The Project Gutenberg EBook of La btise humaine, by Jules Noriac

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Title: La btise humaine
       (Eusbe Martin)

Author: Jules Noriac

Release Date: March 8, 2016 [EBook #51405]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LA BTISE HUMAINE




OUVRAGES DE M. JULES NORIAC

EN VENTE A LA MME LIBRAIRIE

Le 101e Rgiment, illustr de 85 gravures, 1 beau volume
in-8 (2e dit.)                                               4 fr.  50

La Vie en dtail.--Le 101e Rgiment, etc., 1 vol. grand
in-18, (35e dition)                                           1      

Le Grain de sable, 1 vol. grand in-18 (8e dit.)               2      

POUR PARAITRE PROCHAINEMENT:

Le Capitaine Sauvage.

Eusbe et Marguerite, nouvelle srie de la _Btise Humaine_.


Paris.--Imp. de la Librairie Nouvelle, A. Bourdilliat, 15, rue
Breda.




JULES NORIAC

LA BTISE HUMAINE

(EUSBE MARTIN )

QUATORZIME DITION

PARIS

LIBRAIRIE NOUVELLE

BOULEVARD DES ITALIENS, 15

A. BOURDILLIAT ET Ce, DITEURS

Traduction et reproduction rserves.

1861




LA

BTISE HUMAINE




I


Lorsque Eusbe eut atteint sa vingt-unime anne, son pre, M.
Martin, qui tait un homme de bon sens, lui dit:

--Eusbe, vous n'tes plus un enfant, il est temps de vous
instruire. Vous n'aviez que huit ans lorsque vous perdtes votre
mre, ma femme bien-aime. Ce fut un grand malheur, car son coeur
aurait t pour vous un trsor d'affection. Cependant s'il tait
permis de croire aux compensations dans les destines humaines,
je penserais que cette perte, bien douloureuse sans doute, fut
compense. Votre mre vous et tant gt si elle et vcu, qu'
l'heure o nous parlons, vous ne seriez mme pas un homme.

J'ai t pour vous un pre plein de sollicitude, souvenez-vous:
depuis le jour o votre mre est morte, je vous ai laiss libre
comme l'oiseau qui chante en ce moment sur le tilleul de la grande
porte. L't je vous ai donn des vtements frais, l'hiver des
vtements chauds. Ma table a toujours t abondamment fournie:
comme je ne vous ai jamais dit que vous mangiez trop, l'ide de
trop manger ne vous est point venue. Je vous ai habitu  courir
les champs et  travailler avec les paysans, ce qui vous a rendu
fort et vigoureux.

En bonne morale, je ne vous devais pas autre chose. Nanmoins, je
vous ai appris  lire et  crire. Je ne puis vous dire  quel
point je vous suis reconnaissant de n'avoir pas eu la tte dure;
au lieu de m'occuper six mois, vous m'eussiez ennuy deux ans,
peut-tre plus.

Quel est l'usage que vous avez fait du peu de savoir que je vous
ai donn? Je ne m'en proccupe pas. J'ai laiss ma bibliothque
entire  votre disposition parce que je sais que s'il n'est pas
de bons livres, il n'en est point de mauvais. Les ouvrages que
vous avez parcourus ont-ils form ou dform votre jugement? Je
m'en inquite peu, parce que nul ne pouvant savoir o se trouve le
faux et o se cache le vrai, mes rflexions seraient probablement
 l'envers de la raison.

--Gnralement les livres m'ennuient, interrompit Eusbe; jusqu'
prsent je n'ai lu que les aventures d'un homme de mer nomm
Robinson Cruso et celles de Tlmaque, fils d'Ulysse.

--Tant mieux, reprit M. Martin; peut-tre aussi tant pis. J'aime
mieux que vous vous soyez enthousiasm pour _Robinson_ que pour
_Paul et Virginie_ ou _Faublas_. Mais il peut bien se faire que
je raisonne mal, parce qu'aprs tout _Paul et Virginie_, c'est
la tendresse; _Faublas_, c'est l'amour; _Robinson_, n'est que
l'gosme. Mais rien ne prouve que l'gosme, qui est un dfaut,
ne vaille pas plus  lui seul que la tendresse et l'amour, qui
sont peut-tre des qualits.

Maintenant, mon cher fils, recueillez-vous et m'coutez: je vous
ai donn le jour, il ne faut ni m'en savoir gr ni m'en vouloir:
je n'ai fait qu'accomplir la loi naturelle. J'ai pourvu  vos
besoins, la socit m'en faisait un devoir. Je viens de compter
une somme d'argent  un homme qui fait la traite des blancs, afin
que vous soyez exempt du service militaire, ce qui ne doit pas
vous empcher de vous faire soldat plus tard si vous le jugez
convenable. Aujourd'hui j'ai pris chez mon notaire le bien de
votre mre; le voici; vous allez l'emporter. Voyez, il y a dans
cette ceinture quarante-huit morceaux de papier de la Banque de
France et cent pices d'or. Chacun de ces morceaux de papier vaut
cinquante pices d'or; chaque pice d'or vaut vingt de ces pices
blanches que je vous donne le dimanche quand vous allez jouer
avec les polissons du village sur la place de l'glise. En tout
vous possdez cinquante mille francs, c'est--dire plus de pices
de vingt sous que nous ne rcoltons de pommes en dix ans. Vous
allez tre riche pour les uns, pauvre pour les autres. Ne vous
occupez ni de ceux qui sont au-dessus de vous ni de ceux qui sont
au-dessous. Avec le revenu de cet argent vous avez de quoi vivre
jusqu'au jour, o, aprs avoir tudi et appris la vie, vous vous
dciderez  choisir une position. Si toutefois vous voulez vous
viter les soins d'un placement, il vous suffira de ne dpenser
que dix francs par jour. De cette faon votre patrimoine durera
cinq mille jours, c'est--dire quelque chose comme quatorze ans.
Il y a gros  parier qu'au bout de ce laps de temps, je serai
mort, et vous deviendrez naturellement possesseur de notre domaine
de la Capelette, qui rapporte trois mille livres bon an mal an.

Je vous envoie  Paris, la ville civilise par excellence. Jamais
vous n'aurez thtre plus beau pour tudier le monde. Profitez-en.
Allez, Eusbe, ne prenez pas le bien d'autrui: vous n'auriez pas
d'excuse, puisque vous possdez. Ne dguisez jamais la vrit:
le jeu n'en vaut pas la chandelle. Ne frappez point le faible,
mais ne le dfendez pas: vous vous feriez deux adversaires.
Efforcez-vous de n'avoir point d'ennemis ni d'amis, ce qui est la
mme chose; et maintenant adieu, mon enfant, voici la diligence.

Le jeune homme sauta au cou de son pre et l'embrassa avec
effusion. M. Martin fut touch de cette treinte qu'il n'attendait
pas de son fils. D'une voix mue il lui dit:

--Sois heureux, cher enfant, sois heureux.

Le jeune homme partit. Son pre, s'tant mis  la fentre un
instant aprs, le regardait s'avancer sur la route.

--Eusbe! lui cria-t-il, venez ici, je vous prie, et rpondez:

Qui vous a donn l'ide de m'embrasser, et qui vous a enseign
cette dmonstration affectueuse?

--Pre, rpondit le jeune homme, il y a dix ans M. le cur
Jaucourt, qui est mort l'an dernier, m'ayant vu partager mon
pain avec l'idiot du Moustier, m'embrassa comme je viens de vous
embrasser quand vous avez partag votre bien avec moi.

La diligence passait; d'un bond le jeune homme fut s'asseoir 
ct du postillon.

M. Martin ferma sa fentre et dit, en essuyant avec son mouchoir 
carreaux bleus et rouges une larme prte  tomber:

--Diables de prtres! il faut toujours qu'ils mettent leur nez
dans les familles!




II


M. Martin n'tait point un mchant homme ni un sot; c'tait
le doute vivant, le doute incarn. Depuis quarante ans, il en
avait soixante, tous les vnements de sa vie avaient tromp ses
prvisions.

Lorsqu'il dut se marier, il eut  choisir entre deux cousines
 lui, parfaitement leves et d'une beaut gale. Il prfra
pouser celle vers laquelle il tait le moins port, parce qu'elle
tait d'une sant plus robuste que sa soeur. Neuf ans aprs, elle
mourut et sa soeur chtive vivait encore.

Martin fut  moiti ruin par un ami d'enfance pour lequel il et
donn sa vie.

Un jour qu'il tait absent, le feu prit  l'une de ses granges et
allait se communiquer  sa demeure, si un homme au pril de sa vie
n'et coup le toit attenant aux autres btiments. Cet homme tait
Emmanuel Rigaud, son seul ennemi.

Fort instruit pour un campagnard et dou d'un certain bon sens,
il tait considr dans son pays comme un homme suprieur. En
tudiant beaucoup pour affermir une rputation dont il tait fier,
il ne tarda pas  s'apercevoir qu'il ne savait rien.

Le premier voyage qu'il fit  Paris resta grav dans ses
souvenirs. C'tait en septembre 1831: un matin qu'il tait all
respirer au jardin des Tuileries, un homme en chapeau gris,  la
figure noble et bienveillante, lia conversation avec lui.

--Vous tes tranger? lui demanda-t-il.

--J'habite le Limousin, rpondit Martin.

--tes-vous dans l'industrie?

--Non, dans l'agriculture.

--Je ne connais point votre pays, mais j'en ai entendu dire le
plus grand bien.

--C'est en effet un beau pays, repartit le campagnard; riche
et pittoresque, commerant et fidle, il ne lui manque qu'une
rivire...

--Mais la Vienne?

--La Vienne n'est pas navigable.

--Ne pourrait-on la canaliser?

--C'est l le rve de tous les Limousins.

--Monsieur... comment vous nommez-vous?

--Martin.

--Eh bien, monsieur Martin, allez en paix, et dites  vos
compatriotes, qu'avant trois ans leur rivire sera navigable.

--Qui tes-vous, demanda Martin, pour parler avec tant d'autorit?

L'homme au chapeau gris sourit lgrement, et rpondit avec
simplicit:

--Je suis le roi des Franais.

Comme si la foule, qui s'tait amasse autour des deux causeurs,
n'et attendu que cette parole, des cris mille fois rpts de
Vive le roi! se firent entendre. Elle entoura le royal promeneur
qui souriait aux uns, donnait sa main aux autres, avec une parole
de bienveillance pour tous.

--Voici un grand roi et voici un grand peuple, pensa Martin qui
retourna  la Capelette, non sans raconter  tout le dpartement
son entrevue des Tuileries et les promesses du roi.

Dix-sept ans s'coulrent. Martin perdu d'ennui, vivant seul avec
son fils encore enfant, rsolut de venir  Paris. A peine arriv 
l'htel, il s'empressa de mettre son plus bel habit et il se dit
que, bien que le roi n'et pas tenu sa promesse, il lui devait sa
premire visite.--Je le verrai dans son jardin, pensait-il; il
sera moins embarrass que si j'allais chez lui.

Aux Tuileries il trouva les portes encombres; la foule la plus
singulire se pressait en criant contre les grilles.--Quel bon
peuple et quel amour pour son souverain! pensait le brave homme.

Des bandes de polissons couraient dans les rues en chantant:

      Mourir pour la patrie,
    C'est le sort le plus beau,
      Le plus digne d'envie.
          C'est le sort...

--Quelle jeunesse! quelle noble jeunesse! rptait le bon Martin
les larmes aux yeux.

Voyant qu'il ne pouvait aborder le jardin du ct de la rue de
Rivoli, il gagna la place de la Concorde. Comme il arrivait au
quai, une petite porte masque dans le mur du jardin s'ouvrit
devant lui. Un vieillard vtu d'une blouse bleue, sortait appuy
sur le bras d'un autre vieillard.

--Monsieur Martin, dit-il au Limousin, aidez-moi, je vous prie, 
monter dans ce fiacre.

--Qui tes-vous? je ne vous remets pas trs-bien, dit le
provincial tonn.

--J'tais il y a une heure le roi des Franais, rpondit le
vieillard.

--Ah! sire, s'cria Martin, domin par son ide, vous n'avez pas
fait canaliser la Vienne!

--C'est vrai, monsieur, j'ai manqu  ma promesse; vous voyez que
j'en suis cruellement puni!

Le fiacre s'loigna. M. Martin resta clou  sa place, il ne
comprenait plus. Des gens qui dbouchrent par la petite porte, le
tirrent de sa rverie.

--Le brigand a fil, disaient-ils.

--Il sera dmoli avant d'tre bien loin.

--Tant mieux.

--Pauvre roi! pauvre peuple! murmura le provincial. Et il reprit
le chemin de la Capelette, o il vcut dans la solitude. Son
esprit devint de plus en plus flottant. N'ayant personne pour
discuter, il prit l'habitude de controverser lui-mme ses ides;
et le doute en toute chose s'empara de son esprit. Voil pourquoi
il leva son fils comme nous l'avons dit, ou plutt pourquoi il ne
l'leva pas du tout.




III


Le soir du mme jour, Eusbe arrivait au chemin de fer. Il
s'approcha du guichet et dit  l'employ:

--Je voudrais aller  Paris.

--Quelle place dsirez-vous?

--Celle o l'on est le mieux.

--Cinquante-quatre francs, rpondit l'employ.

Eusbe sortit trois louis et reut six francs de menue monnaie.

--Voil, pensa-t-il, un homme fort suprieur; il n'a pas mis une
seconde pour compter ce qui me revenait.

--Et maintenant, demanda-t-il, pourriez-vous me dire, monsieur, o
je dois prendre la voiture?

--Le train, voulez-vous dire?

--Je ne sais si le vhicule qui doit me transporter se nomme
ainsi, rpondit Eusbe avec timidit.

--Vhicule! s'cria l'employ, qu'appelez-vous vhicule, je vous
prie? vous moquez-vous? Voici votre wagon; une autre fois tchez
d'tre poli, si c'est possible.

--Cet homme, se dit Eusbe, n'est point un esprit suprieur, c'est
plus qu'un sot, c'est un ignorant.

Le voyage d'Eusbe n'offrit aucun incident. Seul dans une
diligence de premire classe, il ta les coussins, les mit 
terre, et plaant sa valise sous sa tte en manire d'oreiller, il
s'endormit jusqu'au jour d'un sommeil paisible.

Lorsqu'il s'veilla, il avait pass Orlans; ses yeux mi-ouverts
se portrent sur la campagne, et un cri d'admiration s'chappa de
sa poitrine.

--Oh! les belles terres, les belles campagnes! s'cria-t-il;
comme tout cela est admirablement cultiv! quels soins et quel
travail! Mon pre avait raison; la civilisation n'a pas encore
pntr dans les dpartements du centre. Il y a quinze heures
que j'ai quitt la Capelette, mais quelle diffrence! Pourquoi
le sol est-il si fcond ici, si aride l-bas? c'est pourtant la
mme terre, mais ce n'est point la mme industrie. Ici, point
d'immenses solitudes ni de terrains incultes; les champs sont
plus peupls que nos villes, les bras abondent, les instruments
aratoires sont perfectionns. Aussi quelle abondance, quelle
richesse! Tout le monde a l'air heureux et content; tout cela est
beau et grand!

Au moment o il faisait ces rflexions  haute voix, le train
ralentit sa marche. On approchait d'une station; Eusbe observait
attentivement des gens groups, attendant contre une barrire que
le convoi ft pass pour passer  leur tour. Le bruit fait par la
soupape de dgagement de la locomotive effraya un cheval attel
 une charrette; la pauvre bte, saisie d'effroi, hennissait et
se dressait sur ses pieds de derrire; un homme arm d'un fouet
sortit d'un cabaret et se mit  frapper l'animal  tour de bras.
Plus il frappait, plus le cheval se cabrait. Enfin, brisant ses
traits, la bte furieuse s'lana contre la barrire qu'elle
frappa de sa tte, et tomba morte. L'homme vocifrait comme un
charretier qu'il tait.

--Certes, se disait Eusbe, voil qui est fort mal; le tort est 
l'homme, non  la bte; si l'homme n'et pas abandonn le cheval,
le cheval n'aurait pas eu peur; si le cheval n'avait pas eu peur,
l'homme n'aurait pas song  le frapper; si l'homme ne l'et pas
frapp, le cheval ne serait pas mort. Cet homme est peut-tre un
sauvage arriv depuis peu parmi des gens polics. Cependant cela
n'est gure probable, puisqu'il parle presque correctement. Mon
pre aurait-il raison, lorsqu'il dit que les extrmes se touchent,
et que le dernier mot de la civilisation est peut-tre le premier
de la barbarie?

Eusbe en tait l de ses rflexions, lorsque deux voyageurs
entrrent dans le wagon qu'il occupait. Bien qu'on ne ft qu'aux
premiers jours de septembre, les deux nouveaux venus portaient des
casquettes et des bottes fourres, de vastes cabans couvraient
leurs vtements et leurs figures disparaissaient sous d'immenses
cache-nez de laine.

--Ma foi, dit l'un d'eux, voici l'hiver qui commence; il fait un
petit zphir qui n'est pas gentil du tout. Si vous voulez, nous
allons en griller un pour nous mettre en apptit.

En coutant ces paroles, Eusbe fut en proie  une vive
curiosit. Les costumes htroclites de ses deux compagnons de
route lui donnaient  penser qu'il allait avoir  tudier des
voyageurs venant des rives les plus lointaines. A en juger par
leurs fourrures, la Moscovie devait leur avoir donn le jour.
En entendant parler d'en griller un, il s'tait attendu  un
repas extraordinaire, et il s'apprtait  tre tout yeux et tout
oreilles pour approfondir les moeurs des trangers que le hasard
jetait sur son chemin.

Au grand dsappointement du jeune homme, le voyageur sortit des
cigares de sa poche et en alluma un, aprs en avoir offert  son
compagnon, puis  Eusbe, qui avait refus.

--Vous ne fumez pas, jeune homme? demanda-t-il.

--Non, monsieur.

--Bah! Quel ge avez-vous donc?

--Vingt-un ans passs.

--Vingt-un ans! et vous ne fumez pas? Mais d'o diable
sortez-vous, mon jeune ami?

--Je sors de la Capelette, un domaine, prs de Saint-Brice, en
Limousin; je vais  Paris pour m'instruire, et je ne saurais tre
votre ami, puisque je vous vois pour la premire fois.

--Ne vous fchez pas, jeune homme; je n'ai pas dit cela pour vous
blesser.

--Je le sais, dit Eusbe; au contraire, vous m'offriez votre tabac
roul. Je vous suis reconnaissant.

--Ah! vous tes du pays de M. de Pourceaugnac? demanda le voyageur
qui n'avait pas encore parl.

--Je ne le connais pas, rpondit Eusbe; mon pre et moi vivions
fort retirs.

--Il est  mettre sous verre! s'cria le fumeur; il faut le faire
encadrer. Comment, jeune homme, vous ne connaissez pas le plus gai
des hros de Molire?

--Je ne suis jamais sorti de la Capelette, monsieur, et ma
condition ne me permet point de connatre des hros. J'ignore
mme o Molire se trouve situ.

Les deux voyageurs partirent d'un immense clat de rire.

--Messieurs, dit Eusbe, lorsque l'hilarit de ses voisins eut
cess, vous vous moquez de moi parce que je suis ignorant,
ce n'est point une bonne action, je vous assure. Vous m'avez
indiscrtement questionn, j'ai rpondu; je pouvais me taire.
Remarquez, je vous prie, que vous vous tes occups de mes
affaires, et que je ne me mlais pas des vtres. Je ne vous ai
demand ni d'o vous veniez, ni qui vous tiez; lorsque vous avez
ri de moi, j'aurais pu vous jeter par les fentres; je ne l'ai pas
fait.

--Par les fentres! Comme vous y allez, mon cher monsieur.

--Je l'aurais pu certainement, dit Eusbe avec simplicit.

--Permettez, reprit le second voyageur; nous n'avons pas voulu
vous tre dsagrables. Vous avez la tte trop prs du bonnet.
J'ai l'habitude de voyager beaucoup; voici dix ans que mon ami et
moi nous courons les routes. Chaque fois que nous nous trouvons
en compagnie, nous demandons, comme cela se fait, d'o on vient
et o l'on va. a fait passer le temps, et a ne fait de mal 
personne.

--Ne voyagez-vous que pour cela? demanda Eusbe.

--Quelle plaisanterie! Nous sommes voyageurs de commerce, nous
reprsentons deux des premires maisons de Paris.

--Quelle que soit ma simplicit, rpondit le Limousin, je pense
qu'il n'y a pas  Paris de premires maisons, et qu'il ne saurait
y en avoir; puisque aussi bien les premires en arrivant du nord,
sont les dernires quand on vient du sud.

On arrivait  Paris. En descendant du wagon, Martin le fils
entendit l'un de ses voisins dire  l'autre:

--Je crois que ce gaillard-l nous a fait poser.

       *       *       *       *       *

Sa valise  la main, Eusbe sortait de la gare, lorsqu'un cocher
lui cria:

--Voil, bourgeois! O faut-il vous conduire? o allez-vous, mon
bourgeois?

--Je ne sais, rpondit Eusbe!

--Ce n'est pas moi qui vous le dirai.

--Je ne vous l'ai pas demand.

--Eh! dites donc, vous autres! ce monsieur qui ne sait pas o il
va; en voil une bonne!

--De quoi vous mlez-vous?

--Vas donc, fainant, tu n'as pas le sou.

Le provincial allait rpondre, lorsque le cocher, auquel un
voyageur venait de faire signe, s'loigna rapidement.

--Voici un peuple qui me parat assez mal entendre les lois de
l'hospitalit! pensa le fils de M. Martin; il vous interpelle pour
vous insulter; qu'est-ce que cela veut dire?




IV


Paris est le rve de tous les provinciaux. Riches ou pauvres
veulent y venir, au moins une fois: les premiers pour y jouir de
la vie; les seconds pour essayer de s'enrichir. Nul ne peut se
figurer les dsillusions de l'arrivant, parce que chacun s'imagine
Paris  sa manire. Pour quelques-uns la capitale est une grappe
de palais; pour d'autres, les maisons sont bties d'or et de rubis.

Paris ne rpond jamais  l'ide qu'on s'tait faite de lui; pour
l'aimer et l'admirer il faut le connatre. Les Mridionaux
surtout font piteuse mine en abordant la capitale. Leur
imagination, plus vive que celle des gens du Nord,--oui, plus
vive!--a par de mille faons la mtropole. Comme pour les
punir de ces chteaux en pense, le hasard les a de tout temps
fait entrer par l'endroit le plus laid de la ville. Avant
l'tablissement du chemin de fer, les gens du Midi arrivaient
par la barrire d'Enfer; pour eux Paris avait l'air d'un bouge;
maintenant il n'a l'air de rien.

Eusbe, son invitable valise sous le bras, sortit de la gare
marchant droit devant lui.

Il vit la Seine qu'il trouva troite; puis un pont qui lui sembla
mesquin. Tout  coup son regard se drida, il venait d'apercevoir
le jardin du _Musum_.

--A la bonne heure, dit-il, voil une belle et vaste proprit;
le matre l'a fait cultiver d'une admirable faon. Il est fort
malheureux qu'il ait eu l'ide de placer un factionnaire  la
porte pour empcher d'entrer; c'est ridicule. Il est vrai qu'il y
a, dit-on, beaucoup de voleurs dans cette immense ville.

Eusbe Martin, s'approchant du dragon qui gardait le jardin sous
la forme dbonnaire d'un fantassin, lui dit:

--Comment s'appelle, je vous prie, ce magnifique clos?

--Clos! rpta le soldat; connais pas.

--Je vous demande le nom de cet enclos?

--Enclos! inconnu au rgiment.

--Pardon, reprit Eusbe avec douceur; je vous demande, mon ami, le
nom de ce jardin que vous gardez si bien?

--Ah! ah! rpondit le fils de Mars, fallait vous expliquer
_tgoriquement_, jne home; a s'appelle le Jardin des Plantes.

--Merci, dit Eusbe; mais en s'en allant il fit cette rflexion,
qui lui parut sense:

--Jardin des Plantes, ceci n'est pas un nom. Tous les jardins
possdent des plantes; les plantes naissent dans les jardins; et
un jardin qui n'aurait pas de plantes ne serait pas un jardin.
videmment ce soldat m'a tromp.

Avisant un vieillard  barbe blanche qui, assis sur un banc,
paraissait avoir afferm le soleil  l'heure, le jeune homme se
dcouvrit respectueusement et lui dit:

--Je suis tranger, monsieur, excusez ma demande, je dsirerais
connatre le nom du superbe parc que voici.

--Monsieur, rpondit le vieux bonhomme avec amnit, je suis
enchant de pouvoir vous renseigner; l'tablissement que vous
voyez derrire cette grille est le jardin du roi.

--Vous voulez dire de l'empereur?

--Je veux dire ce que je dis, et croyez-moi, monsieur, il sied mal
 un enfant de votre ge de vouloir mystifier un vieillard. Si
c'est pour cela que vous vous tes arrt, vous eussiez mieux fait
de passer tranquillement votre chemin.

Eusbe Martin ne sachant que rpondre, continua sa route en
pensant qu'il n'tait vraiment pas heureux; depuis qu'il tait
parti de la Capelette il tombait de Charybde en Scylla. L'employ
l'avait morign, les deux voyageurs avaient voulu le berner,
le cocher l'avait insult, le soldat s'tait moqu de lui, le
vieillard l'avait rudoy, et il disait avec raison qu'il aurait
bien de la peine  apprendre la vie et que le peuple de Paris
n'tait pas aussi civilis qu'on le voulait bien dire.

Comme il en tait l de ses raisonnements, il entendit des cris
stridents pousss par une femme; la foule s'assemblait prs
d'elle, il fit comme la foule.

--Qu'a cette femme? demanda-t-il  son voisin.

--Son mari, rpondit le spectateur, tait un Auvergnat, marchand
de bric  brac, qui loua cette boutique il y a six mois; les
affaires n'ont pas t bonnes pour lui. Sa femme est une mgre,
son propritaire un juif pre au gain qui le voulait faire
expulser; le pauvre homme n'a pu supporter tant de misres, il
vient de se pendre. De ma place vous pourriez le voir se balancer
au bout de sa corde; on a t prvenir le commissaire.

Eusbe tendit les bras, bouscula les curieux, et d'un bond
pntra dans la boutique, son couteau  la main.

--Arrtez, s'crirent les spectateurs.--Arrtez, jeune homme;
vous allez vous faire une mauvaise affaire.--Attendez la
justice.--Ne touchez pas au pendu, c'est la loi; vous allez vous
faire une mauvaise affaire.

Sans couter toutes ces remontrances, le jeune homme avait coup
la corde et assis le pauvre suicid sur une chaise; d'un revers
de main il avait repouss la foule qui interceptait l'air, et 
genoux devant l'Auvergnat, il attendait avec anxit que la vie
vnt  reparatre.

Tout  coup une rumeur se fit dans le groupe.

--Voil le commissaire!--c'est M. Bzieux; place au commissaire.

Le magistrat s'avanait avec calme, son visage tait bienveillant,
son regard perant et doux se promenait sur la foule. Le
reprsentant de la loi arrivait lentement, mais sans ennui,
constater le sinistre qui venait de lui tre dnonc.

--O est le suicid? demanda le magistrat.

Le foule se tut un instant, paraissant hsiter entre le silence et
la dlation. Cependant les mauvais instincts prenant le dessus,
trois ou quatre personnes s'crirent, en montrant Eusbe:

--C'est ce jeune homme qui a coup la corde; on n'a pas pu le
retenir.

--Il a bien fait, trs-bien fait, dit le magistrat. Quoique plus
jeune que vous tous, il a donn une grande preuve de bon sens.
Sachez que c'est un absurde prjug que celui qui fait croire
qu'il y a danger de porter secours  un suicid ou  un homme
assassin avant l'arrive de la justice. Les magistrats viennent
constater le fait et voil tout. Le devoir des citoyens est
d'empcher par tous les moyens possibles la mort d'un de leurs
semblables. La tradition stupide qui fait supposer au vulgaire
qu'on ne doit point secourir un homme en danger, n'est cependant
pas sans fondement. Il est malheureusement arriv au moyen ge,
et mme avant et aprs, que quelques individus s'tant approch
pour assister des gens assassins, furent pris eux-mmes pour les
meurtriers et excuts comme tels; mais aujourd'hui, au temps de
lumires o nous sommes, avec les immenses moyens d'action que lui
fournit l'administration, la justice ne peut pas se tromper: elle
ne se trompe plus.

--Je ne m'y fierais pas, marmota un chiffonnier qui avait assist
avec le plus grand calme au drame dont la boutique avait t le
thtre; je ne m'y fierais pas, certainement. Je ne dis pas que
la justice se trompe, mais je ne m'y fierais pas: on voit tant de
choses extraordinaires!

--Monsieur, dit le commissaire  Eusbe, qui anxieux suivait
attentivement les mouvements convulsifs de l'Auvergnat; je
vous fais mon sincre compliment sur votre sang-froid en cette
circonstance.

--Il n'y a pas de quoi, rpondit le fils de M. Martin assez
embarrass.

--Je vous demande pardon, reprit le commissaire, qui se mprenait
sur la rponse du jeune homme; un homme, quel qu'il soit, est
toujours un homme; en cette qualit, il fait partie de cette
grande famille qu'on nomme l'humanit.

--Certainement, monsieur, vous avez bien raison, dit le jeune
homme, qui cherchait inutilement  trouver de la profondeur dans
la _prud'hommerie_ de l'officier ministriel; puis il ajouta: Cet
homme, monsieur, a t pouss dans son abominable action par la
pauvret. Je dsirerais lui venir en aide.

--Ce sentiment vous honore.

--Voici, reprit le jeune Limousin, un papier de la banque de
France qui vaut cinquante louis, et chaque louis, comme vous devez
le savoir, vaut vingt pices de vingt sous. Veuillez le remettre 
cet homme, mais  la condition qu'il ne recommencera que lorsqu'il
n'aura plus d'argent. Il est probable que lorsque ce moment
arrivera, Dieu, qui m'a plac sur son chemin pour le sauver,
pourvoira de nouveau  sa destine.

Le magistrat regardait attentivement Eusbe. Sa mise plus que
simple, la faon avec laquelle il s'exprimait, sa timidit, ses
gestes, et jusqu' la ceinture qui renfermait son trsor, jetrent
le fonctionnaire dans une perplexit qu'il ne cherchait pas 
cacher. Cet honorable magistrat, qui, par les habitudes de sa
profession, savait juger les hommes du premier coup d'oeil, ne se
rendait pas un compte exact de l'tre singulier qu'il avait devant
lui. Le greffier, qui comprenait ce qui se passait dans le cerveau
du commissaire, n'tait gure plus avanc que son suprieur.
Cependant, comme un murmure bienveillant et quelques paroles
laudatives en faveur du jeune homme couraient dans le cercle, le
fonctionnaire pensa qu'il serait peu digne de ne pas faire un
petit discours. S'adressant tantt  la foule, tantt  Eusbe, il
dit:

--Certes, s'il est beau et rare de joindre le sang-froid et la
raison  la jeunesse, il n'est pas moins honorable d'y ajouter
la philanthropie. Non-seulement vous avez voulu sauver cet homme
et vous l'avez sauv, mais vous voulez, dans une intention que
j'appellerai sublime, assurer l'existence qu'il vous doit. De tels
actes, monsieur, honorent trop celui qui les commet pour qu'il
soit besoin de l'en remercier; il en trouve le payement dans son
coeur, et la conscience du bien qu'il a fait est sa rcompense.
Permettez-moi donc, monsieur, de vous demander votre nom, afin
qu'il soit connu de l'administration suprieure, qui sait
apprcier tous les dvouements.

--Je me nomme Eusbe Martin.

--Seriez-vous parent de M. Martin du tribunal de commerce?

--Je ne le crois pas; j'arrive du Limousin. Je ne connais personne
 Paris.

--Vous tes bien jeune?

--Vingt-un ans.

--A la bonne heure; car si vous n'tiez pas majeur, je ne pourrais
accepter votre don.

--Je ne sais pas, dit Eusbe.

Le commissaire regarda son greffier avec tonnement.

--Avez-vous une profession?

--Non. Je suis venu  Paris pour admirer la civilisation et
tudier la vie.

--tudier la vie, dit le greffier, qui avait le mot pour rire; ce
n'est pas un mdecin.

Le commissaire se perdait en conjectures.

--Que fait votre pre? reprit-il.

--Mon pre, monsieur, habite la Capelette; par profession, il
cherche dans la vie o se trouve le faux et o se trouve le vrai.

--Veuillez me suivre, reprit schement le fonctionnaire en faisant
signe  la foule de s'carter.

