The Project Gutenberg EBook of Manette Salomon, by 
Edmond de Goncourt and Jules de Goncourt

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Title: Manette Salomon

Author: Edmond de Goncourt
        Jules de Goncourt

Release Date: September 11, 2020 [EBook #63179]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MANETTE SALOMON ***




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  ROMANS
  DE
  EDMOND ET JULES DE GONCOURT

  MANETTE
  SALOMON

  NOUVELLE DITION

  PARIS
  BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER
  EUGNE FASQUELLE, DITEUR
  11, RUE DE GRENELLE, 11

  1902

  Tous droits rservs




EUGNE FASQUELLE, DITEUR, 11, RUE DE GRENELLE

OEUVRES DE EDMOND ET JULES DE GONCOURT

GONCOURT (Edmond de)

  La fille lisa, 38e mille                                       1 vol.
  Les frres Zemganno, 8e mille                                   1 vol.
  La Faustin, 19e mille                                           1 vol.
  Chrie, 18e mille                                               1 vol.
  La Maison d'un artiste au XIXe sicle                           2 vol.
  Les actrices du XVIIIe sicle: Mme Saint-Huberty                1 vol.
               --                Mlle Clairon (3e mille)          1 vol.
               --                La Guimard                       1 vol.
  Les Peintres japonais: Outamaro.--Le Peintre des Maisons
    vertes, 4e mille                                              1 vol.
    --Hokousa (peintre), (2e mille)                              1 vol.

GONCOURT (Jules de)

  Lettres, prcdes d'une prface de H. Card (3e mille)         1 vol.

GONCOURT (Edmond et Jules de)

  En 18**                                                         1 vol.
  Germinie Lacerteux                                              1 vol.
  Madame Gervaisais                                               1 vol.
  Rene Mauperin                                                  1 vol.
  Manette Salomon                                                 1 vol.
  Charles Demailly                                                1 vol.
  Soeur Philomne                                                 1 vol.
  Quelques cratures de ce temps                                  1 vol.
  Pages retrouves, avec une prface de G. Geffroy (3e mille)     1 vol.
  Ides et sensations                                             1 vol.
  Prfaces et manifestes littraires (3e mille)                   1 vol.
  Thtre (Henriette Marchal.--La Patrie en danger)              1 vol.
  Portraits intimes du XVIIIe sicle. tudes nouvelles d'aprs
    les lettres autographes et les documents indits              1 vol.
  La Femme au XVIIIe sicle                                       1 vol.
  La duchesse de Chteauroux et ses soeurs                        1 vol.
  Madame de Pompadour, nouvelle dition, revue et augmente
    de lettres et documents indits                               1 vol.
  La Du Barry                                                     1 vol.
  Histoire de Marie-Antoinette                                    1 vol.
  Sophie Arnould (Les actrices au XVIIIe sicle)                  1 vol.
  Histoire de la Socit franaise pendant la Rvolution          1 vol.
  Histoire de la Socit franaise pendant le Directoire          1 vol.
  L'Art du XVIIIe sicle.
    1re srie (Watteau.--Chardin.--Boucher.--Latour)              1 vol.
    2e srie (Greuze.--Les Saint-Aubin.--Gravelot.--Cochin)       1 vol.
    3e srie (Eisen.--Moreau-Debucourt.--Fragonard.--Prudhon)     1 vol.
  Gavarni. L'Homme et l'OEuvre                                    1 vol.
  Journal des Goncourt. Mmoires de la vie littraire (9e mille)  9 vol.


Paris.--L. Maretheux, imprimeur, 1, rue Cassette.--1215.




MANETTE SALOMON




I


On tait au commencement de novembre. La dernire srnit de l'automne,
le rayonnement blanc et diffus d'un soleil voil de vapeurs de pluie et
de neige, flottait, en ple claircie, dans un jour d'hiver.

Du monde allait dans le Jardin des Plantes, montait au labyrinthe, un
monde particulier, ml, cosmopolite, compos de toutes les sortes de
gens de Paris, de la province et de l'tranger, que rassemble ce
rendez-vous populaire.

C'tait d'abord un groupe classique d'Anglais et d'Anglaises  voiles
bruns,  lunettes bleues.

Derrire les Anglais, marchait une famille en deuil.

Puis suivait, en tranant la jambe, un malade, un voisin du jardin, de
quelque rue d' ct, les pieds dans des pantoufles.

Venaient ensuite: un sapeur, avec, sur sa manche, ses deux haches en
sautoir surmontes d'une grenade;--un prince jaune, tout frais habill
de Dusautoy, accompagn d'une espce d'heiduque  figure de Turc, 
dolman d'Albanais;--un apprenti maon, un petit gcheur dbarqu du
Limousin, portant le feutre mou et la chemise bise.

Un peu plus loin, grimpait un interne de la Piti, en casquette, avec un
livre et un cahier de notes sous le bras. Et presque  ct de lui, sur
la mme ligne, un ouvrier en redingote, revenant d'enterrer un camarade
au Montparnasse, avait encore, de l'enterrement, trois fleurs
d'immortelle  la boutonnire.

Un pre,  rudes moustaches grises, regardait courir devant lui un bel
enfant, en robe russe de velours bleu,  boutons d'argent,  manches de
toile blanche, au cou duquel battait un collier d'ambre.

Au-dessous, un mnage de vieilles amours laissait voir sur sa figure la
joie promise du dner du soir en cabinet, sur le quai,  la _Tour
d'argent_.

Et, fermant la marche, une femme de chambre tirait et tranait par la
main un petit ngrillon, embarrass dans sa culotte, et qui semblait
tout triste d'avoir vu des singes en cage.

Toute cette procession cheminait dans l'alle qui s'enfonce  travers la
verdure des arbres verts, entre le bois froid d'ombre humide, aux troncs
vgtants de moisissure,  l'herbe couleur de mousse mouille, au lierre
fonc et presque noir. Arriv au cdre, l'Anglais le montrait, sans le
regarder, aux miss, dans le Guide; et la colonne, un moment arrte,
reprenait sa marche, gravissant le chemin ardu du labyrinthe d'o
roulaient des cerceaux de gamins fabriqus de cercles de tonneaux, et
des descentes folles de petites filles faisant sauter  leur dos des
cornets  bouquin peints en bleu.

Les gens avanaient lentement, s'arrtant  la boutique d'ouvrages en
perles sur le chemin, se frlant et par moments s'appuyant  la rampe de
fer contre la charmille d'ifs taills, s'amusant, au dernier tournant,
des micas qu'allume la lumire de trois heures sur les bois ptrifis
qui portent le belvdre, clignant des yeux pour lire le vers latin qui
tourne autour de son bandeau de bronze:

  Horas non numero nisi serenas.

Puis, tous entrrent un  un sous la petite coupole  jour.

Paris tait sous eux,  droite,  gauche, partout.

Entre les pointes des arbres verts, l o s'ouvrait un peu le rideau des
pins, des morceaux de la grande ville s'tendaient  perte de vue.
Devant eux, c'taient d'abord des toits presss, aux tuiles brunes,
faisant des masses d'un ton de tan et de marc de raisin, d'o se
dtachait le rose des poteries des chemines. Ces larges teintes
tales, d'un ton brl, s'assombrissaient et s'enfonaient dans du
noir-roux en allant vers le quai. Sur le quai, les carrs de maisons
blanches, avec les petites raies noires de leurs milliers de fentres,
formaient et dveloppaient comme un front de caserne d'une blancheur
efface et jauntre, sur laquelle reculait, de loin en loin, dans le
rouill de la pierre, une construction plus vieille. Au del de cette
ligne nette et claire, on ne voyait plus qu'une espce de chaos perdu
dans une nuit d'ardoise, un fouillis de toits, des milliers de toits
d'o des tuyaux noirs se dressaient avec une finesse d'aiguille une
mle de fates et de ttes de maisons enveloppes par l'obscurit grise
de l'loignement, brouilles dans le fond du jour baissant; un
fourmillement de demeures, un gchis de lignes et d'architectures, un
amas de pierres pareil  l'bauche et  l'encombrement d'une carrire,
sur lequel dominaient et planaient le chevet et le dme d'une glise,
dont la nuageuse solidit ressemblait  une vapeur condense. Plus loin,
 la dernire ligne de l'horizon, une colline, o l'oeil devinait une
sorte d'enfouissement de maisons, figurait vaguement les tages d'une
falaise dans un brouillard de mer. L-dessus pesait un grand nuage,
amass sur tout le bout de Paris qu'il couvrait, une nue lourde, d'un
violet sombre, une nue de Septentrion, dans laquelle la respiration de
fournaise de la grande ville et la vaste bataille de la vie de millions
d'hommes semblaient mettre comme des poussires de combat et des fumes
d'incendie. Ce nuage s'levait et finissait en dchirures aigus sur une
clart o s'teignait, dans du rose, un peu de vert ple. Puis revenait
un ciel dpoli et couleur d'tain, balay de lambeaux d'autres nuages
gris.

En regardant vers la droite, on voyait un Gnie d'or sur une colonne,
entre la tte d'un arbre vert se colorant dans ce ciel d'hiver d'une
chaleur olive, et les plus hautes branches du cdre, planes, tales,
gazonnes, sur lesquels les oiseaux marchaient en sautillant comme sur
une pelouse. Au del de la cime des sapins, un peu balancs, sous
lesquels s'apercevait nue, dpouille, rougie, presque carmine, la
grande alle du jardin, plus haut que les immenses toits de tuile
verdtres de la Piti et que ses lucarnes  chaperon de crpi blanc,
l'oeil embrassait tout l'espace entre le dme de la Salptrire et la
masse de l'Observatoire: d'abord, un grand plan d'ombre ressemblant  un
lavi, d'encre de Chine sur un dessous de sanguine, une zone de tons
ardents et bitumineux, brls de ces roussissures de gele et de ces
chaleurs d'hiver qu'on retrouve sur la palette d'aquarelle des Anglais;
puis, dans la finesse infinie d'une teinte dgrade, il se levait un
rayon blanchtre, une vapeur laiteuse et nacre, troue du clair des
btisses neuves, et o s'effaaient, se mlaient, se fondaient, en
s'opalisant, une fin de capitale, des extrmits de faubourgs, des bouts
de rues perdues. L'ardoise des toits plissait sous cette lueur
suspendue qui faisait devenir noires, en les touchant, les fumes
blanches dans l'ombre. Tout au loin, l'Observatoire apparaissait,
vaguement noy dans un blouissement, dans la splendeur ferique d'un
coup de soleil d'argent. Et  l'extrmit de droite, se dressait la
borne de l'horizon, le pt du Panthon, presque transparent dans le
ciel, et comme lav d'un bleu limpide.

Anglais, trangers, Parisiens, regardaient de l-haut de tous cts; les
enfants taient monts, pour mieux voir, sur le banc de bronze, quand
quatre jeunes gens entrrent dans le belvdre.

--Tiens! l'homme de la lorgnette n'y est pas,--fit l'un en s'approchant
de la lunette d'approche fixe par une ficelle  la balustrade. Il
chercha le point, braqua la lunette:--a y est! attention!--se retourna
vers le groupe d'Anglais qu'il avait derrire lui, dit  une des
Anglaises:--Milady, voil! confiez-moi votre oeil... Je n'en abuserai
pas! Approchez, mesdames et messieurs! Je vais vous faire voir ce que
vous allez voir! et un peu mieux que ce prpos aux horizons du Jardin
des Plantes qui a deux colonnes torses en guise de jambes... Silence! et
je commence!...

L'Anglaise, domine par l'assurance du dmonstrateur, avait mis l'oeil 
la lorgnette.

--Messieurs! c'est sans rien payer d'avance, et selon les moyens des
personnes!... _Spoken here! Time is money! Rule Britannia! All right!_
Je vous dis a, parce qu'il est toujours doux de retrouver sa langue
dans la bouche d'un tranger... Paris! messieurs les Anglais, voil
Paris! C'est a!... c'est tout a... une crne ville!... j'en suis, et
je m'en flatte! Une ville qui fait du bruit, de la boue, du chiffon, de
la fume, de la gloire... et de tout! du marbre en carton-papier, des
grains de caf avec de la terre glaise, des couronnes de cimetire avec
de vieilles affiches de spectacle, de l'immortalit en pain d'pice, des
ides pour la province, et des femmes pour l'exportation! Une ville qui
remplit le monde... et l'Odon, quelquefois! Une ville o il y a des
dieux au cinquime, des leveurs d'asticots en chambre, et des
professeurs de thibtain en libert! La capitale du Chic, quoi!
Saluez!... Et maintenant ne bougeons plus! a? milady, c'est le cdre,
le vrai du Liban, rapport d'un choeur d'Athalie, par M. de Jussieu,
dans son chapeau!... Le fort de Vincennes! On compte deux lieues, mes
gentlemen! On a abattu le chne sous lequel Saint Louis rendait la
justice, pour en faire les bancs de la cour de Cassation... Le chteau a
t dmoli, mais on l'a reconstruit en lige sous Charles X: c'est
parfaitement imit, comme vous voyez... On y voit les mnes de Mirabeau,
tous les jours de midi  deux heures, avec des protections et un
passe-port... Le Pre-Lachaise! le faubourg Saint-Germain des morts:
c'est plein d'htels... Regardez  droite,  gauche... Vous avez devant
vous le monument  Casimir Prier, ancien ministre, le pre de M.
Guizot... La colonne de Juillet, suivez! btie par les prisonniers de la
Bastille pour en faire une surprise  leur gouverneur... On avait
d'abord mis dessus le portrait de Louis-Philippe, Henri IV avec un
parapluie; on l'a remplac par cette machine dore: la Libert qui
s'envole; c'est d'aprs nature... On a dit qu'on la muselait dans les
chaleurs,  l'anniversaire des Glorieuses: j'ai demand au gardien, ce
n'est pas vrai... Regardez bien, mylady, il y a un militaire auprs de
la Libert: c'est toujours comme a en France... a? c'est rien, c'est
une glise... Les buttes Chaumont... Distinguez le monde... On
reconnatrait ses enfants naturels!... Maintenant, mylady, je vais vous
la placer  Montmartre... La tour du tlgraphe... Montmartre, _mons
martyrum_... d'o vient la rue des Martyrs, ainsi nomme parce qu'elle
est remplie de peintres qui s'exposent volontairement aux btes chaque
anne,  l'poque de l'Exposition... L-dessous, les toits rouges? ce
sont les Catacombes pour la soif, l'Entrept des vins, rien que cela,
mademoiselle!... Ce que vous ne voyez pas aprs, c'est simplement la
Seine, un fleuve connu et pas fier, qui lave l'Htel-Dieu, la Prfecture
de Police, et l'Institut!... On dit que dans le temps il baignait la
Tour de Nesle... Maintenant, demi-tour  droite, droite alignement!
Voil Sainte Genevive... A ct, la tour Clovis... c'est frquent par
des revenants qui y jouent du cor de chasse chaque fois qu'il meurt un
professeur de Droit compar... Ici, c'est le Panthon... le Panthon,
milady, bti par Soufflot, ptissier... C'est, de l'aveu de tous ceux
qui le voient, un des plus grands gteaux de Savoie du monde... Il y
avait autrefois dessus une rose: on l'a mise dans les cheveux de Marat
quand on l'y a enterr... L'arbre des Sourds-et-Muets... un arbre qui a
grandi dans le silence... le plus lev de Paris... On dit que quand il
fait beau, on voit de tout en haut la solution de la question
d'Orient... Mais il n'y a que le ministre des affaires trangres qui
ait le droit d'y monter!... Ce monument gyptien? Sainte-Plagie,
milady... une maison de campagne, leve par les cranciers en faveur de
leurs dbiteurs... Le btiment n'a rien de remarquable que le cachot o
M. de Jouy, surnomm l'Homme au masque de coton, apprivoisait des
hexamtres avec un flageolet... Il y a encore un mur teint de sa
prose!... La Piti... un omnibus pour les pkins malades, avec
correspondance pour le Montparnasse, sans augmentation de prix, les
dimanches et ftes... Le Val-de-Grce, pour MM. les militaires...
Examinez le dme, c'est d'un nomm Mansard, qui prenait des casques dans
les tableaux de Lebrun pour en coiffer ses monuments... Dans la cour, il
y a une statue leve par Louis XIV au baron Larrey... L'Observatoire...
Vous voyez, c'est une lanterne magique... il y a des Savoyards attachs
 l'tablissement pour vous montrer le Soleil et la Lune... C'est l
qu'est enterr Mathieu Laensberg, dans une lorgnette... en long... Et
a... la Salptrire, milady, o l'on enferme les femmes plus folles que
les autres! Voil!... Et maintenant,  la gnrosit de la
socit!--lana le dmonstrateur de Paris.

Il ta son chapeau, fit le tour de l'auditoire, dit merci  tout ce qui
tombait au fond de sa vieille coiffe, aux gros sous comme aux pices
blanches, salua et se sauva  toutes jambes, suivi de ses trois
compagnons qui touffaient de rire en disant:--Cet animal d'Anatole!

Au cdre, devant un vieux cur qui lisait son brviaire, assis sur le
banc contre l'arbre, il s'arrta, renversa ce qu'il y avait dans son
chapeau sur les genoux du prtre, lui jeta:--Monsieur le cur, pour vos
pauvres!

Et le cur, tout tonn de cet argent, le regardait encore dans le creux
de sa pauvre soutane, que le donneur tait dj loin.




II


A la porte du Jardin des Plantes, les quatre jeunes gens s'arrtrent.

--O dine-t-on?--dit Anatole.

--O tu voudras,--rpondirent en choeur les trois voix.

--Qu'est-ce qui _en_ a?--reprit Anatole.

--Moi, je n'ai pas grand'chose,--dit l'un.

--Moi, rien,--dit l'autre.

--Alors ce sera Coriolis...--fit Anatole en s'adressant au plus grand,
dont la mise lgante contrastait avec le dbraill des autres.

--Ah! mon cher, c'est bte... mais j'ai dj mang mon mois... je suis 
sec... Il me reste  peine de quoi donner  la portire de Boissard pour
la cotisation du punch...

--Quelle diable d'ide tu as eue de donner tout cet argent  ce
cur!--dit  Anatole un garon aux longs cheveux.

--Garnotelle, mon ami,--rpondit Anatole,--vous avez de l'lvation dans
le dessin... mais pas dans l'me!... Messieurs, je vous offre  dner
chez Gourganson... J'ai l'_oeil_... Par exemple, Coriolis, il ne faut
pas t'attendre  y manger des pts de harengs de Calais truffs comme 
ta socit du vendredi...

Et se tournant vers celui qui avait dit n'avoir rien:

--Monsieur Chassagnol, j'espre que vous me ferez l'honneur...

On se mit en marche. Comme Garnotelle et Chassagnol taient en avant,
Coriolis dit  Anatole, en lui dsignant le dos de Chassagnol:

--Qu'est-ce que c'est, ce monsieur-l, hein? qui a l'air d'un vieux
foetus...

--Connais pas... mais pas du tout... Je l'ai vu une fois avec des lves
de Gleyre, une autre fois avec des lves de Rude... Il dit des choses
sur l'art, au dessert, il m'a sembl... Trs-collant... Il s'est
accroch  nous depuis deux ou trois jours... Il va o nous mangeons...
Trs-fort pour reconduire, par exemple... Il vous lche  votre porte 
des heures indues... Peut-tre qu'il demeure quelque part, je ne sais
pas o... Voil!

Arrivs  la rue d'Enfer, les quatre jeunes gens entrrent par une
petite alle dans une arrire-salle de crmerie. Dans un coin, un gros
gaillard noir et barbu, coiff d'un grand chapeau gris, mangeait sur une
petite table.

--Ah! l'homme aux bouillons...--fit Anatole en l'apercevant.

--Ceci, monsieur,--dit-il  Chassagnol,--vous reprsente... le dernier
des amoureux!... un homme dans la force de l'ge, qui a pouss la
timidit, l'intelligence, le dvouement et le manque d'argent jusqu'
fractionner son dner en un tas de cachets de consomm... ce qui lui
permet de considrer une masse de fois dans la journe l'objet de son
culte, mademoiselle ici prsente...

Et d'un geste, Anatole montra mademoiselle Gourganson qui entrait,
apportant des serviettes.

--Ah! tu tais n pour vivre au temps de la chevalerie, toi! Laisse
donc, je connais les femmes... j'avance joliment tes affaires, va,
farceur!--et il donna un amical renfoncement au jeune homme barbu qui
voulut parler, bredouilla, devint pourpre, et sortit.

Le crmier apparut sur le seuil:

--Monsieur Gourganson! monsieur Gourganson!--cria Anatole,--votre vin le
plus extraordinaire...  12 sous!... et des bifteacks... des vrais!...
pour monsieur...--il indiqua Coriolis--qui est le fils naturel de
Chevet... Allez!

                   *       *       *       *       *

--Dis donc, Coriolis,--fit Garnotelle,--ta dernire acadmie... j'ai
trouv a bien... mais trs-bien...

--Vrai?... vois-tu, je cherche... mais la nature!... faire de la lumire
avec des couleurs...

--Qui ne la font jamais...--jeta Chassagnol.--C'est bien simple, faites
l'exprience... Sur un miroir pos horizontalement, entre la lumire qui
le frappe et l'oeil qui le regarde, posez un pain de blanc d'argent: le
pain de blanc, savez-vous de quelle couleur vous le verrez? D'un gris
intense, presque noir, au milieu de la clart lumineuse...

Coriolis et Garnotelle regardrent aprs cette phrase, l'homme qui
l'avait dite.

--Qu'est-ce que c'est que a?--Anatole, en cherchant dans sa poche du
papier  cigarette, venait de retrouver une lettre.--Ah! l'invitation
des lves de Chose... une soire o l'on doit brler toutes les
critiques du Salon dans la chaudire des sorcires de Macbeth... Il est
bon, le post-scriptum: Chaque invit est tenu d'apporter une bougie...

Et coupant une conversation sur l'cole allemande qui s'engageait entre
Chassagnol et Garnotelle:--Est-ce que vous allez nous embter avec
Cornlius?... Les Allemands! la peinture allemande!... Mais on sait
comment ils peignent les Allemands... Quand ils ont fini leur tableau,
ils runissent toute leur famille, leurs enfants, leurs petits
enfants... ils lvent religieusement la serge verte qui recouvre
toujours leur toile... Tout le monde s'agenouille... Prire sur toute la
ligne... et alors ils posent le point visuel... C'est comme a! C'est
vrai comme... l'histoire!

--Es-tu bte!--dit Coriolis  Anatole.--Ah a! dis donc, tes bifteacks,
pour des bifteacks soigns...

--Oui, ils sont immangeables... Attendez... Donnez-moi-les tous...--et
il les runit dans une assiette qu'il cacha sous la table. Puis,
profitant d'une sortie de la fille de Gourganson, il disparut par une
petite porte vitre au fond de la salle.

--a y est,--dit-il en revenant au bout d'un instant.--Ah! tu ne connais
pas la tradition de la maison... Ici, quand les bifteacks ne sont pas
tendres, on va les fourrer dans le lit de Gourganson... C'est sa
punition... Aprs a, c'est peut-tre aussi sa sant... J'ai connu un
Russe qui en avait toujours un... cru... dans le dos.

--Qu'est-ce qu'on fait  l'htel Pimodan?--demanda Garnotelle 
Coriolis.

--Mais c'est trs-amusant, dit Coriolis. D'abord, Boissard est trs-bon
garon... Beaucoup de gens connus et amusants... Thophile Gautier... la
bande de Meissonier... On fait de la musique dans un salon... dans
l'autre, on cause peinture, littrature... de tout... Et une antichambre
avec des statues... grand genre et pas cher... Un dner tous les mois...
nous avons dbours chacun six francs pour un couvert en Ruolz... a se
termine gnralement par un punch... Nous avons Monnier qui est superbe!
Il a eu la dernire fois une charge belge, les _prenkirs_...
tourdissante!... Et puis Feuchres, qui fait des imitations de soldat,
des histoires de Bridet  se tordre... Un monde bon enfant et pas trop
canaille... On bavarde, on rit, on se monte... Tout le monde dit des
mots drles... L'autre jour, en sortant, je reconduisais Magimel le
lithographe... Il me dit: Ah! comme j'ai vieilli!... Autrefois, les
rues taient trop troites... je battais les deux murs. Maintenant c'est
 peine si j'accroche un volet!...

--Quel homme du monde a fait, ce Coriolis! Il va chez Boissard,
excusez!--fit Anatole.--Mais tu t'es tromp d'atelier, mon vieux... tu
aurais d entrer chez Ingres... Vous savez, ils sont bons, les Ingres!
ils se demandent de leurs nouvelles! Plus que a de genre!

Pour rponse, le grand Coriolis prit avec sa main forte et nerveuse la
tte d'Anatole, et fit, en jouant, la menace de la lui coucher dans son
assiette.

--Qui est-ce qui a vu le _Premier baiser de Chlo_, de Brinchard, qui
est expos chez Durand Ruel?--demanda Garnotelle.

--Moi... C'est d'un russi...--dit Anatole...--a ma rappel le baiser
d'Houdon...

--Oh! un baiser!...--lana Chassagnol.--a, un baiser! cette machine en
bois! Un baiser, a? Un baiser de ces poupes antiques qu'on voit dans
une armoire au Vatican, je ne dis pas... Mais un baiser vivant, cela?
Jamais! non, jamais! Rien de frmissant... rien qui montre ce courant
lectrique sur les grands et les petits foyers sensibles... rien qui
annonce la rpercussion de l'embrassement dans tout l'tre... Non, il
faut que le malheureux qui a fait cela ne se doute pas seulement de ce
que c'est que les lvres... Mais les lvres, c'est revtu d'une cuticule
si fine qu'un anatomiste a pu dire que leurs papilles nerveuses
n'taient pas recouvertes, mais seulement gazes, _gazes_, c'est son
mot, par cet piderme... Eh bien! ces papilles nerveuses, ces centres de
sensibilit fournis par les rameaux des nerfs tri-jumeaux ou de la
cinquime paire, communiquent par des anastomoses avec tous les nerfs
profonds et superficiels de la tte... Ils s'unissent, de proche en
proche, aux paires cervicales, qui ont des rapports avec le nerf
intercostal ou le _grand sympathique_, le grand charrieur des motions
humaines au plus profond, au plus intime de l'organisme... le _grand
sympathique_ qui communique avec la paire vague ou nerfs de la huitime
paire, qui embrasse tous les viscres de la poitrine, qui touche au
coeur, qui touche au coeur!...

--Neuf heures et demie... Je me sauve,--dit Coriolis.

--Je m'en vais avec toi,--fit Anatole; et, sur la porte, son geste
appela Garnotelle, comme s'il lui disait: Viens donc!...

Garnotelle voulut se lever, mais Chassagnol le fit rasseoir, en le
prenant par un bouton de sa redingote, et il continua  lui exposer la
circulation de la sensation du baiser d'une extrmit  l'autre du corps
humain.




III


En ce temps, le temps o ces trois jeunes gens entraient dans l'art,
vers l'anne 1840, le grand mouvement rvolutionnaire du Romantisme
qu'avaient vu se lever les dernires annes de la Restauration,
finissait dans une sorte d'puisement et de dfaillance. On et cru voir
tomber, s'affaisser le vent nouveau et superbe, le souffle d'avenir qui
avait remu l'art. De hautes esprances avaient sombr avec le peintre
de la _Naissance d'Henri IV_, Eugne Deveria, arrt sur son clatant
dbut. Des tempraments brillants, ardents, pleins de promesses,
annonant le dgagement futur d'une personnalit, allaient, comme
Chassriau, de l'ombre d'un matre  l'ombre d'un autre, ramassant sous
les chefs d'cole, dont ils essayaient de fusionner les qualits, un
clectisme btard et un style inquiet.

Des talents qui s'taient affirms, qui avaient eu leur jour
d'inspiration et d'originalit, dsertaient l'art pour devenir les
ouvriers de ce grand muse de Versailles, si fatal  la peinture par
l'officiel de ses sujets et de ses commandes, la hte exige de
l'excution, tous ces travaux  la toise et  la tche, qui devaient
faire de la Galerie de nos gloires l'cole et le Panthon de la
pacotille.

En dehors de ces causes extrieures, les faillites d'avenir, les
dsertions, les sductions par les commandes et l'argent du budget, en
dehors mme de l'action, appuye par la grande critique, des oeuvres et
des hommes en lutte avec le Romantisme, il y avait pour
l'affaiblissement de la nouvelle cole des causes intrieures,
spciales, et tenant aux habitudes,  la vie, aux frquentations des
artistes de 1830. Il tait arriv peu   peu que le Romantisme, cette
rvolution de la peinture, borne presque  ses dbuts  un
affranchissement de palette, s'tait laiss entraner, enfivrer par une
intime mle avec les lettres, par la socit avec le livre ou le
faiseur de livres, par une espce de saturation littraire, un
abreuvement trop large  la posie, l'enivrement d'une atmosphre de
lyrisme.

De l, de ce frottement aux ides, aux esthtiques, il tait sorti des
peintres de cerveau, des peintres potes. Quelques-uns ne concevaient un
tableau que dans le cadre d'un vague symbolisme dantesque. D'autres,
d'instinct germain, sduits par les _lieds_ d'outre-Rhin, se perdaient
dans des brumes de rverie, noyaient le soleil des mythologies dans la
mlancolie du fantastique, cherchaient les Muses au Walpurgis. Un homme
d'un talent distingu, Ary Scheffer, marchait en tte de ce petit
groupe. Il peignait des mes, les mes blanches et lumineuses cres par
les pomes. Il modelait les anges de l'imagination humaine. Les larmes
des chefs-d'oeuvre, le souffle de Goethe, la prire de saint Augustin,
le Cantique des souffrances morales, le chant de la Passion de la
chapelle Sixtine, il tentait de mettre cela dans sa toile, avec la
matrialit du dessin et des couleurs. Le _sentimentalisme_, c'tait par
l que le larmoyeur des tendresses de la femme essayait de rajeunir, de
renouveler et de passionner le spiritualisme de l'art.

La dsastreuse influence de la littrature sur la peinture se retrouvait
 l'autre bout du monde artiste, dans un autre homme, un peintre de
prose, Paul Delaroche, l'habile arrangeur thtral, le trs-adroit
metteur en scne des cinquimes actes de chronique, l'lve de Walter
Scott et de Casimir Delavigne, figeant le pass dans le trompe-l'oeil
d'une couleur locale  laquelle manquaient la vie, le mouvement, la
rsurrection de l'motion.

De tels hommes, malgr la mode du moment et la gloire viagre du succs,
n'taient, au fond, que des personnalits striles. Ils pouvaient monter
un atelier, faire des lves; mais la nature de leur temprament, le
principe d'infcondit de leurs oeuvres, les condamnaient  ne pas crer
d'cole. Leur action, restreinte fatalement  un petit cercle de
disciples, ne devait jamais s'lever  cette large influence des matres
qui dcident les courants, dterminent la vocation d'avenir d'une
gnration, font lever le lendemain de l'art des talents d'une jeunesse.

Au-dessous de la grande peinture, parmi les genres crs ou renouvels
par le mouvement romantique, le paysage se dbattait, encore  demi
mconnu, presque suspect, contre les svrits du jury et les prjugs
du public. Malgr les noms de Dupr, de Cabat, de Huet, de Rousseau qui
ne pouvaient forcer les portes du Salon, le paysage n'avait point alors
l'autorit, la considration, la place dans l'art qu'il devait finir par
conqurir  coups de chefs-d'oeuvre. Et ce genre, rput infrieur et
bas, contre lequel s'levaient les ides du pass, les dfiances du
prsent, n'avait gure de tentation pour le jeune talent indcis dans sa
voie et cherchant sa carrire. L'orientalisme, n avec Decamps et
Marilhat, paraissait puis avec eux. Ce qu'avait essay de remuer
Gricault dans la peinture franaise semblait mort. On ne voyait nulle
tentative, nul effort, nulle audace qui tentt la vrit, s'attaqut 
la vie moderne, rvlt aux jeunes ambitions en marche ce grand ct
ddaign de l'art: la contemporanit. Couture ne faisait qu'exposer son
premier tableau, l'_Enfant prodigue_. Et depuis quelques annes, il n'y
avait gure eu qu'un coloriste sorti des talents nouveaux: un petit
peintre de gnie naturel, de temprament et de caprice, jouant avec les
feries du soleil, dou du sentiment de la chair, et n, semblait-il,
pour retrouver le Corrge dans une Orientale d'Hugo: Diaz avait apport,
 l'art de 1830  1840, sa franche et blouissante originalit. Mais sa
peinture tait une peinture indiffrente. Elle ne cherchait et ne
donnait rien que la sensation de la lumire d'une femme ou d'une fleur.
Elle ne parlait  la passion de personne. Toute me lui manquait pour
toucher et retenir  elle autre chose que les yeux.

Dans cette situation de l'art, rejete, rattache  la grande peinture
par cette lassitude ou ce mpris des autres genres, la gnration qui se
levait, l'arme des jeunes gens nourris dans la pratique de la peinture
historique ou religieuse, allait fatalement aux deux personnalits
suprieures et dominantes, aux deux tempraments extrmes et absolus qui
commandaient dans l'cole d'alors aux passions et aux esprits. Ceux-ci
demandaient l'inspiration au grand lutteur du Romantisme,  son dernier
hros, au matre passionnant et aventureux, marchant dans le feu des
contestations et des colres, au peintre de flamme qui exposait en 1839,
_Cloptre_, _Hamlet_ et les _Fossoyeurs_; en 1840, la _Justice de
Trajan_; en 1841, l'_Entre des Croiss  Constantinople_, un
_Naufrage_, une _Noce juive_. Mais ce n'tait qu'une minorit, cette
petite troupe de rvolutionnaires qui s'attachaient et se vouaient 
Delacroix, attirs par la rvlation d'un Beau qu'on pourrait appeler le
Beau expressif. La grande majorit de la jeunesse, embrassant la
religion des traditions et voyant la voie sacre sur la route de Rome,
ftaient rue Montorgueil le retour de M. Ingres comme le retour du
sauveur du Beau de Raphal. Et c'est ainsi qu'avenirs, vocations, toute
la jeune peinture,  ce moment, se tournaient vers ces deux hommes dont
les deux noms taient les deux cris de guerre de l'art:--Ingres et
Delacroix.




IV


Anatole Bazoche tait le fils d'une femme reste veuve sans fortune, qui
avait eu l'intelligence de se faire une position dans une spcialit de
la mode presque cre par elle. Entrepreneuse de broderie pour la haute
confection, elle avait eu l'imagination de ces nouveauts bizarres qui
charmrent le got de la Restauration et des premires annes du rgne
de Louis-Philippe: les ridicules  pendants d'acier, les manchons en
velours noir avec broderie en soie jaune reprsentant des kiosques, les
boas pour l'exportation, roses, brods d'argent et recouverts de tulle
noir. Au milieu de cela, elle avait eu aussi l'invention des toilettes
de ferie: c'tait elle qui avait introduit la _lame_ dans les robes de
bal, dit les premires robes  _tincelles_, tonn les bals citoyens
des Tuileries avec ces jupes et ces corsages o scintillaient des
lytres d'insectes des Antilles. A ce mtier de trouveuse d'ides et de
dessins, elle gagnait de huit  dix mille francs par an.

Elle mit Anatole au collge Henri IV

Au collge, Anatole dessina des bonshommes en marge de ses cahiers. Le
professeur Villemereux qui s'y reconnut, en le mettant aux arrts pour
cela, lui prdit la potence,--une prdiction qui commena  mettre
autour d'Anatole le respect contagieux dans les foules pour les grands
criminels et les caractres extraordinaires. Puis, plus tard, en le
voyant excuter  la plume, trait pour trait, taille pour taille, les
bois de Tony Johannot du _Paul et Virginie_ publi par Curmer, ses
camarades prirent pour lui une espce d'admiration. Penchs sur son
paule, ils suivaient sa main, retenaient leur souffle, pleins de
l'attention religieuse des enfants devant ce mystre de l'art: le
miracle du trompe-oeil. Autour de lui on murmurait tout bas: Oh! lui,
il sera peintre! Il sentait la classe le regarder avec des yeux moiti
fiers et moiti envieux, comme si elle le voyait dj destin  une
carrire de gnie.

Son ide d'tre peintre lui vint peu  peu de l: de la menace de ses
professeurs, de l'encouragement de ses camarades, de ce murmure du
collge qui dicte un peu l'avenir  chacun. Sa vocation se dgagea d'une
certaine facilit naturelle, de la paresse de l'enfant adroit de ses
mains, qui dessine  ct de ses devoirs, sans le coup de foudre, sans
l'illumination soudaine qui fait jaillir un talent du choc d'un morceau
d'art ou d'une scne de nature. Au fond, Anatole tait bien moins appel
par l'art qu'il n'tait attir par la vie d'artiste. Il rvait
l'atelier. Il y aspirait avec les imaginations du collge et les
apptits de sa nature. Ce qu'il y voyait, c'tait ces horizons de la
Bohme qui enchantent, vus de loin: le roman de la Misre, le dbarras
du lien et de la rgle, la libert, l'indiscipline, le dbraill de la
vie, le hasard, l'aventure, l'imprvu de tous les jours, l'chappe de
la maison range et ordonne, le sauve qui peut de la famille et de
l'ennui de ses dimanches, la blague du bourgeois, tout l'inconnu de
volupt du modle de femme, le travail qui ne donne pas de mal, le droit
de se dguiser toute l'anne, une sorte de carnaval ternel; voil les
images et les tentations qui se levaient pour lui de la carrire
rigoureuse et svre de l'art.

Mais, comme presque toutes les mres de ce temps-l, la mre d'Anatole
avait pour son fils un idal d'avenir: l'cole polytechnique. Le soir,
en tisonnant son feu, elle voyait son Anatole coiff d'un tricorne,
l'habit serr aux hanches, l'pe au ct, avec l'aurole de la
Rvolution de 1830 sur son costume; et elle se regardait d'avance passer
dans les rues, lui donnant le bras. Ce fut un grand coup quand Anatole
lui parla de se faire artiste: il lui sembla qu'elle avait devant elle
un officier qui dchirait son uniforme, et tout l'orgueil de son ge mr
s'croula.

De la troisime jusqu' la rhtorique, le collgien eut  chaque sortie
 batailler avec elle. A la fin, comme il s'arrangeait toujours pour
tre le dernier en mathmatiques, la mre, faible comme une veuve qui
n'a qu'un fils, cda et se rsigna en gmissant. Seulement, pour
prserver autant que possible l'innocence d'Anatole, dans une carrire
qui la faisait trembler d'avance par ses prils de toutes sortes, elle
demanda  un vieil ami de chercher dans ses connaissances et de lui
indiquer un atelier o les moeurs de son fils seraient respectes.

A quelques jours de l, le vieil ami menait le jeune homme chez un lve
de David qui s'appelait d'un nom fameux en l'an IX, Peyron, et qui
consentait  recevoir Anatole sur le bien qu'on lui en disait.

Il y avait bien un embarras: l'atelier de M. Peyron tait un atelier de
femmes, mais d'ge si vnrable, sans aucune exception, qu'Anatole put y
faire son entre sans intimider personne. Il se trouva mme,  la fin du
troisime jour, occuper si peu ces respectables demoiselles, qu'il se
sentit humili dans sa qualit d'homme, et dclara premptoirement le
soir  sa mre qu'il ne voulait plus retourner dans une pareille pension
de Parques.

Il entrait alors chez le peintre d'histoire Langibout, qui avait rue
d'Enfer un atelier de soixante lves. Il montait d'abord chez un lve
nomm Corsenaire, qui travaillait dans le haut de la maison. Il y
restait six mois  dessiner d'aprs la bosse; puis redescendait dans le
grand atelier d'en bas, pour dessiner d'aprs le modle vivant.

Il trouvait l Coriolis et Garnotelle entrs dans l'atelier depuis deux
ou trois ans.




V


L'atelier de Langibout tait un immense atelier peint en vert olive. Sur
le mur d'un des cts, sous le jour de la baie ouverte en face, se
dressait la table  modle, avec la barre de fer o s'attache la corde
pour la pose des bras levs en l'air, les talonnires pour supporter le
talon qui ne pose pas, le T en cuir verni o s'appuie le bras qui
repose.

Une boiserie montait tout le long de l'atelier,  une hauteur de sept 
huit pieds. Des grattages de palette, des adresses de modles, des
portraits-charges la couvraient presque entirement. Un faux-col sur un
pantalon reprsentait les longues jambes de l'un; un bilboquet
caricaturait la grosse tte de l'autre; un garde national sortant d'une
gurite par une neige qui lui argentait le nez et les paulettes,
moquait les ambitions miliciennes de celui-ci. Un gentilhomme amateur
tait reprsent dans un bocal, sous la figure d'un cornichon, avec la
devise au-dessous: _Semper viret_. Et  et l,  travers les
caricatures parses, semes au hasard, on lisait: _Sarah Levy, la tte,
rien que la tte, rue des Barres-Saint-Paul_; et plus loin: _Armand
David, fifre sous Louis XVI, modle de torse, fait la canne_.

Sur une des parois latrales se levait le Discobole, moulage de Jacquet.

Les sculpteurs et les peintres, au nombre d'environ soixante, les
sculpteurs avec leurs sellettes et leurs terrines  terre, les peintres,
juchs sur de hauts tabourets, formaient trois rangs devant la table 
modle.

On voyait l:

Javelas, l'homme aux bouillons, le patito de mademoiselle Gourganson,
le ptira, le souffre-douleur de l'atelier, un mridional naf, un
_gobeur_ avalant tout, et qu'on avait dcid  promener son chapeau gris
la nuit, en lui affirmant que le clair de lune tait le meilleur
blanchisseur des castors; Javelas, auquel Anatole, en lui rognant un peu
sa canne tous les jours, arriva au bout d'une semaine  persuader qu'il
grandissait, et qu'il n'avait que le temps de se soigner, la croissance
 son ge tant toujours un signe de maladie; Javelas, qui tait
sculpteur, et qui avait pour spcialit les sujets de pit;

Lestonnat, aux cheveux en broussaille enflamme, aux yeux clignotants,
aux cils d'albinos; Lestonnat ne voyant des couleurs, que le blond et la
tendresse, faisant des esquisses laiteuses et charmantes, peintre-n des
mythologies plafonnantes;

Grandvoinet, un maigre garon qu'on appelait _Moins-Cinq_,  cause de sa
rponse aux arrivants, qui le trouvaient toujours le premier 
l'atelier, et lui disaient:--Tiens, il est l'heure?--Non, messieurs, il
est l'heure moins cinq minutes. Grand acheteur de gravures du Poussin,
excellent et doux garon, n'entrant en colre que lorsque le modle
avait oubli de poser son mouchoir sur le tabouret, et volait ainsi
quelques secondes  la pose; le type du fruit sec exemplaire, dont
l'application, la vocation ingrate, l'effort dsespr taient respects
avec une sorte de commisration par la blague de ses camarades;

Le grand Lestringant, derrire le dos duquel Langibout s'arrtait,
tonn et souriant d'un dtail exagr ou forc dans une acadmie bien
dessine:--C'est bien, lui disait-il, vous voyez comme cela, c'est
bien, mon ami, vous voyez comique... Lestringant, qui devait obir  sa
vraie vocation, abandonner bientt l'histoire pour mettre l'esprit de
Paris dans la caricature;

Le petit Deloche, joli gamin, la mine spirituelle et effronte, arrivant
la casquette en casseur, la blouse tapageuse, engueulant les modles,
faisant le crne: il n'y avait pas trois mois qu'arrivant de son collge
et de sa province dans des habits de premire communion rallongs, et
tombant dans l'atelier, au milieu d'une sance de modle de femme, il
tait rest ptrifi devant la madame toute nue, ses yeux de petit
garon dmesurment ouverts, les bras ballants, et laissant glisser de
stupfaction son carton par terre, au milieu du rire homrique des
lves;

Rouvillain, un nomade, qui, ds qu'il avait pu runir vingt francs,
donnait rendez-vous  l'atelier pour qu'on lui ft la conduite jusqu'
la barrire Fontainebleau: de l, il s'en allait d'une trotte aux
Pyrnes, frappant  la porte du premier cur qu'il trouvait le premier
soir, lui faisant une tte de vierge ou une petite restauration,
emportant une lettre pour un cur de plus loin; et, de recommandations
en recommandations, de cur en cur, gagnant la frontire d'Espagne,
d'o il revenait  Paris par les mmes tapes;

Garbuliez, un Suisse, fils d'un _cabinotier_ de Genve; qui avait
rapport de son pays le culte de son compatriote Grosclaude, et la
charge du peintre Jean Belin chez le Grand-Turc;

Malambic et son sou de fusain, ainsi nomm par l'atelier,  cause de
ses interminables jambes, ternellement enfermes dans un pantalon noir,
et si justement compares aux deux btons de charbon que les papetiers
donnent pour un sou;

Massiquot, beau d'une beaut antique, le front bas avec les cheveux
friss  la ninivite, des traits d'Antinos avec un sourire de
Mphistophls; un garon qui avait l'toffe d'un grand sculpteur, mais
dont le temps et le talent allaient se perdre dans la gymnastique, les
tours de force, les excs d'exercice auxquels l'entranait l'orgueil du
dveloppement de son corps; Massiquot, le massier des lves;

Lemesureur, le massier de l'atelier, l'intermdiaire entre le matre et
les lves, l'homme de confiance du patron, qui reoit la contribution
mensuelle, crit aux modles, surveille le mobilier, et fait payer les
tabourets et les carreaux casss; Lemesureur, ancien huissier de
Montargis, mari  une repriseuse de cachemire, et qui faisait, dans
l'atelier, un petit commerce, en achetant dix francs les ttes bien
dessines qu'il revendait  des pensionnats comme modles;

Schulinger, un Alsacien  tournure de caporal prussien, grand
bredouilleur de franais, qui brossait de temps en temps, entre deux
saoleries de bire, une figure rappelant le gris argentin de Velasquez;

Blondulot, un petit vaurien de Paris, pris en sevrage par un amateur
braque trs-connu qui, de temps en temps croyait dcouvrir un Raphal
dans quelque peintriot comme Blondulot, dont il surveillait les moeurs
avec une jalousie intresse de mre d'actrice, et qu'il allait
recommander aux critiques, en disant: Il est pur! c'est un ange!...

Jacquillat, qui n'avait aucun talent, mais que Langibout soignait:
c'tait le fils de ce Jacquillat qui avait donn des leons de tour  M.
de Clarac et qui excutait l'toile  huit cercles;

Montariol, le mondain, qui djeunait souvent dans les crmeries avec les
domestiques des bals dont il sortait, le monsieur bien mis  l'atelier;
mais ayant dans ses lgances des solutions de continuit et des
accrocs, et regardant l'heure  une montre dont le verre avait t
recoll avec de la cire  cacheter;

Lamoize, aux cheveux ras, au blanc de l'oeil bleu, au teint indien,
toujours serr dans un habit noir rp; un liseur, un rpublicain, un
musicien, qui faisait de la peinture  ides;

Dagousset, le louche, qui faisait loucher tous les yeux qu'il peignait
par cette tendance singulire et fatale qu'ont presque tous les artistes
 reflter dans leurs oeuvres l'infirmit marquante de leur personne.

Puis c'tait Systme, Systme, auquel on ne connaissait de nom que ce
sobriquet; Systme, peignant,  cloche-pied, la main gauche tenant la
palette, appuye sur une tringle de fer; Systme posant sur son bras,
dont il retroussait la manche, le ton de chair pris sur sa palette, et
l'approchant du modle pour le comparer; Systme qui partageait avec
Javelas le rle de martyr de l'atelier.

Et l'atelier Langibout possdait encore les deux types du _cuveur_ et du
_rveur_ dans le peintre Vivarais et le sculpteur Romanet. Vivarais
tait l'homme qui passait sa vie  s'imprgner sans presque jamais
peindre; et c'tait Romanet qui disait un jour, sur le pas de sa porte 
Anatole:--Vois-tu, mon cher, pour mon buste, il fallait le
marbre...--Pourquoi pas en terre? c'est si long, le marbre...--Non... je
n'aurais pas eu la ligne rigide, le cassant du trait... a aurait t
toujours mou, veule... Il me fallait le marbre, absolument le
marbre...--Eh bien! laisse-moi le voir... Je t'assure, je n'en parlerai
pas...--Mon marbre? mon marbre? Il est l...--lui dit Romanet en se
touchant le front.

Ple-mle trange de talents et de nullits, de figures srieuses et
grotesques, de vocations vraies et d'ambitions de fils de boutiquiers
aspirant  une industrie de luxe; de toutes sortes de natures et
d'individus, promis  des avenirs si divers,  des fortunes si
contraires, destins  finir aux quatre coins de la socit et du monde,
l o l'aventure de la vie parpille les jeunesses et les promesses d'un
atelier, dans un fauteuil  l'Institut, dans la gueule d'un crocodile du
Nil, dans une grance de photographie, ou dans une boutique de
chocolatier de passage!




VI


Anatole tait devenu immdiatement le boute-en-train de l'atelier, le
branle-bas des farces et des charges.

Il tait n avec des malices de singe. Enfant, lorsqu'on le ramenait au
collge, il prenait tout  coup sa course  toutes jambes, et se mettait
 crier de toutes les forces de sa voix de crapaud: V'la la rvolution
qui commence! La rue s'effarait, les boutiquiers se prcipitaient sur
leurs portes, les fentres s'ouvraient, des ttes bouleverses
apparaissaient, et dans le dos des vieilles gens qui se faisaient un
cornet de leur main pour entendre le tocsin de Saint-Merry, le frisson
du rentier passait. Malheureusement,  sa troisime tentative, il fut
dgot du plaisir que lui donnait tout ce sens dessus dessous par un
norme coup de pied d'picier philippiste de la rue Saint-Jacques. Au
collge, c'tait les mmes niches diaboliques. Un professeur, dont il
avait  se plaindre, ayant eu l'imprudence  une distribution de prix,
de commencer son discours par: Jeunes athltes qui allez entrer dans
l'arne...--_Vive la reine!_ se mit  crier Anatole en se tournant vers
la reine Marie-Amlie venant voir couronner ses fils. Sur ce calembour,
une acclamation trois fois rpte partit des bancs, et le malheureux
professeur fut oblig de remettre son loquence dans sa poche.

Avec l'ge et la sortie du collge, cette imagination de drlerie
n'avait fait que grandir chez Anatole. Le sens du grotesque l'avait men
au gnie de la parodie. Il caricaturait les gens avec un mot. Il
appliquait sur les figures une profession, un mtier, un ridicule qui
leur restait. A des fuses,  des cascades de btises, il mlait des
cinglements, des claquements de ripostes pareils  ces coups de fouet
avec lesquels les postillons enlvent un attelage. Il jouait avec la
grammaire, le dictionnaire, la double entente des termes: la mmoire de
ses tudes lui permettait de jeter dans ce qu'il disait des lambeaux de
classiques, de remuer  travers ses bouffonneries de grands noms, des
vers drangs, du sublime estropi; et sa verve tait un pot-pourri, une
macdoine, un mlange de gros sel et de fin esprit, la dbauche la plus
folle et la plus cocasse.

Dans les parties, le soir, en revenant dans les voitures des environs de
Paris, il faisait un personnage de province; il improvisait des rcits
de petite ville, il racontait des intrieurs o il y a des oranges sur
des timbales, il inventait des socits pleines de nez en argent, tout
un monde qu'il semblait mener de Monnier  Hoffmann, au grand amusement
et dans le rire fou de ses compagnons de voyage. Il avait la vocation de
l'acteur et du mystificateur. Sa parole tait soutenue par son jeu, une
mimique de mridional la succession et la vivacit des expressions, des
grimaces, dans un visage souple comme un masque chiffonn, se prtant 
tout, et lui donnant l'air d'une espce d'homme aux cent figures. A ce
temprament de comique,  tous ces dons de nature, il joignait encore
une singulire aptitude d'imitation, d'assimilation de tout ce qu'il
entendait, voyait au thtre, et partout, depuis l'intonation de Numa
jusqu'au coup de jupe d'une danseuse espagnole piaffant une cachucha,
depuis le bgaiement de Mijonnet, le marchand de _tortillons_ de
l'atelier, jusqu'au jeu muet du monsieur qui cherche sa bourse en
omnibus. A lui tout seul, il jouait une scne, une pice: c'tait le
relai d'une diligence, le pitinement des garons d'curie, les
questions des voyageurs endormis, l'branlement des chevaux, le: hu! du
postillon; ou bien une messe militaire, le _Dominus vobiscum_ chevrotant
du vieux prtre, les rpons criards de l'enfant de choeur, le ronflement
du serpent, les nazillements des chantres, le son voil des tambours, la
toux du pair de France sur la tombe du mort. Il singeait un grand air
d'opra, un _ut_ de tnor. Il contrefaisait le rveil d'une basse-cour,
la fanfare fle du coq, les gloussements, les cacardements, les
roucoulements, tous les caquetages gazouillants des btes qui semblaient
s'veiller sous sa blouse. Des journes qu'il passait au Jardin des
Plantes  tudier les animaux, il rapportait leur voix, leur chant.
Quand il voulait, son larynx devenait une mnagerie: il faisait sortir,
comme d'une gorge de l'Atlas, le rauquement du lion, un rugissement si
vrai, que, la nuit, Jules Grard et tir dessus au jug. Pour les
bruits humains, il les possdait tous. Il imitait les accents, les
patois, les bruits de la rue, le chantonnement de la marchande de vieux
chapeaux, la crie de la marchande de bonne vitelotte, le cri du
vendeur de _canards_ s'teignant dans le lointain d'un faubourg, tous
les cris: il n'y avait que le cri de la conscience qu'il disait ne
pouvoir imiter.

L'atelier avait en lui son amuseur et son fou, un fou dont il n'aurait
pu se passer. Au bout de ces grands silences de travail qui se font l,
aprs un long recueillement de tous ces jeunes gens plis sur une tude,
quand une voix s'levait: Allons! qu'est-ce qui va faire un _four_?
Anatole lanait aussitt quelque mot drle, faisant courir le rire comme
une trane de poudre, secouant la fatigue de tous, relevant toutes les
ttes de dessus les cartons, et sonnant jusqu'au bout de la salle une
rcration d'un moment.

Jamais il n'tait  court. L'atelier avait-il une vengeance  exercer?
Anatole trouvait un tour de son invention, et le plus souvent,  la
prire de ses camarades et pour rpondre  leur confiance, il
l'excutait lui-mme. Devait-on faire la rception d'un _nouveau_? Il
s'en chargeait, et c'tait son triomphe. Il s'y surpassait en fantaisie,
en imagination de mise en scne.

Le reste de crucifiement, la tradition de torture, demeurs d'un autre
temps, dans ces farces artistiques, l'attachement  l'chelle,
l'estrapade, la brutalit de ces excutions qui parfois finissaient par
un membre bris, commenaient  passer de mode dans les ateliers. A
peine si l'usage des frocits anciennes tait encore conserv chez le
sculpteur David, dont les lves promenaient, en ces annes, par tout le
quartier, un nouveau li sur une chelle, avec un camarade,  cheval sur
l'estomac, qui jouait de la guitare. Les initiations peu  peu
s'adoucissaient et se changeaient en innocentes preuves de
franc-maonnerie. Anatole les renouvela par le srieux de la charge et
la comdie de la cruaut.

Aussitt qu'un nouveau arrivait, il commenait par le faire dshabiller,
lui injuriait successivement tous les membres, lui reprochait ses
abattis canaille, tablissait, avec la voix de pituite de Quatremre
de Quincy, le peu de rapports existants entre une figure de Phidias et
cet Apollon des chaudronniers. Puis, il le faisait chanter, en costume
de paradis, dans des poses d'un quilibre prilleux, des paroles
impossibles sur des airs dont il avait le secret. Quand le nouveau tait
enrou et enrhum, Anatole lui annonait les _supplices_. Soudain, il
changeait de voix, d'air, de visage: il avait des gestes d'ogre de
contes de fe, une intonation de roi de ferie qui donne des ordres pour
une excution, des ricanements de Schahabaham. Une paillasserie sinistre
l'animait: c'tait Bobche et Torquemada, l'Inquisition aux Funambules.
S'agissait-il de marquer un rcalcitrant? Il tait terrible  fourgonner
le pole pour chauffer les fers tout rouge, terrible quand avec les
fers, changs habilement dans sa main en chevilles de sculpteur peintes
en vermillon, il approchait; terrible, lorsqu'il essayait ces faux fers,
derrire le dos du patient, quatre ou cinq fois sur des planches,
pendant qu'on brlait de la corne; pouvantable, lorsqu'il les
appliquait sur l'paule du malheureux avec un _pschit!_ qui jouait
infernalement le cri de la peau grille. On riait, et il faisait presque
peur.--Et puis, venaient des boniments, des discours de rception, des
morceaux acadmiques, du Bossuet tomb dans le _Tintamarre_... Pour
chaque nouveau, il inventait un nouveau tour, des plaisanteries
indites, un chef-d'oeuvre comme les sangsues, la farce des sangsues
qu'il montrait  sa victime dans un verre, et qu'il lui posait au creux
de l'estomac: la victime plaisantait d'abord, puis ne plaisantait plus:
elle se figurait sentir piquer les sangsues, tant Anatole les avait bien
imites avec des dcoupures d'oignon brl!

A l'atelier, on l'appelait la Blague.




VII


La Blague,--cette forme nouvelle de l'esprit franais, ne dans les
ateliers du pass, sortie de la parole image de l'artiste, de
l'indpendance de son caractre et de sa langue, de ce que mle et
brouille en lui, pour la libert des ides et la couleur des mots, une
nature de peuple et un mtier d'idal; la Blague, jaillie de l, monte
de l'atelier, aux lettres, au thtre,  la socit; grandie dans la
ruine des religions, des politiques, des systmes, et dans l'branlement
de la vieille socit, dans l'indiffrence des cervelles et des coeurs,
devenue le _Credo_ farce du scepticisme, la rvolte parisienne de la
dsillusion, la formule lgre et gamine du blasphme, la grande forme
moderne, impie et charivarique, du doute universel et du pyrrhonisme
national; la Blague du XIXe sicle, cette grande dmolisseuse, cette
grande rvolutionnaire, l'empoisonneuse de foi, la tueuse de respect; la
Blague, avec son souffle canaille et sa rise salissante, jete  tout
ce qui est honneur, amour, famille, le drapeau ou la religion du coeur
de l'homme; la Blague, embotant le pas derrire l'Histoire de chaque
jour, en lui jetant dans le dos l'ordure de la Courtille; la Blague, qui
met les gmonies  Pantin; la Blague, le _vis comica_ de nos dcadences
et de nos cynismes, cette ironie o il y a du _rictus_ de Stellion et de
la goguette du bagne, ce que Cabrion jette  Pipelet, ce que le voyou
vole  Voltaire, ce qui va de _Candide_  Jean Hiroux; la Blague, qui
est l'effrayant mot pour rire des rvolutions; la Blague, qui allume le
lampion d'un lazzi sur une barricade; la Blague, qui demande en riant au
24 Fvrier,  la porte des Tuileries: Citoyen, votre billet! la
Blague, cette terrible marraine qui baptise tout ce qu'elle touche avec
des expressions qui font peur et qui font froid; la Blague, qui
assaisonne le pain que les rapins vont manger  la Morgue; la Blague,
qui coule des lvres du mme et lui fait jeter  une femme enceinte:
Elle a un polichinelle dans le tiroir! la Blague, o il y a le _nil
admirari_ qui est le sang-froid du bon sens du sauvage et du civilis,
le sublime du ruisseau et la vengeance de la boue, la revanche des
petits contre les grands, pareille au trognon de pomme du titi dans la
fronde de David; la Blague, cette charge parle et courante, cette
caricature volante qui descend d'Aristophane par le nez de Bouginier; la
Blague, qui a cr en un jour de gnie Prudhomme et Robert Macaire; la
Blague, cette populaire philosophie du: Je m'en fiche! le stocisme
avec lequel la frle et maladive race d'une capitale moque le ciel, la
Providence, la fin du monde, en leur disant tout haut: Zut! la Blague,
cette railleuse effronte du srieux et du triste de la vie avec la
grimace et le geste de Pierrot; la Blague, cette insolence de l'hrosme
qui a fait trouver un calembour  un Parisien sur le radeau de _la
Mduse_; la Blague, qui dfie la mort; la Blague, qui la profane; la
Blague, qui fait mourir comme cet artiste, l'ami de Charlet, jetant,
devant Charlet, son dernier soupir dans le _couic_ de Guignol; la
Blague, ce rire terrible, enrag, fivreux, mauvais, presque diabolique,
d'enfants gts, d'enfants pourris de la vieillesse d'une civilisation;
ce rire riant de la grandeur, de la terreur, de la pudeur, de la
saintet, de la majest, de la posie de toute chose; ce rire qu'on
dirait jouir du bas plaisir de ces hommes en blouse, qui, au Jardin des
Plantes, s'amusent  cracher sur la beaut des btes et la royaut des
lions;--la Blague, c'tait bien le nom de ce garon.




VIII


L'atelier ouvrait le matin de six heures  onze heures en t, de huit
heures  une heure en hiver. Le mercredi, il y avait une prolongation de
travail d'une heure l'heure du torse, pour finir le torse commenc la
veille: heure supplmentaire paye par la cotisation des lves. Trois
semaines de modle d'homme, une semaine de modle de femme, faisaient le
mois.

Pendant ces cinq heures d'tude quotidienne, pendant ce travail d'aprs
nature se continuant des mois, des annes, Anatole vit dfiler les plus
beaux corps du temps, l'humanit de choix qui sert de leon  l'artiste,
les statues vivantes qui conservent les lois de proportion, le _canon_
de l'homme et de la femme, les types qui dessinent le nu viril ou
fminin, l'lgance ou la force, la dlicatesse ou la puissance, les
lignes avec leurs oppositions, les contours avec leur sexe, les formes
avec leur style.

Anatole dessina: il fit la longue ducation de son oeil et de son
fusain; il apprit  btir une acadmie d'aprs tous ces corps fameux qui
ont laiss leur mmoire dans les tableaux de l'poque:--le corps de
Dubosc, ce corps merveilleux de cinquante-cinq ans, qui avait conserv
la souplesse et l'harmonieux quilibre de la jeunesse;--le corps de
Gilbert, ce corps tout plein des trous d'une sculpture  la Puget, de
Gilbert, le modle pour les satyres, les convulsionnaires, les
_ardents_. Il dessina d'aprs ce corps de Waill, le corps d'un phbe
florentin, le torse cisel, les pectoraux accuss sur l'adolescence de
la poitrine, les jambes fines et montrant la souple lgance, la
longueur filante d'un dessin italien du seizime sicle, des formes de
cire sur des muscles d'acier;--le corps de Thomas l'Ours, cet ancien
lutteur de Lyon, renvoy de son rgiment  cause de son apptit, le
vorace qui prenait son caf au lait dans une terrine de sculpteur avec
un pain de six livres, et que nourrissaient par commisration les
domestiques de Rothschild; un corps de damn de Michel-Ange, les paules
d'Atlas, une musculature de Crotoniate et d'animal dvorateur o les
mouvements faisaient courir des houles sous la peau. Anatole eut encore
les corps de grce sauvage, nerveux, ondulants, lastiques, du ngre
Sad, du ngre Joseph de la Martinique, le ngre  la taille de femme,
aux bras ronds, qui charmait les fatigues de sa pose par des monologues
 demi-voix, gazouills dans la langue de son pays. Il eut la fin de ces
modles hroques,  constitution homrique, forms dans l'atelier de
David, la poitrine largie comme  l'air de ces grandes toiles antiques;
vieux dbris d'un Empire de l'art, auxquels l'atelier ne manquait jamais
de faire la charit d'habitude avec les vieux modles, ce qu'on appelle
un cornet, une feuille de papier tourne par un des nouveaux, qui
circule, et o chacun met le fond de sa poche.

La femme, le corps de la femme, les modes diverses et contraires de sa
beaut, Anatole les apprit sur ces corps:--les corps des trois Marix, le
trio de Juives dont l'une a sa superbe nudit peinte dans la Renomme de
l'Hmicycle de Delaroche;--le corps de Julie Waill, aux formes pleines,
 la tte de Junon,  la grande bouche romaine, aux grands beaux yeux
normes de la Tege de Pompi;--le corps de madame Legois, le type du
modle pour le dessin classique du ventre et des jambes;--le corps
mince, nerveux, distingu dans la maigreur, de Marie Poitou, une nature
de sainte, de martyre, de mystique; le corps androgyne de Caroline
l'Allemande, qui a pos les bras du Saint-Symphorien de M. Ingres,
ennemi des modles d'hommes, et disant qu'ils puaient;--le corps de
Georgette,  la taille d'anguille, aux reins serpentins, l'idal dans un
type gyptiaque de la ligne de beaut professe par Hogarth;--le corps 
la Rubens, la poitrine exubrante, les jambes magnifiques de
Juliette;--le corps de Caroline Alibert, le corps d'une Ourania du
Primatice, allong, effil, avec des extrmits si souples qu'elle
faisait, d'un mouvement, passer tous les doigts d'une de ses mains l'un
sous l'autre;--le corps fluet, maigriot, lanc et charmant de Coelina
Cerf, avec ses formes hsitantes de petite fille et de femme, ses lignes
d'une ingnue de roman grec,--le plus jeune des modles, si jeune que
les lves lui payaient, quand elle posait une livre de sucre d'orge.




IX


De loin en loin, une distraction furieuse, une noce enrage rompait
cette monotonie de la vie d'atelier. Par un beau jour tout plein de
soleil, et promettant l't, quelqu'un demandait ce qu'il y avait  la
masse; et quand les entres de 25 francs pays par chaque lve et
exigs rigoureusement de tous, sans exception, par Langibout, quand ces
entres, appeles les _bienvenues_, montaient  une somme de quelques
centaines de francs, on convenait d'aller manger la masse  la campagne.
Alors tout l'atelier partait, suivi du modle de la semaine, et se
lanait aux champs dans les costumes les plus farouches, avec les
vareuses les plus rouges, les chapeaux les plus rvolutionnaires, des
oripeaux hurlants et des mises forcenes. La jeunesse de tous dbordait
sur le chemin; ils allaient avec des cris, des gestes, des chansons, une
gaiet violente qui effarouchait la banlieue et violait la verdure. Tout
les grisait, leur nombre, leur tapage, la chaleur; et ils marchaient en
casseurs, anims, tumultueux, batailleurs, avec cette insolence de joie
qui dmange les mains, et cette envie de vaillance qui appelle les
coups.

A la porte Fleury, dans un cabaret en plein air, la bande dnait. Et
c'tait une ripaille, des poulets dchirs, des bouteilles entonnes par
le goulot, des paris de goinfrerie et de saolerie, une espce de vanit
et d'ostentation d'orgie grasse qui cachait, sous les lilas des environs
de Paris, des licences de kermesse et des fonds de tableaux de Teniers.

Puis, la nuit tombe, quand tous taient ivres, et que les plus doux
avaient bu un vin de colre, la troupe, chantant  tue-tte et arme
d'chalas pris dans les vignes, se rpandait au hasard sur une route o
elle esprait trouver l'hostilit, la haine du paysan d'auprs de Paris
pour le Parisien. Sur les ciels d't, les ciels lourds et fumeux,
zbrs de noir par des nuages d'orage, les artistes se dcoupaient en
silhouettes agites et fivreuses; et la nuit donnant sa terreur  la
fantaisie de leurs costumes,  la furie de leurs gestes,  leurs ombres,
au point de feu de leurs pipes, il se levait de ce qu'on voyait
vaguement d'eux comme une sinistre apparence fantastique de bandits
lgendaires: on et cru voir les truands de l'Idal sur un horizon de
Salvator Rosa.

L'atelier en tait un soir  une de ces fins de bienvenue. L'on
revenait. Sur la route on trouva une cour ouverte, et dans la cour, des
blanchisseuses. Aussitt, l'on eut l'ide d'un bal, et l'on organisa, en
plein vent, la salle et la danse avec des chandelles achetes chez un
picier, et que tenaient dans leurs mains ceux qui ne dansaient pas. Le
modle avait apport un violon: ce fut la musique. Mais, au milieu du
quadrille, les garons du village se ruaient sur les messieurs qui
dansaient. La bataille s'engageait, une bataille sauvage, au milieu de
laquelle Coriolis se jetant, les manches retrousses, couchait avec son
chalas deux des paysans par terre. A la fin, les garons battus se
sauvaient pour aller chercher du renfort dans le pays. Il n'y avait plus
qu' partir.

Mais Coriolis s'enttait  rester. Il traita ses camarades de lches. Il
ramassa des pierres qu'il jeta dans le cabaret dont il venait de sortir.
Il voulait se battre. Il fallut que ses camarades l'entranassent de
force. Tous taient tonns de sa rage, de ce besoin fou qu'il avait des
coups.

--Comment! tu n'es pas content?--lui dit Anatole,--tu n'as rien reu et
tu en as descendu deux!... Ah! tu y allais bien... Moi, j'ai donn un
joli coup de pied  hauteur d'estomac dans un grand serin qui
m'ennuyait... Mais deux, c'est trs-gentil...

--Non, non,--rpta Coriolis,--des lches, les amis! Nous aurions d
leur donner une tripote  ne pas leur donner envie de revenir... Des
lches, je te dis, les amis!

Et sur tout le chemin jusqu' Paris, son grand corps donna tous les
signes d'une colre de crole qui ne veut rien entendre.

Naz de Coriolis tait le dernier enfant d'une famille de Provence,
originaire d'Italie, qui,  la Rvolution de 89, s'tait rfugie 
l'le Bourbon. Un oncle, qui tait son tuteur, lui faisait une pension
de six mille francs, et devait lui laisser  sa mort une quinzaine de
mille livres de rentes. Ce nom aristocratique, cette pension, cet
avenir, qui tait une fortune  ct de la pauvret de ses camarades,
l'lgance de tenue de Coriolis, le monde o l'on se disait qu'il
allait, les matresses avec lesquelles il avait t rencontr, les
restaurants o on l'avait entrevu, mettaient entre lui et l'atelier le
froid d'une certaine rserve. Langibout lui-mme prouvait une sorte de
gne avec le gentilhomme, comme il l'appelait; et il y avait un peu de
brusquerie amre dans la faon dont il laissait tomber sur ses esquisses
si vives et si colores:--C'est trs-bien, trs-bien... mais c'est
ferm pour moi... vous savez, je ne comprends pas... On plaisantait un
peu Coriolis, mais doucement, prudemment, avec des malices qui ne
s'aventuraient pas trop. On savait que les charges trop fortes ne
russiraient pas avec lui. On se rappelait son duel avec Marpon, lors de
son entre  l'atelier, le duel pour rire, avec des balles de lige,
traditionnel dans les ateliers, et qui faillit ce jour-l devenir
tragique: Coriolis, frappant sur la main du tmoin qui allait charger
les pistolets, avait fait tomber les deux balles inoffensives, et,
tirant de sa poche deux vraies balles de plomb, avait exig un nouveau
et srieux chargement. Il tait donc respect; mais c'tait tout.
Quoiqu'il ne montrt aucune hauteur dans sa personne, ni dans ses
manires, quoiqu'il ft reconnu bon garon, qu'il jout sa partie dans
toutes les gamineries, qu'il ft des jeux, des griseries et des
batailles de l'atelier, c'tait un camarade avec lequel les autres
lves ne se sentaient pas  l'aise et n'avaient que les rapports de
l'atelier. Et dans ce monde le seul intime de Coriolis tait Anatole, un
ami de collge de deux ans de grande cour  Henri IV. Amus par sa
gaiet, il lui permettait, lui pardonnait tout, avec cette espce
d'indulgence qu'a un gros chien pour un roquet.

--Reconduis-moi,--lui dit-il, quand ils furent sur le pav de Paris.

Arriv chez lui:--Tu dmnages?--fit Anatole en regardant le sens dessus
dessous de l'appartement et des commencements d'emballage.

--Non, je pars,--dit Coriolis d'un ton de voix dgris.

--Tu t'en retournes  Bourbon?

--Non, je vais me promener en Orient.

--Bah!

--Oui, j'ai besoin de changer d'air... Ici, je sens que je ne peux rien
faire... J'aime trop Paris, vois-tu... Ce gueux de Paris, c'est si
charmant, si prenant, si tentant! Je me connais et je me fais peur:
Paris finirait par me manger... Il me faut quelque chose qui me
change... du mouvement... Je suis ennuy de moi, de ma peinture, de
l'atelier, de ce qu'on nous serine ici... Il me semble que je suis fait
pour autre chose... Aprs a, on croit toujours a... Enfin, l-bas, je
me figure... je verrai bien si Decamps et Marilhat ont tout pris, n'ont
rien laiss aux autres. Il y a peut-tre encore  voir aprs eux... Et
puis, je serai seul... c'est bon pour se reconnatre et se trouver...
Les distractions, absence totale... Plus de dners de Boissard, plus de
soupers, plus de nuits au champagne... Rien! je serai bien forc de
travailler... Mon brave homme d'oncle fait les choses trs proprement...
Il est enchant, tu comprends, de me voir quitter le boulevard... Et
dire que toutes ces ides raisonnables-l, c'est une femme qui me les a
donnes!... mon Dieu, oui... en me flanquant  la porte! Ah a! tu
m'criras, hein? parce qu'une fois l... j'y resterai quelque temps...
Je voudrais revenir avec de quoi taler, devenir quelqu'un quand je
remettrai les pieds  Paris... Tu sais, quand on voit son talent quelque
part... On m'a dit souvent que j'avais un temprament de coloriste...
Nous verrons bien!

Et devant l'avenir, la sparation, les deux amis, revenant au pass, se
mirent  causer de leur liaison, du collge, retrouvant dans leurs
souvenirs l'enfance de leur amiti. Il tait trois heures du matin quand
Coriolis dit  Anatole:

--Ainsi, c'est convenu, tu m'embarques mercredi...

--Oui, je viendrai avec Garnotelle.




X


On tait  la fin du djeuner d'adieu donn par Coriolis  Anatole et 
Garnotelle. Le repas avait t triste et gai, cordial et mu. On y avait
bu ce coup de l'trier qui remue le coeur de celui qui part et de ceux
qui restent. Dans le petit atelier, de grandes malles noires, pareilles
aux malles d'Anglais qui vont au bout du monde, des caisses, des sacs de
nuit, des couvertures serres dans des courroies, mme une petite tente
de campagne, dont la grosse toile faisait rver, ainsi qu'une voile au
repos, de nuits lointaines et d'autres cieux: toutes sortes de choses de
voyage attendaient, prtes  tre charges sur le fiacre avanc et
arrt dj devant la porte de la maison.

A ce moment la porte s'ouvrit, et il parut sur le seuil une femme
poussant devant elle une petite fille: l'enfant, timide, ne voulait pas
entrer; n'osant regarder ni se laisser voir, elle s'enfonait dans la
robe de sa mre, et de ses deux petites mains, lui prenant deux bouts de
sa jupe, elle essayait de s'en cacher  demi, avec une sauvagerie
d'oiseau, comme de deux ailes qu'elle s'efforait de croiser.

--Personne de ces messieurs n'aurait besoin d'un petit Jsus?--demanda
la femme avec un sourire humble, et, dgageant la tte de l'enfant, elle
montra une petite fille aux yeux bleus.

--Oh! charmante...--dit Coriolis; et faisant signe  l'enfant:

--Viens un peu, petite...

Un peu pousse par sa mre, un peu attire par le monsieur, et marchant
vers son regard, moiti peureuse et moiti confiante, elle arriva  lui.
Coriolis, la mettant sur ses genoux, lui fit prendre des gteaux dans
des assiettes, sur la table. Puis lui passant la main dans ses petits
cheveux, des cheveux d'enfant blonde qui sera brune, et s'amusant les
doigts de ce chatouillement de soie, il resta un instant  regarder ce
grand et profond bonheur d'enfant que la petite avait dans les yeux.

--Ah a! la mre je ne sais plus qui...--fit Anatole,--vous prendrez
bien une tasse de caf avec nous? Dites donc, on ne vous voit plus
poser, pourquoi donc a? Vous n'tes pas trop vieille...

--Ah! monsieur, j'ai un malheur... Les mdecins disent comme a que j'ai
un commencement d'ankylose de la colonne vertbrale... Ce n'est pas que
a me gne autrement pour n'importe quoi... Mais voil deux ans au moins
que je ne puis plus hancher...

--Une petite tte qui m'aurait t...,--fit Coriolis qui continuait 
examiner la petite fille.--C'est dommage... Mais vous voyez, la mre, je
pars... A propos, quelle heure est-il?

Il regarda sa montre.

--Diable! nous n'avons que le temps...

Et, se levant, il leva, par-dessous les bras, l'enfant au-dessus de sa
tte, l'embrassa et la posa  terre. Mais dans ce mouvement, l'enfant
glissant contre lui, accrocha la chane de sa montre, et en fit sauter
les breloques qui roulrent en sonnant, sur le parquet.

--Ne la grondez pas, la mre... Ce n'est pas sa faute  cette
enfant,--fit Coriolis en ramassant les breloques:--C'est bte, ces
petites btises-l, on s'accroche toujours avec... Mais, au fait, j'y
pense... Quand on va l-bas, on ne sait trop si on en reviendra...
Tiens! Anatole, voil mon petit poisson d'or, tu en auras toujours bien
vingt francs au Mont-de-Pit... Et toi,--dit-il  Garnotelle,--qui vas
attraper le prix de Rome un de ces jours, voil une paire de cornes en
corail pour te dfendre du mauvais oeil en Italie... Ah! et ma
roupie?...

Il regarda par terre.

--Tu sais, j'avais essay dessus mon gros couteau catalan... Oh! ne
cherchez pas, la mre... Si elle tait tombe on la verrait... Je
l'aurai sans doute perdue.

Le portier entra:--Allons, monsieur Antoine, chargeons tout a un peu
vite... Et en route!




XI


--Petit cochon, vous ne travaillez pas,--rptait Langibout  Anatole
quand il passait derrire lui dans sa visite  l'atelier.

On aurait pu appeler Langibout le dernier des Romains.

Il tait le survivant et le type dur de l'ancienne cole. Il finissait
la race o l'indpendance bourgeoise des artistes du XVIIIe sicle se
mlait au culte de 89 et des ides de libert. lve de David, il vivait
dans la religion de son souvenir. Les antichambres ministrielles ne
l'avaient jamais vu ni mendier ni attendre; et sa vie roide dans sa
dignit, affectait une certaine austrit rpublicaine, comme une
saintet rude, aujourd'hui perdue dans le monde des arts. Il tenait du
vieux grognard et du militaire  la Charlet, avec son libralisme
bougon, ses mcontentements boudeurs et refouls, son air, sa grosse
voix mchonnant les mots, sa dure et forte moustache, ses cheveux ras.
Quand il entrait dans l'atelier, le respect et le salut du silence se
faisaient devant sa tte robuste et penche de ct, ses tempes grises
sous son bonnet grec, ses yeux aux paupires lourdes, ses traits carrs,
taills largement dans des traits d'ouvrier, et o se voyait, sous l'air
grognon, une bont de peuple. Un souffle de recueillement passait sur
toute cette jeunesse, et les plus gamins se sentaient une petite peur
d'motion quand le matre leur parlait. On l'estimait, on le craignait,
et on le vnrait. Dans la gronderie de ses avertissements, il y avait
une chaleur de coeur, une brusquerie de vive affection qui n'chappait
point  ses lves. On lui savait gr de ces colres impuissantes, de
ces rages qu'il rpandait en gros mots, quand son peu d'influence dans
les jugements des concours de prix de Rome avait fait manquer  un de
ses lves un prix enlev par l'intrigue et la partialit de ses
confrres tenant atelier comme lui. On lui tait encore reconnaissant de
sa tolrance pour les vieux usages transmis par les ateliers de la
Rvolution aux ateliers de Louis-Philippe. Langibout tait indulgent
pour les farces, et mme pour les charges un peu froces. Il trouvait
que cela essayait et trempait la virilit des gens, disant que les
hommes n'taient pas des demoiselles; que de son temps, c'tait bien
autre chose, et que personne n'en mourait; que, dans l'art, il fallait
se faire un peu la peau et le coeur  tout. Et il rappelait la sauvage
cole des artistes sous la rpublique une et indivisible, les misres
mles et farouches o, n'ayant pas de quoi dner, il se couchait,
prenait une chique dans sa bouche, versait dessus un verre d'eau-de-vie,
et mangeait la fivre que cela lui donnait.

Enfin, dans tout l'atelier, Langibout tait aim pour la simplicit de
sa vie, une vie de petit bourgeois, en manches de chemise,
quotidiennement promene sur ce trottoir de la rue d'Enfer, entre un
_regard_ des eaux d'Arcueil et la boutique d'un chaudronnier; une vie de
famille, gaye de temps en temps d'un petit vin de Nuits qui arrosait
les modestes et cordiaux dners d'amis du dimanche.

Langibout s'tait laiss prendre au charme d'Anatole,  la sduction
qu'exerait sur tous ce gai garon qui semblait n pour plaire et
arriver, ce jeune homme si brillant, si sympathique, dont les mres des
autres lves se parlaient entre elles, dans leurs petites soires, avec
une sorte d'envie. Son intrt, son affection avaient t gagns par
l'entrain de ce farceur, et aussi par de certaines promesses de talent
que ses tudes semblaient montrer. Tant qu'Anatole avait dessin et
peint d'aprs l'acadmie, rien n'avait attir sur ce qu'il faisait
l'attention de Langibout. Mais quand il arriva  ces concours
d'esquisses de tous les quinze jours, o le premier recevait en prix de
Langibout un exemplaire des Loges de Raphal ou des Sacrements du
Poussin, il se dgagea, montra des aptitudes personnelles, obtint
presque toutes les fois la premire place. Il avait un certain sens de
la composition, de l'arrangement, de l'ordonnance. De beaucoup de
lectures, il avait retenu comme des morceaux de reconstitution
archaque, des signes symboliques, des emblmes, la mmoire d'animaux
hiratiques et dsignateurs, le hibou de la Minerve athnienne,
l'pervier d'gypte. Il avait attrap par-ci par-l,  travers les
livres feuillets, un petit bout d'antiquit, un dtail de moeurs, un de
ces riens, qui mettent du caractre et l'apparence du pass dans un coin
de toile. Il connaissait le _modius_, emblme d'abondance, et le
_strophium_, couronne des dieux et des athltes vainqueurs. A ce qu'il
savait de raccroc, il ajoutait ce qu'il inventait au petit bonheur, et
ce qu'il dfendait auprs de Langibout avec des citations imagines, des
arguments tirs d'un Homre indit ou d'une Bible invraisemblable. Il
cherche celui-l,--disait navement aux autres lves Langibout,
confondu dans sa courte science d'rudition.

Par l-dessus, Anatole avait un certain instinct du groupement,
l'intelligence du moment prcis de la scne indiqu et soulign sur le
programme du concours, une entente un peu banale, mais agrablement
littraire, du drame agit dans son sujet. A ct des autres esquisses,
plus colores, plus ressenties de dessin, son esquisse avait la clart:
ses bonshommes taient en situation, son dcor montrait une espce de
couleur locale, son bauche de tableau faisait tableau. Et Langibout
jugeait que, si jamais il pouvait parvenir  travailler, il tait
capable de faire aussi bien qu'un autre son trou et son chemin dans
l'art. Aussi tait-il toujours  le pousser,  le tourmenter, se
plantant derrire lui et restant l  lui grommeler dans le dos:--Le
garon voit bien... Il interprte bien, trs-bien... a va bien... Bonne
couleur... fin, solide, lumineux... La tte... la tte y est... le
torse, bien construit, le torse... Et puis... Ah! voil... quelque chose
manque... Oui, la volont... ne jamais aller jusqu'au bout... Faiblesse,
paresse... plus de jambes... Tout qui fiche le camp... Plus personne!...
En bas, rien... Des jambes? a, des jambes! Rien... Est-ce que a porte,
ces jambes-l, voyons?... Non, plus rien... Le bas, bonsoir...

Et la semonce finissait toujours par le refrain: Petit cochon, vous ne
travaillez pas, qu'il jetait dans l'oreille d'Anatole en lui tirant
assez rudement les cheveux.




XII


  _Monsieur,
  Monsieur ANATOLE BAZOCHE,
  peintre,
  31, rue du Faubourg-Poissonnire.
  Paris
  France_

  Adramiti, prs et par Troie (_Iliade_).
  Affranchir.

Mon vieux,

Figure-toi que ton ami habite une ville o tout est rose, bleu clair,
cendre verte, lilas tendre... Rien que des couleurs gaies qui font: pif!
paf! dans les yeux ds qu'il y a un peu de soleil. Et ce n'est pas comme
chez nous, ici, le soleil: on voit bien qu'il ne cote rien, il y en a
tous les jours. Enfin, c'est blouissant! Et je me fais l'effet d'tre
log dans la vitrine des pierres prcieuses au muse de minralogie. Il
faut te dire par l-dessus que les rues, dans ce pays-ci, servent de
lits aux torrents qui viennent de la montagne, ce qui fait qu'il y a
toujours de l'eau,--quand ce n'est pas une boue infecte,--et que les
femmes sont obliges de marcher sur des patins, et qu'il y a de grosses
pierres jetes pour traverser... Tu permets? je lche ma phrase: elle
s'embourbe dans le paysage. Donc, il y a toujours de l'eau, et dans
cette eau, tu comprends, tout ce carnaval se reflte, et toutes les
couleurs tremblent, dansent: c'est absolument comme un feu d'artifice
tir sur la Seine que tu verrais dans le ciel et dans la rivire... Et
des baraques! des auvents! des boutiques! un remuement de kalidoscope,
sans compter ce qui grouille l-dedans, le personnel du pays, des gens
qui sont turquoise ou vermillon, des femmes turques, de vrais fantmes
avec des bottes jaunes, des femmes grecques avec de larges pantalons,
des chemises flottantes, un voile fonc qui leur cache la moiti de la
figure, des mendiants... ah! mon cher, des mendiants  leur donner tout
ce qu'on a pour les regarder!... et puis des bonshommes farces, bards,
bossus, chargs, hrisss de pistolets, de poignards, de yatagans, avec
des fusils trois fois grands comme les ntres (a me fait penser  la
ceinture de l'Albanais qui me sert d'escorte, coute l'inventaire: deux
cartouchires, une machine  enfoncer les balles, un couteau, plus une
blague et un mouchoir), un coup de jour l-dessus, et crac! ils prennent
feu: ils font la trane de poudre, ils clairent, avec leur batterie de
cuisine, comme un feu de Bengale!

C'est mon vieux rve, tu sais, tout cela. L'envie m'en avait mordu en
voyant la _Patrouille turque_ de Decamps. Diable de patrouille! elle
m'avait tap au coeur... Enfin, m'y voil, dans la patrie de cette
couleur-l... Seulement, il y a un embtement,--ne le dis pas  ces
animaux de critiques, c'est que c'est si beau, si brillant, si clatant,
si au-dessus de ce que nous avons dans nos botes  couleur, qu'il vous
prend par moments un dcouragement qui coupe le travail en deux. On se
demande si ce n'est pas un pays fait tout bonnement pour tre heureux,
sans peindre, avec un got de confiture de roses dans la bouche, au pied
d'un petit kiosque vert et groseille, avec le bleu du Bosphore dans le
lointain, un narguilh  ct de soi, des penses de fume, de soleil,
de parfum, des choses dans la tte qui ne seraient plus qu' moiti des
ides, une toute douce vaporation de son tre dans un bonheur de
nuage... Et puis cet imbcile d'Europen revient dans la grande bte que
tu as connue; je me sens prendre au collet par l'autre moiti de
moi-mme, le monsieur actif, le producteur, l'homme qui prouve le
besoin de mettre son nom sur de petites ordures qui l'ont fait suer...

Enfin, tout de mme, mon vieux, c'est bien dommage de faire des
tableaux quand on en voit continuellement de tout faits comme celui-ci.
Tu vas voir.

L'autre soir j'tais assis  la porte d'un caf. J'avais devant moi un
auvent de boucher. Le boucher, gravement, chassait avec une branche
d'arbre les mouches des quartiers de viande saignante qui pendaient.
Autour de lui, un voltigement de friperie, de vieux tapis multicolores;
 ct des enfants aux cheveux en petites nattes, des chiens maigres,
une douzaine de chvres et de moutons presss et se serrant dans une
vague peur commune; une pierre ensanglante avec du sang dgoulinant,
des traces que les chiens lchaient en grognant. Je regardais cela et un
petit chevreau noir et blanc, avec ses grosses pattes, qui se tenait
presque coll sous une chvre. Je vis mon boucher quitter sa branche,
aller au pauvre petit chevreau qui voulut se dbattre, poussa deux ou
trois petits cris malheureux, touffs par les chants et la guitare des
musiciens de mon caf. Le boucher avait couch le chevreau sur la
pierre; il tira un petit yatagan de sa ceinture et lui coupa la gorge:
un flot de sang jaillit qui rougit la pierre et s'en alla faire de
grands ronds dans l'eau que lappaient les chiens. Alors un enfant qui
tait l, un bel enfant, au teint de fleur, aux yeux de velours, prit la
bte par les cornes, attendant son dernier tressaillement; et de temps
en temps il se penchait un peu pour mordre dans une pomme qu'il tenait
dans une main avec la corne du petit chevreau... Non, je n'ai jamais
rien vu de plus affreusement joli que ce petit sacrificateur avec son
amour de tte, ses petits bras nus qui tenaient de toutes leurs forces,
mordillant sa pomme au-dessus de cette fontaine de sang, sur cette
agonie d'un autre petit...

Ma maison est tout  fait au bout de la ville, presque dans la
campagne, sur une route conduisant  la plaine et descendant  la mer
que domine le mont Ida avec le blanc ternel de sa neige. Je m'assieds
dehors, et,  la nuit tombante, dans la demi-obscurit qui met les
choses un peu plus loin des yeux et un peu plus prs de l'me, j'assiste
 la rentre des troupeaux. C'est le plaisir doux et triste,--tu connais
cela,--qu'on prend chez nous, dans un village, sur un banc de pierre, 
la porte d'une auberge. Ici, c'est pour moi le moment le plus heureux de
la journe, un moment de solennit pntrante. Je me crois au soir d'un
des premiers jours du monde. Ce sont d'abord des dromadaires, toujours
prcds d'un petit bonhomme mont sur un ne, la file des chameaux qui
avancent lentement, le dernier portant la clochette, les petits courant
en libert et cherchant  tter les mres ds qu'elles s'arrtent; puis
les innombrables troupeaux de vaches; puis les buffles conduits par des
bergers au chantonnement mlancolique,  la petite flte aigrelette;
enfin vient l'arme des chvres et des moutons. Et  mesure que tout
cela passe, les chants, les clochettes, les pitinements, les marches
tranant la fatigue de la journe, les bruits, les formes qui vont
s'endormant dans la majest de la nuit, eh bien! que veux-tu que je te
dise? il me vient une motion si bonne, si bonne... que c'est stupide de
t'en parler.

Aprs cela, il faut bien avouer que je suis venu ici le coeur un peu
ouvert  tout: avant de partir, il y avait une dame qui m'y avait fait
un petit trou pour voir ce qu'il y avait dedans... Ah! en fait d'amour,
veux-tu mes impressions _femmes_ ici? Voici. En allant en caque 
Thrapia, je suis pass sous les fentres d'un harem. C'tait clair 
_gigorno_, comme nous disions pour les vins chauds de Langibout; et, sur
les raies de lumire des persiennes, on voyait se mouvoir des ombres,
des ombres trs-empaquetes, les houris de la maison, rien que cela! qui
dansaient et sautaient sur de la musique qu'elles se faisaient avec une
pinette et un trombone... Une houri jouant du trombone! Ah! mon ami,
j'ai cru voir l'Orient de l'avenir! Et je te laisse sur cette image.

Tu vois que je pense  toi. Serre la main  tous ceux qui ne m'auront
pas oubli. cris-moi n'importe quoi de Paris, de toi, des amis,--des
btises, surtout: a sent si bon  l'tranger!

A toi,

N. DE CORIOLIS.




XIII


Langibout avait raison: Anatole ne travaillait pas, ou du moins il
n'avait pas cette persistance, cette volont et ce long courage du
travail qui tire le talent de l'effort continu d'un accouchement
laborieux. Il n'avait que l'entrain de la premire heure et le premier
feu de la chose commence. Sa nature se refusait  une application
soutenue et prolonge.

En tout ce qu'il essayait, il se satisfaisait lui-mme par l' peu prs,
l'escamotage spirituel, une sorte de rendu superficiel, l'effleurement
de son sujet. Pousser l'art jusqu'au srieux, creuser, fouiller une
tude, une composition, tait impossible  ce garon dont la cervelle
lgre tait toujours pleine d'ides volantes. Son imagination enfantine
et rieuse, une pense grotesque qui le traversait, toutes sortes de
riens pareils au chatouillement d'une mouche sur le front d'un homme
occup, une perptuelle inspiration de drleries, l'enlevaient sans
cesse  l'attention,  la concentration de l'tude; et  tout moment
l'atelier le voyait quitter son acadmie pour aller crayonner quelque
charge lui jaillissant des doigts, la silhouette d'un camarade
allongeant le Panthon drolatique qui couvrait le mur.

Au Louvre, dans l'aprs-midi, il ne travaillait gure plus. Son esprit,
ses yeux se lassaient vite d'interroger la couleur, le dessin des
vieilles toiles qu'il copiait; et son observation quittait bientt les
tableaux pour aller au monde baroque des copistes mles et femelles qui
peuplaient les galeries. Il rgalait ses malices de toutes ces ironies
vivantes jetes au bas des chefs-d'oeuvre par la faim, la misre, le
besoin, l'acharnement de la fausse vocation; peuple de pauvres, d'un
comique  pleurer, qui ramasse l'aumne de l'Art sous le pied de ses
Dieux! Les vieilles femmes, aux anglaises grises, penches sur des
copies de Boucher roses et nues, avec un air d'Alecto enluminant
Anacron, les dames au teint orange,  la robe sans manchettes, au
bavolet gris sur la poitrine, perches, les lunettes en arrt, au haut
de l'chelle garnie de serge verte pour la pudeur de leurs maigres
jambes, les malheureuses porcelainires, les yeux tirs, grimaantes de
copier  la loupe la _Mise au tombeau_ du Titien, les petits vieillards
qui, dans leur petite blouse noire, les cheveux longs spars au milieu
de la tte, ressemblent  des enfants Jsus de cinquante ans conservs
dans de l'esprit-de-vin,--tout ce monde, avec sa lamentable cocasserie,
amusait Anatole et le faisait dlicieusement rire en dedans. Au fond de
lui passaient des crayonnages en ide, des mditations de caricatures,
des figurations bouffonnes, des morceaux d'aperus impossibles sur le
pass, l'intrieur, les plaisirs, les passions de ces tres dclasss
qu'il tudiait avec sa pntrante curiosit du comique humain, avec son
oeil toujours occup, allant d'un vieux chapeau noir, nou  la barre
avec ses rubans roses, aux innocentes dclarations d'amour de l'endroit:
deux pches poses par une main inconnue sur une bote  couleurs.
Avait-il tout observ et n'avait-il plus rien  voir? il travaillait 
peu prs une petite heure, puis il allait causer avec une vieille
copiste portant en toute saison la mme robe de barge noire, tache de
couleurs, et une palatine en plumes d'oiseaux; bonne vieille
sentimentale, adorant les discussions mtaphysiques, et qui, tout en
parlant de son coeur, parlait toujours du nez.

Le plaisir quotidien d'Anatole tait de la scandaliser par des paradoxes
terribles, des professions de foi d'insensibilit, toutes sortes de
paroles troublantes, au bout desquels la pauvre vieille femme s'criait
avec un accent de dsespoir presque maternel:

--Mon Dieu! il est sceptique en tout, sceptique en divinit, sceptique
en amour!--Et elle se mettait  pleurer,  pleurer srieusement de
vraies larmes sur le manque d'idal de son jeune ami, et toutes les
illusions qu'il avait dj perdues.

Telle tait, dans l'apprentissage de l'art, sa vie et toute sa pense,
une obsession de la farce, le travail de tte de l'observation comique,
un perptuel rve de rapin qui cherche et pioche une invention de
charges. Et parfois il en trouvait d'admirables et de suprmement drles
comme celle-ci qui avait fait la joie de tout l'atelier et le bruit du
quartier.

C'tait  propos de Mongin, un lve qui peignait la figure le matin
chez Langibout, et travaillait dans la journe chez l'architecte
Lemeubre. Mongin, un matin, arriva chez Langibout furieux contre une
actrice qui leur avait fait donner un suif gnral par Lemeubre pour
avoir manqu de respect  sa femme de chambre, laquelle femme de
chambre, disait Mongin, s'obstinait  secouer les tapis au-dessus des
fentres ouvertes o schaient les lavis et les pures des lves; et
Mongin parlait de se venger. Anatole le fit causer sur les habitudes,
les dispositions de la maison, l'tage et le train de l'actrice; puis il
lui dit de le prvenir du jour o elle ne sortirait pas le soir et o le
cocher serait absent. Ce soir-l venu, il se glissa avec Mongin dans
l'curie, emmaillotta avec du linge les sabots des deux chevaux de
l'actrice, puis, marche par marche, ils les firent monter, chacun en
tirant un avec les doigts par les naseaux, jusqu'au troisime, jusqu'
l'appartement. L-dessus, un grand coup de sonnette, et la femme de
chambre, accourant ouvrir, se trouva devant ces deux grands quadrupdes
plants sur le palier. Le plus terrible, ce fut de les ter de l: un
cheval qu'on hisse par le procd d'Anatole peut monter un escalier,
mais quant  le faire redescendre, il n'y a pas mme  essayer. On fut
oblig de passer la nuit  couvrir l'escalier de coulisseaux,  btir un
vrai praticable pour faire ramener l'attelage  l'curie. L'actrice eut
si peur d'bruiter l'histoire qu'elle ne se plaignit pas, et la femme de
chambre ne secoua plus jamais de tapis.




XIV


Surexcit, mis en verve par son succs, sa popularit de mystificateur,
Anatole imaginait,  peu de temps de l, une autre vengeance contre une
autre femme qui avait fait tomber sur ses camarades et sur lui une
terrible semonce de Langibout.

Il se trouvait, par un malencontreux hasard, que dans le fond de la cour
o tait l'atelier de Langibout, il y avait un tablissement de bains.
Cela obligeait les malheureuses jeunes femmes du quartier, qui allaient
au bain le matin,  traverser une haie de grands diables garnissant, 
l'heure du djener, les deux cts de la cour, camps contre le mur, en
vareuses rouges et la pipe  la bouche. Quand elles sortaient de
l'tablissement, charmantes, frissonnantes, caresses sous leurs robes
du souvenir de l'eau et comme d'un souffle de fracheur, elles avaient 
dranger des lazzarones couchs en travers de leur chemin. Elles
passaient vite, en se serrant; mais elles sentaient tous ces regards
d'hommes les fouiller, les tter, les suivre; leurs oreilles
accrochaient au passage des fragments d'histoires effarouchantes, des
mots dans des rcits, des cris d'animaux, qui leur faisaient peur. Les
jours de gaiet de l'atelier, on les faisait s'arrter dans l'angoisse
d'une dtonation imminente devant un petit canon vide de poudre auquel
un lve menaait de mettre le feu avec une grande feuille de papier
allum. Voyant sa clientle s'loigner, les femmes enceintes, les jeunes
filles avec leurs mres, et jusqu'aux mres elles-mmes ne plus revenir,
la matresse des bains avait t faire ses plaintes  Langibout, qui,
prenant feu sur la justice et l'honntet de ses rcriminations, s'tait
livr contre tout l'atelier  un clat de colre.

Sur cela, Anatole rsolut de punir la dnonciatrice en frappant son
commerce au coeur. Un matin, huit bains, qu'il avait t retenir dans un
grand tablissement de la rue Taranne, stationnaient devant la maison,
avec leur adresse sur les planchettes de derrire des huit tonneaux,
tonnant, occupant les voisins, la maison, la rue, le quartier, tout un
monde qui se demandait s'il n'y avait plus d'eau, plus de bains, dans
l'tablissement de la maison Langibout. Tout l'atelier coutait avec
dlices cette rumeur qui ruinait les robinets d' ct, quand la porte
s'entr'ouvrit.

--Salut, messieurs...--fit une voix d'homme, une voix qui nazillait et
bredouillait.

--Salut, messieurs...--rptrent aussitt, aux quatre coins de
l'atelier, quatre ou cinq voix de jeunes gens rpercutant l'accent de
l'homme avec une fidlit d'cho.

L'homme se dcida  entrer, en souriant humblement. C'tait un grand
homme gauche, aux traits purs, rguliers,  la lvre un peu tombante, 
l'air ingnu et naturellement ahuri. Une blonde perruque d'amoureux de
thtre lui couvrait le crne. Il respirait la douceur et le ridicule,
appelait, comme certaines bonnes natures grotesques, la sympathie et le
rire.

--Salut, messieurs...--reprit-il avec sa mme voix
embrouille.--Qu'est-ce que vous voulez? Voil des botes de fusain que
je vends cinquante centimes... j'ai des tortillons... j'ai des
estompes... de trs-belles estompes en peau... j'en ai aussi en
linge...--Et se baissant, il regardait, avec des yeux clignotants et le
bout de son nez, les objets qu'il tirait de sa bote.--C'est-il des
canifs  deux lames qu'il vous faut? Maintenant, messieurs, j'ai de
petites maquettes en fil de fer... messieurs, que j'ai inventes...
Messieurs, c'est exact... C'est M. Cavelier qui m'a donn les mesures
avec M. Gigoux... Ils ont compt... tenez, messieurs, regardez... depuis
la rotule jusqu' la mallole, c'est la mme distance que de la rotule
au bassin... Vous mettez un peu de cire l-dessus... Voyez-vous: a
hanche... Vous avez votre bonhomme, vous avez votre ensemble, vous avez
tout... C'est-il des tortillons qu'il vous faut, monsieur Anatole?

--Oui, pre Mijonnet... Mettez-m'en l pour deux sous... Mais, dites-moi
donc, qu'est-ce que c'est que cette perruque que vous avez l?

--Je vais vous dire, monsieur Anatole... Je vais vous dire...

Et une rougeur d'enfant colora les joues du marchand de tortillons.

--Ce n'est pas pour faire le jeune... Oh! non, vous me connaissez... On
me disait toujours que j'avais une tte de bndictin... Alors, je m'ai
fait couper tous les cheveux, l-dessus, sur la tte... et je m'ai fait
mouler presque jusque-l...

Et il montra le milieu de sa poitrine.

--Mais, depuis a, je ne dsenrhumais pas... je ne dsenrhumais pas,
figurez-vous... Alors, ce bon monsieur Barnet, de chez M. Delaroche, a
eu piti de moi: il m'a donn cette perruque-l... Je ne m'enrhume
plus... Elle est bien un peu blonde, c'est vrai... dans le jour
surtout... mais comme on sait bien que ce n'est pas pour faire des
femmes que je la mets...

--Satan farceur de Mijonnet!--fit Anatole--Et le Thtre-Franais,
qu'est-ce que nous en faisons?

--Le Thtre-Franais, monsieur Anatole? Eh bien! voil... On avait t
gentil pour moi... M. Barnet m'avait fait mon costume... Il m'avait
prt une toge, il m'avait appris  me draper. Il m'avait mme fait des
sandales, vous savez, avec des lanires rouges... Voil ces messieurs du
thtre, quand ils m'ont vu, ils ont t enchants... Ils m'ont mis tout
de suite au premier rang des comparses, sur le devant... mme que je
disais: Mort  Csar!... Tenez! messieurs, je me posais comme a,--il
se drapa dans son paletot,--et je criais...

--Des tortillons!...--cria Anatole avec la voix mme de Mijonnet.--Oui,
je sais, on m'a dit cela, mon pauvre Mijonnet. a vous a fait renvoyer
du thtre.

--Ah! monsieur Anatole, vous tes toujours le mme. Il faut que vous
vous moquiez... Vous tes toujours  taquiner le pauvre
monde,--bredouilla doucement et plaintivement le pre Mijonnet.--Mais
c'est des histoires... J'ai toujours t trs-convenable aux Franais...
Tenez, je criais trs-bien, comme a: Mort  Csar!--Et il s'arracha
une note prodigieuse: le cri de Jocrisse dans une conspiration de
Brutus!

--Srieusement, pre Mijonnet, votre place tait l... Vous aurez eu des
jaloux, voyez-vous... Vous tiez n pour la dclamation... Non, vrai, je
ne vous fais pas de blague... Je suis sr qu'y y en a beaucoup d'entre
vous, messieurs, qui n'ont jamais entendu M. Mijonnet rciter la _Chute
des feuilles_, de Millevoye... Priez M. Mijonnet.

--Ah! monsieur Anatole, c'est encore une plaisanterie que vous me faites
l,--dit sans se fcher le bonhomme, habitu  cette scie d'Anatole.

--La _Chute des feuilles_! la _Chute des feuilles_, Mijonnet!... ou pas
de tortillons!--cria l'atelier.

--Vous le voulez, messieurs?

    De la dpouille de nos bois,
    L'automne avait jonch la terre...
    . . . . . . . . . . . . . . . . .
    --De la dpouille de nos bois,
    L'automne avait jonch la terre.

Mijonnet crut que c'tait lui qui rptait le vers; c'tait Anatole.

--Taisez-vous donc, monsieur Anatole... C'est bte: je ne sais plus si
c'est moi ou vous qui parlez...

Mais Anatole continua, toujours avec la voix de Mijonnet:

    Le rossignol tait en bois,
    Bocage tait au ministre...

--Oh! vous changez,--dit Mijonnet.--Ce n'est pas comme a dans le
livre... Je ne dis plus rien... Ah! merci, mon Dieu, comme voil des
bains!--fit-il en se retournant et en apercevant dans l'atelier les huit
bains apports de la rue Taranne.

--C'est pour vous, monsieur Mijonnet,--se hta de rpondre Anatole,
clair et travers par une inspiration subite,--un bain d'honneur qu'on
vous offre... une gracieuset de l'atelier... Vous avez le choix des
baignoires...

--Tout de mme, je veux bien... si a vous fait plaisir, messieurs,--dit
Mijonnet, charm de l'ide de prendre un bain gratis.

Il se dshabilla et entra dans l'eau. Au bout de quelques minutes, il
fut pris dans la baignoire de l'ennui des personnes qui n'ont pas
l'habitude du bain. Il se remua, agita les mains, chercha une position,
regarda timidement les baignoires  ct, et finit par se hasarder 
dire timidement:

--a ne vous ferait rien, messieurs, que j'aille dans une autre, n'est
ce pas?

--C'est pour vous les huit!--hurla l'atelier  l'ensemble et le srieux
d'un choeur antique.

Cinq minutes aprs, comme Mijonnet se promenait d'un bain  l'autre,
cherchant de l'eau qui ne l'ennuyt pas, Langibout entra brusquement et
violemment dans l'atelier, avec un teint d'apoplectique, les moustaches
hrisses. Se jetant sur Mijonnet, qui posait pour l'indcision  cheval
entre deux baignoires, et l'attrapant par le bras:

--Comment, grand imbcile! un vieillard comme vous!... vous prter  des
farces d'enfant!... Habillez-vous de suite... et si jamais vous remettez
les pieds ici...

Mijonnet, tremblant, courut  ses habits et se mit  les passer
vivement, sans s'essuyer.

Langibout se promenait  grands pas. L'atelier tait silencieux,
constern, cras sous la colre muette du matre. Anatole, enfonc dans
le collet de sa redingote, ratatin, les coudes au corps, le nez sur son
esquisse, n'osait pas souffler: il esprait pourtant que tout l'orage
tomberait sur Mijonnet.

Mijonnet rhabill, Langibout le poussa dehors; et, en fermant la porte
sur lui, il jeta, sans se retourner, par-dessus son paule:

--Monsieur Bazoche, faites-moi le plaisir de venir me trouver...




