Project Gutenberg's Varits Historiques et Littraires (8 / 10), by Various

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Title: Varits Historiques et Littraires (8 / 10)
       Recueil de pices volantes rares et curieuses en prose et en vers

Author: Various

Release Date: July 21, 2015 [EBook #49502]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  VARITS
  HISTORIQUES
  ET LITTRAIRES

  Recueil de pices volantes rares et curieuses
  en prose et en vers

  _Revues et annotes_
  PAR
  M. DOUARD FOURNIER

  TOME VIII




  A PARIS
  Chez P. JANNET, Libraire

  M.DCCCLVII




_L'interrogatoire et deposition faicte  un nomm Jehan de Poltrot,
soy disant seigneur de Merey, sur la mort de feu monsieur le duc de
Guyse._

_Nouvellement imprim  Paris._

_Avec privilge._

_1563[1]._

          [Note 1: Cet interrogatoire, o, comme on le verra, Coligny
          fut trs nergiquement charg par le coupable, qui l'accusa
          d'avoir t son principal instigateur, donna lieu  une
          rplique de la part de l'amiral; en voici le titre:
          _Response  l'interrogatoire qu'on dit avoir est fait  un
          nomm Jean de Poltrot, soy-disant seigneur de Merey, sur la
          mort du feu duc de Guyse, par M. de Chastillon, admiral de
          France, et autres nommez audict interrogatoire, avec autre
          plus ample declaration dudit seigneur admiral, quant  son
          faict particulier, sur certains poincts desquels aucuns ont
          voulu tirer des conjectures mal fondes._ Brantme connut
          cette _Response_; il en parle ainsi dans sa _Vie du duc de
          Guise_, lorsqu'il arrive au crime de Poltrot: M. l'admiral,
          dit-il, s'en excusa fort, et pour ce en fit une apologie
          repondant  toutes les depositions dudit Poltrot, que j'ai
          vue imprime en petites lettres communes... l o plusieurs
          trouvoient de grandes apparences en ses excuses, qu'ils
          disoient tre bonnes; d'autres les trouvoient fort
          pallies... (Edit. du _Panthon littraire_, t. 1, p.
          435.)]


_Du 21e jour de fvrier mil cinq cens soixante deux, Au camp de
Sainct-Hilaire, prs de Sainct-Mesmin._

Pardevant la royne mre du roy, MM. le cardinal de Bourbon, duc
d'Estampes, prince de Mantoue, comte de Gruyres, seigneurs de
Martigues, de Sansac, de Cipierre, de Losse, et l'evesque de Lymoges,
respectivement tous conseillers du roy et chevaliers de son ordre,
presens, a est amen Jehan de Poltrot, soy disant sieur de Merey,
natif du pays d'Angoumois, en la seigneurie d'Aubeterre[2], aag de
vingt-six ans ou environ; lequel, admonnest qui l'a suscit de donner
le coup de pistole dont M. le duc de Guyse fut attaint et frapp jeudy
dernier, quel estoit son but et intention, ou de ceux qui l'avoient
induit  ce faire, et quels deniers il en a pour ce faire receuz et
espre en recevoir, a dit et confess, se mettant  genoux devant la
dite dame et luy demandant pardon, ce que s'ensuyt:

          [Note 2: Ce maraud, dit Brantme, estoit de la terre
          d'Aubeterre, nourri et eslev par le vicomte d'Aubeterre,
          lorsqu'il estoit fugitif  Genve, faiseur de boutons de son
          metier.]

C'est assavoir, qu'environ le mois de juing ou de juillet dernier, le
prince de Cond estant  Orleans et le seigneur de Soubize en sa
compagnie, duquel il est serviteur, il s'en alla audit Orlans[3].

          [Note 3: Ici commencent les rpliques de l'amiral. Il rpond
          en verit et comme devant Dieu, qu'il ne sait quand le dit
          Poltrot arriva au dit Orleans, ni quand il partit, et n'a
          souvenance de jamais l'avoir veu, ne en avoir ouy parler en
          sorte quelconque, jusques au moys de janvier dernier, par
          l'occasion qui sera dite cy-aprs. Selon Brantme, c'est M.
          d'Aubeterre qui, reconnoissant par la plus noire ingratitude
          le service que lui avoit rendu M. de Guise, lorsqu'il
          l'ayoit sauv du supplice des conjurs d'Amboise, avoit
          _suscit_, _prch_ et _anim_ Poltrot. C'est lui encore qui
          l'avoit prsent  M. de Soubise, son beau-frre, qui toit
          gouverneur de Lyon pour les huguenots.]

Auquel lieu le seigneur de Feuqures, le jeune gouverneur de Roye et
le capitaine de Brion[4] s'adressrent  luy, et luy dirent
qu'autrefois ils l'avoyent cogneu homme d'execution et entreprinse, et
que, s'il vouloit entendre  faire une bonne entreprinse qui
tourneroit au service de Dieu,  l'honneur du roy et soulagement de
son peuple, il en seroit grandement lou et estim. Et les ayant
iceluy confessant requis de se descouvrir davantage et luy faire
ouverture de quelle entreprinse ils entendoyent parler, les asseurant
que de sa part il seroit tousjours prest de faire une bon service au
roy, cognoissans sa bonne volont, ils le remirent  M. l'admiral et
luy dirent qu'il luy feroit plus amplement entendre le propos qu'ils
luy avoyent touch.

          [Note 4: L'amiral, dans sa rponse, nie que Brion, mort
          depuis au service de Guise, lui et jamais parl de Poltrot;
          mais, quant  M. de Feuqures, il avoue avoir bien
          souvenance qu'environ la fin de janvier dernier, et non
          jamais auparavant, il luy dit, en parlant dudit Poltrot
          fraischement arriv de Lyon, qu'autrefoys il l'avoit cognu
          homme de service durant la guere de Picardie, ce qui fut
          cause qu'il consentit  l'employer.]

Et de fait, deux ou trois jours aprs, les dits Feuqures et Brion le
presentrent au dit seigneur de Chastillon, admiral, estant log au
dit Orleans, prs la maison du prince de Cond, et estoit pour lors le
dit seigneur de Chastillon en une salle basse dessous le dit logis; et
aprs que les dits Feuqures et Brion l'eurent present au dit
seigneur de Chastillon, il commanda  tous ceux qui estoyent en sa
salle de se retirer, ce qu'ils feirent. Et mesmes les dits Feuqures
et Brion s'en allrent, et demeura seul avec le dit seigneur de
Chastillon, qui luy demanda, en telles paroles ou semblables, s'il
vouloit prendre la hardiesse d'aller au camp de M. de Guyse (estant
lors le camp du roy, que le dit sieur de Chastillon appelloit le camp
de M. de Guyse, prs de Bogency), et que, s'il entreprenoit d'aller au
dit camp pour l'effet qu'il luy declareroit, il feroit un grand
service  Dieu, au roy et  la republique; et luy ayant iceluy
confessant demand de quelle entreprinse il entendoit parler, il luy
dist que, s'il vouloit entreprendre d'aller au dit camp pour tuer le
sieur de Guyse, qui persecutoit les fidles, il feroit un oeuvre
meritoire envers Dieu et envers les hommes; oyant lesquels propos, qui
luy sembloyent passer outre ses force et puissance, il dist au
seigneur de Chastillon qu'il n'eust os entreprendre si grande
charge. Ouye laquelle responce, le dit seigneur de Chastillon ne l'en
pressa davantage, mais le pria de tenir ce propos secret et n'en
parler  personne[5].

          [Note 5: A tout ce long paragraphe l'amiral rpond: Le
          contenu de cest article est entierement faux et controuv.
          Il s'lve ensuite contre ceux qui ont dict ceste
          deposition  ce povre confessant, et la meilleure preuve
          qu'il trouve des instigations auxquelles Poltrot a t en
          butte et qui l'ont pouss  ne rien obmettre qui pt le
          charger, c'est, dit-il, qu'en toute cette confession, luy
          amiral de Coligny n'est appel que le seigneur de
          Chastillon, qui est un nom qu'il ne desdaigne point; mais
          tant il y a que cela monstre clairement de quelle boutique
          est sortie cette confession, attendu qu'il n'est ainsi
          appel en pas un lieu de ce royaume ni ailleurs, sinon par
          ceux qui pretendent par tels artifices le despouiller de
          l'estat et degr qui luy appartient. L'amiral trouve aussi
          un trange mauvais vouloir dans ces mots: estant lors le
          camp du roy, que le dit seigneur de Chastillon appelle le
          camp de M. de Guyse, prs Baugency. Coligny avoit la
          prtention de croire que c'toit son arme qui toit l'arme
          royale; aussi, dans l'_Epistre_ place en tte de cette
          _Response_, s'toit-il qualifi _lieutenant en l'arme du
          Roy sous la charge de M. le prince de Cond_. Les paroles
          dites par Poltrot tendoient  changer les rles, puisqu'en
          faisant de M. de Guise le seul chef des troupes du roi,
          elles le posoient, lui, en rebelle. C'est pourquoi cette
          partie de la dposition lui tenoit tant au coeur.]

Et depuis, le dit seigneur de Soubize partant de la dite ville
d'Orleans pour s'en aller  Lyon, et iceluy confessant l'accompagna,
et y demeura continuellement avec luy, jusques environ quinze jours
aprs que la bataille fut donne, prs Dreux[6].

          [Note 6: Le dit seigneur admiral ne sait rien de tout
          cela, dit la _Response_.]

Que le dit seigneur de Chastillon escrivit au dit seigneur de Soubize
estant au dit lieu de Lion qu'il eust  luy envoyer iceluy
confessant[7]. Et de fait iceluy seigneur de Soubize le depescha pour
aller par devers le dit seigneur de Chastillon, et luy bailla un
paquet  porter, sans luy communiquer ce qu'il escrivoit au dit
seigneur de Chastillon; et estant arriv prs la ville de Celles, en
Berry, en un lieu nomm Villefranche, il y trouva le dit seigneur de
Chastillon, auquel il presenta le dit paquet[8], et, aprs l'avoir
veu, il luy commanda de l'aller attendre au dit Orleans, ce qu'il
feit[9].

          [Note 7: Nouvelle dngation de Coligny. Plusieurs fois, il
          est vrai, il a crit  Lyon,  M. de Soubise; mais, sur sa
          vie et sur son honneur, il ne se trouvera que jamais il ait
          escrit qu'on luy envoyast le dit Poltrot, lequel il ne sache
          avoir jamais veu ni cogneu auparavant, et ne pensoit
          aucunement  luy.]

          [Note 8: Le seigneur admiral est memoratif qu'il est ainsi;
          mais tant s'en faut que ce fust pour employer le dit Poltrot
          au fait dont il est question; au contraire, le dit seigneur
          de Soubize mandoit qu'on le luy renvoyast pour ce qu'il
          estoit homme de service, comme les lettres en feront foy.]

          [Note 9: Le dit admiral, dit la _Response_, ne le renvoya
          point  Orleans, mais luy donna cong d'y aller, pour ce
          qu'il disoit y avoir affaire.]

Et quelque temps aprs le retour du dit seigneur de Chastillon au dit
Orleans, s'estant present au dit seigneur de Chastillon pour entendre
sa volont, il demanda s'il luy souvenoit du propos qu'il luy avoit
tenu l'est precedent; et luy ayant fait response qu'il s'en
souvenoit trs bien, mais que c'estoit une chose trop hasardeuse, le
dit seigneur de Chastillon luy dist que, s'il vouloit executer la dite
entreprinse, il feroit la chose la plus belle et la plus honorable
pour le service de Dieu et le bien de la republique qui fut onques
faite, et s'effora de luy donner courage et hardiesse pour executer
la dite entreprinse, dont de rechef il se voulut excuser. Mais 
l'instant survint Theodore de Besze et un autre ministre de petite
stature, assez puissant, portant barbe noire; lesquels luy firent
plusieurs remonstrances, luy demandans s'il seroit pas bien heureux de
porter sa croix en ce monde, comme le Seigneur l'avoit porte pour
nous; et, aprs plusieurs autres discours et paroles, luy dirent qu'il
seroit le plus heureux homme de ce monde s'il vouloit executer
l'entreprinse dont M. l'admiral luy avoit tenu propos, parce qu'il
osteroit un tyran de ce monde, pour lequel acte il gaigneroit paradis
et s'en iroit avec les bien heureux, s'il mouroit pour une si juste
querelle. Desquelles remonstrances iceluy confessant se laisse
persuader, et dit au dit seigneur de Chastillon, qui estoit present et
assistant  tous les dits propos des dits ministres, qu'il feroit donc
la volont de Dieu, et s'en iroit au camp du dit seigneur de Guyse
pour s'efforcer de mettre la dite entreprise  execution, dont il fut
fort lou et estim, tant par le dit seigneur de Chastillon que les
dits ministres; et luy dirent qu'il n'estoit pas seul qui avoit fait
de telles entreprises, parce qu'il y en avoit plusieurs autres qui
avoyent entrepris semblables charges; et mesme le dit seigneur de
Chastillon luy dist qu'il y avoit plus de cinquante autres
gentils-hommes de bon lieu qui luy avoyent promis de mettre  effect
autres semblables entreprises; et luy feit  l'instant bailler vingt
ecus par son argentier pour venir au camp de Messas[10], o lors
estoit le dit seigneur de Guyse, afin de penser et adviser les moyens
comme il pouvoit venir  bout de la dite entreprinse[11].

          [Note 10: Messas est une commune de l'arrondissement
          d'Orlans, canton de Beaugency.]

          [Note 11: A tout cela l'amiral replique avec beaucoup
          d'indignation. Maintes fois, pendant ces derniers
          tumultes, il a su des gens qui vouloient tuer M. de Guise,
          et toujours il les en a desmeus et destournez, comme peut
          mme savoir Mme de Guise, laquelle il en a suffisamment
          advertie en temps et lieu.--Remarquons, en passant, que ce
          dernier fait est attest par Brantme.--Quand il a su
          pourtant que M. de Guise et le marchal de Saint-Andr
          avoient attitr certaines personnes pour tuer le prince de
          Cond et M. d'Andelot, son propre frre, il avoue qu'il n'a
          cherch  dtourner ceux qui disoient qu'ils iroient tuer
          M. de Guyse jusques en son camp. Il s'est content de ne
          pas les y induire et solliciter par paroles, argent ou
          promesses. Pour ce qui est des vingt cus donns  Poltrot,
          il reconnot qu' son dernier retour  Orlans, dlibrant
          de l'employer  savoir des nouvelles du camp des ennemys,
          il lui fit dlivrer cette somme, mais sans luy tenir autre
          langage ny propos. Tavannes confirme ce fait: L'admiral
          avoe, dit-il, luy avoir donn argent pour espion, non pour
          assassin. (_Mmoires_, coll. Petitot, 1re srie, t. 24, p.
          293.) Poltrot d'ailleurs n'inspiroit pas grande confiance 
          l'amiral. Il lui sembloit qu'il avoit des moyens trop
          faciles pour entrer au camp ennemi; il l'avoit mme fait
          remarquer  M. de Grammont. Quant  Bze, Coligny le dfend
          comme lui-mme. Le meurtre de Vassy ne l'a pas pouss aux
          reprsailles sanglantes. Il n'a jamais t d'advis de
          proceder contre le dit sieur de Guyse que par voye de
          justice ordinaire. Il a sans doute demand  Dieu qu'il lui
          changet le coeur ou qu'il en dlivrt le royaume; mais, ses
          lettres  Mme de Ferrare sont l pour en faire foi, jamais
          ses dsirs ne sont alls plus loin.]

Lesquels vingt escus il receut et s'en vint au dit camp de Messas, o
il se presenta au dit sieur duc de Guyse, et luy dist qu'il se
repentoit d'avoir port les armes contre le roy et qu'il se vouloit
doresnavant rendre  luy. Ce que le dit seigneur duc de Guyse print en
bonne part et luy dist qu'il estoit le bien venu; et quand le dit
seigneur duc de Guyse se partit du dit Messas pour s'en aller  Blois,
iceluy confessant y alla et retourna avec luy[12].

          [Note 12: Ledit seigneur admiral croit qu'il est ainsy,
          d'autant que le dit Poltrot luy fit ce mesme rapport, non
          pas  Orlans, l o il ne le vit oncques..., mais dans un
          lieu appel Neufville.]

Et quelques jours aprs il retourna au dit Orleans par devers le dit
seigneur de Chastillon, et s'effora de s'excuser envers luy
d'entreprendre une si grande charge, parce que le dit seigneur duc de
Guyse n'avoit accoustum de sortir de sa maison sans estre bien
accompagn. Mais le dit seigneur de Chastillon luy renfora le courage
plus que devant et luy dist qu'il savoit bien ce qu'il luy avoit
promis, et qu'il ne falloit point qu'il usast d'aucune excuse. Et
d'abondant luy fist faire plusieurs remonstrances par le dit de Besze
et l'autre ministre qui luy en avoit premierement parl, qui luy
troublrent tellement l'esprit et l'entendement qu'il s'accorda 
faire ce qu'ils voudroyent. Et pour le confermer en ceste mauvaise
opinion, le dit seigneur de Chastillon luy bailla luy-mesme cent escus
sol dedans un papier pour acheter un cheval si le sien n'estoit assez
bon pour se sauver aprs avoir fait le coup[13]; lesquels cent escus
iceluy confessant receut, et s'en vint au dit camp de Massas pour
adviser les moyens de mettre  fin la dite entreprise[14].

          [Note 13: L'amiral ne nie pas cette nouvelle somme de cent
          cus donne  Poltrot, mais, comme il l'a dj dit tout 
          l'heure, et comme l'a rpt Tavannes, c'est pour son
          service d'espion, et non pour autre chose, qu'il le paya
          ainsi: L'ayant ouy, dit la _Response_, le seigneur admiral
          jugea qu'on s'en pouvoit servir pour entendre certaines
          nouvelles du dit camp; et, pour cest effect, luy delivra les
          cent escus dont il est question, tant pour se mieux monter
          que pour faire les diligences requises en tels
          advertissements. L'amiral ne s'en tient pas  cet aveu, la
          mmoire lui est completement revenue, et il ajoute:
          Davantage, le dit seigneur admiral est bien recors
          maintenant que le dit Poltrot s'avana, luy faisant son
          rapport, jusques  luy dire qu'il seroit aise de tuer le dit
          seigneur de Guyse. Mais le dit seigneur admiral n'insista
          jamais sur ce propos, d'autant qu'il l'estimoit pour chose
          du tout frivole, et sur sa vie et sur son honneur n'ouvrit
          jamais la bouche pour l'inciter  l'entreprendre. S'il
          falloit en croire Brantme, l'entretien de l'amiral avec
          Poltrot ne se seroit pas tout  fait pass ainsi. L'amiral
          auroit charg Chastelier, grand confident de M. de Soubize
          et habil homme, de lui faire envoyer _le gallant_ par son
          patron, mais sans dire qu'il le mandoit lui-mme, et surtout
          sans laisser penser qu'il le dsiroit voir pour lui
          commander de faire le coup. Tout ce que vouloit l'amiral,
          c'est que Poltrot lui donnt  lui-mme assurance de son
          zle, afin qu'il st, sans autre explication, ce qu'il
          devoit en attendre. Tout se fit ainsi qu'il l'esproit,
          car, dit Brantme, aprs qu'il (Poltrot) luy eust
          represent ses lettres et que mon dict sieur l'admiral les
          eust lues devant luy, il luy dist: C'est M. de Soubize qui
          m'escrit, et me mande comme vous avez grande envye de bien
          servir la religion. Vous soyez bien venu. Servez la donc
          bien. Brantme ajoute: M. l'admiral n'avoit garde,
          disoit-on, de se confier en ce maraud, malostru et
          trahistre, car il savoit bien que mal luy en prendroit s'il
          estoit pris et descouvert, et que tels marauds et
          trahistres, en leur desposition, gastent tout et se
          desbagoullent, et disent plus qu'il n'y en a quand ils sont
          pris. Voil pourquoy M. l'admiral fut fin et astuce d'user
          de telle sobres paroles  l'endroit de ce maraud; mais usant
          de ceste-l, il faisoit comme le pasteur auquel les veneurs
          ayant demand s'il avoit veu le cerf qu'ils chassoyent, luy,
          qui l'avoit garanty dans sa grange, soubs bonne foy, il leur
          dist et cria tout haut, afin que le cerf qui estoit cach
          l'entendist, qu'il ne l'avoit point veu, en le jurant et
          l'affirmant; mais il leur monstroit avec le doibt et autres
          signes l o il estoit cach, et par ainsi il fut pris.]

          [Note 14: Dans _l'autre plus ample dclaration_, mise  la
          suite de la _Response_, l'amiral revient encore sur les cent
          cus donns  Poltrot et rapporte l'entretien qu'il y auroit
          eu entre eux: Il dit au dit Poltrot qu'il faloit qu'il s'en
          retournast en toute diligence pour le tenir adverty de ce
          que feroit ledit seigneur de Guyse, lequel luy fist response
          qu'il le feroit volontiers, mais qu'il n'estoit pas bien
          mont. Lors luy fut dit par M. l'admiral: Je voudroye avoir
          quelque bon cheval, je le vous bailleroye; mais il ne m'est
          pas demeur un seul bon courtaut, je les ai tous donnez 
          ceux que j'ay envoys en Allemagne, devers M. Dandelot, mon
          frre. Il luy fit response que s'il avoit de l'argent il en
          trouveroit bien. Lors le dit seigneur admiral luy dit:
          Qu'il ne tienne point  l'argent, je vous en bailleray,
          mais advertissez-moy soigneusement et diligemment de ce que
          fera M. de Guyse, et si d'adventure vous tuez vostre cheval,
          je vous donneray de l'argent pour en avoir un autre.]

Et depuis le dit sieur de Guyse estant venu avec l'arme en ce lieu de
Sainct-Hilaire aprs Sainct-Mesmin, il le suivit, ayant achet du
seigneur de la Mauvoysinire[15] un cheval d'Espaigne au dit lieu de
Messas, moiennant la somme de cent escus qu'il lui bailla avec le
courtaut sur lequel il estoit mont auparavant. Et fut pour quelques
jours log au chasteau de Corneil[16], distant de deux ou trois lieues
du dit camp de Sainct-Hilaire, differant d'executer la dite entreprise
jusques  ce qu'il vid qu'on pressoit fort la dite ville d'Orlans et
qu'on faisoit tous efforts de la prendre[17]; et craignant lors que
plusieurs des gens de bien qui y estoient fussent tuez et saccagez, il
resolud en son esprit de tenir la promesse; et pour ce faire, jeudy
dernier, dix-huitiesme de ce present mois, aprs avoir disn en une
mtairie distant de demie lieue de la maison o est log le dit
seigneur duc de Guyse[18], il luy vint en intention d'executer le dit
jour la dite entreprise; et de fait le dit sieur de Guise passant la
rivire de Leret[19] pour s'en aller au Portereau, il l'accompagna et
suivit jusques au dit Portereau; puis s'en retourna par le pont et
vilage d'Olivet, o sont logez les Suisses, et vint attendre le dit
sieur de Guyse au passage de la dite rivire de Leret, en intention,
soit qu'il fust bien ou mal accompagn, d'executer son entreprise,
comme il feit; et oyant une trompette qui sonnoit au retour du dit
sieur de Guyse, quand il voulut entrer dedans le basteau pour passer
l'eau, il s'approcha de la rivire, et aprs que le dit sieur duc de
Guise se fut descendu en terre, estant seulement accompagn d'un
gentilhomme qui marchoit devant luy, et d'un autre qui parloit  luy
mont sur un petit mulet, il le suivit par derrire, et approchant de
son dit logis en un carrefour[20] o il y a plusieurs chemins tournans
de cost et d'autre, il tira contre luy sa pistole charge de trois
balles, de la longueur de six  sept pas, s'efforant de le frapper 
l'espaulle, parce qu'il pensoit qu'il fut arm par le corps[21]; et 
l'instant picqua le dit cheval d'Espaigne sur lequel il estoit mont,
et se sauva de vitesse, passant par plusieurs bois tailliz, et feit
ceste nuit environ dix lieues de pais, pensant s'eslongner de la
ville d'Orlans. Mais Dieu voulut qu' l'obscurit de la nuit il se
destourna de son chemin, et se vint rendre jusques au village d'Olivet
dedans le corps de garde des Suisses, o il luy fut dit par l'un des
dits Suisses ces mots: Ho! wer do? Entendant lesquels mots, il
cogneut que c'estoit la garde des Suisses, et se retira en arrire
picquant jusques au lendemain huit  neuf heures du matin, et
cognoissant que son cheval estoit las et travaill, il se logea en une
cense, o il se reposa jusques au lendemain, qu'il y fut trouv et
amen prisonnier[22].

          [Note 15: C'est de La Mauvissire qu'il faut lire, comme
          l'crit Brantme. Michel de Castelnau de La Mauvissire,
          tout rcemment de retour de Normandie, se trouvoit en effet
          alors au sige d'Orlans, o il toit venu de la part de M.
          de Brissac prier le duc de Guise d'abandonner cette
          entreprise pour porter tout son effort vers Rouen, qui
          manquoit de secours. Il avoit assist  la prise du
          Portereau par l'arme du duc. V. ses _Mmoires_, liv. 4, ch.
          9, et l'excellente tude de M. G. Hubault (_Ambassade de
          Michel de Castelnau en Angleterre_, 1856, in-8, p. 11-12).]

          [Note 16: C'est le chteau de Cornay, aujourd'hui dtruit.
          Il se trouvoit en Sologne,  quatre lieues d'Orlans, prs
          de l'immense plaine de Cornay ou des _Quatre-Vents_, qui
          servit, en 1815, aux campements de l'arme de la Loire. On
          la trouve au midi du chemin de La Fert, l'un des six
          quartiers qui formoient autrefois la paroisse d'Olivet.]

          [Note 17: Le Portereau toit pris, ainsi que les tourelles
          qui toient la tte du pont. Restoit  s'emparer des les ou
          _mottes_ fortifies sur lesquelles le pont toit comme 
          cheval. Cette dfense emporte, la ville demeuroit presqu'
          merci et n'et pas tenu longtemps. L'attaque des les toit
          donc rsolue. M. de Guyse, dit La Noue, avoit deliber de
          les battre deux jours avecques vingt canons, puis y donner
          un furieux assaut. Et, comme elles n'estoient gure fortes,
           mon avis, il les eust emportes. Mais Poltrot fit son
          coup, ce qui, dit encore La Noue, troubla toute la feste...
          Cela, continue-t-il, rabattit toute la gaillardise et
          l'espoir des gens de guerre de l'arme, se voyant privs
          d'un si grand chef; ensorte que la reyne, lasse de tant de
          misres et de morts signales, embrassa la ngociation de la
          paix.]

          [Note 18: Cette maison est celle des Vallins, dans le
          quartier de Caubray,  peu de distance du Rondon, l'une des
          plus charmantes villas qui soient assises sur les bords du
          Loiret. Le duc de Guise se trouvoit l tout prs de son camp
          de Saint-Hilaire. L'glise de ce nom, celle de Saint-Mesmin,
          et la maison des Vallins, forment en effet une sorte de
          triangle dont celle-ci est la pointe; les chemins, qui se
          runissent prs de l et forment un carrefour dont il va
          tre parl, rendoient d'ailleurs au duc de Guise les
          communications faciles pour toutes les parties de ce
          quartier. C'est dans la maison de Caubray, voisine de celle
          que le duc habitoit et o il mourut, que Catherine de
          Mdicis logeoit, avec le jeune roi et un autre de ses fils.
          C'est l qu'elle et les chefs du parti protestant rglrent
          les prliminaires de la paix, qui fut, peu de temps aprs,
          ratifie  Amboise. Le propritaire du chteau fit mettre,
          en souvenir de ces vnements, une inscription au-dessus de
          la porte de sa salle. Elle fut efface, puis rtablie. La
          voici, telle que nous la trouvons dans la _Description de la
          ville et des environs d'Orlans_, par Polluche et Beauvais
          de Praux, p. 78:

               Marmore barbarico licet haud sit structa, viator,
                   Hc domus, idcirco non tibi vilis erit.
               Hic prope Guisus dux vit fata peregit;
                   Hospes huic mater Regia facta casa est.
               Rex comitatus e cum fratre hc tecta subivit,
                   Qu coluit menses plus minus illa duos.
               Aurea de coelo sed et hanc pax venit in dem,
                   Prconum decies hic celebrata tubis.
               Villa prius Caubra fuit, nunc foederis ara est:
                   Pacem quisquis amas, hunc venerare locum.]

          [Note 19: C'est la petite rivire du Loiret, qu'on trouve
          appele en 1409 _Leiret_, et en 1500 _Lerret_.]

          [Note 20: Au droict d'un chemin crois, entre deux grands
          noyers sur le destour de main gauche, qui conduit  son
          logis, estant j my-heure de nuict. (_Lettre de l'vque de
          Riez sur la mort du duc de Guise_, Archiv. cur., 1re srie,
          t. 5, p. 176.)]

          [Note 21: On ne pourra plus maintenant se mprendre sur le
          lieu o le duc fut bless par Poltrot. Ainsi, il n'est pas
          vrai, comme l'a dit Lottin dans ses _Recherches historiques
          sur Orlans_, t. 1, p. 448, et comme nous le lisons dans un
          petit livre d'ailleurs fort curieux, _Quatre jours dans
          Orlans_, etc., p. 120, que la rencontre se fit entre
          l'glise Saint-Marceau et le pont Lazin, prs d'Olivet,
          c'est--dire en de du Loiret; au contraire, c'est bien au
          del, vers Sainc-Mesmin,  peu de distance du logis habit
          par le duc de Guise, en un carrefour trs distinct sur la
          carte de Cassini, feuille 9 H. On ne s'y est pas tromp sur
          une gravure allemande qui parut peu de temps aprs le crime.
          Le duc y est reprsent tout prs de sa maison. Les hommes
          du corps de garde sont sous les armes,  la porte; la
          duchesse est  la fentre, qui salue son mari; et Poltrot,
          arrivant derrire le duc, tout prs du chemin qu'il va
          prendre aprs pour s'enfuir, lche le rouet de son
          pistolet.--Sauf quelques dtails topographiques qu'on
          voudroit plus complets, le tout est trs clairement racont
          par Brantme: Il (Poltrot) accompagna souvent M. de Guise
          avec tous nous autres de son logis jusques au Portereau, o
          tous les jours mon dit seigneur y alloit, et pour ce
          cherchoit toujours l'occasion opportune, jusques  celle
          qu'il trouva, o il fit le coup, car elle toit fort aise,
          d'autant que le soir que mon dit seigneur tournoit, il s'en
          venoit seul avec son ecuyer ou un autre, et cette fois avoit
          avec luy M. de Rostaing et venoit passer l'eau du pont de
          Saint-Mesmin, dans un petit bateau qui l'attendoit tous les
          soirs, et ainsy passoit avec deux chevaux et s'en alloit 
          cheval  son logis, qui estoit assez loin. Estant sur un
          carrefour qui est assez connu, et trop pour la perte d'un si
          grand homme, l'autre, qui l'attendoit de guet  pens, luy
          donna le coup, et puis se mit  courir et crier: Prenez-le!
          prenez-le! M. de Guise, se sentant fort bless et atteint,
          pencha un peu, et dit seulement: L'on me devoit celle-l,
          mais je crois que ce ne sera rien. Et avec un grand coeur
          il se retira en son logis, o aussitt il fut pans et
          secouru des chirurgiens, des meilleurs qui fussent en
          France.--Le Maire, dans ses _Antiquitez de la ville
          d'Orlans_, p. 335, dit que le duc fut tu dans son logis
          mme, en la maison des Vaslins, sur le cousteau d'Olivet,
          se promenant avec la noblesse. C'est une erreur complique
          d'une autre. Brantme vient de nous dire que le duc toit
          presque seul, et, plus loin, nous donnant la raison de cet
          isolement, il nous prouve que ce fut une des causes de la
          facilit avec laquelle le crime fut commis: Ce qui est fort
           noter, dit-il, ce bon et brave prince, pour espargner
          douze cents francs  son roy, cela fut cause de sa mort; car
          il me souvient que le bon homme M. de Serr, qui estoit
          alors financier en ceste arme et grand commissaire des
          vivres, secretaire du roy et surintendant des fortifications
          et magasins de France, un trs habile homme de son
          metier..., que M. de Guyse aimoit fort..., lui remontra
          qu'il devoit faire rhabiller le pont de Saint-Mesmin, qui
          seroit un grand soulagement pour luy, en allant et venant de
          Portereau  son logis, et pour toute sa noblesse qui l'y
          accompagnoit, au lieu de la grande peine, fatigue, et grand
          tour que nous faisions d'aller passer au pont d'Olivet, et
          que ce ne seroit qu' l'appetit de quatre  cinq cent escus.
          M. de Guyse luy dit: Espargnons l'argent de nostre roy, il
          en a assez  faire ailleurs; tout luy est bien de besoin,
          car un chascun le mange et le pille de tous costez. Nous
          nous passerons bien de ce pont; mais que j'aie mon petit
          bateau, c'est assez... De sorte que si ce pont eust est
          faict  l'appetit de peu, nous eussions toujours accompagn
          nostre general par le pont jusques  son logis, et ne
          fussions all faire ce tour et passer  la dbandade 
          Olivet, et par ainsy luy trs bien accompaign, ce maraud
          n'eust jamais faict le coup, lequel seut trs bien dire
          qu'autrement il ne l'eust os attaquer, que par ceste
          occasion qui certes estoit fort aise.--L'vque de Riez,
          dans sa _lettre_, dit que le pont de Saint-Mesmin avoit t
          ainsi _rompu_ par les protestants.]

          [Note 22: Tout ce long paragraphe ne concernant en rien
          l'amiral, on lit seulement dans sa rponse: Cest article
          appartient particulierement au dit Poltrot, et pourtant on
          s'en rapporte  luy, louant Dieu cependant, de tous juste
          jugement.--Les _Mmoires de Tavannes_ (coll. Petitot, 1re
          srie, t. 24, p. 293) confirment ce que Poltrot raconte ici:
          Luy, pensant se sauver et croyant avoir faict vingt lieues,
          n'avoit fait que tourner, fut pris proche le quartier des
          Suisses, cach dans une grange. Lottin (_Recherches_, t. 1,
          p. 448) se guidant sur une relation manuscrite, dont, selon
          son habitude, il ne donne pas l'indication prcise, dit
          aussi en parlant de Polirot: Aprs avoir err toute la
          nuit, il se seroit refugi dans une petite maison voisine,
          o il aurait t pris par un secretaire du duc de Guise, qui
          estoit  sa recherche.]

Et sur ce que la dite dame l'a enquis si autres estoient consentans 
la dite entreprise que le dit seigneur de Chastillon et le dit
ministre, a dit qu'il ne luy avoit est parl par autres personnes que
par le dit seigneur de Chastillon et le dit Besze et son compagnon,
mais qu'il estime bien que le seigneur de La Rochefoucault en savoit
quelque chose, d'autant que quand il arriva au dit lieu de
Villefranche, prs de la ville de Celle, le dit seigneur de La
Rochefoucault luy faisoit bon visage et luy dit qu'il estoit le bien
venu[23].

          [Note 23: L'amiral nie de nouveau, tant pour lui que pour M.
          de La Rochefoucauld.]

Et quand au prince de Cond, estant sur ce enquis, a dit qu'il n'a
jamais cogneu qu'il fust participant de la dite entreprise, ne qu'il
en sceust aucune chose, et pense en sa conscience qu'il n'en sceut
jamais rien, mais au contraire, la premire fois que le dit seigneur
de Chastillon luy parla de la dite entreprise, luy demandant si
c'estoit M. le Prince qui la faisoit faire, le dit seigneur de
Chastillon luy feit response qu'il n'avoit que faire de s'enquerir du
dit seigneur prince de Cond[24]. Pareillement a declar qu'il ne luy
en fut jamais parl par le seigneur d'Andelot ny le seigneur de
Soubize; ains, au contraire, ayant iceluy confessant fait entendre au
dit seigneur de Soubize les premiers propos qui luy furent tenus par
le dit seigneur de Chastillon, desquels il a cy dessus parl, il luy
dist qu'il n'y falloit aller par tel moyen, et que, si Dieu vouloit
punir le dit seigneur de Guise, il le puniroit bien par autre voie
sans user de telle manire de faire[25].

          [Note 24: L'amiral trouve en ceci une insinuation perfide;
          il y reconnot l'artifice de ses ennemis, taschant par tous
          moyens  le separer, et toute ceste arme, d'avec M. le
          prince de Cond, lieutenant general pour le roy en icelle.]

          [Note 25: Ici, nouvelles dngations de l'amiral, au nom de
          MM. de Soubize et Dandelot.]

Et a le dit confessant adverti la dite dame de se tenir sur ses
gardes, par ce que depuis que la bataille a est donne prs la ville
de Dreux, le dit seigneur de Chastillon, ensemble tous les capitaines
et soldats estant avec luy, luy portent mauvaise volont, disans
qu'elle les a trahis, parce qu'elle leur avoit promis devant Paris
beaucoup de choses qu'elle ne leur avoit pas tenus[26].

          [Note 26: Pour rpondre  cette allgation mauvaise,
          l'amiral proteste de sa fidlit  la reine et la prend
          elle-mme  tmoin, avec les services qu'il a faits par
          ci-devant.]

Adjoustant qu'il y avoit plusieurs personnages tant  la suitte de la
cour qu' la suitte de ce camp qui estoient envoiez par le dit
seigneur de Chastillon pour executer pareilles et semblables
entreprises; toutesfois n'a oui nommer les personnages que le dit
seigneur de Chastillon vouloit faire tuer, mais seulement en general
luy a oui dire qu'aprs que le dit seigneur duc de Guise seroit tu,
il feroit faire le semblable  tous ceux qui voudroient successivement
commander  l'arme, et aussi qu'il falloit faire mourir six ou sept
chevaliers de l'ordre, sans autrement les nommer, sinon qu'il a
entendu tout communment des capitaines et soldats estans au dit
Orlans qu'ils haioient fort monseigneur le duc de Montpensier et le
sieur de Sansac, et que si le dit sieur de Guise estoit tu, ensemble
les dits chevalliers ausquels ils portoient mauvaise volont, ils
viendroient puis aprs se soubmettre sous la bonne grce du roy, et
feroient ce qu'il leur commanderoit[27].

          [Note 27: Le dit seigneur admiral respond  cest article
          comme du precedent.]

A dit davantage qu'estant en la dite ville de Blois avec le dit
seigneur de Guise, pendant que le camp estoit au dit Messas, il trouva
dedans les jardins du dit Blois, prs le roy, qui lors jouoit au
palemaille, un homme de moienne taille, aiant barbe rousse, portant
chausses rouges, et un colet de cuir dechiquet, qui avoit la pistole
bande en la main, lequel autresfois il avoit veu au dit Orlans en la
salle du dit seigneur de Chastillon[28].

          [Note 28: Le dit seigneur admiral ne sait ce que le dit
          Poltrot a peu voir  Blois, et n'en doit aussi respondre.]

Et outre qu'il a veu en ce camp quatre personnages bien montez qu'il
n'a peu autrement nommer; mais en les voiant il les recognoistra,
lesquels estoient en la salle du dit seigneur de Chastillon quand il
parla  lui la dernire fois, et lui demanda icelui seigneur de
Chastillon s'il vouloit se faire cognoistre aus dits personnages,
lesquels luy avoyent promis d'executer d'autres entreprises; mais
icelui confessant, craignant d'estre descouvert, pria icelui seigneur
de Chastillon de ne le descouvrir envers eux, et a dit qu'en luy
donnant libert de se pourmener par ce camp il espre les montrer et
enseigner[29].

          [Note 29: L'amiral ne s'oppose point  ce que demande ici
          Poltrot. Il veut bien qu'on le laisse pourmener par le
          camp, avec bonne et seure garde.]

Enquis ce que le dit seigneur de Chastillon, partant d'Orlans pour
aller au pais de Normandie, avoit entrepris de faire et executer, a
dit qu'il avoit entrepris de s'aller joindre avec les Anglois et les
amener au dit lieu d'Orlans, et qu'il promit,  son partement, au dit
seigneur d'Andelot, son frre, que si le dit seigneur duc de Guyse
s'efforoit de venir assiger la dite ville d'Orlans, il viendroit 
son secours et s'efforceroit de luy donner une bataille[30].

          [Note 30: Coligny retrouve l encore la mauvaise pense des
          gens qui veulent le perdre; mais, dit-il, ils devoyent
          plutt enquerir de ces choses par quelques autres de son
          conseil que par ledit Poltrot. Ils auroient su alors qu'il
          aimeroit mieux mourir que de vouloir penser  faire
          entreprise contraire au devoir d'un vray et loyal sujet et
          serviteur de Sa Majest.]

Davantage, enquis de la forme de la mort du feu mareschal de
Saint-Andr, et en quelle manire il avoit est tu, a dit qu'il ouyt
dire, au dit Orlans,  plusieurs gentils-hommes, que d'autant que le
dit seigneur marchal de Saint-Andr avoit premirement donn sa foy
 un jeune gentil-homme qui est de haute stature, portant une petite
barbe blonde ou rousse, et depuis pour la seconde fois il avoit donn
sa dite foy au prince de Portian, le dit gentil-homme auquel il avoit
premirement donn sa foy le tua et luy donna un coup de pistole.

Et plus n'a dit, et a sign  la minutte[31].

          [Note 31: Si, dit la _Response_, le dit Poltrot, ou pour
          crainte de la mort, ou par autre subornation, a persist en
          ses confessions fausses et controuves,  plus forte raison
          le dit seigneur admiral et ceux qui par icelles sont chargez
          avec luy persistent en leurs responses, qui contiennent la
          pure et simple vrit. L'amiral demande ensuite qu'on le
          confronte avec Poltrot. Il a rcus le Parlement et autres
          juges qui se sont manifestement dclars ses ennemis en ces
          presents tumultes; mais qu'on attende la paix, que Poltrot,
          jusque l srement gard en lieu o il ne puisse tre
          intimid ni suborn, soit mis alors en prsence de
          l'amiral, par ce moyen le tout pourra tre verifi et vuid
          par des juges non suspects. Si, au contraire, on procde
          aussitt au jugement et  l'excution de Poltrot, enlevant
          ainsi  l'amiral et  tous autres le vray moyen de se
          justifier des susdites fausses accusations, ils protestent
          de leur integrit, innocence et bonne reputation contre les
          dessusdits juges et contre tous ceux qu'il appartiendra.
          Ainsi se termine cette _Response_. Puis on lit: Faict 
          Caen, en Normandie, ce douziesme de mars, l'an mil cinq cent
          soixante et deux. Ainsi sign: Chastillon, La Rochefoucaut,
          Th. de Bze. On ne tint pas compte de la demande faite ici
          par l'amiral, et dont Brantme a aussi parl; l'on passa
          outre au jugement et  l'excution de Poltrot. Coligny se
          plaignit de cette hte, d'autant plus qu'il avoit appris
          que, dans un second interrogatoire qu'on n'avoit pas rendu
          public, l'accus avoit dmenti ce qu'il avoit dit dans le
          premier. Il se vrifiera, crit l'amiral dans sa _Plus
          ample declaration_, par le tesmoignage de plusieurs gens de
          bien et dignes de foy, qu'estant le dit Poltrot en la
          conciergerie de Paris, il leur a dit qu'il avoit entirement
          descharg le dit seigneur admiral devant les juges, et a
          faict le semblable  l'ouye d'une infinit de personnes,
          lorsqu'on le menoit au supplice. Brantme atteste aussi
          que, pour le fait de l'amiral, Poltrot varioit et
          tergiversoit fort. D'ailleurs, comme le remarque Coligny,
          qu'toit-il ncessaire qu'on le pousst au crime? N'y
          toit-il pas assez port de lui-mme? Ne lui avoit-on pas
          entendu dire maintes fois ouvertement que M. de Guise ne
          mourroit jamais que de sa main, et ne savoit-on pas qu'une
          fois le coup fait, et le bruit en tant parvenu en Poitou,
          deux parentes qu'il y avoit dirent incontinent et
          d'elles-mmes qu'elles craignoyent que ce fut le dit
          Poltrot, veu la resolution qu'elles savoient qu'il avoit de
          longtemps prise de ce faire? On trouve encore, dans cette
          dernire _declaration_ de l'amiral, cette particularit
          curieuse: Le dit Poltrot estant parent proche de La
          Regnauldie, comme l'on dit, il pouvoit bien estre assez
          incit de sa propre devotion  faire ce qu'il a faict. Nous
          savions par Brantme (dit. du _Panthon littraire_, t. 1,
          p. 435) que Poltrot avoit eu pour conseiller M. d'Aubeterre,
          l'un des conjurs d'Amboise, mais nous ignorions qu'il ft
          parent du chef de ce grand complot.]

Le XXIIiesme des dits mois et an, ces presentes confessions le jour
d'hier faites par le dit Jehan de Poltrot, par devant la royne et les
seigneurs du conseil et chevaliers de l'ordre du roy, ont est
releves et repetes au dit Poltrot, ausquelles ses confessions, aprs
serment par luy fait, il a persist, disant qu'elles contiennent
verit, et en tesmoing de ce a sign en chacun fueillet  la minutte.

                                          Ainsi sign: P. MALVAUT[32].

          [Note 32: Par l'interrogatoire du coupable, par les rponses
          de l'amiral, on a pu s'difier sur les faits du procs et se
          bien mettre  mme de peser la part d'innocence ou de
          culpabilit qui y revient  celui-ci. Aux yeux de la veuve
          et des enfants du duc de Guise, malgr toutes ces
          explications, la complicit de Coligny ne fut pas douteuse,
          et ils n'eurent cesse ni rpit qu'ils n'en eussent pris
          vengeance. Ils dirigrent contre l'amiral des poursuites
          dont on trouve le dtail, avec les pices  l'appui, dans la
          curieuse publication de M. Louis Pris, _le Cabinet
          historique_, mars 1857, p. 59-69. Des juges auroient pu
          terminer ce dbat envenim, mais o les prendre? Le sieur
          amiral, crivoit M. de Morvilliers  l'vque de Rennes, le
          23 dcembre 1563, recuse tous les Parlemens, les autres le
          Grand-Conseil. Pour en terminer, le roi fut oblig de
          retenir  soi la connoissance du fait, la poursuite duquel,
          lit-on dans l'arrest du 5 janvier 1563 qui fixe ce renvoi,
          il mit en surcance pour le temps et terme de trois ans, 
          la condition que, durant ce dlai, les partis
          n'attenteroient reciproquement les ungs contres les autres,
          ce qui fut promis. Les trois annes passes, le 29 janvier
          1566, on besogna, dit Bruslard, dont M. L. Pris cite _le
          Journal_, p. 65, au jugement de M. l'admiral, sur ce que
          Poltrot l'avoit charg du mandement de la mort de feu
          monseigneur le duc de Guise. Auparavant que d'opiner, M.
          l'admiral, mand par le roy, fut interrog par luy mesme sur
          la charge du dit Poltrot, lequel dit, en prsence de toute
          la compagnie, qu'il n'avoit faict ni faict faire l'homicide,
          et qu'il ne l'avoit approuv ni approuvoit; et qui voudroit
          dire et soustenir le contraire, il auroit menty, et luy
          offroit le combat. Sur cette dclaration nergique, le roi
          renvoya l'amiral innocent... et purg du cas dont Poltrot
          l'avoit charg. Le cardinal de Lorraine l'embrassa au
          sortir de la salle du conseil; mais Henri, duc de Guise, et
          Claude, duc d'Aumale, refusrent de lui presser la main et
          grondrent de nouvelles menaces. Ils se souvenoient des
          propos que l'amiral avoit tenus aprs l'assassinat, et qui,
          bien loin d'en tre comme en ce moment une dsapprobation,
          tmoignoient au contraire de la satisfaction qu'il en
          prouvoit: Je n'en suis l'auteur nullement, disoit-il
          souvent, selon Brantme, et je ne l'ay point faict faire, et
          pour beaucoup ne le voudrois avoir faict faire, mais,
          ajoutoit-il, je suis pourtant bien ayse de sa mort, car nous
          y avons perdu un trs dangereux ennemi de notre religion.
          _Ce mot_, qui tonna d'un homme aussi froid et modeste en
          paroles, lui nuisit fort, dit encore Brantme; c'est mme ce
          qui l'ayant fait le plus souponner, luy cousta la vie par
          amprs. M. L. Pris est aussi de cette opinion. En 1569,
          les enfants du duc de Guise parvinrent  faire condamner
          Coligny par le Parlement; puis, en attendant la sanglante
          ralit du mois d'aot 1572, ils le firent pendre en effigie
           Montfaucon. La premire pense de cette vengeance ainsi
          satisfaite datoit de l'instant o Poltrot avoit commis son
          crime: Dans notre opinion, dit M. Pris, c'est l qu'est
          tout entire la question de la Saint-Barthelemy.]




_Le Faict du procez de Baif contre Frontenay et Montguibert_[33].

          [Note 33: Ce _Factum_ en vers, crit par le fils du pote
          Antoine de Baf, et rempli de curieux dtails sur l'un et
          l'autre, est on ne peut plus rare. L'exemplaire d'aprs
          lequel nous le publions est le seul que nous ayons jamais
          vu. Nous ne savons au juste quel est le procs dont il
          traite, et nous ne chercherons pas trop  le savoir:
          l'intrt n'est pas l; ce qui nous importe, c'est que nous
          trouvons ici des renseignements sur l'un des plus charmants
          potes de la _Pliade_, et que ces renseignements nous y
          sont donns par son fils. Ce fils jusqu'alors nous toit 
          peu prs inconnu; nous n'avions trouv trace de son
          existence que dans le manuscrit de G. Colletet (_Vies des
          potes franois_, article _Baf_); nous savions qu'il
          s'appeloit Guillaume et qu'il toit curieux de tout ce qui
          intressoit la gloire de son pre, car aprs la dissolution
          de l'Acadmie tout  la fois littraire et lyrique dont
          Baf, Desportes et quelques autres avoient t les
          fondateurs, le livre d'_institution_ de cette compagnie
          ayant disparu par la ngligence du fils naturel de
          Desportes, il le chercha avec le plus grand soin, mais ne
          parvint malheureusement qu' en trouver quelques feuilles
          entre les mains d'un ptissier  qui il avoit t vendu:
          Perte irrparable, dit Colletet, et qui me fut sensible au
          dernier point, et ce d'autant plus que, dans le livre de
          cette institution, qui estoit un beau vlin, on voyoit ce
          que le roi Henri III, ce que le duc de Joyeuse, ce que le
          duc de Retz, et la plupart des seigneurs et des dames de la
          cour, avoient promis de donner pour l'tablissement et pour
          l'entretien de l'acadmie, qui prit fin avec le roi Henri
          III et dans les troubles et confusions des guerres civiles
          du royaume. Cet tablissement avoit t une sorte de
          prcurseur de l'illustre compagnie constitue par Richelieu.
          C'toit mieux mme: l'Acadmie franoise s'y compliquoit de
          l'opra! Celui-ci, pour lequel Antoine de Baf s'toit
          associ Joachim de Thibault de Courville, _maistre de l'art
          de bien chanter_, comme il l'appelle en une pice du 9e
          _livre_ de ses _Pomes_, toit la partie importante,  en
          juger d'aprs ce qu'il est dit dans les Lettres patentes
          donnes par Charles IX, en novembre 1570, et que la _Revue
          rtrospective_ a publies pour la premire fois (t. 1, p.
          102-111). Aprs la mort de Henri III, comme nous l'a dit
          Colletet, rien ne survcut de ce qui reprsentoit la
          littrature dans cette premire Acadmie. La partie lyrique
          fut plus vivace; mme aprs Baf nous la trouvons encore
          debout: elle a migr rue de la Juiverie, dans la maison
          d'un certain Mauduit, qui en est le directeur. Sauval, de
          qui nous tenons ces derniers faits (liv. IX, chap.
          _Acadmie_), nous avoit donn  penser, d'aprs un autre
          passage des _Antiquits de Paris_ (t. 1, p. 112), que le
          fils de Baf avoit t pour quelque chose dans cette
          continuation de l'entreprise lyrique. Il nous parle, en
          effet, d'un Claude Baliffre, surintendant de la musique du
          roi Henri IV, qui, sauf une lgre altration de nom,
          pouvoit bien tre pris pour le fils du fondateur de la
          premire acadmie musicale; malheureusement Jaillot a prouv
          que Sauval s'toit tromp (_Recherches sur Paris, quartier
          Saint-Eustache_, p. 4-5), et nous, par surcrot, nous venons
          de faire voir que le fils du pote s'appeloit, non pas
          Claude, mais Guillaume. Il ne faudra donc plus dire, comme
          l'ont fait MM. Lazarre dans leur livre d'ailleurs si
          estimable, _Dictionnaire des rues de Paris_, 2e dit., p.
          184, que ce Claude Baillifre, qui a donn son nom  une rue
          btie sur des terrains que lui avoit concds le roi, toit
          le fils du pote.]


    Desportes, je suis revenu,
  Un pied chauss et l'autre nu,
  Pour vous dire que la fortune
  En me sous-riant m'importune;
  Qu'ainsi ne soit, j'avois arrest;
  Arrest d'estre arrest tout prest,
  Sans cet homme plein d'artifice
  Oui vint destourner la justice,
  Mais pourtant ne l'evita pas;
  Car Nemesis sait bien son cas,
  Et n'en faut point d'autre asseurance
  Que ce grand chancelier de France,
  Qui, pouss de juste equit,
  Verra son infidelit.
  Nostre homme,  trois pieds barbe grise,
  Pour mettre  chef son entreprise
  Et tenir le monde en erreur,
  Aux passages fait le pleureur,
  Comme un cocodril plein de feintes,
  Effrontement jette ses plaintes,
  Prescrit son terme  vendredy.
  Mais aprs tout cela je dy,
  Pour mieux jouer son personnage,
  Qu'il devoit dire davantage
  Et demander courtoisement
  Jusques au jour du jugement:
  Car, quoy qu'il allonge et qu'il cause,
  Il ne sauroit gaigner sa cause,
  Si ce n'est par un droict nouveau
  Qu'il s'est forg dans le cerveau.
  En ce faict, que je veux descrire,
  Il n'y a pas pour tous  rire;
  Toutefois le ris est commun,
  Alors qu'on voit choper quelqu'un.
  Or feu mon pre fit des rimes,
  Dont un livre s'appelle Mimes[34],
  O, s'adressant, comme je croy,
  A monseigneur de Villeroy[35],
  Il dit qu'il ne veut plus se taire,
  Estant malheureux secretaire;
  Qu'il a bien du renom assez,
  Et non des thresors amassez;
  N'ayant en toute sa puissance
  Qu' Castres, bien loing de la France,
  Deux offices de receveur,
  Qu'il a receus par la faveur
  Du feu Roy d'heureuse memoire[36].
  Par l vous en saurez l'histoire;
  Et, pour vous faire voir l'excez
  Du train de ce maudit procez,
  Il faut qu'en mon chant je desgoise
  Le vray subject de ceste noise.

    Environ l'an quatre vingts neuf,
  Que j'etois barbu comme un oeuf,
  Ce brave Patelin m'emmeine
  Tout droit au pas d'Aquitaine,
  Partant du faux-bourg Sainct-Victor.
  Ainsi que Pollux et Castor
  Il jura qu'il nous falloit vivre,
  Et moy promptement de le suivre,
  L'estimant franc et non menteur,
  Mais surtout loyal serviteur.
  Par son dire et sa douce mine
  En Languedoc il m'achemine;
  Droit  Toloze il m'adressa,
  O dans peu de jours me laissa.
  Aprs survint le coup du moine,
  Et la mort du bon Jan Antoine[37],
  Si bien que, de malheurs troubl,
  Tout  coup je fus accabl,
  Et, pour soulager mon dommage,
  Je me resous, prenant courage:
  Sans le cheval de Pacolet[38],
  A Paris j'envoye un valet,
  Nonobstant les mois des roupies,
  Qui m'apporta bonnes copies
  D'un contract fait devant Lusson.
  Aussitost il esmeut le son,
  On luy rescrit un mot de lettre,
  Comme en procez je le veux mettre,
  Et que, pour ne s'incommoder
  Il faut tascher de s'accorder.
  De faict le compre s'explique,
  Me sonde, recherche et pratique,
  M'offre, afin qu'on n'en parle plus,
  Pour un estat six cens escus,
  Sachant le fonds de ma finance,
  Assavoir cinquante d'avance,
  Le reste en trois ans peu  peu
  Pour me brusler  petit feu.
  Remarquez ce mot  la marge:
  Ce contract fut fait  la charge
  D'un bon _Requiescat in pace_
  Pour tous les gages du pass.

    Depuis trois fois la lune egale
  Vint madame la mareschale,
  Avec qui ma mre arriva,
  Qui de cest accord me priva,
  Et fit tant, sans aucune tresve,
  Que par lettres on m'en relve,
  O, nostre bon droict poursuyvant,
  L'on nous mit comme auparavant.
  Par un arrest luy qui m'affronte
  Est condamn de rendre compte,
  Et de resigner un estat.
  Voil donc le poinct du debat.
  L'autre, il est dit sans prejudice
  Qu'il en doit faire l'exercice
  Pendant le compte pretendu
  Jusques  tant qu'il l'ait rendu,
  Afin de voir qui pourroit estre
  Debiteur, le clerc ou le maistre.

    Je trouve d'un autre cost,
  Que la puissante Majest
  D'un Roy le plus grand qui se treuve
  Arriva par la porte neufve[39]
  Dans Paris, sa bonne cit,
  O je l'avois bien souhaitt:
  Car ceste negrite canaille[40]
  S'attaquoit mesme  la muraille,
  Abattant, sans droict ne raison,
  Jusques au grec de ma maison[41].
  J'en parle; mais, peur de l'amende,
  Je ne dis pas que je l'entende.
    Or, revenant  nos moutons,
  A moins de cinq cens ducatons,
  Sur les desbris de ce naufrage
  J'entreprins le petit voyage.
  A Paris estant arriv,
  Je n'ay ne chien ne chat trouv;
  Au palais je ne voy paroistre
  Pas un que je puisse cognoistre.
  Lors je m'enqueste  l'environ
  Ce que fait monsieur de Tiron[42].
  J'apprens qu' Rouen il commande
  A la bonne race normande[43].
  L je pique droict, sachant bien
  Qu' mon nom il vouloit du bien.
  Si tost que j'arrive il m'embrasse,
  A sa table il me donne place,
  M'engage  luy, je vous promets.
  Si fort que j'y suis pour jamais,
  Tenant pour souveraine gloire
  De rendre honneur  sa memoire,
  Et de servir qui l'aymera
  Tant que possible me sera.
  Avec luy je fus une anne.
  Cependant ma cause est mene
  Sur la ligue recommenant;
  Autre accord l'on vient pourchassant;
  Sur quoy ma mre, craignant pire,
  De moy procuration tire,
  Pensant pour du temps se garder
  Venir ailleurs s'accommoder.
  Pour quelque mois elle sejourne,
  Et puis  Paris s'en retourne,
  Ayant le mesme accord pass,
  Qui par justice fut cass,
  Color d'une autre manire;
  Mais s'il vaut mieux, ce n'est de gure:
  Car, de mil escus qu'il donnoit,
  En ceste somme il comprenoit,
  Par un trop grossier artifice,
  Les quatre cens de mon office,
  Qu'il devoit exercer pour moy,
  Et m'en descharger vers le roy.

    Icy pis encores m'arrive,
  De tous biens fortune me prive:
  L'un me demande cent escus,
  Les autres moins, les autres plus;
  Vingt et deux procez je me compte,
  Tout pour rente ou reste de compte;
  Boulanger, patissier, boucher,
  Estoient sans fin  mon coucher;
  Le matin nouvelles aubades,
  Le plus souvent faire  gourmades
  Avec quelque triste sergent,
  Et le tout  faute d'argent.
  Voil comment le temps je passe,
  Tandis que mon homme en amasse;
  Et, m'ayant ainsi attrap,
  De mon traict mesme il m'a frap.
  En tel estat, sans que je meure,
  Environ sept ans je demeure;
  Desbrouill non pas trop encor,
  Un beau matin je prens l'essor:
  Droict  Toloze je m'advance,
  Bourse vuide  beau pied sans lance,
  Comme Tomassi me perdit;
  Mais partout je trouvay credit.
  L je me prepare  combattre
  Au mois de Bacchus six cens quatre,
  Quand il fournit le vin nouveau
  Pour nous reschauffer le cerveau:
  Aussitost, et sans rien attendre
  A bon conseil je me vais rendre;
  Coneillan, Ferrier, Pumisson,
  M'ont fait la petite leon;
  Et le tout vray comme la Bible
  Ils trouvent ma cause infaillible.
  Ds lors je m'adresse  la Cour
  Par lettres, et, pour faire cour,
  En droict la cause est appointe,
  Non sans estre bien pelote.
  Chasque advocat met son esprit
  A bien rediger par escrit;
  Tout est prest, mais un grand mystre
  Ils ont fait de mon baptistre:
  Car sur les actes principaux
  Frontenay s'est inscrit en faux.
  La Cour voit sa chicanerie,
  Et n'est le moindre qui n'en rie;
  Mais luy ne s'est point estonn,
  Encores qu'il soit condamn.

    Depuis, comme une vieille mule
  Hargneux et quinteux, il recule,
  Et par contrainte estant press,
  Enfin son compte il a dress
  Pardevant le feu sieur Filre,
  Qu'on nous donna pour commissaire,
  Nomme pour luy monsieur Puget,
  Moy Blandinires, sans objet;
  Et pour le tiers, en mon absence,
  Comme entendu sur la finance,
  Monsieur Austric ils ont nomm.
  A tout je me suis conform.
  Ses comptes prs de la closture,
  Il s'est mis en autre posture,
  Nouvellement fait le plaintif,
  Et, pour l'estat alternatif,
  Soustient effrontement, sans honte,
  Qu'il n'est tenu d'en rendre compte.
  Sur quoy n'ayant un an tenu,
  Un autre arrest est survenu,
  Suivant sa bonne renomme,
  Condamn  l'accoustume.

    Ne pouvant plus de ce cost,
  Il en a quelque autre invent.
  Un Monguibert il me suscite,
  Qui me trame nouvelle fruite.
  Ce qu'il est je n'en diray rien;
  Le connestable[44] le sait bien;
  Tant y a, cest homme vient joindre,
  Et par lettres royaux se plaindre,
  Exposant, pour donner couleur,
  Qu'il est des tailles controlleur,
  Que Frontenay retient ses gages,
  Et sous ce pretexte fait rages
  Pour nous tirer  Mont-pelier.
  Lors de monsieur le chancelier,
  Pour le dernier de mes refuges,
  J'ay lettre en reglement de juges,
  Et, sur nos faicts bien employez,
  Sommes  Toloze envoyez,
  O ce Monguibert se resveille;
  Nouvelle sauce il m'appareille,
  Pour m'achever d'assassiner.
  A Castres l'on vient m'assigner;
  Un procureur pour moy compare;
  Mais cependant je me prepare;
  Avec des lettres du grand seau
  J'ay mis leur dessein  vau l'eau.
  Ces compagnons je vous assigne,
  L'un et l'autre fait bonne mine;
  Ils ont comparus au conseil,
  Pensant avoir le nom pareil
  Que d'avoir rencontr Servoles,
  Qui fit si bien par ses bricoles,
  Et sur quelque formalit,
  Qu'en ce lieu tout fut arrest,
  O deux bons arrests l'on me casse.
  Pour cela point je ne me lasse.
  On leur donne deux mois de temps,
  Dequoy les voil fort contens.
  Cependant la bonne justice
  Deffend, pour conserver l'office,
  A Frontenay d'en disposer,
  Afin qu'il n'en puisse abuser,
  A peine d'amande arbitraire,
  Nullit, s'il vient au contraire.
  C'est arrest ainsi fut deduit
  En decembre mil six cens huict.
  Le terme est long  qui desire;
  Mais  la par-fin il expire,
  Et, bien que l'on n'y pense point,
  Le temps meine tout  son poinct.
  Voicy donc la seconde charge,
  Et ne se trouve escu ne targe[45]
  Qui puisse en ceste occasion
  Les parer de forclusion;
  Mais, par une longue requeste,
  Que leur advocat tenoit preste,
  Donna charge ce vieux resveur
  De remonstrer que la faveur
  Qu' Toloze chacun me porte
  Les empeschoit de telle sorte
  Qu'il n'estoit pas en leur pouvoir,
  Bien qu'ils y fissent tout devoir
  Par bemol, becare ou nature,
  D'en tirer nulle procedure;
  Chose aussi fausse en verit,
  Comme il gle au fort de l'est,
  Ou qu'ils ont veu blanchir un More
  Avecques les pleurs de l'Aurore.
  Au rapport du sieur de Chaalay
  Pourtant ils ont nouveau delay,
  Le conseil, par misericorde,
  Deux mois bien entiers leur accorde,
  Et pour toutes perfections,
  Ou bien sur les productions
  Qui seront au greffe produites,
  Sans esperance d'autres fuites,
  Tout le procz se jugeroit
  En l'estat qu'il se trouveroit.
  Le temps se coule en telle sorte
  Que pour eux l'esperance est morte.
  Les derniers deux mois sont passez,
  Et pensois que ce fust assez;
  Ma forclusion est acquise,
  Aux mains du greffier je l'ay mise,
  L'on peut voir si je suis menteur,
  Le sieur d'Amboise est rapporteur,
  Ma cause en bonne forme instruite
  Devant le conseil est deduite;
  Plusieurs des seigneurs font l'arrest.
  Comme, au resultat, il est prest,
  Je ne say quel malheur m'arrive
  Qui me le retient et m'en prive;
  Mais je say, quoy qu'il en sera,
  Qu'un chancelier le signera,
  Et d'un oeil flambant et sevre,
  Cognoissant la faon de faire
  De tous ces hydres assemblez
  Ils seront du tout accablez,
  Et les Muses escheveles,
  Qui souloient courir desoles,
  Et solliciter pour Baf,
  D'un visage ouvert et naf
  Diront jusqu'aux terres estranges
  De ce chancelier les louanges,
  Si l'on peut chanter dignement
  De nostre sicle l'ornement,
  Le vray soleil de la justice,
  L'effroy de l'humaine malice,
  L'honneur de la pure vertu,
  Sous qui tout vice est abattu.

    Des-Portes, que sur tous j'estime,
  J'ay reduit ce factum en rime:
  Vous en serez le protecteur,
  Venant de vostre serviteur.
  Assez bien vous savez l'affaire,
  Voil pourquoy je me veux taire;
  Car pour les faicts non advenus,
  Je les quitte  Nostradamus.

A Fontainebleau, le 14 juin 1609.