Eusbe s'inclina sans rpondre, et marcha  ct du commissaire,
ce qui lui permit d'entendre le greffier dire  son patron:

--Le pauvre garon est fou  lier.

A quoi le patron rpondit:

--Ce n'est pas difficile  voir.

Eusbe se sentit rougir, non de crainte, mais de honte; il pensa
qu'on le prenait pour un fou parce qu'il tait ignorant de toutes
choses.

Ce dpart inattendu fut interprt de diffrentes manires par les
curieux qui n'avaient pas entendu le dialogue.

--On va peut-tre lui donner la croix, dit un naf commissionnaire.

--La croix! plus souvent que c'est les commissaires qui donnent la
croix maintenant! reprit un vaurien en blouse blanche.

--Pourquoi pas?

--Parce que c'est pas en leur pouvoir.

--Il aurait bien assez de pouvoir pour te faire ficher dedans,
peut-tre, mauvais polisson.

--La belle malice!

--Voyez-vous? dit une femme coiffe d'un mouchoir, voyez-vous? il
a commenc par dire qu'il avait bien fait de couper la corde, et,
pour changer, il l'emmne tout de mme.

--Fallait pas qu'il y _aille_.

Un quart d'heure aprs, naturellement, un mdecin fendit la foule
en criant:

--O est le malade?

Le malade tait dans un coin,  ruminer un moyen pour se faire
donner les mille francs par le commissaire  l'insu de sa femme.

La femme avait suivi le commissaire, dans l'espoir de toucher
l'argent sans son mari.




V


A la porte du commissariat, le greffier pria civilement Eusbe
de passer devant et l'introduisit dans une pice coupe en deux
par une grille illustre de rideaux verts en lustrine. Les murs
dcrpits taient chargs de dessins noirs excuts par des
administrs et de jeunes filous qui avaient charm les longueurs
de l'attente en cultivant les beaux-arts. Un jour douteux,
filtrant par une fentre sur la cour, clairait assez mal un
bureau de bois blanc peint en noir, sur lequel gisaient des
papiers timbrs qui semblaient avoir la jaunisse. Deux employs
portant des sous-manches, ainsi nommes parce qu'elles se portent
sur les autres, griffonnaient placidement. Eusbe, qui trouvait
cet ensemble mdiocre, demanda au greffier:

--Est-ce l, monsieur, ce qu'on nomme le formidable appareil de la
justice?

Le chien du commissaire sourit et rpondit en le regardant avec
une bienveillance mle de compassion:

--Non, monsieur, la justice, c'est au Palais; ici, c'est comme qui
dirait un laboratoire o on lui mche les morceaux.

--Je ne comprends pas, dit le jeune homme.

--a ne fait rien, dit le greffier, vous comprendrez plus tard,
il faut l'esprer. Voici monsieur le commissaire qui revient;
asseyez-vous et rpondez.

--Vous m'avez dit que vous vous appeliez Eusbe Martin? demanda le
fonctionnaire.

--Oui, monsieur.

--Comment avez-vous quitt la maison paternelle?

--En prenant la voiture des Pnicault jusqu' Vierzon.

Le commissaire de police et son clerc changrent un regard
significatif.--crivez les rponses, dit M. Bzieux au greffier.

--Avez-vous un passe-port?

--Je ne sais pas ce que c'est.

--crivez aussi cette rponse. Dites-moi, encore une fois, ce que
vous venez faire  Paris?

--Je vous l'ai dit, tudier la civilisation.

--Pour quoi faire?

--Mais... pour tre... civilis.

--Ah! trs-bien. Avez-vous, outre ces mille francs, des moyens
d'existence?

--En dpensant dix francs par jour, j'ai de quoi vivre cinq mille
jours,  peu prs quatorze ans. Voici mon argent.

--Trs-bien. Connaissez-vous quelqu'un  Paris?

--Oui, quatre personnes: un cocher qui m'a insult, un militaire
qui s'est moqu de moi, un vieillard qui m'a gourmand, et
l'Auvergnat que j'ai dpendu.

--Cela ne suffit pas, dit le magistrat; votre ge, l'incohrence
de vos rponses, la somme considrable dont vous tes
porteur, tout me fait un devoir de vous retenir jusqu' plus
amples informations. Ne vous inquitez pas, vous serez trait
convenablement, et avant peu, je l'espre, rendu  la libert et 
votre famille.

--Je ne suis pas press, ce sera quand il vous plaira.

Depuis un instant le commissaire retournait ses poches sans
rsultat.

--J'ai perdu mon mouchoir, dit-il  son clerc; en vous en allant,
passez donc chez ces gens, voir s'ils ne l'ont pas trouv.

--C'est inutile, monsieur, lui dit Eusbe; j'ai vu un enfant le
prendre dans votre poche et se sauver.

--Et vous ne m'avez pas averti! s'cria M. Bzieux.

--A moins d'un vnement extraordinaire, je ne me mle que le
moins possible des affaires des autres. Voulez-vous me permettre
de vous en offrir un?

Sans attendre une rponse, le jeune homme dboucla sa valise et
en sortit un mouchoir qu'il offrit avec civilit au commissaire,
qui le refusa.

--Merci, dit celui-ci, je vais en envoyer chercher un. Quel est ce
papier qui vient de tomber de votre valise?

--Mon port-d'armes.

--Un permis de chasse! vous avez un permis de chasse? que ne le
disiez-vous tout de suite? Voyons.

--Voil; vous ne me l'aviez pas demand.

M. Bzieux tourna et retourna le papier, examina attentivement
le signalement. Comme Eusbe avait deux signes noirs sur la joue
gauche, la vrification tait facile.

--Mon jeune ami, reprit le magistrat, mille pardons de mes
questions. J'ai d agir comme je l'ai fait; vous tes en rgle,
je n'ai plus rien  dire. Allez, vous tes libre. Avec votre
inexprience de la vie, vous serez  coup sr dup. Souvenez-vous
de moi, et venez me voir dans les moments critiques.

--Monsieur, rpondit Eusbe, vous tes trop bon, je suis bien
votre serviteur. Et il se retira lentement comme un homme en
proie  de grandes et srieuses rflexions. Dans l'escalier: il
s'arrta un instant, puis, tout haut, comme si quelqu'un l'et
cout, il s'cria:

--Voici une chose singulire et certainement indfinissable: cet
homme qui se dit justicier, me voit faire deux bonnes actions, et
il m'arrte en disant que je suis fou; il ne me trouve sage qu'en
voyant mon permis de chasse. Or, mon permis de chasse aurait d
au contraire l'affermir dans son ide, et lui faire croire que
j'tais fou vritablement, car j'ai fait une grande folie le jour
o j'ai t assez bte pour donner vingt-cinq francs au maire du
Moustier, afin d'avoir le droit de tuer des oiseaux qui ne sont
pas  lui.




VI


Eusbe, plong dans ses rflexions, marcha prs de deux heures,
regardant  droite et  gauche sans trop bien voir. Le hasard
l'avait conduit sur la place de la Bastille: son tonnement fut
grand lorsqu'il jeta les yeux sur la colonne de Juillet. Cette
immense tour de bronze l'tonnait, il ne pouvait se rendre compte
de son utilit; il et volontiers demand  un passant quelques
renseignements, mais il se souvint que ses questions ne lui
russissaient pas. Il s'approcha et examina attentivement les
inscriptions.

--Voil qui est singulier, pensa-t-il, on lve des monuments  la
mmoire des citoyens morts pour la libert; est-il possible qu'en
1830, poque peu loigne de la ntre, il ait pu se trouver en
France, au coeur de la civilisation, des gens voulant attenter  la
libert? ceci me paratrait invraisemblable si ce n'tait grav
l. Quels esprits chagrins et abandonns de Dieu ont pu songer 
ravir la libert de l'homme, c'est--dire son seul bien? Il y a l
un vnement insolite que je saurai un jour en lisant les auteurs
qui ont crit touchant les choses de l'histoire.

Eusbe cessa de penser  la libert des peuples, parce qu'il
avait faim. La faim est aux bons instincts ce que l'araigne est
aux mouches. Il marcha le nez au vent, esprant voir une plaque
de tle se balanant dans l'espace, et portant cette fallacieuse
lgende: _ici l'on donne  boire et  manger_, comme il en avait
vu sur les routes; il commenait  dsesprer de rencontrer ce
qu'il cherchait, lorsque le mot magique _dner_, frappa ses
regards. Alors, il se prit  considrer la faade bnie o ce mot
se trouvait dix fois rpt, et il lut:

    RESTAURANT BROCHON.

    _Dners  2 francs; djeuners  1 franc 25._

Il s'lana vers la porte, mais entra humblement, et fut s'asseoir
 la table la plus voisine de la fentre, afin de satisfaire en
mme temps son estomac et sa curiosit.

--Que servirai-je  monsieur? lui demanda un garon.

--Ce que vous voudrez, rpondit Eusbe Martin; lev  la
campagne, je ne suis pas difficile.

--Monsieur veut-il, aprs le potage, un filet saut madre?

--Comme il vous plaira.

--Moi, monsieur, a m'est gal, si vous prfrez un rognon saut?

--Je n'ai pas de prfrence.

--Un foie de veau bourgeoise?

--Cela m'est indiffrent.

--Moi aussi; nous avons encore, biftecks, ctelettes, fricandeau
chicore, noix de veau  l'oseille, fricasse de poulet, civet
de livre, perdrix aux choux, choucroute garnie, vol-au-vent
financire, abatis, chapon au riz, boeuf mode, poulet rti, gigot?

Dans cette kyrielle de mots que le garon avait droul avec une
incomparable vlocit, le jeune Martin n'en avait retenu qu'un, et
s'y tait cramponn.

--Donnez-moi une ctelette, dit-il.

--Comment la dsirez-vous? Voulez-vous une ctelette nature,
pane,  la soubise, sauce-Robert, aux pommes frites ou sautes,
saignante ou grille?

--Au diable! s'cria Eusbe, je la veux sur le gril.

--Ctelette nature, bien monsieur, dit le garon. Et il se mit 
crier: chef! une cte nature, une!

--Voici un domestique bizarre, se dit le jeune homme; et il se mit
 manger avec son apptit de vingt ans. Aprs la ctelette, le
garon essaya de reprendre sa nomenclature, mais Eusbe l'arrta.

--Donnez-moi, lui dit-il une autre ctelette?

--Vous ne prfrez pas un saumon sauce aux cpres, une truite de
rivire, une crevisse bordelaise, une barbue fines herbes, une
sole normande, une...

--Je prfre une autre ctelette.

--Trs-bien, monsieur. Chef! une ctelette nature, une!

--Le chef est sourd certainement, pensa Eusbe; c'est une
infirmit dsagrable pour lui et pour les autres. Aprs la
seconde ctelette, Eusbe en demanda une troisime, puis un
morceau de fromage. Pendant qu'il grignotait son dernier croton
de pain en buvant un verre d'eau, un grand mouvement se fit dans
l'tablissement; tous les consommateurs se mirent aux fentres.
Le provincial qui flairait quelque bonne curiosit, regarda
attentivement. Son espoir fut tromp, rien d'extraordinaire ne
frappa d'abord sa vue; des pitons, des voitures, et voil tout.
Cependant, un fourgon hermtiquement ferm et escort par quatre
gendarmes, attira son attention. Le fourgon pass, chacun se remit
en place, et les conversations devinrent bruyantes.

--C'est malheureux sans doute, disait un gros monsieur  cravate
blanche; mais on ne saurait trop punir l'anarchie ni saper le
dsordre dans sa base primitive et permanente.

--Pauvres gens! disait une jeune femme; ils ont des soeurs et des
mres qui pleurent!

--Et des matresses, ajouta avec amertume un consommateur dont la
petite vrole avait ravag les traits.

La jeune femme se tourna vers lui et le regardant fixement, elle
rpondit:

--Oui, monsieur, ils ont des matresses.

--Pauvres gens! ils ne reverront peut-tre plus leur pays.

--La vie est longue.

--Tant qu'on n'est pas mort, il y a de l'espoir.

Eusbe tait dsespr, il ne comprenait pas un mot de tout ce
qui se disait autour de lui et n'osait interroger personne.
Son voisin, homme  la figure rude et basane, vint le tirer
d'embarras.

--Que ces tres-l sont absurdes avec leurs absurdes rflexions!

--Je ne saurais le dire, monsieur; j'ignore de qui ils veulent
parler, rpondit le provincial.

--Des transports qui viennent de passer.

--Oserais-je vous demander ce qu'on entend par transports?

--Mais de pauvres diables qu'on exile.

--Pourquoi?

--Parce qu'ils ont voulu combattre pour la libert, dit tout bas
le voisin. Et prenant son chapeau il sortit en jetant un regard de
dfi  l'assembl, qui n'y fit pas la moindre attention.

Eusbe Martin sortit  son tour.

Il n'avait pas pass la porte qu'il entendit le garon s'crier:

--En voil un _toqu_, par exemple!

Sans s'inquiter de cette insulte dont il ne saisissait pas le
sens, il fut s'asseoir sur un des bancs du boulevard du Temple.
Ce qu'il pensa nul ne pourrait le dire, mais lorsque deux heures
aprs il se leva, on aurait pu l'entendre murmurer:

--L'on lve des monuments  la mmoire des citoyens morts pour
la libert et l'on chasse ceux qui veulent combattre pour elle.
Cela ne me parat pas logique,  moins pourtant qu'il n'y ait deux
liberts diffrentes, une bonne et une mauvaise.




VII


La nuit tait venue, Eusbe s'en tait peu inquit. Il avait
entendu dire qu' Paris on faisait du jour la nuit, qu' minuit
Paris tait plus brillant qu' midi, et bien d'autres absurdits.
En voyant s'allumer des milliers de becs de gaz avec une tonnante
rapidit, il avait pens que toutes ces phrases de la province
taient des vrits. Mais quand le pauvre garon, qui avait mis
deux heures pour trouver un restaurant, voulut se mettre en qute
d'un gte, il s'aperut que le gaz n'avait rien de commun avec
le soleil. Malgr toute l'attention qu'il mettait  lire les
enseignes, il ne pouvait arriver  y trouver le mot _auberge_.

Son inquitude tait grande. Il venait de remarquer une horloge
dont les aiguilles indiquaient dix heures et demie. Jamais il ne
s'tait couch si tard.

Il avait fort envie de s'informer, de demander au premier passant
o il pourrait trouver un lit; mais ses msaventures du matin lui
revenaient sans cesse  la mmoire. Il comprit cependant qu'il
n'avait pas d'autre parti  prendre, et rsolut de s'adresser  la
premire femme qui passerait prs de lui.

--Une femme, pensait-il, sera plus douce et meilleure qu'un homme,
et comme  cet instant une dame sortait d'une maison, il lui dit:

--Permettez, madame,  un tranger fort embarrass, de vous
demander un renseignement.

La dame passa sans rpondre.

--Je me suis mal adress, se dit le provincial; cette personne
est  coup sr une grande dame au coeur sec et altier; que ne
m'adressais-je plutt  celle-ci, qui a l'air d'une ouvrire.

--Madame, dit-il  une femme en bonnet qui le coudoyait, un
renseignement, je vous prie?

--Voil une heure bien choisie, ma foi! pour faire des questions;
que voulez-vous? rpondit l'ouvrire.

--Enseignez-moi, s'il vous plat, un endroit o je pourrais
coucher cette nuit?

--Passez votre chemin, insolent. Pour qui me prenez-vous, mal
lev que vous tes! A d'autres, espce de mal bti! laissez-moi
tranquille ou je vais vous faire arrter. a ne sera pas long.

Cette rponse fut le dernier coup port au pauvre Limousin. Il
sentit que ses jambes allaient se drober sous lui. Il se laissa
tomber sur une marche de pierre et se demanda ce qu'il allait
devenir.

Eusbe tait dou d'une nature forte. Aucun danger ne l'et
effray, mais cette solitude au milieu de la foule l'pouvantait;
il sentait son coeur grossir et ses yeux se mouiller de larmes.

--tes-vous malade, monsieur? lui demanda un homme qui fermait un
magasin.

--Non, rpondit-il, mais je n'en vaux gure mieux.

--Auriez-vous faim?

--Non.

--Manquez-vous d'argent?

--Non.

--Alors qu'avez-vous?

--J'ai, dit Eusbe en se levant--la sympathique curiosit d'un
homme venait de lui rendre la force et le courage--j'ai, que je
suis arriv ce matin de mon pays, et dj un cocher m'a insult,
un soldat s'est moqu de moi, un vieillard m'a gourmand, un
commissaire de police a voulu m'arrter, il me croyait fou, parce
que j'avais dpendu un Auvergnat; un garon de restaurant m'a
appel _toqu_, une grande dame n'a point daign me rpondre, et
une femme du peuple  laquelle je demandais de m'indiquer une
auberge, m'a dit mille sottises; si bien que je me demande si
vraiment je suis fou, ou si croyant venir dans un pays civilis,
je ne suis pas tomb au milieu de hordes sauvages.

Le marchand lui rpondit:

--Il y a peut-tre du vrai dans ces deux suppositions. Entrez
vous asseoir un instant, nous causerons, et je vous aiderai  vous
reconnatre.

--Homme gnreux, reprit Eusbe, soyez bni; Dieu, j'en suis sr,
vous tiendra compte de votre bonne action, et si jamais vous ou
votre fils allez vers les rives lointaines, il vous prparera un
gte sous une tente hospitalire.




VIII


--Je ne suis pas mari; partant, je n'ai pas de fils. Si j'en
avais un, je ne le ferais pas voyager, rpondit l'homme. Pour moi,
je n'irai jamais plus loin que Versailles, o je vais me retirer.
J'y trouverai  coup sr, une tente hospitalire, car j'ai dix
mille francs de rente. Enfin, je ne suis pas un homme gnreux; je
suis marchand de porcelaines.

--Il n'est point de sot mtier, dit sentencieusement Eusbe Martin.

--Je vous ai fait entrer, continua le commerant, parce que j'ai
reconnu  votre accent que vous tiez un compatriote. Je suis de
Rochechouart; je me nomme Lansade.

Martin fils raconta son voyage, et en dtailla les motifs au
marchand, qui ne les comprit pas.

--Ce que je vois de plus clair en tout ceci, c'est que M. Martin,
votre papa--je l'ai bien connu--a voulu vous faire voir _du pays_.
C'est bien naturel. Un jeune homme doit connatre la vie.

--C'est cela, dit le jeune homme.

--Seulement, continua Lansade, il aurait d vous donner des
lettres de recommandation pour quelques amis, qui se seraient fait
un plaisir de vous piloter.

--Mon pre n'a pas d'amis.

--Par le temps qui court, c'est une bonne chose. Cependant, on a
toujours quelques connaissances; on ne peut pas vivre comme un
ours.

--Mon pre vit comme un philosophe.

--C'est la mme chose, dit Lansade. Maintenant, puisque votre
bonne toile vous a conduit devant ma porte, je veux vous tre
utile. Prenez d'abord ces cartes o se trouve mon adresse; ne les
garez pas. Je vais fermer mon magasin et vous mener chez Mme
Morin, une dame qui loue des chambres: c'est une brave femme, qui
aura bien soin de vous. Je ne suis pas fch de lui amener une
pratique; je rendrai service  deux personnes.

--Vous tes vraiment bon, monsieur, dit le jeune Martin; je ne
puis vous dire combien je vous suis oblig.

--Il n'y a pas de quoi. Attendez que j'aie ferm mon magasin, et
nous partirons.

--Voulez-vous que je vous aide? demanda Eusbe.

--Par exemple, je n'ai que trois volets  placer. Voici tantt
vingt-cinq ans que je les mets le soir et les te le matin. Vous
comprenez que j'ai eu le temps de m'y faire.

Lansade se mit  transporter un  un ses contrevents.

Eusbe tait un tout autre homme. Une heure dans une boutique lui
avait suffi: il ne pensait plus.

Pourtant, au bout d'un instant, tonn de ne pas voir revenir le
marchand, il s'avana sur le pas de la porte. Lansade regardait
ses volets et paraissait atterr.

--Voil encore une belle affaire! s'criait-il. Canaille de
Pirichou, brigand concussionnaire! Demain tu auras de mes
nouvelles, filou!

--A qui en avez-vous? demanda Eusbe.

--Mais  mon garon de magasin donc! un fainant que j'ai tir
de la misre. Figurez-vous que voil quinze jours que j'ai fait
repeindre ma devanture. Le peintre a oubli de numroter les
volets. Alors j'avais dit  Pirichou de les numroter lui-mme
avec de l'encre. L'imbcile les a numrots avec du blanc
d'Espagne, et ce que j'avais prvu arrive: voil un chiffre effac.

--Qu'est-ce que cela fait?

--Vous tes bon, vous, par exemple! cela fait que je ne sais plus
comment faire. Si je mets le premier le dernier ou le second, a
n'ira pas,  cause des clavettes.

--Pardon, dit Eusbe, voulez-vous me permettre?

--Quoi?

--Il n'y a qu'un numro effac?

--C'est bien assez.

--Voyez quels sont les deux qui restent et vous saurez celui qui
manque.

--Tiens, c'est juste a, dit Lansade. Vous n'tes pas trop bte,
vous!

Il ferma sa boutique, et, prenant son compatriote sous le bras, il
le conduisit dans la cit Bergre.

--Mme Morin, lui dit-il en chemin, est une excellente femme.
Elle a t lgre dans le temps; mais je ne m'attache pas  ces
choses-l, moi, je suis voltairien, comme votre papa. Je suis
philosophe aussi  ma manire. Dans la partie, j'ose dire qu'on
en voit encore peu qui me vaillent. Aussi, j'ai fait ma petite
fortune.

On tait arriv. Lansade prsenta Eusbe, qui fut parfaitement
accueilli par Mme Morin, et se retira.

--Avant qu'on vous montre votre chambre, dit la matresse de la
maison, donnez-moi vos papiers, pour que je vous inscrive sur mon
livre.

--Quels papiers? demanda le jeune homme, tonn.

--Mais vos papiers, ce n'est pas pour moi; vous pensez bien que du
moment que c'est M. Lansade qui vous amne... mais c'est pour la
police.

Au mot de police, Eusbe se rappela la scne du commissaire, et
s'empressa de remettre son port d'armes  Mme Morin, qui crivit
sur son livre:

    _Chambre n 17, M. Eusbe Martin, n  la Capelette, dpartement de
    la Haute-Vienne, g de 21 ans, profession de chasseur._




IX


La chambre que Mme Morin donna  Eusbe, tout le monde l'a
habite. Sise au quatrime tage, elle renferme un lit en acajou,
une commode ornemente de morceaux de cuivre, un bureau, une
table, une causeuse, deux fauteuils, deux chaises, le tout en
damas jadis rouge ou grenat pareil aux rideaux de la fentre,
mais plus terne. Une pendule en zinc et trois tableaux: une Diane
chasseresse grave sur acier; un mlange d'huile et de couleur
ayant la prtention de reprsenter un brigand calabrais; enfin
une lithographie portant cette lgende ncessaire: _Entre du port
de Buenos-Ayres_.

La plus belle pice de la Capelette tait le salon. Jamais la
cire n'avait eu de contact avec le plancher; de grands rideaux
de calicot mi-parties jaune et blanc se croisaient contre les
fentres; une table de noyer, un meuble en velours qui faisait
regretter que Louis le Grand ait sign la fameuse paix d'Utrecht,
tait, avec une pendule en albtre, les seuls ornements de ce
lieu, o, du reste, jamais on ne recevait d'trangers.

En procdant par comparaison, le Limousin trouva sa nouvelle
demeure splendide.

--Voil, pensa-t-il, ce qu'on nomme le confortable! c'est un
des bienfaits de la civilisation; mais il pousse  la mollesse,
qui rduit l'homme le plus fort, mieux que ne saurait le faire
l'adversit!

Aprs cette sage rflexion inspire par les conseils de Mentor 
Tlmaque, Eusbe se coucha. Si sa fatigue et t moins grande,
il aurait bien vite compris que les matelas de son lit n'avaient
rien de commun avec les moelleux gazons de l'le de Calypso.

Le brave garon ferma les paupires et pensa  son pre qui devait
dormir profondment. Il se vit partant de la Capelette. Tous les
petits vnements de son voyage se retracrent  son esprit. Il
se rjouit d'avoir rencontr Lansade, trouva que Mme Morin tait
une excellente femme, et lui voua une reconnaissance ternelle.
Cependant il se demanda pourquoi cette Parisienne avait crit sur
son livre qu'il tait chasseur de profession. Il songeait aussi 
l'embarras du marchand de porcelaine, fermant sa boutique et ne
sachant pas, aprs trente ans, reconnatre quel tait le volet
qui devait tre plac le premier. Cela l'amena  penser  la
sagacit des sauvages qui, au milieu d'une fort, reconnaissent
 la manire dont un brin d'herbe se trouve courb quel est
l'ennemi qu'ils ont  redouter... Il chercha de quel ct tait la
supriorit et il s'endormit sans avoir trouv.




X


Le lendemain,  cinq heures du matin, Eusbe s'veillait tout
surpris de ne point voir des poutres saillir dans le plafond, ni
son fusil pendu au mur, ni les trois coloquintes qui ornaient
sa chemine. Une seconde lui suffit pour reprendre ses esprits.
Prompt comme l'clair, il sauta de son lit et fut ouvrir la
fentre.

--Voil Paris! s'cria-t-il, la ville par excellence, qui tient la
tte du monde, la ville aux mille palais, aux...

Il s'arrta. Un silence profond rgnait dans la rue. Un balayeur
attard troublait seul du bruit de ses pas le calme de la ville
endormie. Le jeune homme cherchait les mille palais, et ses yeux
tonns n'apercevaient que des chemines en briques et en poterie.
Il referma sa fentre et passa son pantalon.

       *       *       *       *       *

    _A mistress_ Hlna Fitz-Grald

    _Victoria Cottage_,

    A Funchal (_Iles Madre_).

Je vous demande tout  fait pardon, madame,  vous qui m'avez
promis de lire ce volume--je ne dis pas ce livre--d'avoir os
y crire le vilain mot qui termine le dixime chapitre. Je ne
pouvais cependant faire autrement. Permettez-moi de m'expliquer.
Vous me condamnerez ensuite si vous voulez.

Le peuple chinois, qui est bien le peuple le plus ridicule du
monde, peut-tre parce qu'il est le plus vieux, a trouv le
moyen, tout en empchant les trangers d'entrer dans ses murs, de
rpandre dans tout le globe une infinit de produits dsastreux.
Ce peuple absurde n'avait, il faut en convenir, qu'une mission
 accomplir sur terre: cultiver le th et fabriquer des tasses
dans lesquelles on puisse le boire. Trompant les desseins de la
Providence, il nous a satur d'un tas de petits monstres verts et
bleus, d'ivoire cisel, de laque, de nankin, de savon triangulaire
et d'allumettes odorifrantes. Cela est-il vrai, oui ou non? Eh
bien, j'aurais pardonn les potiches, les magots, la laque, cette
espce de cire  cacheter les lettres crites  l'encre de Chine,
l'toffe jaune, les allumettes, le savon  corcher; j'aurais
tout pardonn  ces brutes qui tuent nos prtres et jettent leurs
enfants dans les ruisseaux, s'ils n'avaient pas invent les
proverbes.

Oh! les proverbes! mistress Hlna, vous ne savez pas ce que
c'est, je vous assure. Figurez-vous les choses du monde les plus
sottes et les plus ennuyeuses, et vous n'approcherez pas.

Imaginez sept ou huit mille penses dcousues et se contredisant
toutes, imprimes en caractres honteux de servir une si triste
cause, sur du papier  chandelles, et vous aurez une faible ide
de ce que nous autres Franais, nous appelons la _Sagesse des
Nations_.

Ouvrez la premire page, vous y lirez les phrases que voici:

Il ne faut jamais courir deux livres  la fois.

Il faut toujours avoir deux cordes  son arc.

Il ne faut jamais remettre au lendemain ce qu'on peut faire la
veille.

Le sage remue sa langue sept fois avant de parler.

Faute d'un moine l'abbaye ne manque pas.

La mort d'un ciron fait un vide dans l'univers.

Les paroles s'envolent, les crits restent.

Voil, chre madame, les chantillons les plus profonds de cette
profonde sagesse.

Ne trouvez-vous pas qu'il est bien ingnieux de mettre deux
cordes  son arc pour courir un seul livre? Ne conviendrez-vous
pas que si l'on remuait sa langue sept fois avant de parler, il
faudrait remettre  six mois ce qu'on peut faire tout de suite?
Un sot, retournt-il sept fois sa langue, finirait toujours par
dire une btise. Si les paroles ne s'envolaient pas, on n'aurait
point besoin d'crire. Si la mort d'un ciron fait un vide dans
l'univers, celle d'un moine peut bien, sans comparaison, en faire
un dans une abbaye?

Un jour, c'tait hier, je rsolus,--pour cette fois seulement,--de
me mtamorphoser en penseur et de dcoudre d'un coup de pied cet
habit d'arlequin qu'on a pos sur l'chine de la morale et de le
remplacer par un conseil unique donn aux hommes. Ce conseil le
voici:

    Grands de la terre, heureux du jour, et vous les humbles et les
    ignors, employez chaque matin une heure  passer votre pantalon.

Bon, voil que j'ai encore crit ce vilain mot; que voulez-vous,
mistress Hlne, il le fallait! Il le fallait, parce que c'est
pendant que l'homme se livre  cette occupation--utile, aprs
tout,--que le sort de sa journe se dcide, et qu'est-ce que la
vie, je vous prie, sinon une journe qui recommence tous les
matins?

C'est pendant cet instant o l'homme quitte la nature pour entrer
dans la civilisation, reprsente par deux fourreaux de drap,
qu'il complote toutes ses noirceurs, c'est pendant cette seconde
qu'il se dit:

J'irai voir Jeanne  trois heures.

J'achterai du Mobilier.

Je ne prterai pas les vingt-cinq louis que Dubief me demande.

Si je pouvais repasser mes actions de ***  Mongoville!

Si je faisais un procs  Tournade?

Ma belle-mre a tort; elle se mle de ce qui ne la regarde pas.

J'ai envie de changer mon coup.

Si, au lieu de rester une seconde pour se transformer, l'homme
mettait une heure, il aurait tout le temps ncessaire pour
rflchir:

Qu'il aurait tort d'aller voir Jeanne qui le ruine; que d'ailleurs
sa femme est charmante et mille fois plus belle et plus
spirituelle que Jeanne, qui est une grue, qui se peint le visage;

Qu'il aurait tort d'acheter du Mobilier, parce que s'il est vrai
que le Mobilier hausse quelquefois, il est vrai aussi qu'il baisse
souvent;

Qu'il aurait tort de ne pas prter vingt-cinq louis  Dubief, qui
est un honnte garon qui lui a rendu des services;

Qu'il aurait tort de repasser ses mauvaises actions de trois
toiles  Mongoville, ce qui serait un vol;

Qu'il aurait tort de faire un procs  Tournade, parce que les
gens de justice, huissiers et autres avous en profiteraient
seuls; puis Tournade a de la famille, que diable!

Qu'il aurait tort de faire une scne  sa belle-mre, parce
qu'enfin une mre a bien un peu le droit de se mler des affaires
de sa fille;

Qu'il aurait tort de changer sa voiture, parce que si le malheur
voulait qu'il fasse faillite, ce qui pourrait bien lui arriver,
ses cranciers lui reprocheraient amrement son luxe.

Toutes ces rflexions faites, il passerait son habit, et tout
irait pour le mieux dans la vie de ce galant homme et de ses
semblables qui agiraient comme lui.

Vous voyez, mistress, que devant un si immense rsultat, l'emploi
d'un mot inconvenant est une bien petite affaire, et que vous ne
sauriez me refuser votre pardon.

Vous allez me dire que ce conseil, cet avis, cet aphorisme auquel
je voudrais donner force de loi, ne concernant que les hommes,
vous dclarez vous en laver les mains. Attendez, j'ai aussi 
donner aux femmes un conseil auquel j'attache peut-tre plus
d'importance encore qu' l'autre, bien que les rsultats ne
doivent pas tre les mmes.

Aux femmes je dirai:

Ne portez jamais de pantalons.--Bon, encore ce maudit
mot!--Cette fois ce n'est pas ma faute, je l'ai crit avec
prmditation.

Agrez, etc.




XI


Cinq heures sonnrent. Eusbe fit le signe de la croix, bien
persuad que les trois coups de l'_angelus_ allaient se faire
entendre; il couta vainement.

--Voici l'heure, se disait-il, o mon pre se lve et va courir
les champs, vivre avec la nature. Pierre trille les chevaux;
la grande Caty vend le lait  la ville, et monsieur le cur du
Moustier est en train de dire sa messe. Ici, tout dort. Est-ce le
progrs qui retarde ou la routine qui avance?

