains anglois et allemands qui ont bien voulu traduire ce roman
dans leur langue, d'adopter, pour la traduction, le changement que
j'ai fait dans l'original.

Cependant, comme je crois que l'ancien dnoment de _Delphine_ avoit
un avantage, celui de retracer avec quelque force les circonstances
dchirantes qui accompagnent la mort de ceux qu'on fait prir pour des
opinions politiques, j'ai conserv ce morceau dans une anecdote
nouvelle intitule _Charles et Pauline_ [Cette nouvelle ne s'est point
trouve dans les manuscrits de ma mre; et j'ai mme tout lieu de
croire qu'elle n'a jamais t acheve. (Note de l'diteur.)], qui se
trouve aussi dans cette dition; enfin j'y ai de plus ajout quelques
rflexions sur le but moral de Delphine.

QUELQUES RFLEXIONS SUR LE BUT MORAL DE DELPHINE.


Ce n'est point une apologie de _Delphine_ que je veux crire, il faut
qu'un livre se dfende lui-mme: on est souvent injuste pour les
personnes, on ne l'est jamais  la longue pour les ouvrages. La
calomnie dfigure  son gr les opinions et les sentimens qui
composent l'existence prive d'une femme, et peut ainsi remplir
d'amertume une vie sans dfense; mais les crits tant aussi publics
que les critiques dont ils deviennent l'objet, le combat est moins
ingal; et je crois fermement que ni la bienveillance ni la haine
n'ont jamais fait le sort d'un ouvrage: le cercle de la faveur ou de
la dfaveur est si petit, en comparaison de l'imposante impartialit
du temps et de la justice claire des hommes livrs  leurs
impressions naturelles! Mais il m'a sembl qu'en montrant le but que
je m'tois propos dans _Delphine_, je pourrois prsenter quelques
rflexions utiles sur la vritable moralit des actions humaines et
les jugemens que la socit porte sur ces actions. Cette esprance m'a
dtermine  traiter ce sujet.

C'est une question intressante  se proposer que de savoir pourquoi
la socit en gnral est infiniment plus svre pour les fautes qui
tiennent  une trop grande indpendance de caractre,  des qualits
trop peu mesures,  une me trop susceptible d'enthousiasme, que pour
les torts de personnalit, de scheresse et de dissimulation. Puisque
la socit est ainsi, il faut en chercher la cause; et sans se perdre
en dclamations contre l'injustice des hommes, examiner par quelle
association d'ides ils sont conduits  un tel rsultat. Chaque
individu pris sparment vous dira qu'il aime infiniment mieux
rencontrer un caractre tel que celui de _Delphine_, sensible,
imprudent, inconsidr, qu'un caractre goste, habile et froid; et
cependant la socit mnagera l'un, et poursuivra l'autre sans piti.
La raison de ce contraste entre les opinions de chacun et de tous,
c'est, je crois, que chaque homme en particulier trouve de l'avantage
dans ses rapports avec ceux qui ont, si je puis m'exprimer ainsi, des
torts gnreux, une bont sans calcul, une franchise imprvoyante;
mais la socit runie prend un esprit de corps, un dsir de se
maintenir telle qu'elle est, une personnalit collective enfin, et ce
sentiment la porte  prfrer les caractres gostes et durs dans
leurs relations intimes, lorsqu'ils respectent extrieurement les
convenances reues, aux caractres plus intressans en eux-mmes,
quand ils s'affranchissent trop souvent du joug que l'opinion veut
imposer. Une morale parfaite s'accorde avec tous les genres d'intrts
que peuvent avoir les individus et la socit, parce que la morale
dans sa puret est tellement en harmonie avec la nature de l'homme,
que les puissans comme les foibles, les particuliers comme les corps,
les esprits mdiocres comme les esprits suprieurs l'approuvent et la
respectent. Il n'en est pas de mme des qualits naturelles; elles ont
beaucoup moins de rgularit que les vertus, et quand elles ne sont
pas guides par des principes trs-austres, elles causent plus
d'ombrage  la foule des gens mdiocres, que des dfauts ngatifs,
prservateurs de soi-mme, mais qui ne troublent point cette
lgislation des convenances  l'abri de laquelle se reposent les
prjugs et les amours-propres. On a dit que l'hypocrisie toit un
hommage rendu  la vertu; la socit prend cet hommage pour elle, et,
comme toutes les autorits, elle juge les actions des hommes seulement
dans leurs rapports avec son intrt. Il y a aussi dans les caractres
d'une franchise remarquable, tels que celui de Delphine, dans ces
caractres qui n'admettent ni prtextes ni dtours pour les
tmoignages et l'expression des sentimens nobles et tendres, une
puissance singulirement importune  la plupart des hommes. Plusieurs
essayent de traduire par une vertu ce que leur intrt leur inspire,
et mutuellement on se passe tous ces sophismes, esprant bien tromper
 son tour, pour rcompense de s'tre laiss tromper; mais quand il
arrive au milieu de ce paisible et doucereux accord un caractre
inconsidrment vrai, il semble que ce qu'on appelle la civilisation
en soit trouble et qu'il n'y ait plus de sret pour personne, si
toutes les actions reprennent leur nom, et toutes les paroles leur
sens. Enfin la supriorit de l'esprit et de l'me suffit  elle seule
pour alarmer la socit. La socit est constitue pour l'intrt de
la majorit, c'est--dire des gens mdiocres: lorsque des personnes
extraordinaires se prsentent, elle ne sait pas trop si elle doit en
attendre du bien ou du mal; et cette inquitude la porte
ncessairement  les juger avec rigueur. Ces vrits gnrales
s'appliquent aux femmes d'une manire bien plus forte encore: il est
convenu qu'elles doivent respecter toutes les barrires, porter tous
les genres de joug; et comme il y auroit de l'inconvnient pour le
bonheur de la socit en gnral  ce que le plus grand nombre des
femmes et des sentimens passionns ou mme des lumires
trs-tendues, il n'est pas tonnant qu' cet gard la socit redoute
tout ce qui fait exception, mme dans le sens le plus favorable.

Le caractre de Delphine, les malheurs qui rsultent pour elle de ce
caractre prouvent prcisment ce que je viens de dvelopper. Je n'ai
jamais voulu prsenter Delphine comme un modle  suivre; mon
pigraphe prouve que je blme et Lonce et Delphine, mais je pense
qu'il toit utile et svrement moral de montrer comment avec un
esprit suprieur on fait plus de fautes que la mdiocrit mme, si
l'on n'a pas une raison aussi puissante que son esprit; et comment
avec un coeur gnreux et sensible, l'on se livre  beaucoup
d'erreurs, si l'on ne se soumet pas  toute la rigidit de la morale.
Il faut un gouvernail d'autant plus fort qu'il y a plus de vent dans
les voiles. On demandoit  Richardson pourquoi il avoit rendu Clarisse
si malheureuse: _C'est_, rpondit-il, _parce que je n'ai jamais pu lui
pardonner d'avoir quitt la maison de son pre_. Je pourrois aussi
dire avec vrit que je n'ai pas dans mon roman pardonn  Delphine de
s'tre livre  son sentiment pour un homme mari, quoique ce
sentiment soit rest pur. Je ne lui ai pas pardonn les imprudences
que l'entranement de son caractre lui a fait commettre, et j'ai
prsent tous ses revers comme en tant la suite immdiate.

Mais la moralit de ce roman ne se borne point  l'exemple de
Delphine: j'ai voulu montrer aussi ce qui peut tre condamnable dans
la rigueur que la socit exerce contre elle; et, quoique je vienne de
dvelopper avec impartialit les motifs de cette rigueur, je crois que
dans les grandes villes surtout les jugemens que l'on porte sur les
actions et les caractres n'ont pas pour base les vritables principes
de la moralit. La premire des vertus, la plus touchante des
qualits, c'est la bont; il me semble que nous avons un tel besoin de
la piti les uns des autres, que ce que nous devons craindre avant
tout, ce sont les tres qui peuvent se rsoudre  faire du mal, ou
mme ceux qui ne sont pas impatiens de soulager la peine, ds qu'ils
en ont le pouvoir. Or pour condamner une action, pour plaindre,
approuver ou blmer un caractre, il me semble qu'il faudroit toujours
se demander quel rapport a cette action ou ce caractre avec le
principe de tout bien, la bont. Je sais qu'une personne imprudente
peut faire du mal sans le vouloir, mais il est si facile de la
ramener, mais on est si certain de son repentir et de son besoin de
rparer, qu'il est impossible d'assimiler ce genre de tort  la
moindre action rflchie qui auroit pour but d'affliger qui que ce
ft. Il me semble que toutes les pages de _Delphine_ rendent  la
bont le culte qui lui est d, et sous ce rapport encore il me semble
que cet ouvrage est utile; car aprs une longue rvolution, les coeurs
se sont singulirement endurcis, et cependant jamais on n'eut plus
besoin de cette sympathie pour la douleur qui est le vritable lien
des tres mortels entre eux.

Il est si vrai que la premire qualit des hommes est la bont, que
dans les grandes crises de la destine, lorsque le malheur fait taire
et l'amour-propre et l'envie, ce qu'on cherche d'abord c'est la
touchante qualit qui apaise les fureurs de l'homme et conserve dans
son coeur quelques rayons de la misricorde ternelle. Qui n'a pas
prouv, dans les temps orageux o nous avons vcu, que notre premier
regard jet sur un homme puissant toit pour dmler dans sa
physionomie une expression de bont? et parmi des juges silencieux,
une sorte de douceur dans les traits ou d'attendrissement dans les
regards nous dsignoit d'avance notre semblable. Ce que tous les
hommes prouvent dans le malheur, les mes tendres le sentent
habituellement; il n'est point pour elles de prosprits qui les
rendent invulnrables, et dans les momens les plus heureux de leur vie
elles savent combien aisment la piti pourroit leur devenir
ncessaire.

C'est donc dans la bont et la gnrosit, dans ces deux qualits qui
se tiennent par les plus nobles liens et dont chacune est le
complment de l'autre, que consiste la vritable moralit des actions
humaines, savoir rsister aux forts et protger les foibles: _Parcere
subjectis et debellare superbos_. Ces anciens mots renferment tout ce
qu'il y a de divin dans le coeur de l'homme. _Que mon fils soit bon et
fier_, peuvent dire les mres, _et l'indulgence du ciel couvrira le
reste!_ mais l'indulgence des hommes n'est pas si facile  obtenir, et
quelquefois la puissance de la socit lutte contre les meilleurs
mouvemens naturels. Souvent un homme est mconnu pour ses qualits
mme; plus souvent une femme est perdue par un sentiment d'autant plus
vrai qu'elle toit moins matresse de le cacher, d'autant plus
gnreux qu'elle y sacrifioit tous les intrts de sa vie; et celle
qui, assise en paix au milieu de son cercle, se sera permis d'accuser
le malheur, verra sa considration augmente par l'impitoyable preuve
de svrit qu'elle aura nonchalamment donne. Ce sont ces bizarres
contrastes des jugemens de l'opinion que le roman de _Delphine_ est
destin  faire ressortir; il dit aux femmes: ne vous fiez pas  vos
qualits,  vos agrmens; si vous ne respectez pas l'opinion, elle
vous crasera. Il dit  la socit: mnagez davantage la supriorit
de l'esprit et de l'me; vous ne savez pas le mal que vous faites et
l'injustice que vous commettez, quand vous vous laissez aller  votre
haine contre cette supriorit, parce qu'elle ne se soumet pas 
toutes vos lois; vos punitions sont bien disproportionnes avec la
faute, vous brisez des coeurs, vous renversez des destines qui
auroient fait l'ornement, du monde; vous tes mille fois plus coupable
 la source du bien et du mal, que ceux que vous condamnez.

Il y a parmi les personnes qui vivent dans l'obscurit beaucoup de
vertus souvent bien suprieures  toutes celles qu'accompagne l'clat;
mais il y a aussi une espce de gens mdiocres qui sont le vrai flau
des esprits remarquables et des mes imprudentes et gnreuses: ils
tendent leurs fils imperceptibles pour enlacer tout ce qui prend un
vol lev; ils s'arment de leurs petites plaisanteries, de leurs
insinuations qu'ils croient fines, de leur ironie qu'ils croient de
bon got, pour rabattre l'enthousiasme de tous les sentimens nobles;
la morale elle-mme perd dans leurs discours son caractre de
gnrosit et d'indulgence; elle n'est qu'un moyen de blmer amrement
les inconvniens de quelques qualits, mais ne sert plus  exciter
dans le coeur aucun genre d'mulation pour ce qui est bien. Ah! qu'il
n'en est pas ainsi des personnes parfaitement vertueuses et svres
pour elles seules! quel repos l'on gote auprs d'elles, lors mme
qu'elles vous blment! On se sent corrig par la main qui vous
soutiendra; on sait que si l'on n'est pas d'accord en tout, on
s'entend du moins par ce qui constitue vritablement une bonne et
gnreuse nature, et je ne craindrois pas de dire  ces mes
privilgies que Delphine leur est infrieure, mais qu'elle vaut
souvent mieux que le reste du monde.

On a crit qu'il n'toit pas vraisemblable que Delphine pt rsister 
l'amour de Lonce, en se livrant autant qu'elle le fait  un sentiment
condamnable. Je pense sans doute, et Delphine mme le rpte plusieurs
fois, que sa conduite ne doit point tre imite, et c'est parce
qu'elle a donn cet exemple qu'il faut qu'elle soit punie; mais je
crois cependant qu'il y a dans le caractre de Delphine un sentiment
qui doit la prserver, ce sont les sacrifices mme qu'elle a faits
pour celui qu'elle aime. Il est doux de ddaigner tous les avantages
de la vie, en respectant sa propre fiert, de se compromettre aux yeux
du monde sans cesser de mriter l'estime de son amant, de le suivre,
s'il le falloit, dans les prisons, dans les dserts, d'immoler tout 
lui, hors ce qu'on croit la vertu, et de lui montrer dans le mme
moment que l'univers n'est rien auprs de l'amour, mais que la
dlicatesse triomphe encore de cet amour qui avoit triomph de tout le
reste. Ce sont des sentimens exalts, romanesques, et qu'une morale
plus svre doit rprimer; ce sont des sentimens pour lesquels il est
juste de souffrir, mais pour lesquels aussi il est juste d'tre
plainte; et les romans qui peignent la vie ne doivent pas prsenter
des caractres parfaits, mais des caractres qui montrent clairement
ce qu'il y a de bon et de blmable dans les actions humaines, et
quelles sont les consquences naturelles de ces actions.

L caractre de Matilde sert  faire ressortir les torts de Delphine,
sans cependant dtruire l'intrt qu'elle doit inspirer; et sous ce
rapport encore, je crois ce roman moral. Matilde n'a point de grce
dans l'esprit ni dans les manires; son caractre est sec et sa
religion superstitieuse; mais par cela seulement que sa conduite est
vertueuse et ses sentimens lgitimes, elle l'emporte dans plusieurs
occasions sur une personne beaucoup plus distingue et beaucoup plus
aimable qu'elle. Si j'avois fait de Matilde une femme charmante et de
Delphine une femme hassable, la morale n'a voit rien  gagner  la
prfrence qu'auroit mrite Matilde; car l'on auroit pu se dire avec
raison qu'il n'est pas de rgle gnrale que toutes les pouses soient
charmantes et toutes les matresses hassables: mais si une femme
dpourvue d'agrment balance l'intrt qu'on ressent pour Delphine,
par la simple autorit du devoir et de la vertu, je crois le rsultat
de ce tableau trs-moral. Si j'avois suppos des vices  Matilde,
j'aurois avili ses droits; si je lui avois donn beaucoup de charmes,
je prtois  la vertu une force trangre  elle: mais lorsque
Matilde, avec des dfauts et point de sduction, trouve un appui si
puissant dans la seule arme de l'honntet, et que Delphine, malgr
toutes ses qualits et tous ses charmes, se sent humilie en prsence
de Matilde, est-il possible de mieux montrer la souveraine puissance
de la morale?

Ce n'est pas tout encore: si j'avois plac la scne dans un des pays
o les moeurs domestiques sont le plus en honneur, l'exemple auroit eu
moins de force; mais c'est au milieu de Paris, dans la classe de la
socit o la grce avoit tant d'empire, que Delphine est
impitoyablement condamne. La plus amre punition d'une me dlicate
qui a commis une faute, c'est la rigueur exerce contre elle par les
personnes les plus immorales elles-mmes. Ceux qui ont abjur tous les
principes trouvent de la protection parmi leurs semblables. Il y a
entre ces sortes de gens un langage qui les aide  se reconnotre;
mais les caractres naturellement vertueux, lors qu'ils dvient de la
route qu'ils s'toient trace, sont l'objet d'un dchanement
universel, et leurs ennemis les plus ardens sont ceux que leurs vertus
mmes avoient humilis.

Les malheureux succs de l'immoralit, dont il existe quelques
exemples, ne se rencontrent presque jamais parmi les femmes. La
puissance de la socit donne tant de ressources aux hommes, les
intrts compliqus dont ils se mlent leur offrent tant de dtours,
qu'il en est quelques-uns qui ont su chapper  la punition de leurs
vices; mais les femmes sont mises, par l'ordre social, dans la noble
impossibilit de se soustraire aux malheurs causs par les torts. Il
me semble que le roman de Delphine dveloppe de plusieurs manires
cette utile vrit.

Il toit ncessaire au but moral que je m'tois propos que le
caractre de Lonce ft,  beaucoup d'gards, en contraste avec celui
de Delphine; car si, comme elle, il avoit t indpendant de
l'opinion, comment auroit-elle senti les inconvniens de son propre
caractre? Elle ne pouvoit tre punie que dans le coeur de celui
qu'elle aimoit: n'est-ce pas l qu'il falloit la frapper? Au milieu de
toutes les injustices, de tous les revers, si l'affection de l'objet
qui nous est cher restoit profonde, sensible, enthousiaste, par quel
malheur seroit-on atteint! mais ne falloit-il pas montrer que l'amour
ne rgne presque jamais seul dans le coeur des hommes, et que leur
affection s'altre quand on la met souvent aux prises avec des
circonstances dfavorables. Sans doute c'est  un homme qu'il
appartient de braver la calomnie et de protger contre elle la femme
qu'il aime; mais c'est prcisment parce qu'il a la responsabilit
d'une autre destine, qu'il s'inquite davantage de tout ce qui peut
la compromettre. Il ne faut  une femme, pour tre heureuse, que la
certitude d'tre parfaitement aime. L'homme qui fait le sort, la
gloire et le bonheur des objets qui l'entourent, s'occupe
ncessairement de tout ce qui peut influer sur leur avenir.

Des personnes dont je considre beaucoup les jugemens, parce qu'ils
sont fonds sur des motifs respectables, ont trouv que dans la
peinture du caractre de Lonce j'avois l'air de trop honorer une
grande erreur des institutions sociales, le duel. Sans chercher 
discuter ce qu'il ne me convient pas d'approfondir, je dirai que
voulant reprsenter Lonce comme craintif devant l'opinion, il falloit
ncessairement qu'un autre genre d'audace relevt son caractre, et
qu'une hardiesse, mme imprudente, servt  lui faire pardonner une
timidit quelquefois misrable; d'ailleurs, il est utile d'apprendre
aux femmes qu'en bravant les convenances elles ne se compromettent pas
seules, et que l'homme qui les aime, s'il attache du prix  l'opinion,
cherchera, mme inconsidrment, tous les moyens de se venger des
attaques diriges contre leur rputation. Je suis loin, cependant,
d'approuver le caractre de Lonce en entier; puisqu'il est destin 
faire le malheur de Delphine, il doit ncessairement avoir do grands
torts; mais je crois que Lonce, tel que je l'ai peint, pouvoit tre
vivement aim. Un caractre plus analogue  celui de Delphine auroit
sans doute mieux convenu pour former une union bien assortie, mais il
y a quelque chose d'orageux dans les passions, qui s'accrot par les
inquitudes mmes que devoit exciter Lonce.

Un homme susceptible, ombrageux, et cependant dou d'une me forte et
courageuse, un homme dont le caractre vous prsente  la fois un
appui contre les autres, et un danger pour votre propre bonheur,
s'empare vivement de l'imagination des femmes. Les hommes aiment 
prouver pour les femmes la douce motion qu'inspire la foiblesse et
la douceur; les femmes veulent admirer et presque redouter cet tre
protecteur qui doit soutenir leurs pas tremblans. La chevalerie nous a
reprsent les hommes aux pieds des femmes, obissant  leurs ordres,
se prosternant devant elles; ce sont des formes brillantes dont il
faut conserver toute la grce; mais il est peut-tre vrai qu'il n'y a
point de passion dans le coeur des femmes, si elles n'prouvent pas
pour l'objet de leur amour une admiration, un respect qui n'est pas
exempt de crainte, et des sentimens de dfrence qui vont presque
jusqu' la soumission. Or, il me semble que les dfauts mmes de
Lonce sont de nature  produire ce genre d'impression.
Malheureusement les causes qui inspirent l'amour ne sont en aucune
manire des garanties de bonheur: il y a dans ce sentiment des
illusions toutes magiques, des peines qui redoublent l'affection, des
torts qui n'clairent point sur les dfauts de ce qu'on aime. Tant que
la surprise n'a point cess, tant que le charme n'a point disparu,
tant que l'objet de ce sentiment est rest pour vous un tre
surnaturel, l'me agite n'est point capable de juger ce qui lui
conviendroit  la longue, ce qui pourroit lui donner une destine, un
repos tranquille et durable. Je ne dis point qu'un sentiment si
tumultueux rende heureux ceux qui l'prouvent, mais je crois que quand
il existe vritablement, tels sont ses caractres, et qu'un homme
semblable  Lonce est singulirement fait pour inspirer cette
passion, et pour rendre malheureuse celle qui s'y livre.

Les femmes rgnent en souveraines dans les commencemens de l'amour, et
l'on ne peut pas exagrer, mme dans les romans, tout ce que la
passion inspire  l'homme qui craint de n'tre pas aim; mais quand la
tendresse d'une femme est obtenue, si le lien sacr du mariage ne
donne pas aux sentimens un nouveau caractre, ne fait pas succder 
la passion toutes les affections profondes et douces qui naissent de
l'intimit, il est certain que le coeur qui se refroidit le premier,
c'est celui des hommes; il ne leur est pas donn, comme  nous, d
avoir avant tout besoin d'tre aim: leur sort est trop indpendant,
leur existence trop forte, leur avenir trop certain, pour qu'ils
prouvent cette terreur secrte de l'isolement, qui poursuit sans
cesse les femmes dont la destine est la plus brillante.

L'amour de Delphine est plus parfait que celui de Lonce; cela doit
tre, puisqu'elle aime et qu'elle est femme. Il n'est pas vrai que les
hommes soient trompeurs et perfides, comme le disent les vieilles
romances; mais il est vrai que si Delphine avoit refus de rompre ses
voeux, Lonce l'en auroit plus aime. Le changement qui s'opre clans
le coeur de son amant, au moment o elle est prte  lui faire un si
grand sacrifice, est, ce me semble, le plus triste, mais le plus moral
des exemples. La mystrieuse alliance des biens et des maux de la vie
est ainsi conue: il ne suffit pas d'tre sensible, bonne, gnreuse;
il faut savoir triompher des affections les plus tendres; il faut
pouvoir exister par soi-mme. La Providence, sans doute, a voulu que
nous fussions capables d'efforts. Les meilleurs mouvemens de l'me,
quand on s'y livre entirement, sont la source de beaucoup de peines.
La raison de cette triste vrit ne nous est pas connue; mais on doit
en conclure, cependant, qu'il existe un mrite suprieur  la bont
mme: c'est la force guide par la vertu. L'empire sur son propre
coeur est plus saint, plus religieux que les qualits naturelles les
plus aimables. Les pauvres humains n'ont pas mrit sur cette terre le
bonheur qu'ils auroient got, s'il et suffi de s'abandonner  une
me douce et tendre, pour recueillir tous les plaisirs du sentiment et
toutes les jouissances de la morale.

Il toit utile, je le crois, de fixer la rflexion sur une combinaison
nouvelle, sur l'effet que produiroit au milieu du monde une personne
comme Delphine, civilise par ses agrmens, mais presque sauvage par
ses qualits. Rien de si facile, rien de si commun que de montrer les
malheurs attachs  la dpravation du coeur; mais c'est une morale
d'un ordre plus relev que celle qui s'adresse aux mes honntes
elles-mmes, pour leur apprendre le secret de leurs peines et de leurs
fautes. Il y a une misanthropie pleine d'humeur, qui n'est que le
rsultat des revers de l'amour-propre; mais comme les hommes ne sont
jamais ni aussi mchans qu'on le dit, ni aussi bons qu'on l'espre, il
faut tcher de connotre d'avance la route qu'ils prendront pour nuire
de quelque manire  tout ce qui s'carte de la ligne commune, et
s'accuser soi-mme autant que les autres, non  cause des qualits
distingues qui attirent l'envie, mais  cause des torts qui lui
donnent les moyens de vous attaquer. Enfin, je le crois, il existe
dans le monde une classe de personnes qui souffrent et jouissent
uniquement par les affections du coeur, et dont l'existence tout
intrieure est  peine comprise par le commun des hommes; je crois que
Delphine doit tre utile  ces sortes de personnes, surtout si elles
joignent  de la sensibilit l'imagination active et douloureuse qui
multiplie les regrets sur le pass et les craintes pour l'avenir. On
ne sait pas assez quelle funeste runion c'est, pour le bonheur,
qu'tre dou d'un esprit qui juge, et d'un coeur qui souffre par les
vrits que l'esprit lui dcouvre. I1 faut un livre pour ce genre de
mal, et je crois que Delphine peut tre ce livre. La plupart des
ouvrages ne traitent que des sentimens convenus, ne reprsentent
qu'une sorte de vie extrieure, que les actions et les penses qu'on
doit montrer, que des caractres rangs, pour ainsi dire, par classes,
les bons et les mauvais, les foibles et les forts; mais le coeur
humain est un continuel mlange de tant de sentimens divers, que c'est
presque au hasard que l'on donne et des consolations et des conseils,
parce qu'on ne connot jamais parfaitement ni les motifs secrets, ni
les peines caches; aussi la plupart des tres distingus ont-ils fini
par vivre loin du monde, fatigus qu'ils toient de la banalit des
jugemens, des observations et des avis qu'on leur donnoit en change
de leurs ides naturelles et de leurs impressions profondes.

La plaisanterie, qui de nos jours a perdu de sa grce sans avoir perdu
de ses inconvniens, s'attaque maintenant  tous les sentimens forts
et vrais, qu'on est convenu de dnigrer sous le nom de mlancolie, de
philosophie, d'enthousiasme; que sais-je, l'une des formules reues,
l'une des modes littraires du moment. Autrefois on toit si dlicat
sur le bon got des manires et des crits qu'il suffisoit 
l'amusement de plaisanter sur le ridicule des formes vulgaires ou des
expressions communes;  prsent qu' cet gard tout est confondu, la
plaisanterie est dirige contre le sentiment et la pense mme: il
semble qu'il n'y ait qu'une chose  faire de la vie, c'est de se
livrer au genre de jouissances que la fortune peut donner, et de
consacrer les facults de son esprit aux moyens d'acqurir cette
fortune. On appelle rverie tout le reste, et l'on voudrait crer un
bon ton nouveau, qui pt donner un air provincial aux affections
profondes et aux ides gnreuses.

Il y a pourtant dans la socit des personnes, et ce ne sont pas les
moins aimables, qui runissent beaucoup de gat dans l'esprit 
beaucoup de mlancolie dans le coeur, et dont la plaisanterie a
d'autant plus de grce que leur caractre a plus de dlicatesse. Ds
qu'on est dans le monde, ce n'est gure que par la gat qu'on peut
s'entendre et se plaire; la tristesse d'ailleurs est le secret de
l'me, et ce seroit une sorte de profanation que de le confier aux
indiffrens: mais ceux qui se moquent si agrablement de l'imagination
mlancolique, des penses sombres que notre sort nous inspire,
habitent-ils une autre terre que la ntre? Ne sont-ils point spars
des objets de leur affection, n'ont-ils jamais cess d'tre aims,
n'ont-ils pas enfin quelque ide confuse que la maladie, la vieillesse
ou la mort pourra troubler un jour leur joyeuse insouciance?

Comment rflchir dans la solitude sans dcouvrir que tous les
sentimens profonds ont une teinte de tristesse, et que l'homme ne peut
s'lever au-dessus de l'existence physique, sans prouver que le monde
moral est incomplet, et que plus l'on dveloppe son esprit et son me,
plus l'on sent les bornes de sa destine? Les passions religieuses,
les passions ambitieuses sont toutes nes du besoin de remplir le vide
de la vie.

Je ne sais si l'on peut en conclure que les hommes devroient aspirer 
la dgradation; c'est une question inutile  traiter, puisqu'il n'est
pas probable que tous s'accordent  chercher le bonheur dans cette
route; mais je ne crois pas que depuis le commencement du monde, on
puisse citer un tre distingu qui n'ait trouv la vie infrieure 
ses dsirs et  ses sentimens. Tibulle, Horace, Voltaire, les potes
les plus cits pour leur philosophie voluptueuse ou lgre, rappellent
la mort au milieu de leurs plus riantes penses, et jamais l'esprit et
le coeur n'ont rflchi sans trouver au fond de tout une pense
mlancolique.

L'amour, cette affection qui rgne seule pendant qu'elle rgne,
rveille souvent dans notre me des ides rveuses et tristes; on se
retrace alors les peines insparables de la vie humaine, mais sans en
prouver ni crainte ni douleur; et tel est l'enchantement d'aimer que
lorsque Tibulle souhaite de tenir en expirant la main de sa matresse,
il ne voit plus dans la mort, dans cette pense si redoutable pour
l'homme isol, qu'un dernier regard plein de tendresse, une expression
d'amour plus touchante et plus sacre.

Voil, dira-t-on, quel est le vrai danger de votre roman; vous n'y
vantez que la jeunesse et l'amour; vous ne peignez pas la vie sous ses
rapports srieux et ncessaires; vous dgotez de l'existence grave et
froide que la nature destine  la moiti des tres et  la moiti de
la vie. Je rpondrai d'abord que ce reproche doit s'adresser aux
romans en gnral, plus qu' celui de Delphine en particulier; les
ouvrages dramatiques, quels qu'ils soient, cherchent dans le coeur les
sentimens dont l'intrt est le plus vif et le plus gnral; mais il
me semble que madame de Cerlebe, mademoiselle d'Albmar, la famille
des aveugles, tous les personnages enfin qui ne faisant pas le sujet
principal du roman n'expriment pas le sentiment qui en est le noeud,
peignent avec chaleur les plaisirs des sentimens qui conviennent 
tous les ges. Je concevrois fort bien comment, au milieu de moeurs
trs-austres, on trouveroit dangereuses toutes les peintures de
l'amour, quelque pures et quelque dlicates qu'elles fussent; mais il
me semble que dans notre pays et dans notre sicle, ce n'est pas
l'amour qui corrompt la morale, mais le mpris de tous les principes
caus par le mpris de tous les sentimens.

Puisqu'il est vrai que l'amour existe dans le coeur, tout ce qui tend
 l'lever et  l'ennoblir contribue  la dignit de la nature
humaine: les mariages les plus heureux, mme dans la vieillesse, sont
ceux qui de souvenirs en souvenirs retentissent jusqu' l'amour. On
n'a jamais dit l'amiti filiale, l'amiti maternelle: on a voulu que
le mot le plus tendre ft consacr au plus tendre des sentimens;
l'amour de l'humanit, l'amour de Dieu, toutes les affections fortes,
semblent avoir entre elles une analogie qui fait choisir le mme terme
pour les exprimer toutes: la puissance d'aimer est la source de tout
ce que les hommes ont fait de noble, de pur et de dsintress sur
cette terre. Je crois donc que les ouvrages qui dveloppent cette
puissance avec dlicatesse et sensibilit, font toujours plus de bien
que de mal: presque tous les vices humains supposent de la duret dans
l'me. Les hommes les plus courageux sont souvent ceux qui sont le
plus aisment attendris; le rcit des actions vraiment touchantes,
vraiment gnreuses, fait venir une larme dans les yeux de celui que
la mort ne sauroit pouvanter. Il y a dans l'enthousiasme pour tout ce
qui est noble et bon quelque chose de si dlicieux, qu'on ne peut
s'empcher de prendre ces impressions pour le prsage d'une autre vie;
et si notre me n'est pas capable de les prouver sans quelque mlange
de sentimens terrestres, peut-tre est-il permis de se servir de
l'amour mme, pour exciter dans le coeur cette nergie de sentiment
qui doit le rendre capable un jour d'affections plus pures et plus
durables.

Divers motifs m'ont engage  changer le dnoment de Delphine; mais
comme je n'ai point fait ce changement pour cder  l'opinion de
quelques personnes, qui ont prtendu que le suicide devoit tre exclu
des compositions dramatiques, il me semble qu'il convient de rappeler
ici qu'un auteur n'exprime point son opinion particulire, en faisant
agir ses personnages de telle ou telle manire. Athalide se tue, dans
Bajazet, Hermione, dans Andromaque, etc.; et pour cela l'on n'a point
dit que Racine approuvt le suicide. Quand Addison, l'un des plus
respectables caractres qui aient exist, a fait la tragdie de Caton
d'Utique, non-seulement il a cru qu'un tel sujet pouvoit tre moral et
beau, quoiqu'il se termint par un suicide; mais de plus, il a fait
prcder cette action d'un admirable monologue, qui contient peut-tre
les sentimens les plus religieux, les plus purs et les plus nobles
qu'on ait jamais exprims dans aucune langue. Delphine, leve dans le
christianisme, dit positivement qu'elle commet une grande faute en se
tuant, et sa prire exprime, je crois, son repentir avec force. Il
m'est impossible de comprendre ce qu'il y a d'immoral dans cette
situation ainsi reprsente.

Je ne sais dans quel crit du dix-neuvime sicle on dit que _le
secret du parti philosophique, c'est le suicide_. Il faut convenir que
si une telle assertion toit vraie, ce parti auroit choisi une
singulire manire de se recruter. Je n'ai point prtendu, dans
Delphine, discuter le suicide, cette grande question qui inspire tant
de piti  la fois pour la folie et pour la raison humaine; et je ne
pense pas qu'on puisse trouver un argument pour ou contre le suicide,
dans l'exemple d'une femme qui, suivant  l'chafaud l'objet de toute
sa tendresse, n'a pas la force de supporter la vie sous le poids d'une
telle douleur.

Il y a une svrit de principes qui tient aux sentimens les meilleurs
et les plus purs: l'enthousiasme des sacrifices, l'ardeur de se
dvouer, l'amour de la perfection, inspirent cette svrit, et ce
sont souvent les mes les plus tendres qui ont prouv le besoin de
guider et d'exalter ainsi tout  la fois les penses qui les
agitoient; mais il existe un autre genre de svrit, qui se montre
souvent impitoyable pour la foiblesse et le malheur; celle-l n'est
jamais, je crois, exempte d'hypocrisie. L'autorit de la religion est
positive; mais l'influence de l'crivain moraliste, quel que soit le
sujet qu'il traite, appartient presque uniquement  la connoissance du
coeur humain. L'austrit non motive n'est que du despotisme, sans
moyen de se faire obir: il faut pntrer dans les secrets de la
douleur et reconnotre la puissance des passions, pour peindre avec
force les peines amres qu'elles causent. Les triomphes que la raison
a remports sur le coeur ne sont pas tous de la mme nature; il en est
qui prouvent la foiblesse des sentimens qu'on a vaincus, plus que la
force de la raison qui a obtenu la victoire. Il ne suffit donc pas
d'tablir la ncessit des sacrifices pour tre vraiment utile aux
caractres d'une sensibilit profonde; il faut leur montrer qu'on les
comprend, avant d'essayer de les diriger; il faut avoir souffert, pour
tre cout de ceux qui souffrent, et, comme Arie, avoir essay le
poignard sur son propre coeur, avant de dclarer _qu'il ne fait point
de mal_.

Il me semble qu'en parlant de morale, les personnes vraies prouvent
une sorte de modestie, une sorte de crainte de se faire croire plus
parfaites qu'elles ne sont, qui donne beaucoup de douceur  leur
langage, et le rend ainsi plus persuasif. Les crivains, comme les
instituteurs, amliorent bien plus srement par ce qu'ils inspirent
que par ce qu'ils enseignent. Les penses dlicates et pures, dans la
vie comme dans les livres, animent chaque parole, se peignent dans
chaque trait, sans qu'il soit pour cela ncessaire de les dclarer
formellement, ni de les rdiger en maximes; et la moralit d'un
ouvrage d'imagination consiste bien plus dans l'impression gnrale
qu'on en reoit, que dans les dtails qu'on en retient.

FIN DES RFLEXIONS SUR LE BUT MORAL DU DELPHINE.

PRFACE

DE LA PREMIRE DITION.





Les romans sont de tous les crits littraires ceux qui ont le plus de
juges; il n'existe presque personne qui n'ait le droit de prononcer
sur le mrite d'un roman; les lecteurs mme les plus dfians et les
plus modestes sur leur esprit, ont raison de se confier  leurs
impressions. C'est donc une des premires difficults de ce genre que
le succs populaire auquel il doit prtendre.

Une autre non moins grande, c'est qu'on a fait une telle quantit de
romans mdiocres, que le commun des hommes est tent de croire que ces
sortes de compositions sont les plus aises de toutes, tandis que ce
sont prcisment les essais multiplis dans cette carrire qui
ajoutent  sa difficult; car dans ce genre comme dans tous les
autres, les esprits un peu relevs craignent les routes battues, et
c'est un obstacle  l'expression des sentimens vrais, que l'importun
souvenir des crits insipides qui nous ont tant parl des affections
du coeur. Enfin le genre en lui-mme prsente des difficults
effrayantes, et il suffit, pour s'en convaincre, de songer au petit
nombre de romans placs dans le rang des ouvrages.

En effet, il faut une grande puissance d'imagination et de sensibilit
pour s'identifier avec toutes les situations de la vie, et conserver
ce naturel parfait, sans lequel il n'y a rien de grand, de beau, ni de
durable. L'enchanement des ides peut tre soumis  des principes
invariables dont il est toujours possible de donner une exacte
analyse: mais les sentimens ne sont jamais que des inspirations plus
ou moins heureuses, et ces inspirations ne sont accordes peut-tre
qu'aux mes restes dignes de les prouver. On citera, pour combattre
cette opinion, quelques hommes d'un grand talent dont la conduite n'a
point t morale; mais je crois fermement qu'en examinant leur
histoire, on verra que si de fortes passions ont pu les entraner, des
remords profonds les ont cruellement punis; ce n'est pas assez pour
que la vie soit estimable, mais c'est assez pour que le coeur n'ait
point t dprav.

On se sentiroit saisi d'une vritable terreur au milieu de la socit,
s'il n'existoit pas un langage que l'affectation ne peut imiter, et
que l'esprit  lui seul ne sauroit dcouvrir. C'est surtout dans les
romans que cette justesse de ton, si l'on peut s'exprimer ainsi, doit
tre particulirement observe; sensibilit exagre, fiert hors de
place, prtention de vertu, toute cette nature de convention qui
fatigue si souvent dans le monde, se retrouve dans les romans; et
comme on pourroit dire, en observant tel ou tel homme, c'est par cette
parole, par ce regard, par cet accent qu'il trahit  son insu les
bornes de son esprit ou de son me; de mme dans les fictions, on
pourroit montrer dans quelle situation l'auteur a manqu de
sensibilit vritable, dans quel endroit le talent n'a pu suppler au
caractre, et quand l'esprit a vainement cherch ce que l'me auroit
saisi d'un seul jet.

Les vnemens ne doivent tre dans les romans que l'occasion de
dvelopper les passions du coeur humain; il faut conserver dans les
vnemens assez de vraisemblance pour que l'illusion ne soit point
dtruite; mais les romans qui excitent la curiosit seulement par
l'invention des faits, ne captivent dans les hommes que cette
imagination qui a fait dire que les yeux sont toujours enfans. Les
romans que l'on ne cessera jamais d'admirer, Clarisse, Clmentine,
Tom-Jones, la Nouvelle Hlose, Werther, etc., ont pour but de rvler
ou de retracer une foule de sentimens dont se compose, au fond de
l'me, le bonheur ou le malheur de l'existence; ces sentimens que l'on
ne dit point, parce qu'ils se trouvent lis avec nos secrets ou avec
nos foiblesses, et parce que les hommes passent leur vie avec les
hommes, sans se confier jamais mutuellement ce qu'ils prouvent.

L'histoire ne nous apprend que les grands traits manifests par la
force des circonstances, mais elle ne peut nous faire pntrer dans
les impressions intimes qui, en influant sur la volont de
quelques-uns, ont dispos du sort de tous. Les dcouvertes en ce genre
sont inpuisables; il n'y a qu'une chose tonnante pour l'esprit
humain, c'est lui-mme.

    The proper study of mankind is man.

Cherchons donc toutes les ressources du talent, tous les dveloppemens
de l'esprit, dans la connoissance approfondie des affections de l'me,
et n'estimons les romans que lorsqu'ils nous paraissent, pour ainsi
dire, une sorte de confession, drobe  ceux qui ont vcu, comme 
ceux qui vivront.

Observer le coeur humain, c'est montrer  chaque pas l'influence de la
morale sur la destine: il n'y a qu'un secret dans la vie, c'est le
bien ou le mal qu'on a fait; il se cache, ce secret, sous mille formes
trompeuses: vous souffrez long-temps sans l'avoir mrit, vous
prosprez long-temps par des moyens condamnables; mais tout  coup
votre sort se dcide, le mot de votre nigme se rvle, et ce mot, la
conscience l'avoit dit bien avant que le destin l'et rpt. C'est
ainsi que l'histoire de l'homme doit tre reprsente dans les romans;
c'est ainsi que les fictions doivent nous expliquer, par nos vertus et
nos sentimens, les mystres de notre sort.

Vritable fiction en effet, me dira-t-on, que celle qui seroit ainsi
conue! croyez-vous encore  la morale,  l'amour,  l'lvation de
l'me, enfin  toutes les illusions de ce genre? Et si l'on n'y
croyoit pas, que mettroit-on  la place? La corruption et la vulgarit
de quelques plaisirs, la scheresse de l'me, la bassesse et la
perfidie de l'esprit; ce choix, hideux en lui-mme, est rarement
rcompens par le bonheur ou par le succs: mais quand l'un et l'autre
en seroient le rsultat momentan, ce hasard serviroit seulement 
donner  l'homme vertueux un sentiment de fiert de plus. Si
l'histoire avoit reprsent les sentimens gnreux comme toujours
prospres, ils auraient cess d'tre gnreux; les spculateurs s'en
seraient bientt empars, comme d'un moyen de faire route. Mais
l'incertitude sur ce qui conduit aux splendeurs du monde, et la
certitude sur ce qu'exige la morale, est une belle opposition, qui
honore l'accomplissement du devoir et l'adversit librement prfre.

Je crois donc que les circonstances de la vie, passagres comme elles
le sont, nous instruisent moins des vrits durables, que les fictions
fondes sur ces vrits; et que les meilleures leons de la
dlicatesse et de la fiert peuvent se trouver dans les romans, o les
sentimens sont peints avec assez de naturel, pour que vous croyiez
assister  la vie relle, en les lisant.

Un style commun, un style ingnieux, sont galement loigns de ce
naturel; l'ingnieux ne convient qu'aux affections de parure,  ces
affections qu'on prouve seulement pour les montrer; l'ingnieux enfin
est une telle preuve de sang-froid, qu'il exclut la possibilit de
toute motion profonde. Les expressions communes sont aussi loin de la
vrit que les expressions recherches, parce que les expressions
communes ne peignent jamais ce qui se passe rellement dans notre
coeur; chaque homme a une manire de sentir particulire, qui lui
inspireroit de l'originalit, s'il s'y livroit; le talent ne consiste
peut-tre que dans la mobilit qui transporte l'me dans toutes les
affections que l'imagination peut se reprsenter; le gnie ne dira
jamais mieux que la nature, mais il dira comme elle, dans des
situations inventes, tandis que l'homme ordinaire ne sera inspir que
par la sienne propre. C'est ainsi que, dans tous les genres, la vrit
est  la fois ce qu'il y a de plus difficile et de plus simple, de
plus sublime et de plus naturel.

Il n'y a point eu dans la littrature des anciens ce que nous appelons
des romans; la patrie absorboit alors toutes les mes; et les femmes
ne jouoient pas un assez grand rle pour que l'on observt toutes les
nuances de l'amour: chez les modernes, l'clat des romans de
chevalerie appartient beaucoup plus au merveilleux des aventures, qu'
la vrit et  la profondeur des sentimens. Madame de La Fayette est
la premire qui, dans _la Princesse de Clves_, ait su runir  la
peinture de ces moeurs brillantes de la chevalerie, le langage
touchant des affections passionnes. Mais les vritables
chefs-d'oeuvre, en fait de romans, sont tous du dix-huitime sicle;
ce sont les Anglois qui, les premiers, ont donn  ce genre de
production un but vritablement moral; ils cherchent l'utilit dans
tout, et leur disposition  cet gard est celle des peuples libres;
ils ont besoin d'tre instruits, plutt qu'amuss, parce qu'ayant 
faire un noble usage des facults de leur esprit, ils aiment  les
dvelopper et non  les endormir.

Une autre nation, aussi distingue par ses lumires que les Anglois le
sont par leurs institutions, les Allemands ont des romans d'une vrit
et d'une sensibilit profonde; mais on juge mal parmi nous les beauts
de la littrature allemande, ou, pour mieux dire, le petit nombre de
personnes claires qui la connoissent, ne se donne pas la peine de
rpondre  ceux qui ne la connoissent pas. Ce n'est que depuis
Voltaire que l'on rend justice en France  l'admirable littrature des
Anglois; il faudra de mme qu'un homme de gnie s'enrichisse une fois
par la fconde originalit de quelques crivains allemands, pour que
les Franois soient persuads qu'il y a des ouvrages en Allemagne o
les ides sont approfondies, et les sentimens exprims avec une
nergie nouvelle.

Sans doute les auteurs actuels ont raison de rappeler sans cesse le
respect que l'on doit aux chefs-d'oeuvre de la littrature franoise;
c'est ainsi qu'on peut se former un got, une critique svre, je
dirois impartiale, si de nos jours, en France, ce mot pouvoit avoir
son application. Mais le grand dfaut dont notre littrature est
menace maintenant, c'est la strilit, la froideur et la monotonie:
or l'tude des ouvrages parfaits et gnralement connus que nous
possdons, apprend bien ce qu'il faut viter, mais n'inspire rien de
neuf; tandis qu'en lisant les crits d'une nation dont la manire de
voir et de sentir diffre beaucoup de celle des Franois, l'esprit est
excit par des combinaisons nouvelles, l'imagination est anime par
les hardiesses mme qu'elle condamne, autant que par celles qu'elle
approuve; et l'on pourroit parvenir  adapter au got franois,
peut-tre le plus pur de tous, des beauts originales qui donneraient
 la litrature du dix-neuvime sicle un caractre qui lui seroit
propre.

On ne peut qu'imiter les auteurs dont les ouvrages sont accomplis; et
dans l'imitation, il n'y a jamais rien d'illustre: mais les crivains
dont le gnie un peu bizarre n'a pas entirement poli toutes les
richesses qu'ils possdent, peuvent tre drobs heureusement par des
hommes de got et de talent: l'or des mines peut servir  toutes les
nations, l'or qui a reu l'empreinte de la monnoie ne convient qu'
une seule. Ce n'est pas Phdre qui a produit Zare, c'est Othello. Les
Grecs eux-mmes, dont Racine s'est pntr, avoient laiss beaucoup 
faire  son gnie. Se seroit-il lev aussi haut, s'il n'et tudi
que des ouvrages qui, comme les siens, dsesprassent l'mulation, au
lieu de l'animer en lui ouvrant de nouvelles routes?

Ce seroit donc, je le pense, un grand obstacle aux succs futurs des
Franois dans la carrire littraire, que ces prjugs nationaux qui
les empcheroient de rien tudier qu'eux-mmes. Un plus grand obstacle
encore seroit la mode qui proscrit les progrs de l'esprit humain,
sous le nom de philosophie; la mode, ou je ne sais quelle opinion de
parti, transportant les calculs du moment sur le terrain des sicles,
et se servant de considrations passagres, pour assaillir les ides
ternelles. L'esprit alors n'auroit plus vritablement aucun moyen de
se dvelopper; il se replieroit sans cesse sur le cercle fastidieux
des mmes penses, des mmes combinaisons, presque des mmes phrases;
dpouill de l'avenir, il seroit condamn sans cesse  regarder en
arrire, pour regretter d'abord, rtrograder ensuite, et srement il
resteroit fort au-dessous des crivains du dix-septime sicle, qui
lui sont prsents pour modle; car les crivains de ce sicle, hommes
d'un rare gnie, fiers comme le vrai talent, aimoient et pressentoient
les vrits que couvraient encore les nuages de leur temps.

L'amour de la libert _bouillonnait_ dans le _vieux sang_ de
Corneille; Fnelon donnoit dans son Tlmaque des leons svres 
Louis XIV; Bossuet traduisoit les grands de la terre devant le
tribunal du ciel, dont il interprtoit les jugemens avec un noble
courage; et Pascal, le plus hardi de tous,  travers les terreurs
funestes qui ont troubl son imagination, en abrgeant sa vie, a jet
dans ses penses dtaches les germes de beaucoup d'ides que les
crivains qui l'ont suivi ont dvelopps. Les grands hommes du sicle
de Louis XIV remplissoient l'une des premires conditions du gnie;
ils toient en avant des lumires de leur sicle, et nous, en revenant
sur nos pas, galerions-nous jamais ceux qui se sont lancs les
premiers dans la carrire, et qui, s'ils renaissoient, partant d'un
autre point, dpasseroient encore tous leurs nouveaux contemporains.

On a dit que ce qui avoit surtout contribu  la splendeur de la
littrature du dix-septime sicle, c'toient les opinions religieuses
d'alors, et qu'aucun ouvrage d'imagination ne pouvoit tre distingu
sans les mmes croyances. Un ouvrage, dont ses adversaires mme
doivent admirer l'imagination originale, extraordinaire, clatante,
_le Gnie du Christianisme_, a fortement soutenu ce systme
littraire. J'avois essay de montrer quels toient les heureux
changemens que le christianisme avoit apports dans la littrature;
mais comme le christianisme date de dix-huit sicles, et nos
chefs-d'oeuvre en littrature seulement de deux, je pensois que les
progrs de l'esprit humain en gnral devoient tre compts pour
quelque chose, dans l'examen des diffrences entre la littrature des
anciens et celle des modernes.

Les grandes ides religieuses, l'existence de Dieu, l'immortalit de
l'me, et l'union de ces belles esprances avec la morale, sont
tellement insparables de tout sentiment lev, de tout enthousiasme
rveur et tendre, qu'il me parotroit impossible qu'aucun roman,
aucune tragdie, aucun ouvrage d'imagination enfin pt mouvoir sans
leur secours; et, en ne considrant un moment ces penses, d'un ordre
bien plus sublime, que sous le rapport littraire, je croirois que ce
qu'on a appel dans les divers genres d'crits l'inspiration potique,
est presque toujours ce pressentiment du coeur, cet essor du gnie qui
transporte l'esprance au-del des bornes de la destine humaine; mais
rien n'est plus contraire  l'imagination, comme  la pense, que les
dogmes de quelque secte que ce puisse tre. La mythologie avoit des
images, et non des dogmes; mais ce qu'il y a d'obscur, d'abstrait et
de mtaphysique dans les dogmes, s'oppose invinciblement, ce me
semble,  ce qu'ils soient admis dans les ouvrages d'imagination.

La beaut de quelques ouvrages religieux tient aux ides qui sont
entendues par tous les hommes, aux ides qui rpondent  tous les
coeurs, mme  ceux des incrdules; car ils ne peuvent se refuser 
des regrets, lors mme qu'ils ne conoivent pas encore des esprances:
ce qu'il y a de grand enfin dans la religion, ce sont toutes les
penses inconnues, vagues, indfinies, au-del de notre raison, mais
non en lutte avec elle.

On a voulu tablir depuis quelque temps une sorte d'opposition entre
la raison et l'imagination, et beaucoup de gens, qui ne peuvent pas
avoir de l'imagination, commencent d'abord par manquer de raison, dans
l'espoir que cette preuve de zle leur sera toujours compte. Il faut
distinguer l'imagination qui peut tre considre comme l'une des plus
belles facults de l'esprit, et l'imagination dont tous les tres
souffrans et borns sont susceptibles. L'une est un talent, l'autre
une maladie; l'une devance quelquefois la raison, l'autre s'oppose
toujours  ses progrs; on agit sur l'une par l'enthousiasme, sur
l'autre par l'effroi: je conviens que quand on veut dominer les ttes
foibles, il faut pouvoir leur inspirer des terreurs que la raison
proscriroit; mais pour produire ce genre d'effet, les contes de
revenans valent beaucoup mieux que les chefs-d'oeuvre littraires.

L'imagination qui a fait le succs de tous ces chefs-d'oeuvre tient
par des liens trs-forts  la raison; elle inspire le besoin de
s'lever au-del des bornes de la ralit, mais elle ne permet de rien
dire qui soit en contraste avec cette ralit mme. Nous avons tous au
fond de notre me une ide confuse de ce qui est mieux, de ce qui est
meilleur, de ce qui est plus grand que nous; c'est ce qu'on appelle,
en tout genre, le beau idal, c'est l'objet auquel aspirent toutes les
mes doues de quelque dignit naturelle; mais ce qui est contraire 
nos connoissances,  nos ides positives, dplat  l'imagination
presque autant qu' la raison mme.

J'en vais prendre un exemple au hasard; je le tirerai de l'incohrence
des images, il sera facile d'en faire l'application aux ides
contradictoires. Quand Milton agrandit  nos yeux le vice et la vertu
par les tableaux les plus frappans, nous l'admirons; il ajoute  nos
penses, il fortifie nos sentimens: mais lorsqu'il reprsente les
anges tirant des coups de canon dans le ciel, il manque  la raison
qu'exige la nature de son sujet; il s'carte de la consquence qui
doit exister dans l'invention, comme dans la vrit, et la raison
blesse refroidit l'imagination. Pourquoi blmons-nous dans les
romans, dans la posie, dans les ouvrages dramatiques tout ce qui
n'est pas en harmonie avec les proportions admises, avec les fictions
accordes? c'est par le mme instinct qui nous rend importun le
dsordre dans le raisonnement.

Il y a en nous une force morale qui tend toujours vers la vrit; en
opposant l'une  l'autre toutes les facults de l'homme, le sentiment,
l'imagination, la raison, on tabliroit au dedans de lui-mme une
division presque semblable  celle qui, en affoiblissant les empires,
rend leur asservissement plus facile. Les facults de l'homme doivent
avoir toutes la mme direction, et le succs de l'une ne peut jamais
tre aux dpens de l'autre; l'crivain qui, dans l'ivresse de
l'imagination, croit avoir subjugu la raison, la verra toujours
reparotre comme son juge, non-seulement dans l'examen rflchi, mais
dans l'impression du moment, qui dcide de l'enthousiasme.

Je ne sais si ces diverses rflexions font l'apologie ou la critique
de la correspondance que je publie. Je ne l'aurois pas fait connotre,
si elle ne m'avoit pas paru d'accord avec la manire de voir et de
sentir que je viens de dvelopper. Les lettres que j'ai recueillies
ont t crites dans le commencement de la rvolution; j'ai mis du
soin  retrancher de ces lettres, autant que la suite de l'histoire le
permettoit, tout ce qui pouvoit avoir rapport aux vnemens politiques
de ce temps-l. Ce mnagement n'a point pour but, on le verra, de
cacher des opinions dont je me crois permis d'tre fire; mais je
souhaiterois qu'on pt s'occuper uniquement des personnes qui ont
crit ces lettres; il me semble qu'on y trouve des sentimens qui
devroient, pendant quelques momens du moins, n'inspirer que des ides
douces.

Ce voeu, je le crains, ne sera point accompli; la plupart des jugemens
littraires que l'on publiera en France, ne seront, pendant long-temps
encore, que des louanges de parti, ou des injures de calcul. Je pense
donc que les crivains qui, pour exprimer ce qu'ils croient bon et
vrai, bravent ces jugemens connus d'avance, ont choisi leur public;
ils s'adressent  la France silencieuse mais claire,  l'avenir
plutt qu'au prsent; ils aspirent peut-tre aussi, dans leur
ambition,  l'opinion indpendante, au suffrage rflchi des
trangers; mais ils se rappelleront sans doute ce conseil que Virgile
donnoit au Dante, lorsqu'il traversoit avec lui le sjour des hommes
mdiocres, agits tant qu'ils avoient vcu par des passions haineuses:

    Fama di loro il mondo esser non lassa,
    Non ragioniam di lor; ma guarda e passa.

[Le monde n'a pas mme conserv le souvenir de leur nom; ne nous
arrtons pas  en parler, mais jette un coup d'oeil sur eux, et
passe.]

DELPHINE.






LETTRE PREMIRE.

Madame d'Albmar  Matilde de Vernon.

Bellerive, ce 12 avril 1790.


Je serai trop heureuse, ma chre cousine, si je puis contribuer 
votre mariage avec M. de Mondoville; les liens du sang qui nous
unissent me donnent le droit de vous servir, et je le rclame avec
instance. Si je mourois, vous succderiez naturellement  la moiti de
ma fortune: me seroit-il refus de disposer d'une portion de mes biens
pendant ma vie, comme les lois en disposeraient aprs ma mort? A vingt
et un ans, convenez qu'il seroit ridicule d'offrir mon hritage  vous
qui en avez dix-huit! Je vous parle donc des droits de succession,
seulement pour vous faire sentir que vous ne pouvez considrer le don
de la terre d'Andelys comme un service embarrassant  recevoir, et
dont votre dlicatesse doive s'alarmer.

M. d'Albmar m'a comble de tant de biens en mourant, que
j'prouverois le besoin d'y associer une personne de sa famille, quand
cette personne, ma compagne depuis trois ans, ne seroit pas la fille
de madame de Vernon, de la femme du monde dont l'esprit et les
manires m'attachent et me captivent le plus. Vous savez que la soeur
de mon mari, Louise d'Albmar, est mon amie intime; elle a confirm
avec joie les dons que M. d'Albmar m'avoit faits. Retire dans un
couvent  Montpellier, ses gots sont plus que satisfaits par la
fortune qu'elle possde; je suis donc libre, et parfaitement libre de
vous assurer vingt mille livres de rente, et je le fais avec un
sentiment de bonheur que vous ne voudrez pas me ravir.

En vous donnant la terre d'Andelys, il me restera encore cinquante
mille livres de revenu; j'ai presque honte d'avoir l'air de la
gnrosit quand je ne drange en rien les habitudes de ma vie. Ce
sont ces habitudes qui rendent la fortune ncessaire: ds que l'on
n'est pas oblig d'loigner de soi les infrieurs qui se reposent de
leur sort sur notre bienveillance, ou d'exciter la piti des
suprieurs par un changement remarquable dans sa manire d'exister,
l'on est  l'abri de toutes les peines que peut faire prouver la
diminution de la fortune. D'ailleurs, je ne crois pas que je me fixe 
Paris; depuis prs d'un an que j'y habite, je n'y ai pas form une
seule relation qui puisse me faire oublier les amis de mon enfance;
ces vritables amis sont gravs dans mon coeur avec des traits si
chers et si sacrs, que toutes les nouvelles connoissances que je fais
laissent  peine des traces  ct de ces profonds souvenirs. Je
n'aime ici que votre mre; sans elle je ne serois point venue  Paris,
et je n'aspire qu' la ramener en Languedoc avec moi; j'ai pris,
depuis que j'existe, l'habitude d'tre aime, et les louanges qu'on
veut bien m'accorder ici, laissent au fond de mon coeur un sentiment
de froideur et d'indiffrence, qu'aucune jouissance de l'amour-propre
n'a pu changer entirement: je crois donc que, malgr mon got pour la
socit de Paris, je retirerai ma vie et mon coeur de ce tumulte, o
l'on finit toujours par recevoir quelques blessures, qui vous font mal
ensuite dans la retraite.

J'entre dans ces dtails avec vous, ma chre cousine, pour que vous
soyez bien convaincue que j'ai beaucoup plus de fortune qu'il n'en
faut pour la vie que je veux mener. C'est  regret que je me condamne
 rechercher tous les argumens imaginables pour vous faire accepter un
don qui devroit s'offrir et se recevoir avec le mme mouvement; mais
les diffrences de caractre et d'opinions qui peuvent exister entre
nous, m'ont fait craindre de rencontrer quelques obstacles aux projets
que nous avons arrts votre mre et moi; j'ai donc voulu que vous
sussiez tout ce qui peut vous tranquilliser sur un service auquel vous
paroissiez attacher beaucoup trop d'importance; il n'entrane point
avec lui une reconnoissance qui doive vous imposer de la gne; et si
tout ce que je viens de vous dire ne suffit pas pour vous le prouver,
je vous rpterai que mon amiti pour votre mre est si vive, si
dvoue, qu'il vous suffiroit d'tre sa fille pour que je fisse pour
vous, quand mme je ne vous connotrois pas, tout ce qui est en mon
pouvoir. Mais c'est assez parler de ce service; assurment je ne vous
en aurois pas entretenue si long-temps, si je n'avois aperu que vous
aviez une rpugnance secrte pour la proposition que je vous faisois.

Il se peut aussi que vous soyez blesse des conditions que madame de
Mondoville a mises  votre mariage avec son fils. N'oubliez pas
cependant, ma chre Matilde, qu'elle ne vous a connue que pendant
votre enfance, puisqu'elle n'a pas quitt l'Espagne depuis dix ans; et
songez surtout que son fils ne vous a jamais vue. Madame de Mondoville
aime votre mre, et dsire s'allier avec votre famille; mais vous
savez combien elle met d'importance  tout ce qui peut ajouter  la
considration des siens; elle veut que sa belle-fille ait de la
fortune, comme un moyen d'tablir une distance de plus entre son fils
et les autres hommes. Elle a de la gnrosit et de l'lvation, mais
aussi de la hauteur et de l'orgueil; ses manires, dit-on, sont
trs-simples et son caractre trs-arrogant. Ne en Espagne, d'une
famille attache aux antiques moeurs de ce pays, elle a vcu
long-temps en France avec son mari, et elle y a appris l'art de
revtir ses dfauts de formes aimables qui subjuguent ceux qui
l'entourent. Tout ce que l'on raconte de Lonce de Mondoville me
persuade que vous serez parfaitement heureuse avec lui; mais je crois
que madame de Mondoville, malgr les inconvniens de son caractre, a
beaucoup d'ascendant sur son fils. J'ai souvent remarqu que c'est par
ses dfauts que l'on gouverne ceux dont on est aim: ils veulent les
mnager, ils craignent de les irriter, ils finissent par s'y
soumettre; tandis que les qualits dont le principal avantage est de
rendre la vie facile, sont souvent oublies, et ne donnent point de
pouvoir sur les autres.

Ces diverses rflexions ne doivent en rien vous dtourner du mariage
le plus brillant et le plus avantageux; mais elles ont pour but de
vous faire sentir la ncessit de remplir toutes les conditions que
demande ou que dsire madame de Mondoville. Il ne faut pas que vous
entriez dans une telle famille avec une infriorit quelconque; il
faut que madame de Mondoville soit convaincue qu'elle a fait pour son
fils un mariage trs-convenable, afin que tous les gards que vous
aurez pour elle la flattent davantage encore. Plus vous serez
indpendante par votre fortune, plus il vous sera doux d'tre asservie
par vos sentimens et vos devoirs.

Oubliez donc, ma chre Matilde, les petites altercations que nous
avons eues quelquefois ensemble, et runissons nos coeurs par les
affections qui nous sont communes, par l'attachement que nous
ressentons toutes les deux pour votre aimable mre.

DELPHINE D'ALBMAR.




LETTRE II.

Rponse de Matilde de Fernon  madame d'Albmar.

Paris, ce 14 avril 1790.


Puisque vous croyez, ma chre cousine, qu'il est de votre dlicatesse
de faire jouir les parens de M. d'Albmar d'une partie de la fortune
qu'il vous a laisse, je consens, avec l'autorisation de ma mre,  la
donation que vous me proposez, et je considre avec raison cette
conduite de votre part, comme satisfaisant  beaucoup plus que
l'quit, et vous donnant des droits  ma reconnoissance; je m'engage
donc  tout ce que la religion et la vertu exigent d'une personne qui
a contract, de son libre aveu, l'obligation qui me lie  vous.

Ma mre dsire que le service que vous me rendez reste secret entre
nous; elle croit que la fiert de madame de Mondoville pourroit tre
blesse en apprenant que c'est par un bienfait que sa belle-fille est
dote; je vous dis ce que pense ma mre, mais je serai toujours prte
 publier ce que vous faites pour moi, si vous le dsirez. Dt la
publicit de vos bienfaits m'humilier selon l'opinion du monde, elle
me relveroit  mes propres yeux: tel est l'esprit de la religion
sainte que je professe.

Je sais que ce langage vous a paru quelquefois ridicule, et que malgr
la douceur de votre caractre, douceur  laquelle je rends justice,
vous n'avez pu me cacher que vous ne partagiez pas mes opinions sur
tout ce qui tient  l'observance de la religion catholique. Je m'en
afflige pour vous, ma chre cousine, et plus vous resserrez par votre
excellente conduite les liens qui nous attachent l'une  l'autre, plus
je voudrois qu'il me ft possible de vous convaincre que vous prenez
une mauvaise route, soit pour votre bonheur intrieur, soit pour votre
considration dans le monde.

Vos opinions en tout genre sont singulirement indpendantes: vous
vous croyez, et avec raison, un esprit trs-remarquable; cependant,
qu'est-ce que cet esprit, ma cousine, pour diriger sagement,
non-seulement les hommes en gnral, mais les femmes en particulier?
Vous tes charmante, on vous le rpte sans cesse; mais, combien vos
succs ne vous font-il pas d'ennemis! Vous tes jeune, vous aurez sans
doute le dsir de vous remarier: pensez-vous qu'un homme sage puisse
tre empress de s'unir  une personne qui voit tout par ses propres
lumires, soumet sa conduite  ses propres ides, et ddaigne souvent
les maximes reues? Je sais que vous avez une simplicit tout--fait
aimable dans le caractre; que vous ne cherchez point  dominer, que
vous n'avez de hardiesse ni dans les manires, ni dans les discours;
mais, dans le fond, et vous en convenez vous-mme, ce n'est point  la
foi catholique, ce n'est point aux hommes respectables chargs de nous
l'enseigner, que vous soumettez votre conduite, c'est  votre manire
de sentir et de concevoir les ides religieuses.

Ma cousine, o en serions-nous, si toutes les femmes prenoient ainsi
pour guide ce qu'elles appelleroient leurs lumires? Croyez-moi, ce
n'est pas seulement par les fidles qu'une telle indpendance est
blme; les hommes qui sont le plus affranchis des vrits traites de
prjugs dans la langue actuelle, veulent que leurs femmes ne se
dgagent d'aucun lien; ils sont bien aises qu'elles soient dvotes, et
se croient plus srs ainsi qu'elles respecteront et leurs devoirs et
jusqu'aux moindres nuances de ces devoirs.

Je ne fais rien pour l'opinion, vous le savez; j'ai de bonne foi les
sentimens religieux que je professe; si mon caractre a quelquefois de
la roideur, il a toujours de la vrit; mais si j'tois capable de
concevoir l'hypocrisie, je crois tellement essentiel pour une femme de
mnager en tout point l'opinion, que je lui conseilleras de ne rien
braver en aucun genre, ni superstitions (pour me conformer  votre
langage), ni convenances, quelque puriles qu'elles puissent tre.
Combien toutefois il vaut mieux n'avoir point  penser aux suffrages
du monde, et se trouver dispose, par la religion mme,  tous les
sacrifices que l'opinion peut exiger de nous!

Si vous pouviez consentir  voir l'vque de L. qui, malgr tous les
maux que nous prouvons depuis dix mois, est rest en France, je suis
sre qu'il prendroit de l'ascendant sur vous. Mon zle est peut-tre
indiscret, la religion ne nous oblige point  nous mler de la
conduite des autres; mais la reconnoissance que je vais vous devoir
m'inspire un nouveau dsir de vous appeler au salut. Vous le dites
vous-mme, vous n'tes pas heureuse: c'est un avertissement du ciel.
Pourquoi n'tes-vous pas heureuse? Vous tes jeune, riche, jolie; vous
avez un esprit dont la supriorit et le charme ne sont pas contests;
vous tes bonne et gnreuse: savez-vous ce qui vous afflige? c'est
l'incertitude de votre croyance; et, s'il faut tout vous dire, c'est
que vous sentez aussi que cette indpendance d'opinion et de conduite
qui donne  votre conversation peut-tre plus de grce et de piquant,
commence dj  faire dire du mal de vous, et nuira srement tt ou
tard  votre existence dans le monde.

Ne prenez pas mal les avis que je vous donne; ils tiennent, je vous
l'atteste,  mon attachement pour vous: vous savez que je ne suis
point jalouse; vous m'avez rendu plusieurs fois cette justice, je ne
prtends point aux succs du monde, je n'ai pas l'esprit qu'il
faudroit pour les obtenir, et je me ferois scrupule de m'en occuper;
je vous parle donc en conscience sans aucun autre motif que ceux qui
doivent inspirer une me chrtienne; j'aurois fait pour vous bien plus
que vous ne faites pour moi, si j'avois pu vous engager  sacrifier
vos opinions particulires, pour vous soumettre aux dcisions de
l'glise.

Adieu, ma chre cousine; je ne vous plais pas, je ne dois pas vous
plaire; cependant vous tes certaine, j'en suis sre, que je ne
manquerai jamais aux sentimens que vous mritez.

MATILDE DE VERNON.




LETTRE III.

Delphine  Matilde.


J'ai de la peine  contenir, ma cousine, le sentiment que votre lettre
me fait prouver; je devrois ne pas y cder, puisque j'attends de vous
une marque prcieuse d'amiti; mais il m'est impossible de ne pas
m'expliquer une fois franchement avec vous; je veux mettre un terme
aux insinuations continuelles que vous me faites sur mes opinions et
sur mes gots; vous estimez la vrit, vous savez l'entendre; j'espre
donc que vous ne serez point blesse des expressions vives qui
pourront m'chapper dans ma propre justification.

D'abord vous attribuez  la dlicatesse le don que j'ai le bonheur de
vous offrir, et c'est l'amiti seule qui en est la cause. S'il toit
vrai que je vous dusse de quelque manire une partie de ma fortune,
parce que votre mre est parente de M. d'Albmar, j'aurois eu tort de
la conserver jusqu' prsent; la dlicatesse est pour les mes leves
un devoir plus imprieux encore que la justice; elles s'inquitent
bien plus des actions qui dpendent d'elles seules, que de celles qui
sont soumises  la puissance des lois; mais pouvez-vous ignorer quelle
malheureuse prvention loignoit M. d'Albmar de votre mre? C'est le
seul sujet de discussion que nous ayons jamais eu ensemble; cette
prvention toit telle, que j'ai eu beaucoup de peine  viter
l'engagement qu'il vouloit me faire prendre de rompre entirement avec
elle; connoissant les dispositions de M. d'Albmar comme je le fais,
si je puis me permettre de disposer de sa fortune en votre faveur,
c'est parce qu'il m'a ordonn de la considrer comme appartenant  moi
seule.

Mais pourquoi donc prouvez-vous le besoin de diminuer le foible
mrite du service que je veux vous rendre? Est-ce parce que vous tes
effraye de tous les devoirs que vous croyez attachs  la
reconnoissance? Pourquoi mettez vous tant d'importance  une action
qui ne peut tre compte que comme l'expression de l'amiti que
j'prouve? Je n'ai qu'un but, je n'ai qu'un dsir, c'est d'tre aime
des personnes avec qui je vis; il faut que vous vous sentiez
tout--fait incapable de m'accorder ce que je demande, puisque vous
craignez tant de me rien devoir; mais, encore une fois, soyez
tranquille; votre mre peut tout pour mon bonheur; son esprit plein de
grce, sa douceur et sa gat rpandent tant de charmes sur ma vie!
Quelquefois l'ingalit, la froideur de ses manires m'inquitent; je
voudrois qu'elle rpondt sans cesse  la vivacit de mon attachement
pour elle. Ne suis-je donc pas trop heureuse, si je trouve une
occasion de lui inspirer un sentiment de plus pour moi! Ma cousine, je
ne cherche point  me faire valoir auprs de vous, vous ne me devez
rien; je serai mille fois rcompense de mon zle pour vos intrts,
si votre mre me tmoigne plus souvent cette amiti tendre qui calme
et remplit mon coeur.

Maintenant passons aux reproches ou aux conseils que vous croyez
ncessaire de m'adresser.

Je n'ai pas les mmes opinions que vous; mais je ne pense pas, je vous
l'avoue, que ma considration en souffre le moins du monde. Si je
songeois  me remarier, j'ose croire que mon coeur est un assez noble
prsent pour n'tre pas ddaign par celui qui m'en parotroit digne;
vous avez cru, dites-vous, dmler de la tristesse dans ma lettre,
vous vous tes trompe; je n'ai dans ce moment aucun sujet de peine:
mais le bonheur mme des mes sensibles n'est jamais sans quelque
mlange de mlancolie; et comment n'prouverois-je pas cette
disposition, moi qui ai perdu dans M. d'Albmar un ami si bon et si
tendre! Il n'a pris le nom de mon poux, lorsque j'avois atteint ma
seizime anne, que pour m'assurer sa fortune; il mettoit dans ses
relations avec moi tant de bont protectrice et de galanterie
dlicate, que son sentiment pour moi runissoit tout ce qu'il y a
d'aimable dans les affections d'un pre, et dans les soins d'un jeune
homme. M. d'Albmar, uniquement occup d'assurer le bonheur du reste
de ma vie, dont son ge ne lui permettoit pas d'tre le tmoin,
m'avoit inspir cette confiance si douce  ressentir, cette confiance
qui remet pour ainsi dire  un autre la responsabilit de notre sort,
et nous dispense de nous inquiter de nous-mmes. Je le regretterai
toujours, et les souvenirs de mon enfance et les premiers jours de ma
jeunesse ne peuvent jamais cesser de m'attendrir; mais quel autre
chagrin pourrois-je prouver en ce moment? Qu'ai-je  redouter du
monde? je n'y porte que des sentimens doux et bienveillans; si j'avois
t dpourvue de toute espce d'agrmens, peut-tre n'aurois-je pu me
dfendre d'un peu d'aigreur contre les femmes assez heureuses pour
plaire; mais je n'entends retentir autour de moi que des paroles
flatteuses; ma position, me permet de rendre quelques services, et ne
m'oblige jamais  en demander; je n'ai que des rapports de choix avec
les personnes qui m'entourent; je ne recherche que celles que j'aime;
je ne dis aucun mal des autres: pourquoi donc voudroit-on affliger une
crature aussi _inoffensive_ que moi, et dont l'esprit, s'il est vrai
que l'ducation que j'ai reue m'ait donn cet avantage, dont
l'esprit, dis-je, n'a d'autre mobile que le dsir d'tre agrable 
ceux que je vois?

Vous m'accusez de n'tre pas aussi bonne catholique que vous, et de
n'avoir pas assez de soumission pour les convenances arbitraires de la
socit. D'abord, loin de blmer votre dvotion, ma chre cousine,
n'en ai-je pas toujours parl avec respect; je sais qu'elle est
sincre, et quoiquelle n'ait pas encore entirement adouci ce que vous
avez peut-tre de trop pre dans le caractre, je crois qu'elle
contribue  votre bonheur, et je ne me permettrai jamais de
l'attaquer, ni par des raisonnemens ni par des plaisanteries; mais
j'ai reu une ducation tout--fait diffrente de la vtre. Mon
respectable poux, en revenant de la guerre d'Amrique, s'toit retir
dans la solitude, et s'y livroit  l'examen de toutes les questions
morales que la rflexion peut approfondir. Il croyoit eu Dieu, il
esproit l'immortalit de l'me; et la vertu fonde sur la bont,
toit son culte envers l'tre suprme. Orpheline ds mon enfance, je
n'ai compris des ides religieuses que ce que M. d'Albmar m'en a
enseign; et comme il remplissoit tous les devoirs de la justice et de
la gnrosit, j'ai cru que ses principes dvoient suffire  tous les
coeurs.

M. d'Albmar connoissoit peu le monde, je commence  le croire; il
n'examinoit jamais dans les actions que leur rapport avec ce qui est
bien en soi, et ne songeoit point  l'impression que sa conduite
pouvoit produire sur les autres. Si c'est tre philosophe que penser
ainsi, je vous avoue que je pourrais me croire des droits  ce titre,
car je suis absolument  cet gard de l'opinion de M. d'Albmar; mais
si vous entendiez par philosophie, la plus lgre indiffrence pour
les vertus pures et dlicates de notre sexe; si vous entendiez mme
par philosophie, la force qui rend inaccessible aux peines de la vie,
certes je n'aurois mrit ni cette injure ni cette louange; et vous
savez bien que je suis une femme, avec les qualits et les dfauts que
cette destine foible et dpendante peut entraner.

J'entre dans le monde avec un caractre bon et vrai, de l'esprit, de
la jeunesse et de la fortune; pourquoi ces dons de la Providence ne me
rendroient-ils pas heureuse? pourquoi me tourmenterois-je des opinions
que je n'ai pas, des convenances que j'ignore? La morale et la
religion du coeur ont servi d'appui  des hommes qui avoient 
parcourir une carrire bien plus difficile que la mienne: ces guides
me suffiront.

Quant  vous, ma chre cousine, souffrez que je vous le dise: vous
aviez peut-tre besoin d'une rgle plus rigoureuse pour rprimer un
caractre moins doux; mais ne pouvons-nous donc nous aimer malgr la
diffrence de nos gots et de nos opinions? Vous savez combien je
considre vos vertus; ce sera pour moi un vif plaisir de contribuer 
rendre votre destine heureuse; mais laissez chacun en paix chercher
au fond de son coeur le soutien qui convient le mieux  son caractre
et  sa conscience; imitez votre mre, qui n'a jamais de discussion
avec vous, quoique vos ides diffrent souvent des siennes. Nous
aimons toutes deux un tre bienfaisant, vers lequel nos mes
s'lvent; c'est assez de ce rapport, c'est assez de ce lien qui
runit toutes les mes sensibles dans une mme pense, la plus grande
et la plus fraternelle de toutes.

Je retournerai dans deux jours  Paris; nous ne parlerons plus du
sujet de nos lettres, et vous m'accorderez le bonheur de vous tre
utile, sans le troubler par des rflexions qui blessent toujours un
peu, quelques efforts qu'on fasse sur soi-mme pour ne pas s'en
offenser. Je vous embrasse, ma chre cousine, et je vous assure qu'
la fin de ma lettre, je ne sens plus la moindre trace de la
disposition pnible qui m'avoit inspir les premires lignes.

DELPHINE D'ALBMAR.




LETTRE IV.

Delphine d'Albmar  madame de Vernon.

Bellerive, ce 16 avril 1790.


Ma chre tante, ma chre amie, pourquoi m'avez-vous mise en
correspondance avec ma cousine sur un sujet qui ne devoit tre trait
qu'avec vous? Vous savez que Matilde et moi nous ne nous convenons pas
toujours, et je m'entends si bien avec vous! Quand j'ai pu vous tre
utile, vous avez si noblement accept le dvouement de mon coeur, vous
l'avez rcompens par un sentiment qui me rend la vie si douce! Ne
voulez-vous donc plus que ce soit  vous,  vous seule que je
m'adresse?

Si cependant je vous avois dplu par ma rponse  Matilde, si vous ne
me jugiez plus digne d'assurer le bonheur de votre fille! Mais non,
vous connoissez la vivacit de mes premiers mouvemens; vous me les
pardonnez, vous qui conservez toujours sur vous-mme cet empire qui
sert au bonheur de vos amis, plus encore qu'au vtre. Je n'ai rien 
redouter de votre caractre gnreux et fier: il reoit les services,
comme il les rendroit, avec simplicit; cependant rassurez-moi avant
que je vous revoie; je sais bien que vous n'aimez pas  crire, mais
il me faut un mot qui me dise que vous persistez dans la permission
que vous m'avez accorde.

Je le rpte encore, vous n'affligerez pas profondment votre amie; je
serois la premire personne du monde  qui vous auriez fait de la
peine: si j'ai eu tort, c'est alors surtout que, prvoyant les
reproches que je me ferois, vous ne voudrez pas que ce tort ait des
suites amres; j'attends quelques ligues de vous, ma chre Sophie,
avec une inquitude que je n'avois point encore ressentie.




LETTRE V.

Madame de Vernon  Delphine.

Paris, ce 17 avril.


Vous tes des enfans, Matilde et vous; ce n'est pas ainsi qu'il faut
traiter des objets srieux, nous en causerons ensemble; mais n'ayez
jamais d'inquitude, ma chre Delphine, quand ce que vous dsirez
dpend de moi.

SOPHIE DE VERNON.




LETTRE VI.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Paris, ce 19


Une lgre altercation qui s'toit leve entre Matilde et moi, il y a
quelques jours, m'avoit assez inquite, ma chre soeur; je vous
envoie la copie de nos lettres, pour que vous en soyez juge. Mais
combien je voudrois que vous fussiez prs de moi! Je cherche  me
rappeler sans cesse ce que vous m'avez dit: il me sembloit autrefois
que votre excellent frre, dans nos entretiens, m'avoit donn des
rgles de conduite qui devoient me guider dans toutes les situations
de la vie; et maintenant je suis trouble par les inquitudes qui me
sont personnelles, comme si les ides gnrales que j'ai conues ne
suffisoient point pour m'clairer sur les circonstances particulires.
Nanmoins ma destine est simple, et je n'prouve et je n'prouverai
jamais, j'espre, aucun sentiment qui puisse l'agiter.

Madame de Vernon que vous n'aimez pas, quoiqu'elle vous aime; madame
de Vernon est certainement la personne la plus spirituelle, la plus
aimable, la plus claire dont je puisse me faire l'ide: cependant il
m'est impossible de discuter avec elle jusques au fond de mes penses
et de mes sentimens. D'abord elle ne se plat pas beaucoup dans les
conversations prolonges; mais ce qui surtout abrge les dveloppemens
dans les entretiens avec elle, c'est que son esprit va toujours droit
aux rsultats, et semble ddaigner tout le reste. Ce n'est ni la
moralit des actions, ni leur influence sur le bien-tre de l'me
qu'elle a profondment tudi, mais les consquences et les effets de
ces actions; et, quoiqu'elle soit elle-mme une personne doue des
plus excellentes qualits, l'on diroit qu'elle compte pour tout le
succs, et pour trs-peu le principe de la conduite des hommes. Cette
sorte d'esprit la rend un meilleur juge des vnemens de la vie, que
des peines secrtes; il me reste donc toujours dans le coeur quelques
sentimens que je ne lui ai pas exprims, quelques sentimens que je
retiens comme inutiles  lui dire, et dont j'prouve pourtant la
puissance en moi-mme. Il n'existe aucune borne  ma confiance en
elle; mais, sans que j'y rflchisse, je me trouve naturellement
dispose  ne lui dire que ce qui peut l'intresser; je renvoie
toujours au lendemain pour lui parler des penses qui m'occupent, mais
qui n'ont point d'analogie avec sa manire de voir et de sentir: mon
dsir de lui plaire est ml d'une sorte d'inquitude qui fixe mon
attention sur les moyens de lui tre agrable, et met dans mon amiti
pour elle encore plus pour ainsi dire de coquetterie que de confiance.

Mon me s'ouvriroit entirement avec vous, ma chre Louise; vous
l'avez forme, en me tenant lieu de mre; vous avez toujours t mon,
amie; je conserve pour vous cette douce confiance du premier ge de la
vie, de cet ge o l'on croit avoir tout fait pour ceux qu'on aime, en
leur montrant ses sentimens, et en leur dveloppant ses penses.

Dites-moi donc, ma chre soeur, quel est cet obstacle qui s'oppose 
ce que vous quittiez votre couvent pour vous tablir  Paris avec moi?
Vous m'avez fait un secret jusqu' prsent de vos motifs,
supportez-vous l'ide qu'il existe un secret entre nous?

Je vous ai promis, en vous quittant, de vous crire mon journal tous
les soirs; vous vouliez, disiez-vous, veiller sur mes impressions.
Oui, vous serez mon ange tutlaire, vous conserverez dans mon me les
vertus que vous avez su m'inspirer; mais ne serions-nous pas bien plus
heureuses si nous tions runies? et nos lettres peuvent-elles jamais
suppler  nos entretiens?

Aprs avoir reu le billet de madame de Vernon, je partis le jour mme
pour l'aller voir; je quittai Bellerive  cinq heures du soir, et je
fus chez elle  huit. Elle toit dans son cabinet avec sa fille;  mon
arrive, elle fit signe  Matilde de s'loigner; j'tois contente, et
nanmoins embarrasse de me trouver seule avec elle: j'ai prouv
souvent une sorte de gne auprs de madame de Vernon, jusques  ce que
la gat de son esprit m'ait fait oublier ce qu'il y a de rserv et
de contenu dans ses manires: je ne sais si c'est un dfaut en elle;
mais ce dfaut mme sert  donner plus de prix aux tmoignages de son
affection.

--H bien! me dit-elle en souriant, Matilde a donc voulu vous
convertir?--Je ne puis vous dire, ma chre tante, lui rpondis-je,
combien sa lettre m'a fait de peine; elle a provoqu ma rponse, et je
m'en suis bientt repentie: j'avois une frayeur mortelle de vous avoir
dplu.--En vrit je l'ai  peine lue, reprit madame de Vernon; j'y ai
reconnu votre bon coeur, votre mauvaise tte, tout ce qui fait de vous
une personne charmante; je n'ai rien remarqu que cela: quant au fond
de l'affaire, l'homme charg de dresser le contrat y insrera les
conditions que vous voulez bien offrir; mais il faut que vous
permettiez qu'on mette dans l'article que c'est une donation faite en
ddommagement de l'hritage de M. d'Albmar. Si madame de Mondoville
croyoit que c'est par une simple gnrosit de votre part, que ma
fille est dote, son orgueil en souffriroit tellement qu'elle romproit
le mariage.--J'prouvai, je l'avoue, une sorte de rpugnance pour
cette proposition, et je voulois la combattre; mais madame de Vernon
m'interrompit, et me dit: Madame de Mondoville ne sait pas combien on
peut tre fire d'tre comble des bienfaits d'une amie telle que
vous: vous m'avez dj retire une fois de l'abme o m'avoit jete un
ngociant infidle; vous allez maintenant marier ma fille, le seul
objet de mes sollicitudes, et il faut que je condamne ma
reconnoissance au silence le plus absolu: tel est le caractre de
madame de Mondoville. Si vous exigiez que le service que vous me
rendez ft connu, je serois force de le refuser, car il deviendroit
inutile; mais il vous suffit, n'est-il pas vrai, ma chre Delphine, du
sentiment que j'prouve; de ce sentiment qui me permet de vous tout
devoir, parce que mon coeur est certain de tout acquitter.--Ces
derniers mots furent prononcs avec cette grce enchanteresse qui
n'appartient qu' madame de Vernon; elle n'avoit pas l'air de douter
de mon consentement; et lui en faire natre l'ide, c'toit refroidir
tous ses sentimens: elle s'y abandonne si rarement qu'on craint encore
plus d'en troubler les tmoignages; les motifs de ma rpugnance
toient bien purs: mais j'avois une sorte de honte nanmoins
d'insister pour que mon nom ft proclam  ct du service que je
rendois; et je fus irrsistiblement entrane  cder aux dsirs de
madame de Vernon.

Je lui dis cependant:--J'ai quelque regret de me servir du nom de M.
d'Albmar dans une circonstance si oppose  ses intentions; mais,
s'il toit tmoin du culte que vous rendez  ses vertus, s'il vous
entendoit parler de lui, comme vous en parlez avec moi,
peut-tre...... Sans doute, interrompit madame de Vernon; et ce mot
finit la conversation sur ce sujet.

Un moment de silence s'ensuivit; mais, bientt reprenant sa grce et
sa gat naturelles, madame de Vernon dit:--A propos, dois-je vous
envoyer M. l'vque de L., pour vous confesser  lui, comme Matilde
vous le propose?--Je vous en conjure, lui rpondis-je; dites-moi:
donc, ma chre tante, pourquoi vous avez donn  Matilde une ducation
presque superstitieuse, et qui a si peu de rapport avec l'tendue de
votre esprit et l'indpendance de vos opinions. Elle redevint srieuse
un moment, et me dit:--Vous m'avez fait vingt fois cette question, je
ne voulois pas y rpondre; mais je vous dois tous les secrets de mon
coeur.

Vous savez, continua-t-elle, tout ce que j'ai eu  souffrir de M. de
Vernon, proche parent de votre mari; il toit impossible de lui moins
ressembler: sa fortune et ma pauvret furent les seuls motifs qui
dcidrent notre mariage: j'en fus long-temps trs-malheureuse;  la
fin cependant, je parvins  m'aguerrir contre les dfauts de M. de
Vernon; j'adoucis un peu sa rudesse: il existe une manire de prendre
tous les caractres du monde, et les femmes doivent la trouver, si
elles veulent vivre en paix sur cette terre o leur sort est
entirement dans la dpendance des hommes. Je n'avois pu nanmoins
obtenir que ma fille me ft confie, et son pre la dirigeoit seul; il
mourut qu'elle avoit onze ans; et pouvant alors m'occuper uniquement
d'elle, je remarquai qu'elle avoit dans son caractre une singulire
pret, s'assez peu de sensibilit, et un esprit plus opinitre
qu'tendu: je reconnus bientt que mes leons ne suffisoient pas pour
corriger de tels dfauts: j'ai de l'indolence dans le caractre,
inconvnient qui est le rsultat naturel de l'habitude de la
rsignation; j'ai peu d'autorit dans ma manire de m'exprimer,
quoique ma dcision intrieure soit trs-positive. Je mets d'ailleurs
trop peu d'importance  la plupart des intrts de la vie, pour avoir
le srieux ncessaire  l'enseignement. Je me jugeai comme je jugerois
un autre; vous savez que cela m'est facile; et je rsolus de confier 
M. l'vque de L. l'ducation de ma fille. Aprs y avoir bien
rflchi, je crus que la religion, et une religion positive, toit le
seul frein assez fort pour dompter le caractre de Matilde; ce
caractre auroit pu contribuer utilement  l'avancement d'un homme; il
prsentoit l'ide d'une me ferme et capable de servir d'appui; mais
les femmes, devant toujours plier, ne peuvent trouver, dans les
dfauts et dans les qualits mme d'un caractre fort, que des
occasions de douleur. Mon projet a russi: la religion, sans avoir
entirement chang le caractre de ma fille, lui a t ses
inconvniens les plus graves; et comme le sentiment du devoir se mle
 toutes ses rsolutions, et presque  toutes ses paroles, on ne
s'aperoit plus des dfauts qu'elle avoit naturellement, que par un
peu de froideur et de scheresse dans les relations de la vie, jamais
par aucun tort rel. Son esprit est assez born; mais comme elle
respecte tous les prjugs, et se soumet  toutes les convenances,
elle ne sera jamais expose aux critiques du monde: sa beaut, qui est
parfaite, ne lui fera courir aucun risque, car ses principes sont
d'une inbranlable austrit. Elle est dispose aux plus grands
sacrifices ainsi qu'aux plus petits; et la roideur de son caractre
lui fait aimer la gne comme un autre se plairoit dans l'abandon.
C'et t bien dommage, ma chre Delphine, qu'une personne aussi
aimable, aussi spirituelle que vous, se ft impose un joug qui l'et
prive de mille charmes; mais rflchissez  ce qu'est ma fille, et
vous verrez que le parti que j'ai pris toit le seul qui pt la
garantir de tous les malheurs que lui prparoit sa triste conformit
avec son pre. Je ne parlerois  personne, ma chre Delphine, avec la
confiance que je viens de vous tmoigner; mais je n'ai pas voulu que
l'amie de mon coeur, celle qui veut assurer le bonheur de Matilde,
ignort plus long-temps les motifs qui m'ont dtermine dans la plus
importante de mes rsolutions, dans celle qui concerne l'ducation de
ma fille.

Vous ne pouvez jamais parler sans convaincre, ma chre tante, lui
rpondis-je; mais vous-mme cependant, ne pouviez-vous pas guider
votre fille? vos opinions ne sont-elles pas en tout conformes  celles
que la raison....--Oh! mes opinions, rpondit-elle en souriant et
m'interrompant, personne ne les connot; et comme elles n'influent
point sur mes sentimens, ma chre Delphine, vous n'avez pas besoin de
les savoir.--En achevant ces mots, elle se leva, me prit par la main,
et me conduisit dans le salon o plusieurs personnes toient dj
rassembles.

Elle entra, et leur fit des excuses avec cette grce inimitable que
vous-mme lui reconnoissez. Quoiqu'elle ait au moins quarante ans,
elle parot encore charmante, mme au milieu des jeunes femmes; sa
pleur, ses traits un peu abattus, rappellent la langueur de la
maladie et non la dcadence des annes; sa manire de se mettre
toujours nglige est d'accord avec cette impression. On se dit
qu'elle seroit parfaitement jolie, si un jour elle se portoit mieux,
si elle vouloit se parer comme les autres; ce jour n'arrive jamais,
mais on y croit, et c'est assez pour que l'imagination ajoute encore 
l'effet naturel de ses agrmens.

Dans un des coins de la chambre toit madame du Marset. Vous ai-je dit
que c'est une femme qui ne peut me supporter, quoique je n'aie jamais
eu et ne veuille jamais avoir le moindre tort avec elle? Elle a pris,
ds mon arrive, parti contre la bienveillance qu'on m'a tmoigne, et
l'a considre comme un affront qui lui seroit personnel. J'ai,
pendant quelque temps, essay de l'adoucir; mais quand j'ai vu qu'elle
avoit contract aux yeux du monde l'engagement de me dtester, et que
ne pouvant se faire une existence par ses amis, elle esproit s'en
faire une par ses haines, j'ai rsolu de ddaigner ce qu'il y avoit de
rel dans son aversion pour moi. Elle prtend, ne sachant trop de quoi
m'accuser, que j'aime et que j'approuve beaucoup trop la rvolution de
France. Je la laisse dire, elle a cinquante ans et nulle bont dans le
caractre; c'est assez de chagrins pour lui permettre beaucoup
d'humeur.

Derrire elle toit M. de Fierville, son fidle adorateur, malgr son
ge avanc: il a plus d'esprit qu'elle et moins de caractre, ce qui
fait qu'elle le domine entirement; il se plat quelquefois  causer
avec moi: mais, comme par complaisance pour madame du Marset, il me
critique souvent quand je n'y suis pas, il fait sans cesse des
rserves dans les complimens qu'il m'adresse, pour se mettre, s'il est
possible, un peu d'accord avec lui-mme. Je le laisse s'agiter dans
ses petits remords, parce que je n'aime de lui que son esprit, et
qu'il ne peut m'empcher d'en jouir quand il me parle.

Au milieu de la socit, Matilde ne songe pas un instant  s'amuser;
elle exerce toujours un devoir dans les actions les plus indiffrentes
de sa vie; elle se place constamment  ct des personnes les moins
aimables, arrange les parties, prpare le th, sonne pour qu'on
entretienne le feu; enfin s'occupe d'un salon comme d'un mnage, sans
donner un instant  l'entranement de la conversation. On pourroit
admirer ce besoin continuel de tout changer en devoir, s'il exigeoit
d'elle le sacrifice de ses gots; mais elle se plat rellement dans
cette existence toute mthodique, et blme au fond de son coeur ceux
qui ne l'imitent pas.

Madame de Vernon aime beaucoup  jouer; quoiqu'elle pt tre
trs-distingue dans la conversation, elle l'vite; on diroit qu'elle
n'aime  dvelopper ni ce qu'elle sent, ni ce qu'elle pense. Ce got
du jeu, et trop de prodigalit dans sa dpense, sont les seuls dfauts
que je lui connoisse.

Elle choisit pour sa partie hier au soir madame du Marset et M. de
Fierville; je lui en fis quelques reproches tout bas, parce qu'elle
m'avoit dit plusieurs fois assez de mal de tous les deux.--La critique
ou la louange, me rpondit-elle, sont un amusement de l'esprit; mais
mnager les hommes est ncessaire pour vivre avec eux.--Estimer ou
mpriser, repris-je avec chaleur, est un besoin de l'me; c'est une
leon, c'est un exemple utile  donner.--Vous avez raison, me
dit-elle avec prcipitation, vous avez raison sous le rapport de la
morale; ce que je vous disois ne faisoit allusion qu'aux intrts du
monde.--Elle me serra la main en s'loignant, avec une expression
parfaitement aimable.

Je restai  causer auprs de la chemine avec plusieurs hommes dont la
conversation, surtout dans ce moment, inspire le plus vif intrt 
tous les esprits capables de rflexion et d'enthousiasme. Je me
reproche quelquefois de me livrer trop aux charmes de cette
conversation si piquante; c'est peut-tre blesser un peu les
convenances, que se mler ainsi aux entretiens les plus importans;
mais, quand madame de Vernon et les dames de sa socit sont tablies
au jeu, je me trouve presque seule avec Matilde qui ne dit pas un mot:
et l'empressement que me tmoignent les hommes distingus m'entrane 
les couter et  leur rpondre.

Cependant, peut-tre est-il vrai que je me livre souvent avec trop de
chaleur  l'esprit que je peux avoir; je ne sais pas rsister assez
aux succs que j'obtiens en socit, et qui doivent quelquefois
dplaire aux autres femmes. Combien j'aurois besoin d'un guide!
Pourquoi suis-je seule ici! Je finis cette lettre, ma chre soeur, en
vous rptant ma prire; venez prs de moi, n'abandonnez pas votre
Delphine dans un monde si nouveau pour elle; il m'inspire une sorte de
crainte vague que ne peut dissiper le plaisir mme que j'y trouve.




LETTRE VII.

Rponse de mademoiselle d'Albmar  Delphine,

Montpellier, 25 avril 1790.


Ma chre Delphine, je suis fche que vous vous montriez si gnreuse
envers ces Vernon; mon frre aimoit encore mieux la fille que la mre,
quoique la mre ait beaucoup plus d'agrmens que la fille; il croyoit
madame de Vernon fausse jusqu' la perfidie. Pardon, si je me sers de
ces mots; mais je ne sais pas comment dire leur quivalent, et je me
confie en votre bonne amiti pour m'excuser. Mon frre pensoit que
madame de Vernon dans le fond du coeur n'aimoit rien, ne croyoit 
rien, ne s'embarrassoit de rien, et que sa seule ide toit de
russir, elle et les siens, dans, tous les intrts dont se compose la
vie du monde, la fortune et la considration. Je sais bien qu'elle a
support avec une douceur exemplaire le plus odieux des maris, et
qu'elle n'a point eu d'amans, quoiqu'elle ft bien jolie. Il n'y a
jamais eu un mot  dire contre elle; mais dussiez-vous me trouver
injuste, je vous avouerai que c'est prcisment cette conduite
rgulire, qui ne me parot pas du tout s'accorder avec la lgret de
ses principes et l'insouciance de son caractre. Pourquoi s'est-elle
plie  tous les devoirs, mme  tous les calculs, elle qui a l'air de
n'attacher d'importance  aucun? Malgr les motifs qu'elle donne de
l'ducation de sa fille, ne faut-il pas avoir bien peu de sensibilit,
pour ne pas former soi-mme, et selon son propre caractre, la
personne qu'on aime le plus, pour ne lui donner rien de son me, et se
la rendre trangre par les opinions qui exercent le plus d'influence
sur toute notre manire d'tre?

Il se peut que j'aie tort de juger si dfavorablement une personne
dont je ne connois aucune action blmable; mais sa physionomie, tout
agrable qu'elle est, suffiroit seule pour m'empcher d'avoir la
moindre confiance en elle. Je suis fermement convaincue que les
sentimens habituels de l'me laissent une trace trs-remarquable sur
le visage: grce  cet avertissement de la nature, il n'y a point de
dissimulation complte dans le monde. Je ne suis pas dfiante vous le
savez; mais je regarde, et si l'on peut me tromper sur les faits, je
dmle assez bien les caractres; c'est tout ce qu'il faut pour ne
jamais mal placer ses affections: que m'importe ce qu'il peut arriver
de mes autres intrts!

Pour vous, ma chre Delphine, vous vous laissez entraner par le
charme de l'esprit, et je crains bien que si vous livrez votre coeur 
cette femme, elle ne le fasse cruellement souffrir; rendez-lui
service, je ne suis pas difficile sur les qualits des personnes qu'on
peut obliger; mais on confie  ceux qu'on aime ce qu'il y a de plus
dlicat dans le bonheur, et moi seule, ma chre Delphine, je vous aime
assez pour mnager toujours votre sensibilit vive et profonde. C'est
pour vous arracher  la sduction de cette femme, que je voudrois
aller  Paris; mais je ne m'en sens pas la force, il m'est absolument
impossible de vaincre la rpugnance que j'prouve  sortir de ma
solitude.

Il faut bien vous avouer le motif de cette rpugnance, je consens 
vous l'crire; mais je n'aurois jamais pu me rsoudre  vous en
parler, et je vous prie instamment de ne pas me rpondre sur un sujet
que je n'aime pas  traiter. Vous savez que j'ai l'extrieur du monde
le moins agrable; ma taille est contrefaite, et ma figure n'a point
de grce; je n'ai jamais voulu me marier quoique ma fortune attirt
beaucoup de prtendans; j'ai vcu presque toujours seule, et je serois
un mauvais guide pour moi-mme et pour les autres au milieu des
passions de la vie; mais j'en sais assez pour avoir remarqu qu'une
femme disgracie de la nature est l'tre le plus malheureux
lorsqu'elle ne reste pas dans la retraite. La socit est arrange de
manire que, pendant les vingt annes de sa jeunesse, personne ne
s'intresse vivement  elle; on l'humilie  chaque instant sans le
vouloir, et il n'est pas un seul des discours qui se tiennent devant
elle, qui ne rveille dans son me un sentiment douloureux.

J'aurois pu jouir, il est vrai, du bonheur d'avoir des enfans: mais
que ne souffrirois-je pas, si j'avois transmis  ma fille les
dsavantages de ma figure! si je la voyois destine comme moi  ne
jamais connotre le bonheur suprme d'tre le premier objet d'un homme
sensible! Je ne le confie qu' vous, ma chre Delphine; mais parce que
je ne suis point faite pour inspirer de l'amour, il ne s'ensuit pas
que mon coeur ne soit pas susceptible des affections les plus tendres;
j'ai senti, presqu'au sortir de l'enfance, qu'avec ma figure, il toit
ridicule d'aimer. Imaginez-vous de quels sentimens amers j'ai d
m'abreuver; il toit ridicule pour moi d'aimer, et jamais cependant la
nature n'avoit form un coeur  qui ce bonheur ft plus ncessaire.

Un homme dont les dfauts extrieurs seroient trs-marquans, pourroit
encore conserver les esprances les plus propres  le rendre heureux.
Plusieurs ont ennobli par des lauriers les disgrces de la nature;
mais les femmes n'ont d'existence que par l'amour; l'histoire de leur
vie commence et finit avec l'amour: et comment pourroient-elles
inspirer ce sentiment sans quelques agrmens qui puissent plaire aux
yeux! La socit fortifie  cet gard l'intention de la nature au lieu
d'en modifier les effets, elle rejette de son sein la femme infortune
que l'amour et la maternit ne doivent point couronner. Que de peines
dvorantes n'a-t-elle point  souffrir dans le secret de son coeur!

J'ai t romanesque, comme si je vous ressemblois, ma chre Delphine,
mais j'ai nanmoins trop de fiert pour ne pas cacher  tous les
regards le malheureux contraste de ma destine et de mon caractre.
Comment suis-je donc parvenue  supporter le cours des annes qui
m'toient chues? Je me suis renferme dans la retraite, rassemblant
sur votre tte tous mes intrts, tous mes voeux, tous mes sentimens;
je me disois que j'aurois t vous, si la nature m'et accord vos
grces et vos charmes; et secondant de toute mon me l'inclination de
mon frre, je l'ai conjur de vous laisser la portion de son bien
qu'il me destinoit.

Qu'aurois-je fait de la richesse? j'en ai ce qu'il faut pour rendre
heureux ce qui m'entoure, pour soulager l'infortune autour de moi;
mais quel autre usage de l'argent pourrois-je imaginer qui n'et
ajout au sentiment douloureux qui pse sur mon me? Aurois-je embelli
ma maison pour moi, mes jardins pour moi? et jamais la reconnoissance
d'un tre chri ne m'auroit rcompense de mes soins! Aurois-je runi
beaucoup de monde, pour entendre plus souvent parler de ce que les
autres possdent et de ce qui me manque? aurois-je voulu courir le
risque des propositions de mariage qu'on pouvoit adresser  ma
fortune, et me serois-je condamne  supporter tous les dtours
qu'auroit pris l'intrt avide pour endormir ma vanit et m'ter
jusqu' l'estime de moi-mme?

Non, non, Delphine, ma sage rsignation vaut bien mieux. Il ne me
restoit qu'un bonheur  esprer; je l'ai got, je vous ai adopte
pour ma fille, j'avois manqu la vie, j'ai voulu vous donner tous les
moyens d'en jouir. Je serois sans doute bien heureuse d'tre prs de
vous, de vous voir, de vous entendre; mais avec vous seroient les
plaisirs et la socit brillante qui doivent vous entourer. Mou coeur
qui n'a point aim, est encore trop jeune pour ne pas souffrir de son
isolement, quand tous les objets que je verrois m'en renouvelleroient
la pense.

Les peines d'imagination dpendent presque entirement des
circonstances qui nous les retracent; elles s'effacent d'elles-mmes,
lorsque l'on ne voit ni n'entend rien qui en rveille le souvenir,
mais leur puissance devient terrible et profonde quand l'esprit est
forc de combattre  chaque instant contre des impressions nouvelles.
Il faut pouvoir dtourner son attention d'une douleur importune et
s'en distraire avec adresse, car il faut de l'adresse vis--vis de
soi-mme, pour ne pas trop souffrir. Je ne connois gure les autres,
ma chre Delphine, mais assez bien moi; c'est le fruit de la solitude.
Je suis parvenue avec assez d'efforts  me faire une existence qui me
prserve des chagrins vifs; j'ai des occupations pour chaque heure,
quoique rien ne remplisse mon existence entire; j'unis les jours aux
jours, et cela fait un an, puis deux, puis la vie. Je n'ose changer de
place, agiter mon sort ni mon me; j'ai peur de perdre le rsultat de
mes rflexions et de troubler mes habitudes qui me sont encore plus
ncessaires, parce qu'elles me dispensent de rflexions mme, et font
passer le temps sans que je m'en mle.

Dj cette lettre va dranger mon repos pour plusieurs jours; il ne
faut pas me faire parler de moi, il ne faut presque pas que j'y pense;
je vis en vous; laissez-moi vous suivre de mes voeux, vous aider de
mes conseils, si j'en peux donner pour ce monde que j'ignore.
Apprenez-moi successivement et rgulirement les vnemens qui vous
intressent, je croirai presque avoir vcu dans votre histoire; je
conserverai des souvenirs; je jouirai par vous des sentimens que je
n'ai pu ni inspirer, ni connotre.

Savez-vous que je suis presque fche que vous avez fait le mariage de
Matilde avec Lonce de Mondoville? j'entends-dire qu'il est si beau,
si aimable et si fier, qu'il me sembloit digne de ma Delphine; mais je
l'espre, elle trouvera celui qui doit la rendre heureuse: alors
seulement, je serai vraiment tranquille. Quelque distingue que vous
soyez, que feriez-vous sans appui? vous exciteriez l'envie, et elle
vous perscuteroit. Votre esprit, quelque suprieur qu'il soit, ne
peut rien pour sa propre dfense; la nature a voulu que tous les dons
des femmes fussent destins au bonheur des autres, et de peu d'usage
pour elles-mmes. Adieu, ma chre Delphine; je vous remercie de
conserver l'habitude de votre enfance et de m'crire tous les soirs ce
qui vous a occupe pendant le jour: nous lirons ensemble dans votre
me, et peut-tre qu' deux nous aurons assez de force pour assurer
votre bonheur.




LETTRE VIII.

Rponse de Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Paris, 1er mai.


Pourquoi m'avez-vous interdit de vous rpondre, ma chre soeur, sur
les motifs qui vous loignent de Paris? Votre lettre excite en moi
tant de sentimens que j'aurois le besoin d'exprimer! Ah! j'irai
bientt vous rejoindre; j'irai passer toutes mes annes prs de vous:
croyez-moi, cette vie de jeunesse et d'amour est moins heureuse que
vous ne pensez. Je suis uniquement occupe depuis quelques jours du
sort d'une de mes amies, madame d'Ervins; c'est sa beaut mme et les
sentimens qu'elle inspire qui sont la source de ses erreurs et de ses
peines.

Vous savez que lorsque je vous quittai, il y a un an, je tombai
dangereusement malade  Bordeaux; Madame d'Ervins, dont la terre toit
voisine de cette ville, toit venue pendant l'absence de son mari y
passer quelques jours; elle apprit mon nom, elle sut mon tat, et vint
avec une ineffable bont s'tablir chez moi pour me soigner: elle me
veilla pendant quinze jours, et je suis convaincue que je lui dois la
vie. Sa prsence calmoit les agitations de mon sang, et quand je
craignois de mourir, il me suffisoit de regarder son aimable figure,
pour croire  de plus doux prsages. Lorsque je commenai  me
rtablir, je voulus connotre celle qui mritoit dj toute mon
amiti; j'appris que c'toit une Italienne dont la famille habitoit
Avignon; on l'avoit marie  quatorze ans  M. d'Ervins, qui avoit
vingt-cinq ans de plus qu'elle, et la retenoit depuis dix ans dans la
plus triste terre du monde.

Thrse d'Ervins est la beaut la plus sduisante que j'aie jamais
rencontre; une expression  la fois nave et passionne donne  toute
sa personne je ne sais quelle volupt d'amour et d'innocence
singulirement aimable. Elle n'a point reu d'instruction, mais ses
manires sont nobles et son langage est pur; elle est dvote et
superstitieuse comme les Italiennes, et n'a jamais rflchi
srieusement sur la morale, quoiqu'elle se soit souvent occupe de la
religion; mais elle est si parfaitement bonne et tendre qu'elle
n'auroit manqu  aucun devoir, si elle avoit eu pour poux un homme
digne d'tre aim. Les qualits naturelles suffisent pour tre honnte
lorsque l'on est heureux; mais quand le hasard et la socit vous
condamnent  lutter contre votre coeur, il faut des principes
rflchis pour se dfendre de soi-mme, et les caractres les plus
aimables dans les relations habituelles de la vie, sont les plus
exposs quand la vertu se trouve en combat avec la sensibilit.

Le visage et les manires de Thrse sont si jeunes, qu'on a de la
peine  croire qu'elle soit dj la mre d'une fille de neuf ans; elle
ne s'en spare jamais; et la tendresse extrme qu'elle lui tmoigne
tonne cette pauvre petite, qui prouve confusment le besoin de la
protection, plutt que celui d'un sentiment passionn. Son me
enfantine est surprise des vives motions qu'elle excite, une
affection raisonnable et des conseils utiles la toucheroient peut-tre
davantage.

Madame d'Ervins a vcu trs-bien avec son mari pendant dix ans; la
solitude et le dfaut d'instruction ont prolong son enfance, mais le
monde toit  craindre pour son repos, et je suis malheureusement la
premire cause du temps qu'elle a pass  Bordeaux et de l'occasion
qui s'est offerte pour elle de connotre M. de Serbellane; c'est un
Toscan, g de trente ans, qui avoit quitt l'Italie depuis trois
mois, attir en France par la rvolution. Ami de la libert, il
vouloit se fixer dans le pays qui combattoit pour elle; il vint me
voir parce qu'il existoit d'anciennes relations entre sa famille et la
mienne: je partis peu de jours aprs; mais j'avois dj des raisons de
craindre qu'il n'et fait une impression profonde sur le coeur de
Thrse. Depuis six mois, elle m'a souvent crit qu'elle souffroit,
qu'elle toit malheureuse, mais sans m'expliquer le sujet de ses
peines. M. de Serbellane est arriv  Paris depuis quelques jours; il
est venu me voir, et ne m'ayant point trouve, il m'a envoy une
lettre de Thrse qui contient son histoire.

M. de Serbellane a sauv son mari et elle, un mois aprs mon dpart,
des dangers que leur avoit fait courir la haine des paysans contre M.
d'Ervins. Le courage, le sang-froid, la fermet que M. de Serbellane a
montrs dans cette circonstance ont touch jusqu' l'orgueilleuse
vanit de M. d'Ervins; il l'a pri de demeurer chez lui, il y a pass
six mois, et Thrse pendant ce temps n'a pu rsister  l'amour
qu'elle ressentoit: les remords se sont bientt empars de son me;
sans rien ter  la violence de sa passion, ils multiplioient ses
dangers, ils exposoient son secret. Son amour et les reproches qu'elle
se faisoit de cet amour compromettoient galement sa destine. M. de
Serbellane a craint que M. d'Ervins ne s'apert du sentiment de sa
femme, et que l'amour-propre mme qui servoit  l'aveugler ne portt
sa fureur au comble, s'il dcouvrait jamais la vrit. Thrse
elle-mme a dsir que son amant s'loignt; mais quand il a t
parti, elle en a conu une telle douleur, que d'un jour  l'autre il
est  craindre qu'elle ne demande  son mari de la conduire  Paris.

Il faut que je vous fasse connotre M. de Serbellane pour que vous
conceviez comment avec beaucoup de raison et mme assez de calme dans
ses affections, il a pu inspirer  Thrse un sentiment si vif:
d'abord je crois, en gnral, qu'un homme d'un caractre froid se fait
aimer facilement d'une me passionne; il captive et soutient
l'intrt en vous faisant supposer un secret au-del de ce qu'il
exprime, et ce qui manque  son abandon peut, momentanment du moins,
exciter davantage l'inquitude et la sensibilit d'une femme; les
liaisons ainsi fondes ne sont peut-tre pas les plus heureuses et les
plus durables, mais elles agitent davantage le coeur assez foible pour
s'y livrer. Thrse solitaire, exalte et malheureuse, a t tellement
entrane par ses propres sentimens, qu'on ne peut accuser M. de
Serbellane de l'avoir sduite. Il y a beaucoup de charme et de dignit
dans sa contenance, son visage a l'expression des habitans du Midi, et
ses manires vous feroient croire qu'il est Anglois. Le contraste de
sa figure anime avec son accent calme et sa conduite toujours
mesure, a quelque chose de trs-piquant. Son me est forte et
srieuse; son dfaut selon moi, c'est de ne jamais mettre compltement
 l'aise ceux mme qui lui sont chers; il est tellement matre de lui,
qu'on trouve toujours une sorte d'ingalit dans les rapports qu'on
entretient avec un homme qui n'a jamais dit  la fin du jour un seul
mot involontaire. Il ne faut attribuer cette rserve  aucun sentiment
de dissimulation ou de dfiance, mais  l'habitude constante de se
dominer lui-mme et d'observer les autres.

Un grand fonds de bont, une disposition secrte  la mlancolie
rassurent ceux qui l'aiment, et donnent le besoin de mriter son
estime. Des mots fins et dlicats font entrevoir son caractre; il
semble qu'il comprend, qu'il partage mme tout bas la sensibilit des
autres, et que dans le secret de son coeur, il rpond  l'motion
qu'on lui exprime; mais tout ce qu'il prouve en ce genre vous
apparot comme derrire un nuage, et l'imagination des personnes vives
n'est jamais, avec lui, ni totalement dcourage, ni entirement
satisfaite.

Un tel homme devoit ncessairement prendre un grand empire sur
Thrse; mais son sort n'en est pas plus heureux, car il se joint 
toutes ses peines l'inquitude continuelle de se perdre mme dans
l'estime de son amant. Tourmente par les sentimens les plus opposs,
par le remords d'avoir aim, par la crainte de n'tre pas assez aime,
ses lettres peignent une me si agite qu'on peut tout redouter de ces
combats plus forts que son esprit et sa raison.

Je rencontrai M. de Serbellane chez madame de Vernon le soir du jour
o j'avois reu la lettre de Thrse; je m'approchai de lui et je lui
dis que je souhaitois de lui parler; il se leva pour me suivre dans le
jardin avec son expression de calme accoutume. Je lui appris, sans
entrer dans aucun dtail, que j'avois su par madame d'Ervins tout ce
qui l'intressoit, mais que je frmissois de son projet de venir 
Paris.--Il est impossible, continuai-je, avec le caractre que vous
connoissez  Thrse, que son sentiment pour vous ne soit pas bientt
dcouvert par les observateurs oisifs et pntrans de ce pays-ci. M.
d'Ervins apprendra les torts de sa femme par de perfides
plaisanteries, et la blessure d'amour-propre qu'il en recevra sera
bien plus terrible. crivez donc  madame d'Ervins; c'est  vous  la
dtourner de son dessein.--Madame, rpondit M. de Serbellane, si je
lui crivois de ne pas me rejoindre, elle ne verroit, dans cette
conduite, que le refroidissement de ma tendresse pour elle, et la
douleur que je lui causerois seroit la plus amre de toutes. Me
convient-il,  moi qui suis coupable de l'avoir entrane, de prendre
maintenant le langage de l'amiti pour la diriger? je rvolterois son
me, je la ferois souffrir, et ma conduite ne seroit pas vritablement
dlicate, car il n'y a de dlicat que la parfaite bont.--Mais, lui
dis-je alors, vous montrez cependant dans toutes les circonstances une
raison si forte....--J'en ai quelquefois, interrompit M. de
Serbellane, lorsqu'il ne s'agit que de moi; mais je trouve une sorte
de barbarie, dans la raison applique  la douleur d'un autre, et je
ne m'en sers point dans une pareille situation.--Que ferez-vous
cependant, lui dis-je, si madame d'Ervins vient dans ces lieux, si
elle se perd, si son mari l'abandonne?--Je souhaite, madame, me
rpondit M. de Serbellane, que Thrse ne vienne point  Paris. Je
consentirois au douloureux sacrifice de ne plus la revoir, si son
repos pouvoit en dpendre; mais si elle arrive ici et qu'elle se
brouille avec son mari, je lui dvouerai ma vie; et en supposant que
les lois de France me permettent le divorce, je l'pouserai.--Y
pensez-vous? m'criai-je, l'pouser! elle qui est catholique,
dvote!--Je vous parle uniquement, reprit avec tranquillit M. de
Serbellane, de ce que je suis prt  faire pour elle, si son bonheur
l'exige; mais il vaut mieux pour tous les deux que nos destines
restent dans l'ordre; et j'espre que vous la dciderez  ne pas
venir.--Me permettrez-vous de le dire, monsieur? lui rpondis-je; il y
a dans votre conversation un singulier mlange d'exaltation et de
froideur.--Vous vous persuadez un peu lgrement, madame, rpliqua M.
de Serbellane, que j'ai de la froideur dans le caractre; ds mon
enfance la timidit et la fiert runies m'ont donn l'habitude de
rprimer les signes extrieurs de mon motion. Sans vous occuper trop
long-temps de moi, je vous dirai que j'ai fait, comme la plupart des
jeunes gens de mon ge, beaucoup de fautes en entrant dans le monde;
que ces fautes, par une combinaison de circonstances, ont eu des
suites funestes, et qu'il m'est rest, de toutes les peines que j'ai
prouves, assez de calme dans mes propres impressions, mais un
profond respect pour la destine des personnes qui de quelque manire
dpendent de moi. Les passions imptueuses ont toujours pour but notre
satisfaction personnelle, ces passions sont trs-refroidies dans mon
coeur; mais je ne suis point blas sur mes devoirs, et je n'ai rien de
mieux  faire de moi que d'pargner de la douleur  ceux qui m'aiment,
maintenant que je ne peux plus avoir ni got vif, ni volont forte qui
ait pour objet mon propre bonheur.--En achevant ces mots, une
expression de mlancolie se peignit sur le visage de M. de Serbellane;
j'prouvai pour lui ce sentiment que fait natre en nous le malheur
d'un homme distingu. Je lui pris moi-mme la main comme  mon frre;
il comprit ce que j'prouvois, il m'en sut gr; mais son coeur se
referma bientt aprs; je crus mme entrevoir qu'il redoutoit d'tre
entran  parler plus long-temps de lui, et je le suivis dans le
salon o il remontoit de son propre mouvement. Depuis cette
conversation je l'ai vu deux fois, il a toujours vit de s'entretenir
seul avec moi, et il y a dans ses manires une froideur qui rend
impossible l'intimit: cependant il me regarde avec plus d'intrt,
s'adresse  moi dans la conversation gnrale, et je croirois qu'il
veut m'indiquer que la personne  qui il a ouvert son coeur, mme une
seule fois, sera toujours pour lui un tre  part. Mais hlas! mon
amie ne sera point heureuse, elle ne le sera point, et le remords et
l'amour la dchireront eu mme temps. Que je bnis le ciel des
principes de morale que vous m'avez inspirs, et peut-tre mme aussi
des sentimens qu'on pourroit appeler romanesques, mais qui, donnant
une haute ide de soi-mme et de l'amour, prservent des sductions du
monde comme trop au-dessous des chimres que l'on auroit pu redouter!

Je consacrerai ma vie, je l'espre,  m'occuper du sort de mes amis,
et je ferai ma destine de leur bonheur. Je prends un grand intrt au
mariage de Matilde; j'y trouverois plus de plaisir encore, si elle
rpondoit vivement  mon amiti; mais toutes ses dmarches sont
calcules, toutes ses paroles prpares; je prvois sa rponse, je
m'attends  sa visite; quoiqu'il n'y ait point de fausset dans son
caractre, il y a si peu d'abandon, qu'on sait avec elle la vie
d'avance, comme si l'avenir toit dj du pass.

Ma chre Louise, je vous le repte, je veux retourner vers vous,
puisque vous ne voulez pas venir  Paris; comment pourrois-je renoncer
aux douceurs parfaites de notre intimit! Adieu.




LETTRE IX.

Madame de Vernon  M. de Clarimin,  sa terre prs de Montpellier.

Paris, ce 2 mai.


Toujours des inquitudes, mon cher Clarimin, sur la dette que j'ai
contracte avec vous! Ne vous ai-je pas mand plusieurs fois que les
rclamations de madame de Mondoville sur la succession de M. de Vernon
toient arranges par le mariage de son fils avec ma fille? Je
constitue en dot  Matilde la terre d'Andelys, de vingt mille livres
de rente. C'est beaucoup plus que la fortune de son pre; je ne lui
devrai donc aucun compte de ma tutelle. Je n'tois gne que par ce
compte et par les diverses sommes que je devois rembourser  madame de
Mondoville sur la succession de M. de Vernon. Mais il sera convenu
dans le contrat que ces dettes ne seront payes qu'aprs moi, et je me
trouve ainsi dispense de rendre  Matilde le bien de son pre. Je
puis donc vous garantir que vos soixante mille livres vous seront
remises avant deux mois.

J'ajouterai, pour achever de vous rassurer, que je n'achte point la
terre d'Andelys; c'est madame d'Albmar qui la donne  ma fille.
J'avois cru jusqu' prsent cette confidence superflue: et je vous
demande un profond secret. Madame d'Albmar est trs riche: je ne
pense pas manquer de dlicatesse en acceptant d'elle un don qui, tout
considrable qu'il parot, n'est pas un tiers de la fortune qu'elle
tient de son mari. Cette fortune, vous le savez, devoit nous revenir
en grande partie. J'ai cru qu'il ne m'toit pas interdit de profiter
de la bienveillance de madame d'Albmar pour l'intrt de ma fille et
pour celui de mes cranciers; mais il est pourtant inutile que ce
dtail soit connu.

Votre homme d'affaires vous a alarm en vous donnant comme une
nouvelle certaine, que je voulois rembourser tout de suite  madame
d'Albmar les quarante mille livres qu'elle m'a prtes  Montpellier.
Il n'en est rien, elle ne pense point  me les demander. Vous
m'cririez vingt lettres sur votre dette, avant que madame d'Albmar
me dt un mot de la sienne. Ceci soit dit sans vous fcher, mon cher
Clarimin. L'on ne pense pas  vingt ans comme  quarante, et si
l'oubli de soi-mme est un agrment dans une jeune personne,
l'apprciation de nos intrts est une chose trs-naturelle  notre
ge.

Madame d'Albmar, la plus jolie et la plus spirituelle femme qu'il y
ait, ne s'imagine pas qu'elle doive soumettre sa conduite  aucun
genre de calcul; c'est ce qui fait qu'elle peut se nuire beaucoup 
elle-mme, jamais aux autres. Elle voit tout, elle devine tout quand
il s'agit de considrer les hommes et les ides sous un point de vue
gnral; mais dans ses affaires et ses affections, c'est une personne
toute de premier mouvement, et ne se servant jamais de son esprit pour
clairer ses sentimens, de peur peut-tre qu'il se dtruist les
illusions dont elle a besoin. Elle a reu de son bizarre poux et
d'une soeur contrefaite, une ducation  la fois toute philosophique
et toute romanesque; mais que nous importe? elle n'en est que plus
aimable; les gens calmes aiment assez  rencontrer ces caractres
exalts qui leur offrent toujours quelque prise. Remettez-vous-en donc
 moi, mon cher Clarimin; laissez-moi terminer le mariage qui
m'occupe, et qui m'est ncessaire pour satisfaire  vos justes
prtentions; et voyez dans cette lettre, la plus longue, je crois, que
j'aie crite de ma vie, mon dsir de vous ter toute crainte, et la
confiance d'une ancienne et bien fidle amiti.

SOPHIE DE VERNON.




LETTRE X.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Paris, ce 3 mai


J'ai pass hier, chez madame de Vernon, une soire qui a
singulirement excit ma curiosit; je ne sais si vous en recevrez la
mme impression que moi. L'ambassadeur d'Espagne prsenta hier  ma
tante un vieux duc espagnol, M. de Mendoce, qui alloit remplir une
place diplomatique en Allemagne; comme il venoit de Madrid, et qu'il
toit parent de madame de Mondoville, madame de Vernon lui fit des
questions trs-simples sur Lonce de Mondoville; il parut d'abord
extrmement embarrass dans ses rponses. L'ambassadeur d'Espagne
s'approchant de lui comme il parloit, il dit  trs-haute voix que
depuis six semaines il n'avoit point vu M. de Mondoville, et qu'il
n'toit pas retourn chez sa mre. L'affectation qu'il mit 
s'exprimer ainsi me donna de l'inquitude; et comme madame de Vernon
la partageoit, je cherchai tous les moyens d'en savoir davantage. Je
me mis  causer avec un Espagnol que j'avois dj vu une ou deux fois,
et que j'avois remarqu comme spirituel, clair, mais un peu
frondeur. Je lui demandai s'il connoissoit le duc de Mendoce.--Fort
peu, rpondit-il; mais je sais seulement qu'il n'y a point d'homme
dans toute la cour d'Espagne aussi pntr de respect pour le pouvoir.
C'est une vritable curiosit que de le voir saluer un ministre; ses
paules se plient, ds qu'il l'aperoit, avec une promptitude et une
activit tout--fait amusantes; et quand il se relve, il le regarde
avec un air si obligeant, si affectueux, je dirois presque si
attendri, que je ne doute pas qu'il n'ait vraiment aim tous ceux qui
ont eu du crdit  la cour d'Espagne depuis trente ans. Sa
conservation n'est pas moins curieuse que ses dmonstrations
extrieures; il commence des phrases, pour que le ministre les
finisse; il finit celles que le ministre a commences; sur quelque
sujet que le ministre parle, le duc de Mendoce l'accompagne d'un
sourire gracieux, de petits mots approbateurs qui ressemblent  une
basse continue, trs-monotone pour ceux qui coutent, mais
probablement agrable  celui qui en est l'objet. Quand il peut
trouver l'occasion de reprocher au ministre le peu de soin qu'il prend
de sa sant, les excs de travail qu'il se permet, il faut voir quelle
nergie il met dans ces vrits dangereuses; on croiroit, au ton de sa
voix, qu'il s'expose  tout pour satisfaire sa conscience; et ce n'est
qu' la rflexion qu'on observe que, pour varier la flatterie fade, il
essaie de la flatterie brusque sur laquelle on est moins blas. Ce
n'est pas un mchant homme; il prfre ne pas faire du mal, et ne s'y
dcide que pour son intrt. Il a, si l'on peut le dire, l'innocence
de la bassesse; il ne se doute pas qu'il y ait une autre morale, un
autre honneur au monde que le succs auprs du pouvoir: il tient pour
fou, je dirois presque pour malhonnte, quiconque ne se conduit pas
comme lui. Si l'un de ses amis tombe dans la disgrce, il cesse 
l'instant tous ses rapports avec lui, sans aucune explication, comme
une chose qui va de soi-mme. Quand, par hasard, on lui demande s'il
l'a vu, il rpond: Vous sentez bien que dans les circonstances
actuelles je n'ai pu... et s'interrompt en fronant le sourcil, ce qui
signifie toujours l'importance qu'il attache  la dfaveur du matre.
Mais si vous n'entendez pas cette mine, il prend un ton ferme et vous
dit les serviles motifs de sa conduite, avec autant de confiance qu'en
auroit un honnte homme, en vous dclarant qu'il a cess de voir un
ami qu'il n'estimoit plus. Il n'a pas de considration  la cour de
Madrid; cependant il obtient toujours des missions importantes: car
les gens en place sont bien arrivs  se moquer des flatteurs, mais
non pas  leur prfrer les hommes courageux; et les flatteurs
parviennent  tout, non pas comme autrefois, en russissant  tromper;
mais en faisant preuve de souplesse, ce qui convient toujours 
l'autorit.

Ce portrait que me confirmoient la physionomie et les manires de M.
le duc de Mendoce, me rassura un peu sur l'embarras qu'il avoit
tmoign en parlant de M. de Mondoville; mais je rsolus cependant
d'en savoir davantage; et aprs avoir remerci le spirituel Espagnol,
j'allai me rejoindre  la socit. Je retins le duc sous divers
prtextes; et quand l'ambassadeur d'Espagne fut parti, et qu'il ne
resta presque plus personne, madame de Vernon et moi nous prmes le
duc  part, et je lui demandai formellement s'il ne savoit rien de M.
de Mondoville, qui pt intresser les amis de sa mre. Il regarda de
tous les cts pour s'assurer mieux encore que son ambassadeur n'y
toit plus, et me dit:--Je vais vous parler naturellement, madame,
puisque vous vous intressez  Lonce; sa position est mauvaise, mais
je ne la tiens pas pour dsespre, si l'on parvient  lui faire
entendre raison; c'est un jeune homme de vingt-cinq ans, d'une figure
charmante; vous ne connoissez rien ici qui en approche: spirituel,
mais trs-mauvaise tte; fou de ce qu'il appelle la rputation,
l'opinion publique, et prt  sacrifier pour cette opinion ou pour son
ombre mme, les intrts les plus importans de la vie; voici ce qui
est arriv. Un des cousins de M. de Mondoville, trs-bon et trs-joli
jeune homme, a fait sa cour, cet hiver,  mademoiselle de Sorane, la
nice de notre ministre actuel, Son Excellence M. le comte de Sorane.
Il a su en trs-peu de temps lui plaire et la sduire. Je dois vous
avouer, puisque nous parlons ici confidentiellement, que mademoiselle
de Sorane, ge de vingt-cinq ans, et ayant perdu son pre et sa mre
de bonne heure, vivoit depuis plusieurs annes dans le monde avec trop
de libert; l'on avoit souponn sa conduite, soit  tort, soit
justement; mais enfin pour cette fois elle voulut se marier, et fit
connotre clairement son intention  cet gard, et celle du ministre
son oncle. Il n'y avoit pas  hsiter; Charles de Mondoville ne
pouvoit pas faire un meilleur mariage: fortune, crdit, naissance,
tout y toit, et je sais positivement que lui-mme en jugeoit ainsi;
mais Lonce, qui exerce dans sa famille une autorit qui ne convient
pas  son ge, Lonce qu'ils consultent tous comme l'oracle de
l'honneur, dclara qu'il trouvoit indigne de son cousin d'pouser une
femme qui avoit eu une conduite mprisable; et, ce qui est vraiment de
la folie, il ajouta que c'toit prcisment parce qu'elle toit la
nice d'un homme trs-puissant qu'il falloit se garder de
l'pouser.--Mon cousin, disoit-il, pourroit faire un mauvais mariage,
s'il toit bien clair que l'amour seul l'y entrant; mais ds que
l'on peut souponner qu'il y est forc par une considration d'intrt
ou de crainte, je ne le reverrai jamais s'il y consent.--Le frre de
mademoiselle de Sorane se battit avec le parent de M. de Mondoville,
et fut grivement bless. Tout Madrid croyoit qu' sa gurison le
mariage se feroit: on rpandoit que le ministre avoit dclar qu'il
enverroit le rgiment de Charles de Mondoville dans les
Indes-Occidentales, s'il n'pousoit pas mademoiselle de Sorane, qui
toit, disoit-on, singulirement attache  son futur poux; mais
Lonce, par un enttement que je m'abstiens de qualifier, ddaigna la
menace du ministre, chercha toutes les occasions de faire savoir qu'il
la bravoit, excita son cousin  rompre ouvertement avec la famille de
mademoiselle de Sorane, dit,  qui voulut l'entendre, qu'il
n'attendoit que la gurison du frre de mademoiselle de Sorane pour se
battre avec lui, s'il vouloit bien lui donner la prfrence sur son
cousin. Les deux familles se sont brouilles, Charles de Mondoville a
reu l'ordre de partir pour les Indes; mademoiselle de Sorane a t au
dsespoir, tout--fait perdue de rputation, et pour comble de malheur
enfin, Lonce a tellement dplu au roi, qu'il n'est plus retourn  la
cour. Vous comprenez que depuis ce temps je ne l'ai pas revu; et comme
je suis parti d'Espagne avant que le frre de mademoiselle de Sorane
ft guri, je ne sais pas les suites de cette affaire; mais je crains
bien qu'elles ne soient trs-srieuses, et qu'elles ne fassent
beaucoup de tort  Lonce.

L'Espagnol que j'avois interrog sur le caractre du duc de Mendoce,
s'approcha de nous dans ce moment; et entendant que l'on parloit de M.
de Mondoville, il dit:--Je le connois, et je sais tous les dtails de
l'vnement dont M. le duc vient de vous parler; permettez-moi d'y
joindre quelques observations que je crois ncessaires. Lonce, il est
vrai, s'est conduit, dans cette circonstance, avec beaucoup de
hauteur, mais on n'a pu s'empcher de l'admirer, prcisment par les
motifs qui aggravent ses torts dans l'opinion de M. le duc; le crdit
de la famille de mademoiselle de Sorane toit si grand, les menaces du
ministre si publiques, et la conduite de mademoiselle de Sorane avoit
t si mauvaise, qu'il toit impossible qu'on n'accust pas de
foiblesse celui qui l'pouseroit. M. de Mondoville auroit peut-tre d
laisser son cousin se dcider seul; mais il l'a conseill comme il
auroit agi, il s'est mis en avant autant qu'il lui a t possible,
pour dtourner le danger sur lui-mme, et peut-tre ne sera-t-il que
trop prouv dans la suite, qu'il y est bien parvenu. Il a donn une
partie de sa fortune  son cousin, pour le ddommager d'aller aux
Indes; enfin sa conduite a montr qu'aucun genre de sacrifice
personnel ne lui cotoit, quand il s'agissoit de prserver de la
moindre tache la rputation d'un homme qui portoit son nom. Le
caractre de M. de Mondoville runit, au plus haut degr, la fiert,
le courage, l'intrpidit, tout ce qui peut enfin inspirer du respect;
les jeunes gens de son ge ont, sans qu'il le veuille, et presque
malgr lui, une grande dfrence pour ses conseils; il y a dans son
me une force, une nergie, qui, tempres par la bont, inspirent
pour lui la plus haute considration, et j'ai vu, plusieurs fois,
qu'on se rangeoit quand il passoit, par un mouvement involontaire,
dont ses amis rioient  la rflexion, mais qui les reprenoit  leur
insu, comme toutes les impressions naturelles. Il est vrai nanmoins
que Lonce de Mondoville porte peut-tre jusqu' l'exagration, le
respect de l'opinion, et l'on pourroit dsirer, pour son bonheur,
qu'il st s'en affranchir davantage; mais dans la circonstance dont M.
le duc vient de parler, sa conduite lui a valu l'estime gnrale, et
je pense que tous ceux qui l'aiment doivent en tre fiers.

Le duc ne rpliqua point au dfenseur de Lonce; il ne lui toit point
utile de le combattre: et les hommes qui prennent leur intrt pour
guide de toute leur vie, ne mettent aucune chaleur ni aux opinions
qu'ils soutiennent, ni  celles qu'on leur dispute: cder et se taire
est tellement leur habitude, qu'ils la pratiquent avec leurs gaux,
pour s'y prparer avec leurs suprieurs.

Il rsulta pour moi, de toute cette discussion, une grande curiosit
de connotre le caractre de Lonce. Son prcepteur et son meilleur
ami, celui qui lui a tenu lieu de pre depuis dix ans, M. Barton, doit
tre ici demain; je croirai ce qu'il me dira de son lve. Mais
n'est-ce pas dj un trait honorable pour un jeune homme, que d'avoir
conserv non-seulement de l'estime, mais de l'attachement et de la
confiance pour l'homme qui a d ncessairement contrarier ses dfauts
et mme ses gots? Tous les sentimens qui naissent de la
reconnoissance ont un caractre religieux; ils lvent l'me qui les
prouve. Ah! combien je dsire que madame de Vernon ait fait un bon
choix! Le charme de sa vie intrieure dpendra ncessairement de
l'poux de sa fille; Matilde elle-mme ne sera jamais ni
trs-heureuse, ni trs-malheureuse: il ne peut en tre ainsi de madame
de Vernon. Esprons que Lonce, si fier, si irritable, si gnralement
admir, aura cette bont sans laquelle il faut redouter une me forte
et un esprit suprieur, bien loin de dsirer de s'en rapprocher.




LETTRE XI.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Paris, ce 4 mai.


M. Barton est arriv hier. En entrant dans le salon de madame de
Vernon, j'ai devin tout de suite que c'toit lui. L'on jouoit et l'on
causoit: il toit seul au coin de la chemine; Matilde, de l'autre
ct, ne se permettoit pas de lui adresser la parole; il paroissoit
embarrass de sa contenance au milieu de tant de gens qui ne le
connoissoient pas: la socit de Paris est peut-tre la socit du
monde o un tranger cause d'abord le plus de gne; on est accoutum 
se comprendre si rapidement,  faire allusion  tant d'ides reues, 
tant d'usages ou de plaisanteries sous-entendues, que l'on craint
d'tre oblig de recourir  un commentaire pour chaque parole, ds
qu'un homme nouveau est introduit dans le cercle. J'prouvai de
l'intrt pour la situation embarrassante de M. Barton, et j'allai 
lui sans hsiter: il me semble qu'on fait un bien rel  celui qu'on
soulage des peines de ce genre, de quelque peu d'importance qu'elles
soient en elles-mmes.

M. Barton est un homme d'une physionomie respectable, vtu de brun,
coiff sans poudre; son extrieur est imposant, on croit voir un
Anglais ou un Amricain, plutt qu'un Franais. N'avez-vous pas
remarqu combien il est facile de reconnotre au premier coup-d'oeil
le rang qu'un Franois occupe dans le monde? ses prtentions et ses
inquitudes le trahissent presque toujours, ds qu'il peut craindre
d'tre considr comme infrieur; tandis que les Anglois et les
Amricains ont une dignit calme et habituelle, qui ne permet ni de
les juger, ni de les classer lgrement. Je parlai d'abord  M. Barton
de sujets indiffrens; il me rpondit avec politesse, mais brivement;
j'aperus trs-vite qu'il n'avoit point le dsir de faire remarquer
son esprit, et qu'on ne pouvoit pas l'intresser par son amour-propre:
je cdai donc  l'envie que j'avois de l'interroger sur M. de
Mondoville, et son visage prit alors une expression nouvelle; je vis
bien que depuis long-temps il ne s'animoit qu' ce nom. Comme M.
Barton me savoit proche parente de Matilde, il se livra presque de
lui-mme  me parler sur tous les dtails qui concernoient Lonce; il
m'apprit qu'il avoit pass son enfance alternativement en Espagne, la
patrie de sa mre, et en France, celle de son pre; qu'il parloit
galement bien les deux langues, et s'exprimoit toujours avec grce et
facilit. Je compris, dans la conversation, que madame de Mondoville
avoit dans les manires une hauteur trs-pnible  supporter, et que
Lonce, adoucissant par une bont attentive et dlicate, ce qui
pouvoit blesser son prcepteur, lui avoit inspir autant d'affection
que d'enthousiasme. J'essayai de faire parler M. Barton sur ce qui
nous avoit t dit par le duc de Mendoce; il vita de me rpondre: je
crus remarquer cependant qu'il toit vrai qu' travers toutes les
rares qualits de Lonce, on pouvoit lui reprocher trop de vhmence
dans le caractre, et surtout une crainte du blme, porte si loin,
qu'il ne lui suffisoit pas de son propre tmoignage pour tre heureux
et tranquille; mais je le devinai plutt que M. Barton ne me le dit.
Il s'abandonnoit  louer l'esprit et l'me de M. de Mondoville avec
une conviction tout--fait persuasive, je me plus presque tout le soir
 causer avec lui. Sa simplicit me faisoit remarquer dans les grces
un peu recherches du cercle le plus brillant de Paris, une sorte de
ridicule qui ne m'avoit point encore frappe. On s'habitue  ces
grces qui s'accordent assez bien avec l'lgance des grandes
socits; mais, quand un caractre naturel se trouve au milieu
d'elles, il fait ressortir, par le contraste, les plus lgres nuances
d'affectation.

Je causai presque tout le soir avec M. Barton; il parloit de M. de
Mondoville avec tant de chaleur et d'intrt, que j'tois captive par
le plaisir mme que je lui faisois en l'coutant; d'ailleurs, un homme
simple et vrai parlant du sentiment qui l'a occup toute sa vie,
excite toujours l'attention d'une me capable de l'entendre.

M. de Serbellane et M. de Fierville vinrent cependant auprs de moi me
reprocher de n'tre pas, selon ma coutume, ce qu'ils appellent
_brillante_: je m'impatientai contre eux de leurs perscutions, et je
m'en dlivrai en rentrant chez moi de bonne heure.

Que la destine de ma cousine sera belle, ma chre Louise, si Lonce
est tel que M. Barton me l'a peint! Elle ne souffrira pas mme du seul
dfaut qu'il soit possible de lui supposer, et que peut-tre on
exagre beaucoup. Matilde ne hasarde rien; elle ne s'expose jamais au
blme; elle conviendra donc parfaitement  Lonce: moi, je ne saurois
pas... mais ce n'est pas de moi dont il s'agit, c'est de Matilde: elle
sera bien plus heureuse que je ne puis jamais l'tre. Adieu, ma chre
Louise, je vous quitte; j'prouve ce soir un sentiment vague de
tristesse, que le jour dissipera sans doute. Encore une fois, adieu.




LETTRE XII.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Paris, ce 8 mai.


Je suis mcontente de moi, ma chre Louise, et pour me punir, je me
condamne  vous faire le rcit d'un mouvement blmable que j'ai  me
reprocher. Il a t si passager, que je pourrois me le nier 
moi-mme; mais, pour conserver son coeur dans toute sa puret, il ne
faut pas repousser l'examen de soi; il faut triompher de la rpugnance
qu'on prouve  s'avouer les mauvais sentimens qui se cachent
long-temps au fond de notre coeur, avant d'en usurper l'empire.

Depuis quelques jours M. Barton me parloit sans cesse de Lonce; il me
racontoit des traits de sa vie, qui le caractrisent comme la plus
noble des cratures. Il m'avoit une fois montr un portrait de lui,
que Matilde avoit refus de voir, avec une exagration de pruderie qui
n'toit en vrit que ridicule; et ce portrait, je l'avoue, m'avoit
frapp. Enfin M. Barton, se plaisant tous les jours plus avec moi, me
laissa entrevoir, avant-hier,  la fin de notre conversation, qu'il ne
croyoit pas le caractre de Matilde propre  rendre Lonce heureux, et
que j'tois la seule femme qui lui et paru digne de son lve. De
quelques dtours qu'il enveloppt cette insinuation, je l'entendis
trs-vite; elle m'mut profondment; je quittai M. Barton  l'instant
mme, et je revins chez moi inquite de l'impression que j'en avois
reue. Il me suffit cependant d'un moment de rflexion pour rejeter
loin de moi des sentimens confus, que je devois bannir ds que j'avois
pu les reconnotre. Je rsolus de ne plus m'entretenir en particulier
avec M. Barton, et je crus que cette dcision avoit fait entirement
disparotre l'image qui m'occupoit. Mais hier, au moment o j'arrivai
chez madame de Vernon, M. Barton s'approcha de moi, et me dit: Je
viens de recevoir une lettre de M. de Mondoville, qui m'annonce son
dpart d'Espagne; ayez la bont de la lire. En achevant ces mots, il
me tendit cette lettre. Quel prtexte pour la refuser? D'ailleurs ma
curiosit prcda ma rflexion; mes yeux tombrent sur les premires
lignes de la lettre, et il me fut impossible de ne pas l'achever. En
effet, ma chre Louise, jamais on n'a runi dans un style si simple
tant de charmes diffrens! de la noblesse et de la bont, des
expressions toujours naturelles, mais qui toutes appartenoient  une
affection vraie, et  une ide originale; aucune de ces phrases uses,
qui ne peignent rien que le vide de l'me; de la mesure sans froideur,
une confiance srieuse, telle qu'elle peut exister entre un jeune
homme et son instituteur; mille nuances qui semblent de peu de valeur,
et qui caractrisent cependant les habitudes de la vie entire, et
cette lvation de sentimens, la premire des qualits, celle qui agit
comme par magie sur les mes de la mme nature. Cette lettre toit
termine par une phrase douce et mlancolique sur l'avenir qui
l'attendoit, sur ce mariage dcid sans qu'il et jamais vu Matilde:
la volont de sa mre, disoit-il, avoit pu seule le contraindre  s'y
rsigner. Je relus ce peu de mots plusieurs fois. Je crois que M.
Barton le remarqua, car il me dit:--Madame, croyez-vous que la
froideur de mademoiselle de Vernon puisse rendre heureux un homme
d'une sensibilit si vritable?--Je ne sais ce que j'allois lui
rpondre, lorsque M. de Serbellane, se donnant  peine le temps de
saluer madame de Vernon, me pria d'aller avec lui dans le jardin. Il y
a tant de rserve et de calme dans les manires habituelles de M. de
Serbellane, que je fus trouble par cet empressement inusit, comme
s'il devoit annoncer un vnement extraordinaire; et craignant quelque
malheur pour Thrse, je suivis son ami en quittant prcipitamment M.
Barton.--Elle arrive dans huit jours, me dit M. de Serbellane; vous
n'avez plus le temps de lui crire, il faut s'occuper uniquement
d'carter d'elle, s'il est possible, les dangers de cette
dmarche.--Ah! mon Dieu, que m'apprenez-vous? lui rpondis-je.
Comment! vous n'avez pu russir....--J'en ai peut-tre trop fait,
interrompit-il, car je crois entrevoir que l'inquitude qu'elle
prouve sur mes sentimens, est la principale cause de ce voyage. Je la
rassurerai sur cette inquitude, ajouta-t-il, car je lui suis dvou
pour ma vie; mais quand vous verrez M. d'Ervins, vous comprendrez
combien je dois tre effray. Le despotisme et la violence de son
caractre me font tout craindre pour Thrse, s'il dcouvre ses
sentimens; et quoiqu'il ait peu d'esprit, son amour-propre est
toujours si veill, que dans beaucoup de circonstances il peut lui
tenir lieu de finesse et de sagacit.--M. de Serbellane continua cette
conversation pendant quelque temps, et j'y mettois un intrt si vif
qu'elle se prolongea sans que j'y songeasse; enfin je la terminai en
recommandant Thrse  la protection de M. de Serbellane.--Oui, lui
dis-je, je ne craindrai point de demander  celui mme qui l'a
entrane, de devenir son guide et son frre dans cette situation
difficile; Thrse est plus passionne que vous, elle vous aime plus
que vous ne l'aimez; c'est donc  vous  la diriger; celui des deux
qui ne peut vivre sans l'autre est l'tre soumis et domin. Thrse
n'a point ici de parens ni d'amis, veillez sur elle en dfenseur
gnreux et tendre, rparez vos torts par ces vertus du coeur qui
naissent toutes de la bont.--Je m'animai en parlant ainsi, et je
posai ma main sur le bras de M. de Serbellane; il la prit et
l'approcha de ses lvres avec un sentiment dont Thrse seule toit
l'objet. M. Barton, dans ce moment, entroit dans l'alle o nous
tions; en nous apercevant, il retourna trs-promptement sur ses pas,
comme pour nous laisser libres; je compris dans l'instant son ide, et
je l'atteignis avant qu'il ft rentr dans le salon.--Pourquoi vous
loignez-vous de nous? lui dis-je avec assez de vivacit.--Par
discrtion, madame; par discrtion, me rpta-t-il d'une manire un
peu affecte.--Je le vois, repris-je vous croyez que j'aime M. de
Serbellane.--Concevez-vous, ma chre Louise, que j'aie manqu de
mesure au point de parler ainsi  un homme que je connoissois  peine?
Mais j'avois eu trop d'motion depuis une heure, et j'tois si agite
que mon trouble mme me faisoit parler sans avoir le temps de
rflchir  ce que je disois,--Je ne crois rien, madame, me rpondit
M Barton; de quel droit....--Ah! que je dteste ces tournures, lui
dis-je, avec une personne de mon caractre!--Mais permettez-moi,
madame, de vous faire observer, interrompit M. Barton, que je n'ai pas
l'honneur de vous connotre depuis long-temps.--C'est vrai; lui
dis-je, cependant il me semble qu'il est bien facile de me juger en
peu de momens; mais je vous le rpte, je n'aime point M. de
Serbellane, je ne l'aime point; s'il en toit autrement, je vous le
dirois.--Vous auriez tort, me rpondit M, Barton; je n'ai pas encore
mrit cette confiance.--Toujours plus dconcerte par sa raison, et
cependant toujours plus inquite de l'opinion qu'il pouvoit prendre de
mes sentimens pour M. de Serbellane, une vivacit que je ne puis
concevoir, que je ne puis me pardonner, me fit dire  M. Barton:--Ce
n'est pas de moi, je vous jure, que M. de Serbellane est occup.--Je
n'achevai pas cette phrase toute insignifiante qu'elle toit, je ne
l'achevai pas, ma soeur, je vous l'atteste; elle ne pouvoit rien
apprendre ni rien indiquer  M. Barton: nanmoins je fus saisie d'un
remords vritable au premier mot qui m'chappa; je cherchai l'occasion
de me retirer; et rflchissant sur moi-mme, je fus indigne du motif
coupable qui m'avoit caus tant d'motion.

Je craignois, je ne puis me le cacher, je craignois que M. Barton ne
dt  Lonce que mes affections toient engages; je voulois donc que
Lonce pt me prfrer  ma cousine; c'est moi qui fais ce mariage;
c'est moi qui suis lie par un sentiment presque aussi fort que la
reconnoissance, par les services que j'ai rendus, les remercmens que
j'en ai recueillis, la rcompense que j'en ai gote; mon amie se
flatte du bonheur de sa fille, elle croit me le devoir, et ce seroit
moi qui songerois  le lui ravir? Quel motif m'inspire cette pense!
un penchant de pure imagination, pour un homme que je n'ai jamais vu,
qui peut-tre me dplairoit si je le connoissois! Que seroit-ce donc
si je l'aimois! Et nanmoins les sentimens de dlicatesse les plus
imprieux ne devroient-ils pas imposer silence mme  un attachement
vritable? Ne pensez pas cependant, ma chre Louise, autant de mal de
moi que ce rcit le mrite: n'avez-vous pas prouv vous-mme qu'il
existe quelquefois en nous des mouvemens passagers les plus contraires
 notre nature? C'est pour expliquer ces contradictions du coeur
humain, qu'on s'est servi de cette expression: _ce sont des penses du
dmon_. Les bons sentimens prennent leur source au fond de notre
coeur; les mauvais nous semblent venir de quelque influence trangre,
qui trouble l'ordre et l'ensemble de nos rflexions et de notre
caractre. Je vous demande de fortifier mon coeur par vos conseils: la
voix qui nous guida dans notre enfance se confond pour nous avec la
voix du ciel.




LETTRE XIII.

Rponse de mademoiselle d'Albmar  Delphine.

Montpellier, ce 14 mai.


Non, ma chre enfant, je ne vous aurois point trouve coupable de vous
livrer  quelque intrt pour Lonce, et s'il avoit t digne de vous,
s'il vous avoit aime, je n'aurois pas trop conu pourquoi vous auriez
sacrifi votre bonheur, non  la reconnoissance que vous devez, mais 
celle que vous avez mrite. Quoi qu'il en soit, hlas! il n'est plus
temps de faire ces rflexions: il n'est que trop vraisemblable qu'en
ce moment, ce malheureux jeune homme n'existe plus pour personne! J'ai
la triste mission de vous envoyer cette lettre. Il faut la montrer 
M. Barton, et prvenir madame de Vernon et sa fille de la perte de
leurs plus brillantes esprances. C'est le seul moment o j'aie
prouv quelques bons sentimens pour madame de Vernon; mais il n'est
pas ncessaire de me joindre  tout ce que vous lui tmoignerez. Celle
qui est aime de vous, ma chre Delphine, ne manque jamais des
consolations les plus tendres; et c'est vous que je plains quand vos
amis sont malheureux.

Je ne doute pas que ce ne soit l'indigne frre de mademoiselle de
Sorane qui doive tre accus de ce crime abominable.


Baonne, le 10 mai 1790.


Comme vous tes parente de madame de Vernon, mademoiselle, vous avez
sans doute son adresse  Paris, et vous ferez parvenir  un M. Barton,
qui doit tre chez elle  prsent, la nouvelle du triste accident
arriv  son lve, qui n'a voulu dire qu'un seul mot, c'est qu'il
dsiroit voir son instituteur, actuellement  Paris chez madame de
Vernon. Ce pauvre M. Lonce de Mondoville m'toit recommand par un
ngociant de Madrid, et je l'attendois hier au soir; mais je ne
croyois pas qu'on me l'apportt dans ce triste tat.

En traversant les Pyrnes, il a fait quelques pas  pied, laissant
passer sa voiture devant lui avec son domestique;  la nuit tombante
il a reu deux coups de poignard prs du coeur, par deux hommes qu'il
connot,  ce que j'ai pu comprendre d'aprs quelques mots qu'il a
prononcs, mais qu'il n'a jamais voulu nommer. Son domestique ne le
voyant point venir, est retourn sur ses pas, et l'a trouv sans
connoissance au milieu du chemin de la fort: on a appel des paysans,
et avec leur secours, il a t apport chez moi sans reprendre ses
sens: on le croyoit mort. Cependant depuis une heure il a parl, comme
je l'ai dit, pour demander que son instituteur vnt en toute hte
auprs de lui, et qu'on se gardt bien d'informer sa mre de son tat.

Le juge s'est transport chez moi pour crire sa dposition sur les
assassins. Il a refus de rien rpondre, ce qui me parot vraiment
trop beau; mais du reste, il est impossible d'tre plus intressant:
et c'est avec une vraie douleur, mademoiselle, que je me vois forc de
vous apprendre que les mdecins ont dclar ses blessures mortelles.
Il est si beau, si jeune, si bon, que cela fait pleurer tout le monde;
et ma pauvre famille en particulier s'en dsole vivement. Ne perdez
pas de temps, je vous prie, mademoiselle, pour faire venir son
instituteur. Il arrivera trop tard; mais enfin il nous dira ce que
nous avons  faire.

J'ai l'honneur d'tre, avec respect, mademoiselle, votre trs-humble
et trs-obissant serviteur,

TLIN, ngociant  Bayonne.




LETTRE XIV.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Ce 19 mai.


Ah! ma chre soeur! quelle nouvelle vous m'apprenez! Je suis dans une
angoisse inexprimable, craignant de perdre une minute pour avertir M.
Barton, et frmissant de la douleur que je suis condamne  lui
causer. Il faut aussi prvenir madame de Vernon et Matilde. Combien je
sens vivement leurs peines! Ma pauvre Sophie! le fils de son ami!
l'poux de sa fille, et Matilde! Ah! que je me reproche d'avoir blm
l'excs de sa dvotion! Elle ne sera peut-tre jamais heureuse; si
elle avoit livr son coeur  l'esprance d'tre aime, que
deviendroit-elle  prsent? Nanmoins, elle ne l'a jamais vu. Mais moi
aussi, je ne l'ai jamais vu! et les larmes m'oppressent, et la force
me manque pour remplir mon triste devoir! Allons, je m'y soumets, je
sors: adieu. Ce soir je vous rendrai compte de cette cruelle journe.


Minuit.


M. Barton est parti depuis une heure, ma chre Louise. Excellent
homme, qu'il est malheureux! Ah! que les peines de l'ge avanc
portent un caractre dchirant! Hlas! la vieillesse elle-mme est une
douleur habituelle, dont l'amertume aigrit tous les chagrins que l'on
prouve.

J'ai t chez madame de Vernon  six heures; j'ai fait demander M.
Barton  sa porte; il est venu  l'instant mme avec un air
d'empressement et de gat qui m'a fait bien mal: rien n'est plus
touchant que l'ignorance d'un malheur dj arriv, et le calme qui se
peint sur un visage qu'un seul mot va bouleverser. M. Barton monta
dans ma voiture, et je donnai l'ordre de nous conduire loin de Paris;
j'avois imagin plusieurs moyens de lui annoncer cet affreux
vnement; mais il remarqua bientt l'altration de mes traits, et me
demanda avec sensibilit s'il m'toit arriv quelque malheur.
L'intrt mme qu'il prenoit  moi l'loignoit entirement de l'ide
que la peine dont il s'agissoit pt le concerner. J'hsitois encore
sur ce que je lui dirois; mais enfin, je pensai qu'il n'y avoit point
de prparation possible pour une telle douleur, et je lui remis la
fatale lettre.

--Lisez, lui dis-je, avec courage, avec rsignation, et sans oublier
les amis qui vous restent, et que votre malheur attache  vous pour
jamais.--A peine cet excellent homme eut-il vu le nom de Lonce, qu'il
plit; il lut cette lettre deux fois, comme s'il ne pouvoit la croire.
Enfin, il la laissa tomber, couvrit son visage de ses deux mains, et
pleura amrement sans dire un seul mot. Je versois des larmes  ct
de lui, effraye de son silence, attendant que ses premires paroles
m'indiquassent dans quel sens il cherchoit des consolations. Je
demandois au ciel la voix qui peut adoucir les blessures du coeur.--O
Lonce! s'cria-t-il enfin, gloire de ma vie, seul intrt d'un homme
sans carrire, sans nom, sans destine, toit-ce  moi de vous
survivre? que fait ce vieux sang dans mes veines, quand tout le vtre
a coul? quelle fin de vie m'est rserve! Ah! madame, me dit-il, vous
tes jeune, belle, vous avez piti d'un vieillard, mais vous ne pouvez
pas vous faire une ide des dernires douleurs d'une existence sans
avenir, sans espoir! vous ne le connoissiez pas, mon ami, mon noble
ami, que des monstres ont assassin. Pourquoi ne veut-il pas les
nommer? je les connois, je les ferai connotre, ils ne vivront point
aprs avoir fait prir ce que le ciel avoit form de meilleur.--Alors
il se rappeloit les traits les plus aimables de l'enfance et de la
jeunesse de son lve; ce n'toit plus le beau, le fier, le spirituel
Lonce qu'il me peignoit: il ne se retraoit plus les grces et les
talens qui devoient plaire dans le monde; il ne parloit que des
qualits touchantes dont le souvenir s'unit, avec tant d'amertume, 
l'ide d'une sparation ternelle.

J'tois agite par une incertitude cruelle. Devois-je, en rappelant 
M. Barton que Lonce le demandoit auprs de lui, fixer son imagination
sur la possibilit de le revoir encore, et de contribuer peut-tre 
le gurir? M. Barton ne m'avoit pas dit un seul mot qui indiqut cette
pense; la craignoit-il? redoutoit-il une seconde douleur aprs un
nouvel espoir? Ma chre Louise, avec quel tremblement l'on parle  un
homme vraiment malheureux! Comme on a peur de ne pas deviner ce qu'il
faut lui dire, et de toucher maladroitement aux peines d'un coeur
dchir!

Enfin, je dis  M. Barton qu'il devoit partir, et que peut-tre il
pouvoit encore se flatter de retrouver Lonce: ce dernier mot, dont
j'attendois tant d'effet, n'en produisit aucun; il m'entendit tout de
suite, mais sans se livrer  l'espoir que je lui offrois. A l'ge de
M. Barton, le coeur n'est point mobile, les impressions ne se
renouvellent pas vite, et le mme sentiment oppresse sans aucun
intervalle de soulagement.

Nanmoins, depuis cet instant, il ne parla plus que de son dpart: il
me demanda de retourner chez madame de Vernon; j'en donnai l'ordre. Je
convins avec lui qu'il partiroit le soir mme avec ma voiture, et que
l'un de mes domestiques, plus jeune que le sien, courroit devant lui
pour hter son voyage. Il toit un peu ranim par l'occupation de ces
dtails: tant qu'il reste une action  faire pour l'tre qui nous
intresse, les forces se soutiennent et le coeur ne succombe pas. Nous
arrivmes enfin chez ma tante: en songeant  la peine qu'elle alloit
prouver, j'tois saisie moi-mme de la plus vive motion; je laissai
M. Barton entrer seul chez madame de Vernon, et je restai quelque
minutes dans le salon pour reprendre mes sens: enfin, domptant cette
foiblesse qui m'empchoit de consoler mon amie, j'entrai chez elle: je
la trouvai plus calme que je ne l'esprois. M. Barton gardoit le
silence, Matilde se contenoit avec quelque effort; madame de Vernon
vint  moi et m'embrassa: je voulus m'approcher de Matilde, je la vis
rougir et plir; elle me serra la main amicalement, mais elle sortit
de la chambre  l'instant mme, se faisant un scrupule, je crois,
d'prouver ou de montrer aucune motion vive.

Madame de Vernon me dit alors:--Imaginez que dans ce moment mme je
viens de recevoir une lettre de madame de Mondoville, pour m'apprendre
son consentement au mariage, d'aprs les nouvelles propositions que je
lui avois faites! Elle m'annonce en mme temps le dpart de son
fils.--Je serrai une seconde fois madame de Vernon dans mes
bras.--Enfin, me dit-elle avec le courage qui lui est propre,
occupons-nous de hter le dpart de M. Barton, et soumettons-nous aux
vnemens.--Il n'y a rien  faire pour mon voyage, dit M. Barton, avec
un accent qui exprimait, je crois, une humeur un peu injuste sur le
calme apparent de madame de Vernon; madame d'Albmar a bien voulu
pourvoir  tout, et je pars.--C'est trs-bien, rpliqua madame de
Vernon, qui s'aperut du mcontentement de M. Barton; et s'adressant 
moi, elle me dit comme  demi-voix:--Quel zle et quelle affection il
tmoigne  son lve!--Vous avez remarqu quelquefois que madame de
Vernon avoit l'habitude de louer ainsi, comme par distraction et en
parlant  un tiers; mais le malheureux Barton n'y donna pas la moindre
attention; il toit bien loin de penser  l'impression que sa douleur
pourroit produire sur les autres. S'il lui toit rest quelque
prsence d'esprit, c'et t pour la cacher et non pour s'en parer.

Absorb dans son inquitude, il sortit sans dire un mot  madame de
Vernon; je le suivis pour le conduire chez moi, o il devoit trouver
tout ce qui lui toit ncessaire pour sa route. Lorsque nous fmes en
voiture, il dit en se parlant  lui-mme:--Mon cher Lonce, vos seuls
amis, c'est votre malheureux instituteur; c'est aussi votre pauvre
mre.--Et se retournant vers moi:--Oui, s'cria-t-il, j'irai nuit et
jour pour le rejoindre, peut-tre me dira-t-il encore un dernier
adieu, et je resterai prs de sa tombe pour soigner ses derniers
restes, et mriter ainsi d'tre enseveli prs de lui.--En disant ces
mots, cet infortun vieillard se livroit  un nouvel accs de
dsespoir,--Madame, me dit-il alors, devant vous je pleure; tout 
l'heure j'tois calme; votre bont ne repoussera pas cette triste
preuve de confiance, j'en suis sr, vous ne la repousserez pas.

Nous arrivmes chez moi, je pris toutes les prcautions que je pus
imaginer pour que le voyage de M. Barton ft le plus commode et le
plus rapide possible; il fut touch de ces soins, et, prt  monter en
voiture, il me dit:--Madame, s'il vient en mon absence quelques
lettres de Bayonne, je n'ose pas dire de Lonce, enfin aussi de Lonce
mme, ouvrez-les, vous verrez ce qu'il faut faire d'aprs ces lettres,
et vous me l'crirez  Bordeaux.--N'est-ce pas madame de Vernon, lui
dis je, qui devroit....--Non, me rpondit-il; madame, permettez-moi de
vous rpter que je veux que ce soit vous; hlas! dans ce dernier
moment, lorsqu'il n'est que trop probable que jamais je ne vous
reverrai, qu'il me soit permis de vous dire une ide, peut-tre
insense, que j'avois conue pour mon malheureux lve. Je ne trouvois
point que mademoiselle de Vernon pt lui convenir, et j'osois
remarquer en vous tout ce qui s'accordoit le mieux avec son esprit et
son me.--J'allois lui rpondre, mais il me serra la main avec une
affection paternelle; cette affection me rappelle M. d'Albmar, et
jamais je ne l'ai retrouve sans motion. Il me dit alors:--Ne vous
offensez pas, madame, de cette hardiesse d'un vieillard qui chrit
Lonce comme son fils, et que vos bonts ont profondment touch.
Hlas! ces douces chimres sont remplaces par la mort! la mort! ah
Dieu!--Il se prcipita hors de ma chambre, et se jeta au fond de la
voiture, dans un accablement qui redoubla ma piti.

Reste seule, je pus me livrer enfin  la douleur que moi aussi
j'prouvois; je n'avois d m'occuper que des peines des autres: mais
celle que je ressentois n'toit pas moins vive, quoique la destine de
ce malheureux jeune homme ft trangre  la mienne. Ma tante et ma
cousine le regrettent pour elles, pour le bonheur qu'il devoit leur
procurer; moi, que le sort sparoit irrvocablement de lui, je pleure
une me si belle, un tre si libralement dou, prissant ainsi dans
les premires annes de sa vie. Oui, s'il meurt je lui vouerai un
culte dans mon coeur; je croirai l'avoir aim, l'avoir perdu, et je
serai fidle au souvenir que je garderai de lui; ce sera un sentiment
doux, l'objet d'une mlancolie sans amertume. Je demanderai son
portrait  M. Barton, et toujours je conserverai cette image comme
celle d'un hros de roman dont le modle n'existe plus. Dj, depuis
quelque temps, je perdois l'espoir de rencontrer celui qui possderoit
toutes les affections de mon coeur; j'en suis sre maintenant, et
cette certitude est tout ce qu'il faut pour vieillir en paix.

Mais peut-tre que Lonce vivra; s'il vit, il sera l'poux de Matilde,
et plus de chimres alors; mais aussi plus de regrets. Adieu, ma chre
Louise; il est possible que dans peu je me runisse  vous pour
toujours.




LETTRE XV.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Paris, ce 22 mai.


J'ai trouv ce soir plus de charmes que jamais dans l'entretien de
madame de Vernon, et cependant, pour la premire fois, mon coeur lui a
fait un vritable reproche. Quand je vous parle d'elle avec tant de
franchise, ma chre Louise, je vous donne la plus grande marque
possible de confiance; n'en concluez, je vous prie, rien de
dfavorable  mon amie. Je puis me tromper sur un tort que mille
motifs doivent excuser; mais j'ai srement raison, quand je crois que
les qualits les plus intimes de l'me peuvent seules inspirer cette
dlicatesse parfaite dans les discours et dans les moindres paroles,
qui rend la conversation de madame de Vernon si sduisante.

J'avois t douloureusement mue tout le jour; l'image de Lonce me
poursuivoit, je n'avois pu fermer l'oeil sans le voir sanglant,
bless, prt  mourir. Je me le reprsentois sous les traits les plus
touchans, et ce tableau m'arrachoit sans cesse des larmes. J'allai
vers huit heures du soir chez madame de Vernon; Matilde avoit pass
tout le jour  l'glise, et s'toit couche en revenant, sans avoir
tmoign le moindre dsir de s'entretenir avec sa mre; je trouvai
donc Sophie seule et assez triste; je l'tois bien plus encore. Nous
nous assmes sur un banc de son jardin, d'abord sans parler; mais
bientt elle s'anima, et me fit passer une heure dans une situation
d'me beaucoup meilleure que je ne pouvois m'y attendre. La douceur,
et, pour ainsi dire, la mollesse mme de sa conversation, ont je ne
sais quelle grce qui suspendit ma peine. Elle suivoit mes impressions
pour les adoucir, elle ne combattoit aucun de mes sentimens, mais elle
savoit les modifier  mon insu; j'tois moins triste sans en savoir la
cause; mais enfin auprs d'elle je l'tois moins.

Je dirigeai notre conversation sur ces grandes penses vers lesquelles
la mlancolie nous ramne invinciblement: l'incertitude de la destine
humaine, l'ambition de nos dsirs, l'amertume de nos regrets, l'effroi
de la mort, la fatigue de la vie, tout ce vague du coeur, enfin, dans
lequel les mes sensibles aiment tant  s'garer, fut l'objet de notre
entretien. Elle se plaisoit  m'entendre, et m'excitant  parler, elle
mloit des mots prcis et justes  mes discours, et soutenoit et
ranimoit mes penses toutes les fois que j'en avois besoin. Lorsque
j'arrivai chez elle, j'tois abattue et mcontente de mes sentimens
sans vouloir me l'avouer. Je crois qu'elle devina tout ce qui
m'occupoit, car elle me dit exactement ce que j'avois besoin
d'entendre. Elle me releva par degrs dans ma propre estime; j'tois
mieux avec moi-mme, et je ne m'apercevois qu' la rflexion, que
c'toit elle qui modifioit ainsi mes penses les plus secrtes. Enfin,
j'prouvois au fond de l'me un grand soulagement, et je sentois bien
en mme temps, qu'en m'loignant de Sophie, le chagrin et l'inquitude
me ressaisiroient de nouveau.

Je m'criai donc dans une sorte d'enthousiasme:--Ah! mon amie, ne me
quittez pas, passons de longues heures  causer ensemble; je serai si
mal quand vous ne me parlerez plus!--Comme je prononois ces mots, un
domestique entra, et dit  madame de Vernon que M. de Fierville
demandoit  la voir, quoiqu'on lui et dclar  sa porte qu'elle ne
recevoit personne.--Refusez-le, je vous en conjure, ma chre Sophie,
dis-je avec instance.--Savez-vous, interrompit madame de Vernon, si
le neveu de madame de Marset a gagn ou perdu ce grand procs dont
dpendoit toute sa fortune?--Mon Dieu! interrompis-je, on m'a dit hier
qu'il l'a voit gagn; ainsi, vous n'avez point  consoler M. de
Fierville des chagrins de son amie; refusez-le.--Il faut que je le
voie, dit alors madame de Vernon.--Et elle fit signe  son domestique
de le faire monter. Je me sentis blesse, je l'avoue, et ma
physionomie l'exprima. Madame de Vernon s'en aperut, et me dit:--Ce
n'est pas pour moi, c'est pour ma fille....--Quoi! m'criai-je assez
vivement, vous songez dj  remplacer Lonce? Pauvre jeune homme!
vous n'tes pas long-temps regrett par l'amie de votre mre.--Je me
reprochai ces paroles  l'instant mme, car madame de Vernon rougit en
les entendant; et comme elle me laissoit partir sans essayer de me
retenir, je restai, quelques minutes aprs l'arrive de M. de
Fierville, la main appuye sur la clef de la porte du salon, et
tardant  l'ouvrir. Madame de Vernon enfin le remarqua; elle vint 
moi, et sans me faire aucun reproche, elle insista beaucoup sur le
prix qu'elle mettoit  l'union de sa fille avec Lonce, sur toutes les
circonstances qui lui rendoient ce mariage mille fois prfrable 
tout autre: elle reprit par degrs sa grce accoutume, et je partis
aprs l'avoir embrasse; mais je conservai cependant quelques nuages
de ce qui venoit de se passer.

Concevez-vous ma folie, ma chre Louise? Ce qui m'a bless peut-tre
si vivement, c'est un tmoignage d'indiffrence pour Lonce! Pourquoi
vouloir que madame de Vernon le regrette profondment, qu'elle ne
cherche point un autre poux pour sa fille? elle ne l'a jamais vu:
cependant n'est-il pas vrai, ma chre Louise, que c'est se consoler
trop tt de la perte d'un jeune homme si distingu? Ah! s'il toit
possible qu'on le sauvt! ce seroit Matilde qui goteroit le bonheur
d'en tre aime, elle n'auroit pas souffert de son danger; il
renatroit pour elle; le calme de son imagination et de son me la
prserve des peines les plus amres de la vie. Louise, votre Delphine
ne lui ressemble pas.




LETTRE XVI.

Mademoiselle d'Albmar  Delphine.

Montpellier, 20 mai 1790.


Je me hte de vous dire, ma chre Delphine, que M. de Mondoville est
mieux; un chirurgien habile l'a soign avec beaucoup de bonheur, et
lorsque la perte de son sang a t arrte, il s'est trouv trs-vite
hors de tout danger. Il auroit dj repris sa route, si l'on ne
craignoit que sa blessure ne se rouvrt en voyageant. Il a crit  M.
Barton une lettre que Tlin m'a adresse, pour vous prier de la faire
parvenir srement; je vous l'envoie.

Il faut que Lonce ait quelque chose de bien aimable, pour que ce
vieux ngociant de Bayonne, Tlin, qui de sa vie n'a pens qu'aux
moyens de gagner de l'argent, crive des lettres toutes remplies
d'loges sur les qualits gnreuses de M. de Mondoville; en vrit,
je crois qu'il a fait de Tlin une mauvaise tte! Srieusement, c'est
un rare mrite que celui qui est vivement senti mme par les hommes
vulgaires, et je crois toujours plus aux qualits qui produisent de
l'effet sur tout le monde, qu' ces supriorits mystrieuses, qui ne
sont reconnues que par des adeptes. Chre Delphine, il est
trs-vraisemblable  prsent que vous allez voir M. de Mondoville;
votre imagination est singulirement prpare  recevoir une grande
impression par sa prsence: dfendiez-vous de cette disposition, je
vous en conjure, et rendez  votre esprit toute l'indpendance dont il
a besoin pour bien juger.




LETTRE XVII.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Paris, 25 mai.


La lettre de Lonce que vous m'envoyez, ma chre soeur, est
extrmement remarquable; comme M. Barton m'avoit demand de l'ouvrir,
je l'ai lue; depuis deux heures qu'elle est entre mes mains, elle a
fait natre en moi une foule de penses qui m'toient nouvelles. Je
vous ferai part de mes rflexions une autre fois; le seul mot que je
sois presse de vous dire, c'est que la lecture de cette lettre a
tout--fait calm les ides qui me troubloient, et que je n'ai plus 
craindre le mauvais mouvement qui me faisoit envier le sort de ma
cousine.




LETTRE XVIII

[Cette lettre est celle que mademoiselle d'Albmar a fait parvenir 
Delphine.].

Lonce  M. Barton.

Bayonne, 17 mai 1790.


Je crains, mon cher ami, que vous ne soyez dj parti sur la nouvelle
de mon accident, et lorsque vous aurez su que j'avois tmoign le
dsir de vous voir. J'aurois d vous pargner la fatigue d'un tel
voyage; mais vous pardonnerez  votre lve le besoin qu'il avoit de
vous dire adieu au moment de mourir. Si vous tes encore  Paris,
attendez-moi; je serai en tat de voyager sous peu de jours. On me
dfend de parler, de peur que mes blessures  la poitrine ne se
rouvrent; j'ai du temps au moins pour vous crire tout ce qui tient 
l'vnement, dont vous seul devez connotre le secret.

Je sais quel est le furieux qui a voulu m'assassiner et qui m'a
attaqu, ayant pour second son domestique, sans me laisser aucun moyen
de me dfendre. Il m'a dit avec fureur, en me poignardant: _Je venge
ma soeur dshonore_. J'aurois nomm l'auteur de cette action infme,
si les motifs qui l'ont irrit contre moi ne mritoient une sorte
d'indulgence: vous les savez, ces motifs, et vous devinez mon
assassin.

Mon cousin, en se soumettant  mes conseils, les a suivis nanmoins de
la manire du monde la plus foible et la plus inconsquente; il m'a
prouv qu'il ne faut jamais faire agir un homme dans un sens diffrent
de son caractre. La nature place des remdes  ct de tous les maux:
l'homme foible ne hasarde rien; l'homme fort soutient tout ce qu'il
avance; mais l'homme foible, conseill par l'homme fort, marche, pour
ainsi dire, par saccades, entreprend plus qu'il ne peut, se donne des
dfis  lui-mme, exagre ce qu'il ne sait pas imiter, et tombe dans
les fautes les plus disparates: il runit les inconvniens des
caractres opposs, au lieu de concilier avec art leurs divers
avantages.

Charles de Mondoville a laiss pntrer  la famille de mademoiselle
de Sorane qu'il suivoit mes avis presque malgr lui; c'est ainsi qu'il
a dirig sur moi toute leur haine. M. de Sorane a t oblig de faire
faire un trs-mauvais mariage  sa soeur, pour touffer le plus
promptement possible l'clat de son aventure; la crainte de ce mme
clat l'a empch de se battre avec moi; il a regard l'assassinat
comme une vengeance plus obscure et plus certaine, et il avoit imagin
sans doute que si j'tois tu dans les montagnes des Pyrnes, on
attribuerait ma mort  des voleurs franois ou espagnols, qui sont en
assez grand nombre sur les frontires des deux pays.

Si je ne savois pas que M. de Sorane a t rellement trs-malheureux
de la honte de sa soeur, s'il n'avoit pas raison de m'accuser de la
rsistance de mon cousin  ses dsirs, je livrerois son crime  la
justice des lois. Mais, m'tant vu forc, par un concours funeste de
circonstances,  sacrifier la rputation de mademoiselle de Sorane 
l'honneur de ma famille, j'ai cru devoir taire le nom d'un homme qui
n'toit devenu mon assassin que pour venger sa soeur. Sa haine contre
moi toit naturelle; le mal que je lui avois fait tenoit peut-tre 
un dfaut de mon caractre: vous m'avez souvent dit que l'opinion
avoit trop d'empire sur moi: s'il est vrai que M. de Sorane ait
rellement  se plaindre de ma conduite, je lui dois le secret sur un
crime que j'ai provoqu; je le lui ai gard: il vous sera sacr comme
 moi-mme.

Mais je le prvois, mon cher Barton, tremblant encore du danger que
j'ai couru, vous aurez une aimable colre contre votre lve, pour
avoir expos si lgrement cette vie dont vous et ma mre daignez
avoir besoin. Cette pense m'est venue, non sans quelques regrets,
lorsque je me croyois prs de mourir. Peut-tre aurois-je pu laisser
mon parent  lui-mme, quoiqu'il ft de mon sang, quoiqu'il portt mon
nom; mais, je vous le demande,  vous, qui avez bien plus de
modration que moi dans votre manire de juger, et qui n'attachez pas
autant d'importance  ce qu'on peut dire dans le monde: si je m'tois
trouv dans la mme situation que Charles de Mondoville, n'auriez-vous
pas t le premier  me dtourner d'pouser une femme gnralement
msestime, quand mme je l'aurois aime?

Pendant les jours que je viens de passer entre la vie et la mort, j'ai
rflchi beaucoup  ce que vous m'avez constamment dit, sur la
ncessit de ne soumettre sa conduite qu'au tmoignage de sa
conscience et de sa raison. Vous tes chrtien et philosophe tout  la
fois; vous vous confiez en Dieu, et vous comptez pour rien les
injustices des hommes; j'ai peu de disposition, vous le savez,  aucun
genre de croyance religieuse, et moins encore  la patience et  la
rsignation que la foi, dit-on, doit nous inspirer. Quoique j'aie
reu, grce  vous, une ducation claire, cependant une sorte
d'instinct militaire, des prjugs, si vous le voulez, mais les
prjugs de mes aeux, ceux qui conviennent si parfaitement  la
fiert et  l'imptuosit de mon me, sont les mobiles les plus
puissans de toutes les actions de ma vie. Mon front se couvre de sueur
quand je me figure un instant, que mme  cent lieues de moi, un homme
quelconque pourroit se permettre de prononcer mon nom ou celui des
miens avec peu d'gards, et que je ne serois pas l pour m'en venger.
La plupart des hommes, dites-vous, ne mritent pas qu'on attache le
moindre prix  leurs discours. Leur haine peut n'tre rien, mais leur
insulte est toujours quelque chose; ils s'galent  vous; ils font
plus, ils se croient vos suprieurs quand ils vous calomnient; faut-il
leur laisser goter en paix cet insolent plaisir?

Avez-vous d'ailleurs rflchi sur la rapidit avec laquelle un homme
peut se dconsidrer sans retour? S'il est indiffrent aux premiers
mots qu'on hasarde sur lui, si sa dlicatesse supporte le plus lger
nuage, quel sentiment l'avertira que c'en est trop? D'abord de faux
bruits circuleront, et ils s'tabliront bientt aprs comme vrais dans
la tte de ceux qui ne le connoissent pas; alors il s'en irritera,
mais trop tard. Quand il se hteroit de chercher vingt occasions de
duel, des traits de courage dsordonns rtabliront-ils la rputation
de son caractre? Tous ces efforts, tous ces mouvemens prsentent
l'ide de l'agitation, et l'on ne respecte point celui qui s'agite: le
calme seul est imposant. On ne peut reconqurir en un jour ce qui est
l'ouvrage du temps, et nanmoins la colre ne vous permettant pas le
repos, vous rend incapable de trouver ou d'attendre le remde  votre
malheur. Je ne sais ce qui peut nous tre rserv dans un autre monde;
mais l'enfer de celui-ci pour un homme qui a de la fiert, c'est
d'avoir  supporter la moindre altration de cette intacte renomme
d'honneur et de dlicatesse, le premier trsor de la vie.

J'ai cess de combattre en moi ces sentimens, je les ai reconnus pour
invincibles; toutefois s'ils pouvoient jamais se trouver en opposition
avec la vritable morale, j'en triompherois, du moins je le crois, et
c'est  vos leons, mon cher matre, que je dois cet espoir; mais dans
toutes les rsolutions qui ne regardent que moi seul, j'aurois tort de
vouloir lutter contre un dfaut que je ne puis braver, qu'en
sacrifiant tout mon bonheur. Il vaut mieux exposer mille fois sa vie
que de faire souffrir son caractre.

J'ose croire que je ne rends pas malheureux ce qui m'entoure; pourquoi
donc voudrois-je me tourmenter par des efforts peut-tre inutiles, et
srement trs-douloureux? La considration que je veux obtenir dans le
monde ne doit-elle pas servir  honorer tout ce qui m'aime? Un homme
n'est-il pas le protecteur de sa mre, de sa soeur, et surtout de sa
femme? Ne faut-il pas qu'il donne  la compagne de sa vie l'exemple de
ce respect pour l'opinion qu'il doit  son tour exiger d'elle?
Savez-vous pourquoi, jusqu' prsent, je me suis dfendu contre
l'amour, quoique je sentisse bien avec quelle violence il pourroit
s'emparer de moi? C'est que j'ai craint d'aimer une femme qui ne ft
point d'accord avec moi sur l'importance que j'attache  l'opinion, et
dont le charme m'entrant, quoique sa manire de penser me ft
souffrir. J'ai peur d'tre dchir par deux puissances gales, un
coeur sensible et passionn, un caractre fier et irritable.

Ma mre a peut-tre raison, mon cher Barton, en me faisant pouser une
personne qui n'exercera pas un grand empire sur moi, mais dont la
conduite est dirige par les principes les plus svres. Cependant,
hlas! je vais donc  vingt-cinq ans renoncer pour toujours  l'espoir
de m'unir  la femme que j'aimerois,  celle qui combleroit le vide de
mon coeur par toutes les dlices d'une affection mutuelle! Non, la vie
n'est pas cet enchantement que mon imagination  rv quelquefois,
elle offre mille peines invitables, mille prils  redouter, pour sa
rputation, pour son repos, mille ennemis qui vous attendent; il faut
marcher fermement et svrement dans cette triste route, et se
garantir du blme en renonant au bonheur.

Aprs avoir lu cette lettre, serez-vous content de moi, mon cher
matre? Songez cependant avec quelque plaisir que votre lve n'a pas
une pense secrte pour vous, et que vos conseils lui seront toujours
ncessaires.

LONCE.




LETTRE XIX.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Ce 27 mai.


J'ai relu plusieurs fois la lettre o Lonce peint son propre
caractre avec la vrit la plus parfaite; vous n'avez pas conclu, je
l'espre, de quelques lignes que je vous crivis dans le premier
moment, que mon estime pour M. de Mondoville ft le moins du monde
altre? Non assurment, rien de pareil n'est vrai; sa lettre  M.
Barton indique au contraire des qualits rares, et une grande
supriorit d'esprit; mais ce qui m'a frappe comme une lumire
subite, c'est l'tonnant contraste de nos caractres.

Il soumet les actions les plus importantes de sa vie  l'opinion; moi,
je pourrois  peine consentir  ce qu'elle influt sur ma dcision
dans les plus petites circonstances: les ides religieuses ne sont
rien pour lui; cela doit tre ainsi, puisque l'honneur du monde est
tout. Quant  moi, vous le savez, grce  l'heureuse ducation que
vous et votre frre m'avez donne, c'est de mon Dieu et de mon propre
coeur que je fais dpendre ma conduite. Loin de chercher les suffrages
du plus grand nombre, par les mnagemens ncessaires pour se les
concilier, je serois presque tente de croire que l'approbation des
hommes fltrit un peu ce qu'il y a de plus pur dans la vertu, et que
le plaisir qu'on pourroit prendre  cette approbation, finiroit par
gter les mouvemens simples et irrflchis d'une bonne nature.

Sans doute,  travers l'irritabilit de Lonce sur tout ce qui tient 
l'opinion, il est impossible de ne pas reconnotre en lui une me
vraiment sensible; nanmoins ne regrettez plus, ma soeur, ses
engagemens avec Matilde; rjouissez-vous au contraire de ce qu'il ne
sera jamais rien pour moi: les oppositions qui existent dans nos
manires d'tre, sont prcisment celles qui rendroient profondment
malheureux deux tres qui s'aimeroient, sans les dtacher l'un de
l'autre.

Il me seroit impossible, quelle que ft ma rsolution  cet gard, de
veiller assez sur toutes mes actions pour qu'elles ne prtassent point
aux fausses interprtations de la socit; et que ne souffrirois-je
pas, si celui que j'aimerois ne supportoit pas sans douleur le mal que
l'on pourroit dire de moi; si j'tois oblige de redouter les jugemens
des indiffrens,  cause de leur influence sur l'objet qui me seroit
cher, de craindre toutes les calomnies parce qu'il souffriroit de
toutes, et de me courber devant l'opinion, parce que j'aimerois un
homme qui seroit son premier esclave!

Non, Lonce, ma chre Louise, ne convient pas  votre Delphine; ah!
combien les sentimens de votre gnreux frre, mon noble protecteur,
rpondoient mieux  mon coeur! il me rptoit souvent qu'une me bien
ne n'avoit qu'un seul principe  observer dans le monde, faire
toujours du bien aux autres et jamais de mal. Qu'importe  celle qui
croit  la protection de l'tre suprme et vit en sa prsence,  celle
qui possde un caractre lev, et jouit en elle-mme du sentiment de
la vertu, que lui importe, me disoit M. d'Albmar, les discours des
hommes? elle obtient leur estime tt ou tard, car c'est de la vrit
que l'opinion publique relve en dernier ressort; mais il faut savoir
mpriser toutes les agitations passagres que la calomnie, la sottise
et l'envie excitent contre les tres distingus. Il ajoutoit, j'en
conviens, que cette indpendance, cette philosophie de principes
convenoit peut-tre mieux encore  un homme qu' une femme; mais il
croyoit aussi que les femmes, tant bien plus exposes que les hommes
 se voir mal juges, il falloit d'avarice fortifier leur me contre
ce malheur. La crainte de l'opinion rend tant de femmes dissimules,
que pour ne point exposer la sincrit de mon caractre, M. d'Albmar
travailloit de tout son pouvoir  m'affranchir de ce joug. Il y a
russi; je ne redoute rien sur la terre que le reproche juste de mon
coeur, ou le reproche injuste de mes amis: mais que l'opinion publique
me recherche ou m'abandonne, elle ne pourra jamais rien sur ces
jouissances de l'me et de la pense, qui m'occupent et m'absorbent
tout entire. Je porte en moi-mme un espoir consolateur, qui se
renouvellera toujours, tant que je pourrai regarder le ciel, et sentir
mon coeur battre pour la vritable gloire et la parfaite bont.

Ce bonheur ou ce calme dont je jouis, que deviendroient-ils nanmoins,
si par un renversement bizarre, c'toit moi, foible femme, moi dont la
destine rclame; un soutien, qui savois mpriser l'opinion des
homlies, tandis que l'tre fort, celui qui doit me guider, celui qui
doit me servir d'appui, auroit horreur du moindre blme? Vainement je
tcherois, de me conformer  tous ses dsirs; en adoptant une conduite
qui ne me seroit point naturelle, je n'viterois pas d'y commettre des
fautes, et notre vie bientt trouble auroit peut-tre un jour une
funeste fin.

Non, je ne veux point aimer Lonce; quand il seroit libre, je ne le
voudrois point. J'ai eu besoin de me le rpter, de relire sa lettre,
de dtruire par de longues rflexions l'impression que m'avoit faite
le danger qu'il vient de courir, mais j'y suis parvenue; mon me s'est
affermie, et je puis le voir maintenant avec le plus grand calme et la
plus ferme rsolution de ne considrer dsormais en lui que l'poux de
Matilde.




LETTRE XX.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Ce 31 mai.


Que vous disois-je dans ma dernire lettre, ma chre Louise? il me
semble que je vais le dmentir; je l'ai vu, Lonce. Ah! je n'ai plus
aucun souvenir de ce que je pensois contre lui: comment pouvois-je
mettre tant d'importance  ce que j'appelois ses dfauts? Pourquoi le
juger sur une lettre? l'expression de son visage le fait bien mieux
connatre.

J'avois reu hier une lettre de M. Barton, qui m'annonoit qu'il avoit
rencontr M. de Mondoville  Bordeaux, et qu'ils revendent ensemble:
j'allai chez madame de Vernon pour lui porter ces bonnes nouvelles;
j'avois l'esprit tout--fait libre; la lettre de Lonce avoit chang
mes ides sur lui: je ne sais pas pourquoi elle avoit produit cette
impression; en y pensant bien aujourd'hui, je trouve que c'toit
absurde; mais enfin, Lonce n'toit plus pour moi que le mari de
Matilde, le gendre de mon amie, et j'entretins pendant deux heures
madame de Vernon de tout ce qui pouvoit avoir rapport  ce mariage,
avec un sentiment d'intrt qui lui fit beaucoup de plaisir. Elle ne
s'toit pas doute, je crois, des penses qui m'avoient trouble
pendant quelques jours: mais la conversation ne s'toit point
prolonge sur Lonce, parce que je la laissois tomber involontairement;
tandis qu'hier, par je ne sais quelle scurit,  la veille mme du
danger, j'tois inpuisable sur les motifs qui dvoient attacher
madame de Vernon  ses projets pour sa fille. Je ne conois pas encore
d'o me venoit ce bizarre mouvement; je voulois prendre, je crois, des
engagemens avec moi-mme, car cette vivacit ne pouvoit pas tre
naturelle: elle plut  madame de Vernon, qui me pressa vivement de
passer le lendemain le jour entier avec elle.

Aprs dner l'on annona tout  coup M. Barton: sa figure me parut
triste; je craignis quelque vnement funeste, et je l'interrogeai
avec crainte.--M. de Mondoville, nous dit-il, est arriv hier avec
moi; mais en chemin sa blessure s'est rouverte, et je crains que le
sang qu'il a perdu ne mette en danger sa vie: il est dans un tat de
foiblesse et d'abattement qui m'inquite extrmement; il a repris la
fivre depuis huit jours, et il est maintenant hors d'tat
non-seulement de sortir, mais mme de se tenir debout. Il voudroit,
dit M. Barton en se retournant vers madame de Vernon, vous remettre
des lettres de sa mre; il prend la libert de vous demander de venir
le voir: il n'ose se flatter que mademoiselle de Vernon consente 
vous accompagner; cependant il me semble qu' prsent que les articles
sont signs par madame de Mondoville, il n'y auroit point
d'inconvenance....--Matilde interrompit M, Barton, et lui dit en se
levant, d'un ton de voix assez sec:--Je n'irai point, monsieur; je
suis dcide  n'y point aller.

Madame de Vernon n'essaie jamais de lutter contre les volonts de sa
fille si positivement exprimes; elle a dans le caractre une sorte de
douceur et mme d'indolence, qui lui fait craindre toute espce de
discussion; ce n'est jamais par un moyen de force, de quelque nature
qu'il soit, qu'elle veut atteindre  son but. Sans rpondre donc 
Matilde, elle s'adressa  moi, et me dit:--Ma chre Delphine, ce sera
vous qui m'accompagnerez, n'est-ce pas? nous irons avec M. Barton chez
Lonce.--Je m'en dfendis d'abord, quoique par un mouvement assez
inexplicable j'prouvasse tant d'humeur du refus de Matilde, qu'il
m'toit doux d'opposer mon empressement  sa pruderie. Madame de
Vernon insista: elle s'inquitoit de la sorte de timidit dont elle
est quelquefois susceptible avec une personne nouvelle: elle craignoit
ces premiers mouvemens dans lesquels Lonce pouvoit se livrer 
l'attendrissement. J'ai toujours vu madame de Vernon redouter tout ce
qui oblige  des tmoignages extrieurs, lors mme que son sentiment
est vritable. On l'accuse de fausset, et c'est cependant une
personne tout--fait incapable d'affectation. Une runion si
singulire est-elle possible? je ne le crois pas.

Lorsque enfin je ne pus douter que madame de Vernon ne dsirt
vivement que j'allasse avec elle, j'y consentis. Cependant quand nous
fmes en voiture, je me rappelai la lettre de Lonce  M. Barton, et
il me vint dans l'esprit qu'un homme si dlicat sur tout ce qui tient
aux convenances, trouveroit peut-tre un peu lger qu'une femme de mon
ge vnt le voir ainsi chez lui sans le connotre. Cette pense me
blessa et changea tellement ma disposition, que je montai l'escalier
de Lonce avec assez d'humeur; mais au moment o nous entrmes dans sa
chambre, lorsque je le vis tendu sur un canap, ple, pouvant  peine
soulever sa tte pour me saluer, et nanmoins semblable en cet tat 
la plus noble,  la plus touchante image de la mlancolie et de la
douleur, j'prouvai  l'instant une motion trs-vive.

La piti me saisit en mme temps que l'attrait: tous les sentimens de
mon me me parloient  la fois pour ce malheureux jeune homme. Sa
taille lgante avoit du charme, malgr l'extrme foiblesse qui ne lui
permettoit pas de se soutenir. Il n'y avoit pas un trait de son visage
qui, dans son abattement mme, n'et une expression sduisante. Je
restai quelques instans debout, derrire M. Barton et madame de
Vernon. Lonce adressa quelques remercmens aimables  ma tante avec
un son de voix doux, et cependant encore assez ferme; sa manire
d'accentuer donnoit aux paroles les plus simples, une expression
nouvelle; mais  chaque mot qu'il disoit, sa pleur sembloit
augmenter, et par un mouvement involontaire, je retenois ma
respiration quand il parloit, comme si j'avois pu soulager et diminuer
ainsi ses efforts.

Nous nous assmes; il me vit alors.--Est-ce mademoiselle de Vernon?
dit-il  ma tante.--Non, rpondit madame de Vernon: elle n'ose point
encore venir vous voir; c'est ma nice, madame d'Albmar.--Madame
d'Albmar! reprit Lonce assez vivement, celle qui a bien voulu prter
sa voiture  M. Barton pour venir me chercher! celle qui a daign
s'intresser  mon sort avant de me connotre! Je suis bien honteux,
rpta-t-il en tchant d'lever la voix, je suis bien honteux d'tre
si mal en tat de lui tmoigner ma reconnoissance!--J'allois lui
rpondre lorsqu'en finissant ces mots, sa tte retomba sur sa main; je
fis un mouvement pour me lever et lui porter du secours; mais
rougissant aussitt de mon dessein, je me rassis, et je gardai le
silence. Lonce se tut aussi pendant quelques minutes. Tant de douceur
et de sensibilit se peignit alors sur son visage, que j'oubliai
entirement l'opinion que j'avois eue de lui, et qui pouvoit garantir
mon coeur. Mon attendrissement devenoit  chaque instant plus
difficile  cacher. Les yeux et les paupires noires de Lonce accabl
par son mal, se baissoient malgr lui; mais quand il parvenoit 
soulever son regard et qu'il le dirigeoit sur moi, il me sembloit
qu'il falloit rpondre  ce regard; qu'il sollicitait l'intrt, qu'il
expliquoit sa pense; et je me sentois mue, comme s'il m'avoit
long-temps parl.

N'ayez pas honte pour moi, ma Louise, de cette impression subite et
profonde; c'est la piti qui la produisoit, j'en suis sre: votre
Delphine ne seroit pas ainsi, ds la premire vue, accessible 
l'amour; c'toit la douleur, la toute-puissante douleur qui rveilloit
en moi le plus fort, le plus rapide, le plus irrsistible des
sentimens du coeur, la sympathie.

Lonce s'aperut, je crois, de l'intrt que je prenois  sa
situation; quoique je n'eusse pas parl, c'est moi qu'il rassura.--Ce
n'est rien, dit-il, madame; la fatigue de la route a rouvert ma
blessure, mais elle est maintenant referme, et dans quelques jours je
serai mieux.--Je voulus essayer de lui rpondre; mais je craignis
qu'en parlant ma voix ne ft trop altre, et j'interrompis ma phrase
sans la finir. Madame de Vernon lui demanda des nouvelles de madame de
Mondoville, lui dit quelques mots aimables sur l'impatience qu'elle
avoit de le voir. Il rpondit  tout d'un ton abattu, mais avec grce.
Madame de Vernon, craignant de le fatiguer, se leva, lui prit la main
affectueusement, et donna le bras  M. Barton pour sortir.

Je m'avanai aprs elle, voulant enfin prendre sur moi d'exprimer mon
intrt  M. de Mondoville. Il se leva pour me remercier avant que je
pusse l'en empcher, et voulut faire quelques pas pour me reconduire;
mais un tourdissement trs-effrayant le saisit tout  coup; il
cherchoit  s'appuyer pour ne pas tomber: je lui offris mon bras
involontairement, et sa tte se pencha sur mon paule; je crus qu'il
alloit expirer. Ah! ma Louise, qui n'auroit pas t troubl dans un
tel moment!--Je perdis toute ide de moi-mme et des autres; je
m'criai:--Ma tante, venez  son secours, regardez-le, il va
mourir.--Et mon visage fut couvert de larmes. M. Barton se retourna
prcipitamment, soutint Lonce dans ses bras, et le reconduisit
jusqu'au sopha. Lonce revint  lui; il ouvrit les yeux avant que
j'eusse essuy mes pleurs; et les regards les plus reconnoissans
m'apprirent qu'il avoit remarqu mon motion.

Je m'loignai alors, et madame de Vernon me suivit: il faisoit nuit
quand nous revnmes; elle ne put, je crois, s'apercevoir de la peine
que j'avois  me remettre, et d'ailleurs n'toit-il pas naturel que je
fusse inquite de l'tat o j'avois vu Lonce? J'appris  la porte de
madame de Vernon que M. de Serbellane toit venu me demander deux
fois, et je me servis de ce prtexte pour rentrer chez moi: je m'y
suis renferme pour vous crire.

Aprs ce rcit, ma chre Louise, vous tremblerez pour mon bonheur:
cependant n'oubliez pas combien la piti a eu de part  mon motion.
L'intrt qu'inspire la souffrance trompe une me sensible: il peut
arriver de croire qu'on aime, lorsque seulement on plaint. Cependant
je n'accompagnerai plus madame de Vernon chez M. de Mondoville; il
connotra bientt Matilde, il sera frapp de sa beaut, et je pourrai
le voir alors avec les sentimens que me commandent la dlicatesse et
la raison.

Mon amie, ma chre Louise, je suis dj plus calme; mais c'est un
malheur que de l'avoir vu ainsi entour de tout le prestige du danger
et de la souffrance. Pourquoi le mari de Matilde ne s'est-il pas
d'abord offert  moi au milieu de toutes les prosprits qui
l'attendent? Qu'avoit-il  faire de ma piti?




LETTRE XXI.

Lonce  M. Barton.

Ce 1er juin.


Ma mre me mande, mon cher Barton, qu'elle vous crit pour vous
charger de quelques affaires  Mondoville, qu'il faut terminer,
dit-elle, avant mon mariage. Je voudrais bien que vous ne partissiez
pas encore pour cette terre. C'est  votre rveil que vous avez
coutume de rgler vos projets. Mon domestique vous portera cette
lettre demain  huit heures, dans votre nouveau logement; vous ne me
direz donc pas que vos arrangemens toient pris pour partir, et que
vous ne pouvez plus y rien changer. Dans quelques jours je pourrai
sortir, et l'on me montrera enfin mademoiselle de Vernon. Peut-on
regarder un mariage comme dcid, quand on n'a jamais vu celle qu'on
doit pouser? Ah! que vous aviez raison de me parler de madame
d'Albmar, comme de la plus charmante personne du monde! Vous m'avez
vant le charme de son entretien, la noblesse et la bont de son
caractre; mais vous n'auriez pu me peindre la grce enchanteresse de
sa figure, cette taille svelte, souple, lgante; ces cheveux blonds,
qui couvrent  moiti des yeux si doux, et en mme temps si anims;
cette physionomie mobile, et cet air d'abandon plus pur, plus modeste,
plus innocent encore qu'une rserve austre. J'tois entre la mort et
la vie, quand je l'entendis crier: _ah! ma tante, venez, venez, il va
mourir_. Je crus, pendant un moment, avoir dj pass dans un autre
monde, et que c'toit la voix des anges qui rveilloit mon me au
bonheur des immortels.

Quand j'ouvris les yeux, Delphine ne s'attendoit point  mes regards,
et tout son visage exprimoit encore une compassion cleste. Elle
s'loigna, mais je n'oublierai jamais sa physionomie dans cet instant.
O piti! douce piti! s'il suffit de ton motion pour la rendre si
belle, que seroit-elle donc si l'amour rpandoit son charme sur ses
traits? Oui, mon ami, chacune des grces de cette figure est le signe
aimable d'une qualit de l'me. Sa taille qui se balance et se plie
mollement quand elle marche, comme si ses pas avoient besoin d'appui;
ses regards qui peignent une intelligence suprieure, et cependant un
caractre timide; tout exprime en elle ce rare contraste que vous
m'aviez vous-mme indiqu, lorsque dans notre voyage vous me disiez,
qu'elle runissoit un esprit trs-indpendant  un coeur dvou, et
facilement asservi quand elle aime. C'est ainsi que vous m'expliquiez
son amiti presque soumise pour madame de Vernon. N'allez pas vous
reprocher, mon cher Barton, l'impression que madame d'Albmar m'a
faite; je n'ai rien appris de vous, ce sont ses regards qui m'ont tout
dit.

Ne croyez pas, cependant, que je me livre sans rflexion  l'attrait
qu'elle m'inspire; je sais quels sont mes devoirs envers ma mre; je
n'ai point encore examin la force des engagemens qu'elle a pris avec
madame de Vernon, jusques  quel point ils me lient; mais je ne vous
cache point que depuis que j'ai vu madame d'Albmar, il me seroit
odieux de me prononcer que je ne suis plus libre; il se peut que je ne
le sois plus, mais laissez-moi le temps d'en juger moi-mme. Mon cher
matre, si de la manire la plus indirecte, je crois l'honneur de ma
mre intress  mon mariage avec mademoiselle de Vernon, il sera
fait, vous n'en doutez pas. Pourquoi craindriez-vous donc de m'aider 
gagner du temps? Adieu, je vous attends ce matin; mais je suis bien
aise de vous avoir crit tout ce que contient cette lettre; vous le
savez  prsent, et il m'en auroit cot de vous le dire.




LETTRE XXII.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Ce 3 juin.


Lonce est beaucoup mieux: il sortira bientt; je ne l'ai pas revu.
Madame de Vernon est retourne seule chez lui; je ne l'aurois pas
suivie, mais elle ne me l'a pas propos. Je n'ai pas non plus aperu
M. Barton; il a quitt Lonce pour ses affaires, qui sont sans doute
les affaires du mariage. Quand je reverrai M. de Mondoville, ce sera
peut-tre pour signer son contrat comme parente de son pouse. Ma
Louise, Lonce m'est apparu comme un songe, et le reste de ma vie n'en
sera point chang. Qui pense  l'impression qu'il m'a faite? ni lui,
ni personne. Allons, il ne faut plus vous en entretenir.

J'ai t d'ailleurs vivement occupe par l'arrive de Thrse. M. de
Serbellane est venu ce matin chez moi pour me l'annoncer: il toit
abattu; et malgr l'habitude qu'il a prise de contenir toutes ses
impressions, ses yeux se remplissoient quelquefois de larmes: il me
conjura de venir voir madame d'Ervins.--Hlas! me disoit-il, elle se
perdra! son me est agite par l'amour et le remords, avec une telle
violence, qu'elle peut se trahir  chaque instant devant son mari,
devant l'homme le plus irritable et le plus emport. Si elle vouloit
le fuir avec moi, il y auroit quelque chose de raisonnable dans son
exaltation mme; mais par une funeste bizarrerie, la religion la
domine autant que l'amour, et son me foible et passionne s'expose 
tous les dangers des sentimens les plus opposs. Elle peut aujourd'hui
mme avouer sa faute  son mari, et demain s'empoisonner, s'il nous
spare. Malheureuse et touchante personne! pourquoi l'ai-je
connue!--Je vais la voir, lui dis-je, ses soins me sauvrent la vie,
ne pourrai-je donc rien pour son bonheur?--J'arrivai chez madame
d'Ervins; la pauvre petite se jeta dans mes bras en pleurant. Je
n'avois pas encore vu son mari, et son extrieur confirma l'opinion
qu'on m'avoit donne de lui. Il me reut avec politesse, mais avec une
importance qui me faisoit sentir, non le prix qu'il attachoit  moi,
mais celui qu'il mettoit  lui-mme. Il m'offrit  djener, et notre
conversation fut contrainte et gne, comme elle doit toujours l'tre
avec un homme qui n'a de sentimens vrais sur rien, et dont l'esprit ne
s'exerce qu' la dfense de son amour-propre. Il me parla
continuellement de lui, sans remarquer le moins du monde si mon
intrt rpondoit  la vivacit du sien. Quand il se croyoit prt 
dire un mot spirituel, ses petits yeux brilloient  l'avance d'une
joie qu'il ne pouvoit rprimer; il me regardoit aprs avoir parl pour
juger si j'avois su l'entendre, et lorsque son motion d'amour-propre
toit calme, il reprenoit un air imposant, par gard pour son propre
caractre; passant tour  tour des intrts de son esprit  ceux de sa
considration, et secrtement inquiet d'avoir t trop badin pour un
homme srieux, ou trop srieux pour un homme aimable.

Aprs une heure consacre au djener, il se leva et m'expliqua
lentement comment des affaires indispensables, que la bont de son
coeur lui avoit suscites, des visites chez quelques ministres qu'il
ne pouvoit retarder sans craindre de les offenser grivement,
l'obligeoient  me quitter. Je vis qu'il me regardoit avec
bienveillance, pour adoucir la peine que je devois ressentir de son
absence; j'aurois eu envie de le tranquilliser sur le chagrin qu'il me
supposoit, mais ne voulant pas dplaire au mari de mon amie, je lui
fis la rvrence avec l'air srieux qu'il dsiroit, et son dernier
salut me prouva qu'il en toit content.

Reste seule avec Thrse, je runis tout ce que la raison et l'amiti
peuvent inspirer pour lui faire goter de sages conseils; mais ses
larmes, ses regrets, ses rsolutions combattues et dmenties sans
cesse, me firent prouver une profonde piti. Elle n'a point reu
cette ducation cultive qui porte  rflchir sur soi-mme; on l'a
jete dans la vie avec une religion superstitieuse et une me ardente;
elle n'a lu, je crois, que des romans et la Vie des Saints; elle ne
connot que des martyrs d'amour et de dvotion; et l'on ne sait
comment l'arracher  son amant, sans la livrer  des excs insenss de
pnitence. La crainte de cesser de voir M. de Serbellane est la seule
pense qui puisse la contenir; si on l'obligeoit  se sparer de lui,
elle avoueroit tout  son mari; elle a beaucoup d'esprit naturel, mais
il ne lui sert qu' trouver des raisons pour justifier son caractre;
elle aime sa fille, mais sans pouvoir s'occuper de son ducation.
Cette pauvre enfant, en voyant pleurer sa mre tout le jour, est dans
un tat d'attendrissement continuel qui nuit  ses forces morales et
physiques; et M. d'Ervins ne se doute de rien au milieu de toutes ces
scnes. Quand il surprend sa femme et sa fille en larmes, il leur
demande pardon de les avoir trop peu vues, d'tre rest trop
long-temps dans son cabinet, ou chez ses amis; et il leur promet de ne
plus s'loigner  l'avenir. Cet aveuglement pourroit durer dans la
retraite; mais  Paris, il se rencontre tant de gens qui ont envie
d'humilier un sot, ou d'irriter un mchant homme!

J'ai peint  Thrse quelle seroit sa situation, si M. d'Ervins
faisoit tomber sur elle sa colre et son despotisme; que
deviendroit-elle sans parens, sans fortune, sans appui? Elle me rpond
alors, que son dessein est de s'enfermer dans un couvent pour le reste
de sa vie; et si je lui dis qu'il vaudroit peut-tre mieux que M. de
Serbellane allt passer quelque temps en Portugal auprs d'un de ses
parens, comme c'toit son projet en quittant l'Italie, elle tombe 
cette ide dans un dsespoir qui me fait frmir. Ah! Louise, quelles
douleurs que celles de l'amour! Pauvre Thrse! en l'coutant, mon me
n'toit point uniquement occupe d'elle; je pensois  Lonce,  ce que
j'aurois pu souffrir. De quel secours me seroit un esprit plus clair
que celui de Thrse? La passion fait tourner toutes nos forces contre
nous-mmes: mais cartons ces penses: c'est de ma malheureuse amie
que je dois m'occuper. Le ciel en rcompense se chargera peut-tre de
mon sort.

