The Project Gutenberg EBook of Le collier des jours, by Judith Gautier

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Title: Le collier des jours
       Souvenirs de ma vie

Author: Judith Gautier

Release Date: October 24, 2014 [EBook #47188]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COLLIER DES JOURS ***




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LE COLLIER DES JOURS

SOUVENIRS DE MA VIE

Par

JUDITH GAUTIER



PARIS

SOCIT D'DITION ET DE PUBLICATIONS

LIBRAIRIE FLIX JUVEN

13, RUE DE L'ODON, 13




LE COLLIER DES JOURS

(SOUVENIRS DE MA VIE)


    Je contemple an instant, des yeux de la mmoire,
    Le vaste horizon du pass.
           *       *       *       *       *
    Mes ans vanouis  mes pieds se dploient
    Comme une plaine obscure o quelques points chatoient
      D'un rayon de soleil frapps
    Sur les plans loigns, qu'un brouillard d'oubli cache,
    Une poque, un dtail nettement se dtache,
      Et revit  mes yeux tromps.

                                       Thophile Gautier.



I


J'ai commenc la vie par une passion.

Aussi extraordinaire que cela puisse paratre, c'est cependant tout 
fait certain, et cette passion, qui eut, comme toujours, ses joies et
ses peines, aboutit  un chagrin dont la violence n'a jamais t, pour
moi, gale.

On m'a racont que j'avais montr beaucoup de rpugnance  venir au
monde: la figure voile de mon bras repli, je me refusais obstinment
 faire mon entre dans cette vie, et, y ayant t contrainte, je
manifestai mon dplaisir par un vritable accs de fureur: j'avais
saisi, en criant, les doigts du mdecin et je m'y cramponnais de telle
faon, qu'incapable d'agir, il fut oblig de les secouer vivement et
s'cria, trs stupfait:

--Mais qu'est-ce que c'est qu'un pareil petit monstre?...

Mon agresseur tait le docteur Aussandon, un hros et un titan, qui
arrtait les chevaux emports et se plaisait  aller se mesurer, dans
les cirques, avec les hercules clbres. Mais j'ignorais ces hauts
faits, et, nullement intimide, j'avais accept le combat.

Je me suis fait souvent raconter par ma mre cet incident qui me
semblait prophtique, et exprimait si bien l'opinion que je devais
avoir, plus tard, de l'existence.




II


Ma mre, qui tait Milanaise, faisait alors partie de l'illustre troupe
des Italiens, avec sa cousine germaine, Giulia Grisi, avec Mario,
Lablache, et tant d'autres glorieux artistes. Elle ne pouvait donc
s'embarrasser d'un enfant, et je fus mise en nourrice, dans la banlieue
de Paris.

C'est l que germa et grandit, en mme temps que moi, cette passion
pour celle  qui on m'avait confie, si exclusive et si forte, qu'elle
dtermina dans mon cerveau  peine form, une trs singulire prcocit
de sentiments.

J'ai peine  comprendre comment il se peut que mes plus anciens
souvenirs soient d'une nature aussi complique. Ils sont si nets, si
prcis, qu'il faut bien y croire, cependant. Les plus reculs sont
certainement les plus vivaces. Ces premires lignes, crites sur la
page blanche de la vie, rapparaissent comme traces en caractres
plus gros, plus espacs, au-dessus des lignes, qui, par la suite, de
plus en plus se serrent et s'enchevtrent.

Et toujours cette closion brusque d'un sentiment, sans doute fugitif,
mais si vif, qu'il est pour moi inoubliable, fixe du mme coup, dans ma
mmoire, le dcor et les circonstances dans lesquels il s'est produit.

Ma premire rencontre avec moi-mme eut lieu dans ce logis de ma
nourrice,  l'poque o l'on commenait  me sevrer.

Je revois la scne avec une nettet extrme, et il me semble que
les tres et les objets qui m'entouraient, et devaient m'tre dj
familiers, je les vois pour la premire fois. Savais-je dj parler?
Je ne me souviens pas d'avoir prononc, ce jour-l, un seul mot; mais
certainement, j'ai compris ce qui fut dit, alors, autour de moi.

C'tait au moment d'un repas, et toute la famille tait runie. La
table  manger, place dans un angle, prs d'une fentre, formait un
carr long, appuy de deux cts  la muraille. J'tais sur les genoux
de ma nourrice qui me faisait manger de la bouillie, qu'elle portait 
ses lvres  chaque cuillere, pour s'assurer que ce n'tait pas trop
chaud.

Une discussion s'engagea; on reprochait au pre, un peu ivrogne et
mal portant, de boire trop de vin; mais il n'entendait pas raison,
haussait la voix, se fchait mme: se fchait contre Elle! C'est cela
sans doute qui carta, pour un instant, les brumes de mon esprit
d'enfant. Avec une rsolution brusque, je m'tendis sur la table,
allongeant les bras pour saisir le verre,  demi plein de vin, que
j'empoignai  deux mains, puis, chappant  ma nourrice, je me glissai
 terre.

La surprise avait arrt net la discussion et on regardait ce que
j'allais faire.

De mon pas titubant, avec beaucoup de gravit, je me dirigeai vers la
fontaine, place  un autre bout de la pice. Cela me paraissait trs
loin. J'y arrivai pourtant, et, tournant un des robinets, je remplis
d'eau le verre. Avec plus de solennit encore et une attention extrme
pour ne rien verser, je revins et je tendis le verre, ainsi corrig, au
coupable. Il le prit en riant et le vida; et l'on me fit une ovation,
tandis que j'escaladais les genoux de la chrie, sauve, par moi!...




III


Ma nourrice portait un nom grec; elle s'appelait: Damon.

C'tait une de ces natures fines et rares comme on en rencontre
quelquefois dans les milieux les plus contraires. Une crature tout
en tendresse, dvouement, abngation, et qui avait l'intuition des
plus subtiles dlicatesses. Elle tait mince, blonde, avec des yeux
dlicieux, envots dans la pnombre de profondes orbites, des mains
ples veines de bleu, la voix trs douce.

Toujours elle portait un petit chle, attach aux paules par des
pingles, et un serre-tte blanc bord d'une aurole tuyaute.

Elle devait avoir plus de trente ans, lorsqu'on me mit dans ses bras,
car, de ses quatre enfants, Marie, Sidonie, Pauline et Eugne, l'ane
tait en ge d'tre marie.

Le trs humble logis tait situ aux Batignolles, impasse d'Antin, une
petite ruelle qui s'ouvrait sur le boulevard. Il tait compos de deux
pices carreles et d'un cabinet noir, o couchait Sidonie; mais il y
avait une autre chambre, sur le mme palier, pour Marie et Pauline.
Eugne, mon frre de lait, tait sans doute en nourrice ailleurs,
car je ne le vis que plus tard. Les fentres ne donnaient pas sur
l'impasse, mais sur un petit jardin, qui fut mon premier horizon.

La seule vision qui me reste de mon berceau me vient d'une grande
terreur que j'eus, y tant couche, mais je le vois trs nettement au
point que je pourrais le dessiner. C'tait un carr de bois jaune, sans
rideaux, dont la partie la plus haute,  jours, tait forme de petits
balustres. Il tait plac dans la seconde pice, tout de suite prs de
la porte et en face du lit de ma nourrice.

Je devais tre malade, avec la fivre, sans doute; un mdecin tait
venu et avait ordonn l'effroyable chose qui suivit: on voulait me
faire dvorer par une bte noire et visqueuse: une sangsue!

Je me vois, debout sur le lit, me dbattant avec des cris frntiques;
puis enjambant la balustrade et chappe aux bras qui me retenaient,
courant nu-pieds, sur le carreau froid. Je voulais gagner l'escalier,
me sauver dehors. On me rattrapa, on me supplia: ma pauvre _nounou_
pleurait; mais je ne parvins pas  surmonter l'horreur: l'affreuse bte
ne sua pas mon sang.




IV


L'enfant Jsus confi  une famille chrtienne n'et certes pas t
trait avec plus de dvotion et d'amour, que je ne l'tais par cette
famille. Je ne m'explique pas du tout la cause de cet engouement, qui
ne se dmentit jamais. Pour le pre et pour la mre, leurs propres
enfants reculrent au second rang, dans leur affection, et ceux-ci,
sans en prendre ombrage, se firent mes esclaves soumis.

Je n'ai jamais retrouv d'impression comparable  celle que me donna,
ds mes premiers pas dans la vie, cette domination indiscute sur tous
ceux qui m'entouraient. J'avais, sans doute, une trs glorieuse ide de
moi-mme et de ma supriorit, car je me revois toujours, porte par
les chers bras, que je ne quittais gure, et dominant tout, du haut de
ce pidestal vivant, non pas seulement parce que j'tais plus haut,
mais parce que je dominais. Pour Elle, mon despotisme tait tout de
tendresse et consistait surtout  la garder le plus prs possible; mais
pour les autres, il devait tre impitoyable.




V


Un matin, ma mre vint  l'improviste.

La cl tait sur la porte; elle entra et fut tout de suite dans la
seconde pice.

Ma nourrice tait en train de faire son lit, et comme, pour cela, je
n'entendais pas tre dlaisse, elle me tenait sur un de ses bras et
s'ingniait  faire le lit d'une seule main.

--Eh bien! est-ce que vous tes folle? s'cria ma mre, d'une voix
sonore et rude; fi! que c'est vilain de fatiguer sa _nounou_ comme cela.

Elle m'enleva,  mon grand dplaisir, et me mit  terre. Mais j'avais
compris que je la fatiguais, Elle. C'est ce qui me frappa surtout dans
cette scne, et la marqua dans ma mmoire.

C'est aussi le plus ancien souvenir que j'ai de ma mre.




VI


Le pre Damon, qui tait menuisier, avait son atelier au fond de
l'impasse, qui s'panouissait en une sorte de cour, o les voitures
pouvaient tourner. Ce devait tre une remise, car je me souviens qu'il
n'y avait qu'une grande porte, toujours entr'ouverte, et pas de fentre.

Je consentais, quelquefois,  rester l, garde par le pre,  la
condition qu'il y et beaucoup de copeaux pour m'asseoir et que l'on me
donnt des bouts de planches. J'difiais alors d'importants ouvrages
qui me tenaient attentive de longs moments.

Mais la nostalgie de la chrie me prenait bientt; le pre devait
laisser son travail, pour me reporter vers elle, et quand je l'avais
reconquise, je la suivais dans toutes ses occupations, tenant seulement
d'une main le bas de sa robe, et bien persuade qu'ainsi je ne
l'embarrassais pas.

Il y avait vers le milieu de l'impasse,  moiti engag dans une
muraille, un puits commun, dont la poulie grinait sous la grosse
corde continuellement tire. Il n'offrait pour moi aucun danger,
car la margelle de pierre dpassait beaucoup la hauteur de ma tte.
Une indicible pouvante me saisissait, cependant, quand ma nourrice
s'approchait du puits, se penchait vers le gouffre retentissant, pour
descendre et remonter le seau, lourd et ruisselant, o sonnaient des
chanes. Cramponne  sa jupe, je la tirais de toutes mes forces, en
arrire, en poussant des cris d'une telle angoisse, que les voisines
s'approchaient, et, le plus souvent, apitoyes, tiraient, pour elle, la
provision d'eau.

Mais je gardais une inquitude, un tourment, qui persistait d'une faon
bien singulire  cet ge: la crainte des dangers inconnus qui la
menaaient, et je serrais plus fort mon bras autour de son cou, pour la
protger et la dfendre.

Je n'avais gure l'ide de ma propre faiblesse, puisque ce dsir de
protger, et la certitude que j'en tais capable, domina toute ma
premire enfance.

D'autres rvlations de la vie vinrent compliquer ce sentiment et lui
donnrent bientt une direction nouvelle.

Les fentres de notre logement donnaient, je l'ai dit, sur un petit
jardin. C'est l, en le contemplant, le front contre la vitre la plus
basse, que j'eus ma premire rverie.

Ce jardin, troit et long, entre deux murs, aboutissait  une maison;
une pelouse l'emplissait presque; l'alle tournait autour; des fleurs,
quelques arbustes, c'tait tout. Cela me paraissait nanmoins,
magnifique, et j'enviais beaucoup le gros chat jaune, qui se promenait
 petits pas sur le gravier, et mme sur le tapis du gazon.

Pourquoi n'y allions-nous pas?

--Y aller!... Mais c'est le jardin de la propritaire!

La propritaire!... Avec quel respect, ml de terreur, ma pauvre
_nounou_ prononait ce mot!

Sans doute, avant ma venue, des mois, o le pre dissipait sa paye, il
y avait eu des retards dans le paiement des termes, des explications
pnibles, dont la chrie gardait une rancoeur et une angoisse pour
l'avenir; et elle avait aussi une admiration nave et rsigne devant
cette puissance: la propritaire!...

Quelquefois, je la voyais, elle-mme, dans le jardin, cette redoutable
personne. Elle descendait les quelques marches de son seuil et
s'avanait, d'un air digne, les mains poses l'une sur l'autre  la
hauteur de son estomac. C'tait une dame ge, tout en noir, avec un
bonnet  coques et des mitaines.

Lentement, elle tournait autour de la pelouse, s'arrtant de ci de l,
pour couper une fleur fane, ou ramasser une feuille sche; puis elle
remontait les deux marches, s'enfonait dans la baie obscure et la
porte se refermait.