          [Note 34: Une premire dition des _Mimes_ avoit paru en
          1576, ce fut la seule, que Baf donna lui-mme; mais en
          1608, c'est--dire un an avant l'poque o fut crit ce
          _factum_ rim, son fils, ayant fait  Toulouse le voyage
          dont il parle ici, en profita pour publier chez Jean Jagoust
          une partie des oeuvres de son pre: _Les mimes,
          enseignements et proverbes de J. A. Baf_; Tolose, _Jean
          Jagoust_, 1608, in-16. Cette dition ne fut pas la dernire.
          Il en parut encore une  Tournon en 1619, imprime chez G.
          Linocier. C'est un in-12 de 327 pages. Dans l'_Epistre
          dedicatoire_  Estienne Empereur, sieur de La Croix,
          auditeur des comptes  Grenoble, il est dit que Linocier a
          ajout  cette dition quelque pice qui n'a encore cy
          devant est veue, l'ayant recouvr n'agures, aprs l'avoir
          laiss eschapper, lorsque son ouvrier du Baf la luy donna
          pour l'imprimer, environ trente ans auparavant. Le
          bibliophile Jamet en possdoit un exemplaire. Nous tirons
          ces dtails d'une note manuscrite de l'abb Mercier de
          Saint-Lger sur l'article _Baf_, dans la _Biblioth._ de du
          Verdier, dit. Rigoley de Juvigny, t. 1, p. 324.]

          [Note 35: G. Baf ne se trompe pas; son pre, au livre 1er
          des _Mimes, enseignements et proverbes_ (Tolose, 1619,
          in-16, p. 26), s'adresse  M. de Villeroy, _secrtaire du
          roi_, et lui fait le rcit de ses vains efforts, qui, aprs
          l'avoir men  une sorte de renomme, n'ont pu le conduire 
          la fortune:

               Quand je pense au divers ouvrage
               O j'ay badin tout mon ge,
               Tantost epigrammatisant,
               Tantost sonnant la tragedie,
               Puis me gaussant en comedie,
               Puis des amours petrarquisant,
               Ou chantant des roys les louanges,
               Ou du grand Dieu, le roy des anges...
               Je ry de ma longue folie
               (O Villeroy, de qui me lie
               L'amiable et nette vertu),
               Et je di, voyant ma fortune
               Maigre, s'il en fust jamais une:
               Je suis un grand cogne-festu,
               Qui cogne, cogne et rien n'avance.
               J'ay travaill sous esperance.
               Les rois mon travail ont lou,
               Plus que n'a valu mon mrite;
               Mais la rcompense est petite
               Pour un labeur tant avou,
               Puisque je n'ay crosse ni mitre;
               Puisque je n'ay plus que le tiltre
               D'une frivole pension,
               Bonne jadis, aujourd'huy vaine,
               Qui m'emmuselle et qui me meine
               Pour m'accabler de passion,
               Doncques le mieux que je puisse faire,
               C'est me tromper en ma misre,
               Maladif pauvre que je suis.
               Voire, au milieu de mon martyre,
               Me faut essayer la satire:
               Souffrir et taire ne me puis.

          En plus d'un autre endroit de ses oeuvres Baf avoit fait
          les mmes plaintes: ainsi au livre IX de ses _Pomes_, dans
          ses vers  Belot; et dans son _Epistre_  M. de la Molle,
          o, entre autres choses, il avoit dit:

               Quand, malcontent, resveur, je panse
               Que vingt et cinq ans par la France
               J'ay faict ce malheureux mestier
               Sans recevoir aucun salaire
               De tant d'ouvrages qu'ay sceu faire,
               Oh! que j'eusse t coquetier!]

          [Note 36: Charles IX, suivant Colletet, dans sa Vie
          manuscrite de Baf, l'avoit fait _secrtaire ordinaire de sa
          chambre_; et, ajoute-t-il, comme ce prince liberal et
          magnifique luy donnoit de bons gages, il luy octroya encore
          de temps en temps quelques offices de nouvelle creation, et
          de certaines confiscations qui procuroient  Baf le moyen
          d'entretenir aux tudes quelques gens de lettres, de regaler
          chez lui tous les savans de son sicle et de tenir bonne
          table. Baf fit trop en conscience ces bombances
          littraires dont on lui confioit les fonds. Quand, aprs
          Henri III, qui avoit repris de son frre le rle de
          protecteur de cette compagnie, l'argent cessa d'tre fourni,
          notre pote, qui n'avoit rien gard, se trouva sans un cu.]

          [Note 37: Ce n'est pas le 19 septembre 1589, comme le disent
          les _Biographies_, que Baf seroit mort; s'il falloit en
          croire Scvole de Sainte-Marthe, cit par La Monnoie dans
          ses notes sur la _Biblioth. franc._ de du Verdier (dit.
          Rigoley, t. 1, p. 440), il auroit vcu un an encore aprs
          cette date, et il faudroit fixer l'poque de sa mort au mois
          de juillet 1590. Scvole de Sainte-Marthe dit en effet
          qu'elle prcda de peu de jours l'attaque que Henri IV tenta
          contre les faubourgs de Paris, et qui l'en rendit matre.
          Selon La Croix du Maine, il auroit eu cinquante-huit ans;
          Sainte-Marthe dit soixante, et c'est lui que je crois, car
          il avoit connu Baf. Il faudroit dans ce cas faire natre
          celui-ci en 1530, et non plus en 1532, ainsi que l'ont
          rpt les uns aprs les autres les biographes, ces moutons
          de Panurge.]

          [Note 38: C'est le fameux cheval de bois qu'on faisoit
          galoper dans les airs  l'aide d'une cheville qu'il
          suffisoit de pousser. Il en est parl dans plusieurs anciens
          romans, notamment dans _Valentin et Orson_, et dans
          l'_Histoire de Maguelone et de Pierre de Provence_. Le
          coursier de bois Clavilgne le Vloce, que Cervantes (Don
          Quichotte, ch. 40) fait bravement enfourcher par son hros
          ayant Sancho en croupe, n'est qu'une imitation ou plutt une
          parodie du _cheval de Pacolet_. Celui-ci descendoit lui-mme
          en ligne directe du cheval de bronze des _Contes orientaux_,
          qui, aprs avoir pass par l'une des charmantes inventions
          du vieux Chaucer, l'_Histoire de Cambuscan, roi de
          Tartarie_, est arriv, toujours volant, jusqu' notre
          Opra-Comique. La pice de M. Scribe, qui, opra-comique
          hier, sera grand-opra demain, sans changer son titre, _Le
          Cheval de bronze_, et sans rien perdre, Dieu merci, de la
          musique d'Auber, est une ingnieuse imitation du conte de
          _la Corbeille_, qui se trouve parmi les _Contes orientaux_
          qu'a publis M. de Caylus (_La Haye_, 1743, 3 vol. in-12).
          M. Loiseleur-Deslongchamps a lui-mme constat l'emprunt.
          (_Essai historique sur les contes orientaux et sur les Mille
          et une nuits_, 1838, in-12, p. 97, note.)]

          [Note 39: L'entre de Henri IV dans Paris, par la
          Porte-Neuve, eut lieu le mardi 22 mars 1594.]

          [Note 40: Par _negrite_ canaille Guillaume de Baf entend
          parler de la garnison, en grande partie africaine, qui, au
          nom de Philippe II, occupoit Paris, et principalement les
          quartiers des faubourgs avoisinant les portes. Il est parl
          de ces _Mres_ et _Africains_ des troupes du roi d'Espagne
          dans la _Satyre Menippe_, dit. Ch. Labitte, p. 77.]

          [Note 41: Cette maison, dont il nous faut enfin parler, et
          qui toit pour Guillaume Baf la plus belle partie de
          l'hritage de son pre, se trouvoit, comme il est dit dans
          les _Lettres patentes_ cites tout--l'heure, _sur les
          fossez Saint-Victor, aux fauxbourgs_, c'est--dire dans la
          rue actuelle des Fosss-Saint-Victor. Suivant Jaillot, dont
          Hurtaut et Magny, dans leur _Dictionnaire historique de
          Paris_, t. 1, p. 272, 324, confirment le tmoignage, ce
          vaste logis fut ensuite occup par la communaut des
          Augustines angloises. Elles le firent rebtir ds les
          premiers temps de leur occupation, c'est--dire en 1639.
          Aprs avoir t forces de le quitter  l'poque de la
          Rvolution, elle y revinrent en 1806, et l'habitent encore.
          Leur couvent forme les n{os} 23 et 25 de la rue. La maison
          du pote se trouve ainsi singulirement agrandie. Elle avoit
          d'ailleurs t reconstruite, comme je viens de le dire;
          depuis longtemps on n'y trouve rien qui rappelle son pass.
          La physionomie que lui avoit donne le pote toit toute
          profane, et les religieuses angloises n'avoient par
          consquent pu s'en accommoder. Guillaume nous parle du grec
          que la _negrite canaille_ dgradoit sur la potique faade:
          il entend par-l les devises un peu pdantes, et rellement
          crites en grec, qui se lisoient sur les murs de ce cnacle
          de la _Pliade_. Sauval (liv. IX, ch. _Acadmie_) nous en
          avoit dj dit un mot, et nous le connoissions aussi par de
          curieuses lignes que Colletet le fils avoit mises en note
          auprs d'un passage du manuscrit de son pre o il est
          question de ce logis  la grecque. C'est tant tout enfant,
          je veux dire un peu avant la reconstruction, faite en 1639,
          que Fr. Colletet l'avoit pu voir: Il me souvient, dit-il,
          estant jeune enfant, d'avoir vu la maison de cet excellent
          homme, que l'on montroit comme une marque precieuse de
          l'antiquit; elle estoit situe (sur la paroisse de
          Saint-Nicolas-du-Chardonnet)  l'endroit mme o l'on a
          depuis bti la maison des religieuses angloises de l'ordre
          de Saint-Augustin, et sous chaque fentre de chambre on
          lisoit de belles inscriptions grecques, en gros caractres,
          tires du pote Anacron, de Pindare, d'Homre, et de
          plusieurs autres, qui attiroient agreablement les yeux des
          doctes passants. Ces inscriptions toient assez d'usage en
          ce temps-l; c'toit comme une sorte d'enseigne que
          prenoient volontiers les logis de savants. G. Colletet nous
          dit, par exemple, qu'Estienne Pasquier s'toit donn ce luxe
          classique: Sur le quai de la Tournelle, vis--vis du pont
          de pierre, crit-il dans la notice qu'il lui consacre, il
          possdoit une maison fort agreable, sur la porte de laquelle
          il avoit fait graver des devises grecques et latines, qui
          furent, vingt ans aprs sa mort, effaces par un nouveau
          matre. Charles IX et Henri III vinrent souvent dans la
          maison de la rue des Fosss-Saint-Victor pour assister aux
          preuves de posie et de musique qui y avoient lieu, et
          pour faire ainsi acte de protecteurs de cette primitive
          acadmie. Elle toit, avec celle qui se tenoit tout prs, 
          l'abbaye de Saint-Victor, sous les auspices de Fr. du
          Harlay, et que Charles IX et Henri III visitoient souvent
          aussi, la vritable devancire de l'Acadmie franoise.
          (_Mm. de l'abb d'Artigny_, t. 6, p. 200-201.) Celle-ci ne
          les rcusoit pas; elle se faisoit mme volontiers une loi
          des traditions qui pouvoient venir d'elles. Lorsque, par
          exemple, la reine Christine dut lui rendre visite, comme on
          toit  se demander quel crmonial il faudroit observer
          pour cette rception, on en appela prudemment  la mmoire
          de ceux qui pouvoient savoir ce qui se passoit en pareil cas
          chez Baf, aussi bien qu'aux assembles de Saint-Victor, et
          l'on s'en fit une rgle. M. le chancelier, crit Patru 
          d'Ablancourt, appela M. de La Mesnardire, qui, sur cette
          proposition, dit que du temps de Ronsard il se tint une
          assemble de gens de lettres et de beaux esprits de ce
          temps-l  Saint-Victor, o Charles IX alla plusieurs fois,
          et que tout le monde toit assis devant lui. Il ajouta qu'on
          toit couvert, si ce n'est lorsqu'on parloit directement au
          roi. M. Sainte-Beuve,  qui nous devons de connotre une
          partie de ce qui prcde, relve avec raison l'impudence de
          Moncrif, qui, dans son _Choix d'anciennes chansons_, p. 33,
          s'imagine de dire,  propos de Baf: Peut-tre le premier
          pote qui a imagin d'avoir une petite maison dans un
          faubourg de Paris. Une acadmie qu'il y tablit, dans de
          certains jours, n'etoit peut-tre qu'un pretexte.--Il faut
          bien tre de son XVIIIe sicle pour avoir de ces ides-l,
          dit M. Sainte-Beuve. Un peu plus loin, il fait encore cette
          remarque, par laquelle nous clorons l'histoire toute
          littraire de ce vieux logis; C'est dans ce couvent des
          Angloises, bti sur l'emplacement de la maison de Baf, que
          par la suite (_volventibus annis_) a t leve Mme Sand.
          (_Tableau histor. et crit. de la posie franoise et du
          thtre franois au XVIe sicle_, dit. Charpentier, p.
          422-423.) Mme Sand a longuement parl elle-mme de cette
          maison, qui la vit enfant. (_Hist. de ma vie_, in-12, t. 6,
          p 105.)]

          [Note 42: C'est Philippe Desportes, abb de Tiron, comme on
          sait.]

          [Note 43: Desportes, aprs avoir, en 1587, pass quelque
          temps triste et dcourag chez Baf, o de Thou le vint voir
          (_Mm. de la vie de Jacq.-Aug. de Thou_, 1714, in-12, p.
          168), s'toit dcid pour le parti de la Ligue, pensant
          peut-tre que mieux valoit tre rebelle que ne rien faire.
          C'est  Rouen, prs de l'amiral de Villars, qui y _rgnoit_
          pour la sainte Union, qu'il s'toit retir. Dans le parti
          contraire, sa dfection toit honnie. Les auteurs de la
          _Mnippe_ le placent parmi les tratres, et disent, parlant
          de lui: Athiste et ingrat comme le pote de l'amiraut.
          (_Edit. Ch. Labitte_, p. 9.) Il s'en moquoit. Conseiller
          intime de M. de Villars, principal ministre de ce moderne
          roi d'Yvetot, comme la _Mnippe_ appelle l'amiral (p.
          231), il menoit tout  sa guise en Normandie, gouvernoit le
          gouverneur, faisoit secrtement des traits avec le roi,
          ainsi que nous l'apprend Palma-Cayet (_Coll. Petitot_, 1re
          srie, t. 45, p. 352), et de cette faon se consoloit
          d'autant mieux de la perte de ses bnfices qu'il se
          mnageoit les moyens de les recouvrer plus tard, ce qui fut
          en effet.]

          [Note 44: C'est--dire chef de la _conntablie_ qui jugeoit
          de tous les crimes commis par les gens de guerre, sur les
          routes ou ailleurs. G. Baf, en disant que Monguibert toit
          un justiciable de ce tribunal, donne  entendre qu'il ne
          valoit pas mieux qu'un voleur de grands chemins.]

          [Note 45: Sorte de bouclier.]

FIN.




_Fragmens de mmoires sur la vie de Madame la Marquise de Maintenon,
par le Pre Laguille, jsuite_[46].

          [Note 46: Ces _fragments de mmoires_, perdus dans une
          publication du temps de l'empire, _Archives littraires de
          l'Europe_, n XXXVI (31 dcembre 1806), p. 363-377, n'ont
          t connus que de M. Walckenaer, qui s'est content de les
          mentionner dans la 5e partie de ses _Mmoires sur la vie de
          Mme de Svign_, p. 437, et de nous, qui en avons fait
          largement usage pour notre notice sur les maisons de Scarron
           Paris (_Paris dmoli_, 2e dit., p. 313-354). M.
          Walckenaer nous les donne, avec raison, pour fort curieux,
          en ce que, dit-il, l'auteur cite des tmoins
          contemporains. C'est ce que dit aussi, dans sa note
          prliminaire, Chardon de La Rochette, qui s'en fit le
          premier diteur pour le recueil nomm tout  l'heure. Il les
          publioit d'aprs une copie prise sur l'original de la main
          de l'auteur en 1737. Cet auteur n'est pas inconnu,
          seulement c'est par des travaux d'un tout autre genre qu'il
          avoit recommand son nom. Chardon de La Rochette lui
          consacre une partie de sa note, et fait en quelques lignes
          sa biographie  peu prs complte. Nous y ajouterons
          quelques dtails: Louis Laguille toit n  Autun, le 1er
          octobre 1658; il entra chez les jsuites le 1er septembre
          1675, fit profession le 2 fvrier 1692, et enseigna d'une
          faon fort distingue la philosophie et les mathmatiques.
          Il ne tarda pas  tre l'un des principaux de la compagnie;
          il fut deux fois _provincial_ dans la province de Champagne
          et une fois dans celle de France ou de Paris. C'est l sans
          doute qu'il fut  mme de s'initier  tous les faits intimes
          qu'il raconte ici. En 1714, il fut un des membres du congrs
          de Bade, et, par son zle, par son loquence,--il toit en
          effet fort bon prdicateur,--il aida beaucoup au
          rtablissement de la paix. Il n'toit pas toujours d'un zle
          aussi conciliant. L'abb d'Olivet nous donne mme  penser
          qu'il poussoit fort loin l'intolrance contre ceux qui
          toient assez tmraires pour ne pas soumettre leurs
          opinions aux siennes. Dans une lettre indite que l'abb
          crit au prsident Bouhier, et qui doit tre du mois de
          juillet 1719, il lui parle d'un certain P. Laguille, qui
          est  Dijon, moine orgueilleux, dit-il, qui, pour faire sa
          cour aux sots du collge de Paris, a horriblement perscut
          le bon pre Hardouin... Il mourut en 1742, 
          Pont--Mousson, n'ayant pas moins de 84 ans. Les ouvrages
          qu'il a laisss sont assez nombreux; on en peut voir la
          liste dans la _Bibliothque de Bourgogne_, par Papillon,
          in-fol., t. 1, p. 365. Les principaux sont une _Histoire
          d'Alsace ancienne et moderne, depuis Csar jusqu'en 1725_,
          Strasb., 1727, 2 vol. in-fol.; _Exposition des sentiments
          catholiques sur la soumission due  la bulle Unigenitus_,
          1735, in-4; _Prservatif, pour un jeune homme de qualit,
          contre l'irrligion et le libertinage_, Nancy, 1739, in-12.]


Agrippa d'Aubign est tenu communement, dans le Barn et dans le
Poitou, pour fils btard de la reine Jeanne d'Albret, tant veuve, et
de son secretaire. Le Dictionnaire de Moreri le dit btard d'une
maison de qualit, et lui-mme, dans ses memoires, declare que la
manire avec laquelle il toit trait et elev par le gentil homme au
quel il avoit t confi lui avoit toujours fait croire qu'il toit
d'une naissance plus distingue qu'il ne paroissoit. Il est certain
qu'Henri IV l'aimoit et lui en donnoit des preuves. Dans le Poitou on
tient par tradition qu'il se mloit d'astrologie judiciaire[47]; on en
raconte plusieurs faits singuliers, entre autres de s'tre vant en
Barn d'avoir annonc la mort d'Henri IV le jour mme qu'elle
arriva[48].

          [Note 47: Lui-mme avoue qu'il s'toit, fort jeune encore,
          occup des sciences occultes, mais avec dessein de ne s'en
          jamais servir, et, dit-il, s'amuser aux thoriques de la
          magie, protestant pourtant de n'essayer aucun experiment.
          (_Mmoires de Thod. Agrippa d'Aubign_, dit. Ludov.
          Lalanne, p. 13.)]

          [Note 48: D'Aubign se trouvoit  Paris lorsque Jean Chastel
          fit son attentat contre Henri IV. Un jour que celui-ci lui
          montroit sa lvre entame par le couteau de l'assassin:
          Sire, lui dit-il, vous n'avez encore renonc Dieu que des
          lvres, il s'est content de les percer; mais quand vous
          renoncerez du coeur, il percera le coeur. Tout le monde
          admira le mot, et d'Aubign plus qu'aucun; il crut
          franchement avoir fait une prdiction. Quand la nouvelle de
          la mort du roi lui arriva, comme on assuroit que le coup
          estoit  la gorge, il dit devant plusieurs, qui estoient
          accourus en sa chambre avec le messager, que ce n'estoit
          point  la gorge, mais au coeur, estant assur de n'avoir
          menty. (_Id._, p. 94, 114.) Je ne sache pas qu'il ait fait
          d'autre prdiction de cet vnement.]

Ce seigneur Agrippa d'Aubign fut mari  Niort. L il vecut fort
petitement et presque dans l'obscurit. Il eut un fils; ce fils fut
pre de Mme de Maintenon et du marquis d'Aubign, pre de Mme de
Noailles[49]. Ce fils[50] fut assez bien elev; il reut de son pre,
dit-on, quelques teintures de son art d'astrologie. Il fut mari  une
demoiselle de Niort qui lui apporta assez peu de biens. Quelque temps
aprs son mariage, il prit ombrage de la familiarit trop grande qu'il
remarqua entre sa femme et un jeune homme de ses parens. Sa jalousie
augmenta, de sorte qu'aprs avoir averti sa femme de cesser le
commerce qu'elle avoit avec cet homme, il fit semblant d'aller  la
campagne pour quelques jours. Il partit en effet, mais ds le soir
mme, tant rentr  l'imprvu, il les trouva seuls. Emport  cette
vue, il les tua et se retira[51].

          [Note 49: Ce nom est crit ainsi dans tout le cours du
          fragment. (_Note de Chardon de la Rochette._)]

          [Note 50: Constant d'Aubign, baron de Surimeau, n vers
          1584, fut nourry par son pre avec tout le soin et despence
          qu'on eust pu employer au fils d'un prince. (_Mm. de
          d'Aubign_, p. 151.)]

          [Note 51: Nous connoissions ce premier mariage de Constant
          d'Aubign, mais nous ne savions pas qu'il avoit eu cette fin
          tragique. Lui-mme, dans une lettre crite  son frre,
          Nathan d'Aubign, le 6 mars 1637, parle de ce mariage, mais
          pour dire seulement qu'il n'en naquit aucun enfant.
          (_Mmoires_ de La Beaumelle sur Mme de Maintenon, t. 6, p.
          32.)]

Comme en ces temps de troubles et de guerres civiles il n'etoit pas
difficile d'obtenir grce, surtout pour un fait pareil, il retourna 
Niort, o il menoit une vie fort commune, ayant peu de bien. Il
chercha quelque emploi dans les troupes; il n'eut pas satisfaction
sur cela de M. d'Epernon, auprs duquel il avoit agi et fait agir.
Mecontent du refus qu'il en avoit reu, il se plaignit, et fit plus:
car, se mlant de posie, il composa une satire contre ce seigneur. La
pice ou la nouvelle en ayant t porte au duc, celui-ci, qui toit
haut, fier et puissant, fit enlever d'Aubign, et ordonna qu'on le
conduist dans son chteau de Cadillac et qu'on le mt dans un fond de
fosse. Il y avoit dej plus d'un an que d'Aubign toit arrt et
renferm, sans que qui que ce soit s'interesst pour le faire elargir,
et sans pouvoir l'obtenir lui-mme, ayant affaire  un homme trop
puissant. Il en toit chagrin; son chagrin cependant n'empchoit pas
que pour se divertir il ne compost de temps en temps quelques
chansons. Ces chansons, jointes  un air agreable et engageant, firent
que la fille du gelier, qui le voyoit assez souvent depuis qu' sa
prire son pre lui avoit donn plus de libert, le prit en affection.
Voyant que d'Aubign y repondoit assez sincerement de son ct, elle
crut sa fortune faite si elle pouvoit l'engager  l'epouser. Elle lui
en fit la proposition, sous promesse de faciliter son evasion et de
suivre partout sa fortune. D'Aubign, qui souffroit depuis long-temps,
qui ne voyoit pas d'esperance d'une delivrance prochaine, qui n'avoit
pas de bien, et qui d'ailleurs trouvoit cette fille  son gr, accepta
la proposition, conclut le mariage, et, du consentement tacite du pre
et de la fille, ils partirent tous deux et se retirrent  Niort, o
ils se marirent dans les formes[52]. Il rentra ensuite dans le peu
de bien qu'il avoit, qui consistoit en partie dans une maison qui
toit proche des halles; l il vecut assez doucement.

          [Note 52: Tous ces faits ont besoin d'tre un peu redresss
          pour redevenir compltement vrais. C. d'Aubign se remaria
          en 1627, c'est--dire bien avant d'tre mis en prison, non
          pas  Cadillac, mais au _Chteau-Trompette_; seulement,
          comme il pousa la fille de M. de Cadillac, gouverneur de la
          forteresse o il fut enferm deux ans aprs, l'on comprend
          la double erreur commise ici par le jsuite biographe, et
          que plusieurs autres historiens ont partage. La Beaumelle
          (t. 6, p. 32) l'a rfute, mais sans dire ce qui l'avoit
          tout naturellement fait natre. Quant  la cause donne ici
          de l'incarcration de d'Aubign, elle est diffrente de
          celle que nous connoissions, mais elle est au moins aussi
          vraisemblable. C. d'Aubign semble, sauf l'honntet, qui
          toit bien moindre en lui, avoir beaucoup tenu de son pre;
          il devoit donc tre d'humeur satirique, et il n'est pas
          tonnant que M. d'Epernon, qui d'ailleurs y prtoit fort, se
          trouvt le premier point de mire de ses chansons.]

Chaque anne il y a  Niort trois foires considerables, o se rendent
nombre de marchands, mme de Hollande; comme ces foires se tiennent
dans des saisons fort proches les unes des autres, plusieurs marchands
laissent d'une foire  l'autre les marchandises qu'ils n'ont pu
vendre, et les deposent dans quelque maison sre et commode jusqu'
leur retour. Un marchand de Lyon confia de cette manire quelques
ballots de marchandises au sieur d'Aubign. A son retour, ayant trouv
de la diminution dans ses effets, il en fit du bruit et cita le sieur
d'Aubign en justice. Dans ce mme temps il eut une autre mauvaise
affaire, ayant t trouv coupable ou fortement souponn de fausse
monnoie, et pour ces deux accusations il fut arrt et enferm dans
une tour du chteau de Niort[53]. Ce fut dans cette prison o sa
femme, qui ne l'abandonna jamais, accoucha de son second enfant, qui
est Mme de Maintenon: car on a appris srement que ce fut l, et non
sur mer, comme le croyoient quelques uns, o elle vint au monde, le 20
mars de l'anne 1636[54], M. l'evque d'Angoulme en ayant montr
l'extrait baptistaire  M. l'abb de Roquette[55], de qui je l'ai
appris. Mme de Maintenon parlant, il y a vingt ans,  la superieure de
la maison de la Providence, qu'elle a fonde  Niort, et lui demandant
en quel quartier de la ville toit leur maison, celle-ci le lui ayant
marqu: C'est justement, reprit-elle, devant le chteau dont je dois
me souvenir.

          [Note 53: La Beaumelle et les autres disent que la captivit
          de Constant d'Aubign  Niort n'toit qu'une continuation de
          celle qu'il avoit faite au Chteau-Trompette. Je prfre la
          version du P. Laguille. La cause qu'il donne, avec dtails,
          de cette nouvelle incarcration, me parot aussi fort
          admissible. Personne n'en avoit parl; l'on pensoit que
          Constant portoit encore dans cette prison la peine de je ne
          sais quelles intelligences entretenues par lui avec le
          gouvernement anglois au sujet d'un tablissement qu'il
          projetoit  La Caroline. Ce qu'on lit ici est bien plus net,
          et surtout on ne peut mieux d'accord avec ce qu'on sait des
          habitudes des petits nobles de province  cette poque.
          Combien, comme d'Aubign, toient pillards, contrebandiers
          et faux monnoyeurs!]

          [Note 54: Jusque alors on avoit pens que Mme de Maintenon
          toit ne le 27 septembre 1635; la voil donc rajeunie de
          cinq mois. Ce qui est certain, c'est qu'il est dj question
          d'elle dans la lettre cite tout--l'heure, et que son pre
          crivoit  Nathan d'Aubign le 6 mars 1637; il dit  son
          frre qu'il a trois enfants de son second mariage: deux
          fils, dont l'an a sept ans et demi, et une fille.]

          [Note 55: C'est le _pauvre homme_ de Louis XIV, celui qui
          servit en quelques points pour le _Tartufe_ de Molire. Il
          fut vque d'Autun, et le P. Laguille, n dans cette ville,
          avoit en effet d le connotre.]

Aprs que le sieur d'Aubign eut t retenu quelque temps ainsi dans
le chteau, ses affaires tant accomodes, il en sortit[56]; mais, se
trouvant  bout et ne pouvant presque plus subsister, lui ayant t
propos d'aller dans les les de l'Amrique, que l'on commenoit en ce
temps l d'habiter, il accepta l'offre qu'on lui fit de la part de M.
de Cerignac, seigneur en chef de l'le de La Grenade, d'aller
commander dans cette le, grande,  la verit, et fort belle, mais
couverte de bois et habite de peu de Franois, et tous pauvres. Ayant
vendu le peu de bien qui lui restoit, il partit avec sa famille et se
mit en mer. M. d'Aubign ne put resister au mauvais air du pays; il
mourut au bout de trois ans ou environ[57]. On dit dans le pays
qu'avant de mourir, afflig de laisser des enfans sans bien et sans
secours, il les fit venir pour leur donner sa benediction. Il dit 
son fils: _Pour toi, tu es un garon, tu te tireras bien d'affaire_.
Regardant ensuite sa fille, aprs quelques reflexions: _Vas_, lui
dit-il, _je ne suis plus en peine de toi, tu seras un jour puissamment
pourvue_[58].

          [Note 56: En 1639.]

          [Note 57: On pense qu'il mourut en 1645, mais il est
          probable que ce fut au moins un an plus lard. On s'accorde 
          croire en effet que sa mort suivit de prs un voyage que sa
          femme fit en France avec ses enfants pour rgler quelques
          affaires; or, le 18 juillet 1646, elle y toit encore: on le
          sait par une lettre d'elle portant cette date, et dans
          laquelle elle remercie Mme de Villette d'avoir bien voulu se
          charger de sa fille, cette pauvre galeuse! (La Beaumelle,
          t. 6, p. 34.) Pour que Constant d'Aubign pt adresser  ses
          enfants les dernires paroles qu'on lui prte ici, il
          falloit donc qu'ils fussent de retour prs de lui; et par
          consquent aussi tout me fait croire, comme je l'ai dit,
          qu'il ne mourut pas avant la fin de 1646.]

          [Note 58: Toute petite, Franoise d'Aubign avoit donn 
          son pre une excellente opinion de son esprit. Enrag
          huguenot, il la croyoit trop spirituelle et trop raisonnable
          pour tre de la religion que sa mre, bonne catholique au
          contraire, lui avoit donne. J'ai ou dire  Mme de
          Maintenon, crit Mme de Caylus, que, la tenant entre ses
          bras, il lui disoit: Est-il possible que vous, qui avez tant
          d'esprit, puissiez croire tout ce qu'on vous apprend dans
          votre catchisme? (_Les souvenirs de Mme de Caylus_, 1805,
          in-12, p. 11.)]

Aprs la mort du sieur d'Aubign, son epouse, avec ses deux enfans,
repassa  La Martinique[59], et de l  La Guadeloupe, o elle se
retira chez un assez bon habitant, qui toit de Niort, appel Delarue;
elle y demeura prs de deux ans, menant une vie fort petite. C'est de
cet habitant qu'on a su ce fait. De l elle passa  l'le de
Saint-Christophe pour prendre un btiment qui pt la transporter en
France avec ses enfans. En attendant ce passage, elle mourut.[60] Ses
enfans furent retirs durant quelque temps par une demoiselle nomme
Rossignol, qui eut soin de les faire passer en France.[61] On a appris
cette circonstance de cette demoiselle.

          [Note 59: Ce n'est donc pas l, comme on le voit, mais sans
          doute  La Grenade, que d'Aubign seroit mort.]

          [Note 60: On avoit cru jusqu'ici que Mme d'Aubign toit
          morte aprs avoir ramen en France sa petite famille. Mme de
          Caylus dit positivement: Mme d'Aubign revint veuve en
          France avec ses enfants. Puis elle n'en parle plus; elle
          oublie mme de donner la date de sa mort, et pour cause sans
          doute: elle ne la savoit pas. Elle tenoit de Mme de
          Maintenon tout ce qui se trouve dans ses _Souvenirs_, et
          celle-ci ne devoit pas certainement lui avoir racont avec
          de longs dtails cette priode si misrable de son enfance.
          J'aime donc mieux en croire le Pre Laguille, qui,
          d'ailleurs, cite ses tmoins.]

          [Note 61: On lit en marge: On ajoute ici que la dite
          demoiselle Rossignol, qui a vecu jusques  la grande faveur
          et fortune de la dame, s'tant aventure  luy demander une
          grce en luy rappelant le temps pass, ne reut ni grce ni
          reponse (_Note de Chardon de la Rochelle._)]

tant arrivs  La Rochelle,[62] ils y demeurrent pendant quelques
mois, logs par charit, obligs de vivre d'aumne, jusque-l qu'ils
obtinrent, par grce, que de deux jours l'un on voult bien leur
donner au collge des Jesuites de cette ville du potage et de la
viande, que tantt le frre, tantt la soeur, venoient chercher  la
porte. C'est ainsi que l'a racont plusieurs fois le R. P. Duverger,
jesuite, doyen  Xaintes, mort en 1703, ce pre ayant t non
seulement tmoin de ce fait, mais leur ayant donn lui-mme leur
petite pitance, tant regent de troisime[63].

          [Note 62: Saint-Simon dit aussi que, revenue seule et au
          hasard en France, sa premire _aborde_ fut  La Rochelle.]

          [Note 63: Tous ces faits, trs curieux, toient rests
          inconnus, ainsi que ceux qui sont relats dans le paragraphe
          suivant.]

Personne, durant quelques mois, ne reclama ces enfans; cependant,  la
fin, quelques gens de connoissance les firent conduire  Angoulme,
chez M. de Montabert. Aprs quelque temps, ils passrent chez M. de
Mioslan[64]; la fille fut demande ensuite par M. d'Alens, gentilhomme
huguenot. C'est chez lui que lui arriva une petite aventure que l'on a
apprise de Mme de Gabaret, qui la sut immediatement d'une vieille
demoiselle qui toit presente  l'aventure. M. d'Alens demeuroit  la
campagne et recevoit souvent compagnie des gentils hommes ses voisins.
Entre ceux-ci il en venoit un de temps en temps qui se mloit de dire
la bonne fortune. Y tant un jour, il dit  quelques demoiselles ce
qu'il jugea  propos. La petite Francine, curieuse comme les autres,
se presenta pour apprendre son aventure. Le gentilhomme, voyant sa
main, fit l'tonn; il la considre encore une fois, et plus il la
considre, plus il admire ce qu'il pretend voir. On le presse de
parler. _Voil_, dit-il, _des signes d'une grande fortune, je n'ose
dire qu'elle approchera de la couronne_. On en rit, et ce fut
tout[65].

          [Note 64: C'est _de Miossens_ qu'il faut lire sans doute. Le
          comte de Miossens, tu en duel en 1672 par
          Saint-Lger-Corbon, toit frre du marchal d'Albret. Cette
          famille, on le voit, commena de bonne heure  protger
          Franoise d'Aubign.]

          [Note 65: On lit dans le _Segraisiana_, p. 12, le dtail
          d'une prdiction du mme genre qu'un maon nomm Barb lui
          fit un jour dans la chambre de Scarron, o il venoit
          souvent, le vieux malade s'amusant beaucoup de ses
          divagations de prophte. Quoique l'esprit de Franoise
          d'Aubign ft assez solide pour ne pas cder  l'illusion de
          pareilles chimres, elle ne laissa pas que d'en tre
          frappe. Elle y songea dans ses jours de peine. Me voil
          trs loin de la grandeur predite, crit-elle, par exemple,
          au commencement d'une lettre  Mme de Chantelou, le 28
          avril 1666.]

M. de Villette, mort chef d'escadre, petit gentilhomme de Poitou, la
prit  son tour chez lui, la regardant comme sa parente[66]. Lui ayant
trouv de l'esprit, il en eut soin durant quelque temps, et, ayant eu
occasion d'en parler  madame de Noailles[67], il lui donna quelque
envie de la voir. Elle plut  la dame, qui la retint avec elle, et la
mit avec mademoiselle de Neuillans, sa fille, aujourd'hui abbesse de
Notre-Dame  Poitiers.[68] Elle demeura durant quelque temps en
Poitou, chez cette dame.[69] Madame de Noailles ayant fait un petit
voyage  Paris, elle y mena avec elle la jeune Francine. Cette dame
logeoit  la rue des Petits-Pres, dans le mme quartier o logeoit
le fameux Scarron.[70] Sa maison etoit le rendez-vous de quantit de
personnes d'esprit et de qualit. Madame de Noailles s'y trouvoit
quelquefois, se divertissant avec lui; une fois: _Monsieur Scarron_,
lui dit-elle, _il faut que je vous marie_. Aprs quelques
plaisanteries sur cette proposition, Scarron, aprs quelques
reflexions, ne paroissant pas fort eloign du dessein qu'on avoit,
s'informa de qui on vouloit parler; on la lui nomma, on lui en fit le
caractre, et on l'assura que la demoiselle paroissoit avoir de
l'esprit et l'esprit bien fait.

          [Note 66: Sa femme, Mme de Villette, n'toit pas moins que
          la soeur de Constant d'Aubign, et par consquent tante de
          Franoise. C'est elle qui l'avoit garde pendant le voyage
          de 1646, ainsi que je l'ai dit dans une note prcdente. Il
          est donc tonnant qu'elle et mis cette fois si longtemps 
          la reprendre. Les autres historiens, notamment M. de
          Monmerqu dans la _Biographie universelle_, disent
          qu'aussitt aprs son retour d'Amrique, elle la recueillit
          dans son chteau de Muray; cet empressement me semble plus
          probable que l'espce d'indiffrence dont ce qu'on lit ici
          tendroit  la faire accuser. Mme de Villette toit une
          fervente calviniste; elle abusa de l'hospitalit qu'elle
          donnoit  sa nice pour lui faire embrasser sa croyance.]

          [Note 67: Lisez _de Neuillant_. Il est singulier que le P.
          Laguille se soit aussi trangement tromp. Il aura confondu
          le nom de la mre avec celui d'une des filles, qui fut la
          marchale de Navailles; encore toit-ce pour mal crire
          aussi le nom qu'il prenoit pour l'autre. Franoise
          Tiraqueau, comtesse de Neuillant, femme du gouverneur de
          Niort, avoit tenu sur les fonts de baptme Franoise
          d'Aubign, avec Franoise d'Aubign, avec Franois de La
          Rochefoucauld, pre de l'auteur des _Maximes_. Elle pensoit
          avoir ainsi rpondu de son me devant Dieu, etc.; catholique
          aussi fervente que Mme de Villette toit obstine huguenote,
          c'est ce qui lui fit tout tenter pour retirer chez elle sa
          jeune filleule, et pour la remettre dans la religion o elle
          l'avoit introduite, et d'o elle la trouvoit violemment
          sortie. Elle fut d'autant plus ardente  cette conversion
          qu'elle faisoit ainsi sa cour  la reine mre. Aprs
          beaucoup d'efforts elle russit; Franoise d'Aubign
          n'abjura, toutefois, compltement, que lorsqu'elle fut 
          Paris, au couvent des Ursulines.]

          [Note 68: Scarron lui adressa son _Epistre burlesque_.]

          [Note 69: Je commandois dans la basse-cour, disoit depuis
          Mme de Maintenon, et c'est par ce gouvernement que mon rgne
          a commenc. Saint-Simon parle aussi de sa misre chez Mme
          de Neuillant.]

          [Note 70: Nous venons de voir qu'il connoissoit Mlle de
          Neuillant; il devoit donc connotre aussi la mre. Segrais
          dit comme le P. Laguille, que l'intimit s'tablit par le
          voisinage. Mlle d'Aubign, nouvellement revenue d'Amrique,
          dit-il, demeuroit vis--vis de la maison de Scarron.
          (_Segraisiana_, p. 126.) Scarron, rue des Saints-Pres,
          habitoit l'_htel de Troie_. Il toit venu dans ce quartier
          pour tre tout proche de la Charit, o il alloit tremper
          son _trs sec parchemin_ en des bains de tripes, qu'on
          disoit d'une efficacit souveraine.]

On dit  cette occasion que, madame de Noailles ayant assur que la
demoiselle avoit fort bonne grce, M. Scarron avoit dsir la voir, et
que, lui ayant t mene par la dame, comme ledit sieur toit fort
incommod et avoit le dos si fort vout et la tte tellement baisse
qu'il ne pouvoit se tenir assez droit pour la considerer, elle fut
oblige de se mettre  genoux pour se faire voir[71]. On traita aprs
cela serieusement, mais cependant secretement, du mariage,  cause des
parens dudit Scarron, pendant quoi on la mit en pension aux
religieuses ursulines de la rue Saint-Jacques. Elle pouvoit avoir
alors quinze ou seize ans, m'on dit quelques-unes de celles qui l'ont
vue dans ce monastre, entre autres la mre Le Pilleur, de laquelle
j'ai appris ce que dessus, et en particulier ce qui suit: c'est que,
ladite demoiselle ayant obtenu permission de sortir de temps en temps,
elle ne put si bien cacher les visites qu'elle rendoit au sieur
Scarron qu'on n'en et connoissance dans le monastre, et du mariage
qui se pratiquoit. Sur tout cela, les religieuses resolurent de la
mettre hors de leur maison, ne leur convenant point de garder une
fille dans ces circonstances[72]. On l'auroit en effet chasse, si un
pre jesuite, fort connu dans la maison, auquel on donna connoissance
de ce qui se passoit de la part de la demoiselle, n'et empch
l'affront qu'on etoit sur le point de lui faire, assurant que la
demoiselle etoit sage et qu'il n'y avoit rien  craindre.

          [Note 71: Pour le voir, dit aussi Tallemant, il fallut
          qu'elle se baisst jusqu' se mettre  genoux. (Edit in-12,
          t. 9, p. 124.)]

          [Note 72: Si l'on dfendoit aux religieuses de faire des
          visites, on leur permettoit au moins d'en recevoir, et de
          frquentes. V. notre dit. du _Roman bourgeois_, p. 209.]

Le mariage fut conclu et dclar environ l'an 1649 ou 1650[73]. Madame
Scarron vivant parfaitement bien et en parfaite union avec son mari,
tout infirme qu'il toit, elle avoit pour lui de si grands soins et
tant de complaisances que ledit sieur Scarron, pnetr de la bonne et
aimable conduite de son epouse, ecrivit  un de ses amis une lettre
fort touchante sur le compte de sa femme, dans laquelle il lui marque
son inquietude et l'apprehension qu'il a de la laisser sans bien et
sans ressource. La lettre est du mois de mars 1652[74]. M. Scarron
vecut encore huit ans aprs cette lettre ecrite, n'tant mort, selon
Moreri, que l'anne 1660[75].

          [Note 73: Cette dernire date est donne comme certaine par
          le _Segraisiana_, p. 150.]

          [Note 74: Nous n'avons pu retrouver cette lettre de Scarron,
          qui, sans doute, n'a jamais t publie. Nous en connoissons
          une, toutefois, o le pauvre cul-de-jatte crit  M. de
          Villette: Mme Scarron est bien malheureuse de n'avoir pas
          assez de bien et d'equipage pour aller o elle voudroit.]

          [Note 75: Loret annonce cette mort dans son numro du 16
          octobre 1660. Elle avoit eu lieu neuf jours auparavant. Nous
          devons  l'obligeance de M. J. Ravenel de connotre
          l'extrait mortuaire du pauvre pote; le voici, tel qu'il se
          trouve sur le registre de la paroisse Saint-Gervais: 7
          octobre 1660. _Ledit jour a est inhum dans l'eglise
          desfunct messire Paul Scarron, chevalier, deced en sa
          maison, rue Neuve-Saint-Louis, marais du Temple._ Cette
          curieuse mention, que nous avons dj transcrite dans _Paris
          dmoli_, 2e dit., p. 372, prouve que Scarron ne mourut pas
          rue de la Tixeranderie, comme on le croyoit d'aprs
          Saint-Foix, et comme nous l'avions longtemps pens
          nous-mme.]

Aprs cette mort, madame Scarron se trouva fort embarrasse, parce que
le dfunt, quoiqu'issu d'une famille fort honorable, n'avoit pour tout
bien que ses meubles et sa pension de deux mille francs qu'il
touchoit en qualit de _malade de la reine_[76]. Par sa mort, la
pension demeuroit teinte, et, n'ayant pu subsister sans contracter
quelques dettes, les meubles furent incontinent saisis par les
cranciers. M. et madame Scarron etant connus et estims de nombre de
gens de qualit, ceux qui apprirent l'etat o elle etoit furent
touchs et cherchrent  lui rendre service. Entre les autres, le
marquis de Pequilin[77], qui commenoit alors de parotre  la cour,
en parla  la reine, lui dit qu'il avoit vu executer les meubles d'une
jeune dame qui lui avoit fait piti[78]. La reine, ayant voulu savoir
cette aventure, et ayant appris le nom de la dame, en eut compassion
elle-mme, et ordonna que la pension lui ft continue[79]. La bonne
volont de la princesse dura peu; la pension ne fut paye que pendant
peu de temps, et la dame Scarron, se voyant denue de toute commodit
et ayant peine  subsister[80], se vit souvent oblige de changer de
logement. M. de Montchevreuil[81], qui la regardoit comme sa parente,
la retira chez lui, ayant peine  souffrir qu'une femme de son ge
ment ce train de vie  Paris.

          [Note 76: Cette pension n'toit que de 1500 livres. Scarron
          la touchoit sur l'ordonnance de M. de Lionne et sur la
          signature de M. de Tuboeuf, au bureau de M. de Berthillat.
          On connot l'_ptre_ o Scarron remercie la reine, et se
          vante de sa conscience  bien remplir la charge accorde:

               ... Votre malade exerce
               Sa charge avec integrit;
               Pour servir Votre Majest
               Depuis peu l'os la peau lui perce.
               . . . . . . . . . . . . . .
               Et l'on peut jurer surement
               Qu'aucun officier de la reine
               Ne la sert si fidelement.]

          [Note 77: C'est Lauzun, qui fut d'abord, comme on sait,
          marquis de Puyguilhem. Il touchoit de prs  Mme de
          Sainte-Hermine, que nous trouverons tout  l'heure parmi les
          personnes qui s'intressrent le plus efficacement  Mme
          Scarron. Celle-ci d'ailleurs toit un peu leur parente:
          Lauzun toit un Caumont, les Sainte-Hermine tenoient aussi 
          cette famille, et l'on sait enfin que la fille ane de
          Thodore Agrippa, tante de Franoise d'Aubign, avoit pous
          un Caumont d'Adde.]

          [Note 78: Sgrais, qui toit absent de Paris quand Scarron
          mourut, ne revint dans la maison du pauvre dfunt que pour
          voir aussi ce qui apitoyoit si vivement Lauzun. Quand
          j'arrivai devant sa porte, dit-il, je vis qu'on emportoit de
          chez lui la chaise sur laquelle il toit toujours assis, et
          qu'on venoit de vendre  son inventaire. (_Segraisiana_, p.
          150.)]

          [Note 79: La reine la porta mme  2,000 fr. (_Id._, p.
          148.) Mme de Caylus dit que c'est  la prire de M. de la
          Garde que la reine rendit la pension.]

          [Note 80: Une lettre de la soeur de Scarron, recueillie par
          M. Matter (_Lettres, pices rares ou indites_, 1846, in-8,
          p. 333.), fait aussi mention de cette misre de la veuve.
          Ma belle-soeur, dit-elle, s'est mise  la petite Charit,
          fort afflige de la mort de son mari. Tallemant dit:  la
          Charit des femmes. C'toient les _hospitalires_ de la
          chausse des Minimes, ou les _filles bleues_, comme
          elle-mme les appelle dans une lettre  l'abb Gobelin.
          Saint-Simon parle aussi de cette misre rduite presqu'
          l'aumne. (Edit. Hachette, in-8, t. 15, p. 49.) Selon lui,
          c'est  la Charit de Saint-Eustache que s'toit mise la
          veuve Scarron, loge dans cette monte o Manon, qui la
          suivit en tous ses divers tats, et qui devint Mlle Balbien
          quand sa matresse fut devenue Mme la marquise de Maintenon,
          faisoit sa chambre et son petit pot-au-feu dans la mme
          chambre.]

          [Note 81: Il toit cousin de Villarceaux. La Beaumelle (t.
          1, p. 205) nous dit que Mme Scarron fit de frquents sjours
           Montchevreuil; il convient que Villarceaux dut souvent l'y
          rencontrer, et il s'en tient l. Saint-Simon n'est pas si
          contenu; il en dit de belles  ce sujet, lorsque, le roi
          ayant pous la marquise, il revient tout indign sur M. de
          Montchevreuil, qui fut l'un des tmoins du mariage
          clandestin, lui, s'crie-il, qui prtoit jadis la maison o
          Villarceaux entretenoit cette reine comme  Paris, et o il
          payoit toute la dpense. (T. 13, p. 16.) En tout cas, cette
          dpense n'toit pas grosse, puisque la dame restoit  la
          _Charit_, et qu'il falloit partout lui chercher un sort.]

Dans ce temps-l commena le commerce du roi avec madame de Montespan.
En 1664[82] environ, celle-ci devint enceinte, et, M. de Montchevreuil
ayant appris de madame de Sainte-Hermine que la dame cherchoit
quelqu'un de confiance  qui elle pt en sret remettre le soin de
son enfant, il lui parla de madame Scarron. Madame de Sainte-Hermine
la presenta  madame de Montespan, qui l'agra, l'admit dans sa maison
et commena  lui donner sa confiance[83]. Ce fut elle, en effet, qui
assista presque seule aux premires couches de cette dame, qu'on
voulut rendre secrtes  cause du trop grand eclat que le roi
apprehenda d'abord que ft cette sorte de galanterie. Le premier
enfant disparut, n'ayant pas jug  propos de le produire en public,
afin de n'tre pas oblig de le reconnotre[84]. Ce fut madame Scarron
qui en prit soin, conjointement avec un nomm Dandin[85], de qui on a
appris cette circonstance. L'enfant fut elev jusqu' l'ge de deux
ans, au bout desquels il mourut[86]. Il toit si beau que tous ceux
qui le voyoient, ne pouvant s'empcher de l'admirer, disoient que ce
n'etoit pas l un enfant du commun. Aprs la mort de cet enfant,
madame de Montespan en ayant eu d'autres, qu'elle engagea le roi  ne
pas laisser, comme le premier, dans l'obscurit, et qui furent en
effet reconnus, madame Scarron fut charge du soin de les elever, et
les a en effet elevs tous[87].

          [Note 82: Lisez 1666.]

          [Note 83: Les lettres de Mme de Maintenon relatives  son
          installation prs de Mme de Montespan nous prsentent le
          marchal d'Albret comme ayant t son seul introducteur. V.
          _Lettres_ du 26 avril 1666  Mlle d'Artigny, et du 11
          juillet 1666  Mme de Chantelou. Il n'y auroit toutefois
          rien d'impossible  ce que M. de Montchevreuil se ft
          entremis pour obtenir cette position  Mme Scarron. J'y
          trouverois mme la raison de la reconnoissance qu'elle lui
          tmoigna toujours,  lui et  sa femme, et qui fait dire par
          Saint-Simon: Il se sentit grandement de ces premiers
          temps. J'aime mieux voir dans cette gratitude survivant 
          la misre une faon de lui tenir compte de l'honorable
          service qu'il lui rend ici, selon le P. Laguille, qu'un
          remercment forc des sales complaisances auxquelles il se
          seroit prt, selon Saint-Simon. Quant  Mme de
          Sainte-Hermine, il est encore plus vraisemblable qu'elle dut
          tre utile  Mme Scarron: elle toit d'une trs noble
          famille du Poitou, et avoit de l'influence  la cour. Sa
          famille, qui, je l'ai dit, tenoit  celle de d'Aubign,
          avoit toujours voulu du bien  Franoise; elle ne l'oublia
          pas. Il est souvent parl des Sainte-Hermine dans les
          _Lettres_ de la marquise et dans les _Souvenirs_ de Mme de
          Caylus.]

          [Note 84: Saint-Simon ne parle pas de ce premier-n des
          amours de Louis XIV et de Mme de Montespan. Suivant lui, ce
          furent M. le duc et Mme la duchesse qui en naquirent
          d'abord. (Edit. Hachette, in-8, t. 13, p. 12.) Mme de
          Caylus, au contraire, n'oublie pas cet an des btards;
          elle entre aussi dans de curieux dtails sur les
          accouchements clandestins auxquels Mme Scarron assistoit
          seule: On l'envoyoit chercher quand les premires douleurs
          pour accoucher prenoient  Mme de Montespan. Elle emportoit
          l'enfant, le cachoit sous son echarpe, se cachoit elle-mme
          sous un masque, et, prenant un fiacre, revenoit ainsi 
          Paris. Combien de frayeur n'avoit-elle pas que cet enfant ne
          crit! Ses craintes se sont souvent renouveles, puisque Mme
          de Montespan a eu sept enfants du roi! (_Souvenirs_, 1805,
          in-12, p. 57.)]

          [Note 85: toit-il de la famille de ce Georges Dandin,
          _sellier_, qui, ayant prt, sans le vouloir, son nom 
          Molire, se trouva immortel sans le savoir? Monteil l'a
          trouv cit pour un carrosse de six cents livres sur les
          _comptes_ du trsorier de M. le duc de Mazarin. (_Trait des
          matriaux manuscrits_, t. 2, p. 128.) Il est probable
          toutefois que le Dandin dont il est parl ici toit, comme
          l'autre, un artisan; c'est en effet dans quelque famille du
          commun que Louis XIV avoit jusqu'alors eu l'habitude de
          faire lever ses enfants naturels. Le fils qu'il avoit eu de
          Mlle de La Vallire, au mois de dcembre 1663, avoit t
          cach dans le mnage d'un ancien valet nomm Beauchamp, qui
          demeuroit rue aux Ours, sur le coin de la rue qui tourne
          derrire Saint-Leu Saint-Gilles. V., dans la _Revue
          rtrospective_ (1re srie, t. 4, p. 251-254), un fragment de
          Colbert relatif  cette naissance. Il est extrait d'un
          manuscrit ayant pour titre: _Journal fait par chacune
          semaine de ce qui s'est pass, gui peut servir  l'histoire
          du Roi, du 14 avril 1663 au 7 janvier 1665_.]

          [Note 86: Mme de Caylus dit qu'il mourut  l'ge de trois
          ans. O Mme Scarron avoit-elle cach ce premier enfant?
          Saint-Simon dit que tout d'abord on lui donna une maison au
          Marais; et il a, je crois, raison. En 1667, en effet,
          c'est--dire lorsqu'elle toit en plein dans ses premires
          fonctions de gouvernante, nous la retrouvons _rue
          Neuve-Saint-Louis_, et, tout nous le fait croire, dans le
          logis o Scarron toit mort. Pourquoi, ayant tant besoin de
          mystre, toit-elle revenue dans un quartier de Paris o on
          la connoissoit si bien? C'est ce que je ne puis m'expliquer.
          Il n'en est pas moins certain qu'un acte dont M. P. Lacroix
          possdoit la minute, et qui est dat due juillet 1667, lui
          donne l'adresse que je viens d'indiquer. (_Catalogue
          analytique des autographes... provenant du cabinet du
          bibliophile Jacob_, 1840, in-8, p. 44.)]

          [Note 87: Pour ceux-l elle s'toit mieux cache que pour le
          premier. C'est une chose tonnante que sa vie, crit Mme de
          Svign; aucun mortel, sans exception, n'a commerce avec
          elle. (_Lettre du_ 26 dcembre 1672.) Un an aprs,
          pourtant, le mystre s'est un peu relch; elle peut aller
          voir Mme de Svign, et celle-ci peut se permettre de la
          ramener dans sa cachette. Nous trouvmes plaisant d'aller
          ramener Mme Scarron  minuit au fin fond du faubourg
          Saint-Germain, fort au del de Mme de La Fayette, quasi
          auprs de Vaugirard, dans la campagne; une grande et belle
          maison o l'on n'entre point; il y a un grand jardin, de
          beaux et grands appartements, etc. (_Lettre_ du 4 dcembre
          1673.) M. d'Argenson parle aussi de cette grande demeure,
          situe, dit-il, quelques maisons aprs la barrire de la
          rue de Vaugirard. Il y toit souvent all voir M. et Mme de
          Pllo, et en 1740 il y toit retourn faire visite au
          marquis de V...; elle tomboit alors en ruines. (_Mmoires du
          marquis d'Argenson_, dit. elzevir., t. 2, p. 167.) Mme de
          Caylus, qui ne met pas toujours dans ses rcits autant
          d'exactitude que de charme, dit par erreur que la maison de
          la rue de Vaugirard ne fut achete, par ordre de Louvois,
          que pour les derniers btards du roi, dont Mme de Maintenon
          ne fit pas l'ducation. (_Souvenirs_, p. 73.)]

Dans le temps qu'elle toit ainsi attache au service de madame de
Montespan, et occupe dans sa maison, elle eut par occasion rapport au
roi; on dit que ce fut au sujet de quelques lettres qu'elle crivit 
ce prince, au nom et par ordre de la dame[88]. Ces lettres ayant paru
fort spirituelles et d'un style tout different de celles de la dame de
Montespan, ce prince voulut savoir de quelle main elles venoient; il
l'apprit, et ds lors il sentit, dit-on, de l'inclination pour madame
Scarron[89]. Il la vit, elle lui agra, et ce fut aprs la mort de la
reine, arrive en 1683[90], qu'il s'attacha  elle, et, quelque temps
aprs, madame de Montespan s'etant retire et mme eloigne de la
cour, le roi lui donna l'appartement de la reine[91]. A l'occasion de
ce grand changement, qui fit tant de bruit  la cour et par tout le
royaume, M. le marchal de La Feuillade lui dit avec son air plaisant:
_Vous tes deloge, Madame, mais ce n'est pas sans trompette_. Ce qui
augmenta le bruit, et mme le murmure, parmi les courtisans et les
princes, c'est qu'un jour, dans une ceremonie publique, aprs que les
princesses eurent pass dans leur rang, le roi ordonna  madame de
Maintenon, qui avoit chang de nom, de marcher avant toutes les
duchesses[92]. La conduite du roi, sage et juste en tout ce qu'il
fait, donna ds lors  juger quelle toit la dignit de la dame, et
toute la France et l'Europe ont su depuis ce temps ce qu'elle a remu
et entrepris pour engager Sa Majest  dclarer le rang qu'elle tenoit
auprs de lui, et  la faire reconnotre pour ce qu'elle toit;  quoi
cependant elle n'a jamais pu parvenir[93].

          [Note 88: Mme Scarron rendoit ainsi  Mme de Montespan le
          service que Mme Paradis, mre de l'acadmicien Moncrif,
          avoit rendu  plus d'une grande dame de son temps. Elle
          crivoit avec la mme facilit dont son fils a fait preuve,
          dit M. d'Argenson (_Mm._, t. 1, p. 120), et se rendit
          utile, dans quelques socits de femmes, en crivant pour
          elles leurs lettres.]

          [Note 89: Une des lettres que Mme Scarron auroit ainsi
          crite pour Mme de Montespan court les Recueils; elle est
          visiblement fausse. La Baumelle l'a donne, mais seulement,
          dit-il, pour ne rien omettre. Selon lui, c'est Gayot de
          Pitaval qui l'a forge. (_Lettres de Mme de Maintenon_,
          1757, in-12, t. 1, p. 58.)]

          [Note 90: Le roi l'epousa, dit Saint-Simon, au milieu de
          l'hiver qui suivit la mort de la reine. (Edit. Hachette,
          in-8, t. 13, p. 15.)]

          [Note 91: La satiet des noces, ordinairement si fatale, et
          des noces de cette espce, dit Saint-Simon, ne fit que
          consolider la faveur de Mme de Maintenon. Bientt aprs,
          elle clata par l'appartement qui lui fut donn  Versailles
          au haut du grand escalier, vis--vis de celui du roi, et de
          plain-pied. (_Id._, p. 16.)]

          [Note 92: Ce n'est pas tout: le roi prsent, elle restoit
          assise; et quand le dauphin ou Monsieur venoient lui rendre
          visite,  peine se levoit-elle un instant.]

          [Note 93: C'est dans Saint-Simon qu'il faut lire comment, 
          deux reprises, elle fit les plus grands efforts pour arriver
           cette dclaration, et comment, ayant chou deux fois,
          elle dut se rsigner  rester reine anonyme.]

Il y a peu d'annes que madame de Maintenon envoya  madame de
Noailles, abbesse de Notre-Dame de Poitiers, une fille de Saint-Cyr.
_Cette demoiselle_, lui ecrivit la dame, _a bonne vocation pour la
religion, et pour votre maison en particulier; mais je n'ai que deux
mille francs  vous donner pour sa dot, etant oblige d'en fournir
beaucoup d'autres_. A la fin de la lettre elle ajoutoit ces mots:
_Vous pouvez bien, Madame, avoir quelque souvenance de moi: je n'ai
pas oubli que j'ai mang de votre pain._

Le marquis d'Aubign[94], frre de madame de Maintenon, fut plac page
chez le marquis de Pardaillan, gouverneur de Poitou; il en sortit
quand sa soeur commena de paratre  la cour[95]; et, quand elle fut
avance chez madame de Montespan, on lui fit epouser la fille d'un
riche procureur d'Angoulme ou du pays voisin[96]. Il en eut pour dot
cinquante mille ecus[97]; il obtint ensuite, pour une somme fort
modique, le gouvernement de Cognac. Madame d'Aubign, peu aprs son
mariage, reut un present de sa belle-soeur: c'etoit un collier
d'environ deux mille cus. Elle n'eut qu'une fille, qui est
aujourd'hui madame la duchesse d'Ayen de Noailles[98]. Madame de
Maintenon la prit auprs d'elle ds l'ge de cinq ans, et a pris soin
depuis ce temps-l de son education et de son etablissement. Madame
d'Aubign, peu considere et encore moins aime de son mari, n'a
jamais paru qu'une fois  la cour. Elle y fut reue fort froidement de
sa belle-soeur, et on lui fit entendre qu'il lui convenoit de
retourner en province. Elle partit aussitt, et mme sans qu'elle pt
prendre cong de la dame. Rentre chez elle, elle y vecut tout  fait
retire, mais au reste fort contente, et peu touche du dsir de la
cour. Son epoux, qui etoit rest  Paris[99], o il vivoit comme tout
le monde sait, obtint le gouvernement de Berry; ni lui ni elle n'y
entrrent jamais[100]. Il reut ensuite le cordon bleu[101], et ce fut
preferablement  M. de Pardaillan, qui s'y attendoit. On dit que ce
seigneur parut bientt consol de cette prfrence, sur ce qu'il
n'estimoit pas en cette occasion une marque d'honneur, estimable
d'ailleurs, qu'il auroit eue commune avec son domestique. Le marquis
d'Aubign, aprs avoir men une conduite peu rgle et peu sense, se
retira enfin, dans ses derniers jours,  Paris. Madame de Maintenon
l'engagea d'entrer dans une communaut de sculiers, gens d'honneur et
de naissance, o l'on vivoit d'une manire assez regulire[102]. Le
sieur Madot, prtre alors de Saint-Sulpice, trouva moyen d'entrer dans
sa confiance et de le mettre un peu en rgle; il en eut soin jusqu'
sa mort, qui fut assez chretienne[103], et qui merita au sieur Madot,
qui l'avoit occasionne, l'evch de Belley, et ensuite celui de
Chalons-sur-Sane, pour recompense.

          [Note 94: Charles d'Aubign, n en 1634.]

          [Note 95: En 1666, il toit dj capitaine d'infanterie et
          cavalerie dans le rgiment du roi; en 1672, on le fit
          gouverneur d'Amersford, avec 10,000 francs d'appointements;
          mais, comme sa soeur le lui crivoit le 19 septembre, ce
          n'toit qu'un chemin  autre chose. L'anne d'aprs, les
          ennemis ont pris son gouvernement; on lui en donne vite un
          autre, celui d'Elbourg. L'anne suivante, autre changement:
          il est gouverneur de Bedfort. Il reste trois ans dans ce
          poste, et, en 1677, il obtient celui de gouverneur de
          Cognac. Le P. Laguille dit qu'il l'acheta; Mme de Maintenon
          ne parle pas de ce dtail.]

          [Note 96: C'est de Mlle de Floigny sans doute qu'on veut
          parler ici. Il fut en effet question de la marier au marquis
          d'Aubign. Elle apportoit cent mille francs de dot; le
          marquis vouloit davantage: l'affaire, quoique trs avance,
          manqua. L'anne suivante, d'Aubign trouva enfin  se
          pourvoir. Il pousa, le 23 fvrier 1678, Genevive Pitre,
          fille de Simon Pitre, conseiller du roi en ses conseils,
          procureur de Sa Majest et de la ville de Paris. Le P.
          Laguille ignoroit la rupture du premier mariage et la
          conclusion du second; des deux, il n'en a fait qu'un.]

          [Note 97: S'il falloit en croire les plaintes du marquis, la
          dot n'avoit pas t aussi forte; mais il toit si
          insatiable! Peut-tre seulement la dot se fit elle attendre.
          Mais vous la toucherez tt ou tard, lui crit sa soeur, le
          12 juillet 1678; puis elle ajoute, pour lui faire prendre
          patience: Vous avez une femme devote, jeune, douce, et qui
          vous aime. Une plus riche vous auroit et moins soumise.]

          [Note 98: Elle naquit  la fin d'avril 1684. Mme de
          Maintenon s'en occupa beaucoup tout d'abord. Dites  la
          nourrice qu'elle nourrit mon heritire, crit-elle  son
          frre, peu de jours aprs sa naissance: c'toit vrai. Un
          mois aprs elle crit encore au sujet de la petite; elle
          s'inquite de son baptme, du nom qu'on lui a donn: elle
          le voudroit joli. C'est celui d'Amable qu'on lui donna.
          Enfin, dj proccupe d'une avenir dont elle eut le temps
          de prendre soin, et qu'elle fit fort beau: Si, dit-elle, je
          vis assez pour marier ma nice, elle le sera bien! En
          1698,--vous voyez qu'elle avoit hte, car la petite ne
          faisoit qu'atteindre ses quatorze ans,--elle la maria au
          comte d'Ayen, depuis marchal et duc de Noailles. La
          magnifique terre de Maintenon fut sa dot.]

          [Note 99: Un mois aprs la naissance de sa fille, il y
          vivoit dj, malgr sa soeur. Je vous ai conseill de ne
          pas vous tablir  Paris, lui crit-elle le 18 juin
          1684...; puis sachant bien qu'avec un pareil homme ou
          insistoit toujours en pure perte, elle ajoute: Mais un
          conseil n'est pas une defense. Il se le tint pour dit, et
          ne retourna plus en province. Sa femme y resta. Lui menoit
          grande vie dans son htel de la rue des Saints-Pres; il
          alloit jusqu' l'insolence: ne disoit-il pas _le beau-frre_
          quand il parloit du roi? Du moins c'est Saint-Simon qui
          l'assure.]

          [Note 100: C'est trs vrai.]

          [Note 101: Mme de Maintenon lui obtint le cordon du
          Saint-Esprit  la promotion de 1688.]