M. d'Ervins rentra, et M. de Serbellane vint quelques momens aprs.
Thrse nous retint: je vis avec plaisir pendant le reste de la
journe que M. de Serbellane n'avoit point cherch  se lier avec M.
d'Ervins: plus il toit facile de captiver un tel homme en flattant sa
vanit, plus je sus gr  l'ami de Thrse de n'tre pas devenu celui
de son poux. Il est des situations qui peuvent condamner  cacher les
sentimens qu'on prouve, mais il n'y a que l'avilissement du caractre
qui rende capable de feindre ceux que l'on n'a pas.

Mon estime pour M. de Serbellane s'accrut donc encore, par sa froideur
avec M. d'Ervins. Il m'intressoit aussi par le soin qu'il mettoit 
veiller continuellement sur les imprudences de Thrse. Elle
rougissoit et plissoit tour  tour quand on prononoit le nom du
Portugal; M. de Serbellane dtournoit  l'instant la conversation et
protgeoit Thrse, sans nanmoins la blesser en se montrant
indiffrent  son amour. Je fus cruellement effraye de l'tat o je
la voyois; je la pris  part avant de la quitter, et je lui fis
remarquer la dlicatesse de la conduite de son ami et l'inconsquence
de la sienne.--Je le sais, me rpondit-elle, c'est le meilleur et le
plus gnreux des hommes. Je lui suis bien  charge sans doute, je
ferois mieux de dlivrer de moi ceux qui m'aiment, d'aller me jeter
aux pieds de M. d'Ervins et de lui tout avouer.--En prononant ces
paroles, ses regards se troubloient; je craignis qu'elle ne voult
accomplir ce dessein  l'heure mme; je la serrai dans mes bras, et je
lui demandai la promesse de s'en remettre entirement  moi.

--coutez, me dit-elle, je suis poursuivie par une crainte qui est, je
crois, la principale cause de l'garement o vous me voyez: je me
persuade qu'il se croira oblig de partir sans m'en avertir, ou que
mon mari me sparera de lui tout  coup, avant que j'aie pu lui dire
adieu. Si vous obtenez de M. de Serbellane le serment qu'il ne s'en
ira jamais sans m'en avoir prvenue, et si vous me donnez votre parole
de me prter votre secours pour le voir une heure seulement, une
heure, quoi qu'il arrive, avant de le quitter pour toujours, alors je
serai plus tranquille; je ne croirai pas, chaque fois qu'il me
parlera, que ce sont les derniers mots que j'entendrai jamais de lui;
je ne serai pas sans cesse agite par tout ce que je voudrois lui dire
encore, je serai calme.--Eh bien! lui rpondis-je avec chaleur, 
l'instant mme vous allez tre satisfaite.--M. d'Ervins parloit  un
homme qui l'coutoit avec la plus grande condescendance, il ne pensoit
point  nous: j'appelai M. de Serbellane; il promit solennellement ce
que dsiroit Thrse: je l'assurai moi-mme aussi que je lui ferois
avoir de quelque manire un dernier entretien avec M. de Serbellane,
si jamais M. d'Ervins lui dfendoit de le revoir. En donnant cette
promesse, je ne sais quelle crainte me troubla; mais avant de
connotre Lonce, je n'aurois pas seulement pens qu'un tel engagement
pouvoit un jour me compromettre. Je m'applaudis cependant de l'avoir
pris, en voyant  quel point il avoit raffermi le coeur de Thrse;
elle m'entendit parler avec rsignation des circonstances qui
pourroient obliger M. de Serbellane  s'loigner, et quand je la
quittai, elle me parut tranquille. Je n'allai point le soir chez
madame de Vernon, il ne m'toit pas permis de lui confier le secret de
Thrse, je ne pouvois lui parler de Lonce, et comment loigner d'une
conversation intime les ides qui nous dominent? C'est causer avec son
amie comme avec les indiffrens, chercher des sujets de conversation
au lieu de s'abandonner  ce qui nous occupe, et se garder, pour ainsi
dire, des penses et des sentimens dont l'me est remplie. Il vaut
mieux alors ne pas se voir.

Pour vous, ma Louise,  qui je ne veux rien taire, je n'prouve jamais
la moindre gne en vous crivant; je m'examine avec vous, je vous
prends pour juge de mon coeur, et ma conscience elle-mme ne me dit
rien que je vous laisse ignorer.




LETTRE XXIII.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Ce 5 juin.


Je l'ai revu, ma soeur, je l'ai revu: non ce n'est plus l'impression
de la piti, c'est l'estime, l'attrait, tous les sentimens qui
auroient assur le bonheur de ma vie. Ah! qu'ai-je fait! Par quels
liens d'amiti, de confiance, me suis-je enchane? Mais lui, que
pense-t-il? que veut-il? car enfin, pourroit-on le contraindre, s'il
n'aimoit pas ma cousine, si.... De quels vains sophismes je cherche 
m'appuyer! ne seroit-ce pas pour moi qu'il romproit ce mariage.
J'aurois eu l'air de l'assurer par mes dons, et je le ferois manquer
par ce qu'on appelleroit ma sduction. Je suis plus riche que Matilde;
on pourroit croire que j'ai abus de cet avantage; enfin, surtout, je
blesserois le coeur de madame de Vernon: elle m'accuseroit de manquer
 la dlicatesse, elle dont l'estime m'est si ncessaire! Mais  quoi
servent tous ces raisonnemens, Lonce m'aime-t-il? Lonce se
dgageroit-il jamais de la promesse donne par sa mre? Vous allez
juger  quels signes fugitifs j'ai cru deviner son affection. Ah!
journe trop heureuse, la premire et la dernire peut-tre de cette
vie d'enchantement, que la merveilleuse puissance d'un sentiment m'a
fait connotre pendant quelques heures!

On annona M. de Mondoville hier chez madame de Vernon; il toit moins
ple que la premire fois que je l'avois vu, mais sa figure conservoit
toujours le charme touchant qui m'avoit si vivement attendrie, et le
retour de ses forces rendoit plus remarquable ce qu'il y a de noble et
de srieux dans l'expression de ses traits. Il me salua la premire,
et je me sentis fire de cette marque d'intrt, comme si les moindres
signes de sa faveur marquoient  chaque personne son rang dans la vie.
Madame de Vernon le prsenta  Matilde, elle rougit; je la trouvai
bien belle: cependant, Louise, j'en suis sre, lorsque Lonce aprs
l'avoir trs-froidement observe, se tourna vers moi, ses regards
avoient seulement alors toute leur sensibilit naturelle.

M. Barton s'toit assis  ct de moi sur la terrasse du jardin,
Lonce vint se placer prs de lui; madame de Vernon lui proposa de
passer la soire chez elle, il y consentit.

J'prouvai tout  coup dans ce moment une tranquillit dlicieuse; il
y avoit trois heures devant moi pendant lesquelles j'tois certaine de
le voir; sa sant ne me causoit plus d'inquitude, et je n'tois
trouble que par un sentiment trop vif de bonheur. Je causai longtemps
avec lui, devant lui, pour lui; le plaisir que je trouvois  cet
entretien m'toit entirement nouveau; je n'avois considr la
conversation jusqu' prsent que comme une manire de montrer ce que
je pouvois avoir d'tendue ou de finesse dans les ides, mais je
cherchois avec Lonce des sujets qui tinssent de plus prs aux
affections de l'me: nous parlmes des romans, nous parcourmes
successivement le petit nombre de ceux qui ont pntr jusqu'aux plus
secrtes douleurs des caractres sensibles. J'prouvois une motion
intrieure qui animoit tous mes discours: mon coeur n'a pas cess de
battre un seul instant, lors mme que notre discussion devenoit
purement littraire; mon esprit avoit conserv de l'aisance et de la
facilit, mais je sentois mon me agite, comme dans les circonstances
les plus importantes de la vie, et je ne pouvois le soir me persuader,
qu'il ne s'toit pass autour de moi aucun vnement extraordinaire.

Chaque mot de Lonce ajoutait  mon estime,  mon admiration pour lui:
sa manire de parler toit concise, mais nergique; et quand il se
servoit mme d'expressions pleines de force et d'loquence, on croyoit
entrevoir qu'il ne disoit qu' demi sa pense, et que dans le fond de
son coeur restoient encore des richesses de sentiment et de passion
qu'il se refusoit  prodiguer. Avec quelle promptitude il m'entendoit!
avec quel intrt il daignoit m'couter! Non, je ne me fais pas l'ide
d'une plus douce situation, la pense excite par les mouvemens de
l'me, les succs de l'amour-propre changs en jouissances du coeur,
oh! quels heureux momens! et la vie en seroit dpouille!

Je m'aperus cependant que Matilde, par ses gestes et sa physionomie,
tmoignoit assez d'humeur. Madame de Vernon, qui se plat
ordinairement  causer avec moi, parloit  son voisin sans avoir l'air
de s'intresser  notre conversation; enfin elle prit le bras de
madame du Marset, et lui dit assez haut pour que je l'entendisse:--Ne
voulez-vous pas jouer, madame? ce qu'on dit est trop beau pour
nous.--Je rougis extrmement  ces mots, je me levai pour dclarer que
je voulois tre aussi de la partie; Lonce m'en fit des reproches par
ses regards. M. Barton vint vers moi, et me dit avec une bienveillance
qui me toucha:--Je croirois presque vous avoir entendue pour la
premire fois aujourd'hui, madame; jamais le charme de votre
conversation ne m'avoit tant frapp.--Ah! qu'il m'toit doux d'tre
loue en prsence de Lonce! Il soupira, et s'appuya sur la chaise que
je venois de quitter. M. Barton lui dit  demi-voix:--Ne voulez-vous
pas vous approcher de mademoiselle de Vernon?--De grce, laissez-moi
ici, rpondit Lonce.--Ces mots, je les ai entendus, Louise, et leur
accent surtout ne peut tre oubli.

Quand la partie fut arrange, Lonce, rest presque seul avec Matilde,
vint lui parler; mais la conversation me parut froide et embarrasse.
Je ne savois ce que je faisois au jeu: madame du Marset en prenoit
beaucoup d'humeur: madame de Vernon excusoit mes fautes avec une bont
charmante: sa grce fut parfaite pendant cette partie, et j'en fus si
touche, que je ne me rapprochai plus de Lonce; il me sembloit que la
douceur de madame de Vernon l'exigeoit de moi. Elle voulut me retenir
pour causer seule avec elle; je m'y refusai; je ne veux pas lui cacher
ce que j'prouve: qu'elle le devine, j'y consens, je le souhaite
peut-tre; mais je ne puis me rsoudre  lui en parler la premire. Ne
seroit-ce pas indiquer le sacrifice que je dsire? Je m'en sentirois
plus  l'aise avec elle, si c'toit moi qui lui dusse de la
reconnoissance; alors je lui avouerois ma folie, je m'en remettrois 
sa gnrosit; mais ce que je crains avant tout, c'est d'abuser un
instant du service que j'ai pu lui rendre.

Ma soeur, consultez votre dlicatesse naturelle, non votre injuste
prvention contre madame de Vernon, et dites-moi ce que je devrois
faire, s'il m'aimoit, s'il se croyoit libre. Hlas! ce conseil sera
peut-tre bien inutile; peut-tre redoute-je des combats qu'il
m'pargnera!




LETTRE XXIV.

Lonce  M. Barton,  Mondoville.

Paris, ce 6 juin.


Vous tes parti pour Mondoville par condescendance pour une seconde
lettre de ma mre; je vous prie, mon cher Barton, d'y rester quelque
temps. Je me servirai de ce prtexte pour retarder toute explication
avec madame de Vernon sur mon mariage, et je pourrai crire  ma mre,
et peut-tre trouver quelques moyens de me dlivrer de sa promesse.
Mon cher matre, vous le sentez vous-mme, j'en suis sr, quoique vous
vous soyez refus  me l'avouer; j'ai connu madame d'Albmar, je ne
peux jamais aimer Matilde.

Pensez-vous que l'impression de la journe d'hier puisse s'effacer de
mou coeur? Sans doute elle est belle, Matilde; vous me l'avez dit, je
le crois; mais ai-je pu seulement la regarder? Je voyois, j'coutois
une femme comme il n'en exista jamais. C'est un tre inspir, que
Delphine! L'avez-vous remarque, lorsqu'elle s'adressoit  moi?
J'tois assis  quelques pas d'elle dans le jardin: sa voix s'animoit,
ses yeux-ravissans regardoient le ciel comme pour le prendre  tmoin
de ses nobles penses; ses bras charmans se plaoient naturellement de
la manire la plus agrable et la plus lgante. Le vent ramenoit
souvent ses cheveux blonds sur son visage; elle les cartoit avec une
grce, une ngligence, qui donnoient  chacun de ses mouvemens une
sduction nouvelle. Croyez-vous, mon cher Barton, qu'elle parlt avec
plus d'intrt  cause de moi? Vous m'avez dit que vous ne l'aviez
jamais trouve si aimable: auroit-elle voulu me plaire? Cependant elle
m'a quitt si brusquement! mais c'toit dans la crainte d'affliger
madame de Vernon. Oh! sans doute nos mes s'entendroient si j'tois
libre, si je pouvois m'exprimer de toute la force de mon motion et de
ma pense! Mais il faudra se rprimer long-temps encore, et
saura-t-elle me deviner  travers tant de contraintes? elle, dont tout
le charme est dans l'abandon, croira-t-elle aux sentimens contenus?
saurat-elle que le coeur qui les renferme en est dvor?

Je n'imaginois pas qu'il ft possible, mon cher Barton, qu'une seule
personne runt tant de grces varies, tant de grces qui
sembleroient devoir appartenir aux manires d'tre les plus
diffrentes. Des expressions toujours choisies, et un mouvement
toujours naturel, de la gat dans l'esprit, et de la mlancolie dans
les sentimens, de l'exaltation et de la simplicit, de l'entranement
et de l'nergie! mlange adorable de gnie et de candeur, de douceur
et de force! possdant au mme degr tout ce qui peut inspirer de
l'admiration aux penseurs les plus profonds, tout ce qui doit mettre 
l'aise les esprits les plus ordinaires, s'ils ont de la bont, s'ils
aiment  retrouver cette qualit touchante, sous les formes les plus
faciles et les plus nobles, les plus sduisantes et les plus naves.

Delphine anime la conversation en mettant de l'intrt  ce qu'elle
dit, de l'intrt  ce qu'elle entend; nulle prtention, nulle
contraints: elle cherche  plaire, mais elle ne veut y russir qu'en
dveloppant ses qualits naturelles. Toutes les femmes que j'ai
connues, s'arrangeoient plus ou moins pour faire effet sur les autres;
Delphine, elle seule, est tout  la fois assez fire et assez simple,
pour se croire d'autant plus aimable, qu'elle se livre davantage 
montrer ce qu'elle prouve.

Avec quel enthousiasme elle parle de la vertu! Elle l'aime comme la
premire beaut de la nature morale; elle respire ce qui est bien,
comme un air pur, comme le seul dans lequel son me gnreuse puisse
vivre. Si l'tendue de son esprit lui donne de l'indpendance, son
caractre a besoin d'appui; elle a dans le regard quelque chose de
sensible et de tremblant, qui semble invoquer un secours contre les
peines de la vie; et son me n'est pas faite pour rsister seule aux
orages du sort. O mon ami! qu'il sera heureux, celui qu'elle choisira
pour protger sa destine, qu'elle lvera jusqu' elle, et qui la
dfendra de la mchancet des hommes!

Vous le voyez, ce n'est point une impression lgre que j'ai reue:
j'ai observ Delphine, je l'ai juge, je la connois; je ne suis plus
libre. Je veux crire  manire; promettez-moi seulement, mon cher
Barton, de faire natre des incidens qui vous retiennent un mois 
Mondoville.

P. S. Je reois  l'instant une lettre d'Espagne, qui m'est assez
pnible; ma mre me mande que madame du Marset, qui lui crit souvent
comme vous le savez, l'a prvenue que mademoiselle de Vernon avoit une
cousine trs-spirituelle, mais singulirement philosophe dans ses
principes et dans sa conduite, enthousiaste des ides politiques
actuelles, etc., et dont la socit ne vaut rien pour moi. Ma mre me
recommande de ne point me lier avec madame d'Albmar; c'est une
prvention absurde que je parviendrai srement  dtruire. Cependant
je suis indign contre madame du Marset, et je saisirai la premire
occasion de le lui faire sentir.




LETTRE XXV.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Ce 10 juin,

Il m'a parl, ma chre, avec intrt, avec intimit! Mon Dieu, combien
je m'en suis sentie honore! coutez-moi, ce jour contient plus d'un
vnement qui peut hter la dcision de mon sort.

J'avois dn chez madame de Vernon avec madame du Marset, et son
insparable ami M. de Fierville; je ne sais par quel hasard,  l'heure
mme o Lonce a coutume de venir chez madame de Vernon, elle mit la
conversation sur les vnemens politiques. Madame du Marset se
dchana contre ce qu'il y a de noble et de grand dans l'amour de la
libert, comme elle auroit pu le faire en parlant des malheurs que les
rvolutions entranent; je la laissai dire pendant assez long-temps;
mais quelques plaisanteries de M. de Fierville contre un Anglois, qui
combattoit les absurdits de madame du Marset, m'impatientrent. M. de
Fierville vient toujours au secours de la draison de son amie, en
tournant en ridicule le srieux que l'on peut mettre  quelque sujet
que ce soit; et il effraie ceux qui ne sont pas bien srs de leur
esprit, en leur faisant entendre que quiconque n'est pas un moqueur,
est ncessairement un pdant. J'eus envie de secourir l'Anglois,
nouvellement arriv en France, que cette ruse intimidoit, et j'entrai
malgr moi dans la discussion.

Madame du Marset a retenu quelques phrases d'injures contre Rousseau,
qu'on lui fait dbiter quand on veut; madame de Vernon la provoqua, je
lui rpondis assez ddaigneusement. Madame du Marset pique, se
retourna vers madame de Vernon, et lui dit:--Au reste, madame, quoi
qu'en dise madame votre nice, ce n'est pas une opinion si ridicule
que la mienne; madame de Mondoville,  qui j'crivois encore hier sur
tout ce qui se passe en France, est entirement de mon avis.--En
apprenant que madame du Marset crivoit  madame de Mondoville, l'ide
me vint  l'instant qu'elle lui parloit peut-tre de moi, qu'elle lui
manderoit peut-tre la conversation mme que nous venions d'avoir, et
qu'elle me peindroit comme une insense  madame de Mondoville, qui
est singulirement exagre dans sa haine contre la rvolution de
France. J'prouvai un tel saisissement par cette rflexion, qu'il me
fut impossible de prononcer un mot de plus.

Madame du Marset me dit, avec ce rire qui caractrise tous les
amours-propres, dont la prtention est de feindre une assurance qu'ils
n'ont pas:--Eh bien! madame, vous ne rpondez rien? aurois-je raison,
par hasard? aurois-je rduit votre grand esprit au silence?--On
annona Lonce: quels voeux je faisois pour que cette fatale
conversation ne recomment pas! Mais madame de Vernon,
impitoyablement, appelle M. de Mondoville, et lui dit:--Est-il vrai
que madame votre mre dteste Rousseau? madame d'Albmar, qui est
trs-enthousiaste, et de ses crits et de ses ides politiques, les
soutient contre madame du Marset, qui s'appuie du sentiment de madame
votre mre?

Je tremblois pendant ce discours, et j'attendois sans respirer la
rponse de Lonce. Au nom de madame du Marset, il se retourna vers
elle; je ne voyois pas son visage, mais il y avoit dans l'attitude de
sa tte quelque chose de mprisant pour madame du Marset, qui d'abord
me rassura. Madame du Marset, qui avoit en face d'elle le regard de
Lonce, en fut sans doute trouble, car elle articula foiblement ces
mots:--Oui, monsieur, madame votre mre est absolument de mon opinion,
elle me l'a crit plusieurs fois,--Je ne sais, madame, lui dit Lonce
avec un son de voix que je ne lui connoissois pas, mais qui me pntra
de respect et de crainte, je ne sais ce que vous crit ma mre, mais
je voudrois ignorer ce que vous lui rpondez.--Laissons tout cela, dit
assez vivement madame de Vernon, et allons nous promener dans mon
jardin.

Je dsirois extrmement avoir l'explication des paroles de Lonce,
j'esprois avec dlices que sa colre venoit de son intrt pour moi;
mais j'avois besoin qu'il me le dt lui-mme. Je restai naturellement
de quelques pas en arrire dans la promenade; je crus remarquer un
moment d'hsitation dans Lonce: cependant il prit une feuille sur le
mme arbre o j'en cueillois une, et je commenai alors la
conversation.

-Ne vous dois-je pas quelques remercmens, lui dis-je, pour le secours
que vous m'avez accord?--Je vous dfendrai toujours avec bonheur,
madame, me rpondit-il, quand mme je me permettrois de ne pas vous
approuver.--Et quel tort avois-je donc? lui dis-je avec assez
d'motion.--Pourquoi, belle Delphine! reprit-il, pourquoi
soutenez-vous des opinions qui rveillent tant de passions haineuses,
et contre lesquelles, peut-tre avec raison, les personnes de votre
classe ont un si grand loignement?--Pour la premire fois, ma chre
Louise, je me rappelai cette lettre  M. Barton, que j'avois
entirement oublie depuis que je voyois Lonce; l'accent de sa voix,
l'expression de sa figure, la retracrent  ma mmoire; et je rpondis
avec plus de froideur que je ne l'aurois fait peut-tre sans ce
souvenir.--Monsieur, lui dis-je, il ne convient point  une femme de
prendre parti dans les dbats politiques; sa destine la met  l'abri
de tous les dangers qu'ils entranent, et ses actions ne peuvent
jamais donner de l'importance ni de la dignit  ses paroles; mais si
vous voulez connotre ce que je pense, je ne craindrai point de vous
dire, que de tous les sentimens, l'amour de la libert me parot le
plus digne d'un caractre gnreux.--Vous ne m'avez pas compris,
rpondit Lonce, avec un regard plus doux, et qui n'toit pas sans
quelque mlange de tristesse; je n'ai pas entendu discuter avec vous
des opinions sur lesquelles le caractre de ma mre, et, si vous le
voulez, les prjugs et les moeurs du pays o j'ai t lev ne me
permettent pas d'hsiter; je dsirerois seulement savoir s'il est vrai
que vous vous livriez souvent  tmoigner votre sentiment  ce sujet,
et si nul intrt ne pourroit vous en dtourner. Ces questions sont
bien indiscrtes et bien inconvenables, mais je vous crois cette
intelligence suprieure qui pntre jusqu' l'intention, de quelques
nuages qu'elle soit enveloppe: vous devez donc me pardonner.

Ces derniers mots attirrent toute ma confiance; et, me laissant aller
 ce mouvement, je lui dis avec assez de chaleur:--Je vous atteste,
monsieur, que je n'ai jamais pris  ces opinions d'autre part que
celle qui rsulte de la conversation; elle promne l'esprit sur tous
les sujets, celui-l revient plus souvent maintenant, et j'ai
quelquefois cd  l'intrt qu'il inspire; mais si j'avois eu des
amis qui attachassent le moindre prix  mon silence, ils l'auroient
bien facilement obtenu. Comment une femme peut-elle tre fortement
domine par des intrts qui ne tiennent pas aux affections du coeur,
ou qui n'y ramnent pas de quelque manire? Si mon frre, mon poux,
mon ami, mon pre jouoient un rle dans les affaires publiques, alors
toute mon me pourroit s'y livrer; mais des combinaisons qui sont pour
moi purement abstraites, me persuadent sans m'entraner; je suis
libre, tristement libre de ma destine: je n'ai plus de liens,
personne n'exige rien de moi; mes opinions n'influent sur le sort de
personne: mes paroles ont suivi mes penses; il m'et t plus doux de
les taire, si, par ce lger sacrifice, j'avois pu faire quelque
plaisir  quelqu'un.--Quoi! me dit-il, avec un charme inexprimable,
si vous aviez un ami qui dsirt vous rapprocher de sa mre, qui
craignt tout ce qui pourroit s'opposer  ce dsir, vous cderiez 
ses conseils?--Oui, lui rpondis-je; l'amiti vaut bien plus qu'une
telle condescendance.

Il prit ma main, et aprs l'avoir porte  ses lvres, avant de la
quitter il la pressa sur son coeur. Ah! ce mouvement me parut le plus
doux, le plus tendre de tous; ce n'toit point le simple hommage de la
galanterie; Lonce n'auroit point press ma main sur son noble coeur,
s'il n'avoit pas voulu l'engager pour tmoin de ses affections. Nous
nous quittmes tous les deux alors, comme d'un commun accord; je
voulois conserver dans mon me l'impression qu'elle venait d'prouver,
et je craignois un mot de plus, mme de lui.

Nous gardmes l'un et l'autre le silence pendant le reste, de la
soire. Madame de Vernon me retint lorsque tout le monde fut parti; je
crus qu'elle alloit m'interroger. Quoique j'eusse voulu retarder de
quelques jours encore l'aveu que je ne pouvois plus taire, j'tois
dcide  ne lui point cacher les sentimens qui m'agitoient; mais elle
parut ou les ignorer, ou vouloir en repousser la confidence; peut-tre
se servant d'un moyen plus cruel et plus dlicat, croyoit-elle
enchaner mon coeur, par la scurit mme qu'elle me montroit. Elle
s'applaudit du choix de Lonce pour sa fille, et m'associant  tout ce
qu'elle disoit, elle rpta plusieurs fois ces mots:--Nous avons
assur son bonheur; nous avons.... Ah! quel _nous_, dans ma situation!
Elle me rappela plusieurs fois que c'toit  moi seule qu'elle devoit
l'tablissement de sa fille; elle me retraa tous les services que je
lui avois rendus dans d'autres temps; et revenant  parler de Matilde,
elle m'entretint des dfauts de son caractre, avec plus de confiance
que jamais.

--Je le sais, me dit-elle, quoique sa beaut soit remarquable, jamais
elle ne pourroit lutter avec avantage contre une femme qui chercheroit
 plaire; elle ne s'apercevroit seulement pas des efforts qu'on feroit
pour lui enlever celui qu'elle aimeroit, et surtout elle ne sauroit
point le retenir. Si vous n'aviez, point assur son sort par de
gnreux sacrifices, personne ne l'auroit pouse par inclination;
elle ne devoit pas se flatter de se marier jamais  un homme de la
fortune et de l'clat de Lonce.--Pourquoi, lui dis-je, un autre
n'auroit-il pas runi des avantages  peu prs semblables? Ce neveu de
M. de Fierville auquel vous aviez pens....--Je ne connoissois pas
Lonce alors, interrompit-elle; comment une mre pourroit-elle
comparer ces deux hommes, lorsqu'il s'agit du bonheur de sa fille?
D'ailleurs le neveu de M. de Fierville a perdu son procs qu'il avoit
d'abord gagn; il n'a plus rien; la succession de M. de Vernon doit
une somme trs-forte  madame de Mondoville, et comme je ne puis la
payer sans ce mariage, je serois ruine s'il manquoit: ne cherchez
point  diminuer, ma chre, le service que vous me rendez; il est
immense, et tout le bonheur de ma vie en dpend.

Je me jetai dans les bras de madame de Vernon; j'allois parler, mais
elle m'interrompit prcipitamment, pour me dire que son homme
d'affaires lui avoit apport, le matin, l'acte de donation de la terre
d'Andelys, parfaitement rdig comme nous en tions convenues, et
qu'elle me prioit de le signer, pour que tout ft en rgle, avant de
dresser le contrat de Lonce et de Matilde. A ce mot je sentis mon
sang se glacer; mais un mouvement presque aussi rapide succdant au
premier, j'eus honte d'avouer mon secret  madame de Vernon, dans le
moment mme o j'allois m'engager au don que j'avois promis, et je
craignis de m'exposer ainsi  ce qu'il ft refus.

Je me levai donc pour la suivre dans son cabinet: en passant devant
une glace, je fus frappe de ma pleur, et je m'arrtai quelques
instans; mais enfin je triomphai de moi, je pris la plume et je signai
avec une grande promptitude, car j'avois extrmement peur de me
trahir; et malgr tous mes efforts, je ne conois pas encore comment
madame de Vernon ne s'est pas aperue de mon trouble. Je sortis
presqu' l'instant mme; je voulois tre seule pour penser  ce que
j'avois fait; madame de Vernon ne me retint pas, et ne pronona pas un
seul mot d'inquitude sur mon agitation.

Rentre chez moi, je tremblois, j'prouvois une terreur secrte, comme
si j'avois mis une barrire insurmontable entre Lonce et moi: je
rflchis cependant que la terre que je venois d'assigner  Matilde,
serviroit galement  faciliter un autre mariage, si l'on pouvoit
l'amener  y consentir. Un autre mariage! Ah! puis-je me dissimuler
que rien au monde ne consolera jamais personne de la perte de Lonce.
Quel art madame de Vernon n'a-t-elle pas employ pour entourer mon
coeur par ces liens de dlicatesse et de sensibilit qui vous
saisissent de partout! Combien elle seroit tonne si je ne rpondois
pas  sa confiance! elle a l'air de repousser bien loin d'elle cette
crainte. Ah! si du moins elle vouloit me souponner! Mais rien, rien
ne peut l'y engager; il faudra lui parler, il le faudra, j'y suis
rsolue; duss-je tout sacrifier, elle ne doit pas ignorer ce qu'il
m'en cote! Mais ce premier mot qui dira tout, que de douleur
j'prouverai pour le prononcer!




LETTRE XXVI.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Ce 20 juin.


Vous tes bien dangereuse pour moi, ma chre Louise; je vous conjure
de me fortifier dans mes cruels combats, et vous m'crivez une lettre,
dans laquelle vous rassemblez tous les motifs que mon coeur pourroit
me suggrer, pour me livrer aux sentimens que j'prouve. Vous voulez
me persuader que Matilde ne sera point malheureuse de la perte de
Lonce; vous me rappelez que madame de Vernon toit dispose 
s'occuper d'un autre choix, lorsque la vie de Lonce toit en danger;
vous prtendez que j'ai fait assez pour mon amie, en lui prtant une
fois quarante mille livres, et en assurant, par mes dons, la fortune
de sa fille: mais vous n'aimez pas madame de Vernon; mais vous ne
sentez pas combien l'affection que je lui ai tmoigne, le got vif
que j'ai toujours eu pour son esprit et pour son caractre, me
rendroient douloureux ce qui pourroit lui dplaire. Je l'aime depuis
l'ge de quinze ans, je lui dois les momens les plus agrables de ma
vie; tout ce qui tient  elle branle fortement mon me: je me suis
accoutume  croire que son bonheur importoit plus que le mien; il me
sembloit que mon me orageuse n'toit destine qu' souffrir; mais je
me flattois du moins que je prserverois de toutes les peines l'tre
doux et paisible qui se confioit  mon amiti. Je vais perdre six
annes d'affections et de souvenirs, pour ce sentiment nouveau qui
peut-tre sera bris par le caractre de Lonce; je crains dj mme
que vous n'en soyez convaincue par ce que je vais vous dire.

Thrse toit hier plus tourmente que jamais: on a commenc  mettre
dans la tte de M. d'Ervins, que les opinions politiques de M. de
Serbellane toient trs-dangereuses, et qu'il ne convenoit pas  un
dfenseur de la cour de voir souvent un tel homme. Il le reoit donc
beaucoup plus froidement, et ne l'invite presque plus: Thrse en est
au dsespoir, et vouloit m'engager  avoir chez moi tous les jours M.
de Serbellane avec elle; je m'y suis refuse; je ne puis protger une
liaison contraire  ses devoirs, je lui donnerai tous les soins qui
peuvent consoler son coeur, mais si les circonstances la ramnent dans
la route de la morale, je ne repousserai point le secours que la
Providence lui donne. Elle a cout mon refus avec douceur, en me
rappelant seulement la promesse que je lui avois faite, si M. de
Serbellane toit oblig de partir; je l'ai confirme, cette promesse;
j'avois quelque embarras de m'tre montre si svre; hlas! en ai-je
encore le droit? Thrse se livra bientt aprs  me peindre tous les
sentimens de douleur qui l'agitoient: elle ne savoit pas combien elle
me faisoit mal; je lui disois  voix basse quelques mots de calme et
de raison, mais j'tois prte  me jeter dans ses bras,  confondre ma
douleur avec la sienne,  me livrer avec elle  l'expression du
sentiment dont je voulois la dfendre; je me retins cependant, je le
devois; il faut que je la soutienne encore de ma main mal assure.

Cet aprs-midi M. de Serbellane est venu me voir; il m'a parl de
Thrse, et ce n'est jamais sans attendrissement que je retrouve en
lui le touchant mlange d'une protection fraternelle, et de la
dlicatesse de l'amour. Il avoit encore quelques dtails essentiels 
me dire; l'heure me pressoit pour me rendre au concert que donnoit
madame de Vernon; il me proposa de m'accompagner: il m'est arriv
plusieurs fois de faire des visites avec M. de Serbellane; vous savez
que je ne consens point  me gner pour ces prtendues convenances de
socit auxquelles on s'astreint si facilement, quand on a
vritablement intrt  dissimuler sa conduite; mais il me vint dans
l'esprit que je pourrois dplaire  Lonce, en arrivant avec un jeune
homme, et j'hsitois  rpondre. M. de Serbellane le remarqua, et me
dit:--Est-ce que vous ne voulez pas que j'aille avec vous?--J'tois
honteuse de mon embarras; je ne savois que faire de cette apparence de
pruderie qui convient si mal  un caractre naturel; et ne pouvant ni
dire la vrit, ni me rsoudre a me laisser souponner d'affectation,
j'acceptai la main que m'offroit M. de Serbellane, et nous partmes
ensemble.

J'esprois que Lonce ne seroit point encore chez madame de Vernon; il
y toit dj: je reconnus en entrant sa voiture dans la cour; un des
amis de M. de Serbellane le retint sur l'escalier: je le prcdai d'un
demi-quart d'heure, et je croyois avoir vit ce que je redoutois;
mais au moment o M. de Serbellane entra, madame de Vernon, je ne sais
par quel hasard, lui demanda tout haut si nous n'tions pas venus
ensemble; il rpondit fort simplement que oui. A ce mot Lonce
tressaillit, il regarda tour  tour M. de Serbellane et moi, avec
l'expression la plus amre, et je ne sus pendant un moment si je
n'avois pas tout  craindre. M. de Serbellane remarqua, j'en suis
sre, la colre de Lonce; mais voulant me mnager, il s'assit
ngligemment  ct d'une femme, dont il ne cessa pas d'avoir l'air
fort occup.

Lonce alla se placer  l'extrmit de la salle, et me regarda d'abord
avec un air de ddain: j'tois profondment irrite; et ce mouvement
se seroit soutenu, si, tout  coup, une pleur mortelle couvrant son
visage, ne m'avoit rappel l'tat o il toit, quand je le vis pour la
premire fois. Le souvenir d'une impression si profonde l'emporta
bientt malgr moi sur mon ressentiment. Lonce s'aperut que je le
regardois, il dtourna la tte, et parut faire un effort sur lui-mme
pour se relever et reprendre  la vie.

Matilde chanta bien, mais froidement; Lonce ne l'applaudit point; le
concert continua sans qu'il et l'air de l'entendre, et sans que
l'expression svre et sombre de son visage s'adouct un instant.
J'tois accable de tristesse; votre lettre, je l'avoue, avoit un peu
affoibli l'ide que je me faisois des obstacles qui me sparaient de
Lonce: j'tois arrive avec cette douce pense, et Lonce, en me
prsentant tous les inconvniens de son caractre, sembloit lever de
nouvelles barrires entre nous. Peut-tre toit-il jaloux, peut-tre
blmoit-il, de toute la hauteur de ses prjugs  cet gard, une
conduite qu'il trouvoit lgre: l'un et l'autre pouvoit tre vrai,
mais je ne savois comment parvenir  m'expliquer avec lui.

Le concert fini, tout le monde se leva; j'essayai deux fois de parler
 ceux qui toient prs de Lonce; deux fois il quitta la conversation
dont je m'tois mle, et s'loigna pour m'viter. Mon indignation
m'avoit reprise, et je me prparois  partir, lorsque madame de Vernon
dit  quelques femmes qui restoient, qu'elle les invitoit au bal
qu'elle donneroit  sa fille jeudi prochain, pour la convalescence de
M. de Mondoville. Jugez de l'effet que produisirent sur moi ces
derniers mots; je crus que c'toit la fte de la noce; que Lonce
s'toit expliqu positivement; que le jour toit fix: je fus oblige
de m'appuyer sur une chaise, et je me sentis prte  m'vanouir.
Lonce me regarda fixement, et levant les yeux tout  coup avec une
sorte de transport, il s'avana au milieu du cercle, et pronona ces
paroles avec l'accent le plus vif et le plus distinct:--On
s'tonneroit, je pense, dit-il, de la bont que, madame de Vernon me
tmoigne, si l'on ne savoit pas que ma mre est son intime amie, et
qu' ce titre elle veut bien s'intresser  moi.--Quand ces mots
furent achevs, je respirai, je le compris; tout fut rpar. Madame de
Vernon dit alors en souriant avec sa grce et sa prsence d'esprit
accoutumes:--Puisque M. de Mondoville ne veut pas de mon intrt pour
lui-mme, je dirai qu'il le doit tout entier  sa mre; mais je
persiste dans l'invitation du bal.

La socit se dispersa; il ne resta pour le souper que quelques
personnes. Le neveu de madame du Marset, qui a une assez jolie voix,
me demanda de chanter avec Matilde et lui, ce trio de Didon que votre
frre aimoit tant: je refusois; Lonce dit un mot, j'acceptai. Matilde
se mit au piano avec assez de complaisance: elle a pris plus de
douceur dans les manires depuis qu'elle voit Lonce, sans qu'il y ait
d'ailleurs en elle aucun autre changement. On me chargea du rle de
Didon; Lonce s'assit presque en face de nous, s'appuyant sur le
piano: je pouvois  peine articuler les premiers sons; mais en
regardant Lonce, je crus voir que son visage avoit repris son
expression naturelle; et toutes mes forces se ranimrent, lorsque je
vins  ces paroles sur une mlodie si touchante:

    Tu sais si mon coeur est sensible;
    pargne-le s'il est possible:
    Veux-tu m'accabler de douleur?

La beaut de cet air, l'branlement de mon coeur donnrent, je le
crois,  mon accent toute l'motion, toute la vrit de la situation
mme. Lonce, mon cher Lonce laissa tomber sa tte sur le piano:
j'entendois sa respiration agite, et quelquefois il relevoit, pour me
regarder, son visage baign de larmes. Jamais, jamais je ne me suis
sentie tellement au-dessus de moi-mme; je dcouvrois dans la musique,
dans la posie, des charmes, une puissance qui m'toient inconnus: il
me sembloit que l'enchantement des beaux-arts s'emparoit pour la
premire fois de mon tre, et j'prouvois un enthousiasme, une
lvation d'me dont l'amour toit la premire cause, mais qui toit
plus pure encore que l'amour mme.

L'air fini, Lonce, hors de lui-mme, descendit dans le jardin pour
cacher son trouble. Il y resta long-temps, je m'en inquitois;
personne ne parloit de lui; je n'osois pas commencer; il me sembloit
que prononcer son nom c'toit me trahir. Heureusement il prit au neveu
de madame du Marset l'envie de nous faire remarquer ses connoissances
en astronomie; il s'avana vers la terrasse pour nous dmontrer les
toiles, et je le suivis avec bien du zle. Lonce revint; il me
saisit la main sans tre aperu, et me dit avec une motion
profonde:--Non, vous n'aimez pas M. de Serbellane, ce n'est pas pour
lui que vous avez chant, ce n'est pas lui que vous avez
regard.--Non, sans doute, m'criai-je, j'en atteste le ciel et mon
coeur!--Madame de Vernon nous interrompit aussitt; je ne sus pas si
elle avoit entendu ce que je disois, mais j'tois rsolue  lui tout
avouer: je ne craignois plus rien.

On rentra dans le salon; Lonce toit d'une gat extraordinaire;
jamais je ne lui avois vu tant de libert d'esprit; il toit
impossible de ne pas reconnotre en lui la joie d'un homme chapp 
une grande peine. Sa disposition devint la mienne; nous inventmes
mille jeux, nous avions l'un et l'autre un sentiment intrieur de
contentement qui avoit besoin de se rpandre. Il me fit indirectement
quelques pigrammes aimables sur ce qu'il appeloit ma philosophie,
l'indpendance de ma conduite, mon mpris pour les usages de la
socit; mais il toit heureux, mais il s'tablissoit entre nous cette
doue familiarit, la preuve la plus intime des affections de l'me;
il me sembla que nous nous tions expliqus, que tous les obstacles
toient levs, tous les sermens prononcs; et cependant je ne
connoissois rien de ses projets, nous n'avions pas encore eu un quart
d'heure de conversation ensemble; mais j'tois sre qu'il m'aimoit, et
rien alors dans le monde ne me paroissoit incertain.

Je m'approchai de madame de Vernon, et je lui demandai le soir mme
une heure d'entretien; elle me refusa en se disant malade: je proposai
le lendemain; elle me pria de renvoyer aprs le bal ce que je pouvois
avoir  lui dire; elle m'assura que jusqu' ce jour elle n'auroit pas
un moment de libre. Je m'y soumis, quoiqu'il me ft ais d'apercevoir
qu'elle cherchoit des prtextes pour loigner cette conversation. Soit
qu'elle en devine ou non le sujet, ma rsolution est prise, je lui
parlerai; quand elle saura tout, quand je lui aurai offert de quitter
Paris, d'aller m'enfermer dans une retraite pour le reste de mes
jours, afin d'y conserver sans crime le souvenir de Lonce, elle
prononcera sur mon sort, je l'en ferai l'arbitre; et quel que soit le
parti qu'elle prenne, je n'aurai plus du moins  rougir devant elle.
Ma chre Louise, je gote quelque calme depuis que je n'hsite plus
sur la conduite que je dois suivre.




LETTRE XXVII.

Lonce  M. Barton.

Paris, ce 29 juin.


Mon sort est dcid, mon cher matre, jamais un autre objet que
Delphine n'aura d'empire sur mon coeur: hier au bal, hier elle s'est
presque compromise pour moi. Ah! que je la remercie de m'avoir donn
des devoirs envers elle! je n'ai plus de doutes, plus d'incertitudes;
il ne s'agit plus que d'excuter ma rsolution, et je ne vous consulte
que sur les moyens d'y parvenir.

Je serai le 4 juillet  Mondoville; nous concerterons ensemble ce
qu'il faut crire  ma mre; madame de Vernon ne m'a pas encore dit un
mot du mariage projet;  mon retour de Mondoville, je lui parlerai le
premier; c'est une femme d'esprit, elle est amie de Delphine: ds
qu'elle sera bien assure de ma rsolution, elle la servira. Je ne
craignois que la force des engagemens contracts; ma mre a vit de
me rpondre sur ce sujet; il faut qu'elle n'y croie pas son honneur
intress; elle n'auroit pas tard d'un jour  me donner un ordre
imprieux, si elle avoit cru sa dlicatesse compromise par ma
dsobissance. Elle n'insiste dans ses lettres que sur les prtendus
dfauts de madame d'Albmar: on lui a persuad qu'elle toit lgre,
imprudente; qu'elle compromettoit sans cesse sa rputation, et ne
manquoit pas une occasion d'exprimer les opinions les plus contraires
 celles qu'on doit chrir et respecter. C'est  vous, mon cher
Barton, de faire connotre madame d'Albmar  ma mre; elle vous
croira plus que moi.

Sans doute Delphine se fie trop  ses qualits naturelles, et ne
s'occupe pas assez de l'impression que sa conduite peut produire sur
les autres. Elle a besoin de diriger son esprit vers la connoissance
du monde, et de se garantir de son indiffrence pour cette opinion
publique, sur laquelle les hommes mdiocres ont au moins autant
d'influence que les hommes suprieurs. Il est possible que nous ayons
des dfauts entirement opposs; eh bien!  prsent je crois que notre
bonheur et nos vertus s'accrotront par cette diffrence mme; elle
soumettra, j'en suis sr, ses actions  mes dsirs, et sa manire de
penser affranchira peut-tre; la mienne: elle calmera du moins cette,
ardente susceptibilit qui m'a dj fait beaucoup souffrir. Mon ami,
tout est bien, tout est bien, si je suis son poux.

Hier enfin.... Mais comment vous raconter ce jour? c'est replonger une
me dans le trouble qui l'gare. Quel sentiment que l'amour! quelle
autre vie dans la vie! Il y a dans mon coeur des souvenirs, des
penses si vives de bonheur, que je jouis d'exister chaque fois que je
respire. Ah! que mon ennemi m'auroit fait de mal en me tuant! Ma
blessure m'inquite  prsent: il m'arrive de craindre qu'elle ne se
rouvre; des mouvemens si passionns m'agitent, que j'prouve, le
croiriez-vous, la peur de mourir avant demain, avant une heure, avant
l'instant o je dois la revoir.

Ne pensez pas cependant que je vous exprime l'amour d'un jeune homme,
l'amour qu'un sage ami devroit blmer. Quoique vous vous soyez impos
de ne point contrarier les vues de ma mre, vous dsirez qu'elle
prfre madame d'Albmar  Matilde. Oui, mon cher matre, votre raison
est d'accord avec le choix de votre lve; ne vous en dfendez pas.
Ah! si vous saviez combien vous m'en tes plus cher!

J'avois reu, avant d'aller au bal de madame de Vernon, une rponse de
vous sur M. de Serbellane. Vous conveniez que c'toit l'homme que
madame d'Albmar vous avoit toujours paru distinguer le plus; et
quoique vous cherchassiez  calmer mon inquitude, votre lettre
l'avoit ranime. J'arrivai donc au bal de madame de Vernon avec une
disposition assez triste; Matilde s'toit pare d'un habit 
l'espagnole, qui relevoit singulirement la beaut de sa taille et de
sa figure: elle ne m'a jamais tmoign de prfrence; mais je crus
voir une intention aimable pour moi dans le choix de cet habit: je
voulus lui parler, et je m'assis prs d'elle, aprs l'avoir engage 
se rapprocher de la porte d'entre vers laquelle je retournois sans
cesse la tte. J'tois si vivement mu par l'impatience de voir
arriver Delphine, que je ne pouvois pas mme suivre, avec Matilde,
cette conversation de bal si facile  conduire.

Tout  coup je sentis un air embaum; je reconnus le parfum des fleurs
que Delphine a coutume de porter, et je tressaillis; elle entra sans
me voir: je n'allai pas  l'instant vers elle; je gotai d'abord le
plaisir de la savoir dans le mme lieu que moi. Je mnageai avec
volupt les dlices de la plus heureuse journe de ma vie: je laissai
Delphine faire le tour du bal avant de m'approcher d'elle; je
remarquai seulement qu'elle cherchoit quelqu'un encore, quoique tout
le monde se ft empress de l'entourer. Elle toit vtue d'une simple
robe blanche, et ses beaux cheveux toient rattachs ensemble sans
aucun ornement, mais avec une grce et une varit tout -fait
inimitables. Ah! qu'en la regardant j'tois ingrat pour la parure de
Matilde; c'toit celle de Delphine qu'il falloit choisir. Que me font
les souvenirs de l'Espagne? Je ne me rappelle rien, que depuis le jour
o j'ai vu madame d'Albmar.

Elle me reconnut dans l'embrasure d'une fentre, o j'avois t me
placer pour la regarder. Elle eut un mouvement de joie que je ne
perdis point; bientt aprs elle aperut Matilde, et son costume la
frappa tellement, qu'elle resta debout devant elle, rveuse, distraite
et sans lui parler. Une jeune et jolie Italienne, qu'on nomme madame
d'Ervins, aborda Delphine et la pria de la suivre dans le salon 
ct. Delphine hsitoit, et j'en suis sr, pour me parler; cependant
madame d'Ervins eut l'air afflige de sa rsistance, et Delphine
n'hsita plus.

Cet entretien avec madame d'Ervins fut assez long, et je le souffrois
impatiemment, lorsque Delphine revint  moi et me dit:--Il est
peut-tre bien ridicule de vous rendre compte de mes actions sans
savoir si vous vous y intressez; enfin dussiez-vous trouver cette
dmarche imprudente, vous penserez de mon caractre ce que vous en
pensez peut-tre dj, mais vous ne concevrez pas du moins sur moi des
soupons injustes. Un intrt, qu'il m'est interdit de vous confier,
me force  causer quelques instans seule avec M. de Serbellane; cet
intrt est le plus tranger du monde  mes affections personnelles;
je connotrois bien mal Lonce, s'il pouvoit se mprendre  l'accent
de la vrit, et si je n'tois pas sre de le convaincre, quand
j'atteste son estime pour moi, de la sincrit de mes paroles.--La
dignit et la simplicit de ce discours me firent une impression
profonde: ah! Delphine! quelle seroit votre perfidie, si vous faisiez
servir au mensonge tant de charmes qui ne semblent crs que pour
rendre plus aimables encore les premiers mouvemens, les affections
involontaires, pour runir enfin dans une mme femme les grces
lgantes du monde  toute la simplicit des sentimens naturels!

Quand la conversation de madame d'Albmar avec M. de Serbellane fut
termine, elle revint dans le bal; et M. d'Orsan, ce neveu de madame
du Marset, qui a toujours besoin d'occuper de ses talens, parce qu'ils
lui tiennent lieu d'esprit, pria Delphine de danser une polonoise,
qu'un Russe leur avoit apprise  tous les deux, et dont on toit
trs-curieux dans le bal. Delphine fut comme force de cder  son
importunit, mais il y avoit quelque chose de bien aimable dans les
regards qu'elle m'adressa; elle se plaignoit  moi de l'ennui que lui
causoit M. d'Orsan; notre intelligence s'toit tablie d'elle-mme,
son sourire m'associoit  ses observations doucement malicieuses.

Les hommes et les femmes montrent sur les bancs pour voir danser
Delphine; je sentis mon coeur battre avec une grande violence, quand
tous les yeux se tournrent sur elle: je souffrois de l'accord mme de
toutes ces penses avec la mienne; j'eusse t plus heureux si je
l'avois regarde seul.

Jamais la grce et la beaut n'ont produit sur une assemble nombreuse
un effet plus extraordinaire; cette danse trangre a un charme dont
rien de ce que nous avons vu ne peut donner l'ide; c'est un mlange
d'indolence et de vivacit, de mlancolie et de gat tout--fait
asiatique. Quelquefois, quand l'air devenoit plus doux, Delphine
marchoit quelques pas la tte penche, les bras croiss, comme si
quelques souvenirs, quelques regrets toient venus se mler soudain 
tout l'clat d'une fte; mais, bientt reprenant la danse vive et
lgre, elle s'entouroit d'un schall indien, qui, dessinant sa taille,
et retombant avec ses longs cheveux, faisoit de toute sa personne un
tableau ravissant.

Cette danse expressive et, pour ainsi dire, inspire, exerce sur
l'imagination un grand pouvoir; elle vous retrace les ides et les
sensations potiques que, sous le ciel de l'Orient, les plus beaux
vers peuvent  peine dcrire.

Quand Delphine eut cess de danser, de si vifs applaudissemens se
firent entendre, qu'on put croire pour un moment tous les hommes
amoureux, et toutes les femmes subjugues.

Quoique je sois encore foible et qu'on m'ait dfendu tout exercice qui
pourroit enflammer le sang, je ne sus pas rsister au dsir de danser
une angloise avec Delphine; il s'en formoit une de toute la longueur
de la galerie; je demandai  madame d'Albmar de la descendre avec
moi.--Le pouvez-vous, me rpondit-elle, sans risquer de vous faire
mal?--Ne craignez rien pour moi, rpondis-je, je tiendrai votre
main.--La danse commena, et plusieurs fois mes bras serrrent cette
taille souple et lgre qui enchantoit mes regards: une fois, en
tournant avec Delphine, je sentis son coeur battre sous ma main; ce
coeur, que toutes les puissances divines ont dou, s'animoit-il pour
moi d'une motion plus tendre?

J'tois si heureux, si transport, que je voulus recommencer encore
une fois la mme contredanse; la musique toit ravissante; deux
harpes mlodieuses accompagnoient les instrumens  vent, et
jouoient un air  la fois vif et sensible; la danse de Delphine
prenoit par degrs un caractre plus anim, ses regards
s'attachoient sur moi avec plus d'expression; quand les figures de
la danse nous ramenoient l'un vers l'autre, il me sembloit que ses
bras s'ouvroient presque involontairement pour me rappeler, et que,
malgr sa lgret parfaite, elle se plaisoit souvent  s'appuyer
sur moi; les dlices dont je m'enivrois me firent oublier que ma
blessure n'toit pas parfaitement gurie: comme nous tions arrivs
au dernier couple qui terminoit le rang, j'prouvai tout  coup un
sentiment de foiblesse qui faisoit flchir mes genoux; j'attirai
Delphine, par un dernier effort, encore plus prs de moi, et je lui
dis  voix basse:--Delphine, Delphine! si je mourois ainsi, me
trouveriez-vous  plaindre?--Mon Dieu! interrompit-elle d'une voix
mue, mon Dieu! qu'avez-vous?--L'altration de mon visage la
frappa; nous tions arrivs  la fin de la danse; je m'appuyai
contre la chemine, et je portai sans y penser la main sur ma
blessure, qui me faisoit beaucoup souffrir. Delphine ne fut plus
matresse de son trouble, et s'y livra tellement, qu' travers ma
foiblesse je vis que tous les regards se fixoient sur elle; la
crainte de la compromettre me redonna des forces, et je voulus
passer dans la chambre voisine de celle o l'on dansoit. Il y avoit
quelques pas  faire. Delphine n'observant rien que l'tat o
j'tois, traversa toute la salle sans saluer personne, me suivit,
et me voyant chanceler en marchant, s'approcha de moi pour me
soutenir; j'eus beau lui rpter que j'allois mieux, qu'en
respirant l'air je serois guri, elle ne songeoit qu' mon danger,
et laissa voir  tout le monde l'excs de sa peine et la vivacit
de son intrt.

O Delphine! dans ce moment, comme au pied de l'autel, j'ai jur d'tre
ton poux: j'ai reu ta foi, j'ai reu le dpt de ton innocente
destine, lorsqu'un nuage s'est lev sur ta rputation,  cause de
moi!

Quand je fus prs d'une fentre, je me remis entirement; alors
Delphine, se rappelant ce qui venoit de se passer, me dit les larmes
aux yeux:--Je viens d'avoir la conduite du monde la plus
extraordinaire; votre imprudence, en persistant  danser, a mis mon
coeur  cette cruelle preuve. Lonce, Lonce, aviez-vous besoin de me
faire souffrir pour me deviner?--Pourriez-vous me souponner, lui
dis-je, d'exposer volontairement aux regards des autres ce que j'ose 
peine recueillir avec respect, avec amour, dans mon coeur? Mais si
vous redoutez le blme de la socit, je saurai bientt...--Le blme
de la socit, interrompit-elle, avec une expression d'insouciance
singulirement piquante; je ne le crains pas: mais mon secret sera
connu avant que je l'aie confi  l'amiti, et vous ne savez pas
combien cette conduite me rend coupable!--Elle alloit continuer,
lorsque nous entendmes du bruit dans le salon, et le nom de madame
d'Ervins plusieurs fois rpt. Delphine me quitta prcipitamment,
pour demander la cause de l'agitation de la socit.--Madame d'Ervins,
lui rpondit M. de Fierville, vient de tomber sans connoissance, et on
l'emporte dans sa voiture, par ordre de M. d'Ervins; il ne veut pas
qu'elle reoive des secours ailleurs que chez elle.

A peine Delphine eut-elle entendu ces dernires paroles, qu'elle
s'lana sur l'escalier. atteignit M. d'Ervins, monta dans sa voiture
sans rien lui dire, et partit  l'instant mme; c'est tout ce que je
pus apercevoir. Le mouvement rapide d'une bont passionne
l'entranoit. Elle me laissa seul au milieu de cette fte, que je ne
reconnoissois plus. Je cherchois en vain les plaisirs qui se
confondoient dans mon me avec l'amour; mais j'tois pntr de cette
motion tendre, et nanmoins srieuse, qui remplit le coeur d'un
honnte homme, lorsqu'il a donn sa vie, lorsqu'il s'est charg du
bonheur de celle d'un autre.

Je ne sais si j'abuse de votre amiti en vous confiant les sentimens
que j'prouve; mais pourquoi la gravit de votre ge et de votre
caractre me dfendroit-elle de vous peindre ce pur amour qui me guide
dans le choix de la compagne de ma vie? Mon cher matre! ils vous
seront doux les rcits du bonheur de votre lve; s'ils vous
rappellent votre jeunesse, ce sera sans amertume, car tous vos
souvenirs tiennent  la mme pense; ils se rattachent tous  la
vertu.

J'attendrai pour m'expliquer entirement avec madame d'Albmar, que
j'aie reu la rponse de ma mre. Dans quelques jours je serai prs de
vous  Mondoville, puisque vous y avez besoin de moi. Je veux que nous
crivions ensemble  ma mre, de ce lieu mme o elle a pass les
premires annes de son mariage et de mon enfance; ces souvenirs la
disposeront  m'tre favorable.




LETTRE XXVIII.

Madame de Vernon  M. de Clarimin.

Paris, ce 30 juin 1790.


On vous a mand que M. de Mondoville toit trs-occup de madame
d'Albmar, et qu'il paroissoit la prfrer  ma fille; vous en avez
conclu que le mariage que j'ai projet n'auroit pas lieu. Vous devriez
avoir cependant un peu plus de confiance dans l'esprit que vous me
connoissez. Je suis tmoin de tout ce qui se passe; Lonce et Delphine
n'ont pas un seul mouvement que je n'aperoive, et vous imaginez que
je ne saurai pas prvenir  temps cette liaison qui renverseroit tous
mes projets de bonheur et de fortune!

J'ai fait quelquefois usage de mon adresse pour de trs-lgers
intrts; aujourd'hui c'est mon devoir de protger ma fille, et je n'y
russirois pas! Vous me dites que madame d'Albmar me cache son
affection pour Lonce. Mon Dieu! je vous assure que j'aurai sa
confiance quand je le voudrai; je ne suis occupe qu' une chose,
c'est  l'viter; car elle m'engageroit, et il me plat de rester
libre.

Les caractres de Lonce et de Delphine ne se conviennent point;
Lonce est orgueilleux comme un Espagnol, pris de la considration
presque autant que de Delphine, aimable, trs-aimable; mais il faut
les sparer pour leur intrt  tous les deux. L'occasion s'en
prsentera; il ne faut que du temps, et je dfie bien Lonce et
Delphine de presser les vnemens que j'ai rsolu de ralentir.
Personne ne sait mieux que moi faire usage de l'indolence: elle me
sert  djouer naturellement l'activit des autres. Je veux le mariage
de Lonce et de Maltide. Je ne me suis pas donn la peine de vouloir
quatre fois en ma vie; mais quand j'ai tant fait que de prendre cette
fatigue, rien ne me dtourne de mon but, et je l'atteins; comptez-y.

Je vous remercie de l'intrt que vous me tmoignez; mais quand il y
va du sort de ma fille, de ma ruine ou de mon aisance, de tout enfin
pour moi, pensez-vous que je puisse rien ngliger? Je me garde bien
cependant d'agir dans un grand intrt, avec plus de vivacit que dans
un petit; car ce qui arrange tout, c'est la patience et le secret.
Adieu donc, mon cher Clarimin; comme j'espre vous voir  Paris dans
peu de temps, je vous y invite pour les noces de ma fille.




LETTRE XXIX.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Ce 2 juillet.


Thrse est perdue, ma chre Louise, et je ne sais  quel parti
m'arrter pour adoucir sa cruelle situation. J'entrevoyois quelque
espoir pour mon bonheur, il y a deux jours,  la fte de madame de
Vernon; Lonce et moi, nous nous tions presque expliqus; mais depuis
le malheur arriv  Thrse, je suis tellement mue, que j'ai laiss
passer deux soires sans oser aller chez madame de Vernon. Lonce
auroit remarqu ma tristesse, et je n'aurois pu lui en avouer la
cause; s'il est un devoir sacr pour moi, c'est celui de garder
inviolablement le secret de mon amie; et comment ne pas se laisser
pntrer par ce qu'on aime? Je ne sais donc rien de Lonce; et madame
d'Ervins occupe seule tous mes momens.

Madame du Marset, cette cruelle ennemie de tous les sentimens, qu'elle
ne peut plus inspirer ni ressentir, a connu M. d'Ervins  Paris il y a
quinze ans, avant qu'il et pous Thrse. Avant-hier au bal, madame
du Marset, place  ct de lui, n'a cess de lui parler bas, pendant
que Thrse dansoit avec M. de Serbellane; je ne crois point que
madame du Marset ait t capable d'exciter positivement les soupons
de M. d'Ervins; les caractres les plus mchans ne veulent pas
s'avouer qu'ils le sont, et se rservent toujours quelques moyens
d'excuse vis--vis des autres et d'eux-mmes; mais j'ai cru
reconnotre par quelques mots chapps  la fureur de M. d'Ervins, que
madame du Marset, en apprenant que M. de Serbellane avoit pass six
mois dans son chteau avec sa femme, s'toit moque du rle ridicule
qu'il devoit avoir jou, en tiers avec ces deux jeunes gens; et de
tous les mots qu'elle pouvoit choisir, le plus perfide toit celui de
_ridicule_; depuis, M. d'Ervins l'a rpt sans cesse dans sa fureur,
et quand elle s'apaisoit, il lui suffisoit de se le prononcer 
lui-mme, pour qu'elle recomment plus violente que jamais.

Je passai devant M. d'Ervins, quelques momens aprs sa conversation
avec madame du Marset, et je fus frappe de son air srieux; comme je
ne connois rien en lui de profond que son amour-propre, je ne doutai
pas qu'il ne ft offens de quelque manire. Thrse me fit part des
mmes observations, et cependant, soit, comme elle me l'a dit depuis,
qu'un sentiment funeste l'agitt, soit que cette fte, nouvelle pour
elle, l'tourdt, et lui ott le pouvoir de rflchir, son occupation
de M. de Serbellane n'toit que trop remarquable pour des regards
attentifs. M. d'Ervins affecta de s'loigner d'elle; mais j'aperus
clairement qu'il ne la perdoit pas de vue: j'en avertis M. de
Serbellane; je comptais sur sa prudence: en effet, il vita
constamment de parler  Thrse. Si je n'avois pas quitt madame
d'Ervins alors, peut-tre aurois-je calm le trouble o la jetoit
l'apparente, froideur de M. de Serbellane: elle en savoit la cause, et
cependant elle ne pouvoit en supporter la vue. Entirement occupe de
Lonce, le reste de la soire, j'oubliai madame d'Ervins: c'est 
cette faute, hlas! qu'est peut-tre due son infortune.

Je parlois encore  Lonce, lorsque j'appris subitement qu'on
emportoit madame d'Ervins sans connoissance; je courus aprs son mari
qui la suivoit, je montai dans sa voiture presque malgr lui, et je
pris dans mes bras la pauvre Thrse, qui toit tombe dans un
vanouissement si profond, qu'elle ne donnoit plus un signe de
vie.--Grand Dieu! dis-je  M. d'Ervins, qui l'a mise en cet tat?--Sa
conscience, madame, me rpondit-il; sa conscience!--Et il me raconta
alors ce qui s'toit pass, avec un tremblement de colre dans lequel
il n'entroit pas un seul sentiment de piti pour cette charmante
figure mourant devant ses yeux.

Plac derrire une porte au moment o sa femme passoit d'une chambre 
l'autre, il l'avoit entendu faire  M. de Serbellane des reproches
dont l'expression supposoit une liaison intime: il s'toit avanc
alors, et prenant la main de sa femme, il lui avoit dit  voix basse,
mais avec fureur:--Regardez-le, ce perfide tranger; regardez-le, car
jamais vous ne le reverrez. A ces mots Thrse toit tombe comme
morte  ses pieds; M. d'Ervins toit fier de la douleur qu'il lui
avoit cause; son orgueil ne se reposoit que sur cette cruelle
jouissance.

Quand nous arrivmes  la maison de madame d'Ervins, sa fille Isore,
la voyant rapporter dans cet tat, jetoit des cris pitoyables,
auxquels M. d'Ervins ne daignoit pas faire la moindre attention. On
posa Thrse sur son lit, revtue, comme elle l'toit encore, de
guirlandes de fleurs et de toutes les parures du bal; elle avoit l'air
d'avoir t frappe de la foudre au milieu d'une fte.

Mes soins la rappelrent  la vie; mais elle toit dans un dlire qui
trahissoit  chaque instant son secret. Je voulois que M. d'Ervins me
laisst seule avec elle; mais loin qu'il y consentt, il s'approcha de
moi pour me dire que ma voiture toit arrive, et que dans ce moment
il dsiroit d'entretenir sa femme sans tmoins.--Au nom de votre
fille, lui dis-je, M. d'Ervins, mnagez Thrse; n'oubliez pas dix ans
de bonheur; n'oubliez pas....--Je sais, madame, interrompit-il, ce que
je me dois  moi mme: croyez que j'aurai toujours prsent  l'esprit
ma dignit personnelle.--Et n'aurez-vous pas, repris-je, n'aurez-vous
pas prsent  l'esprit le danger de Thrse?--Ce qui est convenable
doit tre accompli, rpondit-il, quoi qu'il en cote; elle a l'honneur
de porter mon nom, je verrai ce qu'exigent  ce titre et son devoir et
le mien.--Je quittai cet homme odieux, cet homme incapable de rien
voir dans la nature que lui seul, et dans lui-mme, que son orgueil.
Je retournai encore une fois vers l'infortune Thrse; je l'embrassai
en lui jurant l'amiti la plus tendre, et lui recommandant la prudence
et le courage; elle ne me rpondit  demi-voix que ces seuls
mots:--Faites que je le revoie.--Je partis le coeur dchir.

En rentrant chez moi vers deux heures du matin, je trouvai M. de
Serbellane qui m'attendoit: combien je fus touch de sa douleur! ces
caractres habituellement froids sortent quelquefois d'eux-mmes, et
produisent alors une impression ineffaable. Il se faisoit une
violence infinie pour contenir sa fureur contre M. d'Ervins; cependant
il lui chappa une fois de dire:--Qu'il ne me fasse pas craindre pour
sa femme; qu'il ne la menace pas d'indignes traitemens; car alors je
trouverai qu'il vaut mieux se battre avec lui, le tuer, et dlivrer
Thrse; et si jamais j'arrivois  trouver ce parti le plus
raisonnable, ah!--que je le prendrois avec joie!--Je le calmai en lui
disant que je reverrois le lendemain Thrse, et que je lui
raconterois fidlement dans quelle situation je la trouverois. Nous
nous quittmes aprs qu'il m'eut promis de ne prendre aucun parti sans
m'avoir revue.

Aujourd'hui je n'ai pu tre reue chez Thrse qu' huit heures du
soir; j'y ai t dix fois inutilement; son mari la tenoit enferme;
son tat m'a plus effraye encore que la veille. Ah! mon Dieu, quelle
destine! M. d'Ervins ne l'avoit pas quitte un seul instant, ni la
nuit ni le jour; il l'avoit accable des reproches les plus
outrageans; il avoit obtenu d'elle tous les aveux qui l'accusoient, en
la menaant toujours, si elle le trompoit, d'interroger lui-mme M. de
Serbellane. Enfin il avoit fini par lui dclarer qu'il exigeoit que M.
de Serbellane quittt la France dans vingt-quatre heures.--Je ne
m'informe pas, lui dit-il, des moyens que vous prendrez pour l'obtenir
de lui; vous pouvez lui crire une lettre que je ne verrai pas; mais
si aprs-demain,  dix heures du soir, il est encore  Paris, j'irai
le trouver, et nous nous expliquerons ensemble: aussi-bien je penche
beaucoup pour ce dernier moyen, et il ne peut tre vit que s'il me
donne une satisfaction clatante, en s'loignant au premier signe de
ma volont.

Thrse avoit tout promis; mais ce qui l'occupoit peut-tre le plus,
c'toit la parole que je lui avois donne il y a quinze jours,
d'assurer ses derniers adieux; son imagination toit moins frappe de
la crainte d'un duel entre son amant et son mari, que de l'ide
qu'elle ne reverroit plus M. de Serbellane; elle s'est jete  mes
pieds pour me conjurer de dtourner d'elle une telle douleur. Ces mots
terribles que M. d'Ervins a prononcs au bal, ces mots: _vous ne le
verrez plus_, retentissent toujours dans son coeur: en les rptant,
elle est dans un tel tat, qu'il semble qu'avec ces seules paroles on
pourroit lui donner la mort: elle dit que si ce sort jet sur elle ne
s'accomplit pas, si elle revoit encore une fois M. de Serbellane, elle
sera sre que leur sparation ne doit point tre ternelle, elle aura
la force de supporter son dpart; mais que si ce dernier adieu n'est
pas accord, elle ne peut rpondre d'y survivre. J'ai voulu dtourner
son attention; mais elle me rptoit toujours:--Le verrai-je, lui
dirai-je encore adieu?--Et mon silence la plongeoit dans un tel
dsespoir, que j'ai fini par lui promettre que je consentirois  tout
ce que voudroit M. de Serbellane; eh bien! dit-elle alors, je suis
tranquille, car je lui ai crit des prires irrsistibles.

Vous trouverez peut-tre, ma chre Louise, vous qui tes un ange de
bont, que je ne devois pas hsiter  satisfaire Thrse, surtout
aprs l'engagement que j'avois pris antrieurement avec elle. Faut-il
vous avouer le sentiment qui me faisoit craindre de consentir  ce
qu'elle dsiroit? Si Lonce apprend par quelque hasard que j'ai runi
chez moi une femme marie avec son amant, malgr la dfense expresse
de son poux, m'approuvera-t-il? Lonce, Lonce! est-il donc devenu ma
conscience, et ne suis-je donc plus capable de juger par moi-mme ce
que la gnrosit et la piti peuvent exiger de moi?

En sortant de chez Thrse, j'allai chez madame de Vernon; Lonce en
toit parti; il m'avoit cherche chez moi, et s'toit plaint,  ce que
m'a dit Matilde fort naturellement, du temps que je passois chez M.
d'Ervins. M. de Fierville me fit alors quelques plaisanteries sur
l'emploi de mes heures. Ces plaisanteries me firent tout  coup
comprendre qu'il avoit vu sortir M. de Serbellane,  trois heures du
matin, de chez moi, le jour du bal. J'en prouvai une douleur
insense; je ne voyois aucun moyen de me justifier de cette
accusation; je frmissois de l'ide que Lonce auroit pu l'entendre.
M. de Serbellane arriva dans ce moment, il venoit de chez moi; il me
le dit. M. de Fierville sourit encore; ce sourire me parut celui de la
malice infernale; mais, au lieu de m'exciter  me dfendre, il me
glaa d'effroi, et je reus M. de Serbellane avec une froideur inoue.
Il en fut tellement tonn, qu'il ne pouvoit y croire, et son regard
sembloit me dire: mais o tes-vous, mais que vous est-il arriv? Sa
surprise me rendit  moi-mme. Non, Lonce, me rptai-je tout bas,
vous pouvez tout sur moi; mais je ne vous sacrifierai pas la bont, la
gnreuse bont, le culte de toute ma vie. Je me dcidai alors 
prendre M. de Serbellane  part, et lui rendant compte en peu de mots
de ce qui s'toit pass, je lui dis qu'une lettre de Thrse
l'attendoit chez lui, et il partit pour la lire.

Aprs cet acte de courage et d'honntet, car c'toit moi que je
sacrifiois, je voulus tenter de ramener M. de Fierville; je me
demandai pourquoi je ne pourrois pas me servir de mon esprit pour
carter des soupons injustes; mais M. de Fierville toit calme, et
j'tois mue; mais toutes mes paroles se ressentoient de mon trouble,
tandis qu'il acroit de sang-froid toutes les siennes. J'essayai
d'tre gaie pour montrer combien j'attachois peu de prix  ce qu'il
croyoit important; mes plaisanteries toient contraintes, et l'aisance
la plus parfaite rendoit les siennes piquantes. Je revins au srieux,
esprant parvenir de quelque manire  le convaincre; mais il
repoussoit par l'ironie l'intrt trop vif que je ne pouvois cacher.
Jamais je n'ai mieux prouv qu'il est de certains hommes sur lesquels
glissent, pour ainsi dire, les discours et les sentimens les plus
propres  faire impression; ils sont occups  se dfendre de la
vrit par le persiflage; et comme leur triomphe est de ne pas vous
entendre, c'est en vain que vous vous efforcez d'tre compris.

Je souffrois beaucoup cependant de mon embarrassante situation,
lorsque madame de Vernon vint me dlivrer; elle fit quelques
plaisanteries  M. de Fierville, qui valoient mieux que les siennes,
et l'emmena dans l'embrasure de la fentre, en me disant tout bas
qu'elle alloit le dtromper sur tout ce qui m'inquitoit, si je la
laissois seule avec lui. Je ne puis vous dire, ma chre Louise,
combien je fus touche de cette action, de ce secours accord dans une
vritable dtresse. Je serrai la main de madame de Vernon, les larmes
aux yeux, et je me promis de la voir demain, pour ne plus conserver un
secret qui me pse; vous saurez donc demain, ma Louise, ce qu'il doit
arriver de moi.




LETTRE XXX.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Ce 4 juillet.


J'ai pass un jour trs-agit, ma chre Louise, quoique je n'aie pu
parvenir encore  parler  madame de Vernon. Il a eu des momens doux,
ce jour, mais il m'a laiss de cruelles inquitudes. En m'veillant,
j'crivis  madame de Vernon, pour lui demander de me recevoir seule,
 l'heure de son djener; et sans lui dire prcisment le sujet dont
je voulois lui parler, il me semble que je l'indiquois assez
clairement. Elle fit attendre mon domestique deux heures, et me le
renvoya enfin avec un billet, dans lequel elle s'excusoit de ne pas
pouvoir accepter mon offre, et finissoit par ces mots remarquables:
_Au reste, ma chre Delphine, je lis dans votre coeur aussi bien que
vous-mme, mais je ne crois pas que ce soit encore le moment de nous
parler_.

J'ai rflchi long-temps sur cette phrase, et je ne la comprends pas
bien encore. Pourquoi veut-elle viter cet entretien? Elle m'a dit
elle-mme, il y a deux jours, qu'elle n'avoit point eu, jusqu'
prsent, de conversation avec Lonce, relativement au projet du
mariage; auroit-elle devin mon sentiment pour lui? Seroit-elle assez
gnreuse, assez sensible pour vouloir rompre cet hymen  cause de
moi, et sans m'en parler? Combien j'aurois  rougir d'une si noble
conduite! Qu'aurois-je fait pour mriter un si grand sacrifice? Mais
si elle en avoit l'ide, comment exposeroit-elle Matilde  voir tous
les jours Lonce? Enfin, dans ce doute insupportable, je rsolus
d'aller chez elle, et de la forcer  m'couter.

Qu'avois-je  lui dire cependant? Que j'aimois Lonce, que je voulois
m'opposer au bonheur de sa fille, traverser les projets que nous
avions forms ensemble! Ah! ma Louise, vous donnez trop
d'encouragement  ma foiblesse; au moins je ne me livrerai point 
l'esprance avant que madame de Vernon m'ait entendue, ait dcid de
mon sort.

M. de Serbellane arriva chez moi comme j'allois sortir; le changement
de son visage me fit de la peine, je vis bien qu'il souffroit
cruellement.--J'ai lu sa lettre, me dit-il; elle m'a fait mal: j'avois
espr que ma vie ne seroit funeste  personne, et voil que j'ai
perdu la destine de la plus sensible des femmes. Voyons enfin, me
dit-il en reprenant de l'empire sur lui-mme, voyons ce qu'il reste 
faire. Quoiqu'il me soit trs-pnible d'avoir l'air de cder, en
partant,  la volont de M. d'Ervins, j'y consens, puisque Thrse le
dsire; je ne crains pas que personne imagine que c'est ma vie que
j'ai mnage. Vous, madame, ajouta-t-il, que j'ai connue par tant de
preuves d'une anglique bont, il faut que vous m'en donniez une
dernire; il faut que vous receviez aprs-demain, dans la soire,
Thrse et moi chez vous. Je partirai ce matin ostensiblement; M.
d'Ervins se croira sr que je suis en route pour le Portugal; quelques
affaires l'appellent  Saint-Germain, et pendant qu'il y sera, Thrse
viendra chez vous en secret. Je sais que la demande que je vous fais
seroit refuse par une femme commune, accorde sans rflexion par une
femme lgre; je l'obtiendrai de votre sensibilit. Je n'ai peut-tre
pas toujours partag l'imptuosit des sentimens de Thrse; mais
aujourd'hui cet adieu m'est aussi ncessaire qu' elle; ces derniers
vnemens ont produit sur mon caractre une impression dont je ne le
croyois pas susceptible; je veux que Thrse entende ce que j'ai  lui
dire sur sa situation.

M. de Serbellane s'arrta, tonn de mon silence; ce qui s'toit pass
hier avec M. de Fierville me donnoit encore plus de rpugnance pour
une nouvelle dmarche: la calomnie ou la mdisance peuvent me perdre
auprs de Lonce. Je n'osois pas cependant refuser M. de Serbellane:
quel motif lui donner? J'aurois rougi de prtexter un scrupule de
morale, quand ce n'toit pas la vritable cause de mon incertitude:
honte ternelle  qui pourroit vouloir usurper un sentiment d'estime!

Je ne sais si M. de Serbellane s'aperut de mes combats, mais, me
prenant la main, il me dit, avec ce calme qui donne toujours l'ide
d'une raison suprieure:--Vous l'avez promis  Thrse; j'en suis
tmoin, elle y a compt; tromperez-vous sa confiance? Serez-vous
insensible  son dsespoir?--Non, lui rpondis-je, quoi qu'il puisse
en arriver, je ne lui causerai pas une telle douleur; employez cette
entrevue  calmer son esprit,  la ramener aux devoirs que sa destine
lui impose, et s'il en rsulte pour moi quelque grand malheur, du
moins je n'aurai jamais t dure envers un autre, j'aurai droit  la
piti.--Gnreuse amie! s'cria M. de Serbellane, vous serez heureuse
dans vos sentimens; je les ai devins, j'ose les approuver, et tous
les voeux de mon me sont pour votre flicit. Je mettrai tant de
prudence et de secret dans cette entrevue, que je vous promets d'en
carter tous les inconvniens. Je ferai servir ces dernires heures 
fortifier la raison de Thrse, et dans votre maison il ne sera
prononc que des paroles dignes de vous; la nuit suivante je pars, je
quitte peut-tre pour jamais la femme qui m'a le plus aim, et vous,
madame, et vous dont le caractre est si noble, si sensible et si
vrai.--C'toit la premire fois que M. de Serbellane m'exprimoit
vivement son estime: j'en fus mue. Cet homme a l'art de toucher par
ses moindres paroles; le courage qu'il avoit su m'inspirer me soutint
quelques momens; mais  peine fut-il parti, que je fus saisie d'un
profond sentiment de tristesse, en pensant  tous les hasards de
l'engagement que je venois de prendre.

Si j'avois pu consulter Lonce, ne m'auroit-il pas dsapprouve? il ne
voudroit pas au moins, j'en suis sre, que sa femme se permt une
conduite aussi foible. Ah! pourquoi n'ai-je pas ds  prsent la
conduite qu'il exigeroit de sa femme! Cependant ma promesse
n'toit-elle pas donne? pouvois-je supporter d'tre la cause
volontaire de la douleur la plus dchirante? Non, mais que ce jour
n'est-il pass!

Je suivis mon projet d'aller chez madame de Vernon, quoique je fusse
bien peu capable de lui parler, dans la distraction o me jetoit le
consentement que M. de Serbellane avoit obtenu de moi. Je trouvai
Lonce avec madame de Vernon: il venoit prendre cong d'elle, avant
d'aller passer quelques jours  Mondoville; il se plaignit de ne
m'avoir pas vue, mais avec des mots si doux sur mon dvouement 
l'amiti, que je dus esprer qu'il m'en aimoit davantage. Il soutint
la conversation avec un esprit trs-libre; il me parut, en
l'observant, que son parti toit pris; jusqu'alors il avoit eu l'air
entran, mais non rsolu; j'esprai beaucoup pour moi de son calme:
s'il m'avoit sacrifie, il auroit t impossible qu'il me regardt
d'un air serein.

Madame de Vernon alloit aux Tuileries faire sa cour  la reine; elle
me pria de l'accompagner. Lonce dit qu'il iroit aussi; je rentrai
chez moi pour m'habiller, et un quart d'heure aprs, Lonce et madame
de Vernon vinrent me chercher.

Nous attendions la reine dans le salon qui prcde sa chambre, avec
quarante femmes les plus remarquables de Paris: madame de R. arriva:
c'est une personne trs-inconsquente, et qui s'est perdue de
rputation, par des torts rels et par une inconcevable lgret. Je
l'ai vue trois ou quatre fois chez sa tante madame d'Artenas; j'ai
toujours vit avec soin toute liaison avec elle, mais j'ai eu
l'occasion de remarquer dans ses discours un fonds de douceur et de
bont: je ne sais comment elle eut l'imprudence de parotre sans sa
tante aux Tuileries, elle qui doit si bien savoir qu'aucune femme ne
veut lui parler en public. Au moment o elle entra dans le salon,
mesdames de Sainte-Albe et de Tsin, qui se plaisent assez dans les
excutions svres, et satisfont volontiers, sous le prtexte de la
vertu, leur arrogance naturelle; mesdames de Sainte-Albe et de Tsin
quittrent la place o elles toient assises, du mme ct que madame
de R.;  l'instant toutes les autres femmes se levrent, par bon air
ou par timidit, et vinrent rejoindre  l'autre extrmit de la
chambre madame de Vernon, madame du Marset et moi. Tous les hommes
bientt aprs suivirent cet exemple, car ils veulent, en sduisant les
femmes, conserver le droit de les en punir.

Madame de R. restoit seule l'objet de tous les regards, voyant le
cercle se reculer  chaque pas qu'elle faisoit pour s'en approcher, et
ne pouvant cacher sa confusion. Le moment alloit arriver o la reine
nous feroit entrer, ou sortiroit pour nous recevoir: je prvis que la
scne deviendroit alors encore plus cruelle. Les yeux de madame de R.
se remplissoient de larmes; elle nous regardoit toutes, comme pour
implorer le secours d'une de nous; je ne pouvois pas rsister  ce
malheur; la crainte de dplaire  Lonce, cette crainte toujours
prsente me retenoit encore; mais un dernier regard jet sur madame de
R. m'attendrit tellement, que par un mouvement compltement
involontaire, je traversai la salle, et j'allai m'asseoir  ct
d'elle: oui, me disois-je alors, puisque encore une fois les
convenances de la socit sont en opposition avec la vritable volont
de l'me, qu'encore une fois elles soient sacrifies.

Madame de R. me reut comme si je lui avois rendu la vie; en effet,
c'est la vie que le soulagement de ces douleurs, que la socit peut
imposer quand elle exerce sans piti toute sa puissance. A peine
eus-je parl  madame de R. que je ne pus m'empcher de regarder
Lonce: je vis de l'embarras sur sa physionomie, mais point de
mcontentement. Il me sembla que ses yeux parcouroient l'assemble
avec inquitude, pour juger de l'impression que je produisois, mais
que la sienne toit douce.

Madame de Vernon ne cessa point de causer avec M. de Fierville, et
n'eut pas l'air d'apercevoir ce qui se passoit; je soutins assez bien
jusqu' la fin ce qu'il pouvoit y avoir d'un peu gnant dans le rle
que je m'tois impos. En sortant de l'appartement de la reine, madame
de R. me dit, avec une motion qui me rcompensa mille fois de mon
sacrifice:--Gnreuse Delphine! vous m'avez donn la seule leon qui
pt faire impression sur moi! Vous m'avez fait aimer la vertu, son
courage et son ascendant. Vous apprendrez dans quelques annes, qu'
compter de ce jour je ne serai plus la mme. Il me faudra long-temps
avant de me croire digne de vous voir; mais c'est le but que je me
proposerai, c'est l'espoir qui me soutiendra.--je lui pris la main 
ces derniers mots, et je la serrai affectueusement. Un sourire amer de
madame du Marset, un regard de M. de Fierville m'annoncrent leur
dsapprobation; ils parloient tous les deux  Lonce, et je crus voir
qu'il toit pniblement affect de ce qu'il entendoit: je cherchai des
yeux madame de Vernon; elle toit encore chez la reine. Pendant ce
moment d'incertitude, Lonce m'aborda, et me demanda avec assez de
srieux la permission de me voir seule chez moi, ds qu'il auroit
reconduit madame de Vernon. J'y consentis par un signe de tte;
j'tois trop mue pour parler.

Je retournai chez moi; j'essayai de lire en attendant l'arrive de
Lonce. Mais lorsque trois heures furent sonnes, je me persuadai que
madame de Vernon l'avoit retenu, qu'il s'toit expliqu avec elle,
qu'elle avoit intress sa dlicatesse  tenir les engagemens de sa
mre, et qu'il alloit m'crire pour s'excuser de venir me voir. Un
domestique entra pendant que je faisois ces rflexions; il portoit un
billet  la main, et je ne doutai pas que ce billet ne ft l'excuse de
Lonce. Je le pris sans rien voir; un nuage couvroit mes yeux: mais
quand j'aperus la signature de Thrse, j'prouvai une joie bien
vive; elle me demandoit de venir le soir chez elle: je rpondis que
j'irois avec un empressement extrme: je crois que j'tois
reconnoissante envers Thrse, de ce que c'toit elle qui m'avoit
crit.

Je me rassis avec plus de calme; mais peu de temps aprs mon
inquitude recommena; j'avois appris depuis une heure  distinguer
parfaitement tous les bruits de voiture: je reconnoissois  l'instant
celles qui venoient du ct de la maison de madame de Vernon. Quand
elles approchoient, je retenois ma respiration pour mieux entendre, et
quand elles avoient pass ma porte, je tombois dans le plus pnible
abattement. Enfin, une s'arrte, on frappe, on ouvre, et j'aperois le
carrosse bleu de Lonce qui m'toit si bien connu. Je fus bien
honteuse alors de l'tat dans lequel j'avois t; il me sembloit que
Lonce pouvoit le deviner, et je me htai de reprendre un livre, et de
me prparer  recevoir comme une visite, avec les formes accoutumes
de la socit, celui que j'attendois avec un battement de coeur qui
soulevoit ma robe sur mon sein.

Lonce enfin parut; l'air en devint plus lger et plus pur. Il
commena par me dire que madame de Vernon l'avoit retenu avec une
insistance singulire, sans lui parler d'aucun sujet intressant; mais
le rappelant sans cesse pour le charger des commissions les plus
indiffrentes. Elle doit, lui dis-je, en faisant effort sur moi-mme,
chercher tous les moyens de vous captiver; vous ne pouvez en tre
surpris.--Ce n'est pas elle, reprit Lonce avec une expression assez
triste, qui peut influer sur mon sort, vous seule exercez cet empire;
je ne sais pas si vous vous en servirez pour mon bonheur.--Ce doute
m'tonna; je gardai le silence; il continua:--Si j'avois eu la gloire
de vous intresser, ne penseriez-vous pas aux prtextes que vous
donnez  la mchancet; oublieriez-vous le caractre de ma mre, et
les obstacles.... Il s'arrta, et appuya sa tte sur sa main:--Que me
reprochez-vous, Lonce? lui dis-je; je veux l'entendre avant de me
justifier.--Votre liaison intime avec madame de R.; madame d'Albmar
devoit-elle choisir une telle amie?--Je la voyois pour la troisime
fois, rpondis-je, depuis que je suis  Paris, je n'ai jamais t chez
elle, elle n'est jamais venue chez moi.--Quoi! s'cria Lonce, et
madame du Marset a os me dire....--Vous l'avez coute; c'est vous
qui tes bien plus coupable.

Ce n'est pas tout encore, ajoutai-je; ne m'avez-vous pas dsapprouve
d'avoir t me placer  ct d'elle?--Non, rpondit Lonce, je
souffrois, mais je ne vous blmois pas.--Vous souffriez, repris-je
avec assez de chaleur, quand je me livrois  un sentiment gnreux;
ah! Lonce, c'toit du malheur de cette infortune qu'il falloit
s'affliger, et non de l'heureuse occasion qui me permettoit de la
secourir. Sans doute madame de R. a dgrad sa vie; mais pouvons-nous
savoir toutes les circonstances qui l'ont perdue? a-t-elle eu pour
poux un protecteur, ou un homme indigne d'tre aim? ses parens
ont-ils soign son ducation? le premier objet de son choix a-t-il
mnag sa destine? n'a-t-il pas fltri dans son coeur toute esprance
d'amour, tout sentiment de dlicatesse? Ah! de combien de manires le
sort des femmes dpend des hommes! d'ailleurs, je ne me vanterai point
d'avoir pens ce matin  la conduite de madame de R., ni 
l'indulgence qu'elle peut mriter; j'ai t entrane vers elle par un
mouvement de piti tout--fait irrflchi. Je n'tois point son juge,
et il falloit tre plus que son juge pour se refuser  la soulager
d'un grand supplice, l'humiliation publique. Ces mmes femmes qui
l'ont outrage, pensez-vous que si elles l'eussent rencontre seule 
la campagne, elles se fussent loignes d'elle? Non, elles lui
auroient parl; leur indignation vertueuse, se trouvant sans tmoins,
ne se seroit point rveille. Que de petitesses vaniteuses et de
cruauts froides, dans cette ostentation de vertus, dans ce sacrifice
d'une victime humaine, non  la morale, mais  l'orgueil! coutez-moi,
Lonce, lui dis-je avec enthousiasme, je vous aime, vous le savez, je
ne chercherois point  vous le cacher, quand mme vous l'ignoreriez
encore; loin de moi toutes les ruses du coeur, mme les plus
innocentes: mais je l'espre, je ne sacrifierai pas  cette affection
toute-puissante les qualits que je dois aux chers amis qui ont lev
mon enfance: je braverai le plus grand des dangers pour moi, la
crainte de vous dplaire, oui, je le braverai, quand il s'agira de
porter quelque consolation  un tre malheureux.

Long-temps avant d'avoir fini de parler, j'avois vu sur le visage de
Lonce que j'avois triomph de toutes ses dispositions svres; mais
il se plaisoit  m'entendre, et je continuois, encourage par ses
regards.--Delphine, me dit-il, en me prenant la main, cleste
Delphine, il n'est plus temps de vous rsister. Qu'import si nos
caractres et nos opinions s'accordent en tout, il n'y a pas dans
l'univers une autre femme de la mme nature que vous! aucune n'a dans
les traits cette empreinte divine que le ciel y a grave, pour qu'on
ne pt jamais vous comparer  personne; cette me, cette voix, ce
regard se sont empars de mon tre; je ne sais quel sera mon sort avec
vous, mais sans vous il n'y a plus sur la terre pour moi que des
couleurs effaces, des images confuses, des ombres errantes; et rien
n'existe, rien n'est anim quand vous n'tes pas l. Soyez donc,
s'cria-t-il en se jetant  mes pieds, soyez donc la compagne de ma
destine, l'ange qui marchera devant moi, pendant les annes que je
dois encore parcourir. Soignez mon bonheur que je vous livre avec ma
vie, mnagez mes dfauts; ils naissent, comme mon amour, d'un
caractre passionn; et demandez au ciel pour moi, le jour de notre
union, que je meure jeune, aim de vous, sans avoir jamais prouv le
moindre refroidissement dans cette affection touchante, que votre
coeur m'a gnreusement accorde.

Ah! Louise, quels sentimens j'prouvois! je serrois ses mains dans les
miennes, je pleurois, je craignois d'interrompre par un seul mot ces
paroles enivrantes! Lonce me dit qu'il alloit crire  sa mre pour
lui dclarer formellement son intention, et il sollicita de moi la
promesse de m'unir  lui, quelle que ft la rponse d'Espagne, au
moment o elle seroit arrive. Je consentois avec transport au bonheur
de ma vie, quand tout  coup je rflchis que cette demande ne pouvoit
s'accorder avec la rsolution que j'avois forme de confier mon secret
 madame de Vernon, avant d'avoir pris aucun engagement. La
dlicatesse me faisoit une loi de ne donner aucune rponse dcisive,
sans lui avoir parl. Je ne voulus pas dire  Lonce ma rsolution 
cet gard, dans la crainte de l'irriter; je lui rpondis donc, que je
lui demandois de n'exiger de moi aucune promesse avant son retour; il
recula d'tonnement  ces mots, et sa figure devint trs-sombre;
j'allois le rassurer, lorsque tout  coup ma porte s'ouvrit, et je vis
entrer madame de Vernon, sa fille et M. de Fierville. Je fus
extrmement trouble de leur prsence, et je regrettois surtout de
n'avoir pu m'expliquer avec Lonce, sur le refus qui l'avoit bless.
Madame de Vernon ne m'observa pas, et s'assit fort simplement, en
m'annonant qu'elle venoit me chercher pour dner chez elle: Matilde
eut un moment d'tonnement lorsqu'elle vit Lonce chez moi; mais cet
tonnement se passa sans exciter en elle aucun soupon: la lenteur de
ses ides et leur fixit la prservent de la jalousie.--A propos, me
dit madame de Vernon, est-il vrai que M. de Serbellane part
aprs-demain pour le Portugal?--Je rougis  ce mot extrmement, dans
la crainte qu'il ne compromt Thrse, et je me htai de dire qu'il
toit parti ce matin mme. Lonce me regarda avec une attention
trs-vive, puis il tomba dans la rverie. Je sentis de nouveau le
malheur du secret auquel j'tois condamne, et je tressaillis en
moi-mme, comme si mon bonheur et, couru quelque grand hasard. Madame
de Vernon me proposa de partir; elle insista, mais foiblement, pour
que Lonce vnt chez elle: M. Barton l'attendoit; il refusa. Comme je
montois en voiture, il me dit a voix basse, mais avec un ton
trs-solennel:--N'oubliez pas qu'avec un caractre tel que le mien, un
tort du coeur, une dissimulation, dtruiroit sans retour et mon
bonheur et ma confiance.--Je le regardai pour me plaindre, ne pouvant
lui parler entoure comme je l'tois; il m'entendit, me serra la main
et s'loigna; mais depuis une oppression douloureuse ne m'a point
quitte.

Il est enfin convenu que demain au soir madame de Vernon me recevra
seule. Avant cette heure, Thrse et son amant se seront rencontrs
chez moi; c'est trop pour demain. J'ai vu ce soir Thrse; elle savoit
ma promesse par un mot de M. de Serbellane; je n'aurois pu lui
persuader moi-mme, quand je l'aurois voulu, que j'tois capable de me
rtracter. Son mari croit M. de Serbellane en route; il va demain 
Saint-Germain; tout est arrang d'une manire irrvocable, je suis
lie de mille noeuds; mais je l'espre au moins, c'est le dernier
secret qui existera jamais entre Lonce et moi. Vous, ma soeur,  qui
j'ai tout dit, songez  moi; mon sort sera bientt dcid.




LETTRE XXXI.

Lonce  sa mre.

Mondoville, 6 juillet 1790.


Je suis dans cette terre o vous avez pass les plus heureuses annes
de votre mariage; c'est ici, mon excellente mre, que vous avez lev
mon enfance; tous ces lieux sont remplis de mes plus doux souvenirs,
et je retrouve en les voyant cette confiance dans l'avenir, bonheur
des premiers temps de la vie. J'y ressens aussi mon affection pour
vous avec une nouvelle force; cette affection de choix que mon coeur
vous accorderoit, quand le devoir le plus sacr ne me l'imposeroit
pas. Vous me connoissez d'autant mieux, qu' beaucoup d'gards je vous
ressemble; fixez donc, je vous en conjure, toute votre attention, et
tout votre intrt sur la demande que je vais vous faire.

Je puis tre malheureux de beaucoup de manires; mon me irritable est
accessible  des peines de tout genre; mais il n'existe pour moi
qu'une seule source de bonheur, et je n'en goterai point sur la
terre, si je n'ai pas pour femme un tre que j'aime, et dont l'esprit
intresse le mien. Ce n'est point le rapide enthousiasme d'un jeune
homme pour une jolie femme, que je prends pour l'attachement
ncessaire  toute ma vie; vous savez que la rflexion se mle
toujours  mes sentimens les plus passionns: je suis profondment
amoureux de madame d'Albmar; mais je n'en suis pas moins certain, que
c'est la raison qui me guide, dans le choix que j'ai fait d'elle, pour
lui confier ma destine.

Mademoiselle de Vernon est une personne belle, sage et raisonnable; je
suis convaincu qu'elle ne donnera jamais  son poux aucun sujet de
plainte, et que sa conduite sera conforme aux principes les plus
rguliers; mais est-ce l'absence des peines que je cherche dans le
mariage? je ferois tout aussi bien alors de rester libre. D'ailleurs
je n'atteindrois pas mme  ce but, en me rsignant  l'union que l'on
me propose. Que ferois-je de l'me et de l'esprit que j'ai, avec une
femme d'une nature tout--fait diffrente? N'avez-vous pas souvent
remarqu dans la vie combien les gens mdiocres et les personnes
distingues s'accordent mal ensemble! Les esprits tout--fait
vulgaires s'arrangent beaucoup mieux avec les esprits suprieurs; mais
la mdiocrit ne suppose rien au-del de sa propre intelligence, et
regarde comme folie tout ce qui la dpasse. Mademoiselle de Vernon a
dj un caractre et un esprit arrts, qui ne peuvent plus ni se
modifier, ni se changer; elle a des raisonnemens pour tout, et les
penses des autres ne pntrent jamais dans sa tte. Elle oppose
constamment une ide commune  toute ide nouvelle, et croit en avoir
triomph. Quel plaisir la conversation pourroit-elle donner avec une
telle femme! et l'un des premiers bonheurs de la vie intime n'est-il
pas de s'entendre et de se rpondre? Que de mouvemens, que de
rflexions, que de penses, que d'observations ne me seroit-il pas
impossible de communiquer  Matilde! et que ferois-je de tout ce que
je ne pourrois pas lui confier, de cette moiti de ma vie  laquelle
je ne pourrois jamais l'associer!

Ah! ma mre, je serai seul, pour jamais seul, avec toute autre femme
que Delphine, et c'est une douleur toujours plus amre avec le temps,
que cette solitude de l'esprit et du coeur,  ct de l'objet qui vers
la fin de la vie doit tre votre unique bien. Je ne supporterois point
une telle situation; j'irois chercher ailleurs cette socit parfaite,
cette harmonie des mes, dont jamais l'homme ne peut se passer; et
quand je serois vieux, je rapporterois mes tristes jours  celle  qui
je n'aurois pu donner un doux souvenir de mes jeunes annes.

Quel avenir! ma mre, pouvez-vous y condamner votre fils, quand le
hasard le plus favorable lui prsente l'objet qui feroit le bonheur de
toutes les poques de sa vie, la plus belle des femmes, et cependant
celle qui, dpouille de tous les agrmens de la jeunesse, possderoit
encore les trsors du temps; la douceur, l'esprit et la bont! Vous
avez donn, par une ducation forte, une grande activit  mes vertus,
comme  mes dfauts; pensez-vous qu'un tel caractre soit facile 
rendre heureux?

Si vous eussiez pris des engagemens indissolubles, des engagemens
consacrs par l'honneur, c'en toit fait, j'immolois ma vie  votre
parole; mais sans doute votre consentement n'avoit point un semblable
caractre, puisque vous ne m'avez jamais fait cette objection, en
rponse  dix lettres, qui vous interrogeoient,  cet gard. Vous ne
m'avez parl que des injustes prventions qu'on vous a donnes contre
madame d'Albmar.

On vous a dit qu'elle toit lgre, imprudente, coquette, philosophe;
tout ce qui vous dplat en tout genre, on l'a runi sur Delphine. Ne
pouvez-vous donc pas, ma mre, en croire votre fils autant que madame
du Marset? Delphine a t leve dans la solitude, par des personnes
qui n'avoient point la connoissance du monde, et dont l'esprit toit
cependant fort clair; elle ne vit  Paris que depuis un an, et n'a
point appris  se dfier des jugemens des hommes. Elle croit que la
morale suffit  tout, et qu'il faut ddaigner les prjugs reus, les
convenances admises, quand la vertu n'y est point intresse! Mais le
soin de mon bonheur la corrigera de ce dfaut; car ce qu'elle est
avant tout, c'est bonne et sensible; elle m'aime, que n'obtiendrai-je
donc pas d'elle, et pour vous, et pour moi?

On vous a parl de la supriorit de son esprit; et comme  ma prire
vous avez consenti  venir vivre chez moi l'anne prochaine, vous
craignez de rencontrer dans votre belle-fille un caractre despotique.
Matilde, dont l'esprit est born, a des volonts positives sur les
plus petites circonstances de la vie domestique; Delphine n'a que deux
intrts au monde, le sentiment et la pense relie est sans dsirs,
comme sans avis sur les dtails journaliers, et s'abandonne avec joie
 tous les gots des autres; elle n'attache du prix qu' plaire et 
tre aime. Vous serez l'objet continuel de ses soins les plus
assidus; je la vois avec madame de Vernon; jamais l'amour filial,
l'amiti complaisante et dvoue ne pourroient inspirer une conduite
plus aimable. Ah! ma mre, c'est votre bonheur autant que le mien, que
j'assure en pousant madame d'Albmar.

Vous n'avez pas rflchi combien vous auriez de peine  mnager
l'amour-propre d'une personne mdiocre: tout est si doux, tout est si
facile avec un tre vraiment suprieur! Les opinions mme de Delphine
sont mille fois plus aises  modifier, que celles de Matilde.
Delphine ne peut jamais craindre d'tre humilie; Delphine ne peut
jamais prouver les inquitudes de la vanit; son esprit est prt 
reconnotre une erreur, accoutum qu'il est  dcouvrir tant de
vrits nouvelles, et son coeur se plat  cder aux lumires de ceux
qu'elle aime.

On vous a dit encore, j'ai honte de l'crire, qu'elle toit fausse et
dissimule; que j'ignorois sa vie passe et ses affections prsentes:
sa vie passe! tout le monde la sait; ses affections prsentes! que
vous a-t-on mand sur M. de Serbellane? pourquoi me le nommez-vous?
Non, Delphine ne m'a rien cach. Delphine fausse! dissimule!... Si
cela pouvoit tre vrai, son caractre seroit le plus mprisable de
tous; car elle profaneroit indignement les plus beaux dons que la
nature ait jamais faits, pour entraner et convaincre.

Enfin, j'oserai vous le dire, sans porter atteinte au respect profond
que j'aime  vous consacrer; je suis rsolu  pouser madame
d'Albmar,  moins que vous ne me prouviez qu'une loi de l'honneur s'y
oppose. Le sacrifice que je ferois alors seroit bientt suivi de celui
de ma vie: l'honneur peut l'exiger; mais vous, ma mre, seriez-vous
heureuse  ce prix?




LETTRE XXXII.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Bellerive, ce 6 juillet.


Ma chre soeur, j'tois sans doute avertie par quelque pressentiment
du ciel, lorsque j'prouvois un si grand effroi de la journe d'hier.
Oh! de quel vnement ma fatale complaisance est la premire cause!
J'prouve autant de remords que si j'tois coupable, et je n'chappe 
ces rflexions que par une douleur plus vive encore, parle spectacle
du dsespoir de Thrse. Et Lonce! Lonce! juste ciel! quelle
impression recevra-t-il de mon imprudente conduite? Ma Louise, je me
dis  chaque instant que si vous aviez t prs de moi, aucun de ces
malheurs ne me seroit arriv. Mais la bont, mais la piti naturelles
 mon caractre m'garent, loin d'un guide qui sauroit joindre  ces
qualits une raison plus ferme que la mienne.

Hier  deux heures aprs midi, M. d'Ervins alla dner  Saint-Germain
chez un de ses amis, se croyant assur du dpart de M. de Serbellane.
Madame d'Ervins arriva chez moi vers cinq heures, seule,  pied, dans
un tat dplorable; et peu de momens aprs, M. de Serbellane vint
trs-secrtement pour lui dire un adieu, qui sera plus long, hlas!
qu'ils ne l'imaginoient alors. Ma porte toit dfendue pour tout le
monde, et pour M. d'Ervins en particulier; on disoit chez moi que
j'tois partie pour Bellerive, et tous mes volets ferms du ct de la
cour, servoient  le persuader. Je fus tmoin, pendant trois heures,
de la douleur la plus dchirante; je versai beaucoup de larmes avec
Thrse, et j'tois dj bien abattue lorsque la plus terrible preuve
tomba sur moi.

Au moment o j'avois obtenu de Thrse et de M. de Serbellane qu'ils
se sparassent, un de mes gens entra, et me dit qu'un domestique de
madame de Vernon m'apportoit un billet d'elle, et demandoit  me
parler; je sors et je vois, jugez de ma terreur, je vois M. d'Ervins!
Il toit dj dans la chambre voisine, et se dbarrassant d'une
redingotte  la livre des gens de madame de Vernon, dont il s'toit
revtu pour se dguiser: il s'avance tout  coup, malgr mes efforts,
se prcipite sur la porte de mon salon, l'ouvre, et trouve M. de
Serbellane  genoux devant Thrse, la tte baisse sur sa main.
Thrse reconnot son mari la premire, et tombe sans connoissance sur
le plancher. M. de Serbellane la relve dans ses bras, avant d'avoir
encore aperu M. d'Ervins, et croyant que la douleur des adieux toit
la seule cause de l'tat o il voyoit Thrse. M. d'Ervins arrache sa
femme des bras de son amant, et la jette sur une chaise, en
l'abandonnant  mes secours; il se retourne ensuite vers M. de
Serbellane, et tire son pe sans remarquer que son adversaire n'en
avoit pas: les cris qui m'chapprent attirrent mes gens; M. de
Serbellane leur ordonna de s'loigner, et, s'adressant  M. d'Ervins,
il lui dit:--Vous devez croire  madame d'Ervins, monsieur, des torts
qu'elle n'a pas; je la quittois, je la priois de recevoir mes adieux.

M. d'Ervins alors entra dans une colre, dont les expressions toient
 la fois insolentes, ignobles et furieuses. A travers tous ses
discours, on voyoit cependant la plus ferme rsolution de se battre
avec M. de Serbellane. J'essayai de persuader  M. d'Ervins que cette
scne pourroit tre ignore de tout le monde; mais je compris par ses
rponses une partie de ce que j'ai su depuis avec dtail; c'est que M.
de Fierville savoit tout, avoit tout dit, et que cette raison, plus
qu'aucune autre encore, animoit le courage de M. d'Ervins.

M. de Serbellane souffroit de la manire la plus cruelle; je voyois
sur son visage le combat de toutes les passions gnreuses et fires;
il toit immobile devant une fentre, mordant ses lvres, coutant en
silence les folles provocations de M. d'Ervins, et regardant seulement
quelquefois le visage ple et mourant de Thrse, comme s'il avoit
besoin de trouver dans ce spectacle des motifs pour se contenir.

Il me vint dans l'esprit, aprs avoir tout puis pour calmer M.
d'Ervins, de dtourner sa colre sur moi, et j'essayai de lui dire que
c'toit moi qui avois engag madame d'Ervins  venir: je commenois 
peine ces mots, que se rappelant ce qu'il avoit oubli, c'est que le
rendez-vous s'toit donn dans ma maison, il se permit sur ma conduite
les rflexions les plus insultantes. M. de Serbellane alors ne se
contint plus, et saisissant la main de M. d'Ervins, il lui dit:--C'en
est assez, monsieur; c'en est assez; vous n'aurez plus affaire qu'
moi, et je vous satisferai.--Thrse revint  elle dans ce moment.
Quelle scne pour elle, grand Dieu! une pe nue, la fureur qui se
peignoit dans les regards de son amant et de son mari, lui apprirent
bientt de quel vnement elle toit menace; elle se jeta aux pieds
de M. d'Ervins pour l'implorer.

Alors, soit que prt  se battre, il prouvt un ressentiment plus
pre encore contre celle qui en toit la cause, soit qu'il ft dans
son caractre de se plaire dans les menaces, il lui dclara qu'elle
devoit s'attendre aux plus cruels traitemens, qu'il lui retireroit sa
fille, qu'il l'enfermeroit dans une terre pour le reste de ses jours,
et que l'univers entier connotroit sa honte, puisqu'il alloit s'en
laver lui-mme dans le sang de son amant. A ces atroces discours, M.
de Serbellane fut saisi d'une colre telle, que je frmis encore en me
la rappelant: ses lvres toient ples et tremblantes, son visage
n'avoit plus qu'une expression convulsive; il me dit  voix basse en
s'approchant de moi:--Voyez-vous cet homme, il est mort; il vient de
se condamner; je perdrai Thrse pour toujours, mais je la laisserai
libre, et je lui conserverai sa fille.--A ces mots, avec une action
plus prompte que le regard, il prit M. d'Ervins par le bras et sortit.

Thrse et moi nous les suivmes tous les deux; ils toient dj dans
la rue. Thrse, en se prcipitant sur l'escalier, tomba de quelques
marches; je la relevai, j'aidai  la reporter sur mon lit, et je
chargeai Antoine, le valet de chambre intelligent que vous m'avez
donn, de rejoindre M. d'Ervins et M. de Serbellane, et de nous
rapporter  l'instant ce qui se seroit pass.

Je tins serre dans mes bras pendant cette cruelle incertitude la
malheureuse Thrse, qui n'avoit qu'une ide, qui ne craignoit au
monde que le danger de M. de Serbellane.

Antoine revint enfin, et nous apprit que dans le fatal combat, M.
d'Ervins avoit t tu sur la place. Thrse, en l'apprenant, se jeta
 genoux, et s'cria:--Mon Dieu, ne condamnez pas aux peines
ternelles la criminelle Thrse! accordez-lui les bienfaits de la
pnitence; sa vie ne sera plus qu'une expiation svre, ses derniers
jours seront consacrs  mriter votre misricorde!--En effet, depuis
ce moment toutes ses ides semblent changes; le repentir et la
dvotion se sont empars de son esprit troubl: elle ne s'est pas
permis de me prononcer une seule fois le nom de son amant.

Antoine, aprs nous avoir dit l'affreuse issue du combat, nous apprit
qu'il avoit eu lieu dans les Champs-lyses, presque devant le jardin
de madame de Vernon. Lorsque M. d'Ervins fut tomb, M. de Serbellane
vit Antoine et l'appela; il le chargea de me dire, n'osant pas
prononcer le nom de Thrse, qu'aprs un tel vnement il toit oblig
de partir  l'instant mme pour Lisbonne, mais qu'il m'criroit ds
qu'il y seroit arriv. Ces derniers mots furent entendus de quelques
personnes qui s'toient rassembles autour du corps de M. d'Ervins, et
mon nom seul fut rpt dans la foule. Antoine, appel comme tmoin
par la justice, ne dposera rien qui puisse compromettre Thrse, et
mon nom seul, s'il le faut, sera prononc; j'espre donc que je
sauverai  Thrse l'horrible malheur de passer pour la cause de la
mort de son mari.

M. d'Ervins a un frre mchant et dur, qui seroit capable, pour
enlever  Thrse sa fille, et la direction de sa fortune, de
l'accuser publiquement d'avoir excit son amant au meurtre de son
mari. Thrse me fit part de ses craintes, dont Isore seule toit
l'objet. Nous convnmes ensemble que nous ferions dire partout qu'une
querelle politique, que je n'avois pu russir  calmer, toit la cause
de ce duel. Je priai seulement madame d'Ervins de me permettre de tout
confier  madame de Vernon, parce qu'elle toit plus en tat que
personne de diriger l'opinion de la socit sur cette affaire, et
qu'elle avoit de l'ascendant sur M. de Fierville, qui paroissoit le
seul instruit de la vrit. Je demandai aussi  Thrse de me donner
une grande preuve d'amiti, en consentant  ce que Lonce ft
dpositaire de son secret; je lui avouai mon sentiment pour lui, et 
ce mot Thrse ne rsista plus.

C'toit peut-tre trop exiger d'elle; mais redoutant l'clat de cette
aventure,  laquelle mon nom dans les premiers temps pouvoit tre
malignement associ, il m'toit impossible de me rsoudre  courir ce
hasard auprs de Lonce. Je crains, je n'ai que trop de raisons de
craindre qu'il ne blme ma conduite, mais je veux au moins qu'il en
connoisse parfaitement tous les motifs: il fut aussi dcid que
j'emmenerois madame d'Ervins le soir mme  ma campagne, et que nous y
resterions quelques jours ensemble sans voir personne, jusques  ce
qu'elle et des nouvelles de la famille de son mari.

On vint me dire que madame de Vernon me demandoit. J'allai la recevoir
dans mon cabinet; il falloit enfin que cette journe si douloureuse se
termint par quelques sentimens consolateurs. Je l'ai souvent
remarqu, un soin bienfaisant prpare dans les peines de la vie un
soulagement  notre me, lorsque ses forces sont prtes 
l'abandonner. Quelle affection madame de Vernon me tmoigna! avec quel
intrt elle me questionna sur tous les dtails de cet affreux
vnement! elle-mme me raconta ce qui avoit t la premire cause de
notre malheur.

Hier au soir madame du Marset crut apercevoir dans la rue M. de
Serbellane envelopp dans un manteau, et le raconta  M. de Fierville.
Celui-ci, dnant avec M. d'Ervins,  Saint-Germain, lui soutint que M.
de Serbellane n'toit pas parti pour le Portugal hier matin, comme il
le croyoit: il parot que M. de Fierville le dit d'abord sans mauvaise
intention, mais il le soutint ensuite, malgr l'motion qu'il remarqua
chez M. d'Ervins, parce que la crainte de faire du mal ne l'arrte
point, et qu'il aime assez les brouilleries quand il peut y jouer un
rle.

M. d'Ervins voulut partir  l'instant mme; cet empressement piqua la
curiosit de M. de Fierville: il lui demanda de l'accompagner. M.
d'Ervins passa d'abord chez lui, et n'y trouva point sa femme: il vint
 ma porte; on la lui refusa, en lui disant que j'tois  Bellerive;
mais M. de Fierville prtendit qu'il avoit aperu  travers une
jalousie ma femme de chambre qui travailloit, et suggra lui-mme  M.
d'Ervins, comme une bonne plaisanterie, d'aller secrtement chez
madame de Vernon, et de donner un louis  son domestique pour qu'il
lui prtt sa redingotte.--Et vous ne fermerez pas votre porte  M. de
Fierville! dis-je  madame de Vernon avec indignation.--Mon Dieu! je
vous assure, me rpondit-elle, qu'il ne se doutoit pas des
consquences de ce qu'il faisoit.--Et n'est-ce pas assez, lui dis-je,
de cette existence sans but, de cette vie sans devoirs, de ce coeur
sans bont, de cette tte sans occupation? n'est-il pas le flau de la
socit, qu'il examine sans relche, et trouble avec malignit?--Ah!
dit madame de Vernon, il faut tre indulgent pour la vieillesse et
pour l'oisivet; mais laissons cela pour nous occuper de vous;--et me
parlant alors de Lonce, elle vint elle-mme au-devant de la confiance
que je voulois avoir en elle.

Combien elle me parut noble et sensible dans cet entretien! elle
m'avoua que depuis long-temps elle m'avoit devine, mais qu'elle avoit
voulu savoir si Lonce me prfroit rellement  sa fille, et qu'en
tant maintenant convaincue, elle ne feroit rien pour s'opposer au
sentiment qui l'attachoit  moi. Elle ne me cacha point que la rupture
de ce mariage lui toit pnible; elle exprima ses regrets pour sa
fille avec la plus touchante vrit. Nanmoins sa tendre amiti la
ramenant bientt  ce qui me concernoit, elle parut se consoler par
l'esprance de mon bonheur. Je n'avois point d'expressions assez vives
pour lui tmoigner ma reconnoissance; je lui confiai mes craintes sur
l'clat qui venoit de se passer; je lui avouai que je redoutois
l'impression qu'il pouvoit faire sur Lonce. Elle m'couta avec la
plus grande attention, et me dit aprs y avoir beaucoup pens:--Il
faut me charger de lui parler  son arrive, avant qu'il ait appris
tout ce qu'on ne manquera pas de dire contre vous. Il sait que je
m'entends mieux qu'une autre  conjurer ces orages d'un jour; je le
tranquilliserai.--Quoi! lui dis-je, vous me dfendrez auprs de lui,
avec ce talent sans gal, que je vous ai vu quelquefois?--En
doutez-vous? me rpondit-elle.--Son accent me pntra.

Je veux lui crire, lui dis-je; vous lui remettrez ma
lettre.--Pourquoi lui crire? reprit-elle; vos chevaux sont prts pour
partir, la nuit est dj venue; vous n'auriez pas le temps de raconter
toute cette histoire.--J'prouve de la rpugnance, lui rpondis-je, 
hasarder dans une lettre le secret de mon amie; mais je manderai
seulement  Lonce que je vous ai tout confi, qu'il peut tout savoir
de vous; et s'il vous tmoigne le dsir de venir  Bellerive, vous
voudrez bien lui dire que je l'y recevrai.--Oui, reprit-elle vivement;
c'est mieux comme cela; vous avez raison.

Je pris la plume, et je sentis une sorte de gne, en crivant  Lonce
en prsence de madame de Vernon; mon billet fut plus court et plus
froid que je ne l'aurois voulu; tel qu'il toit, je le remis  madame
de Vernon; elle le lut attentivement, le cacheta, et me dit qu'il
toit  merveille, et que j'y conservois la dignit qui me convenoit.
C'toit  elle, ajouta-t-elle,  suppler  ce que je ne disois pas;
elle me rassura sur ce que je redoutois; elle me parut convaincue
qu'elle me justifieroit entirement auprs de Lonce; elle en prit
presque l'engagement, et se plaisant  me raconter ce qu'elle lui
diroit, elle me parla de moi sous cette forme indirecte, avec tant de
grce, de charme et mme d'adresse, que je bnis le ciel d'avoir eu
l'ide de lui confier ma dfense. Non, il n'existe point de femme au
monde qui sache faire valoir aussi habilement ceux qu'elle aime. Elle
seule connot assez bien le monde, pour rassurer Lonce sur l'clat
que peut avoir le funeste vnement auquel mon nom est ml. Un
sentiment indomptable d'amour et de fiert me rendroit impossible de
m'excuser auprs de lui, si son premier mouvement ne m'toit pas
favorable.

Je finis en recommandant  madame de Vernon de veiller sur la
rputation de Thrse, de ne nommer que moi dans le monde, de me
livrer mille fois plutt qu'elle, et de raconter l'histoire du duel,
telle que nous avions dcid qu'on la feroit; elle me le promit: je
l'embrassai; nous nous sparmes; j'emmenai Thrse et sa fille, et
nous arrivmes  trois heures du matin  Bellerive: quel voyage!
quelle journe, ma chre Louise! J'enverrai cette lettre  Paris
demain, de peur que la nouvelle de la mort de M. d'Ervins ne vous
arrive avant ma lettre, et ne vous effraie pour moi.

Ce soir, pendant que l'infortune Thrse avoit dsir d'tre seule,
je me suis promene sur le bord de la rivire; j'ai voulu me livrer au
souvenir de Lonce; mais je ne sais, une inquitude que j'avois de la
peine  m'avouer, m'empchoit de m'abandonner au charme de cette ide.
Je me rappelai quelques traits svres de son caractre, ce qu'il en
disoit lui-mme dans sa lettre  M. Barton. Ce n'toit plus un amant,
c'toit un juge que je croyois voir dans Lonce; et des mouvemens
d'une fiert douloureuse s'emparoient de mon me en pensant  lui.
Enfin, me retraant tout ce que madame de Vernon m'avoit dit pour me
rassurer, je me suis rpt qu'un trait de bont mme indiscret ne
pouvoit dtruire les sentimens qu'il m'a tmoigns, et je suis rentre
chez moi plus tranquille.

Hlas! Thrse, l'infortune Thrse est la seule  plaindre! combien
vous vous intresserez  son malheur, bonne, excellente Louise!
combien vous serez dispose  me pardonner ce que j'ai fait pour elle!
Ce n'est pas vous qui seriez svre envers les garemens mme de la
piti.




LETTRE XXXIII.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Bellerive, 9 juillet.


Depuis trois jours, le croirez-vous, ma chre Louise, je n'ai pas reu
une seule lettre de madame de Vernon; je n'ai pas entendu parler de
Lonce! peut-tre n'est-il pas encore revenu de Mondoville! J'ai reu
seulement une lettre de madame d'Artenas, la tante de madame de R.,
qui me mande que la mort de M. d'Ervins fait un bruit horrible dans
Paris, et que beaucoup de gens me blment: elle me demande de
l'instruire de la vrit des faits, pour qu'elle puisse me dfendre.
Eh! que m'importe ce qu'on dira de moi? c'est l'opinion de Lonce que
je veux savoir.

J'avois envie d'aller  Paris pour parler encore  madame de Vernon;
je ne puis abandonner Thrse; elle a pris la fivre avec un dlire
violent; elle veut me voir  tous les instans; hier j'tois sortie de
sa chambre pendant quelques minutes, elle me demanda, et ne me
trouvant point auprs d'elle, elle tomba dans un accs de pleurs qui
me fit une peine profonde; non, je ne la quitterai point.




LETTRE XXXIV.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Bellerive, 10 juillet.


Ce jour s'est encore pass sans nouvelles, et cependant Lonce est
arriv; un de mes gens, revenu ce soir de Paris, a rencontr un des
siens. Je suis descendue vingt fois pendant le jour dans mon avenue,
regardant si je ne voyois venir personne, reconnoissant de loin le
facteur des lettres, courant d'abord au-devant de lui, mais bientt
force de m'appuyer contre un arbre pour l'attendre: les battemens de
coeur qui me saisissoient m'toient la force de marcher.

J'ai puis toutes les informations que l'on peut prendre sur les
lettres, sur les moyens d'en recevoir, sur la possibilit d'en perdre;
je suis honteuse auprs de mes gens de ces innombrables questions; je
les ai cesses, n'en esprant plus rien.

Il est clair que madame de Vernon n'a pas t contente de Lonce,
puisqu'elle ne m'a pas mand  l'instant mme ce qu'il lui a dit; elle
espre le ramener. Non, je ne lui crirai point; non, je n'entrerai
avec lui dans aucune justification; je n'irai point  Paris pour le
prvenir, pour lui demander grce; je peux avoir eu tort selon son
opinion, mais quand je lui confie mes motifs, mais quand je sollicite
presque mon pardon, par l'entremise de mon amie; enfin, quand je suis
seule ici dans la douleur, auprs du lit d'une infortune, qui
succombe aux tourmens du repentir et de l'amour, c'est  Lonce 
venir me chercher.




LETTRE XXXV.

Lonce  sa mre.

Paris, 11 juillet.


Je vous ai crit, je crois, il y a quatre jours, de Mondoville, ma
chre mre, une lettre que je dsavoue entirement; vous aviez raison
de choisir mademoiselle de Vernon pour ma femme. Madame de Vernon m'a
remis une lettre de vous dcisive; le contrat est sign d'hier au
soir, et cependant je vis, vous ne pouvez rien dsirer de plus.

J'avois abrg mon sjour  Mondoville, mais ce n'toit pas dans ce
but. A mon arrive, j'apprends que M. de Serbellane a tu M. d'Ervins
 la suite d'une querelle politique chez madame d'Albmar; tout Paris
retentit de cet clat scandaleux; sur le champ de bataille mme M. de
Serbellane a nomm madame d'Albmar; il toit renferm chez elle
depuis vingt-quatre heures; elle m'avoit dit qu'il toit parti pour le
Portugal; dans huit jours elle part pour Montpellier, d'o elle se
rendra  Lisbonne, s'il n'est pas permis  M. de Serbellane de revenir
en France pour l'pouser. Elle-mme m'a crit que madame de Vernon
m'apprendroit toute son histoire. Enfin de quoi me plaindrois-je? elle
est libre, son caractre devoit m'tre connu: ne m'aviez-vous pas dit,
ma mre, qu'il ne s'accorderoit jamais avec le mien? pardonnez-moi de
vous en avoir parl: oubliez-la.

Je le sais; il ne m'est pas permis d'en finir; l'existence que vous
m'avez donne vous appartient; j'ai prouv une motion assez forte de
tout ceci; mais ce n'est pas en vain que votre sang m'a transmis le
courage et la fiert; j'en aurai, je serai dans deux jours l'poux de
Matilde. Que dira madame d'Albmar alors, que pensera-t-elle? Mais
qu'importe ce qu'elle pensera? ma mre, vous serez obie.

Le pauvre Barton s'est dmis le bras en tombant de cheval; il est
oblig de rester  Mondoville encore quelque temps; il s'est aussi
comme moi cruellement tromp; mais qu'en rsulte-t-il pour lui? rien.
Adieu, ma mre.




LETTRE XXXVI.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Bellerive, dans la nuit du 12 juillet.


Je n'ai plus rien  vous dire sur moi; aujourd'hui,  six heures du
soir, mon sort a fini, et  neuf, j'ai reu la lettre qui me
l'annonce. J'existe; je crois que je ne mourrai pas; j'irai vous
rejoindre ds que madame d'Ervins sera rtablie. Il y a quelques
heures que je me suis crue trs-mal, mais c'est une des illusions de
la douleur: souffrir, ce n'est pas mourir, c'est vivre.

Lisez cette lettre; je suis parvenue  vous la copier; mais il faut
que j'en conserve l'original toujours sous mes yeux; si je ne la
voyois pas, je n'y croirois plus; j'irois trouver Lonce, j'irois lui
dire que je l'aime encore; et de ma vie je ne dois le voir, ni lui
parler.


_Madame de Vernon  madame d'Albmar._

Ce 10 juillet.

La peine que je vais vous causer, ma chre Delphine, m'est extrmement
douloureuse. J'ai remis votre billet  Lonce; je lui ai parl avec la
plus grande vivacit, mais il toit dj tellement prvenu par le
bruit qu'a fait cette malheureuse aventure, qu'il m'a t impossible
de le ramener; il prtend que vos caractres ne se conviennent point,
que vous l'offenseriez sans cesse dans ce qu'il a de plus cher au
monde, le respect pour l'opinion, et que vous vous rendriez malheureux
mutuellement. Il avoit, d'ailleurs, reu une lettre de sa mre, qui
s'opposoit formellement  ce qu'il vous poust, et le sommoit de
remplir ses engagemens avec ma fille.

J'ai voulu lui rendre  cet gard toute sa libert, mais il l'a
refuse; et comme il toit dcid  ne point s'unir avec vous, il m'a
paru naturel de revenir  nos anciens projets; le contrat de Matilde
et de Lonce a donc t sign aujourd'hui, et aprs-demain,  six
heures du soir, ils se marient; je voudrois vous voir avant cet
instant si solennel pour moi; venez demain  Paris, et j'irai chez
vous. Adieu, je suis bien affecte de votre chagrin.

SOPHIE DE VERNON

Cette lettre, qui m'est parvenue par la poste, devoit, d'aprs la
date, m'arriver avant-hier: est-ce la fatalit, ou madame de Vernon
vouloit-elle s'pargner mes plaintes? Oh! j'en suis sre, elle a
froidement servi ma cause; je me suis confie dans son amiti pour
moi, et j'avois tort; son affection pour sa fille a sans doute
affoibli toutes ses expressions en ma faveur. Mais Lonce! juste ciel!
Lonce devoit-il avoir besoin qu'on me dfendt? la vrit ne lui
suffisoit-elle pas?

Ce matin je m'veillois aux esprances des plus tendres affections du
coeur; la nature me sembloit la mme; je pensois, j'aimois, j'tois
moi; et il se prparoit  conduire une autre femme  l'autel! Il ne me
donnoit pas mme un regret! il me croyoit indigne de son nom! Je
voulois ce soir mme aller trouver Lonce, oui, l'poux de Matilde,
lui demander la raison de cette cruaut, de ce mpris qui l'avoient
forc de rompre nos liens. Mais quelle honte, grand Dieu! l'implorer!
lui, qui me croit dgrade dans l'opinion des hommes! Ah! que je
meure, mais que je meure immobile  la place o j'ai reu le coup
mortel.

Qu'avois-je donc fait, cependant, qui pt inspirer  Lonce cette
haine subite contre moi? J'avois cd  la piti que m'inspiroit
l'amour de Thrse: ne la comprend-il donc pas, cette piti? Se
croit-il certain de n'en avoir jamais besoin? Ma condescendance peut
tre blme, je le sais; mais pouvois-je aimer comme j'aimois Lonce,
et n'avoir pas un coeur accessible  la compassion? L'amour et la
bont ne viennent-ils pas de la mme source?

Non, ce ne sont pas les motifs de mon action qu'il juge, c'est ce que
les autres en ont dit; c'est leur opinion qu'il consulte, pour savoir
ce qu'il doit penser de moi; jamais il ne m'auroit rendue heureuse,
jamais. Ah! qu'ai-je dit, Louise? aucune femme sur la terre ne
l'auroit t comme moi: je me serois conforme  son caractre, je
l'aurois consult sur toutes mes actions; il m'aimoit, j'en suis sre!
sans cet clat cruel.... Ah! Thrse, vous nous avez perdues toutes
les deux!

J'ai eu soin de lui cacher qu'elle toit la cause de mon dsespoir:
elle est assez malheureuse. Cependant elle n'a point  se plaindre de
son amant; c'est le sort qui les spare. Mais Lonce, ce sort, c'est
ta volont, c'est toi.... Louise, est-il sr qu'ils sont maris
maintenant! qui le sait, qui me le dira? Sans doute, ils le sont
depuis plusieurs heures; tout est irrvocable.

J'irai pourtant  Paris demain; je n'y verrai personne, je ne verrai
pas madame de Vernon. Qu'a-t-elle affaire de moi? mais je saurai
l'heure, le lieu, les circonstances; je veux me reprsenter
l'vnement qui sera dsormais l'unique souvenir de ma vie: je veux
d'autres douleurs que cette lettre, d'autres penses non moins
dchirantes, mais qui soulagent un peu ma tte: elle est l devant
moi, cette lettre, je la regarde sans cesse, comme si elle devoit
s'animer, et rpondre  mes avides questions.

Louise, vous aviez raison de craindre le monde pour votre malheureuse
Delphine; voil mon me bouleverse; le calme n'y rentrera plus, la
tempte a triomph de moi; vous qui m'aimez encore, il faut que vous
me le pardonniez, mais je crois que je ne peux plus vivre; j'ai
horreur de la socit, et la solitude me rend insense; il n'y a plus
de place sur la terre o je puisse me reposer.




LETTRE XXXVII.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Paris, le 13 juillet,  minuit.


Louise, hier il n'toit pas mari, non il ne l'toit pas encore! Juste
ciel! seule maintenant, abandonne de tout ce que j'aimois, vous
dirai-je ce que mon dsespoir peut  peine me persuader encore!
coutez-moi: si je me rappelle ce que j'ai vu, ce que j'ai ressenti,
ma raison n'est pas encore entirement gare.

Il me fut impossible de rester plus longtemps  Bellerive; l'inaction
du corps, quand l'me est agite, est un supplice que la nature ne
peut supporter; je montai en voiture; j'ordonnai qu'on me conduist 
Paris, sans aucun projet, sans aucune ide qu'il me ft possible de
m'avouer; je sentois encore, non de l'esprance, mais quelque chose
qui diffroit cependant de l'impression qu'une nouvelle certaine fait
prouver. A force de rflchir, mes ides s'toient obscurcies, et
j'tois parvenue  douter.

Je contemplois tous les objets dans le chemin avec ce regard fixe qui
ne permet de rien distinguer: j'aperus cependant un pauvre vieillard
sur la route; je fis arrter ma voiture pour lui donner de l'argent;
ce mouvement n'appartenoit point  la bienfaisance; il toit inspir
par l'ide confuse qu'une action charitable dtourneroit de moi le
malheur qui me menaoit; je frmis en dcouvrant quelques restes
d'espoir dans mon me, en sentant que je n'tois pas encore au dernier
terme de la douleur; je tombai  genoux dans ma voiture sans avoir la
force de prier, et j'arrivai dans une anxit inexprimable.

Antoine toit chez moi; je n'osai lui faire une question directe; mais
je lui dis, sur madame de Vernon, un mot qui devoit l'amener  me
parler d'elle.--Sans doute, me rpondit-il, madame vient ici pour
assister au mariage de mademoiselle Matilde avec M. de Mondoville:
c'est  six heures,  Sainte-Marie, prs de Chaillot,  l'extrmit du
faubourg, dans l'glise du couvent o mademoiselle de Vernon a t
leve: il n'est pas cinq heures. Madame a bien le temps de faire sa
toilette.--Oh! Louise! il n'toit pas encore son poux! j'tois 
cinquante pas de lui, je pouvois aller me jeter en travers de la
porte, et sa voiture auroit pass sur mon coeur avant que le mariage
s'accomplt!

Non, jamais une heure n'a fait natre tant de penses diverses, tant
de projets adopts, rejets  l'instant! je me suis crue vingt fois
dcide  tout hasarder pour lui parler encore, avant qu'il et
prononc le serment ternel; et vingt fois la fiert, la timidit
glacrent mes mouvemens, et renfermrent en moi-mme la passion qui me
consumoit: je me disois: Lonce, que mon imprudence a dtach de moi,
que pensera-t-il d'une action inconsidre? Faut-il le voir marcher 
l'autel aprs avoir foul ma prire! Cette rflexion m'arrtoit, mais
le souvenir des jours o il m'avoit aime la combattoit bientt avec
force. Pendant ces incertitudes je voyois l'heure s'couler, et le
temps dcidoit pour moi de l'irrvocable destine.

Je ne sais par quel mouvement je pris tout  coup un parti, dont
l'ide me donna d'abord quelque soulagement. Je rsolus d'aller
moi-mme, couverte d'un voile,  cette glise o ils devoient se
marier, et d'tre ainsi tmoin de la crmonie. Je ne comprends pas
encore quel toit mon projet; je n'avois pas celui de m'opposer au
mariage, d'oser faire un tel scandale; j'esprois, je crois, que je
mourrois; ou plutt, la rflexion ne me guidoit pas: la douleur me
poursuivoit, et je fuyois devant elle. Je sortis seule, et tellement
enveloppe d'un voile et d'un vtement blanc, qu'on ne me reconnut
point  ma porte; je marchois dans la rue rapidement; je ne sais d'o
me venoit tant de force; mais il y avoit sans doute dans ma dmarche
quelque chose de convulsif, car je voyois ceux qui passoient s'arrter
en me regardant; une agitation intrieure me soutenoit; je craignois
de ne pas arriver  temps, j'tois presse de mon supplice; il me
sembloit qu'en atteignant au plus haut degr de la souffrance, quelque
chose se briseroit dans ma tte ou dans mon coeur, et qu'alors
j'oublierois tout.

J'entrai dans l'glise sans avoir repris ma raison; la fracheur du
lieu me calma pendant quelques instans; il y avoit trs-peu de monde;
je pus choisir la place que je voulois, et je m'assis derrire une
colonne qui me droboit aux regards; mais cependant, hlas! me
permettoit de tout voir. J'aperus quelques femmes ges dans le fond
de l'glise, qui prioient avec recueillement; et comparant le calme de
leur situation avec la violence de la mienne, je hassois ma jeunesse
qui donnoit  mon sang cette activit de malheur.

Des instrumens de fte se firent entendre en dehors de l'glise; ils
annonoient l'arrive de Lonce; les orgues bientt aussi la
clbrrent, et mon coeur seul mloit le dsespoir  tant de joie.
Cette musique produisit sur mes sens un effet surnaturel; dans quelque
lieu que j'entendisse l'air que l'on a jou, il seroit pour moi comme
un chant de mort. Je m'abandonnai, en l'coutant,  des torrens de
larmes, et cette motion profonde fut un secours du ciel; j'prouvai
tout  coup un mouvement d'exaltation qui soutint mon me abattue: la
pense de l'tre suprme s'empara de moi: je sentis qu'elle me
relevoit  mes propres yeux: Non, me dis-je  moi-mme, je ne suis
point coupable; et lorsque tout bonheur m'est enlev, le refuge de ma
conscience, le secours d'une Providence misricordieuse me restera. Je
vivrai de larmes; mais aucun remords ne pouvant s'y mler, je ne
verrai dans la mort que le repos. Ah! que j'ai besoin de ce repos!

Je n'avois pas encore os lever les yeux; mais quand les sons eurent
cess, cette douleur dchirante qu'ils avoient un moment suspendue, me
saisit de nouveau; je vis Lonce  la clart des flambeaux; pour la
dernire fois sans doute je le vis! il donnoit la main  Matilde; elle
toit belle, car elle toit heureuse; et moi, mon visage couvert de
pleurs ne pouvoit inspirer que de la piti.

Lonce, est-ce encore une illusion de mon coeur? Lonce me parut
plong dans la tristesse; ses traits me sembloient altrs, et ses
regards erroient dans l'glise, comme s'il et voulu viter ceux de
Matilde. Le prtre commena ses exhortations, et lorsqu'il se tourna
vers Lonce pour lui adresser des conseils sur le sentiment qu'il
devoit  sa femme, Lonce soupira profondment, et sa tte se baissa
sur sa poitrine.

Vous le dirai-je! un instant aprs je crus le voir qui cherchoit dans
l'ombre ma figure appuye sur la colonne, et je prononai dans mon
garement ces mots d'une voix basse:--_C'toit  Delphine, Lonce, que
cette affection toit promise; oui, Lonce la devoit  Delphine; elle
n'a point cess de la mriter_.--Il se troubla visiblement, quoiqu'il
ne pt m'entendre; madame de Vernon se leva pour lui parler; elle se
mit entre lui et moi: il s'avana cependant encore pour regarder la
colonne; son ombre s'y peignit encore une fois.

J'entendis la question solennelle qui devoit dcider de moi, un
frissonnement glac me saisit; je me penchai en avant, j'tendis la
main; mais bientt pouvante de la saintet du lieu, du silence
universel, de l'clat que feroit ma prsence, je me retirai par un
dernier effort, et j'allai tomber sans connoissance derrire la
colonne. Je ne sais ce qui s'est pass depuis; je n'ai point entendu
le _oui_ fatal; le froid bienfaisant de la mort m'a sauv cette
angoisse.

A dix heures du soir, le gardien de l'glise, au moment o il alloit
la fermer, s'est aperu qu'une femme toit tendue sur le marbre; il
m'a releve, il m'a porte  l'air; enfin, il m'a rendu cette fivre
douloureuse qu'on appelle la vie: je me suis fait conduire chez moi;
j'ai trouv mes gens inquiets, et de quoi, juste ciel! que ne
pleuroient-ils de me revoir!

Aprs trois heures d'une immobilit stupide, j'ai retrouv la force de
vous crire; Louise, ma seule amie, rappelez-moi prs de vous; ils
sont tous heureux ici, qu'ai-je  faire dans ce pays de joie?
Peut-tre les lieux que vous habitez ranimeront-ils en moi les
sentimens que j'y ai long-temps prouvs; une anne ne peut-elle se
retrancher de la vie? mais un jour, un seul jour! Ah! c'est celui-l
qui ne s'effacera point.




LETTRE XXXVIII.

Lonce  M. Barton.

Paris, ce 14 juillet.


Je vous ai mand ma rsolution: sachez  prsent que je suis mari;
oui, depuis hier,  Matilde, je suis mari: je vous ai pargn tout ce
que j'ai souffert; pourquoi mler  vos douleurs les inquitudes de
l'amiti? Mais il faut cependant, si je ne veux pas devenir fou, que
je vous confie une seule chose; et que direz-vous de moi si ce secret
impossible  garder est une apparition, un fantme, une chimre? Voil
ce qu'est devenu votre misrable ami, voil dans quel tat elle m'a
jet par sa perfidie.

Je savois hier que madame d'Albmar toit  Bellerive, s'occupant de
son dpart pour Lisbonne; je le savois; eh bien! au milieu de la
crmonie imposante, qui pour jamais disposoit de mon sort; dans cette
glise, o la fiert, le devoir, la volont de ma mre m'ont entran,
j'ai cru voir, derrire une colonne, madame d'Albmar couverte d'un
voile blanc; mais sa figure s'offrit  mes regards si ple et si
change, que c'est ainsi que son image devroit m'apparatre aprs sa
mort. Plus je fixois les yeux sur cette colonne, plus mon illusion
devenoit forte, et je crus que mon nom et le sien avoient t
prononcs par sa voix, que j'entends souvent, il est vrai, quand je
suis seul.

Madame de Vernon s'approcha de moi, et me rappela doucement  ce que
je devois  Matilde: je me levai pour prononcer le serment
irrvocable;  l'instant mme je vis cette mme ombre s'avancer,
tendre la main, et mon trouble fut tel qu'un nuage couvrit mes yeux.
Je fis cependant un nouvel effort pour examiner cette colonne, dont
j'avois cru voir sortir l'image perscutrice de ma vie; mais je
n'aperus plus rien; l'effet des lumires dans cette vaste glise, et
mon imagination agite avoient sans doute cr cette chimre.

Mon silence et mon trouble, cependant, embarrassoient Matilde; je me
htai de dire _oui_, comme dans l'garement d'un rve. Mon me tout
entire toit ailleurs; n'importe, le lien est serr, je suis l'poux
de Matilde! quand il seroit vrai que Delphine m'auroit aim quelques
instans, elle a senti, je n'en puis douter, qu'aprs l'clat de son
aventure, elle seroit perdue, si elle n'pousoit pas M. de Serbellane;
mais si je savois au moins qu'elle m'a regrett! indigne foiblesse!
Delphine m'a tromp, la nature n'a plus rien de vrai.

Vous saurez une fois, si je puis raconter ces derniers jours sans
tomber dans des accs de rage et de douleur, vous saurez une fois tout
ce qui s'est pass. Mais ce fantme blanc, hier, qu'toit-il? Je le
vois encore.... Ah! mon ami, quand vous serez guri, venez; j'ai plus
besoin de vous que dans les dbiles jours de mon enfance; ma raison
est sans force, et je n'ai plus d'un homme que la violence des
passions.

SECONDE PARTIE.




LETTRE PREMIRE.

Mademoiselle d'Albmar  Delphine.

Montpellier, 20 juillet 1790.


Aprs avoir reu votre lettre, j'ai pass le jour entier dans les
larmes, et je peux  peine voir assez pour vous crire, tant mes yeux
sont fatigus de pleurer. Ma chre enfant,  quelles douleurs vous
avez t livre! ah! que n'tois-je l, pour exprimer ma haine contre
les mchans, et pour consoler la bont malheureuse! Je m'tois
attache  Lonce, je le regardois dj comme un poux, comme un ami
digne de vous; il a t capable d'une telle cruaut; il a
volontairement renonc  la plus aimable femme du monde, parce qu'il
avoit  lui reprocher une faute dont toutes les vertus gnreuses
toient la cause; une faute, comme les anges en commettroient s'ils
toient tmoins des foiblesses et des souffrances des hommes!

Sans doute, madame de Vernon n'a point su vous dfendre; je vais plus
loin, et je la souponne d'avoir empoisonn l'action qu'elle toit
charge de justifier; mais ce n'est point une excuse pour Lonce.
Celui que vous aviez daign prfrer devoit-il avoir besoin d'un guide
pour vous juger? Non, il ne vous a jamais aime; il faut l'oublier et
relever votre me par le sentiment de ce que vous valez. Ma chre
Delphine, la vie n'est jamais perdue  vingt ans; la nature, dans la
jeunesse, vient au secours des douleurs, les forces morales
s'accroissent encore  cet ge, et ce n'est que dans le dclin que
sont les maux irrparables.

J'ose vous le conseiller, quittez pour quelque temps le monde, et
venez auprs de moi; je l'entrevois confusment ce monde, mais il me
semble qu'il ne suffit pas de toutes les qualits du coeur et de
l'esprit pour y vivre en paix; il exige une certaine science qui n'est
pas prcisment condamnable, mais qui vous initie cependant trop avant
dans le secret du vice, et dans la dfiance que les hommes doivent
inspirer. Vous avez l'esprit le plus tendu, mais votre me est trop
jeune, trop prompte  se livrer; mettez votre sensibilit sous l'abri
de la solitude, fortifiez-vous par la retraite, et retournez ensuite
dans la socit; si vous y restiez maintenant, vous ne guririez point
des peines que vous avez prouves.

Venez goter le calme, venez vous reposer par l'absence des objets
pnibles, et par la suspension momentane de toute motion nouvelle;
ce tableau sans couleurs n'a rien d'attirant, mais,  la longue, une
situation monotone fait du bien; si les consolations qu'il faut puiser
en soi-mme ne sont pas rapides, leur effet au moins est durable.

Je ne vous parle point de mon affection, c'est avec timidit que je la
rappelle, quand il s'agit des peines de l'amour; cependant une fois,
je l'espre, votre me tendre y trouvera peut tre encore quelque
douceur.




LETTRE II.

Rponse de Delphine  mademoiselle d'Albmar,

Bellerive, 26 juillet 1790.


Oui, j'irai vous rejoindre et pour toujours; cependant, pourquoi
dites-vous qu'il ne m'a jamais aime? Je sais bien que je n'ai plus
d'avenir, mais il ne faut pas m'ter le pass.

Au concert, au bal, la dernire fois que je l'ai vu, j'en suis sre,
il m'aimoit! il y a maintenant douze jours que je ne fais plus que
repasser sur les mmes souvenirs; je me suis rappel des mots, des
regards, des accens dont je n'avois pas assez joui, mais qui doivent
me convaincre de son affection. Il m'aimoit, j'tois libre, et il est
l'poux d'une autre; ne croyez pas que jamais ma pense puisse sortir
de ce cercle cruel que les regrets tracent autour de moi. Depuis le
jour o j'aurois d mourir, j'ai vcu seule, je n'ai vu que Thrse,
je n'ai point rpondu aux lettres de madame de Vernon, je lui ai fait
dire que je ne pouvois pas la voir, vous-mme vous ne m'auriez pas
fait du bien.

Je saurai recouvrer quelque empire sur moi-mme, mais le bonheur!
votre raison mme vous dira qu'il n'en est plus pour moi. Vous ne
pensez pas que jamais je puisse aimer un autre homme que Lonce; ce
charme irrsistible, qui m'avoit inspir la premire passion de ma
vie, vous ne pensez pas que jamais je puisse l'oublier. Eh bien! le
sort d'une femme est fini quand elle n'a pas pous celui qu'elle
aime; la socit n'a laiss dans la destine des femmes qu'un espoir;
quand le lot est tir et qu'on a perdu, tout est dit: on essaie de
vains efforts, souvent mme on dgrade son caractre en se flattant de
rparer un irrparable malheur; mais cette inutile lutte contre le
sort ne fait qu'agiter les jours de la jeunesse, et dpouiller les
dernires annes de ces souvenirs de vertu, l'unique gloire de la
vieillesse et du tombeau.

Que faut-il donc faire quand une cause, inconnue ou mrite, vous a
ravi le bien suprme, l'amour dans le mariage? que faut-il donc faire,
quand vous tes condamne  ne jamais le connotre? teindre ses
sentimens, se rendre aride, comme tant d'tres qui disent qu'ils s'en
trouvent bien; touffer ces lans de l'me qui appellent le bonheur et
se brisent contre la ncessit; j'y ai presque russi, c'est aux
dpens de mes qualits, je le sais; mais qu'importe! pour qui
maintenant les conserverois-je?

Je suis moins tendre avec Thrse; j'ai quelque chose de contraint
dans mes paroles, dans mon air, qui m'inspire de la dplaisance pour
moi-mme; ces dfauts me conviennent: Lonce ne m'a-t-il pas juge
indigne de lui! pourquoi ne lui donnerois-je pas raison? Vous voulez
que je retourne vers vous, ma chre Louise; mais pourrez-vous me
reconnotre? J'ai fait sur moi un travail qui a singulirement altr
ce que j'avois d'aimable; ne falloit-il pas roidir son me pour
supporter ce que je souffre! S'veiller sans espoir, traner chaque
minute d'un long jour comme un fardeau pnible, ne plus trouver
d'intrt ni de vie  aucune des occupations habituelles, regarder la
nature sans plaisir, l'avenir sans projet; juste ciel, quelle
destine! et si je me livre  ma douleur, savez-vous quelle est
l'ide, l'indigne ide qui s'empare de moi? le besoin d'une
explication avec Lonce.

Il me semble que je lui dirois des paroles qui me vengeroient...; mais
 quoi me serviroit-il de me venger? la fiert seule peut me conserver
quelques restes de son estime. Cependant pourra t-il viter de me
voir? c'est  moi de m'y refuser, je le dois, je le veux; Louise, ce
qui m'a perdue, c'est trop d'abandon dans le caractre; je me sens de
l'admiration pour les qualits, pour les dfauts mme qui prservent
de l'ascendant des autres. J'aime, j'estime la froideur, le ddain, le
ressentiment; Lonce verra si moi aussi je ne puis pas lui
ressembler.... Que verra-t-il? Il ne me regarde plus; je m'agite, et
il est en paix. Ma vie n'est de rien dans la sienne; il continue sa
route et me laisse en arrire, aprs m'avoir vue tomber du char qui
l'entrane.

Vous me parlez de la retraite! j'ai le monde en horreur, mais la
solitude aussi m'est pnible. Dans le silence qui m'environne, je suis
poursuivie par l'ide que personne sur la terre ne s'intresse  moi;
personne! ah! pardonnez, c'est  Lonce seul que je pensois; funeste
sentiment, qui dvaste le coeur, et n'y laisse plus subsister aucune
des affections douces qui le remplissoient! C'est pour vous, pour vous
seule, ma soeur, que j'essaie de vivre; madame de Vernon que j'ai tant
aime ne m'est plus qu'une pense douloureuse; je lui adresse, au fond
de mon coeur, des reproches pleins d'amertume; hlas! peut-tre que
Lonce seul les mrite; je veux me prserver du premier tort des
malheureux, de l'injustice. Je recevrai madame de Vernon, puisqu'elle
veut me voir: elle m'crit que mon refus l'afflige; oh! je ne veux pas
l'affliger: peut-tre, en la revoyant, reprendrai-je  son charme.

Je redemande un intrt, un moment agrable, comme on invoqueroit les
dons les plus merveilleux de l'existence; il me semble que cesser de
souffrir est impossible, et qu'il n'y a plus au monde que de la
douleur.




LETTRE III.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Ce 30 juillet.


J'ai vu madame de Vernon; elle est venue passer deux jours 
Bellerive; je me promenois seule sur ma terrasse, lorsque de loin je
l'ai aperue: j'ai t saisie d'un tel tremblement  sa vue, que je me
suis hte de m'asseoir pour ne pas tomber; mais cependant, comme elle
approchoit, un sentiment d'irritation et de fiert m'a soutenue, et je
me suis leve pour lui cacher mon trouble.

Toute l'expression de son visage toit triste et abattue; nous avons
gard l'une et l'autre le silence; enfin elle l'a rompu, en me disant
que sa fille alloit la quitter, et s'tablir avec son mari dans une
maison spare.--Ce projet n'toit pas le vtre, lui ai-je dit.--Non,
rpondit-elle; il drange, et mon aisance de fortune, et l'espoir que
j'avois d'tre entoure de ma famille; mais qui peut prtendre au
bonheur!--J'ai soupir.--Vous avez fait cependant, lui dis-je avec
amertume, beaucoup de sacrifices  votre fille; elle, du moins, vous
devroit de la reconnoissance.--Vous m'accusez, rpondit-elle aprs
quelques momens de rflexion, vous m'accusez de vous avoir mal
dfendue auprs de Lonce; je peux mriter ce reproche; cependant je
vous l'assure, son irritation ne pouvoit tre calme; vos ennemis
l'avoient prvenu avant que je le visse; le blme que vous avez
encouru avoit particulirement offens son respect pour l'opinion
publique, et vos caractres se convenoient si peu, que vous auriez t
trs malheureux ensemble.--Vous avois-je charge d'en juger, lui
dis-je, et n'aviez-vous pas accept, ou plutt recherch le devoir de
me justifier?--Et vous aussi, s'cria-t-elle, vous voulez
m'abandonner! vous en avez plus le droit que ma fille, et je me
rsigne  mon sort, sans vouloir lutter contre lui.--Elle s'assit en
finissant ces mots; je la vis plir et trembler; je l'avouerai,
d'abord je n'en fus point mue; j'ai tant souffert depuis huit jours,
que mon me est devenue plus ferme contre la douleur des autres;
cependant lorsqu'elle versa des larmes, je me sentis attendrie, je lui
pris la main, je lui demandai de se justifier; elle se tut, et
continua de pleurer. C'toit la premire fois de ma vie que je la
voyois dans cet tat; tous mes souvenirs parlrent pour elle dans mon
coeur.--Eh bien! lui dis-je, eh bien! je puis vous aimer assez pour
vous pardonner le malheur de ma vie; vous ne m'avez point servie
auprs de Lonce, mais en effet c'toit  son coeur  plaider pour
moi; lui qui toit l'objet de ma tendresse, lui qui ne pouvoit douter
de mon amour, ne savoit-il pas ma meilleure excuse? Cependant, comment
avez-vous pu vous rsoudre  prcipiter ce mariage? n'aviez-vous pas
besoin de mon consentement, aprs l'aveu que je vous avois fait? Vous
tiez mre; mais n'tois-je pas devenue votre fille en vous confiant
mon sort?--Oui! s'cria-t elle en soupirant, ma fille, et bien plus
tendre que ma fille: je suis coupable, je le suis.--Et sa pleur et
l'altration de ses traits devenoient  chaque instant plus
remarquables. Je ne pus rsister  ce spectacle, et je me jetai dans
ses bras en lui disant:--Je vous pardonne; si j'en meurs,
souvenez-vous que je vous ai pardonn.--Elle me regarda avec une
motion extrme; elle eut presque le mouvement de se jeter  mes
pieds; mais se reprenant tout  coup, elle se leva, et me demanda la
permission de se promener un instant seule.

Je rsolus, pendant qu'elle fut loin de moi, de l'interroger sur tout
ce qui s'toit pass. Quand elle revint, je le tentai: cette
conversation lui toit pnible, et j'tois sans cesse combattue entre
l'intrt qui me faisoit dvorer ses rponses, et le sentiment de
piti qui me dfendait d'insister: si elle avoit voulu se vanter et me
tromper, notre liaison toit rompue; mais elle me peignit avec une
telle vrit les nuances prcises de son dsir secret en faveur de sa
fille, et de son exactitude cependant  dire ce que j'avois exig
d'elle, qu'elle exera sur moi l'empire de la vrit. Je la
condamnois, mais je l'aimois toujours; et comme ses manires toient
restes naturelles, son charme existoit encore.

Elle m'avoua, avec confusion, qu'elle avoit en effet press Lonce de
conclure son mariage avec sa fille; mais elle m'affirma que jamais il
ne m'auroit pouse, aprs l'clat du duel de M. de Serbellane. Il
toit convaincu, me dit-elle, que tout le monde sauroit un jour que
j'avois runi chez moi une femme avec son amant,  l'insu de son mari,
et que la mort de M. d'Ervins en tant la suite, on ne me pardonnerait
jamais. Le prtexte dont on vouloit couvrir ce malheur, les opinions
politiques, lui dplaisoit presque autant que la vrit mme. Enfin,
madame de Vernon ajouta que Lonce avoit reu la lettre de sa mre la
plus vive contre moi, et ne cessa de me rpter que ma destine et
t trs-malheureuse, avec deux personnes qui auroient trait la
plupart de mes qualits comme des dfauts.

Je repoussai ces consolations pnibles, et je ne lui trouvois pas le
droit de me les donner. Je n'aimois pas davantage ses conseils rpts
de fuir Lonce, et d'aller passer quelque temps auprs de vous,
jusques  ce qu'il partt pour l'Espagne, comme c'toit son dessein;
ces conseils toient d'accord avec mes rsolutions; mais je n'avois
pas rendu  madame de Vernon le pouvoir de me diriger; et c'toit
presque malgr moi que je me laissois captiver par sa grce et sa
douceur.

Dans le cours de cette conversation, je lui demandai une fois si
Lonce n'avoit pas imagin que je m'intressois trop vivement  M. de
Serbellane; mais elle repoussa bien facilement cette supposition, qui
m'auroit t plus douce. En effet, la jalousie que M. de Serbellane
avoit un moment inspire  Lonce, n'toit-elle pas tout--fait
dtruite, par la confidence mme du secret de madame d'Ervins? Non,
Louise, il ne reste aucune pense sur laquelle mon coeur puisse se
reposer.

Madame de Vernon me parla ensuite de Matilde et de Lonce.--Il ne
l'aime pas, me dit-elle; depuis leur mariage, il la voit  peine, mais
elle lui convient mieux qu'aucune autre, parce qu'elle ne fera jamais
parler d'elle, et que c'est ainsi que doit tre la femme d'un homme si
sensible au moindre blme. Quant  Matilde, elle aimera Lonce de
toutes les puissances de son me; mais elle a une telle confiance dans
l'ascendant du devoir, qu'elle ne forme pas un doute sur l'affection
de son mari pour elle; elle n'observe rien, et passe la plus grande
partie de sa journe dans les pratiques de dvotion. Elle ne sera
point ombrageuse en jalousie; mais si quelques circonstances
frappantes lui dcouvroient l'attachement de Lonce pour une autre
femme, elle seroit aussi vhmente qu'elle est calme, et la roideur
mme de son esprit et l'inflexibilit de ses principes ne lui
permettroient plus ni tolrance, ni repos.--Hlas! m'criai-je, ce ne
sera pas moi qui troublerai son bonheur; l'on n'a rien  craindre de
moi; ne suis-je pas un tre immol, ananti: Ah! Sophie, lui dis-je,
deviez-vous.... Mais ne parlons plus ensemble de Lonce, afin que je
puisse goter le seul plaisir dont mon me soit encore susceptible, le
charme de votre entretien.

Madame de Vernon vouloit voir madame d'Ervins, elle s'y est refuse;
Thrse ne se montrant pas, pendant que madame de Vernon toit 
Bellerive, j'ai pass deux jours tte--tte avec elle. Je l'avoue, le
second jour j'prouvai quelque soulagement; il y a dans l'attrait que
je ressens pour madame de Vernon  prsent quelque chose
d'inexplicable: elle ne m'inspire plus une estime partaite, ma
confiance n'est plus sans bornes; mais sa grce me captive; quand je
la vois, je m'en crois aime, je suis moins oppresse auprs d'elle,
et je ne puis l'entendre quelques heures, sans imaginer confusment
qu'elle m'a offert des consolations inattendues. Hlas! cette illusion
a peu dur! Quand madame de Vernon a t partie, je me suis retrouve
plus mal qu'avant son arrive: le bien qu'elle fait au coeur n'y reste
pas.

Quel trouble je sens dans mon me! mes ides, mes sentimens sont
bouleverss: je ne sais pour quel but, ni dans quel espoir je dois me
crer un esprit, une manire d'tre nouvelle! je flotte dans la plus
cruelle des incertitudes, entre ce que j'tois, et ce que je veux
devenir; la douleur, la douleur est tout ce qu'il y a de fixe en moi:
c'est elle qui me sert  me reconnotre. Mes projets varient, mes
desseins se combattent; mon malheur reste le mme; je souffre, et je
change de rsolution pour souffrir encore. Louise, faut-il vivre,
quand on craint l'heure qui suit, le jour qui s'avance, comme une
succession de penses amres et dchirantes? Si le temps ne me soulage
pas, tout n'est-il pas dit? Le secret de la raison, c'est d'attendre;
mais qui attend en vain n'a plus qu' mourir.




LETTRE IV.

Lonce  M. Barton.

Paris, ce 5 aot.


Vous me demandez comment je passe ma vie avec Matilde: ma vie! elle
n'est pas l. Je me promne seul tout le jour, et Matilde ne s'en
inquite pas; pendant ce temps elle va  la messe, elle voit son
vque, ses religieuses, que sais-je? elle est bien. Quand je la
retrouve, de la politesse et de la douceur lui paroissent du
sentiment; elle s'en contente, et cependant elle m'aime. La fille de
la personne du monde qui a le plus de finesse dans l'esprit et de
flexibilit dans le caractre, marche droit dans la ligne qu'elle
s'est trace sans apercevoir jamais rien de ce qu'on ne lui dit pas.
Tant mieux.... Je ne la rendrai pas malheureuse. Et que m'importe son
esprit, puisque je ne veux jamais lui communiquer mes penses?

Nous avancerons l'un  ct de l'autre dans cette route vers la tombe,
que nous devons faire ensemble; ce voyage sera silencieux et sombre
comme le but. Pourquoi s'en affliger? Un seul tre au monde changeoit
en pompe de bonheur cette fte de mort que les hommes ont nomme le
mariage; mais cet tre toit perfide, et un abme nous a spars.

Mon ami, je voudrois venger M. d'Ervins. Pourquoi M. de Serbellane
existe-t-il aprs avoir tu un homme? n'a-t-il tu que ce d'Ervins? Et
moi, juste ciel! est-ce que je vis? Je ne suis pas content de ma tte,
elle s'gare quelquefois; ce que j'prouve surtout, c'est de la
colre: une irritabilit que vous aviez adoucie ne me laisse plus de
repos; je n'ai pas un sentiment doux. Si je pense que je pourrois la
rencontrer, je ne me plais qu' lui parler avec insulte; il n'y a plus
de bont en moi: mais qu'en ferois-je? ne disoit-on pas que Delphine
toit remarquable par la bont? je ne veux pas lui ressembler.

Tous les jours une circonstance nouvelle accrot mon amertume; j'tois
tonn de ce que le dpart de madame d'Albmar n'avoit pas encore eu
lieu; je remarquois le sjour de madame d'Ervins chez elle, et j'avois
fait de ce sjour mme une sorte d'excuse  sa conduite; je me disois
qu'apparemment elle n'avoit point pris avec trop de chaleur et d'clat
le parti de M. de Serbellane, puisque la femme de M. d'Ervins avoit
choisi sa maison pour asile; et, quoique cette circonstance ne
changet rien aux relations de madame d'Albmar avec M. de Serbellane,
 ces vingt-quatre heures passes chez elle, misrable que je suis! je
sentois mon ressentiment adouci: mais hier, mon banquier, chez qui
j'tois entr pour je ne sais quelle affaire, reut devant moi deux
lettres de M. de Serbellane pour madame d'Albmar, et les lui adressa
dans l'instant mme, en faisant une plaisanterie sur ce qu'elle avoit
envoy plusieurs fois demander si ces lettres toient arrives. Je
n'apprenois rien par cet incident; eh bien! j'en ai t comme fou tout
le jour.

Que me demandez-vous encore? si Matilde et moi nous restons chez
madame de Vernon? Matilde veut avoir un tablissement spar; elle
aime l'indpendance dans les arrangemens domestiques, et d'ailleurs la
vie de sa mre n'est point d'accord avec ses gots. Madame de Vernon
se couche tard, aime le jeu, voit beaucoup de monde; Matilde veut
rgler son temps d'aprs ses principes de dvotion. Je la laisse libre
de dterminer ce qui lui convient: comment, dans l'tat o je suis,
pourrois-je avoir la moindre dcision sur quelque objet que ce soit?
Je ne remarque rien, je ne sens la diffrence de rien; j'ai une pense
qui me dvore, et je fais des efforts pour la cacher; voil tout ce
qui se passe en moi.

Il m'a paru cependant que madame de Vernon toit plus affecte du
projet de sa fille, que je ne m'y serois attendu d'un caractre aussi
ferme que le sien; elle a prononc  demi-voix, et avec motion, les
mots d'_isolement_ et d'_oubli_; mais, reprenant bientt les manires
indiffrentes dont elle sait si bien couvrir ce qu'elle
prouve:--Faites ce que vous voudrez, ma fille, a-t-elle dit; il ne
faut vivre ensemble que si l'on y trouve rciproquement du
bonheur.--Et en finissant ces mots, elle est sortie de la chambre.
Singulire femme! Except un seul et funeste jour, elle ne m'a jamais
parl avec confiance, avec chaleur, sur aucun sujet; mais, ce jour-l,
elle exera sur moi un ascendant inconcevable.

Ah! quels mouvemens de fureur et d'humiliation ce qu'elle m'a dit ne
m'a-t-il pas fait prouver! Ne me demandez jamais de vous en parler;
je ne le puis. Je veux aller en Espagne voir ma mre, m'loigner
d'ici; je l'ai annonc  Matilde; je pars dans un mois, plus tt
peut-tre, quand je serai sr de ne pas rencontrer madame d'Albmar
sur la route.

Un homme de mes amis m'a assur que madame de Vernon avoit beaucoup de
dettes, cela se peut; la prcipitation avec laquelle j'ai tout sign
ne m'a permis de rien examiner. Si madame de Vernon a des dettes, il
est du devoir de sa fille de les payer; ce mariage avec Matilde me
ruinera peut-tre entirement; eh bien! cette ide me satisfait;
madame d'Albmar aura jet sur moi tous les genres d'adversits; elle
ne croira pas du moins qu'en m'unissant  une autre, je me sois mnag
pour le reste de ma vie aucune jouissance, ni mme aucun repos. Elle
ne croira pas.... Mais insens que je suis, s'occupe-t-elle de moi?
n'crit-elle pas  M. de Serbellane? ne reoit-elle pas de ses
lettres? ne doit-elle pas le rejoindre?... Ah! que je souffre! Adieu.




LETTRE V.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Bellerive, ce 4 aot.


Depuis que j'existe, vous le savez, ma soeur, l'ide d'un Dieu
puissant et misricordieux ne m'a jamais abandonne; nanmoins dans
mon dsespoir je n'en avois tir aucun secours: le sentiment amer de
l'injustice que j'avois prouve s'toit ml aux peines de mon coeur,
et je me refusois aux motions douces qui peuvent seules rendre aux
ides religieuses tout leur empire; hier je passai quelques instans
plus calmes, en cessant de lutter contre mon caractre naturel.

Je descendis vers le soir dans mon jardin, et je mditai pendant
quelque temps, avec assez d'austrit, sur la destine des
mes sensibles au milieu du monde. Je cherchois  repousser
l'attendrissement que me causoit l'image de Lonce; je voulois le
confondre avec les hommes injustes et cruels, avides de dchirer le
coeur qui se livre  leurs coups. J'essayai d'touffer les sentimens
jeunes et tendres dont j'ai got le charme depuis mon enfance. La
vie, me disois-je, est une oeuvre qui demande du courage et de la
raison. Au sommet des montagnes,  l'extrmit de l'horizon, la pense
cherche un avenir, un autre monde, o l'me puisse se reposer, o la
bont jouisse d'elle-mme, o l'amour enfin ne se change jamais en
soupons amers, en ressentimens douloureux: mais dans la ralit, dans
cette existence positive qui nous presse de toutes parts, il faut,
pour conserver la dignit de sa conduite, la fiert de son caractre,
rprimer l'entranement de la confiance et de l'affection, irriter son
coeur lorsqu'on le sent trop foible, et contenir dans son sein les
qualits malheureuses qui font dpendre tout le bonheur des sentimens
qu'on inspire.

Je me ferai, disois-je encore, une destine fixe, uniforme,
inaccessible aux jouissances comme  la douleur; les jours qui me sont
compts seront remplis seulement par mes devoirs. Je tcherai surtout
de me dfendre de cette rverie funeste, qui replonge l'me dans le
vague des esprances et des regrets; en s'y livrant, on prouve une
sensation d'abord si douce, et ensuite si cruelle! on se croit attir
par une puissance surnaturelle, elle vous fait pressentir le bonheur 
travers un nuage; mais ce nuage s'claircit par degrs, et dcouvre
enfin un abme o vous aviez cru voir une route indfinie de vertus et
de flicits.

Oui, me rptois-je, j'toufferai en moi tout ce qui me distinguoit
parmi les femmes, penses naturelles, mouvemens passionns, lans
gnreux de l'enthousiasme; mais j'viterai la douleur, la redoutable
douleur. Mon existence sera tout entire concentre dans ma raison, et
je traverserai la vie, ainsi arme contre moi-mme et contre les
autres.

Sans interrompre ces rflexions, je me levai, et je marchai d'un pas
plus ferme, me confiant davantage dans ma force. Je m'arrtai prs des
orangers que vous m'avez envoys de Provence; leurs parfums dlicieux
me rappelrent le pays de ma naissance, o ces arbres du Midi
croissent abondamment au milieu de nos jardins. Dans cet instant, un
de ces orgues que j'ai si souvent entendus dans le Languedoc passa sur
le chemin, et joua des airs qui m'ont fait danser quand j'tois
enfant. Je voulois m'loigner, un charme irrsistible me retint; je me
retraai tous les souvenirs de mes premires annes, votre affection
pour moi, la bienveillante protection dont votre frre cherchoit 
m'environner, la douce ide que je me faisois, dans ce temps, de mon
sort et de la socit; combien j'tois convaincue qu'il suffisoit
d'tre aimable et bonne pour que tous les coeurs s'ouvrissent  votre
aspect, et que les rapports du monde ne fussent plus qu'un change
continuel de reconnoissance et d'affection. Hlas! en comparant ces
dlicieuses illusions avec la disposition actuelle de mon me,
j'prouvai des convulsions de larmes, je me jetai sur la terre avec
des sanglots qui sembloient devoir m'touffer: j'aurois voulu que
cette terre m'ouvrt son repos ternel.

En me relevant j'aperus les toiles brillantes, le ciel si calme et
si beau.--O Dieu! m'criai-je, vous tes l, dans ce sublime sjour,
si digne de la toute-puissance et de la souveraine bont! les
souffrances d'un seul tre se perdent-elles dans cette immensit? ou
votre regard paternel se fixe-t-il sur elles pour les soulager et les
faire servir  la vertu? Non, vous n'tes point indiffrent  la
douleur; c'est elle qui contient tout le secret de l'univers;
secourez-moi, grand Dieu! secourez-moi. Ah! pour avoir aim, je n'ai
pas mrit d'tre oublie de vous! Aucun tre, dans le petit nombre
d'annes que j'ai passes sur cette terre, aucun tre n'a souffert par
moi; vous n'avez entendu aucune plainte qui ft cause par mon
existence; j'ai t jusqu' ce jour une crature innocente; pourquoi
donc me livrez-vous  des tourmens si cruels? Ma Louise, en prononant
ces mots, j'avois piti de moi-mme: ce sentiment a quelque douceur.

Un secours plus efficace pntra dans mon coeur; je me blmai d'avoir
tard si longtemps  recourir  la prire; je repoussai le systme que
je m'tois fait de froideur et d'insensibilit: ce que je craignois,
c'toit l'amour, c'toit la foiblesse, qui m'inspiroit quelquefois le
dsir d'aller vers Lonce, de me justifier moi-mme  ses yeux, de
braver pour lui parler, tous les devoirs, tous les sentimens dlicats:
je trouvai bien plus de ressource contre ces indignes mouvemens dans
l'lvation de mon me vers son Dieu, dans les promesses que je lui
fis de rester fidle  la morale, et je revins chez moi plus
satisfaite de mes rsolutions.

Depuis, je me suis occupe de Thrse; il y avoit quelques jours que
je ne l'avois vue: elle passe presque toutes ses heures seule avec un
prtre vnrable qui a pris beaucoup d'ascendant sur elle; son dessein
est d'aller  Bordeaux pour arranger ses affaires, lorsqu'elle se
croira sre de n'avoir rien  craindre de la famille de son mari.
Comme nous causions ensemble, je reus des lettres de M. de Serbellane
que mon banquier m'envoyoit, parce que c'est sous mon nom qu'il crit
 Thrse; je les lui remis; elle pleura beaucoup en les lisant et me
dit:--Il m'est permis de les recevoir encore, mais dans quelques mois
je ne le pourrai plus.--Je voulois qu'elle s'expliqut davantage; elle
s'y refusa: je n'osai pas insister. J'ignore par quelles pratiques,
par quelles pnitences elle essaie de se consoler; sans partager ses
opinions, je n'ai point cherch jusqu' ce jour  les combattre; qui
sait, Louise, s'il n'y a pas des malheurs pour lesquels toutes les
ides raisonnables sont insuffisantes?




LETTRE VI.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Bellerive, ce 6 aot.


Je me croyois mieux, ma soeur, la dernire fois que je vous ai crit;
aujourd'hui les circonstances les plus simples, telles qu'il en natra
chaque jour de semblables, ont rempli mon me d'amertume: le fond
triste et sombre sur lequel repose ma destine ne peut varier, et
cependant ma douleur se renouvelle sous mille formes, et chacune
d'elles exige un nouveau combat pour en triompher. Oh! qui pourroit
supporter long-temps l'existence  ce prix?

Ce matin un de mes gens m'a apport de Paris des lettres assez
insignifiantes, et la liste des personnes qui sont venues me voir
pendant mon absence: je regardais avec distraction ces dtails de la
socit, qui m'intressent si peu maintenant, lorsqu'une lettre
imprime, que je n'avois point remarque, attira mon attention; je
l'ouvris et j'y vis ces mots: _M. Lonce de Mondoville a l'honneur de
vous faire part de son mariage avec mademoiselle de Vernon._ Le mal
que m'a fait cette vaine formalit est insens; mais tout n'est-il pas
folie dans les sensations des malheureux? J'ai t indigne contre
Lonce; il me semblent qu'il auroit d veiller  ce qu'on ne suivt
pas l'usage envers moi: je trouvois de l'insulte dans cet envoi d'une
annonce  ma porte, comme s'il avoit oubli que c'toit une sentence
de mort qu'il m'adressoit ainsi, par forme de circulaire, sans daigner
y joindre je ne sais quel mot de douceur ou de piti. Je passai la
matine entire dans un sentiment d'irritation inexprimable. Le
croiriez-vous? je commenai vingt lettres  Lonce pour m'abandonner 
peindre ce qui m'oppressoit; mais je savois, en les crivant, que je
les brlerois toutes; soyez-en sre, je le savois: je ne puis rpondre
des mouvemens qui m'agitent, mais quand il s'agira des actions, ne
doutez pas de moi.

Ce jour si pniblement commenc me rservoit encore des impressions
plus cruelles: madame de Vernon vint me demander  dner. Une
demi-heure aprs son arrive, comme j'tois appuye sur ma fentre, je
vis dans mon avenue cette voiture bleue de Lonce qui m'toit si bien
connue; un tremblement affreux me saisit; je crus qu'il venoit avec sa
femme accomplir encore son barbare crmonial: j'tois dans un tat
d'agitation inexprimable, je regardai madame de Vernon, et ma pleur
l'effraya tellement, qu'elle avana rapidement vers moi pour me
soutenir. Elle aperut alors cette voiture que je regardois fixement,
sans pouvoir en dtourner les jeux.--C'est ma fille seule, me dit-elle
promptement; il n'y sera pas, j'en suis sre; il ne viendroit pas chez
vous.--Ces mots produisirent sur moi les impressions les plus
diverses; je respirai de ce qu'il ne venoit pas. L'attente d'une si
douloureuse motion me faisoit prouver une terreur insupportable;
mais je fus couverte de rougeur, en me rptant les paroles de madame
de Vernon: il ne viendrait pas chez vous. Elle sait donc qu'il me
croit indigne de sa prsence, ou qu'il a piti de ma foiblesse, de
l'amour qu'il me croit encore pour lui. Ah! si je le voyois, combien
je serois calme, fire, ddaigneuse! Pendant que je cherchois 
reprendre quelque force, les deux battans de mon salon s'ouvrirent, et
l'on annona madame de Mondoville.

Louise, c'est ainsi que l'heureuse Delphine se ft appele, si
Thrse.....Ah! ce n'est pas Thrse; c'est lui, c'est lui seul! A
l'abri de ce nom de Mondoville, si doux, si harmonieux quand il
prsageoit sa prsence;  l'abri de ce nom, Matilde s'avanoit avec
fiert, avec confiance; et moi qu'il en a dpouille, je n'osois lever
les regards sur elle, je pouvois  peine me soutenir. Elle m'aborda
fort simplement, et ne me parut pas avoir la moindre ide des motifs
de mon absence; elle attribua tout  mes soins pour madame d'Ervins,
et me parut avoir gagn depuis qu'elle passoit sa vie avec Lonce. _Je
ne suis pas la rose_, dit un pote oriental, _mais j'ai habit avec
elle_. Dieu! que deviendrai-je, moi condamne  ne plus le revoir!

Une fois, dans la conversation, il me sembla que Matilde avoit pris un
geste, un mot familier  Lonce; mon sang s'arrta tout  coup  ce
souvenir, si doux en lui-mme, si amer quand c'toit Matilde qui me le
retraoit. Un des gens de Lonce servoit Matilde  table; tous ces
dtails de la vie intime me faisoient mal. Si je restois ici,
j'prouverois  chaque instant une douleur nouvelle. Voir sans cesse
Matilde, sentir son bonheur goutte  goutte! non, je ne le puis. Quand
il falloit m'adresser  elle, lui offrir ce qui se trouvoit sur la
table, j'vitois de lui donner aucun nom; madame de Vernon l'appeloit
souvent madame de Mondoville, et chaque fois je tressaillois.

Je m'aperus aisment que madame de Vernon toit blesse contre sa
fille; mais je gardois le silence sur tout ce qui pouvoit amener une
conversation anime;  peine pouvois-je articuler les mots les plus
insignifians sans me trahir. Enfin, aprs le dner, madame de Vernon
demanda  Matilde quand son nouvel appartement seroit prt.--Dans six
jours, rpondit Matilde; et se retournant vers moi, elle me dit: Je
vois bien que cet arrangement dplat  ma mre, mais je vous en fais
juge, ma cousine, n'est-il pas convenable que nous vivions dans des
maisons spares? nos gots et nos opinions diffrent extrmement; ma
mre aime le jeu, elle passe une partie de la nuit au milieu du monde,
la solitude me convient, et nous serons beaucoup plus heureuses toutes
les deux, en nous voyant souvent, mais en n'habitant pas sous le mme
toit.--Finissons-en sur ce sujet, lui dit madame de Vernon assez
vivement; j'aurois modifi mes habitudes avec plaisir, je les aurois
mme sacrifies, si je m'tois crue ncessaire  votre bonheur: quant
 vos opinions, puisque c'est moi qui ai dirig votre ducation, il
n'y a pas apparence que je ne sache pas mnager une manire de penser
que j'ai voulu vous inspirer; mais vous parlez de gots, d'habitudes,
et jamais d'affections; celle que vous avez pour moi, en effet, a bien
peu d'ascendant sur votre vie; n'en parlons plus: j'avois encore une
illusion, vous venez de me prouver qu'il suffit d'en avoir une,
quelque aride que soit d'ailleurs la vie, pour prouver de la
douleur.--Matilde rougit, je serrai la main de madame de Vernon, et
nous gardmes toutes les trois le silence pendant quelques minutes;
enfin madame de Vernon le rompit, en demandant  Matilde si elle avoit
t voir sa cousine madame de Lebensei.--Je ne pense pas assurement,
rpondit Matilde, que vous exigiez de moi d'aller voir une femme qui
s'est remarie pendant que son premier mari vivoit encore; un pareil
scandale ne sera jamais autoris par ma prsence.--Mais son premier
mari toit tranger et protestant, lui rpondit madame de Vernon; elle
a fait divorce avec lui selon les lois de son pays.--Et sa religion, 
elle-mme, reprit Matilde, la comptez-vous pour rien? Elle est
catholique: pouvoit-elle se croire libre, quand sa religion ne le
permettoit pas?--Vous savez, reprit madame de Vernon, que son premier
mari toit un homme trs-mprisable; qu'elle aime le second depuis six
ans; qu'il lui a rendu des services gnreux.--Je ne m'attendois pas,
je l'avoue, interrompit Matilde, que ma mre justifieroit la conduite
de madame de Lebensei.--Je ne sais si je la justifie, rpondit madame
de Vernon; mais quand madame de Lebensei auroit commis une faute, la
charit chrtienne commanderoit l'indulgence envers elle.--La charit
chrtienne, rpondit Matilde, est toujours accessible au repentir;
mais quand on persiste dans le crime, elle ordonne au moins de
s'loigner des coupables.--Et vous voudriez, ma fille, que madame de
Lebensei quittt maintenant M. de Lebensei?--Oui, je le voudrois,
s'cria Matilde, car il n'est point, car il ne peut tre son mari. On
dit de plus que c'est un homme dont les opinions politiques et
religieuses ne valent rien; mais je ne m'en mle point: il est
protestant, il est tout simple que sa morale soit fort relche. Il
n'en est pas de mme de madame de Lebensei, elle est catholique, elle
est ma parente; je vous le rpte, ma conscience ne me permet pas de
la voir.--Eh bien, j'irai seule chez elle, rpondit madame de
Vernon.--Je vous y accompagnerai, ma chre tante, lui dis-je, si vous
le permettez.--Aimable Delphine! s'cria madame de Vernon en
soupirant! eh bien! nous irons ensemble; elle demeure  deux lieues de
chez vous, elle passe sa vie dans la retraite, elle sait combien sa
conduite a t, non-seulement blme, mais calomnie; elle ne veut
point s'exposer  la socit qui est trs-mal pour elle.--Dites-lui
bien, reprit Matilde avec assez de vivacit, que ce n'est point ce
qu'on peut dire d'elle qui m'empche d'aller la voir; je ne suis point
soumise  l'opinion, et personne ne sauroit la braver plus volontiers
que moi, si le moindre de mes devoirs y toit intress; au premier
signe de repentir que donnera madame de Lebensei, je volerai auprs
d'elle, et je la servirai de tout mon pouvoir. Matilde, m'criai-je
involontairement, Matilde, croyez-vous qu'on se repente d'avoir pous
ce qu'on aime?--A peine ces mois m'toient-ils chapps, que je
craignis d'avoir attir son attention sur le sentiment qui me les
avoit inspirs; mais je me trompois; elle ne vit dans ces paroles
qu'une opinion qui lui parut immorale, et la combattit dans ce sens.
Je me tus, elle et sa mre repartirent pour Paris, et je vis ainsi
finir une contrainte douloureuse. Mais que de sentimens amers se sont
ranims dans mon coeur! Quelle conduite que celle de Lonce! Il ne me
fait pas dire un mot, il ne veut pas me voir, il m'accable de
mpris!... Louise, j'ai crit ce mot; malgr ce qu'il m'en a cot,
j'ai pu l'crire! car c'est de toute la hauteur de mon me que je
considre l'injustice mme de Lonce. Je voudrois cependant, je
voudrois au prix de ma misrable vie, qu'il me ft possible de le
rencontrer encore une fois par hasard, sans qu'il put me souponner de
l'avoir recherch. Je saurois alors, soyez-en sre, je saurois
reconqurir son estime; je m'enorgueillis  cette ide; je l'aime
peut-tre encore; mais ce qui m'est ncessaire surtout, c'est qu'il me
rende cette considration  laquelle il a sacrifi son bonheur, oui,
son bonheur.... Je valois mieux pour lui que Matilde. Se peut-il qu'un
mouvement de regret ne lui inspire pas le besoin de me parler! Louise,
ne condamnez pas celle que vous avez leve; ce souhait, Le ciel m'en
est tmoin, je ne le forme point pour me livrer aux sentimens les plus
criminels. Mais je voudrois du moins refuser de le voir, qu'il le st,
qu'il en souffrt un moment, et qu'il cesst de me croire le plus
foible des tres, le plus indigne de son inflexible caractre. Louise,
j'prouve les douleurs les plus poignantes, et celles que je confie,
et celles qui me font mal  dvelopper! Pardonnez-moi si j'y succombe;
c'est pour vous seule que je vis encore.




LETTRE VII.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Bellerive, ce 8 aot.


Ne puis-je donc faire un pas qui ne renouvelle plus cruellement encore
les chagrins que je ressens? pourquoi m'a-t-on conduite chez madame de
Lebensei? Elle est heureuse par le mariage; elle l'est parce que son
mari a su braver l'opinion, parce qu'il a mpris les vains discours
du monde, et qu' cet gard il est en tout l'oppos de Lonce. Madame
de Lebensei est heureuse, et je l'aurois t bien plus qu'elle, car
son caractre ne la met point entirement au-dessus du blme; son
coeur est bien loin d'aimer comme le mien; et quel homme, en effet,
pourroit inspirer  personne ce que j'prouve pour Lonce?

Madame de Vernon vint me prendre hier pour aller  Cernay comme nous
en tions convenues. En arrivant nous apprmes que M. de Lebensei
toit absent. Madame de Lebensei, en nous voyant, fut mue; elle
cherchoit  le cacher, mais il toit ais de dmler cependant qu'une
visite de ses parens toit un vnement pour elle, dans la
proscription sociale o elle vivoit. Vous avez connu madame de
Lebensei  Montpellier: elle a prs de trente ans; sa figure, calme et
rgulire, est toujours reste la mme. Nous parlmes quelque temps
sur tous les sujets convenus dans le monde, pour viter de se
connotre et de se pntrer: cette manire de causer n'intressoit
point une personne qui, comme madame de Lebensei, passe sa vie dans la
retraite; nanmoins elle craignoit de s'approcher la premire d'aucun
sujet qui pt nous engager  lui parler de sa situation. J'essayai de
nommer quelques personnes de sa connoissance; il me parut, par ce
qu'elle m'en dit qu'elle ne les voyoit plus; je remarquai bien qu'elle
souffroit d'en avoir t abandonne, mais je ne m'en aperus qu' la
fiert mme avec laquelle elle repoussoit tout ce qui pouvoit
ressembler  une tentative pour se justifier, ou  des efforts pour se
rapprocher du monde. Elle veut briser ce qu'elle pourroit conserver
encore de liens avec la socit, non par indiffrence, mais pour
n'avoir plus aucune communication avec ce qui lui fait mal.

Madame de Lebensei a pris tellement l'habitude de se contenir en
prsence des autres, qu'il toit difficile de l'amener  nous parler
avec confiance. Cependant, comme madame de Vernon lui faisoit quelques
excuses polies sur l'absence de sa fille, il lui chappa de
dire:--Vous avez la bont de me cacher, madame, la vritable raison de
cette absence; madame de Mondoville ne veut pas me voir depuis que
j'ai pous M. de Lebensei.--Madame de Vernon sourit doucement, je
rougis, et madame de Lebensei continua.--Vous, madame, dit-elle en
s'adressant  madame de Vernon, vous, qui m'avez connue dans mon
enfance, et qui avez t l'amie de ma famille, je vous remercie d'tre
venue me trouver dans cette circonstance; je remercie madame d'Albmar
de vous avoir accompagne ici; je ne cherche pas le monde; je ne veux
pas lui donner le droit de troubler mon bonheur intrieur; mais une
marque de bienveillance m'est singulirement prcieuse, et je sais la
sentir.--Ses yeux se remplirent alors de larmes; et, se levant pour
nous les drober, elle nous mena voir son jardin et le reste de sa
maison.

L'un et l'autre toit arrang avec soin, got et simplicit; c'toit
un tablissement pour la vie, rien n'y toit nglig: tout rappeloit
le temps qu'on avoit dj pass dans cette demeure, et celui plus long
encore qu'on se proposoit d'y rester. Madame de Lebensei me parut une
femme d'un esprit sage sans rien de brillant, claire, raisonnable,
plutt qu'exalte. Je ne concevois pas bien comment, avec un tel
caractre, sa conduite avoit t celle d'une personne passionne, et
j'avois un grand dsir de l'apprendre d'elle; mais madame de Vernon ne
m'aidoit point  l'y engager; elle toit triste et rveuse, et ne se
mloit point  la conversation.

En parcourant les jardins de madame de Lebensei, je dcouvris, dans un
bois retir, un autel lev sur quelques marches de gazon; j'y lus ces
mots: _A six ans de bonheur, lise et Henri_. Et plus bas: _L'amour et
le courage runissent toujours les coeurs qui s'aiment_. Ces paroles
me frapprent; il me sembla qu'elles faisoient un douloureux contraste
avec ma destine; et je restai tristement absorbe devant ce monument
du bonheur. Madame de Lebensei s'approcha de moi; et, trouble comme
je l'tois, je m'criai involontairement:--Ah! ne m'apprendrez-vous
donc pas ce que vous avez fait pour tre heureuse? Hlas! je ne
croyois plus que personne le ft sur la terre.--Madame de Lebensei,
touche, sans doute, de mon attendrissement, me dit avec un mouvement
trs-aimable:--Vous saurez, madame, puisque vous le dsirez, tout ce
qui concerne mon sort; je ne puis tre insensible  l'espoir de
captiver votre estime. Un sentiment de timidit, que vous trouverez
naturel, me rendroit pnible de parler long-temps de moi; j'aurai plus
de confiance en crivant.--Madame de Vernon nous rejoignit alors, et
fut tmoin de l'expression de ma reconnoissance.

Madame de Lebensei nous pria toutes les deux de rester chez elle
quelques jours; je m'y refusai pour cette fois, n'en ayant pas prvenu
Thrse; mais nous prommes de revenir; je dsirois revoir madame de
Lebensei, et j'aurois craint de la blesser en la refusant: on a de la
susceptibilit dans sa situation, et cette susceptibilit, les mes
sensibles doivent la mnager, car elle donne aux plus petites choses
une grande influence sur le bonheur.

En revenant avec madame de Vernon, je fus encore plus frappe que je
ne l'avois t le matin de sa pleur et de sa tristesse, et je lui
demandai  quelle heure elle s'toit couche la nuit dernire.--A cinq
heures du matin, me rpondit-elle.--Vous avez donc jou?--Oui.--Mon
Dieu! repris-je, comment pouvez-vous vous abandonner  ce got
funeste? vous y aviez renonc depuis si long-temps!--Je m'ennuie dans
la vie, me rpondit-elle; je manque d'intrt, de mouvement, et mon
repos n'a point de charmes: le jeu m'anime sans m'mouvoir
douloureusement; il me distrait de toute autre ide, et je consume
ainsi quelques heures sans les sentir.--Est-ce  vous, lui dis-je, de
tenir ce langage? votre esprit....--Mon esprit! interrompit-elle; vous
savez bien que je n'en ai que pour causer, et point du tout pour lire,
ni pour rflchir; j'ai t leve comme cela; je pense dans le monde;
seule, je m'ennuie ou je souffre.--Mais ne savez-vous donc pas, lui
dis-je, jouir des sentimens que vous inspirez?--Vous voyez quelle a
t la conduite de ma fille pour moi, me rpondit-elle; de ma fille 
qui j'avois fait tant de sacrifices; peut-tre qu'en voulant la
servir, je me suis rendue moins digne de votre amiti; vous me
l'accordez encore, mais votre confiance en moi n'est plus la mme;
tout est donc altr pour moi. Nanmoins les momens que je passe avec
vous sont encore les plus agrables de tous; ainsi ne parlons pas de
mes peines dans le seul instant o je les oublie.--Alors elle ramena
la conversation sur madame de Lebensei; et comme elle a tout  la fois
de la grce et de la dignit dans les manires, il est impossible de
persister  lui parler d'un sujet qu'elle vite, ni de rsister au
charme de ce qu'elle dit.

Elle fut si parfaitement aimable pendant la route, qu'elle suspendit
un moment l'amertume de mes chagrins. La finesse de son esprit, la
dlicatesse de ses expressions, un air de douceur et de ngligence,
qui obtient tout sans rien demander; ce talent de mettre son me
tellement en harmonie avec la vtre, que vous croyez sentir avec elle,
en mme temps qu'elle, tout ce que son esprit dveloppe en vous; ces
avantages qui n'appartiennent qu' elle, ne peuvent jamais perdre
entirement leur ascendant. Il me semble impossible, quand je vois
madame de Vernon, de ne pas me confier  son amiti; et cependant, ds
que je suis loin d'elle, le doute me ressaisit de nouveau: que le
coeur humain est bizarre! on a des sentimens que l'on cherche  se
justifier, parce qu'on a toujours en soi quelque chose qui les blme;
et l'on cde  de certains agrmens,  de certains esprits, avec une
sorte de crainte, qui ajoute peut-tre encore  l'attrait qu'ils
inspirent et qu'on voudroit combattre.

Ce matin, comme je me levois, ayant pass presque toute la nuit 
rflchir sur l'heureux et doux asile de Cernay, je reus la lettre
que madame de Lebensei m'avoit promis de m'crire: la voici; jugez,
Louise, de ce que j'ai d souffrir en la lisant.

Madame de Lebensei  madame d'Albmar.

PARMI les sacrifices qui me sont imposs, madame, le seul que j'aurois
de la peine  supporter, ce seroit de vous avoir connue, et de ne pas
chercher  vous prouver que je ne mrite point l'injustice dont on a
voulu me rendre victime. Mettez quelque prix  mes efforts pour
obtenir votre approbation; car jusqu' ce jour, satisfaite de mon
bonheur, et fire de mon choix, je n'ai pas fait une dmarche pour
expliquer ma conduite.

En prenant la rsolution de faire divorce avec mon premier mari, et
d'pouser quelques annes aprs M. de Lebensei, j'ai parfaitement
senti que je me perdois dans le monde, et j'ai form, ds cet instant,
le dessein de n'y jamais reparotre. Lutter contre l'opinion, au
milieu de la socit, est le plus grand supplice dont je puisse me
faire l'ide. Il faut tre, ou bien audacieuse, ou bien humble pour
s'y exposer. Je n'tois ni l'une ni l'autre, et je compris trs-vite
qu'une femme qui ne se soumet pas aux prjugs reus, doit vivre dans
la retraite, pour conserver son repos et sa dignit; mais il y a une
grande diffrence entre ce qui est mal en soi, et ce qui ne l'est
qu'aux yeux des autres; la solitude aigrit les remords de la
conscience, tandis qu'elle console de l'injustice des hommes.

Si j'avois t trs-aimable, trs-remarquable par la grce et l'esprit
de socit, le sacrifice de mes succs m'et peut-tre t pnible;
mais j'tois une femme ordinaire dans la conversation, quoique j'eusse
une manire de sentir trs-forte et trs-profonde; je pouvois donc
renoncer au monde, sans craindre ces regrets continuels de
l'amour-propre, qui troublent tt ou tard les affections les plus
tendres.

Je n'avois point  redouter non plus le rveil des passions exaltes;
j'ai de la raison, quoique ma conduite ne soit pas d'accord avec ce
qu'on appelle communment ainsi. C'est d'aprs des rflexions sages et
calmes, que j'ai pris un parti qui sort de toutes les rgles communes;
et rien de ce qui m'a dcide ne peut changer, car c'est d'aprs mon
caractre et celui de Henri que je me suis dtermine.

Les vnemens de ma vie sont trs-simples et peu multiplis; la suite
de mes impressions est le seul intrt de mon histoire.

Un Hollandois, M. de T., avoit rapport des colonies une trs-grande
fortune; il passa quelque temps  Montpellier pour rtablir sa sant.
Il se prit, je ne sais pourquoi, d'une passion trs-vive pour moi, me
demanda, m'obtint, et m'enmena dans son pays, o je ne connoissois
personne. Il fallut,  dix-huit ans, rompre avec tous les souvenirs de
ma vie. Je voulois m'attacher  mon mari: il y avoit, dans nos esprits
et dans nos caractres, une opposition continuelle; il toit amoureux
de moi, parce qu'il me trouvoit jolie: car, d'ailleurs, il sembloit
qu'il auroit d me har. Cette espce d'attachement que je lui
inspirois ajoutoit donc encore  mon malheur; car si ma figure ne lui
avoit pas t agrable, il se seroit loign de moi, et je n'aurois
pas senti  chaque instant de la journe les dfauts qui me le
rendoient insupportable.

Avarice, duret, enttement, toutes les bornes de l'esprit et de l'me
se trouvoient en lui. Je me brisois sans cesse contre elles;
j'essayois sans cesse un plan quelconque de bonheur, et tous
chouoient contre son active et revcue mdiocrit.

Il avoit fait sa fortune en Amrique, en exerant sur ses malheureux
esclaves un despotisme tyrannique; il y avoit contract l'habitude de
se croire suprieur  tout ce qui l'entouroit; les sentimens nobles,
les ides leves lui paraissoient de l'affectation ou de la
niaiserie: exerciez-vous une vertu gnreuse a vos dpens; il se
moquoit de vous: l'opposiez-vous  ses dsirs; non-seulement il
s'irritoit contre vous, mais il cherchoit  dgrader vos motifs; il
vouloit qu'il n'y et qu'une seule chose de considre dans le monde,
l'art de s'enrichir, et le talent de faire prosprer, en tout genre,
ses propres intrts. Enfin, je l'ai doublement senti, dans le temps
de mon malheur et dans les annes heureuses qui l'ont suivi, l'tendue
des lumires, le caractre et les ides que l'on nomme philosophiques,
sont aussi ncessaires au charme,  l'indpendance, et  la douceur de
la vie prive, qu'elles peuvent l'tre  l'clat de toute autre
carrire.

Il falloit, pour vivre bien avec M. de T. que je renonasse  tout ce
que j'avois de bon en moi; je n'aurois pu me crer un rapport avec lui
qu'en me livrant  un mauvais sentiment.

Quoiqu'il ne chercht point  plaire, il toit trs-inquiet de ce
qu'on disoit de lui; il n'avoit ni l'indiffrence sur les jugemens des
hommes, que la philosophie peut inspirer, ni les gards pour
l'opinion, qu'auroit d lui suggrer son dsir de la captiver. Il
vouloit obtenir ce qu'il toit rsolu de ne pas mriter, et cette
manire d'tre lui donnoit de la fausset dans ses rapports avec les
trangers, et de la violence dans ses relations domestiques.

Il songeoit du matin au soir  l'accroissement de sa fortune; et je ne
pouvois pas mme me reprsenter cet accroissement comme de nouvelles
jouissances, car j'tois assure qu'une augmentation de richesses lui
faisoit toujours natre l'ide d'une diminution de dpense, et je ne
disputois sur rien avec lui dans la crainte de prolonger l'entretien,
et de sentir nos mes de trop prs dans la vivacit de la querelle.

L'exercice d'aucune vertu ne m'toit permis; tout mon temps toit pris
par le despotisme ou l'oisivet de mon mari. Quelquefois les ides
religieuses venoient  mon secours; nanmoins combien elles ont acquis
plus d'influence sur moi depuis que je suis heureuse! Des souffrances
arides et continuelles, une liaison de toutes les heures avec un tre
indigne de soi, gtent le caractre, au lieu de le perfectionner.
L'me qui n'a jamais connu le bonheur ne peut tre parfaitement bonne
et douce; si je conserve encore quelque scheresse dans le caractre,
c'est  ces annes de douleur que je le dois. Oui, je ne crains pas de
le dire, s'il toit une circonstance qui pt nous permettre une
plainte contre notre Crateur, ce seroit du sein d'un mariage mal
assorti que cette plainte chapperoit; c'est sur le seuil de la maison
habite par ces poux infortuns qu'il faudroit placer ces belles
paroles du Dante, qui proscrivent l'esprance. Non, Dieu ne nous a
point condamns  supporter un tel malheur! le vice s'y soumet en
apparence, et s'en affranchit chaque jour; la vertu doit le briser,
quand elle se sent incapable de renoncer pour jamais au bonheur
d'aimer,  ce bonheur dont le sacrifice cote bien plus  notre nature
que le mpris de la mort.

Je ne vous dvelopperai point ici mon opinion sur le divorce; quand M.
de Lebensei sera assez heureux pour vous connotre, madame, il vous
dira mieux que personne les raisonnemens qui m'ont convaincue; je ne
veux vous peindre que les sentimens qui ont dcid de mon sort.

Un jour,  La Haye, chez l'ambassadeur de France, on m'annona qu'un
jeune Franois toit arriv le matin de Paris, et devoit nous tre
prsent le soir mme. Une femme me dit que ce Franois passoit pour
sauvage, savant et philosophe, que sais-je? tout ce que les Franois
sont rarement  vingt-cinq ans; elle ajouta qu'il avoit fait ses
tudes  Cambridge, et que sans doute il s'toit gt par les manires
angloises; mais comme il n'existe pas, selon mon opinion, de plus
noble caractre que celui des Anglois, je ne me sentois point prvenue
contre l'homme qui leur ressembloit. Je demandai son nom, elle me
nomma Henri de Lebensei, gentilhomme protestant du Languedoc; sa
famille toit allie de la mienne; je ne l'avois jamais vu, mais il
connoissoit le sjour de mon enfance; il toit Franois; il avoit au
moins entendu parler de mes parens; cette ide, dans l'loignement o
je vivois de tout ce qui m'avoit t cher, cette ide m'mut
profondment.

M. de Lebensei entra chez l'ambassadeur avec plusieurs autres jeunes
gens; je reconnus  l'instant l'image que je m'en tois faite: il
avoit l'habillement et l'extrieur d'un Anglois, rien de remarquable
dans la figure, que de l'lgance, de la noblesse, et une expression,
trs-spirituelle. Je ne fus point frappe en le voyant, mais plus je
causai avec lui, plus j'admirai l'tendue et la force de son esprit,
et plus je sentis qu'aucun caractre ne convenoit mieux au mien.

Depuis ce jour jusqu' prsent, depuis six annes, loin de me
reprocher d'aimer Henri de Lebensei, il m'a sembl toujours que si je
l'loignois de moi je repousserois une faveur spciale de la
Providence, le signe le plus manifeste de sa protection, l'ami qui me
rend l'usage de mes qualits naturelles, et me conduit dans la route
de la morale, de l'ordre et du bonheur.

Vous avez peut-tre su les cruels traitemens que M. de T. me fit
prouver quand il sut que j'aimois M. de Lebensei. Je n'avois point
d'enfans; je demandai le divorce selon les lois de Hollande. M. de T.,
avant d'y consentir, voulut exiger de moi une renonciation absolue 
toute ma fortune; quand je la refusai, il m'enferma dans sa terre et
me menaa de la mort; son amour s'toit chang en haine, et toute sa
conduite toit alors soumise  sa passion dominante,  l'avidit.
Henri me sauva par son courage, exposa mille fois sa vie pour me
dlivrer, et me ramena enfin en France aprs deux annes, pendant
lesquelles il m'avoit rendu tous les services que l'amour et la
gnrosit peuvent inspirer.

Mon divorce fut prononc; je ne vous fatiguerai point des peines qu'il
m'en cota pour l'obtenir; c'est Henri que je veux vous faire
connotre, toute ma destine est en lui. Je vais peut-tre vous
tonner, jeune et charmante Delphine; mais ce n'est point la passion
de l'amour, telle qu'on peut la ressentir dans l'effervescence de la
jeunesse, qui m'a dcide  choisir Henri pour le dpositaire de mon
sort; il y a de la raison dans mon sentiment pour lui, de cette raison
qui calcule l'avenir autant que le prsent, et se rend compte des
qualits et des dfauts qui peuvent fonder une liaison durable. On
parle beaucoup des folies que l'amour fait commettre: je trouve plus
de vraie sensibilit dans la sagesse du coeur que dans son garement;
mais toute cette sagesse consiste  n'aimer, quand on est jeune, que
celui qui vous sera cher galement dans tous les ges de la vie. Quel
doux prcepte de morale et de bonheur! Et la morale et le bonheur sont
insparables, quand les combinaisons factices de la socit ne
viennent pas mler leur poison  la vie naturelle.

Henri de Lebensei est certainement l'homme le plus remarquable par
l'esprit qu'il soit possible de rencontrer; une ducation srieuse et
forte lui a donn sur tous les objets philosophiques des connoissances
infinies, et une imagination trs-vive lui inspire des ides nouvelles
sur tous les faits qu'il a recueillis. Il se plat  causer avec moi,
d'autant plus qu'une sorte de timidit sauvage et fire le rend
souvent taciturne dans le monde; comme son esprit est anim et son
caractre assez srieux, plus le cercle se resserre, plus il dploie
dans la conversation d'agrmens et de ressources, et seul avec moi il
est plus aimable encore qu'il ne s'est jamais montr aux autres. Il
rserve pour moi des trsors de penses et de grce, tandis que le
commun des hommes s'exalte pour les auditeurs, s'enflamme par
l'amour-propre, et se refroidit dans l'intimit: tous ceux qui aiment
la solitude, ou que des circonstances ont appels  y vivre, vous
diront de quel prix est dans les jouissances habituelles ce besoin de
communiquer ses ides, de dvelopper ses sentimens, ce got de
conversation qui jette de l'intrt dans une vie o le calme s'achte
d'ordinaire aux dpens de la varit; et ne croyez point que cet
empressement de Henri pour mon entretien naisse seulement de son amour
pour moi; ma raison m'auroit dit encore qu'il ne faut jamais compter
sur les qualits que l'amour donne, ou se croire prserv des dfauts
dont il corrige. Ce qui me rend certaine de mon bonheur avec Henri,
c'est que je connois parfaitement son caractre tel qu'il est,
indpendamment de l'affection que je lui inspire, et que je suis la
seule personne au monde avec laquelle il ait entirement dvelopp ses
vertus comme ses dfauts.

Henri possde un genre d'agrment et de gat qui ne peut se
dvelopper que dans la familiarit de sentimens intimes; ce n'est
point une grce de parure, mais une grce d'originalit dont la
parfaite aisance augmente beaucoup le charme: quand l'intimit est
arrive  ce point, qui fait trouver du charme dans des jeux d'enfans,
dans une plaisanterie vingt fois rpte, dans de petits dtails sans
fin auxquels personne que vous deux ne pourroit jamais rien
comprendre; mille liens sont enlacs autour du coeur, et il suffiroit
d'un mot, d'un signe, de l'allusion la plus lgre  des souvenirs si
doux, pour rappeler ce qu'on aime du bout du monde.

J'ai de la disposition  la jalousie; Henri ne m'en fait jamais
prouver le moindre mouvement: je sais que seule je le connois, que
seule je l'entends, et qu'il jouit d'tre senti, d'tre estim par
moi, sans avoir jamais besoin de mettre en dehors ce qu'il prouve. Il
a des opinions trs-indpendantes, assez de mpris pour les hommes en
gnral, quoiqu'il ait beaucoup de bienveillance pour chacun d'eux en
particulier. On a dit assez de mal de lui, surtout depuis que, dans
les querelles politiques, il s'est montr partisan de la rvolution;
il tient cette injustice pour accepte, et rien au monde ne pourroit
le contraindre  une justification, pas mme  une dmonstration de ce
qu'il est: ds que cette dmonstration peut tre demande, elle lui
devient impossible. Le parfait naturel de son caractre m'est encore
un garant de sa fidlit; s'il formoit une nouvelle liaison, il seroit
oblig d'entrer dans des explications sur lui-mme, sur ses dfauts,
sur ses qualits, dont sa conduite envers moi le dispense; il m'a
parl par ses actions, et c'est de cette manire qu'un caractre fier
et souvent calomni aime  se faire connotre.

Sous des formes froides et quelquefois svres, il est plus accessible
que personne  la piti; il cache ce secret, de peur qu'on n'en abuse;
mais moi, je le sais et je m'y confie. Sans doute je serois bien
malheureuse, s'il n'toit retenu prs de moi que par la crainte de
m'affliger en s'loignant; mais tout en jouissant de l'amour que je
lui inspire, je songe avec bonheur que deux vertus me rpondent de son
coeur, la vrit et la bont. Nous nous faisons illusion; mais quand
on observe la socit, il est ais de voir que les hommes ont bien peu
besoin des femmes; tant d'intrts divers animent leur vie, que ce
n'est pas assez du got le plus vif, de l'attrait le plus tendre, pour
rpondre de la dure d'une liaison: il faut encore que des principes
et des qualits invariables prservent l'esprit de se livrer  une
affection nouvelle, arrtent les caprices de l'imagination, et
garantissent le coeur long-temps avant le combat; car s'il y avoit
combat, le triomphe mme ne seroit plus du bonheur.

Que de qualits cependant, que de singularits mme ne faut-il pas
trouver runies dans le caractre d'un homme, pour avoir la certitude
complte de son affection constante et dvoue! et, sans cette
certitude, combien le parti que j'ai adopt seroit insens! car
lorsqu'on prend une rsolution contraire  l'opinion gnrale, rien ne
vous soutient que vous-mme: vous avez contract l'engagement d'tre
heureuse, et si jamais vous laissiez chapper quelques regrets, le
public et vos amis seroient prts  les repousser au fond de votre
coeur comme dans leur seul asile.

Je ne le dissimulerai point, les opinions philosophiques de Henri, la
force de son caractre, son indiffrence absolue pour la manire de
penser des autres, quand elle n'est pas la sienne, tous ces appuis
m'ont t bien ncessaires pour lutter contre la dfaveur du monde. Un
homme s'affranchit aisment de tout ce qui n'est pas sa conscience, et
s'il possde des talens vraiment distingus, c'est en obtenant de la
gloire qu'il cherche  captiver l'opinion publique; la gloire commence
 une grande distance du cercle passager de nos relations
particulires, et n'y pntre mme qu' la longue. M. de Lebensei, par
un contraste singulier, mais naturel, est parfaitement indiffrent 
l'opinion de ce qu'on appelle la socit, et trs-ambitieux
d'atteindre un jour  l'approbation du monde clair: moi, qui ne puis
tre connue qu'autour de moi, je ne nie point que je ne sois afflige
quelquefois d'tre gnralement blme; mais comme ce blme ne produit
pas sur Henri la plus lgre impression, comme je suis assure qu'il y
est tout--fait indiffrent, je me distrais facilement de ma peine.
L'on n'est inconsolable, dans un sentiment vrai, que de la douleur de
ce qu'on aime; l'on finit toujours par oublier la sienne propre.

J'tois convaincue que la morale et la religion bien entendues ne me
dfendoient point d'pouser Henri, puisque je ne troublois, par cette
rsolution, la destine de personne, et que je n'avois  rendre compte
qu' Dieu de mon bonheur. Devois-je donc, quand le ciel m'avoit fait
rencontrer le seul caractre qui pt s'identifier avec le mien, le
seul homme qui pt tirer de mes qualits et de mes dfauts des sources
de flicit pour tous les deux; devois-je sacrifier ce sort unique au
mal que pouvoient dire de moi de froids amis qui m'ont bientt
oublie, des indiffrens qui savent  peine mon nom? Ils me
conseilleroient de renoncer au seul tre qui m'aime, au seul tre qui
me protge dans ce monde, tout en se prparant  me refuser du secours
si j'en avois besoin, si, redevenue isole par dfrence pour leurs
avis, j'allois leur demander l'un des milliers de services qu'Henri me
rendroit sans les compter.

Non, ce n'est point  l'opinion des hommes, c'est  la vertu seule
qu'on peut immoler les affections du coeur; entre Dieu et l'amour, je
ne reconnois d'autre mdiateur que la conscience.

De quoi vous menace donc la socit? de ne plus vous voir? la punition
n'est pas gale  la svrit des lois qu'elle impose. Cependant, je
le rpte  vous, madame, qui tes encore dans les premires annes de
la jeunesse, mon exemple ne doit entraner personne  m'imiter. C'est
un grand hasard  courir pour une femme, que de braver l'opinion; il
faut, pour l'oser, se sentir, suivant la comparaison d'un pote, _un
triple airain autour du coeur_, se rendre inaccessible aux traits de
la calomnie, et concentrer en soi-mme toute la chaleur de ses
sentimens; il faut avoir la force de renoncer au monde, possder les
ressources qui permettent de s'en passer, et ne pas tre doue
cependant d'un esprit ou d'une beaut rare, qui feroient regretter les
succs pour toujours perdus. Enfin, il faut trouver dans l'objet de
nos sacrifices la source toujours vive des jouissances varies du
coeur et de la raison, et traverser la vie appuys l'un sur l'autre,
en s'aimant et faisant le bien.