Toujours je l'observais, du coin de la fentre, avec beaucoup
d'intrt; impressionne par ma nourrice, je subissais le prestige. Un
travail compliqu se faisait aussi dans ma tte; sans doute, on avait
tch de me faire comprendre ce qu'tait d'tre riche ou pauvre, de
possder un jardin, des maisons, un chai jaune, ou de ne rien possder
du tout. On m'avait expliqu  quoi servait l'argent et que l'on tait
malheureux quand on en avait trop peu. Ce qui rsulta pour moi de ce
nouvel aperu de la vie c'est la comprhension douloureuse que ma
nourrice tait pauvre.

La preuve que j'avais surtout compris cela est crite dans ma mmoire
par un incident moral, pour ainsi dire, que je fus seule  connatre.

Ce devait tre l'hiver, car il faisait nuit dj et les boutiques
s'allumaient. Nous revenions, probablement d'une visite  mes parents,
mais je ne m'en souviens pas, tout est obscur autour du point brillant
qu'a marqu dans ce lointain pass ce premier frisson de conscience.

Nous marchions le long des maisons, sur le boulevard des Batignolles,
moi plus prs des faades et tenant sa main droite. Peu avant d'arriver
 l'impasse, une boutique trs claire jetait, au travers du trottoir
sombre, une bouffe de lumire. C'tait une ptisserie, et qui devait
m'tre familire, mais je ne la vois que cette fois-l.

J'tais gourmande et je savais qu'elle cdait toujours  mes volonts.
L'talage affriolant, parmi lequel je pouvais choisir, jetait un appel
clatant par toutes ses lampes; pourtant, en passant dans la zone
claire, je tournai la tte de l'autre ct et je tirai sur la main,
htant le pas, pour en sortir plus vite. Je pensais: Si elle croit que
j'ai envie d'un gteau, elle me l'achtera, et je ne veux pas, parce
qu'elle est pauvre.

Ce premier effort sur moi-mme, ce voile d'gosme qui se dchirait,
est certes une tape importante dans la marche lente de mon instinct
d'enfant vers l'intelligence. Et la petite lumire, qu'alluma
l'closion brusque de ce sentiment nouveau, ne s'est jamais teinte.




VII


Les visites  ma famille devaient tre rgulires, tous les quinze
jours, probablement. Elle habitait rue de Rougemont et nous y allions 
pied, moi porte, videmment, une partie du chemin! Il fallait monter
au cinquime, par un escalier assez sombre, trs cir et glissant, qui
ne ressemblait gure  celui de chez nous, troit, terne, mais si vite
grimp,  quatre pattes, jusqu'au palier carrel. On entrait dans une
petite antichambre sans fentre o il faisait noir. Le salon tait au
fond, la salle  manger  gauche. Pour moi, le seul intrt de ces
visites tait la promenade  l'aller et au retour; j'tais avec la
chrie et cela suffisait  mon amusement. Quant aux personnes que nous
allions voir, je n'y faisais aucune attention, et une fois partie, je
n'y pensais jamais.

La plus ancienne entrevue avec mon pre dont je me souvienne, fut
plutt froide; la voix du sang ne parla pas du tout en moi.

C'tait dans la salle  manger. J'tais sur un bras de ma nourrice, et
mon pre, qu'on avait sans doute appel pour me voir, debout devant
moi, s'essayait  me faire des agaceries, pour me dcider  sourire.
Mais, le regardant de haut, je demeurai grave et hostile.

Alors, il me dit:

--Veux-tu que je te colle au plafond avec un pain  cacheter?

Il ignorait, certainement, quel personnage j'tais, pour me faire une
pareille proposition, et ma surprise fut aussi grande que ma colre.
Le plafond, trs proche de la place o l'on me tenait, me faisait
juger le projet trs ralisable, et un peu d'inquitude s'ajoutait 
mon indignation; mais je ressentais surtout l'offense. Je dus avoir
l'air bien comiquement outrage, car mon pre clata de rire et voulut
m'embrasser; je me rejetais vivement en arrire en me cachant contre
l'paule de ma nourrice.

Mon pre ne se doutait gure que j'emportais de cette scne un souvenir
ineffaable et une assez longue rancune.




VIII


Depuis que j'avais quelques notions des diffrences sociales, je me
proccupais un peu plus de ces visites que nous tions forces de
faire. Quels taient ces trangers, que ma chrie semblait craindre
et  qui nous devions obir?... Pourquoi, chez eux, tait-ce du bois
brillant par terre, avec tant de choses autrement que chez nous?
J'tais confusment humilie, quand j'tais l, humilie pour Elle,
surtout, qui avait une attitude pas habituelle.

Aprs quelques mditations, je crus avoir trouv: ces gens-l taient
une autre sorte de propritaires, qui pouvaient nous faire du mal: en
tous cas, ils taient l'ennemi, et je les pris nettement en aversion.

Ds lors, le petit tre, qui se laissait traner rue Rougemont, se
montra sous un jour dplorable. Renfrogn, muet, avec des yeux pleins
de haine, il repoussait d'un geste brusque toute caresse! Quel vilain
enfant!... Quel caractre!... On plaignait la nourrice d'tre, oblige
de supporter un pareil dmon. Vraiment, le petit monstre, du jour
initial, tenait bien ses promesses!...

Alors, on me laissait errer, dans l'appartement, sans plus s'occuper ne
moi.

J'avais vite disparu du rayon o on pouvait me surveiller, et
j'inspectais tout ce qui tait  ma porte; je furetais dans les bas
d'armoire, choisissant, sans aucun scrupule, les objets les plus
disparates et j'allais les tasser dans le panier, o ma nourrice
emportait les petites affaires  moi.

Je volais pour Elle! avec quelle fiert! quelle tranquillit de
conscience.... Prcoce anarchiste, je rtablissais l'quilibre, je
travaillais pour la justice!...

Malheureusement, avant de partir, la chrie me reniait: elle vidait
le panier, rendait tout. A chaque nouvelle visite, je recommenais,
et j'avais toujours la mme dception poignante, en voyant mon oeuvre
dtruite. Tout le long du retour je lui faisais des reproches.

Quelquefois une mchancet noire, que j'imagine, souligne d'un trait
plus vif le souvenir: Ma mre nous montra un jour sur son balcon, deux
belles fleurs trs rares, qui venaient d'clore sur une plante grasse.

Ds qu'on eut le dos tourn, j'arrachai les belles fleurs et je les
ptris dans mes mains jusqu' les rduire en une bouillie affreuse que
je jetais par terre.

Quand on s'aperut du massacre, la belle voix de contralto eut des
clats terribles, et la visite fut abrge.

Un autre jour, on voulut m'essayer une robe; mais je ne voulais pas de
la robe, et j'tais bien dcide  ne rien essayer.

On employa tous les moyens pour me faire cder: promesses,
supplications, menaces; rien ne put vaincre mon obstination.

A la fin, ma mre, exaspre, s'cria:

--Nourrice, emportez-la ou je vais la tuer!

--La tuer!

Avec quel tremblement se firent les prparatifs du dpart! Quelle hte
dans l'escalier glissant! Et dehors, elle m'entranait si vite, que
nous avions l'air de fuir et d'tre poursuivies.

Pauvre _nounou!_ elle dut s'arrter bientt pour pleurer. Elle avait eu
trop peur, aussi, pendant toute cette scne o j'avais t si mchante,
et o je ne l'coutais mme plus, Elle. Pourquoi me montrer si vilaine,
quand j'tais, au contraire, si gentille, quand je voulais?...

C'est que je dtestais la dame qui avait une si grosse voix et que je
ne voulais plus venir chez elle.

J'esprais bien avoir atteint mon but, cette fois-l, et que nous n'y
reviendrions plus.




IX


Assise au milieu des copeaux dans l'atelier, je regardais le pre Damon
travailler, tout en roulant dans ma tte une ide trs ambitieuse, qui
finit par clore en cette question:

--Dis donc, pre, est-ce que tu saurais faire une voiture?

--Une voiture?...

--Oui, une voiture pour moi.

--Pour ta poupe?...

--Non, une grande pour m'asseoir dedans.

--Oh bien! alors, c'est trop difficile....

Mais le soir, au repas, on reparla du projet.

Je voulais, je voulais absolument, et suppliante et clinante, je
soufflais mon dsir  la chrie.

Aprs tout, on pourrait toujours essayer, le dimanche et dans les
moments perdus....

Bientt, la voiture fut faite, et en la voyant, je tmoignais de mon
admiration et de mon contentement par des sauts et des cris de joie.

C'tait une sorte de corbeille en bois, pose sur quatre roues, et
garnie de petits balustres, dans le style de mon berceau, que le pre
avait peut-tre fait aussi, seulement au lieu d'tre jaune acajou, elle
tait verte, et je la trouvai ravissante.

Par qui et comment vint l'attelage? Je ne sais. Ce fut une jolie chvre
blanche, qui m'enthousiasma naturellement, et devint vite mon intime
amie, elle grimpa bientt l'escalier derrire moi, et me suivit partout.

Avoir voiture, cela modifia un peu la vie. L'impasse d'Antin, qui avait
t jusque-l mon domaine, ne suffisait plus; la promenade habituelle
 la barrire Monceau, o j'allai jouer de prfrence, avec mes amis
les gabelous, qui me poursuivaient sous la colonnade du petit temple
grec, encore debout aujourd'hui, fut mme dlaisse. La chvre avait
besoin de brouter; il fallait un champ, de l'herbe frache. Du ct de
Montmartre, sans doute, on dcouvrit une sorte de terrain vague, qui
devint le but le plus frquent de nos excursions.

La sortie de l'impasse tait ce qu'il y avait de plus triomphal.
Trnant dans ma corbeille, que la chvre tranait tant bien que mal,
avec des vellits de gambades, je jouissais de l'admiration des
voisines, de l'bahissement des gamins; puis nous roulions posment
sur le trottoir du boulevard. Pauline, qui devait avoir cinq ou six
ans, tait du voyage. Marie venait aussi, quelquefois, quand elle en
avait le loisir, alors mon plaisir tait complet, car, aprs la chrie,
c'tait elle que j'aimais le plus.

Aussitt arrives, on dtelait la chvre, je descendais de mon char. Ma
nourrice et Marie s'installaient prs de la voiture et se mettaient 
coudre, tandis que je jouais avec Pauline, et que la chvre tout  fait
libre vagabondait.

Ce terrain nu, qui me donnait pour la premire fois l'impression
de l'espace, et que je trouvais admirable, tait bossel de
pierrailles blanches avec de grands morceaux d'herbes, qui, pour moi,
reprsentaient les champs.

C'tait une ivresse de sauter, de danser sur cette verdure, de tomber
sans se faire de mal dans la molle fracheur. On ne me laissait pas
trop m'loigner; il y avait d'ailleurs  l'autre bout du terrain
quelque chose d'incomprhensible, qui me causait une confuse terreur
et m'tait l'envie de m'carter. C'tait un boulis de grosses pierres
autour d'un grand trou, qui s'enfonait; des hommes allaient et
venaient et l'on entendait des bruits touffs sous terre. Je n'aimais
pas du tout m'approcher de ce gouffre. En y repensant, je comprends que
c'tait tout simplement une carrire, mais alors cela me paraissait
l'entre d'un lieu trs terrible, que je ne m'expliquais pas du tout,
mais d'o on ne devait pas revenir.

Un jour, au cours d'un de ces vagabondages, ma chvre disparut
brusquement dans cet abme.

Quels cris! Quel dsespoir! Je trpignais, tout prs du gouffre, cette
fois, tandis que ma bonne nourrice, trs perplexe, me retenait et que
Marie se penchait, interrogeant les profondeurs noires.

Aprs un long temps d'angoisse, Marie s'cria tout  coup:

--Je la vois!

Un chevrotement lointain lui rpondit:

--Comment faire pour aller la chercher? Ma nourrice demandait conseil 
des hommes qui s'taient approchs.

Mais bientt la tte blanche et cornue mergea de l'ombre. De pierre en
pierre, la chvre remontait par sauts, puis elle bondit dehors.

Elle n'avait rien de cass, et on n'a jamais su si elle tait
descendue, dans cet abme effrayant, pour voir un peu ce que c'tait.




X


Sidonie tait la mauvaise tte de la famille, on la grondait,
quelquefois, parce qu'elle tait en retard le soir, ou paresseuse le
matin; mais elle rpondait mal et ne changeait pas.

Avec moi, elle s'entendait trs bien, cependant, et me gtait comme
faisaient les autres. Je la trouvais amusante, elle inventait des jeux
drles, s'attardait  me boucler les cheveux,  m'orner de rubans et de
perles enfiles. Elle devait tre, il me semble, en apprentissage chez
une couturire.

Elle me montra un jour, dans la chambre noire o elle couchait et
qu'une cloison vitre sparait de la premire pice, elle me montra
d'extraordinaires chiffons, qui me causrent une admiration sans bornes.

Il ne fallait pas le dire. Au moindre bruit, elle refermait
prcipitamment le paquet et le cachait sous son lit. Ce que c'tait,
je ne m'en souviens plus bien, oripeaux de carnaval, peut-tre,
dissimuls pour quelque sortie clandestine. En tout cas, c'tait
beau, et j'en ai gard un blouissement. Je revois toujours la porte
entr'ouverte, pour donner du jour dans la chambre noire, Sidonie
accroupie, remuant ces choses, o il y avait de la pourpre et de l'or,
et moi fascine, mais tendant l'oreille, pour avertir si quelqu'un
venait.




XI


Il y avait, accroch au mur de la premire pice, tout prs de la porte
d'entre, un tableau qui reprsentait un enfant  mi-corps, de grandeur
naturelle. On disait que c'tait mon portrait. Je sus plus tard qu'il
ne l'tait pas, qu'on avait achet cette lithographie colorie, je
ne sais o, parce que l'Enfant Jsus, je crois, qu'elle reprsentait
me ressemblait tonnamment. Cette image encadre d'une bande de bois
blanc, tait drlement place dans ce coin, bien qu'elle ft le seul
tableau du logis. Peut-tre de l'autre pice la voyait-on aussi,  cet
endroit, et ma nourrice, qui se tenait plutt dans la seconde chambre,
l'avait-elle mise l exprs.

