Project Gutenberg's Le Banian, roman maritime (2/2), by douard Corbire

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Title: Le Banian, roman maritime (2/2)

Author: douard Corbire

Release Date: September 22, 2020 [EBook #63259]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BANIAN, ROMAN MARITIME (2/2) ***




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  LE BANIAN,
  Roman Maritime,

  PAR
  DOUARD CORBIRE.

  TOME SECOND.

  _BRUXELLES._
  J. P. MELINE, LIBRAIRE-DITEUR.
  1836




Imprimerie de J. Stienon.




XVI

        Un seul officier, charg de veiller  la manoeuvre, reste
        immobile sur le pont, un oeil fix sur le compas qu'il observe
        prs du timonier, et l'autre oeil errant sur les voiles dont il
        pie le battement et le _FASEYAGE_; car c'est encore un des
        secrets du mtier que cette espce de dualit d'organes et cette
        double facult de perceptions, que les marins exercent avec un
        seul sens.

        (Page 10.)

Discipline du bord;--dlibration en mer;--le navire pseudonyme.


Les premires ombres du couchant descendaient lentement sur les flots
ranims par la brise du soir, quand le corsaire _l'Oiseau-de-Nuit_,
appareilla de la rade de Saint-Pierre.

Tout autre btiment aurait peut-tre attendu le jour pour excuter plus
srement la manoeuvre assez confuse de l'appareillage; mais ce n'tait
pas pour lui qu'taient faites ces prcautions vulgaires. La lune
d'ailleurs cachant  moiti son globe ascendant, derrire les mornes
silencieux de l'le, ne venait-elle pas dj blanchir, sur la tte de
l'quipage, la surface arrondie des voiles hautes que le corsaire avait
livres aux fraches rises du soir! C'est  la lueur des toiles
scintillantes, c'est  la clart de l'astre des nuits, que le capitaine
_Invisible_ aimait  naviguer.

A l'activit un peu bruyante de cette manoeuvre nocturne, succda
bientt le calme le plus profond,  bord du mystrieux navire; et quand
il laissa arriver aprs avoir trac un cercle rapide autour des terres
qu'il allait quitter, on et dit un btiment fantastique gouvern,
manoeuvr sur les eaux soumises, par des tres muets, impalpables, et
voltigeant dans cet air paisible que ne troublaient ni le son d'une
seule voix, ni le bruit d'aucune manoeuvre, ni le murmure mme des
vagues clapotantes.

Un seul homme se promenait sur le gaillard d'arrire, prs du timonier
attach presque immobile  la roue du gouvernail.

A la fin de chaque heure du quart, l'officier de service, aprs avoir
jet le lock, venait dire  cet homme, d'une voix respectueuse et brve:

Commandant, votre navire file huit noeuds, file dix noeuds, selon que
la vitesse du brick avait augment ou diminu depuis le moment du
dpart.

Le commandant, en continuant sa promenade, ne rpondait  l'officier que
par un lger signe de tte qui signifiait: _C'est bon!_

Et l'officier retournait alors devant, se mler aux groupes des hommes
de quart, qui n'osaient interrompre, par le bruit de leurs conversations
particulires, le silence que leur prescrivait la prsence de leur chef
suprme sur le pont du btiment.

Quelles ides devaient inspirer  notre _Banian_ si nouvellement jet 
bord de _l'Oiseau-de-Nuit_, le spectacle de cette discipline muette, la
vue de ces vingts canons faisant,  chaque petit coup de roulis, briller
leurs platines de cuivre aux rayons de la lune,  la lueur vacillante du
feu de l'habitacle!

Et cet homme surtout qui, environn de tant de soumission et de
dvouement discret, se promenait seul sur le gaillard, sans daigner
jeter un mot, adresser un signe  tous ces officiers,  tous ces
matelots rassembls, loin de lui, dans l'attitude de la crainte et du
zle qui n'attend que le moment d'obir!

Deux fois notre _Banian_, surmontant ses craintes, touffant sa timidit
par excs de curiosit, s'tait hasard  s'approcher du commandant pour
voir sa mise, connatre sa tournure, et saisir, s'il tait possible, un
des traits de sa physionomie.

Il avait russi  le voir vtu lgamment d'une courte redingote de
chasse, coiff d'une petite casquette de cuir verni, et chauss, autant
qu'il avait pu le remarquer, de fines et moelleuses pantoufles.

Puis il s'tait dit  lui-mme: Il parat que cette fois-ci nous
n'aurons pas de mauvais temps, car _l'Invisible_ a plutt pris une
toilette de cabinet, qu'un lourd costume de bord...

Un officier qui avait devin le petit voyage d'observation que s'tait
permis de tenter notre curieux, en se glissant le long de la chaloupe,
lui frappa sur l'paule pour le prvenir qu'il venait de manquer une
premire fois  la consigne du navire, et que la troisime fois, il se
rendrait passible de la discipline tablie  bord de _l'Oiseau-de-Nuit_.

Le _Banian_ s'excusa, trembla du mieux qu'il put et alla se coucher, en
continuant de trembler, dans le hamac qu'on lui avait accord dans
l'entrepont...

Minuit venait d'tre piqu sur la cloche de devant. Aux quatre coups
doubles, frapps sur l'airain retentissant, _l'Invisible_ sembla sortir
de sa rverie pour dire  l'officier de service:

Faites appeler le second!

Le second parat  l'instant mme, le chapeau  la main; le commandant
lui adresse ces mots: Prvenez ces messieurs, que, dans cinq minutes,
le conseil se rassemblera dans la grand' chambre.

Le second ordonne aussitt aux deux valets et au jockey du commandant,
d'tendre le tapis vert sur la table de la chambre, et d'allumer les
bougies...

Le commandant ajoute  cet ordre: Le capitaine d'armes, nouvellement
embarqu, assistera  la sance, en sa qualit d'officier...

C'tait notre Banian que ce dcret verbal venait d'appeler  l'honneur
de faire partie du conseil lgalement convoqu: quel honneur!

Au bout des cinq minutes accordes pour les prparatifs de la solennit,
les dix officiers faisant partie de l'assemble, se trouvrent runis,
par rang de grade, autour de la table qu'clairaient huit girandoles
charges d'odorantes bougies. Deux matelots, le sabre d'abordage  la
main, se posent  l'entre du dme du commandant pour carter ou punir
les audacieux qui se prsenteraient derrire, pendant la dure de la
dlibration.

Le navire fend, toujours avec sa vitesse accoutume, la mer sur laquelle
il balance ses flancs rapides, et l'air au sein duquel il dploie
majestueusement ses voiles largies par le souffle de la brise qui
l'enlve dans l'espace.

Un seul officier, charg de veiller  la manoeuvre, reste immobile sur
le pont, un oeil fix sur le compas qu'il observe prs du timonier, et
l'autre oeil errant sur les voiles dont il pie les battemens et le
_faseyage_; car c'est encore un des secrets du mtier, que cette espce
de dualit d'organes et cette double facult de perceptions, que les
marins exercent avec un seul sens.

Messieurs les officiers, dit le commandant au conseil assembl:

Ma volont jusqu'ici n'a pas cess d'tre souveraine  bord d'un navire
qui m'appartient et dont je me sers pour augmenter ma fortune et assurer
en mme temps la vtre. Mais malgr une autorit dont j'ai le droit
d'user et d'abuser, j'ai toujours tenu  avoir votre avis sur les
entreprises que je mdite dans l'intrt commun. Aujourd'hui il s'agit
d'une opration que j'ai l'espoir fond de mener  bien, mais sur
laquelle je suis bien aise de recueillir, avant tout, votre opinion. Je
vais m'expliquer, et vous pourrez me faire vos observations en toute
libert, sur le plan que je ne trouve pas au-dessous de ma dignit de
vous exposer. Ainsi donc, sachez bien que c'est moins une complaisante
approbation dont je pourrais aisment me passer, qu'une discussion qui
pourra m'clairer, que j'appelle sur la question qui va vous tre
soumise... Veuillez bien en consquence m'couter avec toute l'attention
que j'ai le droit d'attendre de vous...

Un lger murmure d'adhsion succda  ces paroles, et l'assemble rentra
ensuite dans le plus profond recueillement, pour laisser le commandant
continuer:

Notre relche  la Martinique, que l'on pouvait attribuer  la
fantaisie de mouiller l plutt qu'ailleurs, a eu, Dieu merci, une cause
moins futile et un intrt plus srieux. Cette relche tenait  un plan
arrt d'avance.

Le brick de guerre franais, _le Scorpion_, mouill depuis quelque
temps au Fort-Royal, devait partir pour Cumana avec une mission de pure
surveillance. Je le savais; en arrivant  Saint-Pierre, mon premier soin
a t de m'informer du jour du dpart de ce brick, du nom de son
commandant et de ses officiers, et enfin de plusieurs dtails qu'il
tait essentiel de connatre pour assurer l'excution de mon projet.
J'ai russi dans toutes mes dmarches, et pour vous convaincre du parti
que j'ai tir de mes observations, il vous suffira de vous rappeler que
j'ai fait peindre, installer, grer mon corsaire de manire  le rendre
mconnaissable aux yeux de ceux qui l'auraient vu il y a un mois. La
nouvelle installation que je lui ai donne a pour but de rendre sa
ressemblance frappante avec le brick _le Scorpion_ lui-mme.

Cette rvlation doit vous suffire pour vous initier au mystre de mon
projet. Nous portons en ce moment-ci le cap sur Cumana:
_l'Oiseau-de-Nuit_ se nomme dsormais _le Scorpion_; le pavillon
franais flottera bientt sur son arrire  la place du pavillon de la
rpublique que nous servons et que nous servirons toujours; chacun de
vous prendra le nom et le costume d'un officier de la marine franaise;
et le soleil ne se lvera pas trois fois sur nous sans que nous n'ayons
jet l'ancre sur la rade de Cumana, o vous recevrez mes ordres
ultrieurs. Vous m'avez entendu, j'ose mme croire que vous m'avez
compris... Retournez, messieurs, chacun  votre poste. Je me charge de
tout le reste.

L'assemble allait se sparer aprs cette _dlibration_, lorsqu'un des
plus jeunes officiers demanda avec respect la permission de prsenter
une petite observation.

Le prsident, surpris de cette tmrit, tourna les yeux vers l'orateur
et lui demanda d'un ton qui fit trembler tout l'auditoire, si c'tait
pour appuyer ou pour combattre le projet qu'il rclamait la parole:

C'est pour le combattre, rpond le jeune homme.

--En ce cas, reprend le commandant, je vous interdis la parole, car il
n'est permis de s'exprimer ici que pour approuver ce que je propose:
c'est  cette condition seulement que les opinions sont libres et que je
veux bien consentir  couter vos avis. D'ailleurs vous devriez vous
tre aperu que le temps que j'ai assign pour la discussion est expir,
et que j'ai dj lev la sance.

--Pardon, commandant, reprit le contradicteur, vous avez oubli de la
lever.

--Puisqu'il en est ainsi, s'crie _l'Invisible_, je la lve cette sance
scandaleuse, et je cesse d'tre le prsident du conseil, pour redevenir
le commandant, le roi de mon navire; j'ordonne en consquence au
capitaine d'armes de conduire l'officier qui s'est permis de me faire
des observations, aux arrts forcs, qu'il voudra bien garder jusqu'
notre dpart de Cumana.

--Bravo! bravo! commandant, rptrent en choeur tous les autres
officiers... c'est bien fait! il ne l'a pas vol; car son observation
tait d'une indcence qui n'a pas de nom.

Une petite porte s'ouvrit: elle communiquait de la grand' chambre 
l'entrepont: l'imprudent officier, escort par le _Banian_, notre
capitaine d'armes, passa par cette petite porte pour se rendre ensuite
de l'entrepont  la fosse-aux-lions.

Ce fut par ce premier acte que le capitaine d'armes entra dans
l'exercice de ses fonctions  bord de _l'Oiseau-de-Nuit_.

Le lendemain et le jour suivant on apporta  notre apprenti-corsaire les
cent cinquante mousquetons du bord  visiter et  inspecter. C'tait
encore l une spcialit qui rentrait dans l'exercice de sa charge. Le
drle qui, dans ses jours de prosprit  la Martinique, avait
quelquefois t  la chasse des pluviers, fit semblant d'examiner
scrupuleusement la batterie de chaque fusil. Il trouva toutes les armes
en parfait tat, dans l'impuissance o il tait de reconnatre et de
rparer les dfauts de quelques-unes d'entr'elles, et quand son examen
d'armurier fut termin, on annona, fort heureusement pour lui, que l'on
dcouvrait sur l'avant les plus hautes terres de la Cte-Ferme. Un jour
de plus d'preuves aurait convaincu tout l'quipage, que le capitaine
d'armes n'tait pas plus armurier  bord de _l'Oiseau-de-Nuit_, qu'il ne
s'tait montr cuisinier  bord du _Toujours-le-mme_.




XVII

        Tout tait ivresse, coquetterie, curiosit et impatience 
        terre; tout tait calcul, patience et mditation  bord du
        corsaire.

        (Page 35.)

Flicit diplomatique d'un consul;--travestissement du capitaine
d'armes;--ivresse d'une fte;--changement  vue.


L'arrive du brick pseudonyme, du prtendu brick franais _le Scorpion_,
sous les forts immenses de Cumana, fut splendide, foudroyante;
vingt-et-un coups de caronades charges de poudre jusqu' la gueule,
allrent couvrir fastueusement de feu et de fume, les flots troubls de
la rade; et les maisons de la ville s'branlrent sur leurs fondemens,
au bruit d'une aussi lourde dtonation. La terre, pavoise de tous ses
pavillons, rpondit noblement  un salut aussi gracieux. Le consul
franais fendant la foule curieuse rassemble sur le rivage, ne se
tenait pas d'aise. C'tait enfin le drapeau de sa nation qu'il pouvait
contempler s'enflant au souffle de la brise, sur l'arrire d'un
admirable navire de guerre de la marine de son souverain, de la
glorieuse arme navale de son puissant souverain[1]! Que de
flicitations  recevoir pour ce pauvre consul, combien de serremens de
main  donner et  rendre  toutes les autorits du lieu! c'tait un
paria abandonn long-temps sous les bambous de sa case diplomatique, que
l'entre d'un brigantin venait de couronner roi, roi de l'vnement d'un
jour! Heureux consul! charmante illusion des rares volupts de la
chancellerie! Journe de dlices consulaires, si chrement achete par
tant de mois d'abandon et d'oubli, et qui devait tre suivie, trop tt,
hlas! d'un retour plus cruel encore que tous les mois passs dans
l'oubli et dans l'abandon!

  [1] Tout ce qui, dans ce chapitre, concerne le prtendu consul
    franais de Cumana, ne fait allusion ni  aucune personne, ni 
    aucun vnement historique. J'ignore mme si jamais la France a
    song  tablir un consul  la rsidence de Cumana.

Le temps tait magnifique, le soleil, radieux comme le consul, faisait
briller, au feu de ses rayons chatoyans, la broderie de l'habit moisi du
fortun fonctionnaire franais. Mais le fortun fonctionnaire attendait
vainement depuis une heure, sur l'embarcadre, le canot du brick, qui,
selon tous les usages reus, devait venir prendre ses ordres suprmes ou
le conduire lui-mme  bord pour qu'il pt les donner de vive voix au
commandant. Le canot tant dsir se dtacha enfin du brick et nagea sur
la terre... Mais au moment o il allait toucher le rivage, un grain
furieux, un de ces grains inattendus que le ciel des colonies semble
toujours tenir en rserve pour rappeler son inconstance et sa fougue,
vint obscurcir le jour, cacher l'horizon et comprimer un instant les
flots troubls par la turbulence de cette bourrasque inattendue...
Malgr la violence de la rafale, l'embarcation du faux _Scorpion_
parvint  accoster l'embarcadre. Un consul romain n'et pas manqu
d'accueillir cette brusque variation atmosphrique, comme un sinistre
prsage. Mais le consul franais, une fois la grainasse un peu amortie,
n'hsita pas  s'embarquer avec son chancelier et le garde de
chancellerie, pour aller offrir ses services au commandant du navire de
_Sa Majest_.

Les changemens  vue qui, dans nos thtres, s'excutent si
magnifiquement pour vous faire admirer un palais  l'endroit mme o une
minute auparavant vos yeux rveurs se perdaient sous les arbres d'une
fort, ne vous donneraient qu'une faible ide de la transformation
subite qui venait de s'oprer dans la physionomie de l'quipage du
_Scorpion_, par l'ordre du capitaine.

Pendant que l'embarcation destine  ramener le consul allait  terre,
_l'Invisible_ avait rassembl ses officiers autour de lui et leur avait
dit:

Messieurs, vous allez vous dguiser en officiers de la marine
franaise. Vous, monsieur, vous n'oublierez pas que vous vous nommez M.
Vatel; vous, M. St-Jean; vous, M. Desroseaux; vous, M. de St-Prieur.
Des habits d'uniforme, il vous en faut, je le sais, et je l'avais prvu.
Vous trouverez dans ma chambre des malles remplies d'effets coups  peu
prs  votre taille; mes domestiques vous attendent pour vous les
distribuer. Quant  vous, monsieur le second, je vous ai dj dit le nom
que je vous destinais. Votre costume a t remis  votre mousse. Vous
allez ordonner  tous nos gens de prendre, comme les hommes qui dj ont
t chercher le consul, les habits de compagnie d'quipage de ligne, que
j'ai fait confectionner mystrieusement pour eux pendant notre sjour 
Saint-Pierre. Faites donner un coup de sifflet par le matre pour faire
connatre ma volont  tout l'quipage.

Le coup de sifflet ordonn se fit entendre bientt, et le matre cria 
haute et intelligible voix:

Descends tout le monde en bas pour changer de costume en double, et
remonter ensuite sur le pont proprement.

Quand vint le tour du _Banian_ d'aller faire aussi sa toilette en sa
qualit d'officier du bord, le commandant le fit appeler pour lui dire
en particulier:

Vous, monsieur le protg, je vous ai rserv une mission qui
conviendra aux manires et aux formes que vous avez d contracter dans
le monde o vous avez brill un instant, et qui s'est ensuite moqu de
vous. Vous vous travestirez en officier de marine pour aller inviter, de
ma part, au bal que je donne  bord, toutes les personnes considrables
et toutes les femmes les plus riches et les plus jolies de Cumana.

--Monsieur le commandant, vous me permettrez de vous faire observer...

--Monsieur le capitaine d'armes, je n'aime pas les observations.

--Mais en ce cas, monsieur le commandant, je prendrai la libert de vous
faire remarquer...

--Je remarque et j'observe tout par moi-mme.

--Eh bien! commandant, je vous avouerai tout bonnement alors, qu'tant
venu  la Martinique avec une jeune comtesse qui devait habiter Cumana,
je craindrais, en me chargeant de la mission que vous voulez bien me
confier, d'tre reconnu par cette comtesse, et de m'exposer  trahir
involontairement un projet qui, peut-tre, selon vos intentions, doit
rester secret.

--Ah! diable, vous connaissez, dites-vous, une jeune comtesse  Cumana?

--Oui, monsieur le commandant; la comtesse de l'Annonciade,
ex-chanoinesse honoraire, et issue d'une des premires familles du pays.

--Quand cette comtesse vous a vu, vous tiez brun comme vous l'tes
encore, avec ce teint fonc qui n'a pas d beaucoup varier, et vous
aviez sans doute dj la barbe noire. Eh bien! on pourra changer tout
cela; et pour vous en offrir promptement le moyen, vous allez ordonner
de suite, de ma part, au _frater_ du bord, de vous raser compltement la
tte, les sourcils et le menton; et vous aurez bien soin de rappeler,
toujours de ma part,  celui qui vous fera cette opration, que s'il
s'en acquitte mal, je vous ai charg de lui administrer vingt coups de
corde sur les omoplates. Allez, monsieur, et quand tout sera fait, vous
viendrez me trouver.

Le capitaine d'armes, qui n'avait pas pour la tonsure une vocation des
plus dcides, aurait bien voulu oser faire quelques reprsentations 
son imprieux commandant; mais ce diable d'homme avait quelque chose de
si imposant dans le regard, le ton et la voix, qu'il aurait t fort
difficile au _Banian_ de trouver assez de courage en lui-mme pour
hsiter un instant  excuter la volont de son redoutable chef. Il alla
donc, en maudissant sa destine et sa faiblesse de caractre, inviter le
frater  lui raser la tte;... et la noire chevelure du patient tomba
en une minute, sous l'instrument impitoyable du Figaro de
_l'Oiseau-de-Nuit_...

Tous les matelots de l'quipage, tmoins de la toison abondante que
venait de faire le frater, auraient bien volontiers clat de rire, en
voyant leur piteux capitaine d'armes ne relever de dessous le rasoir de
leur perruquier ordinaire, qu'une tte nue et lisse comme un oeuf
d'autruche. Mais le respect qu'ils devaient  l'excution d'un ordre du
commandant retint dans de raisonnables bornes la folle hilarit qui
demandait  s'chapper de leurs lvres,  grand' peine contractes.

Mon commandant, vint dire, en se rendant aux ordres de son chef,
l'officier ras, tondu, et sans sourcils, me voil maintenant  votre
disposition... Et le tondu, en prononant ces mots, ne pouvait
s'empcher de rire lui-mme de la pitoyable mine qu'il devait avoir,
ainsi priv des grces de sa noire chevelure.

Le commandant, lui, ne riait pas. Il ordonna froidement au capitaine
d'armes d'aller essayer une des perruques blondes qu'il y avait pour lui
dans sa chambre, et que l'un de ses domestiques lui remettrait.

Il ajouta: Quant  vos sourcils, vous les remplacerez avec le poil
enlev adroitement  l'une de mes perruques, pour le coller aussi bien
que possible  la place voulue. Une paire de moustaches de la mme
nuance, remplacera les deux vilaines babouches qui vous couvraient
auparavant les lvres. Et si la comtesse de l'Annonciade vous reconnat
encore aprs cette mtamorphose, vous pourrez lui dire de ma part, qu'il
faut que tous deux vous vous soyez vus de bien prs autrefois.
Allez!...

L'embarcation envoye  terre pour chercher le consul, tait sur le
point d'_longer_ le navire, avec son prcieux fardeau. La
transformation qui venait de s'oprer  bord tait complte, et les gens
du canot de corve, en revoyant leurs officiers et leurs camarades sous
le costume nouveau qu'ils avaient pris pendant leur courte absence, les
auraient  coup sr  peine reconnus, s'ils n'avaient pas t prvenus
eux-mmes de la mtamorphose qui devait s'accomplir  bord. Le capitaine
d'armes, surtout, leur parut tre devenu une nigme indchiffrable, sous
sa perruque blonde et ses sourcils roux.

Le consul fut accueilli sur le pont du faux _Scorpion_, avec tous les
honneurs dus  son rang, et toute la politesse exquise que _l'Invisible_
savait dployer dans toutes les occasions dlicates.

Jamais quipage plus beau, mieux tenu, s'criait le fonctionnaire tout
ravi, ne s'est offert  mes yeux  bord d'un btiment de guerre! Votre
brick, commandant, n'est pas un navire! c'est un palais flottant! Quelle
mture majestueuse, quel grement lger, quels emmnagemens dlicieux!
Ce n'est pas seulement du luxe, c'est la perfection de l'lgance la
plus raffine et le _nec plus ultra_ du plus dlicieux _confortable_!

_L'Invisible_, aprs avoir reu avec modestie tant de flicitations
exagres, parla au consul franais de l'intention qu'il avait d'offrir,
pour le lendemain mme, aux principaux habitans de Cumana, un bal  son
bord, un souper sur l'eau, pour mieux resserrer, ajoutait-il, les
relations amicales, l'heureuse intimit qui existaient dj entre les
autorits franaises des Antilles, et les autorits colombiennes de la
Cte-Ferme.

Bien trouv, bon moyen, rpondit le consul; procd presque
diplomatique, monsieur le commandant! Je crois, Dieu me pardonne, que
vous voulez aller sur mes brises... Mais, du reste, tout ce qui tend,
comme vous le faisiez observer trs judicieusement, il n'y a qu'un
instant, tout ce qui tend  resserrer par les relations sociales,
l'alliance politique de deux peuples faits pour s'estimer, ne peut que
contribuer au bien gnral des deux pays et au maintien de la paix
universelle. Car, c'est peu que les hommes ne soient pas ennemis, il
faut encore, s'il est possible, tcher qu'ils deviennent frres.

_L'Invisible_ voyant que son projet avait t aussi bien got par
monsieur le consul, continua  pousser sa pointe sur le mme ton. Il
insinua fort adroitement qu'arrivant  peine dans un pays tout nouveau
pour lui, et n'y connaissant personne, il lui serait aussi difficile de
choisir les familles qu'il conviendrait d'inviter  son bal, que de
faire agrer peut-tre aux notabilits du lieu, l'invitation d'un
officier qui leur tait encore compltement inconnu.

Erreur, erreur, mon cher commandant, s'cria alors le consul. Nos dames
sont ici folles de la danse, avides surtout de tous les plaisirs
dlicats. Une fte en mer, et une fte encore donne par un commandant
franais! Mais en voil deux fois plus qu'il n'en faut pour tourner
entirement la tte  nos plus jolies Colombiennes. Au reste, pour ce
qui concerne vos invitations, je m'en charge. Je sais tout le pays sur
le bout du doigt, et pourvu que vous vouliez bien m'accompagner ou me
faire accompagner, si vous aimez mieux, par monsieur votre second, dans
les principales maisons de la ville, je vous promets de vous amener
demain les personnes les plus comme il faut, les beauts les plus riches
de Cumana, toutes ruisselantes de diamans et de pierreries, et toutes
disposes  faire honneur  votre soire en mer. Trop heureux que vous
vouliez bien me confier une aussi facile et une aussi agrable
ngociation!

Toutes ruisselantes de pierreries et de diamans, se dit tout bas
_l'Invisible_. C'est bien l ce qu'il me faut.

Pour profiter tout de suite des bonnes dispositions du consul, il appela
le capitaine d'armes.

Celui-ci arrive sur le pont, sangl sous son uniforme d'officier de
marine, la tte embote dans sa perruque blonde, et la bouche souriant
sous deux flammches de poil  demi-roux.

Il demanda en faisant l'lgant et en s'adressant  _l'Invisible_:

Commandant, vous m'avez fait appeler! Qu'y a-t-il pour votre service?

--M. de Saint-Prieur, vous allez vous rendre  terre avec M. le consul,
qui aura la bont de vous introduire chez les personnes que je dsire
avoir l'honneur de possder demain  bord. Vous ferez les invitations en
mon nom et en celui de l'tat-major du brick de S. M., _le Scorpion_.
Aprs vous tre acquitt de cette mission qui ne doit avoir rien que de
fort agrable pour vous, je vous prierai de chercher  terre un
cuisinier qui puisse se charger de dresser un souper recherch, et un
limonadier capable de nous fournir les rafrachissemens les plus exquis.
Vous ne tiendrez pas au prix, mais je vous recommande de tenir  la
dlicatesse des mets et au bon got des choses ncessaires. Voici du
reste une bourse dans laquelle vous pourrez puiser sans rserve. L'heure
du rendez-vous pour le bal sera huit heures du soir, celle de l'ambigu
pour le restaurateur, onze heures. Vous n'oublierez pas de m'amener en
masse tous les mntriers du pays.

--Voil ce qui s'appelle, mon commandant, s'cria le consul, aprs avoir
entendu _l'Invisible_ donner ses ordres; voil ce qui s'appelle agir en
chevalier franais. Moi, de mon ct, je vous promets d'agir de manire
 ne pas me montrer trop indigne de marcher de bien loin sur d'aussi
nobles traces.

Un canot brillamment dispos, attendait, le long du bord, avec le
pavillon national dferl sur l'arrire, le consul et le capitaine
d'armes devenu M. de St-Prieur, pour conduire  terre ces deux minens
personnages.

Aprs bien des politesses, des offres de service, des tmoignages
mutuels de considration, le consul, son chancelier, son vice-chancelier
et toute la chancellerie enfin, sautrent dans l'embarcation,  ct de
l'lgant M. de St-Prieur.

Oui, mais ce fut quand cette embarcation se trouva un peu loigne du
corsaire, que le mouvement le plus vif succda  l'impassibilit
qu'avait conserve l'quipage pendant le sjour du consul  bord... M.
le second, avait dit le commandant  son premier officier, faites-moi
disposer le brick en salle de bal pour demain! J'entends que tout soit
propre, vaste et commode  bord de mon navire... et aprs avoir donn
ce nouvel ordre, _l'Invisible_ tait descendu dans sa chambre, laissant
 son tat-major le soin d'excuter sa volont suprme.

En une seconde, les officiers ont mis bas leurs habits d'uniforme
d'emprunt, et tous les matelots ont repris leur costume de travail. En
une minute, les embarcations qui pesaient sur le pont ou aux extrmits
de leurs potences, sont amenes  la mer. Les caronades se rangent pour
tre colles le long du bord; la drme resserre en un faisceau de mts,
descend dans l'entrepont. Le pont, dgag de tout ce qui pouvait
l'encombrer, est lav, bross, blanchi sous des flots d'eau douce et de
savon; et  cette aspersion gnrale succde l'aspersion plus raffine
du jus de mille petits citrons que les laveurs crasent sous leurs pieds
nus, pour rendre les bordages odorans, et la couleur du sapin de leur
pont plus douce, plus laiteuse. Des tentes d'une blancheur clatante
couvrent de leur fin tissu, et de bout en bout, les gaillards et le
milieu du navire, de souples rideaux en percale rouge emprisonnent, en
s'tendant le long des tentes, le demi-jour qui nuance d'une teinte rose
l'air qu'on laisse pntrer dans ce sanctuaire rserv aux plaisirs du
lendemain; et pour prserver de la rose du matin ou des ondes de la
nuit, la mobile toiture que l'on vient d'lever sur ce pont, si bien
dgag et si soigneusement lav, on enveloppe d'un double rseau de
toile, les tentes prcieuses qui, dans les jours de fte et de
solennit, servaient  transformer la batterie dcouverte de
l'_Oiseau-de-Nuit_, en un vaste et somptueux salon de compagnie.

A minuit, le commandant monte sur le pont pour inspecter,  la lueur de
deux fanaux, les prparatifs qui ont t faits dans la journe. Il
indique par un signe de tte approbatif  ses officiers et  son
quipage, qu'il n'est pas mcontent. L'tat-major et les matelots sont
dans la joie.

Au moment mme o _l'Invisible_ terminait son inspection nocturne, le
capitaine d'armes revenait de terre, tout essouffl, tout enchant de sa
corve. Les premiers mots qu'il adressa  son chef sur le rsultat de sa
mission, furent ceux-ci:

J'ai vu, j'ai retrouv la comtesse de l'Annonciade: toujours jolie,
toujours ange, toujours...

--Eh bien, tant mieux pour elle et pour vous, lui rpondit le
commandant; et les autres invits, comment les avez-vous trouvs?

--Elle ne m'a pas reconnu; elle n'a mme pas paru souponner...

--Tant mieux encore pour vous et pour elle. Mais arriverez-vous bientt
au rapport de votre corve?

--Commandant, je puis vous garantir que vous aurez demain ici toutes les
plus jolies femmes de la contre, des reines d'amour; tous les habitans
les plus riches du pays,  qui j'ai dit qu'on jouerait gros jeu...

--Vous avez dit qu'on jouerait gros jeu  bord... mais c'est bien... je
n'y avais pas pens... mais c'est fort bien mme... capitaine d'armes, 
la premire opration, je ne vous oublierai pas. Continuez, mon ami...

--Le consul s'est conduit en galant homme. Il m'a fait trouver le plus
fin cuisinier du pays. Le repas sera divin: c'est un pote que ce
cuisinier; il sait l'art: le limonadier tudie, travaille en ce moment;
et tous les violons, clarinettes, cors et contre-basses qui existent
ici, seront ce matin rendus  bord pour qu'on ne puisse nous les enlever
dans la journe... Mais je ne vous le dissimulerai pas, commandant, l'or
a ruissel, le mtal a plu. Voil ce qui me reste de tout le prcieux
minral que vous avez mis  ma disposition...

--Et tout ce qui vous reste l est  vous... tout est bien, je vous
estime un peu. Allez vous coucher!

Les domestiques du commandant venaient de suspendre sous le guy du
brick, le lger hamac dans lequel leur matre avait l'habitude de dormir
quand il voulait rester sur le pont et passer la nuit au milieu de son
quipage.

Le commandant satisfait, fit encore quelques pas entre le couronnement
et le grand mt, et un quart d'heure aprs, il sauta lgrement dans son
hamac suspendu sous la tente, pour laisser reposer ses ides et
peut-tre pour penser encore  l'vnement qu'il avait si habilement
prpar.

Le lever du soleil qui devait ouvrir cette journe de galanterie
franaise et de dlices, fut salu,  bord du _Scorpion_, de sept coups
de canon... Les premiers rayons de l'aurore vinrent faire briller aux
yeux des habitans de Cumana les riches pavillons du brick pavois, et le
premier souffle du matin agita gracieusement, sous un ciel pur et calme,
et au-dessus d'une mer d'azur, toutes ces banderolles transparentes et
ces couleurs harmonieuses si ingnieusement mles au grement lgant
et mle du beau navire.

Tout tait ivresse, coquetterie, curiosit et impatience  terre...

Tout tait calcul, patience et mditation  bord du corsaire...

Le soir, ce soir si dsir, dont le consul et les belles danseuses de
Cumana accusaient depuis si long-temps la lenteur inaccoutume, vint
enfin avec ses ombres propices envelopper le brick franais, qui
bientt, au sein de la nuit, tincela du feu de mille bougies allumes
sous ses tentes, de la lueur de trente fanaux suspendus en guirlandes 
son magique grement.

A huit heures, cinquante frles pirogues aides des embarcations du
bord, transportent le long du brick des essaims de femmes lgres,
tincelantes de jeunesse et de pierreries, et belles surtout du plaisir
qu'elles se promettent et du plaisir qu'elles donneront. Leurs pres,
leurs poux, leurs amans les suivent: le fortun consul les accompagne,
les prcde, les suit aussi: il est partout, on l'entend partout, on le
voit partout: sa main touche toutes les mains, son oeil rencontre tous
les yeux, sa bouche sourit  toutes les bouches panouies. C'est l'homme
universel: il vient de gagner la bataille, et il savoure son triomphe en
assurant sa victoire sur tous les points.

L'orchestre donne le signal  la joie: la joie clate, l'ivresse circule
au son des instrumens, au contact de toutes les mains qui se pressent;
elle remplit l'air parfum qu'on respire; elle suit les contours
capricieux de la danse qu'elle rend dlirante; et la voix du consul,
elle-mme, se perd au sein de ce concert de douces sensations, de
dlicieuses causeries, et du tendre murmure des flots qui viennent
caresser le navire, heureux lui-mme de tous les plaisirs, de toutes les
aimables folies dont il est devenu le confident et le thtre!

Les officiers du brick, au milieu de cette confusion ravissante, sont
trouvs charmans, parce qu'ils s'emploient de leur mieux pour faire les
honneurs de chez eux; le galant capitaine d'armes, le prtendu M. de
Saint-Prieur lui-mme, oubliant la rserve qu'il devait se prescrire,
et se rappelant trop vivement les courtes volupts qu'il a savoures 
si longs traits dans sa fortune d'un jour, se hasarde  parler  la
comtesse de l'Annonciade, qui jamais ne lui a paru si vive, si
enivrante.

La comtesse, en portant ses yeux pleins d'une tendre rverie sur les
yeux timides du brillant officier, ose lui confier qu'elle cherche 
saisir dans ses traits le souvenir d'un jeune passager avec lequel elle
a fait le voyage du Hvre  la Martinique; et M. de Saint-Prieur, tout
en assurant qu'il serait flatt de lui rappeler un souvenir dj si
loign, a soin de lui rpter que jamais il n'a vu le Hvre, que jamais
mme il n'a navigu que sur les btimens de l'tat. La conversation se
prolonge: la ressemblance n'est pas saisie, et la confiance de M. de
Saint-Prieur s'augmente et l'entrane jusqu' la tmrit d'une
demi-dclaration que la jeune comtesse ne repousse qu'en interposant un
ventail de jais, entre la parole de feu de l'officier et son oreille
trop attentive  cette parole ardente.

Mais c'est pour le commandant du _Scorpion_ que la louange prend les
formes les plus animes dans toutes les bouches. C'est le plus beau, le
plus lgant, le plus magnifique officier de marine que l'on ait vu.
Quelle tournure sduisante, quelles manires  la fois imposantes et
affectueuses! C'est sans doute l'homme de mer le plus distingu que la
cour ait hasard si loin du grand monde o il a t lev. Voyez, il est
prsent partout, en conservant cet air d'aisance qui semblerait faire
croire qu'il est le plus heureux et le moins occup des personnes de la
fte qu'il donne.

Son or coule sur toutes les tables de jeu; sa douce voix anime toutes
les conversations, rpond  tous les mots flatteurs que lui adressent
les dames; ses pas gracieux se mlent  toutes les contredanses. C'est
le plus joli valseur de son bal.

Il est minuit: c'est l'heure du souper; l'orchestre s'est arrt, les
danses ont cess; des matelots, des domestiques en livre circulent: de
longues tables sinueuses comme les formes sveltes du navire, descendent
du plafond lger de la tente, pour se fixer sur le pont: des mets
exquis, des vins dlicieux, des cristaux blouissans, des fleurs, des
fruits, des ptisseries merveilleusement prpares, couvrent les glaces
limpides qui rptent aux yeux des convives enchants, tout ce mlange
de couleurs, toutes ces nuances si brillantes, tout ce voluptueux
assemblage de jouissances promises  l'apptit, au got,  la sensualit
des heureux invits.

Le bal avait t enivrant: le souper devient divin; ce n'est plus
seulement du plaisir, c'est de la folle extase. Les convives sont dans
le plus indicible enchantement: les femmes mme ont cd au charme de
cet entranement inconnu. La mousse du Champagne ros a humect leurs
lvres de pourpre. Le Constance a mouill leur palais dlicat de sa
ptillante ambroisie: elles chantent, elles redemandent la valse, la
folle et dlirante valse: les couples emports par l'appel harmonieux de
l'orchestre ranim, donnent  peine le temps de faire disparatre les
tables du festin... le pont du bruyant _Scorpion_ n'est plus que le
thtre de l'ivresse, de l'abandon, de la volupt mme, qui foltrent,
qui s'oublient, qui s'exaltent, l entre les canons de sa formidable
batterie, l sur les bordages de ces gaillards tant de fois teints de
sang, au pied de ces mts meurtris de boulets, de ces mts  la pomme
desquels le pavillon du corsaire redout a si souvent port la terreur
sur les mers pouvantes!...

Oui, dansez encore, foltrez tant que vous pourrez, plongez-vous bien
avant dans ces jouissances que je vous ai si facilement mnages, se
disait en lui-mme le terrible capitaine _Invisible_. Dans une heure vos
plaisirs auront cess et mon rgne recommencera  bord de ce btiment
livr pour un moment aux vains caprices de ces femmes cerveles, et 
la sottise de ces hommes si imbciles qui s'oublient si stupidement dans
leurs bras!