          [Note 102: Combien de temps ne l'en pria-t-elle pas? Vous
          n'tes pas  Paris pour aller  l'Opera, mais pour faire
          votre salut, lui crit-elle ds le mois d'octobre 1685. Il
          fut au moins dix ans  faire la sourde oreille; enfin il
          cda, comme il est dit ici.]

          [Note 103: Il mourut  Vichy le 22 mai 1703. Depuis plus de
          vingt ans Fagon l'y envoyoit prendre les eaux. Sa soeur, 
          en croire Mme de Svign, fut on ne peut pas plus afflige.
          (_Lettre du 17 juin 1703._)]




_La surprise et fustigation d'Angoulvent[104], pome heroque address
au Comte de Permission[105] par l'Archipote des pois pilez._

          [Note 104: V., sur ce farceur, notre t. 7, p. 37, note.]

          [Note 105: Bluet d'Arbres, c'est--dire natif d'Arbres,
          dans le pays de Gex, se disant comte de Permission, est l'un
          des plus tranges fous de ce temps-l, mais fou aussi peu
          dsintress que matre Guillaume, par exemple, et se
          faisant, comme lui, un gagne-pain de sa folie. Il avoit
          d'abord t charron, et, dit l'Estoille, montoit en Savoie
          l'artillerie du duc, o on disoit qu'il se connoissoit fort
          bien. Lass de ce mtier, il vint  Paris, peut-tre avec
          mission secrte d'espion, car on toit en guerre avec M. de
          Savoie, et de ce fol rien ne m'tonneroit. Le fait est qu'il
          s'installa au centre des nouvelles, sur le Pont-Neuf, et se
          fit  sa manire le courtisan de tous ceux de qui l'on
          pouvoit recevoir ou apprendre quelque chose. Pour se donner
          une contenance ou un prtexte de gueuserie, il fit de petits
          livres, quoiqu'il ne st ny lire ny escrire, et n'y et
          jamais apprins, comme il le dit dans l'_Institution et
          recueil de toutes ses oeuvres_. Je n'entrerai point dans le
          dtail de ces livrets extravagants, illustrs de figures
          plus bizarres que le texte mme. Ils n'intressent que les
          bibliophiles; et tous, soit qu'ils les aient achets  prix
          d'or, soit qu'ils aient d se contenter de les envier,
          savent  quoi s'en tenir sur leur compte. Ce sont des
          _oraisons_, des _sentences_, des _prophties_, le tout on ne
          peut plus amphigourique. Il en publia un recueil in-12 en
          1600, avec ddicace  Henri IV. Il ne s'y contente pas du
          titre de comte de Permission, il y prend celui de _chevalier
          des Ligues des XIII cantons suisses_. Ses folies imprimes
          n'alloient pas  moins de 180 livrets ou morceaux numrots.
          On n'en connot gure que 107, y compris les livres 104,
          113, 141 et 173, retrouvs depuis vingt ans  peu prs, et
          la dernire pice: _Le Tombeau et Testament de feu Bern. de
          Bluet d'Arbres, dedi  l'ombre du prince de Mandoy, par
          ceux de la vieille Academie_, 1606, in-8. La bibliothque
          Sainte-Genevive possde l'un des exemplaires les plus
          complets. Le recueil des 107 livrets connus n'est entre les
          mains d'aucun des plus riches bibliophiles, et c'est un de
          leurs grands chagrins. J'ai vu l'une des plus rares et des
          plus curieuses pices dans le cabinet de M. Le Roux de
          Lincy. Elle sert de supplment  la 61e, et commence par:
          _Libralits que j'ai reues_. On y voit comment M. de
          Crqui a donn au comte de Permission quatre cus et demi
          en cinq fois; comment il reut de Jacques Le Roy deux
          escus et une rame de papier; de Mme d'Entragues, une bague
          de grande valeur; de M. de Beauvais-Nangy, un bas de chausse
          de soie; de Mme de Payenne (de Poyane?), une aune de toile
          blanche pour faire des rabats; du duc de Nemours, la fleur
          de ses amis, douze ducats, dont il se fit faire un superbe
          habit de frise noire. Le roi n'est pas oubli parmi ces
          bienfaiteurs: il donne cent livres de gages  Bluet
          d'Arbres, puis une chane d'or de cent cus, et, de plus,
          trois cent quarante cus en diverses fois. Qu'il seroit
          curieux, aprs cela, que le comte de Permission et t un
          espion du duc de Savoie! Ce qui est  peu prs assur, ce
          dont tout le monde convient, mme l'Estoille (_Journal de
          Henri IV_, 25 aot 1603), c'est qu'il toit beaucoup moins
          fou qu'il ne vouloit le parotre. Il eut tout au moins le
          bon sens d'conomiser les profits de son extravagance. Un
          beau jour, tout compte fait, en additionnant jusqu'aux plus
          menus objets, la bouteille d'huile que M. Cenamy lui avoit
          donne pour sa salade, les mille chateries que lui
          prodiguoit Mme de Conti, etc., il se trouva qu'il n'avoit
          pas rcolt moins de quatre mille cus. A trente ans de l,
          comme le remarque Nodier dans son curieux article sur Bluet
          d'Aubres (_Bulletin du bibliophile_, nov. 1835, p. 32,
          etc.), Corneille ne gagna pas tant avec le _Cid_, _Horace_
          et _Cinna_!]

_A Paris._--M.DC.III.

_Avec permission._


    Tel arbre on doit bien estimer
  Qui touche au sercle de la lune,
  Car vous voyez sans peine aucune
  Qu'il produit ses fous sans semer.
  Divin Bacchus, de ta fureur saisi,
  J'oze chanter un prince cramoisi[106],
  Prince superbe alors que la fortune
  L'eslevoit haut au cercle de la lune,
  Et que, suivy de ses joyeux suppos,
  Entre les plats, les pintes et les pos,
  Bourru d'esprit, il contoit les merveilles
  De ses hauts faits, decoiffant les bouteilles.
  Infortun, qui ne prevoyoit pas
  De quel malheur estoyent suivis ses pas;
  Que des destins les faveurs sont volages,
  Et que les fous ne sont pas tousjours sages.
  L'ouvrage est grand, mais rien n'est malais
  Quand de ton feu l'esprit est embras.
  Ayde-moy donc, renforce ma memoire,
  Qu'aux Pois pilez[107] j'emporte la victoire.
  Voyl le but de mon ambition,
  D'Angoulevent chantant la passion,
  Qui, forcen des ardeurs de nature,
  Courut luy-mesme  sa male advanture,
  Estant pouss par sa fragilit
  Aux doux attraits d'une tendre beaut,
  Quand par desastre une laide bossue
  Sous beau-semblant luy dresse maigre issue.

    Cet avorton, semence d'escargot,
  Trouve en chemin ce magnifique sot,
  Et doucement par sa cape l'arreste,
  Puis d'un clin d'oeil, d'un branlement de teste,
  Luy fait le signe, en luy disant tout bas:
  Venez, Monsieur, le maistre n'y est pas,
  Et ma maistresse est seule retire,
  Qui vous attent pronte et delibere;
  Portez sans plus de l'argent  foison,
  On guarira vostre demangeaison.

    Or sur ce point la gloze nous remarque
  Que la grandeur de ce brave monarque
  Est de donner tout ce qu'il peut avoir,
  Si quelque femme est pronte  son vouloir;
  Et ce vouloir est qu'en bizarre sorte
  Il soit foitt tant que le sang en sorte[108],
  Tout en cadance, et d'un bras repos.
  De telle humeur ce prince est compos.
  Ainsi faisant, sa faveur il octroye,
  Et, bien qu'il soit fort humble de monnoye,
  Si donne-t-il ce qu'il peut amasser,
  Passionn de se faire fesser,
  Voire il promet plus qu'il ne sauroit faire:
  C'est  quoy tend le noeud de cet affaire.
  Son excellence est de pouvoir choisir,
  Un coeur contant, qui n'ait autre desir
  Qu' bassiner d'amoureuse manire,
  Comme a bien faict ceste bonne barbire;
  Mais il faudroit qu'il touchast le teton
  Et qu'elle prinst  plein poing son mouton.

    De ces faveurs ce prince est idoltre.
  Quand il rencontre une cuisse folastre,
  Dont la vertu ne suit point le guidon
  Des bons soldats du gentil Cupidon,
  Sobre du cul, difficile  la couche,
  Et qui ne veut que personne la touche,
  Tout son desir en elle est arrest.

    Or, pour le jeu qui luy fut apprest,
  Vous en saurez la plantureuse histoire
  De point en point; mais premier il faut boire.

    Ce docte prince, en humeur triomphant,
  Est un magot, sous le masque d'enfant,
  Qui tout son corps et son esprit adonne
  Pour engeoller quelque nisse[109] personne.
  Mais en ce fait il fut un aprenty
  Et ne sceut point son _cave signati_,
  Car la bossue et la belle barbire
  Au goguelu[110] firent passer carrire.
  Or il vouloit, pour se faire estriller,
  Au paravant que se deshabiller,
  Voir tout par tout, redoutant la surprise;
  Mais la maistresse, en ce jeu bien aprise,
  Estant encore en coiffure de nuit,
  Monstre un desir de l'amoureux deduit,
  A luy s'adresse,  qui la chair fretille:
  Venez, galand, , que je vous estrille;
  Vous mentez donc? est-ce l ce velours?
  L ce balet, qu'il ait sur ses atours.
  Il luy respond d'une basse parole:
  Ferez-vous bien la maistresse d'escole?
  Je suis mauvais, j'ay failly mechamment;
  Si j'ay menty, corrigez hardiment.
  Et, tout gaillard, esperant chre entire,
  Pront, obet aux mots de la barbire.
  Mais il n'eut pas si tost les chausses bas,
  Ah! mes amis, oyez le piteux cas,
  La sentinelle, en amours bien experte,
  A conjur de ce prince la perte:
  S'estant pose en lieu trop descouvert,
  Elle a faict prendre Angoulevent sans vert,
  Et, pour mieux faire encore la pipe,
  Feint d'emporter le manteau et l'espe.
  Il s'en courrousse, et la barbire exprs
  En se faschant soudain courut aprs.
  Luy, chausses bas, que la fureur transporte,
  Les poursuivit jusqu'au pas de la porte,
  O, rencontrant un momon[111] gracieux
  De gens masquez, qui faisoient les doux yeux,
  Et le mary, qui vient en taille douce,
  De gros osiers donne mainte secouce
  Dessus les bras, sur le cul, sur le dos,
  L'initiant comme prince des sots.
  Vous eussiez dit, en les voyant combatre,
  De mareschaulx qui se plaisent  batre,
  L'un aprs l'autre, en cadance suivant,
  Et que l'enclume estoit Angoulevent.
  Il crie, il bruit, d'eschaper il se paine;
  Mais c'est en vain: ils reprennent halaine,
  Et, de plus beau fustigant rudement,
  Font de son corps des chausses d'Allemant;[112]
  Et le barbier, qui voit besongne faitte,
  Droit sur la rue aux fenestres se jette,
  A haute voix s'escriant bien et beau:
  Ah! mes amis, voyez ce maquereau!
  Venez le voir, ce malheureux infme!
  Il est venu pour desbaucher ma femme.

    A ce grand bruit les voisins sont venus;
  En longue extase aprs s'estre tenus,
  Ils ne pouvoyent lequel des deux eslire,
  Ou de pleurer, ou bien s'ils devoyent rire,
  Voyant sa peau grenue en maruquin,[113]
  Du tout semblable  l'habit d'Harlequin;
  Ses yeux roillez en face rubiconde,
  Tant effarez qu'ils faisoient peur au monde.
  Enfin l'un d'eux, qui veit son action
  Trop desplorable, en eut compassion,
  Prend son pourpoint, dessus le dos luy jette;
  Le patient ratache l'esguillette,
  Trousse bagage, et se sauve hardiment.
  Et savez-vous quel fut son pensement?
  Tout aussi tost, ce n'est point baliverne,
  Il eut recours tout droit  la taverne,
  O prenant coeur, s'estant un peu remis,
  Il s'en va droit  l'un de ses amis,
  Qui, de piti, le voyant de la sorte,
  Cinq ou six jours chez luy le reconforte;
  Fait informer de tant d'extorsion
  Qui luy fut faite. Aprs la passion
  Que tout au long il avoit entendue,
  Quand on luy feit la trousse pretendue,
  Assez matin, sortant de Saint-Medard,
  Le vendredy que luy vint ce hazard,
  Vous en rirez, si je vous dis en somme
  Sa bonne grace envers le galant homme,
  Qui fut courtois, eut soin d'Angoulevent:
  Pour tout loyer il luy fendit le vent.[114]

    Ayant descript la cabale secrette
  De ce monarque, il est temps que je traicte
  Ce que deveint le cours de son procs,
  Et comme il feit reparer cest excs.
  Or, pour avoir justice bonne et briefve,
  Droict au baillif de Sainte-Geneviefve
  Et l'un et l'autre ils se sont adressez,
  Et par decrets vivement traversez;
  Tant qu' la fin, ce prince magnifique,
  Qui ne sceut oncq' la forme de pratique,
  Sur un defaut, comme il n'y pensoit pas,
  Par un huissier est men pas  pas.
  Interrog, le juge le relasche;
  Mais sa grandeur d'un tel affront se fasche,
  Bouffe en colre, et dit qu'il appellet:
  Par ce moyen tout vient au Chastellet.

    Le Chastellet dignement se prepare
  Pour opiner dessus un fait si rare.
  Mesme l'on tient qu'ils devoyent arrester
  Qu'Angoulevent se feroit defoiter,
  Satisfaisant  ceste humeur estrange
  Qui fait par fois que tant il se demange.
  Mais le barbier et compagnons loyaulx,
  Et la barbire, eurent lettres royaux
  Pour evoquer, dont la Cour est saisie,
  Ce gros procs farcy de fantaisie,
  Qui, sur le champ, dos  dos les a mis.
  Et plus y perd qui plus y aura mis.
  Voil comment se passa tout l'affaire
  Jusqu'o j'en say; pour ce je me veux taire,
  Laissant l bas ce prince recul,
  Entre les sots bien immatricul.

          [Note 106: C'est--dire magnifique. Au 16e sicle, et mme,
          comme on le voit ici, au commencement du 17e, tout ce qui
          toit beau se disoit en cramoisi. V. Henri Estienne,
          _Dialogue du nouveau langage franoys italianis_. Pour
          _fier_, _superbe_, on disoit _rouge_. Dans _L'Amant rendu
          cordelier  l'observance d'amour_, on lit _les plus rouges_
          (pour _les plus fiers_) _y sont pris_. Brantme se sert du
          mme mot  propos de l'insolence des Suisses contre M. de la
          Trmouille  Novare. Du mot _rouge_ ainsi employ on fit le
          mot _rogue_, par une simple transposition de lettres.]

          [Note 107: C'est--dire  la comdie aux Pois pilez, comme
          on lit dans le _Baron de Fneste_, dit. Mrime, p. 155.
          Mnage a rencontr juste pour l'tymologie du nom de ces
          farces. On appeloit _pois pils_, dit-il, le marc des pois
          dont on avoit fait de la pure, et il n'toit pas tonnant
          qu'on dsignt par le mme nom ces farces, qui n'toient que
          salmigondis. Une phrase des _Lettres de Malherbe  Peiresc_
          (p. 24) lui donne raison, en prouvant qu'en effet _pois
          pils_ s'employoit dans le sens qu'on lui attribue ici:
          C'est assez, Monsieur, crit Malherbe; il faut finir nos
          fcheux discours, qui sont plutt _pois pils_, c'est--dire
          une pure, un salmigondis, qu'une lettre.]

          [Note 108: Notre matre farceur, on le voit, toit initi
          aux raffinements de libertinage que la main pudique de Mlle
          Lambercier rvla  Jean-Jacques Rousseau enfant, et qu'il
          ne voulut plus dsapprendre. Engoulevent mettoit en pratique
          ce que d'autres mirent en trait, notamment Meibomius et
          Doppet. Voici le titre de leurs petits livres si trangement
          rotiques: _J. H. Meibomii De flagrorum usu in re venerea_,
          Londini, 1665, in-24; _Trait du fouet et de ses effets sur
          le physique de l'amour_, par D..., s. l., 1788, in-18.
          Pendant la Rgence, le rle du fouet s'toit dplac: on ne
          se faisoit plus fouetter, on fouettoit. Fouetter ses
          matresses et les battre  coups de verges, crit la mre du
          rgent, est un raffinement de dbauche dont il y a de
          nombreux exemples. (_Nouvelles lettres de madame la
          duchesse d'Orlans_, dit. G. Brunet, 1853, in-18, p. 282.)]

          [Note 109: _Nescia_, ignorante, niaise:

               Tant ne fut _nice_, encor que _nice_ ft
               Madame Alix, que le jeu ne lui plt.

                              (La Fontaine, _Le faiseur d'oreilles_.)]

          [Note 110: Galant, muguet, joyeux drle, toujours en _ses
          gogues_ ou en goguette. On le prenoit souvent, comme ici, en
          ironie. V. Rabelais, liv. IV, ch. 65, et liv. V, ch. 13.]

          [Note 111: On se servoit du mot _momon_, comme ici, pour
          dsigner une bande de masques, ou, comme dans _le Bourgeois
          gentilhomme_, acte V, sc. 1, pour dsigner le mannequin,
          sorte d'idole carnavalesque, que les masques tranoient avec
          eux. On connot la fameuse farce attribue  Sigongne: _Le
          Balet des Andouilles portes en guise de momon_, 1628,
          in-8.]

          [Note 112: Les chausses  l'allemande toient toutes
          couvertes de ces crevs, _descoupures_ et _esgratignures_
          dont la mode avoit fait si grande fureur au 16e sicle, et
          que Marie de Romieu recommandoit comme le suprme de
          l'lgance dans les accoustrements. V. son _Instruction pour
          les jeunes dames_, 1573.]

          [Note 113: _Maroquin._]

          [Note 114: _S'enfuir._ Cette expression, selon Cotgrave,
          correspondoit  cette autre: _fendre l'ergot_, et celle-ci,
          selon M. Francisque Michel, semble rpondre  la mtaphore
          populaire _je me la casse, je me la brise_, pour dire _je me
          sauve_. (_Etudes de philologie compare sur l'argot_, p.
          147.)]

FIN.




_Le Musicien renvers[115]._

          [Note 115: Cette pice, trs rare,  ce point que nous
          n'avons jamais vu que l'exemplaire qui nous a servi pour la
          copie, est relative  la disgrce de l'un des favoris de
          Louis XIII, qui, nous le ferons voir, doit tre Barradas.
          Nous avons suivi le texte avec la plus grande exactitude, en
          regrettant de n'y pas mettre partout la clart.]


    Je say maintenant par usage
  Que la fortune en ses revers,
  Et par ces roulements divers,
  Abaisse les plus grands courages.

    J'estois demy soleil en F...[116],
  Demy principe de clart;
  Ores on m'en void escart
  Pour un peu trop d'outre-cuidance[117].

    Toute la cour  ma parole
  Changeoit d'avis et de dessein;
  Plus triste qu'un poignard au sein,
  Le Roy me donne une bricolle,

    Bricolle qui me met en passe
  Pour jamais plus ne revenir,
  Au bien duquel le souvenir
  Tous malheurs mille fois surpasse.

    J'etois dispensateur des vies,
  Des valeureux soulagement;
  On me punit pour seulement
  L'avoir de volont ravie!

    Que la fortune est inconstante!
  Que ses mouvements sont puissants!
  Que ses changements sont cuisans,
  Quand ils arrivent outre attente!

    Arre abas[118] aujourd'hui, dit-elle,
  Arre abas de cette amiti,
  Qui, l'appellant chere moiti,
  Ne verra jamais sa pareille.

    Mille carresses et complaisances
  Les P.[119] mesmes te faisoient:
  Car ceux-l qui le desplaisoient
  Sortoient bien-tost hors de cadence.

    De peur qu'elle ne se relie,
  Ores te faut deposseder
  De ce que tu peux posseder,
  Parquoy elle estoit plus unie.

    En rage, remply de cholere,
  Voy maintenant S...[120],
  Cete infortune tu soufrays
  Par son envie traversire.

    Que si, luy dy-je alors, la Parque
  Qui trame le fil de tes jours
  N'en arreste bien-tost le cours;
  Je te feray passer la barque.

    Le R.[121] est une epinette
  Dont je gouvernois les accors;
  J'avois eu la clef par le cors[122]
  Qui me fait maintenant faillette.

    Si j'eusse bien sceu la musique,
  Pour accorder cet instrument
  Et ne chanter si hautement,
  Chacun ne me feroit la nique.

    C'est des tons divers l'ignorance,
  Et du moyen de s'en servir,
  Qui fait maintenant asservir
  Mon coeur, mon bras et ma vaillance.

    Celuy qui donne la mesure
  Cogneut mon ton trop elev:
  Tu n'a pas, dit-il, espreuv
  Que vaut en musique cesure.

    Que si quelqu'un par aventure
  Entre en ma place en ce concert,
  Qu'il sache que le tenor sert,
  Et seul est exempt de cesure.

    Que s'il veut toucher l'espinette,
  Il faut cognoistre les ressorts,
  Et n'imiter pas les efforts
  De quelque eclatante trompette.

    Car c'est irriter la fortune,
  Ceste implacable deit,
  Tousjours diverse  l'unit,
  En diversit tousjours une.

          [Note 116: France.]

          [Note 117: C'est, en effet, ce qui avoit perdu Barradas.
          J'ai, crit Malherbe, ou dire  Mme la princesse de Conti
          qu'elle avoit vu qu'un jour le roi, par caresse, lui jeta
          quelques gouttes d'eau de naffe au visage dans la chambre de
          la reine. Il se mit dans une telle colre qu'il sauta sur
          les mains du roi, lui arracha le petit pot o etoit
          l'eau..., et le lui cassa  ses pieds. Malherbe ajoute: Ce
          n'est pas l l'action d'un homme qui vouloit mourir dans la
          faveur. (_Lettre  Peiresc_, 19 dcembre 1626.) Sa
          disgrce, encore une fois, et ce qu'on lit ici le confirme,
          ne dut pas avoir une autre raison. Ce qu'on trouve racont
          dans le _Menagiana_, l'histoire du chapeau de Louis XIII
          tomb par terre, et sur lequel pisse le cheval de Barradas,
          ce qui met le roi dans une furieuse colre et cause par
          suite le renvoi du favori, me parot tre une invention.
          (_Menagiana_, 1715, in-8, t. 1, p. 254.) On trouve dans
          Tallemant, dit. in-12, t. 3, p. 66, d'autres preuves de
          l'orgueil impudent de Barradas. Sa faveur n'avoit pas dur
          plus de six mois; on en fit le proverbe _fortune de
          Barradas_, pour dire une courte fortune. (Amelot de la
          Houssaye, _Mmoires histor._, t. 2, p. 12; voy. aussi _Coll.
          Petitot_, 2e srie, t. 49, p. 42, 43.)]

          [Note 118: Il y a certainement un jeu de mots ici sur le nom
          de Barradas.]

          [Note 119: Les princes.]

          [Note 120: Quel est le nom qui correspond  cette initiale?
          Je ne sais. Peut-tre est-ce _Simon_, mais il ne suffit pas
           la mesure. En y ajoutant _Rouvray_ ou _Rouvroy_, on a le
          vers complet, et la rime est  peu prs suffisante. On se
          trouve aussi d'accord avec l'histoire. C'est en effet Simon
          de Rouvroy, ou, comme l'appelle Malherbe, le _sieur Simon_,
          qui fut le successeur de Barradas dans les bonnes grces de
          Louis XIII. V. la _Lettre  Peiresc_ cite tout--l'heure.
          Il y gagna de pouvoir _canoniser_ son nom, comme on disoit,
          et de s'appeler Saint-Simon, puis de devenir duc et pair,
          titre dont fut si fier son fils, l'auteur des fameux
          _Mmoires_. V. Tallemant, dit. in-12, t. 3, p. 65; Amelot
          de La Houssaye, _Mmoires_, t. 2, p. 12. Le pre et le fils,
          celui-ci surtout, eurent beau faire sonner haut leur
          naissance, on n'y croyoit pas. Cette famille, dit Mathieu
          Marais, qui n'est pas bien ancienne, et qui se pique d'une
          noblesse fausse, a bien besoin d'honneurs. (_Journal de
          Marais_, Revue rtrosp., 30 nov. 1836, p. 194.)]

          [Note 121: Royaume.]

          [Note 122: N'y a-t-il pas l une allusion, sinon  la
          manire dont Barradas s'toit mis en crdit, du moins  la
          cause si bizarre de la fortune de Saint-Simon. Le roi,
          selon Tallemant (_ibid._), prit amiti pour lui parce qu'il
          rapportoit toujours des nouvelles certaines de la chasse, ne
          tourmentoit pas trop les chevaux, et parce que, lorsqu'il
          portoit en un _cor_, il ne bavoit pas trop dedans.]

FIN.




_Histoire admirable d'un faux et suppos mari, advenue en Languedoc
l'an 1560[123]._

_A Paris, pour Vincent Sertenas, tenant sa boutique au Palais, en la
gallerie par o on va  la chancellerie._

          [Note 123: Ce suppos mari n'est pas autre que le faux
          Martin-Guerre, le fameux Arnauld du Thil. Son histoire,
          reste connue de tout le monde, ne passe pas gnralement
          pour tre aussi ancienne. Sa popularit soutenue l'a pour
          ainsi dire rajeunie, si bien que ceux qui la racontent la
          croient volontiers d'hier. Il toit bon de la remettre  sa
          vraie date, par la publication d'un rcit contemporain:
          c'est ce qui nous a dtermin  donner cette pice,
          d'ailleurs fort rare. Cette aventure fit grande motion 
          l'poque o elle se passa; Henri Estienne en parle dans la
          prface de son _Apologie pour Hrodote_ (dit. 1735, t. 1,
          p. 29), et la donne pour une excellente preuve du systme
          qu'il soutient,  savoir qu'il n'est fable du vieil
          historien grec dont la vraisemblance ne puisse tre prouve
          par quelque fait moderne. Montaigne fait aussi mention de
          cette bizarre histoire, et dit mme avoir assist aux dbats
          auxquels elle donna lieu. Toujours sceptique, il va jusqu'
          douter de la justice de l'arrt qui en amena le dnouement.
          Devant cette sentence, comme en toutes choses, il dit son
          fameux _Que sais-je?_ (_Essais_, liv 3, ch. 11.) Je veis en
          mon enfance, crit-il, un procez que Corras, conseiller de
          Toulouze, feit imprimer, d'un accident estrange: de deux
          hommes qui se presentoient l'un pour l'aultre. Il me
          soubvient (et ne me soubvient aussy d'aultre chose) qu'il me
          sembla avoir rendu l'imposture de celui qu'il jugea
          coulpable, si merveilleuse et excedant de si loing nostre
          cognoissance et la sienne, qui estoit juge, que je trouvay
          beaucoup de hardiesse en l'arrest qui l'avoit condamn 
          estre pendu. Recevons quelque forme d'arrest qui die: La
          Cour n'y entend rien, plus librement et plus ingenuement
          que ne feirent les Aeropagistes, lesquels, se trouvant
          pressez d'une cause qu'ils ne pouvoient developper,
          ordonnrent que les parties en viendroient  cent ans. Jean
          de Coras, dont vient de parler Montaigne, est le mme qui,
          malgr la protection du chancelier de L'Hpital, fut
          vivement poursuivi comme calviniste, et, peu de temps aprs
          la Saint-Barthlemy, finit par tre pendu  Toulouse, aux
          branches de l'orme du Palais. Il avoit, comme nous l'a dit
          Montaigne, crit longuement sur le procs qui nous occupe.
          Son ouvrage  ce sujet, ou plutt ses commentaires, que Du
          Verdier qualifie de _trs doctes_, furent imprims  Paris
          et  Toulouse _par diverses fois_ (_Bibl. franc._, dit. R.
          de Juvigny, t. 1, p. 482). En voici le titre, d'aprs l'une
          des meilleures ditions: _Arrest memorable du parlement de
          Tholoze, contenant une histoire prodigieuse d'un suppos
          mary, enrichi de cent et onze annotations par M. Jean de
          Coras_; Paris, Galiot du Pr, 1572, in-8. Hugues Sureau
          (_Surus_) en fit une version latine, imprime  Francfort,
          chez Wechel, 1588, in-8. On peut lire, sur cet ouvrage, ce
          qu'en a dit Jean Coras, le pote, dans la notice latine
          qu'en sa qualit de membre de la mme famille, il a
          consacre au jurisconsulte toulousain, et consulter aussi
          les _Mmoires de littrature_ de Sallengre, t. 2, 1re
          partie, p. 224.--L'histoire de Martin-Guerre eut du
          retentissement jusqu' l'tranger, surtout dans les
          Pays-Bas. Hubert Goltz donna  Bruges, en 1565, une dition
          du commentaire de Coras; et Jean Cats fit de cette aventure
          le sujet d'un pome en hollandois que Caspar Barlus
          traduisit en vers hroques latins. Je n'ai pas besoin de
          dire que tous les recueils de _causes clbres_ en ont
          rpt le rcit avec plus ou moins d'exactitude. La relation
          la plus circonstancie est celle qui se trouve dans les
          _Imposteurs insignes_ de J. B. de Rocols, 1728, in-8, t. 1,
          p. 318. Nous y recourrons pour l'claircissement de
          plusieurs faits.]

1560.

_Avec privilge royal._


AU LECTEUR.

SONNET.

    Les histoires qu'on lit les plus prodigieuses,
  Ou du tems des chrestiens ou celui des ethniques,
  Les esprits fabuleux des potes antiques,
  Les peintures qu'on void par tout si monstrueuses,

    Les finesses qu'on dit les plus ingenieuses,
  Ou en Plaute, ou Terence, ou en nouveaux comiques,
  Les plus estranges cas des argumens tragiques,
  Les transformations d'Ovide merveilleuses,

    Tous les enchantemens et la sorcellerie,
  Toutes illusions, toute la tromperie,
  Bref tout ce qui fut onc' des plus grands imposteurs,

    Si tu lis cest escrit, ne te sembleront riens
  Aprs le faux mary par cauteleux moyens
  Trompant femme, oncle, tante, et seurs et senateurs.

       *       *       *       *       *

Au diocse de Rieux, sous le ressort du parlement de Toulouse, y a une
petite ville nomme Artigue[124], assez prs du comt de Foix, en
laquelle vindrent par cy devant demourer deux frres, l'un nomm
Sance[125] et l'autre Pierre Guerre, qui estoient des environs de
Bayonne; et aprs avoir longtemps audict Artigue travaill  faire de
la tuille et de la brique, ils devindrent assez aisez pour gens de
petit estat. Le dict Sance fut l mari, et de ce mariage eut quatre
filles et un fils nomm Martin, lequel estant encore bien jeune fut
mari  Bertrande Rolse, laquelle aussi estoit ge  peine de dix
ans, tant est le desir non pas seulement aux grands seigneurs, mais
aussy aux mcaniques, de marier leurs enfans de bonne heure pour voir
en eux revivre leur nom et regenerer leur posterit. En ce mariage
demeurrent huict ans entiers sans avoir d'enfans, tellement qu'on
estimoit que la dite Bertrande fust liez (comme ils appellent) par
quelque sorcire[126]. Mais enfin il advint qu'ils eurent un fils,
qu'ils nommrent Sance, ainsi que le pre grand. Et desj avoient est
dix ans ensemble fort amiablement et sans avoir jamais eu aucune
riote et debat, jusqu' ce qu'une petite flammche de malheur s'esleva
quy alluma un si grand feu que toute la famille en fut embrase: quy
fut que le dit Martin desroba  Sance, son pre, un boisseau de
froment. Cela de soy estoit bien peu de chose, mais ce fut une
occasion et comme signe d'exciter une terrible tragedie: car ledit
Martin, pour crainte de la severit de son pre, ds lors s'absenta du
pays et se retira en Espagne, o il fut soldat soubs l'empereur
Charles V. et depuis le roy Philippe son fils, par l'espace de douze
ans[127], tant que nagures estant  la prinse de la ville de Sainct
Quentin[128], ledict Martin eust une jambe emporte d'un coup de
canon, quy fut cause que le dict roy Philippe luy donna une place de
religieux-lay en une commanderie de Rhodes, pour y avoir son vivre et
vestements en sa vie durant[129]. Sur ces entrefaites, et s'estant
desj pass huit ans qu'il n'avoit escrit de ses nouvelles ny  sa
femme ny  aucun des siens, tant qu'on ne savoit o il estoit ny ce
qu'il faisoit, un nomm Arnauld Tily[130], natif du village de Pin de
Sagias, en comt de Foix, prit faussement le nom de Martin Guerre,
pensant (comme il advint aprs) que par l il pourroit jouyr de la
femme et des biens dudict Guerre, dont il avoit fort grande envie.
Arnauld estoit de mesme corsage que Martin, et avoit au visage, aux
yeux, aux mains, des signes tous pareils;  quoy on doit aussi
beauquoup que quand le dict Martin s'absenta il n'avoit point encore
que bien peu de barbe; tellement qu'avec le temps, au retour, estant
cree, elle pouvoit couvrir et deguiser la dissemilitude quy y pouvoit
estre. Estant ledict Arnaud faux Martin en ce point asseur et d'un
esprit vif et compos  tromperie, il n'entra pas en la maison de la
femme qu'il pretendoit abuser, que premirement quel il s'y faisoit il
n'eust senty. Il arriva en un village assez prs, o il s'arresta,
tant pour se reposer, estant travaill du chemin, que pour se remettre
en bon-poinct, se sentant attenu et fort maigre d'une grive maladie.
L il faisoit entendre  l'hoste qu'il estoit Martin dessus mentionn,
luy racontant durant son absence suppose toute la vie qu'il avoit
cens mesne loin de sa femme; et luy demandant (en faisant le
pleureur) comme sa dite femme et toute sa famille et ses parents se
portoient. Le bruit fut incontinent par tout le village que Martin
Guerre estoit revenu, et ne tarda gures que cela vint jusques  ses
soeurs, qui coururent soudain pour le recevoir en l'hostellerie. Le
bruit que les femmes avoient ainsy entendu et le plaisir qu'elles en
recevoient gardoit les peu advises que elles ne cogneussent la
verit; et de faict elles le salurent et caressrent comme le frre
Martin; et aprs retournrent incontinent vers la femme Bertrande pour
luy annoncer le retour de son mary, qui estoit au village prochein; de
quoy fut fort joyeuse et se hasta d'y aller: car je vous laisse 
penser quel plaisir elle avoit du retour de son mary, aprs luy avoir,
en son absence, gard si longuement fidlit et s'estre gouverne fort
vertueusement. Quand elle fut arrive devers luy, de prime aborde
elle se retint comme esbahie et ne vouloit aprocher; mais, comme
doubteuse, se retiroit en arrire. Il l'apella en paroles amiables et
par son nom, et commena par luy remettre en mesmoire ce qu'ils
avoient fait durant leurs amourettes avant d'estre mariez, voire les
petits propos qu'ils avoient tenu la premire nuict de leur mariage,
et specialement en quel coffre il avoit laiss ces chausses blanches
le jour qu'il la quitta. Il poursuivoit pour en dire plus, quand
Bertrande se laissa tout  coup tomber  son col en le baisant, le
serrant fort etroitement et luy disant: Ah! mon mary, vous me revenez
doncq' voir aprs m'avoir delaisse si longuement! Bertrande alors
s'excusa fort de ce qu'elle ne l'avoit recogneu tout d'abord, le
priant de luy pardonner, et que la barbe qui luy estoit venu si forte
estoit seule cause de son hesitation. Un oncle de Martin Guerre, ayant
aussy ouy ce bruict, y arriva, et, l'ayant fort regard entre deux
yeux, ne pouvoit croire que ce fust luy, jusqu' ce que ce faux Martin
luy vint  rememorer tout ce qui s'estoit pass entre eux quand ledit
oncle avoit eu charge de ses affaires. Ce qu'ayant entendu, il le vint
embrasser, louant Dieu de ce que son nepveu estoit de retour en sant
vers ses parens. Par ces moyens, le fin affronteur fist accroire  la
femme qu'il estoit son mary,  l'oncle qu'il estoit son nepveu, aux
soeurs qu'il estoit leur frre, et aux voisins qu'il estoit Martin
Guerre. Il demeura toutes fois encores quelques jours en ladicte
hostellerie pour achever de se guerir de sa maladie, qui estoit la
verolle[131]. Et pourtant ne faisoit-il cependant aucune instance de
vouloir cohabiter avec sa femme. C'est  savoir qu'un tel homme de
bien faisoit conscience de donner la maladie  une femme de laquelle
il vouloit bien neantmoing faire perdre l'me en contaminant le chaste
lict par execrables actes de paillardise dont la semblable ne fut
onques ouye. Cependant toutefois la femme ne laissoit de le
solliciter, traicter et penser comme appartient  une femme de bien,
de tout ce quy estoit necessaire pour recouvrer sa sant. Incontinent
qu'il commena  se bien porter, il fut conduict par Bertrande en sa
maison, et receu et traict comme son mary bien veneu. Et demeura par
l'espace de quatre ans avec elle si paisiblement, et se conduisant si
bien en toutes affaires, qu'on n'eust pu avoir de luy aucun soupon de
mal. En ce temps l ledict faux Martin eust deux filles de Bertrande,
dont l'une mourut et l'autre pour le jourd'hui est encore vivante. Or
est il que Sance, le pre du vray mary cy devant, avant ce cas advenu,
alla de vie  trepas, laissant  son filz, lors absent, quelque peu de
bien qu'il avoit aux environs de Bayonne, d'o il estoit veneu. Ce
faux Martin y voulut aller et bailla ce bien  ferme[132]. Mais Dieu,
quy ne laisse rien impuny, se monstra bientost vengeur d'une telle
mechancet, et mesme alors que ce faux Martin pensoit avoir le mieux
compos et asseur toutes ses affaires: car en ces environs il y eut
une mtairie brusle appartenante  un gentilhomme, quy en accusa
ledict faux Martin, lequel, pour raison de ce, fut men en prison 
Thoulouze. Et l estant, sa partie, pour mieux faire valoir sa cause
(on ne sait par quelle fantaisie), vint  mestre en avant une chose
quy sembloit bien peu appartenir  son affaire: c'est  savoir, que
ledict Martin entretenoit une femme quy estoit  un autre[133].
Bertrande, nonobstant, ne laissoit de solliciter soigneusement pour
retirer ce faux Martin de la captivit o il estoit, et pour autant
que la partie n'avoit pas grandes preuves sur ce qu'elle avoit avanc
et argu, ledict faux Martin fut eslargy. Mais, estant revenu en la
maison, Bertrande ne luy faisoit plus si bon visage qu'auparavant,
ayant conceu quelque soupon de luy, laquelle toutefois le cachoit et
renfermoit en elle et ne le faisoit voir ny divulguer. Ceste soupon
s'ogmenta d'autant, qu'un soldat[134] en passant avoit dit qu'il
connoissoit bien Martin Guerre, mary de Bertrande, et qu'il l'avoit
veu au sige de Sainct Quentin, o il avoit eu une jambe emporte, et
qu'il estoit encore vivant. Ce qu'ayant dit et affirm, ledit soldat
laissa par escript en presence de gens pour tesmoignage, et qu'ils ne
s'estoient veus depuis. L'oncle de Martin ce pendant, au nom de sa
nice, qui n'en savoit rien, faisoit informer contre ce faux Martin;
ce qu'ayant sceu, elle l'approuva. On ne sait si l'oncle faisoit cela
pour le bien de Martin, que son frre lui avoit recommand  sa mort,
ou pour la haine qu'il portoit  ce faux Martin. La cause de la haine
pouvoit estre que ce faux Martin demandoit au dict oncle le compte de
l'administration qu'il avoit eue de ses biens pendant son
absence[135]. Quoy que ce fust, ou plus tost la main de Dieu qui y
besongnoit, le dict faux mary fut men prisonnier s prisons de
Rieux[136], et l y eut plus de cinquante tesmoings produits contre
luy, avec lesquels Bertrande confessa publiquement la vie infame et
impudique qu' son desceu elle avoit mene avec luy, dont elle se
repentoit amrement. Plus urgent tesmoignage dict un hostellier d'une
ville prochaine[137], qui l'ayant veu passer par l, et l'appelant
Arnauld, par son nom, il luy vint soudain dire en l'oreille et le
prier qu'il ne le decelast point, et que cy aprs il l'appelast Martin
Guerre, duquel il avoit pris la femme. L dessus vint encore plus
ferme affirmation d'un oncle du dict Arnauld, quy, voyant que son
nepveu estoit en voie de perdition (comme il savoit), ne cessoit de
pleurer autour de luy en luy remontrant sa faute[138]. Ce faux Martin
toutefois ne s'estonnant de rien, monstrant toujours un mesme visage,
et racontant plusieurs particularitez, tchant de persuader qu'il
estoit veritablement le vrai mari, protestant devant Dieu, lequel il
supplioit de faire veoir  des juges non suspects son innocence en ce
qu'on luy mestoit  sus. Et faisoit  cela beaucoup pour luy qu'il
avoit de tesmoings de son cost bien en pareil nombre que les autres
et de meilleure qualit[139], mesmes les soeurs de Martin, lesquelles
estoient si obstinement abuses, qu'il n'estoit pas ais de leur faire
si tost croire le contraire[140]; y aidoit aussy l'estime de tout le
voisinage[141], et le consentement de la femme avec laquelle il avoit
cohabit quatre ans, n'estant pas croyable qu'elle eust peu si
longuement estre trompe; et, ce quy estoit chose fort estrange, il
cognoissoit toutes les affaires de la maison[142]; aussy que l'oncle
du vray Martin, estant entr en pique (comme est dit dessus) avec
ledict faux Martin, rendoit pire la cause de ses adverses parties.
Finalement, ce quy a accoustum d'estre sainctement gard pour finir
toute querelle et debat, quy est de s'en rapporter au serment, fut
propos par ledict faux Martin, disant que, si Bertrande vouloit jurer
quy ne fust son mary Martin, il se soumettroit  la mort telle qu'elle
luy seroit applique et inflige. A quoy on ne peut oncques
contraindre ladicte Bertrande. Pas ne sait si elle avoit honte et
faisoit conscience de jurer (elle qui toutefois procuroit bien la mort
d'autruy); ou qu'elle eust encore l'opinion que c'estoit le mary
veritable quy l'avoit si longtemps cherie et aprecie. Toutefois elle
ne voulut effectuer le serment  la requte quy luy fust baille. Mais
 la fin, le juge de Rieux, ayant examin diligemment ce faict,
condamna ce faux Martin, et comme adultre et affronteur insigne, 
avoir la teste trenche et les quatre membres separs du corps. Pour
cela ne s'esmeut il de rien, ny changea de couleur; ains, comme celuy
quy se confioit  son innocence,  laquelle il se vantoit estre faict
grande violence, en appela au parlement de Thoulouze. Les juges, assez
sevres en pareilles matires, furent esbahis d'un si estrange cas;
toutes fois, pour bonnes raisons feirent recommencer le procez de
nouveau. Bertrande fut appele devant messieurs dudict parlement, et
l l'accompaigna l'oncle de Martin sans y avoir est appel. Ce quy
fit penser aux juges qu'il y estoit veneu pour mieux emboucher
Bertrande et la garder de tout deceler, et qu'on ne disoit pas sans
cause que toute ceste mene estoit dirige par luy[143]: parquoy il
fut ordonn que Bertrande seroit mise en seure garde et que ledict
entreroit en la prison. Leurs tesmoings furent produits d'une part et
d'autre, tant qu'on ne savoit quy avoit les plus veraces et
equitables[144]. Le faux Martin fut amen devant ses juges, o
Bertrande luy fut pareillement confronte, laquelle commana  dire
qu'elle cognoissoit bien que son honneur luy avoit est ravy par les
finesses d'autruy, et qu'elle en avoit une telle infamie, qu'en toute
sa vie elle ne sauroit l'effacer, et qu'elle prioit Dieu et la
justice de luy vouloir pardonner et d'avoir piti de sa miserable
fortune, affirmant que, si tost qu'elle avoit peu s'apercevoir de la
meschancet de son pretendu et faux mary, elle s'estoit estrange de
luy, dont sa conscience luy en portoit tesmoignage; que depuis ne luy
avoit donn repos ne jour ne nuict; ce qu'elle disoit humblement en
baissant la vue assez honteusement et avec une grande craincte. Le
faux Martin, au contraire, avec un visage asseur et joyeux, appeloit
doucement sa femme, disant qu'il ne luy vouloit aucun mal, sachant
bien qu'elle l'accusoit y estant porte et incite par autruy; et se
tournant  mesdire de l'oncle du vray mary, disant qu'il estoit
autheur de tout ceste tragdie. Tout ce que Bertrande avoit auparavant
desclar separement au juge des premires choses quy estoient
entervenues entr'elle et son mary, ce faux Martin le racompta aussi de
mot  mot, sans y rien obvier, mesmement comme, par l'insinuation de
quelqu'invisible sorcire[145], ils avoient est liez huit ans ne
faisans que languir, sans pouvoir faire renaistre leur generation par
le devoir de mariage, et qu'estant en desespoir, une bonne vieille
leur avoit donn le moyen de deslier l'ensorcellerie, tant enfin
qu'ils peurent voir en naistre un fils, et disoit les moyens, le
temps, le lieu, les personnes quy avoient est employez  ceste
affaire quand leur fils fut n, en quelle maison, le prestre quy le
baptisa et en quelle eglise; et disoit tout cela avec une telle
asseurance, et par si bon ordre, qu'il ne sembloit pas seulement le
raconter aux juges, mais le leur representer et faire voir  l'oeil.
Passant plus oultre  ce qui ne pouvoit estre cogneu que du mary, dict
ce qu'ils avoient faict auparavant leur union matrimonialle le jour
des nopces, quel prestre les avoit espousez et mariez, quy avoit
assist au banquet, quelle robbe avoient port les convives, les
propos qui avoient est tenuz au soir, que fut le don qu'on leur porta
pour le chaudeau, quelles gens estoient entrez en la chambre, et ce
qu'ils avoient fait avant son partement, y adjoustant (ce quy est
estrange et diaboliquement incomprehensible) qu'un jour estans allez
aux nopces de leurs parens, pour autant que le lieu estoit trop
etroict pour les conviez, il fallut que Bertrande se coucheast avec
une sienne cousine, et qu'ils avoient ensemble accord que, quand
chacun seroit endormy, il s'en iroit auprs d'elles[146].

          [Note 124: C'est Ardigat, dans le dpartement de l'Arrige,
          arrondissement de Pamiers.]

          [Note 125: Sanche ou Sanchez.]

          [Note 126: Je savois bien qu'en pareil cas, parlant des
          hommes, on disoit _lier l'aiguillette_, mais j'ignorois que
          la mme mtaphore ft employe pour les femmes. Elle perd de
          sa justesse en changeant de sexe, et finit mme par ne plus
          tre comprhensible.]

          [Note 127: D'aprs la relation donne par Rocoles, il auroit
          d'abord t laquais du cardinal de Burgos et de son frre,
          qui l'emmenrent en Flandre. L il se fit soldat, combattit
          et fut bless, comme il est dit ici.]

          [Note 128: On sait que ce sige se termina par la dfaite
          des Franois, le 10 aot 1557, et par la prise de la ville.]

          [Note 129: Ce n'est pas seulement en Espagne qu'existoient
          ces places de _moine-lai_ ou _oblat_, donnes, dans les
          clotres, aux soldats invalides. Nous en trouvons aussi
          l'institution en France. C'est le roi qui en disposoit, mais
          son droit toit restreint aux bnfices lectifs de
          fondation royale, ducale ou comtale, qui avoient plus de
          1,200 livres de revenus. Les couvents trouvrent avantageux
          de convertir en argent cette prestation onreuse. Au lieu
          d'avoir  hberger des invalides, ils se soumirent  une
          taxe de vingt cus, qui fut ensuite porte  cent, et mme 
          cent cinquante livres. La fondation de l'Htel des Invalides
          ne les affranchit pas de cette contribution de bienfaisance;
          elle la fit rgulariser, au contraire: en vertu d'un dit de
          1704, toutes les pensions faites aux _oblats_ furent
          comprises parmi les fonds affects  l'entretien de l'Htel;
          elles furent toutes portes  cent cinquante livres, et il
          n'y eut plus un seul bnfice royal qui en ft exempt. Henri
          III, plus qu'aucun autre de nos rois, avant Louis XIV,
          s'toit occup de ces pensions et de l'asile  donner aux
          invalides dans les couvents. V. Isambert, _Anciennes lois
          franoises_, t. 14, p. 599.]

          [Note 130: Arnauld du Thil, dit Pansette, lit-on dans la
          relation donne par Rocoles, p. 20.]

          [Note 131: Ce dtail manque dans les autres relations.]

          [Note 132: La relation donne par Rocoles (p. 321) dit que
          le bien de Martin se trouvoit prs d'Andaye, dans le pays
          des Basques, lequel bien du Thil dissipa, l'ayant vendu 
          diverses personnes.]

          [Note 133: Il n'est point parl dans le rcit de Rocoles, ni
          dans aucun autre que je sache, de cette premire arrestation
          et de ces premiers soupons.]

          [Note 134: Ce soldat toit de Rochefort, selon l'autre
          relation.]

          [Note 135: C'est du moins ce qu'allguoit le faux
          Martin-Guerre. Il allgue, lisons-nous dans le rcit de
          Rocoles (p. 324), qu'on lui fait ces misres pour se
          dispenser de lui donner 7  8,000 livres de bien que retient
          P. Guerre, l'oncle, et dont il ne veut se dessaisir. D'abord
          on a commenc par les menaces, mme par les coups,  ce
          point qu'un jour, si sa femme n'et t l et ne l'et
          couvert de son corps, P. Guerre et ses beaux-fils l'eussent
          tu  coups de barre.]

          [Note 136: Chef-lieu de canton du dpartement de la
          Haute-Garonne, arrondissement de Muret.]

          [Note 137: Cet htelier, dans la relation de Rocoles, est
          appel Jean Espagnol, hte de Touges.]

          [Note 138: Les autres rcits ne parlent pas de ce tmoignage
          de l'oncle, mais on y apprend qu'Arnauld du Thil avoit t
          reconnu par plusieurs personnes, qui ne sont pas dsignes
          ici. Il avoit fait signe, lit-on dans la relation de
          Rocoles (p. 331),  Valentin Rongi, qui le reconnoissoit
          pour ce qu'il estoit. Pelegrin de Libral l'avoit aussi
          reconnu, et lui avoit donn deux mouchoirs, dont un pour son
          frre Jean du Thil.]

          [Note 139: Sur cent cinquante tmoins convoqus, trente
          toient tout--fait pour le faux Martin, soixante
          dclaroient qu'ils n'osoient se dcider, mais qu'en tout cas
          la ressemblance toit miraculeuse. Les autres toient contre
          lui, et soutenoient qu'il n'toit pas Martin Guerre, mais
          bien M. Arnauld, dit Pansette.]

          [Note 140: On lit la mme chose dans la relation donne par
          Rocolles. Il parot mme que deux des maris de ces soeurs
          disoient comme elles.]

          [Note 141: Ceci ne se trouve point d'accord avec le rcit de
          Rocolles. Arnauld avoit, au contraire,  ce qu'il parot,
          une trs mauvaise rputation, ce qui lui nuisit fort, car,
          selon l'axiome latin, _Malus semper presumitur malus_.]

          [Note 142: Et il ne s'en tenoit pas l. Il entroit avec tous
          en de pareils dtails sur leurs affaires. A ceux qui
          faisoient quelques difficults  le reconnotre, il leur
          rcitoit les choses passes, et disoit  chacun quelque
          particularit de leurs connoissances et aventures.]

          [Note 143: Cet oncle continuoit de poursuivre le faux Martin
          avec acharnement. On avoit mme dcouvert qu'il conspiroit
          contre lui, jusque-l qu'il avoit marchand avec P. Loze,
          consul de Pable, s'il vouloit fournir une partie de la
          somme, dont il donneroit le reste, pour faire mourir le
          prisonnier.]

          [Note 144: Le plus grand nombre se dclara pour Martin, ou
          plutt n'osa se prononcer. Ceux qui lui toient contraires
          disoient, et les autres en convenoient presque, que le vrai
          Martin toit plus noir, homme grle de corps et de jambes,
          un peu vot, ayant grosse la lvre infrieure, petites
          dents, nez large et camus, un ulcre au visage et une
          cicatrice sur le sourcil droit; tandis que le faux Martin
          toit petit, trapu, fourni de corps, avec la jambe grosse,
          ni vot, ni camus, et n'ayant pas de cicatrice. On fit
          venir le cordonnier qui les avoit tous deux fournis de
          souliers, et il dclara que Martin chaussoit  douze points,
          et Arnauld  neuf seulement. On disoit encore que Martin
          tiroit fort bien des armes et de la fleurette, ce qu'Arnauld
          ne savoit pas faire. D'ailleurs, le petit Sanche, fils de
          Martin, n'avoit aucune ressemblance avec Arnauld. Le juge
          tiroit de l une conclusion dite sommaire apprise.]

          [Note 145: Il est dit aussi dans la relation de Rocolles que
          la confrontation d'Arnauld avec Bertrande fut  son
          avantage, en ce que leurs rponses concordrent en tout
          point.]

          [Note 146: Ces dtails ne se trouvent pas dans les autres
          relations.]

Il dit aussi la cause de son departement et les maux qu'il avoit
endurez pendant son voyage, les villes o il avoit git et demeur,
tant en Espaigne qu'en France, ce que cy aprs par le rapport du vray
mary fut entierement attest comme veritable; et de faict Bertrande
n'y pouvoit rien contredire. Seulement elle adjousta qu'il pouvoit
avoir appris toutes ces choses de son mary avecque lequel peut estre
avoit il est camarade en la guerre. Il s'est sceu toutesfois depuis
que jamais il n'avoit hant ledict mary[147]. Lorsque ces choses et
aultres adviennent par l'arrive du vrai Guerre[148], le faux Martin
cesse ses menteries et fait amende envers chacun. Il s'adresse 
l'oncle, auquel il dict des choses appoinctant et remettant ensemble
pour vivre paisiblement en gens de bien, et disant audict mary qu'il
avoit merit un grief chastiment d'avoir laiss sa femme si jeune et
ne luy avoir escrit de si longtemps, par quoy elle n'avoit peu savoir
s'il estoit vif ou mort;  Bertrande, qu'elle ne pouvoit tre sans
grande faulte de s'estre laiss si aisment tromper et d'y avoir
persever si longuement, et que pour cela elle debvoit demander pardon
 son mary[149]. Par ce moyen ils furent reconciliez, oubliant toutes
choses passes, promettant de faire toute leur vie bon mesnage. Et
pour ce qu'il a est dict cy devant que le dit Martin avoit est au
service du roy d'Espagne et par ainsy digne de mort pour avoir port
les armes contre son prince[150], cela luy fut neantmoings pardonn en
consideration de la paix desire entervenue entre les princes[151] par
alliances et mariages quy s'en sont ensuivis pour la confirmation
d'icelle. Le lendemain, quy fut le.... jour de septembre mil cinq cent
soixante, en la mesme assemble de juges et en grande affluence de
peuple, la sentence fut prononce publiquement contre le faux Martin.
C'estoit qu'Arnauld Tylie, nud, en chemise, la torche au poing, au
portail de l'eglise, en la ville o il avoit faict le delict,
demanderoit pardon  Dieu, au roy,  justice et  ceux  quy il avoit
ravy l'honneur et les biens, et aprs au devant de la maison de Martin
Guerre, ou tel lieu que le juge de Rieux adviseroit, seroit pendu et
estrangl et son corps brusl et reduict en cendres, pour effacer de
la mesmoire et oster de devant les yeux des hommes l'auteur si
execrable d'un si abominable faict. Et quant  la fille qui estoit ne
de ce lict si impudicque (combien que ce point avoit aucunement tenu
les juges en perplexit), qu'elle estoit declare legitime; et afin
que Martin ne fut charg de la douer, les biens dudict Tylie luy
furent adjugez pour la dot de son mariage. A tant le dict faulx
Martin, quy avoit auparavant est si asseur, perdit toute contenance,
et estant conduict au supplice, haultement commena  crier et
confesser au peuple quy s'estoit assembl  Artigne pour le voir comme
il estoit Arnault Tylie, quy avoit ravi les biens d'autruy, abus de
la femme par adultre et mis en danger de faire mourir tous ceulx quy
l'avoient accus. Dont et de toutes les mechancetez qu'il avoit
commises en sa vie il requeroit  Dieu pardon et misericorde, lequel
il esperoit obtenir de luy mercy et piti, car il entend tous les
pescheurs contrits quy ont amre repentance; et qu'il prioit Martin ne
vouloir faire aucun mauvais traitement  Bertrande, pour ce qu'elle
n'avoit aucun coulpe pour ce qui s'estoit pass, mais qu'elle estoit
une fort honneste et prude femme, comme il l'avoit esprouve en
plusieurs choses. Il loua grandement la sagesse des juges  rechercher
le fondement de la vrit, et l'integrit et equit qu'ils avoient us
en leur jugement, disant que pour la fin de ses malheurs ce lui
seroit un grand allegement si les deux juges desleguez quy avoient eu
tant de peyne  savoir de luy son secret estoient presents. Et
finalement, aprs avoir decel deux personnages quy l'avoient ayd en
sa perfidie, il fut execut.

          [Note 147: La relation de Rocolles dit le contraire, et
          c'est  la version qu'elle donne qu'il faut, je crois, se
          ranger: Arnauld, y lisons-nous (p. 320), avoit t camarade
          de Martin dans les troupes de l'empereur Charles V,
          commandes par Charles de Lamoral, comte d'Egmond..., et,
          sous prtexte d'amiti, il avoit appris de lui plusieurs
          choses prives, particulirement de luy et de sa femme.]

          [Note 148: Sur le conflit de tant de diverses raisons,
          rpugnances des conjectures et des preuves..., Dieu... fit
          comme par miracle paroistre le vrai Martin Guerre. On le
          confronta avec du Thil, et celui-ci n'y mit pas d'abord
          autant de douceur et de sincrit qu'on le dit ici. Il fut
          au contraire plus obstin que jamais, s'emporta contre ce
          mal venu, l'appelant affronteur, mchant, bltre, se
          soumetant lui-mme, ajoute la relation de Rocolles,  estre
          pendu s'il ne justifioit que le survenant avoit est achet
           deniers comptant et instruit par P. Guerre... Il lui
          fallut pourtant cder devant les preuves, qui toutes
          tournrent  l'avantage du vrai Martin. C'est alors qu'il
          fit les plus complets aveux. L'ide de ce qu'il avoit fait
          lui toit venu, dit-il, de ce que des amis de Martin
          l'avoient pris pour lui. Il avoit appris d'eux tout ce qu'il
          vouloit savoir. Bertrande, dans leurs entretiens, lui avoit
          dit le reste.]

          [Note 149: Le vrai Martin eut beaucoup de peine  pardonner
           Bertrande. Il fut touch de l'accueil de ses soeurs, mais
          de sa femme, qui pleuroit, rien ne l'mut; il garda avec
          elle une austre et farouche contenance.]

          [Note 150: Ce dtail trs intressant manque dans les autres
          relations.]

          [Note 151: La paix de Cateau-Cambrsis avoit t signe en
          1559.]

Voil comme Dieu, par ses jugements quy nous sont incogneus, descouvre
toute iniquit, quoyque nous l'ayons couverte longuement, et le plus
souvent cela se manifeste par occasion quy ne concerne en rien le
faict dont est question et que nous voulons tre le plus cach.

FIN.




_Lettres[152] de Vineuil[153]  M. d'Humires, sur la conspiration de
Cinq-Mars[154]._

          [Note 152: Nous puisons ces lettres fort curieuses, et qui
          semblent n'tre qu'un dbris d'une correspondance plus
          considrable,  une source o nous avons dj puis
          plusieurs fois, notamment pour une pice de la mme poque.
          (V. notre t. 7, p. 339.) Nous les empruntons  la _Revue
          trimestrielle_, n 5, p. 199-203. Elles y toient perdues,
          sans notes et sans claircissements. On verra qu'il toit
          bon de les en tirer et de les lucider un peu. Buchon, qui
          les y publia, n'avoit pas mme pris la peine de les ranger.
          Celle qui est la premire ici, et avec toute raison, je
          crois, est justement celle qu'il donne la dernire.]

          [Note 153: Ardier, sieur de Vineuil, gentilhomme de M. le
          Prince. M. P. Boiteau lui a consacr, dans sa curieuse et
          luxuriante dition de l'_Histoire amoureuse des Gaules_ (t.
          1, p. 78), une longue note,  laquelle nous ne pouvons que
          renvoyer.]

          [Note 154: Fils de celui qui mourut glorieusement devant
          Ham, en 1595, et pre du marchal, mort en 1694. Il fut,
          lui, le moins clbre de la famille.]


I.

                                                       Sans date[155].

          [Note 155: Cette lettre doit tre de 1639 ou de 1640.]

Je suis ravy que vous prenis goust  mes nouvelles, et qu'une haute
sagesse comme la vostre, qui regarde d'un oeil de mpris les
bagatelles, se plaise  les recevoir de ma part... On ne parle ici que
du ballet de monsieur le cardinal, qui fait grand bruit  cause de la
grande dpense qu'il fera dans les machines; l'on ne sait pas bien
tous ceux qui en seront[156].... Le roy et M. Le Grand sont plus mal
que jamais sur le sujet de Marion[157], et leur rupture s'est faite
avec plus d'clat que les autres fois, donnant mesme  craindre
qu'elle ne se puisse pas si tost raccommoder[158]. La reine doit
venir demeurer au Luxembourg pour trois semaines, qu'elle a obtenues
par le moyen de monsieur le cardinal, avec qui elle est mieux que par
le pass[159]... La maladie du temps est une madame de Saint-Thomas[160],
dont l'histoire est pleine d'aventures honnestes et non honnestes, qui
chante si bien les airs italiens qu'elle en fait pleurer Son Eminence,
qui lui a fait avoir une pension de huit cents escus, et l'a mise en
tel crdit, que c'est  l'envi qui lui fera caresse et honneur.

          [Note 156: Le cardinal se mettoit alors en dpense de
          spectacles. Sa _Mirame_, pour laquelle il fit construire la
          magnifique salle du Palais-Royal, o Molire joua plus tard,
          fut reprsente en 1639. Le ballet dont on parle ici doit
          tre du mme temps.]

          [Note 157: Les amours de Cinq-Mars et de Marion Delorme, qui
          donnaient tant de jalousie  Louis XIII,  cause du favori,
          qu'il vouloit sans partage, toient, en 1639, plus forts que
          jamais. On alloit jusqu' craindre que le grand-cuyer
          n'poust secrtement la courtisane. Tallemant assure que
          Mme d'Effiat, sa mre, obtint pour cela des dfenses du
          Parlement, et comme Louis XIII avoit aussi ses raisons de
          s'opposer  cette union, il parot que la dclaration du 26
          novembre 1639, contre les mariages clandestins, ne fut
          rendue que pour empcher celui-l. (Dreux du Radier,
          _Tablettes historiques des rois de France_, t. 2, p. 195,
          note.)]

          [Note 158: Quand il survenoit de ces brouilles entre
          Cinq-Mars et Louis XIII, celui-ci s'en confioit  Richelieu
          et lui contoit amrement ses peines. Parmi les lettres de
          Louis XIII qui sont  la Bibliothque impriale dans les
          _Mss. de Bthune_, n{os} 9333 et 9334, il s'en trouve une
          adresse au cardinal, o le roi se plaint aussi de
          Cinq-Mars. Il reproduit jusqu'aux termes d'une conversation
          qu'ils ont eue ensemble, et dans laquelle il lui a reproch
          sa paresse, vice, dit-il, qui n'toit bon que pour ceux du
          Marais. Il y a l encore une allusion  Marion Delorme, la
          reine de ce quartier galant.]

          [Note 159: Vineuil pense, en disant cela, aux grandes
          brouilles qui, les annes prcdentes, avoient eu lieu entre
          la reine et le cardinal, au sujet d'une correspondance, dont
          celui ci souponnoit l'existence, entre Anne d'Autriche et
          le roi d'Espagne. Il avait raison: les preuves de ces
          intelligences ont t retrouves dans des papiers longtemps
          en la possession de M. le marquis de Bruyre-Chalabre,
          achets par la _Socit des bibliophiles_, et revendus le 29
          avril 1847. On peut lire les notes qui accompagnent le
          _Catalogue_ de ces documents et la prface dont M. L. de
          Lincy l'a fait prcder.]

          [Note 160: Nous ne savons qu'elle est cette Mme de
          Saint-Thomas. C'toit sans doute quelque virtuose
          intrigante, comme cette Mlle Saint-Christophe, aussi grande
          chanteuse et fort galante, dont Pavillon parle dans ses
          Lettres (_Oeuvres_, t. 1, p. 80).]


II.

                                                    14 juin 1642[161].

          [Note 161: Vineuil toit loin de savoir ce qui se passoit 
          Narbonne pendant qu'il crivoit  Paris. A cette date mme
          du 14 juin 1642, Cinq-Mars, qu'il croyoit triomphant, toit
          arrt, et Richelieu, qu'il croyoit perdu, triomphoit  son
          tour, et plus srement. Cette lettre n'est pas curieuse  ce
          point de vue seulement; elle contient des faits qui, bien
          examins, font prvoir des volte-face de fortune, et qui
          clairent, comme on le verra, sur la personne longtemps
          cherche de qui vint ce dnouement inattendu: la dcouverte
          du complot du favori et le salut du ministre.]

Depuis le dpart de M. de Miniers, il est arriv un courrier  la
reine qui porte ordre  Sa Majest, de la part du roi, de demeurer 
Saint-Germain et de veiller  la conservation d'elle et de
messeigneurs ses enfans. Aussy il y a une lettre  madame Lansac, par
laquelle il lui ordonne de porter plus de respect  la reine qu'elle
n'a coutume[162], et une autre  M. de Montigny, qui lui commande de
ne recevoir ordre de personne que de la reine[163]. Ces lettres ont
t prsentes  Sa Majest par messieurs le surintendant Bressac et
Le Gras, ce qui met en doute l'opinion que chacun a que ce dernier
ordre part du conseil de M. Le Gras, qui a voulu dtruire le
commandement qui avoit t fait  la reine d'aller  Fontainebleau,
comme venant de M. le cardinal; en mme temps, le marchal de
Saint-Luc[164] a eu exprs commandement de partir en diligence pour
s'en aller en Guienne exercer sa charge de lieutenant du roi en cette
province, et d'obir aux ordres qu'il recevra de la cour. Il semble
que ces dpches nous donnent plus de lumires qu'auparavant aux
brouilleries de la cour, et que M. Le Grand ait mis l'esprit du roi en
deffiance de la conduite de Son Eminence, que l'on pense devoir se
retirer  Brouage[165], et nullement attendre la prsence du roi en
Avignon ou Lyon, et que, pour y remdier, on y envoie ce marchal, qui
a crance en ce pays.