Souvent, moi sur son bras, elle se plantait devant, et me disait:

--Tu vois, c'est toi.

N'ayant pas encore l'habitude du miroir, je n'avais aucune ide de ce
que pouvait tre ma figure, et je regardais cet enfant, pendu au mur,
avec plus de surprise que d'intrt. Il avait une robe rouge et des
yeux bleus. Les miens, qui plus tard, tirrent sur le jaune, ont t
bleus d'abord,  ce qu'on m'a dit.

Je devais tre alors un gros bb robuste, avec des yeux trs ouverts
et trs fixes.




XII


J'aimais  embrasser les poles rouges,  prendre avec mes doigts la
flamme des chandelles, ou  la regarder de trs prs. Je garde de ce
got singulier plusieurs marques, entre autres, deux cils brls et une
petite place ronde, toute nue, dans les cheveux.

Cette manie, dont les brlures mmes ne me gurissaient pas, tait le
plus grand souci de ma chre nourrice. Elle avait fait entourer le
pole d'une grille, et on mettait autant que possible les lumires hors
de ma porte. Mais j'avais l'acharnement qu'ont les papillons  se
roussir les ailes et il fallait me surveiller sans cesse.

Je devais tre, d'ailleurs, un bien terrible nourrisson, avec, sans
doute, des drleries et des gentillesses qui me faisaient aimer tout
de mme, car, sans cela, l'idoltrie que toute cette famille garda
toujours pour moi, serait incomprhensible.

Pauline, qui avait cinq ou six ans, tait naturellement la moins
soumise  mes volonts, elle me rsistait quelquefois et, vite rappele
 l'ordre, demeurait boudeuse, avec, je le crois, de la jalousie.

Jalouse, je l'tais bien plus qu'elle, moi, quoique plus nouvelle
encore dans la vie; ce n'tait d'aucune des personnes de la famille,
mais d'un tranger, que je ne voyais que rarement, trop souvent encore,
 mon ide.

Avant moi, ma nourrice avait lev un autre enfant, frre de lait de
Pauline; il habitait Paris, et elle allait le voir de temps en temps.
Comme elle ne me quittait jamais, j'y allais naturellement aussi.

Pourquoi tais-je horriblement jalouse de cet enfant? Comment
comprenais-je si bien qu'il avait t avant moi, ce que j'tais alors,
et pourquoi cette ide m'tait-elle insupportable? Je ne me l'explique
pas, mais la souffrance est certaine, et c'est par elle que je me
souviens si bien.

Comme toujours le dcor m'apparat trs prcis, on dirait clair par
la lueur du sentiment qui s'est produit l.

Je revois au rez-de-chausse,--je ne sais o, par exemple,--une salle
 manger, longue et troite, claire par une seule fentre  grands
rideaux verts. Un parquet clair, trs cir, dont le bois formait des
losanges--le parquet, si diffrent des carreaux de chez nous, tait
toujours ce qui me frappait le plus.--Le bas de la salle est ce que je
vois le mieux,  cause de ma taille, la perspective des pieds, en chne
sculpt, des hautes chaises et le dessous de la table.

C'est l que nous attendions, debout, elle me tenant par la main, pour
que je sois sage.

Bientt une porte s'ouvrait, donnant passage au petit garon.--Je me
souviens qu'il se haussait pour la refermer.--Puis il courait  nous,
embrassait ma nourrice et se baissait sur ses talons, pour se mettre 
ma hauteur, et me faire des gentillesses.

Il m'apportait ses joujoux, m'offrait des friandises; mais je ne
rpondais pas  ses avances, rencogne dans les jupes, la tte baisse,
je le considrais, en dessous, le coeur trs gros.

Une fois dehors, je ne me contenais plus; moi qui ne pleurais jamais,
je me jetais tout en larmes, dans les bras de ma chrie. Je ne sais si
j'exprimais par des mots ce que j'prouvais, mais elle le comprenait
trs bien, puisqu'elle m'assurait qu'elle n'aimait pas ce petit
garon-l comme elle m'aimait, qu'elle ne l'avait jamais aim la
moiti autant; qu'elle m'aimait, moi, plus que tous ses enfants runis.
Elle ne parvenait cependant  me calmer qu'en me promettant de ne plus
retourner le voir.




XIII


J'ai une vision confuse du mariage de Marie: la porte grande ouverte,
des gens inconnus, avec des rubans blancs  leur boutonnire, entrant
et sortant, la chrie en toilette, un petit chle vert, orn de
palmettes, attach  ses paules. C'est tout ce qui surnage, pour moi,
de cet vnement.

Je retrouve ensuite Marie, installe dans le logement donnant du ct
de l'impasse, sur le mme palier que nous.

Cela agrandissait mon domaine. Je pouvais maintenant courir d'un
logis  l'autre, et j'tais bien souvent autour de Marie, qui tait
repasseuse, pour lui tendre  repasser des bouts de chiffons, beaucoup
plus presss que son ouvrage.

Le mari me fut simplement un esclave de plus. Comme il tait trs grand
et trs fort, je ne le mnageais pas: quand il tait d'une promenade,
j'tais toujours fatigue, afin d'tre porte par lui; tandis qu'au
contraire, seule avec ma nourrice je ne m'avouais jamais lasse. Il
m'asseyait sur sa large paule, et de cette hauteur, je voyais le monde
sous un jour nouveau, avec un petit frisson de vertige qui me plaisait.
De courses dans Paris, dont le but m'chappe, je retrouve surtout le
retour,  la nuit, aux passages des barrires,--car il fallait toujours
repasser une barrire pour rentrer chez nous.--La range de rverbres,
allums au-dessus de la grille, me semblait tre ce qu'il y avait de
plus beau, et je me retournais pour la voir plus longtemps, au risque
de tomber du haut de mon observatoire. Ce devait tre des soirs de
dimanche, car le boulevard extrieur tait bruyant et gai; des chants,
des cris le traversaient, et des enfants dansaient des rondes dans la
poussire, qui montait vers moi, avec une odeur de pain d'pices.




XIV


Un matin, on trouva morte la chvre blanche.

Quelle motion! Quelle catastrophe!...

Savais-je ce qu'tait la mort? Jamais jusque-l je n'avais eu d'elle
aucune notion; mais elle est en nous et je crois qu'on la comprend
d'emble. J'avais bien le sentiment que c'tait quelque chose de
dfinitif; que, plus jamais, la chvre blanche ne tranerait ma
voiture; qu'elle ne m'appellerait plus, en blant, de sa logette, sous
l'escalier; que je n'entendrais plus les chocs rapides de ses petits
sabots sur les marches, quand elle s'chappait pour me rejoindre.
J'tais consterne, mais sans cris et sans larmes.

Le lendemain, on vint chercher la morte, pour l'emporter, et j'eus,
alors, une impression effrayante.

Dans l'impasse, qu'elle emplissait presque entirement, m'apparut une
voiture terrible, aussi haute que notre maison; et sa hauteur tait
faite d'un amoncellement de btes mortes.

Ces btes, tout aplaties et roides, n'taient sans doute que des
peaux,--je comprends cela en y repensant;--mais elles n'en taient
que plus stupfiantes. Des hommes criaient, en fouaillant d'normes
chevaux, dont les fers glissaient et claquaient sur le pav.

Cette voiture, ces hommes, pour moi, n'taient pas de ce monde; ils
venaient d'o allaient les morts et y retournaient.

Jamais vision de pote, descente aux enfers, descriptions d'pouvantes
et de cataclysmes ne m'ont redonn une impression aussi intense.
J'eus le sentiment de l'inexorable; des dangers de vivre; du destin
qui frappe soudainement, et de l'inconnu effrayant, o s'en vont des
charretes de victimes.

Quand un des hommes d'un geste violent, envoya au bout de sa fourche
ma pauvre chvre blanche, tout en haut, sur cet entassement de btes
mortes, je suffoquai, comme si une main et serr ma gorge, et je
cachai dans les jupes de ma nourrice ma figure mouille de larmes.

Longtemps, longtemps je fus hante par le cauchemar de cette voiture
sinistre, emportant  jamais la premire bte que j'aie aime.




XV


Un autre malheur plus grand, dont je n'avais moi, aucune ide, mais que
la chrie, certainement redoutait, tait en marche.

Je grandissais. Je pouvais trs bien maintenant traner une chaise et
grimper dessus, pour, quand elle se dfendait de moi, atteindre les
genoux de ma nourrice et aller tter.

C'tait, plutt que par besoin ou gourmandise, pour bien l'accaparer,
elle, l'empcher de s'occuper d'autre chose que de moi, par clinerie
surtout.

Je ne ttais pas longtemps. Je me renversais dans ses bras, et de bas
en haut, j'examinais son cher visage en dtail. Je lui disais des
choses saugrenues qui la faisaient rire.

J'tais plus consciente  prsent de mon immense amour pour elle; de
la scurit dlicieuse que me donnait le dvouement infatigable de ce
coeur tout  moi; elle tait ma force, mon soutien, la ralisatrice
de toutes les fantaisies qui ne m'taient pas nuisibles. Jamais de
rsistance, une soumission enthousiaste; les obstacles carts devant
moi, comme si la seule chose importante et t de me laisser crotre
en libert, sans entraves, ni influences. Aussi, tais-je bien vraiment
moi, alors, et j'ai toujours gard l'impression que ma vie la plus
personnelle, la plus intense, la plus heureuse aussi, fut  cette
poque de ma premire enfance, o, dans un milieu troit et pauvre, une
telle richesse d'amour me crait un royaume vaste et splendide.

La catastrophe fut, pour moi, subite et cruelle;  l'entour tout est
effac, c'est un trait de foudre dans une nuit noire.

Sans doute, aprs une visite rue de Rougemont, ma nourrice ne me
remmena pas.

Mais je ne me souviens d'aucune circonstance, ni de ceux qui
m'entouraient. Seul, le dsespoir, un dsespoir sans gal, a marqu son
ineffaable blessure.

Je fus prise d'un sanglot unique, continu, qui dura je ne sais combien
de jours et combien de nuits. Je rejetais tout ce qu'on me mettait,
par force, dans la bouche, incapable d'ailleurs d'avaler mme une
goutte d'eau, tant ma gorge tait serre et convulse de ce sanglot
qui ne cessait jamais. Moi qui dtestais l'obscurit, je restais dans
le noir de l'antichambre, assise sur une banquette trop haute, prs
de la porte de sortie, la porte ferme  cl et verrouille, mais qui
peut-tre s'ouvrirait une fois, pour me laisser m'enfuir. On ne pouvait
m'arracher de l, et on arrivait  m'y abandonner, se disant, sans
doute, que ce chagrin d'enfant finirait bien par passer.

Il ne passait pas, je sanglotais sans relche, et j'ai encore
l'horrible sensation de cet tranglement, de cette suffocation; de la
brlure, sur mes joues et ma bouche, des larmes que je n'essuyais pas.
Cela finit par devenir un hoquet saccad et convulsif, que rien ne
pouvait arrter.

Combien cet tat dura-il? Je ne sais. Je ne vois plus que la dlivrance
 l'entre de Marie, accompagne du docteur Aussandon.

--Marie! Marie!

J'tais dans ses bras, cramponne  elle et je crois qu'il et t
difficile de m'arracher de l.

Elle pleurait, et, avec le mouchoir dont elle s'pongeait les yeux,
elle essuya doucement mon visage tout bouffi et gerc par les larmes.

Le docteur apportait une nouvelle grave. La nourrice avait eu un tel
chagrin de la sparation, qu'une rvolution de lait s'tait dclare.

Marie, affole, tait partie en courant pour chercher le docteur. Il
avait constat chez la nourrice une fivre violente avec du dlire, et
il ne rpondait de rien si on ne lui rendait pas, tout de suite, le
petit monstre qui,  son entre dans la vie, s'tait si bien battu avec
lui, et qui, parat-il, n'tait pas un monstre pour tout le monde.

Il dclara d'ailleurs que j'tais, moi aussi, en danger, et que c'tait
fou de m'avoir laiss pleurer comme cela.

On ne pouvait vraiment pas nous condamner  mourir toutes les deux; il
fallut bien cder.

Et je fus remise en nourrice.




XVI


Comment se fit la seconde et dfinitive sparation d'avec ma
nourrice?... Je ne le sais presque pas. Sans doute on dut l'entourer,
cette fois, de prcautions et de transitions qui rendirent le
dchirement moins douloureux.

Je crois que cela commena par une partie de plaisir, o la chrie
m'accompagnait, et elle resta, mme, plusieurs jours avec moi.

D'ailleurs ce n'tait pas rue Rougemont que nous allions; de cette
faon, je n'avais pas de mfiance.

On me confiait  mon grand-pre, qui vivait, avec ses deux filles,
soeurs de mon pre, au Grand-Montrouge.

Un jardin!... des fleurs!... des arbres!... la vraie campagne!...
Cela me sduisit tout de suite. J'tais grise par tant de lumire,
aprs la pnombre de l'impasse d'Antin. Le temple grec de la barrire
Monceau, et mme les beauts sahariennes du terrain vague, furent vite
clipses par les splendeurs champtres du Grand-Montrouge.

Dans les premiers temps, pour m'apprivoiser, on me laissa compltement
libre. Je parcourais le jardin, qui, par le fond, communiquait  des
vergers, puis  une prairie. La dcouverte de la nature m'absorba et
m'enthousiasma tellement que tout autre sentiment fut submerg.