Aux sons plus hts, plus presss de l'orchestre, les groupes des
danseurs s'exaltent, se croisent, se heurtent: de lgers coups de roulis
imprims au navire, par une houle naissante, et jusque-l insensible,
ont fait chanceler les cavaliers et leurs dames: ce doux balancement du
large brick trompe les pas et l'aplomb des valseurs, provoque des
demi-chutes charmantes, des incidens piquans: on rit, on applaudit; la
gaiet est au comble. Mais bientt la force du roulis augmente: un vent
plus frais fait frmir les rideaux des tentes, et les tentes elles-mmes
se sont gonfles sous l'effort de la brise dj menaante qui s'lve en
murmurant. Quelques convives passent la tte sous les rideaux pour
regarder le long du bord, et ils n'aperoivent plus la terre; ils
s'crient effrays: Le btiment chasse! nous allons au large. Les
ngres venus  bord dans l'escadrille de pirogues qui entourent le
brick, trop occups jusqu' ce moment du spectacle qu'ils admiraient sur
le pont, ne commencent  regarder autour d'eux, que lorsque le corsaire
les a entrans loin du rivage. Ils crient aussi alors, en s'adressant
au commandant: Vous chassez, commandant! vous chassez, il faut mouiller
une autre ancre! laissez vite tomber une autre ancre!

--Non, on ne mouillera pas! rpond le formidable commandant d'une voix
solennelle! et  ces mots les officiers qui ont disparu un instant et
les matelots qui se sont tenus silencieux, pendant tout le bal, dans
l'entrepont, remontent, s'lancent  la fois sur le pont, mais non plus
en habits d'uniforme, mais non plus en costume de fte, mais sous la
casaque rouge, sous le large chapeau, sous le redoutable accoutrement de
corsaires...

Quelle plume, quel pinceau pourrait rendre cette scne infernale! ce
bouleversement soudain, ces contrastes pouvantables!... De jeunes
femmes palpitantes encore des motions d'un bal, mlant l'clat de leurs
frles toilettes, la beaut de leurs dlicates figures,  la sinistre
couleur de ces vareuses de matelot,  la teinte effroyable de ces faces
de fer; ces faibles femmes, ces pres, ces poux consterns, confondus
avec cette multitude farouche de forbans, sur ce pont dont ces forbans
sont les rois, sur ce navire qui a dj la vaste mer pour domaine...

Au premier moment de terreur, succdent des cris d'effroi! c'est la mort
l o une minute auparavant tait le bal; c'est du sang qui va peut-tre
ruisseler entre les dbris d'un festin!

Le consul franais, ananti d'abord, retrouve enfin en lui assez de
force pour parler le premier: il ose demander au faux commandant du
_Scorpion_, la cause de cette horrible surprise...

Un signe imprieux du commandant est la seule rponse qu'il daigne faire
 cette question, et la rponse ne s'adresse mme pas au consul: ce sont
les officiers du corsaire qui l'ont comprise.

Le consul est jet dans une des pirogues de terre, qui l'emporte vers
Cumana.

Des ordres ont t donns au second du brick, pendant que l'on dansait
encore: ces ordres vont tre excuts.

La voix du matre d'quipage s'lve et domine tous les cris de frayeur,
toutes les clameurs de l'pouvante...

Que tous les hommes et toutes les vieilles, hurle lentement le matre,
soient embarqus dans les pirogues, et attrape  dgrer tout le monde!

Les joueurs,  ce commandement barbare, sont dpouills de leur or, de
leurs bijoux; les vieilles femmes de leurs diamans, de leurs joyaux, de
leurs pierreries... puis tous sont jets, ple-mle et  moiti nus, aux
ngres tremblans qui les ont amens  bord pour le sinistre festin, et
qui les reconduisent au rivage aprs cet horrible dnouement de la
fte... Quelques mres, quelques poux, rclament en vain de la piti du
commandant, leurs jeunes filles, leurs pouses bien aimes: le
commandant se promne avec indiffrence et ne rpond ni aux prires, ni
aux larmes de la douleur, ni aux menaces de la rage.

Une demi-heure aprs le dpart de la dernire pirogue,
_l'Oiseau-de-Nuit_ enlevait, sous toutes voiles,  la plage dsole de
Cumana, des malles remplies d'or et de bijoux, et les femmes qui
faisaient les dlices et l'ornement de ce pays nagure si rempli de
joie, d'espoir et d'amour!...




XVIII

        Et c'est parce que vous vous trouvez trop malheureux pour
        supporter la vie, que vous vous sentiriez assez brave pour
        affronter la mort? Singulire espce de courage que vous avez
        l, monsieur mon capitaine d'armes!

        (Page 62.)

Galante tentative des corsaires auprs des captives;--aversion de
celles-ci pour leurs vainqueurs;--invitation  dner;--frugalit et
continence de _l'Invisible_.


Le jour allait poindre: la clart tremblante des toiles commenait 
s'effacer sous le ciel que la brise du matin colorait dj des nuages
qu'elle venait de dtacher de l'horizon en feu; et les premires lueurs
de l'aurore, projetes dans l'Ouest, ne laissaient plus voir qu' peine
la terre que fuyait le corsaire en louvoyant sous toutes ses voiles du
plus prs...

A la faveur de l'aube naissante, les hommes placs en vigie sur les
barres de perroquet, avaient cru apercevoir un navire sur l'avant;
l'objet signal  l'attention du chef de quart, en grossissant  vue
d'oeil, avait bientt pris une forme, une couleur, une apparence
distincte; c'tait un btiment, un brick courant aussi  toutes voiles 
contre bord du corsaire.

_L'Invisible_, rest sur le pont depuis le dpart de Cumana, ordonna 
l'officier de manoeuvre de faire gouverner de faon  passer le plus
prs possible du brick qui venait  leur rencontre...

Ds que les deux btimens se trouvrent rendus  demi-porte de canon
l'un de l'autre, ils mirent en panne, l'un courant l'avant au large,
l'autre prsentant le cap vers la cte o il semblait vouloir
atterrir... Le branle-bas de combat avait dj t fait, pour plus de
sret,  bord de _l'Oiseau-de-Nuit_.

Le commandant du brick rencontr prit le premier la parole; il cria dans
son porte-voix au capitaine du corsaire assis flegmatiquement sur le
rebord de ses bastingages de l'arrire:

Oh! du brick, oh!

--Hol! rpondit aussitt au porte-voix, _l'Invisible_.

--D'o venez-vous?

--D'o je veux.

--Comment se nomme le navire?

--Comme il me plat.

--Je n'entends pas bien vos rponses.

--Je n'ai pas compris vos questions. Mais,  mon tour je vais vous
hler... Comment se nomme votre brick?

--Le brick de S. M. _le Scorpion_.

--Tant mieux pour S. M.; et o allez-vous?

--A Cumana.

--Tant pis pour vous. Un autre brick de S. M., nomm aussi _le
Scorpion_, comme vous, vient d'appareiller de Cumana... Vous arriverez
trop tard, mon ami... A d'autres!

--Pas possible!

--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire... Mais essayez toujours.
Bon voyage, en attendant... vente le grand hunier, borde les coutes de
foc, amure grand' voile, et hle boulines partout!

C'tait _le Scorpion_, le vritable _Scorpion_, ce brick de guerre dont
_l'Oiseau-de-Nuit_ avait pris si audacieusement et si impunment la
place pendant deux jours!

Une fois au large, le second du corsaire, fort embarrass des beauts
qui se lamentaient au milieu de l'quipage, se hasarda  demander  son
capitaine:

Commandant, que voulez-vous que l'on fasse de toutes ces particulires
qui pourraient gner la manoeuvre dans un cas press?

--Ce que je veux que vous en fassiez, rpondit _l'Invisible_... Ma foi,
faites-en ce que vous pourrez!...

--Mais elles crient et pleurent comme des Madeleines!

--Eh! bien, laissez-les crier et pleurer tant qu'elles voudront. Il est
mme bon que leur douleur s'exhale en plaintes et en murmures violens. A
ce moment d'orage succdera le calme, et c'est du calme qu'il me faudra
bientt... Mais au surplus, coutez-moi, monsieur le second...

--Commandant, je vous coute...

--coutez-moi bien, surtout... Vous allez d'abord annoncer  nos gens
que ces dames sont pour eux; mais  une condition, pourtant...

--Pour eux, commandant!... Mais ils n'oseront jamais... C'est que,
voyez-vous, permettez-moi de vous faire observer que ces grandes dames
sont un peu trop fines de faons et trop bien _acastilles_ pour eux...
Le pire d'ailleurs, c'est qu'elles ne consentiront jamais ...

--Ah! c'est pourtant l la condition que je mets  la possession de ces
belles par l'quipage. Je permets bien qu'elles se livrent  nos gens,
mais je ne veux entendre parler ni de violences ni d'actes de
brutalit... Le premier d'ailleurs qui oserait provoquer, de la part
d'une de nos conqutes, une plainte de la nature de celles que je
prtends prvenir, serait condamn immdiatement  prendre le _bain de
pied_ le long du bord...

Le bain de pied dont parlait _l'Invisible_, c'tait le dbarquement
immdiat du coupable  la mer.

Diable! reprit respectueusement le second, c'est que je doute fort
qu'avec des personnes de qualit de cette espce-l, l'quipage trouve 
gagner sa vie. Autant que j'ai pu m'en apercevoir, elles sont disposes
 joliment faire les difficiles...

--Alors, que nos gens s'efforcent de se rendre plus aimables qu'elles ne
pourront tre difficiles.

--Aimables! Vous savez bien, commandant, ce que c'est que des matelots,
sur l'article de l'amabilit. Ce n'est pas la bonne volont qui leur
manque... mais les moyens n'y sont pas. Nous autres mmes, qui sommes
officiers, nous serions peut-tre assez embarrasss de nous en tirer un
peu proprement, avec des gaillardes aussi bien leves dans le grand
monde.

--Que voulez-vous que j'y fasse? Est-ce de ma faute,  moi, si nos
captives rsistent, et si nos hommes ne trouvent pas en eux assez de
ressources pour vaincre galamment leurs scrupules? Voulez-vous que
j'autorise le viol  mon bord, et le spectacle de toutes les horreurs
qui se commettent dans une place prise d'assaut!

--Non, sans doute, commandant, bien loin de l... Je sens parfaitement
qu'on ne peut pas... Enfin, que voulez-vous, on ne fera que ce que vous
aurez la bont de vouloir.

--N'est-ce pas assez que je prche moi-mme d'exemple, et que je
m'abstienne de toute espce de contrainte  l'gard des beauts que nous
avons captures! M'avez-vous vu m'en rserver une seule, et chercher 
me faire la part du lion, dans le partage que j'aurais pu ordonner?

--Non, mon commandant, bien loin de l; et quand bien mme, une
supposition, il vous aurait pris fantaisie de vous marquer un petit lot
bien gentil dans la marchandise, ce ne serait pas encore une raison pour
que tout notre monde tombt sur le reste comme un grain du Nord-Ouest
sur un navire qui a les perroquets dessus.

--Faisons notre mtier de corsaires avec activit, puisque nous sommes
condamns  le faire; mais sachons aussi ne l'exercer qu'avec dignit et
gnrosit... Cette maxime a toujours t la mienne, et j'espre qu'elle
deviendra bientt la vtre... d'autant plus que j'ai sur notre cargaison
fminine, des vues qui s'accordent mieux que je ne puis encore le dire,
avec ma maxime...

--Oh! ds l'instant que vous avez des vues, commandant, tout est dit et
les choses iront rondement et d'aplomb.

--J'aurais pu, dans cette circonstance, convoquer le conseil du bord et
lui communiquer mes ides; mais la scne qui a eu lieu dans la dernire
sance, m'a fait prendre la rsolution de ne plus rassembler ces
messieurs pour leur demander des avis dont je puis si aisment me
passer.

--Et vous avez eu raison, commandant. A votre place, j'aurais t cent
fois plus svre que vous, permettez-moi de vous l'assurer avec ma bonne
grosse franchise.

--Voici mon projet _grosso modo_, comme on dit...

--Oui, _rosse au mot haut_, j'entends bien, quoique je n'entende pas
beaucoup l'espagnol. _Rosse_-les au premier _mot_ trop _haut_: c'est une
bonne consigne, celle-l.

--Les familles, les parens des femmes que nous possdons, sont riches,
ai-je pens!

--Je crois bien! tous ces gros parias qui ont jou toute la nuit  bord
de nous, avaient des onces d'or plein la poche de leurs beaux habits
noirs.

--Ces parens riches, comme il est facile de le prvoir, chercheront 
ravoir leurs femmes, leurs filles, leurs soeurs, ne ft-ce mme que pour
l'honneur et la dignit des familles. En sorte qu'en allant relcher
dans quelque bon petit port neutre et en faisant annoncer que nous
pourrions entrer en arrangement pour la ranon de chacune de nos
beauts, nous verrons les plus opulens Colombiens venir  composition...

--C'est cela, deux mille gourdes rondes pour chaque papa qui voudra
ravoir sa fille; mille gourdes pour le frre qui voudra _traiter_ de
mademoiselle sa soeur, et cinq cents gourdes seulement pour chaque mari
qui voudra reprendre sa femme; parce que, voyez-vous, mon commandant,
j'ai t mari, et je sens qu'il faut mettre le prix des femmes un peu 
la porte de l'attachement, tant soit peu avari, de chaque mari.

--Enfin, une fois amarrs tranquillement dans notre port de relche,
nous rglerons le prix du rachat sur la valeur de chaque objet et les
ressources plus ou moins grandes des familles... Or, vous comprenez bien
qu'avec un projet pareil, il doit entrer dans mes vues de mnager la
dlicatesse de ces pauvres femmes.

--Oui, oui, de mnager la qualit de la marchandise pour trouver  la
placer mieux que s'il y avait eu du dchet sur elle dans le cours du
voyage.

--Vous avez parfaitement compris mon intention.

--Ah, c'est que, voyez-vous, mon commandant, sans avoir autant d'esprit
que vous, bien certainement, j'ai aussi mon gros bon sens, et il ne faut
pas que...

--Si, il faut que vous fassiez connatre  l'quipage, par un grand coup
de sifflet du matre, l'ordre que je vous ai donn relativement  la
conduite que nos gens doivent observer envers nos passagres pendant
toute la dure de leur sjour  bord de mon corsaire...

--a suffit, commandant, je vais tcher de m'entendre avec matre Fouc
sur la manire de donner le coup de sifflet et de faire comprendre la
chose  tout notre monde...

Le second passa devant: il s'entretint quelques minutes avec matre
Fouc, qui l'couta attentivement et qui, aprs avoir saisi l'ide que
son chef venait de lui communiquer, jeta un coup-d'oeil respectueux sur
son commandant et fit retentir l'air d'un des plus longs coups de
sifflets que l'quipage et encore entendu.

Le matre ayant repris haleine, aprs ce signal d'avertissement, se mit
 beugler avec un imperturbable sang-froid et de toute la force de ses
larges poumons:

L'quipage est averti qu'il pourra faire les _aimables_ avec les
particulires; mais qu' la premire plainte de _tentation_ un peu trop
forte de leur part, les indcens seront envoys le long du corsaire pour
prendre le bain de pied de sant, selon l'ordre du commandant. Tout le
monde gnralement quelconque a-t-il entendu l'ordre  bord?...

--Oui, oui, matre Fouc. C'est entendu! rpondirent avec soumission tous
les gens de l'quipage.

--C'est bon, en ce cas veille au grain et ouvre l'oeil!

Matre Fouc, pour mettre  profit un des premiers la munificence des
dispositions que le commandant venait de lui faire proclamer, descendit
de la caronade sur laquelle il s'tait plac avant de donner son coup de
sifflet, et mettant galamment sa casquette de loutre  la main, il alla
offrir ses services  l'une des prisonnires. Tous les matelots
imitrent la courtoise conduite du matre, et croyant qu'il n'y avait
pour eux qu' se prsenter aux belles captives pour tarir leurs larmes
et leur faire oublier leurs douleurs, ils se dcoiffrent de la
meilleure grce possible en s'efforant de se donner des airs de
gentillesse pour mieux apprivoiser leurs conqutes futures. Mais 
l'horrible aspect de ces chevaliers goudronns, les prisonnires
reculrent d'effroi, en se portant sur le gaillard d'arrire, comme pour
chercher prs du commandant un dernier refuge contre la brutalit
amoureuse de leurs nouveaux adorateurs. Leurs cris de frayeur et
d'pouvante n'arrachrent qu'un sourire  _l'Invisible_, bien convaincu,
qu'il tait, de la rserve dans laquelle se maintiendrait son quipage
en sa prsence,  l'gard des fugitives. Mais pour mieux rassurer encore
leur pudeur sur le danger des tentatives qu'elles paraissaient redouter
de la part des Lovelaces du gaillard d'avant, il daigna leur rpter
lui-mme qu'aucune espce de violence ne leur serait faite, et que leurs
vainqueurs ne devraient leurs succs qu' la bienveillance particulire
des victimes.

Plutt la mort! s'cria alors une des prisonnires. Toutes mes
compagnes n'ont pas, dans leur infortune, d'autre sentiment que le mien
en prsence de ces brigands dont vous tes le chef.

--Peste, la mort! rpondit avec une sardonique tranquillit le
commandant. Madame, vous tes une hrone, et un capitaine moins
courtois que je ne le suis vous choisirait pour lui, vous la premire!

--Oui, si tu pouvais te croire un hros!... Heureusement pour moi que tu
te rends plus de justice et que tu sais bien n'tre qu'un forban!

--C'est vrai, et un forban qui poussera la patience jusqu'au bout et la
dlicatesse jusqu'au scrupule. Oserai-je, madame, vous demander votre
nom?

--Mon nom? et ne le sais-tu pas? il est crit sur les bijoux dont tu
m'as dpouille, et si tu sais lire, ce dont je doute encore, tu peux le
voir et apprendre  quelle famille, un jour, tu auras  rendre compte de
ton crime...

--Ah! j'y suis maintenant: c'est  madame la comtesse de l'Annonciade
que j'ai l'honneur de parler... Garons, dit alors _l'Invisible_ en
s'adressant  ses pirates: respectez par dessus tout une dame aussi
noble: que personne ne lui adresse la parole. Cette rserve vous sera
d'autant plus facile  observer, que madame est noire, petite,
acaritre, et dj d'un certain ge: il y a ici cent fois mieux qu'elle,
cherchez moins haut et plus loin, vous trouverez mieux. J'ordonne qu'on
la laisse tranquille!

La comtesse voulut rpondre  ce sarcasme de forban: sa voix expira de
dpit sur ses lvres ples et titillantes...

_L'Invisible_ continua  se promener, en affectant, aux yeux de ses
victimes plores, cet air de grandeur ddaigneuse que les infortunes
avaient tant admir en lui quelques heures auparavant pendant le bal.

Les captives tombrent le long des parois et au pied des caronades, dans
l'attitude du dsespoir et de l'anantissement, et pour mieux narguer
encore la fiert inflexible de la comtesse, le commandant, voyant
l'ardeur amoureuse de son quipage se ralentir en face des beauts
presqu'vanouies, demanda tout haut  matre Fouc:

--Eh bien! matre, pourquoi donc vos gens se rebutent-ils aussi
facilement auprs de ces dames?

--Ah! mon commandant, voyez-vous, c'est que, permettez-moi de vous dire
sans les offenser, que ces dames ne sont pas du tout aimables! nos gens
disent comme a, qu' terre ils auront quelque chose de mieux pour leur
argent et sans se donner tant de mal...

--Au fait, c'est possible! reprit _l'Invisible_ aprs avoir entendu la
rponse de matre Fouc... Puis, au bout de quelques minutes de
rflexion, il ajouta en parlant  son second:

Que l'on fasse prparer la moiti de l'entrepont pour la nuit: ces
dames s'y placeront, et personne n'ira troubler leur repos ni leurs
mditations sur la cruaut des pirates... Allez donner vos ordres,
monsieur le second, et que je n'entende plus parler d'elles!...

Pendant toute cette scne, le capitaine d'armes de _l'Oiseau-de-Nuit_,
notre timide et timor Banian, s'tait tenu cach le plus soigneusement
possible, dans un des recoins de l'entrepont, et il ne remonta sur le
gaillard d'arrire, auprs de son commandant, que lorsque les
prisonnires, en descendant dans la partie du navire qu'il avait occupe
jusque-l, le forcrent de reparatre sur le pont.

Le commandant, en voyant son galant officier encore dfigur sous sa
perruque blonde et ses moustaches d'emprunt, ne put s'empcher de lui
demander en riant presque aux clats:

Et d'o venez-vous donc ainsi, beau chevalier? Il y a un sicle qu'on
ne vous a vu, vous sur qui je comptais tant pour vaincre la rsistance
de nos farouches Lucrces de Cumana!

--Commandant, rpondit le Banian, en s'approchant le plus qu'il put de
l'oreille de son caustique chef: c'est que, voyez-vous, j'avais peur
d'tre reconnu...

--Et reconnu par qui, s'il vous plat, dans l'tat o vous tes?
vous-mme, j'en suis sr, vous ne vous seriez pas remis devant la glace
la plus fidle; car jamais on ne s'est moins ressembl que vous aprs la
mtamorphose que je vous ai fait subir!

--Mon commandant, si c'tait un effet de votre bont de parler plus bas!

--Et pourquoi donc, parler plus bas, quand tout est fini et que le
mystre est devenu inutile?

--Je vous avouerai que j'avais peur et que mme j'ai encore peur d'tre
reconnu de la comtesse.

--Savez-vous bien, au fait, que cette comtesse est une terrible femme!
Tudieu quelle gaillarde!

--Pour moi surtout, commandant, elle me fait trembler rien que d'y
penser seulement.

--De frayeur, n'est-ce pas?

--Non, de sentiment, mon commandant... J'ai eu, comme je crois avoir eu
l'honneur de vous le dire dj, j'ai eu le malheur d'aimer un peu la
comtesse de l'Annonciade...

--Et elle a eu le malheur plus grand de vous aimer beaucoup peut-tre?

--Mais je ne dis pas trop non, mon commandant.

--Adorable petit fat que vous faites!...

--Non, je vous promets bien, foi d'honnte homme, qu'il n'y a aucune
espce de fatuit de ma part dans cette affaire... Il y a plutt regret
et... un peu peur...

--Toujours de la peur chez ce diable de capitaine d'armes... Ah ,
est-ce que si le hasard voulait que nous eussions un engagement et qu'il
fallt payer de votre personne, vous ne parviendriez pas  vous
dbarrasser de cette couardise qui vous travaille si rudement?

--Au contraire, commandant, au contraire... je sens qu' prsent je me
battrais comme un lion, tant je suis las de la vie... Je ne vois que
trop clairement que je ne suis destin qu' tre toujours malheureux et
qu' traner une existence misrable au milieu de tous les vnemens et
dans toutes les parties du globe.

--Et c'est parce que vous vous trouvez trop malheureux pour supporter la
vie, que vous vous sentiriez assez brave pour affronter la mort?
Singulire espce de courage que vous avez l, monsieur mon capitaine
d'armes!

--Non, commandant, ce n'est pas cela que j'ai voulu vous faire entendre.
J'ai voulu dire que mon dsespoir ne pourrait que contribuer  augmenter
ma dtermination naturelle...

--Oui, oui, j'entends parfaitement que vous ne savez pas ce que vous
voulez dire... Cambusier, cambusier!

L'homme charg  bord du corsaire de la distribution des vivres, se
prsenta devant son commandant, la casquette  la main. Le commandant
lui intima cet ordre:

Vous allez donner un grand verre d'eau-de-vie  monsieur...

Le Banian, trs surpris de la politesse que semblait vouloir lui faire
_l'Invisible_, le remercia fort humblement en disant qu'il ne buvait
jamais d'eau-de-vie.

Je ne vous demande pas, lui rpondit _l'Invisible_, si vous en buvez:
j'ordonnais simplement au cambusier de vous en faire boire un grand
verre.

Le Banian crut comprendre l'intention du despote; et la volont du plus
fort fut faite encore une fois.

Mais j'oubliais de vous dire, ajouta _l'Invisible_ au moment o le
capitaine d'armes se disposait  s'loigner aprs avoir aval sa double
ration d'eau-de-vie, j'oubliais de vous dire, qu'aujourd'hui vous dnez
avec moi...

--Trop d'honneur, mon commandant, fit l'heureux invit tout troubl
encore de l'effet que venait de produire sur lui la dose de
spiritueux... trop d'honneur!... j'accepte avec reconnaissance cette
nouvelle marque de bont...

Ma foi, pensa le Banian, si ce diable de commandant me force  manger
en dnant, comme il vient de me forcer  boire aprs djener, je
pourrais fort bien me trouver aussi mal ici que je le fus  bord de ce
coquin de capitaine Lanclume lorsqu'il lui prit fantaisie de me faire
digrer le potage de sept  huit personnes... Oh les capitaines, les
capitaines! il est crit dans le ciel qu'ils feront toujours mon
malheur... Et dans quel nouveau ddale d'vnemens le sort m'a-t-il
encore jet ici? comment tout cela finira-t-il?... Combien mon existence
 la Martinique, toute misrable, toute proscrite qu'elle fut, tait
prfrable  celle que j'entrevois dans l'avenir!... Ici c'est la
terreur, l'effroi de moi-mme et des autres... L je n'avais pour
reposer ma tte poursuivie, que l'humble case de _Supplicia_... Mais
ici, sous mes pieds, je sens un volcan qui gronde, et l'paisseur seule
de ces planches que je foule, me spare de la comtesse de l'Annonciade,
de cette femme cleste que j'ai trompe et que moi-mme j'ai livre 
ses pouvantables ravisseurs... Dieu! que je souffre, que je suis
tourment... Et n'avoir pas le courage de mettre fin  mon supplice en
me prcipitant  la mer, dans ce gouffre qui mugit si prs de moi... Le
malheur m'a donc tout t, honneur, rsolution, me et coeur! Il ne m'a
laiss que l'infamie et la peur, la faiblesse d'une femme enfin sous la
vaine apparence extrieure d'un homme!

En ce moment-l mme et au beau milieu de ses rflexions
misanthropiques, la voix aigu du jockey du commandant vint crier 
l'oreille distraite de notre hros dsespr...

M. le capitaine d'armes, le dner est servi: le commandant vous attend.

--Allons, se dit le Banian rveill en sursaut par l'avertissement du
petit domestique, allons toujours faire un bon repas de plus en
attendant le triste sort que le ciel peut-tre me rserve...

Le dner du chef avait t ce jour-l servi sur le capot de la chambre,
au grand air,  la vue de tout l'quipage... Une nappe de beau linge
blanc, deux carafes de cristal, deux assiettes de porcelaine
transparente et quelques plats vides en argent, composaient le service.
Deux couverts seuls avaient t mis en face l'un de l'autre sur le
capot.

Le Banian, aprs avoir attendu respectueusement que le commandant se ft
assis sur un coin du dme, se plaa, avec un peu d'embarras et de gne,
vis--vis de son svre Amphitryon...

On apporta le dner: c'tait un gros morceau de boeuf sal, cuit dans
l'eau de mer  la chaudire de l'quipage... Une galette de biscuit
brise en deux fit l'office de pain, et le commandant se mit  manger
son biscuit et une large tranche de salaison, en engageant son convive 
en faire autant que lui, si le coeur lui en disait...

Le discret convive fit d'abord comme son hte, mais en pensant que
bientt arriveraient sur la table quelques-uns des succulens dbris du
festin de la veille, dbris en faveur desquels il jugeait  propos de
mnager son apptit en ne donnant que faiblement sur la viande sale
qu'il avait devant lui. Mais son Amphitryon prit bientt un malin
plaisir  lui ravir cette illusion, la dernire peut-tre qui lui
restt.

M. le capitaine d'armes, dit-il  son invit, vous serez peut-tre
tonn de la frugalit du repas que je vous ai engag  venir partager
avec moi; mais cette austrit alimentaire tient  mes principes,
quoiqu'elle paraisse s'accorder assez mal avec mon got assez prononc
pour le luxe. Une bonne table  bord m'a toujours sembl un dlassement
ou une jouissance peu digne de la rigidit que doivent s'imposer comme
une rgle inviolable, les gens qui savent un peu naviguer. On cite des
capitaines qui, en sortant d'une sale orgie, se sont laisss prendre ou
tuer, pleins d'alimens ou de vin, par des navires qui les avaient
surpris mangeant leurs abondantes provisions et vidant les dernires
bouteilles de Champagne de leurs fastueuses cambuses. Chez moi la
cambuse n'occupe que la plus petite partie du navire et ne contient que
du biscuit noir, de la viande sale et un petit baril de rhum ou
d'eau-de-vie destine  n'tre bue que pendant le combat ou aprs
l'abordage, quand je suis satisfait de mes gens. Vous m'avez vu
quelquefois, depuis que vous tes  bord, descendre dans ma chambre pour
manger seul le dner qu'on venait de servir; ce dner ne m'aurait pas
t envi par le dernier mousse du bord; et mon jockey, qui me tenait
une assiette derrire le dos, n'et pas consenti probablement  changer
sa ration contre la mienne. Mes matelots ont mme conu une si haute
ide de ma sobrit, qu'ils vont disant partout que je vis sans manger
et sans boire, et aucun d'eux ne trouve mauvais que je leur impose des
privations auxquelles je me soumets moi-mme avec la dernire rigueur.
Aussi vous avez pu voir que lorsque j'ai donn l'ordre de jeter  la mer
les restes du festin d'hier, personne n'a hsit  envoyer par-dessus le
bastingage, les morceaux les plus friands et les plus exquis.

--Quoi! mon commandant, tout a t jet par-dessus le bord!...

--Mais oui, sans doute, et cela sans regret, sans la moindre
hsitation... Qu'y a-t-il donc de si surprenant dans ce sacrifice que
j'avais ordonn d'ailleurs?

--Oh! rien sans doute, rien que de fort ordinaire... c'tait seulement
une petite rflexion que je faisais, je ne sais mme pas trop
pourquoi...

--A terre, il est vrai, je me ddommage un peu de cette contrainte; et
ces plats d'argent que vous voyez vides ici, paraissent l sur ma table
autrement que pour la forme... Mais  bord, il faut que tout ne soit
qu'austrit, surveillance, sang-froid, activit et ordre... Williams,
versez un verre d'eau  monsieur qui doit avoir le palais altr.

--Pardon, commandant, j'ai bu dj...

--Cette eau est excellente et ne se gte jamais  la mer: c'est celle
que nous avons faite  la Martinique... Vous en boirez bien un verre 
ma sant?...

--Volontiers, mon commandant, et puisque vous voulez bien le
permettre...

--C'est cela. Maintenant que notre dner est fini et que nous avons
pass un quart d'heure  table, le service du bord va reprendre son
empire sur nos ttes saines et nos esprits remonts... Que dites-vous de
l'picurisme de votre commandant?...

--Mais, je dis qu'il convient parfaitement  la sant et qu'il a surtout
l'avantage de prcher d'exemple.

--Et vos fusils sont-ils toujours en bon tat, vos batteries de
caronades disposes  ne pas faire _chate_?

--Tout est en aussi bon ordre que vous pouvez le dsirer, commandant, et
que j'ai pu moi-mme m'en assurer.

--A la bonne heure, car d'un moment  l'autre, dans le mtier que nous
faisons, il peut arriver une de ces circonstances qui ne justifient que
trop l'excessive prvoyance que l'on doit apporter dans ce qui concerne
le service parfait du navire.

Cela dit, le commandant se mit  se promener sur le pont, et le Banian
presqu'encore  jen, alla causer au pied du grand mt avec les autres
officiers, en ruminant tout bas et de manire  n'tre entendu de
personne: Faire servir un mauvais morceau de boeuf sal dans un plat
d'argent, et manger une demi-livre de salaison d'quipage dans des
assiettes de porcelaine de Svres! O mystification des mystifications...
Ces capitaines sont les plus terribles originaux que le ciel ait pu
engendrer dans sa colre et pour mon malheur!...




XIX

        Hourra! mes fils,  nous la part du diable, s'crie d'une voix
        tonnante l'INVISIBLE, mont sur son bastingage.--A nous la part
        du diable! c'est moi qui jure de vous la donner, et vous me
        connaissez!

        (Page 89.)

Rencontre de nuit;--mort de _l'Invisible_;--dlivrance des prisonnires.


Dans le vague souvenir des lectures favorites de votre enfance, vous
devez vous rappeler encore l'impression rveuse que laissaient, aprs
elles, dans votre imagination, les aventures des voyageurs sur mer, les
rcits qui venaient de vous peindre un corsaire algrien, ramenant
tranquillement dans sa cale le narrateur de l'histoire d'abord et cinq
ou six belles passagres devenues la proie des forbans, aprs un
abordage sanglant et une victoire vaillamment dispute par le malheureux
navire captur!

Eh bien, tel qu'un de ces romanesques corsaires des conteurs des temps
passs, naviguait _l'Oiseau-de-Nuit_, avec un groupe de jeunes beauts
colombiennes dans son entrepont, et des malles remplies de riches
dpouilles dans la chambre secrte du commandant.

Les sductions permises aux cumeurs de mer n'ayant pu russir auprs
des captives, eu gard aux violences dfendues par le capitaine
_Invisible_, l'quipage tait revenu sur le pont, laissant les jeunes
captives se lamenter tout  leur aise et dplorer entre elles le sort
qui les avait si cruellement condamnes  devenir la proie d'un
inflexible pirate...

Quant  _l'Invisible_, trs peu mu des plaintes qui s'levaient du fond
de l'entrepont vers lui, et fort indiffrent aux imprcations dont il
savait tre devenu l'objet, il se promenait paisiblement sur le gaillard
d'arrire, en faisant louvoyer son navire contre le vent, pour gagner le
point qu'il lui fallait atteindre et laisser arriver ensuite pour filer
vers les ctes du Brsil ou ailleurs... Une nuit s'tait dj coule
depuis le dpart de Cumana... Une autre nuit allait descendre sur les
flots, portant avec elle un vnement plus terrible encore que tous ceux
que nous avons retracs jusqu'ici... Et pourtant,  voir les ondes
paisibles que fendait, sans secousse, le rapide corsaire;  entendre le
doux gmissement de la brise tide et rgulire soupirant dans les
voiles qu'elle enflait avec rondeur, et  contempler surtout la scurit
et le silence qui rgnaient sur le pont clair par les premiers rayons
de la lune qui s'largissait  l'horizon, on aurait dit le btiment le
plus inoffensif, voguant le plus bourgeoisement du monde vers sa
tranquille et pacifique destination...

La cloche d'argent place luxueusement au pied du grand mt, avait dj
piqu minuit, et la grosse cloche de l'quipage, leve sur ses deux
potences de l'avant, avait rpt les quatre coups doubles de l'heure
annonce sur l'arrire. Le grand quart qui jusque-l avait veill sur le
pont, se disposait  tre remplac par les hommes que l'on venait
d'appeler au service de la nuit... Mais au moment o les gens de la
grande borde allaient descendre dans leurs hamacs rchauffs par leurs
camarades, une voix s'leva pour leur faire entendre ce commandement sec
et bref:

Personne en bas, tout le monde  son poste!

C'tait le capitaine _Invisible_ qui, les yeux tourns vers la partie
des flots qu'argentaient les reflets de la lune, venait de donner
lui-mme cet ordre.

Les regards de l'quipage se portrent aussitt dans la direction du
point o le commandant semblait avoir aperu quelque chose... On savait
 bord que c'tait lui qui dcouvrait toujours les navires qui se
montraient au large. Cette facult si prcieuse qu'il devait 
l'excellence de sa vue perante, paraissait tre encore un des
privilges attachs aux qualits ou au pouvoir surnaturel que le
vulgaire se plaisait  reconnatre en lui...

Le commandement venait d'tre fait: cinq minutes aprs l'avoir entendu,
le second vint prvenir son chef que tout le monde tait rang  son
poste de combat.

C'est bon, avait rpondu _l'Invisible_, que tout le monde y reste!

Une demi-heure au moins s'tait coule depuis le branle-bas gnral,
lorsque les regards pntrans des hommes les plus exercs  distinguer
les objets au large et pendant la nuit, s'arrtrent sur un point noir
que faisait ressortir, sur la face argente des flots mobiles, la clart
de l'astre qui s'levait majestueusement et silencieusement dans
l'Est... C'est le navire qu'a vu le commandant, se disaient tout bas 
l'oreille, les matelots... Il court sur nous avec de la brise, car il
grossit rondement, il va y avoir du nouveau, s'il y a des piastres ou du
chenu dans sa cale...

Le btiment aperu au vent ne tarda pas en effet  approcher de
_l'Oiseau-de-Nuit_ qui continuait sa borde au plus prs du vent... Mais
ds que l'on put observer  une plus petite distance le nouveau venu, on
remarqua qu'il avait une batterie couverte, en voyant les fanaux
parcourir cette batterie de l'avant  l'arrire et permettre aux hommes
de _l'Oiseau-de-Nuit_ de compter un  un,  la lueur de la lumire
voyageuse, le nombre des sabords de ce btiment si soudainement
rencontr...

Ce dernier n'eut pas plus tt accost le corsaire  demi-porte de
canon, qu'il prit la mme borde que son compagnon de route, en
conservant toujours sur lui l'avantage du vent.

Les deux navires suivirent paralllement la mme direction pendant une
demi-heure  peu prs, sans se parler, sans faire aucune manoeuvre
dcisive qui annont une rsolution arrte chez l'un des deux
commandans.

La borde que venait de prendre le nouveau venu,  si peu de distance du
corsaire, permit  l'quipage de _l'Oiseau-de-Nuit_ d'observer et
d'examiner tout  son aise le navire sur lequel, jusqu' ce moment, il
n'avait pu former que des conjectures plus ou moins exactes.

Ainsi que l'avaient d'abord pens le capitaine et ses gens, en
l'apercevant dans l'ombre  une grande porte de vue, leur compagnon de
voyage tait une grosse corvette  batterie couverte. Sa mture tait
haute et ses mts largement espacs entr'eux. Les rayons de la lune, en
clairant, par le ct de bbord, ses voiles mollement balances au
roulis, laissaient voir des huniers et des perroquets d'une forte
dimension et parfaitement tablis sur leurs longues vergues.

C'est  quelque croiseur de la division anglaise ou franaise que je
vais probablement avoir affaire, se dit en lui-mme _l'Invisible_. Tout
m'annonce dj que cette corvette ne m'a accost de si prs que pour me
visiter ou me surveiller comme un btiment suspect... Mais ce qui me
rassure contre l'vnement dcisif que je prvois, c'est le dsordre qui
parat rgner  bord de mon voisin... Dans la petite manoeuvre qu'il lui
a fallu faire pour prendre la mme direction que moi, on criait et l'on
hurlait  son bord, comme sur le pont d'un btiment en perdition; tandis
que chez moi tout le monde est silencieux, attentif, dvou... Ces
hommes rangs le long de ces pices prtes  faire feu au premier
signal; ces gens de la manoeuvre disposs  m'obir sans souffler le
mot, sont l au milieu de la nuit, immobiles comme des statues,
impassibles comme du marbre... Et un seul de mes signes, le moindre de
mes gestes suffira pour en faire des lions furieux... Que puis-je avoir
 redouter avec une pareille discipline et un semblable dvouement, d'un
adversaire  bord duquel tout est dsordre, tumulte, confusion? L, les
voil encore qui braillent de l'anglais, de manire  m'assourdir!...