          [Note 162: Mme de Lansac toit gouvernante du dauphin et
          hostile  la reine jusqu' la grossiret. Tallemant en
          donne des preuves (dit. in-12, t. 2, p. 223). Aprs la mort
          du roi, ses manires n'ayant pas chang, elle fut renvoye
          (_Mmoires_ de Motteville, coll. Petitot, 2e srie, t. 37,
          p. 27.)]

          [Note 163: Le marchal de Montigny toit, au contraire, tout
          dvou  Anne d'Autriche. C'est lui qui avoit obtenu qu'on
          lui laisst toujours la garde de ses enfants. (_Mmoires_ de
          Brienne, coll. Petitot, 2e srie, t. 36, p. 72.) L'ordre
          qu'on donnoit ici toit donc de ceux auxquels le marchal
          devoit obir avec le plus d'empressement. Mais pourquoi ce
          retour de bienveillance pour la reine, aprs la rigueur dont
          elle avoit t l'objet depuis longtemps? Ne seroit-ce pas
          qu'elle avoit fait des rvlations touchant le complot dont
          on lui avoit fait confidence? Tallemant est d'avis que c'est
          par elle que tout fut connu, et, comme nous, il pense
          qu'elle dut  ces rvlations le relchement de rigueurs
          constat ici: Et pour preuve de cela, dit-il, on remarquoit
          qu'aprs avoir longtemps parl de lui enlever ses enfants,
          on cessa tout  coup d'en parler. (Edit. in-12, t. 2, p.
          223.)]

          [Note 164: Franois d'Epinay Saint Luc.]

          [Note 165: Le cardinal, en effet, se cherchant un asile
          contre les dangers dont il se sentoit environn, songeoit 
          gagner Brouage, qui lui appartenoit, ou bien  se rfugier
          en Provence, prs de son ami le comte d'Alais, qui y
          commandoit. Il n'eut pas besoin d'aller jusque l; les
          preuves du complot, sut lesquelles il comptoit toujours un
          peu, lui parvinrent auparavant et le sauvrent.]


III.

Les nouvelles de la ville sont de peu de consquence: elles consistent
aux magnificences de M. de Valence (l'vque de Valence) envers sa
matresse, entr'autres un collier de perles de 28,000 fr. et une
caisse de 5,000. Paris se rend fort dsert, et nous sommes rduits 
huit ou dix personnes, qui nous assemblons tous les jours pour manger
ensemble, rire et jouer grand jeu.


IV.

Depuis une lettre crite[166], un courrier est arriv ce matin au
conseil, qui a port une lettre du roy  M. le Prince, qui l'advertit
que M. Le Grand s'est mis en fuite[167], sans savoir le lieu o il
est all, ni le sujet qui l'y a oblig. Freville est avec luy, et, ce
qui est le plus dplorable, c'est que nostre cher amy le pauvre M. de
Thou[168] a t emmen prisonnier avec quatre ou cinq domestiques de
mondit sieur Le Grand. Le chancelier a dit tout haut qu'il
justifieroit que c'est des brouilleries d'Estat, et non pas une
querelle particulire, et M. le Prince a eu ordre de passer en dedans
du royaume.

          [Note 166: Dans laquelle il lui annonoit le bruit d'une
          rconciliation entre Cinq-Mars et le cardinal. (_Note de
          Buchon._)]

          [Note 167: Fontrailles, qui n'toit pas moins dans le
          complot, s'toit sauv huit jours auparavant, voyant, dit
          Tallemant, que leurs affaires n'alloient pas assez vite pour
          bien aller. (Edit. in-12, t. 2, p. 222.) Cinq-Mars n'toit
          que cach, comme on le verra, mais tout le monde le croyoit
          en fuite. (_Mmoires_ de Monglat, coll. Petitot, 2e srie,
          t. 49, p. 385.)]

          [Note 168: Sur la part de de Thou dans le complot, V. notre
          t. 7, p. 341. Entre autres choses qui l'impliquoient de la
          faon la plus grave dans la conspiration, on apprit qu'il
          avoit mnag une entrevue entre Cinq-Mars et M. de Bouillon.
          (_Mmoires_ d'Arnault d'Andilly, coll. Petitot, 2e srie, t.
          34, p. 67.)]


V.

                                                        Jeudi au soir.

Je m'assure que vous n'aurs appris que confusment ce qui s'est pass
le 14 de ce mois  Narbonne; et quoy qu'une histoire qui provoque des
soupirs mrite plus tost d'estre passe sous silence que dduite avec
toutes ses circonstances, n'est-ce que je m'imagine que le plus
agrable aliment que vous puissis donner  vostre dplaisir est un
rcit particulier de cette discussion. Je vous rendray donc compte de
ce peu qui est venu en ma cognoissance, qui est que le roy tint
conseil secret le 12, qui estoit le jeudy, entre MM. de Chavigny[169]
et de Noyers,  deux diffrentes reprises, qui durrent depuis une
heure jusqu' quatre, et que depuis ce temps-l jusqu' son souper il
parut fort inquiet, se promenant dans son appartement sans parler 
personne. Aprs son souper, M. Le Grand, qui avoit pass toute
l'aprs-dne  jouer au mail et  voir monter un cheval dont M. de
Charrault[170] lui avoit fait prsent, vint voir Sa Majest, qui
redoubla ses caresses, lesquelles estoient refroidies depuis cinq ou
six jours, et l'appela son cher amy, ce qu'elle n'avoit point fait depuis
ce temps-l, et s'entretinrent avec une familiarit extraordinaire et
des dmonstrations de bienveillance trs-particulires de la part du
roy, jusqu' tant qu'il fut couch et que M. Le Grand lui eut tir le
rideau, Sa Majest lui disant de s'aller reposer, puisqu'il estoit
harass du mail.

          [Note 169: C'est surtout lui qui parvint  dcider le roi.]

          [Note 170: Le comte de Charost, capitaine des gardes,
          celui-l mme qui, vous l'allez voir, fut charg d'arrter
          Cinq-Mars.]

Il ne fut pas si tost sorty que le roy envoie qurir M. de Charraut,
et lui ordonne de se saisir des clefs des portes du chteau et de
venir le lendemain l'veiller  trois heures; ce qu'ayant fait, il luy
ordonna d'aller arrester la personne de M. Le Grand; lequel,
cependant, ayant est inform des secrettes confrences de
l'aprs-dne, du refroidissement de Sa Majest envers luy, de ses
caresses augmentes, joint  quelques advis que lui donna son cuyer,
estoit sorty secrettement du chasteau, mont  cheval, pour tenter de
sortir aussy de la ville; mais, trouvant les portes fermes, il va au
logis de son escuyer[171],  la ville, qui le recommande  son
hostesse, et la prie d'avoir soin de ce gentilhomme, son amy, qui
revient malade de l'arme, et de mettre des draps blancs dans son lit.
Cependant l'escuyer, qui va au chasteau pour prendre la cassette aux
papiers et advenir MM. de Thou et de Chavagnac, est arrt prisonnier.
M. de Charraut, qui n'avoit pas trouv M. Le Grand dans son
appartement, met l'alarme dans le chasteau, o il fait les
perquisitions en vain jusqu' tant que le roy partit, qui fut  six
heures le vendredy au matin, que Sa Majest alla  Besiers avec
crance que mondit sieur Le Grand s'en toit fuy de la ville. S'en
allant, elle commanda aux capitouls et consuls de Narbonne de faire
recherches exactes de sa personne et de la garder jusqu' tant qu'elle
envoye ses ordres. Ceux-ci menacent de la corde le premier hoste qui
le recle, et en font publier le ban. Celui de M. Le Grand, revenant
des champs, s'informe de sa femme qui est dans son logis. Elle lui dit
qu'il y a un gentilhomme malade au grenier[172]; il y monte et
recognoit que c'estoit M. Le Grand. Aussi tost il va advenir les gens
de la ville, qui se vinrent saisir de luy, et incontinent dpeschrent
pour en donner advis au roy, qui envoya un capitaine aux gardes avec
sa compagnie pour le mener comme il faut  la citadelle de
Montpellier. Ce capitaine lui exposant son commandement, il lui
demanda si c'estoit le roy luy-mesme qui luy avoit command. Il
l'assura que c'estoit luy; et puis il demanda s'il trouveroit bon
qu'il prist son espe,  quoy il respondit que ouy. L-dessus M. Le
Grand se lve dessus cette paillasse o il estoit couch habill, et
fut quelque moment dans la ruelle, o la rflexion qu'il fit de
l'inconstance de la fortune et du pitoyable estat auquel il estoit lui
tira les larmes des yeux; et puis il dit au capitaine que, puisque le
roy le commandoit, il obissoit.

          [Note 171: Belet, son valet de chambre, dit Tallemant, le
          mena chez un bourgeois dont la fille toit bien avec lui.
          Levassor dit au contraire que Cinq-Mars reut asile d'une
          femme qui lui avoit vendu la fille qu'elle avoit eue d'un
          nomm Burgos, faiseur de poudre  canon de la ville.
          (_Histoire de Louis XIII_, t. 10, p. 648.)]

          [Note 172: Monglat dit aussi qu'on le trouva dans un
          grenier, et qu'une fois pris, on le conduisit dans la
          citadelle de Montpellier, ainsi que de Thou et Chavagnac.
          (_Coll. des Mmoires_, 2e srie, t. 49, p. 385.)]

Il n'y a rien de chang pour le commandement de l'arme, de laquelle
MM. de Schomberg et La Mallerie[173] ont soin. Le premier est fort
dcri dans cette intrigue, estant accus d'avoir jou les deux.
Freville[174] n'est ni en fuite, ni en disgrce. M. de La Vrillire,
dans l'opinion du monde, n'est pas hors de danger d'tre disgraci,
et, quoy qu'il ne soit pas accus d'avoir est mesl bien avant dans
les intrts de M. Le Grand, il l'est de n'avoir pas fait les
dmonstrations ncessaires de chaleur et d'affection pour le party de
Son Eminence. On accuse force gens de toute qualit d'estre complices,
Monsieur des premiers, qui n'est point sans effroy; la reine aussy; M.
de Bouillon et beaucoup d'autres, comme les comtes de Brun,
Montrsor[175], Aubijon[176] et Fontraille. La cassette de M. Le
Grand, pleine de lettres, est entre les mains de M. de Noyers. L'on a
mauvaise opinion de sa vie, et mme de celle de nostre cher amy, dont
je voudrois soulager l'infortune de mon propre sang.

          [Note 173: M. de La Meilleraie.]

          [Note 174: C'est Treville qu'il faut lire. On appeloit
          ainsi, par altration, Henri-Joseph de Peyre, comte de
          Troisville. C'toit l'homme le plus dvou au roi, et le
          cardinal eut mille peines  le faire tomber en disgrce.
          (Tallemant, in-12, t. 2, p. 230-231.)]

          [Note 175: Claude de Bourdeille, comte de Montrsor. Il
          parvint  se sauver en Angleterre, d'o il ne revint
          qu'aprs la mort du cardinal. On a de lui de trs
          intressants mmoires.]

          [Note 176: Lisez d'_Aubijoux_. Il s'toit sauv avec
          Fontrailles.]




_L'Eventail satyrique[177], fait par le nouveau Theophile[178], avec
une apologie pour la satyre._

          [Note 177: Cette pice, devenue assez rare aujourd'hui, eut
          pourtant plusieurs ditions. C'est d'aprs la dernire que
          nous la reproduisons. Elle fut publie une premire fois en
          1622, sous ce titre: _Le Tableau  deux faces de la foire
          Saint-Germain, ou Les souvenirs satyriques du carnaval, avec
          une Apologie pour la satire_, in-8. En 1625, il en parut une
          autre dition, sous le titre conserv ici: _L'Eventail
          satyrique_, mais sans la pice qu'on y a jointe, et qui se
          trouvoit aussi  la fin du _Tableau  deux faces_. Ce
          dernier titre a plus de rapport qu'on ne pourroit croire
          avec celui d'_Eventail satyrique_. _Le Tableau  deux
          faces_, en effet, n'toit autre chose qu'une de ces images
          plies en _ventail_, qui, grce  cette disposition, font
          voir une figure  droite et une figure ordinairement toute
          diffrente  gauche. Cette curiosit, dj fort ancienne au
          17e sicle, et sur laquelle nous avons fait une assez longue
          note, t. 2, p. 337-328, est encore aujourd'hui une
          marchandise de foire.]

          [Note 178: Ce nom ne se trouve ni sur l'dition de 1622, ni
          sur celle de 1625. Pour prendre le nom de Thophile, il
          semble qu'on et attendu que le pote du _Parnasse
          satyrique_ n'existt plus. Or, il toit mort le 25 septembre
          1626. V. la notice de M. Alleaume, en tte de ses oeuvres,
          dit. elzev., t. 1, p. xcj.]

M.DC.XXVIII.


    Si le grave censeur de Rome
  Vivoit en ce temps o nous sommes,
  On ne verroit tant d'hospitaux,
  Tant de gueux, tant de courtisanes,
  Tant d'abus, tant de moeurs profanes,
  Tant de cocus et maquereaux.

    Je veux qu'on m'appelle un critique,
  Un charlatan, un empirique,
  En ce temps un donneur d'advis;
  Il faut pourtant en ma police
  Dresser la chambre de justice
  Contre le luxe des habits[179].

    Bonnes estoient les lois d'Athnes[180]
  Qui deffendoient l'or et les chaisnes[181]
  A leurs filles, et les presens;
  Que s'il estoit ainsi d'entr'elles,
  Las! on trouveroit des pucelles
  Encor  l'ge de quinze ans.

    Mais les filles sont si volages,
  Qu'elles donnent leurs pucelages
  Pour du satin et du velours,
  Et tiennent que c'est resverie
  De syndiquer[182] la braverie,
  Estant si commune entre tous.

    Ah! que les Indes sont barbares
  De remplir ces humeurs avares,
  Nos vaisseaux et nos hameons!
  Que la rame est infortune
  Qui a dans Paris amene
  La mode de tant de faons[183].

    Encor, si de ces braveries
  On en voyoit des rencheries,
  Il n'y auroit un seul cocu;
  Mais elles gaignent ces richesses
  Aysment pour un tour de fesses
  O pour un simple coup de cu.

    A voir leurs habits sont des garces,
  Ou bien des joueuses de farces
  Les plus honnestes au maintien;
  Leur simarre  l'italienne[184]
  Sent mieux la licence payenne
  Que l'honneur d'un grave chrestien.

    Depuis les pieds jusqu' la teste,
  La dame qui fait plus l'honneste
  Veut sembler garce en son atour[185],
  O la putain, tout au contraire,
  Tasche l'honneste contrefaire,
  Et non pas la fille d'amour.

    Je ne puis donner de louanges,
  Mesdames,  ces manches d'anges[186],
  A ces jupes et ces rabas;
  Car, soit au cours ou dans les tables,
  Vrayment! il faudroit estre diables
  Pour se garder de vos appas.

    O! que vous avez bonne mine
  Sous un taffetas de la Chine[187]
  En mettant les ventres au vent!
  Est-ce ainsi que l'ont fait vos mres,
  Femmes qui estoient si sevres
  A faire couvrir leur devant[188]?

    Dieux, quel prodige! Sans le linge,
  On verroit vostre petit singe
  Qui enrage sous ce quaintin
  Et de la pasture demande,
  Sachant que vous estes friandes
  Des postures de l'Aretin.

    Bien tost sans doute une furie
  Qui preside  la braverie
  Inventera quelque metal,
  Quelque crespe, ou plus fine soye,
  Afin que nues on vous voye
  Ainsi qu'au travers d'un cristal.

    A voir tous vos gestes lubriques
  Et vos postures impudiques,
  Vos devants et vos paradis,
  Dieu sait si vous faites gambades,
  Ne portant plus de vertugades,
  Ainsi que vous souliez jadis.

    Les bourgeoises, qui font les belles,
  Sont braves comme damoiselles[189]
  Qui se vont promener  tas;
  Ont elles pas un petit chose
  (Que l'on appelle un c.. en prose)
  Pour achepter du taffetas?

    Tout leur vaillant est sous le busque[190],
  Qu'elles frottent d'ambre et de musque
  Pour faire le galimatias;
  Bref, employant tout aux etoffes,
  Elles sont de vrays philosophes
  Qui portent tout comme Bias.

    C'est entr'elles une maxime,
  Qu'il faut bien faire plus d'estime
  D'un vieil penard ou pasan
  Avecques beaucoup de pistoles,
  Que des caresses et paroles
  Du plus accomply courtisan.

    Pour oster cet abus du monde,
  Faut chasser la mode feconde,
  Qui f..timasse tant d'habits;
  Jamais Mathieu, dans son histoire,
  Ne vit un luxe si notoire
  En perles, satins et rubis.

    Les beaux habits font qu'on chevauche
  Et que les femmes on desbauche,
  Que tant d'abus sont dans Paris.
  Ce n'est donc pas contre les femmes,
  Mais contre leurs habits infames,
  Que s'entend ce charivaris.

    O que de f..tus hymenes,
  De ramonneurs de chemines;
  Que de cocus, que de cornards,
  Que de putains, que de nourrices,
  Que de mangeuses de saucisses,
  Que de furets, que de renards!

    O satin, mort des pucelages!
  Velours, pre des cocuages!
  Habits, juppes, robes, rabas!
  Contre vous crie ma satyre.
  Que si on ne s'en fait que rire,
  Pour moy, je n'en pleureray pas.

          [Note 179: Henri IV et Louis XIII avoient, comme avant eux
          Charles IX et Henri III, svi par des ordonnances contre le
          luxe toujours renaissant des habillements. C'est  quoi l'on
          fait allusion ici, surtout dans la pice mise  la suite. Au
          mois de novembre 1606 avoit paru un _Edict du roy portant
          deffenses de porter sur les habits aucuns draps de toille
          d'or ou d'argent_. Mais, quoique cet dit somptuaire soit
          rest l'un des plus clbres (_Lettres_ de Mme Denoyer,
          in-12, t. 4, p. 197), il ne parot pas qu'on lui obit mieux
          qu'aux prcdents. A la fin de 1609 on n'y pensoit dj
          plus. V. _Lettres_ de Malherbe  Peiresc, p. 100-101. C'est
          ce qui rendit ncessaire la promulgation d'une nouvelle
          ordonnance, parue le 8 fvrier 1620, _pour reprimer_, dit le
          titre, _le luxe et superfluit qui se void s habits et
          ornements d'iceux_.]

          [Note 180: Nous avons cherch, mais n'avons pu trouver, de
          quelle loi des Athniens on veut parler ici.]

          [Note 181: Les _chanes_ au col ou _sur la robe_ comptaient
          parmi les _niveleries_ les plus  la mode. V. notre t. 3, p.
          262.]

          [Note 182: Soumettre au contrle des syndics.]

          [Note 183: Ce mot s'employoit surtout pour les modes. Les
          Anglois nous le prirent et le modifirent suivant leur
          prononciation; ils en firent leur mot _fashion_, que nous
          croyons leur avoir emprunt, tandis qu'en le reprenant nous
          n'avons fait que rentrer dans notre bien. Cette singularit
          n'a pas chapp  Nol et Carpentier, dans leur
          _Dictionnaire tymologique_, t. 1, p. 566. Elle est une
          nouvelle preuve de la vrit de ce mot: l'anglois n'est que
          du franois mal prononc.]

          [Note 184: Les modes et les toffes italiennes, _bandes_ et
          _passements_ de Milan, etc., toient surtout proscrits par
          l'ordonnance de Louis XIII.]

          [Note 185: Je n'ai pas besoin de faire remarquer combien
          cela est rest vrai de nos jours.]

          [Note 186: Ces manches sont justement  la mode aujourd'hui.
          Elles toient fort larges, dit Furetire, au mot _Ange_,
          dans son Dictionnaire, et n'alloient qu' la moiti du
          bras. On les appeloit ainsi parce que les anges peints sur
          les tableaux en ont ordinairement de semblables. Sorel, au
          livre V de _Francion_, parle de ces _robes  l'ange_ (dit.
          de 1663, p. 248).--Ces manches n'toient pas alors les
          seules qui fussent  la mode. Courval-Sonnet, dans sa satire
          IV contre _la vanit, inconstance et superfluit des
          habits_, cite encore

             Les manches de la robe  bouillons, en arcades.]

          [Note 187: Les _taffetas de la Chine_, alors fort en faveur,
          toient rays de bleu, d'incarnat, de jaune d'or et
          d'argent. (_Crmonial franois_, t. 2, p. 68.) Brebeuf,
          dans son _Lucain travesti_ (Rouen, 1656, in-8, p. 16), parle
          aussi du _taffetas ondoy de la Chine_. Le mot _chin_
          appliqu aux toffes barioles vient de l.]

          [Note 188: Le _devanteau_, sorte de petit tablier qu'on
          portoit en dshabill, toit pourtant encore  la mode.
          Courval-Sonnet n'oublie pas, dans sa satire cite tout 
          l'heure:

             Un _devanteau_ de toile  crneaux rayonns.]

          [Note 189: Sur cette prtention des bourgeoises  se faire
          appeler _dames_ et _damoiselles_, V. notre t. 1, p. 309.]

          [Note 190: Le busque toit de bois, d'ivoire ou de baleine;
          on le mettoit dans le corps de jupe et on l'en toit 
          volont. De Cailly s'adresse, dans l'une de ses plus jolies
          pices,  un busque dont il avoit fait don  l'_incomparable
          Orante_:

               Busque, si proprement tourn
               Et de petites fleurs orn, etc.]

       *       *       *       *       *

_Apologie pour la satyre._

On peut remarquer aisment que ceste satyre a est comme le symptome
de la reformation qui commence  operer, et dont nous esperons quelque
bonne crise; pour moy, j'estime que pote satyrique et sevre censeur
ne sont qu'une mesme chose, puisque la satyre est une sorte de posie
o l'on trouve des pointes aigus contre la volupt, le luxe et la
vanit, mesle pourtant de traicts piquants et moqueurs; si dans les
termes de leur reprimende ils sont differends, l'intention les rend
semblables, qui est de donner la chasse aux vices. Ne sait-on lequel
des deux a des forces ou amorces plus puissantes pour se faire obeyr.
Aussi n'y a il drogue au monde capable,  mon advis, de purger les
vicieuses humeurs d'un sicle corrompu et les opinions bigearres des
esprits malades qu'une satyre, pourveu qu'on la prepare et assaisonne
si  point qu'on ne la sente en l'avallant. Que si, par hazard, dans
ceste libert qui est permise il se rencontre quelque chose de
licentieux, il faut en excuser ou la rime, ou la nafvet qu'on y doit
observer tousjours, ou le zle d'un esprit passionn; au plus, si
nous sommes si foibles que de nous scandaliser pour des simples
paroles, nous devons nous souvenir de celles de la femme d'Auguste,
qui disoit que la veu de plusieurs hommes tous nuds qu'elle avoit
rencontrez en son chemin ne l'avoit non plus esmeu que s'ils eussent
est des status de marbre. Au reste, ceux l se trompent lourdement
qui, sous le nom de satyre, taschent  couvrir leurs medisances ou
leurs lubricitez. Le sang de Licambe[191] ne coule point dans la
fontaine d'Hypocrne, et les Muses sont entirement vierges, aussi peu
capables d'invectives que de saletez, n'y ayant pas moins de crime 
prophaner la posie qu' dbaucher une vestale. La satyre s'esloigne
esgallement de ces deux extremetez, et, en quelque faon que ce soit,
son intention se doit conserver toute pure. C'est en ceste sorte de
vers piquants qu'Horace a excell. Juvenal est trop aigre, Perse trop
sevre et sententieux. De nostre temps,  peine en avons nous un pour
admirer. Tous les sicles ont produit des vices, mais non pas
tousjours des esprits veritablement satyriques, et maintenant la
mesdisance et la flatterie sont si familires, que personne ne
s'attache qu' l'une o  l'autre. Pour ceste satyre, je la laisse au
jugement de ceux qui s'y cognoissent. On n'ignore point l'occasion qui
l'a faict nastre, et je say que la reformation dont elle a est le
prognostic[192] aura peut estre blec quelques esprits: c'est pourquoy
j'en prepare icy la drogue et le remde.

          [Note 191: Il se tua du dsespoir que lui causrent les
          iambes dirigs contre lui par Archiloque,  qui, malgr sa
          promesse, il avoit refus de marier sa fille Nobule.
          (Horace, lib. 5, ode 6.)]

          [Note 192: Ceci donneroit  penser que cette pice fut
          crite avant l'ordonnance de 1620, puisque l'auteur se vante
          de l'avoir provoque et pronostique.]

       *       *       *       *       *

_Consolation aux dames sur la reformation des passemens et habits._

    Ces points couppez[193], passements et dentelles,
  Las! qui venoient de l'Isle et de Bruxelles[194],
  Sont maintenant descriez, avilis,
  Et sans faveur gisent ensevelis;
  Ces beaux quaintins[195], o l'oeil ravy descouvre
  Plus de beautez qu'il n'en paroist au Louvre,
  Sont despouillez de leurs chers ornemens;
  On n'y voit plus ces petits regimens,
  Ces bataillons, ces mousquets et ces mines
  Qui faisoient voir que vous estiez bien fines;
  Tous ces oyseaux, ces amours et ces fleurs,
  O ne restoit que l'ame et les couleurs,
  Sont sans pouvoir, sans grace et sans merite,
  Depuis que l'ordre  ce luxe est prescrite;
  Ces beaux collets, ces manches, ces rabas,
  O un Tartare eust trouv des appas;
  Tous ces pourtraicts et ces vaines figures
  Qui vous gagnoient beaucoup de creatures,
  Comme trompeurs, et du tout superflus,
  Dames, enfin, ne nous paroissent plus.

    Si ces atours avoient une parole
  Qu'ils vous diroient en un langage drolle:
  Cessez, beaux yeux, en vos pleurs vous noyer!
  C'est  nous seuls qu'il convient larmoyer
  De n'estre plus maintenant en usage,
  D'avoir quitt l'air de vostre visage,
  De ne voir plus l'or de vos blonds cheveux,
  Cordages saincts, l'object de tant de voeux;
  De ne toucher  vostre belle gorge,
  Dont l'amour faict les soufflets de sa forge,
  Et non  vous, qui estes l'ornement
  Du plus superbe et riche accoustrement,
  Car sans habits, passements et dentelles,
  Vous ne laissez de paroistre assez belles.

    Mais, dites-moy, ce mal que vous plaignez,
  Et pour lequel vos yeux sont tous baignez,
  Vous l'eussiez bien invent par la mode
  Qu'auriez jug peut-estre plus commode,
  Mode feconde en mille inventions!
  Le seul effroy de tant de nations,
  Monstre, prodige, estrange et bien difforme,
  Demain pompeuse, aujourd'huy en reforme.
  Voulez-vous point que vos desseins maudits
  Soient observez plustost que les edicts?

    Or je say bien que chante vostre plainte:
  C'est que jamais vous n'aymez la contrainte,
  Et en ce point vostre sexe est si doux,
  Qu'il ne se voit qu'aucune d'entre vous
  Ait ceste reigle enfrainte d'adventure;
  Vous vous plaisez  gloser la nature,
  Faire des loix, corriger l'univers,
  Ne vouloir rien, s'il n'est tout de travers;
  Contre le droit vostre desir s'obstine,
  Pour l'equit vostre ame se mutine,
  Rien ne vous plaist que ce qui vient de loing;
  Ce qui est cher resveille vostre soin;
  Vous vous portez tousjours  la deffense,
  Le bien permis plus souvent vous offense!
  Bref, vostre esprit de contradiction
  Pour le desordre a de la passion.

    Ne pleurez plus, changez de contenance,
  Et, sans gronder, reverez l'ordonnance
  Qui met la drogue  un malheur fatal,
  Et pour le bien ne faites point le mal.
  Que si quelqu'un s'apprestoit pour vous rendre
  Ce que le roi vous a voulu deffendre,
  Devroit-on pas plustost vous consoler?
  D'aise au rebours vous devez bien voler,
  Puisque l'edict maintenant vous delivre
  Par chacun an de huict ou neuf cent livres.
  Vous ne perdrez vos amples revenus,
  D'oresnavant point de maris cornus,
  Et, dans Paris, vos filles trop volages
  Ne donneront leurs jolis pucelages;
  Vous n'employ'rez les soirs et les matins
  A faonner vos grotesques quaintins.
  O folle erreur!  despence excessive!

    Mais, dites-vous, nostre beaut si vive,
  Sans la faveur de ces riches rabas
  Pour captiver n'aura plus tant d'appas,
  Et, desormais, n'estant veus si braves,
  Il ne faut plus esperer tant d'esclaves,
  Sous nos drapeaux de jeunes combattans.
  Or, en ce poinct, dames, je vous attens:
  C'est bien trahir la raison et vous-mesme,
  Et faire un crime egal  un blasphme,
  De croire ainsi que soyez sans beaut
  Hors la faveur de ce bien emprunt.

    Le naturel jamais l'art ne surmonte.
  Vous devriez toutes mourir de honte
  De profaner ces aymables thresors
  Que vous avez et de l'ame et du corps!
  Comment veut-on qu'une laide se pare,
  Si des atours une belle s'empare?
  Les ornemens sont pour les seuls deffauts.
  C'est attirer de soy-mesme ses maux,
  C'est offenser le ciel et la nature
  De rechercher l'estrangre parure;
  Si ces atours estoient plus precieux
  Ny que la main, ou la bouche, ou les yeux,
  Avecques vous elle les eust fait naistre
  En tous les lieux o ils souloient partre.
  Trouvez-vous donc un teton plus mignard
  Pour estre plein de parure et de fard?
  Un oeil plus doux, une plus belle bouche
  Pour les atours qu'auprs d'elle l'on couche?
  Si vous gardez encor le souvenir
  Du temps auquel on vous pouvoit tenir,
  En ce temps-l vous estiez sans dentelles:
  Donc autresfois vous n'avez est belles.
  Tout cet abus gist en l'opinion
  Et n'est au vray que pure illusion:
  Car dans six mois seroit une folie
  De ramener ceste mode abolie.
  Telle aujourd'huy qui la raison combat,
  Qui semble belle en un simple rabat,
  Douce, agreable et humble comme un ange,
  Avec un autre elle seroit estrange.
  Je jure, moy, par le flambeau du jour,
  Que jamais tant vous ne donnez d'amour
  Qu'en simple habit, ou estant toute nus:
  Deux veritez qui sont par trop cogneus.

    J'advoue bien qu'un subit changement
  Peut esbranler un ferme jugement;
  Le mal vous cuit et vous fait de la peine.
  Mais qui croiroit guerir une gangrne
  Ou un ulcre avecque peu de mal,
  Le medecin seroit un animal.
  Les vanitez, le luxe et les delices,
  Qui, en un mot, sont l'amorce des vices,
  Chancres malins corrompent les citez,
  Et sans douleur ne sont point emportez.
  Je veux du mal  celles qui, peu sages,
  Vont ramenant ces funestes usages
  En violant les edicts et les loix,
  Ouvrage sainct de tant de braves rois;
  C'est  chercher tousjours mille artifices
  Pour contenter les yeux et les dlices,
  Par des couleurs taschant  deguiser
  Et des faons qu'on leur laisse adviser,
  Qui coustent plus et qui sont moins utiles,
  Par o l'abus se glisse dans les villes.

    Cecy n'est dit qu'aux vulgaires esprits,
  Car je ne croy qu'il y ait du mespris
  Dedans vostre ame,  belle Callire!
  En tous mes voeux sainctement adore,
  Vous ne donnez au change vos regrets.
  Voudriez-vous enfraindre les arrests,
  Vous qui si bien maintenez vostre empire?
  C'est faire un crime alors que je souspire;
  Vous gouvernez, par vos commandemens,
  Mon coeur, mon ame et tous mes mouvemens;
  Bref, vous avez la plus grande puissance
  Qu'on puisse avoir sur une obeyssance,
  Et ce bel oeil qui me donne la loy
  Est mon seigneur, mon monarque et mon roy.
  Puis vous savez que la vertu est belle
  Sans le secours d'une mode nouvelle;
  Que la beaut a trop d'allechemens
  Sans l'atirail de ces vains ornemens;
  Que le poison des vertus plus antiques
  Gist en l'abus de ces molles pratiques.

    Reservez donc vos soupirs et vos pleurs
  Pour l'advenir et les autres douleurs:
  Ce reglement et ces nouvelles choses
  Ne sont au prix, mesdames, que des roses;
  Et, cependant, observez les edicts,
  Si vous voulez aller en paradis;
  N'endurez point qu'on vous mette  l'amende,
  Je suis log chez la belle Flamande.

          [Note 193: V., sur les _point-coups_, notre t. 3, p. 246,
          note.]

          [Note 194: La mode des dentelles de Flandre commenoit alors
          et s'est toujours maintenue. V., comme preuve de leur vogue
          sous Louis XIV, notre t. 1, p. 239-240.]

          [Note 195: Le quaintin toit une toile trs fine, sur
          laquelle on brodoit ou dans laquelle on dcoupoit des
          figures du genre de celles dont on parle ici.]

FIN.




_La Vie genereuse des Mercelots, Gueuz et Boesmiens, contenant leur
faon de vivre, subtilitez et gergon, mis en lumire par M. Pechon de
Ruby, gentilhomme breton, ayant est avec eux en ses jeunes ans, o il
a exerc ce beau mestier._

_Plus a est adjoust un dictionnaire en langage blesquin, avec
l'explication en vulgaire._

_A Lyon, par Jean Jullieron.--1596._

_Avec permission_[196].

          [Note 196: Ce livret, trs rare dans l'dition dont nous
          suivons le texte, a t plusieurs fois rimprim, mais n'est
          pas devenu plus commun pour cela. Il en parut en 1622 une
          dition petit in-4, de 31 pages, chez P. Mnier, portier de
          la porte Saint-Victor. Un exemplaire fut vendu 34 livres
          chez le duc de La Vallire (_Catalogue_, t. 2, p. 363, n
          3891). Un imprimeur de Troyes la reproduisit avec quelques
          diffrences dans le titre: V. _Catalogue des livres du
          cabinet de M***_ (Imbert de Cang), 1733, in-8, p. 120.
          Depuis lors, une copie exacte, mais sans notes, en a t
          donne, d'aprs le texte de 1596, au t. 8 des _Joyeusetez,
          faceties et folastres imaginations_, publies par
          Techener.--Le nom de Peschon de Ruby, que prend l'auteur,
          est un pseudonyme argotique. _Peschon_ vouloit dire
          _enfant_, comme on le verra plus loin dans le _Dictionnaire
          blesquin_; il se prenoit aussi pour apprenti, novice, et
          pouvoit par consquent venir de l'italien _piccione_ et de
          son correspondant en franois _pigeon_, qui se disoit dj
          pour _dupe_, sens qu'il a gard. On lit dans la _Cabale des
          matois_, pice joints  la _Gazette_, Paris, 1609, in-12, p.
          49:

               Aprs tant de mignardise,
               Notre malice dguise
               Que le _pigeon_ ne peut pas
               Libre eschapper de nos laqs.

          Quant au nom de Ruby, je n'en connois pas d'explication
          satisfaisante. M. Fr. Michel en donne une, mais il se garde
          bien d'en rpondre, et il a raison (_Etudes de philologie
          compare sur l'argot_, xlvij, note 48, et p. 309). Il faut
          s'en tenir  ce que dit l'auteur lui-mme, dans son
          _Dictionnaire blesquin_; suivant lui, _Pechon de Ruby_
          signifie _enfant veill_.]


EPISTRE AU SIEUR DES ARTIMES GOURNES.

Amy et frre, pource que, depuis trois ans et plus que j'ay l'honneur
de te cognoistre, je t'ay tousjours ouy plaindre de ta fortune, et que
tu te trouvois  malaise, encor que je te veisse  une trs bonne
table; te plaindre d'argent, et t'ay veu tousjours jouer; et te
plaindre de n'estre assez brave, je t'ay veu trs bien par: on ne
sauroit peindre un roy Herode plus brave que je t'ay veu. Tu te
plains de n'estre bien mont, je t'ay veu des poulains et d'assez bons
chevaux et bonnes armes. Pour ce que l'honneur t'a mis plus bas que
de coustume, je te donne ce mien oeuvre, afin que tu y puisse trouver
quelque cautelle[197] pour recouvrer argent. Et comprens bien ces
trois estats, et comment ils sont trs lucratifs et plains de finesses
et cautelles; et, si se trouvoit quelqu'un qui, par mespris, voudroit
blasmer les discours de ce livre, je luy responds que je ne les ay pas
faicts par envye contre aucun de ceste sorte de gens, ains pour
laisser couller le temps et pour mon plaisir. A Dieu.

          [Note 197: Ruse, fourberie. On connot les _cautles_ de
          Cepola, que Rabelais appelle _diabolicques_ (liv. II, ch.
          10), et qui sont pour les gens de justice ce que sont pour
          les voleurs celles qui se trouvent ici, car elles enseignent
           luder les lois et  perptuer les procs. L'dition la
          plus rare fut donne  Paris, en 1508, chez Jean Petit, in-8
          gothique.]

       *       *       *       *       *

_Comme l'autheur se meist au metier._

Ayant l'aage de neuf  dix ans, craignant que mon pre me donnast le
fout pour quelque faute commise, comme advient  gens de cest aage,
je prins rsolution d'aller trouver un petit mercier qui venoit
souvent  la maison de mon pre, et desirant faire quelque beau
voyage, je rsolu m'en aller avec luy. Il n'estoit coesme[198],
n'ayant parvenu  ce degr, ains estoit simple blesche[199], et
sortoit de pechonnerie[200], toutefois _entervoit le gourd_[201], et
delisberasme d'aller en Poictou, faisant estat d'y estre jusqu'aprs
vendanges. Mon compagnon me disoit que j'eusse beaucoup gaign 
l'entre des vignes pour mettre en escrit les charges dez raisins. On
appelle ce mestier _escarter_.

          [Note 198: C'est--dire n'toit pas encore reu bon mercier,
          bon _coesmelotier_, nom qu'on donnoit, dans l'argot de ce
          temps-l, aux merciers et colporteurs dment affilis  la
          confrrie des voleurs de grands chemins. Le mot
          _contreporteur_ est rest comme synonyme de _filou_ dans
          l'argot d'aujourd'hui. _Cameloter_ s'y prend aussi toujours
          dans le sens de _gueuser_, _marchander_. Le mot tout
          populaire de _camelote_, pour mauvaise marchandise, en est
          venu. Plus loin, une note de l'auteur achvera l'explication
          des mots _coesme_, _mercelot_, _blesche_, _pechon_.]

          [Note 199: C'toit le grade infrieur dans la confrrie. Il
          est parl des _blesches_ et _cosmelotiers_, ainsi que du
          langage auquel on s'initioit avec eux et des crmonies
          qu'ils pratiquoient, dans le 3e _Discours_, qui se trouve 
          la suite du curieux livret _Le jargon ou Langage de l'argot
          rform_, etc., Lyon, Nicolas Gye, 1634, in-12. Nous avons
          dj trouv le mot _blesche_ employ pour bohmien, t. 5, p.
          271. Huet le fait venir de l'espagnol _bellaco_, _veilaco_,
          altration du nom des Valaques, qui passoient alors pour
          d'assez mauvaises gens. Nous avions aussi dans le mme sens
          le mot _veillac_: V. le baron de Fneste, dit. elzev., p.
          268. On dit encore  Orlans _vaillaq_, pour mauvais
          garnement.]

          [Note 200: Apprentissage.]

          [Note 201: Entendoit la fourberie. _Gourd_ et _enterver_ se
          trouvent dans Coquillard, dit. elzev., t. 2, p. 246, 274.]

       *       *       *       *       *

_Comme l'autheur fit paction avec ce blesche._

J'avois desrob cinquante cinq sols  ma mre; je dis  mon compagnon
que nous serions  moiti. Il me respond que sa balle valoit quatre
livres tournois, et que j'avois part  la concurrence de mes deniers,
et qu'eussions[202] _affur les ripaux, rippes et milles, et pechons,
qui attrimoyent nostre coesmeloterie pour de l'aubert hur_. Quand
nous eusmes est trois ou quatre mois  la compagnie j'avois de butin
deux _rusquins, et demie mene de rons, deux herpes, un froc et un
pied_[203].

          [Note 202: C'est--dire que eussions tromp les
          gentilshommes, damoiselles et garons, femmes de village et
          paysans, leur donnant nostre marchandise. (_Note de
          l'auteur._)]

          [Note 203: _Rusquins_ sont escus, _ouendes_ sont livres,
          _rons_ sont douzains, _herpes_ liards, _pieds_ deniers,
          _froc_ ung double. (_Note de l'auteur._)]

       *       *       *       *       *

_Les faons de coucher._

Nostre vie estoit plaisante, car quand il faisoit froid, nous
_peausions_[204] dans l'abbaye _ruffante_, c'est dans le four
chauld[205], o l'on a tir le pain nagures, ou sur le _pelard_,
c'est sur le foing, _sur fretille_, sur la paille, _sur la dure_, la
terre. Ces quatres sortes de coucher ne nous manquoient, selon le
temps; car si nos hostes faisoient difficult de nous loger o la
nuict nous prenoit, s'il pleuvoit, nous logions dans l'abbaye
_rufante_, et au beau temps sur le _pelardier_, c'est--dire le pr,
et l espionnions les _ornies_, sont les poules, et _etornions_, ce
sont poulets et chapons, qui perchent au village dans les arbres, prs
des maisons, aux pruniers fort souvent, et _l attrimions l'ornie[206]
sans zerver, et la goussions ou fouquions pour de l'aubert_,
c'est--dire manger ou vendre; et en _affurant_[207], selon nostre
vouloir et commodit, nous trouvions souvent  des festins o les
_pechons_ passoient _blesches_ et _coesmes_, selon leur capacit.
Ainsi faisans bonne chre, chacun apportoit son gain ou larcin, que je
ne mente; j'use de ce mot de gain, parce que tous les larrons en
usent. Ceste vie me plaisoit, fors que mon compagnon me faisoit porter
la balle en mon rang; mais les _courbes m'acquigeoient fermis_,
c'est--dire que les espaules me faisoient mal. Toutes fois, je ne
plaignois pas mon mal, car j'avois dj veu beaucoup de pas: nous
avions est jusques  Clisson de la Loire, et au Loroux  Bressuire,
et en plusieurs fours chauds et froids, de pailliers et prez.

          [Note 204: Nous _couchions_, nous _dormions_. Aujourd'hui
          les gens du peuple disent _pioncer_ pour dormir.]

          [Note 205: C'toit assez volontiers l'usage des gueux de
          coucher ainsi dans les fours. On lit dans la _Farce d'un
          ramonneur de chemines_, etc. (_Anc. Thtre_, dit. elzev.,
          t. II, p. 202):

               Je prins ce paillart totilleur
               A Paris, chez un rotisseur,
               Et n'avoit pas vaillant deux blans
               Et couchoit, dont il est si blans,
               Au _four_  quoy la paille on ard.

          Il y a trente ans, une pauvre femme du quartier
          Saint-Victor,  Orlans, couchoit encore ainsi dans un grand
          _four_ les pauvres diables qui prenoient gte chez elle. Ne
          seroit-ce pas de cet usage que seroit venu le nom de _four_
          donn aux mauvaises tavernes du quai de la Ferraille
          (l'ancienne valle de Misre), o les raccoleurs
          embauchoient les recrues?]

          [Note 206: _Attrimer_, prendre _ornie_ la poule, de [Grec:
          ornis], oiseau, toit le tour le plus ordinaire du mtier de
          ces maraudeurs. V. _Le Jargon ou Langage de l'argot
          rform_, etc., au t. VIII des _Joyeusetez_, p. 74. C'est de
          l sans doute qu'est venue la locution populaire _plumer la
          poule_, qui toit si bien en usage alors, et que nous avons
          dj tant de fois rencontre. V. aussi _Fneste_, dit.
          elzev., p. 128.]

          [Note 207: _Volant_, de _furari_, qui a le mme sens en
          latin.]

       *       *       *       *       *

_Comme je fus contrainct de prendre la balle  bon escient._

Advint qu'en nostre voyage mon compagnon demeura malade  Mouchans en
Poitou[208]. Je me rsolu d'estre habile homme, et aussi que j'avois
bon commencement. Laissant l mon compagnon, je prends la balle et la
mets sur mon tendre dos, qui peu  peu s'adurcissoit  ce beau
mestier, et allay avec d'autres  la foire de la Chastaigneraye, prs
Fontenay, o je fus accost de tous les _pechons[209], blesches et
coesmelotiers hurez_, pour savoir si _j'entervois le gourd et
toutime_, me demandans le mot et les faons de la ceremonie. Ce fut 
moy  entrer en carrire et payer le soupper aprs la foire passe,
car ils congneurent que je n'_entervois que de beaux_, c'est--dire
que je n'entendois le langage ny les ceremonies. Lors je paye le
festin  mes superieurs, et sur la fin du soupper le plus ancien feist
une harangue.

          [Note 208: En ce temps les compagnies de gueux du Poitou
          toient nombreuses et clbres. Il y avoit alors, dit
          d'Aubign, une gaillarde academie de larrons en Poictou,
          n'en dplaise  la Gascogne ni  la Bretagne. (_Le baron de
          Fneste_, dit. P. Mrime, p. 137.) Un passage trs curieux
          du _Jargon_ (dit. des _Joyeusetez_, t. VIII, p. 3-4), au
          chapitre _Ordre ou Hirarchie de l'argot rform_, donne
          d'intressants dtails sur l'origine de cette truandaille
          poitevine et sur la manire dont elle s'toit allie avec
          les mercelots des foires, qui avoient fini par tre
          confondus avec elle: L'antiquit nous apprend et les
          docteurs de l'argot nous enseignent qu'un roi de France
          ayant tabli des foires  Niort, Fontenay et autres lieux du
          Poictou, plusieurs personnes se voulurent mesler de la
          mercerie; pour remedier  cela, les vieux merciers
          s'assemblrent et ordonnrent que ceux qui voudroient 
          l'avenir estre merciers se feroient recevoir par les
          anciens..., puis ordonnrent un certain langage entr'eux
          avec quelques ceremonies pour estre tenues par les
          professeurs de la mercerie. Il arriva que plusieurs merciers
          mangrent leurs balles, neantmoins ne laissrent pas d'aller
          aux susdites foires, o ils trouvrent grande quantit de
          pauvres gueux, desquels ils s'accostrent, et leur apprirent
          leur langage et ceremonies. Les gueux, reciproquement, leur
          enseignrent charitablement  mendier. Voil d'o sont
          sortis tant de braves et fameux argotiers.]

          [Note 209: _Pechon_, c'est quand on a la premire balle et
          du premier voyage; et aprs _blesche_, _mercelot_ et puis
          _coesme_; c'est mercier, et puis le _coesmeletier hur_,
          c'est bon marchand, qui porte  col seulement. (_Note de
          l'auteur._)]

       *       *       *       *       *

_La harangue qui fut faicte au nouveau blesche_[210].

          [Note 210: Sur ces crmonies de rception dans les
          compagnies de voleurs, V. t. 5, p. 349, et t. 6, p.
          65.--Cartouche faisoit aussi subir un interrogatoire et des
          preuves  tous ceux qui vouloient entrer dans sa bande. Le
          Grand a tir parti de cette curieuse particularit dans sa
          comdie des _Fourberies de Cartouche_. Un jeune homme se
          prsente pour tre enrl: O avez-vous servi? lui dit le
          voleur.--Deux mois chez un procureur, six mois chez un
          inspecteur de police.--Tout ce temps vous comptera comme si
          vous aviez servi dans ma troupe.]

_Coesmes, blesches, coesmelotiers et pechons, le pechon qui
ambieonosis qui sesis ont fouqu la morfe, il a lim en ternatique et
gournitique, et son an ja pass d'enterver_. Lors ils me appellent et
me font descouvrir, et devant tous me font lever la main, et sur la
foy que j'avois pour l'heure, jurer que je ne dclarerois point le
secret aux petits mercelots, qu'ils ne payassent comme moy[211], et me
presentent un baston  deux bouts et une balle, voir si je mettrois
bien ma balle sur le dos, me deffendre des chiens d'une main, et de
l'autre mettre ma balle sur le dos en mesme temps, et aussi si je
savois jouer du baston  deux bouts selon l'antique coustume, en
disant: _J'atrime au passeligourd du tout_, c'est--dire je desroberay
bien. Je ne savois rien alors; mais ils me monstrrent fidellement,
et avec beaucoup d'affection, ce que dessus, et outre m'apprindrent 
faire de mon baston le _faux montant_[212], le _rateau_, la _quige
habin_, le _bracelet_, l'_endosse_[213], le _courbier_[214], et
plusieurs autres bons tours. Mon compagnon me trouva pass maistre,
dont il fut bien resjouy.

          [Note 211: Les chefs faisoient bonne justice de ceux qui
          manquoient  leur serment. Montaigne a dit (liv. XIII, ch.
          13) que les gueux, de son temps, avoient leurs dignitez et
          ordres politiques. Il et pu ajouter qu'ils avoient leur
          police, et fort bien faite mme. Le jeudy 3 septembre 1609,
          dit l'Estoille, un des principaux officiers de la justice de
          MM. les voleurs et couppes-bourse de Paris, qu'ils avoient
          tablie et exeroient vers le Porte au Foin, condamnans les
          uns  l'amende, les autres au fouet et les autres  la mort
          (qui estoit de les poignarder et jetter  la rivire), ayant
          est descouvert et attrap par le prevost Defundis..., fust
          pendu et estrangl en la ditte place du Porte au Foin...
          Huit jours aprs il dit encore: Le jeudy 10 furent pendus
          et estranglez, en la place du Porte au Foin,  Paris, le
          procureur et l'avocat du roy en la Cour des couppe-bourses
          et voleurs. Ils avoient un grand et petit basteau pour
          l'exercice de leur brigande justice. L se tenoient les
          plaids et audiances en l'ung; et en l'aultre estoient
          prononcs et excuts leurs arrests, sentences et
          condamnations. Chose estrange et inaudite, et toutesfois
          bien veritable et tesmoing irrefragable de la meschancet de
          ce sicle. (Edit. Champollion, t. 2, p. 533.)]

          [Note 212: C'est un tour de baston subtil et le _rateau_
          une autre faon trs adroite; la _quige habin_, le
          trompe-chien, le _bracelet_, un sublime tour de baston, qui
          se peuvent comprendre par l'exprience. (_Note de
          l'auteur._)]

          [Note 213: V., sur ce mot, Fr. Michel, _Etudes de philologie
          compare sur l'argot_, p. 7, et notre t. 3, p. 221-222.]

          [Note 214: Tout ce qui est dit ici ne devra plus laisser de
          doute sur l'tymologie de la locution _entendre le tour de
          bton_, dj en usage au 16e sicle. V. Des Periers, dit.
          L. Lacour, coll. elzev., t. 2, p. 78.]

       *       *       *       *       *

_Belle subtilit pour faire taire les chiens._

Nous assemblasmes nombre de blesches et coesmes, et deliberasmes de
_peausser_ en un bon village o y avoit force volaille; mais il y
avoit des plus meschans chiens du monde, qui nous vouloient devorer.
L'un de noz compagnons, fort experiment, nous dict: Laissez-moy
faire. Vous voyez ces chiens bien enragez, mais je les feray bien
taire, et vous monstreray que nous aurons le corporal et toute la
volaille du village si nous voulons, car j'ay l'herbe qui en guerist.
Il tire de sa balle quatre cornes de vache, deux de boeuf et deux de
bellier, et une pote de graisse de porc, mesle de poudre de corne de
pied de cheval, mesl ensemble, et les emplit de cest unguent, nous en
donnant  chacun la sienne, et arrivons dans ce village par divers
endroicts. Comme les chiens voulurent s'esmouvoir, nous leur jettons
ces cornes. Chasque chien prend la sienne, et de faire chre,
n'abayans nullement, et prismes ce que bon nous sembla autour du
village, et _ambiasmes le pel juste la targue_, c'est--dire nous
enfilasmes promptement le chemin de la prochaine ville.

Mon compagnon aymoit une _limougre_[215] d'une taverne borgne, o
logions souvent venant de Clisson au Loroux Botereau, o il nous
coustoit pour le _peaux hur deux herpes_, c'est--dire deux liards
pour coucher. La _limougre_, c'est--dire la chambrire, venoit au
soir coucher avec mon compagnon, et se vient mettre contre moy. Je fuz
tout estonn, comme n'ayant jamais _riv le bis_[216]. Toutes fois
mon compagnon dormoit; je m'aventure  _river_ selon mon pouvoir, et
si mon _chouard_ eust est comme il est, elle se fust mieux trouve,
encores qu'elle me trouvast assez bon petit gars. Mon compagnon
s'veille, et dessus! et moy de dormir en mon rang. Je vous jure que
j'avois bien veu _river_, mais jamais je n'avois point _riv_; mais je
ne say si je perdy ce qu'on appelle pucelage, car je pensay esvanouir
d'aise. Mon compagnon _riva fermis_, et au matin nous en allasmes 
Clisson, et l trouvasmes une trouppe qui nous surpassoit en flicit,
en pompe, subtilit et police, plus qu'il n'y a en l'Estat venicien,
comme verrez ci-aprs.

          [Note 215: C'est _millogre_ qu'il faut lire, comme on le
          verra plus loin, dans le _Dictionnaire blesquin_. Servante
          se disoit aussi _andrumelle_: V t. 3, p. 231, ou bien encore
          _andrimelle_: V. _Les premires oeuvres potiques du
          capitaine Lasphrise_, Paris, 1599, in-12. p. 499.]

          [Note 216: _Far l'atto venereo._ Le verbe _river_ se disoit
          aussi avec le mme sens dans l'ancienne langue populaire. On
          lit dans le _Monologue des perruques_:

               ...Chevaucher sans selle,
               River et habiter dehait.

                      (_Oeuvres de Coquillart_, dit. Ch. d'Hricault,
                                                       t. 2, p. 271.)]

Mon compagnon et trs bon amy, sachant que nous approchions de la
rivire de Loire pour tourner vers noz parents, s'advisa de
m'_affurer_, c'est--dire tromper, car il s'en alla avec mon argent,
et ne me resta que huict sols. Mon autre compagnon s'en alla chez mon
pre, prs du lieu o nous estions, tellement que je demeure _affur_
et seulet. Toutesfois j'avois fait amiti avec les plus signalez gueuz
de ceste grande trouppe, ne sachant qui me pouvoit arriver; car de
retourner vers mon pays, je n'en voulois ouyr parler, craignant le
fouet, ce que je meritois bien, et m'accommode avec lesdits gueuz.

C'estoit lors d'une assemble generale o tous les plus signalez gueuz
de France estoient assemblez, comme grands coesres, premiers cagouz,
avec autres de respect envers leurs suprieurs, comme une court de
parlement  petit ressort. Je vous deduiray ci-aprs ce que j'en
appris en neuf mois.

Vous croirez qu'en toutes les provinces il y a un chef de ces
docteurs, chose certaine; et selon qu'il a est cr vient
recognoistre le chef appel le grand coesre[217], et payer le devoir,
et faut notter que tous les chassegueux qui sont aujourd'huy aux
villes sont grands coerses et tirent de l'argent.

          [Note 217: Premirement, lit-on dans _le Jargon ou Langage
          de l'argot rform..._, dit. des _Joyeusetez_, p. 5,
          ordonnrent et establirent un chef..., qu'ils nommrent un
          grand _core_; quelques-uns le nommrent roi de Tunes, qui
          est une erreur.]

       *       *       *       *       *

_L'assemble et ordre qu'ils tiennent  leurs estats gnraux._

Ils s'assemblrent tous  l'issu d'un grand village prs Fontenay le
Conte et l, le grand coesre, qui estoit un trs bel homme, ayant la
majest d'un grand monarque et la faon brave, avec une grande barbe,
un manteau  dix mille pices, trs bien cousues, une hoquette[218]
bien pleine sur le dos, la bezasse bien garnie  cost, le manteau
attach souz la gorge avec une teste de matraz en guise de bouton,
appell _bouzon_ en nostre paroisse; une jambe trs pourrie, qu'il
eust bien guerie s'il eust voulu[219]; une calotte  cinq cens
emplastres, et la teste assez fort bien teigneuse! Le baston de M. le
coesre estoit de pommier, et  deux pieds prs du bas estoit rapport,
et l dessouz une bonne lame, comme d'un fort grand poignard[220], et
deux pistolets dans sa bezasse. Il fait mettre  quatre pieds tous les
nouveaux venuz, qui estoient douze. Outre se sied le premier dessus le
dos de ces nouveaux venuz. Les cagouz, lieutenants du grand coerse par
les provinces, s'assirent aussi sur le dos des nouveaux, et sur moy
aussi; et au milieu une escuelle de bois que nous appelions _crosle_.
Je fuz le premier appell, et avant estre interrog, falloit mettre
trois ronds en la _crosle_; les anciens receuz baillent demy escu, un
escu ou un quart d'escu. Selon la province que dictes estre, l'on
baille le cagou qui meine pour _attrimer_, et apprend les tours et
comme on se doit gouverner pour acquerir de l'honneur et de la
reputation pour parvenir  lieutenant de cagou, ou coesre, qui est le
plus haut degr.

          [Note 218: Petit paquet o l'on mettoit son linge et qu'on
          portoit d'ordinaire au bout du bton appel _hoquet_.
          Quelquefois ce dernier mot se prenoit dans l'un et l'autre
          sens. Il prtoit fort aux quivoques; aussi l'on ne manqua
          pas d'en faire. D'abord, par exemple, on dit, dans le sens
          de vomir, _compter ses hoquets_; puis, par une volution
          toute naturelle, le calembour venant en aide, on passa du
          contenant au contenu, et l'on dit _compter ses chemises_.
          Cette locution ne doit pas avoir d'autre tymologie.]

          [Note 219: Sur ces fausses plaies des _argotiers_, qui
          firent si spirituellement appeler _cour des Miracles_ le
          lieu o, la nuit venue, ils alloient se dbarrasser de leurs
          maux, Ambroise Par a donn de trs intressants dtails;
          c'est ce qu'il appelle l'_artifice des mchants gueux de
          l'hostire_ (dit. Malgaigne, t. 3. p. 46-53).]

          [Note 220: Ces _cannes  pe_ toient d'un usage trs
          commun et fort ncessaires alors. Les plus paisibles ne s'en
          passoient pas. Ecoutez Enay, le doux et l'inoffensif: Je
          n'ai ni querelle ni procez, et suis bien aim de mes voisins
          et tenanciers; d'ailleurs, j'ai une petite lame dans ce
          bourdon. (_Le baron de Fneste_, dit. P. Mrime, p. 10.)
          Un dit de 1666 dfendit ces _espes en baston_. Elles
          avoient t dj comprises, en 1661, dans la dfense qui
          donna lieu  la comdie de Chevalier: _La dsolation des
          filoux, sur la deffense des armes_.]

       *       *       *       *       *

_Interrogats du grand coesre, avec l'opinion de ses lieutenans les
cagouz, aux nouveaux venuz._

Ce grand prince me demanda qui j'estois et comme j'avois nom, et du
lieu de la province. Je luy respons avec respect, mon bonnet en la
main, que j'estois Breton, d'auprs de Redon. Lors le cagou[221] de
Bretagne jette l'oeil sur moy, comme pensant que j'estois de son
gouvernement et des siens. Le grand coesre me remonstre comme ensuit:
_Vozis atriment au tripeligourt?_ Je respons: _Gis_; c'est parce
que, quand on passe mercier, le mot c'est: _J'atrime le passe
ligourt_.--Ouy, fils. Ne pensez que nostre vacation ne soit meilleure
que celle des merciers, et nous estimons autant que les plus grands du
monde:  savoir si vous pouvez esgaler  eux; au reste, nous savons
vos suptibilitez, comme  faire taire les chiens, et savons les
quatre sortes de _peausser_, l'abbaye ruffante, _la fretille_, _le
pelard_, _la dure_. Vostre langue est semblable  la nostre; nous
savons attrimer ornies, sans _zerver l'artois en l'abbaye ruffante_.
Vostre cagou, qui est l'un des plus anciens, vous apprendra comme
devez vivre, car c'est le plus capable qui soit venu devant moy. Pour
abreger, vous promettez de ne dire le secret. Sur vostre foy,
avez-vous mis les trois ronds en la _crosle_? Prenez vostre baston,
mettez le gros bout  terre, et le poussez le plus bas que pourrez, et
dictes: _J'atrime au tripeligourd_, et allez baizer les mains de
vostre cagou, et luy promettez la foy; embrassez-moy la cuisse (ce que
je feis promptement); sur la vie de ne declarer le secret  homme
vivant, c'est--dire _J'atrime au tripeligourd_, je desroberay trois
fois trs bien. Il y a une chose requise de savoir, premier de
demettre tous les interrogats; c'est que tous les gueuz que la
necessit convie de prendre les armes, comme le _pechon_, l'escuelle,
et la _quige habin_, et aussi ceux qui ne veulent recognoistre le
grand coesre, ou son cagou, on les devalize, et les tient on pour
rebelles  l'Estat, et en rend-on compte au grand coerse; et l il
faict de bons butins, et faict-on la fortune. Le receveur de ces
deniers s'appelle _Brissart_.

          [Note 221: Il est parl des cagoux dans le _Jargon_, mais
          comme d'une catgorie de _gueux_, et non comme dignitaires
          de l'ordre, ainsi qu'on les reprsente ici. On verra plus
          loin, dans le _Dictionnaire blesquin_, que _cagou_ se
          prenoit pour _lieutenant_.]

       *       *       *       *       *

_Le reste de l'interrogation._

Pechon de rubi, sur quoy voulez-vous marcher?--_Sur la dure._--Vous
estes bien nouveau et bien sot, dit le coerse. Pour te faire
entendre, et afin que d'icy  quelque temps que tu ayes plus d'esprit,
et que tu respondes plus pertinemment, nous marchons sur la terre de
vray, mais nous marchons avec beaucoup d'intelligence. Ne
m'advouez-vous pas qu'il y a plusieurs chemins pour aller  Rome?
aussi y a-il plusieurs chemins pour suyvre la vertu. Et, pour
conclure, c'est que _nozis bient en menues dymes_: c'est que nous
marchons  plusieurs intentions.

       *       *       *       *       *

_Diverses faons de suyvre la vertu._

1. _Biez sur le rufe_, c'est marcher en homme qui a brusl sa maison,
et feindre y avoir perdu beaucoup de bien, et avoir une fausse
attestation du cur de la pretendue paroisse o la maison doit estre
brusle; et celuy donne au grand coestre ou son cagou un _rusquin_,
c'est un escu.

2. _Biez sur le minsu_, c'est aller sans artifice; et tu payeras un
_testouin_ et iras simple, et l'on t'apprendra les excellents tours.

3. _Biez sur l'anticle_, c'est feindre avoir vo une messe devant
quelque sainct pour quelque mal, ou pour quelque hazard o l'on se
seroit trouv, et demanderez en ceste sorte: Donnez-moy, nobles
gentils hommes, et nobles dames et damoiselles, pour achever de quoy
payer une messe; il y a quinze jours que je la cherche, et ne l'ay
encore amasse. Pour ceste faon, vous payerez deux _menes de
ronds_, qui sont quatre sols.

4. _Biez sur la foigne_, c'est feindre avoir perdu son bien par la
guerre, et feindre avoir est fort riche marchant, et avoir les
habits convenables  voz discours, et tu payeras un _rusquin_; je te
les diray toutes et tu choisiras.

5. _Biez sur le franc mitou_, c'est d'estre malade  bon escient: tu
es sain, tu ne saurais y _bier_; ceux-l sont privilegiez, ils
recognoissent seulement le grand coesre et prennent passeport, dont
ils payent cinq _ronds_; cela vault beaucoup au chef.

6. _Biez sur le toutime_, c'est aller  toutes intentions et avoir
tant de jugement et dextrit, se contrefaire du _franc mitou_, _du
rufle_, _de l'anticle_, _et de la foigne_; bref, s'aider de tout.
Mais, en bonne foy, il n'y en a gures, et aussi les places sont
prinses, et aussi tu es trop sot. Va, tu marcheras sur l'_anticle_; au
reste, si tu es si os d'aller sur autre intention sans le faire
savoir  ton cagou, je t'en feray punir, comme verrez tantost ce
compagnon l que voyez li, et advoueray la prise bonne de vostre
equippage, tant argent qu'autres choses. Vous promettez sur vostre
foy; levez vostre main gauche (c'est une erreur que les cours de
parlement font lever la droicte, c'est celle de quoy nous torchons le
cul, et tuons les hommes, et faisons tous les maux; la main gauche est
la prochaine du coeur, c'est la main honneste), et, sur la vie, ne
declarez le secret.

Faictes comme avez veu ces autres, et de main en main tous les
nouveaux passrent. Les anciens, d'un autre cost, rendoient compte au
receveur Brissart, et  la _mille_ du coesre, tant des devalizez que
des deniers ordinaires. Je diray, avec verit, que de cinquante ou
soixante gueuz qu'il y avoit en la troupe, fut receut trois cens
escuz.

Ils font un roolle avec des coches sur le baston du cagou; chacun a
son roolle, et marquent ainsi leurs affaires[222].

          [Note 222: Autrefois les marchands en dtail n'avoient pas
          non plus d'autre livre de compte. La _taille_, morceau de
          bois fendu en deux, dont les parties pouvoient s'ajuster
          ensemble, et dont l'une, la souche, demeuroit chez le
          marchand, tandis que l'autre restoit chez la pratique,
          permettoit, au moyen de _coches_ ou _entailles_ faites sur
          celle-ci et reproduites sur celle-l, de calculer la
          quantit de choses vendues. C'toit fort commode, surtout
          pour les boulangers, qui n'y ont pas encore tous renonc.]

Le grand coesre se lve de dessus ce nouveau, et les cagouz, il nous
prie tous de soupper, et qu'eussions  assembler noz bribes[223], veu
que chacun n'avoit eu le moyen d'aller chercher  soupper, et mesmes
que le jour s'estoit pass en affaires et estoit tard.

          [Note 223: Ce mot, mme en dehors du _Jargon_, s'employoit
          pour hardes, effets: En ceste occasion de trousser mes
          _bribes_ et de plier bagage, dit Montaigne (liv. 3, ch. 9),
          je prends plus particulirement plaisir  n'apporter aux
          miens ni plaisir ni deplaisir en mourant. Ce mot,
          toutefois, toit plus particulier aux gueux. Il parot venir
          de l'espagnol _bribar_, mendier.]

       *       *       *       *       *

_Forme du soupper._

Le grand coesre et brave prince, luy et sa femme, tirent de la bezasse
et de leurs bissacs et _courbires_ un beau petit trepied, un pot de
fer avec sa cueillre, un chaudron joly, une poisle  frire, et en
mesme endroict faisons de grands feuz, o chascun cagou avoit son
feu, et pots d'aller. Nostre chef tira trois neuds d'eschine, deux
pices de boeuf, une volaille qu'il meist au pot, et un bon morceau de
mouton et de lard, et du saffran; les cagouz  qui mieux mieux et 
belles _couhourdes_ pleines de bon vin et du meilleur, o il s'en
trouve pour leur argent. Je puis dire n'avoir veu faire meilleure
chre depuis sans pastisserie. Nous rotismes deux bons chapons et une
oye.