Vous connoissez maintenant ma situation, madame; vous aurez aperu que
mon bonheur n'est pas sans mlange; mais le bonheur parfait ne peut
jamais tre le partage d'une femme  qui l'erreur de ses parens ou la
sienne propre ont fait contracter un mauvais mariage. Si l'enfant que,
je porte dans mon sein est une fille, ah! combien je veillerai sur son
choix! combien je lui rpterai que, pour les femmes, toutes les
annes de la vie dpendent d'un jour! et que d'un seul acte de leur
volont drivent toutes les peines ou toutes les jouissances de leur
destine.

Quand des personnes que j'estime condamnent la rsolution que j'ai
prise; quand j'prouve la foiblesse ou la duret de mes amis,
quelquefois je ne retrouve plus, mme dans la solitude, le repos que
j'esprois, et le souvenir du monde s'y introduit pour la troubler.
Mais dans les momens o je suis le plus abattue, un beau jour avec
Henri relve mon me: nous sommes jeunes encore l'un et l'autre, et
nanmoins nous parlons souvent ensemble de la mort, nous cherchons
dans nos bois quelque retraite paisible pour y dposer nos cendres;
l, nous serons unis, sans que les gnrations successives qui
fouleront notre tombe nous reprochent encore notre affection mutuelle!

Nous nous entretenons souvent sur les ides religieuses, nous
interrogeons le ciel par des regards d'amour: nos mes, plus fortes de
leur intimit, essaient de pntrer  deux dans les mystres ternels.
Nous existons par nous mmes, sans aucun appui, sans aucun secours des
hommes. M. de Lebensei, je l'espre, est plus heureux que moi, car il
est beaucoup plus indpendant des autres. Quand les chagrins, causs
par l'opinion, me font souffrir, je me dis que j'aurois t trop
heureuse, si les hommes avoient joint leur suffrage  ma flicit
intrieure, si j'avois vu, pour ainsi dire, mon bonheur se rpter de
mille manires dans leurs regards approbateurs. L'imparfaite destine
jette toujours des regrets  travers les plus pures jouissances; la
peine que j'prouve, la seule de ma vie, me garantit peut-tre la
possession de tout ce qui m'est cher; elle m'acquitte envers la
douleur, qui ne veut pas qu'on l'oublie, et j'obtiendrai peut-tre en
compensation le seul bien que je demande maintenant au ciel.........
Mourir avant Henri, recevoir ses soins  ma dernire heure, entendre
sa douce voix me remercier de l'avoir rendu heureux, de l'avoir
prfr  tout sur cette terre; alors j'aurai vcu de la vraie
destine pour laquelle les femmes sont faites; aimer, encore aimer, et
rendre enfin au Dieu qui nous l'a donne une me que les affections
sensibles auront seules occupe.

LISE DE LEBENSEI.


Ah! ma chre Louise, maintenant que vous avez fini cette lettre,
avez-vous donn quelques larmes aux regrets qu'elle a ranims dans mon
coeur? Avez-vous pressenti toutes les rflexions amres qu'elle m'a
suggres? Que d'obstacles M. de Lebensei n'a-t-il pas eus  vaincre
pour pouser celle qu'il aimoit! Et Lonce, comme aisment il y a
renonc! C'est madame de Lebensei qui pense  la dfaveur de
l'opinion; mais son mari ne s'en est pas occup un seul instant; il ne
dpend que de ses propres affections, il ne se soumet qu' ce qu'il
aime; et Lonce.... Ne croyez pas cependant que son caractre ait
moins de force, qu'il soit en rien infrieur  personne; mais il a
manqu d'amour: je veux en vain me faire illusion, tout le mal est l.

Hlas! sans le savoir, madame de Lebensei condamne  chaque ligne la
conduite de Lonce. La douleur que m'a cause cette lettre ne me sera
point inutile; si je le revoyois, je pourrois lui parler, je serois
calme et fire en sa prsence.




LETTRE VIII.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.


Louise, qu'ai-je prouv? Que m'a-t-il dit? Je n'en sais rien; je l'ai
vu; mon me est bouleverse; je croyois entrevoir une esprance,
madame de Vernon me l'a presque entirement ravie. Pouvez-vous
m'clairer sur mon sort? Ah! je ne suis plus capable de rien juger par
moi-mme.

Je reus hier  Paris, o j'tois venue pour reconduire madame de
Vernon, une lettre vraiment touchante de madame d'Ervins. Dans cette
lettre, elle me conjurait d'aller chez un peintre au Louvre, o le
portrait de M. de Serbellane toit encore, et de le lui apporter pour
le considrer une dernire fois. Elle me disoit: Je me suis persuade
la nuit passe que ses traits toient effacs de mon souvenir; je les
cherchois comme  travers des nuages qui se plaoient toujours entre
ma mmoire et moi: je le sais, c'est une chimre insense; mais il
faut que j'essaie de me calmer avant le dernier sacrifice. Ces
condescendances que j'ai encore pour mes foiblesses ne vous
compromettront plus long-temps, ma chre amie; ma rsolution est
prise, et tout ce qui semble m'en carter m'y conduit.

Je n'hsitai pas  donner  Thrse la consolation qu'elle dsiroit,
et madame de Vernon,  qui j'en parlai, fut entirement de mon avis.

J'allai donc ce matin au Louvre; mais avant d'arriver  l'atelier du
peintre de M. de Serbellane, je m'arrtai dans la galerie des
tableaux; il y en avoit un qu'un jeune artiste venoit de terminer [Le
Marcus Sextus de Gurin.]: il me frappa tellement, qu' l'instant o
je le regardai, je me sentis baigne de larmes. Vous savez que de tous
les arts, c'est  la peinture que je suis le moins sensible; mais ce
tableau produisit sur moi l'impression vive et pntrante, que
jusqu'alors je n'avois jamais prouve que par la posie ou la
musique.

Il reprsente Marcus Sextus, revenant  Rome aprs les proscriptions
de Sylla. En rentrant dans sa maison, il retrouve sa femme tendue
sans vie, sur son lit; sa jeune fille, au dsespoir, se prosterne 
ses pieds. Marcus tient la main ple et livide de sa femme dans la
sienne; il ne regarde pas encore son visage; il a peur de ce qu'il va
souffrir; ses cheveux se hrissent, il est immobile; mais tous ses
membres sont dans la contraction du dsespoir. L'excs de l'agitation
de l'me semble lui commander l'inaction du corps. La lampe s'teint,
le trpied qui la soutient se renverse, tout rappelle la mort dans ce
tableau; il n'y a de vivant que la douleur.

Je fus saisie, en le voyant, de cette piti profonde que les fictions
n'excitent jamais dans notre coeur, sans un retour sur nous-mmes; et
je contemplai cette image du malheur comme si, dangereusement menace
au milieu de la mer, j'avois vu de loin, sur les flots, les dbris
d'un naufrage.

Je fus tire de ma rverie par l'arrive du peintre qui me mena dans
son atelier; je vis le portrait de M. de Serbellane, trs-frappant de
ressemblance. Je demandai qu'on le portt dans ma voiture: pendant
qu'on l'arrangeoit, je revins dans la galerie pour revoir encore le
tableau de Marcus Sextus.

En entrant, j'aperois Lonce plac comme je l'tois devant ce
tableau, et paroissant mu comme moi de son expression; sa prsence
m'ta dans l'instant toute puissance de rflexion, et je m'avanai
vers lui sans savoir ce que je faisois. Il leva les yeux sur moi, et
ne parut point surpris de me voir. Son me toit dj branle; il me
sembla que j'arrivois comme il pensoit  moi, et que ses rflexions le
prparoient  ma prsence.

--On plaint, me dit-il avec une sorte d'garement tout--fait
extraordinaire, et presque sans me regarder, oui, l'on plaint ce
Romain infortun qui, revenant dans sa patrie, ne trouve plus que les
restes inanims de l'objet de sa tendresse; eh bien! il seroit mille
fois plus malheureux s'il avoit t tromp par la femme qu'il adoroit,
s'il ne pouvoit plus l'estimer ni la regretter sans s'avilir. Quand la
mort a frapp celle qu'on aime, la mort aussi peut runir  elle;
notre me, en s'chappant de notre sein, croit s'lancer vers une
image adore; mais si son souvenir mme est un souvenir d'amertume, si
vous ne pouvez penser  elle sans un mlange d'indignation et d'amour,
si vous souffrez au dedans de vous par des sentimens toujours
combattus, quel soulagement trouverez-vous dans la tombe? Ah!
regardez-le encore, madame, cet homme malheureux qui va succomber sous
le poids de ses peines; il ne connoissoit pas les douleurs les plus
dchirantes; la nature, inpuisable en souffrances, l'avoit encore
pargn. Il tient, s'cria Lonce avec l'accent le plus amer, et en me
saisissant le bras comme un furieux, il tient la main dcolore de la
compagne de sa vie; mais la main cruelle de celle qui lui fut chre
n'a pas plong dans son sein un fer empoisonn.

--Effraye de son mouvement, ne pouvant comprendre ses discours, je
voulois lui rpondre, l'interroger, me justifier; un de mes gens
apporta dans cet instant le portrait de M. de Serbellane, et le
peintre qui le suivoit lui dit:--Mettez ce tableau avec beaucoup de
soin dans la voiture de madame d'Albmar.--Lonce me quitte,
s'approche du portrait, lve la toile qui le couvroit, la rejette avec
violence, et se retournant vers moi avec l'expression de visage la
plus insultante:--Pardonnez-moi, me dit-il, madame, les momens que je
vous ai fait perdre; je ne sais ce qui m'avoit troubl; mais ce qui
est certain, ajouta-t-il en pesant sur ce mot de toute la fiert de
son me, ce qui est certain, c'est que je suis calme  prsent.--En
prononant ces paroles, il enfona son chapeau sur ses yeux, et
disparut.

Je restai confondue de cette scne, immobile  la place o Lonce
m'avoit laisse, et cherchant a deviner le sens des reproches sanglans
qu'il m'avoit adresss: cependant une ide me saisit, c'est que tout
ce qu'il m'avoit dit, et l'impression qu'avoit produite sur lui le
portrait de M. de Serbellane pouvoit appartenir  la jalousie; cette
pense, peut-tre douce, n'toit encore que confuse dans ma tte,
lorsque madame de Vernon arriva; je ne l'attendois point; elle avoit
t chez moi, ne me croyant pas encore partie, et voulant m'amener
elle-mme chez le peintre. Je lui exprimai dans mon premier mouvement
toutes les ides qui m'agitoient, et je lui demandai vivement comment
il seroit possible que Lonce pt croire que j'aimois M. de Serbellane,
lui qui devoit savoir l'histoire de madame d'Ervins.--Aussi, me
rpondit-elle, ne le croit-il pas. Mais vous n'avez pas d'ide de son
caractre, et de l'irritation qu'il prouve sur tout ce qui vous
regarde.--Cette rponse ne me satisfit pas, et je regardai madame de
Vernon avec tonnement; je ne sais ce qui se passa dans son esprit
alors; mais elle se tut pendant quelques instans, et reprit ensuite
d'un ton ferme, qui me fit rougir des penses que j'avois eues, et ne
me prouva que trop combien elles toient fausses.

--Je pntre, me dit madame de Vernon, l'injuste dfiance que vous
avez contre moi, je ne puis la supporter, il faut que tout soit
clairci; je forcerai Lonce, malgr les motifs qu'il pourroit
m'opposer,  vous expliquer lui-mme les raisons qui l'ont dtermin 
ne pas s'unir  vous. Je fais peut-tre une dmarche contraire  mon
devoir de mre, en vous rapprochant du mari de ma fille, car
certainement il ne pourra jamais vous voir sans motion, quelle que
soit son opinion sur votre conduite; mais ce qu'il m'est impossible de
tolrer, c'est votre dfiance, et pour qu'elle finisse, je vais crire
ds demain  Lonce que je le prie d'avoir un entretien avec vous.

--Jugez, ma soeur, de l'effroi qu'un tel dessein dut me causer; je
conjurai madame de Vernon d'y renoncer; elle me quitta sans vouloir me
dire ce qu'elle feroit; elle toit blesse, je n'en pus obtenir un
seul mot; mais je pars  l'instant mme pour passer deux jours 
Cernay chez madame de Lebensei; si madame de Vernon, malgr mes
instances, me mnage assez peu pour demandera Lonce de me voir, au
moins il saura que je n'ai point consenti  cette humiliation; il ne
me trouvera point chez moi,  Paris, ni  Bellerive.




LETTRE IX.

Madame de Vernon  Lonce.


Aprs tout ce que je vous ai dit, aprs tout ce qui s'est pass, votre
agitation, en parlant hier matin  madame d'Albmar, l'a fort tonne,
mon cher Lonce: elle voudroit ne point partir sans que vous fussiez
en bonne amiti l'un avec l'autre; elle pense avec raison qu'tant
devenus proches parens par votre mariage avec ma fille, vous ne devez
pas rester brouills; je dsirerois donc que vous vous rencontrassiez
tous les deux chez moi demain soir; le voulez-vous?




LETTRE X.

Rponse de Lonce  madame de Vernon.


Je n'ai rien  dire  madame d'Albmar, madame, qui pt motiver
l'entretien que vous me demandez. Nous sommes et nous resterons
parfaitement trangers l'un  l'autre: l'amiti comme l'amour doivent
tre fonds sur l'estime, et quand je suis forc d'y renoncer,
dispensez-moi de le dclarer.




LETTRE XI.

Lonce  M. Barton.

Paris, ce 14 aot.


Je l'ai offense, mortellement offense, mon ami, je le voulois, et
nanmoins je m'en repens avec amertume; mais aussi comment se peut-il
que le jour mme o j'apprends par hasard de madame de Vernon, que
madame d'Albmar doit aller chez le peintre de M. de Serbellane, le
jour o je la vois emporter ce portrait avec elle, madame de Vernon
me propose de rencontrer chez elle madame d'Albmar, de lui dire
adieu, lorsqu'elle part pour rejoindre M. de Serbellane! et de quels
termes madame de Vernon, inspire sans doute par madame d'Albmar, se
sert-elle pour m'y engager! elle me rappelle l'amiti, les liens de
famille qui doivent me rapprocher de sa nice! Non, je ne suis ni le
parent, ni l'ami de Delphine; je la hais ou je l'adore, mais rien ne
sera simple entre nous, rien ne se passera selon les rgles communes.
Il est vrai, je ne devois pas me servir d'expressions blessantes en
refusant de la voir; tant de circonstances cependant s'toient
runies pour m'irriter! je fus tout le jour assez content de
moi-mme, mais la nuit, mais le lendemain qui suivit, je ne pus me
dfendre du remords d'avoir outrag celle que j'ai si tendrement
aime. J'allai chez madame de Vernon pour la conjurer de ne pas
montrer ma rponse  madame d'Albmar. Madame de Vernon toit partie
pour la campagne de madame de Lebensei; il n'y avoit pas une heure,
me dit-on, qu'elle toit en route: j'eus l'espoir, en montant 
cheval, de la rejoindre, et je partis  l'instant; j'arrive  Cernay,
sans rencontrer madame de Vernon; un de mes gens me prcde, on ouvre
la grille, j'entre, et j'aperois d'abord la voiture de madame
d'Albmar, qui toit avance devant la porte de l'intrieur de la
maison. J'imaginai que madame d'Albmar toit au moment de partir, et
je ne sais par quelle inconsquence du coeur, quoique je ne fusse pas
venu dans l'intention de la voir, je ne supportai pas l'ide que cela
me seroit impossible. Sans projet ni rflexion, j'avance et je crie
au cocher:--Reculez.--J'attends madame, me rpondit-il.--Reculez, lui
dis-je;--et je sautai en bas de mon cheval avec une action si
vhmente, qu'il m'obit de frayeur. Je fus honteux de ma folle
colre, quand je me trouvai seul au milieu de la cour, examin par
tous les domestiques qui y toient. Celui de madame d'Albmar, se
ressouvenant du temps o sa matresse avoit du plaisir  me voir, me
dit qu'elle toit dans le jardin; j'y entrai par la porte de la cour,
toujours dans le mme garement; j'tois dans une maison trangre,
je n'y connoissois personne, mais j'allois o elle toit, comme un
malheureux entran par une force surnaturelle. Il toit neuf heures
du soir, le ciel toit parfaitement serein, et la beaut de la nuit
auroit calm tout autre coeur que le mien; mais dans mon agitation,
je ne pouvois prouver aucune impression douce. Je la cherchois, et
mes yeux repoussoient tout ce qui n'toit pas elle. J'aperus d'une
des hauteurs du jardin,  travers l'ombre des arbres, cette charmante
figure que je ne puis mconnotre; elle toit appuye sur un monument
qu'elle sembloit considrer avec attention; une petite fille  ses
pieds, habille de noir, la tiroit par sa robe pour la rappeler 
elle. Je m'approchai sans me montrer: Delphine levoit ses beaux yeux
vers le ciel, et je crus la voir ple et tremblante, telle que son
image m'toit apparue  l'glise. Elle prioit, car toute l'expression
de son visage peignoit l'enthousiasme de l'inspiration. Le vent
venoit de son ct, il agitoit les plis de sa robe avant d'arriver
jusqu' moi; en respirant cet air je croyois m'enivrer d'elle; il
m'apportoit un souffle divin. Je restai quelques instans dans cette
situation: depuis un mois, mon coeur oppress n'avoit pas cess de me
faire mal; je le sentois alors battre avec moins de peine, j'y
pouvois poser la main sans douleur. Je serois rest long-temps dans
cet tat, si je n'avois pas vu Delphine sortir du bosquet, pour lire,
aux rayons de la lune, une lettre qu'elle tenoit entre ses mains: il
me vint dans l'esprit que c'toit celle que j'avois crite  madame
de Vernon, et que les signes de douleur que je remarquois sur le
visage de Delphine, venoient peut-tre de la peine que je lui avois
cause. Je ne pus rsister  cette ide; je m'approchai
prcipitamment de madame d'Albmar; elle se retourna, tressaillit, et
prte  tomber, elle s'appuya sur un arbre. Je reconnus ma lettre
qu'elle regardoit encore: j'allois m'en saisir pour la dchirer,
lorsque Delphine, reprenant ses forces, s'avana vers moi, et tenant
ma lettre dans l'une de ses mains, elle leva l'autre vers le ciel.
Jamais je ne l'avois vue si ravissante; je crus un moment que moi
seul j'tois coupable, il me sembloit que j'entendois les anges
qu'elle invoquoit  son secours parler pour elle et m'accuser. Je
tombai  genoux devant le ciel, devant elle, devant la beaut; je ne
sais ce que j'adorois, mais je n'tois plus  moi.--Parlez,
m'criai-je, parlez; prostern devant vous, je vous demande de vous
justifier.--Non, me dit-elle en mettant sa main sur son coeur, ma
rponse est l, celui qui put m'offenser n'a pas mrit de
l'entendre.--Elle s'loigna de moi, je la conjurai de s'arrter, mais
en vain; je vis de loin madame de Vernon qui venoit rapidement vers
nous avec madame de Lebensei; je fis un dernier effort pour obtenir
un mot, il fut inutile, et mon coeur irrit reprit l'indignation que
le regard de Delphine avoit comme suspendue. Je voulus parotre calme
en prsence des trangers, et ne pas rendre Delphine tmoin de mon
abattement. Je parlai vite, je rassemblai au hasard tout ce que je
pouvois dire  madame de Lebensei et  madame de Vernon, et quand je
crus en avoir assez fait pour avoir l'air d'tre tranquille, je
regardai Delphine, d'abord avec assurance. Elle n'avoit point essay,
comme moi, de cacher son motion; elle s'appuyoit sur la fille de
madame d'Ervins, marchoit avec peine, ne rpondoit  rien, et
cherchoit seulement avec ses regards la route qui conduisoit hors du
parc. Ds que je vis sa tristesse, je me tus, et je la suivis en
silence; madame de Vernon et madame de Lebensei tchoient en vain de
soutenir la conversation; au, moment o nous approchmes de la porte,
les yeux de madame d'Albmar tombrent sur moi; si je n'avois vu que
ce regard, il me semble que ma situation ne seroit point amre, mais
elle a refus de se justifier.... Insens que je suis! que
pouvoit-elle me dire? dsavouera-t-elle son choix? ne m'a-t-elle pas
tromp? peut-elle anantir le pass? mais pourquoi donc voulois-je la
voir, et pourquoi ne puis-je jamais oublier cette expression de
douleur qui s'est peinte dans tous ses traits? Est-ce encore un art
perfide? mais de l'art avec ce visage, avec cet accent! feignoit-elle
aussi l'tat o je l'ai vue, lorsqu'elle ne pouvoit m'apercevoir? Sa
voiture en s'en allant passoit devant une des alles du parc; j'ai
fait quelques pas derrire les arbres, pour la suivre encore des
yeux; la fille de madame d'Ervins avoit jet ses bras autour d'elle,
et Delphine la tenoit serre contre son coeur, avec un abandon si
tendre, une expression si touchante! il m'a sembl que sa poitrine se
soulevoit par des sanglots. Une femme dissimule pourroit-elle
presser ainsi un enfant contre son sein? cet ge si vrai, si pur,
seroit-il associ dj par elle aux artifices de la fausset? non,
elle a t mue en me revoyant; non, ce sentiment n'toit point un
mensonge; mais elle est lie  M. de Serbellane, elle n'auroit pu me
le nier; je devois m'y attendre, je ne la chercherai plus. Avant de
l'avoir rencontre, j'esprois toujours que si je la revoyois, cet
instant changeroit mon sort. Je l'ai revue, et c'en est fait. Je n'en
suis que plus malheureux. Que venois-je faire chez madame de
Lebensei? Pourquoi madame d'Albmar y toit-elle? C'est une maison
qui me dplat sous tous les rapports. M. de Lebensei toit absent,
je ne le regrettai point. M. de Lebensei n'a-t-il pas entran la
femme qu'il aimoit dans une dmarche qui l'expose au blme universel?
Je suis sr qu'elle n'est point heureuse, quoiqu'elle ait eu soin de
rpter plusieurs fois qu'elle l'toit: son inquitude secrte, son
calme apparent, ce mlange de timidit et de fiert qui rend ses
manires incertaines, tout en elle est une preuve indubitable qu'on
ne peut braver l'opinion sans en souffrir cruellement; mais moi qui
la respecte, mais moi qui n'ai rien fait que l'on puisse me
reprocher, en suis-je plus heureux? mon ami, il n'est pas d'homme sur
la terre aussi misrable.

Pourquoi, tout en m'crivant avec intrt, avec affection, ne me
dites-vous rien sur le sujet de mes peines? craignez-vous de me
montrer que vous aimez encore madame d'Albmar? j'y consens, je suis
peut-tre mme assez foible pour le dsirer; mais de grce, parlez-moi
d'elle, et ne m'abandonnez pas seul au tourment de mes penses.




LETTRE XII.

Mademoiselle d'Albmar  Delphine.

Montpellier, 23 aot.


Pour la premire fois, ma chre amie, je dsapprouve entirement les
sentimens que vous m'exprimez. Quoi! Lonce, en se refusant  vous
voir, crit formellement qu'il a cess de vous estimer, et dans le
moment o cette conduite rvoltante ne devroit vous inspirer que de
l'indignation, votre lettre  moi [Cette lettre, ainsi que quelques
autres dont il est parl, ne se trouve pas dans le recueil.] n'est
remplie que du regret de ne lui avoir pas parl, de n'avoir pas essay
de vous justifier  ses yeux! on diroit que vous devenez plus foible,
quand il se montre plus injuste; vainement vous vous faites illusion,
en m'assurant que ce n'est point l'amour, mais la fiert, mais le
sentiment de votre dignit blesse, qui ne vous permet pas de
supporter qu'il se croye le droit de vous offenser, en parlant, en
pensant mal de vous. Voulez-vous savoir la vrit? La lettre de Lonce
vous cause une douleur plus vive que toutes celles que vous aviez
ressenties, et vous n'avez plus la force de vous y rsigner: ce n'est
pas tout encore; en revoyant ce redoutable Lonce, votre sentiment
pour lui s'est ranim, et peut-tre, pardonnez-moi de vous le dire, il
le faut pour vous clairer sur vous-mme, peut-tre avez-vous aperu
qu'il avoit prouv prs de vous une motion profonde, et qu'un plus
long entretien le rameneroit  vos pieds. Pardon encore une fois,
votre coeur ne s'est pas rendu compte de ses impressions, mais pensez
 l'irrparable malheur d'exciter dans le coeur de Lonce une passion
qui lui inspireroit sans doute de l'loignement pour Matilde!

Delphine, souvenez-vous que, dans vos conversations avec mon frre,
vous rptiez souvent que la vertu dont toutes les autres drivoient,
c'toit la bont, et que l'tre qui n'avoit jamais fait de mal 
personne toit exempt de fautes au tribunal de sa conscience. Je le
crois comme vous, la vritable rvlation de la morale naturelle est
dans la sympathie que la douleur des autres fait prouver, et vous
braveriez ce sentiment, vous Delphine! Je ne raisonnerai point avec
vous sur vos devoirs, mais je vous dirai: songez  Matilde; elle a
dix-huit ans, elle a confi son bonheur et sa vie  Lonce,
abuserez-vous des charmes que la nature vous a donns, pour lui ravir
le coeur que Dieu et la socit lui ont accord pour son appui? Vous
ne le voulez pas, mais que d'cueils dans votre situation, si vous
n'avez pas le courage de quitter Paris, et de revenir auprs de moi!

Je songe aussi avec inquitude que cette madame de Vernon, dont la
conduite est si complique, quoique sa conversation soit si simple,
est la seule personne qui ait du crdit sur vous  Paris; pourquoi ne
rpondez-vous pas  l'empressement que madame d'Artenas a pour vous,
depuis que vous avez rendu service  sa nice, madame de R.? Elle m'a
crit plusieurs fois qu'elle dsireroit se lier plus intimement avec
vous; je sais que quand elle vint nous voir  Montpellier,  son
retour de Barge, vous ne me permettiez pas de la comparer  madame de
Vernon. Elle est certainement moins aimable; elle n'a pas surtout
cette apparence de sensibilit, cette douceur dans les discours, cet
air de rverie dans le silence, qui vous plaisent dans madame de
Vernon; mais son caractre a bien plus de vrit: elle a une parfaite
connoissance du monde; je conviens qu'elle y attache trop de prix, et
que si elle n'avoit pas vraiment beaucoup d'esprit, l'importance
qu'elle met  tout ce qu'on dit  Paris pourroit passer pour du
_comrage_: nanmoins personne ne donne de meilleurs conseils, et soit
vertu, soit raison, elle est toujours pour le parti le plus honnte.

Ne vous refusez pas  l'couter: vous ne lui parlerez pas, je le
comprends, des sentimens qu'on ne peut confier qu' des mes restes
jeunes; mais elle vous donnera des avis utiles; tandis que madame de
Vernon, qui ne cherche qu' vous plaire, ne songe point  vous servir.

Je vous en conjure aussi, ma chre Delphine, continuez  ne rien me
cacher de tout ce qui se passe dans votre coeur et dans votre vie;
vous avez besoin d'tre soutenue dans la noble rsolution de partir.
Croyez-moi, dans cette occasion, si la passion ne vous troubloit pas,
quel tre sur la terre seroit assez prsomptueux pour comparer sa
raison  la vtre? mais vous aimez Lonce, et je n'aime que vous;
confiez-vous donc sans rserve  ma tendresse, et laissez-vous guider
par elle.




LETTRE XIII.

Madame d'Artenas  madame de R.

Paris, ce 1er septembre 1790.


Revenez donc  Paris, ma chre nice; vous avez pris cette anne trop
de got pour la solitude; depuis cette malheureuse scne des
Tuileries, vous tes triste; je voulois bien que vous sentissiez un
peu la ncessit d'en croire mes conseil, mais je serois bien fche
que votre caractre perdt sa gat naturelle.

J'ai enfin rencontr chez elle madame d'Albmar que vous m'aviez
charge de voir, et que je rechercherois volontiers pour moi-mme,
tant je la trouve aimable et bonne. J'aurois dsir qu'elle me parlt
avec confiance sur sa situation actuelle; mais madame de Vernon
possde seule toute son amiti, et je doute fort cependant qu'elle en
fasse un bon usage. J'ai trouv madame d'Albmar triste, et surtout
fort agite, elle avoit l'air d'une personne tourmente par une
indcision cruelle; il toit neuf heures du soir, elle toit encore
vtue de sa robe du matin, ses beaux cheveux n'avoient point encore
t rattachs;  l'extrieur nglig de sa personne,  sa dmarche
lente,  sa tte baisse, l'on auroit dit que depuis long-temps elle
n'avoit rien fait que songer  la mme pense, et souffrir de la mme
douleur.

Dans cet tat cependant, elle toit jolie comme le jour, et je ne pus
m'empcher de le lui dire.--Moi, jolie! me rpondit-elle, je ne dois
plus l'tre.--Et elle se tut. Je voulois apprendre d'elle quelles sont
 prsent ses relations avec M. de Serbellane; on rapporte  ce sujet
des choses trs-diverses dans Paris; les uns disent qu'elle ne part
pour le Languedoc que pour aller de l rejoindre M. de Serbellane,
s'il n'obtient pas,  cause de son duel, la permission de revenir en
France: d'autres murmurent tout bas que madame d'Albmar a t fort
coquette pour M. de Mondoville, et que M. de Serbellane irrit s'est
brouill tout--fait avec elle: enfin une lettre de Bordeaux m'avoit
fait natre une ide trs-diffrente de toutes celles-l, et je
l'avois garde jusqu' prsent pour moi seule; je pensois qu'il se
pourroit bien que M. de Serbellane ft l'amant de madame d'Ervins, et
que madame d'Albmar les ayant runis tous les deux chez elle un peu
indiscrtement, M. d'Ervins les y et surpris, et se ft battu avec M.
de Serbellane, pour se venger de l'infidlit de sa femme.

J'essayai de provoquer la confiance de madame d'Albmar, en lui disant
ce qui toit vrai, c'est que je voyois avec peine que les diffrens
bruits qui se rpandoient dans Paris sur son compte, pouvoient nuire 
sa rputation; elle me rpondit avec un dcouragement qui me toucha
beaucoup:--Il fut une poque de ma vie dans laquelle j'aurois attach
de l'importance  ce qu'on pouvoit dire de moi; mais  prsent que mon
nom ne doit plus tre uni  celui de personne, je ne m'inquite plus
de l'injustice dont ce nom peut tre l'objet.--Ces paroles me
persuadrent qu'elle toit en effet brouille avec M. de Serbellane,
et comme je commenois  lui donner des consolations douces sur la
peine qu'elle devoit en prouver, elle m'arrta pour me demander de
m'expliquer mieux, et lorsque je l'eus fait, elle eut l'air tonn;
mais, sans y mettre un intrt trs-vif, elle me dclara qu'elle
n'avoit jamais pens  pouser M. de Serbellane.

Le soupon que j'avois form sur madame d'Ervins me revint 
l'instant, et je le dis  Delphine, en lui avouant que je regardois
dans ce cas madame d'Ervins comme la vritable cause de la mort de son
mari. Delphine ne m'eut pas plus tt comprise que, se relevant de
l'abattement o je l'avois vue jusqu'alors, elle me protesta que je me
trompois. Je persistai dans mon opinion, et je lui dis positivement
qu'un duel aussi sanglant ne pouvoit avoir t provoqu par de simples
discussions politiques, et que l'amour de M. de Serbellane pour elle
ou pour madame d'Ervins en devoit tre la cause: quand madame
d'Albmar vit que cette opinion toit arrte dans ma tte, elle finit
par me laisser croire tout ce que je voulus sur son attachement pour
M. de Serbellane, exigeant seulement que je n'accusasse pas madame
d'Ervins.

Que vous dirai-je, ma chre nice? Il me fut impossible de dmler la
vrit. Ce n'est pas qu'assurment madame d'Albmar ne soit la femme
la plus vraie que j'aie jamais connue; mais il y a dans son caractre
une gnrosit si singulire, que je ne suis pas parvenue  dcouvrir
avec certitude si tout le mystre ne vient pas de la crainte qu'elle a
de compromettre madame d'Ervins. Aime-t-elle rellement M. de
Serbellane? sa tristesse vient-elle de leur sparation, et peut-tre
de leur brouillerie? ou bien a-t-elle consenti  tout ce qu'on
pourroit dire d'elle et de lui, pour dtourner l'attention qui se
seroit porte sur madame d'Ervins, et la sauver de l'indignation
qu'elle auroit excite dans le public, et dans la famille de son mari?
Je l'ignore, mais j'exige de vous le plus profond secret sur cette
dernire supposition; vous en sentez les consquences.

Quoi qu'il en soit, madame d'Albmar a rendu ma pntration
tout--fait inutile; je me vante de deviner les caractres dissimuls;
mais quand une me franche ne veut pas laisser connotre un secret, sa
rserve simple et naturelle dconcerte les efforts de l'esprit
observateur.

Aprs quelques momens de silence, je n'insistai plus; et me bornant 
tcher d'clairer Delphine sur madame de Vernon, je lui dis:--Quels
que soient vos motifs pour ne pas donner  ceux qui s'intressent 
vous le moyen de rpondre clairement aux malveillans qui vous
supposent des torts, de bons amis en imposent toujours, quand ils le
veulent, aux discours mdisans de la socit de Paris: pourquoi donc
madame de Vernon, qui se dit votre amie, ne fait-elle pas taire la
phalange des sots? Ils attaquent, il est vrai, de prfrence, les
personnes distingues; mais ils ne s'y hasardent cependant que dans
les momens o ils ne les croient pas courageusement dfendues par
leurs parens ou leurs amis.--Je dois croire, me rpondit Delphine en
retombant dans cet tat de tristesse insouciante dont elle toit un
moment sortie, je dois croire que madame de Vernon est mon amie.--Je
n'ai pas entendu dire, rpondis-je, qu'elle se permt aucun genre de
blme sur vous, ma chre Delphine; mais cependant je n'ai pas une
confiance entire dans son amiti; ceux qui l'entourent se montrent
souvent mal pour vous; rarement on peut se tromper  cet indice; on
inspire  ses amis ce que l'on prouve sincrement; et, dans son
cercle du moins, une femme sait faire aimer ce qu'elle aime; elle vous
loue beaucoup, j'en conviens, mais  haute voix, comme s'il lui
importoit surtout qu'on vous le rptt; et je ne vois pas dans sa
conversation, quand il s'agit de vous, ce talent conciliateur qu'elle
porte sur tous les autres sujets: elle dit souvent que vous tes la
plus jolie, la plus spirituelle; mais c'est  des femmes qu'elle
s'adresse, pour vous donner cet loge qui peut les humilier; et je ne
l'entends jamais leur parler de cette bont, de cette douceur, de
cette sensibilit touchante qui pourroient vous faire pardonner tous
vos charmes, par celles mme qui en sont jalouses. Enfin, souffrez que
je vous le dise, on pourroit croire, en entendant madame de Vernon
parler de vous, qu'elle s'acquitte par ses discours plutt qu'elle ne
jouit par ses sentimens, et que, prvoyant d'une manire confuse que
votre amiti finira peut-tre un jour, elle ne veut pas  tout hasard
vous donner des armes contre elle, en contribuant elle mme 
consolider votre rputation.

--Si vous avez raison, me repondit Delphine, je n'en suis que plus 
plaindre; je l'aime, je l'ai aime, madame de Vernon, de l'attrait du
monde le plus vif et le plus tendre; si tant de dvouement, tant
d'affection n'ont point obtenu son amiti, il est donc vrai qu'il
n'est rien en moi qui puisse attacher  mon sort, il est donc vrai que
je ne puis tre aime.--Vous vous trompez, ma chre Delphine,
repris-je alors vivement; vous mritez d'avoir des amis plus que
personne au monde; mais vous ne savez pas encore ce que c'est que la
vie: vous vous croyez deux excellens guides, l'esprit et la bont; eh
bien! ma chre, ce n'est pas assez d'tre aimable et excellente, pour
se dmler heureusement des difficults du monde; il y a d'utiles
dfauts, tels que la froideur, la dfiance, qui vaudraient beaucoup
mieux pour gide que vos qualits mmes; tout au moins faut-il diriger
ces qualits avec une grande force de raison: moi qui ne suis pas ne
trs-sensible, j'ai devin le monde assez vite; laissez-moi vous
l'apprendre. Madame de Vernon vous paroit plus digne de votre amiti,
elle sait mieux vous tenir le langage qui vous sduit: moi, je reste
toujours ce que je suis; je n'ai pas assez d'imagination pour feindre,
je le voudrais en vain; je ne suis plus jeune, mon esprit n'est plus
flexible, il ne peut aller que dans sa ligne; mais je sais que mes
avertissemens vous sont ncessaires, et c'est cette conviction qui me
fait solliciter votre confiance. On vous l'aura dit, je crois;
d'ordinaire, je ne me mets pas en avant: je suis sur la dfensive avec
la socit, et c'est ainsi qu'il faut tre; je m'offre  vous
cependant, ma chre Delphine, parce que vous avez un caractre qui
donne tout et n'abuse de rien: servez-vous donc de moi, si je puis
vous tre utile; ce sera ce que je pourrai faire de mieux de mon
oisive existence.

--Madame d'Albmar parut fort touche des preuves d'amiti que je lui
donnois, et je croyois mme l'avoir un peu branle dans son aveugle
amiti pour madame de Vernon; mais le surlendemain elle est revenue
chez moi, presque uniquement pour me dire qu'elle avoit revu depuis
moi madame de Vernon, et s'toit assure qu'elle n'avoit aucun
tort.--Elle n'auroit pu me dfendre, continua madame d'Albmar, sans
compromettre mes amis; elle a bien fait de se conduire avec prudence,
et de ne pas se livrer  son sentiment.--Je vous le rpte, ma chre
nice, on ne peut arracher madame d'Albmar  l'empire de madame de
Vernon.

Je l'ai souvent remarqu en vivant dans leur socit, madame de Vernon
met beaucoup d'intrt  captiver Delphine; elle est avec elle fire,
sensible, dlicate; elle rend hommage au caractre de son amie, en
imitant toutes les vertus pour lui plaire: moi, je ne puis ni ne veux
me montrer autrement que la nature ne m'a faite, bonne et raisonnable,
mais point du tout exalte; je vaux mieux rellement que madame de
Vernon; Delphine a tort de ne pas s'en apercevoir.

J'obtiendrai cependant un jour l'amiti de madame d'Albmar, si
quelques circonstances me mettent dans le cas de la servir; je vous
promets que je veillerai sur elle comme sur ma fille; vous aussi, ma
chre nice, vous allez devenir l'objet de tous mes soins, si vous
continuez  m'couter et  me croire.

H. D'ARTENAS.




LETTRE XIV.

Delphine a mademoiselle d'Albmar.

Paris, ce 3 septembre.


Non, vous l'exigez en vain; non, je n'ai pas la force de souffrir une
telle incertitude; qu'il me dise ce qu'il prouve, que je connoisse la
cause de l'tat extraordinaire o je le vois, et je me soumets  mon
sort; mais le doute, le doute! cette douleur qui prend toutes les
formes pour vous poursuivre, sans que vous ayez jamais aucune arme
pour l'atteindre; je ne puis me rsoudre  la supporter: les
malheureux condamns au supplice savent au moins pour quels crimes ils
sont punis, et moi je l'ignore: ce que je croyois ne me parot plus
vraisemblable; coutez ce qui s'est pass hier, et, si vous le pouvez,
continuez  me commander de partir sans le voir.

On jouoit hier Tancrde; madame de Vernon me proposa d'y aller: j'y
consentis, parce que de toutes les tragdies c'est celle qui m'a fait
verser le plus de larmes: nous nous plames dans la loge de madame de
Vernon, qui est en bas, sur l'orchestre. Pendant le premier acte, je
remarquai  quelque distance de nous un homme envelopp d'un manteau,
la tte appuye sur le banc de devant, couvrant son visage avec ses
mains, et mettant du soin  se cacher. Malgr tous ses efforts je
reconnus Lonce; il y a tant de noblesse dans sa taille que rien ne
peut la dguiser.

Mes yeux toient fixs sur lui, je n'entendois presque rien de la
pice, mais je le regardois; il tressaillit en coutant la scne o
Tancrde apprend l'infidlit d'Amnade: son motion, depuis cet
instant, sembloit s'accrotre toujours; il cherchoit  la drober 
tous les regards, mais je ne pouvois m'y mprendre. Ah! que j'aurois
voulu m'approcher de lui! combien j'tois touche de ses larmes!
C'toient les premires que je voyois rpandre  cet homme d'un
caractre si ferme et si soutenu: toit-ce pour moi qu'il pleuroit?
seroit-il possible que son me ft ainsi bouleverse, si Matilde
suffisoit  son bonheur? ne donnoit-il point de regrets  celle qui
entend mieux les sentimens d'Amnade, qui est plus digne d'admirer
avec lui le langage que le gnie prte  l'amour?

Enfin, au quatrime acte, il me parut qu'il n'avoit plus le pouvoir de
se contraindre; je vis son visage baign de pleurs, et je remarquai
dans toute sa personne un air de souffrance qui m'effraya; je crois
mme que, dans mon trouble, je fis un mouvement qu'il aperut, car 
l'instant mme il se baissa de nouveau pour se drober  mes regards;
mais lorsque Tancrde, aprs avoir combattu et triomph pour Amnade,
revient avec la rsolution de mourir; lorsqu'un souvenir mlancolique,
dernier regret vers l'amour et la vie, lui inspire ces vers, les plus
touchans qu'il y ait au monde:

    Quel charme, dans son crime,  mes esprits rappelle
    L'image des vertus que je crus voir en elle!
    Toi qui me fais descendre avec tant de tourment
    Dans l'horreur du tombeau dont je t'ai dlivre,
    Odieuse coupable!... et peut-tre adore!
    Toi qui fais mon destin jusqu'au dernier moment!
    Ah! s'il toit possible! ah! si tu pouvois tre
    Ce que mes yeux tromps t'ont vu toujours parotre!
    Non, ce n'est qu'en mourant que je peux l'oublier.

Un soupir, un cri mme touff sortit du coeur de Lonce; tous les
yeux se tournrent vers lui: il se leva avec prcipitation et se hta
de s'en aller, mais il chanceloit en marchant, et s'arrta quelques
instans pour s'appuyer; son visage me parut d'une pleur mortelle, et
comme on refermoit la porte sur lui, je crus le voir manquer de force
et tomber.

Dieu! comment ne l'ai-je pas suivi! La prsence de madame de Vernon,
qui me regardoit attentivement, et la curiosit des spectateurs que
j'aurois attire sur moi, me retinrent; mais jamais un sentiment plus
passionn ne m'avoit entrane vers Lonce: il me suffisoit de le
retrouver sensible; j'oubliois qu'il ne l'toit plus pour moi, et
qu'il avoit pris volontairement des liens qui nous sparoient pour
toujours; je me htai de revenir chez moi, et quand je fus seule, une
rflexion me saisit fortement; je crus voir quelques rapports entre
les vers qui avoient touch Lonce, et les sentimens qu'il pouvoit
prouver, s'il m'aimoit encore et me croyoit coupable. Nanmoins,
quelque exagr que soit Lonce sur les vertus qu'impose le monde,
pourroit-il donner le nom de crime  la conduite que j'ai tenue? Non!
m'criai-je seule avec transport, on m'a calomnie prs de lui, je ne
puis deviner de quelle manire, mais il faut qu'il m'entende, il le
faut  tout prix! Louise, il n'est aucun devoir sur la terre qui pt
me faire consentir  lui laisser une opinion injuste de moi: que je
meure, mais qu'il me regrette; n'exigez pas que je vive avec son
mpris.

Cependant, en me rappelant la lettre qu'il a rpondue, la seule pense
de lui crire, de le chercher, me fait mourir de honte. Quoi qu'il
arrive, je ne confierai point  madame de Vernon les penses qui
m'agitent; je ne sais ce qu'elle a cru devoir ou me dire ou me taire,
mais la voix seule de Lonce peut me persuader maintenant; c'est de
lui seul que j'apprendrai s'il me hait ou s'il m'aime, s'il est
injuste ou malheureux. C'est  lui.... Eh quoi! bravant tout ce qui
devroit me retenir, j'irois implorer une explication de ce caractre
si souponneux, si rigide et si fier! Quelle perplexit cruelle!
comment jamais en sortir!

Ne me dites pas que tout est fini, qu'il est mari, que je dois
renoncer  son opinion comme  son amour; son estime est encore mon
seul bien sur la terre; il a besoin des suffrages de tous, je ne veux
que le sien, mais il faut que je l'emporte dans ma retraite: si je ne
l'obtenois pas, vous me verriez poursuivie par une agitation que rien
ne pourroit calmer; je n'aurois pas le repos que peut donner le
malheur mme, quand il n'y a plus rien  faire ni rien  vouloir. Je
ne me rsignerois jamais; et en expirant, ma dernire parole seroit
encore pour me justifier auprs de lui.




LETTRE XV.

Lonce  M. Barton.

Ce 4 septembre 1790


Je vous envoie un courrier qui a ordre de revenir dans vingt-quatre
heures avec une lettre de vous. Vous ne rpondez pas depuis huit jours
aux lettres que je vous ai crites sur ce qui s'toit pass entre
madame d'Albmar et moi. Quel est le motif de votre silence? pourquoi
ne m'avez-vous pas crit? Me trouvez-vous injuste envers Delphine? et
si vous le croyez, juste ciel! pensez-vous que ce seroit me faire du
mal que de me le dire?




LETTRE XVI.

Rponse de M. Barton  Lonce.

Mondoville, 6 septembre.


Vous avez eu tort d'attacher tant d'importance  un silence de
quelques jours: je souffre toujours de mon bras, et j'ai de la peine 
crire jusqu' ce que je sois guri.

Vous tes l'poux de mademoiselle de Vernon; c'est une personne
trs-vertueuse, uniquement attache  vous; il me semble que vous ne
devez plus vous occuper des circonstances qui ont prcd votre
mariage. Je ne puis les approfondir de loin; ce que vous m'en avez dit
ne suffit pas pour juger une femme  qui j'ai vou de l'estime et de
l'attachement; mais ce dont je me crois sr, c'est qu'elle-mme 
prsent dsire que vous soyez occup de votre bonheur et de celui de
Matilde, et que vous oubliiez entirement l'affection que vous avez pu
concevoir l'un pour l'autre, quand vous tiez libres.

Je vous en conjure, mon cher lve, calmez-vous sur toutes ces ides,
le temps en est pass; votre sort est fix comme votre devoir;
rappelez-vous ce que vous avez toujours pens des liens que vous venez
de contracter, et songez qu'il faut se soumettre, quand la passion
nous aveugle, aux jugemens qu'on a prononcs dans le calme de sa
raison. Je suis dsol d'tre hors d'tat d'aller en voiture; je
pourrois esprer que nos entretiens vous feroient du bien. Adieu.




LETTRE XVII.

Madame de R.  madame d'Artenas.

Ce 14 septembre.


Je suis arrive, il y a deux jours, pour vous voir, mon aimable tante,
et l'on m'a dit chez vous que vous tiez  la campagne; vous auriez d
m'en prvenir; je ne reviens  Paris que pour vous: quand nous serons
bien seules une fois, je vous expliquerai mon got pour la retraite;
vous m'encouragerez  vous en parler, car ce sujet m'est pnible.

J'ai commenc par m'informer de madame d'Albmar, je ne veux point
aller chez elle; hlas! je sais trop que sa liaison avec moi ne
pourroit que lui nuire; mais je n'ai pas dans le coeur un sentiment
plus vif que mon intrt pour son sort. Madame de Vernon me fit
inviter hier  une grande assemble qu'elle donnoit, et j'y allai dans
l'esprance de rencontrer madame d'Albmar qui n'y fut point. En
traversant les appartemens de madame de Vernon, je me rappelai la
dernire fois que j'y vins, le jour de ce grand bal o Delphine eut
tant de succs, et montra si visiblement son intrt pour M. de
Mondoville; je rflchissois aux vnemens inattendus qui avoient
suivi ce jour, lorsque M. de Mondoville entra dans le salon avec sa
femme.

Je vous ai dit, je crois, ma tante, que la premire fois que j'avois
vu Lonce, je fus si frappe du charme et de la noblesse de sa figure,
que tout  coup l'impression que j'en reus me fit rflchir avec
amertume sur les torts de ma vie. Je sentis que je n'tois pas digne
d'intresser un tel homme, et madame d'Albmar me parut la seule femme
qui mritt de lui plaire. Eh bien! hier, l'expression du visage de
Lonce toit entirement change; la beaut de ses traits restoit
toujours la mme, mais son regard sombre et distrait ne s'arrtoit
plus sur aucune femme. Il se hta de saluer, et s'assit dans un coin
de la chambre o il n'y avoit personne  qui parler. Sa femme
s'approcha de lui; je ne sais ce qu'elle lui demandoit: il lui
rpondit d'un air doux, mais ds qu'elle l'eut quitt, il soupira
comme s'il venoit de se contraindre.

Une fois madame de Vernon voulut conduire son gendre auprs d'une dame
trangre qui ne le connoissoit pas: je crus voir dans les manires de
Lonce une rpugnance secrte  se laisser ainsi prsenter comme un
nouvel poux; il restoit en arrire, suivoit avec peine, et se prtait
gauchement  tout ce qui pouvoit ressembler  des flicitations.

Madame du Marset, place  ct de moi, vit que j'observois
attentivement monsieur et madame de Mondoville, et me dit tout bas en
souriant:--J'ai t leur rendre visite deux ou trois fois, et les ai
vus souvent chez madame de Vernon; il n'y a rien de si singulier que
la conduite de Lonce, il semble qu'il veuille tre, comme le disoit
le duc de B., _le moins mari qu'il est possible_; il vite avec un
soin extraordinaire les socits, les occupations communes avec sa
femme. Matilde, charme de sa douceur, de sa politesse, de la libert
qu'il lui laisse, ne remarque pas l'indiffrence qu'il a pour elle, et
la crainte qu'il prouve de resserrer ses liens, en se servant du
pouvoir qu'ils lui donnent. Matilde a de l'amour pour son mari, et se
persuade fermement qu'il en a pour elle: ces dvotes ont en toutes
choses une merveilleuse facult de croire. On diroit que Lonce attend
toujours quelque vnement extraordinaire, et qu'il n'est dans sa
maison qu'en passant; il n'arrange rien chez lui, n'a pas seulement
encore fait ouvrir la caisse de ses livres, aucun de ses meubles n'est
 sa place; ce sont de petites observations, mais qui n'en prouvent
pas moins l'tat de son me: tout ce qui lui rappelle sa situation lui
fait mal, et quoiqu'il ne puisse la changer, il s'pargne autant qu'il
peut les circonstances journalires qui lui retracent la grande
douleur de sa vie, son mariage: enfin je vous garantis qu'il est
trs-malheureux.

--J'allois rpondre  madame du Marset et l'interroger encore, mais
notre conversation fut interrompue. Comme il y avoit beaucoup de
jeunes personnes dans la chambre, on proposa de danser, une femme se
mit au clavecin, une autre prit la harpe, moi je regardois Lonce; il
cherchoit les moyens de sortir de la chambre: mais un homme g, qui
lui parloit, le retenoit impitoyablement. Je compris que la danse
devoit lui rappeler des souvenirs pnibles, et j'esprois qu'on ne lui
proposeroit pas de s'en mler, lorsque madame du Marset prenant la
main de Matilde et la mettant dans celle de Lonce, leur dit:--Allons
les jeunes maris, dansez ensemble.--_Bravo_! se mit-on  crier de
toutes parts, _oui, qu'ils dansent ensemble_. La musique commence 
l'instant, et tout le monde s'carte pour laisser Matilde et Lonce
seuls au milieu de la chambre.

Tout cela s'toit fait si rapidement, que Lonce, toujours absorb, ne
sut pas d'abord ce qu'on vouloit de lui; mais quand il entendit la
musique, qu'il vit le cercle form, et prs de lui Matilde qui se
prparoit  danser, saisi  l'instant comme par un sentiment d'effroi,
frapp sans doute du souvenir de Delphine que tout lui retraoit, il
rejeta la main de Matilde avec violence, recula de quelques pas devant
elle, puis se retournant tout  coup, il sortit en un clin d'oeil de
la chambre et s'lana dans le jardin: le cercle qui l'entouroit
s'ouvrit subitement pour le laisser passer; la vivacit de son action
faisoit tant d'impression sur tout le monde, que personne n'eut l'ide
de prononcer un mot pour l'arrter.

Madame de Vernon, remarquant l'tonnement de la socit, se hta de
dire que M. de Mondoville ne pouvoit supporter d'tre l'objet de
l'attention gnrale, et qu'il toit trs-timide, malgr les bonnes
raisons qu'on pouvoit lui trouver de ne pas l'tre. Chacun eut l'air
de le croire; et, chose tonnante, Matilde qui aime certainement son
mari, fut la premire  se tranquilliser compltement, et se mit 
danser  la mme place o Lonce l'avoit quitte.

Je sortis pour prendre l'air;  l'extrmit du jardin de madame de
Vernon, je trouvai Lonce assis sur un banc, et profondment rveur;
il me vit pourtant au moment o je me dtournois pour ne pas le
troubler; et lui, qui jusqu'alors ne m'avoit jamais adress la parole,
vint  moi, et me dit:--Madame de R., la dernire fois que je vous ai
vue, vous tiez avec madame d'Albmar: vous en souvenez-vous?--Oui,
srement, lui rpondis-je, je ne l'oublierai jamais.--Eh bien! dit-il
alors, asseyez-vous sur ce banc avec moi; cela vous fera-t-il de la
peine de quitter le bal?--Non, je vous assure, lui rptai-je
plusieurs fois.--Mais lorsque nous fmes assis, il garda le silence et
n'eut plus l'air de se souvenir que c'toit lui qui vouloit me parler.
J'prouvois un embarras qui ne me convient plus, et je me htai d'en
sortir par mes anciennes manires tourdies et coquettes; car c'est
une coquetterie que de parler  un homme de ses sentimens, mme pour
une autre femme.--Que vous est-il donc arriv, lui dis-je, en mon
absence? Je croyois avoir remarqu que madame d'Albmar vous aimoit,
que vous aimiez madame d'Albmar; je vais passer un mois  la
campagne, je reviens, tout est chang: une aventure cruelle fait un
bruit pouvantable; madame d'Albmar, dit-on, doit pouser M. de
Serbellane, je vous retrouve l'poux de Matilde, et cependant vous
tes triste; madame d'Albmar ne part point, et ne voit plus personne;
qu'est-ce que cela signifie?--Lonce reprit l'air de rserve qu'il
avoit un moment perdu, et me dit assez froidement:--Madame d'Albmar
sera sans doute trs-heureuse dans le choix qu'elle a fait de M. de
Serbellane.--On ne m'tera pas de l'esprit, repartis-je, qu'elle vous
prfre  tout; mais il est inutile de vous en parler  prsent que
vous tes mari; ainsi donc, adieu.--Je me levois pour m'en aller;
Lonce me retint par ma robe, et me dit:--Vous tes bonne, quoiqu'un
peu lgre; vous n'avez pas voulu me faire de la peine, expliquez-vous
davantage.--Je ne sais rien, repris-je, je vous assure; je me souviens
seulement d'avoir vu madame d'Albmar traverser ici la salle du bal,
un soir o vous tiez prt  vous trouver mal aprs avoir dans avec
elle. L'motion qui la trahissoit ce jour-l ne peut appartenir qu'
un sentiment vrai, pur, abandonn, tel qu'on l'prouve, ajoutai-je en
soupirant, quand d'illusions en illusions on n'a pas fltri son coeur:
il se peut qu'elle ait eu des engagemens antrieurs avec M. de
Serbellane; mais je suis convaincue qu'elle ne l'pousera pas, parce
qu'elle vous aime, et qu'elle a rompu ses liens avec lui  cause de
vous.

--Lonce parut frapp de ce que je venois de lui dire. Madame de
Vernon tant venue nous rejoindre, je rentrai dans le salon, et ne
parlai plus  M. de Mondoville de la soire, qu'un moment lorsque je
m'en allois, et qu'il venoit d'avoir un assez long entretien seul avec
sa belle-mre.--N'coutez pas trop madame de Vernon, lui dis-je tout
bas; je me mfie beaucoup, mme de son amiti pour madame d'Albmar;
elle est bien fine, madame de Vernon; elle n'est point dvote, elle
n'a gure de principes sur rien, elle a beaucoup d'esprit, elle n'a
point aim son mari, et cependant elle n'a jamais eu d'amant.
Dfiez-vous de ces caractres-l, il faut que leur activit s'exerce
de quelque manire. Croyez-moi, les pauvres femmes qui, comme moi, se
sont fait beaucoup de mal  elles-mmes, ont t bien moins occupes
d'en faire aux autres.--Hlas! me rpondit Lonce, en me donnant la
main pour me reconduire jusqu' ma voiture, il y a peut-tre une vie
dont le sort a t dcid par ce que vous dites si gament.

Madame de Mondoville sortoit en mme temps que moi; elle exprima son
mcontentement d'une manire trs-visible de la politesse que me
faisoit Lonce; ce n'toit pas la jalousie qui l'irritoit: votre
pauvre nice ne passera jamais pour attirer l'attention de Lonce;
mais madame de Mondoville, avant son mariage comme depuis, n'a jamais
manqu d'exercer sur moi toute la rigueur de sa pruderie; je le mrite
peut-tre, mais que la charmante Delphine, aussi pure que Matilde, et
mille fois plus aimable, sait mieux trouver l'art de faire aimer la
vertu!

Adieu ma chre tante; revenez, revenez vite, je puis vous promettre
avec certitude, que dsormais je contribuerai tous les jours plus 
votre bonheur.

CCILE DE R.




LETTRE XVIII.

Lonce  M. Barton.

Paris, ce 15 septembre.


Enfin, je suis dcid, mon cher matre, sur le parti que je dois
prendre; je verrai madame d'Albmar avant d'aller en Espagne: une
femme  qui je n'aurois pas permis dans le temps heureux de ma vie, de
prononcer le nom de Delphine, madame de R., m'a expliqu, je le crois,
les contradictions qui m'tonnoient dans la conduite de madame
d'Albmar. Avant mon arrive, elle avoit contract des engagemens avec
M. de Serbellane; mais il est vrai que depuis elle m'a aim, et
peut-tre l'est-il aussi que ce sentiment a bless M. de Serbellane,
et qu'ils sont maintenant brouills. Le sjour de madame d'Albmar 
Bellerive, son trouble, son embarras en me voyant, tout peut se
comprendre, si, en effet, elle se reproche de n'avoir pas t vraie
avec moi.

Je ne puis plus avoir pour elle cet enthousiasme sans bornes, qui me
la reprsentoit comme une crature sublime; mais n'est-il pas simple
que si elle a sacrifi ses liens avec M. de Serbellane  son
attachement pour moi, j'prouve encore pour elle un attendrissement
profond? Cependant... ne me connoissoit-elle pas lorsque son amant a
pass vingt-quatre heures chez elle? Oh! pense de l'enfer!
cartons-la s'il est possible; je veux revoir Delphine, c'est un ange
tomb, mais il lui reste encore quelque chose de son origine.

Je lui dois, d'ailleurs, quelques excuses avant de la quitter pour
toujours; elle a peut-tre souffert quand elle m'a su l'poux de
Matilde; c'toit une action dure de me marier, de rompre avec elle,
sans l'informer mme par un mot de mon dessein.

Madame de Vernon m'a fortement press hier encore d'aller en Espagne;
elle craint, je crois, que je ne lui fasse des reproches sur ses
pertes continuelles au jeu: son inquitude est mal fonde; c'est le
moment d'avoir des torts avec moi; je ne me souviens de rien, je suis
insensible  tout: mais pourquoi madame de Vernon ne m'a-t-elle jamais
dit que Delphine m'avoit aim, qu'elle dsiroit pouvoir rompre avec
son premier choix? Madame de Vernon avoit-elle peur qu'aprs tout ce
qui s'toit pass, je consentisse  remplacer M. de Serbellane?
c'toit bien peu me connotre! mais elle ne devoit pas se refuser  me
donner un sentiment doux quand j'tois irrit, dvor; quand un mot
qui m'et laiss respirer, m'auroit fait plus de bien qu'une goutte
d'eau dans le dsert.

Le soulagement dont j'ai besoin, je le trouverai peut-tre dans une
conversation de quelques heures avec madame d'Albmar. Je suis donc
rsolu de lui crire pour lui demander de me recevoir  Bellerive. Ce
n'est point  Paris, c'est dans la solitude que je veux lui parler;
elle y retournera demain, ma lettre lui sera remise aprs-demain, 
son rveil.

Vous n'avez rien  redouter pour mes devoirs, de cette explication,
mon cher matre; j'apprendrois que Delphine m'aime encore, que mes
rsolutions ne seroient point changes; elle ne peut plus se montrer 
moi telle que je la croyois, et l'ide parfaite que j'avois d'elle
pourroit seule dcider de mon sort. Si, comme je l'espre, madame
d'Albmar consent  me recevoir, si elle me montre quelques regrets,
je saurai me tracer un plan de vie triste, mais calme. Je partirai
pour l'Espagne, j'y resterai quelques annes, duss-je y faire venir
madame de Mondoville. Je veux quitter la France aprs avoir vu madame
d'Albmar; nous nous sparerons sans amertume; je pourrai supporter
mon sort; mes regrets ne finiront point, mais la plupart des hommes ne
vivent-ils pas avec un sentiment pnible au fond du coeur?

Enfin ne me blmez pas, j'ose vous le rpter, ne me blmez pas; on
doit permettre aux caractres passionns, de chercher une situation
d'me quelconque, qui leur rende l'existence tolrable. Pensez-vous
que je puisse vivre plus long-temps dans l'tat o je suis depuis deux
mois? Il me faut une autre impression, ft-ce une autre douleur, il me
la faut! Vous me connoissez de la force, de la fermet; je sais
souffrir; eh bien! je vous le dis, je succombois, et ce cri de
misricorde ne m'chappe qu'aprs les combats les plus violens que le
caractre et le sentiment, la raison et la souffrance, se soient
jamais livrs.




LETTRE XIX.

M. de Serbellane  madame d'Albmar.

[Cette lettre fut remise le 16 septembre au soir  madame d'Albmar.]

Lisbonne, ce 4 septembre 1790.


Je viens vous demander, madame, le plus minent service, le seul qui
puisse dtourner l'irrparable malheur dont je suis menac.

Thrse, aprs avoir assur le sort de sa fille, en passant quelques
mois dans ses terres prs de Bordeaux, veut obtenir de la famille de
son mari, la permission de vous confier l'ducation d'Isore, et
tranquille alors sur le sort de cet enfant, elle est rsolue  se
faire religieuse dans un couvent, dont le pre Antoine, son confesseur
actuel, a la direction: ainsi mourroit au monde et  moi, la meilleure
et la plus charmante crature que le ciel ait jamais forme. Le Dieu
que Thrse adore seroit-il un Dieu de bont, s'il lui commandoit un
tel supplice!

Les coutumes barbares des socits civilises ont fait de Thrse, 
quatorze ans, l'pouse d'un homme indigne d'elle; la nature, en
faisant natre M. d'Ervins vingt-cinq ans avant Thrse, sembloit
avoir pris soin de les sparer; les indignes calculs d'une famille
insensible les ont runis, et Thrse seroit coupable de m'avoir
choisi pour le compagnon de sa vie!

Il est impossible, je le sens, qu'au milieu du monde elle porte le nom
de mon pouse; il faut respecter la morale publique qui le dfend:
elle est souvent inconsquente, cette morale, soit dans ses
austrits, soit dans ses indulgences; nanmoins telle qu'elle est, il
ne faut pas la braver, car elle tient  quelques vertus dans l'opinion
de ceux qui l'adoptent. Mais quel devoir, quel sentiment peut empcher
Thrse de changer de nom, et d'aller en Amrique m'pouser et
s'tablir avec moi? Vous trouverez ce projet bien romanesque pour le
caractre que vous me connoissez; il m'est inspir par un sentiment
honnte et rflchi. J'ai fait imprudemment le malheur d'une innocente
personne; je dois lui consacrer ma vie, quand cette vie peut lui faire
quelque bien. D'ailleurs si la disposition de mon me me rend peu
capable de passions trs-vives, elle me rend aussi les sacrifices plus
faciles. L'Europe, l'Amrique, tous les pays du monde me sont gaux.
Quand une fois on connot bien les hommes, aucune prfrence vive
n'est possible pour telle ou telle nation, et l'habitude qui supple 
la prfrence n'existe pas en moi, puisque j'ai constamment voyag;
peut-tre mme est-il assez doux, lorsque l'on n'est point poursuivi
par les remords, de rompre tous ces rapports que la dure de la vie
vous a fait contracter avec les hommes, de s'affranchir ainsi de cette
foule de souvenirs pnibles qui oppressent l'me, et souvent arrtent
ses lans les plus gnreux; je me replacerai au milieu de la nature
avec un tre aimable qui partagera toutes mes impressions. J'essaierai
sur cette terre ce qu'est peut-tre la vie  venir, l'oubli de tout,
hors le sentiment et la vertu.

Thrse est beaucoup plus digne qu'aucune autre femme de la destine
que je lui propose; en s'enfermant dans un couvent pendant le reste de
ses jours, elle exerce plus de courage pour le malheur, que je ne lui
en demande pour le bonheur. Un principe de devoir fortifi par la
religion, peut seul, j'en suis sr, la dterminer  se sacrifier
ainsi; mais en quoi consiste-t-il donc ce devoir,  quelle expiation
est-elle oblige? Quel bien peut-il rsulter pour les morts comme pour
les vivans, du malheur qu'elle veut subir? Si elle se croit des torts,
ne vaut-il pas mieux les rparer par des vertus actives? Nous
emploierons en Amrique la fortune que je possde  des tablissemens
utiles,  une bienfaisance claire: Thrse n'aura pas rempli, j'en
conviens, les devoirs que les hommes lui avoient imposs; mais ceux
qu'elle a choisis, mais ceux que son coeur lui permettoit d'accomplir,
elle y sera fidle.

Il faut que je la voie; c'est le seul moyen qui me reste pour la faire
renoncer  sa cruelle rsolution; toute autre tentative seroit vaine:
mes lettres n'ont rien produit, le spectacle seul de ma douleur peut
la toucher. Obtenez-moi donc, madame, un sauf-conduit pour passer
quinze jours en France. L'envoy de Toscane le demandera, si vous le
dsirez; je voulois arriver sans toutes ces prcautions misrables,
mais j'ai craint pour Thrse l'clat que pourroit avoir mon
emprisonnement, si la famille de M. d'Ervins l'obtenoit. Je ne doute
pas que l'intention de cette famille ne soit de perscuter Thrse;
mais ce ne sont point de semblables motifs qui pourront l'engager  me
croire; il n'y a que ma peine qui puisse agir sur elle, et jamais il
n'en exista de plus profonde.

Depuis qu'une exprience rapide m'a donn de bonne heure les qualits
des vieillards, en me dcourageant, comme eux, de l'esprance, je ne
fatiguois plus le ciel par la diversit des voeux d'un jeune homme; je
ne lui demandois qu'une grce, c'toit de n'avoir jamais  me
reprocher le malheur d'un autre; car le remords est la seule douleur
de l'me, que le temps et la rflexion n'adoucissent pas. Elle va me
poursuivre, cette douleur; c'est en vain que j'avois mouss la
vivacit de tous mes sentimens; la raison aura dtruit mon illusion
sur les plaisirs, sans adoucir l'pret de mes chagrins.

L'image de cette douce, de cette anglique Thrse, immolant sa
jeunesse, ensevelissant elle-mme sa destine, cette image enveloppe
des voiles de la mort, me poursuivra jusqu'au tombeau. Vous, madame,
qui avez le gnie de la bont, la passion du bien, et tout l'esprit
des anges, secourez-moi.

Je vous envoie un ami fidle qui, aprs vous avoir remis cette lettre
et reu votre rponse, doit revenir sur les frontires de France, o
je l'attendrai. C'est  lui seul que vous voudrez bien donner le
sauf-conduit que je dsire si ardemment: vous l'obtiendrez, car jamais
rien n'a pu tre refus  vos prires, et vous sauverez Thrse et moi
d'un malheur, d'un supplice ternel. Adieu, madame; je me confie 
votre bont, elle ne trompera point mon espoir.

CH. DE SERBELLANE.

P. S. Il importe que madame d'Ervins ne sache pas que mon intention
est de revenir en France.




LETTRE XX.

Lonce  Delphine.

Paris, ce 17 septembre.


Les nouveaux devoirs que j'ai contracts doivent dsormais me rendre
tranger  votre avenir: cependant ne me refusez pas de le connotre;
permettez-moi de m'entretenir quelques instans seul avec vous, 
l'heure que vous voudrez bien m'indiquer. Je pars pour l'Espagne aprs
vous avoir vue: cette grce que je vous demande, sera sans doute le
dernier rapport que vous aurez jamais avec ma triste vie. Je ne
devrois plus conserver aucun doute sur vos torts envers vous-mme,
comme envers moi; cependant si vous aviez des chagrins, si je pouvois
vous pardonner, je partirois plus calme, et peut-tre moins
malheureux.

LONCE.




LETTRE XXI.

Delphine  Lonce.

Ce 17 septembre,


Me _pardonner_! Je vous verrai, monsieur; quoique votre billet ne
mrite peut-tre pas cette rponse, j'ai besoin, pour ma propre
dignit, d'une explication avec vous. Je dois consacrer ce jour tout
entier  des devoirs d'amiti que vous ne m'apprendrez point 
ngliger; mais demain, choisissez l'instant que vous prfrerez; je
vous forcerai, je l'espre,  me rendre toute l'estime que vous me
devez; c'est dans ce but seul que je consens  vous entretenir. Je ne
puis concevoir ce que vous voulez me demander sur mon avenir, il vous
est facile de le deviner; je vais passer le reste de mes jours avec ma
belle-soeur, et je n'ai plus dans ce monde, o ma confiance a t
trompe, ni un intrt, ni un espoir de bonheur.

DELPHINE.




LETTRE XXII.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Ce 17 septembre au soir.


Lonce m'a crit pour me demander de me voir, je n'ai point hsit  y
consentir; je dirai plus, j'ai regard comme une faveur du ciel
l'occasion qui m'toit offerte de connotre enfin les torts dont il
m'accuse, et d'y rpondre avec vrit, peut-tre avec hauteur.

Ne vous livrez, ma soeur,  aucune inquitude, en apprenant que je
n'ai pas cd  vos conseils; Lonce n'est point  craindre pour moi,
quels que soient les sentimens qu'il m'exprime; s'il vouloit faire
renatre dans mon me la passion qui m'attachoit  lui; s'il vouloit
me rendre mprisable par cet amour mme dont il auroit pu faire ma
gloire et son bonheur....

--Non, Lonce, non, celle que vous n'avez pas juge digne d'tre votre
femme n'accepteroit pas vos regrets, si vous en prouviez; je ne suis
pas comme vous, impitoyable envers des torts de convenance, des fautes
apparentes, des actions condamnes par la socit, mais que le coeur
justifie; je vous montrerai que la vritable vertu a d'autant plus de
force sur mon me, que j'abjure tout autre empire. Cette Delphine que
vous croyez si foible, si entrane, sera courageuse et ferme contre
l'affection la plus passionne de son coeur, contre vous;--oui, je le
serai, ma soeur, quoique je donnasse ma vie pour obtenir encore une
heure, pendant laquelle je pusse me persuader qu'il m'aime, et qu'il
n'est pas l'poux de Matilde.

C'est demain que Lonce doit venir! j'ai eu la force de m'occuper
encore aujourd'hui de faire avoir  M. de Serbellane un sauf-conduit
pour rentrer en France; il m'avoit crit pour m'en conjurer, et j'ai
trouv son dsir bon et raisonnable; car je crois comme lui qu'il
n'existe aucun autre moyen d'empcher Thrse de se faire religieuse.
Elle ne m'a point encore confi cette funeste rsolution; mais M. de
Serbellane m'a mand qu'il la sait d'elle, et toutes mes observations
me confirment ce qu'il m'crit. J'ai donc t  Paris ce matin pour
voir l'envoy de Toscane; il toit absent, mais comme il doit passer
la soire chez madame de Vernon, je l'ai prie de lui remettre une
lettre de moi qui contient ma demande pour M. de Serbellane, et de
l'appuyer en la lui donnant. Madame de Vernon russira tout aussi bien
que moi dans cette affaire; et trouble comme je le suis, il m'toit
impossible de parotre au milieu du monde.

Je suis donc revenue ce soir mme  Bellerive; il est dj tard, le
jour qui prcde demain va finir; l'agitation de mon coeur est
violente, et cependant je n'ai pas d'incertitude; il ne peut m'arriver
rien de nouveau que plus ou moins de douleur dans un adieu sans
espoir. Ma soeur, du haut du ciel, votre frre, mon protecteur, veille
sur moi; il ne souffrira pas que Delphine infortune, mais pure, mais
irrprochable, dshonore ses soins, ses bonts, son affection, en se
permettant des sentimens coupables! Je ne sais ce que j'prouve
maintenant dans cette motion de l'attente, qui suspend toutes les
puissances de l'me; mais quand Lonce sera venu, mon me se relvera,
et dt la vertu m'ordonner de le voir demain pour la dernire fois de
ma vie, Louise, j'obirai.




LETTRE XXIII.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Ce 18 septembre,  minuit.


J'avois tort, ma soeur, vritablement tort de m'occuper de la conduite
que je tiendrois avec M. de Mondoville; il se prparoit  m'en
pargner le soin; il ne vouloit sans doute que m'prouver, savoir si
je serois assez foible pour consentir  le revoir; il se jouoit de mon
coeur avec insulte: il est parti la nuit dernire pour l'Espagne; la
nuit dernire, et c'toit aujourd'hui.... Ah! c'en est trop, toute mon
me est change; je vous parlerai de lui avec sang-froid, avec ddain;
ce dpart est mille fois plus coupable que son mariage! aucune erreur,
de quelque nature qu'elle soit, ne peut l'expliquer! c'est de la
barbarie froide, lgre; je ne retrouve pas mme ses dfauts dans
cette conduite; je me suis trompe, j'ai mis une illusion, la plus
noble, la plus sduisante de toutes,  la place de son caractre; eh
bien! renonons  cette illusion comme  toutes celles dont le coeur
est avide; il faut, tant qu'il est ordonn de vivre, repousser les
affections qui rattachent  l'ide du bonheur: ds qu'elles le
promettent, elles trompent. Adieu, Louise; je n'ai que des sentimens
amers, je rpugne  les exprimer; adieu.




LETTRE XXIV.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Ce 21 septembre.


Je n'ai pas eu depuis deux jours la force de vous crire; je
craindrois cependant qu'un plus long silence ne vous inquitt, je ne
veux pas le prolonger; mais que puis-je dire maintenant? rien, plus
rien du tout; il n'y a pas mme dans ma vie de la douleur  confier.
J'ai du dgot de moi puisque je ne peux plus penser  lui; il n'y a
rien dans mon me, rien dans mon esprit qui m'intresse. Je ne pars
pas immdiatement, parce que Thrse reste encore quelque temps chez
moi, et que madame de Vernon est malade, peut-tre ruine; je veux la
consoler et rparer ainsi mes injustes soupons contre elle. J'ai
encore en ma puissance de la fortune et des soins, je veux faire de ce
qui me reste du bien  quelqu'un, et, s'il se peut, surtout  madame
de Vernon. Je m'tonne que je puisse servir  quoi que ce soit dans ce
monde, mais enfin si je le puis, je le dois.

Je veux tcher d'engager madame de Vernon  venir avec moi dans les
provinces mridionales; ce voyage est ncessaire  l'tat menaant de
sa poitrine. Si elle a drang sa fortune, je lui offrirai les
services que je peux lui rendre, mais je ne lui donnerai point de
conseils sur la conduite qu'elle doit tenir dsormais; hlas! sais-je
juger, sais-je dcouvrir la vrit! sur quoi pourroit-on s'en
rapporter  moi, quand je ne puis me guider moi-mme! ma tte est
exalte; je n'observe point, je crois voir ce que j'imagine; mon coeur
est sensible, mais il se donne  qui veut le dchirer. Je vous le dis,
Louise, je ne suis plus rien qu'un tre assez bon, mais qu'il faut
diriger, et dont surtout il ne faut jamais parler  personne au monde,
comme d'une femme distingue sous quelque rapport que ce soit.

J'ai pourtant encore une sorte de besoin de vous raconter les
dernires heures dont je gardai l'ide, celles qui ont termin
l'histoire de ma vie; je ne veux pas que vous ignoriez ce que j'ai
encore prouv pendant que j'existois: seulement ne me rpondez pas
sur ce sujet, ne me parlez que de vous, et de ce que je peux faire
pour vous; ne me dites rien de moi: il n'y a plus de Delphine,
puisqu'il n'y a plus de Lonce! crainte, espoir, tout s'est vanoui
avec mon estime pour lui; le monde et mon coeur sont vides.

Il faut l'avouer pour m'en punir, le jour o je l'attendois, il
m'toit plus cher que dans aucun autre moment de ma vie. Depuis
l'instant o le soleil se leva, quel intrt je mis  chaque heure qui
s'couloit! de combien de manires je calculai quand il toit
vraisemblable qu'il viendroit! d'abord il me parut qu'il devoit
arriver  l'heure qu'il supposoit celle de mon rveil, afin d'tre
certain de me trouver seule. Quand cette heure fut passe, je pensai
que j'avois eu tort d'imaginer qu'il la choisiroit, et je comptai sur
lui entre midi et trois heures;  chaque bruit que j'entendois, je
combinois par mille raisons minutieuses s'il viendroit  cheval ou en
voiture. Je n'allai pas chez Thrse, je n'ouvris pas un livre, je ne
me promenai pas, je restai  la place d'o l'on voyoit le chemin.
L'horloge du village de Bellerive ne sonne que toutes les demi-heures;
j'avois ma montre devant moi, et je la regardois quand mes yeux
pouvoient quitter la fentre. Quelquefois je me fixois  moi-mme un
espace de temps que je me promettois de consacrer  me distraire; ce
temps toit prcisment celui pendant lequel mon me toit le plus
violemment agite.

Ce que j'prouvai peut-tre de plus pnible dans cette attente, ce fut
l'instant o le soleil se coucha; je l'avois vu se lever lorsque mon
coeur toit mu par la plus douce esprance; il me sembloit qu'en
disparoissant, il m'enlevoit tous les sentimens dont j'avois t
remplie  son aspect. Cependant,  cette heure de dcouragement
succda bientt une ide qui me ranima; je m'tonnai de n'avoir pas
song que c'toit le soir que Lonce choisiroit pour s'entretenir plus
long-temps avec moi, et je retombai dans cet tat, le plus cruel de
tous, o l'espoir mme fait presque autant de mal que l'inquitude.
L'obscurit ne me permettoit plus de distinguer de loin les objets;
j'en tois rduite  quelques bruits rares dans la campagne, et plus
la nuit approchoit, plus ma souffrance toit uniforme et pesante;
combien je regrettais le jour, ce jour mme dont toutes les heures
m'avoient t si pnibles!

Enfin, j'entends une voiture, elle s'approche, elle arrive, je ne
doute plus; j'entends monter mon escalier, je n'ose avancer; mes gens
ouvrent les deux battans, apportent des lumires, et je vois entrer
madame de Mondoville et madame de Vernon! Non, vous ne pouvez pas vous
peindre ce qu'on prouve, lorsque aprs le supplice de l'attente, on
passe par toutes les sensations qui en font esprer la fin, et que,
tromp tout  coup, on se voit rejet en arrire, mille fois plus
dsespr qu'avant le soulagement passager qu'on vient d'prouver.

Je n'avois pas la force de me soutenir; l'ide me vint que Lonce
alloit arriver, qu'il s'en iroit en apprenant que je n'tois pas
seule, et que je ne retrouverois peut-tre jamais l'occasion de lui
parler. Je reus madame de Mondoville et sa mre avec une distraction
inoue; je me levai, je me rassis, je me relevai pour sonner, je
demandai du th, et craignant tout  coup que cet tablissement ne les
retnt, je leur dis:--Mais vous voulez peut-tre retourner  Paris ce
soir?--Elles arrivoient, rien n'toit plus absurde; mais je ne pouvois
supporter la contrarit que leur prsence me faisoit prouver.

Madame de Vernon s'approchoit de moi pour me prendre  part avec
l'attention la plus aimable, lorsque madame de Mondoville la prvint
et me dit:--J'ai voulu accompagner ma mre ici ce soir; son intention
toit de venir seule, mais j'avois besoin de votre socit, pour me
distraire du chagrin que j'ai prouv ce matin, en apprenant que mon
mari avoit t oblig de partir cette nuit pour l'Espagne.--A ces
mots, un nuage couvrit mes yeux, et je ne vis plus rien autour de moi.
Madame de Mondoville se seroit aperue de mon tat, si sa mre, avec
cette promptitude et cette prsence d'esprit qui n'appartiennent qu'
elle, ne se ft place entre sa fille et moi, comme je retombois sur
ma chaise, et ne l'et prie trs-instamment d'aller dire  un de ses
gens de lui apporter une lettre qu'elle avoit oublie dans sa voiture.

Pendant que Matilde toit sortie, madame de Vernon me porta presque
entre ses bras dans la chambre  ct, et me dit:--Attendez-moi, je
vais vous rejoindre.--Elle alla conseiller  sa fille de monter dans
la chambre qui lui toit destine, et lui dit que j'avois besoin de
repos; sa fille ne demanda pas mieux que de se retirer, et ne conut
pas le moindre soupon de ce qui se passoit. Madame de Vernon revint;
j'avois  peine repris mes sens, et lorsqu'elle s'approcha de moi,
oubliant entirement les soupons que j'avois conus, je me jetai dans
ses bras avec la confiance la plus absolue; ah! j'avois tant de besoin
d'une amie! je l'aurois force  l'tre, quand son coeur n'y auroit
pas t dispos.

Combien de fois lui rptai-je avec dchirement:--Il est parti,
Sophie, quand il devoit me voir, aujourd'hui mme; quelle insulte!
quel mpris!--J'avouai tout  madame de Vernon, elle avoit tout
devin; elle me fit sentir avec une grande dlicatesse, quoique avec
une parfaite vidence,  quel point j'avois eu tort de me dfier
d'elle.--Ne voyez-vous pas, me dit-elle, combien un homme qui se
conduit ainsi avoit de prventions contre vous! vous avez cru qu'il
toit jaloux de M. de Serbellane; pouvoit-il l'tre aprs la
confidence que je lui avois faite de votre part? le dernier billet
mme que vous lui avez crit, o vous lui annoncez, me dites-vous,
votre rsolution de rester en Languedoc, ce billet ne dtruisoit-il
pas tout ce qu'on a rpandu sur votre prtendu voyage en Portugal?
non, je vous le dis, c'est un homme qui a conserv du got pour vous,
ce qui est bien naturel, mais qui ne veut pas s'y livrer, parce que
votre caractre ne lui convient pas; et quand son got l'entrane, il
prend des partis dcisifs pour s'y arracher. Il n'y a rien de plus
violent que Lonce; vous le savez, sa conduite le prouve; il s'en est
all cette nuit sans me prvenir; il a instruit seulement sa femme par
un billet assez froid, qu'une lettre de sa mre le foroit  partir 
l'instant, et j'ai su positivement par ses gens qu'il n'avoit point
reu de lettres d'Espagne; c'toit donc vous qu'il vitoit: cette
crainte mme est une preuve qu'il redoute votre ascendant, mais jamais
il ne s'y soumettra, quand votre dlicetesse pourroit vous permettre 
prsent de le dsirer.

--Je voulus me justifier auprs de madame de Vernon de la moindre
pense qui pt offenser Matilde; mais cette gnreuse amie s'indigna
que je crusse cette explication ncessaire; elle me tmoigna la plus
parfaite estime; l'embarras que je remarque quelquefois en elle toit
entirement dissip, et du moins,  travers ma douleur, j'acquis plus
de certitude que jamais, qu'elle m'aimoit avec tendresse. Hlas! sa
sant est bien mauvaise, les veilles ont abm sa poitrine. J'ai voulu
l'engager  parler d'elle, de ses affaires, de ses projets, mais elle
ramenoit sans cesse la conversation sur moi, avec cette grce qui lui
est propre; ne se lassant pas de m'interroger, cherchant, dcouvrant
toutes les nuances de mes sentimens, russissant quelquefois  me
soulager, et n'oubliant rien de tout ce que l'on pouvoit dire sur mes
peines: enfin sans elle, je ne sais si j'aurois support cette
dernire douleur Ce que je ressentois toit amer et humiliant; Sophie
m'a releve  mes propres yeux; elle a su adoucir mes impressions, et
me prserver du moins d'une irritation, d'un ressentiment qui auroit
dnatur mon caractre.

Louise, vous n'tiez pas auprs de moi, il a bien fallu qu'une autre
me secourt; mais ds que Thrse m'aura quitte, dans un mois, je
viendrai, je m'abandonnerai  vous, et si je ne puis vivre, vous me le
pardonnerez.




LETTRE XXV.

Lonce  M. Barton.

Bordeaux, 23 septembre.


L'auriez-vous cru, que ce seroit de cette ville que vous recevriez ma
premire lettre? Je devois la voir, et je suis parti; je suis venu
sans m'arrter jusqu'ici; je comptais aller de mme, jusqu' ce que
j'eusse rencontr cet homme insolemment heureux, que l'on fait revenir
en France; la fivre m'a pris avec tant de violence, qu'il faut bien
suspendre mon voyage; mais M. de Serbellane passe par ici, je le sais;
il a mand qu'il y viendroit, il est peut-tre plus sr de l'y
attendre.

Oui, je suis parti, lorsqu'elle avoit consenti  me voir, lorsqu'elle
avoit, sans doute, prpar quelques ruses pour me tromper; je suis
parti sans regrets, mais avec un sentiment d'indignation qui a chang
totalement ma disposition pour elle. Mon ami, lisez bien ces mots qui
m'tonnent plus que vous-mme en les traant: _Madame d'Albmar n'a
mrit ni votre estime ni mon amour_.

Quand elle me rpondit qu'elle me recevroit, je n'osai pas vous
l'crire, mon cher matre; mais je ne pouvois contenir dans mon sein
la joie que je ressentois; je me promenois dans ma chambre avec des
transports dont je n'tois plus le matre: quelquefois cette vive
motion de bonheur m'oppressoit tellement, que je voulois la calmer en
me rappelant tout ce qu'il y avoit de cruel dans ma situation, dans
mes liens; mais il est des momens o l'me repousse toute espce de
peines, et ces ides tristes qui, la veille, me pntroient si
profondment, glissoient alors sur mon coeur, comme s'il avoit t
invulnrable.

Je m'tois enferm; un de mes gens frappa  ma porte; je tressaillis 
ce bruit; tout vnement inattendu me faisoit peur; je redoutois mme
une lettre de madame d'Albmar; je craignais une motion, ft-elle
douce! On me remit un billet de madame de Vernon, qui me demandoit de
venir la voir  l'instant, pour une affaire de famille importante; il
fallut y aller; madame de Vernon me dit d'abord ce dont il s'agissoit,
et je regrettai, je l'avoue, d'tre venu pour un si foible intrt;
l'instant d'aprs elle prit  part l'envoy de Toscane qui toit chez
elle, et me pria d'attendre un moment pour qu'elle pt me parler
encore.

Je l'entendis qui lui disoit:--Voici la lettre de madame d'Albmar;
appuyez auprs du ministre sa demande en faveur de M. de
Serbellane.--A ce nom, je me levai, je m'approchai de madame de
Vernon, malgr l'inconvenance de cette brusque interruption; elle
continua de parler devant moi, et j'appris, juste ciel! j'appris que
madame d'Albmar avoit t le matin mme chez l'envoy de Toscane,
pour obtenir, par son crdit, un sauf-conduit qui permt  M. de
Serbellane de revenir en France, malgr son duel. N'ayant point trouv
l'envoy de Toscane, elle lui crivoit pour lui renouveler cette
demande; elle en chargeoit madame de Vernon. J'ai vu l'criture de
madame d'Albmar; elle a obtenu ce qu'elle dsiroit, et dans quinze
jours M. de Serbellane doit tre en France; oui, il y sera; mais il
m'y trouvera; je le forcerai bien  me donner un prtexte de
vengeance.

Mon parti fut pris tout  coup; je rsolus d'aller au-devant de M. de
Serbellane, et de partir sans dlai. Si j'tois rest un seul jour, je
n'aurois pu rsister au besoin de voir madame d'Albmar, pour
l'accabler des reproches les plus insultans, et c'toit encore lui
accorder une sorte de triomphe; mais ce dpart,  l'instant mme o
son billet foible et trompeur me donne la permission de la voir, ce
dpart, sans un mot d'excuse ni de souvenir, l'aura, je l'espre,
offense.

J'ai crit  madame de Mondoville, pour lui donner un prtexte
quelconque de mon voyage; je n'ai voulu dire adieu  personne; mes
gens, en recevant mes ordres pour mon dpart, me regardoient avec
tonnement; je me croyois calme, et sans doute quelque chose
trahissoit en moi l'tat o j'tois. Si j'avois vu quelqu'un, mon
agitation et t remarque; peut-tre Delphine l'auroit-elle apprise!
il faut qu'elle me croye ddaigneux et tranquille, c'est tout ce que
je dsire: si je mourois du mal qui me consume, mon ami, jamais vous
ne lui diriez que c'est elle qui me tue; j'en exige votre serment; je
me sentirois une sorte de rage contre ma fivre, si je pensois qu'elle
pt l'attribuer  l'amour.

J'ai voulu m'loigner aussi de madame de Vernon; je la hais; c'est
injuste, je le sais; mais enfin, toutes les peines que j'ai prouves,
c'est elle qui me les a annonces; depuis mon mariage mme, chaque
fois qu'une ide, une circonstance me faisoit du bien, le hasard
amenoit de quelque manire cette femme pour me dcouvrir la vrit,
j'en conviens, la vrit, mais celle qu'on ne peut entendre sans
dtester qui vous la dit. Ne combattez pas cette prvention, je la
condamne; mais que ne condamn-je pas en moi! et je ne puis me vaincre
sur rien! Ah! qu'il seroit heureux que je mourusse! cependant ne
craignez pas que M. de Serbellane me tue; non, il n'est pas juste que
tout lui russisse; il me semble que c'est assez des prosprits dont
il a joui; s'il met le pied en France, il en trouvera le terme.




LETTRE XXVI.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Bellerive, 2 octobre.


H bien! Thrse est inflexible; h bien! celle  qui j'ai sacrifi
tout le bonheur de ma vie, ne jouira pas un seul jour du funeste
dvouement de ma trop facile amiti. Louise, le rcit que je vais vous
faire vous inspirera de la piti pour Thrse; il m'en faut aussi pour
moi. Ah! que de douleurs sur la terre! o sont-ils les heureux? en
est-il parmi ceux qui seroient dignes du bonheur?

Depuis quelque temps, je voyois madame d'Ervins plus rarement; un
prtre d'un couvent voisin, d'un extrieur simple et respectable,
passoit beaucoup d'heures seul avec elle; moi-mme, accable de
douleur, et craignant, si je confiois mes peines  Thrse, de ne
pouvoir lui cacher qu'elle en toit la cause involontaire, je me
rsignois  son got pour la retraite, et je ne voulois pas lui parler
des projets que je lui connoissois. Je comptois sur l'arrive de M. de
Serbellane et sur ses prires pour l'y faire renoncer; mais le frre
de M. d'Ervins tant venu  Paris, Thrse eut hier matin un long
entretien avec lui, et je me htai d'aller chez elle, quand il fut
parti, pour en savoir le rsultat.

J'ai retenu toutes les paroles de Thrse, et je vous les transmettrai
fidlement. Qui pourroit oublier un langage si plein d'amour et de
repentir?--J'ai apais le frre de M. d'Ervins, me dit-elle;
maintenant qu'il sait ma rsolution, il n'a plus de haine contre moi;
cette rsolution met la paix entre les ennemis; Dieu qui l'inspire la
rend efficace; mais vous  qui je dois tant, vous qui avez peut-tre
fait pour moi plus de sacrifices que vous ne m'en avez avou vous avez
failli me perdre dans un mouvement de bont; vous aviez encourag M.
de Serbellane  revenir; je l'ai appris  temps, j'ai pu le lui
dfendre; il sera instruit que s'il me voyoit, il ne pourroit me faire
changer de dessein, mais qu'il renouvelleroit, par son retour, le
courroux des parens de M. d'Ervins, et qu'il perdroit ma fille en
dshonorant sa mre.

Je voulus l'interrompre, elle m'arrta.--Demain, me dit-elle, venez me
chercher en vous levant, nous nous promnerons ensemble; je vous dirai
tout ce qui se passe en moi; je n'en ai pas la force ce soir; il me
semble que quand la nuit est venue, la prsence d'un Dieu protecteur
se fait moins sentir, et j'ai besoin de son appui pour vous annoncer
avec courage mes rsolutions. A demain donc, avec le jour, avec le
soleil.

Quand elle m'eut quitte, je rflchis douloureusement sur les
obstacles que sa ferveur religieuse opposeroit  mes efforts, et je
plaignis le triste destin de deux nobles cratures, Thrse et son
ami. C'toit moi, moi si malheureuse, qui devois essayer de soutenir
le courage de madame d'Ervins, et mon coeur au dsespoir toit charg
de la consoler! Ah! combien souvent dans la vie cet exemple s'est
prsent, et que d'infortuns ont encore trouv l'art de secourir des
infortuns comme eux!

J'entrai chez Thrse de trs-bonne heure, et je la trouvai tout
habille, priant dans son cabinet devant un crucifix qu'elle y a
plac, et aux pieds duquel elle a dj rpandu bien des larmes. Elle
se leva en me voyant, ouvrit son bureau, et me dit:--Tenez, voil
toutes les lettres de M. de Serbellane, que j'ai reues depuis deux
mois, je vous les remets avec son portrait; il ne vous est point
ordonn  vous de les brler, conservez-les pour qu'elles me survivent
et que rien de lui ne prisse avant moi.--J'insistai pour qu'elle
connt la lettre que m'avoit crite M. de Serbellane; en la lisant,
elle rougit et plit plusieurs fois.--Il m'a fait dans ses lettres,
reprit-elle, l'offre dont il vous parle; il me l'a faite avec une
expression bien plus vive, bien plus sensible encore, et cependant ma
rsolution est reste inbranlable. Descendons dans le jardin, je ne
suis pas bien ici; l'air me donnera des forces, il m'en faut pour vous
ouvrir encore une fois ce coeur qui doit se refermer pour
toujours.--Je la suivis; ses cheveux noirs, son teint ple, ses
regards qui exprimoient alternativement l'amour et la dvotion,
donnoient  son visage un caractre de beaut que je ne lui avois
jamais vu. Nous nous assmes sous quelques arbres encore verds;
Thrse alors, tournant vers l'horizon, des regards vraiment inspirs,
me dit:

 Ma chre Delphine, je vous le confie, en prsence de ce soleil qui
semble nous couter au nom de son divin matre, l'objet de mon
malheureux amour n'est point encore effac de mon coeur. Avant qu'un
prtre vnrable et accept le serment que j'ai fait de me consacrer
 Dieu, je lui ai demand si, parmi les devoirs que j'allois
m'imposer, il en toit un qui m'interdt les souvenirs que je ne puis
touffer; il m'a rpondu que le sacrifice de ma vie toit le seul qui
ft en ma puissance; il m'a permis de mler aux pleurs que je
verserois sur mes fautes, le regret de n'avoir pas t la femme de
celui qui me fut cher, et de n'avoir pu concilier ainsi l'amour et la
vertu. Je ne craignois, dans l'tat que je vais embrasser, que des
luttes intrieures contre ma pense; ds qu'on n'exige que mes
actions, je me voue avec bonheur  l'expiation de la mort de M.
d'Ervins,

 M. de Serbellane m'offre de m'pouser et de passer le reste de sa
vie en Amrique avec moi; juste ciel! avec quel transport je
l'accepterois! quel sentiment presque idoltre n'prouverois-je pas
pour lui! Mais le sang, la mort nous spare, un spectre dfend ma main
de la sienne, et l'enfer s'est ouvert entre nous deux. Si je
succombois, j'entranerois ce que j'aime dans mon crime; le
malheureux! il partageroit mon supplice ternel, et je n'obtiendrois
pas de la Providence, comme des hommes, de ne condamner que moi seule.
Mes pleurs et mon sacrifice serviront peut-tre aussi sa cause dans le
ciel.--Oui, s'cria-t-elle, d'une voix plus leve; oui, je prierai
sans cesse; et si mes prires touchent l'tre suprme,  mon ami!
c'est loi qu'il sauvera.--Delphine, me dit-elle en m'embrassant,
pardonnez, je ne puis parler de lui sans m'garer, et je confonds
ensemble et l'amour et le sentiment qui m'ordonne d'immoler l'amour.
Mais ils m'ont dit que dans le temple, aprs de longs exercices de
pit, mes ides deviendroient plus calmes; je les crois, ces bons
prtres, qui ont fait entendre  mon me le seul langage qui l'ait
console.

 Il m'et t beaucoup plus difficile de vivre au milieu du monde, en
renonant  M. de Serbellane, que de lui prouver encore par la
rsolution que je prends, combien mon me est profondment atteinte.
Ce motif n'est pas digne de l'auguste tat que j'embrasse; mais ne
faut-il pas aider de toutes les manires la foiblesse de notre nature?
et si je me sens plus de force pour revtir les habits de la mort, en
pensant que ce sacrifice obtiendra de lui des larmes plus tendres,
pourquoi m'interdirois-je les ides qui me soutiennent, dans ce grand
combat du coeur?

 Un seul devoir, un seul, pouvoit me retenir dans le monde; c'toit
l'ducation d'Isore. Ma chre Delphine, c'est vous qui m'avez
tranquillise sur cette inquitude; je vous remettrai ma fille, la
fille du malheureux dont j'ai caus la mort; vous tes bien plus digne
que moi de former son esprit et son me; mon ducation nglige ne me
permet pas de contribuer  son instruction, et mon coeur est trop
troubl pour tre jamais capable de fortifier son caractre contre le
malheur. Elle a dix ans, et j'en ai vingt-six; le spectacle de ma
douleur agit dj trop sur ses jeunes organes. Hlas! ma chre
Delphine, vous n'tes pas heureuse vous-mme; j'ai peut-tre  jamais
perdu votre destine; mais votre me, plus habitue que la mienne  la
rflexion, sait mieux contenir aux regards d'un enfant les sentimens
qu'il faut lui laisser ignorer. L'tendue de votre esprit, la varit
de vos connoissances vous permettent de vous occuper et d'occuper les
autres de diverses ides. Pour moi, je vis et je meurs d'amour. Dans
cette religion  laquelle je me livre, je ne comprends rien que son
empire sur les peines du coeur, et je n'ai pas, dans ma foible et
pauvre tte, une seule pense qui ne soit ne de l'amour,

 Hlas! le parti que je vais prendre affligera sans doute M. de
Serbellane; peut-tre auroit-il got quelque bonheur avec moi: ce
sanglant hymne ne lui inspiroit point d'horreur; et pendant quelques
annes du moins, il n'auroit point t troubl par l'attente d'une
autre vie. Oh! Delphine, il m'en a cot longtemps pour lui causer
cette peine; il me sembloit qu'un jour de la douleur d'un tel homme
comptoit plus que toutes mes larmes: cependant une ide que l'orgueil
auroit repousse m'a soulage enfin de la plus accablante de mes
craintes. Je lui suis chre, il est vrai, mais c'est moi qui l'aime
mille fois plus qu'il ne m'a jamais aime; une carrire, un but 
venir lui reste; il ne donnera jamais  personne, je le crois, cette
tendresse premire dont je faisois ma gloire, alors mme qu'elle me
cotoit l'honneur et la vertu; l'amour finit avec moi pour lui; mais
une existence forte, nergique, peut le remplir encore de gnreuses
esprances.

 Quant  moi, ma chre Delphine, puisqu'un devoir imprieux me spare
de lui, qu'est-ce donc que je sacrifie en me faisant religieuse? J'ai
prouv la vie, elle m'a tout dit; il ne me reste plus que de
nouvelles larmes  joindre  celles que j'ai dj rpandues. Si je
conservois ma libert, je ne pourrois carter de moi l'ide vague de
la possibilit d'aller le rejoindre. J'aurois besoin chaque jour de
lutter contre cette ide, avec toutes les forces de ma volont; jamais
je n'obtiendrois le repos. Mon amie, croyez-moi, il n'est pour les
femmes sur cette terre que deux asiles, l'amour et la religion; je ne
puis reposer ma tte dans les bras de l'homme que j'aime, j'appelle 
mon secours un autre protecteur qui me soutiendra, quand je penche
vers la terre, quand je voudrois dj qu'elle me ret dans son sein.

 Le malheur a ses ressources; depuis un mois, je l'ai appris; j'ai
trouv dans les impressions qu'autrefois je laissois chapper sans les
recueillir, dans les merveilles de la nature, que je ne regardois pas,
des secours, des consolations qui me feront trouver du calme dans
l'tat que je vais embrasser. Enfin, il me sera permis de rver et de
prier; ce sont les jouissances les plus douces qui restent sur la
terre aux mes exiles de l'amour.

 Peut-tre que, par une faveur spciale, les femmes prouvent
d'avance les sentimens qui doivent tre un jour le partage des lus du
ciel; mais si j'en crois mon coeur, elles ne peuvent exister de cette
vie active, soutenue, occupe, qui fait aller le monde et les intrts
du monde; il leur faut quelque chose d'exalt, d'enthousiaste, de
surnaturel, qui porte dj leur esprit dans les rgions thres.

 J'ai confondu dans mon coeur l'amour avec la vertu, et ce sentiment
toit le seul qui pt me conduire au crime par une suite de mouvemens
nobles et gnreux; mais que le rveil de cette illusion est terrible!
il a fallu, pour la faire cesser, que je devinsse l'assassin de
l'homme que j'avois jur d'aimer. Oh! quel affreux souvenir! et quel
seroit mon dsespoir, si la religion ne m'avoit pas offert un
sacrifice assez grand, pour me rconcilier avec moi-mme!

 Il est fait, ce sacrifice, et Dieu m'a pardonn, je le sais, je le
sens; mes remords sont apaiss, la mlancolie des mes tendres et
douces est rentre dans mon coeur; je communique encore par elle avec
l'tre suprme; et si dans un autre monde mon malheureux poux a perdu
son irritable orgueil, s'il lit au fond des coeurs, lui-mme aussi,
lui-mme aura piti de moi.

--Thrse s'arrta en prononant ces dernires paroles, et retint
quelques larmes qui remplissoient ses yeux. J'tois aussi profondment
mue, et je rassemblois toutes mes penses pour combattre le dessein
de Thrse; mais au fond de mon coeur, je vous l'avouerai, je ne le
dsapprouvois pas; je n'ai point les mmes opinions qu'elle sur la
religion; mais j'aimerois cette vie solitaire, enchane, rgulire,
qui doit calmer enfin les mouvemens dsordonns du coeur. Je voulus
cependant pouvanter Thrse, en lui peignant les regrets auxquels
elle s'exposoit; mais elle m'arrta tout  coup.

Oh! que me direz-vous, mon amie, s'cria-t-elle, qu'il ne m'ait pas
crit! que mon amour, plus loquent encore que lui, n'ait pas plaid
pour sa cause dans mon coeur! Ne parlons plus sur l'irrvocable,
dit-elle en m'imposant doucement silence; mes sermens sont dj
dposs aux pieds du Tout-Puissant; il me reste  les faire entendre
aux hommes; mais le lien ternel m'enchane dj sans retour.

Je ne vous ai point dit que je serois heureuse; il n'y avoit de
bonheur sur la terre que quand je le voyois, quand il me parloit; sa
voix seule ranimoit dans mon sein les jouissances vives de
l'existence; mais je n'ai plus  craindre ces peines violentes o la
vengeance divine imprime son redoutable pouvoir. Dsormais trangre 
la vie, je la regarderai couler comme ce ruisseau qui passe devant
nous, et dont le mouvement gal finit par nous communiquer une sorte
de calme. Le souvenir de ma destine agitera peut-tre encore quelque
temps ma solitude; mais enfin ils me l'ont promis, ce souvenir
s'affoiblira, le retentissement lointain ne se fera plus entendre que
confusment; c'est ainsi que je commencerai  mourir, et que je
m'endormirai, bnie d'un Dieu clment, et chre peut-tre encore 
ceux qui m'ont aime.

Je pars aujourd'hui pour Bordeaux avec mon beau-frre, continua
Thrse, j'y resterai quelques mois. Je reviendrai chez vous, avant de
prendre le voile, pour vous ramener Isore, et vous remettre tous mes
droits sur elle. Je vous en conjure, ma chre Delphine, ne nous
abandonnons plus  notre motion; je n'ai pu contenir mon me en vous
parlant aujourd'hui; vous avez d voir que Thrse n'toit pas encore
devenue insensible, jamais elle ne le sera; mais je dois tcher de le
parotre, pour recueillir quelque bien de la rsolution que j'ai
prise. Il faut se dominer, il faut ne plus exprimer ce qu'on prouve,
c'est ainsi qu'on peut touffer, m'a-t-on dit, les sentimens dont la
religion doit triompher. Ma chre Delphine, ma gnreuse amie, retenez
ce dernier accent, ce sont les adieux qui prcdent la mort, vous
n'entendrez plus la voix qui sort du coeur; adieu!

--Thrse me quitta, je ne la suivis point; je restai quelque temps
seule, pour me livrer  mes larmes. Je sentis d'ailleurs que ce
n'toit pas au moment de son dpart, que je pourrois produire aucune
impression sur elle; et j'esprai davantage de mes lettres pendant son
absence. Quand je rentrai, le frre de M. d'Ervins toit arriv;
Thrse fit les prparatifs de son voyage avec une singulire fermet;
Isore pleura beaucoup en me quittant; sa mre en descendant pour
partir, dtourna la tte plusieurs fois, afin de ne pas voir l'motion
de cette pauvre petite. Thrse monta en voiture sans me dire un mot;
mais en prenant sa main, je reconnus  son tremblement quelle douleur
elle prouvoit.

Thrse! tre si tendre et si doux, me rptai-je souvent quand elle
fut partie, cette force que vous ne tenez pas de vous-mme, vous
soutiendra-t-elle constamment? ne sentirez-vous pas se refroidir en
vous l'exaltation d'une religion qui a tant besoin d'enthousiasme? et
ne perdrez-vous pas un jour cette foi du coeur, qui vous aveugle sur
tout le reste?--Hlas! et moi qui me crois plus claire, que
deviendrai-je? l'esprance d'une vie  venir, les principes qui m'ont
t donns par un tre parfaitement bon, les ides religieuses,
raisonnables et sensibles, ne me rendront-elles donc pas  moi-mme?
et l'amour ne peut-il tre combattu que par des fantmes superstitieux
qui remplissent notre me de terreur? Louise, la douleur remet tout en
doute, et l'on n'est contente d'aucune de ses facults, d'aucune de
ses opinions, quand on n'a pu s'en servir contre les peines de la vie.




LETTRE XXVII.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Bellerive, ce 14 octobre.


Je vous prie, ma chre Louise, de remettre  M. de Clarimin ce billet,
par lequel je me rends caution de soixante mille livres que madame de
Vernon lui doit: obtenez de lui, je vous en conjure, qu'il cesse de la
calomnier. Il est dans sa terre,  quelques lieues de vous, il vous
sera facile de l'engager  venir vous parler. Ds que j'aurai reu
votre rponse, et que je pourrai tranquilliser madame de Vernon, les
affaires qui la retiennent ici seront termines, et nous partirons
ensemble pour le Languedoc; moi, pour vous rejoindre; elle, pour
m'accompagner, et pour passer l'hiver dans les pays chauds. Les
mdecins disent que sa poitrine est trs-affecte, elle parot
elle-mme se croire en danger, mais elle s'en occupe singulirement
peu; ah! si j'tois condamne  la perdre, cette amre douleur
m'teroit le reste de mes forces.

Je n'ai point appris par madame de Vernon l'embarras dans lequel elle
se trouvoit; le hasard me l'a fait dcouvrir, et je le savois
seulement de la veille, lorsque madame de Mondoville et madame de
Vernon vinrent avant-hier chez moi. Je pris madame de Mondoville 
part, et je lui demandai si ce que l'on m'avoit dit des plaintes de M.
de Clarimin contre sa mre toit vrai.--Oui, me rpondit-elle, ma mre
vouloit que je m'engageasse pour les soixante mille livres qu'elle lui
doit, pendant l'absence de M. de Mondoville; je l'ai refus, car je
n'ai le droit de disposer de rien sans le consentement de mon mari, et
ma mre ne veut pas que je le demande. Vous savez que je mets fort peu
d'importance  la fortune; mais je prtends tre stricte dans
l'accomplissement de mes devoirs.--Elle disoit vrai, Louise, elle ne
met point d'importance  l'argent; mais sa mre seroit mourante,
qu'elle ne sacrifieroit pas une seule de ses ides sur la conduite
qu'elle croit devoir tenir.

--Je ne sais pas bien, lui dis-je vivement, quel est le devoir au monde
qui peut empcher d'tre utile  sa mre; mais enfin....--Elle
m'interrompit  ces mots avec humeur, car les attaques directes
l'irritent d'autant plus qu'elle n'aperoit jamais que celles-l.--Vous
croyez apparemment, ma cousine, me dit-elle, qu'il n'y a de principes
fixes sur rien; et que seroit donc la vertu, si l'on se laissoit aller
 tous ses mouvemens?--Et la vertu, lui dis-je, est-elle autre chose
que la continuit des mouvemens gnreux? Enfin, laissons ce sujet,
c'est moi qu'il regarde, et moi seule.

Madame de Vernon, s'approchant de nous, interrompit notre entretien;
en la voyant au grand jour, je fus douloureusement frappe de sa
maigreur et de son abattement; jamais je n'avois senti pour elle une
amiti plus tendre. Madame de Mondoville retourna  Paris; je gardai
madame de Vernon chez moi, et le lendemain matin,  son rveil, je lui
portai une assignation de soixante mille livres sur mon banquier, en
la suppliant de l'accepter.--Non, me dit-elle, je ne le puis; c'toit
 ma fille,  ma fille pour qui j'ai tout fait, de me tirer de
l'embarras o je suis; elle ne le veut pas, c'est peut-tre juste; je
ne l'ai pas assez forme pour moi, j'ai remis son ducation 
d'autres; nous ne pouvons ni nous entendre, ni nous convenir; mais ce
n'est pas vous, non, ce n'est pas vous, en vrit, ma chre Delphine,
qui devez me rendre un tel service.--Pourquoi donc me refusez-vous ce
bonheur? lui dis-je; il y a deux ans que vous y aviez consenti:
nouvellement encore, dans le mariage de votre fille....--Ah!
s'cria-t-elle, le mariage de ma fille....--Et puis tout  coup
s'arrtant, elle reprit:--Depuis quelque temps j'ai du malheur en
tout, peut-tre des torts; mais enfin, dans l'tat o je suis, tout
cela ne sera pas long.--Ne voulez-vous pas empcher que M. de Clarimin
ne vous accuse?--Je le croyois mon ami, me dit-elle en soupirant; se
peut-il que je me sois fait des illusions! je n'y tois pas cependant
dispose. Enfin il veut me perdre dans le monde, et me ruiner en
saisissant ce que je possde; il a tort, car je dois mourir bientt,
et il est dur de m'ter  prsent l'existence  laquelle j'ai sacrifi
toute ma vie.--Au nom de Dieu, lui dis-je en versant des larmes,
repoussez ces horribles ides, et ne refusez pas le service que je
vous conjure d'accepter: j'ai des peines, de cruelles peines, vous le
savez; voulez-vous me ravir le seul bonheur que je puisse tirer de mon
inutile fortune?--Eh bien! me rpondit madame de Vernon, je vous crois
gnreuse: quand je mourrai, quoi qu'il arrive aprs moi, vous ne vous
repentirez point de m'avoir rendu un dernier service. Il n'est pas
ncessaire que vous me prtiez ce que je dois; votre caution suffit,
et je l'accepte.

Il y avoit dans l'accent de madame de Vernon quelque chose de triste
et de sombre qui me fit beaucoup de peine. Pauvre femme! les
injustices des hommes ont peut-tre aigri ce caractre si doux,
troubl cette me si tranquille. Ah! que les coeurs durs font de mal!
Je lui dis quelques mots sur son got pour le jeu.--Hlas!
reprit-elle, vous ne savez pas combien il est difficile d'tre femme,
sans fortune, sans jeunesse, et sans enfans qui nous entourent; on
essaie de tout pour oublier cette pnible destine.--Je ne voulus pas
insister sur les pertes qu'elle s'exposoit  faire, dans un moment o
je venois de lui rendre service, et je cherchai  la ramener sur
d'autres sujets de conversation.

Le soir il vint assez de monde me voir: on savoit que madame d'Ervins,
pour qui j'avois dit que je quittois la socit, n'toit plus 
Bellerive: mon dpart annonc avoit attir chez moi plusieurs
personnes, qui croient toutes qu'elles me regrettent, et dont la
bienveillance s'est singulirement ranime en ma faveur, par l'ide de
ma prochaine absence.

Pendant que ce cercle toit runi dans le salon, de Bellerive, madame
de Lebensei y arriva avec son mari, qu'elle m'avoit promis de
m'amener. Quand elle vit cette socit nombreuse, elle fut entirement
dconcerte, et descendit dans le jardin, sous le prtexte de prendre
l'air; il me fut impossible de la retenir, et peut-tre valoit-il
mieux en effet qu'elle s'loignt, car tous les visages de femmes
s'toient dj composs pour cette circonstance. M. de Lebensei ne
s'en alla point: je remarquai mme que c'toit avec intention qu'il
restoit; il vouloit trouver l'occasion de tmoigner son indiffrence
pour les malveillantes dispositions de la socit; il avoit raison,
car sous la proscription de l'opinion, une femme s'affoiblit, mais un
homme se relve; il semble qu'ayant fait les lois, les hommes sont les
matres de les interprter ou de les braver.

L'esprit de M. de Lebensei me frappa beaucoup; il n'eut pas l'air de
se douter du froid accueil qu'on destinoit  sa femme: il parla sur
des objets srieux avec une grande supriorit, n'adressa la parole 
personne, except  moi, et trouva l'art d'indiquer son ddain pour la
censure dont il pouvoit tre l'objet, sans jamais l'exprimer; un air
insouciant, un ton calme, des manires nobles, remettoient chacun  sa
place; il ne changeoit peut-tre rien  la manire de penser, mais il
foroit du moins au silence, et c'est beaucoup; car, dans ce genre,
l'on s'exalte par ce qu'on se permet de dire, et l'homme qui oblige 
des gards en sa prsence, est encore mnag lorsqu'il est absent.

Quand madame de Lebensei fut revenue prs de nous, aprs le dpart de
la socit, M. de Lebensei continua  montrer l'indpendance de
caractre et d'opinion qui le distingue, et je sentis que sa
conversation, en fortifiant mon esprit, me faisoit du bien: du bien!
ah! de quel mot je me suis servie! Hlas! si vous saviez dans quel
tat est mon me.... Mais puisque je me suis promis de me contraindre,
il faut en avoir la force, mme avec vous.




LETTRE XXVIII.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Paris, ce 16 octobre.


Avant de nous runir pour toujours, ma chre soeur, il faut que je
m'explique avec vous sur un sujet que j'avois nglig, mais que vous
dveloppez trop clairement dans votre dernire lettre [Cette lettre
est supprime.] pour que je puisse me dispenser d'y rpondre. Vous me
dites que M. de Valorbe a toujours conserv le mme sentiment pour
moi, qu'il n'a pu quitter depuis un an sa mre qui est mourante, mais
qu'il vous a constamment crit pour vous parler de son dsir de me
voir, et de son besoin de me plaire: vous me rappelez aussi ce que je
ne puis jamais oublier, c'est qu'il a sauv la vie  M. d'Albmar, il
y a dix ans, et que votre frre conservoit pour lui la plus vive
reconnoissance. Vous ajoutez  tout cela quelques loges sur le
caractre et l'esprit de M. de Valorbe: je pourrois bien n'tre pas, 
cet gard, de votre avis, mais ce n'est pas de cela dont il s'agit. Si
vous aviez connu Lonce, vous ne croiriez pas possible que jamais je
devinsse la femme d'un autre; je serois trs-afflige, je l'avoue, si
les obligations que nous avons  M. de Valorbe vous imposoient le
devoir de l'admettre souvent chez vous. Je ne pense pas, vous le
croyez bien,  revoir Lonce de ma vie; mais s'il apprenoit que je
permets  quelqu'un de me rechercher, il croiroit que je me console;
il n'auroit pas l'ide qui peut lui venir une fois de plaindre mon
sort; et tous les hommages de l'univers ne me ddommageroient pas de
la piti de Lonce. C'en est assez: maintenant que vous connoissez les
craintes que j'prouve, je suis bien sre que tous chercherez  me les
pargner.

Ds que vous m'aurez mand si M. de Clarimin accepte ma caution, nous
partirons: madame de Vernon dsire que je vous prie de l'accueillir
avec amiti; ma chre soeur, je vous en conjure, ne soyez pas injuste
pour elle; si je ne puis vaincre les prventions que vous m'exprimez
encore dans votre dernire lettre, au moins soyez touche des soins
infinis qu'elle a eus pour moi; ces soins supposent beaucoup de bont.
Depuis le dpart de Lonce pour l'Espagne, je suis presque
mconnoissable. Une femme d'esprit a dit que _la perte de l'esprance
changeait entirement le caractre_, Je l'prouve: j'avois, vous le
savez, beaucoup de gat dans l'esprit je m'intressois aux vnemens,
aux ides; maintenant rien ne me plat, rien ne m'attire, et j'ai
perdu avec le bonheur tout ce qui me rendoit aimable. Quel tat
cependant pour une personne dont l'me toit si vivement accessible, 
toutes les jouissances de l'esprit et de la sensibilit! J'aimois la
socit presque trop, elle m'toit souvent ncessaire et toujours
agrable;  prsent Je n'en puis supporter qu'une seule, celle de
madame de Vernon. Louise, rcompensez-la donc par votre bienveillance
des consolations qu'elle m'a donnes.

Jamais on n'a mis dans l'intimit tant de dsir de plaire! Jamais on
n'a consacr un esprit si fait pour le monde au soulagement de la
douleur solitaire! Je vous le dis, ma soeur, et vous finirez par
l'prouver; madame de Vernon est une personne d'un agrment
irrsistible. J'ai connu des femmes piquantes et spirituelles; je
comprenois facilement, quand elles parloient, comment on toit aimable
comme elles, et si je l'avois voulu, j'aurois russi par les mmes
moyens; mais chaque mot de madame de Vernon est inattendu, et vous ne
pouvez suivre les traces de son esprit, ni pour l'imiter, ni pour le
prvoir. Si elle vous aime, elle vous l'exprime avec une sorte de
ngligence qui porte la conviction dans votre me. Il semble que c'est
 elle-mme qu'elle parle, quand des mots sensibles lui chappent, et
vous les recueillez quand elle les laisse tomber.

Ma vie n'appartient plus qu' vous et  madame de Vernon; de grce,
que je ne vous voie pas dsunies! elle m'est devenue plus ncessaire
encore qu'elle ne me l'toit; c'est un dernier sentiment que j'ai
saisi plus fortement que jamais, dans le naufrage de mon bonheur; mais
je n'ai pas besoin d'insister davantage; vous la trouverez, hlas!
assez triste et bien malade; votre bon coeur s'intressera srement
pour elle.




LETTRE XXIX.

Lonce  M. Barton.

Bordeaux, ce 20 octobre.


Une fivre violente m'a forc de rester ici prs d'un mois; je l'ai
cach  ma famille  Paris, ma mre seule l'a su; je ne voulois pas
que personne, except elle, se mlt de s'intresser  moi. Le premier
jour de cette fivre, je vous ai crit je ne sais quelle lettre
insense, qui contenoit, je crois, des expressions insultantes pour
madame d'Albmar; je vous prie de la brler, j'tois dans le dlire;
ce n'est pas que rien justifie Delphine des torts dont je l'accuse;
mais pour tout autre que moi, elle est, elle doit tre un ange. Si
vous saviez comme on parle d'elle ici! Elle n'y a demeur que deux
mois; mais n'est-ce pas assez pour qu'on ne puisse pas l'oublier!

J'essaierai demain de pntrer jusqu' madame d'Ervins; elle ne veut
voir personne: elle est rsolue, m'a-t-on appris,  se faire
religieuse; elle doit remettre sa fille  madame d'Albmar: cet enfant
parle de Delphine avec transport; je verrai au moins cet enfant. Ne
trouvez-vous pas qu'il y a un mystre singulier dans tout?

Il me semble que dans votre dernire lettre vous vous exprimez moins
bien sur madame d'Albmar: vous avez eu tort de recevoir aucune
impression par ce que je vous ai crit; je n'en dois faire sur
personne. Conservez votre admiration pour madame d'Albmar; je serois
malheureux de penser que je l'ai diminue. Il circule des bruits sur
madame d'Ervins; mais c'est impossible: la premire fois qu'on me les
a dits, j'ai tressailli; depuis, on les a dmentis, tout--fait
dmentis. Adieu, mon cher matre, j'irai voir madame d'Ervins. D'o
vient que cette ide me bouleverse? elle est l'amie de Delphine. M. de
Serbellane est all en Toscane par mer; il ne vouloit donc pas venir
en France... je ne sais o j'en suis.




LETTRE XXX.

Lonce  Delphine.

Bordeaux, ce 22 octobre.


Delphine, oh! femme autrefois tant aime! un enfant m'a-t-il rvl ce
que la perfidie la plus noire auroit trouv l'art de me cacher? La
voix des hommes vous avoit accuse; la voix d'un enfant, cette voix du
ciel vous auroit-elle justifie? coutez-moi: voici l'instant le plus
solennel de votre vie. Je suis li pour toujours, je le sais; il n'est
plus de bonheur pour moi; mais si j'tois seul coupable, et que
Delphine ft innocente, mon coeur auroit encore du courage pour
souffrir.

Hier j'ai t chez madame d'Ervins: quelque irrit que je fusse, je
voulois entendre parler de vous par ceux qui vous aiment. Madame
d'Ervins, toujours livre aux exercices de pit, a refus de me voir.
Isore, sa fille, jouoit dans le jardin; je me suis approch d'elle; on
m'avoit dit qu'elle vous aimoit  la folie; je l'ai fait parler de
vous, et j'ai vu que l'impression que vous produisez toit dj
sentie, mme  cet ge. Vous l'avouerai-je, enfin? j'ai os interroger
Isore sur vos sentimens: des circonstances inoues avoient plusieurs
fois ranim et dtruit mon espoir; j'en accusois quelquefois
confusment l'adresse d'une femme, j'esprai que la candeur d'un
enfant dconcerteroit les calculs les plus habiles.

--Madame d'Albmar doit se charger de vous, ai-je dit  Isore; elle
vous emmnera srement en Toscane.--En Toscane! pourquoi?
rpondit-elle; je serois bien fche d'aller en Italie: c'est lorsque
maman a tant aim ce pays-l que nous avons t si malheureux.--Mais
votre mre, lui dis-je, n'a-t-elle pas toujours aim l'Italie? elle y
est ne.--Oh! reprit Isore, elle l'avoit quitte si enfant qu'elle ne
s'en souvenoit plus; mais M. de Serbellane lui a tout rappel.--M. de
Serbellane vous dplat-il? continuai-je.--Non, il ne me dplat pas,
rpondit Isore; mais depuis qu'il est venu chez maman, elle a toujours
pleur.--Toujours pleur! rptai-je avec une vive motion. Et madame
d'Albmar, que faisoit-elle alors?--Elle consoloit maman: elle est si
bonne!--Oh! sans doute, elle l'est! m'criai-je.--Et dans ce moment,
Delphine, je sentis mon coeur revenir  vous.--Mais cependant,
ajoutai-je, elle pousera M. de Serbellane?--M. de Serbellane!
interrompit Isore avec la vivacit qu'ont les enfans quand ils croient
avoir raison; M. de Serbellane! oh! c'est maman qui l'aimoit, ce n'est
pas madame d'Albmar; et puisque maman veut se faire religieuse, elle
n'pousera pas M. de Serbellane, et madame d'Albmar n'ira srement pas
en Italie.--A ces mots, la gouvernante d'Isore la prit brusquement par
la main, et l'emmena en lui faisant une svre rprimande. Je ne
prvoyois pas que j'entranois cet enfant  faire du tort  sa mre;
mais ce mot qu'elle m'a dit, grand Dieu! que signifie-t-il? Ce seroit
madame d'Ervins qui auroit aim M. de Serbellane! ce seroit pour la
sauver que vous auriez pris aux yeux du monde l'apparence de tous les
torts! vous seriez une crature sublime, quand je vous accusois de
parjure! et moi, je mriterois.... Non, je ne mriterois pas ce que
j'ai souffert.

Cependant comment puis-je le croire? n'ai-je pas une lettre de vous
que je tiens de madame de Vernon, dans laquelle vous me dites de m'en
rapporter  ce qu'elle me confiera de votre part? N'a-t-elle pas gard
le silence? ne s'est-elle pas embarrasse, comme une amie confuse de
vos torts envers moi, lorsque je l'ai interroge sur les dtails que
j'avois appris en arrivant  Paris, et qui se rpandoient dans la
socit,  l'occasion de la mort de M. d'Ervins? Ces dtails, qui me
causoient tous une douleur nouvelle, c'toient votre attachement pour
M. de Serbellane, vos engagemens pris  Bordeaux avec lui, l'instant
d'incertitude que mes sentimens pour vous avoient fait natre dans
votre me, la dlicatesse qui vous avoit ramene  votre premier
amour, l'obligation o vous tiez de suivre M. de Serbellane, aprs
qu'il s'toit battu pour vous, et lorsque le sjour de la France lui
toit interdit. Ne m'avez-vous pas dit vous-mme qu'il toit parti,
quand il ne l'toit pas? n'a-t-il pas pass vingt-quatre heures
enferm chez vous?.... Oh! je reprends, en crivant ces mots, tous les
mouvemens que je croyois calms! M. de Serbellane,  l'instant mme o
il avoit tu M. d'Ervins, ne vous a-t-il pas nomme? Vos gens, au
tribunal, ne vous ont-ils pas cite seule? n'avez-vous pas t
chercher le portrait de M. de Serbellane? ne receviez-vous pas sans
cesse de ses lettres? avez-vous ni  personne que vous dussiez
l'pouser? n'avez-vous pas demand un sauf-conduit pour lui? Mais si
toute cette conduite n'toit qu'un dvouement continuel  l'amiti,
vous seriez bien imprudente, je serois bien malheureux! Mais vous
n'auriez pas cess de m'aimer, et il vaudroit encore la peine de
vivre.

Si vous n'avez pas t coupable, si madame de Vernon a su la vrit,
si vous l'aviez charge de me la dire, jamais la fausset n'a employ
des moyens plus infmes, plus artificieux, mieux combins. Je serai
veng, si son coeur insensible peut recevoir une blessure, si.... Mais
ce n'est pas de son sort que je dois vous occuper.

Qui pourra jamais comprendre ce gnie du mal, qui a dispos de moi!
Madame de Vernon me remit une lettre de ma mre, qui me conjuroit de
tenir la promesse qu'elle avoit donne de me marier avec Matilde; elle
me parloit de vous avec amertume: dans un autre temps, rien de ce
qu'elle auroit pu me dire n'auroit fait impression sur moi; mais il me
sembloit que sa voix toit prophtique, et me prdisoit l'vnement
qui venoit d'anantir mon sort. Ma mre m'adjuroit, au nom du repos de
sa vie, d'accomplir sa promesse; il ne suffisoit pas de mon devoir
envers elle pour me condamner au malheur que j'ai subi; il falloit que
madame de Vernon s'empart de mon caractre, avec une habilet que je
ne sentis pas alors, mais qui depuis, en souvenir, m'a quelquefois
saisi d'un insurmontable effroi.

Il n'y avoit pas un dfaut en moi qu'elle n'irritt. Elle vous
dfendoit avec chaleur, et me blessoit jusqu'au fond de l'me par sa
manire de vous justifier; elle m'exagroit le tort que vous vous
tiez fait dans le monde, en passant pour la cause du duel de M.
d'Ervins avec M. de Serbellane, et me proposoit en mme temps de vous
engager, au nom de mon dsespoir,  m'accorder votre main; c'est ainsi
qu'elle rvoltoit ma fiert. En me rappelant aujourd'hui tous ses
discours, il se peut qu'elle ne m'ait pas dit prcisment que vous
aimiez M. de Serbellane; mais elle a mis, si cela n'est pas, plus de
ruse  me le faire croire, qu'il n'en falloit pour le dire.
J'prouvois, en l'coutant, une contraction inoue; j'avois le front
couvert de sueur, je me promenois  grands pas dans sa chambre, je
m'cartois et je me rapprochois d'elle, avide de ses discours, et
redoutant leur effet; mon me toit fatigue de cette conversation,
comme par une suite de sensations amres, par une longue vie de
peines; et cette fatigue cependant ne lassoit point mon agitation;
elle me rendoit seulement tous les mouvemens plus douloureux.

Cette femme, je ne sais par quelle puissance, agitoit mes passions
comme un instrument qui s'branloit  sa volont; toutes les penses
que je fuyois, elle me les offroit en face; tous les mots qui me
faisoient mal, elle les rptoit; et cependant ce n'toit pas contre
elle que j'tois irrit; car il me sembloit toujours qu'elle vouloit
me consoler, et que la peine que j'prouvois n'toit cause que par
des vrits qui lui chappoient, ou qu'elle ne pouvoit russir  me
cacher.

Elle alloit chercher en moi tout ce que je peux avoir d'irritabilit
sur tout ce qui tient  l'opinion et  l'honneur, pour me convaincre,
sans me le prononcer, que je serois avili, si je montrois encore mon
attachement pour une femme publiquement livre  un autre, ou si
seulement je paroissois indiffrent au scandale qu'avoit caus la mort
de M. d'Ervins. Ce qu'elle disoit pouvoit convenir galement aux torts
de lgret (si je ne vous avois crue coupable que de ceux-l), ou aux
torts du sentiment; mais je saisissois surtout ce qui aigrissoit ma
jalousie. Madame de Vernon a fait de moi ce qu'elle a voulu, non par
l'empire des affections, mais en excitant tous les mouvemens amers que
le ressentiment peut inspirer. Quel art! si c'est de l'art.

Je n'ai rien encore entrevu que confusment; mais les plus gnreuses
vertus et les plus vils des crimes ne pourroient-ils pas s'tre runis
pour me perdre? Delphine, si cette esprance que je saisis m'a du,
si l'enfant n'a pas dit la vrit, ne me rpondez pas, j'entendrai
votre silence, et je retomberai dans l'tat dont je suis un moment
sorti. Que signifioit une lettre de votre propre main? Comment
falloit-il la comprendre? et tous les mystres du jour fatal, des
jours qui l'ont prcd, de ceux qui l'ont suivi? Ah! ne me cachez
rien, le secret fait tant de mal!

Depuis mon mariage mme, depuis bientt cinq mois, madame de Vernon se
seroit-elle encore servie de sa fatale connoissance de mon caractre,
pour irriter en moi la jalousie par la fiert, la fiert par la
jalousie; pour empoisonner les peines de l'amour par l'orgueil, et me
dchirer  la fois par tous les bons et les mauvais mouvemens de mon
me? Delphine, le coeur de Lonce est rest le mme; si le vtre n'a
point t coupable, souvenez-vous du temps o vous vous confiiez 
lui; hlas! hlas! depuis ce temps, un lien funeste... et ce seroit la
fausset la plus insigne qui.... Ne craignez rien pour madame de
Vernon, ni pour sa fille; qu'une bont cruelle ne vous inspire pas
encore de me sacrifier  des mnagemens pour les autres!

Je voulois, aprs avoir vu Isore, retourner  l'instant mme  Paris;
mais j'ai reu une lettre de ma mre, qui s'inquitant de mon sjour 
Bordeaux, et me croyant fort malade, vouloit, malgr l'tat de sa
sant, se mettre en route pour me rejoindre; j'ai d la prvenir, et
je pars. Si c'est vous dont l'image doit rgner sur ma vie, je pars
pour accomplir envers ma mre les devoirs que vous me recommanderiez;
s'il faut vous perdre, c'est en Espagne que reposent les cendres de
mon pre, c'est en Espagne qu'il faut aller mourir.

Delphine, songez avec quelle motion je vais passer les jours qui me
sparent de votre rponse. Je serai  Madrid le premier de novembre;
si vous tes  Bellerive, ma lettre aura pu retarder de quelques
jours; jusqu'au vingt-cinq, pendant un mois, j'attendrai; j'ai fix ce
terme  mon esprance. Jusqu'au vingt-cinq, mon anxit sera sans
doute cruelle; mais que serviroit-il de vous la peindre? elle ne vous
impose qu'un devoir, la vrit.




LETTRE XXXI.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Paris, ce 26 octobre.


Louise, quelle lettre Lonce vient de m'crire! tout est rvl, tout
est clairci; madame de Vernon! vous-mme, vous n'auriez jamais pens
qu'elle pt en tre capable! elle a profit de tous les prtextes que
lui fournissoit ma confiance, pour induire Lonce  croire que
j'aimois M. de Serbellane, que je l'avois reu chez moi pendant
vingt-quatre heures, et que je partois pour l'pouser. Juste ciel!
vous croyez que c'est  moi que je pense, et que je goterai quelque
joie en apprenant que Lonce m'aime encore! non, je ne sens qu'une
douleur, je n'ai qu'une ide; c'est l'amiti trahie, l'amiti la plus
tendre, la plus fidle: on s'attend peut-tre, sans se l'avouer, que
le temps amenera des changemens dans les sentimens passionns; mais
tout l'avenir repose sur les affections qui s'entretiennent par la
certitude et la confiance.

Mon amie, si vous me trompiez, croyez-vous que je pusse supporter un
tel malheur? Eh bien! j'aimois madame de Vernon autant que vous,
peut-tre plus encore: je m'en accuse, je m'humilie; mais son esprit
sducteur avoit un empire inconcevable sur moi. J'ai eu des momens de
doute sur elle depuis le mariage de Lonce, mais elle en avoit
triomph, mais mon coeur lui toit plus livr que jamais.

Je suis trouble, tremblante, irrite comme s'il s'agissoit de Lonce.
Ah! quand on a consacr tant de soins, tant de services, tant d'annes
 conqurir une amiti pour le reste de ses jours, quelle douleur on
prouve en considrant tout ce temps, tous ces efforts comme perdus!
Loin de vous, qui trouverai-je jamais que j'aie aim depuis mon
enfance avec cette confiance, avec cette candeur? Une autre amie que
j'aurois aprs madame de Vernon, je la jugerois, je l'examinerois, je
serois susceptible de crainte, de soupon; mais Sophie, je l'ai aime
dans une poque de ma vie o j'tois si tendre et si vraie! Je ne puis
plus offrir  personne ce coeur qui se livroit sans rserve, et dont
elle a possd les premires affections. J'aimerai si l'on m'aime, je
serai reconnoissante des marques d'intrt que l'on pourra me donner;
mais cette tendresse vive, involontaire, que des agrmens nouveaux
pour moi m'avoient inspire, je ne l'prouverai plus. Je regrette
Sophie et moi-mme; car je ne vaudrai jamais pour personne ce que je
valois pour elle.

Se peut-il qu'elle ait pu accepter tant de preuves d'amiti, si elle
ne sentoit pas qu'elle m'aimoit, qu'elle m'aimoit pour la vie! De tous
les vices humains, l'ingratitude n'est-il pas le plus dur, celui qui
suppose le plus de scheresse dans l'me, le plus d'oubli du pass, de
ce temps qui branle si profondment les mes sensibles? et moi-mme
aussi, faut-il que je ne conserve plus aucune trace de ce pass
qu'elle a trahi? Si je cde  mon coeur, si je confirme tous les
soupons de Lonce, ne vais-je pas l'irriter mortellement contre la
mre de sa femme? Je connois sa vhmence, sa gnreuse indignation,
il dfendra  Matilde de voir sa mre; je ne veux pas perdre madame de
Vernon, je le dois  mes souvenirs; je veux respecter en elle l'amiti
qu'elle m'avoit inspire: cependant, rester coupable aux yeux de
Lonce est un sacrifice au-dessus de mes forces! Que faire donc, que
devenir? J'crirai  M. Barton, je lui demanderai de se charger
d'clairer Lonce, en modrant les effets de son premier mouvement.

Eh quoi! je me refuserois au bonheur d'crire cette simple ligne:
_Delphine n a jamais aim que Lonce_. Il l'espre, il l'attend; ah!
quelle affreuse perplexit! Je vais aller chez madame de Vernon; je
lui parlerai, je n'pargnerai pas son coeur, s'il peut encore tre
mu; vous saurez, en finissant cette lettre, ce qu'elle m'aura dit;
mais que peut-elle me dire? Je veux que du moins une fois elle entende
les plaintes amres qu'elle ne pourra jamais se rappeler sans rougir.

Minuit.

Non, je ne conois point ce qu'est devenue l'ide que je m'tois faite
de madame de Vernon; je viens de passer deux heures avec elle sans
avoir pu lui arracher un seul mot qui rappelt en rien cette
sensibilit naturelle et aimable que je lui ai trouve tant de fois;
il semble que ds qu'elle a vu son caractre dvoil, elle ne s'est
plus embarrasse de feindre, et si elle s'toit jamais montre  moi
comme aujourd'hui, mon coeur ne s'y seroit point tromp.

Aprs avoir reu la lettre de Lonce, aprs m'tre livre, en vous
crivant,  toutes les impressions douces et cruelles qu'elle faisoit
natre en moi, j'allai chez madame de Vernon. Je ne vous peindrai
point avec quel serrement de coeur je faisois cette mme route,
j'entrois dans cette mme maison que je croyois hier plus  moi que la
mienne; le spectacle des lieux toujours invariables, quand notre coeur
est si chang, produit une impression amre et triste; je m'arrtai
nanmoins dans l'antichambre de madame de Vernon, pour demander de ses
nouvelles avant d'entrer chez elle; je sentois que si elle avoit t
malade, je serois retourne chez moi. On me dit qu'elle se portoit
beaucoup mieux, et qu'elle avoit dormi jusqu' midi; alors je htai
mes pas et j'ouvris brusquement sa porte; elle toit seule, et vint 
moi avec cet air d'empressement qui avoit coutume de me charmer. J'en
fus irrite, et par un mouvement trs-vif, je jetai sur une table,
devant elle, la lettre de Lonce, et je lui dis de la lire.

Elle la prit, rougit d'abord d'une manire trs-marque, mais
prolongeant  dessein la lecture pour se remettre; quand elle se
sentit enfin tout--fait calme, elle me dit assez froidement:--Vous
tes la matresse de semer la haine dans une famille unie; mais vous
auriez d penser plus tt qu'il toit juste que je fisse tous les
efforts qui dpendoient de moi pour bien marier ma fille, et vous
empcher de lui enlever l'poux qui lui toit promis.--Grand Dieu!
m'criai-je, il toit juste que vous abusassiez de mon amiti pour
vous, de la confiance absolue qu'elle m'inspiroit....--Et vous,
interrompit-elle, n'abusiez-vous pas de ce que je vous recevois tous
les jours chez moi, pour venir, dans ma maison mme, ravir  ma fille
l'affection de Lonce?--Vous ai-je rien cach? rpondis-je avec
chaleur; ne vous ai-je pas charge vous-mme d'expliquer ma conduite
et mes sentimens  Lonce?--En vrit, interrompit madame de Vernon,
si vous me permettez de vous le dire, il falloit tre trop nave pour
me choisir, moi, pour engager Lonce  vous pouser.--Trop nave!
rptai-je avec indignation, trop nave! est-ce vous, madame, qui
parlez avec drision des sentimens gnreux? Ah! j'en atteste le ciel,
dans ce moment o j'apprends que mon estime pour votre caractre a
dtruit tout le bonheur de ma vie, je jouis encore de vous avoir
offert une dupe si facile; je jouis avec orgueil d'avoir un esprit
incapable de deviner la perfidie, et dont vous avez pu vous jouer
comme d'un enfant.

--Lonce lui-mme vous avoue, me rpondit-elle, que ce n'est pas moi
qui lui ai appris ce que l'on rpandoit dans le monde; je me suis
contente de ne pas le nier; c'toit bien le moins dans ma situation.
Quant  tout l'esprit que fait Lonce,  propos du prtendu pouvoir
que j'ai exerc sur lui, c'est une excuse qu'il veut vous donner; on
ne gouverne jamais personne que dans le sens de son caractre; l'clat
de votre aventure lui dplaisoit; l'imprudence de votre conduite,
l'indpendance de vos opinions blessoient extrmement sa manire de
voir, voil tout.--Non, repris-je vivement, ce n'est pas tout; vous
voulez, par des paroles lgres, confondre le bien avec le mal, et
cacher vos actions dans le nuage de vos discours; prparez pour le
monde ces habiles moyens, un coeur bless ne peut s'y mprendre.
coutez chaque mot de la lettre de Lonce.--Comme je voulois la
reprendre pour la relire, madame de Vernon la retint, et me dit
ngligemment:--Ne voulez-vous pas occuper tout Paris de nos querelles
de famille, et montrer  vos amis cette lettre de Lonce?--En
prononant ces paroles, elle la jeta dans le feu. Cette action
m'indigna; mais plus mon impression toit vive, plus je voulus la
rprimer, et je me levai pour sortir. Madame de Vernon reprit la
parole assez vite; elle recommena l'entretien, afin qu'il ne se
termint pas par l'action qu'elle venoit de se permettre.--J'avois de
l'amiti pour vous, me dit-elle; mais les intrts de ma fille
devoient m'tre encore plus chers.--Eh quoi! rpondis-je, ne les
avois-je pas assurs, ces intrts, lorsque je lui donnai la terre
d'Andelys, lorsque je vous ai prserve deux fois de la
ruine?--Delphine, interrompit madame de Vernon, il n'y a rien de plus
indlicat que de reprocher les services qu'on a rendus.--Vous savez
mieux que personne, madame, continuai-je froidement, combien j'attache
peu de prix  ce que je puis faire pour les autres; quand il m'est
arriv de rendre des services  ceux que je n'aimois pas, je n'en ai
jamais gard le moindre souvenir; mais c'est avec confiance, avec
tendresse, que je me suis voue  vous tre utile: les preuves
d'amiti que je vous ai donnes, c'est aux sentimens que je croyois
vous avoir inspirs qu'elles s'adressoient; si vous n'aviez pas ces
sentimens, pourquoi donc avez-vous dispos de moi? pourquoi vous
exposiez-vous au reproche le plus humiliant, le plus cruel,  celui de
l'ingratitude?--L'ingratitude! me dit madame de Vernon, c'est un
grand mot, dont on abuse beaucoup; on se sert parce que l'on s'aime,
et quand on ne s'aime plus, l'on est quitte; on ne fait rien dans la
vie que par calcul ou par got; je ne vois pas ce que la
reconnoissance peut avoir  faire dans l'un ou dans l'autre.--Je ne
daigne pas rpondre, lui dis-je,  ce dtestable sophisme; mais vous
n'aviez donc pas d'amiti pour moi, quand vous me montriez tant
d'intrt et d'affection? l'attachement que j'avois pour vous ne vous
avoit donc pas touche? est-il donc vrai que depuis six ans nos
conversations, nos lettres, notre intimit, tout ft mensonge de votre
part? En me retraant les annes heureuses que j'ai passes avec vous,
j'prouve l'insupportable peine de ne pouvoir me flatter qu'il ait
exist un temps o vous m'aimiez sincrement: quand donc avez-vous
commenc  me tromper? dites-le moi, je vous en conjure, pour que du
moins je puisse conserver quelques souvenirs doux de tous les jours
qui ont prcd cette funeste poque.--En parlant ainsi, j'tois
inonde de larmes, et je souffrois extrmement de n'avoir pu les
retenir, car madame de Vernon me paroissoit avoir conserv le plus
grand sang-froid; cependant, quand elle reprit la parole, sa voix
toit altre.

--Tout est fini entre nous, me dit-elle en se levant; avec votre
caractre, vous n'entendriez raison sur rien; vous tes trop exalte
pour qu'on puisse vous faire comprendre le rel de la vie. Si je meurs
de la maladie qui me menace, peut-tre vous expliquerai-je ma
conduite; mais tant que je vivrai, il me convient de soutenir mon
existence, ma manire d'tre dans le monde, telle qu'elle est; je veux
aussi viter les motions pnibles que votre prsence et les scnes
douloureuses qu'elle entrane me causeroient; il vaut donc mieux ne
plus nous revoir.--Vous le dirai-je, ma chre Louise? je frmis  ces
derniers mots; j'tois bien dcide  ne plus tre lie avec madame de
Vernon; je sentois que je ne pouvois rpter des reproches de cette
nature, et qu'il me seroit impossible de la revoir sans les
renouveler; mais je ne m'tois pas dit que ce jour finiroit tout entre
nous, et la rapidit de cette dcision, quelque invitable qu'elle
ft, me faisoit peur.--Quoi! lui dis-je, vous ne pouvez pas trouver
quelques excuses qui puissent affoiblir mon ressentiment?--Le prestige
de tout ce que j'tois pour vous est dtruit, me dit madame de Vernon;
je suis trop fire pour essayer de le faire renatre.--Trop fire!
m'criai-je, vous qui avez pu me tromper!.....--Laissons ces
reproches, reprit-elle impatiemment, je vaux peut-tre mieux que je ne
parois; mais, quoi qu'il en soit, je ne veux pas m'entendre dire le
mal que l'on peut penser de moi.

Vous tes la matresse, ajouta-t-elle, de rendre les derniers jours de
vie qui me restent horriblement malheureux, en rvlant tout  Lonce;
vous pouvez user de cette puissance, je n'essaierai point de vous en
dtourner.--Ah! m'criai-je, vous ne savez pas encore ce que vous
pourriez sur moi, si le repentir....--Du repentir, interrompit-elle
avec l'accent le plus ironique; voil bien une ide dans votre
genre!--A cette rponse,  cet air, je repris toute mon indignation,
et m'avanai vers la porte pour m'en aller; mais tout  coup je
m'arrtai, je regardai cette chambre dans laquelle j'avois pass des
heures si douces, et je songeai que j'allois en sortir pour n'y plus
rentrer jamais.

--Hlas! lui dis-je alors avec douceur, combien vous avez mal connu la
route de votre bonheur! vous avez rencontr au milieu de votre
carrire une personne jeune, qui vous aimoit de sa premire amiti,
sentiment presque aussi profond que le premier amour; une personne
singulirement captive par le charme de votre esprit et de vos
manires, et qui ne concevoit pas le moindre doute sur la moralit de
votre caractre: vous le savez, autour de moi j'avois souvent entendu
dire du mal de vous; mais en vous justifiant toujours, je m'tois plus
attache aux qualits que je vous attribuois, que si je n'avois jamais
eu besoin de vous dfendre: vous avez bris ce coeur qui vous toit
acquis, sans que mme une telle duret ft ncessaire  aucun de vos
intrts; vous auriez obtenu de moi d'immoler mon bonheur  mon
attachement pour vous; vous m'avez trompe par got pour la
dissimulation, car la vrit et atteint le mme but, et vous avez
voulu drober, par la fausset, ce que l'amiti gnreuse s'offroit 
vous sacrifier. Je souhaite nanmoins, oui, je souhaite du fond du
coeur que vous soyez heureuse; mais je vous prdis que vous ne serez
plus aime comme je vous ai prouv qu'on aime: on ne forme pas deux
fois des liaisons telles que la ntre, et quelque aimable que vous
soyez, vous ne retrouverez pas l'amiti, le dvouement, l'illusion de
Delphine; je vous quitte dans cet instant pour ne plus vous revoir, et
c'est moi qui suis mue, moi seule. Ah! n'essaierez-vous donc pas
d'adoucir le sentiment que je vais emporter avec moi! ce talent de
feindre, dont vous avez si cruellement abus, vous manque-t-il donc
seulement alors qu'il pourroit rendre nos derniers momens moins
cruels?--Je ne le puis, me dit-elle, je ne le puis; il faut loigner
de soi les sentimens pnibles, et ne point recommencer des liens qui
dsormais ne seroient que douloureux; il n'est plus en votre puissance
de ne pas troubler mon repos; adieu donc, c'est du repos que je veux,
si je dois vivre encore; si non....--Elle s'arrta, comme si elle
avoit eu l'ide de me parler, mais changeant de rsolution: Adieu,
Delphine, me dit-elle d'une voix assez prcipite, et elle rentra dans
son cabinet.

Je restai quelque temps  la mme place; mais enfin, honteuse de mon
motion, de cette foiblesse de coeur qui avoit entirement chang nos
rles, et fait de celle qui toit mortellement offense celle qui
toit prte  supplier l'autre, je quittai cette maison pour toujours,
et je revins impatiente de vous apprendre ce qui s'toit pass. S'il
ne se mloit pas  votre affection pour moi des vertus maternelles, si
vous ne m'inspiriez pas ces sentimens qui appartiennent  l'amour
filial, et que la mort prmature de mes parens ne m'a permis de
connotre que pour vous, j'aurois quelque embarras  vous peindre la
douleur que m'a cause ma rupture avec madame de Vernon: mais votre
coeur n'est point accessible mme  la plus noble des jalousies. Vous
avez de l'indulgence pour votre enfant; vous lui pardonnez cette
amiti vive que les premiers gots de l'esprit et les premiers
plaisirs de la socit avoient fait natre; elle existait  ct de
l'amour le plus passionn, cette amiti funeste; elle ne portoit donc
pas atteinte  la tendresse reconnoissante que je ne puis prouver que
pour vous seule.

Maintenant quel parti prendre? Ma conversation avec madame de Vernon
m'a bien prouv qu'elle redoutoit extrmement, pour le repos de sa
famille, que Lonce ne connt la vrit; mais que dois-je  madame de
Vernon? mais quelle puissance sur la terre pourroit obtenir de moi que
je consentisse une seconde fois  tre mconnue de Lonce? Eh! que
parl-je de puissance? il n'en est qu'une  craindre, c'est la voix de
mon propre coeur! mais est-il vrai qu'elle me le demande? Non, il faut
aussi que je compte mon sort pour quelque chose, que la bont
m'inspire quelque compassion pour moi-mme. J'ai le temps encore de
consulter M. Barton, d'avoir sa rponse; la vtre aussi peut me
parvenir; il faut quatorze jours pour que les lettres arrivent 
Madrid. Lonce, jusqu'au vingt-cinq novembre, attendra sans me
condamner. Ah! ma soeur, que m'crirez-vous? dans le combat qui me
dchire,  quel sentiment prterez-vous votre appui?




LETTRE XXXII.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Paris, ce 2 novembre 1790.


J'attends impatiemment votre rponse et celle de M. Barton; je compte
les jours, et je les redoute; je consume mes heures dans des
rflexions qui me dchirent, en se combattant mutuellement;
quelquefois je trouve de la douceur  penser que si l'on n'avoit pas
excit la jalousie de Lonce, toute autre prvention ne l'et jamais
assez loign de moi pour qu'il consentt  devenir l'poux de
Matilde; et l'instant d'aprs je me livre au dsespoir, en songeant
que le plus simple hasard pouvoit tout claircir, et que si j'avois eu
le courage d'aller vers lui, peut-tre encore au dernier moment, un
mot, un seul mot faisoit de la plus misrable des femmes, la plus
heureuse.

Quel sentiment prouvera-t-il, quand il saura mon innocence! Oui, sans
doute il la saura; l'on n'exigera pas de moi que je renonce  me
justifier auprs de lui. Cependant quel trouble je vais porter dans
ses affections, dans ses devoirs, si je l'instruis positivement de la
vrit! Ne vaut-il pas mieux que le temps et ma conduite l'clairent?
Mais si je garde le silence, il m'annonce qu'il me croira coupable, il
croira que dans le moment mme o je paroissois l'aimer, je le
trompois; non, cette pense est intolrable: si j'tois mourante,
n'obtiendrois-je pas le droit de tout rvler aprs moi? hlas!
l'aurois-je mme alors? le bonheur des autres ne doit-il pas nous tre
sacr, tant qu'il peut dpendre de notre volont!

Cruelle femme! c'est encore pour vous que j'prouve ces affreuses
incertitudes; c'est votre repos, c'est votre bonheur qui lutte encore
dans mon coeur contre un dsir inexprimable! Et Matilde aussi, ne
souffrira-t-elle pas de ce que je dirai? puis-je crire  Lonce ce
qui doit lui faire har sa belle-mre, et l'loigner encore plus de sa
femme? Ah! jamais, jamais personne ne s'est trouv dans une situation
o les deux partis  prendre paroissent tous deux galement
impossibles.

Enfin il le faut, je le dois; attendons les conseils qui peuvent
m'clairer.

Mon voyage prs de vous est forcment retard de quelques jours, parce
que je ne vais plus avec madame de Vernon. J'avois remis toutes mes
affaires entre les mains d'un homme  elle; il faut tout sparer,
aprs avoir cru que tout toit en commun pour la vie. J'ai honte de
vous avouer combien je suis foible! encore ce matin, je suis monte en
voiture pour aller chez mon notaire; mais comme il falloit, pour
arriver  sa maison, passer devant la porte de madame de Vernon, je
n'en ai pas eu le courage; j'ai tir le cordon de ma voiture au milieu
de la rue, et j'ai donn l'ordre de retourner chez moi. J'ai voulu
ranger mes papiers avant mon dpart; je trouvois partout des lettres
et des billets de madame de Vernon: il a fallu ter son portrait de
mon salon, lui renvoyer une foule de livres qu'elle m'avoit prts;
c'est beaucoup plus cruel que les adieux au moment de mourir, car les
affections qui restent alors rpandent encore de la douceur sur les
dernires volonts; mais dans une rupture, tous les dtails de la
sparation dchirent, et rien de sensible ne s'y mle, et ne fait
trouver du plaisir  pleurer.

Je n'ai plus personne  consulter sur les circonstances journalires
de la vie; je me sens indcise sur tout. Je pense avec une sorte de
plaisir que, par dlicatesse pour madame de Vernon, je m'tois isole
de la plupart des femmes qui me tmoignoient de l'amiti; je ne
voulois confier  aucune autre ce que je lui disois; j'tois jalouse
de moi pour elle.

Au milieu de ces penses, plus douces mille fois qu'une amie si
coupable ne devoit les attendre de moi, madame de Lebensei a trouv le
secret, hier, de me faire parler trs-amrement de madame de Vernon;
elle toit arrive de la campagne exprs pour me questionner; madame
de Vernon l'avoit vue, et avoit su la captiver entirement, soit par
l'empire de son charme, soit que, dans la situation de madame de
Lebensei, l'on ne veuille se brouiller avec personne, et que l'on
devienne mme trs-aisment favorable  tous ceux qui vous traitent
bien.

Je trouvai d'abord mauvais que madame de Vernon et confi, sans mon
aveu,  madame de Lebensei, mon sentiment pour Lonce; mais la
justification de madame de Vernon, que me rapporta madame de Lebensei
assez maladroitement, m'irrita bien plus encore. Elle se fondoit
entirement sur les dispositions que madame de Vernon supposoit 
Lonce, son loignement pour les femmes qui ne respectoient pas
l'opinion, l'irrsolution de ses projets relativement  moi, le peu de
convenance qui existoit entre nos manires de penser. Madame de Vernon
se reprsentoit enfin, me dit madame de Lebensei, comme n'ayant fait
que conseiller Lonce selon son bonheur, et peut-tre son penchant:
c'toit me blesser jusqu'au fond du coeur, que se servir d'un tel
prtexte. Si quelqu'un avoit senti fortement les torts de madame de
Vernon envers moi, peut-tre aurois-je adouci moi-mme les coups qu'on
vouloit lui porter; mais les formes tranchantes de madame de Lebensei,
son parti pris d'avance, les petits mots qu'elle me disoit, et qui
m'annonoient que madame de Vernon l'avoit prvenue que j'tois
trs-exagre dans mon ressentiment; tout cet appareil d'impartialit,
quand il s'agissoit de dcider entre la gnrosit et la perfidie,
m'offensa tellement, que je perdis, je le crois, toute mesure; et
faisant  madame de Lebensei, avec beaucoup de chaleur, le tableau de
ma conduite et de celle de madame de Vernon, je lui dclarai que je ne
voulois point couter ceux qui me parleroient pour elle, et que je la
priois seulement de raconter  madame de Vernon ce que j'avois dit, et
les propres termes dont je m'tois servie.

Quand madame de Lebensei fut partie, je sentis que j'avois eu tort; je
ne me repentis ni d'avoir excit le ressentiment de madame de Vernon,
ni d'avoir attach plus vivement madame de Lebensei  ses intrts: il
est assez doux de se faire du mal  soi-mme, en attaquant une
personne qui nous fut chre; on aime  briser tous les calculs, en se
livrant  ce douloureux mouvement; mais je me repentis d'avoir
dnatur ce que j'prouvois, et de m'tre donn des torts de paroles,
quand mes sentimens et mes actions n'en avoient aucun. J'tois aussi,
je l'avoue, vivement irrite, en apprenant que madame de Vernon
cherchoit encore  me nuire, dans le moment mme o j'hsitois si je
ne sacrifierois pas le bonheur de toute ma vie  son repos.

Cependant que deviendrai-je, tant que Lonce me souponnera? la
solitude et le temps ne feront rien  cette douleur; elle renatra
chaque jour, car chaque jour j'essaierai de raisonner avec moi-mme,
pour me prouver que je dois rpondre  Lonce. Mais pourquoi donc
supposer que ma conscience me le dfende? Ah! je l'espre, vous et M.
Barton, vous penserez que Lonce aura assez de calme, assez de vertu,
pour apprendre la vrit sans punir celle qui fut coupable; ah! s'il
sait pardonner, ne puis-je pas tout lui dire!

P. S. Vous ne m'avez pas rpondu sur l'affaire de M. de Clarimin: je
suis bien sre que vous sentez comme moi que je dois mettre plus
d'importance que jamais  lui faire accepter ma caution. Si par hasard
vous ne l'aviez pas encore offerte, ce qui vient de se passer vous
inspirera, j'en suis sre, le dsir de vous hter.




LETTRE XXXIII.

Mademoiselle d'Albmar  Delphine.

Montpellier, ce 4 novembre.


Ma chre Delphine, mon lve chrie, dans quel monde tes-vous tombe?
pourquoi faut-il que madame de Vernon, cette femme perfide que mon
pauvre frre dtestoit avec tant de raison, vous ait captive par son
esprit sducteur? Pourquoi n'ai-je pas su runir  mon affection pour
vous cet art d'tre aimable, qui pouvoit satisfaire votre imagination?
vous n'auriez eu besoin d'aucun autre sentiment, et votre coeur n'et
jamais t tromp.

Vous me demandez un conseil sur la conduite que vous devez tenir avec
Lonce: comment oserois-je vous le donner? Je ne pense pas que vous
deviez en rien vous sacrifier pour l'indigne madame de Vernon; mais
quand Lonce saura que vous n'avez jamais cess de l'aimer,
pourra-t-il supporter Matilde? pourra-t-il se rsoudre  ne pas vous
revoir? aurez-vous la force de le lui dfendre? Cependant faut-il que,
pouvant vous justifier, vous vous donniez l'air coupable?
Supporterez-vous une telle douleur? Non, l'amiti ne sauroit s'arroger
le droit de conseiller une action hroque. Si vous rpondez  Lonce,
si vous l'instruisez de la vrit, vous ne ferez peut-tre rien de
vraiment mal, rien que personne surtout pt se permettre de condamner;
mais si, pour mieux assurer son repos domestique, si, pour l'loigner
plus srement de vous, vous vous taisez, vous aurez surpass de
beaucoup ce que l'on pourroit attendre de la vertu la plus svre.




LETTRE XXXIV.

M. Barton  Madame d'Albmar.

Mondoville, 6 novembre.


J'ai t quelques jours, madame, sans pouvoir me dterminer  vous
crire; ce que je devois vous conseiller me sembloit trop pnible pour
vous: cependant je me suis rsolu  vous donner la plus grande preuve
de mon estime, en rpondant avec une svre franchise  la gnreuse
question que vous daignez me faire.

M. de Mondoville, indignement tromp sur vos sentimens, a pous
mademoiselle de Vernon; il a repouss le bonheur que j'esprois pour
lui; il a gt sa vie, mais il faut au moins qu'il respecte ses
devoirs; il lui restera toujours une destine supportable, tant qu'il
n'aura pas perdu l'estime de lui-mme.

Sans pouvoir deviner le secret habilement conduit dont vous avez t
la victime, je n'ai jamais cru que vous fussiez capable de tromper,
mais j'ai toujours refus de m'expliquer avec Lonce sur ce sujet.
J'ai reu une lettre de lui, deux jours avant la vtre, dans laquelle
il m'apprend qu'il vous a crit, et qu'il vous demande de lui dvoiler
ce qu'il commence enfin  entrevoir, les criminelles ruses de madame
de Vernon. Il se contient avec vous, me dit-il; mais il s'exprime,
dans sa confiance en moi, avec une telle fureur, que je frmis du
parti qu'il prendra, quand il saura la conduite de madame de Vernon
envers lui.

Il est rsolu d'abord de dfendre  madame de Mondoville de voir sa
mre, et, si elle lui dsobit, il veut se sparer d'elle. Il forme
encore mille autres projets extravagans de vengeance contre madame de
Vernon. Je ne doute pas qu'il ne renonce  ce qui seroit indigne de
lui; mais tel que je le connois, je suis sr qu'il suivra le dessein
qu'il m'annonce, de forcer madame de Mondoville  rompre avec sa mre.
Quel trouble cependant ne va-t-il pas en rsulter!

Quelque coupable que soit madame de Vernon, vous la plaindriez d'tre
condamne  ne jamais revoir sa fille; et si, comme je n'en doute pas,
madame de Mondoville croit de son devoir de s'y refuser, quel scandale
que la sparation de Lonce avec sa femme pour une telle cause! C'est
vous seule, madame, qui pouvez encore tre l'ange sauveur de cette
famille, l'ange sauveur de celle mme qui vous a cruellement
perscute.

Je ne me permettrai pas de vous dicter la conduite que vous devez
tenir; j'ai d seulement vous instruire des dispositions de Lonce. Il
est impossible, quand il saura tout, de se flatter de l'apaiser; il
est malheureusement trs-emport, et jamais, il faut en convenir,
jamais un homme n'a t offens  ce point dans son amour et dans son
caractre. Jugez vous-mme, madame, de ce qu'il importe de cacher 
Lonce, jugez des sacrifices que votre me gnreuse est capable de
faire! Je ne vous demande point de me pardonner, car je crois vous
honorer par ma sincrit autant que vous mritez de l'tre, et mon
admiration respectueuse donne beaucoup de force  cette expression.

P. BARTON.




LETTRE XXXV.

Rponse de Delphine  M. Barton.

Paris, ce 8 novembre.


Vous ne savez pas quelle douleur vous m'avez cause! je croyois
pouvoir le dtromper, je croyois toucher au moment de recouvrer toute
son estime; vous m'avez montr mon devoir, le vritable devoir, celui
qui a pour but d'pargner des souffrances aux autres: je l'ai reconnu,
je m'y soumets, je n'crirai point: mais souffrez que je le dise, pour
la premire fois j'ai senti que je m'levois jusqu' la vertu: oui,
c'est de la vertu qu'un tel sacrifice, et ce qu'il me cote mrite le
suffrage d'un honnte homme et la piti du ciel.

Il attend ma rponse pour un jour fixe, pour le vingt-cinq novembre.
Mon silence, dit-il, sera pour lui l'aveu de la perfidie dont on
m'avoit accuse; ne pouvez-vous lui crire que ce silence est un
mystre que je ne veux jamais claircir, mais qu'il ne doit lui donner
aucune interprtation dcisive? ne pouvez-vous pas lui dire au moins
que je pars pour le Languedoc, d'o je ne sortirai jamais? Est-ce trop
demander, et ne dfais-je pas ainsi, foiblesse aprs foiblesse,
l'action que je nommois gnreuse?

Je vous laisse l'arbitre de ce que vous pouvez dire; vous comprenez ce
que je souffre, ce que je souffrirai toujours, tant qu'il me croira
coupable. Si le ciel vous inspire un moyen de me secourir, sans porter
atteinte au bonheur des autres, vous le saisirez, j'ose en tre sre;
s'il faut me sacrifier, je vous en donne le pouvoir, je saurai vous en
estimer. Je dpose entre vos mains la promesse de m'loigner, de ne
point crire, de ne rien me permettre enfin pour moi-mme, que de vous
demander quelquefois si vous avez affoibli dans le coeur de Lonce la
juste haine qu'il va de nouveau ressentir contre moi.




LETTRE XXXVI.

Madame d'Artenas  Delphine.

Paris, 10 novembre.


J'ai pass hier chez vous, ma chre Delphine, mais en vain; votre
porte est toujours ferme. Je suis oblige de partir pour ma terre,
prs de Fontainebleau; mais je ne veux pas diffrer  vous demander de
m'apprendre les causes d'un vnement qui occupe toute la socit de
Paris. Vous tes brouille avec madame de Vernon; vous ne vous voyez
plus; je crois bien aisment qu'elle a tort, et que vous avez raison;
mais pourquoi vous brouiller avec elle? pourquoi vous brouiller avec
personne? Cela peut avoir les plus graves inconvniens.

Vous avez dcouvert qu'elle vous trompoit: il y a long-temps que je
m'en serois doute,  votre place; mais c'est prcisment parce
qu'elle a un caractre adroit et dissimul, qu'il toit sage de la
mnager: votre conduite a t le contraire de ce qu'elle devoit tre;
il falloit ne pas l'aimer avec tant d'aveuglement avant la dcouverte,
et ne pas rompre depuis avec tant de vhmence. Madame de Vernon est
tablie  Paris depuis beaucoup plus long-temps que vous; elle y a
beaucoup plus de relations; et vous savez qu'on est toujours ici
soutenu par ses parens, non parce qu'ils vous aiment, mais parce
qu'ils regardent comme un devoir de vous justifier. Il y a si peu de
vritable amiti dans le grand monde, qu'encore vaut-il mieux compter
sur ceux qui se croient obligs  vous dfendre, que sur ceux qui le
font volontairement. Vous allez vous trouver ncessairement mal avec
votre famille, si vous ne voyez plus madame de Vernon; car madame de
Mondoville, dans cette circonstance, ne se sparera srement pas de sa
mre. Il faut tcher de vous raccommoder avec tout cela: pensez-en ce
que j'en pense; mais soyez avec madame de Vernon dans une bonne
mesure, quoique sans fausset.

Les hommes peuvent se brouiller avec qui ils veulent, un duel brillant
rpond  tout; cette magie reste encore au courage, il affranchit
honorablement des liens qu'impose la socit; ces liens sont les plus
subtils, et cependant les plus difficiles  briser. Une jeune femme
sans pre ou sans mari, quelque distingue qu'elle soit, n'a point de
force relle ni de place marque au milieu du monde. Il faut donc se
tirer d'affaire habilement, gouverner les bons sentimens avec encore
plus de soin que les mauvais, renoncer  cette exaltation romanesque
qui ne convient qu' la vie solitaire, et se prserver surtout de ce
naturel inconsidr, la premire des grces en conversation, la plus
dangereuse des qualits en fait de conduite.

Vous aimez, quoi que vous en puissiez dire, le mouvement et la varit
de la socit de Paris; sachez donc vous maintenir dans cette socit,
sans donner prise sur vous  personne. Avant les chagrins que vous
avez prouvs, vous aimiez aussi, et cela devoit tre, les succs sans
exemple que vous obteniez toujours quand on vous voyoit et quand on
vous entendoit. Dfiez-vous de ces succs; qu'ils vous rendent
d'autant plus prudente; car en excitant l'envie, ils vous obligent 
craindre madame de Vernon. Je pourrois, moi, me brouiller avec elle;
nous sommes  force gale, vieille et oublie que je suis; mais vous,
la plus belle, la plus jeune, la plus aimable des femmes, on croira
tout ce que madame de Vernon dira contre vous, et, pour ne vous rien
cacher, on le croit dj.

J'avois commenc ma lettre avec l'intention de vous laisser ignorer ce
que madame de Vernon allgue en sa faveur; mais je rflchis qu'il
faut que vous connoissiez tous les motifs qui doivent diriger votre
conduite. Elle prtend que vous l'aviez charge d'engager Lonce 
vous pouser, que, depuis l'esclandre du duel de M. de Serbellane, il
ne l'a pas voulu, et que vous ne lui avez jamais pardonn son
infructueuse ngociation. Elle affirme que vous avez dit  tout le
monde un mal abominable d'elle, et que vous lui avez reproch de
prtendus services avec indlicatesse et amertume. Jugez combien les
ingrats et ceux qui auraient envie de l'tre trouvent mauvais qu'on se
souvienne des services qu'on a rendus! Elle assure enfin que c'est
elle qui n'a plus voulu vous voir, parce que vous ne veniez dans sa
maison que pour vous faire aimer du mari de sa fille, et cette
dernire accusation lui rallie toutes les dvotes. Vous voyez qu'elle
sait se concilier les bons et les mchans, et de plus, cette nombreuse
classe d'indiffrens paisibles, qui, ayant beaucoup plus entendu
parler de madame d'Albmar que de madame de Vernon, croient qu'il est
de leur dignit de gens mdiocres de blmer celle qui a le plus
d'clat.

Ne vous exagrez pas cependant l'effet des discours de madame de
Vernon, nous sommes en tat de nous en dfendre; mais il est
indispensable que vous commenciez par vous raccommoder avec elle, et
je vous rponds qu'elle ne demanderoit pas mieux; car dans toutes ces
querelles, en prsence du tribunal de l'opinion, chacun a peur de
l'autre. Retournez  ses soupers, cessez de lui faire aucun reproche,
n'en dites plus aucun mal; et si elle continue  chercher  vous
nuire, je me charge, moi, de lui jouer quelques tours de vieille
guerre. Je connois les ruses de madame de Vernon, je ne m'en sers pas,
mais j'en sais assez pour les dvoiler; et elle vous mnagera, quand
elle apprendra que vos qualits vives et brillantes sont sous la
protection de ma prudence et de mon sang-froid. Adieu, ma chre
Delphine; suivez mes conseils, et tout ira bien.




LETTRE XXXVII.

Delphine  madame d'Artenas.

Paris, 14 novembre.


Je suis touche, madame, de l'intrt que vous voulez bien me
tmoigner, mais je ne puis suivre le conseil que vous avez la bont de
me donner. J'ai aim tendrement madame de Vernon; comment me seroit-il
possible de renouer avec elle par des motifs tirs de mon intrt
personnel? je suis bien peu capable de cette conduite, mme avec les
indiffrens; mais j'aurois une rpugnance invincible  dgrader les
sentimens que j'ai prouvs, en les soumettant  des calculs. Comment
pourrois-je revoir avec calme, dans les rapports communs du monde, une
personne qui a t l'objet de ma plus tendre amiti, et qui s'est
montre ma plus cruelle ennemie? Non, la socit ne vaut pas ce qu'il
en coteroit pour torturer  ce point son caractre naturel; de tels
efforts feroient plus que contraindre les mouvemens vrais du coeur;
ils finiroient par le dpraver.

Je suis singulirement blesse, je l'avoue, des discours que madame de
Vernon tient sur moi; mais c'est prcisment parce que ces discours
sont couts, que je ne veux pas me rapprocher d'elle. J'aurois
peut-tre t assez foible pour le dsirer, s'il toit arriv ce qui,
je crois, toit juste, si on n'et blm qu'elle seule; mais
puisqu'elle m'accuse et qu'on la soutient, puisque j'ai quelque chose
encore  craindre d'elle, je ne la reverrai jamais.

C'est auprs de vous, madame, que je voudrois me justifier. Madame de
Vernon m'a reproch _d'avoir dit du mal d'elle_, et vous me conseillez
_de la mnager_; tous ces mots me paroissent bien tranges, dans un
sentiment de la nature de celui que j'avois pour madame de Vernon. Une
seule fois j'ai parl d'elle avec amertume, en m'adressant  une
personne qui l'aime beaucoup, et que je rattachois  elle, au lieu de
l'en dtacher, par la vivacit mme qui me donnoit l'air d'avoir tort.
Vous n'aimez pas madame de Vernon, et je m'interdis de vous en parler,
 vous que je dsirerois si vivement clairer sur les absurdes
calomnies dont je suis l'objet.

J'ai reproch  madame de Vernon les services que je lui ai rendus;
_et tous les services du monde_, dit-elle, _sont effacs parles
reproches_. Vous sentez aisment, madame, combien il seroit facile de
se dgager ainsi de la reconnoissance. On blesseroit le coeur d'une
personne qui se seroit conduite gnreusement envers nous; elle s'en
plaindroit, et l'on diroit ensuite que _toutes ses actions sont
effaces par ses paroles_. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit
entre madame de Vernon et moi; si je lui ai reproch son ingratitude,
c'est celle du coeur dont je l'ai accuse, et c'est en confondant
ensemble, en plaant sur la mme ligne le jour o je lui ai serr la
main avec tendresse, et celui o j'aurois engag la moiti de ma
fortune pour elle, que j'ai eu le droit de lui rappeler tout ce qui
lui a prouv que je l'aimois.

Je rougis jusqu'au fond de l'me des autres torts qu'elle m'impute;
mais si je les repoussois, ce seroit alors que je serois vraiment
blmable; je nuirois  madame de Vernon, et jusqu' prsent vous voyez
que j'ai trouv le secret de ne nuire qu' moi-mme; je m'en
applaudis. Je ne veux pas _mnager_ madame de Vernon par les motifs
que vous me prsentez; je ne veux point la dsarmer, mais je
craindrois encore de lui faire du mal. Hlas! elle apprendra bientt 
quel point je l'ai craint!

Mes plaintes contre elle, quand je m'en permets, ont toutes un
caractre de sensibilit romanesque qui, vous le savez, n'associera
pas les salons de Paris  mon ressentiment. Je ne suis pas
indiffrente au blme de la socit; mais je ne ferai, pour m'y
soustraire, que ce que je ferois pour la satisfaction de ma
conscience; la vrit doit nous valoir le suffrage des autres, ou nous
apprendre  nous en passer.

Je mettrois peut-tre plus de prix  l'opinion, si j'tois unie  la
destine d'un homme qui me ft cher; mais condamne  vivre seule, 
supporter seule mon sort, je n'ai point d'intrt  me dfendre; qui
jouiroit de mon triomphe, si je le remportois? et n'est-il pas assez
sage de ne point lutter contre la mchancet des hommes, quand l'on
n'a d'autre bien  esprer de ses efforts que quelques douleurs de
moins? Cette indiffrence sur ce qu'on peut dire de moi m'est beaucoup
plus facile maintenant, que je suis rsolue  quitter Paris. Je vais
m'enfermer pour toujours dans la retraite o vit ma belle-soeur; j'y
emporterai le souvenir le plus tendre de vos bonts, et le regret de
n'en avoir pas joui plus longtemps.

DELPHINE D'ALBMAR.




LETTRE XXXVIII.

Rponse de madame d'Artenas  Delphine,

Fontainebleau, ce 19 novembre.


Vous prenez beaucoup trop vivement, ma chre Delphine, les peines
passagres de la vie. Que de candeur, de noblesse et de bont dans
votre lettre! mais que vous tes encore jeune! Je ne me souviens pas,
en vrit, d'avoir eu cette bonne foi dans mon enfance, et je ne suis
pourtant, Dieu merci! ni mchante, ni fausse; mais j'ai vcu au
milieu, du monde, et je suis dtrompe du plaisir d'tre dupe.

Quoi qu'il en soit, je ne veux pas exiger de vous ce qui seroit trop
oppos  votre caractre, et nous atteindrons au mme but par une
conduite ngative. Dans la socit de Paris, ce qu'on ne fait pas vaut
presque toujours autant que ce qu'on pourroit faire. Vous ne passerez
point votre vie dans le Languedoc, mais vous y resterez six mois;
pendant ce temps tout sera oubli. On vous a accueillie avec transport
 votre arrive  Paris, c'est  prsent le tour de l'envie; quand
vous reviendrez, on sera las de l'envie mme, et curieux de vous
revoir; et comme rien de ce qu'on a dit n'a pu laisser de trace, on ne
s'en souviendra plus; ce n'est pas pour de telles causes que la
rputation se perd: si vous prouviez ce malheur, quelque injuste
qu'il pt tre, votre philosophie ne tiendroit pas contre lui; il a
des pointes trop acres; mais il n'en est pas question, et je vous
rponds de rparer cet hiver, et ce que le duel de M. de Serbellane a
fait dire, et ce que madame de Vernon y a ajout.

Je vous demande seulement de vous arrter dans ma terre, qui est sur
votre route en allant  Montpellier. Ma nice, pour qui vous avez t
si bonne, et que vous avez rendue raisonnable, vous en prie
instamment; j'ose l'exiger de vous.




LETTRE XXXIX.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Fontainebleau, ce 25 novembre.


J'ai dj fait vingt lieues pour me rapprocher devons, ma chre
Louise; mon voyage est commenc, je suis partie de Paris, je ne
reverrai plus les lieux o j'ai connu Lonce; je les ai quitts le
jour mme o, rempli de mon souvenir, il attendoit  deux cents lieues
de moi la rponse qui devoit me justifier; et je ne l'ai pas faite
cette rponse. Ah! d'o vient qu'un sacrifice si grand ne me donne
point le repos que l'on doit attendre de la satisfaction de sa
conscience? Hlas! les peines de l'amour touffent toutes les
jouissances attaches  l'accomplissement du devoir, et le bonheur
succombe alors mme que la vertu rsiste. N'importe, ce n'est pas pour
notre propre avantage que tant de nobles facults nous ont t
donnes, c'est pour seconder la pense de l'tre suprme, en pargnant
du mal, en faisant du bien sur la terre  tous les tres qu'il a
crs.

J'ai regrett M. de Lebensei en quittant Paris; je l'avois vu tous les
jours qui ont prcd mon dpart: il craignoit que ma dernire
conversation avec sa femme ne m'et loign d'elle, et il paroissoit
mettre du prix  nous rapprocher. J'ai promis de rester en
correspondance avec lui; c'est un homme d'un esprit si tendu, il a
rflchi si profondment sur les sentimens et les ides, que peut-tre
il calmera mon coeur eu m'accoutumant  considrer la vie sous un
point de vue plus gnral.

Madame d'Artenas veut que je passe huit jours ici dans sa terre, qui
est agrablement situe au milieu de la fort de Fontainebleau: j'ai
cd  ses instances, et surtout  celles de sa nice, madame de R....
Elle a mis beaucoup de dlicatesse  ne jamais me rechercher  Paris,
et semble attacher un grand prix  ces jours passs avec elle: je ne
continuerai donc mon voyage vers vous que dans huit jours. Madame de
Mondoville est venue me voir  Paris un soir que j'tois  Bellerive;
je lui ai rendu le lendemain sa visite, mais en m'assurant auparavant
qu'elle n'y toit pas. Je craignois d'y trouver sa mre, et j'avois
raison d'avoir peur de l'motion que j'prouverois, si j'en juge par
celle que m'a cause le seul moment o, depuis notre rupture, j'aie
entrevu madame de Vernon.

Je sortois de Paris, ce matin, avec ma voiture charge pour le voyage,
et conduite par des chevaux de poste; les postillons, en tournant,
accrochrent assez violemment un carrosse  deux chevaux; inquite, je
m'avanai pour voir s'il n'toit pas renvers; j'aperus dans ce
carrosse madame de Vernon seule, et la tte appuye contre un des
cts de la voiture. Je ne sais si c'toit l'imagination ou la vrit,
mais je la trouvai singulirement ple et dfaite; un cri d'tonnement
m'chappa en la voyant: elle me regarda d'un air qui me parut triste
et doux. Vous l'avouerai-je? un mouvement involontaire me fit porter
ma main au cordon de la voiture pour l'arrter; il n'y en avoit point,
et les chevaux m'avoient dj emporte  cent pas d'elle; mais je
sentis, par cette preuve et par l'motion qu'elle me causa le reste
du jour, combien j'avois eu raison en vitant de revoir madame de
Vernon.

Les souvenirs d'une longue et tendre amiti se renouvellent toujours,
quand on se reprsente celle que l'on a aime comme souffrante ou
malheureuse; mais je sais trop bien que madame de Vernon ne me
regrette point, n'a pas besoin de moi, et je m'loigne d'elle sans
avoir,  cet gard, le moindre doute.




LETTRE XL.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Fontainebleau, ce 27 novembre.


Ah! mon Dieu! que j'tois loin de prvoir l'vnement qui me rappelle
 l'instant mme  Paris! La pauvre madame de Vernon! il ne me reste
plus de traces de mon ressentiment contre elle; je me reproche
mme.... Je ne sais ce que je me reproche; mais je serai bien
malheureuse d'avoir t brouille avec elle, si je ne puis la revoir
encore, la soigner, lui prouver que j'ai tout oubli. Je crains de
perdre un moment, mme avec vous, ma chre Louise; je vous envoie la
lettre de madame de Mondoville, et je pars.

Madame de Mondoville  madame d'Albmar.

Paris, ce 26 novembre.


J'ai  vous annoncer, ma chre cousine, un cruel malheur: cette nuit,
ma mre a pris un vomissement de sang qui ne s'est point arrt
pendant plusieurs heures, et que les mdecins regardent comme mortel;
sa poitrine est dj trs-attaque depuis plusieurs mois, par des
veilles continuelles: l'on croit ce dernier accident sans remde dans
son tat, et le pril mme en parot extrmement prochain. Elle avoit
tout--fait perdu connoissance vers la fin de la nuit; en revenant 
elle, elle a fait quelques questions  son mdecin; et comprenant
parfaitement sa situation, elle lui a dit, avec l'air le plus calme et
le plus doux:--J'aurois besoin, monsieur, de trois ou quatre jours
pour rgler divers intrts; donnez-moi les remdes qui peuvent me
soutenir: peu importe, comme vous le sentez bien, s'ils conviennent au
fond de la maladie; elle est juge, elle est sans ressources; mais
indiquez-moi ce qu'il faut faire pour avoir un peu de force jusqu' la
fin de ma vie, je vous en serai sensiblement oblige.--Alors se
retournant vers moi, elle me dit:--C'est pour voir madame d'Albmar,
que je souhaite encore de vivre quelques jours; je l'ai rencontre
hier matin partant pour Montpellier; je crois qu'un courrier peut la
rejoindre, faites-le partir  l'instant; je connois son coeur, je suis
sre qu'elle n'hsitera pas  revenir; dites-lui seulement mon dsir
et mon tat.--Je crois, comme ma mre, ma chre cousine, que vous tes
trop bonne pour hsiter  satisfaire les voeux d'une femme mourante,
quand mme, ce que j'ai toujours voulu ignorer, vous croiriez avoir 
vous plaindre d'elle. Vous n'avez pas un moment  perdre pour lui
donner la satisfaction de vous revoir, et pour contribuer au salut de
son me; car je ne doute pas que, malgr nos diffrences d'opinion,
vous ne vous joigniez  moi pour l'engager  remplir les devoirs
sacrs dont dpend son bonheur  venir: c'est le premier intrt dont
je veux vous parler: vous lui ferez plus d'impression que moi, si vous
vous joignez  mes instances; vous ne voulez pas, j'en suis sre,
exposer ma pauvre mre  mourir sans avoir reu les secours de la
religion. Je retourne auprs d'elle, et je vous attends impatiemment;
sans ma confiance en Dieu, la douleur que je ressens me parotroit
bien pnible  supporter. Adieu, ma chre cousine; je viens de
demander qu'on fit dans mon couvent des prires pour ma mre; je les
ai obtenues, j'y joins les miennes; j'espre que vous rendrez les
vtres efficaces, en vous runissant  moi dans les pieux efforts qui
me sont commands.




LETTRE XLI.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Paris, ce 29 novembre.


Elle vit encore! ma chre Louise, et c'est tout ce que je puis vous
dire; je n'ai point d'esprance, et jamais je n'aurois eu plus besoin
d'en concevoir. Je me suis rattache  madame de Vernon par des
sentimens qui ne sont pas en tout semblables  ceux que j'prouvois
pour elle, mais la piti les rend aussi tendres. Que ne puis-je
prolonger ses jours! Si elle revenoit de son tat maintenant, elle se
corrigeroit de ses dfauts, parce qu'elle seroit claire sur ses
erreurs; mais, hlas! il semble que la nature ne donne sa plus
terrible leon que la dernire, et ne permet pas de faire servir  la
vie les sentimens qu'ont inspirs les approches de la mort.

Je puis vous crire pendant que madame de Vernon essaie de se reposer;
on lui a expressment dfendu de parler, ce qui m'oblige  m'loigner
souvent d'elle. Votre intrt sera douloureusement captiv par le
rcit de la conduite qu'elle tient; vous serez aussi, je le crois,
frappe de la singulire lettre qu'elle m'a crite: je vous l'envoie,
en vous priant de me la conserver. oh! que le coeur humain est
inattendu dans ses dveloppemens! les moralistes mditent sans cesse
sur les passions et les caractres, et tous les jours il s'en dcouvre
que la rflexion n'avoit pas prvus, et contre lesquels ni l'me ni
l'esprit n'ont t mis en garde.

Je suis arrive hier chez madame de Vernon, et j'prouvois, en entrant
chez elle, tous les genres d'motion runis; l'embarras ml  la plus
profonde piti, un intrt vritable, joint  de l'incertitude sur les
tmoignages que j'en devois donner. J'avois su, par un courrier que
j'envoyai  l'avance, que madame de Vernon toit un peu mieux, mais
toujours dans un grand danger: je montai les escaliers en tremblant;
madame de Mondoville vint au-devant de moi:--Ma mre toit bien
impatiente de vous voir, me dit-elle; elle vous a crit hier tout le
jour, quoiqu'on lui et interdit cette occupation; elle a mis en ordre
ses affaires; venez, vous la trouverez plus touchante que jamais elle
ne l'a t; mais jusqu' prsent je n'ai pu lui faire encore entendre
qu'elle est assez dangereusement malade pour se confesser. Les
mdecins disent que l'effrayer sur son tat pourroit lui faire mal;
mais qui, juste ciel! oseroit prendre sur soi de mnager son corps aux
dpens de son me? Je vous en avertis, je lui parlerai, si vous ne
vous en chargez pas.--Attendez de grce, rpondis-je  madame de
Mondoville, que je me sois entretenue avec madame votre mre.

--Matilde me conduisit enfin chez la pauvre malade; la chambre toit
obscure:  travers le jour sombre qui l'clairoit, j'aperus madame de
Vernon couche sur un canap, les cheveux dtachs, vtue de blanc, et
d'une pleur effrayante. Elle vit l'motion que j'prouvois:
Remettez-vous, ma chre Delphine, me dit-elle; c'est bon  vous d'tre
si trouble.--Je pris sa main et je la baisai tendrement; elle me fit
signe de m'asseoir, et m'adressa d'abord des questions indiffrentes
sur mon voyage, sur le lieu o le courrier m'avoit rencontre, sur la
sant de madame d'Artenas, etc. Je rpondis  tout par des
monosyllabes, n'osant commencer moi-mme  lui parler de son tat, et
souffrant cruellement nanmoins de prendre part  des conversations si
trangres au sentiment qui m'occupoit. Sa fille se leva et nous
laissa seules; je crus qu'elle alloit me parler avec confiance, mais
continuant  l'viter, elle me raconta son accident, les suites qu'il
devoit avoir, la certitude qu'elle avoit de mourir dans trois ou
quatre jours, avec une simplicit et un calme tout--fait semblables 
sa manire habituelle,  cette manire qui lui donnoit toujours, soit
dans le srieux, soit dans la plaisanterie, de la grce et de la
dignit.

Elle prit son mouchoir en me parlant, l'approcha de sa bouche, et le
reposa, sans s'interrompre, sur la table; je le vis plein de sang, je
tressaillis; et penchant ma tte sur sa main, je fondis en larmes, en
l'appelant plusieurs fois du nom que j'aimois  lui donner, Sophie, ma
chre Sophie!--Gnreuse Delphine, me dit-elle, vous m'aimez encore:
ah! cela vaut mieux que vivre! Je vous ai crit, ajouta-t-elle, afin
d'viter une conversation trop pnible pour nous deux; ma lettre
contient tout ce que je pourrois dire; je n'ai pas prtendu me
justifier, mais vous expliquer ma conduite par mon caractre et ma
manire de voir. Vous ne trouverez pas peut-tre mes sentimens
meilleurs aprs cette explication, mais vous comprendrez comment ils
sont dans la nature; et si je vous montre les causes des plus grands
torts, vous serez un peu plus dispose  les pardonner. Ce que je vous
demande instamment, c'est, aprs avoir lu cette lettre, de n'en pas
causer avec moi; j'ai toujours craint les fortes motions; je ne suis
pas assez contente de moi, pour aimer  m'abandonner  mes mouvemens,
ni  ceux des autres. Le repentir seul convient  ma situation, et je
ne veux pas m'y livrer; je suis mieux en tout quand je me contiens, et
l'entranement me fait mal. crivez-moi seulement deux lignes, qui me
disent que vous conserverez un souvenir encore doux de votre ancienne
amie; je les mettrai, ces deux lignes, sur ma poitrine dj
mortellement atteinte, et ce remde me fera peut-tre mourir sans
douleur.--En disant ces derniers mots, elle sonna, comme si elle et
redout les pleurs que je rpandois, et la prolongation de sa propre
motion.

Ses femmes entrrent; elle me renvoya doucement chez moi. Je montai
dans une chambre que je m'tois fait donner pour ne pas sortir de la
maison, et je lus avec un serrement de coeur continuel la lettre que
voici:

Madame de Vernon  madame d'Albmar.


Je n'ai t aime dans ma vie que par vous; beaucoup de gens m'ont
trouve aimable, ont recherch ma socit; mais vous tes la seule
personne qui m'ayez rendu service sans intrt personnel, sans autre
objet que de satisfaire votre gnrosit et votre amiti; et cependant
vous tes l'tre du monde envers lequel j'ai eu les torts les plus
graves; peut-tre mme n'y a-t-il que vous qui ayez vritablement le
droit de me faire des reproches; comment vous expliquer, comment
m'expliquer  moi-mme une telle conduite? Au moins, je n'en adoucis
pas les couleurs; je m'interdis, pour la premire fois de ma vie, tout
autre secours que celui de la vrit. C'est  votre esprit seul que je
m'adresserai, dans cette peinture fidle de mon caractre, et je
n'abuserai point de ma situation, pour obtenir mon pardon de
l'attendrissement qu'elle pourroit vous causer.

Les circonstances qui prsidrent  mon ducation ont altr mon
naturel; il toit doux et flexible; on auroit pu, je crois, le
dvelopper d'une manire plus heureuse. Personne ne s'est occup de
moi dans mon enfance, lorsqu'il et t si facile de former mon coeur
 la confiance et  l'affection. Mon pre et ma mre sont morts que je
n'avois pas trois ans, et ceux qui m'ont leve ne mritaient point
mon attachement. Un parent trs-loign et trs-insouciant fut mon
tuteur; il me donnoit des matres en tout genre, sans prendre le
moindre intrt ni  ma sant, ni  mes qualits morales; il vouloit
tre bien pour moi; mais comme il n'toit averti de rien par son
coeur, sa conduite tenoit au hasard de sa mmoire, ou de sa
disposition; il regardoit d'ailleurs les femmes comme des jouets, dans
leur enfance, et, dans leur jeunesse, comme des matresses plus ou
moins jolies, que l'on ne peut jamais couter sur rien de raisonnable.

Je m'aperus assez vite que les sentimens que j'exprimois toient
tourns en plaisanterie, et que l'on faisoit taire mon esprit, comme
s'il ne convenoit pas  une femme d'en avoir. Je renfermai donc en
moi-mme tout ce que j'prouvois; j'acquis de bonne heure ainsi l'art
de la dissimulation, et j'touffai la sensibilit que la nature
m'avoit donne. Une seule de mes qualits, la fiert, chappa  mes
efforts pour les contraindre toutes; quand on me surprenoit dans un
mensonge, je n'en donnois aucun motif, je ne cherchois point 
m'excuser, je me taisois; mais je trouvois assez injuste que ceux qui
comptoient les femmes pour rien, qui ne leur accordoient aucun droit
et presque aucune facult, que ceux-l mme voulussent exiger d'elles
les vertus de la force et de l'indpendance, la franchise et la
sincrit.

Mon tuteur, assez fatigu de moi, parce que je n'avois point de
fortune, vint me dire un matin qu'il falloit pouser M. de Vernon. Je
l'avois vu pour la premire fois la veille; il m'avoit souverainement
dplu; je m'abandonnai au seul mouvement involontaire que je me sois
permis de montrer en ma vie; je rsistai avec assez de vhmence; mon
tuteur me menaa de me faire enfermer pour le reste de mes jours dans
un couvent, si je refusois M. de Vernon; et comme je ne possdois rien
au monde, je n'avois point l'espoir de m'affranchir de son despotisme.
J'examinai ma situation; je vis que j'tois sans force; une lutte
inutile me parut la conduite d'un enfant; j'y renonai, mais avec un
sentiment de haine contre la socit qui ne prenoit pas ma dfense, et
ne me laissoit d'autres ressources que la dissimulation. Depuis cette
poque, mon parti fut irrvocablement pris d'y avoir recours, chaque
fois que je le jugerois ncessaire. Je crus fermement que le sort des
femmes les condamnoit  la fausset; je me confirmai dans l'ide
conue ds mon enfance, que j'tois, par mon sexe et par le peu de
fortune que je possdois, une malheureuse esclave  qui toutes les
ruses toient permises avec son tyran. Je ne rflchis point sur la
morale, je ne pensois pas qu'elle pt regarder les opprims. Je
n'touffai point ma conscience, car en vrit, jusqu'au jour o je
vous ai trompe, elle ne m'a rien reproch.

M. de Vernon n'toit point un caractre insouciant comme mon tuteur,
mais il avoit, avant tout, la peur d'tre gouvern, et nanmoins une
si grande disposition  tre dupe, qu'il donnoit toujours la tentation
de le tromper: cela toit si facile, et il y avoit tant d'inconvnient
 lui dire la vrit la plus innocente, qu'il auroit fallu, je vous
l'atteste, une sorte de chevalerie dans le caractre, pour parler avec
sincrit  un tel homme. J'ai pris pendant quinze ans l'habitude de
ne devoir aucun de mes plaisirs qu' l'art de cacher mes gots et mes
penchans, et j'ai fini par me faire, pour ainsi dire, un principe de
cet art mme, parce que je le regardois comme le seul moyen de dfense
qui restt aux femmes, contre l'injustice de leurs matres.

J'engageai M. de Vernon avec tant d'adresse  passer plusieurs annes
 Paris, qu'il crut y aller malgr moi; j'aimois le luxe, et je ne
connois personne qui, par son caractre, ses fantaisies et sa
prodigalit, ait plus besoin, que moi d'une grande fortune. M. de
Vernon s'toit enrichi par l'conomie; je sus cependant exciter si
bien son amour-propre, qu' sa mort il toit presque ruin, et avoit
contract, vous le savez, une dette assez forte avec la famille de
Lonce. Je disposois de M. de Vernon, et cependant il me traitoit
toujours avec une grande duret; il ne se doutoit pas que j'eusse de
l'ascendant sur ses actions; mais, pour mieux se prouver  lui-mme
qu'il toit le matre, il me parloit toujours avec rudesse.

Ma fiert se rvoltoit souvent en secret de tout ce que j'tois
oblige de faire pour allger ma servitude; mais si je m'tois spare
de M. de Vernon, je serois retombe dans la pauvret, et j'tois
convaincue que de toutes les humiliations, la plus difficile 
supporter au milieu de la socit, c'tait le manque de fortune, et la
dpendance, que cette privation entrane.

Je ne voulus point avoir d'amans, quoique je fusse jolie et
spirituelle; je craignois l'empire de l'amour; je sentois qu'il ne
pouvoit s'allier avec la ncessit de la dissimulation; j'avois pris
d'ailleurs tellement l'habitude de me contraindre, qu'aucune affection
ne pouvoit natre malgr moi dans mon coeur; les inconvniens de la
galanterie me frapprent trs-vivement, et, ne me sentant pas les
qualits qui peuvent excuser les torts d'entranement, je rsolus de
conserver intacte ma considration au milieu de Paris. Je crois que
personne n'a mieux jug que moi le prix de cette considration, et les
lmens dont elle se compose; mais les liens d'amour, tels qu'on peut
les former dans le monde, valent-ils mieux qu'elle? je ne le pense
pas.

J'avois eu d'abord l'ide d'lever ma fille d'aprs mes ides, et de
lui inspirer mon caractre; mais j'prouvai une sorte de dgot de
former une autre  l'art de feindre: j'avois de la rpugnance  donner
les leons de ma doctrine; ma fille montroit dans son enfance assez
d'attachement pour moi; je ne voulois ni lui dire le secret de mon
caractre, ni la tromper. Cependant j'tois convaincue, et je le suis
encore, que les femmes tant victimes de toutes les institutions de la
socit, elles sont dvoues au malheur, si elles s'abandonnent le
moins du monde  leurs sentimens, si elles perdent de quelque manire
l'empire d'elles-mmes. Je me dterminai, aprs y avoir bien rflchi,
 donner  Matilde, dont le caractre, je vous l'ai dit, s'annonoit
de bonne heure comme trs-pre, le frein de la religion catholique; et
je m'applaudis d'avoir trouv le moyen de soumettre ma fille  tous
les jougs de la destine de femme, sans altrer sa sincrit
naturelle. Vous voyez, d'aprs cela, que je n'aimois pas ma manire
d'tre, quoique je fusse convaincue que je ne pouvois m'en passer.

M. de Vernon mourut: l'tat de sa fortune me rendoit impossible de
rester  Paris; j'en fus trs-afflige: j'aime la socit, ou, pour
mieux dire, je n'aime pas la solitude; je n'ai pas pris l'habitude de
m'occuper, et je n'ai pas assez d'imagination pour avoir dans la
retraite aucun amusement, aucune varit par le secours de mes propres
ides; j'aime le monde, le jeu, etc. Tout ce qui remue au dehors me
plat, tout ce qui agite au dedans m'est odieux; je suis incapable de
vives jouissances, et, par cette raison mme, je dteste la peine; je
l'ai vite avec un soin constant et une volont inbranlable.

J'allai  Montpellier; c'est alors que je vous connus, il y a six ans:
vous en aviez seize, et moi prs de quarante. M. d'Albmar, qui vous
avoit leve, devoit, quoiqu'il et dj soixante ans, vous pouser
l'anne suivante: ce mariage me dplaisoit extrmement; il m'toit
tout espoir d'obtenir une part quelconque dans l'hritage de M.
d'Albmar, et de voir finir la gne d'argent qui m'toit
singulirement odieuse. J'avois d'abord assez de prvention contre
vous; mais je vous l'atteste, et j'ai bien le droit d'tre crue, aprs
tant de pnibles aveux, vous me partes extrmement aimable, et dans
les trois annes que j'ai passes  Montpellier, je trouvois dans
votre entretien un plaisir toujours nouveau.

Cependant mon me n'toit plus accessible  des sentimens assez forts
pour me changer; il falloit, pour tre aime d'une personne comme
vous, que je cachasse mon vritable caractre, et j'tudiois le vtre
pour y conformer en apparence le mien. Cette feinte, quoiqu'elle et
pour but de vous plaire, dnaturoit extrmement le charme de l'amiti.
Votre mari mourut. Je vous avois dit que je dsirois achever
l'ducation de ma fille  Paris; vous m'offrtes aussitt d'y venir
avec moi, et de me prter quarante mille livres, qui m'toient
ncessaires pour m'y tablir; j'acceptai ce service, et voil ce qui a
commenc  dpraver mon attachement pour vous.

Vous tiez si jeune et si vive, que je ne vous regardois absolument
que comme un plaisir dans ma vie; de ce moment, je pensai que vous
pouviez m'tre utile, et j'examinai votre caractre sous ce rapport.
J'aperus bientt que vous tiez domine par vos qualits, la bont,
la gnrosit, la confiance, comme on l'est par des passions, et qu'il
vous toit presque aussi difficile de rsister  vos vertus, peut-tre
inconsidres, qu' d'autres de combattre leurs vices. L'indpendance
de vos opinions, la tournure romanesque de votre manire de voir et
d'agir, me parurent en contraste avec la socit dans laquelle vos
gots, vos succs, votre rang et vos richesses devoient vous placer.
Je prvis aisment que vos agrmens et vos avantages inspireroient
pour vous des sentimens passionns, mais vous feroient des ennemis;
et, dans la lutte que vous tiez destine  soutenir contre l'envie et
l'amour, je pensai que je pourrois aisment prendre un grand ascendant
sur vous.

Je n'avois alors, je vous le jure, d'autre intention que de faire
servir cet ascendant  notre bonheur rciproque. Mais le sentiment que
vous inspirtes  Lonce changea ma disposition. Je mettois une grande
importance au mariage de ma fille avec lui, et je vous en ai, dans le
temps, dvelopp tous les motifs; ils toient tels, que votre
gnrosit mme ne pouvoit diminuer leur influence sur mon sort: je ne
pouvois, sans ce mariage, tre dispense de rendre compte de la
fortune de M. de Vernon, ni donner une existence convenable  ma
fille, ni conserver mon tat  Paris.

Il y avoit quelques-unes de mes dettes que je ne vous avois pas
avoues, entre autres celle  M. de Clarimin; je me croyois sre de
son silence; j'tois loin de penser qu'il ft capable de la conduite
qu'il a tenue envers moi; je le connoissois depuis mon enfance; c'est
le seul homme qui m'ait trompe: parce que, de tout temps, il s'est
montr  moi comme trs-immoral, et que j'ai cru par consquent qu'il
ne me cachoit rien. Une fois, malgr ma prudence accoutume, je lui
rpondis une lettre un peu vive [Cette lettre ne s'est pas trouve.];
elle l'a bless. L'un des inconvniens de l'habitude de la
dissimulation, c'est qu'une seule faute peut dtruire tout le fruit
des plus grands efforts: le caractre naturel porte en lui-mme de
quoi rparer ses torts; le caractre qu'on s'est fait peut se
soutenir, mais non se relever.

Je vous sus mauvais gr de vouloir enlever Lonce  ma fille, aprs
que nous tions convenues ensemble de ce mariage. Si je vous avois
parl franchement, vous vous seriez sans doute justifie; mais j'ai
une aversion particulire pour les explications: dcide  ne pas
faire connotre en entier ce que je pense, je dteste les momens que
l'on destine  se tout dire; je conservai donc mon ressentiment contre
vous, et il devint plus amer, tant contenu.

Le jour de la mort de M. d'Ervins, au moment mme du dnoment de
cette funeste histoire, lorsque j'avois tout prpar pour m'opposer 
votre mariage, vous m'avez montr tant de confiance, que je fus prte
 vous avouer ce qui se passoit en moi; mais ce mouvement toit si
contraire  ma nature et  mes habitudes, que j'prouvai dans tout mon
tre comme une sorte de roideur qui s'y opposoit. Mille hasards se
runirent pour aider  mes desseins: une lettre de la mre de Lonce,
qui s'opposoit de la manire la plus solennelle  son mariage avec
vous, arriva la veille mme du jour o je devois lui parler; le public
toit convaincu que c'toit l'amour de M. de Serbellane pour vous, qui
l'avoit si vivement irrit contre un mot blessant que vous avoit dit
M. d'Ervins. Ce que vous criviez  Lonce toit assez vague pour
s'accorder avec ce qu'on pouvoit insinuer ou taire; les soins que vous
preniez pour sauver la rputation de madame d'Ervins vous
compromettoient ncessairement dans l'opinion; je me vis environne de
ces facilits funestes, qui achvent d'entraner dans le combat de
l'intrt avec l'honntet.

J'hsitois encore cependant, je vous le jure, et deux fois j'ai
demand mes chevaux pour aller  Bellerive; mais enfin ma fille, dans
une conversation que nous emes ensemble, le matin mme du retour de
Lonce, me dit qu'elle l'aimoit, et que le bonheur de sa vie toit
attach  l'pouser. Alors je fus dcide: je me dis qu'en donnant 
Matilde l'esprance d'tre la femme de Lonce, en lui faisant voir
tous les jours un jeune homme aussi remarquable, j'avois contract
l'obligation de l'unir  lui, et que je ne faisois qu'accomplir mon
devoir de mre, en employant tous les moyens possibles pour dterminer
Lonce  l'pouser.

A cet intrt se joignit une opinion qui ne peut pas m'excuser  vos
yeux, mais dont je conserve nanmoins encore la conviction intime: je
ne crois pas que le caractre de Lonce et jamais pu vous rendre
heureuse. Je sais qu'il a de grandes qualits par lesquelles vous
pouvez vous ressembler; mais, je l'ai remarqu, dans cet entretien
mme o j'ai mrit tous mes malheurs en trahissant votre confiance,
ce n'toit point la jalousie seule qui agissoit sur lui: j'exercois un
grand empire sur les mouvemens de son me, en lui disant que l'opinion
gnrale vous toit contraire, et qu'on le blmeroit de rechercher une
femme qui s'toit publiquement compromise. Chaque fois que j'en
appelois, pour le dcider,  ce qu'il devoit  sa propre
considration, je lui causois une rougeur, une agitation qui ne se
seroit pas entirement calme, quand mme on lui auroit prouv que les
apparences seules toient contre vous.

Vous savez maintenant, non mon excuse, mais l'explication de ma
conduite. Mon plus grand tort fut d'arracher  Lonce son
consentement, et de l'entraner  l'glise avant que vous eussiez eu
le temps de vous revoir: j'en ai t punie; il n'est rsult pour moi
que des peines de ce malheureux mariage: ma fille s'est loigne de
moi; elle n'a voulu se prter  rien de ce que je souhaitois: je me
suis jete dans les distractions qui suspendent toutes les inquitudes
de l'me; j'ai jou, j'ai veill toutes les nuits; je sentois qu'en me
conduisant ainsi j'abrgeois ma vie, et cette ide m'toit assez
douce.

Je craignois  chaque instant que le hasard n'ament un
claircissement entre Lonce et vous: si j'ai mis alors tant d'intrt
 l'empcher, c'toit surtout dans l'espoir de conserver ou de drober
mme votre amiti que je ne mritois plus: le mariage que je voulois
toit conclu, mais il falloit que l'absence de Lonce me laisst le
temps de vous engager  l'oublier, et peut-tre alors auriez-vous
form d'autres liens, qui vous auroient rendue plus indiffrente aux
moyens employs pour vous brouiller avec M. de Mondoville. Pendant
deux mois qu'il a diffr le voyage qu'il projetoit, j'ai su tout ce
que vous faisiez l'un et l'autre, afin de prvenir l'explication que
je redoutois mortellement. Votre caractre et celui de Lonce
rendoient cette entreprise plus facile; vous vous occupiez de M. de
Serbellane,  cause de madame d'Ervins, sans songer qu' votre ge
vous pouviez nuire ainsi trs-srieusement  votre rputation; et
Lonce a non-seulement de la jalousie dans le caractre, mais une
sorte de susceptibilit sur les torts d'une femme envers lui, ou sur
ceux qu'elle peut avoir aux yeux des autres, dont il est ais de tirer
avantage pour l'irriter mme contre celle qu'il aime. Enfin Lonce
partit pour l'Espagne: vous me propostes d'aller avec vous 
Montpellier; et me croyant sre, Lonce tant absent, de pouvoir
conserver votre amiti, je revins  vous du fond de mon coeur, avec la
tendresse la plus vive que j'aie jamais prouve pour personne. Quand
j'acceptai de vous un nouveau service, j'tois digne de le recevoir;
je crus au bonheur plus que je n'y avois cru de ma vie: ma sant se
rtablissoit, et l'espoir de passer le reste de mes jours avec vous
rafrachissoit mon me fltrie: c'est alors qu'un enfant a dcouvert
le secret le mieux cach; c'est la punition d'une femme qui se croyoit
habile en dissimulation, que d'tre djoue par un enfant, quand elle
avoit russi  tromper les hommes.

Cet vnement m'a tue; la maladie dont je meurs vient de l. Vous
avez t offense, avec raison, de la manire dont je me suis
conduite, lorsque tout vous fut rvl; mais notre liaison ne pouvant
plus subsister, je voulois viter des scnes douloureuses. Plus je me
sentois coupable, plus je souffrois, plus je voulois vous le cacher.
Vous pouviez me perdre auprs de Lonce; je ne cherchai point  vous
adoucir; je pouvois, il est vrai, me confier en votre gnrosit; mais
ne repoussez pas le peu de bien que je dis de moi-mme; c'est, je vous
le jure, parce que je vous aimois encore, qu'il me fut impossible de
vous implorer.

Il ne me convenoit pas, tant que je continuois  vivre dans le monde,
que l'on connt la vritable cause de notre brouillerie. Je me
trouvois engage  suivre mon caractre,  mettre de l'art dans ma
dfense; cependant ce caractre prouvoit dj beaucoup de changement
dans le secret de moi-mme; mais aprs quarante ans, les habitudes
dirigent encore, alors mme que les sentimens ne sont plus d'accord
avec elles. Il faut de longues rflexions ou de fortes secousses, pour
corriger les dfauts de toute la vie; un repentir de quelques jours
n'a pas ce pouvoir.

Quand je vous rencontrai avant-hier, au moment de votre dpart, quand
je vis le regard doux et sensible que vous jettes sur moi, j'prouvai
une motion si profonde et si vive qu'elle a beaucoup ht la fin de
ma vie. J'aurois voulu vous retenir  l'instant, pour vous rvler mes
secrets; mais il falloit l'approche de la mort pour me donner la
confiance de parler de moi-mme. Je suis timide malgr la prsence
d'esprit que j'ai su toujours montrer; mon caractre est fier, quoique
ma conduite ait t souple et dissimule; il y a en moi je ne sais
quel contraste qui m'a souvent empche de me livrer aux bons
mouvemens que j'prouvois.

Enfin je vais mourir, et toute cette vie d'efforts et de combinaisons
est dj finie; je jouis de ces derniers jours pendant lesquels mon
esprit n'a plus rien  mnager. Je croyois, il y a quelque temps, que
j'avois seule bien entendu la vie, et que tous ceux qui me parloient
de sentimens dvous et de vertus exaltes, toient des charlatans ou
des dupes; depuis que je vous connois, il m'est venu par intervalles
d'autres ides; mais je ne sais encore si mon aride systme toit
compltement erron, et s'il n'est pas vrai qu'avec toute autre
personne que vous, les seules relations raisonnables sont les
relations calcules.