Route de Chtillon! C'tait l que mon grand-pre vivait, dans une
petite maison, aligne au trottoir, qui n'avait qu'un rez-de-chausse
et un tage. Il n'occupait, avec ses filles, que ce premier et unique
tage, compos de quatre pices et d'une cuisine. De la salle  manger,
sur le derrire de la maison, un petit escalier extrieur descendait
dans une petite cour, spare du jardin par une grille de bois et une
porte, entre deux piliers. Le plus bel ornement de ce jardin, o l'on
descendait par deux marches, tait, au milieu de la pelouse centrale,
un large catalpa.

Il fallut apprendre de nouveaux mots: grand-pre, tante Lili, tante
Zo; et me familiariser avec des personnes inconnues. Le pre Gautier,
comme on l'appelait, me parut trs terrible tout d'abord. Assez grand,
sec, imberbe le teint brun, la voix forte, arm d'une grosse canne 
pomme d'argent que je remarquai tout de suite; je compris bien qu'avec
lui a ne serait pas commode. Les tantes m'inquitaient moins; je les
sentais sans volont, assouplies  l'obissance, et craintives devant
leur pre. Au premier aspect, elles semblaient  peu prs pareilles; il
y avait pourtant des diffrences: tante Lili avait un nez long, gros
du bout, de tout petits yeux et la bouche trop grande tandis que tante
Zo, qui ressemblait  son pre, avait le nez court, les yeux ronds
et la bouche mince. Leurs cheveux noirs taient onduls et ramasss
derrire la nuque en un simple chignon.

Une robe noire et plate, avec un volant dans le bas, les habillait
toutes les deux de mme.

La tante Lili tait la plus douce, la plus molle, celle qui cdait tout
de suite; je la prfrais, sans pouvoir dire que je l'aimais le plus.
En ralit, je n'aimais pas. Sans doute, j'avais dpens trop d'amour
dans ma premire enfance; mon coeur, rest exclusif, n'avait plus rien
 donner. Je ne retrouvais d'lan de tendresse que pour ma nourrice,
toujours, quand elle venait me voir, et elle venait souvent, malgr
l'norme distance des Batignolles au Grand-Montrouge. Lorsqu'elle s'en
allait, je la reconduisais  n'en plus finir, le plus loin possible, et
elle devait jurer de revenir le lendemain.

Pour les autres, je savais tre aimable, si l'on tait doux avec
moi. Je me laissais embrasser, mais je n'embrassais pas, et il tait
impossible de me faire dire que j'aimais. Tout ce que l'on pouvait
obtenir, en mettant  ce prix quelque friandise convoite, tait par
exemple:

Je t'aime, pomme, ou Je t'aime, confiture.

Mais: Je t'aime, tout court, jamais.

Le rez-de-chausse de la maison tait habit par un vieux soldat de
Napolon, le pre Rigolet. Il avait t canonnier, ce qui expliquait
sa surdit presque complte. Il vivait l, avec sa femme, sa fille
marie et les enfants de cette fille. Elle s'appelait Florine et tait
repasseuse, ce qui me rappelait Marie. A cause de cela, j'tais attire
vers cette famille. Florine avait un garon d'une quinzaine d'annes et
une petite fille de cinq  six ans, qui devint bientt ma camarade.

Cette libert que l'on m'avait laisse dans les premiers temps, il fut
bien difficile de me la reprendre. Le grand air, le jardin, la prairie
surtout, je n'en tais jamais rassasie; quand on me faisait rentrer,
par l'appt de quelque tartine, je trpignais d'impatience, si on ne me
laissait pas aussitt ressortir.

En somme, le jardin n'offrait pas de danger et on me voyait de la
chambre de grand-pre. Le plus souvent, je pouvais repartir, et comme
on ne voulait pas me brusquer, sachant que je n'avais t asservie
 aucune espce de discipline, la surveillance se bornait  une
recommandation, que me criait tante Lili, du haut de la fentre:

--Ne vas pas au soleil sans chapeau!

Mais mon chapeau tait toujours envol, et,  force de rpter sa
phrase, tante Lili se trompait, elle disait:

--Ne vas pas au chapeau sans soleil!

Ce qui me donnait le fou rire.

Mon ambition tait d'ouvrir la porte du jardin, pour filer plus loin,
l-bas, dans la prairie. Je m'y acharnais sans y arriver. Nini Rigolet,
ma nouvelle amie, m'apporta un concours prcieux: elle savait ouvrir
la porte!... Alors, nous nous chappions  travers les petits vergers,
enclos de treillages bas, et nous dbouchions dans l'affolante prairie.
Je m'arrtais d'abord, en extase devant le vaste tapis vert, devant
cet espace qui me semblait sans limites. Puis, avec un cri d'oiseau
dlivr, je me lanais dans une galopade effrne, o Nini me suivait,
et qui nous entranait fort loin.

Tout  coup elle s'arrtait, comme ptrifie, et me criait:

--Mfie-toi, v'l ton grand-pre!

En effet, il paraissait, brandissant sa terrible canne, marchant
dans l'herbe  grandes enjambes et m'invectivant, dans la langue
pittoresque de la Gascogne, d'o il tait.

J'avais vite fait de dtaler et il avait beau courir!

Notre manoeuvre consistait  regagner  toutes jambes, par un grand
dtour, la route de Chtillon, pour rentrer par la porte de la maison
ouvrant de ce ct. Quand le grand-pre revenait, hors d'haleine, par
le jardin, je me cachais, afin de laisser passer sa colre.

Le soir,  table, pour me punir, on changeait mon couvert de place.
Je n'tais pas  ct de grand-pre! Je me montrais sensible  cette
privation,--qui ne me privait gure,--pour qu'on n'imagint pas
d'autres reprsailles.

Elle tait bien extraordinaire, cette table o nous dnions. En acajou,
fonc comme un beau marron d'Inde, d'une taille inusite, elle et
empli toute la salle si on avait essay d'en dplier les battants,
pais de plusieurs centimtres. Aussi tait elle accote  la plus
longue cloison et toujours replie, sauf aux heures des repas o on
relevait un battant. Nous y tions drlement installs,  ct les uns
des autres, sur un seul demi-cercle, avec la muraille pour vis--vis.

A tout moment, l'une ou l'autre des tantes se levait, pour aller
prendre les plats ou les remporter, car il n'y avait pas de domestique.

Mon grand-pre, contraint  un moment de sa vie, par des revers de
fortune,  chercher un emploi, avait t chef de bureau  l'octroi
de Passy; maintenant c'tait la maigre retraite,  peine suffisante,
la vie restreinte et, pour les filles, qui dpassaient la trentaine,
l'avenir sans issue, le dfinitif renoncement aux espoirs tenaces, tous
les rves secrets fauchs, avant d'avoir pu fleurir; le dvouement
rsign au pre vieilli et aigri.

Cette route de Chtillon, c'tait  peu prs le dsert. Elle tait
rgulirement trace, avec des trottoirs de chaque ct, mais il
n'y avait pas de maisons, ou fort peu. Des palissades, bordant des
potagers, quelques murs, dpasss par des arbres, longeaient le
trottoir, surtout de notre ct. En face, il n'y avait rien, rien qui
gnt la vue sur la plaine, qui s'tendait jusqu' l'horizon. Tout
d'abord cette immense tendue m'en imposa. Le ciel surtout, le ciel
blouissant, me causait une extrme surprise. Jamais je n'en avais
vu, encore, un aussi grand morceau, et devant tant de lumire, tant
d'air, tant d'espace, une sorte de vertige m'empchait de traverser la
chausse.

Je me contentais de regarder, du seuil de la maison, qui devint
bientt un lieu de prdilection.

Le pre Rigolet, le vieux canonnier de l'Empire, avait l son quartier
gnral. Assis sur les marches, fumant sa pipe, il finissait de vivre,
oisif, puisque son ouvrage  lui tait fini. Doux, craintif, isol
dans le silence de sa surdit, il repensait, sans doute,  tant de
choses qu'il avait vues, en laissant vaguer son regard sur cette plaine
dserte. Quelques vestiges militaires se retrouvaient dans son costume:
sa blouse bleue tait serre par un ceinturon  boucle de cuivre et
une mdaille tait pingle sur la toile dteinte. Il avait une bonne
grosse tte, toute ronde, avec de larges oreilles rouges. Ce brave
homme m'intressait beaucoup; en le regardant, je le trouvais comique;
mais ce qu'on disait de lui me faisait bien voir qu'il tait autre
chose que les autres. J'aurais bien voulu savoir comment avait fait
le canon pour le rendre sourd. Aussi, bien souvent, je me haussais
jusqu' l'embouchure norme de son oreille, d'o jaillissait un bouquet
de poils gris qui me donnait tant envie de rire, et je lui criais de
toutes mes forces:

--Pre Rigolet, raconte-moi des choses!... Alors, il retirait sa pipe;
sa bouche molle s'ouvrait largement, dans un rire sans dents:

--Ah! oui! Ah! oui! disait-il.

Et d'une voix rouille et mouille il se mettait  raconter de confuses
histoires, en phrases dsordonnes et incomprhensibles, que j'coutais
les sourcils froncs, tant je m'efforais pour n'en pas perdre les fils
enchevtrs.

Mais bientt je le plantais l, au milieu de sa narration, le pauvre
vieux canonnier, pour aller courir avec Nini, tandis qu'il hochait
tristement sa grosse tte, et remettait dans sa bouche sa pipe teinte.

Tante Zo, qui tait plus dcide, plus vive, tait charg des
relations extrieures, des courses, des achats, de la cuisine. Tante
Lili aimait mieux coudre et s'occuper du mnage. Elle y apportait un
soin mticuleux et je connus l, de trs prs, toutes les manigances
des parquets cirs, qui m'avaient toujours si fort intresse. Un
frotteur venait de temps en temps, mais il avait vraiment bien peu 
faire, tellement tout tait entretenu, luisant et irrprochable.

Moi seule je mettais du dsordre; j'apportais continuellement  mes
semelles le sable et la boue du dehors. Tante Lili avait renonc 
rcriminer; elle me suivait pas  pas, et sans se lasser, remettait
en place ce que je drangeais; si mes pieds avaient marqu de taches
ternes les luisances intactes, aussitt j'entendais le bton  cire
faire son ronron et le coup de brosse qui rparait le dsastre.

La pice la plus soigne tait la chambre des tantes, o je couchais
aussi. On avait runi l les meilleurs restes de l'ancienne aisance:
de gros meubles de style Empire, tous de l'acajou le plus fonc, des
rideaux de lampas, d'un rouge presque noir, des coussins  bandes de
tapisserie, la prcieuse garniture de chemine, lapis et or, et toutes
les paves o s'attachaient des souvenirs.

Au mur principal, tait suspendu le portrait, grandeur naturelle,
de la mre dfunte, si diffrente, physiquement, de tous ceux de sa
descendance: blonde, au nez aquilin, aux yeux bleus,  la peau rose.
Il y avait aussi, dans des cadres ovales, quatre ttes de femmes que
mon pre, en 1829, n'ayant pas alors 18 ans, avait peintes  l'occasion
de la fte de sa mre.

Ds que l'on tait lev et une fois la chambre faite, on fermait les
persiennes, pour maintenir une pnombre favorable  la conservation de
toutes ces splendeurs.

Les deux fentres donnaient sur la route de Chtillon, ainsi que celle
de la cuisine, spare de la chambre par le palier de l'escalier.

La chambre de grand-pre tait de l'autre ct, sur le jardin, aprs
la salle  manger. C'tait la pice la plus grande, la plus agrable,
celle o l'on se tenait le plus souvent.

Ce qui frappait tout de suite en y entrant, c'tait une forte odeur de
chat.

On a, plus tard, attribu  mon pre cet amour exagr pour les chats:
c'est sa famille, plutt, qui en tait atteinte, car je n'ai vu que l,
ces aimables flins en nombre vraiment un peu excessif. On leur avait
abandonn une vaste bergre, sur laquelle ils couchaient, tous ensemble.

Il y en avait de gros, de maigres, des angoras, des ras, de jolis, de
laids; sept ou huit, au moins, tous trs doux, mais sans beaucoup de
personnalit.

Grand-pre les tolrait dans sa chambre, o leur bergre tenait presque
le milieu. Lui, avait son fauteuil au coin de la chemine qui tait
place d'une faon singulire, entre les deux fentres il se tenait
l, le plus souvent lisant un journal ou un livre. Si je n'y tais pas
force, je me risquais peu dans cette chambre, o il fallait rester
tranquille, guette, du coin de l'oeil, par un juge svre, qui ne
laissait rien passer.




XVII


Je ne sais  qui vint l'ide admirable de me faire suivre, dans mes
fugues  travers champs, par le frre de Nini, grand garon de quinze 
seize ans, un peu innocent, et, je ne sais pourquoi, oisif.

Ce fut alors une libert complte, un vagabondage sans frein.

Aux sorties d'coles, je fis la connaissance d'autres gamins, et l'ide
me vint d'organiser une bande, dont je serai, naturellement, le chef.
Selon toute apparence, ce bizarre projet prenait sa source dans les
rcits du pre Rigolet, dont, malgr leur incohrence, j'avais retenu
bien des choses.