Et en faisant ces rflexions rassurantes, _l'Invisible_ continuait  se
promener sur l'arrire, sans que les yeux de ses cent cinquante braves
pirates, qui paraissaient dormir debout  leur poste, perdissent un seul
de ses mouvemens, un seul des pas qu'il faisait sur le gaillard. Leur
attention concentre tout entire sur leur commandant ne leur permettait
pas de s'inquiter de ce qui se passait au dehors: c'tait par lui seul
qu'ils voulaient voir ce qui les intressait le plus; c'tait par lui
qu'ils voulaient agir, respirer et combattre, lui le chef suprme, la
vie morale et le Dieu vivant en quelque sorte, de cette masse si servile
et si fanatise par lui seul!

Une demi-heure environ s'tait coule depuis le moment o la corvette
avait jug  propos de prendre les mmes amures que le corsaire, et
jusque-l aucun des deux navires n'avait paru songer  hler son voisin.

Bien dtermin  ne pas entamer le premier l'entretien dans la position
passive o il se trouvait par rapport au nouvel arriv, _l'Invisible_
avait eu le temps de mditer le parti qu'il lui conviendrait d'adopter
dans le cas probable o le commandant du croiseur se dciderait  lui
adresser la parole...

Aprs avoir mrement rflchi dans cette circonstance assez dlicate, il
s'arrta  la dtermination qui lui sembla s'accorder le mieux avec la
dignit de sa situation et la fiert de son caractre...

S'il a plu, dit-il,  cette corvette dont j'ignore encore la nation et
le but, de m'approcher pendant la nuit, ce n'est pas une raison pour que
je rponde avec docilit aux questions qu'elle pourra m'adresser en
mlant peut-tre l'insolence du ton qu'elle croira pouvoir prendre, 
l'inconvenance dj assez intolrable de sa manoeuvre... Le mieux, si
elle m'interroge, sera de ne rien lui rpondre et de la forcer  quelque
manoeuvre agressive, pour avoir ensuite le droit de lui faire payer cher
son manque d'gards... et son imprudence... Elle ignore sans doute avec
qui elle s'expose  se mesurer... Qu'elle tremble l'orgueilleuse, de
recevoir de moi la plus terrible leon!...

L'intrpide commandant fit signe  son second de venir recevoir ses
ordres...

Le second du corsaire, le chapeau bas, prsenta respectueusement
l'oreille aux paroles que son chef dsirait lui faire entendre  voix
basse...

Je suis content de vous et de mes gens, lui dit-il, mais veillez avec
les autres officiers  ce que le silence qu'on a observ jusqu'ici 
bord ne soit pas interrompu... mme par le cri des blesss ou des
mourans, s'il y en a bientt... Ensuite, coutez-moi bien, avant de vous
rendre  votre poste pour ne plus le quitter...  moins cependant que je
ne vienne  vous manquer... Vous ordonnerez tout bas  mes gens de se
coucher  plat-ventre sur le pont, au moment o, au signal de mon
porte-voix, je leur indiquerai de faire _casse-cou_ avant la vole que
pourra nous envoyer le croiseur... Vous entendez bien: _casse-cou!_ je
le veux... Mais le feu de l'ennemi pass, il faudra que tout le monde se
relve...

--Tous ils se relveront, commandant, moins les morts, s'il y en a... Ce
sera bien assez dj que d'essuyer le feu  plat-ventre, comme des
_galines_! Ils aimeraient mieux n'avoir pas  s'allonger  plat pont...
mais puisque vous le voulez...

--Oui, je vous le rpte, je le veux!...

--Cela suffit, mon commandant, a sera.

--Ainsi voil une affaire entendue: les haches d'abordage et les
poignards sont prts?

--Ce soir, commandant, vous avez bien vu, je leur ai fait donner un coup
de meule; et tout cela coupe maintenant comme des rasoirs...

--C'est bon... A propos, vous aurez soin de faire descendre
immdiatement nos prisonnires de l'entrepont, dans la cale... L'affaire
que nous allons avoir ne regarde pas les femmes.

--C'est vrai, commandant: il ne faut pas d'ailleurs risquer  avarier la
marchandise dans le combat... Moi-mme je vais veiller  les faire
descendre en double  fond de cale...

--Allez! vous savez maintenant l'ordre du jour... Silence, toujours
silence! et attention au commandement; casse-cou au besoin et souple 
l'abordage s'il le faut... Vous n'oublierez pas d'ordonner  notre
nouveau capitaine d'armes, de se tenir au pied du grand-mt, l sans
cesse sous mes yeux... C'est un garon sans exprience et qui a besoin
d'tre surveill...

A l'instant o _l'Invisible_ venait de donner ainsi son dernier ordre,
un homme plac sur le ct de dessous le vent de la petite dunette
qu'avait la corvette, se mit  brailler en anglais, dans son long
porte-voix, en s'adressant  _l'Oiseau-de-Nuit_:

_Brick, oh!_

_L'Invisible_ laissant ce cri sauvage se perdre dans les airs et sur les
flots, continua  se promener paisiblement comme s'il n'avait rien
entendu...

Le hleur obstin, qui probablement n'tait rien moins que le commandant
de la corvette, trs surpris et peut-tre bien mme trs piqu de
n'avoir obtenu aucune rponse, renouvela son interpellation avec plus de
force encore que la premire fois et d'un ton imprieux qui sentait le
dpit qu'avait d lui faire prouver le silence absolu qu'on avait
observ  bord du brick.

_Brick, oh!_ rpta l'officier de la corvette jusqu'au complet
enrouement de sa voix.

_L'Invisible_ ne daigna pas seulement tourner la tte du ct d'o lui
venait le bruit; tous les officiers et les matelots pirates, seulement
en voyant l'impassibilit de leur capitaine, avaient fix leurs yeux
flamboyans sur lui, comme pour attendre le signal de faire feu.

Aucun geste ne leur fut fait, aucun signal ne devait encore leur tre
donn...

Aux questions inutiles adresses au tranquille brick par la corvette,
succda un peu de tumulte  bord de celle-ci. La personne qui avait si
vainement cri dans son porte-voix, parut s'entretenir quelque temps
avec plusieurs individus venus sur la dunette pour se concerter sans
doute sur ce que la corvette devait faire dans cette trange
conjoncture...

Au bout de plusieurs minutes de tumulte, de conversations et
d'indcision, la corvette prit le parti de laisser arriver sur le
corsaire de manire  l'aborder par l'avant et  lui couper le chemin
dans la direction qu'il avait continu  suivre jusqu' ce moment...

_L'Invisible_, qui dj avait prvu cette manoeuvre, et qui surtout
avait calcul l'avantage qu'il pourrait tirer du mouvement imprudent
auquel paraissait vouloir se livrer son adversaire, s'arrta au pied de
son grand mt et commanda  demi-voix  ses gens:

Brasse  culer partout, traverse les focs au vent: la barre toute 
tribord pour un instant!...

Cet ordre donn avec un imperturbable sang-froid, est excut avec la
plus surprenante promptitude: le corsaire cule en venant dans le vent.

La corvette qui a laiss arriver dpasse le corsaire, et se trouve
bientt sous le vent de son ennemi, avant qu'elle puisse reprendre
l'allure qu'elle a quitte et lui disputer l'avantage qu'elle a perdu...

Le corsaire, aprs avoir russi dans cette manoeuvre hardie, reprend sa
borde du plus prs en orientant pour courir de l'avant; et favoris par
la brise qui frachit un peu, le voil qui passe au vent de la corvette
en la rasant par la hanche du vent,  longueur de gaffe:

A mon tour maintenant de te hler, imbcile de corvette, se dit tout
bas _l'Invisible_.

Et aussitt il saisit son porte-voix en passant du ct de tribord et il
articule ces mots, d'une voix lente, sonore et ferme:

Oh! du navire, oh!

Cette fois pas de rponse, le bruit seul qu'on fait  bord de la
corvette accueille son interrogation; c'est  son tour d'prouver
l'humiliation du silence qu'il a fait subir  son adversaire...

Mais lui, moins patient, malgr sa rsignation apparente, que le
commandant dont il a ddaign les questions, ajoute  son
interpellation:

Si vous ne rpondez pas  ce que je vous demande, je vous coule!

Et il crie une seconde fois  la corvette avec le mme sang-froid et la
mme lenteur:

Oh! du navire, oh!...

Au bout d'une minute de silence, _l'Invisible_, sur lequel tombe la
clart de la lune du bord du vent, lve, agite son porte-voix: c'est le
signal qu'attend depuis long-temps son brlant quipage: toute la vole
de tribord part et tonne, ne fait qu'un coup et va se loger de bout en
bout par la hanche dans les flancs branls de la corvette...

Casse-cou, casse-cou! tout le monde  plat sur le pont! s'crie
_l'Invisible_ ds que sa voix peut se faire entendre aprs le fracas de
la formidable borde qu'il vient de lancer...

La corvette revient au vent pour riposter: elle envoie toute sa borde
de bbord au corsaire qui la reoit vaillamment  bout portant. Un seul
homme pendant ce terrible vacarme est rest droit sur le pont auprs des
deux timoniers qui gouvernent  la barre: ce seul homme c'est
_l'Invisible_...

Recharge en double et feu toujours! dit-il  son quipage: ils crient
comme des salopes  bord de cette barque  piment; elle est  nous!...

Les voles se succdent: on combat en silence  bord du corsaire: on ne
tire qu'en dsordre et au milieu du tumulte  bord de la corvette...

Le moment parat favorable  _l'Invisible_ pour tenter l'abordage, et ce
parti lui semble d'autant plus ncessaire, qu'il croit avoir senti son
brick au bout d'une demi-heure d'engagement, frmir sous ses pieds et
devenir plus lourd  gouverner...

De sourdes clameurs ont mme t pousses dans la cale par les captives
qu'on a places dans cette partie du navire avant le combat: Elles ont
cri que l'eau les noyait... On a ferm les panneaux et leurs cris ont
t touffs sous les coutilles dont on a bouch toutes les issues. Il
n'y a plus  hsiter.

A l'abordage!  l'abordage! commande _l'Invisible_, et ses matelots
hurlent aprs lui: _A l'abordage!_... C'tait le seul cri qu'il leur ft
permis de pousser pendant le combat...

Un coup de barre est donn au vent, l'coute du guy est file: le
corsaire arrive et aborde de bout en bout la corvette.

La lune qui jusqu'alors avait clair le duel de ces deux btimens,
disparat tout--coup sous de gros et sombres nuages. L'obscurit
favorise l'audace des corsaires en cachant  leurs ennemis l'infriorit
de leur nombre. On se hache long-temps, le massacre se prolonge sur le
pont et sur les bastingages des deux navires, sans que l'avantage tourne
du ct du plus fort contre le plus faible. L'ardeur des combattans est
gale de part et d'autre, et l'intrpidit des pirates surpasse mme,
s'il est possible, le courage de leurs adversaires... Cependant, au bout
d'une demi-heure de carnage, les officiers et les matelots du corsaire
semblent s'tre aperus que, sous leurs pieds ensanglants, leur navire
s'est affaiss le long de la corvette. Aux efforts qu'ils font pour
sauter sur le pont du btiment ennemi, ils devinent avec effroi que leur
brick s'est enfonc dans l'eau et qu'il va couler, sous les bastingages
levs de la corvette... _Nous coulons, nous coulons bas!_ crie une voix
perante que la frayeur semble rendre encore plus aigu... Cette voix
sinistre est celle du capitaine d'armes que l'eau qui s'engouffre dans
le btiment a forc de sortir de la cale o le poltron avait t
chercher un refuge contre le danger, parmi les blesss et les femmes...
Loin de ralentir l'ardeur des forbans, la certitude du danger qu'ils
courent ne sert au contraire qu' rendre leur dtermination plus
nergique et leur attaque plus redoutable.

Un surcrot d'efforts, un redoublement de rage devient ncessaire au
bouillant quipage de _l'Oiseau-de-Nuit_ pour lui assurer une victoire
si difficile et dj si vaillamment dispute. _L'Invisible_ sent que le
moment est arriv pour lui et pour les siens, de recourir  l'extrmit
du dsespoir. Dans les nombreux engagemens que l'intrpide capitaine a
livrs aux navires de guerre, qui sont si souvent devenus sa proie, il a
prouv sur son quipage l'effet d'un mot magique qui n'a jamais manqu
d'enflammer la sauvage valeur de ses gens. Ce mot terrible, il va le
prononcer, car il ne prvoit que trop que l'instant de triompher ou de
prir est venu... Une minute, une seule seconde de plus peut-tre de
rsistance de la part de la corvette, et le corsaire est vaincu; et
lorsque d'un mot, d'un seul mot, il peut ramener  lui les chances
heureuses du combat, il ne doit plus hsiter  faire entendre ce mot 
ses farouches compagnons, quelque pouvantable que soit la promesse
contenue dans ce mot de carnage et de sang...

Hourra! mes fils,  nous _la part du diable_! s'crie d'une voix
tonnante _l'Invisible_ mont sur son bastingage,  nous _la part du
diable_! c'est moi qui vous le jure; et vous me connaissez!

--A nous _la part du diable_! rptent  la fois tous les corsaires,
hors d'eux-mmes, en levant au ciel et au-dessus de tout le tumulte du
combat, cette clameur homicide! C'est la premire fois depuis qu'ils ont
accost la corvette, que les forbans de _l'Oiseau-de-Nuit_ aient fait
entendre un seul cri, une seule parole, un seul mot. Jusque-l ils ont
combattu en observant le plus profond et le plus sinistre silence; et
jusque-l mme les blesss et les mourans sont tombs sans pousser un
soupir, sans oser faire entendre une plainte, le plus lger murmure.
Mais  la voix de leur capitaine qui leur a dit: A nous _la part du
diable_! toutes les bouches cumantes des pirates ont rpondu avec un
froce dlire: A nous _la part du diable_! et les pistolets qui armaient
leurs poings, et les sabres qui voltigeaient dans leurs terribles mains,
ont t jets comme des instrumens inutiles sur le pont ou le long du
bord. C'est un large poignard, qui, de leur ceinture, passe dans leurs
mains frmissantes pour leur ouvrir un passage de sang sur les gaillards
de la corvette... Chacun d'eux cherche, dans les groupes des matelots
ennemis, l'homme qu'il doit attaquer et dchirer de la lame de son
coutelas... _La part du diable_, c'est pour eux la mort de l'quipage
danois et le pillage de la corvette!... Cette part du diable leur sera
faite et ils la dvoreront bientt, les tigres qu'ils sont, tant ils ont
soif de sang, tant ils ont faim de pillage! Le succs dsormais ne peut
tre douteux pour les corsaires, et leur navire perc, cribl, qui va
couler sous leurs pieds, les laissera vainqueurs  bord de la corvette
qu'ils viennent d'escalader et qu'ils ont dj couverte des cadavres des
hommes qui la dfendaient contre leurs pouvantables coups.

Mais  l'instant du triomphe et au milieu de l'affreuse mle des
combattans qui se hachent sur les bastingages du btiment danois, un cri
d'effroi se fait entendre sur le pont de _l'Oiseau-de-Nuit_... _Le
capitaine est bless, le capitaine est bless!!_ Tels sont les mots qui
viennent d'tre ports aux oreilles des forbans qu'avaient une minute
auparavant exasprs la voix de leur commandant. Ceux des corsaires qui
combattent sur les pavois de l'arrire, le plus prs de leur capitaine,
le cherchent des yeux  la place o sa prsence les conviait au carnage
et soutenait leur ardeur... Ils s'aperoivent avec terreur qu'il n'est
plus au milieu d'eux... Ils le demandent alors, ils l'appellent, ils
veulent le voir, le toucher, le secourir du moins, et ils trouvent sous
leurs pieds un homme expirant qui leur montre de la main la corvette 
moiti rendue... Mais il est trop tard maintenant pour songer  vaincre.
La bouche imprudente qui s'est ouverte pour dire: _Le capitaine est
bless_, a dcid du sort du combat: un seul instant de plus encore, et
les Danois taient accabls. Mais  ce cri funeste les forbans dj
victorieux se sont arrts: la fureur qui les transportait s'est
ralentie: leurs poignards levs pour faire tomber  leurs pieds leurs
adversaires massacrs, sont rests suspendus sur la tte des matelots
qu'ils allaient immoler  leur rage... Les officiers de la corvette,
qui, jusqu' ce moment, ont vainement cherch  s'opposer au sentiment
de terreur qui semblait s'tre empar de leurs hommes, ne savent que
trop bien profiter de l'hsitation qu'ils remarquent du ct des
corsaires: ils ramnent leurs gens au carnage, en se jetant les premiers
sur les groupes de forbans qu'ils branlent et qui, d'assaillans qu'ils
taient, deviennent  leur tour assaillis et repousss. Long-temps
encore dure le massacre; mais l'avantage de ce dernier engagement
restera au grand nombre... Au bout d'une heure de lutte acharne, c'est
l'quipage mutil, charp et vaincu du capitaine _Invisible_ qui rentre
 bord de son brick, et le brick lui-mme, mitraill par le feu de son
ennemi et reint par le choc de l'abordage, menace de couler sous les
pas des forbans auxquels, pour la dernire fois, il va offrir un trop
inutile refuge...

Peu de temps fut ncessaire  la corvette victorieuse pour mettre ses
embarcations  la mer et amariner le btiment captur. Aucune rsistance
ne fut oppose par les corsaires dcourags aux premiers canots qui
l'longrent, et les marins danois, en sautant  bord de leur prise,
aperurent avec tonnement, dans l'entrepont de ce mystrieux navire, la
foule des malheureuses captives que l'eau avait gagnes en entrant de
toutes parts dans la cale, perce  la flottaison par plusieurs
boulets... Sauvons les femmes et les blesss d'abord, avant que le
brick ne coule bas! s'crirent les officiers chargs du commandement
des embarcations. Mais, avant tout, tchons, parmi les morts ou les
mourans, de retrouver le capitaine de ces pirates... Ils cherchrent
long-temps, les officiers danois, sans qu'aucun des forbans daignt leur
dire lequel parmi les blesss et les morts tait leur capitaine... Mais
aux efforts que l'un des marins mourans fit pour tourner le pistolet
qu'il tenait encore  la main, sur sa poitrine dj perce d'une balle,
tous les Danois s'crirent: _Voil le capitaine!_ et plus tard, quand
le corsaire eut disparu sous les eaux, et que les femmes, les blesss et
les matelots prisonniers eurent t transports  bord de la corvette,
les vainqueurs apprirent, en frmissant encore d'effroi, que le pirate
qu'ils venaient de combattre et de soumettre, tait le _Capitaine
Invisible_.

Dans le faux-pont de la corvette _le Hamlet_, plusieurs cadres furent
bientt suspendus auprs des cadres qui avaient dj reu les blesss du
bord. Sur ces derniers lits, on plaa les blesss du brick et parmi eux
_l'Invisible_ expirant. En vain le chirurgien-major du btiment danois
essaya-t-il d'tancher le sang qui coulait en abondance de deux ou trois
larges plaies qu'il avait sondes dans la poitrine du chef des cumeurs
de mer: le sang, plus fort que tous les appareils que l'art opposait 
sa fuite, continua  couler avec les restes de la vie du redoutable
corsaire. L'oeil fix sur les traits agonisans de son ennemi vaincu, le
commandant de la corvette semblait contempler encore avec avidit et
terreur, cette physionomie mle et funeste sur laquelle la mort allait
bientt effacer la dernire empreinte des passions qui avaient rendu cet
homme extraordinaire, l'pouvante de toutes les mers qu'il avait si
long-temps parcourues. Un signe du mourant,  l'aspect d'un des
officiers du corsaire qu'il vit passer auprs de son cadre, indiqua au
commandant que _l'Invisible_ voulait parler  cet officier prisonnier...
Le commandant fit approcher du bless cet officier sur lequel
_l'Invisible_ tenait ses regards attachs avec l'expression d'un
sentiment indfinissable. C'tait le Banian... Ah! te voil donc toi,
murmura _l'Invisible_ d'une voix affaiblie et avec effort, ds qu'il vit
son ancien capitaine d'armes rendu assez prs de lui pour lui faire
entendre ces mots:... Reste-l, ajouta-t-il, et vous, commandant,
reprit-il aussitt, coutez bien... mes dernires paroles... c'est une
rvlation importante que votre ennemi expirant... veut vous faire...
Tenez, s'cria-t-il aussi haut qu'il le put, voil le misrable qui a
tout fait... lui seul a ordonn de commencer le feu sur vous; c'est sur
lui... que doit retomber votre vengeance... Puis, aprs avoir prononc
ces mots en tenant ses yeux en feu arrts sur le Banian ananti, il
allongea sa main dfaillante, pour attirer prs de lui le malheureux
qu'il venait d'accuser, et lui dire tout bas  l'oreille, en souriant
avec une infernale ironie: Misrable, c'est toi qui as cri que j'tais
bless... et qui as ravi la victoire  tes frres... Mais tu recevras le
chtiment... que mrite ta lchet... et je meurs avec l'assurance,
infme que tu es... de t'avoir condamn  recevoir la mort qui attend
mes braves!...

Avec ces derniers cris de vengeance et de maldiction, s'exhala l'me
indomptable du corsaire vaincu, mais insoumis... Long-temps encore,
aprs sa mort, les officiers et les matelots danois se disputrent le
sombre plaisir de contempler sa figure, ses traits, son regard teint,
et de mesurer de l'oeil la taille de ce pirate clbre, qu'un grossier
cercueil allait recevoir pour tre transport  Saint-Thomas, comme le
tmoignage le plus sr et le trophe le plus prcieux d'une victoire que
nul croiseur n'aurait os esprer avant le combat.

Quant au malheureux Banian, accabl, cras sous le poids de la terrible
dnonciation que son capitaine expir venait de faire tomber sur sa
tte, il fut saisi, charg de chanes et jet  fond de cale  bord de
la corvette, au milieu des autres prisonniers que le commandant danois
se proposait de livrer bientt  toute la sanglante rigueur des lois...

Peu de jours aprs cet vnement, la corvette _le Hamlet_, tout avarie
encore des suites de son engagement terrible, mais toute fire du succs
inespr qu'elle venait d'obtenir, arriva  Saint-Thomas, avec les
jeunes captives Colombiennes qu'elle avait eu le bonheur de dlivrer, et
les forbans qu'elle avait eu la gloire de vaincre.

Son entre triomphale dans le port de sa station ordinaire, fut clbre
comme un vnement  jamais mmorable dans les fastes de la marine
danoise des Antilles! Quel croiseur anglais, amricain ou franais,
n'et pas envi au _Hamlet_ l'honneur d'avoir coul bas le navire de
_l'Invisible_, le brick redout de ce forban, dont le nom avait si
souvent pouvant les marins de ces parages! Mais quel dommage,
rptait la foule accourue sur les rivages de l'le pour voir dbarquer
les pirates humilis et enchans! quel dommage de n'avoir pu s'emparer
de leur chef vivant, pour lui faire expier, dans l'infamie du dernier
supplice, l'impunit qui trop long-temps avait t rserve  ses
crimes! Le cadavre du bandit, s'criait-on, ne sera qu'un trophe trop
peu clatant pour la pompe du triomphe que l'on prpare au vainqueur.
C'est lui qui, charg de liens, la rage dans le coeur et la honte sur le
front, aurait d survivre  tous ceux qui se sont immols pour excuter
ses ordres ou servir sa dtestable soif de meurtre et de pillage... Et
c'est ainsi que la foule, toujours dispose  insulter  la dfaite d'un
ennemi vaincu, regrettait que la mort du pirate lui et ravi le plaisir
cruel de lui faire expier en humiliation et en outrages, la terreur
qu'il avait si long-temps inspire  ceux qui, pendant qu'il tait
encore debout, n'auraient os ni l'insulter ni le dfier...

Avec quelle joie les malheureuses captives de _l'Oiseau-de-Nuit_
revirent les rivages hospitaliers de l'le qui, pour elles, tait
devenue la terre de libert et de dlivrance. Leurs familles, informes
de l'vnement qui venait de les rendre au bonheur et  la scurit,
devaient bientt venir les rejoindre et les consoler. Une sombre et
solitaire prison s'ouvrit pour recevoir les forbans prisonniers, et ce
cachot ne devait les rendre  la lumire que pour leur faire entrevoir,
sur une place publique, l'chafaud qu'une justice inexorable allait
dresser pour eux.




XX

        Quoi, monsieur ne connat donc pas St-Thomas? l'htel Barnab
        c'est la grande maison noire, le garde-manger de potence dont le
        concierge Barnab a la clef.

        (Page 114.)

Saint-Thomas;--la prison de l'le;--le concierge Barnab, sa fille
Acacie;--une rencontre imprvue;--philosophie militaire d'un gelier:
ngociation muette; dlivrance; fuite.


  Si vos affaires vous appellent  Saint-Thomas, et que vous vouliez
  sauver la tte d'un malheureux qui n'a plus d'espoir qu'en vous, ne
  tardez pas. Cette tte de malheureux est la mienne, et le billot du
  bourreau la rclame. Je ne puis vous en dire davantage pour le moment;
  je craindrais mme de signer ce mot... Mille fois  revoir, si jamais
  je puis vous revoir; vous, l'ange sauveur de l'infortun et bien
  innocent...

  G. L...

Ce fut deux mois environ aprs avoir expdi le Banian sur le brick de
mon ami _l'Invisible_, que je reus cette triste missive, des mains d'un
pauvre ngre arriv  la Martinique sur un petit sloop caboteur, qui
n'avait gure mis moins de dix  douze jours  remonter contre le vent,
de Saint-Thomas  Saint-Pierre. J'interrogeai ce malheureux missaire
sur plusieurs faits qu'il m'importait de connatre, avant de me dcider
 faire prcipitamment le voyage de Saint-Thomas, pour _sauver la tte
du malheureux que rclamait le billot du bourreau_. Tout ce que le
ngre, porteur de la laconique dpche, put me dire, c'est que le billet
lui avait t remis  travers les grilles d'une grande prison, par un
jeune blanc qui paraissait bien  plaindre, et qui l'avait conjur, par
le ventre de sa mre, de porter au plus vite, une fois rendu  la
Martinique, ce billet  son adresse. On sait combien, pour les esclaves
de la cte d'Afrique, les adjurations faites au nom du ventre de leur
mre sont puissantes et sacres. Le noir messager de Gustave, au risque
de recevoir cinquante coups de fouet des geliers de la prison, s'tait
charg de la commission du dtenu; et aussitt rendu  Saint-Pierre, il
n'avait rien eu de plus press que de demander ma demeure  toutes les
personnes de la ville. Quant aux autres renseignemens que j'aurais
dsir obtenir de lui, il ne put me les donner. Il avait eu assez
d'instinct d'humanit pour se charger du message, mais son intelligence
n'avait pu aller plus loin que sa bonne action.

J'allai de suite trouver le patron du petit sloop de mon ngre, aprs
avoir rcompens le zle de celui-ci. Le patron du bateau tait un
multre fort dlur, qui me laissa d'abord lui adresser toutes les
questions au moyen desquelles il voulait s'assurer de l'identit de ma
personne, sans risquer de compromettre la commission dont il avait t
aussi charg pour moi... Quand il m'eut bien cout, avec un air
apparent d'indiffrence, il tira mystrieusement, de la poche intrieure
de sa veste de coutil, un gros paquet de dpches qu'il me remit, en me
disant: Si vous dsirez le trouver encore en vie, vous n'avez pas une
minute  perdre... Voil une petite golette qui part ce soir pour
Saint-Thomas; et elle n'arrivera probablement que tout juste... A mon
dpart, il y a douze jours, on parlait dj de monter l'chafaud...

Le discret patron ne voulut pas pousser plus loin ses rvlations, dans
la crainte, sans doute, d'engager la responsabilit qu'il avait assume
en se chargeant de remettre le paquet  mon adresse. Il s'exposa
cependant au pril de recevoir un doublon de la main  la main, pour
prix de sa commission, et pour m'obliger.

J'ouvris de suite les dpches de Gustave. Elles contenaient, en style
boursoufl, la relation dtaille du terrible voyage que je lui avais
fait faire  bord de _l'Oiseau-de-Nuit_. Le malheureux avait pass
plusieurs jours et plusieurs nuits, me disait-il,  crire sa dplorable
histoire, qu'il me lguait comme un dernier souvenir, dans le cas o il
viendrait  tre excut avant que je ne pusse voler  son secours et
l'arracher aux mains sanglantes de l'excuteur, qui chaque matin venait
lui demander sa tte... Rien n'avait t omis dans les mmoires
posthumes du condamn; ni ses sensations, ni ses impressions de cachot,
ni les larmes brlantes qu'il laissait tomber sur le papier confident
des tortures de son me... Ce funeste journal avait t crit heure par
heure, pour mieux peindre et rendre l'actualit de ses motions
instantanes... Les _post-scriptum_ abondaient surtout, et la dernire
note portait: --Minuit; je viens d'tre condamn  mort comme
pirate!... Moi, pirate! nom d'enfer, dont tout mon sang murmurant
d'innocence ne pourra pas mme effacer la tache!... Moi, pirate!... Oh!
si les juges qui viennent de m'appeler au tribunal de Dieu dans quinze
jours, avaient prononc leur arrt la main sur mon coeur et non sur le
leur, non jamais cet arrt infme n'aurait brl leurs lvres: c'est mon
coeur qui aurait brl leur main,  eux, d'indignation!... Une heure du
matin: Je sens mes cheveux blanchir sous mes doigts convulsifs; et ces
doigts, ces cheveux n'ont pas encore vingt-huit ans, et l'ange sauveur
n'entendra pas ma voix qui crie, mes yeux qui pleurent, ma bouche et mon
coeur qui pleurent et qui crient comme ma voix et mes yeux. Pardon! oh!
oui, pardon, n'est-ce pas, pour le jeune homme de vingt-huit ans!

Il ne m'en fallut pas davantage pour tre convaincu du pril trop
certain que courait le prisonnier... Cette exaltation d'ides et ce
dsordre de langage m'indiquaient assez sa situation. Jamais encore il
n'avait parl sur un ton aussi lev et d'une manire plus figure.
Jamais, par consquent, il n'avait d se trouver dans une position plus
affreuse... Je n'hsitai plus  m'embarquer sur la petite golette qui,
le soir, devait appareiller pour Saint-Thomas. Quelques-uns de mes amis,
en donnant caution pour moi aux autorits de Saint-Pierre, m'obtinrent
le laissez-passer que je rclamai pour une prtendue affaire presse,
qui exigeait immdiatement mon dpart de la colonie, et ma prsence 
Saint-Thomas... C'est moi, me disais-je, qui involontairement ai plac
cet infortun dans la fatale conjoncture o il se trouve. C'est  moi
qu'il appartient de l'arracher  la mort qui le menace, et que, sans le
savoir, hlas! j'ai attire si imprudemment sur sa tte... Oui, partons,
et partons tout de suite... Il me semble dj que chaque heure de retard
apporte avec elle un remords sur ma conscience... Oh! pourvu que
j'arrive  temps  Saint-Thomas pour sauver la victime que j'ai faite et
dont je crois entendre  chaque instant le dernier cri et le dernier
soupir!...

La golette  bord de laquelle j'eus bientt mis un lger paquet
d'effets et quelques petits sacs d'argent, fit voile  onze heures du
soir, avec une brise frache et favorable que je ne trouvais ni assez
forte ni assez portante, malgr l'affirmation du patron, qui me rptait
que c'tait l le plus beau temps que l'on pt dsirer. Je passai toute
la nuit sur le pont, sans pouvoir fermer les yeux, ou plutt craignant
de les fermer et de faire quelque rve pouvantable, dont ne me menaait
que trop mon imagination trouble... Les heures me semblaient traner,
et la golette ne pas marcher, quoique la brise lui ft filer sept 
huit bons noeuds... Je voyais  tout moment le calme venir, et le patron
ne cessait de rpondre  mes prdictions: Diable, monsieur, savez-vous
que pour peu qu'un calme comme celui-l augmente, il me faudra serrer
mes huniers! Le bateau en porte deux fois plus qu'il ne peut!

Il me fallut dvorer encore mon impatience un jour et une nuit. Ce ne
fut que le surlendemain de notre dpart que nous pmes arriver 
Saint-Thomas.

Il tait trois heures de l'aprs-midi quand je mis le pied  terre.
Sauter sur le bord de la mer, demander  la premire personne que je
rencontrai o tait la prison et courir vers l'endroit qu'on venait de
m'indiquer, ne fut pour moi que l'affaire d'un instant. Mais au moment
o j'allais entrer dans la gele qui se prsentait dj  cent pas de
moi, au bout d'une petite place, je rencontrai,  ma grande surprise,
une dame qui en sortait et qui me reconnut en m'appelant par mon nom.
C'tait la comtesse de l'Annonciade, mon ancienne compagne de voyage et
l'une des victimes, comme je l'avais appris en lisant la relation du
Banian, de l'attentat de _l'Oiseau-de-Nuit_  Cumana. Un petit vieillard
tout habill de noir et barbouill de dcorations vertes, jaune-orange,
bleu de ciel et noisette, accompagnait la comtesse. Elle m'apprit que
j'avais l'honneur de voir devant moi M. le comte, son pre, venu tout
exprs de Cumana pour la ramener avec lui, ds que la terrible affaire
qui l'avait retenue  Saint-Thomas serait termine.

Je feignis  ces mots d'ignorer tout--fait l'affaire terrible dont la
comtesse voulait bien me parler...

Comment, s'cria-t-elle, vous ne savez pas ce qui m'est arriv  moi et
 vingt-sept jeunes personnes de mon pays  bord d'un pirate,  bord de
ce misrable _Invisible_ dont la mort n'a expi que trop peu et trop
tardivement, les crimes et les forfaits excrables?

--Non, madame, je n'ai encore rien appris, lui rpondis-je. J'arrive
d'aujourd'hui seulement  Saint-Thomas.

Et l-dessus la comtesse, en me priant de la reconduire jusqu' l'htel
du gouverneur o elle avait accept un logement, se mit  me raconter
son aventure avec tous les dtails que je connaissais dj. Son
animosit contre les pirates me parut porte au dernier degr
d'exaltation. Elle m'assura qu'elle n'tait reste dans l'le, depuis
son dbarquement de la corvette danoise, qui l'avait si heureusement
arrache  la fureur des forbans, que pour faire punir ces misrables
comme ils le mritaient, et que le lendemain elle partirait satisfaite
aprs avoir vu dix-sept d'entr'eux laisser leurs ttes sous la hache du
bourreau... Cette nouvelle me fit frmir, et quelque envie que j'eusse
eue d'abord d'entendre la comtesse me confirmer toutes les circonstances
de l'vnement dont le Banian m'avait rendu compte, je commenai 
trouver son rcit fort long en calculant le peu de temps qu'il me
restait pour sauver mon prisonnier... Jusque-l la jeune Colombienne ne
m'avait pas encore parl de Gustave, et je demeurai convaincu qu'elle
ignorait  quel homme elle avait eu rellement affaire en cdant 
l'invitation qu'un des officiers de _l'Oiseau-de-Nuit_ lui avait faite
comme aux autres dames de Cumana, au nom de son commandant, la veille du
funeste bal donn en mer par _l'Invisible_. Cette certitude me rassura
un peu. Je me hasardai alors  rappeler  la comtesse nos anciens
compagnons de traverse du _Toujours-le-mme_, et  dire un mot du
pauvre cuisinier Gustave; et l'ex-chanoinesse s'cria  ce nom:

Ah! monsieur, j'en veux d'autant plus  ces misrables pirates, que
l'un d'eux, le plus criminel peut-tre de tous, m'avait rappel, par le
son de sa voix, ses manires et mme quelques-uns de ses traits, ce
malheureux jeune homme que vous appeliez Gustave... Oui, je crois que je
les aurais moins abhorrs sans cette circonstance trange. Mais l'ide
du forfait qu'ils ont commis en empruntant en quelque sorte l'illusion
d'un de mes souvenirs, pour me sacrifier, pour me perdre, oh! cette ide
a rvolt mon coeur au dernier point. Car, vous le savez bien, c'est du
sang espagnol qui coule dans mes veines, et ce sang ne sait demander
qu'amour, amiti ou vengeance...

Le vieux comte qui, jusque-l, s'tait content d'couter sa fille, 
ces mots, qu'il crut sans doute comprendre, fit un signe de tte
approbatif en ajoutant mme, pour corroborer la phrase de la jeune
comtesse, quelques paroles espagnoles que je n'entendis pas bien; la
comtesse reprit aprs un moment de silence...

Et ce pauvre jeune homme, qu'est-il devenu que vous sachiez?

--Qui, Gustave, madame?

--Oui, M. Gustave, monsieur, cette innocente victime du vilain capitaine
Lanclume? Oh ces dmons de capitaines, je les ai tous en horreur!

--Mais, aprs avoir prouv des fortunes diverses  la Martinique et
avoir mme t dans une position assez brillante, il est redevenu, je
crois, plus malheureux encore que vous ne l'avez connu.

--Ah! ce que vous m'apprenez-l m'afflige beaucoup. Il paraissait si
digne d'un meilleur sort! et que fait-il maintenant? o est-il ce pauvre
M. Gustave?

--Je serais, ma foi, fort embarrass de vous le dire, madame. Je l'ai
entirement perdu de vue depuis quelque temps...

Nous allions arriver au palais du gouverneur. Deux sentinelles places 
la porte du gouvernement m'indiquaient que nous devions nous trouver
rendus au logis de la comtesse. Je profitai de cette circonstance pour
la quitter en la remerciant des instances qu'elle faisait pour m'engager
 entrer chez elle. Avant de me laisser partir, elle me fit promettre de
venir la voir le lendemain, pour peu que les affaires pressantes que
j'avais prtextes, me permissent de lui accorder quelques instans avant
son prochain dpart. Je promis tout ce qu'elle voulut, et je courus tout
haletant  la gele.

Autre contre-temps! En arrivant chez le concierge on m'apprit que ce
jour-l il donnait  dner  quelques-uns de ses amis. Je le fis
demander pour une affaire qui ne pouvait se remettre au lendemain. Il
m'envoya dire que son dner, qui tait chaud, tait encore plus press
que mon affaire... Je sollicitai alors la faveur de voir l'ancien
capitaine d'armes de _l'Oiseau-de-Nuit_, et un porte-clefs me rpondit
que le lendemain je le verrais de dix  onze heures du matin sur
l'chafaud, mais que jusque-l il ne pourrait parler qu'au prtre charg
de le confesser...

Et ce prtre, m'criai-je dsespr, peut-on au moins le voir?

--Impossible, me rpondit encore l'inexorable porte-clefs. Il en a
dix-sept  prparer pour l-haut... Tous les pirates veulent se
confesser, et ils en ont long  dire, allez, ces pnitens-l!

Il ne me restait d'autre parti  prendre qu' attendre l'heure o le
concierge aurait fini de dner avec ses amis... On m'assura que vers
neuf ou dix heures du soir, je pourrais obtenir un moment d'audience de
lui dans sa salle basse de rception...

Pour dvorer jusqu' ce moment mon dpit et mon impatience, j'allai me
promener au hasard sur le bord de la mer... Plong dans les plus
pnibles rflexions, j'avais fait et refait dix  douze fois les quatre
cents pas que l'on peut parcourir sur la partie un peu propre du rivage,
lorsqu'un homme de couleur, vtu  la faon des patrons caboteurs, vint
me demander ngligemment:

Monsieur voudrait-il passer  la Guayra?