       *       *       *       *       *

_Comme fut puny ce rebelle et criminel de lze-majest._

Le plus ancien cagou le prend et le despouille tout nud; l'on pisse
tous en une _crosle_, avec deux poignes de sel et un peu de vinaigre;
avec un bouchon de paille on luy frotte le bas du ventre et le trou du
cul, si bien que le sang en vient, et m'assure que cela luy a demang
 plus d'un mois de l; et de ceste eau faut qu'il en boive un peu, ou
estre bien frott. Nous partismes; chacun s'en va avec son gouverneur
de province, et moy avec le mien.

En partant, il nous assembla tous et nous remonstre comme nous
eussions couru trs-heureuse fortune, mais que l'obeissance estoit
bien necessaire  ceste vacation: Car, mes amis, je vous diray, il
faut aller tous par un tel endroit tantost demeurer, car je cognoy
tous les bons villages et say les lieux o se font les bons butins.
Et ainsi il nous entretenoit.

       *       *       *       *       *

_Les maximes que nostre general nous faisoit entretenir._

Il ne faut jamais estre ensemble  l'entre des villes ny villages, et
faut importuner de demander jusques  neuf fois; et, passans sur les
chausses des estangs o il y a moulins, il ne faut passer qu'une
partie sur la chausse, et les autres derrire le moulin, parce qu'il
se presente une infinit de beaux effets, tant aux maisons escartes
qu'ailleurs: car, s'il n'y a qu'un chien, il ne pourra mordre ceux de
l'autre cost de la maison. S'il y a quelques hardes quand on donnera
l'aumosne, de l'autre cost _l'on subre_, c'est--dire attrape.

Il est de besoin d'avoir la bezasse pleine de cornes emplies de
graisse, accommodes ainsi qu'il faut pour faire taire les chiens la
nuict.

Nostre general avoit un nepveu qu'il desiroit avancer, et de vray luy
avoit bien augment la creance entre nous, et le faisoit changer de
condition sans rien payer, pour l'auctorit qu'il avoit; et, passant
un soir auprs d'un gibet, la vigile d'une foire de Nyort en Poictou,
o y avoit trois penduz nouveaux, nostre chef faict ferme auprs, et
fismes du feu, faisans feinte de camper, et repeumes environ deux
heures de nuict. J'avise mon cagou, qui tire de sa bezasse quatre
tirefons et une grande boste, et nous meine au pied du gibet; et moy,
estonn, les cheveux me levoient en la teste de frayeur. Il pose l'un
de ces tirefons contre un des pilliers, qui estoit de bois, appelle
ce nepveu et luy dist: Tien, monte jusques l hault. Ce qu'il fit
promptement. Ce docteur fit coupper un bras de l'un de ces penduz et
le met en son bissac, et _ambiasmes le pel_  deux lieues de l, et
arrivasmes  Nyort, o trouvasmes grand nombre de noz frres, qui ne
manqurent de recognoistre ce lieutenant de roy[224], comme la raison
leur commandoit. Avant que le jour fust bien esclaircy, il attache le
bras de son nepveu derrire, fort serr, et, ayant sur son dos un
pacquet pour couvrir le jeu, et un mantelet  mille pices attach par
soubs la gorge, attache ce bras de pendu au mouvement de l'espaule du
nepveu, et en escharpe en un grand linge tachet de matire de playe
et avec proportion, tellement que l'on jugeoit estre le bras naturel.
Monsieur le lieutenant du roy prend un cousteau et faict une playe
jusques  l'os, le descouvre et verse du sang sur icelle playe et un
peu de fleur de froment; et le bras, qui est prest de corrompu, on
jugeoit une parfaicte gangrne, tellement qu'il y avoit presse 
donner  ce bras pourry.

          [Note 224: C'est--dire ce _franc-cagou_. Voy., plus loin,
          le _Dictionnaire blesquin_.]

Et si quelqu'un n'estoit assez esmeu de piti, l'oncle luy donnoit
invention de se mettre un poinon  travers le gras, et recevoir plus
d'argent que nous tous.

Ce signal cagou, nous acheminant sur noz subjects, nous advertit
qu'il estoit besoin de prendre garde  nous, et estions prs d'un
moulin  eau, prs de Mortaigne. Le meusnier avoit cela de bon de ne
donner jamais rien  gens de nostre robbe. Ne sera il pas bon de
l'_atrimer au tripeligourd_? dict le cagou. Chacun respond: _Gis,
gis, gis_.--Mes enfans, il faut aller trois par trois au dessouz du
moulin et nous autres par dessus la chausse: les premiers importuner
fort sur la bille, c'est sur l'argent, sur la _crie_, sur le pain, ou
sur la _moulue_, c'est la farine; et au cas qu'on ne nous donne rien,
je crieray  la force du roy: ils sortiront du moulin, vous entrerez
par la grande porte, et trouverez sur la chemine le pain du meusnier,
et un coffre au pied du lict, dans lequel y a un pot de beurre;
l'autre prendra en la met[225] une sachete de farine, et chacun avec
son butin se retirera; et sans doute je feray sortir le meusnier et
les _moutaux_[226].

          [Note 225: _Huche._ Ce mot est encore employ dans nos
          campagnes. Au 17e sicle on ne le comprenoit dj plus 
          Paris, et Tallemant des Raux, l'ayant employ, se croyoit
          oblig de l'expliquer en note et de dire: C'est un mot de
          province. (Edit. in-12, t. 1, p. 247.)]

          [Note 226: Les garons chargs de la _mouture_.]

Nous acheminons trois et le chef, la troupe  la file, et importunans
de demander, eurent un peu de fleur de farine, et la meirent en une
escuelle. Pour mieux jouer le roolle, le grand cagou la prend; cestuy
feit semblant de luy donner un coup de baston, et quereller jusques 
en venir aux armes, et crier la force. Le meunier et les _mouteaux_
sortent pour voir le combat. Cependant nous ne perdions le temps, car
nous executasmes ce que dessus fort heureusement, et non sans hazard.
Aprs ce bel effect nous _ambiasmes_ le pel  une lieue de l, afin
d'_accoustre_  soupper, nous mocquans du meunier. Nostre capitaine
nous dist qu'il en gardoit une autre bien verte au meunier, et qu'il
luy apprendroit avec le temps  donner l'aumosne pour l'amour de Dieu;
et faut croire que ce cagou estoit fort digne de sa charge, et digne
de mener les gens  la guerre de l'_artie_ et de la _crie_.

       *       *       *       *       *

_Autre bon tour._

Peu de temps aprs, nostre regiment estant prs de Beaufort en Valle,
nostre cagou veid un pendu  une potence, qui n'y estoit que du jour;
commande  son nepveu de demeurer derrire, et que la trouppe s'en
alloit _peausser_ en un _pelardier_ assez prs de l, et luy commanda
que quand la nuict seroit venue il coupast la couille du pendart,
ostast les couillons de dedans et l'emplist de gros sable de rivire;
et ce faict, qu'il s'en vinst promptement et qu'il trouveroit la
sentinelle sur le grand chemin qui le r'adresseroit dans le camp.
Estant venu, son oncle luy demande s'il avoit le sac. Le nepveu luy
respond qu'il avoit jett les _quilles_, et que pour le sac il estoit
en seuret. Nous avions de bon feu, car le compagnon estoit garny de
bon fuzil et allumettes, avec le bon pistolet, et dans son bourdon la
bonne lame d'espe, et son nepveu assez bien arm. Pour revenir  nos
moutons, il prend les besongnes de nuict[227] du pendu, et remplit le
sac de paste espice, et l'enfle fort grosse, presque comme la teste,
et la perce tout outre ds le hault venant en bas, et resta l dedans
un trou vide; lors prend du laict de sa femme, et du sang de chapon,
demeslant le tout (cela ressembloit  de la matire sortant d'une
apostume), et la met en ce trou vuide, et le bousche jusqu'au
lendemain. Nous acheminans vers une maison de gentilhomme appelle
Montgeffroy, il nous disoit en cheminant qu'il s'en trouvoit tant qui
savoient la finesse du mal de jambes, mais que cela ne valloit plus
rien; il commanda de passer outre la maison, tous deux avec luy, de
quoy j'estois l'un, luy aydant  marcher. Au mesme temps il s'attache
ce contre pois aux couilles naturelles, et les enveloppe dans ce sac
artificieusement (comme il savoit). Allant  ceste porte de
Montgeffroy, o y avoit grande compagnie, nostre maistre monstroit ce
beau present, faisant le demy mort, et la couleur blesme, avec des
feintes douleurs; et touchant  l'endroit du trou, la matire sortoit
de l dedans. La dame de la maison, se promenant en la salle de la
dicte maison, jette l'oeil sur la douleur de mon maistre, et quelques
autres damoiselles, partie desquelles se mirent  rire; la dame,
entr'autres, dit: Il n'y a pas de quoy rire; mon mary se blessa un
jour en cest endroit, et en est encore mal. (Ce faict luy touchoit.)
Et s'approchant dit: Couvrez ceste salet l, l'on vous donnera
l'aumosne. Lors tirant  sa bourse, luy donne un teston, et demande
si le cagou avoit jamais essay  se faire guerir. Luy, qui avoit du
jugement et de la cautelle, respond qu'il y avoit un jeune chirurgien
d'auprs du lieu o il estoit, qui devoit passer  Saumur dedans deux
ou trois jours, qui luy avoit promis de le rendre libre.

          [Note 227: Cette expression ne s'employoit ordinairement que
          pour hardes de nuit. V. notre dition des _Caquets de
          l'accouche_, p. 19.]

Ayant ce ou la damoiselle et sachant que son mary en avoit prs
d'autant que le pauvre patient, luy dit: Mon amy, j'ay un serviteur
qui est malade comme toy, que je voudrois faire guerir; si tu
rencontres ton chirurgien, ameine le moy, et je te nourriray et
payeray le chirurgien, et venez ceans vous restaurer. Il pensa que
son nepveu eust est bon chirurgien, et incontinent allasmes  Saumur,
et fit achetter  son nepveu un vieil pourpoint noir et des
chaussettes noires, un chapeau, un estuy et un boestier plein
d'unguents, et reprismes chemin, le chirurgien  cheval. La dame, trs
joyeuse, nous loge en une boulangerie, et le barbier en une bonne
chambre. On luy demande s'il y avoit esperance de guerir ce pauvre
homme; il dit qu'il le gueriroit dans quinze jours, sur sa vie,
encores que le patient ne pourroit endurer la force des unguents,
parce que le mal est en lieu fort sensible. Enfin il le traicta si
bien que dans dix jours il fut guery. Ce qu'entendant la dame du
logis, pour luy mettre son mary en main, le seigneur, ne faisant
semblant que fust pour luy, alla voir le gueu, qu'il trouva guery, et
ne restoit que quelques plumaceaux pour faire bonne mine. Retournant 
sa femme, luy dist: M'amie, voil un trs excellent chirurgien et
heureux en ses cures. Le seigneur luy demande o il avoit appris, il
respondit: Avec un mien oncle, qui estoit assez suffisant. La dame,
faisant la meilleure chre qu'elle pouvoit au chirurgien, commena 
le haranguer comme ensuit:

Mon cher amy, vous estes fort expert en vostre art, d'avoir si tost
guery ce pauvre homme. Estes vous pass maistre? Non pour tout cela ne
laisserez de garder un secret: je vous tiens pour un si honneste
homme, que ne voudriez faire une telle faulte de dclarer un homme
d'honneur.--Jesus, dict il, Madame, j'aymerois mieux mourir.--Pour
vous dire, vous savez  combien de misres les gents d'honneur sont
subjects: mon mary, que voicy, se blessa un jour, maniant un cheval,
les vous m'entendez bien, et sont fort enflez; mais je croy que
pourrez bien le guerir, puisque avez faict la cure de ce pauvre homme;
je vous prie d'y mettre tout vostre pouvoir, et vous asseure que je ne
manqueray  vous contenter, et outre vous feray un present honneste.

La dame va querir son mary et l'amne en une chambre, appelle le
chirurgien, et l font exhibition du sac et besongnes de nuict. La
dame, soigneuse, comme  la verit le faict luy touchoit: N'est-il
pas vray (disoit elle) que le gueu estoit plus malade que mon
mary?--Ouy, respond le chirurgien; mais, madame, il ne faut perdre de
temps, il faut avoir des drogues et unguents. O vous plaist il que
j'aille,  Tours ou  Saumur?--Il me semble que l'on trouve de tout 
Saumur. Tenez, voil vingt escus, prenez ma haquene, et vous en allez
promptement querir tout ce qu'il vous faut.

Ayant l'instruction du cagou, il s'en va, et est encor  retourner
voir le patient. Au mesme temps que nostre chirurgien fut party, et
nous de nous en aller, et nous trouvasmes  la Maison-Neufve, trois
lieues prs d'Angers. Il avoit desj ost ses accoustremens de
chirurgien, et nous cheminasmes vers Ancenis, esperans faire
quelqu'autre tour signal. Croyez que mon maistre _entervoit toutime_.
Ils ont d'autres tours, comme faire venir le mal S. Main[228], mal de
jambes, comme si on avoit les loups ou ulcres; ils prennent une
vessie de pourceau et la fendent en long dessus l'os de la jambe, et
de la paste demesle avec du sang, et couvrent le reste de la jambe,
fors l'endroit bless, qu'ils cavent, et y paroist de nerfs pourriz,
de la chair morte, et une si grande putrefaction qu'il n'est possible
de plus.

          [Note 228: V. notre t. 5, p. 267.]

Ils ont bien d'autres inventions, comme de porter deux enfans,
feindre, si c'est un homme qui les porte, que la mre est morte, qui
bien souvent se porte bien, et sont le plus souvent de deux mres; si
c'est une femme qui les porte, elle dira que le pre est mort. Et tant
d'autres beaux artifices! Ces tigneux, galleux, estropiez, triomphent
d'aller droict quand ils sont dehors de devant le peuple, et outre
parfaits voleurs quand ils sont les plus forts.

Mon cagou se courroua contre moy, ayant trouv prs des ponts de
Piremil, prs de Nantes, une bourse o y avoit huiet livres dedans. Je
la garday longtemps sans l'en advertir, qui fust cause qu'il me
devaliza. Lors je quittay mes gueux, et allay trouver un capitaine
d'egyptiens qui estoit dans le faux bourg de Nantes, qui avoit une
belle trouppe d'egyptiens ou bosmiens[229], et me donnay  luy. Il me
receut  bras ouverts, promettant m'apprendre du bien, dont je fuz
trs joyeux. Il me nomma Afourte.

          [Note 229: Ces bohmiens toient sans doute de la race des
          _Romanitchels_, dont quelques bandes campent encore dans
          quelques cantons du centre de la France.]

       *       *       *       *       *

_Maximes des bosmiens_[230].

          [Note 230: Ces gens-l, dit la P. Garasse,  propos des
          bohmiens, ont des maximes secrettes, des caballes
          mystrieuses et des termes qui ne sont intelligibles qu'
          ceux de la manicle. (_La Doctrine curieuse des beaux
          esprits de ce temps_, etc., Paris, 1623, in-4, p. 75.)]

Quand ils veulent partir du lieu o ils ont log, ils s'acheminent
tout  l'opposite, et font demie lieue au contraire, puis se jettent
en leur chemin[231]. Ils ont les meilleures chartes et les plus
seures, dans lesquelles sont representes toutes les villes et
villages, rivires, maisons de gentils hommes et autres, et
s'entre-donnent un rendez-vous de dix jours en dix jours,  vingt
lieues du lieu o ils sont partiz.

          [Note 231: Vagabonder toujours, voil leur loi. Ils se sont
          fait cette maxime: _Chukel sos pirla cocal trla_, chien
          qui court trouve un os.]

Le capitaine baille aux plus vieux chacun trois ou quatre mesnagres 
conduire, prennent leur traverse et se trouvent au rendez-vous; et ce
qui reste de bien montez et armez, il les envoye avec un bon almanach
o sont toutes les foires du monde, changeans d'accoustremens et de
chevaux.

       *       *       *       *       *

_Forme de logement._

Quand ils logent en quelque bourgade, c'est tousjours avec la
permission des seigneurs du pays ou des plus apparens des lieux[232].
Leur departement est en quelque grange ou logis inhabit[233].

          [Note 232: Il en est encore ainsi pour ceux du Pays-Basque.
          Leurs demeures, dit M. Francisque-Michel, sont, pendant les
          plus rigoureuses saisons, les troncs d'arbres creuss, les
          cabanes des pasteurs abandonnes, les granges isoles.
          (_Id._, p. 139.)]

          [Note 233: Ils sont rests platement flatteurs pour les
          riches habitants des pays o ils viennent camper; ils
          caressent pour dtourner les soupons et voler plus 
          l'aise. Quand une bohmienne est enceinte dans le
          Pays-Basque, le couple se hte de s'installer auprs de
          quelque riche maison, esprant que le matre les prendra en
          amiti et voudra bien tre le parrain de l'enfant, ce qui,
          en effet, a lieu quelquefois. (Francisque-Michel, _Le
          Pays-Basque_, 1867, in-8 p. 141.)]

L, le capitaine, leur donne quartier et  chacun mesnage en son coing
 part.

Ils prennent fort peu auprs du lieu o ils sont logez; mais aux
prochaines parroisses ils font rage de desrober et crochetter les
fermetures[234], et, s'ils y trouvent quelque somme d'argent, ils
donnent l'advertissement au capitaine, et s'esloignent promptement 
dix lieues de l. Ils font la fausse monnoye[235] et la mettent avec
industrie; ils jouent  toutes sortes de jeux; ils achtent toutes
sortes de chevaux, quelque vice qu'ils ayent[236], pourveu qu'ils
passent leur monnoye.

          [Note 234: Ils toient fort experts pour ce crochetage des
          _buffets_ et autres coffres. V. _Le baron de Fneste_, dit.
          P. Mrime, p. 133. L'un des outils dont ils se servoient
          s'appeloit dj un _rossignol_. (_Id._, p. 135.)]

          [Note 235: Grellmann remarque que le mtier que les
          bohmiens exercent le plus volontiers est celui de forgeron.
          (_Hist. des Bohmiens_, trad. fran., 1810, in-8, p. 92-95.)
          De l  l'industrie du faux-monnoyeur il n'y avoit qu'un pas
          pour de telles gens.]

          [Note 236: Ils s'accommodent mme des chevaux morts. Quelle
          que soit la maladie qui les ait tus, ils les dsinfectent
          avec des plantes  eux seuls connues et s'en repaissent
          impunment. (Fr.-Michel, _Le Pays-Basque_, p. 138.)]

Quand ils prennent des vivres, ils baillent gages de bon argent pour
la premire fois, sur la deffiance que l'on a d'eux; mais, quand ils
sont prests  desloger, ils prennent encor quelque chose, dont ils
baillent pour gage quelque fausse pice et retirent de bon argent, et
 Dieu.

Au temps de la moisson, s'ils trouvent les portes fermes, avec leurs
crochets ils ouvrent tout, et desrobent linges, manteaux, poisles,
argent et tous autres meubles[237], et de tout rendent compte  leur
capitaine, qui y prend son droict. De tout ce qu'ils gaignent au jeu
ils rendent aussi compte, fors ce qu'ils gaignent  dire la bonne
aventure[238].

          [Note 237: L'argenterie surtout, et principalement les
          gobelets d'argent, pour lesquels, selon Grellmann, ils ont
          une vritable passion. (P. 91.)]

          [Note 238: Voler la volaille et dire la bonne aventure,
          voil le mtier des femmes. (Grellmann, p. 106, 125.)]

          Ils hardent fort heureusement, et couvrent fort bien le vice
          d'un cheval[239].

          [Note 239: Une autre branche d'industrie  laquelle les
          bohmiens s'adonnent volontiers est le maquignonnage, qui
          semble leur avoir t particulier depuis les plus anciens
          temps de leur histoire. (Grellmann, p. 97.)]

Quand ils savent quelque bon marchant qui passe pays, ils se
deguisent et les attrapent, et font ordinairement cela prs de quelque
noblesse, faignant d'y faire leur retraicte; puis changent
d'accoustremens et font ferrer leurs chevaux  rebours, et couvrent
les fers de fustres, craignans qu'on les entende marcher.

       *       *       *       *       *

_Un trait du capitaine Charles[240]  Moulins en Bourbonnois._

          [Note 240: C'est peut-tre le mme dont parle Tallemant: Le
          capitaine Jean Charles, crit-il, a dit au Pailleur qu'un
          petit cochon ne crioit point quand on le tenoit par la
          queue, et que leur plus sre invention pour ouvrir les
          portes, c'toit d'avoir grand nombre de clefs; qu'il s'en
          trouvoit toujours quelqu'une propre pour la serrure. (Edit.
          in-12, t. 10, p. 141.)]

Un jour de feste,  un petit village prs de Moulins, y avoit des
nopces d'un paysan fort riche. Aucuns se mettent  jouer avec de noz
compagnons, et perdent quelque argent. Comme les uns jouent, leurs
femmes desrobent; et, de vray, y avoit butin de cinq cens escus, tant
aux conviez qu' plusieurs autres. Nous fusmes descouverts pour quatre
francs qu'un jeune marchand perdit qui danoit aux nopces, lequel
avoit ferm sa maison et ses coffres. Cela empescha que feit
ouverture. Les paysans se jettent sur noz malles, et nous sur leurs
vallizes et sur leurs testes, et eux sur nostre dos,  coups d'espe
et de poictrinal[241], et noz dames  coups de cousteau: de faon que
nous les estrillasmes bien. Ces paysans se vont plaindre au gouverneur
de Moulins. Ce qu'ayant ou, envoye vingt-cinq cuirasses et cinquante
harquebuziers pour nous charger. L'une de noz femmes, qui estoit 
Moulins, nous en donna l'advertissement, et nous falloit passer une
rivire qui nous incommodoit. Nostre capitaine s'avance au grand trot
et laisse un poitrinalier demie lieue derrire, luy enchargeant
qu'aussitost qu'il descouvriroit quelque chose, il nous advertist de
leur nombre, ce qu'il fist. Le capitaine ordonne ce qui en suit:

          [Note 241: Ou _ptrinal_, sorte de long pistolet ou de
          petite carabine qu'on tiroit en appuyant la crosse sur la
          poitrine, d'o son nom.]

       *       *       *       *       *

_L'ordre de piti._

Tout le monde fut command de mettre pied  terre, et feindre les
hommes d'estre estropiez et blessez, et commande  deux femmes de se
laisser tomber de cheval et faire les demies mortes. L'une, qui avoit
eu enfant depuis deux jours[242], ensanglante elle et son enfant, et
ainsi le met entre ses jambes.

          [Note 242: Il toit rare qu'il n'y et une femme en couches
          dans un camp de bohmiens, quelque peu nombreux qu'il ft,
          tant il est vrai, comme le dit Grellmann, que cette race est
          des plus prolifiques. (P. 128.)]

Le capitaine Charles saigne la bouche de ses chevaux et ensanglante
ses enfans et ses gents pour faire bonne pippe.

Charles va au devant de ceste noblesse tout sanglant, lesquels, esmeuz
de piti, tournent vers les paysans, ayans plus d'envie de les charger
que nous. Les uns avoient les bras au col, les jambes  l'aron de la
selle, et nostre colonnel, qui ne manquoit de remonstrer son bon
droit: tellement qu'ils se retirent, et nous de picquer. Aprs leur
retraicte, croyez que tout se portoit bien, et allasmes repaistre 
quinze lieues de l. J'ay pass depuis par ce lieu, o je vous jure
qu'encores aujourd'huy ce traict est en memoire  ceux du pays. Si
j'avois eu temps d'escrire les bons tours que j'ay veu faire  ces
trois sortes de gents, il n'y auroit volume plus gros. Ces folies
mesles de cautelles, c'est afin que chacun s'en prenne garde.

Le daulvage biant  l'antigle, au rivage hur et violente la hurette,
et pelant la mille au coesre: c'est le mariage des gueuz et gueuzes
quand ils vont epouzer  la messe, et comme ils disent ceste chanson
en ceremonie.

    Hau rivage trutage,
  Gourt  biart  nozis;
  Lime gourne rivage,
  Son yme foncera le bis.

    Ne le fougue aux coesmes,
  Ny hurez cagouz  viis;
  Fougue aux gours coesres
  Qui le riveront fermis.

S'en suivent les plus signalez mots de blesche.


_Premirement._

  Le franc mitou,                       Dieu[243].
  Les franches volantes,                Les anges.
  Franc razis,                          Pape.
  Franc ripault[244],                   Roy.
  Ripois,                               Prince.
  Francs ripois,                        Princes.
  Ripaudier de la vironne,              Gouverneur de la province.
  Franche ripe,                         Royne.
  Franc cagou,                          Lieutenant du roy.
  Gueliel,                              Le diable.
  Ripaudier de la vergne,               Gouverneur d'une ville.
  Ripault,                              Gentil homme.
  Ripe,                                 Dame.
  Rupiole,                              Damoiselle.
  Comblette ou tronche[245],            La teste.
  Louschant,                            Yeux.
  Pantire  miettes[246],              La bouche.
  Piloches,                             Dents.
  Platu[247],                          Langue.
  Anses,                                Oreilles.
  Lians,                                Bras.
  Courbes[248],                         Espaules.
  Gratantes,                            Mains.
  Soeurs[249],                          Cuisses.
  Proais,                               Cul.
  Chouart[250],                         Vit.
  Quilles,                              Jambes.
  Les portans ou trotins,               Pieds.
  Minois[251],                          Nez.
  File,                                Barbe.
  Filots,                               Cheveux.
  Batoches,                             Couillons.
  Bis,                                  Con.
  La quige proys,                       La couille.
  Rivard,                               Paillard.
  Artois[252],                          Pain.
  Pihouais[253],                        Vin.
  Ance[254],                            De l'eau.
  Lignante[255],                        La vie.
  Franc foignard,                       Capitaine.
  Foignart,                             Soldat.
  Aquige ornie,                         Goujat.
  Foigne,                               Guerre.
  L'orloge,                             Le coq.
  Ornie,                                Poule.
  Ornions,                              Poulets.
  Ornioys ou catrots,                   Chapons.
  Crie,                                 Chair.
  Hanois,                               Cheval.
  Hanoche,                              Jument.
  Hur ou gourdi,                       Bon vin ou mauvais.
  Mille,                                Femme.
  Millogre,                            Chambrire.
  Milloget,                             Valet.
  Pelardier,                            Pr.
  Coesmelotrie,                         Mercerie.
  Coesmelotier,                         Mercier.
  Coesme,                               Bon mercier.
  Coesmelotier hur,                    Marchant grossier.
  Gourt razis[256],                     Archevesque.
  Trim razis,                          Cordelier.
  Hur razis,                           Evesque.
  Gouss razis,                         Abb.
  Razis,                                Prestre simple.
  L'anticle,                            La messe.
  Possante,                             Harquebuze.
  Flambe,                               Espes.
  Flambart,                             Poignard.
  Volant,                               Manteau[257].
  Estregnante,                          Ceinture.
  Liettes,                              Esguillettes.
  La forest du prois,                   Hault de chausses.
  Tirnoles,                             Les triquehouzes.
  Passans,                              Souliers.
  Ligots,                               Jartires.
  Comble,                               Chapeau[258].
  Mitouflets,                           Gans[259].
  Aubion,                               Bonnet.
  Georget,                              Pourpoint[260].
  River,                                Foutre.
  Filler du prois,                      Chier.
  Gousser[261],                         Manger.
  Ambier,                               Fuir.
  Vergne,                               Ville[262].
  Habin,                                Chien.
  Aquiger,                              Tromper[263].
  Le pel,                              Le chemin[264].
  Fretille,                             Paille.
  Pelard,                               Foing[265].
  Fouquer,                              Bailler.
  Coues,                                Maison[266].
  Moulue,                               Merde.
  Grohant,                              Pourceau.
  Soustard, coquard ou brusslon,        Mareschal.
  Cornans,                              Boeuf.
  Cornantes,                            Vaches.
  Zervart[267],                         Predicateur.
  Franc pilois,                         President.
  Minsus pilois,                        Conseillers.
  Pilois vain,                          Juge de village.
  Zervinois,                            Procureurs.
  Zervinois gourd,                      Advocat.
  Coesre,                               Le premier des gueuz.
  Cagou,                                Lieutenant des gueuz.
  Serard,                               Notaire.
  Affurard,                             Sergent[268].
  Brimard,                              Bourreau[269].
  Sourdu,                               Pendu.
  Sourdante santoche,                   Grande justice.
  Sourdolle,                            Potence.
  Rivarde,                              Putain.
  Ingre,                                Couteau[270].
  Rufe,                                 Le feu[271].
  Boes,                                 Le bois.
  L'abbaye rufante,                     Un four.
  Crosle,                               Escuelle.
  Rusquin,                              Escu[272].
  Testouin,                             Teston.
  Rond,                                 Sold.
  Herpe,                                Liard[273].
  Froc,                                 Double.
  Pied,                                 Denier.
  Baucher,                              Mocquer[274].
  Mezis,                                Moy-mesme.
  Tezis,                                Toy-mesme.
  Sezis,                                Luy-mesme.
  Auzard,                               Asne[275].
  Fouille ou fouillouze,                Bource[276].
  Lime,                                 Chemise.
  Pie santoche,                         Cidre.
  Vain guelier,                         Garou.
  Ambie anticle,                        Excommuni.
  Peaux hur,                           Lict.
  Limans,                               Linceux.
  Hur couchant,                        Le soleil.
  La vaine louchante,                   La lune.
  Louchettes,                           Estoilles.
  Bruant,                               Le tonnerre.
  La hoquette,                          C'est le paquet que les
                                        gueuz portent sur le dos.
  Atrimeur,                             Larron.
  Atrimois ambiant,                     Voleur brigand.
  Pechon,                               Enfant.
  Pechon de ruby,                       Enfant esveill.
  Daulv,                               Mari.
  Daulvage,                             Mariage.
  Cosny,                                Mort.

  _Le franc mitou biart nozis  son an, et tezis et mezis, la
  souspirante gourne et lignante.
               Ainsi soit-il. Zif, sign. Amen._

          [Note 243: Dans l'argot d'aujourd'hui, Dieu se dit _mec des
          mecs_, matre des matres.]

          [Note 244: Les argotiers disent aujourd'hui _rupin_ pour
          riche. C'toit dj un mot de l'argot de Cartouche: V. le
          _Dictionnaire_ donn par Grandval  la suite du _Vice puni_.
          Ce mot a d passer du bohmien dans l'argot, car il sembla
          venir de l'indoustani _rupa_, qui signifie argent, et dont
          un autre driv, plus noble, est le mot _roupie_, nom d'une
          monnoie de l'Inde.]

          [Note 245: _Tronche_, qui se trouve aussi dans la XVe des
          Sres de G. Bouchet (_Des larrons, des voleurs, des
          picoreurs et matois_), fait encore partie de l'argot moderne
          avec le mme sens.]

          [Note 246: Pannetire  miettes.]

          [Note 247: Aujourd'hui _platue_ signifie une galette.]

          [Note 248: Bouchet (_ibid._) donne  ce mot le sens de
          _jambes_. Cela dpend des gens.]

          [Note 249: _Les Prcieuses_, en leur langage, appeloient les
          _deux soeurs_ ce que les argotiers nomment aujourd'hui
          _jumelles_, et qui sont ces parties dont souffrent les
          enfants quand on les frappe, comme dit Gavarni, dans ce
          qu'ils ont de plus _chair_. La singularit de cette
          concidence, qui prouve que toutes les langues factices,
          quel que soit l'loignement de leur point de dpart, peuvent
          arriver  se rencontrer, n'a point chapp  M. Marty
          Laveaux dans un excellent, article de la _Revue
          contemporaine_ (15 mai 1857). Il y fait voir que cette
          rencontre du langage des _Prcieuses_ avec celui des bandits
          n'est pas la seule du mme genre qui soit  constater. Les
          dents, dit-il, sont appeles _mobilier_ par les malfaiteurs,
          et par les prcieuses _ameublement de la bouche_...; en
          argot, le _tranche-ardent_ ce sont les mouchettes, et, dans
          le style des ruelles, inutile, tez le superflu de cet
          _ardent_, signifie: laquais, mouchez la chandelle. V.,
          pour ce dernier exemple, notre t. 6, p. 258.]

          [Note 250: _Parola di zergo_, _cazzo_, lit-on dans le
          _Dictionnaire_ franois-italien d'Oudin. On trouve
          _brichouart_ avec le mme sens dans la 65e des _Cent
          Nouvelles nouvelles_. Quand on sait la signification du mot,
          l'application que Rabelais en a faite, lorsqu'il l'a donn
          pour nom au prtre paillard du ch. 22 de son 2e livre, ne
          parot que plus vive. La Fontaine, lorsqu'il l'a repris pour
          sa fable _le Cur et le Mort_, savoit-il bien ce que ce nom
          vouloit dire?]

          [Note 251: Ce mot, comme tant d'autres, a pass de l'argot
          dans le langage ordinaire, et mme dans la langue
          littraire.]

          [Note 252: Du grec [Grec: artos]. Sauf quelques variations
          dans la dsinence, il est le mme pour toutes les langues
          argotiques.]

          [Note 253: _Pivois_ dans l'argot.]

          [Note 254: Ou _lance_. En fourbesque, c'est _lenza_.]

          [Note 255: Ce mot vient de la _ligne de vie_, d'aprs
          laquelle,  la seule inspection de la main, en prdisoit 
          quelqu'un une existence plus ou moins longue. Montaigne
          parle de cette _ligne vitale_ (_Essais_, liv. 22, ch. 12),
          et la Frosine de _l'Avare_ la suit avec complaisance dans la
          main d'Harpagon. Tous les argotiers et bohmiens tant
          diseurs de bonne aventure, ce mot-l devoit leur venir.]

          [Note 256: Ce mot trouve sa raison, ainsi que les
          prcdents, dans la discipline ecclsiastique, qui ordonnoit
          aux prtres de se raser. Au chapitre 1er des _Baliverneries_
          d'Eutrapel, nous voyons un paysan qui appelle un cur
          vilain ras. On lit dans le _Blason des barbes de
          maintenant_, dit. des _Joyeusetez_, p. 8:

               Mais cil qui a le manton nud
               Et ras ainsi comme un prestre
               Est bien plus facile  cognoistre.

          Dans le vocabulaire de _Germania_, de Juan Hidalgo, _raso_
          est mis pour abb.]

          [Note 257: Le _coestre_ emploie le mme mot dans la _Comdie
          des proverbes_ (acte 2, sc. 4, dit. d'Adrien Vlacq, p. 55).
          A la fin du 17e sicle il passa dans la langue ordinaire
          avec le mme sens, grce  certaine mode qui alors faisoit
          fureur. On lit dans la _Satyre sur les panniers, criards,
          manteaux volants des femmes_, etc., par le chevalier de
          Nisart, 1712, in-12:

               Ce sont tantot manteaux _volants_
               Ou des troussures quivoques,
               Qui font, chez les sages du temps,
               Estimer leurs vertus baroques.]

          [Note 258: Ce mot, fort bien fait pour ce qu'il exprime,
          puisque le chapeau est pour l'homme ce que le toit, le
          _comble_, est pour une maison, existe encore dans l'argot.
          Les cartouchiens disoient _combre_. Brandimas dit, dans la
          premire Journe du _Mystre de saint Christophe_..., par
          maistre Chevalet:

               Mon _comble_ est  la tatire;
               Or, ay que ne suis le pendu.
               Mon _jeorget_ n'a pice entire.]

          [Note 259: Ce mot toit de la langue usuelle; Oudin le donne
          dans ses _Curiositez franoises_ et dans la seconde partie
          des _Recherches italiennes et franoises_, p. 372.]

          [Note 260: Ce _georget_, dit le cagou de la _Comdie des
          proverbes_ (acte 2, sc. 4), tout glorieux du vol d'habits
          qu'il vient de faire, est tout comme si je l'avois
          command. C'est du trs ancien argot. Il se trouve
          plusieurs fois dans le _Mistre du viel Testament_, scne
          des Belistres. V. aussi plus haut la note 1.]

          [Note 261: C'est de l qu'est venu le mot _gousse-pain_
          (mange-pain), qui se prend pour un misrable de la dernire
          espce, dans le langage du petit peuple.]

          [Note 262: Est rest dans l'argot d'aujourd'hui.]

          [Note 263: Dans l'argot de la troupe de Cartouche, dont le
          vocabulaire se trouve, comme je l'ai dit,  la suite du
          _Vice puni_, pome de Grandval, _aquiger_ signifie faire. En
          effet, _tromper_ et _agir_ sont tout un pour les argotiers.]

          [Note 264: Il faut entier _le pel_, dit le coestre, dans
          la _Comdie des Proverbes_ (acte 2, sc. 4), gaigner le haut
          et mettre les quilles  son col. On disoit aussi le
          _pelat_. Il y a, dit le P. Garasse, des termes mystrieux
          et des locutions de maraudaille qui sont de vraies nigmes 
          qui n'a pas fait son apprentissage de gueuserie; et qui
          entendroit ces locutions sans commentaires: _ringer sur le
          pelat_ et _cabler  la bistorte_? (_La Doctrine curieuse
          des beaux esprits de ce temps_, Paris, 1623, in-4, p. 68.)]

          [Note 265: Ce mot et le prcdent se trouvent, avec le mme
          sens, dans l'argot de Cartouche.]

          [Note 266: Les voleurs de la bande de Cartouche disoient
          _creux_ pour maison. Les argotiers d'aujourd'hui ont gard
          ce mot, qui est trs logique dans leur bouche. Pour les
          voleurs, la maison est une caverne, un _creux_.]

          [Note 267: Sans doute pour _zergart_. Ce mot doit venir du
          fourbesque ou argot italien _zergo_, _gergo_, d'o _jargon_
          ou _gergon_, qui a le mme sens, a t tir.]

          [Note 268: Nous avons vu ce que _affurer_ vouloit dire. Les
          voleurs composoient ainsi pour les sergents un nom qu'ils
          auroient bien d garder pour eux. D'un ct comme de l'autre
          il toit mrit.]

          [Note 269: Par manenda, dit la vieille dans la _Comdie des
          Proverbes_ (acte 2, sc. 4), il faut promptement vous oster
          de dessous les pattes des chiens courants du bourreau, de
          peur que le _brimart_ ne nous chasse les mouches de sur les
          espaules au cul d'une charrette. (Edit. Adrien Vlacq, p.
          54.)]

          [Note 270: C'est _Lingre_ qu'il faut dire. Dans ses
          curieuses _Etudes de philologie compare sur l'argot_, p.
          249, aprs lesquelles il nous a t si difficile de dire
          quelque chose de nouveau dans ces notes, M.
          Francisque-Michel pense avec beaucoup de raison que ce mot
          _lingre_ est une alration du nom de la ville de _Langres_,
          si fameuse depuis longtemps par sa coutellerie.]

          [Note 271: On dit aujourd'hui _rif_ ou _rifle_, comme du
          temps de Cartouche. V. notre t. 3, p. 222. _Le Jargon ou
          Langage de l'argot rform_, etc., contient un article sur
          la classe de gueux appels _ruffez_ ou _riffodez_, dont le
          mtier toit de feindre qu'ils avoient eu grand'peine 
          sauver leurs _mions_ (enfants, mioches) du _riffe_ qui
          riffoit leur creux.]

          [Note 272: Mot de la mme famille que _frusquin_, _saint
          frusquin_, rest dans la langue populaire. _Rusquin_ se
          trouve aussi dans le _Jargon_.]

          [Note 273: Le mot _herpaille_, qu'on lit dans les _Vigilles
          de Charles VII_ (dit. Coustellier, p. 30) comme synonyme de
          _truandaille_, pourroit bien venir de celui de _herpe_. Il
          toit naturel qu'on tirt du mot qui vouloit dire _liard_ un
          nom pour les gens qui passent leur vie  mendier.]

          [Note 274: Se trouve encore dans l'argot moderne.]

          [Note 275: On sait que pour _ne_ on disoit _aze_ au
          moyen-ge; de l  _auzard_ il n'y a pas loin.]

          [Note 276: Ce mot est du plus ancien argot. Rabelais s'en
          est servi (liv. 1, ch. 38, et liv. 3, ch. 41), et on lit
          dans la 1re Journe de la _Vie de saint Christofle_ (1530):

               Venez-vous en donc avec moy.
               Et vous aurez, savez-vous quoy?
               Force d'aubert en la _follouce_.]

       *       *       *       *       *

AUX LECTEURS.

Amis Lecteurs, vous prendrez ceste table comme si elle estoit toute
parfaicte. Vous jugerez, s'il vous plat, que le volume seroit trop
gros pour si petit livret. Je ne faisois pas mon compte d'adjouster
ceste table, parce que ce n'estoit mon intention de faire cognoistre
la langue, ains leur faon de faire, et aussi que le gnral de ceste
race m'avoit faict prier de ne la mettre en lumire; toutesfois, je
n'ay laiss, ne desirant gratifier ceste vermine. J'espre (messieurs
et amis), Dieu aydant, vous faire voir, dans peu de temps, une oeuvre
plus utile, qui sera un recueil de la chiromantie, avec plusieurs
belles practiques et pourtraicts du baston des bosmiens, par lesquels
on pourra se rendre capable soy-mesme de se rendre expert ingenieur.
J'ay envoy  Paris pour faire les figures; cependant je suis vostre
serviteur perpetuel.

FIN.




_Le Salve Regina des Prisonniers, adress  la Royne, mre du
Roy[277]._

          [Note 277: Cette pice, in-8 de huit pages, est catalogue
          par le P. Lelong, sous le n 17,761, comme se rapportant au
          rgne de Franois II, et le titre d'un recueil factice de la
          Bibliothque de l'Arsenal, contenant cette pice, les deux
          suivantes et une requeste des prisonniers, en prose, a suivi
          le P. Lelong. L'clat de la conjuration d'Amboise, le titre
          de reine-mre, conserv par l'histoire  Catherine de
          Mdicis, alors qu'on a perdu l'habitude de l'appliquer  la
          veuve de Henri IV, dsigne plus habituellement sous son nom
          de Marie de Mdicis, sont les causes de l'erreur du P.
          Lelong, dont l'attribution est tout  fait fausse. Et
          d'abord, bien que le journal de Brulart (_Mmoires de
          Cond_, dit. de 1743, t. 1, p. 8) dise que dans la
          conjuration d'Amboise il y avoit plus de malcontentement
          que de huguenoterie, il seroit tonnant que trois pices
          sur ce sujet fussent toutes trois catholiques, et elles je
          sont certainement. Dans la premire, l'emploi du _Salve
          Regina_ et l'allusion aux bons Pres; dans les deux autres,
          la prsence du purgatoire, qui figure sur le titre de la
          seconde et dans un vers de la troisime, et dont l'existence
          toit conteste par les protestants, ne permettent pas sur
          ce point le moindre doute. Mais surtout il est, dans la
          Requeste en prose, crite dans un got de mythologie trop
          inutilement amphigourique pour valoir la peine d'tre
          donne, fait allusion aux ftes du mariage du frre du roi,
          et on le dit de la maison de Bourbon; or celle-ci ne
          commence qu' Henri IV. Les fleurons, lourds, pteux,
          taills et imprims d'une faon par trop indigne du 16e
          sicle, auroient, au reste, dj suffi  tmoigner que
          l'impression ne remonte pas au del du 17e. Cette quatrime
          pice toit donc en dehors; mais les trois pices en vers
          restoient encore en question. Il n'y avoit ni fleurons, ni
          ttes de pages, et les caractres d'imprimerie ne dcidoient
          rien. Heureusement,  la fin d'une des strophes du _Salve
          Regina_, se trouve:

               Et Ludovicum benedictum.

          La preuve toit complte; le tout se rapportoit au rgne de
          Louis XIII, et, aprs les avoir, sur la foi du P. Lelong,
          destines  mon Recueil de pices des 15e et 16e sicles, je
          n'avois plus qu' les faire passer dans le Recueil des
          Varits, auquel elles reviennent de droit. Il n'y a pas eu
          de conjuration  Amboise sous Louis XIII; mais, en 1626,
          dans un de ces complots de cour qu'excitoit et que
          trahissoit toujours Gaston, il y a eu des prisonniers 
          Amboise. On lit dans une lettre sur l'excution de Chalais
          (Aubery, _Mmoires pour servir  l'histoire du cardinal duc
          de Richelieu_, Cologne, 1667, t. 1, p. 579): Il fera encore
          parler de lui, ayant charg plus de quatre-vingts personnes,
          et particulirement ceux du bois de Vincennes, et le cadet,
          qui est  Amboise, dont on dit qu'il a fort dcharg
          l'an. Ceux du bois de Vincennes, ce sont le marchal
          d'Ornano et Chaudebonne, arrts en mme temps que Modne,
          Deageant et les frres du marchal d'Ornano, conduits  la
          Bastille; cela se passoit le 4 mai (_Mmoires de Richelieu_,
          coll. Mich. et Pouj., 2e srie, t. 7, p. 382). Bassompierre
          (_Mmoires_, t. 6, p. 250) nous dira ce qu'toient ceux
          d'Amboise: Cependant les dames et ses partisans pressrent
          Monsieur de se retirer de la cour;  quoi il fut encore
          convi quand il vit que MM. de Vendme et grand prieur,
          frres, tant arrivs  Blois le 2 juin, avoient, le
          lendemain matin, t faits prisonniers et conduits en sre
          garde dans le chteau d'Amboise. Les _Mmoires de
          Richelieu_ (p. 387) mettent cette arrestation au 12 mai.
          Chalais ne fut arrt que plus tard, au commencement de
          juillet, et il fut excut le 19 aot,  Nantes, sur la
          place du Bouffay,--et non Bouffe, comme l'ont imprim  tort
          les diteurs des _Mmoires de Richelieu_. Je mettrois toutes
          les pices en vers non-seulement avant l'excution de
          Chalais, mais peut-tre mme avant son arrestation, moment
          o tout l'intrt et toute l'attention ne portoient encore
          que sur les prisonniers de Vincennes et d'Amboise. Pour la
          requte en prose, elle est au moins antrieure 
          l'excution, puisqu'il y est question des ftes du mariage
          du frre du roi, et Gaston fut mari  Nantes le 5 aot,
          neuf jours avant la mort de Chalais.--J'ajouterai qu'un
          _Salve Regina des financiers_ imprim en 1624 est l'original
          de celui-ci; l'on a mis prisonniers pour financiers, et dans
          le reste chang le moins de mots possible; on ne peut
          vraiment copier d'une manire plus honte.

                                               ANATOLE DE MONTAIGLON.]


  La frayeur qui nous espouvante,
  Pousse d'un injuste courroux,
  Nous a faict d'une voix tremblante
  Vous dire humblement  genoux:
          _Salve, Regina_.

  Nous voyons qu'une grand' misre
  Nous viendra saisir pour jamais,
  Si vous,  reyne debonnaire,
  Vous ne vous montrez desormais
          _Mater misericordi_.

  C'est  vous que nos voeux s'adressent
  Pour obtenir nostre pardon;
  Desj les poursuites nous pressent;
  Ne nous laissez  l'abandon,
            _Vita, dulcedo_.

  En vous seule est nostre asseurance,
  Delivrez nous d'un tel mchef;
  Car sous cette seule esperance
  Nous venons dire de rechef:
          _Et spes nostra, salve_.

  Helas! ne soyez courrouce
  Des outrages par nous commis,
  Puisque, craignant ceste mene
  Que nous trassent nos ennemis,
            _Ad te clamamus_.

  Ouy, nous crions d'une voix haute:
  Reine mre, priez pour nous;
  Faites pardonner nostre faute,
  Ou bien nous sommes presque tous
            _Exules filii Ev_.

  Et ceux qui sont sous garde seure
  Et qui sont venus des derniers,
  Madame, vous disent  cet heure
  Qu'ils sont detenus prisonniers:
  _Ad te suspiramus, gementes et flentes_.

  Quand nous voyons un camarade
  Qu'on emmne dans les prisons,
  Nous aymerions mieux battre l'estrade
  Qu'estre, nous et nos compagnons,
        _In hac lacrymarum valle_.

  Aprs avoir prveu l'orage,
  Nous nous sommes mis  prier,
  Ayant jug qu'estant en cage
  On nous contraindra de crier
                  _Eya_!

  Et, voyant que personne n'ose
  Venir deferer des premiers,
  Qu'est-ce qu'on demande autre chose,
  Sinon nous tenir prisonniers?
                  _Ergo_,

  On veut remettre cette faute
  Sur nous, et, ce qui est le pis,
  C'est que l'on le dit  voix haute;
  Soyez vers le Roy vostre fils
            _Advocata nostra_.

  Vous le pouvez,  grande Reyne!
  Un chacun de nous le prevoid.
  Changez en douceur ceste haine;
  Chacun l'espre, car on void
      _Illos tuos misericordes oculos_.

  Le bruit de nos malheurs s'embarque
  Sur le ponant et au levant;
  L'amiti d'un si grand monarque
  Est comm' elle estoit auparavant
          _Ad nos convertere_.

  Rendez la libert perdue
  Par tous ces accidens divers;
  Vostre clemence assez congnue
  L'on chantera par l'univers
      _Et Ludovicum benedictum_.

  Au lieu d'un superbe carosse,
  D'une lictire ou de mulets,
  On nous menasse d'une fosse;
  Intercedez donc, s'il vous plaist,
          _Fructum ventris tui_.

  Ostez nous la peur des supplices
  Puis qu'en prison nous sommes mis
  Et nos estats et nos offices
  Que desj l'on declare unis,
    _Nobis post hoc exilium ostende_.

  Nous avons merit la haine
  Ou un semblable traictement;
  [Mais] c'est une chose incertaine
  Que vous usiez de chastiment,
              _O clemens_!

  Nostre confession de bouche,
  La satisfaction du pecheur,
  Et la contricion nous touche
  Jusqu'au centre de nostre coeur,
                _O pia_!

  Ces bons Pres, qui sont si sages,
  Nous ont promis dans peu de jours
  La meilleur par[t] de leurs suffrages
  Et nous  eux de nos secours.
            _O mater Maria_!

  Quand vous direz au Roy, Madame:
  Pardonnez  vos prisonniers,
  Vous verrez que de coeur et d'me
  Ils crieront tous les premiers:
                  _Amen_.




_Le Purgatoire des Prisonniers, envoy au Roy[278]._

          [Note 278: Cette pice et la suivante, qui continuent le
          _Salve Regina_, sont imprimes ensemble et forment deux
          cahiers in-8 sous les signatures A-B. Le premier feuillet
          offre le titre du _Purgatoire_; les pages 3  10 cette
          pice, imprime en romain,  32 lignes  la page, et sans
          que les strophes soient distingues l'une de l'autre, mme
          par un alina; le 6e feuillet offre le titre:
          _L'emprisonnement D. C. D. present au Roy_, qui est imprim
          en italique et occupe les pages 13  16; elles ont le mme
          nombre de lignes que celles du commencement. Le tout est
          imprim d'une faon trs incorrecte, et la ponctuation en
          particulier dpasse comme absurdit toutes les bvues
          permises; je la restitue comme toujours.]


LE PURGATOIRE DES PRISONNIERS.

    Non le flambeau qui s'allume en nos mes
  Par le regard de la beaut des dames,
  Non les combats de Mars le foudroyant,
  Ny la piti de la ville enflamme,
  Mais les travaux d'une prison ferme
  Je chante icy, riant et larmoyant.

    Peuple futur qui gis en la matrice,
  Qui n'as tir le laict de la nourrice,
  Et qui mille ans dois venir aprs moy,
  Dans ce tableau tu verras les misres
  Peintes au vif d'un, prisonnier n'a guire,
  Que ses souspirs chantrent  son Roy.

    L'enfer des morts, plain de rage eternelle,
  Fut des prisons l'ide et le modelle
  A qui premier la prison inventa;
  Un subtil moine imita le haut foudre
  En inventant[279] le canon et la poudre,
  Et cestuy-cy les enfers imita.

    Si la prison n'avoit telle sortie,
  Si la prire y estoit amortie,
  Le bruict des huis et des portes de fer,
  Les airs piteux des personnes captives
  Et les regrets des ames mortes vives,
  La me feroient appeller un enfer.

    Mais, pour autant que Dieu on y revre,
  Que dans ces fers quelque chose on espre,
  Qu'on y entend l'Evangile prescher,
  Un Purgatoire  bon droit je le nomme,
  Le Purgatoire o l'on nettoye l'homme
  De tous ses biens jusques  l'escorcher.

    Non, le forat n'a point si rude guerre
  Que celuy l que la prison enserre;
  Car le captif est tout rong de soing,
  Hoste forc de quatre grands murailles,
  Et le forat frquente les batailles,
  Sans le plaisir qu'il a d'aller au loing.

    Ceux l qui sont condamnez par justice
  Sont secourus par la mort du supplice;
  Car par la mort vont cessant les douleurs
  O le captif cent mille morts espreuve;
  Car, en lieu d'homme, en prison il se treuve
  Hidre fecond d'angoisses et malheurs.

    Ceux l qui sont aux feux insatiables,
  Ne peuvent estre encor' si miserables:
  Ils n'ont que l'ame en peine et en tourment,
  O le captif souffre de corps et d'ame;
  Car la prison sert  son corps de lame,
  Et  l'esprit son corps de monument.

    Les passions de cent douleurs cruelles,
  Que cent mille ont par menues parcelles,
  Le prisonnier les endure tout seul;
  Car la prison, sa mortelle ennemie,
  Le couvre tout de playe et d'infamie,
  Et aux vivans elle sert de cercueil.

    Il est encor en plus extresme peine
  Que celuy l que la pauvret meine
  Dans l'hospital, saisi d'infirmit;
  Car l dedans mainte et mainte personne
  Par charit de nouveau bien luy donne,
  Et au captif tout le sien est ost.

    L'aigle vengeur bequette Promethe;
  Sisiphe monte et dessend sa monte;
  Tantalle a soif tout au milieu de l'eau;
  Sur une roue Ixion porte angoisse;
  D'un crible en vain les Belides sans cesse
  Vont espuisant un infernal ruisseau.

    Le prisonnier a tout seul en partaige
  De ces damnez la souffrance et la rage;
  Il a pour aigle un coeur au dur soucy,
  Et pour montaigne un desir de franchise;
  Prier son juge est le lac qu'il espuise;
  La pauvret le rend sec et transi.

    Theze fut tir hors du dedalle
  Par le fillet d'une vierge royalle.
  Mais quel fillet le peut tirer d'icy,
  Et quel amy luy tendra la fisselle
  Pour le tirer de maison si cruelle,
  Maison cruelle et maison sans soucy?

    Maison cruelle, o loge la misre,
  O l'ennemy se monstre et se declaire,
  Et o l'amy se cognoist par effect,
  O les humains sont enterrez en vie,
  O la piti est estainte et perie,
  Et o le corps par martyre est deffaict.

    Un seul fillet dans la prison les meine;
  Mais pour sortir il luy faut une chesne
  D'or ou d'argent; encore bien souvent
  La chesne rompt et au besoin se brize,
  Et le captif est loing de sa franchise
  Comme un vaisseau agit par le vent.

    Vous qui portez sur vostre conscience
  Un faix plomb[280] d'offence sur offence,
  Qui desirez de vous en alleger,
  Venez sans plus au lien qui nous presse:
  Le jeusne y est, pour oster vostre gresse,
  Et les tourmens pour vous en bien purger.

    J'ay beau crier; quoy que je sache dire,
  Nul n'y viendra si l'on ne luy attire;
  Ceux qui de gr y vont sont incensez;
  La franchise est plus chre que la vie,
  Plus que la mort la prison est haye,
  Car les captifs sont plus que trespassez.

    Et celuy-l est indigne de vivre
  Qui s'ayme autant prisonnier que delivre,
  Ou qui se plaist en sa captivit;
  C'est un pourceau qui s'ayme dans la fange,
  Car un esprit desireux de louange
  Dira tousjours: Vive la libert!

    Tout[281] ds le point que l'homme est dans ce gouffre,
  Mille travaux et mille ennuys il souffre;
  Tous ses plaisirs le laissent au pourtail,
  Et, aussi tost qu'il a pass la porte,
  Un camp d'ennuis luy faict nouvelle scorte
  Accompagnez d'angoisse et de travail.

    Tous ses amis, amis, dis-je, de table,
  En le voyant chetif et miserable
  Tournent le dos, riant de son ennuy,
  Et ceux qui ont despendu sa richesse,
  Au lieu d'avoir l'espe vengeresse
  Pour le venger, se bandent contre luy.

    Le prisonnier, ds l'heure donc qu'il entre
  Dans la prison, il est clos dans le ventre
  D'un vil cachot d'espouvantable horreur,
  O il se paist seullement de ses larmes,
  O il se void en estranges allarmes,
  O l'air infaict luy faict vomir le coeur.

    Le doux sommeil s'enfuit loing de sa couche,
  La puanteur empuantit sa bouche;
  Il n'a repos non plus que de clart;
  Son oeil ne void que l'horreur des tenbres,
  L'oreille n'oit que mille chants funbres,
  Son sang ne sent que sa captivit.

    L, desol, il sent en son courage
  Et en l'esprit mille poinctes de rage;
  Il nomme heureux les ostes des tombeaux;
  Il hait si fort sa miserable vie
  Qu'il voudroit voir sa chair toute pourrie
  Dans l'estomach des chiens et des corbeaux.

    J le croissant qui tournoye le monde
  S'est fait paroistre en face toute ronde,
  Puis, amoindry, il s'est esvanouy,
  Que le captif n'a eu le[282] bien encore,
  Soit au midy, soit au soir,  l'aurore,
  D'avoir son oeil au soleil resjouy.

    Puis, s'il advient que dehors on le tire,
  Il vient de l en un plus grand martyre
  Devant le juge, o il est tout tremblant;
  Son coeur est froid, son ame est fremissante,
  Le pied luy faut, sa face est blemissante,
  A qui se meurt de tout poinct ressemblant.

    Il tombe encor' en une plus grand peine,
  Offrir son corps  la cruelle gheine
  O ses tendrons et ses nerfz sont froissez;
  En cest estat en fosse on le devalle.
  Las! qu'est-il donc qui en misre egalle
  Ceux qui du monde en cestuy sont passez?

    Quel corbeau noir de ses griffes poinctues
  Va dechirant les charongnes pendues
  A Montfaucon[283] si fort que le captif
  Est dechir pice  pice en martire,
  Dans la prison, plus que quatre morts pire,
  O miserable il est damn tout vif?

    Il y en a qui ont les fers aux jambes;
  Les autres sont dans les mortelles flambes
  De maladie et de maints accidents;
  Les autres sont en disette si grande
  Que maintes fois, par faute de viande,
  Le froid les prend et les saisit aux dents.

    Cestuy-cy crie, et l'autre se lamente;
  Qui gemit fort, qui se deult, se tourmente,
  Ou qui se meurt, ou qui plainct son malheur,
  Cestui-l sait[284] qu'au tombeau il va rendre,
  Et l'autre y vient, qui de nouvel esclandre
  Nous glace l'ame et pentre le coeur.

    L'estrange bruict et les grands tintamarres
  Des fers, des clefs, des portes et des barres,
  Et des verroux, la rhumeur et les cris,
  Et des geolliers la tempeste et la rage,
  Font au captif maudire son lignage,
  Tant de fureur il a le coeur epris.

    Les pleurs amers, les complaintes de bouche,
  Les durs sanglots, le desespoir farouche,
  Infections, querelles et debats,
  Suivent partout le captif miserable;
  C'est son odeur et son mets delectable,
  Son aliment, ses jeux et ses ebats.

    D'autre cost on oyt autre murmure
  De maints captifs qui se disent injure;
  Les uns du poing blessent leurs compaignons,
  Outre le bruict de cent mille algarades,
  L'on void languir d'autres qui sont malades;
  L'on oyt encor des autres les chansons.

    Tout le desir qui maintenant m'allume
  N'est que de voir une prison de plume
  Et qu'un grand vent soufflant horriblement
  Pour la razer et l'abattre par terre,
  Et qu' l'instant les hommes qu'elle enserre
  Fussent sans elle, elle sans fondement.

    Or, quelques fois qu'on s'esjouit ensemble,
  Un bruit s'entend, dont le plus hardy tremble:
  C'est le bourreau, qui entre dans le parc
  Ainsi qu'un loup qui emporte sa proye;
  Chacun adonc pert le rire et la joye,
  Pleurant celuy qui porte au col la hart.

    De la rhumeur la prison en resonne;
  Puis, s'il advient qu'autres on emprisonne,
  Tous sont autour pour savoir qu'ils ont fait.
  Une grand' tourbe  l'environ s'amuse,
  Et, ayans seu ce dont on les accuse,
  Un chacun dict qu'ils n'ont en rien mefaict.

    Que le proverbe est icy veritable!
  Il ne fut onc de prisonnier coupable;
  Il est tousjours captif injustement;
  Si sa prison luy est  tort cruelle,
  Il ne fut onc de prison  luy belle,
  Ny d'amiti qui fut laide  l'amant.

    N'est-ce donc pas la mort de la mort mesme
  D'estre plong en douleur si extresme
  Que la fortune assemble en un corps seul
  Tout ce qu'elle a de peine et de misre?
  Je l'en depite, elle ne sauroit faire
  Au prisonnier un compagnon en deul.

    O vous, heureux, [285] qui ceste franchise
  Par le collet n'a jamais est prise,
  O vous, heureux qui l'avez peu r'avoir,
  Avant que perdre une si rare chose,
  Et qu'on vous cueille une si belle rose,
  Perdrez plustost la vie et le pouvoir.

    Et vous, mon roy, astre clair de victoire,
  Pour me tirer du feu de Purgatoire,
  Faictes ainsi que les bonnes gens font:
  Sur mon tombeau repandez vostre offrande
  D'un doux pardon, qu'humblement vous demande,
  Qui, pour sortir, luy servira de pont.

    [Car], avec plus d'ennuy que de monnoye,
  Et de regrets deux fois plus que de joye,
  Durant deux mois que dura ma prison,
  [J'aurai vescu, au meilleur de mon age][286]
  La plume en main et le dueil au courage,
  Captif de corps, d'esprit et de raison.

          [Note 279: Imp.: imitant. Il s'agit du moine allemand
          Schwarz.]

          [Note 280: Lourd comme du plomb, _plumbeus_.]

          [Note 281: Imp.: Tous.]

          [Note 282: Imp.: de.]

          [Note 283: Imp.: A Montfault on.]

          [Note 284: Imp.: sert.]

          [Note 285: Imp.: l.]

          [Note 286: Je remplis tellement quellement ce vers saut par
          la ngligence de l'imprimeur, et qui toit certainement
          tout autre.]

FIN.




_L'Emprisonnement D. C. D., prsent au Roy[287]._

          [Note 287: J'ai donn dans une note antrieure (p. 201) la
          description bibliographique de cette pice. Je remarquerai
          seulement les diffrences offertes dans les initiales par le
          premier titre et par celui plac au commencement de la
          pice. Faut-il supposer le mme nom sous une forme
          diffrente en voyant dans le premier: _L'emprisonnement du
          comte_ (_ou du capitaine, ou du chevalier_) _de_...., et
          dans le second: _L'emprisonnement de M. le comte C..._? Cela
          est possible. En tout cas, il ne faut pas penser  Chalais,
          qui toit prince, et le peu de bonne foi du _Salve Regina_
          ne permet pas de croire celle-ci beaucoup plus historique.]


L'EMPRISONNEMENT DE M. LE C. C., ENVOY AU ROY.

  Je vous supplie d'escouter le ramage
  D'un jeune oiseau que l'on a mis en cage
  Bien plus estroit qu'il n'estoit paravant
  Quand il voloit par l'air au gr du vent.
  Sur l'aubespin, tout heriss de poinctes
  Durant la nuict souspiroit ces complainctes;
  Puis sur un sault[288], embraz de l'amour,
  Il saluoit la belle aube du jour;
  L il baignoit le tendre bout de l'aisle
  Pour rafraischir sa chaleur naturelle;
  Puis sur le soir, en tranquille repos,
  Prenoit cong du soleil j renclos;
  Tout luy estoit agreable  delivre,
  Et maintenant il se fasche de vivre.
  Quand il se void d'autruy et non plus sien,
  La seule mort seroit son plus grand bien;
  Ayant perdu une si douce vie,
  De plus chanter il a perdu l'envie.
  Un rossignol perd volontiers ses chants,
  Ayant perdu la libert des champs;
  Il ne fait plus que languir en servage,
  Se tourmentant dans l'enclos de sa cage.
  Mais tout ce dont[289] il est plus estonn,
  C'est que je suis l'oiseau emprisonn.
  Or, je vous prie, oyez un peu ma prise;
  Amoindrissez le soing qui vous maistrise
  Pour escouter comment je fus choisi
  Entre un milier et hardiment saisi[290].
  Cinq gros sergens, aux vineuses roupies,
  Enluminez  force de rosties[291],
  Ouvrant les yeux comme de gros hibous,
  Sur le collet il me sautrent tous.
  L'un me saisit durement par la manche,
  L'autre  la main et l'autre par la hanche,
  L'autre au manteau, et l'autre, enbesongn[292],
  Disoit m'avoir le premier empoign.
  J'en avois deux me menant sous l'aisselle,
  Comme un amant mne une demoiselle,
  Cinq au derrire et quatre  mon devant,
  Pour m'empescher de trop fendre le vent.
  Les uns devant me faisoient faire place,
  Aux deux costez serrant la populace.
  Un gros ribault mon espe m'osta
  Et la bailla  un, qui l'emporta;
  Autour de moy ses gens estoient en cerne.
  Mes yeux luisoient ainsi qu'une lanterne
  Non point du vin que j'avois entonn,
  Car je n'avois encore desjeun.
  De tous costez tirass par ces piffres,
  Un affect me monstroit quelques chiffres
  Et un papier qui parloit de prison,
  Contre lequel je disois ma raison:
  H! menez moy, pour mon dernier refuge,
  Disois je  eux, un peu devant le juge.
  Mais, quelque droit que je leur seus prescher,
  Jamais aucun ne me voulut lascher;
  Chacun taschoit d'en emporter sa pice;
  Le plus petit me tenoit  la fesse,
  Et le plus grand, faisant du bon valet,
  Tout furieux me tenoit au colet.
  De  de l tir par leur main croche,
  J'allois branslant comme une grosse cloche;
  Comme un corps sainct ils m'eslevoient en l'air,
  Ne me donnant le loisir de parler;
  De la faon ma personne conduite
  Tiroit aprs des gens une grand suitte;
  De la rhumeur je fus si estourdy
  Que je n'ouy carillonner midy.
  Je fus pos par ses fauces canailles
  En sentinelle entre quatre murailles,
  O pour certain vous me pourrez trouver,
  Faute qu'aucun ne m'en veut relever.
  Le seul regret qui le plus m'accompagne,
  C'est de n'avoir plus large la campagne.
  Je crie assez pour sortir de ce four,
  Mais  ma voix tout est l dedans sourd.
  Si tout ainsi sourde m'est vostre oreille,
  Si vostre veue  me garder ne veille
  Et si non plus vous n'avez de moy soing,
  Je n'iray pas  dix mille lieues loing.
  Ma garde l jamais ne m'abandonne,
  Tant elle a crainte et peur de ma personne;
  Tous mes valets, mes huissiers, mes portiers,
  L'ont plus de moy que moy d'eux volontiers.
  Pour y aller il ne faut qu'un quart d'heure,
  Mais  venir, Sire, je vous asseure
  Que si fascheux et long est le chemin
  Qu'on est plus tost  la mort qu' la fin;
  Il en est peu qui ait de la contre
  Si tost trouv l'issue comme l'entre,
  Et seroit on cent fois plus tost sorty
  Du labyrinthe que Dedalle a basty.
  Je n'en tien pas une meilleure mine;
  En vain je pense et en vain je rhumine
  Tous les moyens de changer de logis,
  Je ne le puis, si je n'ay des amis.
  O estes vous,  vertueuse bande?
  Sur mon tombeau respandez vostre offrande;
  Vostre bienfaict me peut rendre alleg
  Du purgatoire o je me voy plong;
  Venez  moy comme vertueux anges
  Me retirer des cavernes estranges
  Pour me remettre o je vivois jadis
  Dans les cartiers du mondain paradis.
  Si  ma voix vostre oreille est muette,
  Trop arrosez de la liqueur de Lthe[293],
  Vostre sourdesse et vostre long habit[294]
  Me feront, las! jouer  l'esbahy;
  J'ay trop longtemps jou ce personnage.
  Je m'en rapporte  mon pasle visage;
  Vostre pinceau, liberal et dor,
  Le rende tost vermeil et collor.
  Lors moy, oyseau qui eut l'aisle couppe,
  Et qui fut prins si bien  la pipe,
  Estant sorty par vous de mon enclos,
  Parmy les bois chantera vostre los.