Quoi qu'il en soit, je ne crois pas avoir t mchante: j'avois
mauvaise opinion des hommes, et je m'armois  l'avance contre leurs
intentions malveillantes; mais je n'avois point d'amertume dans l'me;
j'ai rendu fort heureux tous mes infrieurs, tous ceux qui ont t
dans ma dpendance; et lorsque j'ai us de la dissimulation envers
ceux qui avoient des droits sur moi, c'toit encore en leur rendant la
vie plus agrable. J'ai eu tort envers vous, Delphine, envers vous qui
tes, je vous le rpte, ce que j'ai le plus aim: inconcevable
bizarrerie! que ne me suis-je livre  l'impression que vous faisiez
sur moi! Mais je la combattois comme une folie, comme une foiblesse
qui drangeoit une vie politiquement ordonne, tandis que ce sentiment
auroit aussi bien servi mes intrts que mon bonheur.

J'ai tout dit dans cette lettre; je ne vous ai point exagr les
motifs qui pouvoient m'excuser. J'ai donn  mes sentimens pour ma
fille,  mes calculs personnels, leur vritable part; croyez-moi donc
sur le seul intrt qui me reste, croyez que je meurs en vous aimant.

J'ai vcu pntre d'un profond mpris pour les hommes, d'une grande
incrdulit sur toutes les vertus, comme sur toutes les affections.
Vous tes la seule personne au monde que j'aie trouve tout  la fois
suprieure et naturelle, simple dans ses manires, gnreuse dans ses
sacrifices, constante et passionne, spirituelle comme les plus
habiles, confiante comme les meilleurs; enfin, un tre si bon et si
tendre que, malgr tant d'aveux indignes de pardon, c'est en vous
seule que j'espre pour verser des larmes sur ma tombe, et conserver
un souvenir de moi qui tienne encore  quelque chose de sensible.

SOPHIE DE VERNON.


Quelle lettre que celle que vous venez de lire, ma chre Louise!
n'augmente-t-elle pas votre piti pour la malheureuse Sophie? quelle
vie froide et contrainte elle a mene! quelle honte, et quelle douleur
qu'une dissimulation habituelle! comment pourrai-je lui inspirer
quelques-uns de ces sentimens qui peuvent seuls soutenir dans la
dernire scne de la vie! Oh! je lui pardonne, et du fond de mon
coeur; mais je voudrois que son me s'endormt dans des ides, dans
des esprances qui pussent l'lever jusqu' son Dieu. Je vais
retourner vers elle, et demain je vous crirai.




LETTRE XLII.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Paris, ce 31 novembre.


Madame de Vernon a t aujourd'hui vritablement sublime; plus son
danger augmente, plus son me s'lve. Ah! que ne peut-elle vivre
encore! elle donneroit, j'en suis sre, pendant le reste de sa vie,
l'exemple de toutes les vertus. Sa fille, qui avoit pass la nuit  la
veiller, est monte chez moi ce matin; elle m'a dit que sa mre toit
plus mal que le jour prcdent, et qu'il ne restoit plus aucun
espoir.--Il faut donc, ajouta-t-elle, il faut absolument que vous lui
parliez de la ncessit d'accomplir ses devoirs de religion: je vous
en conjure, ayez ce courage; il aura plus de mrite avec vos opinions
qu'avec les miennes, et vous m'viterez le plus cruel des malheurs, en
sauvant ma pauvre mre de la perdition qui la menace. Mon confesseur
est ici, c'est un prtre d'une dvotion exemplaire; il prie pour nous
dans ma chambre, et m'a dj dit la messe pour obtenir du ciel que ma
mre meure dans le sein de notre glise: cependant que peuvent ses
prires, si ma mre n'y runit pas les siennes! Ma chre cousine,
persuadez-la! quelle que soit sa rponse, je lui parlerai, c'est mon
devoir; mais si elle toit bien prpare, si elle savoit qu'une
personne aussi philosophe.... Je ne le dis pas pour vous offenser,
vous le croyez bien; mais enfin, si elle savoit qu'une personne du
monde, comme vous, est d'avis qu'elle doit se conformer aux devoirs de
sa religion, peut-tre qu'elle ne seroit pas retenue par le faux amour
propre qui l'endurcit. Ma chre cousine, je vous en conjure....--Et
elle me serroit les mains en me suppliant, avec une ardeur que je ne
lui avois jamais connue. Je m'engageai de nouveau  parler  madame de
Vernon; je pensois en effet qu'on devoit du respect aux crmonies de
la religion qu'on professe; et d'ailleurs les scrupules mme les moins
fonds des personnes qui nous aiment, mritent des gards; je demandai
toutefois instamment  Matilde, de se conduire dans cette occasion
avec beaucoup de douceur, de remplir ce qu'elle croyoit son devoir,
mais de ne point tourmenter sa mre. Je descendis chez madame de
Vernon, j'y trouvai madame de Lebensei. Madame de Mondoville, en la
voyant, recula brusquement, et ne voulut point entrer. Madame de
Lebensei me laissa seule avec madame de Vernon, en promettant de
revenir le soir mme passer la nuit auprs d'elle avec moi.--Eh bien!
me dit madame de Vernon en me tendant la main quand nous fmes seules,
un mot de vous sur ma lettre, j'en ai besoin.--Sophie, lui
rpondis-je, je demande au ciel de vous rendre la vie, et je suis sre
de ramener votre coeur  tous les sentimens pour lesquels il toit
fait.--Ah! la vie, me dit-elle, il ne s'agit plus de cela; mais si
votre amiti me reste, je me croirai moins coupable, et je mourrai
tranquille.--Ah! sans doute, repris-je, elle vous reste, elle vous est
rendue cette amiti si tendre;  la voix de ce qui nous fut cher, le
souvenir du pass doit toujours renatre, rien ne peut l'anantir; il
se retire au fond de notre coeur, lors mme qu'on croit l'avoir
oubli: jugez ce que j'prouve  prsent que vous souffrez, que vous
m'aimez, et que je vous vois prte  devenir ce que je vous croyois,
ce que la nature avoit voulu que vous fussiez!--Douce personne!
interrompit-elle, vos paroles me font du bien, et je meurs plus
tranquillement que je ne l'ai mrit.

--Il me reste, lui dis-je, un pnible devoir  remplir auprs de vous;
mais votre raison est si forte, que je ne crains point de vous
prsenter des ides qui pourroient effrayer toute autre femme. Votre
fille dsire avec ardeur que vous remplissiez les devoirs que la
religion catholique prescrit aux personnes dangereusement malades;
elle y attache le plus grand prix; il me semble que vous devez lui
accorder cette satisfaction. D'ailleurs vous donnerez un bon exemple,
en vous conformant, dans ce moment solennel, aux pratiques qui
difient les catholiques; le commun des hommes croit y voir une preuve
de respect pour la morale et la Divinit.--Madame de Vernon rflchit
un moment, avant de me rpondre; puis elle me dit:--Ma chre Delphine,
je ne consentirai point  ce que vous me demandez; ce qui a souill ma
vie, c'est la dissimulation; je ne veux pas que le dernier acte de mon
existence participe  ce caractre. J'ai toujours blm les crmonies
des catholiques auprs des mourans; elles ont quelque chose de sombre
et de terrible, qui ne s'allie point avec l'ide que je me fais de la
bont de l'tre suprme. J'ai surtout une invincible rpugnance pour
ouvrir mon me  un prtre, peut-tre mme  toute autre personne qu'
vous; je sens qu'il me seroit impossible de parler avec confiance  un
homme que je ne connois point, ni de recevoir aucune consolation de
cette voix, jusqu'alors trangre  mon coeur. Je crois que si l'on me
contraignoit  voir un prtre, je ne lui dirois pas une seule de mes
penses ni de mes actions secrtes; j'aurois l'air de me confesser, et
je ne me confesserois srement pas; je me donnerois ainsi la fausse
apparence de la foi que je n'aurois point. J'ai trop us de la feinte;
c'en est assez, je ne veux point interrompre la jouissance, hlas!
trop nouvelle, que la sincrit me fait goter, depuis que mon me s'y
est livre. Ce n'est pas assurment que je repousse les ides
religieuses; mon coeur les embrasse avec joie, et c'est en vous que
j'espre, ma chre Delphine, pour me soutenir dans cette disposition;
mais si je mlois  ce que j'prouve rellement des dmonstrations
forces, je tarirois la source de l'motion salutaire que vous avez
fait natre en moi. Madame de Lebensei voulant me veiller cette nuit,
ma fille choisira ce temps pour se reposer; restez avec moi, chre
Delphine, consacrez ces momens, qui sont peut-tre les derniers, 
remplir mon me de toutes les ides qui peuvent  la fois la fortifier
et l'attendrir; mais ayez la bont d'annoncer  ma fille mes refus;
ils sont irrvocables.--Je connoissois le caractre positif de madame
de Vernon; mon insistance et t inutile; je lui promis donc ce
qu'elle dsiroit.--Suivez, ma chre Sophie, lui dis-je, suivez les
impulsions de votre coeur; quand elles sont pures, elles lvent
toutes vers un Dieu qui se manifeste  nous, par chacun des bons
mouvemens de notre me.

--Je me suis occupe, ajouta madame de Vernon, de tous les intrts
qui pouvoient dpendre de moi; j'ai assur autant qu'il m'toit
possible vos crances sur mon hritage; j'ai rgl avec le plus grand
soin les intrts de ma fille; enfin, et ce devoir toit le plus
imprieux de tous, j'ai crit  Lonce une lettre qui contient dans
les plus grands dtails, l'histoire malheureuse des torts que j'ai eus
envers vous deux. Cette lettre lui apprendra aussi les services que
vous m'avez rendus; je lui dis positivement que c'est  votre
gnrosit que ma fille doit la terre qu'elle lui a apporte en dot.
Cette lettre sera remise par un de mes gens au courrier de
l'ambassadeur d'Espagne, et dans huit jours vous serez justifie
auprs de Lonce. Je le renvoie  vous, pour savoir si j'ai mrit
qu'il me pardonne. Je n'ai pu prendre sur moi de rien mettre dans
cette lettre qui l'adouct en ma faveur; ma fiert souffroit, je
l'avoue, de faire des aveux si humilians  un homme qui ne m'a jamais
aime, et qui prouvera srement, en lisant ma lettre, le dernier
degr de l'indignation. Cette pense, qui m'toit toujours prsente,
m'a peut-tre inspir des expressions dont la scheresse ne s'accorde
pas avec ce que j'prouve. Mais enfin, c'est  vous,  vous seule, que
je pouvois confier mon repentir. Je n'ai pas dit  Lonce dans quel
tat de sant j'tois; ma mort le lui apprendra: je n'ai pu mme me
rsoudre  lui recommander le bonheur de Matilde; une prire de moi ne
peut que l'irriter: mais c'est entre vos mains, ma chre Delphine, que
je remets le sort de ma fille. Je n'ai pas, assurment, le droit de
donner des conseils  la vertu mme; cependant, je vous en conjure,
contentez-vous de reconqurir l'estime et l'admiration de Lonce, et
ne rallumez pas un sentiment qui, j'en suis sre, rendroit trois
personnes trs-malheureuses.--Nous irons ensemble, je l'espre, lui
rpondis-je, auprs de ma belle-soeur, comme nous en avions form le
projet, et je ne quitterai plus sa retraite.

--Nous irons! ce mot ne me convient plus; mais j'ose encore m'en
flatter, s'cria madame de Vernon en joignant les mains avec ardeur,
le ciel rparera le mal que j'ai fait, et vous donnera de nouveaux
moyens de bonheur. Votre belle-soeur doit me har; adoucissez ce
sentiment, afin qu'elle puisse, sans amertume, vous entendre
quelquefois parler avec bont de votre coupable amie.--Elle continua
pendant assez long-temps encore  m'entretenir avec la mme douceur,
le mme calme, et la mme certitude de mourir. Il sembloit que cette
conviction et dgag son esprit de toutes les fausses ides dont elle
s'toit fait un systme. Ses qualits naturelles reparoissoient, elle
se plaisoit dans les bons sentimens auxquels elle se livroit; et
quoique la retrouver ainsi dt augmenter mes regrets, j'prouvois une
sorte de bien-tre en revenant  l'estimer. Je jouissois de ce qu'elle
me rendoit son image, et me permettoit de me souvenir d'elle, sans
rougir de l'avoir si tendrement aime. Quoiqu'il ne me restt plus
l'esprance de la conserver, il m'toit cependant trs-pnible de
l'entendre parler si long-temps, malgr la dfense des mdecins. Je la
lui rappelai avec instance.--Quoi! me dit-elle, ne voyez vous pas
qu'il me reste  peine vingt-quatre heures  vivre! il y a seulement
trois jours, ma chre Delphine, que je suis contente de moi;
laissez-moi donc vous communiquer toutes mes penses, apprendre de
vous si elles sont bonnes, si elles sont dignes de ce Dieu protecteur
que vous prierez pour moi, avec cette voix anglique qui doit pntrer
jusqu' lui; mais allez vous reposer, ajouta-t-elle; vous redescendrez
dans quelques heures: j'entends madame de Lebensei qui revient; elle
me plat, elle a l'air de m'aimer: et ma fille, hlas! j'ai mrit ce
que j'prouve, jamais aucune confiance n'a exist entre nous. Adieu
pour un moment, Delphine; mon cher enfant, adieu.--Elle me dit ces
derniers mots avec le mme accent, le mme geste que dans sa grce et
dans sa sant parfaites. Cet clair de vie,  travers les ombres de la
mort, m'mut profondment, et je m'loignai pour lui cacher mes
pleurs.

En remontant chez moi, je trouvai Matilde qui m'attendoit: il fallut
lui dire le refus de sa mre; elle en prouva d'abord une douleur qui
me toucha: mais bientt, m'annonant ce qu'elle appeloit son devoir,
j'eus  combattre les projets les plus durs et les plus violens. Elle
me rpta plusieurs fois qu'elle vouloit entrer chez sa mre, lui
mener le prtre quand il reviendroit, et la sauver enfin  tout prix.
Elle accusoit madame de Lebensei de tout le mal, et se croyoit oblige
de ne pas approcher du lit de sa mre mourante, tant qu'auprs de ce
lit il y avoit une femme divorce. Que sais-je! ses discours toient
un mlange de tout ce qu'un esprit born et une superstition fanatique
peuvent produire, dans une personne qui n'est pas mchante, mais dont
le coeur n'est pas assez sensible pour l'emporter sur toutes ses
erreurs. Ce ne sont point ses opinions seules qu'il faut en accuser:
Thrse en a de semblables; mais son caractre doux et tendre puise 
la mme source des sentimens tout--fait opposs.

J'essayai vainement, pendant une heure, toutes les armes de la raison,
pour arriver jusqu' la conviction de Matilde; on l'avoit munie d'une
phrase contre tous les argumens possibles. Cette phrase ne rpondoit 
rien; mais elle suffisoit pour l'entretenir dans son opinitret. Je
n'aurois rien obtenu d'elle, si j'avois continu  chercher  la
persuader; mais j'eus heureusement l'ide de lui proposer un dlai de
vingt-quatre heures; elle saisit cette offre, qui, peut-tre, la
tiroit de son embarras intrieur. Hlas! qui sait si Sophie sera en
vie dans vingt-quatre heures! je ne la quitterai plus, de peur que
Matilde, revenant  ses premires ides, ne la tourmentt pendant que
je n'y serois pas.

Quoique je sois vivement occupe de l'tat de madame de Vernon, je ne
puis repousser une ide qui me revient sans cesse. Il y a sept jours
aujourd'hui que Lonce attendoit ma justification, et qu'il ne l'a pas
reue; dans huit jours, il apprendra tout par la lettre de madame de
Vernon; quelle impression recevra-t-il alors? quel sentiment
prouvera-t-il pour moi? Ah! je ne le saurai pas, je ne dois pas le
savoir. Adieu, ma soeur; hlas! mon voyage ne sera pas long-temps
retard, et la pauvre Sophie aura cess de vivre, avant mme que M. de
Mondoville ait pu rpondre  sa lettre.




LETTRE XLIII.

Madame de Lebensei  mademoiselle d'Albmar.

Paris, ce 2 dcembre.


Quelle cruelle scne, mademoiselle, je suis charge de vous raconter!
madame d'Albmar est dans son lit, avec une fivre ardente, et j'ai
moi-mme  peine la force de remplir les devoirs que m'impose mon
amiti pour vous et pour elle. Vous avez daign, m'a-t-elle dit, vous
souvenir de moi avec intrt, et c'est peut-tre  vous que je dois la
bienveillance de cette crature parfaite: comment pourrai-je jamais
reconnotre un tel service? quelle me, quel caractre! et se peut-il
que les plus funestes circonstances privent  jamais une telle femme
de tout espoir de bonheur!

Madame de Vernon n'est plus; hier,  onze heures du matin, elle expira
dans les bras de Delphine: une fatalit malheureuse a rendu ses
derniers momens terribles. Je vais mettre, si je le peux, de la suite
dans le rcit de ces douze heures, dont je ne perdrai jamais le
souvenir; pardonnez-moi mon trouble, si je ne parviens pas  le
surmonter.

Avant-hier,  minuit, madame d'Albmar redescendit dans la chambre de
madame de Vernon; elle la trouva sur une chaise longue, son oppression
ne lui avoit pas permis de rester dans son lit; l'effrayante pleur de
son visage auroit fait douter de sa vie, si de temps en temps ses yeux
ne s'toient ranims en regardant Delphine. Delphine chercha dans
quelques moralistes, anciens et modernes, religieux et philosophes, ce
qui toit le plus propre  soutenir l'me dfaillante devant la
terreur de la mort. La chambre toit foiblement claire; madame
d'Albmar se plaa  ct d'une lampe dont la lumire voile rpandoit
sur son visage quelque chose de mystrieux. Elle s'animoit en lisant
ces crits, dans lesquels les mes sensibles et les gnies levs ont
dpos leurs penses gnreuses. Vous connoissez son enthousiasme pour
tout ce qui est grand et noble: cette disposition habituelle toit
augmente par le dsir de faire une impression profonde sur le coeur
de madame de Vernon; sa voix si touchante avoit quelque chose de
solennel, souvent elle levoit vers l'tre suprme des regards dignes
de l'implorer; sa main prenoit le ciel  tmoin de la vrit de ses
paroles, et toute son attitude avoit une grce et une majest
inexprimables.

Je ne sais o Delphine trouvoit ce qu'elle lisoit, ce qui peut-tre
lui toit inspir; mais jamais on n'environna la mort d'images et
d'ides plus calmes, jamais on n'a su mieux rveiller au fond du coeur
ces impressions sensibles et religieuses, qui font passer doucement
des dernires lueurs de la vie aux ples lueurs du tombeau.

Tout  coup,  quelque distance de la maison de madame de Vernon, une
fentre s'ouvrit, et nous entendmes une musique brillante, dont le
son parvenoit jusqu' nous: dans le silence de la nuit,  cette heure,
ce devoit tre une fte qui duroit encore. Madame de Vernon, matresse
d'elle-mme jusqu'alors, fondit en larmes  cette ide; la mme
motion nous saisit, Delphine et moi, mais elle se remit la premire,
et prenant la main de madame de Vernon avec tendresse:--Oui, lui
dit-elle, ma chre amie,  quelques pas de nous il y a des plaisirs,
ici de la douleur; mais avant peu d'annes, ceux qui se rjouissent
pleureront, et l'me, rconcilie avec son Dieu comme avec elle-mme,
dans ces temps-l, ne souffrira plus.--Madame de Vernon parut calme
par les paroles de Delphine, et presque au mme instant tous les
instrumens cessrent.

Quel tableau cependant que celui dont j'tois tmoin! un rapprochement
singulirement remarquable en augmentoit encore l'impression; je
venois d'apprendre par madame de Vernon elle-mme, qu'elle avoit les
plus grands torts  se reprocher envers madame d'Albmar; et je
rflchissois sur l'enchanement de circonstances qui donnoit  madame
de Vernon, si accueillie, si recherche dans le monde, pour unique
appui, pour seule amie, la femme qu'elle avoit le plus cruellement
offense.

Quand madame de Vernon vouloit parler  Delphine de son repentir, elle
repoussoit doucement cette conversation, l'entretenoit de son amiti
pour elle, avec une sorte de mesure et de dlicatesse qui cartoit le
souvenir de la conduite de madame de Vernon, et ne rappeloit que ses
qualits aimables. Delphine apportoit attentivement  son amie
mourante les secours momentans qui calmoient ses douleurs; elle la
replaoit doucement et mieux sur son sopha, elle l'interrogeoit sur
ses souffrances avec les mnagemens les plus dlicats, et, sans
montrer ses craintes, elle laissoit voir toute sa piti; enfin le
gnie de la bont inspiroit Delphine, et sa figure, devenue plus
enchanteresse encore par les mouvemens de son me, donnoit une telle
magie  toutes ses actions, que j'tois tente de lui demander s'il ne
s'oproit point quelque miracle en elle; mais il n'y en avoit point
d'autre que l'tonnante runion de la sensibilit, de la grce, de
l'esprit et de la beaut!

Pauvre madame de Vernon! elle a du moins joui de quelques heures
trs-douces, et pendant cette nuit, j'ai vu sur son visage une
expression plus calme et plus pure, que dans les momens les plus
brillans de sa vie. J'espre encore que son me n'a pas perdu tout le
fruit du noble enthousiasme que Delphine avoit su lui inspirer. Enfin
le jour commena, c'toit un des plus sombres et des plus glacs de
l'hiver; il neigeoit abondamment, et le froid intrieur qu'on
ressentoit ajoutoit encore  tout ce que cette journe devoit avoir
d'effroyable; je voyois que madame de Vernon s'affoiblissoit toujours
plus, et que ses vomissemens de sang devenoient plus frquens et plus
douloureux. Je suis convaincue que quand mme elle et vit les
cruelles preuves qu'elle a souffertes, elle n'auroit pu vivre un jour
de plus.

Le mdecin arriva, et bientt aprs madame de Mondoville; je dois lui
rendre la justice que son visage toit fort altr, elle avoit l'air
d'avoir beaucoup pleur; madame de Vernon le remarqua et lui fit un
accueil trs-tendre. Le mdecin, aprs avoir examin l'tat de madame
de Vernon, qui ne l'interrogea mme pas, sortit avec madame de
Mondoville; il est probable qu'il lui annona que sa mre n'avoit plus
que quelques heures  vivre. Alors le confesseur de Matilde, qui n'a
pas la modration et la bont de quelques hommes de son tat, dcida
l'aveugle personne dont il disposoit  le conduire chez sa mre,
malgr le refus qu'elle avoit fait de le voir.

Au moment o nous vmes Matilde entrer dans la chambre, accompagne de
son prtre, nous tressaillmes, madame d'Albmar et moi; mais il
n'toit plus temps de rien empcher. Matilde, avec d'autant plus de
vhmence qu'il lui en cotoit peut-tre davantage, dit  madame de
Vernon:--Ma mre, si vous ne voulez pas me faire mourir de douleur, ne
vous refusez pas aux secours qui peuvent seuls vous sauver des peines
ternelles, je vous en conjure au nom de Dieu et de Jsus-Christ.--En
achevant ces mots, elle se jeta  genoux devant sa mre.--Insense!
s'cria Delphine, pensez-vous servir l'tre souverainement bon, en
causant  votre mre l'motion la plus douloureuse?--Vous perdez ma
mre, s'cria Matilde avec indignation, vous, Delphine, par vos
mnagemens pusillanimes, vos incertitudes, et vos doutes; et vous,
madame, dit-elle en se retournant vers moi, par l'intrt que vous
avez  carter la religion qui vous condamne.--J'entendois ces paroles
sans aucune espce de colre, tant la situation de madame de Vernon et
l'anxit de Delphine m'occupoient: je remarquai seulement dans le
visage de madame de Vernon une expression trs-vive, et bientt aprs,
elle prit la parole avec une force extraordinaire dans son tat.

--Ma fille, dit-elle  Matilde, je pardonne a votre zle inconsidr;
je dois tout vous pardonner, car j'ai eu le tort de ne point vous
lever moi-mme; je n'ai point clair votre esprit, et les rapports
intimes de la confiance n'ont point exist entre nous; j'ai soign vos
intrts, mais je n'ai point cultiv vos sentimens, et j'en reois la
punition, puisque dans cet instant mme la mort ne sauroit rapprocher
nos coeurs: la mre et la fille ne peuvent s'entendre au moins une
fois, en se disant un dernier adieu. Mais vous, monsieur,
continua-t-elle en s'adressant au prtre, qui jusqu'alors s'toit tenu
dans le fond de la chambre, les yeux baisss, l'air grave, et ne
prononant pas un seul mot; mais vous, monsieur, pourquoi vous
servez-vous de votre ascendant sur une tte foible, pour l'exposer 
un grand malheur, celui d'affliger une mre mourante? J'ai beaucoup de
respect pour la religion; mon coeur est rempli d'amour pour un Dieu
bienfaisant, et sa bont me pntre de l'espoir d'une autre vie; mais
ce seroit mal me prsenter au juge de toute vrit, que de trahir ma
pense, par des tmoignages extrieurs qui ne sont point d'accord avec
mes opinions; j'aime mieux me confesser  Dieu dans mon coeur, qu'
vous, monsieur, que je ne connois point, ou qu' tout autre prtre
avec lequel je n'aurois point contract des liens d'amiti ou de
confiance; je suis plus sre de la sincrit de mes regrets que de la
franchise de mes aveux; nul homme ne peut m'apprendre si Dieu m'a
pardonn, la voix de ma conscience m'en instruira mieux que vous.
Laissez-moi donc mourir en paix, entoure de mes amis, de ceux avec
qui j'ai vcu, et sur le bonheur desquels ma vie n'a que trop exerc
d'influence; s'ils sont revenus  moi, s'ils ont t touchs de mon
repentir, leurs prires imploreront la misricorde divine en ma
faveur, et leurs prires seront coutes; je n'en veux point d'autres:
cet ange, ajouta-t-elle en montrant Delphine, cet ange que j'ai
offens, intercdera pour moi auprs de l'tre suprme; retirez-vous
maintenant, monsieur; votre ministre est fini, quand vous n'avez pas
convaincu; si vous vouliez employer tout autre moyen pour parvenir 
votre but, vous ne vous montreriez pas digne de la saintet de votre
mission.

--Ds que madame de Vernon eut fini de parler, le prtre se mit 
genoux, et, baisant la croix qu'il portoit sur sa poitrine, il dit
avec un ton solennel, qui me parut dur et affect:--Malheur  l'homme
qui veut sonder les voies du Christ, et mconnotre son autorit!
malheur  lui, s'il meurt dans l'impnitence finale!--Et faisant signe
 Matilde de le suivre, ils s'loignrent tous les deux dans le plus
profond silence.

Soit que madame de Mondoville voult retenir le prtre, pour le
ramener auprs de sa mre, lorsqu'elle n'auroit plus la force de s'y
opposer; soit qu'elle crt que le service divin qu'on feroit pour
madame de Vernon, pendant qu'elle vivoit encore, seroit plus efficace;
elle s'enferma dans son appartement pour dire des prires avec son
confesseur, et quelques domestiques attachs aux mmes opinions
qu'elle: ainsi donc elle s'loigna de sa mre dans ses derniers
momens, et ne lui rendit point les soins qu'elle lui devoit. Un
bizarre mlange de superstition, d'opinitret, d'amour mal entendu du
devoir, se combinoit dans son me avec une vritable affection pour sa
mre, mais une affection dont les preuves amres et cruelles faisoient
souffrir toutes les deux. Quoi qu'il en soit, c'est  cette singulire
absence de la chambre de madame de Vernon, que Matilde a d de n'tre
pas tmoin d'une scne qui l'auroit pour jamais prive du repos et du
bonheur.

Lorsque madame de Mondoville et le confesseur furent loigns,
l'effort que madame de Vernon avoit fait, l'motion qu'elle avoit
prouve, lui causrent un vomissement de sang si terrible, qu'elle
perdit tout--fait connoissance dans les bras de madame d'Albmar. Nos
soins la rappelrent encore  la vie; mais Delphine, profondment
effraye de cet accident que nous avions cru le dernier, toit 
genoux devant la chaise longue de madame de Vernon, le visage pench
sur ses deux mains pour essayer de les rchauffer; ses beaux cheveux
blonds, s'tant dtachs, tomboient en dsordre.... Dans ce moment,
j'entendis ouvrir deux portes avec une violence remarquable, dans une
maison o les plus grandes prcautions toient prises contre le
moindre bruit qui pt agiter madame de Vernon. Un pas prcipit frappe
mon oreille, je me lve, et je vois entrer Lonce une lettre  la main
(c'toit celle de madame de Vernon qui contenoit l'aveu de sa
conduite). Il toit tremblant de colre, ple de froid, tout son
extrieur annonoit qu'il venoit de faire un long voyage: en effet,
depuis sept jours et sept nuits, par les glaces de l'hiver, il toit
venu de Madrid sans s'arrter un moment; il toit entr dans la maison
de madame de Vernon sans parler  personne, et comme enivr
d'agitations et de souffrances physiques et morales.

Delphine tourna la tte, jeta un cri en voyant Lonce, tendit les
bras vers lui sans savoir ce qu'elle faisoit; ce mouvement et
l'altration des traits de Delphine achevrent de dranger presque
entirement la raison de Lonce, et prenant vivement le bras de
Delphine, comme pour l'entraner:--Que faites-vous, s'cria-t-il en
s'adressant  madame de Vernon (dont il ne pouvoit voir le visage,
parce qu'un rideau  demi tir devant sa chaise longue la cachoit),
que faites-vous de cette pauvre infortune? quelle nouvelle perfidie
employez-vous contre elle? Cette lettre que vous m'avez adresse en
Espagne, le courrier qui la portoit me l'a remise comme j'arrivois,
comme je venois m'claircir enfin du doute affreux que le silence de
Delphine et la lettre d'un ami faisoient peser sur moi: la voil cette
lettre, elle contient le rcit de vos barbares mensonges. Je ne
devois, disiez-vous, la recevoir qu'aprs le dpart de Delphine;
toit-ce encore une ruse pour empcher mon retour ici, pour faire
tomber dans quelque pige, en mon absence, la malheureuse
Delphine?--Lonce, dit madame d'Albmar, que vous tes injuste et
cruel! madame de Vernon est mourante, ne le savez-vous donc pas?--
Mourante! rpta Lonce; non, je ne le crois pas; le feint-elle pour
vous attendrir? vous laisserez-vous encore tromper par sa dtestable
adresse? Quoi, Delphine! vous m'aviez crit que je devois en croire
madame de Vernon, et elle s'est servie de cette preuve mme de votre
confiance pour me convaincre que vous aimiez M. de Serbellane, tandis
que, victime gnreuse, vous vous tiez sacrifie  la rputation de
madame d'Ervins! et vous, Delphine, et vous qui me jugiez instruit de
la vrit, vous avez d penser que j'tois le plus foible, le plus
ingrat, le plus insensible des hommes; que je vous blmois de vos
vertus, que je vous abandonnois  cause de vos malheurs. J'ai des
dfauts; on s'en est servi pour donner quelque vraisemblance  la
conduite la plus cruelle, envers l'tre le plus aimable et le plus
doux. Ce n'est pas tout encore; un obstacle de fortune me sparoit de
Matilde; cet obstacle est lev par Delphine, l'exemple d'une
gnrosit sans bornes, la victime d'une ingratitude sans pudeur. On
me laisse ignorer ce service, on la punit de l'avoir rendu; tout est
mystre autour de moi, je suis enlac de mensonges, et quand
j'apprends que je suis aim, que je l'ai toujours t (dit-il avec un
son de voix qui dchiroit le coeur), je suis li, li pour jamais! Je
la vois, cet objet de mon amour, de mon ternel amour; elle tend les
bras vers son malheureux ami; tout son visage porte l'empreinte de la
douleur, et je ne puis rien pour elle! et je l'ai repousse, quand
elle se donnoit  moi, quand elle versoit peut-tre des larmes amres
sur ma perte! et c'est vous, rpta-t-il en interpellant madame de
Vernon, c'est vous!...--

L'inexprimable angoisse de cette malheureuse femme me faisoit une
piti profonde; Delphine, qui en souffroit plus encore que moi,
s'cria:--Lonce, arrtez! arrtez! un accident funeste l'a mise au
bord de la tombe; si vous saviez, depuis ce temps, par combien de
regrets touchans et sincres elle a tch de rparer la faute que
l'amour maternel l'avoit entrane  commettre!--Elle sera bien punie,
s'cria Lonce, si c'est sa fille qu'elle a voulu servir; elle se
reprochera son malheur comme le mien. Rompez, femme perfide, dit-il 
madame de Vernon, rompez le lien que vous avez tissu de faussets;
rendez-moi ce jour, le matin de ce jour o je n'avois pas entendu
votre langage trompeur, o j'tois libre encore d'pouser Delphine,
rendez-le-moi.--Oh Lonce! rpondit madame de Vernon, ne me poursuivez
pas jusque dans la mort, acceptez mon repentir.--Revenez  vous-mme,
interrompit Delphine en s'adressant  Lonce; voyez l'tat de cette
infortune; pourriez-vous tre inaccessible  la piti?--Pour qui, de
la piti? reprit-il avec un garement farouche, pour qui? pour elle?
ah! s'il est vrai qu'elle se meure, faites que le ciel m'accorde de
changer de sort avec elle; que je sois sur ce lit de douleur, regrett
par Delphine, et qu'elle porte  ma place les liens de fer dont elle
m'a charg; qu'elle acquitte cette longue destine de peines 
laquelle sa dissimulation profonde m'a condamn.--Barbare! s'cria
Delphine, que faut-il pour vous attendrir, pour obtenir de vous une
parole douce qui console les derniers momens de la pauvre Sophie? Et
moi donc aussi, n'ai-je pas souffert? depuis que j'ai perdu l'espoir
d'tre unie  vous, un jour s'est-il pass sans que j'aie dtest la
vie? je vous demande au nom de mes pleurs....--Au nom de vos malheurs
qu'elle a causs, interrompit Lonce, que me demandez-vous?

Delphine alloit rpondre; madame de Vernon, se levant presque comme
une ombre du fond du cercueil, et s'appuyant sur moi, fit signe 
Delphine de la laisser parler. Comme elle s'avanoit soutenue de mon
bras, elle sortit de l'enfoncement dans lequel toit place sa chaise
longue; et le jour clairant toute sa personne, Lonce fut frapp de
son tat, qu'il n'avoit pu juger encore: ce spectacle abattit tout 
coup sa fureur; il soupira, baissa les yeux, et je vis, mme avant que
madame de Vernon se ft fait entendre, combien toute la disposition de
son me toit change.

--Delphine, dit alors madame de Vernon, ne demandez pas  Lonce un
pardon qu'il ne peut m'accorder, puisque tout son coeur le dsavoue;
j'ai peut-tre mrit le supplice qu'il me fait prouver; vous aviez,
chre Delphine, rpandu trop de douceur sur la fin de ma vie, je
n'tois pas assez punie; mais obtenez seulement qu'il me jure de ne
pas faire le malheur de Matilde, que mes fautes soient ensevelies avec
moi, que leurs suites funestes ne poursuivent pas ma mmoire; obtenez
de lui qu'il cache  Matilde l'histoire de son mariage et de ses
sentimens pour vous.--A qui voulez-vous, rpondit Lonce, dont
l'indignation avoit fait place au plus profond accablement,  qui
voulez-vous que je promette du bonheur? hlas! je n'ai, je ne puis
rpandre autour de moi que de la douleur.--Si vous me refusez aussi
cette prire, rpondit madame de Vernon, ce sera trop de duret pour
moi, oui, trop en vrit.--Je la sentis dfaillir entre mes bras, et
je me htai de la replacer sur son sopha.

Delphine, anime par un mouvement gnreux, qui l'levoit au-dessus
mme de son amour pour Lonce, s'approcha de madame de Vernon, et lui
dit avec une voix solennelle, avec un accent inspir:--Oui, c'est
trop, pauvre crature! et ce cruel, insensible  nos prires, n'est
point auprs de toi l'interprte de la justice du ciel. Je te prends
sous ma protection; s'il t'injurie, c'est moi qu'il offensera; s'il ne
prononce pas  tes pieds les paroles qui font du bien  l'me, c'est
mon coeur qu'il alinera: tu lui demandes de respecter le bonheur de
ta fille, eh bien! je rponds, moi, de ce bonheur; il me sera sacr,
je le jure  sa mre expirante; et si Lonce veut conserver mon
estime, et ce souvenir d'amour qui nous est cher encore au milieu de
nos regrets, s'il le veut, il ne troublera point le repos de Matilde,
il n'altrera jamais le respect qu'elle doit  la mmoire de sa mre.
Femme trop malheureuse! dont Lonce n'a point craint de dchirer le
coeur, je me rends garant de l'accomplissement de vos souhaits,
coutez-moi de grce, n'coutez plus que moi seule.--Oui, dit madame
de Vernon d'une voix  peine intelligible, je t'entends, Delphine, je
te bnis; la bndiction des morts est toujours sainte, reois-la,
viens prs de moi....--Elle posa sa tte sur l'paule de Delphine;
Lonce, en voyant ce spectacle, tombe  genoux au pied du lit de
madame de Vernon, et s'crie:--Oui, je suis un misrable furieux; oui,
Delphine est un ange; pardonnez-moi, pour qu'elle me pardonne,
pardonnez-moi le mal que j'ai pu vous faire.--Entendez-vous, Sophie,
dit madame d'Albmar  madame de Vernon, qui ne rpondoit plus rien 
Lonce; entendez-vous? son injustice est dj passe, il revient 
vous.--Oui, rpondit Lonce, il revient  vous, et peut tre il va
mourir....--En effet, tant d'agitations, un voyage si long au milieu
de l'hiver et sans aucun repos l'avoient jet dans un tel tat qu'il
tomba sans connoissance devant nous.

Jugez de mon effroi, jugez de ce qu'prouvoit Delphine! les mains dj
glaces de madame de Vernon retenoient les siennes; elle ne pouvoit
s'en loigner, et cependant elle voyoit devant elle Lonce tendu
comme sans vie sur le plancher. Madame de Vernon, au milieu des
convulsions de l'agonie, saisit encore une fois la main de Delphine
avant que d'expirer. Delphine, dans un tat impossible  dpeindre,
soutenoit dans ses bras le corps de son amie, et me rptoit, les yeux
fixs sur Lonce:--Madame de Lebensei, juste ciel! vit-il encore?...
dites-le moi....--A mes cris madame de Mondoville arriva
prcipitamment; sa mre ne vivoit plus, et son mari, qu'elle croyoit
en Espagne, toit sans connoissance devant ses yeux: elle attribua son
tat au saisissement caus par la mort de sa mre, et profondment
touche de le voir ainsi, elle montra, pour le secourir, une prsence
d'esprit et une sensibilit qui pouvoient intresser  elle.

On transporta Lonce dans une autre chambre; Delphine toit reste
pendant ce temps immobile, et dans l'garement. Son amie, qui n'toit
plus, reposoit toujours sur son sein: elle m'interrogeoit des yeux sur
ce que je pensois de l'tat de Lonce; je l'assurai qu'il seroit
bientt rtabli, et que l'motion et la fatigue avoient seules caus
l'accident qu'il venoit d'prouver. Madame de Mondoville rentra dans
ce moment avec ses prtres, et tout l'appareil de la mort; Delphine
comprit alors que madame de Vernon avoit cess de vivre, et plaant
doucement sur son lit cette femme  la fois intressante et coupable,
elle se mit  genoux devant elle, baisa sa main avec attendrissement
et respect, et s'loignant, elle se laissa ramener par moi, dans sa
maison, sans rien dire.

Je l'ai fait mettre au lit parce qu'elle avoit une fivre trs-forte.
Nous avons envoy plusieurs fois savoir des nouvelles de Lonce: il
est revenu de son vanouissement assez malade, mais sans danger. M.
Barton qui, par un heureux hasard, toit arriv hier au soir, est venu
pour voir Delphine ce matin; elle toit si agite, qu'il n'et pas t
prudent de la laisser s'entretenir avec lui. Il m'a dit seulement
qu'ayant obtenu de madame d'Albmar de ne pas crire  Lonce, de peur
de l'irriter contre sa belle-mre, il avoit cru cependant devoir dire
quelques mots, pour le calmer, dans une lettre qu'il lui avoit
adresse; mais l'obscurit mme de cette lettre et le silence de
Delphine avoient jet Lonce dans une si violente incertitude, qu'il
toit parti d'Espagne  l'instant mme, se flattant d'arriver  Paris
avant le dpart de madame d'Albmar pour le Languedoc.

M. Barton ne m'a point cach qu'il toit inquiet des rsolutions de
Lonce; il reoit les soins de madame de Mondoville avec douceur, mais
quand il est seul avec M. Barton, il parot invariablement dcid 
passer sa vie avec madame d'Albmar: sa passion pour elle est
maintenant porte  un tel excs, qu'il semble imposssible de la
contenir. M. Barton n'espre que dans le courage et la vertu de madame
d'Albmar. Il croit qu'elle doit se refuser  revoir Lonce, et suivre
son projet de retourner vers vous: c'est aussi la dtermination de
Delphine; je n'en puis douter, car je l'ai entendue rpter tout bas,
quand elle se croyoit seule, _non je ne dois pas le revoir, je l'aime
trop, il m'aime aussi, non je ne le dois pas; il faut partir_.

Cependant, que vont devenir Lonce et Delphine? avec leurs sentimens,
et dans leur situation, comment vivre ni spars ni runis? mon mari
est venu me rejoindre, il m'a rendu le courage qui m'abandonnoit. Il
dit qu'il veut essayer d'offrir des consolations  madame d'Albmar;
mais quel bien lui-mme, le plus clair, le plus spirituel des
hommes, quel bien peut-il lui faire? Votre parfaite amiti,
mademoiselle, vous fera-t-elle dcouvrir des consolations que je
cherche en vain? Je crois  l'nergie du caractre de madame
d'Albmar,  la svrit de ses principes; mais ce qui n'est, hlas!
que trop certain, c'est qu'il n'existe aucune rsolution qui puisse
dsormais concilier son bonheur et ses devoirs.

Agrez, mademoiselle, l'hommage de mes sentimens pour vous.

LISE DE LEBENSEI.


FIN DU PREMIER VOLUME.







DELPHINE.




TROISIEME PARTIE.




LETTRE PREMIRE.

Lonce  Delphine.

Paris, ce 4 dcembre 1790.


La perfidie des hommes nous a spars, ma Delphine; que l'amour nous
runisse: effaons le pass de notre souvenir; que nous font les
circonstances extrieures dont nous sommes environns? N'aperois-tu
pas tous les objets qui nous entourent comme  travers un nuage?
Sens-tu leur ralit? Je ne crois  rien qu' toi: je sais confusment
qu'on m'a indignement tromp; que je l'ai reproch  une femme
mourante; que sa fille se dit ma femme; je le sais: mais une seule
image se dtache de l'obscurit, de l'incertitude de mes souvenirs,
c'est toi, Delphine: je te vois au pied de ce lit de mort, cherchant 
contenir ma fureur, me regardant avec douceur, avec amour; je veux
encore ce regard; seul, il peut calmer l'agitation brlante qui
m'empche de reprendre des forces.

Mon excellent ami Barton n'a-t-il pas prtendu hier que ton intention
toit de partir, et de partir sans me voir! Je ne l'ai pas cru, mon
amie: quel plaisir ton me douce trouveroit-elle  me faire courir en
insens sur tes traces? Tu n'as pas l'ide, jamais tu ne peux l'avoir,
que je me rsigne  vivre sans toi! Non, parce que la plus atroce
combinaison m'a empch d'tre ton poux, je ne consentirai point  te
voir un jour, une heure de moins que si nous tions unis l'un 
l'autre; nous le sommes, tout est mensonge dans mes autres liens, il
n'y a de vrai que mon amour, que le tien; car tu m'aimes, Delphine! Je
t'en conjure, dis-moi, le jour, le jour o j'ai form cet hymen qui ne
peut exister qu'aux yeux du monde, cet hymen dont tous les sermens
sont nuls, puisqu'ils supposoient tous que tu avois cess de m'aimer,
n'tois-tu pas derrire une colonne, tmoin de cette fatale crmonie?
Je crus alors que mon imagination seule avoit cr cette illusion;
mais s'il est vrai que c'toit toi-mme que je voyois, comment ne
t'es-tu pas jete dans mes bras? Pourquoi n'as-tu pas redemand ton
amant  la face du ciel? Ah! j'aurois reconnu ta voix; ton accent et
suffi pour me convaincre de ton innocence; et, devant ce mme autel,
plaant ta main sur mon coeur, c'est  toi que j'aurois jur l'amour
que je ne ressentois que pour toi seule.

Mais qu'importe cette crmonie! elle est vaine, puisque c'est 
Matilde qu'elle m'a li. Ce n'est pas Delphine, dont l'esprit
suprieur s'affranchit  son gr de l'opinion du monde, ce n'est pas
elle qui repoussera l'amour par un timide respect pour les jugemens
des hommes. Ton vritable devoir, c'est de m'aimer; ne suis-je pas ton
premier choix? Ne suis-je pas le seul tre pour qui ton me cleste
ait senti cette affection durable et profonde, dont le sort de ta vie
dpendra? Oh! mon amie, quoique personne ne puisse te voir sans
t'admirer, moi seul je puis jouir avec dlices de chacune de tes
paroles; moi seul je ne perds pas le moindre de tes regards. Aime-moi,
pour tre adore dans toutes les nuances de tes charmes. Aime-moi,
pour tre fire de toi-mme; car je t'apprendrai tout ce que tu vaux.
Je te dcouvrirai des vertus, des qualits, des sductions que tu
possdes sans le savoir.

Oh Delphine! les lois de la socit ont t faites pour l'universalit
des hommes; mais quand un amour sans exemple dvore le coeur, quand
une perfidie presque aussi rare a spar deux tres qui s'toient
choisis, qui s'toient aims, qui s'toient promis l'un  l'autre,
penses-tu qu'aucune de ces lois, calcules pour les circonstances
ordinaires de la vie, doive subjuger de tels sentimens? Si devant les
tribunaux, je dmontrois que c'est par l'artifice le plus infme qu'on
a extorqu mon consentement, ne dcideroient-ils pas que mon mariage
doit tre cass? Et parce que je n'ai que des preuves morales 
allguer, et parce que l'honneur du monde ne me permet pas de les
donner, ne puis-je donc pas prononcer dans ma conscience le jugement
que confirmeroient les lois, si je les interrogeois? Ne puis-je pas me
dclarer libre au fond de mon coeur?

Hlas! je le sais, il m'est interdit de te donner mon nom, de me
glorifier de mon amour en prsence de toute la terre, de te dfendre,
de te protger comme ton poux; il faut que tu renonces pour moi 
l'existence que je ne puis te promettre dans le monde, et que tant
d'autres mettroient  tes pieds. Mais, j'en suis sr, tu me feras
volontiers ce sacrifice, tu ne voudras pas punir un malheureux de
l'indigne fausset dont il a t la victime. Ah! s'il s'accusoit,
l'infortun, d'avoir cru trop facilement la calomnie, s'il se
reprochoit sa conduite avec dsespoir, s'il toit prt  dtester son
caractre, c'est alors surtout, c'est alors, Delphine, que tu
sentirois le besoin de consoler cet ami, qui ne pourroit trouver aucun
repos au fond de son coeur. Oui, je hais tour  tour les auteurs de
mes maux et moi-mme; mes amres penses me promnent sans cesse de
l'indignation contre la conduite des autres,  l'indignation contre
mes propres fautes.

Je ne veux te rien cacher, Delphine; en te faisant connotre tous les
sacrifices que je te demande, je n'effraierai point ton coeur
gnreux. Notre union, quels que soient mes soins pour honorer et
respecter ce que j'adore, nuira plus  ta rputation qu' la mienne.
Cette crainte t'arrteroit-elle? J'aurois moins le droit qu'un autre
de la condamner; mais entends-moi, Delphine, que des motifs
raisonnables ou puriles, nobles ou foibles, t'loignent de moi,
n'importe! je ne survivrai point  notre sparation. Maintenant que tu
le sais, c'est  toi seule qu'il appartient de juger quelle est la
puissance de ta volont; a-t-elle assez de force pour te soutenir
contre le regret de ma mort? Delphine, en es-tu certaine? prends
garde, je ne le crois pas.

Si je t'avois rencontre depuis que ma destine est enchane 
Matilde, j'aurois d, j'aurois peut-tre su rsister  l'amour; mais
t'avoir connue quand j'tois libre! avoir t l'objet de ton choix, et
s'tre li  une autre! c'est un crime qui doit tre puni; et je me
prendrai pour victime, si tu attaches  ma faille des suites si
funestes, que mon coeur soit  jamais dvor par le repentir.

Quoi! mon bonheur me seroit ravi, non par la ncessit, non par le
hasard, mais par une action volontaire, par une action irrparable!
qu'ils vivent ceux qui peuvent soutenir ce mot, _l'irrparable_! Moi,
je le crois sorti des enfers, il n'est pas de la langue des hommes;
leur imagination ne peut le supporter; c'est l'ternit des peines
qu'il annonce; il exprime  lui seul ses tourmens les plus cruels.

Les emportemens de mon caractre ne m'avoient jamais donn l'ide de
la fureur qui s'empare de moi, quand je me dis que je pourrais te
perdre, et te perdre par l'effet de mes propres rsolutions, des
sentimens auxquels je me suis livr, des mots que j'ai prononcs.
Delphine, en exprimant cette crainte, qui me poursuit sans relche,
j'ai t oblig de m'interrompre; j'tois retomb dans l'accs de rage
o tu m'as vu, lorsque j'accusois sans piti madame de Vernon. Je me
suis rpt, pour me calmer, que tu ne braverois pas mon dsespoir.
Oh! ma Delphine, je te verrai, je te verrai sans cesse.

Demain, on m'assure que je serai en tat de sortir, j'irai chez vous:
votre porte pourroit-elle m'tre refuse? Mais d'o vient cette
terreur! ne connois-je pas ton coeur gnreux, ton esprit minemment
dou de courage et d'indpendance! Quel motif pourroit t'empcher
d'avoir piti d'un malheureux qui t'est cher, et qui ne peut plus
vivre sans toi?




LETTRE II.

Rponse de Delphine  Lonce.


_Quel motif pourrait m'empcher de vous voir?_ Lonce, des sentimens
personnels ou timides n'exercent aucun pouvoir sur moi. Dieu m'est
tmoin que, pour tous les intrts runis, je ne cderois pas une
heure, une heure qu'il me seroit accord de passer avec vous sans
remords; mais ce qui me donne la force de ddaigner toutes les
apparences, et de m'lever au-dessus de l'opinion publique elle-mme,
c'est la certitude que je n'ai rien fait de mal; je ne crains point
les hommes, tant que ma conscience ne me reproche rien; ils me
feroient trembler, si j'avois perdu cet appui.

Nous sommes bien malheureux: oh! Lonce, croyez-vous que je ne le
sente pas? Tout sembloit d'accord il y a quelques mois, pour nous
assurer la flicit la plus pure. J'tois libre, ma situation et ma
fortune m'assuroient une parfaite indpendance; je vous ai vu, je vous
ai aim de toutes les facults de mon me, et le coup le plus fatal,
celui que la plus lgre circonstance, le moindre mot auroit pu
dtourner, nous a spars pour toujours! Mon ami, ne vous reprochez
point notre sort; c'est la destine, la destine seule, qui nous a
perdus tous les deux.

Pensez-vous que je ne doive pas aussi m'accuser de mon malheur?
Souvent je me rvolte contre cette destine irrvocable, je m'agite
dans le pass comme s'il toit encore de l'avenir; je me repens avec
amertume de n'avoir pas t vous trouver, lorsque cent fois je l'ai
voulu. Le dsespoir me saisit, au souvenir de cette fiert, de cette
crainte misrable, qui ont enchan mes actions, quand mon coeur
m'inspirait l'abandon et le courage.

S'il vous est plus doux, Lonce, quand vous souffrez, de songer, 
quelque heure que ce puisse tre, que dans le mme instant, Delphine,
votre pauvre amie, accable de ses peines, implore le ciel pour les
supporter; le ciel qui, jusqu'alors, l'avoit toujours secourue, et
qu'elle implore maintenant en vain: si cette ide tout  la fois
cruelle et douce vous fait du bien, ah! vous pouvez vous y livrer!
Mais que font nos douleurs  nos devoirs? La vertu, que nous adorions
dans nos jours de prosprit, n'est-elle pas reste la mme? Doit-elle
avoir moins d'empire sur nous, parce que l'instant d'accomplir ce que
nous admirions est arriv?

Le sort n'a pas voulu que les plus pures jouissances de la morale et
du sentiment nous fussent accordes. Peut-tre, mon ami, la Providence
nous a-t-elle jugs dignes de ce qu'il y a de plus noble au monde, le
sacrifice de l'amour  la vertu. Peut-tre.....hlas! j'ai besoin,
pour me soutenir, de ranimer en moi tout ce qui peut exalter mon
enthousiasme, et je sens avec douleur que pour toi, pour toi seul! 
Lonce, j'prouve ces lans de l'me que m'inspiroit jadis le culte
gnreux de la vertu.

Ce qui dpend encore de nous, c'est de commander  nos actions; notre
bonheur n'est plus en notre puissance, remettons-en le soin au ciel;
aprs beaucoup d'efforts, il nous donnera du moins le calme, oui, le
calme  la fin! Quel avenir! de longues douleurs, et le repos des
morts pour unique espoir; n'importe; il faut, Lonce, il faut ou
dsavouer les nobles principes dont nous tions si fiers, ou nous
immoler nous-mmes  ce qu'ils exigent de nous.

Vous apercevrez aisment dans cette lettre  quels combats je suis
livre. Si vous en concevez plus d'espoir, vous vous tromperez. Je
sais que les devoirs que j'aimois n'ont plus de charmes  mes yeux,
que l'amour a dcolor tous les autres sentimens de ma vie, que j'ai
besoin de lutter  chaque instant contre les affections de mon coeur,
qui m'entranent toutes vers vous; je le sais, je consens  vous
l'apprendre; mais c'est parce que je suis rsolue  ne plus vous voir.
Vous dirois-je le secret de ma foiblesse, si, dtermine au plus
grand, au plus cruel, au plus courageux des sacrifices, je ne me
croyais pas dispense de tout autre effort?

Je suivrai le projet que j'avois form avant votre retour d'Espagne;
qu'y a-t-il de chang depuis ce retour? Je vous ai vu, et voil ce qui
me persuade que de nouveaux obstacles s'opposent  mon dpart. Le plus
grand des dangers, c'est de vous voir; c'est contre ce seul pril, ce
seul bonheur, qu'il faut s'armer. Ne vous irritez pas de cette
dtermination, songez  ce qu'elle me cote, ayez piti de moi, que
tout votre amour soit de la piti!

Je m'essaie  roidir mon me pour excuter ma rsolution; mais
savez-vous quelle est ma vie, le savez-vous?.....Je ne me permets pas
un instant de loisir, afin d'tourdir, s'il se peut, mon coeur.
J'invente une multitude d'occupations inutiles, pour amortir sous leur
poids l'activit de mes penses; tantt je me promne dans mon jardin
avec rapidit, pour obtenir le sommeil par la fatigue; tantt
dsesprant d'y parvenir, je prends de l'opium le soir, afin de
m'endormir quelques heures. Je crains d'tre seule avec la nuit, qui
laisse toute sa puissance  la douleur, et n'affoiblit que la raison.

Je serois dj partie, si vous ne m'aviez pas annonc que vous me
suivriez; je vous demande votre parole de ne pas excuter ce projet.
Quel clat, qu'une telle dmarche! Quel tort envers votre femme, dont
le bonheur,  plusieurs titres, doit m'tre toujours sacr! et que
gagneriez-vous, si vous persistiez dans cette rsolution insense? Au
milieu de la route, dans quelques lieux glacs par l'hiver, je vous
reverrois encore, et je mourrois de douleur  vos pieds, si je ne me
sentois pas la force de remplir mon devoir en vous quittant pour
jamais.

Lonce, il y a dans la destine des vnemens dont jamais on ne se
relve, et lutter contre leur pouvoir, c'est tomber plus bas encore
dans l'abme des douleurs. Mritons par nos vertus la protection d'un
Dieu de bont; nous ne pouvons plus rien faire pour nous qui nous
russisse; essayons d'une vie dvoue, d'une vie de sacrifices et de
devoirs; elle a donn presque du bonheur  des mes vertueuses.
Regardez madame d'Ervins, victime de l'amour et du repentir, elle va
s'enfermer pour jamais dans un couvent: elle a refus la main de son
amant, elle renonce  la flicit suprme, et cette flicit cependant
n'auroit cot de larmes  personne.

C'est moi qui rsiste  vos prires, et c'est moi cependant qui
emporterai dans mon coeur un sentiment que rien ne pourra dtruire.
Quand je me croyois ddaigne, insulte mme par vous, je vous aimois,
je cherchois  me trouver des torts pour excuser votre injustice. Ah!
ne m'oubliez pas; y a-t-il un devoir qui vous commande de m'oublier?
Quand il existeroit, ce devoir, qu'il soit dsobi. Si je me sentois
une seconde fois abandonne de votre affection, s'il falloit rentrer
dans la tnbreuse solitude de la vie, je ne le supporterois plus.

Lonce, tablissons entre nous quelques rapports qui nous soient 
jamais chers. Tous les ans, le deux de dcembre, le jour o vous avez
cess de me croire coupable, allez dans cette glise o je vous ai vu,
car je ne puis me rsoudre  le nier, dans cette glise o je vous ai
vu donner votre main  Matilde. Pensez  moi dans ce lieu mme,
appuyez-vous sur la colonne derrire laquelle j'ai entendu le serment
qui devoit causer ma douleur ternelle. Ah! pourquoi mes cris ne se
sont-ils pas fait entendre! je n'aurois brav que les hommes, et
maintenant je braverois Dieu mme, en me livrant  vous voir.

Lonce, jusqu' ce jour je puis prsenter une vie sans tache  l'tre
suprme; si tu ne veux pas que je conserve ce trsor, prononce que
j'ai assez vcu, j'en recevrai l'ordre de ta main avec joie. Quand je
me sentirai prte  mourir, j'aurai encore un moment de bonheur qui
vaut tout ce qui m'attend; je me permettrai de t'appeler auprs de
moi, de te rpter que je t'aime; le veux-tu? dis-le moi. Va, ce dsir
ne seroit point cruel: ne te suffit-il pas que mon coeur, juge du
tien, en ft reconnoissant?

Je me perds en vous crivant, je ne suis plus matresse de moi-mme;
il faut encore que je m'interdise ce dernier plaisir. Adieu.




LETTRE III.

Lonce  Delphine.


Vous partiriez sans me voir! vous! La terre manqueroit sous mes pas,
avant que je cessasse de vous suivre! avez-vous pu penser que vous
chapperiez  mon amour? Il dompteroit tout, et vous-mme. Respectez
un sentiment passionn, Delphine, je vous le rpte, respectez-le;
vous ne savez pas; en le bravant, quels maux vous attireriez sur nos
ttes.

J'ai t ce matin  votre porte; faible encore, je pouvois  peine me
soutenir; on a refus de me recevoir! j'ai fait quelques pas dans
votre cour; vos gens ont persist  m'interdire d'aller plus loin.
Madame d'Artenas toit chez vous, je n'ai pas voulu faire un clat;
j'ai lev les yeux vers votre appartement, j'ai cru voir derrire un
rideau votre lgante figure; mais l'ombre mme de vous a bientt
disparu, et votre femme de chambre est venue m'apporter votre lettre,
en me priant, de votre part, de la lire, avant de demander  vous
voir; j'ai obi, je ne sais quel trouble que je me reproche a dispos
de moi. Si vous alliez quitter votre demeure, si vous partiez  mon
insu, si j'ignorois o vous tes alle! Non, vous ne voulez pas
condamner votre malheureux amant  vous demander en vain dans chaque
lieu, croyant sans cesse vous voir eu sans cesse vous perdre, et se
prcipitant par de vains efforts vers votre image, comme dans ces
songes funestes dont la douleur ne pourroit se prolonger sans donner
la mort.

Delphine! vous qui n'avez jamais pu supporter le spectacle de la
souffrance, est-ce donc moi seul que vous exceptez de votre bont
compatissante? parce que je vous aime, parce que vous m'aimez aussi,
ma douleur n'est-elle rien? ne regardez-vous pas comme un devoir de la
soulager? oh! qu'avois-je fait aux hommes, qu'avois-je fait  cette
perfide qui m'a donn sa fille, quand je devois consacrer mon sort au
vtre? Et vous, qui me demandiez de pardonner, de quel droit le
demandiez-vous, si vous tes plus inflexible pour moi que vous ne
l'avez t pour mes perscuteurs?

Vous refusez de m'entendre, et vous ne savez pas ce que j'ai besoin de
vous dire; jamais, Delphine, jamais je n'ai pu te parler du fond du
coeur, mille circonstances nous ont empch de nous voir librement;
s'il m'est accord de t'entretenir une fois, une fois seulement, sans
craindre d'tre interrompu, sans compter les heures, je sens que je te
persuaderai. Tu verras que rien de pareil  notre situation ne s'est
encore rencontr; que nous nous sommes choisis, quand nous pouvions
nous choisir, quand nous tions matres de disposer de nous-mmes: il
a fallu nous tromper pour nous dsunir; notre me n'a pris aucun
engagement volontaire; devant ton Dieu, nous sommes libres: 
Delphine, toi qui respectes, toi qui fais aimer la Providence
ternelle, crois-tu qu'elle m'ait donn les sentimens que j'prouve,
pour me condamner  les vaincre? quand la nature frmit  l'approche
de la douleur, la nature avertit l'homme de l'viter; son instinct
seroit-il moins puissant dans les peines de l'me? si la mienne se
bouleverse par l'ide de te perdre, dois-je m'y rsigner? Non, non,
Delphine, je sais ce que les moralistes les plus svres ont exig de
l'homme; mais lorsqu'une puissance inconnue met dans mon coeur le
besoin dvorant de te revoir encore, cette puissance, de quelque nom
que tu la nommes, dfend imprieusement que je me spare de toi.

Mon amie, je te le promets, ds que je t'aurai vue, c'est  toi que je
m'en remettrai pour dcider de notre sort; mais il faut que je
t'exprime les sentimens qui m'oppressent. Le jour, la nuit, je te
parle, et il me semble que je te montre dans mes sentimens, dans notre
situation, des vrits que tu ignorois, et que seul je puis
t'apprendre; je ne retrouve plus, quand je t'cris, ce que j'avois
pens: je ne puis aussi, je ne puis communiquer  mes lettres cet
accent que le ciel nous a donn pour convaincre; et s'il est vrai
cependant que si je te parlois, tu consentirois  passer tes jours
avec moi, dans quel tat ne me jetteriez-vous pas, Delphine, en me
condamnant, sans m'avoir permis de plaider moi-mme pour ma vie?

Vous tes si forte contre mon malheur! vous devez vous croire certaine
de me refuser, mme aprs m'avoir cout. Pourquoi donc ne pas me
calmer un moment par ce vain essai, dont votre fermet triomphera?
Delphine, s'il falloit nous quitter, s'il le falloit, voudriez-vous me
laisser un sentiment amer contre vous? ange de douceur, le
voudriez-vous? Vous n'avez point refus vos soins, vos consolations
clestes  madame de Vernon,  celle qui nous avoit spars; et moi,
Delphine, et moi, me croyez-vous si loin de la mort, qu'au moins un
adieu ne me soit pas d?

Vous avez vu la violence de mon caractre, dans ce jour funeste o,
sans vous, je me serois montr plus implacable encore. Songez quel est
mon supplice, maintenant que je suis renferm dans ma maison, avec une
femme qui a pris ta place! O Delphine! je suis  cinquante pas de toi,
et je ne puis nanmoins obtenir de te voir! J'envoie dix fois le jour
pour m'assurer que vous n'avez point ordonn les prparatifs de votre
dpart; je tressaille comme un enfant  chaque bruit; je fais des plus
simples vnemens des prsages; tout me semble annoncer que je ne te
verrai plus. Tu parles de ta douleur, Delphine, ton me douce n'a
jamais prouv que des impressions qu'elle pouvoit dominer: mais la
douleur d'un homme est pre et violente; la force ne peut lutter
long-temps sans triompher ou prir.

Comment as-tu la puissance de supporter l'tat o je suis? de refuser
un mot qui le feroit cesser comme par enchantement? je ne te reconnois
pas, mon amie; tu permets  tes ides sur la vertu d'altrer ton
caractre: prends garde, tu vas l'endurcir, tu vas perdre cette bont
parfaite, le vritable signe de ta nature divine; quand tu te seras
rendue inflexible  ce que j'prouve, quelle est donc la douleur qui
jamais t'attendrira? c'est la sensibilit qui rpand sur tes charmes
une expression cleste; quel change tu feras, si, en accomplissant ce
que tu nommes des devoirs, tu dessches ton me, tu touffes tous ces
mouvemens involontaires, qui t'inspiroient tes vertus et ton amour!

Ne va point, par de vaines subtilits, distinguer en toi-mme ta
conscience de ton coeur; interroge-le ce coeur, repousse-t-il l'ide
de me voir, comme il repousseroit une action vile ou cruelle? non, il
t'entrane vers moi; c'est ton Dieu, c'est la nature, c'est ton amant
qui te parle, coute une de ces puissances protectrices de ta
destine; coute-les, car c'est au fond de ton me qu'elles exercent
leur empire; oublie tout ce qui n'est pas nous, nos mes se suffisent,
anantissons l'univers dans notre pense, et soyons heureux.

Heureux!--Sais-tu ce que j'appelle le bonheur? c'est une heure, une
heure d'entretien avec toi, et tu me la refuserois! je me contiens, je
te cache ce que j'prouve  cette ide; ce n'est point en effrayant
ton me que je veux la toucher; que ta tendresse seule te flchisse!
Delphine, une heure! et tu pourras aprs..... si ton coeur conserve
encore cette barbare volont, oui, tu pourras aprs..... te sparer de
moi.




LETTRE IV.

Rponse de Delphine  Lonce.


Si je vous revois, Lonce, jamais je n'aurai la force de me sparer de
vous. Vous refuserois-je ce dernier entretien, le refuserois-je  mes
voeux ardens, si je ne savois pas que vous revoir et partir est
impossible! Que parlez-vous de vertu, d'inflexibilit? C'est vous qui
devez plaindre ma foiblesse, et me laisser accomplir le sacrifice qui
peut seul me rpondre de moi. Quoi qu'il m'en cote pour vous peindre
ce que j'prouve, il faut que vous connoissiez tout votre empire; vous
prononcerez vous-mme alors que j'ai d quitter ma maison pour me
drober  vous.

Vous m'aviez crit que vous viendriez chez moi ce matin, et j'avois eu
la force d'ordonner qu'on ne vous ret pas. J'avois pass une partie
de la nuit  vous crire, je voulois tre seule tout le jour; j'avois
besoin, quand je m'interdisois votre prsence, de ne m'occuper que de
vous. Madame d'Artenas se fit ouvrir ma porte d'autorit; mais je
l'engageai, sous un prtexte,  lire dans mon cabinet un livre qui
l'intressoit, et je restai dans ma chambre, debout, derrire le
rideau de ma fentre, les yeux fixs sur l'entre de la maison, tenant
 ma main la lettre que je vous avois crite, et qui devoit, du moins
je l'esprois, adoucir mon refus.

Je demeurai ainsi pendant prs d'une heure, dans un tat d'anxit qui
vous toucheroit peut-tre, si vous pouviez cesser d'tre irrit contre
moi. Quand je n'entendois aucun bruit, je me confirmois dans la
rsolution que m'impose le devoir; mais, quand ma porte s'ouvroit, je
sentois mon coeur dfaillir, et le besoin de revoir encore celui que
je dois quitter pour toujours, triomphoit alors de moi. Enfin vous
paroissez, vous faites quelques pas vers l'homme qui devoit vous dire
que je ne pouvois pas vous recevoir; votre marche se ressentoit encore
de la foiblesse de la maladie, vos traits me parurent altrs; mais
cependant, jamais, je vous l'avoue, jamais je n'ai trouv dans votre
visage, dans votre expression, un charme sducteur qui pntrt plus
avant dans mon me.

Vous changetes de couleur au refus ritr de mes gens; il me sembla
que je vous voyois chanceler, et dans cet instant vous l'emporttes
sur toutes mes rsolutions: je m'lanai hors de ma chambre pour
courir  vous, pour me jeter peut-tre  vos pieds, aux yeux de tous,
et vous demander pardon d'avoir pu songer  me dfendre de votre
volont; j'prouvois comme un transport gnreux, il me sembloit que
j'allois me dvouer  la vertu, en me livrant  ma passion pour vous;
j'tois enivre de cette piti d'amour, le plus irrsistible des
mouvemens de l'me; toute autre pense avoit disparu.

Je rencontrai madame d'Artenas comme je descendois dans cet
garement:--Mon Dieu, qu'avez-vous? me dit-elle.--Cette question me
fit rougir de moi-mme.--Je vais envoyer une lettre, toi
rpondis-je;--et, soutenue par sa prsence, et par des rflexions
qu'un moment avoit fait renatre, je donnai l'ordre de vous porter ma
lettre, et de vous demander de retourner chez vous pour la lire.

C'est alors que j'ai senti combien le pril de vous voir toit plus
grand encore que je ne le croyois! votre prsence, dans aucun temps,
n'avoit produit un tel effet sur moi; je tremblois, je plissois; si
j'avois entendu votre voix, si vous m'aviez parl, j'aurois perdu la
force de me soutenir. L'apparition d'un tre surnaturel, portant  la
fois dans le coeur l'enchantement et la crainte, ne donneroit point
encore l'ide de ce que j'prouvai, quand vos yeux se levrent vers ma
fentre comme pour m'implorer, quand devant ma maison, depuis si
long-temps solitaire, je vis celui que j'ai tant pleur. Lonce, je
l'ai quitte, cette maison que vous veniez de me rendre chre, je l'ai
quitte  l'instant mme; il le falloit: si vous tiez revenu, tout
toit dit, je ne partois plus. Aprs le rcit que je me suis
condamne, non sans honte,  vous faire, serez-vous indign contre
moi? Vous inspirerai-je le sentiment amer dont vous m'avez menace? Ne
me rendrez-vous pas enfin la libert d'aller en Languedoc? Je suis
cache dans un lieu o vous ne pouvez me dcouvrir; et je n'attends
pour me mettre en route, que votre promesse de ne pas me suivre. Ah!
Lonce, quand je sacrifie toute ma destine  Matilde, voulez-vous
qu'un clat funeste empoisonne sa vie, sans nous runir!

Oui, Lonce, votre devoir et le mien, c'est de ne pas rendre Matilde
infortune. La morale, qui dfend de jamais causer le malheur de
personne, est au-dessus de tous les doutes du coeur et de la raison;
plus je souffre, plus je frmis de faire souffrir; et ma sympathie
pour la douleur des autres s'augmente avec mes propres douleurs: ne
vous appuyez point de ce sentiment pour me reprocher vos peines. Votre
malheur  vous, Lonce, c'est le mien; je ne puis tromper assez ma
conscience, pour me persuader que la bont me commande de ne pas vous
affliger. Ah! c'est  moi, c'est  ma passion que je cderois en
consolant votre coeur; je ne ferai jamais rien pour toi qui ne soit
inspir par l'amour.

Lonce, pourquoi vous le cacherois-je? je ne dois rien taire aprs ce
que j'ai dit. Si je n'avois compromis que moi, en passant ma vie avec
vous, si je n'avois dtruit que ma rputation et ce contentement
intrieur dont je faisois ma gloire et mon repos, j'aurois livr mon
sort  toutes les adversits qu'entrane un sentiment condamnable;
j'aurois prostern devant toi cette fiert, le premier de mes biens,
quand je ne te connoissois pas: quoi qu'il pt en arriver, je te
reverrois, et ce bonheur me feroit vivre, ou me consoleroit de mourir.
Mais il sagit du sort d'une autre, et l'amour mme ne pourroit
triompher dans mon coeur des remords que j'prouverois, si j'immolois
Matilde  mon bonheur. J'ai promis  sa mre mourante de la protger,
et quelque coupable que ft la malheureuse Sophie, c'est sur cette
promesse que s'est repose sa dernire pense. Qui pourroit absoudre
d'un crime envers les morts? Quelle voix diroit qu'ils ont pardonn?

Matilde elle-mme n'est-elle pas la compagne de mon enfance? Ne me
suis-je pas lie  son sort en le protgeant? Je recevrois votre vie
qui lui est due; je la dpouillerois  dix-huit ans de tout son
avenir; non, Lonce, accordez  Matilde ce qui suffit  son repos,
votre temps, vos soins; elle ignore que vous m'aimez, elle me devra de
l'ignorer toujours: cette ide me calmera, je l'espre, dans les
momens de dsespoir dont je ne puis encore me dfendre. Lonce, vous
serez heureux un jour par les affections de famille; vous n'oublierez
pas alors que j'ai renonc  tout dans cette vie, pour vous assurer le
bonheur des liens domestiques, et vous pourrez mler un souvenir
tendre de moi  vos jouissances les plus pures.




LETTRE V.

Lonce  Delphine,


Vous n'tes plus dans votre maison, vous l'avez quitte pour me fuir;
je ne puis retrouver vos traces; je parcours, comme un furieux, tous
les lieux o vous pouvez tre. Non, ce n'est pas de la vertu qu'une
telle conduite; pour y persister, il faut tre insensible. A quoi me
serviroit de vous peindre mes douleurs? vous avez brav tout ce que
pouvoit m'inspirer mon dsespoir! Cependant rassemblez tout ce que
vous avez de forces, car je mettrai votre me  de rudes preuves; et
s'il vous reste encore quelque bont, votre rsolution vous cotera
cher.

J'ai t  Bellerive,  Cernay chez madame de Lebensei; elle m'a jur,
d'un air qui me sembloit vrai, qu'elle ignoroit o vous tiez. Je suis
revenu, j'ai t trouver votre valet de chambre Antoine; vous
raconterai-je ce que j'ai fait pour obtenir de lui votre secret? Je
crois qu'il le sait, car il m'a presque promis de vous faire parvenir
demain cette lettre; mais rien n'a pu l'engager  me le dire. Je me
suis promen le reste du jour, envelopp de mon manteau, dans votre
rue, ou dans celles qui y conduisent: j'tois l pour m'attacher aux
pas d'Antoine; malheureux que je suis! rduit  me servir des plus
odieux moyens, pour obtenir de vous, qui croyez m'aimer, une grce que
vous ne devriez pas refuser au dernier des hommes.

Chaque fois que de loin j'apercevois une femme qui pouvoit me faire un
instant d'illusion, j'approchois avec un saisissement douloureux, et
je reculois bientt, indign d'avoir pu m'y mprendre. Je me sentois
de l'irritation contre tous les tres qui alloient, venoient,
s'agitoient, passoient  ct de moi, sans avoir rien  me dire de
vous, sans s'inquiter de mon supplice. Le soir, ne craignant plus
enfin d'tre reconnu, j'ai pu me reposer quelques momens sur un banc
prs de votre porte, et recevoir sur ma tte la pluie glace qui
tomboit hier. Mais le douloureux plaisir de m'abandonner  mes
rflexions, ne m'toit pas mme accord. J'coutois, je regardois avec
une attention soutenue, tout ce qui pouvoit se passer autour de votre
maison; mes penses toient sans cesse interrompues, sans que mon me
ft un instant soulage. Je me le vois  chaque moment, croyant voir
Antoine qui revenoit en cherchant  m'viter; quand je faisois
quelques pas dans un sens, je retournois tout  coup, me persuadant
que c'toit du ct oppos que j'aurois dcouvert ce que je cherchois.

Les heures se passoient, je restois seul dans les rues; il devenoit 
chaque instant plus invraisemblable qu'au milieu de la nuit je pusse
rien apprendre. Mais ds que je me dcidois  m'en aller, j'tois
saisi d'un dsir si vif de rester, que je le prenois pour un
pressentiment; et, quoique vingt fois tromp, je cdois aux agitations
de mon coeur, comme  des avertissemens surnaturels. Enfin le jour est
arriv; j'ai pris pour vous crire, une chambre en face de votre
maison; j'y suis maintenant, appuy sur la fentre d'o l'on voit
votre porte, et mes yeux ne peuvent se fixer un instant de suite sur
mon papier. Pourrez-vous lire ces caractres, tracs au milieu des
convulsions de douleur que vous me causez? Si je passe encore
vingt-quatre heures dans cet tat, je vous harai; oui, les anges
seroient has, s'ils condamnoient au supplice que vous me faites
souffrir. Ce supplice dnature mon caractre, mon amour, ma morale
elle-mme. Si vous prolongez cette situation, savez-vous qui souffrira
de ma douleur? Matilde, oui, Matilde,  qui vous me sacrifiez.

J'aurois eu des soins pour elle, si vous m'aviez aim, si je vous
avois vue; mais je dteste en elle l'hommage que vous lui faites de
mon sort. Je la regarde comme l'idole devant laquelle il vous a plu de
m'immoler, et du moins je jouis de penser que vos vertus imprudentes
autant qu'obstines n'auront fait que du mal  tous les trois.

Si vous me cachez o vous tes, si vous continuez  refuser de me
voir, ma rsolution est prise (et vous savez si je suis capable de
quelque fermet); je rvlerai  Matilde par quelle suite de mensonges
l'on m'a fait son poux; et, lui dclarant en mme temps que dans le
fond de mon coeur je regarde notre mariage comme nul, je lui
abandonnerai la moiti de ma fortune, elle conservera mon nom, et ne
me reverra jamais. Je passerai ce qu'il me restera de temps  vivre
auprs de ma mre, en Espagne; et celle  qui vous aviez jug
convenable de me dvouer, n'en tendra parler de moi qu' ma mort.

Que m'importe ce qu'on peut me dire sur le devoir! Les tourmens
n'affranchissent-ils pas des devoirs? Quand la fivre vient assaillir
un homme, on n'exige plus rien de lui; on le laisse se dbattre avec
la douleur, et tous ses rapports avec les autres sont suspendus.
N'ai-je pas aussi mon dlire? Peut-on rien attendre de moi? Je n'ai
qu'une ide, qu'une sensation; parlez-moi de vous revoir, et je vous
couterai, et toutes les vertus rentreront dans mon me; sans cet
espoir, qui pourra me faire renoncer  mes projets? Qui dcouvrira un
moyen d'agir sur ma volont? Personne, jamais personne. Et vous
surtout, Delphine, de quel droit m'offririez-vous des conseils pour le
malheur que vous m'imposez? C'est le dernier degr de l'insulte, que
de vouloir tre  la fois l'assassin et le consolateur.

Vous le voyez, tout est dit. J'instruirai Matilde, par une lettre, des
circonstances de notre mariage, de mon amour pour vous, et de la
dcision o je suis de vivre loin d'elle. Dans vingt-quatre heures
elle saura tout, si vous ne m'crivez pas que vos rsolutions sont
changes, ou seulement si vous gardez le silence. Ce que contiendra ma
lettre une fois dit est irrvocable. Si les paroles que je prononcerai
sont amres, vous saurez qui les a dictes; et si je plonge la douleur
dans le sein de Matilde, ce n'est pas ma main gare qu'il faut en
accuser, c'est le sang-froid, c'est la raison tyrannique qui vous sert
 me rendre insens.




LETTRE VI.

Rponse de Delphine  Lonce.


Vous avez cru m'effrayer par votre indigne menace: depuis que je vous
connois, je me suis senti de la force contre vous une seule fois,
c'est aprs avoir lu votre lettre. J'ai imagin pendant quelques
instans que vous pouviez faire ce que vous m'annonciez, et je pensois
 vous sans trouble, car j'avois cess de vous estimer.

Lonce, ce moment d'une tranquillit cruelle n'a pas dur; j'ai rougi
d'avoir craint que vous fussiez capable de l'action la plus dure et la
plus immorale, que jamais homme pt se permettre! Vous, Lonce, vous
condamneriez au plus cruel isolement une femme aussi vertueuse que
Matilde! Elle vient de perdre sa mre, et vous lui teriez son poux!
Vous lui laisseriez, dites-vous, votre nom et votre bien; c'est--dire
que vous seriez sans reproches aux yeux du monde, qui juge si
diffremment les devoirs des maris et des femmes. Mais que feriez-vous
rellement pour Matilde? Avez-vous rflchi au malheur d'une femme
dont tous les liens naturels sont briss? Savez-vous que par la
dpendance de notre sort et la foiblesse de notre coeur, nous ne
pouvons marcher seules dans la vie? Matilde est trs-religieuse, mais
sa raison a besoin de guide. S'il ne lui restoit plus une seule
affection sur la terre, les chagrins, exaltant sa dvotion dj
superstitieuse, la porteraient bientt  un enthousiasme fanatique
dont on ne peut prvoir les effets.

Quel crime a-t-elle commis envers vous, pour la punir ainsi? Sa mre
l'estimoit assez, pour n'avoir pas os lui confier les ruses qui
cependant avoient servi  son bonheur. Matilde vous a vu, Matilde vous
a aim. Elle savoit qu'elle toit destine  vous pouser; elle a cru
suivre son devoir, en se livrant  l'attachement que vous lui
inspiriez. Et moi, juste ciel! et moi, qui dois si bien comprendre ce
que votre perte peut faire souffrir, je causerois  Matilde la douleur
au-dessus de toutes les douleurs! Car, ne vous y trompez pas, Lonce,
si vous vous rendiez coupable de l'action dont vous me menacez, c'est
moi que j'en accuserois; non parce que j'aurois refus de vous voir,
non pour avoir tent de triompher de ma foiblesse, mais pour vous
avoir laiss lire dans ce coeur, qui devoit se fermer pour jamais, du
moment o vous n'tiez plus libre.

Je m'accuserois d'avoir inspir un sentiment qui, loin de rendre
meilleur l'objet que j'aime, lui auroit fait perdre ses vertus.
Lonce, est-ce ainsi que nous sommes faits pour nous aimer? Ce
sentiment qui, je le crois, ne s'teindra jamais, ne devoit-il pas
servir  perfectionner notre me? Oh! qu'est-ce que l'amour sans
enthousiasme? Et peut-il exister de l'enthousiasme, sans que le
respect des ides morales soit ml de quelque manire  ce qu'on
prouve? Si je cessois d'estimer votre caractre, que seriez-vous pour
moi, Lonce? le plus aimable, le plus sduisant des hommes; mais ce
n'est point par ces charmes seuls que mon coeur et t subjugu. Ce
qui a dcid de ma vie, c'est que vos qualits, c'est que vos dfauts
mme, me sembloient appartenir  une me noble et fire: j'ai reconnu
en vous la passion de l'honneur, exagre, s'il est possible, mais
insparable, je l'imaginois, des vritables vertus; je vous ai cru le
besoin de votre propre approbation, plus encore que celui du suffrage
des autres hommes. Jamais on n'a prononc devant vous une parole
gnreuse ou sensible, sans que je vous aie vu tressaillir; jamais
vous n'avez entendu raconter une belle action, sans que vos regards
aient exprim cette motion profonde, qui dsigne l'une  l'autre les
mes d'une nature suprieure. Voudriez-vous abjurer tout ce qui fut la
cause de mon amour?

Dans ce moment o je me condamne au sacrifice le plus cruel que le
devoir puisse exiger, l'ide que je me suis faite de vous me soutient
et me relve; je souffre pour mriter votre estime; peut-tre ce motif
a-t-il plus d'empire sur moi, que je ne le crois encore. Vous
sacrifieriez l'amour et son bonheur  l'opinion publique, Lonce, vous
le feriez, je le sais; et que penseriez-vous donc de moi, si Dieu et
ma conscience avoient moins d'empire sur ma conduite, que l'honneur du
monde sur la vtre? Il me reste encore quelques forces, je dois m'en
servir pour fuir le remords. Si malgr mes efforts les plus sincres,
vous parvenez  renverser mes rsolutions, il n'y aura point de terme
aux malheurs qui nous poursuivront. Ma rputation s'altrera bientt,
et peut-tre m'en aimerez-vous moins. Juste ciel! pouvez-vous rien
imaginer qui alors galt mon supplice! Les sacrifices que j'aurois
faits  votre amour, me fltriroient  vos yeux mmes. Et qui sait
s'il seroit temps encore de ranimer votre coeur par une action
dsespre, et de reconqurir pour ma mmoire l'affection pure et vive
que le blme du monde auroit ternie!

Lonce, des craintes, des rflexions sans nombre se pressent dans ma
pense, et luttent contre le sentiment qui m'entrane vers toi. Ah!
que n'en cote-t-il pas pour s'arracher au bien suprme! Mais d'o
vient donc l'effroi qui me saisit, lorsque je me sens prte  cder 
vos voeux? C'est la protection du ciel qui m'inspire cet effroi
salutaire: peut-tre l'ombre d'un ami que j'ai perdu, fait-elle un
dernier effort pour me sauver, et gmit-elle autour de moi, sans que
mes sens puissent saisir, ni ses paroles, ni son image.

Lonce, si j'ai cess de vous entretenir de Matilde, dont j'tois
d'abord uniquement occupe, c'est que je ne crains plus le projet que
l'garement d'un instant vous avoit inspir; je n'ai pas besoin de
votre rponse pour tre sre que vous y avez renonc. Je ne sais dans
quel endroit de cette lettre, j'ai prouv tout  coup la certitude
que je vous avois persuad, mais cette impression ne m'a pas trompe.
O Lonce! nous ne sommes pas encore tout--fait spars; mes propres
mouvemens m'apprennent ce que vous ressentez. Il est rest dans mon
coeur je ne sais quelle intelligence, quelle communication avec vous,
qui me rvle vos penses.




LETTRE VII.

Lonce  Delphine.


Oui, je vous obirai, vous avez raison de n'en pas douter; je cde 
la vrit, quand c'est vous qui me l'annoncez. N'aurai-je donc pas le
pouvoir de vous persuader  mon tour?

Il est impossible que vous eussiez la force de vous montrer cruelle
envers moi, si j'avois su vous convaincre que la plus parfaite vertu
vous permettoit, vous ordonnoit mme peut-tre, de condescendre  ma
prire. Je ne sais si dans le dlire de la fivre, j'ai conu
l'esprance que vous seriez l'pouse de mon choix, que vous tiendriez
les sermens que vous auriez prononcs, si dans ce jour affreux j'avois
saisi votre main, que vous tendiez vers moi, et que je l'eusse
prsente  la bndiction du ciel; mais j'en prends  tmoin l'amour
et l'honneur, je ne vous demande qu'un lien pur comme votre me, un
lien sans lequel je ne puis exercer aucune vertu, ni faire le bonheur
de personne.

Vous m'ordonnez de rester auprs de Matilde, j'obirai; mais le
spectacle de mon dsespoir ne l'clairera-t-il pas tt ou tard sur mes
sentimens? Si vous m'tez l'mulation de vous plaire, si des
entretiens frquens avec vous ne raniment pas mon esprit dcourag, ne
me rendent pas le libre usage des qualits et des talens que je
possdois peut-tre, mais que je perds sans vous, que ferai-je dans la
vie? comment serai-je distingu dans aucun genre? comment avancerai-je
vers un but glorieux, quel qu'il soit? Aucun intrt, aucun mouvement
spontan ne me dira ce qu'il faut faire; et loin d'prouver de
l'ambition, je m'acquitterai des devoirs de la vie, comme une ombre
qui se promeneroit au milieu des tres vivans.

Puis-je cultiver mon esprit, quand il n'est plus capable d'une
attention suivie? lorsqu'il ne saisit une ide que par un effort?
quand je ne puis rien concevoir, rien faire sans une lutte pnible
contre la pense qui me domine? Quelle est la carrire que l'on peut
suivre, quelle est la rputation qu'on peut atteindre par des efforts
continuels? Quand la nature n'inspire plus lien que de la douleur, se
fait-il jamais rien de bon et de grand? Un revers clatant peut donner
de nouvelles forces  une me fire, mais un chagrin continuel est le
poison de toutes les vertus, de tous les talens, et les ressorts de
l'me s'affaissent entirement par l'habitude de la souffrance.

Vous croyez que je serai plus capable de remplir mes devoirs
domestiques, si vous m'arrachez les jouissances que je voudrois
trouver dans votre amiti; eh bien! ce sont des devoirs constans et
doux qui exigent une sorte de calme, qu'un peu de bonheur pourroit
seul me donner. Oui, Delphine, je vous le devrois ce calme; votre
figure enchanteresse enflamme et trouble souvent mon coeur; mais votre
esprit, mais votre me me font goter des dlices pures et
tranquilles. Quand, chez madame de Vernon, je vous entendois parler
sur la vertu, sur la raison, analyser les ides les plus profondes,
dmler les rapports les plus dlicats, je m'clairois en vous
coutant: je comprenois mieux le but de l'existence, je pressentois
avec plaisir l'utile direction que je pourrais donner  mes penses.
L'amour, quand c'est vous qui l'inspirez, ennoblit l'me, dveloppe
l'esprit, perfectionne le caractre; vous exercez votre pouvoir, comme
une influence bienfaisante, non comme un feu destructeur. Depuis que
je ne vous vois plus, je me sens dgrad, je ne fais plus rien de
moi-mme; je compare, en frmissant, la douleur qui m'attend,  celle
que j'ai dj sentie: j'essaie de recourir  des distractions
impuissantes, et je me dis souvent, qu'il vaudroit mieux se donner la
mort, qu'tre occup sans cesse  fuir la vie.

Delphine, ce ne sont pas l les peines ordinaires d'un amour
malheureux, celles dont le temps, ou l'absence, ou la raison peuvent
triompher; c'est un besoin de l'me, toujours plus imprieux, plus on
veut le combattre. Votre visage ne feroit pas l'enchantement de mes
regards, la jeunesse ne prodiguerait pas tous ses charmes  votre
taille ravissante, que j'prouverois encore pour vous le sentiment le
plus tendre. Vos ides et vos paroles auroient sur moi tant d'empire,
qu'aprs vous avoir entendue, jamais je ne pourrais aimer une autre
femme.

Ah! mon amie, ne le sens-tu pas comme moi? l'univers et les sicles se
fatiguent  parler d'amour, mais une fois, dans je ne sais combien de
milliers de chances, deux tres se rpondent par toutes les facults
de leur esprit et de leur me; ils ne sont heureux qu'ensemble,
anims, que lorsqu'ils se parlent; la nature n'a rien voulu donner 
chacun des deux qu' demi, et la pense de l'un ne se termine que par
la pense de l'autre.

S'il en est ainsi de nous, ma Delphine, quels efforts insenss veux-tu
donc essayer? Tu me reviendras dans quelques annes; si je vis, si
nous vivons tu me reviendras, ne pouvant plus lutter contre la
destine du coeur; mais alors il ne nous restera que des mes abattues
par une trop longue infortune. Nous n'aurons plus la force de nous
relever, et de soutenir, sans en tre accabls, cette masse de
douleurs, que la nature fait peser sur la fin de la vie.

Delphine! Delphine! crois-moi quand je te jure de respecter tous les
devoirs, toutes les vertus que tu me commandes; aprs un tel serment,
tu n'as pas le droit de me refuser. Tu parles de ta faiblesse, tu
prtends la craindre; ah, cruelle! combien tu, te trompes! Mais enfin
tu dirois vrai, que moi, l'amant qui t'adore, je te prserverai, si
ton coeur se confie au mien; je respecterai ta vertu, ta cleste
dlicatesse, tout ce qui fait de toi l'ange des anges! Je veux que ton
image reste en tout semblable  celle qui remplit maintenant mon
coeur; et la plus lgre altration dans tes qualits me causeroit une
douleur que toutes les jouissances de l'amour ne pourroient racheter.

Vous protgez Matilde, je m'occuperai attentivement de son bonheur;
vous connoissez son caractre, son genre de vie, la nature de son
esprit, vous savez combien il est ais de lui cacher ce qui se passe
dans le monde et mme autour d'elle; je la rendrai plus heureuse, par
les soins que je croirai lui devoir en compensation du bonheur que je
goterai sans elle; je la rendrai plus heureuse en rparant ainsi les
torts qu'elle ignorera, que si, l'me dchire, je tranois quelque
temps encore loin de vous, une vie de dsespoir. Delphine, tout est
prvu, j'ai rpondu  tout, il ne reste plus de dfense  votre coeur,
mon innocente prire ne peut plus tre refuse.

Me condamneriez-vous  repousser un soupon que vous me faites
entrevoir? Vous avez le droit de m'accabler de mes dfauts, aprs le
malheur dans lequel ils m'ont prcipit; cependant deviez-vous me dire
que je vous aimerois moins, si votre rputation toit altre, si elle
l'toit par votre condescendance mme pour mon bonheur? Mon amie,
rejette loin de toi ces craintes indignes de tous deux, laisse-moi
passer chaque jour une heure auprs de toi; le charme de cette heure
se rpandra sur le reste de ma vie, je l'attendrai, je m'en
souviendrai; mon sang en circulant dans mes veines, ne m'y causera
plus une douleur brlante. Je pourrai penser, agir, faire du bien aux
autres, remplir les devoirs de ma vie, et mourir regrett de toi.

Je vais porter cette lettre  votre porte, l'esprance me ranime; si
tu as dit vrai, Delphine, si nos coeurs se devinent encore, cette
esprance est le prsage assur de ta rponse.

A onze heures du soir.

J'arrive chez vous, et j'apprends que vous tes partie. Partie! et
l'on ne veut pas me dire par quelle route! qu'esprent-ils ceux qui
s'obstinent  garder ce barbare silence? pensent-ils que sur la terre
je ne saurai pas vous trouver? Si cette lettre vous arrive avant moi,
prparez votre coeur, votre coeur, quelque dur qu'il soit,  beaucoup
souffrir; car vous serez inflexible, je dois le croire  prsent, et
nanmoins il est des vnemens funestes, que vous ne verrez pas sans
frmir. Adieu; je ne m'arrte plus que je n'aie rencontr la mort ou
vous.




LETTRE VIII.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Paris, ce 14 dcembre 1790.


Je reste, ma chre Louise! ce mot est peut-tre bien coupable, mais si
vous le pardonnez, tout ce que j'ai  vous dire ne servira qu' me
justifier.

Vous savez dans quel tat j'tois quand je me dfendois de le voir; je
prenois ma douleur pour le trouble le plus coupable et le plus
dangereux: maintenant que je suis rsolue  ne plus le quitter, je
suis calme, je ne me crains plus; ce qu'il me falloit, c'toit le voir
et lui parler. Je ne forme pas un souhait,  prsent que ce bonheur
m'est assur; je suis certaine de passer ainsi toutes les annes de ma
jeunesse, sans avoir mme  combattre un seul mouvement condamnable.
Je serai son amie, tous les sentimens de mon coeur lui seront
consacrs, mais cette union ne nous inspirera jamais que les plus
nobles vertus.

Louise, je luttois contre la nature et la morale, en me sparant de
lui. Je voulois triompher de l'horreur que m'inspiroit l'ide de le
faire souffrir, je devois donc tre agite sans cesse par une
incertitude dchirante; ne sachant si j'tois vertueuse ou criminelle,
barbare ou gnreuse, tout toit confondu dans mon esprit. Je crois
comprendre  prsent ce qu'il faut accorder  mes devoirs, et je les
concilierai. Peut-tre ne pourrai-je conserver ce qu'on appelle dans
le monde une existence et de la rputation; mais songez-vous pour quel
prix je les expose? c'est pour le voir et le voir sans remords! Que
les ennemis inventent  leur gr des calomnies, des perscutions, des
peines, ils n'en trouveront point que je ne mprise au sein d'un tel
bonheur. L'amour tel que je le sens, ne me laisse craindre que le
crime ou la mort: le reste des maux de la vie ne s'offre  moi que
comme ces brouillards lointains et passagers qui fixent  peine un
instant nos regards.

Il faut vous raconter, ma soeur, la scne terrible et douce qui a
dcid de mon sort.

Madame d'Artenas, tmoin, malgr moi, de mon refus de voir mon ami, et
de la douleur que j'en prouvois, s'toit rendue matresse de mon
secret, et m'avoit emmene chez elle  l'insu de Lonce, pour me
drober  ses recherches. J'tois convaincue, par ses lettres, que je
ne pourrois jamais obtenir de lui la promesse de ne pas me suivre.
Craignant que d'un instant  l'autre il ne dcouvrt ma retraite, je
me dcidai  partir, en faisant un dtour, pour regagner la route du
midi. Le soir mme o je vous le mandai, ma rsolution fut prise et
excute. J'tois soutenue, je crois, dans ce grand effort, par la
fivre que la solitude et la douleur m'avoient donne; une exaltation
force m'animoit, et j'tois si presse d'accomplir mon cruel
sacrifice, que je montai dans ma voiture un quart d'heure aprs m'tre
dtermine  m'en aller. Je laissai Antoine  Paris pour arranger mes
affaires, et n'ayant avec moi que ma femme de chambre, je partis dans
un tat qui ressembloit bien plus  l'garement du dlire, qu'au
triomphe de la raison.

La nuit toit noire et le froid assez vif; je jetai mon mouchoir sur
ma tte, et m'enfonant dans ma voiture, son mouvement m'emporta
pendant trois heures, sans me faire changer d'attitude. tourdie par
cette course rapide, je ne suivois aucune ide, je les repoussois
toutes successivement: nanmoins c'toit en vain que je cherchois 
confondre, dans mon trouble, les souvenirs et les regrets qui se
prsentoient  moi; je parvenois  obscurcir ce qui se passoit dans
mon esprit, mais rien ne calmoit ma douleur. Je m'imagine que l'tat
de mon me avoit quelque ressemblance alors avec celui des malheureux
condamns  la mort, lorsque, ne se sentant pas la force d'envisager
cette ide, ils essaient d'touffer en eux toute facult de rflexion.

Un air glac, dont je ne m'tois point garantie, me causoit de temps
en temps des sensations assez pnibles, et cette souffrance me faisoit
un peu de bien. Je pressois quelquefois mon mouchoir sur ma bouche,
jusqu'au point de m'ter la respiration pendant un moment, afin de
dtourner par un autre genre de douleur, la pense que je redoutois
comme un fantme perscuteur. Je ne sais ce qui me seroit arriv,
lorsque aprs de vains efforts pour chapper  moi-mme, j'aurois
considr dans son entier le sort que je m'imposois. Mais j'tois
parvenue, je crois,  cet excs de malheur qui fait descendre sur nous
le secours de la clmence divine.

Un vnement que je pourrois appeler surnaturel, du moins par
l'impression que j'en ai reue, vint tout  coup changer mon tat, et
me dlivrer des tourmens du dsespoir. J'entendis mes postillons qui
crioient:--_Pourquoi voulez-vous nous arrter? Qui tes-vous?
Rangez-vous  l'instant, rangez-vous._--Je crus d'abord que des
voleurs vouloient profiter de la nuit pour nous attaquer, et moi, que
vous connoissez craintive, j'prouvai une motion presque douce.
L'ide me vint que Dieu avoit piti de moi, et m'envoyoit la mort.
J'avanai prcipitamment ma tte  la portire, avide du pril quel
qu'il ft, qui devoit m'arracher aux impressions que j'prouvois.

Je ne pouvois rien voir, mais j'entendis une voix qui, depuis la
premire fois qu'elle m'a frappe, n'est jamais sortie de mon coeur,
prononcer ces mots: _Faites avancer vos chevaux si vous voulez,
crasez-moi, mais je ne reculerai pas_.--Arrtez, m'criai-je,
arrtez.--Les postillons ne distinguoient point mes paroles, et je
crus qu'ils se prparaient  partir en renversant celui qui s'toit
plac devant eux; je fis des efforts pour ouvrir la portire; le
tremblement de ma main m'empchoit d'y russir; ce tremblement
augmentait  chaque seconde qu'il me faisoit perdre. Je sentois que si
je ne parvenois pas  descendre, les postillons ne me comprenant pas,
attribueroient mes cris  l'effroi, et prenant Lonce pour un
assassin, pourraient l'craser  l'instant sous les pieds des chevaux
et les roues de ma voiture. Non, jamais un supplice de cette nature ne
sauroit se peindre! Enfin je m'lanai hors de cette fatale portire;
Lonce qui m'avoit entendue, s'toit jet en bas de son cheval, et
courant vers moi, il me reut dans ses bras.

Divinit des justes! que ferez-vous de plus pour la vertu? Que
rservez-vous pour elle dans les cieux, quand sur la terre vous nous
avez donn l'amour? Je le retrouvois le jour mme o je m'tois
condamne  le quitter pour toujours. Mon coeur reposoit sur le sien,
au moment o j'avois cru sentir la voiture qui me tranoit, se
soulever en passant sur son corps; non, je n'aurois pas t un tre
sensible et vrai, si je n'avois pas t rsolue dans cet instant, 
donner ma vie  celui dont la prsence venoit de me faire goter de
telles dlices. Ah! Louise, qui pourroit se replonger dans le
dsespoir, quand un coup du sort l'en a retir? qui pourroit se
rejeter volontairement dans l'abme, reprendre toutes les sensations
douloureuses, suspendues, effaces par la confiance que le bonheur
inspire si rapidement? Non, j'ose l'affirmer, le coeur humain n'a pas
cette force.

Lonce me porta pendant quelques pas; il me croyoit vanouie, je ne
l'tois point; j'avois conserv le sentiment de l'existence pour jouir
de cet instant, peut-tre marqu par le ciel, comme le dernier et le
plus haut degr de la flicit qu'il me destine. Le premier mot que je
dis  Lonce, fut la promesse de renoncer  mon projet de dpart; ce
dpart m'toit devenu dsormais impossible, et je ne voulois pas qu'il
pt en douter un instant, aprs que ma dcision toit prise. Ah!
Louise, quelle reconnoissance il m'exprima! quel sentiment dlicieux
le bonheur de ce qu'on aime ne fait-il pas prouver! Je ne sais quelle
terreur, cre par l'imagination, avoit effray, troubl mon esprit
depuis quinze jours. Pourquoi donc, pourquoi voulois-je me sparer de
Lonce? N'existe-t-il pas des soeurs qui passent leur vie avec leurs
frres? des hommes dont l'amiti honore et console les femmes les plus
respectables? Pourquoi m'estimois-je si peu que de ne pas me croire
capable d'purer tous les sentimens de mon coeur; et de goter  la
fois la tendresse et la vertu?

Ds que Lonce me vit rsolue a ne pas me sparer de lui, il s'tablit
entre nous la plus douce intelligence; il donna avec une grce
charmante des ordres tout autour de moi, plaa ma femme de chambre
dans le cabriolet d'Antoine, qui toit venu me rejoindre, et se mla
enfin de tous les dtails, avec la vivacit la plus aimable, comme
s'il et cru prendre ainsi possession de ma vie.

Aprs m'avoir fait remonter dans ma voiture, il me montra, par les
soins les plus tendres, son inquitude sur l'tat de tremblement o
j'tois; il m'entoura de son manteau, ouvrit et referma les glaces
plusieurs fois, pour essayer ce qui pourroit me faire du bien; je
voyois en lui une activit de bonheur, une sorte d'impossibilit de
contenir sa joie, qui me jetoit dans une rverie enchanteresse; je me
taisois, parce qu'il parloit; j'tois calme, parce que l'expression de
ses sentimens toit vive. Oh, Louise! personne, personne au monde, se
faisant l'ide de cette flicit, ne renonceroit  l'prouver!

Il fut convenu entre Lonce et moi que je dirois,  mon retour 
Paris, que la fivre m'avoit saisie eu route et m'avoit oblige de
revenir. J'coutai ses projets pour nous voir, chaque jour, sans
jamais causer la moindre peine  Matilde; ils toient tels que je
pouvois les dsirer; il revint souvent aussi  m'entretenir des
mnagemens qu'il auroit pour ma rputation.--Lonce, lui rpondis-je,
ne faites dsormais rien pour moi qui ne soit ncessaire  vous; je ne
suis plus  prsent qu'un tre qui vit pour celui qu'elle aime, et
n'existe que dans l'intrt et la gloire de l'objet qu'elle a choisi.
Tant que vous m'aimerez, vous aurez assez fait pour mon bonheur; mon
amour-propre, mes penchans, mes dsirs sont tous renferms dans ma
tendresse. Ne tourmentez ni ma conscience ni mon amour, et dcidez de
ma vie sous tous les autres rapports; je me mets, avec fiert comme
avec joie, dans la dpendance absolue de votre volont.

--Louise, avec quelle passion, avec quels transports Lonce me
remercia! Votre heureuse Delphine entendit pendant trois heures le
langage le plus loquent de l'amour le plus tendre. Lonce n'eut pas
un instant, j'en suis sre, l'ide de se permettre une expression, un
regard qui pt me dplaire. Que le coeur est bon! qu'il est pur! qu'il
est enthousiaste, alors qu'il est heureux!

Je trouvai, en arrivant chez moi, la dernire lettre que Lonce
m'avoit crite, et que je n'avois point reue; il me sembla qu'elle
et suffit pour m'entraner; mais qu'il toit doux de la lire
ensemble! Les expressions de la douleur de Lonce me faisoient jouir
encore plus de son bonheur actuel, et je me plaisois  lui faire
rpter les prires qu'il m'avoit adresses, pour m'en laisser toucher
une seconde fois. Mais enfin, je m'aperus qu'il toit trois heures du
matin; au premier mot que je dis  Lonce, il obit, et me quitta pour
retourner chez lui.

J'avois perdu le repos depuis plusieurs mois; j'ai dormi profondment
le reste de cette nuit. Quand je me suis rveille, un beau soleil
d'hiver clairoit ma chambre; il avoit ses rayons de fte, et
condescendoit  mon bonheur. Je priai Dieu long-temps, je n'avois rien
dans l'me que je craignisse de lui confier; aprs avoir pri, je vous
ai crit. Ma soeur, je l'espre, vous ne me condamnerez pas; nous
avons toujours eu tant de rapports dans notre manire de penser et de
sentir! comment se pourroit-il que je fusse contente de moi, et que
vous trouvassiez ma conduite condamnable? Cependant, Louise,
htez-vous de me rpondre. Adieu.




LETTRE IX.

Lonce  Delphine.


Mon amie, quoi qu'il puisse nous arriver, remercions le ciel de nous
avoir donn la vie. Arrte ta pense sur ce jour qui vient de
s'couler; il a fait une trace lumineuse dans le cours de nos annes,
et nous tournerons nos regards vers lui, quelque avenir que le sort
nous destine.

Ds mon enfance, un pressentiment assez vif, assez habituel, m'a
persuad que je prirois d'une mort violente: ce matin cette ide
m'est revenue  travers les dlices de mes sentimens, mais elle avoit
pris un caractre nouveau; je n'tois plus effray du prsage, je ne
dsirois plus de le dtourner; je ne voyois plus la vie que dans
l'amour, et je me plaisois  penser que si je prissois foudroy dans
la jeunesse par quelqu'un des vnemens qui menacent un caractre tel
que le mien, je prirois dans l'ardeur de ma passion pour toi, et
long-temps avant que l'ge et refroidi mon coeur.

Dis-moi, Delphine, pourquoi la pense de la mort se mle avec une
sorte de charme aux transports de l'amour? Ces transports vous
font-ils toucher aux limites de l'existence? Est-ce qu'on prouve en
soi-mme des motions plus fortes que les organes de la nature
humaine, des motions qui font dsirer  l'me de briser tous ses
liens pour s'unir, pour se confondre plus intimement encore avec
l'objet qu'elle aime? Ah! Delphine, que je suis heureux! que je suis
attendri! mes yeux sans cesse remplis de larmes, ma voix mue, mes pas
lents et rveurs, pourroient me donner l'apparence du plus foible des
tres. Mon caractre, cependant, est loin d'tre amolli, mais c'est un
tat extraordinaire que cette inpuisable source d'impressions
sensibles, qui se rpand dans tout mon tre. L'air dchiroit hier ma
poitrine oppresse, ce matin il me semble que je respire l'amour et le
bonheur.

Ah! que j'aime la vie! chaque mouvement, chaque pense qui me rappelle
l'existence est un plaisir que je voudrois prolonger; je retiens le
temps comme un bienfaiteur.

Delphine, nous serons une fois malheureux, ainsi le veut la destine;
mais nous n'aurons jamais le droit de nous plaindre. J'ai senti les
battemens de ton coeur sur le mien, tes bras m'ont serr de toute la
puissance de ton me; ces peines, ces inquitudes, ces doutes qui
psent toujours au dedans de nous-mmes, et troublent en secret nos
meilleurs sentimens, ces infirmits de l'tre moral enfin avoient
disparu tout  coup en moi. J'tois libre, gnreux, fier, loquent;
s'il et fallu dans ce moment tonner les hommes par le plus intrpide
courage, les entraner par des expressions enflammes, j'en tois
capable, j'en tois digne, et nul gnie mortel n'auroit pu s'galer 
ton heureux amant. C'est avec cet enthousiasme d'amour, que toi seule
au monde peux inspirer, que je saurai tromper l'ivresse o me jette ta
beaut; si quelquefois cet effort m'est pnible, rappelle-moi que tu
tiens de mon aveu mme qu'hier, hier! rien ne manquoit  mon bonheur.

Delphine, je te verrai ce soir, je le puis sans le moindre
inconvnient: tout s'arrange, tout est facile, les plus petites
circonstances secondent mes dsirs; je suis un tre favoris du ciel 
cause de toi. Tu m'instruiras dans ta religion, je ne m'en tois pas
occup jusqu' ce jour; mais j'ai tant de bonheur, qu'il me faut o
porter ma reconnoissance! ce n'est pas assez du culte que je te rends,
il faut me dire  qui je dois ta vie, qui te l'a donne, qui te la
conserve. Impose-moi quelques sacrifices, quelques peines; mais il n'y
en a plus au monde. Comment faire pour dcouvrir quelques devoirs qui
me cotent, quelques actions qui puissent m'tre comptes, quand je te
verrai tous les jours? Oh, Delphine! calme-moi, s'il est possible; sur
l'excs de mon bonheur, sur sa dure. Dis-moi que le ciel t'a permis
de me donner un sort qui n'toit pas fait pour les hommes; je puis
tout esprer, je puis tout croire! Quel miracle m'tonneroit, quand un
moment a chang la nature entire  mes yeux!

Oui, je possde cette flicit, la mort seule la terminera; il n'y en
aura plus de ces terribles jours, pendant lesquels je ne te voyois
pas. Mon amie, la force de les concevoir et de les supporter n'existe
plus en moi; j'ai perdu en un instant toute puissance sur mon me; le
bonheur est devenu mon habitude, mon droit; il faut me mnager avec
bien plus de soin que dans le temps de mon dsespoir. Je suis heureux,
mais tout mon tre est branl; les palpitations de mon coeur sont
rapides; je sens dans mon sein une vie tremblante, que la moindre
peine anantirait  l'instant. Oh, Delphine! le bonheur parfait tonne
la nature humaine; ma tte se trouble, et je suis prt  devenir
misrablement superstitieux, depuis que je possde tous les biens du
coeur.

Adieu, Delphine, adieu; je veux en vain m'exprimer: il y a dans les
passions violentes une ardeur, une intensit dont l'me seule a le
secret. Une sympathie cleste, une tincelle d'amour te rvlera
peut-tre ce que j'prouve.




LETTRE X.

Mademoiselle d'Albmar  Delphine.

Montpellier, ce 20 dcembre.


Je le crois, j'en suis sre, ma chre Delphine, puisque vous tes
heureuse, vous n'avez pas dans le coeur un seul dsir, une seule
pense que la vertu la plus parfaite ne puisse approuver: mais hlas!
vous ne vous doutez pas de tous les prils de votre situation; faut-il
que je sois force par les devoirs de l'amiti,  ne pas partager avec
vous le premier sentiment de joie que vous m'ayez confi depuis six
mois! Je ne vous demande point ce qu'il n'est plus temps d'obtenir; en
lisant vos expressions passionnes, je me suis convaincue que vous
n'tes plus capable du grand sacrifice pour lequel vous avez
courageusement lutt; mais du moins rflchissez sur les chagrins dont
vous tes menace, afin qu'une crainte salutaire vous serve de guide
encore, s'il est possible. Vous croyez que Lonce n'exigera jamais de
vous de renoncer aux principes de vertu, sans lesquels une me comme
la vtre ne pourroit trouver aucun bonheur; je crois que dans ce
moment son coeur est satisfait par un bien inespr; mais si vous ne
pouvez supporter son malheur, pensez-vous qu'il n'essaiera pas de ce
moyen puissant pour tourmenter votre vie? Vous triompherez, je le
crois; mais au prix de quelle douleur! l'avez-vous prvu?

Quand vous parviendriez  guider les sentimens de Lonce dans ses
rapports avec vous, pouvez-vous oublier son caractre? Il ne s'en
souvient plus lui-mme  prsent, il ne sent que son amour: mais ne
savez-vous pas que les dfauts qui tiennent  notre nature ou aux
habitudes de toute notre vie, renaissent toujours ds qu'il existe une
circonstance qui les blesse! Vous abandonnez, dites-vous, le soin de
votre rputation, il vous suffit de veiller  la rectitude de votre
conduite; mais s'il arrive ce qui ne peut manquer d'arriver, si l'on
souponne et si l'on blme votre liaison avec Lonce, il souffrira
lui-mme beaucoup du tort qu'elle vous fera, et vous retrouverez
peut-tre avec amertume son irritabilit sur tout ce qui tient 
l'opinion.

Enfin, pouvez-vous vous flatter que Matilde, malgr tous vos
mnagemens pour elle, ne dcouvre pas une fois les sentimens que vous
inspirez  Lonce? et croyez-vous qu'elle ft heureuse, en apprenant
qu'elle vous doit jusques aux soins mme de son poux, et que sa
conduite envers elle dpend entirement de votre volont?

Je vous le rpte, je ne vous donne point les conseils rigoureux qui
seroient maintenant inutiles; mais songez que c'est dans le bonheur
qu'il est ais de fortifier sa raison. Je n'exige rien des malheureux,
ils ont assez  faire de vivre; il n'en est pas de mme de vous,
Delphine; vous jouissez maintenant d'une situation qui vous enchante,
c'est ce moment qu'il faut saisir pour vous accoutumer, par la
rflexion,  supporter un avenir peut-tre, hlas! trop vraisemblable.
Il m'en cote de vous le dire, mais je n'ai pas vu un seul exemple de
bonheur et de vertu dans le genre de liaison que vous projetez.
L'exemple de la vertu, vous le donnerez, mais non celui du bonheur. Ce
qu'on prvoit et ce qu'on ne prvoit pas brise des noeuds trop chers
et trop peu garantis; la socit tant tout entire ordonne d'aprs
des principes contraires  ces relations de simple choix, elle pse
sur elles de toute sa force, et finit toujours par les rompre; alors
le reste des annes est dvor d'avance; on ne peut plus reprendre 
ces intrts,  ces gots simples qui font passer doucement les jours
que la Providence nous destine. L'on a connu, l'on a prouv cette
existence anime que donnent les sentimens passionns, et l'on n'est
plus accessible  aucune des jouissances communes de la vie. La
puissance de la raison sert  supporter le malheur, mais la raison ne
peut jamais nous crer un seul plaisir; et quand l'amour a consum le
coeur, il faudroit un miracle pour faire rejaillir de ce coeur ainsi
consum, la source des plaisirs doux et tranquilles.

Oh, Delphine! pauvre Delphine! vous immolez tout  quelques annes, 
moins encore, peut-tre! Je vous en conjure, regardez votre sjour ici
comme un asile, ne renoncez pas  y venir, n'ajoutez pas
l'imprvoyance et l'aveugle scurit  tous les sentimens qui vous
captivent. Reposez-vous un moment dans le bonheur, mais afin de
reprendre des forces pour continuer la route de la vie. Hlas! vous
n'avez pas fini de souffrir, ne relchez pas tous les liens qui vous
soutenoient; tous ces liens, qui sont plus souvent encore un appui
qu'une gne, ils ne vous seront que trop ncessaires. Mon amie, nous
l'avons dit souvent ensemble, la socit, la Providence mme,
peut-tre, n'a permis qu'un seul bonheur aux femmes, l'amour dans le
mariage; et quand on en est priv, il est aussi impossible de rparer
cette perte que de retrouver la jeunesse, la beaut, la vie, tous les
dons immdiats de la nature, et dont elle dispose seule.

Il en cote, je le sens, de se prononcer que l'on ne peut plus tre
heureux; mais il seroit plus amer encore de se faire illusion sur
cette vrit; et, dans de certaines situations, c'est un grand mal que
l'esprance; sans elle, le repos natroit de la ncessit. Delphine,
l'amiti doit rserver ses foiblesses pour l'instant de la douleur; au
milieu des prosprits, il faut qu'elle fasse entendre une voix
svre.

Je ne vous ai parl que des peines qui menacent le sentiment auquel
vous vous livrez; je ne me suis pas permis de craindre pour vous le
plus grand des malheurs, le remords. Ah! vous avez fait une cruelle
exprience de la douleur, et cependant vous ne connoissez pas encore
tout ce que le coeur peut souffrir; vous l'apprendriez, si vous aviez
manqu  vos devoirs. Aussi long-temps que vous les respecterez, mon
amie, la faveur du ciel peut encore vous protger.




LETTRE XI.

Lonce  Delphine.

Paris, ce 29 dcembre.


Vous tes heureuse, ma Delphine, mon coeur ne devroit plus rien
dsirer; il y a quinze jours que je ne croyois pas mme  la
possibilit de la peine; il me sembloit qu'elle ne rentreroit jamais
dans mon coeur; cependant je suis inquiet, presque triste; je voulois
te le cacher, mais j'ai senti que j'offenserois cette intimit
parfaite, qui confond nos mes, si je laissois s'tablir le moindre
secret entre nous.

Je vous en conjure, Delphine, n'interprtez pas mal ce que je vais
vous dire. Ce ne sont point des sentimens rprims, quoique
invincibles, qui troublent dj mon bonheur; ce n'est pas non plus la
jalousie qui s'empare de moi; comment pourroit-elle m'atteindre? mon
coeur en est prserv par mon estime, par mon admiration pour toi:
mais je hais cette vie du monde dans laquelle vous avez reparu avec
tant d'clat. Quand je vais chez vous, j'y rencontre sans cesse des
visites, je ne suis jamais sr d'un instant de conversation tte 
tte; plusieurs fois les importuns pour qui vous tes charmante, sont
demeurs  causer avec vous, jusqu' l'heure o la prudence ne me
permettoit plus de rester.

Hier au soir, par exemple, hier j'ai pass quatre heures avec vous, et
pendant ces quatre heures, qui pourroit le croire! je n'ai prouv que
des sentimens pnibles. Madame d'Artenas vous avoit perscute pour
souper chez elle, vous aviez cru devoir y consentir: c'toit,
m'avez-vous dit, afin de prouver par l'accueil mme que vous recevriez
au milieu de la meilleure socit de Paris, que l'impression des
bruits rpandus contre vous toit entirement efface; car vous aussi,
Delphine, vous vous occupez de captiver l'opinion du monde, et vous y
russissez parfaitement; je vous ai suivie dans ce tourbillon, et si
je n'y avois pas t, je ne vous aurois pas vue de tout le jour.

J'arrivai avant vous, vous entrtes; jamais je ne vous avois vue si
belle! cet habit noir sur lequel retomboient vos cheveux blonds, ce
crpe qui environnoit votre taille et faisoit ressortir la plus
clatante blancheur, toute votre parure enfin contribuoit  vous
rendre blouissante. J'entendis des murmures d'admiration de toutes
parts, et je ne sais pourquoi je ne me sentis pas fier de votre
succs; il me sembloit que vous deviez votre clat au dsir de plaire
gnralement, et non  votre attachement pour moi seul; cette
impression fut la premire que j'prouvai en vous voyant, et le reste
de la soire ne fut que trop d'accord avec ce pnible sentiment.

Jamais vous n'avez produit tant d'effet par votre prsence et par
votre conversation! jamais vous n'avez montr un esprit plus sduisant
et plus aimable! Trois rangs d'hommes et de femmes faisoient cercle
autour de vous, pour vous voir et vous entendre. La jalousie, la
rivalit toient pour un moment suspendues; on toit avec vous comme
les courtisans avec la puissance; ils cherchent  s'en approcher sans
se comparer avec elle; chacun toit glorieux de bien comprendre tout
le charme de vos expressions, et pour un moment les amours-propres
luttoient seulement ensemble  qui vous admireroit le plus. Moi, je me
tins  quelque distance de vous, sans perdre un mot de votre
entretien. J'entendis aussi les exclamations d'enthousiasme, je dirois
presque d'amour, de tous ceux qui vous entouroient. Tandis que votre
esprit se montroit plus libre, plus brillant que jamais, il m'toit
impossible de me mler  la conversation; vous tiez gaie et j'tois
sombre. Cependant, moi aussi, Delphine, moi aussi je suis heureux.
Pourquoi donc tois-je si embarrass, si triste? expliquez-moi la
raison de cette diffrence; oh! si vous alliez dcouvrir que c'est
parce que je vous aime mille fois plus que vous ne m'aimez!

Certainement, la vie de Paris ne peut convenir  l'amour; le sentiment
que vous avez daign m'accorder s'affoibliroit au milieu de tant
d'impressions varies. Je le sais, votre coeur est trop sensible pour
que l'amour-propre puisse le distraire des affections vritables; mais
enfin ces succs inous que vous obtenez toujours, ds que vous
paroissez, ne vous causent-ils pas quelques plaisirs? et ces plaisirs
ne viennent pas de moi; ce seroient eux, au contraire, qui pourroient
vous ddommager de mon absence. Je suis glorieux de votre beaut, de
votre esprit, de tous vos charmes, et cependant ils me font prouver
cette jalousie dlicate qui ne se fixe sur aucun. objet, mais
s'attache aux moindres nuances des sentimens du coeur; ces suffrages
qui se pressent autour de vous, il me semble qu'ils nous sparent; ces
loges que l'on vous prodigue, donnent  tant d'autres l'occasion de
vous nommer, de s'entretenir de vous, de prononcer des paroles
flatteuses, des paroles que moi-mme je vous ai dites souvent, et que
je serai sans doute entran  vous redire encore!

Oh! mon amie, puisque vous ne m'appartiendrez jamais entirement,
puisque ces charmes qui enivrent tous les regards ne seront jamais
livrs  mon amour, il faut me pardonner d'tre prt  m'irriter,
quand on vous voit, quand on vous entend, quand on gote presque alors
les mmes jouissances que moi. Pardon, ma Delphine, j'ai blasphm; tu
m'aimes,  qui donc puis-je me comparer sur la terre? Mais je ne puis
jouir de mon sort au milieu du monde; l'observation qui nous environne
m'importune; je ne suis bien que seul avec toi; dans toute autre
situation je souffre, je sens avec une nouvelle amertume le dsespoir
de n'tre pas ton poux. Tu veux que je sois heureux, eh bien! j'ose
te supplier de retourner  Bellerive; la saison est rude encore; mais
n'est-il pas vrai que tu ne compteras pour rien ce qui pourroit
dplaire  d'autres femmes?

Les devoirs que tu m'imposes envers Matilde, ne me permettront pas de
te voir avant sept heures du soir; tu seras souvent seule jusqu'alors,
mais tu goteras quelque plaisir par les penses solitaires qui
gravent plus avant toutes les impressions dans le coeur. Je demande 
la femme de France qui voit  ses pieds le plus d'hommages et de
succs, de s'enfermer dans une campagne, au milieu des neiges de
l'hiver; mais cette femme sait aimer, cette femme quittoit tout pour
me fuir, quand un scrupule insens l'garoit; ne quittera-t-elle pas
tout plus volontiers encore, pour satisfaire mon coeur avide d'amour,
de solitude, d'enthousiasme, de toutes ces jouissances que le monde
ravit  l'me, en la fltrissant? Je dteste ces heures que consume
une vie oiseuse. Depuis six mois, j'ai perdu l'habitude de
l'occupation; si tu le veux, nous donnerons quelques momens  des
lectures communes; j'aime cette douce manire de tromper, s'il est
possible, les sentimens qui me dvorent.

Les pratiques religieuses et la socit des dvotes remplissent
presque toutes les soires de madame de Mondoville; elle ne m'a jamais
demand de venir avec elle aux assembles qui se tiennent chez
l'vque de M., et je crois mme qu'elle seroit fort embarrasse de
m'y mener; elle ne se permet jamais d'aller au spectacle; elle fait
des difficults sur les trois quarts des femmes que nous serions
appels  voir; il arrive donc tout simplement que je deviens chaque
jour plus tranger  sa socit. Elle m'aime, et cependant elle ne
souffre point de cette sorte de sparation. Quand les principes
rigoureux du catholicisme s'emparent d'un caractre qui n'est pas
naturellement trs-sensible, ils rgularisent tout, dcident de tout,
et ne laissent ni assez de loisir, ni assez de connoissance du monde,
pour tre susceptible de jalousie: je ferai donc plutt du plaisir que
de la peine  Matilde, en la laissant libre de se runir tous les
soirs avec les personnes de son opinion; et pourvu que je ne dne pas
hors de chez elle, elle sera contente de moi.

Tous les jours donc, quand six heures sonneront, je monterai  cheval
pour aller  Bellerive, ma vie ne commencera qu'alors; j'arriverai 
sept heures, je reviendrai  minuit; quoique je pusse tre cens
veiller plus tard dans les socits de Paris, je serai exact  ce
moment, pour ne pas inquiter madame de Mondoville. Delphine, vous
voyez avec quel soin je vais au-devant de vos gnreuses craintes: je
ne vivrai que quatre heures; mais pendant le reste du temps, j'aurai
ces quatre heures en perspective, et je tranerai ma chane pour y
arriver. O mon amie! ne vous opposez point  ce projet, il m'enchante;
j'avois commenc cette lettre dans le plus grand abattement; en
traant notre plan de vie, j'ai senti mon coeur se ranimer; je
t'enlve au monde, je te garde pour moi seul, je ne te laisse pas mme
la disposition des momens que je passerai sans te voir; je suis
exigeant, tyrannique; mais je t'aime avec tant d'idoltrie, que je ne
puis jamais avoir tort avec toi.




LETTRE XII.

Delphine  Lonce.

30 dcembre 1790.


Lonce, aprs demain, le premier jour de l'anne qui va commencer, je
vous attendrai  Bellerive; j'aime  fter avec vous une de ces
poques du temps, elles me serviront, je l'espre,  compter les
annes de mon bonheur: toutes les solennits qui signalent le cours de
la vie ont du charme, quand on est heureux; mais que le retour seroit
amer, s'il ne rappeloit que des regrets!

Mon ami, j'ai voulu que mes premires paroles fussent un consentement
 ce que vous souhaitez; maintenant, qu'il me soit permis de vous le
dire, votre lettre m'a fait de la peine. Que de motifs vous me donnez
pour le plus simple dsir! pensiez-vous qu'il m'en coteroit de
quitter le monde? ai-je un intrt, une jouissance, un but indpendant
de vous? Quelle inquitude, quelle agitation se fait sentir, comme
malgr vous, dans ce que vous m'avez crit! J'avois reu, peu d'heures
auparavant, une lettre de ma belle-soeur, qui cherchoit  m'clairer
sur les prils auxquels je m'expose, et j'ai cru dj voir dans
quelques-unes de vos plaintes dtournes, le prsage des malheurs dont
elle me menaoit.

Quoi! Lonce, il n'y a pas un mois que d'une sparation absolue, d'un
long supplice, nous sommes passs  nous voir tous les jours; et dj
votre coeur est tourment, et me cache peut-tre ce qu'il prouve, ce
qu'il ne lui est pas permis d'avouer. A peine ai-je assez de mes
penses, de mes sentimens pour connotre, pour goter tout mon
bonheur, et vous, vous paroissez mcontent, vous vous plaignez de
votre sort; dans ces entretiens tte--tte que vous dsirez, vous ne
cessez de me parler de vos sacrifices. O Lonce, Lonce! les dlices
du sentiment seroient-elles puises pour vous? ne me dites pas que
votre coeur a plus de passion que le mien; croyez-moi, dans notre
situation, le plus heureux des deux est srement le plus sensible.

Je veux me persuader, nanmoins, que c'est uniquement l'importunit du
monde qui vous a dplu; je vais vous expliquer les motifs qui m'y
avoient condamne. Je savois que pendant quelque temps on avoit dit
assez de mal de moi, et je croyois utile de ramener ceux sur l'esprit
desquels ces propos injustes avoient produit quelque effet. Madame
d'Artenas jugeoit convenable que je reparusse dans la socit, et
c'est par bont qu'elle rassembla chez elle hier ce que l'on appelle 
Paris les _chefs de bande_ de l'opinion, afin que j'eusse l'occasion,
non de me justifier, je ne m'y serois pas soumise, mais de me remettre
 ma place dans une runion d'clat. Ai-je besoin de vous le dire,
Lonce? c'est pour vous que je prends soin de dsarmer la calomnie;
j'y serois insensible, si elle ne m'arrivoit pas  travers
l'impression qu'elle peut vous faire. Le secret de ma conduite depuis
quinze jours, toit peut-tre le dsir d'offrir  vos yeux celle que
votre mre n'avoit pas juge digne de vous, entoure de considration
et d'hommages.

Vous me reprochez presque ma gat; hlas! hier, en entrant dans le
salon de madame d'Artenas, j'prouvai d'abord une impression de
tristesse; je revoyois le monde pour la premire fois depuis la mort
de madame de Vernon, et, pardonnez-le moi, je ne puis penser  elle
sans attendrissement; cependant je sentis la ncessit de cacher cette
disposition. Si j'avois montr de la tristesse au milieu du monde,
loin de l'attribuer aux regrets qui la causoient, on auroit dit que
j'tois inquite de ce qui s'toit rpandu sur M. de Serbellane et
moi, et j'aurois manqu le but que je m'tois propos: il faut fuir le
monde, ou ne s'y montrer que triomphante; la socit de Paris est
celle de toutes dont la piti se change le plus vite en blme.

Ce fut donc par un effort que je dbutai dans cette carrire de
succs, que vous vous plaisiez  peindre avec amertume; cependant,
j'en conviens, je m'animai par la conversation; je m'animai, faut-il
vous le dire? par le plaisir de briller devant vous; je vous sentois
prs de moi, je vous regardois souvent pour deviner votre opinion; un
sourire de vous me persuadoit que j'avois parl avec grce, et le
mouvement que cause la socit, quand on s'y livre, toit
singulirement excit par votre prsence. L'motion qu'elle me faisoit
prouver m'inspiroit les penses et les paroles qui plaisoient autour
de moi. Je m'adressois  vous par des allusions dtournes, et, dans
les questions les plus gnrales, je ne disois pas un mot qui n'et un
rapport avec vous, un rapport que vous seul pouviez saisir, et que
vous avez feint de ne pas remarquer.

N'importe, vous pouvez m'en croire, celle qui ne voit que vous dans le
monde, doit se plaire mille fois davantage dans la retraite avec vous;
et j'aurois eu la premire l'ide d'aller  Bellerive, si je n'avois
pas craint qu'en m'tablissant au milieu de l'hiver  la campagne, je
n'attirasse l'attention sur mes sentimens. Les habitus du monde de
Paris ne conoivent pas comment il est possible de supporter la
solitude, et s'acharnent  dnigrer les motifs de ceux qui prennent le
parti de la retraite. Je vous en prviens, afin que si la rsolution
que je vais prendre nuit  ma rputation, vous y soyez prpar, et que
vous n'oubliiez point que vous l'avez voulu. Dans les malheurs qui
peuvent m'atteindre, je ne crains que ce qui pourroit blesser votre
caractre.

Le genre de vie que vous me proposez, a mille fois plus de charmes
encore pour moi que pour vous. Je hais la dissimulation qui me seroit
commande au milieu du monde; je croirai respirer un air plus pur,
quand je ne verrai personne devant qui je doive cacher l'unique
intrt qui m'occupe. Je ne mets qu'une condition  ma condescendance
(condition toujours la mme, quoi qu'il puisse nous arriver), c'est
que vous ne me laisserez point ignorer ce que Matilde pourroit savoir
de notre affection l'un pour l'autre, et que si jamais elle en toit
malheureuse, je partirois  l'instant, sans que vous me suivissiez;
j'en ai votre parole: c'est cette assurance qui me permet de goter
sans un remords trop amer, le plaisir de vous voir. Hlas! me
contenter de cette promesse, ce n'est pas tre trop svre envers
moi-mme. Adieu, Lonce; oui, chaque soir vous viendrez donc 
Bellerive; ah! quelle douce esprance! Souvenez-vous cependant que de
toutes les situations de la vie, la ntre est la plus incertaine; nous
sommes heureux, mais nous avons tout  craindre: mon ami, mnagez bien
notre sort.




LETTRE XIII.

Lonce  Delphine.

2 janvier 1791.


    Unutterable happiness!
    Which love alone bestows, and on a favoured few

  [Bonheur inexprimable! que l'amour seul peut donner, et qu'il
  n'accorde encore qu' un petit nombre de favoriss!  THOMPSON]


O Delphine! que j'avois raison de dsirer ce que ton coeur m'a si
gnreusement accord! Combien j'ai t plus heureux hier  Bellerive,
qu' Paris, dans aucun des jours o je t'y ai vue! je te trouvois
seule, et j'avois la certitude que ce bonheur ne seroit point
interrompu; cette pense mloit un calme dlicieux  mes transports.

Quel charme tu as su rpandre sur les dtails de la vie, qui chappent
au milieu du mouvement des villes! quels soins n'as-tu pas pris de
moi! la neige en route, m'avoit un peu saisi, tes jolies mains furent
long-temps occupes  ranimer le feu pour me rchauffer; combien il
et t moins aimable d'appeler tes gens pour nous servir! tu prenois
aussi un plaisir extrme  me montrer les changemens que tu comptois
faire pour embellir ta maison. Toi, que j'avois vue, jusqu'alors si
indiffrente pour ce genre de got et d'occupation, il me sembloit, et
tu en es convenue, que le bonheur te faisoit prendre intrt  tout,
et que tu te plaisois  parer les lieux que nous devions parcourir
ensemble. Mon coeur n'a pas nglig la moindre observation qui pt me
prouver ta tendresse; j'ai remarqu jusqu' ces arbustes couverts de
fleurs, nouvellement placs dans ton cabinet: cet appartement toit
presque nglig, quand tu le destinois  recevoir la plus brillante
compagnie de la France; tu lui as donn un air de fte pour Lonce,
pour ton ami.

Oh! combien je jouissois de la vivacit pleine de charmes que tu
mettois  me raconter les plus lgres bagatelles! Une joie touchante
t'animoit, et la gat n'toit point alors un jeu de ton esprit, mais
un besoin de ton coeur. J'ai ri de cette srieuse occupation du
souper, toi qui n'y as song de ta vie! tu voulois t'assurer qu'on me
donneroit ce qui pouvoit me faire du bien, aprs le froid que j'avois
prouv. Je t'ai vu hier des agrmens nouveaux, que je ne te
connoissois pas encore; les soins de la vie domestique ont une grce
singulire dans les femmes; la plus ravissante de toutes, la plus
remarquable par son esprit et sa beaut, ne ddaigne point ces
attentions bonnes et simples, qu'il est doux quelquefois de retrouver
dans son intrieur. Oh! quelle femme j'aurois possde! et j'ai pu
m'unir  elle! je l'ai pu!... Malheureux! qu'ai-je dit? non, je ne
suis pas malheureux; mais en t'aimant chaque jour davantage, chaque
jour aussi cependant mes regrets deviennent plus cruels. Enfin
apprends-moi, s'il est possible,  te soumettre jusqu' mon amour.

Avec quelle insistance vous avez voulu que nous fussions fidles au
projet form, de remplir notre temps par des lectures communes! Ah!
vous avez craint ces douces rveries d'amour, qui suffisoient si bien
 mon coeur! je voulois du moins que nous choisissions l'un de ces
livres o j'aurois pu retrouver quelques peintures des sentimens qui
m'animent; mais vous vous y tes obstinment refuse. N'importe, ma
Delphine, ta voix, quoi qu'elle me lise, ne m'inspirera que l'amour:
parle en ton nom, parle au nom de Dieu mme, si tu le veux, mais que
ta main soit dans la mienne, et que je puisse souvent la presser sur
mon coeur. Ange tutlaire de ma vie, adieu jusqu' ce soir.




LETTRE XIV.

Delphine  Lonce.


Je n'ai pas t contente de vous hier, mon cher Lonce; je ne vous
croyois pas cette indiffrence pour les ides religieuses, j'ose vous
en blmer. Votre morale n'est fonde que sur l'honneur; vous auriez
t bien plus heureux, si vous aviez adopt les principes simples et
vrais qui, en soumettant nos actions  notre conscience, nous
affranchissent de tout autre joug. Vous le savez, l'ducation que j'ai
reue, loin d'asservir mon esprit, l'a peut-tre rendu trop
indpendant: il seroit possible que les superstitions mme convinssent
 la destine des femmes; ces tres chancelans ont besoin de plusieurs
genres d'appui, et l'amour est une sorte de crdulit qui se lie
peut-tre avec toutes les autres; mais le gnreux protecteur de mes
premires annes estimoit assez mon caractre, pour vouloir dvelopper
ma raison, et jamais il ne m'a fait admettre aucune opinion, sans
l'approfondir moi-mme, d'aprs mes propres lumires. Je puis donc
vous parler sur la religion que j'aime, comme sur tous les sujets que
mon coeur et mon esprit ont librement examins; et vous ne pouvez
attribuer ce que je vous dirai aux habitudes commandes, ni aux
impressions irrflchies de l'enfance. Jamais, je vous le jure, depuis
que mon esprit est form, je n'ai pu voir, sans rpugnance et sans
ddain, l'insouciance et la lgret qu'on affecte dans le monde sur
les ides religieuses. Qu'elles soient l'objet de la conviction, de
l'espoir, ou du doute, n'importe; l'me se prosterne devant une chance
comme devant la certitude, quand il s'agit de la seule grande pense
qui plane encore sur la destine des hommes.

J'tois pntre de ces sentimens, Lonce, avant de connotre l'amour;
ah! que ne dois-je pas prouver maintenant, que cette passion profonde
remplit mon coeur d'ides sans bornes, et de voeux sans fin! Je ne
prtends point vous retracer les preuves de tout genre dont vous vous
tes sans doute occup; mais dites-moi si, depuis que vous m'aimez,
votre coeur ne sent rien qui lui rvle l'esprance de l'immortalit.

Quand M. d'Albmar mourut, je croyois aux ides religieuses, mais sans
avoir jamais eu le besoin d'y recourir. J'tois si jeune alors,
qu'aucun sentiment de peine ne m'avoit encore atteinte; et quand on
n'a point souffert, on a bien peu rflchi; mais,  la mort de mon
bienfaiteur, je me persuadai que je n'avois point assez fait pour son
bonheur, et j'en prouvai les remords les plus cruels. Depuis que
j'tois devenue son pouse, l'extrme diffrence de nos ges
m'inspiroit souvent des rflexions tristes sur mon sort; je craignis
de les avoir quelquefois exprimes avec humeur, et je me le reprochai
douloureusement, ds qu'il eut cess de vivre. Rien ne peut donner
l'ide du repentir qu'on prouve, quand il n'est plus possible de rien
expier, quand la mort a ferm sur vous tout espoir de rparer les
torts dont on s'accuse. Cette douleur me poursuivoit tellement qu'elle
auroit altr ma raison, si l'excellente soeur de M. d'Albmar ne
m'et calme, en me rappelant avec une nouvelle force l'existence de
Dieu et l'immortalit de l'me. Je sentis enfin que mon gnreux ami,
tmoin de mes regrets, les avoit accepts, et que son pardon avoit
soulag mon coeur.

J'excutai ses derniers ordres avec un scrupule religieux; chaque fois
que je remplissois une de ses volonts, j'prouvois une douce
consolation qui m'assuroit que nos mes communiquoient encore
ensemble. Que serois-je devenue, si j'avois pens qu'il n'existt plus
rien de lui? Qu'aurois-je fait de mon repentir? Comment se seroit-il
adouci? comment me serois-je console du moindre tort, s'il avoit reu
le sceau de l'ternit? Ces sentimens, ces regrets qui s'attachent aux
morts, seroient-ils le seul mensonge de la nature, l'unique douleur
sans objet, l'unique dsir sans but? et la plus noble facult de
l'me, le souvenir, ne seroit-elle destine qu' troubler nos jours,
en nous faisant donner des regrets  la poussire disperse que nous
aurions appele nos amis.

Sans doute, cher Lonce, je ne crains point de te survivre; jamais je
n'invoquerai ta tombe, ma vie est insparable de la tienne: mais si
tout  coup, l'affreux systme dont l'anantissement est le terme
s'emparoit de mon me, je ne sais quel effroi se mleroit mme  mon
amour. Que signifieroit la tendresse profonde que je ressens pour toi,
si tes qualits enchanteresses n'toient qu'une de ces combinaisons
heureuses du hasard, que le temps amne et qu'il dtruit?
Pourrions-nous dans l'intimit de nos mes, rechercher nos penses les
plus secrtes pour nous les confier, quand au fond de toutes nos
rflexions serait le dsespoir? Un trouble extraordinaire obscurcit ma
pense, quand on lui ravit tout avenir, quand on la renferme dans
cette vie; je sens alors que tout est-prt  me manquer; je ne crois
plus  moi, je frmis de ne plus retrouver ce que j'aime; il me semble
que ses traits plissent, que sa voix se perd dans les ombres dont je
suis environne; je le vois plac sur le bord d'un abme: chaque
instant o je lui parle me parot comme le dernier, puisqu'il doit en
arriver un qui finira tout pour jamais, et mon me se fatigue 
craindre, au lieu de jouir d'aimer.

Oh! combien le sentiment se raffermit et nous lve, lorsqu'on s'anime
mutuellement  se confier dans l'tre suprme! Ne rsistez pas,
Lonce, aux consolations que la religion naturelle nous prsente. Il
n'est pas donn  notre esprit de se convaincre sur un tel sujet par
des raisonnemens positifs; mais la sensibilit nous apprend tout ce
qu'il importe de savoir. Jetez un regard sur la destine humaine:
quelques momens enchanteurs de jeunesse et d'amour, et de longues
annes toujours descendantes, qui conduisent de regrets en regrets, et
de terreurs en terreurs, jusqu' cet tat sombre et glac, qu'on
appelle la mort. L'homme a surtout besoin d'esprance, et cependant
son sort, ds qu'il a atteint vingt-cinq ans, n'est qu'une suite de
jours dont la veille vaut encore mieux que le lendemain: il se retient
dans la pente, il s'attache  chaque branche, pour que ses pas
l'entranent moins vite vers la vieillesse et le tombeau; il redoute
sans cesse le temps pour lequel l'imagination est faite, le seul dont
elle ne peut jamais se distraire, l'avenir. O Lonce! et ce seroit l
tout! et cette me de feu ne nous auroit t donne que pour
s'teindre lentement dans l'agonie de l'ge!

La puissance d'aimer me fait sentir en moi la source immortelle de la
vie. Quoi! mes cendres seraient prs des tiennes sans se rveiller!
Nous serions pour jamais trangers  cette nature, qui parle si
vivement  notre me! ce beau ciel, dont l'aspect fait natre tant de
sentimens et de penses, ces astres de la nuit et du jour se
leveroient sur notre tombe, comme ils se sont levs sur nos heures
trop heureuses, sans qu'il restt rien de nous pour les admirer! Non,
Lonce, je n'ai pas moins d'horreur du nant que du crime, et la mme
conscience repousse loin de moi tous les deux.

Mais que ferai-je de mon esprance, si tu ne la partages pas?
Livrerai-je mon me  un avenir que tu n'as pas reconnu pour le tien?
Quelle ide mon imagination peut-elle me donner du bonheur, si ce
n'est pas avec toi que je dois en jouir? Comment entretenir ces
mditations solitaires que ta voix n'encourageroit pas? Je ne puis
plus rien  moi seule, j'ai besoin de t'interroger sur toutes mes
penses, pour les juger, pour les admettre, pour les rattacher  mon
amour. O Lonce, Lonce! viens croire avec moi, pour que j'espre en
paix, pour que je suive ta trace brillante dans ce ciel, o mes
regards cherchent ta place, avant d'aspirer  la mienne.

Oui, Lonce, il existe un monde o les liens factices sont briss, o
l'on n'a rien promis que d'aimer ce qu'on aime; ne sois pas impie
envers cette esprance! le bonheur que la sensibilit nous donne, loin
de distraire comme tous les autres de la reconnoissance envers le
Crateur, ramne sans cesse  lui; plus notre tre se perfectionne,
plus un Dieu lui devient ncessaire; et plus les jouissances du coeur
sont vives et pures, moins il nous est possible de nous rsigner aux
bornes de cette vie. Lonce, je vous en conjure, ne plaisantez jamais
sur le besoin que j'ai d'occuper votre me des ides religieuses. Je
douterois de votre amour pour moi, si je ne pouvois russir  vous
donner au moins du respect pour ces grandes questions, qui ont
intress tant d'esprits clairs, et calm tant d'mes souffrantes.

La lgret dans les principes conduiroit bientt  la lgret dans
les sentimens; l'art de la parole peut aisment tourner en drision ce
qu'il y a de plus sacr sur la terre; mais les caractres passionns
repoussent ce ddain superficiel, qui s'attaque  toutes les
affections fortes et profondes. L'enthousiasme que l'amour nous
inspire est comme un nouveau principe de vie. Quelques-uns l'ont reu;
mais il est aussi inconnu  d'autres que l'existence  venir dont tu
ne veux pas t'occuper. Nous sentons ce que le vulgaire des mes ne
peut comprendre, esprons donc aussi ce qui ne se prsente encore 
nous que confusment. Les penses leves sont aussi ncessaires 
l'amour qu' la vertu.

Hlas! m'est-il permis de parler de vertu! la parfaite morale pourroit
dj, je le sais, rprouver ma conduite; et ma conscience me juge plus
svrement que ne le feroient les opinions reues dans le monde: mais
j'aime mieux la justice du ciel que l'indulgence des hommes! et
quoique je n'aie pas la force de renoncer  te voir, il me semble que
j'altre moins mes qualits naturelles, en portant chaque jour mon
repentir aux pieds de l'tre suprme, qu'en cherchant  douter de la
puissance qui me condamne.

Lonce, l'ducation que vous avez reue, l'exemple et le souvenir des
antiques moeurs espagnoles, les ides militaires et chevaleresques qui
vous ont sduit ds votre enfance, vous semblent devoir tenir lieu des
principes les plus dlicats de la religion et de la morale. Tous les
caractres gnreux se plaisent dans les sacrifices, et vous vous tes
fait du sentiment de l'honneur, du respect presque superstitieux pour
l'opinion publique, un culte auquel vous vous immoleriez avec joie.
Mais si vous aviez eu des ides religieuses, vous auriez t moins
sensible au blme ou  la louange du monde; et peut-tre, hlas! la
calomnie ne seroit-elle pas si facilement parvenue  vous irriter et 
vous convaincre. O mon ami! rendez au ciel un peu de ce que vous
terez aux hommes. Vous trouverez alors dans le contentement de
vous-mme un asile que personne n'aura le pouvoir de troubler, et
moi-mme aussi je serai plus tranquille sur mon sort. Les ides
religieuses, alors mme qu'elles condamnent l'amour, n'en tarissent
jamais entirement la source, tandis que les mensonges perfides du
monde desschent sans retour les affections de celui qui les craint et
les coute.

Vous le voyez, Lonce, en mditant avec vous sur les penses les plus
graves, je reviens sans cesse  l'intrt qui me domine,  votre
sentiment pour moi. Non, cette lettre, non, aucune action de ma vie ne
peut dsormais m'tre compte comme vertu, et l'amour seul m'inspire
le bien comme le mal. Adieu.




LETTRE XVI.

Rponse de Lonce  Delphine.

    God is thy law, thou mine.
    [Dieu est ta loi, tu es la mienne. MILTON]


Ma Delphine, je ne voulois rpondre  ta lettre qu'en te revoyant; je
me serois jet  tes genoux, je t'aurois dit: n'es-tu pas la matresse
absolue de mon me? fais-en, si tu veux, hommage  l'tre suprme,
dispose de ce qui est  toi; adore en mon nom la Providence qui se
manifeste mieux sans doute  la plus parfaite de ses cratures: moi,
c'est pour toi seule que j'prouve de l'enthousiasme; ces penses
mlancoliques, ces ides leves qui te font sentir le besoin de la
religion, c'est vers ton image qu'elles m'entranent; et tu remplis
entirement pour moi ce vide du coeur, qui t'a rendu l'ide d'un Dieu
si ncessaire. Cependant j'ai rsolu de t'crire avant de te parler,
afin de te rpondre avec un peu plus de calme.

Je vais m'efforcer, non de combattre tes angliques esprances,
puissent-elles tre vraies! mais de me justifier une fois des dfauts
dont tu m'accuses, et dont tu redoutes  tort la funeste influence.
Hlas! je n'ai point oubli le jour qui a vers ses poisons sur toute
ma vie. Nanmoins je ne pense pas qu'il faille en accuser mon
caractre: c'est la jalousie qui m'a troubl; sans elle, tout se
seroit promptement clairci. Je mets de l'importance, il est vrai, 
ma rputation, et je ne pourrois pas supporter la vie, si je croyois
mon nom souill par le moindre tort envers les lois de l'honneur; mais
que peut craindre celle que j'aime, de ce sentiment? ne me
donnera-t-il pas le droit, le bonheur de la dfendre contre ceux qui
oseroient la calomnier? On a dit souvent que les femmes devoient
mnager l'opinion publique avec beaucoup plus de soin que les hommes,
je ne le pense pas; notre devoir  nous, c'est de protger ce que nous
aimons, de couvrir de notre gloire personnelle la compagne de notre
vie; si nous perdions cette gloire, rien ne pourroit nous la rendre;
mais, quand mme une femme seroit attaque dans l'opinion, ne
pourroit-elle pas se relever, en prenant le nom d'un homme honorable,
en associant son existence  la sienne, et recevant sous son appui
tutlaire les hommages qu'il sauroit lui ramener?

Les femmes ont toutes de l'enthousiasme pour la valeur; cette qualit,
dont on ne suppose pas qu'un homme puisse manquer, n'assure point
assez encore sa considration, si elle n'est pas jointe  un caractre
imposant. Il ne suffit pas d'une bravoure intrpide, pour obtenir le
degr d'estime et de respect dont une me fire a besoin; il n'y va
pas de la mort ou de la vie, dans les circonstances journalires dont
se compose l'ensemble de la considration; mais lorsque l'on a dans sa
conduite habituelle une dignit convenable, des gards scrupuleux pour
toutes les opinions dlicates, pour tous les prjugs mme de
l'honneur, le public ne se permet pas le moindre blme, et l'on
conserve cette rputation intacte, qui fonde vritablement l'existence
d'un homme, en lui donnant le droit de punir par son mpris, ou de
rcompenser par son suffrage.

Si je ne puis drober aux regards du monde votre sentiment pour moi,
j'espre au moins que ma rputation vous servira d'excuse. Vous ne
voudriez pas, dites-vous, que je dpendisse de l'opinion des hommes;
je n'ai jamais besoin de leur socit, vous le savez; je veux passer
ma vie  vos pieds, et c'est moi qui plus que vous encore chris la
solitude; mais je me sentirois importun par la censure de ces mmes
hommes, qui, sous tout autre rapport, me sont compltement
indiffrent. Pourquoi cette manire de penser vous dplairoit-elle? La
mme ardeur de sang qui inspire les affections passionnes, fait
ressentir vivement la moindre offense; les vertus fortes et
guerrires, qui ont illustr les chevaliers de l'ancien temps,
s'allioient bien avec l'amour; les ides religieuses ne sont pas les
seules qui inspirent de l'enthousiasme; si nos anctres nous ont
transmis un nom respect, le dsir de les imiter est honorable. Les
jouissances de la fiert remuent l'me, tout aussi profondment que
les pieuses esprances des fidles; et si je ne me livre pas au
bonheur inconnu de te retrouver dans le ciel, je sens avec nergie que
je te ferai respecter sur la terre, et qu'il me seroit doux d'exposer
mille fois ma vie, pour carter de toi l'ombre du blme ou la plus
lgre peine.

Delphine, ne dis pas que mon caractre t'inquite et t'afflige; je ne
sais si mon coeur s'est abus, mais il m'a sembl que tu m'avois aim
pour les dfauts mme que tu crains. Ne te prsentent-ils pas un appui
sur lequel tu te plais  te reposer? Tes qualits adorables, ta
beaut, ton esprit, excitent l'envie, et l'envie te cre des ennemis;
tu prends peu de soin de ces convenances de socit, qui en imposent
aux esprits communs; ta grce est dans l'abandon et le naturel; tu
parles du premier mouvement, et ce premier mouvement est le vrai gnie
qui t'inspire; mais ce qui fait ton charme pour qui sait te connotre,
est ton danger dans la conduite de la vie. Dis-le-moi donc, Delphine,
n'toit-ce pas moi, prcisment moi, qu'il te falloit pour ami? Mon
caractre assez contenu, assez froid en apparence, pourra servir de
guide  ta bont toujours entrane; tu te hasardes, je te dfendrai;
tu appelles autour de toi, par les mmes causes, l'admiration et la
jalousie; ton esprit devroit intimider, mais ta douceur et ta
bienveillance rassurent trop souvent ceux qui veulent te nuire; on
verra prs de toi un homme irritable et fier, qui ne permettra pas aux
mchans du monde le double plaisir de jouir de tes agrmens, et de
dnigrer tes qualits. Oh! si j'avois t ton poux, si j'avois acquis
le droit de m'enorgueillir de mon amour aux yeux de tous, jamais la
malignit n'auroit os s'approcher de la trace de tes pas! et
maintenant, quoi qu'il arrivt, faudroit-il dissimuler, le
faudroit-il? non, j'ai reu de ton amour le dpt de ta gloire et de
ton bonheur, c'est  moi de le conserver.

Tu es convaincue que les ides religieuses sont un meilleur appui pour
la morale, que le culte de l'honneur et de l'opinion publique.
Crois-moi, l'honneur a sa conscience comme la religion; et rougir 
ses propres yeux, est une douleur plus insupportable que tous les
remords causs par la crainte ou l'esprance d'une vie  venir. Le
frein du sentiment qui me domine est le plus imprieux de tous: j'ai
lu dans un pote anglois, ces paroles que je ne puis jamais oublier:
_Les larmes peuvent effacer le crime, mais jamais la honte_. [nor
tears, that wash out guilt, can wash out shame. PRIOR.]

Le repentir absout les mes religieuses; mais pour l'honneur, point de
repentir: quelle pense! et combien, ds l'enfance, elle donne
l'habitude de ne jamais cder  des mouvemens de foiblesse, et de ne
point repousser les avertissemens les plus secrets, quand la
dlicatesse les suggre!

Si l'honneur cependant n'embrasse point toutes les parties de la
morale, la sensibilit n'achve-t-elle pas ce qu'il laisse imparfait?
A quel devoir pourroit-il donc manquer, l'homme qui se respecte et qui
t'aime? Delphine, pardonne-moi de ne rien concevoir de ne rien dsirer
de plus. Je n'ignore pas, toutefois, combien ce que mon caractre a de
sombre, de susceptible, de violent, peut empoisonner les qualits que
je crois bonnes en elles-mmes; ton empire sur moi modifiera mes
dfauts, mais il ne pourroit changer entirement leur nature.

J'ai d me justifier, pour calmer tes inquitudes; j'ai d me
justifier enfin, pour me prsenter  toi, si je le pouvois, avec plus
d'avantage. L'opinion du monde entier, quelque prix que j'y attache,
ne m'et jamais inspir tant d'ardeur pour ma dfense.




LETTRE XVII.

Madame d'Artenas  Delphine.

Paris, ce 6 fvrier 1791.


Pourquoi prolongez-vous votre sjour  la campagne, ma chre Delphine?
on s'tonne de vous voir quitter Paris au milieu de l'hiver, dans le
moment mme o vous vous tiez montre d'une manire si brillante dans
le monde. Quelques personnes commencent  dire tout bas que votre
sentiment pour Lonce est l'unique cause de ce sacrifice: vous avez
tort de vous loigner; je vous l'ai dit plusieurs fois, votre grand
moyen de succs, c'est la prsence. Vous avez des manires si simples
et si aimables, qu'elles vous font pardonner tout votre clat; mais
quand on ne vous voit plus, les amis se refroidissent, ce qui est dans
la nature des amis; et les ennemis, au contraire, se raniment par
l'esprance de russir.

Vous aviez entirement rpar en quinze jours, le tort que vous
avoient fait les propos tenus sur M. de Serbellane; et tout  coup
vous cdez le terrain aux femmes envieuses, et aux hommes qu'elles
font parler.

Vous me rpondrez qu'on jouit mieux de ses sentimens  la campagne,
etc. Le hasard et votre confiance m'ayant instruit de votre
attachement pour Lonce, je devrais vous faire de la bonne morale, sur
le tort que vous avez de vous exposer ainsi  passer la moiti de
votre vie seule avec lui; mais je m'en fie aux principes que je vous
connois, et, m'en tenant  mes avis purement mondains, je vous dirai
que, mme pour entretenir l'enthousiasme que vous inspirez  Lonce,
il faut continuer  l'blouir par vos succs. Il toit amoureux  en
devenir fou, le soir que vous avez pass chez moi; et quoique, sans
doute, il vous vante le charme des conversations tte  tte,
croyez-moi, quand il a entendu rpter  tout Paris que vous tes
charmante, qu'aucune femme ne peut vous tre compare, il rentre chez
lui plus flatt d'tre aim de vous, et par consquent plus heureux.
N'allez pas vous crier qu'il n'y a rien de romanesque dans toute
cette manire de voir; il faut conduire avec sagesse le bonheur du
sentiment, comme tout autre bonheur; et pour conserver le plus
long-temps possible le plaisir toujours dangereux d'tre adore, la
raison mme est encore ncessaire. Quoi qu'il en soit, il ne s'agit
pas de ce qui vaut le mieux pour tre aime, vous vous y entendez
assez bien pour n'avoir pas besoin de mes conseils; mais ce qui
importe, c'est votre existence dans le monde, et le murmure qui
prcde l'attaque s'est dj fait entendre depuis quelques jours.

Avant hier, madame de Croisy, qui jusqu' prsent avoit mis son
amour-propre  vous admirer, disoit avec une voix aigu, qu'elle monte
toujours d'une octave pour les discours de sentiment:--Mon Dieu, que
je suis fche que madame d'Albmar s'tablisse  Bellerive! personne
ne sait mieux que moi que c'est son got pour l'tude qui l'a fixe
dans la retraite; mais on dira toute autre chose, et il ne falloit pas
s'y exposer.--Cette maligne preuve de l'intrt de madame de Croisy,
fut le premier signal du mal qu'on essaya de dire de vous. M. de
Verneuil, qui a tant de peine  pardonner  votre esprit,  vos
charmes et  votre bont, reprit:--C'est une excellente personne que
madame d'Albmar; mais j'ai peur qu'elle n'ait une mauvaise tte. Ces
femmes d'esprit, je l'ai rpt cinquante fois  ma pauvre soeur quand
elle vivoit, il leur arrive toujours quelque malheur; j'en ai
plusieurs exemples dans ma famille; aussi me suis-je vou au bon sens:
personne ne dit que j'ai de l'esprit, parce que je ne veux pas qu'on
le dise; et cependant quelle diffrence entre un homme et une femme!
Il y a des occasions o il peut tre utile  un homme de montrer 
ceux qui en sont dupes ce qu'on appelle de l'esprit. Mais une femme,
une femme! ah! mon Dieu, il ne lui sert qu' faire des sottises. Quand
je dis cela, ce n'est pas que je n'aime madame d'Albmar, mais je
m'attends  quelque clat fcheux pour son repos. Sa conversation,
quant  moi, m'amuse toujours beaucoup; nanmoins il ne seroit pas
sage de s'attacher  elle, car je suis persuad qu'un jour ou l'autre,
il lui arrivera quelques peines, et je n'ai pas envie de me trouver l
pour les partager.--Madame de Tsin, dont vous connoissez la double
prtention  la sagesse et  l'esprit, interrompit M. de Verneuil, et
lui dit:--Ce n'est point, monsieur, l'esprit qu'il faut blmer; on
connot des personnes qui peuvent hardiment se comparer  madame
d'Albmar sous ce rapport, mais qui ont beaucoup plus de connoissance
du monde, et d'habitude de se conduire. Ces personnes ne se contentent
pas de briller dans un salon, et se servent de leurs lumires pour
viter toutes les occasions de faire dire du mal d'elles. Distinguez
donc, je vous en prie, monsieur, les torts de lgret de madame
d'Albmar, des inconvniens de l'esprit en gnral. L'esprit est ce
qui distingue minemment les femmes cites pour leur raison.--Je me
prparois  exciter une dispute sur ce sujet entre madame de Tsin et
M. de Verneuil, lorsque madame du Marset et M. de Fierville, prvoyant
mon intention, cherchrent  ramener la conversation sur vous, et le
firent avec une adresse vraiment perfide. Je voulois viter mme de
vous dfendre, parce que je sentois que c'toit constater que vous
aviez t attaque, mais il fallut enfin arrter leurs discours; j'eus
au moins le bonheur de persuader entirement ceux qui nous coutaient:
ce qui me le prouva, c'est que M. de Fierville, qui donne toujours 
madame du Marset le signal de la retraite, parce qu'il a beaucoup
moins d'amertume et de persistance dans ses mchancets, se hta de se
replier, en vous donnant les plus grands loges.

J'aurois pu lui faire sentir combien il y avoit de contraste entre le
commencement de sa conversation et la fin; mais je ne voulois pas
intresser son amour-propre  se montrer consquent. J'ai remarqu
plusieurs fois dans la socit que l'on fait beaucoup de mal  ses
amis, mme en les justifiant, quand on irrite l'amour-propre de ceux
qui les ont attaqus. Il faut encore plus veiller sur soi quand on
loue, que quand on blme; si l'on veut se faire honneur en dfendant
ses amis, si l'on cherche  faire remarquer son caractre en vantant
le leur, on leur nuit au lieu de les servir.

Je croyois avant-hier que tout toit fini; mais hier madame du Marset
(je suis sre que c'est elle) a mis en avant une femme toute
insignifiante, mais dont elle dispose, et s'en est servie pour parler
contre vous, tandis qu'elle-mme, madame du Marset, n'auroit pas t
coute. Cette femme donc, aprs un long soupir, s'est crie tout 
coup:--La pauvre madame de Mondoville!--On lui a demand la raison de
sa piti; elle a rpondu qu'elle la croyoit bien malheureuse du
sentiment que Lonce avoit pour vous. A l'instant M. de Fierville, que
vous connoissez pour l'homme le plus insouciant de la terre, a pris un
air de componction vraiment risible. Madame du Marset a lev les yeux
au ciel, esprant donner ainsi  sa figure un air de bont; et ce
qu'il y avoit dans la chambre de plus frivole et de moins scrupuleux,
s'est empress de dbiter des maximes svres, sur les mnagemens que
vous deviez  madame de Mondoville.

Quand la socit de Paris se met  vouloir se montrer morale _contre_
quelqu'un, c'est alors surtout qu'elle est redoutable. La plupart des
personnes qui composent cette socit sont en gnral trs-indulgentes
pour leur propre conduite, et souvent mme aussi pour celle des
autres, lorsqu'elles n'ont pas intrt  la blmer; mais si, par
malheur, il leur convient de saisir le ct svre de la question,
elles ne tarissent plus sur les devoirs et les principes, et vont
beaucoup plus loin en rigueur que les femmes vritablement austres,
rsolues  se diriger elles-mmes d'aprs ce qu'elles disent sur les
autres. Les dveloppemens de vertu qui servent  la jalousie ou  la
malveillance, sont le sujet de rhtorique sur lequel les libertins et
les coquettes font le plus de _pathos_, dans de certaines occasions.

Je le supportai quelque temps; mais enfin, appuye de plusieurs de vos
amis, je dmontrai ce que je sais positivement; c'est que madame de
Mondoville est trs-heureuse, et les mauvaises intentions furent
encore djoues. Mais, dans ce genre, plusieurs victoires valent une
dfaite. Je vous en conjure donc, ma chre Delphine, revenez  Paris,
et montrez-vous, afin d'touffer ces haines obscures, par l'admiration
que vous faites prouver  tous ceux qui vous voient. Au milieu des
plus brillantes socits, il y a beaucoup de personnes impartiales qui
se laissent aller tout simplement  leurs impressions, sans les
soumettre ni  leurs prtentions, ni  celles des autres: ce grand
nombre, car le grand nombre est bon, sera pour vous; mais ces mmes
gens, la plupart foibles et indiffrens, laissent dire les mchans,
quand vous n'tes pas l pour leur en imposer. Ils ne les coutent pas
d'abord, ils sont ensuite quelque temps sans les croire; mais ils
finissent par se persuader que tout le monde dit du mal de vous, et se
rangent alors  l'avis qu'ils supposent gnral, et qu'ils ont rendu
tel, sans l'avoir un moment sincrement partag.

Cette histoire des progrs de la calomnie, pourroit s'appliquer aux
plus grands intrts publics, comme aux dtails de la socit prive;
mais puisqu'elle nous est connue, tchons de nous en garantir. Je
finis en vous priant de nouveau, ma chre Delphine, d'en croire mes
vieux conseils; ils sont inspirs par une amiti digne d'tre jeune,
car elle est vive et dvoue.




LETTRE XVIII.

Rponse de Delphine  madame d'Artenas.

Bellerive, ce 8 fvrier.


Tout ce que vous me dtes, madame, est plein de justesse et d'esprit;
et, ce qui me touche plus encore, votre amiti parfaite se retrouve 
chaque ligne de votre lettre. Je me conformerois  vos conseils, si je
n'tois pas rsolue  passer ma vie dans la solitude: je sais combien
je m'expose  la calomnie que vous essayez de combattre avec tant de
bont; mais, quand j'immole au bonheur de Lonce le devoir qui me
dfendroit peut-tre de continuer  le voir, il suffit du moindre de
ses dsirs pour obtenir de moi le sacrifice de mon existence dans le
monde. Il m'a demand de rester  Bellerive; si je retournois  Paris,
il en seroit malheureux; jugez si je puis songer  revenir. Ah! je
devrois braver sa peine, pour me retirer en Languedoc, pour m'arracher
au danger de sa prsence, au tort que j'ai de partager un sentiment
que je devrois repousser; mais lui causer un instant de chagrin, pour
m'occuper de ce qu'on pourroit appeler mes intrts, c'est ce que
jamais je ne ferai.

Je suis sre que Matilde est heureuse, je m'informe jour par jour de
sa vie, je sais jusqu'aux moindres nuances de ses impressions: si elle
dcouvroit mon attachement pour Lonce; si cet attachement, rest pur,
l'offensoit, je partirois  l'instant; je partirai peut-tre mme sans
ce motif, si mes sentimens ne suffisent pas  Lonce, si, dans un
moment de courage, je puis renoncer  une situation que je condamne.
Jamais alors je ne reverrois Paris; ceux qui s'occupent de me juger ne
me rencontreroient de leur vie, et rien ne pourroit me donner ni des
consolations ni de la douleur.

Ce que je n'oublierai point, quoi qu'il m'arrive, c'est l'amiti
protectrice dont vous n'avez cess de me donner des preuves. Au moment
o j'ai reu votre lettre, je me proposois d'aller passer quelques
heures  Paris, pour vous exprimer ma reconnoissance; mais madame de
Mondoville s'tant renferme,  cause du carme, dans le couvent o
elle a t leve, j'ai choisi demain pour proposer  Lonce de
visiter avec moi une famille du Languedoc, tablie dans mon voisinage,
et que depuis long-temps je veux aller voir. Dans peu de jours, je
rparerai ce que je perds en ne vous voyant pas; c'est pour vous seule
que je puis quitter ma retraite, pardonnez-moi de ne regretter  Paris
que vous.




LETTRE XIX.

Lonce  M. Barton.

Paris, ce 10 fvrier.


Vous me demandez, mon ami, si je suis heureux: et, dposant la
svrit d'un matre, ce qui vous importe avant tout, m'crivez-vous,
c'est de lire au fond de mon coeur. Pourquoi ne l'avez-vous pas
interrog, il y a quelques jours? j'tois plus content de moi; je
crains que la soire d'hier ne m'ait jet dans un trouble dont je ne
pourrai plus sortir. Vous jugerez mieux de mes sentimens, si je vous
raconte ce qui s'est pass; il m'est amer et doux de me le retracer.

Depuis plus d'un mois, je gotois le bonheur de voir tous les jours
cet tre anglique que vous aviez choisi pour la compagne de ma vie:
des dsirs imptueux, des regrets invincibles me saisissoient
quelquefois, dans les momens les plus dlicieux de nos entretiens;
mais enfin, le bonheur l'emportoit sur la peine; je ne sais si
maintenant la lutte n'est pas trop forte, si je pourrai jamais
retrouver ces impressions douces, qui me permettoient de goter les
imparfaites jouissances de ma destine.

Hier, madame de Mondoville tant absente, je pouvois passer la journe
entire  Bellerive: madame d'Albmar me proposa une promenade aprs
dner; elle me dit qu'il s'toit tabli prs de chez elle une famille
du Languedoc, dont elle croyoit connotre le nom, et qu'elle seroit
bien aise que nous allassions nous en informer. Nous partmes, et
madame d'Albmar donna rendez-vous  sa voiture  une demi-lieue de
Bellerive.

Lorsque nous approchmes de l'endroit qu'on nous avoit dsign, nous
vmes de loin une maison de paysan, petite, mais agrable, et nous
entendmes des voix et des instrumens, dont l'accord nous parut
singulirement harmonieux. Nous approchmes: un enfant, qui toit sur
la porte  faire des boules de neige, nous offrit de monter; sa mre
l'entendant, sortit de chez elle, et vint au-devant de nous. Madame
d'Albmar reconnut d'abord, quoiqu'elle ne l'et pas vue depuis dix
ans, mademoiselle de Senanges qu'elle avoit rencontre quelquefois
dans la socit de M. d'Albmar: mademoiselle de Senanges,  prsent
madame de Belmont, accueillit Delphine de l'air le plus aimable et le
plus doux. Nous la suivmes dans la petite chambre dont elle faisoit
son salon, et nous vmes un homme d'environ trente ans, plac devant
un piano, et faisant chanter une petite fille de huit ans: il se leva
 notre arrive; sa femme s'approcha de lui aussitt, et lui donna le
bras pour avancer vers nous; nous apermes alors qu'il toit aveugle;
mais sa figure avoit conserv de la noblesse et du charme, malgr la
perte de la vue: il rgnoit dans tous ses traits une expression de
calme qui en imposoit  la piti mme.

Delphine, dont le coeur est si accessible aux motions de la bont, se
troubla visiblement, malgr ses efforts pour le cacher. Elle fit une
question  madame de Belmont sur les motifs de son dpart du
Languedoc.--Un procs que nous avons perdu, M. de Belmont et moi, nous
a ruins tout--fait, rpondit-elle; j'avois t dj prive de la
moiti de ma fortune, parce qu'une tante m'avoit dshrite  cause de
mon mariage. Il ne nous reste plus  mon mari, mes deux enfans et moi,
que quatre-vingts louis de rente; nous avons mieux aim vivre dans un
pays o personne ne nous connoissoit, que de nous trouver engags 
conserver, sans fortune, nos anciennes habitudes de socit. Ce
climat, d'ailleurs, convient mieux  la sant de mon mari, que les
chaleurs du midi; et depuis quinze jours que nous sommes ici, nous
nous y trouvons parfaitement; bien.

--M. de Belmont prit la parole pour se fliciter de connatre une
personne telle que madame d'Albmar; il s'exprima avec beaucoup de
grce et de convenance, et sa femme, se rappelant avec plaisir qu'elle
avoit vu madame d'Albmar encore enfant chez ses parens, lui parla de
leurs relations communes avec une simplicit et une srnit
parfaites. Je la regardois attentivement, et je ne voyois pas dans
toute sa manire la moindre trace d'une peine quelconque; elle ne
paroissoit pas se douter qu'il y et rien dans sa situation qui pt
exciter un intrt extraordinaire, et fut long--temps sans
s'apercevoir de celui qu'elle nous inspiroit.

Son mari voulut nous montrer son jardin; il donna le bras  sa femme
pour y aller; elle paroissoit avoir tellement l'habitude de le
conduire, que, pendant un moment qu'elle le remit  Delphine pour
aller donner quelques ordres, elle marchoit avec inquitude, se
retournoit plusieurs fois, et paroissoit, non pas trouble, c'est une
personne trop simple pour s'inquiter sans motif, mais tout--fait
dshabitue de faire un pas sans servir de guide  son mari.

M. de Belmont nous intressoit  tous les instans davantage par son
esprit et sa raison; nous le ramenmes plusieurs fois  parler de ses
occupations, de ses intrts; il nous rpondit toujours avec plaisir,
paroissant oublier compltement qu'il toit aveugle et ruin, et nous
donnant l'ide d'un homme heureux et tranquille, qui n'a pas dans sa
vie la moindre occasion d'exercer le courage, ni mme la rsignation:
seulement, en prononant le nom de sa femme, en l'appelant ma chre
amie, il avoit un accent que je ne puis dfinir, mais qui retentissoit
 tous les souvenirs de sa vie, et nous les indiquoit sans nous les
exprimer.

Nous rentrmes dans la maison, le piano toit encore ouvert; Delphine
tmoigna  M. et  madame de Belmont, le dsir d'entendre de prs la
musique qui nous avoit charms de loin; ils y consentirent, en nous
prvenant que, chantant presque toujours des trio avec leur fille, ils
alloient excuter de la musique trs-simple. Le pre se mit  prluder
au clavecin avec un talent suprieur et une sensibilit profonde. Je
ne connois rien de si touchant qu'un aveugle qui se livre 
l'inspiration de la musique; on diroit que la diversit des sons et
des impressions qu'ils font natre, lui rend la nature entire dont il
est priv. La timidit, naturellement insparable d'une infirmit si
malheureuse, dfend d'entretenir les autres de la peine que l'on
prouve, et l'on vite presque toujours d'en parler; mais il semble,
quand un aveugle vous fait entendre une musique mlancolique, qu'il
vous apprend le secret de ses chagrins; il jouit d'avoir trouv enfin
un langage dlicieux, qui permet d'attendrir le coeur, sans craindre
de le fatiguer.

Les beaux yeux de ma Delphine se remplirent de larmes, et je voyois 
l'agitation de son sein, combien son me toit mue: mais quand M. de
Belmont et sa femme chantrent ensemble, et que leur fille, ge de
huit ans, vint joindre sa voix enfantine et pure  celle de ses
parens, il devint impossible d'y rsister. Ils nous firent entendre un
air des moissonneurs du Languedoc, dont le refrain villageois est
ainsi:

Accordez-moi donc, ma mre, Pour mon poux, mon amant; Je l'aimerai
tendrement, Comme vous aimez mon pre.

La petite fille levoit ses beaux yeux vers sa mre en chantant ces
paroles; son visage toit tout innocence, mais, leve par des parens
qui ne vivoient que d'affections tendres, elle avoit dj dans le
regard et dans la voix cette mlancolie si intressante  cet ge,
cette mlancolie, pressentiment de la destine qui menace l'enfant 
son insu. La mre reprit le mme refrain, en disant:

    Elle t'accorde, ta mre,
    Pour ton poux, ton amant;
    Tu l'aimeras tendrement,
    Ainsi qu'elle aime ton pre.

A ces derniers mots, il y eut dans le regard de madame de Belmont
quelque chose de si passionn, et tant de modestie succda bientt 
ce mouvement, que je me sentis pntr de respect et d'enthousiasme
pour ces nobles liens de famille, dont on peut  la fois tre si fier
et si heureux. Enfin, le pre chanta  son tour:

    Ma fille, imite ta mre,
    Prends pour poux ton amant;
    Et chris-le tendrement,
    Comme elle a chri ton pre.

La voix de M. de Belmont se brisa tout--fait en prononant ces
paroles, et ce fut avec effort qu'il la retrouva, pour rpter tous
les trois ensemble le refrain, sur un air de montagne qui sembloit
faire entendre encore les chos des Pyrnes.

Leurs voix toient d'une parfaite justesse; celle du mari, grave et
sonore, mloit une dignit mle aux doux accens des femmes; leur
situation, l'expression de leur visage, tout toit en harmonie avec la
sensibilit la plus pure; rien n'en distrayoit, rien ne manquoit mme
 l'imagination. Delphine me l'a dit depuis; l'attendrissement que lui
faisoit prouver une runion si parfaite de tout ce qui peut mouvoir,
cet attendrissement toit tel, qu'elle n'avoit plus la force de le
supporter. Ses larmes la suffoquoient, quand madame de Belmont, se
jetant presque dans ses bras, lui dit:--Aimable Delphine, je vous
reconnois, mais nous croiriez-vous malheureux? 'Ah! combien vous vous
tromperiez!--Et comme si tout  coup la musique avoit fond notre
intimit, elle se plaa prs de madame d'Albmar, et lui dit:

--Quand je vous ai connue, il y a dix ans, M. de Belmont m'aimoit dj
depuis quelques annes; mais comme on craignoit qu'il ne perdt la
vue, mes parens s'opposoient  notre mariage: il devint entirement
aveugle, et je renonai alors  tous les mnagemens que j'avois
conservs avec ma famille. Chaque moment de retard, quand je lui tois
devenue si ncessaire, me paroissoit insupportable; et, n'ayant ni
pre ni mre, je me crus permis de me dcider seule. Je me mariai 
l'insu de mes parens, et j'eus pendant quelque temps assez  souffrir
des menaces qu'ils me firent de rompre mon mariage: quand il fut bien
prouv qu'ils ne le pouvoient pas, ils travaillrent  nous ruiner,
ils y russirent; mais comme j'avois craint d'abord qu'ils ne
parvinssent  me sparer de M. de Belmont, je ne fus presque pas
sensible  la perte de notre fortune; mon imagination n'toit frappe
que du malheur que j'avois vit.

Mon mari, continua-t-elle, donne des leons  son fils; moi, j'lve
ma fille; et notre pauvret, nous rapprochant naturellement beaucoup
plus de nos enfans, nous donne de nouvelles jouissances. Quand on est
parfaitement heureux par ses affections, c'est peut-tre une faveur de
la Providence que certains revers, qui resserrent encore vos liens par
la force mme des choses. Je n'oserois pas le dire devant M. de
Belmont, si je ne savois pas que sa ccit ne le rend point
malheureux; mais cet accident fixe sa vie au sein de sa famille, cet
accident lui rend mon bras, ma voix, ma prsence  tous les instans
ncessaires: il m'a vue dans les premiers jours de ma jeunesse, il
conservera toujours le mme souvenir de moi, et il me sera permis de
l'aimer avec tout le charme, tout l'enthousiasme de l'amour, sans que
la timidit cause par la perte des agrmens du visage en impose 
l'expression de mes sentimens. Je le dirai devant M. de Belmont,
madame, il faut qu'il entende ce que je pense de lui, puisque je ne
veux pas le quitter un instant, mme pour me livrer au plaisir de le
louer: le premier bonheur d'une femme, c'est d'avoir pous un homme
qu'elle respecte autant qu'elle l'aime; qui lui est suprieur par son
esprit et son caractre, et qui dcide de tout pour elle, non parce
qu'il opprime sa volont, mais parce qu'il claire sa raison, et
soutient sa foiblesse. Dans les circonstances mme o elle auroit un
avis diffrent du sien, elle cde avec bonheur, avec confiance  celui
qui a la responsabilit de la destine commune, et peut seul rparer
une erreur, quand mme il l'auroit commise. Pour que le mariage
remplisse l'intention de la nature, il faut que l'homme ait par son
mrite rel un vritable avantage sur sa femme, un avantage qu'elle
reconnoisse et dont elle jouisse: malheur aux femmes obliges de
conduire elles-mmes leur vie, de couvrir les dfauts et les
petitesses de leur mari, ou de s'en affranchir, en portant seules le
poids de l'existence! Le plus grand des plaisirs, c'est cette
admiration du coeur qui remplit tous les momens, donne un but  toutes
les actions, une mulation continuelle au perfectionnement de
soi-mme, et place auprs de soi la vritable gloire, l'approbation de
l'ami qui vous honore en vous aimant. Aimable Delphine, ne jugez pas
le bonheur ou le malheur des familles par toutes les prosprits de la
fortune o de la nature; connaissez le degr d'affection dont l'amour
conjugal les fait jouir, et c'est alors seulement que vous saurez
quelle est leur part de flicit sur la terre!

--Elle ne vous a pas tout dit, ma douce amie, reprit M. de Belmont;
elle ne vous a pas parl du plaisir qu'elle a trouv dans l'exercice
d'une gnrosit sans exemple; elle a tout sacrifi pour moi, qui ne
lui offrois qu'une suite de jours pendant lesquels il falloit tout
sacrifier encore. Riche, jeune, brillante, elle a voulu consacrer sa
vie  un aveugle sans fortune, et qui lui faisoit perdre toute celle
qu'elle possdoit. Dans quelque trsor du ciel il existait un bien
inestimable; il m'a t donn, ce bien, pour compenser un malheur que
tant d'infortuns ont prouv dans l'isolement. Et telle est la
puissance d'une affection profonde et pure, qu'elle change en
jouissances les peines les plus relles de la vie; je me plais 
penser que je ne puis faire un pas sans la main de ma femme, que je ne
saurois pas mme me nourrir, si elle n'approchoit pas de moi les
alimens qu'elle me destine. Aucune ide nouvelle ne ranimeroit mon
imagination, si elle ne me lisoit pas les ouvrages que je dsire
connotre; aucune pense ne parvient  mon esprit sans le charme que
sa voix lui prte; toute l'existence morale m'arrive par elle,
empreinte d'elle, et la Providence, en me donnant la vie, a laiss 
ma femme le soin d'achever ce prsent, qui seroit inutile et
douloureux sans son secours.

Je le crois, dit encore M. de Belmont, j'aime mieux que personne; car
tout mon tre est concentr dans le sentiment: mais comment se fait-il
que tous les hommes ne cherchent pas  trouver le bonheur dans leur
famille? Il est vrai que ma femme, et ma femme seule pouvoit faire du
mariage un sort si dlicieux. Cependant, il me manque de n'avoir
jamais vu mes enfans, mais je me persuade qu'ils ressemblent  leur
mre! de toutes les images que mes yeux ont autrefois recueillies, il
n'en est qu'une qui soit reste parfaitement distincte dans mon
souvenir, c'est la figure de ma femme; je ne me crois pas aveugle prs
d'elle, tant je me reprsente vivement ses traits! Avez-vous remarqu
combien sa voix est douce? quand elle parle, elle accentue
gracieusement et mollement, comme si elle aimoit  soigner les
plaisirs qui me restent; je sens tout, je n'oublie rien; un serrement
de main, une voix mue ne s'effacent jamais de mon souvenir. Ah! c'est
une existence heureuse que de savourer ainsi les affections et leur
charme; d'en jouir sans prouver jamais une de ces inconstances du
coeur, qu'amnent quelquefois les splendeurs clatantes de la fortune,
ou les dons brillans de la nature.

Nanmoins, quoique mon sort ne puisse se comparer  celui de personne,
je le dis, continua-t-il, aux grands de la terre, aux plus beaux, aux
plus jeunes; il n'est de bonheur pendant la vie que dans cette union
du mariage, que dans cette affection des enfans, qui n'est parfaite
que quand on chrit leur mre. Les hommes, beaucoup plus libres dans
leur sort que les femmes, croient pouvoir aisment suppler aux
jouissances de la vie domestique; mais je ne sais quelle force secrte
la Providence a mise dans la morale; les circonstances de la vie
paraissent indpendantes d'elle, et c'est elle seule cependant qui
finit par en dcider. Toutes les liaisons hors du mariage ne durent
pas; des vnemens terribles, ou des dgots naturels brisent les
liens qu'on croyoit les plus solides; l'opinion vous poursuit,
l'opinion, de quelque manire, insinue ses poisons dans votre bonheur.
Et quand il seroit possible d'chapper  son empire, peut-on comparer
le plaisir de se voir quelques heure au milieu du monde, quelques
heures interrompues, avec l'intimit parfaite du mariage? Que
serois-je devenu sans elle? moi qui ne devois porter mes malheurs qu'
celle qui pouvoit s'enorgueillir de les partager! Comment aurois-je
fait pour lutter contre l'ordre de la socit? moi que la nature avoit
dsarm! Combien l'abri des vertus constantes et sres ne m'toit-il
pas ncessaire  moi, qui ne pouvois rien conqurir, et qui n'avois
pour espoir que le bonheur qui viendroit me chercher! Mais ce ne sont
point des consolations que je possde, c'est la flicit mme; et je
le rpte avec assurance, celui qui n'est point heureux par le mariage
est seul, oui, partout seul; car il est tt ou tard menac de vivre
sans tre aim.

--M. de Belmont pronona ces paroles avec tant de chaleur, qu'elles
jetrent mon me dans une situation violente; je vous l'avoue, ce que
j'prouve, quand une circonstance ranime en moi la douleur de n'avoir
pas pous madame d'Albmar, ce que j'prouve tient beaucoup de cet
tat, que les anciens auroient expliqu par la vengeance des furies.
Quelquefois cette douleur semble dormir dans mon sein; mais quand elle
se rveille, je sens qu'elle ne m'a jamais quitt, et que tous les
jours couls me sont retracs par les regrets les plus amers.

Madame d'Albmar s'aperut que j'tois saisi par ces mouvemens
imptueux et dchirans. En effet, j'avois rsist long-temps; mais
tant d'motions, qui portoient sur la mme blessure, l'avoient enfin
rendue trop douloureuse. Delphine se leva, et dit qu'elle vouloit
partir; le temps menaoit de la neige, monsieur et madame de Belmont
voulurent l'engager , rester; elle me regarda, et vit, je crois, que
mon visage toit entirement dcompos; car elle rpta vivement que
sa voiture l'attendoit  quatre pas de la maison, et qu'elle toit
force de s'en aller. Elle promit de revenir; monsieur et madame de
Belmont, et leurs deux enfans, la rconduisirent jusqu' la porte,
avec cette affection qu'elle inspire si vite  quiconque est digne de
l'apprcier.

Je lui donnai le bras sans rien dire, et nous marchmes ainsi quelque
temps. Arrivs , l'endroit o sa voiture devoit l'attendre, nous ne
la trouvmes point; on avoit mal entendu nos ordres, et la neige
commenoit  tomber avec une grande abondance.--J'ai bien froid, me
dit-elle.--Ce mot me tira des penses qui m'absorboient; je la
regardai, elle toit fort ple, et je craignis que sa sant ne
souffrt du chemin qui lui restoit encore  faire; je la suppliai de
me permettre de la porter, pour que ses pieds au moins ne fussent pas
dans la neige. Elle s'y refusa d'abord, mais son tat tant devenu
plus alarmant, j'insistai peut-tre avec amertume, car j'tois agit
par les sentimens les plus douloureux. Delphine consentit alors  ce
que je dsirois; elle esproit, j'ai cru le voir, que mes impressions
s'adouciroient par le plaisir de lui rendre au moins ce foible
service.

Mon ami, je la portai pendant une demi-lieue, avec des motions d'une
nature si vive et si diffrente, que mon me en est reste
bouleverse. Tantt la fivre de l'amour me saisissoit, en la pressant
sur mon coeur, et je lui rptois qu'il falloit qu'elle ft  moi
comme mon pouse, comme ma matresse, comme l'tre enfin qui devoit
confondre sa vie avec la mienne; elle me repoussoit, soupiroit, et me
menaoit de refuser mon secours. Une fois la rigueur du froid la
saisit tellement, qu'elle pencha sa tte sur moi, et je la soulevois
comme si elle et t sans vie: je regardai le ciel dans un mouvement
inexprimable; je ne sais ce que je voulois; mais si elle toit morte
dans mes bras, je l'aurois suivie, et je ne sentirois plus la douleur
qui me poursuit. Enfin nous arrivmes, et mes soins la rtablirent
entirement. J'tois impatient de la quitter; je ne me trouvois plus
bien  Bellerive, dans ces lieux qui faisoient mes dlices: malheureux
que je suis! pourquoi falloit-il que je visse le spectacle d'une union
si heureuse!

Aveugles, ruins, relgus dans un coin de la terre, ils sont heureux
par l'amour dans le mariage; et moi, qui pouvois goter ce bien au
sein de toutes les prosprits humaines, j'ai livr mon coeur  des
regrets dvorans, qui n'en sortiront qu'avec la vie.




LETTRE XX.

Delphine  Lonce.


Hier, vous n'tes rest qu'un quart d'heure avec moi;  peine
m'avez-vous parl: en me quittant, j'ai vu que vous alliez dans la
fort, au lieu de retourner  Paris; j'ai su depuis que vous n'tes
rentr chez vous qu'au jour. Vous avez pass cette nuit glace seul, 
cheval, non loin de ma demeure; c'toit vous pourtant qui aviez voulu
abrger notre soire. Inquite, trouble, je suis reste  ma fentre
pendant cette mme nuit. Lonce, occups ainsi l'un de l'autre, nous
craignions de nous parler: que me cachez-vous? juste ciel! ne
pouvons-nous plus nous entendre?




LETTRE XXI.

Lonce  Delphine.


J'ai pass une nuit plus douce que tous les jours qui me sont
destins: cette tristesse de l'hiver me plaisoit, je n'avois rien 
reprocher  la nature. Mais vous, vous qui voyez dans quel tat je
suis, daignez-vous en avoir piti? Ce frisson que les longues heures
de la nuit me faisoient prouver m'toit assez doux; n'est-ce pas
ainsi que s'annonce la mort? et ne sentez-vous pas qu'il faudra
bientt y recourir? Vous me demandez si je vous cache un secret!
l'amour en a-t-il? Si vous partagiez ce que j'prouve, ne me
comprendriez-vous pas? Cependant vous me le demandez ce secret; le
voici: je suis malheureux; n'exigez rien de plus.




LETTRE XII.

Delphine  Lonce,


Vous tes malheureux, Lonce! ah! le ciel m'inspiroit bien, quand je
voulois partir, quand je refusois de croire  vos sermens; vous me
juriez qu'en restant, je comblerois tous les voeux de votre coeur;
vous m'avez sduite par cet espoir, et dj vous ne craignez plus de
me le ravir. Autrefois les mmes sentimens nous animoient, et
maintenant, hlas! qu'est devenu cet accord? savez-vous ce que
j'prouvois? je jouissois avec dlices de notre situation. Insense
que je suis! j'tois heureuse, je vous l'aurois dit; oh! que vous avez
bien rprim cette confiance imprudente!

Mais d'o vient donc, Lonce, cette funeste diffrence entre nous?
Vous croiriez-vous le droit de me dire que vous tes plus capable
d'aimer que moi? avec quel ddain je recevrois ce reproche! je connois
des sacrifices, que vous ne pourriez pas me faire; il n'en est pas un
au monde qui me part mriter seulement votre reconnoissance, tant il
me coteroit peu! Vous ai-je parl du tort que me faisoit mon sjour 
Bellerive? loin de redouter les peines que mon amour pourra me causer,
quand je m'gare dans les chimres qui me plaisent, j'aime  supposer
des dangers, des malheurs de tout genre, que je braverois avec
transport pour vous.

Oserez-vous prtendre que le don, ou plutt l'avilissement de
moi-mme, est le sacrifice que je dois  ce que j'aime? Mon ami, ce
seroit notre amour que j'immolerois, si je renonois  cet
enthousiasme gnreux qui anime notre affection mutuelle. Si je cdois
 vos dsirs, nous ne serions bientt plus que des amans sans passion,
puisque nous serions sans vertu; et nous aurions ainsi bientt
dsenchant tous les sentimens de notre coeur.

Si je pouvois manquer maintenant aux derniers devoirs que je respecte
encore, quelle seroit ma conduite  mes propres yeux? Je me serois
tablie dans une solitude, pour y passer ma vie seule avec l'homme que
j'aime, avec l'poux d'une autre; j'y resterois sans combats, sans
remords, j'aurois t moi-mme au-devant de ma honte: oh! Lonce, je
ne suis dj peut-tre que trop coupable; veux-tu donc dgrader
l'image de Delphine? Veux-tu la dgrader dans ton propre souvenir?
qu'elle parte, et tu ne l'oublieras jamais; qu'elle meure, et tu
verseras des larmes sur sa tombe; mais si tu la rendois criminelle, tu
la chercherois vainement telle qu'elle toit, dans le monde, dans ta
mmoire, dans ton coeur; elle n'y seroit plus; et sa tte humilie se
pencheroit vers la terre, n'osant plus regarder ni le ciel ni Lonce.

Hier, n'tois-tu pas gar, quand tu me reprochois d'tre insensible 
l'amour? ton accent toit pre et sombre; tu m'accusois de ne pas
savoir aimer! Ah! crois-tu que mon amour n'ait pas aussi sa volupt,
son dlire? la passion innocente a des plaisirs que ton coeur
blasphme. Quand tu n'avois pas encore troubl mes esprances, quand
je me flattois de passer ma vie entire avec toi, il n'existoit pas
dans l'imagination un bonheur que l'on pt comparer au mien; aucun
chagrin, aucune inquitude ne me rendoient les heures difficiles; je
me sentois porte dans la vie comme sur un nuage;  peine touchois-je
la terre de mes pas; j'tois environne d'un air azur,  travers
lequel tous les objets s'offroient  moi sous une couleur riante: si
je lisois, mes yeux se remplissoient des plus douces larmes,  chaque
mot que je rapportois  toi; je m'attendrissois en faisant de la
musique, car je t'adressois toujours ce langage mystrieux, ces
motions indfinissables que l'harmonie nous fait prouver; j'avois en
moi une existence surnaturelle que tu m'avois donne, une inspiration
d'amour et de vertu, qui faisoit battre mon coeur plus vite  tous les
momens du jour.

J'tois heureuse ainsi, mme dans ton absence: l'heure de te voir
approchoit, et la fivre de l'esprance m'agitoit; cette fivre se
calmoit, quand tu entrois dans ma chambre; elle faisoit place aux
sentimens dlicieux qui se rpandoient dans mon coeur: je te
regardois, je considrois de nouveau tous les objets qui m'entourent,
tonne de la magie, de l'enchantement de ta prsence, et demandant au
ciel si c'toit bien la vie qu'un tel bonheur, ou si mon me dj
n'avoit pas quitt la terre! n'y avoit-il donc point d'amour dans
cette ivresse? et quand tu m'environnois de tes bras, quand je
reposois ma tte sur ton paule, si je renfermois dans mon coeur
quelques-uns de mes mouvemens, ce coeur en devenoit plus tendre; il
et perdu de sa sensibilit mme, s'il n'avoit su rien rprimer.

J'ai voulu, Lonce, ne voir dans votre peine que vos inquitudes sur
mon sentiment pour vous; j'ai dissip ces inquitudes: si vous vous
permettiez encore les mmes plaintes, il ne seroit plus digne de moi
d'y rpondre.




LETTRE XXIII.

Lonce  Delphine.


Ma volont est soumise  la vtre; mais je ne sais quel accablement
douloureux altre en moi les principes de la vie; hier, en revenant de
chez vous, je pouvois  peine me soutenir sur mon cheval; j'essaierai
d'aller  Bellerive ce soir; mais j'ai  peine la force d'crire.
Adieu.




LETTRE XXIV.

Delphine  Lonce.


Lonce, je vous crois gnreux, pourquoi donc vous cacherois-je ce qui
est dangereux pour moi? Vous savez, vous devez savoir, que si vous me
rendiez coupable, je n'y survivrois pas; et vous me connoissez assez
pour ne pas imaginer que j'imite ces femmes dissimules, qui veulent
se laisser vaincre, aprs avoir long-temps, rsist. Si vous ne voulez
pas que je meure de douleur ou de honte, je dois obtenir, en vous
confiant le secret de ma foiblesse, que votre propre vertu m'en
dfende. O Lonce! si vous souffrez, si vos peines altrent
quelquefois votre sant, ne vous montrez pas  moi dans cet tat.

Hier, en vous voyant si ple, si chancelant, je me sentis dfaillir;
quand l'image de votre danger se prsente  moi, toute autre ide
disparot  mes yeux. Il se passoit hier dans mon coeur une motion
inconnue, qui affoiblissoit ma raison, ma vertu, toutes mes forces; et
j'prouvois un dsir inexprimable de ranimer votre vie aux dpens de
la mienne, de verser mon sang pour qu'il rchaufft le vtre, et que
mon dernier souffle rendt quelque chaleur  vos mains tremblantes.

Lonce, en vous avouant l'empire de la souffrance sur mon coeur, c'est
vous interdire  jamais de m'en rendre tmoin; drobez-la-moi, s'il
est possible; cette prire n'est pas d'une me dure, et vous
l'adresser, c'est vous estimer beaucoup. Ne rpondez pas  cette
lettre; en l'crivant, mon front s'est couvert de rougeur. Je vous ai
implor, protgez-moi; mais sans me rappeler que je vous l'ai demand.




LETTRE XXV.

Lonce  Delphine.


Delphine, je veux respecter vos volonts, je le veux; cette
rsignation est tout ce que je puis vous promettre. Vous ne connoissez
pas les sentimens qui m'agitent; je leur impose silence, je ne puis
vous les confier. Je vous adore, et je crains de vous parler d'amour!
que deviendrai-je? et cependant tu m'aimes, et tu voudrois que je
fusse heureux! J'ai cru que je le serois, je me suis tromp. Essayons
de ne pas nous parler de nous, de transporter notre pense sur je ne
sais quel sujet tranger, dont nous ne nous occuperons qu'avec effort,
oui, avec effort. Puis-je ne pas me contraindre? puis-je m'abandonner
 ce que j'prouve! Si je m'y livre un jour, dans l'tat o m'ont jet
mes dsirs et mes regrets, si je m'y livre un jour, l'un de nous deux
est perdu.




LETTRE XXVI.

Delphine  Lonce.


L'homme d'affaires de madame de Mondoville est venu voir le mien, pour
lui parler de soixante mille livres que j'ai cautionnes pour madame
de Vernon, et de quarante autres que je lui avois prtes, il y a deux
ou trois ans: vous sentez bien que je ne veux pas que vous acquittiez
ces dettes, surtout  prsent que vos affaires sont en dsordre; mais
il seroit tout--fait inconvenable pour moi d'avoir l'air de rendre un
service  madame de Mondoville. Hlas! j'ai des torts envers elle, et
si jamais elle les dcouvre, je, ne veux pas qu'elle puisse penser que
j'ai cherch  enchaner son ressentiment par des obligations de cette
nature. Ayez donc la bont de dire  madame de Mondoville, que je ne
veux pas que de dix ans, il soit question en aucune manire des dettes
que sa mre a contractes avec moi; mais persuadez-lui bien que je me
conduis ainsi par amiti pour vous, ou  cause d'une promesse faite 
sa mre: supposez tout ce que vous voudrez seulement arrangez tout;
pour que madame de Mondoville ne puisse pas se croire lie
personnellement envers moi, par la reconnoissance.




LETTRE XXVII.

Lonce  Delphine.


J'ai excut fidlement vos ordres auprs de madame de Mondoville. Que
parlez-vous de lui pargner de la reconnoissance? avez-vous donc
oubli que c'est vous qui l'avez dote, que sans votre gnrosit
fatale je serois peut-tre libre encore: ah Dieu! ne puis-je donc
repousser ce souvenir, et tout dans la vie doit-il me le rappeler!

Je n'ai pu empcher Matilde de vous aller voir demain; elle est
touche de vos procds envers nous, quoique j'en aie diminu le
mrite selon vos intentions; elle vouloit que je l'accompagnasse 
Bellerive, cela m'est impossible; je ne veux pas vous voir ensemble,
je ne veux pas la trouver dans les lieux que vous habitez, il me
semble que son image y resteroit.... Permettez-moi de vous prier, ma
Delphine, de recevoir Matilde comme vous l'auriez fait avant la mort
de sa mre; vous tes capable de vous troubler en la voyant, comme si
vous aviez des torts envers elle: hlas! ne lui offrez-vous pas ma
peine en sacrifice? n'est-ce point assez? conservez avec elle la
supriorit qui vous convient. Il seroit difficile de lui donner des
soupons, jamais elle n'a t plus calme, plus heureuse; mais la seule
personne qu'elle observe avec soin, c'est vous; non par jalousie, mais
pour se dmontrer  elle-mme qu'il n'y a de bonheur que dans la
dvotion; et que toutes vos qualits et vos agrmens vous sont
inutiles, parce que vous n'tes pas dans les mmes opinions qu'elle.

Ne lui montrez donc, je vous prie, ni tristesse, ni timidit; et
souvenez-vous qu'elle vous doit, et uniquement  vous, la conduite que
je tiens envers elle. C'est une personne  laquelle je n'ai rien 
reprocher, mais qui me convient si peu, que j'aurois cherch des
prtextes pour m'loigner, si vous ne m'aviez pas impos son bonheur
pour prix de votre prsence; je le fais, ce bonheur, sans qu'il m'en
cote, grce au ciel! la moindre dissimulation. Elle ne compte dans la
vie que les procds, comme elle ne voit dans la religion que les
pratiques; elle ne s'inquite ni du regard, ni de l'accent, ni des
paroles, qui sont mille fois plus involontaires que les actions. elle
m'aime, je le crois; et si quelques circonstances clatantes
excitoient sa jalousie, elle pourroit tre trs-vive et trs-amre;
mais tant que je ne manquerai pas  la voir chaque jour, elle
n'imaginera pas que mon coeur puisse tre occup d'un autre objet. Il
importe donc  son repos comme  votre dignit ma chre Delphine, que
vous ne changiez rien  votre manire d'tre avec elle. Adieu, vous
triomphez; sais-je assez me contenir? Je parle comme si mon coeur
toit calme.... Delphine, un jour, un jour! si tous ces efforts
toient vains, s'il falloit choisir entre ma vie et mon amour, ah! que
prononceriez-vous?




LETTRE XXVIII.

Delphine  Lonce.


Quels cruels momens je viens de passer! Matilde est venue  six heures
du soir, et ne m'a quitte qu' neuf: je crois qu'elle s'toit
prescrit  l'avance ces trois heures, les plus pnibles dont je puisse
me faire l'ide. Je craignois d'tre fausse en lui montrant de
l'amiti; je trouvois imprudent et injuste de la traiter avec
froideur, et chaque mot que je disois me cotoit une dlibration et
une incertitude. Je ne pouvois me dfendre aussi de l'observer, de la
comparer  moi, et j'tois mcontente des diverses impressions que me
causoient tour  tour la beaut qu'elle possde, et les grces dont
elle est prive. Enfin ce qui a fini par dominer en moi, c'est
l'amiti d'enfance que j'ai toujours eue pour elle, et je me sentois
attendrie par sa prsence, sans qu'elle et provoqu d'aucune manire
cette disposition.

Elle m'a demand mes projets; je lui ai dit que je retournois ce
printemps en Languedoc; il m'a t impossible de lui rpondre
autrement: je ne sais quelle voix a parl pour moi, sans qu'aucune
rflexion prcdente m'et suggr ce dessein.

Matilde m'a tmoign plus d'intrt que jamais, et sa bienveillance me
faisoit tellement souffrir que, s'il et t dans son caractre de
s'exprimer avec plus de sensibilit, je me serois peut-tre jete 
ses pieds par un mouvement plus fort que ma volont et ma raison: mais
vous connoissez sa manire, elle loigne la confiance, elle oblige les
autres  se contenir, comme elle se contient elle-mme; le seul moment
o je lui ai trouv un accent anim, et qui sortoit de ce ton uniforme
et mesur qu'elle conserve presque toujours, c'est lorsqu'elle m'a
parl de vous.--Tout mon bonheur est en lui, m'a-t-elle dit, et je
n'ai point d'autre affection sur cette terre!--Ces mots m'ont
branle; mes yeux se sont remplis de larmes: mais alors Matilde,
craignant, comme sa mre, tout ce qui peut conduire  l'motion, s'est
leve subitement, et m'a fait des questions sur l'arrangement de ma
maison.

Nous ne nous sommes entretenues depuis ce moment que sur les sujets
les plus indiffrens; et nous nous sommes quittes, aprs trois heures
de tte--tte, comme si nous avions eu une conversation de quelques
minutes, au milieu d'un cercle nombreux. Mais, pendant ces heures elle
toit calme, et moi, combien j'tois loin de l'tre! Ah! Lonce, je
suis coupable, je le suis, srement; car j'prouvois tout ce qui
caractrise le remords, le trouble, les craintes, la honte. Je
redoutois de me trouver seule aprs son dpart; puis-je mconnotre
dans ce que je souffrois, les cruels symptmes du mcontentement de
soi-mme!

J'ai reu ce matin une lettre de madame d'Ervins, qui m'annonce son
arrive, dans un mois, et me parle avec estime et confiance de la
scurit qu'elle prouve, en me remettant l'ducation de sa fille;
dites-le moi, mon ami, puis-je accepter un tel dpt? quel exemple
Isore aura-t-elle sous les yeux? comment pourrai-je la convaincre de
mon innocence, lorsque je dois surtout lui conseiller de ne pas imiter
ma conduite. Sur mille femmes,  peine une chapperoit-elle aux
sductions auxquelles je m'expose, Lonce, je ne suis pas encore
criminelle, mais dj je rougis, quand on parle des femmes qui le
sont; j'prouve un plaisir condamnable, quand j'apprends quelques
traits des foiblesses du coeur; je me surprends  dsirer de croire
que la vertu n'existe plus j'tois d'accord avec moi-mme autrefois;
maintenant, je me raisonne sans cesse, comme si j'avois quelqu'un 
convaincre; et quand je me demande  qui j'adresse ces discours
continuels, je sens que c'est  ma conscience dont je voudrois couvrir
la voix.

Mon ami, si je persiste long-temps dans cet tat, j'mousserai dans
mon coeur cette dlicatesse vive et pure, dont le plus lger
avertissement disposoit souverainement de moi. Quel intrt mettrai-je
aux derniers restes de la morale que je conserve encore, si je fltris
mon me, en cessant d'aspirer  cette vertu parfaite, qui avoit t
jusqu' ce jour l'objet de mes esprances? Lonce, je t'aime avec
idoltrie; quand je te vois, je me sens comme transporte dans un
monde de flicits idales, et cependant je voudrois avoir la force de
me sparer de toi: je voudrois avoir fait  la morale,  l'tre
suprme cet hroque sacrifice, et que ton souvenir, et que l'amour
que tu m'inspires fusses  jamais gravs dans une me, devenue sublime
par son courage.

O mon ami! que ne me soutiens-tu dans ces lans gnreux! un jour,
nous tenant par la main, nous nous prsenterions avec confiance au
Crateur de la nature: si l'homme juste, luttant contre l'adversit,
est un spectacle digne du ciel, des tres sensibles triomphant de
l'amour, mritent plus encore l'approbation de Dieu mme! Aide-moi, je
puis me relever encore; mais si tu persistes, je ne serai bientt plus
qu'un caractre abattu sous le poids du repentir, une me douce, mais
commune; et la plus noble puissance du coeur, celle des sacrifices,
s'affoiblira tout--fait en moi.

Sais-je enfin si je ne devrois pas m'loigner de vous, pour vous-mme?
Depuis quelque temps n'tes-vous pas cruellement agit? puis-je,
hlas! puis-je me dire du moins que c'est pour votre bonheur, que
votre amie dgrade son coeur, en rsistant  ses remords?




LETTRE XXIX.

Lonce  Delphine.


J'ai peut-tre mrit, par le trouble, o m'ont jet des sentimens
trop irrsistibles, la cruelle lettre que vous m'crivez; cependant je
ne m'y attendois pas. Je vous ai parl de ce qui manquoit  mon
bonheur, et vous me proposez de vous sparer de moi! quelle foible
ide vous ai-je donc donne de mon amour! Avez-vous pu penser que
j'existerois un instant aprs vous avoir perdue! Je ne sais si vous
avez raison d'prouver les regrets et les remords qui vous agitent; je
ne demande rien, je n'exige rien; mais je veux seulement que vous
lisiez dans mon me. Aucune puissance humaine, aucun ordre de vous ne
pourroit me faire supporter la vie, si je cessois de vous voir. C'est
 vous d'examiner ce que vaut cette vie, quels intrts peuvent
l'emporter sur elle! Je ne murmurerai point contre votre dcision,
quand vous saurez clairement ce que vous prononcez.

Je sens presque habituellement,  travers le bonheur dont je jouis
prs de toi, que la douleur n'est pas loin, qu'elle peut rentrer dans
mon me avec d'autant plus de force, que des instans heureux l'ont
suspendue. Delphine, j'ai vingt-cinq ans; dj je commence  voir
l'avenir comme une longue perspective, qui doit se dcolorer  mesure
que l'on avance, Veux-tu que j'y renonce? je le ferai sans beaucoup de
peine; mais je te dfends de jamais parler de sparation. Dis-moi, _je
crois ta mort ncessaire_, mon coeur n'en sera point rvolt; mais
j'prouve une sorte d'irritation contre toi, quand tu peux me parler
de ne plus se voir, comme d'une existence possible.

Mon amie! j'ai eu tort de t'entretenir de mes chagrins, pardonne-moi
mon garement; en me prsentant une ide horrible, tu m'as fait sentir
combien j'tois insens de me plaindre! Hlas! n'est-ce donc que par
la douleur, que la raison peut rentrer dans le coeur de l'homme! et
n'apprend-on que par elle  se reprocher des dsirs trop ambitieux! Eh
bien! eh bien! ne me parle plus d'absence, et je me tiens pour
satisfait.

Pourrois-je oublier quel charme je gote, en te confiant mes penses
les plus intimes? lorsque nous regardons ensemble les vnemens du
monde, comme nous tant trangers, comme nous faisant spectacle de
loin, et que, nous suffisant l'un  l'autre, les circonstances
extrieures ne nous paraissent qu'un sujet d'observations. Ah!
Delphine, j'accepterois avec toi l'immortalit sur cette terre; les
gnrations qui se succderoient devant nous, ne rempliroient mon me
que d'une douce tristesse; je renouvellerais sans cesse avec toi mes
sentimens et mes ides; je revivrois dans chaque entretien.

--Mon amie; cartons de notre esprit toutes les inquitudes que notre
imagination pourroit exciter en nous; il n'y a rien de rel au monde
qu'aimer; tout le reste disparot, ou change de forme et d'importance,
suivant notre disposition: mais le sentiment ne peut tre bless sans
que la vie elle-mme ne soit attaque. Il rgloit, il inspiroit tous
les intrts, toutes les actions; l'me qu'il remplissoit ne sait plus
quelle route suivre, et perdue dans le temps, toutes les heures ne lui
prsentent plus ni occupations, ni but, ni jouissances.

Crois-moi, Delphine, il y a de la vertu dans l'amour, il y en a mme
dans ce sacrifice entier de soi-mme  son amant, que tu condamnes
avec tant de force; mais comment peux-tu te croire coupable, quand la
pure innocence guide tes actions et ton coeur? Comment peux-tu rougir
de toi, lorsque je me sens pntr d'une admiration si profonde pour
ton caractre et ta conduite? Juge de tes vertus comme de tes charmes,
par l'amour que je ressens pour toi. Ce n'est pas ta beaut seule qui
l'a fait natre; tes perfection morales m'ont inspir cet enthousiasme
qui, tour  tour, exalte et combat mes dsirs. O mon amie, abjure ta
lettre, sois fire d'tre aime, et ne te repens pas de me consacrer
ta vie.




LETTRE XXX.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Bellerive, ce 2 avril 1791.