Je ne sais pourquoi ce mot de Guayra eut, en cet instant, le privilge
de m'arracher  la profonde rverie qu'un coup de canon n'aurait
peut-tre pas eu le pouvoir d'interrompre... Je rpondis d'abord au
patron que je ne partais pas.

C'est dommage, me dit-il, car  minuit j'appareille, et un passager de
plus  la chambre aurait bien fait mon affaire... Monsieur ne
connatrait pas, par hasard, un passager de chambre  me donner?

Il y a dans la vie des momens de distraction ou de proccupation,
pendant lesquels un instinct, que nous ne connaissons pas, semble
veiller pour nous aux choses qui nous sont utiles et qui ont chapp 
notre intelligence ou  notre prvoyance. Je demandai machinalement au
patron quelle formalit il fallait remplir  Saint-Thomas avant de
s'embarquer pour la Cte-Ferme?

Aucune, monsieur, me rpondit-il avec une merveilleuse sagacit. S'il
fallait, comme dans les autres colonies, ne s'embarquer que le passeport
 la main, il n'y aurait pas ici d'eau  boire pour nous. Notre
navigation se faisant pour les gens suspects entre deux ports francs, il
n'y a que la libert de voyager ici et de brler la politesse aux
cranciers des autres les, qui nous font vivre.

Le caboteur venait de me prendre pour un fripon dispos  lever le
pied... Je continuai:

Pourriez-vous bien, au besoin, vous charger de quelqu'un, d'ici 
minuit ou  une heure, dans le cas o une personne  laquelle vous venez
de me faire penser, se dciderait  s'embarquer avec vous pour la
Guayra?

--Un passager de chambre?

--Oui, un passager de chambre!

--Mais c'est justement ce que je cherche pour faire mon plein!

--Et vous resteriez pour l'attendre jusqu' une heure aprs minuit!

--Jusqu' deux heures si j'tais sr de quelque chose...

--Fort bien... et pourriez-vous vous engager formellement  attendre
jusque-l?

--Mais, cela dpend de vous, monsieur... Avec des arrhes, je ferai tout
ce qu'il vous plaira...

--Oh! j'entends. Combien exigez-vous pour ce dlai?

--Je ne taxe jamais ces sortes de choses avec des personnes comme il
faut. Vous me donnerez ce que vous voudrez, pourvu que j'y trouve mon
compte...

--Dix gourdes vous paratraient-elles suffisantes?

--Vingt me conviendraient mieux...

--En voil douze et l'affaire est conclue...

--Vous tes bien bon, monsieur... Cinq, six, douze! Oui, le compte y
est... Je vois ce que c'est, maintenant... Monsieur attend probablement
un des pensionnaires de l'_htel Barnab_, pour l'envoyer  la Guayra
passer la mauvaise saison de l'hivernage qui commence demain, sur la
grande place,  dix heures du matin...

--Qu'entendez-vous donc par l'_htel Barnab_?

--Quoi, monsieur ne connat donc pas Saint-Thomas?... l'_htel Barnab_,
c'est la grande maison noire... le garde-manger de potence dont le
concierge Barnab a la clef...

--Et connaissez-vous ce concierge?

--Non, plus  prsent, depuis que je lui ai fait la queue de deux
pratiques sans lui donner la moiti du prix que j'avais promis pour les
faire passer de la gele  la Cte-Ferme... c'est un _vieux-corps_ de
mauvaise foi et de mauvaise humeur, avec qui il n'y a plus moyen de
faire quelque chose de bon...

--Et vous ne pensez donc pas que l'on puisse s'arranger avec lui pour
une vasion? On m'avait cependant assur...

--Oh! si fait, il y a toujours moyen; mais il est cher en diable et
brutal surtout: il vient encore dernirement d'augmenter ses prix, le
vieux coquin! dix onces d'or pour chaque homme  pendre... Et vous
sentez bien que c'est payer trop cher un pendu; et tous les condamns
n'ont pas le moyen de mettre des sommes comme a pour conserver leur
vie... Il y en a dix-sept aujourd'hui pour demain,  ce qu'on dit, et si
quelqu'un faisait la folie de les acheter tous, Barnab aurait de suite,
de sa marchandise, 170 onces d'or, prs de trois mille gourdes rondes.
Le mtier serait trop beau...

--Si encore  ce prix on tait certain de pouvoir obtenir!...

--Mais on obtient quand on en a les moyens, parce que c'est un prix fait
comme des petits pts... Il n'y a pas de protection ni de faveur pour
cela... Vous payez, on vous donne la marchandise, voil tout.

--Pourriez-vous bien vous charger, vous, qui paraissez si bien connatre
les usages du pays, d'une commission de ce genre?

--Moi, non, parce que, comme je vous l'ai dit, Barnab s'est fch avec
moi pour un coup de pied qu'il m'a donn dans notre dernire querelle...
Mais vous n'avez qu' vous prsenter vous-mme, avec de l'argent
d'abord, et en vous expliquant, et ensuite l'affaire s'arrangera...

Tenez, je crois que le vieux ivrogne est justement descendu de son
grand dner, car il me semble voir de la lumire dans la salle d'en bas,
 l'entre de la pistole... Vous pouvez aller lui parler si vous avez
affaire  lui, et puis ensuite, si vous avez besoin de moi, je suis l
jusqu' deux heures. Mais je serais bien aise de pouvoir partir, je ne
vous le cache pas, le plus tt possible... Eh! oui, je ne me trompe pas,
c'est Barnab qui est descendu... Le voyez-vous, le tigre, qui cuve son
trop de tafia,  ct de sa fille...

Satisfait des explications que le hasard venait de m'envoyer par la
bouche de ce bavard de patron, je courus vers la gele, plus rempli
d'espoir que jamais...

Au fond d'une grande salle basse et sinistre, ouverte en grand sur une
cour situe au coin d'une place, je vis,  la lueur d'une lampe, un
homme vtu en matelot, assis prs d'une table, et  ct de cet homme
une jeune fille: j'entrai.

Je demandai d'abord monsieur le concierge...

C'est moi! me rpondit d'une voix de taureau, le concierge lui-mme,
sans lever  peine les yeux sur moi.

--Qu'y a-t-il pour votre service? me demanda d'un ton assez doux la
jeune personne.

--Je voudrais dire un mot en particulier au chef de la maison.

--Quand je vous ai dit que c'tait moi, hurla encore le gelier, c'est
que c'est moi, et si vous avez un mot  dire, dites-en deux si vous
voulez: je suis ici en particulier... Mais, sans tre trop curieux, qui
tes-vous, s'il vous plat, monsieur? car on est bien aise de savoir 
qui on parle, quand on parle  quelqu'un.

--Je suis tranger, monsieur...

--Mais vous m'avez l'air cependant d'tre Franais et de parler la
langue comme un Parisien?

--Oui, je suis Franais, mais j'ai voulu vous dire que j'tais tranger
 Saint-Thomas.

--Alors dites ce que vous voulez dire, si vous voulez que je vous
comprenne... On peut tre tranger ici, et c'est tant mieux mme, car il
ne manque pas de mauvais garnemens dans la population de ce pays; mais
quand on est Franais et qu'une sentinelle vous crie: Qui vive? on
rpond sans rechigner: _Franais, quoi!_ parce qu'il n'y a pas de mal 
cela, et le pch mortel n'est pas dans la chose en question. N'est-ce
pas, petite, que penses-tu de la chose et _du pch mortel_, qui n'est
pas dans la _chose en question_?

--Mon pre, je pense comme vous; mais monsieur a tmoign le dsir de
vous parler.

--Qu'il parle, le monsieur, qu'il parle! je ne l'empche pas de parler
en consquence; mais quand on vient me conter qu'on est tranger parce
qu'on est Franais, moi je prends pour mon compte l'insulte faite  ma
nation: c'est que je suis Franais aussi, moi, et surtout, quand je
viens de dner, le pays se prsente  ma tte avec tout ce que moi et
les autres avons fait pour notre patrie... Entendez-vous, Franais
toujours, moi, et jamais tranger, ou que le diable m'enlve plutt!

--Je le savais, M. Barnab, avant de venir  vous... Je sais mme que
vous avez servi avec honneur dans l'arme...

--Eh bien!  prsent, le voil plus savant que moi sur moi-mme, cet
autre que je n'ai jamais tant vu! il sait que j'ai servi, avec honneur,
dans l'arme... Mais est-il donc savant ce particulier qui s'est dit
tranger parce qu'il est Franais.

Je jugeai prudent, en voyant la causticit bachique  laquelle se
livrait M. Barnab, de le laisser dgorger un peu le flux d'pigrammes
dont il semblait avoir besoin de se soulager  mes dpens. Sa fille,
devinant probablement mon embarras et applaudissant  ma rserve, prit,
pour faire changer la conversation, un moyen qui avait d souvent lui
russir: elle apporta une bouteille de Porto et deux verres sur la
table, me prsenta une des trois ou quatre mauvaises chaises qui
boitaient dans l'appartement, et m'engagea  m'asseoir vis--vis de son
pre... Je me plaai en face de M. Barnab, et au risque de recevoir, en
l'coutant, les chaudes bouffes de son haleine fort irrgulirement
entrecoupe par des hoquets assez frquens, je me rsignai  conserver
ma position... Il avala d'abord un verre de Porto, et exigea ensuite que
j'en busse un aussi, non pas  sa sant, mais  la sant de sa fille;
par respect, me fit-il observer, pour le sexe. Mademoiselle Barnab qui,
pour le dire en passant, me paraissait d'autant plus jolie que son pre
me semblait plus hideux dans l'abjection de son tat d'enivrement,
rpondit  mon toast par un sourire gracieux, mais sans coquetterie...
La brutalit de son pre semblait lui faire mal en prsence d'un homme
bien lev... Quant au pre Barnab, aprs avoir bris son verre en le
posant sur la table, et en avoir demand un autre, il se mit  me
beugler dans le mdium de sa voix de basse-taille et  propos de je ne
sais quoi:

Moi, voyez-vous, tel que vous me voyez, j'tais sergent dans la
vieille-garde, avec l'autre, vous savez bien. Une fois le petit caporal
bloqu  la gele  Sainte-Hlne, je me dis: Barnab, plus d'empereur,
plus de garde impriale: c'est fini pour toi, mon ami, et pour le
grand-homme; cherche ta vie ailleurs, l'air de France commence  tre
malsain pour les moustaches grises de ton temprament...

--Ah! vous tiez sergent dans la vieille-garde?

--Sans doute; et qu'y a-t-il donc de si tonnant l-dedans, pour
m'interrompre en parlant? laissez-moi donc prendre le pas en
consquence, si vous voulez que j'arrive  la premire tape de mon
histoire... Je me dis donc alors: va chercher ta vie ailleurs, Barnab,
mon ami; et, ma foi, je ne sais pas trop comment je m'en vins de l'autre
ct de l'eau. C'tait peut-tre pour faire comme le petit tondu, qui
commenait un peu tard aussi, de son ct,  apprendre la navigation...
Bref, me v'l arriv  Saint-Thomas, par mer, o je procde d'abord par
traner la savate et  manger  crdit, chez l'un et chez l'autre, faute
de moyens de pouvoir payer comptant les alimens et de manger chez moi en
particulier... a ne pouvait pas durer long-temps pour un vieux soldat,
ce mtier de toujours dner en ville... On me fit loger en prison pour
m'accorder le coucher et pour ce que je devais  l'ordinaire, oui, en
prison, dans cette grande baraque dont je suis, avec le temps et par mes
services, devenu le colonel ou le gnral... Ma bonne conduite dans la
prison m'avait fait respecter de mes semblables... Les chefs et les
geliers en firent leur rapport au gouverneur qui tait un bon vivant,
un ancien de l'arme de son pays de loups, et quand je voulus sortir, on
me dit: Doucement, Barnab, tu ne t'en iras pas! tes souliers sont
mauvais... le concierge va mourir, et c'est toi qui es port sur la
liste d'avancement pour le remplacer dans son grade.

Le concierge changea effectivement son fusil d'paule, comme il l'avait
laiss esprer  ses amis et  ses chefs... C'est moi qui ai t grad 
sa place, de mme qu'ainsi on me l'avait promis sur la mauvaise mine du
gelier titulaire en chef.

--Je ne vois rien l que de fort honorable pour vous, M. Barnab; c'est
une preuve de confiance qu'on a voulu vous donner en rcompense de votre
belle conduite; mais j'aurais un mot  vous dire...

--Et moi j'en ai encore bien plus d'un aussi  vous dire... Vous ne
voulez donc pas me laisser parler?...

--Pardon, continuez, je vous en prie; votre rcit mme m'intresse
beaucoup...

--Tiens! il vous intresse et vous me coupez la parole  tout bout de
champ!... Tenez, voyez-vous cette petite fille qui nous coute, voil
plus de mille fois qu'elle m'entend rcidiver mon histoire, et elle
reste l toujours immobile, toujours la tte droite et les yeux fixs 
quinze pas devant elle... N'est-ce pas, Acacie, ma bonne petite
troupire?... C'est que a connat le service et la discipline
militaire. Voyons, embrasse-moi: et dis-moi ton mot d'ordre dans le
tuyau de l'auditoire...

Acacie embrassa monsieur son pre avec une docilit charmante...

Le tendre et paterne gelier continua...

Pour lors, je vous disais donc que je pris, pas plus fier que a, le
grade de gelier de Saint-Thomas, chez le Danois... Pardieu! que je
pensai: tu as quitt la France, Barnab, parce que tu ne pouvais plus
casser les reins au Prussien,  l'Allemand et au Danemarck. Eh bien! tu
auras  prsent au moins la satisfaction d'en bourrer quelques-uns de
ces godichons-l dans ta niche  rats; car  Saint-Thomas on trouve des
rognures de toutes les nations  mettre au colombier... C'est toujours
la guerre aux malins que je fais ici pour le compte de la France, et les
coups de clef ont remplac l'action militaire de la baonnette...

--C'est au mieux, mon brave M. Barnab: c'est mme une fort jolie
retraite que vous vous tes donne l; mais j'ai une affaire aussi et
une affaire trs pressante  vous conter: il s'agit de la vie d'un
homme.

--Et qu'est-ce que c'est que a que la vie d'un homme, quand c'est ma
vie  moi dont je vous parle!... Silence dans les rangs!... On ne parle
pas sous les armes quand le colonel commande... Acacie, versez-nous
encore un petit verre de Porto dans nos grandes moques... Bien, c'est
cela, la belle cantinire du premier rgiment de la vieille garde de la
prison... Tenez, cette petite fille que vous voyez l est  moi,  moi
tout seul et en proprit encore, attendu que c'est moi qui me suis
donn la peine de la faire,  moins que cependant sa pauvre dfunte
mre...

--Elle est charmante, mademoiselle Acacie.

--Elle est charmante! parbleu, c'est une belle chose que vous croyez
peut-tre lui avoir dite l? Si vous prenez celle-l pour un compliment,
vous! il y a dix-sept ans que c'est connu... Mais puisque vous tes si
malin, je parie tout ce qu'on voudra, que vous ne devineriez jamais
pourquoi elle s'appelle Acacie, cette petite brune-l de ma faon?

--Non; mais on peut dire du moins, quelque joli que soit son nom, qu'il
est encore moins joli que celle qui le porte.

--Tur lu tu tu! en avant donc encore les complimens comme s'il en
fusillait! Voil bien les conscrits de mon temps, des douceurs et
toujours des douceurs et puis rien du tout! Je l'ai baptise moi-mme,
puisqu'il faut vous le dire, je l'ai baptise du nom d'Acacie, parce que
_l'acacia_ est mon arbre  moi... Y tes-vous  prsent, devineur de
pommes cuites quand elles ne sont pas crues?

Ce mot du gelier me remettant en mmoire que j'avais eu, en France,
l'honneur d'tre reu maon, je me mis  faire  mon cerbre tous les
signes de reconnaissance que je pus me rappeler. Acacie ne devinant pas
le motif de mes grimaces et de celles que son pre cherchait  m'envoyer
de son ct pour rpondre  mes avances maonniques, se prit  rire
comme une folle... Mais le gelier, voyant probablement une profanation
dans l'hilarit de sa fille, termina cette scne tlgraphique en criant
d'une voix grave: Silence, petite: ceci ne vous regarde pas: c'est du
trop profond pour vous... Oh! vous tes de l, mon frre! reprit-il en
s'adressant  moi; vous en mangez, je le vois bien, et vos frres
doivent vous reconnatre pour tel; mais, voyez-vous, on est frre ici
jusqu'aux cordons de la bourse et au trou de la serrure... Cependant
expliquez-moi toujours votre affaire, si vous en avez une, en attendant
que nous ayons fini cette bouteille...

--Ce ne sera pas long, monsieur Barnab, puisque vous voulez bien
m'entendre... Vous avez ici un prisonnier...

--J'en ai cent, et tous  moi encore: c'est mon rgiment...

--Celui dont je veux vous parler tait officier sur le corsaire
_l'Oiseau-de-Nuit_.

--Ah! pour celui-l je ne l'aurai plus demain... Et il m'a dj t
recommand. Il y en a dix-sept de cette compagnie  qui j'ai fait faire
la barbe et la toilette pour demain, afin qu'ils puissent se prsenter
dcemment  l'exercice...

--Eh bien! c'est ce jeune prisonnier, un de ceux qui doivent tre
excuts demain, que je veux sauver avec votre protection.

--Impossible! mon bel enfant! impossible! c'est justement celui-l
qu'une comtesse ou une marquise de _Mistenflte_ m'a recommand
expressment... de ne pas laisser dserter, quand ce serait pour toutes
les mines d'or de l-bas.

--Et que vous a donn la comtesse pour cet affreux service?

--Elle m'a promis, pour cet _affreux service_, cinq doublons de
gratification et son estime, c'est--dire, cinq doublons net. Et pour
tre plus sr de toucher le prt, j'ai mis mon officier de pirates  la
double chane et dans le numro dont voici la clef. Un vrai bijou de
logement pour les arrts forcs d'un sous-lieutenant de Saint-Cyr qui a
t voir les filles en oubliant de payer le dgt.

--Et moi, je vous donne dix doublons comptant pour ravoir le prisonnier,
et, de plus, cette bague pour votre jolie Acacie...

--Donnez toujours, mon brave, donnez; mais brosse pour mon prisonnier!
Il est bien trop gentil, le garnement, pour qu'on le laisse partir comme
cela, ce bel oiseau. Il a pirat sur mer et on le piratera sur terre:
ceci est _Arhusmtique_, comme un et un font deux.

Acacie venait de jeter un coup-d'oeil sur la bague que je montrais, elle
avait souri ensuite; je lui fis un signe, et elle me rpondit en
m'engageant par un geste de la main  attendre encore et  prendre
patience...

Barnab continua:

Ah! vous avez cru peut-tre que parce que je suis bon enfant, vous
pourriez entrer en conversation avec moi sur l'article de ma consigne,
et me faire faire plus de quinze pas en dehors de ma gurite... bonsoir,
l'ami... bonsoir: il pleut trop, vous repasserez demain... On est
gelier parce qu'on trouve sa vie  gagner dans ce mtier-l... On fait
des signes  un frre, parce que les frres sont toujours des frres,
quand a ne dpasse pas les grimaces portes sur le diplme et
l'exercice de peloton du vnrable de la respectable _et ctera_,
suffit... Mais quand le rglement du poste est affich  la porte du
corps-de-garde, Jean-fesse qui donne le mot d'ordre  l'ennemi... C'est
ma maxime  moi, c'est ma maxime... Entendez-vous, conscrit,
entendez-vous?...

En ce moment-l mme, Acacie m'indiqua par un geste dont je saisis tout
de suite l'intention, de m'en aller; je pris mon chapeau pour faire
semblant de sortir: un autre geste de la jeune fille me fit entendre,
aprs ce premier mouvement, qu'il fallait rester, et  la lueur
incertaine de la lampe qui se consumait auprs de la bouteille du
gelier, j'allai me nicher dans un coin du lugubre appartement qui
servait de salon de rception  l'illustre Barnab...

Celui-ci me croyant dj loin, causa encore quelques instans avec sa
fille sur ce qu'il appelait ma retraite prcipite avec perte... puis
accabl sous le poids du vin et du sommeil, il finit par laisser tomber
sa tte appesantie sur la table, et par s'endormir comme un bienheureux,
entre sa bouteille vide, ses deux verres renverss et sa lampe huileuse.
Mais avant de s'abandonner tout--fait  l'assoupissement contre lequel
il luttait en draisonnant depuis une demi-heure, il avait eu le soin de
s'emparer d'une des mains de son Acacie, qu'il tenait serre contre ses
genoux avins et nonchalamment tendus sous la petite table.

L'argus repu ronfla bientt de manire  branler les murs de sa
gele... Acacie, profitant de ce moment favorable si impatiemment
attendu par moi et peut-tre par elle, se met, sans faire le moindre
mouvement, sans dranger sa main de la main de son pre,  appeler 
demi-voix: Bartholomo, Bartholomo!

Un grand et jeune multre sortant de je ne sais quel recoin, tout
dhaill, tout nonchalant, aux trois quarts endormi encore, se prsente
en billant devant la jeune fille...

Que voulez-vous, matresse? lui dit-il.

--Bartholomo, lui demanda Acacie, voulez-vous gagner cinq doublons?

--Cinq doublons? Je veux bien, matresse, o sont-ils?

Je montrai alors les cinq doublons au multre hbt dont les yeux se
rouvrirent tout--fait  l'aspect de cet or.

Et que faut-il faire pour cela? ajouta-t-il, et sans perdre mes cinq
doublons de vue...

--Il faut me suivre tout--l'heure au numro trois, et prendre la place
de l'officier pirate pour la nuit... pour la nuit seulement...

--De l'officier qui va tre pendu demain, matresse?... Mais si on me
trouve  sa place, pourra-t-on me pendre aussi?

--On vous donnera vingt-neuf coups de fouet, et vous aurez vos cinq
doublons...

--Et je ne serai pas pendu, n'est-ce pas,  la place de l'officier?

--Que vous tes imbcile, Bartholomo! Vous n'aurez qu' ne rien dire et
qu' faire semblant de dormir quand mon pre fera sa ronde,  minuit,
comme il ne manque jamais de le faire. Il vous prendra pour le
prisonnier... Vous entendez bien, n'est-ce pas?

--Oui, matresse, j'entends bien.

--Et demain quand l'erreur sera reconnue, vous aurez vos cinq
doublons... Pourvu que vous ne disiez rien contre moi sous le fouet,
vous entendez... Voil les cinq doublons que vous aurez...

--Et un quatre piquets[2], moi je le veux bien, matresse.

  [2] _Quatre-piquets_, mot dont on se sert pour dsigner la correction
    de vingt-neuf coups de fouet que l'on fait donner aux esclaves.

L'affaire, mon affaire, celle du pauvre Banian, venait d'tre faite
entre l'intelligente fille et le stupide Bartholomo... Je croyais
n'avoir plus que mes doublons  donner, et  attendre le succs de la
tourne des deux librateurs, au numro trois... Acacie me fit signe
d'approcher d'elle... J'excutai l'ordre qu'elle venait de me donner
d'un mouvement de tte et d'un coup-d'oeil. Elle prit ma main, retira
doucement la sienne de celle de son pre pour glisser mes doigts
tremblans sous ceux de l'impitoyable gelier, et elle me dit alors:
N'ayez donc pas peur ainsi! Il ne se rveillera qu' minuit, et dans un
moment je vais venir reprendre ma place...

Acacie, en achevant de prononcer ces derniers mots, promne dlicatement
la main qu'elle venait de dgager, sur le lourd trousseau de clefs de
Barnab, et elle en dtache, avec l'adresse d'une fe, la double clef du
numro trois... Elle fait un geste imprieux  Bartholomo: l'esclave la
suit en baissant la tte. Tous deux disparaissent dans un sombre couloir
du fond qu'claire  peine la faible lueur de la lampe de la gele, et
ils me laissent seul, debout prs du gelier endormi, seul, tenant du
mieux possible ma main crispe sous la main brutale du tyran de la
prison.

Les minutes que je passai dans cette position cruelle, me parurent des
heures entires... A chaque mouvement que faisait le dormeur,  chaque
ronflement qui s'chappait de sa pesante poitrine, ma main tremblait de
manire  le rveiller tout--fait, et alors je sentais ses doigts
noueux s'allonger pour saisir plus fortement les miens ou pour treindre
plus tendrement la main qu'il croyait tre celle de son Acacie...
J'aurais donn tout au monde pour tre dlivr du supplice que mon
bourreau endormi me faisait subir sans le savoir... Au bout d'un quart
d'heure de torture enfin, je crus entendre du bruit dans le couloir du
fond: mes cheveux se dressrent sur ma tte... Le gelier s'apercevant,
mme dans l'instinct animal de son sommeil, du mouvement que je n'avais
pas t matre de rprimer, murmura quelques mots, releva sa tte
alourdie, et aprs un moment d'incertitude et d'hbtement, laissa
retomber son front sur la table... Je respirai...

Le bruit que j'avais entendu avait cess tout--coup. Il se renouvela
bientt. Le frottement de quelques pas longs, timides, incertains, vint
frapper mes oreilles de plus prs... Je tournai la tte du ct du
couloir, et un autre homme que Bartholomo suivait la jeune
libratrice... Cet homme, c'tait le Banian, qui, en m'apercevant dans
la posture que je continuais  garder par prudence, tomba  mes genoux
sans profrer un mot, sans laisser chapper un soupir...

Acacie, la bonne Acacie, s'approche de moi en souriant pour reprendre la
place qu'elle m'avait confie pendant son absence... Je passai  l'un
des doigts de la main qu'elle avait libre, l'anneau promis, le prix
attach  sa belle action, et dans la poche de son tablier je laissai
tomber quelques doublons... Je baisai mme, je crois, avec bonheur, la
main et la bague... Et saisissant ensuite mon Banian comme la proie sur
laquelle j'avais si long-temps compt, je sortis avec mon trsor de la
terrible gele de Saint-Thomas, pour perdre bientt de vue Acacie qui
continuait  sourire en nous regardant fuir et en tenant toujours sa
jolie main dans la redoutable main de son pre...




XXI

        Et cette tte, c'est moi qui l'ai sauve!

        (Page 161.)

Nouvelle rencontre:--autre embarras;--seconde vasion par mer;--adieux 
Saint-Thomas.


Eh bien! demandai-je  mon homme une fois dans la rue et loin de la
prison; que pensez-vous de celle-l?

--Je pense, me rpondit-il avec des larmes dans la voix, que vous tes
un Dieu et que vous venez de faire un miracle pour moi...

--Un miracle, eh non! il n'est pas fait encore, et tant que je ne vous
aurai pas embarqu je ne serai pas tranquille!

--Embarqu, s'cria  ce mot le fugitif, et pour o?

--Pour la Cte-Ferme!

--Et peut-tre encore sur quelque autre corsaire! Oh! non, de grce, mon
gnreux librateur. Je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance;
mais si, pour vous en donner une preuve, il fallait retourner  bord de
quelque forban, tenez, j'aimerais mieux vous dsobir, quelque chose
qu'il m'en cott, et mourir!

--N'ayez aucune crainte, venez toujours et ne nous arrtons pas ainsi au
milieu de la rue o l'on pourrait nous remarquer et couter notre
conversation... C'est  bord d'un paisible bateau caboteur, et non plus
sur un pirate, que je vais vous conduire. Je vous en donne ma parole
d'honneur. Les conditions de votre passage pour la Guayra ont t faites
entre le capitaine qui vous attend et moi... Une fois rendu l et
tout--fait dpays, il vous sera facile, avec le peu d'argent que je
viens vous prier d'accepter, de vivre en toute scurit, et peut-tre
mme dans une certaine aisance, pour peu que vous sachiez profiter des
leons du pass et prendre la peine de travailler...

--Oh! pour travailler, ce n'est pas cela qui m'embarrasse... Mais
coutez, puisqu'il faut vous l'avouer, et que vous avez encore la bont
de m'entendre, je crains, presque autant que la mort  laquelle je viens
d'chapper, un nouveau voyage sur mer. C'est que j'ai t si malheureux
aussi dans les deux seules campagnes que j'ai faites!

--Oh! ma foi, que vous ayez ou que vous n'ayez pas de vocation pour un
troisime voyage, il faut bien cependant vous dcider  mettre encore
une fois le pied  la mer, et cela le plus tt possible; car il n'y a
plus moyen de rester ici pour vous, et il y a mme danger  cheminer
lentement comme nous le faisons vers le rivage o la barque nous attend.
Vous ne savez donc pas que la comtesse est ici et qu'elle a pouss la
vengeance jusqu' payer le gelier et des surveillans pour que vous ne
puissiez pas lui chapper?

--Pardonnez-moi, je l'ai su; mais la comtesse ne m'a pas reconnu  bord
parmi les forbans, et ici elle n'a pu russir  me voir en face, malgr
l'envie qu'elle avait de venir jouir de mes maux en me contemplant dans
les fers... Grand Dieu! si elle avait su qui j'tais!...

--Silence! silence!... m'criai-je en ce moment. Abaissez comme moi
votre chapeau sur vos yeux, et cessons de parler franais... Oui...
oui... C'est justement elle et son pre que je crois voir venir 
nous...

--Et qui, elle? me demanda tout bas mon compagnon dj tremblant comme
la feuille...

--Eh! la comtesse elle-mme... Chut! prenons vite l'autre ct de la rue
o il y a le plus d'obscurit.

Je ne m'tais pas tromp, c'tait bien la comtesse de l'Annonciade que
j'avais reconnue, venant dans la mme rue que nous et suivant la
direction oppose  celle que nous avions prise pour aller vers le bord
de la mer. Marchant lentement  ct de son pre et accompagne de ses
ngres et de ses ngresses, elle nous croisa  quelques pieds de
distance; mais avant d'tre rendus assez prs d'elle pour reconnatre le
son de sa voix,  chaque pas qu'elle faisait vers nous, je sentais 
l'agitation nerveuse de mon compagnon,  qui j'avais fait prendre mon
bras, la peur qui allait chez lui en augmentant et qui devint telle
qu'elle me parut lui avoir t enfin l'usage de ses jambes. Je fus
oblig mme de le soutenir pendant un instant pour donner  l'motion
qu'il prouvait le temps de se dissiper un peu, une fois que le danger
de la rencontre se trouva pass.

Cette leon inattendue que venait de lui donner la frayeur ne me fut pas
au surplus inutile pour le dterminer  quitter Saint-Thomas. Mon
loquence aurait eu probablement beaucoup de peine  vaincre sa
rpugnance pour le nouveau voyage de mer que je lui avais prpar; mais
la vue de la comtesse le dtermina tout--fait  cder  mes pressantes
sollicitations. Quand son vanouissement fut dissip, je ne trouvai plus
en lui qu'un homme rsign  braver plutt les chances de la navigation,
que le danger d'une autre rencontre avec son ancienne conqute.

Un autre incident, pour le moins aussi terrible que celui qui venait de
s'offrir  nous, se prsenta dans notre court trajet de la prison au
bord du rivage. En passant sur une petite place qu'il nous fallait
traverser, et dont je ne me rappelle plus le nom, nous remarqumes une
douzaine de ngres qui,  la lueur de leurs torches fumeuses,
s'occupaient gaiement  dresser une espce de thtre en bois. Un groupe
assez nombreux d'esclaves paraissait suivre avec curiosit le travail de
ces ouvriers nocturnes. Quelques-uns d'entre eux faisaient,  voix
haute, des observations sur la construction de la machine que l'on
levait. Nous nous arrtmes une minute pour regarder aussi et pour
couter ce que disaient les esclaves... C'tait l'chafaud que l'on
dressait pour les pirates, et c'tait de l'excution qui devait avoir
lieu le lendemain, que s'entretenait la foule.

Le Banian avait tout devin, tout compris avant moi. Il s'vanouit
tout--fait  mes cts  l'aspect de l'chafaud sur lequel il tait
destin  figurer il y avait encore deux heures... Je ne savais comment
faire avec un homme que j'tais oblig de soutenir debout comme un
cadavre, et qu'il m'aurait fallu emporter sur mes paules pour achever
le trajet qui nous restait  faire... Une pluie furieuse, une onde que
le ciel sembla nous envoyer en ce moment pour nous tirer d'embarras,
fondit sur la foule qu'elle dispersa en un clin-d'oeil, teignit les
torches, mouilla jusqu'aux os mon compagnon vanoui et moi, et peu  peu
rendit l'usage de ses sens au malheureux dont la figure se ranimait sous
les gouttes de pluie bienfaisantes de ce grain tutlaire...

Marchons, marchons, lui dis-je, ds que je crus trouver en lui assez de
forces, marchons... L'chafaud est l, vous l'avez vu: le grain est
pass, et la comtesse peut-tre nous suit... Marchons...

Elle nous suivait effectivement sans que je l'eusse vue nous suivre...
Un secret pressentiment, ou l'envie de donner le courage de la peur 
mon malheureux fugitif, m'avait inspir ce mot.

Le Banian marcha. Nous arrivmes enfin sur le bord de la mer, entre les
tas de planches et les amas de marchandises dont le rivage tait
couvert... Je cherchai des yeux et dans l'obscurit le capitaine
caboteur qui devait nous attendre  l'endroit mme o nous nous
trouvions...

Un homme qui sortait de dessous une de ces piles de planches o
probablement il avait t se rfugier pendant l'onde, se prsenta 
nous: il s'approcha et nous regarda sous le nez: le Banian se remit 
trembler; pour cette fois il dut se croire perdu... Il n'y eut que
lorsqu'il entendit l'homme me dire: Ah c'est vous, monsieur! que je le
sentis se redresser sur ses jarrets chancelans.

--Eh oui, c'est moi, rpondis-je au patron caboteur. Vous ne m'attendiez
pas sitt, n'est-il pas vrai?

--Non, me dit-il; mais cependant j'avais fait venir mon petit canot 
terre pour plus de prcaution; tenez, le voil amarr l  la lune, avec
le mousse qui ne l'a pas quitt... Lequel de vous s'embarque, messieurs?

--C'est monsieur.

--Allons, qu'il soit le bien venu: la brise est ronde; la grainasse a
clairci et rafrachi le temps... Je n'ai plus qu'une amarre  larguer
pour appareiller; mon ancre est  bord depuis que vous m'avez parl...
Allons, messieurs, embarquons-nous; une heure de gagne est quelquefois
l'heure qui sauve la vie... Embarquez...

Le Banian n'avait plus de voix... Je lui remis dans la main la somme qui
pouvait lui tre ncessaire pour payer le reste de son passage et pour
se dbrouiller un peu  son arrive  la Guayra... il me sauta au cou en
sanglotant, mais sans pouvoir parler; je l'embrassai, ma foi, comme on
embrasse un homme que l'on vient d'arracher  l'chafaud... Le patron,
qui attendait la fin de nos adieux pour se rendre  bord dans son petit
canot, nous cria  deux ou trois reprises encore: Allons,
embarquons-nous, une heure de gagne est l'heure qui quelquefois sauve
la vie... J'aidai mon prisonnier vad  s'embarquer dans le canot: le
patron me souhaita le bonsoir... Et pour la seconde fois je confiai aux
flots et au hasard les destines du pauvre Banian.

En voyant la chaloupe du caboteur fuir dans l'obscurit, et le caboteur
lui-mme livrer bientt ses voiles  la brise de terre pour gagner le
large, je restai plong dans les rflexions assez tristes que
m'inspirait en ce moment le brusque dpart du prisonnier que je venais
de dlivrer si miraculeusement. Long-temps probablement j'aurais gard
l'attitude mditative que j'avais prise sur le rivage, sans le bruit que
firent les pas de quelques personnes qui s'avanaient vers le point mme
o j'tais demeur aprs avoir embarqu le Banian dans le canot...
Arrach  ma rverie par l'approche de ces importuns, j'allais me
retirer pour retrouver l'htel o j'tais descendu, lorsqu'une main
lgre me frappant sur le bras, me fit tourner la tte vers l'individu
qui venait de m'aborder aussi familirement: c'tait une femme, et je
reconnus presque aussitt que cette femme tait la comtesse. Un homme
l'accompagnait et s'tait arrt  quelques pas d'elle, au moment o
elle s'tait approche de moi.

Et que faites-vous si tard au bord de la mer, monsieur le voyageur
mystrieux? me demanda-t-elle.

--Ma foi, madame, lui rpondis-je en me remettant un peu du trouble que
m'avait caus son apparition, je pourrais vous faire, je crois, la mme
question, dans le moment actuel.

--Oh! ma rponse  moi sera facile, reprit-elle avec vivacit. Vous
savez bien que j'exerce et que je me suis impos, jusqu' mon dpart de
Saint-Thomas, une mission de surveillance qui, Dieu merci, finira
demain! J'ai dix-sept prisonniers  garder, et j'en cherche un qui vient
de s'chapper de la gele.

--Qui vient, dites-vous, de s'chapper de la gele?

--Oui, de la gele, d'o je sors  l'instant mme et o son vasion a
rpandu l'alarme.

--Le ciel en soit lou! c'est une tte de moins que le bourreau aura 
trancher demain!

--Oui, et un crime de plus qui restera impuni... Mais d'o vous vient
donc aujourd'hui cette commisration pour d'infmes pirates qui n'ont
que trop mrit le sort qu'on leur prpare?

--Ma foi, je vous avouerai qu'en me rendant ici, j'ai vu se dresser un
chafaud, et que cet aspect a suffi pour m'pouvanter.

--Ah! c'est donc vous que j'ai vu passer tout--l'heure avec une autre
personne... Je ne m'tais donc pas trompe!... Mon pre, mon pre,
s'cria-t-elle en s'adressant au vieillard qui s'tait tenu  quelques
pas de nous, c'taient eux, voyez-vous, qui passaient auprs de nous! Et
avec qui tiez-vous encore, s'il vous plat, monsieur, quand j'ai eu le
plaisir de vous rencontrer?

--Avec un de mes amis que je viens d'embarquer pour Porto-Rico.

--Sur ce petit navire, sans doute, qui ne fait que d'appareiller?

--Oui, sur ce petit navire-l mme, madame.

--Et c'tait un de vos amis, dites-vous?

--Oui, madame, un de mes amis.

--Oh! non, non; vous vous trompez: ou vous voulez me tromper: vous ne
pouvez pas avoir d'amis de cette espce-l... C'tait le prisonnier qui
manque  la gele...

--Quelle ide trange! Rien, ce me semble, ne peut vous porter 
concevoir un soupon aussi ridicule, permettez-moi de vous le dire!

--Ridicule, oui; ce soupon peut vous paratre tel,  vous; mais quelque
ridicule que vous soyez en droit de le trouver, je vais l'claircir 
l'instant mme.

--Et comment cela, s'il vous plat?

--Vous allez le savoir... Dans une heure, un btiment expdi par ordre
de monsieur le gouverneur, aura rejoint le navire sur lequel vous avez
cru offrir un refuge assur  votre fugitif...

--Ce moyen pourrait peut-tre tre tent, cependant j'en doute encore.
Mais il serait indigne de vous et il n'aboutirait  rien... Vous
russiriez tout au plus  faire revenir le navire, et vous ne trouveriez
pas  bord ce que vous auriez eu le dsagrment d'y chercher.