          [Note 288: C'est videmment un saule que l'auteur a voulu
          dire.]

          [Note 289: Imp.: donc.]

          [Note 290: Le prologue, dans sa rhtorique convenue, n'avoit
          rien que d'ordinaire. L'allure devient ici plus vive et
          tourne  un tableau qui ne manque ni d'esprit ni de
          vivacit. Il y a l comme un souvenir de l'ptre de Marot 
          Franois Ier sur un sujet analogue; on y trouvera mme
          l'imitation du passage:

               Pour faire court, je ne seus tant prescher
               Que ces paillars me vousissent lascher.
               Sur mes deux bras ils ont la main pose
               Et m'ont men ainsi qu'une espouse,
               Non pas ainsi, mais plus roide un petit.

                           (_Eptre XXVI_, dit. Lenglet Dufresnoy, La
                                     Haye, 1741, in-4, t. 1, p. 444.)]

          [Note 291: Est-il besoin de dire que c'toient des rties au
          vin?]

          [Note 292: Affair, faisant l'important, la mouche du coche,
          en un mot.]

          [Note 293: De l'eau du Lth.]

          [Note 294: Faut-il lire _oubli_?]

FIN.




_Sur les Dragonnages_[295]

_Extrait d'un registre de la famille de Jean R., de Crest, en
Dauphin_[296].

          [Note 295: Nous empruntons encore cette pice au n 5 de la
          _Revue trimestrielle_ de Buchon. Nous conservons, comme il
          l'avoit fait, l'orthographe du manuscrit.]

          [Note 296: Crest est un chef-lieu de canton du dpartement
          de la Drme, arrondissement de Die.]


Le 26e dcembre 1683. Les draguons sont arrivs  Crest; M. le conte
de Tessay[297] commandant on rgiment logis chez moy; le jour de
dimanche ont parti pour aler  Soul et  Bordiau[298], o il y eut
rencontre aprochant Bordiau, o il s'en tua biaucoupt de part et
d'autre.

          [Note 297: Ren de Froullay, comte de Tess, plus tard
          marchal de France. Les _Biographies_ ne parlent pas de son
          commandement dans le Dauphin, mais nous en avons eu
          connoissance par les _Mmoires_ de Choisy. C'est l, selon
          l'abb, qu'il commence de se mettre en vidence. Le comte
          de Tess, dit-il, quoiqu'il ne ft encore que brigadier,
          alla commander en Dauphin  la place de Saint-Ruth. Il
          toit jeune et promettoit beaucoup: une prestance agrable,
          du courage, beaucoup d'esprit, de l'ambition et une
          diligence  la Boufflers, lui tenoient lieu d'exprience, et
          l'on jugeoit aisment qu'il pourroit aller loin. (Coll.
          Petitot, 2e srie, t. 63, p. 313.)]

          [Note 298: Bourdeaux, chef-lieu de canton du dpartement de
          la Drme.]

Dieu soit lou!

Le 27e dcembre 1683. Jeudi  midi les dragons sont arrivs  Crest
contre ceux de la R. P. R.[299]. On les a logs sur toutes les
familles de ladite R.

          [Note 299: De la religion prtendue rforme.]

J'ey ut de log chez moy, dans ma maison, M. le conte de Tessay,
mestre de camp de son regiment de draguons. Il a parti de la maison le
dimanche matin 30e dcembre, pour aler  Soult et  Bordiau, l o il
a fait une rancontre des gens de Bordiau et de Besodun. Ce sont batus
contre les draguons, o il en a demeur sur la place de part et
d'autre une centaine ou environ.

Le lundi 8e novembre 1683 est arriv la compagnie des draguons de M.
Sauvel, du rgiment du chevalier de Tessay et Hiure, o ils ont
demeur logs sur les habitans de la dite R. jusques au 1er de mars
1681, qui est 112 jours.

Pour mmoire. Le 1er d'octobre 1685, judi a l'eure de midi, deux
archers ont mis en prison Isabeau Gounon, ma fame, pour l'obliger 
changer de religion, o el a dimur jusques  huit eures du soir.

Le mme jour j'ey fait l'ajuration de l'eresie de Calvin par devant M.
l'intendant et j'ay sign avec M. le conte de Vacheres et mon cousin 
Crest le dit jour chez M. de Pluvinel.

Le 4e d'octobre 1685, jey condui ma fame au couvent de Sainte-Ursule,
 Crest, o el a dimur 14 jours, pour l'obliger  changer de
religion, ce qu'el a fait dans le dit couvent le 18e d'octobre 1685,
avec ma fille Isabiau R., devant M. le chanoine Dupuy de Crest.

S. Biguist et son fils sont presants et signs[300].

          [Note 300: On verra un peu plus bas ce qu'toient ces
          abjurations et conversions. On prsentoit  Louis XIV ces
          actes, fruit de la terreur, et le roi croyoit avoir converti
          son peuple.

                                                  (_Note de Buchon._)]

Le 6e d'octobre, Michel R., mon fils, on l'a conduit en prison par
quatre sergents du regiment de Vivone, pour l'obliger  changer de
religion; ce qu'il a fait le mme jour, par devant Monseigneur
l'eveque de Valence, chez M. de Pluvinel, le gouverneur.

Le 16e d'octobre 1685, Pierre Giraud, d'Eure, mon valet, et Jean
Miquaut, d'Eure, aussi mon valet, ont chang de religion, resues par
M. le chanoine Dupuy de Crest, le dit jour.

Le 8e d'octobre 1687, Vendredi, on a donn la question dans la tour de
Crest  deux jeunes garsons de Gigors[301],  un de Monclar, par estre
acuss d'avoir t au presche dans les montagnes de Gigors.

          [Note 301: Commune du canton de Crest.]

Le 9e d'octobre 1687, Samedi, on a pandu une fame de Belfort, qu'on
tenoit en prison  Crest, acuse d'avoir est  l'asamble du prche.

Le 11 d'octobre 1687, Lundy, on sorty de la prison un jeune garson,
fils d'une pouvre veuve du lieu de Crupie[302], qu'on a pandu le sus
dit jour, acus d'avoir est  l'asamble pour precher.

          [Note 302: Cruspies, canton de Bourdeaux, dpartement de la
          Drme.]

Le 7e d'avril 1686, Michel R., mon fils, m'a quit pour s'analer 
Lion, et de l  Genve, pour fait de religion.

Le 12 mai 1686, Isabiau Gounon, ma fame, m'a quit pour aler  Lion,
et de l s'en est ale  Genve[303].

          [Note 303: Il est bon d'observer que ces assembles
          n'avoient rien de sditieux. Les religionnaires lisoient les
          saintes Ecritures, les pasteurs y prchoient la plus pure
          morale, et l'on terminoit ces exercices religieux en priant
          pour le roi et la famille royale.

                                                  (_Note de Buchon._)]

Le 29 novembre 1688, jour de saint Andr, l'on a fait le feu de joy
pour la prise de Felisbourg par Monseigneur le Dauphin, avec grant
rjouissance.

Le 6e faivrier 1689, le lieutenant de la compagnie de Monsieur de
Mariane, cavaliers logs en Als, a t dans ma grange de Lille 
l'eure de dix aprs midy, accompagn de six cavaliers et du sieur
Lambert, chatelain dudit Als, et de M. de Fages, disant avoir t
averti d'avoir asambl de monde en ma dite grange pour fait de
religion, ce qui etoit faux.

Dieu me garde de faux temoins et de la main de la justice!

S. Monier, de Dieulefit, avec un homme qui est aveugle, de Bordiaux,
ont t pandus  Valence, pour acus du crime d'asamble.

On a pandu deux hommes de Tiaron  Valance, dans le mois de faivrier
1689, pour tre acus du mme crime.

Dieu soit bni et lou  tout!

Le 9e octobre 1689. On a pandu deux hommes  Suse[304], un nomm
Morals et un garson de Barset, acus de precher et de s'tre asambl.

          [Note 304: Suse-en-Droist, canton de Crest.]

Dieu soit lou!

Il a t six hommes de Suse condamns aux galres pour le crime
d'avoir t asambl.

Le 6e octobre. On assiege Ambrun.

Le 19e avril 1694. M. l'intendant a condamn vingt personnes  la
mort, acus d'asamble, et deux  vie, qui est Mademoiselle Loutaud,
de Sallient, et Legrangi, de Sallient, o il s'toit asambl; les
vingt sont t pandus  Valance.

       *       *       *       *       *

Nous ajouterons  ces notes l'extrait du registre du sieur R., qui
rapporte les contributions qu'il avoit payes malgr sa conversion:

J'ay pay pour ma grange, au territoire d'Eure, pour contributions des
draguons, qu'il ont demeur  Eure 112 jours, 305 l. et 3 sols[305].

          [Note 305: 305 livres 3 sols pour 112 jours, la dpense des
          dragons n'avoit pas t forte, du moins quand on la compare
           celle qu'ils faisoient ailleurs, notamment en Normandie.
          V.,  ce sujet, la curieuse brochure de M. Lacour: _La
          Carte  payer d'une dragonnade normande._ Paris, 1857,
          in-18.]

J'ay pay pour la contribution que Eure etoit en ayde  Chateuil, et a
t pour les draguons, 200 l. et 7 sols.

J'ay pay pour la contribution que ceux de la R., dite R., toient
ayds pour les draguons, pour ma grange de Lisle, pour 3 mois 23
jours, finis au 1er mars 1624, 91 l. et 4 sols.

Plus, j'ay pay pour la contribution des draguons en ayde que le comte
de Saval, pour ma grange de Mansouet, 104 l.




_Brevet d'apprentissage d'une fille de modes  Amatonte._

1769.


    Fut presente Anne la Babille,
  Veuve de Nicaise Couvreur,
  Dans son vivant jur-porteur,
  Demeurante dans cette ville,
  Prs la rue du Grand-Hurleur[306],
  La quelle dame comparente
  Pour l'avantage et le profit
  D'Agns Pompon, dont elle est tante,
  Fille age, ainsi qu'elle a dit,
  De quatorze ans moins trois semaines
  Et dont les moeurs toutes chrestiennes
  Assurent la fidelit,
  La place par pure bont,
  Pour l'espace de six annes
  Compltes et bien employes,
  A commencer ds aujourd'huy,
  Chez la bonne mre Tapi,
  Maitresse et marchande de mode
  De cette ville de Paris,
  Demeurante rue Commode[307]
  A l'enseigne de la Souris.

    D'autre part, la dame Tapi,
  Etant aussi presente ici,
  Prent et garde pour apprentisse,
  Et promet du mieux qu'elle puisse
  A la susdite Agns Pompon
  Montrer son metier de lingre
  Et tout ce dont elle s'ingre
  Dans sa noble profession,
  Sans user jamais de mystre;
  De plus, elle promet aussi,
  En faveur de cet acte-ci,
  Lui donner tout le necessaire,
  Le lit, le feu et la lumire;
  S'oblige de l'entretenir
  De jupe et de robe galante,
  Le tout fait d'etoffe avenante
  A l'tat qu'elle va tenir;
  S'engage de plus  fournir
  A la susdite demoiselle
  Bonnets monts, fine dentelle,
  Enfin tout ce qui peut servir
  A toute fille de boutique
  Qui veut avoir de la pratique;
  Il est mme au long arrt
  Que la dite mre maitresse,
  En bonne et complaisante hotesse,
  Dans tout temps, hiver comme t,
  Se chargera du blanchissage
  De tout menu linge d'usage
  Tant apparent que plus cach,
  Mme du bandeau de Cythre,
  Chaque fois qu'il pourroit echoir
  Que ladite en auroit affaire
  Pour besoin qu'on doit icy taire,
  Mais qu'il toit bon de prevoir.

  A ceci fut enfin presente
  La demoiselle Agns Pompon,
  Demeurante mme maison
  Chez ladite dame sa tante,
  Laquelle tient le tout pour bon,
  Consent  l'excution
  Et promet de son mieux apprendre
  Ce que sa maitresse Tapi
  Voudra lui donner  comprendre,
  Ne se faisant aucun souci,
  Pour achalander la boutique
  Et faire venir la pratique,
  D'assurer le premier venu
  Que c'est parce qu'il est connu
  Qu'on lui vent pour somme modique
  Ce qu'il paie trois fois trop cher;
  De faire semblant d'ajouter
  Un pouce en sus de la mesure,
  Tandis que par secrette allure
  Elle en aura su retrancher
  Cinq bons doigts  son avantage;
  Mme, de plus, elle s'engage,
  Sans cependant blesser l'honneur,
  De se conformer  l'usage,
  Ce qui lui tient j fort au coeur,
  Qu'en livrant toile de Guiber[308]
  Pour un prix de beaucoup trop cher,
  En habile et fine marchande
  Elle la vendra pour Hollande;
  Bien entendu que tout ceci
  Se fera selon l'ordonnance,
  La main dessus la conscience.

  En outre, elle promet aussi
  D'executer avec souplesse
  Ce que lui dira sa maitresse,
  Pourvu que la religion
  Ne contredise sa leon,
  Et que la probit l'ordonne,
  Non cette austre probit
  Dont se pare l'antiquit,
  Car celle-l n'est plus la bonne;
  Mais la probit du comptoir,
  Celle que l'intert faonne,
  Que le marchand fait tant valoir
  Pour tromper avec plus d'adresse
  Les dupes de sa politesse.

  Enfin, la docile Pompon,
  Pour faire en toute occasion
  L'avantage de sa maitresse,
  Se propose de consentir
  A satisfaire le desir
  Des voluptueuses pratiques
  Qui soutiennent tant de boutiques
  Qui brillent de cette faon[309].

  Au surplus, si, par aventure,
  La jeune apprentisse Pompon,
  Pour suivre une fringante allure,
  Ou chose de cette nature,
  Fait son paquet dans son chausson
  Et se retire  la sourdine
  Avant que les six ans prescrits
  Fussent tout  fait accomplis,
  Dans ce cas que l'on imagine,
  La susdite veuve Couvreur
  Donne sa parole d'honneur
  De faire chercher la coquine
  Depuis Paris jusqu' la Chine,
  Enfin de fureter partout
  Jusqu' ce qu'elle vienne  bout
  De retrouver la libertine,
  Afin de la rendre aussitt
  A sa bonne et chre maitresse,
  Non sans la punir comme il faut
  De ce petit tour de jeunesse,
  Pour ensuite plus sagement
  Achever son apprentissage.

  Tel est l'acte auquel bonnement
  Chaque comparente s'engage,
  Mme sur la foi du serment,
  Quoi qu'en ce cas trs peu d'usage.
  Vous noterez que le present
  S'est fait sans debourser d'argent,
  Car, chose rare, les parties,
  Sur les choses s'etant unies,
  Ont promis les executer
  Sans y mettre et sans en ter,
  Voulant les remplir telles quelles,
  S'obligeant chacune  veiller
  A l'execution d'icelles
  Sans y jamais rien deroger.

    Fait et pass dans une chambre
  De la venerable Tapi,
  Le dimanche avant midi,
  Le dernier du mois de decembre
  De l'an mil sept cent soixante huit.
  En bas, lesdites comparentes
  Ont toutes sign les presentes
  Avec le notaire Expedit,
  Except la dame Babille,
  Laquelle, quant on la requit
  De mettre son nom par escrit,
  A dit que sa main inhabile
  N'en fit jamais la fonction,
  Mais que sa langue, plus docile,
  En pareille occasion
  Etoit un supplment utile
  Et lui servoit de caution,
  Prononant mille fois son nom,
  Babille, Babille, Babille, etc.

          [Note 306: Ou plutt du _Grand-Huleu_. Les lingres et les
          filles de modes toient depuis longtemps nombreuses dans ce
          quartier. Leur industrie y servoit de couvert  un autre
          mtier que leurs voisines du _Huleu_ faisoient aussi, mais
          sans prendre la peine de le cacher. La belle lingre des
          _Deux-Anges_ dont Bassompierre nous a cont l'trange
          aventure avoit sa boutique sur le _Petit-Pont_, mais la
          maison o elle logeoit, chez sa tante, et o elle donnoit
          ses rendez-vous, toit par ici, au coin de la rue
          Bourg-l'Abb. (_Mm. de Bassompierre_, coll. Petitot, 2e
          _srie_, t. 16, p. 364.)]

          [Note 307: Il n'a jamais exist  Paris de rue de ce nom.]

          [Note 308: Toile blanche de lin assez commune qui se
          fabrique  Louviers. On l'appelle ainsi  cause d'un nomm
          Guibert, qui en fabriqua le premier.]

          [Note 309: Les demoiselles patentes se plaignoient du tort
          qui leur toit fait par cette concurrence dloyale. Il parut
           ce sujet, la premire anne de la Rvolution, une brochure
          formulant les plaintes de l'une des plus fameuses matrones,
          Florentine de Launay, cessionnaire de Rose Gourdan,
          propritaire du Grand-Balcon, sis rue
          Croix-des-Petits-Champs-Saint-Honor. Voici quel en est le
          titre: _Requte prsente  M. Silvain Bailly, maire de
          Paris, par Florentine de Launay, contre les marchandes de
          modes, couturires et lingres, et autres grisettes
          commerantes sur le pav de Paris._ A la suite se trouvent
          _les noms et demeures des grisettes_.]

FIN.




_Requte[310] d'un pote,  M. de Vattan[311], prvost des marchands
de Paris, pour tre exempt de la capitation[312]._

          [Note 310: Nous n'avons trouv cette pice que dans un
          recueil franois qui se publioit  Londres au dernier
          sicle, _Le nouveau Magazin franois, ou Bibliothque
          instructive et amusante pour le mois de janvier_ 1750; in-8,
          p. 206-208.]

          [Note 311: Flix Aubery, marquis de Vattan. Il ne fut prvt
          des marchands que de 1740  1741. La date de la requte
          qu'on lui adresse ici n'est donc pas bien difficile 
          prciser.]

          [Note 312: C'toit une taxe _par tte_, comme son nom
          l'indique. On ne l'imposoit que dans les grands besoins de
          l'Etat. Un dit du 18 janvier 1695 l'avoit tablie, 
          condition qu'elle cesseroit  la fin de la guerre, ce qui
          eut lieu en effet; mais elle ne tarda pas  revivre, et
          cette fois pour ne plus cesser. Elle est remplace
          aujourd'hui par ce que nous appelons la contribution
          mobilire et personnelle. La connoissance de toutes les
          affaires concernant la capitation toit attribue au prvt
          des marchands; de l la requte du pote  M. de Vattan.]


  Voyez, Seigneur, ce que c'est que le monde!
  Que je le hais! qu'en malice il abonde!
  Mais ce qui plus excite mon courroux,
  De l'heur d'autrui c'est qu'il est trs jaloux:
  Jaloux (hlas! je frmis quand j'y pense!)
  Jusqu' vouloir rogner sur ma pitance,
  A moi, chtif, qui n'ai pour revenus,
  Tout bien compt, que cent moins quatre cus.
  Pour un rimeur la somme n'est pas mince;
  Las! je le sais, et vivrois comme un prince
  Si l'on vouloit ne rien prendre dessus;
  Mais il me faut mes cent moins quatre cus.
  Ces cus-l je les divise en douze,
  C'est huit par mois, dont, si je ne me blouze,
  Aprs avoir aquit mon loyer,
  Le blanchisseur, l'auberge et le barbier,
  Sans faire un sol de depense frivole,
  Il ne sauroit me rester une obole;
  Ou, si l'on croit qu'il en puisse rester
  (Je ne suis point un homme  contester),
  Que l'on me trouve une honnte personne
  Qui me dfraye, et pour lors j'abandonne,
  Sans rien ter, ni donner rien de plus,
  A qui voudra mes cent moins quatre cus:
  Du revenant je consens qu'il profite.
  Mais quel mortel, ft-ce un autre Stylite,
  Mangeant pour vivre et vivant de fruits cruds,
  Vivroit  moins de cent moins quatre cus?
  Et cependant, certain monsieur Cozette,
  Homme zl, sur tout pour sa recette,
  Veut qu'aujourd'hui, plus sobre qu'un rclus,
  Je vive  moins de cent moins quatre cus;
  Ce beau Monsieur (dont le ciel me delivre!)
  Veut que je paye onze fois une livre,
  C'est onze francs, ou Baresme est un sot[313].
  Or, avec quoi? car, enfin, de mon lot,
  Tout calcul fait, il est clair qu'il ne reste
  A mon rimeur pas la valeur d'un zeste,
  Et pour quiconque entend le numro[314]
  Un zeste vaut  peu prs un zro.
  Pourquoi me faire une taxe si forte?
  Mais aprs tout, dans le fonds, que m'importe?
  La taxe n'est que pour qui peut payer.
  Et, par bonheur, n'ayant sol ni denier,
  Point de contrats, de maison, ni de rente,
  Point d'autre effet qu'une table pliante,
  Une escabelle, avec un vieux chalit,
  Quelque bouquin dchir qui moisit,
  Je ne crains point qu'un suisse  large chine
  Vienne en jurant camper dans ma cuisine,
  Boire mon vin, dpenser mon argent,
  Ni dmeubler mon riche appartement[315],
  Grace  Phbus, je suis log sans faste
  Dans un recoin qui n'est ni beau ni vaste;
  Force papier, pour moi seul prcieux,
  Dont les sergens ne sont point curieux,
  Voil de quoi notre tenture est faite.
  Avec cela, sans ce monsieur Cozette,
  J'aurois vcu plus content qu'un Crsus
  Et dpensant mes cent moins quatre cus.
  Peut-tre aussi qu' cause de l'tage
  Ce receveur a cru qu'il toit sage
  De me taxer suivant mon escalier;
  Mais ce troisime est chez moi le dernier.
  Et puis, seigneur, ce n'est point par ma faute
  Si la maison n'est pas un peu plus haute.
  En pareil cas, si pour ne rien payer
  Il ne falloit que loger au grenier,
  J'y logerois; mais, hlas! mons Cozette
  Dans son grenier taxeroit un pote.
  Delivrez-moi, seigneur, par charit,
  De ce monsieur qui m'a tant maltrait.
  Onze francs! Moi! J'en suis tout immobile;
  Autant vaudroit qu'on et mis onze mille.
  Pour abrger, sans faon rayez-moi
  De son registre; ou si je dois au roi
  Quelque tribut, seigneur, taxez ma veine
  A tant de vers qu'il vous plaira... Sans peine
  Je rimerai pour chanter ses vertus;
  Mais laissez-moi mes cent moins quatre cus.

          [Note 313: J. J. Rousseau, lorsqu'il logeoit, en 1772, au
          cinquime tage de l'_htel Pltrire_, dans la rue du mme
          nom, fut aussi poursuivi pour sa capitation, qu'il
          s'obstinoit  ne pas vouloir payer. Elle ne se montoit qu'
          3 livres 12 sols; mais il soutenoit que la ville lui devoit
          60 mille livres pour son _Devin de village_, et qu'elle
          avoit par consquent de quoi se payer des 3 livres 12 sols
          rclams. On n'y voulut point entendre, et peu s'en fallut
          qu'on n'envoyt garnison chez l'auteur d'_Emile_. Enfin,
          l'affaire tant venue devant le prvt des marchands, il
          dcida qu'on lui feroit remise de la taxe.]

          [Note 314: De l'Italien introducteur de ce jeu (_la
          blanque_), dit Pasquier, nous usmes du mot _numero_ au lieu
          de nombre qui nous est naturel en franois; et dismes celuy
          _entendre le numero_, qui n'avoit oubli le nombre sous
          lequel sa devise estoit enregistre. Et depuis accommodasmes
          cette manire de parler en toute autre chose, disant qu'un
          homme _entendoit le numero_ quand il avoit certaine
          information et cognoissance d'une chose. (_Recherches de la
          France_, liv. 8, ch. 49.) Plus tard, _entendre le numro_
          vouloit dire tre rus, adroit. _Il n'etoit lors_, dit La
          Fontaine, conte de _Richard Minutolo_,

               Il n'toit lors, de Paris jusqu' Rome,
               Galant qui _st_ si bien le _numro_.

          A la fin du dernier sicle, cette locution n'avoit plus
          d'usage qu'en d'assez mchants lieux. L'auteur anonyme des
          _Numros parisiens_, Paris, 1788, in-8, crit, p. vij: Je
          l'appelle (ce livre) les _Numros parisiens_ parce que les
          escrocs disent d'une personne qu'ils n'ont pu duper:
          _Celui-l sait le numro, il n'y a rien  faire_. En note,
          il ajoute: Il est vrai que c'est une faon de parler trs
          usite  Paris, parmi les joueurs et autres chevaliers
          d'industrie. Elle n'avoit pas, du reste, attendu 1788 pour
          en arriver l, tant il est vrai que du vocabulaire du
          commerce  celui du vol il n'y a que la main. Enay dit dans
          _Fneste_ (dit. elzev., p. 156): Il toit emporte-manteau.
          C'est entendre le numro, ou je ne m'y connois pas.]

          [Note 315: Il veut parler ici des archers qu'on mettoit en
          _garnison_ chez quiconque refusoit de payer. Ils avoient
          charge de ronger le dbiteur rcalcitrant jusqu' ce qu'il
          se ft excut. Aussi, dans l'ancienne coutume, sont-ils
          appels _comestores_, ce que la coutume de Tournai traduit
          par _mangeurs_. Aujourd'hui l'un des papiers,  nuances
          menaantes, que le percepteur vous envoie pour hter le
          paiement des contributions, porte encore sur son titre:
          _Garnison_. En Allemagne, les cranciers s'y prenoient  peu
          prs de mme; seulement, ils gardoient pour eux-mmes le
          rle de _mangeurs_, et, comme ils pouvoient craindre que la
          cuisine ne ft maigre chez le dbiteur, c'est  la taverne
          qu'ils s'alloient mettre en exercice. Il protestoit, lit-on
          dans les _Contes d'Eutrapel_, demeurer sur les bras et
          depense de son hoste, comme en la coustume d'Allemaigne, o
          le creancier,  faute d'tre pay au jour dit, se va loger
          en la meilleure htellerie, y boit, mange et fait grande
          chre aux dpens de son dbiteur, jusqu' l'entier
          payement. (_Les Contes et Discours d'Eutrapel_, 1732,
          in-12. t. 1, p. 114.)]




_Les advis de Charlot  Colin, sur le temps prsent, mis en lumire
par L. D. F. D. D._

S. L. N. D., IN-8[316].

          [Note 316: Cette pice, comme on va le voir, est des
          derniers temps de la puissance du marchal d'Ancre.]


  Colin, je veux t'entretenir
  De l'aller et du revenir.
  O l'estrange metamorphose,
  De voir aujourd'hui toute chose
  Reprendre son cours  l'envers!
  Que dit-on du sieur de Nevers[317]?
  Jou-il bien son personnage?
  On le tient pour homme fort sage
  A former une bonne paix.
  J'ai peur qu'on ne verra jamais
  La pauvre France desbrouille;
  C'est une trame mal file
  Quand la toille escorche le dos;
  Quelqu'un sentira jusqu'aux os
  Le goust de la souppe  l'hysope:
  Disoit ainsi le bon Esope;
  Plus on a plus on veut avoir.
  Mais, compere, retournons voir
  Celuy qui est le plus marri.
  La pauvre duch de Berry
  Je plains d'avoir perdu son maistre[318].
  Plusieurs disent que c'est un traistre
  Qui a caus ce desarroy.
  C'est grand piti de voir le Roy
  Prisonnier dedans son Paris:
  Tel pense prendre qui est pris.
  Mais gardons  la fin le change.
  Geste nouvelle est bien estrange,
  Le Pape n'a plus de crdit;
  Le nonce nous l'avoit bien dit
  Qu'il y falloit mettre bon ordre:
  Il faut premirement destordre
  Le fil qui va se renour;
  Il est mal ais  trouver,
  Deux partis gaux, en la France;
  Il faut du secours de Florence
  Pour asseurer ce beau marquis.
  Caen ne s'en estoit point enquis,
  Et ferma l'huis de derriere[319];
  C'est une mauvaise visiere
  Qu'au _masculini generis_.
  Et quoy? nostre belle Cypris
  Sera elle plus carresse?
  Ce sont de belles embrasses
  Que des escus  millions.
  Ha! les habilles champions
  Qui ont partag au butin!
  C'est au faux-bourg de Saint-Germain
  Qu'on semoit l'argent par la rue[320];
  Le secretaire[321] eut la venue[322]
  Aussi bien que le Florentin;
  Il est encore bon mastin,
  S'il estoit guery de sa goutte.
  Le Parlement ne void plus goutte
  A bien soutenir un estat;
  On est sur le poinct du debat
  Pour tirer l'oyseau de la cage;
  C'est un mal pire que la rage
  De voir son ennemy plus fort.
  Si les cerfs viennent  l'effort,
  On verra de belles cures;
  Elles ne sont pas de dures,
  Les violentes passions.
  Plusieurs visent aux pensions,
  Qui vivent sur la dfiance.
  De Sully briguer les finances,
  C'est un morceau bien dangereux.
  On dit qu'il n'y en a que deux
  Qui tiennent le dez  Paris.
  Mais parle, Colin, tu te ris,
  Il n'y a pas pour tout rise.
  Le sieur d'Espernon fait trophe
  De sa mitene avant l'hyver[323];
  Il a Jarnac pour le couvert
  Sur le passage d'Angolesmes,
  Que les huguenots seront blesmes
  S'il attrape les Rochelois;
  Il craint que le party anglois
  Donne secours  l'hugenotte.
  Souvant, un pied dedans la botte,
  On est contraint de s'enfuir;
  Les zelez ont un grand desir
  Devoir une fconde Flandre[324].
  A ce coup on peut bien apprendre
  A gouverner une maison.
  Pour moy je cognois la saison,
  Fasse qui voudra du contraire;
  Un bon veneur voit au repaire
  La route que prendra le cerf.
  Puisqu'il faut jouer _ tout sert_,
  Le jeu du sang aura sa guise[325].
  Mais on dit que Monsieur de Guise
  Sera enfin le general[326];
  Et son frere le cardinal
  A-il pour vray quitt la robe[327]?
  Monsieur de Bouillon[328] se desrobe
  Tousjours le premier de la cour;
  S'il eust tard encore un jour,
  On eut bien veu du peuple en Grve.
  Il s'en faut peu qu'elle ne crve
  La gouvernante du palais[329].
  O estes-vous, braves Harlais?
  Pleurez vostre mre nourrice:
  Vous estes sur le precipice,
  Et tombez aussi bien que nous.
  Ne dormez plus, reveillez-vous;
  Qu'un seul roy nous soit asseurance.
  Conchine regarde Florance
  D'un oeil tout plain de desplaisir;
  Je croy qu'il auroit bien desir
  Que Perronne fust sa retraitte.
  Longue-Ville fait la chouette
  Et dort moins le jour que la nuict[330];
  Il empesche ce qui le nuit;
  C'est un prince plein de courage.
  Le comte d'Auvergne fait rage,
  Mais plus de bruit que de l'effet[331].
  Monsieur de Mayenne eust bien fait
  De retourner dessus ses pas.
  Le vieux Renard craind les appas
  Et la furie des Caillette:
  Un huissier, avec sa baguette,
  Arreste vite un financier.
  Ce fut un trait de son mestier
  De tirer tout droit  Soissons[332],
  Morel remarque les saisons;
  Mais tout ne vient que par rotine;
  Qui entend la langue latine
  Vaincra tousjours un paysan.
  Moissay n'est-il plus partisant[333]?
  Se retire-il sur la perte?
  La mesche est trop descouverte,
  On demande raison de tout;
  Mais patiantons jusqu'au bout:
  Faut voir jouer la tragedie;
  C'est une douce melodie
  Qu'ouyr le chant du rossignol.
  Allons un peu  l'Espagnol,
  Voir s'il veut rendre la Navarre.
  Ce bazan est trop bizarre
  Pour faire alliance aux Franois.
  Si on m'en eust donn le choix,
  Louys seroit plus  son aise.
  On le rendra plus chaut que braise,
  Si un jour je suis en credit.
  Maurgart[334] nous l'avoit bien predit,
  Mais c'estoit tout par equivoque.
  On dit que Roche-Fort[335] se mocque
  De tenir fort dedans Chinon;
  Il est assez bon champion
  Pour y bien disputer sa vie.
  Souvray en enrage d'anvie,
  Et luy veut troubler son repos[336].
  Bonnivet est bien plus dispos[337]
  Qu'il n'estoit dedans la Bastille:
  Il est aux abois, il petille,
  Qu'il ne charge ce vieux grison;
  On luy dit qu'il n'est pas saison
  De faire une longue poursuitte:
  Au printemps commence la luitte
  Du toreau avec son pareil;
  D'un long somme vient le reveil,
  S'ensuit la fin de toute chose.
  Monsieur d'Aubigny[338] se dispose
  A garder son gouvernement;
  C'est se comporter sagement
  De bien defendre son party.
  Vous porterez le dementy
  Pansionnaire de crance.
  Tant que l'on verra la France
  Du fer rien ne profitera;
  Un bon catolique mourra
  Pour maintenir son evesch.
  On fait estat du bien presch,
  C'est une chose fort requise;
  Mais souvent le loup se deguise
  Pour mieux attraper la brebis.
  Il faut avoir de beaux habits,
  Un beau collet, une rotonde[339],
  Une fraise qui soit bien ronde,
  Contrefaire le courtisan,
  Estre enfl comme un partisan,
  Ne saluer jamais personne,
  Au conseil faire le prud'homme,
  Oppiner tousjours de travers,
  Soustenir le droit du pervers:
  C'est le fruict d'un pansionnaire;
  Mais qu'as-tu apris de Sancerre?
  Qui aura le gouvernement?
  Plusieurs ont bien perdu leur temps
  De s'estre trouv  Paris;
  Tu te mocques et je me ris
  De ces attrapeurs de Babet.
  Je croy que le baron Du Blet
  Sera gouverneur de Sancerre.
  Le fort Sainct-Denis est par terre,
  A la vee d'un docte soldat.
  Beaucoup desirent d'avoir part
  En l'argent qui ne coutte rien.
  Plusieurs Franois ne vaillent rien
  Que pour troubler nostre repos.
  Ils seront piquez jusqu'au os,
  Ceux qui joent les deux personnages.
  S'il y avoit des hommes sages,
  Qui creussent  peu prs mon advis,
  Je garderois,  mon advis,
  Les chvres de broutter les bois,
  Sans mettre mes chiens aux abbois,
  Et ne prendre rien par derrire.
  Or, Colin, retournons arrire,
  Et gardons bien d'estre surpris.
  Voil tout ce que j'ay appris.

          [Note 317: Le duc de Nevers avoit commenc d'armer en
          septembre 1616. Depuis l'emprisonnement du prince de Cond
          il toit un des chefs du parti contre Concini. Sa femme, qui
          tenoit dans le Nivernois mme, le secondoit avec nergie. V.
          t. 4, p. 324-325.]

          [Note 318: Cond avoit le gouvernement de Berry; on le lui
          fit rendre, et il fut donn au marchal de Montigny. Il
          fallut du canon pour rduire la tour de Bourges, qui
          rsistoit. (_Oeconom. roy._ de Sully, coll. Petitot, 2e
          srie, t. 9, p. 375; _Mm._ de Pontchartrain, _id._, t. 17,
          p. 169.)]

          [Note 319: Le marchal d'Ancre, craignant pour sa vie,
          s'toit retir dans son gouvernement de Normandie. C'est la
          ville de Caen qu'il avoit choisie pour refuge. Il y fut
          assez mal reu et n'y resta pas longtemps. (_Mm._ de
          Bassompierre, coll. Petitot, 2e srie, t. 20, p. 109;
          Pontchartrain, _id._, t. 17, p. 158.)]

          [Note 320: Allusion au pillage de l'htel du marchal
          d'Ancre, dont nous avons dj parl t. 4, p. 30. Cet htel,
          devenu plus tard l'htel des ambassadeurs extraordinaires,
          puis l'htel de Nivernois, et enfin une caserne de gardes de
          Paris, toit situ rue de Tournon, assez prs, par
          consquent, de l'htel de Cond, dont l'Odon tient la
          place. Quand le prince eut t arrt, il y eut grande
          rumeur parmi les gens de sa maison et un change continuel
          de menaces entre eux et ceux du marchal d'Ancre. L'effet
          suivit bientt. Un matin, tous les gens du prince
          assaillirent l'htel d'Ancre; les maons qui travailloient
          au palais de la reine mre (le Luxembourg) se mirent de la
          partie, et la maison du ministre fut littralement prise
          d'assaut et livre au pillage. V. _Oeconom. roy._, t. 9, p.
          374; _Mmoires_ de Richelieu, coll. Petitot, 2e srie, t. 21
          _bis_, p. 345.]

          [Note 321: Raphal Corbinelli. V. t. 4, p. 30, note.]

          [Note 322: La _venette_, la peur.]

          [Note 323: C'est--dire se montre tout fier de s'tre donn
          un refuge avant le danger. Il s'toit, en effet, retir en
          Saintonge, d'o il menaoit le parti du marchal. V. t. 4,
          p. 23.]

          [Note 324: Comme la Flandre toit dj un refuge pour les
          _faillis_, on disoit _faire Flandre_ dans le sens de
          s'enfuir; et _Flandre_ dans celui de fuite. De l aussi le
          mot _flandrin_ pour tout homme lanc, bon  la course.]

          [Note 325: Equivoque horrible sur le jeu du _cent_ (le
          piquet) et le jeu du _sang_, l'assassinat, o,  peu de
          temps de l, Vitry fit gagner la partie  Louis XIII contre
          Concini.]

          [Note 326: Il tenoit pour le roi; ses troupes avoient eu
          dj quelques rencontres avec celles de Cond. V. t. III, p.
          356.]

          [Note 327: Henri de Lorraine resta cardinal. Son humeur
          belliqueuse et ses faons mondaines avoient d faire faire
          penser ce qu'on dit ici. V. sur lui _Caquets de
          l'Accouche_, p. 51, note.]

          [Note 328: Le duc de Bouillon, aprs avoir tent de soulever
          parmi le peuple de Paris une rvolte dont l'chauffoure de
          l'htel d'Ancre avoit t l'unique rsultat, s'toit enferm
          dans Soissons avec M. de Mayenne.]

          [Note 329: La Cour du Parlement.]

          [Note 330: Le duc de Longueville, en enlevant le
          gouvernement de Pronne  Concini, s'toit rendu trs
          populaire, (_Oeconom. roy._, coll. Petitot, 2e srie, t. 9,
          p. 372; _Mm._ d'Estres, _id._, t. 16, p. 310;
          Bassompierre, t. 20, p. 110.)]

          [Note 331: Le comte d'Auvergne, btard de Charles IX, qui
          toit  la Bastille depuis que Henri IV l'y avoit fait
          enfermer, avoit t rendu  la libert par Concini, afin de
          pouvoir tre oppos aux mcontents. Depuis son entre en
          campagne, il avoit, il est vrai, fait plus de bruit que de
          besogne. (Pontchartrain, t. 17, p. 150; Monglat, t. 49, p.
          24.)]

          [Note 332: Le duc de Mayenne,  l'approche du comte
          d'Auvergne, s'toit, je l'ai dit, enferm dans Soissons, o
          il soutint vigoureusement le sige, jusqu' ce que la
          nouvelle de la mort de Concini le fit rsoudre  rendre la
          place au roi.]

          [Note 333: V., sur ce financier, t. 3, p. 181-184; t. 4, p.
          343, et les _Caquets de l'Accouche_, p. 182, 241.]

          [Note 334: Sur ce faiseur d'almanachs, voir t. 2, p.
          213-214, et _Caquets de l'Accouche_, p. 65.]

          [Note 335: Il toit des plus zls pour le parti de-Cond.
          (Pontchartrain, _coll. Petitot_, 2e srie, t. 17, p. 70, et
          notre t. 4, p. 343.)]

          [Note 336: Souvray finit enfin par forcer Chinon et par
          l'enlever  Rochefort. (Pontchartrain, _ibid._)]

          [Note 337: Henri de Gouffier, marquis de Bonnivet, n en
          1586, mort en 1645.]

          [Note 338: Edme Stuart, seigneur d'Aubigny, mort en 1624.]

          [Note 339: Collet empes, mont sur du carton, que les
          hommes du bel air portoient  cette poque. Il en est parl
          dans les Satires de Regnier et dans les Lettres de Voiture.]

FIN.




_L'entre de la Reyne et de Messieurs les enfans de France, Monsieur
le Dauphin et le Duc d'Orlans, en la ville et cit de Bourdeaulx, 
grans honneur et triumphe, le_ XXVII _de juillet._


Le trs chrestien roy Franoys, premier de ce nom, estant en sa bonne
ville et cit de Bourdeaulx, o avoit sejourn depuis le septiesme
jour de juing[340], qu'il estoit arriv en la dite ville, le second
jour du mois de juillet, environ neuf heures de nuyt, adverty par le
seigneur de Montpezat[341] de la venue de trs chrestienne princesse
dame Alienor, royne de France, douairire de Portugal, seur de
l'ampereur romain, aussi de la recouvrance trs heureuse de trs
haults, trs puissans princes Messieurs les dauphin et duc d'Orlans,
congratulant et remerciant la puissance divine de la grace  luy
faicte comme trs chrestien, vray pilier de foy, aisn fils de
l'Eglise, tout soubdain, espris d'une fervente joye, estant en sa
chambre, tendans les yeux devers les cieulx, prostern  genoux, les
mains jointes, larmoyant, demeura quelque espace de temps sans pouvoir
aucune chose dire, jusque  ce que le coeur luy dessera; commena 
dire une briefve oraison, tout autre que mon simple et rude sens ne
sauroit descripre, contenant en substance ce que s'ensuyt: Dieu
eternel, crateur de tout l'humain lignage, qui en ce monde m'as mis
et cr  ton image, et m'as institu sur la terre par ta benignit et
clemence pour regir et gouverner ton peuple au royaulme de France,
quel loz, quel honneur, quelle grace pourray-ge te rendre du bien et
joye que de toy je reoy? Certainement, si telle chose j'osoye ou
vouloye entreprendre, ce seroyt  moy chose impossible; pourquoy,
editeur du tout, je te supplie trs humblement qu'il te plaise
begninement recepvoir ma voulent en excuse de mon pouvoir. Ce faict,
vindrent devers le dit seigneur plusieurs grands princes de son sang:
c'est assavoir, trs haults et puissans prince le roy de Navarre,
reverendissime cardinal de Lorraine, Messieurs les ducs de Vandomoys,
compte de Sainct-Pol[342], Guise, accompagnez de plusieurs grans
seigneurs; ausquelz seigneurs declara les bonnes nouvelles, et, de
commun accord, de joye commencrent  lermoyer, et, depuis revenuz,
remercirent Dieu de la fortune prospre; et soubdain commencrent 
sonner les cloches, tronpestes, clerons, haultboys, au devant le logis
du roy et par toute la ville, mesmement la grant cloche d'icelle, o
avoit est donn le signe especial, l'artilherie par si grand
impetuosit, que ciel et terre le tout s'assembloit. Ce tumulte
parechev, commencrent feux  estre allumez, tellement que par toute
la ville de Bourdeault on eust dict: Voyl Bourdeault en semblable
ruyne que la cit de Troye quant fut ruyne par les Grecz. Les
carfours garnis de tables rondes, vin, viandes, menestriers jouans de
leurs instrumens par une si doulce melodie. Finablement, toute ycelle
nuyt vous n'eussiez veu par les rues que flambeaulx allumez, festins,
excs de peuple crians uniquement: _Vive le roy! France!_ Et seroit
chose bien difficile de narrer ne rediger par escript, ne autrement,
la joye qu'icelle nuyt et les troys jours ensuyvans furent faictz, et
entre autres ce soir le reverendissime cardinal de Sens[343], legat et
chancelier de France; les ambassadeurs des roys d'Angleterre,
Portugal; le lendemain, tiers jour du dit moys, le reverendissime
cardinal Trivolse et les Florentins, firent leurs feux de joye, tenans
table ronde en rue  force vin, viandes,  tous venans, qu'est chose
incredible de la joye qu'en ces jours fut mene, tant en general qu'en
particulier. Et, le iiij. du dit moys, le roy, adverty que la reyne,
ensemble mes dits seigneurs ses enfants, estoyent partys de Bayonne
pour s'en venir devers luy, accompaigns de plusieurs princes,
seigneurs, tant du royaulme qu'estrangiers, se transporta en la ville
de Roquefort[344], qu'appartient au roy de Navarre, en laquelle le
dit seigneur roy de Navarre avoit faict preparer toutes choses
necessaires au cas en une abbaye de nonnains. Prs ce dit lieu de
Roquefort[345] furent cellebres les nopses solennellement du dit
seigneur et de la dite dame Alienor[346]. Ce faict, partirent du dit
lieu et s'en vindrent en la ville de sainct Macaire[347] le neufiesme
jour du dit moys, et le lendemain, dixiesme, au bourg de
Podensac[348], qui est deux lieues par de tirant vers la ville de
Bourdeaulx, o sejournrent jusqu'au lendemain matin, unziesme du dit
moys, que se disposrent de partir pour venir en la dite ville et cit
de Bourdeaulx. Le dit jour unziesme du dit moys, les soubz maire et
jurez de la dite ville et cit de Bourdeaulx, qui auparavant avoyent
faict asseoir sur troys gros bapteaux trois belles et plaisantes
maisons, entre lesquelles en avoit une faicte par singularit,
laquelle estoit environne de belles galleries; au dedans laquelle
maison avoit une belle salle et garde-robe, le tout tendu de damas
cramoisi et blanc, et le plancher de tapis en verdure; les fenestres
garnies de riches vitres, qu'il faisoit bon voir. Les autres deux
maisons estoient pareillement avec chacune leur garde-robbe tendues de
taphetas rouge et blanc, et le plancher comme la premire. Environ
l'heure de deux heures aprs mynuit, firent equiper les dits bapteaux,
ensemble douze autres garnis de mariniers et pillotes vestus
d'habillemens de blanc et rouge, pour conduire les dites trois maisons
pour porter le roy, la royne et mes dits seigneurs le dauphin et duc
d'Orleans. Pareillement deux galles gorgiasement acoutrs
d'estandars, banires, et environ quatre-vingts autres bapteaulx, la
pluspart couverts de tapisserie, au dedans desquels estoient les
gentils hommes suyvans la court. Les enfans, gens de metier de la dite
ville, et autre populaire en grand nombre, garnis d'artilherie,
tambourins et suysse, et autres instrumens musiquaulx, demenants
grande joye, lesquels recommencrent  naviguer tellement, qu'en peu
de temps furent au devant le dit lieu de Podensac, auquel lieu arivez,
le roy, la royne, mes dits seigneurs les enfans se misdrent sur l'eau.
Et croyez que  l'embarquer la ville de Rioms[349], qui est au devant
le dit lieu de Podensac et aultres places estans sur la rivire,
firent merveilles de canoner, aprs avoir reeu la ligne de ladite
ville de Rioms, qu' ce estoit comise, laquelle apartient  monsieur
le grand escuier de Navarre, messire Frederic de Foix, qui en cestuy
affaire avoit bien voulu pourvoir, comme vray serviteur du roy. Le
roy, la royne, mes dits seigneurs les enfans, se mirent en la maison
que avoit et construite pour la royne, accompaignez du roy de
Navarre, messieurs les ducs de Vendosmoys, Nemours, comptes de
Sainct-Pol, Guise et autres grans seigneurs, et les autres princes et
seigneurs es dites deux maisons, galles et autres bapteaulx. Les gens
de mestiers et autres abillez de livres; c'est assavoir: les
apoticaires avec leurs estandars, enseigne dore, et leurs mortiers,
faisans grand bruyt, lesquels estoient vestus de satin et damas gris,
et tant faisans grans exclamations: _Vive le roy!_ _la royne!_
_messieurs ses enfans!_ ayans grans cruches d'yppocras, qu'ils
distriburent avec grans boytes de confitures  chacun qu'en
demandoit; les cousturiers, vestus de satin et taffetas noir semez de
croix blanches; les chaustiers de tafetas changeant, en bel ordre;
les orphevres, vestus de satin viollet et noir, doubl de incarnat
nerv de cordons d'argent, ayant chacun une chaine d'or en leur col;
les armuriers, de plusieurs couleurs, chacun  son plaisir; et, en
oultre, les potiers d'estain en bel ordre, aant leurs sayons de rouge
couverts de fleurs de lys avec ung dauphin en fasson d'orphaverie
qu'il faisoit bon voir. Et generallement la ville avoit faict eriger
ung grant pont au devant la porte du Laillau pour la descente. Auquel
lieu descendirent la royne, messieurs les enfans, au devant desquels
se presentrent pour la ville monseigneur l'amiral, maire et capitaine
de la dite ville, acoultr de son manteau chapperon, my party de drap
d'argent et velour cramoisy, doubl de satin cramoisy; les soubs
maire, clers et autres juratz avec leurs manteaulx de damas cramoisy
et damas blanc; lequel dict seigneur admiral fit pour la dite ville 
la dite dame, mes dits seigneurs, une courte harengue si bien
trousse. Aprs la dite harengue, la dite dame fut mise dedans une
litire que portoyent deux mules, que deux paiges d'honneur
conduisoient, le tout couvert de drap d'or fris[350]. Et soudain fut
mis dessous, par les dits juratz, ung poyle de drap d'or,  franges
d'or, riche  merveille, que six des ditz jurez portoyent; et 
l'entre de la porte se presenta le reverendissime cardinal de Sens,
legat et chancellier de France, accompaign des reverendissimes
cardinaulx de Lorraine, Trivolse et Turnon, et saize evesques, grand
nombre d'abbs, parthenothaires et autres gens d'eglise, lequel fit
une belle et eloquente harengue, o la dicte dame prit un grand
plaisir. Ce faict, aprs que la dite dame et mes dits seigneurs furent
entrez au dit portal, la court de Parlement, les quatre presidens,
revtus de leurs chappes et mortiers, et tous les conseillers, vestus
d'escarlate, se presentrent, lesquels firent la reverence  la dite
dame et mes dits seigneurs, aprs lequel salut monsieur messire
Franoys de Belcier, chevalier, premier president, en une gravit, fit
 la dite dame et seigneurs, pour la dite court, une harengue; et
ycelle paracheve, commencrent  faire la procession ecclesiastique
de toute la ville, puis les gens de metier, chascun en son ordre.
Aprs marchoit monsieur le prevost avec ses archiers, puis les Suisses
du roy avec force tambourins et phiphres; puis marchoient les
trompettes, clerons, haultboys du roy, tous abilhez des couleurs du
dit seigneur, les heraults et roys d'armes les testes nues. Aprs
marchoient messieurs de la court de Parlement, consequemment les cent
gentils hommes de l'hostel avec leurs haches et bec de fauchon[351];
aprs marchoient messieurs le daulphin et duc d'Orleans, accompagnez
de messieurs les ducs de Vendosmes, Nemours, de Sainct-Pol, Nevers,
Guise, La Trimoulle, et autres grans princes desquels je ne say les
noms; et aprs marchoient messieurs le grand maistre vicomte de
Turainne et autres seigneurs. Aprs ceste trouppe de gentils hommes
marchoit le roy de Navarre, avec les reverendissimes cardinaulx dessus
nommez, et puis mon dit seigneur le legat chancellier. Aprs venoist
la litire de la dite dame, conduicte comme dessus, laquelle suyvoient
les dames, tant de France que d'Espaigne, deux  deux, une de France,
une d'Espaigne, jusques  vingtz cinq ou XXVI de chascun coust, que
faisoit bon voir. Aprs marchoient en bel ordre tous les archiers de
la garde du roy, et aprs grand multitude de gentils hommes faisans
guider chevaulx sur le pav, que s'estoit merveilhes. Et en cestuy
estat marchrent jusques  l'eglise Sainct-Andr, metropolitaine de la
dite ville, o par le clerg fut honorablement receu la dite dame et
Messieurs[352]; et, aprs avoir rendu graces  Dieu en l'ordre que
dessus, marchrent vers leur logis. Est assavoir que toutes les rues
estoient tendues de riches tapisseries[353]; avoit est dress sur la
fin du carrefour de Lombrire ung grand echarffault en fasson d'arc
triomphant. Au mylieu avoit ung pavillon, riche  merveille, au dedans
duquel y avoit ung personnaige en chaire, acoultr d'abit royal,
tenant septre;  dextre et senestre, deux autres personnages en
chaire, representans messieurs les Dauphin et d'Orleans, au dessus
desquelles, mesmement sur celle du roy, estoyent les armes du roy, de
la royne, soubs ung timbre imperial, et au dessoubs ung escripteau o
avoit: _Veni sponca mea veni de libano et coronaberisti_. Pareillement
sur les dits seigneurs, les dites armes, escript: _Euntes ibant et
flebant_, et, de l'autre part: _Venientes, aut venient cum
exultatione_. Du coust de la representation de monsieur le dauphin, y
avoit une jeune fille, nomme _la Ville de Bourdeaulx_,  genoux, qui
tenoit ung coeur o estoient les armes de la ville, lequel s'ouvroit
et apparoissoit sem de fleurs de lys, et avoit un personnage,
accoutr en homme de justice, qui se nommoit _Conseil vertueulx_, prs
duquel estoit ung escript: _Et me Dominum, fili mi, et regem_; et  la
porte Begure y avoit ung riche eschaffault sur lequel estoit edifi
ung lit si richement acoultr de drap d'or, velour cramoisy et
broderie, que merveilles, et sur icelluy estoit en fasson d'une
acouche une belle fille nomme Amour; aux deux coustez, deux autres
belles filles, richement acoultres, nommes Raison et Justice; au pi
du lict, ung bers, si richement acoultr que possible est de faire, au
dedans lequel estoit une fille de l'age de quinze jours nomme Paix,
pour laquelle avoit en une chaste assise une trs belle fille, trs
richement acoultre, nomme Aliance, qui avoit ung esmouchart en sa
main dont chassoit les mouches; aussi bersoit la petite fille en
fasson de nourisse, laquelle jouhoit si trs bien son personnage que
l'on pourroit souhaiter. Au dessus lequel echaffault avoit ung
escripteau denotant le mistre. Or prions  Dieu pour, la conclusion,
tout ainsi que par une Alienor[354] jadis furent commences les grans
guerres et divisions au royaulme de France, que, au contraire, ceste
vertueuse dame Alienor, nostre rayne, puisse si bien ouvrer qu'elle
fille le lyen de pair entre les princes crestiens, qu'il puisse aller
contre les juifs meschreans de nostre foy catholique! _Amen_[355].

          [Note 340: Le roy partist pour aller au devant de ses
          enfants, avec grand nombre de seigneurs, monta sur l'eau le
          lundy au soir et alla jusqu' Langon, et de l passa  Bazac
          (Bazas) et autres lieux, comme Rochefort, Marsant, et parmy
          les landes de Bourdeaux, o il s'arresta jusques  tant que
          la royne et messieurs ses enfants fussent arrivs.
          (_Journal d'un bourgeois de Paris_; Socit de l'hist. de
          France, p. 414.)]

          [Note 341: M. de Montpesat, gentilhomme de la chambre du
          roi, avoit laiss la nouvelle reine Elonore, le dauphin et
          le duc d'Orlans  Saint-Jean-de-Luz, et etoit venu de
          nuict, sur chevaulx de poste,  Bourdeaux, apporter au roi
          la nouvelle de leur approche. (_La prinse et delivrance du
          roy, venue de la royne, seur aisne de l'empereur, et
          recouvrement des enfants de France_, par Sb. Moreau. _Arch.
          curieuses_, 1re srie, t. 2, p. 433. V. aussi _Mmoires_ de
          Martin au Bellay, coll. Petitot, 1re srie, t. 18, p. 97.)
          Le roi fut si joyeux de la nouvelle qu'il donna au dit
          sieur de Monpesat... l'office de greffier au parlement de
          Tholose, qui, pour lors, etoit vacante par le trepas du feu
          greffier, qui valoit  vendre dix  douze mil escuz. (Sb.
          Moreau, p. 434.)]

          [Note 342: Franois de Bourbon, comte de Saint-Pol, frre du
          due de Vendme, dont le nom prcde le sien, et qui toit
          lui-mme frre du roi de Navarre.]

          [Note 343: Le cardinal Duprat, qui avoit dirig toute
          l'affaire de la ranon du roi, et contre le payement de
          laquelle on avoit, en change, accord la libert des deux
          jeunes princes donns en otages. Il s'toit acquitt de
          cette tche en trop zl ministre, il avoit pay en pices
          qui n'toient pas de poids; mais les commissaires de
          l'empereur, qui avoient l'veil, n'avoient accept qu'aprs
          sre vrification; or, il s'en manquoit de 40,000 cus,
          qu'il fallut rapporter. C'est ce que Martin du Bellay, p.
          94, appelle quarante milie escus pour la tare de l'or.
          Sbastien Moreau avoue lui-mme qu'il s'en falloit beaucoup
          que toutes les pices donnes d'abord fussent de bon aloi.
          (_Arch. curieuses_, 1re srie, t. 2, p. 416.)]

          [Note 344: Roquefort, chef-lieu de canton du dpartement des
          Landes, arrondissement de Mont-de-Marsan.]

          [Note 345: L'abbaye de Verrires, dit Sbastien Moreau,
          deux lieues par del de Mont de Marsan, qui est aussy au dit
          roy de Navarre. La rencontre se fit, dit Martin du Bellay,
          p. 97, entre Roquefort de Marsan et Captieux, en une petite
          abbaye, auquel lieu, une heure devant le jour, le roy et la
          royne furent espousez.]

          [Note 346: Ils arrivrent bientt, dit encore Sb. Moreau,
          en la ditte abbaye, en l'eglise de laquelle s'estoit deja
          apprest reverend pre en Dieu monseigneur l'evesque de
          Lisieux, grand aumnier dudit seigneur, lesquels, aprs
          qu'ils se furent repouss en ordre, allrent en la ditte
          eglise, qui estoit assez tard, et lors le dist evesque les
          espousa, et aprs s'allrent mettre  table pour soupper.
          Ils feirent la chire telle que bien s'en sauroit dire,
          aprez se retirrent ensemble pour prendre le plaisir de
          marriage l'un avec l'autre, que je ne dechiffreray
          autrement, en le laissant penser aux lecteurs et
          auditeurs.]

          [Note 347: Chef-lieu de canton du dpartement de la Gironde,
          arrondissement de la Role.]

          [Note 348: Chef-lieu de canton de l'arrondissement de
          Bordeaux.]

          [Note 349: Rions, commune de l'arrondissement de Bordeaux,
          canton de Cadillac. Ce qu'on lit dans le _Journal d'un
          bourgeois de Paris_, p. 416, sur cet embarquement, confirme
          ce qui se trouve ici, mais  beaucoup de dtails prs: La
          royne, avec les seigneurs et dames, y est-il dit, se meirent
          sur la marine, entre Langon et Bourdeaulx, en basteaux
          painctz et dorez magnifiquement, et avoit moult de pices
          d'artillerie grosses, qui faisoient merveilleuses tempestes,
          et force navires, tant marchands que de guerre, tous fort
          bien quips.]

          [Note 350: A l'entre de la porte, lit-on dans le _Journal
          d'un bourgeois de Paris_, fust appreste la lictire et
          muletz de la reyne, tous couverts de drap d'or friz.]

          [Note 351: Sorte de hallebarde qui faisoit donner  ceux
          dont elle toit l'insigne le nom de _gentilshommes  bec de
          corbin_. Les contrleurs gnraux des finances eurent,
          jusqu' la rvolution, un attribut du mme genre. M. de
          Fourqueux, lit-on dans les _Mmoires secrets_, t. 35, p. 14,
          est decidement revtu du titre de contrleur general et
          porte la _canne  bec de corbin_, attribut de la dignit,
          dont il a plus besoin qu'un autre.]

          [Note 352: La dite royne, crit le bourgeois de Paris dans
          son _Journal_, avoit sur elle un ciel d'or friz, vestue 
          la mode espaignolle, ayant en sa teste une coiffe ou
          crespine de drap d'or friz, faicte de papillons d'or,
          dedans laquelle estoient ses cheveulx, qui luy pendoient par
          derrire, jusques aux tallons, entortillez de rubbens; et
          avoit un bonnet de velours cramoisy en sa teste, couvert de
          pierreries, o y avoit une plume blanche, tendue  la faon
          que le roy le portoit ce jour. Aux oreilles de la ditte dame
          pendoient deux grosses pierres, grosses comme deux noix. Sa
          robbe estoit de veloux cramoisy, double de taffetas blanc,
          bouffant aux manches, au lieu de la chemise, les manches de
          la robbe couvertes de broderies d'or et d'argent. Sa cotte
          estoit de satin blanc  l'entour, couverte d'argent battu,
          avec force pierreries; et y estoit le chancelier de France,
          Du Prat, qui la receut pour le roy, accompaign de plusieurs
          cardinaulx et prelatz; y estoient aussy les ambassadeurs de
          Venise, Ferrare, Angleterre, et plusieurs princes, seigneurs
          et dames de France, entr'autres Mme de Nevers.]

          [Note 353: Et depuis la dicte porte, crit le bourgeois de
          Paris, jusques  la grande eglise Sainct-Andr, estoient les
          rues tendues; y furent jous mistres, et y avoit trois
          grands theatres elevez en hault, o estoient les armes du
          roy et de la royne.]

          [Note 354: Elonore de Guienne, d'abord reine de France,
          comme femme de Louis VII, puis reine d'Angleterre, aprs
          avoir pous Henri II. On sait que la querelle souleve au
          sujet de l'Aquitaine, qu'elle avoit apporte en dot  son
          nouvel poux, et que le fils du premier ne vouloit pas
          rendre, fut la premire cause d'une guerre interminable
          entre la France et l'Angleterre.]

          [Note 355: Touctes ces bonnes chres faictes, dit Sb.
          Moreau, et qu'il commenoit quelque peu  se mouvoir de la
          peste, dont audit Bourdeaux sont subjects,  cause de la
          marine, partirent et passrent les deux rivires, assavoir
          la Garonne et la Dordogne, et s'en allrent prendre aeir
          beau et triumphant; c'est l'aeir d'Angoulme. L, les ftes
          recommencrent. On en trouve la description dans une pice
          volante, indique au portefeuille 226-227 de la _collection
          Fontanieu_, et reproduite textuellement au t. 6, p. 291-298,
          de l'dition des _Mmoires_ de Martin et Guillaume du
          Bellay-Langey donne par l'abb Lambert.]

FIN.




_Nouveau Rglement gnral pour les Nouvellistes_,

s. l. n. d. In-4[356].

          [Note 356: Une autre dition de cette trs courte pice fut
          donne avec date et nom d'diteur: _Nouveau rglement
          gnral pour les nouvellistes_,  Paris chez Cl. Cellier,
          1703, in-8.]


Dans les assembles qui se forment de ces infatigables curieux qui
font profession actuelle de s'entretenir des grands vnemens, l'on
n'y entend ordinairement que du galimatias et des qui-pro-quo, au lieu
de discours judicieux et vraisemblables; cet abus a oblig les
presidens de tous les bureaux etablis pour le debit et l'entretien des
nouvelles du temps de convoquer une assemble generale pour convenir
ensemble et authentiquement des moyens de remedier  un tel abus[357].

          [Note 357: Ce qu'on dit ici de ces _bureaux_ de nouvelles
          est trs srieux sans qu'il y paraisse. Le manque de
          gazettes autres que la _Gazette de France_, o se trouvoit
          seulement ce que le gouvernement vouloit bien laisser
          passer; l'impossibilit o l'on toit de se renseigner en
          dehors du cercle troit de la feuille officielle, avoit fait
          organiser sur quelques points de Paris des sortes de centres
          auxquels venoient aboutir, comme  un cho commun, tous les
          bruits sur les choses de l'intrieur et de l'extrieur. On
          tenoit registre de ces nouvelles, quels que fussent le lieu
          d'o elles vinssent et la personne qui les et apportes. On
          en discutoit la valeur; et si elles le mritoient, on leur
          donnoit place dans le Journal, dont les copies manuscrites
          toient rpandues  profusion dans Paris, et qui n'est autre
          que ces fameuses _Nouvelles  la main_ dont on a tant parl.
          V., dans l'_Encyclopdie du XIXe sicle_, t. 17, p. 307-310,
          notre article sur ces embryons du journal.]

Mais la plus grande difficult fut de s'ajuster sur le lieu et la
manire de s'assembler, car les nouvellistes des Thuilleries
pretendoient que tous les autres devoient s'y rendre et leur ceder la
preseance,  cause que c'etoit la maison du roi[358]. Le president du
Luxembourg soutint qu'elle lui appartenoit d'anciennet, et  cause du
bon air qui fait ordinairement la substance des partisans de
nouveauts[359]; mais celui du Palais-Royal disputa  tous le premier
rang, par la raison que son fondateur avoit t le plus grand
politique de son sicle[360]. Le president du clotre des
Grands-Augustins le voulut emporter de haute lute[361]. Il proposa,
pour soutenir son droit, toutes les boutiques qui en dependent, dans
lesquelles on faisoit une continuelle lecture de toutes les gazettes
qui s'impriment dans l'Europe: de sorte qu'on devoit regarder ce lieu
celbre comme le tronc copieux de toutes les nouvelles, et dont les
branches s'etendent et fleurissent dans tous les autres bureaux.
Neanmoins, le president des Celestins s'y opposa formellement, sous
pretexte que leur jardin etoit, par privilge, destin pour les
nouvellistes de distinction, et qu'aucune autre personne n'avoit la
libert d'y entrer[362]. Il avana que de tout temps les plus habiles
politiques en avoient fait leur centre, temoin Antoine Perez[363],
secretaire d'Etat des depches universelles de Philippe II, roi
d'Espagne, lequel, s'tant refugi en France, conut tant
d'inclination pour ce couvent, qu'il voulut qu'aprs sa mort on
l'enterrt dans le clotre, o l'on voit encore son epitaphe, qui doit
imprimer un vrai respect dans l'esprit des savans nouvellistes[364].