Ne pouvant rsister au dsir de voir la ville, le jeune homme
descendit doucement, trouva la porte de la rue ouverte et sortit.

Ce serait ici le moment de faire une description rapide des
boulevards de Paris  six heures du matin et de dpeindre
les tonnements et les dceptions du jeune provincial.
Malheureusement, les descriptions apprennent peu ou point  ceux
qui les lisent, et donnent beaucoup de peine  ceux qui les font.
Puis, si elles reposent le lecteur, il faut convenir qu'elles
lui donnent de mauvaises habitudes, entre autres celle de poser
sur leur table de nuit le volume qu'ils ont dans la main et de
s'endormir.

Eusbe Martin n'eut ni dception ni tonnement. Il avait rv
dans ses champs une ville en or, pave de rubis et d'meraudes.
Il trouvait  la place un amas de pierres et de boue. Il en avait
pris son parti. Quand il eut bien march sans regarder, et bien
regard sans voir, il songea que ce qu'il avait de mieux  faire
tait d'aller consulter son ami le marchand voltairien, qui ne
manquerait pas de lui donner de bons avis.

Lansade reut le jeune homme  bras ouverts et le retint 
djeuner. Aussitt  table, il le questionna cordialement.

--Voyons, mon jeune ami, je n'ai pas voulu hier soir tre
indiscret ou aggraver vos ennuis en vous demandant au juste ce
que vous veniez faire  Paris; mais j'espre que, puisque vous me
demandez des conseils, vous allez me dire vritablement quelles
sont vos intentions et votre but.

--Je vous l'ai dit, mon cher Lansade, je suis venu visiter la
capitale du monde civilis, pour apprendre la vie, tudier la
civilisation, et, si cela est possible, chercher o se trouve le
vrai, apprendre  distinguer le faux, et aussi pour obir  mon
pre.

--A dire vrai, rpondit Lansade, je ne comprends pas un mot de ce
que vous me dites. Pour apprendre la vie, il n'y a qu'un moyen,
il faut vivre. Pour tudier la civilisation, vous n'aviez pas
besoin de venir si loin: elle est partout. Croyez-vous que Limoges
soit peupl de sauvages? On y trafique aussi bien qu'ailleurs,
peut-tre mieux. La civilisation, voyez-vous, c'est le commerce,
et pas autre chose; le vrai, c'est le travail.

Eusbe rpondit:

--Je travaillerai.




XII


Le marchand voltairien avait fort applaudi  la rsolution prise
par le jeune homme.

--Mais que ferez-vous? lui demanda-t-il.

Eusbe lui avoua qu'il tait fort embarrass pour rpondre  cette
question. Lansade reprit:

--Vous rflchirez. Passez quelques jours  vous distraire,  voir
Paris. Vous ferez des connaissances. De mon ct, je chercherai,
je trouverai peut-tre quelque chose qui pourra vous convenir.

Un jeune homme  la figure souriante entra dans le magasin.

--Que Dieu rpande sur vous ses grces, monsieur Lansade, bonjour.
Voici vos deux vases; comment trouvez-vous a? Est-ce assez touch?

--Trs-bien, dit le marchand aprs avoir attentivement considr
les peintures qui, en vieux style, ornaient les deux objets que
lui portait le nouveau venu; trs-bien, monsieur Buck. Quand vous
voulez vous en donner la peine, vous faites mieux que personne.
Tenez, voici vingt-cinq francs, faites-moi un reu.

--Une livre sterling! Voil certes un prix qui n'est pas excessif,
cher monsieur Lansade, et vous me demandez un reu par-dessus le
march, cela dpasse les bornes. Enfin, que voulez-vous, puisqu'il
faut en passer par l, donnez-moi une plume et du papier. Si
jamais je deviens un peintre clbre, ce qui est certain, vous
aurez l un autographe qui vaudra de l'or.

--Tant mieux, rpondit le marchand, tant mieux pour moi, et tant
mieux aussi pour vous, n'est-ce pas, monsieur Buck?

--Tant mieux pour les deux, c'est entendu, dit le peintre.

Paul Buck tait un brave et digne garon qui rvait la gloire.
Fils d'un Allemand, peintre sur porcelaine, il connaissait  fond
l'art du dcorateur et aurait pu en vivre largement s'il l'et
exerc avec assiduit. Malheureusement il tournait sa profession
en mpris. Il aspirait  la grande peinture et ne faisait du dcor
que pour se procurer le ncessaire. Lansade, qui le tenait en
grande estime pour son honntet, le prsenta  Eusbe.

Buck tait physionomiste. Le visage du jeune Martin lui plut et il
l'engagea  le venir voir.

--Vous voulez tudier la comdie de la vie humaine? lui dit-il, je
vous donnerai gratis une loge.

Eusbe le remercia et lui jura une amiti ternelle.

--L'amiti, dit le peintre, si vous en avez apport de province,
je l'accepterai d'autant plus volontiers qu' Paris l'on n'en
fait plus; le secret est perdu depuis longtemps. Dans le cas
contraire, nous serons deux bons camarades et c'est dj gentil.

--Pourriez-vous me dire, lui demanda Eusbe, la diffrence qui
existe entre l'amiti et la camaraderie?

--C'est trs-facile, rpondit l'artiste en tirant de sa poche
deux morceaux de verres coloris, voici deux vitraux. Celui-ci a
t fait il y a plus de trois cents ans,  l'aide d'un procd
employ par les artistes du moyen ge. La couleur s'est infiltre
dans le verre. Voyez, ce morceau cass est aussi rouge en dedans
que dessus. Maintenant voici l'autre. Il existe depuis huit jours
seulement. Au premier abord, il parat semblable  l'autre; mais
en le brisant, vous verrez que la couleur n'a pas pntr et qu'il
n'est rouge qu' la surface. Voyez-vous?

Eh bien! la diffrence qui existe entre l'amiti et la camaraderie
est la mme: l'amiti s'impreigne dans le coeur de l'homme, la
camaraderie se contente de le teindre.

--Je comprends, dit Eusbe.

--Aujourd'hui, l'art de rendre la couleur adhrente et de faire
de l'amiti solide sont deux secrets perdus, reprit le peintre.
Celui qui dcouvrirait le premier deviendrait riche, celui qui
trouverait le second deviendrait heureux.

--Si vous vouliez, balbutia Eusbe, nous pourrions essayer de les
chercher ensemble?

--Essayons, rpondit Paul; nous n'en mourrons pas.




XIII


Il y avait quinze jours que le fils du respectable M. Martin tait
 Paris. L'emploi de son temps variait dans la journe, mais le
soir il allait invariablement au spectacle.

Pour connatre les diffrents genres de la scne franaise, il
avait rsolu de visiter tous les thtres de la capitale, en
commenant par les plus loigns.

Le premier qui eut sa visite fut celui des _Dlassements
comiques_, qui, ce soir-l, donnait une _revue_ de l'anne, pice
ferique en quatorze tableaux. Eusbe ne comprit rien  ce dfil
bizarre et rentra fort triste en son logis.

Le lendemain, il fut aux _Folies dramatiques_, o l'on donnait
encore une _revue_. Il n'attendit pas la fin et retourna chez lui
plus navr que la veille. Il avait encore moins compris.

Le troisime soir, comme il pleuvait, il entra aux _Varits_, o
il se retrouva en pleine _revue_. Cette fois, il pensa en perdre
la tte.

--Ah! se disait-il, je suis l'tre le plus ignorant du monde,
le plus mal organis, ou tous ces comdiens et ceux qui les
coutent sont fous. Pourquoi se peignent-ils le visage comme des
Indiens? Pourquoi ont-ils des costumes qui n'appartiennent  aucun
peuple? Pourquoi le public rit-il  gorge dploye en les voyant
berner un vieillard ridicule? et pourquoi les applaudit-il si
fort lorsqu'ils prononcent quelques mots  deux sens? Pourquoi
chantent-ils  propos de rien et  propos de tout, et comment
se fait-il qu'ils parlent ma langue maternelle et que je ne les
comprenne pas? Je ne reviendrai plus.

Le lendemain, il revint pourtant se disant que peut-tre tous les
thtres n'taient pas de mme.

Il passa cinq heures  la _Gat_  couter l'histoire d'un enfant
perdu. Autant le jour suivant  l'_Ambigu_,  entendre celle
d'un enfant trouv. Plus tard,  la _Porte-Saint-Martin_, il eut
l'immense satisfaction de voir d'un seul coup un enfant perdu et
retrouv, trouv, puis reperdu, et encore retrouv.

Aux _Franais_,  l'_Odon_, au _Gymnase_, au _Vaudeville_,
au _Palais-Royal_, il vit la mme pice sous quinze formes
diffrentes: un jeune homme voulait pouser une jeune fille, et
malgr mille obstacles, il finissait par arriver  son but.

--Quand j'en aurai vu marier deux douzaines, se dit Eusbe, je
garderai mon argent.




XIV


Eusbe fit part de ses rflexions  son nouvel ami Paul Buck. Le
peintre le regarda en souriant et lui dit:

--Eusbe, mon ami Eusbe, que vous me faites plaisir! Depuis que
je vous connais, je cherchais  m'expliquer la sympathie que
j'prouvais pour vous, et je ne pouvais en trouver les motifs.
Ceux qui disent que les sentiments s'prouvent sans s'expliquer,
sont des sots. Je vous aime, et maintenant je sais pourquoi: vous
tes n artiste, et il pourrait bien se faire que votre pre,
qu'on accuse de n'avoir point dvelopp votre intelligence,
ait agi congrment en ne la gtant point. Vous ne savez rien,
petit sauvage que vous tes; mais les bons instincts sont en
vous, puisque, comme je le craignais, vous n'tes pas tomb en
admiration devant les renganes du thtre moderne.

--Qu'appelez-vous des renganes? je vous prie.

--Les renganes, cher ami, sont tous les lieux communs et la
peinture des sentiments vulgaires et rebattus. Les esprits troits
ou besoigneux en ont form un muse qu'ils ouvrent  heure fixe 
la btise humaine. Celle-ci vient le visiter depuis des sicles
et en sort tous les soirs fort satisfaite, sans avoir l'air de se
douter qu'on lui montre toujours la mme chose.

--Je crois comprendre. Vous m'en auriez voulu si j'avais partag
l'opinion de la foule?

--Je vous aurais plaint; c'est bien assez.

--Remarquez que je suis heureux, mais que je ne vous sais aucun
gr de sentir bien et juste. On nat avec le sentiment du beau,
il ne s'acquiert pas. Heureux mille fois ceux qui le possdent!
ils sont bien un peu hus, un peu conspus; mais, bah! ils
vivent dans un monde sublime o eux seuls ont accs. Leur vie ne
ressemble en rien  celle de ceux qui les raillent, et pendant
que ceux-ci se dbattent au milieu des asprits communes de
l'existence, les privilgis planent dans les rgions leves o
se trouve la perfection de l'idal, le vrai.

--tes-vous de ceux-l vous, Paul Buck?

--J'en suis.

--Eh bien! par affection pour moi qui vous aime, ou pour l'amour
de mon pre dont vous admiriez tout  l'heure la sagesse,
dites-moi o se trouve le vrai.

--Dans l'art et non ailleurs, rpondit Paul Buck, et il alluma sa
pipe et parla d'autres choses.




XV


Eusbe comprenait qu'il ne comprenait pas. Les divagations du
peintre parmi lesquelles se trouvaient de bonnes et belles
vrits, n'taient pas assez simples pour pntrer dans son
esprit. Il se trouvait humili de ne pas saisir le sens de
certaines phrases, de certains mots. Paul Buck, qui avait plutt
besoin d'un auditoire que d'un adepte, ne se donnait pas la peine
d'expliquer  son provincial ami les singularits qui ornaient
l'exposition de ses thories.

Ce langage inintelligible pour celui qui l'coutait, peut-tre
plus encore peur celui qui le tenait, donnait peu d'attrait aux
heures qu'Eusbe venait dpenser dans l'atelier de Paul. Le
peintre s'en aperut et conduisit le provincial dans un estaminet
peupl d'artistes, de modles, de femmes et de dsoeuvrs, pensant
qu'il trouverait  se distraire parmi ses camarades.

Mais l on parlait un langage encore plus incomprhensible pour le
jeune homme que ne l'tait celui de Paul. C'taient--comment dire
cela pour ne pas rester longtemps dans ce mauvais lieu--c'taient
des dissertations touchant l'esthtique dans les arts, entremles
d'argot et de rflexions philosophiques.

Eusbe accompagna son ami deux ou trois fois. Il aurait
indubitablement fini par entendre la langue htroclite des
compagnons de Paul et se serait habitu  frquenter l'artistique
caf, si le hasard ne lui et trouv une autre occupation qui le
prserva de cet immense danger. Il quitta Scylla pour tomber dans
Capoue.




XV


L'occupation d'Eusbe consistait  aller chaque soir au spectacle.
Autant il avait mpris le thtre autant il le trouvait sublime.
Voici pourquoi:

Fidle  son programme, il avait visit l'Opra-Comique. Le
jour o le hasard le conduisit rue Favart, l'affiche annonait
le _Domino noir_. Le provincial ignorait compltement ce que
voulait dire ce mot domino; mais il entra bravement, se disant
que puisqu'il avait vu assassiner dix personnes de la _Gat_ 
la _Porte-Saint-Martin_, et en marier le double du _Gymnase_ aux
_Franais_, il ne saurait rien lui arriver de pire.

Install dans un fauteuil d'orchestre, il regardait les
spectateurs avec une surprise profonde.

--Quoi! se disait-il, ce sont toujours les mmes visages, les
mmes hommes, les mmes femmes que je vois aux mmes places!

Le brave garon disait vrai. A Paris, il existe deux
mille personnes qui vont tous les soirs au spectacle pour
rien: artistes, gens de lettres ou employs de certaines
administrations, et encore nombre de gens qui ne sont ni ceci ni
cela, mais qui connaissent un artiste du Cirque, qui leur a fait
faire la connaissance d'un acteur du Vaudeville, qui connat un
musicien des Varits, qui est intime avec le secrtaire de la
Porte-Saint-Martin, qui est du dernier bien avec Mlle X... de
l'Opra, qui est la matresse de Binet le vaudevilliste. Puis
encore les femmes de journalistes, les matresses de journalistes,
les amis de journalistes, les camarades de journalistes, les
portiers de journalistes et les blanchisseuses d'auteurs.

Eusbe se perdait en mille conjectures. Il se demandait comment il
parviendrait jamais  se renseigner sur la position, les moeurs
et les gots d'un monde qu'il ne voyait que de loin, lorsque son
voisin de droite, homme jaune et maigre, le poussa par le bras en
disant:

--Ah! voici Mme de Cornac.

--O? demanda Eusbe.

--L,  la premire avant-scne, cette dame dcollete qui a des
anglaises.

--Je ne la connais pas.

--Il fallait le dire!

--Pardon, dit avec embarras le provincial, j'ignorais ce que vous
alliez dire.

--Puisque je vous l'avais dit, ce que j'allais dire.

--J'ai rpondu machinalement, mais cette dame m'est inconnue.
Pardonnez-moi mon indiscrtion.

--Il n'y a pas d'indiscrtion, rpondit le voisin; tout Paris la
connat. Sa mre vendait du beurre  la Halle. Elle a t fort
belle. Lorsqu'elle se maria avec M. de Cornac, qui tait un
noble ruin, elle lui portait en dot cent cinquante mille francs.
Aujourd'hui, ils ont trois millions, grce  l'intimit qui existe
entre Mme de Cornac et le banquier Froment. Vous voyez qu'elle
n'y va pas de main morte.

--Pourquoi?

--Comment! pourquoi! Mais ce n'est pas difficile  comprendre.

--Je ne comprends pas.

--Quand on ne comprend pas le franais, on ne cause pas, rpondit
le voisin furieux, et il tourna le dos  Eusbe.

Le jeune homme allait reprsenter  son interlocuteur qu'il
n'avait jamais eu l'intention de le questionner, lorsque le chef
d'orchestre donna le signal. L'ouverture commena. Le fils de
M. Martin n'avait jamais entendu d'autre musique que les flons
flons du vaudeville. Ds les premires mesures excutes par
l'orchestre, il prouva des sensations singulires dont il ne
chercha pas  se rendre compte. Envahi par la mlodie, il se
trouvait isol au milieu de la foule, en proie  des motions
inconnues de lui et vritablement indicibles.

Rien n'est tel que la musique pour ptrir un coeur et le prparer 
l'amour.

La toile s'tait leve et _Horace_ avait dj racont  _Juliano_
toute son aventure avec la belle inconnue sans qu'Eusbe y et
pris le moindre intrt. Les hros de Scribe parlaient amour,
chose ignore du jeune provincial, qui n'en connaissait le nom que
pour l'avoir entendu prononcer dans la prire.

L'entre des deux femmes masques produisit sur lui une impression
trange. Son coeur battit avec violence, son sang afflua vers ses
tempes, un tressaillement universel fit frissonner son corps, et
lorsque la femme charge du rle d'_Angle_ ta son masque de
velours noir, il prouva une de ces jouissances infinies que la
nature n'accorde qu' ceux qui ne l'ont pas viole.

Tremblant, et les yeux colls aux lvres de la cantatrice, Eusbe
Martin oubliait l'univers; il sentait son sang bouillonner, son
coeur l'touffait.

A l'entr'acte, il ne sortit point. Une seule ide le poursuivait:
verrait-il encore la splendide crature qui avait produit sur lui
un effet si vif? Il fermait les yeux pour retrouver son image dans
sa pense.

Cependant la toile se leva pour la seconde fois. Trois scnes
s'coulrent sans que le jeune homme vt apparatre _Angle_.
Cette absence fut le premier chagrin vritable qu'il prouva.
Jusque-l, sa vie avait t douce et calme comme la surface d'un
lac.

Tout  coup, son coeur se rjouit: elle venait d'entrer. Ple et
troubl, il ne respira que lorsque la bonne _Jacinthe_ eut promis
qu'elle ferait tout ce qu'elle pourrait pour la cacher.

--Brave femme! s'cria Eusbe.

Son voisin de droite se mit  rire, son voisin de gauche  grogner.

Le jeune homme ne prta pas la moindre attention  ces
dmonstrations. La figure appuye sur ses deux mains places
sur le fauteuil qui se trouvait devant lui, il suivait avec
intrt l'action impossible qui se droulait. Il avait fini par
oublier qu'il assistait  une fiction. Sa joie ou son chagrin
augmentaient selon la situation. _Angle_ sortait-elle d'une
de ses mille preuves, il respirait. Au contraire, un embarras
nouveau venait-il  surgir pour la pauvre abbesse, le coeur du
jeune homme se serrait, ses yeux se remplissaient de larmes. Vingt
fois, il fut sur le point de se lever, d'enjamber l'orchestre
des musiciens, de s'lancer sur le thtre et de dire: Je viens
vous dfendre, n'ayez plus peur. Heureusement _Angle_ chappait
elle-mme aux embches que M. Scribe a fait natre sous ses pas.

Qu'aurait dit le public? Qu'aurait fait la garde si Eusbe et mis
son dessein  excution? Probablement rien. Le public aime assez
les fous et la garde ne s'meut qu'aux dlits qu'elle connat. En
restant clou  sa place, le pauvre provincial se fit mettre  la
porte.

La toile se levait pour la troisime fois. _Angle_ venait enfin
d'arriver au couvent et chantait le fameux rondeau:

    Ah! quelle nuit!

Elle dtaillait avec force roulades tous ses prils pendant
l'affreuse nuit, les soldats ivres, le voleur qui lui avait pris
sa croix d'or, l'tudiant qui lui avait vol un baiser et autres
choses encore.

Le voisin de gauche, gros homme  la figure rjouie, se pencha
vers Eusbe.

--On n'est pas plus bte, dit-il. Elle a fini par rentrer sans
tre aperue--un miracle!--et au lieu de filer au galop dans sa
cellule pour se dshabiller, elle reste l  chanter comme une
sotte. Je donnerais quatre sous pour que l'on vnt la surprendre.

--Vous tes un misrable! s'cria Eusbe. Si je ne me retenais je
vous tranglerais.

--Vous tes un insolent!

--Et vous un lche!

--Chut! chut!--Silence!--A la porte! cria-t-on de tous cts.

Le gros monsieur voulut prendre le jeune homme au collet; celui-ci
lui allongea en pleine figure un coup de poing  tuer un boeuf; le
bon bourgeois en fut incommod, mais ne laissa pas de crier. Un
sergent de ville survint et mit Eusbe dehors.

En tout autre moment, il se serait laiss faire sans rien dire;
mais en pensant que la douce vision qui l'avait tant charm avait
disparu  jamais, il bouscula le reprsentant de la force publique
et sortit en courant comme un fou.




XVI


Eusbe arriva dans sa chambre. Longtemps il resta assis accoud
devant sa table. Son coeur avait envahi son cerveau. Il ne
cherchait pas  dmler ce qui se passait en lui. Bien que
l'obscurit ft profonde, il fermait les yeux et la cantatrice lui
apparaissait entoure d'un nimbe resplendissant.

Il se coucha tout habill, mais le sommeil ne vint pas. Il ta un
 un ses vtements qu'il jetait loin de lui. Il entendit sonner
des fractions d'heures et les compta. Chaque quart d'heure lui
paraissait durer un sicle. La fivre raidissait ses bras; une
sueur vague inondait son front. Comme un ver de terre sur du sable
sec, il se tordait sur sa couche; ses dents dchiraient avec rage
le drap qui couvrait son traversin.

--Mon Dieu! s'cria-t-il, ne fera-t-il jamais jour.

Et il se mit  pleurer.




XVII


Le jour tait venu; bris par les pres motions de la nuit.
Eusbe ple, les yeux cerns, dormait d'un sommeil profond. Un
bruit du dehors vint le rveiller. Il ouvrit les yeux, chercha
autour de lui; son regard devint inquiet et il pensa qu'il avait
rv. Mais la soire de la veille et les tourments de la nuit lui
revinrent  l'esprit.

--Non, je n'ai pas rv, se dit-il. Je n'ai jamais t si heureux
et si malheureux  la fois; cette femme, je la vois encore.
Pourquoi s'est-elle empare de moi? son souvenir me brle et
me ravit. Cette nuit, je cherchais  la chasser de ma pense.
J'avais tort, c'est bon de penser  elle. Je la verrai encore ce
soir et demain, et toujours.

La journe s'coula lentement. Il n'y avait pas trois secondes que
les bureaux du thtre taient ouverts, qu'Eusbe tait install
au premier rang des fauteuils d'orchestre. Il attendit palpitant
le commencement du spectacle. La patience, l'empressement du
pauvre garon furent mal rcompenss. On jouait ce soir-l _Zampa
ou la fiance de marbre_, et ce fut en vain qu'il chercha la
femme qui l'avait si fort troubl. Il partit navr, et revint le
lendemain.

Ce jour-l il tait sr de ne pas tre tromp dans son espoir:
 vingt reprises, depuis le matin, il avait lu l'affiche du
spectacle. Il avait achet le programme, et bien avant l'ouverture
des portes, assis dans un caf voisin, il le relisait pour la
centime fois:

    LE DOMINO NOIR,

    _Opra-comique, 3 actes.--Scribe, Auber._

    Mademoiselle ADONNE continuera ses dbuts par
    le rle d'ANGLE.

--Quel joli nom, se disait Eusbe, Adonne! Adonne! Cela chante
comme elle, cela lui ressemble; Adonne! il n'y a qu'elle au monde
qui puisse se nommer ainsi.

Enfin l'heure sonna. Il pntra dans la salle et s'enivra de la
vue de celle qu'il aimait. Cette fois il couta la pice avec
intrt. Il suivit pas  pas la singulire et invraisemblable
histoire close dans le cerveau du plus habile homme de thtre
des temps modernes. A la fin de la soire, il regagna sa demeure 
pas lent.

--Je suis comme _Horace de Massarna_, se dit-il en entrant dans
sa chambre. L'amour du hros de la pice lui avait rvl le sien.
Je l'aime, mais lui joue la comdie; moi, je l'aime vritablement,
je suis heureux, bien heureux, je la verrais souvent; quand je la
vois j'oublie tout. Ce que j'prouve est impossible  dire. Cet
homme qui chante avec elle est bien heureux. Si je savais chanter!
Mais je ne sais pas, et saurais-je que je ne voudrais point prs
d'elle faire l'histrion. Je ne voudrais pas rpter un rle
appris, une leon d'amour tudie: elle ne me croirait pas, j'en
suis sr. Il me semble que je trouverais autre chose  lui dire
ou je me tairais: je me mettrais  ses genoux, je la regarderais;
cela vaudrait mieux, cela vaudrait mieux, certainement!

Pendant trois semaines, Eusbe fut contempler Adonne. Il vivait
heureux, sans parler  personne de ses joies infinies. Cet amour
goste et vrai, vrai parce qu'il tait goste, et goste parce
qu'il tait vrai, se serait peut-tre teint de lui-mme si le
monde n'tait venu y mettre le doigt.




XVIII


Paul Buck vint un matin chez son ami.

--Je viens te prendre, lui dit-il, pour aller voir la maison que
Lansade vient d'acheter  Versailles.

--Pourquoi faire? demanda Eusbe.

--Pourquoi faire voir la maison de Lansade? Mais pour la voir.

--Je n'y tiens pas.

--Ni moi; mais cela lui fera plaisir.

--Ah!

--Oui, nous ne pouvons nous en dispenser.

--Pourquoi?

--Mais parce qu'il est notre ami. Il est ennuyeux, mais trs-bon
garon; il m'a rendu mille services, et tu m'as dit toi-mme que
sans lui tu ne sais pas ce que tu serais devenu au milieu de Paris.

--C'est vrai, rpondit Eusbe.

--Eh bien! tu ne peux refuser de lui tre agrable.

--Sans doute; mais je ne le puis: une affaire pressante exige que
je sois  Paris ce soir  sept heures.

--Rien n'est plus facile; nous reviendrons  six.

--Partons donc.

Bras dessus, bras dessous, les deux jeunes gens se dirigrent vers
l'embarcadre de l'ouest.

Eusbe tait silencieux, Paul Buck aussi. Eusbe songeait 
Adonne, et Paul songeait  quoi Eusbe pouvait songer.

Dans le wagon, ils rencontrrent un ngociant, nomm Bonnaud,
grand ami de Lansade. Il leur fallut rompre le silence et se
livrer  l'une de ces banales conversations si ennuyeuses aux gens
proccups par une ide. Heureusement le commerant tait loquace;
les deux amis lui laissrent faire tous les frais de la causerie.

--Quand on pense, s'cria Bonnaud, qu'autrefois on mettait trois
heures et demie et quelquefois cinq, pour aller  Viroflay, qui
est encore avant Versailles, et qu'aujourd'hui, grce au chemin
de fer, trente-cinq minutes suffisent pour le mme trajet. C'est
vraiment phnomnal! Moi qui vous parle, j'ai mis, c'tait en
1829, l'anne du grand hiver, il faisait un froid de loup, cinq
nuits et quatre jours pour venir de Bordeaux. Aujourd'hui on y va
en treize heures. C'est colossal!

--Tout ce qu'il y a de plus colossal, rpondit Paul Buck avec une
amnit parfaite.

--Et dire, continua Bonnaud, qu'il y a de par le monde des gens
ignorants et de mauvaise foi...

--Il y en a, interrompit Buck, et beaucoup.

--Quoi?

--Des ignorants et des gens de mauvaise foi, vous venez de le
dire.

--C'est juste, je poursuis: gens ignorants et de mauvaise foi qui
prtendent, que dis-je! qui nient la marche du progrs dans notre
sicle.

--Comment, il est des tres assez idiots pour dire une semblable
normit! reprit le peintre en se levant courrouc; cela n'est pas
possible!

--Oui, _mossieu_, il en existe, et beaucoup, et j'en connais.

--Eh bien, je leur fais mon compliment, ce sont de jolis
_dsavoueurs_ de vrits.

Eusbe, qui ignorait ce que les artistes appellent faire poser un
bourgeois, regardait son ami avec tonnement. Le marchand reprit
avec une importance extrme:

--Ainsi depuis que la guerre cruelle a cess de porter ses ravages
dans notre beau pays, l'industrie, cette autre pe de la France,
lui a donn des conqutes autrement _consquentes_, sans parler
de la vapeur qui aurait donn le monde au grand Napolon si elle
et t invente alors, n'avons-nous pas mille prodiges dcouverts
par la chimie? et sans parler encore de cela, trouvez-moi
quelque chose de plus grandiose et de plus surprenant que ces
nombreux fils de fer qui bordent la route et sillonnent le monde,
transmettant d'un point  un autre avec la rapidit de la flche,
les vnements politiques ou autres qui surgissent dans l'univers!
le tlgraphe lectrique suffirait  illustrer notre sicle. Et la
photographie!...

--Permettez, n'allons pas plus loin, s'cria Paul Buck; je vous ai
pass les fils lectriques, bien qu'ils obscurcissent le paysage;
mais, je vous en supplie, ne parlons pas de photographie avant
djeuner; cela porte malheur.

--Je respecte tout, mme la superstition la plus errone. C'est
ma tolrance immuable pour toutes les opinions qui me rend froce
contre ceux qui veulent rabaisser la grandeur de notre sicle, et
sa marche ascendante vers la civilisation parfaite.

Le peintre qui ne pouvait plus contenir le rire qui lui mordait
les lvres, regarda par la portire afin de n'avoir pas 
rpliquer. Alors, le Bonnaud qui voulait un interlocuteur  tout
prix, s'adressa  Eusbe.

--N'tes-vous point de mon avis, monsieur Martin?

Le jeune homme, tout entier  ses penses, venait, bien par
hasard, de saisir les derniers mots de la phrase prononce par
le ngociant. Mais voyant qu'il fallait absolument rpondre, il
prit son parti en brave, et rpta machinalement quelques-unes des
phrases qui faisaient le fond de la philosophie du bon M. Martin,
son pre.

--Et, d'abord, avant de rpondre, il faudrait, monsieur, dit le
jeune amoureux, nous entendre sur certains points, encore obscurs.
Qui, je vous le demande, peut savoir o est le faux et o est le
vrai, puisque les plus grands esprits ne tombent point d'accord
sur cette proposition? Qui pourrait dire o commence le progrs,
et o il finit? Qui oserait affirmer que, sous un degr extrme de
civilisation, les peuples sont plus ou moins heureux, lorsque des
gens, d'un jugement profond et clair, ont avou que le dernier
mot de la civilisation est le premier de la barbarie?

Bonnaud tait stupfait. Il ne trouvait rien  rpondre. Comme
tous les gens qui ne se font pas eux-mmes des opinions sur
les hommes ou les choses, et qui, par ignorance, ou manque de
jugement, en adoptent de toutes faites, le ngociant ne tenait pas
beaucoup aux siennes; aussi se contenta-t-il de murmurer:

--Dame! certainement: en toutes choses il y a le pour et le contre.

Paul, croyant qu'Eusbe avait pntr son intention de faire poser
le bourgeois, continua ses facties jusqu'au bout.

--Certes, Eusbe a raison; il est dans le vrai, il y est tout
 fait, s'cria-t-il, et je le prouve. Il est des peuples qui,
aprs avoir t  la tte de la civilisation, sont retombs dans
leur tat primitif. Ont-ils t plus heureux ou plus malheureux
avant qu'aprs? je n'en sais rien, ni vous non plus, et vous
avouerez qu'il serait de la dernire impertinence de proclamer
que les habitants de Versailles sont aujourd'hui plus heureux
que ne l'taient ceux de Salente, sous la sage et prvoyante
administration d'Idomne.

--Je ne dis pas, rpondit Bonnaud; mais il faut dire aussi, que a
dpend beaucoup des prfets.

On tait arriv, les jeunes gens descendirent en riant comme des
fous, de la navet de leur compagnon de route; celui-ci regardait
 droite et  gauche pour tcher de trouver ce qui excitait tant
d'hilarit.




XIX


La maison que Lansade avait achete pour se retirer, tait
une de ces banales habitations de campagne si chre aux petits
bourgeois de Paris. Situe sur le sommet d'un monticule comme un
escargot sur un champignon, on l'apercevait d'une assez longue
distance. Cette modeste lvation lui avait fait donner par le
marchand, la prfrence sur beaucoup d'autres, plus vastes,
plus agrables, plus belles d'apparence et mme de prix plus
avantageux. L'heureux acqureur s'tait persuad que tous les
gens qui vont de Paris  Versailles et de Versailles  Paris, se
demanderaient les uns aux autres:--A qui appartient cette belle
proprit que l'on voit tout l-bas?--Qui demeure dans cette
jolie maison qu'on voit au loin sur une _montagne_? Et qu'il se
trouverait toujours l  point nomm un voyageur, voire mme une
voyageuse, qui rpondrait:--C'est le chteau de M. Lansade, un
ngociant fort riche retir des affaires. Et cette ide faisait la
joie de cet homme, qui lavait volontiers lui-mme les carreaux de
sa fentre avec du blanc d'Espagne.