--Et pourquoi cela?

--Parce que votre supposition est fausse et que la personne que j'ai
embarque n'est pas celle que vous cherchez avec tant de persistance et
de cruaut.

--Eh bien! c'est ce que nous allons voir!... Maintenant ce n'est pas
seulement ma vengeance qui se trouve intresse  pntrer ce mystre,
c'est mon amour-propre que vous forcez  prendre ce parti dsespr...
L'vasion du coupable fera perdre sa place au concierge imbcile qui
s'est laiss tromper ou corrompre. Et le coupable lui-mme n'chappera
pas  mon juste ressentiment... Mon pre, allons tout de suite prvenir
le gouverneur; il faut qu'il soit instruit de cet vnement et que toute
l'le nous prte assistance pour retrouver la trace du criminel qui
vient de nous chapper.

--Puissent vos recherches, madame la comtesse, et tout le bruit inutile
que vous allez faire, vous convaincre de mon innocence dans toute cette
affaire qui parat vous tenir si fort  coeur!

--Un mot, monsieur, un mot seulement, avant que je ne vous quitte pour
courir au gouvernement... Quel tait cet homme?

--Je vous l'ai dj dit, madame.

--Non, vous avez voulu me donner le change... votre main tremble trop et
votre voix est trop mue pour que vous m'ayez dit la vrit!... C'tait
mon prisonnier!

--Et quand cela serait, quel intrt aurais-je maintenant, je vous le
demande,  vous cacher la vrit, et par quel moyen parviendriez-vous 
empcher le succs de ma tentative?

--Quel intrt, dites-vous? mais celui de gagner du temps et de retarder
le dpart du btiment que je puis envoyer  la poursuite du coupable...
Mais coutez, malgr la cruaut dont vous m'accusez avec un si trange
emportement, je veux bien consentir  ne pas pousser ma vengeance
jusqu' la dernire inflexibilit; mais je mets une condition  ma
tolrance: c'est que vous m'avouerez que vous tiez complice de cette
vasion, en me donnant le nom du prisonnier que vous tes parvenu 
soustraire  la surveillance du gelier.

--C'est--dire que c'est un renseignement certain que vous cherchez pour
vous aider dans la chasse que vous voulez faire donner  cet infortun?

--Un tel soupon m'offense trop pour que j'y rponde autrement qu'en
vous jurant ici, sur l'honneur de ma famille, que si vous convenez de
tout, je ne ferai aucune dmarche pour mettre la justice sur les traces
du fugitif ou mme pour l'inquiter dans sa fuite.

--Vous me le jureriez par l'honneur de votre famille et de votre nom?

--Ah! c'tait donc le prisonnier qui me manque!

--Je n'ai rien dit encore, j'attends votre parole d'honneur.

--Eh bien! je m'engage sur l'honneur  ne faire aucune dmarche qui
puisse contrarier le projet que vous venez de mettre  excution.

--En ce cas-l aussi, je vous avouerai maintenant que l'homme dont j'ai
favoris l'vasion est le prisonnier qui vous manque et que j'ai russi
 dlivrer  l'insu du concierge Barnab.

--L! j'en tais sre; et tellement mme que sans cette onde maudite
qui est survenue au moment o je vous ai rencontr dans la rue, je ne
vous aurais pas quitt d'un pas. Ciel! est-il possible que cette onde
soit venue justement comme pour me forcer  vous perdre de vue! sans
cela, vous n'auriez pu russir  l'embarquer, je vous le jure... Et quel
est son nom?

--Son nom est encore un mystre. Je ne me suis pas engag  vous le
dire.

--Je le sais!

--Vous le savez! pourquoi exiger alors que je vous le dise?

--Pour mieux confirmer mes soupons et la certitude que j'ai acquise.

--Eh bien! qui pensez-vous que ce prisonnier puisse tre?

--Un de vos amis.

--Cette conjecture ne prouve pas encore que vous sachiez son nom. Vous
pensez bien qu'il n'y a que pour un ami que l'on puisse tenter ce que je
viens de faire pour ce malheureux.

--Un de vos amis qui a fait la traverse avec nous, du Hvre  la
Martinique?

A ce mot, je crus, et non pas sans frayeur, que la comtesse tait
instruite de tout et qu'elle ne connaissait que trop bien le malheureux
que je venais de soustraire  sa vengeance et  la mort. Je n'osai plus
lui rpondre, elle continua:

--Ah! vous avez cru cacher  ma pntration le nom du criminel que vous
tiez parvenu  ravir  ma vigilance! Mais vous devez tre convaincu
maintenant que s'il est encore possible de me surprendre, il est un peu
plus difficile de m'abuser long-temps. Au reste l'intrt que vous avait
tmoign le despote pendant la traverse, mritait bien un pareil acte
d'obligeance de votre part. Vous vous tes montr reconnaissant en lui
conservant la vie; il n'y a rien que de trs honorable pour vous dans
une telle conduite.

--Mais de qui donc encore voulez-vous parler? demandai-je  la comtesse
en devinant qu'elle se trompait dans ses conjectures.

--De qui? ah! vous voulez encore me faire perdre la piste! il est trop
tard, monsieur le mystrieux. L'homme dont je veux parler est celui qui
a tenu,  son bord, la conduite d'un pirate, et qui a prlud 
l'honorable profession qu'il a embrasse par la suite, en nous rendant
tmoins de sa cruaut, en abusant de la manire la plus atroce de son
autorit et de la faiblesse de son malheureux quipage!

--Le capitaine!

--Oui, votre capitaine Lanclume, lui-mme... Oui, faites l'tonn
maintenant, je vous le conseille; comme si je ne l'avais pas reconnu
dj au nombre des forbans du corsaire qui nous a arrachs  nos
familles pouvantes...

--Le capitaine Lanclume... Je vous jure que vous tes, madame, dans
l'erreur la plus complte et que ce n'tait pas lui...

--Qui tait-ce donc, alors?

Je restai muet  cette question soudaine qui me mettait ou dans la
ncessit fcheuse d'avouer la vrit, ou dans l'embarras de laisser la
comtesse dans l'erreur qui l'abusait sur le compte du brave capitaine...
Je me tus encore, ne trouvant rien  rpondre. Elle reprit:

Et fallait-il, pour savoir ce qu'il serait capable de faire un jour,
autre chose que la manire dont ce fanatique _Napoloniste_ a trait,
pendant tout le voyage, cet infortun jeune homme qu'il a forc ensuite
 dserter de son btiment...

--Gustave le cuisinier?

--Oui, ce pauvre M. Gustave... Aprs des procds semblables, est-il
donc si surprenant que l'on se livre  ce qu'il y a de plus affreux au
monde, et que l'on immole de faibles femmes sans dfense, comme on a
sacrifi un pauvre jeune homme sans appui, sans protection... Il n'y a
eu dans le fait de ce pirate, au surplus, qu'une chose fort ordinaire.
On ne devait rien attendre de mieux d'un _Napoloniste_ comme lui: tel
hros, tel imitateur; ou, comme on dit dans notre pays: tel Dieu, tel
saint!... Enfin, que voulez-vous! il est parti, il n'y a rien maintenant
 y faire, qu' me consoler demain en voyant les seize autres condamns
qui n'ont pas trouv comme lui de nobles librateurs, expier sur
l'chafaud que leur sang va souiller, leur crime et celui de leur
affreux complice... C'est un spectacle que j'ai assez long-temps attendu
et assez chrement pay, pour avoir le droit d'en jouir tout  mon aise.

--Beaucoup de plaisir que je vous souhaite, madame. Quant  moi qui n'ai
pas les mmes reprsailles que vous  exercer envers ces pauvres
diables, je partirai demain de Saint-Thomas avec le jour et avant
l'excution, satisfait d'avoir rachet une tte du supplice et d'avoir
ainsi pay ma dette  l'humanit...

--Eh bien! s'cria la comtesse avec la plus vive exaspration, voil ce
qui me rvolte et qui me met hors de moi! Depuis qu'ici je poursuis les
brigands qui nous ont si lchement immoles, moi et mes amies,  leurs
sanguinaires fureurs, c'est que nulle part, c'est que dans aucune me je
n'ai trouv pour les criminels les ressentimens trop lgitimes que
j'prouvais en pensant  leurs crimes. Partout, au contraire, je n'ai
rencontr qu'indiffrence pour moi et que piti pour ces hommes affreux.
Oh! si quelques voleurs de grands chemins, cent fois moins coupables
qu'eux, avaient t arrts demandant aux voyageurs la bourse ou la vie,
toute la socit se serait leve pour crier vengeance et rclamer un
chtiment exemplaire, une punition soudaine et terrible. Mais pour des
pirates, la socit et l'autorit mme n'ont tmoign que de
l'indulgence: Il me semble mme que quelque chose d'inexplicable ait
anobli aux yeux de la justice et des habitans de Saint-Thomas, les
forfaits contre lesquels j'appelle de toutes mes forces la svrit des
lois, et je me suis trouve presque rduite  penser que les bandits et
les assassins sur mer, jouissaient d'une impunit que l'on se serait
fait un crime d'accorder  des brigands et  des voleurs de grandes
routes. Juste Dieu! pourquoi donc faut-il que je ne puisse pas devenir
homme pour quelques heures seulement, et que mon pre soit trop vieux
pour excuter le projet que j'avais conu!... Le gouverneur lui-mme
m'aurait rpondu des lenteurs mortelles de ce procs qu'il a si
long-temps diffr avec la plus coupable et la plus inconcevable
ngligence... Mais le ciel en soit lou! mes tourmens touchent  leur
fin et ma juste vengeance va s'accomplir: vingt-quatre heures encore, et
je quitterai cette terre maudite, satisfaite et venge... Venez, mon
pre, retirons-nous et laissons monsieur aux douces rflexions que sa
_bonne oeuvre_ lui rserve sans doute pour le reste de la nuit. Notre
prsence qui n'a pu dconcerter le plan qu'il vient d'excuter avec une
si heureuse habilet, lui deviendrait maintenant importune, et c'est
bien assez pour nous qu'elle ait t trop tardive.

La vindicative Colombienne s'loigna avec son pre, me laissant, comme
elle venait de le dire ironiquement, tout entier  mes rflexions.

Parbleu! pensai-je, cette ide qu'elle a eue de songer au capitaine
Lanclume, pour l'accuser  la place du Banian de tous les mfaits qui
pesaient rellement sur la tte de celui-ci, est arrive fort  propos
pour m'pargner l'embarras d'avoir quelque coupable  lui nommer. Je ne
sais trop, ma foi, sans cette heureuse mprise, ce que j'aurais pu lui
dire pour me tirer de presse? Lui avouer la vrit, 'aurait t mettre
cette jeune Nmsis sur les traces du coupable, qu'elle aurait pu faire
poursuivre et harceler jusque dans la retraite que je lui avais
ouverte... Et puis, d'ailleurs, je sens qu'il m'en et cot pour
dtruire d'un seul mot l'illusion qui semble protger encore dans son
coeur le tendre souvenir qu'elle a conserv de M. Gustave... Oh si la
sentimentale comtesse avait appris subitement le nom du vrai coupable,
quelle figure elle et faite! Je crois, ma foi, que sans le danger qu'un
aveu sincre et pu faire courir  mon protg, je me serais donn le
plaisir de dsenchanter cette beaut altire en lui disant: Eh bien! ce
jeune homme, que vous accusez le capitaine Lanclume d'avoir trait si
inhumainement, c'est ce mme officier pirate qui vous a conduite  bord
du corsaire o vous avez prouv les outrages pour lesquels vous
demandez justice et chtiment, et ce capitaine Lanclume  qui vous
attribuez une partie de vos malheurs, n'a plus entendu parler de vous
depuis qu'il vous a quitte  la Martinique... Quel bouleversement se
serait opr  ces mots dans les ides de la comtesse de l'Annonciade!
Il me semble voir tout son corps trembler, la voix lui manquer et son
exaltation redoubler contre les forbans... M. Gustave, le romantique et
intressant Gustave Ltameur devenu pirate, et se dguisant en noble et
galant officier franais pour enlever son ancienne et tendre amante!...
Vraiment, je regrette, en y pensant encore, de n'avoir pu me procurer le
plaisir de dsillusionner la petite comtesse, et de me venger de la
torture morale qu'elle m'a fait subir par ses importunes questions, en
lui faisant prouver  mon tour le supplice d'un dsappointement total,
d'un dsenchantement impitoyable... Mais maintenant que je l'ai laisse
bien convaincue de la prsence du capitaine  bord du corsaire et de son
vasion de la prison de Saint-Thomas, si elle allait se mettre en tte
de rvler publiquement ce prtendu fait en faisant peser une accusation
de piraterie sur le compte de ce brave marin...? Oh non! elle ne le fera
pas; et puis quand bien mme elle russirait  causer un peu de scandale
en bruitant cette absurde imputation, rien ne serait plus facile que
d'en dmontrer la fausset, puisqu'il est de notorit que le capitaine
Lanclume tait au Hvre, priv de la facult de naviguer, au moment o
s'est passe, dans les mers du Mexique, l'affaire de _l'Oiseau-de-Nuit_.
Ainsi donc nul danger d'un ct pour le capitaine dans la fausse
accusation de la comtesse, et avantage vident pour le Banian, qui n'a
pas mme t souponn du crime qu'il a commis... Tout a donc t pour
le mieux aujourd'hui, et Dieu aidant, je puis dire n'avoir pas perdu ma
journe... Quinze doublons et ma bague y ont pass toutefois; et c'est
avoir achet peut-tre un peu cher le plaisir d'une bonne oeuvre; mais,
au bout du compte, la jouissance que j'prouve en ce moment ne vaut-elle
pas cent fois l'argent que j'ai dbours pour sauver la vie d'un
malheureux?... Oui, quelque chose me dit l intrieurement que j'ai bien
mrit de l'humanit... Allons nous coucher par l-dessus: nous pouvons
maintenant reposer en paix!

En rentrant  mon htel, je recommandai  l'un des ngres du logis, qui
m'attendait sur la porte, de ne pas oublier de me rveiller de bonne
heure pour partir sur un sloop qui devait faire voile avec le jour pour
remonter  Saint-Pierre... Aprs avoir donn cet ordre, je me jetai sur
mon lit et je m'endormis...

Quand le ngre vint me rveiller en billant et en me disant avec
nonchalance: _Vin vite, mochu, tit navi qu' partir avant vous arriv_,
je le grondai de m'avoir laiss sommeiller si tard; il tait jour dj.

Prends tout de suite mon paquet, lui dis-je, et cours prvenir le
capitaine que je te suis et que je vais m'embarquer  la minute mme.

Il me fallut traverser encore, pour me rendre sur le bord de la mer, la
place o la veille on dressait l'chafaud. Les travaux n'taient pas
encore termins. On aurait dit que les ouvriers prenaient plaisir 
prolonger les prparatifs du grand spectacle promis  la curiosit des
habitans de l'le... Je baissai la tte en courant le plus vite
possible, pour me rendre  l'embarcadre. Mais au moment de dire adieu 
la terre, je ne pus chapper au spectacle d'une autre excution; sur le
sable mme du rivage qui touchait le petit canot qui m'attendait pour me
conduire  bord du paquebot, je vis deux esclaves qui plantaient quatre
longs piquets, presque  mes pieds, et prs de ces quatre piquets un
grand multre tenu en respect comme un patient, entre deux estaffiers
qu' leur costume on reconnaissait pour appartenir  la police du
lieu... Ce grand multre tait Bartholomo, le niais officieux qui, la
veille au soir, avait consenti  prendre, pour mes cinq doublons, la
place du prisonnier vad... En m'apercevant, le pauvre diable me
reconnut, et sans avoir l'air de s'adresser  moi, il s'cria tristement
et par forme d'allusion  sa situation prsente: _C'est quatre piquets
qui gagn actuellement doublons sur dos mou_ (Ce sont les coups de
fouet qui actuellement vont, sur mon dos, gagner les doublons que j'ai
reus). Le coupable fut bientt couch  plat ventre sur le sable entre
les quatre piquets, au moyen desquels on lui attacha au sol les pieds et
les mains. Dans cette posture toute passive, il reut les vingt-neuf
coups de fouet sur lesquels il avait compt; il supporta son chtiment
en hurlant un peu, mais sans laisser chapper aucun mot qui pt
compromettre les complices de son dlit... Une femme assistait au reste
 l'excution: c'tait la jeune Acacie elle-mme; je lui jetai un
coup-d'oeil d'intelligence auquel elle ne rpondit qu'en posant sur sa
bouche, avec un grand air de mystre, le doigt sur lequel brillait
encore la bague que je lui avais offerte pour prix de sa gnreuse
assistance... Je compris  merveille tout ce que m'indiquait ce signe
qui me rvlait surtout le motif de sa prsence au moment du chtiment
du coupable, dont il lui importait tant de prvenir l'indiscrtion ou
les aveux. Une fois les vingt-neuf coups de fouet bien compts et bien
reus, Acacie s'loigna pour retourner  la gele, suivie de
Bartholomo, et moi je m'embarquai pour revenir  Saint-Pierre, enchant
de m'loigner de Saint-Thomas avant le moment o seize ttes allaient
tomber sous la hache du bourreau... Oui, qu'il frappe, me disais-je avec
orgueil, qu'il frappe tant qu'il pourra, que la comtesse mme compte et
recompte le nombre des victimes; il manquera toujours une tte  la
hache du bourreau et au ressentiment de la Judith colombienne, et cette
tte c'est moi qui l'ai sauve!




XXII

        La vrit, monsieur, est une chose assez belle et assez rare,
        pour qu'on accorde une petite rcompense  ceux qui ont le don
        de la deviner et le courage de la dire.

        (Page 198.)

Un capitaine caboteur des Antilles;--le brick _la Mandragore_;--retour 
Saint-Pierre-Martinique;--correspondance de femmes;--la journe du
sentiment;--la devineresse.


Le troisime ou le quatrime jour de notre dpart de Saint-Thomas, en
louvoyant contre la brise alise qu'il nous fallait vaincre pour
remonter  la Martinique, nous fmes,  bord du petit sloop caboteur qui
nous transportait, la rencontre d'un brick qui, en deux ou trois
bordes, nous eut bientt gagn les deux lieues qu'il avait  parcourir
pour nous rallier dans la partie du vent o nous nous trouvions placs
par rapport  lui, quelques heures auparavant.

Le patron tonn de la marche extraordinaire de ce navire, avait tenu
braque sur notre coureur, pendant une bonne heure au moins, la mauvaise
longue-vue dont il ne se servait que dans les occasions solennelles:
c'tait la seule lunette que nous eussions  bord.

Aprs que notre savant pilote eut bien examin le grand brick qui nous
approchait de manire  nous rendre le secours de son instrument embrum
tout--fait inutile, il s'cria avec l'air de la plus vive satisfaction,
et comme si on lui et t un poids de cent livres de dessus la
poitrine: c'est ce coquin de _Trompeloup_! Je reconnais maintenant son
grand sclrat de brick.

Aucun des passagers n'ayant pris la parole pour s'informer de ce que
pouvait tre ce Trompeloup que notre capitaine caboteur paraissait
connatre si bien, je me hasardai  lui demander si la visite que ce
btiment semblait vouloir lui faire devait prsenter quelque danger pour
nous.

Du danger! me rpondit le patron, en allongeant ddaigneusement sa
lvre infrieure pour donner, sans doute, une expression plus nergique
 sa phrase: ah! bien oui, du danger, nous ne sommes pas assez _cals_
pour lui. Trompeloup a le coeur trop haut, le brigand qu'il est, pour
piller des pauvres _rafals_ de notre _systme_. Il ne s'attaque qu' la
richesse, l'orgueilleux forban! Vous allez voir sa manoeuvre.

--C'est donc, selon vous, un pirate que ce brick?

--Un pirate! un pirate! je le crois pardieu bien! que voulez-vous que ce
soit hormis cela? La mer, toute fire qu'elle est, n'en a pas port un
cent comme lui, allez, et c'est moi qui vous le cautionne. Aprs
_l'Invisible_,  qui le bon Dieu fasse grce et misricorde, c'est  lui
le pompon... et le plumet par-dessus le march. Voyez plutt: vingt-deux
canons en batterie et fourbis comme des cuillers d'argent! Bien malin
celui qui ferait tomber une pingle sur son pont: il y a tant de bandits
de l'avant  l'arrire, qu'il n'y aurait pas de place pour loger, entre
eux tous, le plus petit ftu de paille.

Et, en effet, les gens de l'quipage du brick taient si nombreux et
tellement presss sur le pont, que l'on ne voyait que des ttes
entasses au-dessus des bastingages, comme dans le parterre d'un grand
thtre le jour d'une premire reprsentation...

Notre patron,  qui j'adressai encore quelques autres questions, n'tait
plus  la conversation, il paraissait n'avoir plus d'yeux, de langue et
d'oreilles que pour observer, rpondre au besoin et couter ce qu'il
plairait au pirate de lui demander ou de lui dire.

Quand le brick nous eut accosts  petite distance, une voix aigre,
imprieuse et brve, sortant d'un des groupes de marins qui se
pressaient sur l'arrire du corsaire, s'leva pour crier  notre
capitaine attentif au commandement qu'il attendait:

Mettras-tu aujourd'hui en panne, espce d'imbcile?

--Oui, commandant Trompeloup, oui, tout de suite, s'empressa de
rpondre notre docile patron.

Et ds que notre petit sloop eut obi  l'ordre qui venait de lui tre
donn, des sifflets perans gazouillrent  bord du brick pour faire
excuter la manoeuvre qu'avait apparemment ordonne le commandant
Trompeloup  ses gens.

Une embarcation aussi longue que tout notre caboteur, venait d'tre
amene  l'eau au bruit de ces sifflets aigus.

En deux minutes et en quatre ou cinq coups d'avirons, cette embarcation,
monte par une douzaine d'hommes et un officier, s'lana du travers du
corsaire pour venir nous _longer_ de bout en bout. L'officier saute sur
notre pont, cherche de l'oeil notre capitaine qui, le chapeau  la main,
se prsente devant lui; l'officier lui demande alors:

Depuis quand as-tu quitt Saint-Thomas?

--Depuis trois fois vingt-quatre heures, mon lieutenant.

--Quoi de nouveau  ton dpart?

--Mais on ne disait rien de nouveau, quoiqu'on parlt beaucoup d'autre
chose.

--Et que faisait-on?

--On tait en train de pendre ou de dcoller quinze  seize des gens de
_l'Invisible_.

--Et tu appelles cela rien de nouveau, espce de Nicodme?

--Mais,  vous dire le vrai, il y a si long-temps qu'on s'y attendait!

--La corvette danoise qui a mis la patte sur _l'Invisible_ tait-elle
prte  appareiller bientt que tu saches, si tu sais quelque chose?

--Qui? la corvette _le Hamlet_, oh! la coquine, elle appareillait en
mme temps que moi pour croiser au vent!

--Pour croiser au vent? Et pourquoi, _triple lofia_, ne m'as-tu pas dit
cela tout de suite?...

Et, en prononant ces derniers mots, mon officier de corsaire bondit
comme un cabri, de notre pont dans son canot, en criant  ses gens:
_Pousse au large_; et le canot, en un clin-d'oeil, regagne le brick qui,
aprs avoir rehiss son embarcation sur ses palans, vente son grand
hunier et laisse arriver en se couvrant de toile pour faire route vent
arrire.

La voix que la premire nous avions entendue, rsonna de nouveau dans un
porte-voix pour adresser ces paroles  notre capitaine caboteur, devenu
encore plus attentif, s'il est possible, qu'il ne l'avait t jusque-l.

Dis donc, _patron Gombeaux_[3], si par hasard tu rencontres ton gueux
de capitaine du _Hamlet_ avant moi, n'oublie pas de lui dire de ma part,
entends-tu bien, que je le cherche pour lui clouer les oreilles  la
pomme de mon grand mt et pour faire amarrer son pavillon au-dessous de
ma poulaine... Entends-tu, Jean-Fesse?

  [3] Terme de mpris dont on se sert quelquefois aux Antilles, pour
    dsigner les pauvres petits capitaines caboteurs qui s'imaginent
    tre quelque chose de plus que des patrons de barque.

--Oui, mon commandant, j'entends bien et je n'oublierai pas la
commission si je le rencontre, mais vous le verrez sans doute avant que
j'aie cet honneur: il a d courir plein nord!...

--C'est bon, c'est bon... Il va me payer, le chien, le tour qu'il a jou
 _l'Invisible_.

Et le corsaire dployant, comme un faucon qui tend ses ailes, ses
bonnettes hautes et basses, s'loigna de nous avec la rapidit d'un
nuage noir pouss par la brise sur la surface de la mer qu'il obscurcit
au loin...

Oui, oui, _racaillassasse_, se prit  marmotter notre patron ds qu'il
crut le brick assez loin pour pouvoir se permettre sans danger de faire
le fendant  bord de son petit sloop. Oui, oui, attends-moi l, je
remplirai ta belle fichue commission, avaleur d'oreilles crues...,
compte l-dessus, et en attendant mange des _gourganes_... Elle est
belle, va, ta commission, pour en parler tout btement au capitaine du
_Hamlet_... Mais c'est qu'au moins il le ferait comme il le dit, ce
ngre maron de Trompeloup... Le sclrat a le nez si fin! Il a senti
bien srement quelque chose sur l'eau, car je parierais ma tte 
couper, qu'il n'a pas pris un double quipage, comme il en a un, pour le
plaisir seulement de compter plus de monde  l'appel  son bord et de se
faire manger plus vite les vivres de sa cambuse...

--Et pensez-vous, demandai-je au patron que je voyais tout dispos 
jaser long-temps sur le compte du pirate, pensez-vous que ce brick, en
attaquant la corvette danoise, ft peut-tre plus heureux contre elle
que ne l'a t _l'Oiseau-de-Nuit_?

--Qui, Trompeloup avec sa _Mandragore_? Parbleu! si je le pense; le
diable! et qui ne le penserait pas? _L'Oiseau-de-Nuit_, voyez-vous,
n'avait que cent cinquante hommes  bord, et la corvette _l'Hamlet_ deux
cent cinquante, tandis que je suis bien sr que ce rengat de Trompeloup
n'a pas,  bord de sa _Mandragore_, moins de trois cents  trois cent
cinquante joueurs de fourchettes... Oh! c'est que je le connais depuis
long-temps, le plerin! Il est Basque de naissance, du mme pays que
moi, et c'est tout dire... S'il a pris un double quipage, mettez-vous
bien dans le toupet que ce n'est pas pour leur faire griller des bananes
 sa cuisine et boire du lait de coco pour le mal de poitrine. Il sait
que l'abordage est une jolie chose, quand on a du monde pour jouer des
castagnettes sur le pont d'une prise... Et puis on dit bien:
_L'Invisible_ a t happ par la corvette, et _l'Oiseau-de-Nuit_ s'est
fait mettre dans le sac, comme un rat dans une souricire... Mais on ne
dit pas qu'au moment de l'abordage, _l'Invisible_ ayant reu le coup de
la mort, son quipage de vautours avait perdu la plus belle plume de son
aile et la plus belle griffe de sa patte... Sans cela, croyez-vous que
jamais la corvette danoise aurait mang la soupe de _l'Oiseau-de-Nuit_?
Ah! bien oui, je t'en fiche et va me la chercher toi qui as de bonnes
jambes... pas fichue pour cela la _barcarassasse_ danoise! Mais!
_l'Invisible_, voyez-vous, ayant une fois dpass le lit du vent, il
n'est plus rest sur le pont que des hommes, et des hommes petits en
nombre et grands en dcouragement. Quand l'me manque, le corps n'est
plus qu'une carcasse bonne  jeter par-dessus le bord ou  donner 
grignotter  des _chiens danois_... Comprenez-vous la chose? Ah! ah!
ah!... telle que j'ai l'honneur de vous la dire, comprenez-vous, la
chose des _chiens danois_, c'est--dire les _Danois_, les _chiens_ qui
ont mis la patte sur _l'Invisible_?

--A merveille! le calembour est mme fort joli... Il est vrai que
c'tait un fier capitaine que cet _Invisible_!

--Qui n'avait pas et qui n'aura jamais son pareil sur la surface du
globe terrestre et _martre_[4]. Le plus joli pirate de toutes nos mers
et de bien d'autres. A prsent, c'est  Trompeloup le pompon. C'est lui
qui va le remplacer dans la renomme et le venger, s'il le peut, dans ce
bas monde.

  [4] _Martre_, apparemment pour _maritime_. Les patrons caboteurs des
    Antilles ne sont pas tous de l'Acadmie franaise.

--Ces deux hommes taient donc bien bons amis, bien lis ensemble,
quoique faisant le mme mtier, puisque Trompeloup cherche tant
aujourd'hui  venger la mort de _l'Invisible_?

--Bons amis! ils ne pouvaient pas plus se souffrir l'un l'autre qu'un
chien de chasse n'aime un renard... Ils se sont battus cinq  six fois
comme des lions pendant leur vie... Mais depuis que l'un est mort,
l'autre lui a jur une amiti ternelle. C'est, sans comparaison, comme
les maris et les femmes qui font mauvais mnage toute leur vie durante,
et qui se pleurent comme des Madeleines une fois qu'ils se sentent bien
morts... Ah! le pauvre _Invisible_, c'tait un si brave homme hors de
son mtier!... Une fois il m'a fait donner vingt-cinq coups de garcette
sur les _omoplaques_, quand tout autre que lui m'aurait fait fusiller
comme un chien de basse-cour, sans jugement ni frais de justice. Ce
n'est pas l'embarras, la ration des vingt-cinq tait bonne; mais je lui
pardonne, car je ne l'avais pas vole, et s'il n'y a devant Dieu, notre
juge suprme en dernier ressort, que ma plainte pour l'opposer d'avoir
sa part de paradis, jamais le pre de la nature humaine n'entendra une
rclamation de ma bouche contre dfunt le Roi des cumeurs de mer de ces
parages.

--Et qu'aviez-vous donc fait pour mriter un chtiment aussi svre de
la part de _l'Invisible_?

--Oh! mon Dieu, c'est que, voyez-vous, une nuit en appareillant 
Paramaribo, le long de son corsaire, j'avais eu le malheur de prendre
une de ses embarcations  la place de la mienne, et ce ne fut que
lorsque je fus rendu au large que je m'aperus de l'erreur faite pendant
la noirceur de la nuit. Le canot que j'avais amen avec moi dpassait en
longueur tout mon sloop. _L'Invisible_, en me rencontrant une semaine
aprs le coup de temps, n'oublia pas l'erreur, et il m'en fit payer la
monnaie sur le dos en dessous du drap de mon gilet rond. Comme vous
voyez, je ne l'avais pas vole.

--Quoi, l'embarcation?

--Non, la tourne de _l'Invisible_... Il tait si grand, si gnreux en
tout, dans le bien comme dans le mal, ce damn de brave homme!... Ce
n'est pas pour me vanter et parce que je suis Franais moi-mme, mais on
peut bien dire que tous les forbans un peu relevs que nous avons dans
ces parages, sont tous des capitaines franais, taills pour la gloire
et l'amour. C'est la nation qui a la fourniture gnrale de tout ce
qu'il y a de mieux en ce genre de pacotille.

Notre patron basque, en terminant cette petite esquisse biographique,
alla sous le vent de son bateau contempler avec complaisance le sillage
que nous faisait faire la brise assez frache contre laquelle nous
louvoyions en ce moment. La nuit vint bientt nous environner de ses
tranquilles ombres, sans ter  l'air pur que nous respirions avec
dlices, sa transparence et son doux clat: l'horizon qui tendait son
cercle rgulier  une assez grande distance de nous, resplendissait
encore du feu ple et scintillant des toiles qui pointillaient par
milliers sur nos ttes... Les sons vagues d'une voix qui semblait tre
apporte  mon oreille sur l'aile des vents d'Est, attira mon attention.
On aurait cru que cette voix partait du fond d'un nuage pour venir 
nous, tant elle me paraissait lointaine et vaporeuse. Je m'approchai de
l'endroit o je croyais pouvoir l'entendre le mieux, et mon illusion
s'vanouit pour faire place  une trs commune ralit: c'tait notre
patron qui, toujours les yeux fixs au large sur la partie occidentale
de la mer, fredonnait, sur le ton le plus uniforme, ces couplets de
matelot:

    Jouer _la Mandragore_[5]
    N'est pas un jeu si bon;
    Car la lourde pcore
    Paie  coups de canon.
      Et bon! bon, bon!
    Entendez-vous encore?
    C'est le bruit du canon.
    Oui c'est _la Mandragore_
    Qui fait ronfler son nom.

  [5] _Mandragore_, nom d'une plante qui offre un purgatif trs violent,
    et d'un jeu anciennement en vogue chez les marins du midi. C'tait
    aussi, comme on le voit, le nom du corsaire du capitaine Trompeloup.

    La dame _Mandragore_
    A pris pour cotillon
    Un jupon tricolore,
    Un forban pour mignon.
      Et bon! bon, bon!
    Entendez-vous encore?
    C'est le bruit du canon.
    Oui c'est _la Mandragore_
    Qui fait ronfler son nom.

    Quand sa _couleur_ maudite[6]
    Se montre loin du port,
    Croyez-moi, mettez vite
    Le cap  l'autre bord.
      Et bon! bon, bon!
    Entendez-vous encore?
    C'est le bruit du canon.
    Oui c'est _la Mandragore_
    Qui fait ronfler son nom.

  [6] La _couleur_ d'un navire est le pavillon sous lequel il navigue,
    et l'indication de la nation  laquelle il appartient. Le mot
    _couleur_ seul est employ pour les mots _couleur du pavillon_.
    C'est une ellipse dont se servent les marins dans le langage du
    bord, sans s'tre jamais douts probablement qu'il existt en
    grammaire, un trope ou une figure qui s'appelle _ellipse_. Les
    rgles et la science ne sont venues qu'aprs les usages qu'avait
    d'abord crs la ncessit.

C'est donc toujours _la Mandragore_ qui vous trotte par la tte?
demandai-je  notre Amphyon caboteur, en l'interrompant au milieu de la
petite chanson qu'il psalmodiait.

--Eh! mon Dieu, oui, me rpondit-il, aprs s'tre retourn vers moi et
avoir quitt, pour se promener  mes cts, le poste qu'il avait occup
sous le vent pendant prs d'une heure. J'tais l  regarder comme un
innocent, le bord de dessous le vent de l'horizon, et il me semblait
avoir aperu dans _l'ouest-nord-ouest_ ou _l'ouest-quart-nord-ouest_,
des manires d'clairs, des espces d'_pars_ de beau temps. J'ai cru
mme, pendant un instant, entendre _maribarou_, ainsi que les ngres
appellent le tonnerre, comme vous ne l'ignorez pas, _grogner_ un peu au
large... Mais ces _pars_, ces feux d't, comme on dit, ne nous
annoncent qu'une _beauture_ de brise: vous voyez bien, d'ailleurs, la
preuve en est trs claire, et... si le temps tait  vendre, on en
achterait comme celui que nous avons depuis notre dpart; car une jeune
fille ne pourrait pas, sans tre goulue, en demander mieux au ciel et 
son poux le jour de ses noces.

A peine notre jaseur de patron achevait-il ces mots, qu'une lueur trs
vive, venue de l'ouest, lui fit tourner la tte du ct d'o la clart
nous semblait tre partie... Il se tut et moi aussi, et quelques
secondes aprs avoir gard le silence, nous entendmes un bruit sourd
retentir dans le lointain et branler, comme un lourd coup de foudre,
l'air paisible qui nous environnait...

A la premire lueur qui avait d'abord attir notre attention, succda
une autre clart aussi vive, et au coup de foudre, une autre dtonation
plus forte que celle que nous avions d'abord entendue...

Ces clairs, dis-je au patron, paraissent indiquer qu'un orage s'lve
contre le vent dans la partie de l'ouest.

--Oui, reprit-il; mais vous ne remarquez pas, vous, monsieur le marin de
la _terre ferme_, que ces clairs prennent leur pied dans le mme aire
de vent, et que le bruit de votre tonnerre  vous, reste toujours, pour
mon oreille, qui, sans vous faire de peine, est plus amarine que la
vtre, dans _l'ouest_ plein ou _l'ouest-quart-nord-ouest_ tout au plus.

--Et que concluez-vous de cette remarque ou de cet indice?

--J'en conclus d'abord, ceci soit dit pour rire et sans vous offenser,
que toute chemise qui ne dpasse pas le bas du dos, est rpute pour
vareuse, et ensuite que le tonnerre que vous entendez est le tonnerre de
Trompeloup, et que les clairs qui nous brlent les yeux partent tous
unanimement de la lumire des caronades de _la Mandragore_ et de la
corvette danoise.

--Vous croyez donc qu'un engagement ait pu avoir lieu dj entre ces
deux navires?

--Si je le crois, dites plutt que j'en suis sr, et vous ne risquerez
pas de vous mettre dedans. Raisonnons un peu, car le raisonnement est ce
qui distingue les hommes des autres animaux de mme espce,  ce que je
me suis laiss dire du moins  l'cole par mes matres, dont
malheureusement je n'ai pas profit. Sur quel aire de vent, s'il vous
plat, Trompeloup a-t-il gouvern en nous quittant?

--En nous quittant?

--Oui, en nous quittant, ou, si vous aimez mieux et si c'est plus
franais, quand il nous a quitts?

--Ma foi! je crois, autant que je puis me le rappeler, qu'il a gouvern
 l'ouest.

--Oh!  l'ouest,  l'ouest! ceci ne dit rien, parce que c'est bientt
trouv,  l'ouest,  l'ouest! la belle manire de rpondre  une
question de mathmatiques!

--Ah! coutez donc, je ne me flatte pas non plus d'tre marin.

--On ne le voit bien que trop, et si vous vous en flattiez, vous auriez
bigrement tort, ceci soit dit sans prtendre  vous insulter
aucunement. Trompeloup a mis le cap  _l'ouest demi-nord_, ou 
_l'ouest-quart-nord-ouest_, pas un piment de plus, ni de moins. Or,
combien de lieues supposez-vous qu'il ait faites de son ct, vent
arrire, et que nous ayons hales en louvoyant, dans le vent, depuis
cinq heures? Voyons, d'aprs votre estime?

--C'est l ce qu'il me serait difficile de prciser et ce qu'il vous est
trs facile d'apprcier, vous.

--Voil ce qui s'appelle ne pas rpondre et rpondre tout de mme trs
bien. Mais, cdez-moi la parole pour un instant seulement, et il n'y
aura pas trop de btises de dites. Eh bien! moi, j'estime que
Trompeloup, avec la petite brise qu'il fait, aura fait sept lieues et
demie et nous une lieue et demie, ce qui fait par consquent... attendez
donc... ce qui fait sept et demie et une et demie... Attendez donc!...

--Parbleu, neuf lieues...