XV


Il fallut que la mre d'Anatole mt sa robe de velours pour venir
dsarmer Langibout et le dcider  reprendre son garon. Le poil qu'il
eut  subir  sa rentre, la menace d'une expulsion  la premire
peccadille refroidirent pour quelque temps la folle gaiet d'Anatole et
ses factieuses imaginations. Il devint presque raisonnable et se mit 
piocher. On le vit arriver  six heures et travailler consciencieusement
ses cinq heures de sance presque silencieux,  demi grave. Il ne perdit
plus de journes  courir  la recherche des modles dans ces excursions
en fiacre,  trois ou quatre, qui fouillaient toute la rue
Jean-de-Beauvais. Il s'appliquait, poussait ses tudes, soignait ses
esquisses plus qu'il ne les avait jamais soignes, ne bougeant plus de
son tabouret, toujours prsent quand venait la leon de Langibout, sur
la mine rbarbative duquel il cherchait  voir, avec un regard craintif
et un sourire humble, s'il tait tout  fait pardonn. Les progrs qu'il
se sentait faire, et dont il percevait la reconnaissance autour de lui
dans le contentement mal dissimul de Langibout et les regards curieux
et tonns de ses camarades, soutinrent l'effort de son travail pendant
plusieurs mois, au bout desquels il se leva en lui, d'une bouffe de
vanit, une petite esprance, un grand dsir, une ambition.

Anatole tait le vivant exemple du singulier contraste, de la curieuse
contradiction qu'il n'est pas rare de rencontrer dans le monde des
artistes. Il se trouvait que ce farceur, ce paradoxeur, ce moqueur
enrag du bourgeois, avait, pour les choses de l'art, les ides les plus
bourgeoises, les religions d'un fils de Prudhomme. En peinture, il ne
voyait qu'une peinture digne de ce nom, srieuse et honorable: la
peinture continuant les sujets de concours, la peinture grecque et
romaine de l'Institut. Il avait le temprament non point classique, mais
acadmique, comme la France. Le Beau, il le voyait entre David et M.
Drolling. Le collge, l'cho imposant des langues mortes et des noms
sombres de l'histoire ancienne, l'crasement des _pensums_ et de la
grandeur des hros, lui avait pli l'esprit  une sorte de culte
instinctif, plat et servile, non de l'antiquit, mais de l'Homre de
Bitaub. Le poncif hroque lui inspirait un peu du respect qu'imprime
au peuple, dans un parterre, la noblesse et la solennit de la
reprsentation d'un temps enfonc dans les sicles. Il avait  la bouche
toutes les admirations reues, tous les enthousiasmes traditionnels pour
les grands stylistes, les grands coloristes; mais, au fond, sans oser se
l'avouer, il sentait plus et gotait mieux un Picot qu'un Raphal. Ces
dispositions faisaient qu'il mprisait  peu prs toute la peinture des
talents vivants, s'en dtournait avec des regards de mpris ou des
compliments de protection, et ne regardait gure, avec des yeux furieux
d'attention et lui sortant de la tte, que les petites toiles
no-grecques menant Aristophane  Guignol.

Pour un homme de ce temprament et de ces ides, il y avait un grand
rve: le prix de Rome. Et c'est l qu'allaient bientt toutes les
aspirations de ses heures de travail. Ce que reprsentait le prix de
Rome dans la pense d'Anatole, ce n'tait pas le sjour de cinq ans dans
un muse de chefs-d'oeuvre; ce n'tait pas l'ducation suprieure de son
mtier et la fcondation de sa tte; ce n'tait pas Rome elle-mme:
c'tait l'honneur d'y aller, de passer par ce chemin suivi par tous ceux
auxquels il trouvait du talent. C'tait pour lui, comme pour le jugement
bourgeois et l'opinion des familles, la reconnaissance, le couronnement
d'une vocation d'artiste. Dans le prix de Rome, il voyait cette
conscration officielle, dont malgr tous leurs dehors d'indpendance,
les natures bohmes sont plus jalouses et plus avides que toutes les
autres. Dans Rome, il voyait la capitale de la considration de l'Art,
un lieu ennoblissant et suprieurement distingu, qui tait un peu pour
lui comme le faubourg Saint-Germain pour un voyou.

Il devenait assidu aux cours du soir de l'cole des beaux-arts. Il
attrapait mme une seconde mdaille, en ajoutant, avec une touche
spirituelle,  sa figure termine, les habits, la pipe et le cornet de
tabac du modle jets sur un tabouret. Et tout  coup, pris d'une
rsolution subite, effronte, se fiant  un coup de chance, au hasard
qui aime les hasardeux, il alla, sans prvenir Langibout, se prsenter
au premier des trois concours pour le prix de Rome. C'tait au mois
d'avril 1844.

Par une froide matine de la fin de ce mois, Anatole, son chevalet  la
main, un cervelas dans une poche, arrivait bravement  l'cole, sur les
cinq heures et demie, avec l'motion d'une mauvaise nuit. A six heures,
l'appel des inscrits tait fait. Les premiers mdaills, usant du droit
de leur mdaille, prenaient possession des vingt cellules; les autres se
partageaient  deux les cellules qui restaient. Le professeur du mois
apparaissait au fond du corridor, et dictait le sujet de l'esquisse, en
appuyant sur les mots souligns indiquant le moment de la scne, et que
ramassaient en sourdine, avec des _queues de mots_, les lves sur le
pas de leurs cellules. L-dessus, on entrait en loge. Dans les cellules
 deux, les dfiants se dpchaient de clouer une couverture entre leur
toile et le camarade pour n'tre pas _chips_. Anatole, lui, ne cloua
rien, se jeta au travail, mangea son cervelas sans lcher son esquisse,
travailla jusqu' la dernire minute de la dernire heure. Au dernier
quart d'heure de clart dj nbuleuse, il mettait encore des points
lumineux dans sa toile  la lueur du jour des lieux.




XVI


--Ah! mon cher, quelle chance!--s'cria Anatole en rencontrant,  un
coin de rue, Chassagnol qu'il n'avait pas vu depuis le jour du Jardin
des Plantes.

Et il se jeta dans ses bras, avec une folie de joie qui le tutoya.

--Tu ne sais pas? Je suis le neuvime au concourt d'esquisse pour le
prix de Rome!

--Le neuvime? rpta froidement Chassagnol; et lui prenant le bras, il
l'emmena du ct d'un caf qui rpandait sur le pav le feu de son gaz.
Arriv  la porte, il fit passer Anatole devant lui avec ce geste
d'invitation qui offre la consommation, et se jetant sur la premire
banquette sans rien voir, sans s'occuper des garons plants devant lui,
des bourgeois qui regardaient, de l'argent qui pouvait bien n'tre pas
dans la poche d'Anatole, il partit:--Le prix de Rome... ah! ah! ah! le
prix de Rome! Voil! C'est bien cela! Le prix de Rome, n'est-ce pas,
hein? Le rve de six cents niais... tous les ans, six cents niais!

Il jetait des cris, des interjections, des exclamations, des
monosyllabes, des morceaux de phrases pnibles, douloureux. Sa voix se
pressait, ses mots s'tranglaient. Ce qu'il voulait dire grimaait sur
ses traits crisps. De ses mains tressaillantes de violoniste, agites
au-dessus de sa tte, il relevait fivreusement les ficelles tombantes
de ses cheveux plats. Ses doigts pileptiques se tourmentaient,
faisaient le geste d'accrocher et de saisir, battaient l'air devant ses
ides, remuaient autour de son front le magntisme de leurs nerfs. Coup
sur coup, il renfonait dans sa poitrine la corne de son habit boutonn.
Un rire mcanique et fou mettait une espce de hoquet dans sa parole
coupe, hache; et l'on et cru voir de l'eau qui remplissait d'une
lueur trouble ces yeux d'un visage hallucin montrant les misres d'un
estomac qui ne mange pas tous les jours, et les dbauches de l'opium.

La crise dura quelques instants; puis avec l'lancement d'une source qui
a rejet ce qui l'touffe et lui pse, vomi son sable et ses pierres, il
jaillit de Chassagnol un flot libre et courant d'ides et de mots, qui
roula autour de lui sur l'hbtement des buveurs de bire.

--Insense!... l! insense!... l'ide d'une fourne d'avenirs!...
d'avenirs! Ah! ah!... Comment!... ce qu'il y a de plus divers et de plus
oppos, natures, tempraments, aptitudes, vocations, toutes les manires
personnelles de sentir, de voir, de rendre, les divergences, les
contrastes, ce qu'une Providence sme d'originalit dans l'artiste pour
sauver l'art humain de la monotonie, de l'ennui; les contraires absolus
qui doivent faire la contrarit des admirations, ces germes ennemis et
disparates d'un Rembrandt et d'un Vinci  venir... tout cela! vous
enfermez tout cela, dans un pensionnat, sous la discipline et la frule
d'un pion du Beau! Et de quel Beau! du Beau patent par l'Institut!
Hein! comprends-tu? Du talent, mais si tu avais la chance d'en avoir
pour deux sous, tu ne le rapporterais pas de l-bas... Car le talent,
enfin le talent, qu'est-ce que c'est, hein, le talent? C'est tout
btement, et a dans tous les arts, pas plus dans la peinture que dans
autre chose..., c'est la facult petite ou grande de nouveaut, tu
entends? de nouveaut, qu'un individu porte en lui... Tiens! par
exemple, dans le grand, ce qui diffrencie Rubens de Rembrandt, ou, si
tu veux, de haut en bas, Rubens de Jordans, l, hein?... eh bien, cette
facult, cette tendance de la personnalit  ne pas toujours recommencer
un Prugin, un Raphal, un Dominiquin, et cela avec une sorte de pit
chinoise, dans le ton qu'ils ont aujourd'hui... cette facult de mettre
dans ce que tu fais quelque chose du dessin que tu surprends et perois
toi-mme, et toi seul, dans les lignes prsentes de la vie, la force et
je dirai le courage d'oser un peu la couleur que tu vois avec ta vision
d'occidental, de Parisien du XIXe sicle, avec tes yeux... je ne sais
pas, moi... de presbyte ou de myope, bruns ou bleus... un problme,
cette question-l, dont les oculistes devraient bien s'occuper, et qui
donnerait peut-tre une loi des coloristes... Bref, ce que tu peux avoir
de dispositions  tre toi, c'est--dire beaucoup, ou un peu diffrent
des autres... Eh bien! mon cher, tu verras ce qu'on t'en laissera, avec
les prcheries, les petits tourments, les perscutions! Mais on te
montrera au doigt! Tu auras contre toi le directeur, tes camarades, les
trangers, l'air de la Villa-Medici, les souvenirs, les exemples, les
vieux calques de vingt ans que les gnrations se repassent  l'cole,
le Vatican, les pierres du pass, la conspiration des individus, des
choses, de ce qui parle, de ce qui conseille, de ce qui rprimande, de
ce qui opprime avec le souvenir, la tradition, la vnration, les
prjugs... tout Rome, et l'atmosphre d'asphyxie de ses chefs-d'oeuvre!
Un jour ou l'autre, tu seras empoign par quelque chose de mou, de
dcolor et d'envahissant, comme un nageur par un poulpe... le pastiche
te mettra la main dessus, et bonsoir! Tu n'aimeras plus que cela, tu ne
sentiras plus que cela: aujourd'hui, demain, toujours, tu ne feras plus
que cela... pastiches! pastiches! pastiches! Et puis la vie, l!...
Gardez donc de la flamme dans la tte, de l'nergie, du ressort, les
muscles et les nerfs de l'artiste, dans cette vie d'employ peintre,
dans cette existence qui tient de la communaut, du collge et du
bureau, dans cette claustration et cette rgularit monacales, dans
cette pension! Une cuisine bourgeoise, comme l'a appele Gricault...
Rudement juste, le mot! C'est l qu'il s'teint bien le _sursum corda_
de l'ambition poignante... Toi? mais dans ce doucetre et endormant
bien-tre, dans la fadeur des routines, devant la platitude des
perspectives tranquilles, l'avenir assur, le droit aux commandes, les
travaux qui vous attendent... toi? Mais la bourgeoisie la plus basse
finira par te couler dans les moelles!... Tu n'oseras plus rien trouver,
rien risquer... Tu marcheras dans les souliers culs de quelque vieille
gloire bien sage, et tu feras de l'art pour faire ton chemin! Ah! tu ne
sais pas ce qu'il a fallu de rsistance, d'hrosme, de solidit  deux
ou trois qui ont pass par l... quatre, si tu veux, mais pas plus...
pour rsister au casernement,  l'nervement de ces cinq ans, 
l'embourgeoisement et l'aplatissement de ce milieu! Non, vois-tu, mon
cher, qu'on fasse toutes les tartines du monde l-dessus, ce n'est pas
l l'cole qu'il faut au talent: la vraie cole, c'est l'tude en pleine
libert, selon son got et son choix. Il faut que la jeunesse tente,
cherche, lutte, qu'elle se dbatte avec tout, avec la vie, la misre
mme, avec un idal ardu, plus fier, plus large, plus dur et douloureux
 conqurir, que celui qu'on affiche dans un programme d'cole, et qui
se laisse attraper par les forts en thme... Et pourquoi une cole de
Rome, hein? Dis-moi un peu pourquoi? Comme si l'on ne devrait pas
laisser le peintre qui se forme aller o il lui semble qu'il y a des
aeux, des pres de son talent, des espces d'inspirations de famille
qui l'appellent... Pourquoi pas une cole  Amsterdam pour ceux qui
sentent des liens de race, une filiation avec Rembrandt? Pourquoi pas
une cole de Madrid pour ceux qui croient avoir du Vlasquez dans les
veines? Pourquoi pas une cole de Venise pour les autres? Et puis, au
fond, pourquoi des coles? Veux-tu que je te dise ce qu'il y a  faire,
et ce qu'on fera peut-tre un jour? Plus de concours, d'mulation
d'cole, de vieilles machines uses et d'engrenages de tradition: 
l'oeuvre libre, convaincue, personnelle, tmoignant d'une pense et
d'une inspiration,  l'artiste jeune, dbutant, inconnu, qui aura expos
une toile remarquable, que l'tat donne une somme d'argent, qu'avec cet
argent l'artiste aille ou il voudra, en Grce... c'est aussi classique
que Rome,  ce que je crois... en gypte, en Orient, en Amrique, en
Russie, dans du soleil, dans du brouillard, n'importe o, au diable s'il
veut! partout o le poussera son instinct de voir et de trouver... Qu'il
voyage, si c'est son humeur; qu'il reste, si c'est son got; qu'il
regarde, qu'il tudie sur place, qu'il travaille  Paris et sur Paris...
Pourquoi pas? Pincio pour Pincio, quand il prendrait Montmartre? Si
c'est l qu'il croit trouver son talent, le caractre cach dans toute
chose qui se rvle  l'homme unique n pour le voir... Eh bien! celui
qu'on encouragera ainsi, en le laissant tout  lui-mme, en lui jetant
la bride de son originalit sur le cou, s'il est le moins du monde dou,
je puis bien t'assurer que ce qu'il fera, ce ne sera ni du beau Blondel,
ni du beau Picot, ni du beau Abel de Pujol, ni du beau Hesse, ni du beau
Drolling... pas du beau si noble, mais quelque chose qui aura des
entrailles, du tressaillement, de l'motion, de la couleur, de la
vie!... ah! oui, qui vivra plus que toutes ces resuces de
mythologies-l!... Allons donc! Il y aurait eu des Instituts partout
avec des couronnes, que nous n'aurions peut-tre pas vu se produire les
excessifs, les drgls, les gants, un Rubens ou un Rembrandt! On nous
arrte le soleil  Raphal! Ah! le prix de Rome!... Tu verras ce que je
te dis: une honorable mdiocrit, voil tout ce qu'il fera de toi...
comme des autres. Pardieu! tu arriveras  sacrifier aux doctrines
saines et leves de l'art... Doctrines saines et leves! C'est
amusant! Mais, nom d'un petit bonhomme! qu'est-ce qu'elle a donc fait
ton cole de Rome? Est-ce ton cole de Rome qui a fait Gricault? Est-ce
ton cole de Rome qui a fait ton fameux Lopold Robert? Est-ce ton cole
de Rome qui a fait Delacroix? qui a fait Scheffer? qui a fait Delaroche?
qui a fait Eugne Deveria? qui a fait Granet? Est-ce ton cole de Rome
qui a fait Decamps? Rome! Rome! toujours leur Rome! Rome? Eh bien, moi
je le dis, et tant pis! Rome? c'est la Mecque du _poncif_!... oui, la
Mecque du _poncif_... Et voil! Hein? n'est-ce pas? a va, le baptme y
est...

Chassagnol parlait toujours. Et de son loquence enfivre, morbide, qui
grandissait en s'exaltant, se levait l'orateur nocturne, le parleur dont
les thories, les paradoxes, l'esthtique semblent se griser  la nuit
de l'excitation de la veille et de la lumire du gaz, un type de ce
gnie de la parole parisienne, qui s'veille,  l'heure du sommeil des
autres, sur un bout de table de caf, les coudes sur les journaux salis
et les mensonges frips du jour, dans un coin de salle,  la lueur des
bougies clairant vaguement, au fond de l'ombre, les matelas rouls sur
les billards par les garons en manches de chemise.

A une heure, le matre du caf fut oblig de mettre  la porte les deux
amis. Chassagnol s'gosillait toujours.

Arriv  sa porte, Anatole monta: Chassagnol monta derrire lui, en
homme accoutum  monter l'escalier de tout ami avec lequel il avait
dn une fois, ta son habit qui le gnait pour parler, n'entendit pas
sonner l'heure au coucou de la chambre, se mit  fumer une pipe sans
cesse teinte, regarda Anatole se dshabiller, et resta, toujours
parlant, jusqu' ce qu'Anatole lui et offert la moiti de son lit pour
obtenir le silence. Encore Anatole eut-il la fin de la tirade Chassagnol
dans un de ses rves.

Deux jours et deux nuits, Chassagnol ne quitta pas Anatole, embotant
son pas, l'accompagnant au restaurant, au caf, vivant sur ce qu'il
mangeait, partageant ses nuits et son lit, continuant  parler, 
thoriser,  paradoxer, intarissable sur l'art, sans que jamais un mot
lui chappt sur lui-mme, ses affaires, la famille qu'il pouvait avoir,
ce qui le faisait vivre, sans qu'il lui vnt jamais  la bouche le nom
d'un pre, d'une mre, d'une matresse, de n'importe quel tre  qui il
tnt, d'un pays mme qui ft le sien. Mystre que tout cela dans cet
homme bizarre et secret, dont la science mme venait on ne savait d'o.

La troisime nuit, Chassagnol abandonna Anatole pour s'en aller avec un
autre ami quelconque, qui tait venu s'asseoir  leur table de caf.
C'tait son habitude, une habitude qu'on lui avait toujours connue de
passer ainsi d'un individu, d'une socit, d'un camarade, d'un caf  un
autre caf,  un autre camarade, pour se raccrocher aux gens, quand il
les retrouvait, comme s'il les avait quitts la veille, les quitter de
nouveau quelques jours aprs, et s'en aller nouer avec le premier venu
une nouvelle intimit d'une moiti de semaine.




XVII


Le lendemain de cette sparation, Anatole entrait dans l'atelier 
l'heure o Langibout faisait sa leon. Il avait le petit air modestement
fier qui s'attend  des flicitations.

--Vous voil, petit misrable!--lui cria Langibout d'une voix terrible
ds qu'il l'aperut.--Comment! avec ce que vous savez, vous avez eu le
front de concourir? Et vous tes reu le neuvime! C'est dgotant...
Mais est-ce que vous avez jamais eu l'ide que vous seriez capable de
peindre une acadmie, petit animal? Vous serez refus au second
concours, et vous aurez pris pour rien du tout la place d'un autre qui
avait la chance d'avoir le prix... Quand je pense que vous auriez pu le
faire manquer  Garnotelle! un garon qui sait, lui, et qui est  sa
dernire anne... Ah! si c'tait arriv par exemple, je vous aurais
flanqu  la porte! Je vous aurais flanqu  la porte!...--rpta plus
vivement Langibout, et il s'avana sur Anatole qui baissa la tte sur
son carton, comme devant la menace d'une calotte. Ce furent l toutes
les flicitations de Langibout. Du reste, il ne s'tait pas tromp: la
semaine suivante, au concours de l'acadmie peinte, Anatole fut refus.
Garnotelle passait le troisime dans les dix admis  entrer en loge.

Garnotelle montrait l'exemple de ce que peut, en art, la volont sans le
don, l'effort ingrat, ce courage de la mdiocrit: la patience. A force
d'application, de persvrance, il tait devenu un dessinateur presque
savant, le meilleur de tout l'atelier. Mais il n'avait que le dessin
exact et pauvre, la ligne sche, un contour copi, pein et servile, o
rien ne vibrait de la libert, de la personnalit des grands traducteurs
de la forme, de ce qui, dans un beau dessin d'Italie, ravit par
l'attribution du caractre, l'exagration magistrale, la faute mme dans
la force ou dans la grce. Son trait consciencieux, sans grandeur, sans
largeur, sans audace, sans motion, tait pour ainsi dire impersonnel.
Dans ce dessinateur, le coloriste n'existait pas, l'arrangeur tait
mdiocre, et n'avait que des imaginations de seconde main, empruntes 
une douzaine de tableaux connus. Garnotelle tait, en un mot, l'homme
des qualits ngatives, l'lve sans vice d'originalit, auquel une
sagesse native de coloris, le respect de la tradition de l'cole, un
prcoce archasme acadmique, une maturit vieillote, semblaient assurer
et promettre le prix de Rome.

Malgr trois checs successifs, Langibout gardait l'esprance opinitre
du succs pour cet lve persistant et mritant, auquel un double lien
l'attachait: une similitude et une parit d'origine, une ressemblance de
son vieux talent avec ce jeune talent classique. L'avenir lui semblait
ne pouvoir chapper; tout ce qu'il estimait dans ce compatriote de
Flandrin  son caractre,  cette tnacit que Garnotelle mettait en
tout, apportant  la plaisanterie mme comme l'enttement d'un canut.

N de pauvres ouvriers, Garnotelle avait eu la chance de ne pas natre 
Paris, et de trouver, autour de sa misrable vocation, toutes les
protections qui soutiennent et caressent en province une future gloire
de clocher.

Le conseil municipal l'avait envoy  Paris avec douze cents francs de
pension, et, dans sa sollicitude maternelle, l'avait log dans un htel
vertueux, o les moeurs des pensionnaires taient surveilles par un
htelier tenu  un rapport sur leurs rentres. Il avait t augment de
deux cents francs, lors de sa rception  l'cole des Beaux-Arts. Au
bout de deux mdailles, il avait t port  dix-neuf cent francs. Une
pension de deux mille quatre cents francs l'attendait quand il serait
envoy  Rome. Dj venaient  lui, sans qu'il se ft produit, des
commandes, des restaurations de chapelle, des portraits de gens de son
endroit. Il sentait derrire lui tous ces bras d'une province qui
poussent un fils dont elle attend de l'honneur, du bruit, toutes ces
mains qui jettent au commencement de la carrire de quelqu'un du pays,
les recommandations de l'vque, l'influence toute-puissante du dput,
le tapage d'loges de la presse locale.

Malgr cette place de troisime, le matre et l'lve n'taient pas
rassurs. C'tait le va-tout de l'avenir de Garnotelle, sa dernire
anne de concours; et Langibout avait beau se rpter toutes les chances
de ce talent honnte et courageux, ses titres  la justice charitable du
jury de l'cole, il gardait un fond d'inquitude. Il lui semblait qu'il
y avait de mauvais courants et des menaces dans l'air. Des bruits
d'ateliers, un commencement de bourdonnement d'opinion, jetaient en
avant les noms de deux ou trois jeunes gens, dont le talent nouveau,
hardi, sympathique, pouvaient s'imposer au jury et triompher de ses
rpugnances.

Le programme du concours de cette anne-l tait un de ces sujets tirs
du _Select_, que semblent rgulirement tous les ans dicter 
l'Institut, dans un songe, les ombres de Caylus et d'Andr Bardon:
Brennus assigeant Rome, les vieillards, les femmes et les enfants
assistent au dpart des jeunes hommes qui montent au Capitole pour le
dfendre. _Les Flamines descendent du temple de Janus, portant les vases
et les statues sacrs, et distribuent des armes aux guerriers qu'ils
bnissent._

Garnotelle passa soixante-dix jours en loge  faire son tableau,
travaillant jusqu' la nuit, sans perdre une heure, avec l'acharnement
de toute sa volont, une rage d'application, le suprme effort de toutes
les ambitions et de toutes les esprances de sa mdiocrit.

Arrivait l'Exposition: son tableau tait dj jug; car  ce concours,
les lves ne s'taient pas contents, selon l'habitude ordinaire, de
_saloper_, c'est--dire de faire des trous dans la cloison pour regarder
l'esquisse du voisin: profitant de l'inexprience d'un gardien nouveau
qu'on avait fait poser, le dos tourn aux portes des cellules, sous
prtexte de faire son portrait, les concurrents s'taient rendus visite
les uns aux autres, et avec la justice loyale et spontane des jugements
de rivaux, le prix avait t dcern d'un commun accord  un tout jeune
homme nomm Lamblin. A l'Exposition, ce jugement tait confirm par le
public et la critique, qui restaient froids devant la sage ordonnance
des Flamines de Garnotelle, la pauvre symtrie des troupes, la banale
rouerie des draperies, le mouvement mort et mannequin de la scne, la
dclamation des gestes. Deux toiles de ses concurrents lui taient
opposes comme suprieures par le sentiment de la scne, l'entente de la
grandeur et du pathtique historiques, des parties enleves de verve. Et
pour la premire place, elle tait donne sans conteste  la toile de
Lamblin,  laquelle les plus svres accordaient une rare solidit de
couleur, et le plus grand got d'austrit tragique.

Mais Lamblin avait eu l'imprudence d'exposer au dernier Salon un tableau
dont on avait parl, et autour duquel s'tait fait un de ces bruits que
les professeurs n'aiment pas  entendre autour du nom d'un lve. Puis,
il n'avait que vingt-deux ans, l'avenir tait devant lui, il pouvait
attendre. Lui donner le prix, c'tait l'enlever  un honnte
travailleur, consciencieux, rgulier, modeste,  un concurrent de la
dernire anne, auquel les checs mmes avaient un peu promis le prix de
Rome:  ces considrations se joignait un intrt naturel pour un pauvre
diable mritant, et venu de bas, qui s'tait lev par l'tude. Des
recommandations puissantes de Lyonnais haut placs firent encore pencher
la balance du jury: Garnotelle eut le premier prix. On carta Lamblin,
pour que le rapprochement de son nom, le souvenir de sa toile n'crast
pas trop le couronn: il n'eut pas mme une mention; et pour sauver le
jugement, des articles furent envoys aux journaux amis, o l'on
appuyait sur le caractre d'lvation et de puret de sentiment du
tableau vainqueur. Mais ceci ne trompa personne: c'tait un fait trop
flagrant que le prix de Rome venait d'tre encore une fois donn, non au
talent et  la promesse de l'avenir, mais  l'application, 
l'assiduit, aux bonnes moeurs du travail, au bon lve rang et born.
Et la victoire de Garnotelle tomba dans le mpris de l'cole, dans le
soulvement qu'inspire  la jeunesse une iniquit de juges et de
matres.

Anatole tait une de ces heureuses natures trop lgres pour nourrir la
moindre amertume. Il n'eut aucune jalousie de cette victoire qu'il avait
tant rve. Il trouva que Garnotelle avait de la chance; ce fut tout. Et
lors de la grande partie de campagne d'octobre  Saint-Germain,  cette
fte des prix de Rome, o les cinquante-cinq logistes de l'anne mls 
des anciens,  des amis, courent la fort, sur des rosses loues, avec
des pantalons de clercs d'huissier remonts aux genoux et l'air d'un
tat-major de bizets dans une rvolution, Anatole fut toujours en tte
de la grotesque cavalcade. Au dner traditionnel du pavillon Henri IV,
dans la casse de toute la table et le bruit de deux pianos apports par
les prix de musique, il domina le bruit, le tapage et les deux pianos.
Et quand on revint, il tourdit jusqu' Paris, la nuit et le sommeil de
la banlieue avec la chanson nouvelle, improvise par un architecte, ce
soir-l, au dessert du dner, et populaire le lendemain:

        Gn'y en a,
        Gn'y en a,
    Que c'est de la fameuse canaille!...




XVIII


Cet insuccs suffit  gurir Anatole de son ambition. Il se tourna vers
d'autres ides, vers un dsir plus modeste et de ralisation plus
facile: il voulut avoir un atelier qui lui donnerait le chez lui de
l'artiste, la possibilit de faire des portraits, de gagner de l'argent;
en un mot, _s'tablir_ peintre.

Malheureusement sa mre n'tait pas dispose  lui payer le luxe d'un
atelier. A la fin, elle se dcida  aller consulter Langibout, qui
l'assura que les belles choses pouvaient se faire dans une cave. Arme
de cette rponse, elle se refusa dcidment  la fantaisie d'Anatole.
Cela finit par une scne vive,  la suite de laquelle Anatole remonta
firement dans sa chambre au sixime, en dclarant qu'il ne prendrait
plus ses repas  la maison, et qu'il allait vivre de son talent.

Il vcut  peu prs un mois de dessins de ttes d'Espagnoles pastelles,
les cheveux fleuris de fleurs de grenadier, qu'il vendait  un petit
marchand de la rue Notre-Dame-de-Recouvrance. Tout ce mois, il passa et
repassa devant un numro de la rue Lafayette, devant l'criteau d'un
petit atelier  louer, le seul atelier du quartier o Hillemacher
n'avait pas encore fait btir ces huit grands ateliers qui firent plus
tard de la rue un des camps de la peinture de la rive droite.

L'embarras tait qu'il fallait une apparence de meubles pour entrer
l-dedans; et Anatole gagnait  peine de quoi dner tous les jours. Le
plus souvent, il tait nourri par un camarade de l'atelier, avec lequel
il compagnonnait; un brave garon pris par la conscription, et qu'une
recommandation d'Horace Vernet avait fait mettre dans la rserve, et
placer parmi les infirmiers du Val-de-Grce, les canonniers de la
seringue. De la caserne, il apportait  Anatole la moiti de sa ration
dans son shako. Cela n'entamait en rien la fermet de rsolution
d'Anatole, qui continuait  passer tous les jours par l'escalier de
service devant la porte de la cuisine entr'ouverte de sa mre, sans y
entrer, avec l'air de mpriser, du haut d'un estomac plein, l'odeur du
djeuner.

L-dessus, il entendit parler d'un monsieur de province qui cherchait
quelqu'un pour lui faire des personnages dans une lithographie. Il
demanda l'adresse, et courut  un petit htel de la rue du Helder.

--Entrez!--lui cria une voix formidable quand il eut frapp  la porte
indique. Il se trouva en face d'un Hercule, normment nu, et tout
occup  faire des ablutions froides.

L'homme ne se drangea pas; il continua  faire jouer ses membres de
lutteur, des muscles froces, en roulant de gros yeux dans sa grosse
tte  barbe dure.

--Profrez des sons,--dit-il  Anatole interdit. Et quand Anatole eut
expliqu le motif de sa visite:--Ah! vous savez faire la lithographie,
vous?

--Parfaitement,--dit intrpidement Anatole, qui n'avait jamais touch de
sa vie un crayon lithograhique.

--O demeurez-vous?

--Rue du Faubourg-Poissonnire, n 31.

--Garon!--cria l'homme en se rhabillant  un domestique de l'htel,
qu'on entendait remuer dans la chambre  ct,--fermez ma malle, et un
commissionnaire...

Anatole ne comprenait pas; mais il sentait une vague terreur brouille
lui monter dans les ides, devant cet homme inquitant par sa force et
ses espces de manires de fou.

--Partons!--dit brusquement l'homme tout  fait rhabill.

Anatole descendit l'escalier, suivi par le commissionnaire, par la
malle, et par l'homme portant sous le bras une immense pierre,
concentr, sinistre, muet et caverneux, avec l'air de rouler sous ses
pais sourcils froncs des mditations farouches. Il avait l'impression
d'un cauchemar, d'une aventure menaante, et, par-dessus tout, un
poignant sentiment de honte. L'ide tait horrible pour lui d'introduire
cet tranger dans son taudis. S'il ne lui avait pas donn son adresse,
il se serait sauv  un tournant de rue.

Quand le commissionnaire eut enfourn avec peine la grande malle dans la
petite chambre, et que la pierre fut pose sur la table qu'elle couvrit,
l'homme, aprs avoir mesur de l'oeil la hauteur et la largeur de la
mansarde, posa sa large main sur la couverture, et dit ces simples
mots:--C'est votre lit, n'est-ce pas? Bon, je vais me coucher.

Anatole tait tout  fait ahuri. Cependant, il commenait  prparer
dans sa tte une timide demande d'explication, quand l'homme tira de sa
poche quatre ou cinq cents francs qu'il posa sur la table de nuit.

Anatole vit dans cet or un blouissement: son futur atelier! Il ne dit
pas un mot.

L'homme s'tait couch; tout  coup, sortant  moiti du lit, et se
dressant sur son sant:--Au fait, vous ne mangeriez pas quelque chose,
vous n'avez pas faim?

--Si,--dit Anatole,--j'ai oubli de djeuner ce matin.

--Eh bien! faites monter quelque chose du restaurant.

Aprs le djeuner, o l'homme ne parla pas  Anatole, et o Anatole
n'osa pas lui parler:

--Vous me rveillerez  dix heures,--dit l'homme en se recouchant.--Vous
entendez,  dix heures!

Il tait une heure. Anatole alla se promener. Toutes sortes
d'imaginations lui tournoyaient dans la cervelle. Des histoires de fous
dangereux qu'il avait lues lui revenaient. Il ne savait que penser, que
croire de ce prodigieux garnisaire install chez lui, tomb de la lune
dans ses draps.

A dix heures, il rveilla le dormeur qui s'habilla et se mit 
dcouvrir, avec toutes sortes de prcautions, la pierre sur laquelle on
ne voyait que l'indication d'un arc de triomphe, de ce caractre
alhambresque qui est le style spcial de la ptisserie: l-dessous
devait tre reprsente la rception du duc d'Orlans par la garde
nationale de Saint-Omer, avec les portraits exacts de tous les gardes
nationaux, excuts d'aprs de mauvais daguerrotypes contenus dans la
malle de leur compatriote.

--Hein? nous allons nous y mettre?--fit l'homme aprs avoir donn 
Anatole toutes les explications du sujet.

--Nous y mettre? Mais je n'ai pas l'habitude de travailler la nuit.

--Tiens?... Ah! bien, trs-bien... Vous coucherez dans le lit, la
nuit... moi le jour... Nous nous relayerons.

Au bout de douze jours de ce singulier travail, la pierre tait finie.
L'artiste-amateur de Saint-Omer repartit pour son pays, laissant 
Anatole cent vingt-cinq francs, l'estomac refait et rlargi, et le
souvenir d'un original trs brave homme qui n'avait trouv que ce
bizarre moyen pour obtenir vite d'un collaborateur ce qu'il voulait,
comme il le voulait.

La malle du Saint-Omrois n'tait pas au bout de la rue, qu'Anatole
sautait rue Lafayette; il retenait le petit atelier. De l il courait
chez un brocanteur qui, pour soixante-dix francs, lui vendait un
chiffonnier et quatre fauteuils en velours d'Utrecht. A ce superflu,
Anatole ajoutait le lit et la table de sa chambre. C'tait de quoi
rpondre d'un terme pour un loyer de cent soixante francs. Et il entrait
dans son premier atelier avec cinquante francs d'avance, de quoi vivre
tout un mois, trente jours  n'avoir pas besoin de la Providence.




XIX


Atelier de misre et de jeunesse, vrai grenier d'esprance, que cet
atelier de la rue Lafayette, cette mansarde de travail avec sa bonne
odeur de tabac et de paresse! La clef tait sur la porte, entrait qui
voulait. Un ventail de pipes  un sou dans un plat de faence de Rouen,
accompagn, les jours d'argent, d'un cornet de caporal, attendait les
visiteurs, qui trouvaient toujours pour s'asseoir une place quelconque,
un bras de fauteuil, une couverture par terre, un coin sur le lit
transform en divan, et o, en se tassant, on tenait une demi-douzaine.
L venaient et revenaient toutes sortes d'amis, d'htes d'une heure ou
d'une nuit, les vagues connaissances intimes de l'artiste, des gens
qu'Anatole tutoyait sans savoir leur nom, tous les passants que ce seul
mot d'atelier attire comme l'annonce d'un lieu pittoresque, comique et
cynique: c'taient des camarades de chez Langibout qui, ce jour-l,
avaient pris la rue Lafayette pour aller au Louvre, quelque garon sans
atelier venant excuter chez Anatole un _esgargot_ pour un marchand de
vin, un camarade de collge chatouill par l'ide de voir un modle de
femme, un garon plong dans une tude d'avou et en course dans le
quartier, montant jeter ses dossiers dans le creux d'un pltre de
Psych, ou bien encore quelque surnumraire vad de son ministre sur
le coup de deux heures avec l'envie de flner. On y voyait encore de
jeunes architectes, des lves de l'cole centrale, des dbutants de
tout mtier, des stagiaires de tout art, rencontrs, raccols par
Anatole ici et l, dans le voisinage, au caf, n'importe o: Anatole n'y
regardait pas. Il prenait toutes les connaissances qui lui venaient, et
rien ne lui semblait plus naturel que d'offrir la moiti de son domicile
 un monsieur qui, dans la rue, avait allum sa cigarette avec la
sienne. Cette extrme facilit dans les relations ne tardait pas  lui
amener un camarade de lit permanent, sans qu'il st trop d'o lui venait
ce camarade. Il s'appelait M. Alexandre, et il tait engag au Cirque.
Son emploi ordinaire tait de jouer le malheureux gnral Mlas. C'et
t, du reste, un acteur assez ordinaire sans ses pieds; mais par l, il
sortait de la ligne: on avait retourn tous les magasins du Cirque, sans
pouvoir trouver de chaussure o il pt entrer.

Ainsi anim et hant, l'atelier d'Anatole tait encore visit,
gnralement sur le tard et vers les heures o commencent les exigences
de l'estomac, par quelques femmes sans profession, qui faisaient le tour
des hommes qui taient l, et cherchaient si l'un d'eux avait l'ide de
ne pas dner seul. Le plus souvent,  six heures, elles se rabattaient
sur une cotisation qui permettait de faire remonter du caf d' ct des
absinthes et des anisettes panaches.

Le mouvement, le tapage ne cessaient pas dans la petite pice. Il s'en
chappait des gats, des rires, des refrains de chansons, des lambeaux
d'opra, des hurlements de doctrines artistiques. L'honnte maison
croyait avoir sur sa tte un cabanon plein de fous. Puis venaient des
jeux qui faisaient trembler le parquet sur la tte des locataires du
dessous: deux pauvres diables de dramaturges, malheureux comme des gens
qu'on aurait enferms sous une cage de singes pour trouver des
situations. L'atelier pitinait, se poussait, dansait, se battait,
faisait la roue. Il y avait des pantalonnades enrages, des chocs, des
chutes, des tombes de corps qu'on et dit s'assommer en tombant, des
luttes  main plate, des bondissements d'acrobate, des tours de force. A
tout moment clatait cet athltisme auquel invite la vue des statues et
l'tude du nu, cette gymnastique folle, enrage, avec laquelle l'atelier
continue les rcrations du collge, prolonge les batailles, les jeux,
les activits et les lasticits de l'enfance chez les artistes  barbe.

Les billets que M. Alexandre avait pour le Cirque, sems dans l'atelier,
apportrent bientt  cette furie d'exercices une terrible
surexcitation. Anatole et ses amis conurent une grande ide qui, 
peine ralise amena le cong des deux dramaturges. Ils pensrent 
rpter dans l'atelier les grandes popes militaires du Cirque. A
douze, ils jourent l'Empire tous les soirs. Chacun reprsentait  son
tour une puissance coalise, et quelquefois deux. La table  modle
tait la capitale o l'on entrait, et une planche jete du pole sur la
table figurait le praticable imit du fameux tableau des neiges du
Frioul. Pour la campagne de Russie, le dcor tait simple: on ouvrait la
fentre. Une femme de la socit, qui raffolait du talent de Lontine,
fut charge du rle de cantinire,  la condition qu'elle fournirait le
costume: elle s'habilla avec un pantalon, une paire de bottes, une
blouse fendue jusqu'au haut, et le dessus d'une bote de sardines
appliqu sur le chapeau de cuir d'un capitaine au long cours, naufrag 
Terre-Neuve, et recueilli dans un coin de l'atelier. Il y eut des revues
de la grande arme admirablement passes par Anatole  cheval sur une
chaise. Il excellait  dire, d'aprs les plus pures traditions de
Gobert: Toi? je t'ai vu  Austerlitz... A cheval, messieurs,  cheval!
On vit aussi l des marches d'armes pleines d'ensemble, o le roulement
des tambours tait fait avec un bruit de lvres, et la sonnerie des
clairons imite dans le creux du bras repli. Mais ce qu'il y eut de
plus beau, ce furent les batailles acharnes, hroques, traverses de
furieuses charges  la baonnette avec des lattes d'emballeur,
couronnes de la lutte suprme: le combat du drapeau! Triomphe
d'Anatole, o serrant contre son coeur la flche de son lit, il luttait,
se tordait, se disloquait, et finissait par faire passer au-dessus du
manche  balai vainqueur tous les ennemis de la France!




XX


Deux lettres tombaient le mme jour dans cet atelier et cette vie
d'Anatole:

Punaisiana, route de Magnsie

Septembre 1845

Gredin! me laisser, depuis le temps que je suis ici, sans un bout de
lettre, sans un mot! et je suis sr que tu n'es pas mme mort, ce qui
serait au moins une excuse. Du reste, si je t'cris, ce n'est pas que je
te pardonne, au contraire. Je t'cris parce que je ne puis pas dormir.
Sache que je gte, pour l'instant, chez le Grec Dosicls, lequel, pour
m'honorer, m'a mis dans un lit o les draps sont brods de fleurs en or
d'un relief dsesprant. J'tais si reint ce soir, que je commenais 
dormir l-dessus, je me gauffrais, je me modelais en creux, mais je
dormais... quand tout  coup, je me suis aperu que chacune de ces
fleurs d'or tait un calice... un vrai calice de punaises! Et voil
pourquoi je t'honore de ma prose, sans compter que j'ai eu ces temps-ci
des journes qui me dmangent  raconter, et qu'il faut que je fasse
avaler  quelqu'un.

Sur ce, suis-moi. En selle,  trois heures du matin, une escorte d'une
douzaine d'Albanais et de Turcs, et bien entendu mon fidle Omar.
D'abord des sentiers, des chemins bords de lauriers-roses et de
grenadiers sauvages, au milieu desquels je voyais passer le tout jeune
museau d'un petit chameau n dans la nuit et gros comme une chvre, qui
venait nous dire bonjour. A huit heures, nous commencions  monter la
montagne: alors des prcipices, des chutes d'eau  tout emporter, des
pins gigantesques, admirables de formes, des arbres du temps de la
cration, des arbres pleins de vie et pleins de sicles, de vrais
morceaux d'immortalit de la terre, qui font le respect avec l'ombre
autour d'eux. Je ne te parle pas de tout ce que nous faisions fuir dans
les broussailles et les feuilles, serpents, oiseaux, cureuils, qui se
sauvaient et se retournaient pour nous voir, comme s'ils n'avaient
jamais vu de btes d'une espce comme nous. En haut, malgr un froid de
chien qui nous fait grelotter sous nos manteaux et nos couvertures, nous
restons une heure  regarder ce qu'on voit de l: le Bosphore, les les,
la cte de Troie, blanche, avec des clats de carrire de marbre,
tincelante dans ce bleu, le bleu du ciel et de la mer mls, un bleu
pour lequel il n'y a ni mots ni couleur, un bleu qui serait une
turquoise translucide, vois-tu cela?

De l, dgringolade dans la plaine. Des villages domins par de grands
cyprs, de la bonne bte de grosse verdure, comme en Normandie; des
vergers avec de l'eau sourcillante sous le pied de nos chevaux, des
arbres qui s'embrassent de leurs branches du haut; des pches jaunes,
des prunes, des grenades, des raisins de toute couleur glissant des
vignes emmles aux arbres; partout sur le chemin, des fruits suspendus,
tentants, tombant  la porte de la main; entre les claircies des
arbres, des champs de pastques et de melons que mon escorte sabre 
grands coups de yatagan et dont elle m'offre le coeur. Enfin, il me
semblait tre sur la grande route du paradis, anim par un peuple de
paradis qui semblait enchant de nous voir manger ce qui lui
appartenait. Nous croisons des zebecks aux tendards rouges. Nous
passons de petites rivires sur des ponts en ogive, un vrai dcor de
croisade. Il dfile des hommes, des femmes, de tout, et jusqu' un
dmnagement du pays: cela se compose d'un petit ne blanc sur lequel
est un grand diable de ngre, le cafetier, et sur le cafetier, juch, un
coq; puis un gros Turc crasant une maigre monture; puis la femme n 1,
monte  califourchon, et flanque devant et derrire d'un enfant; puis
la femme n 2; puis un non et un mouton en libert, qui suivent la
famille  peu prs comme ils veulent. Le soleil se met  baisser: nous
tombons dans un groupe de pasteurs,  la grande immobilit dcoupe sur
le ciel, au chant grave, les yeux tourns vers une mosque: je t'assure
qu'ils dessinaient une crne silhouette de la _Prire orientale_. C'est
seulement  la nuit,  la pleine nuit, que nous atteignons Ailvatissa,
o un gros dgotant de Turc, qui a voulu absolument nous hberger, nous
fourre dans la bouche, avec toutes sortes de politesses, les boulettes
qu'il se donne la peine de faire avec ses doigts sales: c'tait comme
mon lit de fleurs!

Voil une journe pas mal pittoresque, n'est-ce pas? Eh bien! elle ne
vaut pas ce que nous avons vu aujourd'hui. Imagine-toi une immense
oasis, un bois d'arbres normes et si presss qu'ils donnent l'ombre
d'une fort, des platanes gants qui ont quelquefois, autour de leur
tronc mort de vieillesse, quarante rejetons enracins et rejaillissants
du sol; imagine l-dessous de l'eau, un bruit de sources chantantes, un
serpentement de jolis ruisseaux clairs, et l-dedans, dans cette ombre,
cette fracheur, ce murmure, pense  l'effet d'une centaine de bohmiens
ayant accroch aux branches leur vie errante, campant l avec leurs
tentes, leurs bestiaux, les hommes, le torse nu, fabriquant des armes,
forgeant des instruments de jardinage sur une petite enclume enfonce en
terre, et charmant le battement du fer avec le rhythme d'une chanson
trange, de belles et sauvages jeunes filles dansant en brandissant sur
leur tte des tambours de basque qui leur font de l'ombre sur la figure,
des femmes prs de flammes et de foyers vifs, faisant cuire des agneaux
entiers qu'elles apportent sur des brasses de plantes odorifrantes,
d'autres occupes  donner  de petites bouches leurs seins bronzs, des
petits enfants tout nus avec un tarbourch couvert de pices de monnaie,
ou bien n'ayant sur la peau que l'amulette du pays contre le mauvais
oeil: une gousse d'ail dans un petit morceau d'toffe dore; tous,
barbotant, s'claboussant, dans le bois d'eau et de soleil, courant
aprs des oies effarouches... Et aux arbres, des berceaux d'enfants,
nids de loques aux mille couleurs, ramasss brin  brin dans les
trouvailles des routes...

Mais en voil quatre pages. Et je dors. Bonsoir!

Ecris-moi chez le consul de France,  Smyrne.

A toi, vieux.

N. DE CORIOLIS.




XXI


Rome, 26 dcembre 1844, deux heures du matin.

Je suis  Rome, Je suis  l'cole de Rome!... Ah! mon ami, si je
l'osais, je pleurerais. Mais pas de phrases. Tu vas voir ce que c'est!

Nous sommes arrivs ce soir; tu sais, Charagut a d t'crire cela, nous
avions pris, il y a prs de trois mois, un voiturin  Marseille. Nous
tions les cinq prix: Jouvency, Salaville, Froment, Gouverneur et
Charmond, le musicien. Nous avons pass par la Corniche et pas mal fln
en Toscane: 'a t charmant. Enfin aujourd'hui, c'tait le grand jour.
A trois heures, nous tions dans un endroit appel Ponte Molle. Nous
savions que les camarades viendraient  notre rencontre: il y en avait
quatre. Mais quel drle de changement! des garons avec qui nous tions
 Paris  tu et  toi, des amis! tu ne l'imagines pas! un froid... et
pas seulement du froid, un air tout gn, tout inquiet, tout absorb.
Avec a, ils taient mis comme des brigands, fagots  faire peur. J'ai
demand  Gurinau pourquoi Frussac, tu sais, Frussac qui a t chez
nous, n'tait pas venu. Il m'a rpondu, comme mystrieusement, qu'il
n'avait pas pu venir; que j'allais le trouver bien chang, qu'il avait
une espce de maladie noire; qu'on craignait un peu pour sa tte, et
qu'il m'avertissait de ne pas le contrarier dans ses ides. Et comme a
toute la route, 'a t un tas de mauvaises nouvelles des uns et des
autres, et des histoires qui nous ont mis tout sens dessus dessous.
J'oublie de te dire qu' Ponte Molle, ils nous ont montr des statues de
Michel-Ange: je t'avouerai que ni moi ni Jouvency n'y avons rien
compris. Ils trouvent, eux, que c'est ce qu'il a fait de plus beau. Il
faut que je te dise quelque chose, mais cela tout  fait entre nous, je
te demande le secret: ils sont ici trs-malheureux d'une aventure
arrive  Filassier, le prix du _Joseph_, tu te rappelles. A ce qu'il
parat, il est entretenu par une princesse italienne, et publiquement.
Il ne s'en cache pas, il se donne en spectacle. Tu comprends la
dconsidration que cela jette sur l'Acadmie, et la position fausse o
cela nous met tous  Rome.

Nous sommes entrs par une grande porte o il y a des oblisques de
chaque ct, et ils nous ont de suite conduit dans le Corso voir
Saint-Pierre. Mon Dieu! que cela ressemble peu  l'ide qu'on s'en fait!
Je me figurais une place circulaire avec des colonnes devant: il parat
que 'a t dmoli par le gouvernement pour faire des rues. Et puis,
nous avons mont, et nous sommes arrivs, comme la nuit venait  la
villa Mdici. On nous a mens  nos chambres: tu ne te figures pas des
chambres comme a: j'en ai une... ignoble! Et nous en avons pour un an,
 ce qu'il parat,  tre l! L-dessus l'_Ave Maria_ a sonn: cela
sonne le dner ici, l'_Ave Maria_. Nous sommes descendus  la salle 
manger. C'tait lugubre; rien que de mauvaises chandelles, pas de
nappes; au lieu de serviettes, des torchons, des couverts en tain. Il y
avait, pour servir, deux domestiques, mais si sales, qu'ils vous taient
d'avance l'apptit. J'ai aperu que c'tait peint en rouge, et qu'il y
avait au fond le Faune appuy, tu sais, avec sa flte, et puis en haut
les portraits des pensionnaires. Fleurieu me montrait tous ceux qui
taient morts: il y en avait des files de sept d'emports! On tait
spar: chaque anne avait sa petite table. Les vieux prix, les restants
 l'cole, les _professeurs_, comme on les appelle ici, en avaient une
un peu exhausse. Ceux que j'ai connus dans le temps m'ont paru
terriblement vieillis; et puis, ils ont un teint d'un vert affreux. Tu
as bien connu Grimel? Il a les cheveux tout blancs,  prsent. On a
pass la soupe, et comme les nouveaux sont ici les derniers servis, la
soupire nous est arrive  peu prs vide. Personne ne se parlait. Il y
avait toujours un silence de glace. Ils ont l'air de se dtester tous.
Les vieux, autour de Grimel, avaient des regards perdus comme s'ils
avaient t dans la lune. Quelques-uns avaient de petits manteaux de
laine, et paraissaient avoir froid dessous comme des pauvres. Enfin, il
y eut une voix  la table des professeurs: --Ah! voil les
nouveaux...--Il est bien laid, celui-l...--Lequel?--On dit que le
concours tait bien faible... Nous avions le nez dans notre assiette.
Il nous arriva une bote de sardines o il n'y avait plus rien au fond
que des artes et de l'huile qui sentait l'huile grasse. Il y avait dans
la salle un grand brasier plein de braise: voil que je vois un de ceux
qui grelottaient y aller, poser les pieds sur le tour de bois du
brasier, et rester l  trembler. Cela faisait mal. Il en vint un autre,
puis un autre. Alors il partit des tables: Sont-ils embtants, avec
leur fivre, ceux-l! C'est agrable pendant qu'on mange, d'avoir
l'hpital  ct de soi! Il faut te dire que les domestiques ne parlent
qu'italien, ce qui est commode. Nous avions attrap quelques tirans du
bouilli, de l'_alesso_, comme ils disent, quand Filassier a fait son
entre, en bottes, en culotte blanche, en veste de velours, des perons,
une cravache, et un air! Faisant des effets de cuisse, repoussant ce
qu'on passait comme un homme qui veut dire qu'il mange mieux ailleurs...
C'est rvoltant! Je ne comprends pas qu'il en soit arriv  cette
impudeur-l. L-dessus, j'ai entendu des cris: Michel-Ange! Raphal!...
Je n'ai entendu que cela, et j'ai vu toute une table qui se levait pour
en manger une autre... Il y avait mme Chtelain qui avait son
couteau... Et personne n'essayait de les sparer! On devient de vraies
btes froces ici. Notre graveur, qui est nerveux, a pris le trac: il
s'est sauv dans la cuisine. Heureusement qu'on a fait apporter du vin
cachet, qui m'a sembl par parenthse plus mauvais que l'ordinaire, et
Grimel a propos gentiment de boire  la sant des nouveaux, en nous
disant qu'il esprait que nous ferions honneur  l'Acadmie, et que
nous reconnatrions la gnreuse hospitalit que nous y recevions.
Aucun de nous n'a eu le courage de rpondre. On est pass au salon.
Qu'est-ce qui m'avait donc dit qu'il y avait des aquarelles de carnaval
au salon? C'est une petite chambre nue, trs-petite. Nous avons t
obligs de nous asseoir par terre, tandis que Charmond jouait son prix,
et on m'a conduit  ma chambre: les quatre murs, mon ami. Mon lit et ma
malle, rien de plus. Je t'cris, assis sur ma malle. Je te dirai encore
que...


Du mme endroit. Octobre 1845.

Ah! mon cher, je retrouve ce vieux torchon de lettre oubli dans un
coin, et je ris bien! Mais il faut d'abord que je te finisse ma nuit.

Je t'crivais donc sur ma malle lorsque, crac! ma bougie s'teint. Je
la tte: froide comme un mort! Je cherche des allumettes: pas une.
J'ouvre ma porte: pas de lumire. Je me risque dans de grands diables
d'escaliers et des corridors qui n'en finissent pas. La peur me prend de
me casser le cou, je retrouve ma chambre et mon lit  ttons. Je prends
mon meuble de nuit sous mon lit: c'est un arrosoir! Enfin je me couche,
je vais fermer l'oeil... voil de la lumire qui se met  serpenter par
terre entre les jointures des carreaux, et il part sous mon lit quelque
chose comme une mine qui saute! Au mme instant la porte s'ouvre, et on
me jette dans ma chambre une avalanche de meubles.

Une farce que tout cela, tu comprends; une farce depuis le commencement
jusqu' la fin! Les soi-disant statues de Michel-Ange,  Ponte Molle,
sont de n'importe qui. Le Saint-Pierre qu'on m'a montr, c'est l'glise
San-Carlo. Frussac ne songe pas plus que moi  aller  Charenton. Il y
a deux bonnes lampes dans la salle  manger, et des nappes. Les cheveux
blancs de Grimel taient faits avec de la farine. Filassier, l'honnte
garon, n'est entretenu que par l'cole de Rome. Les fivreux taient de
faux fivreux. Le vrai salon a bien des aquarelles de carnaval. La
dispute  table tait en imitation. Ma chambre n'tait pas ma chambre.
Le meuble de dessous mon lit tait perc, et ma bougie tait un bout de
bougie sur un navet ratiss! Voil! Ah! les sclrats! les ai-je assez
amuss! Car on vous donne, pour ces occasions, une chambre sans volets,
sans rideaux, et o on peut vous voir du balcon de la Loggia. Et ils
m'ont vu! je leur ai donn la comdie de l'homme qui rentre dsespr
dans sa chambre, ferme la porte, regarde, fait deux ou trois tours, met
la main dans son gousset pour y trouver un quilibre dans son malheur,
tire lentement une manche de sa redingote, cherche un meuble o la
poser, et finit par s'asseoir sur sa malle comme un condamn  cinq ans
de Rome! Ils m'ont vu ouvrir ma malle, en tirer un pot de pommade, et me
frotter le nez pour le coup de soleil qu'on attrape ordinairement dans
le voyage, avec le geste imbcile qu'on a  se frotter le nez quand on
n'a pas de glace! Ils m'ont vu, me graissant btement d'une main, tenir
et retourner de l'autre, avec agitation, une lettre! Car, je n'avais pas
os tout te dire. J'avais eu la navet de leur parler en chemin d'une
Italienne trs-gentille que j'avais rencontre dans le nord de l'Italie,
et qui m'avait dit qu'elle allait  Rome; et j'avais trouv en arrivant
 l'Acadmie une lettre, une lettre  cachet,  devise, une lettre
sentant la femme: mais le diable, c'est que ce gueux de poulet tait en
italien, en un polisson d'italien de cuisine qui me faisait venir l'eau
 la bouche, et o j'accrochais un mot par-ci par-l sans pouvoir saisir
une phrase... Oh! non, moi, en pan de chemise, avec la caricature de mon
ombre au mur, piochant ma lettre, en m'approchant toujours plus prs de
la bougie, et en m'enduisant plus fivreusement le nez... a devait tre
trop drle!

Le lendemain, ils n'ont pas manqu de me prsenter  la dame de la
garde-robe de l'cole, comme  la femme de M. Schnetz, et j'ai t
trs-flatt qu'elle me parlt de mon concours!

Oui, c'est moi, mon cher, qui ai t attrap comme a! a doit te
donner une assez jolie ide de la manire dont on vous met dedans. Vrai,
c'est trs-bien fait, cette scie en crescendo. a monte, a monte; a
vous pince tout  fait  la fin, et a pince tout le monde. Et puis, tu
comprends, on arrive; il y a le voyage qui vous a remu, la fatigue,
l'reintement. On a l'motion de l'arrive, de tout ce qu'on va voir, de
Rome. On ne sait pas, on se sent loin. Il y a de l'inconnu dans l'air,
un tas de choses qui vous font bte. Bref, a arrive aux plus forts: en
est prt  tout avaler.

Je te dirai qu'il y a ici un Beau auquel on sent qu'on ne peut
atteindre tout de suite et qui vous crase. C'est l'impression gnrale,
 ce qu'on me dit, ce qui me console un peu. Il me semble que je n'ai
pas encore les yeux ouverts. Je suis dans le demi-jour de la premire
anne. Il parat qu'ici on est illumin subitement. Un beau jour on
voit. Grimel m'a expliqu cela: il arrive un moment ou tout d'un coup ce
qu'on a partout sous les yeux vous est rvl. A lui, a est arriv du
balcon de la Loggia. En regardant de l toute la vieille Rome, la
colonne Antonine, la colonne Trajane, les murs de Rome, la campagne, les
monts de la Sabine, le bord de la mer  l'horizon, il a vu, il a
compris, il a senti: tout s'est clair pour lui.

En attendant, je travaille dur.

Qu'est-ce qu'on devient  Paris?

Ton bon camarade,

GARNOTELLE.




XXII


Des mois, un an se passaient. Anatole continuait cette existence au jour
le jour, nourrie des gains du hasard, riche une semaine, sans le sou
l'autre, lorsqu'il lui arrivait une fortune. Un diteur belge qui avait
entrepris une contrefaon des modles de ttes de Julien  l'usage des
pensions et des coles, s'adressait  lui. Le modle dcalqu sur la
pierre, la pierre passe au gras, Anatole n'avait gure qu' repiquer
les valeurs qui n'taient pas venues. Il en expdia prs d'une centaine
dans son hiver. Chacune de ces reproductions lui tant paye
quatre-vingts francs, il se fit ainsi prs de huit mille francs. C'tait
pour lui une somme fabuleuse, l'extravagance de la prosprit: il avait
l'impression d'un homme sans souliers qui marcherait dans l'or. Tout
coula, tout roula dans le petit atelier qui devint une espce d'auberge
ouverte, de caf gratuit,  grands soupers de charcuterie, o les
cruchons de bire vids faisaient  la fin le tour des quatre murs, et
sortaient sur le palier.

Puis ce furent des fantaisies. Anatole se livra  des acquisitions de
luxe, longtemps rves. Il acheta successivement diverses choses
tranges.

Il acheta une tte de mort dans le nez de laquelle il piqua, sur un
bouchon, un papillon.

Il acheta un _Trait des vertus et des vices_, de l'abb de Marolles,
dont il fit le signet avec une chaussette.

Il acheta un cadre pour une tude de Garnotelle, peinte un jour de
misre avec l'huile d'une bote  sardines.

Il acheta un clavecin hors d'usage, o il essaya vainement de
s'apprendre  jouer: _J'ai du bon tabac_... Aprs le clavecin, il acheta
un grand morceau de guipure historique; aprs la guipure un canot qu'on
vendait pour rien, sur saisie, un jour de janvier, et qu'il fit enlever,
sous la neige, de la cour des Commissaires-priseurs.

Aprs le canot, il n'acheta plus rien; mais il prit un abonnement  une
dition par livraisons des oeuvres de Fourier, et se commanda un habit
noir doubl en satin blanc,--un habit qui devait, dans l'atelier,
remplacer la musique: pour l'empcher de prendre la poussire, Anatole
finit par le serrer dans le clavecin dont il enleva l'intrieur.




XXIII


--Garon!... des hutres... des grandes... comme votre berceau! Allez!

C'tait Anatole qui lanait sa commande, install dans la grande salle
du restaurant Philippe,  une table en face la porte d'entre.

Ce jour-l--le jour de la mi-carme,--l'ide d'aller au bal de l'Opra
s'tait empare de lui. Il avait runi un gilet de flanelle, une paire
d'ailes, un maillot, un carquois, et avec cela il s'tait dguis en
Amour. Une seule chose l'embarrassait: sa barbe noire. Ne voulant pas la
couper, il se rsolut  lui donner un accompagnement qui tt le manque
d'harmonie  son costume: il attacha sur son gilet de flanelle, au creux
de l'estomac, un peu de crin qu'il prit dans son matelas. Ainsi habill,
des besicles noires peintes autour des yeux, un ruban bleu de ciel dans
les cheveux, des pantoufles de broderie aux pieds, il tait parti,
allant devant lui, flnant. Malgr la gele qu'il faisait, il n'avait
froid qu'au bout des doigts, et rien ne le gnait que l'ennui de ne
pouvoir mettre ses mains dans ses poches absentes. Il s'arrtait devant
les costumiers, regardait les oripeaux de carnaval dans le flamboiement
du gaz, marchait tranquillement dans l'escorte d'honneur des gamins: il
n'tait pas press. Au fond, il trouvait le bal de l'Opra un
divertissement d'une distinction un peu bourgeoise, un plaisir d'homme
du monde; et il se demandait s'il ne devait pas aller dans un bal moins
bon genre, comme Valentino, Montesquieu. Il arriva  l'Opra. N'tant
pas encore bien dcid, il entra dans un petit caf du voisinage, et
trouva, dans ce qui se passait l, dans le caractre des habitus, dans
les alles et venues des dominos qui leur apportaient des sucres de
pomme et des oranges, assez d'intrt pour y rester prs d'une heure.
Arriv  l'entre de l'Opra, et salu par l'engueulement des cireurs de
bottes que les nuits de bal improvisent, il fit l'honneur  deux ou
trois de ces peintres en vernis, auxquels il reconnut une jolie
_platine_, de leur rpondre, aux applaudissements des groupes du
passage. D'un de ces groupes, il sortit  la fin un monsieur qui avait
l'air de le connatre, et qui n'eut aucune peine  l'emmener faire une
partie de billard au Grand-Balcon. A peine si le monsieur joua: Anatole
avait ce soir-l un jeu tourdissant; il fit des sries de carambolages
interminables, en ne se lassant pas d'admirer combien le costume
d'Amour, avec la libert de ses entournures, tait favorable aux effets
de recul. Il joua ainsi pendant deux grandes heures, dans le caf
troubl de voir,  travers son demi-sommeil, les fantastiques acadmies
dessines par les poses de cet Amour  barbe, que le regard des derniers
consommateurs enfilait si trangement, lors des raccourcis du jeu,
depuis le talon jusqu' la nuque.

Il sortit de l, avec la ferme intention d'aller dcidment au bal de
l'Opra; mais au boulevard, sa curiosit se laissait accrocher, arrter
au spectacle du mouvement entourant le bal,  ces figures qui sortent de
ces nuits du plaisir,  toutes ces industries de bricole qui ramassent
des gros sous et des bouts de cigare derrire le Carnaval.

Et il tait en train de suivre et d'escorter une femme qui portait dans
un seau du bouillon  la file des cochers de fiacre, quand il vit au
cadran de la station: quatre heures moins cinq...--Tiens! dit-il, c'est
l'heure d'avoir faim,--et renonant au bal, il s'tait dirig vers
Philippe.

Les masques arrivaient. Anatole criait:

--Oh! c'te tte!... Bonjour, Chose!... Et tu fais toujours des affaires
avec le clerg? A la renomme pour l'encens des rois mages!... T'es
l'picier du bon Dieu! Tais-toi donc!... Et tu te costumes en Turc!
c'est indcent!...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et  chaque arrivant, il jetait un pareil passe-port, un signalement
grotesque en pleine figure. La salle jubilait. Les soupeurs se
poussaient pour entendre de plus prs cette pluie de btises,
apostrophes cocasses, baptmes saugrenus, l'Almanach Bottin tombant du
Catchisme poissard! On faisait cercle, on entourait Anatole. Les tables
peu  peu marchaient vers lui, se soudaient l'une  l'autre; et tous les
soupers, en se pressant, ne faisaient plus qu'un souper o les folies,
dbites par Anatole, couraient  la ronde avec les bouteilles de
Champagne passant de mains en mains comme des seaux d'incendie. On
mangeait, on pouffait. Les nappes buvaient de la mousse, des hommes
pleuraient de rire, des femmes se tenaient le ventre, des pierrots se
tordaient.

Anatole, exalt, jaillit sur la table, et de l, dominant son public, il
se mit  danser la danse des oeufs entre les plats, essaya des poses
d'quilibre sur des goulots de bouteille, toujours parlant, dbagoulant,
levant pour des toasts inous un verre vide au pied cass, piquant un
morceau dans une assiette quelconque, chipant sur une paule de femme un
baiser au hasard, criant:--Ah! a me donne vingt ans de moins... et
trois cheveux de plus!

Le tout petit jour pointait, ce jour qui se lve comme la pleur d'une
orgie sur les nuits blanches de Paris. Le noir s'en allait des carreaux
de la salle. Dans la rue s'veillaient les premiers bruits de la grande
ville. Le travail allait  l'ouvrage, les passants commenaient. Anatole
sauta de la table, ouvrit la fentre: il y avait dessous des ombres de
misre et de sommeil, des gens des halles, des ouvriers de cinq heures,
des silhouettes sans sexe qui balayaient, tout ce peuple du matin qui
passe, au pied du plaisir encore allum, avec la soif de ce qui se boit,
la faim de ce qui se mange, l'envie de ce qui flambe l-haut!

--Une... deux... trois... ouvrez le bec, mes enfants!--cria Anatole; et
saisissant deux bouteilles de champagne, il les vida sans voir dans des
gosiers vagues qui buvaient comme des trous. Chaque table se mit 
l'imiter, et des trois fentres du restaurant, le champagne ruissela
quelque temps sans relche, ainsi qu'un ruisseau d'orage perdu, 
mesure, dans une bouche d'gout. La foule s'amassait, se bousculait, il
en sortait des hourras, des cris, des ttes qui se disputaient une
gorge. La rue ivre se ruait  boire; le jour montait.

--Gare l-dessous!--fit Anatole; et tout  coup, lchant ses bouteilles,
il parut avec deux ttes encadres dans l'anse de ses deux bras: l'une
de ces ttes tait la tte d'un monsieur en habit noir, l'autre la tte
d'une dbardeuse; et, avanant tout le corps sur l'appui de la fentre,
se penchant en dehors avec les lasticits d'un pitre sur un balcon de
parade, il se mit  dbiter, de la voix exclamatrice des _boniments_:

--Le Parisien, messieurs!--et il dsignait le monsieur en habit se
dbattant sous son bras, en touffant de rire.--Vivant, messieurs! En
personne naturelle!!... Grand comme un homme! surnomm _le Roi des
Franais_!!! Cet animal!... vient de province! son pelage! est un habit
noir! Il n'a qu'un oeil! comme vous pouvez voir! son autre oeil!... est
un lorgnon! Cet animal, messieurs, habite un pays! born par
l'Acadmie!... Sauf l'amour! platonique! on ne lui connat pas! de
maladies particulires!... C'est l'animal du monde! du monde! le plus
facile  nourrir! Il mange! et boit de tout! du lait filtr! du vin
colori! du bouillon conomique! du chevreuil de restaurant!!! Il y en a
mme des espces! qui digrent! un dner  quarante sous!!! Cet animal!
messieurs! est trs-rpandu! Il s'acclimate partout! sauf  la campagne!
D'humeur douce! il est facile  lever. On peut le dresser, quand on le
prend jeune,  retenir un air d'orgue et  comprendre un vaudeville!...
Inutile, messieurs, de vous citer des traits de son intelligence: il a
invent la _savate_ et les faux-cols!!! Sa cervelle! messieurs! la
dissection nous l'a fait connatre! On y trouve! on y trouve! messieurs!
le gaz d'une demi-bouteille de Champagne! un morceau de journal! le
refrain de la _Marseillaise_!!! et la nicotine de trois mille paquets de
cigares!!!... Pour les moeurs, il tient du coucou! il aime  faire ses
petits dans le nid des autres!!!... Et v'la cet animal!!!... A sa dame,
 prsent!

Et Anatole montra  la rue la femme qu'il tenait, en la faisant tourner
comme une poupe.

--... La Madame  ce monsieur-l! saluez!... Une bte! inconnue! une
bte!!! qui enfonce les naturalistes!... La Parisienne! mesdames! sauf
le respect que je vous dois!... Des pieds et des mains d'enfant! des
dents de souris! une patte de velours! et des ongles de chat!!! Elle a
t rapporte du Paradis terrestre!  ce qu'on dit! Quoique
trs-dlicate! elle rsiste aux plus gros ouvrages! Elle peut frotter
dix heures de suite! quand c'est pour danser!!!... Cette petite bte!
messieurs! se nourrit gnralement! de tout ce qui est nuisible  sa
sant! Elle mange de la salade! et des romans!!!... Sensible aux bons
traitements! messieurs! et surtout aux mauvais!!!... Beaucoup de
personnes! un grand nombre de personnes!!! messieurs! sont arrives  la
domestiquer! en lui donnant la nourriture! le logement! le chauffage!
l'clairage! le blanchissage! leur confiance! et quelques diamants!!!...
Trs-facile  apprivoiser! Gnralement caressante! susceptible de
jalousie! et mme de fidlit!... Enfin! messieurs! cette charmante
petite bte! qui marche sans se crotter! est vivipare! pare!!!
pare!!!... Et v'la ce que c'est! Allez! la musique!!!




XXIV


--Hein? quoi?--fit Anatole, le dimanche qui suivit ce jeudi-l, en se
sentant rudement secou dans son lit. Il ouvrit la moiti d'un oeil, et
aperut Alexandre, dit Mlas, revenu d'Etampes, o il tait all jouer.

--Tiens! le gnral! c'est toi? Fait-il jour?

Et il sortit  demi des couvertures une figure mconnaissable, qui
ressemblait  un masque dteint du carnaval. La sueur avait pleur sur
ses grandes lunettes noires, et le blanc de cruse, coul sur sa peau,
lui donnait des luisants de poisson racl.

--D'abord, lave-toi,--lui dit Alexandre,--a te dbarbouillera les
ides. Tu as l'air d'un spectre qui s'est promen sans parapluie...
Sais-tu que tu as fait venir des cheveux blancs  ton portier?

--Moi? Eh bien, je les lui repeindrai, voil tout...

--Figure-toi qu'hier il a fait monter un mdecin...

--Tiens!

--Qui ne t'a pas trouv de fivre, et qui a dit qu'on te laisse
dormir...

--Ah a! quel jour sommes-nous?

--Dimanche.

--Dimanche? Mais alors... sapristi! C'est bien vendredi matin que
j'tais raide...

Et il rpta: Dimanche! en se perdant dans ses rflexions.

--Il y a donc des trous dans l'almanach. L'anne a des fuites... Ah!
bien, voil deux jours dans ma vie qu'on m'a joliment vols... Le bon
Dieu me les doit, oh! il me les doit...

--Mais qu'est-ce que tu as pu faire?... Car tu n'es rentr que dans la
nuit du vendredi,  je ne sais quelle heure... Le portier ne t'a pas
vu...

--Je crois bien... moi non plus... Si tu crois que je me voyais!

--Voyons! tu dois te rappeler quelque chose?

--Rien... non, l, vrai, rien... Je me rappelle Philippe, le balcon...
des messieurs qui m'ont men au caf... et puis,  partir de l, psit!
plus rien...

--Mais, o as-tu t?

--Pas devant moi, bien sr. Attends... Il me semble qu'on m'a fait
galoper sur un cheval, dans une alle o il y avait de grands arbres...
comme une alle de parc. Et puis, voil... l, l.

Et il voulut se remettre du ct du mur.

--Est-ce que tu vas te rendormir, dis donc?

--Ma foi, oui, pour me rappeler, c'est le seul moyen... Ah! attends, a
me revient... Oui, une chambre... trs-grande... o il y avait des
portraits de famille... des portraits de famille d'un effrayant! Il y en
avait en noir... des magistrats, avec des sourcils et des nez!... Et
puis, il y avait surtout une dame, toujours avec le mme nez, en robe
jaune, et les joues d'un rouge!... Et c'tait peint, mon cher! Imagine
la famille de Barbe-Bleue, sous Louis XV, peinte par un vitrier de
village... des Chardin byzantins, vois-tu a? a me faisait peur,
d'autant plus que c'tait si drlement clair par le feu d'une grande
chemine... Si j'avais des parents comme a, par exemple, c'est moi qui
les enverrais  une loterie de bienfaisance! Et puis je crois que j'ai
rv que le portrait de la dame en jaune avait la colique, et que a me
la donnait... Et puis, et puis tout  coup j'ai cru qu'on roulait la
chambre dans une voiture...

--C'est a, on t'aura emmen dans quelque chteau prs de Paris. Et
puis, tu tais trop saol, on t'aura couch et on t'aura ramen...

--Possible... a ne fait rien, c'est embtant de ne pas savoir tout de
mme... Il m'est peut-tre arriv des choses trs-amusantes... Il y
avait peut-tre des grandes dames!... Et puis, dis donc... Ah a!
j'espre que ce n'tait pas des filous, ces gens-l... Pourvu qu'ils ne
m'aient pas fait signer des billets, les imbciles!... Avec tout a, je
vais avoir l'air d'un muffle: je ne pourrai pas leur envoyer de cartes
au jour de l'an... Heureusement qu'il y a le dernier jugement pour se
retrouver! Bonsoir! Oh! laisse-moi dormir encore un peu... Je dors en
gros, moi... Sais-tu que j'ai pass ces jours-ci, huit jours de suite
sans me coucher?




XXV


Dans cette anne 1846, au milieu du coulage de son existence, Anatole
eut une vellit de travail; l'ide de faire un tableau, d'exposer, lui
vint comme il sortait du Louvre, le dernier jour de l'exposition,
chauff et mont par ce qu'il avait vu, la foule, le public, les
tableaux, l'admiration et la presse devant deux ou trois toiles de ses
camarades d'atelier.

Il lui restait encore quelque argent sur l'affaire des Julien.
L'occasion tait bonne pour se payer une oeuvre. En revenant il entra
chez Desforges, commanda une toile de 100, choisit des brosses, se
remonta de couleurs. Puis il dna vite, et, sa lampe allume, il se mit
 chercher son ide dans le ttonnement et la bavochure d'un trait au
fusain. Le lendemain, un peu mordu de fivre, du matin, du commencement
du jour  sa tombe, il couvrit des feuilles de papier de crayonnages
d'esquisse. On frappa  sa porte, il n'ouvrit pas.

Le soir, au lieu d'aller au caf, il alla faire une petite promenade sur
la place de la Bastille, et, rentr chez lui, il donna vivement quelques
indications dernires  un grand dessin choisi parmi les autres, et
qu'il avait fix au mur avec un clou.

Le lendemain, aussitt qu'il eut sa toile, il reporta dessus sa
composition  la craie. Les amis qu'il laissa entrer ce jour-l riaient,
assez tonns de le voir piocher, et l'appelaient l'homme qui a un
chef-d'oeuvre dans le ventre. Anatole les laissa dire avec la majest
de quelqu'un qui se sentait au-dessus des plaisanteries; et il passa
quelques jours  assurer consciencieusement toutes ses places.

Ses places bien assures, il fuma beaucoup de cigarettes devant sa
toile, avec une sorte de recueillement, tourna autour de sa bote 
couleurs, l'ouvrit, la ferma, et  la fin se mit  jeter prcipitamment
les premiers dessous sur la toile.

--a me dmange, vois-tu,--dit-il au camarade qui tait l,--je
reprendrai cela avec le modle.

Au bout de quatre ou cinq jours, la toile tait couverte, et le sujet du
tableau d'Anatole apparaissait clairement.

Ce tableau, o l'lve de Langibout avait mis toute son inspiration,
n'tait pas prcisment une peinture: il tait avant tout une pense. Il
sortait bien plus des entrailles de l'artiste que de sa main. Ce n'tait
pas le peintre qui avait voulu s'y affirmer, mais l'homme; et le dessin
y cdait visiblement le pas  l'utopie. Ce tableau tait en un mot la
lanterne magique des opinions d'Anatole, la traduction figurative et
colore de ses tendances, de ses aspirations, de ses illusions; le
portrait allgorique et la transfiguration de toutes les gnreuses
btises de son coeur. Cette sorte de _veulerie_ tendre, qui faisait sa
bienveillance universelle, le vague embrassement dont il serrait toute
l'humanit dans ses bras, sa mollesse de cervelle  ce qu'il lisait, le
socialisme brouill qu'il avait puis  et l dans un Fourier
dcomplt et dans des lambeaux de papiers dclamatoires, de confuses
ides de fraternit mles  des effusions d'aprs boire, des
apitoiements de seconde main sur les peuples, les opprims, les
dshrits, un certain catholicisme libral et rvolutionnaire, le Rve
de bonheur de Papety entrevu  travers le Phalanstre, voil ce qui
avait fait le tableau d'Anatole, le tableau qui devait s'appeler au
Salon prochain de ce grand titre: _le Christ humanitaire_.

trange toile qui avait les horizons consolants et nuageux des principes
d'Anatole! Imaginez une Salente du progrs, une Thlme de la solidarit
dans une Icarie de feux de Bengale. La composition semblait commencer
par l'abb de Saint-Pierre et finir par Eugne Sue. Tout en haut du
tableau, les trois vertus thologales, la Foi, l'Esprance, la Charit,
devenaient dans le ciel, o l'charpe d'Iris se plissait en faon de
drapeau tricolore, les trois vertus rpublicaines: la Libert,
l'galit, la Fraternit. De leurs robes elles touchaient une sorte de
temple pos sur les nuages et portant au fronton le mot: _Harmonia_, qui
abritait les potes et des coles mutuelles, la Pense et l'ducation.
Au-dessous de ce nuage, qui planait  la faon du nuage de la Dispute du
Saint-Sacrement, on apercevait  gauche un forgeron avec les instruments
de la forge passs autour de sa ceinture de cuir, et dans le fond la
Maturit, l'Abondance, la Moisson: de ce ct, un soleil se levant
derrire une ruche clairait la silhouette d'une charrue. A droite, une
soeur de Bon-Secours tait en prires, et derrire elle se voyaient des
hospices, des crches, des enfants, des vieillards. Au bas, sur le
premier plan, des hommes arrachaient d'une colonne des mandements
d'vque, un frre ignorantin montrait son dos fuyant; un cardinal se
sauvait, tout courb, avec une cassette sous le bras; et d'un tombeau
qui portait sur son marbre les armes papales, un grand Christ se
dressait, dont la main droite tait transperce d'un triangle de feu o
se lisait en lettres d'or: _Pax!_

Ce Christ tait naturellement la lumire et la grande figure du tableau.
Anatole l'avait fait beau de toute la beaut qu'il imaginait. Il l'avait
flatt de toutes ses forces. Il avait essay d'y incarner son type de
Dieu dans une espce de figure de bel ouvrier et de jeune premier du
Golgotha. Il y avait encore ml un peu de ressouvenirs de lithographies
d'aprs Raphal, et un reste de mmoire d'une lorette qu'il avait aime;
et battant le tout, il avait cr un fils de Dieu ayant comme un air de
cabot idal: son Christ ressemblait  la fois  un Arthur du paradis et
 un Mlingue du ciel.

La toile couverte, Anatole flna quelques jours: il tenait son
tableau. Puis il arrta un modle. Le modle vint: Anatole travailla
mal; la sance termine il ne lui dit pas de revenir.

Anatole n'avait jamais t pris par l'tude d'aprs nature. Il ne
connaissait pas ce ravissement d'attention par la vie qui pose l devant
le regard, l'effort presque enivrant de la serrer de prs, la lutte
acharne, passionne, de la main de l'artiste contre la ralit visible.
Il ne ressentait point ces satisfactions qui renversent un peu le
dessinateur en arrire, et lui font contempler un instant, dans un
mouvement de recul, ce qu'il croit avoir senti, rendu, conquis, de son
modle.

D'ailleurs, il n'prouvait pas le besoin d'interroger, de vrifier la
nature: il avait ce dplorable aplomb de la main qui sait de routine la
superficie de l'anatomie humaine, la silhouette ordinaire des choses. Et
depuis longtemps il avait pris l'habitude de ne plus travailler que de
_chic_, de peindre au jug avec l'acquis des souvenirs d'cole, une
habitude de certaines couleurs, un flux courant de figures, la tradition
de vieux croquis. Malheureusement il tait adroit, dou de cette
lgance banale qui empche le progrs, la transformation, et noue
l'homme  un semblant de talent,  un  peu prs de style canaille.
Anatole, pas plus qu'un autre, ne devait gurir de cette triste
facilit, de cette menteuse et dcevante vocation qui met au bout des
doigts d'un artiste la production d'une mcanique.

Il remplaait le modle par une maquette en terre sur laquelle il
ajustait, pour les plis, son mouchoir mouill, et, se trouvant plus 
l'aise d'aprs cela, il se mettait  conomiser les extrmits de ses
personnages: il se rappelait le magnifique exemple d'un de ses camarades
qui, dans un tableau de la Pentecte, avait eu le gnie de ne faire
qu'une paire de mains pour les douze aptres.

Pourtant sa premire fougue tait un peu passe, et il commenait 
trouver que la tentative tait pnible, de vouloir faire tenir le monde
de l'avenir et la religion du vingtime sicle dans une toile de 100. Il
commena un petit panneau, revint de temps en temps  sa grande toile, y
fit toutes sortes de changements au gr de son caprice du moment. Puis
il la laissa des jours, des semaines, n'y touchant plus que de loin en
loin, et s'en dgotant un peu plus  mesure qu'il y travaillait.

L'ide de son Christ humanitaire plissait d'ailleurs depuis quelque
temps dans son imagination et faisait place au souvenir,  l'image
prsente de Debureau qu'il allait voir presque tous les soirs aux
Funambules. Il tait poursuivi par la figure de Pierrot. Il revoyait sa
spirituelle tte, ses grimaces blanches sous le serre-tte noir, son
costume de clair de lune, ses bras flottants dans ses manches; et il
songeait qu'il y avait l une mine charmante de dessins. Dj il avait
excut sous le titre des Cinq sens, une srie de cinq Pierrots 
l'aquarelle, dont la chromolithographie s'tait assez bien vendue chez
un marchand d'imagerie de la rue Saint-Jacques. Le succs l'avait pouss
dans cette veine. Il pensait  de nouvelles suites de dessins,  de
petits tableaux; et tout au fond de lui il caressait l'ide de se
tailler une spcialit, de s'y faire un nom, d'tre un jour le Matre
aux Pierrots. Et chez lui ce n'tait pas seulement le peintre, c'tait
l'homme aussi qui se sentait entran par une pente de sympathie vers le
personnage lgendaire incarn dans la peau de Debureau: entre Pierrot et
lui, il reconnaissait des liens, une parent, une communaut, une
ressemblance de famille. Il l'aimait pour ses tours de force, pour son
agilit, pour la faon dont il donnait un soufflet avec son pied. Il
l'aimait pour ses vices d'enfant, ses gourmandises de brioches et de
femmes, les traverses de sa vie, ses aventures, sa philosophie dans le
malheur et ses farces dans les larmes. Il l'aimait comme quelqu'un qui
lui ressemblait, un peu comme un frre, et beaucoup comme son portrait.

Aussi il lcha bientt tout  fait son Christ pour ce nouvel ami, le
Pierrot qu'il tourna et retourna dans toutes sortes de scnes et de
situations comiques fort drlement imagines. Et il avait presque oubli
son tableau srieux, lorsqu'un architecte de ses amis vint lui demander,
de la part d'un cur, un Christ pour une chapelle de couvent dans les
prix doux. Anatole reprit aussitt sa grande toile, enleva tous les
accessoires humanitaires, troua la tunique de son Christ pour lui mettre
un coeur rayonnant: quoi qu'il ft, le cur ne trouva jamais son Bon
Pasteur assez vanglique pour le prix qu'il voulait y mettre.

Quand le malheureux tableau lui revint:--Seigneur,--fit Anatole en
allant  la toile,--on dit que Judas vous a vendu: ce n'est pas comme
moi. Et maintenant, excusez la lessive!

Disant cela, il effaa et barbouilla toute la toile furieusement,
jusqu' ce qu'il et fait sortir du corps divin un grand Pierrot,
l'chine plie, l'oeil mrillonn.

Quelques jours aprs, dans les caves du bazar Bonne-Nouvelle, le public
faisait foule  la porte d'un nouveau spectacle de pantomime devant ce
Pierrot sign: _A. B._,--et qui avait un Christ comme dessous!




XXVI


Venait l't: Anatole passait de la peinture aux plaisirs, aux joies de
l'eau,  la passion parisienne du canotage.

Amarr  Asnires, le canot qu'il avait achet dans sa veine de richesse
s'emplit, tous les jeudis et tous les dimanches, de cette socit d'amis
et d'inconnus familiers qui se groupent autour du bateau d'un bon
enfant, et l'enfoncent dans l'eau jusqu'au bordage. Il tombait dedans
des passants, des passantes, des camarades des deux sexes, des  peu
prs de peintres, des espces d'artistes, des femmes vagues dont on ne
savait que le petit nom, des jeunes premires de Grenelle, des lorettes
sans ouvrage, prises de la tentation d'une journe de campagne et du
petit _bleu_ du cabaret. Cela sautait d'une troisime classe de chemin
de fer, surprenait Anatole et son quipe dans leur caf d'habitude; et
s'ils taient partis, les ombrelles en s'agitant, arrtaient du bord le
canot en vue. Tout le jour on riait, on chantait, les manches se
retroussaient jusqu'aux aisselles, et de jolis bras remuants, maladroits
 ce travail d'homme, brillaient de rose entre les clairs de feu des
avirons relevs.

On gotait la journe, la fatigue, la vitesse, le plein air libre et
vibrant, la rverbration de l'eau, le soleil dardant sur la tte, la
flamme miroitante de tout ce qui tourdit et blouit dans ces promenades
coulantes, cette ivresse presque animale de vivre que fait un grand
fleuve fumant, aveugl de lumire et de beau temps.

Des paresses, par instants, prenaient le canot qui s'abandonnait au fil
du courant. Et lentement, ainsi que ces crans o tournent les tableaux
sous les doigts d'enfants, se droulaient les deux rives, les verdures
troues d'ombre, les petits bois margs d'une bande d'herbe use par la
marche des dimanches; les barques aux couleurs vives noyes dans l'eau
tremblante, les moires remues par les yoles attaches, les berges
tincelantes, les bords anims de bateaux de laveuses, de chargements de
sable, de charrettes aux chevaux blancs. Sur les coteaux, le jour
splendide laissait tomber des douceurs de bleu velout dans le creux des
ombres et le vert des arbres; une brume de soleil effaait le
Mont-Valrien; un rayonnement de midi semblait mettre un peu de Sorrente
au Bas-Meudon. De petites les aux maisons rouges,  volets verts,
allongeaient leurs vergers pleins de linges tincelants. Le blanc des
villas brillait sur les hauteurs penches et le long jardin montant de
Bellevue.

Dans les tonnelles des cabarets, sur le chemin de halage, le jour jouait
sur les nappes, sur les verres, sur la gaiet des robes d't. Des
poteaux peints, indiquant l'endroit du bain froid, brlaient de clart
sur de petites langues de sable; et dans l'eau, des gamins d'enfants, de
petits corps grles et gracieux, avanaient, souriants et frissonnants,
penchant devant eux un reflet de chair sur les rides du courant.

Souvent aux petites anses herbues, aux places de fracheur sous les
saules, dans le pr dru d'un bord de l'eau, l'quipage se dbandait; la
troupe s'parpillait et laissait passer la lourdeur du chaud dans une de
ces siestes dbrailles, tendues sur la verdure, allonges sous des
ombres de branches, et ne montrant d'une socit qu'un morceau de
chapeau de paille, un bout de vareuse rouge, un volant de jupon, ce qui
flotte et surnage d'un naufrage en Seine. Arrivait le rveil,  l'heure
o, dans le ciel plissant, le blanc dor et lointain des maisons de
Paris faisait monter une lumire d'clairage. Et puis c'tait le dner,
les grands dners du canot, les barbillons au beurre et les matelotes
dans les chambres de pcheurs et les salles de bal abandonnes, les
faims dvorant les pains de huit livres, les soifs des cinq heures de
nage, les desserts dbordants de bruit, de tendresses, de cris, des
fraternits, des expansions, des chansons et des bonheurs du mauvais
vin...




XXVII


--H! l-bas, mon petit ange, toi...--dit un soir,  un de ces dners,
Anatole  une femme,--tu vas bien sur la matelote. Un peu de discrtion,
mon enfant... Je te ferai observer que nous sommes encore trois 
servir, et qu'il doit venir un quatrime... H! Malambic?... tu l'as
connu, toi, Chassagnol?

--Parbleu! Chassagnol... Tu connais ses histoires, dis donc?

--Du tout. Je l'ai rencontr hier. Il y avait bien trois ans que je ne
l'avais vu, on aurait dit qu'il m'avait quitt la veille. Il me demande:
Qu'est-ce que tu fais demain? Je lui dis que nous dnons ici. J'irai
vous retrouver; et il file... Avec Chassagnol, on ne sait jamais... Il
ne se lche pas sur ses affaires de famille, celui-l...

--Eh bien! il lui en est arriv, figure-toi! D'abord un hritage de
trente mille francs qui lui est tomb.

--Vrai? Tiens, il n'avait pas une tte  a,--fit Anatole, et se
tournant vers une voisine:--Julie, vous allez avoir  ct de vous un
monsieur qui a trente mille francs... ne le tutoyez pas la premire...

--Mais il ne les a plus... Voil l'histoire,--reprit Malambic.--Il palpe
l'argent d'un oncle, un cur, je ne sais plus... Il le met dans sa
malle, ce n'est pas une blague, et il part voir du Rembrandt dans le
pays, du vrai, du pur, du Rembrandt conserv sur place, du Rembrandt
dans des cadres noirs. Il fait la Hollande, il fait l'Allemagne. Il
flne des mois dans des villes  tableaux... Il se paye des rafles de
bric--brac chez les juifs... Des muses d'Allemagne, il tombe sur les
muses d'Italie, et l, une flne, tu penses!... dans les ghettos, les
tableaux, la rococoterie, des enthousiasmes! des enthousiasmes de six
heures devant une toile! Avec a, tu sais qu'il a l'habitude d'aider ses
admirations en se donnant une petite touche d'opium; il prtend qu'il
est comme les gens qui vont entendre des opras aprs avoir pris du
hatchisch: eux, c'est les oreilles; lui, c'est les yeux qu'il faut qu'il
se grise... La fin de tout cela, c'est qu'aprs s'tre flanqu une bosse
d'objets d'art, tout battu les palais, les collections, les
chefs-d'oeuvre, les villes, les villages, tous les trous de l'Italie,
reint, rafal,  sec d'argent, vendant pour vivre, sur la route, ce
qu'il tranait aprs lui, il est all tomber dans la maison de
Rouvillain, Rouvillain de chez nous, tu te rappelles? qui tait l-bas
pour une copie du Giotto, que sa ville lui avait commande. C'est lui,
Rouvillain, qui m'a racont a... Mais c'est la fin qui est superbe, tu
vas voir... Voil donc Chassagnol  Padoue. Un jour, lui, l'homme des
muses, qui avait des oeillres dans la rue, qui n'aurait pas pu dire si
les femmes portaient des chapeaux de paille ou des bonnets de coton...
enfin Chassagnol, en traversant le march, voit une jeune fille qui
vendait des volailles, mais une jeune fille... tu ne connais pas a,
toi... la beaut du nord de l'Italie, mignonne, maladive... une vierge
de primitif, enfin merveilleuse! J'ai vu l'esquisse que Rouvillain en a
faite, comme cela, avec ces volailles, cet ventaire de crtes rouges...
a a un caractre! Chassagnol ne fait ni une ni deux: il offre sa main.
La vendeuse de poulets, qui tait l'_innamorata_ d'un trs-beau garon
beaucoup mieux que Chassagnol le refuse net. Alors, devine ce que fait
Chassagnol! Il y avait dans la maison une soeur trs-laide, une vraie
caricature de la beaut de l'autre... De dsespoir, mon cher, et pour se
rattraper  la ressemblance, il l'pouse! il l'a pouse! Et, l-dessus,
il est revenu sans un sou, avec une paysanne et des chambranles de
chemine en marbre provenant de la dmolition d'un palais de Gnes,
mari, pas chang, et... parbleu comme le voil!--fit Malambic en
coupant sa phrase.

Chassagnol entrait, boutonn dans cet ternel habit noir que ses plus
vieux amis lui avaient toujours vu, et qui semblait sa seconde peau.

--Ma foi,--lui dit Anatole en lui serrant la main,--on n'tait pas sr
que tu viendrais, et tu vois, on ne t'a pas attendu.

--Oui, oui... je n'ai quitt le Louvre qu' quatre heures... Je sais, je
suis en retard,--fit Chassagnol, et il s'assit.

Le dner continua; mais le froid de ce monsieur noir qui ne parlait pas,
tombait sur sa gaiet.

--Ah ! dis donc,--fit Anatole,--tu as donc t en Italie?

--Moi?... oui, oui, en Italie... En Italie certainement...

Et Chassagnol s'arrta, s'enfonant dans un de ces silences qui
repoussent les questions. Pench sur son assiette, il avait l'air d'tre
 cent lieues des gens et des paroles de l, d'tre ramass en lui-mme
et tout seul, absent du dner, ignorant de la prsence des autres. Ses
sens mmes paraissaient concentrs et retirs  l'intrieur, sans
contact avec un voisinage humain de semblables et de vivants.

La folie du dner ne tardait pas  revenir, passant par-dessus la tte
de ce convive qui faisait le mort, et que les femmes ne regardaient mme
plus. Le caf venait d'tre apport sur la table, quand Chassagnol
appelant  lui, d'un brusque coup de coude, l'attention d'Anatole:

--Mon voyage d'Italie, hein, n'est-ce pas? Qu'est-ce que tu me disais?
L'Italie? Ah! mon cher! Les primitifs... vois-tu, les primitifs! les
_Uffizi_! Florence! Ah! les primitifs!

--Malambic! Malambic!--cria une voix de femme interrompant
la tirade,--la ronde du Bas-Meudon!... Et tout le monde 
l'accompagnement!... Le monsieur qui parle, l-bas... de la musique!
Voyons! un peu de couteau sur votre verre!

Quand la ronde fut finie:--Tiens! les voil qui vont tre embtants, 
parler de leurs machines,--fit une femme qui se leva, et entrana les
autres femmes au dehors,  l'air, au crpuscule, sur le chemin barr de
bancs, devant le cabaret.

Chassagnol tait rest pench sur Anatole avec une phrase commence,
arrte sur les lvres. Il reprit, dans le silence fait par la fuite des
femmes et le recueillement des hommes fumant leurs pipes:

--Ah! les primitifs!... Cimabu! Des tableaux comme des prires... La
peinture avant la science, avant tout, avant l'art! Ricco de Candie...
Les Byzantins... les mains de Vierge comme des eustaches... l'Ingnu
barbare...

Il s'arrta, et revenant  son habitude de parler en manches de chemise,
il ta son habit, et s'asseyant sur la table, ne s'adressant plus trop 
Anatole, mais parlant  tous ceux qui taient l,  un vague public, aux
murs, aux ttes colories de tirs  macarons accrochs de travers sur la
chaux vive de la pice, il continua:--Oui, la mosaque byzantine, la
cathdre, la Mre de Dieu en impratrice, le petit Jsus
porphyrophore... adorable! Des ciels d'or, des nimbes... _Ave gratia_!
une parole d'or qui s'envole d'un tableau de Memmi... des anges
d'orfvrerie, de reliquaire, les ailes arroses de rubis, Memmi!... des
rves... des rves qu'on dirait faits sous le grand rosier de Damas du
couvent florentin de Saint-Marc... Et Gaddi! magnifique... des casques
de rois  barbe pointue, o des oiseaux battent des ailes... Gaddi! la
terreur du dcor de la Bible, l'Orient de la Bible... un dessinateur de
Babylones... des femmes aux mentonnires de gaze prs de grands fleuves
verts, des paysages comme celui du premier meurtre, des firmaments o il
y a le sang d'Abel sous le sang du Christ!... Et Gentile de Fabriano! La
chevalerie... des lances, des chameaux, des singes, tout le moyen ge de
Delacroix... Fiesole, la _transfiguration_ prche par Savonarole,
l'ange de la peinture  l'oeuf... le miniaturiste du paradis... Des
saintes comme des hosties... des hosties, des pains  cacheter clestes,
hein, c'est a?... Botticelli... il vous prend comme Alfred Durer,
celui-l... des plis casss d'un style! des chairs souffrantes... des
lumires borales... Et Lippi, l'amoureux des blondes... Masaccio... un
grand bonhomme! le trait d'union entre Giotto et Raphal... C'est la Foi
qui va  l'Acadmie... l'Art s'incarnant dans l'humanit... _Et homo
factus est_... voil, hein?... Et ses fonds! des ranges de crnes de
snats marchands... des profils vulturins penchs sur la dlibration
des intrts... Et une varit dans tous ces gens-l! Il y a les
virgiliens... Cosimo Roselli... Des tableaux qui vous font chanter: _En
nova progenies_!... Baldovinetti... la Fte-Dieu dans une toile... Et
puis, des embryons de Michel-Ange, Pollaiolo qui vous casse les reins
d'Ante dans le cadre d'une carte de visite... toute la gestation de la
Renaissance, ces hommes-l!... Et Ghirlandaio! le saint Jean-Baptiste,
le Prcurseur... Il renoue les deux Romes, il mne Dieu au Panthon, il
met des frises d'amour dans le gynce de la Nativit... Il pose le toit
de la crche sur les colonnes d'un temple, il berce le petit Jsus dans
le sarcophage d'un augure... Ghirlandaio... positivement, n'est-ce pas,
hein?

A ce hein? de Chassagnol, la porte s'ouvrit violemment. On entendit
les femmes crier: En barque! en barque! Et presque aussitt une
irruption folle, prenant les hommes par les bras, les soulevant de leurs
tabourets, les trana, avec Chassagnol, jusqu'au canot.

--La Grande! au gouvernail!--commanda Anatole  une femme; et il passa
un aviron  Chassagnol pour qu'il ne parlt plus.

Et le canot partit, fou et bruyant de la gaiet du caf et des glorias,
dans le tralala d'un refrain dchirant un couplet populaire.

Il tait neuf heures, le soir tombait. Le ciel, plissant d'un ct,
s'clairait de l'autre du rose du soleil couch. Il ne semblait plus
passer que des voix sur les rives; et sous les arbres du bord
murmuraient des causeries basses de gens, de l'amour qu'on ne voyait
pas. Tout s'estompait et grandissait dans l'inconnu et le doute de
l'ombre. Les gros bateaux amarrs prenaient des profils bizarres,
menaants; de grands noirs d'huile s'tendaient sur l'eau dormante; les
peupliers se massaient avec l'paisse densit de cyprs, et soudain  la
cime de l'un, la lune apparut, ronde, pareille  une lanterne jaune
accroche tout en haut d'un arbre. Lentement le repos de la nuit
descendit en s'pandant sur le sommeil du paysage o les sonorits
s'teignaient. L'haleine des industries haletantes se tut aux fabriques.
Le bruit du passant expira sur le chemin de halage. Rien ne s'entendit
plus qu'un frissonnement de courant, un tintement, l'heure qui tombe
d'un clocher de banlieue, l'agaante crcelle d'une grenouille, le
roulement lointain de tonnerre d'un train de chemin de fer sur un pont.
La lune montait, marchait avec le canot, comme si elle le suivait,
jouait  cache-cache derrire les arbres, surgissant  leur bord et
dcoupant leurs feuilles, puis passant derrire leur masse, et brillant
 travers en perant leur noir de piqres d'or. En allant, elle
claboussait de gouttes d'clairs et d'argent un jonc, le fer de lance
d'une plante d'eau, un petit bras de la rivire, une petite anse
mystrieuse, une racine, un tronc mort; et souvent les rames, en entrant
dans l'eau, frappaient dans sa lumire tombe et coupaient sa face en
deux. Le ciel tait toujours bleu, du bleu d'une robe de bal voile de
dentelle noire; les toiles de l't y faisaient comme un fourmillement
de fleurs de feu. La terre et sa rumeur finissante mouraient dans le
dernier cho de la retraite de Courbevoie. Le canot glissait, balanc,
berc par le clapotement continu de l'eau et par l'gouttement scand de
chaque coup d'aviron, comme par une mlancolique musique de plainte o
tomberaient des larmes une  une. Une fracheur se levait dans le soir
comme un souffle venant d'un autre monde et caressait les visages
chauffs de soleil sous la peau. Des branches pendantes et balayantes de
saules mettaient parfois contre les joues des chatouillements de
chevelure...

Peu  peu l'obscurit, la vide et muette grandeur dans laquelle les
canotiers glissaient, la douceur solennelle de l'heure, la majest de
sommeil de ce beau silence, glaaient sur les lvres la chanson, le
rire, la parole. La Nuit, au fond de cette barque de Bohme, embrassait
au front et dgrisait l'ivresse du vin bleu. Les yeux, involontairement,
se levaient vers cette attirante srnit d'en haut, regardaient au
ciel... Et la btise mme des femmes rvait.




XXVIII


L'hiver arriv, les commandes, les portraits manquant, Anatole fut
oblig de descendre aux bas mtiers qui nourrissent l'homme d'un pain
qui fait d'abord rougir l'artiste, et finissent par tuer chez tant de
peintres, sous le labeur ouvrier, le premier orgueil et la haute
aspiration de leur carrire. Il accepta, chercha, ramassa les affaires
d'industrie, les travaux de rebut et d'avilissement: les panneaux, dont
on djeune, les paysages de Suisse qui donnent l'argent d'une paire de
souliers. Il fit, dans cette misrable partie, tout ce qui concernait
son tat: des portraits de morts, d'aprs des photographies; des dessins
dcollets, pour la Russie; des dessus de cartons de modes pour
Rio-Janeiro. Il accrocha des entreprises de Chemins-de-Croix au rabais,
qu'il peignait  la diable, aid de deux ou trois camarades de
l'atelier, avec le procd des tableaux de nature morte exposs sur le
boulevard: chacun tait charg d'une couleur, prpos au rouge, au bleu
ou au vert. La Passion marchait ainsi d'un train de poste, et l'on
enlevait les _stations_ pour la province au milieu de parodies
effroyables et de charges du crucifiement qui mettaient dans la bouche
de l'agonie du Sauveur la pratique de Polichinelle!

Pourtant, malgr tout, souvent la pice de cent sous manquait. Mais il
finissait toujours par venir un hasard, une chance, quelque occasion;
et, dans les moments les plus dsesprs, un petit manteau-bleu
apparaissait dans l'atelier, un homme providentiel, singulirement
inform des _noces_ et des _dches_ d'artistes, surgissant le matin
devant le lit o ils dormaient encore, et pour le moins d'argent
possible, leur achetant deux ou trois esquisses qu'il marquait par
derrire d'une pointe  son nom. L'homme _ la fabrique_, c'est ainsi
qu'on l'appelait, tait un petit homme, habill de couleurs sobres,
portant des gutres blanches, les souliers vernis d'un faiseur
d'affaires qui a toujours une voiture pour ses courses. Il avait du
militaire en bourgeois, un ton net, un air coupant, le teint bilieux,
les yeux brids, le nez d'un garon de place napolitain, une bouche sans
dessin dans une barbe noire. Il faisait son principal commerce de
l'exportation des tableaux pour les pays du nouveau monde qui boivent du
champagne confectionn  Montmorency. Ses plus gros prix taient
soixante francs; mais il ne les donnait qu'aux talents qui lui taient
sympathiques et aux peintres de style; et de soixante francs il
descendait  quatre francs juste pour les petites compositions. Pour peu
qu'il crt  l'avenir d'un artiste, il lui faisait faire toutes sortes
de choses; il apportait des esquisses pour qu'on les lui fint, qu'on y
mt du piquant, qu'on les ament au joli: il payait cela cinq francs. Il
faisait peindre des gravures d'Overbeck sur des toiles de six. Il venait
encore souvent avec des panneaux sur lesquels taient lithographis des
sujets de bergerie, des Boucher de paravent, qu'on n'avait plus que la
peine de couvrir. Il traitait vite, ne riait jamais, avait des opinions,
s'asseyait devant une copie, critiquait, disait des mots d'art: C'est
creux... a fait lanterne..., demandait plus de plis aux robes de
vierges, des lumires dans les yeux, du model partout, un tas de
petites touches tic comme a au bout des doigts et de la conscience,
et de l'outremer dans les ciels.

Bref, il demandait tant de choses pour si peu d'argent, qu'Anatole,  la
fin, prfra travailler pour M. Bernardin.




XXIX


M. Bernardin, un embaumeur, le rival de Gannal, se trouvait occup 
faire des prparations anatomiques pour le muse Orfila. C'tait un
prparateur d'un grand mrite, auquel n'avait gure manqu jusque-l,
pour devenir clbre, que la chance d'embaumer des hommes connus. Il
tait parvenu  conserver le poids et le volume de la nature  ses
prparations; seulement il ne pouvait les empcher de prendre, avec le
temps, une couleur de momification qui dtruisait toute illusion. Il
proposa  Anatole de les peindre d'aprs les modles qu'il lui
fournirait. Et ce fut alors qu'Anatole alla tous les jours  une belle
et grande maison dans la rue du Faubourg-du-Temple. Il montait au
cinquime,  une petite chambre de domestique, trouvait l le membre
prpar, et,  ct, le membre, corch frais par Bernardin, et qui
devait lui servir de modle pour les tons.

Quelquefois, en travaillant, il hasardait un regard dans la cour; et il
n'tait pas trop rassur en voyant toutes les ttes des locataires et
l'horreur de tous les tages tournes vers sa mansarde.

Un jour, s'tant mis un peu de sang aux doigts en changeant de place son
modle, il voulut se laver dans une grande terrine, dont il n'avait pas
vu dans l'ombre la teinte sanguinolente. Comme il retirait ses mains,
lui vint aux doigts quelque chose comme une peau qui ne finissait pas.

--Ah! celle-l, c'est d'une jeune fille...--dit ngligemment M.
Bernardin, en train de prparer de l'ouvrage pour le lendemain.--Oui,
c'est le moment... aprs le carnaval... le passage des femmes dans les
hpitaux...