Le rentier campagnard tait assis sur son perron, piant l'arrive
de ses htes pour jouir de leur tonnement  la vue de tant de
splendeurs. D'aussi loin qu'il les vit arriver, il leur cria 
tue-tte:

--Arrivez donc, le djeuner vous attend. Je ne comptais plus sur
vous, parole d'honneur. J'allais me mettre  table; autrement, a
va bien? Comment trouvez-vous ma bicoque?

Le peintre et Bonnaud s'extasirent, l'un par politesse, l'autre
par conviction. Eusbe tait toujours silencieux. Aprs bien des
paroles perdues on se mit  table.

Aux environs de Paris on ignore absolument le charme d'un repas de
campagne. On vit comme  la ville. Les riverains de la Seine ne
mangent d'autre poisson que celui qu'ils font venir de la Halle de
Paris. Que ceux qui ne voudront pas croire  cette particularit
aillent  Asnires ou  Chatou et ils verront.

Lansade pressait fort ses amis de manger et les interrogeait sur
les mets.

--Comment trouvez-vous ce chapon?

--Dlicieux, rpondait Buck, qui tait oblig de soutenir la
conversation pendant que Bonnaud dvorait et qu'Eusbe pensait.
Dlicieux! Votre basse-cour est donc dj peuple?

--Oh! du tout. Mais j'ai un ami, voisin du march de la Valle.
Quand je veux de la volaille, j'ai tout ce qu'il y a de mieux; je
n'ai qu' lui crire trois jours d'avance. Prendrez-vous de la
matelotte?

--Tout  l'heure. Vous tes aux avant-scnes pour avoir du poisson
frais?

--Oui, la rivire est tout prs, mais elle est afferme; le
pcheur aime mieux renvoyer sa pche  Paris, o il la vend moins
cher, mais o il est sr de la vendre. Pour les fruits, c'est
diffrent; pas moyen d'en avoir un dans toute la commune.

--C'est un petit malheur.

--Monsieur Martin, qu'avez-vous donc? vous paraissez triste.

--Non.

--Vous ne mangez pas?

--Pardon, mon cher Lansade.

--C'est vrai, dit Bonnaud, monsieur est tout rveur.

--Eusbe, s'cria Buck, ces messieurs disent vrai. Tu as quelque
chose que tu nous caches. Es-tu malheureux? as-tu le mal du pays,
mon pauvre faon, et le macadam te donne-t-il envie de revoir tes
prs? Ces tilleuls taills en artichauds te font dsirer tes
arbres  chtaignes, et la bonbonnire du bon Lansade vient de
parler  ton coeur du pigeonnier paternel; est-ce cela?

--Non.

--Alors, tu as laiss assise sur les bords de la Vienne une jeune
bergre qui brode des bretelles en attendant ton retour?

Lansade clata de rire. Lui et son compre avaient bu fort peu,
mais cependant plus qu' l'ordinaire.

--Oh! oh! M. Buck, dit-il, que diable nous chantez-vous l? Chez
nous, on ne porte pas de bretelles, et quand on en porterait, les
bergres ne savent pas broder. D'ailleurs, quand elles sauraient,
o et comment achteraient-elles de la soie?

--Alors, qu'Eusbe nous jure sa parole d'honneur qu'il n'est pas
amoureux, et je le laisserai en paix.

--Je ne jure jamais.

--Alors, avoue que tu l'es, petit malheureux.

--C'est vrai, rpondit le jeune homme.

Cet aveu lui avait cot  faire, parce que les mes dlicates
prouvent toujours une douleur vraie  mettre des tiers entre eux
et l'objet aim; mais Eusbe ne savait et ne voulait pas mentir.
Comme il sentait son coeur grossir et ses yeux se mouiller de
larmes, il sortit et fut s'asseoir sur une chaise du jardin, o
Paul ne tarda pas  le rejoindre.

--Je t'ai fait de la peine, cher sauvage, lui dit-il;
pardonne-moi, je t'en prie. Que je suis fch! surtout devant ces
crtins. Tu m'en veux?

--Non, je voulais mme te dire tout cela, mais plus tard; et je
ne sais si c'est  cause de nos amis ou parce que je n'tais pas
prpar, ton insistance m'a contrari. Mais je ne t'en veux point.

--A la bonne heure; j'aurais t dsol. Je n'aime pas  nettoyer
la palette des camarades; chacun son bleu. Mais puisque nous y
sommes, raconte-moi tout; je pourrai peut-tre te servir  quelque
chose: moi aussi, j'ai aim.

--Est-ce bien vrai? dit Eusbe en se levant.

--Dix fois, peut-tre plus! rpondit Buck.

Eusbe se laissa retomber sur le banc, et ajouta avec tristesse:

--C'est inutile; tu ne me comprendrais pas.

Paul insista. Son ami finit par cder, et raconta de point en
point ce qui lui tait arriv, tout ce qu'il avait ressenti. Paul,
malgr sa lgret, tait devenu grave et srieux en entendant
dvelopper cet amour immense.

--Pauvre garon, dit-il, tu n'as pas de chance pour ton premier
amour de tomber sur une comdienne; sur celle-l, surtout!

--Pourquoi?

--Pour tout. Il ne faut plus la voir.

--Impossible.

--Oui, je sais que tu vas me dire: Si je ne la voyais plus, je
mourrais.

--Je ne mourrais pas, mais je ne vivrais plus.

La voix de Lansade se fit entendre.

--Allons, messieurs, dpchons-nous de conter nos amours; le caf
va refroidir.




XX


Paul prcda Eusbe, et apprit aux deux marchands la rvlation
que son ami venait de lui faire.

Alors il se passa une chose vraiment triste, mais trs-ordinaire.
Ces deux hommes qui, pour tout au monde n'eussent pas fait une
mauvaise action; ces deux boutiquiers qui parlaient avec respect
de la mercire du coin de ce qu'elle n'avait qu'un amant; cet
artiste qui disait en voyant passer les filles de la rue:--Les
malheureuses sont plus  plaindre qu' blmer; ces trois
hommes enfin, qui de leur vie n'avaient manqu  une femme,
se rpandirent en invectives sur Adonne, qu'aucun d'eux ne
connaissait.

--Mon pauvre monsieur Martin, dit Lansade, je vous plains de tout
mon coeur. J'avais bien raison certainement lorsque je disais que
monsieur votre papa aurait d vous recommander  quelqu'un de
raisonnable; tout cela ne serait pas arriv bien sr. Voyez-vous,
je ne suis pas ennemi du plaisir, moi; j'ai t jeune: il n'y a
pas si longtemps qu'il ne m'en souvienne. Aussi je vous aurais vu
amoureux d'une _honnte fille_, j'aurais dit: il faut que jeunesse
se passe. Voil ce que j'aurais dit, et pas autre chose. Mais une
comdienne! Une actrice! Vraiment je ne sais vous dire le chagrin
que a me fait!

--Vous avez raison, mon bon Lansade, dit Paul; je suis forc de
l'avouer, a me cote mme, mais enfin, Eusbe, avec son honntet
et son coeur vierge, n'a pas eu de chance de tomber sur une de
ces filles de marbre sans coeur, sans honneur, et ce qui est plus
affreux, sans temprament, uses  tous les amours, rassasies de
toutes les joies, et qui mprisent tout parce qu'elles n'ignorent
rien.

Bonnaud n'tait pas homme  laisser chapper une si bonne occasion
de parler; aussi s'empressa-t-il de tonner sur les femmes en
gnral et sur les actrices en particulier.

--Tenez, dit-il, Lansade vous le dira, j'ai t un amateur dans
mon temps; je n'tais pas mal, j'avais de l'argent, tout, quoi!
Mais jamais, au grand jamais, l'ide de me frotter dans les
comdiennes ne m'est venue. Pas si bte!

--Permettez, murmura Eusbe; connaissez-vous Mlle Adonne?

--Trop, rpondit Paul avec conviction; comme ses pareilles, cette
femme n'a rien  elle, ni sa beaut, ni sa jeunesse, ni son
talent. Elle doit tout aux claqueurs et  son parfumeur. Cette
femme, mon ami, c'est la fausset en personne; elle chante juste
pour qu'on ne la reconnaisse pas.

--Je ne comprends pas.

--Tenez, je n'y vais pas par quatre chemins, moi, dit Lansade; je
vais vous faire comprendre. Votre mademoiselle Adonne est comme
les autres, une rien du tout, qui cherche le matin  qui elle se
vendra le soir, et le soir qui l'achtera le plus cher. Aussi
innocent que vous soyez, vous ne seriez pas le fils de votre
pre, si votre coeur ne se soulevait d'indignation  l'ide qu'une
crature du bon Dieu vend son corps  tous ceux qui ont de l'or
dans leurs poches. Comprenez-vous maintenant?

Eusbe ne rpondit pas. Paul reprit:

--Adonne est, m'a-t-on dit, charmante; mais, vois-tu, pour aimer
ces espces-l, il faut, comme elles, tre sans coeur et avoir
beaucoup d'argent.

--Vous me surprenez, murmura l'amoureux; je ne m'tais jamais
dout de ce que vous venez de me dire, et je vous remercie de
m'avoir ouvert les yeux.

--Bravo! s'cria Lansade. A la sant du papa, et parlons d'autre
chose.

Eusbe profita du moment o Lansade faisait visiter sa proprit
 ses deux amis pour s'enfuir comme un larron. Plong dans des
mditations sans nombre, il arriva  la porte du thtre, entra,
et ne se souvint de sa vie par quelle voie il y tait venu. Il
attacha ses regards sur Adonne qui ne voyait que le public.--Si
les femmes de thtre savaient les orages qu'elles font natre
dans les coeurs de vingt ans, elles seraient trop fires.--Eusbe
rva longtemps avant de se coucher; la bougie tait teinte depuis
une heure, il ne s'en tait pas aperu. Un violent coup de marteau
frapp  la porte le rveilla de sa torpeur; il regagna son lit 
ttons, en disant d'une voix brve et sche:

--Elle se vend! eh bien! tant mieux! je l'achterai.




XXI


Si une femme lit ce livre, elle le fermera  cet endroit, en
disant qu'Eusbe est un ridicule provincial, indigne de tout
intrt, un rustaud impassible et sans coeur, et tout cela, parce
que le pauvre garon n'a pas bris son verre sur la table au
djeuner de Viroflay et ne s'est pas cri:

--Vous tes trois lches! Vous insultez une femme, douce crature
qui ne vous a rien fait, une femme que j'aime! Vous avez menti!
Nul de vous n'est digne d'appuyer ses lvres au talon de sa
bottine! Vous m'en rendrez raison!

J'en demande bien pardon  la dame, mais sa rflexion n'aura pas
le sens commun.

Si Eusbe avait dit avec vhmence toutes ces belles choses, ou
d'autres, cela prouverait tout simplement que la littrature du
boulevard ne lui aurait pas t trangre, et voil tout.

Aujourd'hui le langage vrai n'existe plus. La socit, c'est
fcheux  dire, a pris celui qui est en honneur sur les planches.
Je sais bien que le thtre a d copier le monde, mon Dieu, sans
doute; mais il l'a exagr sous le prtexte spcieux que ce
qui est purement vrai n'amuse pas. Les grands mots, les grands
gestes, les grands clats de voix, les manires fades, les
phrases vides, les dialogues invraisemblables sont ns, et peu
 peu se sont infiltrs partout. Les gens du monde s'en servent
avec distinction; dans les grandes occasions les bourgeois s'en
servent aussi; d'o je conclus que la vie n'est qu'un mauvais
pastiche d'un drame de la _Porte-Saint-Martin_, ou une copie peu
spirituelle d'une comdie de l'_Odon_.

Dans les grandes douleurs, l'homme vrai est toujours, quel
que soit son temprament, sombre et abattu. Ne me parlez pas
des chagrins qui s'expriment par des gestes, des douleurs qui
s'exhalent en plaintes. Faux chagrins, fausses douleurs!

Notre sicle, qu'on nommera un jour le sicle de la photographie,
est tellement imitateur, que tout le monde pleure de la mme
faon le pre, la mre ou le frre que la mort vient d'enlever.
Ne rcriez pas, mais souvenez-vous. Qui a vu un enterrement, les
a tous vus. Les fils pleurent de mme, essuient leurs larmes de
mme, marchent de mme, s'appuient de mme sur le mme bras du
mme ami de la famille. Les poux ont aussi leur mode de douleur.
Les mres seules pleurent sans s'occuper de ceux qui passent sur
leur chemin. Quelques-unes sanglotent bien un peu trop fort, mais
c'est seulement lorsque l'enfant mort n'tait pas le prfr.

Je ne veux pas dire que le monde, tel qu'il est, soit mauvais,
non. Mais il y a au-dessus de tout ce qui le conduit, une chose
qui domine: la comdie conventionnelle.

Rien dans la vie ne se fait sans un insidieux accompagnement de
phrases toutes faites. Deux hommes se battent-ils en duel, ils se
saluent comme on le fait au thtre. Un homme est-il tromp, il
crie et se dmne comme au thtre; il emploie les mmes mots que
le mari tromp de sa pice favorite. Aussi que de divagations, que
d'absurdits! Ne menez jamais vos filles  la comdie: les pauvres
enfants ne se croiraient vritablement aimes que par le mortel
assez heureux pour imiter l'acteur Lafontaine.

       *       *       *       *       *

Vous, madame, qui avez rouvert ce livre, parce que vous vous
ennuyez du matin au soir, comme il sied  une femme du monde, vous
trouvez la vie amre, parce que votre mari n'est point l'tre que
vous aviez rv. Vous eussiez voulu lui voir jouer _le Roman d'une
heure_ pendant trente ans. Votre amant, si vous en avez un--ce que
je ne crois pas, je vous jure--ne vaut pas votre mari. Ne vous
plaignez pas: le bonheur et l'amour ont pass prs de vous, vous
les avez vus, et ne les avez pas arrts.

Un jour, un homme vous a regarde au spectacle, dans la rue, que
sais-je! Vos yeux se sont fixs sur les siens, une fois, dix,
vingt, et le soir vous vous tes dit: Quel est-il?

Vous l'avez revu, vous avez compris tout ce que vous auriez
d'amour pour lui, vous avez devin son admiration passionne,
vous avez t satisfaite, mais vous avez pens que vous ne le
connaissiez pas, et vous avez voulu sans y parvenir, songer 
autre chose.

La troisime fois que vous vous tes rencontrs, vous ne pouviez
vous parler. Heureusement vous n'aviez rien  vous apprendre.
Lui savait que vous l'aviez remarqu, et il se tordait dans son
obscurit. Vous, vous aviez compris tout ce qu'il y avait d'amour
et de respect dans ce coeur qui vous aimait de loin.

Plus tard,--ne mentez pas!--vous avez vu en rve, votre inconnu
 vos genoux. Il vous regardait et vous bnissait d'tre assez
sublimement bonne pour daigner ouvrir vos yeux; il les appelait
des diamants noirs, et vous, par coquetterie, vous les fermiez.
Vos yeux taient  peine clos, que vous avez senti frissonner
tout son tre; vous avez regard et vous avez souri en voyant la
cause de ce tressaillement: c'tait l'une de vos longues anglaises
d'bne qui venaient de frler son front. Vous avez entendu battre
son coeur, vous avez senti ses bras vous treindre, sa bouche
toucher la vtre et... et vous vous tes rveille, honteuse et
charme.

Et cependant le lendemain, vous ne lui avez pas dit: viens. Vous
n'avez pas fait un geste, un signe qui pt autoriser cet homme 
se croire aim de vous.

C'tait peut-tre par vertu, je le crois, et je vous admire, mais
c'tait peut-tre par respect humain: je vous plains de tout mon
me.

Votre coeur s'est tu, votre esprit a parl.

Votre esprit a commenc par vous dire:--Est-il de ton monde?--Vous
avez rpondu: non.--Comment se nomme-t-il?--Je l'ignore.--Que
fait-il?--Je n'en sais rien.--Alors, ma chre, c'est un amour
impossible. Je sais bien que tu vas me dire: Si je me le faisais
prsenter? mais ce serait une normit; tu ne le connais pas du
tout, c'est peut-tre un bohme ou un faux monnayeur.--C'est
vrai, cher esprit, je me suis dit cela, mais...--Je te devine.
Tu penses qu'il ne serait pas impossible que sa chaise de poste
vnt se briser devant la grille du parc?... mais c'est absurde:
s'il avait une chaise, tu le connatrais. D'ailleurs, c'est
aujourd'hui un hasard impossible: on voyage en chemin de fer, et
puis comment verser? la route est unie et sable.--Je sais, je
sais: s'il te sauvait la vie? je connais encore ce hasard-l,
c'est un nomm Antony qui l'a invent, mais il n'a servi qu'
lui seul.--Cependant, cher esprit, s'il m'aime, il viendra.--Il
viendra o?... quand?... comment?... Dans la rue, ce serait
d'une inconvenance! Au Bois?... tu es en voiture et toujours
accompagne, tu ne sors jamais seule.--Si, le dimanche, pour la
messe.--Ah! madame, ce que tu dis l est bien mal, tu calomnies
ton amoureux: comment veux-tu qu'un garon qui t'aime, soit assez
ingrat envers Dieu pour donner des rendez-vous dans sa maison?

--J'y suis. S'il venait sous un dguisement.

--Absurde: on le ferait mettre au violon. Crois-moi, dis-lui:
venez.--Jamais!

Voil ce que vous avez dit  votre esprit qui s'est moqu de vous.
Vous lui avez propos les ternelles rengaines mises  la mode
par Scribe et Alexandre Dumas, parce que vous tes du monde. Si,
comme Eusbe, vous aviez vcu presque seule  l'ombre des grands
arbres, au bord de l'eau l't, l'hiver, dans les neiges de la
montagne, vous auriez dit  l'homme qui, sans rien dire, parlait 
votre coeur:

--Te voil! Je t'attendais.

Et voil pourquoi Eusbe, qui n'avait pas appris  aimer, 
souffrir,  se venger selon les rgles que la bonne compagnie a
voles si maladroitement aux planches, ne mrite pas votre mpris
pour n'avoir pas bris son verre sur la table, au djeuner de
Viroflay.




XXII


Il tait grand jour. Eusbe rveill depuis longtemps, attendait
l'heure convenable pour se prsenter chez la chanteuse; il y avait
en lui plus d'impatience que d'inquitude. Un instant il avait
eu la pense d'aller dans un riche magasin d'habits qu'il avait
remarqu sur les boulevards, acheter les vtements les plus 
la mode, puis de faire donner une tournure galante  ses longs
cheveux et  sa barbe, vierge encore du ciseau. Une rflexion l'en
empcha. A quoi cela me servirait-il, puisque cette femme n'aime
rien, et se vend au premier venu? la toilette est inutile et
l'argent est ncessaire. Il avait suffi  trois indiffrents de
prononcer le mot argent devant ce pauvre sauvage, pour le rendre
calculateur et ladre.

D'un bond, Eusbe arriva au thtre et s'informa de l'adresse de
la chanteuse. Midi sonnait au moment o, d'une voix mal assure,
il disait  une jeune et jolie femme de chambre, qui lui ouvrait
la porte:

--Je dsirerais parler  Mlle Adonne.

--Si monsieur veut attendre, dit la jeune fille, en le faisant
entrer dans un petit salon; je vais demander  madame si elle peut
recevoir monsieur. Monsieur veut-il me dire son nom?

--C'est inutile, rpondit le visiteur, votre matresse ne me
connat pas. Dites-lui seulement que je viens pour affaire
importante.

Le salon d'Adonne tait fort ordinaire. Des rideaux de brocatelle
bleue, doubls de mousseline blanche brode, garnissaient les
fentres. Un meuble Louis Quinze, _en palissandre_, recouvert
de mme toffe, avec un piano et une table ronde du mme bois
l'encombraient littralement. Une garniture de chemine
entirement neuve rappelait, par les formes et les sujets, le
temps du rococo. Dans un cadre splendide, recouvert d'une vitre
bombe, reposaient mollement les couronnes qu'un public idoltre
avait prodigues  la cantatrice.

Le provincial regardait tout avec bahissement. Jamais il n'avait
vu tant de magnificences runies en un si petit espace. Il n'osait
appuyer ses bottes sur les fleurs invraisemblables du tapis
d'Aubusson. Son chapeau  la main, il restait immobile comme une
statue. Ses yeux, qui avaient err sur tout, s'arrtrent sur un
pastel reprsentant Adonne dans un rle du _Val d'Andore_. Le
capulet blanc, le costume pyrnen dont le peintre avait revtu
l'artiste, produisirent sur Eusbe un effet trange. Dans les
nuits d'insomnie, o le jeune homme triturait la destine  sa
fantaisie, son rve le plus cher tait de se voir avec Adonne,
devenue sa compagne, assis sous les grands chtaigniers de la
Capelette, ou s'en revenant le soir le long des routes appuys
l'un sur l'autre. Dans cet onanisme de la pense, l'illusion avait
t si loin qu'il lui avait sembl entendre parfois la voix si
admirablement timbre de la comdienne, chanter la nave chanson
du pays:

    Basso t, mountagno[1],
    Levo t, valloun,
    M'empeichas de ver
    Lo mio Janettoun.

[Note 1:

    Baisse-toi, montagne,
    Lve-toi, valle,
    Que je puisse voir
    Ma mie Jeannette.
]

De la chanson au costume national, il n'y avait que l'paisseur
d'un dsir. Sans tre absolument pareil, celui qui couvrait _Rose
de mai_, avait quelque analogie avec celui de la mie Jeannette.
Eusbe ne songeait plus  Adonne. Entirement perdu dans les
rves qu'il nourrissait depuis deux mois, sa pense errait dans
les doux champs de la rverie. Il lui semblait qu'il avait vu
depuis longtemps, toujours peut-tre, celle qui emplissait son
coeur.

Une portire se souleva doucement, et Adonne s'avana sans
qu'Eusbe, tout entier  sa contemplation, y prt garde. Elle
regarda, pendant trois secondes, l'tranger; mais bien que son
coup d'oeil ft infaillible pour juger  quelle position sociale
un homme appartenait, elle ne put, cette fois, rien dmler. Un
instant elle se demanda si l'extase du jeune homme n'tait point
une comdie; mais le feu qui brillait dans ses yeux, son front
ple, les battements de son coeur rvlrent  l'actrice, habitue
 voir la comdie humaine et  la jouer elle-mme, un sentiment
profond et sincre.

--Vous avez voulu me voir, monsieur, dit-elle; que dsirez-vous de
moi?

Eusbe tressaillit comme s'il et t rveill en sursaut, et, 
son tour, il regarda Adonne.

La cantatrice portait une robe de satin noir piqu, fort
simple. Un col et des manchettes de vieille guipure de Hollande
compltaient son ajustement. Ses luxuriants cheveux blonds
tombaient, ngligemment nous sur son cou, comme une rivire
d'or, dont deux bandeaux, admirablement dessins, semblaient les
premires ondes. Ses yeux, grands et bruns, dont la paupire
infrieure avait une teinte bleue, formaient un clatant contraste
avec sa peau d'un blanc mat, qu'aucune nuance rose ne venait
clairer. Ses lvres mme taient ples et ne paraissaient rouges
que lorsqu'elle en approchait ses mains effiles, d'une blancheur
diaphane. Ce n'tait plus la brillante artiste qu'Eusbe avait
vue tant de fois. C'tait une crature admirablement belle, mais
plus statue que femme. Si le jeune homme et jet les yeux sur les
deux lobes dlicieusement dessins, dont on apercevait l'origine
sous les jours de la guipure, il aurait cru  une nouvelle
hallucination taille dans le marbre. Mais il ne regardait ni cela
ni autre chose. Interdit, il cherchait des mots pour rpondre, et
ses mots ne venaient pas.

Adonne tait trop femme pour ne pas comprendre l'effet qu'elle
produisait. Elle ne s'en souciait gure. Cependant elle en fut
flatte, et dit d'une voix plus douce:

--Puis-je savoir, monsieur, ce qui me vaut votre visite?

--Madame, rpondit Eusbe en balbutiant et en devenant rouge et
ple tour  tour; madame, je dsire vous acheter.

L'accent un peu lent du jeune homme, ses habits d'une coupe peu
connue, firent penser  la chanteuse qu'il tait tranger. Sa
phrase, dont elle ne pouvait dmler le sens qu'il y attachait,
lui parut une proposition d'engagement; elle rpondit:

--Je vous remercie, monsieur, mais un engagement de trois ans
me lie  mon thtre, et je suis dcide  ne plus chanter en
province, encore moins  l'tranger. Je suis trop bonne patriote
pour cela. Je ne vous suis pas moins reconnaissante des offres que
vous veniez me faire. Pour quelle ville vouliez-vous m'engager?

--Je me suis mal expliqu sans doute, madame, puisque je ne me
suis pas fait comprendre. Je ne viens pas vous engager. Je viens
vous acheter.

--Pour qui? demanda l'artiste avec dgot.

--Pour moi, rpondit Eusbe.

--Si c'est l une gageure, monsieur, je la trouve d'un got plus
que contestable. Si c'est une plaisanterie, je la trouve grossire.

--Ce n'est ni l'une ni l'autre de ces deux choses, reprit Eusbe
en tremblant sous le courroux de la jeune femme.

--Alors, sortez, monsieur! reprit Adonne avec hauteur, sortez,
ou je vais vous faire chasser. Vous venez insulter chez elle une
femme qui ne vous a rien fait. C'est lche!

--Madame, s'cria Eusbe en tombant  genoux; madame, ayez piti
de moi. Je ne suis pas mchant, je vous assure. Non, je ne le suis
pas. Moi, vous insulter!... si vous saviez!... Je vais tout vous
dire quand les larmes ne m'toufferont plus. Moi, vous insulter!
c'est absurde. Je ne sais pas bien parler, voyez-vous; je ne
suis qu'un pauvre paysan; oui, je ne suis qu'un paysan. Quand
vous m'aurez entendu, vous me pardonnerez, bien sr; puis vous
me ferez chasser aprs si vous voulez. Donnez-moi une minute,
je ne serai pas long; je sais qu'il ne faut pas abuser du temps
des autres. Souvent on a l'air de n'avoir rien  faire et l'on
est trs-occup. Puis, je vous le rpte, vous serez libre de
me faire chasser aprs, mais ce sera inutile, je m'en irai bien
tout seul. Vous voyez bien que je ne suis pas mauvais. On m'a
toujours trouv bon et doux, certainement. Mais je vous l'ai dit,
je suis de la campagne;  la campagne, on ne sait pas comme dans
les villes. Je suis venu pour apprendre; mon pre m'a envoy pour
cela. Il y a trois mois seulement que je suis  Paris; trois
mois, c'est si peu! Il y avait un mois que j'y tais, quand je
vous ai vue; c'tait un mercredi, je ne m'attendais pas  vous
voir; j'tais au thtre, vous avez t votre masque. Si vous
saviez ce qui s'est pass en moi! je ne puis vous le dire. Il m'a
sembl que je n'avais jamais vu d'autres femmes que vous. J'tais
bien heureux, bien malheureux aussi, allez! Mon coeur battait bien
fort, j'appuyais ma main dessus pour ne pas l'entendre. La nuit,
je fermais les yeux et je vous voyais dans l'ombre. Lorsque le
jour venait, vous disparaissiez et je m'endormais pour ne pas
voir que je ne vous voyais plus. Ce n'est pas ma faute. J'allais
dans ce thtre sans penser  rien. Est-ce que je savais! Puis
j'y suis revenu tous les soirs, 'a t mon tort; je n'aurais pas
d, mais c'tait malgr moi. Je m'loignais, j'allais bien loin,
et cependant j'arrivais toujours le premier... Ne me faites pas
chasser encore.

--Parlez, murmura Adonne.

--Figurez-vous que j'avais fini par tre trs-heureux,
trs-heureux. Quand je vous avais bien regarde, je rentrais chez
moi; l je faisais les rves les plus charmants que vous puissiez
imaginer. Vous tiez comme moi ne  la Capelette.--Quand j'ai vu
ce portrait o vous tes en paysanne, j'ai cru que j'avais rv
vrai.--Oui, je pensais cela. Je me levais de grand matin pour
vous regarder dormir; puis, j'allais vous chercher des fleurs
que j'talais pour que le sable des alles ne crit pas sous vos
pieds, et je disais  mon pre:--Pre, vous vouliez savoir o
est le vrai? Le vrai, c'est le bonheur. Mon pre vous disait ma
fille, et vous remerciait d'avoir port la joie sous notre toit.
Le soir, nous allions vers le bord de l'eau; vous chantiez, et
j'tais heureux. Tout cela me semblait vrai, je me sentais vivre
avec vous et par vous; je passais des journes entires  vos
cts. Un jour, nous tions assis sur le rocher de la _Jouve_,
d'o une jeune fille s'est lance dans l'eau, parce que son
amoureux ne l'aimait plus. J'avais mon fusil, j'allais tirer sur
une msange; vous, m'avez dit: Ne la tuez pas, et vous avez appuy
votre main sur mon bras. L'oiseau a dit: merci, et moi j'ai bais
la place o s'tait appuy votre doigt. Vous voyez que je me
rappelle tout, et ce n'tait pourtant pas vrai.

Un jour, j'ai t  la campagne chez des amis. Ils taient trois.
Ils m'ont arrach mon secret. Tout ce qu'il y avait de bonheur en
moi, ils me l'ont pris, ils m'ont blm, ils se sont moqu de moi
et m'ont dit:... Ce sont eux qui sont lches! Ne me forcez pas 
dire ce qu'ils ont dit. Si vous ne me pardonnez pas, je les tuerai.

--Dites-moi tout; mon pardon est  ce prix.

--Eh bien, ils m'ont dit, ah! c'est bien mal, je le rpte pour
tre pardonn, cela me brle les lvres. Ils ont dit que vous
tiez une femme de rien, une dhonte sans coeur et sans me, une
crature maudite de Dieu, vendant son corps  tout venant. Voil
ce qu'ils ont dit; et lorsque j'ai eu bien souffert durant trois
jours et mille nuits, j'ai pris mon argent et je suis venu pour
vous acheter. Pardonnez-moi, je vous ai tout dit.

--Vous vouliez m'acheter, demanda Adonne dont le visage n'avait
rflt aucune motion pendant le rcit d'Eusbe; vous tes donc
bien riche?

--J'ai l tout ce que je possde, dit le jeune homme,
quarante-huit mille francs.

--Et vous pensiez que pour cette somme je me serais donne  vous
pour l'ternit? reprit en souriant la chanteuse.

--Non. Mais un instant j'ai eu la folle esprance de croire que
pour cet argent, et aussi par piti, vous me permettriez de vous
regarder, de toucher votre main, d'entendre votre voix, et 
l'heure o le soleil se couche, je serais parti en emportant assez
de bonheur avec moi pour bnir  jamais votre souvenir.

--Quoi! une journe seulement?

--Trois heures, deux, une...

--Votre parole?

--Je n'ai jamais menti.

--Asseyez-vous, reprit froidement Adonne, et ayant sonn sa femme
de chambre, elle lui dit:

--Jenny, je n'y suis pour personne.




XXIII


Adonne tait ne  Saumur, entre le deuxime et troisime acte
de _Thrse ou l'Orpheline de Genve_. Mlle Vacher, sa mre,
jouait l'orpheline innocente et perscute. Depuis le matin, elle
sentait quelque chose d'anormal dans son organisation; mais la
brave demoiselle, en digne artiste qu'elle tait, n'avait pas
voulu faire manquer la recette. Du reste, le public n'y perdit
rien: on fit une lgre coupure, et la pice continua; rien ne
fut chang, il n'y eut qu'une orpheline de moins et une petite
fille de plus, laquelle fut le lendemain baptise sous les noms
de Franoise-Josphine Vacher, ne de demoiselle Marie-Augustine
Vacher, artiste dramatique, et de pre inconnu. Comme il va sans
dire, l'aventure fit sensation dans Saumur. Les dames de la ville
envoyrent du linge, et les lves de l'cole de cavalerie, qui
depuis dix mois applaudissaient Augustine, firent entre eux une
souscription qui rapporta assez pour loigner pendant deux mois de
la couche de la pauvre artiste le spectre de la misre.

Seul, le lieutenant de Baudibard de Saint-Fayol ne donna rien.

Le capitaine Bertuchot prtendit que c'tait pour loigner les
soupons.

A quoi le sous-lieutenant de Vic, qui ne mettait pas de dragonne
 sa langue, rpondit que le sous-lieutenant de Baudibard de
Saint-Fayol tait un fat et qu' ce compte tout le monde aurait pu
se dispenser de donner.