--Ah! vous voil redevenu plus savant que moi en fait de calculs de
gomtrie... C'est juste, au reste... Cela fait, par consquent, neuf
lieues marines qui ne sont pas des lieues de poste aux chevaux, qui
existent entre Trompeloup et nous actuellement... Or, dans quel aire de
vent voyez-vous flamber les clairs et entendez-vous les susdits coups
de soi-disant tonnerre? Regardez l au compas. Dans _l'ouest_ ou 
_l'ouest-quart-nord-ouest_, n'est-ce pas?... Et  l'instinct de
l'oreille,  environ huit ou neuf lieues plus ou moins, n'est-il pas
vrai? Ainsi donc, vous voyez bien que la _drive et la variation_ tant
du mme bord, si vous savez l'astronomie, il faut ajouter les deux
quantits: ce qui vous donnera ce que vous cherchez. Consquemment donc,
c'est Trompeloup et non pas le tonnerre qui se donne une peigne, entre
_l'ouest_ et _l'ouest-quart-nord-ouest_, avec la corvette danoise en
question. Or, c'tait bien l, je pense, ce qu'il fallait dmontrer...
Et dites-moi  prsent si les mathmatiques et la thorie sont inutiles
dans la navigation!

La suite de nos observations sembla, au surplus, donner raison aux
savantes et lumineuses conjectures du patron. Des lueurs d'une vivacit
extraordinaire, sans altrer la puret de l'horizon, sous le vent,
continurent  se succder avec rapidit, et le bruit des sourdes
dtonations ne cessa, pendant plusieurs heures, de suivre  des
intervalles gaux l'explosion de ces clairs qui nous blouissaient de
leur clat rpt.

Plus tard, nous apprmes qu' l'heure o nous avions remarqu cette
circonstance intressante de notre navigation, un combat terrible
s'tait livr cette nuit mme, entre _la Mandragore_ et la corvette
danoise, et que celle-ci, aprs avoir succomb dans un abordage furieux,
avait t incendie par les corsaires et jete toute fumante encore sur
la cte de Saint-Thomas, pour que le gouverneur reconnt,  ce signe
pouvantable, la vengeance que les forbans avaient su tirer des
vainqueurs de _l'Invisible_ et de la capture de _l'Oiseau-de-Nuit_, par
la corvette _le Hamlet_.

Nous mouillmes, le septime ou le huitime jour de notre dpart de
Saint-Thomas, sur la rade de Saint-Pierre, en face du quartier appel
_le Figuier_.

Malgr toute la clrit qu'avait pu mettre notre patron caboteur  nous
faire faire le trajet de Saint-Thomas  la Martinique, une petite
golette partie de Saint-Thomas mme deux jours aprs nous, se trouva
tre rendue  notre destination quelques jours avant que nous ne
pussions mouiller sur la rade de Saint-Pierre.

A mon retour dans mon logis, le facteur de la poste me remit deux
lettres apportes le matin par la petite golette qui nous avait
devancs. Une de ces missives tait scelle du cachet de la comtesse de
l'Annonciade. J'ouvris d'abord la lettre de cette dame. L'ptre tait
ainsi conue:

  Oh! monsieur, combien il m'en a cot de vous faire l'aveu que vous
  allez lire et qui est devenu trop ncessaire au repos de ma
  conscience, pour que j'hsite un seul instant  surmonter tous les
  faux scrupules qu'il me faut vaincre, pour ne paratre  vos yeux que
  la plus coupable des femmes. Oui, monsieur, j'ai besoin que vous me
  pardonniez l'garement malheureux que j'ai mis  poursuivre jusqu' la
  mort, quelques infortuns que je croyais plus criminels peut-tre
  qu'ils n'avaient pu l'tre. Vous avez t tmoin de l'acharnement
  irrflchi et bien condamnable avec lequel je n'ai cess de
  solliciter, pendant plusieurs mois, l'excution des pirates, dont la
  rigueur de la loi toute seule n'aurait que trop tt, sans mon aide
  fatale, rclam le sang et la tte; je n'ai eu de repos que lorsque ce
  que j'appelais ma vengeance a t assur par un funeste arrt. Hier
  encore, malgr les nobles efforts que vous aviez faits si inutilement
  pour apaiser l'exaltation de mon ressentiment, je pensai, en apprenant
  la condamnation des coupables, pouvoir porter au pied de l'chafaud o
  ils devaient tous monter, un courage exempt de piti et le dirai-je,
  une me presque satisfaite du succs de mes cruelles dmarches. Mais
  que nos plus fermes rsolutions s'vanouissent vite chez nous autres
  pauvres femmes, quand nous voyons devant nos yeux le spectacle des
  maux qu'a causs notre imprudence et l'abme que nous avons
  entr'ouvert sous les pas de ceux que nous nous croyions intresses 
  punir! Comment, aprs m'tre enorgueillie devant vous, de ce que vous
  nommiez si justement ma cruaut, oser vous dire maintenant ce que j'ai
  prouv en voyant ces seize infortuns monter au supplice, non pas
  avec l'audace de monstres endurcis dans le crime, mais avec la
  touchante rsignation de chrtiens repentans et soumis  la volont
  divine!... Huit d'entre eux se sont confesss au pied de l'chafaud:
  ce spectacle, qui arrachait des larmes  la foule, a produit sur moi
  une impression dont je ne saurais vous donner une ide, et quand les
  ttes de ces malheureux qui priaient avec tant de ferveur une minute
  auparavant, ont roul, toutes sanglantes,  mes pieds, je me suis
  vanouie!!!!

  En revenant  moi, monsieur, j'ai pris la plume pour vous dire que
  j'ai t bien coupable en demandant autant de sang chrtien au
  tribunal de la justice humaine... Oh! j'ai bien besoin que vous, qui
  m'avez vue, avec horreur peut-tre, si cruelle et si peu digne de mon
  sexe, j'ai bien besoin que vous me pardonniez en apprenant les larmes
  que je verse aujourd'hui sur une faute que je voudrais pouvoir
  racheter au prix de tout ce qui me reste de plus prcieux au monde...
  C'est  ceux qui n'ont rien  se reprocher qu'il est facile de se
  montrer gnreux envers les pcheurs qui n'ont que des remords 
  offrir au ciel en expiation de leurs coupables erreurs. Vous avez
  arrach  la mort le plus criminel de tous les condamns; je donnerais
  aujourd'hui ma vie pour avoir fait ce que je vous reprochais, il y a
  deux jours encore, d'avoir os faire en faveur de ce misrable
  capitaine. Pardon, pardon... j'implore  genoux votre clmence et
  celle de Dieu! Ils sont morts chrtiens et repentans, eux, et c'est 
  eux de prier aujourd'hui pour moi... Je n'ai pas la force d'achever;
  mes pleurs inondent mes yeux, obscurcissent ma vue et mouillent le
  papier sur lequel je vous trace ces lignes pour vous demander que vous
  ne dtestiez pas trop la malheureuse

  A**** VESLACA,

  COMTESSE DE L'ANNONCIADE.

  Saint-Thomas, le de sang et de deuil,

  ce 10 janvier 18

Qui jamais, m'criai-je aprs avoir lu et relu cette lettre trange, se
serait attendu  un revirement si soudain de sentimens! Est-ce bien l
cette comtesse que j'ai vue si acharne  poursuivre sa proie, qui vient
aujourd'hui verser des larmes de piti sur le sort des victimes qu'elle
se faisait orgueil d'immoler  sa haine! Quoi, parce qu'il a plu 
quelques-uns de ces forbans de se confesser au pied de l'chafaud, voil
ma petite tigresse qui se reproche comme un crime, la plus douce
satisfaction qu'elle pt, disait-elle, prouver au monde! Oh! qui pourra
dire tout ce que le coeur des femmes renferme de mystre, de
contradictions et d'inexplicable!... Et combien je me flicite de
n'avoir jamais confi le bonheur ou le repos de ma vie,  la mobilit de
coeur et  la lgret d'esprit de ces tres qui nous promettent une
flicit qu'ils ne sauraient nous donner. Passons maintenant  cette
autre ptre dont l'criture de l'adresse m'est inconnue. Elle m'arrive
aussi de Saint-Thomas... Voyons ce qu'elle peut contenir... J'ouvris et
je lus:

  Monsieur,

  J'ai appris votre nom, et j'ai su que vous habitiez Saint-Pierre. Je
  me permets aujourd'hui de vous crire pour vous annoncer une chose qui
  vous fera peut-tre plaisir, si vous tes aussi bon que j'aime  le
  penser. Mon pre n'a pas perdu sa place, comme je le craignais, aprs
  la fuite du prisonnier; mais il a t fortement grond pour sa
  ngligence. Pour moi, je suis bien satisfaite de vous avoir aid 
  arracher  la mort la plus honteuse, le jeune homme que les pirates
  avaient perdu et qui me paraissait si innocent du crime qu'on voulait
  lui faire payer si cher. Je ne l'ai vu que trois fois dans sa prison,
  mais son malheur m'a tellement prvenue en sa faveur, que, sans aucun
  espoir de rcompense, j'aurais fait pour lui ce que vous croyez
  peut-tre que je n'ai fait que par intrt; mais pour mriter votre
  estime et pour vous prouver que je n'ai agi que par humanit, je vous
  prie de reprendre l'or et la bague que vous m'aviez donns pour
  m'engager  prendre part  votre bonne action. Mon pre n'ayant pas
  t renvoy, cela me suffit; et je vous prie de ne pas m'en vouloir,
  si je vous renvoie des cadeaux qu'en toute autre circonstance je me
  ferais un plaisir d'accepter de vous, mais qui me feraient mal  voir,
  en me rappelant le motif qui vous a engag  me les offrir. C'est
  votre estime que je veux et pas autre chose,  moins que ce ne soit un
  peu d'amiti et un petit souvenir pour votre

  Trs humble et obissante servante,

  ACACIE BARNAB.

Un petit sac de taffetas noir accompagnait cette lettre: il renfermait
la bague et les doublons que j'avais donns  la bonne et jolie fille du
gelier de Saint-Thomas.

Allons, me dis-je, encore une femme dont ce vagabond a fait la conqute!
Et quelle femme, je vous le demande, la plus intressante de toutes
celles qui se sont attaches  lui. Oh! il n'y a que pour les
aventuriers que ces bonnes fortunes-l sont faites, et il n'est dans la
destine d'aucun homme comme il faut, d'intresser  ce point des femmes
de toute condition, avec des qualits aimables seulement et des moyens
ordinaires de plaire et de sduire. Ngresses, comtesses, dames de haut
parage, filles de concierges, tout a subi la commune loi qui semblait
soumettre tant de coeurs fminins au charme irrsistible du sort de ce
Banian! Une fire espagnole va le chercher dans le rang le plus abject
pour en faire son amant. Barbouill de noir pour fuir l'infamie qui
s'attachait  ses pas, il subjugue la fidlit conjugale de la plus
belle ngresse de la colonie. Arrt comme pirate pour tre jet comme
le plus vil criminel au bout de la corde du gibet, il lui suffit de se
montrer  la plus sduisante des filles de concierge pour la charmer et
l'engager  braver la colre de son pre, afin de le soustraire au
supplice le plus ignominieux et  la mort la plus invitable.

Quel Adonis, dou de toutes les qualits du coeur et de l'esprit,
pourrait se flatter, dans les situations les plus brillantes de la vie,
d'avoir fait autant de conqutes ou d'avoir inspir un amour aussi vrai
et aussi dsintress! Pour un homme pris de la passion des aventures
galantes, ne serait-ce pas une compensation presque suffisante  tous
les maux et  toutes les angoisses qu'a prouves ce drle! Non, mais
c'est qu'il y a dans la lettre de cette petite Acacie, quelque chose de
si touchant et de si navement tendre, qu'en vrit on se sentirait
presque tent de porter envie  une partie de la destine de mon digne
protg. Je ne l'ai vu que trois fois dans sa prison, m'crit-elle,
mais son malheur m'a tellement prvenue en sa faveur, que, sans aucun
espoir de rcompense, j'aurais fait pour lui ce que vous croyez que je
n'ai fait que par intrt! Quel aveu ingnu dans ces mots si simples!
Je ne l'ai vu que trois fois, et comme elle a bien compt les fois!...
Et la fille du plus endurci de tous les geliers des colonies... O
diable donc va se fourrer la dlicatesse des sentimens les plus exquis?

J'en tais  ce point de mes rflexions, quand j'entendis dans mes
escaliers un pas lourd et lent qui m'annonait l'arrive de quelque
multresse ou de quelque ngresse. A l'aspect de deux yeux flamboyans
qui brillaient comme deux diamans dans l'obscurit du petit corridor qui
conduisait  ma chambre, je devinai la visite de Supplicia.

Bonjour, matre, me dit-elle, en laissant un sourire mlancolique
entr'ouvrir ses deux belles ranges de dents. Comment est-ce que vous
vous portez?...

--Bien et toi, ma bonne amie? lui rpondis-je avec distraction.

--Et _lui_? me demanda-t-elle, sans oser ajouter un autre mot  cette
question nave.

--_Lui!_ eh bien! il se porte toujours bien aussi, j'ai du moins tout
lieu de le croire.

--Et o, s'il vous plat, sans vous fcher, croyez-vous qu'il se porte
bien?

--O, dis-tu?

--Oui, matre, j'ai dit _o?_  vous pour savoir o il est actuellement.

--Mais, je pense qu'il est actuellement en lieu de sret et  son aise
 la Cte-Ferme.

--Et c'est bien loin la Cte-Ferme, s'il vous plat, matre?

--Et pourquoi me fais-tu cette question, est-ce que tu voudrais par
hasard l'aller rejoindre?

--Oh! non, je n'y pense pas, parce que a m'est dfendu. Mais, si
j'tais libre de mon corps ou _libre de Savane_ seulement, j'aurais
alors la permission de penser  ce que je voudrais et j'y penserais...
Depuis surtout que le btiment du capitaine _Invisible_ l'a pris et
qu'on a dit qu'il s'tait battu, je sens bien moi que j'ai envie de le
voir...

--Et, d'o sais-tu, ou plutt qui t'a mis dans la tte qu'il tait parti
avec _l'Invisible_?

--Qui? la petite fille de couleur qui fait des _piailles_ et qui devine
tout ce qui est arriv aux autres.

--Et cette petite fille de couleur t'a dit?...

--Que vous aviez embarqu M. Gustave  bord du grand brick l de
_l'Invisible_, et puis qu'il tait parti pour courir la piraterie sur
les grandes mers et se faire peut-tre arriver malheur.

--Supplicia, ma bonne amie, cette petite fille de couleur, qui vous a
dit la bonne aventure et que vous avez t assez simple pour couter,
vous a trompe et en a menti. Il faut que vous me conduisiez chez elle
et que vous m'avouiez ce que vous lui avez donn pour l'engager  vous
tourner la tte avec toutes ces faussets.

--Ce que j'ai donn  elle?

--Oui, ce que vous lui avez donn?

--Tout ce que moi j'avais: mon collier de grenat, mes bracelets ferms
et tous mes madras-papillon.

--La petite coquine! Je vais d'abord la voir et la faire punir ensuite
pour avoir ainsi abus de ta sotte crdulit. Conduis-moi  sa case et
nous verrons.

Je me dirigeai, accompagn ou plutt guid par Supplicia, vers l'asile
de la maudite bohmienne de Saint-Pierre.

Mais c'est en vrit aujourd'hui le jour des femmes pour le compte de ce
damn de Banian! me dis-je en cheminant  ct de l'une de ses tendres
victimes. Et de toutes celles dont le drle a fait la conqute, cette
pauvre ngresse dcidment me semble mriter le prix de la constance et
du dvouement; si tant est que l'on soit jamais tent de dcerner un
prix  l'amour que peut avoir inspir un pareil garnement. La comtesse a
oubli les devoirs que lui imposait son rang, pour descendre jusqu' lui
et en faire son amant. La fille du gelier de Saint-Thomas l'a dlivr
de sa prison en exposant la place de son pre et sans vouloir accepter
la rcompense due  un service aussi signal. Mais cette pauvre
Supplicia qui, aprs avoir t sduite, trompe, abandonne par lui,
elle et son enfant, s'avise de donner  une devineresse tout ce qu'elle
a de plus prcieux, pour apprendre non pas o il peut s'tre rfugi et
ce qu'il fait, mais seulement ce qu'il est devenu, ah! voil qui
surpasse en mrite et en abngation amoureuse et le sacrifice de la
comtesse et le tendre dsintressement de la fille du gelier. Bravo
Supplicia! lui dis-je, en m'approchant d'elle et en lui pressant, je
crois, la main avec une sorte d'attendrissement. Bravo! ma bonne amie,
tu es une folle d'avoir ainsi donn tes petits bijoux pour un mensonge,
mais tu es une bonne fille et cela doit tt ou tard te porter bonheur...

--Mais, je le crois aussi, me rpondit-elle, toute gaie et toute
contente de ma prdiction. Et puis, ajouta-t-elle en s'inclinant pour me
baiser respectueusement la main que je lui avais tendue, c'est que,
voyez-vous, matre, je prie toujours le bon Dieu qui est l-haut, pour
lui, pour le petit enfant  lui, et pour vous!

--Et pour toi aussi, sans doute?

--Oh! pour moi, pauvre ngresse, non; le bon Dieu ne s'en occuperait
pas. C'est pour vous autres blancs et peut-tre un peu pour les multres
que le bon Dieu travaille dans le ciel. Mais, voil, me dit-elle,  voix
basse, en s'arrtant devant une maison en bois, la case de la petite
fille de couleur, celle-l qui fait des _piailles_.

Faire des _piailles_ signifie, dans la langue des noirs, faire des
vocations cabalistiques et de la fantasmagorie.

J'entrai aussitt et en marchant  quatre pattes pour franchir plusieurs
troites issues, dans un appartement tendu de larges pices de calicot
noir, sur lesquelles taient cousues des dcoupures de toile blanche,
figurant grossirement des ttes de mort et des ossemens en croix. Au
milieu de ce sinistre repaire de sorcire, tait une table en mauvais
bois de sap, et sur cette table vermoulue, des fioles, un petit
squelette d'enfant, des branches de cyprs dessches et des paquets
d'herbes fltries. Une odeur nausabonde de fenouil et de fleurs
funraires, saturait l'air pesant qui remplissait cet antre  peine
clair par une lampe fumeuse que l'on voyait filer dans un coin. Je
demandai d'une voix forte et trs peu mue, la matresse du logis. Tout
resta sourd dans l'appartement  ce premier appel. Je jugeai bientt 
propos de faire une nouvelle sommation aux esprits infernaux du lieu, et
le mme silence accueillit cette injonction devenue cependant plus
imprieuse encore que la premire. Pour la troisime et dernire fois,
je m'avisai de joindre le geste aux paroles et de frapper cinq  six
coups de rigoise (car je m'tais muni d'une cravache) sur la table
encombre de la sorcire, au risque de briser les fioles mystrieuses
d'o elle tirait probablement la science qu'elle faisait payer si cher 
ses crdules et sottes pratiques. A ce sacrilge bruit, je vis enfin
sortir de dessous les sinistres draperies d'un des angles du sanctuaire,
une manire de femme recouverte de guenilles noires. La pleur
cadavrique de cette misrable me parut d'autant plus repoussante, que
je ne pus la remarquer qu' la lueur blafarde de la lampe qui jetait,
sur toute cette scne, une apparence pour ainsi dire spulcrale. Qui
tes-vous? m'criai-je, en voyant ce spectre s'avancer lentement vers
moi...

--Rien sur la terre, me rpondit d'une voix caverneuse le spectre.

--Eh bien! si vous n'tes rien ici, allez me chercher la matresse de
cette case  canailles.

--La matresse, c'est moi; mais le matre de tout, vous n'avez pas
besoin de le chercher ici, car il est l-haut!

La sorcire, en prononant ces mots d'un air solennel, me montrait le
ciel, ou plutt le plafond de son obscur logis.

Comme pour le moment la matresse de votre turne me suffit, lui
rpondis-je, c'est  vous que je m'adresserai pour savoir ce que sont
devenus les bracelets et le collier de grenat que vous avez pris  cette
ngresse pour lui dbiter des mensonges?

--Le mensonge, rpliqua la sybille, n'est jamais entr par cette porte;
et la vrit, monsieur, est une chose assez belle et assez rare pour
qu'on accorde une petite rcompense  ceux qui ont le don de la deviner
et le courage de la dire.

--Trve de langage prophtique avec moi, lui dis-je un peu impatient du
ton d'assurance qu'elle conservait en ma prsence. Il faut que tout de
suite vous rendiez  cette malheureuse, et devant moi, les bijoux que
vous lui avez escroqus.

--Ce dernier mot, monsieur, ne s'est jamais trouv dans mon livre.

--Eh bien! vous l'y mettrez, si bon vous semble. Mais venons-en le plus
tt possible au fait, car je n'ai pas de temps  perdre avec vous. Il
est  ma montre six heures dix minutes et si,  six heures un quart, je
n'ai pas ici  ma disposition les objets que je veux vous faire
restituer, je vous avertis que je vais faire aussi des miracles dans la
case, et des miracles  ma manire.

--Que la volont du ciel s'accomplisse, dit-elle, et agissez, si vous
avez reu de l-haut le don d'agir dans le prsent et de pntrer dans
l'avenir.

Les tentures du sanctuaire ne tenaient  la muraille que par quelques
mauvais clous. D'un tour de main il me fut facile d'arracher ces
lambeaux et de dchirer les misrables voiles qui, jusque-l, avaient
cach aux yeux des profanes, les mystres de la prophtesse. Mais quelle
fut ma surprise, lorsque, sous une des guenilles de la draperie que
j'tais en train de si bien _dralinguer_, comme disent les marins,
j'aperus, blotties et tremblantes dans un des coins de l'appartement,
deux des autorits de la Martinique! Aussi tonn moi-mme de cette
dcouverte, que ceux qui en taient l'objet avaient pu tre dconcerts
de se voir ainsi traqus dans leur gte, je m'adressai  la sybille pour
lui dire:

Puisque le libertinage ou la superstition amnent chez vous si bonne
compagnie, je ne pousserai pas plus loin mes recherches. Le respect que
je dois conserver encore pour certaines convenances, me prescrit une
rserve dont vous ne devez pas me savoir gr, et qui cependant pourra
tourner  votre profit. C'est le procureur du roi lui-mme, qui se
chargera sans doute de poursuivre, au nom de la justice, les
investigations que j'ai si bien commences...

A ce mot de procureur du roi, la malheureuse qui, jusqu'au dernier
moment, avait paru ddaigner mes menaces, perdit tout--coup le calme
qu'elle avait conserv. Elle ne sut plus que balbutier quelques paroles
inintelligibles d'une voix mue et suppliante... Le trouble qu'elle
prouvait tait trop visible pour que je ne cherchasse pas  profiter de
son embarras pour arriver au but de ma visite...

Vous allez, lui dis-je d'un ton svre, remettre  ma disposition les
objets que vous a livrs cette pauvre ngresse, et m'avouer ensuite les
moyens que vous avez employs pour dcouvrir ce que vous appelez la
vrit sur la prtendue fuite de celui qu'il vous a plu de nommer son
amant.

--Mon bon matre, me rpondit-elle, sans me donner le temps d'achever,
voici, puisque vous m'ordonnez de vous les rendre, les bracelets, les
madras et le collier de Supplicia. Mais, de grce, pas un mot, je vous
en prie,  M. le procureur du roi, de ce que vous avez vu ici. Mon
existence et le sort des pauvres, dpendent de votre discrtion... Tout
l'argent que je gagne, au mtier que je fais, passe en aumnes et en
charits dans les mains des indigens de la colonie.

--Admirable bienfaisance qui dpouille quelques malheureux ngres bien
laborieux, pour engraisser l'oisivet de quelques mendians moins pauvres
que ceux dont tu trompes l'imbcile crdulit! Mais revenons au dernier
article de la capitulation. Comment as-tu pu tre conduite  imaginer
que le Banian avait quitt l'le pour s'embarquer  bord d'un corsaire?

--Puisque vous le voulez, je vous dirai, mais ceci entre vous et moi,
que certain soir... excusez-moi si je vous parle si bas, que certain
soir, lorsque vous vous rendiez  l'Anse Belle-Vue avec _l'Invisible_ et
une autre personne, une jeune fille de couleur, que vous n'avez sans
doute pas aperue, se trouvait  dix pas de vous sur la grve. Elle vit
un blanc qu'elle crut reconnatre pour M. le Banian, s'embarquer dans un
des canots du corsaire mouill en rade: elle entendit mme le _capitaine
Invisible_ parler  M. le Banian qui vous avait bais la main avant de
sauter  bord du canot...

--Et cette fille de couleur qui espionnait si bien les trois personnes
qu'elle avait prises pour ce qu'elles n'taient pas, qui tait-elle,
elle-mme?

--C'tait moi!

--Et sur un soupon qui vous a si compltement abuse, vous avez t
donner, comme une vrit dont vous tiez sre, le conte que que vous
avez fait payer  Supplicia, pour une rvlation de l-haut! Et vous
n'avez pas craint, en mentant ainsi, de vous exposer  recevoir le prix
rserv au mensonge, et le chtiment d  votre coupable avidit?

--Si ce n'est pas la vrit que j'ai dite, vous pouvez m'en punir. Mais
si je n'ai pas menti, je ne demande qu'une chose, c'est votre silence.
Et puis, mon bon matre, si, comme vous le rptez, j'ai fait un
mensonge,  prsent que vous avez repris les bijoux de la ngresse, vous
ne pouvez pas dire que ce mensonge m'a t pay trop cher. Je voudrais
pouvoir donner tout ce qui reste encore dans ma case, pour que ce qui
vient d'avoir lieu ce soir chez moi ne me ft pas arriv. C'est le pain
des pauvres et le mien que je vous demande  genoux comme une charit,
et je vous crois trop bon coeur pour que j'aie  craindre que vous
cherchiez  me perdre ou  me faire arriver de la peine.

Je sortis du trou de la sybille, sans daigner la rassurer sur son
avenir, et en jetant les yeux avec dgot sur le pan de serpillire que,
par piti, j'avais laiss retomber sur les deux notabilits coloniales
que j'avais laisses, plus mortes que vives, tapies dans leur coin.
Supplicia, riant comme une folle du dsappointement de la devineresse,
me suivit en faisant sauter avec joie dans ses mains les bracelets et le
collier que je venais de lui faire restituer...

Eh bien! lui demandai-je, en la voyant si heureuse de sa gaiet et de
son triomphe, que penses-tu de tout ce que tu viens de voir?

--Moi, me rpondit-elle, en entr'ouvrant ses deux belles ranges de
dents et en fixant sur moi ses yeux brillans comme deux meraudes, moi,
je pense, matre, que vous tes dix fois, cent fois, _plus que cent
fois_, plus sorcier que cette petite sorcire-l!

La bonne Supplicia ne savait compter que jusqu' cent. Elle et dit
_mille fois_ si elle avait compris ce que voulait dire _mille_.

Et sais-tu pourquoi, ajoutai-je, elle m'a rendu tes bijoux?

--Elle vous a rendu ces bijoux-l parce que j'ai bien vu qu'elle ne
m'avait pas dit la vrit, car si elle avait dit la vrit  moi, elle
aurait gard ce que je lui avais donn pour me dire ce que moi j'aurais
voulu savoir d'elle.

--C'est cela, ma fille, tu as devin fort juste ce que je voulais te
faire comprendre. Et une autre fois, ce qui vient de se passer sous tes
yeux te servira de leon et t'apprendra  ne plus te faire tromper par
ces diseuses de faussets et de menteries.

--Matre, me dit alors la jeune ngresse, puisque vous tes plus savant
que la sorcire qui a menti  moi, je vous en prie, dites-moi ce que
vous savez, et apprenez-moi ce que monsieur est devenu et o il a t?

--Oui, je vais te l'apprendre, curieuse, puisque tu le veux  toute
force. Monsieur est en France, il est heureux et pense toujours  toi.

--Et c'est bien la bonne aventure bien vraie que vous venez de dire 
moi? Oui, n'est-ce pas, bon matre? Ah! tant mieux! A prsent au moins
je pourrai travailler pour gagner ma libert, et aller un jour en France
le retrouver; car si vous savez tout ce qui doit arriver, vous devez
voir qu'un jour je deviendrai _libre de mon corps_ et que j'irai
rejoindre _monsieur  moi_ qui sera bien content de revoir Supplicia et
son fils  lui et  la pauvre ngresse.

Cette ide que Supplicia m'exprimait si ingnument dans un langage dont
il me serait impossible de peindre la navet, la proccupa tellement
pendant les annes qu'elle passa encore sous mes yeux  Saint-Pierre,
que toutes les semaines je la voyais arriver chez moi pour me dire:
Matre, j'ai ramass, depuis lundi, deux gourdes, trois gourdes sur mon
travail: gardez encore cet argent, et quand il y en aura assez pour
racheter ma libert  ma matresse, vous me prviendrez, et j'irai
trouver un capitaine pour le prier de me conduire en France, avec
quelque dame de la colonie qui me prendra  son service pour la
traverse.

--Et une fois en France, lui demandai-je, que feras-tu?

--J'irai trouver le pre de ce petit multre-l, qui sera bien heureux
de revoir son enfant et la mre de son fils.

Sans partager toutes les illusions de la pauvre Supplicia, je cherchai
du moins  raliser une partie de ses esprances; et ses petites
pargnes, grossies de tout ce que je pouvais y ajouter, la mirent
bientt  mme de racheter cette libert aprs laquelle elle soupirait
chaque jour. Elle devint libre enfin, la malheureuse, et le soir o je
lui annonai cette nouvelle tant dsire, je sentis la joie inexprimable
que je venais de lui donner me faire mal; c'tait le moment o elle
devait perdre les illusions qui, jusque-l, lui avaient fait supporter
avec tant de rsignation et d'enchantement peut-tre, tout le poids de
l'esclavage.




XXIII

        Ah! le candidat de votre choix n'est pas Franais!

        (Page 215.)

Dernier retour en France;--une lection et un dput; soupon, mprise
et nouveau soupon.


Aprs avoir fait fort passablement mes petites affaires dans les
colonies et avoir eu le malheur de perdre en France les deux vieux
oncles dont j'tais l'unique hritier, je trouvai bon de revenir dans ma
patrie, jouir paisiblement du fruit de mes travaux et des avantages de
ma succession. Un navire que j'affrtai et que je chargeai de quelques
centaines de barriques de sucre, me ramena en Europe avec ma fortune
conquise et les esprances que je fondais sur ma fortune hrditaire; et
je dbarquai, au bout de dix ans de pacotillage et de quarante jours de
traverse, dans un port du midi, que je demanderai la permission au
lecteur de ne pas nommer, pour viter d'offrir  la malignit du public
des allusions trop directes ou trop absurdes sur les habitans du lieu o
je fus accueilli  mon retour dans mon pays natal.

A mon arrive dans ce port anonyme, la premire personne qui courut
s'embarrasser dans mes jambes, fut ce ngociant du Hvre qui, pour avoir
ma commission de pacotille, tait venu, comme on s'en souvient peut-tre
 mon dbut dans les affaires, m'inviter  dner chez lui et  entendre
sa fille ane chanter de l'italien. Cet honnte trafiquant ayant appris
 l'avance mon dbarquement dans la ville o il avait jug  propos de
transporter, depuis quelque temps, ses pnates commerciaux, s'attacha 
mes pas avec un tel acharnement, que, pour me dgager un peu de lui, je
me trouvai forc de lui accorder la consignation des marchandises que je
ramenais avec moi. Vous n'avez pas de rpondant en douane, me dit-il,
pour expdier vous-mme vos sucres o il vous plaira, et d'ailleurs,
n'tant pas tabli sur place, vous ne pourriez parvenir que fort
difficilement  faire seul vos propres affaires avec quelque scurit
pour les crdits  accorder selon l'usage reu ici. Moi je vous offre au
contraire toutes les facilits qui vous manquent, et la connaissance des
lieux, que vous ne pouvez encore possder. J'ai du crdit chez le
receveur, une activit infatigable pour les affaires qu'on me confie, un
dvouement  toute preuve pour les intrts des autres quand ils
deviennent surtout un peu les miens et que je les ai pouss par devoir.
Vous ne connaissez personne sur le march et vous m'avez t
anciennement recommand au Hvre: vous avez mme dans le temps refus de
dner chez moi et de venir entendre mon ane qui chantait alors si
bien: c'est donc une rparation que vous me devez, et que j'exige
aujourd'hui de votre justice et de votre bienveillance. Consignez-moi
vos quatre cent soixante-quinze barriques de sucre et vos tierons
d'assortiment: le cours de la _douceur_ est _ferme_ et promet de devenir
bon; nous coulerons bien cette partie qui arrive  point pour alimenter
une consommation aux abois et  laquelle nous ferons mettre les pouces,
et ce sera une affaire arrange entre nous  notre satisfaction mutuelle
et au mieux de nos intrts rciproques.

Cette argumentation mercantile tait trop logique et l'argumentateur
trop pressant, pour que je ne me laissasse pas entraner. Je constituai
mon obligeant cicerone consignataire de ma cargaison. C'tait d'ailleurs
un brave homme assez droit et adroit en affaires et qui passait pour
avoir une rputation intacte. Je n'aurais pas trouv mieux dans toute la
ville. J'acceptai avec confiance les services qu'il m'offrait avec tant
d'empressement. Le lendemain les deux ou trois feuilles de commerce de
la ville ne furent remplies que de son nom.

Voil donc une affaire conclue entre vous et moi, dis-je  mon
consignataire. Mais expliquez-moi, s'il vous plat, quelle raison a pu
vous engager  quitter une place o vous paraissiez vous trouver si
bien, pour venir habiter un pays qui devait tre nouveau pour vous?

--Raison de sant et considrations de famille, me rpondit mon homme.
L'air de la Normandie tait trop lourd pour mes poumons; et puis j'avais
deux filles  marier dans un pays o les transactions matrimoniales sont
difficiles en diable, sous le rapport de l'assortiment de la marchandise
ou plutt des caractres, s'entend; tandis que, dans le midi, ces genres
d'affaires se font presque d'elles-mmes, sous l'influence d'un climat
qui semble singulirement favoriser les spculations conjugales et les
liaisons de relations convenables.

--Vous avez donc russi  marier vos demoiselles ici?

--A merveilles, monsieur,  merveilles! L'ane, celle qui chante ou
plutt qui chantait si remarquablement, m'a t demande au bout de six
mois de sjour sur place, par un des plus riches fabricans de chandelles
du dpartement. Le parti n'tait pas brillant, mais il tait solide, et
le prtendant est devenu mon gendre, par march pass par le courtier du
lieu, ou plutt par-devant un des notaires.

--Et la cadette?

--La cadette, trois mois, jour pour jour, aprs l'coulement ou plutt
aprs l'tablissement de ma virtuose, s'est marie  une des meilleures
maisons en vin et eau-de-vie du cru du pays. Excellente acquisition, ma
foi: toutes deux sont dj mres de famille, et cette fois-ci j'espre
bien que vous les verrez dans leur mnage o vous n'aurez plus 
redouter le bruit importun des romances, mais o vous trouverez un ordre
admirable et des livres tenus en partie-double avec une rgularit et
une intelligence rares, mme chez les meilleurs comptables. Ce sont
elles qui servent de premiers commis  leurs maris et qui nourrissent
elles-mmes leurs enfans... _Utile dulci_, comme dit le bon Cicron ou
le bon pre Lafontaine. Ah! nous voici justement prs de la douane. Vous
m'avez donn, je crois, votre manifeste: allons faire notre entre et
notre dclaration. Les visiteurs sont rares aujourd'hui, et n'en a pas
qui veut: nous n'avons donc pas un instant  perdre pour en obtenir un.
Entrons d'abord au bureau des expditions. J'ai le premier commis dans
ma manche et le directeur me mettrait au besoin dans sa chemise. Ce qui
n'est pas indiffrent, car la douane, quand on n'y connat personne, est
le ddale le plus indfinissable que le dmon ait pu imaginer pour le
tourment des ngocians passs, prsens et  venir.

Dix ans d'absence m'avaient rendu tout--fait tranger aux moeurs et aux
habitudes nouvelles que je trouvai toutes formes en revoyant la France.
Dans l'endroit o je venais de dbarquer, j'entendais parler autour de
moi de _Charte_, de _constitution_, de _dputs_ et d'_lections_, sans
trop savoir le sens que je devais attacher  ces mots encore inusits
dans les colonies que j'avais quittes depuis si peu de temps. Que
signifie, demandai-je un jour  mon consignataire, une runion
_lectorale_ que je vois annonce chaque matin dans les journaux de
votre ville, pour le _choix d'un candidat_?--Ah! c'est l effectivement,
me rpondit-il, une chose qui doit tre inintelligible pour vous qui
venez d'un pays o l'on ignore sans doute encore les avantages et les
charges du gouvernement que la Restauration nous a octroy ou que plutt
nous l'avons force  nous donner. Une assemble lectorale, c'est,
voyez-vous, une runion prparatoire que forment les lecteurs pour
s'entendre sur le choix du candidat qui aspire  la dputation. Mais
pour vous expliquer plus clairement tout cela par un exemple et pour
mieux vous faire concevoir une chose que je serais moi-mme assez
embarrass de vous dfinir, en peu de mots, il y a un moyen tout simple
 employer, c'est de vous faire assister  la runion lectorale dont
vous venez de me parler. Tel que vous me voyez, je suis lecteur et
voici ma carte. Il vous sera facile de vous introduire cet aprs-midi
dans le sein mme de l'assemble prparatoire qui doit avoir lieu dans
une demi-heure tout au plus, et l vous en entendrez de belles, je vous
jure, et vous pourrez du moins voir par vos yeux ce dont il s'agit.
C'est trois jours aprs cette runion que nous nommerons le dput
charg de reprsenter notre ville  la chambre lgislative.

--Et sur quel homme, demandai-je  mon lecteur, avez-vous dj port
vos vues?

--Mais, pour ce qui me concerne, j'ai dj engag ma voix en faveur d'un
candidat qui a rendu les plus signals services  notre localit. Tenez,
ce pont en construction, dont vous pouvez apercevoir d'ici les piles 
moiti faites, c'est lui qui l'a fait commencer. Cette eau qui coule si
abondamment dans nos rues, c'est encore lui qui nous l'a fait venir de
deux lieues au moins, et d'un endroit o jusqu'ici personne n'avait
souponn l'existence d'une source. Quelques-uns des envieux, que tant
de bienfaits ont valus au candidat de mon choix, allguent pour lui
nuire sa qualit d'tranger; car il faut vous dire qu'en rcompense et
pour prix des nombreuses amliorations que nous lui devons, il a obtenu
des lettres de grande naturalisation, et que la date de ces lettres est
encore assez frache.

--Ah! le candidat de votre choix n'est pas franais?

--Non, il est, je crois, mexicain, chilien ou pruvien, ou quelque chose
comme cela. Mais cette circonstance, comme bien vous le pensez, n'est
pas un motif d'exclusion pour lui,  mes yeux du moins. On peut n'tre
pas n en France, et tre un trs bon citoyen, n'est-ce pas? Lorsque
surtout, comme mon candidat, on a fait servir  la gloire de sa patrie
adoptive, les ressources d'une immense fortune.

--Il est donc bien riche votre candidat?