Il prit un tel frisson  Anatole, qu'il ne revint plus. Cela tonna M.
Bernardin qui le payait bien.

A quelques semaines de l, il n'tait bruit  Paris que d'un meurtre
mystrieux, d'une femme coupe en morceaux, dont on avait trouv la tte
dans la fontaine du quai aux Fleurs. On frappa chez Anatole: c'tait M.
Bernardin. Il avait t charg d'embaumer cette femme, que la police
voulait faire exposer et reconnatre. Mais comme elle avait sjourn
sous l'eau et qu'elle avait des taches, M. Bernardin, qui voulait faire
un chef-d'oeuvre, frapper un coup de matre, avait pens  faire
_raccorder_ la malheureuse; il venait demander  Anatole de passer des
glacis dessus.

--Mon cher, c'est mon avenir,--dit-il  Anatole. Et il lui offrit un
gros prix.

Anatole, que la Morgue avait toujours attir, et qui tait naturellement
curieux des grands crimes, se laissa dcider. Et une demi-heure aprs,
derrire le rideau tir de la salle, il travaillait  couvrir, en
couleur chair, les taches de la morte,  laquelle le coiffeur de la rue
de la Barillerie, plus blanc qu'un linge, faisait la raie, tandis que M.
Bernardin, retirant l'un aprs l'autre de la tte ses yeux en mail,
essuyait dessus, soigneusement, la bue avec son foulard!




XXX


Au bout de tous ces travaux de raccroc tombait dans l'atelier la misre
que l'artiste appelle de son petit nom la _panne_.

L'hiver revint cette anne-l au commencement du printemps. Tous les
fournisseurs du quartier taient uss, brls. Anatole condamna au feu
un vieux fauteuil qui boitait. Du fauteuil, il passa aux tiroirs du
chiffonnier, et arriva  ne laisser de ses meubles que les deux cts
qui ne touchaient pas au mur. Les amis avaient fui devant le froid et
l'absence de tabac. Alexandre tait parti pour Lille, o l'appelait un
engagement. Et il ne restait plus  Anatole qu'un camarade, qui avait
pris dans son existence la place d'Alexandre.

Il est en Russie un plat national et religieux, l'_Agneau de beurre_, un
agneau  la toison faite avec du beurre press dans un torchon, aux yeux
piqus de petits points de truffe,  la bouche portant un rameau vert.
Les Russes attachent une grande importance  la confection artistique de
cet agneau qu'on sert dans la nuit de Pques. Un cuisinier franais,
matre de cuisine chez le prince Pojarski, pendant un sjour du prince 
Paris, s'tait mis  tudier chez un sculpteur d'animaux pour se faire
un talent de modeleur de pareilles pices en beurre et en suif. Au
milieu de ses tudes, saisi par l'amour de l'art, il avait donn sa
dmission de cuisinier pour se faire artiste. Et ses conomies manges,
par ce hasard des rencontres qui accroche les malheureux, par cet
instinct du mnage  deux qui associe presque toujours par paires les
pauvres diables pour faire front aux durets de la vie, il tait devenu
le compagnon de lit d'Anatole.

La panne continuait pendant l't et l'automne. Tout manquait, jusqu'
l'homme  la fabrique. Bardoulat--c'tait le nom du camarade
d'Anatole--commenait  donner des signes de dmoralisation.

--C'est drle! dcidment, c'est drle!--rptait-il--nous voil 
ramasser des bouts de cigarettes pour fumer,  prsent. Ah! c'est drle,
l'art! trs-drle! maintenant, quand je sors dehors, je marche au milieu
de la rue: tu comprends, si j'avais le malheur de casser un carreau!...
Oh! trs-drle, tout a! trs-drle, trs-drle!

--Mon cher--lui disait Anatole pour le remonter--tu cultives un genre
qui a eu du succs  Jrusalem, mais qui est mort avec Jrmie... Que
diable! nous n'en sommes pas encore  la misre de Ducharmel...
Ducharmel, tu sais bien? auquel on a fait, depuis qu'il est mort, un si
beau tombeau par souscription... Lui, la Providence l'avait afflig d'un
enfant... Sais-tu ce qu'un jour, que son moutard avait faim, il a trouv
 lui donner  manger?... Une bote de pains  cacheter blancs!




XXXI


Le soir, ils s'en allaient tous les deux  la barrire, au _Dsespoir_,
chez Tisserand le Danseur, o l'on dnait pour neuf sous. Et l'estomac 
demi rempli, sans un liard pour une consommation, regardant  travers
les rideaux les gens assis dans les cafs, ils s'en revenaient
tristement.

Alors commenait la veille, la causerie, et presque toujours l'ironie
d'une conversation succulente. Curieux de tout ce qui avait un caractre
tranger, enclin d'ailleurs  cette gourmandise d'imagination qui lui
faisait demander sur les cartes des restaurants les mets inconnus et de
noms chatouillants, Anatole mettait l'ancien chef du prince Pojarski sur
son pass; et le cuisinier, s'animant au souvenir du feu de ses
fourneaux, et comme repris par sa premire profession, lui parlait
cuisine, et cuisine russe. Les yeux brillants, il numrait les cailles
des gouvernements de Toul et de Koursk, les glinottes de Wologda,
Arkhangel, Kazan; les coqs de bruyres, les bcasses de bois, les
sangliers des gouvernements de Grodno et de Minsk; les jambons, les
pattes d'ours, tout le gibier conserv gel toute l'anne dans les
glacires de Ptersbourg. Il dissertait sur la dlicatesse des poissons
vivant dans ces fleuves de glace: les sterlets du Volga, l'esturgeon du
lac Ladoga, les saumons de la Newa, les lavarets, le soudac, dont le
meilleur apprt est celui dit du _Cabaret rouge_; et les truites de
Gatschina, les _carassins_ des environs de Saint-Ptersbourg, les
perlans de Ladoga, les goujons perchs, les goujons dlicieux de
Moscou, les riapouschka, les chabots de Pskoff, dont on se sert dans le
carme pour le _stschi_ maigre, et dans la semaine du carnaval pour les
_blinis_. Et de l'numration, Bardoulat passait impitoyablement aux
dtails de son ancien art, avec des termes techniques, des explications,
des gestes qui semblaient remuer les choses dans la casserole, des mots
qui sentaient bon et qui fumaient. C'tait le potage Rossolnick, le
potage aux concombres lis, au moment de servir, avec de la crme double
et des jaunes d'oeuf, dans lequel on met les membres de deux jeunes
poulets cuits dans le velout du potage.

--Le velout du potage!--rptait Anatole, comme pour se faire passer
sur la langue la friandise de l'expression.

Mais Bardoulat ne l'coutait pas: il tait lanc dans l'extravagance des
soupes: le potage de sterlet aux foies de lotte, mouill de vin de
Champagne, les bortsch, les stschi  la paresseuse, le bouillon de
gribouis, fait de ces exquis champignons qui ne viennent que sous les
sapins, les potages au gruau de sarrazin, au cochon de lait, aux
morilles, aux orties, et les potages  la pure de fraises, pour les
grandes chaleurs...

Anatole coutait tout cela, aspirant l'exquisit des plats que l'autre
voquait toujours, les petits pts de vesiga, les coulibiac de
feuilletage aux choux, les varenikis lithuaniens, les vatrouschkis au
fromage blanc, les sausselis farcis des pellmnes sibriens, les
ciernikis et nalesnikis polonais: il lui semblait tre au soupirail
d'une cuisine o Carme travaillerait pour Attila, et il lui entrait des
rves dans l'estomac.

--Mais vois-tu ce qu'il faut manger,--lui dit une fois l'ancien
chef,--au premier argent que nous aurons, j'en fais un, tu verras! Un
faisan  la Gorgienne!... C'est qu'il faut du raisin.

--Oh!--dit ngligemment Anatole,--j'en ai vu chez Chevet... vingt francs
la bote, mon Dieu...

--coute!--fit le chef, et se mettant  parler comme un livre de
cuisine,--tu vides, tu flambes, tu trousses ton faisan... tu le bardes,
tu le mets dans une casserole... ovale, la casserole... tu enlves avec
prcaution les pellicules d'une trentaine de noix fraches, et tu les
mets dans la casserole.

--Bon!

--Tu crases dans un tamis deux livres de raisin et la chair de quatre
oranges... tu verses cela sur ton faisan, tu ajoutes un verre de
Malvoisie, autant d'infusion de th vert... Tout cela sur le feu, une
heure avant de servir, et lorsque c'est cuit... tu as ajout, bien
entendu, gros comme un oeuf de beurre fin... Tu passes les trois quarts
de la cuisson  la serviette pour la rduire avec une bonne espagnole...
Tu sers... Et ce que c'est bon! Ah! mon ami!

--Assez!--dit d'un ton impratif Anatole.

--Oui, assez,--dit mlancoliquement l'ancien chef de cuisine du prince
Pojarski.

Tous deux commenaient  trop souffrir de ce supplice abominablement
irritant, torture de tentation pareille  celle qu'auraient des
naufrags si, dans le ciel au-dessus d'eux, le _Parfait Cuisinier_
s'ouvrait avec des recettes crites en lettres de feu.




XXXII


Par une journe de froid noir, en dcembre, o ils taient rests au
lit, couchs avec leurs vareuses,  jouer au piquet, il leur prit l'ide
d'aller se chauffer gratis dans un endroit public.

Ils taient sur le boulevard, ne sachant trop o ils entreraient,
hsitant entre le Louvre et un bureau d'omnibus, lorsque Anatole dit:

--Tiens! si nous allions aux commissaires-priseurs? Il y a longtemps que
j'ai envie d'acheter un mobilier en bois de rose...

Bardoulat ne fit pas d'objection. Ils arrivrent au long corridor de la
rue des Jeneurs, entrrent dans une premire salle et s'assirent sur
deux chaises, les pieds poss sur la bouche d'un calorifre, le corps
ramass dans la chaleur qu'il faisait. Au bout de quelques instants
seulement ils regardrent.

--Ah!--fit Anatole,--une esquisse de Lestonnat... Tiens!... une autre...
C'est encore de lui, a... Et a aussi... Une crnement bonne chose,
cette esquisse-l... Langibout, je me rappelle, quand il la lui a
montre, tait joliment content... Que c'est drle, qu'il _lave_ tout
a!... Il est donc connu  prsent, qu'il se paye une vente... Ah! voil
Grandvoinet... l-bas, dans le coin, ce grand... C'tait son intime...
Il va nous dire... Eh! Grandvoinet...

Grandvoinet arriva  Anatole.

--Tiens! c'est toi? Bonjour...

--a se vend-il?

Grandvoinet ne rpondit que par un signe de tte triste.

--Ah a! pourquoi vend-il?

--Pourquoi?... Tu n'as donc pas lu l'affiche?

--Non.

--Eh bien! il est mort... simplement...

--Mort! bah?... Comment, lui!... Sapristi! Lestonnat... un garon
auquel,  l'atelier, le pre Langibout et tout le monde croyaient tant
d'avenir...

--Tiens! le voil,  prsent, son avenir!

Et Grandvoinet montra de l'oeil  Anatole, au bas du bureau du
commissaire-priseur, une pauvre maigre jeune femme, vtue du deuil
propre et pauvre de la misre, en chapeau, les paules serres dans un
chle reteint. Elle tait l, droite, ne bougeant pas, les mains dans le
creux de sa jupe, avec une figure d'une pleur jaune, et son chagrin 
peine sch dans les yeux. A ct d'elle, et de fatigue se penchant par
moments contre son bras, un enfant de deux ou trois ans, juch sur la
chaise trop haute pour lui, laissait pendre ses deux jambes qu'il
remuait, et dont les pieds, en se tortillant, se tournaient l'un sur
l'autre; et puis il regardait vaguement, d'un air tonn et distrait, de
l'air des enfants trop petits pour voir la mort, et qui sont amuss
d'tre en noir.

--De quoi est-il mort?--demanda Anatole.

--De quoi?... De la peinture, mon cher... de ce joli mtier de
galre-l!--fit Grandvoinet d'un ton d'amertume sourde.--Les bourgeois
croient que c'est tout rose, notre vie, et qu'on ne crve pas  ce chien
de travail-l! Tu la connais, toi: l'atelier, depuis le matin six heures
jusqu' midi;  djeuner, deux sous de pain et deux sous de pommes de
terre frites; aprs a, le Louvre, o l'on peint toute la journe... Et
puis, le soir, encore l'cole, le modle de six  huit heures, et ce
qu'on fait en rentrant chez soi... Trouvez le temps de dner seulement
l-dedans! Ah! elle est jolie, l'hygine, avec la gargotte, les
embtements, les chignements pour les concours, les reintements
d'estomac, de tte, de piochade, de volont et de tout... Va, il faut en
avoir une sant et un coffre pour y rsister!... Soixante-quinze francs!
Mais c'est son plafond pour la Tanucci, l'esquisse, qu'on vend...
Quatre-vingts! Est-ce fin de ton, hein?... Quatre-vingt-cinq! Je suis
capable de ne rien avoir... Enfin, j'ai tout de mme eu une bonne ide
de mettre au clou ma montre et ma chane... Si je n'avais pas pouss, ce
gueux de Lapaque aurait tout eu pour rien... Quatre-vingt-quinze!... On
n'a pas ide de a: il n'y a que lui de marchand ici...

La vente se tranait pniblement avec l'horrible ennui d'une vacation
qui ne va pas. Les enchres misrables languissaient. Rien n'avait amen
le public  cette dernire exposition d'un peintre  peu prs inconnu
des amateurs, qui n'avait de talent que pour ses camarades, et dont les
autres peintres achetaient les esquisses pour se monter le coup.
D'ailleurs, la mode n'existait pas encore des ventes d'artistes; et il
pesait sur le march de l'art les proccupations politiques de la fin de
cette anne 1847.

Des gens qui taient l, des vingt personnes espaces autour des tables,
la moiti tait venue, comme Anatole et son ami, pour se chauffer. A
peine si trois ou quatre faisaient un petit mouvement d'avance, quand
une toile passait devant eux; et, dans un coin, un homme au chapeau roux
dormait tout haut. De temps en temps, un passant regardait, de la porte
de la salle, les cadres, les panneaux, le chevalet Bonhomme, les
cartons, le mannequin; et voyant si peu de monde, il n'avait pas le
courage d'entrer. Le gros commissaire-priseur, renvers sur son fauteuil
et se grattant le dessous du menton avec son marteau d'ivoire, se
laissait aller  biller; le crieur ne donnait plus que la moiti de sa
voix; et jusqu'au dos des lourds Auvergnats emportant les numros
adjugs, tout et tous semblaient mpriser cette peinture qui se vendait
si mal, ce talent que la rclame de la mort n'avait pas fait monter.

Enfin, on arrivait  la fin de la vente.

La pauvre femme tait toujours l, plus douloureuse, plus humilie 
chaque nouvelle adjudication, comme si, devant les morceaux de la vie de
son mari vendus si bon march, pleurait et saignait l'orgueil qu'elle
avait plac sur son talent. Le commissaire-priseur se ranimait; et,
paraissant sourire  l'ide de son dner et de son plaisir du soir, il
regardait en dessous cette douleur de jeune veuve avec de gros yeux
sensuels de clibataire sceptique. Il criait, pressait les enchres,
disait:

--Messieurs, il y a un cadre!--ou bien:--Une belle femme nue,
messieurs!... Pas d'erreur?... Vu?... On y renonce?--Il jetait sur les
toiles,  mesure qu'elles passaient, ces lourdes et cyniques
plaisanteries de son mtier, qui enterrent l'oeuvre d'un mort dans une
profanation de rise.

--Le misrable!--fit Grandvoinet indign,--il _gaye_ la vente!... Ah!
si sa femme, avec les frais, a seulement de quoi payer les dettes!

Anatole et Bardoulat restrent sous l'impression de cette triste scne.
Dans la rue:

--Merci!--dit Bardoulat,--ayez donc du talent!

Le soir aprs dner, comme Anatole croyait que Bardoulat, sa vareuse
te, allait se coucher, il le vit prendre la redingote commune.

--Tu prends notre redingote?--lui dit-il.

--Oui, je sors un moment...

--A cette heure-ci?... Coquin!

Dans la nuit, tout en dormant, il sembla  Anatole que le thermomtre
baissait: le lendemain, il fut tonn de se trouver seul dans son lit.
La journe se passa sans nouvelles de Bardoulat. Le soir, il ne revint
pas. Le matin qui suivit, Anatole inquiet commenait  se demander s'il
ne ferait pas bien d'aller voir  la Morgue, quand il reut un petit
billet de Bardoulat. Bardoulat s'avouait dgot de l'art, et il
demandait pardon  Anatole de l'avoir quitt si brusquement, mais il
n'osait plus le revoir; il n'en tait plus digne: il s'tait replac
comme cuisinier chez un Russe qui le faisait partir en courrier pour la
Russie.

--Cet animal-l!--fit Anatole,--il aurait bien d mettre la redingote
dans sa lettre, d'autant plus qu'il est parti avec les derniers quarante
sous de la maison!... Enfin, tant mieux qu'il soit parti: avec ses
histoires de cuisine, c'tait le _supplice de Cancale!_...




XXXIII


Cependant arrivait cette anne dure  l'art: 1848, la Rvolution, la
crise de l'argent.

Anatole n'en souffrait pas trop d'abord. Il trouvait  s'employer dans
une srie de portraits des dputs de la Constituante. Mais aprs cela,
des semaines, des mois se passaient sans qu'il trouvt autre chose 
faire que l'en-tte d'une romance lgitimiste: _O est-il?_ qu'il
excuta en faisant violence  ses opinions rpublicaines. Puis, la gne
des temps croissant, il arriva  se laisser embaucher par un individu
qui avait eu l'ide de placer en province des livres invendables, des
_rossignols_ de librairie, avec la prime d'une pendule ou d'un portrait
au choix. Chaque portrait, y compris les mains, devait tre pay 20
francs  Anatole, et l'on commenait la tourne par Poissy. Anatole et
son meneur se glissaient dans les maisons, furtivement, sans rien dire
du pourquoi de leur visite, qui les et fait jeter  la porte; et tout 
coup, Anatole ouvrant une bote qui contenait son portrait, se mettait 
ct dans la pose, tandis que son compagnon, levant un mouchoir
dmasquait la pendule de la prime. Cette pantomime n'eut aucun succs
auprs des bouchers de l'endroit. Elle ne russit gure mieux dans les
autres villes du dpartement. Et, peu de jours avant les journes de
Juin, Anatole retomba sur le pav de Paris, aussi pauvre qu'avant de
partir. Les journes de Juin lui donnaient l'ide de faire d'imagination
un faux croquis d'aprs nature de l'pisode de la barrire de
Fontainebleau: l'assassinat du gnral Bra. Un journal illustr lui
payait assez bien ce dessin d'actualit. Anatole en tirait une seconde
mouture en lilhographiant un portrait du gnral, dont il vendait pour
une trentaine de francs.

Mais c'tait son dernier gain, toute affaire s'arrtait. Il eut beau
chercher, courir, solliciter: un moment, il n'y eut plus que la faim 
l'horizon dsespr de son lendemain.

Il regarda autour de lui. Ses effets, sa chambre elle-mme avait presque
toute dmnag au mont-de-pit. Il fouilla machinalement la poche de
son gilet: le poisson d'or de Coriolis, qui lui avait si souvent avanc
un peu d'argent, tait parti pour la dernire fois, et n'tait pas
revenu. Il chercha dans la pauvret de ses nippes et le vide de ses
meubles: rien, il ne restait plus rien dont le clou et voulu.

Alors il eut une ide: ses matelas avaient encore le luxe de leurs
toiles; il se mit  les dcoudre, trouva dessous la laine assez tasse
en galette pour y pouvoir coucher, et courant les engager au premier
bureau de commissionnaire, il en tira quelques sous. Et il se mit 
manger un pain de seigle pour son djeuner, un autre pour son dner. En
se rationnant ainsi, il calculait qu'il avait de quoi vivre une huitaine
de jours. Et il dormit sans mauvais rve sur la laine de ses matelas.

Il ne trouvait pas qu'il tait temps de s'inquiter. C'tait simplement
une situation tendue, une faillite momentane de chance. Puis, il y
avait, dans ce qui lui arrivait, une sorte de caractre, un ct
pittoresque, comme une nouveaut d'aventure, qui amusait son
imagination. Cette misre absolue lui paraissait une extrmit
extravagante, presque drle. D'ailleurs, il avait toujours ador le pain
de seigle: quand il en achetait un au Jardin des Plantes pour le donner
aux animaux, il le mangeait.

Aussi n'eut-il point de tristesse. Le second jour, il fut tout heureux
d'avoir failli dner avec un camarade enlev par une ancienne aprs
l'absinthe, et presque sur le pas de la gargotte o ils allaient entrer.
Les lendemains se succdrent pareils, nourris des mmes deux pains de
seigle, galement dus par des rencontres d'amis qui le menaient
jusqu'au bord d'un dner. Anatole supporta cet allongement de dveine et
cette conjuration de contre-temps sans se laisser abattre. Il se
roidissait dans sa philosophie, se disait que rien n'est ternel,
trouvait en lui de quoi se plaisanter lui-mme, et n'avait pas mme la
pense d'injurier le ciel ou d'en vouloir aux hommes. Il esprait
toujours avec une confiance vague, avec un ressouvenir instinctif du
systme des compensations d'Azas qu'il avait autrefois feuillet  un
talage sur le quai. Deux ou trois fois il trouva en rentrant, sur sa
porte, crit avec le morceau de craie pos  ct dans une petite poche
de cuir, le nom d'amis aiss venus pour le voir: il n'alla point chez
eux, par une pudeur de timidit, et aussi de belle dignit, qui l'avait
toujours empch d'emprunter.

Comme  la longue il se sentait une espce d'ennui dans les entrailles,
il songea  aller chez sa mre, avec laquelle il tait compltement
brouill, et qu'il ne voyait plus que le premier jour de l'an. Mais
pensant au sermon que lui coterait l une pice de cent sous, il prit
le parti de patienter encore. Il attrapa ainsi la fin de ses pains de
seigle; mais,  une dernire digestion, des crampes si atroces le
prirent qu'il fut forc de se coucher.

La nuit commenait  tomber; et avec la nuit, la douleur ne s'apaisant
pas, ses rflexions s'assombrissaient un peu, quand la clef tourna dans
la porte. Il entendit un frou-frou de soie et de femme: c'tait une
vieille connaissance de ses parties de canot, qui venait lui demander
dix sous pour aller manger une portion  un bouillon. Mais quand elle
eut vu l'atelier, elle s'arrta comme honteuse de demander  plus pauvre
qu'elle, le regarda, le vit jaune d'une jaunisse, lui dit de se faire de
la limonade, et s'en alla.

Anatole resta seul, souffrant toujours, et laissant aller ses ides 
des lchets,  des tentations de s'adresser  sa mre.

Sur les dix heures, la femme d'avant le dner rentra, ta ses gants,
fouilla dans ses poches, et en retira ce qu'elle avait rapport du
restaurant o quelqu'un l'avait emmene: le citron des hutres et le
sucre du caf. La limonade faite, elle voulut la faire chauffer, demanda
o tait le bois: Anatole se mit  rire. Elle rflchit un instant, puis
tout  coup sortit, et reparut l'air triomphant avec tous les
paillassons de la maison qu'elle tait alle ramasser sur les paliers.
Elle alluma cela, mit la limonade sur le feu, en apporta un verre 
Anatole, lui dit:--_Il_ m'attend en bas,--et se sauva.

Le lendemain, la crise qui jette la bile dans le sang tait passe.
Anatole se sentait soulag, et il se laissait aller  la somnolence de
bien-tre qui suit les grandes souffrances, quand Chassagnol entra chez
lui.

--Tiens! tu es malade?

--Oui, j'ai la jaunisse.

--Ah! la jaunisse,--reprit Chassagnol en rptant machinalement le mot
d'Anatole, sans paratre y attacher la moindre ide d'importance ou
d'intrt.

C'tait assez son habitude d'tre ainsi indiffrent et sourd au dedans 
ce que ses amis lui apprenaient d'eux, de leurs ennuis, de leurs
affaires, de leurs maux. Gnralement, il paraissait ne pas couter,
tre loin de ce qu'on lui disait, et press de changer de sujet, non
qu'il et mauvais coeur, mais il tait de ces individus qui ont tous
leurs sentiments dans la tte. L'ami, dans ce grand affol d'art, tait
toujours parti, envol, perdu dans les espaces et les rves de
l'esthtique, planant dans des tableaux. Cet homme se promenait dans la
vie comme dans une rue grise qui mne  un muse, et o l'on rencontre
des gens auxquels on donne, avant d'entrer, de distraites poignes de
main. D'ailleurs la ralit des choses passait  ct de lui sans le
pntrer ni l'atteindre. Il n'y avait pas de misre au monde capable de
le toucher autant qu'une _Famille malheureuse_ bien peinte.

--La jaunisse, ce n'est rien,--reprit-il tranquillement.--Seulement, il
ne faut pas te faire d'embtement... Je voulais toujours venir te
voir... mais j'ai t pris tous ces temps-ci par Gillain qui est devenu
salonnier dans un journal srieux... Et comme il ne sait pas un mot de
peinture... Si on publiait dans le _Charivari_ un Albert Durer, sans
prvenir, il croirait que c'est de Daumier... Enfin, il fait un salon,
le voil maintenant critique artistique... C'est absolument comme un
homme qui ne saurait pas lire qui se ferait critique littraire... Alors
il prend sance avec moi... Il me fait causer, il m'extirpe mes bonnes
expressions, il me suce tout mon technique... C'est si drle, un homme
d'esprit! c'est si bte en art!... Enfin, je lui ai enfonc un tas de
mots: frottis, glacis, clair-obscur... Il commence  s'en servir pas
trop mal... Il est capable de finir par les comprendre!... Eh bien,
vrai, c'est amusant! Par exemple, je l'ai serin  la svrit, raide...
a sera une cascade d'reintements... Je lui ai dit qu'il s'agissait de
nettoyer le Temple, de tomber sur le dos aux fausses vocations,  ces
milliers de tableaux qui ne disent rien et qui encombrent... Oh! la
fausse peinture!... Du talent ou la mort! il n'y a que cela... Il faut
dcourager trois mille peintres par an... sans cela, dans dix ans, tout
le monde sera peintre, et il n'y aura plus de peinture... Dans toute
ville un peu propre, et qui tient  son hygine, il devrait y avoir un
barathre, o l'on jetterait toutes les crotes mal venues, pas viables,
pour l'exemple!... Mais, nom d'un chien! l'art, a doit tre comme le
saut prilleux: quand on le rate, c'est bien le moins qu'on se casse les
reins!... On me dira: Ils mourront de faim... Ils ne meurent pas assez
de faim! Comment! vous avez tous les encouragements, toutes les
rcompenses, tous les secours... j'en ai lu l'autre jour la statistique,
c'est effrayant... les croix, les commandes, les copies, les portraits
officiels, les achats de l'tat, des ministres, du souverain quand il y
en a un, des villes, des _Socits des amis des arts_... plus d'un
million au budget!... Et vous vous plaignez! Tenez! vous tes des
enfants gts... Ni tutelle, ni protection, ni encouragements, ni
secours... voil le vrai rgime de l'art... On ne cultive pas plus les
talents que les truffes... L'art n'est pas un bureau de bienfaisance...
Pas de sensiblerie l-dessus: les meurt-de-faim en art, a ne me touche
pas... Tous ces gens qui font un tas de saloperies, de btises, de
platitudes, et qui viennent dire au public: Il faut bien que je vive...
Je suis comme d'Argenson, moi, je n'en vois pas la ncessit! Pas de
larmes pour les martyrs ridicules et les vaincus imbciles! Qu'est-ce
qui resterait aux autres, alors? Et puis, est-ce que l'art est charg de
vous faire manger? Est-ce que vous avez pris a pour un tal? Je vous
demande un peu les secours qu'on donne  un picier lorsqu'il a fait
faillite!... Mourez de faim, sapristi! c'est le seul bon exemple que
vous ayiez  donner... a servira au moins d'avertissement aux
autres!... Comment! vous ne vous tes pas affirm, vous tes anonyme,
vous le serez toujours!... Vous n'avez rien trouv, rien invent, rien
cr... et parce que vous tes un artiste, tout le monde s'intressera 
vous, et la socit sera dshonore si elle ne vous met, tous les
matins, un pain de quatre livres chez votre concierge! Non, c'est trop
fort!...

Ces svres paroles, cruelles sans le vouloir, sans le savoir, tombaient
une  une comme des coups de poing sur la tte d'Anatole. Il lui
semblait entendre le jugement de sa vie. Cette condamnation, que
Chassagnol jetait en l'air sur d'autres vaguement, c'tait la sienne.
Pour la premire fois, il se sentit l'amertume des misres mrites; il
vit le rien qu'il tait dans l'art; sa conscience lui montra tout 
coup, pendant un instant, son parasitisme sur la terre.

--Si tu me laissais un peu dormir, hein?--fit-il en coupant brusquement
la tirade de Chassagnol.

--Ah!--fit Chassagnol qui prit son chapeau, en poursuivant son ide et
en monologuant avec lui-mme.

A quelques jours de l, Anatole tait sur pied. Il devait la vie  sa
jeunesse et  une vieille bonne de la maison, sa voisine sur le carr;
brave femme, adorant les deux petits enfants de matre qu'elle levait,
et dont Anatole avait pris les ttes pour les mettre dans des tableaux
de saintet. La brave femme avait cru voir ses deux petits chris dans
le ciel; et elle fut trop heureuse d'apporter au malade ses soins et le
bouillon qui lui rendirent les forces.

Comme il tait convalescent, une rentre inespre, le payement d'un
transparent qu'il avait fait pour un bal Willis des environs de Paris,
quatre-vingts francs arrirs le sortaient de la faim.




XXXIV


Un matin, Anatole fut fort tonn de voir entrer la petite bonne de sa
mre lui apportant une lettre. Sa mre le priait de venir passer la
soire chez elle avec un de ses oncles, un frre de son pre, qu'il
n'avait jamais vu, et qui dsirait le connatre.

Le soir, Anatole trouva chez sa mre un baba, du th, les deux lampes
Carcel allumes, et un monsieur  collier de barbe noire qui l'invita 
djeuner avec lui le lendemain.

Le lendemain, sur les deux heures, dans un cabinet du Petit-Vfour, au
Palais-Royal, les deux coudes sur une table o trois bouteilles de
Pomard taient vides, l'oncle, le gilet dboutonn, contait, avec
l'expansion du Bourgogne, ses affaires  son neveu, la part qu'il avait
 Marseille dans une fabrique de produits chimiques pour la savonnerie,
ses dplacements pour la commission, le charmant voyage fait par lui,
l'anne prcdente, en Espagne, moiti pour sa maison, moiti pour son
plaisir. Et disant cela, il laissait tomber sur ses souvenirs, qu'il
semblait revoir, de gros sourires sclrats. Maintenant, il avait envie
d'aller  Constantinople. Il aimait le mouvement, et cela lui ferait
voir du pays. Puis un homme comme lui devait toujours trouver  brasser
quelque chose l-bas. D'ailleurs, comme actionnaire des paquebots, il
comptait bien avoir le passage gratuit pour lui, et peut-tre pour un
compagnon, s'il en trouvait un.

Ce dernier mot, jet en l'air, tombait dans une demi-ivresse d'Anatole,
soudainement rconcili avec les ides de famille, et qui sentait toutes
sortes de tendresses fumeuses aller  son oncle. Il fit:--A
Constantinople!--Et il regarda devant lui, fascin.

Il avait toujours eu un dsir flottant, une sourde dmangeaison, une
espce d'envie de bureaucrate d'aller  du merveilleux lointain. Il
caressait depuis longtemps la pense vague, confuse, la tentation
instinctive de faire quelque grand voyage, de partir flner quelque
part, dans des endroits bizarres, dans des lieux  caractre,  travers
des paysages dont il avait respir l'tranget dans des rcits et des
dessins de voyageurs. Ce qui aspirait en lui  l'exotique,  ces
horizons attirants drouls dans les descriptions qu'il avait lues,
c'tait le Parisien musard et curieux, le badaud avec ses imaginations
d'enfant berces par _Robinson_ et les _Mille et une Nuits_.
Constantinople! ce seul mot veillait en lui des rves de posie et de
parfumerie o se mlaient, avec les lettres de Coriolis, toutes ses
ides d'Eau des Sultanes, de pastilles du srail, et de soleil dans le
dos des Turcs.

--Eh bien! si tu m'emmenais, moi?--fit-il  brle-pourpoint.

L'oncle et le neveu se tutoyaient depuis le caf.

--Mon Dieu, tout de mme,--rpondit l'oncle en homme dsaronn par la
brusquerie de la demande.--Mais tu ne seras jamais prt,--reprit-il.

--Quand pars-tu?

--Mais... demain,  cinq heures.

--Oh! j'ai un jour de trop.

Anatole fut exact au chemin de fer. Il avait arrach trois cents francs
 sa mre, dont la vanit de bourgeoise tait humilie des costumes dans
lesquels on rencontrait son fils  Paris. Il paya sa place, et partit
avec son oncle pour Marseille.

A Lyon, la glace tait tout  fait rompue entre les deux voyageurs:
l'oncle et le neveu s'taient confi rciproquement les malheurs de
leurs bonnes fortunes.

Arrivs  Marseille,  cinq heures, ils descendirent  l'htel des
Ambassadeurs. On dna  table d'hte. Anatole but un peu trop de vin de
Lamalgue, un vin gnralement fatal aux nouveaux venus, et monta se
coucher. Il dormait, lorsqu'une voix de stentor l'veilla: Anatole!
Anatole!--lui criait son oncle de la rue--nous sommes chez Conception!
le pisteur de l'htel t'y mnera...

Anatole sauta en bas de son lit, s'habilla; et le pisteur le mena au
troisime tage d'une maison de la rue de Suffren, o se trouvaient,
autour d'un bol de punch, son oncle, quatre amis de son oncle et la
matresse de son oncle, mademoiselle Conception, une petite Maltaise,
brune de naissance, et danseuse de profession au Grand-Thtre.

Les trois ou quatre jours qui suivirent parurent dlicieux  Anatole.
Des promenades sur le Prado, aux Peupliers, des djeuners  la Rserve,
des dners avec Conception et les amis de son oncle, des soires au
spectacle, au caf de l'Univers, c'tait sa vie. Son oncle se montrait
charmant pour lui; seulement, Anatole trouvait assez singulier qu'il ne
part point s'occuper du tout de la faon dont il allait vivre: il ne
parlait pas de l'aider, et n'ouvrait plus la bouche sur le voyage de
Constantinople.

Au bout d'une semaine, Anatole commenait  s'inquiter assez
srieusement, lorsque le matre de l'htel vint lui dire qu'une dame,
qui venait de descendre chez lui, demandait un peintre. Cette brave dame
avait pour fils un maire d'un village des environs qui, dans un accs de
fivre chaude, s'tait taillad  coups de rasoir la gorge et le ventre.
La gangrne tant venue, les mdecins dsesprant du malade, elle avait
fait un voeu  Notre-Dame de la Garde, et son fils ayant t sauv, elle
venait  Marseille faire faire l'_ex-voto_. Anatole se hta de brosser
l'apparition de la bonne Notre-Dame  la mre prs de son fils couch.
Il eut pour cela une centaine de francs.

Cet _ex-voto_ lui amena la commande d'un pisode d'meute dans les rues
de Marseille, commande faite par un monsieur qui s'y fit reprsenter en
Horatius Cocls de la proprit, pour obtenir la croix. Ce tableau, o
il fallut inventer une insurrection, lui fut trs-bien pay. Un portrait
qu'il fit d'un agent maritime lui amena toute la srie des agents
maritimes. Des figures d'odalisques avec des sequins, qu'il exposa  la
devanture de Rveste, et qu'on acheta, le firent connatre. L'ouvrage
lui vint de tous les cts. Il gagna de l'argent, mena large et joyeuse
vie pendant plusieurs mois.

Il voyait toujours son oncle, il allait souvent chez Conception. Mais
l'oncle paraissait fort refroidi  son gard. Il tait intrieurement
offusqu des succs de son neveu, de la faon dont, avec sa gaiet, son
esprit, sa familiarit, Anatole avait russi dans sa socit, au cercle,
au caf, partout o il l'avait prsent. Il se sentait clips, relgu,
au second plan, par cette place faite au Parisien,  l'artiste; les
histoires marseillaises qu'il essayait de raconter, aprs les histoires
d'Anatole, ne faisaient plus rire: il ne brillait plus. Outre cela, il
tait bless d'une certaine lgret de ton que son neveu prenait avec
lui, le traitant par-dessous la jambe avec des plaisanteries d'galit
et de camaraderie inconvenantes, l'appelant,  cause d'un vert caisse
d'oranger usuel dans son commerce, mon oncle _Schwanfurt_. Il trouvait
enfin que mademoiselle Conception s'amusait trop avec ce crapaud-l,
qu'elle riait trop quand il venait, et qu'elle avait l'air de le
regarder comme le plaisir de la maison. Tout cela fit qu'il commena par
ne plus inviter Anatole, et qu'il finit par lui remettre un beau jour la
note de tous les dners qu'il lui avait pays, en lui faisant remarquer
qu'il avait la discrtion de ne les lui compter que trois francs pice.
Celte rclamation arrivait au moment o la vogue de l'artiste de Paris
commenait  baisser. Tous les agents maritimes s'taient fait peindre;
et tous les Marseillais qui dsiraient une odalisque en avaient achet
une chez Rveste. La gne venait. Et c'tait alors que se dclarait 
Marseille le cholra qui faisait fuir  Lyon la moiti des habitants, et
l'oncle d'Anatole un des premiers.

Anatole, lui, tait forc de rester: il n'avait pas de quoi se sauver.
Il se trouva heureusement avoir affaire  un htelier qui avait encore
plus peur que lui. Cet homme avait voulu lui donner son compte quelques
jours avant le cholra: Anatole le vit venir  lui avec une contrition
piteuse, le soir du jour o l'on avait enterr le pisteur de l'htel. Il
y avait dj plusieurs mois que, forc de faire des conomies, Anatole
allait dner  l'htel de la Poste, pour vingt-cinq sous, avec
l'tat-major des paquebots. Son htelier venait le supplier de dner
chez lui, avec lui, au mme prix; il lui offrait mme de payer ce qu'il
devait  la Poste. Anatole accepta, et pour ses vingt-cinq sous, il eut
un dner  trois services, dans la grande salle  manger de cent
couverts, dsole et dserte, au bout de la grande table, o ne
s'asseyaient plus que cinq convives, son matre d'htel, lui, et trois
autres personnes dans sa situation: le ptre calculateur Mondeux, dont
les reprsentations taient arrtes net, et qui ne faisait plus
d'argent, mme dans les sminaires; le dmonstrateur du ptre, un nomm
Regnault, et madame Regnault.

On se serrait pour s'empcher de trembler, on se ramassait les uns les
autres: tout ce petit monde tait fort pouvant,  l'exception du petit
ptre, qui n'avait pas l'ide du cholra et qui planait dans le septime
ciel des nombres. Chaque nuit, un des quatre appelait les autres.

Le th, le rhum,  toute heure, courait l'escalier: l'hte tait si
boulevers qu'il n'y regardait plus. A la fin, Anatole eut un hrosme 
la Gribouille: pour chapper  ces terreurs, il rsolut de plonger
dedans  fond; et il alla tout droit se faire inscrire au bureau des
cholriques, pour visiter les malades et porter des secours.

Il passa alors des jours, des nuits,  aller o on l'appelait, chez des
pauvres diables, enrags de quitter leur vie de misre, chez des
poissonniers et des poissonnires qui s'teignaient le visage clair
par les bougies d'une petite chapelle, au-dessus de leur lit,
enguirlande de chapelets de coquillages. Il les touchait, les
frictionnait, leur parlait, les plaisantait, quelquefois les sauvait:
souvent il fit rire la Mort, et lui reprit les gens. Peu  peu,
s'aguerrissant dans ce mtier o il usait ses peurs, il finit par lui
trouver comme un sinistre ct comique; et avec sa nature comdienne, sa
pente  l'imitation, son sens de la charge, il faisait, aussitt qu'il
lui revenait un moment de courage, des simulations caricaturales et
terribles de ce qu'il avait vu, des convulsions qu'il avait soignes,
des morts auxquels il avait ferm les yeux: cela ressemblait  l'agonie
se regardant dans une cuiller  potage, et au cholra se tirant la
langue dans une glace!

L'pidmie finie, Anatole revint au rve de Constantinople, qui ne
l'avait jamais quitt. Il avait dn une fois chez son oncle avec un
cuyer de Paris, le fameux Lalanne, qui dirigeait un cirque  Marseille.
Toutes les affinits de sa nature de clown l'avaient aussitt port vers
l'cuyer et le personnel de sa troupe: le petit Bach, l'inventeur du
clbre exercice de la boule; Emilie Bach, qui faisait valser son
cheval, en le forant  poser de deux tours en deux tours les pieds de
devant sur la barrire des premires; Soli, qui courait debout, dans
l'hippodrome de Marseille, la poste  trente-deux chevaux. Toute cette
troupe tait engage pour aller donner des reprsentations 
Constantinople, dans le cirque o madame Bach avait gagn presque une
fortune, en laissant le prix d'entre  la gnrosit des Turcs, et en
faisant la recette  la porte dans un turban.

Anatole vit l une providence: il n'avait qu' monter en croupe derrire
le cirque pour aller l-bas. L'affaire s'arrangeait: il tait convenu
qu'on le prenait pour contrleur; mais le contrleur dans la troupe
devait, en cas de besoin, figurer dans le quadrille, et mme, s'il le
fallait, doubler un cuyer. Anatole n'tait pas homme  reculer pour si
peu. D'ailleurs, ce qu'on lui demandait rentrait dans sa vocation. Il
tait naturellement un peu acrobate. Chez Langibout, il aimait  se
pendre par les pieds  la barre du modle. Dans tous les jeux, il tait
d'une lasticit, d'une souplesse merveilleuse. Il faisait trs-bien le
saut prilleux du haut de son pole d'atelier. Il avait  la fois le
temprament et l'enthousiasme des tours de force. Avec ces dispositions,
il parvint en quelques semaines  faire le mange debout et  se tenir
sur un pied: il aurait bien voulu aller plus loin, quitter le cheval des
deux pieds, sauter les banderoles; mais au bout de six mois, il n'en
avait pas encore trouv le courage, lorsqu'on apprit la mort de madame
Bach. Constantinople lui chappait encore une fois!

Accabl de la nouvelle, il arpentait tristement le quai du port,--quand
tout  coup un homme lui tomba dans les bras en mme temps qu'un singe
sur la tte.

L'homme tait Coriolis.




XXXV


C'tait un atelier de neuf mtres de long sur sept de large.

Ses quatre murs ressemblaient  un muse et  un pandmonium. L'talage
et le fouillis d'un luxe baroque, un entassement d'objets bizarres,
exotiques, htroclites, des souvenirs, des morceaux d'art, l'amas et le
contraste de choses de tous les temps, de tous les styles, de toutes les
couleurs, le ple-mle de ce que ramasse un artiste, un voyageur, un
collectionneur, y mettaient le dsordre et le sabbat du bric--brac.
Partout d'tonnants voisinages, la promiscuit confuse des curiosits et
des reliques: un ventail chinois sortait de la terre cuite d'une lampe
de Pompi; entre une pe  trois trfles qui portait sur la lame:
_Penetrabit_, et un bouclier d'hippopotame pour la chasse au tigre, on
pouvait voir un chapeau de cardinal  la pourpre historique tout use;
et un personnage d'ombre chinoise de Java dcoup dans du cuir tait
accroch auprs d'un vieux gril en fer forg pour la cuisson des
hosties.

Sur l'un des panneaux de la porte, encadre dans des arabesques
d'Alhambra, une tte de mort couronnait une panoplie qui dessinait
vaguement, dessous, l'ostologie d'un corps. Des sabres  pommeaux,
arrangs en fmurs, des lames  manches d'ivoire et d'acier niell, des
poignards courbes bauchant des ctes, des yatagans, des khandjars
albanais, des flissats kabyles, des cimeterres japonais, des cama
circassiens, des khoussar indous, des kris malais, se levait une espce
de squelette sinistre de la guerre, le spectre de l'arme blanche.
Au-dessus de la porte, deux bottes marocaines en cuir rouge pendaient,
comme  califourchon, des deux cts d'un grand masque de sarcophage, la
face noire et les yeux blancs: poss sur le front du large et effrayant
visage, des gants persans en laine frise lui faisaient une sorte
d'trange perruque de cheveux blancs.

A ct de la porte, auprs d'une horloge Louis XIII  cadran de cuivre
et  poids, une crdence moyen ge portait un moulage d'Hygie: devant
elle, un non de pltre semblait boire dans un gobelet de fer-blanc
plein de vermillon. Entre les jambes d'un corch, on apercevait comme
un coin du Cirque: un petit modle d'lphant et un lutteur antique
lanc en avant. La Lda de Feuchres, les jambes furieusement croises
autour du cygne, ses genoux lui relevant les ailes, tait devant le
Mercure de Pigalle, dont l'paule coupait la gorge d'une nymphe de
Clodion. Au-dessus de la crdence, une pochette en bne enrichie
d'incrustations de nacre, reprsentant des fleurs de lys et des
dauphins, masquait  demi un albtre de Lagny, du XVIe sicle, ou tait
figur le songe de Jacob.

De l'autre ct de la porte, contre une autre crdence, des toiles sur
chssis empiles et retournes portaient en lettres noires: _1, rue
Childebert, Paris, Hardy Alan, fabricant de couleurs fines_.

Le milieu du panneau de gauche tait dcor d'un faisceau d'oriflammes
et de drapeaux d'or, rouges et bleus, ayant servi  quelque
reprsentation de thtre, et qui, avec la fulgurance de leurs plis,
avec leurs clairs de lame de cuivre, avaient des lueurs de vote des
Invalides et de coupole de Saint-Marc. Ce faisceau, splendide et
triomphal, sortait de casques, de masses d'armes, de boucliers, de
rondaches. L-dessus, une tte de lion empaille, la gueule ouverte, les
crocs blancs, sortait du mur. Elle dominait et semblait garder un fauve
chef-d'oeuvre, une petite copie du temps du _Martyre de Saint-Marc_, de
Tintoret, dont le riche cadre dor se dtachait d'une boiserie noire
relie  un coffre en bois de chne sculpt, orn de petites armoiries
peintes et dores. Sur un coin du coffre qui portait cela, une bote 
couleurs ouverte faisait briller, du brillant perl de l'ablette, de
petits tubes de fer-blanc, tachs et baveux de couleur, au milieu
desquels de vieux tubes vides et dgorgs avaient le chiffonnage d'un
papier d'argent. Il y avait encore sur le coffre, un grand plat
hispano-arabe,  reflets mordors, o s'parpillait un paquet de
gravures, un serre-papier fait d'un pied momifi couleur de bronze
florentin, des petites fioles, une cruche  huile en grs  dessins
bleus, et une grande statue en bois de sainte Barbe,  la main de
laquelle tait suspendu, par un cordonnet, un petit mdaillon en cire,
le portrait d'une vieille parente de Coriolis, guillotine en 93.

Le reste du mur, de chaque ct, tait couvert de pltres peints, de
grands cussons bariols et coloris. Un profil de Diane de Poitiers, la
chair rose, les cheveux blondissants, sous un clocheton gothique et
flamboyant,  choux friss, la Posie lgre de Pradier sur un socle 
pivot, des pipes accroches et serres  la gorge par deux clous, un
fragment du Parthnon, un relief du vase Borghse, un sceptre de la Mre
folle de Dijon en bois sculpt et peint, garni de grelots; une tagre
charge de bouteilles turques zbres d'or et d'azur, un houka, enlac
du serpent poussireux de son tuyau, un tas de petits bouts d'ambre, une
planche de coquilles, mettaient l une polychromie tourdissante,
traverse d'clairs d'irisations.

Par-dessus une haie de tableaux commencs, poss les uns devant les
autres, le premier sur un chevalet Bonhomme, le second sur la peluche
rouge de deux chaises, le dernier appuy contre le mur, l'oeil allait,
sur le panneau de droite,  un masque de Gricault, sur lequel tait
jet de travers un feutre de pitre  plumes de coq. Aprs le masque,
c'tait une petite Vierge de retable qui avait, passe derrire le dos,
une branche de buis bnit tout jauni, apporte  l'atelier par un modle
de femme, un dimanche des Rameaux. A ct de la Vierge, une mince
colonnette,  enroulements or, argent, bleu et rouge, seme de
croissants de lune argents et de fleurs de lis d'or, portait en haut
une boule couverte de dessins astrologiques.

Aprs la colonnette, s'talait une grande toile orientale abandonne,
sur le bas de laquelle taient crits,  la craie, des adresses d'amis,
des noms de modles, des dates de rendez-vous, des mmentos de la vie
parisienne, qui entraient dans des jupes d'almes. Au-dessus de la toile
tait pendue l'ossature d'une tte de chameau, avec tout son
harnachement de brides mosaques de pierres bleues, tout un entourage
de sellerie orientale, d'triers de mameluck, au milieu desquels tombait
un manteau de peau d'un grand chef des _Pieds noirs_, trou d'un trou de
balle, et qui avait t chang, dans le pays, contre vingt-deux poneys.

En bas, une petite armoire vitre laissait voir, presses et mles, des
toffes d'o s'chappaient des fils d'or, des soieries  couleurs de
fleurs, des vestes turques dont chaque bouton d'or enserrait une perle
fine. Un peu plus loin, par terre, les cassures mtalliques d'un monceau
de charbon de terre tincelaient contre le pole qui allait enfoncer le
coude de son tuyau dans le mur, au-dessus d'un bas-relief de saint
Michel terrassant le diable,  ct de l'inscription philosophique,
grave en creux dans la pierre par un prdcesseur de Coriolis:

  Quare
  Nec time
  Hic aut illic mors
  Veniet.

Puis, entre le moulage de la tte d'un chauffeur d'Orgres et un
mdaillon bronz d'une tournure furieuse  la Prault, pendaient une
paire de castagnettes et deux souliers de danseuse espagnole, qui
avaient comme une ombre de chair au talon. La dcoration continuait par
un bas-relief de camarade, un sujet de prix de Rome, portant le cachet
en creux, au haut,  gauche: _cole royale des Beaux-Arts_. Et le mur
finissait par un moulage de la Vnus de Milo.

Un mannequin, couvert d'un sale costume d'arlequin lou, tait debout
devant la desse, et il en cornait un grand morceau avec sa pose de
bois qui faisait la cour  Colombine.

Le fond de l'atelier tait entirement rempli par un grand divan-lit qui
ne laissait de place, dans un coin, qu' une psych en acajou,  pieds 
griffes. Sous le jour de la baie, une sorte d'alcve s'enfonait l
entre deux grandes cantonnires de tapisserie  verdure, sous un large
_tendo_ de toile grise, qui rappelait le ton et le grand pli lche d'une
voile sur une dunette de navire. Ce _tendo_ pendait  des cordes que
paraissaient tenir, de chaque ct de la baie, deux grands anges de
style byzantin, peints et nimbs d'or. Le divan tait recouvert de peaux
de panthres et de tigres, aux ttes dessches. Aux deux encoignures du
fond, deux moulages de femme de grandeur naturelle, les deux moulages
admirables du corps de Julie Geoffroy et de ses deux faces, par Rivire
et Vittoz, se dressaient en espces de cariatides. C'tait la vie,
c'tait la prsence relle de la chair, que ces empreintes, celle
surtout qu'clairait  gauche une filtre de jour, ce dos que fouettait,
sur tous ses reliefs et sur le plein de ses orbes, une lumire
chatouillante allant se perdre le long de la jambe sur le bout du talon.
Une ombre flottante dormait tout le jour dans ce rduit de mystre et de
paresse, dans ce petit sanctuaire de l'atelier, qui, avec ses odeurs de
dpouilles sauvages et sa couleur de dsert, semblait abriter le
recueillement et la rverie de la tente.

L-dedans, dans cet atelier, il y avait le grand Coriolis qui peignait
debout;--Anatole, qui faisait sur un album, en fumant une cigarette, un
croquis d'aprs un corps dormant et perdu dans l'ombre du divan;--et le
singe de Coriolis, grimp et juch sur le dossier de la chaise
d'Anatole, fort occup  faire comme lui, se dpchant de regarder quand
il regardait, crayonnant quand il crayonnait, appuyant avec rage son
porte-crayon sur la page blanche d'un petit carnet. A tout moment, il
avait des tonnements, des dsespoirs; il jetait de petits cris de
colre, il tapait sur le papier: son crayon tait rentr et ne marquait
plus. Il voulait le faire ressortir, s'acharnait, flairait le
porte-crayon avec prcaution, comme un instrument de magie, et finissait
par le tendre  Anatole.

Le jour insensiblement baissait. Le bleutre du soir commenait  se
mler  la fume des cigarettes. Une vapeur vague o les objets se
perdaient et se noyaient tout doucement, se rpandait peu  peu. Sur les
murs salis de trane de fume, culotts d'un ton d'estaminet, dans les
angles, aux quatre coins, il s'amassait un voile de brouillard. La
gaiet de la lumire mourante allait en s'teignant. De l'ombre tombait
avec du silence: on et dit qu'un recueillement venait aux choses.

Coriolis s'assit sur un tabouret devant sa toile, et se perdit dans les
rveries que l'heure douteuse fait passer dans les yeux d'un peintre
devant son oeuvre. Anatole alla s'tendre  la place que les pieds du
dormeur laissaient libre sur le divan. Le singe disparut quelque part.

Les tableaux semblaient dfaillir; ils taient pris de ce sommeil du
crpuscule qui parat faire descendre dans les ciels peints le ciel du
dehors, et retirer lentement des couleurs le soleil qui s'en va de la
journe. La mlancolique mtamorphose se faisait, changeant sur les
toiles l'azur matinal des paysages en pleurs meraudes du soir; la
nuit s'abaissait visiblement dans les cadres. Bientt les tableaux, vus
sur le ct, firent les taches brouilles, mles, d'un cachemire ou
d'un tapis de Smyrne. La tournure d'un rve vint aux silhouettes des
compositions qui prirent, dans la masse de leurs ombres un caractre
confus, trange, presque fantastique. Les petites colonnes encastres
dans le mur, les consoles et les portoirs des statuettes, arrtaient
encore un peu de jour qui se rtrcissait en une file toujours plus
mince sur leurs nervures. Au-dessus de la copie du Saint-Marc, du noir
tait entr dans la gueule ouverte du lion qui paraissait biller  la
nuit.

Un nuage d'effacement se nouait du plancher au plafond. Les pltres
devenaient frustes  l'oeil, et des apparences de formes  demi perdues
ne laissaient plus voir que des mouvements de corps ligns par un
dernier trait de clart. Le parquet perdait le reflet des chssis de
bois blancs qui se miraient dans son luisant. Il continuait  pleuvoir
ce gris de la nuit qui ressemble  une poussire. La fin de la lumire
agonisait dans les tableaux: ils s'vanouissaient sur place,
dcroissaient sans bouger, mystrieusement, dans la lenteur d'un travail
de mort, et dans l'espce de solennit d'une silencieuse dcomposition
du jour. Comme lasse et retombant sur l'paule, la tte de mort sembla
se pencher davantage et se baisser sur un manche de yatagan.

Puis ce fut ce moment entre le jour et la nuit o ne se voit plus que ce
qui est de l'or: l'ombre avait mang tout le bas de l'atelier. Il n'y
restait plus de lumire qu'aux deux godets de la palette de Coriolis,
pose sur une chaise. Les choses taient incertaines et ne se laissaient
plus retrouver qu' ttons par la mmoire des yeux. Puis des taches
noires couvrirent les tableaux. L'ombre s'accrocha de tous les cts aux
murs. Une paillette, sur le ct des cadres, monta, se rapetissa,
disparut  l'angle d'en haut; et il ne resta plus dans l'atelier qu'une
lueur d'un blanc vague sur un oeuf d'autruche pendu au plafond, et dont
on ne voyait dj plus ni la corde ni la houppe de soie rouge.

A ce moment, le domestique apporta la lampe.

Le dormeur du divan, rveill par la lumire, s'tira, se leva: c'tait
Chassagnol.

Quelque temps, il se promena dans l'atelier avec les mouvements,
l'espce de frisson d'un homme agitant et secouant la dernire lchet
de sa somnolence. Et tout  coup: Ingres! Delacroix!--il jeta ces deux
grands noms comme s'il revenait d'un rve  l'cho de la causerie sur
laquelle il s'tait endormi.

--Ingres! Ah! oui, Ingres! Le dessin d'Ingres! Allons donc! Ingres!...
Il y a trois dessins: d'abord l'absolu du beau: le Phidias; puis le
dessin italien de la Renaissance: les Raphal, les Lonard de Vinci;
puis le dessin _rengaine_... encore beau, mais avec des indications, des
appuiements, des soulignements de choses qui doivent tre perdues dans
la ligne, fondues dans la coule, le jet de tout le dessin... Tenez! par
exemple, un modle, mettez-le l: Lonard de Vinci le dessinera avec
ingnuit... tout auprs... poil par poil, comme un enfant... Raphal y
mettra, dans l'aprs-nature de son dessin, le ressouvenir de formes,
l'instinct d'un noble  lui... Eh bien! dans le Vinci comme dans le
Raphal, dans celui qui n'a fait que copier comme dans celui qui a
interprt, il y aura plus que le modle, quelque chose qu'ils seront
seuls  y voir... Tenez! voil une tte de cheval de Phidias... Eh bien!
a a l'air de n'tre que la nature: moulez une tte de cheval et
voyez-la  ct!... C'est le mystre de toutes les belles choses de
l'antiquit: elles ont l'air moules; cela semble le vrai et la ralit
mme, mais c'est de la ralit vue par de la personnalit de gnie...
Chez Ingres? Rien de cela... Ce qu'il est, je vais vous le dire:
l'inventeur au dix-neuvime sicle de la photographie en couleur pour la
reproduction des Prugin et des Raphal, voil tout!... Delacroix, lui,
c'est l'autre ple... Un autre homme!... L'image de la dcadence de ce
temps-ci, le gchis, la confusion, la littrature dans la peinture, la
peinture dans la littrature, la prose dans les vers, les vers dans la
prose, les passions, les nerfs, les faiblesses de notre temps, le
tourment moderne... Des clairs de sublime dans tout cela... Au fond, le
plus grand des rats... Un homme de gnie venu avant terme... Il a tout
promis, tout annonc... L'bauche d'un matre... Ses tableaux? des
foetus de chefs-d'oeuvre!... l'homme qui, aprs tout, fera le plus de
passionns comme tout grand incomplet... Du mouvement, une vie de fivre
dans ce qu'il fait, une agitation de tumulte, mais un dessin fou, en
avance sur le mouvement, dbordant sur le muscle, se perdant  chercher
la boulette du sculpteur, le modelage de triangles et de losanges, qui
n'est plus le contour de la ligne d'un corps, mais l'expression,
l'paisseur du relief de sa forme... Le coloriste? Un harmoniste
dsaccord... pas de gnralit d'harmonie... des colorations dures,
impitoyables, cruelles  l'oeil, qui ont besoin de s'enlever sur des
tonalits tragiques, des fonds temptueux de crucifiement, des vapeurs
d'enfer comme dans son Dante... Une bonne toile, a!... Pas de chaleur,
avec toute cette violence de tons, cette rage de palette... Il n'a pas
le soleil... La chair, il n'exprime pas la chair... Point de
transparence... des crpis rostres, des rouges d'ongle, il fait de
cela la vie, l'animation de la peau... Toujours vineux... des
demi-teintes boueuses... Jamais la belle pte coulante, la grande
trane dlave des matres de la chair... Avec cela un insupportable
procd d'clairage des corps et des objets, des lumires faites avec
des hachures ou des tranes de pur blanc, des lumires qui ne sont
jamais prises dans le ton lumineux de la chose peinte, et qui dtonnent
comme des repeints... Regardez dans le _Dante_ ce brillant de bord
d'assiette pos sur la fesse de l'homme repoussant du pied le ventre de
la femme... Delacroix! Delacroix! Un grand matre? oui, pour notre
temps... Mais au fond, ce grand matre, quoi? C'est la lie de Rubens!...

--Merci!--fit Anatole.--Eh bien? alors, qu'est-ce qui nous restera comme
grands peintres?

--Les paysagistes,--rpondit Chassagnol,--les paysagistes...

Une brusque dtonation lui coupa la parole.

--H! l-bas?--fit Anatole en regardant le coin de l'atelier d'o le
bruit tait parti; et s'approchant de la petite table sous laquelle on
mettait les bouteilles de bire, il aperut le singe blotti qui, les
yeux ferms, faisait trs-srieusement semblant de dormir, en tenant
encore dans la main le bouchon d'un cruchon de bire qu'il avait
dbouch.

--Farceur!--dit Anatole; et il le saisit par la patte. Le singe se fit
tirer comme quelqu'un qu'on va battre; et au moment o Anatole allait
lui donner une correction, il fut sauv par l'annonce du dner.




XXXVI


Anatole tait revenu  Paris, rapatri par Coriolis qui avait voulu
absolument lui payer ses dettes  Marseille et son voyage. Aux
rsistances, aux susceptibilits, aux dlicatesses fires d'Anatole,
Coriolis avait rpondu par des mots d'une brutalit cordiale, lui disant
que c'tait trop bte et qu'il l'emmenait.

Pendant que Coriolis tait en Orient, son oncle tait mort; et il
revenait, aprs avoir t  Bourbon prendre possession de la succession.
Il tait riche, il avait maintenant une quinzaine de mille livres de
rentes. Il comptait prendre un grand atelier. Anatole logerait avec lui;
et il resterait tant qu'il voudrait, tant qu'il se trouverait bien,
jusqu' ce qu'il y et dans sa vie une chance, une embellie. La chaleur
des offres de Coriolis, leur simple et rude amiti avaient triomph des
scrupules d'Anatole, qui, se laissant faire, tait devenu l'hte de
Coriolis, dans son grand atelier de la rue de Vaugirard.

Sans tre tendre, Coriolis tait de ces hommes qui ne se suffisent pas
et qui ont besoin de la prsence, de l'habitude de quelqu'un  ct
d'eux. Il avait peine  passer une heure dans une chambre o n'tait pas
un tre humain. Il tait presque effray  l'ide de retrouver la vie
enferme de l'Occident dans un grand appartement o il serait tout seul,
seul  vivre, seul  travailler, seul  dner, toujours en tte--tte
avec lui-mme. Il se rappelait sa jeunesse, o pour chapper  la
solitude, il avait toujours mis une femme dans son intrieur et fini ses
liaisons en accoquinements. Dans le compagnonnage d'Anatole, il voyait
une gaie et amusante socit de tous les instants, qui le sauverait de
l'enlacement d'une matresse, et aussi de la tentation d'une fin qu'il
s'tait dfendue: le mariage.

Coriolis s'tait promis de ne pas se marier, non qu'il et de la
rpugnance contre le mariage; mais le mariage lui semblait un bonheur
refus  l'artiste. Le travail de l'art, la poursuite de l'invention,
l'incubation silencieuse de l'oeuvre, la concentration de l'effort lui
paraissaient impossibles avec la vie conjugale, aux cts d'une jeune
femme caressante et distrayante, ayant contre l'art la jalousie d'une
chose plus aime qu'elle, faisant autour du travailleur le bruit d'un
enfant, brisant ses ides, lui prenant son temps, le rappelant au
_fonctionarisme_ du mariage,  ses devoirs,  ses plaisirs,  la
famille, au monde, essayant de reprendre  tout moment l'poux et
l'homme dans cette espce de sauvage et de monstre social qu'est un vrai
artiste.

Selon lui, le clibat tait le seul tat qui laisst  l'artiste sa
libert, ses forces, son cerveau, sa conscience. Il avait encore sur la
femme, l'pouse, l'ide que c'tait par elle que se glissaient, chez
tant d'artistes, les faiblesses, les complaisances pour la mode, les
accommodements avec le gain et le commerce, les reniements
d'aspirations, le triste courage de dserter le dsintressement de leur
vocation pour descendre  la production industrielle hte et bcle, 
l'argent que tant de mres de famille font gagner  la honte et  la
sueur d'un talent. Et au bout du mariage, il y avait encore la paternit
qui, pour lui, nuisait  l'artiste, le dtournait de la production
spirituelle, l'attachait  une cration d'ordre infrieur, l'abaissait 
l'orgueil bourgeois d'une proprit charnelle. Enfin, il voyait toutes
sortes de servitudes, d'abdications et de ramollissements pour
l'artiste, dans cette flicit bonasse du mnage, cet tat doux,
lnitif, cette atmosphre molliente o se dtend la fibre nerveuse et
o s'teint la fivre qui fait crer. Au mariage, il et presque
prfr, pour un temprament d'artiste, une de ces passions violentes,
tourmentes, qui fouettent le talent et lui font quelquefois saigner des
chefs-d'oeuvre.

En somme, il estimait que la sagesse et la raison taient de ne demander
que des satisfactions sensuelles  la femme, dans des liaisons sans
attachement,  part du srieux de la vie, des affections et des penses
profondes, pour garder, rserver, et donner tout le dvouement intime de
sa tte, toute l'immatrialit de son coeur, le fond d'idal de tout son
tre,  l'Art,  l'Art seul.




XXXVII


Assis le derrire par terre, sur le parquet, Anatole passait des
journes  observer le singe qu'on appelait Vermillon,  cause du got
qu'il avait pour les vessies de _minium_. Le singe s'pouillait
attentivement, allongeant une de ses jambes, tenant dans une de ses
mains son pied tordu comme une racine; ayant fini de se gratter, il se
recueillait sur son sant, dans des immobilits de vieux bonze: le nez
dans le mur, il semblait mditer une philosophie religieuse, rver au
Nirvan des macaques. Puis c'tait une pense infiniment srieuse et
soucieuse, une proccupation d'affaire couve, creuse, comme un plan de
filou, qui lui plissait le front, lui joignait les mains, le pouce de
l'une sur le pouce de l'autre. Anatole suivait tous ces jeux de sa
physionomie, les impressions fugaces et multiples traversant ces petits
animaux, l'air inquitant de pense qu'ils ont, ce tnbreux travail de
malice qu'ils semblent faire, leurs gestes, leurs airs vols  l'ombre
de l'homme, leur manire grave de regarder avec une main pose sur la
tte, tout l'indchiffrable des choses prtes  parler qui passent dans
leur grimace et leur mchonnement continuel. Ces petites volonts
courtes et frntiques des petits singes, ces envies colreuses d'un
objet qu'ils abandonnent, aussitt qu'ils le tiennent, pour se gratter
le dos, ces tremblements tout palpitants de dsir et d'avidit
empoignante, ces apptences d'une petite langue qui bat, puis tout 
coup ces oublis, ces bouderies en poses ennuyes, de ct, les yeux dans
le vide, les mains entre les deux cuisses; le caprice des sensations, la
mobilit de l'humeur, les prurigos subits, les passages de la gravit 
la folie, les variations, les sautes d'ides qui, dans ces btes,
semblent mettre en une heure le caractre de tous les ges, mler des
dgots de vieillard  des envies d'enfant, la convoitise enrage  la
suprme indiffrence,--tout cela faisait la joie, l'amusement, l'tude
et l'occupation d'Anatole.

Bientt avec son got et son talent d'imitation, il arriva  singer le
singe,  lui prendre toutes ses grimaces, son claquement de lvres, ses
petits cris, sa faon de cligner des yeux et de battre des paupires. Il
s'pouillait comme lui, avec des grattements sur les pectoraux ou sous
le jarret d'une jambe leve en l'air. Le singe, d'abord tonn, avait
fini par voir un camarade dans Anatole. Et ils faisaient tous deux des
parties de jeu de gamins. Tout  coup, dans l'atelier, des bonds, des
lancements, une espce de course volante entre l'homme et la bte, un
bousculement, un culbutis, un tapage, des cris, des rires, des sauts,
une lutte furieuse d'agilit et d'escalade, mettaient dans l'atelier le
bruit, le vertige, le vent, l'tourdissement, le tourbillon de deux
singes qui se donnent la chasse. Les meubles, les pltres, les murs en
tremblaient. Et tous deux, au bout de la course, se trouvant nez  nez,
il arrivait presque toujours ceci: excit par le plaisir nerveux de
l'exercice, l'irritation du jeu, l'enivrement du mouvement, Vermillon,
pit sur ses quatre pattes, la queue roide, sa raie de vieille femme
dessine sur son front qui se fronait, les oreilles aplaties, le museau
tendu et pliss, ouvrait sa gueule avec la lenteur d'un ressort  crans,
et montrait des crocs prts  mordre. Mais  ce moment, il trouvait en
face de lui une tte qui ressemblait tellement  la sienne, une
rptition si parfaite de sa colre de singe, que tout dcontenanc,
comme s'il se voyait dans une glace, il sautait aprs sa corde et s'en
allait rflchir tout en haut de l'atelier  ce singulier animal qui lui
ressemblait tant.

C'tait une vraie paire d'amis. Ils ne pouvaient se passer l'un de
l'autre. Quand par hasard Anatole n'tait pas l, Vermillon restait 
bouder solitairement dans un coin, refusait de jouer avec des mouvements
grognons qui tournaient le dos aux personnes; et si les personnes
insistaient, il leur imprimait la marque de ses dents sur la peau, sans
mordre tout  fait, avec une douceur d'avertissement. Quoiqu'il et la
longue mmoire rancunire de sa race, des patiences de vengeance qui
attendaient des mois, il pardonnait  Anatole ses mauvaises farces, ses
cadeaux de noisettes creuses. Quand il voulait quelque chose, c'tait 
lui qu'il faisait son petit cri de demande. C'tait  lui qu'il se
plaignait quand il tait un peu malade, auprs de lui qu'il se rfugiait
pour demander une intercession, quand il avait fait quelque mauvais coup
et qu'il sentait une correction dans l'air. Quelquefois, au soleil
couchant, il lui venait de petits gestes de clinerie qui demandaient
pour s'endormir les bras d'Anatole. Et il adorait lui plucher la tte.

Il semblait que le singe se sentait comme rapproch par un voisinage de
nature de ce garon si souple, si lastique,  la physionomie si mobile;
il retrouvait en lui un peu de sa race: c'tait bien un homme, mais
presque un homme de sa famille; et rien n'tait plus curieux que de le
voir, souvent, quand Anatole lui parlait, essayer avec ses petites mains
de lui toucher la langue, comme s'il avait eu l'ide de chercher  se
rendre compte de ce mcanisme tonnant que ce grand singe avait, et que
lui n'avait pas.

A la longue, les deux amis avaient dteint l'un sur l'autre. Si
Vermillon avait donn du singe  Anatole, Anatole avait donn de
l'artiste  Vermillon. Vermillon avait contract,  ct de lui, le got
de la peinture, un got qui l'avait d'abord men  manger des vessies de
couleur; puis saisi par une rage de gribouiller du papier, il s'tait
mis  arracher des plumes aux malheureuses poules du portier,  les
tremper dans le ruisseau, et  les promener sur ce qu'il trouvait d'
peu prs blanc. Malgr tout ce qu'Anatole avait fait pour encourager ces
videntes dispositions  l'art, Vermillon s'tait arrt  peu prs l.
Il n'avait pu encore tracer, en dessinant d'aprs nature, que des ronds,
toujours des ronds, et il tait  craindre que ce genre de dessin
monotone ne ft le dernier mot de son talent.




XXXVIII


Tel tait l'heureux mnage d'artistes vivant dans cet atelier de la rue
de Vaugirard, excellent mnage de deux hommes et d'un singe, de ces
trois insparables: Vermillon, Anatole, Coriolis,--les trois tres que
voici.

Vermillon tait un macaque _Rhsus_, le macaque appel _Memnon_ par
Buffon. Sur sa fourrure brune, aux paules,  la poitrine, il avait des
bleuissements de poils rappelant des bleus d'aponvroses. Une tache
blanche lui faisait une marque sous le menton. Il portait sur la tte
des espces de cheveux plants trs-bas avec une raie qui s'allongeait
sur le front. Dans ses grands yeux bruns,  prunelles noires, brillait
une transparence d'un ton marron dor. La pinure de son petit nez
aplati montrait comme l'indication d'un trait d'bauchoir dans une cire.
Son museau tait piqu du grenu d'un poulet plum. Des tons fins de
teint de vieillard jouaient sur le rose jauntre et bleutre de sa peau
de visage. A travers ses oreilles tendres, chiffonnes, des oreilles de
papier, traverses de fibrilles, le jour en passant devenait orange. Ses
miniatures de mains, du violet d'une figue du Midi, avaient des bijoux
d'ongles. Et quand il voulait parler, il poussait de petits cris
d'oiseau ou de petites plaintes d'enfant.

Anatole avait une tte de gamin dans laquelle la misre, les privations,
les excs, commenaient  dessiner le masque et la calvitie d'une tte
de philosophe cynique.

Coriolis tait un grand garon trs-grand et trs-maigre, la tte
petite, les jointures noueuses, les mains longues, un garon se cognant
aux linteaux des portes basses, au plafond des coups, aux lustres des
appartements de Paris; un garon embarrass de ses jambes, qui ne
pouvaient tenir dans aucune stalle d'orchestre, et que, dans ses siestes
d'homme du Midi, il jetait plus haut que sa tte sur les tablettes des
chemines et les rebords des poles,  moins qu'il ne les nout, en
sarments de vigne, l'une autour de l'autre: alors on lui voyait sous son
pantalon remont, un tout petit pied de femme, au cou-de-pied busqu
d'Espagnole. Cette grandeur, cette maigreur flottant dans des vtements
amples, donnaient  sa personne,  sa tournure, un dgingandement qui
n'tait pas sans grce, une sorte de dandinement souple et fatigu, qui
ressemblait  une distinction de nonchalance. Des cheveux bruns, de
petits yeux noirs brillants, ptillants, qui clairaient  la moindre
impression; un grand nez, le signe de race de sa famille et de son nom
patronymique, Naz, _naso_; une moustache dure, des lvres pleines, un
peu saillantes, et rouges dans la pleur lgrement boucane de son
visage, mettaient dans sa figure une chaleur, une vivacit, une nergie
sympathiques, une espce de tendre et mle sduction, la douceur
amoureuse qu'on sent dans quelques portraits italiens du seizime
sicle. A ce charme, Coriolis mlait le caressant de ce joli accent
mouill de son pays, qui lui revenait quand il parlait  une femme.

Dans ce grand corps, il y avait un fond de temprament fminin, une
nature de paresse, de volupt, porte  une vie sans travail et de
jouissances sensuelles, une vocation de gots qui, si elle n'et pas t
contrarie par une grande aptitude picturale, se ft laisse couler 
une de ces carrires d'observation, de mondanit, de plaisir,  un de
ces postes de salon et de diplomatie parisienne que les ministres
savaient crer, sous Louis-Philippe, pour tel sduisant crole. Mme 
l'heure prsente, engag comme il l'tait dans la lutte de ses
ambitions, dans le travail de cet art qui remplissait sa vie, tout
soutenu qu'il se sentait par la conscience d'un vrai talent, il lui
fallait de grands efforts pour toujours vouloir. La continuit lui
manquait dans le courage et le labeur de la production. Il prouvait 
tout moment des dfaillances, des fatigues, des dcouragements. Des
journes venaient o l'homme des colonies reparaissait dans le piocheur
parisien, des journes qu'il usait, tourdissait, perdait  faire de la
fume et  boire des douzaines de tasses de caf. Dans la dure et longue
violence qu'il venait d'imposer  ses gots en Orient, il avait eu, pour
se soutenir, l'enchantement du pays, le bonheur enivrant du climat, et
aussi le far-niente bienheureux d'une contemplation plus occupe encore
 regarder des visions qu' peindre des tableaux. Travailleur, son
temprament faisait de lui un travailleur sans suite, par boutades, par
fougues, ayant besoin de se monter, de s'entraner, de se lier au
travail par la force matresse d'une habitude; perdu, sans cela,
tombant, de l'oeuvre dserte, dans des inactions dsespres d'un mois.




XXXIX


Coriolis tait revenu d'Asie Mineure avec un talent dont l'originalit,
alors toute neuve, faisait sensation parmi le petit cercle d'amis qui
frquentaient l'atelier de la rue de Vaugirard.

Il rapportait un Orient tout diffrent de celui que Decamps avait montr
aux yeux de Paris, un Orient de lumire aux ombres blondes, tout
ptillant de couleurs tendres. Aux objections de premire surprise et
d'tonnement, il se contentait de rpondre:--Si, c'est bien cela; et
souriait des yeux  ce que sa toile lui faisait revoir. Il n'ajoutait
rien de plus. Parfois pourtant, quand on le poussait:--Voyez-vous--se
mettait-il  dire--cela, je le sais... et je suis sr que je le sais...
Je suis une mmoire... Je ne suis peut-tre pas autre chose, mais j'ai
cela du peintre: la mmoire... Je puis poser sur la toile le ton juste,
rigoureux, qu'a tel mur l-bas dans telle saison... Tenez! ce blanc qui
est l dans ce coin de l'atelier, eh bien! je vais vous tonner: c'est
prcisment la valeur du ton de l'ombre  Magnsie, au mois de
juillet... C'est mathmatique, voyez-vous... absolu comme deux et deux
font quatre...--Une seule fois, un jour o la discussion s'tait anime,
et o, dans l'entranement des paroles, l'loge du talent de Decamps
avait fini par tre, dans la bouche de Chassagnol, la condamnation de
l'Orient de Coriolis, Coriolis assis  la turque sur le divan, le doigt,
dans un quartier de sa pantoufle qu'il tourmentait, laissa tomber une 
une ses ides sur un grand rival, ainsi:

--Decamps!... Decamps n'est pas un naf... Il n'est pas arriv tout neuf
devant la lumire orientale... Il n'a pas appris le soleil, l... Il
n'est pas tomb en Orient avec son ducation de peintre  faire, avec
des yeux tout  fait  lui... Il tait form, il savait... Il a vu avec
un parti pris. Il a emport avec lui des souvenirs, des habitudes, des
procds... Il s'tait trop rendu compte comment les anciens peintres
font la lumire dans les tableaux... Il avait trop vcu avec les
Vnitiens, l'cole anglaise, Rembrandt... Il a toujours voulu faire le
coup de soleil du Rembrandt du Salon carr... Enfin, pour moi, quand il
a t l, il ne s'est pas assez livr, oubli, abandonn... Il n'a pas
assez voulu voir comment la lumire qu'il avait devant les yeux se
faisait, et alors, pour avoir sa lumire plus vive, il a forc, exagr
ses ombres... Des coups de pistolet, ses tableaux... Pas de sincrit:
il n'a pas eu l'motion de la nature... Toujours trop de lui dans ce
qu'il faisait... Il n'a jamais su, tenez, comme Rousseau, tre un
reflteur en restant personnel... Puis, Decamps, il a fait trs-peu de
chose en pleine lumire... Dans ses tableaux, il n'y a jamais de lumire
diffuse... Il ne connat pas a, les bains de jour, les pleins soleils
aveuglant, mangeant tout... Ce qu'il fait toujours, ce sont des rues,
des culs-de-sac, des compartiments de lumire dans des corridors
d'ombre... Decamps? Jamais une finesse de ton... Des gris? cherchez ses
gris!... Ses rouges? c'est toujours un rouge de cire  cacheter...
Coloriste? non, il n'est pas coloriste... Criez tant que vous voudrez,
non, pas coloriste... On est coloriste, n'est-ce pas, avec du noir et du
blanc?... Gavarni est un coloriste dans une lithographie... Partons de
l... Qu'est-ce qui fait maintenant qu'une chose peinte avec des
couleurs est d'un coloriste, parat d'un coloriste dans une reproduction
grave ou lithographie? Qu'est-ce qui fait a? Une seule chose,
absolument, la mme chose que pour le noir et le blanc: le rapport des
valeurs... Par exemple, voici un Velasquez...

Et Coriolis prit un morceau de fusain, dont il sabra une feuille
d'album.

--Il combinera d'abord ses valeurs d'ombre et de lumire, de noir et de
blanc... Il les combinera dans une tte, un pourpoint, une charpe, une
culotte, un cheval,--et le fusain marchait avec sa parole.--Puis, de
quelque couleur qu'il peigne ces diffrentes choses, orang, ou jaune,
ou rose, ou gris, vous pouvez tre sr qu'il s'arrangera toujours pour
garder les valeurs d'ombre et de lumire de son noir et de son blanc...
Decamps ne s'est jamais dout de a... Ce qui l'a sauv, c'est que
presque tous ses tableaux sont des monochromies bitumineuses avec des
rveillons, des espces de crayons noirs relevs de touches de pastel...
a peut rendre l'Orient de l'Afrique, l'Orient de l'gypte, je ne sais
pas, je n'ai pas tudi ce pays-l; mais pour l'Asie Mineure... l'Asie
Mineure! Si vous voyiez ce que c'est! Un pays de montagnes et de plaines
inondes une partie de l'anne... C'est une vaporisation continuelle...
Tenez! une vaporation d'eau de perles... tout brille et tout est
doux... la lumire, c'est un brouillard opalis... avec des couleurs...
comme un scintillement de morceaux de verre color...




XL


Lors de son retour en France, vers la fin de l'anne 1850, Coriolis
s'tait trouv  court de temps pour exposer au Salon qui ouvrait, cette
anne-l, le 30 dcembre. Anatole avait vainement essay de le dcider 
envoyer au Palais-National quelques-unes de ses belles esquisses.
Coriolis sentait qu' son ge, n'ayant jamais tal, il lui fallait un
dbut qui ft un coup d'clat. Il ne voulait arriver devant le public
qu'avec des morceaux faits, o il aurait mis tout son effort,
l'achvement du temps.

L'anne 1851 n'ayant pas d'Exposition, il eut tout le loisir de
travailler  trois toiles. Il les remania, les caressa, les retoucha,
les retournant pour les laisser dormir, y revenant avec des yeux plus
froids et dtachs de la griserie du ton tout frais, y mettant  tous
les coins cette conscience de l'artiste qui veut se satisfaire lui-mme.

Le premier de ces trois tableaux, peints d'aprs ses souvenirs et ses
croquis, tait le campement de Bohmiens dont il avait envoy  Anatole
l'bauche crite. Une lumire pareille  la horde qu'elle clairait,
errante et folle, des rayons perdus, l'parpillement du soleil dans les
bois, des zigzags de ruisseau, des oripeaux de sorcire et de fe, un
mlange de basse-cour, de dortoir et de forge, des berceaux
multicolores, comme de petits lits d'Arlequin accrochs aux arbres, un
troupeau d'enfants, de vieilles, de jeunes filles, le camp de misre et
d'aventure, sous son dme de feuilles, avec son tapage et son fouillis,
revivait dans la peinture claire, cristallise, ptillante de Coriolis,
pleine de retroussis de pinceau, d'accentuations qui, dans les masses,
relevaient un dtail, jetaient de l'esprit sur une figure, sur une
silhouette.

Sa seconde toile faisait voir une vue d'Adramiti. D'une touche frache
et lgre, avec des tons de fleurs, la palette d'un vrai bouquet,
Coriolis avait jet sur la toile le riant blouissement de ce morceau de
ciel tout bleu, de ces baroques maisons blanches, de ces galeries
vertes, rouges, de ces costumes clatants, de ces flaques d'eau o
semble croupir de l'azur noy. Il y avait l un rayonnement d'un bout 
l'autre, sans ombre, sans noir, un dcor de chaleur, de soleil, de
vapeur, l'Orient fin, tendre, brillant, mouill de poussire d'eau de
pierres prcieuses, l'Orient de l'Asie Mineure, comme l'avait vu et
comme l'aimait Coriolis.

Le troisime de ses tableaux reprsentait une caravane sur la route de
Troie. C'tait l'heure frmissante et douce o le soleil va se lever;
les premiers feux, blancs et roses, rpandant le matin dans le ciel,
semblaient jeter les changeantes couleurs tendres de la nacre sur le
lever du jour vers lequel, le cou tendu, les chameaux respiraient.

La veille de son envoi, Coriolis donnait encore ce dernier coup de
pinceau que les peintres donnent  leurs tableaux dans leur cadre de
l'Exposition.




XLI


Le jury du Salon fonctionnait depuis quelque temps, quand Coriolis se
sentit inquiet, pris de l'impatience de savoir son sort. L'absence de
toute lettre de refus, les promesses de rception faites  ses tableaux
par ceux qui les avaient vus, ne le rassuraient pas. Anatole avait
vaguement entendu dire dans une brasserie que son ami tait refus, au
moins pour une de ses toiles. La tte de Coriolis se mit  travailler
l-dessus. Il tait embarrass pour sortir de cette incertitude qui lui
taquinait l'imagination et les nerfs. Anatole lui conseilla d'aller voir
leur ancien camarade Garnotelle, qu'il n'avait pas revu depuis son
retour de Rome, et qui tait devenu un artiste pos, lanc, pourri de
relations. Coriolis se dcidait  aller voir Garnotelle.

Il arrivait  la cit Frochot,  ce joli phalanstre de peinture pos
sur les hauteurs du quartier Saint-Georges; gaie villa d'ateliers
riches, de l'art heureux, du succs, dont le petit trottoir montant
n'est gure foul que par des artistes dcors. Vers le milieu de la
cit,  une porte en treillage, garnie de lierre, il sonna. Un
domestique  l'accent italien prit sa carte et l'introduisit dans un
atelier  la claire peinture lilas.

Sur les murs se dtachaient des cadres dors, des gravures de
Marc-Antoine, des dessins  la mine de plomb grise, portant sur leur
bordure le nom de M. Ingres. Les meubles taient couverts d'un reps gris
qui s'harmonisait doucement et discrtement avec la peinture de
l'atelier. Deux vases de pharmacie italienne,  anses de serpents
tordus, posaient sur un grand meuble  glaces de vitrine, laissant voir
la collection, relie en volume dors sur tranche, des tudes et des
croquis de Garnotelle. Dans un coin, un _ficus_ montrait ses grandes
feuilles vernies; dans l'autre, un bananier se levait d'une espce de
grand coquetier de cuivre,  ct d'un piano droit ouvert. Tout tait
net, rang, essuy, jusqu'aux plantes qui paraissaient brosses. Rien ne
tranait, ni une esquisse, ni un pltre, ni une copie, ni une brosse.
C'tait le cabinet d'art lgant, froid, srieux, aimablement classique
et artistiquement bourgeois d'un prix de Rome, qui se consacre
spcialement aux portraits de dames du monde.

Au milieu de l'atelier, au plus beau jour, sur un chevalet d'acajou 
col de cygne, reposait un portrait de femme entirement termin et
verni. Devant ce portrait tait un tapis, et devant le tapis, trois
fauteuils en place, fatigus d'un passage de personnes, formaient un
hmicycle. Ces fauteuils, le tapis, le chevalet, mettaient l un air
d'exhibition religieuse, et comme un petit coin de chapelle. Coriolis
reconnut le portrait: c'tait le portrait de la femme d'un riche
financier, un portrait que les journaux avaient annonc comme devant
tre le seul envoi de Garnotelle au Salon.

Garnotelle, en vareuse de velours noir, entra.

--Comment! c'est toi?--dit-il en laissant voir le malaise d'quilibre
d'un homme qui retrouve un ami oubli.--Tu as t longtemps l-bas,
sais-tu? Je suis enchant... Ah! tu regardes mon exposition...

--Comment, ton exposition?

--Ah! c'est vrai... tu reviens de si loin! tu as l'innocence de ces
choses-l... Eh bien! j'ai tout bonnement crit  la Direction que
j'avais besoin d'un dlai pour finir... et voil... Je n'envoie pas
comme les autres... et je fais ici ma petite exposition particulire,
comme tu vois... Votre tableau ne passe pas comme cela avec le commun
des martyrs... Vous tes distingu par l'administration... cela fait
trs-bien... Je l'enverrai au dernier jour, et tu verras, il ne sera pas
le plus mal plac... Ah ! et toi? Est-ce qu'on ne m'a pas dit que tu
avais quelque chose?

--Oui, trois tableaux de l-bas, et c'est justement pour a... Je ne
sais pas si je suis refus... Et je voudrais tre fix, savoir
dcidment...

--Oh! trs-bien... C'est trs-facile... Je te saurai cela ce soir... O
demeures-tu?

--Rue de Vaugirard, 23.

--Comment habites-tu l? C'est loin de tout. Pour peu qu'on aille un peu
dans le monde... les ponts  traverser... Et a te va-t-il, mon
portrait?

--Trs-bien... trs-bien... Le collier de perles... Oh! il est
tonnant...--dit Coriolis sans enthousiasme.

--Mon Dieu! c'est un portrait srieux, sans tapage... Si j'avais voulu,
ces temps-ci... La Tanucci m'a fait demander... Il tait deux, trois
heures... enfin une heure honnte pour se prsenter chez une femme qui
ne l'est pas... Elle tait au lit... Une chambre de satin, feu et or...
blouissante... Elle s'amusait  faire ruisseler dans une grande
cassette Louis XIII, tu sais, avec du cuivre aux angles, des bijoux, des
diamants, de l'or... Elle tait  demi sortie du lit, les paules nues,
des cheveux superbes, une chemise... tu sais de ces chemises qu'elles
ont!... elle m'a demand son portrait comme une chatte... J'ai t
hroque, j'ai refus... Vois-tu, mon cher, au fond, ces portraits-l,
quand on voit du monde, quand on connat des femmes bien, c'est toujours
une mauvaise affaire... a jette de la dconsidration sur un talent...
il faut laisser cela aux autres... Tu dis... ton adresse?

--23, rue de Vaugirard.

--Je t'cris, vois-tu, pour plus de sret... parce que j'ai tant de
choses... Et puis, je veux aller te voir... Tu me montreras tout ce que
tu as rapport... Je serais trs-curieux... Veux-tu que nous descendions
ensemble jusqu'aux boulevards? Je suis invit  djeuner ce matin...

Il sonna son domestique, passa un habit, et quand ils furent
dehors:--Pourquoi,--dit-il  Coriolis,--n'habites-tu pas par ici?

--Pourquoi?--rpondit Coriolis.--Tiens, regarde...--et il dsigna une
croise.--Vois-tu ces bougies roses  cette toilette, des bougies
couleur de chair qui font penser  la jambe d'une danseuse dans un bas
de soie? Vois-tu cette bonne sur le trottoir qui promne ce petit chien
de la Havane? La bonne a du blanc, et le petit chien a du rouge...
Sens-tu cette odeur de poudre de riz qui descend les escaliers et sort
par la porte comme l'haleine de la maison?... Eh bien! mon cher, voil
ce qui me fait sauver... J'en ai peur... Il flotte trop de plaisir pour
moi par ici... La femme est dans l'air... on ne respire que cela! Je me
connais, il me faut ma rue de Vaugirard, mon quartier, un quartier
d'tudiants qui ressemble  l'htel Cicron de la vache enrage... Ici,
je redeviendrais un crole... et je veux faire quelque chose...

--Ah! moi pour travailler, il n'y a que Rome... ma belle Rome! Quand
avec l'cole nous allions acheter, je me rappelle, aux _Quattro
Fontane_, des oranges et des pommes de pin pour les manger dans les
thermes de Caracalla...

Et disant cela, Garnotelle quitta Coriolis avec une poigne de main, sur
la porte du caf Anglais.

Le lendemain matin, Coriolis reut une carte de Garnotelle, qui portait
crit au crayon: Les trois _reus_.




XLII


Un grand jour que le jour d'ouverture d'un Salon!

Trois mille peintres, sculpteurs, graveurs, architectes l'ont attendu
sans dormir, dans l'anxit de savoir o l'on a plac leurs oeuvres, et
l'impatience d'couter ce que ce public de premire reprsentation va en
dire. Mdailles, dcorations, succs, commandes, achats du gouvernement,
gloire bruyante du feuilleton, leur avenir, tout est l, derrire ces
portes encore fermes de l'Exposition. Et les portes  peine ouvertes,
tous se prcipitent.

C'est une foule, une mle. Ce sont des artistes en bande, en famille,
en tribu; des artistes grads donnant le bras  des pouses qui ont des
cheveux en coques, des artistes avec des matresses  mitaines noires;
des chevelus arrirs, des lves de Nature coiffs d'un feutre pointu;
puis des hommes du monde qui veulent se tenir au courant; des femmes
de la socit frottes  des connaissances artistiques, et qui ont un
peu dans leur vie effleur le pastel ou l'aquarelle; des bourgeois
venant se voir dans leurs portraits et recueillir ce que les passants
jettent  leur figure; de vieux messieurs qui regardent les nudits avec
une lorgnette de spectacle en ivoire; des vieilles faiseuses de copies,
 la robe tragique, et qu'on dirait taille dans la mise-bas de
mademoiselle Duchesnois, s'arrtant, le pince-nez au nez,  passer la
revue des torses d'hommes qu'elles critiquent avec des mots d'anatomie.
Du monde de tous les mondes: des mres d'artistes, attendries devant le
tableau filial avec des larmoiements de portires; des actrices
fringantes, curieuses de voir des marquises en peintures; des refuss
hrisss, allums, sabrant tout ce qu'ils voient avec le verbe bref et
des jugements froces; des frres de la Doctrine chrtienne, venus pour
admirer les paysages d'un gamin auquel ils ont appris  lire; et  et
l, au milieu de tous, coupant le flot, la marche familire et l'air
d'tre chez elles, des modles allant aux tableaux, aux statues o elles
retrouvent leur corps, et disant tout haut: Tiens! me voil! 
l'oreille d'une amie, pour que tout le monde entende... On ne voit que
des nez en l'air, des gens qui regardent avec toutes les faons
ordinaires et extraordinaires de regarder l'art. Il y a des admirations
stupfies, religieuses, et qui semblent prtes  se signer. Il y a des
coups d'oeil de joie que jette un concurrent  un tableau rat de
camarade. Il y a des attentions qui ont les mains sur le ventre,
d'autres qui restent en arrt, les bras croiss et le livret sous un
bras, serr sous l'aisselle. Il y a des bouches bantes, ouvertes en
_o_, devant la dorure des cadres; il y a sur des figures l'hbtement
dsol, et le navrement reint qui vient aux visages des malheureux
obligs par les convenances sociales d'avoir vu toutes ces couleurs. Il
y a les silencieux qui se promnent avec les mains  la Napolon
derrire le dos; il y a les professants qui prorent, les noteurs qui
crivent au crayon sur les marges du livret, les toucheurs qui
expliquent un tableau en passant leur gant sale sur le vernis  peine
sch, les agits qui dessinent dans le vide toutes les lignes d'un
paysage, et reculent du doigt un horizon. Il y a des dilettantes qui
parlent tout seuls et se murmurent  eux-mmes des mots comme _smorfia_.
Il y a des hommes qui tranent des troupeaux de femmes aux sujets
historiques. Il y a des ateliers en peloton, compactes et paraissant se
tenir par le pan de leurs doctrines. Il y a de grands diables  cravates
de foulard, les longs cheveux rejets derrire les oreilles, qui
serpentent  travers les foules et crachent, en courant,  chaque toile,
un lazzi qui la baptise. Il y a, devant d'affreux vilains tableaux
convaincus et de grandes choses insolemment mal peintes, comme de
petites glises de pntrs, des groupes de catchumnes en redingotes,
chacun le bras sur l'paule d'un frre, immobiles; changeant seulement
de pied de cinq en cinq minutes, le geste dvotieux, la parole basse, et
tout perdus dans l'extatisme d'une vision d'aptres crtins...

Spectacle vari, brouill, sur lequel planent les passions, les
motions, les esprances volantes, tourbillonnantes, tout le long de ces
murs qui portent le travail, l'effort et la fortune d'une anne!

Coriolis voulut ce jour-l faire l'homme fort. Il n'avana pas l'heure
du djeuner, par une espce de dfrence pour la blague d'Anatole. Mais
au dessert l'impatience commena  le prendre. Il trouvait qu'Anatole
mettait des ternits  prendre son caf. Et le voyant siroter son
gloria en disant tranquillement:--Nous avons bien le temps!--il l'enleva
brusquement de table, l'emporta dans un coup et se jeta avec lui dans
les salles. Anatole voulait s'arrter  des tableaux, l'appelait, le
retenait: Coriolis s'chappait, allait devant lui; il voulait se voir.

Il arriva  ses tableaux. Sa premire toile lui donna dans la poitrine
ce coup de poing que vous envoie votre oeuvre expose, accroche,
publique. Tout disparut; il eut ce premier grand blouissement de sa
chose o chacun voit en grosses lettres: MOI!

Puis il regarda: il tait bien plac. Cependant, au bout d'un moment, il
trouva que sa place, si bonne qu'elle ft, avait des inconvnients, des
voisinages qui lui nuisaient. La lumire ne donnait pas juste sur la
Halte de Bohmiens; le jour l'clairait un peu  faux. Sa Vue d'Adramiti
avait l'honneur du grand Salon; mais le portrait gris et terriblement
sobre de Garnotelle, plac  ct, le faisait paratre un peu trop
bouchon de carafe. Du reste, ses trois tableaux taient sur la
cimaise. Sans doute, ce n'tait pas tout ce qu'il aurait voulu: Coriolis
tait peintre, et, comme tout peintre, il ne se serait estim tout 
fait bien plac que s'il avait t expos absolument seul dans le Salon
d'honneur. Mais enfin c'tait satisfaisant, il n'avait pas  se
plaindre; et tout heureux d'tre dbarrass d'Anatole accroch par
d'anciens amis d'atelier, il se mit  se promener dans le voisinage de
ses tableaux en faisant semblant de regarder ceux qui taient  ct,
l'oreille aux aguets, essayant d'attraper des mots de ce qu'on disait de
lui, et laissant tomber des regards d'affection sur les gens qui
stationnaient devant sa signature.

Bientt lui arriva une joie que donne le succs direct, tout vif et
prsent, la joie chaude de l'homme qui se voit et se sent applaudi par
un public qu'il touche des yeux et du coude. Il lui passa un
chatouillement d'orgueil au bruit de son nom qui marchait dans la foule.
Il tait remu par des bouts de phrases, des exclamations, des chaleurs
de sympathie, des riens, des gestes, des approbations de tte, qui
saluaient et flicitaient ses toiles. Une bande de rapins en passant
lana des hourras. Un critique s'arrta devant, et demeura le temps de
penser un feuilleton sans ides. Peu  peu, l'heure s'avanant, les
passants s'amassrent; aux regardeurs isols, aux petits groupes succda
un rassemblement grossissant, trois ranges de spectateurs tasss,
serrs, embots l'un dans l'autre, montrant trois lignes de dos,
froissant entre leurs paules deux ou trois robes de femmes, et
renversant une soixantaine de fonds ronds de chapeaux noirs o le jour
tomb d'en haut lustrait la soie.

Coriolis serait rest l toujours si Anatole n'tait venu le prendre par
le bras en lui disant:

--Est-ce que tu ne consommerais pas quelque chose?

Et il l'emmena dans un caf des boulevards o Coriolis, en fumant son
cigare et en regardant devant lui, revoyait tous ces dos devant ses
tableaux.




XLIII


A ce triomphe du premier jour succda bien vite une raction.

On ne trouble point impunment les habitudes du public, ses ides
reues, les prjugs avec lesquels il juge les choses de l'art. On ne
contrarie pas sans le blesser le rve que ses yeux se sont faits d'une
forme, d'une couleur, d'un pays. Le public avait accept et adopt
l'Orient brutal, fauve et recuit de Decamps. L'Orient fin, nuanc,
vaporeux, volatilis, subtil de Coriolis le droutait, le dconcertait.
Cette interprtation imprvue drangeait la manire de voir de tout le
monde, elle embarrassait la critique, gnait ses tirades toutes faites
de couleur orientale.

Puis cette peinture avait contre elle le nom de son auteur, ce qu'un nom
noble ou d'apparence nobiliaire inspire contre une oeuvre de prventions
trop souvent justifies. La signature _Naz de Coriolis_, mise au bas de
ces tableaux, faisait imaginer un gentilhomme, un homme du monde et de
salon, occupant ses loisirs et ses lendemains de bal avec le passe-temps
d'un art. A beaucoup de juges de got peu fix, allant pour rencontrer
srement le talent l o ils croient tre assurs de rencontrer le
travail, l'application, la peine de tout un homme et l'ambition de toute
une carrire d'artiste, ce nom donnait toutes sortes d'ides de
mfiance, une prdisposition instinctive  ne voir l qu'une oeuvre
d'amateur, d'homme riche qui fait cela pour s'amuser.

Toutes ces mauvaises dispositions, la petite presse, qui a ses
embranchements sur les brasseries de la peinture, les ramassa et les
envenima. Elle fut impitoyable, froce pour Coriolis, pour cet homme
ayant des rentes, qu'on ne voyait point boire de chopes, et qui, inconnu
hier, accaparait,  la premire tentative, l'intrt d'une exposition.
Le petit peuple du bas des arts ne pouvait pardonner  une pareille
chance. Aussi pendant deux mois Coriolis eut-il les attaques de tous ces
arrire-fonds de caf, o se baptisent les gloires embryonnaires et les
grands hommes sans nom, o chauffent ces succs de la Bohme, auxquels
chacun apporte l'abngation de son dvouement, comme s'il se couronnait
lui-mme en couronnant quelqu'un de la bande. On le dchira spcialement
 l'estaminet du _Vert-de-gris_, le rendez-vous des _amers_. Les
_amers_, les amers spciaux que fait la peinture, ceux-l qu'enrage et
qu'exaspre cette carrire qui n'a que ces deux extrmes: la misre
anonyme, le nant de celui qui n'arrive pas, ou une fortune soudaine,
norme, tous les bonheurs de gloire de celui qui arrive, les amers, tout
ce monde d'avenirs aigris, de jeunes talents griss de compliments
d'amis et ne gagnant pas un sou, furieux contre le monde, exaspr
contre la socit, la veine et le succs des autres, haineux, ulcrs,
misanthropes qui s'humaniseront  leur premire paire de gants
gris-perle,--les amers se mirent  _excuter_ tous les soirs la personne
et le talent de Coriolis jusqu' l'entire extinction du gaz, soufflant
la technique de l'reintement  deux ou trois criticules qui venaient
prendre l le mauvais air de l'art.

Coriolis trouvait enfin une dernire opposition dans la raction
commenant  se faire contre l'Orient, dans le retour des amateurs
svres, poss, au style du grand paysage encanaill  leurs yeux par un
trop long carnaval de turquerie.

En face de cette hostilit presque universelle, Coriolis tait  peu
prs dsarm. Il lui manquait les amitis, les camaraderies, ce qu'une
chane de relations organise pour la dfense d'un talent discut. Les
huit ans passs par lui en Orient, la sauvagerie paresseuse qu'il en
avait rapporte, son enfoncement dans le travail avaient fait
l'isolement autour de lui. Cependant, comme il arrive presque toujours,
des sympathies sortirent des haines. Ce qui se lve sous le contre-coup
de l'injustice et de l'unanimit des hostilits, le sens de combativit
et de gnrosit qui se rvolte dans un public, mettaient la dispute et
la violence d'une bataille dans la discussion du nouvel Orient de
Coriolis. Devant la partialit de la ngation, les loges s'emportaient
jusqu' l'hyperbole; et Coriolis sortait des jalousies, des passions et
de la critique, maltrait et connu, avec un nom lapid et une notorit
arrache  une sorte de scandale.

Au milieu de toutes ces svrits, des attaques des journaux, de la
duret des feuilletons, Coriolis tombait presque journellement sur
l'loge de Garnotelle. Il y avait pour son ancien camarade un concert de
louanges, un effort d'admiration, une conspiration de bienveillance,
d'amnits, de phrases agrables, de douces pithtes, de restrictions
respectueuses, d'observations enveloppes. Presque toute la critique,
avec un ensemble qui tonnait Coriolis, clbrait ce talent honnte de
Garnotelle. Ou le louait avec des mots qui rendent justice  un
caractre. On semblait vouloir reconnatre dans sa faon de peindre la
beaut de son me. Le blanc d'argent et le bitume dont il se servait
taient le blanc d'argent et le bitume d'un noble coeur. On inventait la
flatterie des pithtes morales pour sa peinture: on disait qu'elle
tait loyale et vridique, qu'elle avait la srnit des intentions
et du faire. Son gris devenait la sobrit. La misre de coloris du
pnible peintre, du pauvre prix de Rome, faisait trouver et imprimer
qu'il avait des couleurs gravement chastes. On rappelait,  propos de
cette belle sagesse, l'austrit du pinceau bolonais; un critique mme,
entran par l'enthousiasme, alla,  propos de lui, jusqu' traiter la
couleur de basse, matrielle et vicieuse satisfaction du regard; et
faisant allusion aux toiles de Coriolis qu'il dsignait comme attirant
la foule par le sensualisme, il dclarait ne plus voir de salut pour
l'Art contemporain que dans le dessin de Garnotelle, le seul artiste de
l'Exposition digne de s'adresser, capable de parler aux esprits et aux
intelligences d'lite.




XLIV


L'tonnement de Coriolis tait naf. Cette vive et presque unanime
sympathie de la critique pour Garnotelle s'expliquait naturellement.

Garnotelle tait l'homme derrire le talent duquel la critique de ces
critiques qui ne sont que des littrateurs pouvait satisfaire sa haine
d'instinct contre le _morceau peint_, contre le bout de toile ou le
panneau de couleur clatante, contre la page de soleil et de vie
rappelant quelque grand coloriste ancien, sans avoir l'excuse de la
signature de son grand nom. Il tait soutenu, pouss, acclam par tout
ce qu'il y a d'imperception et d'hostilit inavoue, dans les purs
phraseurs d'esthtique, pour l'harmonie de pourpre du Titien, le courant
de pte d'un Rubens, le gchis d'un Rembrandt, la touche carre d'un
Velasquez, le tripotage de gnie de la couleur, le travail de la main
des chefs-d'oeuvre. Le peintre satisfaisait le got de ces doctrines,
aimes de la France, sympathiques  son temprament, qui mnent
l'admiration de l'estime publique et des gens distingus  une certaine
manire de peindre unie, sage, lisse, blaireaute, sans pte, sans
touche,  une peinture impersonnelle et inanime, terne et polie,
refltant la vie dans un miroir dont le tain serait malade, fixant et
desschant le trait qui joue et trempe dans la lumire de la nature,
arrtant le visage humain avec des lignes graphiques rigides comme le
trac d'une pure, rduisant le coloris de la chair aux teintes mortes
d'un vieux daguerrotype colori, dans le temps, pour dix francs.

Garnotelle servait de drapeau et de ralliement  la critique purement
lettre, et au public qui juge un peintre avec des thories, des ides,
des systmes, un certain idal fait de lectures et de mauvais souvenirs
de quelques lignes anciennes, l'estime d'une certaine propret dlicate,
une comptence borne  un mpris acquis et convenu pour les tons roses
de Dubuffe. L'cole srieuse, puissante et considre, descendue des
professeurs et des hommes d'tat critiques d'art, l'cole doctrinaire et
philosophique du Beau, l'arme d'crivains penseurs qui n'ont jamais vu
un tableau mme en le regardant, qui n'ont jamais got devant un ton
cette jouissance poignante, cette sensation absolue que Chevreul dit
aussi forte pour l'oeil que les sensations des saveurs agrables pour le
palais; ces juges d'art qui n'apprcient jamais l'art par cette
impression spontane, la sensation, mais par la rflexion, par une
opration de cerveau, par une application et un jugement d'ides; tous
ces thoriciens ennemis de la couleur par rancune, affectant pour elle
le mpris, rptant que cela, cette chose divine que rien n'apprend, la
couleur, peut s'apprendre en huit jours, que la peinture doit tre
simplement en dessin lav  l'huile; que la pense, l'lvation de
l'Ide doivent faire et raliser cette chose plastique et d'une chimie
si matrielle: la Peinture,--tels taient les gens, les thories, les
sympathies, les courants d'opinion qui constituaient le grand parti de
Garnotelle.