Nous fmes bientt une douzaine, tant garons que filles, tous plus
gs que moi, mais qui avaient promis obissance. Le but et la nature
de cette association taient assez confus. Etions-nous des brigands?...
des conspirateurs?... personne ne demandait d'claircissements; on
trouvait l'invention admirable et plus amusante que tous les jeux.
Nous nous mettions  la file, moi en tte et le fils Rigolet, le grand
dadais de quinze ans, en blouse bleue et en sabots, fermait la marche.
Nous longions les murs; d'un air sournois, ou bien nous nous lancions
par les grandes routes,  travers les champs; en gnral nous nous
contentions de cette promenade inoffensive, dont la direction changeait
brusquement, selon ma fantaisie. Mais les jours de grande effronterie,
nous entrions rsolument dans les cours, dans les enclos, et la phrase
qu'il fallait dire,  ceux que l'on rencontrait, tait: Nous dsirons
savoir si l'on est sage chez vous. Si on ne l'tait pas, nous serions
oblig de punir.

Le plus souvent, on ne se fchait pas; quelquefois cependant des chiens
nous aboyaient aux trousses et l'on chassait tous ces gamins, en les
menaant du balai.

Une fois, trs loin dans les champs, une cour de ferme se prsenta.
Toutes sortes de btes l'animaient, abandonnes  elles-mmes. Les
tables taient vides et les fermiers absents. Ma bande, un peu
effraye, n'osa pas franchir le seuil du portail ouvert. Hroquement,
pour l'exemple, je m'avanai seule. Cela dplut, selon toute apparence,
 une socit de dindons, qui d'un seul lan, avec leur figure
ridicule, leurs plumes toutes gonfles, s'lancrent sur moi en
glapissant. Les uns m'insultaient, tandis que les autres m'envoyaient
des coups de bec et me dchiraient ma robe. J'eus une peur terrible,
qui se manifesta par des cris, et une prompte retraite.

Une fois hors de danger, je me montrai trs vexe de l'aventure. Mes
compagnons m'assurrent que je n'aurais pas d me prsenter ainsi,
devant des dindons, avec une robe bleue, car ces animaux dtestent le
bleu, comme les vaches, le rouge.

Je n'ai jamais contrl cette affirmation, qui ne me laissa pas
le moindre doute, et, aujourd'hui encore, je ne serais pas trs
tranquille, si je me rencontrais, vtue de bleu, avec des dindons.

Au retour de ces expditions, je rentrais  la maison, en coup de vent,
comme une trombe, comme un orage. Les papiers volaient en l'air, les
portes battaient, les chats disparaissaient sous le lit, tandis que,
les cheveux emmls, les yeux fous, je me laissais tomber sur un sige,
avec un soupir.

C'est  cette poque que l'on me donna le surnom bien mrit,
d'_Ouragan_, que j'ai gard longtemps.

Plus tard, un autre s'y ajouta, assez vilain et incomprhensible,
trouv sans doute par le grand-pre; c'tait _Schabraque_.
Renseignements pris, ce mot dsigne une couverture, en peau de chvre
ou de mouton, employe par la cavalerie lgre, et importe d'Orient,
par les hussards hongrois. Le mot,  peine dform, vient du turc:
_Tschaprak_. Mais en patois, en patois du Midi sans doute, il signifie
une femme, ou une fille, d'allures dsordonnes ... et c'est cela que
le grand-pre entendait dire.




XVIII


Il fallut bien se calmer un peu, vers la fin de l'automne, quand il
faisait noir de si bonne heure, et rester, bon gr mal gr,  la maison.

Grand-pre guettait ce moment, et, brusquement, il dmasqua ses
batteries: il s'agissait d'apprendre  lire!...

Avec lui, cela menaait d'tre terrible.... Et pourtant, par une
contradiction imprvue, cela alla presque tout seul. J'avais beaucoup
de mmoire, une curiosit trs vive. Pourvu que la leon ne ft pas
trop longue, et qu'on me laisst tudier, ensuite,  mon ide, en
dansant  travers les chambres, j'tais trs contente d'apprendre.
Cette mthode n'tait pas du tout dans les principes du grand-pre;
mais quand il allait gronder, je lui prouvais que je savais trs bien
ma leon. Il bougonnait bien un peu puis finissait par se rendre:

--La mtine, disait-il, elle apprend en jouant mieux qu'une autre qui
se donnerait de la peine.

Au printemps suivant, je croyais savoir lire, car j'avais entrepris de
transmettre ma science  une autre.

Mon lve, ou plutt ma victime, tait naturellement Nini. Je lui
faisais honte, d'tre si grande et de ne rien savoir. Elle n'avait
pas honte, mais ne refusait pas d'apprendre. Nous nous installions
sur les marches du seuil, du ct de la route de Chtillon, en face
de la grande plaine; j'ouvrais le livre dans lequel j'pelais, et la
leon commenait. Elle ne durait pas longtemps et finissait mal. Ma
mthode d'enseignement n'tait pas trs bonne,  ce qu'il semble. D'un
doigt imprieux je montrais une ligne du livre, et je disais: lis.
Nini restait muette. A la troisime injonction, comme elle ne lisait
toujours pas, je la giflais. Alors, elle se mettait  pousser des cris
et fondait en larmes. Sa mre sortait, l'empoignait par un bras, et,
avec une nouvelle taloche, la faisait rentrer chez elle, tandis qu'une
des tantes descendait, pour savoir ce qui arrivait.

--Elle ne veut pas lire, expliquai-je avec une piti ddaigneuse,
pendant qu'on me faisait remonter l'escalier.

En effet, la pauvre Nini ne sut jamais lire.




XIX


Du bord de la prairie, au bout des vergers de derrire le jardin, on
voyait le bourg de Montrouge et le clocher de l'glise,  travers des
bouquets d'arbres.

Au lieu de prendre la route de Chtillon et de tourner  angle droit
par la Grande-Rue, pour aller  la messe, le dimanche, on prenait par
l, quand on tait en retard: le sentier qui coupait la prairie en
biais, raccourcissait beaucoup le chemin.

Les tantes ne m'emmenaient pas souvent  l'glise; il tait trop
difficile de me faire rester en repos, un temps aussi long que la
dure de la grand'messe. Pourtant, quelquefois, c'est moi qui voulais
absolument y aller,  cause de mon ami le cur.

Cet excellent homme, charitable comme un saint, tait Corse et
fanatique de Napolon. Mais ce n'tait pas cela, certainement, qui
m'attirait. La grande bont, qui rayonnait de lui, m'impressionnait,
sans aucun doute, car j'avais plus d'effusion affectueuse pour lui
que pour tout autre. Il m'inspirait aussi une certaine admiration:
cette robe de dentelle, cette tole brode d'or, ces gestes bizarres,
accomplis  l'autel, dans le silence de la foule recueillie, ou pendant
la musique de l'orgue, m'merveillaient assez; mais par-dessus tout, ce
qui me sduisait irrsistiblement, c'tait l'horloge mcanique....

Au presbytre, le bon cur la gardait, accroche au mur de sa salle 
manger, et quelquefois j'allais la voir fonctionner, aprs la messe.
C'tait cette perspective qui me faisait endurer cette longue pnitence
de l'glise, sans bouger et sans rien dire. Le sermon tait le plus dur
 supporter; aussi, esprant l'abrger, je me plaais toujours au pied
de la chaire et quand le prdicateur s'approchait pour y monter, je le
tirais par sa robe blanche, et lui disais, tout bas:

--Dpche-toi, parce que j'irai voir ton horloge!

--Chut! chut! faisait-il un doigt sur les lvres, en essayant de
prendre un air svre.

J'arrivais la premire au presbytre et j'avertissais la vieille bonne
que la reprsentation aurait lieu.

En attendant, je contemplais le mystrieux tableau, immobile et muet
pour le moment. Il y avait un moulin, une cascade, un pont, un meunier
derrire un ne. Le tout encadr, recouvert d'une vitre et assez loin
de la muraille,  cause de l'paisseur de la bote.

Enfin, M. le cur paraissait dans sa soutane noire, il tait son
chapeau, et prenait un air solennel.

--Mesdemoiselles Gautier, disait-il aux tantes, cette jeune personne
a-t-elle t sage?

--Hou! hou! disait tante Lili.

--Pour elle, a n'tait pas trop mal, affirmait tante Zo.

--Alors, il faut l'encourager  faire mieux.

Il dcrochait d'un clou une grosse cl carre, montait sur un tabouret
et tournait longtemps derrire le cadre.

Bientt, tout s'animait; l'homme tapait sur son ne, qui remuait les
jambes et secouait les oreilles; le moulin se mettait  tourner; la
cascade  couler; tandis qu'une petite musique grle, s'grenait
rapidement. Les yeux carquills, je retenais ma respiration, pour ne
rien perdre de ce spectacle extraordinaire.

C'tait fini, quand le meunier, ayant pass le pont, disparaissait,
avec son ne, sous la vote du moulin.

Il fallait vite s'en aller,  cause de grand-pre et du djeuner en
retard. Mais ce n'tait pas sans avoir promis au bon cur que je serais
trs sage, pour revenir bientt voir encore jouer l'horloge.




XX


Au lieu des fables habituelles, on voulait me faire apprendre des vers
de mon pre.

Si j'avais t en ge de comprendre, j'aurais connu le pote avant de
connatre l'homme; mais je ne m'expliquais pas la ncessit de cet
exercice, et j'y tais trs rebelle. Je ne voulais pas non plus crire,
et, entre mon grand-pre et moi, commena un duel sans rpit. Il tait
autoritaire et violent; moi j'tais ttue, au del de tout ce qu'on
peut s'imaginer. Nous perdions de longues heures, en face l'un de
l'autre, et c'tait  qui ne cderait pas.

Une fois, la lutte se prolongea trs tard dans la nuit. Il s'agissait
d'apprendre une posie qui commenait par ce vers:

     Au Luxembourg souvent, lorsque dans les alles

Je m'arrtais au premier hmistiche, bien dcide  ne pas aller plus
loin, car c'tait justement  cause de cet hmistiche, que je ne
voulais pas apprendre cette pice de vers-l.

La journe passa, je fus prive de dner, car je ne touchais pas au
pain sec; la soire passa aussi, j'en tais toujours:

     Au Luxembourg souvent....

J'avais mes raisons pour ne pas vouloir, et ces raisons vraiment, je ne
pouvais pas les dire, au grand-pre surtout.

Quand on jugeait que, par extraordinaire, j'avais t sage, pour me
rcompenser, grand-pre m'emmenait au Luxembourg. Je ne redoutais
rien autant que cette rcompense. Du Grand-Montrouge au Luxembourg, 
pied, c'tait loin pour mes petites jambes, surtout en cette austre
compagnie, tenue par la main, tout le long de la route. La grille du
jardin franchie, je restais sur une chaise, navre; pour me rgaler,
grand-pre achetait un chaud!... Je dtestais le Luxembourg, je
dtestais l'chaud, que j'miettais, pour faire croire que je l'avais
mang, sur la pnible route du retour....

     Au Luxembourg souvent!...

J'tais bien rsolue  me laisser tuer, plutt que d'apprendre cette
pice de vers-l.

A minuit, nous tions encore en prsence, le grand-pre et moi: les
tantes, aprs d'inutiles essais de conciliation, taient alles se
coucher.

--Nous verrons qui cdera le premier?...

Je ne sais plus comment finit l'histoire. Sans doute un de nous deux
s'endormit.




XXI


Les gamins de ma bande m'avaient enseign l'art, trs important, de
grimper aux arbres. J'avais montr des dispositions remarquables, et
le plus souvent, quand le temps permettait de vivre dehors, j'tais 
califourchon sur quelque branche. Le grand catalpa central du jardin,
tait mon perchoir le plus habituel. Ses larges feuilles me cachaient
trs bien et, quelquefois, je me laissais chercher partout, quand
j'tais l, tout prs. Mais un clat de rire, que je ne pouvais pas
longtemps retenir, me trahissait.

Presque toujours, les aprs-midi, les tantes venaient s'asseoir sur la
pelouse,  ct du fauteuil de grand-pre. Elles causaient ou faisaient
du crochet. Lui, un livre  la main, me poursuivait de quelque devoir.

--As-tu appris _Paysage_?... Descends me le rciter.

--D'ici je le sais trs bien et, c'est drle, si je descendais, je suis
sre que je l'aurais tout de suite oubli.

Et je me dpchais de rciter:

     Pas une feuille qui bouge
     Pas un seul oiseau chantant,
     Au bord de l'horizon rouge
     Un clair intermittent.

--Je trouve que les feuilles bougent beaucoup et qu'il y a un gros
oiseau qui chante, disait tante Zo....

Quand il y avait des visites, on apportait des chaises et des
rafrachissements, et on restait l, sous l'ombre du catalpa.

Ceux qui venaient n'taient pas trs nombreux; les plus frquents
taient le commandant Gruau, avec sa femme, presque des voisins; ils
habitaient au Petit-Montrouge,  vingt minutes  peu prs de chez
nous. Avec eux, venait souvent une dame, qui, elle, tait de Paris.
Je ne l'ai jamais connue que sous le nom de la Tatitata. Les tantes
l'aimaient beaucoup et elle m'tait,  moi, trs sympathique. Jolie,
trs brune, la bouche ombre d'un peu de duvet, la voix grave, mais
trs douce, je ne pouvais pas m'imaginer autrement une Espagnole.

Un jour, la socit, runie sur la pelouse, aprs m'avoir longtemps
taquine de questions, m'envoya voir l'heure qu'il tait, dans la
chambre de grand-pre. Heureuse de m'chapper, je grimpais vite le
petit escalier de bois, qui montait de la cour dans la salle  manger.
J'entrai dans la chambre et je pris un tabouret, pour monter dessus, et
bien m'installer devant la pendule.

Cette pendule tait simple autant que laide. En bois noir verni, avec
un double rang de perles en cuivre, et sous le verre, autour du cadran,
une guirlande cisele, elle servait de socle  un petit buste de mon
pre, en pltre starin.

Les coudes sur la chemine, la figure dans mes mains, je regardais de
trs prs le cercle des heures; mais je ne le voyais gure, occupe que
j'tais  retourner dans ma tte un problme trs ardu.