Vous m'crivez moins souvent, ma chre Louise, et vous vitez de me
parler de Lonce; il n'y a pas moins de tendresse dans vos lettres,
mais un sentiment secret de blme s'y laisse entrevoir: ah! vous avez
raison, je le mrite, ce blme; j'ai perdu le moment du courageux
sacrifice, jugez vous-mme  prsent s'il est possible: je vous envoie
la dernire lettre que j'ai reue de Lonce; puis-je partir aprs ces
menaces funestes, le puis-je? Toutes les femmes qui ont aim, je le
sais, se sont crues dans une situation qui n'avoit jamais exist
jusqu'alors; mais, nanmoins, ne trouvez-vous pas que le sentiment de
Lonce pour moi n'a point d'exemple au monde?

Cette tendresse profonde, dans une me si forte, cet oubli de tout,
dans un caractre qui sembloit devoir se livrer avec ardeur aux
distinctions qui l'attendoient dans la vie; et quel homme toit plus
fait que Lonce pour aspirer  tous les genres de gloire? la noblesse
de ses expressions, la dignit de ses regards, m'en imposent
quelquefois  moi-mme; je jouis de me sentir infrieure  lui. Jamais
aucun triomphe n'a fait goter autant de jouissances que j'en prouve,
en abaissant mon caractre devant celui de Lonce. Qui pourroit
mesurer tout ce qu'il est dj, et tout ce qu'il peut devenir? Par
de-l les perfections que j'admire, j'en souponne de nouvelles qui me
sont inconnues; et lorsqu'il se sert des expressions les plus
ardentes, quelque chose de contenu dans son accent, de voil dans ses
regards, me persuade qu'il garde en lui-mme des sentimens plus
profonds encore que ceux qu'il consent  m'exprimer. Lonce exerce sur
moi la toute-puissance que lui donnent  la fois son esprit, son
caractre et son amour. Il me semble que je suis ne pour lui obir
autant que pour l'adorer; seule, je me reproche la passion qu'il
m'inspire; mais en sa prsence, le mouvement involontaire de mon me
est de me croire coupable, quand j'ai pu le rendre malheureux. Il me
semble que son visage, que sa voix, que ses paroles portent
l'empreinte de la vertu mme, et m'en dictent les lois. Ces
rcompenses clestes qu'on prouve au fond de son coeur, quand on se
livre  quelque gnreux dessein, je crois les goter quand il me
parle; et lorsque, dans un noble transport, il me dit qu'il faut
immoler sa vie  l'amour, je rougirois de moi-mme, si je ne
partageois pas son enthousiasme.

Ne craignez pas, cependant, que son empire sur moi me rende
criminelle; le mme sentiment qui me soumet  ses volonts me dfend
contre la honte. Lonce commande  mon sort, parce que j'admire son
caractre, parce qu'il runit toutes les vertus que vous m'avez appris
 chrir; je ne puis le quitter, s'il ne consent pas lui-mme  ce
sacrifice; mais, lorsque oubliant la diffrence de nos devoirs, il
veut me faire manquer aux miens, je m'arme contre lui de ses qualits
mmes, et, certaine qu'il ne sacrifierait pas son honneur  l'amour,
le dsir de l'galer m'inspire le courage de lui rsister. Ah! Louise,
c'est bien peu, sans doute, que de conserver une dernire vertu, quand
on a dj brav tant d'gards, tant de devoirs, qui me paroissoient
jadis aussi sacrs que ceux que je respecte encore; mais ne gardez pas
sur ma situation ce silence cruel! ne croyez pas qu'il ne soit plus
temps de me donner des conseils, que je n'en puisse recevoir aucun!
une fois, peut-tre, je les suivrai, je n'en sais rien; mais aimez-moi
toujours.

Hlas! notre situation peut  chaque instant tre bouleverse. Je
partirois, si Matilde, dcouvrant nos sentimens, dsiroit que je
m'loignasse; je partirois, si Lonce cessoit un seul jour de me
respecter, ou si l'opinion me poursuivoit au point de le rendre
malheureux lui-mme. Ah! de combien de manires prvues et imprvues,
le bonheur dont je ne jouis qu'en tremblant ne peut-il pas m'tre
arrach! Louise, ne vous htez donc pas de prendre avec moi ce ton de
froideur et de rserve, qu'il ne faut adresser qu'aux amis dont le
sort est trop prospre; n'oubliez pas la piti, je vous la demanderai
peut-tre bientt.

Dj vous m'inquitez, en m'annonant que M. de Valorbe, ayant perdu
sa mre, se prpare  partir pour Paris; il faudra que j'instruise
Lonce, et de ses sentimens pour moi, et de ses droits  ma
reconnoissance; mais de quelque manire que je les lui fasse
connotre, sa prsence lui sera toujours importune. Ne pouvez-vous
donc pas dtourner M. de Valorbe de venir ici? Vous savez que, sous
des formes timides et contraintes, il a un amour-propre trs-sombre et
trs-amer, et que tout ce qu'il dit de son dgot de la vie, vient
uniquement de ce qu'il a une opinion de lui qu'il ne peut faire
partager aux autres; il a plus d'esprit qu'il n'en sait montrer, ce
qui est prcisment le contraire de ce qu'il faut pour russir 
Paris, o l'on n'a le temps de dcouvrir le mrite de personne. Quand
il ne devineroit pas mes vritables sentimens, il suffiroit de la
supriorit de Lonce pour lui donner de l'humeur; et que de malheurs
ne peut-il pas en arriver! Essayez de lui persuader, ma chre Louise,
que rien ne pourra jamais me dcider  me remarier. Je ne puis vous
exprimer assez combien il me sera pnible de revoir M. de Valorbe,
s'il me faut supporter qu'il me parle encore de son amour. D'ailleurs
ma socit est maintenant si resserre, qu'en y admettant M. de
Valorbe, je m'expose  faire croire qu'il m'intresse.

Je ne vois habituellement que M. et madame de Lebensei, et
quelquefois, mais plus rarement, M. et madame de Belmont; l'esprit de
M. de Lebensei me plat extrmement, sa conversation m'est chaque jour
plus agrable; il n'a de prvention ni de parti pris sur rien 
l'avance, et sa raison lui sert pour tout examiner. La socit d'un
homme de ce genre vous promet toujours de la scurit et de l'intrt;
on ne craint point de lui confier sa pense, l'on est sr de la
confirmer ou de la rectifier en l'coutant.

Sa femme a moins d'esprit et surtout moins de calme que lui; sa
situation dans la socit la rend malheureuse, sans qu'elle consente
mme  se l'avouer; ce chagrin est fort augment par une inquitude
trs-naturelle et trs-vive qu'elle prouve dans ce moment; elle est
prte d'accoucher, et elle a des raisons de craindre que sa grand'mre
et sa tante, qui sont toutes les deux trs-dvotes, ne veuillent pas
reconnotre son enfant. Elle m'a dit, sans vouloir s'expliquer
davantage, qu'elle avoit un service  me demander auprs de ses
parens, qui sont un peu les miens; je serai trop heureuse de le lui
rendre. Je voudrois lui faire quelque bien. Elle est souvent honteuse
de ses peines, et mcontente de sa sensibilit, dont les jouissances
ne lui font pas oublier tout le reste; elle craint que son mari ne
s'aperoive de ses chagrins; et reprend un air gai chaque fois qu'il
la regarde. Madame de Belmont, avec un mari aveugle et ruin, jouit
d'une flicit bien plus pure; elle ne vit pas plus dans le monde que
madame de Lebensei, mais elle n'a pas l'ide qu'elle en soit carte;
elle choisit la solitude, et la pauvre lise y est condamne: je la
plains, parce qu'elle souffre, car,  sa place, je serois parfaitement
heureuse; elle se croit, et a raison de se croire innocente; elle a
pous ce qu'elle aime; et l'opinion la tourmente! quelle foiblesse!

Adieu, ma soeur, ne m'abandonnez pas; reprenons l'habitude de nous
crire chaque jour tout ce que nous prouvons; je ne me crois pas un
sentiment dont votre coeur indulgent et tendre ne puisse accepter la
confidence.




LETTRE XXXI.

Lonce  Delphine,


Le neveu de madame du Marset est menac de perdre son rgiment, pour
avoir montr, dit-on, une opinion contraire  la rvolution. M. de
Lebensei a beaucoup de crdit auprs des dputs dmocrates de
l'assemble constituante; madame du Marset est venue me demander de
vous engager  le prier de sauver son neveu. Si M. d'Orsan perdoit son
rgiment, il manqueroit un mariage riche qui, dans son tat de
fortune, lui est indispensablement ncessaire: je sais quelle a t la
conduite de madame du Marset envers vous, envers moi; mais je trouve
plaisir  vous donner l'occasion d'une vengeance qui satisfait assez
bien la fiert: car ce n'est point par bont pure qu'on rend service 
ceux dont on a raison de se plaindre; on jouit de ce qu'ils
s'humilient en vous sollicitant, et l'on est bien aise de se donner le
droit de ddaigner ceux qui avoient excit notre ressentiment. Cette
raison, d'ailleurs, n'est pas la seule qui me fasse dsirer que vous
soyez utile  madame du Marset.

Vous savez, quoique nous en parlions rarement ensemble, combien les
querelles politiques s'aigrissent  prsent; on a dit assez souvent,
et madame du Marset a singulirement contribu  le rpandre, que vous
tiez trs-enthousiaste des principes de la rvolution franoise: il
me semble donc qu'il vous convient particulirement d'tre utile  ses
ennemis; cette conduite peut faire tomber ce qu'on a dit contre vous 
cet gard. En voyant le cours que prennent les vnemens politiques de
France, je souhaite tous les jours plus, que l'on ne vous souponne
pas de vous intresser aux succs de ceux qui les dirigent.

Vous avez exig de moi, mon amie, que j'accompagnasse Matilde 
Mondoville; j'aurois plutt obtenu d'elle que de vous la permission de
m'en dispenser: savez-vous que ce voyage durera plus d'une semaine?
Avez-vous song  ce qu'il m'en cote pour vous obir? toutes les
peines de l'absence, oublies depuis trois mois, se sont reprsentes
 mon souvenir. Je vous en prie, soyez fidle  la promesse que vous
m'avez faite de m'crire exactement. Je sais d'avance les journes qui
m'attendent; elles n'auroient point de but ni d'esprance, si je ne
devois pas recevoir une lettre de vous. Shakespeare a dit, que la _vie
toit ennuyeuse comme un conte rpt deux fois_. Ah! combien cela est
vrai des momens passs loin de Delphine! quel fastidieux retour des
mmes ennuis et des mmes peines!

Adieu, mon amie; j'prouve une tristesse profonde, et quand je
m'interroge sur la cause de cette tristesse, je sens que ce sont ces
huit jours qui me voilent le reste de l'avenir; et vous osiez penser 
me quitter! N'en parlons plus; cette ide, je l'espre, ne vous est
jamais venue srieusement; vous vous en tes servie pour m'effrayer de
mes garemens, et peut-tre avez-vous russi. Adieu.




LETTRE XXXII.

Delphine  Lonce.


M. de Lebensei, quelques heures aprs avoir reu ma lettre, a termin
l'affaire de M. d'Orsan; vous pouvez mon cher Lonce, en instruire
madame du Marset; je ne me soucie pas le moins du monde d'en avoir le
mrite auprs d'elle, car il seroit usurp. Je l'ai servie parce que
vous le dsiriez, et non par les motifs que vous m'avez prsents.
Sans doute, je pense comme vous qu'il faut tre utile mme  ses
ennemis, quand on en a la puissance; mais, comme les moyens de rendre
service sont trs borns pour les particuliers, je ne m'occupe de
faire du bien  mes ennemis, que quand il ne me reste pas un seul de
mes amis qui ait besoin de moi; c'est un plaisir d'amour-propre, que
de condamner  la reconnoissance les personnes dont on a de justes
raisons de se plaindre; il ne faut jamais compter parmi les bonnes
actions les jouissances de son orgueil.

Quant  l'intrt que je puis avoir  me faire aimer de ceux qui n'ont
pas les mmes opinions que moi, je n'y mettrois pas le moindre prix
sans vous. Je dteste les haines de parti, j'en suis incapable; et
quoique j'aime vivement et sincrement la libert, je ne me suis point
livre  cet enthousiasme, parce qu'il m'auroit lance au milieu de
passions qui ne conviennent point  une femme; mais, comme je ne veux
en aucune manire dsavouer mes opinions, je me sentirois plutt de
l'loignement que du got, pour un service qui auroit l'air d'une
expiation: je dirai plus, il n'atteindroit pas son but; toutes les
fois qu'on mle un calcul  une action honnte, le calcul ne russit
pas.

Je veux vous transcrire  ce sujet un passage de la lettre que m'a
rpondue M. de Lebensei: Il faut, me dit-il, se dvouer, quand on le
peut,  diminuer les malheurs sans nombre qu'entrane une rvolution,
et qui psent davantage encore sur les personnes opposes  cette
rvolution mme; mais il ne faut pas compter en gnral sur le
souvenir qu'elles en conserveront. Je me suis donn, il y a deux mois,
beaucoup de peine pour faire sortir de prison un homme que je ne
connois pas, mais qui auroit risqu de perdre la vie, pour un fait
politique dont il toit accus: j'ai appris hier, qu'il disoit partout
que j'tois un homme d'une activit trs-dangereuse; j'ai charg un de
mes amis de lui rappeler que, sans cette prtendue activit, il
n'existeroit plus, et qu'elle devoit au moins trouver grce a ses
yeux. Un tel _dsappointement_ m'est fort gal,  moi qui suis
tout--fait indiffrent  ce que disent et pensent les personnes que
je n'aime pas. Seulement je vous cite cet exemple, pour vous prouver
qu'un homme de parti est ingnieux  dcouvrir un moyen de har  son
aise celui qui lui a fait du bien, lorsqu'il n'est pas de la mme
opinion que lui; et peut-tre arrive-t-il souvent que l'on invente,
pour se dgager d'une reconnoissance pnible, mille calomnies
auxquelles on n'auroit pas pens, si l'on toit rest tout--fait
trangers l'un  l'autre. M. de Lebensei va peut-tre un peu loin, en
s'exprimant ainsi; mais j'ai voulu que vous sussiez bien, cher Lonce,
que j'avois servi madame du Marset pour vous plaire, et sans aucun
autre intrt. Il m'a paru que dans cette affaire, M. de Lebensei
accordoit une grande influence  votre nom; je crois qu'il seroit bien
aise de se lier avec vous: voulez-vous qu' votre retour je vous
runisse ensemble  dner chez moi?

Voil une lettre, mon ami, qui ne contient rien que des affaires; vous
l'avez voulu, en m'occupant de madame du Marset: j'aurois pu vous
entretenir cependant de la douleur que me cause votre absence; quand
il me faut passer la fin du jour seule; dans ces mmes lieux o j'ai
got le bonheur de vous voir, je me livre aux rflexions les plus
cruelles. Hlas! ceux qui n'ont rien  se reprocher supportent
doucement une sparation momentane; mais quand on est mcontent de
soi, l'on ne peut se faire illusion qu'en prsence de ce qu'on aime.
Gardez-vous cependant d'affliger Matilde en revenant avant elle:
songez que pour calmer mes remords, j'ai besoin de me dire sans cesse
que mes sentimens ne nuisent point au bonheur de Matilde, et qu' ma
prire mme, vous lui rendez souvent des soins que peut-tre sans moi
vous ngligeriez.




LETTRE XXXIII.

Lonce  Delphine,

Mondoville, ce 20 avril.


Avant de quitter Mondoville, mon amie, je veux m'expliquer avec vous
sur un mot de votre dernire lettre qui l'exige; car je ne puis
souffrir d'employer des momens que nous passons ensemble  discuter
les intrts de la vie. Je ferai toujours tout ce que vous dsirez;
mais si vous ne l'exigez pas, je prfre ne pas me lier avec M. de
Lebensei. Je puis, au milieu des vnemens actuels, me trouver engag,
quoiqu' regret, dans une guerre civile; et certainement je servirais
alors dans un parti contraire  celui de M. de Lebensei.

Je vous l'ai dit plusieurs fois, les querelles politiques de ce
moment-ci n'excitent point en moi de colre; mon esprit conoit
trs-bien les motifs qui peuvent dterminer les dfenseurs de la
rvolution, mais je ne crois pas qu'il convienne  un homme de mon nom
de s'unir  ceux qui veulent dtruire la noblesse. J'aurois l'air, en
les secondant, ou d'tre dupe, ce qui est toujours ridicule; ou de me
ranger par calcul du parti de la force, et je dteste la force, alors
mme qu'elle appuie la raison. Si j'avois le malheur d'tre de l'avis
du plus fort, je me tairois.

D'autres sentimens encore; doivent me dcider dans la circonstance
prsente; je conviens que, de moi-mme, je n'aurois pas attach le
point d'honneur au maintien des privilges de la noblesse; mais,
puisqu'il y a de vieilles ttes de gentilshommes qui ont dcid que
cela devoit tre ainsi, c'en est assez pour que je ne puisse pas
supporter l'ide de passer pour dmocrate; et, duss-je avoir mille
fois raison en m'expliquant, je ne veux pas mme qu'une explication
soit ncessaire, dans tout ce qui tient  mon respect pour mes
anctres, et aux devoirs qu'ils m'ont transmis. Si j'tois un homme de
lettres, je chercherois en conscience les vrits philosophiques qui
seront peut-tre un jour gnralement reconnues; mais, quand on a un
caractre qui supporte impatiemment le blme, il ne faut pas s'exposer
 celui de ses contemporains, ni des personnes de sa classe. La gloire
mme qu'on pourroit acqurir dans la prosprit, ne sauroit en
ddommager: certes, il n'est pas question de gloire maintenant dans le
parti de la libert; car les moyens employs pour arriver  ce but
sont tellement condamnables, qu'ils nuisent aux individus, quand il se
pourroit, ce que je ne crois pas, qu'ils servissent la cause.

Vous aimez la libert par un sentiment gnreux, romanesque mme, pour
ainsi dire, puisqu'il se rapporte  des institutions politiques. Votre
imagination a dcor ces institutions de tous les souvenirs
historiques qui peuvent exciter l'enthousiasme. Vous aimez la libert,
comme la posie, comme la religion, comme tout ce qui peut ennoblir et
exalter l'humanit; et les ides que l'on croit devoir tre trangres
aux femmes, se concilient parfaitement avec votre aimable nature, et
semblent, quand vous les dveloppez, intimement unies  la fiert et 
la dlicatesse de votre me; cependant je suis toujours afflig, quand
on vous cite pour aimer la rvolution; il me semble qu'une femme ne
sauroit avoir trop d'aristocratie dans ses opinions, comme, dans le
choix de sa socit; et tout ce qui peut tablir une distance de plus
me parot convenir davantage  votre sexe et  votre rang. Il me
semble aussi qu'il vous sied bien d'tre toujours du parti des
victimes; enfin, et c'est de tous les motifs celui qui influe le plus
sur moi, on se fait trop d'ennemis dans la socit o nous vivons, en
adoptant les opinions politiques qui dominent aujourd'hui; et je
crains toujours que vous ne souffriez une fois de la malveillance
qu'elles excitent.

N'ai-je pas trop abus, ma Delphine, de la dfrence que vous daignez
avoir pour moi, en vous donnant presque des conseils? Mais vous
m'inspirez je ne sais quel mlange, quelle runion parfaite de tous
les sentimens que le coeur peut prouver. Je voudrois tre  la fois
votre protecteur et votre amant; je voudrois vous diriger et vous
admirer en mme temps: il me semble que je suis appel  conduire dans
le monde un ange qui n'en connot pas encore parfaitement la route, et
se laisse guider sur la terre par le mortel qui l'adore, loin des
piges inconnus dans le ciel dont il descend. Adieu; dj je suis
dlivr de trois jours, sur les dix qu'il faut passer loin de vous.




LETTRE XXXIV.

Delphine  Lonce.

Bellerive, ce 24 avril.


Je ne veux point combattre vos raisonnemens; mon respect pour vos
qualits, pour vos dfauts mme, m'interdit d'insister jamais, ds que
vous croyez votre honneur intress le moins du monde dans une opinion
quelconque. Mais quand vous prononcez l'horrible mot de _guerre
civile_, puis-je ne pas m'affliger profondment du peu d'importance
que vous attachez  la conviction individuelle, dans les questions
politiques? Vous parlez de se dcider entre les deux partis, comme si
c'toit une affaire de choix, comme si l'on n'toit pas invinciblement
entran dans l'un ou l'autre sens, par sa raison et par son me.

Je n'ai point d'autre destine que celle de vous plaire, je n'en veux
jamais d'autre: vous tes donc certain que j'viterai avec soin de
manifester une opinion que vous ne voulez pas que je tmoigne; mais si
j'tois un homme, il me seroit aussi impossible de ne pas aimer la
libert, de ne pas la servir, que de fermer mon coeur  la gnrosit,
 l'amiti,  tous les sentimens les plus vrais et les plus purs. Ce
ne sont pas seulement les lumires de la philosophie qui font adopter
de semblables ides; il s'y mle un enthousiasme gnreux, qui
s'empare de vous, comme toutes les passions nobles et fires, et vous
domine imprieusement. Vous prouveriez cette impression, si les
opinions de votre mre et celle des grands seigneurs espagnols, avec
qui vous avez vcu ds votre enfance, ne vous avoient point inspir,
pour la dfense de la noblesse, les sentimens que vous deviez
consacrer, peut-tre,  la dignit et  l'indpendance de la nation
entire. Mais c'est assez vous parler de votre manire de voir; avant
tout, il s'agit de votre conduite.

Quoi! Lonce, seriez-vous capable de faire la guerre  vos
concitoyens, en faveur d'une cause dont vous n'tes pas rellement
enthousiaste? Je vous en donne pour preuve l'objection mme que vous
faites contre le parti qui soutient la rvolution: _il est le plus
fort_, dites-vous, _et je ne veux pas tre souponn de cder  la
force_; et ne craignez-vous pas aussi qu'on, ne vous accuse d'tre
dtermin par votre intrt personnel, en dfendant les privilges de
la noblesse? Croyez-moi, quelle que soit l'opinion que l'on embrasse,
les ennemis trouvent aisment l'art de blesser la fiert par les
motifs qu'ils vous supposent; il faut en revenir aux lumires de son
esprit et de sa conscience. Nos adversaires, quoi que l'on fasse,
s'efforcent toujours de ternir l'clat de nos sentimens les plus purs.
Ce qui est surtout impossible, c'est de concilier entirement en sa
faveur l'opinion gnrale, lorsqu'un fanatisme quelconque divise
ncessairement la socit en deux bandes opposes. Tout vous prouvera
ce que j'ai souvent os vous dire, c'est qu'on ne peut jamais tre sr
de sa conduite ni de son bonheur, quand on fait dpendre l'une et
l'autre des jugemens des hommes. Quoi qu'il en soit, ce que j'ai voulu
vous dmontrer, c'est que vous n'tiez pas profondment persuad de la
justice de la cause que vous voulez soutenir, et qu'ainsi vous n'avez
pas le droit d'exposer une goutte de votre sang, de ce sang qui est le
mien, pour une opinion que vous avez juge convenable, mais qu'une
conviction vive ne vous a point inspire; votre devoir, dans votre
manire de penser, c'est l'inaction politique, et tout mon bonheur
tient  l'accomplissement de ce devoir. Ah! mon ami, renoncez  ces
passions qui paroissent factices auprs de la seule naturelle, de la
seule qui pntre l'me tout entire, et change, comme par une sorte
d'enchantement, tout ce qu'on voit en une source d'motions heureuses!
Soumettez les intrts de convention  la puissance de l'amour;
oubliez la destine des empires pour la ntre. L'gosme est permis
aux mes sensibles; et qui se concentre dans ses affections peut, sans
remords, se dtacher du reste du monde.




LETTRE XXXV.

Delphine  Lonce.

Bellerive, ce 26 avril.


Mon ami, je ne veux faire aucune dmarche sans vous consulter; hlas!
je sais trop ce qu'il m'en a cot.

Madame de Lebensei est accouche, il y a huit jours, d'un fils; j'ai
t chez elle ce matin, et je m'attendois  la trouver dans le plus
heureux moment de sa vie; mais les fortes raisons qu'elle a de
craindre que sa famille ne veuille pas reconnotre son enfant,
changent en dsespoir les pures jouissances de la maternit; elle veut
faire une dmarche simple, mais noble, aller elle-mme chez sa
grand'mre et chez sa tante, pour mettre son fils  leurs pieds; mais
elle dsire que je l'accompagne. Ces vieilles dames sont de mes
parentes, et comme je leur ai toujours montr des gards, elles sont
bien disposes pour moi. Madame de Lebensei m'a fait cette demande en
tremblant, et j'ai vu, par l'tat o elle toit en me l'adressant,
quelle importance elle y attachoit. Un mouvement tout--fait
involontaire m'a entrane  lui dire que j'y consentois: je la voyois
souffrir, et j'avois besoin de la soulager; l'instant d'aprs, j'ai
cru dcouvrir, en y rflchissant, un rapport loign entre la
rsolution prompte que je venois de prendre, et ma facile
condescendance pour Thrse. A ce souvenir, j'ai frissonn; mais il
m'a t impossible de dtromper madame de Lebensei d'un espoir qu'elle
avoit saisi si vivement, qu'il toit presque devenu son droit; et j'ai
continu  lui parler de choses indiffrentes, pour qu'elle ne crt
pas que je m'occupois de la promesse que je lui avois faite. En
rentrant chez moi, cependant, j'ai rsolu de soumettre cette promesse
elle-mme  votre volont. Rpondez-moi positivement avant votre
retour. Je ne vous cache pas qu'il m'en coteroit extrmement de
manquer de gnrosit envers madame de Lebensei, et de perdre dans
l'estime de son mari que je considre beaucoup. Il vient de mettre une
grce parfaite  terminer l'affaire de madame du Marset, que je lui
avois recommande en votre nom. Me montrer froide et goste, quand je
suis naturellement le contraire, seroit de tous les sacrifices le plus
pnible pour moi. C'est presque refuser un bienfait du ciel, que
d'loigner l'occasion simple qui se prsente de rendre un service
essentiel, de causer un grand bonheur; nanmoins, jusqu' la sympathie
mme, jusqu' ce sentiment que je n'ai jamais repouss, je suis prte
 tout vous immoler. Si vous exigez que je me dgage avec monsieur et
madame de Lebensei, je le ferai.

Comment se peut-il faire qu'il vous chappe encore des plaintes amres
dans votre dernire lettre! [Cette lettre ne s'est pas trouve]
Lonce, notre bonheur se conservera-t-il? Je crois voir approcher
l'orage qui nous menace. Ah! que je meure avant qu'il clate!




LETTRE XXXVI.

Lonce  Delphine.

Mondoville, ce 29 avril.


Je ne veux pas contrarier les mouvemens gnreux de votre me, ma
noble amie; j'espre qu'il ne rsultera aucun mal de cette dmarche.
J'aurois dsir que madame de Lebensei vous l'et pargne; mais
puisque vous avez donn votre parole, je pense comme vous, qu'il
n'existe plus aucun moyen honorable de vous en dgager. Adieu, ma
Delphine! malgr mes instances, madame de Mondoville ne veut partir
que dans quatre jours; je serai  Bellerive seulement le 4 mai,  sept
heures.




LETTRE XXXVII.

Madame de Lebensei  madame d'Albmar.

Cernay, ce 2 mai 1791.


Vous m'avez rendu, madame, le bonheur que j'tois menace de perdre
sans retour! je ne pouvois supporter l'ide que mon fils ne seroit pas
reconnu dans ma famille, et j'avois puis, pour y russir, tous les
moyens qu'un caractre assez fier pouvoit me suggrer. Vous avez paru,
et tout a t chang; la vieillesse, les prjugs, l'embarras d'une
longue injustice, rien n'a pu lutter contre la puissance irrsistible
de votre loquence et de la vraie sensibilit qui vous inspiroit.

Je n'oublierai jamais cet instant o, vous mettant  genoux devant ma
grand'mre, pour lui prsenter mon enfant, elle a pos ses mains
dessches sur les cheveux charmans qui couvroient votre tte, et vous
a bnie comme sa fille; ah! que je voudrois vous voir heureuse! Les
prires de tous ceux que votre bont a protgs, ne seront-elles donc
jamais efficaces?

M. de Lebensei est profondment reconnoissant de ce que vous venez de
faire pour nous; il ne parle de vous, depuis qu'il vous connot,
qu'avec l'admiration la plus parfaite; permettez-moi de vous le dire,
nous ne passons pas un jour sans nous affliger ensemble de ce que
Lonce est l'poux de Matilde. Si M. de Mondoville, au milieu des
vnemens que prpare la rvolution, pouvoit un jour trouver comme moi
le moyen de rompre une union si mal assortie, mon mari seroit bien
ardent  le lui conseiller; mais  quoi servent nos inutiles voeux?
Qu'ils vous prouvent seulement combien nous nous occupons de vous!
Pensez avec quelque douceur, madame, au mnage de Cernay; vous lui
avez rendu la paix intrieure; ce bien, qui devoit nous consoler de la
perte de tous les autres, nous toit ravi sans vous.




LETTRE XXXVIII.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Bellerive, ce 5 mai 1791.


J'ai joui, jusqu'au fond du coeur, ma chre Louise, d'avoir russi 
rconcilier madame de Lebensei avec sa famille; mais ce sentiment est
troubl maintenant par une inquitude vive; Lonce est arriv hier
matin de Mondoville; je m'attendois  le voir dans la journe,
lorsqu' huit heures du soir un homme  cheval est venu m'annoncer, de
sa part, qu'il ne pourrait pas venir; et cet homme, a qui j'ai parl,
m'a dit qu'il avoit laiss Lonce dans une assemble trs-nombreuse,
chez madame du Marset: madame de Mondoville n'y toit pas, et
cependant, en envoyant chez moi, il a donn l'ordre qu'on ne lui
ament sa voiture qu' une heure du matin. Comment se peut-il qu'il se
soit si facilement rsolu  ne pas me revoir, aprs quinze jours
d'absence? Comment ne m'a-t-il pas crit un seul mot? Seroit-il fch
de ma dmarche pour madame de Lebensei, quand il y a consenti, quand
il en sait l'heureux succs?

Louise, j'ai dj beaucoup souffert; mais si le coeur de Lonce se
refroidissoit pour moi, vous qui blmez ma conduite, trouveriez-vous
que le ciel me punt justement? Non, vous ne le penseriez pas; non, le
plus grand des crimes, si je l'avois commis, seroit ainsi trop expi.
Mais pourquoi ces douloureuses craintes? ne peut-il pas avoir t
retenu par une difficult, par une affaire? Ah! s'il commence 
calculer les affaires et les obstacles, si je ne suis plus pour lui
qu'un des intrts de sa vie, plac comme les autres  son temps, dans
la mesure de ses droits, je ne consentirai point  ce prix au genre
d'existence qu'il m'a force d'adopter. C'est en inspirant un
sentiment enthousiaste et passionn, que je puis me relever  mes
propres yeux, malgr le blme auquel je m'expose: si Lonce me
rduisoit  son estime,  ses soins,  son affection raisonne, non,
la douleur et la gloire des sacrifices vaudroient mille fois mieux.
Louise, je me fais mal en dveloppant cette ide et je m'efforce en
vain de m'occuper d'aucune autre.

Madame d'Ervins m'crit qu'elle sera de retour  Bellerive avant trois
semaines, pour me remettre sa fille et prendre le voile. M. de
Serbellane, n'esprant plus la faire changer de dessein, s'est tabli
en Angleterre, o il vit plong dans la tristesse la plus profonde:
homme gnreux et infortun! Louise, quelquefois je me persuade que
l'tre suprme a abandonn le monde aux mchans, et qu'il a rserv
l'immortalit de l'me seulement pour les justes: les mchans auront
eu quelques annes de plaisir, les coeurs vertueux de longues peines;
mais la prosprit des uns finira par le nant, et l'adversit des
autres les prpare aux flicits ternelles. Douce ide! qui
consoleroit de tout, hors de n'tre plus aime; car l'imagination
elle-mme alors ne pourroit se former l'ide d'aucun bonheur  venir.

Mon amie, combien je suis touche de la dernire lettre que vous
m'avez crite! vous revenez  me demander avec instance tous les
dtails de ma vie, de cette vie que vous dsapprouvez, et qui retarde
sans cesse le moment o je dois vous rejoindre: ah! c'est vous qui
savez aimer, c'est vous qui vous montrez toujours la mme, qui n'avez
ni caprices, ni prventions, ni ngligences; c'est vous.... Hlas!
croirois-je dj que ce n'est plus lui!




LETTRE XXXIX.

Madame d'Artenas  madame d'Albmar.

Paris, ce 5 mai.


Il m'est vraiment douloureux, ma chre Delphine, d'tre toujours
charge de vous inquiter; mais la dlicatesse de M. de Mondoville
l'engageroit peut-tre  vous cacher ce qui s'est pass hier au soir,
et il faut absolument que vous le sachiez. Ma nice, qui va dner dans
la valle de Montmorenci, remettra cette lettre  votre porte.

Je suis arrive hier chez madame du Marset,  peu prs dans le mme
moment que Lonce: il venoit pour annoncer  la matresse de la
maison que son neveu conserveroit son rgiment; elle lui en fit de
vifs remercmens, et le pria de passer la soire chez elle; il s'y
refusa: pendant ce temps on m'tablit  une partie, qui m'empcha
de me mler de la conversation. Il y avoit dans la chambre un vrai
rassemblement des femmes de Paris les plus redoutables par leur
ge, leur aristocratie, ou leur dvotion; et l'on n'y voyoit aucune
de celles qui s'affranchissent de ces trois grandes dignits, par
le dsir d'tre aimables. Lonce s'ennuyoit assez,  ce que je
crois, en attendant que le quart d'heure qu'il destinoit  cette
visite ft coul; il toit debout devant la chemine,  causer
avec quatre ou cinq hommes, lorsque votre nom prononc  demi-voix
dans les chuchotemens des femmes, attira son attention; il ne se
retourna pas d'abord, mais il cessa de parler pour mieux couter,
et il entendit trs-distinctement ces mots prononcs par madame du
Marset:--Savez-vous que madame d'Albmar a t prsenter elle-mme
 madame de Cernay le btard de sa petite-fille, de madame de
Lebensei? Singulier emploi pour une femme de vingt ans!

--M. de Mondoville se retourna d'abord avec imptuosit, mais se
retenant ensuite, pour mieux offenser par son mpris, il pria
lentement madame du Marset de rpter ce qu'elle venoit de dire; il
articula cette demande avec un accent d'indignation et de hauteur, qui
fit trembler madame du Marset, et les tmoins d'une scne qui
commenoit ainsi. Madame du Marset se dconcerta; madame de Tesin, qui
la protge dans sa carrire de mchancet, et dont le caractre a plus
d'nergie que le sien, la regarda pour lui faire sentir qu'elle devoit
rpondre. Madame du Marset reprit en disant:--Vous savez bien,
monsieur, qu'on ne peut pas regarder madame de Lebensei comme
lgitimement marie; ainsi, ainsi....--Je sais, interrompit M. de
Mondoville, par quelles bizarres ides vous imaginez qu'une femme qui
a fait divorce selon les lois tablies dans le pays de son premier
mari, n'a pas le droit de se regarder comme libre; mais ce que je
sais, c'est qu'il doit vous suffire que madame d'Albmar reoive
madame de Lebensei, pour vous tenir pour honore, si madame de
Lebensei venoit chez vous.--

Madame du Marset n'avoit plus la force de se dfendre; elle plissoit,
et cherchoit des yeux un appui. Madame de Tesin sentit avec son esprit
ordinaire, que pour intresser une partie de la socit qui toit
prsente  la cause de madame du Marset, il falloit y faire intervenir
l'esprit de parti:--Quant  moi, dit-elle alors, ce que je ne
concevrai jamais, c'est pourquoi madame d'Albmar reoit
habituellement un homme qui a des opinions politiques aussi
dtestables que celles de M. de Lebensei.--Madame du Marset, reprit
vivement M. de Mondoville, sait mieux que personne les motifs qu'on
peut avoir pour se lier avec M. de Lebensei; c'est  lui qu'elle doit
que M. d'Orsan, son neveu, conserve son rgiment; et c'est  la prire
seule de madame d'Albmar que M. de Lebensei s'en est ml, car il ne
connot point madame du Marset: j'ai reu vingt billets d'elle pour
engager ma cousine, madame d'Albmar,  solliciter M. de Lebensei;
elle l'a fait, elle y a russi, et quand son adorable bont l'engage 
runir une famille divise, c'est madame du Marset qui se hasarde 
blmer la conduite de ma cousine; mais je m'arrte, dit-il, c'en est
assez; il me suffit d'avoir prouv  ceux qui m'coutent que les
propos inspirs par l'ingratitude et l'envie, mritent  peine qu'un
honnte homme y rponde.--

M. de Fierville sentit alors une sorte de honte de laisser ainsi
humilier son amie, madame du Marset; il avoit jet un coup d'oeil sur
M. d'Orsan, pour l'engager  protger sa tante; mais, comme il
persistoit  se taire, M. de Fierville lui-mme, quoique g de
soixante et dix ans, ne put s'empcher de dire  Lonce:--Vous aurez
un peu de peine, monsieur, si vous voulez empcher qu'on ne parle des
imprudences sans nombre de madame d'Albmar; il ne suffit pas pour
cela de faire taire les femmes.--Lonce  ce mot rougit et plit de
colre: impatient de s'en prendre  quelqu'un de son ge, il s'avana
au milieu du cercle, et quoiqu'il parlt  M de Fierville, il fixoit
M. d'Orsan.--Vous ayez raison, dit-il, les vieillards et les femmes
n'ont rien  faire dans cette occasion, et j'attends qu'un jeune homme
soutienne ce que la foiblesse de votre ge vous a permis
d'avancer.--Ces paroles furent prononces avec un geste de tte d'une
fiert inexprimable; un profond silence y succda, ce silence toit
embarrassant pour tout le monde; mais personne n'osoit le rompre.

M. d'Orsan, quoique brave, ne se soucioit point de se battre avec
Lonce, et probablement ensuite avec M. de Lebensei, pour les propos
de sa tante; il prit un air distrait, caressa le petit chien de madame
du Marset, le seul qui au milieu de cette scne ost faire du bruit
comme  l'ordinaire, et s'approcha avec empressement de la partie o
j'tois, comme s'il et t trs-curieux de mon jeu. Madame de Tesin,
vivement irrite du triomphe de Lonce, se leva brusquement, et
traversa le cercle pour aller parler  M. d'Orsan: son mouvement fut
si remarquable, que tout le monde comprit qu'elle vouloit dcider le
neveu de madame du Marset  rpondre  Lonce. Une femme qui
s'intresse  M. d'Orsan tendit les bras involontairement, comme pour
arrter madame de Tesin; elle ne s'en aperut seulement pas, et
prenant M. d'Orsan  part, elle lui parla bas avec une grande
activit. Lonce, qui ne perdoit de vue rien de ce qui se passoit, se
retourna vers madame du Marset, et lui dit avec un sourire d'une
orgueilleuse amertume:--J'accepte, madame, l'invitation que vous
m'avez faite, je reste ici ce soir; je veux laisser du temps,
ajouta-t-il d'une voix plus haute,  tous ceux qui dlibrent.--Il
sortit alors pour donner un ordre  ses gens, et salua, en allant vers
la porte, le tte--tte de madame de Tesin et de M. d'Orsan avec un
ddain qui vritablement devoit les offenser.

Pendant l'absence momentane de Lonce, quelques femmes enhardies
parlrent un peu plus haut, et se htrent de dire:--_Vous voyez que
M. de Mondoville aime madame d'Albmar; il est bien clair quelle
rpond  son amour, elle ne s'est tablie  Bellerive que pour tre
plus libre de le recevoir_. Lonce rentra, elles se turent subitement,
avec un effroi ridicule: que pouvoient-elles craindre? Mais M. de
Mondoville a un ascendant si marqu sur tout le monde, que les mes
qui ne sont point de sa trempe redoutent sa colre, sans mme se faire
une ide de l'effet qu'elle peut avoir. Il continua le reste de la
soire  examiner madame du Marset, madame de Tesin et M. d'Orsan; il
runissoit habilement dans son regard l'observation et l'indiffrence,
M. d'Orsan, qui s'toit replac prs de notre partie, offrit d'en
tre, et s'y tablit. Lonce vint deux fois prs de la table; M.
d'Orsan ne lui dit rien, et quand le jeu fut fini, il partit: Lonce
alors s'en alla.

Je restai, parce que je vis bien que les amies de madame du Marset,
qui ne s'toient point encore retires, se prparoient  se dchaner
contre vous. Madame de Tesin commena par dclarer que M. d'Orsan
devoit se battre avec M. de Mondoville, puisqu'il avoit insult sa
tante; je pris la parole avec chaleur, en disant que rien ne me
paroissoit plus mal dans une femme que d'exciter les hommes au
duel.--Il y a tout  la fois, ajoutai-je, de la cruaut, du caprice,
et peu d'lvation, dans ce dsir de faire natre des dangers qu'on ne
partage pas, dans ce besoin orgueilleux d'tre la cause, d'un
vnement funeste.--C'est bien vrai, s'cria un vieil officier, dont
la bravoure ne pouvoit tre suspecte, et qu'on n'avoit pas remarqu,
parce qu'il s'toit endormi derrire la chaise de madame du Marset; il
se rveilla comme je parlois, et rptant encore une fois:--C'est bien
vrai; il ajouta:--Si une femme m'avoit oblig  me battre, je le
ferois, mais le lendemain je me raccommoderois avec mon adversaire, et
je me brouillerois avec elle.--Madame de Tesin n'insista pas, et vous
pouvez tre bien sre qu'il ne sera plus question de ce duel, dont la
ncessit n'existoit que dans sa tte. Elle se mit alors  vous blmer
d'une manire gnrale, mais trs-perfide; je la combattis sur tout ce
qu'elle disoit;  la fin, plusieurs femmes se joignirent  moi, et mon
vieux officier, qui ne vous a vue qu'une fois, sans entendre rien au
sujet de notre conversation, rptait sans cesse des exclamations sur
vos charmes.

Ce que j'ai remarqu cependant, c'est  quel point on est aigri sur
tout ce qui tient aux ides politiques; votre liaison avec M. de
Lebensei vous fait plus d'ennemis que votre amour pour Lonce, et
c'est  cause de vos opinions prsumes qu'on sera svre pour vos
sentimens. Je sais bien qu'on n'obtiendra jamais de vous de renoncer 
un de vos amis; mais vitez donc au moins tout ce qui peut avoir de
l'clat, ne rendez pas mme de services lorsqu'ils sont de nature 
tre remarqus. Dans un temps de parti, une jeune femme dont on parle
trop souvent, mme en bien, est toujours  la veille de quelques
chagrins. D'ailleurs, il n'y a rien qui soit galement bon aux yeux de
tout le monde; quand une action gnreuse est, pour ainsi dire, force
par votre situation, que c'est votre pre, votre frre, votre poux
que vous secourez, on l'approuve gnralement; mais si la bont vous
entrane hors de votre cercle naturel, celui que vous servez vous en
sait gr pour le moment; mais tous les autres prouvent un sentiment
durable d'humeur et de jalousie, qui leur inspire tt ou tard ce qu'il
faut dire, pour empoisonner ce que vous avez fait. Enfin, Lonce a t
trop peu matre de lui en vous entendant blmer; ce n'est pas ainsi
que l'on sert utilement ses amis. Venez me voir demain, je vous en
prie; je fermerai ma porte, et nous causerons. Il est encore temps de
remdier au mal qu'on a pu dire de vous; mais il devient absolument
ncessaire que vous vous remettiez dans le monde; cette vie solitaire
avec Lonce vous perdra; on s'occupe de vous comme si vous tiez au
milieu de la socit, et vous ne vous dfendez pas plus que si vous
viviez  deux cents lieues de Paris. Ma chre Delphine, laissez-vous
donc conduire par votre vieille amie; toute la science de la vie est
renferme dans un ancien proverbe que les bonnes femmes rptent: _si
jeunesse savoit, et si vieillesse pouvoit;_ un grand mystre est
contenu dans ce peu de mots, vous en tes une preuve; vous tes
suprieure  tout ce que je connois, mais votre jeunesse est cause que
votre esprit mme ne gouverne encore ni votre imagination, ni votre
caractre: je voudrois vous pargner l'exprience, qui n'est jamais
que la leon de la douleur. Adieu, ma jeune amie,  demain.




LETTRE XL.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Bellerive, ce 6 mai.


Aprs avoir reu la lettre de madame d'Artenas que je vous envoie, ma
chre Louise, j'attendois l'arrive de Lonce avec une grande motion;
je ne pouvois me remettre de l'effroi que m'avoit caus le rcit de ce
qui s'toit pass chez madame du Marset. J'tois touche du vif
intrt que Lonce avoit montr pour ma dfense; mais j'prouvois je
ne sais quel sentiment de peine, en rflchissant  l'importance qu'il
avoit mise  de misrables ennemis, et je craignois que, tout en les
repoussant, il n'et conserv de ce qu'ils avoient dit contre moi une
impression dfavorable. Ces ides s'effacrent ds qu'il entra dans ma
chambre; il toit ravi de me revoir, aprs quinze jours d'absence; il
m'exprima un enthousiasme plein d'illusion sur ma figure qu'il
prtendit embellie, et je me rassurai d'abord; cependant, quand je lui
parlai de la soire de la veille, je vis qu'il en toit malheureux,
mais par des motifs pleins de gnrosit pour moi.

--Madame d'Artenas vous a instruite de tout, me dit-il; ne croit-elle
pas que je vous ai fait du tort dans le monde, en parlant de vous avec
trop de chaleur?--Elle espre, rpondis-je, qu'on pourra rparer une
imprudence qu'il me seroit bien doux de vous pardonner, si vous
n'aviez expos que moi.--Hlas! reprit-il alors, depuis quelque temps
j'ai toujours tort, mon coeur est dans une agitation continuelle; il
faut en votre prsence lutter contre l'amour qui me consume, et je
m'abandonne, quand je ne vous vois pas,  des violences condamnables.
Dans tout ce que j'ai fait, il n'y avoit de raisonnable que d'appeler
une circonstance qui pt me dlivrer de la vie.--Il pronona ces mots
avec un accent si sombre, que je vis dans l'instant qu'une scne
cruelle me menaoit. J'essayai de la dtourner, en lui parlant de M.
de Lebensei, qui toit all le voir ce matin, pour le remercier de sa
conduite, chez madame du Marset; on la lui avoit rpte le soir
mme.--M. de Lebensei, me rpta deux fois Lonce, comme si ce nom
augmentoit son trouble, je l'ai vu, c'est sans doute un homme
distingu; mais je ne sais par quel hasard il m'a dit tout ce qui
pouvoit me faire souffrir davantage.

--J'interrogeai Lonce sur sa conversation avec M. de Lebensei; il ne
me la raconta qu' demi: il me parut seulement qu'elle avoit eu
surtout pour objet, de la part de M. de Lebensei, la ncessit de
mpriser l'opinion, quand elle toit injuste. Aprs avoir appuy cette
manire de voir par tous les raisonnemens d'un esprit suprieur, il
avoit fini par ces paroles remarquables, que Lonce me rpta
fidlement: Je m'tois un moment flatt, lui a-t-il dit, que la
flicit dont vous avez t priv vous seroit rendue; je croyois que
l'assemble constituante tabliroit en France la loi du divorce, et je
pensois avec joie que vous seriez heureux d'en profiter, pour rompre
une union forme par le mensonge, et pour lier votre sort  la
meilleure et  la plus aimable des femmes! Mais on a renonc dans ce
moment  ce projet, et mon espoir s'est vanoui, du moins pour un
temps.--Je voulus interrompre Lonce, et lui exprimer l'loignement
que j'aurois pour une semblable proposition, si elle toit possible;
mais  l'instant il me saisit la main avec une action trs-vive:--Au
nom du ciel, ne prononcez pas un mot sur ce que je viens de vous dire!
s'cria-t-il; vous ne pouvez pas prvoir l'effet d'un mot sur un tel
sujet; laissez-moi.

--Il descendit alors sur la terrasse, et marcha prcipitamment dans
l'alle qui borde mon ruisseau; je le suivis lentement: en revenant
sur ses pas, il me vit, et se jetant  genoux devant moi:--Non!
s'cria-t-il, il falloit ne pas te quitter; mais te revoir est une
motion si vive! il me semble que ta cleste figure a pris de nouveaux
charmes qui m'enivrent d'amour et de douleur. Qu'est-il arriv depuis
quinze jours? que s'est-il pass hier? que m'a dit M. de Lebensei?
qu'ai-je prouv en l'coutant? Ah! Delphine, dit-il en s'appuyant sur
ma main, et chancelant en se relevant, je voudrois mourir; viens,
conduis-moi sur le banc vers ces derniers rayons du soleil, que je le
regarde encore avec toi.--Et il me pressa sur son coeur avec un
transport si touchant, que les anges l'auroient partag.--Reste l,
dit-il, Delphine; seulement quand tu restes l je cesse de souffrir.
Ah! dis-le-moi, qu'arrivera-t-il de nous, de notre amour, de la
fatalit qui nous spare, de mon caractre aussi? car au milieu de la
passion la plus violente, peut-tre me poursuivroit-il. Que
deviendrons-nous? J'aurois pu te possder, tu voulois tre ma femme;
je pourrois tre heureux encore, si ton inflexible coeur.... Mais,
non, ce n'est pas l mon sort, je te verrai calomnie pour le
sentiment qui nous lie, et ce sentiment, imparfait dans ton me, me
livrera sans cesse au tourment que j'endure. Qui m'en soulagera? M. de
Lebensei ne m'a-t-il pas rendu mille fois plus malheureux! Je ne sais
ce que j'prouve, je me sens oppress; s'il y avoit de l'air je
souffrirois moins.--Et tournant sa tte du ct du vent, il le
respiroit avec avidit, comme s'il et voulu appeler un sentiment de
repos et de fracheur, pour calmer les penses brlantes qui le
dvoroient.

Je lui pris la main, je m'assis  ses cts, et pendant quelques
instans, il me parut plus tranquille. C'tait le premier beau soir du
printemps, je revoyois Lonce; je sentois en moi le plaisir de vivre:
il y a dans la jeunesse de ces momens o, sans aucune nouvelle raison
d'espoir, au milieu mme de beaucoup de peines, on prouve tout  coup
des impressions agrables qui n'ont point d'autre cause qu'un
sentiment vif et doux de l'existence.--O Lonce! lui dis-je, ni ce
ciel, ni cette nature, ni ma tendresse, ne peuvent rien pour ton
bonheur!--Rien! me rpondit-il, rien ne peut affoiblir la passion que
j'ai pour toi; et cette passion  prsent, me fait mal, toujours mal;
tes yeux qui s'lvent vers le ciel comme vers ta patrie, tes yeux
implorent la force de me rsister: Delphine, dans ces toiles que tu
contemples, dans ces mondes peut-tre habits, s'il y a des tres qui
s'aiment, ils se runissent; les hommes, la socit, leurs vertus mme
ne les sparent point.--Cruel! m'criai-je, et ne me suis-je donc pas
donne  toi? Ai-je une ide dont tu ne sois l'objet? mon coeur bat-il
pour un autre nom que le tien?

--Va, reprit Lonce, puisque ton amour est moins fort que ton devoir,
ou ce que tu crois ton devoir, quel est-il cet amour? peut-il suffire
au mien?--Et il me repoussa loin de lui, mais avec des mains
tremblantes et des yeux voils de pleurs.--Delphine! ajoutat-il, ta
prsence, tes regards, tout ce dlire, tout ce charme qui rveille
tant de regrets, c'en est trop, adieu.--Et se levant prcipitamment,
il voulut s'en aller.--Quoi! lui dis-je en le retenant, tu veux dj
me quitter? Est-ce ainsi que tu prodigues les heures qui nous restent?
les heures d'une vie de si peu de dure pour tous les hommes, hlas!
peut-tre bien plus courte encore pour nous?--Oui, tu as raison,
rpondit-il en revenant, j'tois insens de partir! je veux rester! je
veux tre heureux! Pourquoi suis-je dans cet tat? Pourquoi,
continua-t-il en mettant ma main sur son coeur, pourquoi y a-t-il l
tant de douleurs? Ah! je ne suis pas fait pour la vie, je me sens
comme touff dans ses liens; si je savois les rompre tous, tu serois
 moi, je t'entranerois. M. de Lebensei, M. de Lebensei! pourquoi
m'as-tu fait connotre cet homme? Il a des ides insenses sur cette
terre o rgne l'opinion, cette ennemie triomphante et ddaigneuse.
Mais ces ides insenses troublent la tte, les sens; je ne suis plus
 moi; je ne peux plus guider mon sort: si dans un autre monde nous
conservons la mmoire de nos sentimens, sans le souvenir cruel des
peines qui les ont troubls, si tu peux croire  cette existence, !
mon amie, htons-nous de la saisir ensemble; il faut renverser ces
barrires qui sont entre nous, il faut les renverser par la mort, si
la vie les consacre! Parle-moi, Delphine, j'ai besoin du son de ta
voix, de cette mlodie si douce; elle calme un malheureux, dchir par
son amour et sa destine! viens, ne t'loigne pas.--En achevant ces
mots, il s'appuya sur un arbre, et, passant ses bras autour de moi, il
me serra avec une ardeur presque effrayante.

Ne sens-tu pas, me dit-il, le besoin de confondre nos mes? Tant que
nous serons deux, ne souffriras-tu pas? Si mes bras te laissent
chapper, n'prouveras-tu pas quelque douleur qui puisse te donner une
foible ide des miennes?--

Mon motion toit trs-vive; je tremblois, je faisois des efforts pour
m'loigner.--Tu plis, s'cria-t-il; je ne sais ce qui se passe dans
ton me; rpond-elle  la mienne? Delphine, dit-il avec un accent
dsespr, faut-il vivre? faut-il mourir?--Une terreur profonde me
saisit, je voulois m'loigner, mais les regards, mais les paroles de
Lonce me firent craindre de le livrer  lui-mme; je n'avois plus la
force de supporter sa douleur, et cependant j'tois indigne des
dangers auxquels m'exposoit sa passion coupable. Tout  coup me
retraant ce qui avoit commenc le trouble de cette journe, je ne
sais quelle pense m'inspira un moyen cruel, mais sr, de le faire
rougir de son garement.

--Lonce, lui dis-je alors avec un sentiment qui devoit lui en
imposer, ce que vous voulez, c'est ma honte; notre bonheur innocent et
pur ne vous suffit plus: vous m'accusez de ne pas vous aimer, quand
mon coeur est mille fois plus dvou que le vtre; rpondez-moi
solennellement, songez que c'est au nom du ciel et de l'amour que je
vous interroge: si, pour nous runir l'un  l'autre, il falloit, comme
M. et madame de Lebensei, nous perdre dans l'opinion, que
feriez-vous?--Lonce frmit, recula, et se tut pendant un moment; je
saisis ce moment, et je lui dis: Vous m'avez rpondu: et vous osiez me
demander de vous sacrifier l'estime de moi-mme!--Cruelle! interrompit
Lonce avec une expression de fureur dont rien ne peut donner l'ide,
non je n'ai pas rpondu; c'est un pige que vous avez voulu me tendre;
vous joignez la ruse  la duret, et, comme les tyrans, vous faites
d'insidieuses questions aux victimes!--Ce reproche me pera le coeur,
et je me repentis de l'avoir mrit.--Lonce, lui dis-je alors avec
tendresse, ce n'est ni ton silence, ni ta rponse, qui auroient pu
rien changer  ma rsolution ni  notre sort; je ne cherche point 
trouver dans ton caractre des raisons de rsistance; ah! sous
quelques formes que se montrent tes qualits et tes dfauts mme, je
ne puis voir en toi que des sductions nouvelles; mais ne devois-je
pas te rappeler quel joug la ncessit faisoit peser galement sur
nous deux; cette ncessit, c'est le devoir, c'est la vertu, c'est
tout ce qu'il y a de plus sacr sur la terre. Lonce, coute-moi, Dieu
m'entend; si tu me fais subir une seconde fois d'indignes preuves, ou
je cesserai de vivre, ou je ne te reverrai plus.

--Je ne sais, me rpondit Lonce, alors profondment abattu, je ne
sais quel est ton dessein, j'ignore ce que le souvenir de ce jour peut
t'inspirer; si tu pars, je jure, et je n'ai pas besoin d'en appeler au
ciel pour te convaincre, je jure de n'y pas survivre; si tu restes,
peut-tre ne m'est-il plus possible de te rendre heureuse; tu
souffriras avec moi, ou je mourrai seul; rflchis  ce choix:
adieu.--Et sans ajouter un seul mot, il s'lana vers la grille du
parc; je n'osai point le rappeler. je fis quelques pas seulement pour
continuer  le voir: il partit, j'entendis long-temps encore de loin
les pas de son cheval; enfin tout retomba dans le silence, et je
restai seule avec moi.

Mes rflexions furent amres; je vous en prie, ma soeur, n'y ajoutez
rien; si la destine, si Lonce me condamne au plus affreux sacrifice,
n'en htez pas l'instant, ne prcipitez pas les jours, on en donne
pour se prparer  la mort; je me suis command de vous dire ce que
j'aurois le plus souhait de cacher: vous savez comme moi tout ce qui
peut m'imposer la loi de m'loigner de Lonce, je n'ai pas voulu
repousser l'appui que vous pouvez prter  mon courage; mais si Lonce
m'pargnoit ce cruel effort, s'il consentoit  recommencer les mois
qui viennent de s'couler.... Ah! ne me dites pas que je ne dois plus
m'en flatter.

P. S. Madame d'Ervins doit arriver dans peu de jours; elle aussi se
runira sans doute  vous; qu'obtiendrez-vous toutes les deux de mon
coeur dchir?




LETTRE XLI.

M. de Valorbe  madame d'Albmar.

Paris, ce l5 mai 1791.


Je suis  Paris, madame, et ne vous y ayant point trouve, je me
propose d'aller  votre campagne. Je ne sais pas si vous tes bien
aise de mon arrive; il ne tiendroit qu' moi de croire, par quelques
mots de votre belle-soeur, que vous n'avez pas un grand dsir de me
revoir; il me semble cependant que j'ai des droits  votre
bienveillance; peut-tre y a-t-il de la modestie  rclamer ses
droits! Mais je rends justice aux autres et  moi-mme; il faut encore
s'estimer trs-heureux, quand la reconnoissance n'est point oublie.

Vous savez avec quelle sincrit, avec quel dvouement je vous suis
attach depuis que je vous connois: je ne m'attends pas  ce que vous
fassiez grand cas de tout cela  Paris; et je serai bien  mon
dsavantage  ct de tous les gens aimables qui vous entourent; mais
 trente ans on a eu le temps d'apprendre que les succs valent peu de
chose, et je me consolerois de n'en point avoir, si votre bont pour
moi n'en toit point altre. Je me sens triste et ennuy; vous seule
pouvez m'arracher  cette disposition; je ne connois que vous pour qui
il vaille la peine de vivre; tout ce qu'on rencontre d'ailleurs est si
inconsquent, et si absurde! Depuis un jour que je suis ici, j'ai dj
parl  je ne sais combien de gens impolis, distraits, frivoles, et ne
s'occupant srieusement que d'eux-mmes, enfin ils sont ainsi, c'est
moi qui ai tort d'en tre impatient.

Je ne suis venu que pour vous chercher, je ne reste que pour vous; ne
vous effrayez pas cependant, je ne vous verrai pas tous les jours.
J'ai un voyage  faire chez une de mes tantes, qui durera prs d'un
mois, et plusieurs autres affaires me prendront du temps: vous voyez
que je veux vous rassurer. Toutefois, en m'exprimant ainsi, je
souffre, et vous le croyez bien; ceux qui se condamnent  parotre
calmes, n'en sont que plus agits au fond du coeur. Agrez, madame,
mes respectueux hommages.

A. DE VALORBE.




LETTRE XLII.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Bellerive, ce 18 mai.


Je n'ai plus dans ma vie un seul jour sans douleur; il me semble que
mon devoir se montre  moi sous toutes les formes. Le ciel m'avertit,
par les peines que j'prouve, qu'il est temps de renoncer au dangereux
espoir de passer avec Lonce, dans la retraite, une vie heureuse et
douce; il ne se contente plus du plaisir de nos entretiens, il cherche
en vain  me cacher l'agitation qui le dvore, tout sert  la trahir;
tantt il m'accable des reproches les plus injustes, tantt il se
livre  un dsespoir que je n'ai plus la puissance de calmer; quelle
foiblesse de rester encore, quand je ne fais plus son bonheur!

M. de Valorbe est arriv hier  Bellerive, comme je recevois une
lettre de lui qui me l'annonoit; je n'avois pu en prvenir Lonce: il
toit prs de sept heures, et je redoutois ce qu'prouveroit mon ami,
en voyant un inconnu chez moi, dans le moment mme de la journe o
j'ai coutume de le voir seul. Je ne l'avois point instruit  l'avance
de la reconnoissance que je devois  M. de Valorbe, afin de n'tre
dans le cas ni de lui cacher ni de lui apprendre ses sentimens pour
moi: la visite de M. de Valorbe m'inquitoit donc beaucoup; cependant
j'esprois que Lonce ne seroit pas assez injuste pour s'en fcher. M.
de Valorbe fut d'abord embarrass en me voyant; cependant il cherchait
 me le dissimuler; vous savez que c'est un homme qui dispute toujours
contre lui-mme: il veut passer pour matre de lui, et c'est un des
caractres les plus violens qu'il y ait; il ne dit pas deux phrases
sans exprimer, de quelque manire, son mpris pour l'opinion des
autres, et dans le fond de son coeur, il est trs-bless de n'avoir
pas dans le monde la rputation qu'il croit mriter; il est en
amertume avec les hommes et avec la vie, et voudroit honorer ce
sentiment du nom de mlancolie et d'indiffrence philosophique.

En l'coutant me rpter, que rien n'toit digne d'un vif intrt,
toujours moi except; que parmi les hommes qu'il avoit connus, il n'en
avoit pas rencontr deux qui fussent estimables, je rflchissois sur
la prodigieuse diffrence de ce caractre avec celui de Lonce. Tous
les deux susceptibles, mais l'un par amour-propre, et l'autre par
fiert; tous les deux sensibles aux jugemens que l'on peut porter sur
eux, mais l'un par le besoin de la louange, et l'autre par la crainte
du blme; l'un pour satisfaire sa vanit, l'autre pour prserver son
honneur de la moindre atteinte; tous les deux passionns, Lonce pour
ses affections, M. de Valorbe pour ses haines; et ce dernier, quoique
honnte homme au fond du coeur, capable de tout cependant, si son
orgueil, la douleur habituelle de sa vie, toit irrit. Il se
remettoit par degrs, seul avec moi, de cette timidit souffrante qui
est la vritable cause de son humeur, et il me parloit avec esprit et
malignit sur les personnes qu'il connoissoit, lorsque Lonce entra.
Il ne vit et ne remarqua que M. de Valorbe, dont la figure a de
l'clat, quoique sa tte couverte de cheveux noirs rabattus sur le
front, et son visage trop color, lui donnent une expression rude, et
que plus on l'observe, plus on ait de peine  retrouver la beaut
qu'on lui croyoit d'abord.

Rencontrer un homme jeune chez moi, me parlant avec intimit, toit
plus qu'il n'en falloit pour offenser Lonce; sa physionomie peignit 
l'instant ce qu'il prouvoit, d'une manire qui me fit trembler. M. de
Valorbe soutint quelques momens encore la conversation; mais, quand il
s'aperut que Lonce affectoit de ne pas l'couter, il se tut, et le
regarda fixement. Lonce lui rendit ce regard, mais avec quel air! Il
toit appuy sur la chemine; et, considrant de haut M. de Valorbe
qui toit assis  ct de moi, il ressembloit  l'Apollon du Belvdre
lanant la flche au serpent. M. de Valorbe rpondit par un sourire
amer  cette expression qu'il ne pouvoit galer, et sans doute il
alloit parler, si je ne m'tois hte de dire  M. de Valorbe, que M.
de Mondoville, mon cousin, toit venu pour m'entretenir d'une affaire
importante. M. de Valorbe rflchit un moment, et se rappelant sans
doute que Matilde de Vernon, ma cousine, avoit pous M. de
Mondoville, son visage se radoucit tout--fait.

Il prit cong de moi, et salua Lonce qui resta appuy, comme il
toit, sur la chemine, sans donner un signe de tte ni des yeux qui
pt ressembler  une rvrence. M. de Valorbe surpris, voulut
recommencer  le saluer pour le forcer  une politesse ou  une
explication; je prvins cette intention en prenant tout de suite le
bras de M. de Valorbe, pour l'emmener dans la chambre  ct, comme si
j'avois eu quelques mots  lui dire. Cette familiarit amicale de ma
part toit si nouvelle pour M. de Valorbe, qu'elle lui fit tout
oublier. Il me suivit avec beaucoup d'motion, j'achevai de dtourner
ses observations, en lui disant; que _mon cousin_ toit absorb par
une inquitude trs-srieuse dont il venoit m'entretenir. Je consentis
 revoir M. de Valorbe le lendemain matin, avant l'absence d'un mois
qu'il projetait, et je lui laissai prendre ma main deux fois, quoique
Lonce pt le voir. J'tois si presse de faire partir M. de Valorbe,
que je ne comptois pour rien l'impression que pouvoit faire ma
conduite sur M. de Mondoville. Enfin M. de Valorbe s'en alla, et je
rentrai dans la chambre o toit Lonce. Non, Louise, vous ne pouvez
pas vous faire une ide du ddain et de la fiert de ses premires
paroles; je les supportai, pour me justifier plus tt, en lui
racontant mes rapports avec M. de Valorbe dans la plus exacte vrit,
et je finis en insistant particulirement sur la reconnoissance que je
lui devois, pour avoir sauv la vie de mon bienfaiteur, de M.
d'Albmar.

--Il se peut, me rpondit Lonce, qu'il ait sauv la vie de M.
d'Albmar; mais moi, je ne lui dois rien, et nous verrons si je ne le
fais pas renoncer aux droits qu'il se croit sur vous, et que vous
autorisez.--Je fus bless de cette rponse, et le souvenir de ce qui
s'toit pass, depuis le retour de Lonce ajoutant encore  cette
impression, je lui dis vivement:--Vous flattez-vous de conserver un
pouvoir absolu sur ma vie, quand tous mes jours se passent  repousser
les plus indignes plaintes?--Il est vrai, rpondit-il avec
emportement, que je vous ai rendue tmoin de mes souffrances, pardon
de l'avoir os; mais avez-vous pens que ce tort vous donnt le droit
de me trahir? Vous tes-vous crue libre, parce que je suis malheureux?
Votre erreur seroit grande, ou du moins votre nouvel amant ne seroit
pas votre poux avant d'avoir appris quel sang il doit verser pour
vous obtenir?--L'indignation me saisit  ces paroles, et ce mouvement
enfin m'inspira ce qui pouvoit apaiser Lonce.--Je vous conseille, lui
dis-je, de vous livrer  ces soupons qui nous ont dj spars, quand
nous devions tre unis; ils sont plus justes cette seconde fois que la
premire, car j'ai mrit de perdre votre estime le jour o, cdant 
vos prires, j'ai renonc  mon dpart, et o je suis revenue dans
cette retraite me dvouer au coupable et funeste amour que je ressens
pour vous.--A ces mots, Lonce perdit tout souvenir M. de Valorbe; il
n'toit plus irrit, mais je n'en esprai pas davantage pour notre
bonheur  venir.

Il ne me cacha plus ce que je n'avois que trop devin; il m'avoua
qu'il ne pouvoit plus supporter la vie, tant que notre sort resteroit
le mme; qu'il toit jaloux, parce qu'il ne se croyoit aucun droit sur
moi; il me rpta cet odieux reproche avec dsespoir.--Je le sais, me
dit-il, je peux tre mille fois plus malheureux encore qu' prsent;
il y a tant d'abmes dans la douleur, que son dernier terme est
inconnu; tant que vous ne m'avez pas abandonn, je vis, mais en
furieux, en insens....--J'allois l'interrompre, pour le rappeler 
des sentimens plus doux, lorsqu'on vint m'annoncer que le courrier de
madame d'Ervins toit arriv, et la prcdoit de quelques minutes:

Lonce voulut alors me quitter.--Je ne me sens pas en tat, me dit-il,
de voir madame d'Ervins; elle est  plaindre, je le sais; cependant
j'ai besoin de me prparer  sa prsence: c'est elle, je ne l'en
accuse pas, mais enfin, c'est elle....--Il n'acheva point, me serra la
main, et partit prcipitamment; peu d'instans aprs son dpart, madame
d'Ervins arriva.

Hlas! combien elle est change! ses traits sont rests charmans; mais
l'expression de son visage, sa pleur, son abattement, ne permettent
pas de la regarder sans attendrissement. Elle toit si fatigue, que
je n'ai pu causer avec elle ce soir. Et pendant qu'elle repose, ma
Louise, je vous cris; je veux aussi confier ma situation  Thrse,
j'espre en ses conseils, en son exemple; secondez-moi de vos voeux.




LETTRE XLIII.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Bellerive, ce 21 mai.


Oh! que d'motions Thrse m'a fait prouver! Je ne sais point ce
qu'on veut de moi, ce qu'on peut en obtenir, mon coeur succombe devant
l'effort qu'on exige; une lettre de vous est venue se joindre aux
exhortations de Thrse; ne vous runissez pas pour m'accabler; vous
ne savez pas ce que vous me demandez! Dois-je renoncer  Lonce! Le
voulez-vous? Ah! ne le prononcez pas; j'ai pressenti que vous alliez
approcher de cette horrible ide dans votre lettre, je tremblois de la
lire; et quand, par dlicatesse, vous n'avez point achev ce que vous
aviez commenc, je me suis crue soulage, comme si vous m'aviez
affranchie de mes devoirs en ne me les exprimant pas. Je suis foible,
je le sens; je n'ai point les vertus qui prparent aux grands
sacrifices. Mon me, livre ds son enfance aux mouvemens naturels qui
l'avoient toujours bien conduite, n'est point arme pour accomplir des
devoirs si cruels: je n'ai point appris  me contraindre. Hlas! je ne
croyois pas en avoir besoin. Que n'ai-je l'exaltation religieuse de
Thrse! Mais, quand j'implore le ciel, o ma raison et mon coeur
placent un tre souverainement bon, il me semble qu'il ne condamne pas
ce que j'prouve; rien en moi ne m'avertit qu'aimer est un crime; plus
je rve, plus je prie, et plus mon me se pntre de Lonce.

Je vous ai mand que M. de Serbellane avoit quitt l'Italie, pour
s'tablir en Angleterre, et que dsesprant de faire changer Thrse
de rsolution, il ne voyoit plus personne, et paroissoit plong dans
la plus profonde mlancolie. Thrse ne m'a pas prononc son nom; une
lettre de Londres m'avoit appris ces tristes dtails, et je n'ai pas
os lui en parler. Qu'elle est noble et sensible, cependant, cette
Thrse que s'immole  son devoir! je la conduis aprs demain  son
couvent; que n'ai-je la force de l'y suivre! C'est ainsi qu'il
faudroit se sparer! Il est moins cruel de descendre dans ce religieux
tombeau de toutes les penses de la terre, que de vivre encore en ne
voyant plus ce qu'on aime!

Le lendemain de l'arrive de Thrse, je passai la matine avec elle;
j'entrevis dans ses discours qu'elle se croyoit coupable envers moi,
et qu'elle en prouvoit les regrets les plus amers; mais elle
craignoit de m'en parler, et reculoit le moment de l'explication.
Lonce vint le soir: au moment o madame d'Ervins entra dans ma
chambre, il essaya de dissimuler l'impression qu'il prouvoit; mais
elle n'chappa point aux regards de Thrse, et j'appris bientt
qu'elle savoit tout ce que je croyois lui avoir cach.

--Monsieur, dit-elle  Lonce avec un ton de dignit que je n'avois
jamais remarqu dans un caractre timide et presque soumis, je sais
que par le concours des plus funestes circonstances, c'est moi qui ai
t la cause de l'erreur fatale qui vous a spar de madame d'Albmar;
j'ai fait le sacrifice  Dieu de tout mon bonheur dans ce monde; il ne
m'a pas encore donn la force de me consoler des peines que j'ai
causes  ma gnreuse amie; si je n'avois pas cru que de mon
consentement vous tiez instruit de mon crime,  l'poque mme de la
mort de M. d'Ervins, je me serois hte de m'accuser devant vous; mais
je n'ai dcouvert que depuis votre mariage la mprise cruelle, que la
dlicatesse de madame d'Albmar l'avoit engage  me taire. J'aurois
pu, ds que je le souponnai pendant mon sjour ici, et lorsque j'en
eus acquis la certitude  Bordeaux, par les diverses questions que
vous ftes  ma fille, j'aurois pu, dis-je, publier la vrit; mais
vous tiez mari: je ne pouvois rendre  mon amie le bonheur dont je
l'ai prive, et j'avois les plus fortes raisons de craindre que la
famille de mon mari ne m'enlevt ma fille, et ne se permt, pour me
l'ter, si je m'avouais coupable, le scandale d'un procs public. J'ai
donc espr que vous me pardonneriez d'avoir retard la justification
authentique que je dois  madame d'Albmar, jusqu' ce jour, o j'ai
fait signer d'une manire irrvocable  toute la famille de M.
d'Ervins les arrangemens qui assurent la fortune d'Isore, et
m'autorisent  la confier  madame d'Albmar. J'ai abandonn tous mes
droits personnels sur les biens de mon malheureux poux, et j'entre
aprs demain dans un couvent: je suis donc libre  prsent de rparer
aux yeux du monde le tort que j'ai pu faire  la rputation de madame
d'Albmar; mais hlas! je le sais, je n'en aurai pas moins perdu sa
destine. Son cour, inpuisable en sentimens nobles et tendres, n'a
pas cess de m'aimer: vous, monsieur, ajouta-t-elle en tendant 
Lonce, avec une douceur anglique, sa main tremblante, serez-vous
plus inflexible qu'un Dieu de bont qui, malgr mes offenses, a reu
mon repentir? me pardonnerez-vous?

O ma soeur! que n'avez-vous pu voir Lonce en ce moment! Non, vous ne
m'auriez plus demand de le quitter; l'expression triste, sombre, et
presque toujours contenue qu'il avoit depuis quelque temps, disparut
entirement, et son visage s'claira, pour ainsi dire, par le
sentiment le plus pur et le plus doux. Il mit un genou en terre, pour
recevoir la main de madame d'Ervins, et, de la voix la plus mue, il
lui dit:--Pouvez-vous douter du pardon que vous daignez demander? Ce
n'est pas vous, c'est moi qui suis le seul coupable; et cependant je
vis, et cependant elle souffre mes plaintes, mes dfauts, quelquefois
mme mes reproches. Aurois-je le droit de vous en adresser? non sans
doute, et j'en ai moins encore le pouvoir; votre sort, votre courage,
votre vertu, oui, votre vertu, entendez cette louange sans la
repousser, me pntrent de respect et de piti; et si j'tois digne de
me joindre  vos touchantes prires, je demanderois au ciel pour vous
le calme que mon coeur dchir ne connot plus, mais qu'au prix de
tant de sacrifices vous devez enfin obtenir.

Ah! dit Thrse en relevant Lonce, je vous remercie d'carter de moi
votre haine; mais ce n'est pas tout encore, il faudra que vous
m'coutiez sur votre sort  tous les deux: avant de vous en parler, je
veux voir madame d'Artenas; je ne connois qu'elle  Paris, c'est une
parente de M. d'Ervins, elle est aussi l'amie de madame d'Albmar; je
dois lui faire part de la rsolution que j'ai prise. Voulez-vous avoir
la bont, M. de Mondoville, de me conduire demain chez elle? J'entre,
aprs demain, dans mon couvent, et, huit jours aprs, le premier de
juin, je prendrai le voile de novice.

--Ciel! dans huit jours! m'criai-je.--C'est un secret, reprit
Thrse; vous savez que par les nouvelles lois on ne reconnot plus
les voeux; mais le prtre vnrable qui me conduit a tout arrang, et
si l'on ne permettoit plus aux religieuses de vivre en France en
communaut, il m'a assur un asile dans un couvent en Espagne; je vous
demanderai, ma chre Delphine, de me conduire vous-mme dans ma
retraite avec ma fille; je l'embrasserai sur le seuil du couvent pour
la dernire fois, et, aprs cet instant, c'est vous qui serez sa mre.

--Sa voix s'altra en parlant de sa fille; mais faisant un nouvel
effort, elle dit  Lonce:--Demain  midi, n'est-il pas vrai, M. de
Mondoville, vous viendrez me chercher pour me mener chez madame
d'Artenas?--Lonce consentit  ce qu'elle dsiroit par un signe de
tte; il ne pouvoit parler, il toit trop mu. Ah! c'est une me aussi
tendre que fire! ce n'est pas l'amour seul qui le rend sensible, la
nature lui a donn toutes les vertus. Thrse le regardoit avec
attendrissement, et c'est lui, j'en suis sre, dont elle auroit
implor la protection, s'il lui toit encore rest quelque intrt
dans le monde.

Le lendemain, Lonce et madame d'Ervins revinrent ensemble  quatre
heures de chez madame d'Artenas; je vis, sans en savoir la cause, que
Lonce avoit t trs-attendri: Thrse, calme en apparence, demanda
cependant  se retirer quelques heures dans sa chambre. Lonce, rest
seul avec moi, me raconta ce qui venoit de se passer; il ne se doutoit
point du projet de madame d'Ervins, en la conduisant chez madame
d'Artenas, et dans la route elle n'avoit rien dit qui pt lui en
donner l'ide. Ils arrivrent ensemble chez madame d'Artenas, et la
trouvrent seule avec sa nice, madame de R. Aprs que madame d'Ervins
eut annonc sa rsolution  madame d'Artenas, elle lui fit le rcit de
la conduite que j'avois tenue envers elle, et attribuant  cette
conduite un mrite bien suprieur  celui qu'elle peut avoir, elle
avoua tout, except ce qui et indiqu mes sentimens pour Lonce. Il
m'a dit que de sa vie il n'avoit prouv, pour aucune femme, autant de
respect que pour madame d'Ervins, dans le moment o elle croyoit faire
un acte d'humilit. Lonce a remarqu que Thrse avoit rougi
plusieurs fois en parlant, mais sans jamais hsiter.--Et je voyois
runie en elle, a-t-il ajout, la plus grande souffrance de la
timidit et de la modestie,  la plus ferme volont.--Elle finit en
dclarant  madame d'Artenas, que loin de demander le secret sur ce
qu'elle venoit de lui dire, elle dsiroit qu'elle le publit, chaque
fois que ses relations dans le monde la mettroient  porte de
repousser la calomnie dont je pourrois tre l'objet.

Elle se recueillit un instant, aprs avoir achev ses pnibles aveux,
pour chercher s'il ne lui restoit point encore quelque devoir 
remplir; personne n'osa rompre le silence; elle avoit trop mu ceux
qui l'coutoient; pour qu'ils fussent en tat de lui rpondre; et
comme sans doute elle craignoit toute conversation sur un pareil
sujet, elle se leva pour la prvenir, en faisant une inclination de
tte  madame d'Artenas et  sa nice; elle sortit, sans leur avoir
laiss le temps d'exprimer l'intrt et l'attendrissement qu'elles
prouvoient. Vous concevez, ma chre Louise, combien cette scne m'a
touche. Admirable Thrse! bien plus admirable que si jamais elle
n'avoit commis de fautes; que de vertus elle a tires du remords!
combien elle vaut mieux que moi, qui me trane sans forces sur les
dernires limites de la morale, essayant de me persuader que je ne les
ai pas franchies!

Cette journe d'motion n'toit pas termine; Thrse n'avoit pas
encore accompli tout ce que sa religion lui commandoit: elle vint
rejoindre Lonce et moi, et comme j'allois vers elle pour lui exprimer
ma reconnoissance:--Attendez, me dit-elle, car je crains bien d'tre
force de vous dplaire; mais demain je quitte le monde, et j'ai
presque aujourd'hui les droits des mourans; coutez-moi donc
encore.--Elle s'assit alors, et s'adressant  Lonce et  moi, elle
nous dit:

--J'ai dtruit votre bonheur; sans moi vous seriez unis, et la vertu
contribueroit autant que l'amour  votre flicit; ce tort affreux, ce
tort que je ne pourrai jamais expier, c'est mon crime qui en a t la
cause; un malheur plus funeste encore, la mort de mon mari a t la
suite immdiate de mon coupable amour. Ce n'est donc pas moi, non ce
n'est pas moi qui pourrois me croire le droit de donner de svres
conseils  des mes aussi pures que les vtres; cependant Dieu peut
choisir la voix des pcheurs pour faire entendre des avis salutaires
aux coeurs les plus vertueux. Vous vous aimez; l'un de vous est li
par des chanes sacres, et vous vous voyez, et vous passez presque
tous vos jours ensemble, vous fiant  la morale qui vous a prservs
jusqu' prsent! Je n'avois point sans doute, vos lumires, je n'avois
point vos vertus; mais je formai nanmoins les mmes rsolutions que
vous, et le charme de la prsence affoiblit par degrs tous les
sentimens honntes sur lesquels je m'appuyois. Delphine, faudroit-il
qu'aprs tre tombe, je vous entranasse dans ma chute! aurois-je 
rendre compte de votre me  l'ternel! Ah! ce seroit moi seule qui
mriterois d'tre punie, mais vous ne seriez plus cet tre
incomparable que je retrouverai dans le ciel un jour, si mon repentir
m'y fait recevoir.

Et vous, Lonce, et vous, continua-t-elle; serez-vous heureux si vous
entranez mon amie? si vous garez ce caractre noble et vertueux, que
Dieu appellera plus particulirement  lui, quand le malheur, ou ce
qui est la mme chose, une plus longue dure de la vie lui aura fait
sentir la ncessit d'une religion positive? quand elle guidera ma
fille dans le monde, au lieu d'y rgner elle-mme?....--Votre fille!
m'criai-je, pourquoi l'abandonnez-vous? pourquoi m'en remettez-vous
le soin? je n'en suis pas digne.

--Delphine, gnreuse Delphine, interrompit Thrse, me serois-je donc
si mal fait comprendre que vous puissiez penser qu'il existe un tre
au monde que j'estime plus que vous! quand vous vous laisseriez
entraner par l'amour, je sais que votre coeur, rest pur, ne
puiseroit-dans ses fautes qu'une connoissance plus cruelle, mais plus
certaine de la ncessit de la morale. Les malheurs de mon amie me
seroient, hlas! un garant de plus des soins qu'elle donneroit 
l'ducation vertueuse de ma fille. Mais vous, mais vous, Delphine, que
deviendrez-vous si vous tes coupable? et par quel vain espoir vous
flattez-vous de l'viter? s'il gmit de votre rsistance, s'il vous
montre sa douleur, s'il vous la cache, et que ses traits altrs le
trahissent, s'il est malheureux enfin; dites-moi donc, si vous le
savez, comment vous ferez pour le supporter? coutez, je suis prte 
m'ensevelir pour toujours, la main de Dieu est dj sur moi; j'ai
trouv dans mon me la force de tout briser, de renoncer  tout; eh
bien! je ne me sentirois pas encore la puissance de voir souffrir ce
que j'aime; et vous vous la croyez cette puissance! Delphine,
insense, il faut vous sparer de lui pour jamais, ou tomber  ses
pieds, soumise  ses dsirs. Vous ne pouvez trouver que dans
l'exaltation d'un grand sacrifice des forces contre l'amour. Delphine,
au nom du ciel....--Arrtez, s'cria Lonce avec l'accent le plus
douloureux; ce n'est point  Delphine que vous devez vous adresser,
elle est libre et je suis li pour jamais; elle vouloit s'unir  moi,
je l'ai mconnue; s'il faut dchirer un coeur, choisissez le mien; je
puis partir, je le puis; la guerre va bientt s'allumer en France;
j'irai me joindre  ceux dont je dois partager les opinions; dans ce
parti sans puissance, se faire tuer n'est pas difficile. Si vous avez
dans votre religion des ressources pour faire supporter  Delphine la
mort de Lonce, si vous en avez, j'y consens et je vous le pardonne:
mais pouvez-vous imaginer qu'aprs avoir pass prs d'elle des jours
orageux, et nanmoins pleins de dlices, des jours pendant lesquels je
lui ai confi mes peines les plus secrtes, mes sentimens les plus
intimes, je vivrois priv tout  la fois de ma matresse et de mon
amie! de celle qui devroit tre ma femme, et que je ne reverrois plus!
de celle qui dirige mes actions, donne un but  mes penses, et m'est
sans cesse prsente? croyez-moi, sans avoir besoin de recourir  la
rsolution du dsespoir, mon sang glac cesseroit de ranimer mon
coeur, si je ne vivois plus pour elle. Et c'est vous, madame, qui
pouvez oublier tout ce que vous-mme vous avez inspir! tout ce
qu'prouve encore sans doute celui qui pleure loin de vous!--C'en est
trop, s'cria Thrse en plissant, avec un tremblement convulsif qui
me causa le plus mortel effroi; c'en est trop: quel langage vous me
faites entendre! me croyez-vous donc assez gurie pour n'en pas
mourir? ignorez-vous ce qu'il m'en cote? pouvez-vous rveiller ainsi
tous mes souvenirs? Cessez! cessez! Delphine, soutenez-moi,
loignons-nous d'ici.

Lonce, inconsolable de l'tat o il avoit jet madame d'Ervins,
n'osoit approcher d'elle; on l'emporta dans sa chambre, je la suivis,
et je fis dire  Lonce que je ne redescendrois pas. Je ne voulois pas
quitter madame d'Ervins, et je me sentois aussi dans un trouble qui me
rendoit impossible de parler  Lonce. Pourquoi le rendre tmoin de
mes cruelles incertitudes? des remords que madame d'Ervins a fait
natre en moi? je veux me dterminer enfin, je le veux; mais je ne
puis le revoir qu'aprs avoir pris une dcision. Quelle sera-t-elle? 
mon Dieu!

Madame d'Ervins passa prs d'une heure sans prononcer une parole,
m'coutant quelquefois, et ne me rpondant que par des pleurs; je crus
que c'toit le moment d'essayer encore de la dtourner d'entrer au
couvent: les premiers mots que je prononai sur ce sujet lui rendirent
tout  coup du calme; elle me demanda doucement de m'loigner. J'ai
appris depuis qu'elle avoit pass deux heures en prires, qu'aprs ces
deux heures elle s'toit couche, et qu'elle avoit paisiblement dormi
jusqu'au matin.

Pour moi, j'ai pass cette nuit sans fermer l'oeil: infortune que je
suis! un esprit clair, quand l'me est passionne, ne fait que du
mal; je ne puis, comme Thrse, adopter aveuglment toutes les
croyances qui remplissent son imagination, et mon coeur en auroit
besoin. J'invoque une terreur, un fanatisme, une folie, un sentiment,
quel qu'il soit, assez fort pour lutter contre l'amour. Quelquefois je
suis prte  vous conjurer de venir ici; je voudrais m'en remettre 
vous sur mon sort, vous parleriez  Lonce, vous le verriez et vous me
jugeriez. Ah! ma soeur, cette prire seroit-elle trop exigeante?
feriez-vous ce sacrifice  celle que vous avez leve, et qui vous
redemanderoit d'exercer de nouveau l'empire le plus absolu sur sa
volont?




LETTRE XLIV.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Bellerive, ce 26 mai 1791.


Non, ne venez pas, tout est promis; je le crois, tout est dcid.
Thrse a trop us peut-tre de l'empire que mon attendrissement lui
donnoit sur moi; mais enfin, j'ai cd  ses larmes,  l'ardeur de ses
prires. Son imagination toit frappe de l'ide qu'elle auroit  se
reprocher la perte de mon me; son confesseur, je crois, l'avoit
encore, la veille, pntre de nouveau de cette crainte. Sa douleur,
son loquence, m'ont entirement bouleverse; je n'ai pas consenti
cependant  m'loigner de Lonce sans tre rassure sur son dsespoir;
je ne le puis, je ne le dois pas: le vritable crime seroit d'exposer
sa vie; quel effroi peut l'emporter sur une telle crainte! le remords
mme est plus facile  braver.

Thrse veut que Lonce soit tmoin avec moi de la crmonie qui
consacrera le moment o elle doit prendre le voile de novice. Elle
compte sur l'impression de cette solennit, et, malgr la rsistance
qu'il a dj oppose  ses prires, elle croit qu'au pied de l'autel,
ses derniers adieux obtiendront de Lonce qu'il me laisse partir. Elle
veut lui rpter alors ce dont elle est convaincue, c'est que son
salut  elle-mme dpend du mien, et qu'il ne peut sans barbarie se
refuser au dernier effort qu'elle veut tenter, pour m'arracher aux
malheurs qui me menacent; elle se croit sre d'obtenir ainsi le
consentement de Lonce. J'ai promis que si elle l'obtenoit en effet,
je partirois a l'instant mme; c'est dans six jours, et je dois
jusque-l cacher  Lonce ce que j'prouve; je l'ai jur. Je vous
l'avoue, lorsque Thrse m'a arrach tous les engagemens qu'elle a
voulu, j'avois un espoir secret que rien ne pourrait dcider Lonce 
mon dpart; mon opinion  prsent n'est plus la mme: Thrse est si
touchante! le moment qu'elle a choisi pour parler  Lonce est si
propre  l'mouvoir! J'y joindrai moi-mme mes instances, je le dois,
je le ferai; mais se taire pendant ces six jours, le revoir avec
l'ide que bientt peut-tre nous serons spars! Thrse a trop exig
de moi; sa dvotion, tout  la fois exalte et romanesque, m'branle,
m'entrane, et ne me soutient pas.

Elle m'a rpt de mille manires, avec cet accent passionn qu'elle
tient de l'amour et qu'elle consacre  la religion, que je ne pouvais
pas me refuser  l'espoir qui lui restoit encore de me sauver, et
d'obtenir l'absolution de ses fautes.--Je vous demande bien peu, me
disoit-elle, je vous demande seulement la permission d'essayer dans un
moment solennel, si je puis attendrir votre amant sur le sort auquel
il vous livre; vous ne pouvez pas vous y opposer, sans vous avouer 
vous-mme que, dt-il accder  votre dpart, vous n'en seriez pas
capable!--Je rsistois encore  ce qu'elle dsiroit, une crainte vague
me retenoit; mais lorsque j'tois prte  la quitter, elle s'est
prcipite  mes pieds avec sa fille, et m'a reprsent avec une telle
force ce que j'prouverois si je me rendois coupable, ce qu'elle avoit
souffert; parce que, loigne de moi, une me courageuse n'toit point
venue  son secours; elle a fait natre dans mon coeur une motion si
vive, que j'ai consenti  tout.

Qu'en arrivera-t-il? une sparation dchirante: je suis comme gare,
on dispose de moi sans que ma volont me guide, je ne sais ce que je
dois craindre; peut-tre de tels efforts augmenteront-ils les dangers
mme dont on veut me sauver.--Ah! Lonce, c'est  vous qu'on s'en
remet, est-ce vous qui briserez nos liens?




LETTRE XLV.

Lonce  Delphine.

Paris, ce 28 mai.


D'o vient le trouble que j'prouve? jamais vous ne m'avez paru plus
touchante, plus sensible qu'hier! J'tois dans l'ivresse auprs de
vous, et quand je me suis rappel notre soire, je n'ai prouv qu'une
inquitude, une tristesse indfinissable. Je vous ai trouve vous
faisant peindre pour moi; vous aviez revtu un costume grec qui vous
rendoit plus cleste encore, tous vos charmes se dveloppoient  mes
yeux; je vous ai regarde quelque temps, mais je me sentois dvor par
une passion qui consumoit ma vie; le peintre nous a quitts, je vous
ai serre dans mes bras, et deux fois vous avez pench votre tte sur
mon paule; mais je ne vous avois point communiqu l'ardeur que
j'prouvois. Vos yeux se remplissoient de larmes, votre visage toit
ple, et votre regard abattu; si, dans cet tat, il et t possible
que votre coeur vous livrt  mon amour, il me semble qu'un sentiment
inconnu, mais tout puissant, m'et interdit d'accepter le bonheur
mme.

Je m'loignois, je me rapprochois de vous, vous gardiez le silence;
cependant vous m'aimiez, et j'prouvois au dedans de moi-mme une
fivre d'amour, un frisson de douleur tout--fait inexplicable. J'ai
voulu vous demander de prendre votre harpe; vous savez combien vous me
calmez en me faisant entendre votre voix unie  cet instrument.--Ah!
m'avez-vous rpondu vivement, je ne puis pas supporter la musique, ne
m'en demandez pas.--Pourquoi ne pouvez-vous plus la supporter? Vous
m'avez souvent rpt ces paroles de Shakespeare: _l'me qui repousse
la musique est pleine de trahison et de perfidie._ Pourquoi la
repoussez-vous?

J'ai votre parole de ne jamais partir  mon insu, je ne puis la
rvoquer en doute, vous me l'avez de nouveau rpt; quelle est donc
la cause de l'tat o je vous ai vue? Ah! sentiriez-vous quelque
atteinte de la douleur qui me tue? sentiriez-vous qu'il faut mourir,
si nous ne nous appartenons pas l'un  l'autre? Non, vos yeux
n'exprimoient ni l'entranement ni l'abandon. Delphine, ton me est si
pure, si vraie, que rien ne peut la troubler sans que ton ami
l'aperoive; dis-moi donc quel est le sentiment qui t'occupoit hier.




LETTRE XLVI.

Lonce  M. Barton.

Paris, ce 31 mai.


L'un de vos amis vous a mand qu'il m'avoit trouv chang, et vous en
tes inquiet; je vous en prie, rassurez-vous; je souffre, mais il n'y
a point de danger pour ma vie; j'ai assez souvent la fivre le soir,
ce sont les peines de mon me qui me la donnent. Depuis quelque temps
je crains sans cesse que madame d'Albmar ne s'loigne de moi; le
trouble qu'elle me cause excite dans mon sang une agitation
continuelle; mais ce n'est pas, soyez-en sr, la maladie qui me tuera.
Ne venez point me voir, vous ne pourriez rien sur moi; jamais on n'a
ressenti ce que j'prouve! Je sortirai de cet tat, il faut qu'il
finisse  quelque prix que ce puisse tre, il le faut. Attendez mon
sort; je ne veux pas que votre vie paisible s'approche de la mienne,
une influence fatale tomberoit sur vous.




LETTRE XLVII.

Delphine  Lonce.

Bellerive, ce 1er juin,  10 heures du matin.


Madame d'Ervins m'crit encore ce matin, qu'elle dsire vivement que
vous soyez tmoin de la crmonie de ce soir; venez me chercher 
quatre heures pour me conduire  son couvent; elle le veut, nous ne
pouvons pas le lui refuser.




LETTRE XLVIII.

Rponse de Lonce  Delphine.

Paris, ce 1er juin,  midi.


Si vous l'exigez, j'irai; mais essayez de m'en dispenser, j'ai peur
des motions; vous ne savez pas, dans la disposition actuelle de mon
me, combien elles me font mal! Je serai chez vous  quatre heures;
mais, s'il est possible, crivez  madame d'Ervins que vous irez
seule.




LETTRE XLIX.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Bellerive, ce 2 juin.


Si je ne suis pas encore tout--fait indigne de vous, ma Louise, je ne
sais  quel secours du ciel je le dois. Mritois-je ce secours, aprs
des momens si coupables? Non, sans doute, mais il m'a t donn pour
me livrer  la douleur, pour expier par mes regrets, ce jour o mes
sentiment ont profan tout ce qu'il y a de plus respectable au monde.
Je suis bien malade; on me croit en danger, on me dfend d'crire;
mais si je dois mourir, je veux que vous connoissiez les dernires
heures que j'ai passes. Elles ont t terribles! que le souvenir en
demeure dpos dans votre sein! Apprenez quels sont les efforts qui
peut-tre ont prcd la fin de ma vie! Je crains que ma fivre ne me
fasse tomber dans le dlire; je n'ai peut-tre plus que quelques
instans pour recueillir mes penses, je vous les consacre encore.
Aimez-moi! Si je meurs, je puis tre pardonne.

Lonce,  regret, s'toit enfin dcid  m'accompagner comme le
dsiroit madame d'Ervins; nous arrivons  la porte du couvent o je
l'avois conduite la veille, et prs duquel demeuroit son confesseur;
un homme m'y attendoit, pour me remettre une lettre d'elle qui
m'apprenoit qu'elle seroit reue novice, dans quel lieu, juste ciel!
dans l'glise mme o j'ai vu Lonce se marier! Thrse me l'avoit
cach, mais c'toit sur ce moyen qu'elle comptoit, pour triompher de
notre amour. J'hsitai, je l'avoue, si je continuerois ma route; mais
la fin de la lettre de Thrse toit tellement pressante, elle me
disoit avec tant de force qu'elle avoit besoin de me revoir encore,
que je lui percerois le coeur en la privant dans un tel moment de la
prsence de sa seule amie, que je n'eus pas le courage de la refuser.
Lonce, cette fois, voyant dans quel tat d'motion j'tois, insista
pour ne pas m'abandonner seule  cette preuve douloureuse. J'tois
dj dans un tel trouble que je cessai de vouloir, et je me laissai
conduire sans rflexion ni rsistance.

Pendant la route qui nous restoit encore  faire, nous gardmes l'un
et l'autre le plus profond silence; nanmoins,  l'instant o ma
voiture tourna dans le chemin qui conduit  l'glise de Sainte-Marie,
Lonce reconnoissant les lieux qu'il ne pouvoit oublier, dit avec un
profond soupir:--C'toit ainsi que j'allois avec Matilde; elle toit
l, s'cria-t-il en montrant ma place: oh! pourquoi suis-je venu! Je
ne puis!...--Il sembloit vouloir fuir; mais en me regardant, ma pleur
et mon tremblement le frapprent sans doute, car, s'arrtant tout 
coup, il ajouta:--Non, pauvre malheureuse, tu souffres, je ne te
laisserai point souffrir seule, appuie-toi sur ton ami.--Nous
descendmes de la voiture; l'glise toit ferme pour tout le monde,
except pour nous: un vieux prtre vint  notre rencontre, et se
souvenant mal des deux personnes qu'on l'avoit charg de recevoir, il
me dit en montrant Lonce: Madame, monsieur est sans doute votre
mari?--Ah! Louise, ce mot si simple rveilloit tant de regrets et de
remords, que je restai comme immobile devant la porte de l'glise,
n'osant en franchir le seuil.--Lonce prit la parole avec
prcipitation:--Je suis le parent de madame, rpondit-il;--et
m'entranant aprs lui, nous entrmes.

Le prtre nous fit asseoir sur un banc peu loign de la grille du
choeur. Lonce se plaa de manire qu'il ne pt apercevoir l'autel
devant lequel il s'toit mari; sa respiration toit haute et
prcipite; moi, j'avois couvert mes yeux de mon mouchoir, je ne
voyois rien, je pensois  peine, j'prouvois seulement une agitation
intrieure, une terreur sans objet fixe, qui troubloit entirement mes
rflexions. L'une des portes qui conduisoient dans l'intrieur du
couvent s'ouvrit; des religieuses couvertes d'un voile noir, suivies
par l'infortune Thrse, vtue d'une robe blanche, s'avancent 
quelque distance de nous, dans un profond silence; Thrse s'appuyoit
sur le bras de son confesseur; mais ses pas n'toient point
chancelans, on pouvoit mme remarquer qu'une exaltation extraordinaire
les rendoit trop rapides; pendant qu'elle marchoit, les prtres
chantoient un psaume lugubre, qu'accompagnoit un orgue assez doux;
Thrse quitta les religieuses pour venir vers moi; elle me serra la
main avec une expression que je ne pourrai jamais oublier, et tendant
une lettre  Lonce, elle lui dit  voix basse:--Quand la barrire
ternelle sera referme sur moi, lisez ce papier, dans cette glise
mme,  la lueur de cette lampe qui brle  quelques pas de l'autel o
vous avez prononc d'irrvocables sermens. coutez, pour vous prparer
 ce que j'ose vous demander, les chants des religieuses qui vont
consacrer mon entre dans leur asile; quand ils auront cess, je
n'existerai plus pour le monde; mais, si vous exaucez mes prires,
vous me rconcilierez avec Dieu; je ne serai plus coupable devant lui
de votre perte  tous les deux; et toi, mon amie, me dit-elle, tu vois
o l'amour m'a conduite, fuis mon exemple, adieu.--En achevant ces
mots, elle s'approcha de la grille du choeur, tourna la tte encore
une fois vers moi, et dans le moment o cette grille alloit nous
sparer pour toujours, elle me fit un dernier signe, comme sur les
confins de la terre et du ciel. Je crus la voir passer de la vie  la
mort, et dans l'loignement, elle m'apparoissoit telle qu'une ombre
lgre, dj revtue de l'immortalit.

Lonce toit rest immobile, tenant  la main la lettre de
Thrse.--Que contient-elle? me dit-il avec l'accent le plus sombre;
que voulez-vous de moi? Seriez-vous d'accord avec elle?--Je vous en
conjure! interrompis-je, obissez  la prire de Thrse, ne lisez
point encore ce qu'elle vous crit! Donnez un moment  la piti pour
elle! Je suis l, prs de vous, mon ami; ah! pleurons encore quelques
instans sans amertume!--Lonce, plac derrire moi, posa sa main sur
le pilier qui me servoit d'appui; ma tte tomba sur cette main
tremblante, et ce mouvement, je crois, suspendit quelque temps son
agitation. La musique continua; l'impression qu'elle me causoit me
plongea dans une rverie extraordinaire, dont je n'ai pu conserver que
des souvenirs confus; bientt j'entendis les sanglots touffs de mon
malheureux ami, et je m'abandonnai sans contrainte  mes larmes.
J'invoquai Dieu pour mourir dans cette situation, elle toit pleine de
dlices; je n'imposois plus rien  mon me, elle se livroit  une
motion sans bornes; il me sembloit que j'allois expirer  force de
pleurs, et que ma vie s'teignoit dans un excs immodr
d'attendrissement et de piti. Je ne sais combien de temps dura cette
sorte d'extase, mais je n'en fus tire que par le bruit que firent les
rideaux du choeur, lorsqu'on les ferma. La crmonie termine, les
religieuses et les prtres s'tant retirs, nous n'entendmes plus,
nous ne vmes plus personne, et nous nous trouvmes seuls dans
l'glise, Lonce et moi.

Lonce, sans quitter ma main, s'approcha de la lumire, et lut la
prire solennelle, loquente et terrible, que Thrse lui adressoit,
pour l'engager  sauver mon me, en rompant nos liens, et en cessant
de nous voir. Je ne pus en saisir que quelques paroles, qu'il rptoit
en frmissant. A peine l'eut-il finie que, levant sur moi des yeux
pleins de douleur et de reproches, il me dit:--Est-ce vous qui avez
combin ces motions funestes? Est-ce vous qui avez rsolu de me
quitter?--Consentez, lui dis-je avec effort, consentez  mon absence.
Lonce, je t'en conjure, cde  la voix du ciel que Thrse t'a fait
entendre! Ne sens-tu pas que les forces de mon me sont puises? Il
faut que je m'loigne, ou que je devienne criminelle! Un plus long
combat n'est pas en ma puissance! Saisissons cet instant!...--Il est
donc vrai, reprit Lonce, il est donc vrai que vous avez form le
dessein de me quitter! que tant de jours passs ensemble n'ont point
laiss de trace dans votre coeur! Oui! c'en est fait! il n'y aura plus
sur cette terre une heure de repos pour moi! Et quand devoit-elle
commencer, cette sparation?--A l'heure mme! m'criai-je; tout est
prt, l'on m'attend, laissez-moi partir, que ce lieu soit tmoin de ce
noble effort!--Il sera tmoin, s'cria-t-il, de ma mort; je me sens
abattu, je n'ai plus l'esprance qui pourroit m'aider  triompher de
votre dessein! Je me suis tromp! vous n'avez pas d'amour! vous n'en
avez pas! vous pouvez partir. Eh bien! le sacrifice est fait, vous le
pouvez. Adieu.

--Louise, jamais la douleur de Lonce n'avoit t si profonde et si
touchante; elle avoit chang son caractre. Il n'essayoit pas de me
retenir; mais je voyois dans son regard une expression funeste, une
dsignation sombre qui me glaoit de terreur. J'essayai de lui parler,
il ne me rpondoit plus; je ne pouvois supporter qu'il et cess de
croire  ma passion pour lui; dix fois il en repoussa l'assurance, et
sembloit craindre les sentimens les plus doux, comme si, dcid 
mourir, il avoit eu peur de regretter la vie. Enfin, un accent plus
tendre le ranima tout  coup, mais pour lui rendre un garement non
moins effrayant que l'accablement dont il sortoit. Eh bien! me dit-il,
si tu veux que je croie  ton amour, si tu veux que je vive, il en
existe encore un moyen! Il peut seul expier ce que tu m'as fait
souffrir! il peut seul prvenir les tourmens qui m'attendent! Il faut
te lier  l'instant mme par un serment que tu nommeras sacrilge,
mais sans lequel aucune puissance humaine ne peut me faire consentir 
la vie.--Que veux-tu de moi? lui dis-je pouvante; ne sais-tu pas que
je t'adore? n'es-tu pas le souverain de ma vie?--Qui pourroit compter,
me rpondit-il avec amertume, qui pourroit compter sur ton me
incertaine, combattue, toujours prte  m'chapper? Il n'est qu'un
lien sur la terre, il n'en est qu'un qui puisse rpondre de toi! Et ce
moment de dsespoir est le dernier o la passion toujours repousse,
toujours vaincue par chaque nouveau repentir, puisse te demander,
puisse obtenir l'engagement de l'amour. Qu'il soit donn dans ces
lieux mmes dont tu invoques sans cesse contre moi les cruels
souvenirs! que l'horreur mme de ce sjour consacre ta promesse ou ton
refus irrvocable. Viens, suis-moi.--Je sentois qu'il vouloit
m'entraner vers l'autel fatal, prs de la colonne derrire laquelle
j'avois t tmoin de son malheureux mariage; nous en tions encore 
quelques pas, et je m'appuyois sur l'un des tombeaux que des regrets
pieux ont consacrs dans cette glise.

--Restons ici, dis-je  Lonce, reposons-nous prs des morts.--Non, me
dit-il avec une voix qui retentit encore dans tout mon tre, ne
rsiste point, suis mes pas.--Les forces me manquoient, il passa son
bras autour de moi, et entrane par lui, je me trouvai prcisment en
face de l'autel o le sacrifice de mon sort avoit t accompli. Je
regardai Lonce, cherchant  dcouvrir sa pense; ses cheveux taient
dfaits, sa beaut, plus remarquable que dans aucun moment de sa vie,
avoit pris un caractre surnaturel, et me pntroit  la fois de
crainte et d'amour.--Donne-moi ta main, s'cria-t-il, donne-la-moi;
s'il est vrai que tu m'aimes, tu dois, infortune, tu dois avoir
besoin comme moi de bonheur; jure sur cet autel, oui, sur cet autel
mme dont il faut  jamais carter le fantme horrible d'un hymen
odieux; jure de ne plus connotre d'autres liens, d'autres devoirs que
l'amour; fais serment d'tre  ton amant, ou je brise  tes yeux ma
tte sur ces degrs de pierre, qui feront rejaillir mon sang jusqu'
toi; c'en est trop de douleurs; c'en est trop de combats; c'est dans
ce sanctuaire, triste asile des larmes, que j'ose dclarer que je suis
las de souffrir! je veux tre heureux, je le veux; la trace de mes
chagrins es trop profonde; rien ne peut faire cesser mes craintes; je
te verrai toujours prte  m'chapper, si des liens chers et sacrs ne
me rpondent pas de notre union; le poids que je soulve pour respirer
l'air m'oppresse trop pniblement; il faut que je m'enivre des
plaisirs de la vie, ou que la mort m'arrache  ses peines. Si tu me
refuses, Delphine, tiens, les lieux sont bien choisis; sous ces
marbres sont des tombeaux, indique la pierre que tu me destines,
fais-y graver quelques lignes, et tu seras quitte envers mon sort; que
reste-t-il de tant d'hommes infortuns comme moi? des inscriptions
presque effaces sur lesquelles le hasard porte encore quelquefois nos
yeux inattentifs. Delphine, la mort est sous nos pas, repousse ton
amant dans l'abme, ou viens te jeter dans ses bras; il t'enlvera
loin de ces votes funestes, et nous retrouverons ensemble et le ciel
et l'amour.--

Ses regards me causoient une terreur inexprimable; je lui
dis:--Lonce, sortons d'ici; je ne partirai pas; que veux-tu de moi?
sortons d'ici.--Non! s'cria-t-il en me retenant avec violence, dans
une heure tu reprendras sur moi ton funeste empire; je recommencerai
cette misrable vie de tourmens, de craintes, de regrets; non, ce jour
terminera cette existence insupportable; ton me doit sentir en cet
instant ce qu'elle peut pour moi: si tu rsistes  l'tat o je suis,
au trouble qu'il te cause, c'en est fait, nos noeuds sont briss. Fais
le serment que j'exige, ou laisse-moi; reviens seulement demain  la
mme heure, les prtres chanteront pour moi les mmes hymnes que pour
ton amie, tu seras seule au monde. Delphine, pauvre Delphine! ainsi
spare de tout ce qui te fut cher, ne regretteras-tu donc pas le
malheureux insens qui t'a si tendrement aime?--Louise, mon coeur
s'garoit.--Cruel! m'criai-je, quoi! c'est dans ce lieu mme que tu
peux exiger une semblable promesse! Oses-tu donc profaner tout ce
qu'il y a de saint sur la terre?

--Je veux, reprit Lonce, te lier pour jamais; je veux affranchir ton
me violemment et sans retour, de tous les scrupules vains qui la
retiennent encore. Delphine, si nous tions au bout du monde, si les
volcans avoient englouti la terre qui nous donna naissance, les hommes
que nous avons connus, croirois-tu faire un crime en t'unissant  ton
amant? Eh bien! oublie l'univers, il n'est plus, il ne reste que notre
amour. Tu ne l'as jamais connu, l'amour, fille du ciel! aucun mortel
n'a possd tes charmes. Quand ton me sera tout entire livre  moi,
tu m'aimeras d'une affection que tu ne peux encore comprendre; il
natra pour nous deux une seule et mme vie, dont nos existences
spares n'ont pu te donner l'ide. Dis-moi donc, ne sens-tu pas ce
que j'prouve, un lan du coeur vers la flicit suprme, un dlire
d'esprance qu'on ne pourroit tromper sans que l'avenir ft fltri
pour toujours? coute, Delphine, si tu sors de ces lieux sans que ta
volont soit vaincue, sans que tes desseins soient irrvocablement
changs, j'en ai le pressentiment, tout est fini pour moi; tu auras
horreur de ma violence, tu ne te souviendras que d'elle. Delphine,
c'en est fait, prononce, jamais la mort ne fut plus prs de moi! Quand
tout mon sang, s'cria-t-il en frappant avec violence sa poitrine,
quand tout mon sang sortit de cette blessure, j'avois mille fois plus
de chances de vie qu'en cet instant!--Qui pourroit, juste ciel, se
faire l'ide de l'expression de Lonce alors! il toit tellement hors
de lui-mme, que je ne doutai pas du plus funeste dessein. J'allois
perdre tout sentiment de moi-mme, j'allois promettre, dans le
sanctuaire des vertus, d'oublier tous mes devoirs; je me jetai 
genoux cependant, par une dernire inspiration secourable, et
j'adressai  Dieu la prire, qui, sans doute, a t entendue.

--O Dieu! m'criai-je, clairez-moi d'une lumire soudaine! tous les
souvenirs, toutes les rflexions de ma vie ne me servent plus; il me
semble qu'il se passe en moi des transports inous qu'aucun devoir
n'avoit prvus; si tant d'amour est une excuse  vos yeux, si, quand
de tels sentimens peuvent exister, vous n'exigez pas des forces
humaines de les combattre, suspendez cet effroi que j'prouve encore,
pour un serment que je crois impie! loignez le remords de mon me, et
qu'oubliant tout ce que j'avois respect, je fasse ma gloire, ma
vertu, ma religion du bonheur de ce que j'aime. Mais si c'est un crime
que ce serment, demand avec tant de fureur,  mon Dieu! ne me
condamnez pas du moins  voir souffrir Lonce; anantissez-moi 
l'instant, dans ce temple saint tout rempli de votre prsence! des
sentimens d'une gale force s'emparent tour  tour de mon me, vous
pouvez seul faire cesser cette incertitude horrible. O mon Dieu! la
paix du coeur, ou la paix des tombeaux, je l'appelle, je
l'invoque....--Je ne sais ce que j'prouvai alors, mais la violence de
mes motions surpassant mes forces, je crus que j'allois mourir, et
frappe de l'ide qu'il y avoit quelque chose de surnaturel dans cet
effet de ma prire, en perdant connoissance, je pus encore articuler
ces mots:--O mon Dieu! vous m'exaucez.--

Lonce m'a dit depuis, qu'il se persuada, comme moi, que j'tois
frappe par un coup du ciel, et qu'en me relevant dans ses bras, il
douta quelques instans de ma vie: il me porta jusqu' ma voiture, et
j'arrivai  Bellerive, sans avoir repris mes sens. Lorsque j'ouvris
les yeux, je trouvai Lonce au pied de mon lit; je fus long-temps sans
me rappeler ce qui s'toit pass; comme le jour commenoit  parotre,
mes souvenirs revinrent par degrs, je frmis de ce qu'ils me
retracrent. Le remords, la honte, une vive impression de terreur me
saisit, en me rappelant dans quel lieu l'on m'avoit demand des
sermens criminels; je dtournai mes regards de Lonce, je le conjurai
de me quitter, de retourner chez lui calmer l'inquitude que son
absence devoit causer  Matilde; je vis  son trouble qu'il craignoit
les rsolutions que je pourrois former, je lui jurai de l'attendre ce
soir. Oh! je ne puis pas partir, je n'ai plus la force de rien.

Louise, je crois, en effet, que ma prire a t rellement exauce; ce
que j'prouve ressemble aux approches de la mort. J'ai pu du moins
crire jusqu' la fin ce rcit terrible; vous saurez, quoi qu'il
m'arrive, quel combat j'ai soutenu, quelles douleurs.....ah! ce seront
les dernires. Adieu, Louise; ma main tremble, je sens ma raison
trouble; avec mes dernires forces, avec mon dernier accent, je vous
dis encore que je vous aime.




LETTRE L.

Madame de Lebensei a mademoiselle d'Albmar.

Paris, ce 4 juin 1791.


Je suis bien malheureuse, mademoiselle, d'avoir  vous causer la peine
la plus cruelle. Madame d'Albmar est  toute extrmit; on l'a
transporte  Paris dans le dlire, et ce qu'elle dit dans cet tat,
fait trop voir que les peines de son coeur sont la cause de la maladie
dont elle est atteinte. S'il en est encore temps, venez prs d'elle;
M. de Mondoville est dans un tat qui ne diffre gure de celui de
Delphine; mon mari seul conserve assez de prsence d'esprit pour
secourir ces deux infortuns. Madame d'Albmar a dj prononc
plusieurs fois votre nom. Ah! que n'tes-vous ici! que ne nous
reste-t-il du moins l'esprance que vous y arriverez  temps!

QUATRIME PARTIE.




LETTRE PREMIRE.

Lonce  M, Barton.

Paris, ce 10 juin 1791.


On vous a crit que j'avois la tte perdue, on a dit vrai; la vie de
Delphine est en danger, je suis dans une chambre prs de la sienne; je
l'entends gmir; c'est moi, criminel que je suis, c'est moi qui l'ai
jete dans cet tat: pensez-vous que, pour tre calme, il suffise de
la rsolution de se tuer si elle meurt? Il y a des tourmens inous,
tant que le sort est en suspens! Hier elle m'a regard avec une
douceur cleste, elle a repos sa tte sur moi comme si elle vouloit
recevoir quelque bien de moi, de ce furieux, l'unique cause... Non,
elle ne mourra point, depuis quelques heures ses plaintes sont moins
dchirantes.

Elle n'a cess, dans son dlire, de rappeler une horrible scne dans
une glise.... La nuit dernire surtout, madame de Lebensei et moi
nous veillions auprs de son lit; tout  coup elle a soulev sa tte,
ses cheveux sont tombs sur ses paules, son visage toit d'une pleur
mortelle, cependant il avoit je ne sais quel charme que je ne lui
connoissois point encore; son regard pntroit le coeur, et me faisoit
prouver un sentiment de piti si douloureux, que j'aurois voulu
mourir  l'instant pour en abrger la souffrance.--Lonce, me
disoit-elle, Lonce, je t'en conjure, n'exige pas de moi, dans le lieu
le plus saint, le serment le plus impie; ne me fais pas jurer mon
dshonneur, ne me menace pas de ta mort, laisse-moi partir! rends-moi
la promesse que je t'ai faite de rester, rends-la-moi!

--Elle m'appeloit, et cependant elle ne me connoissoit pas; ses yeux
me cherchoient dans la chambre, et ne pouvoient parvenir  me
distinguer. Je m'criai, en me jetant  genoux devant son lit, que je
la dgageois de tout, qu'elle toit libre de me quitter; que
n'aurois-je pas fait pour la calmer! quel arrt n'aurois-je pas
prononc contre moi-mme! Mais, hlas! elle n'entendit point ma
rponse, et, rptant sa prire, elle m'accusa de la refuser, et me
demanda grce avec un accent toujours plus dchirant, chaque fois
qu'elle croyoit n'obtenir aucune rponse.

Ah, ciel! concevez-vous un supplice gal  celui que j'prouvois! on
et dit qu'un pouvoir magique nous empchoit de nous comprendre; elle
m'imploroit, et je lui paroissois inflexible. Elle se plaignoit de mon
silence, et son dlire l'empchoit de m'entendre. Moi, qu'elle
accusoit et supplioit tour  tour, j'tois l, prs d'elle, essayant
en vain de faire arriver jusqu' son coeur une seule des paroles que
mon dsespoir lui prodiguoit, et ne pouvant ni la dtromper ni la
secourir. O mon matre! quelle me m'avez-vous forme? D'o viennent
tant de douleurs? Une fois, dans mon enfance, je m'en souviens, j'ai
failli mourir dans vos bras; si vous eussiez prvu mes jours d'
prsent, n'est-il pas vrai, vous ne m'auriez pas secouru? Je ne serois
pas ici, ses cris ne perceroient pas jusqu' ma tombe, j'y reposerois
en paix depuis long-temps: O ciel! elle m'appelle!...




LETTRE II.

Lonce  Delphine.

Ce 12 juin.


Tu vivras, ma Delphine, ils me l'ont jur! que le ciel les en
rcompense! Ah! combien il a dur, le temps qui vient de s'couler!
Est-il vrai que tu n'as t; en danger que pendant dix jours? Le
souvenir de toutes mes annes me semble moins long; tu es mieux, on
m'en rpond, je devrois en tre certain; mais que je suis loin encore
d'tre rassur! Les penses qui t'agitent prolongent tes souffrances;
que puis-je faire, que pourrois-je te dire qui portt du calme dans
ton me? As-tu besoin de m'entendre rpter que je dteste la scne
criminelle qui a produit sur ton imagination un effet si terrible? Ah!
tu n'en peux douter! Souviens-toi que je me refusois  te suivre dans
cette fatale glise; je me sentois depuis quelques jours dans un
garement qui m'toit tout empire sur moi-mme. Cette prire
solennelle de Thrse, que je croyois concerte avec toi, la terreur
de ton dpart, le souvenir d'un hymen funeste, cruellement retrac,
l'amour, les regrets; que sais-je? l'homme peut-il se rendre compte de
ce qui cause sa folie? J'tois insens; mais tu ne dois pas craindre
que dsormais ce coupable dlire puisse s'emparer de moi, tu ne le
dois pas, si tu as quelque ide de l'impression qu'a faite sur mon
coeur l'tat o je t'ai vue; mon amour n'a rien perdu de sa force,
mais il a chang de caractre.

Il me sembloit, avant ta maladie, qu'une vie surnaturelle nous animoit
tous les deux; j'avois oubli la mort, je ne pensois qu' la passion,
qu' ses prodiges, qu' son enthousiasme. Au milieu de cette ivresse,
tout  coup la douleur t'a mise au bord du tombeau; oh! jamais un tel
souvenir ne peut s'effacer! la destine m'a replac sous son joug,
elle m'a rappel son empire, je suis soumis. Toutes les craintes, tous
les devoirs pourront m'en imposer maintenant: n'ai-je pas t au
moment de te perdre? Suis-je sr de te conserver encore? et mes
emportemens criminels n'ont-ils pas rempli ton me innocente de
terreur et de remords?

O Delphine! tre que j'adore! ange de jeunesse et de beaut!
relve-toi! ne te laisse plus abattre, comme si ma passion coupable
avoit humili l'me sublime qui sut en triompher! Delphine! depuis que
je t'ai vue prte  remonter dans le ciel, je te considre comme une
divinit bienfaisante qui recevra mes voeux, mais dont je ne dois pas
attendre des affections semblables aux miennes. Que se passe-t-il dans
ton coeur? Tu parois indiffrente  la vie, et cependant je suis l,
prs de toi; nous ne sommes pas spars, nous nous voyons sans cesse,
et tu veux mourir! Mon amie! les jours de Bellerive sont-ils donc
entirement effacs de ta mmoire? nous en avons eu de bien heureux,
ne t'en souvient-il plus? ne veux-tu pas qu'ils renaissent? insens
que je suis! puis-je dsirer encore que tu me confies ta destine?
Delphine, ton sort toit paisible, tu tois l'admiration et l'amour de
tous ceux qui te voyoient, je t'ai connue, et tu n'as plus prouv que
des peines! Eh bien! douce crature, es-tu dcourage de m'aimer? ce
sentiment qui te consoloit de tout, est-il teint? Tu n'as pu me
parler; j'ignore ce qui t'occupe, je ne sais plus ce que je suis pour
toi. Cependant, puisque je ne me sens pas seul au monde, sans doute tu
m'aimes encore.

J'ai craint de t'agiter trop vivement par un entretien; j'ai prfr
de t'crire pour te rassurer, pour te dire mme que tu tois libre,
oui, libre de me quitter! Si mon supplice, si mon dsespoir.... Non,
je ne veux point t'effrayer, je t'ai rendu le pouvoir absolu, 
quelque prix que ce soit, tu peux en user: mais quand je te jure par
tout ce qu'il y a de plus sacr sur la terre, de te respecter comme un
frre, Delphine, pourquoi changerois-tu rien  notre manire de vivre?
Ne frmis-tu pas  l'ide de ces rsolutions nouvelles qui
bouleversent l'existence, quand tout est si bien! Coupable que je
suis! pourquoi n'ai-je pas toujours pens ainsi? Je suis rsign, tu
n'as plus rien  craindre de moi, tu dois en tre convaincue, nous
nous connoissons trop pour ne pas rpondre l'un de l'autre. Oh!
n'est-il pas vrai qu' prsent, si tu le veux, tu seras bientt
gurie? tu en as le pouvoir; cet amour qui existe en nous peut appeler
ou repousser la mort  son gr; il nous anime, il est notre vie;
Delphine, il rchauffera ton sein. Sois heureuse, livre ton me aux
plus douces esprances; les douleurs que j'ai ressenties ont pour
toujours enchan les passions furieuses de mon me; oui, de quelque
puissance que vienne cette horrible leon, elle a t entendue. Mon
amie, je vais te voir, je vais te porter cette lettre; aprs l'avoir
lue, ne me dis rien, ne me rponds pas; un de tes regards m'apprendra
tes plus secrtes penses.




LETTRE III.

Mademoiselle d'Albmar  madame de Lebensei.

Dijon, ce 14 juin 1791.


Je serai  Paris, madame, le lendemain du jour o vous recevrez cette
lettre; prparez Delphine  mon arrive. O ma pauvre Delphine! dans
quel tat vais-je la trouver? Elle sera mieux, je l'espre; sa
jeunesse, vos soins l'auront sauve? De quel secours pourrai-je tre 
son bonheur? Mais elle m'a nomme, dites-vous, j'ai d venir. Je vous
en conjure, madame, pargnez-moi le plus que vous pourrez les
occasions de voir du monde. Vous ne savez peut-tre pas  quel point
je souffre d'arriver  Paris; mais aucune considration n'a pu
m'arrter, quand il s'agissoit d'une personne si chre. Adieu, madame,
je repars  l'instant pour continuer ma route.

LOUISE D'ALBMAR.




LETTRE IV.

Madame de Lebensei  M. de Lebensei.

Paris, ce 19 juin.


Tu peux m'envoyer chercher demain, mon cher Henri, pour retourner prs
de toi. La belle-soeur de madame d'Albmar est arrive depuis deux
jours. Delphine est mieux, malgr l'motion trs-vive que lui a cause
la prsence de son amie; elle peut maintenant se passer de mes soins;
quoique mon amiti pour elle soit la plus tendre de toutes, j'ai
besoin de me retrouver dans notre doux intrieur: la vie m'est pnible
loin de mon poux et de mon enfant.

Madame d'Albmar a reu une lettre de Lonce qui l'a un peu calme, 
ce que je crois, car au milieu de nous, elle a eu quelque retour de
cet esprit aimable et piquant qui la rend si sduisante. Je ne pourrai
jamais te peindre la reconnoissance qui animoit les regards de Lonce,
 chaque mot qu'elle disoit. Depuis que nous craignons pour la vie de
Delphine, j'ai pris pour M. de Mondoville un intrt vritable; chaque
jour il m'a donn une preuve nouvelle de la sensibilit la plus
profonde. Quand Delphine souffroit, Lonce se tenoit attach aux
colonnes de son lit, dans un tat de contraction qui toit plus
effrayant encore que celui de son amie. Souvent il se plaoit devant
elle, en l'observant avec des regards si fixes, si perans, qu'il
pressentoit tout ce qu'elle alloit prouver, et rendoit compte de son
mal aux mdecins, avec une sagacit, avec une sollicitude qui tonnoit
leur longue habitude de la douleur. As-tu remarqu l'autre jour l'art
avec lequel il les interrogeoit, son besoin de savoir, ses efforts
pour carter une rponse funeste? J'tois convaincue, en le voyant,
que si les mdecins lui avoient prononc que Delphine n'en reviendroit
pas, il seroit tomb mort  leurs pieds.

Depuis que tu nous as quitts, depuis que Delphine est presque
convalescente, il invente mille soins nouveaux, comme l'amie la plus
attentive; quand Delphine s'endort, il rougit et plit au moindre
bruit qui pourroit l'veiller; s'il essaie de lui faire la lecture, et
que ses yeux se ferment en l'coutant, il reste immobile  la mme
place pendant des heures entires, repoussant de la main les signes
qu'on lui fait pour l'inviter  venir prendre l'air, et contemplant en
silence, avec des yeux mouills de larmes, cette belle et touchante
crature que la mort a t si prs de lui enlever. Enfin, je ne puis
m'empcher d'excuser Delphine, en voyant comme elle est aime.

La preuve touchante d'amiti que mademoiselle d'Albmar a donne  sa
belle-soeur, lui a caus beaucoup de joie; mais il m'a paru que M. de
Mondoville toit extrmement troubl de l'arrive de mademoiselle
d'Albmar. Il s'imagine, je crois, qu'elle vient pour emmener
Delphine, et si j'en juge par quelques mots qu'il a dits, ce projet ne
s'accomplira pas facilement; cependant il seroit peut-tre ncessaire
qu'elle s'loignt pendant quelque temps. Une femme de mes amies m'a
assur qu'on commencoit  dire assez de mal d'elle dans le monde; on a
rencontr Lonce une fois revenant trs-tard de Bellerive; les visites
qu'il y faisoit chaque soir sont connues; la chaleur avec laquelle il
a pris la dfense de Delphine, lorsqu'elle s'est dvoue si
gnreusement pour nous, a donn de la consistance aux soupons vagues
qui existoient dj. On se souvient encore des bruits qui ont t
rpandus sur M. de Serbellane; et quoique la noble dmarche de madame
d'Ervins, avant de prendre le voile, les ait formellement dmentis, tu
sais bien que dans un pays o l'on n'coute point la rponse, une
justification ne sert presque  rien. La premire accusation fait
perdre  une femme la puret parfaite de sa rputation; elle pourrait
la recouvrer, dans une socit qui mettroit assez d'importance  la
vertu pour chercher  savoir la vrit; mais  Paris l'on ne veut pas
s'en donner la peine. Tu sais braver, mon cher Henri, toutes ces
dfaveurs de l'opinion, dont nous sommes tous les deux plus victimes
que personne; mais Lonce n'a point  cet gard un caractre aussi
fort que le tien. Ne vaudroit-il pas mieux pour Delphine ne pas le
mettre  cette preuve!

Au reste, M. de Mondoville ne se doute pas du murmure encore sourd qui
menace la considration de celle qu'il aime. Il n'a point t dans le
monde depuis que Delphine est malade, il partage sa vie entre elle et
sa femme, et je le crois fort occup du dsir de captiver la
bienveillance de mademoiselle d'Albmar. Il lui-montre, une dfrence
et des gards dont elle est fort reconnoissante; ses dsavantages
naturels lui font prouver une telle timidit, qu'elle a besoin d'tre
encourage pour oser seulement entrer dans une chambre, et y prononcer
 voix basse quelques mots toujours spirituels, mais dont elle a
constamment l'air de douter.

Mon ami, quel malheur que d'tre ainsi prive de toute confiance en
soi-mme, et de ne pouvoir inspirer  aucun homme l'affection qui
l'engageroit  vous servir d'appui! Si j'avois eu la figure et la
taille de mademoiselle d'Albmar, vainement mon coeur et mon esprit
eussent t les mmes, je t'aurois aim sans que jamais ton amour et
rcompens le mien.




LETTRE V.

Delphine  madame de Lebensei.

Paris, ce 6 juillet.


Pourquoi l'indisposition de votre fils ne vous a-t-elle pas permis de
venir hier chez moi! Je le regrette vivement. Je ne sais quelle pense
douce et triste, quel pressentiment, qui tient peut-tre  la
foiblesse que la maladie m'a laisse, me dit que j'ai joui de mon
dernier jour de bonheur. Pourquoi donc l'ai-je got sans vous? Quand
mes amis clbroient ma convalescence, ne deviez-vous pas en tre
tmoin? Vos soins m'ont sauv la vie, et dt-elle ne pas tre un
bienfait pour moi, je chrirai toujours le sentiment qui vous a
inspir le dsir de me la conserver.

Vous aviez dj remarqu les soins de Lonce pour ma belle-soeur; il
cherchoit  se la rendre favorable, parce qu'il imaginoit que je la
choisirois pour l'arbitre de notre sort. Nous ne nous en tions point
parl; mais il existe entre nos coeurs une si parfaite intelligence,
qu'il devine mme ce que je ne pense encore que confusment.
Mademoiselle d'Albmar, par respect pour la mmoire de son frre, a
introduit M. de Valorbe chez moi; Lonce, qui avoit ordonn qu'on lui
fermt ma porte pendant que j'tois malade, le voyant amen par
mademoiselle d'Albmar, ne s'y est point oppos, et cependant M. de
Valorbe gte assez, selon moi, le plaisir de notre intimit; mais
Lonce met tant de prix  plaire  ma belle-soeur, qu'il ne veut en
rien la contrarier. Je remarquois seulement, depuis quelques jours,
que toutes les fois que l'on parloit du dpart du roi, et de la
cruelle manire dont il a t ramen  Paris, Lonce cherchoit  faire
entendre qu'il croyoit le moment venu de se mler activement des
querelles politiques; et il m'toit ais de comprendre que son
intention toit de me menacer de quitter la France, et de servir
contre elle, si je me sparois de lui.

Je cherchois l'occasion de dire  Lonce que, ne me sentant plus la
force de me replonger dans l'incertitude qui a failli me coter la
vie, je m'en remettois de mon sort  ma soeur; je voulois l'assurer en
mme temps que j'ignorois son opinion; car, par mnagement pour moi,
elle n'a pas voulu, jusqu' ce jour, m'entretenir un seul instant de
ma situation. Mais hier,  six heures du soir, comme je devois
descendre pour la premire fois dans mon jardin, Lonce et ma
belle-soeur me proposrent d'aller  Bellerive: votre mari, qui toit
venu me voir, insista pour que j'acceptasse; M. de Valorbe se crut le
droit de me prier aussi; il m'toit pnible de n'tre pas seule, en
retournant dans des lieux si pleins de mes souvenirs; je cdai
cependant au dsir qu'on me tmoignoit; je demandai Isore, qui m'est
devenue plus chre encore par l'intrt qu'elle m'a montr pendant ma
maladie; on me dit qu'elle toit sortie avec sa gouvernante, et nous
partmes. La voiture m'tourdit un peu; je me plaignois, pendant la
route, de ce que nous arriverions de nuit; mais comme personne ne
paroissoit s'en inquiter, je me laissai conduire. Le long puisement
de mes forces m'a laiss de la rverie et de l'abattement; je n'ai pas
retrouv la puissance de penser avec ordre, ni de vouloir avec suite.

Nous entrmes d'abord dans ma maison; elle toit ouverte, et je
m'tonnai de n'y trouver aucun de mes gens; mais au moment o j'ouvris
la porte du salon, je vis le jardin tout entier illumin, et
j'entendis de loin une musique charmante; je compris alors l'intention
de Lonce, et, soit que je fusse encore foible, ou que tout ce qui me
vient de lui me cause une motion excessive, je sentis mon visage
couvert de larmes,  la premire ide d'une fte donne par Lonce
pour mon retour  la vie.

J'avanai dans le jardin; il toit clair d'une manire tout--fait
nouvelle; on n'apercevoit pas les lampions cachs sous les feuilles,
et on croyoit voir un jour nouveau, plus doux que celui du soleil,
mais qui ne rendoit pas moins visibles tous les objets de la nature.
Le ruisseau qui traverse mon parc rptoit les lumires places des
deux cts de son cours, et drobes  la vue par les fleurs et les
arbrisseaux qui le bordent. Mon jardin offroit de toutes parts un
aspect enchant; j'y reconnoissois encore les lieux o Lonce m'avoit
parl de son amour, mais le souvenir de mes peines en toit effac;
mon imagination affoiblie ne m'offroit pas non plus les craintes de
l'avenir, je n'avois de forces que pour le prsent, et il s'emparoit
dlicieusement de tout mon tre. La musique m'entretenoit dans cet
tat; je vous ai dit souvent combien elle a d'empire sur mon me! On
ne voyoit point les musiciens, on entendoit seulement des instrumens 
vent; harmonieux et doux, les sons nous arrivoient comme s'ils
descendoient du ciel; et quel langage en effet conviendroit mieux aux
anges que cette mlodie, qui pntre bien plus avant que l'loquence
elle-mme dans les affections de l'me! il semble qu'elle nous exprime
les sentimens indfinis, vagues et cependant profonds, que la parole
ne sauroit peindre.

Je n'avois encore vu que la fte solitaire; au dtour d'une alle,
j'aperus sur des degrs de gazon ma douce Isore entoure de jeunes
filles, et dans l'enfoncement plusieurs habitans de Bellerive qui
m'toient connus. Isore vint  moi; elle voulut d'abord chanter je ne
sais quels vers en mon honneur; mais son motion l'emporta, et se
jetant dans mes bras, avec cette grce de l'enfance qui semble
appartenir  un meilleur monde que le ntre, elle me dit:--Maman, je
t'aime, ne me demande rien de plus, je t'aime.--Je la serrai contre
mon coeur, et je ne pus me dfendre de penser  sa pauvre mre.
Thrse, me dis-je tout bas, faut-il que je reoive seule ces
innocentes caresses, dont votre coeur dchir s'est impos le
sacrifice! Lonce me prsenta successivement les habitans du village 
qui j'avois rendu quelques services; il les savoit tous en dtail, et
me les dit l'un aprs l'autre, sans que je pensasse  l'interrompre;
je le laissois me louer pour jouir de son accent, de ses regards, de
tout ce qui me prouvoit son amour.

Enfin, il fit approcher des vieillards que j'avois eu le bonheur de
secourir, et leur dit:--Vous qui passez vos jours dans les prires,
remerciez le ciel de vous avoir conserv celle qui a rpandu tant de
bienfaits sur votre vie! Nous avons tous failli la perdre, ajouta-t-il
avec une voix touffe, et dans ce moment la mort menaoit de bien
plus prs encore le jeune homme que le vieillard; mais elle nous est
rendue; clbrez tous ce jour, et s'il est un de vos souhaits que je
puisse accomplir, vous obtiendrez tout de moi au nom de mon
bonheur.--Je craignis dans ce moment que M. de Valorbe ne ft prs de
nous, et que ces paroles ne l'claircissent sur le sentiment de
Lonce; votre mari, qui a pour ses amis une prvoyance tout--fait
merveilleuse, l'avoit engag dans une querelle politique, qui
l'animoit tellement, qu'il fut prs d'une heure loin de nous.

Quand la danse commena, nous revnmes lentement, ma belle-soeur,
Lonce et moi, vers cette partie du jardin rserve pour nous seuls,
qui environnoit ma maison; nous y retrouvmes la musique arienne, les
lumires voiles, toutes les sensations agrables et douces, si
parfaitement d'accord avec l'tat de l'me dans la convalescence. Le
temps toit calme, le ciel pur, j'prouvois des impressions
tout--fait inconnues; si la raison pouvoit croire au surnaturel, s'il
existoit une crature humaine qui mritt que l'tre suprme dranget
ses lois pour elle, je penserois que, pendant ces heures, des
pressentimens extraordinaires m'ont annonc que bientt je passerai
dans un autre monde. Tous les objets extrieurs s'effaoient par
degrs devant moi; je n'entendois plus, je perdois mes forces, mes
ides se troubloient; mais les sentimens de mon coeur acquroient une
nouvelle puissance, mon existence intrieure devenoit plus vive;
jamais mon attachement pour Lonce n'avoit eu plus d'empire sur moi,
et jamais il n'avoit t plus pur, plus dgag des liens de la vie! Ma
tte se pencha sur son paule; il me rpta plusieurs fois avec
crainte:--Mon amie! mon amie, souffrez-vous?--Je ne pouvois pas lui
rpondre, mon me toit presqu' demi spare de la terre; enfin les
secours qu'on me donna me firent ouvrir les yeux, et me reconnotre
entre ma soeur et Lonce.

Il me regardoit en silence; sa dlicatesse parfaite ne lui permettoit
pas de m'interroger sur ce qui l'occupoit uniquement, dans un jour o
ses soins pleins de bont pouvoient lui donner de nouveaux droits;
mais avois-je besoin qu'il me parlt pour lui rpondre?--Lonce, lui
dis-je en serrant ses mains dans les miennes, c'est  ma soeur que je
remets le pouvoir de prononcer sur notre destine; voyez-la demain,
parlez-lui, et ce qu'elle dcidera, je le regarde d'avance comme
l'arrt du ciel, j'y obirai.--Qu'exigez-vous de moi? interrompit ma
soeur.--Mon pre, mon poux, mon protecteur revit en vous, lui dis-je;
jugez de ma situation: vous connoissez maintenant Lonce, je n'ai plus
rien  vous dire.--Ma soeur ne rpondit point, Lonce se tut, et il
me sembla que les plus profondes rflexions s'emparoient de lui; votre
mari et M. de Valorbe nous rejoignirent, et nous revnmes tous 
Paris. M. de Valorbe et M. de Lebensei causrent ensemble pendant la
route, sans que nous nous en mlassions.

Quel usage Louise fera-t-elle des droits que je lui ai remis? peut
tre prononcera-t-elle qu'il faut nous sparer! mais j'espre qu'elle
me laissera encore un peu de temps, et si j'ai du temps, qui sait si
je vivrai? Vous ne savez pas combien, dans de certaines situations,
une grande maladie et la foiblesse qui lui succde donnent  l'me de
tranquillit. L'on ne regarde plus la vie comme une chose si certaine,
et l'intensit de la douleur diminue avec l'ide confuse que tout peut
bientt finir; je m'explique ainsi le calme que j'prouve, dans un
moment o va se dcider la rsolution dont la seule pense m'toit si
terrible. Je me refuse  souffrir; mes facults ne sont plus les
mmes. Suis-je reste moi? hlas! sais-je si demain je ne sentirai pas
toutes les douleurs que je crois mousses!

Je vous crirai ce qui sera prononc sur mon sort; vous vous
intressez  mon bonheur, vous me l'avez dit, vous me l'avez prouv de
mille manires; jamais mon coeur n'aura rien de cach pour vous.
Adieu; cette longue lettre m'a fatigue; mais je voulois que vous
fussiez prsente  cette fte qui vous toit due, car personne n'a
plus contribu que vous  mon rtablissement.




LETTRE VI.

Mademoiselle d'Albmar  Delphine.

Paris, ce 8 juillet.


J'aime mieux vous crire que vous parler, ma chre Delphine; je ne
veux pas prolonger votre anxit, et je ne me sens pas la force, ce
soir, aprs les heures que je viens de passer avec Lonce, de soutenir
une motion nouvelle. Vous avez voulu que je fusse l'arbitre de votre
sort; est-ce par foiblesse, est-ce par courage que vous l'avez
souhait? je n'en sais rien; mais quoi qu'il dt m'en coter, je ne
pouvois me rsoudre  repousser votre confiance; et puisque j'ai fait
de votre destine la mienne, j'ai presque le droit d'intervenir dans
la plus importante dcision de votre vie.

Que vais-je vous dire cependant? je devrois avoir plus de force que
vous, et je vous en montrerai peut-tre moins; je devrois vous
encourager dans le plus pnible effort, et je vais peut-tre affoiblir
les motifs qui vous en rendroient capable; j'aurai srement une
conduite diffrente de celle que vous attendez; mais comme je me
sacrifie moi-mme au conseil que je vous donne, je suis sre au moins
que mon opinion n'est pas dirige par ce qui entrane les hommes au
mal, l'intrt personnel.

Il est possible que vous ayez en moi un mauvais guide; je connois peu
le monde, et le spectacle des passions, tout--fait nouveau pour moi,
branle trop fortement mon me; mais enfin, aprs avoir observ
Lonce, aprs l'avoir cout long-temps, je ne me crois pas permis de
vous conseiller de vous sparer de lui maintenant. La douleur
excessive qu'il m'a montre, la douleur plus dvorante encore qu'il
essayoit en vain de contenir, les rsolutions funestes que dans les
circonstances politiques o la France se trouve, vous pouvez seule
l'empcher d'adopter; tout m'effraie sur votre sort, si vous preniez
un parti devenu trop cruel pour tous les deux. Delphine, aprs avoir
laiss tant d'amour se dvelopper dans le coeur de Lonce, il est du
devoir d'une me sensible de mnager avec les soins les plus dlicats
ce caractre passionn; je m'entends mal  dterminer les limites de
l'empire entre la morale et l'amour, la destine ne m'a point appris 
les connotre; mais il me semble qu'aprs le mariage de Lonce, il
falloit vous sparer de lui, mais que vous ne devez pas maintenant
briser son coeur, en l'immolant tout  coup  des vertus
_intempestives_.

Je ne sais si le charme de Lonce a exerc sur moi trop de puissance;
je le confesse, s'il existe une gloire pour les femmes hors de la
route de la morale, cette gloire est sans doute d'tre aime d'un tel
homme: ses qualits minentes ne sont point un motif pour lui
sacrifier vos principes, mais vous lui devez de chercher  les
concilier avec son bonheur; un caractre si remarquable impose des
devoirs  tous ceux qui peuvent influer sur son sort. En vous parlant
ainsi, croyez bien que je me suis impos celui de ne pas vous quitter;
malgr mon loignement pour Paris, je resterai jusques  ce que vous
puissiez vous en aller avec moi, sans exposer les jours de Lonce.
Vous voulez m'arranger un appartement chez vous, je l'accepte: M. de
Mondoville se soumet  ne vous voir qu'avec moi; il proteste qu'aprs
ce qu'il a craint, il sera heureux de votre seule prsence, de votre
entretien, de ce charme que vous savez rpandre autour de vous, et
dont je sens si bien la douce influence. Delphine, essayez ce nouveau
genre de vie, il calmera par degrs la violence des sentimens de
Lonce, et vous pourrez goter un jour peut-tre ensemble les pures
jouissances de l'amiti.

Ce que je crois certain, au moins selon les lumires de ma raison,
c'est qu'il seroit mal de faire succder tant de rigueur  tant de
foiblesse, et de cesser tout  coup de voir Lonce, aprs six mois
passs presque seule avec lui. Souffrez que je vous le dise, mon amie,
la parfaite vertu prserve toujours de l'incertitude; mais, quand on
s'est permis quelques fautes, les devoirs se compliquent, les
relations ne sont plus aussi simples, et il ne faut pas imaginer de
tout expier par un sacrifice inconsidr, qui dchireroit le coeur
dont vous avez accept l'amour. Si vous vous spariez de Lonce avant
d'avoir, s'il est possible, affoibli la douleur que cette ide lui
cause, vous ne feriez qu'une action barbare autant qu'inconsquente,
et vous le livreriez  un dsespoir dont la cause seroit la passion
mme que vous avez excite.

En me permettant de prononcer un avis, que l'austre vertu
condamneroit peut-tre, j'ai rflchi sur moi-mme; il se peut que,
n'ayant jamais t l'objet d'aucun sentiment d'amour, je sois moins
accoutume  rsister  la piti qu'il inspire; il se peut que,
n'ayant jamais eu  triompher de mon propre coeur, j'hsite 
conseiller un sacrifice dont je n'ai jamais mesur la force; enfin, il
se peut, surtout, qu'ayant pass ma triste vie sans avoir jamais t
le premier objet des sentimens de personne, je tremble de briser
l'image d'un tel bonheur, lorsqu'elle s'offre  moi; c'est  vous de
juger des motifs qui ont influ sur mon opinion, mais quelles qu'en
soient les causes, j'ai d vous l'exprimer.

Convaincue, comme je le suis, que si, dans la disposition actuelle de
Lonce, vous persistiez  vouloir le quitter, il s'exposeroit  une
mort invitatble, je ne puis vous engager  partir. Je souffrirois en
vous donnant un tel conseil, comme si je faisois une action injuste et
cruelle; je ne vous le donnerai donc point.




LETTRE VII.

Delphine  madame de Lebensei.

Paris, ce 11 juillet.


Ma soeur a dcid que je ne devois pas partir; Lonce a exerc sur
elle cet ascendant irrsistible qui est peut-tre aussi mon excuse;
enfin, j'avois promis de me soumettre  ce qu'elle prononceroit. Elle
sacrifie ses gots  mon bonheur, elle vient rester prs de moi pour
veiller sur mon sort; les promesses de Lonce, les rflexions que j'ai
faites pendant ma longue maladie, tout me rpond de moi-mme et de
lui; j'prouve donc depuis quelques jours, ma chre lise, un
sentiment de calme souvent assez doux: cependant, m'toit-il permis de
mettre ainsi l'opinion d'une autre  la place de ma conscience? Je ne
sais, mais je n'avois plus la force de me guider, et j'prouvois une
telle anxit, que peut-tre je devois enfin compatir  moi-mme, et
chercher pour moi, comme pour un autre, une ressource quelconque, qui
soulagent les maux que je ne pouvois plus supporter. Quand j'ai choisi
pour arbitre l'me la plus honnte et la plus pure, n'en ai-je pas
assez fait? que peut-on exiger de plus?

Lonce toit hier parfaitement heureux; ma soeur nous regardoit avec
attendrissement; il me sembloit que nous gotions les plaisirs de
l'innocence; ne peuvent-ils pas exister mme dans notre situation, ou
seroit-ce encore une des illusions de l'amour? J'ai nanmoins rpt,
en consentant  rester, que si Matilde exprimoit de l'inquitude sur
ma prsence, je partirois; mais elle est venue me voir deux ou trois
fois depuis ma convalescence, elle s'est fait crire tous les jours
chez moi quand j'tois malade, et je n'ai rien vu, ni dans ses
manires, ni dans sa conduite, qui annont le plus lger changement
dans ses dispositions pour moi; elle a l'air de la tranquillit la
plus parfaite. Je ne conois pas comment l'on peut tre la femme d'un
homme tel que Lonce, l'aimer sincrement, et n'prouver ni des
sentimens exalts, ni l'inquitude qu'ils inspirent.

Je ne veux point retourner  Bellerive, cette vie solitaire est trop
dangereuse; je crains d'ailleurs de m'tre fait assez de mal dans la
socit en m'en loignant. Lonce n'a vu personne encore depuis ma
maladie: est-il sr qu'il n'apprendra rien sur ce qu'on dit de moi qui
puisse le blesser? Hier, madame d'Artenas est venue me voir, j'tois
seule; il m'a sembl qu'il y avoit dans sa conversation assez
d'embarras; elle me donnoit des consolations, sans m'apprendre  quel
malheur ces consolations s'adressoient; elle m'assuroit de son appui,
sans me dire contre quel danger elle me l'offroit, et se rpandit en
ides gnrales sur la raison et la philosophie, d'une manire peu
conforme  son caractre habituel. J'ai voulu l'engager  s'expliquer,
elle m'a rpondu vaguement que tout s'arrangeroit, quand je
reparotrois dans le monde; et, ne voulant entrer dans aucun dtail
avec moi, elle m'a beaucoup presse de venir chez elle. Telle que je
connois madame d'Artenas, ses impressions viennent toutes de ce
qu'elle entend dire dans les salons de Paris; son univers est l, tout
son esprit s'y concentre: elle a sur ce terrain assez d'indpendance
et de gnrosit; mais, n'ayant pas l'ide qu'on puisse trouver du
bonheur, ou de la considration, hors de la bonne compagnie de France,
elle vous plaint ou vous flicite d'aprs la disposition de cette
bonne compagnie pour vous, comme s'il n'existoit pas d'autre intrt
dans le monde. Je suis persuade qu'elle auroit fini par me parler
sincrement, si ma soeur n'toit pas arrive; mais elle a saisi ce
prtexte pour partir, en me rptant avec amiti, qu'elle comptoit sur
moi tous les soirs o elle a du monde chez elle.

N'avez-vous rien appris, ma chre lise, qui vous confirme les
observations que j'ai faites sur madame d'Artenas? Ce n'est pas  vous
qui avez sacrifi l'opinion  l'amour, que je devrois montrer le genre
d'inquitude qu'elle me cause; mais comment ne souffrirois-je pas de
ce qui pourroit rendre Lonce malheureux? Les affaires publiques dont
votre mari s'occupe lui donnent plus de rapport que vous avec la
socit; dcouvrez par lui, je vous en conjure, tout ce qui me
concerne, tout ce que Lonce ne manquera pas de savoir, ds qu'il
retournera dans le monde. Je ne puis interroger que vous sur un sujet
si dlicat; on craint de montrer aux autres de l'inquitude sur ce
qu'on dit de nous, car il est bien peu de personnes qui ne tirent de
ce genre de confidence une raison d'tre moins bien pour celle qui la
leur fait.

Mandez-moi donc ce que vous saurez, et pardonnez-moi, cette lettre que
votre parfaite amiti peut seule autoriser.




LETTRE VIII.

Delphine  madame de Lebensei.

Paris, ce 18 juillet.


Votre rponse, ma chre lise, ne m'a point entirement rassure; j'ai
bien vu que votre intention toit de me calmer, mais la vrit de
votre caractre ne vous l'a pas permis; et vous savez, j'en suis sre,
ce que je n'ai que trop remarqu dans le monde, depuis que j'ai essay
d'y retourner. Certainement, ma position n'y est pas entirement la
mme; je n'y suis pas mal encore, mais je ne me sens plus tablie dans
l'opinion, d'une manire aussi sre ni aussi brillante qu'auparavant.

Hier, par exemple, j'ai t chez madame d'Artenas; comme ma
belle-soeur a une rpugnance invincible pour se montrer, je ne la
priai pas de m'accompagner: en arrivant, je vis quelques voitures des
femmes de ma connoissance qui me suivoient, et, presque sans y
rflchir, je restai sur l'escalier assez de temps pour entrer avec
elles: autrefois, il me plaisoit assez d'arriver seule; une inquitude
vague m'empchoit hier de le dsirer. On me tmoigna presque le mme
empressement qu' l'ordinaire; j'tois loin cependant de goter dans
cette socit un plaisir gal  celui que j'y trouvois autrefois.

Je mettois de l'importance  tout; les politesses de madame d'Artenas
me sembloient plus marques, comme si elle avoit cru ncessaire de me
rassurer, et d'indiquer aux autres la conduite que l'on devoit tenir
envers moi; la froideur de quelques femmes, dont je ne me serois pas
occupe dans un autre temps, cette froideur qui peut-tre toit cause
par des circonstances trangres  celles qui m'occupoient,
m'inquitoit tellement, que je ne pouvois plus me livrer, comme je le
faisois jadis si volontiers, au mouvement de la conversation; elle
n'toit plus pour moi un amusement, un repos agrable et vari; je
faisois des observations sur chaque parole, sur chaque mouvement,
comme un ambitieux au milieu d'une cour. En effet, celui dont je
dpends n'y toit-il pas! il me sembloit que je voyois quelques
nuances d'embarras dans la figure de Lonce; il avoit plus de prudence
dans sa conduite, il cherchoit  mieux cacher son sentiment: enfin, ce
n'toit pas encore la peine, mais tous les prsages qui l'annoncent.

Ds mon enfance, accoutume  ne rencontrer que les hommages des
hommes et la bienveillance des femmes, indpendante par ma situation
et ma fortune, n'ayant jamais eu l'ide qu'il pt exister entre les
autres et moi d'autres rapports que ceux des services que je pourrois
leur rendre, ou de l'affection que je saurois leur inspirer, c'toit
la premire fois que je voyois la socit comme une sorte de pouvoir
hostile, qui me menaoit de ses armes, si je le provoquois de nouveau.

Je n'ai pas besoin de vous dire, ma chre lise, qu'aucune de ces
rflexions n'approcheroit de mon esprit, si je n'attachois le plus
grand prix  conserver aux yeux de Lonce cet clat de rputation qui
lui plat, et dont il aime  jouir. Ds l'instant o la socit
m'auroit t moins agrable, je m'en serois loigne pour toujours, et
je ne suis pas assez foible pour m'affliger de la dfaveur de
l'opinion, avec un caractre qui me porte naturellement  ne pas la
mnager; mais ce qu'il y a de pnible dans ma situation, c'est que mon
sentiment pour Lonce m'expose au blme, et que l'objet pour qui je
braverois ce blme avec joie, y est mille fois plus sensible que
moi-mme. Nanmoins, depuis cette soire de madame d'Artenas, je n'ai
rien aperu dans la manire de mon ami qui me fit croire  la moindre
inquitude de sa part; je n'aurois pu la souponner qu'aux expressions
plus aimables encore et plus sensibles qu'il m'adressoit le lendemain.

M. de Mondoville ira srement bientt  Cernay; en voyant tous les
jours chez moi M. de Lebensei, pendant ma maladie, il a perdu les
prventions politiques qui l'loignoient de lui, et s'est pntr
d'estime pour son caractre, et d'admiration pour son esprit; il a
pour vous, vous le savez, ma chre lise, la plus sincre amiti: si
par un mot de lui vous apprenez qu'il soit inquiet de ma situation
dans le monde, instruisez-m'en, je vous en conjure, sans mnagement:
c'est le seul sujet sur lequel Lonce ne me parleroit pas avec une
confiance absolue; jugez donc, ma chre lise, combien il m'importe
qu' cet gard vous ne me laissiez rien ignorer.




LETTRE IX.

Delphine  madame de Lebensei.

Paris, ce 1er aot.


Lonce ne vous a rien dit, je n'ai rien su de nouveau par madame
d'Artenas ni par personne. J'espre donc que mon imagination m'avoit
un peu exagr ce que je craignois; mais ds qu'une inquitude cesse
une autre prend sa place; il semble qu'il faut toujours que la facult
de souffrir soit exerce.

Les assiduits de M. de Valorbe commencent  dplaire visiblement 
Lonce, et sa condescendance pour ma soeur est,  cet gard, presque
entirement puise. Je ne sais comment carter M. de Valorbe, sans
qu'il m'accuse de la plus indigne ingratitude, et vous jugerez
vous-mme si, d'aprs ce qui vient de se passer, je ne dois pas
chercher un prtexte quelconque pour cesser de le voir. Il a t
trouver ma soeur avant-hier, et lui a dclar qu'il avoit dcouvert
mon attachement pour Lonce. Son premier mouvement, a-t-il dit, avoit
t de se battre avec lui; mais rflchissant que c'toit un moyen sr
de me perdre, il avoit trouv plus convenable de m'arracher, au
sentiment qui compromettoit ma rputation, ma morale et mon bonheur.
Il venoit donc conjurer ma soeur de me dcider  l'pouser: c'est un
singulier rapprochement d'ides, que celui qui conduit un homme 
dsirer d'autant plus de se marier avec moi, qu'il se croit plus
certain que j'en aime un autre. Mais tel est M. de Valorbe; son
amour-propre seroit flatt d'obtenir ma main, il le seroit d'autant
plus qu'il croiroit remporter ainsi un triomphe sur Lonce, dont la
supriorit l'importune; et, quoiqu'il m'aime rellement, il
s'inquite moins de mes sentimens pour lui, que de la prfrence
extrieure qu'il voudroit que je lui accordasse. C'est un homme qui
apprend des autres s'il est heureux, et qui a besoin d'exciter l'envie
pour tre content de sa situation; son orgueil combat et dtruit tout
ce qu'il a d'ailleurs de bonnes qualits, et je le redoute beaucoup,
maintenant que je suis oblige de le blesser par un refus positif.

Je rptois depuis plusieurs jours  ma soeur, combien je craignois
qu'elle ne se repentt elle-mme d'avoir amen si souvent M. de
Valorbe chez moi, lorsque ce matin elle est venue, ce qui vous
tonnera peut-tre assez, me proposer srieusement de l'pouser; elle
m'a d'abord assur qu'il m'aimoit avec idoltrie, et que la plupart
des dfauts que je lui trouvois dans le monde, tenoient  l'embarras
de sa situation vis--vis de moi.--C'est un homme, m'a-t-elle dit, que
le succs et le bonheur rendront toujours trs-bon; je ne rponds pas
de lui dans l'adversit, mais comme il en serait  jamais prserv
s'il vous pousoit, ma chre Delphine, vous pourriez compter sur ce
qu'il y a d'honnte dans son caractre. Sans doute, aprs avoir aim
Lonce, vous n'prouverez jamais un sentiment vif pour personne; mais
dans un mariage de raison, vous pouvez goter la douceur d'tre mre;
et croyez-moi, ma chre amie, il est si difficile d'avoir pour poux
l'homme de son choix, il y a tant de chances contre tant de bonheur,
que la Providence a peut-tre voulu que la flicit des femmes
consistt seulement dans les jouissances de la maternit; elle est la
rcompense des sacrifices que la destine leur impose, c'est le seul
bien qui puisse les consoler de la perte de la jeunesse.

--Je vous l'avouerai, ma chre lise, j'tois presque indigne que ma
soeur, qui avoit elle-mme reconnu que je ne pouvois, sans barbarie,
me sparer de Lonce, vnt me proposer de le trahir. Comme j'exprimois
ce sentiment avec assez de vivacit, elle m'interrompit pour me
soutenir qu'elle m'offroit l'unique moyen de rendre Lonce  ses
devoirs, aux intrts naturels de sa vie; elle assura que tant que je
serois libre, il ne feroit aucun effort sur lui-mme pour renoncer 
moi. Elle me dit enfin tout ce qu'on dit dans une semblable situation,
quand, avec une me tendre, on ne peut nanmoins concevoir une passion
qui tient lieu de tout dans l'univers; une passion sans laquelle il
n'existe ni jouissances, ni espoir, ni considrations tires de la
raison ou de la sensibilit commune, qu'on ne rejette intrieurement
avec mpris: mais il est doux de se livrer  ce mpris que l'on
prodigue au fond de son coeur  tous les rivaux de celui qu'on aime.

La conversation finit bientt sur ce sujet; quelques paroles de moi
donnrent promptement  ma soeur l'ide d'une rsistance telle,
qu'aucune force humaine ne pourroit imaginer de la vaincre, et je ne
songeai plus qu' supplier Louise d'loigner M. de Valorbe. Elle me
promit de s'en occuper, mais elle en conoit peu d'esprance, soit 
cause de l'enttement qui le caractrise, soit parce qu'elle se sent
foible contre un homme qui a t le sauveur de son frre.

Demandez  M. de Lebensei, ma chre lise, quel conseil il pourroit me
donner pour sortir de cette perplexit. Il connot M. de Valorbe, car
ils causent souvent de politique ensemble. Quoique M. de Valorbe soit
dans le fond du coeur ennemi de la rvolution, il a en mme temps la
prtention de passer pour philosophe, et se donne beaucoup de peine
pour expliquer  votre mari, que c'est comme homme d'tat qu'il
soutient les prjugs, et comme penseur qu'il les ddaigne. M. de
Lebensei ne voit dans cette profondeur que de l'inconsquence, et M.
de Valorbe sourit alors comme si votre mari faisoit semblant de ne pas
l'entendre, et qu'ils fussent deux augures, dont l'un voudroit avoir
l'air de ne pas comprendre l'autre. Dans toute autre disposition je
m'amuserois de ces discussions, entre M. de Valorbe qui voudroit se
faire admirer des deux parties et votre mari qui ne pense qu'
soutenir ce qu'il croit vrai; entre M. de Valorbe qui feint de
mpriser les hommes, pour cacher l'importance qu'il met  leurs
suffrages, et votre mari qui, tant indiffrent  l'opinion de ce
qu'on appelle le monde, n'a point de misanthropie, parce qu'il n'y a
jamais de mcompte dans ses prtentions et ses succs. Mais ce qui
m'importe, c'est de savoir si M. de Lebensei n'a point dcouvert dans
tout le jeu de l'amour-propre de M. de Valorbe, quelque moyen de
l'attacher  une ide,  un intrt qui le dtournt de son
acharnement  s'occuper de moi.

Je suis extrmement inquite des vnemens que peuvent amener la
fiert de Lonce et l'amour-propre de M. de Valorbe; quand il voit M.
de Mondoville, il est contenu par cette dignit de caractre, qui rend
impossible aux ennemis mme de Lonce de lui manquer en prsence; mais
il s'indigne en secret, j'en suis sre, de l'impression involontaire
que Lonce lui fait prouver; et l'effort dont il auroit besoin pour
se rvolter contre le respect importun qui l'arrte, pourroit
l'emporter d'autant plus loin. Encore une fois, ma chre lise,
consultez pour moi votre mari, dans cette situation dlicate; et
gardez-vous de laisser apercevoir  Lonce ce que je viens de vous
confier sur M. de Valorbe.




LETTRE X.

Delphine  madame de Lebensei.

Paris, ce 5 aot,  11 heures du matin.


Mon dieu! combien mes craintes toient fondes! j'envoie chez vous 
l'insu de Lonce, pour supplier M. de Lebensei de venir; je vous cris
pendant que mon valet de chambre cherche un cheval pour aller 
Cernay. Instruisez votre mari de tout, remettez-lui ma lettre pour
qu'il la lise, et qu'il voie si, avant mme de venir chez moi, il ne
pourroit pas prendre un parti qui nous sauvt. Fatal vnement! Ah! le
sort me poursuit.

Hier, Lonce me dit qu'il devoit y avoir une grande fte chez une de
ses parentes qui demeure dans la mme rue que moi; il ajouta qu'il
croyoit ncessaire d'y aller, afin de ne pas trop faire remarquer son
absence du monde; il m'toit revenu le matin mme, que M. de Valorbe
parloit avec assez de confiance de ses prtentions sur moi, et je
craignois qu'on n'en informt Lonce dans cette assemble, o il
devoit trouver tant de personnes runies; mais comme je ne pouvois lui
donner aucun motif raisonnable pour s'y refuser, je me tus; et ma
soeur approuvant Lonce, il me quitta de bonne heure pour chercher un
de ses amis qu'il conduisoit  cette fte. Un quart d'heure aprs, M.
de Valorbe arriva chez moi assez troubl, et nous apprit que, s'tant
ml d'une manire imprudente de ce qui concernoit le dpart du roi,
il avoit reu l'avis  l'instant qu'un mandat d'arrt toit lanc
contre lui et devoit s'excuter dans quelques heures. Il venoit me
demander de se cacher chez moi cette nuit mme, et me prier d'obtenir
de votre mari qu'il tcht de lui faire avoir un moyen de partir
aujourd'hui pour son rgiment, et d'y rester jusques  ce que son
affaire ft apaise.

Vous sentez, ma chre lise, s'il toit possible d'hsiter: un asile
peut-il jamais tre refus! je l'accordai; il fut convenu que ma
soeur, qui logeoit encore dans l'appartement d'une de ses parentes, o
elle toit descendue en arrivant, resteroit ce soir chez moi; que M.
de Valorbe viendroit dans ma maison lorsque tous mes gens seroient
couchs, et qu'Antoine seul veilleroit pour l'introduire secrtement.
Il n'toit encore que huit heures du soir; M. de Valorbe devoit aller
terminer quelques affaires essentielles chez son notaire, et y rester
le plus tard qu'il pourrait, pour attendre l'heure convenue. Tout ce
qui concernent la sret de M. de Valorbe tant ainsi rgl, il
partit, aprs m'avoir tmoign beaucoup plus de reconnaissance que je
n'en mritais, puisque j'ignorois alors ce qu'il allait m'en coter.

Je me htai de rentrer chez moi pour crire  Lonce, sous le sceau du
secret, ce qui venoit de se passer; je n'avois point d'autre motif, en
le lui mandant, que de l'instruire avec scrupule de toutes les actions
de ma vie; j'ordonnai cependant qu'on remit avec soin ma lettre au
cocher qui devoit aller le chercher dans la maison o il soupoit, si
par hasard il y toit dj. Je m'endormis parfaitement tranquille,
assure que j'tois de l'approbation de Lonce pour une action
gnreuse, alors mme que son rival en tait l'objet.

Ce matin, mademoiselle d'Albmar est entre dans ma chambre, et j'ai
compris  l'instant mme, en la voyant, qu'elle avoit  m'annoncer un
grand malheur.--Qu'est il arriv? me suis-je crie avec effroi.--Rien
encore, me dit-elle; mais coutez-moi, et voyez si vous avez quelques
ressources contre le cruel vnement qui nous menace.--Alors elle m'a
racont qu'elle avoit dcouvert, par quelques mots de M. de Valorbe,
qu'il avoit rencontr Lonce cette nuit-mme; mais comme il ne vouloit
pas lui confier ce qui s'toit pass, elle a crit  huit heures du
matin  M. de Mondoville, de manire  lui faire croire qu'elle savoit
tout, et qu'il toit inutile de lui rien cacher. Sa rponse contenoit
les dtails que je vais vous dire.

Hier, en sortant du bal, Lonce, impatient de ce que la foule
empchoit sa voiture d'avancer, se dcida  l'aller chercher  pied au
bout de la rue; il prouvoit, il en convient, beaucoup d'humeur de ce
que diverses personnes lui avoient annonc mon mariage avec M. de
Valorbe comme trs-probable. Dans cette disposition, cependant, il se
faisoit plaisir encore, dit-il, de revoir ma maison pendant mon
sommeil, et choisit  dessein le ct de la rue qui le faisoit passer
devant ma porte; il toit alors une heure du matin. Par un funeste
hasard, au moment o il approchoit de chez moi, M. de Valorbe se
drobant avec soin  tous les regards, envelopp de son manteau, se
glisse le long du mur, frappe  ma porte, et dans l'instant on l'ouvre
pour le recevoir. Lonce reconnut Antoine, qui tenoit une lumire pour
clairer  M. de Valorbe. Lonce l'a dit, je le crois, il ne lui vint
pas seulement dans la pense que je pusse tre d'accord avec M. de
Valorbe; mais convaincu que sa conduite avoit pour but quelques
desseins infmes, il s'lana sur lui avant qu'il ft entr chez moi,
le saisit au collet, et le tirant violemment loin de la porte, il lui
demanda avec beaucoup de hauteur, quel motif le conduisoit,  cette
heure et ainsi dguis, chez madame d'Albmar. M. de Valorbe irrit,
refusa de rpondre; Lonce, dans le dernier degr de la colre, le
saisit une seconde fois, et lui dit de le suivre, avec les expressions
les plus mprisantes. M. de Valorbe toit sans armes; la crainte
d'tre dcouvert lui revint  l'esprit; il rpondit avec assez de
calme  M. de Mondoville:--Vous ne doutez pas, je le pense, monsieur,
qu'aprs l'insulte que vous m'avez faite, votre mort ou la mienne ne
doive terminer cette affaire; mais je suis menac d'tre arrt cette
nuit pour des raisons politiques; c'est afin de me soustraire  ce
danger, que madame d'Albmar m'a accord un refuge; sa belle-soeur est
venue s'tablir chez elle ce soir mme, pour m'autoriser, par sa
prsence,  profiter de la gnrosit de madame d'Albmar; je crains
d'tre poursuivi, si ma retraite est connue; remettons  demain une
satisfaction qui, certes, m'intresse plus que vous.--A ces mots,
Lonce confus, couvrit ses yeux de sa main, et se retira sans rien
dire. A quelques pas de l, il retrouva ses gens, on lui remit ma
lettre, et il confesse qu'il fut trs-honteux, en la lisant, de son
imptuosit; mais il dclare en mme temps,  ma belle-soeur, qu'il ne
faut pas penser  en prvenir les suites.

Lorsque mademoiselle d'Albmar fut instruite de tout, elle en parla 
M. de Valorbe; il lui parut mortellement offens, et n'admettant pas
l'ide qu'une rconciliation ft possible. Cependant, il est certain
que personne n'a t tmoin de l'emportement de Lonce; votre mari ne
peut-il pas tre mdiateur entre M. de Valorbe et M. de Mondoville?
s'il obtient un passe-port pour M. de Valorbe, un pareil service ne
lui donneroit-il aucun empire sur lui?

Lonce doit venir me voir tout  l'heure; mais puis-je me flatter du
moindre pouvoir sur sa conduite, dans une semblable question?
cependant je lui parlerai, je conserve encore du calme; savez-vous ce
qui m'en donne? c'est la certitude de ne pas survivre un jour 
Lonce; le ciel mme ne l'exigeroit pas de moi! Mais est-ce assez de
cette certitude pour supporter le malheur qui me menace? s'il perdoit
cette vie dont il fait un si noble usage, si son amour pour moi lui
ravissoit tant de jours de gloire et de bonheur, que la nature lui
avoit destins, si sa mre redemandoit son fils, en maudissant ma
mmoire! O lise, lise, les douleurs que j'prouve, vous ne les avez
jamais senties; et moi qui ai tant vers de pleurs, que j'tois loin
d'avoir l'ide de ce que je souffre! Antoine arrive, il va partir; au
nom du ciel, ne perdez pas un moment!




LETTRE XL

Delphine  madame de Lebensei.

Paris, ce 8 aot.


Mes craintes sont dissipes; je dois beaucoup  votre mari,  M. de
Valorbe lui-mme: il est parti, tout est apais; mais suis-je contente
de ma conduite? ce jour n'aura-t-il point de funestes effets? que
puis-je me reprocher cependant, quand la vie de Lonce toit en
danger? votre mari reste encore ici jusqu' demain, ce sera moi qui
vous apprendrai tout ce que votre Henri a fait pour nous; mais que
jamais un seul mot de vous, ma chre lise, ne trahisse les secrets
que je vais vous confier.

Hier matin, Lonce arriva, comme je venois de vous envoyer ma lettre;
il y avoit un peu d'embarras dans l'expression de son visage; je me
htai de lui dire que s'il s'toit ml le moindre soupon sur moi 
son emportement contre M. de Valorbe, jamais je n'aurais pu retrouver
aucun bonheur dans notre sentiment mutuel; mais je le conjurai
d'examiner s'il vouloit perdre un homme proscrit, qui pouvoit tre
oblig de quitter la France, et que l'clat d'un duel feroit
ncessairement dcouvrir.--Ma chre Delphine, me rpondit Lonce,
c'est moi qui ai insult M. de Valorbe, lui seul a droit d'tre
offens, je ne puis l'tre, et ma volont, dans cette affaire, doit se
borner  lui accorder la satisfaction qu'il me demandera.--Quoi! lui
dis-je, quand de votre propre aveu vous avez t injuste et cruel
croyez-vous indigne de vous de le rparer?--Je ne sais, me dit-il, ce
que M. de Valorbe entendroit par une rparation; comme il est
malheureux dans ce moment, je pourrois me croire oblig d'tre plus
facile; mais cette rparation, je ne puis la donner que tte  tte:
nous tions seuls, du moins je le crois, lorsque j'ai eu le tort
d'offenser M. de Valorbe; mais trouvera-t-il que ce soit une raison
pour se contenter d'excuses faites aussi sans tmoins? je l'ignore. A
sa place, rien ne me suffiroit;  la mienne, ce que je puis tient  de
certaines rgles que je ne dpasserai point.--Indomptable caractre!
lui dis-je, alors avec une vive indignation, vous n'avez pas encore
seulement daign penser  moi; doutez-vous que le sujet de cette
querelle ne soit bientt connu, et qu'il ne me perde  jamais?--Le
secret le plus profond, interrompit--il....--Ignorez-vous, repris-je,
qu'il n'y a point de secret? mais je n'insisterai pas sur ce motif,
c'est  vous et non  moi de le peser: sans doute, si vous triomphez,
je suis dshonore; si vous prissez, je meurs: mais l'intrt
suprieur  ces intrts, c'est le remords que vous devez prouver, si
vous ne respectez pas la situation de M. de Valorbe; pouvez-vous vous
battre avec lui, quand il doit se cacher, quand vous faites connatre
ainsi sa retraite, quand vous le livrez aux tribunaux dans ces temps
de trouble, o rien ne garantit la justice; le pouvez-vous?--Ma chre
Delphine, rpondit Lonce, plus mu qu'incertain, je vous le rpte,
c'est moi qui ai tort envers M. de Valorbe, je n'ai rien  faire qu'
l'attendre; la gnrosit ne convient pas  celui qui a offens; c'est
 M. de Valorbe  se dcider; je lui dirai, s'il le veut, tout ce que
je dois lui dire; il jugera si ce que je puis est assez.

--Dans ce moment, M. de Lebensei entra; Antoine l'avoit rencontr  la
barrire, il avoit ordre de remettre ma lettre  l'un de vous deux;
votre excellent Henri la lut et ne perdit pas un instant pour se
rendre chez moi; je lui rptai ce que je venois de dire, Lonce
gardoit le silence.--Il faut d'abord, dit M. de Lebensei, que je
m'informe des accusations qui peuvent exister contre M. de Valorbe:
s'il est vraiment en danger, il importe de le mettre en sret. M. de
Mondoville souhaite certainement avant tout, que M. de Valorbe ne soit
pas expos  tre arrt.--Sans doute, rpliqua Lonce, mes torts
envers lui m'imposent de grands devoirs; si je puis le servir, je le
ferai avec zle: mais vous me permettrez, dit-il plus bas  M. de
Lebensei, de vous parler seul quelques instans.--D'o vient ce
mystre? m'criai-je; Lonce, suis-je indigne de vous entendre sur ce
que vous croyez votre honneur? ne s'agit-il pas de ma vie comme de la
vtre? et pensez-vous que, si vritablement votre gloire toit
compromise, je ne trouverois pas, dans la rsolution o je suis de
mourir avec vous, la force de consentir  tous vos prils? Mais encore
une fois, vous avez t souverainement injuste envers M. de Valorbe;
il est proscrit;  ce titre, votre inflexible fiert devroit
plier.--Eh bien! reprit Lonce, je ne dirai rien  M. de Lebensei que
vous ne l'entendiez; je ne puis d'ailleurs lui rien apprendre sur la
conduite que je dois tenir; ce qu'il feroit, je le ferai.--Je demande,
reprit M. de Lebensei, que l'on attende les informations que je vais
prendre sur tout ce qui concerne la situation de M. de Valorbe; dans
peu d'heures je la connotrai.

--M. de Lebensei nous quitta pour s'en occuper; mais en partant, il me
dit:--M. de Mondoville a raison  quelques gards, c'est M. de Valorbe
qui doit dcider de cette affaire; voyez-le vous-mme ce matin,
essayez de le calmer.--Je voulois  l'instant mme passer dans
l'appartement de ma belle-soeur, o je devois trouver M. de Valorbe.
Lonce me retint et me dit:--La piti que m'inspire un homme
malheureux, les torts que j'ai eus envers lui, la crainte de vous
compromettre, tous ces motifs mettent obstacle  la conduite simple,
qu'il est si convenable de suivre dans de semblables occasions; mais
je vous en conjure, mon amie, ne vous permettez pas en mon absence un
mot que je fusse forc de dsavouer: songez que l'on pourra croire que
j'approuve tout ce que vous direz, et soyez plus fire que sensible,
quand il s'agit de la rputation de votre ami. Je ne vous rappellerai
point que je la prfre  ma vie, je rougirois d'avoir besoin de vous
l'apprendre; mais quand votre sublime tendresse confond vos jours avec
les miens, j'ose d'autant plus compter sur l'lvation de votre
conduite; mon honneur sera le vtre, et pour votre honneur, Delphine,
vous ne craindriez point la mort. Adieu; il faut que je vous quitte,
je dois rester chez moi tout le jour, pour y attendre des nouvelles de
M. de Valorbe.--Il y avoit tant de calme et de fiert dans l'accent de
Lonce, qu'un moment il me redonna des forces; mais elles
m'abandonnrent bientt quand j'entrai chez ma belle-soeur, et que j'y
vis M. de Valorbe.

Louise se retira dans son cabinet pour nous laisser seuls; je ne
savois de quelle manire commencer cette conversation: M. de Valorbe
avoit l'air tout--fait rsolu  l'viter; j'hsitois si je devois
essayer de lui parler avec franchise de mes sentimens pour Lonce;
quoiqu'il les connt, je craignois qu'il ne se blesst de leur aveu.
Je hasardai d'abord quelques mots sur les regrets qu'avoit prouvs M.
de Mondoville, lorsqu'il avoit appris la situation fcheuse dans
laquelle M. de Valorbe se trouvoit. Il rpondit  ce que je disois
d'une manire gnrale, mais sans prononcer un seul mot qui pt faire
natre l'entretien que je dsirois; et lui, qui manque souvent de
mesure quand il est irrit, s'exprimoit avec un ton ferme et froid qui
devoit m'ter toute esprance. Je sentois nanmoins que la rsolution
de M. de Valorbe pouvoit dpendre de l'inspiration heureuse, qui me
feroit trouver le moyen de l'attendrir. Il existait sans doute ce
moyen, j'implorois les lumires de mon esprit pour le dcouvrir, et
plus j'en avois besoin, plus je les sentois incertaines. Assez de
temps se passa, sans mme que M. de Valorbe me permt de commencer; il
dtournoit ce que je voulois lui dire, m'interrompoit, et repoussoit
de mille manires le sujet dont j'avois  parler: j'prouvois une
contrainte douloureuse qu'il avoit l'art de prolonger. Enfin, je me
dcidai  lui reprsenter d'abord le tort irrparable que me feroit
l'clat d'un duel, et je lui demandai s'il toit juste que le
sentiment qui m'avoit port  lui donner un asile, ft si cruellement
puni; il sortit alors un peu de ses phrases insignifiantes pour me
rpondre, et me dit que la cause de sa querelle avec M. de Mondoville,
ne pouvoit avoir t entendue que par un homme qu'il avoit cru
remarquer prs de l, mais qu'il ne connoissoit pas. Je me htai de
lui dire ce que je croyois alors, et ce dont M. de Mondoville toit
persuad comme moi, c'est que cet homme toit un de ses gens qui
s'approchoit de lui pour lui annoncer sa voiture, et qui n'avoit pas
eu la moindre ide de ce qui s'toit pass. M. de Valorbe parut
rflchir un moment  cette rponse et me dit ensuite:--Eh bien!
madame, si personne ne nous a ni vus, ni entendus, vous ne serez point
compromise, quoi qu'il puisse arriver entre M. de Mondoville et
moi.--Je n'avois pas prvu ce raisonnement, et je crois encore ce que
je souponnai dans le moment mme; c'est que M. de Valorbe eut besoin
de se recueillir pour ne pas me laisser apercevoir qu'il toit adouci
par l'ide que personne n'avoit t tmoin de sa querelle avec Lonce:
nanmoins, quelle que ft la pense qui traversa son esprit, il voulut
rompre la conversation, et se leva pour appeler mademoiselle
d'Albmar.

Elle vint; je ne savois plus que devenir, un froid mortel m'avoit
saisie; je voyois devant moi celui qui vouloit tuer ce que j'aime, et
ma langue se glaoit quand je voulois l'implorer. Un billet de votre
mari me fut apport dans cet instant; il me disoit qu'il toit vrai
que les charges contre M. de Valorbe toient trs-srieuses, qu'il
importait extrmement qu'il quittt Paris sans dlai, et que ce soir 
la nuit tombante il lui apporteroit un passe-port sous un faux nom,
qui lui permettrait de s'loigner: il se flattoit ensuite de parvenir
 faire lever le mandat d'arrt de M. de Valorbe; mais il insistoit
beaucoup sur l'importance dont il toit pour lui de n'tre pas pris
dans ce moment de fermentation. Je me htai de donner ce billet  M.
de Valorbe, et j'eus tort de ne pas lui cacher le mouvement d'espoir
que j'prouvois, car il s'en aperut; et s'offensant de ce que je
pouvois supposer que les dangers dont on le menaoit auroient de
l'influence sur lui, il rentra dans sa chambre prcipitamment, et en
sortit peu d'instans aprs, avec une lettre pour M. de Mondoville; il
la remit  un de mes gens, et lui dit assez haut pour que je
l'entendisse, de la porter  son adresse. Il revint ensuite vers nous;
ma pauvre belle-soeur toit tremblante, et je me soutenois  peine.

On annona qu'on avoit servi; nous allmes  table tous les trois; M.
de Valorbe nous regardoit tour  tour Louise et moi, et le spectacle
de notre douleur lui donnoit assez d'motion, quoiqu'il fit des
efforts pour la surmonter: il parla sans cesse pendant le dner, avec
plus d'activit peut-tre qu'on n'en a dans une rsolution calme et
positive; il s'exaltoit d'une manire extraordinaire, par ses propres
discours et par le vin qu'il prenoit: nous tions devant lui immobiles
et ples, sans prononcer un seul mot; nous sortmes enfin de ce
supplice. Quel repas, juste ciel! c'toit le banquet de la mort; il
parut lui-mme presque honteux du rle qu'il venoit de jouer, et se
sentit le besoin de s'en excuser.

--Vous m'avez secouru, me dit-il, et je vous afflige; mais jamais
affront plus sanglant ne mrita la vengeance d'un honnte homme!--A
ces mots, qui sembloient m'offrir au moins l'espoir d'tre coute,
j'allois rpondre, il m'arrta; et, se livrant alors  son got
naturel pour produire de grands effets, il me dit:--Tout est dcid.
J'ai crit  M. de Mondoville, le rendez-vous est donn, ici mme, 
six heures; nous partirons ensemble, nous nous arrterons dans la
fort de Senars,  dix lieues de Paris; l, l'un de nous doit prir.
Si M. de Mondoville meurt, je continuerai ma route avant d'tre
reconnu; si c'est moi, il reviendra vers vous. Maintenant, vous le
voyez, les paroles irrvocables sont dites; rentrez dans votre
appartement, et souhaitez qu'il me tue; vous n'avez plus que cet
espoir.--Au moment o il me disoit ces effroyables paroles, la
pendule avoit dj sonn cinq heures, son aiguille marchoit vers le
moment fix, l'exactitude de Lonce n'toit pas douteuse; ce dpart,
cette fort, les paroles sanglantes de M. de Valorbe, tout ajoutait 
l'horreur du duel. Ce que je craignois il y avoit quelques heures, ne
pouvoit se comparer encore  l'effroi dont j'tois pntre: ma tte
s'garoit entirement; la mort, la mort certaine de Lonce toit
devant mes yeux, et son meurtrier me parloit.

Je ne sais quels cris de douleur chapprent de mon sein; ils
excitrent dans le coeur de M. de Valorbe un mouvement imptueux qui
le prcipita  mes pieds.--Quoi! me dit-il, vous aimez Lonce, et vous
esprez que je mnagerai sa vie! Je rends grce au ciel de l'insulte
qu'il m'a faite, elle me permet de punir une autre offense, et c'est
pour celle-l, oui, c'est pour celle-l, dit-il avec un frmissement
de rage, que je suis avide de son sang.--Dieu! qu'avez-vous fait,
m'criai-je, des sentimens de gnrosit qui vous mritoient une si
haute estime? pouvez-vous souhaiter de m'pouser, quand mon coeur
n'est pas libre?--Oui, dit-il, je le souhaite encore; le temps vous
claireroit sur les sentimens que vous nourrissez au fond du coeur;
vous respecteriez vos devoirs envers moi; vous avez des qualits si
douces et si bonnes que, si j'tois votre poux, mme avant d'avoir
obtenu votre amour, je serois le plus heureux des hommes: mais non, il
vous faut des victimes; vous en aurez, l'heure approche; quand le
temps aura prononc, vous ne serez plus coute.--lise, ne
frmissez-vous pas pour votre malheureuse amie? Ma tte s'garoit; je
suppliai M. de Valorbe, je le crois, avec un accent, avec des paroles
de flamme; il repoussa tout, occup d'une seule ide qui lui revenoit
sans cesse.--Que ferez-vous pour moi, s'crioit-il, si je suis
dshonor, si l'on sait l'outrage que j'ai reu?--Rien ne sera connu,
rptai-je, rien!--Et si cette esprance est trompe, dites-moi,
s'cria-t-il avec fureur, dites-moi, vous qui ne m'offrez pas de
l'amour, comment vous ferez pour que je supporte la honte!--Jamais
elle ne vous atteindra, repris-je; mais si quelque peine pouvoit
rsulter pour vous du sacrifice que vous m'auriez fait, le dvouement
de ma vie entire, reconnoissance, amiti, fortune, soins, tout ce que
je puis donner est  vous.--Tout ce que vous pouvez donner, crature
enchanteresse, interrompit-il; c'est toi qu'il faut possder; tu
pourrois seule faire oublier mme le dshonneur! tu as peur du sang,
tu veux carter la mort...... Eh bien! eh bien! jure que je serai ton
poux, cette gloire, cette ivresse....--

En disant ces mots il me saisissoit la main avec transport; six heures
sonnrent, une voiture s'arrta  la porte, il ne restoit plus qu'un
instant pour viter le plus grand des malheurs; tout ce qu'avoit dit
M. de Valorbe me persuadoit que sa rsolution n'toit pas
inbranlable, mais que jamais il n'y renonceroit, si je n'offrois pas
un prtexte quelconque  son amour-propre: il reprit avec plus
d'instance, en voyant que je me taisois, et me dit:--Permettez-moi de
prendre ce silence pour une rponse favorable; elle restera secrte
entre nous; je vous laisserai du temps; je n'abuserai point
tyranniquement d'un consentement arrach par le trouble....--Le bruit
de la voiture de Lonce entrant dans la cour se fit entendre; je puis
 peine me rappeler ce qui se passoit en ce moment dans mon me
bouleverse, mais il me semble que je pensai qu'un scrupule insens
pouvoit seul m'engager  parler, quand peut-tre il sufisoit de me
taire pour sauver Lonce. La veille mme, madame d'Artenas m'avoit
vivement gronde de ce qu'elle appelait mes insupportables qualits,
qui m'exposoient  tous les malheurs, sans me permettre jamais la
moindre habilet pour m'en tirer; ses conseils me revinrent, je
condamnai mon caractre, je m'ordonnai d'y manquer; enfin surtout,
enfin les paroles qui exposoient les jours de Lonce ne pouvoient
sortir de ma bouche. M. de Valorbe s'cria avec transport qu'il me
remercioit de mon silence; je ne le dsavouai point. Je le trompai
donc; oui, grand Dieu! c'est la premire fois que la dissimulation a
souill mon coeur! Lonce parut!....

Quelle impression sa prsence produisit sur tout ce qui toit dans la
chambre! Ma bonne soeur dtourna la tte pour lui cacher ses pleurs;
M. de Valorbe se hta de recomposer son visage, et moi, qui ne savois
pas si je venois de sauver ce que j'aime, ou seulement de me rendre
indigne de lui, je pouvois  peine me soutenir. M. de Mondoville,
voulant abrger cette scne, aprs avoir salu ma soeur et moi, avec
cette grce et cette noblesse que les indiffrens mme ne peuvent voir
sans en tre charms, pria M. de Valorbe de le conduire dans son
appartement: ils sortirent alors tous les deux, mes tourmens
redoublrent; je n'avois pas revu Lonce depuis le matin, j'ignorois
ce que la journe avoit pu apporter de changemens dans ses
dispositions. Le silence dont je m'tois, hlas! trop adroitement
servie, avoit-il suffi pour dsarmer M. de Valorbe? ou ne s'toit-il
pas dit que, dans un tel moment, il ne devoit y attacher aucune
importance? Loin donc que ma douleur ft soulage, elle toit devenue
plus amre encore, par l'esprance que j'avois entrevue, et que le
temps n'avoit pu confirmer.

Ce jour, dj si cruel, fut encore marqu par un hasard bien
malheureux: madame du Marset vint  ma porte demander mademoiselle
d'Albmar; et mes gens, qui n'avoient point reu l'ordre de ma
belle-soeur, la laissrent entrer. Elle arriva dans le salon mme o
j'tois avec mademoiselle d'Albmar; elle venoit lui faire une visite,
et s'acquitter d'un de ces devoirs communs de la socit, dont la
froideur et l'insipidit font un si cruel contraste avec les passions
violentes de l'me. Reprsentez-vous, chre lise, ce que je dus
prouver pendant une demi-heure qu'elle resta chez ma soeur! je ne
pouvois m'en aller, parce que de l'a chambre o nous tions,
j'entendois au moins la voix de Lonce et de M. de Valorbe; je
m'assurois ainsi qu'ils toient encore l, et je tchois de deviner, 
leur accent plus ou moins lev, s'ils s'apaisoient ou s'irritoient de
nouveau; mais je ne crois pas qu'il soit possible de se faire l'ide
de l'horrible gne que m'imposoit la prsence de madame du Marset!
voulant lui cacher mon trouble, et le trahissant encore plus;
rpondant  ses questions sans les entendre, et par des mots qui
n'avoient sans doute aucun rapport avec ce qu'elle me disoit; car elle
marquoit  chaque instant son tonnement, et prolongeoit, je crois, sa
visite, par des intentions malignes et curieuses. Je ne sais combien
de temps le supplice auroit dur, si mademoiselle d'Albmar, ne
pouvant plus le supporter, n'et pris sur elle de dclarer  madame du
Marset que j'tois encore trs-souffrante de ma dernire maladie, et
que j'avois dans ce moment besoin de repos. Madame du Marset reut ce
cong avec un air assez mchant, et je ne doute pas, d'aprs ce que
j'ai su depuis, qu'elle ne ft venue pour examiner ce qui se passoit
chez moi.

Quand elle fut sortie, Lonce ouvrit la porte et rentra avec M. de
Valorbe; je voulus le questionner, mais la violence que je m'tois
faite pendant la visite de madame du Marset, m'avoit jete dans un tel
tat, qu'en essayant de parler, je tombai comme sans vie aux pieds de
Lonce. Quand je revins  moi, on m'avoit transporte dans ma chambre;
Lonce tenoit une de mes mains, ma soeur l'autre, et ma petite Isore
pleuroit au pied de mon lit: il fut doux, ce moment, ma chre lise,
o je me retrouvois au milieu de mes affections les plus chres, o
les regards de Lonce m'exprimoient un intrt si tendre!--Ma douce
amie, me dit-il, pourquoi vous effrayer ainsi? tout est termin, tout
l'est comme vous le dsirez; calmez donc cette me si sensible: ah!
vous m'aimez, je veux vivre, ne craignez rien pour moi.

Je lui demandai de me raconter ce qui venoit de se passer entre M. de
Valorbe et lui.--Je le croyois dcid, me dit-il, quand j'arrivai;
mais, comme j'avois vu M. de Lebensei, qui m'avoit donn de vritables
inquitudes sur les dangers que couroit M. de Valorbe, j'tois dispos
 me prter  la rconciliation, s'il la dsiroit. Il a commenc par
me demander si je pouvois lui garantir que rien de ce qui toit arriv
hier au soir ne seroit jamais connu; je lui ai dit que je lui donnois
ma parole, en mon nom et de la part de M. de Lebensei, que le secret
seroit fidlement gard, et que je ne croyois pas que personne,
except lui et moi, en ft instruit. Il m'a fait encore quelques
questions, toujours relativement  la publicit possible de notre
aventure; je l'ai rassur  cet gard, autant que je le suis moi-mme,
sans pouvoir lui donner cependant une certitude positive; car j'tois
trop mu hier au soir, pour avoir rien remarqu de ce qui se passoit
autour de moi. M. de Valorbe a rflchi quelques instans, puis il a
prononc votre nom  demi-voix; il s'est arrt, ne voulant pas sans
doute que je susse que vous seule dcidiez de sa conduite dans cette
circonstance; vous seule aussi, ma Delphine, vous m'aviez inspir les
mouvemens doux que j'prouvois; votre souvenir toit un ange de paix
entre nous deux. M. de Valorbe m'a tendu la main, aprs un moment de
silence, et je me suis permis alors de lui exprimer franchement et
vivement tous les regrets que j'prouvois de mon impardonnable
vivacit. Nous sommes sortis alors pour vous rejoindre; depuis ce
moment je n'ai pens qu' vous secourir, et j'ai laiss M. de Lebensei
avec M. de Valorbe.

Comme Lonce nommoit votre mari, il ouvrit ma porte, et me dit avec
une vivacit qui ne lui est pas ordinaire:--Tout est prt pour le
voyage de M. de Valorbe, il demande  vous voir un moment; il convient
de ne pas l'obliger  rendre M. de Mondoville tmoin de sa douleur en
vous quittant, et rien n'est plus press que son dpart.--Lonce
n'hsita point  se retirer, et M. de Lebensei, sans perdre un moment,
fit entrer M. de Valorbe. Je fus touche en le voyant, il toit
impossible d'avoir l'air plus malheureux; il s'approcha de mon lit, me
prit la main, et se mettant  genoux devant moi, il me dit  voix
basse:--Je pars, je ne sais ce que je vais devenir, peut-tre suis-je
menac des vnemens les plus malheureux; que mon honneur me reste, et
je les supporterai tous! Souvenez-vous, cependant, que c'est  vous
seule que j'ai fait le sacrifice de la rsolution la plus juste et la
plus ncessaire; songez, reprit-il en appuyant singulirement sur
chacune de ses expressions, songez  ce que vous ferez pour moi, si
mon sort est perdu pour vous avoir obi, pour m'tre fi  vous. Je
rougis en coutant ces paroles, qui me rappeloient un tort vritable.
M. de Valorbe vouloit rester encore; mais M. de Lebensei toit si
impatient de son dpart, qu'il interrompit d'autorit notre entretien.
M. de Valorbe se jeta sur ma main en la baignant de pleurs, et votre
mari l'emmena.

Ds que la voiture de M. de Valorbe fut partie, M. de Lebensei
remonta, et je lui demandai d'o lui venoit une agitation que je ne
lui avois jamais vue.--Hlas! me dit-il, je viens d'apprendre, comme
j'arrivois chez vous, que M. de Fierville a t tmoin de la scne
d'hier au soir; il toit sorti  pied, peu de momens aprs Lonce, de
la maison o ils avoient soup ensemble; il s'est gliss derrire les
voitures pour n'tre pas reconnu, et il a racont aujourd'hui, dans un
dner, tout ce qu'il avoit entendu; je craignois donc extrmement que
M. de Valorbe ne le st avant de partir, et que, changeant de dessein,
il ne restt, malgr tout ce qui pouvoit lui en arriver.--Ah, mon
Dieu! m'criai-je, et M. de Valorbe ne sera-t-il pas dshonor, pour
ne s'tre pas battu avec Lonce?--M. de Lebensei chercha  dissiper
cette crainte, en m'assurant que l'on parviendroit  dtruire l'effet
des propos de M. de Fierville; mais, tout en me calmant sur ce sujet,
il paroissoit troubl par une pense qu'il n'a pas voulu me confier.

Je suis reste, lorsqu'il m'a quitte, dans un trouble cruel;
certainement je ne me repens pas d'avoir tout fait pour empcher que
M. de Valorbe ne se battt avec Lonce; je suis loin de me croire lie
par un silence que doit excuser la violence de ma situation; ma soeur,
qui a t tmoin de tout, m'assure que M. de Valorbe lui-mme n'a pas
d se persuader que je pusse prendre avec lui, dans l'tat o j'tois,
le moindre engagement: si M. de Valorbe toit malheureux, je ferois
pour lui certainement tout ce qui seroit en ma puissance; c'est en
vain, cependant, que je me raisonne ainsi depuis plusieurs heures; ma
joie est empoisonne par cet instant de fausset. Rien ne me feroit
consentir  l'avouer  Lonce, et cependant c'est pour lui...; il faut
donc que ce soit mal.... Je suis sre que les plus cruelles peines me
viendront de l. Les fautes que le caractre fait commettre, sont
tellement d'accord avec la manire de sentir habituelle, qu'on finit
toujours par se les pardonner; mais quand on se trouve entrane,
force mme  un tort tout--fait en opposition avec sa nature, c'est
un souvenir importun, douloureux, et qu'on veut en vain carter. Ne
m'en parlez jamais, je parviendrai peut-tre  l'oublier.

Remerciez votre Henri, quand vous le verrez, de la parfaite amiti
qu'il m'a tmoigne. Votre enfant est-il encore malade? ne pouvez-vous
pas le quitter? J'irai vous voir ds que je serai mieux; mais ce que
j'ai souffert m'a redonn la fivre, on veut que je me mnage encore
quelque temps.




LETTRE XII.

Mademoiselle d'Albmar  madame de Lebensei.

Paris, ce 25 aot.


J'ai besoin, madame, de vous confier mes chagrins, de vous demander
vos conseils. M. de Lebensei vous a-t-il dit comment l'indigne M. de
Fierville, et son amie plus odieuse encore, ont trouv l'art
d'empoisonner l'aventure de M. de Valorbe? Ils ont rpandu dans le
monde que Delphine, notre anglique Delphine, avoit donn rendez-vous
 deux hommes la mme nuit, et qu'un malentendu sur les heures, avoit
t la cause de la rencontre o Lonce avoit grivement insult M. de
Valorbe. Non! je n'ai pu vous crire une semblable infamie sans que
mon front se couvrt de rougeur! Juste ciel! c'est donc ainsi qu'on
veut punir une me innocente de sa gnrosit mme; c'est ainsi que
l'on outrage le caractre le plus noble et le plus pur! deux tres
mchans, et le reste indiffrent et foible, voil ce qui dcide de la
rputation d'une femme au milieu de Paris.

Madame du Marset et M. de Fierville ont voulu se venger ainsi, dit-on,
d'un jour o Lonce les a profondment humilis, en dfendant madame
d'Albmar. Maintenant, que faut-il faire pour la servir? Aidez-moi, je
vous en conjure, et cachons-lui surtout qu'elle a pu tre l'objet
d'une pareille calomnie; sa sant la retient encore chez elle, et je
lui ai conseill de fermer sa porte. Lonce est all conduire sa femme
 la terre d'Andelys, qu'elle tient des dons de Delphine, et sans
laquelle, hlas! elle n'et jamais pous M. de Mondoville. Je
l'aurois consult lui-mme dans cette circonstance, puisque l'ge de
M. de Fierville ne permet pas de craindre un vnement funeste; mais
il est absent, et je suis seule au milieu d'un monde bien nouveau pour
moi, et dont la puissance me fait trembler: nanmoins, j'ai vaincu ma
rpugnance pour la socit; j'y vais, j'irai chaque jour, j'y
rpterai ce qui justifie glorieusement mon amie. Sans avouer le
sentiment de Delphine pour Lonce, je ne le dmentirai point; car je
veux mettre toute ma force dans la vrit, il ne me reste qu'elle: je
suis ici une trangre, sans agrmens, sans appui, intimide par ma
figure et mon ignorance de la vie; n'importe, j'aime Delphine, et je
soutiens la plus juste des causes.

Je ne sais  qui m'adresser, je ne sais de quels moyens on se sert ici
pour repousser la calomnie; mais je dirai tout ce que mon indignation
m'inspirera: peut-tre enfin triompherai-je de l'envie, seul genre de
malveillance que ma douce et charmante amie puisse redouter. Je
n'avois pas d'ide du mal que peut faire l'opinion de la socit,
quand on a trouv l'art de l'garer. Oui, ceux qu'on est convenu
d'appeler des amis me font plus souffrir encore que les ennemis mme;
ils viennent se vanter auprs de vous des services qu'il prtendent
vous avoir rendus, et l'on ne peut dmler avec certitude si, pour
augmenter le prix de leur courage, ils ne se plaisent pas  exagrer
les attaques dont ils prtendent avoir triomph: d'autres se bornent 
vous assurer que, quoi qu'il arrive, ils ne vous abandonneront pas, et
vous ne pouvez, pas leur faire expliquer ce _quoi qu'il arrive_: il
leur convient mieux de le laisser dans le vague. Quelques-uns me
donnent le conseil d'emmener Delphine en Languedoc; et lorsque je veux
leur prouver que le plus mauvais moment pour s'loigner, c'est celui
o l'on doit braver et confondre une indigne calomnie, ils me rptent
le mme conseil sans avoir fait attention  ma rponse, et, tout
occups de l'avis qu'ils ont propos, ils y attachent leur
amour-propre, et se croient dispenss de vous secourir, si vous ne le
suivez pas: il est plus facile de se dfendre contre des adversaires
dclars, que de s'astreindre  la conduite ncessaire avec de tels
amis. Ils servent seulement  encourager les ennemis, en leur montrant
combien est foible la rsistance qu'ils ont  craindre; et cependant,
s'ils se brouilloient avec vous, ils rendroient votre situation plus
mauvaise. Ne commenceroient-ils pas leur phrase de renonciation par
ces mots: _Moi qui aimais madame d'Albmar, je suis oblig de convenir
qu'il n'y a pas moyen  prsent de l'excuser_? funeste pays! o le nom
d'ami, si lgrement prodigu, n'impose pas le devoir de dfendre, et
donne seulement plus de moyens de nuire si l'on abandonne!

L'opinion apparot en tout lieu, et vous ne pouvez la saisir nulle
part; chacun me dit, qu'_on_ rpand les plus indignes mensonges contre
Delphine, et je ne parviens pas  dcouvrir si celui qui me parle les
rpte, ou les invente lui-mme. Je me crois toujours environne de
moqueurs qui se trahissent par un regard ou par un sourire
d'insouciance, dans le moment o ils me protestent qu'ils
s'intressent  ma peine. Je ne perds pas une occasion de raconter les
motifs de reconnoissance qui devoient engager Delphine  donner un
asile  M. de Valorbe, comme s'il falloit, pour rendre service  un
malheureux, d'autres motifs que son malheur! En vrit, je le crois,
il est ici plus dangereux d'exercer la vertu que de se livrer au vice;
l'on ne veut pas croire aux sentimens gnreux, et l'on cherche avec
autant de soin  dnaturer la cause des bonnes actions, qu' trouver
des excuses pour les mauvaises.

Ah! qu'il vaut mieux vivre obscure, et n'avoir jamais obtenu ces
flatteuses louanges, avant-coureurs de la haine, et dont elle vient en
hte exiger de vous le prix! Pour la premire fois, je me console
d'avoir t bannie du monde par mes dsavantages naturels: qu'ai-je
dit? je me console! Delphine n'est-elle pas malheureuse, et quel calme
puis-je jamais goter, si l'on ne parvient pas  la justifier!
Daignez, madame, vous concerter avec M. de Lebensei sur ce qu'il est
possible de tenter, et accordez-moi l'un et l'autre le secours de vos
lumires et de votre amiti.




LETTRE XIII.

Rponse de madame de Lebensei  mademoiselle d'Albmar.

Cernay, ce 30 aot 1791.


L'motion que m'a cause votre lettre, mademoiselle, a t la cause du
premier tort que j'aie jamais eu avec Henri; aprs l'avoir lue, je
m'criai:--Ah! pourquoi suis-je prive de tout ascendant sur personne!
proscrite que je suis par l'opinion, il ne me reste aucun moyen d'tre
utile  mes amis calomnis!--A peine avois-je dit ces mots, qu'un
repentir profond, un tendre retour vers mon ami les suivit; mais je
craignis pendant plusieurs heures que leur impression sur lui ne ft
ineffaable; enfin il m'a pardonn, parce que j'avois tort, grivement
tort, et qu'il lui toit trop ais de me le faire sentir, pour qu'il
ne ft pas dans son caractre de s'y refuser. Il est parti pour Paris,
dans l'intention de servir madame d'Albmar; mais il aura soin de
faire rpandre par d'autres ce qu'il faut que l'on dise; car les
prjugs de la socit sont tels contre les opinions politiques de M.
de Lebensei, qu'il nuiroit  madame d'Albmar en se montrant son
admirateur le plus zl. Oh! que la malveillance a de ressources pour
faire souffrir! ne sentez-vous pas les mchans comme un poids sur le
coeur? ne vous semble-t-il pas qu'ils empchent de respirer? lorsqu'on
voudroit reprendre un peu d'espoir, leur souvenir le repousse
douloureusement au fond de l'me. Quelques heures aprs le dpart de
M. de Lebensei, mon enfant tant assez bien, je n'ai pu rsister au
dsir que j'avais de causer avec vous et de voir madame d'Albmar, et
je suis partie de Cernay assez tard, car je n'y suis revenue qu'
minuit. Vous tiez sortie, mais j'ai trouv Delphine qui venoit de
recevoir une lettre de Lonce; il annonoit son retour dans huit
jours, avec les expressions les plus tendres et les plus passionnes
pour madame d'Albmar, et cependant elle m'a paru profondment triste.
Je suis convaincue qu'elle sait ce que nous voulons lui cacher, mais
que cette me fire ne peut se rsoudre  nous en parler. Elle n'avoit
laiss sa porte ouverte que pour madame d'Artenas et pour moi; si elle
a vu madame d'Artenas, elle est instruite de tout! Il n'est pas dans
le caractre de cette femme de cacher, ce qui peut tre pnible; elle
sait servir utilement, plutt que mnager avec dlicatesse.

J'ai demand  madame d'Albmar ce qu'elle faisait depuis l'absence de
Lonce.--Je donne des leons  Isore, m'a-t-elle rpondu; je me
promne tous les jours seule avec elle, et je ne vois personne.--En
achevant ces mots, elle a soupir, et la conversation est tombe.--Ne
serez-vous pas bien aise, ai-je repris, du retour de Lonce?--De son
retour? m'a-t-elle dit vivement; qu'arrivera-t-il quand il reviendra?
Puis s'arrtant, elle a repris:--Pardonnez-moi, je suis triste et
malade.--Et, jouant avec les jolis cheveux de la petite Isore, elle
est retombe dans la distraction. J'hsitai si je me hasarderais  lui
parler, mais elle ne paroissoit pas le dsirer, et je craignis de me
tromper sur la cause de son abattement, ou du moins de lui en dire
plus qu'elle n'en savoit.

Je l'ai quitte le coeur serr; elle n'a point essay de me retenir;
ses manires avec moi toient moins tendres que de coutume, et tel que
je connois son caractre, c'est une preuve qu'elle prouve quelque
grande peine. Ds qu'elle est heureuse, elle a besoin d'y associer ses
amis, mais je l'ai toujours vue dispose  souffrir seule.

Ah! de quelles douloureuses penses n'ai-je pas t occupe en
revenant chez moi! vous le voyez, il n'existe aucun moyen pour une
femme de s'affranchir des peines causes par l'injustice de l'opinion.
Delphine, l'indpendante Delphine elle-mme en est atteinte, et ne
peut se rsoudre  nous le confier.

P. S. J'en tois l de ma lettre, mademoiselle, lorsque Lonce, que
nous n'attendions pas de huit jours, est venu jusqu' la grille de
Cernay, pour demander M. de Lebensei; ds qu'il a su qu'il n'y toit
pas, il est reparti comme un clair pour retourner  Paris. Mes gens
ont su de son domestique qui le suivoit, qu'il avoit laiss madame de
Mondoville  Andelys, et qu'il en toit parti tout  coup avec une
diligence inconcevable: en arrivant  Paris, il est mont sur-le-champ
 cheval pour venir ici sans s'arrter. Mes gens m'ont aussi dit qu'il
avoit l'air trs-agit, et que, dans le peu de mots qu'il leur avoit
adresss, il avoit chang de visage deux ou trois fois. Sans doute il
a tout appris, et, sensible comme il l'est  la rputation de
Delphine, je frmis de l'tat o il doit tre; ah, mon Dieu! que
deviendront nos pauvres amis! si M. de Lebensei voit Lonce, je me
hterai de vous mander ce qu'il lui aura dit. Adieu, mademoiselle;
combien je suis touche de votre situation, et pntre d'estime pour
l'amiti parfaite que vous tmoignez  madame d'Albmar!




LETTRE XIV.

Delphine  M. de Lebensei.

Ce 1er septembre.


Je sais tout ce que mes amis ont voulu me cacher, j'ai tout appris, ou
j'ai tout devin. Ce que j'prouve m'est amer; j'avois marqu 
l'injustice sa sphre, je croyois qu'elle m'accuseroit d'imprudence,
de foiblesse, de tous les torts, except de ceux qui peuvent avilir!
Je vous l'avouerai donc, je souffre depuis quinze jours une sorte de
peine dont il me seroit douloureux de m'entretenir, mme avec vous.
Cependant ma fiert doit triompher de ce chagrin, quelque cruel qu'il
puisse tre; mais ce qui dchire mon coeur, c'est la crainte de
l'impression que Lonce peut en recevoir; il est arriv hier
d'Andelys, et n'est point encore venu chez moi; je sais qu'il a t 
Cernay; vous a-t-il trouv? que vous a-t-il dit?

Ne craignez point, monsieur, de me parler avec une franchise svre.
Si j'tois rserve  la plus grande des souffrances, si l'affection
de celui que j'aime toit altre par la calomnie dont je suis
victime, j'opposerais encore du courage  ce dernier des malheurs;
conseillez-moi, je me sens capable de tous les sacrifices; il y a des
chagrins qui donnent de la force; ceux qui offensent une me leve
sont de ce nombre.




LETTRE XV.

Lonce  M. de Lebensei.

Paris, ce 1er septembre.


J'ai reconnu en vous, monsieur, dans les divers rapports que nous
avons eus ensemble, un esprit si ferme et si sage, que je veux m'en
remettre  vos lumires, dans une circonstance o mon me est trop
agite pour se servir de guide  elle-mme. Un de mes amis m'a crit 
Andelys que la rputation de madame d'Albmar toit indignement
attaque, et c'est  ma passion pour elle, aux fautes sans nombre que
cette passion m'a fait commettre, que je dois attribuer son malheur et
le mien. J'esprois savoir de vous le nom de l'infme qui avoit
calomni mon amie, je ne vous ai pas trouv, je suis revenu  Paris,
et je n'ai eu que trop tt la douleur d'apprendre qu'un vieillard
toit l'auteur de cette insigne lchet: je l'avois offens, il y a
quelques mois, vous le savez, et le misrable s'en est veng sur
madame d'Albmar.