          [Note 358: Dans un curieux petit livre, l'_Ambigu
          d'Auteuil_, 1709, in-8, p. 27, il est parl de ces
          nouvellistes des Tuileries et de l'endroit o ils se
          tenoient. D'ordinaire, ils prenoient place sur les bancs, 
          l'ombre, autour du rondeau, et sur un autre fort long, qui
          est au bout du boulingrin. C'toit, dit plaisamment
          l'auteur, ce qu'on appeloit l'arrire-ban des
          nouvellistes. Parmi ceux-ci, les plus assidus toient, 
          l'poque dont nous parlons, un voyageur fameux que je n'ai
          pas pu reconnotre, et un vieux comdien, qui doit tre La
          Thorillire. Il jouit, dit l'auteur, de mille cus de
          pension que luy fait sa troupe, et de trente mille escus
          qu'il a espargnez du temps que Corneille et Molire
          travailloient pour le thtre. L'occupation de ces oisifs,
          ajoute-t-il, est de s'entretenir de ce qu'ils ont vu et de
          ce qui les regarde en particulier lorsque les nouvelles ne
          fournissent pas; et bien souvent, dans l'empressement que
          quelques uns ont de donner bonne opinion de leur fait,
          quatre ou cinq parlent  la fois.]

          [Note 359: Le grand centre, en effet, fut longtemps au
          Luxembourg. En 1678, les faiseurs de nouvelles y proroient
          dj. C'est surtout contre ceux de ce bureau que Hauteroche,
          cette mme anne avoit dirig sa comdie des _Nouvellistes_.
          Un peu plus tard, toit publi, toujours  leur adresse, _Le
          grand thtre des Nouvellistes, docteurs et historiens  la
          mode, ou Le cercle fameux du Luxembourg_, pome
          hro-comique, Anvers, 1689, in-8. V. aussi les _Satires_ de
          Ducamp d'Orgas, 1690, in-8, p. 71. Ceux qui s'occupoient
          surtout des choses de la littrature, _les chenilles du
          thtre_, comme les appelle Gresset, s'assembloient sous un
          grand if. C'est ce qu'il faut savoir pour bien comprendre ce
          couplet qui se chantoit au prologue d'une pice de Le Sage,
          _les Mariages du Canada_, joue en 1734:

               Grand juge-consul du Permesse,
               Vous savez notre diffrent.
               De grce, rglez notre rang
               Par un arrt plein de sagesse,
               Par un arrt dfinitif,
               Tel que vous en rendez  l'if.]

          [Note 360: C'est l, dans l'alle qui disparut pour faire
          place  la galerie de droite, que se trouvoit le fameux orme
          appel _l'arbre de Cracovie_. Ce nom, que Pannard prit pour
          titre d'opra comique en 1742, venoit non pas de la ville de
          Pologne, mais des mensonges, des _craques_, qui trouvoient
          l un abri. Au VIIe chant de la _Henriade travestie_ il est
          parl des milliers de nouvellistes

               Deguenills, mourant de faim,
               De ces hableurs passant leur vie
               Dessous _l'arbre de Cracovie_.

          Les nouvellistes du Palais-Royal n'avoient pas grand crdit.
          V. ce qu'en dit la _Gazette_ dans les _Ennuis de Thalie_
          (_Hist. du Thtre-Italien_, t. 5, p. 263). En 1709, suivant
          _l'Ambigu d'Auteuil_, un apothicaire s'y toit fait
          l'essayeur des bonnes ou mauvaises nouvelles.]

          [Note 361: Le voisinage du Pont-Neuf avoit ds longtemps
          achaland de nouvelles les oisifs du clotre des Augustins.
          Les gazettes toient l dans leur vrai centre. On connot
          celle du Pont-Neuf faite par Saint-Amant, dit. Livet, t. 2,
          p. 161, et l'on sait par le Paris _en vers burlesques_ de
          Bertaud, p. 36-37, que dans les presses de marchands et de
          curieux encombrant le pont se trouvoit toujours quelque
          vendeur de gazette. Dans le _Grand Thtre des
          nouvellistes_, p. 61, il est parl de ce docteur

                   .....Qu'on voit tous les matins
               Prsider sur le banc du quai des Augustins.]

          [Note 362: On y voyoit surtout des abbs. V. _Satires_ de
          Ducamp d'Orgas, p. 73.]

          [Note 363: Antonio Perez, aux derniers temps de sa vie,
          avoit en effet habit dans le voisinage des Clestins. Aprs
          avoir log rue Mauconseil, vis--vis de l'htel de
          Bourgogne, puis  Saint-Lazare, dans la rue du Temple, au
          faubourg Saint-Victor, il toit venu s'tablir dans la rue
          de la Cerisaie. Il avoit toujours t trs curieux de
          nouvelles, et mme, comme s'il n'et pas cess d'tre
          ministre de Philippe II, il poussoit jusqu' l'espionnage
          cette passion de curiosit. Les Espagnols l'accusoient
          d'envoyer de Paris  Madrid des espions  gages. V. _Oeuvres
          choisies_ de Quvedo, La Haye, 1776, in-12, t. 1, p. 100.
          S'il alla quelquefois se mettre aux couts dans le clotre
          des Clestins, il ne put se permettre jusqu' la fin de sa
          vie ces promenades de nouvelliste. Il devint en effet
          presque perclus de ses jambes, et, ne pouvant plus se rendre
           l'glise, il fut oblig de demander qu'on lui accordt le
          droit d'avoir une chapelle dans sa maison. (Lorente, _Hist.
          de l'inquisition_, t. 3, p. 360.)]

          [Note 364: Il fut, dit M. Mignet, enterr aux Clestins,
          o, jusqu' la fin du dernier sicle, on pouvoit lire une
          pitaphe qui rappeloit les principales vicissitudes de sa
          vie. (_Antonio Perez et Philippe II_, 1845, in-8, p. 301.)
          V. aussi Piganiol de la Force, _Descript. de Paris_, 1765,
          in-8, t. 4, p. 254-256.]

Ceux du Palais, qui ne sont nourris que d'un lait qui ne sauroit
jamais se cailler, formrent empchement  la pretention de tous les
autres, et mme au dessein qu'ils avoient de travailler  la reforme.
Ils alleguoient pour moyen le long usage o ils etoient de parler de
tout sans rgle et sans connoissance, en soutenant que les saillies
d'esprit et l'invention avoient bien plus de beaut et d'agrement
qu'une froide relation de faits et d'evenemens; que ce style n'etoit
bon que pour les marchands, qui ne comptent que sur leur propre fonds,
au lieu que les personnes d'un genie vif et heureux savoient trouver
dans l'imagination un plaisir et un applaudissement qu'on ne gotoit
point dans un recit simple et uni; que c'etoit par le secret de faire
des applications hardies des loix sur differentes matires opposes
que plusieurs avocats acqueroient de la reputation et de grosses
fortunes; en un mot, que l'inclination des Franois toit toujours
d'aller bien loin, sans s'embarrasser de la science des chemins, et
qu'il suffisoit d'avoir une langue et du courage pour gagner bien du
pays.

Le deput des caffs remontra que la question dont il s'agissoit ne
regardoit nullement la noblesse ni l'anciennet des lieux o les
bureaux se tenoient, mais seulement ceux qui y avoient entre et voix
deliberative; qu'on ne pouvoit pas nier que presentement les caffs ne
fussent le rendez-vous le plus ordinaire des nouvellistes d'esprit et
de distinction, particulirement en hyver, o les promenades n'etoient
pas de saison, et que c'etoit pour cette raison qu'il devoit avoir la
preseance dans cette generale assemble.

Les barbiers eurent avis des motifs pourquoi elle se tenoit. Ils ne
manqurent pas d'y faire leurs remontrances, aux fins d'y tre reus
comme membres de ce digne corps, fonds sur ce que de tout temps ils
toient en possession d'tre les premiers nouvellistes de tous les
pays, et d'tre choisis pour battre l'estrade et decouvrir tout ce qui
se passe d'important dans ce genre de science, ayant pour cet effet
beaucoup de relations auprs des personnes de la premire qualit: en
sorte que c'etoit dans leurs boutiques que se rafinoient les plus
curieuses nouveauts avant que de se repandre dans le public; qu'au
reste ils avoient soin de prendre regulirement les gazettes toutes
les semaines, dont la lecture ne cotoit rien qu'un peu de patience,
en attendant son rang d'tre ras, en y ajoutant, aussi gratis, des
commentaires considerables, concluant que, si l'on ne leur faisoit pas
la justice de leur accorder la preseance sur tous les bureaux, ils
esperoient au moins d'y tre agregs pour y occuper la seconde place.

Aprs qu'on eut examin toutes les circonstances de ces contestations,
les presidens et deputs convinrent enfin de laisser la preseance au
bureau du Palais, non-seulement  cause que c'est le magasin general
des nouvelles, et o il en vient moins qu'il ne s'en fabrique, mais
encore pour n'avoir point de procs, qui acheveroient de gter
l'esprit s'ils toient joints avec le negoce des nouvelles[365]. A
l'egard du rang des autres presidens et deputs, il fut arrt qu'il
se prendroit comme ils entreraient, n'y ayant point de place, aprs
celle du president du Palais, plus honorable l'une que l'autre. Les
choses etant ainsi regles, quoiqu'avec beaucoup de peine, on
travailla serieusement aux moyens de mettre un bon ordre par tous les
bureaux, qui ft ponctuellement observ par tous les nouvellistes, 
peine aux contrevenans de n'tre pas ecouts, et de confisquer leurs
nouvelles comme marchandises de contrebande.

          [Note 365: Malgr cette dcision, les nouvellistes des
          Tuileries gardrent longtemps le pas qu'ils avoient pris
          depuis le commencement du sicle sur ceux du Luxembourg. Ils
          l'avoient encore en 1709. Je le vois par ce qui est dit dans
          _l'Ambigu d'Auteuil_, p. 37. Voici ce que j'y trouve: Aprs
          que toutes les nouvelles sont dites au Palais-Royal, et que
          des histoires qui ont t rebattues dj cent fois y ont
          encore t renouvelles, les coqs des pelotons choisissent
          ceux qu'ils trouvent dignes de leur tenir compagnie, et leur
          font signe de les suivre aux Tuileries. C'est sur les six
          heures que se fait le _tric_ (_sic_) de cette promenade, et
          le moins mal en ordre veut se produire dans ces magnifiques
          jardins, o le dsajustement des autres ne seroit pas de
          mise. Aprs le tour de la grande alle, ils se retirent sous
          des ormes qui sont du ct de la terrasse qui borde la
          Seine. L, les plus vnrables prennent sance, pendant que
          le reste, tant debout, ne se lasse point de participer  la
          rcapitulation de ce qui a t dbit de plus important
          pendant la journe, non seulement au Palais-Royal, mais au
          Luxembourg,  l'Arsenal, au Palais, sans oublier les
          clotres, o il se fait un monde de nouvellistes, et les
          fameux caffez de Paris, d'o il ne manque pas de venir des
          dputez.]

On trouve les principaux articles de ce reglement, qui a et lu,
publi et affich dans les bureaux[366].

          [Note 366: Ce rglement, en 15 articles, est annex  la
          seconde dition de cette pice sous ce titre: _Nouvelle
          ordonnance pour les nouvellistes_. Il toit en substance
          dans quelques vers assez bien tourns de la satire _Le grand
          thtre_, etc., et qui seront mieux de mise ici. C'est au
          prsident du _Cercle du Luxembourg_ que l'on s'adresse, et,
          comme vous verrez, on n'oublie pas d'y parler de Simonneau,
          qui toit le greffier:

               Ordonnez, sans dlai, que pendant votre absence,
               Toujours le plus ancien y tienne l'audience.
               . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
               Et de plus ordonnez qu'on garde mot pour mot
               Vos derniers rglements d'y parler par escot;
               Et qu'en son priv nom, tout reu nouvelliste
               Repondra des faux pas que fera son copiste;
               Qu'on ne recevra pas d'acte sur le bureau
               Qui ne soit paraff du docteur Sim......,
               Sous peine de tomber dans d'estranges bevues,
               Comptant trop sur la foy de cent badauds des res.
               Que l'on fera serment, enregistrant son nom,
               D'avoir toujours en bouche un soigneux: Que dit-on?
               Et de ne dbiter jamais le doux sans l'aigre,
               Mais, comme le chapon, le gras avec le maigre;
               Qu'on bannira du cercle un tas de ces grimaux
               Dont le but n'est jamais que d'en conter  faux.
               Qu'on mettra tous ses soins  purger l'assemble
               De cent donneurs d'avis faits sous la chemine;
               Que chaque nouvelliste aura soin  son tour
               De parcourir Paris et fureter la cour.....

          Je vous ai dit le nom du greffier du Cercle; j'ignore celui
          du prsident, mais ce que je sais, c'est que l'individu qui,
          en 1728, surveilloit la transcription et la rdaction des
          _Nouvelles  la main_ se nommoit Dubreuil, qu'il logeoit rue
          Taranne, et que l'abonnement  son journal manuscrit toit
          par mois de 6 livres si l'on ne vouloit que 4 pages in-4, et
          de 12 livres si l'on dsiroit le double de pages. Plus tard,
          le grand bureau fut chez madame Doublet, aux
          Filles-Saint-Thomas. Sur une table, deux grands registres
          toient ouverts qui recevoient de chaque survenant, l'un le
          positif, et l'autre le douteux; l'un la vrit absolue, et
          l'autre la vrit relative. Et voil le berceau de ces
          _Nouvelles  la main_..., bauche des _Mmoires secrets_,
          que Bachaumont annonce ainsi ds 1740: Un crivain connu
          propose de donner chaque semaine une feuille de nouvelles
          manuscrites. Ce ne sera point un recueil de petits faits
          secs et peu intressans, comme les feuilles qui se dbitent
          depuis quelques annes. Avec les vnements publics que
          fournit ce qu'on appelle le cours des affaires, on se
          propose de rapporter toutes les nouvelles journalires de
          Paris et des capitales de l'Europe, et d'y joindre quelques
          rflexions sans malignit, nanmoins sans partialit, dans
          le seul dessein d'instruire et de plaire, par un rcit o la
          vrit parotra toujours avec quelque agrment. Un recueil
          suivi de ces feuilles formera proprement l'histoire de notre
          temps.... A chaque ordinaire,.... elle (la feuille) sera
          paye sur le champ par le portier, afin qu'on aye la libert
          de l'abandonner quand on n'en sera pas satisfait. (Edmond
          et Jules de Goncourt, _Portraits intimes du 18e sicle_
          (Bachaumont), Paris, Dentu, 1857, in-18, p. 33-34.)--A la
          fin de 1752, parut aussi _l'Avis d'une feuille manuscrite
          intitule le_ COURRIER DE PARIS. On vouloit l encore faire
          mieux que ces nouvelles  la main rejetes sur les
          provinces par la satit de Paris.. Quelques numros que
          possde M. Albert de la Fizelire prouvent qu'on ne fit ni
          mieux ni plus mal. La police svissoit souvent contre cette
          sorte de publicit: de l, ses disparitions et ses
          transformations si frquentes; de l aussi la raret des
          copies qui en sont restes. V. notre article de
          l'_Encyclopdie_ dj cit, et le _Journal_ de Barbier
          (1744), 1re dit., t. 2, p. 451.]




_Le Feu de joye de Mme Mathurine[367], o est contenu la grande et
merveilleuse jouissance faicte sur le retour de M. Guillaume, revenu
de l'autre monde._

          [Note 367: Nous avons donn plusieurs pices publies sous
          le nom du fou matre Guillaume; il toit bon d'en publier
          une au moins de sa bonne amie la folle Mathurine. Comme
          elles sont toutes assez insignifiantes, nous avons choisi la
          plus courte. On y trouvera d'ailleurs sur cette folle en
          _titre d'office_, dont nous avons dj longuement parl
          (_Caquets de l'accouche_, p. 168, note), et la, seule que
          nous connoissions, quelques faits qui ne se rencontrent
          point ailleurs. On voit par le titre que cette pice est le
          complment d'une autre, prte  matre Guillaume, et qui ne
          doit pas tre autre chose que le petit livret publi en
          cette mme anne 1609: _Discours fait par matre Guillaume.
          Suite des rencontres de matre Guillaume dans l'autre
          monde._

               L'on me fait mort,
               Mais c'est  tort,
               Car ma folie
               Demeure en vie.

          Quand Henri IV eut t assassin, on lui donna matre
          Guillaume pour compagnon d'outre-tombe. Un nouveau pasquil
          fut publi, qui racontoit ses nouvelles prgrinations
          infernales: _Le Voyage de matre Guillaume en l'autre monde,
          vers Henry-le-Grand_.

               Le monde n'est que pure folie,
               O chacun rit suivant sa passion.
               Ne blmez donc pas ma libre affection
               Qui prend plaisir  si pure manie.

          1612, in-8.--Cette fois, il n'y eut pas, que je sache, pour
          le retour du matre fou, de feu de joie et rjouissance de
          la part de Mathurine. Ce n'toit pas qu'elle ft morte, ni
          qu'on et cess de mettre sous son nom les petits livrets
          qu'on vouloit rpandre. Bien longtemps aprs sa mort, 
          l'poque de Mazarin, on recouroit encore  ce patronage de
          folie. Peu s'en fallut mme qu'on ne ft endosser  la reine
          Christine, dans une satire, le nom de notre vieille folle de
          cour. Le pseudonyme, tout trange qu'il ft, n'et pas
          manqu de transparence. Il n'et pas fallu gratter beaucoup
          pour trouver dessous une extravagante, et de bien pire
          espce que la pauvre Mathurine. Christine, en effet, venoit
          alors de faire assassiner Monaldeschi; c'est mme pour
          populariser la nouvelle de son crime, et pour la forcer 
          partir de Paris, dans le cas o elle n'auroit pas craint d'y
          venir, que ce pasquil avoit t prpar sous les auspices
          mmes de Mazarin. Un voyageur hollandois qui se trouvoit
          alors  Paris, et dont les _Mmoires_, conservs manuscrits
           la Bibliothque de La Haye, ont fourni quelques extraits
          fort intressants  M. Achille Jubinal, dans ses _Lettres 
          M. de Salvandy_, etc., Paris, 1846, in-8, p. 116, parle
          ainsi de ce fait si curieux, et dont nulle part ailleurs
          nous n'avons trouv de trace: Le 5e (dcembre 1657) nous
          apprismes que l'on avoit prpar icy un joly escrit pour en
          rgaler la reine Christine, si elle y fust venue; il devoit
          porter pour titre: _la Mtempsycose de la reine Christine_.
          On y eust vu quantit de jolies choses, et entr'autres
          belles ames qu'elle avoit eues, on luy donnoit celle de
          Smiramis, qui se travestissoit si bien, et qui, tantost
          homme, tantost femme, jouoit toujours des siennes, et
          surtout lors que, faisant appeler jusques  de simples
          soldats pour coucher avec elle, elle les faisoit poignarder
          au relev, de peur qu'ils ne s'en vantassent. La dernire
          ame qu'on lui donne est celle de Mathurine, cette gentille
          folle de la vieille cour. Mais  prsent qu'elle ne viendra
          point, cet escrit est supprim, Monseigneur le cardinal
          ayant fait dire  l'autheur de la laisser en paix. Si elle
          fust venue, on l'auroit publi pour l'obliger  quitter un
          lieu o on la dpeignoit de ses plus vives couleurs. Elle
          vint pourtant, mais resta si peu qu'on ne crut pas devoir
          reprendre l'ide du pasquil.]

_A Paris, nouvellement imprim._

1609.


O trois et quatre fois heureuse madame Mathurine, levez les yeux au
ciel, porte le zle de ton coeur par dessus les planchers plus relevez
de l'Olympe; d'un genouil flechy, remercie le ciel; ne sois ingrate,
et luy rends graces pour le bien heureux retour de ton cher favori M.
Guillaume. Rends luy preuve qu'il n'a point log une ame ingrate et
que le bien quy t'est faict ne tombe point en une terre sterile.

Mais quoy? qu'ay je besoing de telz advertissementz? Suis-je pas ceste
Mathurine quy ay renvers les escadres des plus animez de la ligue,
quy ay tousjours monstr que j'estois une autre Pallas, que d'une
main je portois la lance et l'estoc[368] et de l'autre l'olive?
Arrire donc tout conseil fors que le mien, car quel est le simple
ruisselet quy peut accuser la rivire de manquer d'eau, ou quelle est
la rivire quy peut faire reproche  la mer? Partant encore une fois,
arrire tous ceux quy se veulent avancer de conseiller celle quy ne
doit recevoir de conseil que d'elle. Bref, vous, fuseaux de la
Destine, je vous rends grces de ce qu'il vous a pleu ramener mon
bien aym M. Guillaume sain, sauf, et tot, en ce monde, autant comme
il estoit all en l'autre; de ce qu'il vous a pleu luy donner passage
parmy tant de sentiers incogneuz, en un pays o les plus gens de bien
sont en grand hazard et courent grand risque de leur equipage et
laissent le moulle du pourpoint. Comptes sont fort dificiles  rendre;
y pense quy voudra; si vous l'avez faict pour l'amour de moy, je vous
en ay de l'obligation. Or donc, si j'ay dy vray, je m'en dedy et suis
contente de m'en desdire maintenant, et pour satisfaction sacrifier
aux Detez infernales tous les ans,  la my-aoust en avril, trente et
dix-sept bales de nazardes,  la charge que messieurs les laquais de
l'autre monde en auront leur bonne part, et cinquante et treize
royaumes en painture pour suppler  l'ambition de ceux quy envient la
grandeur et le repos de monsieur mon bon amy; cent vingt et onze
chasteaux en Espagne pour la gloutonnie avarice du cronologie
transmarin,  la charge qu'il laissera Genebrard[369] en repos, ne
pillera plus les escriptz de ceux quy en ont parl en vrays clercs.

          [Note 368: Pour comprendre ceci, il faut savoir ce que pas
          un des biographes de Mathurine, ni Dreux du Radier, ni M. de
          Reiffemberg, dans leur histoire des fous de Cour, n'ont eu
          soin de faire connotre: c'est que la pauvre folle couroit
          par les rues arme de pied en cap. Dans une pice en
          strophes dont elle est aussi l'hrone, _La Sagesse
          approuve de Madame Mathurine_, 1608, in-8, nous lisons aux
          strophes 12 et 13:

               Quelque ignorant dira: Mais cela n'est pas beau,
               Contre l'ordre commun, voir porter un chapeau,
               Une pe, un pourpoint; fi, le fait est infme!
               Las! s'il savoit sonder la venu aux efforts,
               Il verroit que d'un homme elle tient tout le corps,
               Fors le bas seulement, qu'elle tient d'une femme.

               Elle porte un chapeau comme une sage done;
               Elle porte un tranchant comme une autre Amazone,
               Signal trs assur d'un esprit courageux.
               Pentasile estoit au premier Alexandre;
               Mathurine au dernier sacrifie sa cendre.
               Juge, lecteur, qui est la plus digne des deux.

          Ces faons d'Amazone donnoient  Mathurine un trait de
          ressemblance de plus avec Christine, et c'est peut-tre ce
          qui avoit fait natre l'ide de la mtamorphose mentionne
          il y a un instant. Le voyageur hollandois nous peint ainsi
          la reine de Sude dans son costume de _virago_: Elle
          n'avoit plus son habit de femme, auquel elle s'estoit
          accommode pendant son sjour en cette cour; elle avoit
          repris un juste-au-corps de velours noir garni partout de
          rubans, avec un _drolle_ (qui est une espce de cravate  la
          moresque) qui estoit li d'un ruban de couleur de feu; elle
          portoit une toque de velours avec des plumes noires; elle
          estoit coiffe de ses propres cheveux, qui sont fort blonds,
          mais assez courts et coupps comme ceux des hommes; sa juppe
          estoit d'une moire bleue avec une belle et grande broderie
          de soie guippe, blanche et aurore. Quoique le reste du
          portrait soit de hors d'oeuvre ici, nous nous reprocherions
          de ne pas le donner: Elle est de petite taille, assez
          ramasse; elle a le visage parsem de quelques grains de
          petite vrole, mais qui ne paroissent que de fort prs; son
          teint est fort frais, sur lequel on voit un peu de rouge
          mesl qui semble d'en vouloir relever l'clat; elle a le
          front large et les yeux grands et tincellants; elle a un
          nez aquilin qui, estant proportionn au visage, ne lui sied
          pas mal; elle a la bouche assez bien faite, les lvres
          vermeilles, et les dents toutes gastes; le menton lui
          descend un peu en poincte et achve de lui former le visage
          en ovale. Nous ne pusmes remarquer qu'elle ait le corps si
          mal basti qu'on le dit. Il est bien vrai qu'elle a
          l'espaulle droite un peu plus haute que la gauche; mais si
          on ne le savoit pas, on auroit de la peine  s'en
          apercevoir. Aussi tasche-t-elle de couvrir ce dfaut le
          mieux qu'elle peut; car, pour trouver l'esgalit de ses
          espaules, elle advance toujours le pied droit, met la main
          gauche au cost, et la droite sur son derrire. Quand elle
          parle  quelqu'un, elle le regarde fixement d'un oeil si
          ouvert qu'il faut tre bien hardi pour soutenir longtemps sa
          vee; elle ne fait pas de longs discours, et parut ce jour
          l tout  fait inquite; elle ne faisoit que courir de cost
          et d'aultre dans sa chambre, et dans un moment on la voyoit
          au del du balustre de son lict, auprs de sa chemine, au
          coin du paravant et aux vitres d'une fenestre, dire un mot 
          l'un, tirer l'aultre  part, et faire paroistre une humeur
          dereigle; elle parle fort bon franois, en possde tout 
          fait l'accent, et dit parfois de belles choses, mais d'un
          ton de voix qui approche plus de celui d'un homme que d'une
          femme. Quand quelqu'un luy vient faire la rvrence, elle
          luy en rend une de sa faon, qui est de moiti homme, moiti
          femme; et, quand elle marche, elle fait de certains pas en
          tournant qu'on peut nommer des passades en demi-volte ou des
          coups de maistre  danser.]

          [Note 369: Gabriel Genebrard, docteur de Sorbonne,
          archevque d'Aix, mort en 1597. On fait allusion ici 
          quelque livre, fait en Angleterre ou autre pays
          _transmarin_, contre sa _Chronologie sacre_. Genebrard
          avoit t un furieux ligueur; le sige d'Aix, qu'il occupa
          quelque temps, lui avoit t donn par Mayenne. Mathurine,
          en ennemie jure de la Ligue, comme elle l'a dit tout 
          l'heure, se met donc volontiers du ct des adversaires de
          Genebrard. Elle toit fidle servante du Roi, nous l'avons
          dj dit, _Caquets de l'Accouche_, p. 168, note. Un fait
          qui nous avoit jusqu'ici chapp prouve qu'elle ne se
          contentoit pas seulement de l'amuser, mais qu'elle pouvoit
          encore, aussi bien qu'une personne du meilleur sens, lui
          rendre service. C'est  elle qu'on dut l'arrestation de Jean
          Chtel. Au moment o le roi se sentit bless  la lvre,
          regardant, dit l'Estoille, ceux qui estoient autour de luy,
          et ayant advis Mathurine la folle, commena  dire: Au
          diable soit la folle! elle m'a bless. Mais elle, le niant,
          courust tout aussitost fermer la porte, et fut cause que ce
          petit assassin n'eschappat. (L'Estoille, dit.
          Champollion, t. 2, p. 252.)]

Eh bien! c'est assez pour le present, me voil quitte de mes grands
remercmentz; je n'en suis pas plus pauvre pour avoir promis, ny eux
plus riches pour s'estre contentez de ma promesse.

Venons maintenant aux comparaisons, tous desmenties  part, d'autant
que mon espe commence  tenir au fourreau depuis la paix; toutes
fois, s'il se faut bastre, le Soldat Franois le fera pour moy[370].
Les secrettes faveurs qu'il a recees de moy l'obligent  ceste
corve. Et mon M. Guillaume l'en remerciera plus amplement, estant
venu brave, leste, galand; et moy, plus heureuse que Venus pour son
Adonis, ou Clymne pour son Phaeston, ay fleschy les Parques et
Pluton. Et bien! qu'en dites-vous? ne voil pas assez de quoy faire
un feu de joye de chenevotes? Or allez un peu comparer la fleur de
l'une et les arbres de l'autre avec mon fruict? Ce seroit le songe
avec la realit, le souhait avec l'accomplissement. Le diable
n'emporte pas le plus consciencieux de la compagnie quy n'aymeroit
mieux avoir bien  point et  profit de menage saboure l'infante de
Fricandouille que d'avoir song que Las ou Flora luy promettoit leur
pucelage. Pour moy, par la volont de M. Guillaume de Glasco, qu'il a
devotement jure  tous les bourdels de reputation, lorsqu'avec sa
sottane ou sultane il les fait fredonner au bal de la rue des
Pommiers[371], et outre plus jurera de n'estre  l'advenir comme il a
est cy devant, j'aymeroys mieux 50 mille escus que 50 saccades
realement par l'Albanois du seigneur Turlupin et du seigneur Don Diego
d'Ocagna, que 100 et onze fantastiquement par le seigneur Cocodrille
ou Sophy de Perce. Or, puisque j'ay reu ce grand bien du ciel, j'en
vay rechercher la jouissance avec mon bien aym M. Guillaume et
savoir si les courtisannes de l'autre monde l'ont si bien estranqu
et courthalein qu'il ne puisse courir la pretentaine joyeusement,
gaillardement, quelques couples de douzaines de postes, avec sa chre
et bien ayme.

          [Note 370: _Le Soldat Franois_, s. l., 1605, in-8, livret
          qui fit grand bruit alors, et qui donna lieu  une foule de
          rponses dont on peut voir la liste dans le _Catalogue La
          Jarrie_, 1854, in-8, 2e partie, p. 64, n 5082.]

          [Note 371: Je ne sache pas qu'il y ait jamais eu  Paris une
          rue de ce nom.]

FIN.




_Conference d'Antitus, Panurge et Gueridon_[372].

          [Note 372: Cette pice, qui a trait  quelques vnements
          politiques de l'anne 1614, est la premire d'une sorte de
          trilogie factieuse dont nous avons dj parl, t. 1, p.
          194, note, et qui, en outre d'elle, se compose ainsi: _Les
          Grands jours d'Antitus, Panurge, Guridon et autres_, s. l.
          n. d., pet. in-8; _Continuation des Grands jours interrompus
          d'Antitus, Panurge et Guridon_, s. l. n. d., in-8. Si nous
          donnons celle-ci de prfrence, ce n'est point parce qu'elle
          est la plus courte des trois: elles sont toutes assez
          curieuses pour qu'on n'y regrette point la longueur; c'est
          tout simplement parce qu'il s'y trouve beaucoup moins de
          baragouin que dans les autres. Ici, Guridon seul parle dans
          son patois, et, bien qu'assez inintelligible par instant, ce
          patois est presque toujours suffisamment accessible, et ne
          manque pas d'ailleurs de comique. Dans les pices suivantes,
          au contraire, le texte se bigarre de trop de langages
          diffrents. Chacun y parle le sien. D'abord c'est Guridon,
          puis un autre paysan nomm Arnauton, puis le capitaine
          Guiraud, qui parle un gascon encore plus accentu que celui
          du baron de Fneste; puis le capitaine Diego, qui s'explique
          en mauvais patois espagnol; enfin le capitaine Stephanello,
          dont le jargon italien ne vaut gure mieux. Bref, c'est 
          n'y rien comprendre, pour les lecteurs qui ne veulent pas
          qu'une lecture soit un casse-tte de traduction. Voil
          pourquoi, encore un coup, nous n'avons, sur les trois
          pices, choisi que celle-ci, et pourquoi nous ne donnerons
          qu'elle.--Toutes les trois sont fort rares. M. de La
          Vallire possdoit de chacune un exemplaire, qui passa
          depuis chez Mon, et qui se trouvoit, en dernier lieu, chez
          M. Pressac, de Poitiers. (V. _Catal. de sa Bibliothque_,
          1857, in-8, p. 109.) M. Leber ne possdoit que deux des
          trois pices; _Les Grands jours d'Antitus_, etc., lui
          manquoient. Il ne faudroit pas, pour les connotre, s'en
          fier  son _Catalogue_. Il dit qu'elles sont en vers; or,
          les trois sont, comme celle-ci, en prose entremle de ci de
          l de distiques ou de quatrains. Un exemplaire complet
          passa, en 1846, dans la vente de M. M... (V. le _Catalogue_,
          Potier, 1846, in-8, p. 5, n 27): il ne fut pas pouss au
          del de 11 fr.; aujourd'hui ce prix seroit au moins
          quintupl.--Parlons maintenant des personnages de cette
          _Confrence_ en dialogue. On connot _Panurge_; nous n'en
          dirons donc rien, quoiqu'il ne soit plus ici le sublime
          gamin cr par Rabelais, et qu'il tende  devenir plutt un
          raisonneur assez bonhomme. _Antitus_ est de la mme famille,
          puisqu'il nous vient aussi du _Pantagruel_. C'est le bon
          Antitus des Cressonnires, licenti matre en toute
          lourderie, avec qui Rabelais nous a fait faire connoissance
          en son livre 2, ch. 11. Comme Panurge, il est un peu
          dfigur, mais il gagne  l'tre. L'un remplace sa malice
          par du simple bon sens; l'autre fait de mme pour sa btise.
          Le profit le plus rel est donc pour lui. _Guridon_ est de
          plus frache date; il ne remonte pas plus loin que l'poque
          o l'on nous le met ici en scne. D'o vient-il? je ne sais.
          Le patois qu'on lui fait parler nous donneroit  penser
          qu'il est du Poitou, ou plutt encore de la Marche, d'autant
          que son nom pourroit bien tre un driv de celui de
          _Guret_, principale ville de cette pauvre province. Il est
          bien entendu que je n'avance cela qu'avec toute rserve et
          parce que je ne vois rien de plus probable  supposer. Sous
          Louis XIII, Guridon est partout: d'abord, c'est, comme ici,
          un villageois parlant par sentences et par distiques; puis
          il devient un hros de chansons, et son nom, mis au refrain,
          y ramne naturellement le _don don_ traditionnel. Voici, par
          exemple, un des couplets o il intervient ainsi. On devinera
          sans peine qu'il est dirig contre Marie de Mdicis et le
          marchal d'Ancre. Nous l'avons trouv dans le _Recueil
          Maurepas_, t. 1. p. 5:

                 Si la Reine alloit avoir
                 Un enfant dans le ventre,
                 Il seroit bien noir,
                 Car il seroit d'_encre_.
               O Guridon des Guridons!
                   Don, daine,
               O Guridon des Guridons!
                   Don, don.

          L'air sur lequel se chantoit cette chanson toit, on le voit
          par une note du mme volume (p. 333), l'air du _Toureloure_,
          et il devoit venir, comme Guridon lui-mme, du pays de ces
          Auvergnats ou de ces Marchois qui nous chantent encore avec
          tant de plaisir les chansons o se trouve le _tourelourela_
          natal. Pendant quelque temps le mot _guridon_ fut pris dans
          le sens de _vaudeville_ et le remplaa. Ainsi nous trouvons,
          sous la date de 1616, et toujours dans le _Recueil
          Maurepas_, t. 1, p. 323, _Le grand Guridon italien et
          espagnol, venu nouvellement en France, aux hypocrites du
          temps prsent_. Tallemant, dans l'historiette de Bois-Robert
          (dit. in-12, t. 3, p. 140), a parl d'un homme qui avoit
          mis toute la Bible en vaudeville qu'on appelle
          _guridons_. Pour que rien ne manqut  son individualit
          gaillarde, des chansons on l'avoit fait passer dans les
          danses. Guridon toit aussi alors un personnage de ballet:
          il figura dans celui des _Argonautes_, dans au Louvre le 3
          janvier 1614. Cinquante ans aprs, il joue encore son
          personnage dans l'arlequinade _le Rgal des Dames_, comme on
          le voit par ce passage de la _Gazette_ de Du Lorens (5 mai
          1668):

               Par de nouvelles gentillesses
               Et divertissantes souplesses,
               On voit deux _Guridons_ danser...

          Dans les _branles_ qui se dansoient  la fin des bals du
          monde, il tenoit aussi un rle, et c'toit, il faut en
          convenir, le plus piteux de tous. Ainsi, dans le _Branle de
          la Torche_, dj si fameux au temps d'Olivier de La Mancha
          et  l'poque de Henry Estienne, on donnoit, du moins sous
          Louis XIII, le nom de _Guridon_ au personnage qui, pendant
          que les autres tournoient en rond et s'embrassoient autour
          de lui, toit condamn  avoir en main un flambeau, ou, si
          vous aimez mieux, _ tenir la chandelle_, pour me servir
          d'une locution qui doit certainement venir de l. Mme Pilou,
          dj fort vieille, dansoit encore la _Branle de la Torche_.
          Comme le flambeau lui revenoit souvent, elle se plaignoit en
          riant de jouer toujours le rle de _Guridon_. (Tallemant,
          in-12, t. 6, p. 69.) Quand l'usage des petits meubles 
          trois pieds destins  soutenir les flambeaux s'introduisit
          dans les appartements, on les appela _guridons_, comme le
          pauvre patient dont c'toit l'emploi dans le fameux branle.
          Jusqu'ici personne, que je sache, n'avoit trouv
          l'tymologie de ce mot; je pense qu'aprs ce que je viens de
          dire il n'y aura plus besoin de la chercher.]

S. L. N. D. IN-8.


ANT. En bonne foy, nous voyl bien. Si la guerre dure encore quelque
sepmaine, nous sommes tous  la besasse, voire  la faim, et pour cela
il n'en faut pas aler au devin. On ne faisoit que se remettre un peu
des maux et desolations qu'avoient aport les guerres civiles, et nous
voil pis que jamais. Toute ma ferme a est rafle. Les veaux, les
moutons, les aigneaux de mon fermier, son bl, son vin, en ont paty.
Par S. Jean le bon S., ces mangeurs de cul de poule ont fait gorge
chaude de tout. O! qu'on dit bien vray que les chevaux qui labourent
l'avoine ne la mangent pas! C'estoit tout le vaillant de mon fermier,
et sa femme trouvoit par son calcul que par ce moyen il pouvoit
s'avancer pour estre quelque jour un gentil homme de son vilage. En ce
temps de rumeurs et de confusion que tout le monde s'avance aux
honneurs, h! pouvoit-il pas bien esperer ce grade? Voicy le compre
Panurge. Et bon jour!

PAN. Monsieur mon amy, vous ne savs pas les grosses nouvelles et
malheureuses. Toute ma ferme a est gaule, on n'y a rien laiss
jusques  une poule. Tout fut empiet en ma presence et mang par ces
epicuriens zelateurs transcendans de la picore[373].

          [Note 373: Comme le capitaine Picotin, dont nous avons dj
          parl (t. 6, p. 279), et dont le nom toit un souvenir de
          cette bonne dame _Picore_ qui l'avoit fait vivre si
          longtemps.]

ANT. Je vous en dis de mesme, tout fut pris et emmen; ils dirent 
mon fermier Nicolas qu'ils le contenteroient jusques  une maille  la
premiere monstre de messieurs les reformateurs. J'ay opinion que ce
sera en monoye de singe[374]. Patience, cela ne durera pas,  ce que
m'a dit le compere Guridon, qui vient de la grande ville. Vous savez
qu'il a nouvelles  commendement, et des bonnes.

          [Note 374: Cette locution vient de ce que les pagers des
          ponts laissoient passer _gratis_ tout jongleur qui faisoit
          danser devant eux son singe ou qui chantoit une chanson. Li
          jongleurs sont quitte por un ver de chancon, lit-on dans
          _l'Establissement des metiers de Paris_, par Estienne
          Boileau. MM. Le Roux de Lincy (_Chants historiques_, t. 1,
          p. 31) et Quitard (_Dictionnaire des Proverbes_, p. 646) ont
          avec raison donn crdit  cette tymologie, que Boursault
          avoit d'ailleurs souponne bien longtemps avant eux. V. ses
          _Lettres_, 1722, in-8, t. 1, p. 214-215.]

PAN. Vous a-il pas dit d'o procde ceste meschante guerre de
trousse-vache et de mange-veaux? Je voudrois et tous ceux de nostre
vilage que ceux qui en sont la cause principale eussent quelques
dragmes du feu S. Anthoine dans le perine[375] aussi bien qu'ils font
manger nos poules.

          [Note 375: Ce mot, qu'Antitus va prendre pour un mot latin,
          dsigne l'espace qui se trouve entre l'anus et les parties
          gnitales. C'est d'une fistule en cet endroit que mourut le
          vainqueur de Marignan; M. Cullerier, chirurgien de l'hpital
          du Midi, l'a dmontr dans sa curieuse brochure: _De quelle
          maladie est mort Franois Ier?_ Paris, 1856, in-8. Nous
          avions dj avanc qu'il n'toit pas mort du mal vnrien.
          (V. _l'Esprit dans l'histoire_, p. 99.) Cette nouvelle
          autorit nous donne pleinement raison.]

ANT. Vous avez dit l un mot latin, vous l'entendez donc?

PAN. Je n'en sai gueres, et si me coute bon, car ce fut l'anne du
cher latin. Mais voicy venir Guridon en chantant. Quoy qu'il ait, il
est tousjours gay.

GUER.

  Tous lous habitans de nos bonnes villes
  Disant qu'estiant sous de guerres civiles.

PAN. Ceux qui sont aux champs en sont bien encore plus souls et plus
las (Guer., mon amy), car ils n'ont ny murailles ny fosss pour se
garentir, et faut avoir recours aux bourgeois des villes, qui vendent
bien chre leur courtoisie, ou bien aux gentils hommes voisins, qui
les tondent quelque fois ras  l'espagnolle, et encore les appellent
vilains.

ANT. La belle chose d'estre sous son toict en toute seuret, sous
l'authorit de son prince souverain! Mais voicy le plus eveill
Guridon que je vis de cest an. Dictes-moy, je vous prie, faut-il dire
Guridon, ou Gurindon[376]?

          [Note 376: On disoit, en effet, l'un et l'autre. Je m'en
          vas, lisons-nous dans une pice du temps, chanter avec ma
          cornemuse vos louanges, sur le chant de _Gurindon_. (_La
          Suitte trs plaisante et Masquarades veue en l'autre monde
          par le capitaine Ramonneau_, 1619, in-12, p. 15.) Dans le
          _Ballet des Argonautes_ on l'appelle mme _Gulindon_.]

GUER. I n'en s per la cordine ren.

PAN. Voyez l'humeur des Franois! ils se prenoient au poil l'autre
jour (des gens d'esprit) par ce que les uns opiniatroient qu'il faloit
dire Guerindon, les autres Gueridon. Ils s'atachent tousjours  des
choses de neant.

GUER. Olet vr iqu. I me souvien que lous clgercs disiant qui quets
Gregeois (qu'is apeliant) donniriant de grousses et sanglantes
batailles per ine voyele[377]. Agars sis nestiant pas ben de lesi, et
lous Franez fesiant lou mesme. Is se batiant per iquet honour qu'is
ne cognoissiant mie. Cr ben qu'is ariant grand besoin d'tre in poy
trapanez. O let in grous cas diquets cerveas.

          [Note 377: Sur ce fait et quelques autres du mme genre, V.
          t. 2, p. 286.]

ANT. Laissons tout cela et dites nous encore quelque guridon,
compre, mon amy.

GUER. I vous en dir in tout nouvea:

  Les Walons estiant venus  la guerre,
  S'en retourairant ben tost  louer terre.

Olet per vray. Is lour prometiant grousses richesses per lou sac d'ine
bonne ville. Quand is s'aprochirant is lour vouliant donn deux escus
per tte, is s'en retournirant tous gromelous, hormis quauques uns
agars les gens diquelle nouvele reformation. Iqu me fai souveni des
gens d'in prince dau tans pass. Les femmes disiant: Ique les gens
diquet Seignour nous travaillant ben, mais ne nous donant ren.

ANT. Il sait tout, le compagnon, et n'espargne personne, entre dans
les lieux secrets et souterrains comme un chien d'Artois et dit sa
ratele du monde. Je te prie, mon Bedon, dy nous des nouvelles.

GUER. Vous otres en savez plus que m. I me sens la tte rompue de
questions. Iquets qui hantiant la cour ne demandant que nouvelles
fresches portes par lous chassemare. Et qui ato de neuf? Que dit on
de nouvea? Que vous en semblge de la paix, de la guerre? Tousjours sur
iquele demarche, mais qu'est igu? I vous voy tous meshaigns[378] et
tristes; lous affaires vont elles pas ben?

          [Note 378: Chagrins, morfondus de tristesse. Quelquefois
          mme ce mot se prenoit pour _bless_, _estropi_. V. Cl.
          Fauchet, _Recueil de l'origine de la langue et posie
          franoise_, 1581, in-4, p. 141.]

ANT. Non, certes, on nous mange; et si nous ne sommes pas bien vens,
nos fermiers ont tout perdu.

GUER. I vous en dis lou mesme, iquets gendarmeas me mangirant tout,
jusques  ine belle oie; oletet plgene de gravit espagneule, et
sembglet ine grosse espouse de vilage, la povre oye! Olet ine grousse
perte, elle fut engoule avec les otres, et cr qu'is la mangirant
plgume et tout tant is estiant afamez.

PAN. Tu l'as donc perdue?

GUER. Voire, da! et aguis ine bele pour iquele journe. Vous otres
avs ouy dire et avs veu que d'otre tans lous gendarmeas se couvriant
d'aci, de lames treluisantes qui esclatiant au soleil; mai olet ben
in otre tans. I rencontris l'otre mardy diquets reformatours qui
vouliant faire ine otre France,  qu'is estiant afrous! lous uns
chargs d'ine pce de terre, otres monts sur daus mouleins  vent,
plusieurs sur mouleins d'eue, otres jambe dea, jambe de la sur ine
pice de vigne; otres sur des fiefs en parchemin. Is estiant tous
suans et poudrous.

ANT. Voil de belles gens, et fort ambitieux! Nous cognoissons tous
ces vaillans guerriers. O les bonnes lames!

PAN. Messieurs de la Vigne, du Pr, du Moulin[379], des fiefs en
parchemin fort nouveau qui se fait baroniser; c'est un gentil
fredaine[380] mirelaridaine. Ces gens l sont tous alis. Ce compagnon
du parchemin en fief nouveau avoit un gros vignier de pre qui fut
capitaine durant les guerres civiles. J'en fis ce gueridon:

  Il n'en est de tel de Paris  Rome,
  Car il est baron et point gentil-homme.

          [Note 379: Il a dj t parl de ces paysans qui
          s'ennoblissoient de leur propre autorit et se faisoient
          appeler, soit, comme ici, _M. du Pr_, soit _M. du Buisson_,
          _M. de la Planche_. V. t. 6, p. 332, une citation du _Paysan
          franois_  ce propos.]

          [Note 380: Le mot _fredaine_, d'aprs ce passage,
          n'auroit-il d'abord t, comme le mot qui suit, qu'une sorte
          d'onomatope chansonnire? Du refrain gaillard il seroit
          pass dans la langue courante, pour dsigner la chose qu'il
          a servi a chanter. Je pourrois citer plus d'un exemple de
          ces mots de fantaisie crs par les refrains, et  qui
          l'usage finit par donner un sens.]

GUER. Ha! ha! vela pas ine gaillarde noblgesse? Mais hau! compre, me
voudris vous ben ot mon meti?

PAN. Que vous semble de monsieur du Pr?

GUER. Olet in benet. Car qui point n'a pr, point de foin, _ergo_
point de chevos, so ne sont dique le race de Pacolet[381]. Pour iquet
moulein  vent, ha! ha!  merite ben d'estre habill en moulein  vent
et vivre de vent[382] et d'air come iquets lesardeas (que lous
clgercs apeliant cameleons) et non de poules et poulets. Olet in grous
cas de port in moulein  la guerre: lou vent (i cr ben) emporteroit
ique le vaillance; olienat qui deveniant d'evesques mouins et olet
devenu de mouni gendarmea.

          [Note 381: Sur _Pacolet_, V. plus haut, p. 38.]

          [Note 382: Tabarin se moqua, sur son thtre, de ces pauvres
          paysans habills de toile, comme les ailes d'un moulin. Il
          se montra lui-mme dans cet accoutrement, et c'est ce qui
          donna lieu  la factie: _Le Procez, plainte et informations
          d'un moulin  vent de la porte Sainct-Antoine contre le
          sieur Tabarin, touchant leur habillement de toille neufve_.
          1622, in-8. Quand il a veu, dit-il, le pauvre moulin, que
          j'avois mes habits des dimanches, il m'est venu despouiller
          une de mes aisles, c'estoit la plus belle jacquette que
          j'avois jamais eue.]

PAN. Voicy venir M. Jean, le savetir de nostre vilage, qui ne fait
qu'arriver de la grande ville, o il a demeur longtemps; il chante le
_Te Deum_ et jargone des affaires d'estat.

GUER. Is disiant quo lest opiniatre comme in mule; mais dites-m, que
vous semble encore de tous iquets lous gendarmeas nouvellement cres?

PAN. Je dis qu'ils auront tous un pi de nais quand ils verront que la
guerre s'en retournera au premier passage de rivire; et puis il n'y a
ny foin ny avoine de ceste anne.

GUER. Je vis l'otre matein l'aine dau compre Estienne, is le vouliant
faire pass au pont de Satein, is ne puguirant jamais. Olavt pour,
ayant pass, de ne trouv ren  petre. O faudrt don l'anguillade[383]
 tous iquets picourours si serr que lour peu ne vosit ren aprs 
faire vzes[384] ou cornemouses, comme disiant iquets courtisans.

          [Note 383: Les pdagogues romains fouettoient leurs coliers
          avec une peau d'anguille. (Pline, liv. 9, ch. 23.) L'usage
          toit rest, et le mot ici employ en toit venu. Il se
          trouve plusieurs fois dans Rabelais (liv. 2, ch. 30; liv. 5,
          ch. 16). Je lis aussi dans Regnier, sat. 8, v. 155-156:

               Ce beau valet,  qui ce beau maistre parla,
               M'eust donn l'_anguillade_ et puis m'eust laiss l.]

          [Note 384: La _vze_ toit une sorte de cornemuse plus
          particulirement en usage dans le Poitou, selon La Monnoye,
          dans son _Glossaire_ des nols bourguignons. La _vze_ toit
          la partie par laquelle on souffloit; l'outre s'appeloit
          _bille_, et des deux mots on avoit fait celui de
          _bille-veze_ pour _balle souffle_, et au figur pour
          toutes les sornettes d'o il ne sortoit que du bruit et du
          vent.]

ANT. Celuy qui a vendu le bois tortu est un sot homme; vous diris
qu'il est bien amy des armes, mais il est indigne de jamais avaler du
piot, et que Bachus luy pardonne.

GUER. Olet per vr in nigaut,

  O vaudret ben meux estre en la cuisine
  Pre se rejoui que vendre sa vigne.

PAN. Maistre Jean s'est arrest, mais il viendra  nous. C'est un
grand fat; comment il tranche du politique! Nous sommes en un temps
qu'il n'y a petit pel de secretaire de S. Innocent, clerc, pedant,
magister crot, artisan, qui ne se mele d'escrire et de parler des
affaires d'estat; ils sont fricasss sur les pons et par les rues, que
c'est piti. Tu verras tantost que ce maistre savetier enfilera les
affaires comme grains benits[385].

          [Note 385: Ce n'toit qu'un cri dans toute la noblesse et la
          bourgeoisie contre les gens de mtier qui se mloient de
          prorer sur les affaires publiques. Aujourd'hui, crivoit
          Mornay un peu auparavant, il n'y a boutique de factoureau,
          ouvroir d'artisan ni comptoir de clergeau, qui ne soit un
          cabinet de prince et un conseil ordinaire d'Etat; il n'y a
          aujourd'hui si chetif et miserable pedant qui, comme un
          grenouillon au frais de la rose, ne s'emouve et ne
          s'esbatte sur cette cognoissance. (Cit par Mayer, _Galerie
          philosophique du XVIe sicle_, t. 2, p. 271.) Je lis encore
          dans un pasquil du mme temps, _les Entretiens du diable
          boiteux_, p. 26: Quand le savetier a gagn, par son travail
          du matin, de quoi se donner un oignon pour le reste du jour,
          il prend sa longue epe, sa petite cottille, son grand
          manteau noir, et s'en va sur la place decider des interets
          de l'Etat. De mme que Picard, cordonnier de la rue de la
          Huchette, qui fut pour une si grande part dans les
          soulvements populaires, contre le marchal d'Ancre, tous
          les gens de ce mtier, et le savetier matre Jean, que vous
          allez voir parotre, en est un exemple, se croyoient alors
          de grands clercs en politique; ils avoient mis  honneur de
          se ranger des premiers parmi les mcontents. Ils n'y
          gagnrent rien que les quolibets des bourgeois de bon sens
          et les pigrammes des faiseurs de _pasquils_. Picard,
          toutefois, fit bien ses affaires; sa rputation de factieux
          achalanda sa boutique, et,  partir de ce moment, il eut le
          bon esprit de n'en plus sortir. Il se mit en tat de lancer,
          son fils dans les grandes affaires. Ce fils devint, non pas
          procureur au Parlement, comme dit Amelot de la Houssaye
          (_Mmoires historiques_, t. 2, p. 399), mais trsorier des
          parties casuelles et marquis de Dampierre. V. le _Catalogue
          des Partisans_, dans le _Choix des mazarinades_ de M. C.
          Moreau, t. 1, p. 117-118. Il mourut au mois d'avril 1660
          (_Lettres choisies de Gui Patin_, 1707, in-8, t. 2, p.
          15).]

ANT. Il faut bien qu'il y en ayt tousjours qui parlent, qui escrivent
et qui donnent suject de rire. Vous savs comment Pasquin et Marforio
en font  Rome.

GUER. Mais olet in grous fait quin chacun se mele dans affaires. J ne
vis jams tant de conseillers diquet estat. I cr ben quiquet Pierre
du Pui[386] (quis apeliant) demanderat de letre. I pense qu'en fein
or en fairat lou mulet de quauque presidant. Per vr olet in grousse
piti. I fis ine rimaille lotre matein sur iqu.

  De l'Estat oh parle entre nous,
  In chasqu'un sur icu caquete,
  Is s'en vouliant mel tretous,
  Jusques au fis de la jaquete.

          [Note 386: Sur ce pauvre fou, qui couroit les rues, et 
          qui, comme  matre Guillaume, on faisoit endosser toutes
          sortes de petits livrets, V. t. 2, p. 273.]

PAN. Le voicy venir, ce maistre discoureur, qui nous resoudra sur
toutes questions d'estat: car il est grand politique en plusieurs
poins. Vous soys le bien rencontr, maistre Jean, et le bien revenu.

M{e} JEAN. Et  vous, messieurs et amis. J'ay ouy dire que vous autres
avs fait des pertes: ce n'est rien, il faut bien que les gendarmes
vivent. Par S. Crespin, je leur eusse faict bonne chre s'ils fussent
venus chs moy, et sans pleurer.

PAN. Par ma barbe, c'est bien rentr pour un courtisan  la grande
forme. Il faudra donc que les bons Franois nourrissent les mauvais de
poules, de poulets et de veaux?

M{e} JEAN. Aga, je say bien que j'ay travaill pour des grans
seigneurs de la cour, et que j'ay oy dire  plus de quatre savetiers
de bonne mmoire que cest esloignement de monsieur le Prince n'estoit
 autre fin que pour racoutrer l'estat[387].

          [Note 387: Le prince de Cond avoit quitt Paris le 6
          janvier 1614, pour se mettre  la tte des mcontents.]

ANT. A! maistre Jean, il est bien ais  dire, mais on ne racoutre
pas l'estat comme une paire de botes ou de souliers. Il y a bien 
tirer au chevrotin et des bouts  metre.

PAN. Mon grand ayeul maternel m'a cont souvent que du temps de Loys
douziesme, pre du peuple, il y avoit en son vilage une bonne et sage
dame s'il en fust oncques; mais les vilageois ne la peurent soufrir,
et firent les chevaux eschaps parce qu'ils estoient trop  leur aise.
Elle fut contraincte de les quiter l, et un sien parent vint qui les
assomoit tous de coups, leur prenoit leur bien par belle force, les
ranonoit, deshonnoroit femmes et filles. On s'ennuye souvent de
manger du pain blanc.

M{e} JEAN. Sur mon honneur, je pense que ces grans Princes ne songent
qu'au bien public.

GUER. Oys in poi iquet juron d'aleine. Is aviant donc de l'onour,
lous savetis? Je ne disons mie quiquets seignours nous pensiant qua
lour profit particuli et ne tiriant qu' iquet Papegaut, maistre
nigaud.

M{e} JEAN. Aga, mes amis, ils sont bonnes gens et veulent soulager le
povre peuple de tailles, desirent que tout aille par ordre, que les
bons soient reconnus, les meschans chasss et punis, et que les estats
ne se vendent plus.

GUER. Agars ce goguelu[388], coment ol en contet et quolet ben avant
en hote mer. I s ben qu'en ma paresse oliat trois ans que j'avons eu
soulagement de plgus de deux cens francs de tailles, et oy dire 
des gens de ben, qui queles gens qui gouverniant aviant ost plgus de
quinze cens mille escus de tailles et otres subsides depus iquet tans.
O faut tousjours trouv in mantea pr couvry lou mau, mais olet ben
malais astoure que lou monde n'est plus nigaud. I fus ine fois  ine
maison toute rompue,  ny avet que dea peas de vea pendues en ine qui
serviant de tapisserie. Ol y avet en escrit, au bas diqueles peas: _O
les gros veas!_ Is vouliant dire que c'estet  des veas de croire qui
queles ruines aguissiant est faites durant les guerres pr lou ben
publgic.

          [Note 388: V., sur ce mot et sur sa curieuse tymologie, une
          note excellente de M. Ch. d'Hricault dans son dit. des
          _Oeuvres de Coquillart_, t. 2, p. 287-288.]

PAN. Ce maistre ligneul[389] n'est Parisien, encore qu'il die
aga[390]: car les Parisiens sont fort sages et affectionns au service
du Roy, tesmoin monsieur le Prevost des marchands[391], qui offrit
ces jours passs  leurs Majests cent mile hommes arms qui
s'entretiendroient six sepmeines  leurs despens. Als moy dire que
ces nouveaux refondeurs d'estat en trouvent autant.

          [Note 389: C'est le fil _poiss_ dont se servent les
          cordonniers.]

          [Note 390: Cette interjection populaire est une apocope de
          _agardez_, regardez. Thodore de Bze (_De Franc. lingu
          recta pronunctatione_, p. 84) est de cet avis, ainsi que La
          Monnoye (_Oeuvres choisies_, 1770, in-8, t. 3, p. 334). On
          trouve maintes fois ce mot dans nos anciens auteurs,
          notamment dans les _Contes_ de Des Priers, dit. elzevir.,
          t. 2, p. 204. Nulle part, comme on le dit ici, il n'toit
          plus employ que dans le peuple de Paris. C'toit pour ce
          populaire une exclamation partout de mise. Saint-Julien, en
          ses _Courriers de la Fronde_, ne lui en fait pas pousser
          d'autre. Ainsi, dans le 1er (dit. Moreau, t. 1, p. 12,
          107), il dit:

               Monsieur de Mesme harangua,
               D'un style qui fit dire: Aga!]

          [Note 391: Le prvt des marchands toit alors Robert Miron,
          seigneur du Tremblay, conseiller d'Etat et prsident des
          requtes du Palais.]

GUER. Si lours Majests vouliant, cordiene, is lous metriant tous 
sac; mais iquets bons Princes ne vouliant ja lour ruine. Lou compre
Panurge parle de refondre. I me treuvis l'otre mardy qu'is refondiant
ine cgloche, oliat ben de lengin  iquelle besongne. Is demeuriant
beacoup de tans, is estiant tous suans et tous mehaigns. I penss en
m meme: oliaret ben  faire de refondre ine si grousse cgloche qui
quele d'in tel estat.

M{e} JEH. Aga, mes amis, ce bons Princes et messieurs ses associs ont
force gens, Anglois, Flamans, Alemans, et argent prou.

GUER. Olet in mantour iquet ravodour: car is n'aviant ja diquets
estrangers s n'est comme de l'arche de No, de chacun in paire.
L'otre matein in bacheli de mon village en parlt ben et dist qui
quel Rey d'Angleterre, qui est in gran Rey, desire faire lou mariage
de son fils avec ine des sours de nostre bon Rey[392], que Dieu
maintienne, et que lous fers en estiant ben avant dans lou feu. Pr
lous otres, is ny songeant mie. Quand  l'argent, nut farlorum[393];
et, saincte Dame, d'o lou tireriant is?

          [Note 392: Le mariage du fils de Jacques Ier avec Henriette
          de France, soeur de Louis XIII, toit en effet dj projet;
          mais il n'eut lieu que bien plus tard, le 11 mai 1625. V. t.
          1, p. 39.]

          [Note 393: _Perdu_, du mot allemand _verloren_, qui, import
          par les Suisses et les Lansquenets, toit devenu le mot
          _frelore_ employ dans le Pathelin (dit. G. Chateau, p. 50)
          et par Rabelais, liv. 4, chap. 18. Il se trouve aussi dans
          la chanson de la bataille de Marignan par Cl. Jennequin.]

PAN. A tout le moins ces nouveaux soldats ne trouvent rien  brouter 
la campaigne; on a tout serr dans les villes. Ils ressemblent les
compaignons d'Ulysse, ils ont est jet sur le roc de bon apetit et
n'ont faute que de mengeaille.

GUER. Is voudriant ben trouv parmy tous champs de bons logis come
iquele Pome du pein[394], Cormi[395] et la Croix blganche[396]; 
qu'is aimeriant la guerre! I cr ben qu'is en serant pglustot sous que
de fozes[397] de gelines.

          [Note 394: La _Pomme-de-Pin_, cabaret trop clbre pour que
          j'aie besoin d'en parler ici. V. d'ailleurs notre _Histoire
          des htelleries et cabarets_, t. 2, p. 304-305.]

          [Note 395: Fameux cabaretier dont la taverne se trouvoit
          prs de Saint-Eustache. V. _Caquets de l'Accouche_, p. 268,
          note; _Saint-Amant_, dit. Livet, t. 1, p. 143.]

          [Note 396: Cabaret chri de Chapelle, qui se trouvoit prs
          de la place Saint-Jean, auprs de la ruelle, aujourd'hui
          disparue, qui lui devoit son nom. V. t. 3, p. 318, et t. 4,
          p. 50.]

          [Note 397: _Foze_, renard, vient de l'allemand _fuchs_, qui
          a le mme sens.]

M{e} JEH. Par S. Crespin, je gageray que ces princes ne demandent que
l'ordre.

PAN. Comment est-ce, maistre benet, que l'ordre peut estre mis par le
plus grand desordre[398] du monde, qui est la guerre civile? Nous en
voyons des exemples  l'entour de la grande ville, o les gendarmes
mesmes du Roy font chere lie et puis batent leurs hostes: tesmoing le
jardinier de M. Du Harlay, jadis premier president de la Cour des
Pairs.

          [Note 398: Voil le systme de M. Caussidire en 1848
          condamn, et mme avec sa propre expression, _faire de
          l'ordre avec du dsordre_.]

GUER. Ine compaignie de carabins faira plus de mau en in jour que
toute iquele reformation ne scaurt aport de ben en in an. Is aviant
desja mang la Champaigne, la Bourgoigne et la Brie, is ne sariant
jams repar lou tort qu'is fesiant au Rey nostre seignour, et  ses
sujets, non pervr.

ANT. Ces reformateurs me font souvenir d'un voisin que j'avois, qui
avoit une fort belle maison perce et ouverte en quelques endroits. Il
fut si fin que pour la racommoder il la fit abatre un beau matin
jusques aux fondemens.

GUER. Agars iqui in bea mesnage. O ly avt de mme in homme au vilage
de ma mere grand, la grousse Jaquete,  metit lou feu dans sa maison
pr chass lous rats et les souris. I me trouvs ine fois avec ine
femme quo n'avt qu'ine robe un poi dechire, et n'en pouvet aver
d'otre; o ne fut jams possibgle de ly faire entendre quo se pouvet
racoutr. O la metit en pieces et fausit qu'alit en chemise toute
rompue, et si bien quo monstrt lou darr. Olet in gran fait d'in
opiniatre.

M{e} JEH. Vous dires ce qu'il vous plairra, mais ces Princes ont bien
avanc la besongne.

PAN. Voir da! bien advanc; ils ont mis de leur bon argent, et la plus
part de ceux qui l'ont pris ont fait voile. Ils ont alarm le royaume,
attir sur eux l'imprecation des peuples, et puis c'est tout.

GUER. Mais vous ne savs pas come is disiant qu'is estiant
magnifiques en iquele seance de lours estats de la nouvelle
impression? In secretaire d'in des gros monsieurs m'a tout cont. Ha!
ha! Oly en at per rire. O m'assurt qu' in mesme banc de monsieur lou
Prince et des otres Princes et Seignours estiant assis i ne s queles
gens qui teniant la plgace de lours maistres, en qualit (come a dist
iquet secretaire) de deputs presumptis. I n'enten ja iquet parlange;
que vous en sembgle, diquele nouvele espouse?

PAN. Ceste piece n'est pas de bonne mise.

M{e} JEH. Par S. Crepin, si est, et monsieur le Prince n'est-il pas
lieutenant-general pour le Roy s terres et pays de son obeissance, et
protecteur de l'estat?

GUER. H! maistre Goguelu, vous estes ine bete de dire iqu. I cr ben
que lou grand Prince n'y a song maille. Lou cur de nos vilage dist
l'autre matein quo ne songe mie  toutes iqueles fredaines.

PAN. Guridon, mon amy, il y en a qui disent qu'il met ce tiltre l
dans les commissions qu'on tient qu'il a envoyes en Poictou et
Guyene. Je n'en say rien que par le bon homme Ouy-dire, qui va
partout.

GUER. S'ol tet vr iqu, ol yart ben que dire, mais i ne le cr ja:
car o se rendret coupabgle. Olet vr qu'iquets hanicrochemens
apartenant aux clgercs. I n'enten ja lou latein.

M{e} JEH. Il ne sauroit mal faire en quoy que ce soit, par S.
Crespin, et je vous en pleuvis; il est certain qu' Nevers[399]
l'argent ne manque non plus que l'eaue de la fontaine; qu'il a prs de
luy huit cens gentils hommes; que tout le Languedoq et la Guyene sont
 sa devotion, avec huit mile gentis hommes, tous des parles.

          [Note 399: L'un des quartiers gnraux des mcontents. V.
          plus haut, p. 237.]