Le lieutenant de Baudibard de Saint-Fayol, qui avait l'oreille
chaude,--il tait de Pau ou de Bayonne, peut-tre de Dax, mais ce
qu'il y a de certain c'est qu'il avait l'oreille chaude,--avertit
que la chose ne se passerait pas comme a. Le lendemain, il prit
le sous-lieutenant de Vic  part pendant le pansage.

--Lieutenant de Vic, lui dit-il, persistez-vous  vous dire le
pre de l'enfant?

--On n'a jamais pu savoir... rpondit M. de Vic.

--Demain,  cinq heures du matin, sur la route de la Flche, nous
pourrons claircir ce mystre.

--Nous claircirons tout ce que vous voudrez, mon lieutenant,
rpliqua courtoisement M. de Vic.

La nouvelle se rpandit bien vite dans la ville que deux officiers
s'allaient battre au sujet de la petite de la comdienne.

Le gnral commandant l'cole n'en dormit pas.

--Salomon, dit-il  son aide de camp, se trouvant dans une
semblable occurrence, aurait ordonn qu'on partaget la bambine
entre les deux pres. Malheureusement, la position est plus tendue
que dans le fameux procs jug par ce grand roi. Si je prononais
le mme jugement que lui, la pauvre petite serait hache menu
comme chair  pt. Or, ce qu'il y a de plus simple, c'est de
consigner mes deux gaillards.

Ainsi fit-il, et il fit bien.

Mlle Vacher quitta Saumur, pour aller gagner son pain sous
d'autres cieux; elle parcourut toute la France. Cinq ans aprs,
ses engagements portaient cette mention peu honorable:

    _Le directeur aura le droit d'utiliser la fille de ladite
    demoiselle Vacher toutes les fois qu'il le trouvera ncessaire
    pour son spectacle, moyennant un cachet de quarante centimes par
    reprsentation._

Josphine naquit entre deux _portants_ de coulisses, et son
enfance n'eut d'autres horizons qu'une campagne en carton et un
ciel de calicot.

C'est mal dire: Josphine n'eut pas d'enfance. A dix ans, elle
et fait rougir un dragon;  douze, elle aurait fait plir un
carabinier.

La demoiselle Vacher, sa mre, en tait venue  jouer les dugnes.
Ne pouvant se suffire  elle et  sa fille, elle s'associa avec
un drle du nom de Gouzir, lequel jouait les _pres-nobles_ et ne
pouvait vivre seul avec ses trop modestes appointements.

A Nantes ou  Tours, Josphine, qui avait alors quinze ans, resta
trois jours absente de la maison. Gouzir la gourmanda; sa mre se
contenta de lui dire:

--Nous partons pour Paris dans deux mois; tu aurais bien pu
attendre.

A Paris, le mnage vit bien des mauvais jours; mais enfin, un
homme qui avait vu Josphine  la salle Molire, fit du bien  la
famille; aprs celui-ci un autre, et ainsi de suite, jusqu' M.
Fontournay, qui s'amouracha de la jeune fille et fit une pension
 ses parents,  la condition qu'il resterait chez eux. Cette
clause fut fatale  la pauvre Vacher et  l'infortun Gouzir. Que
faire en un gte,  moins que l'on n'y boive? Ils burent tant,
tant, tant, qu'un matin on les trouva morts. Devant Dieu soit
leur me, si tant est qu'ils aient eu une me, supposition bien
invraisemblable.

Fontournay avait quatre-vingt mille francs de rentes et un gosme
 faire envie  un roi. Mathmatique dans ses vices, il les
enfermait dans son secrtaire et ne les faisait sortir que pour
quelques heures seulement, et chacun  leurs jours, comme on fait
des chevaux de prix qui ne quittent l'curie que pour raison de
sant.

Fontournay tait buveur, mais non ivrogne; mangeur, mais non
gourmand; sa lubricit s'arrtait  la porte du dvergondage et
n'y frappait que pour en imposer au monde des vieux viveurs. Ce
bon riche n'prouvait aucun sentiment sincre pour Josphine; il
ne l'aimait ni d'amour, ni d'amiti, ni d'habitude. Il la gardait
cependant avec soin, et c'et t pour lui un grand chagrin de la
perdre.

Lorsque la connaissance s'tait faite, Fontournay avait prouv,
en trouvant Josphine, une satisfaction semblable  celle que
ressentirait un bibliomane en dcouvrant une dition rare d'un
ouvrage insignifiant. Depuis longtemps il tait fort ennuy de
recruter ses amours au Conservatoire ou dans le monde des lorettes
clbres. Il avait remarqu, cet observateur profond, que toutes
les _biches_ ont  peu de chose prs la mme physionomie, et que
le passe-port de l'une pourrait servir  toutes les autres:

    Cheveux chtain fonc,
    Yeux bruns,
    Front bas,
    Bouche grande,
    Nez relev ou court.
    Signes particuliers: Toilette ridicule, parler bte.

Cette monotonie ennuyait le cher homme. De plus, il avait aussi
remarqu que les cratures, qui se font un grand nom dans le
monde galant, ne doivent, la plupart du temps, leur succs qu'
une excentricit ou  une opposition complte du type vulgaire.
Cette fille ple, au nez effil, aux narines dilates, aux cheveux
fauves, l'avait sduit; il se disait: J'ai trouv l'oiseau rare.

Le soir o, au mpris des convenances, Josphine Vacher avait fait
son apparition dans la baignoire d'avant-scne loue  l'anne 
l'Opra-Comique par Fontournay, il se fit un grand bruit du ct
des vieillards, et les jeunes gens dirent: Ce vieux diable de
Fontournay nous a dterr une charmante matresse pour l'avenir.

Josphine fut l'vnement de la soire. Les femmes du monde la
regardrent avec une effronterie extrme, et toutes firent la mme
question au journaliste Narcisse Beauramier, qui, ce soir-l,
allait de loge en loge, chercher ou rpandre des nouvelles:

--Comment nommez-vous cette crature qui se pavane dans la loge de
M. Fontournay?

--Belle dame, rpondait Beauramier avec finesse, c'est encore un
mystre.

Fontournay tait ravi. Le lendemain il combla Josphine de
cadeaux, lui constitua une maison, des appointements fixes, et lui
donna un professeur de piano et de chant pour l'occuper.

Josphine avait men une vie trop agite pour ne pas tre
satisfaite de son repos. Un jour que sa femme de chambre, gagne
par un ami de Fontournay, l'engageait  accepter des offres
brillantes et une vie plus libre, Josphine rpondit:

--Les femmes ne sont pas nes pour tre libres. Je pense que M.
Brannery ne vaut pas mieux que M. Fontournay; autant mpriser
celui-ci qu'un autre. J'y suis habitue.

Pendant deux ans, Josphine ne donna  son protecteur aucun sujet
de plainte. Elle ne sortait jamais, et malgr un espionnage bien
organis, Fontournay ne put parvenir  la dcouvrir en rupture de
fidlit.

Ce bonheur tranquille finit par ennuyer le bon bourgeois. La femme
dont il avait t si fier n'avait pas second ses vues. Au lieu de
briller beaucoup, de le tromper un peu, de faire parler d'elle,
elle vivait comme une bourgeoise. Un matin, il pensa qu'il fallait
en finir et chercher ailleurs.

--Chre enfant, dit-il  Josphine, j'ai  vous annoncer une chose
assez triste pour moi. Des obligations, des affaires, comment
dirai-je! des ncessits de famille, me forcent  vous quitter.
Ne m'interrompez pas. Vous savez que je ne suis pas ingrat,
j'ai toujours agi avec vous en galant homme; je continuerai.
Vous toucherez votre pension pendant un an encore, et vous
aurez toujours un ami en moi. Ainsi, c'est entendu,  dater
d'aujourd'hui, nous serons de bons camarades.

--Quelle jolie scne je vous ferais si je vous aimais! rpondit
Josphine en souriant.

--Je vois avec plaisir que vous prenez mieux la chose que je ne le
pensais.

--Je ne la prends ni bien ni mal; cela m'est indiffrent, voil
tout.

--Je crois cependant, reprit Fontournay, mriter quelques regrets.

--Vous avez tort.

--Vous tes peu gracieuse pour moi, chre belle.

--Raisonnons. Vous m'avez donn une parcelle de vos revenus; cela
vous convenait, si vous l'avez fait c'est que vous pensiez que
ce que je vous donnais valait autant. Des regrets, dites-vous,
pourquoi? Je trouverai facilement une affection comme la vtre.
Vous venez me raconter que vous tes un galant homme; qu'est-ce
que cela me fait? N'ai-je pas t loyale, moi, dont le mtier est
de ne pas l'tre? Vous m'avez prise sans savoir pourquoi, vous me
quittez de mme. Je n'ai rien  dire et je ne dis rien; mais de
grce ne me parlez pas de regrets; les regrets n'taient pas dans
le march.

Fontournay tait venu avec l'intention trs-arrte de quitter
Josphine. En chemin il s'tait promis d'tre fort et de ne cder
 aucune prire, de rsister aux larmes que la belle ne manquerait
pas de verser. La faon avec laquelle sa matresse acceptait la
rupture changea compltement ses ides. Par un retour subit, que
les penseurs expliqueront, s'ils le peuvent, il prouva un violent
chagrin en pensant que la femme dont il voulait se dfaire  tout
prix un instant auparavant le quittait sans se faire prier.

--Je voulais vous prouver, ma Josphine, dit-il, l'preuve n'a
pas t heureuse; laissez-moi croire que vous aviez pntr ma
pense et que vous avez voulu me tourmenter.

--Je ne m'amuse jamais  ces riens-l. Depuis trois mois mon parti
est pris, je dbute demain  l'Opra-Comique. Si je russis, je
veux tre seule et libre comme une brave artiste. Si je tombe,
j'irai m'enterrer dans une campagne que je connais prs de Nantes.
Je n'ai jamais respir, j'ai besoin d'air.

--Vous allez dbuter, s'cria Fontournay avec stupfaction, que me
chantez-vous l?

--Demain je vous chanterai l'_Ambassadrice_. En ce moment, je vous
dis la vrit: mes dbuts sont annoncs. Afin de ne subir aucune
observation de votre part, j'ai chang de nom. Josphine tait un
nom absurde, commun, impossible. Maintenant je m'appelle Adonne.
Demandez  l'affiche.

Fontournay ne rpondit pas d'abord. Ce que lui disait sa matresse
le jetait dans une stupfaction profonde. Souvent il avait song
 faire de Josphine une artiste, non par intrt pour elle, mais
pour la voir admire, applaudie, dsire mme,--surtout dsire,
c'et t la fte de sa vanit. Sa nature vulgaire l'avait empch
de reconnatre une organisation d'lite dans une fille qu'il avait
eue presque pour rien. Josphine dbutait sans recommandations,
sans protecteur; ce qui faisait supposer avec raison au vieux
viveur, qu'on avait reconnu en elle des qualits vraiment
suprieures. Ses regrets furent profonds.

--Quoi! dit-il, c'est de vous dont on parle tant depuis deux mois,
c'est vous qui tes Adonne?

--C'est moi.

--Et vous me l'avez cach?

--Parfaitement.

--Mais savez-vous que c'est indigne, que jamais pareille
ingratitude ne...

--Jusqu' prsent vous n'avez t qu'ennuyeux; vous allez devenir
ridicule. Finissons-en. Vous aviez assez de moi et vous me
quittiez comme un vieil habit dont on ne veut plus. Par un retour,
dont je n'ai que faire de rechercher la cause, vous avez chang
d'avis; tant pis pour vous. Vous ai-je parl d'ingratitude, moi,
lorsque vous tes venu me dire que des raisons de famille, de
convenances, que sais-je, vous foraient de rompre avec moi? Non,
je n'ai rien dit; faites de mme. Entre nous, il serait injuste
qu'en amiti le bail ft renouvelable  la volont du preneur.
C'est le contraire. Tout est pour le mieux.

--Josphine, s'cria Fontournay, vous ne pouvez pas me quitter
ainsi, c'est impossible. Je vous donnerai ce que vous voudrez;
cherchez, imaginez les choses les plus chres, vous les aurez.

--Je ne veux rien.

--Je ne sais que vous dire, que vous offrir, moi, reprit le
galant homme la larme  l'oeil; vous me quitterez plus tard; mais
laissez-moi vous guider, vous protger dans la nouvelle voie
que vous voulez parcourir. Je ne vous demanderai rien, vous me
recevrez quand vous voudrez, je ne suis pas gnant. Voyons, un bon
mouvement, je vous le demande  genoux.

Le vieillard tomba lourdement aux pieds de la fille Vacher, qui se
contenta de lui dire:

--Vous savez, mon cher, que si je reculais mon fauteuil, vous ne
pourriez plus vous relever.

--Josphine, vous savez mes principes. Si c'est un caprice qui
vous trotte par la tte, dites-le-moi sans crainte.

--Vous tiez ridicule; voil que vous devenez ignoble.

--Ah! vous n'avez pas de coeur, murmura Fontournay en se remettant
pniblement debout. Et il sortit en poussant un de ces soupirs qui
attendrissent quelquefois les huissiers, mais jamais la femme qui
vous quitte.

Les dbuts d'Adonne furent heureux. En quinze jours, Fontournay
vieillit de dix ans. Il avait crit cent fois sans recevoir
de rponse. Un matin, il se redressa radieux: il venait de
reconnatre l'criture d'Adonne sur l'adresse d'une lettre que
son domestique lui apportait. Il prit le pli en tremblant.

--Je savais bien qu'elle me reviendrait, dit-il, et il lut:

    Tous les hommes sont les mmes: les vieux sont assommants, les
    jeunes sont mprisables. Assommez-moi, et que a finisse.

    Adonne.

Le vieillard ne se le fit pas dire deux fois; il arriva chez son
ingrate amie le coeur palpitant d'espoir.

--Chre cruelle, lui dit-il, que vous m'avez fait souffrir! Me
revenez-vous du fond du coeur?

--Toutes ces dames ont des diamants, rpondit Adonne. Je veux, 
moi seule, autant de diamants que toutes ces dames.

--Vous les aurez.

--J'y compte bien.

--Puis-je vous refuser quelque chose? Mais, au moins, dites-moi...

--Quoi?

--Mais...

--Tenez, une fois pour toutes, expliquons-nous bien et ne nous
comptons plus de balivernes. Ce que je vous demande, d'autres
me l'ont offert. Je vous donne la prfrence, parce que je suis
habitue  vous, et qu'au fond vous tes plus ennuyeux que mchant.

--Il n'y a que vous au monde pour dire certaines choses sans
fcher vos amis.

--J'ai soin de ne les dire qu'en tte--tte, rpondit la
chanteuse. C'est mon seul mrite.

Fontournay donna les diamants et passa dans son milieu pour
l'homme le plus fortun de France. Il ne demandait pas autre chose
pour tre heureux. Pour lui, le bonheur consistait  tre envi de
sept ou huit vieux drles aux crnes chauves et aux cerveaux vides.

Il y avait six mois que la vanit de Fontournay tait la vanit
la plus radieuse du monde, lorsque Eusbe, tremblant et fou, vint
sonner  la porte de la cantatrice.




XXIV


La consigne donne par Adonne  sa femme de chambre avait t si
scrupuleusement observe, que le lendemain  dix heures, personne
n'avait encore pntr dans le boudoir de la comdienne.

Le silence et l'obscurit rgnaient dans l'appartement. On aurait
pu croire  la nuit, si les rideaux mal joints n'eussent laiss
passer un rayon de soleil.

Adonne, dans la mme toilette que la veille, les cheveux en
dsordre, ouvrait avec une prcaution extrme la porte qui
conduisait de sa chambre au salon, s'arrtant au moindre cri de
la serrure; elle la referma avec les mmes soins et, marchant sur
la pointe du pied, elle traversa avec la lgret d'un sylphe les
deux pices qui sparaient sa chambre de la salle  manger, o
elle arriva si doucement que sa femme de chambre, qui crivait 
son amant, un dragon du 3e rgiment, ne l'entendit pas venir.

--Que faites-vous l, Jenny? demanda-t-elle  voix basse.

--Madame le voit, rpondit la jeune fille assez embarrasse;
j'crivais  mon cousin.

--A votre amoureux. Que fait-il?

--Il est soldat; nous devons nous marier.

--Pourquoi ne vient-il pas vous voir?

--Madame m'avait dfendu de recevoir personne.

--Je vous le permets maintenant.

--Madame est bien bonne.

--Un militaire est toujours un honnte garon, ajouta la matresse
pour motiver sa concession.

--Madame peut tre sre que c'est pour le bon motif.

--a m'est gal. Prparez le djeuner tout de suite, et pas de
bruit.

Adonne revint dans son boudoir. Une glace sur les genoux, elle
se mit  peigner ses longs cheveux. Lorsqu'elle leur eut donn
les contours qu'elle dsirait, elle se regarda une dernire fois
dans la glace et resta pensive le visage appuy sur sa main. Deux
ou trois fois elle se leva comme pour entrer dans sa chambre; une
fois mme, ses doigts effils saisirent le bouton de la porte,
mais elle revint s'asseoir.

Un lger bruit la fit tressaillir. Elle prta une oreille
attentive: les mouvements prcipits de sa poitrine soulevaient le
satin de sa robe, une pleur mortelle se rpandit sur son visage.
Eusbe entr'ouvrit la porte.

En apercevant Adonne, le jeune homme resta immobile.

--J'avais cru rver, dit-il.

Adonne s'lana  son cou et le tint longtemps embrass.

--Viens me dire que tu m'aimes, mon Eusbe, murmura-t-elle en
l'entranant sur le divan; ou plutt ne me dis rien, laisse-moi
te voir. Oui, c'est bien toi, comme tu es beau! Dis que tu
m'aimeras toujours.

--Oui, rpondit Eusbe.

--Je voudrais te dire beaucoup de choses, si tu savais, mais je ne
trouve rien. Je suis toute bte, mais je t'aime bien; le bonheur
m'touffe.

--coute, mon bon ange, reprit-elle; nous ne nous quitterons plus,
n'est-ce pas? Tu n'as rien  faire, ne viens pas me dire non, tu
me l'as dit; je t'assure que tu me l'as dit deux fois hier soir.
Nous ne nous quitterons plus. D'abord, si tu ne veux pas rester
ici, je te suivrai partout o tu iras. Si tu veux, je laisserai
mon thtre et tout.

--Je veux que vous ne fassiez aucun sacrifice pour moi. Je n'ai
pas besoin de cela pour tre heureux.

--Des sacrifices! laisse-moi donc! Je me moque pas mal de tout a;
je n'ai jamais tenu  rien, moi: maintenant je tiens  toi. Je
n'avais qu'un rve, c'tait d'tre aime comme tu m'aimes, mais je
croyais que a ne se pouvait pas; j'y avais renonc; en voyant les
hommes, je me disais: c'est des btises, il n'y faut plus penser.
J'avais bien tort, dis?

--Je suis comme vous, j'ai le coeur plein; les paroles ne me
viennent pas pour vous dire tout ce que je ressens.

--Et d'abord ne me dis pas vous, on a l'air d'tre fch; dis-moi
toi, a sera bon tout plein. a rend bon, d'aimer. J'ai dit  ma
bonne qu'elle pouvait recevoir son amoureux, et, en me peignant,
je parlais au bon Dieu; c'est la premire fois de ma vie. On ne
croit pas toujours en lui, on a bien tort, il est trs-bon; car
enfin, s'il vous fait du mal, c'est souvent pour votre bien; si
tes amis ne t'avaient pas dit que je n'tais qu'une rien du tout,
tu n'aurais pas os venir; si tu n'tais pas venu, je n'aurais
jamais aim personne. Y crois-tu, au bon Dieu, mon chri?

--Quand j'tais enfant, ma mre me faisait prier; plus tard, mon
pre m'a dit que si tout portait  croire qu'il y et un Dieu, il
se pourrait faire qu'il n'y en et point.

--Un drle d'homme, ton pre! c'est gal, je l'aime aussi, parce
que c'est ton pre; il veut que tu t'instruises, il a raison. Je
t'apprendrai la vie, moi, je la connais, j'ai t si malheureuse!
Quand je te raconterai tout cela, tu pleureras. D'abord, nous
autres, les femmes, nous sommes plus fortes que les hommes, nous
savons tout sans rien apprendre. Quand je pense que lui et toi
vous vous dmanchez pour savoir o est le faux et o est le vrai!
a me ferait bien rire si je ne t'aimais pas: c'est beaucoup bte.
Le faux, c'est tout; le vrai, mon Eusbe, c'est l'amour.




XXV


Eusbe eut tout le temps possible pour mditer sur le singulier
aphorisme si navement formul par Adonne: pendant un an, ils ne
se quittrent pas.

Le jeune homme avait oubli l'univers qui, de son ct, s'occupait
peu de lui.

La comdienne aimait avec passion. A son amour se joignait un
autre sentiment: le caractre doux et l'ignorance complte
d'Eusbe sur toutes les choses de la vie, la rendaient l'arbitre
de sa destine, et elle tait fire, cette fille, qui avait port
des bas trous pendant vingt ans, d'avoir  protger quelqu'un.

Elle n'abusait pas de sa suprmatie. Plus d'une fois,  genoux
devant son amant, elle lui avait dit:

--Comme tu es bon de ne pas vouloir tre le matre!

Lorsque les femmes qui vivent en dehors des lois sociales
parviennent  l'ge de vingt ans, elles regardent l'humanit
par-dessus l'paule; elles mprisent les hommes  cause de leurs
faiblesses qu'elles connaissent bien. Souvent il leur arrive
de pleurer amrement, mais ce n'est pas sur leur abjection ou
leur servitude, les remords eux-mmes n'ont rien  voir dans ces
larmes; esclaves, elles pleurent de ne pas avoir des matres forts.

Alors le besoin d'tre domines ou de dominer s'empare de ces
cratures folles; de l naissent ces liaisons odieuses avec des
hommes odieux, o la femme n'est plus domine, mais battue; ou
encore ces amitis tranges et pleines de jalousies que les
impures prouvent entre elles.




XXVI


Eusbe avait dpos sa volont sur l'tagre de sa matresse
parmi d'autres chinoiseries. Adonne conduisait sa vie comme le
vent dirige la feuille du saule tombe sur une eau tranquille.
Elle le faisait habiller selon ses gots, lui donnait  lire les
livres qu'elle aimait, et lui parlait de tout parce qu'elle ne
savait rien. Eusbe tait entirement  elle, il se souciait peu
de la domination complte que la chanteuse exerait sur lui: il
tait heureux, et comme il n'avait que vingt-deux ans, il croyait
 l'ternit du bonheur, comme les mes dvotes et non pieuses
croient  l'ternit des peines.

Cette flicit parfaite aurait dur longtemps, car Eusbe, simple
et naf comme ceux qui ont vcu au grand air, ne s'inquitait
point du pass d'Adonne, et le mot jalousie lui tait inconnu.
L'inconstance d'Adonne tait seule  redouter. Mais Adonne
aimait avec cette _furia_ sincre des femmes qui aiment
tardivement. Donc, rien ne semblait devoir altrer la limpidit de
ces deux existences qui n'en formaient qu'une.

Une camarade de l'artiste fut le grain de sable qui bouleversa les
destines de cet empire o il n'y avait qu'un roi et une reine se
faisant tour  tour sujet l'un de l'autre pour avoir le droit de
se prosterner chacun son jour.

Cette femme, nomme Marie Bachu, _doublait_ Adonne au thtre et
dans les affections de Fontournay. Un jour, grce  ce dernier,
elle obtint ce qu'elle appelait une cration, un rle neuf dans
un vieil ouvrage ressemel. Adonne se plaignit amrement au
rgisseur gnral et dclara que sous aucun prtexte elle ne
laisserait, elle, _chef d'emploi_, usurper ses droits lgitimes.
Marie Bachu pria, supplia, s'emporta, mais son antagoniste fut
inbranlable.

--Croyez-vous, s'cria la _doublure_, que je suis faite pour avoir
ternellement vos restes?

--Mais, repartit Adonne en faisant allusion  Fontournay, vous
devriez vous y habituer, depuis un an.

Le rgisseur, qui connaissait la situation, se prit  rire. Cette
hilarit bte rendit les deux femmes grossires en donnant de la
vanit  la premire et de la colre  la seconde, qui rpondit en
serrant les dents:

--Si j'ai vos restes, ce n'est point votre faute.

--C'est vrai, dit Adonne, ordinairement je donne les vieilles
choses dont je ne me sers plus  ma femme de chambre.

--Vous pourriez parler plus convenablement d'un homme qui vous a
tire de la misre.

--a renverserait toutes les ides acquises sur son compte.

--Dites plutt que vous tes encore froisse de son abandon.

--Voyons, ma belle, dit la matresse d'Eusbe avec calme, bien
que ses lvres fussent blafardes, ne plaisantons pas. Vous savez
bien que j'ai flanqu votre Fontournay  la porte, le gros phoque!
Vous savez bien que, pendant six mois, il m'a ennuye pour que je
lui fisse l'aumne d'un regard, et qu'il a pouss la platitude
jusqu' m'offrir de tolrer une autre liaison. Vous savez cela,
ici personne ne l'ignore; chantez-moi donc autre chose. Je ne suis
pas mchante au fond, moi; vous voulez cette _panne_ de rle,
prenez-la; je vous la laisse, mais pour Dieu ne me fatiguez plus
avec votre ridicule ami, et laissez-moi aimer en paix mon amant,
qui est aussi noble que le vtre est vil, aussi jeune que le vtre
est vieux, aussi beau que le vtre est laid.

--Mes enfants, dit en intervenant le rgisseur, ne nous dvorons
pas tout  fait, ce serait dommage.

Et il entrana Adonne.

--Beau, beau, murmurait Marie Bachu, de faon  tre entendue;
c'est sans doute pour a qu'on ne le voit jamais.

En rentrant chez elle, Adonne dit  Eusbe:

--Ce soir, mon bon chri, je veux que tu m'accompagnes au thtre.




XXVII


Les comdiens, les chanteurs surtout, dnent de bonne heure. A
cinq heures, Adonne fit agenouiller Eusbe devant elle, et se mit
 peigner sa chevelure avec le soin d'une mre qui coiffe son fils
le jour de sa premire communion.

--Que tes cheveux sont beaux et soyeux, mon Eusbe; disait-elle,
tu sais qu'ils sont plus fins que les miens?

--Cela prouve qu'ils n'ont pas de tact.

--Je leur pardonne, parce qu'ils s'harmonisent bien avec la
couleur mate de ton teint. On nomme, je crois, cela un teint
olive, je ne sais pourquoi?

--Parce que les olives sont vertes.

--Que tu es sot. Je n'aime pas qu'on se moque de ce que j'aime.
C'est comme ces deux signes noirs que tu as sur la joue, je les
adore.

--Moi aussi, parce que j'espre les entendre chanter la veille de
leur mort.

--Mon ami, nous allons dans le monde: j'espre que tu ne diras pas
de ces normits-l: on te prendrait pour un vaudeville oubli.
Viens, que je fasse le noeud de ta cravate. Bien, tu es charmant!
partons.

Les deux amoureux sortirent bras dessus bras dessous. L'artiste
promena son amant pendant une heure sur les boulevards; les
passants se retournaient pour contempler ce couple d'une beaut si
charmante et si bizarre  la fois.

--Comme toutes les femmes te regardent, dit Adonne. J'tais bien
sre que tu tais beau.

--Moi aussi, j'en tais sr, rpondit simplement Eusbe, puisque
tu m'aimais.

La chanteuse regarda son amant avec une tendresse profonde.

--Tu serais laid, que je t'aimerais de mme, reprit-elle; il n'y a
que toi qui sache dire de si bonnes choses.

--Qu'ai-je donc dit?

--La plus charmante flatterie du monde.

--Je ne m'en doutais pas.

--Heureusement, ce n'et t qu'un compliment.

--Et la diffrence?

--La diffrence? Il y a l deux sortes de compliments: ceux qu'on
trouve et ceux qu'on cherche; ceux qui viennent du coeur, ceux qui
sortent de la bouche; les uns ne servent qu'une fois pour l'tre
aim, les autres s'emploient toute la vie et pour tout le monde.
C'est une monnaie courante, dont les hommes ont une provision.

--Je comprends, ce sont les pauvres qui sont les riches.

--Tiens, reprit la jeune femme en arrivant  la rue Favart,
vois-tu cette petite fentre, la troisime au premier, au-dessus
de l'entresol? C'est celle de ma loge.

--Je la connais: j'ai pass une nuit avec elle.

--Voici, mon Eusbe, le palais de votre bien-aime, dit Adonne
en ouvrant la porte de sa loge. Un sourire s'arrta sur ses
lvres, son visage devint soucieux et elle ajouta: c'est ici notre
laboratoire,  nous autres artistes; c'est l que nous triturons
notre beaut, notre coeur, notre corps pour servir le tout au
public, qui croit que nous n'avons ni coeur, ni beaut; c'est bien
triste. Je m'tais promis de ne jamais te montrer toutes nos
misres, mais on disait que tu n'tais pas beau. Viens, que je
t'embrasse; je ne t'ai pas encore aim ici.

Eusbe regardait Adonne avec surprise. Il ne comprenait ni
l'incohrence de ses paroles, ni la fivre qui paraissait
l'agiter. Il lui dit:

--Il se passe en toi quelque chose d'trange. Je ne te devine plus.

--Tiens, reprit-elle, va-t'en d'ici, j'ai eu tort de t'amener;
c'est ma vanit qui m'y a pousse; je sens un malheur dans l'air;
nous sommes si heureux chez nous; va-t'en, mon Eusbe, va-t'en
vite, si tu m'aimes.

--Je ferai ce que tu voudras.

--C'est cela. Je t'aime tant, si tu savais; retourne  la maison;
Jenny te fera du th; tu m'attendras en lisant; je reviendrai de
bonne heure.

Une roulade effronte se fit entendre dans le couloir au moment o
Eusbe donnait le baiser d'adieu  sa matresse. Adonne retint
son amant et lui dit:

--Puisque tu es l, reste, mon Eusbe; j'ai besoin de toi: mon
coeur chante faux.




XXVIII


L'Opra-Comique et le Gymnase-Dramatique possdent des foyers dont
la pruderie est devenue proverbiale. Au boulevard Bonne-Nouvelle
la prciosit est un honorable parti pris; au thtre Favart
elle est naturelle. La vie des chanteuses est un long travail,
rcompens par d'normes appointements. La sagesse relative des
artistes lyriques peut s'expliquer facilement: peu de temps et
beaucoup d'argent  dpenser. Voil l'nigme. Ceci dmontre
pourquoi les cantatrices contractent plus souvent des mariages
avec des gens du monde que les autres femmes de thtre. Un vice
de construction dans ces btiments des thtres vient encore
ajouter de la monotonie aux soires de l'Opra-Comique: le foyer
des artistes est petit, triste et incommode, si bien qu'on y va
fort peu; souvent les visiteurs sont forcs de causer entre eux,
ce qui les ennuie toujours.

Malgr la retenue des artistes, la tristesse du lieu, _le comme il
faut_ qui y rgne ou la solitude qui s'y manifeste, il est bien
rare que chaque soir on ne remue pas trois mondes dans cet espace
troit,

    L c'est un amant que l'une vous donne,
    L c'est un amant que l'autre vous prend,

dirait un amoureux de la couleur locale.

Dans cette atmosphre si nouvelle pour lui, Eusbe apprit plus en
un mois qu'il n'aurait pu le faire autre part en dix ans.

Les dsillusions, les incertitudes, les tonnements se succdaient
avec une dsolante rapidit. Le premier de ses sentiments qui
succomba  la dissection fut son amour pour Adonne. A mesure que
l'affection de la chanteuse s'augmentait des succs obtenus par
son amant, beau  faire peur, jeune et naf au point d'avoir de
l'esprit, celle du jeune homme diminuait devant des ralits qu'il
n'avait jamais souponnes.

Adonne se peignait le visage en rouge, en blanc en bleu; jamais
Eusbe n'avait voulu comprendre que le perfide feu de la rampe
rendait ce tatouage ncessaire.

Adonne se couvrait les mains, les bras et les paules de
poudre de riz. Eusbe se disait qu'elle trompait le public, et,
lorsqu'elle mettait du carmin sur ses ongles et du vermillon sur
ses lvres, il levait les paules.

--Je t'aime mieux sans tout ce pltre! disait-il.

--Mais, mon cher trsor, rpondait la chanteuse, moi aussi je
m'aime mieux; mais il le faut...

--Je t'assure qu'autrement tu es cent fois mieux.

--Je ne dis pas non, mais cela ne se peut pas.

--Pourquoi?

--Parce que...