Aprs avoir accabl M. de Fierville de mon mpris, j'ai obtenu de lui,
ce matin, mille inutiles promesses de dsaveu, de secret, de repentir;
mais  prsent que l'horrible histoire qu'il a forge est connue, ce
n'est plus de lui qu'elle dpend. Ne puis-je pas dcouvrir un homme
(ils ne sont pas tous des vieillards,) qui se soit permis de calomnier
Delphine! Quand je me complais dans cette ide, quand elle me calme,
une autre vient bientt me troubler; puis-je me dire avec certitude
que je ne compromettrai pas Delphine en la vengeant? qu'au lieu
d'touffer les bruits qu'on a rpandus, je n'en augmenterai pas
l'clat? cependant faut-il laisser de telles calomnies impunies? me
direz-vous que je le dois? n'hsiterez-vous pas, en me condamnant  ce
supplice? Madame d'Albmar est parente de madame de Mondoville, elle
n'a point de frre, point de protecteur naturel, n'est-ce pas  moi de
lui en tenir lieu?

La rputation de madame d'Albmar est sans doute le premier intrt
qu'il faut considrer; mais s'il ne vous est pas entirement dmontr
que le devoir le plus imprieux me commande de me laisser dvorer par
les sentimens que j'prouve, vous ne l'exigerez pas de moi.

Je n'ai pas encore vu madame d'Albmar; il me sembloit que je ne
pouvois retourner vers elle qu'aprs avoir rpar de quelque manire
l'affront dont je suis la premire cause. Oh! je vous en conjure, si
vous en connoissez un moyen, dites-le-moi; dois-je laisser sans
dfenseur une me innocente qui n'a que moi pour appui?




LETTRE XVI.

Rponse de M. de Lebensei  Lonce.

Cernay, ce 2 septembre.


Oui, monsieur, il existe un moyen de rparer tous les malheurs de
votre amie, mais ce n'est point celui que votre courage vous fait
dsirer. Madame d'Albmar a bien voulu, comme vous, me demander
conseil; en lui rpondant  l'instant mme, je lui ai dclar ce que
mon amiti m'inspire pour votre bonheur  tous les deux, je vais lui
envoyer ma lettre. Je ne puis me permettre, sans son aveu, de vous
apprendre ce que cette lettre contient, elle vous le confiera sans
doute. Tout ce que je puis vous dire maintenant, c'est qu'en vous
livrant  une indignation bien naturelle, vous acheveriez de perdre
sans retour la rputation de madame d'Albmar. Si votre nom n'toit
pas prononc dans cette calomnie; si de tout ce qu'on dit, ce que l'on
croit le plus n'toit pas votre attachement pour madame d'Albmar,
vous pourriez en imposer de quelque manire  ses ennemis. Encore
faudroit-il que M. de Fierville et un fils, un proche parent au
moins, qui voult rpondre pour lui, et que l'on comprt d'abord
pourquoi vous vous adressez  tel homme plutt qu' tel autre, pour
venger la rputation de madame d'Albmar; car le public veut toujours
qu'une action courageuse soit en mme temps sagement motive, et,
quand il dmle quelque garement dans une conduite, ft-elle
hroque, il la condamne svrement. Mais, dans votre situation
actuelle, lors mme qu'un homme moins g que M. de Fierville seroit
reconnu pour tre l'auteur de la calomnie dirige contre madame
d'Albmar, vous feriez un tort irrparable  votre amie, en vous
chargeant de repousser l'offense qu'elle a reue.

On ne peut protger au milieu de la socit que les liens autoriss
par elle, une femme, une soeur, une fille, mais jamais celle qui ne
tient  nous que par l'amour; et vous, monsieur, qui possdez
minemment les qualits nergiques et imposantes, les seules dont
l'clat se rflchisse sur les objets de notre affection, vous aspirez
en vain  dfendre la femme que vous aimez, ce bonheur vous est
refus.

Madame d'Albmar a cependant plus que personne besoin d'appui au
milieu du monde; sa conduite est parfaitement pure, et pourtant les
apparences sont telles qu'elle doit passer pour coupable. Elle a un
esprit suprieur, un coeur excellent, une figure charmante, de la
jeunesse, de la fortune, mais tous ces avantages qui attirent des
ennemis, rendent un protecteur encore plus ncessaire: son esprit
clair donne de l'indpendance  ses opinions et  sa conduite; c'est
un danger de plus pour son repos, puisqu'elle n'a ni frre ni mari qui
lui serve de garant aux yeux des autres. Les femmes prives de ces
liens se sont places, pour la plupart,  l'abri des prjugs reus,
comme sous une tutelle publique institue pour les dfendre.

La parfaite bont de madame d'Albmar sembleroit devoir lui faire des
amis de toutes les personnes qu'elle a servies, il n'en est rien; elle
a dj trouv beaucoup d'ingrats, elle en rencontrera peut-tre
beaucoup encore; vous avez vu ce qui lui est arriv avec madame du
Marset. J'ai souvent remarqu que dans les socits de Paris,
lorsqu'un homme ou une femme mdiocre veulent se dbarrasser d'une
reconnoissance importune envers un esprit suprieur, ils se
choisissent quelques devoirs bien faciles, auprs d'une personne bien
commune, et prsentent avec ostentation cet exemple de leur moralit,
pour se dispenser de tout autre. Madame d'Albmar est trop distingue,
pour pouvoir compter sur la bienveillance durable de ceux qui ne sont
pas dignes de l'aimer et de l'admirer, et c'est par l'autorit d'une
situation qui en impose, bien plus que par ses qualits aimables,
qu'elle peut dsarmer la haine. Je la vois maintenant entoure de
prils, menace des chagrins les plus cruels, si elle n'en est
prserve par un dfenseur que la morale et la socit puissent
reconnotre pour tel.

Tous ceux qui, blouis de ses charmes, n'examinent point sa situation
avec la sollicitude de l'amiti, croiront peut-tre qu'elle est faite
pour triompher de tout. Le triomphe seroit possible, mais il lui
coteroit tant de peines, que son bonheur du moins en seroit pour
toujours altr: je ne sais mme si elle peut  elle seule
aujourd'hui, effacer entirement le mal que ses ennemis viennent de
lui faire. Mais c'en est assez, je ne dois point insister sur vos
peines, avant de savoir si vous consentirez  ce que je propose pour
les faire cesser. Vous connoissez mes opinions, monsieur, je m'en
honore, et j'ai support, sinon avec plaisir, du moins avec orgueil,
les peines qu'elles m'attirent. Ce sont ces opinions qui m'ont suggr
le conseil que j'ai donn  madame d'Albmar; ce conseil est le seul
qui puisse vous sauver des malheurs que vous prouvez, et que vous
devez craindre. Je crois digne de vous d'y accder; et vous savez, je
l'espre, de quelle estime et de quelle considration je suis pntr
pour vos lumires et pour vos vertus.

HENRI DE LEBENSEI.




LETTRE XVII.

M. de Lebensei  Delphine.

Cernay, ce 27 septembre 1791.


Celui que vous aimez est toujours digne de vous, madame; mais son
sentiment ni le vtre ne peuvent rien contre la fatalit de votre
situation. Il ne reste qu'un moyen de rtablir votre rputation, et de
retrouver le bonheur; rassemblez pour m'entendre toutes les forces de
votre sensibilit et de votre raison. Lonce n'est point
irrvocablement li  Matilde, Lonce peut encore tre votre poux; le
divorce doit tre dcrt dans un mois par l'assemble constituante,
j'en ai vu la loi, j'en suis sr. Aprs avoir lu ces paroles, vous
pressentirez, sans doute, quel est le sujet que je veux traiter avec
vous; et l'motion, l'incertitude, des sentimens divers et confus,
vous auront tellement trouble que vous n'aurez pu d'abord continuer
ma lettre; reprenez-la maintenant.

Je ne connois point madame de Mondoville, sa conduite envers ma femme
a d m'offenser; je me dfendrai cependant, soyez-en sre, de cette
prvention; votre bonheur est le seul intrt qui m'occupe. J'ignore
ce que vous et votre ami pensez du divorce, je me persuade aisment
que l'amour suffiroit pour vous entraner tous les deux  l'approuver;
mais cependant, madame, je connois assez votre raison et votre me
pour croire que vous refuseriez le bonheur mme, s'il n'toit pas
d'accord avec l'ide que vous vous tes faite de la vritable vertu.
Ceux qui condamnent le divorce prtendent que leur opinion est d'une
moralit plus parfaite: s'il en tait ainsi, il faudroit que les vrais
philosophes l'adoptassent; car le premier but de la pense est de
connotre nos devoirs dans toute leur tendue; mais je veux examiner
avec vous si les principes qui me font approuver le divorce, sont
d'accord avec la nature de l'homme, et avec les intentions
bienfaisantes que nous devons attribuer  la Divinit.

C'est un grand mystre que l'amour; peut-tre est-ce un bien cleste,
qu'un ange a laiss sur la terre; peut-tre est-ce une chimre de
l'imagination, qu'elle poursuit jusqu' ce que le coeur refroidi
appartienne dj plus  la mort qu' la vie. N'importe; si je ne
voyois dans votre sentiment pour Lonce que de l'amour, si je ne
croyois pas que sa femme disconvient  son caractre et  son esprit
sous mille rapports diffrens, je ne vous conseillerois pas de tout
briser pour vous runir; mais coutez-moi, l'un et l'autre.

De quelque manire que l'on combine les institutions humaines, bien
peu d'hommes, bien peu de femmes renonceront au seul bonheur qui
console de vivre; l'intime confiance, le rapport des sentimens et des
ides, l'estime rciproque, et cet intrt qui s'accrot avec les
souvenirs. Ce n'est pas pour les jours de dlices placs par la nature
au commencement de notre carrire, afin de nous drober la rflexion
sur le reste de l'existence; ce n'est pas pour ces jours que la
convenance des caractres est surtout ncessaire; c'est pour l'poque
de la vie o l'on cherche  trouver dans le coeur l'un de l'autre,
l'oubli du temps qui nous poursuit, et des hommes qui nous
abandonnent. L'indissolubilit des mariages mal assortis prpare des
malheurs sans espoir  la vieillesse; il semble qu'il ne s'agisse que
de repousser les dsirs des jeunes gens, et l'on oublie que les dsirs
repousss des jeunes gens, deviendront les regrets ternels des
vieillards. La jeunesse prend soin d'elle-mme, on n'a pas besoin de
s'en occuper; mais toutes les institutions, toutes les rflexions
doivent avoir pour but de protger  l'avance ces dernires annes,
que l'homme le plus dur ne peut considrer sans piti, ni le plus
intrpide sans effroi.

Je ne nie point tous les inconvniens du divorce, ou plutt de la
nature humaine qui l'exige; c'est aux moralistes, c'est  l'opinion 
condamner ceux dont les motifs ne paroissent pas dignes d'excuse: mais
au milieu d'une socit civilise qui introduit les mariages par
convenance, les mariages dans un ge o l'on n'a nulle ide de
l'avenir, lorsque les lois ne peuvent punir, ni les parens qui abusent
de leur autorit, ni les poux qui se conduisent mal l'un envers
l'autre; en interdisant le divorce, la loi n'est svre que pour les
victimes, elle se charge de river les chanes, sans pouvoir influer
sur les circonstances qui les rendent douces ou cruelles; elle semble
dire: Je ne puis assurer votre bonheur, mais je garantirai du moins la
dure de votre infortune. Certes, il faudra que la morale fasse de
grands progrs, avant que l'on rencontre beaucoup d'poux qui se
rsignent au malheur, sans y chapper de quelque manire; et si l'on y
chappe, et si la socit se montre indulgente en proportion de la
svrit mme des institutions, c'est alors que toutes les ides de
devoir et de vertu sont confondues, et que l'on vit sous l'esclavage
civil comme sous l'esclavage politique, dgag par l'opinion des
entraves imposes par la loi.

Ce sont les circonstances particulires  chacun, qui dterminent si
le divorce autoris par la loi, peut tre approuv par le tribunal de
l'opinion et de notre propre coeur. Un divorce qui auroit pour motif
des malheurs survenus  l'un des deux poux, seroit l'action la plus
vile que la pense pt concevoir; car les affections du coeur, les
liens de famille, ont prcisment pour but de donner  l'homme des
amis indpendans de ses succs ou de ses revers, et de mettre au moins
quelques bornes  la puissance du hasard sur sa destine. Les Anglois,
cette nation morale, religieuse et libre; les Anglois ont dans la
liturgie du mariage une expression qui m'a touch: _Je l'accepte_,
disent rciproquement la femme et le mari, _in health and in sickness,
for better and for worse; dans la sant comme dans la maladie, dans
ses meilleures circonstances, comme dans ses plus funestes_. La vertu,
si mme il en faut pour partager l'infortune, quand on a partag le
bonheur; la vertu n'exige alors qu'un dvouement tellement conforme 
une nature gnreuse, qu'il lui seroit tout--fait impossible d'agir
autrement. Mais les Anglois, dont j'admire, sous presque tous les
rapports, les institutions civiles, religieuses et politiques, les
Anglois ont eu tort de n'admettre le divorce que pour cause
d'adultre: c'est rendre l'indpendance au vice, et n'enchaner que la
vertu; c'est mconnatre les oppositions les plus fortes, celles qui
peuvent exister entre les caractres, les sentimens et les principes.

L'infidlit rompt le contrat, mais l'impossibilit de s'aimer
dpouille la vie du premier bonheur que lui avoit destin la nature;
et quand cette impossibilit existe rellement, quand le temps, la
rflexion, la raison mme de nos amis et de nos parens la confirment,
qui osera prononcer qu'un tel mariage est indissoluble? Une promesse
inconsidre, dans un ge o les lois ne permettent pas mme de
statuer sur le moindre des intrts de fortune, dcidera pour jamais
du sort d'un tre dont les annes ne reviendront plus, qui doit
mourir, et mourir sans avoir t aim!

La religion catholique est la seule qui consacre l'indissolubilit du
mariage; mais c'est parce qu'il est dans l'esprit de cette religion
d'imposer la douleur  l'homme sous mille formes diffrentes, comme le
moyen le plus efficace pour son perfectionnement moral et religieux.

Depuis les macrations qu'on s'inflige  soi-mme, jusques aux
supplices que l'inquisition ordonnoit dans les sicles barbares, tout
est souffrance et terreur dans les moyens employs par cette religion,
pour forcer les hommes  la vertu. La nature, guide par la
Providence, suit une marche absolument oppose; elle conduit l'homme
vers tout ce qui est bon, comme vers tout ce qui est bien, par
l'attrait et le penchant le plus doux.

La religion protestante, beaucoup plus rapproche du pur esprit de
l'vangile que la religion catholique, ne se sert de la douleur ni
pour effrayer ni pour enchaner les esprits. Il en rsulte que dans
les pays protestans, en Angleterre, en Hollande, en Suisse, en
Amrique, les moeurs sont plus pures, les crimes moins atroces, les
lois plus humaines; tandis qu'en Espagne, en Italie, dans les pays o
le catholicisme est dans tonte sa force, les institutions politiques
et les moeurs prives se ressentent de l'erreur d'une religion qui
regarde la contrainte et la douleur comme le meilleur moyen
d'amliorer les hommes.

Ce n'est pas tout encore: comme cet empire de la souffrance rpugne 
l'homme, il y chappe de mille manires. De l vient que la religion
catholique, si elle a quelques martyrs, fait un si grand nombre
d'incrdules; on s'avouoit athe ouvertement en France, avant la
rvolution. Spinosa est italien: presque tous les systmes du
matrialisme ont pris naissance dans les pays catholiques, tandis
qu'en Angleterre, en Amrique, dans tous les pays protestans enfin,
personne ne professe cette opinion malheureuse; l'athisme, n'ayant
dans ces pays aucune superstition  combattre, ne parotroit que le
destructeur des plus douces esprances de la vie.

Les stociens, comme les catholiques, croyoient que le malheur rend
l'homme plus vertueux; mais leur systme, purement philosophique,
toit infiniment moins dangereux. Chaque homme, se l'appliquant  lui
seul, l'interprtoit  sa manire; il n'toit point uni  ces
superstitions religieuses, qui n'ont ni bornes ni but. Il ne donnoit
point  un corps de prtres un ascendant incalculable sur l'espce
humaine; car l'imagination rpugnant aux souffrances, elle est
d'autant plus subjugue, quand une fois elle s'y rsout, qu'il lui en
a cot davantage; et l'on a bien plus de pouvoir sur les hommes que
l'on a dtermins  s'imposer eux-mmes de cruelles peines, que sur
ceux qu'on a laisss dans leur bon sens naturel, en ne leur parlant
que raison et bonheur.

L'un des bienfaits de la morale vanglique, toit d'adoucir les
principes rigoureux du stocisme; le christianisme inspire surtout la
bienfaisance et l'humanit; et par de singulires interprtations, il
se trouve qu'on en a fait un stocisme nouveau, qui soumet la pense 
la volont des prtres, tandis que l'ancien rendoit indpendant de
tous les hommes; un stocisme qui fait votre coeur humble, tandis que
l'autre le rendoit fier; un stocisme qui vous dtache des intrts
publics, tandis que l'autre vous dvouoit  votre patrie; un stocisme
enfin qui se sert de la douleur pour enchaner l'me et la pense,
taudis que l'autre du moins la consacroit  fortifier l'esprit, en
affranchissant la raison.

Si ces rflexions, que je pourrais tendre beaucoup plus, si votre
esprit, madame, ne savoit pas y suppler; si ces rflexions, dis-je,
vous ont convaincue que celui qui veut conduire les hommes  la vertu
par la souffrance, mconnoit la bont divine, et marche contre ses
voies, vous serez d'accord avec moi dans toutes les consquences que
je veux en tirer.

Retracez-vous tous les devoirs que la vertu nous prescrit; notre
nature morale, je dirai plus, l'inpulsion de notre sang, tout ce qu'il
y a d'involontaire en nous, nous entrane vers ces devoirs. Faut-il un
effort pour soigner nos parens, dont la seule voix retentit  tous les
souvenirs de notre vie? Si l'on pouvoit se reprsenter une ncessit
qui contraignt  les abandonner, c'est alors que l'me seroit
condamne aux supplices les plus douloureux! Faut-il un effort pour
protger ses enfans? la nature a voulu que l'amour qu'ils inspirent
ft encore plus puissant que toutes les autres passions du coeur. Qu'y
auroit-il de plus cruel que d'tre priv de ce devoir? parcourons
toutes les vertus, fiert, franchise, piti, humanit; quel travail ne
faudroit-il pas faire sur son caractre, quel travail ne feroit-on pas
en vain, pour obtenir de soi, malgr la rvolte de sa nature, une
bassesse, un mensonge, un acte de duret? D'o vient donc ce sublime
accord entre notre tre et nos devoirs? de la mme Providence, qui
nous a attirs par une sensation douce vers tout ce qui est ncessaire
 notre conservation. Quoi! la Divinit qui a voulu que tout ft
facile et agrable pour le maintien de l'existence physique, auroit
mis notre nature morale en opposition avec la vertu! La rcompense
nous en seroit promise dans un monde inconnu; mais pour celui dont la
ralit pse sur nous, il faudroit rprimer sans cesse l'lan toujours
renaissant de l'me vers le bonheur; il faudroit rprimer ce sentiment
doux en lui-mme, quand il n'est pas injustement contrari.

De quelles bizarreries les hommes n'ont-ils pas t capables? Le
Crateur les avoit prservs de la cruaut par la sympathie, le
fanatisme leur a fait braver cet instinct de l'me, en leur persuadant
que celui qui en avoit dou leur nature leur commandoit de l'touffer.
Un dsir vif d'tre heureux anime tous les hommes, des hypocrites ont
reprsent ce dsir comme la tentation du crime. Ils ont ainsi
blasphm Dieu, car toute la cration repose sur le besoin du bonheur.
Sans doute on pourroit abuser de cette ide comme de toutes les
autres, en la faisant sortir de ses limites. Il y a des circonstances
o les sacrifices sont ncessaires; ce sont toutes celles o le
bonheur des autres exige que vous vous immoliez vous-mme  eux: mais
c'est toujours dans le but d'une plus grande somme de flicit pour
tous, que quelques-uns ont  souffrir; et le moyen de la nature, au
moral comme au physique, ce sont les jouissances de la vie.

Si ces principes sont vrais, peut-on croire que la Providence exige
des hommes de supporter la plus amre des douleurs, en les condamnant
 rester lis pour toujours  l'objet qui les rend profondment
infortuns? Ce supplice seroit-il ordonn par la bont suprme? Et la
misricorde divine l'exigeroit-elle pour expiation d'une erreur?

Dieu a dit: _Il ne convient pas que l'homme soit seul_; cette
intention bienfaisante ne seroit pas remplie, s'il n'existait aucun
moyen de se sparer de la femme insensible ou stupide, ou coupable,
qui n'entreroit jamais en partage de vos sentimens ni de vos penses!
Qu'il est insens, celui qui a os prononcer qu'il existoit des liens
que le dsespoir ne pouvoit pas rompre! La mort vient an secours des
souffrances physiques, quand on n'a plus la force de les supporter, et
les institutions sociales feroient de cette vie la prison d'Hugolin,
qui n'avoit point d'issue! Ses enfans y prirent avec lui; les enfans
aussi souffrent autant que leurs parens, quand ils sont renferms avec
eux dans le cercle ternel de douleurs, que forme une union mal
assortie et indissoluble.

La plus grande objection que l'on fait contre le divorce, ne concerne
point la situation o se trouve M. de Mondoville, puisqu'il n'a point
d'enfans; je ne rappellerai donc point tout ce qu'on pourrait rpondre
 cette difficult. Nanmoins, je vous dirai que les moralistes qui
ont crit contre le divorce, en s'appuyant de l'intrt des enfans,
ont tout--fait oubli que si la possibilit du divorce est un bonheur
pour les hommes, elle est un bonheur aussi pour les enfans, qui seront
des hommes  leur tour. On considre les enfans en gnral comme s'ils
dvoient toujours rester tels; mais les enfans actuels sont des poux
futurs; et vous sacrifiez leur vie  leur enfance, en privant,  cause
d'eux, l'ge viril d'un droit qui peut-tre un jour les auroit sauvs
du dsespoir.

J'ai d, m'adressant  un esprit de votre force, discuter l'opinion
qui vous intresse sous un point de vue gnral; mais combien je suis
plus sr encore d'avoir raison, en ne considrant que votre position
particulire! Lonce vouloit s'unir  vous; c'est par une supercherie
qu'il est l'poux de mademoiselle de Vernon; vous n'avez pu renoncer
l'un  l'autre, vous passez votre vie ensemble, Lonce n'aime que
vous, n'existe que pour vous; sa femme l'ignore peut-tre encore, mais
elle ne peut tarder  le dcouvrir; votre gnreuse conduite envers M.
de Valorbe, a t la premire cause des abominables injustices dont
vous souffrez; mais il toit impossible que, tt ou tard, votre
attachement pour Lonce ne vous ft pas beaucoup de tort dans
l'opinion. Vous vivez, par un hasard que vous devez bnir, dans une de
ces poques rares o la puissance ne mprise pas les lumires; dans un
mois la loi du divorce sera dcrte, et Lonce, en devenant votre
poux, vous honorera par son amour, au lieu de vous perdre en s'y
livrant. Craindriez-vous la dfaveur du monde? Vous avez vu ma femme
la supporter peut-tre avec peine; mais je vous prdis que cette
dfaveur ira chaque jour en dcroissant; les moeurs deviendront plus
austres, le mariage sera plus respect, et l'on sentira que tous ces
biens sont dus  la possibilit de trouver le bonheur dans le devoir.

Il est vrai que le divorce, paraissant  quelques personnes le
rsultat d'une rvolution qu'elles dtestent, leur dplat sous ce
rapport beaucoup plus que sous tous les autres; et comme les haines
politiques se dirigent plutt contre un homme que contre une femme, il
se peut que Lonce soit blm plus vivement que vous, en adoptant une
rsolution que l'esprit de parti rprouveroit. Mais s'il faut une
sorte de raison hardie dans les femmes, pour se dterminer  devenir
l'objet des jugemens du public, il ne doit rien en coter  un homme
sensible, pour assurer la gloire et la flicit de celle que son amour
a pu compromettre.

Je sais que M. de Mondoville a t lev dans un pays o l'on tient
beaucoup  toutes les ides, comme  tous les usages antiques; mais il
est trop clair pour ne pas sentir que les illusions qui inspiroient
autrefois de grandes vertus, n'ont pas assez de puissance maintenant
pour les faire renatre. Ces souvenirs chancelans ne peuvent nous
servir d'appui, et il faut fonder les vertus civiles et politiques sur
des principes plus d'accord avec les lumires et la raison. Enfin, je
n'en doute pas, il vous suffira d'apprendre  M. de Mondoville que le
divorce devient possible, pour qu'il saisisse avec transport un tel
espoir de bonheur; il seroit indigne de lui de sacrifier votre
rputation  son amour, et de ne mnager que la sienne! il seroit
indigne de lui, de s'affranchir comme il le fait du joug de son
mariage, et de n'avoir pas la volont de le briser lgalement!
Voudroit-il reconnotre que sa passion pour vous est plus forte que
ses devoirs, mais qu'elle cderoit aux frivoles censures de la
socit? Je m'arrte; une telle supposition est impossible.

J'ai toujours pens qu'un homme ne peut rpondre, ni de son bonheur,
ni de celui de la femme qu'il aime, s'il ne sait pas ddaigner
l'opinion ou la subjuguer. M. de Mondoville est, de tous les
caractres, le plus fort, le plus ardent, le plus nergique; se
pourroit-il qu'il ft dpendant des jugemens des autres, tandis qu'il
semble plus fait que personne pour dominer tous les esprits? non, je
ne puis le croire, et c'est de vous seule que dpendra sans, doute la
dcision de votre sort.

Vous inspirez, madame, un intrt si tendre et si profond, vous vous
tes conduite pour ma femme et pour moi avec une gnrosit si
parfaite, que je donnerais beaucoup de mes annes pour vous inspirer
le courage d'tre heureuse. Le ciel, l'amour, l'amiti, toutes les
puissances gnreuses seconderont, je l'espre, les voeux que je fais
pour vous.

HENRI DE LEBENSEI.




LETTRE XVIII

Rponse de Delphine  M. de Lebensei.

Paris, ce 3 septembre.


Ah! quel mal vous m'avez fait! C'est votre amiti qui vous a inspir;
mais falloit-il renouveler les regrets d'un malheur irrparable? Oui,
il l'est, et je serois indigne de votre estime, si j'acceptais un
moment l'espoir que vous avez conu pour moi: vous n'aimez point
Matilde, vous avez mme de justes raisons de vous en plaindre; il
toit donc naturel que vous vous fissiez illusion sur les devoirs de
Lonce, et sur les miens envers elle. Cette erreur ne m'toit pas
possible, je ne l'ai pas admise un seul instant; mais il y a des
paroles qui bouleversent l'me, alors mme qu'il n'en doit rien
rsulter: lorsque j'ai lu dans votre lettre, comme  travers un nuage,
ces mots: _Lonce n'est point irrvocablement li  Matilde, il peut
encore devenir votre poux, _j'ai frissonn, j'ai prouv je ne sais
quelle motion indfinissable, hors de l'existence, au-del de ses
bornes; je ne puis me faire maintenant aucune ide de cette
impression. Si l'me, dans une extase, avoit entrevu la destine des
bienheureux, et qu'elle retombt l'instant d'aprs sur les peines de
la vie, comment pourroit-elle exprimer ce qu'elle auroit senti? cette
sorte de confusion est dans ma tte; j'ai prouv au coeur, en lisant
vos premires lignes, une sensation que je ne retrouverai jamais; elle
est passe, mais ce souvenir rend l'existence relle plus arrire.

Je me hte de vous rpondre avant d'avoir vu Lonce; je dsire qu'il
ignore  jamais la proposition que vous m'avez faite; son consentement
ou son refus me seroit galement pnible. Ma situation est sans
espoir, je le sais; tout ce que vous avez dit est vrai; des peines que
vous ignorez encore me menacent; si Matilde vient  dcouvrir les
sentimens qu'un hasard lui a drobs jusqu' prsent, j'immolerai mon
bonheur  Matilde, aptes avoir sacrifi ma rputation  Lonce. Tout
me prouve, hlas! qu'il n'est point de flicit possible pour l'amour
hors du mariage, point de repos pour la foiblesse encore vertueuse qui
veut composer avec l'amour; mais cette douloureuse conviction ne peut
me faire adopter le conseil que vous me donnez, il seroit criminel
pour moi de le suivre; daignez m'entendre, je suis loin de vous
offenser.

Ne pensez pas que mon esprit repousse ce que la plus sage philosophie
vous inspire: je pense, il est vrai, qu' moins de circonstances
semblables  celles o madame de Lebensei s'est trouve, la
dlicatesse d'une femme doit lui inspirer beaucoup de rpugnance pour
le divorce; mais je ne crois point aux voeux irrvocables, ils ne
sont, ce me semble, qu'un garement de notre propre raison, sanctionn
par l'ignorance ou le despotisme des lgislateurs. Mais, si j'tois
capable d'exciter Lonce au divorce avec Matilde, si je considrois
mme cette ide comme un avenir, comme une chance possible, je
dsavouerois le principe de morale qui m'a toujours servi de guide; je
sacrifierois le bonheur lgitime d'une autre  moi; je ferois enfin ce
qui me semblrent condamnable, et celui qui brave sa conscience est
toujours coupable. Nul repentir n'est imprvu, le remords s'annonce de
loin; et qui sait interroger son coeur, connot avant la faute, tout
ce qu'il prouvera quand elle sera commise.

Le divorce jetteroit Matilde dans un profond dsespoir, elle le
regarderoit comme un crime, ne se considreroit jamais comme libre, et
s'enfermeroit dans un clotre pour le reste de ses jours. Je ne sais
pas avec certitude quel degr de peine elle prouveroit, si elle
connoissoit l'attachement de Lonce pour moi; mais ce dont je ne puis
douter, c'est qu'elle seroit  jamais infortune, si Lonce, profitant
de la loi du divorce, se permettoit une action qui serait,  ses yeux,
un sacrilge impie. Quand ma coupable et malheureuse amie, madame de
Vernon, trompa Lonce pour l'unir  sa fille, Matilde l'ignoroit; elle
n'y auroit point consenti, elle s'est toujours conduite avec bonne
foi; c'est une personne peu aimable, mais vertueuse. Elle n'est
tourmente ni par son imagination, ni par sa sensibilit; elle
n'observe ni avec un esprit, ni avec un coeur inquiet la conduite de
son poux; mais elle prouveroit une douleur mortelle, si on venoit
l'attaquer dans les ides o elle s'est retranche, si l'on offensoit
 la fois sa fiert et sa religion.

Pour obtenir le bonheur d'tre la femme de Lonce, je ne sais quel est
le supplice qui ne me parotroit pas doux! Je vous l'avoue, dans la
sincrit de mon coeur, j'accepterois avec dlice trois mois de ce
bonheur et la mort. Mais je le demande  vous-mme, me noble et
gnreuse! auriez-vous pous votre lise aux dpens du bonheur d'un
autre? voudriez-vous de la flicit suprme  ce prix? O se rfugier
pour viter le regret de la peine qu'on a cause? Connoissez-vous un
sentiment qui poursuive le coeur avec une amertume si douloureuse!
l'amour qui fait tout oublier, devoirs, craintes, sermens, l'amour
mme donne  la piti une nouvelle force; ce sont des sentimens sortis
de la mme source, et qui ne peuvent jamais triompher l'un de l'autre.
L'ambitieux perd aisment de vue les chagrins qu'il a fait prouver
pour arriver  son but; mais le bonheur de l'amour dispose tellement
le coeur  la sympathie, qu'il est impossible de braver, pour
l'obtenir, le spectacle ou le souvenir de la douleur. On se relve de
beaucoup de torts; la vertu est dans la nature de l'homme; elle
reparot dans son me aprs de longs garemens, comme les forces
renaissent dans la convalescence des maladies; mais, quand on a
combattu la piti, on a tu son bon gnie, et tous les instincts du
coeur ne parlent plus.

Oui, je repousserai loin de ma pense l bonheur qui me fut promis une
fois sous les auspices de l'innocence et de la vertu, mais que rien
dsormais ne sauroit me rendre; je devrois faire plus, je devrois
cesser de voir Lonce; mais je ne puis me le cacher, mon caractre n'a
pas la force ncessaire pour les sacrifices; je remplis les devoirs
que les qualits naturelles rendent faciles, je suis peu capable de
ceux qui exigent un grand effort; peut-tre dans votre systme
bienfaisant, qui fait du bonheur la source et le but de toutes les
vertus, peut-tre n'avez-vous pas assez rflchi  ces combinaisons de
la destine qui commandent de se vaincre soi-mme; je suis dans l'une
de ces situations dchirantes, et je sens ce qu'il me manque pour
suivre rigoureusement mon devoir.

Il n'est pas vrai, comme votre coeur se plat  le supposer, qu'il ne
faille point d'effort pour tre vertueux: c'est le bonheur, j'en
conviens avec vous, qu'on doit considrer comme, le but de la
Providence; mais la morale, qui est l'ordre donn  l'homme de remplir
les intentions de Dieu sur la terre, la morale exige souvent que le
bonheur particulier soit immol au bonheur gnral. Jugez par moi de
ce qu'il pourroit en coter pour accomplir les devoirs dans toute leur
tendue! Je crois que j'ai les vertus qu'une bonne nature peut
inspirer, mais je n'atteins pas  celles qu'on ne peut exercer qu'en
triomphant de son propre coeur. Je suis, je ne me le cache point, dans
un rang infrieur parmi les mes honntes: les vertus qui se composent
de sacrifices, mritent peut-tre plus d'estime que les meilleurs
mouvemens.

Dans cette circonstance au moins, je n'hsiterai pas sur mon devoir;
l'opinion me perscutera, des malheurs de tout genre tomberont sur
moi, je ne pourrois pas m'y drober  prsent, mme en renonant 
Lonce: mais je suis plus loin encore de vouloir y chapper, en
portant atteinte  la destine de Matilde. Que mes fautes perdent mon
bonheur, mais qu'elles ne causent de peines  personne! et que
l'infortune Delphine, seule punie de son amour, ne fasse jamais
verser d'autres larmes que les siennes!

En rejetant le conseil que votre amiti me donne, je ne sens pas moins
vivement tout ce que je vous dois, monsieur, pour vous tre occup de
moi avec tant de sollicitude; et c'est un souvenir qu'il m'est doux de
joindre  tous ceux qui m'attachent pour la vie  vous et  votre
lise.




LETTRE XIX

Delphine  madame de Lebensei.

Paris, ce 4 septembre.


M. de Lebensei, ma chre lise, en apprenant:  Lonce qu'il m'avoit
crit, m'a caus de nouveaux chagrins, quoique assurment son unique
dsir ft de me les pargner. Lonce, hier, est venu chez moi; il
toit depuis trois jours  Paris, sans avoir cherch  me voir; il
falloit qu'il ft bien mcontent de hui-mme, puisqu'il n'avoit pas
besoin de m'ouvrir son coeur. J'tois seule; je vis sur sa
physionomie, comme il entroit dans ma chambre, une vive expression
d'inquitude, et, sans me dire un mot ni de son absence, ni de son
retour, ses premires paroles furent pour me demander si j'avois reu
une lettre de M. de Lebensei, et si j'y avois rpondu; je fus trs
trouble de cette question; il insista, ma rponse n'toit point
encore partie. Lonce aperut la lettre de votre mari et la mienne sur
ma table, et me demanda de les lui montrer; je m'y refusai d'abord; il
s'en plaignit avec une sorte de mcontentement svre et triste qu'il
m'est impossible de supporter; je me levai, dsespre de cder  ce
qui me sembloit la ncessit, la volont de Lonce, et je lui remis la
lettre de M. de Lebensei et la mienne; j'aurois donn tout au monde
pour les lui cacher, mais son regard ne me permit pas d'hsiter  lui
obir.

En prenant ces lettres, il soupira et se tut; j'tois aussi moi-mme
dans l'anxit la plus douloureuse; je ne sais ce que je dsirois, je
ne sais ce que je craignois d'entendre, mais je souffrois cruellement.
Ds les premires lignes de la lettre de M. de Lebensei, Lonce
changea de visage; il plit et rougit alternativement, sans lever les
yeux sur moi, ni prononcer une seule parole, quoique tout traht en
lui l'motion la plus profonde. Aprs avoir lu la lettre de M. de
Lebensei, il prit la mienne, ses mains trembloient en la tenant; je
m'efforois pendant ce temps de parotre tranquille et de dissimuler
ma violente agitation; il me sembloit qu'il y avoit une sorte de
honte, dans cette situation,  laisser voir mon trouble.

Quand Lonce fut  l'endroit de ma lettre o je repoussois avec
vivacit l'ide du divorce, les larmes le suffoqurent; il laissa
tomber sa tte sur sa main, avec des sanglots qui me dchirrent le
coeur: je l'avois vu souvent attendri, mais c'toit la premire fois
que, cessant de se retenir, il se livroit  ses pleurs, comme si
toutes les puissances de son me avoient  la fois cd dans le mme
moment. Je fus bouleverse en le voyant dans cet tat, quoique je n'en
connusse pas bien la cause, et que je craignisse mme de la pntrer:
mais qui peut peindre l'effet que produit un caractre fort, lorsqu'il
est abattu par la sensibilit? jamais les larmes des femmes, jamais
les motions de la faiblesse ne pourraient branler le coeur  cet
excs, ne sauroient inspirer un intrt si tendre et nanmoins si
douloureux!--Lonce, mon cher Lonce, lui rptai-je plusieurs fois,
quel est le sentiment qui vous oppresse? parlez sans crainte  votre
amie, vous pouvez tout lui avouer: est-ce la calomnie qu'on a rpandue
sur moi, qui vous afflige si douloureusement? Est-ce cette proposition
inattendue, mais vivement repousse?--Je m'arrtai, il ne rpondit
rien, ses, larmes redoubloient; il essayoit, mais en vain, de se
contraindre; et rejetant sa tte en arrire, avec l'impatience de ne
pouvoir triompher de son motion, il couvrit son visage de son
mouchoir, et des cris de douleur lui chapprent.

Il me fut impossible de supporter plus long-temps ce silence, ce
dsespoir extraordinaire, et je me jetai aux genoux de Lonce, pour le
conjurer de me parler et de m'entendre. Ce mouvement fit sur lui
l'impression la plus vive, il me regarda quelques instans avec
tonnement, avec transport, comme si quelque chimre heureuse se ft
ralise  ses yeux; il me saisit dans ses bras, me replaa sur le
canap, et se prosternant  mes pieds, il me dit:--Oui, vous tes un
ange. Mais moi! mais moi....--Son visage redevint sombre, et il se
releva.

Le jour baissoit, un mouvement que je fis lui persuada que j'allois
sonner pour demander de la lumire; il me saisit la main et me
dit:--Restons dans cette obscurit; je ne veux pas que vous lisiez
rien sur mon visage; je ne veux pas apercevoir sur le vtre ce qui
vous occupe, tout doit tre mystre, rien ne peut plus se
confier.--Grand Dieu! m'criai-je, quel affreux changement!--J'allois
continuer; j'allois le forcer  s'expliquer, lorsque ma soeur entra,
et dans l'instant mme Lonce disparut.

Jugez quelles cruelles rflexions ont dchir mon coeur! Est-ce
l'opinion de M. de Lebensei sur la possibilit du divorce qui a jet
Lonce dans cet garement? ou n'est-ce pas plutt qu'il me croit
perdue dans l'opinion, et que ce malheur est au-dessus de ses forces?
Je saurai la vrit, le doute qui me tourmente ne peut subsister plus
long-temps; mais je vous en conjure, ma chre lise, priez votre mari
de ne rappeler en aucune manire  Lonce l'ide qu'il avoit conue;
vous voyez bien que cette ide ne peut produire que des peines.




LETTRE XX.

Delphine  Lonce.


Je veux, Lonce, que vous me parliez avec sincrit, avec courage
mme, dussiez-vous me faire beaucoup souffrir. Vous savez quels sont
les chagrins cruels qui, depuis votre querelle avec M. de Valorbe, ont
troubl ma vie; je vous l'avouerai, j'ai senti en vous revoyant, que
tout ce qui m'affligeoit n'toit rien, en comparaison des peines que
vous seul pouvez me faire prouver.

Je vous ai promis, en prsence de ma soeur, de ne jamais me sparer de
vous, tant que le bonheur de Matilde ne l'exigeroit pas de moi;
peut-tre que bientt,  son retour d'Andelys, elle sera informe  la
fois et des calomnies et de la vrit; mais quand mme un hasard
inou, prolongeroit sa scurit, c'est vous que j'interroge, pour
savoir si je ne dois pas m'loigner. Ne croyez point que je veuille
partir pour me drober  la mchancet dont je suis la victime; je
puis peut-tre m'en relever aux yeux des autres, je puis du moins
trouver dans ma conscience qui est pure, et dans ma fiert qui est
orgueilleuse, de quoi me rendre indpendante des accusations que je
mprise; mais ce qu'il m'est impossible de supporter, c'est la moindre
diminution dans le bonheur que mon attachement vous faisoit goter.

Examinez avec scrupule, je vous en conjure, l'impression qu'a produite
sur vous l'horrible mal qu'on a dit de moi, et la dgradation sensible
qui doit en rsulter dans le rang que la socit m'accordoit.
Demandez-vous si cette espce de prestige dont la faveur du monde
entoure les femmes, ne sduisoit pas votre imagination, et si elle ne
se refroidira pas, lorsque ceux que vous verrez, loin de partager
votre enthousiasme pour moi, le combattront de toutes les manires. Il
entre dans la passion de l'amour tant de sentimens inconnus 
nous-mmes, que la perte d'un seul pourroit fltrir tous les autres.
Ah! s'il me falloit partir quand vous me regretteriez moins!
Pardonnez, Lonce, je ne veux pas votre malheur: s'il faut nous
sparer, je souhaite vivement que le temps et la raison adoucissent un
jour votre peine; mais qui pourroit me condamner  dsirer que vous
supportiez plus facilement mon absence, parce que l'illusion qui me
rendoit aimable  vos yeux auroit disparu!

O Lonce! prservez-moi d'une telle douleur, laissez-moi vous quitter
quand je vous suis chre encore, quand l'injustice des hommes n'a pas
eu le temps d'agir sur vous, et que je puis disparotre, en vous
laissant un souvenir qui n'est point altr. Lonce, rflchissez  ma
demande, ne vous confiez pas mme au premier mouvement gnreux qui
vous la feroit repousser. Songez que votre caractre peut vous dominer
malgr vous, et que vous ne parviendriez jamais  me drober vos
impressions. L'amour ne seroit pas la plus pure, la plus cleste des
affections du coeur, s'il toit donn  la puissance de la volont
d'imiter son charme suprme. On trompe les femmes qui n'ont que de
l'amour-propre, mais le sentiment claire sur le sentiment; et nos
mes, long-temps confondues, ne peuvent plus se rien cacher l'une 
l'autre.

Consentez  mon dpart dans ce moment, doux encore, puisque mes
ennemis, en vous rendant malheureux, ne vous ont point dtach de moi.
Loin de vous, je ne cesserai point de vous aimer; il me restera du
pass quelques sentimens qui m'aideront  vivre; mais, si j'avois vu
votre amour succomber lentement au souffle empoisonn de la calomnie,
je n'prouverois plus rien qui ne ft amer et dsespr.




LETTRE XXI.

Lonce  Delphine.


Ai-je mrit la lettre que vous venez de m'crire? Vous m'avez fait
rougir de moi; il faut que je vous aie donn une bien misrable ide
de mon caractre, pour que vous puissiez imaginer un instant que votre
malheur ait affoibli mon attachement pour vous. O Delphine! avec quel
profond ddain je repousserois une telle injustice, si vous n'en tiez
pas l'auteur! qu'ai-je dit, qu'ai-je montr, qu'ai-je prouv, qui
justifie ce soupon indigne de vous?

Vous m'avez vu avant-hier dans un tat extraordinaire...... Une
proposition frappante, quoique impossible, avoit renouvel tous mes
regrets.... Elle remplissoit mon coeur d'une foule de penses
douloureuses, contraires, diverses, et nanmoins si confuses, qu'il
m'et t pnible de les exprimer...... Voil tout le secret de mon
trouble.

Sans doute, j'ai t afflig des calomnies que des infmes ont
rpandues contre vous, mais c'est moi que j'accuse, comme la premire
cause de ce malheur. Le chagrin que j'en ai ressenti n'est-il pas de
tous les sentimens le plus naturel? puis-je vous aimer et tre
indiffrent  votre rputation? puis-je vous aimer et ne pas sentir
avec dsespoir, avec rage, les fatales circonstances qui me condamnent
 l'impuissance de vous venger? Mais, Delphine, je te le jure, jamais
ton amant ne t'a chrie plus profondment; il est vrai, je suis
susceptible pour toi comme pour moi-mme, ou plutt mille fois plus
encore! crois aux tmoignages de sentiment qui s'accordent avec le
caractre, ce sont les plus vrais de tous. Dans aucun moment je ne
pourrois supporter ton absence; mais, s'il me falloit attribuer ton
dpart  la fausse ide que tu aurois conue des dispositions de mon
coeur, je te suivrois, pour te dtromper, jusqu'au bout du monde.

Quoi! mon amie, tu voudrois t'loigner de moi, au premier chagrin qui
a frapp ta vie brillante! tu ne me croirois donc qu'un compagnon de
prosprits? tu n'aurois rien trouv dans mon coeur qui valt pour
l'infortune! Ah! que suis-je donc, si ce n'est pas moi que tu
recherches dans la douleur, et si la voix de ton ami ne conjure pas
loin de toi les peines de la destine!

Je ne veux point te dissimuler ce que j'prouve; car je n'ai pas un
sentiment qui ne soit une preuve de plus de mon amour. J'aimois le
concert de louanges qui te suivoit partout, il retentissoit  mon
coeur; j'aimois les hommes de t'admirer, je les harai de te
mconnotre; mais quand nous ne parviendrions pas  te justifier, 
prosterner  tes pieds et la haine et l'envie, ta prsence seroit
encore le seul bien qui pt m'attacher  l'existence! Ma Delphine,
j'ai dj beaucoup souffert, mon me est pniblement branle, prends
garde pas m'ter les seules jouissances qui me restent; je ne
tranerai point la vie au milieu des douleurs, je me l'tois promis
long-temps avant de t'avoir connue: crois-tu que ces jours de dlices
que j'ai passs  Bellerive m'aient appris  mieux supporter le
malheur? jamais un coeur de quelque nergie ne pourra supporter de te
perdre, aprs avoir t l'objet de ton amour.

Tu parles quelquefois d'un loignement momentan: mon amie,
comprends-tu toi-mme ce que c'est qu'une anne, ce que c'est que bien
moins encore, pour des mes telles que les ntres? Ah! je n'ai pas en
moi ce pressentiment de vie qui rend si libral du temps; si nous
interrompons notre destine actuelle, je ne sais ce qu'il arrivera,
mais jamais, jamais nous ne nous runirons! Delphine, frmis de ce
prsage, une voix au fond de mon coeur l'a prononc.

Cessez donc de supposer un instant que notre sparation soit possible;
dans quelque lieu de la terre que vous allassiez, je vous y
rejoindrois, n'en doutez pas; le mot de dpart n'a plus aucun sens. Si
vous quittez Paris, vous me forcez  m'loigner de Matilde, pour
habiter les mmes lieux que vous; ce sera l'unique rsultat du
sacrifice dont vous persistez  me menacer. N'est-ce donc pas assez de
ne vous voir presque jamais seule? de n'avoir plus ces doux et longs
entretiens, qui perfectionnoient mon caractre en me comblant de
bonheur? j'ai dompt mon amour; la terreur que m'a fait prouver le
danger o ma passion vous avoit prcipite, cette terreur rprime
encore les mouvemens les plus imptueux de mon coeur; c'est assez de
ces peines, je n'en supporterai plus de nouvelles, et dans quelque
lieu que vous soyez, vous m'y trouverez.

Je n'ai voulu, Delphine, vous implorer qu'au nom de mon amour; je veux
que vous restiez pour moi; mais l'intrt mme de votre rputation
suffiroit seul pour vous en faire la loi: seroit-il digne de vous, de
vous loigner dans ce moment? N'est-il pas certain qu'on rpandroit
que si vous aviez pu vous justifier, vous ne seriez pas partie? Madame
d'Artenas, en qui vous avez de la confiance, me disoit hier encore que
vous vous deviez de reparotre dans la socit, et de triompher
vous-mme de vos ennemis: ne connoissez-vous pas le monde! si vous
pliez sous le poids de son injustice, il n'attribuera point votre
abattement  la douleur,  la sensibilit de votre caractre; vous
tes trop suprieure pour qu'on revienne  vous par de la piti; c'est
votre courage qu'il faut opposer aux mensonges de l'envie: si la bont
suffisoit pour la dsarmer, vous auroit-elle jamais attaque? Mon
amie, si tu me rends le calme et la force, en m'assurant que rien
n'est chang dans tes projets ni dans ton coeur, nous en imposerons
aux mchans: ne saurois-tu pas, avec de l'esprit et de la bont,
russir aussi-bien qu'eux, avec de la sottise et de la perfidie?
Confions-nous un peu plus en nous-mmes; les envieux nous avertissent
de nos qualits par leur haine, eh bien! appuyons-nous sur ces
qualits. Toi, Delphine, toi, surtout, il te suffit de paratre pour
plaire, de parler pour tre aime; ose affronter cette socit qui ne
peut te braver qu'en ton absence; je te rponds du triomphe, et tu en
jouiras pour moi. Mais quand nos communs efforts n'auroient pas le
succs que j'en espre, quoi qu'il puisse arriver, n'ayez plus
d'injuste dfiance. Ne vous exagrez pas les foiblesses de votre ami;
et que son amour vous rponde de son bonheur, tant qu'il pourra vous
voir et que vous l'aimerez.




LETTRE XXII.

Delphine  madame de Lebensei.

Paris, ce 25 septembre.


Combien vous m'avez tmoign d'amiti pendant les jours que vous avez
passs prs de moi! Je ne vous laisserai rien ignorer, ma chre lise,
de ce qui m'intresse; j'ai le bonheur de croire que votre coeur en
est vivement occup. Lonce est parvenu  me rassurer sur son
sentiment, nous avons ressaisi, pour la troisime fois, des esprances
de bonheur qui toient presque entirement perdues; mais hlas! je n'y
ai plus la mme confiance.

Quand Lonce a pass quelques jours sans aller dans le monde, il croit
qu'il est devenu tout--fait insensible  cette injustice de l'opinion
envers moi, qui l'a bless si profondment; mais il ne sait pas que
cette douleur, quand on en est susceptible, revient aussi facilement
qu'elle se dissipe, cesse et renat, mais ne se gurit jamais
entirement. Lorsque Lonce en est atteint, il cherche  me le
dissimuler, il s'efforce d'tre calme; mais je lis malgr lui dans son
coeur; je vois qu'il souffre de cette peine, d'autant plus amre,
qu'il craindroit de m'humilier en me l'avouant: voil donc la plus
douce de nos jouissances, la parfaite confiance dj altre! nous ne
nous cachons rien; mais rciproquement, nous sentons que notre peine
est moins douloureuse en ne nous en parlant pas.

Je crains aussi de lui laisser apercevoir que mon coeur n'est pas en
tout parfaitement satisfait de lui, je ne veux pas me prvaloir de ses
torts pour l'affliger. Ah! ce n'est pas moi qui le punirai de ses
dfauts; hlas! les vnemens ne s'en chargeront peut-tre que trop!
il dsire, et, quoi qu'il m'en cote, j'y souscris, que je recommence
 sortir,  revoir mes anciennes relations; il croit que j'effacerai,
si je le veux, la trace des calomnies qu'on a rpandues sur moi; et je
ne puis me dissimuler que son bonheur est attach  mes succs  cet
gard; je le ferai donc; mais quel effort pnible! Lorsque je suis
entre dans le monde, je croyois voir un ami dans tout homme qui se
plaisoit  causer avec moi; j'prouve  prsent un sentiment bien
contraire; je n'ose m'adresser  personne, parler  personne: une
fiert timide m'empche de rien essayer pour sortir de ma situation,
et cependant elle me cause une douleur trs-vive; je pense sans cesse
avec amertume  ce qu'on a dit de moi, surtout  ce que Lonce a
entendu! Les ennemis auroient-ils le courage de vous poursuivre, s'ils
savoient qu'ils peuvent empoisonner jusqu' l'affection mme qui vous
restoit, pour vous consoler de leur haine!

La haine! juste ciel! comment l'ai-je mrite, ma chre lise?  qui
ai-je fait du mal?  qui n'ai-je pas fait tout le bien qui toit en ma
puissance? et d'o naissent-elles donc, ces fureurs caches qui
n'attendoient que le moment de la disgrce pour clater? est-ce  la
jalousie qu'il faut les attribuer? Ah! quelques agrmens, dont je n'ai
connu le prix que pour chercher  plaire et  tre aime, donnent-ils
assez de bonheur pour exciter tant d'envie! et il faudra que je brave
ces mauvais sentimens dont il m'et t si doux de m'loigner! deux
ans d'absence auroient produit naturellement ce que je n'obtiendrai
qu'au prix de mille souffrances: enfin, il le veut, ou plutt, je sais
quel prix il met  me revoir au rang que j'occupois dans l'opinion.

Parviendrai-je jamais  dompter la malveillance? elle me glace 
l'instant o je l'aperois; je n'ai plus ni les armes de mon esprit ni
celles de mon caractre devant les mchans: ce n'est point par
foiblesse; vous savez si je manque de courage, quand il s'agit de
dfendre mes amis; mais j'ai peur de ceux qui me hassent, parce que
je ne sais pas leur opposer un sentiment de mme nature; et les larmes
me viennent plus facilement que les expressions mprisantes, quand je
me vois l'objet de cet actif besoin de nuire qui remplit les vies
dsoeuvres. N'importe, Lonce est malheureux, et, pour faire cesser
sa peine, je saurai retrouver mes forces; la bont les affoiblissoit;
la fiert doit les relever. Mais la socit, ce plaisir dj si vide,
si insuffisant en lui-mme, que sera-t-elle pour moi, si je suis
oblige d'en faire une lutte, une guerre, un sujet continuel
d'observations et de craintes?

Dj depuis quinze jours, ne faut-il pas compter qui vient ou ne vient
pas me voir? ne faut-il pas examiner la nuance des politesses des
femmes, le degr de chaleur de leurs empressemens pour moi! j'ai senti
battre mon coeur de crainte, pour une visite  recevoir, pour une
misrable formule de politesse  remplir. Je ne connois pas une
qualit forte de l'me, une facult suprieure de l'esprit qui ne se
dgrade par une telle vie! l'ide gnrale de mnager l'opinion, de
parvenir  la recouvrer, quand une injustice vous l'a ravie, ne
rappelle rien  l'esprit qui ne soit sage et noble; mais combien tous
les dtails de cette entreprise rpugnent  l'lvation des sentimens!
combien ils exigent de souplesse, de contrainte, de condescendance! et
comme au milieu de ce pnible travail, un mouvement d'orgueil vous dit
souvent que vous avez tort de soumettre ce qui vaut le mieux  ce qui
vaut le moins, et d'humilier un tre distingu, devant la capricieuse
faveur de tant d'individus sans nul mrite, de tant d'individus qui,
si vous tiez dans la prosprit, se rendroient bientt justice, et se
placeroient d'eux-mmes  cent pieds au-dessous de vous!

Mais  quoi servent toutes ces plaintes, aux-quelles je m'abandonne en
vous crivant? Ne sais-je pas que je ferai ce que demandera Lonce; et
sans mme qu'il me le demande, ne sais-je pas que je ferai ce qui peut
contribuer  me rendre plus aimable  ses yeux! Flicitez-vous, mon
amie, d'avoir pour poux un homme affranchi du joug de l'opinion; vous
tes peut-tre plus foible que lui  cet gard, mais cela vaut mieux
que si vous aviez un caractre naturellement indpendant, dont vous ne
pussiez tirer aucun secours, parce qu'il blesseroit ce que vous aimez.

Je me rappelle qu'avant d'avoir vu Lonce, la premire fois que je lus
une lettre de lui, je sentis avec force que les diffrences de nos
caractres nous rendroient, si nous nous aimions, profondment
malheureux. Hlas! il n'est que trop vrai que, nous le sommes! mais ce
que j'ignorois alors, c'est que le dfaut mme dont je me plains a je
ne sais quel attrait, qui donne  mon sentiment de nouvelles forces.
Un caractre ombrageux et susceptible vous occupe sans cesse par la
crainte de lui dplaire. Vous attachez chaque jour plus de prix 
satisfaire un homme si dlicat sur la rputation et l'honneur. Enfin,
quand des dfauts, qui appartiennent  l'exagration mme de la
fiert, ne dtachent pas de ce qu'on aime, ils sont un lien de plus;
et l'agitation qu'ils causent donne aux affections passionnes une
nouvelle ardeur. Chre lise, venez me voir, venez avec votre mari; sa
conversation me rend le courage que la parfaite raison sait toujours
inspirer.




LETTRE XXIII

Delphine  madame de Lebensei.

Paris, ce 4 octobre.


Samedi dernier, deux heures aprs votre dpart, ma chre lise, il est
arriv  ma belle-soeur une lettre de M. de Valorbe, date de Moulins
o son rgiment est en garnison. Il lui annonce qu'il a fait son
voyage heureusement; il rappelle indirectement les droits qu'il croit
avoir acquis sur mon dvouement; mais il ne parot pas avoir la
moindre connoissance de ce qui a t dit  Paris relativement  lui;
j'espre qu'il ne le saura point, et que les soins que Lonce a pris
pour le justifier, auront russi; c'est une telle autorit que Lonce,
quand il s'agit de la bravoure d'un homme, que peut-tre elle aura
suffi pour dfendre l'honneur de M. de Valorbe.

J'ai fait hier enfin, ma chre lise, le cercle de visites dont vous
m'aviez recommand de vous mander le rsultat. Heureusement que je
n'ai pas trouv toutes les femmes que j'allois voir; celles qui ne
sont que mes connoissances m'ont paru,  quelques nuances prs, les
mmes pour moi, je ne leur demandois rien; mais quand j'ai voulu prier
une ou deux femmes avec qui j'tois plus lie, d'expliquer la vrit,
de repousser la calomnie dont j'avois t l'objet, elles se sont crues
des personnes en place  qui l'on demande une grce, et elles m'ont
montr toute l'importance, toute la rserve, toute la froideur de la
puissance envers la prire. Je me suis hte de leur dire que je
renonois  ce que je leur demandois, et leur visage s'est un peu
clairci, quand elles ont t bien certaines que je ne tirerois de
leur politesse aucun droit sur leurs services.

Si je puis rtablir ma rputation dans le monde, ce n'est point, j'en
suis sre, en recourant au zle ou  l'amiti de quelques personnes en
particulier; c'est un hasard heureux dans la vie que d'tre secouru
par les autres; il n'y faut point compter, il faut encore moins le
demander; j'aime mieux reparotre courageusement dans la socit; et
me conduire comme si je mprisois tellement les mensonges qu'on a os
rpandre, que je ne daignasse pas mme m'en souvenir. Par degr, les
foibles, me voyant de la force, se rapprocheront de moi, ils me
reviendront ds qu'ils croiront que je puis me passer de leurs
secours. Il y a dans le coeur de la plupart des hommes quelque chose
de peu gnreux, qui les porte  se mettre en garde contre les
dmarches les plus communes de la socit, ds qu'ils aperoivent
qu'on les dsire d'eux vivement. Ils craignent qu'on n'ait un intrt
cach dans ce qui leur semble le plus simple, et redoutent de se
trouver par malheur engags  faire plus de bien qu'ils ne veulent.
lise, nous ne sommes pas ainsi, nous qui avons souffert: oui, dans
toutes les relations de la vie, dans tous les pays du monde, c'est
avec les opprims qu'il faut vivre; la moiti des sentimens et des
ides manquent  ceux qui sont heureux et puissans.

Je me suis hte de finir mes pnibles courses par madame d'Artenas,
sur laquelle je comptois, et avec raison,  beaucoup d'gards. Madame
de R., sa nice, toit seule avec elle; madame d'Artenas m'a reue
avec le mme empressement qu' l'ordinaire, mais seulement avec une
nuance de protection de plus. Qu'il est rare, ma chre lise, que
l'adversit ne fasse pas dans les amis un changement quelconque, qui
blesse la dlicatesse! plus ou moins d'gards, une familiarit plus
marque, ou une aisance moins naturelle; tout est un sujet de peine ou
d'observation pour celui qui est malheureux: soit qu'en effet il n'y
ait rien de plus difficile pour les autres que de rester absolument
les mmes, lorsqu'une ide nouvelle s'est introduite dans leurs
relations avec nous; soit qu'un coeur souffrant, comme une sant
foible, s'affecte de mille nuances que le bonheur et la force
n'apercevroient pas.

Je vous l'ai dit souvent; madame d'Artenas est bonne, mais elle n'est
pas sensible; cette diffrence ne se remarque gure dans les
circonstances habituelles de la vie; mais quand il faut traiter des
sujets qui blessent de partout, l'on est tonn de la douleur que font
prouver ces expressions claires et positives qui ne changent rien 
la situation, mais tourmentent l'imagination presque autant qu'une
nouvelle peine. Madame d'Artenas me citoit sans cesse ce qu'elle avoit
fait pour ramener l'opinion sur sa nice; elle croyoit m'encourager
par l'exemple des services qu'elle lui avoit rendus, comme si cette
comparaison pouvoit se soutenir, comme si son premier soin n'auroit
pas d tre de l'carter!

Madame de R. souffroit d'une manire trs-aimable, d'un rapprochement
qu'elle trouvoit tout--fait inconvenable. Chaque fois que madame
d'Artenas se servoit d'un terme trop fort, elle l'interrompoit, pour
adoucir par des modifications flatteuses ce que sa tante avoit trop
prononc. Je lui ai vu plusieurs fois les larmes aux yeux en me
regardant; je savois beaucoup de gr  madame de R. de ses attentions
dlicates, mais je ne pouvois l'en remercier; toute ma force toit
employe  couter avec douceur les avis utiles de madame d'Artenas;
je rougissois et je plissois tour  tour, quand elle me rptoit ce
qu'on avoit dit de moi, du ton d'un rcit ordinaire. On auroit pu
croire qu'elle racontait une histoire arrive depuis cinquante ans, 
des personnes tout--fait trangres  cette histoire. Cependant,
comme je ne pouvois douter que le but de tous ses discours ne fut de
me rendre service, qu'elle en avoit un sincre dsir, et me le
tmoignoit franchement, je m'imposois, quoi qu'il m'en cott, de
l'entendre en silence, et de la remercier du moins par un signe de
tte, lorsque la parole me manquoit. Je sentois, d'ailleurs, que la
hauteur de l'innocence n'auroit paru que de l'exaltation  madame
d'Artenas; je retenois les expressions leves et presque
orgueilleuses qui m'auroient satisfaite; et je m'interdisois cette
langue sacre des mes fires, qu'il ne faut pas prodiguer  qui n'est
pas digne de la comprendre.

Le rsultat de cette conversation fut qu'il falloit retourner dans le
monde; et comme madame de Saint-Albe doit donner dans quelques
semaines un grand concert, o la socit de Paris sera runie, madame
d'Artenas, qui est sa parente, veut m'y faire inviter et m'y conduire.
Elle croit que d'ici l mes amis auront eu le temps de me justifier,
et de rparer entirement le tort que m'a fait M. de Fierville. Il me
sera pnible de me prsenter ainsi  toute l'arme de l'opinion; mais
Lonce le dsire, je le ferai. Qui vous auroit dit cependant, ma chre
lise, que cette Delphine dont on envioit la situation, qu'on
attendoit dans les nombreuses assembles (j'ose le dire avec amertume)
comme une partie de la fte; qui vous auroit dit que cette mme
Delphine, sans un tort rel, par une, suite de sentimens bons ou du
moins excusables, se verroit rduite  implorer, pour oser reparotre,
l'appui d'une femme d'un caractre et d'un esprit si infrieurs; et
craindroit comme une puissance ennemie, cette mme socit, ces mmes
hommes qui sembloient ne pas trouver assez d'expressions pour
l'enivrer de leurs loges!

Ah! quel autre que Lonce pourrait me faire subir le tourment que
j'prouve en courtisant l'opinion? J'en souffre  chaque heure, 
chaque minute; et cette rsolution, une fois prise, exige mille
rsolutions de dtail qui sont toutes galement pnibles. Je sais
cependant que si rien de nouveau ne traverse ma vie, je me tirerai de
ma situation actuelle, je me replacerai dans la socit au rang que
j'y occupois, et que Lonce regrette si vivement. Mais pourrai-je
jamais oublier que, pour me relever, il a presque fallu supporter des
humiliations? mon caractre reprendra-t-il son indpendance naturelle?
et retrouverai-je jamais le plaisir et la scurit que j'prouvois au
milieu du monde, avant qu'il m'et fait connotre tout  la fois son
injustice et son pouvoir?

Combien vous avez mieux fait, ma chre lise, de vous rsigner
noblement  la dfaveur de la socit! Il a pu vous en coter, mais
vos ennemis ne l'ont pas su, et vous n'avez pas fait un pas pour les
rappeler. Je me replacerai peut-tre extrieurement dans la mme
situation; mais ce qui me la rendoit agrable, mes propres impressions
sont changes. Il me faut du calcul et presque de l'art pour captiver
de nouveau les suffrages; ce calcul, cet art, m'ont fait dcouvrir le
secret de tout; les illusions les plus douces se sont dissipes; j'ai
analys l'amiti comme la haine, et, pour reconqurir la socit, je
suis force de l'tudier sous un point de vue qui lui te sans retour
le charme qu'elle avoit pour moi. Mais, Lonce!  ce nom, les
sentimens les plus vrais me raniment! oubliez, ma chre lise, les
plaintes auxquelles je me suis livre sur ce qu'il exige de moi; il
m'en tmoigne chaque jour une reconnoissance si tendre, qu'elle doit
effacer toutes mes peines.




LETTRE XXIV.

Lonce  Delphine.

Paris, ce 20 octobre.


J'ai enfin, ma Delphine, une nouvelle heureuse  vous annoncer: madame
de Mondoville est revenue depuis quelques jours, comme vous le savez;
mais ce que vous ignorez, c'est qu' son arrive on n'a pas manqu de
l'informer des bruits calomnieux qui s'toient rpandus; elle m'en a
parl, et je lui ai dit que ce qu'il y avoit de vrai dans cette
histoire, c'toit une action gnreuse de vous, l'asile que vous aviez
accord  M. de Valorbe, au moment o il toit poursuivi. Je dois 
Matilde la justice, qu'il est impossible d'avoir mieux accueilli tout
ce que mon indignation me suggroit sur l'infme conduite de M. de
Fierville et de madame du Marset; et si quelque chose pouvoit me faire
une sorte de peine, c'toit de voir quel point il m'toit facile de la
persuader! J'ai senti dans cette occasion combien une morale, mme
exagre, toit un grand avantage dans les relations intimes de la
vie.

Le soir mme de la conversation que j'avois eue avec Matilde, elle se
trouva dans une socit assez nombreuse o je n'tois pas, et, pendant
mon absence, on osa vous attaquer assez vivement. Madame de
Mondoville, je le sais d'un de mes amis qui s'y trouvoit, vous
dfendit avec une telle force, une telle hauteur, qu'elle sut en
imposer  tout le monde; et sa manire de s'exprimer, et l'autorit de
sa rputation, ont produit un tel effet, que mon ami, et quelques
autres tmoins de cette scne, sont tout--fait persuads qu'elle a
t la cause d'un changement dcisif en votre faveur.

Je ne puis vous dire, ma Delphine, combien je suis touch de la
conduite de madame de Mondoville dans cette circonstance! son bonheur
m'est devenu plus cher, plus sacr par cette action, que par tous les
liens qui nous unissoient. Elle doit aller chez vous ce soir, je ne
veux point m'y trouver en mme temps qu'elle; je me priverai donc de
vous tout le jour: mais qu'il m'est doux de penser que le danger dont
vous me menaciez sans cesse n'existe plus; que toutes les inquitudes
sont  jamais cartes de l'esprit de Matilde; et que rien dsormais,
 mon amie! ne peut plus me sparer de toi!




LETTRE XXV.

Delphine  Lonce.


Lonce! Lonce! comment vous dire ce qui vient de m'arriver?
Qu'allez-vous penser? quelle peine ressentirez-vous? obtiendrai-je mon
pardon? serez-vous capable de me har, quand je me dsespre d'avoir
accompli ce qui peut-tre toit mon devoir, ce que du moins il toit
impossible de ne pas faire dans la circonstance o je me suis trouve?
Votre femme sait mon sentiment pour vous; et par qui l'a-t-elle
appris? O ciel! par moi! Le mot affreux est dit; maintenant,
coutez-moi, ne rejetez pas ma lettre avec indignation, suivez dans
mon rcit les impressions qui m'ont agite, et; si votre coeur se
spare un instant du mien, s'il prouve un sentiment qui diffre de
ceux qui m'ont mue, alors condamnez-moi.

Madame de Mondoville est venue me voir il y a deux heures; j'tois
seule; elle m'a montr beaucoup plus d'intrt qu'il n'est dans son
caractre d'en tmoigner; j'vitois, autant qu'il toit possible, une
conversation plus intime, et je l'ai ramene dix fois sur des sujets
gnraux; je respirois, lorsqu'elle renonoit aux expressions directes
d'estime et d'amiti: enfin, par une insistance qui ne lui est pas
naturelle, et qui tenoit certainement  un vif sentiment de justice,
et surtout de bont, elle rompit tous mes dtours, et me dit:--Ma
chre cousine, j'ai appris combien on avoit t injuste envers vous;
j'en ai prouv une vritable colre, et je vous ai dfendue avec
cette chaleur de conviction qui doit persuader.--Je baissai la tte
sans rien dire; elle continua.--Quelle infamie de faire tourner contre
vous le service que vous avez rendu  M. de Valorbe! et quelle
absurdit en mme temps de mler mon mari dans cette histoire! Vous
qui avez fait notre mariage, par votre gnreuse conduite relativement
 la terre. d'Andelys, vous que ma mre avoit consulte sur cette
union, long-temps avant que je connusse M. de Mondoville, n'tes-vous
pas lie  mon sort par ce que vous avez fait pour moi? Votre amiti
pour ma mre, quoiqu'elle ait t trouble un moment, a certainement
conserv assez de droits sur vous, pour que le bonheur de sa fille
vous soit cher.--Sans doute, essayai-je de lui rpondre, je souhaite
votre bonheur, j'y sacrifierois...--Elle m'interrompit en
disant:--Vous n'avez pas besoin de me l'affirmer, ma cousine: si j'ai
t froide quelquefois pour vous dans un autre temps, si la diffrence
de nos opinions nous a quelquefois loignes l'une de l'autre,
permettez que je le rpare dans ce moment o vous avez des peines;
disposez de moi, et je m'applaudirai de l'ascendant que moi et mes
amies nous pouvons avoir sur tout ce qui tient  la rputation d'une
femme, puisque cet ascendant vous sera utile; j'animerai en votre
faveur ce que vous appelez les dvotes, c'est--dire, des personnes
assez pures et assez heureuses pour que, devant elles, la malignit
soit toujours force de se taire.--Oh! vous tes trop bonne, beaucoup
trop bonne, m'criai-je trs-attendrie; mais je vous en conjure, ne
faites plus rien pour moi, absolument rien, promettez-le moi, je
l'exige, je vous en supplie....--Et d'o vient donc cette prire si
vive? rpondit Matilde; ma chre Delphine, est-ce que vous avez un tel
loignement pour moi, que vous ne me trouviez pas digne de vous
servir?--Non, non, interrompis-je; c'est moi qui ne suis pas digne de
vous.

--Qui a pu vous inspirer cette cruelle ide, ma chre cousine?
rpondit-elle; vous n'avez pas les mmes opinions que moi, j'en suis
fche pour votre bonheur; mais me croyez-vous donc assez exagre
pour ne pas reconnotre vos rares qualits, et les services que vous
m'avez rendus deux fois, avec tant de dlicatesse? Suis-je donc
incapable d'estimer la parfaite franchise qui ne vous a jamais permis
l'ombre de la dissimulation? c'est cette vertu que j'admire en vous,
et qui a toujours t le fondement de ma scurit. J'ai souvent
remarqu que Lonce se plaisoit beaucoup  vous voir; une fois mme,
vous vous en souvenez, j'allai vous chercher  Bellerive avec une
sorte d'inquitude, et peut-tre mme avois-je le dsir de vous
prouver; mais je revins parfaitement convaincue que vous n'aimiez pas
Lonce, puisque vous ne vous tiez point trahie quand je vous parlois
de mon sentiment pour lui. Hier, quelqu'un, en me racontant l'histoire
qu'on a faite sur vous,  l'occasion de M. de Valorbe, eut
l'impertinence de me dire que j'tois bien dupe de croire  votre
sincrit: j'aurois dsir que vous entendissiez avec quelle force,
avec quel ddain je repoussai cette mprisable insinuation! combien je
me plus  rpter, que non-seulement la dissimulation, mais le silence
mme, qui seroit aussi une fausset, puisqu'il me tromperoit
galement, toit loin de votre caractre, dans une circonstance qui
exigeoit d'une me honnte la plus entire vrit. J'aurois souhait
que pour vous justifier  jamais, l'on m'et demand de jurer pour
vous....--Dans ce moment, Lonce, ma tte se perdit; il me sembla
qu'il toit infme de recevoir ainsi des loges si peu mrits,
d'abuser de sa candeur. Ses discours toient une interrogation sacre,
et me taire me parut de la perfidie; enfin, je ne raisonnai pas, mais
j'prouvai cette rvolte du sang qui rend une action basse ou perfide
tout--fait impossible, et je m'criai:--Matilde, arrtez! c'en est
trop! oui, c'en est trop! Si je l'aimois, devrois-je vous le dire? si
je l'aimois sans tre coupable, en respectant vos droits, votre
bonheur....--Mon trouble disoit encore plus que mes paroles.--Achevez,
reprit Matilde avec chaleur, achevez! Delphine, l'aimeriez-vous?
dites-le-moi, ne rsistez pas au mouvement gnreux que vous prouvez!
soyez vraie, soyez-le.--Que vous importe! lui rpondis-je, regrettant
dj ce qui m'toit chapp; si je l'aime, je partirai, je mourrai,
laissez-moi.--Dans ce moment madame de Lebensei entra; et, soit que
Matilde ne voult pas rester avec elle, soit qu'elle et besoin de
rflchir  ce qui s'toit pass entre nous, elle sortit de ma chambre
sans prononcer une parole, et je la laissai partir, confondue moi-mme
de ce que je venois de dire, ne sachant plus si c'toit un crime ou
une vertu, et n'tant digne, en effet, ni d'approbation ni de blme;
car je n'avois t qu'entrane, et, n'ayant eu le temps d'aucune
rflexion, je ne m'tois dcide  aucun sacrifice.

Que va-t-il arriver maintenant, Lonce? je n'ose vous interroger sur
ce que vous aura dit Matilde; je sais mon devoir, mais j'ignore encore
comment il se manifestera  moi. Venez me voir, venez; jouissons de
ces jours peut-tre les derniers; Ah! pourquoi vous cacherois-je que
mon coeur se brise, que j'prouve comme une sorte de repentir...
Qu'allons-nous devenir? du moins ne vous irritez pas contre moi,
n'puisons pas nos mes en reproches et en justifications, souffrons
comme un coup du sort les suites d'une action compltement
involontaire, et cherchons ensemble s'il peut nous rester encore
quelques ressources.




LETTRE XXVI.

Delphine  madame de Lebensei.

Ce 28 octobre.


Vous tes partie fort inquite, ma chre lise, de ma conversation
avec madame de Mondoville, et vous avez bien voulu me demander de vous
crire chaque jour ce qui pourroit en arriver; il s'en est dj coul
huit sans que j'aie entendu parler de Matilde; mais, loin que ce
silence me tranquillise, il redouble mon inquitude. Depuis ce temps,
Lonce ne l'a point vue; elle s'est enferme chez elle, ou elle est
alle  l'glise: son mari lui a fait demander plusieurs fois de la
voir, elle l'a constamment refus. Elle est sans doute bien
malheureuse  prsent, et elle toit tranquille avant de m'avoir
parl. Oh! que je serois coupable, si, ne sachant avoir que la
foiblesse des bons sentimens, et jamais leur force, je n'avois fait
que troubler la vie de Matilde par ma franchise, sans avoir le courage
ncessaire pour lui rendre le bonheur!

Mademoiselle d'Albmar m'a blme assez vivement; Lonce a t
gnreux envers moi, mais il a surtout affect de parler de cette
circonstance comme peu dcisive, et d'affirmer qu'il toit certain
d'en adoucir tous les effets. Je n'ai point combattu cette erreur;
je sens approcher la rsolution irrvocable, la ncessit
toute-puissante, je ne dispute plus sur rien; ah! je parlois quand
j'avois un besoin secret d'tre convaincue, quand je souhaitois
confusment qu'on s'oppost au sacrifice que je croyois vouloir!
maintenant je me tairai; tout repose sur moi; devoir, malheur,
amour, je dois tout contenir dans mon me solitaire.

Qu'il sera terrible, le moment de se sparer! il s'offre  moi dj
comme un nuage noir  l'horizon, prt  s'avancer sur ma tte; ah! que
ne puis-je mourir pendant qu'il est loin encore! Bonne lise, heureuse
lise, adieu.




LETTRE XXVII.

Delphine  madame de Lebensei.

Ce 4 novembre.


Mon sort est dcid! il l'est depuis quatre jours; je n'ai pas eu la
force de vous l'crire. Si votre pressante lettre ne m'toit pas
arrive ce matin, je ne sais si j'aurois pu prendre sur moi de
raconter tant de douleurs. Je le vois encore, mais bientt je ne le
verrai plus; il ne le sait pas, il doit l'ignorer; il me regarde avec
une expression dchirante: s'il a des craintes, il ne veut pas les
exprimer, il semble qu'il croie m'enchaner davantage en ne paroissant
pas douter; oh! qu'il est touchant! qu'il est aimable! et dans un
funeste moment, j'ai promis de le quitter! mes forets suffiront-elles
 ce sacrifice?

Mardi dernier, Lonce m'avoit dit qu'il toit oblig de s'absenter le
lendemain de Paris pour une affaire indispensable: je ne sais pourquoi
l'ide ne me vint pas, que madame de Mondoville choisiroit ce jour
pour me voir; mais quand on l'annona, je fus saisie d'une surprise
gale  ma douleur. J'tois avec ma belle-soeur: Matilde, en entrant,
m'annona solennellement qu'elle dsiroit tre seule avec moi, et
qu'elle me prioit de faire fermer ma porte.

Quand nous fmes seules, elle me dit avec un ton triste, mais ferme,
qu'il ne lui toit plus permis de douter de l'amour qui existoit entre
Lonce et moi; qu'elle s'toit retrace plusieurs circonstances qui ne
l'avoient pas frappe, lorsqu'elle expliquoit tout par l'amiti, mais
qui ne prouvoient que trop clairement ce que mon trouble, dans notre
dernire conversation, avoit commenc  lui rvler.--Une autre,
ajouta-t-elle, dans une pareille situation, seroit votre ennemie; les
obligations que je vous ai, votre mouvement de franchise auquel je
dois mon premier avertissement, les sentimens chrtiens qui me font
dsirer de vous ramener  la vertu, ne me le permettent pas; je viens
donc vous demander pour votre salut autant que pour mon bonheur, de
quitter Paris, de ne pas permettre que Lonce vous suive, et de ne
point semer la discorde entre nous deux, en lui disant que c'est moi
qui vous ai prie de vous loigner de lui.--Cette proposition dure et
brusque, quoique d'accord avec mes rflexions, me rvolta, je l'avoue;
et je rpondis assez froidement, que je ne voulois m'engager  rien
avec personne qu'avec moi-mme.

--Vous me refusez! me dit Matilde, avec une expression, avec un accent
d'une amertume et d'une pret remarquables; vous me refusez!
rpta-t-elle encore avec des lvres tremblantes: eh bien! sachez donc
que je porte dans mon sein l'enfant de Lonce, et que la douleur que
vous me causez vous rendra responsable de sa vie et de la mienne.--A
ces mots, jugez de ce que j'prouvai! j'ignorois son tat, j'ignorois
ses nouveaux droits. Des sanglots s'chapprent de mon sein, ils
adoucirent un peu Matilde.--Revenez  vos devoirs,  votre Dieu, me
dit-elle, pauvre gare; ne me condamnez pas  vous maudire: qui, moi!
je donnerois le jour  un enfant que son pre haroit peut-tre, parce
que je suis sa mre! Le temps qui affoiblit les sentimens criminels,
ramne aux affections lgitimes; mais si Lonce vous voit chaque jour,
il s'loignera davantage encore de moi, et formera sans cesse avec
vous de nouveaux liens, qui lui rendront odieux tout ce qu'il doit
aimer.

--Oubliez-vous, lui dis-je, Matilde, que notre attachement l'un pour
l'autre n'a jamais t coupable?--Vous n'appelez coupable,
reprit-elle, que le dernier tort qui vous et avilie vous-mme; mais
quel nom donnez-vous  m'avoir ravi la tendresse de mon mari?  moi
malheureuse, qui n'ai sur cette terre d'autres jouissances, que son
affection, mon bien, mon droit lgitime; son affection, qu'il m'a
jure au pied des autels! que ferai-je pour la regagner, quand vous
l'avez enlac des sductions que le ciel ne m'a point accordes, mais
qui ne serviront qu' votre malheur et  celui des autres! Quoi!
depuis un an vous voyez Lonce tous les jours, et vous prtendez
n'tre pas coupable! Quels efforts avez-vous faits pour vaincre un
sentiment criminel? vous tes-vous spare de mon poux? vous a-t-il
en vain poursuivie? vos malheurs m'ont-ils appris votre amour? Non!
c'est le plus simplement, le plus facilement du monde que vous passez
votre vie avec un homme mari, pour qui vous avez une affection
condamnable! Quelle innocence, juste ciel! et surtout quel soin, quel
respect pour ma destine! Vous aimiez ma mre, et vous ne craignez pas
de dsesprer sa fille! Reprenez les funestes dons avec lesquels vous
m'avez marie; je veux vous les rendre, je veux acquitter en mme
temps les dettes de ma mre envers vous; alors je quitterai la maison
de Lonce, pauvre, isole, trahie par mon poux, par celui que
j'aimois peut-tre plus que Dieu ne nous a permis d'aimer sa crature;
mais en m'loignant, je vous laisserai  l'un et  l'autre des remords
plus cruels encore que tous mes maux.--

lise, Matilde auroit pu me parler longtemps sans que je
l'interrompisse; je gardois le silence, parce que j'tois dcide; si
j'avois hsit, ce qu'elle me disoit m'auroit dchir le coeur. Mais
qui pouvois-je plaindre, quand je me condamnois  quitter Lonce? qui,
sur un brasier ardent, m'et paru plus digne que moi de piti?
L'expression morne et contrainte des regards de Matilde m'avertit
cependant de son incertitude, et je lui dis que j'tois rsolue  tout
ce qu'elle exigeroit de moi. Alors cette femme, oubliant et son
ressentiment et sa roideur naturelle, me parla de sa reconnoissance
pour ma promesse, de son amour pour son mari, avec un accent tout
nouveau que Lonce pouvoit seul lui inspirer. Ah! pensai-je au fond de
mon coeur, celle qui lui ressemble si peu, celle qu'il n'a jamais
aime, ressent nanmoins pour lui une passion si vive! et moi qui
l'entends si bien, et moi qu'il chrit, et moi que son image seule
occupe, je dois le quitter! j'ai jur  madame de Vernon, au lit de
mort, de protger le bonheur de sa fille; j'avois promis  Dieu,  ma
conscience, de ne point faire souffrir un tre innocent; je ne serai
point parjure  ces voeux, les premiers que mon coeur ait prononcs;
mais la crainte de la mort ne fait pas prouver  celui qui s'approche
de l'chafaud, une douleur plus grande que celle que je ressens en
renonant  Lonce.

Je me taisois, plonge dans ces amres rflexions.--Ce n'est pas tout
encore, ajouta Matilde, vous ne feriez rien pour mon bonheur, si
Lonce pouvoit croire que c'est  ma prire que vous vous sparez de
lui; il me haroit en l'apprenant; si vous ne pouvez le lui cacher,
restez plutt; restez pour obtenir de lui qu'il soigne mon enfant, si
je vis jusqu' sa naissance, et qu'il donne aprs moi des larmes  mon
souvenir. Il doit ignorer que je vous ai vue; je tcherai de reprendre
avec lui ma manire accoutume. Delphine, si un seul mot vous trahit,
votre promesse est vaine, ne l'excutez pas.--Matilde, lui dis-je,
votre secret sera gard.--Si votre dpart, reprit-elle, toit prompt,
Lonce souponneroit qu'il existe un rapport entre la conduite bizarre
que je tiens depuis quelques jours, et votre rsolution. Laissez-moi
le temps de lui montrer de nouveau du calme, afin qu'il puisse
supposer que mes inquitudes se sont dissipes d'elles-mmes; vous
chercherez ensuite quelques prtextes raisonnables pour votre
loignement.--Matilde, lui dis-je alors, je vous remercie de m'estimer
assez pour me croire capable de tant d'efforts; ils seront tous
accomplis, je vous en donne ma parole. Je ferai plus encore; dans
quelque lieu de la terre que j'allasse, Lonce me suivroit, j'en suis
sre; eh bien! je disparatrai du monde. Je ne sais ce que je
deviendrai; mais ce n'est point un voyage, une absence ordinaire qui
peut briser des sentimens tels que les miens; au reste, mon sort ne
vous importe pas; ainsi donc, laissez-moi; j'aurois besoin d'tre
seule, adieu.--Matilde m'obit sans rien dire, j'avois repris sur elle
une sorte d'autorit; je la mritois, car dans cet instant, sans
doute, mon me, par son sacrifice, toit devenue suprieure  la
sienne.

Je viens de vous confier, lise, le secret le plus important de ma
vie; si Lonce le dcouvroit, il ne pardonneroit point  Matilde la
douleur que notre sparation lui causera, et je parotrois alors bien
digne de mpris: j'aurois l'air de ne me montrer gnreuse que pour
tre plus habilement perfide; jamais donc, aprs ma mort mme, tant
que Matilde existera, vous ne vous permettrez un mot sur ce sujet.

Maintenant, il faut excuter ce que j'ai promis, il faut tromper
Lonce; car s'il devinoit mon dessein, si je voyois encore ses
regrets, si j'entendois ses plaintes!.... Allons, il ne saura rien.
J'ai quelque temps encore: Matilde elle-mme l'exige; si ma tte se
conserve pendant les jours qui me restent, je ferai ce que je dois;
mais ne vous tonnez pas si, jusqu' ce moment o mon sort me condamne
 rompre avec la nature entire, je suis, mme avec vous, toujours
silencieuse et presque froide. Ne me parlez point de mon projet,
laissez-moi lutter seule avec moi-mme, rassembler en moi toutes mes
forces; un mot raisonnable ou sensible pourroit me bouleverser, si je
n'y tois pas prpare.

Traitez-moi comme les mourans: leurs amis savent qu'ils vont prir,
ils le savent eux-mmes, mais ils vitent, mais on vite aussi autour
d'eux de leur rien dire qui le rappelle; les mmes mnagemens au moins
me sont ncessaires.... lise, je vous les demande.




LETTRE XXVIII.

Delphine  madame de Lebensei.

Paris, ce 10 novembre.


Ma belle-soeur vous prie, ma chre lise, de venir la voir demain; je
me suis servie de divers prtextes pour la dcider  partir, elle
retourne  Montpellier dans deux jours; je lui ai cach mon vritable
dessein, elle s'y seroit oppose, elle auroit voulu m'emmener avec
elle; ce n'est pas ainsi que je veux me sparer de Lonce, ce n'est
pas un autre genre de vie que je vais adopter, c'est je ne sais quelle
mort que je voudrois embrasser; je ne connois encore que confusment
mon avenir, mais quel qu'il soit, il sera sombre, et je n'y associerai
personne.

Ma belle-soeur dteste tellement Paris, que ds qu'elle a pu croire
qu'elle ne m'y toit plus ncessaire, elle a t trs-impatiente de le
quitter; l'annonce de son dpart a produit sur Lonce un effet dont je
devrois m'applaudir, et qui me perce le coeur; il est convaincu
maintenant que je suis dcide  rester, puisque je laisse ma soeur
s'en retourner seule. Matilde est redevenue la mme avec Lonce; il me
le dit souvent, et me croit entirement rassure  cet gard; enfin
tout se calme autour de moi, et je porte seule le dsespoir au fond de
mon me.

Hier mme, hier, madame d'Artenas est venue me rappeler l'engagement
que j'avois pris d'aller au grand concert de madame de Saint-Albe, qui
doit se donner la semaine prochaine; j'avois entirement oubli depuis
quinze jours tout ce qui a rapport  l'opinion du monde; une douleur
relle avoit fait disparotre toutes les peines de l'imagination, et
je les estimois ce qu'elles valent. Madame d'Artenas me rpta ce que
je sais d'ailleurs avec certitude, c'est que l'autorit de madame de
Mondoville; l'influence de mes amis et de ceux de Lonce, enfin
l'effet naturel de la vrit, ont effac dans l'opinion les injustices
dont j'ai souffert; je la retrouve, la faveur de ce monde, au moment
o je le quitte; il revient  moi, quand le plus profond des malheurs
me rend insensible  ce retour que j'avois tant dsir.

J'ai refus ce concert, malgr les vives instances de madame
d'Artenas; elle a fini par me dire qu'elle en appelleroit  Lonce de
ma dcision; puisse-t-il ne pas exiger de moi d'y aller! il ne sait
pas quel sentiment de dsespoir il me condamneroit  porter au milieu
d'une fte!




LETTRE XXIX.

Delphine  Mademoiselle d'Albmar.

Paris, ce 16 novembre.


Mon amie, comme le malheur s'appesantit sur moi! ah! ne regrettez pas
de m'avoir quitte, rien ne peut me sauver. Je ne sais si je l'ai
mrit; mais les plus grands criminels n'ont pas prouv comme moi
l'acharnement de la fatalit. Ne me demandez pas de vous rejoindre, il
faut que je vive seule, pour carter de vous une destine chaque jour
plus malheureuse.

Vous savez que, deux jours avant votre dpart, je me refusai aux
sollicitations de madame d'Artenas pour aller chez madame de
Saint-Albe; la veille mme de ce malheureux concert, Lonce m'avoua
qu'il dsiroit extrmement que j'y allasse. Il savoit, ce qui toit
vrai alors, que j'tois beaucoup mieux dans l'opinion; il vouloit, je
crois, jouir du triomphe qu'il s'attendoit, hlas! que je remporterois
sur mes ennemis. Madame de Lebensei, qui redoute tant le monde pour
elle-mme, insista fortement pour que je cdasse  la demande de
Lonce; je me troublai deux ou trois fois en rsistant  leurs
prires, je craignois de trahir devant Lonce les sentimens de douleur
qui me rendoient une fte odieuse. Enfin, une ide que l'amour
m'inspiroit s'empara de moi; je souhaitai, prte  me sparer de
Lonce pour jamais, d'effacer entirement toute impression qui
pourroit m'tre dfavorable, dans la socit dont il prise les
suffrages, et au milieu de laquelle il doit vivre. Je souhaitai de me
montrer encore une fois  lui, reconqurant cette existence qu'il
avoit regrette pour moi, et je voulus lui laisser mon souvenir aussi
aimable et aussi sduisant qu'il pouvoit l'tre; cette foiblesse de
coeur m'entrana: si ce sentiment toit blmable, il est impossible
d'en avoir reu une punition plus amre.

Je promis d'aller chez madame de Saint-Albe. Le jour mme de
l'assemble,  l'heure o j'attendois madame d'Artenas qui devoit
venir me prendre, je reois un billet d'elle, qui m'apprend qu'elle
s'est foul le pied en montant dans sa voiture, et qu'elle ne peut
sortir; ses regrets toient exprims avec affection; elle me
sollicitoit de ne pas renoncer au projet que j'avois form d'aller
chez madame de Saint-Albe, et m'assuroit qu'on m'y attendoit avec
empressement et bienveillance; en effet, telle toit la disposition de
la veille: j'hsitai encore quelques instans; mais rflchissant que
Lonce toit dj parti, qu'il comptoit sur moi, je ne pus me rsoudre
 tromper son dsir, et mon mauvais sort fit que je me dcidai 
suivre mon premier dessein.

Comme il toit dj tard, tout le monde toit rassembl chez madame de
Saint-Albe. Au moment o j'entrai dans la chambre, j'entendis autour
de moi une espce de murmure; je ne vis pas Lonce, qui toit alors
dans une pice plus recule. La matresse de la maison, la plus
impitoyable femme du monde, quand elle croit que sa considration peut
gagner  se montrer ainsi, fut long-temps sans s'avancer vers moi;
enfin, elle se leva et m'offrit une chaise, avec une froideur qu'elle
dsiroit surtout faire remarquer; les deux femmes  ct de qui
j'tois assise parlrent bas chacune  leurs voisins; aucun homme ne
s'approcha de moi, et toute l'assemble sembloit enchane par ce
silence dsapprobateur, mystrieux et glac, que la conscience mme ni
la raison ne peuvent braver en public. Je conus d'abord, tant ma tte
toit trouble, le plus injuste soupon contre madame d'Artenas; mille
ides se succdoient dans mon esprit, et n'osant ni interroger
personne, ni faire un mouvement pour me lever, pendant que tous les
yeux toient fixs sur moi, immobile  ma place, je sentois une sueur
froide tomber de mon front.

Madame de R. m'aperut, se leva promptement, me prit par la main, et
me conduisit dans l'embrasure de la fentre; je me crus sauve,
puisqu'un tre vivant me parloit.--Il est arriv cet aprs-midi mme,
me dit-elle, des lettres du rgiment de M. de Valorbe, qui contiennent
la nouvelle que des officiers de son corps, ayant appris qu'il avoit
reu de M. de Mondoville une insulte trs-grave sans la venger, ont
dclar qu'ils ne serviroient plus avec lui; il s'est battu avec deux
d'entre eux, il a bless le premier, il a t bless par le second;
mais l'on croit que, malgr cette courageuse conduite, il sera oblig
de quitter son rgiment, et peut-tre la France. Cet vnement a
produit un effet terrible contre vous, il a tout renouvel, comme si
l'on pouvoit vous accuser le moins du monde du triste sort de M. de
Valorbe; on m'a tout racont en arrivant ici, et j'allois envoyer chez
vous pour vous conjurer de ne pas venir, lorsque malheureusement vous
tes entre.

Mon premier mouvement fut de m'informer de ce que savoit Lonce.--Dans
ce moment, me dit madame de R., une de ses parentes l'instruit, dans
la chambre  ct, de cette cruelle aventure. Au nom du ciel,
remettez-vous  votre place, restez-y une heure, si vous le pouvez, et
partez aprs naturellement.--Pendant qu'elle me parloit, M. de
Montalte, cousin de M. de Valorbe, qui est venu quelquefois me voir
avec lui, passa devant moi, me regarda avec affectation et ne me salua
point; il repassa deux minutes aprs, et, entendant madame de R.
nommer M. de Valorbe, il s'avana prs de nous deux, et, s'adressant 
madame de R., il dit assez haut pour que plusieurs personnes
l'entendissent:--Madame d'Albmar a jug  propos de dshonorer mon
cousin pour plaire  M. de Mondoville; mais si elle a dispos d'un fou
 qui elle a tourn la tte, il lui sera plus difficile d'imposer
silence  ses parens.--Je sentis  ce discours un mouvement de
hauteur, une inspiration de fiert qui me rendit mes forces, et
j'allois prononcer des paroles qui, pour un moment du moins, auroient
fait triompher la vrit, lorsque je vis Lonce rentrer dans la
chambre o j'tois; je sentis  l'instant les consquences d'un mot
qui lui auroit appris que M. de Montalte m'avoit offense, et je me
tus subitement.

Je cherchai des regards la place que j'avois occupe en arrivant, elle
toit prise; je fis le tour de la chambre, dans une espce d'agitation
qui me faisait craindre  chaque instant de tomber sans connoissance:
aucune femme ne m'offrit une chaise  ct d'elle, aucun homme ne se
leva pour me donner la sienne. Je commenois  voir les objets
doubles, tant mon agitation augmentoit,  chaque pas inutile que je
faisais; je me sentois regarde de toute part, quoique je n'osasse
lever les yeux sur personne;  mesure que j'avanois, on reculait
devant moi; les hommes et les femmes se retiroient pour me laisser
passer, et je me trouvai seule au milieu du cercle, non telle qu'une
reine respectueusement entoure, mais comme un proscrit dont
l'approche seroit funeste. J'aperus, dans mon dsespoir, que la porte
du salon toit ouverte, et qu'il n'y avoit personne prs de cette
porte; cette issue, qui s'offroit  moi, me parut un secours inespr;
et, dans un garement qui tenoit de la folie, je sortis de la chambre,
je descendis l'escalier, je traversai la cour, et je me trouvai au
milieu de la place Louis XV, sur laquelle demeuroit madame de
Saint-Albe; seule,  pied, par le vent et la pluie, dans la parure
d'une fte, sans avoir un instant rflchi au mouvement qui
m'entranoit, je fuyois devant la malveillance et la haine, comme
devant des pointes de fer qui me repoussoient toujours plus loin.

A peine tois-je reste deux minutes sur la place,  chercher autour
de moi ce que j'avois fait et ce que j'allois devenir, que Lonce
m'atteignit; son motion toit sombre et terrible; il me prit le bras,
le serra contre son coeur, et marcha avec moi sans que nous sussions,
je crois, ni l'un ni l'autre, quel dessein nous faisoit avancer. Nous
tions dj sur le pont de Louis XVI, lorsque le saisissement du froid
me fora de m'arrter, et je m'appuyai sur le parapet, incapable de
faire un pas de plus; Lonce passa une de ses mains autour de
moi:--Chre et noble infortune, me dit-il, de quelle barbarie ils ont
us envers toi! veux-tu les fuir avec moi, ces cruels, dans le sein de
la mort! dis un mot, et nous nous prcipiterons ensemble dans ces
flots, plus secourables que les tres que nous venons de voir.
Pourquoi lutter plus long-temps contre la vie? n'est-il pas certain
que nous n'aurons plus que des douleurs! ce ciel qui nous regarde,
nous a marqus pour ses victimes, sauvons-nous des hommes et de lui.

--Alors il me souleva dans ses bras, je crus sa rsolution prise, je
penchai ma tte sur son sein, et je vous le jure, Louise, je
n'prouvai rien qui ne ft doux; tout  coup cependant il me remit 
terre, et, reculant quelques pas, il dit, comme se parlant 
lui-mme:--Non, l'innocence ne doit pas prir, c'est  ses vils
accusateurs que la mort est rserve. Delphine, tu seras venge, tu le
seras.--

Comme il disoit ces mots, mes gens qui me cherchoient de tous les
cts, me dcouvrirent, et m'amenrent ma voiture.--Au nom du-ciel,
dis-je  Lonce, ne pensez point  la vengeance; voulez-vous achever
ma ruine, le voulez-vous?--Non! me dit-il, ne craignez rien; ce ne
sera point ce soir ni demain, je le jure; je saisirai une fois
peut-tre... dans quelque temps... un prtexte loign... sans nul
rapport avec vous; mais s'ils prissent; ils sauront cependant que
c'est pour vous avoir outrage. Je vous en conjure, ajouta-t-il, soyez
tranquille; pensez-vous que dans un tel moment je voulusse vous
compromettre encore! ce que je dsire, ce qui est ncessaire,
n'arrivera peut-tre pas de long-temps, remontez dans votre voiture,
de grce....--Il voulut me suivre, je le refusai.

Je ne l'ai pas revu depuis, et je veux, pendant quelques jours encore,
me refuser  le recevoir; j'ai besoin de m'examiner seule; je veux
savoir si je me sens rellement humilie. Affreux doute! l'aurois-je
cru possible! l'injustice de l'opinion, je l'avoue, peut faire un mal
cruel; il faut quitter le monde pour jamais. Valorbe, le malheureux
Valorbe, me poursuivra-t-il? Il ignorera, j'espre, ce que je serai
devenue. Que pourrois-je pour lui, quand mme je n'aimerois pas
Lonce? Suis-je reste ce que j'tois? puis-je secourir personne? Les
mchans ont enfin mortellement bless mon me. Ah! pourquoi Lonce
n'a-t-il pas suivi son premier mouvement! Mais avois-je besoin de son
secours pour me prcipiter dans l'abme? lui-mme ne sentoit-il pas
que c'toit mon seul asile? Louise, n'est-il donc pas encore temps?




LETTRE XXX.

Madame de R.  madame d'Albmar.

Paris, ce 17 novembre.


Permettez  une personne qui vous doit la plus, profonde
reconnoissance, dont vous avez chang la vie, et qui date du jour o
vous l'avez secourue, le peu de bien qu'elle a pu faire,
permettez-lui, madame, d'essayer de vous consoler, quelque suprieure
que vous lui soyez. Ce que je vais vous dire me cotera sans doute;
mais, si l'effort que je fais m'est pnible, il me sera doux de penser
qu'il m'acquitte un peu envers vous. Puis-je d'ailleurs tre humilie,
si je vous soulage! Ah! de ma triste vie, ce sera l'action la plus
honorable.

Vous avez prouv avant-hier une scne trs-cruelle; il y a dix-huit
mois que votre bont gnreuse me sauva d'un clat, semblable en
apparence, mais dont la douleur ne peut tre la mme; car ce que je
souffrois,  quelques gards, toit mrit, et ce que l'on mrite doit
durer toujours.

En rflchissant sur ce qui vous est arriv chez madame de Saint-Albe,
je me suis rappel qu'une fois ma tante, trs-maladroitement, vous
avoit fait souffrir, en comparant votre situation  la mienne; j'ai
donc pens que si, sans aucun mnagement pour moi-mme, je vous en
faisois sentir l'extrme diffrence, vous y trouveriez peut-tre
quelques motifs de consolation. Votre me est si noble, que j'ai t
bien sre que le mouvement qui m'excitoit  vous crire, effaceroit 
vos yeux ce qu'il faut malheureusement que je rappelle, en vous
parlant de moi.

L'envie est parvenue momentanment  vous faire assez de tort:  force
d'art, on a perfidement interprt vos actions les plus gnreuses; et
tous ces tres, incapables de se dvouer pendant un jour  leurs amis,
ont t bien aises de faire tourner  mal les qualits qu'ils ne
possdoient pas, esprant ainsi les discrditer dans le monde: mais,
dans toutes les accusations qu'on a essayes contre vous, qu'y a-t-il
de vrai que vos vertus, votre dlicatesse, la puret de votre me et
de vos sentimens? Soyez donc sre que dans peu votre rputation sera
justifie. Les livres nous entretiennent souvent des succs de la
calomnie; moi, qui ai tant  redouter les reproches que je puis
mriter, je crains peu, je l'avoue, l'ascendant du mensonge, du moins
 la longue. Si la bont n'moussoit pas les armes de votre esprit,
tandis que la mchancet aiguise celles des autres, rien ne vous
seroit plus facile que de faire connotre votre innocence; vous
semblez ne pour convaincre; tous les moyens de persuasion vous sont
donns, et vous n'employeriez aucun de ces moyens, qu'en peu d'annes,
peut-tre mme en peu de mois, les faits se dvelopperoient
d'eux-mmes, par cette multitude de rapports naturels qui rvlent la
vrit, malgr tous les obstacles que l'on peut y opposer.

Il faut agir, et agir sans cesse, pour tablir ce qui est faux, tandis
que l'inaction et le temps dcouvrent toujours ce qui est vrai: ce
temps est votre appui le plus sr; mais loin de m'tre favorable, il
confirme chaque jour davantage le blme, que dsarmoit un peu
l'intrt inspir par ma premire jeunesse. J'approche de trente ans,
de cette poque o la considration commence  devenir ncessaire, et
je la vois reculer devant moi; souvent, avec le coeur le plus afflig,
je tche d'tre aimable, parce que je sens qu'on a le droit de m'y
condamner, puisque la plupart des femmes qui me voient s'en excusent
sur quelques agrmens de mon esprit. Il ne m'est permis en socit
d'tre ni triste, ni malade.

Les femmes ne sont pas encore ce que je crains le plus, elles n'ont
point de vritable irritation contre une personne qui ne leur fait
point ombrage; les prudes mme ne dploient toute leur svrit que
contre les femmes dcidment suprieures; mais les hommes! si vous
saviez quel mal ils me font, sans rflexion, sans mchancet mme!
quelle lgret dans les discours qu'ils me tiennent! combien il est
difficile de leur apprendre que j'ai chang de vie, et que je n'aspire
plus qu'aux gards dont je me riois autrefois!

On vous calomnie quand vous n'y tes pas, et vous en imposez presque
toujours quand on vous voit. Moi, l'on ne se donne pas la peine de me
dnigrer en mon absence; mais le ton avec lequel on m'adresse la
parole, chaque circonstance, chaque forme de la socit, me prouvent,
non l'intention de me blesser, je le prfrerois, mais le sentiment
involontaire, qui se tmoigne  l'insu mme de ceux qui l'prouvent.
Si un homme, si une femme se permettoit de vous dire un mot offensant,
vous pourriez, quand vous le voudriez, l'accabler de votre mpris, et
moi, je n'ai pas le droit de mpriser; je suis oblige de mnager tout
le monde; je ne ferois point de tort  celui dont je me plaindrais; je
ne puis risquer de me brouiller avec personne; ainsi, dans un rang
lev, avec une fortune considrable, je me vois oblige de jouer le
rle d'une complaisante, je crains d'exciter la moindre malveillance,
et de rappeler aux autres que mon existence dans le monde est
prcaire, et qu'il ne tiendroit qu' un ennemi de me l'ter de
nouveau.

Pourquoi, pourroit-on me dire, ne vivez-vous pas dans la retraite? Ah!
madame, croyez-vous qu'aprs dix ans d'une vie comme la mienne, je
puisse supporter la solitude? heureusement encore je suis reste
bonne, mais ma sensibilit naturelle n'existe presque plus; je n'ai
rien en moi qui renouvelle mes penses, et seule, je suis poursuivie
par des souvenirs tristes, contre lesquels je n'ai ni armes ni
ressources. Parmi ceux que j'ai cru aimer, il en est que je regrette,
mais sans compter sur leur estime, ni pouvoir m'intresser  moi-mme.
Je sais bien que je vaux mieux que ma conduite, mais elle ne m'a pas
laiss assez d'nergie dans le caractre, pour me changer entirement;
j'ai cess d'avoir des torts, mais je ne retrouverai jamais le bonheur
qu'ils m'ont fait perdre.

Spare depuis long-temps de mon mari, je n'ai point d'enfans, je suis
prive du seul bien qui donne aux femmes un avenir, aprs trente ans;
je crains l'ennui, je crains la rflexion, et je cours de distractions
en distractions, pour chapper  la vie. Mais vous, noble Delphine,
mais vous, votre me vous appartient encore tout entire; vos
affections sont ou vertueuses, ou tout au moins dlicates; un esprit
tendu vous offre dans la rflexion un intrt toujours nouveau; vous
avez des envieux et des calomniateurs, mais il n'en est pas un qui
pense rellement ce qu'il dit; pas un qui ne se sentt confondu, si
vous daigniez lui rpondre; pas un qui ne vous dsirt pour femme ou
pour amie, quoiqu'il vous attaque sous ces noms sacrs; pas un enfin
qui, s'il toit malheureux ou proscrit, n'envit le sort de ceux que
vous aimez, et peut-tre mme ne s'adresst  vous qu'il auroit
offense,  vous, mille fois plutt qu' ses meilleurs amis.

Courage donc, madame, courage! la conscience du pass, la certitude de
l'avenir, n'est-ce donc pas assez pour traverser ce temps d'orage! ne
donnez pas  l'envie et  la mchancet, le spectacle qui leur est le
plus agrable, celui d'une me leve, abattue sous leurs coups;
redoublez plutt leur fureur jalouse, en leur montrant que vous tes
calme, et que vous savez tre heureuse. Dieu! si quelque puissance sur
la terre pouvoit m'accorder tout  coup vos souvenirs et vos
esprances, si j'en pouvois jouir un an, je donnerois pour cette anne
tout le temps qui me reste  vivre. Ah! madame, ah! Delphine, qui n'a
pas t coupable, croyez-moi, n'a point souffert!

Je ne pourrois relire cette lettre sans prouver un embarras difficile
 supporter; je me confie donc sans nouvelles rflexions au sentiment
qui l'a dicte, et je vous l'envoie sans me laisser un moment de plus
pour hsiter.




LETTRE XXXI.

Delphine  madame de R.


Quand on est capable d'crire la lettre que je viens de recevoir, il
est impossible que les sentimens les plus vertueux et les plus purs ne
finissent pas par triompher de toutes les foiblesses. Un mouvement si
gnreux m'a fait du bien, et j'ai retrouv le plaisir d'estimer, que
l'amertume et la dfiance m'avoient fait perdre; ce soulagement est
tout ce que ma situation peut permettre.

Je n'ai plus rien  dmler avec le monde, mais je n'oublierai jamais
le sentiment plein de dlicatesse qui vous a porte, madame,  vouloir
me consoler, aux dpens des considrations personnelles qui auroient
arrt toute autre femme.




LETTRE XXXII.

Lonce  Delphine.


Depuis quatre jours, vous vous tes inflexiblement refuse  me voir.
On m'a dit  Paris que vous tiez  Bellerive,  Bellerive que vous
tiez  Paris; on a tromp votre ami  votre porte comme un tranger:
Delphine, jamais vous n'avez t plus injuste, car jamais ma passion
pour vous n'a exerc sur moi plus d'empire! je crois qu'elle a chang
jusqu' mon caractre; daignez m'entendre, vous jugerez mieux que
moi-mme de ce coeur, qui, se confiant tout entier  vous, attend
votre approbation pour s'estimer encore.

Sans doute, le jour de cette affreuse scne, quand je vous retrouvai
presque gare, la douleur de ce qui venoit de se passer, la rage
d'tre condamn  attendre un prtexte pour vous venger, me jetrent
dans le dlire du dsespoir. Je ne sais ce qui m'chappa dans ce
moment; mais ce que je puis attester, c'est que, revenu  moi-mme,
j'prouvai, ce que jamais encore je n'avois ressenti, un mpris
profond pour l'opinion des hommes. Je me demandai comment j'avois pu
attacher tant d'importance aux jugemens les plus injustes,  ceux qui
osent attaquer avec indignit la crature la plus parfaite! et je
m'attendris douloureusement sur vous, ma Delphine, sur votre destine
qui, sans mes torts et sans mon amour, eut t la plus brillante, la
plus heureuse de toutes.

En me livrant, mon amie,  ces penses tristes, mais sensibles,  ces
penses qui adoucissoient entirement mon caractre, puisqu'elles
m'apprenoient  ddaigner ce qui m'avoit si cruellement irrit,
j'ouvris un livre anglois que vous m'avez donn, et les premiers vers
qui frapprent mes regards, comme par un hasard secourable, furent un
portrait de femme qui semble tre le vtre, et que je me plais  vous
transcrire.

    Made to engage all hearts, and charm all eyes;
    Though meek, magnanimous; though witty, wise;
    Polite, as all her life in courts had been;
    Yet good, as she the world had never seen;
    The noble fire of an exalted mind,
    With gentle female tenderness combin'd;
    Her speech was the melodious Voice of Love,
    Her song, the warbling of the vernal grove;
    Her eloquence was sweeter than her song,
    Soft as her heart, and as her reason strong;
    Her form each beauty of her mind express'd,
    Her mind was Virtue by the Graces dress'd.

  [Faite pour attirer tous les coeurs et charmer tous les yeux,  la
  fois douce et magnanime, spirituelle et raisonnable, polie, comme si
  elle avoit pass toute sa vie dans les cours, et bonne, comme si
  elle n'avoit jamais vu le monde. Le noble feu d'une me exalte
  toit tempr dans son caractre par la douce tendresse d'une femme;
  quand elle parloit, on croyoit entendre la voix mlodieuse de
  l'Amour; quand elle chantoit, l'oiseau qui, dans le printemps,
  habite les bosquets de fleurs. Son loquence toit plus douce encore
  que ses chants, sensible comme son coeur, et forte comme sa pense;
  sa figure exprimoit toutes les beauts de son me; son me offroit
  la runion de toutes les vertus et de tous les charmes.]

Voil, Delphine, voil ce que vous tes; jamais aucune femme avant
vous n'a mrit ce portrait! mais l'imagination enflamme de Littleton
le prtoit  l'objet de son culte. Et cependant, combien encore je
pourrois ajouter  ce tableau, qui semble renfermer tout ce qu'il y a
de plus aimable!

Peindrai-je le caractre vrai, confiant et pur, cette me si
facilement attendrie par le malheur des foibles, et si fire contre la
prosprit des orgueilleux! Comment surtout, comment exprimer le
charme indfinissable que vous rpandez autour de vous? ce soin
continuel de plaire, cette flexibilit dans tous les dtails de la
vie, qui vous fait cder, sans y songer,  chacun des arrangement qui
conviennent le mieux  vos amis! Le bonheur se respire autour de vous,
comme s'il toit dans l'air qui vous environne, comme si votre voix,
vos gots, vos talens, votre parure elle-mme, tout ce qui est vous
enfin, rpandoit des sensations agrables. L'on est si bien auprs de
vous, si naturellement bien, que je croyois souvent qu'il m'toit
arriv quelque vnement heureux dont j'prouvois une satisfaction
intrieure; et ce n'toit qu'en vous quittant que je m'apercevois que
vos paroles aimables, vos regards si doux, votre grce inpuisable,
charmoient ma vie, quelquefois  mon insu, comme la Providence se
cache pour nous laisser penser que notre bonheur vient de nous. tre
anglique! femme enchanteresse! c'est vous qui vous tes l'objet de la
malveillance publique, et je pourrois continuer  y attacher quelque
prix! Non, si je vous ai fait souffrir en pensant ainsi, considrez la
scne du concert comme une circonstance heureuse; elle a, je m'en
crois sr, elle a beaucoup chang mon caractre. Je ne vous dirai
point cependant ce qui me revient de mille cts diffrens; je ne vous
dirai point que tous les hommes, toutes les femmes distingues,
s'indignent de ce qui s'est pass chez madame de Saint-Albe; qu'on en
accuse son arrogance et sa sottise; que chacun affirme dj que c'est
par embarras qu'on ne vous a pas parl, que si vous tiez reste, tout
auroit chang; je n'coute plus ces vaines excuses; le monde reviendra
sans doute  vos pieds, je n'en doute pas, mais je ne l'en mpriserai
pas moins.

Ma Delphine, vivons l'un pour l'autre, oublions le reste de l'univers!
mais ne me refuse pas de te voir, ne m'en crois pas indigne; je me
sens ferme  prsent contre l'injustice de l'opinion, contre ce
malheur que mon me n'avoit pas la force de soutenir. Mon amie, ce
jour qui a t peut-tre le plus malheureux de notre vie renouvellera
notre destine; les mchans qui ont voulu nous perdre, en rvoltant
mon caractre, l'ont affranchi du joug qu'il avoit trop long-temps
port; ils ont assur notre bonheur.




LETTRE XXXIII.

Delphine  madame de Lebensei.

Paris, ce 26 novembre.


Je suis mieux que je n'tois la dernire fois que vous tes venue ici,
ma chre lise. Lonce m'a crit la plus aimable lettre; je l'ai revu
plusieurs fois depuis, et jamais je n'ai trouv plus d'amour et de
sensibilit dans son entretien. Quelquefois il lui chappe encore des
mots qui me font croire  des projets de vengeance; mais il les dment
quand il voit l'effroi qu'ils me causent, et j'espre qu'aprs mon
dpart il y renoncera.

Mon dpart! lise, vous m'avez vue parler  madame d'Artenas,  ceux
qui sont venus chez moi, comme si mon intention toit de passer
l'hiver  Paris. Je ne voulois pas que l'on pt croire que je cdois 
la douleur que j'avois prouve chez madame de Saint-Albe, je
craignois d'veiller les soupons de Lonce. Mais hlas! puis-je
oublier la promesse que j'ai donne  Matilde!

Lonce croira que je fuis par un sentiment pusillanime, parce que mes
ennemis m'ont pouvante; il le croira, et je suis condamne  ne pas
le dtromper; il ignorera le vritable motif de mon sacrifice.
Matilde,  combien de peines je me soumets pour vous! Je l'avouerai,
aprs l'affreuse scne du concert, mon caractre m'abandonna pendant
quelques jours; je sentis qu'une femme avoit tort de se croire
indpendante de l'opinion, et qu'elle finissoit toujours par succomber
sous le poids de l'injustice; mais, depuis que j'ai revu Lonce plus
tendre que jamais pour moi, toute mon me auroit repris  l'esprance
du bonheur.

Je ne sais quelle langueur secrte succde  de vives peines; les
impressions douces que Lonce m'a fait goter de nouveau, me sont
mille fois plus chres encore qu'elles ne me l'toient avant les
douleurs que je viens d'prouver. Jamais mon me n'a t si foible,
jamais je ne me suis sentie moins capable de l'effort qui m'est
command.




LETTRE XXXIV.

Delphine  madame de Lebensei.

Paris, ce 2 dcembre.


J'tois retombe, mon amie, dans les incertitudes les plus
douloureuses; la tendresse que Lonce me tmoignoit, le charme
inexprimable de sa prsence me captivoient plus que jamais; et, sans
que je me l'avouasse encore, je ne pouvais me rsoudre  mon dpart.

Avant-hier, j'appris que Matilde toit malade, et Lonce lui-mme me
parut inquiet de son tat; je fus douloureusement afflige de cette
nouvelle, je craignis d'en tre la cause, et je passai la nuit tout
entire dans les combats les plus cruels; voulant me tromper sur mon
devoir, esprant, quand je croyois tenir un raisonnement qui
m'affranchissoit, et retombant l'instant d'aprs, lorsqu'une
inspiration soudaine de la conscience renversoit tout ce qui me
sembloit le plus spcieux.

Agite par une insomnie si douloureuse, je me levai hier  huit heures
du matin, et je descendis de mon jardin dans les Champs-lises, pour
essayer si l'exercice et le grand air me feroient du bien; je passai
devant la maison qu'occupoit autrefois madame de Vernon; vous saviez
qu'elle s'est fait ensevelir dans son jardin, et que sa fille,
mcontente de cette volont qu'elle ne trouve pas assez religieuse, a
conserv la maison sans vouloir l'occuper. Je me reprochai de n'avoir
pas t verser quelques pleurs sur ces cendres dlaisses; je me
rappelai que ce jour mme toit l'anniversaire de sa mort: la clef de
mon jardin ouvroit aussi celui de madame de Vernon, nous l'avions
ainsi voulu, dans les jours de notre liaison, j'essayai donc d'entrer
par les Champs-lises. J'eus d'abord de la peine  ouvrir cette porte
ferme depuis un an; enfin, j'y russis, et je me trouvai dans ce
jardin, o, pour la premire fois, Lonce m'avoit parl de son amour,
quand la plus belle saison de l'anne couvroit tous les arbustes de
fleurs; il ne restoit pas une feuille sur aucun d'eux; cette maison,
jadis si brillante, toit ferme comme une habitation qu'on avoit
abandonne. Un brouillard froid et sombre obscurcissait tous les
objets, et mes souvenirs se retraoient  moi  travers la tristesse
de la nature et de mon coeur.

Ah! le pass, le pass! quels liens de douleur nous attachent  lui!
Pourquoi les jours ne s'coulent-ils pas sans laisser aucune trace?
L'imagination peut-elle suffire  toutes ces formes du malheur, qu'on
appelle les divers temps de la vie?

Je cherchai quelques minutes,  travers les feuilles mortes qui
taient sur la terre, les sentiers du jardin qui pouvoient me conduire
o je croyois que les restes de madame de Vernon toient dposs;
enfin, je trouvai l'urne qui dsignoit sa tombe; je vis sur cette urne
deux vers italiens qu'elle m'avoit souvent fait chanter, parce qu'elle
en aimoit l'air.

    E tu, chi sa se mai
    Ti sovverrai di me!

  [Et toi, qui sait si jamais tu te souviendrai de moi!]

Il me sembla que cette inscription m'accusoit d'un long oubli; je me
repentis d'avoir laiss passer une anne sans venir auprs de ce
monument. Ah! pourquoi, pensois-je en moi-mme, pourquoi Sophie
est-elle la cause de tous mes malheurs? Mes regrets, souvent troubls
par cette ide, ne m'ont point ramene dans ces lieux; je craignois
d'offenser sa mmoire en y portant le sentiment de mes peines, et
j'aimois mieux touffer les penses qui, tour  tour, m'loignoient et
m'attiroient vers elle.

Adieu, Sophie, dis-je alors en versant beaucoup de larmes; je vais
quitter pour jamais la France, je n'en reverrai plus mme les
tombeaux! je romps avec tout ce qui me fut cher, pour accomplir le
serment que je t'ai fait; les pleurs que je verse en ce moment
t'attestent encore que je n'ai conserv de notre amiti qu'un souvenir
doux. Adieu.--Alors, aprs m'tre penche quelques instans sur cette
urne avec affection et regret, je me relevai en rptant avec
enthousiasme:--Oui, je tiendrai le serment que je t'ai fait; oui, je
me sacrifierai pour le bonheur de ta fille!--Comme je me retournois,
je vis Matilde qui m'avoit entendue, ple, le visage altr, et les
yeux remplis de larmes qu'elle s'efforoit de retenir.--Ce que
j'entends est-il vrai? s'cria-t-elle en se jetant  genoux devant
l'urne de sa mre. M'auroit-on trompe, dit-elle en me regardant,
lorsqu'on m'assuroit que vous tiez rsolue  passer l'hiver ici?
Dieu! j'ai bien souffert depuis que je l'ai cru.--On vous a trompe,
Matilde, lui dis-je en serrant ses deux mains qu'elle levoit vers le
ciel; ce que vous avez demand vous est accord; ce n'est qu' moi que
tout bonheur est refus dans cette vie. Adieu.

--Je quittai Matilde  ces mots, sans lui donner le temps de me
rpondre, et je revins chez moi, sans avoir rflchi que je venois de
me lier encore plus solennellement que jamais. Quand le mouvement
exalt que j'avois prouv fut un peu calm, je sentis en frmissant
que tout toit dit. Depuis ce moment cette douleur ne m'a plus laiss
de relche; j'ai vu Lonce, et dans doute je me serois trahie, s'il
n'avoit pas attribu mon motion  ce que je lui ai dit de ma visite
au tombeau, en lui taisant que j'y avois trouv Matilde. Si j'tois
encore une fois seule avec lui, il sauroit tout; il faut partir, le
dlai n'est plus possible.

J'ai envoy ce matin un courrier  Mondoville pour conjurer M. Barton
de venir. Je ne veux pas que Lonce, au moment o il apprendra mon
dpart, soit seul, sans un confident de notre amour, sans l'ami de son
enfance: seul! hlas! et je le quitte, lui, qui depuis un an m'a donn
tant d'heures dlicieuses; lui qui m'aime avec une tendresse si vraie!
Il croit encore, dans ce moment, que je n'ai pas l pense de me
sparer de lui; il se rveille chaque jour avec cette certitude qui
lui est si douce; il arrange les heures de sa journe pour me voir, et
bientt on viendra lui dire que je suis partie, partie pour jamais,
sans que l'on sache mme dans quel lieu j'ai cach ma misrable
destine! je n'existerai plus pour Lonce que comme les morts qu'on
regrette; il m'appellera, et je ne l'entendrai pas, moi que sa voix a
toujours si profondment mue! moi qui, d'un accent si tendre,
rpondais  ses prires! Rien, rien de moi ne se ranimera autour de
lui, pour lui rpter encore que je l'aime!

Ma chre lise, c'est  vous que je confie mes dernires volonts;
aprs mon dpart venez le voir, parlez-lui le langage consolateur que
vous a sans doute appris l'amour! dites-lui tout ce que vous savez de
ma douleur, tout, hors le vrai motif qui me dtermine. Il croira que
j'ai foibli devant la haine, et que l'intrt de son bonheur ne m'a
pas donn la force de la supporter. Hlas! il sera bien injuste, mais
il n'accusera point sa femme, la mre de son enfant. Dites-lui que je
jugerai de son respect pour mon souvenir, par sa conduit envers
Matilde. lise, vous crirez  ma soeur, et j'apprendrai par ses
lettres ce que j'ai besoin encore de savoir; car vous-mme, won amie,
vous ne saurez point o je vais; Lonce nous le demanderoit, comment
pourriez-vous le lui cacher? Il me suivroit, et j'aurois une troisime
fois essay de m'loigner pour retomber sous le charme; non, le devoir
a parl trop haut, qu'il soit obi!

Dans l'asile o je vais m'ensevelir, ce n'est pas l'oubli, la
rsignation mme que j'espre; je cherche un lieu solitaire o l'on
vive d'aimer, sans que ce sentiment, renferm dans le coeur, nuise au
bonheur de personne; sans qu'il existe une autre vie que la mienne
tourmente par l'affection que j'prouve. Lui, cependant, hlas! ne
souffrira-t-il pas longtemps encore? Mais pouvoit-il tre heureux,
agit sans cesse par ses devoirs, l'opinion et l'amour? Ne
m'offrirai-je pas  sa mmoire, plus pure, plus intressante que dans
ce monde, o sans cesse il avoit besoin de me dfendre, o sans cesse
il souffroit pour moi? L'amour mme, l'amour seul, ne devoit-il pas
m'inspirer le besoin de renouveler mon image dans son souvenir, par
l'absence et le malheur? que n'ai-je pas craint de la calomnie!
Vainement parot-elle apaise; vainement Lonce assure-t-il qu'il est
devenu insensible; dois-je y compter? Ah! qui peut prvoir de quelle
douleur l'accomplissement d'un devoir nous prserve!

Lorsque je serai partie pour toujours, je dsire que, s'il est
possible, mes amis dtruisent entirement tout ce qu'on a pu dire
d'injuste sur moi. Quand je saurai qu'ils y ont russi, je ne
reviendrai pas, mais je penserai avec douceur que Lonce n'entend plus
dire que du bien de son amie. Je prie M. de Lebensei d'entretenir des
relations suivies avec M. de Mondoville; malgr la diversit de leurs
manires de voir, il s'en est fait aimer par la supriorit de son
esprit et la droiture de son caractre. Je le conjure de rpter
souvent  Lonce, qu'il ne doit prendre aucun parti dans la guerre que
les nobles offenss veulent exciter contre la France; je crains
toujours que, loin de moi, les personnes de sa classe ne le
dterminent, si cette guerre a lieu,  ce qu'elles reprsenteraient
comme un devoir de l'honneur. S'il peut s'intresser de nouveau aux
tudes qui lui plaisent, l'occupation lui fera du bien, et ses regrets
se changeront enfin, je l'espre, en une peine douce; et, dans cette
vie de douleur, c'est l'tat habituel des mes sensibles.

Oui, je souhaite, lise, que vous deux, qui m'avez si tendrement
aime, vous soyez les amis de Lonce; ne m'est-il pas permis de
dsirer encore ce lien avec lui? Plus que celui-l, grand Dieu! tant
que je vivrai! et le revoir encore une fois, si la mort, s'annonant 
moi d'avance avec certitude, me laisse le temps de le rappeler. lise,
adieu; quand nous retrouverons-nous? Si j'en crois les pressentimens
que mes malheurs ont constamment justifis, l'adieu que je vous dis
sera long. Ah! quel effort! mais pourquoi murmurer?




LETTRE XXXV.

Delphine  Matilde.

Paris, ce 4 dcembre.


Dans la nuit de demain, Matilde, je quitterai Paris, et peu de jours
aprs, la France. Lonce ne saura point dans quel lieu je me
retirerai; il ignorera de mme, quoi qu'il arrive, que c'est pour
votre bonheur que je sacrifie le mien. J'ose vous dire, Matilde, votre
religion n'a point exig de sacrifice qui puisse surpasser celui que
je fais pour vous; et Dieu qui lit dans les coeurs, Dieu qui sait la
douleur que j'prouve, estime dans sa bont cet effort ce qu'il vaut.
Oui, j'ose vous le rpter, quand j'aime mieux mourir qu'avoir  me
reprocher vos douleurs, j'ai plus qu'expi mes fautes; je me crois
suprieure  celles qui n'auroient point les sentimens dont je
triomphe.

Vous tes la femme de Lonce, vous avez sur son coeur des droits que
j'ai d respecter; mais je l'aimois, mais vous n'avez pas su peut-tre
qu'avant de vous pouser.... Laissons les morts en paix. Vous m'avez
adjure de partir, au nom de la morale, au nom de la piti mme:
pouvois-je rsister, quand il devroit m'en coter la vie! Matilde,
vous allez tre mre, de nouveaux liens vont vous attacher  Lonce;
femme bnie du ciel, coutez-moi: si celui dont je me spare me
regrette, ne blessez point son coeur par des reproches; vous croyez
qu'il suffit du devoir pour commander les affections du coeur, vous
tes faite ainsi; mais il existe des mes passionnes, capables de
gnrosit, de douceur, de dvouement, de bont, vertueuses en tout,
si le sort ne leur avoit pas fait un crime de l'amour! Plaignez ces
destines malheureuses, mnagez les caractres profondment sensibles;
ils ne ressemblent point au vtre, mais ils sont peut-tre un objet de
bienveillance pour l'tre suprme, pour la source ternelle de toutes
les affections du coeur.

Matilde, soignez avec dlicatesse le bonheur de Lonce; vous avez
loign de lui sa fidle amie, chargez-vous de lui rendre tout l'amour
dont vous le privez. Ne cherchez point  dtruire l'estime et
l'intrt qu'il conservera pour moi, vous m'offenseriez cruellement;
il faut dj me compter parmi ceux qui ne sont plus; et le dernier
acte de ma vie ne mrite-t-il pas vos gards pour ma mmoire!

Adieu, Matilde; vous n'entendrez plus parler de moi; la compagne de
votre enfance, l'amie de votre mre, celle qui vous a marie, celle
enfin qui n'a pu supporter votre peine, n'existe plus pour vous ni
pour personne. Priez pour elle, non comme si elle toit coupable,
jamais elle ne le fut moins, jamais surtout il ne vous a t plus
ordonn de ne pas tre svre envers elle! mais priez pour une femme
malheureuse, la plus malheureuse de toutes, pour celle qui consent 
se dchirer le coeur, afin de vous pargner une foible partie de ce
qu'elle se rsigne  souffrir.




LETTRE XXXVI.

Mademoiselle d'Albmar  Delphine.

Lyon, ce 1er dcembre 1791.

[Cette lettre arriva le matin mme du 5 dcembre.]


Je n'ai point reu de lettres de vous depuis mon dpart, ma chre
Delphine; je me hte d'arriver  Montpellier pour les trouver. J'ai vu
ce malheureux Valorbe  mon passage  Moulins; il est encore retenu
dans sort lit par ses blessures; mais, quand il sera guri, sa
situation sera bien plus dplorable; il ne peut pas rester dans son
rgiment; l'animadversion est telle contre lui, qu'il n'y prouverait
que des dsagrmens insupportables: il sera forc de tout quitter. Il
m'a paru trs-sombre, et parlant de vous avec un mlange de
ressentiment et d'amour fort effrayant; il rappelle ce qu'il a fait
pour vous, il se croit des droits sans bornes  votre reconnoissance,
et laisse entendre que si vous les mconnoissez, il s'en vengera sur
Lonce ou sur vous. Enfin, il m'a paru saisi d'une fureur rflchie
extrmement redoutable; on diroit qu'aprs avoir beaucoup souffert, il
prouve le besoin de faire partager aux autres son malheur, et je ne
l'ai plus trouv le moins du monde accessible  cette crainte de vous
affliger, qui avoit autrefois de l'empire sur lui; j'ai peur que vous
n'ayez beaucoup  redouter de ses perscutions.

loignez-vous de Lonce pour un temps, revenez prs de moi, c'est le
seul moyen d'apaiser M. de Valorbe, et d'viter ainsi les plus grands
malheurs. Ah! ma chre Delphine, que j'ai souffert dans Paris, dans
cette ville que je dteste! En approchant de ma retraite, je sens mon
me se calmer; cependant je n'y serai point heureuse, si je ne vous y
vois pas; vous avez encore ajout, pendant les quatre mois que nous
venons de passer ensemble,  ma tendresse pour vous. Au milieu de tant
de peines, de tant d'injustices, il ne vous est pas chapp un seul
sentiment amer, un seul mouvement de haine; vous avez support les
torts les plus rvoltans comme une ncessit, comme un accident du
sort, et non comme un sujet de colre ou de ressentiment.

Mon amie, j'en suis sre, avec une me si douce vous pourrez trouver
du calme, et peut-tre du bonheur dans la solitude; je vous y espre,
je vous y attends avec un coeur tout  vous.




LETTRE XXXVII.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Melun, ce 6 dcembre 1791.


Le sacrifice est fait, la vie est finie. Pardonnez-moi si je suis
long-temps sans vous crire, si je ne vous rejoins pas, si je meurs
pour vous, comme pour lui: ce que vous m'avez mand sur M. de Valorbe
ne m'te-t-il pas jusqu' l'espoir du repos que je conservois encore!
Quel asile puis-je trouver, qui soit assez impntrable pour me cacher
 celui qui me poursuit, comme  celui que j'aime?

Je l'ai quitt! je l'ai quitt! Je ne le reverrai plus! pensez-vous
qu'il puisse me rester aucune raison, aucune force? n'ai-je pas tout
puis pour partir? A prsent, j'erre avec cette pauvre Isore dans le
vide immense o je suis jete! Pleurez sur moi, ma soeur, vous, le
seul tre inform dsormais de mon nom, de ma demeure, de mon
existence! Sans l'enfant de Thrse, sans vous, me serois-je condamne
 vivre?

M. Barton est arriv avant-hier d'aprs ma lettre: je lui ai tout
confi, hors le vrai motif de mon dpart; j'ai prouv peut-tre
encore un moment doux, lorsque cet honnte homme, me prenant la main,
avec des larmes dans les yeux, me dit:--Madame, il ne convient pas 
mon ge de s'abandonner  l'attendrissement que me fait prouver votre
rsolution; cependant, qu'il me soit permis de vous dire que jamais
mon coeur n'a t pntr pour aucune femme d'autant d'intrt ni
d'admiration!--Louise, pourquoi l'approbation de la vertu ne
m'a-t-elle pas fait plus de bien?

Il fut convenu entre M. Barton et moi qu'aprs mon dpart, il useroit
de tout son ascendant sur Lonce, pour l'engager  demeurer auprs de
Matilde, auprs de celle qui, dans quelques mois, doit tre la mre de
son enfant. Je ne voulois point crire  Lonce; je ne sais si je
l'aurois pu, sans anantir le reste de mes forces: d'ailleurs, je ne
pouvois pas lui apprendre ce qui s'toit pass entre Matilde et moi,
et comment retenir aucune de ses penses en disant adieu  ce qu'on
aime! Je priai nanmoins M. Barton de ne pas refuser  Lonce la
consolation de savoir ce qu'il m'en avoit cot pour partir; je lui
recommandai de ne pas nous laisser seuls, Lonce et moi; dans l'tat
o j'tois, je n'aurois pu rien cacher. Je dcidai que je partirois le
lendemain; jour que Lonce disoit avoir choisi pour aller  la
campagne avec madame de Mondoville; ainsi je me drobois  ce que
j'aime, avec les prcautions qu'on pourroit prendre pour chapper 
des perscuteurs.

Lonce vint le soir, il toit rveur, et ne parut pas dsirer lui-mme
que M. Barton s'loignt. Aprs une heure de la conversation la plus
pnible, et que de longs silences interrompoient souvent, Lonce se
leva pour partir; dans ce moment un tremblement affreux me saisit, et
je retombai sur ma chaise comme anantie; lui-mme, occup sans doute
de son dessein, que j'ignorois alors, toit tout entier concentr dans
sa propre motion, et ne remarqua point ce qui auroit pu l'tonner
dans la mienne; il pressa ma main sur ses lvres avec une ardeur
trs-vive, et s'enfuit prcipitamment, en m'criant de la porte:
--Delphine, ne m'oubliez jamais!--Je crus qu'il m'avoit devine, je
voulois le suivre, la force me manqua; et quand il fut parti, l'ide
terrible que je l'avois vu pour la dernire fois me saisit, je ne
pouvois m'y soumettre. Lonce, en me quittant plus tt que je ne m'y
attendois, avoit trop prcipit mes impressions; mon me n'avoit point
pass par ces douleurs successives qui prparent  la dernire;
j'avois reu comme un coup subit dans le coeur, qui me faisoit un mal
insupportable; je voulois, sans changer de rsolution, voir encore une
fois Lonce; je n'avois rien recueilli pour l'absence, je n'avois pas
assez contempl ses traits, je n'avois pu lui faire entendre un
dernier accent qui restt dans son coeur.

Je passai la nuit entire  combiner et repousser tour  tour mille
projets divers pour l'apercevoir encore une fois, pour adoucir le mal
que m'avoient fait de si brusques adieux. Immobile sur mon lit o je
m'tois jete, je n'osois, pendant cette cruelle agitation, ni me
lever, ni faire un pas, ni changer de place, comme si le moindre
mouvement avoit d tre une nouvelle douleur; le jour vint, et j'eus
cependant la force de dire  Antoine, en lui recommandant le secret,
que je partois  onze heures du soir. J'avois fix ce moment, parce
que M. Barton devoit revenir chez moi dans la soire;  midi, l'on me
remit votre lettre, o vous m'apprenez les cruelles dispositions de M.
de Valorbe; l'effroi qu'elle me causa me donna de la force pendant
quelques instans; cette perscution, cette fureur dont Lonce pouvait
devenir l'objet, me fit sentir la ncessit de disparatre d'un monde
o j'attirois sans cesse de nouveaux prils sur l'objet de ma
tendresse. Je sentis aussi que si je diffrois  partir, ou si
j'allois vers vous, M. de Valorbe, apprenant dans quel lieu il
pourroit me trouver, ne tarderoit pas  venir me chercher; et que
Lonce, indign de le savoir prs de moi, se hteroit d'arriver pour
l'en punir. Je n'hsitai donc plus, et je donnai, pendant quelques
heures, des ordres pour mon dpart, avec assez de calme; mais dans ce
moment Isore, qui avoit dcouvert les prparatifs que j'avois
commands, vint, tout en chantant, se jeter dans mes bras, pour se
rjouir de faire un voyage; sa gat me causa une motion que je ne
pus surmonter, et, l'loignant de moi, je passai plusieurs heures 
verser des larmes.

Hlas! j'en rpandois alors, pendant que je n'tois pas encore
tout--fait loin de lui, pendant qu'il n'toit pas encore absolument
impossible qu'il entrt dans ma chambre, et me serrt dans ses bras.

Le temps se passoit ainsi, lorsque peu de temps aprs dix heures M.
Barton arriva; il toit extrmement troubl; je me htai de lui
demander d'o lui venoit cette altration, s'il ne savoit rien de
Lonce, s'il craignoit qu'il n'et dcouvert mon dpart.--Il l'ignore,
me dit-il; mais je n'en suis pas moins dans une inquitude mortelle;
Lonce, sans en avoir averti personne, est revenu il y a une heure de
la campagne, en y laissant madame de Mondoville. Il y a ce soir un
grand bal masqu, o il veut aller; j'ai insist pour connotre la
cause de cet empressement, qui lui est si peu naturel; il n'a voulu
d'abord me rien rpondre; mais comme il partoit, quelques mots qu'il a
dits  l'un de ses gens ont veill mes soupons, et je l'ai forc 
m'avouer que dans cette fte, o les femmes vont dguises, mais les
hommes,  visage dcouvert, il croyoit trs-facile de faire natre un
sujet de querelle  l'instant mme; et que, certain d'y rencontrer M.
de Montalte, le cousin de M. de Valorbe, il avoit choisi ce jour pour
se venger, sans vous compromettre, des propos insultans que, depuis le
concert de madame de Saint-Albe, il n'a point cess, me dit Lonce, de
rpter contre vous.

--Il est parti pour ce bal, m'criai-je, dans cet affreux dessein! que
ferons-nous? comment ne l'avois-je pas devin? sa tristesse, hier en
me quittant, ses dernires paroles ne m'annonoient-elles pas un
projet funeste? et la douleur atroce que j'ai prouve, quand il a
disparu, n'est-elle pas un pressentiment que je ne le reverrai plus;
il est parti, rptai-je  M. Barton; pourquoi ne l'avez-vous pas
suivi?--Il ne l'auroit pas souffert, rpondit M. Barton; il m'a dit
qu'il alloit chercher un de ses amis pour se rendre ensemble au
bal.--Eh bien! eh bien! interrompis-je, dtermine soudain, il est
temps encore de se rendre  ce bal masqu: je n'y serai point
reconnue, je reverrai Lonce encore, je lui parlerai, je l'empcherai
de provoquer M. de Montalte; oui, je tenterai ce dernier effort, je le
dois, je le puis.--Et sans attendre l'avis de M. Barton, je sonnai
pour qu'on m'apportt le domino noir qui devoit m'envelopper. M.
Barton, ayant vainement essay de me dtourner de mon projet, me
proposa de m'accompagner; je lui fis sentir que Lonce, tonn de le
voir  ce bal, souponneroit la vrit, et s'loigneroit  l'instant
mme de nous deux.

Au moment o Isore vit pour la premire fois cet habillement de bal,
qui lui toit tout--fait inconnu, elle en eut peur, et vainement mes
femmes voulurent la rassurer, en lui disant que c'toit une parure de
fte; l'enfant, comme s'il et t averti que ce vtement de la gat
cachoit le dsespoir, rptoit sans cesse en pleurant:--Est-ce que ma
seconde maman va faire comme la premire, est-ce que je ne la reverrai
plus?--Hlas! pauvre enfant, dis-je en moi-mme, cette nuit sera
peut-tre en effet la dernire de ma vie! chaque moment de retard me
paroissoit un danger de plus pour Lonce; je partis, et M. Barton
monta avec moi dans ma voiture, rsolu d'y rester pour m'attendre;
enfin, j'arrivai  la porte de la fte, je descendis, j'entrai, et l
commena pour moi ce supplice qui devoit toujours s'accrotre; le
contraste cruel de tout l'appareil de la joie, avec les tourmens
affreux qui me dchiroient.

Je traversai la foule de ceux qui se trouvoient peut-tre tous, alors,
dans le moment le plus gai de leur vie; tandis que moi, j'ignorais si
je ne marchois pas  la mort. Je fus long-temps  parcourir la salle,
sans dcouvrir d'aucun ct ni Lonce, ni M. de Montalte; errante
ainsi, sans pouvoir tre reconnue, et dans le trouble le plus cruel
que je pusse prouver, des sensations extraordinaires s'emparrent
tout  coup de moi; j'avois peur de ma solitude, au milieu de la
foule; de mon existence, invisible aux yeux des autres, puisque aucune
de mes actions ne m'toit attribue. Il me sembloit que c'toit mon
fantme qui se promenoit parmi les vivans, et je ne concevois pas
mieux les plaisirs qui les agitoient, que si du sein des morts j'avois
contempl les intrts de la terre. Je cherchois  travers toutes ces
figures, que je voyois comme dans un rve cruel, un seul homme, un
seul tre qui existoit encore pour moi, et me rendoit aux impressions
relles dans toute leur force et leur amertume. Je passois
silencieusement au milieu des danses et des exclamations de joie, et
je portois dans mon me tout ce que la nature peut prouver de
douleur, sans jeter un cri, sans obtenir la compassion de personne. O
souffrances morales! comme vous tes caches au fond du coeur dont
vous faites votre proie! vous le dvorez en secret, vous le dvorez
souvent au milieu des ftes les plus brillantes; et tandis qu'un
accident, une douleur physique, rveillent la sympathie des tres les
plus froids, une main de fer serre votre poitrine, vous ravit l'air,
oppresse votre sein, sans qu'il vous soit permis d'arracher aux
autres, par aucun signe extrieur, des paroles de commisration.

Aprs avoir long-temps march d'un bout de la salle  l'autre, avec
une activit et une agitation continuelles, Lonce parut enfin dans
une loge, regardant par toute la salle avec une impatience
remarquable, pour dcouvrir quelqu'un qu'il cherchoit. Je montai
quelques marches pour aller vers lui; et comme il devoit
ncessairement passer devant moi, en rentrant dans la salle, je restai
quelque temps appuye sur la balustrade de l'escalier pour le regarder
encore; ce plaisir, le dernier, me jetoit, malgr tout ce qui
m'environnoit, dans une rverie profonde; et tant que je pus le
considrer ainsi, mes inquitudes mme pour lui sembloient tre
suspendues. Ds qu'il descendit, je me htai de le suivre, rsolue de
m'attacher  ses pas, et de lui parler en me faisant connotre, si
j'apercevois M. de Montalte. Lonce se retourna deux ou trois fois,
tonn de mon insistance, et ses yeux se fixrent sur ce masque qui
l'importunoit, avec une expression d'indiffrence trs-ddaigneuse: ce
regard, quoiqu'il ne s'adresst point  moi, me serra le coeur, et je
mis ma main sur mes yeux pendant un moment, pour rassembler mes forces
qui m'abandonnoient.

Je relevai la tte; un flot de monde m'avoit dj spare de
Lonce, et je le vis assez loin de moi, coudoyant M. de Montalte
qui se retournoit pour lui en demander l'explication; je voulus
m'avancer, la foule arrtoit chacun de mes pas; je saisis le bras
d'un homme que je connoissois  peine, et je le priai de m'aider 
traverser la foule; cet homme odieux me retenoit pour examiner ma
main, pour considrer mes yeux, et m'adressoit tous les fades
propos de cette insipide fte, quand,  dix pas de moi, il
s'agissoit de la vie de Lonce.--Aidez-moi, rptois-je  celui qui
m'accompagnoit, aidez-moi, par piti!--Et je le tranois de toute
ma force, pour qu'il fendt la presse que je ne pouvois seule
carter; je voyois Lonce qui, aprs avoir parl vivement  M. de
Montalte, se dirigeoit avec lui vers la sortie de la salle; il
marchoit, je le suivois, mais j'tois toujours  vingt pas de lui
sans pouvoir jamais franchir cette infernale distance, qu'on et
dite dfendue par un pouvoir magique; enfin, coupant seule par un
dtour dans les corridors, je crus pouvoir me trouver  la grande
porte avant Lonce; mais comme j'y arrivois, je le vis qui sortoit
par une autre issue; je courus encore quelques pas, je tendis les
bras vers lui, je l'appelai; mais, soit que ma voix dj trop
affoiblie ne pt se faire entendre, soit qu'il ft uniquement
occup du sentiment qui l'animoit, il poursuivit sa route, et je le
perdis de vue au milieu de la rue, me trouvant entoure de chevaux,
de cochers qui me crioient de me ranger, de voitures qui venoient
sur moi, sans que je fisse un pas pour les viter: un de mes gens
me reconnut, m'enleva sans que je le sentisse, et me porta dans ma
voiture: quand j'y fus, la voix de M. Barton me rappelant 
moi-mme, j'eus encore la force de lui dire de suivre Lonce, et de
lui montrer le ct de la rue par lequel il avoit pass avec M. de
Montalte; ces mots prononcs, je perdis entirement connaissance.

Quand je rouvris les yeux, je me trouvai chez moi, entoure de mes
femmes effrayes; je crus fermement d'abord que je venois de faire le
plus horrible songe, et je les rassurai dans cette conviction;
cependant par degrs, mes souvenirs me revinrent: quand le plus cruel
de tous me saisit, je retombai dans l'tat dont je venois de sortir.
Enfin de funestes secours me rappelrent  moi, et je passai trois
heures telles, que des annes de bonheur seroient trop achetes  ce
prix; envoyant sans cesse chez M. Barton, chez Lonce, pour savoir
s'ils toient rentrs, coutant chaque bruit, allant au-devant de
chaque messager, qui me rpondoit toujours: _Non, madame, ils ne sont
pas encore rentrs_; comme si ces paroles toient simples, comme si
l'on pouvoit les prononcer sans frmir! J'avois puis tous le moyens
de dcouvrir ce qu'toit devenu Lonce; j'tais retombe dans
l'inaction du dsespoir, et jete sur un canap, je cherchois des
yeux, je combinois dans ma tte quels moyens pourroient me donner la
mort,  l'instant mme o j'apprendrois que Lonce n'toit plus: quand
j'entendis la voix de M. Barton, je tombai  genoux en me prcipitant
vers lui.--Il est sauv, me dit-il; il n'est point bless, son
adversaire l'est seul, mais pas grivement; tout est bien, tout est
fini.

Louise, une heure aprs avoir reu cette assurance, j'tois encore
dans des convulsions de larmes; mon me ne pouvoit rentrer dans ses
bornes. J'appris enfin que Lonce s'toit battu avec M. de Montalte et
l'avoit bless; mais qu'il avoit montr dans ce duel tant de bravoure
et de gnrosit, tant d'oubli de lui-mme, tant de soins pour M. de
Montalte, lorsqu'il avoit t hors de combat, qu'il avoit tout--fait
subjugu son adversaire, et qu'il en avoit obtenu tout ce qu'il
dsiroit relativement  moi; la promesse d'attribuer leur duel  une
querelle de bal masqu, et de chercher naturellement toutes les
occasions de me justifier en public, sur tout ce qui concernoit M. de
Valorbe. M, Barton toit arriv  temps pour tre tmoin du combat,
aprs avoir inutilement cherch pendant plusieurs heures Lonce, qui
attendoit le jour avec M. de Montalte, chez un de leurs amis communs.
M. Barton toit anim par l'enthousiasme en me parlant de Lonce; il
est vrai que, pendant toute cette nuit, ses paroles et ses actions
avoient eu constamment le plus sublime caractre, et c'toit dans ce
moment mme qu'il falloit se sparer de lui!

J'en sentois la ncessit plus que jamais, j'avois en horreur ce que
je venois d'prouver; et de tout ce qu'on peut souffrir sur la terre,
ce qui me parot le plus terrible, c'est de craindre pour la vie de
celui qu'on aime. Je n'tois point  l'abri de cette douleur, elle
pouvoit se renouveler; M. de Valorbe m'en menaait: Cette ide vint
s'unir au sentiment du devoir, qu'il ne m'toit plus permis de
repousser, et je partis sans rien voir, sans rien entendre, dans je ne
sais quel garement, dont je ne suis sortie que quand la fatigue
d'Isore m'a force d'arrter ici.

Vous ne pouvez vous faire l'ide de ce que je souffre, de l'effort
qu'il m'a fallu faire, mme pour vous crire! Quand je n'aurais pas
besoin de cacher ma retraite  Lonce et  M. de Valorbe, je ne
devrais pas aller vers vous; il faut, dans l'tat o je suis,
combattre seule avec soi-mme; le froid de la solitude me redonnera
des forces; je vous aime, je ne puis vous voir; l'attendrissement,
l'affection me feroient trop de mal, la moindre motion nouvelle
pourrait m'anantir; laissez-moi. Je vais en Suisse: Lonce m'a dit
que dans ses voyages c'toit le pays qu'il avoit prfr; s'il vient
une fois verser des larmes sur ma tombe, j'aime  penser que ce sera
prs des lieux qui captivrent son imagination, dans les premires
annes de sa vie; c'est assez de cette esprance pour dterminer ma
route dans le vaste dsert du monde, o je puis fixer ma demeure  mon
choix.

Louise, si je suis long-temps sans vous crire, n'en soyez point
inquite, il faut que je vive, je me suis charge d'Isore; je vais
mander  sa mre que je m'y engage de nouveau; je veux l'lever, je
veux laisser du moins aprs moi quelqu'un dont j'aurai fait le
bonheur. Vous, ma soeur, crivez-moi sous l'adresse que je vous
envoie; vous saurez par madame de Lebensei l'effet que mon dpart aura
produit sur Lonce; mais prenez garde, en me l'apprenant, prenez garde
 ma pauvre tte, elle est bien trouble; il faut la mnager, je me
crains quelquefois moi-mme. Cependant, pourquoi dans les longues
heures de rflexion qui m'attendent ne saurois-je pas contempler avec
fermet mon sort? J'ai trop long-temps lutt pour tre heureuse: le
jour o il a t l'poux de Matilde, que ne m'tois-je dit que le ciel
avoit prononc contre moi!




LETTRE XXXVIII.

Delphine  madame d'Ervins, religieuse au couvent de Sainte-Marie, 
Chaillot.

Melun, ce 6 dcembre.


Des circonstances non moins cruelles, ma chre Thrse, que celles qui
ont dcid de votre sort me forcent  m'loigner pour jamais de Paris
et du monde; j'emmne votre fille avec moi, j'achverai son ducation
avec soin, et je lui assurerai la moiti de ma fortune. Elle en jouira
peut-tre bientt, si je prends le mme parti que vous, si je
m'enferme pour jamais dans un couvent.

Vous serez tonne qu'un tel projet m'ait sembl possible avec les
opinions que vous me connoissez; elles ne sont point changes: mais je
voudrois mettre une barrire ternelle entre moi et les incertitudes
douloureuses que les passions font toujours renatre dans le coeur.
Dites-moi si vous croyez qu'il suffise d'une rsignation courageuse et
de la religion naturelle pour trouver du repos dans un asile semblable
au vtre; vous seule au monde savez que ce sombre dessein m'occupe,

Isore vous crit mon adresse, le nom que j'ai pris; il ne reste dj
plus de traces de moi; mais quelquefois je me sens un vif dsir de
revivre, et des voeux irrvocables pourroient seuls l'touffer.





DELPHINE.

CINQUIME PARTIE.


FRAGMENS

DE QUELQUES FEUILLES CRITES PAR DELPHINE, PENDANT SON VOYAGE.




PREMIER FRAGMENT.

Ce 7 dcembre 1791.


Je suis seule, sans appui, sans consolateur; parcourant au hasard des
pays inconnus, ne voyant que des visages trangers, n'ayant pas mme
conserv mon nom, qui pourroit servir de guide  mes amis pour me
retrouver! C'est  moi seule que je parle de ma douleur: ah! pour qui
fut aim, quel triste confident que la rflexion solitaire!

J'ai fait trente lieues de plus aujourd'hui: je suis de trente lieues
plus loigne de Lonce! Comme les chevaux alloient vite! les arbres,
les rivires, les montagnes, tout s'enfuyoit derrire moi; et les
dernires ombres du bonheur pass disparoissoient sans retour.
Inflexible nature! je te l'ai redemand, et tu ne m'as point offert
ses traits; pourquoi donc, avec un des nuages que le vent agite,
n'as-tu pas dessin dans l'air cette forme cleste? Son image toit
digne du ciel, et mes yeux, fixs sur elle, ne se seroient plus
baisss vers la terre!

Le malheur m'accable, et cependant je sens en moi des lans
d'enthousiasme, qui m'lvent jusqu'au souverain Crateur; il est l,
dans l'immensit de l'espace; mais aimer, fait arriver jusqu' lui.
Aimer!... O mon Dieu! dans l'infortune mme o je suis plonge, je te
remercie de m'avoir donn quelques jours de vie que j'ai consacrs 
Lonce.

Isore dort l, devant moi, et sa mre a tarit souffert! et moi aussi,
qui me suis charge d'elle, j'ai dj vers tant de pleurs! Cher
enfant, que t'arrivera-t-il? quel sera ton sort un jour? que ne
peux-tu repousser la vie! et loin de la craindre, tu vas au-devant
d'elle avec tant de joie.... Ah! comme elle t'en punira. Pauvre nature
humaine, quelle piti profonde je me sens pour elle! Dans la jeunesse,
les peines de l'amour, et pour un autre ge que de douleurs encore!
Deux vieillards se sont approchs ce soir de ma voiture, pour implorer
ma piti; ils avoient aussi leur cruelle part des maux de la vie, mais
leur me ne souffroit pas; un rayon du soleil leur causoit un plaisir
assez vif, et moi, qui suis poursuivie par un chagrin amer, je
n'prouve aucune de ces sensations simples que la nature destine
galement  tous. Je suis jeune cependant; ne pourrois-je pas
parcourir la terre, regarder le ciel, prendre possession de
l'existence, qui m'offre encore tant d'avenir? Non, les affections du
coeur me tuent. Quel est-il ce souvenir dchirant qui ne me laisse pas
respirer? sur quelle hauteur, dans quel abme le fuir?

Ah! qu'elle est cruelle, la fixit de la douleur! n'obtiendrai-je pas
une distraction, pas une ide, quelque passagre qu'elle soit, qui
rafrachisse mon sang pendant au moins quelques minutes: dans mon
enfance, sans que rien ft chang autour de moi, la peine que
j'prouvois cessoit tout  coup d'elle-mme; je ne sais quelle joie
sans motif effaoit les traces de ma douleur, et je me sentois
console! Maintenant je n'ai plus de ressort en moi-mme, je reste
abattue, je ne puis me relever; je succombe  cette pense
terrible:--mon bonheur est fini!

Que ne donnerois-je pas pour retrouver les impressions qui rpandent
tout  coup tant de charme et de srnit dans le coeur! la puissance
de la raison, que peut-elle nous inspirer? Le courage, la rsignation,
la patience; sentimens de deuil! cortge de l'infortune! le plus lger
espoir fait plus de bien que vous!




FRAGMENT II


Le rveil! le rveil! quel moment pour les malheureux! Lorsque les
images confuses de votre situation vous reviennent, on essaie de
retenir le sommeil, on retarde le retour  l'existence; mais bientt
les efforts sont vains, et votre destine tout entire vous apparot
de nouveau; fantme menaant! plus redoutable encore dans les premiers
momens du jour, avant que quelques heures de mouvement et d'action
vous habituent, pour ainsi dire,  porter le fardeau de vos peines.

Ce jour, qui ne peut rien changer  mon sort, puisqu'il est impossible
que je voie Lonce; ces froides heures qui m'attendent, et que je dois
lentement traverser pour arriver jusqu' la nuit, m'effraient encore
plus d'avance que pendant qu'elles s'coulent. La nature nous a donn
un immense pouvoir de souffrir. O s'arrte ce pouvoir? pourquoi ne
connoissons-nous pas le degr de douleur que l'homme n'a jamais pass?
L'imagination verroit un terme  son effroi.... Que d'ides, que de
regrets, que de combats, que de remords ont occup mon coeur depuis
quelques jours! Le gnie de la douleur est le plus fcond de tous.

Quel chagrin amer j'prouve en me retraant les mots les plus simples,
les moindres regards de Lonce! Ah! qu'il y a de charmes dans ce qu'on
aime! quelle mystrieuse intelligence entre les qualits du coeur et
les sductions de la figure! quelles paroles ont jamais exprim les
sentimens qu'une physionomie touchante et noble vous inspire! Comme sa
voix se brisoit, quand il vouloit contenir l'motion qu'il prouvoit!
quelle grce dans sa dmarche, dans son repos, dans chacun de ses
mouvemens! Que ne donnerois-je pas pour le voir encore passer sans
qu'il me parlt, sans qu'il me connt! Ce monde, cet espace vide qui
m'entoure s'animeroit tout  coup; il traverseroit l'air que je
respire, et pendant ce moment je cesserois de souffrir! O Lonce!
quelle est ta pense maintenant? Nos mes se rencontrent-elles? tes
yeux contemplent-ils le mme point du ciel que moi? Quelles bizarres
circonstances font un crime du plus pur, du plus noble des sentimens!
Suis-je moins bonne et moins vraie, ai-je moins de fiert, moins
d'lvation dans l'me, parce que l'amour rgne sur mon coeur? Non,
jamais la vertu ne m'toit plus chre que lorsque je l'avois vu; mais
loin de lui, que suis-je? que peut tre une femme charge d'elle-mme,
et devant seule guider son existence sans but, son existence
secondaire, que le ciel n'a cre que pour faire un dernier prsent 
l'homme? Ah! quel sacrifice le devoir exige de moi: que j'tois
heureuse dans les premiers temps de mon sjour  Bellerive! je ne
sentois plus aucune de ces contrarits, aucune de ces craintes qui
rendent la vie difficile. Le temps m'entranoit, comme s'il m'et
emporte sur une route rapide et unie, dans un climat ravissant;
toutes les occupations habituelles rveilloient en moi les penses les
plus douces: je sentois au fond de mon coeur une source vive
d'affections tendres, je ne regardois jamais la nature, sans m'lever
jusqu'aux penses religieuses qui nous lient  ses majestueuses
beauts; jamais je ne pouvois entendre un mot touchant, une plainte,
un regret, sans que la sympathie ne m'inspirt les paroles qui
pouvoient le le mieux, consoler la douleur. Mon me constamment mue
me transportoit hors de la vie relle, quoique les objets extrieurs
produisissent sur moi des impressions toujours vives; chacune de ces
impressions me paroissoit un bienfait du ciel, et l'enchantement de
mon coeur me faisoit croire  quelque chose de merveilleux dans tout
ce qui m'environnoit.

Hlas! d'o sont-ils revenus dans mon esprit, ces souvenirs, ces
tableaux de bonheur? M'ont-ils fait illusion un instant?... Non, la
souffrance restoit au fond de mon me, sa cruelle serre ne lchoit pas
prise; les souvenirs de la vertu font jouir encore le coeur qui se les
retrace, les souvenirs des passions ne renouvellent que la douleur.




FRAGMENT III.


Je suis bien foible, je me fais piti! tant d'hommes, tant de femmes
mme marchent d'un pas assur dans la route qui leur est trace, et
savent se contenter de ces jours rguliers et monotones, de ces jours
tels que la nature en prodigue  qui les vent; et moi, je les trane
seconde aprs seconde, puisant mon esprit  trouver l'art d'viter le
sentiment de la vie,  me prserver des retours sur moi-mme, comme si
j'tois coupable, et que le remords m'attendt au fond du coeur.

J'ai voulu lire; j'ai cherch les tragdies, les romans que j'aime: je
trouvois autrefois du charme dans l'motion cause par ces ouvrages;
je ne connoissois de la douleur que les tableaux tracs par
l'imagination, et l'attendrissement qu'ils me faisoient prouver toit
une de mes jouissances les plus douces: maintenant je ne puis lire un
seul de ces mots, mis au hasard peut-tre par celui qui les crit, je
ne le puis sans une impression cruelle. Le malheur n'est plus  mes
yeux la touchante parure de l'amour et de la beaut, c'est-une
sensation brlante, aride; c'est le destructeur de la nature, schant
tous les germes d'esprance qui se dveloppent dans notre sein.

Combien il est peu d'crits qui vous disent de la souffrance tout ce
qu'il eu faut redouter! Oh! que l'homme auroit peur, s'il existoit un
livre qui dvoilt vritablement le malheur; un livre qui ft
connotre ce que l'on a toujours craint de reprsenter, les
foiblesses, les misres, qui se tranent aprs les grands revers; les
ennuis dont le dsespoir ne gurit pas; le dgot que n'amortit point
l'pret de la souffrance; les petitesses  ct des plus nobles
douleurs; et tous ces contrastes, et toutes ces inconsquences, qui ne
s'accordent que pour faire du mal, et dchirent  la fois un mme
coeur par tous les genres de peines! Dans les ouvrages dramatiques,
vous ne voyez l'tre malheureux que sous un seul aspect, sous un noble
point de vue, toujours intressant, toujours fier, toujours sensible;
et moi, j'prouve que dans la fatigue d'une longue douleur, il est des
momens o l'me se lasse de l'exaltation, et va chercher encore du
poison dans quelques souvenirs minutieux, dans quelques dtails
inaperus, dont il semble qu'un grand revers devroit au moins
affranchir.

Ah! j'ai perdu trop tt le bonheur! je suis trop jeune encore, mon me
n'a pas eu le temps de se prparer  souffrir. Une anne, une seule
heureuse anne! Est-ce donc assez? O mon Dieu! les dsirs de l'homme
dpassent toujours les dons que vous lui faites; cependant je ne
conois rien, dans mon enthousiasme, par-del les flicits que j'ai
gotes; je ne pressens rien au-dessus de l'amour! Rendez-le moi....
malheureuse!.... Une telle prire n'est-elle pas impie? Ne dois-je pas
la retirer, avant qu'elle soit monte jusqu'au ciel?




FRAGMENT IV.


Je me suis remise  donner exactement des leons  mon Isore; j'avois
tort envers elle; je n'ai pas assez cherch  tirer des consolations
de cette pauvre petite; elle m'aime, cette affection me reste encore;
pourquoi n'essayerois-je pas d'y trouver quelques soulagemens? Hlas!
l'enfance fait peu de bien  la jeunesse; on prouve comme une sorte
de honte d'tre dvor par les passions violentes,  ct de cet ge
innocent et calme; il s'tonne de vos peines, et ne peut comprendre
les orages ns au fond du cour, quand rien autour de vous ne fait
connotre la cause de vos souffrances.

Pauvre Isore! que ferai-je pour la prserver de ce que j'ai souffert?
que lui dirai-je pour la fortifier contre la destine? me rsoudrai-je
 ne pas l'initier aux nobles sentimens, qui nous placent comme dans
une rgion suprieure, et nous prparent, long-temps d'avance, pour le
ciel, pour notre dernier asile?

    To be or not to be; that is the question,
    [tre ou n'tre pas, voil quelle est la question.]

disoit Hamlet, lorsqu'il dlibroit entre la mort et la vie; mais
dvelopper son me ou l'touffer, l'exalter par des sentimens
gnreux, ou la courber sous de froids calculs, n'est-ce pas une
alternative presque semblable? Cependant, quel sera le destin d'Isore?
souffrira-t-elle autant que moi? Non, elle ne rencontrera pas Lonce;
elle ne sera pas spare de lui; insense que je suis!.... Le malheur
s'arrtera-t-il  moi? d'autres peines ne saisiront-elles pas les
enfans qui vont nous succder! Les tres distingus voudroient adapter
le sort commun  leurs dsirs; ils tourmentent la destine humaine,
pour la forcer  rpondre  leurs voeux ardens; mais elle trompe leurs
vains essais. O Dieu! que voulez vous faire de ces mes de feu qui se
dvorent elles-mmes? A quelle pompe de la nature les destinez-vous
pour victimes? Quelle vrit, quelle leon doivent-elles servir 
consacrer? dites-leur un peu de votre secret, un mot de plus,
seulement un mot de plus! pour prendre courage, et pour arriver au
terme sans avoir dout de la vertu. Mon Dieu! que dans le fond du
coeur, un rayon de votre lumire claire encore celle qui a tout,
perdu dans ce monde!



FRAGMENT V.


Ce jour m'a t plus pnible encore que tous les autres; j'ai travers
les montagnes qui sparent la France de la Suisse, elles toient
presque en entier couvertes de frimas; des sapins noirs interrompoient
de distance en distance l'clatante blancheur de la neige, et les
torrens grossis se faisoient entendre dans le fond des prcipices. La
solitude, en hiver, ne consiste pas seulement dans l'absence des
hommes, mais aussi dans le silence de la nature. Pendant les autres
saisons de l'anne, le chant des oiseaux, l'activit de la vgtation
animent la campagne, lors mme qu'on n'y voit pas d'habitans; mais
quand les arbres sont dpouills, les eaux glaces, immobiles, comme
les rochers dont elles pendent; quand les brouillards confondent le
ciel avec le sommet des montagnes, tout rappelle l'empire de la mort;
vous marchez en frmissant an milieu de ce triste monde, qui subsiste
sans le secours de la vie, et semble opposer  vos douleurs son
impassible repos.

Arrive sur la hauteur d'une des rapides montagnes du Jura, et
m'avanant  travers un bois de sapins sur le bord d'un prcipice, je
me laissois aller  considrer son immense profondeur. Un sentiment
toujours plus sombre s'emparoit de moi; de quel foible mouvement, me
disois-je, j'aurois besoin pour mourir! un pas, et c'en est fait. Si
je vis,  quel avenir je m'expose! un pressentiment qui ne m'a jamais
trompe, me dit que de nouveaux malheurs me menacent encore. Chaque
jour ne m'effacera-t-il pas du souvenir de Lonce, tandis que moi,
solitaire, je vais conserver dans mon sein toute la vhmence des
sentimens et des douleurs!--Je me livrois  ces rflexions, penche
sur le prcipice, et ne m'appuyant plus que sur une branche que
j'tois prte  laisser chapper.

Dans ce moment des paysans passrent, ils me virent vtue de blanc au
milieu de ces arbres noirs; mes cheveux dtachs, et que le vent
agitoit, attirrent leur attention dans ce dsert; et je les entendis
vanter ma beaut dans leur langage: faut-il avouer ma foiblesse?
L'admiration qu'ils exprimrent m'inspira tout  coup une sorte de
piti pour moi-mme. Je plaignis ma jeunesse, et, m'loignant de la
mort que je bravois il y avoit peu d'instans, je continuai ma route.

Quelque temps aprs, les postillons arrtrent ma voiture, pour me
montrer, de la hauteur de Saint-Cergues, l'aspect du lac de Genve et
du pays de Vaud; il faisoit un beau soleil; la vue de tant
d'habitations, et des plaines encore vertes qui les entouroient, me
causa quelques momens de plaisir; mais bientt je remarquai que
j'avois pass la borne qui spare la Suisse de la France; je marchois
pour la premire fois de ma vie sur une terre trangre.

O France! ma patrie, la sienne, sjour dlicieux que je ne devois
jamais quitter; France! dont le seul nom meut si profondment tous
ceux qui, ds leur enfance, ont respir ton air si doux, et contempl
ton ciel serein! je te perds avec lui, tu es dj plus loin que mon
horizon, et comme l'infortune Marie Stuart, il ne me reste plus qu'
invoquer _les nuages que le vent chasse vers la France, pour leur
demander de porter  ce que j'aime et mes regrets et mes adieux...._

Me voici jete dans un pays o je n'ai pas un soutien, pas un asile
naturel; un pays, dont ma fortune seule peut m'ouvrir les chemins, et
que je parcours en entier de mes regards, sans pouvoir me dire:
l-bas, dans ce long espace, j'aperois du moins encore la demeure
d'un ami. Eh bien! je l'ai voulu, j'ai choisi cette contre o je
n'avois aucune relation; je n'ai pas cherch ceux qui m'aiment, ils
auroient pu me demander d'tre heureuse; heureuse! juste ciel!...

Lonce, Lonce! elle est seule dans l'univers, celle qui t'a quitt;
mais toi, les liens de la socit, les liens de famille te restent, et
bientt Matilde aura sur ton coeur les droits les plus chers.
Infortune que je suis! si j'avois t unie  toi, j'aurois connu tout
le bonheur des sermens les plus passionns et les plus purs, ton
enfant et t le mien; ah! le ciel est sur la terre! on peut pouser
ce qu'on aime; ce sort devoit tre le mien, et je l'ai perdu....



FRAGMENT VI.


Me voici  Lausanne, je suis dans une ville; oh! que je m'y sens
seule, moi qui n'ai plus que la nature pour socit! Impatiente de la
revoir, hier je me promenois sur une hauteur, d'o je dcouvrois d'un
ct l'entre du Valais, et vers l'autre extrmit, la ville de
Genve; il y avoit dans ces tableaux une grandeur imposante qui
soulageoit ma douleur; je respirois plus facilement, je demandois un
consolateur  ce vaste monde, qui me sembloit paisible et fier; je
l'appelois, ce consolateur cleste, par mes regards et mes prires; je
croyois prouver un calme qui venoit de lui. Mais tout  coup j'ai
entendu sonner sept heures; ce moment, jadis si doux pour moi, ce
moment, qui m'annonoit sa prsence, passe maintenant comme tous les
autres, sans espoir et sans avenir;  cette ide, les sentimens
pnibles de mon cour se sont ranims plus vivement que jamais, et j'ai
ht ma marche, ne pouvant plus supporter le repos.

Je suis descendue vers le lac; un vent imptueux l'agitoit, les vagues
avanoient vers le bord, comme une puissance ennemie prte  vous
engloutir; j'aimois cette fureur de la nature qui sembloit dirige
contre l'homme. Je me plaisois dans la tempte; le bruit terrible des
ondes et du ciel, me prouvoit que le monde physique n'toit pas plus
en paix que mon me.--Dans ce trouble universel, me disois-je, une
force inconnue dispose de moi; livrons-lui mon misrable cour, qu'elle
le dchire; mais que je sois dispense de combattre contre elle, et
que la fatalit m'entrane comme ces feuilles dtaches, que je vois
s'lever en tourbillon dans les airs.

Vers le soir l'orage cessa, je remontai silencieusement vers la ville;
j'entendois de toutes parts en revenant le chant des ouvriers qui
retournoient dans leur mnage; je voyais des hommes, des femmes de
diverses classes se hter de se runir en socit; et si j'en jugeois
d'aprs l'extrieur, partout il y avoit un intrt, un mouvement, un
plaisir d'exister qui sembloit accuser mon profond abattement.
Peut-tre qu'en effet ma raison est trouble; un caractre
enthousiaste et passionn ne seroit-il qu'un premier pas vers la
folie? Elle a son secret aussi, la folie, mais personne ne le devine,
et chacun la tourne en drision.

Non, mes plaintes sont injustes; non, je veux en vain me le
dissimuler, ce n'est pas pour mes vertus que je souffre, c'est pour
mes torts; ai-je respect la morale et mes devoirs dans toute leur
tendue? Il n'y avoit rien de vil dans mon coeur, mais n'y avoit-il
rien de coupable? Devois-je revoir Lonce chaque jour, l'couter, lui
rpondre, absorber pour moi seule toutes les affections de son coeur;
n'toit-il pas l'poux de Matilde; m'toit-il permis de l'aimer? Ah
Dieu! mais tant d'tres mille fois plus condamnables vivent heureux et
tranquilles, et moi, la douleur ne me laiss pas respirer un seul
instant; l'ai-je donc mrit?--

L'tre suprme mesure peut-tre la conduite de chaque homme d'aprs sa
conscience! l'me qui toit plus dlicate et plus pure, est punie pour
de moindres fautes, parce qu'elle en avoit le sentiment et qu'elle l'a
combattu, parce qu'elle a sacrifi sa morale  ses passions, tandis
que ceux qui ne sont point avertis par leur propre cour, vivent sans
rflchir et se dgradent sans remords. Oui, je m'arrte  cette
dernire pense, mes chagrins sont un chtiment du ciel! j'expie mon
amour dans cette vie;  mon Dieu! quand aurai-je assez souffert, quand
sentirai-je au fond du cour que je suis pardonne?

Une ide m'a poursuivie depuis deux jours, comme dans le dlire de la
fivre; mille fois j'ai cru sentir que je n'tois plus aime de
Lonce. Je me suis rappele toutes les calomnies qui avoient t
rpandues sur moi, pendant les derniers temps que j'ai passs  Paris,
et une rougeur brlante m'a couvert le front, quand je me reprsentois
Lonce entendant ces indignes accusations. Oh! que la calomnie est une
puissance terrible! je me repens de l'avoir brave.--Lonce, Lonce!
maintenant que je suis spare de vous, dfendez-moi dans votre propre
coeur.--

Combien de momens de ma vie, que je trouvois douloureux, se prsentent
maintenant  moi comme des jours de dlices! Pourquoi me suis-je
plainte, tant que Lonce habitoit prs de moi? Ah! si je retournois
vers lui, si je me rendois encore un moment de bonheur! j'en suis
sre, son premier mouvement, en me revoyant, seroit de me serrer dans
ses bras, et mon coeur a tant besoin qu'une main chrie le soulage! Je
sens dans mes veines un froid qui passeroit  l'instant mme o ma
tte seroit appuye sur son sein: si je sais mourir, pourquoi ne pas
le revoir? Auroit-il le temps de blmer celle qui tomberoit sans vie 
ses pieds? Quand je ne serois plus, il ne verroit en moi que mes
qualits: la mort justifie toujours les mes sensibles; l'tre qui fut
bon trouve, quand il a cess de vivre, des dfenseurs parmi ceux mme
qui l'accusoient. Et Lonce, lui qui m'a tant aime, me regretteroit
profondment; mais dois-je troubler encore son sort et celui de sa
femme? non, il faut rester o je suis.

Ces cruelles incertitudes renatront sans cesse dans mon coeur, si je
n'lve pas entre l'esprance et moi une barrire insurmontable.
Suivrai-je le dessein que j'ai confi  madame d'Ervins; en aurai-je
la force? et puis-je me croire permis de recourir  cet tat, sans les
opinions ni la foi qu'il suppose?




LETTRE PREMIRE.

Madame d'Ervins  Delphine.

Du couvent de Sainte-Marie,  Chaillot, ce 8 dcembre 1791.


Partout o vous emmenerez Isore avec vous, ma chre Delphine, je me
croirai certaine de son bonheur; je vous l'ai donne, je la suis de
mes voeux; dites-lui de penser  moi comme  une mre qui n'est plus,
mais dont les prires implorent la protection du Tout-Puissant pour sa
fille.

Vous me dites que vos chagrins vous ont inspir le dsir d'embrasser
le mme tat que moi; je m'applaudis chaque jour du parti que j'ai
pris, et je ne puis m'empcher de dsirer que vous suiviez mon
exemple. Vous craignez, me dites-vous, que votre manire de penser ne
s'accorde mal avec les dispositions qu'il faut apporter dans notre
saint asile? Vos opinions changeront, ma chre amie: au milieu du
monde, tous les raisonnemens qu'on entend garent les meilleurs
esprits; quand vous serez entoure de personnes respectables, toutes
pntres de la mme foi, vous perdrez chaque jour davantage le besoin
et le got d'examiner ce qu'il faut admettre de confiance pour vivre
en paix avec soi-mme et avec les autres. Je serois fche que des
motifs purement humains vous dcidassent  prononcer des voeux qui
doivent tre inspirs par la ferveur de la dvotion; cependant je vous
dirai que le genre de vie que je mne me seroit doux, indpendamment
mme des grandes ides qui en sont le but.

La rgularit des occupations, le calme profond qui rgne autour de
nous, la ressemblance parfaite de tous les jours entre eux, cause
d'abord quelque ennui; mais  la longue l'me finit par prendre des
habitudes, les mmes ides reviennent aux mmes heures, les souvenirs
douloureux s'effacent, parce que rien de nouveau ne rveille le coeur;
il s'endort sous un poids gal, sous une tristesse continue, qui ne
fait plus souffrir. Une pense, d'abord cruelle, fortifie la raison
avec le temps; c'est la certitude que la situation o l'on se trouve
est irrvocable, qu'il n'y a plus rien  faire pour soi, que
l'irrsolution n'a plus d'objet, que la ncessit se charge de tout.
Vous prouveriez comme moi ce qu'il peut y avoir de bon dans cette
situation, qui, selon l'heureuse expression d'une femme, _apaise la
vie, quand il n'est plus temps d'en jouir_.

Je juge de votre coeur par le mien: nous n'avons plus rien  esprer;
alors, mon amie, il vaut mieux s'entourer d'objets plus sombres encore
que son propre coeur; quand il faut porter de la tristesse au milieu
des gens heureux, ce contraste peut inspirer une sorte d'pret dans
les sentimens, qui finit par altrer le caractre. Je me permets de
vous prsenter ces considrations purement temporelles, parce je suis
bien sre que vous n'auriez pas pass un an dans un couvent, sans
embrasser avec conviction la religion qu'on y professe.

Si les excs dont on nous menace en France finissent par rendre
impossible d'y vivre en communaut, je me retirerai dans les pays
trangers; peut-tre pourrai-je vous rejoindre, retrouver ma fille
avec vous! Non, je serois trop heureuse, je n'expierois pas ainsi mes
fautes! mais qu'on a de peine  repousser les affections! elles
rentrent dans le coeur avec tant de force!

THRSE.




SEPTIME ET DERNIER FRAGMENT

DES FEUILLES CRITES PAR DELPHINE.


Thrse, que m'crivez-vous?--Je voudrois lui rpondre; mais non, je
ne pourrois lui dire ce que je pense, ce seroit la troubler; qu'y
a-t-il de plus  mnager au monde qu'une me sensible qui a retrouv
la paix? Jamais, lui aurois-je dit, jamais je ne croirai qu'on plaise
 l'tre suprme en s'arrachant  tous les devoirs de la vie, pour se
consacrer  la strile contemplation de dogmes mystiques, sans aucun
rapport avec la morale! Si je m'enferme dans un couvent, ce sont les
sentimens les plus profanes, c'est l'amour qui m'y conduira! Je veux
qu'il sache que, condamne  ne plus le voir, je n'ai pu supporter la
vie! Je veux l'attendrir profondment par mon malheur, et qu'il lui
soit impossible d'oublier celle qui souffrira toujours. Les annes,
qui refroidissent l'amour, laissent subsister la piti; et dt-il me
revoir encore quand le temps aura fltri mon visage, le voile noir
dont il sera couvert, les images sombres qui m'environneront,
m'offriront  ses yeux comme l'ombre de moi-mme, et non comme un
objet moins digne d'tre aim.

Thrse, est-ce avec de telles penses qu'il faut entrer dans votre
sanctuaire? Je n'ai pas vos opinions, mais je les respecte assez pour
rpugner  les braver, pour craindre surtout de tromper ceux qui
croient, en ayant l'air d'adopter des sentimens que je ne partage pas.
Mais si M. de Valorbe me poursuivoit, si je craignois qu'il n'excitt
encore la jalousie de Lonce, ou qu'il ne voult menacer sa vie, je ne
sais quel parti je prendrois; ma raison n'a bientt plus aucune force,
j'ai peur d'un nouveau malheur; je crains son impression sur moi; la
folie, les voeux irrvocables, la mort, tout est possible  l'tat o
je suis quelquefois,  l'tat plus cruel encore o les peines qui me
menacent pourroient me jeter.

J'esprois trouver  Lausanne des lettres de ma soeur, je lui avois
dit de m'oublier; mais devroit-elle m'en croire! Ah! qu'il est facile
de disparotre du monde, et de mourir pour tout ce qui nous aimoit!
Quels sont les liens qu'on ne parvient pas  dchirer? quels sont ceux
qu'un effort de plus ne briseroit pas? Ma soeur ne savoit-elle pas que
je n'esprois que d'elle quelques mots sur Lonce? Hlas! veut-elle me
cacher que mon dpart l'a dtach de moi? Quelle cruelle manire de
mnager, que le silence! Abandonner le malheureux  son imagination,
est-ce donc avoir piti de lui?




LETTRE II.

Mademoiselle d'Albmar  Delphine.

Montpellier, ce 17 dcembre.


Je n'ai pas cru devoir vous cacher cette lettre, il ne faut rien
dissimuler  une me telle que la vtre, il ne faut pas lui surprendre
un sacrifice dont elle ignorerait l'tendue.


  Madame de Lebensei  mademoiselle d'Albmar.


  Hlas! que me demandez-vous, mademoiselle! Vous voulez que je vous
  entretienne de l'tat de Lonce; je ne l'ai pas vu dans les premiers
  momens de sa douleur. M. Barton, qui s'toit charg de lui apprendre
  le dpart de Delphine, m'a dit qu'il avoit, pendant quelques jours,
  presque dsespr de sa raison: son ressentiment contre elle prit
  d'abord le caractre le plus sombre, et nanmoins il formoit, pour
  la rejoindre, les projets les plus insenss, les plus contraires aux
  principes qui servent habituellement de rgle  sa conduite; enfin,
  il a consenti  rester auprs de sa femme jusqu' ce qu'elle ft
  accouche; c'est tout ce qu'il a promis.

  La premire fois que je l'ai vu, il y avoit encore un trouble
  effrayant dans ses regards et dans ses expressions; il vouloit
  savoir en quel lieu Delphine s'toit retire, c'toit le seul
  intrt qui l'occupt, et cependant il s'arrtoit au milieu de ses
  questions pour se parler  lui-mme. Ce qu'il disoit alors toit
  plein d'garement et d'loquence, il faisoit prouver, tout  la
  fois, de la piti et de la terreur! On auroit pu croire souvent que
  l'infortun se rappeloit quelques-unes des paroles de Delphine, et
  qu'il aimoit  se les prononcer; car sa manire habituelle toit
  change, et ressembloit davantage au touchant enthousiasme de son
  amie, qu'au langage ferme et contenu qui le caractrise. Il me
  conjuroit de lui apprendre o il pourroit retrouver Delphine; il
  vouloit parotre calme, dans l'espoir de mieux obtenir de moi ce
  qu'il dsiroit; mais quand je l'assurois que je l'ignorois, il
  retomboit dans ses rveries.

  --Cette nuit, disoit-il, la rivire grossie menaoit de nous
  submerger; en traversant le pont, j'entendois les flots qui
  mugissoient; ils se brisoient avec violence contre les arches: s'ils
  avoient pu les enlever, je serois tomb dans l'abme, et l'on
  n'auroit plus eu qu'un dernier mot  dire de moi  celle qui m'a
  quitt; mais les dangers s'loignent du malheureux, ils laissent
  tout  faire  sa volont; je suis rentr chez moi; l'on n'entendoit
  plus aucun bruit, le silence toit profond; c'est dans une nuit
  aussi tranquille qu'on dit que _mme les mres qui ont perdu leur
  enfant cdent enfin au sommeil_. Et moi, je ne pouvois dormir! je
  veillois et m'indignois de mon sort! je reprenois quelquefois contre
  elle ces momens de fureur les plus amers de tous, puisqu'ils
  irritent contre ce qu'on aime; mais ce n'est pas elle qu'il faut
  accuser.--Lonce alors me reprochoit amrement de lui avoir cach
  les rsolutions de Delphine.

  --Si j'avois su d'avance son dessein, me rptoit-il, jamais elle ne
  l'auroit accompli! Delphine, l'amie de mon coeur, n'auroit pas
  rsist  mon dsespoir! Il vous a fallu, je le pense, de cruels
  efforts pour la dcider  me causer une telle douleur! Que lui
  avez-vous donc dit qui pt la persuader?--Je voulois me justifier,
  mais il ne m'coutoit pas; et, reprenant l'ide qui le dominoit, il
  s'crioit:--Vous savez quelle est la retraite que Delphine a
  choisie, vous le savez, et vous vous taisez! Quel coeur avez-vous
  reu du ciel pour refuser de me le confier? C'est  elle aussi, je
  vous le jure, c'est  votre amie que vous faites du mal, en me
  cachant ce que je vous demande: pouvez-vous croire, disoit-il en me
  serrant les mains avec une ardeur inexprimable, pouvez-vous croire
  que si elle me revoyoit, elle n'en seroit pas heureuse? Je le sens,
  j'en suis sr, dans quelque lieu du monde qu'elle soit, elle
  m'appelle par ses regrets; si j'arrivois, je n'tonnerois pas son
  coeur, je rpondrois peut-tre  ses dsirs secrets,  ceux qu'elle
  combat, mais qu'elle prouve! En nous prcipitant l'un vers l'autre,
  nos mes seroient plus d'accord que jamais; vous nous dchirez tous
  les deux:  qui faites-vous du bien par votre inflexibilit? Parlez,
  au nom de l'amour qui vous rend heureuse! parlez!--Il m'et t
  bien difficile, mademoiselle, de garder le silence, si j'avois su le
  secret qu'il vouloit dcouvrir; mais M. de Lebensei ayant assur que
  je l'ignorois, Lonce le crut enfin:  l'instant o cette conviction
  l'atteignit, il retomba dans le silence, et peu d'instans aprs il
  partit.

  Il est revenu depuis assez souvent, mais pour quelques minutes, et
  sans presque m'adresser la parole: seulement ses regards, en entrant
  dans ma chambre, m'interrogeoient; et si mes premires paroles
  portoient sur des sujets indiffrens, certain que je n'avois rien 
  lui apprendre, il retomboit dans son accablement accoutum. Hier
  cependant, j'obtins un peu plus de sa confiance, et, s'y laissant
  aller, il me dit avec une tristesse qui m'a dchir le coeur:--Vous
  voulez que je me console, apprenez-moi donc ce que je puis faire qui
  n'aigrisse pas ma douleur; j'ai voulu partager avec madame de
  Mondoville ses occupations bienfaisantes; ce matin je suis entr
  dans l'glise des Invalides, je les ai vus en prire; la vieillesse,
  les maladies, les blessures, tous les dsastres de l'humanit
  toient rassembls sous mes yeux. Eh bien! il y avoit sur ces
  visages dfigurs plus de calme que mon coeur n'en gotera jamais.
  O faut-il aller? Le spectacle du bonheur m'offense; et, quand je
  soulage le malheur, je suis poursuivi par l'ide amre que parmi les
  maux dont j'ai piti, il n'en est point d'aussi cruels que les
  miens.

  --Essayez, lui dis-je encore, des distractions du monde, recherchez
  la socit.--Ah! me rpondit-il vivement avec une sorte d'orgueil
  qui le ranimoit, qui pourroit-on couter aprs avoir connu Delphine?
  Dans la plupart des liaisons, l'esprit des hommes est  peine
  compris par l'objet de leur amour, souvent aussi leur me est seule
  dans ses sentimens les plus levs; mais l'heureux ami de Delphine
  n'avoit pas une pense qu'il ne partaget avec elle, et la voix la
  plus douce et la plus tendre mloit ses sons enchanteurs aux
  conversations les plus srieuses. Ah! madame, continua Lonce en
  s'abandonnant toujours plus  son motion, o voulez-vous que je
  fuie son souvenir? Toutes les heures de ma vie me rappellent ses
  soins pour mon bonheur; si je veux me livrer  l'tude, je me
  souviens de ses conseils, de l'intrt clair qu'elle savoit
  prendre aux progrs de mon esprit; elle s'unissoit  tout, et tout
  maintenant me fait sentir son absence. Oh! son accent, son regard
  seulement, si je le rencontrois dans une autre femme, il me semble
  que je ne serois plus compltement malheureux; mais rien, rien ne
  ressemble  Delphine; je plains tous ceux que je vois, comme s'ils
  devoient s'affliger d'tre spars d'elle; et moi, le plus
  malheureux des hommes! je me plains aussi, car je sais ce qu'il me
  faut de courage pour parotre encore ce que je suis  vos yeux, pour
  ne pas succomber, pour ne pas pousser des cris de dsespoir, pour ne
  pas invoquer au hasard la commisration de celui qui me parle, comme
  si tous les coeurs dvoient avoir piti de mon isolement. La douleur
  m'a dompt comme un misrable enfant.--A peine pus-je entendre ces
  derniers mots, que les sanglots touffrent. En ce moment je blmai
  le sacrifice de Delphine, et Matilde ne m'inspiroit aucune piti.

  Cependant elle est devenue plus intressante depuis le dpart de
  madame d'Albmar; sa tendresse pour Lonce a donn de la douceur 
  son caractre; elle ne parloit pas autrefois  M. de Lebensei,
  maintenant elle consent assez souvent  le voir chez elle. Il y a
  deux jours que, l'entendant nommer madame d'Albmar, elle s'est
  approche de lui, et lui a dit avec vivacit:--C'est une personne
  trs-gnreuse, que madame d'Albmar.--Ces mots signifioient
  beaucoup dans la manire habituelle de Matilde.

  Quelques paroles chappes  Lonce, me font craindre qu'il ne cde
  une fois  l'impulsion donne  la noblesse franoise, pour sortir
  de France et porter les armes contre son pays; il n'est
  malheureusement que trop dans le caractre de M. de Mondoville,
  d'tre sensible au dshonneur factice qu'on veut attacher  rester
  en France. M. de Lebensei combat cette ide de toute la force de sa
  raison; mais son moyen le plus puissant, c'est d'invoquer l'autorit
  de Delphine. Lonce se tait  ce nom: ce qui me parot certain pour
  le moment, sans pouvoir rpondre de l'avenir, c'est que M. de
  Mondoville ne quittera point sa femme pendant sa grossesse; ainsi
  nous avons du temps pour prvenir de nouveaux malheurs.

  Voil, mademoiselle, tout ce que j'ai recueilli qui puisse
  intresser notre amie; c'est  vous  juger de ce qu'il faut lui
  dire ou lui cacher; parlez-lui du moins de l'inaltrable attachement
  que M. de Lebensei et moi lui avons consacr, et daignez agrer
  aussi, mademoiselle, l'hommage de nos sentimens.

  LISE DE LEBENSEI.


Je partage du fond de mon coeur, mon amie, l'motion que cette lettre
vous aura cause; mais je vous en conjure, ne vous laissez pas
branler dans vos gnreuses rsolutions: puisque vous avez pu partir,
attendez que le temps ait chang la nature de vos sentimens; un jour
Lonce sera votre ami, votre meilleur ami, et l'estime mme que votre
conduite lui aura inspire consacrera son attachement pour vous.

J'ai regrett d'abord vivement que vous eussiez pris le parti de ne
pas me rejoindre, mais  prsent je l'approuve; Lonce seroit venu
certainement ici, s'il avoit su que vous y fussiez, et M. de Valorbe
n'auroit pas perdu un moment pour se rapprocher de vous, et vous
perscuter peut-tre d'une manire cruelle. Drobez-vous donc dans ce
moment aux dangereux sentimens que vos charmes ont inspirs; mais
songez que vous devez un jour vous runir  moi, et qu'il ne vous est
pas permis de vous sparer de celle qui n'a d'autre intrt dans ce
monde, que son attachement pour vous.




LETTRE III.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Lausanne, ce 24 dcembre.


Que de larmes j'ai verses en lisant la lettre de madame de Lebensei!
cependant, ma chre Louise, elle m'a fait du bien, je suis plus calme
qu'avant de l'avoir reue; j'ai t profondment touche de cette
ressemblance, de cette harmonie de sentimens et d'expressions que la
mme douleur a fait natre entre Lonce et moi. Ah! nos mes avoient
t cres l'une pour l'autre: si nous diffrions quelquefois au
milieu de la socit, les fortes affections de l'me, les cruelles
peines du coeur font sur nous deux des impressions presque les mmes.

Enfin, il se soumet  ses devoirs; le temps adoucira ses regrets, sans
m'effacer entirement de son souvenir; Matilde est heureuse: ces
penses doivent tre douces, une fois peut-tre elles me rendront le
repos, si M. de Valorbe ne s'acharne point  me le ravir; l'inquitude
la plus vive qui me reste, c'est que Lonce ne cde au dsir de se
mler de la guerre, si elle est dclare; mais comme il ne quittera
srement pas sa femme pendant sa grossesse, ne peut-on pas esprer que
d'ici  quelques mois, il arrivera des vnemens qui dtourneront les
malheurs dont la France est menace?

Je veux m'tablir dans un lieu moins habit que celui-ci, o le cruel
amour de M. de Valorbe ne puisse pas me dcouvrir: il faut se
rsigner, les convulsions de la douleur doivent cesser, je ne serai
jamais heureuse, jamais!.... Eh bien! quand cette certitude est une
fois envisage, pourquoi ne donneroit-elle pas du calme?

Hier au soir, cependant, j'ai t bien foible encore; j'avois t
moi-mme  la poste pour chercher votre lettre, que j'attendois dj
le courrier prcdent: on me la remit; je m'approchai, pour la lire,
d'un rverbre qui est sur la place; mon motion fut telle, que je fus
prte  perdre connoissance; je m'appuyai contre la muraille pour me
soutenir, et quand mes forces revinrent, je vis quelques personnes qui
s'toient arrtes pour me regarder. Si j'tois tombe morte  leurs
pieds, qui d'entre elles en et t trouble? qui m'auroit regrette,
qui se seroit donn la peine d'examiner pendant quelques instans si
j'avois en effet perdu la vie? Ah! que l'intrt des autres est
ncessaire, et que leur haine est redoutable! o les fuir, o les
retrouver? Comment supporter leur malveillance? comment renoncer 
leurs secours? Que le monde fait de mal! que la solitude est pesante!
que l'existence morale enfin est difficile  traner jusqu' son
terme!

Je revins chez moi; Isore jouoit de la harpe: jusqu' ce jour je
l'avois prie de ne pas faire de la musique devant moi; mon me
n'toit pas en tat de la supporter; elle rappelle trop vivement tous
les souvenirs; mais votre lettre, ma soeur, me permit d'y trouver
quelques charmes; j'coutois mon Isore, je lui donnai des leons avec
soin, et quand elle fut couche, je me mis  jouer moi-mme; je me
livrai pendant plus de la moiti de la nuit  toutes les impressions
que la musique m'inspiroit, je m'exaltois dans mes propres penses, je
suffisois  mon enthousiasme; cependant je m'arrtai, comme fatigue
de cet tat dont il n'est pas permis  notre me de jouir trop
longtemps; j'ouvris ma fentre, et considrant le silence de cette
ville, si anime il y avoit quelques heures, je rflchis sur le
premier don de la nature, le sommeil; il enseigne la mort  l'homme,
et semble fait pour le familiariser doucement avec elle. Quelle
galit rgne dans l'univers pendant la nuit! les puissans sont sans
force, les foibles sans matres, la plupart des tres sans douleur!
Veiller pour souffrir est terrible, mais veiller pour penser est assez
doux; dans le jour, il vous semble que les tmoins, que les juges
assistent  vos plus secrtes rflexions; mais dans la solitude de la
nuit, vous vous sentez indpendant; la haine dort, et des malheureux
comme vous pourroient seuls encore vous entendre!

Lonce, Lonce! m'criai-je plusieurs fois en regardant le ciel, le
repos est-il descendu sur toi, ou ton coeur agit cherche-t-il aussi
quelques ides, quelques sentimens qui fassent supporter la perte de
l'esprance? l'invincible sort s'en va fltrissant toutes les
jouissances passionnes, faut-il leur survivre? Lonce! Lonce! je me
plaisois  dire son nom,  le prononcer dans les airs, pour qu'il me
revnt d'en haut, comme si le ciel l'avoit rpt.

Tout  coup j'entendis des gmissemens dans une maison vis--vis de la
mienne, la fentre en toit ouverte, et les plaintes arrivoient
jusqu' moi, qui, seule veille dans la ville, pouvois seule les
entendre. Ces accens de la douleur me touchrent profondment; il me
sembloit que pour la premire fois dans ces lieux, il existoit un tre
qui ne m'toit plus tranger, puisqu'il pouvoit avoir besoin de ma
piti; j'levai deux ou trois fois la voix pour offrir mes secours, on
ne me rpondit pas, et les gmissemens cessrent; je demandai le matin
qui demeuroit dans la maison d'o j'avois entendu partir des plaintes?
et j'appris qu'elle toit habite par une femme ge et malade, qui
souffroit pendant la nuit, mais trouvoit assez de soulagement pendant
le jour, dans les derniers plaisirs de l'existence physique qu'elle
pouvoit encore supporter. Voil donc, me dis-je alors, quelle est la
perspective de la destine humaine! quand les douleurs morales
finiront, les douleurs physiques s'empareront de notre me affoiblie!
et la mort s'annoncera d'avance par la dgradation de notre tre. Oh!
la vie! la vie! que de fois, depuis que j'ai quitt Lonce, j'ai
rpt cette invocation! mais on l'interroge en vain, en vain on lui
demande son secret et son but, elle passe sans rpondre, sans que les
cris ni les pleurs, la raison ni le courage, puissent jamais hter ni
retarder son cours.

Louise, pardon de vous fatiguer ainsi de mon imagination gare; mes
rflexions me ramnent sans cesse vers les mmes ides; je voudrois
entendre souvent des paroles de mort, je voudrois tre environne de
solennits sombres et terribles; ce que je redoute le plus, c'est que
ma douleur ne devienne un tat habituel, une existence comme toutes
les autres, un mal que je porterai dans mon sein, et que les hommes me
diront de supporter en silence.--Adieu; je croyois avoir repris des
forces, et je suis retombe; allons,  demain.


Berne, ce 25 dcembre.


P. S. Je n'avois pas ferm cette lettre, lorsqu'un accident cruel a
failli rendre mon sort encore plus misrable: j'ai appris, par un de
mes gens, que M. de Valorbe venoit d'arriver  Lausanne; heureusement
il n'a pas su que j'y tois; mais il pourroit le dcouvrir d'un moment
 l'autre, et la frayeur que j'en ai ressentie ne m'a pas permis d'y
rester plus long-temps. Je suis partie  onze heures du soir, j'ai
voyag toute la nuit, et je ne me suis arrte qu'ici; se peut-il
qu'une destine sans espoir soit encore poursuivie par tant de
craintes!

Je vais  Zurich, j'y serai dans deux jours; crivez-moi directement
chez MM. de C., ngocians; je leur suis recommande sous un nom
emprunt; adieu, ma soeur; je fuis de malheurs en malheurs, sans
jamais trouver de repos.




LETTRE VI.

M. de Valorbe  M. de Montalte.

Lausanne, ce 25 dcembre 1791.


Depuis long-temps je ne t'ai point crit, Montalte. A quoi bon crire?
J'ai besoin cependant de parler une fois encore de moi; j'ai besoin
d'en parler  quelqu'un qui m'ait connu, qui se rappelle ce que
j'tois avant mon irrparable chute.

Tu m'as dfendu, je le sais, avec gnrosit, avec courage; mais que
peux-tu, que pouvons-nous l'un et l'autre contre la honte que j'ai
accepte par le plus indigne amour? Madame d'Albmar m'a perdu. Ma
rconciliation avec M. de Mondoville est une tache _que toutes les
eaux de l'Ocan ne peuvent laver_. Je me suis battu trois fois avec
des officiers de mon rgiment; tout a t vain. Je fuis, je quitte la
France, repouss de mon corps, ruin, fltri, sans espoir, sans
avenir. Les lois contre les migrs vont m'atteindre; mes biens seront
saisis, moi-mme exil, poursuivi par des cranciers avides, n'ayant
plus de patrie, peut-tre bientt plus d'asile. Et pourquoi tant de
malheurs! parce que les larmes d'une femme m'ont attendri, parce que
ce caractre si dur, me dit-on, si personnel, si haineux, n'a pu
rsister  la douleur de Delphine. Et cette douleur, elle venoit de sa
passion pour un autre! C'est mon rival que j'ai pargn, c'est mon
rival dont j'ai soign le bonheur. Et cet heureux Lonce, et cette
Delphine, qui toit nagure  mes pieds, marchent aujourd'hui tous
deux, insoucians de ma destine. Sans moi, leur amour toit connu,
sans moi, l'opinion s'levoit contre eux; et parce que j'ai t bon,
parce que j'ai t sensible, c'est contre moi qu'elle s'lve! Justice
des hommes! c'est par des vertus que je pris. Si j'avois su tre dur,
inflexible, inexorable, l'estime m'environneroit encore; et ce seroit
Lonce, ce seroit Delphine, qui gmiroient dans le malheur.

Montalte, je ne te demande plus qu'un service. Je ne sais ce que les
nouvelles lois ordonneront sur ma fortune. Je remets entre tes mains
ce que tu pourras en sauver. Si je meurs, dispose de ces dbris comme
de ton bien. Malgr l'exemple gnral de l'ingratitude, il m'est
encore doux d'tre reconnoissant envers toi. Je veux dcouvrir madame
d'Albmar, on dit qu'elle a quitt la France. Je la suis, je la
cherche, je la trouverai. Si de ton ct tu en apprenois quelque
chose, hte-toi de me le mander.

Si j'arrive enfin jusqu' cette Delphine que j'ai tant aime, que
j'aime encore, elle dcidera de mon sort et du sien; elle verra
l'abme dans lequel elle m'a prcipit; ma sant dtruite, chacun de
mes jours marqu par de nouvelles douleurs, mes blessures me faisant
prouver encore des souffrances aigus, toute carrire ferme devant
moi, et mon nom dshonor. J'apprendrai si cette femme d'une
sensibilit si vante, si ce caractre si doux, cette bienveillance si
gnrale, rempliront les devoirs de la plus simple reconnoissance.

Certes, quelle est la femme qui se croiroit permis d'hsiter, si elle
voyoit devant elle l'infortun qui a sauv celui dont elle tient toute
son existence, l'infortun qui, par un sacrifice inou, lui a immol
jusqu' son honneur mme; l'homme qu'elle auroit rduit  fuir son
pays,  renoncer  sa fortune,  braver toute la rigueur des lois et
toutes les souffrances de l'exil; si elle le voyoit  ses genoux, lui
offrant un coeur que tant de peines n'ont pas alin, ne lui
reprochant rien, n'coutant encore que l'amour qui l'a perdu, la
suppliant de cder  cet amour, de partager son sort, de colorer les
dernires heures de sa destine; je ne sais quelle me il faudroit
avoir pour repousser cette dernire prire.

Madame d'Albmar la repoussera cependant, je le prvois. Des
expressions douces, de la piti, des protestations compatissantes,
c'est l tout ce que j'obtiendrai d'elle. Et grce  cette douceur de
manires,  cette piti qui n'oblige  rien, lorsqu'elle aura caus ma
mort, c'est moi que l'on accusera; c'est moi dont on blmera la
violence, dont on noircira le caractre; et tous ces hommes qui m'ont
sacrifi, qui ont dispos de moi par calcul et sans scrupule, comme
d'un accessoire dans leur vie, comme d'un tre insignifiant et
subalterne, ces hommes me condamneront.

Non, Montalte, il ne sera pas dit que ma vie aura toujours t la
misrable conqute de quiconque aura voulu s'en emparer. Il ne sera
pas dit que le sentiment irritable, mais profond, mais souvent
gnreux, qui me consume, aura toujours t habilement employ et
constamment mconnu. Je la vaincrai, cette foiblesse, cette timidit
douloureuse, qui me jette  la merci mme de ceux que je n'aime pas,
et qui, devant celle que j'aime, a fait taire jusqu' mon amour.

Je veux que Delphine soit ma femme, je le veux  tout prix. Elle s'est
servie de mon caractre, elle m'a tromp par son silence, elle m'a
subjugu par sa douleur; mais, quand il s'est agi de Lonce et de moi,
elle n'a pas mme daign me compter. Elle croit sans doute que la mme
gnrosit, la mme foiblesse, me rendront toujours impossible de
rsister  ses larmes.

Je mourrai peut-tre: tout me l'annonce. La vie m'est  charge; mais
avant de mourir, je ferai revenir Delphine de l'ide qu'elle s'est
faite de son ascendant sur moi. Quand je serai ce que les hommes se
sont plu toujours  me supposer, quand je pourrai braver leurs
souffrances, fermer l'oreille  leurs prires, ils sentiront le prix
des qualits dont ils usoient avec insolence, sans les reconnotre ou
m'en savoir gr.

Sans doute il seroit plus commode de dplorer un instant ma perte,
pour m'oublier ensuite  jamais. Delphine trouverait doux de verser
quelques larmes sur ma tombe, de se montrer bonne en me plaignant,
quand elle n'auroit plus  me craindre. Mais je ne puis me rsoudre 
mourir, aussi facilement que mes amis se rsigneroient  me pleurer.

Delphine m'appartiendra. Crime ou vertu, haine ou amour, sympathie ou
cruaut, tous les moyens me sont gaux. Je tirerai parti de ses
fautes, je profiterai de ses imprudences, j'encouragerai l'opinion qui
dj menace son nom trop souvent rpt, et qui, comme toujours,
s'arme contre elle de ce qu'elle a de meilleur et de plus noble dans
le caractre. Je l'entourerai de mes ruses, je l'pouvanterai par mes
fureurs.... Dans l'tat o l'on m'a rduit, quel scrupule pourroit me
rester encore? Les scrupules ne conviennent qu'aux heureux.

Mon dessein d'ailleurs est-il si coupable? Je veux l'obtenir, mais
c'est pour lui consacrer ma vie: je veux m'emparer de son existence,
mais son empire sur moi n'a-t-il pas dtruit la mienne? Si je puis
l'attendrir, le bonheur m'est encore ouvert: si elle est inflexible,
je veux la punir, je veux me venger.

Cependant, Montalte, crois-moi, je ne suis pas encore l'homme froce
que cette lettre semble annoncer. Oh! si je retrouve un coeur qui me
rponde, si l'estime d'un tre sensible vient relever mon me fltrie,
si quelque ombre de justice envers mon malheureux caractre, me donne
l'esprance qu'on n'en profitera pas toujours pour l'opprimer en le
calomniant; si Delphine, touche de mon sort, s'accusant de mes maux,
consent  s'unir  moi, je puis renatre  la vie, je puis reprendre
aux sentimens doux, je puis tre heureux sur cette terre. Cet ange de
paix, de grce et de bont, me consolera de tous les revers.

Adieu, Montalte; pardonne-moi ce long dlire et ces contradictions
sans nombre, et les mouvemens opposs qui m'agitent et qui me
dchirent. Tu m'as connu, tu sais si la nature m'avoit fait dur ou
barbare. Pourquoi les hommes m'ont-ils irrit? pourquoi n'ont-ils
jamais voulu me connotre? pourquoi n'ai-je trouv nulle part un seul
tre qui m'apprcit ce que je vaux! Ne m'as-tu pas vu capable de
dvouement, d'lvation, de tendresse et de sacrifice? Mais lorsque
dans tout le cours de sa vie on se voit puni de ce qu'on a fait de
bon, lorsqu'il est dmontr que, dans chaque vnement, c'est un
mouvement gnreux qui a donn prise  l'injustice; qui peut rpondre
de soi? quel caractre ne s'aigriroit pas? quelle morale rsisteroit 
cette funeste exprience?

Quoi qu'il arrive, garde le silence  jamais sur moi. Je ne veux pas
que les hommes s'intressent  ma destine; je ne veux pas me
soumettre  ces juges plus personnels, plus gostes, plus coupables
cent fois que celui qu'ils osent juger. Sois heureux, si tu peux
l'tre, arme-toi contre la socit, contre l'opinion, contre ta propre
piti surtout. Tout ce que la nature nous donne de dlicat ou de
sensible, sont des endroits foibles o les hommes se htent de nous
frapper.




LETTRE V.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Zurich, ce 28 dcembre.


Je crois avoir trouv enfin l'asile qui me convient. A six lieues de
Zurich, sur une rivire qui se jette dans le Rhin, il y a un couvent
de chanoinesses religieuses, appel l'abbaye du Paradis, o l'on
reoit des femmes comme pensionnaires; leur conduite est soumise 
l'inspection de l'abbesse, elles ne peuvent sortir sans son
consentement, quoiqu'elles ne fassent point de voeux. [Ces sortes de
pensionnaires s'appellent des _donnes_.] La manire de vivre dans ce
couvent est rgulire sans tre pnible; il y a moins de svrit dans
les statuts de cette maison que dans la plupart de celles du mme
genre; mais on est difficile sur le choix des personnes qui peuvent y
tre admises, et c'est une retraite trs-honorable pour les femmes qui
y sont reues; je dois y aller demain matin, et je vous manderai si je
puis m'y tablir.

J'prouve une impatience singulire de trouver enfin une demeure fixe,
une existence uniforme; chaque objet nouveau rveille en moi le mme
souvenir et la mme douleur.


Ce 29.