De l le succs des portraits de Garnotelle. Leur absence de vie, leur
dcoration passait pour du style; leur platitude tait salue comme une
idalisation. On voulait trouver dans leur air de papier peint je ne
sais quoi d'humble, de modeste, de religieux, l'agenouillement d'une
peinture, ple d'motion, aux pieds de Raphal. Il y avait une entente
pour ne pas voir toute la misre de ce dessin mesquin, tiraill entre la
nature et l'exemple, timide et appliqu, cherchant aux personnages de
basses enjolivures btes; car Garnotelle ne savait pas mme tirer de ses
modles la forte matrialit trapue, l'paisse grandeur de la
Bourgeoisie: il arrangeait les bourgeois qu'il peignait en portiers
songeurs, travaillait  les potiser, tchait de mettre une lueur de
rverie dans un ancien dput du juste-milieu et d'alanguir un ventru
avec de l'lgance. Il manirait le commun, et jetait ainsi sur la
grosse race positive, dont il tait le peintre presque mystique, le plus
divertissant des ridicules.

Mais les portraits les plus applaudis de Garnotelle taient ses
portraits de femmes: minutieuses et laborieuses copies de traits et de
plis de robes, images patientes de dames srieuses et roides, dans des
intrieurs maigres. Runis, ils auraient fait douter de la grce, de
l'animation, de l'esprit qu'a toute la personne de la Parisienne du XIXe
sicle. C'taient des mains tales gauchement sur les genoux avec les
doigts forcs comme des pincettes, des physionomies ayant un air de
calme dormant et de placidit fige, auquel s'ajoutait une sorte de
mortification morne, provenant des longues et nombreuses sances exiges
par le consciencieux portraitiste. Il semblait y avoir un travail
pnible, trs-mal clair, un travail de prison, dans ce douloureux
dessin, dans ces ostologies s'enlevant sur des fonds olive, dans ces
femmes dcolletes qu'on et dit poses par le peintre sous un jour de
souffrance. Vaguement, devant ces portraits, l'ide vous venait de
bourgeoises en pnitence dans les Limbes. Ce que Garnotelle leur mettait
pour pense et pour ombre sur le front avait l'air d'une proccupation
de mnage, d'un souci d'addition, ou plutt de ces rflexions de femme
qui marchande une chose trop chre. Malgr tout, c'taient les portraits
 la mode. Les femmes, en dpit de toute la coquetterie qu'elles ont
d'elles-mme et de cette immortalit de leur beaut, les femmes
s'taient laiss persuader que cette faon rigoureuse de les peindre
avait de la svrit et de la noblesse. Ce qu'elles perdaient avec
Garnotelle en jeunesse et en piquant, elles pensaient qu'il le leur
rendait en autorit de grce et en transfiguration srieuse. Et parmi
les plus lgantes, les plus riches et les plus jolies, les portraits de
ce peintre,  propos duquel elles avaient entendu nommer si souvent
Raphal, devenaient un objet de jalousie, d'envie, une exigence impose
 la bourse du mari.




XLV


Il y avait encore, pour le succs de Garnotelle, d'autres raisons.

Garnotelle n'tait plus l'espce de sauvage timide, marchant dans les
pas d'Anatole, attach et coll  lui, vivant de sa socit et  son
ombre. Il n'tait plus ce pauvre garon, ce rustre gn, mal appris,
honteux de lui-mme, qui demand, par hasard, dans un chteau pour une
dcoration, avait pass quinze jours sans se laisser arracher une
parole, avec des larmes d'embarras lui venant presque aux yeux, quand
l'attention des femmes s'occupait de lui, et qu'il avait peur comme un
petit paysan que veut embrasser une belle dame. L'cole de Rome a un
mrite qu'il faut reconnatre: si elle ne fait rien pour le talent des
gens, elle fait beaucoup pour leur ducation; si elle n'inspire pas le
peintre, elle forme et dgrossit l'homme. Par la vie en commun, l'espce
de frottement d'un club acadmique, le faonnement des natures abruptes
au contact des natures civilises, ce que les gens bien ns enseignent
et font gagner aux autres, ce que les lettrs donnent et communiquent
d'instruction aux illettrs, par son salon, ses rceptions, la villa
Mdici fabrique, dans des tempraments de peuple, des espces de gens du
monde que cinq ans lvent, en apparence de manires, en superficie de
savoir, en politesse acquise, au niveau du commun des martyrs et des
exigences de la socit actuelle. L avait commenc la mtamorphose de
Garnotelle, encourage par la bienveillance de deux ou trois salons
franais et trangers, o les gteries des femmes l'enhardissaient 
prendre peu  peu l'aplomb du monde. Sa tte lui servait et aidait  ses
succs: il plaisait par une beaut brune, un peu commune et marque,
mais de ce genre qu'aiment les femmes, une beaut vulgairement
souffrante, o de la pleur, presque de la maladie, un reste de vieux
malheurs de sang, devenu une espce de teint fatal, mettaient ce
caractre, qui l'avait fait surnommer par ses camarades l'ouvrier
malsain. Dans ce physique, le monde ne voulait voir que le tourment de
la pense, les stigmates du travail, l'maciement de la spiritualit. Et
pour les yeux des femmes, Garnotelle tait la figure rve, une potique
incarnation du pittoresque et romanesque personnage qui peint avec son
coeur et sa sant; il tait ce malheureux cleste:--l'_artiste_!

A Paris, par des liaisons noues  Rome dans une famille franaise, il
tait entr dans un monde de femmes du haut commerce et de la haute
banque, un monde orlaniste de femmes srieuses, intelligentes,
cultives, mles aux lettres,  l'art, tenant le haut bout de l'opinion
publique par leurs salons et leurs amis du journalisme. Il trouva l de
puissantes protectrices, suprieures  la banalit, ardentes et
remuantes dans l'amiti, mettant leur activit et leur dvouement
d'esprit au service des intimes habitus de leur maison, faisant d'eux,
de leur nom, de leur clbrit, de leur carrire, l'intrt,
l'occupation, l'orgueil de leur vie de femme et la petite gloire de leur
cercle. Il eut toutes les bonnes fortunes et tout le profit de ces
liaisons pures, de ces attachements, de ces adoptions qui finissent par
laisser tomber sur la tte d'un peintre le sentimentalisme mu d'une
bourgeoise claire, passionnent ses dmarches, ses prires, ses
intrigues, tout ce que peut une femme  l'poque du Salon pour le
lancement d'un succs.

En dehors de ce monde, Garnotelle allait encore dans quelques salons de
la haute aristocratie trangre, o il rencontrait de grands noms avec
lesquels il pouvait peser sur le ministre, des femmes au dsir
despotique, habitues  tout vouloir dans leur pays, et qui n'avaient
perdu qu'un peu de cette habitude en France. C'tait pour Garnotelle une
rcration et un dlassement, que ce monde aimant le plaisir, la
libert, les artistes. Il s'y sentait entour de la nave admiration des
trangers pour un talent de Paris: il tait le peintre, le Franais,
l'homme clbre que les femmes, les jeunes filles courtisaient avec la
vivacit de l'ingnuit ravissante des coquetteries russes. On le
choyait, on l'enguirlandait. Il tait le cornac des plaisirs, la fte
des soires, l'invit annonc et promis. Les socits se le disputaient,
se l'arrachaient, avec des jalousies fminines et des querelles
gracieuses qui chatouillaient et rjouissaient sa vanit jusqu'au fond.
Il tait l comme dans une dlicieuse atmosphre d'enchantement
amoureux. On ne le voyait dans ces salons que masqu par une jupe, la
tte  demi leve derrire un fauteuil de femme, ml aux robes,
toujours dans une intimit d'apart, dans une pose d'enfant gt,
discret, touffant de petits rires, des demi-paroles, des chuchotements,
ce qui bruit tout bas autour d'un secret, d'une confidence, avec de
petites mines, des silences, des contemplations, des yeux d'admiration,
tout un jeu d'adoration d'une paule, d'un bras, d'un pied, qui touchait
les femmes comme le platonisme et le soupir d'un amour qui leur aurait
fait la cour  toutes. Aux hommes aussi il trouvait moyen de plaire et
de paratre amusant avec un rien de cet esprit que tout peintre ramasse
dans la vie d'atelier. Et s'agissait-il de l'achat d'un de ses tableaux
par quelques gros banquier? Une conspiration de sympathies s'organisait
dans l'ombre, et il avait non-seulement la femme, mais les experts, les
familiers, le mdecin mme pour lui, travaillant  forcer la main au
Million.

Appuy sur ces relations et ces protections, persuad que tout ce qu'il
pouvait avoir  demander au gouvernement serait emport par des
exigences de jolies femmes, ou des transactions de femmes influentes,
Garnotelle qui, sous sa peau de mondain, avait gard de la finesse et de
la malice du paysan, estimait qu'il tait inutile, presque dangereux, de
passer pour un ami du gouvernement. Il ne se montrait pas aux soires
officielles, boudait les avances, jouant la rserve et la froideur d'un
homme appartenant  l'Institut et attach  ses doctrines.

Prs du matre des matres, il avait une humilit parfaite. Avec son nom
et sa position, il sollicitait de l'aider dans ses travaux; il s'offrait
 lui peindre des fonds, des _-plats_,  lui couvrir des ciels, des
terrains,  lui poncer des draperies pour se dvouer et apprendre,
disait-il. Il s'informait, comme d'une crmonie sacre, du jour o il y
avait exposition chez lui. Et devant le tableau, dont il semblait ne pas
oser s'approcher de trop prs, il restait  distance respectueuse,
plong dans une muette contemplation. Dans ce genre d'admiration
accable, crase, la seule  laquelle pt encore se prendre la vanit
du matre blas sur la pantomime enthousiaste, les spasmes, les
lvements d'yeux extatiques, les monosyllabes entrecoups, il avait
imagin une invention sublime, et qui avait attach  son avenir la
protection du grand homme. A une exposition intime, il avait gard
devant l'oeuvre un silence morne; puis, rentr chez lui, il avait
crit au matre une lettre o il laissait navement chapper son
dcouragement, se disait dsespr par cette perfection, cette grandeur,
cette puret, qui lui taient l'esprance de jamais rien faire, presque
la force de travailler encore; et faisant rpandre par ses amis le bruit
de son dcouragement, il avait attendu, clotr dans son atelier,
jusqu' ce qu'une lettre du matre relevt son courage avec des loges,
l'encouraget  vivre et  peindre.

De plus, Garnotelle tait un des habitus les plus assidus de cette
socit de l'_Oignon_, runissant et reliant les anciens prix de Rome
avec deux grands dners annuels et quelques petits dners subsidiaires,
dans cette espce de franc-maonnerie de la courte-chelle, o l'on se
passait les travaux, les commandes, les voix  l'Institut, entre la
poire et le fromage, entre les pices de vers en l'honneur des gloires
acadmiques et des satires contre les autres gloires.

Avec la presse, il tait froidement poli. Il ne gtait pas les critiques
de lettres ni d'esquisses, ne les recherchait pas et tenait  distance
ceux qu'il rencontrait dans les salons avec une poigne de main qui leur
tendait seulement le bout d'un doigt ou de deux. Cette attitude de
rserve lui avait valu le respect avec lequel la plupart des feuilletons
parlaient de son talent.

Ainsi adul, respect, protg, appuy, rent par l'argent de ses
portraits, rent par l'argent de son atelier, un atelier aristocratique
de jeunes et riches trangers payant cent francs par mois, et
s'engageant pour six mois; riche et parvenu  tous les bonheurs, combl
dans ses dsirs et ses ambitions, le Garnotelle du succs, le Garnotelle
des chemises brodes et des parfums  base de musc, n'ayant plus rien de
son pass que ses longs cheveux, qu'il gardait comme une aurole
d'artiste, Garnotelle se montrait parfois envelopp d'une vague
tristesse. Il paraissait avoir le noble et solennel fond de souffrance
d'un homme loign de l'objet de son culte. Il se plaignait  demi-mot
de n'tre plus l o taient ses regrets et son amour; et de temps en
temps, il laissait chapper, avec une voix attendrie et un regard
d'aspiration religieuse, une:--Chre Rome, o es-tu?--qui apitoyait
autour de lui un public d'imbciles sur cette pauvre me sombre d'exil.




XLVI


Le talent, l'ambition, l'nergie de Coriolis sortaient de ces
contradictions, de la contestation, fouetts et aiguillonns. La
bataille autour de ses tableaux, de son nom, de son Orient, ce
soulvement de colres soudaines et d'ennemis inconnus lui donnaient la
surexcitation de la lutte, le poussaient  la volont d'une grande
chose, d'une de ces oeuvres qui arrachent au public la pleine
reconnaissance d'un homme.

On ne le connaissait que par les cts de coloriste pittoresque. Il
voulait se rvler avec les puissantes qualits du peintre; montrer la
force et la science du dessinateur, amasses en lui par des tudes
patientes et acharnes de nature, qui mettaient  ses moindres croquis
l'accent et la signature de sa personnalit.

Abandonnant le tableau de chevalet, il attaquait le nu dans un cadre o
il pouvait faire mouvoir la grandeur du corps humain. Le dcor de sa
scne tait un _Bain turc_. Sur la pierre moite de l'tuve, sur le
granit suant, il plia une femme, sortant comme de l'arrosement d'un
nuage, de la mousse de savon blanc jete sur elle par une ngresse
presque nue, les reins sangls d'une _foutah_  couleurs vives. La
baigneuse, sur son sant, se prsentait de face. Elle tait
gracieusement ramasse et rondissante dans la ligne d'un disque: on
l'et dite assise dans le C d'un croissant de lune. Ses deux mains se
croisaient dans ses cheveux, au bout de ses bras relevs qui dessinaient
une anse et une couronne. Sa tte, penche, se baissait mollement, avec
un chatouillement d'ombre, sur sa gorge remonte. Son torse avait les
deux contours charmants et contraires de cette attitude penche: press
d'un ct, serr entre le sein et la hanche, il se tendait de l'autre,
droulait le dessin de son lgance; et jusqu'au bout des deux jambes de
la baigneuse, l'une un peu replie, l'autre longuement allonge,
l'opposition des lignes se continuait dans l'ondulation d'un
balancement. Derrire ce corps bauch, sorti de la toile avec du
pastel, Coriolis avait mass au fond des groupes de femmes qu'on
entrevoyait dans une bue de vapeur, dans une arienne perspective
d'tuve raye de traits de soleil qui faisaient des barres.

Au commencement de l'hiver, Coriolis avait fini ce tableau. Anatole, qui
n'tait pas complimenteur et qui n'avait gure de sympathie pour les
sujets orientaux, ne put retenir, devant la toile acheve:

--Trs-bien, ton corps de femme... c'est a!

Coriolis avait l'horreur de certains peintres pour le compliment qui
porte  faux, qui loue une qualit qu'ils n'ont pas, ou un coin d'une
oeuvre qu'ils sentent n'tre pas le bon de cette oeuvre. Un loge  ct
avait beau tre sincre et de bonne foi: il jetait Coriolis dans des
colres d'enfant.

--C'est a! dit-il en se retournant avec un geste violent.--Ah! tu
trouves que c'est a, toi?... a! mais c'est d'un commun!... ce n'est
pas plus le corps que je veux... Voil six semaines que je m'chine
dessus... Tu as bien fait de me dire que c'tait bien... Allons! je te
dis, c'est bte... bte comme une acadmie de parisienne... et
tortill... Tiens! Il trane sur les quais une Vnus de Goltzius... qui
a des perles aux oreilles, avec des colombes qui volent autour...
voil!... Je sentais bien que c'tait mauvais. Mais, attends!

Et Coriolis commena  effacer sa figure, Anatole essaya de l'arrter,
l'injuria, l'appela imbcile et chercheur de petite bte. Coriolis
continuait  dmolir sa baigneuse en disant:

--Aprs cela, c'est le diable, un torse qui vous donne la note... C'est
dgotant maintenant... Il n'y a plus un corps  Paris... Voyons! voil
six mois que nous n'avons pu avoir un modle propre... Une femme qui ait
pour un liard de race, de distinction, un ensemble pas trop canaille...
o a se trouve-t-il? sais-tu, toi? Oh! les modles? une espce finie...
Rachel a commenc  les perdre avec le Conservatoire... Il n'y a plus de
modles! a vous donne deux sances... et puis,  la troisime, vous
rencontrez votre tude, dans un petit coup, coiffe en chien, qui vous
dit: Bonjour!... Une femme lance, plus de pose! Et celles qu'on a
encore la chance d'attraper, sont-ce des modles? a ne tient pas la
pose... a n'a pas de tendons... a ne _crispe_ pas!... a ne _crispe_
pas!...




XLVII


L'hiver de Paris a des jours gris, d'un gris morne, infini, dsespr.
Le gris remplit le ciel, bas et plat, sans une lueur, sans une troue de
bleu. Une tristesse grise flotte dans l'air. Ce qu'il y a de jour est
comme le cadavre du jour. Une froide lumire, qu'on dirait filtre 
travers de vieux rideaux de tulle, met sa clart jaune et sale sur les
choses et les formes indcises. Les couleurs s'endorment comme dans
l'ombre du pass et le voile du fan. Dans l'atelier, un mlancolique
effacement te le rayon  la toile, promne entre les grands murs, une
sorte d'ennui glac, polaire, glisse du pltre qui perd ses lignes  la
palette qui perd ses tons, et finit par remplacer, dans la main du
peintre, les pinceaux par la pipe.

Ces jours-l, on voyait  Vermillon des attitudes paresseuses,
engourdies, inquites et souffrantes. Travaill par le malaise de ce
vilain temps, ayant comme le froid de la neige au fond de lui, il se
postait prs du pole, et passait des demi-heures, immobile, en
quilibre sur son derrire, et se chauffant ses deux pattes dans ses
deux mains. Toute son attention paraissait concentre sur le rouge du
pole. La demi-heure passe, il tournait sa tte sur son paule,
regardait de ct, avec mfiance, cette plaque de faux jour blanchissant
dans le cadre de la baie, se grattait le dessous d'une cuisse, poussait
un petit cri, regardait encore un peu le ciel, et ne le reconnaissant
pas, il paraissait y chercher une seconde le souvenir de quelque chose
de disparu. Puis il revenait  la chaleur du pole, et s'enfonait dans
une espce de nostalgie profonde et de mditation concentre, avec un
air confondu, cette espce de peur de voir le soleil mort, qu'ont
observe les naturalistes chez les singes en hiver.

Tout  ct, Anatole faisait comme le singe, se chauffait les pieds, en
se pelotonnant prs du pole, se regardait fumer, entre deux cigarettes
essayait de taquiner la plante du pied de Vermillon. Mais Vermillon,
grave et proccup, repoussait ses agaceries.

Pour Coriolis, aprs quelques essais de travail lche, quelque coups de
brosse, il prenait dans une crdence une poigne d'albums aux
couvertures barioles, gaufres, pointilles ou piques d'or, broches
d'un fil de soie, et jetant cela par terre, s'tendant dessus, couch
sur le ventre, dress sur les deux coudes, les deux mains dans les
cheveux, il regardait, en feuilletant, ces pages pareilles  des
palettes d'ivoire charges des couleurs de l'Orient, taches et
diapres, tincelantes de pourpre, d'outremer, de vert d'meraude. Et un
jour de pays ferique, un jour sans ombre et qui n'tait que lumire, se
levait pour lui de ces albums de dessins japonais. Son regard entrait
dans la profondeur de ces firmaments paille, baignant d'un fluide d'or
la silhouette des tres et des campagnes; il se perdait dans cet azur o
se noyaient les floraisons roses des arbres, dans cet mail bleu
sertissant les fleurs de neige des pchers et des amandiers, dans ces
grands couchers de soleil cramoisis et d'o partent les rayons d'une
roue de sang, dans la splendeur de ces astres corns par le vol des
grues voyageuses. L'hiver, le gris du jour, le pauvre ciel frissonnant
de Paris, il les fuyait et les oubliait au bord de ces mers limpides
comme le ciel, balanant des danses sur des radeaux de buveurs de th;
il les oubliait dans ces champs aux rochers de lapis, dans ce
verdoiement de plantes aux pieds mouills, prs de ces bambous, de ces
haies efflorescentes qui font un mur avec de grands bouquets. Devant
lui, se droulait ce pays des maisons rouges, aux murs de paravent, aux
chambres peintes,  l'art de nature si naf et si vif, aux intrieurs
miroitants, clabousss, amuss de tous les reflets que font les vernis
des bois, l'mail des porcelaines, les ors des laques, le fauve luisant
des bronzes tonkin. Et tout  coup, dans ce qu'il regardait, une page
fleurissante semblait un herbier du mois de mai, une poigne du
printemps, toute frache arrache, aquarelle dans le bourgeonnement et
la jeune tendresse de sa couleur. C'taient des zigzags de branches, ou
bien des gouttes de couleur pleurant en larmes sur le papier, ou des
pluies de caractres jouant et descendant comme des essaims d'insectes
dans l'arc-en-ciel du dessin nu.  et l, des rivages montraient des
plages blouissantes de blancheur et fourmillantes de crabes; une porte
jaune, un treillage de bambou, des palissades de clochettes bleues
laissaient deviner le jardin d'une maison de th; des caprices de
paysages jetaient des temples dans le ciel, au bout du piton d'un volcan
sacr; toutes les fantaisies de la terre, de la vgtation, de
l'architecture, de la roche dchiraient l'horizon de leur pittoresque.
Du fond des bonzeries partaient et s'vasaient des rayons, des clairs,
des gloires jaunes palpitantes de vols d'abeilles. Et des divinits
apparaissaient, la tte nimbe de la branche d'un saule, et le corps
vanoui dans la tombe des rameaux.

Coriolis feuilletait toujours: et devant lui passaient des femmes, les
unes dvidant de la soie cerise, les autres peignant des ventails; des
femmes buvant  petites gorges dans des tasses de laque rouge; des
femmes interrogeant des baquets magiques; des femmes glissant en barques
sur des fleuves, nonchalamment penches sur la posie et la fugitivit
de l'eau. Elles avaient des robes blouissantes et douces, dont les
couleurs semblaient mourir en bas, des robes glauques  cailles, o
flottait comme l'ombre d'un monstre noy, des robes brodes de pivoines
et de griffons, des robes de plumes, de soie, de fleurs et d'oiseaux,
des robes tranges, qui s'ouvraient et s'talaient au dos, en ailes de
papillon, tournoyaient en remous de vague autour des pieds, plaquaient
au corps, ou bien s'en envolaient en l'habillant de la chimrique
fantaisie d'un dessin hraldique. Des antennes d'caille piques dans
les cheveux, ces femmes montraient leur visage ple aux paupires
fardes, leurs yeux relevs au coin comme un sourire; et accoudes sur
des balcons, le menton sur le revers de la main, muettes, rveuses, de
la rverie sournoise d'un Debureau dans une pantomime, elles semblaient
ronger leur vie, en mordillant un bout de leur vtement.

Et d'autres albums faisaient voir  Coriolis une volire pleine de
bouquets, des oiseaux d'or becquetant des fruits de carmin,--quand
tombait, dans ces visions du Japon, la lumire de la ralit, le soleil
des hivers de Paris, la lampe qu'on apportait dans l'atelier.




XLVIII


--La Bastille! l'Odon! Montmartre! Saint-Laurent! les
correspondances!... Personne n'a de correspondance?

--Tiens! tu fais trs-bien la charge,--dit Anatole, tonn d'entendre
faire une imitation au grave Coriolis.

--... Et l'omnibus repart... Une suite de malechances ce soir-l... Un
mauvais dner chez Garnotelle... de la pluie, pas de voitures, et
l'omnibus!... C'est peut-tre l'habitude qui me manque... mais je trouve
a mortel, l'omnibus... cette mcanique qui fait semblant d'aller et qui
s'arrte toujours! On voit les gens sur le trottoir qui vont plus vite
que la voiture... Et puis rien que l'odeur!... a sent toujours le chat
mouill, un omnibus!... Enfin, je m'embtais... J'avais fini d'peler
les annonces qu'on a sur la tte, la bougie de l'toile, la benzine
Collas... Je regardais stupidement des maisons, des rues, de grandes
machines d'ombre, des choses claires, des becs de gaz, des vitrines,
un petit soulier rose de femme dans une montre, sur une tagre de
glace, des btises, rien du tout, ce qui passait... J'en tais arriv 
suivre mcaniquement, sur les volets des boutiques fermes, l'ombre des
gens de l'omnibus qui recommence ternellement... une srie de
silhouettes... Pas un bonhomme curieux... tous, des ttes de gens qui
vont en omnibus... Des femmes... des femmes sans sexe, des femmes 
paquet... Zing! le cadran du conducteur, un voyageur! Il n'y avait plus
qu'une place au fond... Zing! une voyageuse... complet! J'avais en face
de moi un monsieur avec des lunettes qui s'obstinait  vouloir lire un
journal... Il y avait toujours des reflets dans ses lunettes... a me
fit tourner les yeux sur la femme qui venait de monter... Elle regardait
les chevaux par-dessous la lanterne, le front presque contre la glace de
la voiture... une pose de petite fille... l'air d'une femme un peu gne
dans un endroit rempli d'hommes... Voil tout... Je regardai autre
chose... As-tu remarqu, toi, comme les femmes paraissent
mystrieusement jolies en voiture, le soir?... De l'ombre, du fantme,
du domino, je ne sais pas quoi, elles ont de tout cela... un air voil,
un empaquetage voluptueux, des choses d'elles qu'on devine et qu'on ne
voit pas, un teint vague, un sourire de nuit, avec ces lumires qui leur
battent sur les traits, tous ces demi-reflets qui leur flottent sous le
chapeau, ces grandes touches de noir qu'elles ont dans les yeux, leur
jupe mme remuante d'ombres...--La Madeleine! le boulevard! la Bastille!
Pas de correspondance!...--Tiens! elle tait comme a... tourne,
regardant, un peu baisse... La lueur de la lanterne lui donnait sur le
front... c'tait comme un brillant d'ivoire... et mettait une vraie
poussire de lumire  la racine de ses cheveux, des cheveux floches
comme dans du soleil... trois touches de clart sur la ligne du nez, sur
un bout de la pommette, sur la pointe du menton, et tout le reste, de
l'ombre... Tu vois cela?... Trs-charmante cette femme... et c'est
drle, pas Parisienne... Des manches courtes, pas de gants, pas de
manchettes, la peau des bras... une toilette, on n'y voyait rien dans sa
toilette... et je m'y connais... une tenue de grisette et de bourgeoise,
avec quelque chose dans toute la personne de droutant, qui n'tait pas
de l'une et qui n'tait pas de l'autre...--Auteuil! Bercy! Charenton! le
Trne! Palais-Royal! Vaugirard! n 17! n 18! n 19!...--Ici, une
clipse... elle a tourn le dos  la lanterne... sa figure en face de
moi est une ombre toute noire, un vrai morceau d'obscurit... plus rien,
qu'un coup de lumire sur un coin de sa tempe et sur un bout de son
oreille o pend un petit bouton de diamant qui jette un feu de diable...
L'omnibus va toujours son train... Le Carrousel, le quai, la Seine, un
pont o il y a sur le parapet des pltres de savoyard... puis des rues
noires o l'on aperoit des blanchisseuses qui repassent  la
chandelle... Je ne la vois plus que par clairs... toujours sa pose...
son oreille et le petit diamant... Et puis tout  coup, au bout de cette
vilaine rue du Vieux-Colombier, elle a fait signe au conducteur... Mon
cher, elle a pass devant moi avec une marche, des gestes de statue,
paroles d'honneur... Et ce n'est pas facile d'avoir du style, une femme,
en omnibus... Je ne l'ai un peu vue qu' ce moment-l... elle m'a paru
avoir un type, un type... Elle est entre dans un sale magasin o il y a
en montre des lorgnettes en ivoire et du plaqu.

--Des lorgnettes? Au 27 ou au 29 alors?

--Ah! le numro, je n'en sais rien.

--Un magasin de vieux neuf, enfin!... Brune et des yeux bleus bizarres,
ta femme, n'est-ce pas?...

--Je crois...

--Oh! elle est bonne! C'est la Salomon...

--Salomon? Mais il y avait une vieille femme, il me semble, je me
souviens, dans le temps, qui nous apportait de la parfumerie...

--a, c'est la mre... qui a fait des enfants, des bottes... tous qui
posent... la mre au magasin,  la brocante... Elle, c'est la fille,
c'est sa dernire... une dix-huitaine d'annes... Ton affaire, au
fait... Serin que je suis! je n'y avais pas pens... Manette... Manette
Salomon...

--Si tu lui crivais de ma part, de venir, hein? de venir lundi,
tiens... Je verrai si elle me va...

--Parfaitement... Ah! plus de papier... Voil la lettre de mort de
Paillardin... Je prends la page blanche... Oui c'est au 27 ou au 29...
La mre lui remettra... Je crois qu'elle ne demeure plus avec elle...




XLIX


Le lundi, Manette Salomon ne vint pas, Coriolis l'attendit le lendemain
et les autres jours de la semaine: elle ne parut pas, n'crivit pas, ne
fit rien dire. Coriolis se dcida  chercher un autre modle.

Il passa en revue les corps connus. Il fit poser tout ce qui se
prsentait  son atelier, les poseuses d'occasion et de misre, jusqu'
une pauvre femme qui monta sur la table en costume d've, avec son
chapeau, son voile et un oiseau de paradis sur la tte. Aucun de ces
galbes de femme n'avait le caractre de lignes qu'il cherchait; et,
dcourag, s'en remettant au temps,  quelque heureuse rencontre pour
trouver l'inspiration de nature qu'il voulait, il lcha sa figure
principale et se mit  retravailler le reste de son tableau.

Un soir qu'Anatole et lui battaient les boulevards, avec une soire vide
devant eux, Anatole tomba en arrt devant l'affiche d'un grand bal  la
salle Barthlemy.

--Tiens!--dit-il,--c'est le Carnaval des juifs... si nous y allions?

Ils entrrent rue du Chteau-d'Eau dans la salle o la fte de la
_Pourime_,--le vieil anniversaire de la chute d'Aman et de la dlivrance
des Juifs par Esther,--tait clbre par un bal public.

Quelques pauvres costumes, les oripeaux du dcrochez-moi a, de
vieilles vestes de dbardeur couleur de raisin de Corinthe us,
sautaient au milieu des paletots et des redingotes. La famille et
l'honntet apparaissaient  et l par places, sur les cts de la
danse, dans des coins o s'levaient comme un mchonnement de mauvais
allemand, un patois demi-franais sonnant de consonnes tudesques, dans
les files de vieilles femmes branlant de la tte  la mesure de la
musique, les mains poses  plat sur les genoux avec la rigidit de
statues d'gypte, dans des groupes d'enfants parsems sur le gradin de
la banquette, souriant et dansant des yeux, en remuant  demi les bras.
C'tait un bal qui ressemblait, au premier aspect,  tous les autres
bals parisiens, o le cancan fait le plaisir. Cependant, au bout de deux
ou trois tours, Coriolis commena  y dmler un caractre. Cette foule,
pareille de surface et d'ensemble  toutes les foules, ces hommes, ces
femmes sans particularit frappante, habills des costumes, des airs de
Paris, et tout Parisiens d'apparence, laissrent voir bientt  son oeil
de peintre et d'ethnographe le type effac, mais encore visible, les
traits d'origine, la fatalit de signes o survit la race. Il remarqua
des visages brouills, sur lesquels se mlait la coupe fire de profil
des peuples de dsert  des humilits louches de commerces douteux de
grande ville, des teints plombs tout  la fois par un ancien soleil et
par une rverbration de vieil argent, des jeunes gens aux cheveux
laineux,  la tte de blier, des figures  cheveux papillots,  gros
diamant faux sur la chemise, talant ce luxe de velours gras qu'aiment
les marchands de choses suspectes, les petits yeux allums de la fivre
du lucre, et des sourires d'Arabes dans des barbes de crin. Il reconnut,
sous les capuchons et les palatines, ces femmes qu'il avait vues au
plein air du Temple et dans les boutiques de la rue Dupetit-Thouars.
C'taient des blondes d'Alsace,  la blondeur dore du bl mr, des
chevelures noires et crpes, des nez busqus, des ovales fuyant dans
des pleurs ambres de joue et de cou o se dtachait la coquille rose
de l'oreille, des coins de lvres ombres de poil follet, des bouches
pousses en avant comme par un souffle: des paules dcolletes avaient
une ombre de duvet dans le creux du dos. A toutes, il voyait ces yeux
tout rapprochs du nez et tout cerns de bistre, ces yeux allums comme
de femmes poudres, ces yeux vifs de bte aux cils sans douceur,
laissant  nu le noir d'un regard tonn, parfois vague.

--Tiens! la Manette...--fit tout  coup Anatole, et il montra  Coriolis
une femme qui regardait de la galerie d'en haut danser dans la salle.
Coriolis aperut un bras envelopp dans un chle dnou, un coude appuy
sur la balustrade, une main soutenant une tte, un bout de profil, un
ruban feu nouant des cheveux pris dans une rsille  perles d'acier.
Immobile, Manette laissait le bal venir  ses yeux, avec un air de
contentement paresseux et de distraction indiffrente.

--Eh bien!--dit Coriolis  Anatole--monte lui demander pourquoi elle
n'est pas venue.

Anatole redescendit de la galerie au bout de quelques instants.

--Mon cher, elle est furieuse... Il parat que notre lettre n'tait pas
signe... Elle m'a dit qu'il n'y a qu'aux chiens qu'on crit sans mettre
son nom... Et puis, elle s'est encore vexe que nous ne lui ayons pas
fait l'honneur d'une feuille de papier  lettre toute neuve... Je lui ai
tout dit pour la radoucir... Enfin, si tu y tiens, montons l-haut... Tu
n'as qu' lui faire des excuses... Mets a sur moi, dis que c'est moi,
appelle-moi pignouf... tout ce que tu voudras!... Au fond, je crois
qu'elle a envie de venir... Il n'y a que sa dignit... tu comprends? La
dignit de mademoiselle!... A la fin, elle m'a demand si c'tait bien
de toi que les journaux avaient parl...--Et comme ils montaient le
petit escalier qui allait  la galerie:--Ah! tu vas en voir, par
exemple, deux sibylles avec elle... de vrais enfants de Mose et de
Polichinelle!

Manette tait assise  une table o posaient trois verres de bire 
moiti vids,  ct de deux vieilles femmes. L'une, les yeux troubles
et louches, le visage rempli et gn par un nez norme et crochu, avait
l'air d'une terrible caricature encadre dans la ruche noire d'un
immense bonnet nou sous son menton de galoche; un fichu de soie, aux
ramages de madras, d'un jaune d'oeillet d'Inde, croisait sur son cou
dcharn. Les yeux, la bouche, les narines remplis du noir qu'ont les
ttes dessches, la figure charbonne comme par le poilu horrible d'une
singesse, l'autre portait, rejet en arrire sur des cheveux de
ngresse, un chapeau blanc de marchande  la toilette, orn d'une rose
blanche; et des effils de poils de chvre pendaient des paulettes de
sa robe.

Anatole fit la prsentation, et s'attabla avec son ami  la table des
trois femmes qui se serrrent pour leur faire place. Coriolis parla 
Manette, s'excusa. Manette le laissa parler sans l'interrompre, sans
paratre l'entendre; puis quand il eut fini, tournant vers lui un de ces
regards grande dame qu'ont tous les yeux de femme quand ils le
veulent, elle le toisa du bout des bottes jusqu' la racine des cheveux,
dtourna la tte, et, aprs un silence, elle se dcida  lui dire
qu'elle voulait bien, et qu'elle viendrait prendre la pose le lundi
suivant. Et presque aussitt, tirant de sa ceinture sa petite montre
pendue  la chane d'or qui battait sur sa robe de soie noire, elle se
leva, salua Coriolis, et disparut suivie de ses deux monstres gardiens.




L


Le lundi, Manette fut exacte. Aprs quelques mots, elle commena  se
dshabiller lentement, rangeant avec ordre sur le divan les vtements
qu'elle quittait. Puis elle monta sur la table  modle avec sa chemise
remonte contre sa poitrine, et dont elle tenait entre ses dents le
festonnage d'en haut, dans le mouvement ramass, pudique, d'une femme
honnte qui change de linge.

Car, malgr leur mtier et leur habitude, ces femmes ont de ces hontes.
La crature bientt publique qui va se livrer toute aux regards des
hommes, a les rougeurs de l'instinct, tant que son talon ne mord pas le
pidestal de bois qui fait de la femme, ds qu'elle s'y dresse, une
statue de nature, immobile et froide, dont le sexe n'est plus rien
qu'une forme. Jusque-l, jusqu' ce moment o la chemise tombe fait
lever de la nudit absolue de la femme la puret rigide d'un marbre, il
reste toujours un peu de pudicit dans le modle. Le dshabill, le
glissement de ses vtements sur elle, l'ide des morceaux de sa peau
devenant nus un  un, la curiosit de ces yeux d'hommes qui l'attendent,
l'atelier o n'est pas encore descendue la svrit de l'tude, tout
donne  la poseuse une vague et involontaire timidit fminine qui la
fait se voiler dans ses gestes et s'envelopper dans ses poses. Puis, la
sance finie, la femme revient encore, et se retrouve  mesure qu'elle
se rhabille. On dirait qu'elle remet sa pudeur en remettant sa chemise.
Et celle-l qui donnait  tous, il n'y a qu'un instant, toute la vue de
sa jambe, se retournera pour qu'on ne la voie pas attacher sa
jarretire.

C'est dans la pose seulement que la femme n'est plus femme, et que pour
elle les hommes ne sont plus des hommes. La reprsentation de sa
personne la laisse sans gne et sans honte. Elle se voit regarde par
des yeux d'artistes; elle se voit nue devant le crayon, la palette,
l'bauchoir, nue pour l'art de cette nudit presque sacre qui fait
taire les sens. Ce qui erre sur elle et sur les plus intimes secrets de
sa chair, c'est la contemplation sereine et dsintresse, c'est
l'attention passionne et absorbe du peintre, du dessinateur, du
sculpteur, devant ce morceau du Vrai qu'est son corps: elle se sent tre
pour eux ce qu'ils cherchent et ce qu'ils travaillent en elle, la vie de
la ligne qui fait rver le dessin.

De l aussi, chez les modles, ces rpugnances, cette dfense contre la
curiosit des amis, des connaissances venant visiter un peintre, ces
peurs, ces alarmes devant tous les gens qui ne sont pas du mtier, ce
trouble sous ces regards embarrassants d'intrus qui regardent pour
regarder, et qui font que tout  coup, au milieu d'une sance, un corps
de femme s'aperoit qu'il est nu et se trouve tout dshabill.--Un jour,
dans l'atelier de M. Ingres, une femme posait devant trente lves,
trente paires d'yeux; tout  coup, on la vit se prcipiter de la table 
modle, effare, frissonnante, honteuse de toute la peau, et courant 
ses vtements se couvrir bien vite tant bien que mal du premier qu'elle
trouva: qu'avait-elle vu? Un couvreur qui la regardait d'un toit voisin,
par la baie au-dessus de sa tte.

Cette honte de femme dura une seconde chez Manette. Soudain, elle laissa
tomber de ses dents desserres la fine toile qui glissa le long de son
corps, fila de ses reins, s'affaissa d'un seul coup au bas d'elle, tomba
sur ses pieds comme une cume. Elle repoussa cela d'un petit coup de
pied, le chassa par derrire ainsi qu'une queue de robe; puis, aprs
avoir abaiss sur elle-mme un regard d'un moment, un regard o il y
avait de l'amour, de la caresse, de la victoire, nouant ses deux bras
au-dessus de sa tte, portant son corps sur une hanche, elle apparut 
Coriolis dans la pose de ce marbre du Louvre qu'on appelle le _Gnie du
repos ternel_.

La Nature est une grande artiste ingale. Il y a des milliers, des
millions de corps qu'elle semble  peine dgrossir, qu'elle jette  la
vie  demi faonns, et qui paraissent porter la marque de la vulgarit,
de la hte, de la ngligence d'une cration productive et d'une
fabrication banale. De la pte humaine, on dirait qu'elle tire, comme un
ouvrier cras de travail, des peuples de laideur, des multitudes de
vivants bauchs, manqus, des espces d'images  la grosse de l'homme
et de la femme. Puis de temps en temps, au milieu de toute cette
pacotille d'humanit, elle choisit un tre au hasard, comme pour
empcher de mourir l'exemple du Beau. Elle prend un corps qu'elle polit
et finit avec amour, avec orgueil. Et c'est alors un vritable et divin
tre d'art qui sort des mains artistes de la Nature.

Le corps de Manette tait un de ces corps-l: dans l'atelier, sa nudit
avait mis tout  coup le rayonnement d'un chef-d'oeuvre.

Sa main droite, pose sur sa tte  demi tourne et un peu penche,
retombait en grappe sur ses cheveux; sa main gauche, replie sur son
bras droit, un peu au-dessus du poignet, laissait glisser contre lui
trois de ses doigts flchis. Une de ses jambes, croise par devant, ne
posait que sur le bout d'un pied  demi lev, le talon en l'air; l'autre
jambe, droite et le pied  plat, portait l'quilibre de toute
l'attitude. Ainsi dresse et appuye sur elle-mme, elle montrait ces
belles lignes tires et remontantes de la femme qui se couronne de ses
bras. Et l'on et cru voir de la lumire la caresser de la tte aux
pieds: l'invisible vibration de la vie des contours semblait faire
frmir tout le dessin de la femme, rpandre, tout autour d'elle, un peu
du bord et du jour de son corps.

Coriolis n'avait pas encore vu des formes si jeunes et si pleines, une
pareille lgance lance et serpentine, une si fine dlicatesse de race
gardant aux attaches de la femme,  ses poignets,  ses chevilles, la
fragilit et la minceur des attaches de l'enfant. Un moment, il s'oublia
 s'blouir de cette femme, de cette chair, une chair de brune, mate et
absorbant la clart, blanche de cette chaude blancheur du Midi qui
efface les blancheurs nacres de l'Occident, une de ces chairs de
soleil, dont la lumire meurt dans des demi-teintes de rose th et des
ombres d'ambre.

Ses yeux se perdaient sur cette coloration si riche et si fine, ces
passages de ton si doux, si varis, si nuancs, que tant de peintres
expriment et croient idaliser avec un rose banal et plat; ils
embrassaient ces fugitives transparences, ces tendresses et ces tideurs
de couleurs qui ne sont plus qu' peine des couleurs, ces imperceptibles
apparences d'un bleu, d'un vert presque insensible, ombrant d'une
adorable pleur les diaphanits laiteuses de la chair, tout ce
dlicieux je ne sais quoi de l'piderme de la femme, qu'on dirait fait
avec le dessous de l'aile des colombes, l'intrieur des roses blanches,
la glauque transparence de l'eau baignant un corps. Lentement, l'artiste
tudiait ces bras ronds, aux coudes rougissants, qui, levs,
blanchissaient sur ces cheveux bruns, ces bras au bas desquels la
lumire, entrant dans l'ombre de l'aisselle, montrait des fils d'or
frisant dans du jour; puis, le plan ferme de la poitrine blanche et
azure de veinules; puis cette gorge plus rose que la gorge des
blondes, et o le bout du sein tait de la nuance naissante de
l'hortensia.

Il suivait l'indication presque tremble des ctes, la ligne  peine
close d'un torse de jeune fille, encore contenu et comprim dans sa
grce,  demi mr, serr dans sa jeunesse comme dans l'enveloppe d'un
bouton. Une taille  demi panouie, libre, roulante, heureuse, comme la
taille des femmes qui n'ont jamais port de corset, lui montrait cette
jolie indication molle et sans coupure, la ceinture naturelle marque
d'un sinus d'amour dans le bronze et le marbre des statues antiques. De
cette taille, son regard allait au douillet modelage, aux inflexions,
aux mplats,  la rondeur enveloppe,  la douce et voluptueuse
ondulation d'un ventre de vierge, d'un ventre innocent, presque
enfantin, sculpt dans sa mollesse et dlicatement dessin dans le
_flou_ de sa chair: une petite lumire,  demi coule au bord du
nombril, semblait une goutte de rose glissant dans l'ombre et le coeur
d'une fleur. Il allait  ce bas du ventre, o il y avait de la convexit
d'une coquille et du rentrant d'une vague,  l'arc des hanches,  ces
cuisses charnues, caresses, sur le doux grain de leur peau, de
blancheurs tranquilles et de lueurs dormantes,  ces genoux moelleux,
dlicats et noys, cachant si coquettement sous leurs demi-fossettes
l'agrafe des muscles et le noeud des os,  ces jambes polies et
lustres, qui semblaient garder chez Manette, comme chez certaines
femmes, le luisant d'un bas de soie,  ce fuseau de la cheville,  ces
malloles de petite fille, o s'attachait un tout petit pied, maigre et
long, l'orteil en avant, les doigts un peu ross au bout...

Sous cette attention qui semblait ne pas travailler, Manette  la fin
prouva une sorte d'embarras. Laissant retomber ses bras et dcroisant
ses jambes, elle parut demander  Coriolis de lui indiquer la pose.

--Nom d'un petit bonhomme!--s'cria Anatole dans un lan d'admiration,
et mettant sur ses genoux un carton, il commena  tailler un fusain.

--Tu vas faire une tude, _toi?_--lui dit Coriolis avec un toi assez
durement accentu.

--Un peu... Je ne t'ai pas dit... un fabricant de papier  cigarettes...
Il m'a demand une Renomme grandeur nature... Quatre cents balles! s'il
vous plat.

Coriolis, sans rpondre, alla  Manette, la mit dans la pose de sa
baigneuse, revint  sa place et se mit  travailler. De temps en temps,
il s'arrtait, tirait et froissait sa moustache, regardait de ct
Anatole, auquel il finit par dire:

--Tu es assommant avec ton tic!... Tu ne sais pas comme c'est nerveux...

Anatole avait pris la bizarre habitude, toutes les fois qu'il peignait
ou dessinait, de se mordiller perptuellement un bout de la langue qu'il
avanait  un coin de la bouche, comme la langue d'un chien de chasse.

--Je vais te tourner le dos, voil tout...

--Non, tiens, laisse-moi... va-t'en, veux-tu? Aujourd'hui... je ne sais
ce que j'ai... j'ai besoin d'tre seul pour faire quelque chose...

Le lendemain et pendant tout le mois, Anatole alla se promener pendant
la sance de Manette: il avait pris son parti de faire sa Renomme de
chic.




LI


--Qu'est-ce que tu as fait hier?--disait un matin  la fin du djeuner
Coriolis  Anatole.

--Hier, j'ai t au Pre-Lachaise.

--Et aujourd'hui?

--Ma foi, je pourrais bien y retourner... je trouve a trs-amusant
comme promenade...

--a ne te fait pas penser  la mort?

--Oh!  celle des autres... pas  la mienne...--fit Anatole avec un mot
dans lequel il tait tout entier.

Il y eut un silence. Les ides de Coriolis semblrent se perdre dans la
fume de sa pipe; puis il lui chappa, comme s'il pensait tout haut:

--Un drle d'tre! En voil pas mal que je vois... Je n'en ai pas encore
vu une comme a...

Et se tournant vers Anatole:

--Figure-toi une femme qui travaille avec vous jusqu' ce qu'elle soit
tombe dans votre pose... Et une fois qu'elle y est, c'est superbe!...
on bcherait deux heures, qu'elle ne bougerait pas... C'est qu'elle a
l'air de porter un intrt  ce que vous faites... Oh! mon cher, c'est
tonnant... Tu sais, a se voit quand a ne va pas... Il y a des
riens... un mouvement de lvres, un geste... On est nerveux... il vous
passe des inquitudes dans le corps... Enfin, a se voit... Eh bien!
cette mtine-l, quand elle voyait que a ne marchait pas, elle avait
l'air aussi ennuy que ma peinture... Et puis quand j'ai commenc 
m'chauffer, quand a s'est mis  venir, voil qu'elle a eu un air
content! Il me semblait qu'elle s'panouissait... Tiens! je vais te dire
quelque chose de stupide: on aurait dit que sa peau tait heureuse!...
Vrai! je voyais le reflet de ma toile sur son corps, et il me semblait
qu'elle tait chatouille l o je donnais un coup de pinceau... Une
btise, je te dis... quelque chose de bizarre comme le magntisme, le
courant de caresse d'un portrait  une figure... Et puis,  chaque
repos, si tu avais vu sa comdie!... Tiens, comme a... son jupon  demi
pass, la chemise serre  deux mains sur sa poitrine, en tas, comme un
mouchoir de poche... elle venait regarder avec une petite moue, en se
penchant... Elle ne disait rien... elle se regardait... une femme qui se
voit dans une glace, absolument... Et quand c'tait fini, elle s'en
allait avec un mouvement d'paules content... Elle venait toujours les
pieds dans ses petits souliers, sans mettre les quartiers... C'est
trs-gentil les femmes qui boitent, qui clochent, comme a... Une drle
de femme tout de mme!... Quand je la fais djeuner, elle me parle tout
le temps des tableaux o elle est, de ce qu'elle a pos... Oh! d'abord,
elle n'aurait donn qu'une sance, il y aurait eu dix autres femmes
aprs elle, a ne fait rien, c'est elle, et pas les autres... L-dessus,
il ne faut pas la contrarier: elle vous grifferait! Elle est d'une
jalousie sur ces questions-l... et reinteuse! Je t'assure que c'est
amusant de l'entendre abmer ses petites camarades... Elle en fait des
portraits! Jusqu' des noms de muscles qu'elle a retenus pour les
chigner!... c'est trs-malin a... Oh! une vraie vanit... C'en est
comique... D'abord, c'est toujours elle qui a trouv le mouvement...
Elle est persuade que c'est son corps qui fait les tableaux... Il y a
des femmes qui se voient une immortalit n'importe o, dans le ciel,
dans le paradis, dans des enfants, dans le souvenir de quelqu'un...
elle, c'est sur la toile! pas d'autre ide que a... L'autre jour,
sais-tu ce qu'elle m'a fait? Il me fallait un dessin de draperie... Je
l'arrange sur elle... je la vois qui fait une tte... une tte!
Figure-toi une reine qu'on insulte!... Moi, je ne comprenais pas
d'abord... Et puis c'est devenu si visible! Elle avait si bien l'air de
me dire: Pour qui me prenez-vous? Est-ce que je suis un mannequin, moi?
Vous n'avez droit qu' ma nudit pour vos cinq francs... Et avec cela
elle posait si mal, et une figure si maussade... j'ai t oblig d'y
renoncer... Il faudra que j'en prenne une autre pour les draperies...
Depuis, elle m'a dit qu'elle ne posait jamais pour a, qu'elle n'avait
pas os me le dire... Et si tu savais de quel ton elle m'a dit: _pour
a_!... Elle trouvait que je lui avais manqu, positivement... J'tais
pour elle un homme qui ferait un porte-manteau de la Vnus de Milo!




LII


Ce jour-l, Coriolis avait dit  Anatole de ne pas l'attendre. Il devait
dner dehors et ne rentrer que fort tard, s'il rentrait.

Anatole, se trouvant seul, alla passer sa soire au caf de Fleurus.

Le caf de Fleurus, dans la rue de ce nom, au coin du jardin du
Luxembourg, tait alors une espce de cercle artistique fond par
Franais, Achard, Nazon, Schulzenberger, Lambert, et quelques autres
paysagistes, auxquels s'taient joints des peintres de genre et
d'histoire, Toulmouche, Hamon, Grme. Dans la salle, dcore de
peintures par les habitus et orne d'une figure de la grande Victoire
entoure de l'allgorie de ses amours, un dner des vendredis s'tait
organis sous le nom de _Dner des grands hommes_. Le dner, restreint
d'abord  un petit nombre de peintres, puis ouvert  des mdecins,  des
internes d'hpitaux, avait bientt t gay par la surprise d'une
loterie, tire  chaque dessert, et imposant au gagnant l'obligation de
fournir un lot pour le dner suivant. De l, une succession de lots
d'artistes, d'objets d'art, de meubles ridicules, de dessins et de pots
de chambre  oeil, de bronzes et de clysopompes, de tableaux et de
bonnets grecs, une tombola de souvenirs et mystifications qui faisaient
clater chaque fois de gros rires. Peu  peu la table s'agrandissait:
elle arrivait  compter une cinquantaine de convives, lors du retour de
la colonie pompienne, aprs la fermeture de la _Bote  th_, cet essai
de phalanstre d'art, sur les terrains de la rue Notre-Dame-des-Champs,
licenci, dispers par le mariage, l'envole des uns et des autres. Ce
dner, l'habitude de chaque soir, avait fait du caf une sorte de club
gai, spirituel, o la cordialit se respirait dans une runion de
camarades et de gens de talent. Anatole y venait souvent; Coriolis y
apparaissait quelquefois.

--Imaginez-vous--disait un des habitus--imaginez-vous!... il m'est
tomb une fois un bourgeois qui m'a dit: Monsieur, je voudrais tre
peint sous l'inspiration du Dieu...--Comment, sous l'inspiration du
Dieu?--Oui... aprs avoir entendu Rubini... J'aime beaucoup la
musique... Pourriez-vous rendre cela?... Vous croyez que c'est tout?
Quand je l'ai eu peint, sous l'inspiration du Dieu, il m'a amen son
tailleur... Oui, il m'a amen Staub, pour vrifier sur son portrait la
piqre de son gilet!... Non, on ne saura jamais combien ils sont btes
les bourgeois!

Aprs cette histoire, ce fut une autre. Chacun jetait son anecdote, son
mot, son trait; et chaque nouveau rcit tait salu par des hourras, des
rises, des grognements, des rires enrags, une sauvagerie de joie qui
avait l'air de vouloir manger de la Bourgeoisie. On et cru entendre
toutes les haines instinctives de l'art, tous les mpris, toutes les
rancunes, toutes les rvoltes de sang et de race du peuple des ateliers,
toutes ses antipathies foncires et nationales se lever dans un _tolle_
furieux contre ce monstre comique, le bourgeois, tomb dans cette Fosse
aux artistes qui se dchiraient ses ridicules!--Et toujours revenait le
refrain:--Non, non, ils sont trop btes, les bourgeois!

--Tiens!--fit Anatole en voyant entrer Coriolis qui laissait voir un air
mal dissimul de mauvaise humeur.

--C'est toi?--lui dit-il.--Qu'est-ce que tu prends?

--Rien...

Et Coriolis resta muet, battant, avec les ongles, une mesure de colre
sur le marbre de la table,  ct d'Anatole.

--Qu'est-ce que tu as?--lui demanda Anatole au bout de quelques
instants.

--Ce que j'ai?... J'tais avec une femme  la porte Saint-Martin... Elle
m'a quitt  dix heures... pour tre rentre  dix heures et demie...
parce qu'elle tient  la considration de son portier! Comprends-tu?
Voil!

--Elle est drle!... Qui a donc?--fit Anatole.

Coriolis ne rpondit pas, et se lanant dans une discussion engage  la
table  ct, il tonna le caf par une dfense passionne de la
_momie_, des clats de voix terribles, une argumentation agressive et
violente, un accent de contradiction vibrant, agaant, blessant. Il
abma le _bitume_ comme un ennemi personnel, comme quelqu'un sur lequel
il aurait voulu se venger; et il laissa son dfenseur, l'inoffensif et
placide Buchelet, tourdi, aplati, ne sachant ce qui avait pris 
Coriolis, d'o venait cette subite animosit, cassante et fivreuse,
monte tout  coup dans la parole de son contradicteur.




LIII


Quelques semaines aprs cette scne, Coriolis et Anatole, revenant de
chez le marchand de couleurs Desforges, et surpris, dans le
Palais-Royal, par une onde de printemps, se promenaient sous les
galeries, en attendant la fin de l'averse. Ils firent un tour, deux
tours; puis Coriolis, s'appuyant contre une grille du jardin, se mit 
regarder devant lui, d'un air distrait et absorb.

La pluie tombait toujours, une pluie douce, tendre, pntrante,
fcondante. L'air, ray d'eau, avait une lavure de ce bleu violet avec
lequel la peinture imite la transparence du gros verre. Dans ce jour de
neutre alteinte liquide, le jet d'eau semblait un bouquet de lumire
blanche, et le blanc qui habillait des enfants avait la douceur diffuse
d'un rayonnement. La soie des parapluies tournant dans les mains jetait
 et l un clair. Le premier sourire vif du vert commenait sur les
branches noires des arbres, o l'on croyait voir, comme des coups de
pinceau, des touches printanires semant des frottis lgers de cendre
verte. Et dans le fond, le jardin, les passants, le bronze rouill de la
Chasseresse, la pierre et les sculptures du palais, apparaissaient,
s'estompant dans un lointain mouill, trempant dans un brouillard de
cristal, avec des apparences molles d'images noyes.

Anatole, qui commenait  s'ennuyer de voir son compagnon plant l et
ne bougeant pas, essaya de jeter quelques mots dans sa contemplation:
Coriolis ne parut pas l'entendre. Anatole,  la fin, le prenant par le
bras, l'entrana vers une voiture d'o descendait du monde,  un passage
de la rue de Valois. Coriolis monta machinalement, et laissa encore
tomber dans le silence les paroles d'Anatole.

--Ah ! mon cher,--lui dit au bout de quelque temps Anatole
impatient,--sais-tu que tu me fais l'effet d'un homme qu'on met dedans?

--Moi?--dit Coriolis.

--Toi-mme... avec cette petite... Mais Buchelet lui a plu  la
quatrime sance! Buchelet! juge!

--Il n'y a pas que Buchelet,--fit Coriolis.

--Ah!--fit Anatole en le regardant. Alors quoi?

--Alors... alors...--dit Coriolis d'un ton sourd, et s'arrtant avec
l'effort d'un homme habitu  garder ses penses,  refouler ses
motions,  se renfoncer le coeur dans la poitrine,--alors... tiens,
laisse-moi tranquille, hein, veux-tu? et parlons d'autre chose.

Ainsi qu'il venait de le dire  Anatole, Coriolis avait t aussi vite
et aussi facilement heureux que le petit Buchelet. Mais ce caprice,
qu'il croyait user en le satisfaisant, s'tait enflamm, une fois
satisfait. Il s'tait chang en une sorte d'apptit ardent, irrit,
passionn, de cette femme; et ds le lendemain, Coriolis se sentait
devenir jaloux de ce modle, du pass et du prsent de ce corps public
qui s'offrait  l'art, et sur lequel il voyait en ne voulant pas les
voir, les yeux des autres. Des colres auxquelles ses amis ne
comprenaient rien, l'animaient contre ceux qui avaient fait poser cette
femme avant lui. Il niait leur talent, les discutait, parlait d'eux avec
une injustice rancunire, comme des gens qui, en lui prenant d'avance
pour leurs figures un peu de la beaut de cette femme, l'avaient tromp
dans leurs tableaux.

Pour l'enlever aux autres, il avait pens  la prendre tous les jours, 
la tenir dans son atelier, sans en avoir besoin, et, en travaillant 
peine d'aprs elle: il lui payait des sances o il ne donnait que
quelques coups de crayon ou de pinceau. Mais Manette s'tait vite
aperue de ce jeu o elle trouvait une sorte d'humiliation; elle avait
invent des prtextes, manqu des rendez-vous de Coriolis, pour aller
chez d'autres artistes qu'elle voyait travailler vraiment et s'inspirer
d'aprs elle. Et c'est alors qu'avait commenc pour Coriolis ce supplice
dont le monde des ateliers a plus d'une fois pu tudier le tourment, ce
supplice d'un homme tenant  une femme possde par les regards du
premier venu.

--Oui, voil,--fit Coriolis, quand il fut arriv, dans le roulement de
la voiture, au bout de toutes ses penses, et comme s'il les avait
confies  Anatole,--voil...--et il se retourna nerveusement vers lui
sur le coussin du fiacre.--Un mari qui voudrait empcher sa femme de se
dcolleter pour aller dans le monde, eh bien! a lui serait encore plus
facile qu' moi d'empcher Manette d'ter sa chemise pour se faire
voir...




LIV


Coriolis aurait voulu avoir Manette toute  lui, la faire habiter avec
lui. Elle avait rsist  ses prires,  ses promesses. Devant les
propositions qu'il lui avait faites, le bonheur de femme qu'il lui avait
offert, un large entretien, une vie choye, la haute main sur
l'intrieur, le gouvernement de son mnage de garon, il avait t
tonn de la trouver si peu tente. Elle resterait sa matresse tant
qu'il voudrait; mais elle tenait  ne pas quitter son petit chez elle,
le petit chez elle qu'elle s'tait arrang avec l'argent de son travail.
En tout, elle avait l'ide de s'appartenir, de garder son coin de
libert. Elle ne comprenait la vie qu'avec l'indpendance, le droit de
pouvoir faire tout ce qui plat, la permission mme des choses dont on
n'a pas envie. C'tait une de ces petites natures ombrageuses qui
gardent un caractre de jolie sauvagerie ttue, et ne veulent point de
main qui se pose sur elles: il semblait  Coriolis la voir reculer
devant ses offres, ainsi qu'un fin et nerveux animal, d'instincts libres
et courants, qui ne voudrait pas entrer dans une belle cage.

Cette volont qu'avait Manette de garder sa libert, Coriolis ne voyait
aucun moyen de la vaincre. Il se trouvait n'avoir aucune prise sur ce
singulier caractre de femme. Elle ne semblait pas avide. Pour la lier 
lui, il n'avait pas la ressource dont use  Paris l'amant riche auprs
de la fille, la ressource de la griser de luxe, de plaisir, et de tout
ce qui asservit  un homme les coquetteries et les sensualits d'une
matresse. Manette n'avait point les petits sens friands de la femme. De
sa race, de cette race sans ivrognes, elle montrait la sobrit, une
espce d'indiffrence pour le boire et le manger. De coquetterie, elle
ne connaissait que la coquetterie de son corps. L'autre lui manquait
absolument. Par une trange exception, elle tait insensible aux bijoux,
 la soie, au velours,  ce qui met du luxe sur la femme. Matresse de
Coriolis, elle avait gard sa mise modeste de petite ouvrire honnte,
de grisette. Elle portait des robes de laine, de petits chles
malheureux en imitation de cachemire, une de ces toilettes proprettes
aux couleurs sombres et de coupe pauvre qui enveloppent d'ordinaire la
maigreur des trotteuses de magasin. La toilette d'ailleurs lui allait
mal: la mode faisait sur son admirable corps de faux plis comme sur un
marbre. Parfois Coriolis lui achetait  un talage, en passant, une robe
de soie: Manette le remerciait, emportait la robe chez elle, et la
serrait en pice dans une armoire.

Presque tous les gots de la femme lui faisaient pareillement dfaut.
Elle tait paresseuse  dsirer les distractions. Elle n'aimait ni le
plaisir, ni le spectacle, ni le bal. L'tourdissement, le mouvement, la
vie fouette dont a besoin la nervosit de la Parisienne lui
paraissaient une fatigue. Il fallait qu'une autre volont que la sienne
l'entrant  s'amuser; et s'agissait-il d'une partie, elle tait
toujours prte  dire: Au fait, si nous n'y allions pas? Sa nature
apathique et sans fantaisie se contentait de goter une espce de
tranquille bonheur stagnant. Il semblait qu'il y et en elle un peu de
l'humeur casanire et ruminante de ces femmes du Midi qui se nourrissent
et se bercent avec un ciel, un climat de paresse. Vivre sur place, sans
remuer, dans une srnit de bien-tre physique, dans l'harmonieux
quilibre d'une pose  demi sommeillante, avec du linge fin et blanc sur
la peau, c'tait toute sa flicit,--une flicit qu'elle pouvait se
payer avec l'argent de sa pose, et sans avoir besoin de Coriolis.




LV


Crole, Coriolis avait le coeur et les sens du crole.

Dans ces hommes des colonies, de nature subtile, dlicate, raffine,
mettant dans les soins de leur corps, leurs parfums, l'huile de leurs
cheveux, leur toilette, une recherche qui dpasse les coquetteries
viriles et les sort presque de leur sexe, dans ces hommes aux apptits
de caprice et d'pices, n'aimant pas la viande, se nourrissant
d'excitants et de choses sucres, il y a, en dehors des mles nergies
et des colres un peu sauvages, une si grande analogie avec la femme, de
si intimes affinits avec le temprament fminin, que l'amour chez eux
ressemble presque  de l'amour de femme. Ces hommes aiment, plus que les
autres hommes, avec des instincts d'attachement et d'habitude tendre,
avec le got de s'abandonner et de se sentir possds, une espce de
besoin d'tre caresss, envelopps continment par l'amour, de
s'enrouler autour de lui, de se tremper dans ses lches douceurs, de s'y
perdre, de s'y fondre dans une sorte de paresse d'adoration et de molle
servitude heureuse.

De l les prdispositions naturelles, fatales, du crole  la vie qui
mle l'amant  la matresse,  la vie du concubinage. Coriolis n'y avait
pas chapp. Presque toutes les liaisons de sa jeunesse taient devenues
des chanes. Et il retrouvait ses anciennes faiblesses devant cette
vulgaire et facile aventure, cette femme d'une espce qu'il connaissait
tant: un modle!

Et cette fois, il tait li par une attache toute nouvelle, et qu'il
n'avait point connue avec ses autres matresses. A son amour se mlait
l'amour de sa vie, l'amour de son art. L'artiste aimait avec l'homme. Il
aimait cette femme pour son corps, pour des lignes qu'elle faisait, pour
un ton qu'elle avait  une place de la peau. Il aimait comme s'il
entrevoyait en elle une de ces divines matresses du dessin et de la
couleur d'un peintre dont la rencontre providentielle met dans les
tableaux des matres un type nouveau de l'_ternel fminin_. Il l'aimait
pour sentir devant elle une inspiration et une rvlation de son talent.
Il l'aimait pour lui mettre sous les yeux cet Idal de nature, cette
matire  chefs-d'oeuvre, cette prsence relle et toute vive du Beau
que lui montrait sa beaut.




LVI


A force d'obstination, de prires, d'ardente insistance, Coriolis
finissait par obtenir de Manette qu'elle vnt habiter avec lui. Il fut
heureux de cette victoire comme d'une conqute de sa matresse. Il
tenait maintenant sa vie. Tout ce qu'elle ferait serait sous sa main,
sous ses yeux. Elle lui appartiendrait mieux et de plus prs  toute
heure. Elle serait la femme  demeure, qui partage avec le domicile
l'existence de son amant.

Cependant, Mariette, tout en venant et en s'installant chez lui, ne
voulut pas donner cong de son petit logement de la rue du
Figuier-Saint-Paul. Coriolis voyait l, de sa part, une ide de
mfiance, une rserve de sa libert, la garde d'un pied--terre, la
menace de ne pas rester toujours. Puis ce logement lui dplaisait encore
pour tre la cause des absences de Manette: sous le prtexte de le
nettoyer et d'y tre le jour du blanchisseur, elle allait y passer une
journe chaque semaine. Mais quoi qu'il ft, il ne put la dcider 
l'abandon de ce caprice.

Elle tait donc  peu prs tout  fait  lui. Il l'avait dtache de ses
habitudes, de son intrieur. Il l'avait rapproche de lui par une intime
communaut de vie; mais toujours quelque chose de cette femme qu'il
serrait contre lui lui semblait appartenir aux autres: elle posait. Son
corps tait prt pour le tableau d'un grand nom de l'art. Quand il avait
essay d'obtenir d'elle le sacrifice de ne plus se montrer, le
renoncement  l'orgueil d'tre nue et belle devant des hommes qui
peignent, elle lui avait simplement dit que cela tait impossible; et
son regard, en disant cela, lui avait lanc un peu du ddain d'un
artiste  qui l'on proposerait de se faire picier. Il avait voulu
exiger, menacer: elle s'tait redresse comme une femme prte  un coup
de tte; et devant le mouvement de rvolte qu'elle avait fait, en
bouriffant mchamment ses cheveux sur ses tempes avec une passe rapide
des mains, Coriolis avait recul. Alors l'hypocrisie de sa jalousie
s'tait rejete sur de misrables petits moyens de mauvaise foi, des
exclusions de tel ou tel peintre, des camarades qu'il connaissait et
chez lesquels il ne voulait pas que Manette allt. Et de dfenses en
dfenses, d'exclusions en exclusions, il arrivait au ridicule de ne plus
lui permettre que quelques vieillards de l'Institut. Puis, las de ces
ruses indignes de lui, il clatait, s'ouvrait  Manette, lui avouait ses
fausses hontes, ses tortures, les mensonges sous lesquels son coeur
saignait; et l'enveloppant de supplications, de paroles brlantes, de
baisers o passait la rage de ses colres et de ses souffrances, il lui
demandait que ce ft fini.

Manette,  la longue, avait l'air de le prendre en piti. Tout en
continuant obstinment  poser, et  poser o il lui plaisait, elle
montrait une espce d'apparente condescendance pour ses exigences,
paraissait leur cder, lui faisant des promesses, comme  ce que demande
un enfant gt qui pleure. Mais cette compassion exasprait les
jalousies de Coriolis au lieu de les apaiser.

Quand Manette tait sortie, une inquitude qui devenait une obsession le
prenait tout  coup. Il arrivait tout courant dans l'atelier d'une
connaissance o il supposait qu'elle tait, et refermant sur son dos la
porte comme un agent de police venant saisir la cagnotte d'une lorette,
il passait l'inspection de tous les recoins de l'atelier, furetait,
cherchait, et quand il avait tout vu sans rien trouver, il se sauvait,
pour aller faire sa visite chez un autre peintre. Sa manie tait connue,
et l'on n'en riait mme plus. De basses envies de savoir le prenaient:
il pensait  des hommes de la rue de Jrusalem, dont on lui avait parl,
qui suivent une femme pour cinq francs donns par un mari qui souponne.
Dans des ateliers de camarades, il s'arrtait  des dessins,  des
esquisses qui lui mettaient brusquement le froncement d'un pli au milieu
du front, et devant lesquels il restait dans une absorption rageuse.
L'un d'eux avait eu la dlicate piti de le comprendre; et il avait
retir une tude que Coriolis, chaque fois qu'il venait, regardait
douloureusement, avec des yeux amers. Mais il y avait  d'autres murs
d'autres tudes que cette tude, pour tourmenter le regard de Coriolis
et lui jeter  la face la publicit de sa matresse. Il la retrouvait
partout, toujours, et mme o elle n'tait pas; car peu  peu c'tait
devenu chez lui une ide fixe, une folie, une hallucination, de vouloir
la voir dans des toiles, dans des lignes, pour lesquelles elle n'avait
pas pos: tous les corps, d'aprs les autres modles, finissaient par ne
lui montrer que ce corps, et toutes les nudits peintes des autres
femmes le blessaient, comme si elles taient la nudit de cette seule
femme.

Son sang se retournait  la pense qu'elle posait toujours. Il ne
l'avait pas surprise, personne ne le lui avait dit. Tous ses amis,
autour de lui, gardaient le secret de sa matresse. Mais quand il lui
disait  elle: Tu as pos chez un tel? elle lui disait un Non, qui
lui donnait envie de la tuer,--et qu'il aimait encore mieux qu'un oui.




LVII


Ils dnaient. Il sembla  Coriolis que Manette se pressait de dner.
Aussitt le dessert servi, elle se leva de table, alla dans sa chambre,
revint avec son chle et son chapeau. Coriolis crut voir je ne sais
quelle recherche dans sa toilette. Il remarqua que son chapeau tait
neuf.

Il eut envie de lui demander o elle allait; puis il se dit: Elle va me
le dire.

Manette,  la glace, arrangeait les brides de son chapeau, chiffonnait
son noeud de rubans, lissait d'un coup de doigt ses cheveux sur une
tempe, faisait ce joli mouvement de corps des femmes qui regardent, en
se retournant, si leur chle, dont elles rebroussent la pointe du talon
de leurs bottines, tombe bien.

Coriolis la regardait, interrogeait son dos, son chle, et toutes sortes
de penses lui traversaient la cervelle.

Il avait dans la tte comme le bourdonnement de cette ide: O
va-t-elle?

Il attendait que Manette et fini.--O vas-tu?--il avait sa phrase toute
prte sur les lvres.

Manette donna un petit coup sur un pli de sa robe:--Je sors,--fit-elle
simplement.

Coriolis n'eut pas le courage de lui dire un mot. Il l'couta faire dans
l'antichambre le bruit de la femme qui s'en va, parler aux domestiques,
tourner une dernire fois, fermer la porte... Elle tait partie.

Il posa sa pipe sur la table, devant Anatole qui le regardait tonn, la
reprit, tira deux bouffes, la reposa sur une assiette, et brusquement
saisissant un chapeau, il se jeta dans l'escalier.

Manette tait  une quinzaine de pas de la maison. Elle marchait d'un
petit pas press, d'un air  la fois distrait et recueilli, ne regardant
rien. Elle prit la rue Hautefeuille: elle n'allait pas chez sa
mre. Elle passa devant une station de voitures sur la place
Saint-Andr-des-Arts: elle ne s'arrta pas. Elle prit le pont
Saint-Michel, le pont au Change. Coriolis la suivait toujours. Elle ne
se retournait pas, ne semblait pas voir. Il y eut un moment un homme qui
se mit  marcher derrire elle en lui parlant dans le cou: elle n'eut
pas l'air de l'entendre. Coriolis aurait voulu qu'elle part se sentir
plus insulte. Au coin de la rue Rambuteau, elle acheta un bouquet de
violettes. Coriolis eut l'ide qu'elle portait cela  un amant; il vit
le bouquet chez un homme, sur une chemine, dans un verre d'eau. Manette
prit la rue Saint-Martin, la rue des Gravilliers, la rue Vaucanson, la
rue Volta. Des figures d'hommes et de femmes passaient que Coriolis
reconnut pour des juifs, et auxquels Manette faisait en passant un petit
salut. Tout  coup, pass la rue du Vertbois, elle tourna une grande rue
en pressant le pas. Dans une porte, au-dessus de laquelle il y avait un
drapeau tricolore, que Coriolis ne vit pas, elle disparut. Coriolis se
lana derrire elle, et, au bout de quelques pas, il se trouva dans un
petit prau bizarre, un _patio_ de maison d'Orient, une espce de
clotre alhambresque: Manette n'tait plus l.

Il eut le sentiment d'un cauchemar, d'une hallucination en plein Paris,
 quelques pas du boulevard. Il lui sembla apercevoir une porte avec des
points de lumire dans un fond. Il alla  cette porte, entra: dans une
salle d'ombre, il aperut un grand chandelier autour duquel des ttes
d'hommes en toques noires, en rabats de dentelle, psalmodiaient sur de
grands livres, avec des voix de nuit, des chants de tnbres.

Il tait dans la synagogue de la rue Notre-Dame de Nazareth.

Une lueur clairait une tribune ouverte: la premire femme qu'il aperut
l fut Manette.

Il respira, et tout plein de la joie de ne plus souponner, le coeur
lger dans la poitrine, soudainement heureux du bonheur d'un homme dont
une mauvaise pense s'envole, il laissa tout ce qu'il y avait de dtendu
et de dlivr en lui s'enfoncer mollement dans cette demi-nuit, ce
bourdonnement murmurant d'un peuple qui prie, le mystre voltigeant et
caressant de ces demi-bruits et de ces demi-lumires qui, s'accordant,
se mariant, se pntrant, semblaient chanter  voix basse dans la
synagogue comme une soupirante et religieuse mlodie de clair-obscur.

Ses yeux s'abandonnaient  cette obscurit crpusculaire venant d'en
haut, et teinte du bleu des vitraux que le soir traversait; ils allaient
devant eux aux lueurs de la mourante polychromie efface des murs
assombris et noys, aux reflets rose de feu des bobches de bougies
scintillant  et l dans le roux des tnbres, aux petites touches de
blanc, qui clataient, de banc en banc, sur la laine d'un _taleth_. Et
son regard s'oubliait dans quelque chose de pareil  la vision d'un
tableau de Rembrandt qui se mettrait  vivre, et dont la fauve nuit
dore s'animerait. Il revenait  la tribune, aux figures de femmes, 
ces ttes qui, sous les grands noirs que leur jetait l'ombre, n'avaient
plus l'air de ttes de Parisiennes, et paraissaient reculer dans
l'Ancien Testament. Et par instants, dans le marmottement des prires,
il entendait se lever des roulements de syllabes gutturales qui lui
rapportaient  l'oreille des sons de pays lointains...

Puis, peu  peu, parmi les sensations veilles en lui par ce culte,
cette langue, qui n'taient ni son culte ni sa langue, ces prires, ces
chants, ces visages, ce milieu d'un peuple tranger et si loin de Paris
dans Paris mme, il se glissa dans Coriolis le sentiment, d'abord
indtermin et confus, d'une chose sur laquelle sa rflexion ne s'tait
jamais arrte, d'une chose qui avait toujours t jusque-l pour lui
comme si elle n'tait pas, et comme s'il ignorait qu'elle ft. C'tait
la premire fois que cette perception lui venait de voir une juive dans
Manette, qu'il avait sue pourtant tre juive ds le premier jour. Et
avec cette pense, il remontait  des souvenirs dont il n'avait pas
conscience,  des petits riens de Manette qui ne l'avaient pas frapp
dans le moment, et qui lui revenaient maintenant. Il se rappelait un
petit pain sans levain apport un jour par elle  l'atelier; puis un
soir, o en remontant avec elle, tout  coup, au beau milieu de
l'escalier, elle avait pos le bougeoir sur une marche, sans vouloir,
jusqu'au coucher du soleil du lendemain, toucher  rien qui ft du feu.

Et  mesure qu'il revoyait, retrouvait en elle de la juive, il se
dgageait en lui, du fond de l'homme et du catholique, des instincts du
crole, de ce sang orgueilleux que font les colonies, une impression
indfinissable.




LVIII


--Ah! Garnotelle est venu aujourd'hui,--dit Anatole  Coriolis.--Je
crois qu'il avait  te parler... Il devient puant, sais-tu?
Garnotelle... Nous avons eu un petit empoignement... oh!  la douceur...
C'est que c'est si bte qu'il fasse son monsieur avec moi!... Quand on a
t comme nous... Tu te rappelles,  l'atelier?... C'est trop fort!...
Il me dit, en s'asseyant, d'un air... tu sais, d'un air perdu dans des
chefs-d'oeuvre, avec sa voix languissante: Est-ce que tu fais toujours
de la peinture? Moi je lui dis: Et toi?... Et puis, je l'attrape, dame!
Tu vas toujours dans le monde?... le Raphal de la cravate blanche!...
Ah! j'ai vu de toi un portrait de femme... Eh bien! vrai, a y tait...
une portire sraphique tirant le cordon du Paradis!...--Tu seras donc
toujours blagueur?--Que veux-tu? je n'ai pas de gnie, moi... il faut
bien que je me console...--Et les travaux, mon pauvre Bazoche?--_Son
pauvre!_... Ah! les travaux...--je lui dis--par-dessus la tte, mon
cher! je vais prendre des ouvriers... J'ai tous les portraits du
Tribunal de Commerce  faire... des belles ttes!... Et puis, j'ai une
ide de tableau... Si je ne sors pas avec ce tableau-l! si je ne tape
pas en plein dans le public, dans le vrai, dans le tien!... On est
spiritualiste, n'est-ce pas? ou on ne l'est pas... Et bien! voil mon
tableau: c'est un enfant, un enfant qu'on a laiss seul, et qui va se
brler avec des allumettes chimiques... Il y a son ange gardien qui est
l, qui lui prend les allumettes chimiques et qui lui donne des
allumettes amorphes... Sauv, mon Dieu!... Et je peindrai a avec le
coeur, comme ce que tu peins...--Ah! je l'ai un peu abm, ce poulet
sacr de l'Institut! Il tait vert... ce qui ne l'a pas empch de me
dire en s'en allant qu'il tait content de me trouver toujours le mme,
aussi jeune, le Bazoche du bon temps...

--Oh! tu sais, moi, Garnotelle... je n'ai jamais eu une sympathie bien
vive... C'tait plutt  cause de toi, qui tais li avec lui... Aprs
a, il a t trs-gentil pour moi,  l'Exposition... et je ne voudrais
pas me fcher...

--N'aie pas peur... tu es un homme bien, toi; tu as une position...
Garnotelle ne se fchera jamais avec toi...

Et Anatole reprit l'exercice qu'avait interrompu la rentre de Coriolis:
il se remit  lancer avec une sarbacane des pois secs  Vermillon, qui,
tout en haut de l'atelier, boudait sur une poutre et se refusait 
descendre. Anatole s'enttait, envoyait pois sur pois, comme un homme
qui se vengerait d'une humiliation sur un ami intime. Le singe
grimaait, menaait, se secouait sous les cinglements ainsi qu'une bte
mouille, poussait de petits cris agacs en montrant les dents,--et sa
colre finissait par avoir la colique.

L-dessus, on apporta une lettre  Coriolis.

--Attention, Manette!... Je parie que c'est d'une femme,--dit Anatole 
Manette qui, pour rponse, fit un petit haussement d'paules.

--Tiens, c'est de lui...--fit Coriolis--de Garnotelle... Il m'invite 
venir voir sa chapelle  l'glise Saint-Mathurin, qu'on dcouvre
demain...

--Tu iras?

--Oui... sa lettre est trs-chaude... Je ne peux pas ne pas y aller...
a aurait l'air...

--Trs-malin, sa chapelle... Il a senti,  son dernier envoi de Rome,
qu'il n'avait pas assez de reins pour la grande peinture... celle qu'on
risque en pleine exposition  ct des petits camarades... Comme a, il
a son petit salon... Et puis, c'est commode... on dit que le jour est
mauvais, que la disposition architectonique vous a empch d'tre
sublime, qu'on a fait plat pour l'dification des fidles, et gris pour
ne pas faire de tapage dans le monument. Et puis, pas de public... des
amis, rien que des invits, c'est superbe!... Trs-malin, Garnotelle!

Aune heure, le lendemain, Coriolis arrivait  la porte de la petite
glise, dans le vieux quartier pauvre tonn, branl par les voitures
bourgeoises et les fiacres versant prs de la grille, au bas des
marches, des hommes bien mis et des femmes en toilette. Dans l'glise,
sur un des bas-cts, la petite chapelle tait encombre de monde. On y
voyait des marguilliers, des ecclsiastiques, des personnages de la
Fabrique, des vieillards en cravate blanche, leurs lorgnettes en arrt
sur les pendentifs, des femmes acadmiques  cheveux gris,  physique
professoral, et des femmes littraires, maigres, blondes et plates, qui
semblaient n'tre qu'une me et des cheveux.

Garnotelle, qui tait en habit, alla au-devant de Coriolis, lui prit le
bras, lui fit voir tous les compartiments de sa composition, lui demanda
son avis, sollicita sa svrit sur tout ce qu'il sentait lui-mme
d'incomplet dans son oeuvre. Coriolis lui fit deux ou trois critiques:
Garnotelle les accepta. Des dames arrivaient, il pria Coriolis de
l'attendre, cicrona les dames, revint  Coriolis. Ils sortirent
ensemble. Et, en marchant, Garnotelle devint cordial, presque
affectueux. Il se plaignit de l'loignement que fait la vie, du
refroidissement de leur vieille amiti d'atelier, de la raret de leurs
rencontres. Il fit  Coriolis de ces compliments bon enfant, un peu
brutaux, et comme involontaires, qui entrent au coeur d'un talent. Il
lui indiqua un article logieux que Coriolis n'avait pas lu. Il joua
l'homme simple, ouvert, abandonn, alla jusqu' fliciter Coriolis
d'avoir  demeure, auprs de lui, la gaiet de ce brave garon
d'Anatole, rappela les lgendes de chez Langibout, les farces, les
rires, les souvenirs. Et, en se refaisant l'ancien Garnotelle qu'il
avait t, il le redevint tout  coup.

Coriolis venait de prendre des londrs chez un marchand de tabac, et
allait les payer. Garnotelle en saisit un dans la bote en lui disant:

--Tu sais, moi, je suis un cochon.

Coriolis ne put s'empcher de sourire. Il retrouvait l'homme qui avait
l'habitude de sauver ses petites avarices en les tournant en
plaisanterie, de devancer et de parer par une blague la blague des
autres, de sauver sa ladrerie avec du cynisme; le Garnotelle qui, devenu
riche et gagneur d'argent, disait toujours:--Moi, tu sais, je suis un
cochon,--et continuait, en se proclamant un pingre,  faire bravement
dans la vie toutes les petites conomies de la pingrerie.




LIX


Manette ressemblait aux juives de Paris. Chez elle, la juive tait
presque efface; elle s'tait  peu prs oublie, perdue, use au
frottement de la vie d'Occident, des milieux europens, au contact de
tout ce qui fusionne une race dpayse dans un peuple absorbant, avant
de toucher aux traits et d'altrer tout  fait le type de cette race.

Par-dessus l'Orientale, il y avait, dans sa personne, une Parisienne. De
ses langueurs indolentes, elle se rveillait quelquefois avec des
gamineries. Sa belle tte brune, par instants, s'animait de l'ironie
d'un enfant du faubourg; et dans le mpris, la colre, la raillerie, il
passait tout  coup, sur la pure et tranquille sculpture de sa figure,
des airs de crnerie et de petite rsolution rageuse, le mauvais sourire
des mchantes petites ttes dans les quartiers pauvres: on et dit,  de
certaines minutes, que la rue montait et menaait dans son visage.

C'est avec cette expression qu'elle tait peinte dans un portrait
qu'elle avait voulu apporter chez Coriolis; singulier portrait, o, dans
un caprice d'artiste, son premier amant l'avait reprsente en gamin,
une petite casquette sur la tte, le bourgeron aux paules, le doigt sur
la gchette d'un fusil de chasse, regardant par-dessus une barricade,
avec un regard effront et homicide, le regard d'un moutard de quinze
ans, enrag et froid, qui cherche un officier pour le _descendre_. La
peinture tait saisissante: on gardait dans les yeux, dans la tte,
cette femme en blouse, jete sur les pavs, et qui semblait le Gnie de
l'meute en Titi.

Coriolis dtestait ce portrait. Il n'y trouvait pas seulement le
souvenir blessant d'un autre; il y reconnaissait encore malgr lui, et
tout en voulant se le nier, une ressemblance mauvaise, une expression de
quelque chose qu'il n'aimait pas  voir, et qui semblait se mettre entre
lui et Manette, quand il regardait Manette aprs avoir regard la toile.
Il avait essay vainement de dcider Manette  s'en sparer,  le
renvoyer chez sa mre. Manette disait y tenir. Alors il avait tent de
faire un portrait d'elle pour oublier celui-l; mais toujours s'arrtant
tout  coup, il avait laiss les toiles bauches. Il lui arrivait de
temps en temps encore de les reprendre. Il s'arrtait dans l'entrain et
la chaleur d'un travail, allait  une des bauches, la posait sur la
traverse du chevalet, et la palette  la main, la tte un peu penche de
ct sur son appui-main, il regardait Manette.

Des cheveux chtains voltigeaient en boucles sur le front de Manette, un
petit front qui fuyait un peu en haut. Sous des sourcils trs-arqus,
dessins avec la nettet d'un trait et d'un coup de pinceau, elle avait
les yeux fendus et allongs de ct, des yeux dans le coin desquels
coulait le regard, des yeux bleus mystrieux qui, dans la fixit,
dardaient, de leur pupille contracte et rapetisse comme la tte d'une
pingle noire, on ne savait quoi de profond, de transperant, de clair
et d'aigu. Sous la pleur chaude de son teint, transparaissait ce rose
du sang qui parat fleurir et pasteller de carmin la joue des juives,
cette lueur de rouge en haut des pommettes pareil au reste essuy de
fard qu'une actrice s'est pos sous l'oeil. Tout ce visage, le front
creusant  la racine du nez, le nez dlicatement busqu, les narines
dcoupes et un peu remontantes, montrait un modelage cisel de traits.
La bouche, fronce et chiffonne, lgrement retombante aux coins et
ddaigneuse,  demi dtendue, rappelait la bouche respirante, rveuse,
presque douloureuse, des jeunes garons dans les beaux portraits
italiens.

Coriolis voulait peindre cette tte, cette physionomie, avec ce qu'il y
voyait d'un autre pays, d'une autre nature, le charme paresseux, bizarre
et fascinant, de cette sensualit animale que le baptme semble tuer
chez la femme. Il voulait peindre Manette dans une de ces attitudes 
elle, lorsque, le menton appuy au revers de sa main pose sur le dos
d'une chaise, le cou allong et tout tendu, le regard vague devant elle,
elle montrait des coquetteries de chvre et de serpent, comme les autres
femmes montrent des coquetteries de chatte et de colombe.

--Ah! toi,--finissait-il par lui dire en reposant sa palette,--tu es
comme la fleur que les faiseurs d'aquarelles appellent le dsespoir des
peintres!

Et il souriait. Mais son sourire tait ennuy.




LX


Rentrant un soir, Coriolis trouva Manette couche. Elle ne dormait pas
encore, mais elle tait dans ce premier engourdissement o la pense
commence  rver. Les yeux encore un peu ouverts et immobiles, elle le
regarda, sans bouger, sans parler. Coriolis ne lui dit pas un mot; et
lui tournant le dos, il se mit au coin de la chemine  fumer avec cet
air qu'a par derrire la mauvaise humeur d'un homme en colre contre une
femme.

Puis tout  coup, d'un mouvement brusque, jetant son cigare au feu, il
se leva, s'approcha du lit, empoigna le bton d'une petite chaise dore
sur laquelle avaient coul la robe et les jupons de Manette. Manette ne
remua pas. Elle avait toujours ce mme regard qui regardait et rvait,
ces yeux tranquilles et fixes, nageant  demi dans le bonheur et la paix
du sommeil. Sa tte, un peu renverse sur l'oreiller, montrait la ligne
de son visage fuyant. La lueur d'une lampe  abat-jour pose sur la
chemine se mourait sur la douceur de son profil perdu; ses traits
expiraient sous une caresse d'ombre o rien ne se dessinait que deux
petites touches de lumire pareilles  la trace humide d'un baiser: le
dessous de la paupire se refltant dans le haut de la prunelle, le
dessous rose de la lvre d'en haut mouillant les dents d'un reflet de
perles; et sous les draps, son corps se devinait, obscur et charmant
ainsi que son visage, rond, voil et doux, tout ramass et pelotonn
dans sa grce de nuit, comme s'il posait encore pour dormir...

Devant ce lit, cette femme, Coriolis resta sans parole; puis sa main
lcha la chaise, et le bton qu'il avait tenu tomba cass sur le tapis.

Le lendemain, en drangeant les habits de Coriolis qui n'tait pas
encore lev, Manette y trouva une photographie de femme nue--qui tait
elle,--une carte qu'elle avait laiss faire, croyant que Coriolis n'en
saurait jamais rien. Elle comprit la rage de son amant, remit la carte,
et attendit, prpare  tout. Elle commena, pour tre toute prte 
partir,  ranger en cachette son linge, ses affaires.

Mais Coriolis paraissait avoir oubli qu'elle tait l, et ne plus la
voir. Au djeuner, il ne lui adressa pas la parole. Au dner, il mit le
journal devant son verre et lut en mangeant. Manette attendait, muette,
impatiente, froisse et humilie de ce silence, avec des mordillements
de lvres, avec ce regard qui chez elle,  la moindre contrarit, se
chargeait d'implacabilit, avec tout ce mauvais d'une femme dont elle
savait s'envelopper et qu'elle dgageait autour d'elle pour faire
jaillir le choc et l'tincelle d'une explication.

--Qu'est-ce qui t'a donn cela?--lui dit tout  coup Coriolis: il
rentrait de sa chambre o il avait t chercher quelque chose, et il lui
montrait une petite pice d'or qu'il avait ramasse dans le dsordre de
ses affaires tires hors des tiroirs.

--Je ne sais plus...--rpondit Manette.--J'tais toute petite... Maman
me menait dans les ateliers pour poser les Enfants Jsus... J'tais
blonde,  ce qu'il parat, dans ce temps-l... Ah! oui... j'ai accroch
la chane d'un monsieur, sa chane de montre... Alors...

--C'tait moi, ce monsieur-l,--dit Coriolis.

--Toi? vrai, toi?

Et les yeux de Manette retombrent  terre. Elle resta un instant
srieuse, sans un mot. Des penses lui passaient. On et dit qu'elle
voyait, avec ses ides d'Orientale, comme la volont divine d'une
fatalit dans ce lien de leur pass et ces fianailles si lointaines de
leur liaison.

Elle se rpta  elle-mme: Lui... Et ses yeux allaient presque
religieusement de la pice d'or  Coriolis, et de Coriolis  la pice
d'or, grands ouverts, tonns et vaincus.

Puis elle se leva lentement, gravement; et marchant avec une espce de
solennit vers Coriolis, elle lui passa par derrire les deux bras
autour du cou, et lui soulevant un peu la tte, tout doucement, elle lui
mit le baiser de soie de ses lvres contre l'oreille pour lui dire:

--Plus jamais!... C'est promis... plus jamais! pour personne...




LXI


Le tableau du _Bain turc_ tait compltement termin. Les amis, les
connaissances, des critiques vinrent le voir, et tous admiraient,
s'exclamaient. La toile arrachait des cris aux uns, des lambeaux de
feuilleton aux autres.--C'tait russi, c'tait superbe!... Il faisait
chaud dans le tableau... De la vraie chair... admirable! C'tait dessin
avec du jour... Le fameux coloriste un tel tait enfonc...--on
n'entendait que cela. Quelques-uns regardaient pendant un quart d'heure,
et allaient serrer les mains  Coriolis avec une force enrage qui lui
faisait mal aux os des doigts.

A tous les compliments, Coriolis rpondait:--Vous trouvez?--et ne disait
que cela.

Quand il tait dehors, s'asseyant dans des endroits de soleil, il
restait pendant des quarts d'heure les yeux sur un morceau de cou, un
bout de bras de Manette, une place de sa chair o tombait un rayon. Il
tudiait de la peau,--les mailles du tissu rticulaire, ce feu vivant et
miroitant sur l'piderme, cet claboussement splendide de la lumire,
cette joie qui court sur tout le corps qui la boit, cette flamme de
blancheur, cette merveilleuse couleur de vie, auprs de laquelle plit
ce triomphe de chair, l'_Antiope_ du Corrge elle-mme.

--Dis donc, Chassagnol,--dit-il un jour en se tournant vers le divan o
le noctambule Chassagnol se livrait, quand il venait,  de petites
siestes,--qu'est-ce que tu penses, toi, du jour du Nord pour la
peinture?

--Hein? h! quoi?... jour du Nord!... peinture... hein?--grogna en se
rveillant Chassagnol... Tu dis!... Qu'est-ce que tu demandes?... Le
jour du Nord, qu'est-ce que je pense? Rien... Ah! le jour du Nord?... Eh
bien, le jour du Nord... Tous les ateliers, jour du Nord! Tous les
artistes, jour du Nord! Tous les tableaux, jour du Nord!... Mes
opinions? Mes opinions! quand je les crierais sur les toits... Eh bien,
aprs? Les ides reues, mon cher, les ides reues! Comment! vous voil
peintres... c'est--dire un tas de pauvres malheureux, d'infirmes, qui
avez toutes les peines du monde  attraper la nature dans sa puissance
clairante... Il n'y a pas  dire, vous tes toujours au-dessous du
ton... Eh bien, quand vous avez si besoin de vous monter le coup...
Comment! pour faire de la couleur, pour clairer de la peau, des
toffes, n'importe quoi, pour y voir, enfin, pour peindre... pour
peindre!... vous allez prendre une lumire... ce cadavre de
lumire-l!... Un jour purifi, clarifi, distill, o il ne reste plus
rien, rien de l'orang de la lumire du soleil, rien de son or...
quelque chose de filtr... C'est ple, c'est gris, c'est froid, c'est
mort!... Et par l-dessus le jour du nord de Paris, le jour de Paris! un
crpuscule, une lueur d'clipse, une rverbration de murs sales... De
la lumire, a? Oui, comme de l'abondance est du vin... Allons donc! les
thories, les rengaines, la ncessit d'un jour neutre, d'un jour
abstrait... Un jour abstrait! Et puis le soleil dcompose le dessin...
chimiquement, c'est prouv... Et puis... et puis... Ils disent encore
que a laisse la libert aux coloristes, qu'un coloriste est toujours
coloriste, qu'on peint ce qu'on a vu, et non ce qu'on voit; que la
couleur est une impression retrouve... est-ce que je sais! un tas de
raisons... Parbleu! il est clair qu'un monsieur qui n'a pas a dans le
sang, vous lui mettrez devant le nez le Rgent dans un feu de Bengale,
a ne lui fera pas trouver des clairs sur sa palette... Mais je rponds
qu'un grand peintre qui peindra avec un jour vivant, un peintre qui
peindra dans du vrai soleil, dans un jour color par du soleil, dans la
lumire normale enfin, verra et peindra autre chose que s'il peignait
dans ce joli petit froid de lumire-l ce nuanage mixte et terne...
C'est peut-tre ce qui fait la supriorit des paysagistes... Eux ils
peignent, ou du moins ils esquissent au plein jour de la nature... Ah!
mon cher, peut-tre, si on savait la disposition des ateliers du temps
de la Renaissance!... Tiens, les artistes italiens... Malheureusement,
il n'y a pas un document l-dessus... Voyons, t'imagines-tu... prenons
les grands bonshommes... Vronse, si tu veux, et le Titien... qu'ils
peignissent dans des conditions de gris bte comme a, et si contre
nature?... Sais-tu une chose, toi? une chose que j'ai dcouverte... Un
autre aurait mis a dans un livre et serait entr  l'Institut!... C'est
que Rembrandt... mon matre et le bon dieu de la couleur,--fit
Chassagnol en saluant,--c'est que Rembrandt, eh bien, il avait un
atelier en plein midi... a, c'est comme si je l'avais vu... et avec des
jeux de rideaux, il faisait la lumire qu'il voulait... Mais regarde
tous ses tableaux... Il faisait poser le Soleil, cet homme-l, c'est
vident!

--Est-ce que l'atelier de Delacroix, rue Furstemberg, n'est pas au Midi?

Chassagnol fit un lger mouvement qui semblait indiquer le peu
d'importance qu'il attachait  ce dtail.

Le lendemain, Coriolis mettait les maons dans une grande chambre au
midi qu'il avait au haut de la maison. Les maons changeaient la fentre
en une baie d'atelier.

Et l, quelques jours aprs, il reprenait le corps de sa baigneuse,
d'aprs le corps de Manette, dans le jour du soleil.




LXII


Fidle  la promesse qu'elle avait faite  Coriolis, Manette ne posait
plus pour d'autres.

Quand Coriolis sortait, et qu'elle le savait parti pour plusieurs
heures, elle restait immobile  regarder la pendule, attendant pendant
un certain temps qu'elle comptait. Puis, se levant, elle allait  la
porte de l'atelier dont elle tait la clef, retirait d'un coffre des
petits fagots de bois de genvrier, qu'elle jetait sur le feu du pole,
en regardant autour d'elle comme une petite fille qui est seule et qui
fait une chose dfendue.

Elle commenait  se dchausser, mais tout doucement, peu  peu, avec
une lenteur o elle mettait comme une paresseuse et longue coquetterie,
coutant complaisamment le cri de soie de son bas, qu'elle arrachait
mollement de sa jambe. Ses bas ts, elle prenait tour  tour dans ses
mains chacun de ses pieds, des pieds d'Orientale, qui semblaient
d'autres mains entre ses mains; puis les reposant  terre, elle les
enfonait, en se dressant, sur le tapis de Smyrne: le bout de ses ongles
rougis blanchissait, et un peu de chair rebroussait par dessus. Relevant
alors sa jupe des deux mains, Manette se penchait, et restait quelque
temps  regarder au bas d'elle ses pieds nus, et son long pouce, cart
comme le pouce d'un pied de marbre.

Puis elle marchait vers le divan. Elle soulevait son peigne, qui
laissait  demi descendre sur son cou le flot de ses cheveux. Elle
dfaisait son peignoir, elle laissait tomber sa chemise de fine batiste:
ce luxe sur la peau, la batiste de sa chemise et la soie de ses bas,
tait son seul et nouveau luxe.

Elle tait nue, n'tait plus qu'elle.

Elle allait se glisser sur les peaux fauves garnissant le divan,
s'tendait en se frottant sur leur rudesse un peu rpeuse, et l
couche, elle se caressait d'un regard jusqu' l'extrmit des pieds, et
se poursuivait encore au del, dans la psych au bout du divan, qui lui
renvoyait en plein la rptition de son allongement radieux. Et quand
sur ses doigts, ses yeux rencontraient ses bagues, elle les tait d'une
main avec le geste de se dganter, et les semait, sans regarder, sur le
tapis.

Alors elle commenait  chercher les beauts, les volupts, la grce nue
de la femme. C'tait, sur les zbrures des peaux, un remuement presque
invisible, un travail sur place et qui semblait immobile, des
avancements et des retraites de muscles  peine perceptibles,
d'insensibles inflexions de contours, de lents droulements, des coules
de membres, des glissements serpentins, des mouvements qu'on et dit
arrondis par du sommeil. Et  la fin, comme sous un long modelage d'une
volont artiste, se levait de la forme ondulante et assouplie, une
admirable statue d'un moment...

Une minute, Manette se contemplait et se possdait dans cette victoire
de sa pose: elle s'aimait. La tte un peu penche en avant, la poitrine
 peine souleve par sa respiration, elle restait dans une immobilit
d'extase qui semblait avoir peur de dranger quelque chose de divin. Et
sur le bord de ses lvres, des mots de triomphe, les compliments qu'une
femme murmure tout bas  sa beaut, paraissaient monter et mourir,
expirer sans voix dans le dessin parlant de sa bouche.

Puis brusquement, elle rompait cela avec le caprice d'un enfant qui
dchire une image.

Et se laissant retomber sur le divan, elle reprenait son amoureux
travail. L'odeur doucement enttante du bois de genvrier qui brlait
montait dans la chaleur de l'atelier: Manette recommenait cette
patiente cration d'une attitude, cette lente et graduelle ralisation
des lignes qu'elle bauchait, remaniait, corrigeait, conqurait avec le
ttonnement d'un peintre qui cherche l'ensemble, l'accord et l'eurythmie
d'une figure. L'heure qui passait, le feu qui tombait, rien ne pouvait
l'arracher  cet enchantement de faire des transformations de son corps
comme un Muse de sa nudit; rien ne pouvait l'arracher  l'adoration de
ce spectacle d'elle-mme, auquel allaient toujours plus fixement ses
deux pupilles pareilles  deux petits points noirs dans le bleu aigu de
ses yeux.

Quelquefois, Coriolis rentrant brusquement avec sa clef, la surprenait.
Il ne disait rien. Mais Manette se dpchait de lui dire:

--Bte! puisqu'il n'y a que la glace qui me voit!




LXIII


Arrivait l'Exposition de cette anne 1853. Le _Bain Turc_ de Coriolis y
obtenait un grand et franc succs.

Ceux qui n'avaient voulu voir en lui qu'un joli faiseur de taches
taient forcs de reconnatre le peintre, le dessinateur, le coloriste
puissant, s'affirmant dans une toile dont les dimensions n'avaient gure
t abordes, pour de pareils sujets, que par Delacroix et Chasseriau.
Tout le public tait frapp de l'ensoleillement de ce corps de femme,
d'un certain lumineux que Coriolis avait tir de son dernier travail
dans l'clat du jour. Les premiers admirateurs du peintre, tout fiers de
l'avoir pressenti et prophtis, se rpandaient en enthousiasme. Et la
persistance de quelques injustices rancunires passionnait les loges.

Il fut le nom nouveau, le _lion_ du Salon. Le gouvernement lui acheta
son tableau pour le Muse du Luxembourg, et les journaux donnrent la
nouvelle presque officielle de sa dcoration.




LXIV


Ce succs de Coriolis fit un grand changement dans les ides et les
sentiments de Manette.

Elle avait accept Coriolis pour amant sans l'aimer. Elle l'avait
rencontr dans un moment o elle n'avait personne. Abandonne par
Buchelet, elle l'avait pris comme une femme qui a l'habitude de l'homme
prend celui que l'occasion lui offre et que son got ne repousse pas.
Coriolis ne lui avait ni plu ni dplu: elle n'avait vu en lui qu'une
chose, c'est qu'il tait artiste, c'est--dire un homme de son monde, et
qu'il tait naturel de connatre. Elle pensait l-dessus ainsi que
beaucoup de femmes de sa profession, qui se regardent comme
exclusivement voues  la corporation, et qui n'imaginent pas l'amour
hors de l'atelier. A ses yeux, l'univers se divisait en deux classes
d'hommes: les artistes,--et les autres. Et les autres,  quelque classe
qu'ils appartinssent, qu'ils fussent n'importe quoi de grand et
d'officiel dans la socit, ministre, ambassadeur, marchal de France,
n'taient rien pour elle: ils n'existaient pas. La femme chez elle
n'tait sensible qu' un nom d'art,  un talent,  une rputation
d'artiste.

leve  Paris, dans un milieu o les leons d'innocence lui avaient un
peu manqu, elle n'avait eu ni l'ide de la vertu ni l'instinct de ses
remords; la conscience qu'il y et le moindre mal  faire ce qu'elle
faisait lui manquait absolument. Avoir un amant, pourvu qu'il ft
peintre ou sculpteur, lui semblait aussi convenable et aussi honnte que
d'tre marie. Et pour elle, il faut le dire, la liaison tait une sorte
d'engagement et de contrat. Manette tait de l'espce de ces matresses
qui mettent l'honntet du mariage dans le concubinage. Elle tait de
ces femmes qui se font un honneur d'tre, fidles jusqu'au jour o elles
en aiment un autre. Ce jour-l, elles ne trompent point l'homme avec
lequel elles vivent: elles le quittent et s'en vont avec leur nouvel
amour. Cette loyaut tait un principe chez elle.

Elle avait encore d'autres cts d'honntet relative, de certaines
lvations d'me. Elle se donnait sans calcul, sans arrire-pense. Elle
ne regardait point  l'argent chez un homme.

Les douceurs, les gteries de Coriolis l'avaient laisse assez froide.
Le bonheur qu'il lui voulait, les caresses qu'il mettait dans sa vie de
tous les jours, l'agrment des choses autour d'elle ne l'avaient point
touche d'attendrissement et de reconnaissance. Elle se sentait bien lui
venir avec l'habitude de l'amiti pour Coriolis, mais rien que de
l'amiti. Elle s'y attachait comme  un bon garon,  un camarade, 
quelqu'un de trs-gentil. Ce qui lui manquait pour l'aimer, c'tait d'y
croire, d'avoir foi en lui. Habitue jusqu'alors  vivre avec des hommes
brusques, des messieurs assez peu commodes, presque brutaux, elle voyait
 Coriolis des habitudes, un ton, des paroles d'homme du monde: elle se
demandait s'il tait de la mme race, et elle se laissait aller  croire
qu'il tait trop bien lev pour devenir jamais clbre comme les gens
clbres qu'elle avait connus. Le succs de Coriolis tomba sur elle
comme un coup de lumire.

Lorsqu'elle vit cette unanimit d'loges, des journaux, des feuilletons,
lorsqu'elle toucha cette gloire, grise du prsent, de l'avenir, de ce
bruit de popularit qui commenait, l'orgueil d'tre la matresse d'un
artiste connu fit tout  coup lever de son coeur une chaleur, une
flamme, presque de l'amour.




LXV


Sans ducation, Manette avait la pure ignorance de l'enfant, de la femme
de la rue et du peuple. Mais cette ignorance originelle et vierge d'une
matresse, si blessante d'ordinaire pour l'amour-propre d'un homme, ne
froissait pas Coriolis. A peine si elle l'atteignait: elle glissait et
passait sur lui sans lui donner un mouvement d'impatience, sans lui
inspirer un de ces retours, un de ces regrets o l'amour humili se sent
rougir de ce qu'il aime.

Coriolis tait un artiste, et les hommes comme lui, les artisans
d'idal, les ouvriers d'imagination et d'invention, les enfanteurs de
livres, de tableaux, de statues, sont faciles et indulgents  de
pareilles cratures. Il ne leur dplat pas de vivre avec des
intelligences de femme incapables d'atteindre  ce qu'ils cherchent, 
ce qu'ils tentent. Leur pense peut vivre seule et se tenir compagnie.
Une matresse qui ne rpond  rien de ce qu'ils ont dans la tte, une
matresse qui est uniquement une socit pour les repos de la journe et
les trves de l'esprit, une matresse qui met, autour de ce qu'ils font
et de ce qu'ils rvent, une espce d'incomprhension soumise et
instinctivement respectueuse, cette matresse leur suffit. La femme, en
gnral, ne leur parat pas tre au niveau de leur cervelle. Il leur
semble qu'elle peut tre l'gale, la pareille, et selon le mot expressif
et vulgaire, la _moiti_ d'un bourgeois: mais ils jugent que, pour eux,
il n'y a pas de compagne qui puisse les soutenir, les aider, les relever
dans l'effort et le mal de crer; et aux maladresses dont ne manquerait
pas de les blesser une femme leve, ils prfrent le silence de btise
d'une femme inculte. Presque tous n'en sont venus l, il est vrai,
qu'aprs des illusions mondaines, des essais de passion spirituelle; ils
ont rv la femme associe  leur carrire, mle  leurs
chefs-d'oeuvre,  leur avenir, une espce de Batrice, ou bien seulement
une madame d'Albany. Et tombs meurtris, blesss, de quelque haute
dception, ils sont devenus comme cette actrice encore belle, encore
jeune,  laquelle on demandait pourquoi on ne lui voyait
que les plus bas amants au thtre: Parce qu'ils sont mes
infrieurs,--rpondit-elle d'un mot profond.