On venait de me faire subir un vritable interrogatoire, sur mes
penses les plus secrtes, et j'tais fche contre ceux qui m'avaient
ainsi harcele, fche contre moi-mme aussi, contre moi surtout.
Pourquoi devinait-on ce que je pensais?... Ce devait tre par ma
faute.... Est-ce que les grandes personnes voyaient  travers moi?...
Pourtant, bien des fois, on n'avait rien su; mais c'tait quand on ne
me faisait pas parler, comme on venait de le faire l, tout  l'heure.
Certainement il y avait de ma faute, je disais ce qu'il ne fallait
pas dire, ce que je ne voulais pas dire; comment faisaient-ils pour
m'y forcer, sans en avoir l'air?... Cela me remplissait de colre et
de chagrin. J'avais l'impression, trs singulire, que ma personne
intrieure, nul autre que moi n'avait le droit de la connatre et de
la juger; l, aucun grand-pre, aucune tante ne pouvait gronder, ou
raisonner, ni savoir surtout. Tant que j'imaginais secrtement, sans
parler et sans agir, cela ne les regardait pas.

La petite personne, inconnue et solitaire, qui tait au fond de moi,
n'entendait pas tre dcouverte. Sans doute quelque aveu maladroit
m'avait t arrach, pour que je fusse, ce jour-l, amene  une
rflexion aussi dcisive. C'tait la premire fois que j'essayais de
m'expliquer avec moi-mme, sur cet tat particulier, o il me semblait
tre ddouble.

Le souvenir de la pendule,  laquelle j'tais cense voir l'heure, est
rest attach  celui de cette grave mditation.

Quand je revins dans le jardin, les chiffres romains tant pour moi
indchiffrables, j'annonais une heure impossible et l'on m'accusa,
pour tre reste aussi longtemps, d'avoir fouill dans le placard et
chipp des confitures.




XXII


Grand-pre tait trs fier de son fils, clbre depuis longtemps dj,
et il s'efforait de me faire partager ce juste orgueil.

--Moi, je suis son pre, toi, tu es sa fille! disait-il, il faut tcher
de lui faire honneur. a ne sera pas en gaminant sur les routes.... Que
diable! tche d'apprendre  crire, au moins, pour pouvoir tracer son
nom.

--Mais, o tait-il, ce pre?...

Il voyageait. Il crivait des livres. Il avait bien le temps de
s'occuper d'une schabraque comme moi!...

Ce fut dans une maison, o il vint pendant quelque temps dner assez
rgulirement, que je vis alors, quelquefois, mon pre. Un monsieur
B..., dont la Tatitata tait la femme, ou la parente, car elle
demeurait avec lui, donnait un dner intime, chaque mois, je crois, en
l'honneur de Thophile Gautier, et l'on m'amenait de Montrouge, pour le
voir et qu'il me vt.

C'tait toujours une des tantes; grand-pre, qui souffrait d'un
catarrhe, ne sortait pas le soir. Nous venions de bonne heure. La tante
profitait de cette occasion pour faire des courses et des emplettes
dans Paris et me laissait  la Tatitata, avec qui je passais la journe.

C'tait dans le quartier de l'Odon, rue de Cond,  ce qu'il me
semble, ou rue de Tournon, une vieille maison  escalier de pierre et
rampe ouvrage, le tout un peu gauchi et djet. Au premier tage il
y avait deux portes, une en face, l'autre  droite. Celle en face,
presque toujours ouverte, tait celle de la cuisine, l'autre celle de
l'appartement.

Tout de suite, en arrivant, je me prcipitais dans la cuisine, pour
prvenir la bonne et lui dire bonjour, puis je criais  la tante,
reste au pied de l'escalier:

--Je suis arrive, tu peux t'en aller!

Par la porte de droite, protge par deux battants de drap vert, on
entrait tout de suite dans la salle  manger, dalle de noir et de
blanc. Un paravent dploy protgeait la table,  cause de la porte,
qu'on ouvrait  chaque instant, sur l'escalier, pendant le service.

Je traversais le salon, en courant, et j'allais poliment frapper  la
porte de la Tatitata.

--Ah! voil Ouragan! disait-elle en posant sa broderie.

Dans cette chambre, triomphait l'lgant acajou, qui contrastait avec
le ton clair des boiseries grises.

Bien vite, le chapeau retir et les politesses faites, j'avais trouv
le damier et je le posais devant la matresse du logis. Alors, trs
gament, avec une patience charmante, elle s'efforait de m'apprendre 
jouer aux dames.

Quelquefois il arrivait des visites, le plus souvent c'tait
Mme R... avec sa fille, Marie; elles venaient aussi pour
voir mon pre, qui tait le parrain de Marie.

--C'est mieux que la filleule des fes, disait Mme R...
C'est la filleule du gnie!

Vers l'heure du dner, lasse de rester sur ma chaise,  couter
les conversations, j'allais faire un tour  la cuisine. La bonne me
faisait goter les plats, et je l'aidais  finir de mettre le couvert.
Bientt, M. B... arrivait, souriant, press, avec ses favoris courts,
son gilet bien tendu sur son ventre o la chaine d'or mettait un
double feston. Il entrait un instant dans son cabinet,  gauche de la
salle  manger, pour dposer son chapeau et sa canne; puis il revenait
avec un bougeoir. Il s'agissait d'aller  la cave, choisir le vin; la
bonne prenait un porte-bouteilles en osier et une grosse cl, et nous
descendions tous les trois. Elle passait devant; ses manches blanches,
son grand tablier  bavette, son large bonnet tuyaut, mettaient de la
clart dans l'escalier noir et me rassuraient un peu, car j'avais la
terreur de l'obscurit et des caves; mais c'tait tout de mme amusant
et j'aimais presque avoir peur.

--Tu comprends, petite, disait M. B... quand on reoit Thophile
Gautier, ce n'est pas pour lui faire boire de la piquette.

Et il choisissait, dans diffrents coins, des bouteilles poudreuses,
dont le panier s'emplissait.

J'tais la premire  remonter, fire cependant d'avoir t si brave.

Enfin, mon pre paraissait, accueilli par un murmure de bienvenue. Il
m'enlevait du sol pour m'embrasser, me considrait quelques instants,
puis me reposait doucement  terre et ne s'occupait plus gure de moi.

Je le connaissais fort peu, et une fois rendue  moi-mme, je
l'examinais avec beaucoup de curiosit, afin de dcouvrir ce qu'il
avait de particulier, qui le rendait si admirable.

Je trouvais qu'il tait bien habill, qu'il avait la figure plus
blanche et les cheveux plus luisants que tous les autres; qu'il riait
en penchant sa tte d'un ct, et que son monocle tombait toujours. L,
se bornaient mes dcouvertes, et le dner, trs excellent, absorbait
bientt toute mon attention.

Au dessert, on me servait la premire, puis il fallait quitter la
table, faire ses adieux et s'en aller, de la salle tide et brillante,
pour regagner le lointain Montrouge,  travers le noir et le froid.

La tante, qui n'tait pas trs rassure, me faisait marcher vite, par
les rues, et je trottais pour galer ses grands pas. Il s'agissait de
ne pas manquer la dernire voiture.

Je ne peux retrouver en quel endroit tait situe cette cour, d'o
partaient les _Montrougiennes._ Nous y arrivions essouffles et, le
plus souvent, en avance. Des gens s'y promenaient, en long et en large,
attendant le dpart, et il fallait aussi aller et venir pour ne pas
avoir froid. Rien ne me paraissait plus inquitant que cette cour
sombre et ces inconnus, que les rares rverbres, les clairant par
intermittences, ne permettaient pas de bien distinguer. J'imaginais
toutes sortes d'histoires effrayantes sur chacun d'eux, et probablement
les quelques gouttes de vin que j'avais bues, taient pour quelque
chose dans mes imaginations.

Enfin le conducteur, tranant ses sabots, arrivait, portant une
lanterne et un registre. Sous le jet de lumire, la lourde voiture
jaune apparaissait, les chevaux, somnolents, s'veillaient et
secouaient leurs grelots, le conducteur ouvrait la portire, et d'une
voix enroue, commenait  appeler les noms des voyageurs inscrits.

Enfouie dans la paille, tourdie par les cahots et le bruit des roues,
je ne tardais pas  m'endormir, quand je n'tais pas tenue veille
par l'angoisse de l'arrive, bien plus srieusement redoutable que le
dpart de la cour sombre.

La _Montrougienne_ terminait sa course au Petit-Montrouge, sur une
place, qui avait  un de ses coins un puits, en forme de tourelle, et
peint en rouge sang. La route de Chtillon partait de l. Les quelques
voyageurs que l'on n'avait pas laisss en chemin s'parpillaient
rapidement et il tait rare que l'un d'eux se diriget vers le
Grand-Montrouge, et ft route avec nous. Nous restions donc seules, en
face de cette ombre et de cette solitude. La tante, plus consciente
du danger, avait encore plus peur que moi. Nous prenions le milieu
de la chausse et nous nous lancions, presque en courant. Il fallait
traverser les fortifications, avec ses fosss, o tant de mauvaises
gens devaient tre tapis, puis faire un long bout de la route de
Chtillon, o il n'y avait pas une lumire, o les maisons taient si
rares. Je jetais des regards rapides dans tout ce noir, o je croyais
voir danser des nuages. Nous trbuchions sur les ornires, nous
glissions sur la terre gluante, et quand, par hasard, un passant nous
croisait, la tante marmottait des prires.

Enfin, nous apercevions, en travers de la route, la lueur venant de
notre maison, o l'on allumait exprs beaucoup de lumires, pour nous
rassurer un peu, et tenir en respect les rdeurs.

C'tait une vritable dlivrance quand, aprs nous tre prcipites
dans le vestibule, nous repoussions violemment la porte, qui, avec un
bruit sourd, se refermait derrire nous.




XXIII


Il y avait sous l'escalier qui conduisait de la salle  manger  la
cour, une citerne  fleur de sol, munie d'un couvercle, que l'on
oubliait souvent de replacer. La nuit, alors, il arrivait quelquefois
que les chats, en bataille, tombaient dans l'eau, avec un grand pouff
et des cris pouvantables.

Et c'tait, dans la chambre o nous dormions, un rveil effar, la
bougie allume nerveusement.

--Un chat qui se noie!...

--On n'a pas ferm la citerne!

Et vite, vite, hors du lit, abandonnant la pantoufle qu'elles ne
trouvaient pas, les tantes disparaissaient dans le vent de la porte.
J'avais bientt fait, moi aussi, de sauter  bas du lit et de courir
derrire elles.

Mais je restais sur le petit palier de l'escalier, dont le retour
sur lui-mme, me situait, l on ne peut mieux, pour bien voir le
sauvetage. La tte engage entre les balustres, j'assistais  une scne
extraordinaire.

Dans l'ombre, qui s'amassait encore plus noire sous cette pente de
l'escalier et o tremblait l'toile rousse de la lumire clairant si
singulirement, je ne reconnaissais plus les tantes. Accroupies au
bord du rond sonore, plein d'un clapotis frntique, les cheveux tout
bouriffs, leurs chemises de nuit gonfles au vent, elles me faisaient
l'effet de furies ou de sorcires. L'une tenait une lanterne, au-dessus
de la citerne, l'autre s'efforait, avec des traits crisps, d'attacher
une corde  l'anse d'un panier. Enfin, on pouvait jeter cette nacelle
de salut et le malheureux chat s'y accrochait, de toutes ses griffes;
mais ce n'tait pas cela qu'il fallait; quand on voulait le remonter,
le panier basculait et la pauvre bte retombait. Il devait entrer
dans le panier, ce qui n'tait pas facile  obtenir. Les tantes se
penchaient de plus en plus au risque d'aller rejoindre le chat. Tante
Zo finissait par se mettre  plat ventre le bras compltement englouti
dans l'orifice noir, tandis que tante Lili l'empoignait par sa chemise
pour la retenir.

--Il y est!...

Et tante Zo se relevait, tirait vivement la corde.

--Prends garde qu'il ne te saute  la figure recommandait tante Lili.

Le noy mergeait alors, les yeux hors de la tte, rduit  rien, les
poils colls, gluants et ruisselants, lamentable et ridicule. On le
remontait pour l'essuyer et le scher; mais avant cela je m'tais bien
vite sauve pour me refourrer dans mon lit, o, un peu grelottante et
trs impressionne, j'avais beaucoup de peine  me rendormir.




XXIV


Comme  tous les enfants, on me racontait des histoires et je
commenais  prendre plaisir  en lire moi-mme.

Celle dont je gardais la plus forte impression, tait le
Chaperon-Rouge,  cause du loup. On n'avait pas manqu de me faire
remarquer, qu'une aventure, pareille  celle que rapportait le conte,
pouvait trs bien arriver  une petite fille comme moi, qui ne voulait
couter personne et rdait toujours par les champs et les chemins.
Cela me donnait  rflchir. Je ne croyais pas beaucoup aux fes,
en tout cas, je ne les redoutais gure et je me sentais de force 
tenir tte mme  la fe Carabosse, s'il m'arrivait de la rencontrer.
Mais le loup!... Je n'avais aucun doute sur son existence; non pas le
loup dguis en grand'mre avec un bonnet de nuit et des lunettes,
mais un vrai loup, qui me paraissait devoir habiter, trs videmment,
dans les lointains violets et troubles de la grande plaine. Moi qui,
jusque-l, tait plutt trop audacieuse et que rien ne retenait,
j'avais maintenant une crainte srieuse, le sentiment d'un danger
trs redoutable, venant de cet inconnu, o j'aimais tant aller  la
dcouverte. Le jour, j'tais assez intrpide encore; on m'avait dit que
le loup ne sortait du bois que le soir; mais je prenais bien garde  la
venue du crpuscule, et, si je m'tais attarde, je me htais vers la
maison, en jetant derrire moi des regards pleins d'anxit.