--Plus que millionnaire, et ses talens galent au moins ses richesses.
Il a fond ici,  lui tout seul, un journal qu'il rdige quelquefois, et
qui chaque jour dit un bien prodigieux de lui. Vous pensez bien que dans
tout cela il y a un peu de partialit de la part du journaliste en
faveur du propritaire de la feuille en question. Mais quelques
prventions que l'on puisse avoir contre tout ce qu'avance le journal de
M. de Camposlara, on est forc d'avouer que souvent ses loges sont
mrits, et que presque toujours il frappe juste sur les abus qu'il
signale en politique comme en administration. Oh! c'est surtout
lorsqu'il se met en train de tancer l'exagration et la mauvaise foi
d'un petit journal de l'Opposition que nous laissons vgter dans le
pays, qu'il est amusant  lire! car la feuille de M. de Camposlara
reoit, il faut vous le dire, les communications directes et intimes de
la prfecture et quelquefois mme, dit-on, certains petits articles de
M. le prfet, lui-mme, le plus mordant et le plus malicieux de tous les
prfets du royaume, depuis qu'il y a des prfets en France; et comme
vous devez le prvoir, cette faveur excite au plus haut degr la
mauvaise humeur de la feuille de l'Opposition. Celle-ci, quand le dpit
la pique, tonne aussi de son ct sur les privilges, les subventions et
les faveurs exclusives: M. de Camposlara ordonne alors  son rdacteur
de rpondre, et le rdacteur riposte de suite et avec de bonne encre
encore. Il rsulte du choc de ces opinions et de l'ardeur de cette
petite guerre, un grand divertissement pour le public. Aussi M. de
Camposlara dit plaisamment, avec l'esprit et l'-propos qui
caractrisent toutes ses saillies, que c'est lui qui a amen en France
l'usage des combats de journalistes pour tenir lieu des combats de coqs
dont s'amusent tant nos chers voisins les Anglais. Pour moi j'avoue que
deux coqs se battant et se mordant  beau bec en pleine rue,
m'amuseraient beaucoup moins que la polmique acharne de nos deux
journaux.

--Tout ce que vous me rapportez l de ce M. de Camposlara, me donne le
plus vif dsir de le voir.

--Bientt vous ferez mieux, car dans quelques minutes vous pourrez
l'entendre et jouir du plaisir de le voir s'escrimer au beau milieu de
la mle de nos lecteurs. Lui-mme, en provoquant la runion  laquelle
nous allons assister, a offert de rfuter toutes les objections qui
pourraient lui tre prsentes par ses adversaires, car il sait combien
l'influence qu'il exerce dans le pays lui a fait d'ennemis. Plusieurs
d'entre eux, par exemple, ont pouss l'animosit jusqu' vouloir
insinuer, dans le public, qu'il ne devait la fortune dont il use si
libralement envers nous, qu'aux bonts secrtes d'une dame mystrieuse
qui l'a suivi d'outre-mer dans notre ville et qui lui a promis sa main,
disent toujours ses ennemis, s'il parvient  se faire nommer dput et 
acqurir une haute position sociale en France. Cette histoire
romanesque, qui n'a pas mme le mrite de la vraisemblance la plus
grossire, nous a tous rendus furieux contre les calomniateurs d'un
aussi beau et d'un aussi noble caractre, et les basses manoeuvres des
adversaires de l'homme de notre choix, n'ont servi qu' nous raffermir
tous dans les bonnes dispositions que nous avions pour lui.
Croiriez-vous bien, par exemple, qu'on a mme t, et ce seul fait
caractrise assez l'Opposition, jusqu' prtendre que notre candidat
n'avait pas l'ge voulu pour tre ligible, et que ce n'a pu tre qu'au
moyen d'un extrait de naissance simul et obtenu dans les pays
trangers, que M. de Camposlara a su justifier des quarante ans exigs
par la loi, pour entrer  la chambre! comme s'il pouvait tomber sous le
sens commun qu'on se ft vieux  plaisir pour tromper la bonne foi des
lecteurs, et convoiter un mandat lgislatif au moyen d'une ruse qu'il
serait si facile de dcouvrir tt ou tard!

Tout en causant ainsi et en nous dirigeant vers le centre de la ville,
nous arrivmes en face d'une sorte de magasin dont un groupe de gens
habills de noir de la tte aux pieds, semblaient garder les portes.
Tenez, me dit mon consignataire, c'est ici que la runion a lieu, et si
je ne me trompe, les dbats pour ou contre sont dj commencs. Prenez
ma carte d'lecteur et entrez avec assurance: les commissaires ne vous
feront aucune observation, et quant  moi, comme je suis connu de l'un
d'eux, je passerai sans carte et au vu seul de ma bonne mine. Tchez de
ne pas vous perdre dans la foule: dans une minute ou deux tout au plus,
je vous rejoindrai. Il y a justement affluence d'lecteurs et de curieux
en ce moment  la porte; profitez de la confusion, entrez et je vous
suis.

Je passai par l'troite issue du lieu de la runion comme une lettre 
la poste, et sans avoir besoin d'exhiber mme ma pseudonyme carte
d'lecteur.

L'espce de _raout_ politique qui s'offrit  mes premiers regards dans
le magasin de runion, se trouvait compos de cent cinquante  deux
cents individus de tournure et de mise assez diffrentes. Les uns
causaient vivement entre eux; les autres paraissaient couter
attentivement ceux qui parlaient, et tous semblaient tre l aussi 
l'aise qu'ils l'auraient t dans une halle au bl ou une foire en plein
vent. Ce ne fut qu'aprs avoir pris le temps ncessaire pour dmler un
peu un  un tous les objets qui s'taient prsents d'abord si
confusment  mes yeux, qu'il me fut possible de remarquer qu'un homme,
mont sur une table, haranguait tant qu'il pouvait toute l'assemble.
Cet homme, dont la voix anime se perdait encore dans le bruit des
conversations particulires, russit bientt,  force de patience, de
force pulmonaire et d'obstination, par attirer sur lui l'attention des
auditeurs mme les plus distraits, et le silence de l'assistance me
permit enfin d'couter ce que disait l'orateur:

Messieurs, s'criait-il, en enflant sa voix et en exagrant ses gestes,
des _caloumnies_ que ze tiendrais pour infmes, si elles n'taient pas
trop _absourdes_, ont t _dirizes_ contre moi pour altrer, dans vos
esprits, la _counfiance_ prcieuse que vous m'avez accorde et de
laquelle _auzourd'hui z'attends_ la _pruve_ la plus _etlatante_ et la
plus _hounourable_. On a os me _rprocer_ (car que n'ose-t-on pas quand
il faut calomnier), on a os me _rprocer_ ma qualit _d'tranzer_ alors
qu'un _ate_ solennel du gouvernement venait de me dclarer _citoyen
franais_ en rcompense des trop faibles services que _z'avais_ eu le
_bounheur_ de rendre  ma belle patrie d'_adotion_. Des _hoummes_, qui
n'ont eu que le mrite de natre sur le sol de cette France  laquelle
ils sont  _charze_, n'ont pas craint de me faire _oun_ crime d'avoir
acquis le titre de _bourzoisie_ au prix de sacrifices qui prouvaient au
moins le dsir que _z'avais_ d'tre _coumpt_ au nombre des citoyens de
la cit. Ils ont t, le _dirai-ze, zusqu'_ contester _l'ze_ dont je
ne porte que trop les signes visibles, pour me ravir _l'hounneur_ de
reprsenter la ville qui m'a accord la _plous_ noble et la _plous
touante_ hospitalit et  laquelle _z'ai counsacr_ une _etzistence_
qu'elle a _protze_ et que j'aurais voulu _loui_ devoir, s'il avait t
au pouvoir de l'homme de se _oisir_ le _liou_ de son berceau et de se
_dounner ouno_ mre...

Ici le murmure le plus flatteur s'leva comme un nuage d'encens, du sein
de tous les groupes, vers l'orateur qui reprit d'une voix mue et d'un
ton plus lev...

Oui,  d'autres la facile gloire de s'tre _dounn_ la peine de natre
en France, et d'avoir hrit du beau titre de _citoyen franais_ comme
du champ de leur pre ou de la _fortoune_ toute acquise par leurs aeux;
mais  moi au moins le mrite d'avoir conquis, par mon dvouement, ce
titre dont vous m'avez _zug_ digne et que notre roi bien aim a daign
m'accorder  votre sollicitation. Que ceux qui _cercent_  semer la
division dans le pays qu'ils rclament comme leur patrimoine
_etzclousif_, tremblent de vouloir passer pour meilleurs citoyens que
ces _tranzers hounourables_ qui ont offert toute leur _fortoune_  la
France pour y faire _prousprer l'indoustrie_, y tablir la _councorde_
et y maintenir le rgne de l'ordre et des lois sans lesquelles il n'est
pas de patrie habitable pour les _hountes zens_, pas de prosprit
_poussible_ pour le travail et pas de _rcoumpense souciale_ pour les
_vertous outiles_ et les _atcions_ qui _hounourent lou plous
l'houmanit_!

Une explosion de bravos dlirans arrta tout court le proreur, et il
tait temps, car malgr la fluidit d'locution et la volubilit
oratoire qu'il avait mises  nous dbiter son lambeau de discours, il
tait facile de prvoir le moment o les ides viendraient  manquer au
moulin  paroles dans lequel il semblait broyer les phrases qu'il jetait
 son auditoire. Le moment d'interruption occasionn par la masse
d'applaudissemens qui avaient accueilli sa harangue, loin de lui donner
une force nouvelle et de lui offrir un second point de dpart favorable
 l'essor qu'il lui fallait reprendre, sembla, au contraire, l'avoir un
peu drout et lui avoir fait perdre le fil des ides qu'il avait suivi
jusque-l avec plus de succs et de facilit que de puissance et de
mthode.

Oui, s'cria-t-il, ds que le tumulte fut un peu apais; oui, l'on m'a
demand quelles taient mes _oupinions poulitiques_,  moi qui _aque_
jour expose toutes mes _oupinions_ dans _l'ourgane poublic_ le _plous_
en _favour_ parmi toutes les feuilles du dpartement; mais puisqu'il
faut ici _rpoundre_  _l'inzoustice_ des attaques ou  la perfidie des
_etzigences_, par la _droitoure_ des intentions et la bonne foi des
_etzplications_, vous me permettrez, messieurs, de rpter et de
dclarer  haute voix, pour que vous _pouissiez_ en prendre _ate_ contre
moi si jamais j'tais assez _lace_ pour trahir mes promesses, que mes
_principes_ sont et seront toujours ceux d'un gouvernement auquel la
France a d sa gloire, sa prosprit, une paix de quinze annes et la
_rcounciliation_ gnrale des partis qui dchiraient le sein _pouis_
de notre belle, de notre grande, de notre noble, de notre glorieuse
patrie! Voil, oui, je le rpte avec _orgouil_, mes principes, et je le
rpte devant mes amis comme en face de mes ennemis, si j'tais assez
malheureux pour avoir des ennemis chez ceux-l parmi lesquels je ne
croyais rencontrer que des adversaires loyaux, quitables et libraux.

Il ne fut plus possible,  ces mots, de contenir l'enthousiasme de
l'auditoire. L'orateur, hors de lui-mme, fut enlev de la table qui lui
servait de tribune, sur les bras de la foule qu'il avait exalte, et on
porta le triomphateur tout essouffl chez lui, avant que j'eusse pu le
voir d'assez prs pour le contempler tout  mon aise et claircir, en
l'examinant attentivement, un soupon qui m'avait saisi en portant
d'abord mes regards sur sa physionomie et en recueillant, d'une oreille
tonne, les premiers sons que j'avais entendus sortir de sa bouche.

Eh bien! me dit mon consignataire, une fois la toile baisse et la
comdie joue: que pensez-vous de ce gaillard-l?

--Ma foi, lui rpondis-je encore tout tourdi, je pense que ce
gaillard-l ne m'est pas tout--fait inconnu, et que je l'ai dj vu
quelque part.

--Rien ne serait moins extraordinaire. Il a tant couru et vous aussi,
qu'il est fort possible que vous vous soyez rencontrs de l'autre ct
de l'eau.

--Comment dj m'avez-vous dit qu'il se nommait, ou du moins qu'il se
faisait appeler ici?

--Il se nomme monsieur le comte de Camposlara et d'une demi-douzaine
d'autres noms ou prnoms espagnols ou portugais, que je ne me rappelle
pas bien; mais ses papiers, je vous le certifie, sont en bonne et due
forme, et j'affirmerais bien que les noms qu'il se donne sont bien
rellement ses vrais noms.

--Et il se fait passer, dites-vous, pour Mexicain?

--Oui, pour Mexicain, Colombien ou Chilien. Tout ce que je sais, c'est
qu'il nous est venu de trs loin, et avec une fortune dont il fait le
plus honorable usage pour lui et pour nous.

--Tout ce que j'ai vu et tout ce que vous me dites-l me confond, ou du
moins m'intrigue au dernier point... J'aurais bien envie de parler 
votre monsieur de Camposlara.

--Rien de plus facile, je vous jure, mon cher monsieur. Personne n'est
plus accessible  tout le monde, que ce grand personnage. L'htel qu'il
habite est ouvert, chaque jour,  deux battans,  tous les habitans du
pays; et Dieu sait la multitude de rclamations qu'on lui adresse, le
nombre de services qu'on lui demande, et la quantit prodigieuse de
consultations qu'il donne gratis  tous les solliciteurs, les
ncessiteux et les oisifs qui ont besoin ou qui croient avoir besoin de
lui et de ses lumires.

--C'est cela: pas plus tard que demain, votre grand personnage recevra
ma visite dans son htel...

--Pour une consultation?

--Non, pour un claircissement que je serais bien aise... C'est une
ancienne affaire que je vous conterai plus tard...

Le lendemain,  neuf heures du matin, je me prsentai aux portes de
l'htel de M. de Camposlara, proccup de l'ide que l'orateur ligible
que j'avais entendu la veille, pourrait bien n'tre autre chose que M.
Gustave Ltameur, avec lequel j'avais fait la traverse du Hvre  la
Martinique; et  qui, plus tard, j'avais eu le bonheur d'pargner un
tour de corde patibulaire  Saint-Thomas. Ce monsieur de Camposlara, me
disais-je, m'a bien paru tre plus g que ne peut l'tre encore mon
Banian. Il m'a mme sembl un peu chauve, plus brun que ne l'a jamais
t M. Gustave, et plus maigre, plus cass surtout que celui-ci; mais
les annes qui se sont coules depuis notre brusque sparation 
Saint-Thomas, et le long sjour qu'il a fait au Mexique ou ailleurs,
n'ont-ils pas pu le rendre tel que m'a apparu hier M. de Camposlara! Et
puis, en supposant que je me sois tromp sur la ressemblance que
m'offrait la figure de celui-ci avec la physionomie du Banian, ce son de
voix qui m'a d'abord frapp comme si j'avais entendu M. Gustave
lui-mme, m'aurait-il abus sur l'identit de ces deux personnages? Non,
il est impossible que tant de circonstances runies aient concouru  me
mettre dans l'erreur. C'est le Banian lui-mme, que j'ai vu et entendu
hier faire une parade lectorale  ses futurs commettans. En vain
cherchait-il, le malheureux,  donner  sa phrase un tour hispanique, et
 son accent une teinte de prononciation portugaise ou castillane, le
naturel se trahissait  chaque instant chez lui, dans l'inflexion de
certains mots franais qui lui sont devenus trop familiers pour qu'il
pt,  sa fantaisie, en dguiser la consonance dans sa bouche. Et
d'ailleurs, l'arrive de ce drle revenant du Mexique, de la Colombie ou
du Prou, pour prendre racine ici sous un nom dont il peut  peine,
m'a-t-on dit, justifier la ralit, ne s'accorde-t-elle pas parfaitement
avec le sjour qu'il aura d faire dans l'Amrique mridionale, o je
l'avais relgu pour ses pchs et pour viter la corde? Allons, plus de
doute, c'est mon Banian que je viens de retrouver encore une fois,
faisant des dupes ou se faisant duper, peut-tre, en dissipant l'or
qu'il sera parvenu  escroquer au Mexique ou au Prou. Entrons donc chez
M. de Camposlara lui-mme, pour claircir le fait et acqurir la
certitude ou la vanit des soupons que j'ai forms sur cet illustre et
aventureux individu.

Le concierge de l'htel m'introduisit auprs d'un laquais qui, en
m'annonant  son matre, me fit entrer dans un vaste salon o je
trouvai M. de Camposlara au milieu de trois ou quatre secrtaires et
autant de visiteurs.

Le personnage vint  moi d'un air affectueux, et me demanda ce qu'il
pouvait y avoir pour mon service.

Peu de chose, lui dis-je en le regardant de la tte aux pieds. Je viens
devant vous pour vous demander tout simplement si vous me reconnaissez?

--Nullement, me fit-il, aprs m'avoir regard fort attentivement et sans
la moindre motion apparente. _Z'ai vou_ tant de _physiounoumies_ dans
ma vie, et mes souvenirs me sont quelquefois si infidles, que la
mmoire des _figoures m'appe_ assez _voulountiers_. Mais si vous aviez
la _bount_ de me dire _voutre_ nom, _put-tre qu z_ me le
_rapplrai_ mieux que votre _visaze_ qui parat bien _n_ pas m'tre
tout--fait _inconnou_; mais _qu cpendant_ je crois n'avoir _zamais
rmarqu_.

J'articulai alors mon nom, et je rappelai  mon homme quelques-unes des
circonstances qui auraient pu le mettre sur la voie dans le cas o
j'aurais eu l'honneur de parler  M. Gustave Ltameur. A toutes mes
questions M. de Camposlara opposa le front le plus imperturbable et
l'tonnement le plus naf. C'est _oun altre_ certainement que vous
aurez pris pour moi, me dit-il, mais il faut que la ressemblance soit
bien _tranze_ pour _qu l'illousion doure_ encore en ma prsence. Au
_sourplous z_ suis bien _fac_ de n'tre pas la personne que vous
_cercez_, si cette personne vous intresse ou se trouve  mme _d_ vous
tre agrable; et si, dans ce dernier cas, _z'tais_ assez _houroux_
pour la remplacer, _z_ vous prie, monsieur, _d_ disposer _d_ votre
_servitur_, comme si c'tait elle.

Aprs quoi M. de Camposlara me salua profondment pour aller s'occuper
de ses affaires auprs de ses secrtaires et de ses amis qui
paraissaient sourire malignement de la position un peu singulire dans
laquelle venait de me placer ma mprise.

Parbleu, me dis-je en moi-mme, en quittant l'htel Camposlara et en
renfonant mon chapeau sur ma tte, il faut que cet individu-l soit un
bien froid misrable si je ne me suis pas tromp, ou que je sois
moi-mme un fameux sot si je me suis tromp rellement comme il le
prtend... Mais non, c'est lui-mme et je ne saurais plus en douter,
malgr le ton d'assurance que je n'ai pu lui faire perdre et les efforts
qu'il a faits pour me tenir dans l'erreur ou pour prolonger la
mystification... Mais aussi, pourquoi l'ai-je abord avec cette
hsitation dont il a su profiter avec tant de calme et d'adresse! Il
fallait aller tout nettement  lui et le dconcerter!... Quand je songe
cependant  tout cela, le doute peut bien encore m'tre permis, car
enfin quel motif aurait eu le Banian  me cacher ce qu'il aurait intrt
 m'empcher de dire, si 'avait t rellement notre Banian que j'eusse
retrouv ici? En m'avouant tout, il pouvait compter sur ma discrtion et
prvenir l'clat qu'il aurait  redouter en cherchant au contraire 
tout nier en face de moi qui, par dpit, me trouverais intress 
provoquer le scandale aux dpens d'un homme qui aurait voulu se jouer de
ma bonne foi... Mais non encore une fois, c'est lui et ce ne peut tre
que lui: j'ai t bern l comme un sot, faute d'assurance et de tact;
mais demain il fera jour, et je suis dcid  prendre ma revanche d'une
manire clatante et cruelle, car je ne puis me dissimuler que j'ai t
jou comme un sot aujourd'hui et que je me sens mme humili du
personnage que j'ai rempli auprs de cet aventurier.

Le lendemain, je retournai, avec un nouveau plan d'attaque dans la tte
et des projets de vengeance dans le coeur,  l'htel Camposlara. Le
concierge et les valets m'apprirent que, dans la nuit mme, leur matre
tait parti pour Paris.

Le surlendemain son lection  la chambre des dputs fut enleve  une
immense majorit par les lecteurs qu'il avait si bien harangus trois
jours auparavant.

Un courrier extraordinaire expdi sur ses traces, partit  franc-trier
pour lui apprendre en route cette heureuse nouvelle, sur laquelle il
comptait du reste depuis long-temps.

Allons, me dis-je en apprenant le dpart de M. de Camposlara pour Paris
et sa nomination  la chambre des dputs, c'est  la tribune
lgislative que, de loin et confondu dans la foule des auditeurs
obscurs, je reverrai mon _Banian_, si toutefois encore, comme tout
semble me l'annoncer, M. de Camposlara est bien effectivement mon
_Banian_.

Je partis deux ou trois jours aprs le nouveau dput de
l'arrondissement de ..., pour la capitale.




XXIV

        A certaine fte dont la brise du matin balaya les vestiges sur
        le sol volcanique qui semblait l'avoir produite le soir avec
        tous ses miracles, ses prestiges et son ivresse. Ah! c'est
        qu'aussi ces maudites brises du matin dans les colonies et ces
        diables de raz-de-mare enlvent tant de prosprits fraches
        closes!

        (Page 253.)

Double rencontre au caf;--conversation;--plan  former.


Le caf Lemblin tait encore,  l'poque dont je vous parle, le
rendez-vous des mcontens et des dsappoints, rancuniers qu'avait fait
natre sur ses traces et autour d'elle l'exclusive et imprvoyante
Restauration. Long-temps avant mon dpart de France pour la Martinique,
j'avais entendu citer ce lieu de runion, comme le club public le plus
accrdit parmi les libraux et les officiers  demi-solde, dont
regorgeaient alors les alles du Palais-Royal; et pendant le sjour que
j'avais fait  Paris, avant mon excursion aux Antilles, pour me composer
une petite pacotille assortie, je n'avais eu garde d'oublier de
frquenter le caf Lemblin, en ma qualit d'ex-officier de l'ancienne
arme et de Napoloniste congdi sans pension. Chacune des demi-tasses
et chacun des petits verres que je prenais dans cette buvette
patriotique si justement renomme pour la bont de ses dcoctions de
moka et l'excellence de ses liqueurs fines, me semblaient un acte de
protestation que je signais en traits de feu, contre le gouvernement
tabli par la Sainte-Alliance, et contre le trne que l'tranger avait
si insolemment plant sur le parquet glissant des Tuileries. Aussi avec
quelle mle et militaire fiert, en entrant dans mon caf de
prdilection, ne demandais-je pas alors aux garons en moustaches qui
servaient les membres de notre association de consommateurs: _Garon, le
Constitutionnel et un verre de Cognac! Garon, la Minerve et une prune
confite!_ Ah! c'tait alors le bon temps du libralisme pour nous, et
l'poque la plus belle de la vente pour le caf _Lemblin_! La vogue est
reste peut-tre encore au bienheureux caf qui retentit si souvent des
nergiques imprcations de toutes les notabilits patriotes des deux
mondes, contre la tyrannie et le despotisme des rois coaliss... Mais le
libralisme qui fonda la rputation universelle de Lemblin, qu'est-il
donc devenu aujourd'hui que tant de vieux libraux ont dsert  la fois
et leur ancien caf et leurs anciens principes?

Depuis mon retour  Paris, j'allais chaque aprs-dne, par un reste
d'habitude et de vnration, savourer ma demi-tasse sditieuse, dans cet
tablissement, et me mettre au niveau de la politique contemporaine en
lisant tous les journaux rdigs dans le sens de mes opinions restes
toujours nationales. Un soir que, tout occup de chercher parmi les
petites nouvelles du jour la nomination de M. de Camposlara  la chambre
des dputs, je ne songeais nullement  rencontrer prs de moi une
vieille connaissance, je me sentis tomber sur l'paule droite, la lourde
main d'un individu qui, en me faisant tourner soudainement la tte vers
lui, s'cria le nez  deux pouces du mien:

Eh bien! donc, est-ce que nous ne reconnaissons plus les vieux amis, 
prsent?

--Eh quoi! c'est vous, mon brave capitaine, m'criai-je  mon tour, en
retrouvant devant moi la figure tout panouie du capitaine Lanclume! Et
depuis quand ici et par quel hasard?

--Oh! par un hasard trs facile  concevoir, me rpondit-il. Vous me
voyez  Paris par la raison toute simple que j'ai pris la diligence pour
y arriver il y a quinze  seize jours. Il n'y a pas plus de hasard que
cela dans toute mon affaire.

--Vous ne sauriez croire, ajoutai-je, le plaisir que j'ai  vous revoir,
mon brave capitaine. Mais franchement, si le son de votre voix ne
m'avait pas frapp avant que j'eusse vu votre figure, j'aurais eu de la
peine  vous remettre au premier coup-d'oeil.

--Ah, pardieu! je vous crois bien; c'est que quelques annes de plus,
voyez-vous, ne rajeunissent pas,  mon ge, une physionomie qui, tous
les cinq ou six mois, va se faire bronzer ou rebronzer sous le soleil
des tropiques. Depuis que nous ne nous sommes vus, mon toupet, comme
vous avez d vous en apercevoir, s'est furieusement dgarni, et la barbe
a un peu grisonn sur cette face que la misre et les contrarits ont
dj passablement sillonne de ces rides prcoces qu'elles n'pargnent
gure aux gens de ma profession. Mais ce n'est pas l'embarras,  prsent
que je vous observe de plus prs, et que j'examine votre _coque_ dans
tous ses dtails, savez-vous bien que vous n'tes pas embelli, vous, non
plus!

--Eh! je ne le sais que trop aussi! mais que voulez-vous, il faut bien
en passer par l, quelque dpit qu'on en ait!

--Non, mais soit dit entre nous, sans compliment, c'est que je vous
trouve plus laid encore que de coutume. Mais c'est gal, vous tes
toujours un brave garon, je pense, et cela me suffit  moi qui n'ai pas
la prtention d'tre une jolie femme. Tenez, asseyons-nous tous deux 
cette table pour causer un peu, et contons-nous rciproquement nos
affaires, si nous en avons, et nos peines, et de celles-l on en a
toujours... Garon, deux verres de grog au rhum, bien chaud,
entendez-vous, et sans eau, car je trouve votre rhum assez fort comme a
sans que vous ayez besoin d'y mettre de l'eau pour lui donner du
montant.

J'eus bientt racont  mon capitaine les dtails principaux de ma
vulgaire histoire. Ce fut ensuite  lui  prendre la parole.

Vous vous rappelez encore sans doute, me dit-il, ce voyage o je vous
laissai mourant ou  peu prs mort,  la Martinique, pour revenir en
France avec mon navire _le Toujours-le-mme_. Eh bien!  mon retour au
Hvre, croiriez-vous bien que, sur la dnonciation clandestine d'un
salotin qui se trouvait  mon bord, on me retira ma lettre de capitaine,
pour me punir d'avoir arbor le pavillon tricolore  la mer et d'avoir
os rtablir le nom du _Grand Napolon_ sur l'arrire de mon btiment?

--Oui, j'ai su tout cela dans le temps,  la Martinique. Votre affaire
fit mme assez de bruit dans l'le  cette poque; et je n'avais que
trop bien prvu, au reste, ce qui devait vous arriver.

--Enrag de cette dnonciation et brlant du dsir de mettre le grappin
sur le tratre qui avait pu se souiller d'un acte aussi atroce, je
songeai  employer le temps que je me voyais forc de passer  terre
dans l'oisivet,  dcouvrir le nom de mon assassin, car c'tait m'avoir
assassin moralement que de m'avoir ravi la facult d'exercer un mtier
auquel je tenais plus qu' la vie. Je me rendis  Paris avec l'espoir et
le besoin d'obtenir quelque renseignement prcieux qui pt me mettre 
mme de tirer une vengeance clatante et sre de mon dlateur. Je courus
tous les bureaux du ministre: je jetai de l'or dans la gueule de tous
les gardiens et dans la patte de tous les bureaucrates qui pouvaient
m'tre de quelque utilit dans mes dmarches; mais toutes les gueules se
turent et toutes les pattes se fermrent sans vouloir me dire ou me
livrer le nom de l'infme que je poursuivais sans savoir qui il pouvait
tre. Enfin, au bout de deux longues annes de recherches, de
sollicitations, de cadeaux et d'importunits, je parvins  poser le
doigt sur le nom de mon tnbreux mouchard... c'tait... vous ne
devineriez jamais qui...

--Un des passagers?

--Oh non, c'taient tous des gens d'honneur, assez drles, assez
ridicules mme, mais au fond de braves gens.

--Un de vos matelots peut-tre?

--De mes matelots! oh encore moins, et j'en rends grces au ciel,
quoiqu'ils ne valussent pas grand' chose les canailles! Mon dlateur
tait un misrable  qui j'avais donn du pain et quelques taloches; que
j'aurais pu assommer parce qu'il avait tromp indignement ma bonne foi
et que je m'tais content de fustiger avec cent fois plus de douceur
qu'il n'en mritait. C'tait enfin, puisqu'il faut vous le nommer...

--Le cuisinier Gustave Ltameur!

--Justement et vous l'avez devin! rsolu de me venger,  quelque prix
que ce pt tre, sur ce grand misrable, quelque indigne qu'il ft de ma
colre, je demandai la faveur de reprendre ma lettre de capitaine au
long cours, et je fis encore jouer les espces pour recouvrer ce titre
de capitaine que mon mrite et mes services m'avaient acquis et que la
lchet m'avait momentanment ravi. J'esprais, en naviguant dans les
lieux qu'habitait encore mon obscur perscuteur, pouvoir le dnicher
dans quelque coin loign, et le tuer l plus  mon aise que je n'eusse
pu le faire en France. Mais inutiles efforts! ce ne fut que deux ans
aprs avoir dcouvert le nom de mon espion, dans les cartons rouges du
ministre, qu'il me fut permis de reprendre la mer et le commandement de
mon pauvre navire... Il tait alors trop tard: l'infme avait disparu de
tous les lieux qu'il avait souills tour  tour de sa prsence, et j'eus
beau, pendant deux ou trois ans encore, le rclamer, comme une
satisfaction qui m'tait due,  tous les rivages que j'abordais,
personne au monde ne put me dire: _Il est l, tombe dessus et donne t'en
sur sa peau  coeur joie!_ J'avais bien saisi par-ci par-l quelques
indices sur les traces de ce vagabond; mais aucun des renseignemens que
j'avais recueillis ainsi, ne me paraissait assez certain pour mettre le
nez sur le trou du gte o se cachait son ignominie. Dgot, rebut de
mes vaines et longues poursuites, j'avais remis, ma foi, ma vengeance au
chapitre des crances oublies et des non-valeurs par insolvabilit du
dbiteur, lorsqu'il y a quelque temps, pendant une relche que je fis 
la Martinique (vous tiez alors absent de l'le pour vos affaires),
j'appris que mon dlateur, aprs avoir fait une espce de fortune  la
Cte-Ferme et s'tre appliqu un nom suppos, s'tait retir, honor et
considr, dans une ville de France, o il faisait, disait-on, la pluie
et le beau temps... Cette rvlation, qui m'avait t faite sous la
promesse du secret le plus inviolable, rveilla tout--coup mes dsirs
presque teints de vengeance et de haine. J'apprends en mme temps
qu'une ngresse que ce sale Banian a rendue mre, habite encore la
colonie...

--La ngresse Supplicia, n'est-ce pas?

--Oui, sans doute... et d'o savez-vous?...

--Continuez, je vous conterai ensuite ce que j'ai  vous dire  ce
sujet...

--J'apprends, comme je vous l'ai dj dit, que cette ngresse habite
encore la Martinique avec l'enfant de mon ex-marmiton qui,  force
d'intrigues et d'escroqueries, avait russi, quelques mois auparavant, 
se faire passer pendant une semaine ou deux pour le plus riche ngociant
de l'le... Bon, me dis-je, il faut lui faire avaler le calice jusqu'
la lie la plus paisse et la plus amre,  prsent qu'il se croit
tranquille et fortun dans le pays o il vit inconnu et impuni. Amenons
cette ngresse en France, avec son petit multre, et allons, avant de le
tuer, lui jeter, comme une nouvelle fltrissure, la mre et l'enfant au
beau milieu de sa prosprit. Ce qui fut dit fut fait. La ngresse tait
libre: elle s'tait rachete de ses matres, et ne demandait pas mieux
que de rejoindre son infernal suborneur. Je l'embarque avec moi, comme
un corps saint, et je l'amne au Hvre, pour le plaisir seul de lui
faire voir du pays et de me servir d'elle au besoin, pour servir au
Banian un plat tout chaud de ma faon.

--Quoi! vous avez donc ramen Supplicia en France?

--Avec son mauricaud qui ressemble trait pour trait  l'infme auteur de
ses malheureux jours; tous deux, depuis un mois, sont logs  mon htel,
rue du Bouloy, n 20.

--Oh! la singulire chose que tout cela!

--Attendez, ce n'est pas encore tout; je n'en suis qu' l'exorde de mon
discours, ou si vous aimez mieux au premier couplet de ma romance
sentimentale. Mon dsir le plus vif aprs ce coup de temps et aprs tous
les frais que j'avais faits pour assurer l'excution de mon projet,
c'tait de dcouvrir le refuge de mon introuvable ennemi. J'arrive 
Paris, le rendez-vous, comme vous savez, de tous les rengats enrichis
et le refuge inviolable des parias qui ont trahi leur caste. Je cherche
nuit et jour et je ne dcouvre rien. J'allais encore maudire le sort qui
depuis si long-temps me faisait consumer ma vie en efforts impuissans et
en vaines poursuites, lorsque avant hier, en me promenant clopin clopan
le long de l'alle extrieure du boulevard Montmartre, je me sens
clabouss par une brillante calche  quatre chevaux. Ce que ma
sagacit et mes efforts n'avaient pu me faire dcouvrir, le hasard et
une claboussure venaient de me le faire trouver. Furieux, je jette
aussitt mes yeux irrits sur les deux impudens qui se faisaient
trimballer aussi insolemment en voiture, et je vous laisse  penser
quelle fut ma stupfaction et en mme temps ma joie, quand je reconnus,
dans mes deux clabousseurs, la comtesse de l'Annonciade et mon
ex-marmiton, assis firement  ses cts!

--Pas possible!

--Pas possible tant que vous voudrez, mais pourvu que cela soit, la
chose, j'espre bien, doit vous suffire et  moi aussi! A cet aspect si
soudain et si inattendu, je jette un cri de surprise ou de satisfaction
ou, ma foi, un cri de tout ce que vous voudrez; et, par un mouvement
machinal ou instinctif, je lve ma canne. Les deux gueux s'loignent
ventre  terre dans leur calche flamboyante; mais comme ils n'avaient
pas de jockey derrire, moi, sans perdre un seul instant, je saute en
vrai gabier sur le sige, en me blottissant de mon mieux sous la vote
du brillant et rapide phaton, et le cocher nous conduit les uns et les
autres dans la cour de la mairie du onzime arrondissement. Le couple
monte dans la salle de la mairie; je quitte alors mon sige aux yeux des
gens de la maison de ville, qui me prennent peut-tre pour un des valets
du coquin, et pendant que le coupable et sa complice sont  faire leurs
affaires l-haut, je me mets  lire, pour me donner l'air d'avoir une
contenance  moi, les avis de mariage de l'arrondissement... Depuis cinq
ou six jours les deux tendres amans taient affichs, l'un sous son nom
de comte de Camposlara, et l'autre sous le vrai nom de veuve comtesse de
l'Annonciade, qu'elle tait si indigne de porter, et c'est ce dernier
indice qui m'a fait mme dcouvrir le faux nom et le faux titre que se
donne depuis long-temps mon escroc, mon vil dnonciateur... Le parti que
j'avais  prendre aprs avoir fait cette belle dcouverte, fut bientt
arrt, comme je vous le laisse  penser. Je me dcidai  sauter de
suite  l'abordage pour mettre obstacle  un mariage si bien assorti, et
je me disposais  faire en pleine mairie une scne de ma faon aux
futurs conjoints, lorsque j'appris qu'au lieu de revenir, en descendant
de l'Htel-de-Ville, par la cour, o je les attendais pour les accoster
en plein bois, ils s'taient chapps par la porte de derrire de la
maison. Je m'adressai alors au cocher de la voiture qui les avait
conduits si bon train eux et moi jusqu' la mairie. Cet animal m'apprit
que sa carriole n'tait qu'une remise de louage, et qu'il ne connaissait
pas plus que moi-mme les individus qu'il avait ainsi trimballs pour
leur argent. Dsespr d'avoir manqu si btement un aussi beau coup, je
rentrai  mon logis, en me promettant bien une autre fois de mieux
prendre mes mesures pour traquer ce gibier de potence dans son gte.
Mais  peine avais-je pass deux heures  faire, tout dsorient, le
quart dans ma chambre, que le garon de l'htel m'apporta un billet,
mais un billet un peu soign, allez, et auquel je n'ai pu encore
comprendre un seul mot. Il tait crit de la main de la comtesse
elle-mme, qui, ayant t sans doute  la prfecture de police, se sera
procur mon adresse au moyen de mon nom. Mais pour vous donner une ide
de la singularit de cette ptre, je vais vous mettre l'original sous
les yeux: tenez, lisez et dites-moi si, plus heureux que je ne l'ai t
jusqu'ici, vous pourrez y concevoir quelque chose.

Le capitaine tira de sa poche le billet froiss; il tait ainsi conu:

  Vil pirate, si ce n'est pas assez pour vous que de m'avoir fait subir
  les plus atroces traitemens aprs votre attentat de Cumana, c'est dj
  trop pour moi que d'avoir tolr votre fuite  Saint-Thomas, et je
  vous prviens que pour peu que vous persistiez  me perscuter de
  votre indigne prsence, je vous dnoncerai  la justice, comme le plus
  affreux de tous les hommes et le plus inhumain de tous les forbans qui
  ont souill les mers. Tremblez de tout ce que vous avez fait, et
  tremblez surtout de reparatre jamais  mes yeux.

  VE DE L'ANNONCIADE.

Que dites-vous, me demanda le capitaine, de ce tendre billet doux et du
style nigmatique de cette petite mgre? Pour moi, le diable m'emporte,
je crois qu'elle est folle: c'est la conjecture la plus favorable  son
honneur, que j'aie pu tirer jusqu'ici de toutes ses actions et du
dsordre d'ides qui rgne dans cette lettre. Et de quoi riez-vous donc
ainsi? Je ne vois pas ce qu'il peut y avoir dj de si gai dans tout ce
que je viens de vous dire!

--Je ris, rpondis-je  mon ami, d'une imprudence que me rappelle ce
billet, et pour laquelle j'ai  rclamer ici toute votre indulgence.
Trop heureux si, comme moi, vous voulez bien prendre la chose aussi
gaiement.

--Et de quelle imprudence voulez-vous donc me parler? Voyons un peu, car
rien ne me taquine plus que de voir les autres rire sans que je sache
pourquoi.

Je racontai alors  Lanclume ma dernire entrevue avec la comtesse, 
Saint-Thomas, et la ncessit o je m'tais trouv, pour favoriser
l'incognito et la fuite du Banian, de le faire passer lui-mme pour un
des officiers pirates capturs  bord de _l'Invisible_.

Aprs m'avoir attentivement cout en faisant plusieurs fois la grimace,
mon auditeur, sur la physionomie duquel se peignait un certain air de
mcontentement, me dit:

Savez-vous bien que ce que vous avez fait l n'tait pas une chose trop
loyale.