Louise, l'auriez-vous prvu? L'abbesse de ce couvent, c'est madame de
Ternan, la soeur de madame de Mondoville, la tante de Lonce; elle
s'appelle Lontine, c'est d'elle qu'il tient son nom; elle lui
ressemble, quoiqu'elle ait cinquante ans: il y a eu des momens,
pendant notre longue conversation, o ces rapports de figure et de
voix m'ont frappe jusqu'au point d'en tressaillir; elle a, dans sa
manire de parler, cet accent un peu espagnol qui donne, vous le
savez, tant de grce et de noblesse au langage de Lonce; je ne
pouvois me rsoudre  m'loigner d'elle, j'essayois mille sujets
diffrens, dans l'espoir d'en dcouvrir un qui pt animer assez madame
de Ternan, pour donner  ses mouvemens plus de jeunesse, plus de
ressemblance avec ceux de Lonce. Je n'ai point cherch  connotre le
caractre de madame de Ternan: ses gestes, ses regards m'occupoient
uniquement. Je lui ai tmoign le plus grand dsir de me fixer dans sa
maison, sans que rien en elle m'ait fortement attir, si ce n'est les
traits de son visage et les accens de sa voix, qui rappellent Lonce.

Elle a consenti  ce que je dsirois; elle m'a promis le secret sur
mon vritable nom, et m'a accueillie trs-poliment, quoique avec un
mlange de hauteur qui rappeloit ce qu'on m'a dit du caractre de sa
soeur; elle m'a paru avoir de l'esprit, mais celui d'une femme qui a
t trs-jolie, et dont les manires se composent de la confiance
qu'elle avoit autrefois dans sa figure, et de l'humeur qu'elle a
maintenant de l'avoir perdue. Rien en elle ne peut expliquer pourquoi
elle s'est faite religieuse, et quand elle cause, elle a l'air de
l'oublier tout--fait; on m'a dit cependant qu'elle tait trs-svre
pour la manire de vivre des pensionnaires qu'elle admettoit chez
elle, et que toute sa communaut avoit en gnral un grand esprit de
rigueur. Quoi qu'il en soit, je veux m'tablir dans ce couvent: que
m'importe plus ou moins d'exigence! je n'ai rien  faire qu' me
drober, s'il est possible, aux sentimens douloureux qui me
poursuivent. Madame de Ternan obtiendra de moi ce qu'elle voudra, elle
ne se doute pas de l'empire qu'elle a sur ma volont; j'irois au bout
du monde pour la voir habituellement.

J'apprendrai, en vivant avec elle, tous les mots qu'elle prononce
comme Lonce, toutes les impressions qui fortifient les traces de sa
ressemblance avec lui, et je chercherai  faire reparotre plus
souvent ces traces chries.--O Lonce! me voil un intrt dans la
vie: j'aimerai cette femme, quels que soient ses dfauts; je la
soignerai, pour qu'elle crive une fois  votre mre que j'tois digne
de vous.--Je ne serai pas spare tout--fait de ce que j'aime; un
rapport, quelque indirect qu'il soit, me restera encore avec lui; et
quand, dans quelques annes, je pourrai lui faire connotre ma
retraite, lui raconter les jours que j'y ai passs, il sera touch des
sentimens qui m'auront tout entire occupe.

Ma soeur, votre dernire lettre m'a profondment attendrie; ne vous
affligez pas tant de ma situation; elle vaut mieux depuis que j'ai
choisi une retraite, depuis que j'ai pu, loin de Lonce, retrouver
encore quelques liens avec lui.




LETTRE VI.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Zurich, ce 31 dcembre.


Je viens d'prouver une motion trs-vive, ma chre Louise, et je ne
sais si je me suis bien ou mal conduite, dans une situation o des
sentimens trs-opposs m'agitoient. La maison que j'habite ici est
prs de celle de madame de Cerlebe, femme que tout le monde vante 
Zurich, et qui m'a paru en effet trs-aimable; j'tois recommande par
des ngocians de Lausanne  son mari; je l'ai vue tous les jours, elle
m'a montr plusieurs fois l'empressement le plus aimable, et vouloit
m'emmener avec elle  la campagne, o elle demeure presque toute
l'anne, avec son pre et ses enfans. Hier, j'allai la remercier et
prendre cong d'elle; une impression d'inquitude altroit la srnit
habituelle de son visage:--J'ai chez moi, me dit-elle, depuis quatre
jours, un Franois qu'un de mes amis de Lausanne m'a pri de recevoir,
et dont il me dit le plus grand bien; le pauvre homme est tomb malade
en arrivant, des suites de ses blessures, et je crois aussi que
quelque chagrin secret lui fait beaucoup de mal.--Trouble de ce
qu'elle me disoit, je lui demandai le nom de cet infortun.--M. de
Valorbe, reprit-elle.--Sans doute mon visage exprimoit ce qui se
passoit en moi, car madame de Cerlebe me saisit la main et me dit:
--Vous tes madame d'Albmar; je le souponnois dj, j'en suis sre 
prsent; vous allez rendre la vie  M. de Valorbe, il vous nomme sans
cesse, il prtend qu'il doit vous pouser, que vous le lui avez
promis; il mourra s'il ne vous voit pas.--Je me taisois. Madame de
Cerlebe continua le rcit des souffrances de M. de Valorbe, et des
preuves continuelles qu'il donnoit de sa passion pour moi; et tout en
me parlant, elle se levoit et marchoit vers la porte; comme ne doutant
pas que je ne la suivisse pour aller voir M. de Valorbe.

Comment vous rendre compte de ce qui se passoit en moi? Si je n'avois
jamais eu aucun tort envers M. de Valorbe, si ce silence qu'il n'a
point oubli ne lui paroissoit pas une sorte de promesse, peut-tre
aurois-je t le voir; mais tel est le malheur d'un premier tort,
qu'il vous force absolument  en avoir un second, pour viter
l'embarras cruel du reproche. Je ne savois d'ailleurs comment parler 
M. de Valorbe; certainement sa situation m'inspiroit beaucoup de
piti; mais si j'exprimois cette piti dans des termes vagues,
n'exalterais-je pas ses esprances? et si je la restreignois par des
expressions positives, ne le blesserois-je pas profondment? Je ne
connois rien de si pnible que de voir un homme malheureux, lorsqu'on
prouve un sentiment intrieur de contrainte, qui oblige  mesurer les
paroles qu'on lui adresse, avec un sang-froid presque semblable  la
duret. J'prouvois enfin une rpugnance invincible pour aller dans la
chambre de M. de Valorbe; autrefois je l'aurois vaincue, cette
rpugnance; mais je souffre depuis si long-temps, que j'ai peut-tre
perdu quelque chose de cette bont vive et involontaire, qui
m'entranoit sans rflexion, et souvent mme malgr mes rflexions.

Je refusai madame de Cerlebe, elle s'en tonna et n'insista point;
mais seulement elle me demanda assez froidement la permission de me
quitter, pour aller voir dans quel tat se trouvoit M. de Valorbe. Je
fus fche d'avoir t dsapprouve par madame de Cerlebe, car je me
sens un vritable penchant pour elle, depuis le peu de temps que je la
connois. Je descendis lentement son escalier, hsitant toujours, mais
toujours anime par le dsir de m'loigner. Quand je fus  peu de
distance de la porte, je m'arrtai, et je vis  la fentre une figure
presque mconnoissable; ses regards me parurent fixs sur moi; je fis
quelques pas pour retourner, mais l'ide de Lonce me vint, je pensai
que s'il toit l, il me retiendroit; je levai les yeux vers la
fentre, il me sembla que le visage de M. de Valorbe exprimoit, en me
voyant approcher, une joie tout--fait effrayante; un sentiment de
crainte me saisit, et je retournai chez moi sans m'arrter.

J'ai besoin de savoir, ma soeur, si vous me condamnerez ou si vous
m'excuserez; je me retirerai demain dans un asile o personne du moins
ne pourra plus prtendre  me voir.




LETTRE VII.

M. de Valorbe  M. de Montalte.

Zurich, le 1er janvier 1792.


Je me trompois, Montalte, lorsque je vous crivois que madame
d'Albmar auroit au moins avec moi des formes polies et douces; elle
n'a pas mme voulu s'en donner la peine. Elle a t dans la mme
maison que moi sans daigner me voir; elle me savoit malade, mourant,
mourant pour elle, et quelques pas qui l'auroient amene prs de mon
lit de douleur, lui ont paru un effort trop pnible! Je l'ai vue
hsiter, revenir, et cder enfin  l'impitoyable sentiment qui lui
dfendoit de me secourir.

Je ne sais pourquoi je m'accuse quelquefois, ce sont les autres qui
ont toujours eu tort envers moi; c'est Delphine qui est barbare, il
faut qu'elle en soit punie. La nature aussi s'acharne sur ma misrable
existence; je ne peux pas marcher, je ne peux pas me soutenir, je me
sens une irritation inoue, mme contre les objets physiques qui
m'environnent; une chaise qui me heurte, un papier que je ne trouve
pas, une porte qui rsiste, tout me cause une impatience douloureuse:
que de maux sur la terre sont destins  l'homme!

Il faut les dompter; je sortirai, je trouverai celle qui n'a pas voulu
me voir, aucun asile ne la soustraira  ma volont; les souffrances
que j'prouve m'agitent, au lieu de m'abattre.--Delphine, vous
regretterez l'indigne mouvement qui vous a pour jamais prive de tous
vos droits  ma piti.




LETTRE VIII.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

De l'abbaye du Paradis, ce 3 janvier 1792.


Enfin, je suis ici; je ne sais si je dois m'applaudir d'avoir quitt
Zurich sans avoir vu M. de Valorbe; madame de Cerlebe au moins m'a
promis de lui exprimer mes regrets, de lui offrir tous les services
qui sont en ma puissance, et que je serois si empresse de lui rendre.
Madame de Cerlebe ne m'a point paru refroidie pour moi, et j'en ai
joui, car je ne la vois jamais sans que mon amiti pour elle ne
s'augmente.

Elle connot intimement une des religieuses du couvent o je suis,
mais elle n'aime pas madame de Ternan; elle prtend que c'est une
personne goste et hautaine, d'un esprit troit et d'un coeur dur, et
qu'elle n'a eu d'autre motif pour quitter le monde, que le chagrin de
n'tre plus-belle.

--Vous ne savez pas, me disoit madame de Cerlebe, combien une vie
frivole dessche l'me! Madame de Ternan avoit des enfans, elle ne
s'en est pas fait aimer; elle avoit de l'esprit naturel, elle l'a si
peu cultiv, que son entretien est souvent strile: maintenant qu'elle
est force de renoncer  tous les genres de conversation pour lesquels
il faut ncessairement un joli visage, elle s'est retire dans un
couvent, afin d'exercer encore de l'empire par sa volont, quand ses
agrmens ne captivent plus personne; un fonds de personnalit
trs-ferme et trs-suivi s'est montr tout  coup en elle, quand sa
beaut n'a plus attir les hommages: elle n'est dans la ralit ni
trs-svre, ni trs-religieuse; mais elle a pris de tout cela ce
qu'il faut pour avoir le droit de commander aux autres. L'amour-propre
lui a fait quitter le monde, l'amour-propre est son seul guide encore
dans la solitude; elle conserve une sorte de grce, reste de sa
beaut, souvenir d'avoir t aime, qui vous fera peut-tre illusion
sur son vritable caractre; mais si quelque circonstance vous mettoit
jamais dans sa dpendance, vous verriez si je vous ai trompe, et vous
vous repentiriez de ne m'avoir pas crue.--

Ces observations, et plusieurs autres encore que madame de Cerlebe me
prsentoit avec beaucoup d'esprit et de chaleur, m'auroient peut-tre
fait impression, si madame de Ternan n'et pas t la tante de Lonce;
mais quels dfauts pourroient l'emporter sur ce regard, sur ce son de
voix qui me le rappellent! J'ai persist dans mon dessein, et je suis
tablie ici depuis hier.

Pauvre M. de Valorbe! que je voudrois diminuer son malheur!
pourrois-je sans l'offenser lui offrir la moiti de ma fortune? Enfin,
ma chre Louise, que votre coeur imagine ce qui pourrait adoucir sa
situation! mais je ne puis me rsoudre  le voir, les tmoignages de
son amour me seroient trop pnibles, loin de Lonce. Je ne sais par
quelle bizarrerie cruelle on craint toujours d'tre plus aime par
l'homme qu'on n'aime pas, que par celui qu'on prfre; il vaut mieux
n'entendre aucune expression de tendresse, et que tout se taise, quand
Lonce ne parle pas.




LETTRE IX.

Madame de Mondoville, mre de Lonce,  madame de Ternan, sa soeur.

Madrid, ce 17 janvier 1792.


Vous m'apprenez, ma chre soeur, que madame d'Albmar est prs de
vous; mon fils ne le sait pas, gardez bien ce secret. Lonce a
toujours la tte tourne d'elle, et, dans un moment o les indignes
lois franoises vont permettre le divorce, j'prouve une crainte
mortelle qu'il ne se dshonore, en abandonnant Matilde pour cette
Delphine, dont la sduction est,  ce qu'il parot, vritablement
redoutable: ne pourriez-vous pas prendre assez d'empire sur son
esprit, pour l'engager  se marier avec un de ses adorateurs? je ne
pourrai jamais ramener la raison de mon fils, s'il n'a pas  se
plaindre d'elle.

Je n'ai pas d'ide fixe sur cette femme, qui me parot, d'aprs tout
ce que j'entends dire, un tre tout--fait extraordinaire; mais je
serois dsole, quand mme mon fils seroit libre, qu'il devnt son
poux. On ne peut jamais soumettre ces esprits qu'on appelle
suprieurs, aux convenances de la vie; il faut supporter qu'ils vous
donnent un jugement nouveau sur tout, et qu'ils vous dveloppent des
principes  eux, qu'ils appellent de la raison; cette manire d'tre
me parot,  moi, souverainement absurde, particulirement dans une
femme. Notre conduite est trace, notre naissance nous marque notre
place, notre tat nous impose nos opinions; que faire donc de cet
esprit d'examen qui perd toutes les ttes? la morale et la fiert sont
trs-anciennes; la religion et la noblesse le sont aussi; je ne vois
pas bien ce qu'on veut faire des ides nouvelles, et je ne me soucie
pas du tout qu'une femme qui les aime exerce de l'empire sur mon fils.
Je vous prie donc instamment, ma soeur, puisque le hasard met madame
d'Albmar dans votre dpendance, d'employer tout votre esprit  la
sparer sans retour de Lonce.

Comment vous trouvez-vous de votre tablissement en Suisse? ne vous en
lassez-vous point? et ne penserez-vous pas  venir dans un couvent en
Espagne, pour me donner la douceur de finir mes jours auprs de vous?




LETTRE X.

Rponse de madame de Ternan  sa soeur, madame de Mondoville.

De l'abbaye du Paradis, ce 30 janvier 1792.


Je vois bien, ma soeur, que vous n'avez jamais vu madame d'Albmar; il
se mleroit  votre opinion, juste  quelques gards, un got qu'il
est impossible de ne pas ressentir pour elle: la facilit de son
caractre et la grce de son esprit sont trs-sduisantes; sa figure a
une expression de sensibilit si naturelle, si aimable, que les
caractres les plus froids s'y laissent prendre; moi qui suis
assurment bien revenue de toute espce d'illusion, j'ai de l'attrait
pour Delphine; mais soyez tranquille sur cet attrait; loin de nuire 
vos projets, il y servira. Je veux la dterminer  se faire religieuse
dans mon couvent, et je crois que j'y parviendrai; elle a beaucoup de
mlancolie dans le caractre, un profond sentiment pour votre fils, et
assez de vertu pour ne pas vouloir y cder; dans cette situation, que
peut-elle faire de mieux que d'embrasser notre tat? comment
pourrois-je d'ailleurs tre assure de la garder prs de moi, si elle
ne le prenoit pas? elle me quitteroit ncessairement une fois, et ce
seroit pour moi une vritable peine.

J'avois pris assez d'humeur contre toutes les affections, depuis que
je ne peux plus en inspirer; Delphine est nanmoins parvenue 
m'intresser; n'imaginez pas cependant que je me laisse dominer par ce
sentiment, je le ferai servir  mon bonheur; l'on ne fait pas de
fautes quand on n'a plus d'esprances, car on ne hasarde plus rien. Je
tiens beaucoup  conserver Delphine auprs de moi; et, comme je ne
puis m'en flatter qu'en la liant  notre communaut d'une manire
indissoluble, j'y ferai tout ce qu'il me sera possible: c'est seconder
vos vues; et de plus, je ne pense pas qu'on puisse m'accuser de
personnalit dans ce dessein; qu'arrivera-t-il  Delphine en restant
au milieu du monde? ce que j'ai prouv; ce que toutes les belles
femmes sont destines  souffrir; elle se verra par degrs abandonne,
elle verra l'admiration qu'elle inspire se changer en piti, et des
sentimens commands prendre la place des sentimens involontaires.

Hier, je parlois sur divers sujets avec assez de tristesse, vous savez
que c'est en gnral  prsent ma manire de sentir. Delphine
m'coutoit avec l'intrt le plus aimable; je lui dis je ne sais quel
mot qui apparemment la toucha, car tout  coup je la vis presque 
genoux devant moi, me conjurer de l'aimer et de la protger dans la
vie. Le hasard avoit donn dans ce moment  sa figure une grce
nouvelle; elle toit penche d'une manire qui ajoutoit encore  la
beaut de sa taille; sa robe s'toit drape comme un peintre l'auroit
souhait; et ses beaux cheveux, en tombant, avoient par son visage du
charme le plus attrayant. Vous l'avouerai-je, je me rappelai dans ce
moment, que moi aussi j'avois t belle, et cette pense m'absorba
tout entire; je ne me sentis cependant aucun mouvement d'envie contre
Delphine, et je dsirai mme plus vivement encore de la retenir auprs
de moi. Elle me rend quelques-uns des plaisirs que j'ai perdus; elle
me donne des tmoignages d'amiti que je n'ai reus que quand j'tois
jeune; elle me joue des airs qui me plaisent; elle est malheureuse
quoique jeune et belle, cela console d'tre vieille et triste; il faut
qu'elle reste auprs de moi.

Pourquoi la dtournerois-je de se fixer ici? pourquoi ferois-je ce
sacrifice? les sacrifices conviennent aux jeunes gens, ils sont
entours d'amis qui prennent parti pour eux contre eux-mmes; mais
quand on est vieille, tant de gens trouvent simple que l'on se dvoue,
tant de gens l'exigent de vous, que par un mouvement assez naturel on
est tent de se faire une existence d'gosme, puisqu'on ne vous tient
plus compte de l'oubli de vous-mmes. Il est des qualits qu'il n'est
doux d'exercer que quand les autres, s'y opposent; et croyez-moi, ma
soeur,  cinquante ans personne ne nous aime autant que nous nous
aimons nous-mmes.

Vous tes bonne de me proposer de revenir prs de vous; mais nous nous
rappellerions notre jeunesse ensemble, et cela fait trop de mal;
j'aime mieux vivre ici, o personne ne m'a connue que telle que je
suis. Je m'intresse  vous,  votre famille; je vous servirai dans
toutes les circonstances; mais je mourrai dans le couvent o je suis:
j'ai vu quelque part, dans les _Nuits d'Young_, qu'il faut que _la
vieillesse se promne silencieusement sur le bord solennel du vaste
Ocan qu'elle doit bientt traverser_; cela m'a frappe. J'tois bien
lgre autrefois,  prsent je n'aime que les ides sombres; je
voudrois me persuader que la vie ne vaut rien pour personne, et
qu'aprs moi l'amour, la beaut, la jeunesse, ont fini.

Vous n'avez pas ces mouvemens de tristesse, ma soeur; votre passion
pour votre fils vous en a prserve; vous savez que le mien m'a
abandonne de trs-bonne heure, je n'ai pu retenir aucune affection
autour de moi, cependant j'en avois besoin; mais quand je les ai vues
s'loigner, un sentiment de fiert trs-imprieux m'a empche de rien
faire pour les rappeler; je me suis trac une vie qui convient assez 
mon caractre; l'extrme svrit que j'ai tablie parmi les
religieuses chanoinesses qui me sont subordonnes, donne beaucoup de
considration  l'abbaye que je gouverne; et vous l'avez remarqu
comme moi, la considration est la seule jouissance des femmes dans
leur vieillesse. Je ne pourrais pas facilement transporter en Espagne
l'existence dont je jouis ici, il me faudroit plusieurs annes pour
prparer ce que je recueille maintenant; je ne dois donc pas songer 
me runir  vous: mais comptez toujours sur moi comme sur une soeur
dvoue  tous vos intrts, et qui partage la plupart de vos
opinions, par got et par sympathie.




LETTRE XI.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

De l'abbaye du Paradis, ce 2 fvrier.


Je ne vous ai point crit depuis prs d'un mois; j'ai voulu essayer si
la vie uniforme que je mne me donneroit enfin du calme, et si, en
m'interdisant de parler, mme  vous, des sentimens que j'prouve, je
finirois par en tre moins trouble. Hlas! tous ces sacrifices ne me
russissent point: une seule rsolution pourroit plus que tant
d'efforts: si je partois... si je revoyois Lonce.... Insense que je
suis! ah! c'est pour n'avoir plus ces penses agitantes qu'il faudroit
s'enchaner ici. Madame de Ternan auroit envie de me garder pour
toujours auprs d'elle; je suis sensible  ce dsir; mais je ne sais
pourquoi le plaisir mme qu'elle trouve  me voir, ne me persuade pas
qu'elle m'aime; je crains qu'il n'entre peu d'affection dans le besoin
qu'elle peut avoir des autres: elle discerne parfaitement les
personnes qui lui conviennent, et souhaite de les captiver; mais il
semble qu'elle emploieroit le mme accent pour s'assurer d'une maison
qui lui plairoit, que pour retenir un ami.

Elle exerce, malgr ses dfauts, un grand empire sur ceux qui
l'entourent. Il y a dans ses manires une dignit qui impose, et fait
mettre beaucoup de prix  ses moindres expressions de confiance et de
familiarit. Je crois, cependant, que sa ressemblance avec Lonce est
la principale cause de son ascendant sur moi; car, pour peu qu'on
pntre jusqu'au fond de son me, on y trouve je ne sais quoi d'aride,
qui refroidit le coeur plus dispos  s'attacher.

Hier, par exemple, j'avois jou sur ma harpe des airs qu'elle avoit
entendus autrefois, et ma conversation l'intressoit: elle me dit un
mot assez mlancolique, qui m'encouragea  lui demander quels avoient
t les motifs de sa retraite dans un couvent; elle hsita quelques
momens, et d'un ton trs-rserv, elle me tint d'abord les discours
convenables  son tat; cependant comme je la pressai davantage, et
que j'osai lui parler de sa beaut passe:--Eh bien! me dit-elle,
puisque vous vous intressez  moi, je vous donnerai quelques lignes
que j'avois crites, non pour raconter ma vie, car, selon moi,
l'histoire de toutes les femmes se ressemble, mais pour me rendre
compte des motifs qui m'ont dtermine au parti que j'ai pris: cela
n'est pas achev, parce qu'on ne finit jamais ce qu'on crit pour soi;
mais il y en a assez pour satisfaire votre curiosit et pour vous
prouver ma confiance.

Je vous envoie, ma soeur, ce que madame de Ternan m'a remis; il y
rgne une impression de tristesse qui d'abord pourroit toucher; mais
en y rflchissant, on trouve dans cette tristesse bien plus
d'amour-propre que de sensibilit; vous me direz l'impression que ce
singulier crit aura produite sur vous.


_Raisons qui ont dtermin Lontine de Ternan  se faire religieuse._

J'ai t fort belle, et j'ai cinquante ans; de ces deux vnemens fort
ordinaires, naissent toutes les impressions que j'ai prouves. Je ne
sais pas si j'ai eu moins de raison qu'une autre, ou seulement un
esprit plus observateur, plus pntrant, et qui n'toit pas
susceptible de se conserver  lui-mme des illusions; ce que je sais,
c'est qu'en perdant ma jeunesse, je n'ai rien trouv dans le monde qui
pt remplir ma vie, et que je me suis sentie force  le quitter,
parce que tous les liens qui m'y attachoient se sont relchs comme
d'eux-mmes, jusqu' ce qu'il ne m'en soit plus rest un seul que je
pusse vritablement regretter.

J'avois de l'esprit, j'en ai peut-tre encore; mais on en peut
difficilement juger, car cet esprit se dveloppoit singulirement par
ma confiance dans ma figure; j'avois de l'imagination et beaucoup de
gat, je contois d'une manire piquante, j'avois de l'humeur avec
grce, et, sre de l'attrait que tout le monde, en me voyant,
ressentoit pour moi, j'prouvois un dsir anim de plaire et une douce
certitude d'y russir; cette certitude m'inspiroit une foule d'ides
et d'expressions que je n'ai jamais pu retrouver depuis.

J'avois pous un homme bon et raisonnable, qui m'aimoit  la folie;
je lui fus fidle, plus encore, je l'avouerai, par fiert que par
vertu; je voulois tre soigne, suivie, adore, et je ne voulois pas
accorder  un seul homme la prfrence qui toit l'objet de l'ambition
de tous. Je n'eus donc pas de torts envers mon mari, mais je fus peu
occupe de lui, et par degrs il prit habitude de s'intresser
vivement aux affaires, et de se distraire des sentimens qui l'avoient
absorb pendant quelques annes. J'eus deux enfans, un fils et une
fille; je les ai rendus fort heureux dans leur enfance; j'ai soign
leurs plaisirs, je leur ai donn tous les matres qui avoient le plus
de rputation, et j'ai joui de leur tendresse jusqu' ce que l'un et
atteint dix-huit ans et l'autre seize; c'est vers cette poque que
commence la nouvelle perspective de ma vie, celle qui, se
rembrunissant de plus en plus, s'est enfin termine par le genre de
vie que je mne ici, et qui ressemble autant qu'il se peut  la mort.

Ma figure se conserva assez tard; nanmoins, depuis l'ge de trente
ans, j'avois commenc  rflchir sur le petit nombre d'annes dont il
me restoit  jouir; je m'tonnai d'une impression qui m'toit
tout--fait nouvelle, je craignois l'avenir au lieu de le dsirer, je
ne faisois plus de projets, je retenois les jours au lieu de les
hter. Je voulus devenir plus soigneuse pour mes amis; ils s'en
tonnrent, et ne m'en aimrent pas davantage; je repris mes caprices,
mon inconsquence; on n'y toit plus prpar, et, sans que personne
autour de moi se rendt compte d'aucun changement dans la nature de
ses affections, je voyois dj des diffrences dont personne que moi
ne se doutoit encore.

Il me vint l'ide de faire des liaisons nouvelles; il me semblait
qu'elles ranimeroient mon esprit et ma vie. Mais je n'avois pas en moi
la facult d'aimer ceux que je n'avois point connus dans les premires
annes de ma jeunesse; et, quoique ma sensibilit n'et peut-tre
jamais t trs-profonde, il y avoit pourtant une distance infinie
entre ces affections que je commandois, et les affections
involontaires qui avoient dcid mes premires amitis. Je rptois ce
que j'avois dit autrefois avec une sorte d'exactitude, pour voir si je
produirois le mme effet; je croyois rencontrer des caractres
diffrens, des situations entirement changes, tandis que tout toit
de mme, except moi. J'avois perdu, non pas encore les charmes de la
jeunesse, mais cette esprance vive, indfinie, entranant avec elle
tous ceux qui s'unissent confusment aux nombreuses chances d'un long
avenir.

Aucune de mes liaisons ne tenoit; rien ne s'arrangeoit de soi-mme:
toutes mes relations toient, pour ainsi dire, faites  la main, et
demandoient des soins continuels; j'en faisois trop ou trop peu pour
les autres, je n'avois plus de mesure sur rien, parce qu'il n'y avoit
point d'accord entre mes dsirs et mes moyens; enfin, aprs sept ou
huit ans de ces vains efforts pour obtenir de la vie ce qu'elle ne
pouvoit plus me donner, je m'aperus un jour que j'tois sensiblement
change, et je passai tout un bal sans qu'aucun homme m'adresst des
complimens sur ma figure: on commena mme  me parler avec mnagement
des femmes jeunes et belles, et  ramener devant moi la conversation
sur des sujets d'un genre plus grave; je sentis que tout toit dit:
les autres toient enfin arrivs  dcouvrir ce que je prvoyois; il
ne falloit plus lutter, et j'tois trop fire pour m'attacher 
quelques foibles succs, que des efforts soutenus pouvoient encore
faire natre.

Je n'tois cependant alors qu' la moiti de la carrire que la nature
nous destine; et je ne voyois plus un avenir, ni une esprance, ni un
but qui pt me concerner moi-mme. Un homme  l'ge que j'avois alors
auroit pu commencer une carrire nouvelle; jusqu' la dernire anne
de la plus longue vie, un homme peut esprer une occasion de gloire,
et la gloire, c'est comme l'amour, une illusion dlicieuse, un bonheur
qui ne se compose pas comme tous ceux que la simple raison nous offre,
de sacrifices et d'efforts; mais les femmes, grand Dieu! les femmes!
que leur destine est triste!  la moiti de leur vie, il ne leur
reste plus que des jours insipides, plissans d'anne en anne; des
jours aussi monotones que la vie matrielle, aussi douloureux que
l'existence morale.

Et vos enfans, me dira-t-on, vos enfans! La nature, prodigue envers la
jeunesse, nous a rserv les plus doux plaisirs de la maternit, pour
l'poque de la vie qui permet encore les plus heureuses jouissances de
l'amour; nous sommes le premier objet de l'affection de nos enfans, 
l'ge o nous pouvons l'tre encore de l'poux, de l'amant qui nous
prfre; mais quand notre jeunesse finit, celle de nos enfans
commence, et tout l'attrait de l'existence nous les enlve au moment
mme o nous aurions le plus besoin de nous reposer sur leurs
sentimens.

J'essayai de revenir  mon mari, il toit bien pour moi; mais quand je
voulois lui redemander ces soins, cet intrt suivi, cet amour enfin
que je lui inspirois vingt ans plus tt, il ne me le refusoit pas,
mais il en avoit aussi compltement perdu le souvenir que des jeux les
plus frivoles de son enfance; cependant, quel plaisir peut-on trouver
dans la socit d'un homme  qui vous n'tes pas essentiellement
ncessaire, qui pourroit vivre sans vous comme avec vous, et prend 
votre existence un intrt plus foible que celui que vous y prenez
vous-mme?

Quand les autres ne s'occupent plus naturellement de vous, on est
assez tent de devenir exigeante, et de reprendre par ses dfauts une
sorte d'empire qu'on ne peut plus esprer de ses grces; moins
j'inspirois d'amour, plus j'aurois voulu que mes enfans eussent, dans
leur affection pour moi, cet entranement et ce culte qui m'avoient
rendu chers les hommages dont je m'tois vue l'objet; moins je
trouvois dans le monde d'intrt et de plaisir, plus j'avois besoin
d'une socit continuelle et douce dans mon intrieur; mais plus un
sentiment, un plaisir, un but quelconque nous devient ncessaire, plus
il est difficile de l'obtenir; la nature et la socit suivent cette
maxime connue de l'vangile: _elles donnent  ceux qui ont_; mais ceux
qui perdent, prouvent une contagion de peines qui se succdent
rapidement et naissent les unes des autres.

Je voulus essayer de m'occuper, mais aucun intrt ne m'y excitoit:
mes enfans toient levs, mon mari occup des affaires, et accoutum
 moi de telle sorte que je ne pouvois plus rien changer  nos
relations: quel motif me restoit-il donc pour une action quelconque?
tout toit gal, et je passois des heures entires dans l'incertitude
sur les plus simples actions de la vie, parce qu'il n'y en avoit
aucune qui me ft plus commande, plus agrable ou plus utile que
l'autre.

Mon mari mourut; et, quoique nous ne fussions pas trs-tendrement
ensemble, je sentis cependant que sa perte toit  mon existence son
reste de charme et de considration; mes enfans toient tablis, l'un
en Espagne, l'autre en Hollande; il n'y avoit plus aucune relation
ncessaire entre personne et moi; quand on est jeune, les liens de
parent importunent, et l'on ne veut s'environner que de ceux que
l'attrait rciproque rassemble autour de nous; mais, quand on est
vieille, on souhaiteroit qu'il n'y et plus rien d'arbitraire dans la
vie, on voudroit que les sentimens et les liens qui en rsultent
fussent commands  l'avance; on ne fonde aucun espoir sur le hasard
ni sur le choix.

Je ne pouvois plus concevoir comment il me seroit possible de filer
cette multitude de jours, qui m'toient peut-tre rservs encore, et
pour lesquels je ne prvoyois ni un intrt, ni une varit, ni un
plaisir, rien, qu'un murmure frivole d'ides insipides, qui ne
m'endormiroit pas mme doucement jusqu'au tombeau. L'amour-propre a
ncessairement beaucoup d'influence sur le bonheur des femmes; comme
elles n'ont pas d'affaires, point d'occupations forces, elles fixent
leur attention sur ce qui les concerne, et dtaillent pour ainsi dire
la vie, qui vaut encore mieux par les grandes masses que par les
observations journalires. J'prouvois donc une sorte d'agitation
intrieure trs-pnible, je remarquois tout, je me blessois de tout,
je ne jouissois de rien; j'avois un fond de douleur qui se faisoit
toujours sentir, ajoutoit  mes peines et retranchoit de mes plaisirs;
et, dans les meilleurs momens mme, l'affadissement de la vie me
gagnoit chaque jour davantage.

Enfin, une fois j'allai voir une religieuse de mes amies, qui
jouissoit d'un calme parfait; elle me persuada facilement d'embrasser
son tat. Que perdois-je en effet? n'tois-je pas dj sous l'empire
de la mort? Elle commence, la mort,  la premire affection qui
s'teint, au premier sentiment qui se refroidit, au premier charme qui
disparot! Ses signes avant-coureurs se marquent tous  l'avance sur
nos traits; l'on se voit priv par degrs des moyens d'exprimer ce que
l'on sent; l'me perd son interprte, les yeux ne peignent plus ce
qu'on prouve, et les impressions de notre coeur, comme renfermes au
dedans de nous-mmes, n'ont plus ni regards ni physionomie. pour se
faire entendre des autres; il faut alors mener une vie grave, et
porter sur un visage abattu, cette tristesse de l'ge, tribut que la
vieillesse doit  la nature qui l'opprime.

On parle souvent de la timidit de la jeunesse; qu'il est doux, ce
sentiment! ce sont les inquitudes de l'esprance qui le causent; mais
la timidit de la vieillesse est la sensation la plus amre dont je
puisse me faire l'ide; elle se compose de tout ce qu'on peut prouver
de plus cruel, la souffrance qui ne se flatte plus d'inspirer
l'intrt, et la fiert qui craint de s'exposer au ridicule. Cette
fiert, pour ainsi dire, ngative, n'a d'autre objet que d'viter
toute occasion de se montrer; on sent confusment presque de la honte
d'exister encore, quand votre place est dj prise dans le monde, et
que, surnumraire de la vie, vous vous trouvez au milieu de ceux qui
la dirigent et la possdent dans toute sa force. Je dsirai que la
maison religieuse o je voulois me fixer ft loin de Paris; le bruit
du monde fait mal, mme dans la solitude la plus heureuse. On
m'indiqua une abbaye  quelques lieues de Zurich; j'y vins il y a
trois ans, et depuis ce temps, je drobe du moins aux regards le
spectacle lent et cruel de la destruction de l'ge. J'ai pris une
manire de vivre qui, loin de combattre ma tristesse, la consacre,
pour ainsi dire, comme l'unique occupation de ma vie; mais c'est une
assez douce socit que la tristesse, ds que l'on n'essaie plus de
s'en distraire; enfin, que puis-je dire de plus? J'avois  vivre,
voil ce que j'ai essay pour m'en tirer.




LETTRE XII.

Delphine  mademoiselle d'Albmar,

De l'abbaye du Paradis, ce 6 fvrier.


Une crainte mortelle, ma chre Louise, est venue troubler le peu de
calme dont je jouissois; un mot chapp  madame de Ternan me fait
croire que la mre de Lonce lui a mand que son fils se livroit
vivement au projet de prendre parti dans la guerre dont la France est
menace; je sais bien qu' prsent il ne s'loignera pas de Matilde;
mais il peut contracter de tels engagemens  l'avance, qu'il n'existe
plus aucun moyen de le dtourner de les remplir; je ne vois auprs de
lui que M. de Lebensei qui puisse mettre un vif intrt  combattre ce
funeste dessein, et je lui cris pour l'en conjurer. Envoyez ma lettre
 M. de Lebensei, ma soeur, sans lui faire connotre d'aucune manire
dans quel lieu je suis; cette lettre peut prvenir le malheur que je
redoute, c'est assez vous la recommander.




LETTRE XIII.

Madame d'Albmar  M. de Lebensei.


Je vous conjure de nouveau, vous qui m'avez comble des plus
touchantes preuves de votre amiti, d'employer toutes les armes que
vous donne votre manire de penser et de vous exprimer, pour empcher
Lonce de quitter la France, et de se joindre au parti qui veut faire
la guerre avec l'arme des trangers; vous savez, comme moi, quels
sont les scrupules d'honneur, les sentimens chevaleresques qui
pourroient entraner Lonce dans cette funeste rsolution;
combattez-les en les mnagant. Servez-vous de mon nom, si vous croyez
qu'il puisse ajouter quelque force  ce que vous direz; cachez
pourtant  Lonce que, du fond de ma retraite, vous avez reu une
lettre de moi; il vous demanderoit peut-tre de la voir. Il voudroit y
rpondre lui-mme, et renouvelleroit, en m'crivant, une lutte que je
n'ai plus la force de supporter; mais si jamais je vous ai inspir
quelque intrt ou quelque piti, faites, au nom du ciel, que, dans le
sjour o j'ai enseveli ma destine, je ne sois pas tout  coup
arrache par de nouvelles craintes, au triste repos d'un malheur sans
espoir.




LETTRE XIV.

M. de Lebensei  M. de Mondoville.

Cernay, ce 18 fvrier 1792.


Souffrez, mon ami, que je me hasarde  pntrer dans vos secrets, plus
avant encore que vous ne me l'avez permis; j'ai remarqu, pendant le
peu de jours que je suis rest dans votre maison  Paris, l'effet que
l'on produisoit sur vous, en vous racontant que les nobles sortis de
France depuis quelques mois, pensent et disent qu'il est honteux pour
les personnes de leur classe de ne pas se joindre  eux, lorsqu'ils
font la guerre pour rtablir l'autorit royale et leurs droits
personnels. Vous ne m'avez point parl de votre projet  cet gard; ma
manire de penser en politique vous en a peut-tre dtourn. Vous avez
mme voulu contenir devant moi l'impression que vous receviez, en
apprenant quelle toit sur ce sujet l'opinion de presque tous les
gentilshommes; mais je crains que vous ne cdiez  l'empire de cette
opinion, maintenant que vous tes spar de la cleste amie qui
l'auroit combattue. Avant de discuter avec vous les motifs de la
guerre qui doit, dit-on, cette anne, clater contre la France, [Le 18
fvrier 1792, date de cette lettre, toit trois mois avant le
commencement de la guerre.] accordez:  l'amiti le droit de vous dire
ce qui vous concerne particulirement.

Ce n'est point, je le sais, votre conviction personnelle qui vous
anime dans cette cause; vous ne voulez en politique, comme dans toutes
les actions de votre vie, que suivre scrupuleusement ce que l'honneur
exige de vous, et vous prenez pour arbitre de l'honneur, l'approbation
ou le blme des hommes. Je suis convaincu que, mme dans les temps les
plus calmes, il faut savoir sacrifier l'opinion prsente  l'opinion 
venir, et que les grandes spculations en ce genre exigent des pertes
momentanes; mais si cela est vrai d'une manire gnrale, combien
cela ne l'est-il pas davantage dans les circonstances o nous nous
trouvons? Vous ne pouvez satisfaire maintenant que l'opinion d'un
parti; ce qui vous vaudra l'estime de l'un vous tera celle de
l'autre; et si quelque chose peut faire sentir la ncessit d'en
appeler  soi seul, ce sont ces divisions civiles, pendant lesquelles
les hommes des bords opposs plaident contradictoirement, et
s'objectent galement la morale et l'honneur.

Ce n'est pas tout: l'opinion mme du parti que vous choisiriez
pourroit changer; il y a dans la conduite prive des devoirs reconnus
et positifs; on est toujours approuv en les accomplissant, quelles
qu'en soient les suites; mais dans les affaires publiques, le succs
est, pour ainsi dire, ce qu'toit autrefois _le jugement de Dieu_; les
lumires manquent  la plupart des hommes, pour dcider en politique,
comme elles manquoient autrefois pour prononcer en jurisprudence; et
l'on prend pour juge le succs, qui trompe sans cesse sur la vrit;
il dclare, comme autrefois, quel est celui qui a raison, par les
preuves du fer et du feu; par ces preuves dont le hasard ou la force
dcident bien plus souvent que l'innocence et la vertu.

Si vous acqurez de l'influence dans votre parti, et qu'il soit
vaincu, il vous accusera des dmarches mme qu'il vous aura demandes,
et vous ne rencontrerez que des mes vulgaires qui se plaindront
d'avoir t entranes par leurs chefs; les hommes mdiocres se tirent
toujours d'affaire; ils livrent les hommes distingus qui les ont
guids, aux hommes mdiocres du parti contraire; les ennemis mme se
rapprochent, quand ils ont l'occasion de satisfaire ensemble la plus
forte des haines, celle des esprits borns contre les esprits
suprieurs. Mais au milieu de toutes ces luttes d'amour-propre, de
tous ces hasards de circonstance, de toutes ces prventions de parti,
quand l'un vous injurie, quand l'autre vous loue, o donc est
l'opinion?  quel signe peut-on la reconnotre?

Me sera-t-il permis de m'offrir  vous pour exemple? si j'ai brav
toutes les clameurs de la socit o vous vivez, ce n'est point que je
sois indiffrent au suffrage public; l'homme est juge de l'homme, et
malheur  celui qui n'auroit pas l'esprance que sa tombe au moins
sera honore! Mais il falloit ou suivre les fluctuations de toutes les
erreurs de son temps et de son cercle, ou examiner la vrit en
elle-mme, et traverser, pour arriver  elle, les divers nuages que la
sottise ou la mchancet lvent sur la route.

Dans les questions politiques qui divisent maintenant la France, o
est la vrit, me direz-vous? Le devoir le plus sacr pour un homme
n'est-il pas de ne jamais appeler les armes trangres dans sa
patrie? l'indpendance nationale n'est-elle pas le premier des biens,
puisque l'avilissement est le seul malheur irrparable? Vainement on
croit ramener les peuples par une force extrieure  de meilleures
institutions politiques; le ressort des mes une fois bris, le mal,
le bien, tout est gal; et vous trouvez dans le fond des coeurs je ne
sais quelle indiffrence, je ne sais quelle corruption, qui vous fait
douter, au milieu d'une nation conquise et rsigne  l'tre, si vous
vivez parmi vos semblables, ou si quelques tres abtardis ne sont pas
venus habiter la terre que la nature avoit destine  l'homme.

Ce n'est pas tout encore: non-seulement l'intervention des trangers
devroit suffire pour vous loigner du parti qui l'admet; mais la cause
mme que ce parti soutient, mrite-t-elle rellement votre appui?
C'est un grand malheur, je le sais, que d'exister dans le temps des
dissensions politiques, les actions ni les principes d'aucun parti ne
peuvent contenter un homme vertueux et raisonnable. Cependant, toutes
les fois qu'une nation s'efforce d'arriver  la libert, je puis
blmer profondment les moyens qu'elle prend; mais il me seroit
impossible de ne pas m'intresser  son but.

La libert, vous l'avouerez avec moi, est le premier bonheur, la seule
gloire de l'ordre social; l'histoire n'est dcore que par les vertus
des peuples libres; les seuls noms qui retentissent de sicle en
sicle  toutes les mes gnreuses, ce sont les noms de ceux qui ont
aim la libert! nous avons en nous-mmes une conscience pour la
libert comme pour la morale; aucun homme n'ose avouer qu'il veut la
servitude, aucun homme n'en peut tre accus sans rougir; et les
coeurs les plus froids, si leur vie n'a point t souille,
tressaillent encore lorsqu'ils voient en Angleterre les touchans
exemples du respect des lois pour l'homme, et des hommes pour la loi;
lorsqu'ils entendent le noble langage qu'ont prt Corneille et
Voltaire aux ombres sublimes des Romains.

Cette belle cause, que de tout temps le gnie et les vertus ont
plaide, est, j'en conviens,  beaucoup d'gards, mal dfendue parmi
nous; mais enfin, l'esprance de la libert ne peut natre que des
principes de la rvolution; et se ranger dans le parti qui veut la
renverser, c'est courir le risque de prter son secours  des
vnemens qui toufferoient toutes les ides que, depuis quatre
sicles, les esprits clairs ont travaill  recueillir. Il y a dans
le parti que vous voulez servir, des hommes qui, comme vous, ne
dsirent rien que d'honorable; mais, dans les temps o les passions
politiques sont agites, chaque faction est pousse jusqu' l'extrme
des opinions qu'elle soutient; et tel qui commence la guerre dans le
seul but de rtablir l'ordre, entend bientt dire autour de lui, qu'il
n'y a de repos que dans l'esclavage, de sret que dans le despotisme,
de morale que dans les prjugs, de religion que dans telle secte, et
se trouve entran, soit qu'il rsiste, soit qu'il cde, fort au-del
du but qu'il s'toit propos.

Laissez donc, mon cher Lonce, se terminer sans vous ce grand dbat du
monde. Il n'y a point encore de nation en France; il faut de longs
malheurs, pour former dans ce pays un esprit public, qui trace 
l'homme courageux sa route, et lui prsente au moins les suffrages de
l'opinion pour ddommagement des revers de la fortune. Maintenant, il
y a parmi nous si peu d'lvation dans l'me, et de justesse dans
l'esprit, qu'on ne peut esprer d'autre sort dans la carrire
politique, que du blme sans piti, si l'on est malheureux, et si l'on
est puissant, de l'obissance sans estime.

A tous ces motifs qui, je l'espre, agiront sur votre esprit,
laissez-moi joindre encore le plus sacr de tous, votre sentiment pour
madame d'Albmar; son dernier voeu, sa dernire prire, en partant,
fut pour me conjurer de vous dtourner d'une guerre que ses opinions
et ses sentimens lui faisoient galement redouter; ce que je vous
demande en son nom peut-il m'tre refus?

Je sais que vous ne rpondrez point  cette lettre; vous voulez
envelopper du plus profond silence vos projets, quels qu'ils soient;
on n'aime point  discuter le secret de son caractre. Je me soumets 
votre silence, mais j'ose esprer que je produirai sur vous quelque
impression. Je me flatte aussi que vous pardonnerez  mon amiti de
vous avoir parl avec franchise, sans y avoir t appel par votre
confiance.

J'ai crit  Moulins comme vous le dsiriez, pour savoir ce qu'est
devenu M. de Valorbe: on m'a rpondu qu'on l'ignoroit; mais loignez
de voire esprit l'ide qui l'a troubl. M. de Valorbe ne sait pas o
est madame d'Albmar; il est srement l'homme du monde  qui elle a
cach le plus soigneusement le lieu de sa retraite.




LETTRE XV.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

De l'abbaye du Paradis, ce 4 mars 1792.


Je suis plus tranquille sur les terreurs que j'prouvois, d'aprs ce
que vous me mandez, ma chre Louise. [Cette lettre, et la plupart de
celles que mademoiselle d'Albmar a crites  madame d'Albmar, 
l'abbaye du Paradis, ont t supprimes.] M. de Lebensei vous crit
qu'il est certain que Lonce n'a point encore form de projet pour
l'avenir. Hlas! il croit, me dites-vous, que Lonce ne pense  la
guerre que par dgot de la vie, _et peut-tre_, ajoute-t-il, _quand
M. de Mondoville sera pre, il n'prouvera plus de tels sentimens_.
Ah! je le souhaite, je dois dsirer mme que la nouvelle affection
dont il va jouir le console de ma perte.

M. de Valorbe ne cesse de me perscuter: depuis un mois que sa sant
lui permet de sortir, il m'crit, il demande  me voir, et, si madame
de Ternan ne mettoit pas un grand intrt  l'empcher, je ne sais
comment j'aurois pu jusqu' ce jour me dispenser de le recevoir.
Madame de Cerlebe, dont l'amiti m'est chre, me dsole par ses
sollicitations continuelles en faveur de M. de Valorbe; chaque fois
qu'elle vient dans ce couvent, elle m'en parle: elle s'est persuade,
je crois, que madame de Ternan veut m'engager  prendre le voile; elle
en est inquite, et voudrait que je sortisse d'ici pour pouser M. de
Valorbe. Vous aussi, ma soeur, vous avez la bont de craindre que
madame de Ternan ne me dtermine  me faire religieuse; je n'y pense
point  prsent: je vous avoue que cette ide m'a occupe quelque
temps, sans que je voulusse vous le dire; mais en observant cet tat
de plus prs, je me suis sentie de la rpugnance  imiter madame de
Ternan, en prononant des voeux sans y tre appele par des sentimens
de dvotion. J'ai beau rpter  madame de Cerlebe que telle est ma
rsolution, elle a une si grande ide de l'ascendant que madame de
Ternan peut exercer sur moi, que rien ne la rassure.

Je crois aussi qu'elle a su par M. de Valorbe mon attachement pour
Lonce; la svrit de ses principes me condamne, et elle veut essayer
de m'arracher sans retour au sentiment qu'elle rprouve. Projet
insens! elle ne l'et point form, si j'avois os lui parler avec
confiance, si quelques mots lui avoient appris  connotre la
toute-puissance du lien qu'elle voudroit briser! D'ailleurs, comme
elle est trs-heureuse par son pre et par ses enfans, quoique son
mari lui convienne trs-peu, elle se persuade que je n'ai pas besoin
d'aimer M. de Valorbe, pour trouver dans le mariage les jouissances
qu'elle considre comme les premires de toutes, celles de la
maternit: c'est, je crois, pour m'en prsenter le tableau, qu'elle a
mis une grande importance  ce que j'allasse voir demain la premire
communion de sa fille, dans l'glise protestante voisine de sa
campagne.

Je craignois d'abord d'y rencontrer M. de Valorbe, mais elle m'a
promis qu'il n'y seroit pas, et j'ai consenti  ce qu'elle dsiroit;
cependant, avant de lui donner ma parole, j'ai t demander  madame
de Ternan la permission de m'absenter pour un jour.--Je n'aime pas
beaucoup, m'a-t-elle dit, que mes pensionnaires sortent, et il est
tabli qu'elles ne passeront jamais une nuit hors du couvent; mais
comme vous pouvez facilement tre revenue avant cinq heures du soir,
je ne m'y oppose pas. Je vous prie seulement de ne pas renouveler ces
visites, qui sont d'un mauvais exemple pour les autres dames,  qui je
les interdis.--Cette rponse me dplut assez; je trouvai madame de
Ternan trop exigeante, et je ne retirai point la demande que j'avois
faite.

Vous m'crivez, ma chre soeur, que le dcret qui saisit les biens des
migrs va tre port, et que srement alors, M. de Valorbe ne
persistera pas  refuser les offres que je lui ai dj faites; ah!
combien il me soulagera, s'il les accepte! je sentirai moins
douloureusement les reproches que je me fais d'avoir t la cause de
ses peines, pour prix de la reconnoissance que je lui dois. Mon
excellente amie, votre dlicatesse et votre bont viennent sans cesse
 mon secours.




LETTRE XVI.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Ce 6 mars.


Je suis encore mue du spectacle dont j'ai t tmoin hier; je me suis
livre aux sentimens que j'prouvois, sans rflchir aux projets que
pouvoit avoir madame de Cerlebe, en me rendant tmoin d'une scne si
attendrissante; seulement, quand je l'ai quitte, elle m'a dit que sa
premire lettre m'apprendroit quel avoit t son dessein.

C'est une chose touchante, que les crmonies des protestans! Ils ne
s'aident pour vous mouvoir que de la religion du coeur; ils la
consacrent par les souvenirs imposans d'une antiquit respectable; ils
parlent  l'imagination, sans laquelle nos penses n'acquerroient
aucune grandeur, sans laquelle nos sentimens ne s'tendroient point
au-del de nous-mmes; mais l'imagination qu'ils veulent captiver,
loin de lutter avec la raison, emprunte d'elle une nouvelle force. Les
terreurs absurdes, les croyances bizarres, tout ce qui rtrcit
l'esprit enfin, ne sauroit dvelopper aucune autre facult morale; les
erreurs en tout genre resserrent l'empire de l'imagination au lieu de
l'agrandir; il n'y a que la vrit qui n'ait point de bornes. Notre
me n'a pas besoin de superstition, pour recevoir une impression
religieuse et profonde; le ciel et la vertu, l'amour et la mort, le
bonheur et la souffrance, en disent assez  l'homme, et nul n'puisera
jamais tout ce que ces ides sans terme peuvent inspirer.

J'entendis, en arrivant dans l'glise, les chants des enfans qui
clbroient le premier acte de fraternit, la premire promesse de
vertu, que d'autres enfans comme eux alloient faire en entrant dans le
monde; ces voix si pures remplirent mon me du sentiment le plus doux;
quelle heureuse poque de la vie, que celle qui prcde tous les
remords! les annes se marquent par les fautes; si l'me restoit
innocente, le temps passeroit sur nous sans nous courber. C'toit la
fille de madame de Cerlebe qui devoit communier pour la premire fois;
vingt jeunes filles toient admises en mme temps qu'elle  cette
auguste crmonie; elles toient toutes couvertes d'un voile blanc, on
ne voyoit point leurs jolis visages, mais on entendoit leurs douces
larmes; elles quittoient l'enfance pour la jeunesse, elles devenoient
responsables d'elles-mmes, tandis que, jusqu'alors, leurs parens
pouvoient encore tout pardonner et tout absoudre. Elles soulevrent
leurs voiles en approchant de la table sainte; madame de Cerlebe alors
me montra sa jeune fille; ses yeux attachs sur elle rflchissoient,
pour ainsi dire, la beaut de cette enfant, et l'expression de ses
regards maternels indiquoit aux trangers les grces et les charmes
qu'elle se plaisoit  considrer.

Son fils, g de cinq ans, toit assis  ses pieds; il regardoit sa
mre et sa soeur, tonn de leur attendrissement, n'en comprenant
point encore la cause, mais cherchant  donner  sa petite mine une
expression de srieux, puisque tous ses amis pleuroient autour de lui.

J'tois dj vivement intresse, lorsque le pre de madame de Cerlebe
arriva. Il vint s'asseoir  ct d'elle, tout le monde s'toit lev
pour le laisser passer. C'est un homme trs-considr dans son pays,
pour les services minens qu'il a rendus; ses talens et ses vertus
sont gnralement admirs. En le voyant, l'expression de sa
physionomie me frappa: c'est le premier homme d'un ge avanc qui
m'ait paru conserver dans le regard toute la vivacit, toute la
dlicatesse des sentimens les plus tendres; j'aurois voulu que cet
homme me parlt, j'aurois cru sa mission divine, et je l'aurois choisi
pour mon guide. Je ne pus, pendant le temps que dura le crmonie,
dtacher mes yeux de lui; toutes les nuances de ses affections se
peignoient sur son visage, comme des rayons de lumire. Pre de la
premire et de la seconde gnration qui l'entouroit, il protgeoit
l'une et l'autre, et des sentimens d'une nature diffrente, mais
sortant de la mme source, repandoient l'amour et la confiance sur les
enfans comme sur leur mre.

Enfin, quand il prsenta la fille de sa fille  son Dieu, je vis la
mre se retirer par un mouvement irrflchi, pour laisser tomber plus
directement sur son enfant la bndiction de son pre; on et dit que,
moins sre de ses vertus, et se confiant davantage dans l'efficacit
des prires paternelles, elle s'cartoit timidement, pour que son pre
traitt lui seul avec l'tre suprme de la destine de son enfant. Oh!
que les liens de la nature sont imposans et doux! quelle chane
d'affection, de sicle en sicle, unit ensemble les familles! Et moi,
malheureuse, je suis en dehors de cette chane; j'ai perdu mes parens,
je n'aurai point d'enfans, et tous les sentimens de mon me sont
rassembls sur un seul tre, dont je suis spare pour jamais!

Louise, je ne supporte cette situation qu'en me livrant tous les jours
davantage  mes rveries. Je n'ai plus, pour ainsi dire, qu'une
existence idale, ce qui m'entoure n'est de rien dans ma vie: on me
parle, je rponds; mais les objets que je vois pendant le jour
laissent moins de traces dans mon souvenir, que les songes de la nuit,
qui m'offrent souvent son image. J'ai les yeux sans cesse fixs sur
les montagnes qui sparent la Suisse de la France; il vit par-del,
mais il ne m'a point oublie; la douceur de mes penses me l'assure.
Quand je me promne sous les votes de la nuit, mes regrets ne sont
point amers, et s'il avoit cess de m'aimer, le frissonnement de la
mort m'en auroit avertie.

Le bien le plus prcieux qui me reste encore, mon amie, c'est ma
confiance dans votre coeur; il n'y a pas une de mes peines dont je
n'adoucisse l'amertume, en la dposant dans votre sein.




LETTRE XVII.

Madame de Cerlebe  madame d'Albmar.

Ce 7 mars.


Ce n'est point sans dessein que je vous ai demand d'assister  la
plus douce poque de ma vie; j'esprois que les sentimens qu'elle vous
inspireroit vous dtourneroient des cruelles rsolutions que je vous
vois prte  suivre, et je me suis promis de vous exprimer avec
sincrit toute la peine qu'elles me font prouver.

Vous refusez M. de Valorbe, et vous m'avez dit vous-mme que vous
l'estimiez; il vous aime avec passion, vous ne m'avez point ni que
ses malheurs n'eussent t causs par son amour pour vous, et qu'avant
ses malheurs mme, vous ne crussiez lui devoir beaucoup de
reconnoissance; j'examinerai avec vous,  la fin de cette lettre,
quelles sont les obligations que la dlicatesse vous impose vis-vis
de lui; mais c'est sous le rapport de votre bonheur, que je veux
d'abord considrer ce que vous devez faire.

Un attachement, dont j'ose vous parler la premire, dcide de votre
vie; cet attachement est contraire  vos principes de morale, et, trop
vertueuse pour vous y livrer, vous tes assez passionne pour y
sacrifier,  vingt-deux ans, toute votre destine, et renoncer 
jamais au mariage et  la maternit. Il faut, pour attaquer cette
rsolution avec force, que je vous dclare d'abord que je ne crois
point au bonheur de l'amour, et que je suis fermement convaincue qu'il
n'existe dans le monde aucune autre jouissance durable, que celle
qu'on peut tirer de l'exercice de ses devoirs. Ces maximes seroient
d'une svrit presque orgueilleuse, si je ne vous disois pas qu'il me
fallut plusieurs annes pour en tre convaincue, et que si je n'avois
pas eu pour pre l'ange que vous vtes hier prsider  nos destines,
j'aurois souffert bien plus long-temps, avant de m'clairer.

Sans entrer dans les dtails de mon affection pour M. de Cerlebe, vous
savez que le bonheur de ma vie intrieure n'est fond ni sur l'amour,
ni sur rien de ce qui peut lui ressembler; je suis heureuse par les
sentimens qui ne trompent jamais le coeur, l'amour filial et l'amour
maternel.

Dans les premiers jours de ma jeunesse, j'ai essay de vivre dans le
monde, pour y chercher l'oubli de quelques-unes de mes esprances
dues; mais, je ressentois dans ce monde une agitation semblable 
celle que fait prouver une voiture rapide, qui va plus vite que vos
regards mme, et vous prsente des objets que vous n'avez pas le temps
de considrer. Je ne pouvais me rendre compte de la dure des heures,
ma vie m'tait drobe, et cet tat, qui semble tre celui du plus
grand mouvement possible, me conduisoit cependant  la plus parfaite
apathie morale; les impressions et des ides se succdoient sans
laisser en moi aucune trace; il m'en restoit seulement une sorte de
fivre sans passion, de trouble sans intrt; d'inquitude sans objet,
qui me rendoit ensuite incapable de m'occuper seule.

C'est dans cette situation, qu'une voix qui, depuis que j'existe, a
toujours fait tressaillir mon coeur, sut me rappeler  moi-mme; mon
pre me conseilla de m'tablir une grande partie de l'anne  la
campagne, et d'lever moi-mme mes enfans. Je m'ennuyai d'abord un peu
de la monotonie de mes occupations; mais, par degrs, je repris la
possession de moi-mme, et je gotai les plaisirs qui ne se sentent
que dans le silence de tous les autres, la rflexion, l'tude, et la
contemplation de la nature. Je vis que le temps divis n'est jamais
long, et que la rgularit abrge tout.

Il n'y a pas un jour, parmi ceux qu'on passe dans le grand monde, o
l'on n'prouve quelques peines: misrables, si on les compte une 
une; importantes, quand on considre leur influence sur l'ensemble de
la destine. Un calme doux et pur s'empare de l'me dans la vie
domestique, on est sr de conserver jusqu'au soir la disposition du
rveil; on jouit continuellement de n'avoir rien  craindre, et rien 
faire pour n'avoir rien  craindre; l'existence ne repose plus sur le
succs, mais sur le devoir; on gote mieux la socit des trangers,
parce qu'on se sent tout--fait hors de leur dpendance, et que les
hommes dont on n'a pas besoin ont toujours assez d'avantages,
puisqu'ils ne peuvent avoir aucun inconvnient.

Quand je regrettais l'amour, et dsirois le succs, la socit, la
nature, tout me paroissoit mal combin, parce que je n'avois devin le
secret de rien: je me sentois hors de l'ordre,  l'extrmit du cercle
de l'existence; mais rentre dans la morale, je suis au centre de la
vie, et loin d'tre agite par le mouvement universel, je le vois
tourner autour de moi sans qu'il puisse m'atteindre.

J'ai pour pre un ami, le premier de mes amis; mais quand je serois
seule, je pourrois trouver dans ma conscience le confident de toutes
mes penses. J'entends au dedans de moi-mme la voix qui me rpond; et
cette voix acquiert chaque jour plus de force et de douceur. Le devoir
m'ouvre tous ses trsors; et j'prouve ce repos anim, ce repos qui
n'exclut ni les ides les plus hautes, ni les affections les plus
profondes, mais qui nat seulement de l'harmonie de vous-mme avec la
nature.

Les occupations qui ne se lient  aucune ide de devoir, vous
inspirent tour  tour du dgot ou du regret; vous vous reprochez
d'tre oisif; vous vous fatiguez de travailler; vous tes en prsence
de vous-mme, coutant votre dsir, cherchant  le bien connotre, le
voyant sans cesse varier, et trouvant autant de peine  servir vos
propres gots que les volonts d'un matre tranger. Dans la route du
devoir, l'incertitude n'existe plus, la satit n'est point 
redouter; car dans le sentiment de la vertu, il y a jeunesse
ternelle; quelquefois on regrette encore d'autres biens; mais le
coeur, content de lui-mme, peut se rappeler sans amertume les plus
belles esprances de la vie: s'il pense au bonheur qu'il ne peut
goter, c'est avec un sentiment dont la douceur lui tient lieu de ce
qu'il a perdu.

Quelles jouissances ne trouve-t-on pas dans l'ducation de ses enfans!
Ce n'est pas seulement les esprances qu'elle renferme qui vous
rendent heureux, ce sont les plaisirs mmes que la socit de ces
coeurs si jeunes fait prouver; leur ignorance des peines de la vie
vous gagne par degrs; vous vous laissez entraner dans leur monde, et
vous les aimez non-seulement pour ce qu'ils promettent, mais pour ce
qu'ils sont dj; leur imagination vive, leurs inpuisables gots
rafrachissent la pense; et si le temps que vous avez d'avance sur
eux ne vous permet pas de partager tous leurs plaisirs, vous vous
reposez du moins sur le spectacle de leur bonheur; l'me d'un enfant
doucement soutenue, doucement conduite par l'amiti, conserve
long-temps l'empreinte divine dans toute sa puret; ces caractres
innocens, qui s'tonnent du mal, et se confient dans la piti, vous
attendrissent profondment, et renouvellent dans votre coeur les
sentimens bons et purs, que les hommes et la vie avoient troubls:
pouvez-vous, madame, pouvez-vous renoncer pour toujours  ces motions
dlicieuses?

M. de Valorbe est un homme estimable, spirituel, digne de vous
entendre. Nos destines, sous ce rapport, seront au moins pareilles.
Je l'avoue, il est un bonheur dont je jouis, et qui n'a t donn 
personne sur la terre; c'est  lui peut-tre que je dois mon retour
aux rsolutions que je vous conseille; il faut donc vous faire
connotre ce sentiment, dans tout ce qu'il peut avoir de doux et de
cruel.

Vous avez entendu parler de l'esprit et des rares talens de mon pre,
mais on ne vous a jamais peint l'incroyable runion de raison parfaite
et de sensibilit profonde, qui fait de lui le plus sr guide et le
plus aimable des amis. Vous a-t-on dit que maintenant l'unique but de
ses tonnantes facults est d'exercer la bont, dans ses dtails comme
dans son ensemble? il carte de ma pense tout ce qui la tourmente; il
a tudi le coeur humain pour mieux le soigner dans ses peines, et n'a
jamais trouv dans sa supriorit qu'un motif pour s'offenser plus
tard, et pardonner plus tt; s'il a de l'amour-propre, c'est celui des
tres d'une autre nature que la ntre, qui seroient d'autant plus
indulgens, qu'ils connotroient mieux toutes les inconsquences et
toutes les foiblesses des hommes.

La vieillesse est rarement aimable, parce que c'est l'poque de la vie
o il n'est plus possible de cacher aucun dfaut; toutes les
ressources pour faire illusion ont disparu; il ne reste que la ralit
des sentimens et des vertus; la plupart des caractres font naufrage
avant d'arriver  la fin de la vie, et l'on ne voit souvent dans les
hommes gs que des mes avilies et troubles, habitant encore, comme
des fantmes menaans, des corps  demi ruins; mais, quand une noble
vie a prpar la vieillesse, ce n'est plus la dcadence qu'elle
rappelle, ce sont les premiers jours de l'immortalit.

L'homme que le temps n'a point abattu, en a reu des prsens que lui
seul peut faire, une sagacit presque infaillible, une indulgence
inpuisable, une sensibilit dsintresse. La tendresse que vous
inspire un tel pre est la plus profonde de toutes; l'affection qu'il
a pour vous est d'une nature tout--fait divine. Il runit sur vous
seul tous les genres de sentimens; il vous protge, comme si vous
tiez un enfant; vous lui plaisez, comme si vous tiez toujours jeune;
il se confie  vous, comme si vous aviez atteint l'ge de maturit.

Une incertitude presque habituelle, une rserve fire se mlent 
l'amour que vous inspirent vos enfans. Ils s'lancent vers tant de
plaisirs qui doivent les sparer de vous; ils sont appels  tant de
vie aprs votre mort, qu'une timidit dlicate vous commande de ne pas
trop vous livrer, en leur prsence,  vos sentimens pour eux. Vous
voulez attendre, au lieu de prvenir, et conserver envers cette
jeunesse resplendissante la dignit que l'on doit garder avec les
puissans, alors mme qu'on a pour eux la plus sincre amiti! Mais il
n'en est pas ainsi de la tendresse filiale, elle peut s'exprimer sans
crainte; elle est si sre de l'impression qu'elle produit!

Je ne suis pas personnelle, je crois que ma vie l'a prouv; mais si
vous saviez combien il m'est doux de me sentir environne de l'intrt
de mon pre! de ne jamais souffrir sans qu'il s'en occupe, de ne
courir aucun danger sans me dire qu'il faut que je vive pour lui, moi
qui suis le terme de son avenir! L'on nous assure souvent qu'on nous
aime, mais peut-tre est-il vrai que l'on n'est ncessaire qu' son
pre? Les esprances de la vie sont prtes  consoler tous nos
contemporains de route; mais le charme enchanteur de la vieillesse
qu'on aime, c'est qu'elle vous dit, c'est que l'on sait, que le vide
qu'elle prouveroit en vous perdant ne pourroit plus se combler.

Si j'tois dangereusement malade, et que je fusse loin de mon pre, je
serois accessible  quelques frayeurs; mais s'il toit l, je lui
abandonnerois le soin de ma vie, qui l'intresse plus que moi. Le
coeur a besoin de quelque ide merveilleuse qui le calme, et le
dlivre des incertitudes et des terreurs sans nombre que l'imagination
fait natre; je trouve ce repos ncessaire dans la conviction o je
suis que mon pre porte bonheur  ma destine: quand je dors sous son
toit, je ne crains point d'tre rveille par quelques nouvelles
funestes; quand l'orage descend des montagnes et gronde sur notre
maison, je mne mes enfans, dans la chambre de mon pre, et, runis
autour de lui, nous nous croyons srs de vivre, ou nous ne craignons
plus la mort, qui nous frapperoit tous ensemble.

La puissance que la religion catholique a voulu donner aux prtres,
convient vritablement  l'autorit paternelle; c'est votre pre qui,
connoissant toute votre vie, peut tre votre interprte auprs du
ciel; c'est lui dont le pardon vous annonce celui d'un Dieu de bont;
c'est sur lui que vos regards se reposent avant de s'lever plus haut;
c'est lui qui sera votre mdiateur auprs de l'tre suprme, si, dans
les jours de votre jeunesse, les passions vhmentes ont trop entran
votre coeur.

Mais, que viens-je de vous dire, madame? n'allez-vous pas vous hter
de me rpondre, que je jouis d'un bonheur qui ne vous est point
accord, et que c'est  ce bonheur seul que je dois la force de ne
plus regretter l'amour. Vous ne savez donc pas quel attendrissement
douloureux se mle  ce que j'prouve pour mon pre? Croyez-moi, la
nature n'a pas voulu que le premier objet de nos affections nous
prcdt de tant d'annes dans la vie, et tout ce qu'elle n'a pas
voulu fait mal. Chaque fois que mon pre, ou par ses actions, ou par
ses paroles, pntre mon me d'un sentiment indfinissable de
reconnoissance et de tendresse, une pense foudroyante s'lve et me
menace; elle change en douleur mes mouvemens les plus tendres, et ne
me permet d'autre espoir que cette incertitude de la destine, qui
laisse errer la mort sur tous les ges.

Non, il vaut mieux, dans la route du devoir, n'tre pas assaillie par
des affections si fortes; elles vous attendrissent trop profondment,
elles vous dtournent du but o vous devez arriver, elles vous
accoutument  des jouissances qui ne dpendent pas de vous, et que
l'exercice le plus pur de la morale ne peut pas vous assurer. Vous
vous sentez expose  ces douleurs dchirantes, dont l'accomplissement
habituel des devoirs doit prserver; et si le malheur vous atteignoit,
vous ne pourriez plus rpondre de vous-mme.

Pour vous, madame, vous auriez dans votre famille moins de bonheur,
mais moins de craintes; et vous rempliriez la douce intention de la
nature, en reposant votre affection tout entire sur vos enfans, sur
ces amis qui doivent nous survivre. Acceptez cet avenir, madame;
loignez de vous les chimres qui troublent votre destine; elle sera
bien plus malheureuse, si vous avez  vous reprocher le dsespoir,
peut-tre la mort d'un honnte homme.

M. de Valorbe souffre  cause de vous toutes les infortunes de la
terre; ce n'est pas, je le sais, vous dtourner de vous unir  lui,
que de vous peindre l'amertume de son sort. Ses biens vont tre
squestrs en France, et ses cranciers le poursuivent ici; je sais
que vous lui avez offert, avec une grande gnrosit, de disposer de
votre fortune; mais rien ne pourra l'y faire consentir si vous lui
refusez votre main; un de ces jours il sera jet dans quelque prison,
et il mourra; car, dans l'tat dplorable de sa sant, il ne pourroit
supporter une telle situation sans prir.

Vous exercez sur lui un empire presque surnaturel; je le vois passer
de la vie  la mort, sur un mot que je lui dis, qui relve ou dtruit
ses esprances; ce n'est point pour rpter le langage ordinaire aux
amans, c'est pour vous prserver d'un grand malheur que je vous
annonce que M. de Valorbe ne survivra pas  la perte de toute
esprance; et combien ne le regretterez-vous pas alors! Il ne vous
touche pas maintenant, parce que vous redoutez ses instances; mais
quand il n'existera plus, votre imagination sera pour lui, et vous
vous reprocherez son sort. Contentez-vous d'tre passionnment aime;
c'est encore un beau lot dans la vie, quand seulement on peut estimer
celui qui nous adore.

Dans quelques annes, fussiez-vous unie  l'homme que vous aimez,
votre sentiment finiroit par ressembler  ce que vous prouveriez
maintenant pour M. de Valorbe; ne vous est-il pas possible de vous
transporter par la rflexion  cette poque? La morale nous rend
l'avenir prsent, c'est une de ses plus heureuses puissances;
exercez-la pour votre bonheur, exercez-la pour sauver la vie  celui
qui l'avoit conserve  M. d'Albmar.

Je ne rpterai point les excuses que je vous dois pour cette lettre;
je sais que mon amiti, ma considration pour vous, me l'ont inspire;
je me confie dans l'impression que fait toujours la vrit sur un
caractre tel que le vtre.

HENRIETTE DE CERLEBE.




LETTRE XVIII.

Rponse de Delphine  madame de Cerlebe.

Ce 8 mars 1792.


Votre lettre, madame, m'a pntre d'admiration pour votre caractre,
et m'a fait sentir combien ma position toit malheureuse; car je ne
pourrai jamais chapper au regret d'avoir t la cause des chagrins
qu'prouve M. de Valorbe; et cependant, permettez-moi de vous le dire,
je ne me sens pas la force de m'unir  lui, et il me semble qu'aucun
devoir ne m'y condamne.

De tous les malheurs de la vie, je n'en conois point qu'on puisse
comparer aux peines dont une femme est menace par une union mal
assortie; je ne sais quelle ressource la religion et la morale peuvent
offrir contre un tel sort, quand on y est enchane; mais le chercher
volontairement me parot un dvouement plus insens que gnreux, et
je me sens mille fois plus dispose  m'ensevelir dans le clotre o
je vis maintenant,  dsarmer par cette sombre rsolution les dsirs
perscuteurs de M. de Valorbe, qu' me donner  lui, quand je porte au
fond du coeur une autre image et d'ternels regrets.

Que pourrois-je, en effet, pour le bonheur de M. de Valorbe, lorsque
je me serois condamne  ce mariage, sans amour, et bientt aprs sans
amiti? car jamais je ne me consolerois de la grandeur du sacrifice
qu'il auroit exig de moi, et toujours,  la place des sentimens
pnibles qu'il me feroit prouver, je rverois au bonheur que j'aurois
got, si j'eusse pous l'objet que j'aime; comment suppler en rien
aux affections vraies et involontaires? Ah! bien heureusement pour
nous, la vrit a mille expressions, mille charmes, tandis que
l'effort ne peut trouver que des termes monotones, une physionomie
contrainte, sur laquelle se peignent constamment les tristes signes de
la rsignation du coeur.

Mon esprit plat  M. de Valorbe; mais a-t-il rflchi que cet esprit
mme ne peut tre anim que par des sentimens naturels et confians? Je
ne suis rien, si je ne puis tre moi; ds que je serai poursuivie par
une pense qu'il faudra cacher, je ne songerai plus qu' ce que je
dois taire; mes facults suffiront  peine pour dissimuler mon
dsespoir; m'en restera-t-il pour faire le bonheur de personne?

Les dtails de la vie domestique, source de tant de plaisirs, quand
ils se rapportent tous  l'amour; ces dtails me feroient mal, un 
un, et tous les jours: il ne s'agiroit pas seulement d'un grand
sacrifice, mais de peines qui se renouvelleroient sans cesse; je
redouterois, chaque lien, quelque foible qu'il ft, aprs avoir
contract le plus fort de tous; et je chercherois, avec une
continuelle inquitude, les heures qui pourroient me rester, les
occupations qui m'isoleroient, les plus petits intrts qui pourroient
n'appartenir qu' moi.

Quand le sort d'une femme est uni  celui de l'homme qu'elle aime,
chaque fois qu'il rentre chez lui, qu'elle entend son pas, qu'il ouvre
sa porte, elle prouve un bonheur si grand, qu'il fait concevoir
comment la nature, en, ne donnant aux femmes que l'amour, n'a pas t
cependant injuste envers elles; mais s'il faut que leur solitude ne
soit interrompue que par des sentimens pnibles, s'il faut qu'elles
aient la contrainte pour unique diversit de l'ennui, et l'effort
d'une conversation gne pour distraction de la retraite; c'est trop,
oh! oui, c'est trop! A ce prix, qui peut vouloir de la vie? vaut-elle
donc tant de persistance? faut-il mettre tant de scrupule  conserver
tous les jours qu'elle nous a destins?

Ne vous offensez point pour M. de Valorbe, madame, de ce tableau trop
vrai du malheur que me feroit prouver notre union; je sais qu'il est
digne de toute mon estime, mais vous n'avez jamais vu celui dont je me
suis spare pour toujours; jamais ceux qui l'ont connu ne pourroient
me demander de l'oublier! Ce n'est pas du bonheur, dites-vous, que
vous m'offrez, c'est l'accomplissement d'un devoir. Ah! sans doute, la
situation de M. de Valorbe me dsespre, il n'est point de preuve de
dvouement que je ne lui donnasse, avec l'empressement le plus vif,
s'il daignoit m'en accorder l'occasion; mais ce qu'il exige de moi,
c'est la perte de ma jeunesse, c'est celle de toutes les annes de ma
vie, c'est peut-tre mme le sacrifice de la vie  venir que j'espre.

Puis-je, en effet, rpondre des mouvemens qui s'lveront dans mon
me, quand j'aurai long-temps souffert, quand je verrai ma destine ne
laisser aprs elle, en s'coulant, que d'amers souvenirs, pour aigrir
d'amres douleurs? Ne finirai-je point par douter de la protection de
la Providence, et mes rsolutions vertueuses ne s'branleront-elles
pas? les sentimens doux ne tariront-ils pas dans mon coeur? C'est du
mariage que doivent driver toutes les affections d'une femme, et si
le mariage est malheureux, quelle confusion n'en rsulte-t-il pas dans
les ides, dans les devoirs, dans les qualits mme! Ces qualits vous
auroient rendue plus digne de l'objet de votre choix; mais elles
peuvent dpraver le coeur qu'on a priv de toutes les jouissances: qui
peut tre certain alors de sa conduite? Vous, madame, parce que vous
ne croyez plus  l'amour: mais moi, que son charme subjugue encore,
quel est l'insens qui veut de moi, qui veut d'une me enthousiaste,
alors qu'il ne l'a pas captive!

Vous me menacez de la mort de M. de Valorbe; cette crainte m'accable,
je ne puis la braver. Si vous avez raison dans vos terreurs, il faut
que je le prvienne; ensevelie dans cette retraite, me comptera-t-il
parmi les vivans? voudroit-il plus encore? seroit-il plus calme, si je
n'existois plus? je lui ferois facilement ce sacrifice; il a sauv mon
bienfaiteur, je croirois m'immoler  ce souvenir; mais qu'il me laisse
expirer seule, et que ma fin ne soit point prcde par quelques
annes d'une union douloureuse et funeste! Ah! c'est surtout pour
mourir qu'il faudroit tre unie  l'objet de sa tendresse! soutenue,
console par lui, sans doute on regretteroit davantage la vie, et
cependant les derniers momens seroient moins cruels; ce qui est
horrible, c'est de voir se refermer sur soi le cercle des annes, sans
avoir joui du bonheur.

Une indignation amre et violente peut s'emparer de vous, en songeant
qu'elle va passer, cette vie, sans qu'on ait got ses vritables
biens; sans que le coeur, qui va s'teindre, ait jamais cess de
souffrir; quelle ide peut-on se former des rcompenses divines, si
l'on n'a pas connu l'amour sur la terre! Oh! que le ciel m'entende;
qu'il me dsigne, s'il le veut, pour une mort prmature; mais que je
la reoive tandis que le mme sentiment anime mon coeur, qu'un seul
souvenir fait toute ma destine, et que je n'ai jamais rien aim que
Lonce.

Voil ma rponse  M. de Valorbe, madame; confiez-la-lui, si vous le
voulez; mon coeur, sans se trahir, n'en pourroit donner une autre.




LETTRE XIX.

Monsieur de Valorbe  M. de Montalte.

Zurich, ce 10 mars.


J'ai reu ta lettre, Montalte; dans toute autre circonstance,
peut-tre m'auroit-elle fait impression, peut-tre aurois-je consenti
 mnager madame d'Albmar; mais elle m'a donn le terrible droit de
la har; si tu savois ce qu'elle a crit  madame de Cerlebe! quel
amour pour Lonce! quel mpris pour moi! Elle se flatte de se dlivrer
ainsi de mes poursuites, elle se trompe; c'est  prsent surtout
qu'elle doit me redouter. Ne me parle plus des gards qu'elle mrite;
je punirai son ingratitude, je soumettrai son orgueil. Tant d'insultes
ont soulev mon me, tout mon amour se change en indignation! Il faut
que madame d'Albmar tombe en ma puissance; par quelques moyens que ce
soit, il le faut. Adieu, Montalte, je serai matre d'elle, ou je
n'existerai plus.




LETTRE XX.

Delphine  madame de Cerlebe.

De l'abbaye du Paradis, ce 14 Mars.


Enfin, madame, il se prsente une occasion de soulager mon coeur, en
donnant  M. de Valorbe une vritable preuve de mon intrt.
J'apprends  l'instant, par un homme  lui, qu'il est arrt pour
dettes  Zell, et qu'on l'a jet dans une prison qui compromet sa vie,
en le privant des secours ncessaires  son tat de sant; je pars,
afin d'offrir ma garantie  ceux qui le poursuivent, et de souscrire 
tous les arrangemens qui pourront le dlivrer.

J'ai craint de m'exposer  l'humeur de madame de Ternan, en lui
demandant la permission d'aller  Zell; c'est une personne si
exigeante et si despotique, qu'il faut esquiver son caractre, quand
on ne veut pas se brouiller avec elle: comme elle toit un peu malade
hier, elle dort encore, et je laisse un billet qui lui apprendra, 
son rveil, que je serai absente seulement pour quelques heures. Zell
n'tant qu' trois lieues d'ici, je suis sre d'tre revenue ce soir,
avant que le couvent soit ferm.

Je vous avouerai qu'il m'est trs-doux de trouver un moyen de montrer
un grand empressement  M. de Valorbe. J'aurois pu me contenter de
chercher quelqu'un qu'on pt envoyer  Zell; mais c'toit perdre
ncessairement deux ou trois jours, ce retard pouvoit tre funeste 
la sant de M. de Valorbe, et peut-tre aussi refuseroit-il le service
que je veux lui rendre, si je ne l'en sollicitois pas moi-mme.

Je sais bien que la dmarche que je fais ne seroit pas juge
convenable, si elle toit connue; mais ma conscience me dit que je
remplis un devoir. M. d'Albmar, s'il vivoit encore, m'approuveroit de
donner  l'homme qui l'a sauv, ce tmoignage de reconnoissance. Je ne
me consolerois pas de possder les biens que M. d'Albmar m'a laisss,
tandis que M. de Valorbe seroit dans la dtresse, et me refuseroit le
bonheur de lui tre utile; je ne veux pas m'exposer  cette peine, et
j'espre qu'en prsence il ne rsistera point  mes prires.

J'tois, d'ailleurs, je vous l'avoue, cruellement tourmente de
quelques torts que je me reprochois envers M. de Valorbe; mon silence
a pu le tromper une fois; ce silence a obtenu de lui un sacrifice qui
a rendu sa vie trs-malheureuse. Depuis ce temps j'ai refus de le
voir, soit par embarras, soit par crainte d'offenser celui dont le
souvenir rgne encore sur ma vie; je me reproche ces mouvemens, que la
reconnoissance et la gnrosit devoient m'interdire; je saisis donc
avec vivacit une circonstance importante qui me permet de tout
rparer, et je pars. Adieu, madame; vous m'avez flatte que vous
viendriez demain me voir, ne l'oubliez pas.




LETTRE XXI.

Lonce  M. de Lebensei.

Paris, ce 14 mars.


Juste ciel! me cachiez-vous ce que je viens d'apprendre? M. de Valorbe
est parti en disant qu'il alloit rejoindre madame d'Albmar, et l'on
assure qu'il est auprs d'elle. Seroit-ce l le motif de l'absence de
Delphine? Non, je ne le crois pas; mais il n'y a qu'elle au monde
maintenant qui puisse m'ter cette horrible ide. Je veux aller 
Montpellier, parler  sa belle-soeur; savoir, oui, savoir enfin, et
personne ne pourra me le refuser, dans quels lieux elle vit, dans
quels lieux est M. de Valorbe.

Si elle l'a vu, si elle lui a parl, malgr les bruits qu'on a
rpandus sur leur attachement mutuel, aprs ce que j'en ai souffert,
rien ne peut l'excuser; non, je ne puis rester un jour ici dans une
anxit si douloureuse; qu'on ne me parle plus de mes devoirs envers
Matilde; Delphine oseroit-elle me les rappeler? a-t-elle respect les
liens qui l'attachoient  moi?... Ce que je dis est peut-tre injuste;
oui, je le crois, je suis injuste; mais j'ai beau me le rpter, je ne
saurois me calmer! elle seule, elle seule peut m'ter la douleur qu'on
vient de jeter en mon sein. Tout ce que vous me diriez ne suffiroit
pas... Mais que me diriez-vous, cependant? Au nom du ciel!
rpondez-moi... je n'attendrai point votre rponse.




LETTRE XXII.

Mademoiselle d'Albmar  Delphine.

Montpellier, ce 20 mars.


Il faut donc, ma chre Delphine, que votre vie soit sans cesse
trouble; et c'est moi qui suis condamne  ranimer dans votre coeur
les sentimens et les inquitudes que la solitude avoit adoucis. C'est
en vain que je dsirois vous cacher tout ce je savois de l'agitation
et du malheur de Lonce; je suis force de vous apprendre ce que son
dsespoir lui a inspir; il est ici, et dans quelles circonstances,
hlas! et pour quel but!

Hier, j'tois seule, occupe de vos dernires lettres, cherchant par
quel moyen je pourrois vous aider  sortir de la cruelle perplexit o
vous jetoit l'amour de M. de Valorbe, lorsque je vis Lonce entrer
dans ma chambre et s'avancer vers moi; hlas! qu'il est chang! ses
yeux n'ont plus rien que de sombre; sa marche est lente, et comme
abattue sous le poids de ses penses; il vint  moi, me prit la main,
et je sentis  l'instant mme mes yeux remplis de larmes.--Vous me
plaignez, me dit-il; elle ne m'a pas plaint, celle qui m'a quitt;
mais ce n'est pas tout encore, s'il toit possible, s'il toit vrai
que M. de Valorbe... alors il n'y auroit plus sur la terre que
perfidie et confusion. Savez-vous que M. de Valorbe est parti de
France en publiant qu'il alloit rejoindre Delphine? Savez-vous qu'on
assure qu'il est prs d'elle, qu'il sait le lieu de sa retraite, qu'il
l'a vue? Je ne le crois pas; j'ai perdu ma vie pour un soupon
injuste, je les repousse tous loin de moi. Peut-tre M. de Valorbe
erre-t-il autour de la demeure de Delphine, et cherche-t-il ainsi  la
compromettre dans le monde? Peut-tre espre-t-il, la forcer  se
donner  lui, en renouvelant les bruits dj si cruellement rpandus
de leur attachement rciproque? Vous sentez que je ne puis vivre dans
la situation d'me o je suis; daignez donc me rpondre, mademoiselle:
que savez-vous de Delphine, de l'homme qui ose mettre son nom  ct
du sien? Parlez, de grce, parlez.

--Je suis certaine, lui dis-je, que Delphine abhorre l'ide d'pouser
M. de Valorbe.--Il en est donc question! s'cria-t-il avec violence:
je ne le pensois pas, vous m'en apprenez plus que je n'en voulois
croire; sait-il o elle est? l'a-t-il vue, l'a-t-il vue?--Sa fureur
toit telle que je n'osai lui dire mme qu'il toit prs de vous,
quoique vous ayez refus de le voir. Je lui rpondis que j'ignorois
entirement ce qu'il me demandoit, et que je savois seulement qu'une
amie de M. de Valorbe, vous avoit envoy une lettre de lui en crivant
en sa faveur, mais que vous y aviez rpondu par le refus le plus
formel.--Il peut donc lui crire! s'cria-t-il; il a peut-tre reu
des lettres d'elle et moi, depuis trois mois, je ne sais plus qu'elle
existe que par le dsespoir qu'elle me cause: non, il faut un
vnement pour tout changer; mon me ne sera plus alors fatigue par
les mmes souffrances.

Cependant, ajouta-t-il, ma femme doit accoucher dans deux mois; il y a
quelque chose de barbare  l'abandonner dans cette situation:
n'importe, je le ferai, je compterai pour rien mes devoirs; c'est 
ceux  qui le ciel a donn quelques jouissances qu'il peut demander
compte de leurs actions! moi, je n'ai droit qu' la piti, je
n'prouve que de la douleur, qu'on me laisse la fuir! j'irai... je ne
m'arrterai pas que je n'aie rencontr Delphine, et si je trouve M. de
Valorbe auprs d'elle, s'il a senti le bonheur de la voir quand je
frappois ma tte contre terre, dsespr de son absence.... M. de
Valorbe ou moi, nous serons victimes de l'amour funeste qu'elle a su
nous inspirer.

L'motion de Lonce toit si profonde, sa rsolution si ferme, que je
n'aurois pas eu l'espoir de l'branler, s'il ne m'toit pas venu
l'ide de lui proposer de vous crire, et de vous demander de
m'adresser ici pour lui une rponse formelle sur vos rapports avec M.
de Valorbe. Cette offre le frappa tout  coup, et l'acceptant avec la
vivacit qui lui est naturelle, il me dit, en me serrant les
mains:--Eh bien! si je reois, si je possde ces lignes que Delphine
crira pour moi, je retournerai vers Maltide, je me remettrai sous le
joug de ma destine; oui, je vous le promets. Ah! sans doute,
ajouta-t-il, je sais que je ne suis pas libre, et j'exige cependant
que Delphine refuse un lien qui, peut-tre.... Il ne put achever ce
qu'il avoit intention de dire.--N'importe, s'cria-t-il, si un homme
toit l'poux de Delphine, je ne lui laisserois pas la vie; peut-elle
se marier, quand un vengeur est tout prt? et si c'toit moi qui dusse
prir, a-t-elle donc tout--fait oubli son amour, ne frmiroit-elle
donc pas pour moi?--Je le rassurai de mille manires sur le premier
objet de ses craintes, et j'obtins de lui qu'il attendroit ici votre
rponse.

Htez-vous donc de me l'envoyer, ne perdez pas un jour, il les
comptera tous avec une douloureuse anxit; j'ai cru entrevoir, par
quelques mots-qu'il m'a dits, que Matilde, pour la premire fois, se
plaignant sans rserve, avoit t profondment afflige de son
absence, et qu'il craignoit d'exposer sa vie, s'il restoit loin d'elle
au moment de ses couches. Calmez donc Lonce dans votre lettre, ma
chre Delphine, autant qu'il vous sera possible; et refusez-vous
absolument  voir M. de Valorbe. C'est moi qui ai  me reprocher de
vous avoir trop souvent presse de le traiter avec bont, par
considration pour la mmoire de mon frre; mais je vois clairement,
que s'il revenoit  Lonce le moindre mot qui pt lui faire croire
qu'on a seulement parl de nouveau de vous et de M. de Valorbe, il
seroit impossible de prvoir ce qu'il prouveroit et ce qu'il feroit.
Je chercherai quelques dtours pour rendre service  M. de Valorbe,
vous m'y aiderez, nous y parviendrons; mais Lonce est tellement
irrit, au nom seul de M. de Valorbe, que si des calomnies, quelque
absurdes qu'elles fussent, lui revenoient encore  ce sujet, son
sentiment pour vous s'aigriroit, et sa colre contre M. de Valorbe ne
connotroit plus de bornes.

J'espre vous avoir dtourne pour toujours de l'ide insense de vous
lier o vous tes par des voeux religieux. Il me semble, au contraire,
que si M. de Valorbe ne vouloit pas s'loigner des environs de votre
demeure, vous feriez bien de quitter la Suisse, et de venir vous
tablir prs de moi, lorsque Lonce sera retourn  Paris. Vous savez
quel bonheur j'prouverois, en tant pour toujours runie avec vous!




LETTRE XXIII.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Ce 28 mars.


Remettez ce billet  Lonce, ma soeur; vous ne savez pas dans quel
abme de douleur je suis tombe! qu'il l'ignore surtout, et vous-mme
aussi.... Adieu, ne pensez plus  moi. Un vnement cruel, inou, fixe
mon sort, et me rend dsormais toute consolation inutile; adieu.

Delphine  Lonce.

Je jure  Lonce de ne jamais revoir M. de Valorbe; je lui proteste,
pour la dernire fois, qu'il doit tre content de mon malheureux
coeur; maintenant, qu'il ne s'informe plus de ma destine, et qu'il
retourne auprs de Matilde.




LETTRE XXIV.

Mademoiselle d'Albmar  Delphine,

Montpellier, ce 6 avril.


Ma chre amie, il est parti plus calme, je ne lui ai point fait
partager mes cruelles inquitudes; que signifie ce que vous m'crivez?
d'o vient votre profonde douleur? que vous est-il arriv? je ne puis
rien deviner, mais vos paroles mystrieuses me glacent d'effroi.

Dans quelque situation que vous soyez, vous avez besoin que je vous
parle de Lonce. Je reviens aux derniers momens que j'ai passs avec
lui. Je l'avois prvenu du jour o je pouvois recevoir votre lettre;
le matin de ce jour, je savois que, depuis cinq heures, il s'toit
promen sur la route par laquelle le courrier devoit venir, sans
pouvoir rester en repos une seconde; marchant  pas prcipits,
revenant aprs avoir avanc, tournant la tte  chaque pas, et dans un
tat d'agitation si remarquable, que plusieurs personnes s'toient
arrtes dans le chemin, frappes de l'garement et du trouble
extraordinaire qu'exprimoit son visage; enfin,  dix heures du matin
il entra chez moi, ple et tremblant, et me dit, en se jetant sur une
chaise prs de la fentre, que le courrier toit arriv, et que je
pouvois envoyer mon domestique chercher mes lettres. J'en donnai
l'ordre, et je revins prs de lui.

Il se passa prs d'une heure dans l'attente; je parlai plusieurs fois
 Lonce, il ne me rpondit point; mais je vis qu'il tchoit de
prendre beaucoup sur lui, et qu'il rassembloit toutes ses forces pour
ne point se livrer  son motion. La violence qu'il se faisoit
l'agitoit cruellement; je ne sais  quels signes j'apercevois ce qu'il
prouvoit au fond de son coeur, mais  la fin de cette heure, passe
dans le silence, j'tois abme de douleur, comme aprs la scne la
plus violente, dont l'intrt et l'motion auroient toujours t en
croissant. Il distingua le premier le bruit de la porte de ma maison
qui s'ouvrit, et me dit d'une voix  peine intelligible:--Voil votre
domestique qui revient.--Je me levai pour aller au-devant de lui;
Lonce ne me suivoit pas, il cachoit sa tte dans ses mains; il m'a
dit depuis, que, dans cet instant, il auroit souhait qu'il n'y et
point de lettre; il dsiroit l'incertitude autant qu'il l'avoit
jusqu'alors redoute.

Lorsque je reconnus votre criture, je dchirai promptement
l'enveloppe, pour que Lonce n'en vt pas le timbre; il croit que vous
tes en Suisse, mais il n'a pas la moindre ide du lieu mme o vous
demeurez. Je lus d'abord ce qui toit pour Lonce, et, dans mon
impatience de le lui porter, je ne vis point ce que vous m'criviez;
je rentrai, tenant  la main votre lettre, et je m'criai:--Lisez,
vous serez content.--Je serai content, s'cria-t-il: ah Dieu!--Et loin
de saisir ce que je lui offrois, il rpandoit des pleurs, et rptant
toujours: _Je serai content_, avec une voix, avec un accent que je ne
pourrai jamais oublier. Enfin, il prit votre lettre; et, aprs l'avoir
lue plusieurs fois, il me regarda d'un air plein de douceur, me serra
la main et sortit; il revint deux heures aprs, et m'annona qu'il
alloit retourner auprs de Matilde; il ne me demanda rien, ne me fit
plus aucune question; seulement il me dit:--Soignez son bonheur, vous
 qui le sort permet de vivre pour elle.--

Quand il fut parti, je me croyois soulage; et c'est alors que j'ai lu
les lignes pleines de trouble et de douleur que vous m'adressiez: je
ne savois que devenir, je voulois vous rejoindre, le misrable tat de
ma sant m'en te la force. Se peut-il que vous m'ayez laisse dans un
doute si cruel? ne recevrai-je aucune lettre de vous, avant que vous
rpondiez  celle-ci?




LETTRE XXV.

Madame de Cerlebe  mademoiselle d'Albmar.

Zurich, ce 12 avril.


Madame d'Albmar, mademoiselle, n'est pas en tat de vous crire; elle
me condamne  la douloureuse tche de vous apprendre sa situation:
elle est horrible, elle est sans espoir, et mon amiti n'a pas su
prvenir un malheur, que la gnrosit de madame d'Albmar devoit
peut-tre me faire craindre. Elle m'a racont la scne la plus funeste
par ses irrparables suites, et le coupable M. de Valorbe, dans une
lettre pleine de dlire, de regrets et d'amour, m'a confirm tout ce
que Delphine m'avoit appris. Il m'est impos de vous en instruire,
mademoiselle; votre amie veut que vous connoissiez les motifs du parti
dsespr qu'elle a pris: ah! qui me donnera le moyen d'en adoucir
pour vous l'amertume!

M. de Valorbe avoit t mis en prison pour dettes  Zell, ville
d'Allemagne, occupe maintenant par les Autrichiens; son valet de
chambre de confiance informa madame d'Albmar de sa situation. Il
n'est que trop certain que M. de Valorbe avoit command lui-mme cette
dmarche, et que, connoissant la bont de Delphine, et l'imprvoyante
vivacit de ses mouvemens gnreux, il avoit calcul le parti qu'il
pouvoit tirer d'un imprudent tmoignage d'inquitude et de piti.

Madame d'Albmar m'crivit en partant pour Zell; j'prouvai, lorsque
je reus sa lettre, une vive inquitude; je condamnai sa rsolution,
je redoutai le blme qu'elle pouvoit attirer sur elle, et, comme vous
allez le savoir, cette crainte que je ressentois, vague alors, devint
bientt la plus cruelle des anxits.

Delphine partit  six heures du matin, sans avoir vu madame de Ternan;
elle arriva  Zell  dix heures, accompagne seulement d'un cocher et
d'un domestique suisse, qui ne la connoissoient pas. Madame de Ternan
avoit exig, en prenant madame d'Albmar en pension dans son couvent,
qu'elle renvoyt son valet de chambre  Zurich, et Delphine ne quitte
jamais Isore sans laisser auprs d'elle sa femme de chambre, pour la
soigner. Arrive  Zell, madame d'Albmar s'aperut qu'elle n'avoit
point de passe-port: on lui demanda son nom  la porte; elle en donna
un au hasard, se promettant de repartir dans peu d'heures, avant que
l'officier autrichien qui commandoit la place et le temps de
s'informer d'elle.

Elle descendit chez le ngociant que l'homme de M. de Valorbe lui
avoit indiqu, comme sachant seul tout ce qui avoit rapport  ses
affaires; le ngociant dit  Delphine que, par commisration pour
l'tat de sant de M. de Valorbe, on avoit, la veille, obtenu de ses
cranciers sa sortie de prison,  condition qu'il seroit gard chez
lui. Madame d'Albmar voulut s'informer de ce que devoit M. de
Valorbe, pour offrir son cautionnement, et repartir sans le voir. Le
ngociant lui dit que M. de Valorbe lui avoit expressment dfendu de
rien accepter de personne, et en particulier d'une femme qui devoit
tre elle, d'aprs le portrait qu'il lui en avoit fait. Alors madame
d'Albmar pria le ngociant de la conduire chez M. de Valorbe; il la
mena jusqu' la porte; mais quand elle y fut arrive, il la quitta
brusquement, en indiquant assez lgrement qu'elle arrangeroit mieux
ses affaires sans lui. Madame d'Albmar m'a dit que se trouvant seule
dans ce moment au bas de l'escalier de M. de Valorbe, elle prouva un
effroi dont elle ne put s'expliquer la cause; elle vouloit retourner
sur ses pas, mais elle ne savoit quelle route suivre, dans une ville
inconnue, et dont elle ignoroit la langue.

Comme elle dlibroit sur ce qu'elle devoit faire, elle aperut M. de
Valorbe qui descendoit quelques marches pour venir  elle: son
changement, qui toit trs-remarquable, carta d'elle toute autre ide
que celle de la piti, et elle monta vers lui sans hsiter; il lui
prit la main, et la conduisit dans sa chambre: la main qu'il lui donna
trembloit tellement, m'a-t-elle dit, qu'elle se sentit embarrasse et
touche de l'motion qu'il prouvoit; elle se hta de lui parler de
l'objet de son voyage; il l'coutoit  peine, et paroissoit occup
d'un grand dbat avec lui-mme.

Delphine lui rpta deux fois la prire d'accepter le service qu'elle
venoit lui offrir; et comme il ne lui rpondoit rien, elle crut qu'il
lui en cotoit de prononcer positivement son consentement  ce qu'elle
demandoit, et posant sur son bureau le papier sur lequel elle avoit
sign la garantie de ses dettes, elle voulut se lever et partir:  ce
double mouvement, M. de Valorbe sortit de son silence par une
exclamation de fureur, et, saisissant Delphine par la main, il lui
demanda, avec amertume, si elle le mprisoit assez pour croire qu'il
recevroit jamais aucun service d'elle.

--Je suis banni de mon pays, s'cria-t-il, ruin, dshonor; des
douleurs continuelles mettent mon sang dans la fermentation la plus
violente. Je souffre tous ces maux  cause de vous, de l'amour
insens que j'ai pour vous, et vous vous flattez de les rparer
avec votre fortune! et vous imaginez que je vous laisserai le
plaisir de vous croire dgage de la reconnoissance, de la piti,
de tous les sentimens que vous me devez! Non, il faut qu'il existe
du moins un lien, un douloureux lien entre nous, vos remords. Je ne
vous laisserai pas vous en dlivrer, je troublerai de quelque
manire votre heureuse vie.--Heureuse! s'cria Delphine; M. de
Valorbe, songez dans quel lieu je vis, songez  ce que j'ai quitt,
et rptez-moi, si vous le pouvez encore, que je suis heureuse!--La
voix brise de Delphine attendrit un moment M. de Valorbe, et se
jetant  ses pieds, il lui dit:--Eh bien! ange de douceur et de
beaut, s'il est vrai que tu souffres, s'il est vrai que les peines
de la vie ont aussi pes sur toi, pourquoi refuserois-tu d'unir ta
destine  la mienne? Ah! je voudrois exister encore, le temps
n'est point puis pour moi, il me reste des forces, je pourrois
honorer encore mon nom, il y a des momens o j'ai horreur de ma
fin; Delphine, consentez  m'pouser, et vous me sauverez.--N'avez-vous
pas lu, rpondit madame d'Albmar, ma lettre  madame de
Cerlebe?--Oui, je l'ai lue, s'cria M. de Valorbe en se relevant
avec colre; vous faites bien de me la rappeler, c'est en punition
de cette lettre que vous tes ici, c'est pour l'expier que je vous
ai fait tomber en ma puissance, vous n'en sortirez plus.

--Reprsentez-vous l'effroi de Delphine,  ces mots dont elle ne
pouvoit encore comprendre le sens; elle s'lance prcipitamment vers
la porte; M. de Valorbe se saisit de la clef, la tourne deux fois, en
mordant ses lvres avec une expression de rage, et dans le mme
instant il va vers la fentre, l'ouvre, et jette cette clef dans le
jardin qui environnoit la maison. Delphine poussa des cris perans, et
perdant la tte de douleur, elle appeloit  son secours de toutes les
forces qui lui restoient.

--Vous essayez en vain, lui dit M. de Valorbe en s'approchant d'elle
avec toutes les fureurs de la haine et de l'amour, vous essayez en
vain de me faire passer pour un assassin; tout est prvu, personne ne
vous rpondra; il n'y a dans la maison qu'un homme fidle, qui, me
voyant souffrir chaque jour tous les maux de l'enfer  cause de vous,
ne sera pas sensible  vos douleurs; il a t tmoin des miennes! Vous
souffrez  prsent, je le vois, mais il ne me reste plus de piti pour
personne: pourquoi serois-je le plus infortun des hommes? pourquoi
Lonce, l'orgueilleux, le superbe Lonce, jouiroit-il de tous les
biens de la vie, de votre coeur, de vos regrets? tandis que moi je
suis seul, seul en prsence de la mort, que je hais d'autant plus, que
je me sens pouss vers elle. Delphine, je n'tois pas n mchant, je
suis devenu froce; savez-vous combien les hommes aigrissent la
douleur? ils m'ont abandonn, trahi, pas un coeur ne s'est ouvert 
moi; les livres m'avoient appris qu'au milieu des ingrats, des
perfides, l'infortun trouvoit du moins un ami obscur qui venoit au
secours de son coeur; eh bien! cet unique ami, je ne l'ai pas mme
rencontr! tous se sont runis pour me faire du mal; je rendrai ce mal
 quelqu'un. Pauvre crature! dit-il alors en regardant Delphine avec
piti, c'est injuste de te perscuter, car tu es bonne; mais je t'aime
avec idoltrie, tu es l devant moi, toi qui es le bonheur, l'oubli de
toutes les peines, la magie de la destine; et la mort est ici, dit-il
en montrant ses pistolets arms sur la table. Il faut donc que tu sois
 moi, il le faut.

--M. de Valorbe, reprit Delphine avec plus de calme, et retrouvant
dans le dsespoir mme le courage et la dignit; quand je vous
estimois, j'ai refus de m'unir  vous; quel espoir pouvez-vous former
maintenant?--Vous me mprisez donc? s'cria-t-il avec un sourire amer;
votre situation ne sera pas dans le monde bien diffrente de la
mienne: vous n'avez pas rflchi que votre rputation ne se relvera
pas de votre imprudente dmarche; vous tes ici seule, chez un jeune
homme; vous y passez tout le jour; on vous attend  votre couvent, et
vous n'y retournerez pas; tout le monde saura que nous sommes rests
enferms ensemble, que c'est vous qui tes venue me chercher; en voil
plus qu'il n'en faut pour vous perdre dans l'opinion, si vous ne
m'pousez pas: et si c'en est assez aux yeux de tous, que n'est-ce pas
pour votre amant, pour Lonce, le plus irritable, le plus ombrageux,
le plus susceptible des hommes!--A ces mots, Delphine se renversa sur
sa chaise en s'criant:--Malheureuse que je suis!--avec un accent si
dchirant, que M. de Valorbe en frmit; et, pendant quelques instans,
il assure qu'il eut horreur de lui-mme; mais il s'toit jur d'avance
de rsister  l'attendrissement qu'il pourroit prouver; il mettoit de
l'orgueil  lutter contre ses bons mouvemens.

Delphine tout  coup s'avana vers lui, et lui dit:--Si je suis ici,
c'est pour en avoir cru mon dsir de vous rendre service; je n'ai
point rflchi sur les dangers que je pouvois courir, il ne m'est pas
venu dans la pense qu'ils fussent possibles. Si vous me perdez, c'est
l'amiti que j'avois pour vous que vous, punissez; si vous me perdez,
c'est ma confiance en vous dont vous dmontrez la folie: arrtez-vous
au moment d'tre coupable! me voici devant vous, sans appui, sans
dfenseur; je n'ai d'espoir qu'en faisant natre la piti dans votre
coeur, et jamais je n'en eus moins les moyens: je me sens glace de
terreur, l'tonnement que j'prouve surpasse mon indignation; je ne
puis me persuader ce que j'entends, je ne puis imaginer que ce soit
vous, bien vous qui me parlez; vous me dcouvrez des abmes du coeur
humain qui passoient ma croyance, et vous me consolez presque de la
mort  laquelle vous me condamnez, en m'apprenant qu'il existoit sur
la terre tant de dpravation et de barbarie!--Ah! s'cria M. de
Valorbe, il fut un temps o je vous aurois tout sacrifi, mme le
bonheur auquel j'aspire! Mais vous ne savez pas quel sentiment
intrieur me dvore; tout me dit que je dois me tuer, le ciel et les
hommes me le demandent, et tout me dit aussi que si vous m'aimiez, je
vivrois. Mon amour pour vous affoiblit mon me; mais toute sa fureur
lui revient, quand vous me repoussez dans le tombeau, vous qui seule
pouvez m'en sauver. Dites-moi, pourquoi voulez-vous qu' trente ans je
cesse de vivre? Cette arme que vous voyez l, savez-vous qu'il est
affreux de la placer sur son coeur pour en chasser votre image? le
sang, le froid, les convulsions de l'agonie, toutes les horreurs de la
nature dsorganise s'offrent  moi, et vous m'y condamnez sans piti!
Je le sais bien, je n'intresse personne; Lonce, vous, qui sais-je
encore? tout le monde dsire que je n'existe plus, que je fasse place
 tous les heureux que j'importune; mais pourquoi n'entranerois-je
personne dans ma ruine?

Vous a-t-on parl de la fureur des mourans? elle porte un caractre
terrible; prts  s'enfoncer dans l'abme, ils saisissent tout ce
qu'ils peuvent atteindre; ils veulent faire tomber avec eux ceux mme
qui ne peuvent les secourir; ils font, avant de prir, un dernier
effort vers la vie, plein d'acharnement et de rage. Voil ce que
j'prouve! voil ce qui me justifie! je ne sens plus le remords; je
n'ai qu'un dsir furieux d'exister encore, et nanmoins un sentiment
secret que je n'y parviendrai pas, que tout ce que je fais ne sera
pour moi que des douleurs de plus; n'importe, vous serez ma femme, ou
vous souffrirez mille fois plus encore par les soupons, et le mpris
perscuteur de la vie! Je l'ai prouv, le mpris; je l'ai subi pour
vous, il m'a rendu implacable, insensible  vos pleurs; jugez quel mal
il doit faire!

--Le jour avanoit pendant que M. de Valorbe parloit ainsi, l'heure se
faisoit entendre, et Delphine sentoit que le moment de retourner  son
couvent alloit passer; elle connoissoit madame de Ternan; elle savoit
que si elle restoit une nuit hors du couvent sans l'en avoir prvenue,
elle se brouilleroit avec elle: et quel clat, pensoit-elle, que de se
brouiller avec madame de Ternan, avec la soeur de madame de
Mondoville, pour une visite  M. de Valorbe! rien ne pourroit la
justifier aux yeux de Lonce! Elle auroit d craindre aussi tous les
coupables projets que pouvoit former M. de Valorbe, pendant qu'elle se
trouvoit entirement dans sa dpendance; mais elle m'a dit depuis
qu'elle avoit un tel sentiment de mpris pour sa conduite, qu'il ne
lui vint pas mme dans l'esprit qu'il ost se prvaloir de son indigne
ruse. D'ailleurs M. de Valorbe toit lui-mme si humili devant celle
qu'il opprimoit, que, par un contraste bizarre, il se sentoit pntr
du plus profond respect pour elle, en lui faisant la plus mortelle
injure.

Une seule ide donc occupoit Delphine, et faisoit disparotre toutes
les autres; elle regardoit sans cesse le soleil prt  se coucher, et
la pendule qui marquoit les heures; elle voyoit, en comptant les
minutes, qu'il lui restoit encore le temps de rentrer dans son
couvent, avant qu'il ft ferm; alors elle conjuroit M. de Valorbe de
la laisser partir, avec une instance, avec une si vive terreur de
perdre un moment, que ses paroles se prcipitoient, et qu'on pouvoit 
peine les distinguer.--Mon cher M. de Valorbe, lui disoit-elle en
serrant ses deux mains, sans penser  son amour pour elle, et sans
qu'il ost lui-mme le tmoigner: mon cher M. de Valorbe, il y a
quelques minutes encore, il y en a entre moi et la honte; je ne suis
pas encore dshonore, je puis encore retrouver un asile, laissez-moi
l'aller chercher; si je reste encore, il faudra que je couche cette
nuit sur la pierre, et qu'au jour je n'ose plus lever les yeux sur
personne: voyez, je suis encore une femme que ses amis peuvent avouer,
dont les peines excitent encore l'intrt et la piti; mais dans une
heure, solitaire avec ma conscience, les hommes ne me croiront pas;
celui que j'aime, enfin vous le savez, je l'aime, il ne reconnotra
plus ma voix, et rougira des regrets qu'il donnoit  ma perte. O M. de
Valorbe, que ne prenez-vous cette arme pour me tuer! Je vous
pardonnerois; mais m'ter son estime, mais l'avoir prvu, mais le
vouloir,  Dieu! L'heure se passe; vous le voyez, encore quelques
minutes, encore....--Et elle se laissa tomber  ses pieds, en
rptant ce mot: _encore! encore!_ de ses dernires forces.

M. de Valorbe me l'a jur, et j'ai besoin de le croire, il se sentit
vaincu dans ce moment, et, s'il garda le silence, ce fut pour jeter un
dernier regard sur cette figure enchanteresse qu'il perdoit pour
jamais, et qu'il voyoit  ses pieds dans un tat d'motion qui la
rendoit encore plus ravissante. Mais on entendit un bruit
extraordinaire dans la maison, on frappa d'abord avec violence  la
porte, et des coups redoubls la faisant cder, des soldats entrrent
dans la chambre, un officier  leur tte. Delphine, sans s'tonner,
sans s'informer du motif de leur arrive, voulut sortir  l'instant,
on la retint, et bientt on lui fit savoir que c'toit elle qui toit
suspecte; on la croyoit un missaire des Franais en Allemagne, et on
venoit la chercher pour la conduire au commandant de la place.

M. de Valorbe, en apprenant cet ordre, se livra  toute sa fureur; il
ne pouvoit supporter le mal que d'autres que lui faisoient  Delphine,
et, sans le vouloir, il aggrava sa situation par la violence de ses
discours. Delphine, quand elle entendit sonner l'heure qui ne lui
permettoit plus d'arriver  temps  son couvent, redevint calme tout 
coup, et se laissa conduire chez le commandant; on ne permit pas  M.
de Valorbe de la suivre.

Le commandant autrichien prouva facilement  Delphine, en
l'interrogeant, qu'elle n'avoit pas dit son vrai nom; car celui
qu'elle s'toit donn toit suisse, et ds la premire question, elle
avoua qu'elle toit Franoise; mais elle toit dcide  ne se pas
faire connotre, puisqu'elle avoit t trouve seule, enferme avec M.
de Valorbe. Le ngociant chez qui elle toit descendue d'abord, avoit
dpos qu'elle toit venue pour le voir; quelques plaisanteries
grossires de ceux qui l'entouroient, ne lui avoient que trop appris
quelle ide ils s'toient forme de ses relations avec M. de Valorbe;
et, pour rien au monde, elle n'auroit voulu que dans de semblables
circonstances son vritable nom ft connu. Elle se complaisoit dans
l'espoir que son refus constant de le dire, irriteroit le commandant,
confirmeroit ses soupons, et qu'il l'enfermeroit peut-tre dans
quelque forteresse pour le reste de ses jours: la nuit entire se
passa sans qu'elle voult rpondre.

Quelle nuit! vous reprsentez-vous Delphine, seule, au milieu d'hommes
durs et farouches, qui, d'heure en heure, revenoient l'interroger, et
cherchoient  lui faire peur, pour en obtenir un aveu qu'ils croyoient
tre de la plus grande importance. Le commandant surtout, se flattoit
de trouver dans une dcouverte essentielle un moyen d'avancement; et
que peut-il exister de plus inflexible, qu'un ambitieux qui espre du
bien pour lui, de la peine d'un autre! Delphine, vers le milieu de la
nuit, avoit obtenu qu'on la laisst seule pendant quelques heures;
elle s'endormit, accable de fatigue et de douleur: quand elle se
rveilla, et qu'elle se vit dans une chambre noire, dlabre,
entendant le bruit des armes, les juremens des soldats, elle fut dans
une sorte d'garement qui subsistoit encore quand je la revis.

Tout  coup le commandant entre chez elle, et lui demande pardon avec
un ton respectueux, de ne l'avoir pas connue. M. de Valorbe, qui avoit
pu enfin pntrer jusqu' lui, lui avoit appris,  travers les plus
sanglans reproches, le nom de madame d'Albmar, et de quel couvent
elle toit pensionnaire. Comme dans cette abbaye il y avoit plusieurs
femmes de la plus grande naissance d'Allemagne, et que madame de
Ternan, en particulier, toit trs-considre  Vienne, le commandant
eut peur de lui avoir dplu, en maltraitant une personne qu'elle
protgeoit; et changeant de conduite  l'instant, il donna un officier
 madame d'Albmar pour la ramener jusqu' l'abbaye, et se contenta de
faire arrter M. de Valorbe (qui est encore en prison), parce qu'il
l'avoit offens, en se plaignant avec hauteur des traitemens que
madame d'Albmar avoit soufferts.

Ce commandant avoit fait partir un officier une heure avant madame
d'Albmar, avec le procs-verbal de tout ce qui s'toit pass, et une
lettre d'excuses  madame de Ternan, qui contenoit des insinuations
trs-libres sur la conduite de madame d'Albmar avec M. de Valorbe.
J'tois au couvent, o depuis la veille au soir je souffrois les plus
cruelles angoisses; lorsque cet officier arriva, madame de Ternan, qui
avoit dj exprim de mille manires l'impression que lui faisoit
l'inexplicable absence de Delphine, ordonna, aprs avoir lu la lettre
de Zell, que les principales religieuses se runissent chez elle, et
refusa trs-durement de me communiquer, et ce qu'elle avoit reu, et
ce qu'elle projetoit.

L'infortune Delphine arriva pendant que l'assemble des religieuses
duroit encore. J'eus le bonheur au moins d'aller au-devant d'elle; en
descendant de voiture elle ne vit que moi; et lorsque je lui tmoignai
la plus tendre affection, elle me regarda avec tonnement, comme s'il
n'toit plus possible que personne prt le moindre intrt  elle;
nous nous retirmes ensemble dans son appartement, et j'appris de
Delphine,  travers son trouble, ce qui s'toit pass; une inquitude
l'emportoit sur toutes les autres, et revenoit sans cesse  son
esprit.--Lonce le saura, il me mprisera, disoit-elle en interrompant
son rcit.--Et quand elle avoit prononc ces mots, elle ne savoit plus
o reprendre ce rcit, et les rptoit encore.

J'essayois de la consoler; mais ce qui me causoit une inquitude
mortelle, c'toit la dcision qu'alloit prendre madame de Ternan. Elle
entra dans ce moment, Delphine essaya de se lever, et retomba sur sa
chaise; je souffrois de lui voir cet air coupable, quand jamais elle
n'avoit eu plus de droits  l'estime et  la piti. Madame de Ternan
aimoit l'effet qu'elle produisoit; elle regardoit Delphine, non pas
prcisment avec duret, mais comme une personne qui jouit d'une
grande impression cause par sa prsence, quel qu'en soit le
motif.--Madame, dit-elle  Delphine, aprs ce qui s'est pass  Zell,
aprs l'clat de votre aventure, nos soeurs ont jug que votre
intention toit sans doute d'pouser M. de Valorbe, et elles ont
dcid que vous ne pouviez plus rester dans cette maison.--Ah! voil
le coup mortel! s'cria Delphine, et elle tomba sans connoissance sur
le plancher.

Je la pris dans mes bras; madame de Ternan s'approcha d'elle, nous la
secourmes. Quand elle parut revenir  elle, madame de Ternan, qui
toit place derrire son lit, lui adressa quelques mots assez doux;
Delphine gare s'cria:--C'est la voix de Lonce; est-ce qu'il me
plaint, est-ce qu'il a piti de moi? Cependant je suis chasse,
chasse de la maison de sa tante; c'est bien plus que quand je sortis
de ce concert d'o la haine des mchans me repoussoit; et cependant
que n'ai-je pas souffert alors! n'ai-je pas craint de perdre son
affection! et maintenant qu'on m'a surprise enferme avec son rival,
qu'un acte authentique l'atteste, que je suis perdue, dshonore, que
des religieuses me chassent; ah! Dieu, Dieu, je suis innocente! je le
suis, Lonce, Lonce!--Et elle retomba dans mes bras de nouveau, sans
mouvement.

--Laissez-moi seule avec elle, me dit madame de Ternan, j'entrevois un
moyen de la sauver.--Si vous le pouvez, lui dis-je, c'est un ange que
vous consolerez;--et je me htai de lui dire la vrit; elle
l'entendit, et je crus mme voir qu'elle y toit prpare. Je ne
compris pas alors comment elle n'avoit pas pris plus tt la dfense de
Delphine; mais c'est une femme d'une telle personnalit, qu'on n'a
l'esprance de la faire changer d'avis sur rien; car il faudroit lui
dcouvrir dans son intrt particulier quelques rapports qu'elle n'et
pas saisis, et elle s'en occupe tant que c'est presque impossible.

Je me retirai: deux heures aprs il me fut permis de revenir; je
trouvai un changement extraordinaire dans Delphine; elle toit plus
calme, et non moins triste; elle n'avoit plus cette expression
d'abattement qui lui donnoit l'air coupable; sa tte s'toit releve,
mais sa douleur sembloit plus profonde encore; l'on auroit dit
seulement qu'elle s'y toit voue pour toujours. Elle me pria avec
douceur de revenir la voir dans huit jours, et seulement dans huit
jours. Je la quittai avec un sentiment de tristesse, plus douloureux
que celui mme que j'avois prouv, lorsque son dsespoir s'exprimoit
avec violence.

Huit jours aprs, quand je la vis, elle venoit de recevoir une lettre
de vous, qui lui annonoit et l'arrive de Lonce, et sa fureur,  la
seule pense qu'elle pouvoit avoir vu M. de Valorbe.--Lisez cette
lettre, me dit Delphine; vous voyez que s'il apprenoit ce qui s'est
pass  Zell, il ne me le pardonneroit pas; je le connois, il
vengeroit mon offense sur M. de Valorbe; il exposeroit encore une fois
sa vie pour moi; et quand mme je pourrois un jour me justifier  ses
yeux, ne sais-je pas ce qu'il souffriroit, en voyant celle qu'il aime
fltrie dans l'opinion? Son caractre s'est manifest malgr lui cent
fois  cet gard, dans les momens o son amour pour moi le dominoit le
plus; et quel clat, grand Dieu! que celui qui me menaoit il y a huit
jours! quel homme, quel autre mme que Lonce le supporteroit sans
peine! coutez-moi, me dit-elle alors, sans m'interrompre, car vous
serez tente d'abord de me combattre, et vous finirez cependant par
tre de mon avis.

Madame de Ternan m'a dit qu'il n'existoit qu'un moyen de rester dans
le couvent o je suis, c'toit de m'y faire religieuse;  cette
condition, les soeurs consentent  me garder; le crdit de madame de
Ternan fera disparotre toutes les traces de l'vnement de Zell En
prononant les voeux de religieuse, je m'assure d'un repos que rien ne
pourra troubler, j'y ai consenti. Je prends l'habit de novice aprs
demain; ne frmissez pas, jugez-moi: voulez-vous que je sorte de cette
maison comme une femme perdue? que Lonce apprenne que c'est pour M.
de Valorbe que je suis bannie de l'asile que madame de Ternan m'avoit
donn? que je me trouve aux prises de nouveau avec l'opinion, avec le
monde, avec tout ce que j'ai souffert? Le nom de M. de Valorbe une
seconde fois rpt avec le mien ne s'oubliera plus, et Lonce saura
que ma rputation est dtruite sans retour; je resterai libre, mais
j'aurai perdu tout le prix de moi-mme, et je finirai par m'enfermer
dans la retraite, sans avoir, comme  prsent, la douce certitude que
je suis reste pure dans le souvenir de Lonce, et que ses regrets me
sont encore consacrs.

Si madame de Ternan avoit voulu me rendre les mmes services sans
exiger de moi un grand sacrifice, je l'aurois prfr; car ni mon
coeur, ni ma raison, ne m'appellent  l'tat que je vais embrasser;
mais elle n'avoit aucun motif pour s'intresser  moi, si je ne cdois
pas  sa volont; elle pouvoit m'objecter toujours la rsolution de
ses compagnes. Je savois bien que cette rsolution venoit d'elle, mais
c'toit une raison de plus pour croire qu'elle ne chercheroit pas  la
faire changer; je n'avois que le choix du parti que j'ai pris, ou de
trouver en sortant de cette maison tous les coeurs ferms pour moi,
tous, ou du moins un seul, n'toit-ce pas tout? Pouvois-je y survivre?
Je n'ai pas su mourir, voil tout ce que signifie la rsolution, en
apparence courageuse, que je viens d'adopter. Il ne me restoit pas
d'alternative; vous-mme, rpondez, que m'auriez-vous conseill?

--Je ne sus que pleurer; que pouvois-je lui dire? Elle avoit raison.
L'infme M. de Valorbe! quels mouvemens de haine je sentois contre
lui! mon motion toit extrme, mais je me taisois.--Ne vous affligez
pas trop pour moi, reprit Delphine avec bont; car dans ses plus
grandes peines, vous le savez, elle s'occupe encore des impressions
des autres:--Qu'est-ce donc que je sacrifie? une libert dont je ne
puis faire aucun usage; un monde o je ne veux pas retourner, qui a
bless mon coeur, dont l'opinion pourroit altrer l'affection de
Lonce pour moi; je m'en spare avec joie. Ma belle-soeur viendra
peut-tre me rejoindre un jour, et je passerai ma vie avec vous deux,
qui connoissez mes affections et ma conduite comme moi-mme.

Je ne sais, ajouta-t-elle avec la plus vive motion, si j'avois aim
un homme tout--fait indiffrent aux opinions des autres hommes;
bannie, chasse, humilie, j'aurois pu l'aller trouver, et lui dire:
voil le mme coeur, le mme amour, la mme innocence; eh bien! qu'y
a-t-il de chang? Mais il vaut mieux mourir, que de se livrer  un
sentiment de confiance ou d'abandon qui ne seroit pas entirement
partag par ce qu'on aime. Ah! n'allez pas penser que Lonce ne soit
pas l'tre le plus parfait de la terre! le dfaut qu'il peut avoir est
insparable de ses vertus: je ne conois pas comment un homme qui
n'auroit pas mme ses torts pourroit jamais l'galer; et n'est-ce pas
moi d'ailleurs dont l'imprudente vie a fait souffrir son coeur?

J'ai cru long-temps que mes malheurs venoient d'un sort funeste; mais
il n'y a point eu, non, il n'y a point eu de hasard dans ma vie. Je
n'ai pas prouv une seule peine dont je ne doive m'accuser. Je ne
sais ce qui me manque pour conduire ma destine, mais il est clair que
je ne le puis. Je cde  des mouvemens inconsidrs; mes qualits les
meilleures m'entranent beaucoup trop loin, ma raison arrive trop tard
pour me retenir, et cependant assez tt pour donner  mes regrets tout
ce qu'ils peuvent avoir d'amer; je vous le dis, l'action de vivre
m'agite trop, mon coeur est trop mu; c'est  moi,  moi surtout, que
conviennent ces retraites o l'on rduit l'existence  de moindres
mouvemens; si la facult de penser reste encore, les objets extrieurs
ne l'excitent plus, et, n'ayant  faire qu' soi-mme, on doit finir
par galer ses forces  sa douleur.

Il y a deux jours, avant que j'eusse donn  madame de Ternan une
rponse dcisive, mes promenades rveuses me conduisirent jusqu' la
chute du Rhin, prs de Schaffouse; je restai quelque temps  la
contempler, je regardois ces flots qui tombent depuis tant de milliers
d'annes, sans interruption et sans repos. De tous les spectacles qui
peuvent frapper l'imagination, il n'en est point qui rveille dans
l'me autant de penses; il semble qu'on entende le bruit des
gnrations qui se prcipitent dans l'abme ternel du temps; on croit
voir l'image de la rapidit, de la continuit des sicles dans les
grands mouvemens de cette nature, toujours agissante et toujours
impassible, renouvelant tout, et ne prservant rien de la
destruction.--Oh! m'criai-je, d'o vient donc que j'attache  mon
avenir tant d'intrt et d'importance? Voil l'histoire de la vie!
notre destine, la voil! des vagues engloutissant des vagues, et des
milliers d'tres sensibles, souffrant, dsirant, prissant, comme ces
bulles d'eau qui jaillissent dans les airs et qui retombent. Il ne
faut pas moins que le bouleversement des empires, pour attirer notre
attention; et l'homme qui sembloit devoir se consumer de piti,
puisqu'il a seul la prvoyance et le souvenir de la douleur, l'homme
ne dtourne pas mme la tte pour remarquer les souffrances de ses
semblables! Qui donc entendra mes cris? est-ce la nature? comme elle
suit son cours majestueusement! comme son mouvement et son repos sont
indpendans de mes craintes et de mes esprances! Hlas! ne puis-je
pas m'oublier comme elle m'oublie! ne puis-je pas, comme un de ces
arbres, me laisser aller au vent du ciel, sans rsister ni me
plaindre!

Non, ma chre Henriette, continua madame d'Albmar, il ne faut pas
lutter longtemps contre le malheur; je me soumets au sort que m'impose
madame de Ternan. Croyez-moi, je fais bien, je consacre ma mmoire
dans le coeur de celui pour qui j'ai vcu; je me survis, mais pour
apprendre qu'il me regrette, et que rien ne pourra plus altrer ce
sentiment. Les anciens croyoient que les mes de ceux qui n'avoient
pas reu les honneurs de la spulture, erroient long-temps sur les
bords du fleuve de la mort; il me semble qu'une situation presque
semblable m'est rserve. Je serai sur les confins de cette vie et de
l'autre, et la rverie me fera passer doucement les longues annes qui
ne seront remplies que par mes souvenirs.

Je voudrois pouvoir unir  ce grand sacrifice l'ide qu'il est
agrable  Dieu, mais je ne puis me tromper moi-mme  cet gard. Je
n'ai jamais cru qu'un Dieu de bont exiget de nous ce qui ne pouvoit
servir  notre bonheur ni  celui des autres. En brisant mes liens
avec le monde, je ne sens au fond de mon coeur que l'amour qui m'y
condamne, et l'amour qui m'en rcompense; oui, c'est pour son estime,
c'est pour ne point exposer sa vie, c'est pour sauver la rputation de
celle qu'il a honore de son choix, que je m'enferme ici pour jamais!
Pardonne,  mon Dieu! l'on exige de moi que je prononce ton nom; mais
tu lis au fond de mon me, et tu sais que je ne t'offre point une
action dont tu n'es pas l'objet! je t'offre tout ce que je ferai
jamais de bon, d'humain, de raisonnable; mais ce que le dsespoir
m'inspire, ce sont les passions du coeur qui l'ont obtenu de moi!

Je suis fire, cependant, reprit Delphine, d'immoler mon sort 
Lonce; je traverserai le temps qui me reste comme un dsert aride,
qui conduit du bonheur que j'ai perdu, au bonheur que je retrouverai
peut-tre un jour dans le ciel. Je tcherai d'exercer quelques vertus
dans cet intervalle, quelques vertus qui me fassent pardonner mes
fautes, et soutiennent en moi jusque dans la vieillesse l'lvation de
l'me. Voil tous mes desseins, voil toutes mes esprances! ne
discutez rien, n'branlez rien en me parlant, ma chre Henriette; vous
pourriez me faire beaucoup de mal, mais vous ne changeriez rien  mon
sort: le dshonneur est sur le seuil de ce couvent: si j'en sors, il
m'atteint; s'il m'atteint, Lonce me venge, son sentiment est altr,
je crains pour sa vie, et je perds son amour! Grand Dieu! qui oseroit
me conseiller de quitter cette demeure, ft-elle mon tombeau? qui ne
me retiendrait pas par piti, si mes pas m'entranoient hors de cette
enceinte?

--En l'coutant, mademoiselle, je ne conservois qu'un espoir, c'est
l'anne de noviciat qui nous reste. Ne peut-on pas obtenir pendant ce
temps de madame de Ternan qu'elle conserve Delphine dans sa maison, et
qu'elle touffe par tous ses moyens l'clat de son aventure, sans
exiger d'elle de prendre le voile? Mais cet espoir, s'il existe
encore, ne dpend point de Delphine, je ne devois donc pas risquer de
lui en parler. Je l'embrassai en pleurant; elle me chargea de vous
crire, et nous nous quittmes, sans que j'eusse tch d'branler dans
ce moment sa rsolution.

Je vais laisser passer quelques jours, afin que Delphine ait le temps
d'adoucir, par sa prsence, les cruelles prventions de ses compagnes;
et je retournerai chez madame de Ternan, pour essayer ce que je puis
sur elle. Vous aussi, mademoiselle, crivez  Delphine; servez-vous de
votre ascendant pour la dtourner de son projet, et consacrons nos
efforts runis  la sauver du malheur qui la menace.




LETTRE XXVI.

Mademoiselle d'Albmar  Delphine.

Montpellier, ce 18 avril.


Ma chre Delphine, je frmis de la lettre de madame de Cerlebe, que je
viens de recevoir! Au nom du ciel! retirez le consentement que vous
avez donn  madame de Ternan; je sens tout ce qu'il y a de cruel dans
votre situation, mais rien ne doit vous dcider  un engagement
irrvocable; ni vos opinions ni votre caractre ne sont d'accord avec
les obligations que vous voulez vous imposer; votre piti gnreuse
vous a fait commettre une grande imprudence, mais il n'est point
impossible de faire connotre le vritable motif de votre dmarche.

M. de Valorbe ne peut-il pas se repentir et vous justifier
authentiquement? pensez-vous que le reste de votre vie dpende de ce
qui sera dit pendant quelques jours, dans un coin de la Suisse ou de
l'Allemagne? Si vous n'aviez pas peur d'tre condamne par Lonce,
combien il vous seroit facile de braver l'injustice de l'opinion! vous
que j'ai vue trop dispose  la ddaigner, vous lui sacrifiez votre
vie tout entire; quel dlire de passion! car, ne vous y trompez pas,
votre seul motif, c'est la crainte d'tre un instant souponne par
Lonce, ou d'en tre moins aime, quand mme il connotroit votre
innocence, si votre rputation restoit altre. Mon amie, peut-on
immoler sa destine entire  de semblables motifs!

Le plus grand malheur des femmes, c'est de ne compter dans leur vie
que leur jeunesse; mais il faut pourtant que je vous le dise, duss-je
vous indigner! dans dix ans, vous n'prouverez plus les sentimens qui
vous dominent  prsent; dans vingt ans, vous en aurez perdu mme le
souvenir; mais le malheur auquel vous vous dvouez ne passera point,
et vous vous dsesprerez d'avoir soumis votre destine entire  la
passion d'un jour; encore une fois, pardonnez, je reviens  ce que
vous pouvez entendre sans vous rvolter contre la froideur de ma
raison.

Avez-vous pens que vous mettiez une barrire ternelle entre Lonce
et vous? S'il toit libre une fois, si jamais... juste ciel!
dites-moi, l'imagination la plus exalte auroit-elle pu inventer des
douleurs aussi dchirantes que le seroient les vtres? Vous vous tes
mal trouve de vous livrer  l'enthousiasme de votre caractre, la
ralit des choses n'est point faite pour cette manire de sentir;
vous mettez dans la vie ce qui n'y est pas, ce qu'elle ne peut
contenir; au nom de notre amiti, au nom encore plus sacr de celui
que vous nommez votre bienfaiteur, de mon frre, renoncez  votre
noviciat avant que l'anne soit coule! le temps amnera ce que la
pense ne pouvoit prvoir; mais que peut-il, le temps, contre les
engagemens irrvocables?

Je crains beaucoup l'ascendant qu'a pris sur vous madame de Ternan; sa
ressemblance avec Lonce en est, j'en suis sre, la principale cause:
elle agit sur vous, sans que vous puissiez vous en dfendre; sans
cette fatale ressemblance, madame de Ternan vous dplairoit
certainement: la femme qui n'a pu se consoler de n'tre plus belle,
doit avoir l'me la plus froide et l'esprit le plus lger. Moi qui ai
t vieille ds mes premiers ans, puisque ma figure ne pouvoit plaire,
j'ai su trouver des jouissances dans mes affections; et si vous tiez
heureuse, j'aimerois la vie. Madame de Ternan avoit des enfans,
pourquoi n'a-t-elle pas dsir de vivre auprs d'eux? Elle toit
riche, pourquoi n'a-t-elle pas mis son bonheur dans la bienfaisance?
elle n'a vu dans la vie qu'elle, et dans elle que son amour-propre. Si
elle avoit t un homme, elle auroit fait souffrir les autres; elle
toit femme, elle a souffert elle-mme; mais je ne vois en elle aucune
trace de bont, et, sans la bont, pourquoi la douleur mme
inspireroit-elle de l'intrt? en a-t-elle pour vous, cette femme
cruelle, quand elle vous offre l'alternative du dshonneur, ou d'une
vie qui ressemble  la mort?

Vous avez la tte presque perdue, vous ne croyez plus  l'avenir; vous
tes saisie par une fivre de l'me qui ne se manifeste point aux yeux
des autres, mais qui vous gare entirement. Je conois qu'il est des
momens o l'on voudroit abdiquer l'empire de soi, il n'y a point de
volont qu'on ne prfre  la sienne, et la personne qui veut
s'emparer de vous le peut alors, sans avoir besoin, pour y parvenir,
de mriter votre estime. Mais quand on se trouve dans une pareille
situation, ce qu'il faut, mon amie, c'est ne prendre aucune
rsolution, replier ses voiles, laisser passer les sentimens qui nous
agitent, employer toute sa force  rester immobile, et six mois jamais
ne se sont couls sans qu'il y ait eu un changement remarquable en
nous-mmes et autour de nous.

Ma chre Delphine, avant que votre anne de noviciat soit finie,
j'irai vous chercher; et si mes raisons ne vous ont pas persuade,
j'oserai, pour la premire fois, exiger votre dfrence.




LETTRE XXVII.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

De l'abbaye du Paradis, ce 1er mai.


Pardonnez, ma soeur, si je ne puis vous peindre avec dtail les
sentimens de mon me; parler de moi me fait mal. Ce que je puis vous
dire seulement, c'est que je souhaiterois sans doute qu'avant la fin
de mon noviciat, une circonstance heureuse me permt de ne pas
prononcer mes voeux; mais tant que je n'aurai que l'alternative de ces
voeux ou de mon dshonneur, rien ne peut faire que j'hsite  les
prononcer; pardon encore de repousser ainsi vos conseils et votre
amiti; mais il y a des situations et des douleurs dans la vie, dont
personne ne peut juger que nous-mmes.




LETTRE XXVIII.

Madame de Mondoville, mre de Lonce,  sa soeur, madame de Ternan.

Madrid, ce 15 mai 1792.


Vainement, ma chre soeur, vous vous croyez certaine d'avoir fix
madame d'Albmar auprs de vous; vainement vous pensez que je n'ai
plus rien  craindre du fol amour de mon fils pour elle; tous vos
projets peuvent tre renverss, si vous ne suivez pas le conseil que
je vais vous donner.

Une lettre de Paris m'apprend que Matilde est malade, elle le cache 
tout le monde, et plus soigneusement encore  mon fils; mais le jene
rigoureux auquel elle s'est astreinte cette anne, quoiqu'elle ft
grosse, lui a fait un mal peut-tre irrparable; et l'on m'crit que
si, dans cet tat, elle persiste  vouloir nourrir son enfant,
certainement elle n'y rsistera pas deux mois: si elle meurt, mon fils
ne perdra pas un jour pour dcouvrir la retraite de madame d'Albmar;
il l'engagera bien aisment  renoncer  son noviciat, et rien au
monde alors ne pourra l'empcher de l'pouser; quelle est donc la
ressource qui peut nous rester contre ce malheur? une seule, et la
voici:

Il faut obtenir des dispenses de noviciat pour madame d'Albmar, et
lui faire prononcer ses voeux tout de suite; rien de plus facile et
rien de plus sr que ce moyen: j'ai dj parl au nonce du pape en
Espagne; il a crit en Italie, l'on ne vous refusera point ce que vous
demanderez; envoyez un courrier  Rome, donnez les prtextes
ordinaires en pareils cas, et quand vous aurez obtenu la dispense,
offrez, comme vous l'avez dj fait,  madame d'Albmar, le choix de
prononcer ses voeux, ou de sortir de votre maison; elle n'hsitera
pas, et nous n'aurons plus d'inquitude, quoi qu'il puisse arriver.

Nous ne pouvons nous reprocher en aucune manire d'abrger le noviciat
de madame d'Albmar; elle a manifest son intention de se faire
religieuse, elle a vingt-deux ans, elle est veuve, personne n'est plus
en tat qu'elle de se dcider, et ce n'est pas la diffrence de
quelques mois qui rendra ses voeux moins libres et moins lgitimes;
mais de quelle importance n'est-il pas pour nous, de ne pas nous
exposer  attendre les couches de Matilde? Si elle meurt, madame
d'Albmar vous quitte; vous perdez ainsi pour jamais une socit qui
vous est devenue ncessaire; et moi, j'aurai pour belle-fille un
caractre inconsidr, une tte imprudente, qui mettra le trouble dans
ma famille.

Je suis vieille, assez malade, je veux mourir en paix, et rappeler
prs de moi mon fils; soit que Matilde vive ou qu'elle meure, Lonce
m'aimera toujours par-dessus tout, s'il n'est pas li  une femme dont
il soit amoureux, et qui absorbe entirement toutes ses affections;
mon esprit, au moins  prsent, lui est ncessaire: s'il a une femme
qui ait aussi de l'esprit, et de plus, de la jeunesse et de la beaut,
que serai-je pour lui? Vous m'avez avou, ma soeur, que vous vous
prfriez aux autres: moi, si je suis personnelle, c'est dans le
sentiment que je le suis; je donnerois ma vie avec joie pour le
bonheur de mon fils; mais je ne voudrois pas qu'une autre que moi fit
ce bonheur, et je me sens de la haine pour une personne qu'il aime
mieux que moi.

Vous voyez, chre soeur, avec quelle franchise je vous parle; mais
songez surtout combien il est essentiel de ne pas perdre un moment,
pour nous prserver des chagrins qui nous menacent.




LETTRE XXIX.

Madame de Cerlebe  mademoiselle d'Albmar.

De l'abbaye du Paradis, ce 20 juin.


Tout est dit, le temps sur lequel je comptais nous est arrach. Les
voeux ternels sont prononcs! Ah! nous avons t entranes par je ne
sais quelle puissance inexplicable, et maintenant qu'il faut que je
vous rende compte de ces malheureux jours, leur souvenir se perd dans
le trouble qui nous a peut-tre empches de faire usage de notre
raison.

Depuis prs de trois mois, que madame d'Albmar toit novice, madame
de Ternan avoit cherch tous les moyens de prendre de l'ascendant sur
elle; ce n'toit point par de l'art ou de la fausset qu'elle y toit
parvenue; il faut rendre  madame de Ternan la justice qu'elle a
beaucoup de vrit dans le caractre, mais tant d'humeur et de
personnalit, qu'il faut, ou se brouiller avec elle, ou cder  ses
volonts. Combien, dans la plupart des associations de la vie, n'y
a-t-il pas d'exemples de l'empire de l'humeur et de l'exigeance, sur
la douceur et la raison: ds qu'un lien est form de manire qu'on ne
puisse plus le rompre sans de graves inconvniens, c'est le plus
personnel des deux qui dispose de l'autre.

Je me croyois sre cependant que nous avions encore plusieurs mois
devant nous; je comptois sur votre arrive, que vous aviez annonce;
je me flattois que pendant ce temps il surviendroit des incidens qui
dlivreroient madame d'Albmar sans la compromettre: lorsqu'il y a
trois jours, je vins la voir  son couvent, je la trouvai beaucoup
plus triste qu'elle ne l'avoit t jusqu'alors; interroge par moi,
elle me dit que madame de Ternan avoit obtenu  Rome des dispenses de
noviciat, et qu'elle vouloit l'obliger  prononcer ses voeux dans
trois jours: indigne de cette rsolution, j'en demandai les
motifs.--Elle ne me les a pas fait connotre, rpondit madame
d'Albmar, elle s'est retranche dans la phrase ordinaire dont elle se
sert, quand elle a de l'humeur contre moi; elle m'a dit que si je ne
voulois pas suivre ses conseils, elle rendrait publique la lettre du
commandant de Zell, et se conformeroit  la dlibration des soeurs
qui, en consquence de cette lettre, avoient dcid qu'elles ne me
garderoient pas dans leur couvent. J'ai cependant persist dans mon
refus d'abrger mon noviciat, continua Delphine; mais cette affreuse
menace me remplit de terreur.--J'essayai alors de rassurer madame
d'Albmar, et je me dterminai  parler  madame de Ternan, malgr
l'loignement qu'elle m'inspire: je lui fis demander de la voir; elle
me fit dire capricieusement de revenir le lendemain.

En arrivant, je lui expliquai l'objet de ma visite; elle me dit, avec
une franchise d'gosme tout--fait originale, qu'elle avoit des
raisons de craindre que si le noviciat de Delphine duroit un an, les
circonstances ou ses amis ne la fissent renoncer au projet de se faire
religieuse, et qu'elle ne vouloit pas s'exposer  perdre la socit
d'une personne qui lui plaisoit extrmement. Je voulus lui parler
alors du plaisir d'tre gnreuse envers ses amis, de se sacrifier
pour eux; elle me rpondit honntement, mais comme s'il falloit de la
politesse pour ne pas se moquer de ce qu'elle appeloit ma mauvaise
tte; et non-seulement elle n'toit pas branle par tout ce que je
pouvois lui dire, mais elle n'avoit pas l'air de croire qu'on pt
hsiter sur ce que je proposois, et rptoit sans cesse:--Comment
peut-on me demander de ne pas employer tous mes moyens pour faire
russir une chose que je souhaite? c'est vraiment de la folie.

--Je retournai ensuite vers Delphine, et je voulus l'engager  sortir
de l'abbaye,  braver ce qu'on pourroit dire, en venant s'tablir
chez, moi; mais je vis avec douleur qu'elle n'en avoit pas la
force.--Autrefois, me dit-elle, je ne craignois pas du tout l'opinion,
et je ne consultois jamais que le propre tmoignage de ma conscience;
mais depuis que le monde a trouv l'art de me faire mal dans mes
affections les plus intimes, depuis que j'ai vu qu'il n'y avoit pas
d'asile contre la calomnie, mme dans le coeur de ce qu'on aime, j'ai
peur des hommes, et je tremble devant leur injustice, presque autant
que devant mes remords; enfin, j'ai tant souffert, que je n'ai plus
qu'un vif dsir, celui d'viter de nouvelles peines.--C'est ainsi,
mademoiselle, que me trouvant entre l'inflexible personnalit de
madame de Ternan, et l'effroi que causoit  Delphine la seule ide
d'un clat dshonorant, tous mes efforts auprs de l'une et l'autre
toient inutiles.

Cependant je me flattois, avec raison, d'avoir plus d'ascendant sur
Delphine; elle redoutoit les voeux prcipits qu'on exigeoit d'elle,
et souhaitoit extrmement de pouvoir y chapper: j'tois avec elle, et
nous cherchions ensemble s'il existoit un moyen d'branler la
rsolution de madame de Ternan, lorsqu'elle entra dans la chambre avec
un air d'indignation qui me fit battre le coeur.--Voil, madame,
dit-elle  Delphine, la lettre que vous m'attirez; c'en est trop, il
faut pourtant que vous cessiez de porter le trouble dans cette
maison.--Je lus  Delphine tremblante la lettre que madame de Ternan
consentit  me donner; elle contenoit des menaces insenses et
offensantes, que M. de Valorbe crivoit  madame de Ternan; il lui
dclaroit qu'il avoit appris qu'elle vouloit forcer madame d'Albmar 
se faire religieuse, et que, dans peu de jours, esprant obtenir sa
libert du gouvernement autrichien, il viendroit rclamer lui-mme
madame d'Albmar, et accuser publiquement quiconque voudroit la
retenir: il ajoutoit  ces menaces, dj trs-blessantes, quelques
mots qui indiquoient le peu de dvotion de madame de Ternan, et les
motifs de vanit qui lui avoient fait har le monde. Aprs une telle
lettre, il n'toit plus possible d'esprer que madame de Ternan
flcht jamais sur la volont qu'elle avoit exprime; le malheureux
Valorbe n'avoit certainement dans cette circonstance que le dsir
d'tre utile  madame d'Albmar, et pour la seconde fois il la
perdoit.

Madame de Ternan toit irrite  un degr excessif; c'est une personne
qu'on ne peut plus ramener, quand une fois son amour-propre est
offens. Madame d'Albmar voulut dire quelques mots sur ce qu'il
seroit injuste de la rendre responsable du caractre de M. de Valorbe,
elle qui en avoit t si cruellement victime.--Que vous soyez
innocente ou non, madame, de son insolente folie, rpondit madame de
Ternan, il n'en est pas moins vrai qu'il veut vous enlever d'ici,
quand il aura recouvr sa libert. Pour prvenir cette scne
scandaleuse, il ne reste que deux partis  prendre; ou vous ferez
perdre toute esprance  M. de Valorbe, en vous fixant dans cette
maison pour toujours, ou vous voudrez bien en sortir; et comme il ne
faut pas que M. de Valorbe puisse se flatter que ces menaces m'ont
fait peur, je ferai connotre la dlibration de nos soeurs et ses
motifs.--J'esprai un moment que le ton imprieux de madame de Ternan
avoit rvolt Delphine, et qu'elle alloit tout braver pour lui
rsister, car elle lui rpondit, avec beaucoup de dignit:--Vous
abusez trop, madame, de mon malheur, et vous comptez trop peu sur mon
courage.

--Dans ce moment on apporta une lettre de vous; pardonnez-moi,
mademoiselle, la peine que je vais vous causer; ne vous accusez pas
cependant, car je suis sre que cette lettre n'a rien chang 
l'vnement, il toit invitable. Madame de Ternan prit, avec sa
hauteur accoutume, votre lettre adresse  madame d'Albmar, et dit 
Delphine:--Tant que vous tes novice dans ma maison, madame, j'ai le
droit de lire vos lettres: la voici, continua-t-elle, aprs l'avoir
parcourue; on y parle seulement de mon neveu et de l'heureux
accouchement de sa femme.--Delphine tressaillit au nom de Lonce, et
la main qu'elle tendit pour recevoir la lettre trembloit extrmement.
Vous savez que vous lui mandiez que Matilde toit accouche d'un fils,
et que sans doute elle se portoit bien, puisqu'elle toit dcide 
nourrir son enfant; vous ajoutiez que Lonce paroissoit sentir
vivement le bonheur d'tre pre.

Delphine baissa son voile, pour lire cette lettre, afin de cacher son
trouble; je lui demandai de la voir, et comme elle me la donnoit, sa
main souleva par hasard ce voile, et nous vmes baign de pleurs ce
visage cleste, que toutes les impressions de l'me, mme les plus
douloureuses, embellissent encore. Elle rougit extrmement, quand elle
s'aperut que son motion, dans une pareille circonstance, et pour un
semblable sujet, avoit t connue; et c'est alors qu'avec l'accent le
plus sombre, et l'expression de dcouragement la plus dchirante, elle
dit:--C'est assez rsister, c'est assez combattre pour une existence
infortune, contre tous les vnemens et tous les caractres; mes
amis, le monde et mon propre coeur sont lasss de moi, c'est assez;
demain, madame, continua-t-elle en s'adressant  madame de Ternan,
demain,  pareille heure, je me lierai par les sermens que vous me
demandez. Que personne n'en soit tmoin, je vous en conjure; ma
disposition ne me rend pas digne de l'appareil qui donneroit  cette
crmonie un caractre imposant; sparez-moi du pass, de l'avenir, de
la vie; c'est tout ce que je veux, c'est tout ce que je puis.--Madame
de Ternan embrassa Delphine avec une sorte de triomphe qui me fit bien
mal; ce qui lui causoit le plus de plaisir encore dans la rsolution
de Delphine, c'toit d'tre parvenue  se faire obir. Elle me demanda
de la laisser seule avec madame d'Albmar tout le jour, pour la
prparer au lendemain; il fallut m'loigner. Delphine, profondment
absorbe, ne remarqua point mon dpart.

Le lendemain, j'arrivai de bonne heure au couvent; les religieuses
entouroient Delphine, et lui demandoient si elle sentoit la grce
descendre dans son coeur; elle ne rpondoit rien, pour ne pas les
scandaliser ni les tromper; mais elle m'a dit depuis, que dans aucun
temps de sa vie, elle n'avoit prouv des sentimens moins conformes 
la situation o elle se trouvoit; car rien ne lui paroissoit plus
contraire  l'ide qu'elle a toujours nourrie de la vritable pit,
que ces institutions exagres qui font de la souffrance le culte d'un
Dieu de bont. Les crmonies de deuil dont on l'entouroit ne
produisirent aucune impression; une fois, m'a-t-elle dit, elle avoit
t profondment touche d'une semblable crmonie, mais son me toit
maintenant si fort occupe, qu'aucun objet extrieur ne frappoit mme
son imagination.

L'abbesse arriva; elle avoit mis du soin dans l'arrangement de son
costume, elle avoit l'air plus jeune, et sans doute elle rappeloit
davantage Lonce; car Delphine, s'approchant de moi, me
dit:--Considrez madame de Ternan, c'est la ressemblance de Lonce que
je vois, c'est elle qui marche devant moi, puis-je me tromper en la
suivant? N'y a-t-il pas quelque chose de surnaturel dans cette ombre
de lui qui me conduit  l'autel? O mon Dieu! continua-t-elle  voix
basse, ce n'est pas  vous que je me sacrifie, ce n'est pas vous qui
exigez l'engagement insens que je vais prendre; c'est l'amour qui
m'entrane, c'est l'injustice des hommes qui m'y condamne; pardonnez
si l'on me force  prononcer votre nom, je ne cherche ici qu'un asile;
c'est dans mon coeur qu'est votre culte. Toutes ces vaines
dmonstrations, toutes ces folles promesses, je vous en demande le
pardon, loin d'en esprer la rcompense.--Je ne puis vous peindre,
mademoiselle, ce qu'il y avoit d'effrayant dans ce discours, et dans
l'expression de douleur qu'on voyoit alors sur le visage de Delphine;
si elle s'toit faite religieuse avec les sentimens de cet tat,
j'aurois vers plus de larmes, mais j'aurois moins souffert; il me
sembloit que je la voyois marcher  la mort, sans rflexion, sans
terreur, avec cet garement qui a quelquefois le caractre de
l'insouciance, mais qui ne vient cependant que de l'excs mme du
dsespoir.

Les religieuses accompagnrent Delphine sans ordre, sans
recueillement; elles avoient, sans s'en rendre compte, une ide
confuse du motif de tout ce qui se passoit. Delphine toit plus belle
que je ne l'ai vue de ma vie; mais ces charmes ne venoient point de
l'abattement ni de la pleur qui la rendoient si intressante depuis
quelque temps; elle avoit, au contraire, une expression anime, qui
tenoit, je crois,  de la fivre; elle ne leva pas mme une seule fois
les yeux vers le ciel, comme si elle et craint de l'attester dans une
pareille circonstance.

Madame de Ternan remplissoit les devoirs de sa place avec dcence,
mais sans que rien en elle pt mouvoir le coeur par des sentimens
religieux; un prtre d'un talent mdiocre fit un discours que personne
n'couta fort attentivement: cependant lorsqu' la fin, suivant
l'usage, il interpella formellement la novice, pour lui recommander de
ne point embrasser l'tat de religieuse par des _motifs humains_,
Delphine tressaillit, et, laissant tomber sa tte sur ses deux mains,
elle fut absorbe dans une mditation si profonde, qu'aucun des objets
qui l'entouroient ne paroissoit attirer son attention; elle devoit,
dans un moment convenu, s'avancer au milieu du choeur; et, comme elle
n'avoit pas l'air de penser  quitter sa place, j'eus un moment
l'espoir qu'elle alloit refuser de prononcer ses voeux, mais cet
espoir dura peu. L'abbesse commena la premire  chanter, ainsi que
cela est ordonn dans ces crmonies, un psaume trs-solennel, dont
les paroles sont:

  Souviens-toi qu'il faut mourir.

  [Mmento mori.]

La voix de madame de Ternan est belle et jeune encore: je reconnus
dans sa manire de prononcer cet accent espagnol dont madame d'Albmar
m'avoit souvent parl, et je compris d'abord,  l'extrme motion de
Delphine, que tout lui rappeloit Lonce; enfin elle se leva, et se dit
 elle-mme, assez haut cependant pour que je l'entendisse:--Eh bien!
puisque le ciel se sert de cette voix pour m'ordonner de mourir, il
n'y faut pas rsister. Lonce, Lonce! rpta-t-elle encore en se
jetant  genoux, reois mon sacrifice!--Sa beaut, en ce moment, toit
enchanteresse, et je pensois, avec un mlange d'tonnement et de
terreur,  cet amour tout-puissant,  cet homme inconnu, mais sans
doute extraordinaire, puisque son souvenir occupoit entirement cette
charmante crature, qui s'immoloit  sa tendresse pour lui.

Pendant le reste de la crmonie, Delphine montra assez de force; et
ce qui acheva de me confondre, c'est que, rentre chez elle avec moi,
lorsque tout fut termin, elle ne paroissoit pas se ressouvenir
qu'elle et chang d'tat: elle ne disoit plus rien qui et aucun
rapport avec ce qui venoit de se passer, et s'occupoit seulement de la
lettre qu'elle vouloit crire  M. de Valorbe, en lui apprenant la
rsolution qu'elle venoit d'accomplir, et le priant d'accepter une
partie de sa fortune. Je ne combattis point cette gnreuse pense;
madame d'Albmar ne peut se soutenir dans sa situation que par
l'enthousiasme; tant qu'il lui restera quelque action noble  faire,
elle ne sentira pas tout ce que son tat a de cruel.

Elle a pris de grandes prcautions pour qu'on ne sache point son nom,
afin que de long-temps Lonce ne puisse dcouvrir ce qu'elle est
devenue, ni les motifs qui l'ont force  se faire religieuse; elle
craindroit qu'il ne s'en venget sur M. de Valorbe. Enfin, je l'ai
vue, pendant les deux heures que j'ai passes avec elle, constamment
occupe des autres, et, dans l'clat de la jeunesse et de la beaut,
parlant d'elle-mme comme si elle et dj cess d'exister.

Maintenant, hlas! mademoiselle, en crivant  votre amie, songez que
son malheur est sans ressource, encouragez-la  le supporter; vous
avez de l'empire sur elle, faites-en l'usage que la ncessit
commande. Ne me hassez pas de n'avoir pu sauver Delphine! j'ai assez
souffert pour que vous ne puissiez pas douter des sentimens dont je
suis pntre.




LETTRE XXX.

M. de Valorbe  madame d'Albmar.

Zell, ce 24 juin.


Vous avez eu tort de vous faire religieuse, vous avez craint d'tre
dshonore par les heures passes  Zell, et vous n'avez pas daign
penser que je vous justifierois avant de mourir; en mourant, je ferai
connotre la vrit; elle parviendra  Montalte, qui est maintenant en
Languedoc; je lui permettrai d'en instruire Lonce, une fois, dans
quelque temps, quand mes cendres seront assez refroidies, pour que
votre triomphe ne les insulte pas; vous serez alors bien afflige de
vous tre spare pour jamais du monde; mais pourquoi n'avez-vous pas
compt sur ma mort? Je vous l'avois promise, il falloit m'en croire.

Si quelqu'un avoit voulu m'aimer, je sens que je me serois adouci, je
serois redevenu digne de ce qu'on auroit fait pour moi; mais  qui
importoit-il que je vcusse?

Savez-vous ce qu'il y a d'horrible dans ma situation? Ce n'est pas de
terminer une vie que la ruine, les souffrances, le dshonneur me
rendent odieuse; mais c'est de n'avoir pas au fond du coeur un seul
sentiment doux, de ne pouvoir verser des pleurs sur mon sort, d'tre
dur pour moi, comme l'a t le reste des hommes; de me har, de
repousser l'instinct de la nature, par une sorte de frocit qui
m'inspire la drision de mes propres douleurs. Oui, les hommes m'ont
enfin mis de leur parti, je me traite comme ils m'ont trait; et si
c'est un crime de repousser tous les secours qui pourroient conserver
la vie, je le commets, ce crime, avec le sang-froid barbare qui feroit
immoler un ennemi long-temps dtest.

Delphine, vous que j'aimois, vous qui pouviez tirer encore des larmes
de ce coeur dessch, vous avez mieux aim nous tuer tous les deux,
que de runir nos malheureuses destines. coutez-moi, je vous ai
pardonn, vous valiez encore mieux que le reste de la terre; votre
rputation sera compltement rtablie, elle le sera par moi; Lonce ne
pourra pas former contre vous le moindre soupon. Malheureux que je
suis! il y aura encore de l'amour aprs moi, il y aura des coeurs qui
seront heureux... Qu'ai-je dit, hlas! pauvre Delphine, ce ne sera pas
vous qui jouirez de la vie. Je vous le rpte encore, pourquoi vous
tes-vous faite religieuse? C'toit moi que vous vouliez fuir, et vous
prfriez le tombeau  notre hymen. Mais ne pouviez-vous pas attendre
quelques momens, quelques jours? je n'en demandois pas plus pour
achever de vivre. Oh! que je souffre! mourir est plus douloureux
encore que je ne croyois.




LETTRE XXXI.

Madame de Cerlebe  mademoiselle d'Albmar.

Zurich, ce 28 juin 1792.


L'infortun Valorbe n'est plus; en mourant, il a crit  madame
d'Albmar qu'il la justifieroit dans l'opinion; ainsi, huit jours
aprs avoir prononc ses voeux, elle apprend que le sacrifice affreux
qu'elle a fait est devenu inutile.

La mort de M. de Valorbe a t terrible. En recevant la lettre de
madame d'Albmar, qui lui apprenoit qu'elle avoit prononc ses voeux,
il est tomb dans un accs de dsespoir tel, qu'il a dchir lui-mme
ses blessures dj rouvertes, et, pendant trois jours, il a refus
tous les secours qu'on vouloit lui donner pour le sauver; mais, par
une inconsquence dplorable, quand il n'y avoit plus de ressource, il
a vivement dsir qu'on pt en trouver. Violent et foible jusqu'au
dernier moment, il a regrett la vie, quand sa volont avoit appel la
mort; irrit par ses douleurs, irrit par la rsistance que la nature
opposoit  ses dsirs, il a prouv comme une sorte de rage de mourir,
aprs avoir maudit l'existence, tant qu'il toit en son pouvoir de la
conserver. Plusieurs fois, en expirant, il a nomm madame d'Albmar,
et l'a accuse de son sort.

Madame de Ternan, qui ne mnage jamais les autres, a remis  Delphine
une lettre de Zell, qui contenoit tous ces dtails; et quand je suis
arrive  l'abbaye, madame d'Albmar savoit tout, et, se jetant dans
mes bras, elle m'a dit:--Jusqu' ce jour, je n'avois fait de mal qu'
moi, et maintenant je suis coupable de la mort d'un homme, d'un homme
qui avoit conserv la vie  mon bienfaiteur! Oh! que j'ai piti de
lui; oh! que je voudrois, aux dpens de ma vie, l'avoir sauv! Il
vivroit, s'il ne m'et pas connue! malheureuse, pourquoi suis-je
ne!--J'ai dit  Delphine tout ce qui pouvoit lui persuader qu'elle ne
devoit point se reprocher la mort de M. de Valorbe.--Je sais bien, me
rpondit-elle, que je ne suis pas mchante, mais j'ai d'autres dfauts
qui causent autant de malheurs autour de moi, l'imprudence,
l'entranement, les sentimens irrflchis et passionns. Je n'ai pas
su guider ma vie, et j'ai prcipit les autres avec moi.--Je vous en
conjure, lui dis-je, ne considrez pas les malheurs que vous prouvez
comme le rsultat de vos erreurs et de vos fautes. Les rsolutions que
vous avez prises appartenoient  des sentimens tout--fait
involontaires. Il y a de la fatalit, en nous comme hors de nous, et
il ne faut pas plus se rvolter contre soi, que contre les
autres.--Ah! reprit Delphine, tout pouvoit encore se supporter; mais
la mort! l'irrparable mort!--

J'essayai de lui parler du soin que M. de Valorbe avoit pris de la
justifier dans l'esprit de Lonce.--Le malheureux, s'cria-t-elle,
c'est un trait de bont qui doit l'absoudre de tout, il m'a justifie!
Voil donc, dit-elle en s'arrtant subitement comme si une pense
tout--fait imprvue se ft empare d'elle, voil dj la moiti de la
prdiction de ma soeur qui s'est accomplie! ne m'a-t-elle pas dit que
la vrit seroit connue sur mon voyage  Zell? elle le sera. Ne
m'a-t-elle pas dit aussi que peut-tre un jour Lonce seroit libre?
Oh! d'o vient que cette ide, la plus invraisemblable de toutes,
m'est revenue dans cet instant? c'est parce que mon sort est
maintenant irrvocable, que je crois aux vnemens qui me paroissoient
impossibles il y a quelque temps: funeste imagination! s'cria-t-elle,
ah Dieu!--Et elle resta plonge dans le plus profond silence.

Madame d'Albmar n'est pas encore en tat de vous crire,
mademoiselle, elle m'a demand de m'en charger; c'est toujours  vous
qu'elle pense au milieu de ses plus grandes peines. Ah! mademoiselle,
venez, venez ici. Votre prsence est le seul bien qui puisse consoler
cette jeune infortune, prive de tout autre espoir pour le cours de
sa longue vie.

H. DE CERLEBE.




LETTRE XXXII.

Madame de Lebensei  mademoiselle d'Albmar.

Paris, ce 30 juin 1792.


Madame de Mondoville est tombe tout  coup trs-malade, mademoiselle;
elle s'obstine  vouloir nourrir son enfant, dans cet tat, et si l'on
n'obtient pas d'elle d'y renoncer, sa mort est certaine. Je vous
donnerai de ses nouvelles exactement; mon mari ne quitte pas M. de
Mondoville. Ne mandez pas  madame d'Albmar la situation de Matilde;
il faut lui pargner des impressions trop mles, trop diverses, pour
ne pas agiter vivement son coeur. Soyez sre que je ne passerai pas un
jour sans vous informer de la sant de madame de Mondoville. Nous nous
entendons sans nous exprimer. Adieu, mademoiselle.

LISE DE LEBENSEI.

SIXIME PARTIE.




LETTRE PREMIRE.

Delphine,  mademoiselle d'Albmar.

De l'abbaye du Paradis, ce 1er juillet 1792.


Mon amie, j'ai caus la mort d'un homme! c'est en vain que je cherche
dans ma pense des excuses, des explications; je n'ai pas eu des
intentions coupables, mais sans doute je n'ai pas su mnager le
caractre de M. de Valorbe; je n'aurois pas d lui donner un asile
dans ma propre maison: un bon sentiment m'y portoit; mais la destine
des femmes leur permet-elle de se livrer  tout ce qui est bien en
soi? Ne falloit-il pas calculer les suites d'une action mme honnte,
et trouver une manire plus sage de concilier la bont du coeur avec
les devoirs imposs par la socit? Si je n'avois pas des reproches 
me faire, serois-je si malheureuse? on ne souffre jamais  ce point
sans avoir commis de grandes fautes.

Je repasse sans cesse dans ma pense ce que j'aurois pu crire  M. de
Valorbe, qui et adouci son dsespoir, quand je lui annonai mon
nouvel tat: il me semble que la crainte fugitive de ce qui vient
d'arriver a travers mon esprit, et que je ne m'y suis pas assez
arrte. Je cherche  me rappeler le moment o cette crainte m'est
venue, le degr d'attention que j'y ai donn, les penses qui m'en ont
dtourne. Je m'efforce de suivre en arrire les plus lgres traces
de mes rflexions, pour m'accuser ou m'absoudre. Je me reproche enfin
de ne pas accorder  la mmoire de M. de Valorbe les sentimens qu'il
demandoit de moi, de ne pas regretter assez celui qui est mort pour
m'avoir aime; je n'ose me livrer  m'occuper de Lonce: il me semble
que M. de Valorbe me poursuit de ses plaintes, il n'y a plus de
solitude pour moi, les morts sont partout.

Vous le savez, autrefois, quand j'tois prs de vous, je me plaisois
dans la vie contemplative; le bruit du vent et des vagues de la mer,
qu'on entendoit souvent dans notre demeure, me faisoit prouver les
sensations les plus douces; je rvois l'avenir, en coutant ces bruits
harmonieux, et, confondant les esprances de la jeunesse avec celles
d'un autre monde, je me perdois dlicieusement dans toutes les chances
de bonheur que m'offroit le temps, sous mille formes diffrentes. Cet
t mme, quand je n'avois plus  attendre que des peines, vingt fois,
au milieu de la nuit, me promenant dans le jardin de l'abbaye, je
regardois les Alpes et le ciel, je me retraois les crits sublimes
qui, ds mon enfance, ont consacr ma vie au culte de tout ce qui est
grand et bon: les chants d'Ossian, les hymnes de Thompson  la nature
et  son Crateur, toute cette posie de l'me qui lui fait pressentir
un secret, un mystre, un avenir, dans le silence du ciel et dans la
beaut de la terre; le merveilleux de l'imagination, enfin, m'levoit
quelquefois dans la solitude au-dessus de la douleur mme; je me
rappelois alors la destine de tout ce qui a t distingu dans le
monde, et je n'y voyois que des malheurs. Amour, vertu, gnie, tout ce
qui a honor l'homme, l'homme l'a perscut. Pourquoi donc, me
disois-je, serois-je rvolte de mon sort? quand j'ai os sentir,
penser, aimer, ne me suis-je pas condamne  souffrir! Et je levois
des regards plus fiers vers ces astres, qui ont recueilli toutes les
ides, toutes les affections que les vulgaires habitans de ce monde
ont repousses. Cette disposition de mon coeur m'toit assez douce,
elle m'aidoit  supporter le nouvel tat que j'ai embrass; mais
depuis la mort de M. de Valorbe, je ne sais quelle inquitude, quel
sentiment amer ne me permet plus d'tre bien quand je suis seule.

Il faut que j'essaie d'une vie plus utilement employe, et que je
fasse servir mon existence au bien des autres, pour parvenir  la
supporter moi-mme. Les plaisirs d'une bienfaisance continuelle,
l'espoir de perfectionner mon me, en soulageant l'infortune, me
ranimeront peut-tre: les heures oisives que l'on passe ici me
deviennent trop pnibles; la rverie me consume, au lieu de me calmer;
je ne puis chapper  moi, qu'en m'occupant sans cesse  secourir les
souffrances de l'humanit; coutez mon projet, ma soeur, et
secondez-le.

La socit de madame de Ternan me devient chaque jour moins agrable;
je ne lui plais plus, depuis que les malheurs que j'ai prouvs me
rendent incapable de chercher  la distraire; elle a un fond de
tristesse sans sujet, qui lui fait dtester dans les autres les peines
qui ont une cause relle; et jamais personne n'a t moins propre 
consoler, car elle n'observe jamais que ce qui la regarde
personnellement; on diroit qu'elle ne croit  rien qu' ce qu'elle
prouve, et que tout ce qui l'environne lui parot devoir tre une
modification d'elle-mme. Je voudrois quitter cette femme qui m'a fait
tant de mal, et me runir  quelque association religieuse, mais
consacre  la bienfaisance. Je n'ai pas la moindre vocation pour le
genre de vie qu'on mne ici; les pratiques continuelles et minutieuses
que l'on m'impose sont, avec ma manire de voir, une sorte
d'hypocrisie qui rvolte mon caractre. Je ne veux pas cependant,
comme madame de Ternan, m'affranchir presque entirement des exercices
religieux qu'on exige de nous; je craindrois d'affliger, par mon
exemple, mes compagnes qui s'y soumettent, mais je voudrois remplir
quelques devoirs qui fussent analogues aux ides que j'ai sur la
vertu.

Hier, un religieux du mont Saint-Bernard est venu dans notre couvent;
je lui trouvois une expression de calme et de sensibilit que n'ont
point nos religieuses. Je me promenai quelque temps avec lui; il me
raconta par hasard, et sans y attacher lui-mme autant d'importance
que moi, un trait qui pntra mon coeur. Un vieillard de son ordre,
accabl d'infirmits, et retir dans l'hospice des malades, apprit cet
hiver qu'un voyageur, tomb dans les neiges  peu de distance de son
couvent, toit prs de mourir; il se trouvoit seul alors, tous ses
frres tant absens pour rendre d'autres services; il n'hsita pas, il
partit, et trouva le malheureux voyageur expirant au milieu des
neiges; il n'toit plus possible de le transporter, il entendoit avec
difficult ce qu'on lui disoit; le vieillard se mit  genoux prs de
lui, sur les glaces qui l'environnoient, il se pencha vers son
oreille, et tcha de lui faire comprendre les paroles qui donnent
encore de l'esprance au dernier terme de la vie; il resta prs d'une
heure dans cette situation, recevant sur sa tte blanchie et sur son
corps infirme la pluie et les frimas, qui sont mortels au sommet des
Alpes pour la jeunesse elle-mme. Le vieillard levoit la voix ou
l'adoucissoit, suivant l'expression du visage de son infortun malade;
il faisoit pntrer des consolations  travers les souffrances de
l'agonie, et suivoit l'me enfin jusqu' son dernier souffle, pour
apaiser les peines morales, quand la nature physique se dchiroit et
s'anantissoit. Peu de jours aprs, ce bon vieillard mourut du froid
qu'il avoit souffert. Celui qui me racontoit ce gnreux dvouement,
s'tonnoit de mon motion.

--Croyez-moi, ma chre soeur, me dit-il, on est heureux de consacrer
sa vie et sa mort au bien des autres; que signifieroient nos
engagemens, nos sacrifices, s'ils n'avoient pas pour but de secourir
les misrables? La prire est un doux moment, mais c'est quand on a
fait beaucoup de bien aux hommes, que l'on jouit de s'en entretenir
avec Dieu; la pit se renouvelle par la vertu, les exercices
religieux sont la rcompense et non le but de notre vie. Nous mettons
de bonnes actions faites sur la terre entre le ciel et nous; c'est
alors seulement que la protection divine se fait sentir au fond de
notre coeur.--Voil, ma chre Louise, ce qui peut tre utile dans
l'tat religieux; voil le genre de vie que je veux adopter, que je
veux suivre.

Hlas! si l'infortun Valorbe m'avoit justifie pendant sa vie, comme
il l'a fait  sa mort, je serois libre encore; mais pourquoi regretter
les voeux que j'ai faits? ils m'ont t arrachs dans un moment de
dlire, ils n'avoient pour objet que d'chapper au plus grand des
malheurs; mais ces voeux me lieront plus fortement encore 
l'accomplissement de tous les devoirs de la morale; et si je puis
consacrer toutes les heures de ma journe  des actes d'humanit,
j'espre que je reprendrai du calme. Non, mon amie, je le sens, je
n'ai pas mrit de souffrir toujours; et si je conforme ma vie  la
plus parfaite vertu, la paix de l'me doit m'tre un jour rendue.

Existe-t-il encore, ma chre Louise, dans le Languedoc ou la Provence,
quelques tablissemens de charit tels que je les dsire? je pourrois
peut-tre obtenir de mes suprieurs la permission de m'y retirer, et
je finirois prs de vous ma vie qui ne peut tre longue. Ma soeur,
dites-moi que vous dsirez me revoir; je n'en doute pas, mais il me
sera doux de me l'entendre rpter.




LETTRE II.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

De l'abbaye du Paradis, ce 15 juillet 1792.


--_Ne quittez pas le lieu o vous tes, la retraite inconnue o vous
vivez; ne venez pas prs de moi  prsent; au nom du ciel, n'y venez
pas!_--Voil ce que vous m'crivez! Est-ce vous que mon malheur a
lasse? est-ce vous qui, fatigue de mes garemens, ne voulez plus me
tendre une main protectrice? coutez, Louise, j'ai perdu
successivement toutes mes illusions, toutes mes esprances; mais si
vous n'tes pas ce qu'il y a de plus noble et de meilleur au monde,
j'ignore ce que je suis moi-mme; je ne puis plus rien juger, rien
aimer; le ciel et la terre sont confondus  mes yeux; je ne sais o
poser mes pas, et je demande  la nature ce qu'elle veut faire de moi,
quand elle m'te le seul appui sur lequel je reposois encore mon me.
Mais non, j'en suis sre, vous m'expliquerez le mystre qui rgne dans
votre lettre: le sort renferme mille vnemens extraordinaires,
toutefois il en est un impossible, c'est que la bont se dmente,
c'est que l'amiti sincre se dtache par le malheur, c'est que vous
ne soyez pas une amie parfaitement bonne et gnreuse! Rveillez-vous,
Louise, rveillez-vous! un motif qui m'est inconnu vous a dict votre
incroyable refus; mais quel qu'il soit, ce motif, il ne doit rien
valoir.

Peut-tre croyez-vous qu'il est plus convenable pour moi de rester
ici, que je ferois mieux de ne pas aller en France; ah! ne me dchirez
pas le coeur, pour ce que vous croyez mon bien; la douleur que vous
m'avez cause est au-dessus de toutes celles que vous voudriez
m'pargner; les chances de l'avenir sont incertaines, et la douleur
prsente est le vritable mal. Plus je relis votre lettre, plus je me
persuade que ce n'est point un sentiment froid, raisonnable, calcul,
qui vous l'a dicte; il y rgne un trouble, une obscurit, une
contradiction qui me font craindre pour vous, pour moi, quelque grand
malheur que vous redoutez, que vous me cachez. Lonce est-il malade?
est-il menac de quelque pril?

Vous dirai-je que de malheureuses superstitions se sont empares de
moi, depuis que votre lettre a frapp mon esprit de terreur. Le
dernier mot que M. de Valorbe a crit en mourant, c'toit pour
exprimer son dsir d'tre enseveli dans notre glise; nos religieuses
s'y refusoient d'abord, parce que l'on avoit rpandu le bruit qu'il
s'toit tu; mais j'ai mis tant de chaleur dans ma demande, que je
l'ai enfin obtenue; j'attachois un grand prix  rendre  cet infortun
ce dernier hommage. Hier au soir, je voulus aller visiter son tombeau;
votre lettre m'avoit inspir plus de dsir encore d'apaiser ses mnes.
Je craignois pour Lonce; j'avois besoin d'implorer toutes les
protections invisibles que les infortuns appellent sans cesse, dans
leurs impuissantes douleurs. J'arrive prs du tombeau de M. de
Valorbe, je frmis du profond silence qui m'environnoit, prs d'un
coeur si passionn, prs d'un homme que la violence de ses sentimens
avoit fait mourir. Je me mis  genoux, et je me penchai sur la pierre
qui couvroit sa cendre. J'y versai long-temps des pleurs de piti, de
regret et de crainte. Quand je me relevai, mon premier mouvement fut
de tirer de mon sein le portrait de Lonce, que j'y ai toujours
conserv; je voulus justifier auprs de lui la piti que m'inspiroit
M. de Valorbe; mais je trouvai le portrait entirement mconnoissable;
le marbre du tombeau de M. de Valorbe, sur lequel je m'tois courbe,
l'avoit bris sur mon coeur!

Plaignez-moi; cette circonstance si simple me parut un prsage; il me
sembla que du sein des morts, M. de Valorbe se vengeoit de son rival,
et qu'un jour Lonce devoit prir dans mes bras. Ce jour
approche-t-il? le savez-vous? voulez-vous me le cacher? Ah! cessez de
vous montrer insensible  mon sort! je ne puis le croire, je ne puis
souponner votre coeur; et toutes les chimres les plus cruelles
s'offrent  moi, pour expliquer ce que je ne saurais comprendre.




LETTRE III.

Madame de Lebensei  mademoiselle d'Albmar.

Paris, ce 15 juillet 1792.


Les mdecins ont dclar que si Matilde persistoit  nourrir son
enfant, elle toit perdue, et que son enfant mme ne lui survivrait
peut-tre pas. Un confesseur et un mdecin amen par ce confesseur,
soutiennent l'opinion contraire, et Matilde ne veut croire qu'eux.
Lonce s'est emport contre le prtre qui la dirige; il a suppli
Matilde  genoux de renoncer  sa rsolution; mais jusqu' prsent il
n'a pu rien obtenir. Elle se persuade que toutes les femmes qui sont
un peu malades se font conseiller de ne pas nourrir, pour se dispenser
d'un devoir; et rien au monde ne peut la faire sortir de cette
opinion. Elle sait une phrase pour rpondre  tout; elle dit que,
quand elle se sentira malade, elle cessera de nourrir; mais que,
n'prouvant aucune douleur  prsent, elle n'a point de motif pour
cder  ce qu'on lui demande. On lui parle de son changement; on lui
retrace tous les symptmes alarmans de son tat; on veut l'effrayer
sur le mal qu'elle peut faire  son fils: elle rpond qu'elle n'y
croit pas; que le lait de la mre convient  l'enfant; qu'un
changement de nourriture seroit trs-dangereux pour lui, et qu'elle
doit savoir, mieux que personne, ce qui est bon pour son fils et pour
elle-mme. Ces deux ou trois phrases rpondent  toutes les
conversations qu'on veut avoir avec elle, elle les rpte toujours,
les varie  peine; et l'on sent en lui parlant, m'a dit M. de
Lebensei, la rsistance de l'enttement comme un obstacle physique,
sur lequel la force des raisonnemens ne peut rien.

Quel triste spectacle cependant que cette altration du jugement,
cette folie vritable, revtue des formes les plus froides et les plus
rgulires! Lonce est au dsespoir, surtout pour son fils. J'espre
qu'il triomphera de la rsistance de Matilde; elle l'aime, c'est le
seul sentiment qui ait sur elle un pouvoir indpendant de sa volont.
M. de Lebensei ne quitte pas Lonce; il ne se montre pas toujours 
Matilde, mais il est habituellement dans la chambre de M. de
Mondoville, pour le soutenir et le consoler. Lonce, depuis huit
jours, n'a pas prononc le nom de madame d'Albmar. J'aime ce respect
et cette piti pour la situation de sa femme. Jamais, cependant, je
crois, il ne fut plus occup de Delphine! Agrez, mademoiselle, mes
tendres hommages.

LISE DE LEBENSEI.




LETTRE IV.

M. de Lebensei  mademoiselle d'Albmar.

Paris, ce 21 juillet 1792.


Hier, la femme de Lonce a cess de vivre! c'est vous, mademoiselle,
qui l'apprendrez  madame d'Albmar. Je ne puis me refuser  vous
exprimer la piti que j'ai ressentie pour les derniers momens de cette
jeune Matilde; je suis sr que votre noble amie, loin de me blmer, la
partagera.

Depuis un mois, l'opinitret de madame de Mondoville avoit rvolt
tout ce qui l'entouroit. Lonce, surtout, inquiet pour son enfant, et
ne sachant quel parti prendre, entre la crainte de rduire Matilde au
dsespoir, et le danger de son fils, n'avoit cess de montrer 
Matilde un sentiment contenu, mais trs-bless; lorsqu'il y a quatre
jours, une nuit plus alarmante que toutes les autres convainquit
Matilde de son tat; elle fit venir Lonce, et, lui remettant son fils
entre les bras, elle lui dit:--Il se peut que j'aie eu tort de vous
rsister si long-temps; mais les opinions que je vous opposois
exercent un tel empire sur moi, que je leur sacrifie sans regrets, 
vingt ans, une vie que vous rendiez heureuse. Pardonnez, si votre
volont n'a pas d'abord obtenu ce que je ne faisois pas pour la
conservation de ma propre existence. Je crains que la roideur de mon
caractre ne vous ait donn de l'loignement pour la religion que je
professe; ce seroit la pense la plus amre que je pusse emporter au
tombeau: n'attribuez point mes dfauts  ma religion, elle n'a pu les
corriger tous; mais sans elle, ils auroient fait mon malheur et celui
des autres; c'est elle qui m'inspire la force de quitter avec courage
ce que Dieu mme me permettoit d'appeler le bonheur, une union intime
avec le seul homme que j'aie aim sur la terre.--Ces derniers mots
touchrent Lonce; Matilde s'en aperut, et lui prenant la
main:--Croyez-moi, lui dit-elle, ce coeur n'toit pas si froid que
vous le pensiez! mais ne falloit-il pas l'habituer  la contrainte? la
vie religieuse est une oeuvre d'efforts, et l'entranement trop vif
vers les penchans les plus purs, dtourne l'me de son Dieu.

--Trois jours aprs cette conversation, Matilde, se sentant
tout--fait mal, voulut causer seule avec Lonce, pour lui confier
tout ce qui s'toit pass entre elle et madame d'Albmar. Elle remit 
son mari la lettre qu'elle avoit reue de Delphine, et qui exprime si
noblement tous les sentimens gnreux de cette me anglique. Lonce,
qui avoit toujours conserv une sorte de ressentiment du dpart de
Delphine, prouva l'motion la plus vive en en apprenant la cause; et,
malgr tous ses efforts, il lui fut impossible, m'a-t-il avou, de
cacher  Matilde l'admiration qu'il prouvoit pour la conduite de
madame d'Albmar.--Vous l'aimez, lui dit Matilde avec douceur, vous
l'aimez encore! et je meurs. Eh bien! avouez donc que Dieu me protge!
Croyez en lui, Lonce, et ne rendez pas inutiles les prires que je
fais pour vous!--Ces mots si sensibles causrent un remords douloureux
 Lonce; il se jeta au pied du lit de Matilde, et couvrit sa main de
larmes. Matilde reprit de la force; son coeur toit satisfait de
l'attendrissement de Lonce.--Vous pouserez madame d'Albmar,
continua-t-elle; c'est une me sensible et gnreuse; mais je pense
avec peine que votre bonheur,  l'un et  l'autre, est bien dpendant
des hommes et des circonstances. L'honneur est votre guide, le
sentiment est le sien; mais vous n'avez point en vous-mme un appui
qui vous rponde de votre sort; prenez-y garde, Lonce, Dieu veut tre
notre premier ami, notre seul matre, et la soumission entire  sa
volont est l'unique moyen d'tre affranchi de tout autre joug.
Lonce, ajouta-t-elle d'une voix mue, Lonce! je voudrois emporter
l'ide que vous serez heureux; mais je crains bien que vous n'en ayez
pas pris la route. Si je pouvois obtenir de vous que vous levassiez
notre enfant dans mes principes! mais, hlas! ce pauvre enfant, qui
sait s'il vivra? Il sera bientt, peut-tre, un ange dans le sein de
Dieu.--Tout  coup elle s'arrta, comme si une ide l'avoit trouble,
et demanda son confesseur avec instance; Lonce crut apercevoir
qu'elle toit inquite d'avoir nourri son enfant trop long-temps. Il
alla chercher le confesseur, et lui dit:--Monsieur, vous nous avez
fait bien du mal, tchez de le rparer autant qu'il est en votre
puissance; cartez de Matilde toute ide de remords.--Je ferai mon
devoir, rpondit le confesseur, et il entra chez Matilde.--C'est un
homme tout  la fois rempli de fanatisme et d'adresse; convaincu des
opinions qu'il professe, et mettant cependant  convaincre les autres
de ces opinions, tout l'art qu'un homme perfide pourroit employer;
imperturbable dans les dgots qu'il prouve, et toujours actif pour
les succs qu'il peut obtenir; portant enfin dans une persvrance que
rien ne rebute, cette dignit religieuse qui s'honore des
humiliations, et place son orgueil dans les souffrances mme et dans
l'abaissement.

Il resta plusieurs heures enferm avec Matilde, et quand Lonce la
revit, elle lui parut calme et ferme, et ne cherchant aucune occasion
de lui parler seule. Pendant toute la nuit qui prcda sa mort, cette
jeune et belle Matilde supporta courageusement toutes les crmonies
dont les catholiques environnent les mourans. J'tois retir dans un
coin de la chambre, derrire les domestiques qui coutoient  genoux
les prires des agonisans; j'apercevois dans une glace le lit de
Matilde, et je voyois son confesseur approcher souvent la croix de ses
lvres mourantes. J'prouvois  ce spectacle un tressaillement
intrieur que tout l'effort de ma volont ne pouvoit vaincre. A-t-on
raison, me disois-je, d'entourer nos derniers momens d'un appareil si
sombre, de surpasser en effroi la mort mme, et de frapper par tant
d'ides terribles l'imagination des infortuns qui expirent? le
sacrifice mme est  peine aussi redoutable que ses prparatifs? ne
vaut-il pas mieux laisser venir la fin de l'homme comme celle du jour,
et faire ressembler, autant qu'il est possible, le sommeil de la mort
au sommeil de la vie! Oui, je le crois, celui qui meurt regrett de ce
qu'il aime doit carter de lui cette pompe funbre; l'affection
l'accompagne jusqu' son dernier adieu, il dpose sa mmoire dans les
coeurs qui lui survivent, et les larmes de ses amis sollicitent pour
lui la bienveillance du ciel; mais l'tre infortun qui prit seul, a
peut-tre besoin que sa mort ait du moins un caractre solennel; que
des ministres de Dieu chantent autour de lui ces prires touchantes,
qui expriment la compassion du ciel pour l'homme, et que le plus grand
mystre de la nature, la mort, ne s'accomplisse pas sans causer 
personne ni piti ni terreur.

Lonce toit rest toute la nuit appuy sur le pied du lit de Matilde,
absorb dans les impressions profondes qu'il prouvoit. Il m'a dit
depuis, qu'en voyant mourir avec le calme le plus parfait, une femme
si belle et si jeune, il se demandoit pourquoi dans les peines du
coeur on s'efforoit de vivre, puisque la mort causoit si peu
d'effroi, mme au milieu de toutes les prosprits de la vie; tant il
est vrai que, dans la destine la plus heureuse, il y a toujours une
fatigue secrte d'exister, qui console d'arriver au terme, quelque
court qu'ait t le voyage!

Vous savez combien la physionomie de Lonce est expressive, et surtout
combien la douleur s'y peint avec un charme et une nergie singulire;
il avoit pass la nuit dans la mme attitude, debout et immobile; ses
cheveux toient dfaits, et sa beaut toit vraiment alors
trs-remarquable. Matilde, qui avoit ferm les yeux depuis assez
long-temps, les ouvrit; le premier objet qui frappa ses regards, ce
fut Lonce.--O mon Dieu! s'cria-t-elle, est-ce mon poux? est-ce un
messager du ciel que je vois?--A peine eut-elle dit ces mots, que son
visage ple se couvrit d'une vive rougeur; elle appela son confesseur,
et lui parla bas pendant quelques minutes; j'entendis seulement qu'il
lui rpondoit:--Vous pouvez, madame, dire  M. de Mondoville un
dernier adieu, vous le pouvez; mais, aprs l'avoir prononc, vous
devez rester seule avec nous.--Lonce, dit alors Matilde en serrant
la main de son poux dans les siennes, Lonce, rpta-t-elle avec un
regard o se peignoient  la fois elles ombres de la mort, et le
sentiment le plus vif de la vie, je vous ai toujours aim; ne
conservez de moi que ce souvenir! Jsus-Christ lui-mme n'a-t-il pas
dit qu'il _seroit beaucoup pardonn  qui a beaucoup aim_? ne
ddaignez point ma mmoire, ne foulez point aux pieds, sans
tressaillir, le tombeau de celle qui n'a chri que vous sur la
terre.--Lonce se prcipita vers Matilde en pleurant; peu de secondes
aprs, le confesseur s'approcha du lit, et dit  Lonce:
loignez-vous, monsieur; madame de Mondoville ne se doit plus
maintenant qu' la prire et aux intrts du ciel.--Lonce irrit se
releva, Matilde prvit qu'il alloit exprimer sa colre, et se hta de
lui dire:--Lonce, c'est mon dernier, c'est mon plus grand sacrifice;
mais il le faut, il le faut!--Lonce, accabl par cet ordre, se
retira, et ne revit plus Matilde; une heure aprs elle expira.

Depuis ce moment, Lonce n'a point quitt son fils, dont l'tat est
fort dangereux, et je suis bien sr qu'il n'a pas l'ide de s'en
loigner dans ce moment. Mais je ne doute pas non plus que, si son
enfant toit mieux, il ne partt  l'instant pour rejoindre Delphine.
Il ne m'a pas encore prononc son nom; mais ce matin, comme nous
tions ensemble  la fentre, au moment o le jour commencoit 
parotre, il me dit:--Voyez, mon ami! c'est du ct de la Suisse que
le soleil se lve, c'est de l que viennent tous ses rayons!--Et il se
tut, craignant d'exprimer ses penses secrtes; mais son visage
trahissoit des sentimens d'espoir qu'il auroit voulu cacher.

Mandez-moi dans quel lieu demeure Delphine, il faut en instruire
Lonce; ah! maintenant, rien ne s'oppose plus  son bonheur! Que
l'infortune Matilde le pardonne, mais je bnis le ciel d'avoir enfin
runi pour toujours deux tres qui s'aimoient, et qui dsormais ne
seront plus spars! lise et moi, mademoiselle, nous vous offrons nos
tendres et respectueux hommages.

HENRI DE LEBENSEI.




LETTRE V.

Mademoiselle d'Albmar  M. de Lebensei.

Montpellier, ce 27 juillet.


Gardez-vous bien, monsieur, de laisser partir Lonce pour la Suisse;
il n'est point de dessein plus funeste. Il faut vous rvler un secret
affreux, un secret qui anantit toutes nos esprances, au moment o le
sort avoit cart tous les obstacles. Les perscutions de M. de
Valorbe, la barbare personnalit d'une femme, un enchanement de
circonstances enfin, dont l'ascendant toit invitable, ont prcipit
madame d'Albmar dans la plus malheureuse des rsolutions; elle est
religieuse dans l'abbaye du Paradis,  quatre lieues de Zurich. M. de
Valorbe, l'auteur de tous les chagrins de Delphine, est mort
dsespr, lorsqu'il ne pouvoit plus rien rparer. Madame d'Albmar ne
se repent que trop, je le crois, des voeux imprudens qui la lient pour
jamais; et cependant elle ignore encore la mort de Matilde! Je ne puis
penser sans horreur au dsespoir que vont prouver Lonce et Delphine,
quand elle apprendra qu'il est libre, quand il saura qu'elle ne l'est
plus. On ne peut viter qu'ils ne connoissent une fois leur sort; mais
il faut les y prparer, si toutefois il est possible qu'ils
l'apprennent sans en mourir.

Je suis retenue dans mon lit par un accident assez fcheux; remplissez
 ma place, monsieur, les devoirs de l'amiti; vous avez plus de force
et de caractre que moi, vos conseils leur seront plus utiles que mes
larmes; secourez nos amis, jamais ils ne furent plus malheureux.




LETTRE VI.

M. de Lebensei  mademoiselle d'Albmar.

Paris, ce 2 aot.


Quelle nouvelle vous m'apprenez, juste ciel! et il est parti ce matin,
avant que votre lettre me ft arrive! Je vais le rejoindre; dans deux
heures j'aurai mon passe-port, et je serai sur ses traces. J'ignore ce
que je lui dirai, ce que je pourrai faire pour lui; mais enfin il ne
sera pas seul. L'infortun! quels vnemens funestes ont prcd le
malheur qui va l'accabler! Avant-hier, il reut la nouvelle qu'une
maladie violente l'avoit priv de sa mre, et deux heures aprs, son
fils est mort dans ses bras! Au moment o ce pauvre enfant a cess de
vivre, Lonce s'est jet sur son berceau, avec des convulsions de
douleur qui me faisoient craindre pour lui:--Mon ami, s'est-il cri,
tous mes liens sont briss, tous, hors un seul! mais celui-l, si je
le retrouve, je puis vivre; oui, sur le tombeau de ma famille entire,
barbare que je suis, l'amour peut encore me rendre heureux.--Hlas! et
j'entendois ces paroles sans me douter de ce qu'elles avoient
d'horrible. Je croyois  l'esprance qu'il invoquoit alors  son
secours: depuis ce moment il ne m'a plus prononc le nom de Delphine.

Le lendemain, il a suivi l'enterrement de son fils jusqu'au cimetire
de Bellerive, o il a voulu qu'on l'ensevelt. J'y ai t avec lui;
rien n'est plus touchant que les honneurs rendus au cercueil d'un
enfant: cette crmonie n'a rien de sombre; il semble qu'on devroit
plaindre davantage celui qui perd la vie avant d'avoir got ses beaux
jours, et cependant j'prouvois un sentiment tout--fait contraire: ce
qui attriste dans la mort, ce sont les longues douleurs qui l'ont
prcde, les esprances trompes, les efforts pnibles qui n'ont pu
conduire au but, et n'ont creus que l'abme o le temps et la douleur
prcipitent tous les hommes; mais j'aime ces mots d'Hervey sur la
tombe d'un enfant: _La coupe de la vie lui a paru trop amre, il a
dtourn la tte._ Heureux enfant! dispens de l'preuve! pauvre
enfant! que va devenir ton pre? prieras-tu pour lui dans le ciel? ta
mre se runira-t-elle  toi? Oh! quel est l'esprit assez fort pour ne
pas appeler ceux qui ne sont plus, au secours des vivans qu'ils ont
aims! Quel est le coeur qui n'invoque pas ce qu'il ignore, quand il
succombe  ce qu'il prouve! Hlas! maintenant que je sais de quel
sort Lonce est menac, il me semble que l'expression de sa
physionomie en toit le prsage; il y avoit des rayons d'espoir qui
l'illuminoient tout  coup; mais il retomboit l'instant d'aprs dans
la tristesse la plus profonde, comme si l'image du bonheur lui toit
apparue, et qu'une voix secrte et empch son me de s'y confier.

Quand la crmonie fut acheve, il se mit  genoux sur le gazon qui
recouvroit les restes de son fils. Je n'avois jamais pens qu' la
douleur d'une mre; lorsque je vis la mle expression des regrets
paternels, ce jeune homme pleurant sur l'enfance, cette me forte
abattue, je fus touch profondment; les femmes sont destines 
verser des larmes; mais quand les hommes en rpandent, je ne sais
quelle corde habituellement silencieuse rsonne tout  coup au fond du
coeur.

En sortant de l'glise, Lonce me demanda d'aller avec lui dans le
jardin de Bellerive; quand nous fmes arrivs  la grille du parc, il
s'appuya sur un des barreaux sans l'ouvrir, et, aprs quelques minutes
d'hsitation, il me dit:--Non, cela me feroit mal, de me rappeler le
pass; qui sait si j'ai un avenir, qui le sait? et sans cet espoir,
comment affronter ces lieux! Mon enfant, dit-il en levant les yeux sur
l'glise de Bellerive, mon enfant! tu reposes prs du sjour o ton
pre a got les seuls instans fortuns de sa vie; toutes les
esprances de mon coeur sont ensevelies ici. O destine! que me
rendrez-vous?--Sa voix s'altra en prononant ces derniers mots; mais
vous savez combien il a d'empire sur lui-mme; il reprit des forces,
s'loigna du jardin, et me fit signe de remonter en voiture avec lui.

Il ne me dit rien pendant la route; mais quand nous fmes arrivs chez
lui, il m'annona qu'il partoit pendant la nuit.--Vous savez o je
vais, me dit-il; mon fils, ma femme, ma mre n'existent plus; il n'y a
plus qu'un seul objet d'espoir pour moi sur la terre; si je l'ai
conserv, je vivrai; s'il m'toit ravi, quel droit le ciel mme
auroit-il sur l'tre priv de tout ce qui lui fut cher? Adieu.--Peu
d'heures aprs, Lonce toit parti, et ce n'est que ce matin que j'ai
reu votre lettre. Je me suis dcid  l'instant mme; je suivrai
Lonce, et ds que je l'aurai retrouv, je verrai ce que m'inspirera
sa situation. Mais quand je pourrois lui proposer une ressource
salutaire, ses opinions lui permettroient-elles de l'accepter? Enfin,
il faut le rejoindre, il faut qu'un ami soit prs de lui, dans le plus
cruel moment de sa vie. Madame de Lebensei a consenti  mon absence;
j'ai obtenu un passe-port pour un mois; ma premire lettre sera date
de Suisse. Adieu, mademoiselle, adieu, bonne et malheureuse amie; que
pourrons-nous faire pour sauver Delphine et Lonce? quels conseils
suivront-ils, si l'on osoit leur en donner?




LETTRE VII.

Lonce  M. Barton.

Lausanne, ce 5 aot.


Je suis venu ici en moins de trois jours; je puis m'arrter,
maintenant que j'habite une ville o elle a t; je n'ai pas encore de
renseignemens prcis sur son sjour actuel; mais me voici sur ses
traces, et bientt je l'atteindrai. Mon cher Barton, que je suis
honteux de l'tat de mon me! je viens de perdre une mre que je
chrissois, une femme estimable, un fils qui m'avoit fait connotre
les plus tendres affections de la paternit. Eh bien! vous
l'avouerai-je? il y a des momens o mon coeur tressaille de joie.
L'ide de revoir Delphine, de la retrouver libre, d'unir mon sort au
sien; cette ide efface tout, l'emporte sur tout; cependant ne croyez
pas que j'aie foiblement senti les malheurs qui m'ont frapp: mon tat
est extraordinaire, mais mon me n'est pas dure, jamais mme elle ne
fut plus sensible! J'prouve au fond du coeur une tristesse profonde,
je ne puis tre seul sans verser des larmes; quand j'aurai retrouv
Delphine, je me livrerai  mes regrets, je pleurerai  ses pieds; de
long-temps, mme auprs d'elle, je ne serai consol; mais dans
l'attente o je suis, ce que je sens ne peut tre ni du plaisir ni de
la peine; c'est une agitation qui confond dans le trouble l'esprance
comme la douleur.

Vous m'avez connu de la fermet, eh bien!  prsent je suis
trs-foible, je crains, comme une femme, tous les mouvemens subits; ce
qui va se dcider pour moi est trop fort; il y a trop loin du
dsespoir  ce bonheur; j'ai peur des motions mme que me causera sa
prsence, et je me surprends  souhaiter un sommeil ternel, plutt
que ces secousses morales, si violentes que la nature frmit de les
prouver.--Ah, Delphine! qu'ai-je dit! c'est toi, oui, c'est toi qui
fermeras toutes les blessures de mon coeur! Le premier son de ta voix,
de ta voix fidle  l'amour, va me rendre en un moment toutes les
jouissances de la vie. Il me reste toi, toi que j'ai tant aime; d'o
viennent, donc mes inquitudes?--Mon ami! ne sais-je pas qu'elle
m'aime, ne connois-je pas son caractre vrai, tendre, dvou? Je
crains, parce que la revoir me semble un bonheur surnaturel; depuis
huit mois j'invoque en vain son image, depuis huit mois je souffre 
tous les instans, je n'ai plus foi au bonheur; mais c'est une
foiblesse que ce doute; n'a-t-il pas exist un temps o je la voyois?
un temps o chaque jour je passois trois heures avec elle? Pourquoi
ces heures ne reviendroient-elles pas? elles ont t dans ma vie,
elles peuvent encore s'y retrouver.




LETTRE VIII.

Lonce  M. Barton.

Zurich, ce 7 aot.


Je suis  six lieues de madame d'Albmar, je viens de le savoir,
presque avec certitude; je ne doute pas, d'aprs ce qu'on m'a dit, que
ce ne soit elle qui s'est retire, il y a trois mois, dans l'abbaye du
Paradis; sensible Delphine! c'est dans la retraite la plus profonde
qu'elle a pass le temps de notre sparation: depuis qu'elle a quitt
Zurich, on n'a pas une seule fois entendu parler d'elle; personne,
mme ici, ne la connot sous son vritable nom; mais sa gnreuse
conduite dans tous les dtails de la vie, mais l'impression que ses
charmes ont produite sur ceux qui l'ont vue, ne me permettent pas de
m'y mprendre. J'ai reconnu ses traces divines, mon coeur en est
assur; il est sept heures du soir, les couvens ne s'ouvrent pas
pendant la nuit, mais demain, avec le jour, demain je la verrai!

O mon cher matre! quel avenir se prpare pour moi! comme l'esprance
ouvre mon me  toutes les plus nobles penses! comme elle la dispose
 la vertu! ah! qu'elle me deviendra facile, quand cet ange sera ma
femme! elle sera un de mes devoirs; elle, un devoir! Flicits
ternelles, divinits tutlaires! toutes mes veines battent pour le
bonheur; que les morts me le pardonnent! j'irai peut-tre les
rejoindre bientt, une vie si heureuse ne sauroit tre longue; mais
qu'on me laisse m'enivrer de ce moment.

P. S. J'apprends  l'instant que Henri de Lebensei est arriv de
Paris, et qu'il demande  me voir. Quel peut tre le motif de ce
voyage? J'aime M. de Lebensei, mais je ne sais pourquoi j'aurois voulu
qu'il ne vnt point; je n'ai besoin de me confier  personne, mon me
est toute remplie d'elle-mme; il m'en cote de parler. C'est  vous
seul, mon ami, qu'il m'toit doux d'exprimer ce que j'prouve. Combien
je suis fch que M. de Lebensei soit ici!




LETTRE IX.

M. de Lebensei  mademoiselle d'Albmar.

Ce 7 aot.


Il est minuit; j'ai vu Lonce ce soir, et je n'ai pu me rsoudre  lui
annoncer son malheur. Il lui reste une ressource, s'il avoit le
courage de l'embrasser; j'essaierai de l'y prparer. Je verrai madame
d'Albmar dans peu d'heures, et je ferai tout pour secourir ces
infortuns! Jamais aucun des vnemens de ma propre vie n'a si
vivement agit mon coeur!

Depuis sept heures du soir, je suis  Zurich; Lonce y toit arriv le
mme jour. J'ai appris d'abord o il demeuroit; je l'ai prvenu par un
mot de mon arrive, et j'ai t le voir un quart d'heure aprs; il m'a
bien reu, mais avec une distraction trs-visible; j'ai suppos qu'une
affaire personnelle m'avoit oblig de venir  Zurich; il ne m'coutoit
pas; enfin, je lui ai dit que j'avois reu de vos nouvelles; votre nom
rappela son attention, et il me dit qu'il partoit  quatre heures du
matin pour tre  l'abbaye du Paradis, au moment o l'on en ouvroit
les portes; il ajouta qu'il se croyoit sr d'y trouver Delphine. Je
frmis de son projet, et j'eus la prsence d'esprit de lui dire sans
hsiter, que vous me mandiez par votre dernire lettre que madame
d'Albmar avoit quitt ce couvent depuis quinze jours, pour se retirer
dans une campagne prs de Francfort; il tressaillit  ces mots, et me
dit:--Encore quatre jours, quand je comptois sur demain!--Et il porta
sa main  son front avec douleur.--Si vous voulez, repris-je, je vous
accompagnerai jusqu' Francfort.--Je proposois ce voyage seulement
dans l'intention de gagner encore quelques jours.--Vous tes bon, me
rpondit-il, peut-tre accepterai-je votre offre, nous en parlerons
demain matin.--Je voulois insister, et savoir quelque chose de plus
sur ses projets, mais il me regardoit avec une sorte d'inquitude qui
me faisoit mal, et je rsolus d'aller d'abord, sans qu'il le st, chez
madame d'Albmar, pour la prvenir  tout vnement de l'arrive de
Lonce. Ce dessein arrt, je me promis de laisser encore  mon
malheureux ami ce jour de repos, et je lui proposai d'aller nous
promener ensemble sur le bord du lac de Zurich; il y consentit, et ne
me dit pas un mot pendant le chemin.

Arrivs dans une alle de peupliers qui conduit au tombeau de
Gessner, nous nous avanmes jusque sur le rivage du lac; Lonce
regarda tour  tour pendant quelque temps le ciel parsem
d'toiles, et les ondes qui les rptaient:--Mon ami, me dit-il
alors, croyez-vous qu'enfin je doive tre heureux?--Et il s'arrta
pour attendre ma rponse; je baissai la tte, en signe de
consentement, mais je ne pus articuler un seul mot; il ne remarqua
point ce qui se passoit en moi, tant il toit absorb dans ses
penses.--Pourquoi ne le serois-je pas? continua-t-il. Ceux qui ne
se sont point occups des ides religieuses, les croyez-vous
l'objet du courroux de la Divinit qu'ils auroient ignore? Il y a
tant de mystres dans l'homme, hors de l'homme; celui qui ne les a
pas compris, doit-il en tre puni? sera-t-il condamn sur cette
terre  ne jamais possder ce qu'il aime? s'il a respect la
morale, s'il a servi l'humanit, s'il n'a point fltri dans son me
l'enthousiasme de la vertu, n'a-t-il pas rendu un culte  ce qu'il
y a de meilleur dans la nature, quelque nom qu'il ait attribu au
principe de tout bien? Il est vrai, je l'avoue, j'ai attach trop
de prix  l'estime et  l'opinion publique; mais qu'ai-je fait de
condamnable pour les obtenir? Ce que j'ai fait! s'cria-t-il, j'ai
souponn Delphine! je pouvois l'pouser, et j'ai pris Matilde pour
femme! Matilde que je n'aimois point, et que je n'ai pas su rendre
aussi heureuse qu'elle le mritoit. Mon cher Henri, reprit Lonce
d'une voix plus sombre, quel homme, en examinant sa vie, peut se
trouver digne du bonheur! et cependant comment l'esprer, si l'on
n'en est pas digne?--Combien n'y a-t-il pas dans votre vie, lui
dis-je, de bonnes et de nobles actions, qui doivent vous inspirer
de la confiance?--Oh! reprit-il, la source de ce qui est bien
est-elle entirement pure? On veut les suffrages des hommes pour
rcompense d'une bonne conduite, et c'est ainsi que la vertu n'est
jamais sans mlange; mais dans le mal, il n'y a que du mal. Je
repasse toute ma jeunesse dans mon souvenir, et j'y dcouvre des
torts qui ne m'avoient point frapp. Serai-je heureux, serai-je
heureux! Est-il vrai que je vais revoir Delphine, m'unir  son sort
pour toujours? Je suis foible, bien foible, il suffit du moindre
prsage, de votre silence, quand je vous interroge, pour
m'effrayer.--Je voulus m'excuser alors.--Asseyons-nous, me dit-il;
j'ai une palpitation de coeur trs-douloureuse, parlez-moi, je ne
peux plus parler; mais ayez soin de ne me rien dire qui me trouble.
Je vous en prie, donnez-moi du calme, si vous le pouvez.--

Vous concevez, mademoiselle, ce que je devois souffrir; je voyois mon
malheureux ami comme un homme frapp de mort  son insu, et je n'osois
ni le consoler ni l'inquiter, car il auroit suffi d'un mot pour
bouleverser son me; je voulus tcher de dcouvrir sa disposition sur
les ides qui m'occupoient, et je lui demandai si, pour possder
Delphine, il s'exposeroit cette fois, s'il le falloit, au blme
universel de la socit.--Pourquoi cette question? s'cria-t-il, en se
levant avec colre. Madame d'Albmar n'est-elle pas le choix le plus
honorable, le caractre le plus estim? Que savez-vous? que
croyez-vous?--Je ne sais rien, interrompis-je, qui ne soit  la gloire
de celle que vous aimez; mais dans les momens les plus agits de la
vie, j'aime qu'on soit capable de rflchir et de raisonner.--Je ne le
suis pas, me rpondit-il brusquement, et il s'loigna.--Je le suivis,
la bont de son caractre le ramena; il revint  moi et me dit, en me
tendant la main:--Vous qui saviez si bien trouver, il y a quelques
mois, ce que j'avois besoin d'entendre, pourquoi, depuis que vous tes
ici, l'tat de mon me est-il beaucoup moins doux?--C'est que
l'attente se prolonge, lui rpondis-je. Partons demain pour
Francfort.--Eh bien! oui, me rpondit-il, je vous verrai demain.--Et
il me quitta pour rentrer chez lui.