L'amour avec une infrieure, c'est--dire l'amour o l'homme met un peu
de l'autorit du suprieur, et trouve dans la femme la lgre et
agrable odeur de servitude d'une espce de bonne qu'il ferait asseoir 
sa table, l'amour qui permet le sans-gne de la tenue et de la parole,
qui dispense des exigences et des drangements du monde, et ne touche ni
au temps, ni aux aises du travailleur, l'amour commode, familier,
domestique et sous la main,--c'est l'explication, le secret de ces
liaisons d'abaissement. De l, dans l'art, ces mnages de tant d'hommes
distingus avec des femmes si fort au-dessous d'eux, mais qui ont pour
eux ce charme de ne pas les dranger du perchoir de leur idal, de les
laisser tranquilles et solitaires dans le panier des Nues o l'Art
plane sur le Pot-au-feu.

Coriolis tait de ces hommes. Il n'et pas donn vingt francs pour faire
apprendre l'orthographe  Manette. Il prenait sa matresse comme elle
tait, et pour ce qu'elle tait, une bte charmante, dont le parlage ne
le choquait pas plus que les notes d'un oiseau qu'on n'a pas serine.
Mme cette jolie petite nature, sans aucune ducation, lui plaisait par
certains cts de spontanit drle et de navet personnelle: il
trouvait dans sa frache niaiserie une originalit d'enfance, une jeune
grce. Et souvent le soir, en s'endormant, il se prenait  rire tout
haut, dans son lit, d'un mot bien amusant que Manette avait laiss
tomber dans la journe, et qu'il se rappelait.

Manette, d'ailleurs, rachetait auprs de lui son insuffisance
spirituelle par une qualit qui, aux yeux de Coriolis, excusait tout
chez une femme, et sans laquelle il n'et pas pu vivre trois jours avec
une matresse. Elle offrait une sduction qui, aprs sa beaut, avait
attach Coriolis et le tenait li  elle. Elle possdait ce qui sauve
les cratures d'en bas du commun et du canaille: elle tait ne avec ce
signe de race, le caractre de raret et d'lgance, la marque
d'lection qui met souvent, contre les hasards du rang et de la destine
des fortunes, la premire des aristocraties de la femme, l'aristocratie
de nature, dans la premire venue du peuple:--la distinction.




LXVI


Le nouvel attachement de Manette pour Coriolis eut bientt l'occasion de
se montrer et de se consacrer, comme les passions de femmes, dans le
dvouement.

La fatigue surmonte et vaincue par Coriolis pendant son dernier mois de
travail, son effort norme et inquiet pour arriver  temps, avaient
amen chez lui un abattement, un vague malaise. Un refroidissement qu'il
prenait le rendait tout  fait malade.

Coriolis avait toujours eu de bizarres faons d'tre souffrant. Il se
couchait, ne parlait plus, regardait les gens sans leur rpondre, et
quand les gens restaient l, il tournait le dos et se collait le nez
dans la ruelle. C'tait sa manire de se soigner; et aprs deux, trois,
quatre, quelquefois cinq jours passs ainsi, sans une parole ni un verre
de tisane, il se levait comme  l'ordinaire et se remettait  travailler
sans parler de rien, ni vouloir qu'on lui parlt de rien.

Mais cette fois il ne put se soigner  sa guise. Au second jour, Anatole
le vit si malade qu'il alla chercher un mdecin, le mdecin ordinaire du
monde de l'art, et que la moiti des hommes de lettres et des artistes
traitaient en camarade. Singulier homme, avec sa tte mchante et
souriante de bossu, son oeil clignotant, ses paupires plisses de
lzard: quand il tait l, assis au pied du lit d'un malade, il prenait
un inquitant aspect de vieux juge qui regarderait souffrir. Il avait
l'air d'tre content de tenir un homme de talent, un homme connu, de
l'avoir  sa discrtion, de pouvoir lui ausculter le moral, tter ses
peurs, ses lchets devant le mal; et sur sa mine paterne et mielleuse
passaient de petits clairs froids o s'apercevaient ensemble la rancune
implacable d'une carrire manque, d'une vie due, blesse  la fortune
des autres, et la curiosit d'une tude impie et froce aux prises avec
l'instinct de gurir d'une grande science mdicale.

--Ah! sapristi, mon pauvre enfant,--dit-il  Coriolis,--pas de chance!
Dire que ta rputation allait si bien!... Tu marchais, tu marchais... Tu
commenais  embter pas mal de gens... Ah! tu tais lanc...

Il suivait ses paroles sur le visage de Coriolis.

--Je suis fichu, hein? n'est-ce pas?--dit Coriolis en relevant sur lui
des yeux braves.

Le mdecin ne rpondit pas tout de suite. Il paraissait tout occup 
couter le pouls de Coriolis,  en compter les battements. Et tous deux
se regardant face  face, il y eut un instant de silence et de lutte au
bout duquel le mdecin sentit faiblir son regard sous le regard appuy
sur le sien.

--Qu'est-ce qui te parle de a?--reprit-il d'un air bonhomme.--Mais il
tait temps, l, vrai... Tu as ce qu'on fait de mieux en fait de fausse
fluxion de poitrine.

Et il se mit  crire une terrible ordonnance.

Comme Manette le reconduisait, muette, sans oser lui dire: Eh bien?--Ah!
le gaillard!--fit-il en prenant sur un tabouret son chapeau de
philanthrope  larges bords, et jetant un regard sur les murs de
l'atelier garnis d'esquisses:--On ferait une jolie vente, ici... oui...
oui...

Et sur ce mot il salua Manette avec une ironie habitue  laisser tomber
dans les dsespoirs de la femme les cupidits de la matresse.

Sous l'impression de cette visite, sous les souffrances aigus de la
maladie et l'affaiblissement des saignes, Coriolis se crut perdu. Il se
prpara  mourir, et il trouva, pour quitter la vie, des adieux d'une
douceur trange.

Venu tout enfant en France, Coriolis avait toujours eu le sentiment, la
passion de l'exotique, la nostalgie, le mal du pays des pays chauds. Il
s'tait toujours senti l'envie et comme le regret d'un autre ciel, d'une
autre terre, d'autres arbres. Sa bouche aimait  mordre  des fruits
trangers; ses mains allaient aux objets peints et teints par le Midi,
ses yeux se plaisaient  des feuilles d'Asie. L'Orient l'avait toujours
appel, tent. Il aimait  le respirer dans les choses venues
d'outre-mer, qui en rapportent la couleur, l'odeur, le souffle. Son
rve, son bonheur, l'illumination et la vocation de son talent, la
naturalisation de ses gots, sa patrie de peintre, il avait trouv tout
cela l-bas. Mourant, il voulut charmer son agonie avec ce qui avait
charm son existence, et il n'eut plus que cette pense d'aspiration
suprme: l'Orient! On et dit que, comme dans les religions de ses
peuples de lumire, il tournait sa mort vers le soleil.

Il voulait avoir sur le pied de son lit des morceaux de tissus qu'il
avait rapports, des toffes lames d'argent, des soieries safranes o
couraient des fils d'or; et, la tte un peu affaisse dans les
oreillers, avec les regards longs des mourants, il regardait ces choses
aimes. De temps en temps il fermait un instant les yeux pour jouir en
lui-mme comme un buveur qui savoure les dlices d'un vin; puis il les
rouvrait, et ne pouvant les rassasier, il suivait ainsi jusqu'au jour
baissant les pas du jour sur la splendeur des soies. Et ce qu'il voyait,
ces toffes, ces ors, ces rayons, peu  peu l'enveloppant, l'enlevaient
 l'heure,  la chambre, au lit o il tait. Sa vie, il ne la sentait
plus battre qu'au coeur de ses souvenirs. Les couleurs qu'il avait
devant lui devenaient ses ides, et l'emportaient  leur pays. Il tait
l-bas: il revoyait ce ciel, ces paysages, ces villes, ces bazars, ces
caravanes, ces fleurs, ces oiseaux roses, ces ruines blanches; et des
caquetages de femmes assises dans un caack qu'il avait entendus 
Tichim-Brah, lui revenaient dans un bourdonnement de faiblesse.

Dans ses mains il se faisait mettre des amulettes, des petits flacons
d'essence, des bourses, des bijoux, des grains de collier; et de ses
doigts dtendus, errant dessus et qui avaient peine  prendre, il les
palpait, les retournait, les touchait pendant des heures, lentement,
avec des attouchements amoureux et dvots qui semblaient grener un
chapelet et caresser des reliques. Ses yeux se fermaient presque; les
lvres chatouilles d'un demi-sourire heureux, il ttonnait toujours
vaguement. Et quand Manette voulait pour qu'il dormt les lui reprendre,
il les serrait de ses faibles mains avec une force d'enfant.

Quelquefois encore il approchait de ses narines le parfum vapor qui
reste  ces objets, et en les sentant, il les effleurait de ses lvres
plies comme pour mettre dans une dernire communion le baiser de son
agonie sur l'adoration de sa vie!

Cinq jours se passrent ainsi. Manette ne le quittait plus, ne se
couchait pas. Elle le soignait comme une femme qui ne veut pas qu'on
meure. Anatole l'aidait admirablement et de tout coeur: il avait, lui
aussi, des soins de femme, les merveilleux talents de garde-malade d'un
homme  tout faire.

Coriolis fut sauv.




LXVII


Un soir, Coriolis, qui n'tait pas encore recouch, lisait, allong sur
le divan. Manette allant et venant, rangeait dans l'atelier, repliait
dans la petite armoire les toffes turques parpilles sur des meubles;
et de temps en temps, se mettant devant la psych qu'clairaient deux
bougies, elle essayait sur elle, en se souriant, des morceaux de costume
d'Orient,--quand Anatole rentra suivi de quelque chose de blanc  quatre
pattes, qui avait le collier de faveur rose d'un mouton de bergerie.

--Ah a! qu'est-ce que vous nous amenez?--fit Manette en poussant un
petit cri de peur.

--Oh! mon Dieu!--dit Anatole,--rien... un cochon...

Le goret trottinait dj dans l'atelier, furetant, le nez en terre, avec
de petits grognements, faisant la reconnaissance de tous les recoins et
de tous les dessous de meubles de la grande pice.

--Tu es fou!--fit Coriolis.

--Parce que je rapporte un cochon, un amour de cochon, un cochon qui a
des rubans comme une bote de baptme?... Tu ne mritais pas de le
gagner, par exemple... Merci, le gros lot, plains-toi!... Oui, mon
cher... On a t si content au caf de Fleurus de te savoir remont sur
ta bte, qu'on t'a conserv ton assiette au dner et qu'on a tir pour
toi  la loterie... Tu as eu la chance... et tu as la bte... C'est
doux, c'est gentil, a aime l'homme... et a sauve de la tentation: vois
saint Antoine!... Et puis ce sera une socit pour Vermillon... Il faut
que je le lui prsente... Hop! Vermillon!

Sur cet appel d'Anatole, Vermillon, qui avait hasard un bout de son
museau hors de sa cage  l'entre du goret dans l'atelier, le rentra en
se renfonant prcipitamment.

--Vermillon!--cria imprieusement Anatole Vermillon se pencha, se gratta
la tte, se lana aprs sa corde, descendit vite jusqu'au milieu, et
s'arrta l, en liant, comme un clown, son jarret autour du chanvre.
Anatole secoua la corde: le singe lui tomba sur l'paule, et de l,
sautant  terre, il se mit de loin, baiss et appuy sur le dos de ses
deux mains,  regarder cette bte imprvue qui ne le regardait pas. Il
en fit le tour: le cochon se mit  marcher, le singe le suivit avec de
petits sauts, se penchant de temps en temps, le regardant en dessous, le
considrant avec une attention profonde, mditative, presque
scientifique.

--Nous tions une flotte,--reprit Anatole,--au grand complet... Je t'ai
excus... J'ai dit que tu tais encore un peu patraque... Oh! a t
d'un chaud! On a cri  faire venir les sergents de ville!

Le singe peu  peu, suivant le cochon pas  pas, se familiarisait avec
lui. Il le flaira, le toucha un peu, aventura sa patte dessus, et gota
le doigt avec lequel il l'avait touch. Puis, tournant derrire lui, il
lui prit dlicatement la queue, la releva, regarda, et, comme si son
instinct de la ligne droite tait bless par cette queue en vrille, il
la tira pour la redresser, la lcha pour voir s'il avait russi; et
voyant qu'elle restait tirebouchonne, la retira encore. Le cochon
restait immobile, clou sur ses quatre pattes, effray de l'opration,
plein d'une sorte de terreur paralyse, ne donnant d'autre signe
d'impatience qu'un moustillement d'oreille.

--Vermillon!  ta niche!--cria Coriolis; et se retournant vers
Anatole:--Dis donc, qu'est-ce qu'il faut que je leur donne la prochaine
fois... quel lot? Je voudrais faire les choses bien, tu comprends, tout
 fait bien... a serait bte de leur donner quelque chose de moi...

--Tiens! si tu leur donnais ton vilain singe?--lana Manette.

--Mon fils adoptif!--dit Anatole.--Ah! bien!...

--Un bronze de Barbedienne?...--reprit Coriolis,--ce n'est pas bien
neuf, un bronze de Barbedienne... Ma foi! si je leur rendais, comme lot,
un dner  tous ici... pour la fin de ma convalescence?

--Hum! un dner...--fit Anatole,--a sent la fte de famille, un
dner... Donne donc plutt un souper... c'est toujours plus drle.

--Oh! mon Dieu, un souper, si tu veux... Mais qu'est-ce qu'on fera avant
souper?

--Tout ce qu'on voudra... de la musique religieuse... Une ide!... si on
se livrait  un petit tremblement de jambes?

--Moi, d'abord, je mets a, si on danse...--dit Manette qui venait de
passer sur elle une magnifique robe de Smyrniote.

--Mais, ma chre, tu n'y penses pas... ce n'est plus l'poque des bals
masqus...

--Bah! si a l'amuse?--fit Anatole.--Donne-lui cette petite fte-l...
Elle ne l'a pas vole... Elle n'a pas eu trop d'agrment ces temps-ci...
Garnotelle connat le prfet de police, il vient de faire son
portrait... Il nous aura une permission... Nous aurons un municipal  la
porte... C'est a qui aura de l'oeil!... Enfoncs les bourgeois!

Manette, sans rien dire, s'tait pose toute costume devant Coriolis.

--Accord!--dit Coriolis,--bal et souper! Voil le programme... Par
exemple, c'est toi que a regarde Anatole... tu te charges de tout...
Ah! canaille de Vermillon!

Et tous les trois partirent d'un grand clat de rire.

Aprs s'tre acharn  vouloir redresser la queue du cochon, aprs avoir
essay inutilement de grimper sur son dos, Vermillon avait paru lcher
sa victime. Grimp Sur un coffre, et l se tenant bien tranquille en
ayant l'air de ne penser  rien, il avait attendu que le goret rassur
passt dans sa promenade qutante juste au-dessous de lui. Il avait
saisi le moment, calcul son saut, bondi juste sur le pauvre animal qui,
de terreur, faisait en cercles perdus, comme dans le mange d'un
cirque, une course qu'aiguillonnaient les ongles de Vermillon cramponn,
par la peur de tomber,  la peau du coureur. Le petit cochon, les
oreilles rabattues sur les yeux, lanc et dtalant comme s'il avait un
diablotin en croupe, le petit singe avec ses inquitudes nerveuses, avec
sa mine de voleur, aplati, ras, coll sur le dos de cette bte de
graisse, se rattrapant et se raccrochant dans des pertes d'quilibre
continuelles,--c'tait un spectacle du plus prodigieux comique, o un
philosophe aurait peut-tre vu l'Esprit mont sur la Chair et emport
par elle.




LXVIII


A minuit, le 20 juin, commenait dans l'atelier de Coriolis ce bal qui
devait devenir historique et laisser dans les lgendes de l'art une
mmoire encore vivante.

Entre les quatre murs rayonnant de lumire, on et cru voir se presser
un peu de toutes les nations et de tous les sicles. L'histoire et
l'espace semblaient ramasss l. L'univers s'y coudoyait. C'tait comme
une vocation o le peuple d'un Muse, descendu de ses cadres, se
cognait au Carnaval. Les toffes, les modes, les dessins, les lignes,
les souvenirs, les pays, tout se mlait dans le tohubohu tourdissant
des couleurs. Il y avait des chantillons de toutes les civilisations,
des morceaux de toute la terre, et des robes voles  des statues. Les
costumes allaient d'un ple  l'autre, et de Jupiter  un garde national
de la banlieue. Ceux-ci venaient du Niger; ceux-l avaient t dtachs
d'une page de Cesare Vecellio. Il passait des cardinaux et des Mohicans.
Des couples se parlaient comme de la distance d'une fort vierge 
Trianon. Un portrait historique, un personnage drap dans un
chef-d'oeuvre, prenait la taille de la dernire des dbardeuses. Des
bouts de chlamyde flottaient sur des pointes de mules. Yeddo tait dans
cette jupe, un barbare de la colonne Trajane dans cette braie. La
fustanelle plisse  ct de la jupe cossaise. La toge, comme la porte
la statue de Tibre, voisinait avec la _tbuta_ d'Ocanie. Une desse de
la Raison, une Diane de Poitiers et une belle caillre faisaient un
groupe des trois Grces. Un paysagiste figurait une statue antique avec
un masque de pltre et du madapolam amidonn. On voyait un galrien en
vareuse rouge, en bonnet vert, avec la chane et un boulet fait d'un
ballon d'enfant peint en noir. Un fou de Vlasquez serrait la main  un
Jean-Jean de l'Empire. Deux gyptiens, du temps de Rhamss II, dtachs
d'une graphie gyptienne, fraternisaient avec un Mezzetin. De la toile 
matelas par instant cachait de la pourpre. La tte d'un lion, qui
coiffait un Hercule, tait coupe par le plumet d'un Chicard. Un premier
communiant  barbe, dans un habit et un pantalon de collgien trop
courts, avec le brassard blanc, donnait le bras  un page mi-parti qui
s'tait peint les jambes  la colle, en noir et bleu. Une femme, en
Moluquoise, avait un chapeau de six pieds de large, tout garni de nacre
et de coquillages. Une autre tait la sainte Ccile, en rouge, du
Dominiquin.

Et  tous ces costumes, hommes et femmes avaient ajout, avec la
conscience d'artistes qui se dguisent, la tournure, l'air, le teint, la
physionomie, la couleur locale du maquillage, la grimace mme de chaque
latitude. Toute une bande d'atelier, costume en Peaux-Rouges, avait
pass la journe  se peindre religieusement, d'aprs les planches de
Catlin, tous les tatouages rouges, verts et jaunes des Indiens: on les
aurait reus  la danse du buffle. Et une femme qui tait en Chinoise
s'tait donn la migraine en se faisant tirer les cheveux aux tempes
pour se remonter le coin des yeux.

Dans ce brouhaha de pittoresque se dtachait un coin d'Olympe: la beaut
d'un modle de femme en Amphitrite, vtue d'une cume de mousseline 
travers laquelle paraissaient,  ses chevilles, des _pricelids_ d'or
copis sur la _Venus physica_ du Muse de Naples; la beaut d'un homme
dont les muscles jouaient dans un maillot; la beaut de Massicot, le
sculpteur, dans le costume des fromagiers de Parmesan, la chemise
bouillonne, coupe sur le biceps, le petit tablier bleu sur le ventre,
le caleon arrt au genou, les jambes nues, basanes, nerveuses et
parfaites, dignes de son costume et de ce type de race qui montre le
Bacchus indien dans les fermes milanaises.

Puis  et l, c'taient des apparitions, des fantaisies de Mardi gras,
comme en trouve l'atelier, des caricatures tailles de main d'artiste,
des parodies cocasses, un Moyen ge  la Courtille, des dfroques de la
chevalerie du sire de Franboisy, des valets hraldiques de jeux de
cartes, des ombres grotesques de l'Iliade, des hros qui avaient ramass
un casque dans un Daumier, des vengeances de pensum sur le dos
d'Achille, une cour de Cucurbitus Ier, des imaginations de
travestissements vols dans la cuisine de Grandville, des gens qui
avaient l'air d'tre tombs dans un pot-au-feu, la tte la premire, et
d'en avoir t retirs avec une couronne de lauriers et de carottes.

Coriolis avait la grande robe de brocard  plerine,  ramages jaunes et
verts, du seigneur qui lve une coupe dans les _Noces de Cana_.

Manette portait un des costumes rapports d'Orient par Coriolis: les
jambes dans un large pantalon de soie flottant, de la dlicieuse nuance
fausse du rose turc, elle avait la taille dessine par une petite veste
de soie marron soutache d'or, d'o sortaient ses bras nus, battus par
les grandes manches d'une chemise de tulle sans agrafes qui laissait
voir en jouant la moiti de sa gorge. Sur sa tte, elle avait le
charmant _tatikos_ de Smyrne, le tarbouch rouge aplati, tout couvert
d'agrments et de broderies, dans lesquels elle avait pass, nou,
enroul les tresses de ses cheveux avec l'art et la coquetterie d'une
femme de l-bas. Et ravissante ainsi, elle semblait la vraie femme
d'Ionie,--la femme de la sduction.

Garnotelle, tout en gardant ses cheveux longs, s'tait trs-bien arrang
dans le pourpoint de brocard noir, aux manches violettes, du beau
portrait de Calcar du Louvre.

Chassagnol tait superbe dans son costume de comique florentin, en
Stenterello du thtre Borgognisanti, avec sa perruque rousse, sa petite
queue remontante, ses coups de noir  travers la figure, ses sourcils
terribles, sa veste courte  carreaux.

Pour Anatole, il s'tait dguis en saltimbanque, en saltimbanque
classique de baraque. Il avait des chaussettes de laine noire, sur
lesquelles il avait fait coudre un lacet d'or en triangle et de la
fourrure, un maillot blanc, un caleon de cachemire rouge bord de
velours noir, des bracelets en velours noir et or, une collerette en
velours noir et or, un diadme en or sur une grande perruque, et une
trompette dans le dos.




LXIX


Ce costume de saltimbanque tait le vrai costume de la danse d'Anatole,
une danse folle, blouissante, tourdissante, o le danseur, avec une
fivre de vif argent et des lasticits de clown, bondissait, tombait,
se ramassait, faisait un nimbe  sa danseuse avec le rond d'un coup de
pied, s'aplatissait dans un grand cart au solo de la pastourelle, se
relevait sur un saut prilleux. On riait, on applaudissait. La danse
autour de lui s'arrtait pour le voir. Son agilit, sa mobilit, le
diable au corps qui faisait partir tous ses membres, mettait comme une
joie de vertige dans le bal.

Tout  coup, au milieu de son triomphe, des groupes qui se bousculaient
et se marchaient sur les pieds, Anatole disparut. On le cherchait, on se
demandait ce qu'il tait devenu: il reparut en cravate blanche, en habit
noir, avec la figure enfarine d'un Pierrot, et gravement, il recommena
 danser.

Ce n'tait plus sa danse de tout  l'heure, une danse de tours de force
et de gymnastique: c'tait maintenant une danse qui ressemblait  la
pantomime srieuse et sinistre de sa blague,--une danse qui
blaguait!--Mouvements, physionomie, les jambes, les bras, la tte, tout
son tre, le danseur l'agitait dans le jeu d'une indicible gouaillerie
cynique. On ne savait quoi de sardonique lui courait le long de
l'chine. De toute sa personne, jaillissaient des charges cruelles
d'infirmits: il se donnait des tics nerveux qui lui dtraquaient la
figure, imitait en clopinant le bancal ou la jambe de bois, simulait, au
milieu d'un pas, le gigottement de pied d'un vieillard frapp
d'apoplexie sur un trottoir. Il avait des gestes qui parlaient, qui
murmuraient: _Mon ange!_ qui disaient: _Et ta soeur!_ qui semblaient
secouer de l'ordure, de l'argot et des dgots! Il tombait dans des
batitudes hbtes, des extases idiotes, des ahurissements abrutis,
coups de subites dmangeaisons bestiales qui lui faisaient se battre le
haut de la poitrine avec des airs d'un naturel de la Terre-de-Feu. Il
levait les yeux au plafond comme s'il crachait au ciel. Il avait des
regards qui semblaient tomber du paradis  la brasserie; il avait, sur
le front de sa danseuse, des bndictions de mains  la Robert Macaire.
Il embrassait la place des pas de la femme qui lui faisait vis--vis, il
se gracieusait, se dformait, faisait le geste de cueillir de l'idal au
vol, pitinait comme sur une illusion fltrie, rentrait sa poitrine, se
bossuait les paules, jouait don Juan, puis Tortillard. Il imprimait un
mouvement de rotation mcanique  une de ses mains, et tournant dans le
vide, il paraissait moudre un air qui semblait le chant de l'alouette de
Juliette sur l'orgue de Fualds. Il parodiait la femme, il parodiait
l'amour. Les poses, les balancements de couples amoureux, consacrs par
les chefs-d'oeuvre, les statues et les tableaux, les lignes immortelles
et divines de caresse qui vont d'un sexe  l'autre, qui saluent la femme
et la dsirent, l'enlacement, qui lui prend la taille et se noue  son
coeur, la prire, l'agenouillement, le baiser,--le baiser!--il
caricaturait tout cela dans des charges d'artiste, dans des poses de
dessus de pendule et de troubadourisme, dans des attitudes drisoires
d'imploration, de pudeur et de respect, moquant, avec un doigt de
Cupidon sur la bouche, toute la tendre sentimentalit de
l'homme... Danse impie, o l'on aurait cru voir Satan-Chicard et
Mphistophls-Arsouille! C'tait le cancan infernal de Paris, non le
cancan de 1830, naf, brutal, sensuel, mais le cancan corrompu, le
cancan ricaneur et ironique, le cancan pileptique qui crache comme le
blasphme du plaisir et de la danse dans tous les blasphmes du temps!

A la fin, tout le bal se groupait autour du quadrille o il dansait; et
les femmes qui avaient le bonheur d'tre costumes en Turcs et de porter
des pantalons, montes sur des paules de doges, de cardinaux, de
snateurs romains, regardaient de l-haut, criant  force de rire.




LXX


Coriolis avait t assez rudement secou par sa maladie. Il ne reprenait
ses forces que lentement, travaillant mal, manquant de l'entrain de la
sant, souffrant de la chaleur de l't, intolrable cette anne-l.

--C'est une drle de chose,--dit-il un jour  Anatole,--quand on a
dix-huit ans on ne s'aperoit pas du mois de juillet  Paris... On ne
sent pas qu'on touffe et que les ruisseaux puent; du diable si l'on a
l'ide de penser  des endroits o il y a de l'air et de l'ombre
d'arbres...

--Ah a!...--fit Anatole,--est-ce que tu aurais le projet d'acheter une
maison de campagne avec un jet d'eau?

--Non,--rpondit Coriolis,--a ne va pas jusque-l... mais, mon Dieu, si
a vous convenait  Manette et  toi...

--Quoi?--fit Manette.

--D'aller  la campagne, tout btement, comme des boutiquiers de
passage, respirer...

--A la campagne? oh! oui...--dit nonchalamment Manette,  laquelle ce
mot faisait voir quelque chose au-del de Saint-Cloud, de vert,
d'inconnu, d'attirant, avec de l'herbe o l'on peut s'asseoir.

Elle reprit aussitt:

--O a?

--Ma foi,--reprit Coriolis,--je ne connais pas Fontainebleau... Il
parat,  ce qu'ils disent tous, que c'est une vraie fort... Nous
irions dans un trou...  Barbison,  l'auberge... Une installation, ce
serait le diable... nous laisserons nos domestiques ici.

--Oh! c'est a, en garons!--fit Manette,  laquelle l'ide d'aller 
l'auberge plaisait comme sourit  un enfant l'ide de dner au
restaurant.

Pour Anatole, il faisait de joie la roue d'un bout de l'atelier 
l'autre. Tout  coup, il s'arrta court:

--Et Vermillon.

--Tu vas vouloir qu'on l'emmne, je parie? Tiens, au fait,--dit
Coriolis,--on ne le voit plus.

--Mon cher, ce que je vais te dire est tout  fait confidentiel... Il y
a l'honneur d'une femme, et tu comprends... Vermillon a une passion,
parole d'honneur! malheureuse, je l'espre... Il brle pour la forte
pouse de notre concierge. Oui, il a t sduit par sa grosseur... Il
passe maintenant tout son temps  lui savonner son linge dans le
ruisseau pour lui prouver son dvouement... C'est touchant!... Et il lui
fait une cour dans sa loge, des yeux au ciel, des airs d'adoration... un
homme ne serait pas plus bte, quoi!

--Trs-bien... Tu le laisseras en pension chez son adore.

--C'est peut-tre trs-grave... Je te dirai que je crois qu'ils sont
jaloux l'un de l'autre: le mari et lui... Le mari est sombre, de plus,
il est tailleur, et les hommes qui travaillent toute la journe les
jambes croises sur une table sont rangs par les criminalistes dans la
classe des gens concentrs, dangereux, capables de perptrations...

--Imbcile!

--Aux paquets!--cria Anatole.




LXXI


Le lendemain, la calche de louage que Coriolis avait prise 
Fontainebleau dbouchait, au bout d'une heure et demie de voyage 
travers la fort, d'une route de sable sur le pav.

Des vergers touchaient le bois, le village naissait  sa lisire. De
petites maisons aux volets gris, aux toits de tuile, leves d'un tage,
avec l'avance d'un auvent sous lequel causaient  l'ombre des femmes sur
des siges rustiques, des murs au chaperon de bruyres sches, d'o
sortaient et se penchaient des verdures de jardin, des faades de fermes
avec leurs grandes portes charretires, commenaient la longue rue. Tout
 l'entre, un tout jeune enfant, de l'ge des enfants qui dessinent des
maisons de travers avec un tirebouchon de fume, assis par terre et la
curiosit de deux petites filles dans le dos, crayonnait on ne savait
quoi d'aprs nature. Les maisons garnies de vignes, prudemment montes
et plaques hors de la porte de la main, les murailles de moellon des
granges continuaient.  et l, une grille en bois cachait mal des
fleurs; un store chinois apparaissait  un rez-de-chausse; des fentres
 moulure taient encastres dans une construction paysanne. Une baie, 
demi barre d'une serge verte, laissait voir les poutres d'un atelier.
Par une porte ouverte, un chevalet s'apercevait avec une tude sur un
buffet. Coriolis reconnaissait des toits de bois sur des portes, des
cours, des ruelles de masures donnant sur la campagne, que des eaux
fortes lui avaient dj montres. La voiture arrta devant une longue
btisse o la vigne repoussait les volets verts: on tait arriv,
c'tait l'auberge.

Le matre de l'auberge, coiff d'un feutre d'artiste, mena les voyageurs
 un petit pavillon o ils trouvrent trois chambres assez proprettes,
dont l'une ouvrait sur un petit atelier au nord, meubl d'un canap en
noyer, recouvert de velours d'Utrecht rouge, dont les accotoirs avaient
des sphinx  mamelles du Directoire et les pieds des griffes en terre
cuite.

Coriolis trouva le soir les draps un peu gros, mais pntrs de la bonne
odeur du linge qui a sch sur des haies et sur des arbres  fruit; et
il s'endormit au bruit d'un gouttement d'eau qui ressemblait  un chant
de caille.

Pittoresque et riante auberge que cette auberge de Barbison, vrai
vide-bouteille de l'Art! une maison dans un treillage mang de lierre,
de jasmin, de chvrefeuille, de plantes qui grimpent avec de grandes
feuilles vertes! Des bouts de tuyau de pole fument dans des touffes de
roses, des hirondelles nichent sous la gouttire et frappent aux
carreaux; dans le rentrant des fentres, des torchis de pinceaux font
des palettes folles. La verdure de la maison saute par-dessus les
tonnelles, monte les escaliers aux petits toits de bois, garnit les
petits ponts tremblants, s'lance aux baies des petits ateliers. Des
vignes colles au mur balancent et secouent leurs brindilles et leurs
vrilles sur le trou noir de la cuisine et les bras bruns d'une laveuse.
Une dcoupure de treille encadre dans des feuilles, une tte de cerf aux
os blancs.

Et ce sont, dans le plein air, des tables o tranent des verres tachs
de vin et de vieux livres uss o se dchire le papier qui fait un
manche au gigot, des buffets, des fontaines, des garde-mangers remplis
de viandes saignantes sous l'abri d'une feuille de zinc; des _moss_, des
canettes, des verres vides, encombrant le dessus de la cave ouverte et
pleine. La poulie, la corde et le grincement d'un puits se perdent dans
les branches d'un abricotier. Des poules montent aux chelles pour aller
pondre au grenier sans fentre; des corbeaux familiers volent  et l;
de tout petits chats jouent entre des barreaux de tabouret; sur la
traverse d'un chevalet cass, un coq jette son cri.

Il y a dans le fumier des canetons en tas, des chiens qui dorment, des
poussins qui courent. Il y a des tonneaux couls dans des mares; et 
et l des chaudrons noirs de suie, des seaux de fer-blanc, des terrines,
des cages  poulet, des arrosoirs, des cuelles et de petits sacs de
graines renfls; des palissades o sont fichs, dans chaque pieu, des
goulots de bouteille; une herse dmanche  ct d'un dbris de berceau
en osier; un moulin  caf, dans un bourdonnement d'abeilles, encore
odorant de ce qu'il a brl; des claies de fromages schant  ct de
brosses  peindre et de torchons bis sur des bourres sches; des cordes
de balanoire pourries pendant d'un sureau; des piles de bois, des
amoncellements de solives, des appentis, des toits de branchages, des
poulaillers rapics, des lapinires improvises, des hangars o
s'enfonce l'tabli avec du soleil sur les outils; des portes battantes,
dont le poids est une pierre dans un morceau de mouchoir bleu; des
sentiers o tranent des morceaux et des restes de tout; des resserres
encombres de vieilles choses hors de service... Bric--brac hybride de
caf et de ferme, de capharnam et de basse-cour, de marchand de vin et
d'atelier, qui, avec son fouillis fourmillant, anim, battu, remu par
l'air ventilant du pays, fait penser  la cour d'une htellerie btie
par les pinceaux d'Isabey.




LXXII


Les premires journes passes  Barbison parurent  Coriolis douces et
reposantes. Il avait quitt Paris encore convalescent, dans un tat de
fatigue de corps et de tte,  une de ces heures de la vie qui poussent
le travailleur  aller se dtendre et se retremper dans l'air sain et
calmant de la vie vgtative. La bte, chez lui, avait besoin de se
mettre au vert. Aussi eut-il plaisir  se sentir dans cet endroit si
bien mort  tous les bruits d'une capitale, et o la publicit n'tait
que le _Moniteur des communes_. Sa vue tait heureuse de cette grande
rue avec des poules sur le pav, et de ces dernires diligences dteles
sur le bord de la chausse. Il gotait des jouissances d'oubli  voir le
peu qui passe l, le lent travail des btes et des gens, cet apaisement
particulier que les grandes forts font auprs de leur lisire, comme
les grandes cathdrales rpandent l'ombre sur les maisons et les
existences de leurs places. Il aimait ces jours qui se succdent, sans
tre plutt un jour qu'un autre, ce temps du village auquel on se laisse
aller, ces heures inoccupes qui le menaient au soir, un soir sans gaz
o ne restait de lumire, dans le noir de la rue, que le quinquet du
billard. La nuit mme, dans le demi-sommeil du matin, il prouvait une
certaine satisfaction, lorsque le conducteur de la voiture de Melun
criait  l'aubergiste:--Rien de nouveau?--et que l'aubergiste
rpondait:--Rien--ce _rien_ qui disait que rien l n'arrivait.

Pour Manette, la campagne tait comme le dballage de la premire bote
de joujoux d'o sortent des moutons, une maison qui serait une ferme, et
des arbres friss. Elle avait des curiosits puriles, des questions
d'une raison de quatre ans, des: qu'est-ce que c'est que a? de petite
fille au spectacle. Du ciel plein les yeux, de la terre, des arbres
partout, un jardin qui n'en finissait pas, des oiseaux, des champs
remplis de choses qui poussent, c'tait pour elle comme un monde nouveau
d'tonnements et d'amusements.

Elle avait la virginit bte et heureuse d'impressions, l'allgresse un
peu oisonne de la Parisienne  la campagne. Il lui paraissait charmant
de manger  genoux des fraises dans le plant. A tout moment elle se
penchait dans le mouvement de cueillir. Elle prenait des btes  bon
Dieu, les embrassait sur le dos, les mettait un instant dans son cou.
Elle attrapait une branche sur un chemin en passant, volait ce qui
pendait, ramassait la Nature dans un fruit comme un enfant la mer dans
un coquillage.

On et dit que la terre avec sa vitalit la sortait de son apathie, de
sa nonchalance srieuse. Elle devenait, dans cet air, d'humeur alerte,
dansante, sautante, presque grimpante. Il lui passait des envies de
monter  des cerisiers. Avec les femmes de la maison, elle s'en alla
faner, et revint radieuse, enchante, la peau heureuse de soleil, les
reins chatouills de fatigue. Elle allait dans la chambre  four
regarder couler la lessive dans le grand cuveau. Elle portait de l'herbe
 la vache: elle voulut la traire, essaya; ses mains eurent peur, elle
n'osa pas.

Mais le plus souverainement heureux des trois tait Anatole. Il clatait
en gestes, en bouts de chansons, en paroles folles, en apostrophes qui
ressemblaient  de la griserie,  cette ivresse que verse  certains
hommes de bureau et de thtre l'air de la campagne. Il passait des
demi-journes en tte--tte avec les btes de la basse-cour, les
tudiant, notant leurs cris, se mettant leurs voix dans la bouche,
faisant l'cho au chant du fumier, et laissant les chiens lui
dbarbouiller, comme  un ami, la moiti d'une joue d'un coup de langue.

Dans les champs, dans la fort, on le voyait tendu, tal, aplati tout
de son long, les yeux demi-clos sous son chapeau de paille qui lui
rabattait de l'ombre sur la figure, la tte sur ses bras en manches de
chemise. Il restait l, bien heureusement immobile, le bouton de sa
ceinture lch, avec de petits tressaillements d'aise qui lui couraient
tout le corps. Et tout enfonc dans ce lazzaronisme en plein air,  demi
extasi dans l'panouissement d'une jubilation infinie, il cuvait le
paysage. Il vachait,--comme il disait avec l'expression crapuleuse qui
peint ces flicits retournant  la brute.

Ils passrent ainsi plusieurs semaines, pendant lesquelles Coriolis ne
se serait pas aperu des dimanches, sans les boules tames qu'exposait,
ce jour-l, dans un jardin, un employ qui les apportait le samedi soir
et les remportait le lundi matin.




LXXIII


Le dner tait la grande rcration de la journe. Ce qui le sonnait,
c'tait le coucher du soleil, faisant apparatre tout noir, sur son
rayonnement de feu rouge, le genvrier mort servant d'enseigne 
l'auberge.

Un  un, les peintres rentraient dans cet blouissement qui pavait de
lumire la rue du village. Les premiers arrivs se mettaient  l'ombre
sur le banc de pierre en face,  ct d'une charrette, et se tenaient
dans des poses lasses, avec des silences affams, battant de leurs
btons leurs semelles pleines de sable. La fille de la maison, sortant
sur le pav, la main devant les yeux, regardait au loin, et, sitt
qu'elle voyait arriver les derniers attendus, avec le bout de leurs
parasols dpassant leur sac, elle allait tremper la soupe et l'apportait
fumante dans la salle  manger.

A peine si l'on se donnait le temps de laver les brosses. On jetait ses
chapeaux, on dmlait, au petit bonheur, les grandes serviettes jaunes
de toile de mnage, on attachait avec des ficelles les chiens aux pieds
des chaises; et un formidable bruit de cuillers sonnait dans les
assiettes creuses. Le grand pain pos sur le dessus du piano passait, et
chacun s'y coupait un michon. Le petit vin moussait dans les verres, les
fourchettes piquaient les plats, les assiettes couraient  la ronde, les
couteaux frappant sur la table demandaient des supplments, la porte
battait sans cesse, le tablier de la fille qui servait volait sur les
convives, les bouteilles vides faisaient la chane avec les bouteilles
pleines, les serviettes fouettaient les chiens qui mettaient
effrontment la tte dans la sauce de leurs matres. Des rires tombaient
dans les plats. Une grosse joie de jeunesse, une joie de rfectoire de
grands enfants, partait de tous ces apptits d'hommes avivs par l'air
creusant de toute une journe en fort. Et le tapage ne se recueillait
qu' la solennelle confection de la salade  la moutarde, pour laquelle,
 la fin, la table suppliante obtenait un jaune d'oeuf cru.

Et autour de la table gaye, tout riait: le grand buffet avec ses
soupires  coq et sa grande tte de dix-cors; la salle  manger avec
toutes ses peintures dans des baguettes de bois blanc, o semble encadr
l'album de l'cole de Fontainebleau. Le jour mourait sur tout ce petit
muse, barbouill par tous les htes de Barbison, et qui met  ces murs,
derrire les chaises de ceux qui dnent, l'ombre ou le souvenir, le nom
de ceux qui ont dn l, crit d'un bout de pinceau, un jour de pluie,
avec un reste d'tude et la verve de leur premier talent, dans tous ces
tableaux qui se cognent: paysages, moutons, dessous de bois, parapluies
gris dans la fort, chevaux, chenils, chasses en habits rouges, natures
mortes, crpuscules mythologiques, soleils sur le Rialto, partie de
canotage sur la Seine, amours boiteux frappant  la porte de Mercure. Et
de derniers rayons allaient  ces panneaux de buffet qui montrent la
pochade d'un march aux chevaux  ct d'une cueillette de pommes sur
des chelles; ils allaient  ces guirlandes o le pinceau de Brendel a
nou aux pipes du Rhin les verres de Bohme; ils quittaient, comme 
regret, des esquisses de Rousseau jetes sur le bois d'une bote 
cigares, et ces panneaux de lumire et de caprice, ces bouquets de
fleurs et de femmes closes sous la brosse de Nanteuil et la baguette
magique de Diaz, ces grappes de fes montrant leurs bas de femmes sur
des balanoires de roses...

Les bougies apportes dans des chandeliers de cuivre jaune, le fromage
de gruyre dvor, le caf vers dans les demi-tasses opaques, les pipes
s'allumaient. Des aparts se faisaient dans des coins o des camarades
se parlaient  mi-voix, tandis que des farceurs crivaient des vers faux
sur le livre de souvenir de la maison. La nuit endormait la rue, les
charrettes, le village; les paroles devenaient plus rares; le sommeil de
la campagne tombait peu  peu dans la pice. Les paysagistes, dans leurs
yeux  demi ferms, sentaient revenir leur tude, leur motif, leur
journe, et souriaient vaguement  leurs couleurs du lendemain, avec les
rves de leurs chiens grognants entre leurs jambes. La fatigue se
berait dans une vision de travail. Un coude faisait un accord sur le
piano ouvert... Et tous allaient se coucher, dormir un de ces bons
sommeils dans lesquels tombait le son lointain de la trompe du _corneur_
de Macherin, et qu'veillait, avec ses bruits du matin le rveil de la
basse-cour.




LXXIV


Coriolis passait ses journes dans la fort, sans peindre, sans
dessiner, laissant se faire en lui ces croquis inconscients, ces espces
d'esquisses flottantes que fixent plus tard la mmoire et la palette du
peintre.

Une motion, une motion presque religieuse le prenait chaque fois,
quand, au bout d'un quart d'heure, il arrivait  l'avenue du Bas-Brau:
il se sentait devant une des grandes majests de la Nature. Et il
demeurait toujours quelques minutes dans une sorte de ravissement
respectueux et de silence mu de l'me, en face de cette entre d'alle,
de cette porte triomphale, o les arbres portaient sur l'arc de leurs
colonnes superbes l'immense verdure pleine de la joie du jour. Du bout
de l'alle tournante, il regardait ces chnes magnifiques et svres,
ayant un ge de dieux, et une solennit de monuments, beaux de la beaut
sacre des sicles, sortant, comme d'une herbe naine, des forets de
fougre crases de leur hauteur: le matin jouait sur leur rude corce,
leur peau centenaire, et passait sur leurs veines de bois les blancheurs
polies de la pierre. Coriolis se mettait  marcher sous ces votes qui
clataient au-dessus de lui,  des lvations de cent pieds, en fuses
de branches, en cimes foudroyes, en furies cheveles et tordues, ayant
l'air de couronnes de colre sur des ttes de gant. Il marchait sur les
ombres couches barrant le chemin, qui tombaient du ft norme des
troncs; et en haut, le ciel ne lui apparaissait plus que par des piqres
du bleu d'une fleur et de la grandeur d'une toile, par de petits
morceaux de beau temps que la verdeur de la feuille faisait fuir et
presque plir dans un infini d'altitude. Des deux cts du chemin, il
avait des dessous de bois, des fonds de ce vert doux et tendre qu'a
l'ombre des forts dans la transparence pntrante du midi, et que
dchire  et l un zigzag de soleil, un rayon courant, frmissant
jusqu'au bout d'une branche, voletant sur les feuilles, en ayant l'air
d'y allumer une rampe de feu d'meraude. Plus prs de lui, des petits
genvriers en pyramide tincelaient de luisants de givre; et les houx
rampants remuaient sur le vernis de leurs feuilles une lumire
mtallique et liquide, l'blouissement blanc d'un diamant dans une
goutte d'eau.

Le radieux spectacle, le bonheur de la lumire sur les feuilles, cette
gloire de l't dans les arbres, cet air vif qui passe sur les tempes,
les senteurs cordiales, l'odeur de sant et la frache haleine des bois,
ce qui passe de grave et de doux dans la caresse de la solitude,
enveloppaient Coriolis qui sentait revenir  son corps l'allgresse
d'tre jeune. Il passait le long de tous ces arbres aux membres
d'athltes, au dessin hroque, ceux-ci qui s'inclinaient avec les
lignes penches des grands pins italiens dans les villas, ceux-l qui
montaient droits dans un jet de rigide lancement. Il y en avait de
solitaires comme des rois; et d'autres qui, runis, assembls, mlant et
nouant leurs bras en dme de verdure, semblaient dessiner un rond de
danse pour des hamadryades. Le sable, derrire Coriolis, enterrait son
pas; et il avanait dans ce silence de la fort muette et murmurante, o
tombe des arbres comme une pluie de petits bruits secs, o bourdonnent
incessamment, pour le bercement de la rverie, tous les infiniment
petits de la vie, le battement du rien qui vole, le bruissement du rien
qui marche. Et quand il s'tendait sur un tertre de mousse, le coude sur
la terre, les yeux  l'ternel balancement des branches auprs du ciel,
de petits souffles accouraient  lui, sur l'herbe et les feuilles
tombes, avec le pas d'une bte.

L'alle qu'il reprenait avait au bout, sous la flamme du jour, la jeune
clart d'un bourgeonnement de printemps. Aux grands chnes succdaient
les futaies, aux futaies les petits bois, o tout  coup, en passant, il
faisait sauter, au milieu d'un arbre, un cureuil qui le regardait de
l; o bien, c'tait un grand bruit qu'il faisait lever, un grand
remuement de branches d'o s'chappait au galop comme un grand cheval
rouge, qui tait un cerf.

Puis la fort s'ouvrait: un pre plein midi brlait, devant lui, dans le
paysage dcouvert, les gorges sauvages d'Apremont, les rochers qui, sous
le bleu africain du ciel et l'implacable intensit de la lumire, se
dressaient en masses violettes, avec des cernes sches. Alors, quittant
le grand chemin, il grimpait  l'aventure au hasard de la route
serpentante. Il se glissait entre les pierres d'o se dressait l'arbre
sans terre et sans ombre, le grle bouleau. Il s'enfonait dans les
fougres, presque aussi hautes que lui, faisait craquer sous son pied la
mousse grille et grsillante, se glissait entre des cartements de roc,
marchait sous des tortils d'arbres touffs, trangls entre deux blocs
et poussant de ct une branche sans feuille qui courait en l'air comme
une mche de fouet. Il sondait et battait de son bton, au passage,
l'inconnu de ces arbustes pareils  des noeuds de serpents lapids, et
dont la vgtation se tord avec des airs d'animalit blesse, ces
genvriers aux brindilles mortes, aux cassures de branchettes semblables
 des foetus de chanvre till,  l'emmlement de chevelure noueuse et
fileuse, aux rameaux serrs, excoris,  travers lesquels se
convulsionne le tronc vert-de-gris avec ces arrachis d'o l'on dirait
qu'il s'goutte du sang.

Il allait par des sables, par de hautes herbes ondulantes de glissements
furtifs et de rampements suspects, par des sentiers de chvre, par des
lits de torrents schs, par des montes o les marches taient faites
de rseaux de racines pareilles  des squelettes de lzards, par des
escaliers o de grandes dalles figuraient des affleurements de fossiles
mal enterrs; et l'instinct de ses pas le portait presque toujours, au
bout de ses courses errantes, dans la valle troite et creuse qui va 
Franchart. Il prenait le petit chemin d'un blanc de chaux calcin, tout
miroitant de micas, dont l'clatante blancheur n'tait rompue,  et l,
que par un morceau de mousse d'un vert humide et une tache de terre de
bruyre qui avait le noir de la trane d'un charroi de charbon. Et
alors,  sa gauche et  sa droite ce n'tait plus que des roches. De la
crte des deux collines, dcoupant sur le ciel la dchiqueture de leurs
artes, jusqu'au bas de la pente, il croyait voir l'boulement,
l'avalanche, la cascade de morceaux de montagnes lchs par une dfaite
de Titans. Un pan du Chaos semblait avoir croul et s'tre arrt l; il
y avait dans le tumulte immobile du paysage comme une grande tempte de
la nature soudainement ptrifie. Toutes les formes, tous les aspects,
toutes les formidables fantaisies et toutes les terribles apparences du
rocher, taient rassembls dans ce cirque o les grs normes prenaient
des profils d'animaux de rves, des silhouettes de lions assyriens, des
allongements de lamentins sur un promontoire. Ici, les pierres entasses
figuraient un soulvement, un crasement de tortues monstrueuses, de
carapaces essayant de se chevaucher; l deux sphinx camus serraient la
route et barraient presque le passage. Les vastes galets d'une premire
mer du monde, des crnes de mammouths trous de leurs orbites immenses,
le souvenir et le dessin des grands os du pass se levaient sur ce
chemin bord de roches creuses par des remous de sicles, fouills et
battus peut-tre par une vague antdiluvienne.

Au haut de la monte, Coriolis s'arrtait  cette grotte de Franchart,
qui a,  son seuil, le dsordre et le bousculement de siges de granit
renverss par un festin de Lapithes. Il pelait ces pierres qui ont le
fruste de murs anciennement crits, ces pierres millnaires griffonnes
par le temps d'indchiffrables graphies, et o l'eau de l'ternit a
creus l'apparence de sculpture d'une cave d'Elephanta. Il restait
devant ces grottes bantes o le Dsert semble rentrer chez lui, devant
ces antres de btes froces auxquels on s'tonne de voir aller, au lieu
de pas de lion, des traces de breacks...

De rares oiseaux traversaient l'air, et Coriolis songeait
involontairement  des oiseaux qui porteraient  manger  un Saint dans
une grotte de la Thbade.

Puis, il longeait la petite mare  ct, enfermant une eau fauve dans sa
cuvette de pierre blanche,  la marge mamelonne, ondulante et ronge.
Il s'asseyait quelques minutes au petit caf de Franchart, repartait,
retrouvait les arbres, retraversait encore une fois le Bas-Brau.

Il se faisait,  cette heure, une magie dans la fort. Des brumes de
verdure se levaient doucement des massifs o s'teignait la molle clart
des corces, o les formes  demi flottantes des arbres paraissaient se
draidir et se pencher avec les paresses nocturnes de la vgtation.
Dans le haut des cimes, entre les interstices des feuilles, le couchant
de soleil en fusion remuait et faisait scintiller les feux de pierreries
d'un lustre de cristal de roche. Le bleuissement, l'estompage vaporeux
du soir montait insensiblement; des lueurs d'eau mouillaient les fonds;
des raies de lumire, d'une pleur lectrique et d'une lgret de
rayons de lune, jouaient entre les fourrs. Des alles, du sable envol
sous les voitures, il se levait peu  peu un petit brouillard arien,
une fume de rve suspendue dans l'air, et que perait le soleil rond,
tout blanc de chaleur, dardant sur les arbres toutes les flammes d'un
crin cleste... La fentre de Rembrandt, o il y a un prisme, et o
jouerait la Titania de Shakespeare dans une toile d'araigne
d'argent--c'tait ce paysage du soir.




LXXV


Depuis quelques annes, les htelleries campagnardes de l'art ont chang
d'aspect, de physionomie, de caractre. Elles ne sont plus hantes
seulement par le peintre; elles sont visites et habites par le
bourgeois, le demi-homme du monde, les affams de villgiature  bon
march, les curieux dsireux d'approcher cette bte curieuse: l'artiste,
de le voir prendre sa nourriture, de surprendre sur place ses moeurs,
ses habitudes, son dbraill intime et familier, ses charges, un peu de
cette vie de dclasss amusants, que les lgendes entourent d'une
aurole de licence, de gaiet et d'immoralit. Peu  peu, on a vu venir
loger dans ces chambrettes, manger  cette gamelle de la jeunesse, de la
bonne enfance et de l'tude d'aprs nature, toutes sortes d'intrus, des
professeurs, des officiers en cong, des magistrats, des mres de
famille, des touristes, de vieilles demoiselles, des passants, le monde
composite d'une table d'hte.

Ce mlange existait dans l'auberge de Barbison. Autour de la table, 
ct de sept ou huit jeunes gens, travaillant et prenant l leurs
quartiers d't et d'automne,  ct de deux paysagistes amricains,
amens  Barbison par la rputation de cette fort de Fontainebleau
populaire jusque dans la patrie des forts vierges, il venait s'asseoir
une vieille demoiselle tenant toujours en laisse un cureuil, et qu'on
ne connaissait que sous le nom de la demoiselle de Versailles; un
professeur de septime d'un collge de Paris, flanqu de son pouse et
de deux grandes asperges de fils; un vieillard maniaque passant sa vie 
rectifier les cartes de Dennecourt; un jeune sourd,  sourde vocation de
peinture, sorti de la grande cole des Batignolles.

Cette immixtion de gens avait teint, effarouch l'entrain de la
socit: devant l'inconnu des convives, l'imposante prsence de la
famille et de la virginit bourgeoise, les jeunes peintres avec la
timidit de gens sans ducation, craignant de laisser chapper une
inconvenance, et se mettant  viser  une sorte de comme il faut,
s'taient congels dans une de ces tenues de froideur et de bon ton qui
glacent dans l'artiste _poseur_ le rire naturel de l'art. Ils
respectaient le comique du professeur, une espce de M. Pet-de-Loup,
homme svre, mais juste, qui passait la moiti de son temps  morigner
ses deux fils, et l'autre  sculpter des ttes de cannes. Ils
n'abusaient pas de la crdulit sans fond de la demoiselle de
Versailles. Ils taient  peu prs polis avec l'infirmit du jeune sourd
qui les _sciait_ avec ces petits gloussements qu'ont les sourds-muets
dans les cours, essayant d'attirer l'attention sur l'criteau de leur
infirmit pendu sur leur poitrine.

Avec Anatole, tout changea. Il dchana les charges. Il criait dans
l'oreille du sourd des choses qui le faisaient rougir. Il rendait  tout
moment des visites au vieux monsieur si peureux de l'invasion de
quelqu'un dans sa chambre, d'un drangement de ses papiers, de ses
notes, de ses cartes, qu'il faisait lui-mme son lit. Il abondait avec
des intonations de Prudhomme dans les anathmes du professeur contre les
dbordements de la jeunesse actuelle; et il prenait ses fils  part pour
leur inculquer les plus sataniques principes d'insoumission. Quanta la
vieille fille de Versailles, il en fit sa victime d'adoption. Il
commena par lui persuader trs-srieusement, avec des textes de livres
de mdecine  l'appui, que la cohabitation avec un cureuil donnait  la
longue la danse de saint Guy. Il lui fit mettre des bottes d'hommes
contre la morsure des vipres pour aller se promener dans la fort. Il
lui fit croire qu'un des deux Amricains de la table tait un sauvage
dfroqu qui avait t lev  manger de la chair humaine.--N'est-ce
pas?--disait-il; et l'Amricain, dress  la charge, rpondait, avec des
sourires voraces et inquitants, que c'tait bon, que cela avait un got
entre le boeuf et le turbot. Un soir, aprs une rptition secrte dans
la journe, Anatole fit danser au Yankee une danse effroyable
d'anthropophagie: les gros yeux bleus carquills du danseur, son nez
crochu, ses cheveux et ses moustaches jaunes, son air de Polichinelle
vampire, la figure o il faisait sauter comme un morceau dlicat
l'oeil de sa victime, mirent l'horreur de leur cauchemar dans les nuits
de la pauvre demoiselle. Mais la plus belle charge que lui monta Anatole
fut la charge de la lionne, qui l'enferma quinze jours chez elle dans sa
chambre. Elle avait lu dans un journal qu'une lionne s'tait chappe
d'une mnagerie de Melun: on lui dit que la lionne s'tait sauve dans
la fort, qu'elle avait mis bas onze lionceaux dj trs-gros; et pour
la bien convaincre du pril, Anatole, tous les soirs, faisait son entre
dans la salle  manger avec le fusil de l'aubergiste, comme s'il n'osait
s'aventurer dehors qu'avec une arme.




LXXVI


Manette se trouvait parfaitement heureuse entre ces deux vieilles
femmes, au milieu de cette runion d'hommes. Les attentions, les
prvenances, les gards allaient  sa jeunesse,  sa beaut. Elle se
sentait trner  cette table: elle y tait comme une petite reine.

Elle trouvait encore dans cette socit une satisfaction nouvelle pour
elle, et qui la flattait dans la fausse position o elle tait. L'pouse
du professeur, bonne crature ingnue, s'tait laiss prendre  son
excellente tenue, au nom dont on l'appelait,  des Madame Coriolis
qu'elle avait entendus dans l'escalier. Elle croyait que le couple tait
un mnage, que Manette tait la femme du peintre. Aussi avait-elle
rpondu  ses amabilits.

Dans ses rapports avec elle, ses bonjours, les rapprochements du
voisinage, les menues relations de la communaut des repas, elle avait
mis ce liant qui tablit comme une politesse de plain-pied entre femmes
du mme monde et de pareille situation sociale. De temps en temps, sur
le banc de pierre o l'on attendait le dner, elle honorait Manette de
petits bouts de conversation familire.

Manette tait excessivement touche d'tre ainsi traite; et elle
s'appliquait  se maintenir dans cette estime, en continuant  la
tromper, en jouant avec un art admirable cette comdie de la femme
honnte qu'aime tant  jouer la femme qui ne l'est pas, et d'o monte
souvent  la tte d'une matresse la tentation de devenir ce qu'elle
essaye de paratre.

Chaque matin, elle avait un petit moment d'anxit, de peur d'une
dcouverte, d'une indiscrtion, en interrogeant la figure de l'pouse
lgitime. Elle se surveillait elle-mme dans ses gestes, ses paroles,
ses expressions, s'enveloppait de robes simples, de petits fichus
modestes, faisait des raccommodages de mnage, travaillait, avec tous
les airs de sa personne, au mensonge qui devait entretenir l'illusion et
continuer la mprise de la respectable femme du professeur. Et une joie
intrieure la remplissait, qui se gonflait et se pavanait en une espce
de petit orgueil exubrant. Cette considration de l'honntet qu'elle
rencontrait pour la premire fois lui procurait l'enivrement,
l'tourdissement qu'elle donne aux cratures qui n'y sont pas nes, et
qui n'ont pas toujours respir, naturellement, comme l'air autour
d'elle, l'atmosphre de l'estime.

Aussi adorait-elle Barbison, et elle ne tarissait pas de rires et de
plaisanteries pour moquer, comme elle disait, ce _geignard_ de
Coriolis qui commenait  se plaindre du sjour.




LXXVII


L'homme du monde, le Parisien gt par son intrieur, s'tait rveill
chez Coriolis. Il tait bless physiquement de riens qui ne semblaient
atteindre personne autour de lui, ni Anatole ni mme Manette. La
rusticit de l'auberge lui devenait dure, presque attristante. Il
souffrait du bon fauteuil qui lui manquait, de toutes les petites
insuffisances de l'installation, de cette misre d'eau et de linge faite
 sa toilette, des serviettes de huit jours, de l'gueulement du pot 
l'eau, de la cuvette de faence si vilainement rose sur le bord.

La nourriture l'ennuyait par la monotonie des omelettes, les taches de
la nappe, la fourchette d'tain qui salit les doigts, les assiettes de
Creil avec les mmes rbus. Le petit _jinglet_ du cru lui irritait
l'estomac. Il se faisait un peu lui-mme l'effet d'un homme ruin, tomb
 la table d'hte d'une ferme. En vivant dans sa chambre, il y avait
dcouvert tous les dessous de la chambre garnie des champs: le fan des
siges, la pauvret sale du papier, le rapiage du couvre-pied, la
couleur mange des rideaux, la corde de la descente de lit, le
dplaquage de la commode d'occasion. Et il lui venait l les
instinctives inquitudes qui prennent les dlicats et les souffreteux,
jets hors de chez eux dans ces logis de hasard et de pauvret, entre
ces quatre murs o gondolent de mauvaises lithographies dans des cadres
de bois noir.

Il avait us ce premier moment de contentement qu'a le Parisien  sortir
de chez lui,  changer ses aises contre l'imprvu et les privations de
l'auberge. Il ne se trouvait plus d'indulgence pour un manque de tous
les bien-tres qu'il et bien encore supports en Orient, mais qu'il
trouvait dur et exorbitant de subir  dix lieues de Paris: sa patience
d'un mauvais lit, d'un dner sans lampe, du carreau sans tapis, avait
fini avec sa distraction, avec le plaisir de la nouveaut. Il ne pouvait
s'empcher, par instant, de s'indigner intrieurement de l'_arrir_ du
pays, de ce reste de sauvagerie entte et de paysannerie inculte qui
reste aux bords des forts, s'y dfend si longtemps contre la
civilisation et le confortable moderne, et garde toujours un peu de
cette France d'il y a cent ans, voisine des bois, qui couchait les
caravanes d'artistes sur des oreillers de coquilles d'oeufs.

Puis il avait une habitude d'tre servi qui tait comme toute dpayse
par le service de l'endroit, une sorte de service bnvole dont on
semblait faire la gracieuset aux gens, et o se trahissait
l'indpendance du forestier, mle  la supriorit du paysan qui a du
bien. On sentait une auberge habitue  des gens de vie presque
ouvrire, au mnage  peine soign par une femme de mnage, tout prts,
au besoin,  remplir l'ordre qu'ils donnaient,  aller chercher une
assiette au buffet et l'eau de leur pot  l'eau au puits. Les htes,
hbergs par la maison, y semblaient reus comme des amis avec lesquels
on ne se gne pas; et l'aubergiste, qui leur donnait la main, paraissait
les traiter, quoiqu'ils payassent, uniquement pour les obliger, et
continuer  mriter le surnom de _Bienfaiteur des artistes_, inscrit
en grandes lettres sur la tombe de son prdcesseur.




LXXVIII


Coriolis en tait  ce moment de dsenchantement, quand un soir 
l'heure du dner, il aperut au bout de la rue de Barbison une
silhouette de sa connaissance, la silhouette de Chassagnol ayant pour
tout bagage une canne qu'il avait coupe en chemin dans la fort.

--Bah! c'est toi?... Ah! c'est gentil...

--Oui, j'prouvais le besoin de repasser mon Primatice... voil. Je suis
parti pour Fontainebleau... deux jours que j'y suis... On m'a dit que
vous tiez ici... Et je viens casser une crote...

--Oh! tu resteras bien quelques jours avec nous... Nous te ferons voir
la fort.

--Moi... Oh! tu sais la fort... j'ai horreur de a, moi... A
Fontainebleau, tout le temps que je ne pouvais pas tudier mon
bonhomme... j'ai t dans un cabinet de lecture pas mal mont pour la
province... Ils ont une collection de romantiques de 1830... C'est bte,
mais a exalte... Je n'ai pas mme t voir les carpes... Tu sais, moi,
je suis un vrai pourri... je n'aime que ce qu'a fait l'homme... Il n'y a
que cela qui m'intresse... les villes, les bibliothques, les muses...
et puis aprs, le reste... cette grande tendue jaune et verte, cette
machine qu'on est convenu d'appeler la nature, c'est un grand rien du
tout pour moi... du vide mal colori qui me rend les yeux tristes...
Sais-tu le grand charme de Venise? C'est que c'est le coin du monde o
il y a le moins de terre vgtale... Ah ! Manette va bien? Et Anatole?

--Oui, oui, tu vas la voir... Anatole est encore en fort, il va
revenir.

Aprs le dner, quand les dneurs eurent quitt la table, ceux-ci pour
aller faire un piquet chez des amis, ceux-l pour se promener, d'autres
pour se coucher:

--Mais il me semble que vous n'tes pas mal ici,--fit Chassagnol qui
venait de dire, sans se dranger: C'est bon!  l'aubergiste qui voulait
lui montrer sa chambre.

--Pas mal!... Heu! heu!

Et Coriolis raconta  Chassagnol tous ses petits dboires de
confortable.

--Ah! ah!--jeta tout  coup au milieu de ces dolances Chassagnol, avec
l'explosion de son loquence du soir allume par l'imprudence des
confidences de Coriolis.--Ah! ah!... bien fait!... Grand seigneur! toi,
grand seigneur! gentilhomme!... toi seul, par exemple! Et tu viens ici
pour tre bien? Dans un endroit o il vient des peintres! Les peintres!
un tas de rats, vivant mal... Tous des pingres!... Tous, laisse donc!

--Allons, mon cher,--essaya de dire Coriolis,--parce qu'il y a quelques
crasseux parmi nous, ce n'est pas une raison pour envelopper toute notre
classe...

--Moi, les peintres, je les adore... j'ai pass toute ma vie avec eux...
Mais, prcisment parce que je les adore, je les vois et je les juge...
tous des pingres... sauf toi, avec une douzaine d'autres...--reprit
Chassagnol se lanant  fond dans son paradoxe.--Oh! les prjugs! les
prjugs du bourgeois! Penses-tu  cela? Tous ces braves gens de
bourgeois qui ont, sous la calotte du crne, l'ide, l'ide enfonce,
solide, indracinable, cheville, qu'un artiste est un homme rempli de
vices coteux, un mangeur, un dpensier, un luxueux!... un bourreau
d'argent qui le jette comme il le gagne, qui se paye tout ce qu'il y a
de meilleur et de plus cher  boire,  manger,  aimer! Mais ils sont
ordonns, rangs, serrs... ce sont des papiers de musique, que les
artistes!... Ah! la calomnie, mon ami, la calomnie!... Ils dpensent...
ils dpensent quand ils sont jeunes pour faire comme les camarades; ils
gaspillent un peu d'argent envoy par la famille, carott aux parents,
prt par leur bottier, de l'argent aux autres... Mais quand c'est de
l'argent  eux, quand c'est cet argent sacr et solennel, de l'argent
gagn, de l'argent de leur talent et de leur travail; quand il leur
descend dans la case du cerveau o se font les comptes que des pices
mises sur des pices a fait des piles, et que des piles qu'on pose sur
des piles, a fait ces choses vnres et considrables: des rentes, des
maisons, des proprits, des proprits!... Oh! alors, il entre dans
l'artiste une conomie... mais une conomie!... la magnifique avarice
bourgeoise de l'art!... Enfin, dans toutes les autres professions, il y
a, n'est-ce pas? un certain degr de fortune, de bnfices,
d'enrichissement, qui pousse l'homme  la largeur, le parvenu  la
dpense, le joueur heureux  la profusion... Un boursier, je prends un
boursier, un boursier qui fait un coup de bourse, est capable d'envoyer
deux douzaines de chemises garnies de Malines  sa matresse... Mais
dans l'art? Cherche! On dirait une industrie de luxe o les riches
restent pauvres diables... L'argent qui leur pleut dessus avec le
succs, a garde dans leurs mains la vilenie et la crasse de ces argents
de peine qu'on gagne avec de la sueur... Il y en a beaucoup qui font des
annes de chirurgiens, des recettes de cent mille francs; il y a donc
dans ce monde-l des signatures de cinquante mille francs le mtre
carr... Eh bien! sois tranquille, jamais a ne leur donnera la folie de
la dpense, et le mpris d'un homme n riche pour une pice de cent
sous... Une race plate... avec des gots plats, des sens plats, des
apptits plats... Oui, des gens capables de faire des fortunes de
tnors, sans avoir un certain jour l'ide de fumer un cigare de trente
sous ou de boire une bouteille de bordeaux de dix-huit francs... Au
fond, des natures _peuple_, presque tous... Une pauvret de gots
d'origine, de premire ducation qui va trs-bien avec leur vie, qui
simplifie tout dans leurs arrangements d'existence, l'amour, le mnage,
la famille, l'intrieur. Des garons ns avec le peu de raffinement qui
permet le bon march des deux choses les plus chres de la vie: le
Plaisir et le Bonheur... La femme, je prends la femme, parce que c'est
l'tiage de la distinction, du luxe et de la dpense de l'homme, est-ce
qu'elle est, dans ce monde-l, la grande dpense qu'elle est ailleurs
dans d'autres couches sociales? Un peintre, quand il gagne quarante,
cinquante mille francs par an, se donne-t-il cet animal de luxe et de
paresse, broutant des billets de banque, qui passe chez un jeune homme
de vingt-cinq mille livres de rente? Pour l'artiste, la matresse,
presque toujours, qu'est-ce que c'est? Hein? qu'est-ce que c'est? Une
utilit, une raccommodeuse, une personne de compagnie, une femme entre
la gouvernante et la femme de mnage, bonne fille qui porte des bijoux
d'argent dor, et qu'on entretient, en se rattrapant sur ses vertus
domestiques... de domestique, son ordre, sa couture, son conomie... La
femme lgitime? mon Dieu, c'est a... avec un vernis... Le mnage? un
mnage d'ouvrier... Des enfants habills de mises bas, qu'on endimanch
aux ftes... morveux, avec des chandelles sous le nez... voil!
Connais-tu un peintre qui ait eu seulement voiture, toi?... Pas un,
n'est-ce pas?... Enfin, dans tous les tats, dans tous les mtiers, dans
les corporations de tanneurs comme dans les confrries d'huissiers,
jusque dans le monde des lettres o l'on gagne moins d'argent qu'
lever des couchers de soleil, et o l'on paye trois sous, une fois
paye, une ide dont un peintre se ferait trois mille francs tous les
ans... dans les lettres mme, on entend dire quelquefois  des gens:
J'ai dn hier chez Chose... Et il y a eu chez Chose un dner qui avait
tout ce qui constitue un dner... Chez les peintres, jamais! Je demande
quelqu'un qui ait fait un vrai dner chez un peintre... Qu'il le dise et
qu'il le prouve! Mais non, la cuisinire d'un peintre, c'est mythique,
c'est une abstraction... Depuis le commencement du monde, on n'a jamais
parl de la cuisinire d'un peintre!... Les peintres, on sait comment a
reoit: a vous invite  des soires o, comme rafrachissements, c'est
Gozlan qui a dnonc celle-l, on passe des eaux-fortes et des
dessins!... Et quand il y a des circonstances impossibles qui les
forcent  vous offrir le pot-au-feu, je les connais, leurs phrases sur
le pas de crmonie, la table avec une toile cire, le bon petit
fricot de portier, et le bon petit vin du pays, si bon pour la sant! le
petit vin simple et naturel, qui se boit dans de petits verres
ordinaires, sans prtention!... Je les connais, leurs pipes en terre! Je
les connais, leurs collections de deux sous, leur bric--brac de faence
de Rouen! Je les connais, leurs habitudes, les bouchons rustiques, les
gargots pittoresques, les cuisines d'empoisonnement o ils vous mnent
dans les campagnes, et dont vous sortez avec l'ide qu'ils ne se sont
jamais assis dans un restaurant, avec des glaces dans le dos et des
trois francs devant les plats de la carte! Les peintres?... Les
peintres! Ah! oui, les peintres!... Mais si Solimne... Oui, si Solimne
revenait...

Et s'interrompant brusquement, en voyant la tte de Coriolis qui
s'inclinait:

--Tu dors?

--Pardon, mon cher... il est deux heures du matin... Et ici, on prend un
peu les habitudes des poules... A neuf heures, tout le monde est _en
paille_ comme on dit dans le pays...

--Deux heures?...--rpta tranquillement Chassagnol,--deux heures... La
voiture part  six heures... a ne vaut gure la peine de se coucher...
Je vais un peu flner dehors jusque-l... Tiens! au fait, si je
rveillais Anatole? Oui, c'est a, je vais rveiller Anatole... Nous
ferons un tour ensemble.




LXXIX


Anatole, las de flner et tourment du remords de son art, avait
commenc une tude dans la fort. Il tait parti dans une de ces grandes
tenues d'artiste qui donnent aux peintres, sous la feuille, l'air
terrible de bandits du paysage, avec une vareuse bleue, un chapeau de
chauffeur, une ceinture rouge, des braies de toile, des jambards de
cuir, son parapluie gris en sautoir sur son sac. Et il avait t ainsi
bravement _piger le motif_.

Cependant, au bout de deux jours, il commena  trouver que ce qu'il
faisait ne marchait pas, que la nature l'enfonait, et que le bon Dieu
tait dcidment plus fort que la peinture. Il se coucha sur un rocher,
regarda le ciel, les lointains, les cimes ondulantes des arbres, les
huit lieues de la fort jusqu' l'horizon; puis son regard tomba et
s'arrta sur le rocher. Il en tudia les petites mousses
vert-de-grises, le tigr noir de gouttes de pluie, les suintements
luisants, les claboussures de blanc, les petits creux mouills o
pourrit le roux tomb des pins. Puis il crut voir remuer, pia, chercha
de tous ses yeux une vipre, et finit par s'endormir avec du soleil sous
les paupires.

Les autres jours, il recommena. Il appelait cela dormir d'aprs
nature.

Puis il s'en allait faire quelque protestation en faveur du pittoresque
 l'instar du paysagiste Nazon: il s'armait de gros souliers contre les
plantations dshonorant la fort, et pitinait pendant deux heures les
petites pousses des pins en ligne. Il passait des journes avec l'homme
des vipres, le vieux aux deux btons et aux deux botes de reptiles. Il
allait causer avec le vendeur d'orangine de la Cave aux Brigands. Il
tait familier dans les huttes de gardeurs de biches. Il jouait aux
boules  l'entre de la fort avec des gens quelconques qui
connaissaient des peintres; il sonnait du cor avec des messieurs qui
mettaient le soir au bout de Barbison l'cho des entre-sols de marchands
de vin au Mardi-gras.

La nuit, il se glissait, vtu de sombre, au bout des futaies, et restait
sans bouger, sans fumer, sans souffler, attendant un bramement, esprant
voir un de ces fantastiques combats de cerfs qui sont la lgende du
pays.

Jamais il ne s'tait trouv une si douce et si pleine existence. La
fort le nourrissait de spectacles, d'motions, de distractions. Il se
fit un grand plaisir de chercher tout ce qu'on trouve l, ce que la main
ramasse par terre, sous le bois, avec une joie tonne. De la chasse aux
vipres, il passa  la rcolte des champignons.

Une nuit de pluie en faisait l'herbe pleine, en gonflait d'normes aux
pieds des chnes: Anatole ne revenait plus qu'avec sa vareuse noue aux
quatre coins, toute pesante et bourre de ces _girolles_ d'or que le pas
crase, tant elles se pressent. Il les accommodait lui-mme,  l'huile,
 la provenale: car il tait assez cuisinier de got et de vocation, et
il n'y avait pas besoin que la table le prit beaucoup pour qu'il se ft
un tablier d'une serviette et remut dans une casserole son fameux gigot
 la juive.

Le temps remis au sec, les champignons finis, Anatole revint  son
tude, travailla encore un jour ou deux. Puis tout  coup, en plein
Bas-Brau, les chnes qui le regardaient virent l'incorrigible matre
aux Pierrots accrocher  l'arbre qu'il avait peint un Pierrot pendu.

Anatole donna cette toile  son nouvel ami, l'aubergiste. Et ce cadeau
resserra l'intimit qui le mlait  toute la famille; car il tait pour
la maison un camarade. Il vivait un peu  la cuisine; il prenait part,
le dimanche, aux soires du mnage et des connaissances en blouse de la
ferme, aux parties de cartes  la chandelle des petites bonnes en
madras, avec des cartes grasses et des chtaignes sches pour enjeu.

Quand l'aubergiste allait faire son march de la semaine, le samedi, 
Melun, il emmenait Anatole dans sa carriole, et lui faisait manger dans
un cabinet cet extra qui est un rve pour un estomac de Barbison: un
homard. Et tous deux ne revenaient qu' la nuit, un peu gais,
fraternellement lis par le bras de l'un pass sur l'paule de l'autre.




LXXX


--Dis donc,--fit un matin Anatole, en frappant  la porte de
Coriolis,--tu ne viens pas  Mariette?... une partie que nous venons
d'arrter devant le beau temps qu'il fait... On va  pied, nous allons
nous payer la _Mare aux Fes_, le _Long Rocher_, les _Ventes  la
Reine_, l'affaire de deux jours: viens donc, hein?

--Non... Ce serait trop dur pour Manette... Mais vois un peu a, si l'on
est mieux l-bas qu'ici.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Anatole revenu:

--Eh bien?--lui dit Coriolis.

--Ah! mon cher, superbe! Le Long Rocher... nous avons t voir a
la nuit, une lune magnifique! Ah! voil un dcor pour la
Porte-Saint-Martin, avec un beau crime l-dedans...

--Et les auberges?

--Les auberges, dlicieux! un monde!... Pas des bonnets de nuit comme
ici... d'un jeune!... et un train! Ah! des vrais, ceux-l... On les
entend  une demi-lieue sur la route, jusqu' deux heures du matin.

--Et la nourriture?

--Oh! la nourriture... Je leur ai pch un fameux plat de grenouilles,
va!... La nourriture? Tu sais, moi, je n'ai pas trop fait attention...
Par exemple, le vin est meilleur qu'ici... Un vrai pre Lajoie, mon
cher, l'aubergiste l-bas... pas de faons... les pieds nus dans ses
chaussons... Oh! une bonne tte!... Trs-anim, le pays... il tombe des
convois du quartier Latin, des baladeuses qui vous arrivent en cheveux,
en pantoufles et avec une chemise au dos pour la semaine. a met des
courants d'air de _Closerie des lilas_ dans la fort... Enfin je te dis,
c'est tout ce qu'il y a de plus gai.

--Bon, je suis fix,--dit Coriolis.

--Pas moyen de s'embter une minute--continua sans l'entendre
Anatole,--des histoires de femmes toute la journe; la matresse de
Chose qui a accus la matresse de Machin de lui avoir dmarqu ses
bas... a a fait une scne  table!... Les lits? je n'y ai rien senti...
Ma foi! nous n'y serions pas mal,--dit en finissant Anatole tourment du
besoin de mouvement qu'ont les enfants, et toujours prt  changer de
place.

--Merci,--fit Coriolis,--que j'emmne Manette l?

--Ah! c'est vrai, oui, Manette... Je n'y pensais pas,--fit Anatole en
homme subitement clair par Coriolis, et n'ayant gure des convenances
de la vie une perception nette, immdiate et personnelle.




LXXXI


Manette, la vieille demoiselle, le vieux monsieur, le professeur et sa
famille s'taient retirs de la salle  manger. Et Anatole dployait ses
talents de brleur d'eau-de-vie, en promenant la poche de Ruolz pleine
de sucre sur la flamme d'un bol de punch pari et perdu par Coriolis.

Les rcits, les souvenirs, ce qui dans une socit d'hommes, dans
l'effusion bavarde de la digestion, se lve de la mmoire de chacun et
s'en rpand, aprs la premire pipe, des histoires de tous les pays et
de toutes les couleurs, se croisaient autour du bol de punch.

Un des Amricains, dans un franais impossible, racontait que par amour
pour une gitana, il s'tait engag dans une troupe de bohmiens courant
l'Amrique. Et il entrait dans les plus curieux dtails sur cette vie de
trois mois, mlange de vol, d'aventures et de bonne aventure,
interrompue par un singulier incident. La femme du chef vint  mourir:
la religion de la bande exigeait qu'elle ft enterre dans du sable, et
il n'y avait de sable qu' quinze jours de marche de l, au Potomac:
dans le voyage, son amour pour la gitana diminuant  mesure que l'odeur
de la morte augmentait, il avait fini par se sauver  mi-chemin des
bohmiens et de son amante.

Un cosmopolite, un observateur spirituel et charmant, un garon
connaissant les coins et recoins des capitales de l'Europe, parlait de
deux assassins de grand chemin qu'il avait vu pendre  Florence. Ces
industriels assassinaient, sans se salir ni se compromettre. Ils avaient
chacun une espce de fourreau de parapluie qu'ils remplissaient de terre
tasse, et avec lequel ils frappaient  trs-petits coups, tout
doucement, sur l'pigastre de leur victime, de manire  ne jamais
dterminer d'ecchymose ni d'extravasement de sang. Vingt minutes, en
moyenne, suffisaient  leur petite opration. Aprs quoi, ils rentraient
chez eux, comme d'honntes paysans, avec leurs gaines de parapluie
vides. Puis venaient des descriptions d'autres pendaisons,
merveilleusement observes, contes avec tout le dtail impressionnant
et scientifique de la chose vue, finissant par un tableau sinistre d'un
lancement dans l'ternit  Londres, avec le bourreau splntique, le
paletot de caoutchouc sur le condamn, et l'ternelle petite pluie
dsole des excutions de l-bas.

Un autre exposait les origines de Barbison, remontait au plus lointain
des lgendes du pays, attribuait l'immigration des peintres  une espce
de prcurseur mythique, un peintre d'histoire inconnu du temps de
l'empire, un lve de David sans nom, qui vint habiter le pays, dans des
poques ant-historiques, et demanda un sabre  un certain pre Ordet
pour aller dans la fort. Il avait, d'aprs la tradition, un petit
domestique qu'il faisait poser nu dans les bois et les rochers; et
c'tait tout ce qu'on savait de son histoire. Ses successeurs avaient
t Jacob Petit, le porcelainier, puis un M. Ledieu, puis un M. Dauvin.
Puis venaient Rousseau, Brascassat, Corot, Diaz, arrivant vers 1832,
deux ans aprs que l'auberge, fonde en 1823, avait exhauss son
rez-de-chausse d'une chambre  trois lits, o l'on montait par une
chelle, et o l'on accrochait le soir son tude du jour au-dessus de
son lit. C'est  cette poque, ajoutait l'historiographe, qu'on peut
fixer le commencement de sret du pays pour les artistes, non  cause
des brigands, mais  cause des gendarmes qui, jusque-l, arrtaient pour
trop de pittoresque les hommes  pique, que le pre de l'aubergiste
actuel tait oblig de rclamer.

Anatole avait rempli les verres.

--Tiens! sourd, voil le tien,--dit-il au Batignollais.

--Mais dis donc, farceur! tu as reu une lettre charge ce matin... Tu
vas payer quelque chose... Viens un peu par ici que nous reprenions
notre conversation...

Le sourd des Batignolles avait une corde comique, l'avarice, une avarice
qu'on et dite amasse par plusieurs gnrations paysannes de la
banlieue de Paris. Il avait une dfiance terrible de ce monde o il
s'tait aventur, et qu'une tante, dont il rabchait en neveu
respectueux et en hritier affectionn, lui avait peint sans doute comme
une caverne. Rien n'tait plus amusant que sa grossire peur d'tre
carott, et la continuelle proccupation avec laquelle il se dfendait
d'avoir de l'argent dans sa poche. Il parlait toujours de sa misre, des
sept cents pauvres malheureux francs de la pension de sa tante, de ses
cranciers des Batignolles. Il montrait, comme des contraintes, des
en-ttes de contributions, grommelait, mchonnait des chiffres, des
comptes de pauvre, demandait le prix de tout. Quand on voulait le faire
jouer, il demandait  ne jouer que des centimes; et quand il avait perdu
cinq sous, il disait qu'il allait mettre en gage sa redingote de
velours.

La plaisanterie habituelle d'Anatole consistait  lui persuader qu'il
voulait pouser sa tante, une charge qui, malgr sa monstruosit, ne
laissait pas que d'inquiter vaguement, par son retour quotidien et
l'air srieux d'Anatole, les esprances du neveu.

Quand le sourd fut assis  ct de lui, Anatole lui empoignant le cou 
lui dvisser la tte, approcha sa bouche de la meilleure de ses deux
oreilles, et lui cria dedans de toute sa force:

--Quel ge m'as-tu dj dit qu'avait ta tante?...

--Trente-cinq.

--Mettons quarante... Est-elle ragotante?

--Qui a?

--Ta tante.

--Ma tante?... Elle est belle femme.

--Aurait-elle des enfants, si je l'pousais?

--Hein?

--Je te demande: aurait-elle des enfants si je l'pousais? Parce que
moi, je ne veux me marier qu'avec la certitude d'avoir des enfants...

--Ah! dame... je ne sais pas, moi...

--a me suffit... tu es mon ami... il faut que tu me fasses pouser ta
tante...

Le sourd remua la tte balourdement, et balana un:--Non,-- demi
formul dans un sourire d'idiot.

Anatole lui ressaisit la tte:

--Tu ne me trouves pas bien?

Le sourd le regarda, et continua  rire d'un rire indfinissable.

--O demeures-tu?

--Rue Cardinet... 14.

--Il y a des omnibus?

--Oui.

--J'irai te voir.

Le sourd riait toujours.

Anatole reprit:

--Nous irons tous te voir... a fera plaisir  ta tante,  ta brave
femme de tante... un coeur d'or... je la vois d'ici... Elle nous fera un
petit dner...

--Plus la cuisine est grasse, plus le testament est maigre...--murmura
le sourd avec une espce de finesse malicieuse.

--Ah! trs-fort! Est-il roublard! Un proverbe!... La sagesse des
nations!... Amour de sourd, va!... Quelle canaille, hein!--ajouta
Anatole en se tournant vers les autres qui, arrivant l'un aprs l'autre,
prenaient la tte du Batignollais, et lui criaient dans sa bonne
oreille:

--Nous irons tous chez votre bonne tante, tous!

--Tenez,--dit quelqu'un,--voulez-vous que je vous dise? Il n'est pas
sourd du tout... Il nous fait poser... c'est un truc que lui a montr sa
tante pour qu'on ne lui emprunte pas cent sous.

Anatole l'avait repris par le cou et lui jetait dans le tympan avec une
voix caverneuse, fatale et mphistophlique:

--Tu m'as dit que tu voudrais tre un homme de gnie... Si, tu me l'as
dit... C'est une ambition honnte... Il n'y a qu'un moyen... c'est de
commencer par manger ta fortune...

--Toucher  mon _tapital_!--s'cria, dans un premier soubresaut
d'effroi, le sourd avec une inarticulation d'enfant. Puis, se remettant
et reprenant sa srnit  la fois bte et sournoise, il se mit  dire,
comme s'il parlait avec lui-mme  ses ides:--Moi... je ne veux pas me
marier... J'aime les gens connus, moi... Je les inviterai... un jour...
Et puis, je voudrais fonder quelque chose aprs ma mort...

--C'est cela!--lui beugla Anatole,--une fondation, bravo! Tiens! la
fondation d'un punch perptuel  Barbison! Trois cent soixante-cinq bols
par an!... Superbe ide! Tu seras la flamme de ton sicle! Dans nos
bras!

Et tous, imitant Anatole, se jetrent dans les bras du sourd, ahuri et
se dbattant.




LXXXII


Voyant son monde heureux, Coriolis s'tait rsign  patienter. Le trio
restait  l'auberge, continuant sa vie de promenade et de paresse,
jouissant de l'air, de la fort, de la campagne, quand un soir il
apparut  la table deux nouveaux visages: un gros gaillard panoui, de
large encolure, les mains normes; et une petite femme, sa femme, une
petite brune, toute sche et nerveuse, aux grands yeux noirs, aux traits
fins, dcoups, presque pointus,  l'amabilit aigrelette,  l'oeil
ddaigneux,  la parole coupante,  l'lgance correcte et pince du
haut commerce parisien; un type de cette femme lgitime de l'artiste
chez laquelle une sorte de puritanisme grinchu, une dignit hrisse,
une susceptibilit agressive, toujours en garde contre un manque de
respect, une honntet nette, aigu, reiche, presque amre, dessinent
dans la petite bourgeoise une petite madame Roland manque.

Du premier coup, elle vit ce qu'tait Manette; et, pendant le dner,
elle laissa tomber sur elle deux ou trois de ces regards avec lesquels
les femmes honntes savent jeter leur mpris et leur haine  la figure
des autres.

En sortant de table, Manette demanda  la femme de l'aubergiste ce que
c'tait que ces gens-l, et s'ils resteraient longtemps. Elle apprit
qu'ils s'appelaient M. et madame Riberolles; qu'ils venaient passer tous
les ans une partie de la saison. Le mari, le gros homme, par un
contraste frquent dans tous les arts entre la tournure de l'individu et
le genre de son talent, avait la spcialit de peindre des branches de
groseillier et de cerisier sur de petits panneaux, dont il laissait le
fond et les veines de bois. Sa femme passait toute la journe avec lui,
ne le quittait pas: elle en tait trs-jalouse.

Le lendemain,  djeuner, Manette retrouva le ddain de madame
Riberolles se reculant de son voisinage, se garant d'elle, affectant de
ne pas la voir, de ne pas l'entendre; et elle remarqua la gne,
l'embarras, l'espce de honte trouble qu'avait vis--vis d'elle la
femme du professeur, vitant son regard et se levant, la premire au
dessert, pour ne pas la rencontrer.

A partir de ce jour, Coriolis fut tout tonn de trouver chez Manette un
cho, une voix qui se mla peu  peu  ses plaintes. Les choses en
taient l, quand un soir, un des Amricains se mit  dire que dans son
pays, le mtier de modle tait considr comme honteux; et, comme
exemple du prjug, il conta qu'un jour o il avait dessin un modle de
femme dans une acadmie de New-York, pas une jeune personne,  un petit
bal o il tait all le soir, n'avait voulu danser avec lui. L'honnte
Amricain avait racont cela fort innocemment, et en toute ignorance du
pass de Manette. Son histoire, malgr tout, blessa Manette  fond: elle
y trouva un outrage direct; elle voulut absolument y voir une intention
d'allusion et d'offense. En dpit de tout ce que Coriolis put lui dire,
elle resta attache  cette ide, avec l'enttement bte et enrag,
enfonc pour toujours dans la cervelle d'une femme du peuple, et que
rien n'en arrache, ni le raisonnement, ni l'vidence. Elle dclara 
Coriolis qu'elle ne reparatrait plus  une table o on l'outrageait.

Anatole ne disait rien. Au fond, il n'et pas t trop fch qu'on
quittt l'auberge: l'endroit lui reprochait un crime. En grisant
d'eau-de-vie le corbeau favori de la maison, il l'avait foudroy. Le
croyant chapp, on le cherchait partout.

Coriolis promit  Manette qu'elle ne dnerait plus  la table des
peintres. Ils se feraient servir  part, tous les trois. Il n'tait
gure plus content qu'elle de l'auberge; mais, quoi qu'il ft tout prt
 s'en aller, il lui demandait de rester encore quelques jours. On lui
avait parl de Chailly: il irait voir par l s'ils ne pourraient pas
s'tablir un peu mieux.

Et l'on s'tait arrt  cet arrangement, lorsqu' la suite d'un
pannotage pour la destruction des grands animaux dont se plaignaient les
paysans, un peintre de l'endroit, une des popularits du pays, le fameux
paysagiste Crescent, ayant reu un chevreuil du garde gnral, invita 
venir le manger chez lui tous les artistes faisant sjour  Barbison,
Coriolis, sa dame et Anatole.




LXXXIII


Crescent tait un des grands reprsentants du paysage moderne.

Dans le grand mouvement du retour de l'art et de l'homme du XIXe sicle
 la nature naturelle, dans cette tude sympathique des choses 
laquelle vont pour se retremper et se rafrachir les civilisations
vieilles, dans cette poursuite passionne des beauts simples, humbles,
ingnues de la terre, qui restera le charme et la gloire de notre cole
prsente, Crescent s'tait fait un nom et une place  part. Un des
premiers il avait bravement rompu avec le paysage historique, le site
compos et traditionnel, le persil hroque du feuillage, l'arbre
monumental, cdre ou htre, trois fois sculaire abritant invitablement
un crime ou un amour mythologique. Il avait t au premier champ,  la
premire herbe,  la premire eau; et l, toute la nature lui tait
apparue et lui avait parl. En regardant navement et religieusement en
l'air et  ses pieds,  quelques pas d'un faubourg et d'une barrire, il
avait trouv sa vocation et son talent. Dans la campagne commune,
vulgaire, mprise du rayon de la grande ville, il avait dcouvert la
campagne. Le verger ml aux champs, les assemblages de toits de chaume
dans un bouquet de sureaux, les maigres coteaux de vigne, les
ondulations de collines basses, les lgers rideaux de peupliers, les
minces bois clairs de la grande banlieue lui avaient suffi pour trouver
ces chefs-d'oeuvre qu'on peut faire,--disait un de ses grands
camarades,--sans quitter les environs de Paris.

Pour lui, la terre n'avait point de lieux communs: le plus petit coin,
le moindre sujet lui donnait l'inspiration. Une ferme, un clos, un
ruisseau sous bois clapotant sous le sabot d'un cheval de charrette, une
tranche de bl vert plein de coquelicots et de bluets froisse par l'ne
d'une paysanne, une lisire de pommiers en fleur blancs et roses comme
des arbres de paradis: c'taient ses tableaux. Une ligne d'horizon, une
mare, une silhouette de femme perdue, il ne lui fallait que cela pour
faire voir et toucher  l'oeil la plaine de Barbison.

Sa peinture faisait respirer le bois, l'herbe mouille, la terre des
champs crevasse  grosses mottes, la chaleur et, comme dit le paysan,
le _touffe_ d'une belle journe, la fracheur d'une rivire, l'ombre
d'un chemin creux: elle avait des parfums, des _fragrances_, des
haleines. De l't, de l'automne, du matin, du midi, du soir, Crescent
donnait le sentiment, presque l'motion, en peintre admirable de la
sensation. Ce qu'il cherchait, ce qu'il rendait avant tout, c'tait
l'impression, vive et profonde du lieu, du moment, de la saison, de
l'heure. D'un paysage il exprimait la vie latente, l'effet pntrant, la
gaiet, le recueillement, le mystre, l'allgresse ou le soupir. Et de
ses souvenirs, de ses tudes, il semblait emporter dans ses toiles
l'espce d'me variable, circulant autour de la sche immobilit du
motif, animant l'arbre et le terrain,--l'atmosphre.

L'atmosphre, la possession, le remaniement continu, l'embrassement
universel, la pntration des choses par le ciel, avaient t la grande
tude de ces yeux et de cet esprit, toujours occups  contempler et 
saisir les feries du soleil, de la pluie, du brouillard, de la brume,
les mtamorphoses et l'infinie varit des tonalits clestes, les
vaporisations changeantes, le flottement des rayons, les dcompositions
des nuages, l'admirable richesse et le divin caprice des colorations
prismatiques de nos ciels du Nord. Aussi, le ciel pour lui n'tait-il
jamais _un fait isol_, le dessus et le plafond d'un tableau, il tait
l'enveloppement du paysage, donnant  l'ensemble et aux dtails tous les
rapports de ton, le bain o tout trempait, de la feuille  l'insecte, le
milieu ambiant et diffus d'o se levaient tous les mirages de la nature
et toutes les transfigurations de la terre.

Et tantt, dans ses toiles, qui taient le pome rustique des Heures
retrouv au bout de la brosse, il rpandait le matin, l'aube
poudroyante, les dernires balayures de la nuit, le jour timide dans un
brouillard de rose, la lumire argente, virginale, comme trame de
fils de la Vierge, sous laquelle la verdure frissonne, l'eau fume, le
village s'veille: on et dit que sa palette tait la palette de
l'_Angelus_. Tantt il peignait le midi ardent et poussireux, gris de
chaleur orageuse, avec ses tons neutres et brlants, ses soleils sourds
faisant peser la fadeur coeurante de l't sur la sieste des
moissonneurs. Et toute une srie admirable de ses tableaux droulait le
soir, ses incendies, ses roules de nuages de rubis sur un horizon d'or,
les lentes dfaillances, les plissements de jour, la descente de la
mlancolie sereine des heures noires dans la campagne teinte et presque
efface.

L-dedans, souvent Crescent jetait une scne, quelque scne champtre,
les semailles, la moisson, la rcolte,--un de ces travaux nourriciers de
l'homme dont il essayait d'indiquer la grandeur et l'antique saintet
avec l'austre simplicit des poses, avec la rondeur d'une ligne
rudimentaire, l'espce de style fruste d'une humanit primitive, faisant
de la paysanne, de la femme de labour, courbe sur la glbe, de ce corps
o le labeur du champ a tu la femme, la silhouette plate et rigide
habille comme de la dteinte des deux lments o elle vit:--du brun de
la terre, du bleu du ciel.




LXXXIV


Le dner donn par Crescent eut lieu  une heure, l'heure du dner de la
campagne, sous une tente faite avec des draps, dresse dans le jardin.

On mangea gaiement le chevreuil servi  toutes les sauces. Et bientt,
dans l'expansion de ce repas en plein air, Crescent et Coriolis, qui
avaient d'avance, sans se connatre, une mutuelle estime de leurs
talents, devinrent presque des amis, se parlant dans l'intimit de
l'apart, et l'isolement de la causerie  deux.

Avec son rire, sa gaiet gamine, ce mlange de familiarit bouffonne et
de galanterie attentionne, qui tait son charme auprs des femmes,
Anatole avait fait tout le suite la conqute de madame Crescent.

Seule, Manette, un peu dpayse dans ce dner d'hommes, o il n'y avait
d'autre femme avec elle que madame Crescent, laissait voir une espce de
gne.

La femme du paysagiste s'en aperut; et  peine le dessert fut-il sur la
table qu'elle lui dit:--Ma belle, venez voir ma poulaille... a vous
amusera plus que de rester avec toutes ces horreurs d'hommes... Et
vous?--fit-elle en se tournant vers Anatole, vous, le _blier_...

Madame Crescent avait pour la volaille, le got, la passion, rpandus et
vulgariss dans tout Barbison par la _poulomanie_ de Jacques, le peintre
graveur. Au bout du jardin, dans le champ, elle avait cr un petit parc
divis en quatre compartiments, et dont un mondage de peupliers reli
par des perchettes noues avec de l'osier faisait le palis garni en bas
de paille de seigle. Elle mena l Manette et Anatole, tira le gros
loquet de la porte, et leur fit voir les poulaillers aux murs de
pierrailles, traverss de lattes, couverts de chaume; les petits hangars
relis aux poulaillers par une rallonge de refuge contre la pluie; les
juchoirs mobiles, les pondoirs en osier attachs au mur par une tringle
de bois, les botes  levage. Elle leur expliquait ceci et cela, leur
disait qu'il fallait un terrain ne prenant pas l'eau, ne _gchant_ pas,
que les poulaillers taient exposs au levant, parce que l'exposition au
midi faisait de la vermine; que l'hiver, il fallait mettre une bonne
couche de fumier sous les hangars, pour empcher les poules d'avoir
froid. Elle les arrtait  la petite place, au milieu du gazon, o elle
dposait du sable fin qui servait aux poules  se poudrer. Elle leur
faisait remarquer une augette recouverte qu'elle avait invente pour
mettre le grain  l'abri de la pluie et des pitinements.

Et toute contente des petits tonnements de Manette, enchante
d'Anatole, de son air et de ses assentiments de connaisseur, des cris
imitatifs dont il inquitait la basse-cour, des _cocoricos_ avec
lesquels il faisait se piter et se crter batailleusement les coqs,
elle montrait et remontrait ses Houdan, ses Crvecoeur, ses Cochinchine,
ses Brahma, ses Bentham, ses espces indignes, exotiques, ses petites
poules naines: des boules de soie. Elle appelait toutes ces btes, les
petites, les grandes, leur parlait, les caressait avec une sorte
d'attendrissement gris ml  un sentiment de famille.




LXXXV


Madame Crescent tait une petite femme grasse et courte, avec une
tournure boulotte o il y avait quelque chose de fallot, de cocasse, de
comique. Deux _couttes_ de cheveux en dsordre, couleur de chanvre,
s'chappaient sur son front de la ruche de son bonnet. Ses yeux bleus
tout clairs montraient un grand blanc quand elle les levait. Elle avait
un petit nez tonn, un teint tout frais avec des pommettes du rose
d'une pomme d'api. Il restait de l'enfant dans ce visage d'une femme de
quarante ans, o l'on croyait voir par moments comme la figure et la
peau d'une petite fille sous un bonnet de grand'mre.

Paysanne, elle tait reste paysanne en tout, de corps, d'habitude, de
langue et d'me. Ses robes, faites  Paris, rappelaient, sur son dos,
les paquets et les plis du village. Elle portait des souliers qui
faisaient le bruit d'un pas d'homme. Elle racontait que son premier
chapeau l'avait rendue sourde, et qu'elle avait manqu deux fois d'tre
crase dans la journe. Ses ides taient les ides ttues de
l'ignorance du peuple; elle en avait d'excentriques sur la mdecine, de
rpublicaines sur le gouvernement, sur une faon de gouverner  elle, de
franaises contre les trangers, d'conomiques pour empcher les Anglais
d'acheter ce qu'on mange en France. Contre les Anglais particulirement,
elle nourrissait toutes sortes de prjugs: elle tait persuade qu'on
faisait de Paris une pension de cent mille francs  la fille de la reine
d'Angleterre. Tout cela jaillissait d'elle ple-mle, avec des
observations fines de paysan, en saillies drlatiques, dans une langue
colore des mots de son pays et des expressions faubouriennes de Paris,
une langue moiti entendue, moiti cre, moiti invente, moiti
estropie, une langue de raccroc et de chance brouille avec la
grammaire, et qui avait un fond d'arrire-got des champs, l'originalit
native et brute de cette nature reste champtre.

Elle riait toujours et bougonnait toujours. C'tait un mlange de bonne
humeur et d'impatience, de grogneries sans amertume lui montant de la
vivacit de son sang, et d'accs d'hilarit pouffante, de vraies
cascades de rire, qui faisaient dans son gosier un bruit d'croulement
de piles de cent sous, et l'tranglaient presque.

Mais le plus curieux de cette crature, c'est qu'elle ne pouvait rien
retenir de sa pense. Elle ne pouvait la garder, intime, secrte,
enferme, cache, comme tout le monde. Une sensation, une impression,
tait immdiatement chez elle sur ses lvres. Son cerveau pensait tout
haut avec des paroles. Tout ce qui le traversait, les ides les plus
baroques, les plus saugrenues, les plus endiables, comme elle disait,
lui venaient au mme moment au bout de la langue. Les mots de choses qui
lui passaient dans la tte s'chappaient d'elle par un phnomne
trange, dans l'espce de bouillonnement d'un pot sans couvercle. Et
cela tait chez elle aussi involontaire qu'instantan. Souvent, aussitt
aprs un mauvais compliment lch  la premire vue de quelqu'un, elle
devenait rouge comme une cerise, et malheureuse comme les pierres.

Cette singulire organisation faisait qu'elle parlait du matin jusqu'au
soir, et qu'elle parlait  tout, aux murs,  la pice o elle se
trouvait. Dans un ternel monologue de confession, elle disait
innocemment toute seule ce qu'elle faisait, ce qu'elle allait faire, ce
qui l'occupait, ce qu'elle regardait, tous les riens de son imagination,
l'annonce de ses moindres intentions. En travaillant, en faisant la
cuisine, elle causait avec son travail; elle dialoguait avec tout ce que
touchaient ses mains: elle prvenait une pomme de terre qu'elle allait
la faire cuire. Elle interpellait le charbon, la chemine, les
casseroles, grondait toutes sortes d'objets qui la mettaient en colre,
et qu'elle appelait srieusement _horreurs_, un mot universel qu'elle
appliquait  tout.

Un amour, une passion remplissait la vie de madame Crescent: l'adoration
des animaux. Les btes faisaient son bonheur et comme ses enfants. Il
semblait qu'il y et de la maternit dans sa charit et sa tendresse
pour eux.

Elle avait t nourrie par une chvre, qui ne la quittait pas, qu'elle
menait avec elle aux champs, dans les bois. A douze ans, elle avait vu
tuer et manger sa nourrice par ses parents. Depuis ce temps, la rvolte,
l'horreur de son estomac pour la viande avait t telle qu'elle avait
pass toute sa jeunesse sans pouvoir toucher  un _creton_ de lard; et
encore maintenant, elle ne mangeait pas volontiers de ce qui tait de la
chair, refusant de goter au gibier,  ce qui lui rappelait un oiseau,
vivant de lgumes et de verdure, comme de la seule nourriture innocente
et sans crime. Son instinct avait naturellement de la religieuse
rpugnance du brahme pour la bte qui a vcu et qu'on a tue: pour elle,
la boucherie ressemblait  de l'anthropophagie.

Les animaux lui tenaient comme physiquement au coeur. Il y avait d'elle
 eux des liens secrets, une espce de chane, des rapports comme d'une
autre vie commune. Son allaitement par une chvre, ce premier sang que
fait une nourrice animale, ces mystrieuses attaches naturelles qu'elle
met dans un tre humain, lui avaient presque donn une solidarit de
parent, une communion de souffrances avec les btes. Leurs maux, leurs
joies lui remuaient un peu les entrailles. Elle sentait vivre de sa vie
en elles. Quand elle en voyait maltraiter une, il se levait de son petit
corps, de sa timidit, des audaces, des colres, des apostrophes en
pleine rue  se faire assommer. Contre les bouchers menant leurs
bestiaux  l'abattoir, contre les charretiers abmant de coups leurs
attelages, elle entrait dans des fureurs qui la faisaient revenir au
logis tout en feu, son bonnet de travers, avec des indignations
terribles. Elle rvait la nuit de tous les chevaux battus qu'elle avait
vus dans la journe.

Elle ne pensait gure qu' cela: les animaux. Sa grande joie tait de
voir un chien, un chat, n'importe quoi de vivant, de volant, de jouant,
d'heureux d'un bonheur de bte sur la terre ou dans le ciel. Les oiseaux
surtout lui prenaient ses penses. Elle avait peur pour eux du froid, de
l'hiver, de la neige, de la faim, de l'orage qui les parpille
piaillants.

Un oiseau qui chantait sur un toit lui faisait passer une heure,  demi
cache derrire une persienne, distraite, intresse, absorbe, sans
bouger, perdue dans une attention amoureuse, charme, avec une
immobilit de ravissement dans les plis de sa robe. Et quand, par un
joli soleil de printemps, gaie de tout le corps, elle trottinait
allgrement, il lui sortait, avec une voix qui avait l'air de remercier
le beau temps et les premires pousses de verdure comme la charit du
bon Dieu pour ces petits pauvres: Les oiseaux sont riches cette anne,
il y a du mouron; ils vont se faire de bonnes petites panses.




LXXXVI


--Ah! on est dans la _boutique_,--dit madame Crescent en se servant du
mot dont son mari appelait son atelier, et elle rentra du jardin avec
Manette et Anatole.