--Mais c'tait une chose si invraisemblable que cette substitution de
noms! Et puis j'tais tellement press par la ncessit!... D'ailleurs
quel mal pouvait-il en rsulter pour vous qui tiez alors en France, qui
ne pouviez plus naviguer, vous dont la bonne rputation plaait toute la
vie  l'abri d'un soupon si injurieux?

--Oui, mais il n'en est pas moins vrai que vous m'avez toujours fait
passer pour un pirate!

--Aux yeux d'une folle tout au plus, que personne n'aurait crue quand
bien mme elle vous aurait accus de piraterie en face de toute la
terre!

--Vous avez beau dire et beau vouloir me dorer la pilule pour me la
faire avaler plus souplement, jamais vous ne me persuaderez que ce n'est
pas l une affaire dsagrable pour moi... Et quand je pense encore que
c'est pour sauver un _canaillon_ de l'espce de ce gredin de Banian, que
vous m'avez fait passer pour un forban, je ne sais qui m'empche de vous
en vouloir toute ma vie!... Si encore 'avait t pour quelque chose de
bon! Mais pour un sclrat de cette sorte, qui s'est fait agent de
police pour pouvoir me dnoncer avec plus de lchet et d'impunit,
voil ce qui me rvolte presque autant contre vous que contre lui.

Ce ne fut pas sans quelque peine que je parvins  calmer l'irritation du
brave capitaine qui aurait fini peut-tre par me chercher querelle sans
le faible qu'il s'tait toujours senti  mon gard, et sans le plaisir
qu'il avait eu  trouver en moi les dispositions de vengeance qu'il
avait nourries si long-temps contre le Banian. Selon la mauvaise
habitude de tous les provinciaux qui arrivent  Paris, nous avions caus
tout haut de nos petites affaires dans le caf Lemblin. Un vieillard,
assis seul  une table voisine de la ntre, m'avait paru prter avec
curiosit l'oreille  notre conversation. Je remarquai l'attention
importune avec laquelle notre auditeur nous avait couts jusque-l, et
j'engageai mon capitaine  sortir pour nous rendre  son htel, et
pouvoir, loin des indiscrets, nous entretenir plus  l'aise sur ce que
nous pourrions avoir  faire pour empcher ce qu'il appelait l'alliance
monstrueuse de notre folle comtesse avec l'immonde objet de sa passion.
Nous quittmes tous deux le caf... Il faisait dj nuit.

A peine avions-nous fait quelques pas dans les alles obscures du
Palais-Royal, que le vieillard qui nous avait observs si attentivement
dans le caf, s'approcha de nous, en nous saluant jusqu' terre et en
nous disant:

Vous allez sans doute, messieurs, me trouver trs indiscret; mais le
motif qui m'inspire fera excuser, j'ose l'esprer, la hardiesse ou
l'inconvenance de ma dmarche. La conversation que vous venez d'avoir
ensemble sur un individu qui, malheureusement, ne m'est pas inconnu,
m'autoriserait d'ailleurs  me prsenter devant vous, quand bien mme je
n'aurais pas eu dj l'avantage de me rencontrer avec monsieur.

--Avec moi! dis-je alors  l'tranger qui venait de me dsigner.

--Oui, avec vous, monsieur,  la Martinique, s'il m'en souvient, 
certaine fte dont _la brise du matin_ balaya les vestiges sur le sol
volcanique qui semblait l'avoir produite le soir avec tous ses miracles,
ses prestiges et son ivresse. Ah! c'est qu'aussi ces _maudites brises du
matin_ dans les colonies et ces diables de _raz-de-mare_ enlvent tant
de prosprits fraches closes!... Prenez-vous du tabac, monsieur?
c'est du Macouba tout pur que je me procure en fraude.

A ces mots sententieux, beaucoup plus qu' la mine de notre nouvel
interlocuteur que la lueur vacillante des rverbres ne me montrait
qu'imparfaitement, je reconnus l'homme grand, sec et noir, ce sinistre
trouble-fte, que quelques annes auparavant j'avais rencontr, errant
comme un spectre, au milieu des prestiges du bal de M. Baniani.

Quoi! c'est encore vous, monsieur, lui dis-je, arrivant tout justement
au moment o il est prcisment question de ce misrable!

--Oui, c'est tout justement moi, mon cher monsieur, arrivant toujours,
comme vous le dites, avec des prvisions funestes et invitables sur le
sort de ce pauvre comte de nouvelle fabrique,  qui je ne donne pas
quarante-huit heures de noblesse  vivre, grces aux pices authentiques
dont je me suis pourvu contre lui.

--Et que vous a-t-il donc fait aussi  vous? demanda le capitaine  mon
ancienne connaissance.

--Il m'a tout bonnement escroqu la commission qui devait m'tre alloue
sur quelque argent dont le recouvrement m'avait t confi.

--Ce n'est que cela?

--Mais n'est-ce pas assez, s'il vous plat, quelque peu que cela vous
paraisse?

--Bah assez!  moi il a escroqu bien autre chose que de l'argent, le
gueusard!

--Et quoi donc, autre chose?

--L'honneur, monsieur, l'honneur!

--Il est vrai que c'est autre chose et que c'est mme quelque chose...
Mais l'argent, quelque bas qu'on prtende le mettre aujourd'hui, vaut
bien aussi son prix, quand surtout il est marqu au bon coin.

--Et quelles sont donc les pices authentiques, demandai-je  notre
grand homme noir, que vous vous tes procures contre ce chevalier
d'industrie?

--Les voici: elles pourraient passer, m'ont dit quelques hommes de loi,
pour un petit chef-d'oeuvre de procdure: un certificat des autorits de
Caraccas, attestant que l'individu en question a troqu son vrai nom qui
ne pouvait lui jouer qu'un mauvais tour, contre celui de comte de
Camposlara, qu'il s'est procur dans un dictionnaire historique; qu'il a
t convaincu d'avoir fait partie d'un quipage de forbans; qu'il a t
presque pendu  Saint-Thomas; mais que la corde a manqu par un effet
dpendant de sa volont; une autre pice certifiant que, dans l'espace
de cinq ans, il a fond trois faillites qui, au besoin, auraient pu
passer pour autant de banqueroutes frauduleuses; c'est par consquent
une faillite et deux tiers  peu prs par anne, si je sais encore
calculer; que ce n'est que depuis qu'il s'est retir pour vivre
honorablement en France, que l'on a dcouvert ses mfaits commerciaux et
autres... Plus, diverses pices attestant qu'aprs avoir enlev Mme la
comtesse veuve de l'Annonciade  sa famille, et de plein gr de la part
de celle-ci, il a abus de la manire la plus scandaleuse de la fortune
de sa victime rsigne, pour compromettre la rputation et les
proprits de cette honorable et noble dame. Et en outre, enfin, un
arrt constatant que l'identit de la personne de ce faussaire peut tre
prouve au moyen d'une large cicatrice en forme de hallebarde, qu'il
porte habituellement sur la partie antrieure droite de la poitrine.

--Bravo! bravissimo, s'cria le capitaine ds que le vieil habitant eut
fini. Touchez-l, monsieur, vous m'avez l'air d'un crancier solide,
dcid  vous faire rendre justice, les preuves  la main; mais quelle
est votre intention et votre plan de campagne concernant le malotru 
qui nous allons tous trois donner la chasse?

--Mais, monsieur le capitaine, mon intention en le poursuivant 
outrance, est de rentrer, s'il est possible, par la peur d'une
esclandre, dans les fonds qu'il m'a escroqus; et mon plan de mettre 
excution cette intention, de la manire la plus favorable et selon la
circonstance la meilleure que le hasard pourra m'offrir.

--Quoi, ce n'est que pour rattraper de l'argent que vous vous sentez
enflamm d'une aussi sainte ardeur contre lui! Moi, c'est pour rentrer
dans mon honneur et le punir du mal qu'il m'a fait, que je me mets  la
tte de la croisade que nous allons former contre ce Sarrazin de la plus
basse espce. Mais comme le but que vous vous proposez peut fort bien
s'arranger avec le ressentiment qui m'anime, nous allons tcher de nous
entendre pour mener tout cela de front et  une bonne fin. L'htel dans
lequel je suis descendu n'est qu' quelques pas d'ici. Faites-moi le
plaisir de me suivre, et rendus l nous pourrons, plus commodment qu'en
plein air, nous concerter sur les meilleurs moyens  adopter pour
empcher l'infernal mariage qui se prpare de se consommer, et pour
pargner  la chambre des dputs la honte de recevoir un forban et un
escroc dans son sein. Veuillez donc, monsieur, me faire l'amiti de nous
accompagner jusqu' ma demeure.

Nous suivmes tous deux mon ami Lanclume.

En arrivant  l'htel du capitaine, les premires personnes que je
rencontrai dans le salon du rez-de-chausse, ce fut la ngresse
Supplicia et son fils: la pauvre fille, en me voyant, manifesta, par de
grands clats de rire, la joie qu'elle prouvait  me retrouver  Paris.

Quand je vous disais  la Martinique, matre, que je viendrais un jour
en France, vous aviez l'air de ne pas me croire. Eh bien,  prsent nous
y voil tous les deux, me dit-elle, et moi bien contente, allez! Petit
Gustave, cria-t-elle en appelant son fils, saluez monsieur; c'est votre
matre et celui de votre papa, de ce papa  vous, entendez-vous bien,
qui est devenu en France un grand monsieur.

Curieux de savoir quelles taient les ides que s'tait formes
Supplicia sur le but de son voyage, je lui demandai ce qu'elle comptait
faire  Paris, et elle me rpondit avec son ingnuit habituelle, qu'une
fois devenue libre  la Martinique, elle avait voulu se rendre en France
pour retrouver le pre de son fils et jouir du plaisir de remettre cet
enfant dans les bras de celui qui lui avait donn l'tre. Puis aprs
m'avoir racont toutes les bonts que le capitaine avait eues pour elle
dans la traverse, elle ajouta: C'est M. Gustave qui va tre joyeux et
surpris de me revoir, n'est-ce pas? lui qui s'attend si peu  me
rencontrer  Paris? C'est demain que le capitaine m'a promis de me
conduire avec mon petit enfant,  l'endroit o il demeure, et je crois
qu'en attendant ce moment, je ne dormirai pas de la nuit!

La joie de Supplicia tait si nave et sa confiance si touchante que
j'aurais craint, en lui faisant comprendre la vrit, de lui arracher
l'heureuse illusion qu'elle semblait goter avec tant de ravissement.

Le capitaine, le vieux crole et moi, nous allmes dlibrer  huis
clos, jusqu' deux ou trois heures du matin, sur ce qu'il conviendrait
de faire le lendemain, pour jeter une interdiction subite sur les
projets de mariage du Banian.

C'est dans le chapitre suivant que je retracerai les dtails de cette
scne que nous avions pass une partie de la nuit  rpter et  mettre
convenablement en oeuvre.




XXV

            Allons-nous-en, gens de la noce,
            Allons-nous-en chacun chez nous.

        (Page 269.)

Scandale, perplexit d'un des douze maires de Paris;--retraite des deux
fiancs;--triomphe du capitaine Lanclume.


Trois ou quatre voitures arrivent  la file et avec fracas dans la cour
de la mairie, o Lanclume, le vieux crole, Supplicia, son petit multre
et moi nous nous trouvions runis depuis une bonne heure au moins.

C'taient les futurs poux et les tmoins du mariage, qui venaient
d'arriver, si bruyamment, pour se jeter dans le pige que, la veille,
nous nous tions occups  dresser sous leurs pas. Les laquais des trois
ou quatre quipages entourent les fiancs; les tmoins s'empressent de
mettre pied  terre et de rejoindre l'heureux couple dont ils vont
sceller l'union, et tout le cortge nuptial se complimentant, se saluant
et riant, se dirige vers l'escalier de l'htel-de-ville.

Le capitaine Lanclume s'lance alors  notre tte, pour marcher 
l'ennemi, le front haut, le jarret droit et la badine  la main. Il
aborde firement, et en leur barrant le passage, le comte et la
comtesse, et il se met  leur crier de ce ton que donne l'usage du
commandement et l'habitude d'tre obi:

Arrtez, monsieur, et vous, madame! J'ai deux mots  vous dire avant
que s'accomplisse le mariage pour lequel vous vous tes rendus ici.

--Qui tes-vous? lui demanda alors le comte, en plissant et en se
mettant devant la comtesse,  l'aspect du capitaine et  la vue de
Supplicia et de son fils que je fais avancer, en ce moment, sur le lieu
de l'action.

--Qui je suis? rpond Lanclume en faisant flamboyer ses yeux dvorans
sur les traits dcomposs du comte. Ah! tu as encore l'audace de me
demander qui je suis! eh bien! tu vas l'apprendre plus que tu ne le
voudras peut-tre. Je suis celui que tu as eu la lchet de dnoncer,
toi l'ex-marmiton de mon navire, et pour t'aider  reconnatre,  des
indices certains, les personnes qui m'accompagnent, je te dirai que
voil la ngresse que tu as suborne et perdue, et le fils malheureux 
qui tu as donn le jour; que monsieur est l'homme que tu as vol  la
Martinique, et que voil celui qui, aprs t'avoir arrach  l'chafaud
o tu devais monter comme pirate,  Saint-Thomas, a t pay par toi de
la plus noire et de la plus ignoble ingratitude. Eh bien!  prsent nous
reconnais-tu tous? vil Banian qui renies  la fois ton chef que tu as
vendu  la police, le sang ngre auquel tu as ml le tien, le crancier
que tu as dpouill de sa fortune, et le bienfaiteur qui semble ne
t'avoir soustrait  une mort infamante, que pour te voir chercher  unir
ton existence dshonore  celle de la femme confiante que tu as,
toi-mme, livre aux pirates de Cumana...

--Que me veut cet homme? chassez-moi cet homme! s'cria le comte de
Camposlara, en interrompant le capitaine. Je ne le connais pas! je ne
l'ai jamais vu! loignez-le! loignez-le! et vous, madame la comtesse,
venez, venez! n'ayez pas peur: c'est un fou! n'ayez pas peur!

Les tmoins et les laquais qui entourent le comte se prcipitent entre
lui et le capitaine qui dj cume de rage de n'avoir pu terminer sa
vhmente apostrophe. La comtesse, toute tremblante, hsite  suivre son
fianc qui cherche de toutes ses forces  l'entraner loin du capitaine.
Elle s'arrte trouble, haletante: le capitaine alors arrache des mains
du vieux crole les papiers que celui-ci a dj tirs de sa poche, puis
Lanclume, en chiffonnant avec colre ces papiers accusateurs, braille de
plus belle:

Ah je suis un fou, misrable! eh bien! si tu l'oses, tche de jeter les
yeux sans plir, sur ces certificats accablans qui prouvent ta honte,
ton ignominie et les mfaits dont tu t'es souill! Diras-tu aussi que le
gouverneur de Caraccas est un fou, que les juges qui t'ont fltri
taient en dmence; que ces pices qui attestent ta complicit dans
l'acte de piraterie de _l'Invisible_, sont fausses, ou ont t simules
par la calomnie! Ah! je suis un fou, moi que tu as si lchement dnonc
 l'imbcile crdulit d'un ministre tnbreux! Attends, malheureux, que
ce fou que tu feins de ne pas reconnatre pour une des victimes de ton
infamie, ajoute  tous ses actes de dmence, celui de s'oublier jusqu'
t'lever jusqu' lui, pour tirer ensuite vengeance de ton atroce
conduite...

Et en hurlant ces derniers mots, le capitaine, la badine leve, se
disposait  joindre nergiquement le geste  la menace. Je me jetai sur
lui pour l'empcher de se livrer  toute la violence de sa colre. Les
tmoins du Banian, qui sans beaucoup d'efforts taient parvenus 
entraner leur ami loin de la porte des coups que lui destinait le
capitaine, criaient tant qu'ils pouvaient: _A la garde!  la garde!_ La
comtesse s'tait vanouie dans les bras des deux ou trois dames qui
l'accompagnaient. La garde du poste vint et intervint, sans trop savoir
ce que signifiait encore tout ce tapage. Le maire de l'arrondissement,
appel lui-mme dans la cour de l'htel par le retentissement du bruit
qui, sans doute, avait fini par troubler sa batitude administrative,
arriva aussi, escort de ses adjoints, de ses commis et de ses garons
de bureau, pour s'informer du sujet d'un tumulte aussi grand et aussi
intolrable. Les imprcations du capitaine Lanclume contre le Banian se
faisaient entendre seules au sein de cette cohue. Quand tout le onzime
arrondissement serait l, criait-il aux oreilles du maire qui cherchait
 l'apaiser, je lui dirais et je lui rpterais que ce misrable est un
faussaire, un forban, un dnonciateur, un fripon, et que la chambre des
dputs se dshonorerait si jamais elle pouvait recevoir un tel reptile
dans son sein. Il n'y a qu'une femme comme madame la comtesse qui ait pu
vouloir unir sa destine  celle d'un homme de cette ignoble espce.

Le maire, tout en demandant  tout le monde ce dont il s'agissait,
continuait  rester interdit. Le chef de la garde du poste demandait de
son ct au maire quels taient les individus qu'il fallait expulser de
la cour. Le maire, rduit enfin  l'impossibilit matrielle d'apprendre
ce qu'il lui convenait de faire ou d'ordonner, conseilla au chef du
poste de renvoyer provisoirement tout le monde. La comtesse revenue 
elle-mme au bout de quelques minutes de spasme, promena sur la foule
qui fatiguait ses yeux en pleurs, des regards de dpit et de douleur, et
la voiture dans laquelle elle tait venue, l'enleva, avec ses compagnes,
 cette scne de douleur et de dsordre... Mais le Banian, ple, dfait,
muet, restait encore sur le champ de bataille. Un de ses amis, mieux
inspir que les autres, le voyant si humili et si dcontenanc,
s'empara de lui, comme d'un objet inanim, et le jeta en paquet dans une
voiture. La voiture part, disparat au milieu de la confusion gnrale,
et nous qui seuls sommes demeurs en place pour former l'arrire-garde
du capitaine, nous ne nous apercevons de l'absence du personnage
principal de notre drame en action, que lorsqu'il n'est plus temps de le
retenir sur le lieu de l'vnement, pour lui faire avouer sa dfaite.

Le capitaine Lanclume, celui d'entre nous que cette brusque retraite
devait le plus contrarier, se montra cependant d'une rsignation
parfaite et d'une philosophie charmante, en apprenant la fuite du
Banian. Notre indigne ennemi, nous dit-il, vient de nous abandonner le
champ de bataille et la victoire; car voil bien, si je m'y connais, un
mariage tout--fait manqu; et quand je pense que c'est  la manire
dont j'ai command la manoeuvre, que nous devons un tel succs, je ne
puis que me fliciter de vous avoir si bien mens au feu. Puis,
s'adressant au maire encore tout bahi, et aux curieux qui composaient
l'assistance, il leur raconta, en leur montrant les pices authentiques
qui lui taient restes dans les mains, l'histoire abrge du Banian, et
les motifs qui nous avaient engags  mettre opposition  son hymen.
Puis, s'adressant  nous aprs avoir termin sa narration, il nous dit:
Vous avez tous bien mrit de la patrie dans cette conjoncture
difficile, en empchant,  force de scandale, un mauvais garnement de
cette sorte, d'aller, par d'un faux nom et couvert d'un titre usurp,
se pavaner sur les bancs de la chambre des dputs de la nation. De bons
et loyaux Franais, comme nous, n'auraient pu, sans abdiquer toute
espce de sentiment national, laisser un aussi grand vaurien insulter
avec impunit  la dignit lgislative du pays. Adieu, monsieur le
maire; vous pouvez vous vanter d'avoir manqu, grce  nous, de faire
aujourd'hui une fameuse balourdise dans l'exercice de vos honorables
fonctions. Je vous salue de tout mon coeur, et nous autres, retournons
dans la rue du Bouloy, dner  mon htel, en chantant comme les bonnes
gens d'autrefois:

    Allons-nous-en, gens de la noce,
    Allons-nous-en chacun chez nous.

--Que veut dire, s'il vous plat, tout cela, matre? me demanda
plusieurs fois Supplicia pendant le chemin qu'il nous fallut faire pour
regagner le logis. M. Gustave, ajoutait-elle, n'a pas seulement regard
son petit enfant ni moi, et le capitaine parat s'tre mis bien en
colre contre lui... Que lui a donc fait ce pauvre M. Gustave?

--Il lui a fait de trs vilaines choses, rpondais-je  Supplicia pour
lui faire comprendre de mon mieux la conduite de son ancien amant. Il a
refus de reconnatre ton enfant pour son fils.

--Voyez-vous! ajoutait avec candeur la bonne et simple ngresse. C'est
bien pourtant  lui et  moi ce joli petit garon. Ah! je le vois bien 
prsent, M. Gustave est devenu riche, et son enfant et moi nous lui
ferions honte au milieu de tout ce beau monde de Paris. Que voulez-vous,
matre, ce n'est pas ma faute  moi pourtant si je suis reste ngresse
et s'il m'a fait ce pauvre petit multre!

--Et c'est encore moins la faute de ce pauvre petit diable, s'il a t
fait par un tel pre, ajoutait le capitaine. Mais c'est gal, il y
aurait injustice  faire retomber sur son innocente tte, la
responsabilit des torts du vaurien d'auteur de ses jours: on trouvera
peut-tre moyen d'lever le fils dans de meilleurs principes que ceux
que lui aurait inculqus monsieur son pre. C'est qu'au surplus, il
n'est pas trop mal au moins, ce petit mal blanchi; et puis il promet
d'tre aussi bon que sa mre est ingnue, pour ne pas dire autre chose.
Seulement il est bien dommage que, du ct du physique, il ressemble
autant  monsieur son papa.

Une fois rendus  l'htel du capitaine, nous nous occupmes des
prparatifs de notre dner, en nous rappelant, et non sans beaucoup
rire, tous les incidens de notre entrevue avec les gens de la noce
manque du Banian. Nous nous mmes  table avec les plus belles
dispositions, et  peine avions-nous mang le potage, qu'un des garons
de l'htel monta prcipitamment pour remettre  Lanclume une lettre fort
presse, qu'un laquais en livre venait d'apporter de la part de madame
la comtesse... La comtesse de qui et de quoi? demanda tout de suite
Lanclume au garon de l'htel. Le laquais n'en a pas dit davantage,
rpondit celui-ci. Le capitaine ouvrit la dpche qui lui tait
adresse, se leva de table et nous lut,  haute voix, les mots suivans:

  Monsieur le capitaine,

  Vous m'avez bien cruellement rappele  mes devoirs, en m'arrachant
  ma dernire et ma plus chre illusion. Mais ces devoirs que vous
  m'avez fait si inhumainement comprendre, je saurai les remplir,
  quelque chose qu'il en cote au coeur que vous venez de dchirer. _Le
  malheureux que je n'ose plus nommer_, ne doit plus exciter votre
  haine, car je vous crois encore trop gnreux pour poursuivre de votre
  vengeance celui qui ne mrite plus que la piti de tout le monde. Il
  s'est fait lui-mme justice, en renonant  un titre qui n'est plus
  fait pour lui et  des esprances que je ne lui aurais jamais laiss
  concevoir si je l'eusse connu mieux... Pour moi, c'est au monde, au
  bonheur et presque  la vie que je dois dire adieu, maintenant... Je
  vais expier dans la retraite la plus cache, le tort d'avoir t
  trompe par trop de confiance, et la honte d'avoir t dsabuse trop
  tard par votre inflexible justice. Je vous pardonne, monsieur, tout le
  mal que vous m'avez fait, et pour rparer autant que possible le mal
  involontaire que je puis avoir fait moi-mme  des infortuns que je
  n'ai connus qu'en devenant plus  plaindre qu'eux, je vous prie de
  recevoir pour la pauvre ngresse et son fils, les trente mille francs
  que je vous envoie en billets dans ma lettre. Ce faible ddommagement
  mettra la mre et l'enfant  mme, peut-tre, d'tre plus heureux dans
  leur obscurit, que moi je ne l'ai t dans mon opulence.

  La malheureuse: A. VELASCA,

  Comtesse de l'Annonciade.

Eh bien! que dites-vous de ce revirement de bord? me demanda le
capitaine presque attendri de la lecture de la lettre qu'il venait de
nous faire connatre.

--Je dis, rpondit d'abord notre vieux crole, en se coupant une tranche
de boeuf, que cette petite comtesse est une folle qui ne sait comment
dpenser son argent, et que je pense qu'il y aura pour moi moyen de lui
faire payer mes effets protests.

--Et vous? demanda ensuite Lanclume en s'adressant  moi.

--Moi, je pense, dis-je  mon tour, que de toutes les folies de la
comtesse, celle-ci est au moins la meilleure. Et vous, capitaine, quelle
est votre opinion sur son compte?

--Mon opinion est, ma foi, que c'est une brave femme depuis qu'elle a
renonc  son sot et stupide mariage. Et toi, Supplicia,  prsent que
te voil riche, que feras-tu de ton argent?

--Riche, moi, capitaine? rpondit Supplicia.

--Oui, riche! grosse hbte!... qu'en dis-tu?

--Moi je vous dis merci  vous, capitaine, ainsi qu' toute la
compagnie.

Ici Supplicia nous fit la plus belle et la plus srieuse rvrence.

Mais que feras-tu de ton argent, de tes trente mille francs, dis-moi,
ma grosse commre? Voil ce que je te demande depuis une heure, au lieu
d'une grande rvrence.

--Combien a fait-il, s'il vous plat, capitaine, trente mille francs?

--a fait de quoi acheter trente ngresses comme toi, au prix o en est
la marchandise  la Martinique.

--Eh bien, je dis que je donnerai mon argent  M. Gustave s'il a besoin
d'tre riche, actuellement que vous lui avez fait de la peine.

--Donner ton argent  M. Gustave! j'aimerais cent fois mieux le jeter 
l'eau et te casser les reins aprs  toi et  ton fils!... Mais Dieu
aidant, nous y mettrons bon ordre, et avec de belles rentes sur l'tat,
nous veillerons _ frapper un plan de retenue_ sur ta stupide
gnrosit. Allons, messieurs, versons-nous chacun un verre de Bordeaux,
et buvons  la sant de la comtesse de l'Annonciade. A sa sant!  sa
sant! et n'en parlons plus. C'est une affaire rgle.

--Oui, quand je serai rentr dans ma crance, rpondit le vieil
habitant en sablant un verre de Laffitte.

Pendant quelques heures, le petit drame que nous venions de jouer dans
la cour de la mairie, occupa tout Paris. Il obtint mme dans les salons
une certaine vogue de scandale. Plusieurs journaux en parlrent en se
demandant si un homme comme le Banian oserait se prsenter  la chambre,
et si l'honneur que lui avaient fait les lecteurs en le nommant dput,
ne devait pas tre effac par la fltrissure qu'il avait reue 
l'tranger. L'opinion publique parut croire que quelque lgale que ft
l'lection du nouveau dput, sa conduite passe tait encore plus
ignominieuse que son lection n'tait honorable pour lui et humiliante
pour ses commettans.

Le lendemain ou le surlendemain de toute cette vilaine affaire, nous
apprmes que M. le comte de Camposlara, dput de l'arrondissement de
..., avait adress  la chambre une lettre dans laquelle il priait ses
honorables collgues de vouloir bien accepter sa dmission, que tous ses
collgues s'taient empresss de lui accorder  l'instant mme.

A la sance suivante, on aurait demand  M. le prsident, ou  l'un de
MM. les secrtaires de la chambre, ce que c'tait que M. le comte de
Camposlara; et que M. le prsident et M. le secrtaire auraient t
obligs de fouiller dans leurs papiers, pour savoir de qui on aurait
voulu leur parler. Il n'y a que les erreurs des plus honntes gens dont
on garde bonne mmoire en France. L'opinion oublie, du jour au
lendemain, les fripons et les intrigans qu'elle a levs un moment au
fate de la prosprit ou de la faveur. L'opinion publique est en vrit
bien indulgente pour ses propres bvues.

Le capitaine partit bientt pour le Hvre. Le vieil habitant de la
Martinique ne rentra jamais dans sa crance. Supplicia trouva  devenir,
avec ses trente mille francs, aide-de-cuisine dans la maison d'une des
matresses d'un riche pre de famille. Son petit multre apprit  se
rendre digne d'tre un jour le jockey d'un marchand tailleur; moi, je
restai  Paris, cherchant  jouir de ma petite fortune, de mon oisivet
et des travaux des autres.




LE DERNIER CHAPITRE.

Fin du Banian et de son histoire.


Ceux de mes lecteurs qui auront suivi, avec quelque curiosit, sur les
mers, dans les colonies et au milieu des pirates, les errantes destines
du Banian, me demanderont peut-tre ce que devint le misrable hros de
la prosaque pope que je viens de drouler sous leurs yeux. Peu de
mots me suffiront pour tracer dans la simple narration d'un seul fait,
la dernire page de cette mmorable histoire.

Un jour, monsieur le prfet de police me fit,  mon extrme surprise,
l'honneur de m'inviter  passer dans son cabinet particulier, pour une
affaire qui me concernait. Monsieur, me dit en me voyant arriver  lui,
le grand inquisiteur des opinions politiques de la cit, vous vous tes
permis de tenir contre le gouvernement tabli, des propos que je ne
pourrais tolrer sans manquer aux devoirs que me prescrivent mes
fonctions. Votre imprudence est d'autant plus rprhensible, que c'est
dans un lieu public que vous n'avez pas craint de vous exprimer avec la
plus impardonnable vhmence sur le compte des augustes personnes pour
lesquelles tout bon citoyen doit professer un respect sans bornes...

--Et quelles sont les paroles imprudentes que vous avez  me reprocher?
demandai-je aussitt au prfet de police, sans lui donner le temps
d'arrondir plus lgamment sa phrase investigatrice.

--Les voici, monsieur, me rpondit Son Excellence, car dans ce temps-l,
le prfet de police tait encore une _Excellence_. Et le magistrat, en
prononant solennellement ces mots, me remit un rapport dans lequel je
reconnus, malgr l'exagration des faits, les dtails d'une conversation
que je me rappelai fort bien avoir eue, quelques jours auparavant, avec
un de mes amis, au Palais-Royal ou aux Tuileries.

--Eh bien! me demanda l'Excellence, aprs m'avoir donn le temps de lire
cette espce d'acte d'accusation: qu'avez-vous  dire maintenant pour
votre justification?

--Rien, monsieur; on ne doit jamais descendre jusqu' se justifier d'une
dnonciation aussi vile: ce serait accepter un combat indigne d'un
honnte homme. Les faits qui vous ont t rvls dans ce rapport de
police, ne peuvent vous avoir t signals que par celui  l'honneur
duquel je me suis confi, ou par un de ces hommes que vous tes dans la
triste ncessit d'employer, et  qui on n'accorde que le mpris
qu'inspire leur infme mtier.

--La vivacit avec laquelle vous vous exprimez en ce moment mme, reprit
le prfet, suffirait seule pour confirmer  mes yeux la vraisemblance de
ce rapport, si j'tais assez injuste pour mettre en doute la vracit de
l'homme qui me l'a adress.

--Et quel est encore cet homme? m'criai-je; nommez-le-moi, je vous en
conjure, pour ne pas m'exposer  faire planer sur l'honneur d'un ami,
des soupons qui ne doivent retomber que sur la tte d'un...

--Avancez! dit alors le prfet, en portant ses regards sur le fond de
l'appartement, et en s'adressant  quelqu'un que je n'avais pas encore
aperu.

Et en obissant  cet ordre, un individu graisseux, chauve, le visage
garni d'pais favoris, sortit d'un cabinet contigu au salon, la tte
baisse et les yeux timidement fixs sur ceux de son illustre suprieur.

Je ne saurais bien vous dire, aujourd'hui que l'impression que
j'prouvais alors s'est un peu affaiblie, le sentiment d'horreur et de
dgot dont je fus subitement saisi, en reconnaissant dans le mouchard
avec lequel j'allais tre confront, cet immonde Banian que j'avais
perdu de vue depuis plus d'un an! Son aspect inattendu me souleva
tellement le coeur, que je pus  peine trouver sur mes lvres
contractes, la force d'adresser quelques mots au prfet de police, pour
lui exprimer la rpugnance que m'inspirait la vue nausabonde d'un
pareil homme. Le prfet de police, chose tonnante! parut comprendre
tout ce qui se passait d'honnte en moi, et tout ce qu'il y avait
d'abject dans le rle de mon accusateur. Cela suffit, dit-il en
ordonnant du bout du doigt  son espion de nettoyer l'appartement de sa
prsence. C'est une leon de prudence que je voulais vous donner,
ajouta-t-il en s'adressant  moi avec un certain air de bienveillance;
et je souhaite qu'elle vous serve  l'avenir.

--Une leon de prudence, monsieur! lui rpondis-je vivement: dites
plutt une leon d'endurcissement dont je saurai profiter, je vous le
jure. Cet tre  qui je ne saurais donner un nom assez bas, est un
misrable que deux ou trois fois j'ai arrach  l'infamie,  la mort la
plus ignominieuse, et qui, pour prix de ma sotte gnrosit, n'a trouv
rien de mieux dans son me de boue, que de me dnoncer lchement  votre
svrit pour gagner sans doute sa journe et se procurer la portion
d'ordures dont il vit.

--Je vous crois, me rpondit mon grave interlocuteur. Mais trouvez-moi
des gens qui n'en aient pas fait autant que lui, et qui veuillent bien
faire, au mme prix, le mtier qu'il exerce! Si la police d'une grande
ville est une chose ncessaire, et que le mtier ne puisse tre fait que
par des hommes de cette espce, pourquoi s'tonner que nous n'en
employions pas d'autres! Je ne demanderais pas mieux que d'avoir de
braves gens pour espions. Mais ces braves gens feraient-ils mon affaire,
ou mon affaire ferait-elle le compte de ces braves gens!

En descendant, pour regagner le plus vite possible le grand air de la
rue, l'escalier tortueux de l'htel, qu'clairait  peine un sale et
ple quinquet, je trouvai  l'ouverture de l'antre, un individu qui, le
chapeau  la main et le bras coll sur la canne qu'il avait attache 
la boutonnire, m'attendait  ma sortie, dans l'attitude la plus
humiliante que puisse prendre en face d'un autre homme, l'homme le plus
dprav. Il tait presque  genoux, je crois.

Mille et mille excuses, mon noble bienfaiteur, grommela-t-il d'une voix
enroue et caverneuse: je ne vous ai dnonc, soyez-en bien persuad,
que pour acheter le morceau de pain sans lequel je serais mort
aujourd'hui de besoin avec toute ma famille. C'est encore un service que
vous m'avez rendu indirectement, et ma rvlation ne pouvait vous
compromettre en rien... Une pauvre petite pice de cinq francs, s'il
vous plat, pour nourrir un jour de plus, ma pauvre femme et mes
malheureux petits enfans! Une seule petite aumne, je vous en supplie,
vous qui tes si bon, et vous ne me verrez jamais plus de votre vie, je
vous le jure!

C'tait encore lui, le misrable!

Je me jetai dans le premier cabriolet qui vint  passer. Le coeur me
manquait et la tte me tournait: j'prouvai cette sorte de vertige et
d'vanouissement que donne quelquefois l'excs du dgot, comme
l'mtique ou l'ipcacuanha. Je ne repris l'usage complet de mes sens
que lorsque je pus respirer un air plus pur, loin du lieu ftide que je
venais de quitter.

J'appris, un mois aprs, que le nomm Gustave Ltameur tait mort
presque subitement sur un lit d'hpital,  moiti ivre et tout--fait
rong de dbauche.


FIN.




TABLE DU TOME SECOND.


  XVI. Discipline du bord;--dlibration en mer;--le navire
    pseudonyme.                                                   Page 5
  XVII. Flicit diplomatique d'un consul;--travestissement du
    capitaine d'armes;--ivresse d'une fte;--changement  vue.        17
  XVIII. Galante tentative des corsaires auprs des captives;
    --aversion de celles-ci pour leurs vainqueurs;--invitation
     dner;--frugalit et continence de _l'Invisible_.               45
  XIX. Rencontre de nuit;--mort de _l'Invisible_;--dlivrance
    des prisonnires.                                                 71
  XX. Saint-Thomas;--la prison de l'le;--le concierge Barnab,
    sa fille Acacie;--une rencontre imprvue;--philosophie
    militaire d'un gelier;--ngociation muette; dlivrance; fuite.   99
  XXI. Nouvelle rencontre;--autre embarras;--seconde vasion par
    mer;--adieux  Saint-Thomas.                                     135
  XXII. Un capitaine caboteur des Antilles;--le brick _la
    Mandragore_;--retour  Saint-Pierre-Martinique;--correspondance
    de femmes;--la journe du sentiment;--la devineresse.            163
  XXIII. Dernier retour en France;--une lection et un dput;
    --soupon, mprise et nouveau soupon.                           207
  XXIV. Double rencontre au caf;--conversation;--plan  former.     235
  XXV. Scandale, perplexit d'un des douze maires de Paris;
    --retraite de deux fiancs;--triomphe du capitaine Lanclume.     261
  Dernier chapitre. Fin du Banian et de son histoire.                277


FIN DE LA TABLE.




PUBLICATIONS NOUVELLES.


IL VIVERE, par _Samuel Bach_. 1 vol. in-18.

UN T A MEUDON, par _Frdric Souli_. 2 vol. in-18.

LETTRES AUTOGRAPHES DE Mme ROLAND, adresses  Bancal-des-Issarts. 1
vol. in-18.

MARCO VISCONTI, traduit de l'italien, de _Thomas Grossi_. 2 vol. in-18.

LA FOLLE D'ORLANS, par _le bibliophile Jacob_. 2 vol. in-18.

LE DOUBLE RGNE, par le _vicomte d'Arlincourt_. 2 vol. in-18.

ANNETTE ET LE CRIMINEL, par _De Balzac_. 2 v. in-18.

HEMBYSE, Histoire gantoise du seizime sicle, par le _baron Jules de
St-Genois_. 3 vol. in-18.

FLEUR DES POIS, par _De Balzac_, formant le t. VI des _Scnes de la vie
prive_.

LA BDOUINE, par _Poujoulat_. 1 vol. in-18.

DICTIONNAIRE DE L'ACADMIE FRANAISE, 6me dit., 2 beaux vol. trs grand
in-8, imprims en caractres neufs, papier vlin.

JOURNAL D'UN DPORT NON JUG, par _Barb Marbois_. 2 vol. in-18.

SIMON LE BORGNE, par _Michel Raymond_. 2 v. in-18.

VIERGE ET MARTYRE, par _Michel Masson_. 1 v. in-18.

ROBERT LE MAGNIFIQUE, Histoire de la Normandie au onzime sicle, par
_Lottin de Laval_. 2 vol. in-18.

CHANTS DU CRPUSCULE, par _Victor Hugo_. 1 v. in-18.

CORISANDE DE MAULON ou LE BARN AU XVe SICLE, par l'auteur de
_Natalie_. 2 vol. in-18.

NI JAMAIS NI TOUJOURS, par _Paul de Kock_. 2 v. in-18.

COQUETTERIE, par l'auteur de _Tryvelyan_. 2 vol. in-18.

SERVITUDE ET GRANDEUR MILITAIRES, par _Alfred de Vigny_. 1 vol. in-18.






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including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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