D'ailleurs, les tantes, dont la mthode d'ducation n'tait peut-tre
pas des plus recommandables, s'ingniaient  me faire peur:  tout
propos elles me criaient: Au loup! au loup!

Tante Lili se dguisait en fantme, en se couvrant la tte d'un drap
et me menaait d'une voix caverneuse; et, quand il faisait de l'orage,
tante Zo me donnait l'exemple d'une fuite pouvante au fond d'un
cabinet noir.

Ces faons d'agir, si elles m'impressionnaient, nuisaient aussi aux
sentiments de dfrence que des ascendants auraient d m'inspirer,
peut-tre; je considrais plutt mes tantes comme des camarades, avec
lesquelles je vivais en trs bons termes, tant qu'elles ne s'avisaient
pas de vouloir m'imposer une autorit. Leur situation vis--vis de
leur pre, me semblait analogue  la mienne. Elles disaient papa
comme je disais grand-pre et quand il les brusquait et les grondait,
elles lui rpliquaient beaucoup moins que moi.

Je n'admettais pas les gronderies et je me drobais aux punitions.
Celle que je redoutais le plus tait d'tre enferme; aussi, ds
qu'aprs quelque mfait grave je pressentais l'orage; je me cachais.

Je passais des aprs-midi entiers au fond d'une vieille niche  chien,
inoccupe et oublie dans un coin de la cour. Ou bien c'tait entre
les branches touffues d'un arbre. Pendant la saison des fruits, je
choisissais un abricotier des vergers, o j'avais, au moins, de quoi
m'occuper. Avec une patience et une tnacit incroyables, je restais l
immobile et silencieuse, m'ennuyant beaucoup, mais ne cdant jamais.

On me cherchait, on m'appelait en me promettant l'impunit; mais je
n'avais pas confiance et, tant qu'il faisait jour, je tenais bon. Mais,
voil,  l'heure du loup, mon hrosme flchissait. Sitt que l'ombre
rendait un peu trouble le sous-bois, je dgringolais prestement et
je me rapprochais de la maison, o je rentrais en sourdine. Quand je
revenais des vergers, au temps des abricots mrs, le ventre tendu 
clater, je me moquais bien du pain sec.

Tante Zo s'avisa un jour de vouloir me fouetter. Ce fut une scne
impossible, une lutte o je ne fus pas vaincue. Assise par terre,
cramponne au pied d'une commode, j'envoyais des coups de pieds
forcens, en poussant de tels cris, que les rares passants de la route
de Chtillon s'ameutaient, croyant  un gorgement.

--Laisse-l, disait tante Lili, elle va avoir des convulsions.

Jamais une larme dans mes yeux, d'ailleurs, je criais mais je ne
pleurais pas; je me dfendais, mais je n'avais aucunement l'ide de
demander grce, ni de m'humilier.

Je ne voulais pas tre punie, pas plus que je ne dsirais de caresses.
Depuis que j'tais dchue de ma royaut et prive de la chre nourrice,
toujours seule aime, je devenais trs dure pour moi-mme, subissant
stoquement les consquences de mes actes; j'endurais les privations,
et jusqu' la souffrance physique sans me plaindre.

Je me souviens de dgringolades, sur l'escalier de la cour, quand je
m'tais lance tourdiment  toute vitesse, o je ponctuais chaque
choc, de marche en marche, d'un:

--C'est bien fait!... c'est bien fait!...

J'avais cependant bien peur qu'un ricochet m'envoyt au fond de la
citerne, comme les chats....

C'tait Nini qui pleurait, quelquefois, en me voyant toute contusionne
et corche.

--Que tu es bte! lui disais-je, il ne faut pas pleurer, puisque c'est
de ma faute.




XXV


Parmi les rares amis qui nous rendaient visite, celui qui venait le
plus souvent tait Rodolpho, un tout jeune homme, que le grand-pre
et les tantes avaient vu grandir. Il s'appelait, rellement, Adolphe
Bazin. Tout enfant, sa mre habitant Passy, il avait voisin avec la
famille Gautier. On s'tait beaucoup intress  lui et grand-pre lui
avait appris le latin. Il tait donc comme de la maison, et, quand il
venait  Montrouge, il y passait quelquefois deux ou trois jours. Il
couchait, alors, dans une chambre dont je n'ai pas encore parl, situe
 ct de celle o nous dormions. Un grand lit y tait mont; mais elle
n'tait pas autrement meuble et servait  toutes sortes d'usages:
cabinet de toilette, garde-robes, rserve des confitures, grenier des
provisions; je l'appelais: la chambre aux lgumes. C'tait l qu'on
m'enfermait, quand je n'avais pas t sage et qu'on pouvait me saisir
 temps. Je me vengeais comme je pouvais. Les confitures tant sous
cl, je m'en prenais aux lgumes; il m'arriva de dvorer toute crue,
une botte de carottes, ce dont j'eus lieu de me repentir.

Un autre visiteur, qui ne venait que rarement, et dont j'ai gard
cependant un souvenir trs prcis, tait le comte Henri de Poudens,
cousin germain de mon pre. Il tait grand, trs fort, avec une belle
figure joyeuse, un peu dpare par un accident qui lui avait fendu la
lvre suprieure. Sa rsidence habituelle tait, je crois, en Gascogne
o il avait des chteaux et des terres. Il venait sans doute aussi
dans les environs de Paris, chez l'abb de Montesquiou, au chteau de
Maupertuis, prs de Coulommiers. Les tantes en parlaient sang cesse, de
ce chteau de Maupertuis; l'abb avait t le parrain de Zo, et, quand
elles taient fillettes, elles avaient souvent pass leurs vacances
chez le parrain, avec mon pre, qui a laiss comme souvenir dans la
petite glise de Maupertuis un tableau reprsentant Saint-Pierre, qui
dcore aujourd'hui encore, peut-tre, le matre-autel.

Henri de Poudens m'avait fait un cadeau superbe et c'est la
reconnaissance qui m'a empche d'oublier cet aimable cousin, que j'ai
vu si peu. Ce cadeau tait une trs grande poupe, avec une garde-robe
somptueuse et un lit complet, en acajou. J'avais pour cette majestueuse
personne un certain respect; j'en prenais grand soin et je ne la
sortais que quand il faisait beau; mais cependant elle ne m'amusait que
mdiocrement; je n'aimais en ralit que les petites poupes de bois
articules, que l'on appelait: poupes  ressorts et qu'on ne trouve
plus nulle part aujourd'hui; on pouvait les acheter partout, alors,
chez les piciers, chez les merciers. Elles cotaient un sou, et mme,
les plus petites, un sou les deux!

Je n'en avais jamais assez; c'tait chez moi une vritable manie,
tout l'argent, que je pouvais rcolter, passait en achats de poupes
 ressorts; je ne rclamais jamais d'autre jouet, aucun, hors
celui-l, ne m'intressait. J'habillais toute ce petit monde avec des
bouts de chiffon et mme des bouts de papier, et je les groupais de
toutes sortes de faons. J'imitais les baptmes, les processions de
la Fte-Dieu, les funrailles; toutes choses dont l'glise m'avait
donn le spectacle; ou bien j'inventais des scnes, des batailles,
des danses, d'une haute fantaisie. Nini Rigolet tait toujours
naturellement mon public. Soumise et patiente, elle ne parvenait pas 
s'illusionner autant que moi, ni  comprendre toujours mes tonnantes
inventions; mais elle s'y efforait, sans se lasser, et pour la
rcompenser, je lui abandonnais les manchottes et les boiteuses, qui
n'taient pas rares, vu la fabrication un peu sommaire, de ces petites
personnes de bois.




XXVI


En sortant de la maison, on suivait,  droite la route de Chtillon
pour aller voir le commandant Gruau, qui habitait, pas loin de chez
nous. Au carrefour du Petit-Montrouge, aprs avoir pass devant la
tourelle du puits public, badigeonn d'un si beau ton de sang, on
n'avait plus qu' traverser l'avenue d'Orlans: on y tait.

Ce commandant Gruau, vivant l, avec sa femme et ses enfants, tait un
ami de M. B... ou plutt, peut-tre, le grant ou le directeur de son
entrept de vins. L'tat social des personnes ne proccupe gure les
enfants et je ne sais en somme rien de prcis, je ne suis pas mme sre
du tout, que ce personnage ft commandant, ni mme qu'il s'appelait
Gruau.

La grande porte cochre, la petite maison  gauche,  droite l'immense
chai, rempli de tonneaux gants, le beau jardin, dans lequel il
m'arriva une aventure douloureuse, de cela seulement je suis bien
certaine.

Le chai m'impressionnait tout spcialement; j'y restais longtemps
plante sur mes jambes, en admiration.

Par le contraste de cette pnombre, dans laquelle on tait plong,
tout au loin, le jardin, auquel aboutissait le chai, de l'autre
ct, apparaissait, dans une lumire et avec des aspects de ferie;
les feuillages les plus proches, formant vitraux, taient d'un vert
clair et dlicieux; ils s'arrangeaient en guirlandes, en touffes
transparentes, derrire lesquelles les lointains roses et or se
reculaient, dans des perspectives extraordinaires; j'tais toujours
trs due, quand je m'lanais enfin dans la merveille, de la voir se
dsagrger, disparatre, pour faire place, il est vrai, au beau jardin,
plein de fleurs, avec les vallonnements de sa grande pelouse et ses
alles au cailloutis blanc, qui me consolait trs vite.

J'avais l, des camarades, trois ou quatre garons turbulents, fils
de je ne sais trop qui. L'un d'eux, il me semble, s'appelait Flix.
Ils taient trs lgants dans leurs costumes et parlaient toujours de
chevaux; l'un surtout, se vantait de savoir trs bien reconnatre, tout
seul, une jument d'un cheval, ce dont il tirait vanit.

Ils taient beaucoup plus grands que moi; mais ma vie de vagabondage
m'avait rompue aux exercices violents, et ils ne ddaignaient pas trop
de jouer avec cette toute petite.

Un soir d't, il faisait encore grand jour, nous tions dans le
jardin, loin des personnes graves, restes  table, mes compagnons
dcouvrirent, sous la porte cochre, une voiturette, destine  je ne
sais quel usage, et ils s'en emparrent.

--Monte dedans, nous allons te traner.

--Oui, rpondis-je, c'est moi qui serai l'impratrice.

Sans doute on m'avait conduit dans quelque hippodrome de foire, o
j'avais vu un triomphe romain, peut-tre, et de l me venait ce
souvenir. En tout cas j'tais trs renseigne sur cette impratrice,
que je voulais tre. Je drangeai le ruban de mes cheveux, pour m'en
faire une couronne; je cueillis une petite branche qui fut le sceptre,
et je me tins debout dans la voiture. Mes camarades s'attelrent avec
des cordes et se lancrent au petit trot, dans les alles.

Je parvins  maintenir mon quilibre et  garder une attitude,
que j'imaginais trs majestueuse. Tout en courant, l'attelage se
retournait, et comme je me tenais ferme, on pressa peu  peu l'allure.
Au second tour du jardin, je risquai une pose: la jambe leve en
arrire et les bras dploys.

C'tait peut-tre moins imprial, mais l'effet fut superbe; les gamins
s'enthousiasmrent; ils se mirent  pousser des cris et s'emballrent
dans une course folle.

J'tais compltement grise et illusionne, en route pour des pays
inconnus.... Malheureusement,  un tournant trop brusque, le char versa
brutalement et l'impratrice, avec un lan terrible, fut projete par
terre....

Je fus d'abord abasourdie par le choc, puis j'prouvais une atroce
douleur au bras gauche.

Les garons s'taient prcipits pour me relever. Je ne criais pas,
je ne pleurais pas,--puisque c'tait ma faute;--mais ils furent trs
effrays du changement de mes traits.

--J'ai trs mal, dis-je seulement en soutenant de mon bras droit, mon
bras gauche compltement inerte.

L'un des enfants courut chercher du secours tandis que les autres
m'aidaient  marcher, vers la maison.

--Elle s'est cass le bras!... disaient-ils. Mon bras n'tait pas
cass, mais ce qui tait pire, peut-tre, trs dangereusement foul.
A dfaut de mdecin, un pharmacien voisin fut appel, qui essaya
un pansement et me fit horriblement mal. Cette fois je criais
vigoureusement: Au loup! au loup! en envoyant des coups de poing de
mon bras libre.

Je me souviens que Rodolpho tait l, parce que ce fut lui qui me
porta, pour rentrer.

Il faisait tout  fait nuit, quand on se mit en route,  petits pas.
Sans doute on nous reconduisait, un bout de chemin, ou peut-tre
jusqu' la maison, car il me semble que nous tions un groupe nombreux.

--Mon Dieu! mon Dieu!... redisait  chaque instant tante Zo, en se
grattant le coin du sourcil, que va dire papa?...

Rodolpho me tenait couche sur ses bras et me parlait gentiment pour me
consoler; mais je ne me plaignais pas. J'endurais patiemment la douleur
lancinante et ce poids effrayant de mon bras, qui me semblait chang en
pierre. J'avais un peu honte d'tre porte; mais je sentais bien que
c'tait trop lourd, que je ne pourrais pas marcher.

En dbouchant, hors des fortifications, sur la route de Chtillon, le
grand morceau de ciel qui se dcouvrit, apparut si merveilleusement
cribl d'toiles, que l'on s'arrta pour l'admirer. La tte renverse
sur le bras qui me soutenait, j'tais on ne peut mieux place pour voir
le ciel, et je crois que ce fut, ce soir-l, pour la premire fois que
je regardais les toiles.