--Ce n'est pas l une raison. coute, si tu m'aimes, fais une
chose pour moi: entre un soir en scne avec ta jolie figure  toi;
tu verras.

--Tu ne comprends rien aux exigences des planches!

--C'est--dire que tu me refuses la premire chose que je te
demande?

--Absolument. Embrasse-moi et tais-toi.

--Merci, je ne veux pas me teindre les lvres!

Adonne entrait en scne le coeur serr en murmurant: l'amour s'en
va.

Eusbe remontait furieux, en se disant qu'Adonne lui refusait un
sacrifice bien mince.

Lorsque les amoureux comptent les sacrifices refuss, lorsque les
amis comptent l'argent prt, l'amour et l'amiti s'envolent vers
d'autres rgions o les coeurs sont plus doux.

Eusbe se serait peut-tre habitu  ce maquillage,--ainsi disent
les habitus des coulisses,--parce qu'il tait purement physique,
mais le maquillage moral le dconcerta.

Tant qu'il avait vu Adonne de l'orchestre, il s'tait
figur qu'il ne pouvait y avoir au monde une artiste plus
merveilleusement doue comme chanteuse et comme comdienne. Les
applaudissements du public avaient fortifi cette opinion toute
naturelle; sa prsence aux rptitions la changea compltement.
Il avait entendu quelquefois sa matresse dire:--J'apprends mon
rle,--j'tudie mon grand air.--Dans sa simplicit, le naf garon
croyait que cela suffisait. La premire fois qu'il la vit rpter
au thtre, il fut profondment humili dans la personne de son
adore.

L'accompagnateur suait  son piano en serinant  Adonne les
morceaux de la pice nouvelle. De temps  autre le musicien
s'emportait, et les expressions les plus bizarres sortaient de sa
bouche.

--Mais vous n'avez donc pas d'oreilles! criait-il; mais c'est 
se manger _les foies_! mais on n'a pas ide de a! vous avez donc
achet le fond d'un jeton?

--Monsieur, dit Eusbe, je ne saisis pas trs-bien le sens de vos
paroles, mais vous me semblez un peu dur pour madame.

--Je voudrais bien vous voir  ma place, vous, routiner la
mme chose pendant quatre mois, et au cinquime, quand vous
croiriez avoir fini, vous apercevoir que vous avez tout bonnement
apprivois des crcelles.

--Voyons, mon petit Ruffin, dit Adonne, ne soyons pas, mchant,
nous serons bien gentil.

--Je ne suis pas mchant; mais pourquoi diable monsieur se
mle-t-il de ce qui ne le regarde pas?

--Ne fais pas attention; il n'est pas musicien, rpondit
majestueusement l'artiste.

Aprs la leon, Adonne prit Eusbe  part:

--Cher petit, lui dit-elle, tu n'entends rien au thtre;
nous allons rpter  la scne, je te prie de ne plus faire
d'observation, tu te rendrais ridicule et moi aussi; va dans la
salle et tais-toi.

--Je me tairai, rpondit Eusbe, qui alla se blottir dans le coin
le plus obscur de la salle, qui lui sembla un vaste tombeau.

--A vos places, cria le rgisseur; attention, Adonne-Pepita entre
en scne; pas par l! bien, par ici; tu y es, va.

Adonne commena.

ADONNE.

    Enfin le jour reluit, Llio va venir,
    Rien ne saurait le retenir, je pense.
    Le ciel en ce moment commence  s'claircir,
    Mon coeur joyeux renat  l'esprance.

LE RGISSEUR.

Ah! mais non! ah! mais non! ce n'est pas a, tu reviens de
Pontoise.

ADONNE.

Mais...

LE RGISSEUR.

Mais, il n'y a pas de mais. Voyons, tu dis: _Enfin le jour
reluit_; tu ne dois pas regarder la salle, tes yeux doivent se
porter sur l'horizon. Tu continues: _Llio va venir_; il faut que
la satisfaction la plus entire brille dans ton regard.

ADONNE.

Elle brillera  la reprsentation.

LE RGISSEUR.

Je la connais celle-l, on dit toujours a, et  la reprsentation
rien ne brille.

ADONNE.

Est-ce un mot?

LE RGISSEUR.

J'en fais quelquefois. C'est comme lorsque tu dis: _Rien ne
saurait le retenir_, il faut que tu sois bien sre de ton fait. Tu
dis aprs: _Le ciel en ce moment commence  s'claircir_, et tu
regardes les lacets de tes bottines; il faut regarder le ciel,
que diable!

ADONNE.

Avec a que je ne le connais pas ton ciel en calicot.

LE RGISSEUR.

Ce n'est pas une raison, on ne peut pas le faire en palissandre.
Tu poursuis: _Ton coeur joyeux renat  l'esprance_.

ADONNE.

_Mon_ coeur joyeux...

LE RGISSEUR.

Oui, ton coeur joyeux, a ne fait rien. _Mon coeur joyeux renat 
l'esprance._ Tu dois avoir l'air ravi et surtout mettre la main
gauche sur ton coeur, pendant que, par un geste noble, la droite
exprime ta satisfaction.

ADONNE.

On le fera, ton geste noble.

LE RGISSEUR.

Je la connais celle-l. Continue.

ADONNE.

    Moments pleins de charmes,
    Bannissons les alarmes,
    Schons bien mes larmes,
    A nous le bonheur.

LE RGISSEUR.

A la bonne heure! c'est mieux a.

ADONNE.

Ce n'est pas malheureux.

LE RGISSEUR.

Seulement, tu ne bannis pas assez tes alarmes.

ADONNE.

Bon!

LE RGISSEUR.

Il n'y a pas de bon. C'est comme quand tu dis: _Schons bien mes
larmes_, ta main droite doit se porter  tes yeux avec rapidit
comme pour les essuyer.

ADONNE.

Je ne puis pourtant pas pleurer  toutes les rptitions. Je
scherai mes larmes  la reprsentation.

LE RGISSEUR.

Je la connais celle-l! La premire arrive, on oublie, et on ne
sche rien; va toujours.

ADONNE.

    Le vent de la rive,
    Qui de loin arrive,
    De sa voix plaintive,
    Murmure  mon coeur:
    Tra la la la la la.
    Murmure  mon coeur:
    Tra la la, etc.

LE RGISSEUR.

a, c'est trs-bien, il n'y a rien  dire. Je ne dis rien, tu
vois? Pitro entre en scne. A vous, Varenne.

VARENNE (accourant).

      Pepita!
      Te voil!
      C'est bien toi,
      C'est bien toi,
      C'est bien toi,
      C'est bien toi
      Que je voi.
      Oui, c'est toi,
      Oui, c'est toi,
    Oui, c'est toi oi oi oi
      Que je voi.

ADONNE.

      Me voil!
      Me voil!
      C'est bien moi,
      C'est bien moi,
      C'est bien moi,
      C'est bien moi,
      Que tu voi.
      Oui, c'est moi,
      Oui, c'est moi.
    Oui, c'est moi oi oi oi
      Que tu vois.

ENSEMBLE.

          ADONNE.                           VARENNE.

    Eh quoi! ce doux songe             Non, non! ce doux songe
    O l'amour me plonge               O l'amour te plonge
    N'est point un mensonge,           N'est point un mensonge,
    Et dans ce moment,                 Et dans ce moment,
    Joie enchanteresse,                Joie enchanteresse,
    Dans ma douce ivresse,             Dans ta douce ivresse,
    C'est toi que je presse            C'est moi qui te presse
    Sur mon coeur brlant?              Sur mon coeur brlant[2]?

[Note 2: L'auteur, qui ne veut se brouiller avec personne, a
prfr passer ici pour un plagiaire que de citer le nom de
l'homme clbre auquel l'Opra-Comique doit ces beaux vers.

    (_Note de l'diteur._)
]

LE RGISSEUR.

Parfait! parfait! Seulement, mes enfants, vous tes trop loin de
la rampe; vous ne chantez pas pour le pompier, sapristi! Je vous
ai marqu avec du blanc la place o vous devez tre. Faites-y bien
attention.

VARENNE.

Est-ce tout?

LE RGISSEUR.

Non. Vous dites, vous rptez mme quatre fois: _Dans ma douce
ivresse, c'est toi que je presse sur mon coeur brlant_, et vous
tes  deux lieues l'un de l'autre; il faut vous presser, sac 
papier! il faut vous presser.

VARENNE.

On se pressera  la reprsentation; dormez en paix.

LE RGISSEUR.

Toujours la mme chanson; puis le grand jour arrive, et l'on ne
presse rien du tout.

       *       *       *       *       *

Eusbe assistait tous les jours aux scnes de la scne. Son
instinct, les vagues connaissances qu'il avait acquises,
l'exprience qui lui tait venue au frottement du monde
artistique, lui permettaient de distinguer une triste vrit:
Adonne n'tait pas une grande artiste; il avait fait d'elle une
divinit; ce n'tait qu'une femme vulgaire  laquelle il fallait
marquer de blanc l'endroit o elle devait se placer.

On aime une femme pour trois choses:

Pour sa supriorit.--Amour grave, mais rare.

Pour sa beaut.--Amour vulgaire et court.

Pour son coeur.--Amour durable et monotone.

La supriorit d'Adonne venait de tomber, sa beaut restait, mais
son amant y tait habitu; elle avait bien encore son coeur, mais
c'tait trop ou trop peu.




XXIX


Une manie absurde du monde des coulisses vint porter un dernier
coup  cet amour chancelant.

Eusbe, doux et modeste, avait fini par conqurir la
_bienveillance gnrale_, et, tous les gens du thtre le
saluaient chaque soir par un mot amical.

Le second rgisseur ne manquait jamais de lui dire:

--Bien le bonsoir, monsieur, compliments sincres, sincres
compliments; avant-hier vous avez chant comme un ange.

Un habitu arrivait-il, sa premire parole tait pour Eusbe:

--Eh bien, cher M. Martin, vous devez tre content? on dit que
votre rle dans la nouvelle pice est ravissant.

--M. Martin, un conseil d'ami: Marie Bachu vous fait le plus grand
tort dans l'esprit du directeur; elle veut le rle dans la pice
de Meyerbeer: vous savez qu'elle est capable de tout. Mfiez-vous!

Un vieux bonhomme qui chantait les Laruette tait celui de tous
qui portait le plus sur les nerfs de l'amoureux irrit.

--M. Eusbe, lui disait-il chaque jour, croyez-en ma vieille
exprience: sans le talent, la voix et la jeunesse ne sont rien.
Ne vous endormez pas; si vous connaissiez le public comme moi,
avant de rire vous y regarderiez  deux fois. Un beau jour une
_nouvelle_ arrive, le public n'a plus d'yeux que pour elle, et
dame!... l'administration fait comme le public.

Le gros Fontournay qui affectait par genre de pratiquer en amour
les tolrances en usage pendant le dernier sicle, et qui pour
tout au monde n'aurait voulu avoir l'air de garder rancune  son
heureux successeur, lui faisait aussi mille compliments dans le
moule de celui-ci:

--Mon cher, c'est affaire  vous que les belles toilettes: on ne
se met pas mieux!

--M. Martin, disait le premier rgisseur, vous tes en retard. Je
me verrai forc de vous mettre  l'amende.

Pendant la rgence de sa navet, Eusbe avait aspir avec
bonheur toutes ces inepties; lorsque l'acquit lui vint, il en fut
singulirement froiss.

--Pourquoi, dit-il un soir  Adonne, en revenant du thtre,
n'tes-vous point une femme inconnue, une mdiocrit quelconque!
Je serais vraiment plus heureux; votre individualit m'envahit et,
bien que je n'aie pas de vanit, je suis profondment humili.

--Je ne comprends rien  ce que tu me dis l; explique-toi mieux.

--Je dis, continua Eusbe, que ma nullit m'touffe: prs de
vous, j'ai l'air du mari d'une reine rgnante. On ne m'adresse
la parole, que pour me parler de vous; ce soir encore, ce gros
homme que vous nommez Fontournay, m'a dit que j'avais de jolies
toilettes; un tranger demande-t-il qui je suis; on ne lui rpond
pas: c'est Martin; on lui dit: c'est l'amant de l'Adonne.

--a te dplat?

--a ne me dplat pas; a m'attriste.

--Que tu es enfant! rflchis un peu, de quoi veux-tu qu'on te
parle? on croit que tu m'aimes, on te parle de moi; quoi de plus
naturel? Quant  ce phoque de Fontournay, je te dfends de lui
adresser la parole.

--Mais ce n'est pas lui seul qui me tient un pareil langage;
c'est tout le monde, depuis le rgisseur jusqu'au machiniste. Si
bien, que si je veux garder l'emploi, il faudra que je mette un
vieux cachemire, un chapeau de crpe jaune, et que je passe mre
d'actrice, comme Mme Baudry; je deviendrai Mme Adonne la mre.

Adonne se tut, ne comprenant pas la susceptibilit du jeune
homme; elle ne pouvait la discuter; elle prit le parti adopt
par toutes les femmes embarrasses; elle devint triste, et un
instant aprs elle reprit la conversation, comme si elle et t
distraite par une pense douloureuse.

--Un chle et un chapeau jaune ne suffisent pas, dit-elle avec
amertume; rien ne peut remplacer une mre.

Eusbe, en entendant ce cri de l'me, se repentit de sa duret; 
peine entr dans l'appartement d'Adonne, il se jeta  ses genoux.

--Pardonne-moi, mon ange; j'ai eu tort et j'ai manqu de coeur,
puisque j'ai rveill en toi un triste souvenir.

--Mon Dieu non, dit Adonne en dnouant les brides de son chapeau;
j'ai dit cela comme j'aurais dit autre chose: ma mre ne pouvait
pas me sentir.

Le lendemain, pendant le djeuner, elle regarda Eusbe: il tait
ple et sombre.

--Cher trsor, lui dit-elle, on se lasse de tout, mme du bonheur;
je crois qu'il est temps de te distraire.

--J'y songeais, rpondit Eusbe; ce soir j'irai dner avec
Clamens.




XXX


Daniel Clamens tait un juif entach de littrature. Garon
intelligent, il savait rgler ses affaires avec une habilet
telle que bien qu'il ne possdt ni fortune, ni talent, il avait
toujours amplement de quoi subsister jusqu' la saison nouvelle.

Clamens avait trois frres, l'un compositeur, l'autre sculpteur,
l'autre peintre; lui tait auteur dramatique. Des quatre Clamens,
Daniel tait le moins fort. Jamais il n'avait obtenu de succs
srieux. Cependant il tait fort connu; la rputation de ses
frres avait converg sur lui.

Eusbe l'avait connu au thtre, et s'tait li  lui. Dsireux
de faire accepter par Adonne un rle dans une de ses pices,
Clamens avait t d'une amnit charmante avec le provincial qu'il
avait invit  dner cent fois, sans que celui-ci acceptt jamais.
Lorsqu'il le vit arriver, il poussa des cris de joie.

--Enfin, vous voil, lui dit-il, je vous tiens; ce n'est pas
malheureux! Vous ne pouvez savoir combien je vous en voulais de ne
pas me venir voir! Je ne ferai la paix avec vous que lorsque vous
m'aurez promis de revenir.

--Je vous le promets, rpondit Eusbe; je viendrai souvent, j'ai
besoin de me distraire.

--Vous dites cela, mais vous n'en ferez rien; du reste je
comprends que vous restiez au nid: vous devez y tre si heureux!

--Je l'tais.

--Ah bah! cela vous a pass?

--Pas tout  fait.

--Y aurait-il de la brouille? demanda Daniel avec inquitude.

--Oh! du tout! au contraire, rpondit Eusbe; mais il parat qu'on
se lasse du bonheur comme de toutes choses, et que j'ai besoin de
me distraire.

--A la bonne heure! reprit Clamens, vous m'avez effray et tonn
en mme temps; Adonne est si ravissante!

--Bien ravissante en effet, si ravissante, que pour elle j'ai
nglig de suivre les conseils de mon pre, oubli le but de ma
vie.

--Vous tes jeune heureusement. A quelle carrire vous
destinez-vous?

--Je ne sais. Je voulais tudier la vie avant de choisir, mais
voici deux ans que je suis  Paris, et je ne suis pas plus avanc
que lorsque j'ai quitt ma province. Mon ignorance et ma nullit
m'humilient, j'ai honte de ne rien tre, parce que je sens que je
ne puis tre rien.

--La vie, mon cher, n'est pas chose difficile  connatre. La
grande malice est de savoir ses secrets. Quand on les a pntrs,
savant ou ignorant, stupide ou spirituel, creux ou profond, on
arrive  tout.

--Hlas! continua Eusbe, si je n'ai pas t assez habile pour
connatre la vie, comment pourrais-je en percer les secrets?

--Avec la vrille de l'amiti.

--Un peintre, nomm Paul Buck, que je connaissais autrefois, m'a
dit que l'amiti n'existait pas.

--Mon frre le peintre est aussi de cet avis, reprit Clamens; j'ai
toujours pens que le scepticisme est une maladie qui se gagne en
triturant les couleurs. Mfiez-vous, cher ami, des gens qui nient
les sentiments. Ces gens-l sont mauvais et regardent le monde 
travers leur me.

--Vous n'aimez donc pas votre frre? demanda Eusbe.

--Moi! mais je l'adore, rpondit le librettiste; seulement je ne
partage pas ses principes. Pour vous prouver que l'amiti existe,
je vous offre la mienne. Vous voulez connatre le monde, tudier
la vie? venez, je vous en montrerai les trucs et les ficelles; je
serai votre guide, votre conseil:  nous deux nous allons faire
de l'anatomie sociale; nous dissquerons l'humanit, et je vous
montrerai la manire de tenir le scalpel.

--Marchons, dit Eusbe.

--Un instant, reprit son ami. Avant de partir il faut que je
vous donne un avis: si vous voulez tout voir, tout entendre,
tout tudier, il faut, avant de partir, matelasser vos coudes,
capitonner votre langue, et vous mettre du coton dans l'oreille
gauche, afin que ce qui entrera par la droite ne puisse pas
ressortir. Et maintenant, continua Clamens en faisant un geste
formidable, Suivez-moi, comme il est dit dans Guillaume Tell.

--O allons-nous? demanda Eusbe.

--Mon cher, rpondit, le _cicrone_, la meilleure manire
d'arriver quelque part est de ne pas savoir o l'on va.




XXXI


--Tenez, dit Clamens, voyez-vous ce ruban d'asphalte, qui s'tend
de l'endroit o nous sommes jusqu' la Chausse-d'Antin?

--Oui, rpondit Eusbe; c'est le boulevard des Italiens.

--Vous l'avez dit. Eh bien! l'humanit entire grouille sur cette
surface de terrain grande  peine comme le jardin de votre pre.
Asseyons-nous, et dans une heure, vous connatrez Paris comme si
vous l'aviez fait; et Paris c'est l'univers. Les autres villes
du monde, Bordeaux, Lyon, Londres, Berlin, Rome, Ptersbourg,
sont des rivires ou des fleuves; Paris, c'est la mer. Tous les
chantillons physiques et moraux de l'espce humaine viennent s'y
rouler et se tordre comme des vagues furieuses, dans cette immense
et sublime tempte qu'on nomme la vie. Vous voulez dcomposer
cette eau houleuse? Tant pis pour vous; vous n'y trouverez que
de l'cume, ou vous vous noierez, faute de cette ceinture de
sauvetage qui s'appelle l'exprience.

--Mieux vaut se noyer tout de suite que de mourir de fatigue sur
un rocher d'o l'on n'aperoit que le vide, reprit Eusbe; mais,
en vrit, il me semble que nous employons de bien grands mots
pour de bien petites choses.

--Et d'abord, rpondit Daniel Clamens, il n'est rien de petit au
monde. Une goutte d'eau peut sauver un homme, trois peuvent le
tuer, cent forment une rigole, mille un ruisseau. Multipliez dix
fois ces nombres par eux-mmes, et vous arriverez  former un
torrent qui, en huit jours, engloutirait la France. Eh bien! les
hommes sont comme ces gouttelettes; en les voyant sparment, ils
n'ont rien de terrible; mais le jour o, par une franc-maonnerie
mystique, ils se trouvent rassembls et classs selon leurs
vices, leurs qualits, leurs passions ou leurs ardeurs, ils
s'enlacent et forment un tout redoutable qui branle les socits
jusque dans leurs racines les plus profondes.

--Que faire, au milieu de tout cela? demanda Eusbe.

--Rire, rpondit le pote; rire pour ne pas pleurer; exploiter les
vices des uns, les vertus des autres, et fermer les yeux pour ne
pas voir le lendemain.

--En admettant cette thorie, reprit Eusbe, il me semble fort
difficile de connatre assez les autres pour pouvoir profiter de
leurs dfauts ou de leurs qualits.

--Allons donc! on connat tout le monde except soi. Voyez-vous ce
gentleman qui marche devant nous? il est mis comme un prince, il
dne dans les bons endroits et ne se refuse rien. Il est arriv
 Paris en sabots, il y a quatre ans; aujourd'hui il doit ses
bottes, voil tout le mystre.

Ce gaillard-l refuserait le traitement d'un conseiller d'tat; il
gagne plus  emprunter.

--Trs-bien, rpondit le jeune homme, pour celui-l, je comprends,
il a un vice dtermin. Vous le connaissez et ne lui prtez rien;
c'est fort bien cela; mais quel parti pouvez-vous tirer de lui et
de ses dfauts?

--Je lui emprunte de l'argent.

Le jeune Martin fut sur le point de penser que son ami le faisait
poser, comme jadis Paul Buck avait fait poser Bonnaud sur le
chemin de fer; mais Clamens ne lui donna pas le temps d'entrer en
pourparlers avec cette ide.

--Je lui emprunte de l'argent, reprit-il, et il m'en prte parce
que, mieux que personne, il connat la ncessit. Adroit chasseur
de pices de vingt francs, il croit voir en moi un lve qui
fera son chemin. Puis l'argent qu'il me prte est l'excuse de
sa conscience: lorsqu'il dpouille les autres, il pense que je
l'ai dpouill, et il finit par croire qu'au lieu de pratiquer
l'escroquerie il applique la loi du talion. Seul, cet homme n'est
point dangereux; mais il a dix mille confrres, qui exploitent
quarante mille sots et en vivent, au dtriment de cent mille
pauvres diables qui crvent de faim ou vont mourir aux galres.

--Je suis sr, continua Daniel Clamens, que le mot _usurier_
reprsente  votre esprit un vieillard sordide, en redingote
marron et en bonnet de soie noire.

--Il est dans ma commune un vieil homme nomm Gardet, qui passe
pour pressurer les pauvres gens qui lui empruntent de l'argent.
Il est vrai que ce vieux drle est vtu  peu prs comme vous le
dites,  cette diffrence prs que son bonnet n'est point en soie.
Dans beaucoup de livres que je lis depuis deux ans, j'ai vu les
usuriers dpeints de la mme faon.

--C'est un tort. Aujourd'hui, tout ce qui fait le mal est jeune;
c'est l un des signes les plus caractristiques de notre poque.
Ce sont les jeunes qui jouent  la Bourse, pendant que les vieux
font du commerce; ce sont les jeunes qui entretiennent les filles,
et les vieux qui se cachent dans les armoires: c'est triste 
dire, mais cela est ainsi. Revenons  nos moutons. Ces deux jeunes
dandys qui, devant nous, balancent si agrablement leurs sticks,
ont  peine cinquante ans  eux deux, et ce sont les juifs les
mieux russis de Paris.

--Mais, interrompit Eusbe, je croyais que vous tiez Juif?

--Permettez, reprit vivement Daniel, je suis Isralite, ce qui
n'est pas du tout la mme chose. Tels que vous les voyez, ce
fashionable et son brillant ami ont ruin bien des gens. En ce
moment, ils ne se promnent pas, comme vous pourriez le supposer:
ils cherchent pratique. Avez-vous besoin d'argent?

--Cher ami, rpondit Eusbe, vous savez que je suis tout 
fait sauvage et que j'ignore la plupart des choses de la vie;
faites-moi donc la grce, si cela ne vous ennuie pas trop, de
vouloir bien m'instruire jusqu'au bout, en me dfinissant d'une
faon exacte la profession de ces deux hommes.

--C'est facile. Ces deux diables ont compris que le besoin tait
la lpre de presque toutes les existences, et ils ont fond contre
la gne une compagnie d'assurances, qui serait une chose toute
philanthropique, si la prime n'tait de cent pour cent. Exemple:
ils prtent sur garantie cinq cents francs pour six mois; au bout
de ce temps, on leur en rend mille.

--Pourquoi mille?

--Pour l'intrt de l'argent avanc pendant six mois.

--Mais  tant faire, reprit Eusbe, ils devraient prter pour un
an; ils n'auraient besoin de rien donner du tout.

--C'est une ide cela. Il faudra que je la leur communique.

--Vous connaissez donc de telles gens?

--Ce sont mes amis.

--Vous m'tonnez fort!

--Raisonnons. Je ne suis pas procureur imprial, moi, que diable!
Peu m'importe leur conduite? Qu'ils dupent les sots, c'est une
affaire entre leur conscience et la btise humaine: qu'ils
s'arrangent! Pour moi, je les ai toujours trouvs charmants; ils
m'ont rendu service en me prtant souvent.

--A cent pour cent?

--A rien pour cent.

--Alors, ils ne sont pas aussi juifs que vous le voulez bien dire?

--Ils le sont plus que je ne saurais le dire; mais pas avec moi,
et voici pourquoi. Le jour de la fortune faite s'avance pour eux.
Ce jour arriv ils laisseront les affaires, auront des voitures,
des matresses, ils pouseront deux hritires, feront figure dans
le monde. Mais il est une chose qu'ils ne pourront acheter, c'est
la considration, et ils comptent sur moi pour leur servir de
tmoin  dcharge devant le tribunal de l'opinion publique.

--Triste, triste! murmura Eusbe.

--Que voulez-vous, le monde est ainsi fait, dit Daniel.

--Eh bien! dcidment, reprit le provincial, j'aime mieux ne pas
faire sa connaissance.

--Vous avez tort; vous auriez appris des choses curieuses qu'il
importe de connatre; puis, voyez-vous, la premire chose  faire
est d'apprendre les vices du temps afin de pouvoir les viter.

--J'aime mieux les apprhender que de les voir de trop prs,
rpondit le jeune Martin; merci mille fois, mon cher Clamens,
d'avoir bien voulu tre mon guide. Je sens que je suis trop
faible pour arriver  un but  travers des chemins si dangereux.
Continuez  aller droit devant vous dans cette voie; vous
connaissez la boue de toutes les ornires, les ronces de tous les
buissons; vous arriverez j'en suis certain. Mais, en vrit, je
vous le demande; qu'irai-je faire, moi, simple et naf  travers
tant de prilleux chemins? Suivons chacun notre voie: allez
confiant vers l'avenir, moi je retourne au bonheur.

--Qu'appelez-vous le bonheur?

--La femme aime et mes potes dont je vous parlais hier soir.

--Hlas! cher ami, rpondit Daniel Clamens, ce bonheur-l ne dure
gure. La femme est un grelot qui ne sonne pas toujours. Quant
 vos potes, ils dureront encore moins que votre matresse,
puisqu'ils ne sont que trois. La tristesse la plus amre est le
fond de ces trois grands gnies. Le premier est mort dcourag:
il vous dcouragera. Le second vit dans l'exil, o les srnits
sont mornes. Le troisime enfin, frapp par l'ingratitude de ses
contemporains, a impos silence  l'orchestre harmonieux qu'il
avait dans l'me pour s'asseoir dsol sur la pierre du chemin et
jouer de la clarinette.




XXXII


Les deux amis se promenrent longtemps silencieux. Clamens assez
dsappoint de ne plus avoir  professer, se disait: Eusbe est un
sot. De son ct, Eusbe se disait: Daniel est un sage. Et comme
ils taient tous deux dans une erreur profonde, ils demeuraient
convaincus qu'ils taient dans le vrai.

Au moment de se sparer, Daniel dit  son lve rfractaire:

--Donc  revoir, cher ami; je ne vous en veux pas le moins du
monde de ne m'avoir point cout; plus tard vous le regretterez.
N'oubliez pas que je serai toujours prt  recommencer mon cours.

--Merci, rpondit Eusbe, votre bont me touche, et... Le reste de
sa phrase resta clou sur ses lvres.

Lchant la main de son ami, Martin s'avana rapidement prs d'un
groupe de jeunes gens assis devant la porte du caf Tortoni.

--Qu'avez-vous? demanda Daniel qui le suivit.

--N'entendez-vous pas? murmura Eusbe.

--Oui, disait l'un des jeunes gens, Adonne est une ravissante
crature; depuis huit jours que je suis avec elle, je comprends
l'amour insens qu'elle avait inspir  ce vieux drle de
Fontournay.

--Vous venez de dire, monsieur, que vous vivez depuis huit jours
avec Adonne? dit Eusbe en s'avanant ple et troubl.

--J'ai dit ce qui m'a plu, rpondit le jeune homme avec hauteur.
Je n'ai pas, je pense, de comptes  vous rendre?

--Je ne vous demande rien, reprit Eusbe; je voulais vous faire
rpter afin de vous dire que vous mentiez; vous ne voulez pas,
peu m'importe. Je vous dirai que vous avez menti.

Et prenant Clamens par le bras il continua sa promenade.

--Voici une mauvaise affaire, dit le vaudevilliste.

--Pourquoi? demanda Martin.

--Vous allez voir.

A cet instant, un jeune homme d'une tenue irrprochable,
s'approchait de l'amant d'Adonne.

--Monsieur, dit-il  Eusbe en le saluant avec une exquise
politesse; mon ami, M. le comte de la Saulaye, m'envoie prs de
vous pour vous faire remarquer que vous lui avez donn un dmenti
public et que vous avez omis de lui laisser votre carte?

Eusbe allait rpondre; Daniel le devana.

--Monsieur, dit-il  l'envoy, veuillez faire mes excuses, je
vous prie,  M. de la Saulaye. Mon ami, M. Eusbe Martin de la
Capelette, pouss par une colre que votre ge vous fera excuser,
a omis de vous laisser son adresse; voici la mienne; demain
jusqu' midi, nous serons  votre disposition.

--Je vous remercie, dit le jeune homme en changeant sa carte avec
le vaudevilliste. Puis il salua et alla rejoindre ses amis.

--, demanda Eusbe, pouvez-vous me dire mon bon Clamens ce que
signifie cet change de morceaux de carton?

--Hlas! cela veut dire que vous vous battrez demain avec M. de la
Saulaye.

--Je me battrai moi, et comment cela?

--A l'pe, au sabre ou au pistolet, comme il le dsirera; il a le
choix des armes, puisque vous l'avez insult.

--Pour Dieu, mon ami, s'cria Eusbe, ne vous moquez pas de moi.

--Rien n'est plus srieux, malheureusement je ne plaisante
pas, reprit Clamens avec tristesse. J'ai vu tout d'abord que
vous accomplissiez une action dont vous ne connaissiez pas les
consquences. Maintenant, le mal est fait, il n'y a plus  y
revenir; il faut vous battre, bon gr mal gr; les lois de
l'honneur ou plutt les lois de la socit vous y obligent.

--Quoi! reprit Eusbe avec vhmence, je rencontre sur ma route
un misrable qui calomnie de la plus odieuse faon une femme que
j'aime, que je ne quitte pas une minute! Je pourrais broyer cet
homme sous mes poings, je ne le fais pas, tant son action honteuse
m'inspire de mpris; je me contente de lui dire qu'il ment, et
je serais forc de me battre avec cet imposteur infme, que j'ai
mnag, et s'il faut en croire vos assertions, c'est moi qui
serais  sa disposition, et devrais accepter l'arme qui lui est
familire, et dont je ne me suis jamais servi! En vrit cela ne
se peut pas; ce serait odieux.

--Cependant, il en est ainsi, mon pauvre enfant. Je vous le
rpte, les lois de l'honneur sont inflexibles.

--Les lois de l'honneur, quel honneur! o prenez-vous l'honneur,
je vous prie, dites-moi?... Ce n'est point moi qui ai forfait 
ces lois si elles existent; c'est cet homme.

--coutez-moi, Eusbe, reprit Clamens avec gravit; vous avez
dfendu la rputation d'Adonne, vous avez bien fait, d'abord
parce que c'est votre matresse, et aussi parce que c'est une
brave et vaillante crature qui vous aime de tout son coeur; oui,
je le rpte, vous avez bien fait. Je suis convaincu comme vous
que La Saulaye a menti comme un manant; mais, en le lui disant
vous lui faisiez une injure, dont il a le droit de vous demander
rtractation par les armes. Si vous refusiez, vous passeriez pour
un lche, et le monde croirait que la vrit et le bon droit sont
de son ct. Je me suis fait de mon plein gr votre second dans
cette affaire. Je ne regrette pas mon initiative; si vous refusez
de vous battre, je prendrai votre place.