PAN. Vous mants, inposteur; vous aurs dronos[400] sur ce beq de
corbin. Je ne pouvois plus tenir mon eau. Je luy ay fait manger ses
parolles.

          [Note 400: Expression toute rabelaisienne (_Gargantua_, liv.
          1, ch. 27; _Pantagruel_, liv. 2, ch. 14). Elle parot venir
          du langage toulousain, dont Le Duchat invoque  ce propos le
          dictionnaire. Claude Odde, de Triors, dans les _Joyeuses
          recherches de la langue tolosaine_, dont M. G. Brunet a
          donn une nouvelle dition (1847, in-8), n'en a toutefois
          pas parl. Elle se prend pour _tape_, _horion_.]

GUER. Estrille, estrille le, Panurge, iquet marroufgle. I m'en vais li
faire ine Guridon.

  Ce crassous saveti, infantour de miseres,
  Come inpaerturbatour en soit mis os galeres.

Ainsi tous les factions y puissiant all per ecrire di quele longue
plgume; coment olat fait gile, iquet vilein! I dis sur iqu: malhour 
qui prendrat les armes, so nest pre lou service do Rey.

PAN. Il faudrait punir ces discoureurs et conteurs de balivernes. Il y
en a qui parlent si advantageusement de ceux qui troublent l'estat et
qui nous mangent, que c'est une honte. Je veux coiffer le premier que
je rencontreray, qu'il s'en souviendra trois jours aprs la feste.

ANT. Mes bons amis, vous voys en la personne de ce maistre savetier
une vive image et nafve representation de la populace et des esprits
foibles qui courent  la nouveaut sans savoir pourquoy. Ils ayment
et hayssent, louent et blasment une mesme chose. Ainsi les anciens ont
dit que le peuple estoit une beste  plusieurs testes, aveugle,
ignorant, et par consequent opiniastre et inconstant.

GUER. O l'et come la girouete din chatea qui se viret  tous vens.
Agars ben la lune, i cr quo sert malais de li faire ine robe per
tous lous jours.

ANT. Cependant, comme dit Panurge, il faudroit punir ces charlatans
qui contre toute justice exaltent ainsi les perturbateurs du repos
publiq: car pos qu'ils fussent bien fonds, les moyens et procedures
ne sont pas justes.

GUER. Ol en est come des antes[401] dau compre Michea, qui estiant
des beles diquele terre; o les emundit hors de tans: cordiene, li
mourirant toutes une nuit.

          [Note 401: Ce mot se prenoit pour branche, comme dans ces
          vers de Franois Habert, dans sa fable du _Coq et du
          Renard_:

               Le coq, de grand peur qu'il a
                       S'envola,
               Sur une _ente_ haute et belle.

          Il se disoit aussi pour un jeune arbre nouvellement ent.
          C'est dans ce sens qu'il est pris ici. Alors il ne faisoit
          pas double emploi avec le mot arbre et pouvoit se trouver
          prs de lui, comme dans ces vers du pome du _Rossignol_,
          par Gilles Corrozet:

               Le jour esleu, aussy l'heure assigne.
               S'en vint l'amant, la fresche matine,
               En un jardin, par d'arbres et _entes_,
               D'arbres et fleurs trs odorifrantes.]

ANT. A Dieu, Panurge;  Dieu, Guridon; mes amis, le ciel nous
conserve en paix. O que c'est une bonne chose! et souvens vous que
jamais personne ne s'ataque  son Prince souverain qu'il n'en paye les
pots casss tost ou tart.

FIN.




_Arrest du trs haut Conseil des Dix contre Georges Corner, fils du
duc de Venise, et autres, siens complices, publi sur les degrez de
Saint Marc et de Rialtes, avec pouvoir que quyconque pourra prendre
ledict Georges Corner vif ou mort, il aura de rescompence dix mille
ducatz de la Seigneurerie de Venise. Traduit de l'italien en franois.
A Lyon, par Claude Armand, dit Alphonse._

MDCXXVII.--_Avec permission_[402].

          [Note 402: Jean Cornaro ou Corner toit doge depuis 1625, et
          son autorit, qui devoit durer jusqu'en 1630, n'avoit pas
          rencontr d'opposition plus persistante que de la part de
          Reiner Zeno, l'un des trois chefs du Conseil des Dix. Zeno
          ne manquoit jamais l'occasion de censurer les actes du doge,
          surtout lorsqu'il s'agissoit de faveurs accordes par
          celui-ci  ses enfants. Quand l'un d'eux, Frdric Cornaro,
          avoit t fait cardinal par le saint-pre, Zeno avoit cri
          bien haut que la loi de Venise interdisoit  tout fils de
          doge d'accepter les bienfaits de Rome; il ne fut pas cout.
          Sa malveillance eut plus de succs dans une autre occasion.
          Jean Cornaro prtendoit  faire admettre ses trois fils dans
          le snat; Zeno s'y opposa; et fit si bien que Georges, le
          plus jeune, ne fut pas reu snateur. De l la haine de
          celui-ci contre Zeno, de l sa vengeance. Un soir d'hiver,
          la nuit tant dj noire, il l'attendit avec quelques bravi
          sous le portique mme de la cour du palais; et, peu
          d'instants aprs, Zeno, sortant du Conseil, tomba perc de
          neuf coups de poignard, dont heureusement pas un ne fut
          mortel. Le lendemain, les vtements ensanglants de Zeno,
          une hache trouve sur le lieu de l'assassinat, furent ports
          au milieu de la place Saint-Marc; mais le peuple de Venise
          toit trop accoutum  ces sortes de spectacles pour
          s'tonner de celui-l. Georges avoit pu s'enfuir. Il fut
          condamn par contumace, ses biens furent confisqus, son nom
          ray du livre d'or, et un marbre ft plac  l'endroit o le
          crime avoit t commis. C'est  Ferrare qu'il s'toit
          rfugi. Il n'en revint pas; peu de temps aprs, il fut tu
          dans une dispute qu'il eut avec un autre banni.--La pice
          que nous reproduisons est la traduction de l'_arrt_ rendu
          contre Georges par le Conseil des Dix, _arrt_ qui se trouve
          aux Archives gnrales de Venise, dans les _Bandi, proclame
          e sentenze_, L, n 1, ainsi que nous l'apprend M. A. Baschet
          dans sa trs intressante publication, _les Archives de la
          srnissime rpublique de Venise_, 1857, in-8, p 102. Il
          s'en trouve aussi  la Bibliothque impriale, n 5901,
          in-fol., n 3, une copie, envoye sans doute de Venise 
          l'poque mme de l'vnement, et dans la pense que Georges
          Corner s'toit rfugi en France. Le snat de Venise
          poursuivoit partout ceux qui avoient chapp  sa justice.
          Il ne s'en tint mme pas  l'avis officiel qu'il donnoit
          ainsi au gouvernement franois; pour s'adresser  un plus
          grand nombre et avoir par consquent plus de chance de
          tenter un dnonciateur par l'appt de la rcompense promise
           quiconque livreroit le coupable, il fit publier  Lyon et
          rpandre partout le livret ici reproduit.]


_L'an 1628, le 7 janvier, en Conseil des Dix._

Que Georges Corner, fils du serenissime prince, cit  cri public et
non comparant;

Pour cause qu'iceluy ayant conceu une haine mortelle contre N. H.
sieur Renier Zen, chevalier, pour les trs injustes et indignes
raisons quy se voyent au procez, et resolu totalement de luy ravir la
vie, estoit pour peser et machiener le moyen d'executer ce sien
diabolique et scelerat dessein, par aguet et preparatifs d'armes, et
atitrement de meurtriers et assassins, pour s'en servir au dict
succez.

Et  cest effect auroit donn rendez vous  quelques uns des dicts
meurtriers par luy nommment et par deliberations choisis  cest acte
atroce[403], pour se trouver, le 30 du mois de decembre pass, au dict
lieu, la petite descente de sa senerit, et les auroient fait arrester
 dessein et en embusche dans le propre palais ducal, attendant que le
dict chevalier Zen sortt du Conseil des Dix, duquel il est  present,
et iceluy estant descendu par l'escalier, environ les cinq heures de
la nuict dudict 30 decembre, sans se douter de rien, et se tenant
asseur, tant pour la qualit du lieu d'o il sortoit que d'iceluy
auquel il se trouvoit, se pourmenant soubz le porche de la cour du
palais, prs de l'escalier des Geans, quy est autant  dire que le
sein propre de la Republique, lequel, par les sacres loix d'icelle,
doit estre rever, respect et trs asseur  tous[404], iceluy
Georges mettant en oubly toute reverence et craincte de Dieu et de la
justice, et tout esgard  la trs griefve offence qu'il faisoit  sa
patrie, auroit faict assaillir iceluy Zen d'une faon inhumaine,
barbare et inoue, et blesser et malmener  coups de hachette[405] et
de poignard, en intention de luy oster totalement la vie; lesdicts
meurtriers n'ayant cess de le meurtrir et blesser qu'ils n'eussent
assouvy leur cruaut et felonie, le croyant mort; aprs quoy, s'estant
retirez et sauvez au dedans la porte quy va au palais et  la descente
de sa serenit, et l'ayant ferme pour n'estre suivis de sergents et
d'autres gens accourus  un delict si atroce et si execrable, se
seroient acheminez au lieu dict Car-ane[406], l o le dict Georges
faisoit tenir une gondole toute preste  cest effect, par le moyen de
laquelle il auroit eu commodit de s'enfuir de ceste ville, accompagn
de quatre des susditcts assassins, ayant pour rameurs en icelle Olive
Poppier, son maistre gondolier, et Jean, fils de feu Dominique Tavan,
rameur du milieu et neveu du susdict Olive, ses barcarols, et un autre
dont la justice n'a pu jusqu' present avoir la cognoissance, sur
laquelle gondole ils seroient tous passez sur le Po s estatz de
prince estranger[407].

          [Note 403: C'toient de ces _bravi_ contre lesquels le snat
          de Venise, qu'on accuse  tort d'avoir protg cette sorte
          de sicaires, avoit rendu un dcret le 18 aot 1600.
          D'ordinaire ils toient trangers, comme on l'apprend par la
          teneur mme du dcret: Des meurtres et des assassinats, y
          est-il dit, ont t commis en grand nombre, depuis quelque
          temps, sur divers points de notre Etat. Il a t reconnu que
          les coupables ont t le plus souvent des sicaires
          trangers, hommes sanguinaires, qui s'engagent comme _bravi_
          au service des particuliers, chez lesquels ils trouvent
          nourriture, entretien, et d'o ils tirent beaucoup d'autres
          avantages. Ce dcret se trouve  la p. 28 de la curieuse
          publication de M. A. Baschet cite tout  l'heure. Le fils
          du Titien, Cesare Vecellio, dans son livre si intressant,
          _Degli habiti_, etc., 1590, in-8, parle beaucoup de ces
          _bravi_ (p. 165), de leurs brillants costumes, qui avoient
          fait que le mot _brave_ toit devenu synonyme de bien vtu;
          il n'oublie rien de leurs moeurs, et elles sont tout  fait
          ce que nous pensions qu'elles devoient tre: Ces gens,
          dit-il, s'habillent fort bien... Ils se coiffent d'une
          berette en velours ou en autre toffe de soie; sa forme est
          leve et entoure d'un voile qui se noue en rosette sur le
          devant. Ils ont au cou des collerettes ou fraises; leur
          manteau est de chevreau ou de chamois; pour vtement de
          dessous ils ont un juste-au-corps avec manches de toile de
          Flandre; leurs culottes sont de soie, larges, et descendent
          jusqu'aux genoux; leurs chaussettes sont de cuir. Les bravi
          portent sans cesse l'pe et le poignard, et ne parlent que
          de duels et de querelles. Les garnitures de leurs vtements
          sont de passementerie, soie, etc., etc. Comme tout le monde,
          ils changent souvent leur costume; souvent aussi ils portent
          la cuirasse et les cuissards de mailles, retentis en arrire
          par une ceinture. Le plus ordinairement, enfin, ils sont les
          favoris des filles de joie, qui s'en servent contre ceux qui
          leur veulent faire tort.]

          [Note 404: Voici le texte mme de ce passage, si remarquable
          de fiert: Passeggiando sotto il Portico della Corte del
          Palazzo, vicino alla Scala de' Giganti, che vuol dire nel
          proprio sena della Republica, che per le sacrosante leggi di
          essa, deve esser riverito, riguardato e securissimo a
          tutti.]

          [Note 405: Nous avons dit plus haut qu'une hache avoit t
          trouve sur le lieu du crime.]

          [Note 406: C'est sans doute une altration des mots
          _ca-grande_, qui sont eux-mmes une altration de
          _canale-grande_. Les Corner avoient en effet leur palais sur
          le grand canal. Il existe toujours, et c'est un des plus
          lgants de Venise. J. Sansovino, qui en fut l'architecte,
          n'en a pas bti de plus magnifique. On l'appelle encore
          _palazzo Corner della ca-grande_.]

          [Note 407: Nous avons dj dit que c'est  Ferrare que
          Georges se rfugia.]

Pour ces causes, ledict sieur Corner soit et s'entende deschu et priv
de nostre noblesse, ensemble tous ses descendants  perpetuit, et
ray des registres de l'_Avogaria_.

En outre, soit et s'entende banny et proscript de ceste ville de
Venise et de son duch, et de toutes les autres villes, terres et
lieux de nostre estat, terrestres et maritimes, navires armez et
desarmez, et ce  perpetuit.

En cas advenant qu'il soit pris, qu'il soit amen en ceste ville, et,
 l'heure accoustume, entre les deux colonnes de Sainct Marc, il ait
la teste tranche sur un hault eschaufaulx, en sorte qu'elle soit
spare du corps et qu'il meure.

Avec tailles  quy le prendra ou tuera dans nos estatz, aprs avoir
faict suffisante foy de l'occision, de six mille duzats, et en terres
estrangres de dix mille, lesquels seront tout promptement et sans
deslay desbourcez et comtez, du coffre de ce conseil,  ceux quy
l'auront pris ou tu, ou  leurs legitimes procureurs ou commis, ou
quy auront cause d'eux, sans contredit, nonobstant surannation ou
autre chose au contraire; avec pouvoir  celuy qui l'aura pris ou tu,
ou  son commis ou charge ayant, de percevoir  son bon plaisir et
sans difficult quelconque la susdite taille de toutes sortes de
deniers, nonobstant chose quelconque au contraire, de telle chambre de
nos estats qu'il aymera mieux, pour son plus grand et entier
contentement[408].

          [Note 408: A propos de cette mise  prix de la tte de
          Georges Corner, il nous faut conter une singulire anecdote.
          Un certain Pantalon Resitani avoit vol, dans l'le de Scio,
          la tte de saint Isidore, et, revenu  Venise, il l'avoit
          confie  deux marchands de sa connoissance, puis avoit
          repris ses courses. Au retour, il rclama le vnr chef; on
          lui nia le dpt et un procs s'ensuivit. L'un des deux
          marchands, voyant bien qu'il n'auroit pas gain de cause,
          avisa fort adroitement  se dfaire de la relique, devenue
          embarrassante, et, qui plus est,  en tirer profit du mme
          coup. Il l'offrit  l'glise de Venise, qui avoit saint
          Isidore pour patron. C'toit un don tout gratuit, mais en le
          faisant notre marchand avoit clairement laiss entrevoir
          qu'une petite rcompense lui toit bien due, et que surtout
          elle lui seroit fort agrable. Falloit-il la lui accorder?
          Etoit-il sant de payer une offrande qui, aprs tout,
          faisoit du sanctuaire un lieu de recel? Plusieurs disoient
          non, beaucoup disoient oui, et Zen toit du nombre.
          Quoiqu'il ne ft pas encore compltement remis de ses
          blessures, il dlibroit dj, et, tout  son ide fixe, il
          soutenoit, faisant allusion  Georges Corner, que, puisqu'on
          payoit la tte des proscrits, on pouvoit bien payer aussi le
          chef d'un saint patron. Ce raisonnement tragi-comique
          l'emporta. En vain un parent de Georges, le _procuratore_
          Cornaro, allguoit que saint Isidore avoit toujours pass
          pour tre trs complet dans sa chsse, et que cette tte qui
          lui arrivoit de l'le de Scio feroit certainement double
          emploi; c'est  l'avis de Zen qu'on se rangea. La relique
          vole fut accepte et paye. Quand Zen fut tout  fait
          guri, ses premires dvotions furent pour le saint qui lui
          devoit cette tte nouvelle et inattendue. L'anecdote, dj
          sommairement conte par Daru, au t. 4, p. 428, de son
          _Histoire de Venise_ (1853, in-8), se trouve dans un curieux
          manuscrit des _Archives des affaires trangres_, tout
          entier relatif  l'assassinat de Zeno: _Memorie intorno alle
          acceduto per il consiglio de Dieci_, 1628. V., sur ce
          Mmoire, Daru, t. 7, p. 319.]

Et outre la susdite taille, il obtiendra pouveoir de delivrer un banny
relegu ou confin pour quelque estat du cas et condition que ce soit,
sans exception; quant mesme le dict banny seroit charg de plusieurs
bannissemens et condamnations de ce conseil ou d'autres ayant charge
et deleguez d'iceluy; nonobstant condition de temps, d'astriction de
balottes en nombre complet[409] et autres imaginables, lecture de
procez, etc., mesme pour cause d'estat.

          [Note 409: C'est--dire malgr une condamnation 
          l'unanimit des voix. Richelet dit, au mot _Balotte_,
          petite chose dont on se sert pour donner sa voix aux
          dlibrations. Montaigne, parlant du procs fait 
          Epaminondas et de la confusion dans laquelle ses fires
          rponses jetrent le peuple qui l'accusoit, a dit (_Essais_,
          liv. 1, ch. 1): Il (le peuple) n'eut pas seulement le coeur
          de prendre les _balottes_ en main. Le mot _ballottage_,
          encore employ dans les lections, est venu de l.]

Et, de plus, quy le livrera en vie aux mains de la justice, outre les
susdictes tailles et benefices, aura pouvoir de delivrer un autre
banny, relegu ou confin, pour quelque cas que ce soit, comme
dessus, en tout et par tout, comme bien mesme il n'auroit les qualits
requises par les loix, hormis seullement en matiere d'estat.

Et s'il advenoit qu'en telle capture ou occision le preneur ou le
tueur demeurast mort, les legitimes heritiez d'iceluy auront et
percevront tous les susdits benefices et tailles, sans aucune
diminution;  la reelle concession desquelles suffira la moiti des
ballottes de ce conseil; nonobstant tout reiglement ou arrest, tant
general que particulier, en fait de bannis ou d'autre sorte, tant
faicts qu' faire ou j expirez, auxquels, en ce cas, et en tout et
partout derog.

Qu'iceluy Georges Corner ne puisse jamais, par aucun pouvoir qu'aucun
ait ou puisse avoir, en aucun temps, tant en vertu d'arrest generaux
en fait de bannis que par voie d'advis ou de delations mesme
concernant matiere d'estat, ne luy mesme par la capture ou occision
d'autres bannis, d'esgale ou mesme superieure qualit  la sienne, ny
en aucun nombre, temps ou qualit que ce soit, estre delivr de ce
present bannissement, ne luy estre faict grace de aucune suspension,
alteration, remission, compensation, levation d'astriction ou autre
imaginable destruction d'arrest present; ou despence du nombre complet
des dix sept ballottes, non pas mesme par voie de revision de procez,
ne de sauf-conduict sous pretexte de porter les armes pour le service
du public, ne pour instances ne gratifications de princes, ne pour
autre cause quelconque, publique ou particulire; non pas mesme, en
temps de guerre, par aucun lieutenant ou representant de terre ou de
mer  quy eust est donn plein pouvoir, ne par magistrat esleu par
authoriti, quel quelle soit, de livrer bannis, si ce n'est par arrest
pass par toutes les neuf ballottes unanimes et conformes de tous les
six conseillers et des trois chefs; et puis de toutes celles du
Conseil, reduit au nombre complet de dix sept, et, en tout cas, aprs
avoir au prealable leu audict Conseil entierement tout ledict procez,
lequel, en aucun cas ne temps, ne pourra estre tir hors du coffre et
mesme ne pourra estre arrest ne deliber, si ce n'est qu'il soit leu
et par arrest pass en la forme que dessus; et ce aprs la lecture du
present arrest, avec toutes les charges et imputations; sur peine de
mille ducats  quy proposera, au contraire, tant  l'esgard de la
susdite extraction dudict procez hors du coffre que des autres
habilitations; laquelle amende sera exige d'iceluy par quy que ce
soit des conseillers, chefs et advogadours du commun, sans obligation
de leurs serments; et, nonobstant tout cela, tout autre arrest pass
contre la disposition de ce present sera et s'entendra annuler et
d'aucune valeur, et iceluy Georges Corner soumis  toutes les peines
de bannissement et autres clauses portes par le present arrest, et
pourra estre pris ou tu impunement; voire mesme avec les benefices et
tailles cy devant desclares en ce present arrest, lequel doit
demeurer ferme et inviolable  perpetuit.

Tous les biens d'iceluy, meubles, immeubles, presens et  venir, quy
luy appartiennent  present, en quelque manire que ce soit, et
pourroient en aucun temps luy appartenir ou escheoir, mesme la
legitime, seront et demeureront confisquez et saisis par nos
avogadours du commun et appliquez au coffre de ce conseil.
Pareillement luy seront confisquez, pendant sa vie, les biens tenuz en
fidei-commis quy luy pourroient, en aucun temps ou pour cause
quelconque, appartenir ou escheoir.

Et les biens quy, ds  present, luy peuvent appartenir par voie
legitime ou autre quelconque, seront vendus, ainsi que les immeubles,
et le produict d'iceux mis au coffre du conseil,  condition que les
ventes en soient approuves et ratifies par les deux tiers des
balottes du dict conseil; et, en cas que, pour n'estre vendus  leur
juste prix, les dictes ventes ne soient approuves par le dict
conseil, que des ditz biens ce quy consistera en batimens et
structures soit demoly, et le provenu des materiaux port au coffre du
conseil, et ce quy consistera en terres labourables soit reduit en
vains paturages  l'usage des communautez voisines. Tout promptement
seront esleuz trois inquisiteurs du corps actuel de ce conseil, quy
seront obligez de rechercher et enquerir par toutes voies, mesme par
billets secrets, tout ce quy, en quelque faon, peut appartenir au
dict Georges Corner[410].

          [Note 410: Ces dnonciations par billet secret entroient
          dans le vaste systme de dlation tabli  Venise. On sait,
          dit M. A. Baschet, que certaines magistratures de la
          Rpublique de Venise admettoient en principe la dnonciation
          et l'encourageoient ouvertement: des cassettes, publiques 
          l'extrieur, mystrieuses  l'intrieur, dites _cassette
          alla denuncia_..., toient pratiques dans la muraille de
          l'un des tribunaux qui jouissoient de ce triste privilge.
          (_Les Archives de la srnissime Rpublique de Venise_, p.
          98.)]

Et sera publi et fait savoir que toute personne, de quelque degr et
condition qu'elle soit, quy aura biens, deniers ou argent, joyaux, ou
saura o et par devers quy sont credits ou escritures, ou documens et
droicts, de quelque somme que ce soit  luy appartenant, ou bien aura
de quelqu'un quy luy sera debiteur, pour quelque cause que ce soit,
ait  le notifier reallement et distinctement aux susdits inquisiteurs
dans le terme de huict jours prochainement venans;  defaut de quoy il
encorera la peine d'estre contrainct au payement du double et d'estre
banny de ceste ville de Venise et de son ressort, et de toutes autres
villes, terres et lieux quy sont entre les rivires de Menzo[411] et
du Quarner[412], pour le temps et terme de vingt ans consecutifs, avec
taille de six cents livres de petits  prendre sur ses biens, s'il en
a;  leur defaut, les deniers du coffre de ce conseil destinez aux
tailles; et qu'en cas qu'il contrevienne  son ban, estant apprehend,
qu'il ait  tenir prison estroicte par l'espace de cinq ans
consecutifs, et puis retourner  son ban, quy commencera alors tout de
nouveau, et ce toutefois et quantes; et la susdicte taille s'entendra
devoir estre baille aux delateurs ou accusateurs, quy seront tenuz
trs secretz.

          [Note 411: Le Mincio, qui toit la limite des tats
          vnitiens du ct du Mantouan et du Vronois.]

          [Note 412: Cest le _Quarnero_ ou _Guarnero_, qui n'est pas
          une rivire, mais un golfe de l'Adriatique, entre l'Istrie
          et la Dalmatie.]

Il est aussy dit et declar que tous contrats que le dict Corner
pourroit avoir faits ds un mois en  doivent estre et s'entendent
cassez et annulez, et que chacun sera oblig  les venir notifier dans
le terme de huict jours prochainement venans, et tout ce quy en sera
retir sera confisqu comme tous les autres biens, comme dessus.

Il est bien aussy expressement arrest que tout ce quy proviendra des
dits biens et sera rapport au coffre du dict conseil sera gard en
iceluy et conserv pour le payement des tailles sus desclares,
lesquelles, en tout evenement et totalement, seront payes et
debources sans deslay, comme dessus, et de quelques deniers que ce
soit.

Si aucuns gentilhommes ou citadins de nos subjets ou autres, ayans des
biens dans nos Estats, de quelque condition ou degr qu'ils puissent
estre, sans en excepter aucun, non pas mesme quand ils seroient
conjoints avec le dict Corner en degr quelconque de parentage,
jamais, en aucun temps, en ceste ville ou en quelque lieu de nos
Estats ou hors iceux, luy donnera aucune faveur, adresse, denier ou
commodit quelconque, le recevra en sa maison, voyagera avec luy, luy
escrira, luy donnera advis, luy prestera aide ou confort en quelque
faon que ce soit, ou tiendra aucune pratique ou intelligence avec
luy, quand mesme ce ne seroit que de simple devis, encoure la peine,
estant gentilhomme ou citadin, de confiscation de tous ses biens, de
quelque sorte et qualit qu'il soit, et, estant apprehend, de prison
estroicte s prison des chefs de ce conseil nouvellement construicte,
quy sont tournes au jour, pour le temps et terme de dix ans; et
n'estant apprehend, de bannissement de cette ville de Venise et de
son duch et de tous nos Estats de terre et de mer, navires armez et
non armez,  perpetuit, sous la mesme peine que dessus en cas de
rupture de ban; et n'estant le delinquant gentilhomme ne citadin,
outre la confiscation des biens, soit condamn  servir de forat  la
rame, les fers aux pieds et conformement  tous les reiglemens et
astrictions de la chambre de l'armement, en une galre de condamnez,
pour le temps et terme de dix ans consecutifs et, en cas qu'il ne soit
habile  tel service, tiendra prison estroicte s sus dicte prison
pour le mesme temps.

Et quy accusera un tel  la justice, ou mesme par billet secret et
sans souscription le deferrera aux chefs de ce conseil, lesquelz mme
seront tenus proceder en cecy par voie d'inquisition, sera tenu trs
secret, et, coulpable estant convaincu et puny, obtiendra pour sa
delation le tiers des biens confisquez et cinq cents ducats de
tailles, lesquels sans difficult luy seront promptement payez ds
l'heure qu'il aura faict apparoir que c'est luy quy a est
l'accusateur[413].

          [Note 413: On peut lire, sur l'organisation de la dlation 
          Venise et sur la faon de procder des inquisiteurs d'Etat,
          la _Storia documentata di Venezia_ de M. Romanin, t. 3, p.
          59, etc.]

Et si, dedans ceste ville ou hors d'icelle, se trouvoit aucune statue,
effigie ou monument public du dict susdict Georges Corner, qu'elle
soit totalement oste; et, pour cest effet, sera escrit par les chefs
de conseil  Zara, et donn ordre semblable s autres lieux qu'il
appartiendra, selon qu'ils en auront notice.

Au mesme endroict auquel fut commis le deslict sera erig et placard
une pierre vive de marbre, quy y demeurera pendant toute la vie du
dict Georges Corner, et en icelle seront inscrites les tailles,
benefices et recompences que doivent recepvoir ceux quy le tueront ou
le livreront en vie, comme il est convenu cy dessus; ce quy sera tout
promtement execut par les chefs de ce conseil.

Le present arrest sera publi au grand conseil et sur les degrez de
Sainct-Marc et de Rialte, et tous les premiers dimanches de caresme,
pendant la vie d'iceluy, par l'organe de l'avogadour du commun en
iceluy grand conseil, et sera en outre imprim et envoy  tous nos
gouverneurs et lieutenans de terre et de mer et  tous les chefs de
mer,  ce qu'ils le facent publier pour en donner cognoissance  tous;
pareillement  tous les ambassadeurs et secretaires residans s cours
des princes  nos conseils, afin qu'il soit notoire partout.

Et, en ce cas o on vienne  savoir o Georges Corner sera, les chefs
de ce conseil seront tenuz eux-mesmes de venir au conseil pour le
demander  quelque prince que ce soit, et pour faire faire tout le
possible pour s'emparer de sa personne.

Et soit faicte de temps en temps perquisition diligente du lieu o il
pourra estre, recevant mesme  cest effect delation et billets
secrets.

       *       *       *       *       *

_Du 7 janvier 1628, en conseil des Dix._

Que Bernard Pucci, Romain ou Romagnol, lequel par cy-devant souloit
hanter et demeurer en la maison de Georges Corner, et Louis Remet,
autrefois gouverneur du dace de la douane du vin de mer[414], soient
bannis de ceste ville de Venise et de son duch, et de toutes les
autres villes, terres et lieux de nos Estats terrestres et maritimes,
navires armez ou non armez,  perpetuit; et, rompant leur ban et
estans apprehendez,  chacun d'eux soit au propre lieu du delict
coupe la plus aise et valide main par l'executeur de la justice, en
sorte qu'elle soit separe du bras, et icelle attache au col, et puis
 queue de cheval chacun d'eux soit mis dans un bateau plat sur un
eschaufaut, et conduict  Saincte-Croix, l o, par le mesme executeur
de la justice, luy sera coupe l'autre main, et semblablement attache
au col, sera tran jusqu' entre les deux colonnes de Sainct-Marc, l
o, sur un echafaut, il aura la teste coupe par l'executeur de la
haute justice, en sorte qu'elle soit separe du corps et qu'il meure,
et que le corps soit mis en quatre parties pour estre attach et pendu
s lieux accoustumez, jusqu' ce qu'il soit consomm;

          [Note 414: C'est--dire directeur du bureau de perception
          pour la taxe du vin venant  Venise par mer. _Dace_, comme
          on sait, se dit longtemps pour _taxe_.]

Avec tailles pour quyconque les prendra ou les tuera dedans nos
terres, aprs avoir faict suffisamment apparoir de l'occision, de
mille ducats pour chacun des dessus dicts, et de deux mille en terres
estrangres, lesquelles sommes seront toutes promptement desbources
du coffre ou des chambres, ainsy qu'il est plus  plein contenu dans
l'arrest contre le principal, et avec le benefice de ces mesmes
tailles au profict des heritiers, selon la teneur du susdict arrest;

Que tous et chacun des biens des susdicts, presens et  venir, soient
et s'entendent confisquez;

Que jamais ils ne puissent estre delivrez du present ban par aucun
suffrage ou pouvoir que aucun ait ou puisse avoir, sinon en cas que
l'un d'eux tue l'autre, ou tue George Corner, ou le livre entre les
mains de la justice, mesme obtenir aucune grace d'aucune sorte, non
pas mesme revision de procez, et que le procez ne puisse estre tir
hors du coffre, si ce n'est qu'au prealable lecture ait est faite du
procez, et par arrest pass par tous les neuf ballotes des conseillers
et chefs, et puis partout le 17e du conseil reduict  son nombre
complet. Et sera le present arrest publi et imprim comme l'autre.

       *       *       *       *       *

_Du 7 janvier 1628, en conseil des Dix._

Qu'Olive Poppier, gondolier de Georges Corner, et Jean, fils de
Dominique Tavan, rameur du milieu de la dicte gondole, et nepveu du
susdit Olive, soient bannis  perpetuit de ceste ville de Venise et
de toutes les autres villes, terres et lieux de nos Estats terrestres
ou maritimes, navires armez ou desarmez; rompant leur ban, chacun
d'eux soit conduict en ceste ville, l ou ailleurs accoustum, entre
les deux colonnes de S.-Marc, par l'executeur de la justice; il sera
pendu par son col sur une haute potence; avec tailles  ceux quy les
tueront ou prendront, de 4000 livres en terres estrangres, et 2000
dans nos terres,  prendre des deniers du coffre de ce conseil. Que si
toutefois, dans le terme d'un mois prochainement venant, aucun d'eux
envoiera, par quelque moyen que ce soit, offrir de se representer dans
le dict terme pour se deferer quelqu'un dont la justice n'ait encore
cognoissance, quy ait su, ou aid, ou conseill le fait dont est
question, et specialement revelera quy sont ceux quy estoient assis
avec Georges Corner dans la barque lors de sa fuite et evasion, ou quy
ait preste aucune aide, faveur, comfort et assistance  la
perpetration du trs atroce delict des blessures donnez  Nob. Hon.
S{r} Regnier Zen, chevalier, et justifiera la verit. Aprs que le
delinquant, ou les delinquans, aura est pris, convaincu et puny
comme dessus, chacun des prenommez Olive et Jean obtiendront la
liberation d'eux-mesmes du present ban.

Et sera le present arrest publi sur les desgrez du Rialte, afin que
tous en ayent cognoissance.

Ce 10 janvier 1628. Publi sur les degrs de Sainct-Marc et de
Rialte[415].

          [Note 415: On a pu remarquer que, dans cette proclamation
          contre le condamn, la formule ordinaire en pareil cas: _Le
          srnissime prince fait savoir_... n'a pas t employe. On
          n'a pas voulu que le nom du doge lui-mme, Jean Cornaro, ft
          invoqu pour la condamnation de son fils: C'toit, dit M.
          Daru, un hommage rendu  la nature (t. 4, p. 427).]

FIN.




_Rglement arrest au conseil tenu au Palais d'Orleans pour pourvoir
aux vivres de la Ville[416], et les miracles de la paille._

_A Paris, chez Jacques Le Gentil, rue de l'Escosse,  l'enseigne de
Sainct-Jerme, prs Saint-Hilaire._

          [Note 416: Le conseil o fut rendu ce rglement est du 5
          aot, selon M. Moreau, _Bibliogr. des Mazarinades_, t. 3, p.
          35.]

M.DC.LII, in-4.


Monsieur le duc d'Orleans, prenant un soin particulier non seulement
de tout ce qui peut contribuer au restablissement general de l'estat,
par l'extermination du Mazarin et de son party, mais encore de
pourvoir au besoin particulier de cette ville, qu'il voyoit aucunement
incommode faute d'ordre, pour y faire venir les pains, bleds, farines
et autres denres necessaires pour la subsistance des habitans[417],
convoqua assemble en son palais d'Orleans l'aprsdine du cinquiesme
de ce mois, o se trouvrent Mademoiselle, monsieur le prince de
Cond, le duc de Beaufort[418],  present gouverneur de cette ville,
et plusieurs autres seigneurs de marque, conseillers de la cour et
bourgeois affectionnez au bon party, lesquels ayant donn leur advis,
il fut conclu qu'on envoyeroit des commissaires, tant du cost
d'Orleans, Chartres, Melun, qu'autres lieux, pour achepter et faire
venir en cette ville les bleds, farines, boeufs, moutons et autres
choses necessaires pour la subsistance de la ville; que, pour la
seuret des convois, il y auroit des compagnies tires des trouppes de
Sa dite Altesse Royale qui leur serviroient d'escorte; et que, pour la
distribution desdits bleds et farine, elle se feroit en divers
quartiers de la ville, sur le pied du prix de l'achapt, pour empescher
le desordre qu'apportent ceux qui, voulans profiter de la misre
publique, mettent un prix excessif au pain et auxdits bleds et
farine[419].

          [Note 417: La disette avoit t telle que, suivant une pice
          de la mme poque, _Le Franc-Bourgeois montrant les
          veritables causes et marques de la destruction de la ville
          de Paris_, plusieurs milliers de pauvres toient morts de
          faim. Ce qu'on avoit vu en 1649 n'toit rien auprs de ce
          qu'on voyoit alors.]

          [Note 418: Il y avoit peu de jours qu'il avoit tu en duel
          le duc de Nemours.]

          [Note 419: La pice cite tout  l'heure, _le
          Franc-Bourgeois_, n'pargne pas les reproches aux meuniers
          et aux boulangers qui s'engraissoient de la disette
          publique,  ce point qu'on vit des meuniers demander huit et
          dix livres tournois pour la mouture d'un setier de bl. Il
          propose des moyens pour remdier  ces abus; mais ces
          moyens, qu'on voulut mettre en pratique, chourent.
          (_Bibliogr. des Mazarinades_, t. 1, p. 411-412.)]

De cet ordre on reconnoist la prudence et l'affection de son Altesse
royale, de messieurs les princes et de l'Union, puisque, par ce moyen,
non seulement les pauvres tireront un grand soulagement dans leur
disette, mais encore les mieux accommodez se trouveront en seuret et
hors de la crainte du pillage et de l'emotion que la necessit auroit
pu exciter faute de vivres.

       *       *       *       *       *

_Les Louanges de la paille_[420].

    Ma foy, je ne m'estonne guiere
  Que froment soit graine si chiere,
  Si la paille a tant de vertu.
  Quoy! le plus Mazarin du monde
  Est  l'abry des coups de fronde,
  S'il est  l'abry d'un festu!

    Quelle merveille que la paille,
  Qui passe pour un rien qui vaille,
  Ait tant d'effet sur le chapeau!
  Le plus vaillant de tous les hommes
  (Prodige en ce temps o nous sommes)
  Sans elle tremble dans sa peau.

    Sans elle passez par la rue,
  Chacun vous chifle, befle, hue,
  Et vous fait bien pis quelquefois;
  D'espingle la fesse on vous larde,
  On vous applique la nazarde,
  Et vostre dos porte le bois.

    Sans elle, quand bien vos penses
  A Dieu seul seroient addresses,
  Vous hassez le commun bien;
  Disiez vous vostre patenostre,
  Fussiez vous plus saint qu'un apostre,
  Sans elle vous ne valiez rien.

    Sans elle vous avez la mine
  D'estre cause de la famine
  Et des maux que fait le soldat;
  Le Mazarin est vostre maistre.
  Sans elle vous passez pour traistre
  Et pour ennemy de l'Estat.

    Sans elle contre la Bastille
  (Non contre la Maison de Ville[421])
  Vous machinez quelques desseins;
  Vous y voulez loger Turenne,
  Pour par la porte Saint Antoine
  Introduire ses assassins.

    Sans elle vous avez envie
  Que la faim finisse la vie
  De ceux qui veulent l'Union,
  Cette Union si necessaire
  Pour livrer un lche corsaire
  Entre les griffes du lion[422].

    Mais en portez-vous sur la teste,
  Chacun vous rit et vous fait feste,
  Tout le monde vous fait beau beau;
  Estes-vous dans quelque bagarre;
  Pour vous en tirer on dit: Garre!
  Il a de la paille au chapeau!

    Si toutefois, dans l'assemble,
  Vostre opinion mal regle
  Vient  dementir le bouchon,
  On vous recoigne, on vous houspaille,
  Et l'on employe vostre paille
  Pour vous rostir comme un cochon.

    Peuple qui par l veux connoistre
  Le bon Franois d'avec le traistre,
  Prens bien garde  ce que tu fais,
  Et crains que ta paille allume
  Se dissipe toute en fume
  Sans faire ny guerre ny paix.

    Use de cette noble marque
  Comme l'oncle de ton monarque[423],
  Comme un Cond, comme un Beaufort:
  Ils s'en servent, mais avec elle
  Ils vuident aussi l'escarcelle
  Et vont sans pallir  la mort[424].

    Cette merveille de nostre ge
  Qui fait des leons de courage
  Aux plus braves de nos guerriers
  T'enseigne aussi de quelle sorte
  Un vray frondeur la paille porte
  Pour changer ses brins en lauriers.

          [Note 420: Depuis les premiers jours de juillet 1652, un
          brin de paille mis au chapeau toit le signe de ralliement
          des Frondeurs. _Ce jour_, dit Loret dans sa _Gazette_ du 7
          juillet 1652,

               Ce jour, par trange manie,
               De Paris la tourbe infinie,
               Suivant un ordre tout nouveau,
               Mit de la paille  son chapeau.
               Si sans paille on voyoit un homme,
               Chacun crioit: Que l'on l'assomme,
               Car c'est un chien de Mazarin.
               Mais, avec seulement un brin,
               Eut-on quelque bourse coupe,
               Eut-on tir cent fois l'pe,
               Eut-on donn cent coups mortels,
               Eut-on pill deux mille autels,
               Eut-on forc cinquante grilles,
               Et viol quatre cent filles,
               On pouvoit avec sret
               Marcher par toute la cit,
               En laquelle, vaille que vaille.
               Tous toient lors des gens de paille.

          Plusieurs pices parurent au sujet de cette paille: _Le
          Bouquet de Mademoiselle_, _Apothose de la paille_,
          _Triomphe de la paille sur le papier_, _Grand dialogue de la
          paille et du papier_. Une des premires fois qu'on l'arbora,
          ce fut  la place Dauphine, le jour de l'chauffoure de
          l'Htel-de-Ville, dont il sera parl tout  l'heure.
          (_Mmoires_ de Retz, 1719, in-8, t. 3, p. 175.)]

          [Note 421: Ce sont en effet les Frondeurs, dcors de la
          paille, qui avoient peu auparavant failli mettre le feu 
          l'Htel-de-Ville, et qui y avoient fait un grand massacre.
          On accusoit Cond de tout cela, ce qui fait dire  Loret:

               En mmoire de l'incendie
               Arriv tout nouvellement,
               Cond veut, quoi que l'on en die,
               Porter la paille incessamment.
               Ma foi, Bourgeois, ce n'est pas jeu;
               Craignez une fin malheureuse,
               Car la paille est fort dangereuse
               Entre les mains d'un boute-feu.]

          [Note 422: C'est en demandant l'union de la Ville et des
          Princes que les factieux avoient tent l'attaque dont je
          viens de parler. (_Mmoires_ de Retz, t. 3, p. 176.)]

          [Note 423: Gaston, due d'Orlans.]

          [Note 424: Allusion au combat de la porte Saint-Antoine,
          soutenu peu de temps auparavant par Cond contre l'arme du
          roi.]

FIN.




_La notable rencontre nouvellement faicte par les carrabins et chevaux
legers de Monsieur le duc d'Epernon, aux environs de La Rochelle, avec
tout ce qui s'est pass en icelle, ensemble la prise et deffaicte de
quatre trouppes de volleurs, par les prevost des mareschaux de
Poictou, Angoulesme, Xaintes, Limosin, et autres lieux._

_A Paris, sur la coppie imprime  Fontenay-le-Conte par Pierre
Petit-Jean, imprimeur du Roy en ladite ville._

_Avec permission._--DC.XXII, in-8.


Se peut-il rien voir de plus auguste et de plus triomphant, rien de
plus magnanime que nostre prince, la terreur du monde, qui porte
l'obeissance et l'amour par tout o ses volonts et ses affections le
conduisent? Il esbranle et estonne les courages les plus resolus, et
asseure, et bannit la peur des esprits les plus craintifs; chasse et
dissipe par sa presence, comme un autre soleil, tous les nuages
espais qui pourroient ternir le lustre et l'esclat de sa brillante
lumire et royaut.

Ce sont les effects que produisent  tous momens ses actions toutes
genereuses; ainsi suivent les vrays et legitimes moyens dont un grand
prince doibt user, d'un soin et d'une vigilance particulire en ses
affaires, d'une prudence ordinaire en ses desseins, et use d'une
authorit souveraine en toutes ses resolutions, qui nous font
remarquer un juge solide, orn des plus rares vertus dont le ciel
pouvoit jamais enrichir un grand prince.

Lisez dans sa vie, dans ses actions, vous n'y remarquerez que vertu,
que justice, que bont, qu'amour envers Dieu et envers ses subjects,
et un desir de les maintenir eternellement dans la douceur du repos,
et de les faire jouyr d'une paix perpetuelle.

Dieu est autheur et tout ensemble amateur de paix. Puis que c'est le
seul dessein de nostre roy de l'asseurer parmy ses subjects,
asseurement Dieu benira et favorisera ses justes intentions, et fera
reussir ses entreprises glorieuses dans la perfection d'une fin trs
heureuse, puisqu'un si noble subject anime ses dessins et authorise
ses courses et ses voyages, encores qu'ils ne prennent loy que d'eux
mesmes, qui font fleurir la pit et la religion catholique dans
l'estendue de son estat, et principalement s lieux o il y a des
rebelles et des subjects qui refusent le joug de sa puissance et de
son authorit royale, sans se servir du pretexte de la religion, afin
que, par ce moyen, les dicts rebelles ne peussent authoriser leurs
armes, et que leurs entreprinses fussent sans aucune apparence parmy
les gens de bien de son royaume, et les estrangers encores moins, qui
peuvent faire leur profit de ce qui se passe en France.

Sur tout, on jugera que le sieur de Mortenire (nepveu et heritier de
mauvaises volontez et cruelles passions de son oncle Guillery)[425] et
ses factions communiques  une troupe nouvelle de desesperez, en
nombre de sept  huit cens, laquelle, depuis quelque temps en ,
prend plaisir  courir par tout le Poictou, et y commet mille et mille
cruautez et meschancetez, dont la moindre merite de perdre la vie, ne
peuvent servir  Sa Majest que d'un moyen propre pour eslever sa
gloire et se faire craindre en les punissant, non selon leur demerite,
qui n'est que trs grand, offenant un roy, mais humainement et selon
la clemence de Sa Majest, qui n'ayme le sang et le carnage.

          [Note 425: Ce successeur du fameux brigand dont nous avons
          dj tant de fois parl (t. 5, p. 215; t. 6, p. 324; t. 7,
          p. 71) est tout  fait inconnu.]

Monsieur le duc d'Espernon[426], ayant eu advis qu'une partie de ces
gens rodoyent aux environs de La Rochelle (pensant y estre  couvert
des dicts prevots des mareschaux, principalement de celuy de
Poictiers, Angoulesme, Xaintes et Cyvray, qui les avoient j courus,
et mesme en avoient fait prendre quelque vingt ou trente), aurait
command  une partie de ses carrabins et chevaux legers, qui depuis
ces troubles ont est mises en garnison  Surgre, Croy-Chappeau,
Nouaille, Cou-de-la-Vache et autres lieux[427], de faire un corps de
sept  huict cens hommes pour courir dessus,  celle fin de tascher 
les prendre et deffaire.

          [Note 426: Les services qu'il avoit rendus  la reine-mre
          lui avoient fait perdre du crdit. Rentr en grce depuis
          quelque temps, il avoit donn des gages par son activit
          contre les rforms dans le Barn, au sige de
          Saint-Jean-d'Angely, et enfin, comme on le voit ici, aux
          environs de La Rochelle, dont le blocus lui avoit t
          confi. (_Collect. Petitot_, t. 22, p. 143.) En cela, s'il
          servoit bien le roi, il obissoit aussi au sentiment de sa
          haine contre ceux de la religion.]

          [Note 427: M. d'Epernon, pour surveiller ceux de La
          Rochelle, avoit en effet mis garnison dans tous ces
          lieux-l, notamment  Surgres et Tonnay-Charente.
          (_Collect. Petitot_, 2e srie, 21 _bis_, p. 348.)]

Ce commandement estant execut, les dits carrabins et chevaux legers
ayants faict un gros de six cens ou environ, donnant vers La Rochelle,
firent rencontre de quelques cent ou six vingts de desesperez, prs le
village de la Font, distant de La Rochelle d'une grande lieue et
demye; lesquelz, aprs avoir est recognus par les dicts carrabins et
chevaux legers, furent tellement chargez qu'il n'en est pas rest une
trentaine que le tout n'ayt est mis en pice, et les autres bien
blessez emmenez pour en estre faict punition exemplaire.

En cette rencontre et deffaicte a est pris deux chariots chargez de
bagage, comme linges, vaisselles, licts et autres hardes, qu'ils
avoient prins et desrobez en divers lieux; le tout a est partag
parmy eux,  celle fin de leur donner plus de courage  courir dessus
les ennemis.

Peu auparavant cette rencontre, cette trouppe de volleurs avoit commis
mille outrages dans le pays de Limoges, notamment vers Mommorillon et
Bellac, ayant fait toutes sortes de malversations prs du bourg de la
Verchre, ayant mesme pens brusler tout le dict bourg, en vindicte de
ce que les habitans d'iceluy leurs en avoient empesch l'entre, en
ayant tu vingt et deux sur la place, et bien autant et plus de
blessez, ce qui anima tant ces volleurs que douze jours durant ils le
bloqurent d'une telle sorte que les dicts habitans n'osrent faire
mener leur bestial paistre, et ny eux-mesmes sortir sans courir le
risque d'estre mal traictez.

Prs la ville de Mesle en Poictou, vingt quatre de ces voleurs,
trouvant un marchand tanneur du bourg de Sainct-Leger, lequel venoit
de la ville de Niort, le turent et luy prirent environ cinq mille
francs qu'il rapportoit de marchandise; cet homicide ayant est
descouvert, furent poursuivis, et  ce suject se separrent et
divisrent  et l; et trois sepmaines aprs, sept d'iceux furent
recogneus au march de Couay par le moyen du cheval de ce marchand
qu'ils exposoient, aussi par l'un des cousins dudit marchand, qu'il
s'informa d'eux combien il y avoit de temps que le cheval estoit en
leur possession, et de qui ils l'avoient eu. Par cet interrogatoire
l'on les trouva en plusieurs paroles, d'o l'on jugea qu'ils
pourroient estre les homicides et autheurs du meurtre duquel le bruit
estoit commun presque en tout le pays; et, sur cet indice, la justice,
sur le rapport qui luy fut fait, se saisit d'eux par l'assistance des
archers du prevost des mareschaux de Civray, qui les menrent
prisonniers; et, le fait estant recogneu par leur bouche, ils furent
jugez et condamnez, les uns  estre roez vifs, les autres  estre
pendus et estranglez. Voil la fin de ces gens miserables. Ces
exemples serviront et pour les bons et pour les mauvais.

  Oderunt peccare boni virtutis amore.
  Oderunt peccare mali formidine poen.

Pour eux, affin qu'ils recognoissent que la bont de Dieu est pleine
de toute patience et diffre tousjours la punition que la justice
pourroit tirer des iniquitez des hommes, et bien  propos, disoit un
ancien:

  Si, quoties peccant homines, sua fulmina mittat
    Jupiter, exiguo tempore inermis erit.

Pour les autres, afin qu'ils apprennent que Dieu les attend tousjours
 misericorde, et ne les veut chastier selon leurs demerites  toute
heure, ains leur donne loisir de se recognoistre; de sorte qu'ils ne
sauroient accuser ny blasmer la divine Majest de trop grande
severit; et pour eux, je leur laisse ce mot: _Perditio tua ex te
est_.

FIN.




_La Famine, ou les Putains  cul, par le sieur de La Valise, chevalier
de la Treille._

_A Paris, chez Honor l'Ignor,  la Fille qui truye, rue sans bout._

M.DC.XLIX, in-4[428].

          [Note 428: Cette Mazarinade est des plus rares, de l'aveu de
          M. Moreau (_Bibliographie des Mazarinades_, t. 1, p. 401, n
          1371).]


    Elles sont  cul, les putains;
  Il n'y a que les Brigantins,
  Les Dupas, les Polichinelles,
  Qui font gagner les macquerelles;
  Il n'y a que les Spacamons[429]
  Qui carillonnent des roignons,
  Il n'y a que les Belle-Roses[430]
  Qui desirent faire ces choses;
  Il n'y a que les Rocantins[431],
  Les Jodelets[432], les Picotins,
  Qui, mal-gr la grande famine,
  Font des farces sur la voisine;
  Enfin, les voleurs, les filoux,
  Qui des autres estoient jaloux
  Lors que nous n'estions point en guerre,
  Avec du pain et de la bire
  Ils font ce que par cy-devant
  Ils ne pouvoient faute d'argent:
  Car, filoutans sur le passage
  Quelque pauvre homme de village
  Qui portoit du pain  Paris,
  Ils en ont tant qu'ils en ont pris.
  Ces farceurs, en mesmes postures
  Que ces vilaines creatures,
  Pour ensemble se consoler,
  Ils ont voulu s'entre-mesler;
  Ils ont vendu tout leur bagage
  Pour un centiesme pucelage,
  S'asseurans qu'avecque du pain
  Ils plairoient  une putain.

    Nichon[433], quelle estrange misre
  Vous cause une petite guerre,
  Qu'il faille pour un peu de lard
  Vous soubsmettre  quelque pendard?
  Que pour un boisseau de farine
  Il faille faire bonne mine
  A un qui, peu auparavant,
  N'auroit pu voir vostre devant,
  Ny vous faire quelques bricoles,
  Qu'avecque beaucoup de pistoles?
  Chacun est assez bon galand,
  Pourveu qu'il ait un pain chaland,
  Vous ne regardez plus sa trogne,
  S'il est vaillant  la besogne,
  S'il a un museau de cochon,
  S'il a un plantureux menton,
  S'il a le front tout plein de rides,
  S'il a le nez en pyramides,
  S'il a le visage luisant
  Comme la peau d'un elephant,
  S'il a des oreillettes d'asne;
  S'il a le col en sarbacane;
  S'il a une barbe de c..,
  Ou s'il a des yeux de lyon,
  S'il a la poictrine tortue,
  S'il a la panse mal-otrue,
  S'il a des membres de fuzeau
  Et s'il n'a qu'un petit boyau,
  S'il est habill de village,
  S'il porte en teste un beau plumage;
  S'il a un chapeau plein de trous,
  S'il est bien par comme vous;
  S'il a quelque sale chemise;
  S'il a la chevelure grise,
  Si son habit et son manteau
  Est tout entier ou par lambeau,
  Si, pendant toute la journe,
  Il a la hure enfarine;
  S'il a au bout de ses gigots
  Des souliers ou bien des sabots,
  S'il a pour canons et manchettes
  Rien du tout avec des housettes,
  Si c'est quelque brave soldat
  Ou un crieur de mort au rat,
  S'il est crieur du vieil fromage
  Ou bien fripier de pucelage,
  S'il est crieur de trepassez[434]
  Ou solliciteur de procez,
  Si c'est un marchand d'allumettes
  Ou joueur de marionnettes;
  Enfin, vous estes toute  luy,
  Il est vostre meilleur amy,
  Et, pour enfler vostre bedeine,
  Vous ne vous mettez pas en peine
  S'il est honneste homme ou vilain,
  Pourveu qu'il vous donne du pain.

    N'estes-vous pas bien malheureuse
  D'avoir est si paresseuse
  Auparavant ce temps icy,
  D'avoir est de cul rassy?
  Ah! si, dans la grande abondance,
  Vous eussiez eu la prevoyance
  Du malheur qui est advenu,
  Vous y auriez bien moins perdu,
  Car vous auriez, pour vous esbatre,
  Pour un coup de cul donn quatre.
  Je crois que si, par un bon-heur,
  On vouloit vous faire faveur
  De vous visiter  toute heure,
  Ma belle Nichon, je m'asseure
  Que vous n'auriez pour vostre pain
  Jamais assez de magazin:
  Car, pendant toute la journe,
  Vous seriez si bien enfourne
  Que quatre cens pains pour un jour
  Seroient tirez de vostre four;
  Mais, Dieu mercy, nostre disette
  Nous a renou l'aiguillette,
  Et, s'il falloit fournir de pains
  A un million de putains
  Et tant d'autres honnestes filles,
  On affameroit les familles.
  S'il falloit nourrir la Du-Bois,
  La Babeth et la Du-Beffrois,
  La Neveu[435], Toynon, Guillemette,
  La de la Tour, la l'Espinette,
  La Gantire, la Du-Foss,
  La Chappelle, la Du-Houss,
  La Desmaison, la Hautemotte,
  La Dufresnois et la Tourotte[436],
  Et mil autres belles putains
  Desquelles les Marais sont pleins[437];
  Il ne faudroit, pour leur cuisine,
  Que mil chariots de farine;
  Outre que tous les maquereaux
  Et mil autres vieux bordereaux,
  Estans de mesme confrairie
  Et en mesme categorie,
  Ils voudroient qu'on leur en partist
  Pour contenter leur appetit;
  Et, en ce cas, tous les villages
  Ne pourroient par mille voyages
  Leur ammener assez de pain
  Pour oster leur estrange faim.

    Quel pays voudroit entreprendre
  De contenter maistre Alexandre,
  Maistre Thibault et du Moustier,
  Maistre Cola le savetier,
  Maistre Guibert et la Montagne,
  Dufour, la Croupire, Champagne,
  La Verdure, Guichet, Petit,
  Et autres de hault appetit?
  Outre ces marchans de pucelles,
  Il faudroit que les maquerelles
  Eussent leur part  ces gasteaux,
  Aussi bien que les maquereaux.

    Mais puisque, pendant cette guerre,
  On ne vous visite plus gure,
  Ny celles de vostre mestier
  Qui sont dedans vostre quartier,
  Nichon, souffrez que je vous die
  Quelque moyen qui remedie
  Au mal qui vous presse  present;
  C'est de recevoir tout venant,
  Riche ou non, vilain ou honneste,
  Homme d'esprit ou une beste,
  Pourveu qu'il apporte en sa main
  Quelque bon gros morceau de pain.
  Que si toutefois la diette
  Refroidit si fort la caillette
  Que l'on ne vous visite plus
  Et que vous demeuriez  culs,
  Puisque vous avez par famine
  Vendu les meubles de cuisine
  Et les pices de cabinets,
  Coiffures, mouchoirs et colets,
  Rubans, vertugadins, calotes,
  Et puis qu'ayant vendu vos cottes,
  Vos jupes et vos cottillons,
  Avec tous vos vieux guenillons,
  Vous n'avez plus que la chemise,
  D'une chose je vous advise,
  De crainte de trop tost l'user,
  Que vous la laissiez reposer,
  La mettant dans une cassette,
  Afin que, la paix estant faite,
  En couvrant vostre nudit,
  On ayme moins vostre beaut:
  Car si, dans la grande abondance,
  Nous suivions la concupiscence
  Que nous causeroit vostre cas,
  la chemise n'y estant pas,
  Ma foy, il n'y auroit personne
  Qui voulust, tant fust-elle bonne,
  Ne point vous donner le couvert.
  Mais dites-moy  quoy vous sert
  De vous cacher dans la famine?
  Pour moy, Nichon, je m'imagine
  Que vous feriez mille fois mieu
  De nous monstrer vostre milieu,
  Parce qu'il n'y auroit personne
  Qui ne vinst mettre son aumosne
  Dedans tous les troncs des putains,
  Qui leur seroient des gaigne-pains;
  Au lieu que si, par couardise,
  Elles se couvrent de chemise,
  Je cognois bien, par mon calcul,
  Qu'elles demeureront  cul.

          [Note 429: Types de la comdie italienne, comme Polichinelle
          et Brigantin, nomms tout  l'heure. Ils balanoient le
          succs de l'htel de Bourgogne, et mme le surpassoient,
          selon Sarazin (_Oeuvres_, 1696, in-8, p. 386), et de l'aveu
          de Tallemant (dit. in-12, t. 10, p. 50). Quant  Dupas, je
          n'en puis rien dire.]

          [Note 430: Pierre Le Messier, dit _Belle-Rose_, acteur de
          l'htel de Bourgogne. Il jouoit la farce et la tragdie.
          Ainsi, c'est lui qui cra le rle de _Cinna_ (_Hist. du Th.
          fran._ par les fr. Parfaict, t. 5, p. 24). Sur la fin de sa
          vie, il se fit dvot, cda sa place  Floridor, et se retira
          (Tallemant, in-12, t. 10, p. 49). Il mourut en 1670
          (Robinet, _Gazette_ du 25 janvier 1670).]

          [Note 431: Chanteurs des chansons appeles _rocantins_,
          espces de vaudevilles satiriques. V. _la Comdie des
          Chansons_, Ancien thtre, t. 9, p. 137. Le _rocantin_
          d'ordinaire n'avoit que quatre vers; en voici un couplet 
          l'adresse des _dandys_ du temps:

               Ces garons font mille courses
               Et cinq sols n'auront en bourse
               Bien souvent, pour le certain;
               C'est l'avis du _Rocantin_.

                     (_Le Cabinet des Chansons_, 1631, in-12, p. 71.)]

          [Note 432: Autre acteur de l'htel de Bourgogne, qui passa
          ensuite dans la troupe de Molire. V. Tallemant, in-12, t.
          4, p. 227, et 10, p. 50.]

          [Note 433: C'toit une des plus clbres parmi celles  qui
          l'on s'adresse ici. Plusieurs Mazarinades portent son nom:
          _Lettre de la petite Nichon du Marais  M. le Prince de
          Cond,  Saint-Germain_, 1649, in-4; _Lettre de rplique de
          la petite Nichon du Marais  M. le Prince de Cond, 
          Saint-Germain_, 1649, in-4; _Le Rveil-matin des curieux
          touchant les regrets de la petite Nichon, pome burlesque
          sur l'emprisonnement des Princes_, 1650, in-4.]

          [Note 434: C'est ce qu'on appeloit aussi au _semonneur
          d'enterrement_. V. _Roman bourgeois_, dit. elzevir., p.
          225, note.]

          [Note 435: De toute la liste, il n'y a que celle-ci dont le
          nom soit rest. Elle est nomme par Boileau dans la 4e
          _Satire_, v. 33, et nous la retrouvons dans _le Courrier
          burlesque de la paix de Paris_. (V. _les Courriers de la
          Fronde_, dit. C. Moreau, t. 2, p. 356.) D'aprs le vers de
          Boileau, il parot qu'elle finit par se marier, et la _note_
          que Brossette a mise sur ce passage nous apprend que les
          seigneurs de ce temps-l ne firent nulle part de dbauches
          plus scandaleuses que chez elle.]

          [Note 436: On peut opposer  cette liste, pour le seizime
          sicle, la pice ayant pour titre: _Ban de quelques
          marchands de graines  poil et d'aucunes filles de Paris_,
          1570. La nomenclature est beaucoup plus complte, et chaque
          nom a son adresse.]

          [Note 437: Sur les filles de ce quartier, v. t. 2, p. 348.]

FIN.




_Le Pasquil touchant les affaires de ce temps._

M.DC.XXIV, in-8.


  Tremblez, tremblez, la Vieville[438],
  Bardin, aussi Beaumarchais[439]!
  Je prie Dieu que l'aze vous quille,
        Vive la foy!
  Et aussi tous vos amis.
        Vive Louys!

  Que disiez-vous, la Vieville,
  Lors que le charivary
  Trotoit par toute la ville?
        Vive la foy!
  Vous estiez bien esbahis,
        Vive Louys!

  Vous fermastes vos fenestres
  Et tuastes vos flambeaux,
  Et vous n'osasfes paroistre,
        Vive la foy!
  De peur d'en estre assaillis.
        Vive Louys!

  Mommorency, d'Angoulesme,
  Longueville et d'Alets,
  En estoient en fort grand peine.
        Vive la foy!
  Et en estoient fort marris.
        Vive Louys!

  Mais demain on recommence
  De plus belle que jamais.
  Vous verrez une dance,
        Vive la foy!
  Dont vous serez bien marris.
        Vive Louys!

  Joyeuse et la Bretonnire,
  Gran-pr[440] et aussi du Bec[441],
  Passeront tous la carrire,
        Vive la foy!
  Et son nepveu du Plessis
        Vive Louys!

  Bellegarde et Bassompierre,
  Tillire et monsieur Delleboeuf,
  Leur jetteront  tous des pierres;
        Vive la foy!
  Aussi feront tous leurs amis.
        Vive Louys!

  Monsieur et Monsieur le Comte,
  Et monsieur le Colonel,
  Leur feront  tous si grande honte
        Vive la foy!
  Qu'ils en mourront de despit.
        Vive Louys!

          [Note 438: Surintendant des finances, contre lequel il y eut
          alors tant de plaintes et de satires. V. notamment le
          Recueil A-Z, E, p. 178, 210; F. 46; Tallemant, d. P. Paris,
          t. 2, p. 11, 238.]

          [Note 439: Trsorier de l'Epargne, beau-pre de la Vieuville
          et du marchal de Vitry. Il tomba avec le premier. Bardin
          toit son commis; il partagea sa disgrce. V. Recueil A-Z,
          E, 237, 241; _Mmoires_ de l'abb d'Artigny, t. 6, p.
          56-57.]

          [Note 440: Jean-Armand de Joyeuse, comte de Grandpr.]

          [Note 441: Le marquis du Bec, qui fit plus tard une si
          triste mine lorsqu'il s'agit de dfendre la Capelle, dont il
          toit gouverneur.]




TABLE DES PICES

CONTENUES DANS CE VOLUME.


                                                                Pages.

   1. L'interrogatoire et deposition de Jean de Poltrot sur la
      mort de M. de Guyse                                            5

   2. Le faict du procez de Baf contre Frontenay et Montguibert    31

   3. Fragmens de Mmoires sur la vie de Mme de Maintenon           53

   4. La surprinse et fustigation d'Angoulevent                     81

   5. Le musicien renvers                                          93

   6. Histoire admirable d'un faux et suppos mari                  99

   7. Lettres de Vineuil sur la conspiration de Cinq-Mars          119

   8. L'Evantail satyrique, par le nouveau Theophile               131

   9. Consolation aux dames sur la rformation des passemens et
      habits                                                       140

  10. La vie genereuse des Mercelots, Gueuz et Boesmiens, par
      Pechon de Ruby, avec un Dictionnaire en langage blesquin     147

  11. Le _Salve regina_ des prisonniers                            193

  12. Le Purgatoire des prisonniers                                201

  13. L'emprisonnement D. C. D                                     211

  14. Sur les Dragonnages en Dauphin                              217

  15. Brevet d'apprentissage d'une fille de modes  Amatonte       223

  16. Requte d'un pote  M. de Vattan, pour tre exempt de la
      capitation                                                   231

  17. Les advis de Charlot  Colin sur le temps prsent            237

  18. L'Entre de la Reyne et de Messieurs les Enfans de France 
      Bourdeaulx                                                   247

  19. Nouveau rglement general pour les Nouvellistes              261

  20. Le feu de joye de Mme Mathurine sur le retour de M.
      Guillaume de l'autre monde                                   271

  21. Conference d'Antitus, Panurge et Gueridon                    279

  22. Arrest du Conseil des Dix contre Georges Corner              303

  23. Reglement pour pourvoir aux vivres de la ville d'Orlans     323

  24. Les Louanges de la paille                                    325

  25. La rencontre des carrabins de M. le duc d'Espernon aux
      environs de La Rochelle, ensemble la prise de quatre
      trouppes de voleurs                                          331

  26. La Famine, par le sieur de La Valise                         337

  27. Le Pasquil touchant les affaires de ce temps                 347


[Notes au lecteur de ce fichier numrique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve.

Les lettres suprieures inhabituelles sont mises entre parenthses,
ex.: n{os} pour numros.]






End of the Project Gutenberg EBook of Varits Historiques et Littraires (8
/ 10), by Various

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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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Literary Archive Foundation

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Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

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    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

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