Dans quelques heures, je serai  l'abbaye du Paradis; madame d'Albmar
soutiendra, je le crois, avec plus de force la nouvelle que j'ai  lui
annoncer, elle n'a pas un instant cess de souffrir; mais ce qui me
fait trembler pour Lonce, c'est qu'il a repris  l'espoir du bonheur,
avec confiance et vivacit. Je vous apprendrai dans ma premire lettre
comment j'aurai trouv madame d'Albmar, et quel conseil elle adoptera
dans son malheur. Ah! je voudrois qu'elle se confit entirement  mes
avis, sa situation ne seroit pas encore dsespre.

Je ne vous dis pas, mademoiselle, combien vos peines m'affligent! je
fais mieux que vous plaindre, je souffre autant que vous.




LETTRE X.

M. de Lebensei  mademoiselle d'Albmar.

Prs de l'abbaye du Paradis, ce 9 aot.


Tous mes efforts ont t vains; ce que je craignois le plus est
arriv; sans le souvenir de ma femme et de mon enfant, je ne sais si
ma raison me suffirait pour supporter l'affreux spectacle de douleur
dont je suis tmoin. Il parot que Lonce ne s'toit pas entirement
confi  ce que je lui avois dit du prtendu dpart de Delphine pour
Francfort, ou qu'il vouloit du moins s'informer d'elle dans un lieu
qu'elle avoit habit long-temps. Hier matin, il partit sans m'en
prvenir pour l'abbaye du Paradis; je le sus un quart d'heure aprs,
au moment o je montois moi-mme  cheval pour m'y rendre. Je me
flattois encore de le rejoindre avant qu'il ft arriv, et jamais, je
crois, on n'a fait une course plus rapide que la mienne. Le soleil
commenoit  se lever, je parcourois le plus beau pays du monde sans
distinguer un seul objet. J'aperus enfin Lonce  un quart de lieue
de l'abbaye, mais  deux cents pas de moi; je redoublai d'efforts pour
l'atteindre, et, comme s'il et craint que je ne le joignisse, il
htoit tellement le pas de son cheval, qu'il m'toit impossible
d'approcher de lui, mme  la distance de la voix. Enfin, il descendit
 la porte de l'abbaye, et dit  l'instant mme, ainsi que je l'ai su
depuis, qu'il demandoit  parler  une dame qui demeuroit dans le
couvent, de la part de mademoiselle d'Albmar. Je ne sais par quel
malheureux hasard la tourrire qui se trouvoit l, se rappela que ce
nom avoit t souvent prononc par Delphine; elle monta pour la
prvenir que quelqu'un vouloit la voir de la part de mademoiselle
d'Albmar; et j'arrivois lorsqu'on disoit  Lonce que la personne
qu'il demandoit toit prte  le recevoir.

Je voulus le retenir au moment o il montoit les premires marches de
l'escalier du couvent.--Au nom du ciel! m'criai-je, coutez-moi,
Lonce, arrtez!--M'arrter! dit-il en se retournant vers moi; qui sur
la terre oseroit me le proposer?--Daignez m'entendre, rptai-je, vous
ne savez pas....--Je sais que Delphine est ici, interrompit-il avec
fureur, et que vous vouliez me le cacher! c'en est trop, ne prononcez
pas un mot de plus!--Il ouvrit la porte en finissant ces dernires
paroles; il n'toit plus temps de rien essayer, le sort avoit tout
dcid.

Comme Lonce entroit dans le parloir, Delphine parut revtue de son
voile noir derrire la fatale grille;  ce spectacle, un tremblement
affreux saisit Lonce; il regardoit tour  tour Delphine et moi, avec
des yeux dont l'expression appeloit et repoussoit la vrit presque en
mme temps:--Est-elle religieuse! s'cria-t-il; l'est-elle!--A ces
accens, Delphine reconnut Lonce; elle tendit les bras vers lui; il
s'lana vers la grille qu'il saisit, qu'il branla de ses deux mains,
avec une contraction de nerfs impossible  voir sans frmir, et dit
avec une voix dont les accens ne sortiront jamais de mon
souvenir:--Matilde est morte; Delphine, pouvez-vous tre  moi?--Non,
lui rpondit-elle, mais je puis mourir!--Et elle tomba par terre sans
mouvement.

Lonce la considra quelque temps avec un regard fixe et terrible;
puis, se retournant vers moi, il s'appuya sur mon bras et s'assit avec
un calme apparent, que dmentoit l'affreuse altration de son visage;
il se mit  me parler alors, mais il m'toit impossible de le
comprendre, car ses dents frappoient les unes contre les autres avec
une grande violence, et ses ides se troubloient tellement, qu'il n'y
avoit plus aucun sens dans ce qu'il disoit. Delphine, revenant  elle,
fit demander  l'abbesse la permission d'entrer dans la chambre
extrieure; madame de Ternan, effraye de l'arrive de son neveu,
n'osa ni se montrer, ni refuser ce que lui demandoit Delphine. Mon
malheureux ami n'entendoit dj ni ne voyoit plus rien; lorsqu'on
ouvrit la grille  Delphine, elle se prcipita dans l'instant aux
genoux de Lonce, et tint ses mains glaces dans les siennes, en lui
prodiguant les noms les plus tendres. Lonce alors, sans revenir
tout--fait  lui, reconnut cependant son amie, et la prenant dans ses
bras, il la pressa sur son coeur avec un mouvement si passionn, des
regards tellement enthousiastes, qu'involontairement je levai les
mains au ciel pour le prier de les runir tous les deux! Peut-tre
m'a-t-il exauc! Lonce, serrant dans ses mains tremblantes les mains
tremblantes de Delphine, et dj dans le dlire de la fivre qui ne
l'a point quitt depuis, lui disoit:--D'o vient donc, mon amie, que
tu m'apparois couverte de ce voile? quel prsage m'annonce cet habit
lugubre? n'est-ce pas avec des parures de fte que notre hymen doit
tre clbr? Oh! dgage-toi de ces ombres noires qui t'environnent,
viens  moi vtue de blanc, dans tout l'clat de ta jeunesse et de ta
beaut; viens, l'pouse de mon coeur, toi sur qui je repose ma vie.
Mais pourquoi pleures-tu sur mon sein? tes larmes me brlent; quelle
est la cause de ta douleur? N'es-tu pas  moi, pour jamais  moi, 
moi!...--Sa voix s'affoiblissoit toujours plus; en rptant ces
paroles dchirantes, il pencha sa tte sur mon paule, et perdit
absolument connoissance.

Delphine me reconnut alors, et me dit:--Vous le voyez, je lui donne la
mort; je ne sais quel tre je suis, je porte le malheur avec moi, je
ne fais rien que de funeste; sauvez-le, sauvez-le.--coutez-moi, lui
dis-je, vos voeux ne sont point irrvocables, ils peuvent tre briss,
ils le seront.--Ces paroles la firent frissonner, mais elle les
entendit sans en conserver le souvenir; elle posa la tte dfaillante
de son ami sur son sein, et m'envoya chercher du secours; je revins
avec deux tourires du couvent. Tous nos efforts pour rappeler Lonce
 la vie furent d'abord vains; Delphine, dont l'effroi redoubloit 
chaque instant, pressant Lonce dans ses bras, cherchoit  le
soutenir,  le ranimer, et lui rptoit, avec cet abandon de tendresse
qui fait d'une femme un tre cleste, un tre qui n'exprime et ne
respire que l'amour:--Mon ami, mon amant, ange de ma vie! ouvre les
yeux; n'entends-tu donc plus cette voix d'amour qui t'appelle, cette
voix de ta Delphine? nous mourrons ensemble, mais reviens  toi, pour
me dire encore une fois que tu m'aimes; ne sens-tu pas mon coeur sur
ton coeur? ma main qui presse la tienne? Je ne sais ce que je suis, je
ne sais quels liens m'enchanent, mais mon me est reste libre, et je
t'adore: l'excs du sentiment que j'prouve n'auroit-il donc aucune
puissance? la vie qui me dvore, ne puis-je la faire passer dans tes
veines? Lonce, Lonce!--Il ouvrit les yeux  ces accens, mais il les
referma bientt aprs, repoussant de sa main Delphine mme, comme s'il
ne se trouvoit bien que dans l'engourdissement de la mort.

Je remarquai l'embarras des religieuses, tmoins de cette scne, et je
rsolus de faire transporter Lonce dans une maison voisine du
couvent, o l'on pourroit le secourir. Delphine ne s'opposa point aux
ordres que je donnai, et quand on emporta l'infortun Lonce, sans
qu'il et repris ses sens, elle se mit  genoux sur le seuil de la
porte, le suivit de ses regards tant qu'elle put l'apercevoir, et
baissant ensuite son voile, elle se releva, et rentra dans son
couvent.

Depuis ce moment, je n'ai pas quitt Lonce; il n'a pas cess d'tre
en dlire; cependant les mdecins me donnent l'espoir de sa gurison.
Je vous manderai dans peu de jours, mademoiselle, ce que je veux
tenter pour nos malheureux amis; il faut que je recueille mes penses,
pour l'importante rsolution que je dois leur proposer; en attendant,
je leur prodiguerai tous les soins qui peuvent conserver leur vie. Ne
vous affligez pas trop d'tre loin d'eux; daignez croire que mon
amiti ne ngligera rien pour les secourir.




LETTRE XI.

M. de Lebensei  mademoiselle d'Albmar.

Prs l'abbaye du Paradis, ce 11 aot 1792.


Lonce ne peut pas survivre  son malheur, et je suis certain qu'il a
rsolu de terminer sa vie. Il m'a interrog plusieurs fois sur le
rcit que Delphine m'a fait des vnemens qui l'ont amene  se faire
religieuse; une circonstance se retrace sans cesse  lui, c'est la
terrible crainte qu'a prouve Delphine de se voir perdue de
rputation; il sent que c'est surtout  cause de lui qu'elle n'a pu
supporter l'ide d'tre mme injustement souponne, et il se regarde
comme l'auteur de son propre malheur. Sa fivre a cess, mais c'est
parce qu'il est dcid, qu'il est calme: il m'a annonc, avec une
sorte de solennit, que dans quatre jours il vouloit avoir un
entretien, seul avec Delphine.--Madame de Ternan, me dit-il, ne me le
refusera pas, aprs le mal qu'elle m'a fait; elle me craint, elle
redoute de me parler, mais elle n'osera pas s'exposer inconsidrment
 m'irriter. Je veux revoir Delphine prs de cette glise o elle a
permis que les restes de M. de Valorbe fussent dposs.--Je connois
Lonce, son caractre, sa passion, sa douleur; je ne sais ce que
moi-mme je trouverois  lui dire dans sa situation, pour l'engager 
vivre, mais je sais mieux encore qu'il ne veut rien couter. Delphine,
vous n'en doutez pas, n'existera pas un jour aprs Lonce, et je
laisserois prir ainsi ces deux nobles cratures! Non, que tous les
prjugs de la terre s'arment contre moi, n'importe! je suis sr que
je fais une bonne action, en essayant de rendre  la vie deux tres
dignes du bonheur et de la vertu; je ddaigne ceux qui me blmeront,
ils ne m'atteindront pas dans l'asile de mon coeur, o je suis content
de moi; ils n'branleront point cette parfaite conviction de l'esprit,
qui est aussi une conscience pour l'homme clair. Vous saurez dans
deux jours, mademoiselle, l'issue de mon projet; j'espre que vous
l'approuverez; votre suffrage m'est ncessaire; et plus je sais
m'affranchir des vaines clameurs, plus j'ai besoin de l'estime de mes
amis.




LETTRE XII.

M. de Lebensei  mademoiselle d'Albmar.

Ce 13 aot, prs de l'abbaye du Paradis.


Je crois que mon projet a russi, cependant vous en allez juger;
madame d'Albmar m'a particulirement recommand de ne vous laisser
rien ignorer. J'ai t la voir hier matin.--Lonce va terminer sa vie,
lui ai-je dit, sa rsolution est irrvocablement prise, voulez-vous le
sauver?--Dieu! s'cria-t-elle, comment pouvez-vous me parler ainsi!
ai-je un autre espoir que de mourir avec lui? peut-il en exister un
autre? que prtendez-vous, en faisant natre en moi des motions si
violentes? laissez-moi prir rsigne.--Vous avez fait des voeux,
repris-je, sans aucune des formalits ordonnes, ils vous ont t
surpris cruellement; je suis fermement convaincu que les scrupules les
plus religieux pourroient vous permettre de rclamer votre libert, si
vous en aviez le moyen; ce moyen, je vous l'offre. Il existe un pays,
et ce pays, c'est la France, o l'on a bris par les lois tous les
voeux monastiques; venez l'habiter avec Lonce, et, bravant l'un et
l'autre d'absurdes prjugs, unissez-vous pour jamais  la face du
ciel qui l'approuvera.--Que me proposez-vous? s'cria-t-elle avec un
tremblement affreux, puis-je y consentir sans honte? le croyez-vous?
seroit-il possible?--Vous souvenez-vous, lui dis-je, qu'il y a prs
d'un an, lorsque je vous crivis sur la possibilit du divorce, vous
me rpondtes que vous ne connoissiez qu'un devoir, un devoir dont ils
drivoient tous, celui de faire le plus de bien possible, et de ne
jamais nuire  qui que ce ft sur la terre; eh bien! je vous le
demande, qui faites-vous souffrir en brisant ces voeux insenss que le
dsespoir seul a pu vous arracher? et vous sauvez Lonce! lui, pour
qui vous avez pris la fatale rsolution qui vous perd! Ne m'avez-vous
pas avou que l'amour seul vous l'avoit inspire! eh bien! que l'amour
dlie les noeuds funestes qu'il a forms!--Quoi! me dit encore
Delphine, vous croyez impossible de consoler Lonce, de fortifier
assez son me pour qu'il puisse consacrer sa vie  la gloire et  la
vertu? Ne vous embarrassez pas de mon sort, je me sens frappe  mort,
je sens que la nature va bientt venir  mon secours: s'il veut vivre,
je pourrai mourir en paix.--Non, lui rpondis-je, je ne dois pas vous
le cacher, rien ne peut engager Lonce  supporter sa destine.--Et
lui-mme, reprit Delphine, accepteroit-il un parti si contraire  ses
ides habituelles,  l'opinion, qu'il a toujours profondment
respecte?--Les grands malheurs, lui rpondis-je, les malheurs rels
font disparotre les dfauts qui sont l'ouvrage des combinaisons
factices de la socit; les loisirs et l'agitation du monde irritent
les peines de l'imagination; mais aux approches de la mort, on ne sent
plus que la vrit; Lonce, prt  prir, saisira avec transport le
moyen secourable qui ferme le tombeau sous ses pas; permettez
seulement que je lui donne cet espoir.--Laissez-moi, interrompit
Delphine, j'ai besoin de quelques heures pour rflchir sur l'ide la
plus inattendue, sur celle qui bouleverse tout  coup mes esprits.
Avant que le jour soit fini, vous aurez ma rponse.--Je la quittai; le
soir, elle m'envoya la lettre qu'elle avoit reue de Lonce, avec la
rponse qu'elle m'avoit promise; les voici toutes deux.


Lonce  Delphine.

Delphine, dans le jardin de ta prison, non loin des lieux o tu n'as
pas refus un sombre asile mme  ton ennemi, je veux te voir; ne sois
pas effraye, j'ai besoin de quelques momens doux avant le dernier, je
ne veux pas cesser de vivre dans la disposition o je suis; il faut
que ta voix m'ait attendri; il ne faut pas que mon me s'exhale dans
un moment de fureur; rends-la digne du ciel vers lequel elle va
remonter. Infortune! veux-tu mourir avec moi, le veux-tu? c'est
quelque chose qui ressemble au bonheur, que de quitter la vie
ensemble; je te donnerai le poignard qu'il faut plonger dans mon
coeur; tu le sentiras, ce coeur,  ses palpitations terribles; je
guiderai le fer et ta main. Bientt aprs tu me suivras... non...
attends encore, je le veux; mais qui oseroit exiger de moi que je
survcusse  cette rage du destin qui nous spare, lorsque tant de
hasards nous runissoient! Je reste seul dans cet univers, o rien de
ce qui me fut cher n'est plus auprs de moi. Qui maintenant a le
secret de mes douleurs? qui a connu ma vie passe? pour qui ne suis-je
pas un tre nouveau? faudroit-il recommencer l'existence avec un coeur
dchir? je la supportois avec peine, mme avant d'avoir souffert; que
ferois-je maintenant?

Ah! Delphine, donnons un dernier jour  nous voir,  nous entendre; il
y a, crois-moi, beaucoup de douceur dans la mort, je veux la savourer
tout entire. Je me fais de ce jour un long avenir; oui, tous les
sentimens que l'homme peut prouver se trouveront runis, confondus,
et quand le soleil se couchera, la nature, qui m'aura laiss goter
toutes les affections les plus tendres, ne sera-t-elle pas quitte
envers moi?

Lorsque je te reverrai, je porterai dj la mort dans mon sein: vers
la fin du jour, mes yeux s'obscurciront par degrs; mais les derniers
traits que j'apercevrai seront les tiens. Delphine, demain je te dirai
tout ce que je pense, dans cette situation sans avenir, sans
esprance; mon me s'panchera tout entire dans la tienne; je
goterai les dlices de l'abandon le plus parfait; les liens de la vie
seront briss d'avance, je n'attendrai plus rien d'elle qu'un dernier
jour, une dernire heure d'amour passe prs de toi. Delphine, ne
crains rien, demain te laissera un doux souvenir; espre demain, au
lieu de le redouter. Que la mort de ton amant, ainsi prpare, te
paroisse ce qu'elle est pour lui, un heureux moment dans un sort
funeste! Adieu.


Delphine  M. de Lebensei.

Voil sa lettre, monsieur, elle achve de me dterminer; crivez-lui
vos motifs; ce qu'il dcidera, je l'accepterai.

J'aurois voulu pouvoir consulter une amie, madame de Cerlebe, que la
maladie de son pre retient loin de moi depuis plusieurs jours; son
esprit n'gale srement pas le vtre; mais elle est femme, et son
opinion sur les devoirs d'une femme doit tre plus scrupuleuse;
n'importe, je m'en remets  vous. Je n'ignore pas cependant  quel
malheur je m'expose; il se peut que Lonce condamne ma rsolution, et
que je sois moins aime de lui pour l'avoir prise; je prfrerois les
tourmens les plus affreux  ce danger; mais il s'agit de la vie de
Lonce, et non de la mienne, tout disparot devant cette pense. Je
n'ai pu goter un moment de repos, depuis qu'un homme que je n'aimois
point a pri pour moi, et je serois destine  donner la mort au plus
aimable, au plus gnreux des hommes! Non, la honte mme, la honte, du
moins celle qui n'est point unie aux remords, est plus facile 
supporter que le dsespoir de ce qu'on aime!

Au fond de mon coeur, je ne me crois point coupable; mais tout
m'annonce que je serai juge ainsi, que j'offense l'opinion dans toute
sa force, dans toute sa violence. Il suffira peut-tre  Lonce de
savoir que je n'ai pas repouss un tel dessein, pour cesser de
m'aimer. Eh bien! nanmoins qu'il sache que je ne l'ai pas repouss!
Si je lui deviens moins chre, il pourra vivre sans moi, je n'aspire
qu' sa vie, tous les sacrifices sont possibles quand il s'agit de le
sauver. Demain, il veut mourir; demain, s'teindroit dans mes bras
cette me hroque et pure: la dernire fois que je l'ai vu, mes cris,
mes pleurs l'ont ranim, et dans quelques jours il seroit de mme
tendu sans mouvement  mes pieds, de mme, mais pour toujours! Je me
dgrade peut-tre  ses yeux; mais soit qu'il refuse ou qu'il accepte,
il vivra; l'impression qu'il recevra de ce que vous allez lui proposer
arrtera son funeste projet: si je dtruis ainsi l'amour de Lonce
pour moi, je saurai mourir, mais alors il me survivra; c'est tout ce
que je veux. crivez-lui donc, j'y consens.

DELPHINE.


Aprs avoir reu la lettre de Delphine, j'crivis  l'instant  Lonce
ce que vous allez lire.


M. de Lebensei  M. de Mondoville.

Serez-vous capable d'couter un conseil courageux, salutaire,
nergique; un conseil qui vous sauve de l'abme du malheur, pour
lever Delphine et vous  la destine la plus parfaite et la plus
pure? Saurez-vous suivre un parti qui blesse, il est vrai, ce que vous
avez mnag toute votre vie, les convenances; mais qui s'accorde avec
la morale, la raison et l'humanit?

Je suis n protestant, je n'ai point t lev, j'en conviens, dans le
respect des institutions insenses et barbares qui dvouent tant
d'tres innocens au sacrifice des affections naturelles; mais faut-il
moins en croire mon jugement, parce qu'aucune prvention n'influe sur
lui? l'homme fier, l'homme vertueux ne doit obir qu' la morale
universelle; que signifient ces devoirs qui tiennent aux
circonstances, qui dpendent du caprice des lois, ou de la volont des
prtres, et soumettent la conscience de l'homme  la dcision d'autres
hommes, asservis depuis long-temps sous le joug des mmes prjugs, et
surtout des mmes intrts? Certes, la morale est d'une assez haute
importance, pour que l'tre suprme ait accord  chacune de ses
cratures ce qu'il faut de lumires pour la comprendre et pour la
pratiquer; et ce qui rpugne aux coeurs les plus purs, ne peut jamais
tre un devoir! coutez-moi. Les lois de France dgagent Delphine des
voeux que de fatales circonstances ont arrachs d'elle; venez vivre
sur le sol fortun de votre patrie, et, vous unissant  celle que vous
aimez, soyez l'homme le plus heureux et le plus digne de l'tre. Vous
voulez mourir plutt que de renoncer  Delphine, et l'ide que je vous
prsente ne s'est point encore offerte  votre esprit! est-ce un poux
qui vous enlve votre amie? quel est le devoir vritable qui la spare
de vous? un serment fait  Dieu? ah! nous connoissons bien peu nos
rapports avec l'tre suprme; mais sans doute il sait trop bien quelle
est notre nature, pour accepter jamais des engagemens irrvocables.

La veille du jour o madame d'Albmar a prononc ses voeux, toute son
me n'toit-elle pas livre aux plus cruelles incertitudes? ces
funestes voeux ne furent que l'acte d'un moment, suivi du plus amer
repentir; et toute sa destine seroit attache  cet instant
passionn, qui l'entrana comme une force extrieure, dont elle ne
seroit en rien responsable! Hlas! d'un ge  l'autre, il y a souvent
dans le mme caractre plus de diffrence, qu'entre deux tres qui se
seroient totalement trangers; et l'homme d'un jour enchaneroit
l'homme de toute la vie! qu'est-ce que l'imagination n'a pas invent
pour se fixer elle-mme! mais de toutes ses chimres, les voeux
ternels sont la plus inconcevable et la plus effrayante. La nature
morale se soulve,  l'ide de cet esclavage complet de tout notre
avenir; il nous avoit t donn libre, pour y placer l'esprance, et
le crime seul pouvoit nous en priver sans retour.

Quand le sort des autres est intress dans nos promesses, alors sans
doute des devoirs sacrs peuvent en consacrer  jamais la dure; mais
l'tre tout-puissant et souverainement bon n'a pas besoin que sa
crature soit fidle aux voeux imprudens qu'elle lui a faits. Dieu,
qui parle  l'homme par la voix de la nature, lui interdit d'avance
des engagemens contraires  tous les sentimens, comme  toutes les
vertus sociales; et si d'infortuns tmraires ont abjur, dans un
moment de dsespoir, tous les dons de la vie, ce n'est pas le
bienfaiteur dont ils les tiennent, qui peut leur dfendre d'appeler de
ce suicide, pour faire du bien et pour aimer.

Je n'ai pas besoin de vous parler davantage sur la folie des voeux
religieux, vous pensez  cet gard comme moi; mais si le malheur ne
vous a point chang, la crainte du blme agit fortement sur vous; et
lorsqu' Zurich je voulois vous prparer  l'vnement cruel qui vous
menaoit, je vous vis tressaillir, au moment o j'osai vous conseiller
le mpris de l'opinion, ce mpris sans lequel je prvoyois que le
bonheur ne pouvoit vous tre rendu. Peut-tre aussi prouvez-vous de
la rpugnance  faire usage des lois franoises, qui sont la suite
d'une rvolution que vous n'aimez pas.

Mon ami, cette rvolution que beaucoup d'attentats ont malheureusement
souille, sera juge dans la postrit par la libert qu'elle assurera
 la France; s'il n'en devoit rsulter que diverses formes
d'esclavage, ce seroit la priode de l'histoire la plus honteuse; mais
si la libert doit en sortir, le bonheur, la gloire, la vertu, tout ce
qu'il y a de noble dans l'espce humaine est si intimement uni  la
libert, que les sicles ont toujours fait grce aux vnemens qui
l'ont amene!

Au reste, ai-je besoin de discuter avec vous ce qu'on doit penser des
lois de France? jugez vous-mme les circonstances qui ont accompagn
les voeux de Delphine, la prcipitation de ces voeux, les moyens
employs par madame de Ternan pour abrger le noviciat; quel est le
tribunal d'quit, dans quelque lieu, dans quelque poque que ce ft,
qui ne releveroit pas Delphine de semblables engagemens! Aucun
sentiment de dlicatesse, aucun scrupule de conscience, ne s'opposent
au parti que je vous propose; il n'est donc question que d'un seul
obstacle, d'un seul danger, le blme de la plupart des personnes de
votre classe avec qui vous avez l'habitude de vivre.

Avez-vous bien rflchi, mon cher Lonce, sur la peine que vous
causera cet injuste blme, quand il seroit vrai qu'il ft impossible
de l'apaiser? Heureux, le plus heureux des mortels dans votre
intrieur, vivez dans la solitude, et renoncez  voir ceux dont
l'opinion ne seroit pas d'accord avec la vtre. Vous oublierez les
hommes que vous ne verrez pas, et vous transporterez ailleurs qu'au
milieu d'eux, votre considration et votre existence. L'imagination ne
peut se gurir, quand la prsence des mmes objets renouvelle ses
impressions; mais elle se calme, lorsque pendant long-temps rien ne
lui rappelle ce qui la blesse. Il y a dans presque tous les hommes
quelque chose qui tient de la folie, une susceptibilit quelconque qui
les fait souffrir, une foiblesse qu'ils n'avouent jamais, et qui a
plus d'empire sur eux cependant que tous les motifs dont ils parlent;
c'est comme une manie de l'me, que des circonstances particulires 
chaque homme ont fait natre; il faut la traiter soi-mme, comme elle
le seroit par des mdecins clairs, si elle avoit drang
compltement les organes de la raison; il faut viter les objets qui
rveilleroient cette manie, se faire un genre de vie et des
occupations nouvelles, ruser avec son imagination, pour ainsi dire, au
lieu de vouloir l'asservir; car elle influe toujours sur notre
bonheur, alors mme qu'on l'empche de diriger notre conduite. Je ne
viens donc point avec des lieux communs de philosophie, vous
conseiller de triompher de vos inquitudes sur tout ce qui tient 
l'opinion; mais je vous dis d'adopter une manire de vivre qui vous
mette  l'abri de ces inquitudes.

Votre amour pour Delphine doit vous rendre la solitude bien douce avec
elle; n'admettez dans votre intimit que quelques amis exempts de
prjugs et qui jouiront de votre bonheur. Vous voulez mourir,
dites-vous? Mais n'est-ce pas immoler aussi Delphine? elle ne vous
survivra pas, vous n'en pouvez douter; et vous renonceriez l'un et
l'autre  la plus belle des destines,  l'amour dans le mariage,
parce qu'il existera quelques hommes qui vous blmeront! Rappelez-vous
un  un ces hommes dont vous redoutez le jugement; en est-il qui vous
parussent mriter le sacrifice d'un jour, d'une heure de la socit de
Delphine? et pour tous runis, vous lui donneriez la mort! Vous pouvez
gnraliser d'une manire assez noble les sentimens qu'inspire la
crainte de blesser l'opinion des hommes, mais reprsentez-vous en
dtail ce que vous redoutez. Une visite qu'on ne fera pas  votre
femme, une invitation qu'elle ne recevra pas, une rvrence qui lui
sera refuse; vous aurez honte de mettre en balance le bonheur et
l'amour avec ces misrables gards de politesse, que le pouvoir
obtient toujours, quelque mal qu'il ait fait, chaque fois qu'il menace
d'en faire plus encore.

Ah! si votre conscience toit d'accord avec ce que les hommes diroient
de vous, chacun d'eux pourroit vous humilier, car votre coeur ne
conserveroit en lui-mme aucune force pour se relever; mais est-ce
vous, Lonce, est-ce vous  qui l'amour et la vertu, les affections du
coeur et le repos de la conscience ne suffiroient pas pour supporter
la vie! Si vous vous trouviez tout  coup transport sur les rives de
l'Ornoque avec Delphine, vous y seriez heureux, parfaitement heureux.
Eh bien! vous avez de plus les plaisirs et les jouissances que la
fortune et les arts de la civilisation peuvent donner. Seroit-il
possible, que des tres qui n'ont pour vous aucun genre d'attachement,
des tres qui emploieroient un quart d'heure de leur journe  vous
blmer, mais qui n'en auroient pas consacr autant  vous rendre le
plus important service, seroit-il possible qu'ils se plaassent entre
Delphine et vous, et vous empchassent de vous runir! Ils seroient
bien tonns, Lonce, des sacrifices que vous leur feriez, ces
redoutables censeurs; ils seroient bien fiers d'avoir bless de leurs
petites armes, un caractre qu'ils croyoient eux-mmes au-dessus de
leurs atteintes!

Votre sang, celui de Delphine, couleroient, non pour l'amour, non pour
le remords, mais pour les frivoles discours de telle socit, de tel
cercle de femmes, parmi lesquelles vous ne daigneriez pas choisir une
amie, mais  qui vous croyez devoir immoler celle que le ciel vous a
donne dans un jour de munificence!

Lonce, j'ai rduit votre dsespoir  son unique cause; dsormais il
ne peut plus en exister d'autres; j'ai dgrad dans votre esprit
jusqu' votre douleur. Repoussez les fantmes qui pourraient vous
intimider encore; regardez le ciel, revoyez la nature, parcourez
pendant quelques heures les montagnes qui nous environnent, considrez
la terre de leur sommet, et dites-moi si vous ne sentez pas que toutes
les misrables peines de la socit restent au niveau du brouillard
des villes, et ne s'lvent jamais plus haut. Croyez-moi, les rapports
continuels avec les hommes troublent les lumires de l'esprit,
touffent dans l'me les principes de l'nergie et de l'lvation; le
talent, l'amour, la morale, ces feux du ciel, ne s'enflamment que dans
la solitude. Lonce, vous pouvez tre heureux dans la retraite, vous
le serez avec Delphine. Vous tes tous les deux pleins de jeunesse,
d'amour et de vertu, et vous formez le projet d'anantir tous ces dons
avec la vie! Dans les beaux jours de l't, sous un ciel serein, la
nature vous appelle, et la mchancet des hommes vous rendroit sourds
 sa voix! L'intention du Crateur ne se manifeste qu'obscurment dans
toutes ces combinaisons de la socit, que les passions et les
intrts ont compliques de tant de manires; mais le but sublime d'un
Dieu bienfaisant, vous le retrouverez dans votre propre coeur, vous le
comprendrez au milieu des beauts de la campagne, vous l'adorerez aux
pieds de Delphine! Mon ami, c'en est assez, votre coeur doit
s'indigner de mon insistance.

Delphine sait le conseil que je vous donne, Delphine l'approuve; c'est
aux femmes peut-tre qu'il est permis de trembler devant l'opinion;
mais c'est aux hommes, c'est  Lonce surtout qu'il convient de la
diriger, ou de s'en affranchir.

H. DE LEBENSEI.


On porta cette lettre  M. de Mondoville; il resta trois heures
enferm, depuis le moment o elle lui fut remise; enfin, aprs ce
temps, il donna sa rponse  mon domestique, d'un air calme, mais
srieux. Il ne me fit point demander; il dfendit  ses gens d'entrer
dans sa chambre le reste de la soire. Voici cette rponse.


M. de Mondoville  M. de Lebensei.

Delphine a donn son consentement  votre proposition, je l'accepte;
elle change mon sort, elle change le sien; nous vivrons, et nous
vivrons ensemble, quel avenir inattendu! demain devoit tre mon
dernier jour, il sera le premier d'une existence nouvelle; Delphine
enfin sera donc heureuse! Adieu, mon ami; je vous dois la vie; je vous
dois bien plus, puisque vous croyez que Delphine ne m'auroit pas
survcu; achevez de terminer les arrangemens ncessaires  notre
dpart et  notre tablissement, je me sens incapable de tout, aprs
de si violentes secousses.

LONCE DE MONDOVILLE.


Dans les premiers momens, j'tois parfaitement content de cette
lettre, et je la portai, plein de joie,  Delphine; elle la lut
d'abord vite, une seconde fois lentement; puis me la remettant, elle
me dit:--Le parti qu'il prend lui cote cruellement; examinez quelle
est sa premire pense, le consentement que j'ai donn  ce parti; et
plus loin, il espre _que je serai heureuse_! dit-il un seul mot de
lui? et cette manire de vous charger de tous les dtails, n'est-ce
pas une preuve qu'ils lui sont tous pnibles? et bien d'autres nuances
encore... Mais il vivra, l'impression est faite, il vivra. Mon ami,
ajouta-t-elle, ne terminez rien, je veux seule conserver la dcision
de mon sort. J'obtiendrai de madame de Ternan, que ma douleur fatigue,
et qui redoute le ressentiment de Lonce, la permission, d'aller
prendre les eaux de Baden, prs de Zurich; l'tat de ma sant motive
cette demande, elle ne me sera point refuse. Je serai seule avec
Lonce, nous causerons librement ensemble, et, quoi qu'il arrive, je
l'aurai fait du moins renoncer au projet funeste qui menaoit sa
vie.--

Voil, mademoiselle, dans quelle situation se trouvent maintenant, les
deux personnes du monde qui mriteroient le plus d'tre heureuses.
J'espre que pendant le sjour de madame d'Albmar  Baden, ses
inquitudes et les peines de Lonce se dissiperont entirement; je
leur ai donn tous les secours que l'amour peut recevoir de l'amiti;
leur sort maintenant ne dpend plus que d'eux seuls. [C'est ici que
commenoit l'ancien dnoment de Delphine; je remplis les intentions
de ma mre, en y substituant celui que l'on va lire, tel que je l'ai
trouv dans ses manuscrits. Mais comme l'ancien dnoment contient des
beauts que l'on peut admirer, indpendamment de leur liaison avec le
reste du tableau, je l'ai plac, en variante,  la fin de ce volume.
(Note de l'diteur.)]



La lettre de Lonce  M. de Lebensei donna, comme on le voit, beaucoup
d'inquitude  Delphine. Cependant, l'espoir de s'unir  Lonce lui
causoit tant de bonheur, qu'elle cartoit sans s'en apercevoir tout ce
qui pouvoit troubler une impression si douce; elle rsolut cependant
de ne prendre aucun parti avant deux mois, et de passer ce temps avec
Lonce aux eaux de Baden; le mauvais tat de sa sant, et la crainte
qu'avoit madame de Ternan de rien refuser  Lonce, rendoient facile
pour elle d'obtenir la permission de s'absenter pendant quelque temps;
elle prit donc une maison de campagne assez solitaire, auprs de
Baden, et c'est l qu'elle revit Lonce. En se retrouvant, ils
prouvrent un sentiment de bonheur qui s'exprima par beaucoup de
larmes. Je ne sais s'il existoit au fond du coeur de l'un et de
l'autre des penses pnibles, si la dlicatesse de Delphine lui
reprochoit de rompre ses voeux, et si Lonce pressentoit confusment
ce qu'il prouveroit, lorsque le monde sauroit la rsolution de
Delphine et la sienne, mais tous les deux vitoient de se parler sur
leur avenir, et sembloient goter le prsent en repoussant la crainte,
et mme l'esprance. A Bellerive, Lonce souhaitoit avec fureur de
possder celle qu'il aimoit; dans la solitude, prs de Baden, il ne se
seroit pas permis un tmoignage d'amour qui auroit pu faire croire 
Delphine qu'il n'toit pas dtermin  l'pouser. Ses manires avec
elle toient tendres et respectueuses; il tomboit souvent dans de
profondes rveries; en la regardant, ses yeux se remplissoient de
pleurs. Quand Delphine lui adressoit quelques paroles sensibles, et
souvent mme aussi quand elle paroissoit calme et heureuse, Lonce
prouvoit une motion qui sembloit autant appartenir  la mlancolie
qu' la joie. Ils lisoient ensemble, ils faisoient de la musique
ensemble, ils prouvoient chaque jour davantage que leur esprit et
leur me toient parfaitement en harmonie; cependant, il y avoit _un
point par o leurs coeurs ne se touchaient pas_, et, d'un commun
accord, ils vitoient ce qui pouvoit le leur faire sentir.

Delphine toit inpuisable dans la solitude; elle embellissoit de
mille manires cette existence idale, que l'imagination et l'amour
peuvent rendre si anime et si douce; elle savoit trouver dans les
potes, dans les ouvrages dramatiques, ces morceaux qui appartiennent
aux plus heureux momens de l'inspiration, et font prouver  l'me la
dlicieuse sensation de l'enthousiasme, le pur sentiment de
l'lvation: ils sont en petit nombre, ces vers dlicieux, ou ces
pages sensibles, qui rpondent parfaitement  nos impressions
secrtes, et dveloppent en nous une existence nouvelle: il suffit
d'un mot froid ou dplac, pour nous tirer tout  coup de cette extase
du coeur qui fait oublier le reste du monde; mais, quand l'motion est
complte, quand rien n'en dtourne, et que l'on peut admirer de toute
la puissance de sa sensibilit, quel bonheur de faire partager cette
impression  ce qu'on aime, de pleurer prs de lui, de voir son
attendrissement, de sentir sa main presse par la sienne, d'tre
averti enfin, par les plus douces impressions, que le mme sentiment
remplit deux mes  la fois, et que si les portes du ciel s'ouvroient
dans cet instant, elles y entreroient ensemble!

Lonce et Delphine passoient de la posie  la musique, mystrieuse
puissance qui jette dans le vague nos penses, et nous plonge
quelquefois dans une rverie toute cleste. Il semble que c'est aux
sons de la musique qu'on voudroit passer de ce monde dans une
meilleure vie; il semble qu'il y a des secrets de notre nature que
notre esprit ne peut dcouvrir, et qui nous sont comme indiqus par
l'exaltation qu'inspire la musique; et, s'il nous arrive souvent
d'prouver cette exaltation dans la solitude, quelles paroles pourront
la peindre, quand elle est partage par ce qu'on aime! Delphine, en
jouant de la harpe, en coutant Isore, qu'un matre habile
accompagnoit, savoit Lonce prs d'elle; elle se sentoit regarde par
lui, environne de son intrt protecteur; elle prouvoit ce repos
dlicieux qu'on ne peut goter que quand le coeur est parfaitement
satisfait. Sa sant toit moins bonne qu'autrefois; mais cet tat de
foiblesse ajoutoit au charme de sa situation. Quand il lui venoit
quelques inquitudes sur les dispositions futures de Lonce, sur le
bonheur qu'il goteroit, lorsqu'il seroit uni avec elle, l'ide
confuse que peut-tre elle ne vivroit pas longtemps amortissoit ses
inquitudes; un nuage couvroit ses craintes, et laissoit  sa flicit
prsente toute sa vivacit. On s'tonnera peut-tre que Delphine, dont
l'esprit toit si pntrant, ne chercht point  dcouvrir l'avenir
avec certitude; mais qui n'a pas prouv cette sorte d'aveuglement,
quand le bonheur prsent avoit une grande force! Ne se fait-on pas
quelquefois illusion jusqu'au moment du dpart, sur la douleur mme de
la sparation? Tant que l'on voit l'objet qu'on aime, on n'a pas
l'ide de l'absence, et l'imagination, branle par le coeur, est
tantt follement inquite, tantt follement rassure.

Lonce et Delphine se promenoient ensemble dans ce beau pays, o la
nature est si potique; ils en sentoient les merveilles avec dlices;
quelquefois ils s'arrtoient pour considrer les accidens des nuages
au milieu des montagnes; ils coutoient le vent, ils regardoient
tomber les torrens, et trouvoient je ne sais quel charme dans le
frmissement qu'inspire une nature sombre, dans le besoin qu'elle
donne de s'appuyer l'un sur l'autre, et d'animer le dsert par nos
sentimens et nos esprances. Quelquefois il chappoit  Lonce de
dire: Oh! que la nature seroit belle, si le souvenir des hommes ne
nous y poursuivoit pas! et il parloit avec amertume de la socit.
Delphine exprimoit des sentimens plus doux; elle se sentoit heureuse,
son coeur toit plein d'indulgence. Qui peut, disoit-elle  Lonce,
connotre et mesurer les diverses circonstances qui disposent de la
conduite et des opinions des hommes; je pardonne beaucoup, par
exemple,  ceux qui souffrent, de quelque manire que ce soit. On ne
sait pas quel ravage le malheur produit dans le coeur; je ne suis
svre que pour la prosprit, et c'est bien rarement qu'on la
rencontre. Il y a tant de souffrances caches au fond de l'me! Mon
ami, il faut beaucoup plaindre; car la plupart des torts sont prcds
par de grandes douleurs.--Oui, dit Lonce en soupirant; mais
pourquoi?... Puis il s'arrta, et voulut rassurer Delphine, comme s'il
lui et confi ce qui l'occupoit Elle le regarda avec tonnement; un
sentiment de terreur s'empara d'elle; Lonce le vit et le dissipa; car
il aimoit, car il toit aim, et rien ne rsiste  cette magie.
Delphine toit vritablement fascine par l'amour: aprs deux annes
de peines, elle avoit tellement besoin d'tre heureuse, qu'elle
rejetoit loin d'elle tous les doutes, comme cette mre qui rptoit
sans cesse pendant la maladie de son enfant: _Il ne mourra pas, non,
il ne mourra pas, car Dieu sait que je ne pourrois pas le supporter._

Lonce reut une lettre d'un de ses amis migrs, qui le prioit
d'aller le trouver  son passage  Lausanne. Delphine ne put voir
Lonce s'loigner, mme pour peu de jours, sans prouver une peine
trs-vive: peut-tre craignoit-elle d'avoir du temps pour rflchir,
et pour approfondir ce qu'elle ne vouloit pas s'avouer; mais elle
versa beaucoup de larmes avant de le quitter; et, descendant pour
l'accompagner jusque sur le seuil de la porte, elle rpta: O mon
Dieu! protgez-nous, bnissez-nous! Lonce s'arrta, prt  monter 
cheval, et lui demanda avec inquitude, quel sentiment lui inspiroit
cette prire. Aucun qui doive vous alarmer, lui dit-elle; mais quand
le coeur est plein d'affection, ne faut-il pas prier Dieu pour ce
qu'on aime? Nos plus vifs sentimens ont si peu de puissance, comment
ne pas frmir en se sparant, si l'on n'en appelle pas au secours du
ciel.

Lonce crivit  Delphine pendant son absence, qui se prolongea
quelques jours; ses lettres toient tendres, mais courtes; il donnoit
toujours un prtexte pour les abrger; il toit ais de voir qu'il
craignoit de dvelopper ses sentimens. Les impressions qu'on prouve
se trahissent plus facilement encore peut-tre dans les lettres que
dans la conversation. La prsence de la personne qu'on aime vous
attendrit toujours, quand vous lui parlez; mais spar d'elle, ce que
vous crivez appartient  vos sentimens les plus profonds et les plus
habituels. Si vous aimez parfaitement, si vous tes dans une situation
simple, vous tes inpuisable en expressions passionnes; mais, s'il
faut expliquer des combats, modifier des sentimens, on a peur des mots
dont on se sert, des paroles qui vont prendre un caractre de fixit,
qui seront relues vingt fois, et dont l'impression profonde ne pourra
peut-tre plus s'effacer.

Delphine, en recevant les lettres de Lonce, prouvoit d'abord une
sensation trs-pnible; mais, comme il se servoit cependant des mmes
termes de tendresse, elle se disoit que ses lettres prouvoient sa
scurit, et que l'amour, certain d'obtenir ce qu'il souhaite, ne
pouvoit pas avoir le mme langage que la passion agite. Elle relisoit
ces lettres; elle cherchoit, dans une expression contenue, les trsors
de sentiment dont son coeur avoit besoin; elle retardoit enfin de tous
ses efforts ce cruel moment o l'on commence  juger ce qu'on aime, 
connotre avec prcision le degr de sentiment que l'on inspire.

Lonce cependant n'toit pas moins amoureux de Delphine; elle lui
toit aussi chre que jamais; mais il frmissoit  la pense de
l'effet que produiroit dans le monde son mariage avec une femme qui
rompoit ses voeux, quittoit l'tat de religieuse, et s'appuyoit de
lois que l'opinion n'avoit point encore sanctionnes, pour faire une
dmarche si hasarde. Il n'avoit os parler de son projet  aucun des
amis qu'il avoit rencontrs  Lausanne; mais il avoit essay, dans la
conversation gnrale, de mettre en avant quelques thses qui pussent
les engager  montrer leur manire de voir, et tous ses essais avoient
t les plus malheureux du monde. Ses amis quittoient la France par
haine des principes qui auroient pu favoriser la rupture des voeux; et
tout ce qu'ils disoient, trop d'accord avec les ides de Lonce, lui
faisoit souffrir mille morts. Il revint  Baden, plus dcid que
jamais  se sparer entirement du monde; il se flattoit encore que,
s'il ne rencontroit personne qui lui parlt de sa situation, il
parviendroit  oublier ce que les autres en pourroient penser. Mais
tous ces combats qui se passoient en lui-mme, remplissoient son coeur
de tristesse, et il revit Delphine sans que cette tristesse ft
dissipe. Elle n'osa pas l'interroger sur le sentiment qui l'occupoit;
et, gardant Isore auprs d'elle, elle vita de rester seule avec lui.

Isore vouloit fter le retour de Lonce; elle avoit prpar pour le
lendemain, avec quelques-unes de ses petites compagnes, dans un
bosquet du jardin, des fleurs, de la danse et de la musique. Delphine
ne s'opposa point au dsir d'Isore, et conduisit vers le soir Lonce
prs des lieux que sa petite amie avoit entours de guirlandes. Lonce
prouva d'abord un sentiment d'inquitude sur cette fte; il craignoit
ce qu'Isore pouvoit dire; il craignoit sa propre motion; enfin, il
avoit au fond du coeur un malaise qu'il parvenoit  cacher, lorsque
rien d'inattendu ne le surprenoit, mais qui lui faisoit craindre
vivement tout ce qui pouvoit troubler son me. Cependant, la grce
charmante d'Isore, sa gat, la simplicit de ses chants, qui
n'exprimoient que la reconnoissance, le calme et le bonheur, tout ce
qu'il y avoit de champtre et de paisible dans sa petite fte loigna
par degrs de la mmoire de Lonce, les souvenirs importuns de la
socit, et il se livra sans arrire-pense aux douces motions qu'il
prouvoit. Au milieu de cette fte, et dans le moment o il regardoit
son amie avec le plus d'amour et d'espoir, deux instrumens  vent,
d'une justesse et d'une beaut parfaites, se firent entendre  quelque
distance, et les petites filles elles-mmes suspendirent leur danse,
pour couter ces sons si doux et si mlancoliques. Pourquoi, dit
Lonce  Delphine, mler aux joies de l'enfance des impressions d'une
nature si srieuse? Delphine ne rpondit rien, et les instrumens
continurent  jouer la complainte de Marie Stuart, air cossais de la
plus touchante et de la plus noble simplicit. Lonce, profondment
mu, rpta encore avec un accent douloureux: Delphine, pourquoi des
larmes au milieu du bonheur? Vous me faites mal, bien mal!--Lonce,
lui dit-elle alors, j'ai voulu attacher mon souvenir  cet air; dans
quelque lieu du monde que vous l'entendiez, je veux qu'il vous
rappelle Delphine.--Grand Dieu! reprit-il avec force, est-ce que vous
vous imaginez que nous serons jamais spars? que voulez-vous dire?
expliquez-vous. et il l'entrana loin du jardin et de la fte.

Ils se trouvrent ensemble dans le bois qui environnoit leur maison,
prs d'une salle de verdure, o les habitans de Baden avoient coutume
de se runir. Delphine gardoit le silence, et les vives prires de
Lonce ne pouvoient pas obtenir d'elle une seule rponse; elle
marchoit appuye sur lui; elle vouloit parler, mais elle frmissoit de
tout ce qui pouvoit natre du premier mot, et prolongeoit le vague du
silence aussi long-temps qu'elle pouvoit. Tout  coup ils entendirent
dans le lointain une marche vive et anime; et, s'approchant pour
l'couter, ils virent passer des jeunes filles qui ramenoient de
l'glise une charmante personne, qui venoit de se marier avec l'homme
qu'elle aimoit; Lonce et Delphine les avoient entendu nommer; ils les
avoient vus passer une fois, et les reconnurent  l'instant. Une
motion inexplicable s'empara de tous les deux au mme moment; ils
s'approchrent de la salle de danse o se rendoit la joyeuse troupe,
et ils contemplrent long-temps le jeune homme et la jeune femme, qui
toient l'image du plus parfait bonheur: la physionomie de l'homme
exprimoit cet intrt calme et tendre, qui devoit servir de guide et
d'appui  sa douce compagne; sa femme le regardoit avec confiance,
comme le gnreux souverain de son coeur et de sa vie; ils
s'avanoient ensemble, comme Adam et ve dans le paradis, la main dans
la main, _hand in hand_, et gotoient tous les plaisirs de la vie;
exalts par l'amour, ils dansoient avec une lgret, avec une gat
remarquable; les airs vifs des allemandes-suisses toient encore
anims par un tambour qui marquoit la mesure avec force; ils
regardoient les compagnons de leur enfance, ils s'entremloient 
leurs danses, pour se montrer reconnoissans de la bienveillance qu'on
leur tmoignoit; mais on voyoit bien qu'ils existaient seuls l'un pour
l'autre dans l'univers. Ils se cherchoient, ils ne se perdoient pas de
vue, et quand ils se retrouvoient, il sembloit que la terre bondissoit
sous leurs pieds, et qu'ils taient ports dans l'air sur les ailes
d'un bonheur cleste. Quel spectacle pour Delphine! Il y avoit bien
long-temps qu'elle n'avoit vu de fte, et depuis un an surtout, elle
n'avoit vcu que dans la retraite et la douleur; elle se sentit comme
tourdie par tant de sensations diverses; et, s'appuyant contre un
arbre, ses regards toient attachs sur cette femme couronne de
fleurs, entoure des bras de son ami, et s'enivrant de la plus
dlicieuse coupe de la vie, de l'amour dans le mariage.

Lonce toit prs de Delphine; et quoiqu'il ne parlt point, Delphine
sentoit qu'il partageoit toutes ses impressions. Il avoit des regards
si loquens, une expression si touchante! Lonce, lui dit-elle en lui
montrant l'heureux couple, ils sont heureux, et moi, jamais!
jamais!--Il faut que je vous parle, s'cria Lonce, il le faut;
coutez-moi ce soir, je le veux.--Moi, rpondit-elle, je le veux
aussi; et ils s'loignrent en silence. Il toit tard quand ils
revinrent chez eux; tout dormoit dans la maison; Lonce, en se voyant
seul avec Delphine, se jeta  ses pieds, et lui avoua toutes les
penses qui l'avoient troubl. Elle voulut  l'instant lui rendre sa
parole, retourner dans son couvent; mais il lui exprima son amour avec
tant de vrit, mais il chercha tellement  la convaincre que, dans la
solitude, avec elle, il seroit parfaitement heureux, qu'elle consentit
doucement  l'entendre dvelopper ses projets. Il toit parti de
France avec un passe-port; il pouvoit y retourner sans danger; il lui
proposa de la mener  sa terre de Mondoville, de l'pouser  son
arrive, et de s'y fixer pour toujours. Quand elle s'inquitoit des
sacrifices qu'il lui faisoit, en quittant ainsi le monde, il lui
reprsentoit qu'au milieu des vnemens cruels qui dchiroient son
pays, il n'y avoit ni honneur, ni sret que dans la solitude.
Delphine revenoit souvent  la crainte qui l'agitoit le plus; elle
demandoit  Lonce si, dans le fond de son coeur, il ne l'estimoit pas
moins, pour le sacrifice mme qu'elle toit dispose  lui faire. Je
sais, lui dit-elle, que l'amour, et l'amour seul, pouvoit vaincre la
rpugnance que j'prouve  sortir de ma retraite; je ne m'explique pas
prcisment la nature du devoir qui pouvoit m'y retenir; mais je sens
cependant que, de quelque manire que les voeux m'aient t arrachs,
il et t plus dlicat de m'y soumettre; je le sens, et mon
irrsistible passion pour toi m'entrane; le reste du monde ne recevra
pas cette excuse; mais si tu l'acceptes, Lonce, c'en est assez. Ah,
Dieu! si ton coeur se blsoit sur l'excs mme de mon affection, si
ton imagination, qui ne peut rien souhaiter au-del de ce que
j'prouve, se lassoit de notre bonheur, alors, tu rflchirois sur ma
faute.

Lonce interrompit Delphine par les protestations les plus vives et
les plus sincres. Dans ce moment, le jour commenoit  parotre; leur
entretien avoit dur toute la nuit sans qu'ils s'en fussent douts.
Les premiers rayons du soleil levant leur causrent  tous deux une
grande motion; ils se sentirent un tmoin, et, s'avanant vers la
fentre, ils se dirent qu'ils s'aimoient en prsence du ciel. L'aspect
de l'horizon toit singulirement majestueux; la nature se rveilloit,
les tres vivans dormoient encore; Lonce et Delphine clbroient
seuls la toute-puissance du Crateur. Lonce, qui jusqu'alors s'toit
peu occup d'ides religieuses, parut les saisir avec ardeur; il
vouloit chapper aux hommes; il cherchoit un asile au fond de sa
conscience: car dans le sein de l'homme vertueux, dit Snque, _Je ne
sais quel Dieu, mais il habite un Dieu_. Tous les sentimens
dsintresss, toutes les ides leves, toutes les affections
profondes, ont un caractre religieux; chacun entend  sa manire
cette rvlation de l'me; mais il n'existe aucune motion tendre et
gnreuse qui ne nous fasse dsirer un autre monde, une autre vie, une
rgion plus pure, o la vertu retrouve sa patrie. Lonce mit un genou
en terre devant Delphine; Delphine se pencha sur lui, et ses cheveux
couvrirent presque en entier la belle tte de son amant. Il se releva
en la pressant sur son coeur; et, passant  son doigt un anneau, gage
de sa foi, il lui promit devant Dieu de la prendre pour son pouse.
tre tout-puissant, s'cria Delphine en levant ses mains vers le
ciel, je n'aurai jamais ni plus de bonheur ni plus d'amour: fermez mes
yeux pour toujours; en ce moment, j'ai touch les bornes de
l'existence! pourquoi redescendre vers l'incertain avenir!--Quel
souhait! s'cria Lonce; arrte! arrte! et il trembloit, comme si
les paroles de Delphine avoient pu attirer la mort sur sa tte.
Pourquoi trembloit-il? pourquoi crioit-il, arrte? Quand la pauvre
Delphine formoit ce voeu, peut-tre toit-il inspir par son bon
gnie.

Le lendemain, Lonce et Delphine partirent pour Mondoville, et ce
voyage fut encore trs-heureux. Il n'y a rien de si doux que de
voyager avec ce qu'on aime! Le sentiment d'isolement que fait prouver
cette situation, ce sentiment pnible, quand on est seul, est
prcisment ce qui rend les jouissances de l'affection plus
dlicieuses. Vous ne connoissez personne, personne ne vous connot;
vous traversez des pays nouveaux, votre curiosit est agrablement
satisfaite, mais rien ne vous distrait de l'ide profonde qui remplit
votre coeur; vous aimez  sentir  chaque instant la diffrence de cet
univers tranger qui passe devant vos yeux, avec cet tre si cher, si
intime, que vous avez prs de vous, et qu'aucune affaire, aucune
relation de socit ne vous enlvera, mme pour un moment.

La sant de Delphine toit reste trs-foible, depuis les peines
qu'elle avoit prouves  l'abbaye du Paradis; les soins de Lonce
pour elle toient inpuisables; elle toit place dans sa voiture
entre Isore et lui, et l'enfance et l'amour rivalisoient auprs d'elle
de tendresse. Lonce toit l'ange tutlaire de son amie, dans les plus
petites comme dans les plus grandes circonstances. Cette protection
habituelle, le commencement de la vie domestique, plongeoit Delphine
dans la rverie enchanteresse du bonheur;  chaque poste elle
s'tonnoit que le chemin ft si court; elle perdoit du temps sous
mille prtextes; elle ralentissoit le voyage, elle craignoit
d'arriver, soit qu'un pressentiment l'avertt qu'elle devoit craindre
le sjour de Mondoville, soit que dans un tat heureux, le moindre
changement fasse peur. Tout conspire en nous-mmes comme au dehors de
nous, contre ces impressions si dlicates et si vives, qui satisfont 
la fois l'imagination et le coeur, et le plus simple hasard suffit
pour les dtruire.

Lonce fut reu avec beaucoup d'affection et de respect, dans la terre
qu'avoient habite long-temps son pre et sa mre. Mondoville toit
prs de la Vende, o se rassembloient les royalistes, et l'ancienne
considration que l'on avoit pour les seigneurs de terres s'y toit
conserve; on y dtestoit assez gnralement tout ce qui tenoit  la
rvolution, et les opinions nouvelles n'y avoient point encore
pntr. Delphine s'enferma chez elle avec Isore, pendant que Lonce
vit les personnes auxquelles il avoit affaire. Lonce, en arrivant,
donna quelques jours  la vive douleur que lui causa la nouvelle de la
mort de son respectable ami, M. Barton: il vouloit le consulter, se
confier  lui: il n'toit plus. A peine eut-il pass quelque temps 
Mondoville, que le bruit s'y rpandit sourdement qu'il avoit amen
avec lui une religieuse, et qu'il comptoit l'pouser; il ne sut point
prcisment quel effet produisit ce bruit; personne ne l'en avertit,
mais il vit une sorte de contrainte dans la manire de quelques vieux
serviteurs de ses parens, et, comme il craignoit d'en dcouvrir la
cause, il n'interrogea personne; mais chaque jour il devenoit plus
sombre, et, sous des prtextes divers, il loignoit souvent les
occasions de s'entretenir avec Delphine. Delphine s'en aperut
promptement. La crainte d'tre moins aime l'emportant sur tout,
l'empchoit de rflchir sur ce que sa situation avoit d'horrible;
mais nanmoins un sentiment d'humiliation aiguisoit quelquefois son
dsespoir; sa dpendance, son isolement, le sacrifice de sa
rputation, de son existence, toutes ces preuves de dvouement qu'il
lui avoit t si doux de donner, lui causoient quelquefois, non des
regrets, mais une crainte dlicate et naturelle: elle sentoit que
Lonce se croiroit oblig  l'pouser, et cette ide lui toit
affreuse. Enfin, un matin, l'altration de Delphine, dont la sant
dprissoit chaque jour, frappa tellement Lonce, qu'il fut tout 
coup saisi par un sentiment de terreur et de remords; et, aprs lui
avoir prodigu les expressions d'amour les plus tendres, il sortit de
chez elle, rsolu d'aller  l'instant chez le maire, pour dclarer
l'intention o il toit de se marier, et de choisir le jour o il
conduiroit Delphine  l'autel.

Au moment o il arriva, l'on recevoit la nouvelle des massacres qui
avoient eu lieu le deux septembre  Paris, et toutes les femmes
s'toient prcipites dans la salle de l'htel de ville, pour en
apprendre les dtails. Plusieurs d'entre elles connoissoient
quelques-uns de ceux qui avoient pri, et tous les esprits toient
trs-agits par cette horrible nouvelle. Lonce toit tellement
troubl de ce qu'il alloit faire, qu'il ne s'informa point du sujet de
la rumeur gnrale; et, s'avanant rapidement vers le maire, il lui
annona, avec une voix d'autant plus haute et d'autant plus ferme,
qu'il vouloit cacher son agitation intrieure, la rsolution o il
toit d'pouser madame d'Albmar. Le maire, qui avoit t autrefois
attach  la famille de Mondoville, baissa les yeux, soupira, et
crivit en silence le nom de Lonce, et celui de madame d'Albmar. A
l'instant un murmure retentit dans toute la salle, et Lonce entendit
plusieurs voix qui disoient: _Quoi, notre jeune seigneur va pouser
une religieuse qui fuit de son couvent! quoi, il dshonore ainsi son
nom! ah! que diraient ses parens, s'ils vivaient encore!_ Aucun homme
sur la terre ne pouvoit prouver une douleur gale  celle que ces
paroles causrent  Lonce; cependant, il fit effort sur lui pour
marcher  travers la foule avec sa contenance accoutume; on se tut en
le voyant passer; mais il aperut sur tous les visages cette
dsapprobation muette, tourment de ceux qui ont besoin de l'estime des
autres. En sortant, il trouva rangs devant la porte de l'htel de
ville quelques soldats qui avoient autrefois servi dans son rgiment;
ils lui prsentrent les armes; mais l'instant d'aprs, par un
mouvement tout--fait irrflchi, ils baissrent tristement leurs
fusils devant lui, comme ils ont coutume de le faire devant des
funrailles illustres. Lonce, frapp de cette action, leur dit: Vous
avez raison, mes amis; ce n'est plus moi, c'est  peine mon ombre: je
vous remercie de me pleurer. et il s'loigna rapidement.

Passant devant l'glise, il vit ouverte la porte qui conduisoit  la
chapelle o tous ses anctres avoient t ensevelis; il recula d'abord
en l'apercevant; puis, triomphant de sa premire impression, il entra
dans la chapelle, pour puiser toutes les douleurs dans un mme jour.
La premire pierre qu'il aperut toit celle qui couvroit la tombe de
son respectable ami Barton: il en fut  peine mu. Je suis bien aise,
dit-il tout haut, que tu ne sois pas tmoin de cela; et il se reposa
quelques momens sur cette pierre. Il vit dans le fond de la chapelle
un tombeau plus remarquable que tous les autres, et qui n'y toit
point encore lorsqu'il avoit quitt Mondoville; il frmit  cet
aspect, sans pouvoir comprendre lui-mme d'o venoit son effroi. Dans
ce moment, un vieil officier, qui avoit servi sous son pre, entra
dans l'glise, le reconnut, et se jeta  ses pieds. Que faites-vous,
s'cria Lonce; que faites-vous?--Je suis arriv hier, lui dit-il, de
la campagne o je vis, pour vous voir, pour embrasser encore une fois
avant de mourir le fils de mon gnral; j'ai appris, faut-il le
croire! que vous, noble jeune homme, que vous, hritier d'un sang
illustre, vous alliez faire une action dshonorante; je ne sais pas ce
qu'on peut dire pour excuser votre rsolution, mais je sais que vous
n'oserez plus regarder sans rougir les anciens amis de vos parens, et
je viens vous supplier, pendant qu'il en est temps encore, d'abjurer
cette erreur d'un jour, que dmentent votre caractre et votre
vie.--Laissez-moi, s'cria Lonce, laissez-moi; vous ne savez
pas!...--Oserez-vous me refuser, dit le vieillard en se relevant, si
j'embrasse ce tombeau en suppliant? et il alla s'appuyer, les mains
jointes, sur le marbre noir qui toit plac au fond de la chapelle.
Quel est ce tombeau, s'cria Lonce; quel est-il?--C'est celui de
votre mre, rpondit le vieil officier; elle m'a ordonn d'apporter
ici son coeur. Je suis venu du fond de l'Espagne avec ces prcieux
restes, elle m'a command de les dposer dans cette chapelle, pour
reposer prs de vous, quand le temps vous auroit frapp  votre tour;
mais si votre conduite fltrit la gloire de votre famille, au nom de
votre mre, si noble, si fire, si dlicate sur l'honneur, je vous
dfends de placer votre tombe auprs de la sienne; je bannis votre
cendre loin des cendres de vos aeux! Pendant qu'il parloit, Lonce
fit quelques pas en chancelant, pour arriver jusqu'au tombeau de sa
mre; mais l'excs de son motion surpassant enfin ses forces, il
tomba comme mort sur le pav de l'glise; on le transporta chez lui,
et la malheureuse Delphine le vit arriver dans cet tat. Comme elle se
jetoit sur lui pour l'embrasser et mourir avec lui, l'impitoyable
vieillard qui l'avoit suivi, lui dit: Madame, c'est vous qui plongez
M. de Mondoville dans le dsespoir; c'est le combat de l'amour et de
l'honneur, c'est l'effroi que lui cause la honte  laquelle vous le
condamnez en vous pousant, qui causera sa mort; de grce,
loignez-vous, ne sentez-vous pas que vous le devez  vous-mme? Il
n'en falloit pas tant pour anantir Delphine; et, malgr son
inquitude mortelle pour Lonce, elle tomba sur une chaise, derrire
le lit o on l'avoit pos, et ne pronona pas un seul mot. Lonce, en
revenant  lui, ne la vit pas; il aperut l'officier, dont les paroles
avoient produit sur lui une impression si terrible qu'il toit encore
dans le dlire. Malheureux, s'cria-t-il, vous voulez que je lui
plonge un poignard dans le sein! que je l'abandonne, quand elle a tout
sacrifi pour moi, quand elle sera seule dans cet univers, quand elle
mourra! et moi, qu'est-ce que je veux? le dshonneur, la honte?
Opinion! excrable fantme! me poursuivras-tu jusque dans la retraite,
jusqu'auprs de cet ange qui m'aime? Non, ce n'est pas l'ombre de ma
mre, homme cruel, que vous avez fait parler; non, ce n'est pas elle,
c'est l'opinion; c'est son inflexible puissance que vous avez arme
contre moi. Si les morts pensent encore  nous, c'est avec des
sentimens plus doux, plus purs, plus dgags des misrables prjugs
des hommes; mais, moi, comment ferai-je pour supporter la honte, ces
soldats, ces femmes, ces tombeaux? Tuez-moi, s'cria-t-il en regardant
le vieillard qui se taisoit; tuez-moi, et il s'lana pour saisir son
pe. Dans ce moment, un cri de Delphine la fit reconnotre; il
comprit qu'elle avoit tout entendu; il voulut s'approcher d'elle, la
prendre dans ses bras; un froid mortel l'avoit dj saisie, elle ne
pouvoit plus ni parler ni faire un mouvement; elle n'toit pas tombe
sans connoissance, mais son tat toit plus effrayant. Encore
immobile, le regard fixe, on auroit dit qu'elle se relevoit du
cercueil, sans avoir repris la vie. Lonce la porta dans sa chambre,
et renvoya avec fureur, loin du chteau, tous ceux dont la vue pouvoit
retracer  Delphine ce qui venoit de se passer. Pendant dix jours et
dix nuits, il ne la quitta pas un instant; mais tous ses soins furent
inutiles, le poignard toit entr dans le coeur, et de ses coups
jamais on ne revient. Delphine cependant recouvra la parole, et quand,
examinant son tat, elle se crut certaine que sa maladie toit
mortelle, elle fut plus calme.

Lorsque Lonce vit combien l'tat de Delphine toit dangereux, il
tomba dans le plus sombre dsespoir, et, se reprochant avec amertume
d'tre la cause de sa mort, irrit contre son propre caractre, il
conut pour lui-mme un sentiment de haine qui suffit  lui seul pour
rendre la vie odieuse, et il rsolut fermement de ne pas survivre 
son amie. Elle s'aperut de ce dessein; des paroles chappes  Lonce
l'en informrent, et surtout une rsignation triste et sombre qui
n'toit pas dans le caractre de son ami. Quand le mdecin vouloit lui
donner quelque esprance sur l'tat de Delphine, il la repoussoit, et
disoit presque froidement devant elle, qu'il toit certain qu'elle ne
pouvoit tre sauve. Mais, gnreuse Delphine, ajoutoit-il, ton coeur
a tant de bont, que tu consentiras sans peine  ce dpart de la vie,
avec le coupable ami qui t'a perc le coeur. Quelquefois cependant il
perdoit entirement cette sorte de calme qui lui cotoit tant
d'efforts; et considrant son amie, que la douleur avoit dj si fort
change, il se jetoit par terre, avec des convulsions de dsespoir.
C'est moi, s'crioit-il, c'est moi qui prive le monde de cette douce
et noble crature; c'est moi qui ai empoisonn sa jeunesse; c'est moi
qui la trane dans le tombeau! qu'importe que je l'y suive, moi, si
violent, si amer, si irritable; c'est du repos pour moi que la mort:
mais elle, qui n'a jamais prouv que des sentimens d'affection et de
bont, pourquoi faut-il qu'elle meure dsespre? Innocent objet,
s'cria-t-il en se jetant au pied de son lit, tu me regardes encore
avec une expression si touchante, tu sembles me demander de vivre;
hlas! je ne puis te sauver; je t'ai dchir le coeur, mais je n'ai
pas la puissance de te soulager; tu sais bien que le mal est
irrparable! Insens que j'tois! j'ai foul sous mes pas ta destine,
et je voudrois te relever maintenant, pauvre fleur que j'ai fltrie;
mais tu retombes, et l'inflexible nature me punit. Ah! Delphine, si la
mort ne dpendoit pas de nous, si je ne pouvois pas te suivre, quel
supplice, quel tourment galeroit ce qui se passe dans mon sein! Mais,
Delphine, entends-moi; je ne te quitte pas, je suis l, prs de toi;
je t'accompagne dans la mort, dans ses mystres; ton ami sera prs de
toi, Delphine! Delphine! Il l'appeloit; son amie vouloit rpondre,
mais sa foiblesse ne lui permettant pas de parler long-temps, elle lui
dit qu'elle dsiroit d'tre seule; et quand il l'eut laisse aux soins
de ses femmes et d'Isore, elle essaya de lui crire, et lui fit dire
plusieurs fois, lorsqu'il vouloit rentrer chez elle, qu'elle lui
demandoit encore quelques instans, pour achever de lui faire connotre
ses derniers sentimens et ses dernires volonts. Voici ce qui fut
remis, de sa part,  M. de Mondoville.




LETTRE XIII ET DERNIRE.

Delphine  Lonce.


Je vois avec douleur, mon ami, combien vous vous reprochez la peine
que vous croyez m'avoir cause, et je frmis des rsolutions que vous
vous plaisez  entretenir. La plus douce pense qui me reste, c'est
l'espoir que vous me survivrez, et que le noble objet de toutes mes
affections sur cette terre, conservera de moi ce qui vaut la peine
d'tre sauv, mon souvenir. Il ne faut pas beaucoup regretter ma vie;
je suis convaincue que j'avois un caractre qui ne m'auroit jamais
permis d'tre heureuse; je ne sais si c'est le monde ou ma disposition
qu'il faut blmer, mais il est certain que j'ai toujours senti entre
ma manire de voir et celle de la socit, une sorte de dsaccord qui
devoit, tt ou tard, me causer de grands chagrins. Il me semble qu'il
y a de la duret dans la plupart des hommes, de la duret surtout pour
les peines du coeur. On parvient assez  inspirer de la piti pour ces
maux qu'on appelle incontestables, et que les tres les plus vulgaires
redoutent pour eux-mmes; mais on froisse, mais on dchire sans
scrupule les mes sensibles: leur dlicatesse, leur exaltation,
s'appellent bientt de la folie, et quand on a dit  ces pauvres
personnes qu'elles n'ont pas raison de souffrir, on passe, assez
satisfait de la barbare consolation qu'on croit leur avoir donne.
Voyez ce vieillard qui nous a fait tant de mal; il m'a dit les paroles
les plus cruelles sans en prouver le moindre remords, et cependant,
je le sais, ce n'est pas un mchant homme: si mes peines avoient t
dans l'ordre de ses ides, dans le cours des sentimens qu'il conoit,
il m'auroit volontiers secourue; mais parce que ma situation heurtoit
ses prjugs, il a t sans piti; le monde est ainsi, et
l'indpendance et l'irrflexion mme de mon caractre, m'exposent sans
cesse  irriter contre moi ce monde qui trouve toujours le moyen de se
venger. On ne peut, quoi qu'on fasse, s'isoler entirement de la
socit, et l'opinion des autres est une sorte de poison qui s'insinue
dans l'air que l'on respire.

Ne vous blmez point, mon ami, d'avoir frmi en voyant l'effet que
produiroit votre mariage avec moi: c'est un sentiment naturel dans un
homme d'honneur; c'est moi qui ai eu tort, extrmement tort de ne
considrer que votre sentiment et le mien. Si le coeur pouvoit ainsi
porter son univers avec lui, l'existence seroit trop douce; Dieu, sans
doute, a voulu que quelque chose consolt de mourir, et c'est la
socit, ce sont nos relations ncessaires avec elle qui nous lassent
de vivre. Un coeur long-temps fltri par l'injustice, l'ingratitude et
la duret, se repose dans le tombeau, et, toute jeune que je suis, je
sens dj cette fatigue qui doit accabler  la fin du voyage. Mon ami,
j'avois quelques dfauts, peut-tre mme quelques qualits, qui me
livroient sans dfense  tous les coups de la destine; j'ai pens
souvent que mon malheur ne venoit que de la fatalit des
circonstances; mais je le crois  prsent, la plupart de nos
circonstances sont en nous-mmes, et le tissu de notre histoire est
toujours form par notre caractre et nos relations.

Lonce, vous me regretterez: je ne puis souhaiter que vous m'oubliiez.
Je ne vaux rien pour moi, je valois peut-tre quelque chose pour vous:
car une affection complte et profonde ne se trouve pas deux fois,
dans la vie mme de l'homme le plus brillant et le plus aimable; mais
vous auriez t malheureux par la situation o mes propres imprudences
m'ont place. Dieu, qui m'auroit trouve trop punie, si j'avois vu
votre attachement pour moi diminuer, m'a rappele  lui, et je sens
que j'y serai bien. En effet, n'est-il pas temps que votre pauvre amie
ne souffre plus? mon coeur est puis; il a reu je ne sais quelle
blessure qui m'empche de respirer, et tout, dans ma nature dsole,
appelle le sommeil de la mort. Ne savez-vous pas que je joins  une
grande sensibilit, une imagination qui m'offre sans cesse, sous mille
formes diffrentes, ou le pass ou l'avenir? des regrets, des craintes
agitent mon me, et tous ces regrets, et toutes ces craintes, inspirs
par mes affections, me font prouver une oppression, un serrement de
coeur qui auroit d me donner dj plusieurs fois la secourable
maladie dont je meurs. Pardon, Lonce, de nommer ainsi ce qui me
spare de toi: mais ne falloit-il pas te quitter? Et quel supplice que
de vivre, aprs avoir dchir tous nos liens! quelle occupation, quel
intrt me seroit-il rest, qui ne renouvelt ton souvenir? Je n'ai eu
dans ma vie qu'une ide, qu'un sentiment, c'est toi: tout est empreint
de ton image; mon esprit, je le dveloppois pour toi; mes talens
avoient pour but de te plaire; ma rverie ou ma gat, les plus petits
de mes plaisirs, les plus grandes de mes penses, tout me ramenoit 
toi. Lonce, que ferois-je seule? nulle femme n'a plus besoin d'appui
que moi: je n'ai point de confiance en mes propres forces: j'invoque
un bras protecteur sur cette terre, comme un juge misricordieux dans
le ciel: je ne puis rien pour moi-mme; ce qu'on appeloit ma
supriorit, n'est qu'une vaine louange donne  quelques dons
brillans et inutiles; mon me est foible et tremblante, et tout ce que
cette me peut prouver de souffrances, je le sentirois loin de toi.
Lonce, ne m'envie pas la mort; songe au cruel changement de destine
qui me menaoit; songe  tous ces longs jours recommencs sans toi, 
cette solitude,  cette lutte pour vivre,  ces heures si dlicieuses
pendant nos entretiens, arides et brlantes lorsque leur poids
retomberoit sur moi seule; songe enfin que peut-tre, au milieu de ces
peines insupportables, je finirois par m'aigrir contre toi, par te
blmer de mon malheur: mon caractre, qui est doux, deviendrait pre,
irritable, douloureux pour moi-mme et pour les autres. Lonce, je
meurs sans avoir un moment cess de t'admirer, sans avoir prouv
contre toi un seul sentiment amer. Ah! qu'il et t horrible, le
moment o tout cet amour que j'ai pour toi m'et excite  me
plaindre,  t'accuser! et qui peut se rpondre que la douleur  la fin
n'altre pas le caractre? Nous avons tant besoin d'tre heureux, que
nous perdons toute justice quand tout espoir nous est t. Et que
deviendrois-je, le jour o je te croirois coupable de ma douleur, o
j'prouverois un sentiment amer en pensant  toi? Ah, Lonce! qu'il
est doux de mourir, lorsque les affections sont encore dans tout leur
charme, et lorsque l'on peut exhaler une me douce et pure dans le
sein de celui qui nous l'a donne!

Mais vous, Lonce; mais vous, pourquoi voudriez-vous me suivre? Sans
doute, je le sais, vous serez quelque temps malheureux; vous le serez
jusqu'au moment o de grands intrts, le dsir d'tre utile  vos
amis ou  votre patrie, ranimeront votre esprance. Le bonheur d'un
homme se recommence, sa destine se rpare, son avenir renat; mais ce
coeur tout plein d'affection, que les pauvres femmes possdent, ce
coeur qui ne sait qu'aimer, qui ne voit dans les ides, dans les
opinions, dans les succs, que des moyens d'tre aim, que voulez-vous
qu'il devienne, quand la source de sa flicit est tarie? Lonce,
laisse-moi te prcder dans ce monde inconnu qui m'attend. Oui,
peut-tre ai-je puis sur cette terre toutes les douleurs que je
mritois, et ne trouverai-je qu'indulgence auprs du Tout-Puissant!
S'il en est ainsi, je demanderai de revenir, quand il sera temps,
auprs de ton lit de mort, et d'accompagner ton me dans ce cruel
passage. Mon ami, j'en conviens, il me cause quelque effroi: je crains
la mort, sans regretter la vie; l'tre le plus malheureux ne voit pas
approcher sans terreur cet inconcevable moment, dont la jeunesse et
l'amour cartoient si doucement l'ide; je me contemple avec une sorte
de piti: ces yeux teints qui t'exprimoient autrefois tant de
tendresse, ces traits abattus, ces mains dj sans couleur.

O Lonce! te souviens-tu de ce jour de fte o nous dansmes ensemble?
que de roses alors ornoient ma tte! que d'esprances remplissoient
mon coeur! Il y a  peine trois annes depuis ce temps, et tout est
dit. Mais je ne meurs pas seule: ta main chrie soutiendra ma tte,
que je n'ai dj plus la force de soulever; je vais te rappeler, et de
cet instant tu ne me quitteras plus: mon avenir est court, mais il est
sans nuage, et les dernires lueurs que j'apercevrai te montreront
encore  moi. Ah, cher Lonce! et tant d'amour cependant ne pouvoit
nous donner une flicit parfaite! Madame de Vernon ne m'a-t-elle pas
rpt que les diffrences de nos caractres nous auraient empchs
d'tre heureux ensemble, quand mme aucun obstacle ne se seroit oppos
 notre union? J'ai toujours repouss cette ide, et cependant il me
semble que je l'accepte,  prsent qu'il faut me dtacher de la vie;
je craindrois de mourir dsespre, si je me persuadois que des
vnemens seuls se sont opposs au bonheur suprme que je pouvois
goter avec toi; mais quand je me dis qu'une fatalit invincible nous
sparoit, qu'il y avoit en moi des dfauts qui ne m'empchoient pas de
te parotre aimable, mais qui troubloient ton repos et inquitoient
ton caractre: je suis bien aise de cesser de vivre; je me dtache de
moi sans peine, puisque je ne pouvois rendre ta destine tout--fait
heureuse. Adieu, Lonce; adieu! je laisse  la douce Isore la plus
grande partie de ma fortune; tu la conduiras prs de ma bonne amie,
mademoiselle d'Albmar. Songe que cette pauvre petite va se trouver
seule dans le monde, et que tu me dois de ne la pas quitter avant de
l'avoir remise entre les mains de ma soeur; c'est le seul devoir que
je laisse aprs moi: mon ami, il faut que tu l'accomplisses. Adieu
encore, tu vas revenir; ne parlons plus de la mort: que mes derniers
momens ne soient remplis que de ma tendresse pour toi; je me sens
beaucoup de calme, aucun dpart ne m'a caus moins d'effroi; ne
trouble pas la bienfaisante intention de la Providence, elle veut que
je meure en paix dans tes bras: ouvre-les pour me recevoir: je croirai
que le ciel descend au-devant de moi, et que le prcurseur des anges
me console, et me rassure en leur nom.



Cette lettre ne changea point les rsolutions de Lonce, mais elle le
dtermina  faire sur lui-mme un effort presque surnaturel pour
montrer du courage  son amie dans ses derniers momens. Il rentra dans
la chambre de Delphine; elle le reut avec un sourire anglique, et
lui fit signe de s'asseoir auprs de son lit: elle fit venir Isore qui
la croyoit seulement indispose, et ne se doutoit pas de son danger.
Delphine ne vouloit pas pouvanter l'enfance par cette ide de la mort
que la nature ne lui rvle que plus tard; elle lui parla seulement de
la confiance qu'elle devoit avoir en Lonce. La petite l'coutoit avec
attention, et, quand Delphine lui parloit de l'amiti que M. de
Mondoville auroit pour elle, elle rpondoit toujours: Mais, maman, je
n'ai pas besoin d'un autre ami que toi. Cette simple rponse mut
Delphine; et, se sentant affoiblir, elle ordonna qu'on loignt Isore,
et elle pria une de ses femmes de lui lire quelques morceaux qu'elle
prfroit dans les Psaumes, dans l'vangile, et dans quelques
crivains religieux: tous ceux qu'elle avoit choisis toient pleins de
douceur et de misricorde. Tu le vois, dit-elle  Lonce, ce sont des
paroles de paix; coute-les dans tes jours malheureux, elles
rameneront le calme dans ton coeur. Il y a quelques rapports secrets,
quelque noble intelligence entre nous et l'ide d'un Dieu
souverainement bon. Je ne sais si toutes les esprances qu'elle
inspire  notre me se raliseront, mais il me semble impossible de se
rsigner  ce qui nous est donn sur cette terre: le coeur mrite
mieux que cela; il faut donc qu'il ait une autre destine. O Lonce!
si je la connois avant toi, ne pourrai-je pas t'en informer par
quelques douces et secrtes penses? Le dsespoir de Lonce
l'emportoit toujours davantage sur ses rsolutions, et Delphine sentit
qu'elle devoit viter de l'entretenir trop long-temps, puisque chacune
de ses paroles ajoutoit  sa douleur. coute, dit-elle  Lonce, le
jour baisse; quand il fera nuit, nous serons plus tristes encore; je
voudrais cependant vivre jusqu' l'aurore de demain; tu sauras
pourquoi je le voudrois. Fais venir dans la chambre  ct de la
mienne, cet orgue dont les sons harmonieux ont attir notre attention
l'autre jour: j'ai toujours pens qu'il me seroit doux de mourir en
entendant une musique belle et simple. Oh! je suis plus heureuse que
je ne l'esprois; je comptois tirer de moi seule les consolations que
ta prsence me donnera. O mon ami! mets ta main sur mon coeur; ne
sens-tu pas qu'il bat doucement? je te le dis, je suis heureuse; mais
ne t'loigne pas. Peut-tre est-il barbare d'exiger de toi que tu sois
tmoin de ma mort: mais nous avons toujours trouv de la douceur l'un
et l'autre  nous pntrer de notre amour; et quelque amer que soit
cet instant, si c'est celui o nous nous sommes le plus aims, il ne
faut pas l'abrger.

Lonce se leva pour ordonner ce que Delphine avoit demand; il se
promena quelque temps dans sa chambre, tourment par le dsir le plus
violent de finir sa vie avant que Delphine et expir, et se
reprochant nanmoins la cruaut qu'il y auroit  l'abandonner ainsi.
Pendant que ce combat absorboit ses penses, la musique que Delphine
avoit demande se fit entendre; et sa douceur pntrant jusque dans
l'me de Lonce, il put se jeter au pied du lit de Delphine, et
rpandre, pendant long-temps, des torrens de larmes. Enfin, soulevant
sa tte, et regardant le malheureux objet de sa tendresse: Cleste
crature, lui dit-il, que j'ai prcipite dans le tombeau, est-il vrai
que tu voies sans horreur ce coupable ami, plein d'orgueil,
d'irritation, d'injustice; mais cet ami, qui cependant n'a jamais
cess de t'adorer, et qui, du jour o il t'a vue, n'a plus eu dans le
coeur un sentiment dont tu ne fusses l'objet? hlas! cet amour ne t'a
conduite qu' la mort! Ange de beaut, de jeunesse, te voil donc
frappe par moi, immole par moi; peux-tu pardonner  ton assassin? et
s'il te rejoint bientt, ton ombre indigne ne se dtournera-t-elle
pas de lui?--Te pardonner, s'cria Delphine avec toute la force
qu'elle put rassembler, ah! ne m'as-tu pas tendrement aime? Aprs un
tel bonheur, tu pouvois me causer de grandes peines sans puiser le
don que tu m'as fait, sans en effacer la reconnoissance; tu m'avois
aime, tu m'aimes encore, toutes les jouissances du coeur subsistent
encore pour moi; je n'ai pas un sentiment amer, pas une inquitude, je
m'endors, et voil tout. Ah! Lonce, cesse de t'accuser; mais si tu
m'accordes quelques droits sur les volonts, jure-moi de me survivre,
jure-le devant Dieu, dsormais l'unique protecteur de ton amie, et ne
l'irrite pas contre nous deux, en trahissant tes devoirs et ta
promesse!--Va, lui dit Lonce, je pourrois te tromper, pour rendre tes
derniers momens plus calmes; mais toi, qui oses me demander de vivre,
rponds-moi, supporterois-tu l'existence, si c'toit moi que tu visses
sur ce lit de douleur? Delphine se tut un moment; mais bientt aprs,
dsespre du trouble qu'elle avoit montr, elle s'efforoit avec
agitation et avec crainte, de dissimuler la cause de son silence: Ne
cherche pas  cacher ta pense, noble Delphine, reprit Lonce; dans
toute la force de ton esprit, jamais tu n'en eus le pouvoir, et ta
touchante foiblesse me laisse plus facilement encore lire au fond de
ton me. Mais coute-moi: Je conduirai Isore prs de ton amie, et
j'irai servir ensuite dans le parti que je crois le plus malheureux et
le plus juste; n'exige rien, ne demande rien de contraire  ce projet;
et si j'ose encore en appeler  l'ascendant que j'avois sur toi, ne
prononce pas un mot sur une rsolution invariable. Le respect que
Delphine avoit toute sa vie ressenti pour Lonce, lui imposa mme
encore dans ce dernier moment, et elle espra d'ailleurs que Lonce
retrouveroit  la guerre un genre d'intrt qui pourroit le rattacher
 la vie.

Une grande partie de la nuit s'toit dj passe, et plusieurs fois
Delphine toit tombe dans des vanouissemens si profonds, qu'on avoit
craint de ne pouvoir la ranimer. En revenant de cet tat, elle dit 
Lonce: Je vais me lever, pour m'approcher de la fentre; je voudrois
encore revoir le soleil. Lonce s'loigna quelques instans; Delphine
fit placer son fauteuil en face du jour, qui ne devoit pas tarder 
parotre. Au moment o Lonce rentroit, l'orgue qui s'toit souvent
fait entendre pendant la nuit, de distance en distance, excuta une
marche que Delphine et Lonce reconnurent  l'instant pour celle qui
avoit t joue dans l'glise, lorsque Lonce et Matilde alloient
ensemble  l'autel. Ah! c'en est trop, s'cria Lonce; cessez,
rpta-t-il avec les cris les plus sombres, cessez! La musique
s'arrta; Delphine, que cet air avoit aussi vivement mue, se remit
bientt cependant, et dit  Lonce: Mon ami, pourquoi ce dsespoir?
pourquoi repousser le souvenir que le ciel nous envoie dans ce moment?
Ne dois-je pas reconnotre sa bont dans le hasard qui me rappelle ce
que j'ai souffert de plus cruel pendant la vie, au moment o je dois
braver la mort. Ah! depuis l'poque terrible et solennelle de ton
mariage avec Matilde, ai-je got un seul jour de vritable bonheur?
pourquoi donc ces dchiremens? pourquoi ce dsespoir? mon ami, mon
ami! entends encore ma voix mourante; ne repousse pas cette main qui
s'avance vers toi; retiens, si tu peux, le reste de chaleur qui
l'anime encore. A ce mot, Lonce, qui toit tomb  terre, se releva,
prit cette main, et la rchauffa contre son coeur; il sembloit se
flatter, dans son ardeur, de prolonger ainsi l'existence de Delphine:
elle fit signe  la femme qui la servoit de lui donner l'anneau
qu'elle avoit reu de Lonce, et qu'elle ne pouvoit plus porter depuis
quelques jours,  cause de son extrme maigreur; elle le mit  son
doigt, et dans ce moment les rayons du soleil commencrent  pntrer
dans sa chambre. Reconnois-tu cet anneau, dit-elle  Lonce, et te
rappelles-tu quand je l'ai reu de toi? de mme l'aurore commenoit 
parotre, de mme tu tois  mes pieds; tu jurois alors d'unir ton
sort au mien; eh bien! l'accomplissement de ta promesse n'est que
retard. O Dieu! dit-elle en se soulevant sur le bras de Lonce, ce
soleil que vous envoyez pour saluer mes derniers instans, il fut
tmoin du plus beau moment de ma vie; il sembloit alors clairer pour
moi tous les plaisirs de la terre; puisse-t-il maintenant me tracer ma
route vers le ciel! O Lonce! Lonce! le nuage s'lve, je ne te vois
plus; es-tu l? Adieu. Lonce prit Delphine dans ses bras avec des
convulsions de douleur; il l'appela, rpta son nom, lui adressa les
paroles les plus passionnes; elle parut les entendre encore,
tressaillit, et expira.

Un mois aprs, Lonce, ayant recouvr quelque force, conduisit Isore 
l'infortune mademoiselle d'Albmar, qui ne pouvoit survivre 
Delphine que pour accomplir ses dernires volonts; il se rendit
ensuite immdiatement  la Vende, et se fit tuer  la premire action
o il se trouva.

O mort!  douce mort! quel bien vous faites  ceux qui s'aiment,
lorsqu'ils sont pour jamais spars!



ANCIEN DNOUEMENT DE DELPHINE.




LETTRE XIII.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Bade, ce 18 aot 1792.


Vous avez su, ma soeur, par M. de Lebensei, tout ce qui me concerne;
les nouvelles de France l'ont forc  nous quitter, son inquitude
pour sa femme ne lui laissoit plus un moment de repos. Ce matin,  mon
arrive  Bade, il est venu me voir avec Lonce, pour prendre cong de
moi; je n'avois pas revu Lonce depuis les propositions faites par M.
de Lebensei, j'avois cru plus convenable de lui dfendre de revenir 
mon couvent; mais cependant sa rsignation  cet ordre m'a tonne.
Son motion, en me retrouvant ce matin, m'a profondment touche, et
du moins j'ai vu que je n'avois rien perdu dans son coeur. Nous ne
nous sommes point parl seuls; je le craignois, mais lui aussi ne l'a
pas cherch; nous nous sommes uniquement occups l'un et l'autre du
dpart de M. de Lebensei: il toit simple que moi je ne parlasse que
de ce dpart; mais, Lonce, pourquoi ne me foroit-il pas 
m'entretenir d'un autre sujet?

Louise, cet espoir d'tre  Lonce, en rompant mes voeux, ne m'avoit
d'abord inspir que de la terreur; il s'est empar de mon me
maintenant avec toutes ses sductions: ne croyez pas cependant que si
je dmle dans Lonce une peine, un regret, je ne sache pas briser ce
dernier lien, avec la vie que l'amiti de M. de Lebensei a su tout 
coup renouer pour moi.--Non, Lonce, si mon coeur n'est pas content du
tien, je ne t'en accuserai point, je te pardonnerai, mais je saurai te
rendre au monde,  ses gloires; et, quand ma perte ne sera plus pour
toi qu'un regret qui te permettra de vivre, il me sera libre de
mourir.--Il y a bien longtemps, ma chre Louise, que je n'ai reu de
vos lettres; tes-vous malade, ou plutt ne voulez-vous pas me parler
sur ma situation? Vous avez raison, je craindrois de connotre votre
opinion, si elle ne s'accorde pas avec mes dsirs. Je suis dans un de
ces momens de la vie o l'on ne veut se soumettre qu'aux vnemens; je
ne demande aucun conseil, je suis entrane par un sentiment tellement
irrsistible, que rien de ce qui n'est pas lui ne peut avoir d'empire
sur moi; je ne crois point, non, je ne crois point que je prenne
l'heureuse et terrible rsolution qui me rendroit libre; mais ce n'est
aucun des motifs qu'on pourroit me prsenter qui me fait hsiter. Je
suis fire de ma passion pour Lonce, elle est ma gloire et ma
destine, tout ce qui est d'accord avec elle m'honore  mes propres
yeux: depuis que je ne crains plus de troubler par mon amour le
bonheur de personne, je m'y abandonne comme les mes pieuses  leur
culte. Je ne suis rien que par Lonce; s'il m'aime, s'il me choisit
pour compagne, devant qui pourrois-je rougir? Qui ne seroit pas
au-dessous de moi! Mais lui que pense-t-il? qu'prouve-t-il? ma soeur,
le devinez-vous? pourriez-vous me l'apprendre? Ah! ne me parlez que de
lui.




LETTRE XIV.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Bade, ce 20 aot.


Non, il ne s'abandonne pas sans regrets  notre avenir, non! Hier au
soir, nous nous sommes trouvs seuls pour la premire fois depuis prs
d'une anne, aprs tant d'vnemens terribles pour tous les deux; en
entrant, il a cherch des yeux M. de Lebensei, qu'il ne savoit pas
encore parti; autrefois, en me voyant, il ne cherchoit plus personne!
il s'est approch de moi et m'a dit:--Ma chre Delphine, j'ai perdu ma
respectable mre, mon fils, ma famille entire.--Il s'est arrt, puis
il a repris:--Mais je vais m'unir  toi, je serai encore trop
heureux.--J'ai serr sa main sans rien dire; il faut, hlas! il faut
que je l'observe. Heureux le temps o je lisois dans mon propre coeur
tout ce que le sien prouvoit!

Un silence a suivi les derniers mots de Lonce, puis il a pass ses
bras autour de moi, et m'a dit:--Delphine, te voil, c'est bien toi,
tu as quitt cet habit qui ressembloit aux ombres de la mort; ah!
combien je t'en remercie!--Oui, lui dis-je, je l'ai quitt pour un
temps.--Pour toujours! reprit-il; c'toit pour moi que tu avois
prononc ces voeux, je dois les rompre, je dois te rendre l'existence
que tu as sacrifie pour moi, je dois....--II s'arrta lui-mme, comme
s'il avoit senti que ce mot de devoir, si souvent rpt, pouvoit
blesser mon coeur.-Ah! reprit-il, j'ai tant souffert depuis quelque
temps, que je suis encore triste, comme si le malheur n'toit pas
pass.--Nous parlerons ensemble, rpondis-je, de tout ce qui nous
intresse, de notre avenir....--De quoi parlerons-nous? interrompit-il
prcipitamment; tout n'est-il pas dcid? il n'y a rien  dire.--Plus
rien  dire! repris-je. Ah, Lonce! est-ce ainsi....--II ne me laissa
pas finir le reproche inconsidr que j'allois prononcer. Il se jeta 
mes pieds, et m'exprima tant d'amour, que je perdis par degrs, en
l'coutant, toutes mes inquitudes; quand il me vit rassure, il se
tut, et retomba de nouveau dans ses rveries. Il vouloit que je fusse
heureuse; mais quand il croyoit que je l'tois, il n'avoit plus besoin
de me parler.

Je veux qu'il s'explique, je le veux. Qui, moi, j'accepterois sa main,
s'il croyoit faire un sacrifice en la donnant! Son caractre nous a
dj spars: s'il doit nous dsunir encore, que ce soit sans retour!
Si ce dernier espoir est tromp, tout est fini, jusqu'au charme mme
des regrets: dans quel asile assez sombre pourrois-je cacher tous les
sentimens que j'prouverois? Suffiroit-il de la mort pour en effacer
jusqu' la moindre trace? Ah, ma soeur! est-ce mon imagination qui
s'gare? est-il vrai?... Non, je ne le crois point encore; non, ne le
croyez jamais.




LETTRE XV.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Bade, ce 24 aot.


Aujourd'hui, Lonce et moi, nous sommes sortis ensemble pour aller sur
les montagnes et dans les bois qui environnent Bade; il toit huit
heures du matin, jamais le temps n'avoit t si beau.--Ah! me dit
Lonce quand nous fmes  quelque distance de la ville, qu'il est doux
de contempler la nature! elle fait oublier les hommes! Enfonons-nous
dans ce bois, que je ne voie plus les habitations, qu'il n'y ait que
toi et moi dans l'univers; ah! que nous y serions bien alors!--Et quel
mal nous font, lui rpondis-je, d'autres tres qui vivent et meurent
comme nous, s'aiment peut-tre, souffrent du moins presque autant que
s'ils s'aimoient, et mritent notre piti, alors mme que nous avons
le plus de droit  la leur?--Quel mal ils nous font? reprit Lonce
avec vhmence, ils nous jugent! mais n'importe, oublions-les!--Et il
marcha plus vite vers la fort o il me conduisoit: je plis, les
forces me manqurent; depuis quelque temps, je souffre assez, et
peut-tre la nature me dlivrera-t-elle des perplexits de mon sort.
Lonce vit l'altration de mes traits; il en prouva la peine la plus
vive et la plus touchante; il me conjura de m'asseoir, et, me
prodiguant les expressions et les promesses les plus tendres, il ne
s'aperut pas qu'en me rassurant sur ses penses les plus secrtes, il
me les rvloit, et m'apprenoit ce qu'il ne m'avoit pas dit encore.

Je ne laissai rien chapper, en lui rpondant, qui pt lui faire
remarquer ce que j'avois observ; mais je revins, rsolue de
l'interroger demain solennellement, et de le dgager de toutes les
promesses qu'il m'avoit faites; mais dans quel tat sera-t-il, quand
je lui dcouvrirai son propre coeur? que deviendrai-je moi-mme? Je
cherche en vain une ressource, toutes me sont ravies; une ide me
vient, je la saisis d'abord, et la rflexion me prouve qu'elle est
impossible. Quand tout espoir est perdu, quand il ne reste plus une
situation o l'on puisse tre, je ne dis pas heureux, mais soulag, la
vie ne devroit-elle pas cesser d'elle-mme? Mais, hlas! la nature,
prodigue de douleurs, semble s'arrter mystrieusement avant la
dernire, avant celle qui, surpassant nos forces, nous dlivreroit de
l'existence.

Je croyois avoir beaucoup souffert, et cependant je ne connoissois pas
le supplice d'tre contrainte avec celui qu'on aime; de sentir,
lorsqu'on est seule avec lui, le malaise qu'on prouveroit, s'il y
avoit dans la chambre un tiers qui vous empcht de lui parler. Quand
Lonce toit absent, je l'appelois de mes regrets; maintenant il est
prs de moi, et je n'ai pas retrouv le bonheur; il m'aime, je le
sens, autant qu'il m'a jamais aime, et nanmoins nous ne nous
entendons pas, nos mes s'vitent; jamais les devoirs qui nous
sparoient, les torts mme qu'il m'a supposs, n'ont mis entre nous
une semblable barrire! une explication la renverseroit; mais nous
frmissons l'un et l'autre de cette explication, parce que nous
sentons bien qu'il y va de la vie. Je l'exigerai de Lonce cependant,
une fois; mais chaque mot qu'il me dira, oui, chaque mot sera
irrparable! C'est le fond de son coeur que je veux connotre, ce sont
les sentimens intimes qui renatroient bientt dans toute leur force,
quand un mouvement d'amour les lui auroit fait oublier.

Enfin, demain... non... c'est trop tt; je veux me donner quelques
jours pour reprendre des forces; quoi, demain, je saurois tout! Non,
retardons encore, conservons ces impressions vagues et indcises qui
me suspendent sur l'abme, mais ne m'y prcipitent pas sans retour.
Louise, ne me refusez pas votre piti, jamais le malheur ne m'y a
donn plus de droits.




LETTRE XVI.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Ce 30 aot.


Mon sort n'est pas encore dcid, mais l'instant irrvocable approche.
Hier, Lonce m'entretint des vnemens politiques de la France, de
l'indignation qu'il en prouvoit, et du dsir qu'il avoit eu de
rejoindre les migrs, pour faire la guerre avec la noblesse
franoise; il lui chappa mme quelques mots qui pouvoient indiquer
qu'il avoit encore ce dsir. Je restai confondue; c'toit la premire
fois qu'il me parloit de lui, indpendamment de moi; c'toit la
premire fois qu'il m'exprimoit un sentiment, ou me faisoit connotre
un dessein, sans le rattacher, ou du moins sans chercher  le
rattacher  l'amour; un froid mortel me saisit au coeur; il me sembla
que la nuit couvroit toute la terre, et je n'eus pas la force de
prononcer un mot.

Lonce voulut continuer, et fit un grand effort pour articuler ces
mots en se levant:--Pourquoi ne suivrois-je pas ce que l'honneur me
commande?--Je crus alors que tout toit dit, et sans doute mon visage
exprima le dsespoir, car Lonce m'ayant regarde, s'cria:--Barbare
que je suis!--et tomba sans connoissance  mes pieds. Dieu! que
n'prouvai-je pas en le voyant ainsi! les mouvemens les plus
passionns de l'amour rentrrent dans mon me, je rappelai Lonce  la
vie, et quand il put m'entendre, je voulus renoncer  tout, et lui
pardonner jusqu'aux sentimens qui nous sparoient; mais chaque fois
que je commenois  m'expliquer, il m'interrompoit en me disant:--Au
nom du ciel, arrte, je souffre trop; veux-tu me faire mourir?--Et
l'altration de ses traits me faisoit craindre qu'il ne retombt dans
l'tat dont il venoit de sortir.

--C'est au coeur, me dit-il, que j'prouve une souffrance aigu.--Et
il y portoit la main, comme pour soulager une douleur insupportable;
j'tois dans un trouble, dans une motion qui surpassoit tout ce que
j'ai jamais prouv; je craignois le mal que je pouvois lui faire en
lui parlant, et cependant je souhaitois vivement lui rendre la
libert, et le dlivrer d'un combat qui offensoit mon coeur, quoique
la peine qu'il en ressentoit dt me toucher. Toute explication me fut
impossible; il vita, il repoussa tout, et me quitta, pouvant  peine
se soutenir, mais ne voulant ni rester plus long-temps, ni rompre le
silence.

Ah! puis-je me dissimuler encore quels sont les sentimens qui
l'agitent! Ma soeur, pourquoi faut-il que j'aie eu de l'esprance! ne
savois-je donc pas que je n'chapperois jamais au malheur!




LETTRE XVII.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.

Ce 8 septembre 1792.


Le hasard a tout fait, je sais tout, mon parti est pris; mais, je
l'espre, il me cotera la vie! Depuis la dernire scne qui s'toit
passe entre Lonce et moi, nous continuions, par une terreur secrte,
par un accord singulier,  ne nous point parler de nos projets 
venir, et l'on auroit dit,  nos entretiens, que nous n'avions aucun
parti  prendre, aucun plan  former, mais seulement une situation
douce et mlancolique.

Nous avions ainsi pass la matine, tous les deux rveurs, tous les
deux craignant de mettre un terme  ces jours o nous tenant par la
main, nous nous promenions encore appuys l'un sur l'autre. J'avois
remarqu que Lonce prenoit constamment un dtour, pour viter de
traverser la ville en me ramenant  ma maison; je m'attendois ce matin
qu'il feroit ce mme dtour, lorsque nous vmes quelques personnes qui
se htoient d'aller  la poste, parce qu'on y racontoit,
disoient-elles, de trs-mauvaises nouvelles de France; un mouvement
irrflchi nous engagea  les suivre, Lonce et moi; mais lorsque nous
fmes au milieu du groupe qui environnoit la maison de la poste,
j'entendis des voix autour de moi qui murmuroient: _Voyez-vous cette
religieuse, qui fuit de son couvent pour pouser ce jeune homme!_ Des
femmes d'une figure aigre et dsagrable, disoient: _c'est avec ces
beaux principes qu'on assassine en France! comment souffre-t-on un tel
scandale ici!_ Lonce fit un geste menaant; je l'arrtai.--Que
voulez-vous? lui dis-je; redoutez un clat qui seroit plus funeste
encore; loignons-nous.--Il m'obit; mais je vis des gouttes de sueur
tomber en abondance de son front pendant le chemin qui nous restoit 
faire, et tour  tour la pleur et la rougeur couvroient son visage.

Quand nous fmes monts dans ma chambre, il se jeta sur un canap, et
se parlant  lui-mme, en oubliant que j'tois l, il s'cria:--Non,
la vie ne peut se supporter sans l'honneur! et l'honneur, ce sont les
jugemens des hommes qui le dispensent, il faut les fuir dans le
tombeau.--Ces paroles, la violence de l'motion qu'il prouvoit en les
prononant, ce que je venois d'entendre au milieu de la foule, tout
enfin m'claira sur ma faute! je vis la vrit, comme si je
l'apercevois pour la premire fois; et je ne conois pas encore
comment j'ai pu croire que M. de Mondoville sauroit braver la
situation o nous nous serions trouvs, si nous avions suivi les
conseils de M. de Lebensei.

--Lonce, lui dis-je, demain je retourne  mon couvent; je renonce
pour jamais  la folle esprance qui avoit rempli mon me; demain
je vous quitte; adieu.--Adieu? rpta-t-il. Juste ciel, qu'ai-je
donc dit?--Il se leva comme gar, et retomba l'instant d'aprs
dans l'accablement de la douleur; je me plaai prs de lui, et avec
plus de courage que je ne me flattois d'en avoir, je lui
dis:--Lonce, ne vous faites point de reproches, nous nous sommes
abuss l'un et l'autre; non-seulement un caractre aussi dlicat
que le vtre ne devoit pas maintenant supporter l'ide de notre
union, mais elle et fait souffrir tout homme que ses habitudes et
ses rflexions n'ont pas affranchi du monde; elle attirera sur vous
le blme universel, il faut y renoncer.--Misrable que je suis!
dit-il; oui, je l'avouerai, aujourd'hui j'ai souffert; la honte
m'auroit-elle atteint? La honte avec toi! quoi! prt  te possder,
je te perdrois! mon indomptable caractre nous spareroit encore
une fois! Si tu n'avois pas consenti  me suivre, si tu l'avois
regard comme impossible, je serois mort avec une ide douce, je
serois mort sans me dtester moi-mme; mais  prsent tu te donnes
 moi, je puis tre ton poux, et cette infernale puissance, qu'on
appelle l'opinion des hommes, s'lve entre nous deux pour nous
dsunir! Excrable fantme! s'cria-t-il dans un vritable accs de
dlire; que veux-tu de moi, en me reprsentant sans cesse sous les
plus noires couleurs le mpris! le mpris? qui a pu prononcer ce
nom? qui oseroit en tmoigner pour moi, pour elle? ne puis-je pas
poignarder tous ceux qui auroient l'audace de nous blmer? Mais il
en renatra de leur sang, pour nous insulter encore; o trouver
l'opinion, comment l'enchaner, o la saisir? O Dieu! je veux
dchirer ce coeur, qui ne sait ni tout immoler  l'amour, ni
sacrifier l'amour  l'honneur; j'ai soif de la mort! Dieu qui m'as
cr pour tant de maux, dtruis ton ouvrage, je t'invoque, je
t'offense, anantis-moi!--Arrte, lui dis-je, arrte; il fera mieux
pour nous, ce Dieu que tu mconnois; je me sens mourir.--En effet,
j'en prouvois alors l'esprance.--Tu meurs, reprit Lonce, et tu
aurois vcu pour moi, tu aurois t ma femme! viens  l'autel,
viens  l'instant mme; quand je te possderai, je serai dans
l'ivresse, je ne sentirai rien que mon bonheur; suis-moi, dcidons
dans ce moment de notre vie; il est des rsolutions qu'il faut
prendre avec transport, ne laissons pas aux rflexions amres le
temps de renatre! livrons-nous  l'amour qui nous inspire, ne
laissons pas le froid de la pense nous gagner; je t'en conjure,
n'hsite plus, ne tarde plus....--Insens que vous tes!
interrompis-je; quel bonheur maintenant pourrois-je goter avec
vous? Si j'avois dcouvert un seul regret dans votre coeur, il et
suffi pour empoisonner ma vie; et j'oublierois les atroces combats
que je viens de voir, je les oublierois! Je fais devant toi, lui
dis-je avec force, un serment plus sacr que tous ceux que je
voulois rompre, car il est libre, car il est fait dans toute la
force de ma raison: Que le ciel me fasse prir  tes yeux, si
jamais je suis ton pouse!--Eh bien! s'cria Lonce, que je perde
et ton amour et jusqu' ta piti, si je survis  cette
imprcation!--Et il voulut sortir  l'instant.

pouvant de son dessein, je me jetai  genoux pour le conjurer de
rester; il fut mu  cet aspect, la pleur mortelle de mon visage le
toucha; il me prit dans ses bras, et me dit d'une voix plus
douce:--Pourquoi t'affligerois-tu de ma perte? ne vois-tu pas que nous
avons fltri notre sentiment, que je t'ai offense, que tu dois me
har, que je dteste ma foiblesse, et que je ne puis en gurir? tout
est contraste, tout est douleur dans mon existence, laisse-moi mourir!
la fivre intrieure qui m'agite cessera par degrs, quand mes forces
m'abandonneront; mais j'ai trop de vie encore, et les hommes, les
hommes savent si bien irriter la puissance de la douleur! comment se
venger de ce qu'ils font souffrir? comment satisfaire le mouvement de
rage qu'ils excitent?--Dans ce moment, un rgiment passa sous mes
fentres, et une musique militaire trs-belle se fit entendre. Lonce,
en l'coutant, releva la tte, avec une expression de noblesse et
d'enthousiasme si imposante et si sublime, qu'oubliant toutes mes
douleurs, encore une fois je m'enivrai d'amour en le regardant; il
devina mes sentimens, et laissant tomber sa tte sur mes mains, je les
sentis inondes de ses pleurs. La musique cessa; Lonce, paroissant
alors avoir retrouv du calme, me dit:--Mon me est plus tranquille,
il m'est venu d'en haut, de l'intelligence cleste qui veille sur toi,
un secours vritablement salutaire; adieu, mon amie, j'ai besoin de
repos;  demain.--A demain, rptai-je.--Oui, rpondit-il, adieu!--Et
il me quitta sans rien ajouter.

Il n'a point voulu me dire quels sentimens l'avoient occup pendant
qu'il coutoit cette musique. Auroit-elle rveill dans son me le
dessein d'aller  la guerre? Ah Dieu! dans quelle situation mes
malheurs et mes fautes m'ont prcipite! Demain je veux annoncer 
Lonce que je retourne dans mon couvent, que je m'y renferme pour
toujours; il saura demain que je lui pardonne, que je le conjure de
m'oublier oui, demain... Ah! qu'arrivera-t-il?....




LETTRE XVIII.

Lonce  Delphine.

Ce 8 septembre 1792.


En remontant chez moi, j'ai appris les massacres qui ont ensanglant
Paris; tout est douleur, tout est crime! qui a pu se flatter d'tre
heureux dans ce temps effroyable? Ne vois-tu pas dans l'air quelque
chose de sombre, quelques signes, avant-coureurs des vnemens
funestes? Non, je ne te reverrai plus; coute-moi... que vais-je te
dire? Je pars, eh bien! tu le sais... n'entends-tu pas le reste?....

Notre situation toit horrible, je rougissois de mes foiblesses sans
pouvoir en triompher, tout toit boulevers dans nos rapports
ensemble. Je te repoussois, toi que j'adore, je repoussois le bonheur
sans lequel je ne puis vivre; la douleur alloit faire de moi le plus
mprisable insens, lorsque hier, en coutant cette musique qui
rappeloit les combats, je me suis senti ranim. J'ai su depuis
d'affreuses nouvelles, elles ont achev de me dcider. Dans les
combats, les hasards m'appartiennent; et je saurai, quand je voudrai,
les diriger sur ma tte. Non, ce n'est qu'au milieu de la guerre que
je pouvois soutenir la douleur de te quitter; c'est l que la mort
toujours facile, toujours prsente, vous aide  supporter quelques
derniers jours de vie, consacrs  la gloire; c'est l que
j'prouverai des mouvemens qui soulagent le dsespoir mme, le sang
qu'on doit verser, le pril qui vous menace, l'horreur qui vous
environne, et tous ces cris de haine qui suspendent pour un temps les
douleurs de l'amour; je serai bien, tant que le glaive sera lev sur
moi; je serai mieux encore, quand il aura pntr jusqu' mon coeur.

O mon amie! ne crois pas que ma passion pour toi se soit affoiblie
dans cette lutte de mon caractre contre mon amour; je n'ai pu les
accorder que par le sacrifice de ma vie, ce n'est pas te moins aimer;
mais devois-je m'unir  toi sans t'honorer, sans pouvoir repousser
loin de toi les traits cruels de la censure publique? Falloit-il
prouver, au milieu du bonheur suprme, un sentiment d'amertume?
rougir de soi-mme, parce qu'on n'a pas la force de dompter ce
sentiment? rougir devant les autres alors qu'ils le devinent? aimer
avec idoltrie, et n'tre pas heureux avec ce qu'on aime? t'estimer,
t'adorer  l'gal des anges, et te voir fltrie dans l'opinion? garder
dans le fond de son me une peine qu'il aurait fallu te cacher? Ah!
cette existence toit odieuse! De tous les supplices les plus affreux,
le plus extraordinaire n'est-il pas de trouver dans son propre coeur
un sentiment qui nous spare de l'objet de notre tendresse? d'avoir en
soi l'obstacle, quand tous les autres ont disparu? Malheureux! je
souffrois encore pendant que je serrois dans mes bras celle que
j'adore, pendant que le feu de l'amour couloit dans mes veines;
cependant, aprs avoir pu devenir ton poux, comment souffrir le jour,
en s'accusant de la perte d'un tel sort! comment recommencer cette
douleur dj prouve, mais la recommencer en se disant  toutes les
heures: si je le veux, elle est  moi, et je m'loigne d'elle, et je
la laisse languir dans une solitude dplorable o son amour pour moi
l'a prcipite!--Non, non, ma Delphine, quand ces contrastes, ces
inconsquences, ces douleurs opposes se sont empares d'un
malheureux, il faut qu'il meure, car il ne peut ni se dcider, ni
rester incertain, ni vivre aprs avoir choisi.

Et toi, mon amie, et toi, quelle douleur je te fais prouver! quel
prix de ta tendresse! Mais dj le trouble que je n'ai pu cacher
n'a-t-il point altr ton affection pour moi? Ne m'as-tu pas dit que
jamais tu n'oublierois le moment fatal, l'instant d'incertitude qui
avoit dsenchant notre avenir? Ah! je me suis montr si peu digne de
ton amour, que peut-tre ce souvenir te consolera de ma perte.

O ma Delphine! crois-mois cependant, je t'ai passionnment aime; non,
jamais, jamais tu n'oublieras cet ami plein de dfauts, d'orgueil, de
vhmence, mais cet ami qui, du jour o il t'a vue, sentit que seule
dans cet univers tu remplissois son me, et que sa destine se
composeroit de toi seule.

Oh! c'en est donc fait, et ma volont nous spare. Puis-je avoir un
ennemi plus cruel que moi-mme! te ferai-je jamais comprendre comment
il se peut que je te quitte et que je t'adore, que je cherche la mort,
quand un bonheur tant souhait m'toit offert, et que ma passion pour
toi soit au comble de sa violence, dans le moment mme o cette
passion ne peut dompter mon caractre! O toi, si douce et si tendre!
toi qui toujours as su lire dans mon coeur, vois au fond de ce coeur
les tourmens qui le dchirent, vois ce que je ne puis dire, et ce que
je ne puis supporter; et tout coupable qu'il est, prends encore piti
de ton malheureux ami.

Je ne te demande point de regrets trop amers; vis, ange de paix, pour
rpandre encore sur les malheureux la douce influence de ta bont;
vis, pour que ma dernire pense retourne  toi, et que mon nom,
inconnu sur la terre, tombant un jour sous tes yeux, parmi les listes
des morts, obtienne encore quelques larmes, quelques souvenirs qui te
rappellent les jours heureux o tu m'aimois, o je me croyois digne de
toi! Ah! je pouvois les recommencer encore... Non, je ne le pouvois
plus. Un regret toit un outrage qui auroit profan ton culte et le
bonheur... Allons... Adieu; encore une prire, si tu me pardonnes. Oh!
la meilleure des femmes! quand je ne serai plus, informe-toi de ma
tombe, viens te reposer sur la place o mon coeur sera enseveli; je te
sentirai prs de moi, et je tressaillerai dans les bras de la mort.




LETTRE XIX.

Delphine  Lonce.

[Cette lettre, crite le 9 septembre, aprs le dpart de Lonce, ne
lui parvint pas.]


Tu me quittes, tu pars... je te suivrai... mais, barbare, tu m'as
cach ta route... je ne sais o te chercher sur la terre, jamais tant
de cruaut!... l'infortun, non il n'est pas cruel, il va mourir... Je
veux te retrouver... je veux te dire...; mais seule, o courir? quel
isolement affreux! ah! mon Dieu! mon Dieu, un secours, un appui... On
me demande; qui veut me voir? Ce n'est pas lui, qui donc? O divine
Providence, m'avez-vous exauce? C'est un ami, c'est M. de Serbellane.




LETTRE XX.

Delphine  mademoiselle d'Albmar.


De tous les hommes, le meilleur, le plus compatissant, c'est M. de
Serbellane. Si je meurs, qu'aprs moi tous mes amis lui tmoignent une
profonde reconnoissance. Il a rencontr Lonce, et sait dans quels
lieux il va chercher la mort; ce gnreux ami n'a pu ramener Lonce,
mais il me conduit vers lui; il espre, il croit que si je le revois,
j'apaiserai son dsespoir. M. de Serbellane, cet homme dont tout le
monde vante la raison parfaite, a piti de mon coeur gar, il ne
condamne point les conseils du dsespoir, il sait secourir la douleur
comme elle veut tre secourue. Ah! je le bnis, c'est lui qui sera mon
ange tutlaire, c'est lui qui me rendra le bonheur... le bonheur!
Hlas! de quel mot ai-je os me servir! pourquoi l'effacerois-je?
Louise, je le jure, vous n'entendrez plus parler que de mon bonheur:
sur la terre ou dans le ciel; vous me saurez heureuse.




CONCLUSION.

Les lettres nous ont manqu pour continuer cette histoire, mais M. de
Serbellane et quelques autres amis de madame d'Albmar nous ont
transmis les dtails que l'on va lire. M. de Serbellane, effray de
l'tat o il avoit vu M. de Mondoville, ne rsista point au dsir et 
la douleur de madame d'Albmar, et la conduisit sur les traces de
Lonce,  travers l'Allemagne. Suivant toujours M. de Mondoville, sans
pouvoir l'atteindre, ils arrivrent jusqu' Verdun, o l'arme qui
entroit en France se trouvoit runie. Ce voyage fut cruel, mais la
fermet de M. de Serbellane et sa bont dlicate, tour  tour
contenoient et soulageoient les mortelles inquitudes de madame
d'Albmar.

Quand elle entra dans la ville de Verdun, elle frmit, et son
impatience parut s'arrter au moment de tout savoir; elle pria M. de
Serbellane d'aller s'informer de M. de Mondoville, et descendit dans
une auberge, en attendant son retour. Pendant qu'elle y toit, un
jeune Franois bless fut rapport dans une chambre voisine de la
sienne: elle demanda son nom; on lui dit que c'toit Charles de
Ternan; elle ne l'avoit jamais rencontr, mais elle savoit qu'il toit
parent de M. de Mondoville, et pensant qu'il pouvoit l'avoir vu, elle
entra dans sa chambre, par un mouvement tout--fait irrflchi;
cependant l'embarras la retint sur le seuil de la porte, et elle
entendit M. de Ternan qui disoit:--Non, ce n'est pas de moi qu'il faut
s'occuper, mais de mon brave compagnon, de mon gnreux ami: ne
peut-on envoyer personne au camp franois pour le rclamer? Il ne
servoit point dans l'arme des trangers, il venoit seulement
d'arriver  Verdun; en nous promenant ensemble, je me suis trop cart
des limites du camp, que mon ami ne connoissoit point; nous avons t
attaqus par une patrouille rpublicaine, j'ai t bless au premier
coup de fusil, et mon ami, sachant que si j'avois t fait prisonnier,
j'tois perdu, n'a pris les armes que pour me sauver; je suis arriv
trop tard  son secours, il tait dj pris, emmen  Chaumont, pour
tre jug, pour tre fusill. Juste ciel, si vous saviez quel mpris
de la vie, quel hrosme d'amiti il a montr!--Delphine, entendant
ces paroles, ne douta presque plus de son malheur: couverte d'un voile
qui empchoit de remarquer son clatante figure, elle s'avana dans la
chambre, et, tendant les bras vers M. de Ternan, elle s'cria:--Cet
homme gnreux, intrpide, infortun, c'est Lonce de
Mondoville?--Oui, rpondit M. de Ternan, en retournant la tte; qui
l'a devin?--Moi, rpondit Delphine en perdant connoissance: on courut
 son secours, on dtacha son voile, et ses cheveux tombrent sur son
visage, comme pour le couvrir encore. M. de Serbellane, en arrivant,
la vit entoure d'hommes, qui croyoient presque qu'il y avoit quelque
chose de surnaturel dans cette apparition d'une femme inconnue, si
belle et si touchante.

Il avoit appris de son ct ce que Delphine venoit de dcouvrir. Quand
elle revint  elle, saisissant les mains de M. de Serbellane, avec une
force convulsive, elle lui dit:--Vous viendrez avec moi: nous irons 
son aide; votre pays n'est point en guerre avec les Franois; ils vous
couteront, je les implorerai: n'y a-t-il pas des accens de douleur
auxquels nul homme n'a rsist? Partons.--

M. de Serbellane n'hsita pas: il avoit dj form le dessein d'aller
 Chaumont, et portoit avec lui les passe-ports ncessaires pour s'y
rendre: il comprit qu'il toit impossible de dtourner Delphine de le
suivre, et ne voulut pas mme le lui proposer. Son caractre toit
aussi calme que celui de Delphine toit passionn; mais quand les
grandes affections de l'me sont compromises, tous les tres gnreux
s'entendent et suivent la mme conduite.

Ils partirent ensemble, et furent  Chaumont en moins de dix heures.
Peu de momens avant d'arriver, Delphine, se ressouvenant que M. de
Serbellane lui avoit dit autrefois qu'il existoit en Italie un poison
doux mais rapide, qui terminoit la vie en trs-peu de temps, rappela 
M. de Serbellane ce poison dont ils s'toient une fois entretenus
ensemble.--Il est dans cette bague, rpondit M. de Serbellane en la
montrant, je la porte toujours depuis que j'ai perdu Thrse; je me
sentois plus calme et plus libre, en pensant que si la vie me devenoit
insupportable, j'avois avec moi ce qui pouvoit facilement m'en
dlivrer.--Delphine alors, quelle que ft son intention secrte, et
l'ide vague et terrible qui l'occupoit, donna pour motif  M. de
Serbellane, en lui demandant cette bague, le dsir qu'auroit Lonce,
fier et irritable comme il l'toit, d'chapper au supplice, dans un
temps o le peuple pouvoit se permettre des insultes contre l'homme
qui lui seroit dsign comme son ennemi.--Je crois  la vrit de ce
que vous me dites, rpondit M. de Serbellane: si vous vouliez mourir,
vous ne me le cacheriez pas; nous parlerions ensemble de ce dessein,
avec le courage qui convient  une me telle que la vtre, et je vous
en dtournerois, je l'espre: je vous dirois ce que j'ai prouv,
c'est qu'on peut encore faire servir au bonheur des autres une vie qui
ne nous promet  nous-mmes que des chagrins, et cette esprance vous
la feroit supporter.--Madame d'Albmar rpta avec une sombre
tristesse que son dessein, en lui demandant ce funeste prsent, toit
de le donner  Lonce, s'il toit condamn.--Alors M. de Serbellane
tira sa bague de son doigt, et la remit  Delphine.--Voil donc,
s'cria-t-elle, voil donc,  Lonce! ce qui doit nous runir! voil
l'anneau nuptial que j'tois destine  te prsenter! O mon Dieu!
ajouta-t-elle, donnez-moi de la force jusqu'au dernier moment!

Ds qu'ils furent arrivs  Chaumont, M. de Serbellane alla demander
la permission de voir M. de Mondoville. Madame d'Albmar, en
l'attendant, s'assit sur un banc, en face de la prison o elle avoit
appris que M. de Mondoville toit renferm. La beaut de Delphine, et
la douleur qui se peignoit dans toute sa personne, avoient attir
l'attention de plusieurs femmes, enfans et vieillards, qui
l'environnoient sans qu'elle s'en apert; mais au moment o elle se
leva, pour aller au-devant de M. de Serbellane qui lui apportoit la
permission d'entrer dans la prison, les pauvres gens qui l'avoient vue
pleurer, lui dirent: _Vous avez du chagrin, ma bonne dame, nous
prierons Dieu pour vous_.--Je vous en remercie, rpondit-elle: priez
pour un ami que j'ai dans ce monde, et que l'on veut faire prir. Il y
a parmi vous peut-tre des cratures bien plus innocentes que moi,
Dieu les coutera plus favorablement. Priez donc pour qu'il me fasse
grce; et si vous avez sur la terre un tre que vous aimiez, que cet
tre vous rcompense du bien que vous m'aurez fait!--En parlant ainsi,
elle attendrit ceux qui l'coutoient, mais ils ne pouvoient la servir.

M. de Serbellane annona  Delphine qu'elle pouvoit voir Lonce 
l'instant, et qu'il lui resteroit encore le temps d'entretenir celui
qui devoit prsider le tribunal, avant qu'il s'assemblt pour
prononcer sur la vie de Lonce. M. de Serbellane, pendant que Delphine
seroit dans la prison, devoit continuer  voir tous ceux qui, dans la
ville, pouvoient avoir quelque influence sur le tribunal, et venir
reprendre Delphine, quand elle auroit vu M. de Mondoville, et qu'elle
auroit su de lui toutes les circonstances qui pouvoient servir  le
justifier.

La permission tant prsente au gelier, il ouvrit la porte de la
prison, et Delphine, en entrant dans ce lieu de douleur, vit son amant
qui crivoit avec beaucoup de calme. Le bruit de la porte lui fit
lever la tte, et, se jetant  genoux devant elle, il s'cria:--Juste
ciel, quel miracle s'accomplit pour moi! est-ce mon imagination qui me
la reprsente? Je l'invoquois, et la voil! tous ses traits, tous ses
charmes sont-ils devant mes yeux! Delphine, Delphine, est-ce toi?--Et,
la serrant dans ses bras, il perdit entirement le souvenir de sa
situation; mais le coeur de Delphine n'toit pas soulag, et les
transports de son amant ne lui donnrent pas mme un instant
d'illusion.

--Delphine, lui dit encore Lonce en dcouvrant sa poitrine, vois-tu
ce mdaillon qui contient tes cheveux? je n'ai dfendu que lui; ils
n'ont pu me l'arracher. Si tu n'tois venue prs de moi, c'est  lui
seul que j'aurois confi mes adieux. Ah! Delphine, pourquoi t'ai-je
quitte?--C'est moi qui suis coupable de ton sort, rpondit-elle, je
le sais; si je n'avois pas consenti  sortir de mon couvent, si...;
mais que fait cette douleur de plus dans l'abme des douleurs!
Dites-moi seulement ce que je puis dire  vos juges; j'ignore si
j'espre encore, mais je veux leur parler.--Vous n'obtiendrez rien,
mon amie, reprit Lonce; cependant je pourrois consentir  vivre
maintenant: il s'est fait un grand changement dans ma manire de voir.
Au milieu des malheurs que je viens d'prouver, et de la destine qui
me menace, je me suis senti comme humili d'avoir attach tant de prix
aux jugemens des hommes. La prsence de la mort m'a clair sur ce
qu'il y a de rel dans la vie; je ne le cache point, j'ai regrett
d'avoir sacrifi les jours que tu protgeois. J'ai connu le prix de
l'existence simple et douce que j'aurois gote prs de toi. S'il en
toit temps encore, aucun nuage ne troubleroit plus notre bonheur:
vois donc,  ma Delphine! si tu peux me sauver, je l'accepte.--O mon
Dieu! s'cria Delphine,--et les sanglots touffrent sa voix.

--Je ne sais, rprit Lonce, ce qu'on peut dire pour ma dfense;
cependant il me semble que, dans l'opinion mme de ceux qui vont me
juger, je ne suis pas coupable. J'tois arriv  Verdun le matin du
jour o l'on m'a fait prisonnier; je cherchois la mort, il est vrai,
mais je ne savois point encore quel moyen je prendrois pour atteindre
ce but facile. J'ai suivi sans dessein le jeune Ternan, mon ami
d'enfance. Je n'tois pas reu dans l'arme, mon nom mme n'y toit
point encore connu. Charles Ternan s'est imprudemment loign des
limites du camp, une patrouille nous a attaqus, le premier coup de
fusil a bless Charles Ternan; il ne pouvoit plus se dfendre, et,
pris en uniforme les armes  la main, son sort n'toit pas douteux. Je
lui ai cri de tcher de s'loigner, pendant que j'arrterois la
patrouille par ma rsistance, et, afin de le dterminer  me quitter,
j'ai ajout qu'il devoit retourner au camp pour demander du secours;
mais avant que le secours arrivt, le nombre m'a accabl: je ne sais
par quel hasard je n'ai pas t tu, mais je crois que je le dois au
dsir que j'avois de prolonger le combat, pour donner  Ternan plus de
temps pour s'loigner: voil ce qui s'est pass, ma Delphine; ton
esprit secourable peut-il trouver dans ce rcit les moyens de me
justifier avec honneur?--Gnreuse conduite! rpondit Delphine; mais y
croiront-ils? mais en seront-ils mus? Ah! mon ami, sans le secours de
la Providence, sans la plus signale de ses faveurs, quel espoir nous
reste-t-il! Cde, ajouta-t-elle, cde  ce que tu pourrois appeler une
superstition du coeur; quand mme ce que je vais te demander ne te
parotroit qu'une foiblesse, cde encore; viens prier avec moi le
protecteur des malheureux, de m'accorder l'loquence qui entrane la
volont des hommes; viens, prions ensemble. Lonce eut un moment
d'embarras; mais bientt, s'abandonnant au mouvement inspir par
Delphine, il se mit  genoux devant les rayons du soleil, qui
peroient  travers les barreaux de sa prison, et dit:--tre
tout-puissant, tre inconnu! je t'implore pour la premire fois de ma
vie, je ne mrite pas que tu m'exauces; mais l'un de tes anges attache
sa vie  la mienne; sauve-moi, puisqu'elle le souhaite, et je jure de
consacrer le reste de mes jours  suivre ton culte; mon amie me
l'enseignera.--Delphine, en coutant ces paroles, eut un moment
d'espoir.--Ah! s'cria-t-elle, quelque insenss, quelque coupables que
nous soyons, peut-tre le Dieu de bont, qui ne nous a donn que des
commandemens d'amour, a-t-il entendu nos prires, a-t-il pris piti de
nous! Adieu, Lonce;  ce soir, il y a encore ce soir. Adieu!--Et elle
le quitta en rprimant son motion. La nature donne toujours un moment
de calme dans les situations les plus violentes de la vie, comme un
instant de mieux avant la mort; c'est un dernier recueillement de
toutes les forces, c'est l'heure de la prire ou des adieux.

Delphine, en sortant de la prison, rencontra M. de Serbellane qui
venoit la chercher; il la conduisit chez le prsident du tribunal.
Arrivs devant la maison de celui dont dpendoit la vie de Lonce,
Delphine tressaillit, et, comme elle franchissoit le seuil de la
porte, elle se spara de M. de Serbellane, avec un dernier regard qui
lui demandoit de faire des voeux pour elle. Elle entra, et trouva le
prsident entour de quelques secrtaires: elle lui demanda s'il lui
seroit permis de l'entretenir sans tmoins.--Je n'ai de secrets pour
personne, rpondit-il en levant d'autant plus la voix que Delphine
cherchoit  la baisser; il ne faut pas qu'un homme public mette de
mystre dans sa conduite.--Hlas! monsieur, reprit Delphine, sans
doute vous n'avez point de secret, mais je puis en avoir un; me
refuserez-vous de ne le confier qu' vous?--Je vous ai dj dit,
reprit le juge, que je ne veux point loigner de moi ceux qui
m'entourent; je ne le dois point.--Delphine, se retournant alors vers
ceux qui toient dans la chambre, leur dit avec une noble
douceur:--Messieurs, je vous en conjure, loignez-vous pendant
quelques momens; soyez assez gnreux pour me prouver ainsi votre
piti.--La voix et le regard de Delphine exprimoient l'motion la plus
profonde, et produisirent un effet inespr; tous ceux qui toient
dans la chambre s'loignrent doucement, sans profrer un seul mot.

Quand Delphine se vit seule avec celui qui pouvoit absoudre ou
condamner son amant, ses lvres tremblrent avant de prononcer les
paroles qui devoient appeler ou repousser la conviction, donner la vie
ou causer la mort: tout annonoit dans le juge un homme inflexible;
cependant Delphine avoit aperu sur son bureau le portrait d'une femme
tenant un enfant dans ses bras, et ce tableau, lui apprenant qu'il
toit poux et pre, lui avoit un moment donn l'espoir de
l'attendrir. Elle tcha d'exposer avec calme le rcit des faits qui
prouvoient que Lonce n'avoit pris aucun grade dans l'arme ennemie,
que le danger seul de son ami l'avoit forc  le secourir; et,
racontant avec courage et simplicit toutes les circonstances qui
avoient engag Lonce  quitter la Suisse, elle se donna tous les
torts, en cherchant  prouver au juge que Lonce n'avoit cd qu' la
douleur qu'il prouvoit, et qu'aucun motif politique, aucune
rsolution ennemie n'toit entre pour rien dans les circonstances qui
l'avoient conduit  Verdun. Le juge s'toit d'abord montr
inaccessible  la conviction; et, regardant Lonce comme coupable, il
toit rsolu  le condamner; le rcit dchirant de Delphine lui
persuada que la conduite de Lonce n'avoit pas t telle qu'il se
l'imaginoit; mais il sentit l'impossibilit de persuader  ses
collgues que Lonce pouvoit tre absous, quand toutes les apparences
l'accusoient; ne voulant pas prendre sur lui de le faire mettre en
libert sans qu'il et t jug, il ne voyoit aucun moyen de le
sauver; et, la piti que lui inspirait madame d'Albmar le faisant
souffrir, il cherchoit  lui rpondre en termes vagues, et  terminer
le plus tt possible ce cruel entretien. Une timidit douloureuse
enchanoit Delphine; elle sentoit qu'il n'existoit plus pour elle
qu'une ressource, c'toit de se livrer sans contrainte  toute
l'motion qu'elle prouvoit; mais l'ide que cet espoir une fois
dtruit il n'en resteroit plus, lui faisoit essayer des moyens d'un
autre genre, qui n'puisoient pas encore sa dernire esprance. Enfin,
le juge fit quelques pas pour sortir, en dclarant que, dans cette
affaire, il ne pouvoit tre clair que par l'opinion de ses
collgues, et que c'toit  eux seuls qu'il vouloit s'en remettre.

L'infortune Delphine,  ces mots, ne se connoissant plus, se
prcipita vers la porte et s'cria:--Non, vous n'avancerez pas, non,
vous n'irez pas commettre l'action la plus barbare! il n'est pas
criminel, celui que vous allez condamner, il ne l'est pas, vous le
savez; je vous ai prouv qu'il n'avoit point port les armes, qu'il
n'toit pas votre ennemi, que la gnrosit, l'amiti, l'avoient
seules entran; et quand il seroit vrai que vos opinions et les
siennes sur la guerre actuelle ne fussent pas d'accord, n'est-il pas
le meilleur et le plus sensible des tres, celui que le hasard a jet
dans un parti diffrent du vtre? Les hommes se ressemblent comme
pres, comme amis, comme fils; c'est par ces affections de la nature
que tous les coeurs se rpondent, mais les fureurs des factions ne
peuvent exciter que des haines passagres, des haines qu'on peut
sentir contre des ennemis puissans, mais qui s'teignent  l'instant,
quand ils sont vaincus, quand ils sont abattus par le sort, et que
vous ne voyez plus en eux que leurs vertus prives, leurs sentimens et
leur malheur. Ah! celui pour qui je vous implore, si vous tiez en
pril, et que je lui demandasse de vous sauver, il n'hsiteroit pas,
non-seulement  vous absoudre, mais  vous secourir de tous ses
moyens, de tous ses efforts; si vous donnez la mort  qui ne l'a pas
mrite, vous, ne savez pas quelle destine vous vous prparez, vous
ne savez pas quels remords vous attendent! plus de repos, plus de
douces jouissances; au sein de votre famille, au milieu de vos
concitoyens, vous serez poursuivi par des craintes, par une agitation
continuelle; vous ne compterez plus sur l'estime; vous ne vous fierez
plus  l'amiti; et quand vous souffrirez, et quand les maladies vous
feront redouter une fin cruelle, une vieillesse douloureuse, vous vous
accuserez de l'avoir mrit, et votre propre piti vous manquera dans
vos propres maux.--Jeune femme, vous m'insultez, lui dit le juge,
parce que je veux obir aux lois de mon pays.--Moi, je vous insulte!
s'cria Delphine en se jetant  ses pieds;  Dieu! s'il m'est chapp
une seule parole qui puisse vous blesser, si mon trouble ne m'a pas
permis d'tre matresse de mes discours, ah! n'en punissez pas mon
ami. Est-il coupable de mon imprudence, de ma foiblesse, de ma folie?
Dites, seroit-ce moi qui vous irriterois contre lui, moi qui ai dj
fait tomber tant de douleurs sur sa vie! Ah! je me prosterne devant
vous; juste ciel! voudrois-je vous offenser? quelle rparation
voulez-vous? parlez;--et l'infortune,  genoux, penchoit son visage
jusqu' terre, dans un tat si dplorable que le juge en fut
touch.--Non, madame, lui dit-il en la relevant; vous ne m'avez point
offens; non, soyez tranquille, si je pouvois sauver M. de Mondoville,
ce seroit pour vous que je le ferois.--Delphine tonne, saisie d'un
premier espoir qui redoubloit encore la violence de son tat, s'appuya
sur le bras de cet homme qui ne l'effrayoit plus, et lui dit dans une
sorte d'garement:--Ce seroit pour moi que vous le sauveriez! vous
savez donc que je vais mourir aussi? En effet, vous n'avez pu croire
que je survcusse  cet tre si bon et si tendre. Il va porter dans le
tombeau tant d'affection pour moi, pour moi, pauvre insense, qui ne
lui ai fait que du mal! Qu'importe au reste que je meure! la mort est
mon unique espoir; mais vous qui pouvez tout, me refuserez-vous ce mot
sacr, ce mot du ciel qui absout l'innocent et rend la vie aux
infortuns qui le chrissent? Hlas! dans les temps orageux o nous
vivons, savez-vous quel sera votre avenir? il y a six mois que toutes
les prosprits de la terre environnoient mon malheureux ami; et
maintenant, jet dans les prisons, prs de prir, il n'a plus qu'une
amie qui verse des pleurs sur son sort. Vous tes le prsident du
tribunal; vous pouvez, je le sais, s'il vous est prouv que M. de
Mondoville ne servoit pas dans l'arme ennemie, vous pouvez dcider
qu'il n'y a pas lieu  le juger criminellement, et le faire mettre en
libert.--Vous ne savez pas, madame, interrompit le juge, en cessant
de se contraindre et laissant voir un caractre qui avoit en effet
beaucoup de bont, vous ne savez pas ce que vous me demandez; vous
ignorez  quels prils je m'exposerois si je voulois soustraire M. de
Mondoville au cours naturel des lois. Sans doute j'aurois souhait que
la libert pt s'tablir en France, sans qu'un seul homme prt pour
une opinion politique; mais puisque la guerre trangre excite une
fermentation violente, n'exigez pas d'un pre de famille, qui s'est vu
forc d'accepter dans ces temps difficiles un emploi pnible, mais
ncessaire, n'exigez pas qu'il compromette ses jours pour conserver
ceux d'un inconnu.--D'un inconnu! reprit Delphine, s'il est innocent;
d'un inconnu! si sa vie dpend de vous! ah! qu'il doit nous tre cher,
l'homme infortun que nous pouvons sauver d'une mort injuste et
certaine! Oui, j'en conviens, ce que je vous demande exige du courage,
de la gnrosit, du dvouement; ce n'est point une piti commune que
j'attends de vous, c'est une lvation d'me qui suppose des vertus
antiques, des vertus rpublicaines, des vertus qui honoreront mille
fois plus le parti que vous dfendez, que les plus illustres
victoires. Eh bien! soyez cet homme suprieur aux autres hommes, cet
homme qui se sacrifie lui-mme  ce qui est noble et bon! crivez sur
ce papier, dit-elle en s'avanant pour le prendre sur le bureau du
juge, crivez que M. de Mondoville doit sortir de prison; tout est dit
alors, son nom ne sera point cit, il quittera la France, il partira
pour la Suisse, et dans ce pays vous avez deux tres  vous; venez les
retrouver, et vous apprendrez ce que c'est que la reconnoissance dans
les coeurs gnreux; jamais lien plus sacr put-il unir les mes? Ah!
si le librateur de Lonce me demandoit ma vie, au bout du monde,
aprs vingt annes, cette vie seroit encore  lui. Signez,
signez....--

Le juge, tonn des impressions qu'il prouvoit, mit sa main sur ses
yeux pour ne pas voir Delphine, et retrouvant alors dans le fond de
son me la crainte que l'motion combattoit, il fit un dernier effort
pour touffer son attendrissement, et refusa nettement ce que madame
d'Albmar se croyoit prs d'obtenir. A ces mots, elle tomba sur une
chaise, presque sans vie, comme frappe d'un coup mortel et inattendu.
Dans ce moment une femme ouvrit la porte, et Delphine la reconnut pour
celle dont le portrait l'avoit frappe: cette femme, voyant que son
mari n'toit pas seul, voulut se retirer; Delphine, inspire par son
dsespoir, s'avana vers elle et la conjura d'entrer.--Je venois,
rpondit-elle, prier mon mari de monter pour voir le mdecin, qui est
trs-inquiet de notre fils.--Votre fils, s'cria Delphine, votre fils!
Oui, madame, rpondit la femme, je n'ai que cet enfant, et il est bien
malade.--Votre enfant est malade! rpta Delphine; eh bien! dit-elle
en se retournant vers le juge, avec un regard solennel, si vous livrez
Lonce au tribunal, votre enfant, cet objet de toute votre tendresse,
il mourra! il mourra!--Le juge et sa femme reculrent, effrays de
cette voix et de cet accent prophtique.--Oui, reprit-elle, vous ne
savez pas combien est infaillible la punition du ciel, quand on s'est
refus  la piti. Vous serez frapps dans ce que vous avez de plus
cher. La douleur qu'on redoute, c'est la douleur qui nous atteint, et
l'tre qui nous punit sait o porter ses coups; mais ajouta-t-elle en
versant un torrent de pleurs, si vous sauvez mon ami, si vous signez
sa dlivrance, votre unique enfant vivra, et bnira le nom de son pre
jusqu' son dernier jour.--A ces mots, la femme du juge, sans parler,
supplioit son mari de ses regards, de ses mains leves, demandoit
ainsi la grce de Lonce, presque sans s'apercevoir elle-mme de ce
qu'elle faisoit. Le mari, regardant tour  tour Delphine et sa femme,
dit:--Non, je ne refuserai rien pendant que mon fils est en danger;
non, quoi qu'il puisse m'en arriver, madame, vous avez vaincu:--et,
prenant la plume, il crivit l'ordre de mettre en libert M. de
Mondoville. Delphine n'osoit ni respirer, ni parler, de peur que le
moindre mouvement ne changet quelque chose  la rsolution inespre
du juge. Il lui dit en lui remettant l'ordre:--Je vous donne, madame,
la vie de M. de Mondoville; mais ne tardez pas  le faire partir; si
un commissaire de Paris venoit ici, je n'y serois plus le matre; je
lui rpterois sans doute, comme vous me l'avez attest, comme je le
crois, que M. de Mondoville n'a point port les armes; mais ce seroit
peut-tre en vain alors que je m'efforcerois encore de le sauver. Vous
avez su toucher mon coeur, madame, par je ne sais quelle loquence,
quelle sensibilit surnaturelle. C'est  vous que votre ami doit la
vie, jouissez-en tous les deux et...--Priez pour mon fils, ajouta la
mre.--

Delphine, dont l'motion rendoit les paroles  peine intelligibles,
reut l'ordre  genoux, et, pressant sur son coeur la main secourable
de son bienfaiteur:--Que je ne meure pas, lui dit-elle, homme
gnreux, sans avoir fait sentir  votre me un peu du bonheur que je
lui dois! adieu.--Elle courut  la prison, craignant de perdre une
seconde, ralentissant quelquefois ses pas, pour ne pas attirer
l'attention de ceux qui la regardoient, mais ne pouvant calmer la
frayeur que lui causoit le danger du moindre retard. En entrant dans
la chambre de Lonce, elle lui tendit l'ordre, et resta quelques
instans sans pouvoir prononcer un seul mot. Lonce lut l'ordre, et,
profondment attendri, il rpta plusieurs fois  Delphine:--C'est
toi qui m'arraches  la mort! que ma vie sera heureuse avec
toi!--Quand elle eut repris ses forces, elle se hta d'expliquer qu'il
falloit partir  l'instant, que le moindre dlai pouvoit tre funeste,
et pressa le gelier avec une ardeur passionne, d'aller remplir une
dernire formalit, ncessaire pour sortir de la prison et de la
ville; il partit.

Lonce alors se livra  tous les projets de bonheur les plus doux.--Ma
Delphine, disoit-il, te souviens-tu de cette maison sur le coteau de
Baden, dont le site nous rappeloit Bellerive? Nous pouvons l'acqurir,
nous nous y tablirons; quelques lgers changemens la rendront
tout--fait semblable  ce sjour o nous avons pass des momens
heureux, mais troubls, tandis que dans notre habitation nouvelle une
flicit parfaite nous est promise. Tu ne seras point poursuivie dans
un pays protestant; je suis sr d'ailleurs d'en imposer  madame de
Ternan, et notre destine obscure n'excitant l'envie de personne, nous
n'aurons point d'ennemis. Oh! que cet avenir se prsente  moi sous un
aspect enchanteur! Delphine, ma cleste amie, ajoute donc quelques
traits  ce tableau, peins-moi le sort qui nous attend, que
l'esprance nous y transporte.--Delphine ne rpondoit point, son me
agite n'avoit point retrouv de calme.--Craindrois-tu, lui dit
encore Lonce, de retrouver en moi quelques traces des foiblesses qui
nous ont spars; me ferois-tu cette offense?--Non, non! interrompit
Delphine.--Mme avant ton arrive, continua Lonce, ton souvenir et
mon amour avoient entirement dissip les erreurs de mon caractre; je
te l'avouerai, certain de prir, la mort que j'avois dsire ne
m'inspiroit plus qu'un sentiment assez sombre: il me sembloit que la
nature m'accusoit d'avoir mconnu ses bienfaits; et mon imagination se
retournant tout  coup, je n'ai plus vu, prt  perdre l'existence,
que les affections dlicieuses qui devoient me la rendre chre; ah!
j'avois peut-tre besoin de cette preuve, mais je n'en perdrai jamais
le fruit; je vivrai pour tre heureux, pour tre aim....--Hlas!
reprit Delphine, le temps se passe, le gelier ne revient
point.--Cette inquitude augmentant son trouble  chaque minute, elle
n'entendoit plus ce que Lonce lui disoit pour la calmer, et,
s'approchant des barreaux de la prison,  travers lesquels on
entrevoyoit la rue, elle y resta fixement attache. Tout  coup elle
s'cria:--O mon Dieu!  mon Dieu! d'une voix si dchirante, que Lonce
en frmit, et courant  elle, il lui dit:--Qu'avez-vous? Votre accent
me cause un effroi que de ma vie je n'avois prouv.--Que viennent
faire, lui dit Delphine, ces deux hommes vtus de noir, qui
accompagnent le gelier?--Apporter l'ordre pour mon dpart, lui
rpondit Lonce.--Non, non, reprit Delphine, cela n'est pas naturel,
cela ne l'est pas.--La porte de la prison s'ouvrit, et les deux
hommes, peu d'instans aprs tre entrs, dclarrent que le
commissaire de Paris toit arriv, qu'il avoit dchir l'ordre donn
par le juge, et qu'il toit dcid que M. de Mondoville ne sortiroit
pas de prison, et seroit jug. A cette nouvelle, Lonce dtourna la
tte, ne voulant point montrer son motion. Delphine, levant les yeux
au ciel, s'avana d'un pas assez ferme, pour demander aux deux hommes
envoys s'il ne lui seroit pas permis de voir le commissaire.--Non,
madame, lui rpondirent-ils, vous ne pouvez pas sortir, vous tes en
arrestation ici jusqu' demain.--Lonce tendit alors la main 
Delphine, avec un sentiment qui n'toit pas sans quelque douceur; les
stupides tmoins de cette scne voulurent rassurer Delphine sur son
propre sort, croyant qu'il toit l'objet de son inquitude, et lui
dirent qu'elle pouvoit tre tranquille, qu'elle sortiroit au moment
mme o le jugement de M. de Mondoville seroit excut. A ces
affreuses paroles, Delphine fut prs de succomber; mais prenant sur
elle, elle dit seulement  voix basse:--En est-ce assez, mon Dieu!--et
demanda ensuite  ceux qui venoient de parler, si un tranger qui
l'avoit accompagne, M. de Serbellane, ne devoit pas venir la
voir.--Il nous a chargs de vous dire, lui rpondirent-ils, qu'il
seroit ici dans une heure, quand le tribunal, qui est assembl
maintenant, aura prononc. Il fait ce qu'il peut pour vous tre utile;
mais  prsent que le commissaire de Paris est arriv, cela ne se
passera pas comme ce matin.--Lonce, assez vivement irrit, les
interrompit en leur disant:--Je ne suis pas condamn  votre prsence,
laissez-moi.--Ils murmurrent intelligiblement quelques paroles
d'humeur, mais le regard de Lonce leur en imposa, et ils sortirent.
Lonce alors, se rapprochant de Delphine, la serra dans ses bras avec
l'motion la plus passionne; elle ne rpondoit  rien, n'exprimoit
rien, et sembloit tout entire renferme en elle-mme.--Dieu!
pronona-t-elle  demi-voix, Dieu qui m'avez abandonne, prservez-moi
de sentimens impies! que je supporte ce cruel jeu de la destine sans
cesser de croire en vous! La mort, aprs tout, la mort... Eh bien! mon
ami, dit-elle en se jetant dans les bras de Lonce, nous la recevrons
ensemble; c'est un reste de piti de la Providence envers nous.
Pressons nos coeurs l'un contre l'autre, que leurs derniers battemens
cessent au mme instant; le seul mal au-del des forces humaines,
c'est de vivre ou de mourir spars.--

Lonce, inquiet de la rsolution de Delphine, voulut lui parler de ses
devoirs, de son sort aprs lui:--Je te dfends de m'entretenir sur ce
sujet, interrompit-elle; ignore mes desseins, quels qu'ils soient; ne
m'interroge plus, et passons ces dernires heures dans la confiance et
l'abandon qui peuvent encore leur donner du charme.--Lonce lui obit;
il sentoit que sur un pareil sujet, il ne pouvoit rien obtenir d'elle;
mais il se flattoit que M. de Serbellane veilleroit sur le sort de son
amie, quand il n'existeroit plus, et c'toit  lui qu'il se proposoit
de la confier.

Lonce et Delphine gardrent donc le silence, l'un  ct de l'autre,
pendant assez long-temps. Ils attendoient M. de Serbellane, quoiqu'ils
n'en esprassent rien; enfin il arriva, portant sur son visage
l'empreinte des sentimens qui le dchiroient.

--Demain,  huit heures du matin, dit-il  Lonce, vous devez tre
conduit dans une plaine,  une demi-lieue de la ville, pour tre
fusill; un espoir cependant reste encore; le juge gnreux de qui
madame d'Albmar avoit obtenu votre libert, vient de sortir du
tribunal mme pour me parler; il m'a dit que si je pouvois lui
apporter  l'instant une dclaration signe de vous, qui attestt
positivement que vous n'avez point eu l'intention de porter les armes,
et que vous traversiez l'arme en voyageur, pour revenir en France,
cette dclaration pourroit vous sauver.--Delphine,  ce mot, leva les
yeux, qu'elle avoit tenus fixs sur la terre jusqu'alors; Lonce
rpondit  M. de Serbellane, avec la plus noble simplicit:--Quand
j'ai t fait prisonnier, j'en conviens, je n'avois point encore port
les armes; j'tois venu  Verdun, non pour seconder aucune cause, mais
dans l'espoir de mourir; qu'importent toutefois ces dtails connus de
moi seul? Les Franois qui sont dans l'arme des trangers ont d
croire que je venois pour servir avec eux; une dclaration contraire
leur parotroit un mensonge que je ferois pour sauver ma vie; mon
intention d'ailleurs n'toit point de rentrer en France; je ne puis
donc, sans m'avilir, attester ce qui parotroit faux aux yeux des
autres, ou ce qui le seroit rellement.--Delphine, en entendant ce
refus dcisif, baissa de nouveau les yeux, sans prononcer une parole;
elle savoit que Lonce n'appelleroit jamais d'une rsolution qu'il
croyoit honorable.

M. de Mondoville, touch de la douleur que lui tmoignoit M. de
Serbellane, lui prit la main et lui dit:--Gnreux ami, vous avez tout
fait pour nous; il ne me reste plus, relativement  moi, qu'un service
 vous demander. Si mon nom toit calomni, quand j'aurai cess de
vivre, donnez  la vrit l'appui de votre respectable caractre:
n'oubliez pas que la mmoire d'un homme qui fut passionn pour
l'honneur, est un dpt qu'il confie aux soins scrupuleux de ses
amis.--J'accepte avec reconnoissance ce glorieux dpt, rpondit M. de
Serbellane; votre rputation, sans doute, ne sera point attaque;
mais, si jamais je pouvois tre appel  la dfendre, quelle force,
quelle nergie ne trouverois-je pas dans l'admiration que m'inspire
votre courageuse conduite!--Maintenant, reprit Lonce, encore une
prire, et la plus sacre de toutes!--

Il conduisit M. de Serbellane vers la fentre, pour lui recommander
Delphine, quand il ne seroit plus. Il auroit pu parler devant elle
sans qu'elle l'entendt; ses rflexions l'absorboient entirement.
Immobile et ple, quelquefois elle tressailloit, mais elle n'coutoit
ni ne voyoit plus rien, et ne versoit pas mme une larme. Quand toute
esprance est perdue, toute dmonstration de douleur cesse, l'me
frissonne au dedans de nous-mmes, et le sang glac n'a plus de cours.

Lonce entra dans les plus grands dtails avec M. de Serbellane, sur
la conduite qu'il devoit tenir pour conserver les jours de Delphine,
si sa douleur lui inspiroit le dsir de les terminer. M. de
Serbellane, non-seulement lui promit tout ce qu'il dsiroit, mais sut
presque le rassurer, en se montrant digne de soutenir et de consoler
l'infortune remise  ses soins. Lonce, touch de son noble
caractre, ne put lui tmoigner sa reconnoissance sans avoir les yeux
remplis de larmes: il toit rest ferme contre le malheur; mais en
retrouvant la piti, il s'attendrit.--Adieu, mon ami, lui dit-il;
laissez-moi seul avec elle; demain, avec le jour, revenez la chercher;
vous recevrez, le dernier serrement de main d'un homme qui vous estime
et vous honore. Adieu.--M. de Serbellane, en s'en allant, s'approcha
de Delphine, et lui demanda sa main qu'elle abandonna:--Madame, lui
dit-il d'une voix mue, courage et rsignation! Les plus vives
douleurs ont encore cette ressource.--Un profond soupir souleva le
sein de Delphine:--N'oubliez pas Isore, lui rpondit-elle: Adieu.--

M. de Serbellane sortit, se promettant de revenir le lendemain auprs
de ses infortuns amis. Alors Lonce et Delphine se trouvrent seuls,
au commencement de cette nuit solennelle qu'ils devoient passer
ensemble, dans cette sombre prison qu'clairoit une lumire ple et
tremblante; ils entendirent le gelier refermer sur eux les
verroux.--Ah! s'cria Delphine, si ces portes pouvoient ne plus
s'ouvrir; si le jour pouvoit ne jamais se lever, quels lieux de
dlices vaudroient cette prison! Lonce, pourront-ils t'arracher 
moi?--Et elle le serroit dans ses bras avec une force surnaturelle, 
laquelle succdoit le plus profond abattement. Lonce, effray de son
tat, voulut fixer sa pense sur quelques ides plus douces, et,
passant ses bras autour d'elle, il lui dit:--Ma Delphine, tu crois 
l'immortalit, tu m'en as persuad; je meurs plein de confiance dans
l'tre qui t'a cre. J'ai respect la vertu, en idoltrant tes
charmes; je me sens, malgr mes fautes, quelques droits  la
misricorde divine, et tes prires me l'obtiendront. Mon ange, nous ne
serons donc pas pour jamais spars; mme avant de nous runir dans le
ciel, tu sentiras encore mon me auprs de toi; tu m'appelleras
toujours, quand tu seras seule. Plusieurs fois tu rpteras le nom de
Lonce, et Lonce recueillera peut-tre dans les airs les accens de
son amie. Cherche, ma Delphine, tout ce qu'il y a de doux, de sensible
dans la douleur; remplis ta vie des hommages solitaires et tendres que
l'on peut rendre encore  la mmoire de l'objet que l'on
regrette.--Arrtes, interrompit Delphine, que parles-tu de ma vie?
As-tu donc os penser que je pourrais te survivre? Oui, sans doute,
mon coeur s'est toujours confi dans l'immortalit de l'me, quand il
ne s'agissoit que de mon sort; cette noble croyance suffisoit  mon
repos: mais est-ce assez de cette esprance, qu'un nuage couvre encore
aux regards des plus vertueux des mortels? est-ce assez d'elle pour
supporter l'existence aprs ta mort? Non, rien ne peut me soutenir
contre l'horreur de ta perte. Lonce, en ton absence, le moindre
souvenir de toi, un mot que tu m'avois dit, des lieux que nous avions
vus ensemble, mille hasards qui retracent une ide toujours prsente,
me faisoient succomber sous la douleur d'une motion dchirante, et
j'aurois ces mmes souvenirs, mais avec les traits de la mort! je
m'crierois sans cesse: Jamais! jamais! mes pleurs, mes cris
n'obtiendroient pas de la nature entire un son de ta voix, la trace
de tes pas, une ombre de tes traits! Lonce, ami si tendre, toi qui,
dans mes chagrins, as si souvent eu piti de moi, je me prcipiterais,
dsespre, sur la terre qui te renfermeroit, sans qu'il en sortt, un
soupir pour rpondre  mes larmes! Non, non! je n'irai point dans ce
dsert, dans ce silence, dans cette nuit du monde, o je ne te verrois
plus. La mort, dont l'affreuse ide m'a souvent glace de terreur, te
frapperoit, moi vivante! je me reprsenterois ton visage dfigur, tes
yeux teints pour toujours, tes restes froids, ensevelis dans la tombe
o je t'aurois laiss seul, seul! O mon ami, tu n'y seras pas seul!
Lonce, souverain de ma vie, rptoit Delphine, je te vois mu, je
sens que ton coeur rpond au mien; dis-moi donc que tu m'appelles, que
tu ne voudrois pas me laisser vivre, dis que tu ne le veux pas! Ah!
j'aimerois cette touchante preuve d'amour, ce ddain d'une piti
vulgaire, cette compassion vritable qui t'inspireroit ces douces
paroles:--_Delphine, suis-moi; pauvre Delphine, n'essaie pas de la
vie, sans la main qui te conduisoit!_--O Lonce, Lonce! rpte ces
mots consolateurs, je t'en conjure....--Les pleurs interrompoient les
prires passionnes de Delphine; elle embrassoit les genoux de Lonce;
elle vouloit obtenir de lui-mme le conseil de mourir; il cherchoit en
vain  la calmer, et la conjuroit de s'loigner avec M. de Serbellane,
avant l'heure du supplice. Delphine, pensant alors  la fatale bague,
voulut en parler  Lonce, mais sans lui confier d'abord qu'elle la
possdoit, de peur qu'il ne la lui tt, quand mme il seroit rsolu 
n'en pas faire usage.

--Lonce, lui dit-elle, cette mort, semblable  celle que subiroit un
criminel, ce supplice, en prsence d'un peuple furieux, ne
rvolte-t-il point ton me? Veux-tu te l'pargner? Notre ami, M. de
Serbellane, peut nous donner un poison salutaire qui nous
affranchiroit du sort qu'on nous prpare.--Lonce, tonn, rflchit
quelques instans, puis il dit:--Mon amie, je crois plus digne de moi
de prir aux yeux des Franois; il me condamnent aujourd'hui, mais
peut-tre sauront-ils une fois que je ne l'ai pas mrit; et si, dans
mes derniers momens, j'ai montr quelque force d'me, je ne hais pas,
je l'avoue, l'espoir que mes ennemis mme ne me verront pas tomber
sans motion. Pardonne, mon amie, si cette pense me force  rejeter
le secours inespr que tu daignes m'offrir; ta main auroit ferm mes
yeux, et le mme sentiment qui anima mon existence, l'et conduite
doucement jusqu' sa fin; ah! qu'il m'en cote pour m'y
refuser!--Delphine garda le silence; elle craignoit, en insistant, de
faire connotre  Lonce qu'elle possdoit un moyen sr de ne pas lui
survivre.

--Hlas! continua Lonce, il y a, j'en conviens, quelque chose de
sombre dans cette prison qui prcde le dernier jour; je voudrois
pouvoir regarder le ciel avec toi; ce sont ces murs qui nous drobent
son aspect, c'est la barbarie des hommes, nos gardiens et nos juges,
qui donne  la mort un caractre si terrible; vingt fois je l'avois
dsire  tes pieds; mais  prsent que j'avois abjur mes misrables
erreurs,  prsent que je pouvois tre ton poux, ton heureux poux;
ah Dieu!--Il s'arrta, craignant de rappeler des penses trop amres.
Delphine, succombant au dsespoir, n'avoit plus la force d'exprimer
les tourmens qu'elle souffroit: quelques heures se passrent encore,
pendant lesquelles Lonce se montra le plus sensible et le plus
courageux des hommes. Delphine l'admira quelquefois, plus souvent elle
l'interrompit par ses gmissemens. Enfin Lonce, accabl par plusieurs
nuits d'insomnie, laissa tomber sa tte sur les genoux de Delphine, et
s'endormit pendant une heure. Elle le regardoit dans toute sa beaut;
ses cheveux noirs tomboient sur son front, et son visage conservoit
encore une expression d'attendrissement dont le sommeil n'altroit
point le charme.

Ah! qui s'est jamais vu dans une situation si cruelle? La malheureuse
Delphine prouva pendant cette nuit tout ce que l'me peut souffrir de
plus dchirant. Elle sentoit le temps s'couler, et regardoit sans
cesse  la fentre, craignant d'apercevoir les avant-coureurs du jour.
Ses yeux se portoient alternativement du visage enchanteur de son
amant,  ce ciel dont les premiers rayons devoient le lui ravir; mais
bientt elle aperut, sur le mur oppos  la fentre, la fatale lueur
qui annonoit le jour, et avant que Lonce ft rveill, le soleil
avoit perc dans cette demeure du dsespoir.--O Dieu! s'cria-t-elle,
pas un nuage, pas un voile de deuil sur ce soleil! Le plus brillant
clat de la nature, pour clairer le plus horrible des forfaits et les
plus infortuns des tres!--Enfin, le coup de tambour, ce bruit subit
et funeste, rveilla Lonce. Il leva les yeux sur Delphine, et,
l'embrassant avec transport:--C'est toi, dit-il, c'est encore toi!
jusqu' mon dernier moment ta vue aura le pouvoir de suspendre toutes
mes peines!--

Lonce se hta de rattacher ses cheveux en dsordre, pour donner 
toute sa contenance l'air du calme et de la fermet. Delphine alors se
tenoit  quelque distance de Lonce, suivoit ses mouvemens, et
s'appuyoit de temps en temps contre la muraille, soutenant par la
puissance de sa volont ses forces prtes  dfaillir. Enfin, Lonce
s'approcha d'elle; et, remarquant l'extrme altration de ses traits,
il ne put rprimer plus long-temps ce qu'il prouvoit.--Delphine,
s'cria-t-il, dans cet instant sans espoir, un mouvement cruel et doux
m'entrane encore  te le rpter, oui, je regrette la vie! Quand mes
farouches ennemis vont parotre, je saurai leur cacher ce sentiment,
mais je te l'avoue,  toi qui me l'inspires,  toi....--Les soldats
approchoient de la prison, et l'on ouvrit les verroux pour les
recevoir. Alors Delphine, comme hors d'elle-mme, se jeta aux genoux
de Lonce, et s'cria:--Mon ami, pardonne-moi ta mort, dont je suis la
vritable cause. Je n'ai jamais aim que toi; jamais ce coeur n'a
tressailli qu'en ta prsence, jamais une autre voix n'a rgn sur mon
me; nous allons mourir ensemble, quand de longues annes d'union et
de tendresse pouvoient nous tre accordes; il le faut! Les barbares
avancent, encore un instant; mais que toute la passion d'une vie
entire soit renferme dans cet instant!--La porte s'ouvrit, et les
soldats remplirent la chambre.

Delphine, se relevant avec dignit, adressa la parole aux
soldats:--J'tois aux genoux, leur dit-elle, du plus estimable des
hommes, du plus admirable caractre qui ait jamais exist; je lui
devois cet hommage; vous allez le conduire au supplice. Votre aveugle
obissance ferme vos coeurs  la piti; mais, qu'ai-je dit? ne vous
offensez pas; j'ai besoin de vous implorer encore: permettez-moi de
suivre mon ami jusqu' la mort.--Madame, rpondit l'officier, on
n'accorde d'ordinaire cette permission qu'au prtre qui exhorte les
condamns avant de mourir.--Eh bien, reprit Delphine, je saurai
remplir cet auguste ministre. Lonce, dit-elle en se retournant vers
lui, la religion donne aux malheureux qui marchent au supplice un ami
pour les consoler, veux-tu que je sois cet ami? Je te parlerai comme
lui, au nom d'un Dieu de bont: un instant, je n'en fus pas digne, un
instant j'ai dout; je trouvois le malheur qui m'accabloit plus grand
que mes fautes; mais  prsent les esprances religieuses sont
revenues dans mon coeur: le ciel me les a rendues, je te les ferai
partager.--Ce que tu veux entreprendre, rpondit Lonce, est au-dessus
de tes forces.--Non, je l'ai rsolu, reprit Delphine, tu me verras te
suivre d'un pas ferme, avec une me courageuse; je ne suis plus
agite, pourquoi n'aurois-je pas maintenant le mme calme que
toi?--Madame, reprit l'officier, on conduira le condamn sur un char,
jusqu' une demi-lieue de la ville, dans la plaine o il doit tre
fusill; vous ne serez pas en tat de le suivre jusque-l.--Je le
pourrai, rpondit-elle.--Ah! s'cria Lonce, dois-je accepter ce
gnreux effort?--Tu le dois, interrompit Delphine.--Et M. de
Serbellane entrant dans ce moment, il obtint pour lui-mme aussi
d'accompagner madame d'Albmar. Lonce, incertain encore s'il devoit
consentir  ce qu'exigeoit son amie, consulta M. de Serbellane.--Ne
vous opposez pas, rpondit-il, au voeu que madame d'Albmar exprime
avec tant d'instance; si elle peut vous survivre, ce n'est qu'aprs
avoir puis toutes les douleurs; laissez-la s'y livrer, ne lui
refusez rien.

--J'ai besoin, reprit Delphine, d'un moment de recueillement, avant ce
grand acte de courage; accordez-le-moi, dit-elle en s'adressant au
chef de la garde, votre char funbre n'est point encore arriv.--Le
chef de la garde y consentit; le gelier murmura qu'il n'avoit point
de chambre seule  donner, except une dans laquelle toit mort un
prisonnier, cette nuit mme. Delphine n'entendit point ce qu'il
disoit; et M. de Serbellane, occup  recueillir dans un dernier
entretien les volonts de Lonce, oublia quel don funeste il avoit
fait  madame d'Albmar; elle suivit le gelier, et il la quitta,
aprs lui avoir montr la chambre dans laquelle elle pouvoit entrer.
En travers de la porte toit le cercueil du malheureux prisonnier mort
pendant la nuit; et des quatre cierges placs aux coins de ce
cercueil, deux brloient encore, et mloient leurs tristes clarts 
celle du jour. Delphine frmit  cette vue, et recula; cependant elle
voulut avancer, et dit:--Pourquoi donc aurois-je peur de la mort?
N'est-ce pas elle que je viens chercher? d'o vient que son image
m'effraie dj?--Il falloit, pour entrer, passer prs du cercueil
plac devant la porte; la robe de Delphine s'y accrocha, et son effroi
redoublant, elle tomba  genoux dans la chambre, en face du lit encore
dfait d'o l'on avoit enlev le corps de celui qui venoit de mourir.
On voyoit ses habits pars, un livre ouvert, une montre qui alloit
encore, tous les dtails de la vie de l'homme, except l'homme mme,
que la bire renfermoit! Un tel spectacle auroit frapp l'imagination
dans les circonstances les plus calmes, il troubla presque entirement
la tte de Delphine; elle ne savoit plus si son amant vivoit encore;
elle l'appela plusieurs fois, et, dans un moment de convulsion et de
dsespoir, elle ouvrit la bague qui renfermoit le poison, et prit
rapidement ce qu'elle contenoit;  peine eut-elle achev cette action
dsespre, qu'elle se prosterna contre terre; aprs y tre reste
quelques instans, elle se releva plus calme, mais absorbe dans une
mditation profonde.

--O mon Dieu! dit-elle alors, qu'ai-je fait? me suis-je rendue
coupable? ne puis-je plus esprer votre misricorde? il falloit le
suivre jusqu'au supplice, je lui devois cette dernire preuve de
l'amour qui l'a perdu; en aurois-je eu la force, sans la certitude de
mourir? Je pouvois me fier  la douleur, avec le temps elle m'auroit
tue; mais ce temps redoutable,  mon Dieu! m'ordonniez-vous de le
supporter? ces tourmens toient-ils ncessaires? et les anges qui vous
entourent ne se rjouiront-ils pas de les voir abrgs! S'il me
restoit un lien sur cette terre, si j'avois un pre dont je pusse
consoler la vieillesse, je vivrois, je le crois; un devoir si sacr me
l'auroit command: mais l'infortun qui va prir toit mon unique ami,
et vous me l'tez! O mon Dieu! s'cria-t-elle en se jetant  genoux,
le visage tourn vers le ciel; on m'a souvent dit que vous ne
pardonniez pas le crime que je viens de commettre, le trouble,
l'garement m'y ont conduite; est-il vrai qu' prsent vous soyez
inflexible! suis-je plus criminelle que tous ceux qui ont t durs
envers leurs semblables? et cependant il en est tant, que sans doute
parmi eux quelques-uns seront pardonns! vous m'aviez accord la
jeunesse, la beaut, tous les dons de la vie, et je la rejette loin de
moi, cette vie; il faut donc que j'aie bien souffert, et je
souffrirois ternellement! et vous n'accepteriez pas mon repentir!
non, vous l'acceptez, je le sens, une force nouvelle renat en moi;
j'entends le char, j'entends les pieds des chevaux qui vont entraner
ce que j'aime; je vais l'entretenir de vous, mon Dieu! bnissez mes
paroles, et, quand ma voix seroit impie, quand vous rejetteriez mes
prires pour moi-mme, faites que celui qui va m'entendre prouve en
m'coutant les sentimens religieux qui obtiendront pour lui votre
misricorde!--Elle descendit alors d'un pas ferme, et rejoignit Lonce
au moment o il montoit sur le char.

Delphine marcha prs de lui, et les soldats, par piti pour elle,
ralentissoient la marche, et faisoient souvent arrter la voiture,
pour lui donner le temps de parler  Lonce. M. de Serbellane, qui la
suivoit, rpandoit de l'argent pour obtenir que personne ne s'oppost
 ces instans de retard. Delphine eut d'abord le dsir d'avouer  son
ami qu'elle venoit de s'assurer la mort, elle auroit trouv quelque
douceur  lui confier cette funeste et dernire preuve de la tendresse
passionne qu'elle prouvoit pour lui; mais tout entire  la
solennit du devoir dont elle toit charge, elle craignit qu'aprs un
tel aveu, Lonce, uniquement occup d'elle, ne donnt plus un moment
aux sentimens religieux dont elle vouloit le pntrer; et, quoi qu'il
pt lui en coter, elle rsolut de taire son secret, pour entretenir
Lonce de pit plutt que d'amour.

En traversant la ville, la multitude qui les environnoit de toutes
parts se permit d'indignes injures contre celui qu'elle croyoit
criminel, puisqu'il toit condamn. Lonce rougissoit et plissoit
tour  tour, d'indignation et de fureur.--Ddaigne, lui disoit
Delphine, ces misrables insultes. Bannis de ton me tous les
sentimens amers; ah! nous allons entrer dans le sjour de l'indulgence
et de l'oubli, dans le sjour o nos ennemis ne seront point couts.
Vois ce ciel, comme il est pur, comme il est serein! l'auteur de ces
merveilles pourroit-il n'avoir abandonn que nous? Cet asile vers
lequel nos coeurs s'lancent, Lonce, c'est le ntre; nous y sommes
appels. L'amour que je sens pour toi ne m'a-t-il pas t inspir par
mon Crateur? il ne dsunira point deux tres qu'il a rendus
ncessaires l'un  l'autre. Lonce, ta conduite a t sans reproches,
c'est la mienne seule qu'il faut accuser; mais tu me feras recevoir
dans la rgion du ciel qui t'est destine. Tu diras, oui, tu diras que
tu n'y serois pas bien sans moi. L'tre suprme t'accordera ton amie;
tu la demanderas, n'est-il pas vrai, Lonce?--Delphine fut prte
encore alors  tout rvler, en disant  Lonce quelle toit l'action
coupable dont il devoit implorer le pardon pour elle. Peut-tre aussi
dsiroit-elle qu'il connt la vritable cause du courage
extraordinaire qu'elle tmoignoit, dans la plus terrible de toutes les
situations; mais Lonce leva vers le ciel un regard plein de courage
et de confiance; ce regard convainquit Delphine qu'elle avoit enfin
inspir  son ami les pieuses esprances qu'elle lui souhaitoit; et
elle craignit de dtruire tout l'effet de ses paroles, en lui avouant
de quelle faute sa religion mme n'avoit pu la prserver.

Rprimant donc encore une fois tout ce qui pouvoit trahir son secret,
Delphine rassembla ses forces, pour remplir dignement l'auguste
mission dont elle s'toit charge.--Ne vois plus en moi, dit-elle 
Lonce, celle qui partagea tes fautes, celle qui fut plus coupable
encore. J'aimois la vertu, mais je n'avois point la force de
l'accomplir, et Dieu, dans sa piti, retire du monde la femme
infortune dont l'amour et le devoir ont dchir le foible coeur. J'ai
pris auprs de toi la place d'un homme religieux, qui auroit t
vraiment digne de te parler au nom du ciel; mais une voix qui t'est
chre pouvoit pntrer plus avant dans ton me, et cette voix,
coute-la, Lonce, comme si la Divinit l'avoit pour un moment
consacre. Au milieu des terreurs qui nous environnent, lorsque la
nature, amie de la vie, se rvolte dans notre sein, la Providence
ternelle nous voit et nous protge; non, il est impossible que toutes
les penses, tous les sentimens qui nous animent soient anantis;
notre esprit embrasse encore un immense avenir, notre coeur vit encore
tout entier dans l'objet qu'il aime, et dans quelques minutes, sur
cette plaine, o bientt les roues de ce char vont nous entraner, un
fer romproit la trame de tant d'ides, de tant de sentimens, et les
livreroit au vent qui disperse la poussire! Ceux qui succombent
lentement sous le poids des annes peuvent croire  la destruction que
d'avance ils ont ressentie; mais nous qui marchons vers le tombeau
tout pleins de l'existence, nous proclamons l'immortalit! Il est
vrai, ce temps qui s'coule, ces armes qui se prparent, ce bruit
sourd qui annonce dj le coup mortel, remplissent d'effroi tous les
sens, mais c'est un dernier effort de l'imagination trompe; la vrit
va nous rassurer, notre me se retire en elle-mme, et dans notre
intime pense, dans ce sanctuaire de l'amour et de la vertu, nous
retrouvons un Dieu! Ah! Lonce, gloire et tourment de ma vie, objet de
la passion la plus profonde! c'est moi qui t'exhorte  la mort, c'est
moi... la prire m'a donn une force surnaturelle, la prire, cet lan
de l'me qui nous fait chapper  la douleur,  la nature et aux
hommes; imite-moi, Lonce, cherche aussi ce refuge....--

La longueur et la fatigue de la route faisoient disparotre la pleur
de Delphine; ses yeux avoient une expression dont rien ne peut donner
l'ide; les sentimens les plus passionns et les plus sombres s'y
peignoient  la fois; et, malgr les douleurs cruelles qu'elle
commenoit  sentir, et qu'elle tchoit de surmonter, sa figure toit
encore si ravissante, que les soldats eux-mmes, frapps de tant
d'clat, s'crioient:--_Qu'elle est belle!_ et baissoient, sans y
songer, leurs armes vers la terre en la regardant. Lonce entendit ce
concert de louanges, et lui-mme, enivr d'amour, il pronona ces mots
 voix basse:--Ah Dieu! que vous ai-je fait pour m'ter la vie, le
plus grand des biens avec elle?--Delphine l'entendit.--Mon ami,
reprit-elle, ne nous trompons pas sur le prix que nous attacherions
maintenant  l'existence; nous ne voyons plus que des biens dans ce
que nous perdons, et nous oublions, hlas! combien nous avons
souffert! Lonce, je t'aimois avec idoltrie, et cependant, du jour o
l'ingratitude de l'amiti me fut rvle, je reus une blessure qui ne
s'est point ferme. Lonce, des tres tels que nous auroient toujours
t malheureux dans le monde, notre nature sensible et fire ne
s'accorde point avec la destine; depuis que la fatalit empcha notre
mariage, depuis que nous avons t privs du bonheur de la vertu, je
n'ai pas pass un jour sans prouver au coeur je ne sais quelle gne,
je ne sais quelle douleur qui m'oppressoit sans cesse. Ah! n'est-ce
rien que de ne pas vieillir, que de ne pas arriver  l'ge o l'on
auroit peut-tre fltri notre enthousiasme pour ce qui est grand et
noble, en nous rendant tmoins de la prosprit du vice et du malheur
des gens de bien! vois dans quel temps nous tions appels  vivre, au
milieu d'une rvolution sanglante, qui va fltrir pour long-temps la
vertu, la libert, la patrie! mon ami, c'est un bienfait du ciel qui
marque  ce moment le terme de notre vie. Un obstacle nous sparoit,
tu n'y songes plus maintenant, il renatroit si nous tions sauvs; tu
ne sais pas de combien de manires le bonheur est impossible. Ah!
n'accusons pas la Providence, nous ignorons ses secrets; mais ils ne
sont pas les plus malheureux de ses enfans, ceux qui s'endorment
ensemble sans avoir rien fait de criminel, et vers cette poque de la
vie o le coeur encore pur, encore sensible, est un hommage digne du
ciel.--

Ces douces paroles avoient attendri Lonce, et pendant quelques momens
il parut plong dans une religieuse mditation.--Tout  coup, en
approchant de la plaine, la musique se fit entendre, et joua une
marche, hlas! bien connue de Lonce et de Delphine. Lonce frmit en
la reconnoissant:--O mon amie! dit-il, cet air, c'est le mme qui fut
excut le jour o j'entrai dans l'glise pour me marier avec Matilde.
Ce jour ressembloit  celui-ci. Je suis bien aise que cet air annonce
ma mort. Mon me a ressenti dans ces deux situations presque les mmes
peines; nanmoins je te le jure, je souffre moins aujourd'hui.--Comme
il achevoit ces mots, la voiture s'arrta devant la place o il devoit
tre fusill. Il ne voulut plus alors s'abandonner  des sentimens qui
pouvoient affoiblir son coeur. Il descendit rapidement du char, et
s'avana en faisant signe  M. de Serbellane de veiller sur Delphine.
Se retournant alors vers la troupe dont il toit entour, il dit, avec
ce regard qui avoit toujours command le respect:--Soldats, vous ne
banderez pas les yeux  un brave homme; indiquez-moi seulement 
quelle distance de vous il faut que je me place, et visez-moi au
coeur; il est innocent et fier, ce coeur, et ses battemens ne seront
point hts par l'effroi de la mort. Allons.--Avant de s'avancer  la
place marque, il se retourna encore une fois vers Delphine; elle
toit tombe dans les bras de M. de Serbellane, il se prcipita vers
elle, et entendit M. de Serbellane qui s'crioit:--Malheureuse! elle a
pris le poison quelle m'avoit demand pour Lonce; c'en est fait, elle
va mourir!

--Lonce alors jeta des cris de dsespoir, qui arrachrent des larmes
 tous ceux qui l'avoient vu si calme, un moment auparavant, quand il
marchoit  la mort; personne n'osoit prononcer un mot, ni faire un
mouvement, en contemplant ce cruel spectacle. Delphine revint  elle,
 travers les convulsions de la mort, et put encore dire  Lonce, qui
tenoit sa main  genoux:--Mon ami, je devois mon courage  la mort que
je portois dans mon sein. Et comme Lonce s'accusoit de barbarie, pour
avoir consenti qu'elle le suivt jusqu'au supplice:--Ah! mon ami, lui
dit-elle encore, remercie la nature de m'avoir pargn les heures o
je t'aurois survcu; pardonne-moi, Lonce, si j'ai impos la plus
grande douleur  l'me la plus forte, c'est toi qui d'un instant me
survis; je ne meurs pas sans toi, ma main tient encore la tienne, le
dernier souffle de ma vie est recueilli dans ton sein. Ces soldats, je
les vois l, prts  te saisir.... Ah, Dieu! de quel mal me sauve la
mort!--Elle expira. Lonce se prcipita sur la terre  ct d'elle, en
la tenant embrasse. Les soldats eux-mmes, attendris, restoient 
quelque distance, et sembloient ne plus songer  remplir leur cruel
emploi; quelques-uns s'crioient:--_Non, nous ne tuerons pas ce
malheureux homme; c'est bien assez que sa pauvre matresse ait pri de
douleur; non, qu'il s'en aille, nous ne tirerons pas sur lui._--

Lonce les entendit, et, se relevant avec une fureur sans bornes, il
s'cria:--Juste ciel! il ne vous restoit plus, barbares, qu' vouloir
m'pargner aprs l'avoir tue. Tirez  l'instant, tirez.--Et il
vouloit s'approcher d'eux, mais il portoit toujours le corps sans vie
de sa matresse, et tout  coup il frmit d'horreur  l'ide que cette
belle image de son amie pourroit tre dfigure par les coups qu'on
dirigeroit sur lui; retournant donc vers M. de Serbellane, il remit
entre ses bras Delphine, qui sembloit dormir en paix sur le sein de
son ami:--Il faut m'en sparer, dit-il, afin que ses nobles restes ne
soient point outrags par des barbares. Runissez-nous tous les deux
dans le mme tombeau; c'est l que, dans un repos ternel, mon
innocente amie me pardonnera mes fautes et ses malheurs.--En achevant
ces mots, il s'loigna: quand il fut en face des soldats, ils
balancrent encore, et leurs gestes exprimoient qu'ils ne vouloient
plus obir  l'ordre qui leur avoit t donn. Un instant de vie de
plus faisoit souffrir mille maux  Lonce; tout--fait hors de lui, il
eut recours  l'insulte, chercha tout ce qui pouvoit allumer la colre
des soldats, les menaa de se jeter sur eux, s'ils ne tiroient pas sur
lui; et les appelant enfin des noms qui pouvoient les irriter
davantage, l'un d'eux s'indigna, reprit son fusil qu'il avoit jet 
terre, et dit:--_Puisqu'il le veut, qu'il soit satisfait_.--Il tira,
Lonce fut atteint, et tomba mort.

M. de Serbellane rendit  ses amis les derniers devoirs. Il les runit
dans un tombeau qu'il fit lever sur le bord d'une rivire, au milieu
de peupliers, et partit pour la Suisse, afin de veiller sur la
destine d'Isore, que la perte de Delphine avoit jete dans la plus
profonde douleur; il crivit  sa mre, et en obtint la permission de
conduire sa fille  mademoiselle d'Albmar,  qui cet intrt seul
pouvoit faire supporter la vie, aprs la perte de Delphine. M. de
Lebensei s'acquit un nom illustre dans les armes franoises. Pourquoi
le caractre de Lonce de Mondoville ne lui permit-il pas d'avoir
cette glorieuse destine?

M. de Serbellane qui, avec une me naturellement calme, faisoit
toujours ce que les sentimens les plus tendres et les plus exalts
peuvent inspirer, revint en France, au pril de sa vie, pour visiter
encore une fois le tombeau de ses amis, et s'assurer que l'homme  qui
il en avoit confi la garde l'avoit dfendu de toute insulte, au
milieu de la guerre. Voici l'un des fragmens de la lettre qu'il
crivoit en revenant de ce voyage pieux envers l'amiti.

  Je me sens mieux, disoit-il, depuis que je me suis repos quelque
  temps prs de leurs cendres. Je me rptois sans cesse qu'ils
  n'avoient point mrit leur malheur; je ne me dissimulois point
  leurs torts; Lonce auroit d braver l'opinion dans plusieurs
  circonstances o le bonheur et l'amour lui en faisoient un devoir,
  et Delphine, au contraire, se fiant trop  la puret de son coeur,
  n'avoit jamais su respecter cette puissance de l'opinion,  laquelle
  les femmes doivent se soumettre; mais la nature, mais la conscience
  apprend-elle cette morale institue par la socit, qui impose aux
  hommes et aux femmes des lois presque opposes? et mes amis
  infortuns devoient-ils tant souffrir pour des erreurs si
  excusables? Telles toient mes rflexions, et rien n'est plus
  douloureux pour le coeur d'un honnte homme, que l'obscurit qui lui
  cache la justice de Dieu sur la terre.

   Mais un soir que j'tois assis prs de la tombe o reposent Lonce
  et Delphine, tout  coup un remords s'leva dans le fond de mon
  coeur, et je me reprochai d'avoir regard leur destine comme la
  plus funeste de toutes. Peut-tre dans ce moment, mes amis, touchs
  de mes regrets, vouloient-ils me consoler, cherchoient-ils  me
  faire connotre qu'ils toient heureux, qu'ils s'aimoient, et que
  l'tre-suprme ne les avoit point abandonns, puisqu'il n'avoit pas
  permis qu'ils survcussent l'un  l'autre.  Je passai la nuit 
  rver sur le sort des hommes; ces heures furent les plus dlicieuses
  de ma vie, et cependant le sentiment de la mort les a remplies tout
  entires; mais je n'en puis douter, du haut du ciel mes amis
  dirigeoient mes mditations; ils cartoient de moi ces fantmes de
  l'imagination qui nous font horreur du terme de la vie; il me
  sembloit qu'au clair de la lune, je voyois leurs ombres lgres
  passer  travers les feuilles sans les agiter; une fois je leur ai
  demand si je ne ferois pas mieux de les rejoindre, s'il n'toit pas
  vrai que sur cette terre les mes fires et sensibles n'avoient rien
   attendre que des douleurs succdant  des douleurs; alors il m'a
  sembl qu'une voix, dont les sons se mloient au souffle du vent, me
  disoit:--Supporte la peine, attends la nature, et fais du bien aux
  hommes.--J'ai baiss la tte, et je me suis rsign; mais, avant de
  quitter ces lieux, j'ai crit, sur un arbre voisin de la tombe de
  mes amis, ce vers, la seule consolation des infortuns que la mort a
  privs des objets de leur affection:

     On ne me rpond pas, mais peut-tre on m'entend.

FIN.





TABLE DES LETTRES.


PREMIRE PARTIE.

LETTRE PREMIRE. Madame d'Albmar  Matilde de Vernon. Bellerive, 12
avril 1790.

LETTRE II. Rponse de Matilde de Vernon  madame d'Albmar. Paris, 14
avril 1790.

LETTRE III. Delphine  Matilde.

LETTRE IV. Delphine d'Albmar  madame de Vernon. Bellerive, 16 avril
1790.

LETTRE V. Madame de Vernon  Delphine. Paris, 17 avril 1790.

LETTRE VI. Delphine  mademoiselle d'Albmar. Paris, 19 avril 1790.

LETTRE VII. Rponse de mademoiselle d'Albmar  Delphine. Montpellier,
25 avril 1790.

LETTRE VIII. Rponse de Delphine  mademoiselle d'Albmar. Paris, 1er
mai 1790.

LETTRE IX. Madame de Vernon  M. de Clarimin,  sa terre, prs de
Montpellier. Paris, 2 mai 1790.

LETTRE X. Delphine  mademoiselle d'Albmar. Paris. 3 mai 1790.

LETTRE XI. Delphine  mademoiselle d'Albmar. Paris, 4 mai 1790.

LETTRE XII. Delphine  mademoiselle d'Albmar. Paris, 8 mai 1790.

LETTRE XIII. Rponse de mademoiselle d'Albmar  Delphine.
Montpellier, 14 mai 1790.

LETTRE XIV. Delphine  mademoiselle d'Albmar. 19 mai 1790.

LETTRE XV. Delphine  mademoiselle d'Albmar. Paris, 22 mai 1790.

LETTRE XVI. Mademoiselle d'Albmar  Delphine. Montpellier, 20 mai
1790.

LETTRE XVII. Delphine  mademoiselle d'Albmar. Paris, 25 mai 1790.

LETTRE XVIII. Lonce  M. Barton. Bayonne, 17 mai 1790.

LETTRE XIX. Delphine  mademoiselle d'Albmar. 27 mai 1790.

LETTRE XX. Delphine  mademoiselle d'Albmar. 31 mai 1790.

LETTRE XXI. Lonce  M. Barton. 1er juin 1790.

LETTRE XXII. Delphine  mademoiselle d'Albmar. 3 juin 1790.

LETTRE XXIII. Delphine  mademoiselle d'Albmar. 5 juin 1790.

LETTRE XXIV. Lonce  M. Barton,  Mondoville. Paris, 6 juin 1790.

LETTRE XXV. Delphine  mademoiselle d'Albmar. 10 juin 1790.

LETTRE XXVI. Delphine  mademoiselle d'Albmar. 20 juin 1790.

LETTRE XXVII. Lonce  M. Barton. Paris, 29 juin 1790.

LETTRE XXVIII. Madame de Vernon  M. de Clarimin. Paris, 30 juin 1790.

LETTRE XXIX. Delphine  mademoiselle d'Albmar. 2 juillet 1790.

LETTRE XXX. Delphine  mademoiselle d'Albmar. 4 juillet 1790.

LETTRE XXXI. Lonce  sa mre. Mondoville, 6 juillet 1790.

LETTRE XXXII. Delphine  mademoiselle d'Albmar. Bellerive, 6 juillet
1790.

LETTRE XXXIII. Delphine  mademoiselle d'Albmar. Bellerive, 9 juillet
1790.

LETTRE XXXIV. Delphine  mademoiselle d'Albmar. Bellerive, 10 juillet
1790.

LETTRE XXXV. Lonce  sa mre. Paris, 11 juillet 1790.

LETTRE XXXVI. Delphine  mademoiselle d'Albmar. Bellerive, dans la
nuit du 12 juillet 1790.

LETTRE XXXVII. Delphine  mademoiselle d'Albmar. Paris, 13 juillet
1790,  minuit.

LETTRE XXXVIII. Lonce  M. Barton. Paris, 14 juillet 1790.


SECONDE PARTIE.

LETTRE PREMIRE. Mademoiselle d'Albmar  Delphine. Montpellier, 20
juillet 1790.

LETTRE II. Rponse de Delphine  mademoiselle d'Albmar. Bellerive, 26
juillet 1790.

LETTRE III. Delphine  mademoiselle d'Albmar. 30 juillet 1790.

LETTRE IV. Lonce  M. Barton. Paris, 5 aot 1790.

LETTRE V. Delphine  mademoiselle d'Albmar. Bellerive, 4 aot 1790.

LETTRE VI. Delphine  mademoiselle d'Albmar. Bellerive, 6 aot 1790.

LETTRE VII. Delphine  mademoiselle d'Albmar. Bellerive, 8 aot 1790.

LETTRE VIII. Delphine  mademoiselle d'Albmar.

LETTRE IX. Madame de Vernon  Lonce.

LETTRE X. Rponse de Lonce  madame de Vernon.

LETTRE XI. Lonce  M. Barton. Paris, 14 aot 1790.

LETTRE XII. Mademoiselle d'Albmar  Delphine. Montpellier, 23 aot
1790.

LETTRE XIII. Madame d'Artenas  madame de R. Paris, 1er septembre
1790.

LETTRE XIV. Delphine  mademoiselle d'Albmar. Paris, 3 septembre
1790.

LETTRE XV. Lonce  M. Barton. 4 septembre 1790.

LETTRE XVI. Rponse de M. Barton  Lonce. Mondoville, 6 septembre
1790.

LETTRE XVII. Madame de R.  madame d'Artenas. 14 septembre 1790.

LETTRE XVIII. Lonce  M. Barton. Paris, 15 septembre 1790.

LETTRE XIX. M. de Serbellane  madame d'Albmar. Lisbonne, 4 septembre
1790.

LETTRE XX. Lonce  Delphine. Paris, 17 septembre.

LETTRE XXI. Delphine  Lonce. 17 septembre 1790.

LETTRE XXII. Delphine  mademoiselle d'Albmar. 17 septembre au soir,
1790.

LETTRE XXIII. Delphine  mademoiselle d'Albmar. 18 septembre, 
minuit, 1790.

LETTRE XXIV. Delphine  mademoiselle d'Albmar. 2l septembre 1790.

LETTRE XXV. Lonce  M. Barton. Bordeaux, 23 septembre 1790.

LETTRE XXVI. Delphine  mademoiselle d'Albmar. Bellerive, 2 octobre
1790.

LETTRE XXVII. Delphine  mademoiselle d'Albmar. Bellerive, 14 octobre
1790.

LETTRE XXVIII Delphine  mademoiselle d'Albmar. Paris, 16 octobre
1790.

LETTRE XXIX. Lonce  M. Barton. Bordeaux, 20 octobre 1790.

LETTRE XXX. Lonce  Delphine. Bordeaux, 22 octobre 1790.

LETTRE XXXI. Delphine  mademoiselle d'Albmar. Paris, 26 octobre
1790.

LETTRE XXXII. Delphine  mademoiselle d'Albmar. Paris, 2 novembre
1790.

LETTRE XXXIII. Mademoiselle d'Albmar  Delphine. Montpellier, 4
novembre 1790.

LETTRE XXXIV. M. Barton  madame d'Albmar. Mondoville, 6 novembre
1790.

LETTRE XXXV. Rponse de Delphine  M. Barton. Paris, 8 novembre 1790.

LETTRE XXXVI. Madame d'Artenas  Delphine. Paris, 10 novembre 1790.

LETTRE XXXVII. Delphine  madame d'Artenas. Paris, 14 novembre 1790.

LETTRE XXXVIII. Rponse de madame d'Artenas  Delphine. Fontainebleau,
19 novembre 1790.

LETTRE XXXIX. Delphine  mademoiselle d'Albmar. Fontainebleau, 25
novembre 1790.

LETTRE XL. Delphine  mademoiselle d'Albmar. Fontainebleau, 27
novembre 1790.

LETTRE XLI. Delphine  mademoiselle d'Albmar. Paris, 29 novembre
1790.

LETTRE XLII. Delphine  mademoiselle d'Albmar. Paris, 31 novembre
1790.

LETTRE XLIII. Madame de Lebensei  mademoiselle d'Albmar. Paris, 2
dcembre 1790.


TROISIME PARTIE.

LETTRE PREMIRE. Lonce  Delphine. Paris, 4 dcembre 1790.

LETTRE II. Rponse de Delphine  Lonce.

LETTRE III. Lonce  Delphine.

LETTRE IV. Rponse de Delphine  Lonce.

LETTRE V. Lonce  Delphine.

LETTRE VI. Rponse de Delphine  Lonce.

LETTRE VII. Lonce  Delphine.

LETTRE VIII. Delphine  mademoiselle d'Albmar. Paris, 14 dcembre
1790.

LETTRE IX. Lonce  Delphine.

LETTRE X. Mademoiselle d'Albmar  Delphine. Montpellier, 10 dcembre
1790.

LETTRE XI. Lonce  Delphine. Paris, 29 dcembre 1790.

LETTRE XII. Delphine  Lonce. 30 dcembre 1790.

LETTRE XIII. Lonce  Delphine. 2 janvier 1791.

LETTRE XIV. Delphine  Lonce.

LETTRE XV. [C'est par erreur de chiffres que le numro de la Lettre XV
ne se trouve pas dans le texte; la Lettre n'y est point omise.]
Rponse de Lonce  Delphine.

LETTRE XVI. Madame d'Artenas  Delphine. Paris, 6 fvrier 1791.

LETTRE XVII. Rponse de Delphine  madame d'Artenas. Bellerive, 8
fvrier 1791.

LETTRE XVIII. Lonce  M. Barton. Paris, 10 fvrier 1791.

LETTRE XIX. Delphine  Lonce.

LETTRE XX. Lonce  Delphine.

LETTRE XXI. Delphine  Lonce.

LETTRE XXII. Lonce  Delphine.

LETTRE XXIII. Delphine  Lonce.

LETTRE XXIV. Lonce  Delphine.

LETTRE XXV. Delphine  Lonce.

LETTRE XXVI. Lonce  Delphine.

LETTRE XXVII. Delphine  Lonce.

LETTRE XXVIII. Lonce  Delphine.

LETTRE XXIX. Delphine  mademoiselle d'Albmar. Bellerive, 2 avril
1791.

LETTRE XXX. Lonce  Delphine.

LETTRE XXXI. Delphine  Lonce.

LETTRE XXXII. Lonce  Delphine. Mondoville, 20 avril 1791.

LETTRE XXXIII. Delphine  Lonce. Bellerive, 24 avril 1791.

LETTRE XXXIV. Delphine  Lonce. Bellerive, 26 avril 1791.

LETTRE XXXV. Lonce  Delphine. Mondoville, 29 avril 1791.

LETTRE XXXVI. Madame de Lebensei  madame d'Albmar. Cernay, 2 mai
1791.

LETTRE XXXVII. Delphine  mademoiselle d'Albmar. Bellerive, 5 mai
1791.

LETTRE XXXVIII. Madame d'Artenas  madame d'Albmar, Paris, 5 mai
1791.

LETTRE XXXIX. Delphine  mademoiselle d'Albmar. Bellerive, 6 mai
1791.

LETTRE XL. M. de Valorbe  madame d'Albmar. Paris, 15 mai 1791.

LETTRE XLI. Delphine  mademoiselle d'Albmar. Bellerive, 18 mai 1791.

LETTRE XLII. Delphine  mademoiselle d'Albmar. Bellerive, 21 mai
1791.

LETTRE XLIII. Delphine  mademoiselle d'Albmar. Bellerive, 26 mai
1791.

LETTRE XLIV. Lonce  Delphine. Paris, 28 mai 1791.

LETTRE XLV. Lonce  M. Barton. Paris, 31 mai 1791.

LETTRE XLVI. Delphine  Lonce. Bellerive, 1er juin,  dix heures du
matin, 1791.

LETTRE XLVII. Rponse de Lonce  Delphine. Paris, 1er juin  midi,
1791.

LETTRE XLVIII. Delphine  mademoiselle d'Albmar. Bellerive, 2 juin
1791.

LETTRE XLIX. Madame de Lebensei  mademoiselle d'Albmar. Paris, 4
juin 1791.


QUATRIME PARTIE.

LETTRE PREMIRE. Lonce  M. Barton. Paris, 10 juin 1791.

LETTRE II. Lonce  Delphine. 12 juin 1791.

LETTRE III. Mademoiselle d'Albmar  madame de Lebensei. Dijon, 14
juin 1791.

LETTRE IV. Madame de Lebensei  M. de Lebensei. Paris, 19 juin 1791.

LETTRE V. Delphine  madame de Lebensei. Paris, 6 juillet 1791.

LETTRE VI. Mademoiselle d'Albmar  Delphine. Paris, 8 juillet 1791.

LETTRE VII. Delphine  madame de Lebensei. Paris, 12 juillet 1791.

LETTRE VIII. Delphine  madame de Lebensei. Paris, 18 juillet 1791.

LETTRE IX. Delphine  madame de Lebensei. Paris, 1er aot 1791.

LETTRE X. Delphine  madame de Lebensei. Paris, 7 aot,  onze heures
du matin, 1791.

LETTRE XI. Delphine  madame de Lebensei. Paris, 8 aot 1791.

LETTRE XII. Mademoiselle d'Albmar  madame de Lebensei. Paris, 25
aot 1791.

LETTRE XIII. Rponse de madame de Lebensei  mademoiselle d'Albmar.
Cernay, 30 aot 1791.

LETTRE XIV. Delphine  M. de Lebensei, 1er septembre 1791.

LETTRE XV. Lonce  M. de Lebensei. Paris, 1er septembre 1791.

LETTRE XVI. Rponse de M. de Lebensei  Lonce. Cernay, 2 septembre
1791.

LETTRE XVII. M. de Lebensei  Delphine. Cernay, 2 septembre 1791.

LETTRE XVIII. Rponse de Delphine  M. de Lebensei. Paris, 3 septembre
1791.

LETTRE XIX. Delphine  madame de Lebensei. Paris, 4 septembre 1791.

LETTRE XX. Delphine  Lonce.

LETTRE XXI. Lonce  Delphine.

LETTRE XXII. Delphine  madame de Lebensei. Paris, 25 septembre 1791.

LETTRE XXIII. Delphine  madame de Lebensei. Paris, 4 octobre 1791.

LETTRE XXIV. Lonce  Delphine. Paris, 20 octobre 1791.

LETTRE XXV. Delphine  Lonce.

LETTRE XXVI. Delphine  madame de Lebensei. 28 octobre 1791.

LETTRE XXVII. Delphine  madame de Lebensei. 4 novembre 1791.

LETTRE XXVIII. Delphine  madame de Lebensei. Paris, 10 novembre 1791.

LETTRE XXIX. Delphine  mademoiselle d'Albmar. Paris, 16 novembre
1791.

LETTRE XXX. Madame de R.  madame d'Albmar. Paris, 17 novembre 1791.

LETTRE XXXI. Delphine  madame de R..

LETTRE XXXII. Lonce  Delphine.

LETTRE XXXIII. Delphine  madame de Lebensei. Paris, 26 novembre 1791.

LETTRE XXXIV. Delphine  madame de Lebensei. Paris, 2 dcembre 1791.

LETTRE XXXV. Delphine  Matilde. Paris, 4 dcembre 1791.

LETTRE XXXVI. Mademoiselle d'Albmar  Delphine. Lyon, 1er dcembre
1791.

LETTRE XXXVII. Delphine  mademoiselle d'Albmar. Melun, 6 dcembre
1791.

LETTRE XXXVIII. Delphine  madame d'Ervins, religieuse au couvent de
Sainte-Marie,  Chaillot. Melun, 6 dcembre 1791.


CINQUIME PARTIE.

FRAGMENS de quelques feuilles crites par Delphine, pendant son voyage.

PREMIER FRAGMENT. 7 dcembre 1791.

FRAGMENT II.

FRAGMENT III.

FRAGMENT IV.

FRAGMENT V.

FRAGMENT VI.

LETTRE PREMIRE. Madame d'Ervins  Delphine. Du couvent de
Sainte-Marie,  Chaillot, 8 dcembre 1791.

SEPTIME ET DERNIER FRAGMENT des feuilles crites par Delphine.

LETTRE II. Mademoiselle d'Albmar  Delphine. Montpellier, 17 dcembre
1791.

LETTRE III. Delphine  mademoiselle d'Albmar. Lausanne, 24 dcembre
1791.

LETTRE IV. M. de Valorbe  M. de Montalte. Lausanne, 25 dcembre 1791.

LETTRE V. Delphine  mademoiselle d'Albmar. Zurich, 28 dcembre 1791.

LETTRE VI. Delphine  mademoiselle d'Albmar. Zurich, 31 dcembre
1791.

LETTRE VII. M. de Valorbe  M. de Montalte. Zurich, 1er janvier 1792.

LETTRE VIII. Delphine  mademoiselle d'Albmar. De l'abbaye du
Paradis, 2 janvier 1792.

LETTRE IX. Madame de Mondoville, mre de Lonce,  madame de Ternan,
sa soeur. Madrid, 17 janvier 1792.

LETTRE X. Rponse de madame de Ternan  sa soeur, madame de
Mondoville. De l'abbaye du Paradis, 30 janvier 1792.

LETTRE XI. Delphine  mademoiselle d'Albmar. De l'abbaye du Paradis,
2 fvrier 1792.

LETTRE XII. Delphine  mademoiselle d'Albmar. De l'abbaye du Paradis,
6 fvrier 1792.

LETTRE XIII. Madame d'Albmar  M. de Lebensei.

LETTRE XIV. M. de Lebensei  M. de Mondoville. Cernay, 18 fvrier
1792.

LETTRE XV. Delphine  mademoiselle d'Albmar. De l'abbaye du Paradis,
4 mars 1792.

LETTRE XVI. Delphine  mademoiselle d'Albmar. 6 mars 1792.

LETTRE XVII. Madame de Cerlebe  madame d'Albmar. 7 mars 1792.

LETTRE XVIII. Rponse de Delphine  madame de Cerlebe. 8 mars 1792.

LETTRE XIX. M. de Valorbe  M. de Montalte. Zurich, 10 mars 1792.

LETTRE XX. Delphine  madame de Cerlebe. De l'abbaye du Paradis, 14
mars 1792.

LETTRE XXI. Lonce  M. de Lebensei. Paris, 14 mars 1792.

LETTRE XXII. Mademoiselle d'Albmar  Delphine. Montpellier, 20 mars
1792.

LETTRE XXIII. Delphine  mademoiselle d'Albmar. 28 mars 1792.

LETTRE XXIV. Mademoiselle d'Albmar  Delphine. Montpellier, 6 avril
1792.

LETTRE XXV. Madame de Cerlebe  mademoiselle d'Albmar. Zurich, 12
avril 1792.

LETTRE XXVI. Mademoiselle d'Albmar  Delphine. Montpellier, 18 avril
1792.

LETTRE XXVII. Delphine  mademoiselle d'Albmar. De l'abbaye du
Paradis, 1er mai 1792.

LETTRE XXVIII. Madame de Mondoville, mre de Lonce,  sa soeur,
madame de Ternan. Madrid, 15 mai 1792.

LETTRE XXIX. Madame de Cerlebe  mademoiselle d'Albmar. De l'abbaye
du Paradis, 20 juin 1792.

LETTRE XXX. M. de Valorbe  madame d'Albmar. Zell, 24 juin 1792.

LETTRE XXXI. Madame de Cerlebe  mademoiselle d'Albmar. Zurich, 28
juin 1792.

LETTRE XXXII. Madame de Lebensei  mademoiselle d'Albmar. Paris, 30
juin 1792.


SIXIME PARTIE.

LETTRE PREMIRE. Delphine  mademoiselle d'Albmar. De l'abbaye du
Paradis, 1er juillet 1792.

LETTRE II. Delphine  mademoiselle d'Albmar. De l'abbaye du Paradis,
15 juillet 1792.

LETTRE III. Madame de Lebensei  mademoiselle d'Albmar. Paris, 15
juillet 1792.

LETTRE IV. M. de Lebensei  mademoiselle d'Albmar. Paris, 21 juillet
1792.

LETTRE V. Mademoiselle d'Albmar  M. de Lebensei. Montpellier, 27
juillet 1792.

LETTRE VI. M. de Lebensei  mademoiselle d'Albmar. Paris, 2 aot
1792.

LETTRE VII. Lonce  M. Barton. Lausanne, 5 aot 1792.

LETTRE VIII. Lonce  M. Barton. Zurich, 7 aot 1792.

LETTRE IX. M. de Lebensei  mademoiselle d'Albmar. 7 aot 1792.

LETTRE X. M. de Lebensei  mademoiselle d'Albmar. Prs de l'abbaye du
Paradis, 9 aot 1792.

LETTRE XI. M. de Lebensei  mademoiselle d'Albmar. Prs l'abbaye du
Paradis, 11 aot 1792.

LETTRE XII. M. de Lebensei  mademoiselle d'Albmar. Prs de l'abbaye
du Paradis, 13 aot 1792.

LETTRE XIII et dernire. Delphine  Lonce.


ANCIEN DNOUEMENT DE DELPHINE.

LETTRE XIII. Delphine  mademoiselle d'Albmar. Bade, 17 aot 1792.

LETTRE XIV. Delphine  mademoiselle d'Albmar. Bade, 20 aot 1792.

LETTRE XV. Delphine  mademoiselle d'Albmar. Bade, 24 aot 1792.

LETTRE XVI. Delphine  mademoiselle d'Albmar. 30 aot 1792.

LETTRE XVII. Delphine  mademoiselle d'Albmar. 8 septembre 1792.

LETTRE XVIII. Lonce  Delphine. 8 septembre 1792.

LETTRE XIX. Delphine  Lonce, 9 septembre 1792.

LETTRE XX. Delphine  mademoiselle d'Albmar.

CONCLUSION.




FIN DE LA TABLE DES LETTRES










End of the Project Gutenberg EBook of Delphine, by Madame de Stal

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DELPHINE ***

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LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of
damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
violates the law of the state applicable to this agreement, the
agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
remaining provisions.

1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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