--Comment cela?

--Les lois de l'honneur m'y forcent.

--Je me battrai, rpondit Eusbe, mais je veux que le diable
m'emporte, si je comprends quelque chose  ce que vous nommez les
lois de l'honneur!




XXXIII


Aprs une longue discussion, dans laquelle Clamens avait beaucoup
parl et Eusbe peu compris, le besoin d'un second, pour assister
le jeune homme, s'tant fait sentir, Eusbe se souvint de son
vieil ami Paul Buck et se dirigea vers sa demeure.

Le peintre avait dmnag depuis longtemps et ce ne fut qu'aprs
bien des courses que le provincial parvint  le dnicher, dans une
affreuse mansarde de la rue Neuve Coquenard.

Hlas, que Paul Buck tait chang! ce n'tait plus le joyeux
artiste  la figure rjouie, au coeur content. La paresse avait
pass sur sa tte, avait rendu ses cheveux incultes, dchir ses
vtements et trou ses bottes.

--Tiens! dit-il, en voyant Eusbe, je pensais  toi ce matin, je
me disais: Si je savais l'adresse de mon petit sauvage, j'irais
lui emprunter dix francs.

--En voil vingt, dit Eusbe; es-tu malade?

--Moi, du tout. Tu me trouves chang, n'est-ce pas?

--Oui.

--Que veux-tu, c'est le chagrin.

--Tu es malheureux?

--Trois fois les pierres!

--Comment cela se fait-il? tu as du talent, tu aimes l'art et tu
es fort.

--Du talent, je n'en ai plus; l'art je le mprise depuis que je
vois la rputation vivre en concubinage avec un tas de polissons
sans mrite; quant  ma force, elle a disparu avec Gredinette, une
drlesse qui m'a quitt pour suivre un garon de caf.

--Tu aimais cette femme? demanda Eusbe avec tonnement.

--C'tait la seule chose qui me restt, rpondit douloureusement
le peintre. Dame! j'y tenais! Et toi, mon bon vieux, que
deviens-tu?

--Je me bats demain.

--Ah!

--Oui.

Et Eusbe raconta de point en point  Paul toute sa vie depuis
qu'ils taient spars.

--Eh bien! dit-il en terminant son rcit, que penses-tu de cela?

--Mais, rpondit Paul, je pense que tu as bien fait de venir me
chercher, que tu as agi en brave garon en donnant un dmenti  ce
gentilhomme de carton; mais je pense aussi qu'il pourrait bien se
faire qu'il ait dit la vrit.

Eusbe plit. Paul continua:

--C'est que, vois-tu, les femmes sont bien tranges! Pourquoi
ton Adonne ne te tromperait-elle pas avec un comte, puisque
Gredinette m'a tromp avec un homme  tablier blanc?

--Adonne a trop de coeur.

--Mon Dieu! ce sont toujours les femmes qui ont trop de coeur qui
prouvent le besoin de le partager. Sais-tu tirer?

--Pas le moins du monde.

--Tu n'as pas peur, j'espre?

--Si, rpondit Eusbe, j'ai peur, j'ai bien peur.

--Pas possible! s'cria Paul en lchant sa pipe; tu dois te
tromper.

--Non. Je sais ce que je dis. Je n'ai pas peur d'avoir la peau
troue, je ne crains pas qu'on me fasse du mal, je n'ai pas cette
crainte ignoble qui fait frissonner et vous donne froid. J'ai
peur de mourir, j'ai vingt-quatre ans; j'ai peur de mourir et de
quitter Adonne que j'aime; j'ai peur de mourir sans avoir revu
mon pre et mes grands arbres de la Capelette. Depuis deux heures,
l'ide que je pourrais mourir demain m'a donn le mal du pays; je
ne cherche plus  lire dans l'avenir; je regarde dans le pass,
il me semble qu'il n'y a eu que du bonheur. Les tres les plus
humbles pour lesquels j'ai eu de l'amiti prennent dans mon coeur
des proportions immenses. Il ne me reste peut-tre plus que quinze
heures  vivre. Eh bien! j'en donnerais sept pour revoir la
grande Caty, une pauvre paysanne qui a eu soin de mon enfance, et
embrasser mon pauvre chien Mdor, qui est aveugle.

--Bah! tout ira bien, dit Paul, rassure-toi; tu peux compter sur
moi; demain je serai chez ton ami  l'heure indique.

Eusbe lui serra la main et partit.

Quand il fut seul, le peintre se dit:

--Pauvre garon! Il a raison, c'est dur de mourir  son ge,
quand on a tant de raisons de regretter la vie. Mais qui dit
qu'il mourra? ce n'est gure probable; s'il n'est que bless, il
pourra revoir son pre, ses grands arbres et aimer sa matresse.
Mon pre,  moi, est mort; quand il vivait nous n'avons jamais eu
d'autres arbres que ceux des routes; ma matresse est partie; je
ne possde pas mme un chien aveugle, et je viens de casser ma
pipe.

Et comme ses yeux se portaient sur la pice d'or laisse par
Eusbe, il ajouta: Pourtant il ne faut pas trop se plaindre,
puisque je possde vingt francs: le droit de vivre un jour ou de
ne pas mourir pendant quinze.




XXXIV


Le hasard, qui est l'amant de coeur de la destine et qui exerce
sur elle une influence dsastreuse, se plut  rassembler dans
l'appartement de Clamens quatre hommes ayant chacun une opinion
diffrente sur le duel.

Paul Buck prtendait tout simplement que le duel tait une btise.

Daniel Clamens avanait que c'tait un mal ncessaire.

Le commandant de Vic, premier tmoin de M. de la Saulaye,
affirmait que c'tait le jugement de Dieu.

Pour M. de Buffires, le jeune lion qui avait chang sa carte
avec le vaudevilliste, il avouait n'avoir aucune opinion  dlayer
sur ce crime, que la loi,--par respect pour elle-mme, sans
doute,--n'a pas os prvoir.

Malgr tant de disparit dans leurs ides, les tmoins
s'entendirent presque tout de suite. Un seul tcha de secouer
l'olivier de paix: ce fut Paul Buck.

--Messieurs, dit-il, je crois que notre devoir est, l'honneur
de nos commettants n'tant pas en pril, d'arranger cette sotte
affaire.

--Monsieur, rpondit M. de Buffires, nous avons la prtention de
croire, monsieur le commandant de Vic et moi, que nous n'avons de
conseil  recevoir de personne dans un cas comme celui qui nous
rassemble.

--Libre  vous, messieurs, de ne pas couter un bon avis, mais
libre  moi, je pense, de dire ici mes impressions. Si je parle,
croyez bien que ce n'est point pour professer, mais, devant ma
conscience, je suis responsable de la vie de deux hommes, dont
l'un est mon ami; si un malheur venait  arriver, je veux pouvoir
dormir tranquille.

--Si c'est pour assurer votre sommeil, continuez.

--Si je tiens  garantir mes nuits, continua l'artiste, c'est
que, jusqu' prsent, les jours ne m'ont gure russi. Voyons,
messieurs, parlons peu et parlons bien; nous sommes des hommes,
pourquoi ne nous entendrions-nous pas? Je suis sr que, dans le
fond du coeur, chacun de nous regrette ce qui arrive.

--Certainement, certainement, rpondit le commandant de Vic; moi,
qui vous parle, j'ai eu dix affaires, je n'en suis pas mort, c'est
vrai, cependant; je ne vois jamais avec plaisir deux hommes se
couper la gorge; je dirai mme mieux,--vous me croirez si vous
voulez,--a m'est videmment dsagrable; nanmoins il est des
circonstances... vous me comprenez bien?

--Il faut que jeunesse se _casse_, dit Clamens; ce mauvais jeu de
mots fit sourire M. de Buffires qui adorait les _ peu prs_.

Paul Buck crut le moment bien choisi pour renouveler sa tentative
de rconciliation.

--Au fond de tout cela qu'y a-t-il? Rien. Un jeune homme plaisante
avec des amis, il se vante de possder une femme  laquelle il
n'a jamais parl,--nous nous en sommes assurs;--le propritaire
de la dame entend ce propos et dit au jeune bavard qu'il en a
menti; c'est dur, mais entre nous que vouliez-vous qu'il ft? il
ne pouvait pas dcemment l'inviter  dner. Eh bien! que M. de la
Saulaye, qui est un galant homme, j'en suis certain, reconnaisse
qu'il a eu tort et nous en resterons l. Parbleu! nous ne
demandons pas la mort du pcheur.

--Vous oubliez, dit M. de Buffires, que c'est l'insulteur et non
l'insult, qui doit faire les excuses.

--Il y a, reprit le peintre, une autre faon de terminer cette
absurde affaire: que M. de la Saulaye prouve qu'il a dit la
vrit; nous, nous empcherons notre ami de se battre pour une
femme qui n'en vaut pas la peine.

--Monsieur de la Saulaye, reprit le commandant, prouvera tout ce
qu'on voudra, mais seulement quand il aura obtenu rparation de
l'outrage qui lui a t fait.

--C'est a mme, dit M. de Buffires.

--Si, continua Paul, par un hasard malheureux, M. de la Saulaye
tuait M. Martin ou que M. Martin tut M. de la Saulaye, cela
prouverait-il que l'un avait tort et que l'autre avait menti? et
la rputation d'Adonne en serait-elle _moins_ avance?

--Adonne! s'cria le commandant de Vic, s'agirait-il de la
chanteuse?

--Oui, rpondit monsieur de Buffires; la connaissez-vous?

--Elle, non, je ne la connais que de vue; mais j'ai beaucoup connu
sa mre, une jolie brune qui avait des yeux noirs comme la peau
d'une taupe, elle jouait la comdie  Saumur, et, ce qu'il y a de
singulier, c'est que la naissance de cette Adonne, fut la cause
d'une rencontre entre un excellent officier, M. de Baudibard de
Saint-Fayol, qui est maintenant colonel du 9e lanciers, et moi.

--Allons donc!

--C'est comme je vous le dis. De Baudibard de Saint-Fayol
prtendait que la petite tait sa fille et moi je prtendais
absolument la mme chose. Je reus dans le bras un coup de fleuret
qui me retint quinze jours dans ma chambre, ce qui, avec un mois
d'arrts forcs, me calma beaucoup. Aujourd'hui je me battrais
pour prouver le contraire de ce que j'avanais alors. Dernirement
nous fmes exprs  l'opra-comique, Saint-Fayol et moi, pour
voir la petite. Saint-Fayol, qui est aussi brun que moi, n'en
revenait pas de lui voir des cheveux blonds. Alors je me rappelai
que j'avais eu pour fourrier pendant ma liaison avec la mre, un
alsacien blond comme de la filasse. Je fis part de ce souvenir 
de Baudibard de Saint-Fayol. Nous n'avons jamais tant ri.

--De quoi? demanda Paul Buck.

--Mais parbleu! de cette aventure, donc! rpondit le commandant.

Clamens et M. de Buffires riaient. Paul comprit que tout nouvel
effort serait inutile; il se retira dans un coin et se contenta
d'incliner la tte, lorsque M. de Vic, lui dit:--Eh bien, c'est
entendu, demain, sept heures, au Pecq, avenue de la Grotte; nous
porterons chacun nos pes.




XXXV


Paul et Clamens conduisirent Eusbe chez un matre d'armes
renomm, Grisier ou Gatechair.

--Cher professeur, dit Clamens, je vous prsente un de mes
meilleurs amis, M. Eusbe Martin, qui se bat demain et ne sait pas
tenir une pe; je lui ai fait esprer que vous voudriez bien lui
donner quelques conseils.

--Je ne puis lui en donner qu'un, dit le matre, c'est de ne pas
se faire tuer. Je le lui donne de grand coeur; c'est tout ce que je
puis faire.

--Comment, cher matre, vous pensez que vous ne pourriez pas lui
dmontrer quelques coups?

--L'escrime ne s'apprend pas en une heure.

--Sans doute, mais n'est-il point quelques bottes secrtes?...

--Toutes les bottes sont secrtes pour qui ne sait pas les parer.

--Ne pourriez-vous au moins montrer  mon ami la manire de se
mettre en garde? Il se bat avec un homme du monde et il serait bon
qu'il sache se faire tuer comme un garon qui sait vivre.

--Pour a, dit le matre, c'est facile; je suis  votre
disposition.

Le professeur plaa Eusbe, lui expliqua comment il devait tenir
son arme, marcher  l'pe ou rompre; il lui fit comprendre que
la raideur n'est point la force et bien d'autres choses encore.
La facilit d'Eusbe  saisir les dmonstrations, son attitude et
sa vigueur inspirrent au matre beaucoup d'intrt. Le savant
praticien regardait partir le jeune homme avec tristesse; au
moment o celui-ci aprs l'avoir remerci, allait se retirer, il
le rappella.

--Remettez-vous en garde, dit-il, et coutez-moi bien. Afin
de vous donner une juste ide du duel, je vais vous charger
avec cette pe qui est dmouchete, et comme vous voyez,
trs-acre; suivez bien mes mouvements et tchez de parer, car
bien que je sois sr de ne point vous porter de coups dangereux,
il pourrait arriver que, dans la vivacit de l'attaque ou par
votre maladresse, mon fer vous fasse des raflures ou des piqres
douloureuses. Et maintenant, prenez garde  vous.

Alors le matre se prcipita sur Martin avec une violence extrme.
Son pe toujours menaante frlait la poitrine du jeune homme qui
rompait pour ne pas tre atteint. Le matre s'arrta; le jeune
homme tait arriv contre le mur. Aucun trouble ne se manifestait
en lui. Le professeur l'examina attentivement, et voyant son
calme, il lui dit:

--Allez, monsieur, vous reviendrez, c'est, moi qui vous le promets.

--Dieu vous entende, rpondit Eusbe.

Le lendemain les trois amis arrivaient les premiers au
rendez-vous. Un endroit convenable fut choisi, les pes mesures,
et le commandant de Vic pronona le mot sacramentel: Allez.

Eusbe attaqua avec fureur son adversaire. Surpris par une vigueur
 laquelle il tait loin de s'attendre, et ne reconnaissant
d'ailleurs dans les coups que le jeune homme cherchait  lui
porter, aucun des coups crits, enseigns dans les salles;
celui-ci manifesta un embarras qui augmenta le courage de Martin,
et lui fit prcipiter ses attaques; M. de la Saulaye fut atteint
au poignet; les tmoins s'interposrent, et Clamens enchant
s'cria:

--Messieurs, le combat est termin.

--Pourquoi? demanda Eusbe.

--L'honneur est satisfait, rpondit M. de Vic.

Le jeune homme pensa que l'honneur n'tait pas difficile, et il
reprit avec ses deux tmoins la route de Paris.

Eusbe jugea  propos de ne pas dire un mot de toute cette affaire
 celle qui en tait la cause involontaire; sa dlicatesse le
servit admirablement en cette circonstance. Adonne se serait
trane  ses genoux pour l'empcher de se battre, et l'aurait mis
 la porte s'il ne s'tait pas battu.




XXXVI

=AB EXTRA=


Il y avait environ trois quarts d'heure que les combattants
avaient quitt le bois du Vsinet.

Deux gendarmes arrivrent  franc trier  l'avenue de la Grotte.
Ils embrassrent l'espace; un mouvement de dpit se manifesta dans
leur attitude.

--Nous arrivons trop tard, dit l'un d'eux.

--Je m'en doutais, rpondit l'autre.

--Mes bons messieurs, la charit, s'il vous plat, pour l'amour
de Dieu et de la bonne sainte Vierge, mes bons messieurs, la
charit, s'il vous plat, disait une voix dolente.

--Brigadier, si nous demandions  cette mendiante quelques
renseignements?

--Notre devoir est naturellement de pousser nos investigations
jusque dans leur dernire limite.

--C'est aussi ma manire d'envisager, soit dit sans vous offenser.

--Oh h! la femme, l-bas! cria le brigadier en s'adressant  une
pauvre vieille ride comme une poire sche, vous n'avez pas vu
passer des messieurs en cet endroit?

--Pour ce qui est de les avoir vus, rpondit la pauvresse, je ne
les ai point vus, bonnes gens, bien sr, v'l tantt vingt ans que
je suis aveugle, prive de la lumire du bon Dieu.

--Le cas est diffrent, et l'on ne peut vous accuser de mauvaise
volont.

--Naturellement, rpondit le simple gendarme.

--Non, pour ce qui est de les avoir vus, reprit la vieille,
toujours avec la mme voix dolente, je ne les ai point vus; mais
sauf votre respect, je n'ai pas t sans les entendre.

--Ah, ah, ils ont donc pass par l?

--Pass et repass, mon bon monsieur;  cette heure, ils doivent
tre  Paris, car ils seront arrivs  temps pour le train.

Le gendarme poussa un grognement; le brigadier dsappoint grogna
deux fois.

--Pas moyen de verbaliser, dit-il.

--Tout de mme, reprit la vieille, vous tes la gendarmerie?

--Oui, brave femme; pourriez-vous par hasard nous renseigner;
avez-vous su ou vu quelque chose?

--Je n'ai rien su ni rien vu, mes excellents messieurs, mais je
pourrais tout de mme vous donner des renseignements.

--Alors parlez sans haine et sans crainte, dit le reprsentant de
la loi.

--Ils taient sept, trois d'un ct et quatre de l'autre, ces
jeunes messieurs...

--Qui vous a dit qu'ils taient sept? demanda le brigadier avec
finesse.

--C'est qu'ils se sont arrts pour me faire la charit: cinq
m'ont donn; des deux autres l'un a dit: Je n'ai pas de monnaie,
l'autre a dit: Je ne suis pas superstitieux.

--Comment savez-vous qu'ils taient jeunes?

--Parce qu'ils marchaient vite, et que, quand l'on est vieux,
voyez-vous, on n'est point press de mourir.

--Comment, de mourir?

--Mon Dieu, oui, puisqu'ils allaient se battre.

--Qui vous l'a dit?

--Mais leurs aumnes, mes bons messieurs; quatre m'ont donn
vingt sous chacun; dans leur ide a devait porter bonheur 
leurs amis; le cinquime, un brave jeune homme, celui qui allait
se battre, m'a donn une pice de cinq francs; on est gnreux
quand on est malheureux ou heureux, quand on pleure ou quand on
rit. Le sixime, celui qu'a dit: J'ai pas de monnaie, c'tait le
mdecin. Les mdecins, eux, ne donnent jamais; que a leur fait 
ces gens-l qu'on vive ou qu'on meure! Pour le septime, celui-ci
qui a dit: C'est de la superstition, c'est celui qu'tait dans son
tort.

--Naturellement, s'cria en riant le brigadier, vous trouvez,
vous, que c'est celui qui vous a donn la pice de cinq francs
qui doit avoir raison; je comprends a.

--Vous ne comprenez point, mon doux gendarme, je vous l'assure; je
sais a, moi; j'en ai tant vu passer qui allaient se tuer. Ceux
qui n'ont pas le bon droit pour eux ne donnent jamais rien, pas
par avarice, oui-da, mais ils savent bien que a n'est pas avec
cent sous qu'on peut forcer la main au bon Dieu.

--Et alors? reprit le sous-officier.

--Alors ils ont t dans le bois, pas bien loin, car ils ne sont
pas rests dix minutes; ils se sont battus  l'pe, je n'ai point
entendu tirer de coups de pistolet; puis ils sont repartis sans
s'tre blesss beaucoup.

--Jusqu' prsent, votre perspicacit n'est point en dfaut. Mais,
demanda le brigadier, comment savez-vous que la blessure tait
lgre?

--Ah, mon bon fils, rpondit la vieille, je suis bien sre de ce
que je dis; si la blessure avait t dangereuse, ils m'auraient
tous donn en repassant.




XXXVII


Eusbe avait oubli cette aventure, comme aurait dit le commandant
de Vic, lorsqu'un matin, Adonne, ple et tremblante, l'embrassa
avec tendresse et lui remit un papier timbr.

--Tu t'es battu, mon Eusbe! s'cria-t-elle, tu t'es battu et tu
ne me l'avais pas dit?

--C'est vrai, rpondit le jeune homme.

--Oh! c'est mal! bien mal de ta part.

--Qu'est ce papier?

--Lis.

Ce papier tait une assignation dans laquelle le sieur Eusbe
Martin, auteur de coups et blessures sur la personne du sieur
Ravaud, se disant de la Saulaye, dlit prvu par l'article,
etc., etc., tait somm de se rendre le mercredi suivant, devant
monsieur de la Varade, juge d'instruction  Versailles. Ce mme
papier prtendait que, faute par lui de ce faire, il serait
dcern un mandat d'amener.

Eusbe prit l'assignation et fut demander des claircissements 
Clamens. Le vaudevilliste le rassura en lui disant qu'il tait
assign lui-mme et que cela n'avait qu'une importance mdiocre.

--Nous serons condamns  quelques cents francs d'amende, 
quelques mois de prison, tout sera dit; ne vous alarmez pas.

--Ainsi, reprit Eusbe, un monsieur s'est plu  calomnier une
femme, j'ai expos ma vie contre la sienne quand j'aurais pu
simplement l'trangler, et il faudra encore que je donne de
l'argent et que je subisse avec vous et Paul une condamnation?

--Naturellement, rpondit le vaudevilliste.

--Mais lui sera condamn aussi, j'espre? reprit Eusbe avec
vhmence.

--Pas le moins du monde; il sera bel et bien acquitt, d'abord
parce qu'il a eu tort, et ensuite parce que vous vous tes fait
justice par vos mains.

--Mais si je l'avais tu?

--Comme le combat a t loyal, nous aurions t absous.

--Ah! s'cria le jeune Martin, mon pre m'avait bien dit qu'il ne
fallait jamais faire les choses  demi.




XXXVIII


Or, le mercredi, Eusbe Martin, Daniel Clamens et Paul Buck
arrivrent  Versailles. Comme l'heure de comparatre n'tait pas
encore venue, les deux jeunes gens firent visiter la ville au
provincial; aprs quoi ils se dirigrent vers le parquet.

--Est-ce l ce que vous nommez le palais de justice? demanda
Eusbe en montrant  ses amis un btiment d'assez chtive
apparence.

--Oui, rpondit Clamens.

--Vous me disiez en venant, reprit l'amant d'Adonne, que la
justice tait le premier des pouvoirs constitus. On ne s'en
douterait gure en comparant son palais avec celui des rois.

--Les rois, dit Paul Buck, possdent en France une dizaine de
palais; la Justice en a plus de cinq cents, et elle condamne plus
d'hommes en un jour, qu'un monarque n'en pourrait grcier en un an.

--Heureusement pour la socit, messieurs, dit en saluant M. de
Vic, qui arrivait suivi de MM. de la Saulaye et de Buffires.

La premire vengeance de la justice contre les duellistes est de
les runir dans son antichambre. Sans le respect profond que les
Franais professent pour elle, bien des rixes se renouvelleraient.
Il est vrai que cet usage, qui pourrait avoir de graves
dsagrments, a aussi des compensations: souvent on a vu des
adversaires se serrer la main au moment de comparatre devant leur
juge.

M. de la Saulaye en apercevant l'amant d'Adonne le salua
courtoisement et lui tendit sa main.

Eusbe salua  son tour, mais ne rpondit point  l'avance qui lui
tait faite.

--Monsieur, dit le commandant de Vic en fronant le sourcil, j'ai
l'honneur de vous faire remarquer que M. de la Saulaye vous offre
la main.

--Ne voulant pas lui offrir la mienne, dit Eusbe, je suis fch
que vous m'ayez fait faire cette remarque.

Le militaire allait probablement se fcher si M. de Buffires ne
l'et retenu.

--Vous tes trop bon, commandant, lui dit-il tout bas, de faire
attention  ce rustre.

--Rustre, tant que vous voudrez, rpondit le vieux crne; a ne
l'empche pas de n'tre qu'un grossier.

De leur ct, Paul Buck et Daniel Clamens reprochaient  Eusbe
son manque de courtoisie.

Deux gendarmes entrrent, escortant trois hommes de mauvaise mine,
qu'ils firent asseoir prs des acteurs du duel du Pecq.

--Quoi! disait Eusbe, vous voulez me persuader que j'agirais en
homme bien lev en donnant ma main  un drle que j'ai vu mentir
pour calomnier une femme, qui a voulu me tuer, et qui par dessus
le march, est cause que nous avons le dsagrment, vous et moi,
d'tre ici attendant une condamnation, en compagnie de trois
filous! En vrit, je me refuse  croire  une semblable normit,
et je prfre passer pour le dernier goujat du monde, plutt que
d'effleurer le doigt de ce monsieur.

MM. de la Saulaye, de Vic, de Buffires, furent appels les
premiers prs du magistrat, qui les garda plus de trois heures.

Eusbe se rongeait les poings comme un homme enterr vivant.
Clamens, un crayon  la main, rimaillait un couplet de facture, et
Paul Buck dissertait avec l'un des gendarmes, sur la philosophie
de l'histoire.

--Monsieur, dit doucement l'un des bandits  Eusbe,
voudriez-vous, s'il vous plat, me donner un peu de tabac? voil
quatre mois que je n'ai point fum.

--Je n'ai point de tabac, rpondit Martin, mais j'ai quelques
cigares; si ces messieurs le permettent, je vous les offrirai
volontiers.

--Offrez, dirent les deux gendarmes, a ne se doit pas... mais
enfin!

Les trois jeunes gens vidrent leurs porte-cigares, et glissrent
quelque argent dans la main des malfaiteurs. La glace tait rompue.

--Pourquoi avez-vous t arrt? demanda Paul Buck au malfaiteur
qu'il venait de gratifier de trois cigares et d'une pice de deux
francs.

--Moi, rpondit l'homme avec une voix sinistre, j'ai t coffr
par erreur.

--C'est la septime fois que la justice se trompe  votre endroit,
dit un gendarme.

--Pour les autres fois, reprit l'homme, je n'ai rien  dire, mais
pour celle-ci, aussi vrai que vous tes un honnte homme, monsieur
le gendarme, je suis innocent. Ce n'est pas moi qui ai fait le
coup.

--Si ce n'est toi, c'est donc ton frre, reprit sentencieusement
le bon gendarme.

--Ma foi, rpondit l'homme, vous m'y faites penser; cela pourrait
bien tre. J'en toucherai un mot au juge.

--Et vous, demanda Eusbe au second, avez-vous aussi  vous
reprocher d'avoir vol?

--Mon Dieu oui, monsieur.

--Qui a pu vous entraner  cela?

--Les hommes. Mon histoire est fort simple J'avais dix-neuf ans,
j'adorais une jeune fille de mon pays. Un jour elle me demanda
de lui apporter des fleurs; c'tait le lendemain la fte de
Sainte-Marie, et elle voulait en couvrir l'autel, afin que la
Vierge nous ft favorable; ses parents ne se souciaient gure de
notre union. Je n'avais ni jardin, ni fleurs. La nuit venue, je me
mis  rder, et quand tout le village fut endormi, je franchis le
mur du verger de l'adjoint au maire...

--Vol avec escalade, la nuit, dans une maison habite; cinq ans de
fers, interrompit le gendarme.

--Vous l'avez dit, continua le voleur; mais comme j'tais jeune,
que j'avais de bons antcdents, qu'il ne s'agissait que de
quelques roses qui tt ou tard eussent t offertes  la Vierge,
j'en fus quitte pour trois ans de prison. Quand j'eus fini mon
temps, ma matresse tait marie. Pour moi, j'avais appris en
prison la thorie du mal; la rpulsion que j'inspirais  tout le
monde me fora  en apprendre la pratique. Vous voyez que je ne
suis pas encore bien fort, puisque je me suis fait pincer.

--Et vous, mon brave, demanda Clamens au troisime larron,
pourquoi avez-vous vol?

--Par got, dit laconiquement celui-ci.

--Par got?

--Par got.

--Mon Dieu, reprit le gendarme, tous les gots sont dans la
nature.




XXXIX


Malgr son air tout  fait glacial, M. de la Varade n'tait point
un mchant homme.

De Franois Ier  la rvolution de 93, les la Varade avaient
toujours occup un sige au parlement. Le premier fut anobli,
parce qu'il avait su plaire  la belle Diane, comtesse de Brz;
l'un des derniers fut guillotin, parce qu'il avait dplu  la
citoyenne Manon Lavri, qui avait une influence considrable sur le
prsident de la section de la butte des Moulins.

Le pre du juge d'instruction qui allait interroger Eusbe, tait
mort sous la Restauration procureur gnral en province.

M. de la Varade parlait avec une extrme difficult; doux et
paresseux, la magistrature n'tait point son fait. Sa profession
lui causait mille tourments, mais il aurait cru manquer  lui-mme
et  la mmoire des siens en ne l'exerant point.

--Un la Varade, disait-il  son fils, doit tre magistrat:
noblesse oblige.

Lorsqu'il tait seul il regrettait amrement de ne pouvoir vivre 
sa guise, en dpensant selon ses gots ses soixante mille livres
de rente. Souvent le pauvre homme s'tait demand srieusement
si un citoyen n'est pas dispens d'accomplir ses devoirs sociaux
lorsque l'tat auquel il appartient possde des millions d'hommes
dous d'aptitudes suffisantes pour le remplacer. Sa femme
prtendait que si, sa conscience affirmait que non.

Mme de la Varade, qui dsirait ardemment habiter Paris, disait
quelquefois  son mari:

--Faites-moi le plaisir de me dire, mon ami, ce que la socit
gagne  ce que ce soit un la Varade ou un Rabanel, par exemple,
qui instruise les vols  la _tire_ des petits filous de
Versailles. Pensez-vous qu'avec votre nom et notre fortune vous ne
pourriez rendre des services  votre pays que de cette faon? Beau
sort, en vrit, que le vtre! Vous exercerez pendant vingt-cinq
ans et vous deviendrez prsident de cour dans quelque ville perdue
au fond de la province.

--Ainsi ont fait les miens, rpondait le mari, ainsi ferai-je, et,
avec l'aide de Dieu, j'espre que mon fils m'imitera.

La femme haussait les paules, la mre soupirait.

Eusbe entra dans le cabinet du juge, salua et attendit une
interrogation.

--Voulez-vous, monsieur, lui demanda le magistrat aprs la
question d'usage, raconter les faits qui ont motiv une rencontre
entre vous et M. de la Saulaye?

--Et d'abord, reprit Eusbe avec vivacit, je suis accus de coups
et blessures sur la personne de mon adversaire; je dsire vous
faire remarquer que je ne l'ai point frapp.

--Cela ne signifie rien, rpliqua le magistrat; c'est une formule,
revenons aux faits.

--Est-il possible que vous les ignoriez! s'cria Eusbe. Ces
messieurs ont affirm vous les avoir raconts.

--Peu importe, j'ai besoin de les apprendre de votre bouche.

--Qu'il en soit fait ainsi que vous le dsirez, dit le provincial;
et il raconta de point en point les pripties de son duel.

--Ainsi, reprit le magistrat, c'est vous qui avez donn le dmenti?

--Certes! et  ma place vous eussiez agi de mme.

--Je n'ai pas  vous dire ce que j'aurais fait, je n'ai qu' vous
questionner. L'affaire s'est-elle passe loyalement?

--Non.

--Qu'avez-vous  reprocher  votre adversaire?

--D'avoir menti.

--Ce n'est point l ce que je vous demande. Je parle de sa
conduite sur le terrain; je n'ai pas  me proccuper du reste.

--Sur le terrain, nous tions sept, rpondit Eusbe; mon
adversaire ne pouvait se conduire dloyalement, n'eussions-nous
t que deux; j'avais une arme gale  la sienne; je ne le
craignais point.

--Vous tes sans doute fort  l'pe?

--Je ne sais. Je ne m'tais jamais battu, et si j'excepte une
leon d'une heure, je n'avais jamais tenu cette arme en main.

--En somme, vous n'avez rien  reprocher  votre adversaire?

--Si: il a menti.

--En tes-vous bien sr? demanda M. de la Varade.

--Oui, bien sr.

--Alors, pourquoi vous battre?

--Ma foi, je l'ignore; on m'a dit que l'honneur l'exigeait.

--Si l'on ne vous et pas dit cela, vous ne vous seriez donc pas
battu?

--Ma foi, non; j'avais dit  cet homme qu'il tait un imposteur,
cela me suffisait.

La franchise d'Eusbe frappa le magistrat.

--Monsieur Martin, dit-il, je suis pre, permettez-moi donc de
vous parler comme  un fils.

Eusbe s'inclina; le magistrat reprit:

--Pensez-vous qu'une fille de thtre vaille la peine qu'on se tue
pour elle?

--Oui, dit le jeune homme, quand elle est honnte et qu'on l'aime.

--Ainsi, vous aimez cette crature?