Ils trouvrent dans l'atelier Coriolis et Crescent qui causaient
familirement: Coriolis enchant de trouver enfin un peintre qui parlt
un peu de son art; Crescent, le sauvage, vivant  l'cart des habitants
du pays, tout heureux de rencontrer un causeur intelligent qui
l'entretenait de sa peinture, lui rappelait des tableaux vus  des
vitrines de marchands, les analysait en homme qui les avait tudis,
flairs, sentis. De la peinture, la conversation alla au pays, au manque
de confortable des auberges, singulier auprs d'une si belle fort, 
ct d'un si grand rendez-vous de promeneurs et de curieux. Coriolis
expliqua  Crescent ses regrets d'avoir fait sa connaissance juste au
moment de s'en aller, de retourner  Paris. Le pays lui plaisait; il
aurait voulu y passer encore un mois ou deux, mais il s'y trouvait
matriellement trop mal, et ne voyait pas un moyen d'y tre mieux.

--Un moyen?--dit vivement madame Crescent qui trouvait Manette
charmante.--Mais il y en a un... Il faut devenir nos voisins, voil
tout... Si au lieu de rester  l'auberge... La maison, tu sais Crescent,
qui est l, de l'autre ct de notre mur?

--Tiens, c'est vrai,--dit Crescent.--Ils m'ont crit... la famille
anglaise qui l'habite tous les ans. Ils ne viennent pas cette anne...
Je suis charg de la louer... Ainsi, si a vous va... Il y a un petit
atelier o le mari faisait de l'aquarelle d'amateur... Mais venez la
voir, ce sera plus simple.

Et, se levant, il alla leur montrer la maison voisine, une petite maison
gaie, construite avec de la pierraille encastre dans du ciment rouge,
aux volets, aux persiennes, peints en acajou, au toit de tuile cach
dans l'ombre de deux grands bouleaux, plaisante d'aspect par la
confortable rusticit d'une installation anglaise.

--Signons le papier,--dit Coriolis au bout de la visite.

Et, ds le lendemain, il s'tablissait dans la maison, o la cuisinire,
rappele de Paris, faisait le dner.




LXXXVII


Le voisinage porte  porte, les instructions que madame Crescent tait
oblige de donner pour l'approvisionnement fait  Barbison par des
fournisseurs en voiture, les visites  toute minute pour se demander,
s'emprunter, se rendre quelque chose, mettaient au bout de quelques
jours la plus grande intimit entre les deux femmes.

Manette tait enchante de la connaissance. Au fond, elle prouvait un
certain soulagement  n'avoir plus besoin de se tenir comme avec la
femme du professeur,  se sentir affranchie de la rserve, de la
surveillance sur elle-mme, de toute cette manire d'tre crmonieuse
qu'elle avait eu tant de peine  soutenir. Elle se trouvait  l'aise
avec cette femme toute ronde, ses manires  la bonne franquette, sa
langue de peuple. Cette rude, grossire et cordiale compagnie de la
campagnarde la remettait dans son milieu, en lui laissant sa supriorit
de jeunesse, de beaut, de distinction parisienne.

Puis Manette tait encore flatte de trouver dans cette relation
l'espce de chaperonnage d'une femme marie, d'une femme honnte,
estime, aime par tout le pays. Car madame Crescent tait sans
prjugs: elle avait cette singulire indulgence de la femme pour la
matresse, assez ordinaire dans le monde des arts, et qu'apprend
peut-tre l aux femmes lgitimes l'exemple de toutes les matresses qui
finissent par y tre pouses.

De son ct, la brave femme trouvait un vif agrment dans la socit de
Manette, dans une espce d'autorit d'exprience et d'ge sur cette
jeune et jolie femme qui aurait pu tre sa fille. Son coeur chaud et
aimant de paysanne sans enfant allait, de lui-mme,  cette compagne
sympathique qui lui faisait une socit, un auditoire, prtait ses deux
oreilles au bavardage que n'entendait mme pas Crescent.

Aussi avait-elle  la voir un panouissement. Quand Manette arrivait
dans l'aprs-midi, une sorte de gros bonheur fou la prenait, la mettait
sens dessus dessous, lui faisait bousculer tout, et crier comme la plus
belle surprise:--Ma belle, nous allons nous faire une bonne salade  la
crme!

Et puis, au jardin, au milieu des fleurs, dans l'ombre chaude, les yeux
heureux de regarder Manette, de sa voix criarde qui se faisait toute
douce, elle laissait chapper cette phrase comme une musique.

--Est-on bien ici!... c'est comme si l'on tait sur de la mousse en
paradis...




LXXXVIII


Coriolis passait des heures dans l'atelier de Crescent.

Il ne pouvait s'empcher d'envier cette facilit, le don de cet homme n
peintre, et qui semblait mis au monde uniquement pour faire cela: de la
peinture. Il admirait ce temprament d'artiste plong si profondment
dans son art, toujours heureux, et rjoui en lui-mme chaque jour de
poser des tons fins sur la toile, sans que jamais il se glisst dans le
bonheur et l'application de son opration matrielle, une ide de
rputation, de gloire, d'argent, une proccupation du public, du succs,
de l'opinion. Qu'il y et toujours des motifs, des effets de soir et de
matin dans la campagne et des couleurs chez Desforges, c'tait tout ce
que Crescent demandait. A le voir travailler sans inquitude, sans
ttonnement, sans fatigue, sans effort de volont, on et dit que le
tableau lui coulait de la main. Sa production avait l'abondance et la
rgularit d'une fonction. Sa fcondit ressemblait au courant d'un
travail ouvrier.

Et vritablement, de la vie ouvrire, de l'ouvrier, l'homme et l'atelier
 premire vue montraient le caractre.

L'atelier tait une grange avec une planche portant  sept ou huit pieds
de haut des toiles retournes, trois chevalets en bois blanc, et
quelques faences de village cornes.

L'homme tait un homme trapu,  la forte tte encadre dans une barbe
rousse, avec de gros yeux bleus, des yeux _voraces_, comme les avait
appels un de ses amis. Il portait le pantalon de toile et les sabots du
paysan.




LXXXIX


Cependant,  bien regarder Crescent, on apercevait dans l'homme inculte
et rustique comme un Jean Journet des bois et des champs. Il y avait
encore en lui de la figure de ce Martin, le visionnaire laboureur de la
Restauration, qui avait entendu des voix et Dieu lui parler dans un pr.
Sa tenue, son air, ses lourds gestes, l'espce de bouillonnement de son
front, ses silences, les sourires passant sur ses grosses lvres, ses
regards, dgageaient le vague, le pntrant, le troublant qu'on
sentirait auprs d'un paysan aptre.

Sans instruction, sans ducation, ne lisant rien, pas mme un journal,
ignorant de tout et du gouvernement qu'il faisait, repli sur lui, ne se
mlant point aux autres, ne voyant personne, se drobant aux visites,
retir, mur dans sa barbisonnire, tranger au monde, n'ayant pas mis
le pied depuis une douzaine d'annes au Luxembourg, ni dans les
Expositions, sourd au bruit de sa femme, Crescent tait arriv, par
l'excs de la solitude et de la contemplation,  l'espce de mysticisme
auquel l'art agreste lve les mes simples.

Une griserie d'un panthisme inconscient lui tait venue de ces tudes
errantes qu'il faisait hors de son atelier, sans peindre, sans dessiner,
plong dans l'infini des ciels et des horizons, enfonc du matin au soir
dans l'herbe et dans le jour, s'blouissant de la lumire, buvant des
yeux l'aurore; le coucher de soleil, le crpuscule, aspirant les chaudes
odeurs du bl mr, l'acre volupt des senteurs de fort, les grands
souffles qui branlent la tte, le Vent, la Tempte, l'Orage.

Cette absorption, cette communion, cet embrassement des visions, des
couleurs, des fantasmagories de la campagne, avaient  la longue
dvelopp dans Crescent l'espce d'illumination d'un voyant de la
nature, la religiosit inspire d'un prtre de la terre en sabots. Le
ruminement des songeries d'un berger, l'exaltation des perceptions d'un
artiste, la tnacit paysanne de la mditation, le travail surexcitant
de l'isolement, l'immense enivrement sacr de la cration, tout cela,
ml en lui, lui donnait un peu de l'extatisme des anciens Solitaires.
Comme chez quelques grands paysagistes  existence sauvage,  ides
congestionnes, on et dit que la sve des choses lui tait monte au
cerveau.




XC


Les Coriolis et les Crescent prenaient l'habitude de se runir le soir,
en passant alternativement la soire les uns chez les autres. Les hommes
causaient, fumaient; les deux femmes jouaient aux cartes. Au jeu, madame
Crescent apportait ses vivacits, la passion la plus comique, montrant
des dsespoirs d'enfant quand elle perdait, prenant les cartes  partie,
les injuriant, leur donnant des coups de poing sur la figure en
disant:--A-t-on ide de ces pierrots-l, de ces Machabes! Voyez-vous
a! une giboule de piques, le roi de pique! C'est ce monstre-l qui m'a
fait perdre! Ah! par exemple, la premire fois que j'attraperai un
_moricaud_... Eh bien! oui, un chat noir... a porte chance...

Les hommes riaient, et dans l'hilarit le gros rire de Crescent
clatait, sonore et large, pareil  ce rire de Luther qu'on entend dans
les _Propos de table_.

--Voyons, madame Crescent, calmez-vous,--disait Anatole,--nous allons
faire une partie ensemble, vous serez plus heureuse.

--Ne jouez pas avec ma femme,--criait Crescent en continuant 
rire,--elle triche!

--Je triche. Ah! bon sang!--s'exclamait l-dessus madame Crescent avec
l'exclamation barbisonnaise dont elle usait  tout propos:--Si l'on peut
dire!--Elle touffait d'indignation et de colre.--Je triche, moi? Dis
donc encore un peu que je triche? Mais tu sais, toi, un jour je te
lcherai de la ficelle, et tu courras aprs la pelote, tu verras!

Elle remuait, se levait, allait, revenait, s'agitait, ne pouvait se
taire ni rester en place. Des trpidations de nerfs la traversaient;
elle tait tourmente par des influences atmosphriques, prise et
secoue d'inquitudes animales qui la faisaient se jeter  la fentre et
regarder avec peur.

--Tenez, voyez-vous, l dans le coin, ce qui est jaune dans le ciel, je
suis sre, vous allez voir, il va encore en avoir un... Ah! oui, riez!
il va en faire un, je vous dis... Oh! bon Dieu, que je suis malheureuse!
Vous ne me croyez pas, monsieur Anatole? venez donc voir.

--Mais non, madame Crescent, ce n'est rien, il n'y aura pas d'orage...
Tenez! la revanche...

--Voyez-vous, je l'ai dans le corps, voil le chiendent... je suis comme
un damn, a me soulve sous la plante des pieds... et puis dans les
bras... J'ai, vous savez... j'ai comme des fourmis dans les ongles...
Ah! tant pis! le roi, je le marque.

Elle oubliait l'orage, revenait  sa proccupation,  la monomanie de
ses tendresses.--Figurez-vous, commenait-elle  dire,--les gens d'ici,
c'est si canaille, c'est si... je ne sais pas quoi, oh! les rendoubls!
s'ils avaient les moyens, ils feraient un carnage de toutes les pauvres
btes de la fort. Tenez! il y a Boichu... Il sort tous les soirs  la
tombe de la nuit, je ne sais pas ce qu'il va faire, mais Dieu de Dieu,
si j'tais le garde! C'est mon cholra, cet homme-l... avec a qu'il
est laid comme la bte. Moi, d'abord, tous les gens qui font du mal aux
animaux, je les sens... Dans le temps,  Paris, dans une maison o nous
habitions, j'ai dit un jour en rentrant  mon mari: Il y a un garon
boucher emmnag ici... Mais non... Mais si... Et c'tait vrai: je le
savais bien, je l'avais senti dans l'escalier! Moi! un homme que je
saurais faire souffrir une bte, je ne suis pas tratre, n'est-ce
pas?... eh bien! je lui ferais rouler la tte avec mon pied! a ne me
ferait pas plus que a!... Et ici, c'est un malheur. Les enfants, des
tout petits qu'on les moucherait, il leur sortirait du lait, ils ne
savent que manigancer pour faire du mal: c'est toujours aprs les
fusils, les pistolets... de la mauvaise herbe de braconnier. Et les
petites filles, donc! C'est encore plus enrag que les garons... il y a
des chasses... a les rend mauvaises... Voil-t-il pas qu'aujourd'hui la
petite  Prudent, cette moucheronne, elle tait en train de tirer avec
du sable dans son petit fusil sur la biche que nous avons! Vous ne
l'avez pas vue, ma biche, quand elle me suit si gentiment derrire la
carriole? Ah! je lui ai flanqu une _touille_,  cette petite
coquine-l... qu'elle n'aura pas _bouffet_ de la journe, je vous en
rponds! Monstres d'enfants! vouloir abmer des btes!...

Crescent essayait de l'interrompre.--Allons, laisse-nous un peu Anatole,
tu es  l'ennuyer depuis une heure...

--Ah! monsieur Anatole, dites donc,--faisait encore madame Crescent en
le retenant par le bras,--je suis sre que pour cela vous serez de mon
avis... Vous savez, cet orgue dans la journe qui est venu jouer devant
chez nous?... a vous a-t-il rendu tout crin comme moi?... Eh bien!
n'est-ce pas que le gouvernement devrait dfendre les orgues?... parce
que, voyez-vous, on le voit bien par soi, a doit avoir une influence
sur les chiens enrags, hein, n'est-ce pas?




XCI


--Oh! madame! madame! des peintres avec un groom!--criait  madame
Crescent la petite bonne qui l'aidait dans son mnage.

--Un groom, pour _groomer_ quoi?--dit madame Crescent, et elle passa par
la fentre une tte tout bouriffe: elle vit devant la porte des
Coriolis un breack attel en poste.

C'tait Garnotelle qui, emmen par quelques-uns de ses jeunes lves aux
courses de Fontainebleau, et sachant que Coriolis tait  Barbison,
venait lui dire un petit bonjour.

--Je tombe chez toi pour une heure,--lui dit-il.

Et comme Coriolis voulait qu'ils revinssent dner, lui et son
monde:--Impossible, nous dnons ...--Et Garnotelle jeta le nom d'un des
grands chteaux des environs.--Ah ! fais-tu quelque chose ici?

--Rien du tout... Je pense  faire quelque chose... Et toi?

--Moi, je travaille tout bonnement  m'arranger un petit sjour  Rome
pour la fin de l'automne, parce que Rome, vois-tu... c'est le seul
endroit au monde pour vous donner le dgot des choses trop vivantes...
du succs facile, du coin de bouche retrouss... Ici on y va, on y
glisse, on a beau se roidir... tandis que l-bas, le style, le style...
a vous entre, a vous pntre... C'est l'air!... Rien que cette grande
ligne horizontale...--et de la main il dessina la svrit d'une
campagne plane.--La grande ligne horizontale!... Et puis ces fonds
d'art, le dessin haut et concis de Michel-Ange!... Raphal!... Mais, dis
donc, ces messieurs et moi, nous serions curieux de voir les peintures
de l'auberge d'ici...

--Nous allons vous y mener avec Anatole...

On partit. En chemin, Anatole s'empara des lves de Garnotelle, qui
taient des Russes de grande famille s'amusant  apprendre l'art; et
arriv dans la grande pice de l'auberge, il commena:

--Il n'y a pas de catalogue, messieurs... je vais vous en servir... Je
vous dirai qu'ici c'est un vrai petit muse du Luxembourg... tous les
noms, toutes les tendances, l'cole moderne au complet... tous les
genres... a, la mort d'un hanneton sous Pricls... le no-grec... Un
pifferare italien... la queue de Lopold Robert! une femme Louis XV...
chic Schlesinger et compagnie! le Breton qui fume sa pipe... la Bretagne
 Leleux!... un caf dans la Fort Noire... cole de la bire de
Strasbourg!... la Vrit sortant d'un moss... le grand mouvement des
brasseries!... Le temple du Ralisme, au fond du jardin, avec une porte
o il y a: _C'est ici..._ l'cole de l'allgorie!... Et des noms!
Tenez! celle vue de Venise, peinte au _jaune de soleil_... Bonington!
Ces moutons... Brascassat! Un Tatar dans la neige... Horace Vernet
_fecit en diligence_! Cette danse de nymphe au clair de la lune...
Gleyre! Ce duel au moyen ge... Delacroix! Vous voyez qu'il se servait
du _vert cadavre_ pour les sujets dramatiques... Ces deux gendarmes...
Meissonnier! Ce sabot et cette lanterne d'curie... l... un Decamps!...
un pur Decamps!... Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que tous ces
farceurs-l ont sign avec des pseudonymes...

Il montra une tte  grand chapeau fusine sur le mur:

--Le portrait de notre hte, par Flandrin, _ipse_ Flandrin!

Les charges d'Anatole aux inconnus, aux trangers, causaient presque
toujours un insupportable agacement de nerfs  Coriolis. Il trouvait
cela, selon une expression  lui, horriblement perruquier, et s'il ne
s'tait retenu, il aurait cd  une envie de le battre. Entranant
Garnotelle dans la chambre  ct, il essaya d'appeler son attention sur
un panneau encadr dans le mur.

Anatole continuait:--a?

Et il montrait devant la chemine un paravent reprsentant la fin d'un
dner  Barbison, o l'on voyait des femmes fumant des cigarettes, des
baisers de matresse, des artistes ples et rveurs, et des buveurs
sanguins, aux bras nus, au madras rouge.

--C'est de M. Ingres!... Il a fait a, quand il est venu, huit jours
ici, pour sa lune de miel, lorsqu'il a pous sa seconde femme,
l'Idal... pour remplacer sa premire, la Ligne, qui tait morte... Une
dbauche dans son oeuvre... trs-curieux... Un monsieur en a dj offert
vingt-cinq mille francs et une pipe en cume qui lui venait de sa
mre...

En revenant chez Coriolis, Garnotelle prit  part Anatole, et lui
dit:--Mon cher... que tu me fasses des charges  moi, c'est trs-bien...
mais que tu fasses poser ces messieurs, je trouve a bte...

--Tiens, Garnotelle, tu me fais de la peine... les gens du monde t'ont
perdu... tu dsertes les grands principes de 89... l'galit devant la
Blague!




XCII


Des causeries de leur art, des confessions de leur mtier, Crescent et
Coriolis taient arrivs  se parler de leur vie,  se raconter leur
pass l'un  l'autre.

--Moi,--disait Crescent,--je suis un paysan, fils de paysan. Quand je
suis arriv dans le pays, un jour, dans un champ, des faucheurs se
fichaient de moi: ils m'appelaient le Parisien. J'ai t  un de ceux
qui m'appelaient comme a, je lui ai pris sa faux des mains, en faisant
la bte, en lui demandant si c'tait bien difficile, si a coupait... Et
puis, v'lan! j'ai donn un coup de faux  la vole... Ah! il a vu que je
connaissais son mtier mieux que lui, et que je n'avais pas du poil aux
mains pour cet ouvrage-l!... Depuis a, ils me tirent tous des coups de
chapeau...

Une histoire simple que la sienne. Il tait tomb  la conscription.
Enfant, en revenant de la ville, il crayonnait dans son village les
images qu'il avait vues aux boutiques de Nancy. Au rgiment, il avait
continu  dessinailler, et faisant un assez mauvais soldat, il avait eu
la chance de tomber sur un capitaine qui se pmait  ses charges.
Presque tous les jours, c'tait la mme scne:--Eh bien! n... de D...
f...! disait le capitaine, qui l'avait fait appeler,--qu'est-ce que
c'est, Crescent? Encore un manque de service... Je devrais vous faire
fusiller, s... n... de D...! Est-ce que vous vous f... de moi! f...!
Tenez! fichez-vous l, et faites-moi la charge de la femme de
l'adjudant...--La charge faite:--tonnant, ce b...-l! C'est n... de
D... n... de D... bien l'adjudante...--Et par la fentre:--Lieutenant!
venez voir la charge de ce b... de Crescent!

En sortant du rgiment, Crescent avait pous sa femme, une _payse_,
pauvre comme lui, qu'il avait retrouve sur le pav de Paris. Avec
l'admirable instinct d'un dvouement de femme du peuple, elle lui avait
laiss faire ses petites machines auxquelles elle ne comprenait rien,
en apportant au mnage tous ses pauvres gains d'ouvrire.

--De la rude misre!--disait Crescent, en parlant de ce temps-l,--et
des bricoles!... il n'y avait pas  dire... Ah! je faisais de tout, des
petites femmes nues dans le genre Diaz qui me font sauter  prsent
quand je les revois... une honte!--Et sa voix avait l'indignation d'un
rigorisme sincre, le remords d'une nature d'artiste austre et
svre.--De tout!--reprenait-il.--Et puis de la gravure  l'eau-forte
d'ornements... A-t-elle trott, ma pauvre bonne femme, par tous les
temps, la pluie, la neige,  courir les talagistes, les marchands sous
les portes cochres, trempe, crotte, avec un petit carton et son
bonnet de linge, pour attraper quelques sous par-ci, par-l!... Non, ma
femme, voyez-vous, il n'y a que moi qui sache ce qu'elle vaut!... Enfin,
un peu d'argent nous tomba... Il me vint l'ide de devenir
propritaire... oui, propritaire...

Et il partit d'un de ces gros clats de rire qui faisaient trembler la
baie vitre de son atelier.

--J'achetai pour trente francs un wagon de marchandise mis  la rforme
par le chemin de fer d'Orlans... et avec a, cinquante mtres de
terrain  cinq francs au petit Gentilly... Je mis mon wagon sur mon
terrain, une maison comme une autre, trs-commode, je vous assure...
Quelquefois un gendarme qui voyait l-dedans de la lumire la nuit me
criait: Qui est l? Je rpondais: Propritaire!... Tenez! je la loue
encore maintenant soixante-dix francs  un marchand de copeaux, et les
rparations  sa charge... Eh bien! c'est cette maison-l qui a fait de
moi un paysagiste... Elle m'a fait dcouvrir la Bivre... Et je sors de
l... Moi, un homme de la campagne, je n'avais pas du tout vu la
campagne... C'est ma source, je vous dis... Oui, cette salope de petite
rivire, c'est elle qui m'a baptis... J'ai commenc  pcher dedans ce
que je suis, ce que je sens, ce que je peins... Oui, la Bivre, c'est a
qui m'a ouvert la grande fentre...

Et tirant d'une huche  pain un tas de panneaux d'tudes qu'il essuya
avec sa manche:

--Tenez! voil...




XCIII


Et l'trange coin de faubourg et de campagne dans lequel Crescent avait
ouvert ses yeux et trouv son gnie, se dveloppa devant Coriolis.

C'taient les tanneries  ct du thtre Saint-Marcel: une eau brune,
rousse, mousseuse, une eau de purin, encaisse entre des revtements de
pierre, une espce de quai plein de cuves de bois pltreuses, salies de
blancheurs verdtres de glaise,  ct desquelles le blanc et le noir de
monceaux de toisons taient tris par des femmes en camisole lilas,
coiffes de chapeaux de paille. L'eau lourde et sale, trouble et sans
reflet, coulait entre de hautes masures d'industrie, des tanneries aux
tons de vieux pltre, repltres de chaux vive criarde; les fentres
sans persiennes taient perces comme des trous; les couronnements
surhausss de schoirs dcoupaient en l'air, au-dessous du toit et des
lucarnes, des silhouettes de tonnelles; des peaux blanches pendaient
recroquevilles tout en haut  de grandes perches; et l'eau allait se
perdant dans un fond coup de barrires de vieux bois noir, dans un
encombrement de constructions rapices, d'architectures grises, de
chemines droites et noires d'usine, de grandes cages  jours barrant,
dans le ciel, le dme du Val-de-Grce.

De l, les tudes de Crescent avaient remont la Bivre. Elles avaient
t par les boues o marchent les petits garons pieds nus et les
petites filles dans les grandes savates de leur mre, par tout ce
quartier Mouffetard, par ces rues o ne s'aperoivent,  travers la baie
des portes, que des montagnes de tan et des tages de maisons blafardes
 toits de tuile; et elles avaient trouv cette espce de malheureuse
nature, la nature de Paris, la nature qui vient aprs les rues baptises
_Campagne-Premire_. Les esquisses de Crescent rendaient le style de
misre, la pauvret, le rachitisme mlancolique de ces prs rps et
jaunis par places, serrs dans de grands murs, arross par la Bivre
troite, schement ombrage de peupliers et de petits bouquets de
saules. Elles mettaient devant les yeux ces chemins noirs de houille qui
vont le long de ces carrs marcageux o pturent des rosses; ces lignes
d'horizon et de collines bossues o clate un blanc brutal de maison
neuve, ces sentiers  ct de champs de bl blanchissant au soleil, o
finissent les rverbres  poteaux verts; ces bouts de paysage pltreux
o le rouge d'une cerise sur un cerisier tonne comme un fruit de corail
inattendu; ces endroits vagues, verts d'orties, o le bleu d'un
bourgeron qui dort, un dos d'homme tapi montre une sieste suspecte de
pochard ou d'assassin.

Au-dessus des ciels de banlieue d'un jour aigu, des Nuages aux rondeurs
solides et concrtionnes, des ciels bas, pesant sur les coteaux,
taient coups par des btons de blanchisserie. Puis on retrouvait
encore la Bivre charriant des morceaux de mousse pareils  des
champignons pourris, la Bivre roulant, comme un ruisseau de mgisserie,
une eau ouvrire et la salissure d'une rivire qui travaille. Dans ces
peintures de Crescent, elle serpentait et courait, encaisse, sous les
saules  demi morts, les sureaux aux bouquets de fleurs frissonnants,
entre les usines, les blanchisseries, les cahutes  contre-forts
semblables  des btiments brls, dont la flamme aurait noirci la porte
et la fentre; contre les tonneaux  laveuses, les grandes pierres
plates  battre le linge, le bas des auvents  grands toits moussus et
moisis, sous lesquels deux mains d'ouvriers laminent des peaux sur des
morceaux de bois rond.

De cette pauvre rivire opprime, de ce ruisseau infect, de cette nature
maigre, malsaine, Crescent avait su dgager l'expression, le sentiment,
presque la souffrance.




XCIV


Avec la prompte adaptation de sa nature aux lieux o il se trouvait, sa
facilit  entrer dans le moule de la vie environnante et des habitudes
d'une localit, Anatole, un peu fatigu de la fort, tait en train de
devenir un vrai Barbisonnais, et ses journes s'coulaient dans des
passe-temps de petit bourgeois de village.

Aprs djeuner, passant en se baissant sous la porte basse dont
l'avarice du paysan avait conomis la hauteur, il entrait chez la
rustique dbitante de tabac de l'endroit, et y achetait rgulirement
ses cinq sous de tabac; puis, se juchant en face de la dbitante sur la
chemine peinte en bois noir, il se donnait le plaisir, en fumant des
cigarettes, de voir les consommateurs qui venaient, causait champs,
crales, mercuriales de Melun, attrapait au passage les nouvelles du
pays, apprenait par coeur l'ameublement de la pice blanchie  la chaux,
le comptoir, l'almanach, le tableau du prix de la vente des tabacs, la
balance, les deux pots blancs  bordure bleue, portant: _Tabac_, les
verres o tait coule la tte de Louis-Napolon, prsident de la
rpublique, et d'o sortaient des pipes de terre, l'horloge dans sa
gane de noyer, avec son heure arrte et son cadran immobile orn du
cuivre estamp de Jsus et de la Samaritaine. Et son regard trouvait
toujours le mme amusement sur le mur du fond,  contempler l'image
colorie de la rue Zacharie, reprsentant le _Catafalque de l'empereur
Napolon aux Invalides_, un catafalque jaune  guirlandes vertes, 
renommes roses, clair par quatre brle-parfums, avec, au premier
plan, une femme en chapeau vert-pois, un boa au cou, un chle bleu de
ciel  franges oranges sur une robe vermillon, donnant la main  un
jeune enfant en pantalon collant et en bottes  la hussarde.

De temps en temps, il disait des paroles  la dbitante, et la vieille
femme au madras, sortant alors d'entre ses paules sa tte enfonce,
lentement et de ct, avec le mouvement pnible et souponneux d'une
tortue, lui rpondait:--S'il vous plat?

Aprs une heure ou deux uses ainsi, quand il avait assez du bureau et
de la marchande, il raccrochait un indigne ou un artiste, et l'emmenait
prs de l'auberge  un petit billard o les coqs sautaient de la cour
dans la salle, et o le garon tait un petit paysan en chaussons.

Pour ses soires, il avait trouv une distraction. Il existait dans
l'endroit un charcutier retir qui, pour se crer des relations, une
popularit, attirer chez lui le monde de Barbison, et s'ouvrir,
disait-on, le chemin de la mairie, s'tait avis de donner des sances
de lanterne magique. Anatole devint naturellement le dmonstrateur des
verres du charcutier, un dmonstrateur tonnant, le dlirant cicrone de
lanterne magique, qu'il tait fait pour tre.




XCV


La grande amiti de madame Crescent pour la matresse de Coriolis
recevait un coup soudain et mortel d'une rvlation du hasard: madame
Crescent apprenait que Manette tait juive.

Il y avait dans la brave femme toutes les superstitions du peuple, et
d'un peuple de vieille province.

Au fond d'elle dormaient et revivaient sourdement les crdulits du
pass contre les juifs, la tradition de leur hostilit contre les
chrtiens, les fables populaires absurdement drives de l'article du
Talmud qui permet qu'on vole les biens des trangers, qu'on les regarde
comme des brutes, qu'on les tue. Elle avait dans l'imagination le vague
flottement des sacrifices d'enfants, des blessures saignantes aux
hosties, des cruauts impies, des histoires de Croquemitaine enfonces
dans le _credo_ de barbarie et d'ignorance des lgendes de village.

De son pays, il lui tait rest les prjugs envenims, la suspicion, la
haine, le mpris contre cette race d'ensorceleurs parasites, ne
produisant rien, n'ensemenant pas, ne cultivant pas, et surgissant
toujours, sortant toujours du sillon, partout o il y a une vache 
vendre, la part d'un march  prendre. De son enfance, il lui revenait
ce qui l'avait berce, les maldictions de la France de l'Est, des
paysans de l'Alsace et de la Lorraine, les deux pays de sa mre et de
son pre, les deux provinces o l'usure a livr une partie du sol aux
juifs. Et de ces souvenirs, de ces impressions, de ces instincts, il
avait fini par se lever en elle l'ide obstine, irrflchie, que tout
ce qui tait juif, homme ou femme, tait mauvais et marqu du signe de
nuire, apportait aux autres de la fatalit, et faisait invitablement le
malheur et la ruine de tous ceux qui s'en laissaient approcher.

Tout en ne voyant rien dans Manette qui pt justifier ses prventions,
tout en cherchant  se raisonner,  revenir de son injustice,  se faire
entrer dans la tte, en se rptant, qu'il y a de bonnes gens partout,
madame Crescent ne pouvait vaincre ses leons d'enfance, les antipathies
de son vieux sang de Lorraine. Et son observation s'veillant, dans un
sentiment souponneux, avec ce sens pntrant de jugement que donne aux
natures de bonnes btes la simple comparaison d'elles-mmes avec les
autres, elle commena  dcouvrir chez Manette une espce d'arrire-me,
cache, enveloppe, profonde, suspecte, presque menaante, pour l'avenir
de Coriolis.

Madame Crescent avait une nature trop en dehors, elle tait trop peu
matresse de ses impressions et de sa physionomie pour rester la mme
personne avec Manette, Manette s'aperut immdiatement du changement. Sa
rserve amenait la contrainte chez madame Crescent; et, en quelques
jours, il se faisait un grand refroidissement instinctif entre les deux
femmes.




XCVI


Septembre amenait les derniers beaux jours. La fort, sous les chaleurs
de l't, avait pris des rayonnements plus doux. Des touches de jaune et
de roux couraient sur le bout des feuillages, rompant les crudits du
vert. Le ciel faisait de grands trous dans les masses plus lgres.
Autour des branches dgages et d'un dessin plus net, les feuilles plus
rares ne mettaient plus que des nuances. Au-dessus des houx mtalliques,
des genvriers  verdure dense, tout se fondait en montant dans des
harmonies suprmes et plissantes, qui mlaient les teintes du Midi aux
brumes du Nord. On et cru voir les adieux de la fort. L'arcade de ses
grands chemins baignait dans une tendresse verte et rose; elle trempait
dans des effacements de pastel et des limpidits de brouillard clair.
Un instant, cela tremblait comme un dcor qui va s'teindre; et les
chnes avec leurs grands bras, la route avec son mystre, le bois avec
sa mourante lumire, sa transparence d'enchantement, semblait montrer
aux penses de Coriolis le chemin d'un conte de fes, l'avenue d'une
Belle au bois dormant. Par moments,  ces heures, la fort n'avait pour
lui presque plus rien de rel; elle enlevait son imagination de terre:
un chevalier noir de roman, un paladin de la Table ronde et dbouch 
un dtour du Bas-Brau qu'il n'en aurait pas t trop surpris.

Cependant, peu  peu, avec l'automne, la mlancolie qui tombe des grands
bois pntrait Coriolis: il tait atteint par cette lente et sourde
tristesse qui enlace les habitus, les amoureux de Fontainebleau, et
profile des dos d'artistes si dsols dans les alles sans fin.

Il commenait  trouver  la fort le recueillement, la grandeur muette,
l'aridit taciturne, l'espce de sommeil maudit d'une fort sans eau et
sans oiseau, sans joie qui coule, sans joie qui chante; d'une fort,
n'ayant que la pluie dans la boue de ses mares, et le croassement du
corbeau dans le ciel amoureux. Sous l'arbre sans bonheur et sans cri, la
terre lui semblait sans cho; et son pas s'ennuyait de ce sol de sable
qui efface le bruit avec la trace du promeneur, et o toutes les
sonorits de la vie des bois viennent goutte  goutte tomber, s'enfoncer
et se perdre.

Les paysages de rochers lui apparaissaient maintenant avec leur duret
rude et leur rigueur nue. Mme les magnificences de la vgtation, les
arbres normes, les chnes superbes ne lui donnaient point cette
heureuse impression du bonheur des choses qu'on ressent devant
l'panouissement facile et bni de ce qui jaillit sans effort, et de ce
qui monte au ciel sans souffrir. A voir la torsion de leurs branches
noires sur le ciel, la convulsion de leurs forces, le dsespoir de leurs
bras, le tourment qui les sillonne du haut en bas, l'air de colre
titanesque qui a fait donner  l'un de ces gants furieux du bois le nom
qu'ils mritent tous: le _Rageur_, Coriolis prouvait comme un peu de la
fatigue et de l'effort qui avait arrach  la cendre ou  la maigre
terre toutes ces douloureuses grandeurs d'arbres. Et bientt tout,
jusqu'au bruit de l'homme, lui devenait poignant dans cette fort qui
parlait tout bas  ses ides solitaires. Si,  quelque horizon, 
quelque coin de bois du ct de Belle-Croix ou de la Reine-Blanche, il
entendait un coup de pic rgulier et rsign sur la pierre, il pensait
malgr lui  la courte vie que fait aux carriers cette mortelle
poussire de grs filtrant dans les ressorts de leurs montres, filtrant
dans leurs poumons.

Arrivaient les jours gris, les temps de pluie, les grands vents
frissonnants jetant leurs gmissements qui se lamentent dans le haut des
arbres. Sur la lisire du Bornage, dj les petits peupliers faisaient
trembler au bout de leurs branches de petits paquets de feuilles d'un or
maladif. Dans le bois, les feuilles tombaient en tournoyant lentement,
et voletaient un instant, balayes, ainsi que des papillons desschs;
toutes rouilles, elles laissaient  peine paratre le velours de la
mousse au pied des arbres, et, dans les clairires au loin, amasses en
tas, elles faisaient en jaunissant des apparences de grve, pendant que
le vent  l'horizon soulevait, dans le creux de la fort, le mugissement
de la mer. Des branches se plaignaient et poussaient, sous des rafales,
le cri d'un mt qui fatigue sous la tempte.

Partout c'tait le dpouillement et l'ensevelissement de l'automne, le
commencement de la saison sombre et du soir de l'anne. Il ne faisait
plus qu'un jour teint, comme tamis par un crpe, qui ds midi semblait
vouloir finir et menaait de tomber. Une espce de crpuscule
enveloppait toute cette verdure d'une lumire voile, assoupie et sans
flamme. Au lieu d'une porte de soleil, les avenues n'avaient plus  leur
bout qu'une claircie o dfaillait le vert; et les grandes futaies
hautes, maintenant abandonnes de tous les rayons qui les
claboussaient, de tous les feux qu'elles faisaient ricocher  perte de
vue, les grandes futaies, endormies avec l'infinie monotonie de leurs
grands arbres inexorablement droits, n'ouvraient plus que des
profondeurs d'ombre btonnes ternellement par des lignes de troncs
noirs. Un vague petit brouillard poussireux, couleur de toile
d'araigne, s'apercevait sous les bois de sapins qui, avec leurs troncs
moisis et suintants, leurs dessous de dtritus pourris, leurs
jaunissements d'immortelles, mettaient des deux cts du chemin
l'apparence de jardins mortuaires abandonns.

Aux gorges d'Apremont, dans les landes de bruyres aux fleurs en
poussire, dans les champs de fougres brles et roussies, les routes
serpentant  travers les rochers, tout  l'heure tincelantes du blanc
du sable, mouilles  prsent, avaient les tons de la cendre. Au-dessus
pesait le ciel d'un froid ardois, pendaient des nuages arrts, plombs
et lourds d'avance des neiges de l'hiver; et sur les rochers, rptant
avec leur solidit de pierre le gris cendreux du chemin, le gris ardois
du ciel,  et l, le feuillage grle et dcolor d'un bouleau
frissonnait avec la maigreur d'un arbre en cheveux. Morne paysage de
froideur sauvage, o l'pre intensit d'une dsolation monochrome
montrait tous les deuils de nature du Nord!

Mais la plus grande mort de tout tait le silence, un de ces silences
que la terre fait pour dormir, un silence plat qui avait enterr tous
les bruits des silences de l't. Il n'y avait plus le bourdonnement, le
voltigement, le sifflement, le stridulant murmure d'atomes ails, la vie
invisible et prsente qui fait vivre la touffe d'herbe, la feuille, le
grain de sable: le froid et l'eau avaient tu l'insecte. Le coeur de la
fort avait cess de battre; et le vide et la peur d'un dsert, d'un sol
inanim et sourd, se levaient de cette grande paix d'anantissement.

De bonne heure le jour s'en allait; l'ombre dj guettait et rampait,
tapie au bord des chemins, sous les arbres. Le soir s'amassait lentement
dans le lointain effac des fonds. Et puis un moment, comme un agonisant
sourire, une dernire lueur de la maussade journe passait dans le bas
du ciel et semblait y mettre la nacre d'une perle noire. Une faible
srnit d'argent se levait, dans une bande longue, sur l'horizon: alors
une fausse clart de lune passait sur la route, un poteau dtachait sa
tache de blancheur du sombre d'une alle, un clair mordor courait sur
le fouillis rouill des fougres, un oiseau perdu jetait son bonsoir
dans un petit cri frileux au ciel dj referm. Et presque aussitt,
derrire les gros chnes, les rochers gris avaient l'air de se rpandre
et de couler dans un brouillard bleutre. Puis les ornires devant
Coriolis se brouillaient et s'emmlaient en s'loignant.

A la pleine nuit, toutes ces svrits de l'automne se perdant dans la
grandeur du noir, devenaient redoutables et d'un mystre sinistre. Quand
il avait march sous ces votes, o rien ne guide que la petite fissure
du ciel entre les ttes des arbres, quand il avait descendu l'_Alle aux
Vaches_, en enfonant dans le sable, dans le vague et l'inconnu du
terrain mou, entre ces murs d'obscurit,  travers ce sommeil de
l'avenue, rveill seulement par le rire du hibou, Coriolis revenait
avec un peu de cette nuit de la fort dans la tte, rvant, avec une
certaine sensation trouble,  cette solennit terrible de l'immense
silence et de la vaste immobilit.




XCVII


Au milieu des journes que Coriolis passait  paresser dans l'atelier du
paysagiste, regardant par-dessus l'paule du travailleur absorb ce qui
naissait magiquement sur sa toile,--c'tait souvent un effet qu'ils
avaient vu ensemble la veille,--Crescent, de temps en temps, appuyant sa
palette sur sa cuisse, se retournait vers le regardeur, et, lentement,
avec l'accent tranant du paysan, il disait: J'ai toujours les brosses
et la palette du tableau que je peins... Changer de palette et de
brosses c'est changer d'harmonie... Ma palette, vous le voyez, c'est
comme une montagne... J'ai de la peine  la porter... La brosse sche
mord comme un burin, cela devient un outil rsistant.

Il se taisait, revenait au mutisme du travail; puis, au bout d'une
heure, il laissait tomber, mot par mot, comme du fond de lui-mme et du
creux de ses rflexions: Il faut poser le ton sans le remuer, arriver 
modeler sans remuer la couleur... chercher  avoir les veines de la
palette. Il s'arrtait, repeignait; et aprs d'autres heures,
l'chauffement lui venant de son travail, une espce de luisant blanc
montant  son front il recommenait  parler comme s'il se parlait 
lui-mme. Il disait alors: La palette est la dcomposition  l'infini
du rayon solaire, l'art est sa recomposition.

Des secrets de la pratique, des recettes raffines de l'excution, des
superstitions du procd, il passait avec un ton de rvlation  des
axiomes qui lui tombaient des lvres, heurts, saccads, scands comme
des versets d'un vangile  lui. Il rptait: Il faut faire rentrer la
varit dans l'infini.

De loin en loin, il jetait dans le silence des phrases nigmatiques,
enveloppes, mystrieuses, sur le _summum_ et la conscience de l'art.
Des fragments de thories lui chappaient, qui montaient  une certaine
philosophie de la peinture, allaient  l'_au del_ du tableau, au but
moral de la conception,  la spiritualit suprieure dominant
l'habilet, le talent de la main. Il parlait des vertus de caractre de
la peinture, de la sincrit qu'il disait la vraie vocation pour
peindre. A des bribes d'esthtique,  un fond de Montaigne, le brviaire
du paysagiste et sa seule lecture, il mlait toutes sortes de
convictions ardemment personnelles, de croyances couves, fermentes
dans le recueillement de son travail et le croupissement de sa vie. Peu
 peu, s'entranant, s'exaltant, mais parlant toujours avec de grands
arrts, de longues suspensions, des phrases coupes, des espces de
longs ruminements muets, il dogmatisait sans suite, s'levait par de
courts jaillissements de paroles  une suspecte et nuageuse formulation
d'idalit d'art; et ce qu'il disait finissait par devenir insaisissable
et inquitant, comme le commencement de l'entranement et de l'envole
d'une cervelle vers l'absurde, l'irrationnel, le fou.

Coriolis, qui avait l'esprit carr, droit et solide, qui aimait en
toutes choses la simplicit, la clart et la logique, prouvait une
sorte de malaise  ct de ces ides, de ces paroles, de cette
esthtique. Les fivres d'imagination, les griseries de cervelle, les
thories qui perdent terre lui avaient toujours inspir une rpulsion
native et insurmontable, presque un premier mouvement physique d'horreur
et de recul.

Il avait peur instinctivement de leur contact comme d'une approche
dangereuse, de quelque chose de malsain et de contagieux qu'il craignait
de laisser toucher  la sant de sa tte,  l'quilibre de sa pense. Et
il arrivait qu'au mme moment o madame Crescent se refroidissait pour
Manette, Coriolis sentait pour la socit du paysagiste, tout en restant
l'ami de l'homme et de son talent, une espce d'involontaire
loignement.




XVCIII


Au milieu d'octobre, Coriolis rentrait d'une longue promenade par une de
ces nuits humides qui font apparatre dans un brouillard la lampe des
petites salles  manger du village. En l'apercevant, Manette lui cria du
coin du feu auprs duquel elle causait avec Anatole.

--Arrive donc; si tu savais les btises qu'il me dit! Crois-tu qu'il a
l'ide de passer l'hiver ici?

--Bah! L'hiver, comment a? Veux-tu m'expliquer un peu?

--Parfaitement,--dit Anatole surmontant l'espce de petite honte d'un
enfant surpris dans ces tentations chimriques auxquelles la lecture des
voyages entrane les premires imaginations de l'homme. Et il se mit 
raconter d'un ton moiti srieux, moiti plaisant, comme s'il se moquait
de lui-mme, un de ces projets qui passaient de temps en temps dans sa
cervelle d'oiseau, et lui donnaient deux ou trois bonnes soires de
rvasserie dans son lit avant de s'endormir.--Tu connais bien la cave
des Barbissonnires? Elle a une chemine naturelle... Il n'y a qu'
boucher quelques petites fissures, l'affaire d'une poigne de bruyre...
Avec a une porte d'occasion... je serai chez moi... Il y a bien un
Amricain qui y a dj demeur... Je ferai ma cuisine... Qu'est-ce que
a me cotera? Pas de bois  acheter, tu comprends... L'hiver, on dit
que c'est si beau... Il parat qu'il y a des jours de givre dans la
fort... un vrai dcor en cristal! Et puis, aprs l'hiver, j'attrape le
printemps... et c'est l que moi, malin, je me livre  ma petite
industrie... Ici, ils n'ont pas d'ides, ils ne ramassent pas les
champignons, ils les laissent perdre... J'aurai une petite voiture 
bras... Eh bien! quoi? Qu'est-ce qu'il y a de drle  a?... C'est que
je connais les espces  prsent... et bien... Ce n'est pas  moi qu'on
repasserait une fausse oronge... Tu vois l'affaire, une affaire
norme!... Je me mettrai en rapport avec un grand marchand de la
halle... je lui fournirai des _ceps_, des _ttes de ngre_, des
_ombelles_... je ne te parle pas des girolles... Un vrai commerce... Car
enfin  Paris, un petit panier de morilles comme la main, a vaut deux
francs... et c'en est plein ici... Calcule... La fort... ah! on ne sait
pas tout ce qu'elle peut rapporter!...

Et se mettant  faire peu  peu la caricature de ses projets comme pour
n'en pas laisser la moquerie aux autres:

--Non, on ne le sait pas... La fort de Fontainebleau! Mais je parie
qu'on peut s'en faire, comme des lapins, cinq mille livres de rente, et
plus!... Tiens! une ide... une ide magnifique qui me vient 
l'instant... Tu sais bien? ces familles d'trangers qui ont des petits
bras et qui se collent huit contre l'corce pour mesurer le tour d'un
arbre... Eh bien, mon cher, voil un revenu... Je mets sur un morceau de
papier: le _Chne de l'empereur_... _lvation: tant... Circonfrence 
hauteur d'homme: tant..._ Tous les chnes clbres comme a... Je fais
imprimer  Melun... format dune carte de visite... et un sou! je leur
vends un sou, pas plus... Des gens qui sont avec des femmes, ils n'y
regardent pas... ils m'achtent... Il y a des milliards d'trangers dans
le monde... Ce sont les patards qui font les millions... Je gagne un
argent  devenir fou... et je fais btir un chteau o je t'inviterai 
passer quinze jours: on dnera en habit!

--C'est  ce moment-l que tu feras ton grand tableau pour l'exposition,
n'est-ce pas? Tu seras donc toujours aussi bte, vieil imbcile?... Eh
bien! est-ce qu'on va dner?... Moi, c'est bizarre, je ne suis pas comme
Anatole:  mesure que je me promne dans la fort, je trouve que a
manque de gaiet...

--As-tu vu ce temps d'aujourd'hui?--dit Manette.

--C'est affreux d'humidit... Et puis, ces maisons en grs, c'est comme
une cave...

--Allons!--fit Coriolis,--il me semble que voil un bien joli moment
pour revenir  Paris?... Le temps d'installer Anatole dans son
terrier...--et Coriolis se tourna vers lui en riant,--et nous partons,
n'est-ce pas, Manette?

--Ah! flte!--dit Anatole dgris de ses projets en les parlant et
tourn tout  coup au vent de Paris,--les champignons n'auraient qu'
avoir la maladie l'anne prochaine!... Et puis, mon avenir!... La
Postrit remarquerait mon absence... Rentrons dans l'Art!

--Alors, le dpart pour aprs-demain, par la voiture de Melun,  deux
heures? Nous serons pour dner  Paris...




XCIX


Revenu  Paris, le trio eut le plaisir du retour, la joie de retrouver
les meubles, les objets de souvenir, les choses qui paraissent nouvelles
quand on revient.

En arrivant, Coriolis se mit  retourner,  regarder de vieilles
esquisses. Anatole alla  Vermillon qui ne venait pas  lui, et qui,
sommeillant dans un coin de l'atelier, sous une couverture, s'tait
content,  l'entre de son ami, d'ouvrir ses deux grands yeux et de les
fixer avec un regard de reconnaissance.

--Eh bien! Vermillon, qu'est-ce que c'est?--fit Anatole.--Voil tout?
Pas plus de fte que a? Voyons, voyons...

Et il se pencha sur la bte couche.

Vermillon grimpa aprs lui avec des gestes engourdis et pnibles, et lui
passant les bras autour du cou, il laissa paresseusement aller sa tte
sur son paule, dans un mouvement inclin qui semblait chercher  y
dormir.

--Eh bien! quoi? mon pauvre bibi? a ne va pas?... des chagrins? C'est
vrai qu'il y a longtemps que tu n'as eu un camarade... je t'ai joliment
manqu, hein? mais attends...

Et, se mettant devant Vermillon qu'il reposa sur sa couverture, Anatole
commena  lui faire ses anciennes grimaces. Tout  coup le singe se mit
 tousser, et une quinte, coupe de petits cris d'impatience et de
colre, secoua d'un tremblement convulsif tout son corps jusqu'au bout
de sa queue.

--Ta rosse de portier!--lana Anatole  Coriolis.--Je te l'avais bien
dit, avant de partir... Il l'aura laiss avoir froid... Pauvre chou!
n'est-ce pas que tu as eu froid?

Et prenant le malheureux animal qui s'tait pelotonn et ramass sur sa
souffrance, l'emmaillottant doucement dans la couverture, il l'apporta
devant la chaleur du pole. Le singe tait entre ses jambes: Anatole le
clinait, lui adressait des mots, des douceurs de nourrice, et, de temps
en temps, lui donnait  boire une cuillere de l'eau sucre qu'il avait
mise tidir sur la plaque.

Les jours suivants, Vermillon fut  peu prs de mme. Il eut des hauts,
des bas, de bons moments, suivis de mauvais, des rveils de vie, des
heures de gaiet, puis des tousseries, des quintes dchires et enttes
lui laissant des abattements qu'Anatole essayait vainement de distraire
et d'gayer.

Anatole l'avait mont dans sa chambre et lui avait fait un petit lit par
terre  ct du sien. Quand il l'entendait tousser la nuit, il sautait
pieds nus par terre, et lui donnait du lait qu'il tenait chaud sur une
veilleuse.

Le matin, lorsqu'il se levait, l'oeil doux et clair de l'animal suivait
le moindre de ses mouvements. Sa tte se soulevait peu  peu, et montait
tout doucement pour voir. Au moment o Anatole allait sortir, le singe
tait presque sur son sant, tout le corps tendu, les yeux attachs sur
le dos d'Anatole, sur la porte qu'il fermait, avec l'expression des yeux
d'une personne qui regarde la tristesse de voir s'en aller quelqu'un et
venir la solitude. Un jour, Anatole eut la curiosit de rouvrir la porte
quelques minutes aprs l'avoir ferme: Vermillon tait toujours dans la
mme position, le regard d'une pense fixe tourne vers la porte, ttant
mlancoliquement un doigt de sa petite main entr dans sa bouche: on et
cru voir un enfant malheureux qu'on a laiss le matin en pnitence.

Anatole trouva horrible de laisser s'ennuyer ainsi cette pauvre bte. Il
descendit  l'atelier, tablit un petit plancher sur le pole de fonte,
organisa une espce de matelas avec des couvertures, remonta:

--Viens, Vermillon,--fit-il.

Vermillon le regarda.

--Saute donc, vieux!--lui dit-il en baissant sa poitrine vers lui.

Le pauvre animal s'lana des deux bras, mais ce fut tout ce qu'il put
faire: le bas de son corps ne se souleva pas. Quelque chose semblait le
clouer par les pattes au lit. Il resta, jet en avant, poussant des
petits cris, essayant vainement de bondir.

--Ah! nom d'un chien!--dit Anatole en le dcouvrant,--il a le train de
derrire paralys!




C


Coriolis sortait avec Chassagnol d'une exposition de tableaux et de
dessins modernes qui avait attir aux Commissaires-priseurs, dans une
des grandes salles de l'htel Drouot, tout le Paris faisant de l'art sa
vie, son commerce, son got ou son genre.

Ils marchaient sur le trottoir  ct l'un de l'autre, Chassagnol
absorb, avec l'air mal veill; Coriolis silencieux et laissant
chapper des gestes.

Tout  coup Coriolis s'arrta:

--Oui, une feuille, une tuile sur un toit... deux choses comme a dans
le ciel...--et il dessina du doigt l'accolade d'un vol d'oiseau dans
l'air,--c'est sign, c'est de lui... Une personnalit du diable ce
mtin-l!

Et il se remit  marcher auprs de Chassagnol, qui paraissait ne pas
l'avoir entendu.

Au bout de vingt pas, il s'arrta une seconde fois tout net, et faisant
faire halte  Chassagnol:

--As-tu remarqu, mon cher, comme tout fiche le camp  ct de lui? Tous
les autres, a parat ce que c'est: des modernes... Lui, ses tableaux...
a recule, a s'enfonce, a se dore, a se culotte en chef-d'oeuvre...

--Ah ! de qui parles-tu?

--De Decamps, parbleu!--fit sourdement Coriolis.

Chassagnol le regarda, tonn d'entendre sortir de sa bouche ce nom que
Coriolis n'aimait pas dans la bouche des autres.

--Eh bien, oui, de lui,--reprit Coriolis.--Je l'ai assez discut et
chican pour lui rendre justice.

Et son admiration jaillissant de sa rivalit, de sa jalousie vaincue, il
se mit  vanter ce grand talent avec cette langue qu'ont les peintres,
ces mots qui redoublent l'expression, ces paroles qui ressemblent  une
succession de touches,  de petits coups de pinceau avec lesquels ils
semblent vouloir se montrer  eux-mmes les choses dont ils parlent.

Il parlait du temprament, de l'originalit, de la puissance pittoresque
de ce dessinateur s'avouant incapable de flanquer sur ses pattes une
figure de prix de Rome, et mettant pourtant,  tout ce qu'il touche,
cette griffe, cette marque, ce DC qui, sur sa peinture, ses toiles, ses
dessins, ses fusains, font l'effet des lettres du matre imprimes aux
flancs brls d'une meute. Il parlait du coloriste, qu'il avait ni
lui-mme autrefois, du coloriste crasant, tuant tout autour de lui. Il
trouvait dans sa peinture la vie, la vie intime et pntrante des
choses, une intensit de vitalit, une tonnante pret de sentiment.

--Des ficelles! allons donc!--s'criait-il.--Est-ce qu'on est Decamps
avec des ficelles? Qu'est-ce que a fait le procd? Pourquoi alors ne
reproche-t-on pas  Delacroix ses pinceaux  l'aquarelle, pour avoir les
pleins et les dlis qu'il n'attrape pas  la brosse, et la manire dont
il a prpar son char du Soleil dans la galerie d'Apollon? Et puis on
vous dit: Verdier! qu'il a vol, Verdier! un faux Lebrun!... Ils me font
mal!

Et il remettait sous les yeux de Chassagnol ce paysage vu  la vente,
les gardes-chasse, ruisselants d'eau, tout le dsol de la pluie, une
trombe dans le buisson de Ruysdal, la creve de l'onde au bout d'un
champ, et sur le fond qu'il indiquait devant lui d'un mouvement de main,
sur le lisr de blanc blafard, ce tape-cul fantastique, d'un bourgeois
presque effrayant, ayant l'air de mener le diable chez un notaire de
campagne.

Il disait le paysagiste saisissant qu'est Decamps, comme il fait
frissonner la nature, comme il dramatise le bois et l'horizon, quel
grand dcor mystrieux et sourd il btit avec les bois de cyprs autour
des lacs, quels arbres sacrs il tire de terre pour y accrocher le
carquois de Diane, quels ciels il construit, terribles, puissants,
cyclopens, roulant des colonnades, des architectures, des bases de
temple, pareils  des assises,  de grands escaliers,  des gradins de
Cirque autour d'une arne d'Histoire, tasss, plisss souvent sur
l'horizon comme le bas de la robe des temptes, rays parfois de barres
d'or, de sang et de feu comme une chelle de Jacob.

Il disait cette grande et sauvage posie qu'exhalent ces sentiers
perdus, ces routes abandonnes, suspectes, aventureuses, o le peintre
de la mlancolie du grand chemin jette ses silhouettes bohmiennes: le
Ptre, le Mendiant, le Braconnier, les derniers nomades et les derniers
sauvages, vus plus grands que nature, levs par le caractre, l'aspect,
la sculpture du haillon  une espce de style hroque moderne.

Le style, c'tait l la grande supriorit, le signe de force suprme
que Coriolis reconnaissait  Decamps. Et toutes les pages de style de
Decamps lui repassant dans la tte, il citait, en s'animant, en devenant
loquent sous une espce d'amertume, ces batailles bitumineuses,
fumantes de massacres, ces mles furieuses, ces chocs barbares o de
petits chevaux blancs galopent entre des peuples qui se broient. Il
citait les dessins du Samson; il les proclamait bibliques avec quelque
chose de fauve dans l'pique, il criait: C'est de l'homrique juif!

En revenant au souvenir de ce Caf turc dont il s'tait empli les yeux 
l'exposition pendant une demi-heure, il rappela  Chassagnol cette bande
de ciel ouat de blanc, martel d'azur, sur lequel semblait trembler un
tulle rose; ces petits arbres buissonneux, pareils  des massifs de
rosiers sauvages, le cne des ifs, des cyprs noirs percs de jours,
cette rondeur d'une coupole, la ligne des terrasses, ce rayon vibrant
sur des pltres tachs du velours des mousses, ces murs ayant des tons
de peau de serpent sche et comme des cailles de reptile, ce craquel
de la muraille chatoyant sous les tranes du pinceau, l'grenage du
ton, l'mail de la pte, les gouttelettes de couleur huileuse, les tons
coulant en larmes de bougie, jusqu' ce petit rduit de fracheur, o le
coup de soleil pailletait d'or les nattes, allumait le fourneau
vermillonn d'une pipe, le blanc ou le rouge d'un turban, une veste
couleur d'or vert, une fleur au fond dans un jardin de fleurs. Il
voquait, ressuscitait, semblait repeindre tout le tableau, sa lumire,
son ombre, la grande ombre chaude, vaporise de chaleur, et au bas des
colonnes porphyrises et marbres de bleu d'tain, la mare sourde et
fumante aux eaux de sombre transparence, piques  et l d'un feu
d'escarboucle, d'un reflet de ces palets de pierre prcieuse avec
lesquels jouent les gamins des _Mille et une Nuits_. Au bout de cela,
Coriolis dit rveusement:

--Ah! mon cher, l'Orient... l'Orient!... Moi je n'ai fait que de la
cochonnerie...

--Laisse donc,--fit Chassagnol,--tu as tes qualits  toi... de
trs-grandes...

--De la cochonnerie, je te dis!... Une turquerie intelligente,
spirituelle, colorie, avec des qualits comme tu dis... oh! beaucoup de
qualits! Mais jamais la note extrme... Et sans cette note-l, vois-tu
en art... Ce qu'il fait, lui, ce n'est peut-tre pas si vrai que moi...
Mais c'est mieux, c'est... tiens, je ne sais pas quelque chose
au-dessus... Vois-tu, c'est un Orient... un Orient...

--L'Orient de la posie de _Child-Harold_ et de _Don Juan_, dans
du soleil  Rembrandt, c'est a, hein?... Du Child-Harold
rembranis...--rpta deux ou trois fois Chassagnol.

Coriolis ne rpondit pas, prit le bras de Chassagnol, et l'emmena, sans
lui parler, dner chez lui.




CI


--Eh bien! comment est-il aujourd'hui?--demanda Coriolis  Anatole qui
apportait Vermillon pour l'installer sur le pole.

Anatole, pour toute rponse remua tristement la tte. Et il se mit 
arranger la couverture, la bourrant en traversin sous la tte du singe.

--Oh! qu'il pue!--dit Manette en regardant Vermillon par-dessus l'paule
de Coriolis qui tait venu le caresser, et elle alla se rasseoir, 
distance, au fond de l'atelier.

Le triste abattement de la mobilit, de la souplesse, de l'lasticit
animale, faisait peine  voir chez Vermillon. La paresse dolente, la
peine de ses mouvements, la paralysie de ses gamineries et de sa
diablerie, ce qu'il y avait de la douleur d'un visage sur sa mine, en
faisaient comme un petit malade approch tout prs de l'homme et de sa
piti par cet air de souffrance humaine qu'a la souffrance des animaux.
A tout moment, le pauvre petit malheureux soulevait sa tte, se
retournait, changeait de pose et de place, donnant le dchirant
spectacle de l'agitation continue dans l'incessant malaise et l'angoisse
de toujours souffrir. Il se lamentait, se plaignait, poussait en
grognant de petits: _hun, hun_. Une respiration visible et pnible
courait sous la maigreur de ses ctes. Des frmissements nerveux lui
fronaient le front, relevant au-dessus de ses sourcils sa houppe de
poils, et des crispations plissaient la chair de poule de son petit
mufle aux coins de la bouche. Au haut de leurs orbites caves, ses yeux
ferms laissaient voir une tache rouge, une meurtrissure de sang
extravas, qui faisait paratre plus bleu le bleuissement de ses
paupires. Il restait longtemps avec un seul oeil ouvert et veillant;
puis, il s'enfonait dans ce sommeil des malades, accabl, assomm, qui
ne dort pas; il rouvrait soudain ses paupires, jetait de ct ses yeux
agrandis de souffrance, o passait du dsespoir et de la prire de bte.
D'autres fois, il avait des regards circulaires qui faisaient le tour de
la pice, et s'arrtaient avant de finir sur Anatole, des regards pleins
de toutes sortes d'expressions, o se voyait comme la stupfaction de sa
souffrance, de son immobilit, de la corde qui pendait du plafond sans
qu'il s'y balant. On et cru que par moments, dans la lente douceur de
ses yeux orange, aux grandes pupilles noires, il y avait l'tonnement de
voir le soleil jouer sans lui  la fentre.

De petites secousses de douleur faisaient donner  ses mains des coups
nerveux dans l'air. Des frissons lui passaient qui remuaient ses poils
et en ouvraient les pis comme un souffle. Ses jambes avaient des
allongements de cuisse de livre bless  mort. Sa tte se mettait 
branler d'un horrible tremblement, au milieu d'efforts pour se dresser
et se soutenir sur son sant,  l'aide de ses petites mains faibles qui
se soulevaient de temps en temps et mettaient leurs deux petits poings
crisps contre ses tempes,--un mouvement que les deux amis avaient vu
dire, dans des agonies d'hommes: _Mon Dieu! que je souffre!_

Coriolis qui regardait cela, sa palette  la main, s'en retourna  son
chevalet. Anatole resta prs de Vermillon, lui relevant de son mieux la
tte sous des bourrelets de couverture, le retenant doucement des deux
mains dans les crises convulsives qui l'agitaient. Vermillon se jetait
en avant comme s'il voulait se prcipiter en bas du pole. Puis, il
restait agenouill et aplati dans la pose d'un animal qui boit, avec son
petit bras pendant; ou bien encore, il se tenait, de grands moments,
appuy sur le dos de ses mains rebrousses et montrant leur paume
jauntre, les coudes levs de chaque ct de son dos comme les pattes
d'une sauterelle prte  sauter, la tte toute en dehors de la plaque du
pole, immobile, en arrt sur une feuille de parquet.

La vie, comme il arrive chez ces petits tres dlicats, vivaces et
nerveux, se dbattait cruellement dans ce malheureux petit corps.
C'taient des secousses, des tressautements, des tirements, des
tortillements inapaisables, des lancements, tout pareils  ces
dernires rvoltes qui jettent de travers, brusquement, les membres d'un
malade, les pieds hors du lit, la tte dans le mur. Il essayait de
s'arc-bouter, de se cramponner tout autour de lui; et sa main, sortie de
sa couverture, se nouait  l'anse d'un gobelet de fer-blanc avec
l'treinte d'une griffe d'oiseau serrant une branche.

Avec les heures, presque avec les minutes, une sorte de vieillesse
descendait dans le creux de l'amaigrissement de ses petits traits. Des
tons malsains de corruption se mlaient peu  peu sur sa face  un
jaunissement de vieille cire. Son petit nez fronc prenait un brun de
nfle. Un peu de mousse bavait  son mufle. Des commencements
d'immobilit et de refroidissement faisaient dj monter de la mort dans
le petit corps o la vie n'tait plus gure que le mouvement du globe de
l'oeil sous les paupires toutes bleues, le battement et la fivre d'un
regard ferm. Tout  coup, il roula sur le ct; sa tte eut un
renversement suprme: elle bascula toute en arrire, avec un subit
renfoncement dans les paules, en dcouvrant le dessous blanc de son
menton. Au bout de ses deux bras, allongs et roidis, ses deux mains
serrrent leur pouce sous leurs doigts; des ondulations affreuses
coururent, en serpentant, tout le bas de son corps. Un mouvement
furieux, semblable  la dtente d'un ressort qui casse, agita une de ses
jambes qui battit dsesprment dans le vide... Puis ce fut une
immobilit o rien ne bougea plus qu'un petit tremblement de la plante
des pieds.

--Tiens! il pleure!... Anatole qui pleure vraiment!--fit Manette.

Une larme venait de tomber de la joue d'Anatole sur le cadavre du singe,
et le jour la faisait briller au bout d'un poil.

--Moi, je pleure?...--fit Anatole honteux, et se dpchant de scher sa
larme avec du cynisme:--Ah! sacristi, j'ai oubli de lui demander s'il
voulait un prtre...

--Allons, c'est fini, dit Coriolis, en voyant le regard d'Anatole
revenir au singe; et il jeta la couverture sur le singe.

--Alors je vais sonner pour qu'on nous dbarrasse de a?--fit Manette.

--Pas la peine, ma petite,--lui dit Anatole en lui arrtant le bras d'un
geste dramatique.--C'est papa que a regarde!




CII


Anatole attrapa une serge verte jete sur un pltre dans un coin de
l'atelier. Il coucha dedans, avec des mains presque pieuses, le cadavre
de Vermillon, ramena la serge, la noua aux quatre coins, passa un
paletot sur sa vareuse, mit son chapeau.

--O vas-tu?--lui demanda Coriolis.

--Loin. Je vais o les concessions  perptuit ne cotent rien.

Quand il fut dans la rue de Rivoli, il monta sur l'impriale d'un de ces
grands omnibus qui jettent les Parisiens dans la campagne. Il tenait son
paquet sur ses genoux, et regardait dedans, de temps en temps, en
cartant un petit peu de la toile.

A la porte Maillot, il descendit, entra dans le bois de Boulogne, prit
une alle  droite, marcha, cherchant une place, un petit morceau de
solitude o l'on pt faire une fosse en creusant un trou. Il y avait du
monde partout, et pas un bout de dsert.

Ce n'tait pas l'heure. Il sortit du bois, s'en alla dans l'avenue de
Neuilly, s'attabla dans un cabaret, et se mit  attendre l'heure du
dner en se faisant verser une absinthe.

Aprs le premier verre, il en redemanda un; aprs le second, un autre.
Il suffisait d'un chagrin tombant dans un verre de n'importe quoi pour
griser Anatole: au troisime verre d'absinthe, il tait raide comme la
justice.

Il mit sa tte contre le mur du cabaret, creus, dans le pltre, de
trous de queues de billard qui y avaient fouill du blanc. Il regarda le
paquet de serge verte pos sur la paille d'un tabouret  ct de lui, et
l'attendrissement de ses penses lui chappant dans un monologue de
pochard:--Mort! toi, mort! Pauvre bibi! hein, c'est vilain?... Penser
que tu es l! ratatin, tout froid... C'est a, toi! a!... plus que a,
rien que a!... On me prend, vois-tu, pour un garon bottier qui reporte
de l'ouvrage en ville... Des imbciles, laisse donc... Qu'est-ce que a
me fait? Pauvre vieux, te voil donc lanc dans l'ternit, dans cette
grande canaille d'ternit!... Te laisser ramasser par un chiffonnier,
par exemple... comme elle voulait, elle... pour que je te trouve
empaill sur le boulevard Montmartre, chez le naturaliste, dans une
scne  personnages!... Ah! bien oui, plus souvent!... C'est moi qui
vais te mettre  l'ombre quelque part o tu ne seras pas embt... dans
un joli endroit o tu n'auras pas des bottes de sergent de ville sur la
tte... As pas peur!... Petit gredin! tu m'as pourtant mordu une fois...
C'est vrai que tu m'as mordu, te rappelles-tu?

Des maons mangeaient un morceau  une table  ct de la sienne. Il
demanda  manger  la fille qui servait. Mais quand il eut devant lui le
rata du jour, il ne put y goter. Il avait comme un malheur qui lui
barrait l'estomac et lui bouchait l'apptit: il souffrait d'une
impression d'avoir perdu quelqu'un, qu'il n'avait jamais eue.

Il demanda un litre, aprs le litre de l'eau-de-vie, et en
buvant:--Hein? Vermillon,--fit-il en se penchant,--plus de petits
verres, c'est fini... Nous ne mettrons plus notre petite langue rose
l-dedans...

Et il se leva, dit  ce qui tait dans le paquet:--Viens!--et alla payer
au comptoir.

Dehors, c'tait la nuit. Sur le ciel violet et froid, roulait et
moutonnait le caprice d'un grand nuage blanc, une immense nue flottante
et transparente, traverse, pntre, rayonnante de la lumire diffuse
de la lune qu'elle voilait.

Anatole se trouvait au milieu de l'avenue de l'Impratrice, quand un
morceau de la lune jaillit du nuage dchir.

--Bravo l'effet!--fit Anatole.--Le tableau de Girodet... l'enterrement
d'Atala, grav par monsieur... monsieur... Tiens, voil que je ne sais
plus le nom de la gravure d'Atala... Mais, regarde donc, Vermillon,
vois-tu? Le soleil avec un crpe... un enterrement nature, et soign! Tu
as le ciel  ton convoi... la lune, rien que a! Premire classe,
franges d'argent, tenture et tout, les nuages dans des voitures...

La lune pleine, rayonnante, victorieuse, s'tait tout  fait leve dans
le ciel irradi d'une lumire de nacre et de neige, inond d'une
srnit argente, iris, plein de nuages d'cume qui faisaient comme
une mer profonde et claire d'eau de perles; et sur cette splendeur
laiteuse, suspendue partout, les mille aiguilles des arbres dpouills
mettaient comme des arborisations d'agate sur un fond d'opale.

Les massifs serrs et maigres du bois commenaient  s'tendre. Le ruban
blanchissant des alles s'enfonait trs-loin dans des taches de noir.
Une voiture qui riait passa; puis un pas.

Anatole prit  gauche, entra dans un fourr, marcha cinq minutes,
s'arrta comme un homme qui a trouv: il tait dans une petite
clairire. L'claircie tait mlancolique, douce, hospitalire. La lune
y tombait en plein. Il y avait dans ce coin le jour caressant, enseveli,
presque anglique de la nuit. Des corces de bouleaux plissaient  et
l, des clarts molles coulaient par terre; des cimes, des couronnes de
ramures fines et poussireuses, paraissaient des bouquets de marabouts.
Une lgret vaporeuse, le sommeil sacr de la paix nocturne des arbres,
ce qui dort de blanc, ce qui semble passer de la robe d'une ombre sous
la lune, entre les branches, un peu de cette me antique qu'a un bois de
Corot, faisaient songer devant cela  des Champs-lyses d'mes
d'enfants.

Rien ne dchirait le silence qu'un appel de canards, de loin en loin, et
le bruissement de la nappe d'eau du lac, frissonnante,  l'horizon.

Une roche de trois bouleaux se levait sur un ct de la clairire, se
dtachant du massif; la lune caillait un peu le bas de leur corce.
Anatole dfit, tout auprs, le noeud de son paquet: les paupires
entr'ouvertes de Vermillon laissaient voir ses yeux, ces yeux
horriblement doux de singe mort qui avaient encore un regard; ses dents
blanches, serres, avanaient un peu sur son museau contract et retir.

Anatole s'agenouilla, tira son couteau et se mit  creuser. Et tandis
qu'il travaillait, un chantonnement ngre lui vint aux lvres, une
espce de bercement funbre, comme si, avec le gazouillis des chansons
que Sad chantait  l'atelier, il esprait s'approcher de l'oreille de
Vermillon.

Il marmottait:--Dansez, Canada! fougoum, fougoum! Vermillon mouru, moi
lui faire petit trou, petit nid, petit, petit... bien gentil! Paradis
l-dessous... Bienheureux, Vermillon... paradis! Dansez, Canada! Plus
souffrir, Vermillon! bon petit singe s'en aller, s'envoler... dans le
bleu! Asie, Afrique, Amrique,  lui! Dansez, Canada! dansez, Cocoli,
Bengali, Colibri! Des Mississipi, des forts vierges  Vermillon...
boire aux rivires, boire au soleil, boire aux fruits des arbres! des
noix de coco, tout plein! Dansez, Canada! Pays o il n'y a pas
d'hommes... Le bon Dieu pour les singes, tous les jours, toute la vie...
Vermillon courir, Vermillon avoir bien chaud dans le dos... Vermillon
retrouver ses amis... Vermillon l-haut! Vermillon, amour! oiseau!
toile!... petite fleur bleue! pervenche! Psitt!... plus rien! Dansez,
Canada!

Le trou tait creus: posant au fond le dos de sa main, Anatole tta:

--Ah! mon pauvre frileux,--dit-il srieusement et tristement, avec un
son de voix dgris,--tu vas trouver la terre bien froide...

Et le prenant dans ses bras, il lui ferma les paupires comme  une
personne. Il lui droidit les membres, plia sa queue sous lui, le mit
dans la petite fosse, ramena avec les mains la terre sur le trou. Et,
quand il eut march et pitin dessus, il se mit, assis  la turque, 
fumer une longue cigarette silencieuse.

Il tait plein d'ides qui ne pensaient  rien. Cependant quelque chose
de lui lui paraissait mort et fini: il y avait de sa gaminerie sous
terre.

Il se leva. Il tait mu et barbouill. Il avait le coeur ivre, tourdi
et remu. Il tomba sur le premier banc dans une grande alle, s'allongea
tout de son long, un bras, une jambe pendants, et l s'endormit.

Au bout de quelques heures, il se rveilla. Il n'y avait plus de lune,
et il pleuvait. Il se tta: il tait tremp.

Il sauta sur ses jambes, courut devant lui, jusqu' une porte du bois,
vit de la lumire  un poste de douaniers, entra l, demanda  se
chauffer, envoya chercher une bouteille d'eau-de-vie, but cette
bouteille-l et une autre avec les douaniers; et quand il rentra le
matin, Coriolis lui demandant ce qu'il tait devenu, ne put rien tirer
de ses souvenirs abrutis que cette phrase:--Les gabelous,
trs-gentils!... trs-gentils, les gabelous...




CIII


Les amis de Coriolis s'taient tonns de ne pas le voir commencer
quelque grand morceau, une oeuvre importante  son retour de
Fontainebleau, aprs un si long repos. Des mois se passaient: Coriolis
continuait  ne rien jeter sur la toile. Il sortait toute la journe, et
s'en allait errer dans Paris.

Il battait les quartiers les plus loigns et les plus opposs; il
coudoyait les populations les plus diverses. Il allait, marchant devant
lui, fouillant, d'un oeil chercheur, dans les multitudes grises, dans
les mles des foules effaces; tout  coup, s'arrtant et comme frapp
d'immobilit devant un aspect, une attitude, un geste, l'apparition d'un
dessin sortant d'un groupe. Puis, accroch par un individu bizarre, il
se mettait  suivre, pendant des heures, l'originalit d'une silhouette
excentrique. Les passants se troublaient, s'inquitaient presque de
l'inquisition ardente, de la fixit pntrante de ce regard qui les
gnait, se promenait sur eux, leur faisait l'effet de les creuser et de
les pntrer  fond.

Quelquefois, tirant de sa poche un petit carnet grand comme la moiti de
la main, il jetait dessus deux ou trois de ces coups de crayon qui
attrapent l'instantanit d'un mouvement. Il fixait d'un trait l'effort
d'une attele de maons, la paresse d'un accoudement sur un banc de
jardin public, l'accablement d'un sommeil dans des dmolitions, le
hanchement d'une blanchisseuse au panier lourd, le renversement d'un
enfant qui boit au mufle de bronze d'une fontaine, la caresse
enveloppante avec laquelle un ouvrier herculen porte son enfant dans
des bras de nourrice, ce qu'il y a des cariatides du Puget dans un fort
de la Halle, un morceau quelconque du sculptural naturel, superbe, mu,
qu'indique et montre le spectacle de la rue. Journes de fatigue,
souvent striles, mais qui souvent aussi donnaient  l'artiste, en
quelque coin obscur, sous quelque porte cochre, une de ces rencontres
soudaines de la ralit pareilles  une illumination de son art.

Une fois, par exemple, il avait pass des heures  se graver dans la
mmoire une tte de mendiante aveugle, le plus beau des visages
douloureux que la peinture ait jamais rvs: un profil de vieille femme
octognaire, dans la ligne rigide du dessin de Guido Reni du Louvre, une
tte dcharne, fondue, cisele par la maigreur, sculpte par toutes les
misres, les joues remues et tremblantes du souffle d'une petite toux,
le masque de marbre de la Vie sans yeux et sans pain, avec, sur la peau
d'un blanc de vlin, des polissures comme d'une chose use; une tte de
Niob aux Petits-Mnages et de Reine en madras, dont les cheveux gris,
le cou tendu et plein de cordes, la majest du dsespoir, la paralysie
de statue, faisaient retourner jusqu' l'tonnement des gens du peuple
qui passaient.

D'un bout  l'autre de Paris, il vaguait, tudiant les types saillants,
essayant de saisir au passage, dans ce monde d'allants et de venants, la
physionomie moderne, observant ce signe nouveau de la beaut d'un temps,
d'une poque, d'une humanit:--le caractre, qui passe comme un coup de
pouce artiste sur ces figures fivreuses, agites; le caractre qui
marque et dsigne pour l'art la face des penses, des passions, des
intrts, des vices, des maladies, des nergies d'une capitale. Sa
curiosit scrutait ces visages de civiliss, qui reportent le regard si
loin du vague sourire dormant des Egintes et de la divine placidit
grecque; ces visages travaills d'ides, de sensations, de toutes les
acquisitions d'activit morale de l'homme, reints par la complexit
des proccupations, tourments par la duret de la carrire, le labeur
enrag, la peine de vivre. Il interrogeait ces faces de gens qui courent
dans les rues, comme la fourmi dans la fourmilire, avec un paquet sous
le bras, ou une affaire dans la poche, les hommes de misre qui tranent
leur faim devant les changeurs, ces physiques de voyou, cachant la
mchancet des instincts sous la fminilit d'une tte de Faustine, ces
tournures d'inventeurs, ports par leurs jambes qui vont, monologuant
sur le trottoir, avec de grands gestes d'acteur.

Il tudiait cette beaut singulire, spirituelle, l'indfinissable
beaut de la femme de Paris. Il suivait ces apparitions imprvues, ces
mines chiffonnes et rayonnantes, ces petites personnes tranges,
fleuries entre deux pavs, ce qui s'enfonce  Paris, comme la lumire
d'une grisette et l'aube d'une courtisane, dans le noir d'un escalier 
rampe de bois. Il essayait d'analyser le charme de ces jeunes filles
maigres ayant aux tempes le reflet des lampes de l'atelier, ples de
veilles, et comme vaguement tortures d'une nostalgie de paresse et de
luxe. Parfois, sous un mauvais bonnet, il apercevait une exquisit de
grce, une raret d'expression, un air de cette suavit souffrante, de
cette mlancolie virginale que la vie des grands centres, le raffinement
des civilisations, la fin des sangs pauvres, semblent faire tomber sur
le visage des petites ouvrires. Un jour, il emporta dans son souvenir,
pour une tude qu'il commena le lendemain, le visage de la fille d'une
portire, une pauvre petite lymphatique, si douce, si souffreteuse, si
blanche, les yeux si pleins de ciel dans leur grande ombre, qu'elle
faisait rver  un ange malade.

Au fond de lui, dans cette agitation de ses promenades, il y avait un
grand malaise, l'inquitude qui prend un homme quitt par une religion
de jeunesse. Il tait  ce moment critique,  cette heure de la vie d'un
artiste o l'artiste sent mourir en lui comme la premire conscience de
son art: instant de doute, de tiraillement, d'anxit o, ttonnant de
son avenir, tiraill entre les habitudes de son talent et la vocation de
sa personnalit, il sent tressaillir et s'agiter en lui le pressentiment
d'autres formes, d'autres visions, le commencement de nouvelles faons
de voir, de sentir, de vouloir la peinture.




CIV


--Vrai, la terre tourne?

Manette posait pour une rptition du _Bain turc_, commande par un
banquier de Rotterdam  Coriolis qui faisait effort dans ce travail pour
se rattacher  sa peinture passe.

Un hasard de parole l'avait amen  dire  sa matresse que la terre
tournait.

--La terre tourne? a sur quoi je suis?--reprit Manette en regardant en
bas: elle avait l'air d'avoir peur de tomber.--a tourne?

Elle releva les yeux sur Coriolis comme pour lui demander s'il ne se
moquait pas d'elle.

Coriolis se mit  vouloir lui expliquer ce qu'elle ne savait pas, et
comme il le lui expliquait aussi mal qu'il le savait:

--Ne continue pas,--lui dit-elle tout  coup,--il me semble que j'ai mal
au coeur, avec tout ce que tu me dis qui tourne...

Coriolis se tut, et se remit  peindre Manette... Mais il n'tait pas en
train. Il grondait, tout en brossant, contre la hte singulire que
Manette avait de le voir finir cette toile.

--Ton corps,--finit-il par lui dire,--eh? mon Dieu, ton corps, il ne va
pas changer d'ici  huit jours...

--Tu crois?--fit Manette. Et elle laissa tomber de la pointe rose de sa
gorge jusqu'au bout de ses pieds, sur la virginit de ses formes, le
dessin de sa jeunesse, la puret de son ventre, un regard o semblait se
mler l'amour d'une femme qui se regrette  la douleur d'une statue qui
se pleure.

--Ah!--fit Coriolis.

Il avait compris.

--Oui...--dit Manette en baissant la tte, avec le ton d'une femme qui
va pleurer.

Coriolis se sentit une secousse au coeur. Mais aussitt, honteux de
cette motion, l'artiste fit taire l'homme avec une ironie:

--Eh bien! ma pauvre Manette, qu'est-ce que tu veux? nous sommes dans
des sicles chipies et prudhommesques... Autrefois, dans un pays
d'antiques, un pays dont tu as vu les statues au Muse, il y avait un
modle, un modle comme toi, aussi bien,  ce que je me suis laiss
dire... On l'appelait Las... Il lui arriva... ce qui t'arrive... Cela
fit une rvolution dans le pays... L'Institut de l'endroit o il y avait
des peintres aussi coloristes que M. Picot, et des marbriers un peu plus
forts que M. Duret, l'Institut de l'endroit poussa des cris de
dsolation... Les dessinateurs en masse dclarrent qu'ils ne
trouveraient jamais la correction de M. Ingres, si on laissait la nature
abmer leur modle... Il y eut des rassemblements, des articles de
petits journaux, des commissions, des sous-commissions, tout ce qui
constitue un mouvement national... Et l'on finit par mener Las  Cos,
chez un fameux mdecin que tu as peut-tre vu dans une gravure, le nomm
Hippocrate...

Et comme il allait continuer, Coriolis s'arrta dans sa plaisanterie,
devant l'expression de Manette, la fixit de la pense de ses yeux.

Allant  elle, il lui prit la tte, la lui renversa sur ses genoux, et
appuyant sur elle le srieux de son regard, il fouilla jusqu'au fond de
sa tentation.

Manette se cacha dans son cou, pour qu'il ne la vt pas rougir.




CV


L'intrieur de Coriolis tait toujours heureux. Anatole continuait  y
jeter sa gaiet, ses folies gamines. Manette y mettait l'enchantement de
sa personne.

Quand elle tait l, dans l'atelier, vtue d'une robe blanche, sur
laquelle tranchait un petit chle d'enfant d'un rouge sang de boeuf, la
taille dnoue et toute alanguie des paresses de la femme grosse, belle
d'une beaut nonchalante, panouie, rayonnante,--Coriolis oubliait tout.

Une tendresse reconnaissante s'tait peu  peu glisse dans son amour
pour cette femme qui remplissait et animait sa maison, lui faisait la
vie coulante et facile, lui pargnait les tracas du mnage, mettait chez
lui un de ces gouvernements lgers qu'on ne voit pas et qu'on ne sent
pas.

Entre Manette et lui, il y avait tous les rapprochements qui font du
modle la matresse naturelle de l'artiste. Au milieu de cette ignorance
de peuple qui ne lui dplaisait pas, Coriolis lui trouvait le charme de
ces connaissances qu'ont les femmes grandies dans les ateliers. Manette
avait vu peindre et savait comment se fait de la peinture. Les choses du
mtier de l'art lui taient familires: elle en connaissait le nom et
l'usage. Elle ne disait pas de btises bourgeoises devant une toile.
Elle respectait le silence d'un homme  son chevalet. Elle s'entendait 
laver des brosses, et elle reconnaissait vaguement des tons distingus
dans une toile. En un mot, elle tait _du btiment_.

Coriolis lui savait encore gr d'autres agrments. Elle lui plaisait en
se suffisant  elle-mme, en se tenant compagnie, en se passant des
socits de femmes, en ne voyant point d'amies. Elle lui plaisait par sa
froideur au plaisir, sa paresseuse srnit, son air content dans cette
existence paisible et monotone. Elle avait un ensemble de qualits
soumises, une docilit gracieuse  ce qu'il disait,  ce qu'il voulait,
une obissance  ses ides, une sorte d'aimable effacement de caractre:
elle ne laissait gure chapper que de petites susceptibilits sur des
mots, des phrases qu'elle ne comprenait pas et qui, tout  coup lui
mettant un coup de rouge aux pommettes, la rendaient un moment boudeuse
ou colre avec de petits gestes de sauvagerie mchante.

Aussi un attachement de gratitude et de confiance venait-il  Coriolis
pour cette matresse si peu absorbante, d'apparence si dtache de tout
dsir de domination, et qu'il voyait, replie sur elle-mme, ennuye
d'en sortir, fatigue d'allonger sa pense aux choses  ct d'elle.
Elle tait pour lui dans sa vie du calme et du repos, une compagnie
bonne pour ses nerfs d'artiste. Dans sa socit tranquille, sa douce
prsence, les demi-paroles de sa bouche, les demi-caresses de ses mains,
il y avait comme un mol apaisement qui berait les fatigues du peintre,
endormait ses contrarits, ses prvisions mauvaises, ses tourments
d'imagination...

Et il lui semblait que cette jolie crature apathique dgageait autour
d'elle la paix, la sant, la matrialit d'un bonheur hyginique.




CVI


Coriolis devenait casanier, presque sauvage. Il avait l'horreur de
s'habiller, refusait les invitations, n'allait plus nulle part. L'homme
de travail, d'incubation, ne se plaisait plus que dans le recueillement
de l'intrieur, la tranquillit du coin du feu, le nglig de la vareuse
et des pantoufles.

Le soir, aprs dner, dans son atelier, il fumait de longues pipes
mditatives; puis, au milieu de la causerie de deux ou trois amis qui
taient venus manger sa soupe, il se mettait  dessiner et crayonnait
jusqu' minuit.

Un soir qu'il dessinait ainsi, seul avec Chassagnol et Anatole:

--Eh bien!--lui dit Chassagnol, en regardant ce qu'il jetait sur le
papier, un souvenir de la rue,--toi qui me blaguais quand je te disais
qu'il y avait quelque chose l... Il me semble que tu y viens...

--Eh bien! oui, j'y viens... Je me dbattais contre moi-mme en te
combattant... Je me gendarmais, je ne voulais pas... J'tais dans une
autre chose... C'est le diable... On ne veut pas reconnatre qu'on se
blouse... Tiens! 'a t fini  ma dernire maladie... La turquerie,
bonsoir! Je lui ai fait mes adieux en croyant mourir... Maintenant,
c'est mort... Et tu me vois depuis ce temps-l... dsorient... Tiens!
c'est le mot... un homme qui cherche... qui essaye de se raccrocher...
Enfin, ce qu'il y a de sr, c'est que je vais passer  d'autres
exercices... Tu verras ce que je veux faire...

--Bravo! Le moderne... vois-tu, le moderne, il n'y a que cela... Une
bonne ide que tu as l... Eh bien! vrai, a me fait plaisir, beaucoup
de plaisir... parce que... coute... Je me disais: Coriolis qui a a, un
temprament, qui est dou, lui qui est quelqu'un, un nerveux, un
sensitif... une machine  sensations... lui qui a des yeux... Comment!
il a son temps devant lui, et il ne le voit pas! Non, il ne le voit pas,
cet animal-l... Non, non, non...--rpta Chassagnol avec un rire bte
et fou qui ricanait.--Mais, est-ce que tous les peintres, les grands
peintres de tous les temps, ce n'est pas de leur temps qu'ils ont dgag
le Beau? Est-ce que tu crois que a n'est donn qu' une poque, qu' un
peuple, le beau? Mais tous les temps portent en eux un Beau, un Beau
quelconque, plus ou moins  fleur de terre, saisissable et
exploitable... C'est une question de creusage, a... Il se peut que le
Beau d'aujourd'hui soit envelopp, enterr, concentr... Il faut
peut-tre, pour le trouver, de l'analyse, une loupe, des yeux de myope,
des procds de physiologie nouveaux... Voyons, tiens, Balzac? Est-ce
que Balzac n'a pas trouv des grandeurs dans l'argent, le mnage, la
salet des choses modernes? dans un tas de choses o les sicles passs
n'avaient pas vu pour deux liards d'art? Et il n'y aurait plus rien pour
l'artiste dans l'ordre des choses plastiques, plus d'inspiration d'art
dans le contemporain!... Je sais bien, le costume, l'habit noir... On
vous jette toujours a au nez, l'habit noir! Mais s'il y avait un
Bronzino dans notre cole, je rponds qu'il trouverait un fier style
dans un Elbeuf. Et si Rembrandt revenait... crois-tu qu'un habit noir
peint par lui ne serait pas une belle chose?... Il y a eu des peintres
de brocard, de soie, de velours, d'toffes de luxe, d'habits de nuage...
Eh bien! il faut maintenant un peintre du drap: il viendra... et il fera
des choses superbes, toutes neuves, tu verras, avec ce noir d'affaires
de notre vie sociale... Ah! cette question-l, la question du moderne,
on la croit vide, parce qu'il y a eu cette caricature du Vrai de notre
temps, un patement de bourgeois: le _ralisme_!... parce qu'un monsieur
a fait une religion en chambre avec du laid bte, du vulgaire mal
ramass et sans choix, du moderne... bas, a me serait gal, mais
commun, sans caractre, sans expression, sans ce qui est la beaut et la
vie du Laid dans la nature et dans l'art: le _style_! dont tu faisais si
justement l'autre jour le gnie, la griffe du lion, chez un peintre...
Et puis quoi, le Laid? ce n'est qu'une ombre de ce monde-ci, si vilain
qu'il soit. A ct de la rue, il y a le salon...  ct de l'homme, il y
a la femme... la femme moderne... Je te demande si une Parisienne, en
toilette de bal, n'est pas aussi belle pour les pinceaux que la femme de
n'importe quelle civilisation? Un chef-d'oeuvre de Paris, la robe,
l'allure, le caprice, le chiffonnement de tout, de la jupe et de la
mine!... et dire que cette femme-l, la femme du dix-neuvime sicle, la
poupe sublime, tu ne l'as pas encore vue dans un tableau d'une valeur
de deux sous... Pourquoi? On n'a jamais pu savoir... Ah! les lisires,
les exemples, les traditions, les anciens, la pierre du pass sur
l'estomac!... Sais-tu sur quoi me semblent donner les ateliers d'
prsent? tiens! sur le cimetire de l'Idal... Mais vois donc David,
David qui a jet pour trente ans d'Hersilie dans les botes  couleur,
David n'a fait qu'un morceau de passion, qu'un tableau qui vit: son
Marat!... Le moderne, tout est l. La sensation, l'intuition du
contemporain, du spectacle qui vous coudoie, du prsent dans lequel vous
sentez frmir vos passions et quelque chose de vous... tout est l pour
l'artiste, depuis l'ge d'gine jusqu' l'ge de l'Institut... Ah! je
sais, il y a des articles de rveurs, des enfileurs de phrases  sang
blanc pour vous dire qu'il faut s'abstraire de son poque, remonter au
rpertoire du canon ancien des sujets et de l'intrt! L'hiratisme
alors? Des farces enfonces par la vapeur et 1789!... a rentre dans les
individus mtempsycosistes et transposs qui ont besoin que les choses
o les gens aient cinq cents ans sur le dos pour leur trouver de la
noblesse, de l'actualit ou du gnie... Le dix-neuvime sicle ne pas
faire un peintre! mais c'est inconcevable... Je n'y crois pas... Un
sicle qui a tant souffert, le grand sicle de l'inquitude des sciences
et de l'anxit du vrai... Un Promthe rat, mais un Promthe... un
Titan, si tu veux, avec une maladie de foie... un sicle comme cela,
ardent, tourment, saignant, avec sa beaut de malade, ses visages de
fivre, comment veux-tu qu'il ne trouve pas une forme pour s'exprimer,
qu'il ne jaillisse pas dans un art, dans un gnie  trouver, et qui se
trouvera... Aprs ce grand grisailleur douloureux, Gricault, il y a eu
un homme, tiens! Delacroix... c'tait peut-tre l'homme  cela... un
temprament tout nerfs, un malade, un agit, le passionn des
passionns... Mais il n'a rien vu qu' travers le romantisme, une
btise, un idalisme de pittoresque... Et pourtant, que de choses dans
ce sacr dix-neuvime sicle!... C'est que, sacristi! il y en a pour
tous les gots... Si c'est trop petit pour vous, les moeurs du temps,
les scnes, la rue qui passe, vous avez aussi du grand, du gigantesque,
de l'pique dans ce temps-ci... Vous pouvez tre un peintre d'histoire
du dix-neuvime sicle... et un fier! toucher  des motions humaines
qui seront un jour aussi classiques, aussi consacres que les plus
vieilles! L'Empire, tenez! il y a de quoi se promener, mme aprs
Gros... Homre, toujours Homre! Et l'Homre de l'Institut! Mais nous
avons eu, depuis Achille, un monsieur qui faisait des popes  la
journe, un certain Napolon qui ramassait tous les jours de la gloire 
peindre... L'incendie de Moscou, voyons, a peut bien tenir  ct de
l'embrasement de Troie... et la retraite des Dix Mille a peut-tre un
peu pli depuis la retraite de Russie... Voil des cadres! voil des
pages! Il y a tous les soleils l-dedans, et de l'homrique tant qu'on
en veut! Des grands tableaux, des tableaux d'histoire, mais le moderne
en a donn des programmes aussi magnifiques que les plus beaux du
monde... Depuis 1789, il en pleut des scnes dans les rvolutions de
France, qui sont grandes... comme nous!... La Terreur, ce sont nos
Atrides!... Tiens! prends la Vende, et dans la Vende le passage de la
Loire  Saint-Florent-le-Vieux... Figure-toi l'_Iliade_ et le _Dernier
des Mohicans_!... le demi-cercle de la colline... la vaste plage...
quatre-vingt mille personnes entasses... l'eau o l'on entre... les
chevaux qu'on pousse... l'incendie, la fume, les _bleus_ par
derrire... La Loire jaune, plate et large avec une le au milieu comme
un radeau... et le bord, l-bas, noir de gens passs et plein de leur
murmure... Une vingtaine de mauvaises barques pour passer tout cela...
les barques de Michel-Ange dans le _Jugement dernier_!... Devant,
ple-mle, les prisonniers rpublicains, les chapeaux avec des
sacrs-coeurs, Bonchamps qui agonise, Lescure mourant sur un matelas
port par deux piques, les pieds dans des serviettes... et des femmes,
des enfants, des vieillards, des blesss, un peuple, la migration d'une
guerre civile en droute!... Et l-dedans des dguisements, comme ces
cavaliers avec de vieux jupons, ces officiers avec des turbans pris au
thtre de la Flche, la dfroque du _Roman comique_ tombe sur l'paule
d'une lgion thbaine... Quel tableau! hein! quel tableau!... C'est
grand comme le Passage du Nil!

--Oui, dit Coriolis profondment absorb, et ne paraissant pas
entendre.--Oui, rendre cela avec un dessin qui ne serait ni antique ni
renaissance...

--a ne te satisfait pas, la main de Michel-Ange?--dit Anatole en levant
le nez, dans le fond de l'atelier, d'un volume de l'_Illustration_.

--La main de Michel-Ange, qui n'en est pas d'abord, de Michel-Ange... Et
puis, non, ce n'est pas a... Il faudrait une ligne  trouver qui
donnerait juste la vie, serrerait de tout prs l'individu, la
particularit, une ligne vivante, humaine, intime, o il y aurait
quelque chose d'un modelage de Houdon, d'une prparation de La Tour,
d'un trait de Gavarni... Un dessin qui n'aurait pas appris  dessiner,
qui serait devant la nature comme un enfant, un dessin... Je sais bien,
c'est bte ce que je dis... plus vrai que tous les dessins que j'ai vus,
un dessin... oui, plus humain, a me rend mon ide.




CVII


Lentement Manette avait pris sa place dans l'intrieur. Elle s'y tait
peu  peu et de jour en jour installe, tablie. De cette pose dans la
maison qu'a la matresse, dont le paquet d'affaires est tout fait dans
la commode, de la pose sur la branche o la femme, mal  l'aise avec les
gens, effarouche de ce qui entre, humble, inquite, furtive, tremble au
vent comme une chose aux ordres d'un caprice, toute prte au balayage du
lendemain, elle s'tait leve  l'aisance,  l'quilibre,  cet air de
matresse de maison qui laisse voir dans toute une femme, dans son
geste, son ton, sa voix, dans l'panouissement de sa robe sur un divan,
qu'elle est chez elle chez son amant. Elle avait pass le temps o les
domestiques s'adressent  l'homme, et consultent du regard Monsieur
avant de faire ce que dit Madame: ses ordres commenaient  tre pour le
service la volont de Coriolis. Les camarades qui venaient  l'atelier
ne la traitaient plus avec leur premier sans-faon: il y avait chez eux
comme un accord tacite pour reconnatre en elle la matresse officielle,
la femme  demeure, ancre dans le domicile, dans la vie de leur ami,
monte  l'espce de dignit d'une liaison quasi-conjugale. Devant elle,
la conversation devenait moins libre, prenait un ton qui la respectait 
peu prs comme une personne marie; et un jour qu'Anatole avait lanc un
mot un peu vif, Coriolis lui dit un: O te crois-tu? si srieusement,
que Manette elle-mme ne put s'empcher d'en rire.

Manette avait eu  peine besoin de travailler  ce changement. Il
s'tait fait presque tout seul, par le courant naturel des choses, par
la lente et progressive infiltration de l'influence fminine, par
l'habitude, par l'oreiller, par la succession de ces accroissements,
pareils aux alluvions du concubinage, grandissant la position, le
pouvoir, l'initiative de la matresse avec tout ce qui se dtache  la
longue, dans l'amollissement du mnage, de la force de l'homme pour
aller  la faiblesse de la femme.

Et maintenant Manette n'tait plus seulement la matresse: elle tait
une mre.




CVIII


En devenant mre, Manette tait devenue une autre femme. Le modle avait
t tu soudainement, il tait mort en elle. La maternit, en touchant
son corps, en avait enlev l'orgueil. Et en mme temps une grande
rvolution intrieure s'tait faite secrtement au fond d'elle. Elle
s'tait renouvele et avait chang de nature, comme dans un ddoublement
de son existence qui aurait port en avant d'elle et de son prsent tout
son coeur et toutes ses penses. Elle avait fini d'tre la crature
paresseuse d'esprit et de corps, d'instinct bohme, satisfaite d'une
inertie de bien-tre et d'un bonheur d'Orientale. Des entrailles de la
mre, la juive avait jailli. Et la persvrance froide, l'enttement
rsolu, la rapacit originelle de sa race, s'taient levs des semences
de son sang, dans de sourdes cupidits passionnes de femme rvant de
l'argent sur la tte de son enfant.

Pourtant ce fond de son amour de mre restait enfonc et cach chez
Manette. Elle ne montrait rien de ces avidits ambitieuses qui
s'agitaient en elle. Elle n'avait point demand au pre de reconnatre
son fils. Mme  ces moments d'effusion qui suivent les couches, dans
ces heures o la femme est comme une malade douce et sacre, elle
n'avait pas laiss chapper un mot, une allusion au sort de ce fils.
Jamais il ne lui tait chapp une de ces paroles qui cherchent et
ttent, dans la charit ou la gnrosit d'un homme, le pre d'un enfant
naturel. Elle avait paru vouloir toujours, au contraire, carter de
Coriolis toute ide d'avenir, toute proccupation d'engagement et de
lien. Ce qui couvait en elle, les nouvelles et hardies convoitises
veilles par ses sentiments maternels, ne se trahissaient au dehors que
par de longues absorptions dans lesquelles brillait son regard clair.

Elle attendait: elle n'avait ni hte, ni prcipitation. Le temps tait
pour elle, le temps qu'elle voyait tous les jours, autour d'elle,
apporter  ses semblables,  d'anciennes camarades, la fortune de leurs
rves, faire monter des modles  la socit, au mariage,  la richesse,
donner  celle-ci le nom et l'argent d'un marchand de chles, 
celle-l, un chteau et une couronne de comtesse: elle le laissait agir,
patiente et ferme dans l'assurance de ses esprances. Elle se confiait
aux circonstances, aux hasards favorables,  la Providence de l'imprvu,
 ces pouvoirs mystrieux qui semblent encore, aux hritiers du peuple
d'Isral, chargs de mener  bien leurs affaires; elle se confiait 
l'avenir que fait aux Juifs le Dieu des Juifs. Comme toutes ses
pareilles, elle avait ce restant de croyances, la foi insolente dans sa
chance, la certitude religieuse de son bonheur, de l'arrive de tout ce
qu'elle dsirait. Moi, d'abord,--disait-elle tranquillement,--je suis
d'une religion o tout russit.




CIX


A peu prs vers le temps o Chassagnol avait fait dans l'atelier sa
grande tirade sur le moderne, Coriolis s'tait mis  attaquer deux
grandes toiles. Il y travaillait quinze mois, soutenu dans la fatigue,
le courage d'un si long effort, par la perspective de l'Exposition
universelle de 1855, qui, en rassemblant l'Art de tous les peuples,
allait donner le monde pour public  sa grande et hardie tentative.

A l'Exposition du 15 mai, ces deux toiles montraient en mme temps que
le dgagement complet du coloriste annonc par le _Bain turc_, un
renouvellement du peintre, de ses procds, de ses aspirations, de son
genre. Dans ces deux compositions, intitules, l'une: _Un Conseil de
rvision_ et l'autre: _Un Mariage  l'glise_, Coriolis apportait une
pte de couleur se rapprochant de la belle pte espagnole, de larges
harmonies solides et svres, o ne restait plus rien des tons claquants
de sa premire manire, une tude rigoureuse de la nature, une
accusation caractristique de la ralit.

Le sujet de la premire de ces toiles, la _Rvision_, lui avait permis
ce mlange de l'habill et du nu qu'autorisent si rarement les sujets
modernes. Des parties de corps superbes, un torse, un bras, une jambe,
un fragment d'une forme qui se rhabillait ou se dshabillait, se
dtachaient  et l. Au centre de la toile, sur l'estrade, devant les
personnages du bureau, les uniformes, les habits noirs officiels, les
ttes de fonctionnaires, l'acadmie d'un jeune homme examin par le
chirurgien dressait la figure admirable du nu martial du dix-neuvime
sicle. Et des fonds de foule, dans la grande salle Saint-Jean,
s'agitaient avec les turbulences et les motions des loges du _Cirque_
de Goya, dans ses lithographies de Bordeaux.

L'autre tableau de Coriolis, _Un Mariage  l'glise_, reprsentait une
messe de premire classe  Saint-Germain-des-Prs. Le moment choisi par
Coriolis tait celui o le prtre, faisant face au public, bnissait le
pole lev par deux enfants, deux petites figures phbiques ressemblant
 des gnies de l'hymne en collgiens. Derrire les maris, se
voyaient les deux familles sur les fauteuils rouges de premier rang.
Beaucoup de femmes taient compltement retournes ou de profil,
regardant les toilettes avec la vague motion du mariage et de la messe
sur la figure. Des jeunes filles maigres, des virginits sches,
pointaient  et l. Du milieu de la lgret des lgances, se levait,
dans une couleur puissante et magnifique, un suisse tenant de la main
gauche une hallebarde dont le fer de lance laissait pendre un ruban de
satin blanc: Coriolis l'avait peint de profil perdu, la bajoue et la
barbe grise rebrousses par son col de chemise, sa grosse oreille
dtache et coupe par le linge roide, son grand baudrier amarante et or
traversant son habit chamarr et lourd, ses basques se perdant sur ses
mollets bas et farnsiens, enferms dans un coton blanc dont ils
faisaient crever les mailles. Au del de la balustrade, dans les stalles
de bois, au-dessous des peintures, se dessinaient deux spirituelles
silhouettes de prtres, en surplis, dont l'un se chatouillait les lvres
avec le pompon de sa barrette; l'autre lisait l'office pench sur un
livre dont la tranche dore avait une lueur de la flamme des cierges.
Dans le choeur, comme dans une rose de lumire, se perdaient des enfants
de choeur  ceintures bleues,  robes de dentelles, l'officiant en
chasuble d'or, l'autel d'or, avec son petit temple, les chandeliers, les
candlabres allums et dont les feux montaient dans le scintillement
criard des verrires modernes. Pour repoussoir  toutes ces splendeurs,
un coin de bas ct prs du choeur rassemblait, au-dessous d'un tronc
d'offrande, une vieille femme  genoux par terre, un bonnet sale et
trou laissant voir ses cheveux gris; une espce de petite brune
mystique, en deuil de laine, les yeux au ciel, appuye sur un parapluie,
avec un geste de Sainte d'ancien tableau qui pose ses mains sur un
instrument de supplice; une mre du peuple portant un enfant qui dormait
tout roide dans ses bras, et un tout jeune ouvrier, en veste et en
pantalon de cotonnade bleue, regardant la messe, les deux mains dans ses
poches, et une miche de pain sous le bras.




CX


Coriolis prouvait une grande et cruelle dception devant l'indiffrence
qui accueillait ses deux toiles  l'Exposition.

Le public, cette anne-l, allait aux grands noms d'Ingres, de
Delacroix, de Decamps. Sa curiosit s'parpillait sur les coles
allemandes, anglaise, sur l'art tranger d'outre-Rhin, d'outre-mer. Son
attention avait trop  embrasser pour reconnatre et saluer les efforts
nouveaux de l'art franais.

Il eut encore contre ses tableaux l'ide gnrale, l'opinion faite que
la question de la reprsentation du moderne en peinture, souleve par
les essais, hardis jusqu'au scandale, d'un autre artiste, tait
dfinitivement juge. La critique ne voulut pas y revenir; et il se fit
entre elle et le public une tacite entente de parti pris pour ne pas
tenir compte  Coriolis du ralisme nouveau qu'il apportait, un ralisme
cherch en dehors de la btise du daguerrotype, de la charlatanerie du
laid, et travaillant  tirer de la forme typique, choisie, expressive
des images contemporaines, le style contemporain.