--Ah! monsieur, de tout mon coeur.

--O l'avez-vous connue?

Eusbe raconta comment son pre l'avait envoy  Paris pour y
apprendre la vie, admirer la civilisation et tcher de dmler
le faux et le vrai. Son voyage, son arrive, ses dceptions, sa
rencontre avec Adonne, son existence depuis cette poque, ses
petits chagrins, ses humiliations, ses joies, il ne cacha rien.

--Mon enfant, lui dit M. de la Varade, je me connais en hommes,
je suis sr que vous tes sincre. Rassurez-vous; votre affaire
ne sera pas poursuivie. Maintenant, ce n'est plus le juge qui
parle, c'est l'homme: coutez-moi. Jusqu' prsent vous n'avez
pas suivi les ordres de votre pre, vous tes dans le chemin de
l'erreur, je vous en avertis. Ne sentez-vous pas que vous jouissez
prsentement d'un bonheur factice? N'avez-vous jamais pens au
vide profond que masquent les flicits mal dfinies? Et ne vous
tes-vous jamais trouv honteux de ne rien tre dans une socit
o chaque individu accomplit une mission?

--Si, vraiment, s'cria le jeune homme, j'ai prouv toutes les
sensations que vous venez de dpeindre; mais que puis-je faire,
impuissant que je suis  trouver le vrai, que personne ne veut me
montrer?

--Le vrai, reprit M. de la Varade, est tout entier dans un mot qui
est la religion des socits. Le vrai, c'est le Devoir.




XL


Eusbe quitta le cabinet du juge et fut rejoindre ses deux amis
auxquels il annona que l'affaire en restait l, et tous trois
retournrent  Paris.

Adonne clata en transports de joie mls de larmes en revoyant
Eusbe. Celui-ci resta proccup et ne prta  cette effusion
qu'une attention distraite.

Le lendemain, il se leva de bon matin, s'habilla et sortit au
grand tonnement d'Adonne qui n'osa l'interroger.

--Il n'a pas ferm l'oeil de la nuit, pensa-t-elle, et il part 
cette heure; que peut-il avoir et o va-t-il.

Eusbe n'avait pas fait trois pas dans la rue qu'il remonta comme
s'il et oubli quelque chose, et embrassant sa matresse, il lui
dit:

--Adonne, ma douce reine, sais-tu, toi, ce que c'est que le
Devoir?

--Le devoir, rpondit la chanteuse, certainement je sais ce que
c'est.

--Dis!

--Le Devoir, pour moi, c'est de n'tre point siffle et d'tre
fidle  l'homme que j'aime. A toi, mon Eusbe!

--Le Devoir de la femme n'est point semblable  celui de l'homme.

--Absolument semblable; le tien est de m'aimer comme je t'aime.

Eusbe sortit et se dirigea vers la demeure de Clamens.

--Ami, dit-il en entrant chez le pote qui ronflait, je vous
demande pardon de vous dranger si matin, mais il s'agit pour moi
d'une chose importante  connatre. Faites-moi, je vous prie, la
grce de me dire ce que c'est que le Devoir.

Daniel ouvrit les yeux  grand' peine, regarda d'un air hagard
son matinal visiteur et rpondit:

--Le Devoir pour moi, c'est cinq actes reus au Thtre-Franais.

Et se retournant du ct du mur, il se remit  ronfler.

Eusbe partit et se dcida  grimper les dix tages de Paul Buck.

--Sois le bienvenu, s'cria l'artiste, le bonheur est sous mon
toit, Gredinette est revenue et... et j'ai pardonn. Tu vas me
blmer, me dire que j'ai t faible; mais que veux-tu, mon bonheur
est attach aux rubans de son bonnet. D'ailleurs pourquoi la
clmence, qui est la vertu des rois, ne serait-elle pas celle des
peintres?

--Tu veux que je te blme d'tre heureux, mon bon Paul, quelle
folie! Je ne viens certes pas pour cela, mais pour autre chose.

--Parle.

--Je veux que tu me dises ce que c'est que le Devoir?

--Le Devoir, petit sauvage, c'est la seule chose que Gredinette
ignore.

--C'est l une dfinition bien vague.

--Le Devoir! Il y a mille manires d'interprter ce mot-l.

--La meilleure?

--Selon moi, le devoir de l'homme consiste  fumer sa pipe sous
l'oeil de Dieu, sans faire de tort  personne.

--Merci, dit Eusbe, et il quitta son ami fort surpris d'une si
brusque retraite.

Dans la rue, le pauvre garon, plus embarrass que jamais, se
mit  errer au hasard. La vue de l'ancienne boutique de Lansade,
devant laquelle il passa, lui rappela l'honnte marchand qui tait
venu  son secours dans un cas bien plus grave. Il se dcida 
aller lui demander l'explication du mot prononc par M. de la
Varade.

Chemin faisant il rencontra le rgisseur du thtre qui le salua
avec amnit.

--M. Sainval, dit-il en courant  lui, vous pourriez peut-tre
m'viter une longue course.

--Je suis tout  votre service.

--Expliquez-moi comment vous entendez le Devoir!

C'est bien simple, M. Martin: plaire  son directeur d'abord et au
public ensuite, voil.

--Merci, dit Eusbe, et il continua sa route.

En arrivant  Viroflay, le jeune homme eut toutes les peines
du monde  reconnatre la demeure de celui qu'il venait voir.
Le jardin n'existait plus, un vaste hangar rempli de caisses
de bois-blanc en occupait la place. La maison, si proprette et
si blanche autrefois, tait devenue grise, et ses murs taient
presque couverts par les gigantesques lettres d'une interminable
enseigne:

    F. B. LANSADE

    CI-DEVANT

    BOULEVARD SAINT-DENIS

    A

    PARIS

    PORCELAINES ET CRISTAUX

    DPOT

    DES MEILLEURES FABRIQUES DE FRANCE

    FAIT L'EXPORTATION

Un homme couvert d'une blouse bleue, le front ruisselant de sueur,
vint au-devant de lui.

--Ah! dit-il en abordant le jeune homme, vous voil enfin,
monsieur Martin. A dire vrai, je n'esprais plus vous revoir, je
vous croyais parti. Souvent j'ai eu l'intention de m'informer,
mais je suis si occup quand je vais  Paris, que je n'ai pas une
minute  moi.

--Vous avez donc repris les affaires, mon cher Lansade? demanda
Martin.

--Ah Dieu! non, rpondit le marchand, c'est bien fini. J'ai eu le
bonheur de faire ma petite affaire, cela me suffit, maintenant je
me repose. Je fais par-ci par-l quelques petites bricoles, mais
c'est pour ne pas trop m'ennuyer.

--A voir votre maison, on dirait une vraie manufacture.

--N'est-ce pas? mais il n'en est rien. Je fais quelques petites
affaires avec les marchands des environs, c'est moi qui les
fournis, je vends presque autant qu' Paris. Je fais a en
m'amusant. Voyez ce que c'est: autrefois, j'avais un commis et un
garon, maintenant je suis tout seul et je fais l'exportation;
mais  vrai dire, je travaille comme quatre; il faut bien
s'occuper un peu.

Sans plus se soucier de son visiteur, Lansade se mit  emballer
des verres,  clouer des caisses,  choisir des porcelaines.

--Sans crmonies, monsieur Eusbe, dit-il au bout d'un instant,
voulez-vous casser une crote sous le pouce?

--Merci, dit Eusbe, il faut que je sois  Versailles avant
midi... Je voulais vous demander quelque chose.

Les traits du marchand se dcomposrent, et un malaise manifeste
s'empara de lui.

--Je voudrais, continua le jeune homme, que vous me disiez ce que
c'est que le Devoir?

--C'est bien facile, monsieur Eusbe, rpondit Lansade en raclant
avec une pierre ponce le dessous rugueux d'une assiette; le
Devoir, c'est de travailler quand on est jeune, de faire honneur 
sa signature, et une fois qu'on a fait sa pelote, de faire place 
d'autres; chacun son tour.

Eusbe prit cong du marchand.

--A vous revoir, monsieur Martin, dit celui-ci; venez donc
me demander  djeuner un de ces jours; tchez que ce soit un
dimanche.

Le temps tait beau, les buissons en fleurs. Eusbe, qui depuis
longtemps n'avait pas vu la campagne, prouva, malgr sa
proccupation, un bien-tre indicible, et rsolut de faire sa
route  pied.

--J'ai eu tort, se dit-il, de questionner tous ces gens-l, qui
envisagent le Devoir chacun  un point de vue diffrent; le seul
homme qui puisse m'instruire sur ce point, c'est l'honorable
magistrat qui a bien voulu me faire voir le nant de mon existence.

Une heure aprs, le jeune homme frappait  la porte du logis de M.
de la Varade, qui tait absent. Un domestique l'introduisit dans
le cabinet de travail du juge en le priant d'attendre; son matre,
disait-il, ne devait pas tarder  rentrer.

Eusbe attendait depuis plus de dix minutes et allait se retirer,
lorsque, parmi des livres placs sur une table, ses yeux
remarqurent un dictionnaire franais.

--Ah! se dit-il, mon pressentiment ne m'avait pas tromp, c'tait
bien ici que je devais trouver ce que je cherche. Il se mit 
feuilleter et trouva:

Devoir, _subst. masc_. _Ce  quoi l'on est oblig par la
conscience, par la raison, par la biensance, par la loi, par
l'usage._

Il laissa tomber le livre avec dcouragement.

--Me voici plus embarrass que jamais, pensa-t-il, puisque les
choses auxquelles la loi, l'usage, la biensance vous obligent,
sont juste le contraire de celles que dictent la conscience et la
raison.

Eusbe en tait l de ses rflexions, lorsqu'une jeune femme 
l'oeil vif apparut sur le seuil de la porte. C'tait Mme de la
Varade.

--Mon mari, dit-elle, me fait dire qu'il ne rentrera que fort
tard; je suis dsole, monsieur, qu'on vous ait fait attendre
inutilement.

--C'est moi, madame, qui regrette qu'on vous ait drange.

--Voulez-vous me dire votre nom?

--Eusbe Martin.

Les femmes des juges d'instruction savent mieux ce qui se passe
que le procureur gnral, leurs maris leur disent tout. M. de la
Varade avait racont  sa femme le duel d'Eusbe, aussi celle-ci
regardait-elle avec curiosit ce tout jeune homme, qui possdait
l'amour d'une femme relativement clbre.

--Si, reprit Mme de la Varade aprs un long silence, vous avez
absolument  parler  mon mari et que vous vouliez attendre son
retour...

--Merci, madame, interrompit Eusbe, je ne saurais me rendre
indiscret  ce point. Je n'ai rien  dire d'important  monsieur
le juge d'instruction. Hier, dans un moment de bont, il a bien
voulu me donner de bons avis; malheureusement, je n'ai pas
parfaitement saisi sa pense, et aujourd'hui je venais le prier de
me dfinir un mot qu'il appelle la religion des socits.

--Et quel est ce mot?

--Le Devoir.

Mme de la Varade clata de rire avec tant de bonne foi, qu'Eusbe
troubl ne put voir les plus jolies dents du monde, des dents si
blanches, si blanches, que la rverbration des lvres les faisait
paratre roses.

--Comment, monsieur, dit la jolie rieuse, c'est pour savoir cela
que vous tes venu de Paris?

--Oui, madame.

--Eh bien, je vais vous satisfaire.

--Je vous en serai bien reconnaissant, je vous assure, madame.

--Savez-vous ce qu'tait l'Hydre de Lerne?

--Mais, reprit Eusbe en balbutiant, je crois que c'tait un
monstre fabuleux...

--Vous y tes; une vilaine bte qui avait sept ttes. On en
coupait une, il en naissait sept autres. Eh bien, monsieur, le
Devoir est un monstre moral; toutes les fois qu'on en a accompli
un, il en reste sept autres  accomplir.




XLI


Un matin, un mois aprs sa visite  Versailles, Eusbe, un norme
bouquet  la main, entra chez Adonne.

--Pourquoi ces fleurs? demanda la chanteuse, Ce n'est pas
aujourd'hui ma fte, que je sache?

--Non, rpondit le jeune homme, c'est la fte de ce bouquet.

--Il est des jours, reprit la comdienne, o les fleurs et les
compliments sont d'un mauvais augure. J'ai fait, ce matin, trois
_russites_, le neuf de pique est toujours sorti. Gageons qu'il y
a une mauvaise nouvelle cache sous ces camlias.

--C'est vrai.

--Parle.

--Je ne sais comment te l'apprendre...

--Tu te maries, n'est-ce pas?

--Oui. Qui a pu te dire...

--Il y a quinze jours que je le sais. J'ai trouv la lettre de ton
pre dans la poche de ton habit. Ne t'excuse pas. Je sais ce que
tu pourrais me raconter.

--Je n'ai pas  me justifier, reprit Eusbe en feignant une
tranquillit bien loin de son me. Je me marie parce qu'un homme
doit accomplir ses Devoirs sociaux.

--Tu vois, mon Eusbe, continua la chanteuse, on nous croit
trs-fortes, nous autres femmes de thtre, il n'en est rien
cependant. Je t'aimais, parce que je te croyais fort et plein de
coeur. Tu es lche et sot.

--Adonne!

--Ne t'emporte pas, tu vois combien je suis calme. Oui, je le
rpte, tu es lche et sot. Le Devoir d'un homme de coeur est de
vivre pour la femme qui l'aime. Le Devoir de l'homme intelligent
est de prfrer  un bonheur d'aventure celui qu'il a sous la
main. Tu n'accomplis ni l'un ni l'autre, tant pis pour toi.
Que m'importe  moi que tu te maries? tu ne m'aimes plus. Je
demanderais au temps de me venger si je ne t'aimais encore. Enfin,
que veux-tu, c'est un grand malheur pour moi, car mon amour me
tuera; pourvu que je ne tue pas mon amour, ce qui serait bien plus
cruel encore.

--Veux-tu que je rompe? murmura Eusbe, il est encore temps.

--Non. Eusbe. Si tu pouvais reprendre ta parole, je ne pourrais
reprendre mes illusions.




XLII


    _M_

    _Monsieur et madame_ Bonnaud, _rentiers, ont l'honneur de vous
    faire part du mariage de leur fille mademoiselle_ Louise-Clmentine
    Bonnaud _avec monsieur_ Eusbe Martin.

    _La bndiction nuptiale aura lieu le 27 courant  onze heures du
    matin en l'glise de Marly-le-Roi._

Cet avis avait t adress  Adonne par Bonnaud qui, en pre
prvoyant, dsirait avertir la chanteuse dans le cas o Eusbe ne
l'et pas fait et ainsi viter une scne  l'glise, ce qui et
fait un effet dplorable  Marly-le-Roi. Aprs avoir lu, Adonne
dit  Marie Bachu qui tait venue la consoler:

--Si Dieu n'tait pas si mchant, je ferais dire une messe pour
mon bonheur, qu'on enterrera ce jour-l.

--Il y a longtemps que le mien est dans la tombe, rpondit Marie
Bachu et je n'en suis pas morte.




XLIII


La veille du 27 courant, c'est--dire le 26, monsieur, madame et
mademoiselle Bonnaud entours de leurs amis, Eusbe Martin assist
par Lansade et monsieur de la Varade s'apprtaient  signer devant
matre Mouflon, notaire, sans son collgue, deux actes d'une
importance extrme. Le premier tait un contrat de mariage, le
second un acte d'association entre le dit sieur Eusbe Martin
et le sieur Isidore Boucain, fabricant de produits chimiques et
successeur de Bonnaud.

Le sieur Isidore Boucain apportait  la socit E. Martin et Ce
son intelligence commerciale, Eusbe Martin apportait l'usine qui
constituait la dot de sa femme.

Le notaire lut les deux actes  haute voix.

Eusbe se leva et lui dit: Voulez-vous ajouter, je vous prie, 
mon apport social cette somme de quarante-huit mille francs que je
dpose entre vos mains?

Bonnaud et Lansade poussrent une exclamation qui ne peut se
rendre par l'assemblage d'aucune lettre.

--Quoi! dit le premier  Eusbe, la comdienne vous a rendu votre
argent!

--Lisez, rpondit Eusbe en lui passant un papier que les deux
marchands allrent dvorer dans l'embrasure d'une fentre. Voici
ce que contenait ce papier:

    Eusbe,

    Vous avez voulu m'acheter, mais je ne me suis point vendue. Voici
    les quarante-huit billets que vous avez oublis chez moi. J'avais
    plac cet argent chez Gallis, mon agent de change; les intrts
    ont suffi largement  dfrayer vos dpenses. Permettez-moi de
    garder pour mon courtage la ceinture de cuir qui contenait cette
    somme. Vous ne retournerez plus dans vos bois de chtaignier: si
    par hasard vous y reveniez, c'est que vous n'auriez plus d'argent;
    partant cette rustique bourse ne saurait vous tre utile.

    Adieu, Eusbe,

    Adonne.

--L'insolente! murmura Bonnaud, et s'approchant du notaire, il lui
dit  demi-voix: Voulez-vous constater dans un article additionnel
qu'en cas de dcs, s'il n'y a pas d'enfants ns dans le mariage,
le bien des conjoints restera au dernier vivant?




XLIV


Lorsque tous les honntes bourgeois amis de Bonnaud et de Lansade
eurent bien mang, ils ne se levrent pas de table, ils se mirent
 boire, et quand ils eurent bu, ils se mirent  chanter.

Ce fut Bonnaud, le pre de la fiance, qui commena; les convives
firent chorus.

       *       *       *       *       *

Prenez dix viveurs uss par toutes les dbauches; enfermez-les par
une nuit d'hiver avec dix courtisanes dans l'un des splendides
salons du pavillon d'Armenonville, au milieu du bois de Boulogne,
loin de tous regards, exempts de toute contrainte; donnez-leur
de l'or pour jouer; ordonnez qu'on leur serve les vins les plus
exquis de la meilleure cave du monde. Une fois tout cela fait,
vous n'attendrez pas longtemps pour voir un tableau participant de
l'enfer du Dante, et du _Rve de bonheur_. Au moment o toutes les
passions qui grouillent dans le coeur de l'homme seront dchanes,
entrez, et dites  cette hideuse compagnie de se mettre aux
fentres pour voir passer deux jeunes maris qui sortent de
l'glise. Alors vous verrez, je vous le dis, un spectacle trange
et navrant. La tourmente de l'orgie s'apaisera, les chants
cesseront, la noce passera et les rires des jeunes amies de la
fiance troubleront seuls le silence et le recueillement de la
saturnale mue.

Les hommes penseront  leurs soeurs,  leurs mres,  leur jeunesse
perdue dans le vice et dans la dbauche. Les femmes, ces dix
femmes abjectes, tranes dans toutes les hontes, tressailliront
en voyant le voile blanc de la jeune fille vierge. Peut-tre, 
elles dix, trouveront-elles deux larmes, l'une pour leur prsent
avili, l'autre pour leur honntet  jamais perdue. Si l'une
d'entre elles, plus ivre ou plus perdue que les autres, voulait
jeter une insulte  la face de la vertu qui passe, son imprcation
resterait trangle dans sa gorge, et ses compagnes d'avilissement
la mpriseraient.

Eh bien, pour le mariage, ce sacrement redoutable parmi les plus
redoutables, pour cet acte horrible ou sublime, qui rive  jamais
deux tres  une chane dont chaque anneau bris est une douleur
ou une honte, les bourgeois n'ont pas le moindre respect; ils
attendent le moment o le prtre aura fini pour entonner des
chansons grivoises et dire des choses qui, ailleurs, ne seraient
qu'obscnes.




XLV


Les grandes douleurs tiennent peu de place dans la vie, et Dieu a
donn  l'homme qu'il veut prouver la force ncessaire pour les
supporter. Devant un grand dsastre la nature humaine se roidit;
devant les mille misres de l'existence et les pripties qui font
natre les orages de la vie, elle se courbe.

Le lendemain de son mariage seulement, Eusbe comprit l'tendue
de son amour pour Adonne. Il sentit que la parole sacramentelle
d'un homme  charpe tricolore ne suffit pas pour dtruire la plus
grande faiblesse de l'homme: l'Habitude.

Nature douce et droite, le fils du sceptique Martin ne chercha pas
 se mentir  lui-mme. Il entrevit l'immensit de son malheur et
y entra avec rsignation.

Le systme des comparaisons lui ta toute tranquillit d'esprit et
de coeur. En voyant les draps de toile de Chartres qui garnissait
le lit nuptial, il pensait  la batiste orne de valenciennes de
son ancien nid. A l'honnte froideur de Clmentine, il opposait
les lans passionns d'Adonne. La simplicit dcente de sa femme
le rvoltait et lui remettait dans l'esprit les mots vainqueurs
que la chanteuse laissait chapper entre deux clats de rire.

L'intrieur de la fabrique o se distillait l'eau de Javelle, o
se cristallisait le sulfate de magnsie, lui donnait le vertige.
Pour les livres de commerce, il n'y touchait qu'avec crainte, tant
il avait peur qu'une puissance mystrieuse ne les ft se refermer
d'eux-mmes et prendre, comme dans un tau, son front charg
d'ennui. C'tait surtout quand il pntrait dans ce laboratoire
nausabond qu'il regrettait les bords de la rivire o il avait
failli se noyer lorsqu'il tait enfant, et le boudoir bleu o
il avait lu et relu ses trois potes pendant que sa matresse
chantait.




XLVI


Un matin, la nostalgie du bonheur le prit par les cheveux et le
conduisit chez Adonne.

--Jenny, dit-il en entrant, o est madame?

--Madame est morte, rpondit la jeune fille, et elle se mit 
pleurer.

Eusbe se laissa tomber sur le divan et resta deux heures 
attendre des larmes. Son coeur serr battait avec violence, un
rle sourd sortait en grinant de sa gorge sche, les larmes ne
venaient pas.

Jenny, la bonne, avait regard avec colre, Eusbe, dont l'abandon
avait caus la mort de sa matresse; elle eut piti de sa profonde
douleur.

--Monsieur, lui dit-elle en lui prsentant un coffret d'acier,
j'allais vous crire afin d'accomplir les derniers ordres de la
pauvre madame. Elle m'avait dit: Huit jours aprs ma mort, vous
porterez a  Eusbe. Je vous le remets; le voici, monsieur, le
voici.

Et la brave fille se remit  pleurer.

Eusbe, le regard fixe, prit le coffret, le posa sur la table et
l'ouvrit aprs en avoir pris la clef derrire le cadre du portrait
d'Adonne. Il en sortit une enveloppe dont il brisa le cachet en
tremblant, et il lut:

    Mon Eusbe,

    Quand tu liras cette vilaine lettre, je serai morte, mon amour
    pour toi m'aura tue. Pleure-moi beaucoup, mais ne me plains pas
    trop. J'aime mieux mourir de a que d'autre chose. Je me voyais
    m'en aller et j'prouvais presque du bonheur  penser que c'tait
    pour toi et par toi que j'allais en finir avec la vie. Si tu savais
    comme c'est bon d'aimer! cela rend honnte. Marie Bachu me fait
    piti, la pauvre fille, avec ses raisonnements, c'est des btises.
    coute-moi, mon bon chri, ce qui est aprs est mon testament. Je
    te laisse et lgue ma bague en turquoise et en brillants; c'est la
    premire chose que j'ai achete de l'argent que j'avais gagn. Tu
    trouveras dans le tiroir de mon petit bonheur du jour mes autres
    bijoux: ils sont envelopps par paquets avec les noms dessus.
    C'est des souvenirs pour mes camarades du thtre; tu donneras
    toi-mme ma montre et la chane  Mme Marignan, mon habilleuse,
    et quarante-deux francs que je dois  Adolphe, le coiffeur. Tu
    porteras mon deuil, je t'en supplie, au moins un mois, n'est-ce
    pas, mon chri? tu diras chez toi que tu as perdu un cousin. J'ai
    vu ta femme, elle est jolie, mais tu comprends que sa figure ne
    me revient pas beaucoup. Et puis tu donneras toutes mes robes et
    mon linge  Jenny, ma bonne, et aussi deux mille francs pour faire
    remplacer son amoureux, si toutefois elle consent  se marier; ce
    n'est qu' cette condition que je lui donne cela. Quand tu auras
    fait tout ce que je te dis, tu prendras le reste de l'argent; il
    y aura une quinzaine de mille francs quand mes meubles auront t
    vendus. Alors tu partiras pour Strasbourg et tu chercheras un nomm
    Antoine Krutger, tourneur en bois; quand tu l'auras trouv, tu
    lui demanderas s'il a t fourrier dans un rgiment de chasseurs
    en garnison  Saumur il y a vingt-huit ans. S'il te dit oui, tu
    lui donneras tout; c'est mon pre, un brave homme qui m'aurait
    mprise. S'il est mort, tu donneras  ses enfants: c'est comme si
    c'tait mes frres, n'est-ce pas? Voil tout. Et maintenant, mon
    bon Eusbe, adieu pour toujours. Je t'aimais, oh! je t'aimais  ne
    pas pouvoir le dire et je t'embrasse comme le jour o tu voulais
    m'acheter.

    Adonne.

    P. S. Je te demande pardon de la peine que tu vas te donner pour
    moi, et je suis  toi pour la vie; a ne sera pas long.

Eusbe sanglotait; il relut cinq ou six fois la lettre de sa
matresse et appela Jenny.

--Mon enfant, lui dit-il, madame ne vous a pas oublie; elle vous
laisse de quoi vous marier.

--Comment! s'cria Jenny, je pourrais retourner dans mon pays. Ah!
monsieur, que la pauvre madame tait bonne!

--De quel pays tes-vous? demanda avec intrt Eusbe, qui
comprenait ce cri _nostalgique_.

--De Strasbourg.

--Madame le savait-elle?

--Non, monsieur;  Paris les Alsaciennes se placent difficilement;
j'avais dit en entrant ici que j'tais de Nancy.

--N'avez-vous jamais entendu parler d'un tourneur nomm Antoine
Krutger?

--Antoine Krutger! s'cria la jeune fille, vous l'avez connu?
c'tait mon pre.

--Avait-il t militaire?

--Oh oui! monsieur, dans la cavalerie, il tait sous-officier 
l'cole de Saumur. S'il avait vcu je ne serais pas en condition.

Martin fils resta un instant sans parler: un monde de penses
encombrait son cerveau.

--Mon enfant, reprit-il, tout ce qui est ici vous appartient;
madame vous a faite sa lgataire universelle.

--Ah! monsieur! s'cria Jenny en pleurant de joie et de douleur,
je suis bien heureuse et bien malheureuse en mme temps, et je
n'avais pas besoin de a pour aimer la pauvre madame comme une
soeur.




XLVII


Eusbe, navr, revint chez lui en proie  une fivre violente.
Malgr mille efforts, il fut oblig de se mettre au lit, o il
resta un mois presque sans connaissance. Lorsqu'il revint  lui,
ce fut Paul Buck et Gredinette qu'il trouva  son chevet. Il
demanda sa femme; on lui rpondit qu'elle tait prs d'une de ses
soeurs mourante.

Quelques jours aprs, Eusbe entrait en convalescence et se
promenait au jardin appuy sur le bras de Gredinette.

--Tenez, mon bon Eusbe, a m'ennuie, lui dit la jeune femme; mais
aussi bien, puisqu'il faut que vous appreniez la vrit tt ou
tard, j'aime mieux vous la dire tout de suite. Apprtez-vous  un
grand malheur.

--Parlez, rpondit Eusbe; je ne puis pas tre plus malheureux.

Aprs mille dtours, Gredinette apprit  Martin que sa femme tait
partie avec Isidore Boucain, et que tous deux avaient eu soin
d'emporter la caisse.

Eusbe ne rpondit rien, et son visage n'exprima aucune sensation.

--Il a mieux pris la chose que je ne pensais, dit le soir
Gredinette  Paul.

Peu  peu, Eusbe recouvra la sant.

--Je vais vous faire mes adieux, dit-il un matin  ses deux
derniers amis; je vais retourner  la Capelette, que je n'aurais
jamais d quitter. Je vais saluer mon beau-pre et je partirai ce
soir. Merci de votre amiti; je ne l'oublierai jamais. Si un jour,
las de la vie, vous voulez goter le repos, venez sous mon toit,
je vous aimerai comme vous m'avez aim.

--Ne va pas voir Bonnaud! s'cria Paul, ce pauvre pre t'accuse de
la faute de sa fille.

--Moi!

--Oui. Il prtend que ce sont tes _dbordements_ avec Adonne qui
l'ont entrane au mal. Ne te drange pas non plus pour Mme de la
Varade: elle est tout entire aux prdications d'un missionnaire
qui fait fureur  Versailles.

--Un missionnaire? Qu'est-ce que cela?

--Les missionnaires, mon ami, reprit Paul avec gravit, ce sont
des hommes ou plutt des enfants de Dieu qui traversent les mers,
s'exposent  mille dangers, pour aller dans des contres presque
inconnues porter aux peuplades sauvages la parole de Dieu et la
civilisation; le prtre dont je te parle a t crucifi, et dix
fois sur le point d'tre mang.

--Je vais le voir, dit Eusbe, et il sortit.

Le Pre Vernier appartenait  la Congrgation des Lazaristes de
Turin. C'tait un vieillard  barbe blanche, au teint basan; ses
yeux noirs taient pleins d'audace et de bont. Il reut Eusbe
avec amnit.

--Que voulez-vous, mon enfant? lui demanda-t-il.

--Mon pre, rpondit le jeune homme, je me suis meurtri  toutes
les asprits de la vie;  mesure que je cherchais la vrit, je
m'enfonais dans le doute; aujourd'hui, je viens  vous comme
l'oiseau bless qui, tournoyant en l'air, cherche la branche du
vieux chne pour se reposer. Au nom de votre Dieu, dites-moi o
est le vrai, o se cache le faux?

--Monsieur, reprit schement le pre Vernier, j'ai dvou ma vie
au service du Seigneur, j'ai travers les dserts pour enseigner
sa parole aux peuplades sauvages; je dois mon appui aux humbles et
aux souffrants, mais je n'ai rien  dmler avec les esprits forts
et les philosophes.

Le soir mme Eusbe partait.

Ne trouvant point  Limoges de voiture pour le transporter  la
Capelette, il se dcida  faire  pied les six lieues qui le
sparaient de la maison de son pre. Un orage violent le fora de
s'arrter  moiti chemin et de coucher dans une auberge de la
route. Pendant que la matresse de l'auberge prparait son dner,
il prit machinalement un livre graisseux qui tranait sur la table
et il lut. Aprs avoir mang il se retira dans sa chambre o il
passa la nuit  relire l'humble livre de l'auberge. Ds l'aube,
il descendit et donna un louis  l'aubergiste pour emporter le
livre.

--Pourquoi, se dit-il lorsqu'il fut sur le chemin, ai-je t si
loin m'exposer  tant de douleur, pour chercher le vrai qui tait
 ma porte?

Le volume qu'Eusbe emportait contenait les vangiles.

--J'ai eu tort de laisser emporter le livre du petit par ce
monsieur, dit l'aubergiste  sa femme.

--Bah! il nous cotait douze sous, rpondit celle-ci.

--S'il nous en a donn vingt francs, reprit le mari, c'est qu'il
valait mieux que a.

Eusbe frappa  la grande porte.

--Ah! Seigneur du bon Dieu! s'cria la grande Caty, vous voil
donc enfin, monsieur Eusbe. Ah! montez vite, votre pre veut tant
vous voir avant de mourir.

Deux secondes aprs, Eusbe tait prs de son pre agonisant.

--Te voil enfin, mon fils, dit le bon M. Martin en rlant, te
voil. As-tu atteint ton but, et peux-tu me dire avant que je
meure, o est le faux, o est le vrai?

--Pre, rpondit Eusbe, le faux est sur terre, le vrai est au
ciel.

--Tu as peut-tre raison, dit le moribond, et si M. l'abb
Jaucourt n'tait pas mort, je le ferais venir, s'il en tait temps
encore.

--Pre, reprit le jeune homme, les prtres ne meurent pas; ils
n'ont pas besoin de se marier pour se reproduire; la religion est
une mre fconde: pour un de ses enfants qui meurt, il lui en nat
dix.

--C'est possible, mais je ne veux pas l'abb Faye, murmura Martin
d'une voix teinte; il a les cheveux rouges. Et il rendit le
dernier soupir.

--Pre! pre! s'criait Eusbe sans se douter que le vieillard ft
mort, croyez-moi, il n'y a de vrai que la grandeur de Dieu.

--Et la btise humaine, dit en passant sa tte rousse  travers la
porte l'abb Faye, que la grande Caty avait t chercher de son
autorit prive.


FIN.





End of the Project Gutenberg EBook of La btise humaine, by Jules Noriac

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BTISE HUMAINE ***

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