Son exposition n'eut aucun retentissement. On ne parla de lui que pour
le plaindre de cette singulire ide. Et, au moment de clturer son
salon, dans un mprisant post-scriptum, le patriarche de l'reintement
classique l'accablait sous ce clich de sa critique:

... Qu'il nous soit permis de parler ici, en finissant, de deux toiles
sur lesquelles notre critique nous semble appele  dire un dernier mot.
Quoique le public en ait fait justice, il nous semble de notre devoir
d'insister sur le caractre de ces deux malheureuses tentatives, oses
par un peintre qui avait donn quelques promesses, et autour duquel la
camaraderie avait essay de faire quelque bruit... Quand de tels
symptmes se produisent, quand le trouble de l'art se rvle par de tels
signes, il faut les enregistrer; c'est  ce prix seulement qu'on peut
suivre les dviations et les dfaillances de l'cole moderne... Comment
l'auteur de ces deux pauvres et regrettables toiles, un _Conseil de
rvision_ et une _Messe de mariage_, n'a-t-il pas compris que la grande
peinture tait incompatible avec la vulgarit, la ralit commune du
moderne? Comment n'a-t-il pas compris qu'il y avait presque un blasphme
 vouloir faire du nu, du nu divin, du nu sacr, avec le nu d'un
conscrit? Comment n'a-t-il pas compris que la toilette a besoin de
perdre son actualit et sa frivolit dans ce caractre de noblesse
ternelle et permanente que savent seuls lui attribuer les matres?... A
Dieu ne plaise que nous voulions dcourager les jeunes talents! Mais il
y a l, nous ne pouvons le cacher, quoi qu'il nous cote, un grand
abaissement. Peindre de tels sujets, c'est manquer  la haute et
primitive destination de la peinture, c'est descendre l'art  la
photographie de l'actualit. A quels abmes de ce qu'on appelle
maintenant le vrai contemporain veut-on donc nous entraner?
Supprimera-t-on dans la peinture l'intrt moral, la perspective du
pass, tout ce qui force l'esprit  s'lever au dessus de l'atmosphre
commune? Nous ne pouvons nous dfendre d'une pnible impression, en
songeant que c'est devant l'tranger,  l'Exposition des grandes oeuvres
de l'Europe en face de l'Allemagne, cette terre de la pense qu'un
peintre franais a eu le triste courage d'exposer de pareils
chantillons de la dcadence de notre art... Sans doute, il n'y a pas 
craindre que de tels exemples prvalent jamais: la France, si fidle au
sentiment et au bon sens de l'art, se rappellera toujours qu'elle est la
noble patrie du Poussin et de Le Sueur. Mais les esprits clairvoyants ne
peuvent s'empcher de voir l'art actuel menac, comme l'cole grecque
aprs la mort d'Alexandre, d'une invasion de ces peintres de moeurs
vulgaires qu'on appelait alors des _rhyparographes_... Les barbares sont
toujours aux portes de l'art, ne l'oublions pas; et il importe  tous
ceux dont c'est la charge,  la critique, dont c'est la mission, au
gouvernement, dont c'est le devoir, de redoubler d'encouragements pour
les talents purs, honntes, se vouant dans l'ombre  la peinture svre,
rsistant aux basses sollicitations de la mode, du succs et du public,
dfendant la tradition, disons-le, la religion de cet art lev dont
l'cole de Rome est le sanctuaire, l'asile et le palladium.




CXI


Depuis quelque temps, Garnotelle venait assez souvent dner chez
Coriolis.

Manette, qui commenait  donner sa petite opinion, le soutenait dans la
maison, disant  Coriolis qu'elle ne comprenait pas comment il vivait
entour de gens qui ne lui taient bons  rien, et pourquoi il
repoussait les avances d'un homme de talent, ayant un nom, une position,
de relation honorable, et capable plus tard de lui tre utile dans le
chemin de son avenir.

Coriolis laissait Garnotelle revenir, non sans prendre un secret plaisir
aux chamaillades, aux petites disputes taquines, aux asticotages entre
Anatole et Garnotelle, chaque fois qu'ils se rencontraient ensemble.
Anatole se trouvait bless du ton de Garnotelle  son gard, et il tait
bien rare que sous l'excitation du vin, de la causerie, il n'_attrapt_
pas son ancien camarade.

Un soir, il ne lui avait encore rien dit.

--Eh bien! mon vieux,--fit-il aprs dner, en allant s'asseoir auprs de
lui, et en lui frappant amicalement sur la cuisse,--on dit donc que tu
te prsentes  l'Institut... Comment! nous allons avoir un ami qui a
encore des cheveux avec des palmes vertes?... Merci! de la chance...

--Oh! oh!--dit Garnotelle,--je me prsente... mais voil tout... Je sais
que je n'ai aucune chance... que je suis tout  fait indigne... Mon
Dieu! ce sont mes camarades... On m'a un peu forc la main... Oh! je ne
serai pas nomm... Mais enfin, je l'avoue, je serais trs-content,
trs-flatt, si tu veux, que mon nom ft sur la liste des candidats...

--Tu la fais  la modestie? C'est comme tu voudras... Farceur, va!
laisse-moi donc tranquille... Tu as des chances, des chances... Tu ne te
figures pas toutes tes chances, tiens!

--Eh bien! veux-tu me faire l'amabilit de me les dire? tu
m'obligeras...

--Voici... D'abord, mon cher, tu n'es pas savant... Trs-bon...
excellent... L'Institut, a lui va... Rien  craindre... Pas d'articles
dans la _Revue des Deux Mondes_, pas mme une brochure de cinquante
centimes sur la fabrication des couleurs... Tu sais cela aussi bien que
moi: un monsieur qui crit... l'Institut, jamais! Et d'une... Comme
orateur, tu ne tires pas des feux d'artifice... tu es tempr comme
mtaphores... tu causes mme mal... Encore trs-bon, a! Tu serais
brillant dans les salons, tu ferais de l'effet, de l'esprit, du bruit,
des mots, pour dfendre l'Institut... Trs-mauvais! Tu manquerais  la
gravit de sa cause, tu compromettrais la solennit du corps... Du
srieux, du silence, voil ce qu'il faut... et ce que tu as de
naissance... Et de deux! Tu ne travailles pas dans la solitude... Encore
une trs-bonne note... a leur fait toujours peur d'un gaillard bizarre,
indpendant, pas soumis... Le monde o tu vas, parfait! On n'y a jamais
dit un mot contre l'Institut, c'est connu... Et puis, encore une bonne
chose, ce n'est pas du monde qui tire trop l'oeil... Tu l'as trs-bien
choisi... Voil quelque temps que lu n'as pas trop de Presse; on ne
parle pas trop de toi... une chance de plus... Ah a! qu'est-ce qui te
manque, je te demande un peu? Tout, tu as tout!... Voyons, tiens... tu
ne montes pas  cheval... Trs-important... Si l'on te voyait
cavalcader, tu comprends... Tu n'es pas d'une lgance exagre...
Enfin, tu n'as pas un chic de gentleman... tu n'es pas mme... je te dis
cela entre nous... tu n'es pas mme, Dieu merci pour toi, d'une propret
 effrayer,--fit Anatole en lui mettant le doigt sur des taches de son
collet d'habit.--Ah! si tu n'appelles pas tout cela des chances!...
Comment! tu n'as rien qui te fasse remarquer, rien dans toute ta
personne qui soit voyant... tu ressembles  tout le monde, des pieds 
la tte... tu es arriv, gros malin!  n'avoir pas de personnalit du
tout... et tu viens nous dire que l'Institut ne voudra pas de toi!...
Mais tu es l'idal de l'Institut: ils te rvent!

--Tu es trs-amusant,--dit Garnotelle d'un air piqu.

--Et, quand  tout cela il vient s'ajouter la protection d'un bonhomme
de l, qui voit dans le charmant garon qui se prsente le mari futur de
mademoiselle sa fille...

--Oh! il n'y a rien de fait,--dit vivement Garnotelle, tout tonn de ce
que savait Anatole,--et je te prierai de ne pas parler d'une personne...

--Charmante!... mais pas jolie,  ce qu'on dit... Oh! je la laisse! oh!
je la laisse!...--fit Anatole avec une intonation de Sainville; et il se
versa le second verre d'eau-de-vie qui montait la verve de ses charges,
les poussait  une sorte d'insistance et de tnacit acharne.

--Enfin, mon cher, mes compliments. Ce ne serait que la nice d'un
membre de l'Institut que tu serais encore un veinard, et un joli! Il y a
des camarades... et qui taient forts... qui n'ont jamais pu arriver 
s'approcher de l'Acadmie autrement que par des femmes qui connaissaient
du monde de la boutique, et qui assistaient aux grandes sances... Mais
toi...

Garnotelle fit un geste d'impatience.

--Ah ! mon cher, est-ce que tu me crois assez bte pour que je ne
trouve pas a tout simple... qu'un beau-pre tche de repasser sa
contre-marque  son gendre, et de lui avoir un petit fauteuil  ct de
lui, sous la coupole? Mais a se fait dans les meilleures socits...
C'est mme dans les lois de la nature, tu ne trouves pas? Autrefois, on
avait des ides btes dans ce corps de vieux immortels: ils se
figuraient qu'un artiste tait fait pour vivre pour l'art... Un jeune
artiste qui se mariait dans une famille chouette et pose, c'tait pour
eux un _habile_, un _monsieur_... Mais aujourd'hui...

--Tiens! moi, je vais te dire ce que tu es, toi...--fit Garnotelle, avec
une certaine animation, en lui coupant la parole,--tu es un blagueur! La
blague t'a mang, mon cher, et tu ne feras jamais que cela, des blagues!

--Vous tes assommant, Anatole,--dit Manette.--Vous tes toujours 
tourmenter Garnotelle, n'est-ce pas, Coriolis? Moi, qui dteste qu'on se
dispute... C'est si bon d'tre un peu tranquille, aprs son dner... 
causer gentiment...

--Ah! si l'on ne peut plus rire maintenant!--fit Anatole.--Eh bien!
quoi, parce qu'on bave un peu sur ses contemporains?... Et puis a
l'amuse, Garnotelle... N'est-ce pas que a t'amuse, mon vieux
Garnotelle?




CXII


Lorsque Manette tait entre dans la maison, Anatole s'tait effac
devant elle, et il avait mis la plus aimable bonne grce  lui cder la
direction de l'intrieur, cette espce de rle de gouvernante que peu 
peu il s'tait laiss aller  remplir auprs de Coriolis. Manette lui en
avait su gr. Puis Anatole s'tait encore bien fait venir d'elle par des
soins, des attentions, une sorte de petite cour.

Sans tre taill pour la passion, Anatole tait un garon de temprament
amoureux et de nature insinuante. Prompt  s'enflammer en dessous,
habile  se glisser sans en avoir l'air, il tait un soupirant dans les
coins, un patito de complaisance infatigable, un de ces sducteurs 
petit bruit, sournois et modestes, qui peuvent un jour devenir
dangereux. Il se chauffait aux femmes comme au feu des autres, et il
s'acoquinait prs des matresses de ses amis comme il s'acoquinait dans
leur atelier. Cela lui semblait sans dloyaut et tout simple. Dans la
vie, il ne s'tait gure connu la proprit de rien, il avait toujours
un peu vcu d'une existence  ct, et l'amour auquel il assistait, et
qui se passait prs de lui, lui semblait une chose  partager aussi bien
que la soupe qu'on mange avec un camarade.

Aussi fut-il avec Manette ce qu'il avait t avec toutes les femmes
rencontres ainsi par lui en demi-mnage avec un homme: un _dsireur_.
Et Manette ne manqua pas d'tre flatte de cette adoration humble,
muette, contemplative, o elle trouvait et gotait l'aplatissement d'un
domestique. Un jour, comme on revenait de la campagne, o l'on avait t
en bande, elle s'amusa beaucoup d'une provocation en duel d'Anatole au
beau Massicot. Massicot avait coquet avec elle toute la soire d'une
faon marque: Anatole s'en tait aperu, puis s'en tait indign au nom
de Coriolis qui n'avait rien vu; et l'ivresse lui enlevant un instant sa
peur naturelle et foncire des coups, il tait entr dans une frnsie
d'homme qui a le vin mauvais, et qui se croit un peu l'amant de la femme
d'un ami. Au reste, cet accs de jalousie et de courage dura peu:
dgris le lendemain, il ne songea pas  se battre. Mais il avait eu un
mouvement dont Manette ne put s'empcher d'tre flatte tout bas, en en
riant tout haut.

Cependant, comme elle ne voulait point tromper Coriolis, qu'Anatole
d'ailleurs tait le dernier homme avec lequel elle l'et tromp, un
homme qu'elle msestimait pour son peu de talent, et surtout pour son
peu de notorit artistique, elle fut vite lasse et ennuye de ce
pauvre et bas adorateur. Aux premiers jours, elle avait eu pour lui des
yeux indulgents, des pardons de camarade. Maintenant elle voyait tous
ses mauvais cts. Elle lui trouvait des expressions, des mots, des
manires abjectes, populacires, qui la dgotaient comme les taches de
sa blouse blanche. Avec la superbe aristocratie de la femme de basse
classe, ses ddains pour tout ce qui ne joue pas le _distingu_, elle
finit par le prendre en grippe et en mpris. Elle ne lui pardonna plus
rien, pas mme de la faire rire. Toutes ses vanits fminines se
soulevrent contre l'ide qu'un homme d'un si mauvais genre pt aspirer
 elle, et elle se trouva, au bout de quelque temps, honteuse au fond,
humilie, enrage de la persistance de cet amoureux patient qui
continuait  faire le gentil et l'aimable, avec l'air de ne rien
demander et d'attendre.

Mais voyant la vive affection de Coriolis pour Anatole, le besoin qu'il
avait de sa bonne humeur, elle dissimulait tous ses mchants sentiments.
De temps en temps seulement, tout doucement, avec son tact de femme, et
sans que Coriolis pt y trouver une intention, elle remettait et faisait
redescendre Anatole  l'humble place qu'il avait dans la maison, 
l'infriorit et au parasitisme de sa position.




CXIII


A la fin de l't, Coriolis partait tout  coup seul pour les bains de
mer.

Il y restait un mois et en rapportait l'bauche trs-avance d'un
tableau.

C'tait la plage de Trouville par un beau jour d'aot, vers les six
heures du soir,  l'heure o le soleil, s'abaissant sur la mer, fait
remonter de chaque vague les feux d'un miroir bris, et jette dans l'air
plein de reflets une rverbration o les couleurs s'allument avec des
vivacits de fleurs.

Au premier plan, dans le coin  droite et  l'abri d'ombre de deux
cabanes de bain poses  angle droit, un baigneur aux formes
athltiques, en chemise de flanelle rouge violace par la mer et noircie
de mouillure  la ceinture, tait debout sur ses larges pieds tanns
s'enfonant dans le sable, auprs de Normandes assises, en jupons noirs
et en tricots noirs, le bonnet de coton tout blanc sur leurs figures au
teint de pomme, aux yeux d'avous. De l partait le chemin de planches,
menant les pieds nus  la mer, qui faisait voir au bord du tableau comme
des corbeilles d'enfants renverses: des grappes, des tas de jolis
bbs,  moiti enterrs dans les trous que creusaient leurs petites
bches et leurs grandes cuillers de bois; un fouillis de chevelures
blondes, de chairs roses, d'yeux noirs, de bras ronds, de mollets nus,
de jupons aux dents de dentelles, de chapeaux de petit marin, de
tabliers pleins de coquillages, de petites mains faisant des gteaux de
sable dans des bols russes, de robes blanches au gros chou de rubans
dans le dos, un ple-mle d'o se dtachaient deux petits garons vous
au Sacr-Coeur, qui, tout en rouge des bottines  la casquette,
semblaient montrer l de la pourpre d'glise.

Au milieu de ce petit monde parpill par terre, se levait un groupe de
jeunes gens tout habills de velours noir, et dont les courtes braies
laissaient  dcouvert des bas  bandes bleues et rouges. Appuys sur
des parasols de soie jaune doubls de vert, ils causaient avec deux
jeunes femmes qui laissaient pendre tout pars sur leurs burnous leurs
cheveux encore un peu pleurants et moites de la lame du matin; et l'une
des deux, tenant de sa main retourne la corde du mt des bains, faisait
scher dessus et chatouiller de soleil sa blonde chevelure annele,
qu'elle frottait, la tte un peu renverse, en se balanant doucement,
contre le chanvre vibrant.

Jet en avant, ce groupe coupait la longue ligne de chaises adosses
contre le front des cabanes de bains, et qui allongeaient presque
jusqu'au fond de la toile la perspective des toilettes.

L, sous le rose tendre et doux des ombrelles voltigeant sur les
visages, les poitrines, les paules, taient assises les baigneuses de
Trouville. Le pinceau du peintre y avait fait clater, comme avec des
touches de joie, la gaiet de ces couleurs voyantes qu'harmonise la mer,
la fantaisie et le caprice des lgances nouvelles de ces dernires
annes, cette Mode, prise  toutes les modes, qui semble mettre au bord
de l'infini un air de bal masqu dans un coin de Longchamp. Tout se
mlait, se heurtait, les lainages bariols des Pyrnes, les
saute-en-barque aux caracos, les mantelets de dentelle noire  des
vestes de jockey, les transparents de mousseline aux vareuses
coquelicot, les jupes de gaze de Chambry aux paletots de cachemire
agrments de soies du Thibet.  et l, s'apercevait quelque joli
dtail: un bout de pied sur un barreau de chaise montrait un bas
cossais, un chignon s'chappait d'un tricorne de paille, des lueurs
d'or ple jouaient dans un creux de jupe mas, la plume ocelle d'un
paon ou l'aile mordore d'un faisan courait sur un chapeau, un peigne
d'or  lentilles de corail mordait la tte d'une brune, de grands
pendants d'or remuaient  un bout d'oreille rouge d'avoir t perce le
matin; et les lourds colliers d'ambre  gros grains, la grosse et riche
bijouterie des agrafes normandes, brillaient sur de coquettes roulires
rayes.

En avant des chaises s'tendait la plage avec son sable pitin et plein
d'enfoncements de pas, la plage humide, brunissant vers la mer, et
coupe de _naus_ o se noyaient des morceaux de ciel.

L allaient et venaient, avec un petit pas rapide qui se rchauffait du
frisson du bain, des promeneuses caresses de leur voile, la robe
trousse sur la jupe rouge, et dcouvrant leurs hautes bottines jaunes.
D'autres marchaient lentement, s'appuyant d'une main gauche et coquette
sur une grande canne, enveloppes les unes et les autres de ce
flottement d'toffes, de ce voltigement de rubans par derrire que fait
la brise de la mer. Et l encore, des fillettes dchausses, les jambes
nues et hles sous leur robe, couraient aprs les chiens errants de la
plage. Puis, sur des chaises groupes et semes, de petites socits
ramasses faisaient ces taches de pourpre et de blanc, ces taches
franches, brutales, criardes, qui jettent leur vie et leur fte dans
l'aveuglante et mtallique clart de ces paysages, sur le bleu dur du
ciel, sur le vert glauque et froid de la Manche. Au loin, un vieux
cheval ramenait au galop une cabane  flot; plus loin encore, au del de
la dernire _nau_, avec cette touche nette et ce piquage de ton que
l'horizon de la mer donne aux promeneurs microscopiques qui la ctoyent,
se dtachait une folle cavalcade d'enfants sur des nes. Et tout au bout
de la plage, au bord de l'cume de la premire vague, tout seul, un
vieux petit cur s'apercevait tout noir, lisant son brviaire en
longeant l'immensit.




CXIV


Pendant l'absence de Coriolis et son sjour  Trouville, Anatole avait
eu l'tonnement de voir changer la manire d'tre de Manette avec lui.
La femme dsagrable, froide et ddaigneuse, le tenant  distance, tait
peu  peu devenue douce, prvenante, aimable. Coriolis revenu, elle
continua  parler  Anatole,  faire attention  lui,  le traiter en
ami de la maison. Et il semblait  Anatole que chaque jour la bonne
camaraderie de Manette prenait avec lui plus d'abandon et de
familiarit. Un rien de coquetterie lui paraissait s'chapper d'elle.
Dans ce qu'elle lui disait, dans les gestes dont elle le frlait, dans
les longs silences  l'atelier, dans ces heures o elle l'enveloppait
d'elle-mme sans lui parler, Anatole sentait quelque chose de cette
femme lui sourire, l'irriter, le tenter, l'appeler. Et un reste de ce
vieux sentiment qui n'tait pas tout  fait mort lui revenait.

Une aprs-midi, il n'avait pas djeun ce jour-l  l'atelier:--Tiens!
Coriolis n'y est pas?--fit-il en trouvant Manette seule.

--Je ne l'ai pas entendu rentrer,--rpondit Manette.

Et comme Anatole dcrochait sa vareuse de travail:

--Oh! vous allez travailler? Il fait si chaud aujourd'hui... Voyons,
faites-moi une cigarette... et mettez-vous l... l...

Et se rangeant un peu sur le divan, o elle tait tale dans une pose
dnoue et vaincue par la paresse du Midi, elle ne se retira pas assez
pour qu'Anatole n'et pas contre lui la chaleur de sa jupe vivante. A la
fois renverse en arrire et penche sur elle-mme, avec un mouvement
qui faisait biller un peu son peignoir ngligemment dboutonn d'en
haut, elle passait, de temps en temps, sur le commencement de rondeur et
l'entre-deux moite de ses seins, la caresse distraite du bout de ses
doigts.

Elle ne parlait pas  Anatole, elle ne le regardait pas, elle n'avait
pas l'air de penser qu'il ft l. Rien d'elle ne s'occupait de lui. Et
cependant, il paraissait  Anatole que jamais il n'avait t si prs de
la minute d'un caprice et de la faiblesse d'une femme. Le son de voix
avec lequel Manette lui avait dit de venir s'asseoir auprs d'elle, sa
jupe qu'elle laissait contre lui avec un peu de son corps, son abandon
de rve, le joli jeu anim des muscles de ses bras  demi nus, sa main
laissant pendre sa cigarette teinte, le demi-jour amoureux de la tente
de l'atelier o elle se tenait  demi couche, l'ombre tendre allongeant
l'ombre de ses paupires sur le bleu adouci de ses yeux, ces passes
lentes, errantes, dont elle promenait le chatouillement sur sa gorge,
tout apportait peu  peu  Anatole ces sductions de volupt muette avec
lesquelles la femme allume et sollicite, sans un mot, sans un sourire,
rien qu'avec la tentation de sa mollesse et de son silence, l'audace des
sens de l'homme.

Un moment, il voulut s'arracher de l. Mais son regard rencontra le
regard de Manette, un de ces regards troublants qui laissent tout lire,
une provocation, un dfi, une ironie, dans l'nigme d'un clair...

D'un mouvement fou, Anatole se jeta sur elle et voulut l'enlacer; mais
Manette, glissant entre ses bras, l'arrta net par un clat de rire, au
milieu duquel elle cria deux ou trois fois:--Coriolis!

Et, debout, pose devant Anatole, elle lui jetait au visage l'insulte de
ce rire forc de comdienne qui la secouait toute, et faisait onduler
son peignoir autour d'elle.

--Eh bien! quoi?--fit en entrant Coriolis.

--Elle le savait rentr,--se dit Anatole.

--Qu'est-ce qu'il y a?--reprit Coriolis intrigu de l'air penaud de son
ami, du rire interminable de Manette, et ne sachant trop quelle figure
faire entre eux deux.

--Ah! mon cher,--ricana Manette,--tu as un ami qui est galant
aujourd'hui... mais galant!...

Elle s'interrompit pour pouffer encore.

--Oh! une plaisanterie...--fit Anatole en cherchant son air le plus
naturel; et il rougit.

--Certainement... certainement... une plaisanterie,--et Manette tapota
enfantinement les joues de Coriolis.

Elle avait ce qu'elle voulait: une histoire qu'elle pouvait empoisonner,
une arme tratresse en rserve pour combattre et tuer quand elle
voudrait l'amiti de coeur de Coriolis pour Anatole.




CXV


Coriolis avait fini son tableau de la plage de Trouville. Le peintre
n'avait pas voulu seulement y montrer des costumes: il avait eu
l'ambition d'y peindre la femme du monde telle qu'elle s'exhibe au bord
de la mer, avec le piquant de sa tournure, la vive expression de sa
coquetterie, l'os de son costume, le nglig de sa robe et de sa grce,
l'espce de dshabill de toute sa personne. Il avait voulu fixer l,
dans ce cadre d'un pays de la mode, la physionomie de la Parisienne, le
type fminin du temps actuel, essay d'y rassembler les figures
vapores, frles, lgres, presque immatrielles de la vie factice, ces
petites cratures mondaines, ples de nuits blanches, surmenes,
surexcites,  demi mortes des fatigues d'un hiver, enrages  vivre
avec un rien de sang dans les veines et un de ces pouls de grande dame
qui ne battent plus que par complaisance. Les distinctions, les
lassitudes, les lgances, les maigreurs aristocratiques, les
raffinements de traits, ce qu'on pourrait appeler l'exquis et le suprme
de la femme dlicate, il avait tch de l'exprimer, de le dessiner dans
l'attitude, la nerveuse langueur, la minceur charmante, le caprice de
gestes, la distraction du sourire, l'errante pense de plaisir ou
d'ennui de toutes ces femmes panouies  l'air salin, au vent de la
cte, paresseuses et revivantes comme des plantes au soleil. De jolies
convalescentes au milieu des nergies de la nature,--c'tait le
contraste qu'il avait cherch en faisant lever sous ses pinceaux, de
toutes ces marques de petits talons de Cendrillon sems sur la plage,
les figures qu'elles font rver.

Le public ne vit rien de cette ambition de Coriolis dans son tableau
expos chez un grand marchand de la rue Laffite.




CXVI


Avec la pudeur qu'il avait de ses dcouragements et de ses amertumes,
l'espce d'habitude sauvage qui lui faisait dvorer, sans rien dire, le
chagrin comme la maladie, Coriolis resta, presque un mois, aprs
l'humiliation de cet insuccs, taciturne, tendu sur son divan, fumant,
ne faisant rien.

Au bout d'un mois de ce _far niente_ rageur, il empoigna une grande
toile, et se mit  la brouiller imptueusement d'un charbonnage rehauss
de coups de craie. Et bientt de ce travail sabr, sous le ttonnement
et la confusion des lignes, des contours, des accentuations, des
repentirs, dans le nuage de crayonnage et le trouble roulant des formes,
il commena  sortir comme l'apparence d'une jeune femme et d'un homme,
d'un vieillard.

Alors, se chambrant dans son atelier, Coriolis y resta quinze jours,
enferm, seul, n'y voulant personne. Le matin, il allumait lui-mme son
pole pour tre prt au travail avec le jour. Il arrivait au dner, las,
puis, avec ces affaissements qu'ont les grands corps, ces fatigues
reintes qui les rpandent, comme briss, sur les meubles.

--A demain,--dit-il un soir  Manette et  Anatole en se levant de table
pour aller dormir,--vous verrez.

--C'est cela,--leur dit-il brusquement le lendemain devant sa toile; et
il se jeta derrire eux, sur le divan, dans l'ombre.

_Cela_, voici ce que c'tait.

Dans un arrangement qui rappelait un peu _le Pris et l'Hlne_ de
David, se voyait un couple de grandeur nature: une jeune fille nue au
bord d'un lit, sur laquelle se penchait, avec des bras de dsir, la
passion d'un vieillard. D'un ct, une lumire, le matin d'un corps, la
premire innocence de sa forme, sa premire splendeur blanche, une gorge
 demi fleurie, des genoux roses comme s'ils venaient de s'agenouiller
sur des roses, un blouissement comme l'aurore d'une vierge, une de ces
jeunesses divines de femmes que Dieu semble faire avec toutes les
beauts et toutes les purets comme pour les fiancer  l'amour d'une
autre jeunesse; de l'autre, imaginez la laideur, la laideur morale, la
laideur de l'argent, la laideur des cupidits basses et des stigmates
ignobles, la laideur fronce, crase, dprime, abjecte, de ce que la
Banque met sur la face de la Vieillesse, la voracit de l'Usure dans le
Million, ce que la caricature physiologique de notre temps a saisi au
vif, lev  la grandeur, presque  la terreur, par la puissance du
dessin.

Le vieillard cr par Coriolis n'avait rien de ce grand dsir triste,
presque mlancolique, de la vieillesse amoureuse qu'on voit dans l'ombre
des vieux tableaux soupirer aprs la nudit d'une Suzanne. Il tait
l'amoureux sinistre peint par le mot des femmes: _un vieux_. On voyait
en lui la paillardise, le libertinage de l'ge, ces derniers apptits
presque froces de la fin des sens, le got des amours qui tournent en
affaires de moeurs et se dnouent  la Correctionnelle. La galvanisation
de l'rotisme snile, la congestion sanguinolente d'yeux sans cils, le
hiatus d'une bouche dente et humide, des morceaux de nudits
effrayants et grotesques montraient ce monstre: un minotaure dans un
roquentin,--le satyre bourgeois.

Cependant la femme reposait tranquille, attendant, passive, sans se
dtourner. Sa peau, sans dgot, ne reculait pas; et elle paraissait
livrer, avec l'habitude d'un mtier, avec une indiffrence ingnue, le
rayonnement et la pudeur de tout son corps  ces yeux de viol.

Dans ce contraste de la femme et du monstre, du vieillard et de la jeune
fille, de la Belle et de la Bte, le peintre avait mis l'espce
d'horreur de l'approche d'une blanche par un gorille. L'opposition tait
sans piti, sans misricorde, et pour ainsi dire inhumaine. On voyait
qu'une volont mauvaise, un caprice froce d'artiste, s'taient tendus
pour faire la plus pouvantable, la plus rvoltante, la plus sacrilge
et la plus antinaturelle des antithses. L'excution en tait presque
cruelle. D'un bout  l'autre, la main, emporte par la rage de l'ide,
avait voulu frapper, blesser, pouvanter et punir. Des coups de pinceau
 et l ressemblaient  des coups de fouet. Les chairs taient rayes
comme avec des griffes. Il y avait du rouge d'orage et de sang dans les
rideaux de feu du lit, dans les flambes de la soie autour du corps de
la femme. La lourde atmosphre de volupt d'un Giorgione pesait avec son
touffement dans la chambre. Et des morceaux d'toffes, rigides, tordus,
serpentant, faisaient voir comme les redressements de lanires et les
envoles sifflantes de bouts de robes d'Erynnis et de vtements d'anges
vengeurs...

Ce n'tait point obscne: c'tait douloureux et blasphmatoire.

Il est dans la vie de l'artiste des jours qui ont de ces inspirations,
des jours o il prouve le besoin de rpandre et de communiquer ce qu'il
a de dsol, d'ulcr au fond du coeur. Comme l'homme qui crie la
souffrance de ses membres, de son corps, il faut que ce jour-l
l'artiste crie la souffrance de ses impressions, de ses nerfs, de ses
ides, de ses rvoltes, de ses dgots, de tout ce qu'il a senti,
souffert, dvor d'amertume au contact des tres et des choses. Ce qui
l'a atteint, froiss, bless dans l'humanit, dans son temps, dans la
vie, il ne peut plus le garder: il le vomit dans quelque page mue,
saignante, horrible. C'est le dbridement d'une plaie; c'est comme si
dans un talent crevait le fiel, cette poche, chez certains gnies, de
certains chefs-d'oeuvre, Il y a des jours o, sur son instrument,
violon, ou tableau, ou livre, dans une cration o frmit son me, tout
artiste exquis et vibrant jette une de ces pages palpitantes,
colreuses, enrages, o il y a de l'agonie et du blasphme de crucifi;
des jours o il s'enchante dans une oeuvre qui lui fait mal, mais qui
rendra ce mal qu'il se fait au public, des jours o il cherche, dans son
art, l'excs de la sensation pnible, l'motion de la dsesprance, une
vengeance de sa sensibilit  lui sur la sensibilit des autres...
Coriolis tait  un de ces jours-l.

Manette et Anatole restrent quelques minutes silencieux, plants l
devant.

Anatole finit par dire:

--Superbe! Mais, qui diable a pu te pousser  faire cela?

--a m'est venu,--dit simplement Coriolis.

Au bout de quelques jours, le bruit de ce tableau de Coriolis tait le
bruit de Paris. La curiosit des gens d'art et des badauds s'allumait
sur cette toile trange  laquelle les commrages de la presse, les
lgendes du public, prtaient le scandale d'un Jules Romain. L'atelier
fut assig pendant un mois. Le dernier des amateurs fous, un grand
marchand de blanc, offrit de la toile l'argent que Coriolis en voudrait.

Coriolis eut d'abord de ce succs une lueur de joie. Il voulut reprendre
son esquisse. Il essaya d'y mettre la dernire main; mais sa fivre
tait passe: il la laissa, et, au bout de quelques jours, il la
retourna dans un coin contre le mur.




CXVII


La vie militante de l'art avait dvelopp  la longue une singulire
sensitivit maladive chez Coriolis. Pour souffrir, pour se faire
malheureux, pour s'empoisonner les quelques bonnes heures de sa vie, il
se dcouvrait une effrayante richesse d'imaginations anxieuses et de
perceptions blessantes. Des sens d'une dlicatesse infinie semblaient
s'ouvrir chez lui et s'irriter des coups d'pingle de l'existence. Les
plus petits contre-temps, les riens fcheux, les ennuis insignifiants
prenaient, dans le noir et le mcontentement de ses ides, les
proportions dmesures, le grossissement que leur attribuent trop
souvent ces natures d'tres agites, frles et violentes, ces mes
inquites d'artistes qu'on pourrait appeler des Gnies en peine.

Et en mme temps, il tait travers d'envies, de caprices. Il avait des
dsirs d'enfant et de malade. Des vellits soudaines, des apptits lui
venaient pour des choses dont la possession lui donnait le dgot
immdiat. Il entranait Anatole dans un restaurant bizarre pour faire un
repas qu'il avait rv, et auquel il ne touchait pas. Il l'emmenait dans
de petits voyages de banlieue, dont il revenait furieux, exaspr contre
le pays, les hteliers, le temps.

Il se levait avec des irritabilits sans cause qui ne se dissipaient
qu'au milieu de la journe. Presque rien ne l'intressait plus, en
dehors de lui-mme. Le cercle de son intrt se rtrcissait chaque
jour. Les autres, peu  peu, semblaient disparatre autour de lui. Il
n'avait plus l'air de s'occuper d'eux, de savoir mme qu'ils vivaient,
qu'ils souffraient, qu'ils travaillaient, qu'ils faisaient quelque
chose. Il s'enfonait, s'enfermait dans l'troite personnalit de son
moi, avec cette absorption entire, avec cet gosme profond et absolu,
carr et rsistant, l'gosme de bronze du talent. Chez cet homme n
sans tendresse, manquant avec les hommes d'expansive affectuosit, et
dont la surface d'insensibilit avait t dj remarque  l'atelier,
chez Langibout, la duret finissait par se montrer dans une rudesse
pre, presque sauvage.

Et  la duret de sa nature, le peintre joignait peu  peu l'amertume de
sa carrire. Dans le dcouragement, le mcontentement de ses oeuvres,
avec un regard aiguis par le pessimisme, il s'tait mis  rendre aux
autres les cruelles svrits qu'il avait pour lui-mme. Il tait le
conseilleur et le jugeur terrible qui, devant un tableau, mettait le
doigt sur la plaie, jetait sa critique  l'endroit juste. Un casseur de
bras, disaient de lui les ateliers qui l'avaient baptis:
_Dcouragateur_ II, en lui donnant la seconde place aprs Chenavard.
Aussi, presque peureusement, s'cartait-on de lui comme d'un confrre
dangereux, faisant toucher les impossibilits de l'art, glaant
l'illusion et le courage, dsesprant la toile commence, capable de
dgoter de la peinture le peintre le mieux dou.

Coriolis, qui aimait un peu plus tous les jours la solitude et ne voyait
avec plaisir que deux ou trois intimes, avait encore provoqu cet
loignement par son acuit d'esprit, la teinte d'ironie mordante
particulire aux croles. Ce que le succs, des satisfactions de travail
et d'amour-propre avaient contenu en lui et arrt sur ses lvres,
maintenant lui chappait. Ses mpris, ses rancunes, ses dgots, ses
colres d'artiste s'exhalaient en paroles fielleuses, en traits
empoisonns. Sur les camarades qu'il n'aimait pas, les gloires qu'il
n'estimait pas, un tableau  la mode, il jetait le baptme d'un ridicule
mortel dans des phrases qui mlaient la couleur de la langue du peintre
 la barbarie fine d'une observation de femme, avec des mots qui ne se
pardonnaient pas, comme les mots d'Anatole, mais qui restaient plants
au vif des vanits saignantes.




CXVIII


Il n'avait qu'une joie, une joie des yeux: son fils.

Quand son enfant tait n, Coriolis n'avait pas senti dans ses
entrailles cette rvolution qui fait les pres et qui semble ouvrir un
nouveau coeur dans le coeur de l'homme. Devant l'enfant qui n'tait
qu'un petit, une forme bauche, un morceau de chair vagissant et 
demi moul, il n'avait point senti la paternit tressaillir et remuer en
lui. Il tait rest froid  cette vie qui semble continuer la vie
foetale,  ces mouvements encore embryonnaires,  ce regard  peine n
des enfants dans leurs langes,  cette formation obscure et sommeillante
des premiers mois qu'pie et surprend la tendresse des mres. Mais quand
ce petit corps commena  se modeler comme sous l'bauchoir de Franois
Flamand, quand ces petits bras, ces petites jambes rappelrent en
s'essayant, le souvenir des lignes rondissantes que Coriolis avait vues
 des enfants maures, quand cette figure prit, sous les frissons de ses
petits cheveux, l'expression d'un amour de tableau italien, quand la
beaut, la beaut du Midi commena  s'y lever, sourieuse et presque
dj grave, la paternit du bourgeois et de l'artiste s'veilla en mme
temps chez le pre.

Son fils tait vritablement un de ces enfants dont une nave expression
populaire dit qu'ils sont beaux comme le jour, un de ces enfants dont le
teint, les mouvements, les cheveux, les yeux, la bouche, ont l'air de
s'panouir dans le bonheur et l'innocence d'une lumire. Il avait cette
douce petite peau qui rayonne et claire, une peau appelant la caresse
de la main comme une peau de petite fille. Ses petits cheveux, friss en
toison, des cheveux de soie fine et d'or ple, avec des clarts de
poussire au soleil, se tortillaient sur sa tte en mille boucles dont
l'une toujours lui retombait sur le front. Autour de ses yeux, sur ses
tempes, jouaient des transparences de nacre. Son grand petit front tout
pur, sans nuage et sans pense, semblait plein du rien auquel rvent
dlicieusement les enfants. La tendresse blonde de ses sourcils et de
ses cils faisait paratre noirs ses yeux bleus, des yeux d'enfant
d'Orient, lgrement brids dessous et allongs vers les coins, des yeux
qui, par instant, lui remplissaient le visage. L'bauche d'un nez arabe
s'apercevait dans son petit nez  peine form. Sa bouche, un peu en
avant, tendait les lvres d'un petit flteur de Lucca della Robia; elle
tait petite avec un rire large qui inondait l'enfant de rire. Ses
petits bras bien faits, ronds et pleins, faisaient de jolis gestes. Il
remuait de la grce dans ses petites mains.

Son pre le voulait toujours  demi nu, vtu seulement d'une chemise et
d'un collier de corail; et quand, habill ainsi, par terre, sur un
tapis, le petit garon se roulait, il tait adorable avec ses jeux, ses
clineries, ses paresses, les souplesses qui semblaient lui venir de sa
mre, ses jambes, ses paules, ses bras, ses petits pieds se cherchant
pour s'embrasser, sa chair, sa peau ferme et douce sortant de la
blancheur courte de la toile.

Personne ne lui faisait peur: il allait aux nouveaux venus, confiant,
les bras tendus, avec l'avance d'un baiser dans la bouche. Il donnait le
plaisir d'un objet d'art. Un baby de Reynolds, un petit Saint Jean du
Corrge, l'_Enfant  la Tortue_ de Decamps, il voquait  la fois tous
ces types charmants de l'enfance anglaise, de l'enfance turque, de
l'enfance divine.

Le soir, lorsque sa mre l'avait endormi en le berant une minute sur
ses genoux, et que, gliss sur les coussins du divan, il dormait, les
cheveux bouriffs, la mine fleurie et bouffie, dans une de ces poses o
ses petits bras lui faisaient un oreiller, il semblait qu'on ft  ct
du sommeil d'un petit dieu, auprs de ce petit endormi qui avait la
respiration du ciel dans la bouche ouverte et le coup d'aile des songes
de Paradis sur ses paupires chatouilles.




CXIX


Le petit intrieur n'tait plus gai, riant, vivant, comme autrefois. Le
froid de la gne s'y glissait, le souvenir des jours heureux, fous et
jeunes, y semblait mort avec l'cho des bonds de Vermillon, et le pass
paraissait s'y effacer ainsi qu'une chose ancienne que la poussire fait
peu  peu lentement oublier. On sentait dans l'air de la maison et des
gens un commencement de dtachement et de sparation. La vie commune du
trio avait perdu l'intimit, la confiance; elle souffrait de ce premier
loignement des personnes qui se fait tout doucement, avant qu'elles ne
se quittent. Manette avait des mutismes guinds, du srieux de projets
de femme sur la figure. Le bel enfant mme tait sage, et ne mettait pas
dans l'intrieur le tapage de l'enfance. Un malaise pesait sur les
runions; Anatole n'avait plus le courage d'tre Anatole. Son esprit
tait contraint. Le blagueur pesait ses mots, retenait ses gamineries et
craignait l'effet d'une parole lche. Manette avait chang sa
familiarit avec lui en une politesse sche, coupe d'allusions qui le
renfonaient, sous leur intimidation, dans le faux de sa position.
Chacun se tenait sur la rserve, les paroles s'arrtaient, des silences
tombaient, de grands silences froids qui mettaient au-dessus des ttes
la menace muette d'un grand changement.

Souvent en eux-mmes,  ces moments, Anatole et Coriolis repassaient les
jours, tout pleins du prsent seul, o ils ne croyaient pas se quitter.
Ils comprenaient que c'tait fini, que leur vie allait se modifier sans
qu'ils sussent pourquoi, qu'ils taient prs d'un lendemain qui ne les
verrait plus ensemble; et lches devant cette ide, aucun des deux
n'osait la dire  l'autre.




CXX


Et dans cet intrieur attrist grandissait le dcouragement de Coriolis.

Il arrivait  ce navrement qui semble fatalement couronner dans ce
sicle la carrire et la vie des grands peintres de la vie moderne. Il
tait dvor de cette fivre de dception, de cette dsolation
intrieure que Gros appelait la rage au coeur. Il souffrait de la
douleur suprme de ces grands blesss de l'art qui marchent la fin de
leur chemin en serrant dans leurs entrailles les blessures reues de
leur temps. A ct des autres, au milieu de tant de contemporains qu'il
voyait combls, gts par le public, lancs tout jeunes  la renomme,
courtiss par l'opinion, aduls par le succs, crass sous le viager de
la gloire, le laurier de la rclame, le _Divo_ qu'on ne donne qu'aux
morts, il se sentait n sous une de ces malheureuses toiles qui
prdestinent  la lutte toute l'existence d'un homme, vouent son talent
 la contestation, ses oeuvres et son nom  la dispute d'une bataille.
L'preuve tait faite, l'illusion n'tait plus possible: tant qu'il
vivrait, il tait destin  n'tre pas reconnu; tant qu'il vivrait, il
ne toucherait pas  cette clbrit qu'il avait essay de saisir avec
tous ses efforts, toute sa volont, qu'il avait un instant touche avec
ses esprances.

Alors un infini de tristesse s'ouvrait devant Coriolis, et dans de
sombres tte--tte avec lui-mme qui avaient le dcouragement des
mlancolies suprmes que roulait  la fin Gricault, il se laissait
aller  un sentiment affreux,  une cruelle obsession. Une ide noire,
lui montrant l'avenir de ses ambitions et de ses rves au del de sa
vie, tenait suspendu l'artiste sur la pense et presque le souhait de
mourir, comme sur la promesse et la tentation des justices de la Mort,
des rparations de cette Postrit vengeresse que les vaincus de l'art
attendent, qu'ils pressent, qu'ils appellent,--qu'ils htent
quelquefois.




CXXI


Bientt le tourment de ces heures, il cherchait  l'enfoncer dans le
travail, la lassitude, le brisement d'une espce d'art mcanique. Il lui
venait comme une manie de l'eau-forte qu'il avait apprise en en voyant
faire  Crescent. L'eau-forte l'empoignait avec son intrt, son
absorption passionne, l'oubli qu'elle lui donnait de tout, du repas, du
cigare, l'espce d'effacement du temps qu'elle faisait dans sa vie.
Pench sur sa planche,  gratter le cuivre,  dcouvrir, sous les
tailles et les gratignures, l'or rouge du trait dans le vernis noir, il
passait des journes. Et c'tait comme une suspension momentane de sa
vie, que ce doux hbtement crbral, cette espce de congestion
qu'amenait en lui la fatigue des yeux, ce vide qu'il se sentait dans le
cerveau  la place du chagrin.

Au bout de cela, la morsure, ce travail de l'acide qui, selon le degr,
la temprature, des lois inconnues, une chance, un hasard, va russir ou
manquer la planche, faire ou dfaire son caractre, creuser ou mousser
son style, la morsure le prenait aux motions de son mystre et de sa
chimie magique. Il tait enlev  lui-mme quand, baiss sur les fumes
rousses, les bulles d'air crevant  la surface, il suivait dans l'eau
mordante les changements du cuivre, ses plissements, les
bouillonnements verts qui moussaient sur les traits de la pointe. Et
aussitt la planche dvernie, essence, il avait une hte  sortir, et
d'un pas affair qui coupait les queues des petites filles  la porte
des fritureries, il se dpchait d'arriver, sa planche sous le bras,
tout en haut de la rue Saint-Jacques.

L, au bout d'un jardinet, dans une pice pleine d'un jour blanc, dont
le plafond laissait pendre sur des ficelles des langes de laine pour
l'impression, devant une presse  grandes roues, dans le silence de
l'atelier ayant pour tout bruit l'gouttement de l'eau qui mouille le
papier, le basculement d'une planche de cuivre, les pulsations d'un
coucou, les coups de la presse  satiner qu'on tourne, il avait une
vritable anxit  suivre la main noire du tireur encrant et chargeant
sa planche sur la bote, l'essuyant avec la paume, la tamponnant avec de
la gaze, la bordant et la margeant avec du blanc d'Espagne, la passant
sous le rouleau, serrant la presse, tournant la roue et la retournant.
Il tait tout entier  ce qui allait se lever de l,  ce tour de roue,
la fortune de son dessin. L'preuve toute mouille, il l'arrachait des
mains de l'ouvrier.

Et toutes les fois, il sortait de chez l'imprimeur avec une sorte de
prostration, un puisement physique et moral comparable  celui d'un
joueur sortant d'une nuit de jeu.




CXXII


Tous les ans,  l'poque o Coriolis avait eu sa fluxion de poitrine, il
retoussait un peu; l't, les chaleurs de juillet emportaient ce rhume.
Mais cette anne-l, sa toux, irrite peut-tre par les manations de
l'eau-forte dans lesquelles il avait vcu plusieurs mois, persista tout
l't, ne disparut pas, et ce qu'il fit, ce qu'il se dcida  prendre,
sur les instances de Manette, ne l'en dbarrassa pas.

Aux premiers froids de la fin de l'automne, sans voir aucun danger dans
son tat, son mdecin, dfiant, par exprience, de la dlicatesse des
poitrines de crole, lui conseilla de ne pas rester dans le froid et
l'humidit de Paris, d'aller passer son hiver en gypte, dans quelque
bon pays chaud, d'o il rapporterait, l'autre anne, quelque pendant 
son _Bain turc_. Coriolis s'emportait  cette ide de voyage, y opposait
une rsistance presque colre, disait qu'il ne pouvait quitter Paris,
que toutes ses tudes taient maintenant l, qu'il avait de grandes
choses en tte.

Du temps se passait. Il n'prouvait pas de mieux. Il continuait 
souffrir,  ne pas pouvoir travailler. Souvent, il tait forc de passer
des journes au lit. Et dans les soins qui penchaient Manette sur son
amant couch, dans l'intimit, ce tte--tte confidentiel, ce
rapprochement de petits secrets que fait la maladie entre le malade et
la femme, Anatole sentait s'changer auprs de ce lit des paroles basses
qui l'cartaient, l'loignaient de son ami, des conversations qui se
taisaient  son approche, des espces de consultations mystrieuses, des
signes furtifs de discrtion, des silences qui venaient de parler de
lui, et qui s'en cachaient.




CXXIII


Manette s'tait leve de table pour aller coucher son enfant. Coriolis
touchait  des objets sur la nappe, les reposait comme il les avait
pris, sans y penser, regardait de temps en temps Anatole, et ne disait
rien.

Anatole attendait. Depuis plusieurs jours, il se sentait mal  l'aise
sous ce regard de Coriolis, qui avait l'air de vouloir lui parler et de
ne pas oser. Il avait le pressentiment d'une mauvaise nouvelle, dure 
dire pour Coriolis, cruelle  entendre pour lui-mme.

Tout  coup Coriolis fit un de ces gestes brusques et dcids avec
lesquels on ramasse son courage, et d'une voix qui se pressait pour en
finir plus tt:

--Ma foi, mon vieux, voil huit jours que a me pse... Je me lve tous
les matins en me disant: Je lui dirai aujourd'hui... Et puis, c'est plus
fort que moi... Quand je suis pour te le dire, a ne passe pas, a reste
l... c'est que a me cote, vrai... Enfin, je quitte Paris, voil...

--Tu quittes Paris, toi?--fit Anatole tout abasourdi sous le coup.

--Ah! parbleu,--reprit Coriolis,--si nous n'tions pas tant de monde...
l'enfant, deux domestiques... je t'aurais bien emmen, tu comprends...

--Complet!... oui, je comprends... La plaque est releve comme dans les
omnibus... C'est vrai qu'on ne peut pas me prendre sur les genoux, j'ai
pass l'ge...--rpondit Anatole sur un ton de bouffonnerie presque
amre. Puis, s'arrtant et mettant son amiti dans sa voix:--Est-ce que
tu te sens plus souffrant?

--Oui et non... C'est--dire que certainement, depuis quelque temps, a
ne va pas comme je veux... Mais ce n'est pas a... Au fond, vois-tu, il
y a un grand embtement dans mon affaire... Je ne sais pas o j'en suis
de ma carrire, de mon talent, de ma peinture... Va, a vaut une
maladie, et c'en est une, je t'en rponds: on souffre assez... Je
croyais avoir trouv le _moderne_... A prsent, je n'y vois plus ce que
j'y voyais... et peut-tre que a n'y est pas... J'ai besoin de repos,
de recueillement... a me tue, cette maudite temprature de fivre de
Paris... Je resterai un an... Nous allons  Montpellier... C'est Manette
qui a eu cette ide-l... Je t'assure, c'est une bonne ide... La pauvre
fille! c'est du dvouement, car la vie ne sera pas bien amusante pour
elle... Si j'tais plus souffrant, il y a l de bons mdecins... Et
puis, il y a tout prs, entre Montpellier et la mer, la Camargue, o je
veux faire des tudes... Oh! a me fera beaucoup de bien... Je voulais
te prvenir plus tt... Mais Manette n'a pas voulu que je t'en parle
avant... parce que si cela ne s'tait pas fait, ce n'tait pas la peine
de te faire cet ennui-l pour rien... Et puis, nous n'avons t tout 
fait dcids que ces jours-ci... C'est gal, mon vieux, quand on a vcu
ensemble comme nous, on ne se quitte pas comme on plie a!

Et Coriolis jeta sa serviette sur la table.

--Enfin, je ne pars pas pour la Chine... Et quand je reviendrai, rien ne
nous empchera de recommencer ces si bonnes annes-l, n'est-ce pas?

Et disant cela, il sentait bien que leur vie  deux tait  jamais
finie, et que c'tait un dernier adieu qu'il faisait ce soir-l  la
grande amiti de sa vie.

--Mais,--reprit-il,--je ne puis te laisser comme a sur le pav... sans
un sou...

--Oh! j'ai ma chambre... j'ai le temps de me retourner...

--C'est que je vais te dire...--fit Coriolis d'un ton embarrass,--nous
avions, tu sais, encore une anne de bail... Eh bien! Manette a trouv
moyen de relouer... Elle a tout arrang... Il y a un marchand qui doit
venir prendre les meubles... Par exemple, tu sais, les tiens... ceux de
ta chambre... tu me feras plaisir de les garder... Oui, je me
remeublerai... Nous renvoyons aussi les domestiques... Manette a trouv
des parentes qui ne sont pas heureuses, des cousines  elle... Nous
serons cent fois mieux servis... Mais voyons, ce n'est pas tout cela,
qu'est-ce qu'il te faut?

--Rien,--dit en relevant la tte Anatole, bless d'tre ainsi chass par
la femme  peu prs de la mme faon que les domestiques taient
renvoys.--Merci... J'ai encore les cinq cents francs que tu m'as fait
gagner, le mois dernier, pour le plafond de cet imbcile...

Le mensonge tait hroque: les cinq cents francs avaient roul dans ce
grand trou de toutes les petites dettes d'Anatole, qui semblait se
creuser sous tous les  comptes qu'il y jetait.

--Bien vrai?--fit Coriolis soulag, dbarrass de l'ide d'une lutte 
soutenir avec Manette.--Ah! dis donc, tu sais, si tu avais des moments
durs, si tu tais brl au _Spectre solaire_, tu peux tout prendre chez
Desforges sur mon compte, je l'ai prvenu... Voyons, qu'est-ce que tu
vas faire?

--Je ne suis pas encore mort de faim... Je vais tcher que a
continue...

--Tiens, je me fais des reproches de t'avoir laiss paresser... j'aurais
d te faire travailler... Mais tu me faisais tant rire, que je n'ai
jamais eu le courage...

--Et quand partez-vous?--demanda Anatole en l'interrompant.

--Samedi... ou lundi... Et o en es-tu avec ta mre?

--Ah! je t'en prie, pas d'attendrissement... Voil que nous allons nous
quitter, a suffit... parlons d'autre chose.

Et l'un et l'autre se turent. Leur motion les gnait tous deux. Anatole
avait pris au hasard un album sur une table et le feuilletait.

--D'o est-ce, a, dis donc?--demanda-t-il  Coriolis pour rompre le
silence en lui montrant un croquis.

--a?... Ah! c'est de mon voyage  Bourbon... quand j'y ai t, tu sais,
avant mon retour d'Orient...

Et comme si,  cet instant de sparation et de camaraderie brise, il
voulait ressaisir son coeur dans le pass, Coriolis se mit  raconter 
Anatole ce qui lui tait arriv l-bas, aux colonies, avec des paroles
qui s'arrtaient et s'attardaient aux choses, des mots d'o semblait
tomber le souvenir un moment suspendu.

Sur le btiment de Suez, il avait rencontr une jeune
fille.--Figure-toi... elle crivait un journal sur les bandes de papier
de sa broderie... et elle attachait cela  la patte des oiseaux fatigus
qui venaient se reposer sur le bateau... C'tait si joli, cette ide-l,
vois-tu... ces penses de jeune fille, emportes par une aile d'oiseau,
jetes de la mer  la terre, et qui devaient tomber quelque part comme
du ciel, comme une lettre d'ange!... Tu sais, on ne sait pas comment on
devient amoureux... Je fus trs-bien reu dans la famille... Elle avait
une grande fortune... Mais il y avait une habitation... Il fallait
mettre sa vie l, tout laisser, renoncer  la peinture... et je dis non.

--Et a finit ainsi?

--A peu prs... Seulement, en me reconduisant au bateau, quand je
partis, la nourrice de la jeune personne, qui m'avait pris en adoration,
me donna un petit sac de farine de manioc qu'elle savait que j'aimais
beaucoup... Tous les passagers  qui j'en offris furent empoisonns...
un peu moins, heureusement, que je ne devais l'tre  moi tout seul...
C'est gal,--reprit Coriolis d'un ton moiti ironique, moiti
srieux,--il n'y a pas de dvouement de domestique comme ceux-l dans
notre Europe...

Et se taisant, il sembla s'enfoncer dans un retour sur lui-mme o
Anatole crut apercevoir le premier regret de l'amant de Manette.




CXXIV


--Mre Capitaine, auriez-vous un endroit  m'indiquer pour coucher
pendant quelques jours?

Anatole disait cela  la matresse d'un petit _bistingo_ transfr de la
rue du Petit-Musc au quai de la Tournelle, et qu'il avait dcor, dans
le temps, de fresques pisodiques de la guerre d'Afrique et d'exploits
de zouaves. Depuis ce travail, il ne passait gure devant le cabaret
sans y entrer, y prendre une consommation et causer avec la mre
Capitaine.

--Ah! bien, tiens, j'ai justement ton affaire,--fit madame Capitaine,--y
a Champion, un honnte garon qui vient ici, que tu le connais bien, que
tu as bu avec lui, qu'il a une grande chambre, que a lui ira comme un
gant de t'en cder la moiti... C'est son heure, il va venir...

Un sergent de ville parut, et aprs quelques mots de madame Capitaine,
il alla  Anatole, lui dit que c'tait une affaire faite, qu'il pouvait
venir le soir mme prendre l'air du bazar, qu'il emmnagerait son
_biblot_ le lendemain. Et s'attablant en face d'Anatole, il se mit 
boire avec lui.

C'est ainsi qu'en dix minutes, Anatole se trouva le locataire d'une
moiti de chambre inconnue, dans une maison dont il ignorait jusqu'au
quartier, et le compagnon de chambre d'un individu dont il ne s'tait
mme plus rappel au premier moment l'tat de sergent de ville.

A minuit, les deux hommes passrent les ponts, allrent vers l'Htel de
ville, arrivrent  une petite rue derrire Saint-Gervais, o, dans le
fond d'un marchand de vin, rsonnait la musique nasillarde d'une vielle,
avec l'accompagnement de la bourre qu'elle jouait, scand par des
sabots. L,  une petite alle noire, n'ayant que le filet blafard du
gaz sur l'eau du ruisseau qui en sortait, ils entrrent. Le sergent de
ville alluma une allumette contre le mur; et ils se trouvrent dans
l'escalier, un escalier de briques sur champ, aux artes de bois.

--Bigre!--fit Anatole,--ce n'est pas l'escalier du Louvre...

Et il monta.

Couch, il dormit avec l'admirable don qu'il avait de dormir partout, et
aux cts de n'importe qui.

--Hein? qu'est-ce qu'il y a?--fit-il  cinq heures du matin, en
s'veillant au bruit de la maison.--Qu'est-ce que c'est? Est ce qu'il y
a des lphants ici?

--a?--fit Champion ngligemment.--Ah! j'avais oubli de vous dire...
C'est une maison de maons, ici. Au jour, ils dgringolent... Il y a
trois dparts tous les matins...

Au bruit des souliers des maons se mlait le bruit du bois qu'on
sciait, des bches qui tombaient, du feu qu'on soufflait pour la soupe.

--Oh! on s'y fait,--reprit Champion,--demain tous n'entendrez plus rien.
Moi, il faut que je file...

Son camarade parti, le jour venu, Anatole regarda sa chambre, et quelque
habitu qu'il ft  tous les logis, le lieu lui fit un petit froid. Du
carrelage sur la terre battue, il ne restait plus que trois carreaux. La
fentre tait  guillotine et donnait sur un mur interminable qui
montait  dix pieds devant. Au mur, un papier dont il tait impossible
de discerner la couleur, avait t arrach contre le lit,  cause des
punaises, et remplac par une grande tache blanche faite  la chaux.
L-dedans tombait un jour de cave avec toutes ses tristesses, ce qu'on
appelle si bien un jour de souffrance, une lueur o il n'y avait que
la pauvret du jour.




CXXV


A dix heures, il descendit pour dcouvrir un gargot, et tomba dans la
rue, une rue troite aux petits pavs, o il trouva des bornillons
resserrant des entres d'alles, le ruisseau libre lavant le pied des
constructions en surplomb sur des rez-de-chausses noirs et pleins de
trous d'ombre. Il regarda ces maisons de moyen ge s'cartant en haut
pour voir un peu de ciel, les btisses rapices par trois ou quatre
sicles et laissant, sous leur pltre d'hier, repercer les salets de
leur vieillesse, des croisillons voils d'un morceau de calicot, de
grandes fentres aux petits carreaux verdtres faisant paratre tout
hves les enfants colls derrire, des appuis de bois o schaient
pendus des pantalons de toile bleue. De temps en temps, de petites
filles allaient avec le bruit de sabots de ce quartier sans souliers. La
cage d'un perruquier, qui fait tous les dimanches la barbe aux maons,
tait accroche en dehors de la boutique sur le mur, et rappelait, avec
ses deux serins, une vieille rue abandonne de province derrire un
vch. Au fond d'une petite cour, il vit comme un reste des journes de
Juin dans un enfant qui faisait l'exercice avec un morceau de ferraille,
coiff d'un shako de militaire ramass dans du sang.

Ce pittoresque intressa Anatole, qui aimait le caractre de la misre,
les curiosits des recoins pauvres de Paris, et dont la badauderie
allait instinctivement aux quartiers, aux habitudes,  la vie du peuple.
Il s'amusa  se reconnatre; il alla le long des rez-de-chausse o
toutes sortes d'industries pour les pauvres taient caches et enfouies:
il y avait des teintureries pour deuil, des boutiques de modes aux
volets desquelles taient accrochs des gueux en terre, des revendeurs 
l'enseigne faite d'un sac d'o s'bouriffait de la laine  matelas, des
talages de fleurs sous globe, de vieilles cages, de vieux lits de
sangle, de vieilles lanternes de voiture, toutes sortes de friperies
fltries et pourries coulant au ruisseau comme un fumier de brocantage.
C'tait des boutiques de taillandiers,  la forge allume, des
fabricants d'auges et d'outils de maons, des boutiques de confection
pour les hommes d'ouvrage, sur lesquelles tait crit en gros
caractres: _Blouses, Sarreaux, Habillements de fatigue_. A ct d'un
bureau de garons marchands de vin, Anatole lut une annonce  moiti
efface de repassage de chapeaux  cinq sous; et il s'arrta au coin
de la rue  de vieilles affiches de qute  domicile pour le bureau de
bienfaisance de cet arrondissement charg de dix-huit mille indigents.

Il trouva de grandes distractions dans cette exploration. Ce qui et
rendu triste un autre, l'amusait presque, Il tait l en pleine misre,
et se sentait  l'aise. Son premier sentiment de dcouragement, de
mlancolie du matin, avait disparu. Il ne se trouvait plus ni dpays ni
dsol. Plus il allait, plus ce milieu lui paraissait sympathique. Il se
voyait, dans cette rue, libre, dbarrass de tout respect humain, ml 
des travailleurs n'ayant gure plus d'argent devant eux qu'il n'en avait
lui-mme. Il fit encore deux ou trois tours dans les rues environnantes,
et devint dcidment enchant du quartier.

A ct de sa maison tait une crmerie qui portail crit sur des
pancartes: _OEufs sur le plat, Boeuf et Bouilli  emporter_. Il entra,
se mit  une table sans nappe, arrosa son djeuner d'un petit noir 
dix centimes; et quand il eut fini, il laissa aller sa pense  une
suite de rflexions consolantes, d'ides tranquilles, satisfaites,
heureuses, au milieu desquelles tombait, sans les troubler, le bruit des
morceaux de vitre jets dans une charrette devant un marchand de verre
cass de la rue Jacques-de-Brosse.

Le jour mme, il emmnageait son petit mobilier dans la chambre du
sergent de ville.




CXXVI


Cette vie qui devait durer dans les ides d'Anatole quinze jours, un
mois au plus, se laissait bientt couler, sans compter le temps, dans
cette singulire communaut avec un sergent de ville.

Champion tait un ancien gendarme, revenu de Cayenne, jaune comme un
coing. Il avait des histoires de patrouilles dans les forts vierges, de
phnomnes mtorologiques, de requins, de serpents, de chauves-souris
vampires, de curiosits d'histoire naturelle, toutes sortes de rcits
embellis d'imaginations de chambre et de lgendes de gendarmerie
coloniale, qu'il contait le soir de son lit,  Anatole, avec les _rra_
et la vibration tambourinante du troupier. A ce fond si intressant de
causerie, le sergent de ville ajoutait et mlait le narr dtaill des
arrestations galantes qu'il oprait chaque soir; car, en attendant son
passage  la Surveillance, Champion se trouvait tre prpos aux moeurs.
Une seule chose l'embarrassait: ses rapports. Anatole s'en chargea, les
libella, y mit, avec son esprit de farceur, l'orthographe et le style
d'un ami de la morale; et les rapports d'Anatole eurent un tel succs 
la Prfecture de police que Champion fut sur le point de passer
brigadier.

Champion tait demeur, dans l'exercice de ses dlicates et svres
fonctions, un vrai militaire franais. L'honneur et les dames,--il
pratiquait la devise nationale. Il respectait le sexe dans le malheur.
Il avait lu des romans sentimentaux, portait une bague en cheveux. Aussi
avait-il, avec ses subordonnes, des formes, des manires, des
indulgences mme qui lui faisaient parfois fermer l'oeil sur une
contravention. De l souvent lui venaient des visites de remercment, la
reconnaissance d'une femme qui lui apportait timidement un bouquet et
mettait le bruit des volants de sa robe de soie dans la misrable pauvre
petite chambre des deux hommes.

Alors, c'tait chez Anatole une prodigieuse comdie d'amabilit, de
galanterie, d'ironie, une dpense de ses bouffonneries conomises. Il
faisait des ronds de bras de matre de danse pour mener la visiteuse au
divan--qui tait le lit. Il lui mettait, avec le geste de Raleigh, un
vieux pantalon sous les pieds. Il lui demandait pardon de la recevoir
dans ce petit intrieur de garon: on tait en train de le meubler, le
tapissier n'en finissait pas de poser ses glaces Louis XV... Il
pirouettait, il tait Lauzun, Richelieu, talon rouge. Il tirait un
papier de sa poche, disait:--Encore une invitation de la duchesse!... Il
poussetait ses souliers, criait:--Jean! je vous chasse!... Madame, il
n'y a plus de domestiques... Voil o mnent les rvolutions!... Il
madrigalisait avec la femme, l'ahurissait, l'tourdissait, lui faisait
passer dans la tte la confuse ide d'avoir affaire  un gentilhomme
toqu dans la dbine.

Et s'il y avait quelques sous ce jour-l au logis, on terminait la
petite fte en faisant monter du vin blanc et des hutres.




CXXVII


Ce compagnonnage de nuit et de jour avec ce nouvel ami, des repas pris
aux gargots o mangeait Champion, les soires passes dans les cafs o
il allait, ne tardaient pas  faire d'Anatole, si prompt  accrocher sa
vie  la vie, aux liaisons, aux habitudes des autres, le camarade de
tous les camarades du sergent de ville, une connaissance de toutes ses
connaissances, des gardes de Paris, des pompiers frquentant les mmes
endroits que lui. Tout monde nouveau o pouvait s'amuser sa lgret
d'observation tait toujours attirant, intressant pour Anatole. Entr
dans celui-l, il le trouva tout  fait cordial et charmant. Il fut
sduit par la rondeur, la bonne-enfance militaire qu'il y trouvait, la
franchise de l'entrain et le gros de ces ridicules pais et martiaux
d'o il tira une _militariana_ avec laquelle il faisait rire ses
victimes jusqu'aux larmes. Car l, dans ce monde fort, il dsarmait par
sa faiblesse. Ses auditeurs lui pardonnaient tout, et jusqu'aux blagues
des rcits de bataille, avec une indulgence d'hommes pardonnant  un
gamin. Et puis, il les amusait, fouettait leur gaiet avec des charges 
leur porte, faisait leurs caricatures, des portraits potiques et
penchs de leurs pouses. Pour les bals de corps donns  la fte de
l'empereur, il fabriquait des transparents gratis. On le connaissait, on
l'aimait, on le traitait dans les casernes comme un grand enfant de
troupe du rgiment: il avait _l'oeil_  la cantine.

Mais c'tait surtout avec les pompiers qu'il tait li et que ses
relations devenaient intimes. Son got de gymnastique l'avait port vers
eux, il prenait part  leurs exercices, et retrouvant son lasticit, sa
souplesse de jeunesse, il luttait avec eux, faisait le _cheval_, les
_barres parallles_, la _poutre_, les _guirlandes_, la _corde  noeuds_,
l'_chelle vacillante_. Et il n'tait pas le moins agile dans ces
courses au _chat coup_ de la caserne des Clestins, ou la partie de jeu
des pompiers, s'lanant de la cour, sautant aprs les murs, bondissait
de toit en toit sur les maisons du voisinage, et finissait par mettre le
lendemain deux ou trois clopps  l'infirmerie.




CXXVIII


Anatole prsentait le curieux phnomne psychologique d'un homme qui n'a
pas la possession de son individualit, d'un homme qui n'prouve pas le
besoin d'une vie  part, de sa vie  lui, d'un homme qui a pour got et
pour instinct d'attacher son existence  l'existence des autres par une
sorte de parasitisme naturel. Il allait, par un entranement de son
temprament,  tous les rassemblements,  toutes les agrgations,  tous
les enrgimentements, qui mlent et fondent dans le tout  tous
l'initiative, la libert, la personne de chacun. Ce qui l'attirait, ce
qu'il aimait, c'tait le Caf, la Caserne, le Phalanstre. Rest bon,
offrant l'admirable exemple d'un pauvre diable pur de toute haine et de
toute amertume, encore plein d'utopies, quand il btissait du bonheur
pour toute l'humanit, c'tait ce bonheur-l qu'il lui souhaitait, qu'il
lui voyait, un bonheur de communaut, la flicit de table d'hte, le
paradis  la gamelle que rvent, pour eux et les autres, les gens rouls
dans la misre d'une grande ville et se sentant  peine, comme dans une
foule, une existence, des mouvements, un corps  eux. Aussi, de ce
compagnonnage avec les pompiers, de sa vie avec eux, presque lie  leur
rgle,  leur ordre du jour, amuse de leurs rcrations, de leurs
plaisirs, buvant  leur table, embotant leur pas, il tirait une espce
de satisfaction, de bien-tre difficile  exprimer, une sorte
d'allgement, de libration de lui-mme, comme s'il faisait  moiti
partie de la caserne, et comme s'il avait mis un peu de sa personne  la
_masse_.

Une autre heureuse disposition d'esprit avait encore contribu  lui
faire tolrer cette vie qu'un autre et t jeter  la Seine coulant si
prs de l. Il tait soutenu par la grce que la Providence fait aux
malheureux: il avait au suprme point le sens de l'_invrai_. Une
prodigieuse imagination du faux le sauvait de l'exprience, lui gardait
l'aveuglement et l'enfance de l'esprance, des illusions enttes que
rien ne tuait, des crdulits idiotes et qui le beraient toujours, une
confiance enrage qui lui tait la prvision de tous les accidents de la
vie, et ne faisait tomber sur lui que le coup inattendu des malheurs. Il
se fiait  tout et  tous, ne pensait jamais le mal. Les plus horribles
figures, avec lesquelles le hasard le faisait rencontrer, lui
apparaissaient comme des visages de braves gens. Il voyait une affaire
faite dans une parole en l'air. Les chances les plus impossibles, des
miracles de salut, il les attendait de pied ferme. Et dans sa tte, o
des restes d'ivresse flottaient sur des mirages de commandes, c'taient
des chafaudages de fortune, des emmanchements de hasards, des enfilades
de travaux, des connaissances de grands personnages, des rves  la
piste de millionnaires offrant des sommes fabuleuses de son transparent
des pompiers, et dont il allait chercher le nom et l'adresse dans des
endroits incroyables, chez des _minzingues_ de la rue Saint-Hilaire, 
la Bourse des marchands d'habits! Et en tout, il poussait si loin le
sens du faux, l'absence du flair des choses et des gens, qu'entre
plusieurs travaux qui s'offraient  lui, il choisissait toujours celui
dont il ne devait pas tre pay. Ce mcompte, du reste, ne le fchait
pas; il se mettait  la place de l'homme qui lui devait, lui trouvait
mille excuses, et en faisait son ami.

Il arrivait que, sauv du dsespoir par toutes ces ressources de
caractre, par cette vie o le frottement continuel des autres le
soulageait de lui-mme, Anatole trouvait dans la misre les coudes
franches de sa nature, la libre expansion, l'occasion de dveloppement
de gots inavous qui portaient ses familiarits et ses amitis vers les
infrieurs. Il y avait pour lui le plaisir d'un panouissement sans gne
dans les fraternits  brle-pourpoint, les amitis improvises sur le
comptoir, les tutoiements au petit verre. Doucement, et sans y rsister,
dans ces milieux d'abaissement, il s'abandonnait  cette pente de
beaucoup d'hommes levs bourgeoisement, et qui, par leurs prfrences
de socits, leurs relations, leurs lieux de rendez-vous, descendent peu
 peu au peuple, se trempent  ses habitudes, s'y oublient et s'y
perdent. Lui aussi tait de ceux qui semblent tirs en bas par des
attaches d'origine, de ceux qui tombent  l'absinthe chez le marchand de
vin. Aprs boire, quand parfois il se voyait riche et faisait des
projets, il parlait de festins qu'il donnerait dans de grands salons de
Mnilmontant; et il esquissait la fte avec son gros luxe de femmes 
chanes de montre, ses grands plats de harengs saurs, ses saladiers
d'oeufs rouges, ses brocs de vin bleu,--une ripaille de barrire, une
apothose du Cabaret, o il semblait savourer un idal de canaillerie.

A ces aspirations d'Anatole, les hasards de son existence prsente,
cette maison, cette chambre, tous ces compagnonnages donnaient une
pleine satisfaction. Il roulait de rencontres en rencontres,
d'accrochages en accrochages, dans des socits de n'importe qui. Il se
laissait emmener par des noces qui avaient pour demoiselles d'honneur
des femmes faisant tirer des loteries dans des gargots, des noces qui
allaient aux _Barreaux verts_ en arrtant les sapins et la marie pour
une tourne  la porte des marchands de vin; et dans ces grossires
parties de joie, pelotonn dans le fond du fiacre, le dos rond, les deux
mains noues autour de ses genoux relevs, la bouche gouailleuse, il
prenait des apparences de contentement presque fantastique, l'air
d'ironique bonheur de Mayeux.




CXXIX


Dans les lchets et les dgradations de cette existence, Anatole
perdait peu  peu les forces de sa volont. Il devenait paresseux 
chercher du travail. Il n'osait plus, dans sa timidit de pauvre
honteux, aller au-devant d'une affaire, voir les gens, emporter une
commande.

Il se faisait en lui comme un croulement de ses dernires nergies et
de ses derniers orgueils. Sa vocation mourait. Ce que l'artiste, au plus
profond de ses chutes et de ses misres, garde du rve et des illusions
de sa carrire, ce qui le soutient dans la bassesse et le mercantilisme
des travaux forcs du gagne-pain, la confiance, la foi et le got de
revenir un jour  l'art, l'orgueil de se sentir toujours un
artiste,--cela mme l'abandonnait. La misre avait dvor le peintre; et
dans l'ancien lve de Langibout se glissait et commenait  s'tablir
un nouvel tre: le bohme pur, le lazzarone de Paris, l'homme sans autre
ambition que la nourriture et la subsistance, l'homme de la vie au jour
le jour, mendiante du hasard,  la merci de l'occasion, et dans la main
de la faim.

Il vendait petit  petit de ses _frusques_, de ses meubles; puis,
talonn par le besoin, il descendait  ramasser les plus bas deniers et
la plus vile obole de son tat. Il faisait, pour un marchand d'estampes
du quai de l'Horloge, des portraits destins  l'illustration des
livres, les uns avec une encre rouille imitant les vieilles gravures,
les autres  l'aquarelle dans le got de l'imagerie et des couleurs de
confiserie, les premiers aux prix de soixante-quinze centimes, les
autres aux prix de deux francs cinquante. Ou bien, c'taient des dessins
qu'il mettait en loterie au caf du coin de l'Htel de Ville, heureux
quand le matre du caf arrachait quelques pices de cinquante centimes
 la goguette des gardes nationaux venant l.

Au milieu de cette _dche_, il fut fort tonn un jour de voir tomber
dans sa chambre la visite de sa mre qui n'avait jamais mis les pieds
chez lui depuis leur sparation. Elle avait fait des pertes d'argent. La
mode et l'industrie qui lui donnaient ses revenus taient compltement
abandonnes, perdues. Il ne lui restait plus qu'un petit capital  peine
suffisant pour la faire vivre dans une petite localit des environs de
Paris. Elle fit de cette situation un expos pathtique  Anatole, lui
demanda ses conseils, ne les couta pas, et aprs l'avoir contredit tout
le temps, sortit comme une femme venue pour faire une scne  effet, en
se drapant dans du dramatique.

Sur le pas de la porte, se retournant elle dit  son fils:

--Je ne conois pas comment vous restez dans une maison comme a... Si
du monde venait vous voir...

--Du monde? ah! oui... Des pairs de France, n'est-ce pas?




CXXX


L't vint, et, avec l't, les nuits brlantes, manges de punaises,
lui firent dcouvrir un nouvel agrment de son quartier, de son
logement: le bain _gratis_  deux pas, dans la Seine.

Vers les onze heures, il descendait de chez lui en chemise et en
pantalon de toile, emportant sa carafe et son pot  l'eau, allait 
l'abreuvoir du quai, et, en quelques brasses, il se trouvait dans la
belle eau pleine et profonde, coulant entre l'Htel de Ville, l'le
Saint-Louis et l'le Notre-Dame.

Les quais taient noirs et comme morts; quelques fentres seulement,
ouvertes, respiraient. De loin en loin, une lumire qui se noyait dans
la rivire paraissait y faire trembler la lueur d'une fentre de bal. 
et l une lanterne, un rverbre tait un point de feu dans le noir de
la rivire, sous les grands pts des maisons. La lune, un milieu d'un
courant rid, se mirait et rayonnait. Anatole nageait, se perdait dans
l'ombre avec cette espce d'motion que fait chez le nageur l'inconnu et
le mystre de l'eau; puis il allait vers la lumire, s'amusait  couper
les reflets du gaz, drangeait de la main le feu blanc de la lune qui
s'gouttait de ses doigts. Il faisait de petites brasses, glissait,
s'abandonnait  l'eau molle, et, par moments, se laissant couler sur le
dos, le front  demi baign, il regardait en l'air, comme du fond d'un
puits, les tours de Notre-Dame, les toits de l'Htel de Ville, le ciel,
la nuit d'argent. Toutes sortes d'impressions de paresse, de calme, le
pntraient de bien-tre. Il coutait s'teindre la chanson d'un ivrogne
sur un pont, le mlancolique sifflement d'un _copeur_ de bateau, des
mots que l'cho de la Seine semblait suspendre en l'air, ce doux petit
bruit d'une grande eau qui va dans une grande ville qui dort. Des heures
au timbre mourant tombaient dans l'loignement: minuit, une heure. Il
nageait toujours, se disait:--Je vais sortir,--et restait encore, ne
pouvant se lasser de boire de tout le corps et de tout l'tre ce bonheur
des muets enchantements nocturnes de la Seine, et cette dlicieuse
fracheur enveloppante de l'eau, mise l pour lui au milieu de ce Paris
aux pierres chaudes touff et suant du soleil du jour.




CXXXI


Au fond, Anatole ne se trouvait pas trop malheureux.

Traitant sa misre par l'indiffrence, il n'avait gure qu'un ennui, une
contrarit qui le taquinait.

Tant que Champion avait t aux moeurs, Anatole n'avait vu dans son
compagnon de chambre qu'un soldat civil de l'dilit, une espce de
douanier de la maraude de l'amour. Mais Champion venait de passer  la
Surveillance: l'employ du gouvernement se transformait alors aux yeux
d'Anatole; il prenait une couleur politique, il devenait l'homme au
tricorne,  l'pe, l'homme qui empoigne, l'homme de police contre
lequel se soulevaient toutes les instinctives rpugnances du Parisien et
du vieux gamin. Anatole se mettait  souffrir dans ses opinions
librales du mnage qu'il faisait avec un pareil homme tabli aussi 
fond dans son intimit,--et parfois dans ses chemises.

Il lui semblait aussi qu'il tait venu  son ami, avec ses nouvelles
fonctions, de la roideur, un air autoritaire, un ton caporal qui avait
brusquement arrt ses tentatives de propagande phalanstrienne, et
coup net ses plaisanteries sur le gouvernement. Anatole avait encore
contre son compagnon un autre grief, une plus sourde rancune. Champion
qui se levait avec le jour, qui souvent passait la nuit en essuyant le
plus dur de l'hiver, et mritait rudement son pain  ct de ce monsieur
qui se levait  dix heures, flnait toute la journe, faisait semblant
de chercher de l'ouvrage, en cherchait pour ne pas en trouver, ne
s'occupait, ne s'inquitait de rien, Champion avait  la longue fini par
concevoir pour l'artiste le mpris que tout homme du peuple gagnant sa
vie conoit pour celui qui ne la gagne pas. Ce profond et violent ddain
du travailleur pour le _loupeur_, Champion, avec sa grosse et lourde
nature, le laissait chapper  toute minute dans des paroles et des airs
qui taient un reproche et une humiliation pour Anatole. Aussi Anatole
eut-il la joie d'un grand dbarras, quand Champion, craignant peut-tre
pour son avancement le compagnonnage d'un garon aux ides dangereuses,
vint lui annoncer qu'il le quittait.

Anatole restait seul dans la chambre, avec son mobilier rduit, par les
_lavages_ successifs,  un lit,  une chaise et  son morceau de guipure
historique, seul dbris de son opulence, auquel il tenait beaucoup sans
savoir pourquoi. Il fut oblig de louer vingt sous par mois une table
pour quelques dessins qu'il faisait encore, par hasard, de loin en loin.




CXXXII


Il y a au bout de l'le Saint-Louis, du ct de l'Arsenal, un coin de
pittoresque chapp au dessinateur parisien Mryon,  son eau forte si
amoureuse des ponts, des berges, des quais.

Une grande estacade, vieille,  demi pourrie, rapice de morceaux de
fer,  demi dboulonne par les voleurs de nuit, dresse l
l'architecture  jour de son treillis de poutres. Cette masse de pilotis
arc-bouts et s'entremlant, ce fouillis d'chafaudages, ces normes
madriers goudronns, noirs et comme calcins en haut, boueux, glaiseux,
tout gris en bas, les mille trous des niches de l'armature, font songer
 une jete de port de mer,  une machine de Marly dtraque,  une
fort dont l'incendie aurait t noy dans l'eau,  une ruine de la
Samaritaine suspecte et hante par la maraude.

Le soleil, tombant dedans, frappe des coups splendides qui font des
barres dans toutes les traverses de l'estacade, entrent dans ses creux,
la battent, la pntrent, y allument le blanc d'une blouse, chauffent de
violet les ttes des poutres, dorent en bas leur pourriture de boue, et
jettent  l'eau bleutre et tendre l'intensit noire et chaude du reflet
de la grande charpente.

Anatole devenu, au voisinage de la Seine, un pcheur  la ligne, allait
pcher l.

Il descendait dans les embrasures des poutres, s'amusant de la
gymnastique prilleuse de la descente; et arriv  son endroit, juch,
install, perch, en quilibre sur une solive, les jambes pendantes, il
amorait, avec une pelote d'asticots dans une boule de glaise, le
_gardon_, le _barbillon_, la _brme_, le _chevenne_. Il voisinait avec
les autres cases; et dans le ramas bizarre de ces individus que le got
commun de la pche  la ligne assemble et mle dans une ville comme
Paris, il trouvait les relations imprvues dont la Providence semblait
s'amuser  mettre le hasard et l'ironie dans les rencontres de sa vie.
Bientt ses amis furent un facteur de la Halle aux veaux; un grand jeune
homme qui refaisait les ducations incompltes, donnait des leons
discrtes aux personnes surprises par la fortune, aux lorettes
d'orthographe insuffisante; un inspecteur de la fourrire, fort curieux
 entendre sur les objets inimaginables qui se perdent tous les jours
sur le pav de perdition de Paris; un commis d'un magasin de la rue
Coquillire, o l'on ne vendait que des rubans reteints, garon de
talent fort bien appoint pour imiter avec ses lvres, en aunant, le
sifflement de la soie neuve; et avec quelques autres encore, un aide
prparateur de M. Bernardin.

Un got singulier avait toujours port Anatole vers les hommes 
professions funbres. Il avait une pente vers l'embaumeur, le
croque-mort, le ncrophore. La Mort, dont il avait trs-peur,
l'attirait. Il en tait curieux, presque friand. La Morgue, la salle
Saint-Jean aprs une rvolution, les cimetires, les catacombes, les
spectacles de cadavres, les images de squelette, avaient pour lui une
espce de charme affreux qu'il adorait. Et il trouvait original d'tre
l'intime d'un homme apportant  la socit de gros asticots, sur
lesquels personne n'osait l'interroger, et qui faisaient faire des
pches miraculeuses.




CXXXIII


Dans les rues, Anatole avait l'habitude de s'arrter  la peinture qu'il
voyait faire. Un jour, vaguant devant lui, le long du faubourg
Montmartre, il fit halle pour regarder la boutique d'un pharmacien o un
dcorateur tait en train de reprsenter le dieu d'Epidaure avec
l'attribut sacramentel de son serpent enroul.

--Un serpent, a?--fit-il,--mais c'est une anguille de Melun!

Le dcorateur se retourna, et tendit avec un sourire moqueur sa palette
 Anatole.

Anatole saisit la palette, d'un bond sauta sur la chaise, et en quelques
coups de pinceau, il fit un superbe trigonocphale qu'il avait vu au
Jardin des Plantes.

Du monde s'tait amass, le pharmacien tait venu voir, et trouvait le
serpent parlant.

Quand Anatole redescendit, le pharmacien le pria d'entrer et lui montra
sa boutique. Il en voulait faire dcorer les six panneaux d'allgories
reprsentant les lments de la chimie; malheureusement, il commenait
les affaires, et ne pouvait pas mettre plus de cinquante francs par
panneau.

Anatole accepta tout de suite, et le lendemain, il apportait les croquis
de l'_Eau_, de la _Terre_, du _Feu_, de l'_Air_, du _Mercure_, du
_Soufre_. Le pharmacien tait charm des dessins. On causait, des noms
de connaissances communes venaient dans la conversation. Le pharmacien
le retenait  dner, et au dessert, il ne l'appelait plus qu'Anatole:
Anatole, lui, l'appelait dj Purgon.

Le lendemain, Anatole attaquait un panneau avec l'ardeur, la verve, le
premier feu qu'il avait toujours au commencement d'un travail.
Messieurs,--criait-il en peignant la premire figure qui tait
l'Eau,--voil une peinture immortelle: elle ne sera jamais altre!
Pendant ses repos, il tudiait la boutique, les livraisons des remdes,
lisait les inscriptions des bocaux, les tiquettes, questionnait le
garon pharmacien, l'tonnait avec la demi-science qu'il possdait de
tout. Bientt, son ardeur  peindre baissant, il trla dans le magasin,
cacheta quelque chose, colla par-ci par-l une tiquette, ficela un
paquet, remua un pilon en passant, mit du crat dans un pot, aida 
recevoir les pratiques. Et peu  peu, avec la facilit d'assimilation
qui le faisait entrer, glisser dans toutes les professions dont il
approchait,  se mler  tout ce qu'il traversait, il devint l une
sorte d'aide amateur du garon pharmacien. Ce semblant de mtier lui
allait  merveille: il y avait en lui un fond de boutiquier, une
vocation  une carrire de paresse dont la peine est d'ouvrir un tiroir,
 une occupation lgre, distraite par le drangement, le mouvement des
acheteurs, le bavardage avec les clients. Et du petit commerce de Paris,
il avait non-seulement le got, mais encore le gnie naturel: il
excellait  vendre,  entortiller le consommateur.

A ce train, les peintures ne marchaient gure vite. Anatole resta deux
mois  les finir. Il ne faisait plus que coucher rue des Barres. Au bout
des deux mois, comme l'amiti entre lui et le pharmacien avait pris la
force d'habitude d'un collage, le pharmacien, n'ayant plus rien 
faire dcorer, lui proposait de lui prter comme atelier son petit
salon pour les accidents. Ils mangeraient ensemble, et Anatole n'aurait
qu' rpondre  la boutique dans les moments presss,  donner un coup
de main en cas de besoin. L'arrangement enchanta Anatole, qui s'oubliait
volontiers partout o il tait, et qui se trouvait toujours lche pour
sortir d'une habitude.

Tout d'ailleurs lui plaisait dans la maison. Jamais il n'avait rencontr
de meilleur enfant que le pharmacien, un grand, gras et paresseux
garon, avec des lunettes lui coulant le long du nez, et qu'il remontait
 tout moment d'un geste gauche des deux doigts: Thodule, c'tait son
petit nom, passait sa vie  boire de la bire qui lui avait donn, 
force de le gonfler et de le souffler, l'apparence comique et
inquitante d'une baudruche. De l une plaisanterie journalire
d'Anatole:--Fermez les fentres, Thodule va s'envoler! Et  ct du
pharmacien, il y avait le charme de sa matresse, installe dans
l'arrire-boutique: une petite femme grasse, presque jolie, gracieuse 
se cacher pour prendre  la drobe une prise de tabac, faisant dans une
bergre des ronrons de chatte, bonne fille, ayant du bagout, une espce
d'air comme il faut, et suffisamment de coquetterie pour satisfaire au
besoin qu'Anatole avait auprs d'une femme d'en tre un peu occup et 
demi amoureux.

Anatole gotait l'embourgeoisement de cet intrieur, le bonheur du
pot-au-feu, bien chauff, bien nourri, bien clair, doucement berc
dans la mollesse d'un bon fauteuil et le plaisir d'une agrable
digestion. Il s'assoupissait dans un engourdissement de flicit
sommeillante, dans la platitude des causeries de mnage et du petit
commerce, dans des commrages, des rabchages, des conversations de
vieux parents et des provinciaux de Paris, qui paralysaient ses charges.
Sa verve lasse semblait prendre ses Invalides. Et puis, la pharmacie
l'amusait: il trouvait un air d'alchimie rembranesque  la distillerie
de l'arrire-boutique; la cuisine des remdes l'occupait, ses curiosits
touche--tout s'intressaient au bouillonnement des bassines, aux
filtrages, aux vaporations, aux manipulations. Il aimait  dire des
mots de mdecine  des gens du peuple,  donner des consultations pour
toutes les maladies,  blouir de vieilles femmes avec des bribes de
Codex et du latin de Molire. Les accidents mmes, les blesss qu'on
apportait dans la boutique taient pour lui une distraction, et jetaient
dans ses journes l'aventure du fait divers. Aussi, rien n'tait-il plus
beau que son zle  donner des secours: il tait un pre pour les
crass; il leur parlait, les palpait, les hissait en voiture. Mais o
il se montrait surtout admirable d'attention, de charit, de sang-froid,
c'tait dans les crises de nerfs de femmes foudroyes de la nouvelle du
mariage d'un amant,  la suite d'un dner  quarante sous: il n'en
perdit aucune, tout le temps qu'il resta  la pharmacie.

Attach par ces agrments de toutes sortes, Anatole restait l, croyant
y rester toujours, lavant de temps  autre quelque aquarelle, genre
XVIIIe sicle, dont le pharmacien lui trouvait le placement chez des
commerants de ses amis. Mais, au bout de six mois, un matin qu'il
apportait des dessins pour des bouchons de flacon qui devaient gagner 
la pharmacie l'estime des gens de got, le garon lui apprit que son
patron tait parti pour le Havre, avec une place de pharmacien de
troisime classe, attach  l'expdition de Cochinchine.

Voici ce qui tait arriv. L'ami d'Anatole avait voulu remonter avec de
bons produits une pharmacie tombe, il donnait ce qu'on lui demandait,
il faisait des prparations scrupuleuses, il livrait du sirop de gomme
fait avec de la gomme et non avec du sirop de sucre. Cette conscience
l'avait perdu: les recettes baissant toujours, il s'tait vu oblig de
vendre son fonds  vil prix et de s'embarquer.

Anatole remit dans sa poche ses modles de bouchons, prit la bote
d'aquarelle et le stirator dans le salon aux accidents, serra la main du
garon, et rentra rue des Barres avec le premier grand dcouragement de
sa vie, et cette ide qu'il se dit  lui-mme tout haut:

--Il y a un bon Dieu contre moi!




CXXXIV


Anatole passa alors des journes, des journes entires au lit.

Quand il s'veillait, et qu'en ouvrant  demi les yeux, il apercevait
autour de lui ce matin terne, ce jour sans rayon frissonnant  l'troite
fentre, ce pan de mur d'en face refltant la blancheur d'un ciel glac,
l'hiver sans feu dans sa chambre, il n'avait point le courage de se
lever. Et se ramassant dans le creux et le chaud de ses draps, pelotonn
sous la tideur des couvertures et du reste de ses vtements jet et
bourr par-dessus, il cherchait  perdre la conscience et le sentiment
de sa vie, la pense d'exister rellement et prsentement. Il
s'abandonnait  l'assoupissement, aux douceurs mortes d'une langueur
infinie, au lche bonheur de s'oublier et de se perdre. Ce qu'il
gotait, ce n'tait pas le plein sommeil, c'tait une bienheureuse
impression de gris, un demi-balancement dans le vague et le vide,
l'effacement d'un commencement de somnolence qui fait reculer les ennuis
pressants de la vie, quelque chose comme l'attouchement d'une main de
plomb comprimant les inquitudes sous le crne de la pauvret.

C'est ainsi qu'il usait les jours de neige, de pluie, les jours mornes,
les jours couleur d'ennui o il faut avoir un peu de bonheur pour vivre.
Ce qui tombait sur lui des tristesses du ciel, de la rue, de la chambre,
le froid des murs qui avait comme un souffle derrire la porte, la
vision perscutante des cranciers, il oubliait tout, dans un demi-rve,
les yeux ouverts.

De temps en temps, pendant ces heures mles, confuses et pareilles, il
sortait un peu le bras de dessous la couverture, prenait une pince de
tabac, une feuille de papier Job, et roulait, sous le drap, une
cigarette qui brlait un instant aprs  ses lvres. Alors, il lui
semblait que sa pense montait, s'vaporait, se dissipait avec la fume,
le bleu et les ronds de nuage du tabac. Et il demeurait de longs quarts
d'heure, laissant charbonner le papier au bout de sa cigarette,
poursuivant  la fois une rverie et un songe; et comme dlicieusement
envol et se dpouillant de lui-mme, il n'avait plus,  la fin, de ses
membres et de toute sa personne qu'une sensation de moiteur.

La journe se passait sans qu'il manget, sans qu'il prt rien. Ce
jene, cette dbilitation diminuaient encore en lui le sentiment qu'il
avait de sa personnalit matrielle, l'allgeaient un peu plus de son
corps; et le vide de son estomac faisant travailler son cerveau,
surexcitant chez lui les organes de l'imagination, il arrivait 
s'approcher de l'hallucination. Le jour blafard de sa chambre, parfois,
lui faisait croire une minute qu'il tait noy dans l'eau jaune de la
Seine, une eau qui le roulait, et o il lui semblait qu'on ne souffrait
pas du tout.

Quelquefois pourtant, il ne pouvait atteindre  cet tat flottant de
lui-mme, trouver cette songerie et cet assoupissement. La notion de son
prsent persistait en lui et prenait une fixit insupportable. Alors il
tirait de sa ruelle quelqu'une des livraisons  quatre sous fourres
entre la couverture et le froid du mur, et qui bordaient tout son lit du
pied  la tte. Plong dans le papier gras une heure ou deux, il lisait.
C'tait presque toujours des voyages, des explorations lointaines, des
courses au bout du monde, des histoires de naufrages, des aventures
terribles, des romans gros de catastrophes, toutes sortes de rcits qui
emportent le liseur dans le pril, l'horreur, la terreur. L-dessus, il
tchait de dormir, avec le dsir et la volont de retrouver sa lecture
dans le sommeil, et d'chapper tout  fait  ses penses en grisant
jusqu' ses rves de l'tourdissante apparition de ses peurs. Mme  de
certains jours, par raffinement, aprs ces lectures, et pour s'y mieux
enfoncer, il se couchait exprs sur le ct gauche; et forant  se
mler ainsi le malaise et le souvenir, le cauchemar de son corps au
cauchemar de ses ides, il se donnait des demi-journes anxieuses et
troubles, auxquelles il trouvait un charme trange et une angoisse
presque dlicieuse: le charme de l'motion du danger.

Il vcut ainsi un mois, s'escamotant les jours  lui-mme, trompant la
vie, le temps, ses misres, la faim, avec de la fume de cigarette, des
bauches de rves, des bribes de cauchemar, les tourdissements du
besoin et les paresses avachissantes du lit.

Il ne se levait gure que lorsque le reflet d'une chandelle allume
quelque part dans la maison lui disait qu'il faisait nuit. Alors il
s'habillait, entrait dans l'arire-boutique de quelque marchand de vin,
mangeait un rien de ce qu'il y avait  manger, puis il lui prenait comme
une soif de lumire. Il allait o il y avait du gaz. Il se promenait une
heure dans quelque rue claire, se remplissait les yeux de tout ce feu
flambant et vivant, puis, quand il en avait assez de cet blouissement,
il revenait se coucher.




CXXXV


Par un jour de soleil de la fin de fvrier, Anatole tait  se promener
sur le quai de la Ferraille, longeant le parapet, badaudant, le dos
tendu  un de ces charitables rayons de soleil d'hiver qui semblent
avoir piti du froid des pauvres.

Il entendit derrire lui une voix de femme l'interpeller, et, se
retournant, il vit madame Crescent toute charge de paquets et
d'ustensiles de jardinage.

--Ah! mon pauvre enfant!--fit-elle avec un regard qui alla de la tte
aux pieds d'Anatole,--tu n'es pas riche...

La toilette d'Anatole tait arrive au dernier dlabrement. Elle avait
la tristesse honteuse, sordide, la mlancolie sale de la mise dsespre
du Parisien; elle montrait les fatigues, les limages, l'usure ignoble
et crasseuse, l'espce de pourriture hypocrite de ce qui n'est plus sur
un homme le vtement, mais la pelure. Il portait un chapeau caboss
avec des cassures d'artes, des luisants roux et mordors o passait le
carton;  des places, la soie colle, lisse, avait l'air d'avoir reu
la pluie par seaux d'eau; et de la vieille poussire respecte dormait
entre ses bords gondols. A son cou, une loque sans couleur et corde
laissait voir la cotonnade d'une mauvaise chemise  demi voile d'un
bout de gilet galonn du large galon des gilets remonts au Temple. Son
paletot, un paletot marron, tait entirement dteint; une espce de ton
de vieille mousse se glissait dans le brun effac du drap aux omoplates,
et de grandes lignes blanches entouraient le tour des poches. Les
lumires du collet de velours semblaient nager dans la graisse; et
au-dessous du collet, le gras des cheveux s'tait dessin en rond dans
le dos. Des taches immmoriales et des taches d'hier, tous les malheurs
et toutes les avaries d'une toffe, talaient leurs marques sur le drap
fltri, sur ce paletot de chimiste dans la _panne_: les manches
cuirasses, encrotes en dessous de tout ce qu'elles avaient ramass
aux tables sauces ou poisseuses des gargotes et des cafs, paraissaient
avoir la solidit et l'paisseur d'un cuir d'hippopotame. Un geste de
pauvret, l'instinctive pudeur qu'ont les malheureux de leur linge et de
leurs dessous, lui faisait croiser avec les deux mains ce paletot  demi
boutonn par des capsules de boutons tout effiloqus. Son pantalon
chocolat flottant s'en allait en franges sur des souliers avachis,
spongieux, le talon us d'un ct, l'empeigne dforme, la semelle
dcolle et feuillete, de ces souliers auxquels les connaisseurs
reconnaissent la vraie misre.

Et l'homme avait l-dedans comme le physique de son costume.
L'reintement des traits, des poils blancs dans sa barbe rare et noire,
des plaques prs des oreilles, sur le cou, rouges et grenes comme du
galuchat, un teint briquet sur ce fond de jaune que met le vide et le
creusement de l'heure des repas sous la peau des meurt-de-faim de grande
ville, les privations, les stigmates des excs et des jenes, je ne sais
quoi de brl et d'us donnaient  son visage quelque chose de la
fltrissure de ses habits.

--Mais prends-moi donc a...--reprit vivement madame Crescent,--au lieu
de rester l comme Saint Immobile... Dbarrasse-moi un peu... Qu'est-ce
que tu veux? Avec un paresseux comme j'en ai un... il faut la croix et
la bannire pour le faire sortir de sa _turne_... C'est des affaires
pour le faire venir deux ou trois fois dans l'anne... Alors, c'est moi
le voyageur... Un enfant, tu sais, mon homme... un vrai petit garon...
il lui faudrait un panier avec un pot de confitures!... Hein! je suis
charge?... Pas grand'chose de bon, va, dans tout a... Maintenant les
marchands, ce qu'ils vendent?... de la _masticaille_!... Oh! les gueux!
si je les tenais! ces musels-l!... a ne fait rien, mon pauvre
garon... as-tu les joues maigres! tu pourrais boire dans une ornire
sans te crotter!... Tu ne viendrais donc jamais chez nous quand a ne va
pas? Ce n'est pas si long par le chemin de fer... Tu trouveras toujours
ton lit et la soupe... Nous savons ce que c'est, nous... nous avons eu
aussi nos jours!

--Mon Dieu, madame Crescent, je vais vous dire... Je vous remercie
bien... Mais, vous savez... je suis comme les chiens qui se cachent
quand ils sont galeux...

--Galeux! galeux!... Tiens bon!--Et madame Crescent ternua  se faire
sauter la tte.--Ah! que c'est bte d'tre enrhume comme a... j'ai une
visite dans le nez  chaque instant... Dis donc, tu sais, nous allons
dner ensemble...

Anatole fit un geste d'humilit comique en montrant son costume.

--Innocent!--fit madame Crescent,--Tiens, prends-moi encore ce
paquet-l... Et donne-moi le bras... Nous allons aller comme a
tranquillement sur nos jambes dner au Palais-Royal, et tu me
reconduiras au chemin de fer...

--Et les btes, madame Crescent?

--Ah! ne m'en parle pas... Elles remplissent la maison... Ah! j'ai une
alouette... C'est-il gentil!... quelque chose de si doux, que a vous
fait dormir de l'entendre chanter...

Arrivs au Palais-Royal, ils entrrent dans un restaurant  quarante
sous: pour madame Crescent, le dner  quarante sous tait le premier
des repas de luxe.

--Eh bien!--dit-elle  Anatole tout en mangeant,--tu es donc si bas que
a, mon pauvre garon?

--Mon Dieu! une dveine... rien en vue... Qu'est-ce que vous voulez?...
Pas moyen de dcrocher seulement un portrait de vingt-cinq francs!...
une vraie crise cotonnire... Mais j'ai bien assez de m'embter tout
seul... ne parlons pas de a, hein?... Il y avait quelque chose qui
aurait pu me remettre sur pattes... une copie d'un portrait de
l'empereur... a se donne  tout le monde... Je n'avais pas Coriolis...
il n'est pas  Paris... Garnotelle n'aurait eu  dire qu'un mot... Mais
c'est un bon petit camarade, Garnotelle!... Il m'a fait dire deux fois
qu'il n'y tait pas... et la troisime, il m'a reu comme du haut de la
colonne Vendme!... Je lui ai dit: Fais-toi faire une redingote grise,
alors!

--Et ta mre?... Elle a toujours quelque chose, ta mre? fit madame
Crescent, et remettant vite le pain d'Anatole  plat:--Le bourreau
aurait le droit de le prendre...

--Ah! ma mre... c'est comme mes affaires... ne touchons pas  cette
corde-l, madame Crescent... Tenez! vrai, c'est pas pour moi, c'est pour
elle que j'ai t chez Garnotelle... Et a me cotait, je vous en
rponds!... Oui, pour elle... car je la vois qui aura besoin de manger
de mon pain d'ici  peu... Mais, je vous dis, ne parlons pas de a... Il
arrivera ce qui arrivera... Nous verrons bien... Qu'est-ce qu'il fait,
dans ce moment-ci, monsieur Crescent?

--Toujours ses _sous-bois_... Nous, a va... Il gagne gros comme lui, 
prsent, l'homme... mme que c'est joliment pay, je trouve, de la
couleur comme a sur la toile... Mais c'est pas  moi  leur dire,
n'est-ce pas?...

Et appelant le garon:--Dites donc, garon!... Votre fromage
_camousse_... Qu'est ce qu'il a donc, ce grand imbcile, avec ses
oreilles comme des chaussons de lisire?... Tout le monde sait ce que a
veut dire, que c'est du fromage qui a de la barbe.

--Je crois que si vous voulez arriver  l'heure pour le chemin de
fer...--dit Anatole.

--Non, j'ai chang d'ide... Je ne m'en irai que demain... J'avais
oubli... Il faut que j'aille au ministre pour Crescent... C'est moi
qui les amuse au ministre!... Il y a un vieux _calibot_ qui a l'air
d'un Bacchus tout farce... Ah! c'est que je ne me laisse pas
entortiller! Sa dernire affaire, sans moi... Il n'a pas de caboche, mon
homme, vois-tu... Je leur dis un tas de btises... Ah! si tu crois
qu'ils me font peur!... J'ai attrap ce que je voulais, et il faudra
bien que a continue... Nous allons voir demain... Au fait, on est si
chose... Les garons pourraient trouver tonnant de me voir payer...
Tiens, paye, toi...

Et elle passa  Anatole sa bourse sous la table.

--Merci!--lui dit-elle comme ils allaient sortir du restaurant,--tu
oubliais un de mes paquets, toi!... Tu vas me mener jusqu' mon petit
htel, o je couche quand je couche ici... C'est tout prs... rue
Saint-Roch... J'ai l'habitude... et puis, je n'y moisis pas... Allons!
rappelle-toi a, c'est moi qui te dis qu'il y a encore une chance pour
les gens qui n'ont jamais fait de tort  personne... Et puis, viens donc
un peu l-bas... Nous aurons tant de plaisir... Il y a une btise que tu
as dite dans le temps  Crescent, je ne sais plus... il en rit encore
chaque fois qu'il y pense... Maintenant, tu peux te donner de l'air...
Bonsoir, mon garon...




CXXXVI


A ces hommes de Paris, vivant au petit bonheur des charits du hasard et
des aumnes de la chance, sur le pav de la grande ville o deux cent
mille individus se lvent tous les matins, sans avoir le pain de leur
dner;  ces hommes dont l'existence n'est, selon le grand mot de l'un
d'eux, Privat d'Anglemont, qu'une longue suite d'aujourd'hui, il
arrive tout  coup, vers l'ge de quarante ans, une sorte d'affaissement
moral qui fait baisser l'insolente confiance de leur misre.

La Quarantaine est pour eux le passage de la Ligne. De l, ils
aperoivent l'autre moiti svre de la vie, la perspective des ralits
rigoureuses. De l'inconnu auquel ils vont, commence  se lever devant
eux la figure redoutable et nouvelle du Lendemain. Ce qui avait t
jusque-l leur force, leur patience, leur sant d'esprit et leur
philosophie d'me, l'tourdissement, la verve, l'ironie, la griserie de
tte et de mots, tout ce qu'ils avaient reu, ces hommes, pour se faire
de la rsignation et du bonheur sans le sou, ils le sentent soudainement
dfaillir. Ils n'ont plus  toute heure ce ressort, cette lasticit, ce
rejaillissement de gaiet, ce premier mouvement d'insouci, ce
scepticisme et ce stocisme de farceurs qui les faisaient rebondir si
lestement et les relanaient  l'illusion. Leur instinct de blagueur
s'en va, et ne revient plus que par saccades. Pour tre drles, il faut
 prsent qu'ils se montent; pour se retrouver, il faut qu'ils
s'oublient, et pour s'oublier, qu'ils boivent. Tristesses, amertumes,
inquitudes, menaces d'chances, vides de la poche et du ventre, hier,
il suffisait, pour les empcher d'en souffrir, d'une btise, d'un rire,
d'un rien: aujourd'hui, ils ont des moments qui demandent  tre noys
dans de l'eau-de-vie!

Tout s'assombrit. Les dettes ne sont plus les dettes d'autrefois. Elles
ne paraissent plus avoir l'amusement d'une pantomime o l'on ferait le
combat  l'hache  quatre avec des bottiers, des tailleurs, et autres
monstres en boutique. Le coup de sonnette matinal du crancier, qui
faisait dire tranquillement, en se retournant dans le lit: Mon Dieu!
que ces gens-l se lvent de bonne heure! sonne  prsent au creux de
l'estomac; et le billet tourmente: il donne des insomnies de commerant
qui rve  des protts. Le corps mme n'est plus aussi philosophe. Il
perd l'assurance de sa sant. Les excs, les privations, les malaises
refouls, tous les reports des souffrances passes, commencent  y
revenir et  y mettre comme une vague menace de l'expiation de la
jeunesse. La vie se venge de l'abus et du mpris qu'on a fait d'elle.
L'estomac ne s'accommode plus de rester vingt-quatre heures sans manger,
avec une tasse de caf le matin et deux verres d'absinthe avant de se
coucher. L'hiver souffle dans le dos: le paletot manque... Sinistre
retour d'ge de la bohme, o l'on croirait voir une jeune Garde partie,
misrable et gaie, pour la victoire, et qui maintenant, s'enfonant dans
le froid, commence  sentir les rhumatismes des gtes et des preuves de
ses premires campagnes!

Alors sur une banquette de caf, dans la tristesse de l'heure, quand le
jour descend et que la demi-nuit d'une salle encore sans gaz brouille
sur le papier l'imprim des journaux, il y a de lugubres rveries de ces
hommes si vieux aprs avoir t si jeunes. Ils songent  des amis riches
qu'ils ont connus,  des tables toujours mises,  des maisons o il y a
un piano, une femme, des enfants, du feu, une lampe. Ils revoient les
meubles en acajou les tapis sous les chaises, le verre d'eau sur la
commode, le luxe bourgeois du marchand en gros au fils duquel ils vont
donner des leons. Ils pensent  ce qu'ont les autres: un intrieur, un
mnage, une carrire...

Et alors, peu  peu, il semble qu'ils aperoivent dans la vie d'autres
horizons. Toutes sortes de choses mconnues par eux leur apparaissent
pour la premire fois srieuses, solides et graves. Le propritaire ne
leur semble plus le grotesque Cassandre du loyer dont s'amusaient leurs
charges de rapins: ils y voient l'homme qui vit de ses revenus, et le
Pouvoir qui fait saisir. Et devant la vision qui leur montre leurs
anciennes rises, la Socit, la Famille, la Proprit, le Bourgeois;
devant l'crasante image de toutes ces existences classes, rentes,
confortables, prospres, honores,--il leur vient comme la dsolante
ide, le regret et le remords de n'tre que des passants et des errants
de la vie, camps  la belle toile, en dehors du droit de cit et de
bonheur des autres hommes...

Anatole en tait  cette quarantaine du bohme...




CXXXVII


Il faisait un de ces jours de printemps de la fin d'avril o souffle
dans l'air la dernire aigreur de l'hiver, tandis que s'essayent sur les
murs de Paris de ples chaleurs et les premires couleurs de l't.

Anatole, avec un chapeau dcent, de vrais souliers, une redingote neuve,
un air heureux, traversait en courant le jardin du Luxembourg. Il se
cogna presque contre un Monsieur qui se promenait  petits pas dans un
paletot  collet de fourrure.

--Toi?... comment, c'est toi?--fit-il,-- Paris!... Et pas un mot? pas
un bout de nouvelles?... Et comment a va-t-il, mon vieux?

Coriolis eut un premier moment d'embarras, et rougissant un peu, comme
un homme brusquement accroch par une rencontre imprvue:

--J'arrive...--rpondit-il,--Manette voulait me faire rester jusqu'au
mois de juillet, mais j'en avais assez... Et me voil... oui... tu sais,
je ne suis pas crivassier, moi... Et toi, es-tu heureux?

--Merci... pas mal... Cette brave femme de madame Crescent a eu la bonne
ide de m'obtenir une copie du portrait de l'empereur... douze cents
francs... Ce qu'il y a de plus gentil, c'est qu'elle a fait cela sans me
prvenir... La lettre du ministre m'est tombe comme un arolithe... Ah
? et ta sant?

--Oh! maintenant, je vais trs-bien... je suis seulement frileux comme
tout...

Et un silence se fit, amen par le silence de Coriolis et par une
froideur particulire de toute sa personne. C'tait le froid de glace
que les femmes savent si bien mettre dans tout un homme pour un autre
homme, l'indiffrence antipathique, le dtachement dgot qu'elles
parviennent  obtenir des amitis d'un amant. On sentait le mchant
travail sourd, continu et creusant, d'une hostilit de matresse contre
un camarade qu'elle n'aime pas, les mdisances goutte  goutte, les
attaques qui lassent la dfense, le lent empoisonnement du souvenir, les
coups d'pingle qui tuent l'habitude dans le coeur et la poigne de main
de l'ami.

--Si nous buvions quelque chose l pour causer?--fit Anatole en montrant
le caf auprs duquel ils s'taient rencontrs, et qui se dressait, au
milieu des grands arbres  l'corce verdie, entour de son grillage de
bois pourri, avec la tristesse d'hiver des lieux de plaisir d't. Et
prenant le bras de Coriolis, il le fit entrer dans le parterre
abandonn, o des volailles becquetaient les pidestaux de quatre petits
candlabres  gaz. Devant eux, ils avaient un de ces effets de lumire
qui transfigurent souvent  Paris la grise platitude des maisons et la
contrefaon de grandeur des architectures btes.

Le ciel tait d'un bleu si tendre qu'il paraissait verdir. Pour nuages,
il avait comme des dchirures de gazes blanches qui tranaient.
L-dedans montait la coupole du Panthon, baigne, chaude et violette,
au milieu de laquelle une fentre renvoyait un feu d'or au soleil
couchant. Puis, des fuses de folles branches et de cimes emmles, des
arbres de pourpre aux premiers bourgeons verdissants, les deux cts
d'une longue et vieille alle du jardin, enfermaient dans leur cadre un
grand morceau de jour au loin, un coup de soleil noyant des btisses et
glissant par places, sur la terre blonde, jusqu' deux statues de marbre
blanc luisantes, au premier plan, des blancheurs tides de l'ivoire. On
et cru voir, par cette journe de printemps, le rayon d'un hiver de
Rome au Luxembourg.

--Tiens!--dit Anatole  Coriolis en s'accotant contre le mur du caf
peint en rose,--nous aurons chaud l comme si nous avions le dos au
pole... Garon! deux absinthes... Non? Veux-tu de la Chartreuse,
hein?... Ah! mon vieux! dire que te voil!... Eh bien! cr nom, vrai, a
me fait plaisir... Y a-t-il longtemps! C'est-il vieux! Comme a passe!
Avons-nous btifi ensemble, hein? Tiens, ici... voil un caf qui
devrait nous connatre... L, par derrire, te rappelles-tu? quand nous
avons eu notre rage de billard chez Langibout... que nous faisions des
parties de cinq heures!... Et Zaza?... Zaza, tu sais? qui tait si
drle... qui m'appelait toujours Georges, et qui m'crivait _Gorge_ avec
une cdille sous le _g_ pour faire Georges!

Et voyant que Coriolis ne riait pas:

--Tu as d travailler l-bas? As-tu fini une de tes grandes machines
modernes... tu sais... dont tu tais si toqu?

--Non... non...--rpondit Coriolis avec un accent de tristesse.--Oh!
j'en ferai... tu verras... j'en vois... L-bas, ce que j'ai fait? Mon
Dieu! j'ai fait une vingtaine de petits tableaux du midi de la France...
En y joignant une quarantaine de mes esquisses d'Orient... tout cela, je
te dirai, ce n'est pas mon dernier mot... mais enfin a ferait une
vente, tu comprends... il y aurait de quoi faire un jour
aux Commissaires-Priseurs... C'est la mode  prsent, les
Commissaires-Priseurs... Et je crois que ce serait une bonne chose pour
moi... a me ferait revenir sur l'eau, et j'en ai besoin... depuis trois
ans que je n'ai pas expos, on a eu le temps de m'oublier... Il y a un
catalogue, les journaux parlent de vous, on donne les prix... Je ferai
une exposition particulire... Oh! c'est trs-bon... Ce qui ne montera
pas  des sommes considrables, je le retirerai... Il faut bien faire
comme tout le monde... Je n'y aurais pas pens sans Manette... Elle est
trs-intelligente pour tout a, Manette... Et puis a me liquidera... Et
maintenant que me voil ici, avec tous mes matriaux sous la main et ce
bon mauvais air de Paris qui vous fait piocher, je te demande un
peu,--dit-il en s'animant et comme s'il se roidissait dans une volont
d'avenir,--je te demande un peu, qu'est-ce qui pourra m'empcher de
faire ce que je voulais faire, ce que je me sens dans le ventre... des
choses... tu verras!... Mais je t'ai assez embt de moi... Ah !
qu'est-ce qui m'a donc dit que ta mre t'tait tombe sur le dos, mon
pauvre garon?

--Parfaitement... J'ai cette croix-l, la croix de ma mre... Enfin! on
n'a qu'une maman, ce n'est pas pour la laisser sur le pav... Et puis,
je ne peux pas lui en vouloir de m'avoir donn le jour... Elle croyait
bien faire, cette femme...

--Mais est-ce qu'elle n'avait pas une certaine aisance, ta mre?

--Mais si... Il y a eu un temps o il y avait quatre lampes Carcel  la
maison... Mais maman avait une maladie, vois-tu, qui l'a perdue... Il
fallait qu'elle donnt  jouer au whist... La rage de recevoir, quoi!...
d'inviter des chefs de bureau  dner... Tout ce qu'elle gagnait y a
pass... A la fin de tout, elle avait quelque chose en viager pour ses
vieux jours chez une perle de banquier: il a lev le pied, et un beau
jour, plus un radis! voil l'histoire... Tu comprends que ce n'tait pas
le moment de lui demander des comptes de la fortune de papa... J'ai pris
deux chambres... et, quand elle a l'air trop ennuy le soir, je lui dis:
Maman, si tu veux, je vais dire au portier de monter pour faire ton
whist!

--Allons! ne blague donc pas... il parat que tu t'es conduit
admirablement, et toi qui es si _vache_, on m'a dit que tu t'tais remu
comme un enrag, que tu avais fait des pieds et des mains pour vous
sortir de misre...

--Moi? laisse donc...--fit modestement Anatole  demi humili d'tre
compliment de son dvouement filial, et revenant  ses ides
d'observation comique:--Le plus drle, mon cher, c'est que a ne l'a pas
change, c'est toujours la mme femme... Voil donc ses malheurs qui
arrivent... plus le sou, plus rien que les meubles de sa chambre... Moi,
c'tait roide... J'avais six francs, six francs net pour le
dmnagement... Eh bien! sais-tu ce qui la proccupait? C'tait
d'envoyer des cartes de visites avec P. P. C.! pour prendre cong!...
Maman, je te dis,--et sa voix prit la solennit caverneuse du Prudhomme
de Monnier,--c'est la victime des convenances sociales!

--Tais-toi, imbcile!--fit Coriolis sans pouvoir s'empcher de rire.

Et continuant  causer, ils laissaient peu  peu leurs paroles retourner
au pass et toucher  et l  ce qui rchauffe les annes mortes. Les
regards d'Anatole, chargs d'expansion, enveloppaient Coriolis, et, en
parlant, il appuyait ce qu'il disait de pressions, d'attouchements
caressants, de gestes poss sur quelque endroit de la personne de son
interlocuteur. A ce contact, au frottement de ces mains qui rettaient
une vieille amiti, au souffle des jours passs, sous les mots, les
questions, les souvenirs d'effusion qui remuaient une liaison de vingt
ans et leurs deux jeunesses, Coriolis sentait mollir et se fondre sa
froideur premire. Et tu viens dner  la maison, n'est-ce pas?--dit-il
 la fin.

Ils se levrent, sortirent du Luxembourg et remontrent la rue
Notre-Dame-des-Champs, cette rue d'ateliers et de chapelles, aux grandes
maisons conventuelles, aux troites alles garnies de lierre, aux loges
rustiques de portiers, aux affiches de pommade de Soeurs, la grande rue
religieuse et provinciale o trbuchent de vieux liseurs de livres 
tranches rouges, et qui, avec ses cloches, semble sonner l'heure du
travail avec l'heure du couvent.

Anatole dbordait de paroles; Coriolis parlait moins et se renfermait en
lui-mme avec un air de proccupation,  mesure qu'on approchait de la
maison.

--Et elle va bien, Manette?--demanda Anatole, quand ils furent  deux ou
trois portes de Coriolis.

--Trs-bien.

--Et ton moutard?

--Trs-bien, trs-bien, merci.

Ils montrent.

--Tiens! veux-tu attendre un instant dans l'atelier,--dit Coriolis,--je
vais prvenir Manette que tu dnes.

Anatole entra dans l'atelier, plein d'une tide chaleur, o se levait,
d'une bouilloire sur le pole, une forte odeur de goudron. Il tait 
peine l que, par une petite porte, un enfant se glissa comme un petit
chat, et, ayant attrap le coin du divan, il s'y colla, les mains
derrire le dos, appuyes contre le bois, le ventre un peu en avant,
avec cet air des enfants que leur mre envoie surveiller au salon un
monsieur qu'on ne connat pas.

--Tu ne me reconnais pas?--dit Anatole en s'avanant vers lui.

--Si... tu es le monsieur qui faisait les btes...--rpondit sans bouger
le bel enfant de Coriolis; et il fit le silence d'un petit bonhomme qui
ne veut plus parler. Puis, comme pour se reculer d'Anatole, il se
renversa en arrire sur le divan, avec une grce maussade, et de l, se
mit  suivre, sans le quitter de ses deux petits yeux ronds, tous ses
mouvements.

Un peu gn du tte--tte avec ce gamin qui le tenait  distance,
Anatole se mit  regarder des panneaux poss sur deux chevalets, des
paysages aux ciels de lapis, aux verts mtalliques d'mail.

Il avait fini son examen, et commenait  trouver le temps long, quand
Coriolis reparut avec un air singulier.

--Nous dnerons nous deux,--fit-il,--Manette a la migraine... Elle s'est
couche.

--Tiens!... Ah! tant pis,--dit Anatole.--Moi qui me faisais un plaisir
de la voir... Il est trs-gentil, ton fils... Charmant enfant!

--Ah! tu regardais?... C'est de l-bas, tout a... Tu sais, nous tions
 Montpellier... On n'a qu' descendre le Lez, une jolie petite rivire
avec des iris jaunes, pendant une heure... Et puis, pass les saules
d'un petit hameau qu'on appelle _Lattes_, c'est a, mon cher... Oh! un
bien drle de pays... une vraie gypte, figure-toi... Tiens!
voil...--Et il touchait dans ses tudes les effets et les couleurs dont
il lui parlait.--Une terre... comme a... des grandes flaques d'eau...
des marais avec de l'herbe... et entre l'herbe, des grandes plaques
d'azur, des morceaux de ciel trs-crus... aussi crus que a... Et puis 
ct, tu vois... des langues de sable avec des touffes de soude... un
tas de canaux l-dedans, avec ces bateaux-l,  drague, avec des roues 
godets... des petits lots brls... de temps en temps un grand pr
vague... voil... o il n'y a que deux ou trois juments blanches qui
filent, ou des troupes de taureaux qui s'effarent quand vous passez...
une fermentation du diable dans toutes ces eaux-l... une vgtation!
des joncs, des tamaris, des ronces, des roseaux!... Et des ciels, mon
cher! C'est plus bleu que a encore... Enfin, tout: des scorpions, du
mirage... il y a du mirage... il y a mme des flamants... tiens, d'aprs
nature, s'il vous plat, ces flamants-l... prs de Maguelonne... et ils
volaient, je te rponds!... Ils avaient l'air heureux, comme moi, de
retrouver leur Orient...

--Mais, dis donc,--fit Anatole en regardant les murs du nouvel atelier
de Coriolis  peine garnis de quelques pltres,--qu'est-ce que tu as
fait de tes bibelots?

--Oh! tout a t vendu quand nous sommes partis... C'tait un nid 
poussire... Viens-tu dans la salle  manger?... a les dcidera
peut-tre  nous servir...

Le dner, un dner de restes ou rien ne rappelait l'ancienne largeur du
mnage de garon de Coriolis, fut servi par deux filles qui rpondaient
aigrement aux observations de Coriolis, s'asseyaient sur un coin de
chaise, quand les dneurs s'oubliaient, aprs un plat,  causer.

--Tiens!--dit Coriolis, quand on fut au caf, avec un ton d'impatience
qu'Anatole ne comprit pas,--prends ta tasse, le carafon d'eau-de-vie...
Nous serons mieux dans l'atelier...

Anatole, en effet, s'y trouva bien. Le plaisir d'tre avec Coriolis,
quelques petits verres qu'il se versa, le firent bientt s'panouir; et
ses vieilles gaiets lui revenant, il recommena ses anciennes farces,
bondissant, criant: Hou! hou! aboyant comme un gros chien autour de
Coriolis, l'tourdissant de tours de force et de menaces de tapes, se
jetant sur lui en lui disant:--C'est donc toi! la voil, la grosse
bte!--le chatouillant, le pinant, et tout  coup s'arrtant, pour
jeter sa joie dans ce mot:--Tiens! je suis content comme si j'tais
dcor!

Tout en jouant, Anatole revenait  l'eau-de-vie. A la fin, il leva le
carafon  la lumire de la lampe, et y chercha du regard un dernier
verre: le carafon tait vide. Coriolis sonna. Une bonne parut.

--De l'eau-de-vie...

--Il n'y en a plus,--dit la bonne avec une voix dont Anatole lui-mme
perut l'insolence.

Au bout de quelques instants, il prenait sur un fauteuil le chapeau
qu'il y avait pos  plat soigneusement sur les bords: c'tait chez lui
un principe absolu de poser ses chapeaux ainsi, pour empcher,
disait-il, les bords de tomber; et il partait sans que Coriolis chercht
 le retenir.

Une fois dans la rue, au froid de l'air fouettant sa griserie, le mot de
la bonne lui retombant dans la pense avec le dner, la journe, la
premire gne, les singularits de Coriolis, Anatole marcha en se
parlant tout haut  lui-mme, se rptant tout le long du chemin:--Il
n'y en a plus! Il n'y en a plus! En voil une bonne que je retiens! Il
n'y en a plus! Et sa migraine,  madame!... Il n'y en a plus!... Et
toute la maison... outre! outre! outres, les domestiques! outre, la
femme! outre, le moutard, outre, mon ami! outre!... tous, outres!...
pas moi, outre...




CXXXVIII


La matresse avait frapp un grand coup en enlevant Coriolis de Paris,
en brisant brusquement ses habitudes, en l'arrachant aux milieux de sa
vie, en l'isolant et en le tenant prs de deux annes sous une influence
que rien ne combattait, dans des endroits nouveaux qui ne lui parlaient
pas de l'indpendance de son pass. Toutes les facilits s'taient
rencontres l pour l'asservissement d'un homme malade, se croyant plus
malade encore qu'il n'tait, et dispos  accepter la volont de l'tre
qui le soignait, comme on accepte une tasse de tisane, par fatigue, par
ennui de lutter, par ce renoncement  vouloir que fait chez les plus
forts la pense de la mort. Son autorit de garde-malade, la matresse
l'avait peu  peu tout doucement tendue sur l'homme. Elle avait touch
 ses sentiments,  ses instincts,  ses penses. Coriolis s'tait
laiss lentement enlacer, envelopper, du coeur  la cervelle, saisir
tout entier, par ces mains de caresse remontant son drap ou lui croisant
son paletot sur la poitrine, l'entourant  toute heure de chaleur, de
tendresse, de dorloterie. Les attentions maternelles, si affectueusement
grondeuses de Manette, la solitude, le tte--tte, l'habitude que
chaque jour ramne, ces deux forces lentes et dissolvantes: le temps et
la femme, avaient longuement us les rsistances de son caractre, ses
instincts de soulvement, ses efforts de rbellion. Des soumissions que
la femme lgitime n'impose pas au mari auquel elle est lie pour
toujours, la matresse les avait imposes  l'amant qu'elle tait libre
de quitter: elle l'avait pli  une servitude de peur,  des retours
craintifs et humilis devant le moindre symptme d'irritation, la plus
petite menace de fcherie. Un abandon, une rupture, un dpart, c'tait
ce que Coriolis voyait aussitt, et, dans une fivre d'inquitude, la
terreur le prenait de perdre cette femme, la seule dont il pt tre aim
et soign, cette femme ncessaire  sa vie, et sans laquelle il
n'imaginait pas l'avenir. Le matrisant par l, le tenant li par cet
immense besoin qu'il avait d'elle, et qu'elle surexcitait, en
l'inquitant, avec l'habilet et le gnie de tact donns aux plus
mdiocres intelligences de son sexe, Manette avait fini par faire
pencher Coriolis vers ses manires de voir  elle, ses faons de juger,
ses antipathies, ses petitesses. Ce qu'elle avait obtenu de lui, ce
n'avait point t une entire et brusque abdication de ses gots, de ses
instincts, de ses attaches de coeur: ce qui s'tait fait dans Coriolis
tait plutt une diminution dans l'absolue confiance de ses opinions.
Entre elle et lui, il s'tait produit l'effet de cette loi ironique qui
veut que dans la communaut de deux intelligences, l'intelligence
infrieure prdomine, marche  la longue fatalement sur l'autre, et
donne ce spectacle trange de tant d'hommes de talent ne voyant rien que
par le petit objectif de la femme qui les a.

Il avait bien encore dans la tte, tout en haut de l'esprit et de l'me,
des ides auxquelles il ne laissait pas Manette toucher; mais c'tait
tout ce que Manette n'avait pas encore atteint, abaiss et pli en lui.
A mesure qu'il vivait de la socit de cette femme, de sa causerie, de
ses paroles, il perdait le mpris carr qui le dfendait au premier jour
contre l'impression de ce qu'elle lui disait. Il avait commenc par ne
pas l'entendre quand elle lui parlait de choses qu'il ne voulait pas
entendre; maintenant il l'coutait, et, malgr lui, il l'entendait.

Cependant, quand il se retrouva  Paris, mieux portant, arm d'un peu
plus d'nergie et de sant, renou  ses connaissances, retremp dans le
courant parisien, fouett par des plaisanteries d'amis; quand il se vit,
dans un quartier qu'il n'aimait pas, avec des domestiques
insupportables, tomber  cette vie que lui faisait Manette, une vie
antipathique  tous ses gots, mortelle  ses amitis, troite,
_retrillonne_ au-dessous de sa fortune, indigne de ses habitudes,
Coriolis ne put rprimer un mouvement de rvolte. Mais alors, il
rencontra dans la volont de Manette une espce de force qu'il n'avait
pas souponne, une rsistance qui paraissait toujours cder et qui ne
cdait jamais, un enttement sans violence, une sorte d'opinitret
ingnue, caressante, presque anglique. A tout, elle disait: Oui, et
faisait comme si elle avait dit: Non. S'il s'emportait, elle s'excusait:
elle avait oubli, elle pensait ne pas le contrarier; c'tait de si peu
d'importance. Et pour tout ce qu'elle dcidait, ce qu'elle commandait
contre les ordres de Coriolis, contre son dsir tacite ou formel,
c'tait le mme jeu, la mme justification tranquille et de sang-froid.
Il y avait dans la forme de sa domination comme une douceur passive, un
air d'humilit dsarmante, une sorte d'indolence apathique, devant
lesquelles les colres de Coriolis taient forces de se dvorer.




CXXXIX


La grande distraction de Coriolis avait t jusque-l de runir deux ou
trois amis  sa table. Il aimait ces dners familiers qu'gayaient des
causeries et des visages de vieux camarades; il avait pris une chre
habitude de ces rceptions sans faon, qui taient pour lui la fte et
la rcompense de sa journe, la rcration du soir o il oubliait la
fatigue quotidienne de son travail, et se retrempait  la verve des
autres.

Peu  peu, les dneurs d'habitude devinrent rares et ne parurent plus
que de loin en loin: Coriolis s'en tonna. Qui les loignait? Il
montrait toujours le mme plaisir  les voir. Et il ne pouvait accuser
Manette de les renvoyer: elle n'avait pas avec eux la migraine qu'elle
avait eue avec Anatole. Elle les recevait aimablement, lui semblait-il,
s'occupait d'eux, les servait, n'avait jamais d'aigreur ni de mauvaise
humeur. Et cependant presque tous un  un dsertaient. Ses plus vieux
amis ne revenaient pas. Et quand Coriolis les rencontrait, ils
essayaient de se drober  la chaude insistance de son invitation, en
s'excusant sur des prtextes.

Ce qui les chassait, c'tait ce qui chasse les amis d'un intrieur,
l'absence de cordialit qui se rpand et s'tend de la matresse de la
maison  la maison mme, l'accueil maussade et rechign des murs, une
espce de mauvaise volont des choses qu'on gne et qu'on drange, la
sourde hostilit des meubles contre les htes, la chaise boiteuse, le
feu qui ne prend pas, la lampe qui ne veut pas s'allumer, l'garement
des clefs de mnage qu'on cherche, l'ensemble de petits accidents
conjurs pour le malaise de l'invit. Les dlicats taient encore
blesss de l'accent d'amabilit de Manette; ils y sentaient un ton
d'effort et de commande, la grce force d'une matresse oblige de les
subir, leur en voulant comme d'une indiscrtion de s'tre laiss
inviter, et faisant,  travers son sourire, courir sur la table des
regards qui semblaient faire des marques aux bouteilles. Ses attentions,
l'occupation embarrassante qu'elle prenait d'eux, les plaintes en leur
prsence sur les plats manqus, les rprimandes sur le service, taient
chez elle autant de faons polies de les prier de ne pas revenir. Et
pour les natures moins fines, moins sensibles, que ces faons de Manette
ne blessaient point, il y avait autour de la table, pour les renvoyer,
l'insolence des deux grandes bonnes, leur air grognon et lass de la
fatigue du dner, le ddain de leur main  donner une assiette, leur
impatience  attendre la fin du dessert, leur mine de domestiques  des
gens qui ne viennent que pour manger.

Dans l'espce de rve et d'chappement  la ralit o vivent les hommes
dont la tte travaille et que remplit une oeuvre, Coriolis, planant
au-dessus de tous ces dtails, ne s'apercevait de rien. Enfin, un jour
qu'il invitait Massicot, devenu son voisin et rest l'un de ses derniers
fidles:

--Dner?--lui rpondit Massicot--je veux bien... mais au restaurant.

--Pourquoi?

--Ah! pourquoi?... Eh bien, parce que chez toi... chez toi, il me semble
qu'il y a des cents d'pingles anglaises dans le crin de ma chaise, et
qu'on me met quelque chose dans ma soupe qui m'empche de la manger!...
Tiens! il y a des gens qui deviennent fous en regardant un anneau de
rideau dans une chambre o leurs parents les ont embts... Moi, quand
je regarde le papier de ta salle  manger, il me prend des envies de
casser mon assiette sur le nez de tes bonnes... et de prier ta femme...
pas poliment... d'aller se coucher!




CXL


Tout avait chang dans l'intrieur de Coriolis.

Son petit logement n'tait plus son grand et large appartement de la rue
de Vaugirard. Son atelier, dpouill de ce clinquant d'art sur lequel
l'oeil du coloriste aime  se promener, semblait vide et froid, presque
pauvre.

L-dedans,  la place du domestique et de l'ancienne cuisinire, taient
installes les deux cousines de Manette, deux cratures  la dsagrable
tournure hommasse de bonnes de province, l'une retire d'un service de
ferme des Vosges, l'autre de la maison de Marville, o elle soignait
les fous.

Manette avait encore tabli dans la maison sa vieille mre dont la
colonne vertbrale tait presque entirement ankylose, et qui, cloue
et roide, restait  l'angle d'une chemine,  un coin de feu, avec son
serre-tte noir de veuve juive, sa figure orange, l'enfoncement sombre
de ses yeux, l'automatisme effrayant de ses mouvements, le marmottage
grommelant et redoutable de prires incomprhensibles. Dans l'escalier,
 la porte, sans cesse, Coriolis rencontrait dans ses grandes jambes un
jeune homme aux cheveux laineux, portant toujours un petit paquet
envelopp dans un mouchoir de couleur: c'tait un frre de Manette. A de
certains jours, il entrevoyait dans le fond de la cuisine des ttes
pointues, des yeux louches et brillants, des lippes de ces
_nixkandlers_, de ces industriels du trottoir et du boulevard sortis du
petit village de Bischeim, prs de Strasbourg.

Humblement,  pas rampants, la juiverie se glissait, montait  la
drobe dans la maison, l'enveloppait par-dessus, y mettait l'air de ses
habitudes et la contagion de ses superstitions. Les deux cousines,
conserves par la province plus prs de leur culte et de leur origine,
dfaisaient peu  peu, dans Manette, l'indiffrence et les oublis de la
Parisienne. Elles la renfonaient aux pratiques et aux ides du
judasme, fouillant, retrouvant, ranimant dans la juive vieillissante la
persistance immortelle de la race, ce qui reste toujours de juif dans le
sang qui ne parat plus du tout l'tre.

Depuis le jour de la synagogue, Coriolis n'avait rien vu en elle de sa
religion ni de son peuple. Manette avait pourtant toujours gard de ce
ct de secrtes attaches. Il ne s'tait gure pass de samedi sans
qu'elle ment ce jour-l sa promenade vers une petite place situe 
l'embranchement de la rue des Rosiers, de la rue des Juifs, de la rue
Pave, de la rue du Roi-de-Sicile, dans ce rassemblement au soleil de
l'aprs-midi que font l les juifs. C'tait comme un besoin pour elle de
passer et de repasser une ou deux fois  travers ces figures de gens
qu'elle ne connaissait pas, auxquels elle ne parlait pas, mais dont elle
s'approchait, qu'elle touchait, et dont la vue lui donnait pour toute la
semaine comme une espce de communion avec les siens et avec une
humanit de sa famille.

On arrivait  ne plus servir sur la table que des viandes tues selon le
rite traditionnel du _schechita_; on allait chercher de la choucroute
rue des Rosiers. Matresses de l'intrieur, les femmes de la maison ne
se gnaient plus pour soumettre Coriolis  la tyrannie des usages pour
lesquels il avait de la rpugnance.

Mais ce n'taient l que de petits despotismes, ne faisant que taquiner,
irriter, impatienter Coriolis. De plus graves ennuis, de poignants
soucis de coeur lui venaient d'un bien autre envahissement de sa vie: il
sentait la domination hostile de ces femmes toucher  l'affection du son
enfant, et la dtourner de lui. Son fils,  mesure qu'il grandissait,
lui semblait aller  ces trangres, se complaire dans leurs jupes,
comme s'il tait instinctivement attir par une sympathie mystrieuse de
consanguinit. Pour l'avoir, pour en jouir, il tait oblig d'aller le
prendre, l'arracher  sa grand'mre qui, de sa vieille mmoire
chevrotante, versant  la jeune imagination de l'enfant le merveilleux
du _Zeanah Surenah_, lui rabchant des choses de vieux livres crits en
germanico-judaque, le tenait charm, bloui devant les contes de
l'Orient talmudique, les repas dont le vin sera celui d'Adam, dont le
poisson sera le Lviathan avalant d'un seul coup un poisson de trois
cents pieds, dont le rti sera le taureau Behemot mangeant tous les
jours le foin de mille montagnes.




CXLI


Crescent venait  peine trois ou quatre fois par an  Paris pour faire
provision de toiles, de couleurs, de brosses, et toucher le prix d'un
tableau. A chacun de ces petits voyages, il ne manquait pas d'aller voir
Coriolis, passant le plus souvent avec lui toute une demi-journe.

Coriolis avait un grand plaisir  le revoir. Il retrouvait en lui un
souvenir du bon temps de Barbison. Il aimait ce que le rustique artiste
lui apportait de l'odeur et de la srnit des champs. Et il tait
heureux de voir un brave homme heureux.

A une de ces visites:--Et Anatole?--se mit  dire Crescent...--J'ai t
si habitu  le voir avec vous...

--Oh! il y a bien longtemps,--fit Coriolis, embarrass.--Il est venu
dner un soir... Et puis, nous ne l'avons pas revu... je ne sais pas
pourquoi...

--Oh! il a assez mang ici...--dit Manette.

--Pauvre garon...--reprit Crescent--on vient de me faire des plaintes
sur lui au ministre pour la commande que je lui ai fait avoir... Il
parat qu'il ne finit pas sa copie. On lui a crit pour l'inspection.

--Je crois bien,--dit Manette,--il est si paresseux!... une vraie
couleuvre...

--Aprs a, peut-tre, qu'il n'y a pas de sa faute... Dans sa position,
il faut d'abord manger, il faut gagner son pain de chaque jour... Gueuse
de misre tout de mme dans nos tats, quand on reste en route...

Et changeant de ton:--Ah ! toi,--dit-il brusquement  Coriolis,--tu
m'as toujours promis un dessin... Ce n'est pas tout a... il me faut mon
dessin... O est mon dessin?

--Tiens! l, au fond de l'atelier... le carton rouge... C'est a...

Crescent se baissa, ouvrit le carton, commena  feuilleter: c'tait un
choix des plus beaux dessins de Coriolis. Machinalement, il leva les
yeux: il vit dans la psych devant lui, Manette vivement rapproche de
Coriolis, lui faisant le signe de colre d'une femme furieuse de voir
emporter de la maison un objet de valeur, quelque chose reprsentant de
l'argent. Et presque aussitt:--Non, pas le rouge,--lui cria
Coriolis,--l'autre,  ct... le vert... tiens... l...

Crescent prit le carton vert, l'apporta  Coriolis.

Coriolis, avec un geste de tristesse, y prit un dessin, le mit sur une
table, le retravailla, le recala longuement, puis le rendit  Crescent.

Quelques minutes aprs, Crescent lui serrait chaudement la main et
sortait sans saluer Manette.




CXLII


Les amis ainsi carts, l'isolement refait  Paris autour de Coriolis,
le travail incessant de la matresse continua, poursuivant plus
hardiment la diminution, l'annihilation du matre de la maison, avec
cette espce d'crasant despotisme que la femme du peuple met dans la
domination domestique. Manette eut, comme la femme du peuple, ces
tyrannies affiches, publiques, montres devant les domestiques, les
fournisseurs, les gens qui passent, et tant  un homme la dignit
qu'une femme de la socit laisse par pudeur  la faiblesse d'un mari.
Coriolis perdait le gouvernement et le commandement de son intrieur; on
lui retirait des mains la direction de la maison; on lui tait de la
bouche les ordres  donner. Il ne comptait plus, il n'entrait plus dans
les arrangements qui se faisaient. Il n'tait plus consult pour tout ce
que voulait Manette que par un: N'est-ce pas, chri? qu'elle lui
jetait de confiance, sans couter sa rponse. Il n'eut bientt plus
d'argent: la femme le prit comme dans un mnage d'ouvrier, le serra, le
retint, s'habitua  le regarder comme une chose  elle, qu'elle lui
donnait, et dont il devait lui dire l'usage. Des privations, des
retranchements furent imposs  ses gots. Coriolis avait un sentiment
d'lgance de crole. Il s'tait toujours mis de faon distingue et
dpensait largement pour tout ce qu'un homme des colonies appelle son
linge. On le contraria l-dessus jusqu' ce qu'il prt un petit
tailleur travaillant  bon march; et  peu de temps de l commena  se
montrer dans sa toilette le coup de ciseau d'ouvrires de la maison.

Toute sa vie fut rabaisse, asservie  des habitudes mnagres,  la
faon de vivre de ce trio de femmes qui, tous les jours, le tiraient un
peu plus  elles, approchaient de lui leur familiarit, l'entranaient
dans quelque place humble  un spectacle qui l'assommait, ou le
poussaient  une soire ministrielle pour le bien de ses affaires.

Ce fut comme une longue dpossession de lui-mme,  la fin de laquelle
il ne s'appartint presque plus. De soumission en soumission, Manette
l'amenait  tre dans la maison un de ces grands enfants qu'on soigne
comme un petit enfant, un de ces tres vaincus, dsarms, absorbs,
dociles, qu'une femme mne, manoeuvre, tapote, habille, cravate,
embrasse, et qui, jusqu'au dehors et dans la rue, emportent la marque de
leur humilit et de leur sujtion au logis.

Encore Manette le ddommageait-elle par des caresses, des chatteries,
des affectuosits, des douceurs: de temps en temps, il sentait passer
dans le toucher de sa main les tendresses dont on flatte, pour le faire
obir, un animal domestique. Mais  ct de Manette il y avait les deux
cousines, les deux mauvaises figures, qui semblaient mpriser Coriolis
en face, et rire ironiquement de sa dchance. Avec leur air de
ddaigner ses ordres, l'aigreur de leurs rponses, leur grossiret
amre, leur entente sournoise pour blesser ses gots, ses prfrences,
ses manies, leur espce de domination en sous-ordre, ces femmes
entouraient Coriolis de son humiliation, et la lui rapportaient  toute
heure. Ce qu'elles lui faisaient souffrir et dvorer, cette torture qui
d'abord l'avait exaspr, maintenant lui causait comme une peur: il se
retournait vers Manette, implorait sa prsence contre elles, lui
demandait, quand par hasard elle sortait le soir, de revenir de bonne
heure, pour ne pas tre livr aux bonnes, leur appartenir toute la
soire.

On et dit que, dans cet avilissement, les forces de rsistance de
Coriolis, tous les appareils de la volont, tout ce qui tient debout le
caractre d'un homme, cdaient peu  peu ainsi que cde la solidit d'un
corps  la dissolution de cette maladie d'gypte faisant des os quelque
chose de mou qu'on peut nouer comme une corde.




CXLIII


Et cette domination domestique, cette volont substitue  la sienne
dans le mnage, Coriolis commenait  les voir se glisser peu  peu
jusqu'aux choses de son mtier, de son art, essayer doucement de
s'attaquer  l'artiste, s'approcher de son chevalet, toucher presque 
son inspiration.

Quand Manette,  une bauche qu'il lui montrait, jetait un glacial
encouragement; quand,  ct de lui, elle lui semblait faire la mine 
ce qu'il brossait, ou bien seulement quand, avec l'admirable talent des
femmes  jouer l'aveugle, elle affectait de ne pas voir ce qu'il
peignait, Coriolis tait pris dans son travail d'une impatience nerveuse
qui lui faisait gter son esquisse et son tableau. De sa toile, il ne
percevait plus que les faiblesses, les difficults, les cts
dcourageants, ce qui arrte la verve en tuant l'illusion; et il ne
tardait pas  abandonner son oeuvre commence.

Coriolis, le Coriolis cabr toute sa vie sous les conseils des autres,
avec le juste orgueil de sa valeur; le Coriolis si ddaigneux de
l'intelligence et des gots d'art de la femme, si jaloux de ses
sensations propres, de son optique personnelle, de l'indpendance et de
l'ombrageuse originalit de son temprament, Coriolis acceptait des
dcouragements lui venant de cette femme! L'habitude de lui obir, de la
consulter, de lui soumettre et de lui confier tout le reste de sa vie,
l'avait men lentement  cet asservissement o les faiblesses de l'homme
descendent dans l'artiste, mettent sur sa peinture le nuage du front de
sa matresse, entament sa foi en lui-mme et finissent par lui ter le
caractre jusque dans le talent.

Il n'osait s'avouer  lui-mme cette influence de Manette. Il en
repoussait l'ide, il n'y voulait pas croire, il se dbattait sous elle.
Et cependant, malgr lui, aux heures de ses rflexions solitaires, il se
rappelait son exposition de 1855, cette tentative dans laquelle il avait
entrevu un nouvel horizon d'art. Il fallait bien qu'il en convnt avec
lui-mme: ce n'taient point la presse, les criailleries des journaux,
la morsure de la critique qui l'avaient fait reculer devant le moderne
et abandonner le grand rve de peindre son temps. C'tait elle avec ses
renganes de mauvaise humeur, avec tout ce qu'elle lui avait dit ou
laiss voir pour le dtourner de l'art qui ne se vend pas, et le pousser
 des tableaux de vente. Car Manette, comme une femme et comme une
juive, ne jugeait la valeur et le talent d'un homme qu' cette basse
mesure matrielle: l'achalandage et le prix vnal de ses oeuvres. Pour
elle, l'argent, en art, tait tout et prouvait tout. Il tait la grande
conscration apporte par le public. Aussi travaillait-elle
infatigablement  mettre dans la carrire de Coriolis la tentation de
l'argent. Elle comptait, faisait sonner  son oreille les gains des
autres: elle l'tourdissait, l'humiliait des gros prix de celui-ci, de
celui-l, des revenus de chaque anne de la peinture de Garnotelle. Elle
approchait encore de lui des ambitions mesquines, des aspirations
bourgeoises, des vellits de candidature  l'Institut, toutes sortes
d'apptits tourns vers le succs.

Vainement Coriolis essayait de ne pas l'entendre et de se fermer  ces
excitations incessantes,  ces paroles qui avaient le retour et la
patience de la goutte d'eau qui creuse; lui qui s'tait jusque-l estim
si heureux d'avoir son pain sur la planche, d'tre au-dessus des
exigences, des concessions de misre qui dshonorent un talent; lui,
plein de dgot et de mpris pour tout ce qui sentait le commerce chez
les autres; lui, l'amoureux et le religieux de son art, qui avait fait
de la peinture sa chose sainte et rvre, la religion dsintresse et
le voeu svre de son existence; lui qui,  l'idal de sa vocation,
avait sacrifi des bonheurs de sa vie, du plaisir, un amour, les
paresses du crole; lui, l'artiste raffin, dlicat, rare, qui s'tait
presque fait un point d'honneur de tenir  distance la vogue et la mode;
lui, dont la carrire n'avait t que fiert, libert, puret,
indpendance,--il commenait  prouver auprs de cette femme comme les
premiers symptmes d'un ramollissement de sa conscience d'artiste.

Souvent une honte enrage le prenait, la honte d'une sorte de
dgradation morale qui s'accomplissait graduellement en lui, la honte de
quelqu'un qui va mettre une mauvaise action, le reniement de toute sa
vie dans une vie d'honneur! Il s'en allait, ne revenait pas dner, par
horreur du contact de cette femme; et, seul avec lui-mme, dans quelque
promenade de solitude, fouillant ses lchets, se penchant dessus, en
sondant le fond, il se demandait avec angoisse si,  force d'entendre ce
mot, cette ide, ce matre et ce dieu de cette femme: l'Argent! revenir
toujours dans sa bouche, juger tout, excuser tout, couronner tout pour
elle, l'Argent ne lui parlait pas dj un peu aussi  lui.




CXLIV


Un moment arrivait o le talent de Coriolis paraissait vaincu, dompt
par Manette, docile  ce qu'elle voulait de lui. L'artiste semblait se
rsigner aux exigences de la femme. De l'art, il se laissait glisser au
mtier. L'avenir qu'il avait rv, il l'ajournait. Ses projets, ses
ambitions, la haute et vivante peinture qu'il avait eu l'ide de tenter,
il les remettait, les repoussait  d'autres temps, quand un hasard vint,
qui le rattacha violemment  ses oeuvres passes, et, redressant l'homme
dans le peintre, faillit lui faire briser d'un coup sa servitude.

Dans le dbarras de tout le cher bric--brac que Manette avait su
obtenir de son dcouragement, de son affaiblissement maladif, lors de
leur dpart pour le midi de la France, Manette avait encore voulu qu'il
se dessaist de ces deux toiles, _la Rvision_ et _le Mariage_, qu'elle
disait encombrantes et invendables. Coriolis, auquel ces deux tableaux
rappelaient un insuccs et des attaques, ennuy et souffrant de les
voir, n'avait pas fait grande rsistance; et les deux toiles avaient t
vendues, donnes  un marchand de tableaux. De l, l'une de ces toiles,
_la Rvision_, passait chez un amateur, homme du monde, lgant
brocanteur en chambre, littrateur de revue  ses heures, lequel
ramassait depuis dix ans une galerie de modernes avec un sang-froid
calculateur, jouant sur les noms nouveaux comme un agioteur joue sur des
valeurs d'avenir, et rsolu  faire de sa vente un grand coup.

Cette vente annonce, tambourine fit grand bruit. Un dbutant
littraire, brillant et dj remarqu, voulant faire son trou et du
bruit, cherchant une personnalit sur laquelle il pt accrocher des
ides neuves et remuantes, crut trouver son homme dans Coriolis. Trois
grands articles d'enthousiasme tapageur dans le petit journal le plus lu
attirrent l'attention sur le matre de _la Rvision_. Accouru  la
vente, Paris, qui avait  peine retenu le nom de Coriolis et ne savait
plus sur quel tableau le poser, fit la dcouverte de cette toile balaye
par les regards indiffrents du public  la grande exposition de 1855.
Des polmiques s'enflammrent, coururent de journaux en journaux.
Coriolis prit les proportions d'une curiosit et d'un grand homme
mconnu.

L'heure des enchres venue, deux concurrents se trouvrent en prsence:
un monsieur possd de la rage de se faire connatre, du dsir furieux
d'une publicit quelconque, et un agent de change ayant besoin, pour
rasseoir son crdit et craser des bruits dsastreux, de faire une
dpense folle bien visible et annonce dans les journaux. Entre cet
intrt et cette vanit, le tableau monta  une quinzaine de mille
francs.

Coriolis avait t se voir vendre. Quand il rentra, Manette aperut en
lui comme un autre homme. Sa physionomie avait une telle expression de
duret reconquise, de duret rsolue, presque mchante, qu'elle n'osa
pas lui demander des nouvelles de la vente. Ce fut Coriolis qui, le
premier, rompit le silence, en allant  elle.

--Ah! vous tes une femme qui entendez les affaires, vous!--Et il laissa
tomber avec un accent de mpris: _les affaires_.

--Ma _Rvision_ vient de se vendre... savez-vous combien? Quinze mille
francs!... Ah!... est-ce que vous croyez que a me fait quelque
chose?... Mais quand j'ai fait cela, vous n'tiez rien dans ma vie...
rien que la femme qui vous sert de l'amour... comme elle vous cirerait
vos bottes!... Eh bien! alors, j'tais quelqu'un, j'tais un peintre...
je trouvais... Ah! vous avez eu une jolie ide de spculation!...
Savez-vous ce que vous avez fait de moi? Un homme de mtier, un faiseur
de peinture au jour le jour, le domestique de la mode, des marchands, du
public!... un misrable!... Tenez! pendant qu'on promenait ma _Rvision_
sur la table, dans les enchres, je regardais... Il y a des choses
l-dedans... l'homme nu, le coup de lumire, le dos en bas dans
l'ombre... Je me disais: Mais c'est beau, a! Je sens que c'est beau!...
On se pressait, on se penchait... et je voyais que c'tait beau dans
tous les yeux qui regardaient!... A prsent? Mais je ne saurais plus
_fiche_ une machine comme a, ma parole d'honneur! je crois que je ne
pourrais plus... Il faut pouvoir vouloir... Et c'est vous!--dit-il en
s'avanant, d'un air menaant, vers Manette,--vous,  force de
tourments, en tant toujours l derrire mon chevalet, avec vos paroles
qui me jetaient du froid dans le dos... Ah! ce que je serais aujourd'hui
avec les tableaux que vous m'avez empch de faire!... et l'argent que
vous auriez gagn, vous!... Vous ne savez pas tout l'argent... C'est que
maintenant, j'y pense aussi, moi,  a... Vous m'avez pass de votre
sang, tenez! Dieu me pardonne!... Ah! vous avez bien vid l'artiste!...
Je vous hais, voyez-vous, je vous hais... Et voulez-vous que je vous
dise! Il y a des jours...--et sa voix lente prit une douceur
homicide--des jours... o il me vient l'ide, mais l'ide trs-srieuse
de commencer par vous, et de finir par moi, pour en finir de cette
vie-l!...

Puis, aprs deux ou trois tours agits dans l'atelier, revenant 
Manette, et lui parlant avec le ton d'une prire gare:

--Mais parle donc!... dis au moins quelque chose!... Parle-moi!... ce
que tu voudras!... mais parle-moi!... Tiens! j'ai peur de moi...
Manette! Manette!

Puis, partant d'une espce de rire cruel et fou:

--De l'argent? Ah! de l'argent!... Vrai, tu l'aimes? tu l'aimes tant que
a?... Eh bien, attends.

Il sonna.

Une des bonnes parut  la porte.

--Vous allez me descendre toutes les toiles qui sont dans la chambre en
haut...

La bonne ne bougea pas et regarda Manette.

Coriolis fit un pas vers elle, un pas terrible qui lui fit dire:--Oui,
monsieur...

Quand toutes les toiles furent descendues, Coriolis s'assit devant le
pole, l'ouvrit, y jeta une toile, la regarda brler. Il prit une autre
toile, l'arracha de son chssis. Manette, qui s'tait leve, voulut la
lui retirer des mains.

--Allons, mon cher,--lui dit-elle avec son petit ton suprieur,--vous
avez assez fait l'enfant... En voil assez...

Coriolis saisit le poignet de Manette. Elle cria. Coriolis ne la lcha
pas, et la serrant toujours, il la mena jusqu'au divan, et l, de force,
il la fit tomber dessus, assise, brusquement.

Puis il revint au pole, arracha d'autres toiles, les jeta dans le feu.
Il regardait le tableau plein d'huile et de couleurs qui se
tordait,--puis Manette.

Un moment Manette fit un mouvement pour sortir.

--Restez l!--lui dit Coriolis, ou je vous attache avec une corde...

Et lentement, avec un visage qui avait l'air de jouir de ce sacrifice et
de cette agonie de ses oeuvres, il se remit  brler ses tableaux. Quand
le dernier fut consum, il tracassa lentement ce qui restait du tout,
une espce de morceau de minerai, le rsidu du blanc d'argent de toutes
les toiles brles; puis, prenant cela entre les tiges de la pincette,
il alla  Manette et le lui jeta brutalement dans le creux de sa robe.

--Tenez! voil un lingot de cent mille francs!--lui dit-il.

--Ah!--fit Manette avec un saut de terreur qui fit glisser  terre le
lingot au bas de sa robe brle,--me brler!... Il a voulu me brler!

--Maintenant,--lui dit Coriolis,--vous pouvez vous en aller... Je n'ai
plus besoin de vous.

Et il retomba, bris, sur le divan.




CXLV


De tous les anciens amis de Coriolis, un seul n'avait pas t cart par
Manette: c'tait Garnotelle. Elle avait pour lui l'estime, la
considration, le respect que lui inspirait le succs d'argent. Elle le
recevait avec des attentions complimenteuses, des coquetteries
d'infriorit et d'humilit qui blessaient cruellement Coriolis dans
l'orgueil de sa valeur mconnue.

Attir par ses amabilits, n'ayant plus  craindre les hostilits
d'Anatole, Garnotelle frquentait assez assidment la maison. Il avait
toujours eu pour Coriolis une sorte de dfrence; et l'homme arriv
semblait encore goter, avec ses instincts de paysan, de l'honneur  se
frotter  l'amiti du gentilhomme.

Puis il s'tait pass dans sa vie, depuis un an, des vnements qui le
portaient  ce rapprochement. Nomm  l'Institut, il avait, avec une
admirable adresse, dnou son mariage avec la fille du membre de
l'Institut qui avait men et emport son lection. Mais, quoiqu'il et
mis dans cette affaire dlicate l'apparence des bons procds de son
ct, ce mariage manqu avait fait un assez mauvais effet, d'autant plus
que la rupture concordait, par une malheureuse concidence, avec un
revers de fortune du pre. Aussi rencontrait-il dans le corps o il
venait d'entrer une froideur, une rserve presque hostile. Il se
retournait alors vers le ministre, les liaisons gouvernementales; et
avec les influences qu'il faisait jouer l, la pese de sa personnalit
et de ses recommandations, il essayait, par les rcompenses, les
commandes, de gagner des reconnaissances, des sympathies, une clientle
avec laquelle il pt faire contre-poids  l'opinion publique et regagner
de la considration.

--Allons! mon cher,--disait-il un soir  Coriolis dans l'atelier  demi
sombre et qui attendait la lampe,--permets-moi de te le dire, c'est de
l'enfantillage...

Coriolis se promenait  grands pas.

Manette,  ct de Garnotelle, regardait se promener Coriolis; et elle
avait un sourire mprisant, presque cruel.

Il y eut un long silence.

--Tiens!--fit  la fin Coriolis,--je me sens trop vaniteux pour
refuser...

--Ah! c'est bien heureux,--dit Manette.

--Mon cher, avant huit jours, ta nomination sera au _Moniteur_...
Manette peut acheter du ruban rouge... Ds demain on aura ta rponse...
J'irai moi-mme...

Quand Coriolis fut couch, sa tte se mit  travailler, et dans la
petite fivre qui lui vint, peu  peu ses ides se laissrent aller 
une irritation d'amertume. Il pensait  cette croix que l'opinion
publique lui avait donne  son exposition de 1853, et qu'on pensait lui
accorder aprs tant d'annes, seulement maintenant, sur le bruit de
cette dernire vente. Il songeait  tous ceux de ses camarades qui
l'avaient obtenue  ct de lui, derrire lui; il se rappelait des
nominations qui taient presque des ironies; il retrouvait les noms,
revoyait les tableaux des individus. Il lui montait au coeur un
soulvement, la rvolte lgitime d'un homme de talent qui a la
conscience d'avoir mrit la croix depuis longtemps, et qui trouve que
quand le ruban attend pour lui venir ses cheveux blancs, ce n'est plus
qu'une banale rcompense  l'anciennet. Il se demandait alors si ce
n'tait pas une lchet d'avoir accept, et s'il n'tait pas digne de
lui de refuser une rcompense qui arrivait trop tard et qu'il avait trop
gagne. Et peu  peu son orgueil parlait contre sa vanit: il tait
tent par l'clat de refuser la croix, de se singulariser par le mpris
de ce ruban si envi, si qut, si mendi. Une heure, deux heures, il y
eut en lui la lutte de ses rpugnances, le dbat de sa nature, de
l'homme, de l'artiste n'ayant pas la philosophie de Crescent, n'tant
pas tout rempli et tout rcompens par l'art seul, trs-touch par
toutes les faiblesses humaines de l'homme de talent, trs-sensible au
dsir des marques et des distinctions officielles de la clbrit.

A la fin, ses rpugnances l'emportaient. Il lui semblait voir cette
chose odieuse, et affreusement humiliante: sa croix au bout de la main
de Garnotelle.

Il se jeta au bas de son lit, alluma une bougie et se mit  crire une
lettre o la dignit orgueilleuse de son refus se cachait sous
l'humilit d'une exagration de modestie.

Le matin, il relut la lettre, la cacheta et l'envoya sans en dire un mot
 Manette.




CXLVI


En apprenant ce refus de la croix, Manette fut prise d'un sentiment
singulier. Il lui vint un profond mpris, un mpris de femme d'affaires
pour l'homme qui repoussait la chance s'offrant  lui, et qui manquait
tout ce que la dcoration donne  un artiste: la conscration
officielle, la plus-value de la signature, l'achalandage commercial, la
part aux commandes ministrielles. Dans ce refus que rien n'expliquait,
n'excusait  ses yeux, et dont elle tait incapable de comprendre la
hauteur et la dignit, elle ne vit qu'une btise. Coriolis tait
dsormais pour elle un homme jug; il ne lui restait plus rien de ce
qu'elle respectait et reconnaissait encore en lui: c'tait un pur
imbcile.

De ce jour, Manette devint une autre femme. Sa domination n'eut plus de
caresse. Elle mit dans ses rapports avec Coriolis une sorte d'autorit,
de scheresse. Elle ne sembla plus lui demander pardon de le faire
obir: ce qu'elle voulait, elle le voulut sans mme le prier de le
vouloir avec elle. Elle eut avec lui des ordres brefs, sans phrases,
sans explication, sans rplique, comme avec quelqu'un qui n'a pas le
droit de demander plus. Elle prit, d'un air dgag, l'assurance et le
commandement d'une volont nette et tranchante; de sa voix se dgagea un
ton impratif froid, pos, coupant. Ce fut si brusque, si dcisif, que
Coriolis en reut comme le coup d'une soudaine interdiction: il resta,
bras casss, accabl, assomm.

Quelques jours aprs, un marchand de tableaux belge venait le voir le
matin, et sance tenante, en prsence de Manette qui dbattait toutes
les conditions de l'acte, Coriolis signait un trait par lequel il
s'engageait  livrer un nombre de tableaux de chevalet par an, moyennant
une rente annuelle.

C'tait sa vie et son talent que Manette venait de lui faire vendre. Il
avait tout accept sans faire une objection: ses rvoltes taient  bout
de forces, son nergie d'homme s'tait brise  jamais dans sa dernire
scne avec Manette.




CXLVII


Alors commenait pour tous les deux le supplice du concubinage.

Manette apercevait dans Coriolis comme le fond noir des haines amasses
par tout ce qu'elle lui avait fait souffrir, manger de hontes, dvorer
d'avilissements, de chagrins, de dsespoirs. Elle discernait
distinctement ce qui couvait en lui contre elle, toute l'horreur de
l'homme pour la femme  laquelle il rapporte toutes les dgradations
d'une chane indigne. Ce qu'il roulait sans rien dire  ct d'elle, les
mauvaises penses, les ressentiments de son orgueil et de son coeur, les
injures qu'il retenait, les rvoltes qu'il taisait, elle les sentait
sortir de lui, l'atteindre, l'insulter. Des silences de Coriolis lui
semblaient la maudire. Il la blessait avec ces regards qui vont de la
matresse qu'on a au bras  de l'honntet de femme,  des mnages qui
passent; il la blessait avec ses rveries qu'elle croyait voir aller
vers quelque pur amour, vers un souvenir de jeune fille, vers une ide
ancienne de mariage, vers la vision et le regret d'une flicit manque.

Sous ces reproches muets qui soufflettent une femme plus outrageusement
que les brutalits d'un homme, les derniers liens attachant Manette 
Coriolis se rompaient. Ce qui reste involontairement d'habitude aimante
chez une femme qui n'aime plus un amant, mais qui a t et qui demeure
sa matresse, qui est la mre de son enfant, qui a encore la chaleur de
ses bras autour du cou, se brisa chez elle: son me se referma, avec
l'amertume de la femme ulcre pour toujours,  ces douceurs qui
reviennent de la mmoire des choses partages,  ces pardons qui montent
du cte--cte de la vie,  ce qui se laisse attendrir, dsarmer par
l'existence  deux et le contact du souvenir.

Et alors se fit dans le triste foyer, devant les cendres teintes de
leurs annes vcues, l'horrible dtachement de mort qui s'tablit entre
deux tres vivant, mangeant, dormant ensemble, unis  tous les instants
de l'existence, et se sentant spars  jamais. Ce fut cet abominable
loignement du pre et de la mre, que rien ne rapproche plus, pas mme
les jeux de leur enfant  leurs pieds; ce fut cette vie double, ennemie,
tiraille et contrainte, pareille  la chane qui rive la haine de deux
forats, cette vie en commun o chaque frottement est une irritation, o
l'instinct mme des corps s'vite et se fuit, o l'homme et la femme
mettent la sparation d'un vide entre leurs deux sommeils, comme s'ils
avaient peur de mler leurs rves!

Heure pouvantable de ces amours, qui donne  l'amant la terreur de
cette moiti de lui-mme, assise dans son intrieur, entre dans sa
maison, et qui est l, contre lui, implacable, concentre, lui cachant 
peine le mal qu'elle lui veut, savourant les ennuis qu'elle lui fait
avec les chagrins qu'elle lui souhaite, le dfiant de la chasser, et
sachant bien qu'il la gardera parce qu'elle le tient par l'habitude,
parce qu'elle le connat lche et se manquant de parole  lui-mme,
parce qu'elle sait que son coeur est  l'ge des bassesses de coeur
d'homme et qu'il a peur, comme les enfants, d'tre tout seul!

Et  mesure que les deux tres se blessaient davantage  leur
accouplement,  l'indissolubilit d'un lien intime intolrable et
dtest, il semblait se dgager de Manette contre Coriolis une espce
d'hostilit originelle. L'loignement de la femme paraissait se
compliquer et s'aggraver de la sparation de la juive. Sans qu'elle en
et conscience, sans qu'elle s'en rendt compte, la juive, en revenant
aux prjugs des siens, revenait peu  peu aux antipathies obscures et
confuses de ses instincts. Une sorte de sentiment nouveau et naissant,
impersonnel, irraisonn, lui faisait vaguement apercevoir dans la
personne de Coriolis le chrtien contre lequel toujours, dans le creux
de toute me juive, persiste la tradition des haines, l'amertume de
sicles d'humiliation, tout ce qu'une race clabousse du sang d'un Dieu
peut avoir de fiel recuit. Il y avait au fond d'elle,  l'tat latent,
naturel, presque animal, un peu de ces sentiments chapps  un roi juif
de l'Argent, lorsque dans un moment d'expansion, dans une de ces
ivresses o l'on s'ouvre, il rpondait  des amis qui lui demandaient le
plaisir qu'il pouvait avoir  toujours travailler  tre riche: Ah!
vous ne savez pas ce que c'est que de sentir sous ses bottes un tas de
chrtiens!

Ce plaisir haineux, cette vengeance rduite  la mesure d'une femme,
Manette les gotait en sentant Coriolis sous le talon de sa bottine.

La juive jouissait, comme d'une revanche, de la servitude de cet homme
d'une autre foi, d'un autre baptme, d'un autre Dieu; en sorte qu'on
aurait pu voir,--ironie des choses qui finissent!--la bizarre survie des
vieilles vendettas humaines, des conflits de religions, des rancunes de
dix-huit sicles, mettre comme le reste des entre-mangeries de races, de
la race indo-germanique et de la race smitique, l, en plein Paris,
dans un atelier de la rue Notre-Dame-des-Champs, tout au fond de ce
misrable concubinage d'un peintre et d'un modle.




CXLVIII


Plus de deux ans s'taient couls depuis le jour o Anatole avait dn
pour la dernire fois chez Coriolis. Il sortait du palais de
l'Industrie, o il venait de commencer un second portrait de l'empereur,
dont Crescent lui avait fait obtenir la commande, et il parlait  une
femme encore jeune qui, marchant  ct de lui, semblait couter
religieusement ses paroles:

--Oui, ma chre dame,--disait sentencieusement Anatole,--voil la
recette pour faire un Empereur dans les prix doux... La premire fois,
on fait des folies, on se laisse aller, on s'enfonce... Mais la seconde,
plus de a..., on devient sage... Et comme j'ai un vritable intrt
pour vous--son sourire eut une nuance de galanterie,--je vais vous
donner mon exprience _ l'oeil_... La toile, vous savez, c'est
cinquante-huit francs, plus le calque, achet  part cinq francs...
Maintenant, attention! _Gnien_ a qui, pour le pantalon blanc et le
manteau d'hermine, se fendent de huit vessies de blanc d'argent  cinq
sous, total quarante sous... Moi, malin, avec quatre vessies de blanc de
plomb  quatre sous, quatre fois quatre font seize, je fais mon
affaire... J'en suis pour lui mettre un peu de jaune de Naples dans la
culotte, et un peu de bitume dans les ombres et dans les demi-teintes de
l'hermine, vous comprenez? Pour les ors de l'paulette, du collier, des
parements, de la ceinture, du fauteuil, de la couronne, du sceptre, des
crpines, de la table, c'est bien simple: une prparation d'ocre jaune
pour les lumires et de bitume pour les ombres... Toutes les ombres de
la toile, bien entendu, prpares au brun-rouge... Alors vous repiquez
les lumires avec du jaune de chrome fonc et du jaune de Naples, et les
brillants casss avec du jaune de chrome brillant, de bonnes vessies de
chrome  quinze et vingt centimes... Il existe des gens sans conomie
qui fourrent l-dedans du jaune indien, qui cote des prix fous le tube,
vous ne l'ignorez pas: c'est la ruine des familles... Point de siccatif
de Harlem, ni de siccatif de Courtray, tout  l'huile grasse
ordinaire... Inutile de vous recommander cela... Ah! j'ai encore trouv
le moyen de remplacer le vert-meraude par du bleu minral, qui ne cote
qu'un sou de plus que le bleu de Prusse...

En donnant ces conseils  la copiste, Anatole tait arriv dans les
Champs-Elyses  la place d'un jeu de boules. Tout  coup, il
s'interrompit et s'arrta, en apercevant, dans le groupe des
spectateurs, quelqu'un qui suivait le roulement des boules, la tte en
avant et, dcouverte, les reins plis, son chapeau  la main derrire
son dos. Il regarda cette tte o des cheveux presque blancs, coups
ras, contrastaient avec le noir des sourcils, rests durement noirs. Il
examina tout cet homme cass, ravag, charg en quelques mois de vingt
ans de vieillesse: stupfait, il reconnut Coriolis.

--Adieu! dit-il brusquement en quittant la femme tonne,-- demain...

A quelques pas, il lui jeta:--Mais surtout, ne glacez jamais avec de la
capucine rose, de la laque Robert, de la laque de Smyrne!... rien que de
la bonne laque fine  neuf sous!...

Et il marcha vers Coriolis.

--Tu n'en as pas un... un cigare?--Ce fut le premier mot de
Coriolis.--Non, c'est vrai, toi tu fumes la cigarette... _Elle_ ne me
donne que de quoi m'en acheter deux, figure-toi!...

Et saisissant le bras d'Anatole, s'y accrochant, s'attachant, se
cramponnant  lui, le touchant de son grand corps pench, avec un air
heureux de le tenir et qui ne voulait pas le lcher, il se mit  lui
parler de cette femme, comme il l'appelait, de cette tyrannie qui ne
lui laissait pas un sou, qui ne lui permettait pas de voir ses amis, du
malheur de l'avoir rencontre, de tout ce qu'il souffrait dans cet
intrieur, de sa vie, une vie d'aplatissement, de solitude, de
lchet...

Il disait cela vivement, prcipitamment avec des clats de voix tout 
coup rprims, des gestes violents qui s'arrtaient comme effrays.

--Tu ne l'as pas vue... tu ne l'as pas vue avec son visage mchant, le
visage qu'elle a pour moi... Ah! ce qui vient dans une figure de juive
avec l'ge... la Parque qui se lve dans la femme... ce nez qui devient
crochu... et ses yeux aigus... ses yeux! Les as-tu jamais bien
regards?... Ces yeux!...--murmura Coriolis en baissant la voix.--Ah!
les femmes!... Tu tais avec une femme tout  l'heure, toi?

--Oui, une pauvre diablesse... a a t riche, leve dans le luxe, au
piano... Une canaille de mari qui a tout mang et l'a plante l avec
deux enfants... Et maintenant, il faut vivre avec un talent
d'agrment...

Le triste roman de misre esquiss dans les quelques mots d'Anatole ne
parut pas entrer dans l'oreille de Coriolis. Il en tait venu  cette
monstrueuse surdit des grandes douleurs qui ne laissent plus entendre 
un homme la souffrance des autres. Sans dire  Anatole un mot d'intrt,
sans lui parler de lui, de sa mre, sans s'inquiter de ce qu'il tait
devenu depuis deux ans, et s'il avait de quoi manger, il se mit  lui
repeindre l'enfer de sa vie. Le promenant, le repromenant sous les
arbres des Champs-Elyses, gardant son bras, se collant  lui, il lui
rabcha ses plaintes, ses lamentations, ses jrmiades.

Accoutum  lui voir dvorer ses maladies et ses chagrins, Anatole ne
put se dfendre d'un triste tonnement, en retrouvant cet homme si fort,
si concentr, si matre de lui-mme, descendu  cela:-- dire
peureusement du mal de cette femme,  s'en venger comme un enfant qui
_cafarde_ derrire le dos de son tyran!




CXLIX


A partir de cette rencontre, presque tous les jours,  sa sortie,
Anatole trouva Coriolis l'attendant.

Coriolis tait l, un quart d'heure avant, il se promenait de long en
large devant la porte, il guettait, et aussitt qu'Anatole paraissait,
il s'emparait de lui, et tout de suite, brusquement, du premier mot, il
soulageait sa misrable faiblesse dans le dbordement de lamentations o
il essayait de vider et de dgorger ses souffrances.

--Une vraie juiverie, la maison, maintenant!--lui disait-il un
jour.--Non, tu n'as pas ide... C'est le sabbat chez moi, le sabbat!...
D'abord les deux cousines qui sont  prsent plus matresses qu'_elle_,
et qui la tournent et la retournent comme un gant... Il y a la vieille
paralyse qui fait tourner les sauces en marmottant de l'hbreu
dessus... Et puis, c'est le scrofuleux de frre... Il vient une
parente... qui travaille pour la synagogue, qui est brodeuse en
_sepharim_... Je sais de leurs mots, tiens,  prsent!... Horrible,
celle-l!... Et puis, un tas de revenants de l'Ancien Testament, des
parents, des juifs d'Alsace, est-ce que je sais! des gens qui ont des
paletots verts avec des boutons bleus en acier, et des btons avec une
poigne entoure de laine rouge et de fils de laiton... des
coreligionnaires d'on ne sait o, qui viennent manger, s'asseoir sous
la lampe, comme ils disent... Et des ttes!... Ah! je suis puni d'avoir
aim Rembrandt! Il me semble que mon intrieur grouille de ses fonds
d'eau-fortes... Et les cuisines qu'ils font, si tu savais!... des
cuisines  eux, comme en Alsace, pour les noces, des panades o ils
mettent des mches de bonnet de coton... Oui!... Ces jours-l, je me
sauve de chez moi... Non, c'est trop fort, que toute cette abomination
de marchands de lorgnettes descende chez moi comme  l'auberge!...
Tiens! tu sais, la cousine, la grande, avec ses cheveux comme un
incendie, son visage terrible... celle qui ressemble  la prostitue de
l'Apocalypse... qui a t chez les fous... Ah! les pauvres fous, ils ont
d souffrir!... est-ce qu'elle ne connat pas des infirmiers de
Charenton?... Et elle les amne  dner!... Ils viennent avec les fous
qu'ils sont chargs de promener... Avant-hier, il y en a eu un qui est
redevenu fou  la cuisine... Il a fallu aller chercher la garde... C'est
amusant... Des fous, conois-tu? On m'amne des fous chez moi! Oui... et
tu veux que je continue  supporter cela?...

Et voyant qu'Anatole, lass de l'couter, essayait de se dgager:

--Tu me quittes dj?... Encore un quart d'heure... Tiens! dix minutes,
rien que dix minutes...

--Non, je t'assure... je vais te dire... Il y a une heure que je devrais
tre parti... Tu vas comprendre... figure-toi qu'il y a trois jours que
maman a cass ses lunettes... Voil trois jours qu'elle ne peut rien
faire, ni travailler, ni lire... J'ai eu seulement ce matin de quoi lui
en commander... je dois les prendre en route... Elle m'attend comme ses
yeux, tu penses...

--Toi?--dit Coriolis en se dcidant  lui lcher le bras.--Et bien a ne
fait rien...

Il s'arrta et le regarda.

--Tu es tout de mme bien heureux!...




CL


Puis Coriolis disparut. Anatole ne le revit pas. Deux mois se passrent
sans qu'il le trouvt  la porte du palais de l'Industrie. Il ne savait
ce qu'il tait devenu, lorsque, par un jour d'octobre, il fut tonn
d'tre accost par lui,  sa sortie.

--Tiens! te voil?--fit-il.--Y a-t-il longtemps!...

--Oui, il y a longtemps... trs-longtemps...--dit Coriolis lentement,
comme si lui seul, dans sa vie, pouvait mesurer la longueur douloureuse
du temps.

En passant sous son bras le bras d'Anatole, en lui retenant amicalement
la main dans la sienne:

--Es-tu content? a va-t-il?

--Oui... Et toi?--fit Anatole surpris de cette tendresse inaccoutume de
Coriolis.

--Moi? Ah! moi... je deviens raisonnable...--dit-il d'une voix
sourde.--Tu comprends bien, mon ami, quand il y a un homme
d'intelligence, il faut qu'il se trouve une femelle pour lui mettre la
patte dessus, le dchirer, lui mordre le coeur, lui tuer ce qu'il y a
dedans, et puis encore ce qu'il y a l... et il se toucha le
front,--enfin le manger!...--On a toujours vu a... a arrive tous les
jours... Et il faut vraiment tre bien enfant pour s'en plaindre...
c'est ridicule...

Il jeta cela avec une ironie presque sauvage.

--Je sais bien... il y un moyen de casser ces machines-l...

Ses mains firent devant lui le mouvement nerveux et enrag de serrer,
comme des mains qui tranglent.

--Oui, il faudrait des choses... pas bien... Il faudrait... des
meurtres... Ah! dans le temps!...

Ses yeux brillrent; une lueur froce y passa, dans laquelle Anatole
retrouva le feu fauve des colres de jeune homme de son ami. Mais
aussitt cela tomba.

--Maintenant, je suis une...

Et il dit un mot ignoble.

--Ah! si tu veux voir un homme qui ne trouve pas la vie drle...

Il essaya de faire avec les doigts le geste, le balancement chinois d'un
comique en vogue; mais de l'eau monta  ses paupires, et sa blague
finit dans l'horrible touffement bris d'une voix d'homme qui se
mouille de larmes de femme.

Il reprit:

--Ah! oui, un joli instrument pour faire souffrir un homme, cette
poupe-l!... Tiens! je ne sais plus si j'ai du talent... Non, vrai, je
ne sais plus!... Je n'y vois plus... Je suis comme un homme que j'ai vu
une fois, assomm dans une rixe  une barrire, et qui marchait devant
lui, dans un sillon... Il ne savait plus, il allait... stupide, comme
moi... On entre dans mon atelier, on me trouve  mon chevalet, n'est-ce
pas? Si l'on regardait mes brosses et ma palette, on verrait que c'est
sec... Je dormais dans quelque coin, j'ai entendu qu'on venait... je me
suis lev pour faire croire que je peignais. Je ne peins plus, je fais
semblant!... comprends-tu?... Et _elle_ est toujours l, dans mon dos...
Quand je n'en peux plus, que je me jette sur mon divan, elle vient
voir... Elle a fait des trous dans le mur pour me moucharder!... Quand
elle sort, j'ai les yeux des cousines sur moi, je les sens... Oh! on me
soigne... Pardieu! c'est moi qui fais aller la maison... Je suis le
boeuf, moi!... Quand je sors... tiens! aujourd'hui... c'est comme si je
leur mangeais une bouche dans la bouche...

Il s'arrta un moment; puis:

--Tu sais, mon enfant? mon fils, qui tait si beau?... Eh bien, il est
affreux... il est devenu affreux!--dit-il avec une espce de rire amer
qui fit mal  Anatole.--C'est maintenant un vrai mrinos noir... Ah! je
te rponds qu'il n'aura pas besoin d'un professeur d'arithmtique,
celui-l!... Mon fils, a! mais il n'a rien de moi, rien des miens...
rien! Tiens, il y a des moments o je crois que c'est l'me de quelque
grand-pre qui vendait de la ferraille dans un faubourg de Varsovie...
Un affreux petit bonhomme, vois-tu!... Et si tu l'entendais me dire ce
qu'elles l'ont dress  me dire toute la journe: _Papa, tu ne fais
rien_... si tu l'entendais!

Et passant tout  coup  une autre ide:

--Viens-tu avec moi jusqu' la rue du Bac? Je voudrais te faire voir un
tableau nouveau que je viens d'exposer...

Arriv rue du Bac, il poussa Anatole devant la devanture o tait son
tableau.

Anatole regarda, et aprs quelques compliments vagues, il se dpcha de
se sauver: il lui semblait qu'il venait de voir la folie d'un talent.




CLI


Un bizarre phnomne avait fini par se produire chez Coriolis. Avec
l'nervement de l'homme, une surexcitation tait venue  l'organe
artiste du peintre. Le sens de la couleur, s'exaltant en lui, avait
troubl, drgl, enfivr sa vision. Ses yeux taient devenus presque
fous. Peu  peu, il avait t pris comme d'une grande et pnible
dsillusion devant ses admirations anciennes. Les toiles qui autrefois
lui avaient paru les plus splendides et les plus claires, ne lui
donnaient plus de sensation lumineuse: il les revoyait teintes,
passes.

Au Louvre mme, dans le Salon carr, ces quatre murs de chefs-d'oeuvre
ne lui semblaient plus rayonner. Le Salon s'assombrissait, et arrivait 
ne plus lui montrer qu'une sorte de momification des couleurs sous la
patine et le jaunissement du temps. De la lumire, il ne retrouvait plus
l que la mmoire plie. Il sentait quelque chose manquer dans le
rendez-vous de ces tableaux immortels: le soleil. Une monotone
impression de noir lui venait devant les plus grands coloristes, et il
cherchait vainement le Midi de la Chair et de la Vie dans les plus beaux
tableaux.

La lumire, il tait arriv  ne plus la concevoir, la voir, que dans
l'intensit, la gloire flamboyante, la diffusion, l'aveuglement de
rayonnement, les lectricits de l'orage, le flamboiement des apothoses
de thtre, le feu d'artifice du grsil, le blanc incendie du
_magnesium_. Du jour, il n'essayait plus de peindre que l'blouissement.
A l'exemple de certains coloristes qui, la maturit de leur talent
franchie, perdent dans l'excs la dominante de leur talent, Coriolis, un
moment arrt  une solide et sobre coloration, tait revenu, dans ces
derniers temps,  sa premire manire, et peu  peu,  force d'en
exagrer la vivacit d'clairage, la transparence, la limpidit,
l'ensoleillement ferique, l'allumage enrag, l'tincellement, il se
laissait entraner  une peinture vritablement illumine; et dans son
regard, il descendait un peu de cette hallucination du grand Turner qui,
sur la fin de sa vie, bless par l'ombre des tableaux, mcontent de la
lumire peinte jusqu' lui, mcontent mme du jour de son temps,
essayait de s'lever, dans une toile, avec le rve des couleurs,  un
jour vierge et primordial,  la _Lumire avant le Dluge_.

Il cherchait partout de quoi monter sa palette, chauffer ses tons, les
enflammer, les brillanter. Devant les vitrines de minralogie, essayant
de voler la Nature, de ravir et d'emporter les feux multicolores de ces
ptrifications et de ces cristallisations d'clairs, il s'arrtait  ces
bleus d'azurite, d'un bleu d'mail chinois,  ces bleus dfaillants des
cuivres oxyds, au bleu cleste de la lazulite allant du bleu de roi au
bleu de l'eau. Il suivait toute la gamme du rouge, des mercures
sulfurs, carmins et saignants, jusqu'au rouge noir de l'hmatite, et
rvait  l'_amatito_, la couleur perdue du XVIe sicle, la couleur
cardinale, la vraie pourpre de Rome. Il suivait les ors et les verts
queue de paon des poudingues diluviens, les verts de velours, les verts
changeants et bleuissants des cuivres arsniats, le vert de lzard du
feldspath; l'infinie varit des jaunes, du jaune-serin au jaune miell
des orpiments cristalliss et des fluorines; les couleurs embrases des
cuivres pyriteux, les couleurs de pierres roses ou violettes, qui font
penser  des fleurs de cristal.

Des minraux, il passait aux coquilles, aux colorations mres de la
tendresse et de l'idal du ton,  toutes ces variations du rose dans une
fonte de porcelaine, depuis la pourpre tnbreuse jusqu'au rose mourant,
 la nacre noyant le prisme dans son lait. Il allait  toutes les
irisations, aux opalisations d'arc-en-ciel, miroitantes sur le verre
antique sorti de terre comme avec du ciel enterr. Il se mettait dans
les yeux l'azur du saphir, le sang du rubis, l'orient de la perle, l'eau
du diamant. Pour peindre, le peintre croyait avoir maintenant besoin de
tout ce qui brille, de tout ce qui brle dans le Ciel, dans la Terre,
dans la Mer.




CLII


--Comment! c'est vous, madame Crescent?--fit Anatole qui tait couch.
La brusque entre de madame Crescent venait de le rveiller du dlicieux
sommeil de dix heures du matin.--Vous, chez moi? chez un jeune homme!

--Bta!--dit madame Crescent,--il est joli, le jeune homme! Avec a que
les hommes m'ont jamais fait peur... Ouf!--fit-elle en soufflant comme
si elle allait touffer.--Eh bien! ce n'est pas sans peine qu'on te
dniche... En voil une horreur, ta rue!

--La rue du Gindre, madame!... La porte  ct du bureau de
Bienfaisance... l'appartement  ct de la pompe... je trouve le matin
des ttards dans ma cuvette!... Quand j'ternue, a fait lever le
papier... un dtail!... Une boutique de porteur d'eau qu'on ne louait
pas... On me l'a laisse  dix francs par mois... les champignons
compris... a ne fait rien, ma brave madame Crescent, vous voyez
quelqu'un de crnement heureux... Ah! j'en ai pass de dures avant
a!... Trois jours, pas ce qui s'appelle a sous la dent!... Zro 
l'heure des repas... Je me couchais gris... Ah! dame, gris, vous me
comprenez... Mais, psit! un changement  vue, une fortune! De la chance!
Moi qui aurais d crever, finir par la Morgue... Car, voil!... Eh bien!
pas du tout... Concevez-vous? M'amuser, bien dner, tre heureux, me
payer des dners  vingt-cinq sous!... Cinq jours de noce, l,  ne rien
faire... Ah! rien... On aurait pu venir m'offrir n'importe quoi pour
faire quelque chose... Le premier jour je me suis rgal du Jardin
d'acclimatation, et je n'en suis sorti qu' six heures... Il y a un
oiseau, voyez-vous, madame Crescent, un oiseau... je ne vous dis que
a... Par exemple, cette fois-ci, mes cranciers... rien, pas un monaco.
Trop bte, de ne pas garder un sou... On ne m'y repincera plus... Quand
j'ai reu mon argent, toc! j'ai achet un parapluie d'abord... C'est
drle, hein? moi, d'acheter un parapluie? Comme il faut que j'ai mri!
Et puis, trois chemises  quatre francs cinquante... Pas mal, hein? ce
petit paletot-l pour dix-huit francs?... le gilet, quatre francs... Et
deux paires de bottines... pas une... deux!... Ah! voil comme je m'y
mets, moi, quand je m'y mets... Ah! c'est toi...

Un gamin venait d'entrer, apportant  Anatole une tasse de caf au lait.

--Tu reviendras demain... Aujourd'hui cong, pas de leon... c'est saint
Barnab!

Et, revenant  madame Crescent, quand l'enfant fut parti:--Je suis
trs-bien ici... La portire me fait mon mnage _ l'oeil_, pour des
leons que je donne  son moutard,  ce petit idiot-l... Il n'a pas la
moindre disposition... a ne fait rien... Cette vieille bte de femme
est si enchante que, dans les premiers temps, elle m'envoyait un verre
de vin avec mon caf... des attentions  toucher un frotteur!... a
s'arrange trs-bien... Pendant qu'elle est l qui brosse mes affaires,
qui cire mes souliers, je colle ma leon au petit... Hein? de beaux
draps? Je m'en suis aussi pay deux paires avec quatre taies
d'oreiller... Oh! je suis requinqu... Voyez-vous! maintenant, je mne
une vie d'un rang! je rentre tous les soirs de bonne heure pour me
sentir bien chez moi, jouir de tout a, de mon petit intrieur... Je
m'amollis dans le bien-tre, quoi!... Quand je suis l-dedans, dans mes
draps, avec une bougie, je me sens un bonheur!... Dire que j'ai encore
soixante francs en or, l-haut, sur ce cadre!... Moi qui depuis des
temps ne me suis jamais vu d'avance pour plus de trois jours... Enfin,
c'est un secours de deux cents francs qui m'est joliment tomb...

--Ah! tu es si heureux que a?--fit madame Crescent avec un air
embarrass.

--On dirait que a vous fait de la peine?

--Non... mais c'est que...

Elle s'arrta.

--C'est que... quoi?

--Je t'apportais quelque chose.

Et elle tira gauchement de sa poche une lettre qui avait l'apparence
d'une lettre ministrielle.

--Une commande?--fit Anatole en la regardant.

--Non, tu n'es pas assez gentil pour a... Comment, petite salet, nous
te faisons avoir une copie... tu ne viens pas nous voir... On t'en a
aprs a une seconde: tu ne remues ni pied ni aile pour nous donner de
tes nouvelles... Eh bien! moi, je pensais  toi, animal... Je ne sais
pas pourquoi... Vois-tu, au fond, il n'y a que nous deux qui aimions
vraiment les btes...

--Voyons, ma bonne madame Crescent... cette lettre!

--Oh! c'est rien,--dit madame Crescent,--c'est rien...--Et elle devint
rouge.--On croit souvent, comme a, faire pour le bien... moi, je
croyais... et puis, pas du tout... tu es riche... te voil avec soixante
francs... Je pouvais tomber, un jour, n'est-ce pas? o tu n'aurais pas
t si fier... Enfin, que veux-tu, une ide... Si a ne te va pas, il ne
faut pas pour a m'en vouloir... Parce que, vrai, moi, c'tait pour
toi...--fit la grosse femme avec une adorable humilit honteuse.--Moi,
je suis une bte... la langue me brouille... je ne sais pas tourner les
choses. Eh bien! voil comme a m'est venu... Nous tions donc comme a
 avoir de tes nouvelles, de bric et de broc, par les uns, par les
autres... Moi j'ai bien vu qu'au fond, les commandes, tout a, a ne te
tirait pas de peine... a te faisait manger deux ou trois mois, et puis
c'tait toujours  recommencer... Eh bien! alors, moi je me suis mise
dans mes rves... C'est devenu ma colique de te savoir comme a... je me
suis dit: Voil un homme qui aime les btes... Si on voyait  lui
trouver une petite place, o il serait comme qui dirait dans ses amours,
avec la maman... Au fait, et la maman?

--Je l'ai emballe pour la province, chez une amie, en attendant une
embellie... C'tait trop lourd,  la fin le mnage... je me suis charg
de la liquidation... C'est elle qui m'a mis  sec.

--Eh bien! n'est-ce pas, si vous aviez comme a, tous les deux, le pain
et la caboule... Tu sais, moi, quand j'ai une ide dans la tte... a
me trottait... Voil la cour qui vient  Fontainebleau... Il nous tombe
chez nous quelqu'un de bien... Merci! ce n'tait pas de la chenille...
un ministre, s'il vous plat! de je ne sais plus quoi... Oh! un homme
avec un front comme une porte de grange... Il voulait absolument avoir
une dcoration de son salon par Crescent... Tu sais que c'est moi qui
fais les affaires... Lui, tu le connais, sorti de sa mcanique de
peinture, cet empot-l! le sabot d'un cochon serait aussi malin que
lui... Si je n'tais pas l, il laisserait tout aller... Alors, quand
nous avons t arrangs  peu prs sur le prix... Ma foi!... il avait
l'air si bon enfant, ce ministre... je lui ai dit que je voulais mes
pingles... Il m'a dit: Quoi?... Eh bien! que je lui ai fait, je
voudrais une petite place dans votre Jardin des Plantes pour
quelqu'un... Il a commenc  me dire que a ne se donnait pas comme
a... que c'tait difficile, qu'il ne savait pas... Un tas de raisons...
Monseigneur, que je lui ai dit... Ah! je n'ai pas bronch, je lui ai
dit: Monseigneur... rien de fait, Crescent ne vous fera pas chez vous
seulement grand comme la main, sans que j'aie a pour un pauvre garon
qui a sa mre sur les bras... Et voil ta lettre... je n'ai pu que a...
Oh! je me mets bien dans ta peau, va... je comprends... je me rends
compte... un artiste, ce n'est pas tout le monde, je sais ce que
c'est... on a ses ides, on tient  son tat... Quand on a eu le courage
jusqu' quarante ans, qu'on s'est fait toute la vie des imaginations 
a... Aprs a, tu pourras te lever plus matin, faire encore quelque
chose... Et puis, quelquefois, on peint l-dedans,  ce qu'il parat...
on peint quelque chose... un modle de poisson... C'est du pain,
vois-tu... C'est pour manger tous les jours... Tu n'es pas seul, songe
donc! Et puis les annes commencent  te monter sur la tte, sais-tu?

Et elle avana timidement la lettre sur le pied du lit.

Anatole prit la lettre, la retourna dans ses mains, avec une expression
presque douloureuse, et la reposa sans l'ouvrir. Il lui semblait qu'il y
avait l-dedans la mort honteuse du rve de toute sa vie. Madame
Crescent tait alle prendre les trois pices d'or poses sur le rebord
du cadre. Elle revint  Anatole en les tenant dans sa main ouverte.

--Sais-tu,--dit-elle doucement  Anatole,--ce que c'est que cet
argent-l, mon enfant? C'est de l'argent qui n'est pas gagn... et de
l'argent qui n'est pas gagn, c'est de la charit... une vilaine
monnaie, je te dis, dans la main d'un homme qui a ses quatre pattes...

Anatole baissa sur son drap un regard srieux, reprit la lettre,
l'ouvrit, y lut sa nomination d'aide-prparateur au Jardin des Plantes.
Il la reposa sur son drap, la regarda quelque temps de loin sans rien
dire. Puis tout  coup, criant:--Enfonce la Gloire!--il se jeta au bas
de son lit pour embrasser madame Crescent, en oubliant qu'il tait en
chemise.

--Veux-tu te refourrer au lit tout de suite, vilain singe!--fit madame
Crescent qui reprit bientt:--Et Coriolis? C'est bien drle chez lui, 
ce qu'il parat... Est-ce qu'il y a longtemps que tu ne l'as vu?

--Des temps infinis.

--Eh bien! il y a des affaires... mais des affaires!... C'est Garnotelle
que j'ai rencontr qui m'a racont a... Ah! mais, il faut te dire
d'abord qu'il s'est mari, Garnotelle, tu ne savais pas?... Oui,
mari... Oh! un beau mariage... Sa femme, c'est une princesse...
Attends: Moldave... Oui, c'est bien a qu'il m'a dit... Le nom, par
exemple... tu sais, c'est des noms trangers... cherche, apporte...
Voil que pour se marier, il va demander  Coriolis pour tre son
tmoin... Un ancien camarade, je trouve que c'tait gentil comme ide,
moi... Il parat que Coriolis l'a reu! qu'il lui a dit des choses!
qu'il venait pour l'insulter... que c'tait lui faire un affront quand
il savait que lui allait pouser une... Excusez du mot!--dit madame
Crescent en le disant.--Une scne abominable!... Garnotelle a eu peur
qu'il ne le battt... Il le croit devenu fou enrag... Aprs a, mon
Dieu! a ne serait pas tonnant avec la femme qu'il a... une croquette
comme a!... Allons! tu sais qu'il y a encore quelques pices de cent
sous chez nous... Si tu avais des cranciers qui t'ennuient trop... Mais
viens donc les chercher... Voil ce qu'il faut faire... Nous passerons
quelques bons jours... Tu verras les poules...




CLIII


--Psit! psit! Chassagnol!

Ainsi interpell par Anatole, Chassagnol, qui allait sortir de la mairie
du Luxembourg, se retourna. Il avait  ct de lui une bonne portant un
petit enfant sous un voile blanc.

--A toi?--demanda Anatole  Chassagnol en regardant l'enfant.

--Ma septime fille...--dit le pre avec un sourire qui laissait
chapper le secret si longtemps gard de sa nombreuse famille.--Ah !
comment es-tu ici?

--Oh! moi, rien, rien... Une petite histoire de justice de paix, un
arrangement  trois mois... le dernier de mes cranciers... C'est que
maintenant, tu ne sais pas, j'ai une place...

--Et moi, c'est bien plus fort! J'ai de l'argent... Figure-toi que
Cecchina... ah! pardon, c'est ma femme... me voyant sans le sou, les
enfants avaient faim, elle a eu une ide, ma paysanne de femme... Elle a
trouv je ne sais pas quoi pour nettoyer la paille d'Italie, elle dit
que c'est un secret qui lui vient de la Madone... Enfin, les petites ont
la becque tous les jours, il y a toujours quelques sous dans la poche
de mon gilet, et je puis flner tranquillement... Ah ! je t'emmne, tu
vas dner chez nous...

Et comme ils causaient ainsi sur le pas de l'entre de la Justice de
Paix:--Vois donc...--dit tout  coup Anatole.

A ce moment, en haut du grand escalier de pierre, qu'on apercevait par
le cintre de la porte vitre du pristyle, sous le rayonnement diffus et
blanc d'une large fentre, au-dessus de la rampe, une silhouette noire
s'tait montre. Cette silhouette s'enfona du ct du mur, disparut
dans le retour de l'escalier que les deux amis ne pouvaient apercevoir.
Puis il reparut, contre le carreau de la porte, un chapeau et un profil
se dtachant sur la carte en couleur du onzime arrondissement peinte au
fond dans la cage de l'escalier. La porte battante s'ouvrit, et un homme
se mit  descendre les douze grandes marches de l'escalier de la mairie,
avec une main qui tranait derrire lui sur la rampe d'acajou, et des
pieds de somnambule, distraits, gars, ttant le vide. Les deux amis se
rejetrent un peu dans le vestibule noir de la Justice de Paix. L'homme
passa sans les voir: c'tait Coriolis.

A quelques pas derrire lui venait Manette en grande toilette, suivie
d'un groupe de quatre individus, vulgaires, effacs et vagues comme ces
comparses des actes de l'tat civil, raccols au plus prs dans les
fournisseurs du voisinage.

Sorti de la mairie, Coriolis prit machinalement le trottoir, frla, sans
le sentir, des blouses qui lisaient le _Moniteur_ affich au mur,
traversa la rue Bonaparte, et, comme s'il cherchait l'ombre, les pierres
sans fentres et qui ne regardent pas, Anatole et Chassagnol le virent
longer le grand mur du sminaire de Saint-Sulpice. Manette s'tait
arrte avec les tmoins au coin de la rue de Mzires et semblait les
remercier.

Tout  coup, les quittant, elle courut rattraper Coriolis, qu'elle
saisit par le bras, et l'on vit les deux dos de la femme et du mari
aller jusqu'au bout de la rue Bonaparte. Puis, le couple tourna 
droite, disparut.

--Ras!--dit Anatole en faisant le geste nergique du gamin qui peint,
avec le coupant de la main, une vie d'homme dcapite.




CLIV


--Le Beau, ah! oui, le Beau!... s'y reconnatre dans le Beau! Dire c'est
cela, le Beau, l'affirmer, le prouver, l'analyser, le dfinir!... Le
pourquoi du Beau? D'o il vient? ce qui le fait tre? son essence? Le
Beau! la splendeur du vrai... Platon, Plotin... la qualit de l'ide se
produisant sous une forme symbolique... un produit de la facult
d'_ider_... la perfection perue d'une manire confuse... la runion
aristotlique des ides d'ordre et de grandeur... Est-ce que je sais!...
Le Beau, est-ce l'Idal? Mais l'Idal, si vous le prenez dans sa racine,
_eido_, je _vois_, n'est que le Beau visible... Est-ce la ralit
retire du domaine du particulier et de l'accidentel? Est-ce la fusion,
l'harmonie des deux principes de l'existence, de l'ide et de la forme,
de l'essence de la ralit, du visible et de l'invisible?... Est-il dans
le Vrai?... Mais dans quel Vrai?... dans l'imitation du beau des tres,
des choses, des corps? Mais quelle imitation?... l'imitation par
lection ou par lvation? l'imitation sans particularit, sous l'image
iconique de la personnalit, l'homme et pas un homme, l'imitation
d'aprs un modle collectif de perfections? Est-il la beaut suprieure
 la beaut vraie... _pulchritudinem qu est supra veram_... une
seconde nature glorifie? Quoi, le Beau? L'objectivit ou l'infini de la
subjectivit? l'_expressif_ de Goethe? Le ct individuel, le naturel,
le caractristique de Hirtch et de Lessing? l'homme ajout  la nature,
le mot de Bacon? la nature vue par la personnalit, l'individualit
d'une sensation?... Ou le platonicisme de Winckelmann et de saint
Augustin?... Est-il un ou un multiple? absolu ou divers?... Oh! le
Beau!... le suprme de l'illimit et de l'indfinissable!... Une goutte
de l'ocan de Dieu, pour Leibnitz... pour l'cole de l'Ironie, une
cration contre la Cration, une reconstruction de l'univers par
l'homme, le remplacement de l'oeuvre divine par quelque chose de plus
humain, de plus conforme au _moi fini_, une bataille contre Dieu!... Le
Beau!... Quelqu'un a dit: le Beau est le frre du Bien... le Beau
rentrant dans le point de vue de la conformation au Bien, une
prparation  la morale, les ides de Fichte: le Beau utile!... Ah! la
philosophie du Beau! Et toutes les esthtiques!... Le Beau, tiens! je le
baptiserais comme les autres, et aussi bien, si je voulais: le Rve du
Vrai! Et puis aprs?... Des mots! des mots!... Le Beau! le Beau! Mais
d'abord, qui sait s'il existe? Est-il dans les objets ou dans notre
esprit? L'ide du Beau, ce n'est peut-tre qu'un sentiment immdiat,
irraisonn, personnel, qui sait?... Est-ce que tu crois au principe
rflchi du Beau, toi?

C'est ainsi que le soir du mariage de Coriolis,  des heures indues de
la nuit, dans une petite chambre, au-dessus de l'atelier o schaient
les chapeaux de paille de sa femme, Chassagnol parlait  Anatole tendu
sur la descente de lit, et qui dormait, une cigarette teinte aux
lvres, avec l'air d'couter.




CLV


Une fentre, dans un de ces jolis btiments moiti brique, moiti
pierre,  l'air d'table et de cottage, o s'accrochent les bras
grimpants d'une glycine, une fentre s'ouvre toujours la premire au
bout du Jardin des Plantes. Elle s'ouvre au soleil, au matin que salue
sous elle la volire des vanneaux siffleurs, elle s'ouvre  ce qui revit
dans le jour qui ressuscite.

Cette fentre est la fentre d'Anatole qui, dj descendu dans le
jardin, trane lentement ses pantoufles paresseuses dans les alles, le
long des grilles. Partout c'est un panouissement d'tres; et de
jardinet en jardinet, court le frmissement du rveil animal, charmant
de souplesse, de lgret, d'lasticit. La vie saute et bondit de tous
cts. Les mouflons grimpent sur l'chelle de leurs kiosques, de jeunes
axis, penchs sur le ct, s'inclinent en patinant sur le sol o ils
tournent; les lamas s'emportent en courses folles; les jeunes chevreaux,
mal d'aplomb sur leurs jambes pattues, trbuchent dans des essais de
galop; des onagres en gaiet, les quatre pattes en l'air, font de
grandes roules par terre. Tout ce qui est l, dans le mouvement, la
fivre, la vitesse, l'tirement, la course, le jeu des nerfs et des
muscles, retrouve la jouissance d'tre. Et les petits oiseaux, dans leur
volire, font trembler, sous leur voletage incessant, l'arbre mort
qu'ils fatiguent sans repos du rapide effleurement d'une seconde de
pose.

A des places de fracheur verte, le blanc des toisons et des plumes
montre le blanc de la neige; le trottinement des chvres d'Angora
balance comme des flocons d'argent mat; des paons blancs tranent,
tales, les lumires de satin d'une robe de marie; et toute la
splendide blancheur donne aux btes apparat l dans une sorte de
douceur frissonnante, avec des reflets dormants de nuage et de nacre.
Sur les petites pelouses, presque entirement couvertes de l'ombre
allonge des arbres, o l'ombre tremble et s'envole de l'herbe  chaque
brise qui secoue en haut les cimes, Anatole s'amuse  voir le passage
des animaux au soleil, la promenade de leurs couleurs dans des clairs,
la fuite, l'effacement instantan des petites lignes fines et sches qui
se dessinent en courant derrire les pattes des gazelles. Il regarde les
vieux boucs agenouills, et faisant gratter leur barbe au bois rpeux de
leur auge; le zbre, avec son lgance d'un ne de Phidias, ses formes
pleines, pures et souples, ses impatiences de ruade par tout le corps;
les bisons, absorbs, endormis dans leur passivit solide, laissant
tomber de leur masse le sombre d'un rocher, laissant emporter  l'air
des rouleaux de leur toison brle. Des biches de l'Algrie,  la
dmarche lente, lastique et scande, il va aux grands cerfs, qui se
dressent paresseusement sur leurs jarrets de devant, en levant leurs
bois comme la majest d'une couronne. Il va  ces grands boeufs de
Hongrie, aux cornes gigantesques, qui semblent la paix dans la force et
dans la candeur. Il va au dromadaire, dont le regard s'allonge au bout
de son cou de serpent, et dont l'oeil nostalgique a l'air de chercher
devant lui la libert, l'horizon, l'infini, le dsert. Et sur du gazon,
il suit les tortues couleur de bronze, allant, en ramant des pattes, 
travers des brindilles qu'elles crasent, et se tranant, avec leur
marche qui tombe, jusqu' un peu de soleil.

Au bord de la petite rivire, au milieu de l'herbe nouvelle et
translucide, sur le dcor mouill des acacias, des peupliers, des
saules, les cigognes tout  coup rompant leurs poses et leur immobilit
empaille, les cigognes prennent des essors boiteux; et courant,
trbuchant, butant, s'lanant, s'battant avec des sauts ridicules et
de grotesques vellits de vol, elles illuminent tout ce coin de jardin
des couleurs vives qu'elles y jettent, du blanc palpitant de leurs ailes
agites, du rouge de leurs becs et de leurs pattes. A ct des cigognes,
voici le petit tang et les oiseaux d'eau; Anatole s'y attarde comme 
une mare du paradis: rien que des frissonnements, des frmissements, des
ondulations, des bats, des demi-plongeons, le lever, le bain de
l'oiseau, la toilette coquette  coups de bec sur le dos, sous les
ailes, sous le ventre, les contentements gonfls, les renflements en
boule, les hrissements, les rengorgements qui soulvent la ouate floche
de tous ces petits corps avec le souffle d'une brise; et cela, dans du
soleil et dans de l'eau, entre deux lumires, avec des vols qui nagent
et des brillants de plume qui se noient, avec des reflets qui voguent et
des claboussements de poussire humide qui semblent briser, tout autour
de l'oiseau, en gouttes de cristal, le miroir o il se mire. Une divine
joie est l, la joie gracieuse des animaux qui chappent  la terre et
ne se tranent pas sur le sol, la joie sans fatigue de toutes ces
existences flottantes, balances, portes sans fatigue par un soupir de
l'air ou par une ride du fleuve, promenes sur l'onde au fil du nuage,
berces dans de la transparence et de la limpidit, voyageant dans du
ciel qui les mouille.

Un peu plus loin, Anatole fait halte devant l'hippopotame, qui dort 
fleur d'eau, pareil, dans sa cuve,  une le de granit  demi submerge,
et qui, de temps en temps, remuant un peu sa petite oreille et clignant
son oeil rond, montre, en ouvrant son immense bouche en serpe, le rose
norme d'une immense fleur de monde inconnu. Le pain de seigle
qu'Anatole a l'habitude de grignoter en marchant dans le jardin, fait
venir tout de suite  lui l'lphant qui s'avance au petit trot, avec
des ventements d'oreille semblables au jeu puissant d'un _pounka_:
Anatole flatte de la main la bte vnrable, aux cils de momie, et il
caresse presque pieusement cette peau de pierre qui a la couleur et le
grain d'un bloc erratique, raill  et l par le frottement d'un
sicle. Et puis, il passe aux petits lphants qui, se pressant et se
nouant par la trompe, se poussent front contre front, et jouent  se
faire reculer avec des malices d'enfants de gants qui luttent et de
grosses douceurs de frres qui s'amusent.

Le soleil, en montant, resserre  chaque minute l'ombre de tout, et
mordant le coin de cage, l'angle de nuit o sont rfugis les nocturnes
perchs, il allume un feu d'ambre dans l'oeil du Jean-le-Blanc.
L'blouissement qu'il verse se rpand sur tous les animaux. Au milieu
des arbres, o l'on vient de les dposer, les perroquets clatent. Les
aras rouges font reluire sur leur rouge l'carlate d'un piment; les
plumages des aras blancs tincellent de la blancheur de stalactites de
cire vierge et de larmes de lait. Et tandis que sur le haut d'un petit
toit, un morceau de la queue d'un paon fait scintiller un feu d'artifice
de penses et d'meraudes, l'aigrette de la grue couronne tremble dans
l'herbe comme un bouquet d'pis d'or.

Sur le sol, encore tout ombreux de la grande alle de marronniers, la
lumire jette de distance en distance des palets de jour; et sur les
troncs ensoleills, la dcoupure digite des feuilles dessine en
tremblant des fleurs de lis d'ombre.

Assis sur un banc, sous cette paisse feuille o la respiration de
l'air fait courir en passant comme des soulvements d'ailes qui
s'envolent et des battements de langues qui boivent, Anatole a devant
lui la mnagerie enfermant le soleil et les froces dans ses cages, la
mnagerie o le roux des lions marche dans la flamme de l'heure, o le
tigre qui passe et repasse semble emporter chaque fois sur les raies de
sa robe les raies de ses barreaux, o de jeunes panthres, couches sur
le dos, s'tirent mollement avec des volupts renverses de bacchantes.
Il est envelopp du gazouillement des oiseaux attirs par le pain qu'on
donne aux animaux et les miettes des grosses btes. A l'tourdissant
concert des moineaux gorgs, rpond, de tous les coins du jardin, le
chant de fifre des oiseaux exotiques, sifflante piaillerie, chanterelle
infinie qu'crase ou dchire tout  coup le beuglement sourd d'un grand
boeuf, le rugissement d'un lion, le bramement guttural d'un
cerf, le barrit strident d'un lphant, le cor d'airain de
l'hippopotame,--billements de froces ennuys, soupirs de btes
sauvages, fauves haleines de bruit, sonorits rauques, dont Anatole aime
 tre travers, et qui remuent dans sa poitrine l'motion, le
tressaillement d'instruments de bronze et de notes de tonnerre. Puis
cela tombe, et bientt s'teint dans le cri d'un petit animal, ainsi
qu'un grand souffle qui mourrait dans le dernier petit murmure d'une
flte de Pan; et il se fait un silence o l'on entend goutte  goutte le
filet d'eau qui renouvelle le bain de l'ours blanc.

En errant, ses regards rencontrent dans des troues de verdure des ttes
aux yeux mourants,  la langue rose qui passe sur des babines luisantes,
des bouches flexibles et ardentes d'hmiones, se tordant et se
cherchant, dans un baiser qui mord,  travers les grillages! Il y a dans
l'air qu'Anatole respire la senteur des virginias en fleur qui couvrent
des alles de leur effeuillement; il y a des armes fumants, des
manations musques et des odeurs farouches mles aux doux parfums des
roses cuisse de nymphe qui embaument de leurs buissons l'entre du
jardin...

Peu  peu, il s'abandonne  toutes ces choses. Il s'oublie, il se perd 
voir,  couter,  aspirer. Ce qui est autour de lui le pntre par tous
les pores, et la Nature l'embrassant par tous les sens, il se laisse
couler en elle, et reste  s'y tremper. Une sensation dlicieuse lui
vient et monte le long de lui comme en ces mtamorphoses antiques qui
replantaient l'homme dans la Terre, en lui faisant pousser des branches
aux jambes. Il glisse dans l'tre des tres qui sont l. Il lui semble
qu'il est un peu dans tout ce qui vole, dans tout ce qui crot, dans
tout ce qui court. Le jour, le printemps, l'oiseau, ce qui chante,
chante en lui. Il croit sentir passer dans ses entrailles l'allgresse
de la vie des btes; et une espce de grand bonheur animal le remplit
d'une de ces batitudes matrielles et ruminantes o il semble que la
crature commence  se dissoudre dans le Tout vivant de la cration.

Et parfois, dans ce jour du commencement de la journe, dans ces heures
lgres, dans cette lumire qui boit la rose, dans cette fracheur
innocente du matin, dans ces jeunes clarts qui semblent rapporter  la
terre l'enfance du monde et ses premiers soleils, dans ce bleu du ciel
naissant o l'oiseau sort de l'toile, dans la tendresse verte de mai,
dans la solitude des alles sans public, au milieu de ces cabanes de
bois qui font songer  la primitive maison de l'humanit, au milieu de
cet univers d'animaux familiers et confiants comme sur une terre divine
encore, l'ancien Bohme revit des joies d'den, et il s'lve en lui,
presque clestement, comme un peu de la flicit du premier homme en
face de la Nature vierge.

Dcembre 1864.--Aot 1866.


FIN.


Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--1215






End of the Project Gutenberg EBook of Manette Salomon, by 
Edmond de Goncourt and Jules de Goncourt

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MANETTE SALOMON ***

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