--Qu'est-ce que c'est ... dis?...

Et Rodolpho, comme s'il et parl  une grande personne, se mit 
m'expliquer le ciel, l'infini de l'espace, les innombrables soleils.
Etait-ce la fivre qui m'aida  comprendre? Mais ce fut comme si on
avait brusquement dchir un rideau devant tout cet inconnu, qui
m'intressa si passionnment plus tard. L'impression fut grande et
profonde; jamais je ne me suis souvenue de cette premire souffrance
physique, endure ce jour-l, sans qu'elle ne ft aussitt voile par
cette splendeur: la premire vision des toiles.




XXVII


Je ne sais pourquoi, ce soir-l mme, on me fit un lit, sur un divan,
dans la chambre de grand-pre o je couchai jusqu' complte gurison
de la foulure.

Ce fut long; le pharmacien avait tellement serr mon bras, le soir du
premier pansement, qu'une enflure effrayante se produisit, lorsque
le mdecin de la famille, le docteur Pellarin, dfit les bandes, le
lendemain matin, en dclarant qu'on avait aggrav le mal.

Pour rparer la maladresse, il me fit encore plus mal, tellement
qu' travers ma fivre, je le pris rellement pour le loup et que je
mditai, contre lui, une vengeance.

Grand-pre, trs apitoy, adoucissait beaucoup son caractre; il
restait prs de moi et me racontait des histoires, un peu trop
srieuses et qui ne m'amusaient pas beaucoup. Je prfrais en raconter
moi-mme. C'tait une habitude que j'avais prise tout  coup, et dont
je fatiguais avec insistance les auditeurs forcs.

Ce qu'taient ces histoires, je n'en ai aucune ide, je me souviens
seulement que l'art des transitions, dans le rcit, me manquait
compltement.... Je n'avais qu'une seule formule: Et puis.... Et
puis!... si bien que les tantes agaces, me criaient:

--Dis donc quelquefois: citerne.

Je ne comprenais pas le sens de l'ironie, mais je tenais compte de
l'observation et au lieu de dire et puis.... je disais quelquefois
et citerne.

L'histoire que je racontais ce jour-l  grand-pre, tendait  lui
dmontrer qu'il devait me prter sa canne, la terrible canne dont il
me menaait quand il me pourchassait  travers champs! Comme j'tais
malade, des gens mchants venaient la nuit, pour m'empcher de dormir,
mais s'ils voyaient la canne, ils n'oseraient pas approcher. Je
parvins  le persuader, car la canne  pommeau d'argent tait couche 
ct de moi quand je m'endormis.

Le bon docteur Pellarin, pench sur mon bras foul, ne se mfiait pas
et fut bien surpris de recevoir, tout  coup, sur le dos, des coups de
canne, heureusement pas trs vigoureux.

Grand-pre, lui, fut trs stupfait de mon machiavlisme; mais j'tais
trop malade pour tre gronde. On s'effora sans me convaincre, de me
dmontrer que si l'on m'avait fait mal, c'tait pour mon bien.

Cependant, quand je pus porter, sur mon bras guri, une pile
d'assiettes, j'allai au devant du docteur et, moi-mme, je lui demandai
pardon, de l'avoir pris pour le loup.




XXVIII


Un fiacre  galerie, hriss de paquets et de malles, s'arrta un jour,
 la grande stupfaction des rares voisins, au bord du trottoir, devant
notre maison.

Au bruit insolite d'une voiture, route de Chtillon, j'avais bondi  la
fentre de la cuisine, que j'avais ouverte pour mieux voir.

Le cocher, debout et retourn sur son sige, dnouait des cordes
et jetait par terre des paquets; de l'intrieur de la voiture
s'chappaient des miaulements, et, tout  coup, hors du cadre de la
portire, jaillit une extraordinaire figure de vieille femme, couleur
de pain d'pices, les mches parses, le chapeau tomb dans le dos,
qui se mit  parler avec de grands gestes, aux Rigolet, tous dehors et
bants de curiosit.

La voix de Florine cria dans l'escalier:

--Mam'zelle Zo, descendez vite, c'est pour chez vous!...

Je vis tante Zo traverser le trottoir, en se grattant le coin du
sourcil, comme elle faisait toujours quand elle tait embarrasse. Mais
quand elle fut prs de la voiture elle se mit  pousser des Ah! et des
Oh! ouvrit prcipitamment la portire et l'trange vieille personne lui
tomba dans les bras.

Tante Lili tait venue prs de moi  la fentre et clignait ses petits
yeux myopes pour mieux voir.

--Vite! vite! appelle papa, lui cria tante Zo, qui tenait un panier,
dans lequel un chat miaulait perdment, c'est la tante d'Avignon!...

--La tante d'Avignon!...

Elle arrivait, comme cela, sans avoir prvenu, pour passer un mois avec
son frre et ses nices.

Grand-pre lui fit presque une scne. Elle rpondait, au milieu
d'clats de rire, dans un franais sem de patois et avec un accent
extraordinaire.

Les yeux carquills, je regardais, avec stupfaction, cette vieille
figure, anguleuse et noire, comme cuite au soleil du Midi, claire par
les mches blanches et les dents saines; agrable malgr sa laideur, si
gaie, si bonne aussi, et qui parlait avec une volubilit si drle, en
une langue incomprhensible.

Elle me dcouvrit tout  coup.

--Boudillou!... C'est ma petite nice, cet amour-l? s'cria-t-elle,
est-elle jolie la bagasse!...

Et, m'attirant entre ses genoux, elle me dit les gentillesses les plus
flatteuses, mles de mots inconnus.

Son installation dans l'appartement causa un grand remue-mnage; les
tantes lui abandonnrent leur lit, migrrent dans la chambre aux
lgumes; mais je ne fus pas dplace, et l'ide ne m'effraya pas de
coucher dans le voisinage de cette extraordinaire personne.

Cette tante d'Avignon, dont je n'avais pas entendu parler jusque-l,
s'appelait: Mion Gautier (Marie, sans doute). C'tait l'unique soeur de
grand-pre, un peu plus jeune que lui. Elle habitait Avignon, dans une
petite maison de la rue Calade, qui lui appartenait, et elle vivait l,
toute seule, n'ayant jamais t marie.

On me raconta, plus tard, la cause du clibat de cette bonne tante
Mion, qui avait t dans sa jeunesse trs romanesque et d'un idalisme
intransigeant. Elle tait fiance  un jeune homme, sans doute plein de
qualits,  qui elle en prtait d'autres encore, qu'elle considrait
comme un hros, un tre thr, exempt de tout le prosasme de la vie.
Il venait faire sa cour chaque jour, et elle l'attendait en rvant,
guettant sa venue du haut de sa fentre, dont la vue s'tendait sur la
campagne, au loin..., hlas.

Une fois, qu'il s'avanait ainsi, ne prenant pas garde, le malheureux,
au danger qu'il courait d'tre aperu par celle qui ne voyait que lui,
il s'arrta, troubl par quelque malaise, et agit comme s'il et t
seul!...

L'indignation de la fiance n'eut pas de mesure, tout son beau rve
s'effondra subitement, sous le choc de cette vision fcheuse! Le
bien-aim, dsormais excr, fut chass; elle ne le revit jamais et
jura de rester fille.

Elle tint son serment, la pauvre tante Mion, et sacrifia toute sa vie 
cette minute de dsenchantement.

Qui sait ce que cachait cette bonne humeur, et cette gaiet exubrante,
qui me rjouissait tant aujourd'hui et combien de longues, de
douloureuses annes de regrets et de renoncements avaient tremp cette
me, encore romanesque et nave?

Son entrain mit beaucoup de mouvement dans la maison; mon pre vint
plusieurs fois  Montrouge, pour voir sa tante, il y eut des dners, o
le demi-cercle de la grande table couleur de marron d'Inde, en face de
la muraille, tait occup tout entier.

Ds le premier jour, la tante d'Avignon m'avait prise en grande
affection et elle me gtait, comme il faut gter, sans restriction.
J'avais vite reconnu cette faon d'aimer, de laquelle j'tais
dshabitue, depuis que j'avais quitt la Chrie. Cette tendre
faiblesse qui excuse tout, se fait complice plutt que de punir et qui,
sur les natures violentes, mais point mauvaises, a souvent de meilleurs
effets que la svrit et les svices.

Sans doute, me sentant soutenue, j'tais plus diabolique qu'
l'ordinaire, car elle dut faire lever bien des punitions. Quand elle
n'y parvenait pas, et qu'exile dans la chambre aux lgumes, j'tais
prive de dessert, elle venait me retrouver, en m'apportant le sien.

--Je ne peux pas voir a, disait-elle, mon frre a toujours t un
tyran ... pauvre petite bagasse, tu devrais t'en venir avec moi 
Avignon....

Le mois passa trop vite. Vers les derniers jours, tante Mion, avec
l'une ou l'autre de ses nices, fit beaucoup de courses dans Paris,
pour des emplettes. Elle tait fort coquette, avait toujours de
jolies guimpes brodes et des collerettes tuyautes, et elle tenait
 se mettre tout  fait  la mode pour rentrer dans sa ville natale.
Elle revint, une fois, avec un norme carton  chapeau, l'air trs
satisfait, tandis que Zo, qui l'avait accompagne, semblait au
contraire trs perplexe et se grattait le coin du sourcil.

Lili fut convoque, pour admirer les nouveaux achats et donner son avis.

--Tu verras quel superbe chapeau et comme je suis fire l-dessous,
disait tante Mion.

Moi aussi je voulais voir et j'tais l, naturellement.

On ouvrit le carton et on en tira une frache et dlicieuse capote en
satin rose!...

--Hein! elle est jolie?...

Et l'empoignant de ses longs doigts hls, tante Mion se la campa
sur la tte, en se faisant des mines dans la glace. Lili et Zo
changeaient des regards effars et se retenaient  grand-peine de
pouffer de rire. Elles essayrent quelques objections: c'tait bien
fragile, bien voyant, peut-tre un peu trop jeune tout de mme, et puis
cette couleur rose n'allait pas  tout le monde.... Mais tante Mion ne
voulait pas se rendre.

--Vous autres Parisiens, vous avez des ides toutes faites,
disait-elle, ce n'est pas comme chez nous: je suis sre qu' Avignon a
plairait....

Tout  coup elle me chercha des yeux.

--Tiens! c'est la mignonne qui va dcider, s'cria-t-elle, allons,
dis-le franchement, comment me trouves-tu?

Je n'avais pas envie de rire, tant j'tais stupfie par ce que je
voyais: cette vieille figure bistre, dans le rose tendre du satin
semblait tout  fait noire, et il y avait de quoi faire peur.

Je n'hsitai pas  prononcer l'arrt:

--Tante Mion, dis-je, tu as l'air de la femme du diable!...

Elle clata de rire et m'embrassa, puis envoya la capote au fond du
carton.

Bientt, on refit la malle et les paquets, considrablement augments;
le gros chat tigr fut replac dans son panier, la bonne tante
d'Avignon s'en alla, comme elle tait venue, et jamais plus je ne la
revis.

Elle vcut longtemps, cependant, et dans ma mmoire ne s'effaa pas.
Toutes les fois, qu'avec des camarades je chantais, en tournant, la
ronde bien connue:

     Sur le pont d'Avignon
     On y danse, on y danse,
     Sur le pont d'Avignon
     On y danse tout en rond....

Je m'arrtais, attriste subitement, et je me demandais si l'on pouvait
apercevoir la maison de la tante Mion, de ce pont d'Avignon, sur lequel
on dansait.




XXIX


D'o la coquetterie m'tait-elle venue? Elle ne s'accordait gure avec
mes allures de gamine et je me souviens trs peu de m'tre proccupe
de ma toilette, sauf dans le cas o quelque dchirure terrible me
faisait prvoir une redoutable semonce.

Cependant, un certain matin de Pques, dans une tenue mirobolante et
trs infatue de ma splendeur, je sortis de la maison, pour aller  la
grand'messe. J'tais seule, les tantes n'avaient pas pu me tenir plus
longtemps, et, comme elles n'taient pas prtes, elles me laissaient
aller en avant en me recommandant de ne pas marcher trop vite.

J'avais un jupon garni de broderie anglaise, une robe de soie bleu ciel
 plusieurs volants, les cheveux tourns en boucles, des bas  jours et
des petits souliers couleur de hanneton.

Mais plus que tout cela, ce qui me rendait si fire, c'est que, pour
la premire fois, j'avais une ombrelle. Peut-tre, quelque atavisme
oriental me faisait deviner la majest symbolique du parasol, puisque
ce petit dme de soie, abritant ma tte, me donnait tant d'orgueil. Il
faisait un soleil radieux et je marchais sur la route, en me dandinant,
vitant l'ombre des verdures neuves, pour mieux jouir de mon ombrelle.

Des personnes venaient derrire moi, et trs certainement
m'admiraient.--Qu'auraient-elles pu faire de mieux?...--car elles
chuchotaient entre elles.

Cependant quelque chose m'inquitait, et me faisait regretter ma
trop grande hte  m'chapper d'entre les mains des tantes. On avait
oubli mes jarretires!... Peu  peu les bas  jours glissaient; je
les sentais mollir, s'affaisser, me chatouiller dj les genoux. Ces
inconnus, qui me suivaient, n'allaient pas s'apercevoir de cela, je
l'esprais bien, le reste de ma toilette avait de quoi distraire
l'attention, la dtourner de ce fcheux dtail.

Je fus brusquement dtrompe par une remarque, exprime  haute voix,
et qui me fit froid dans l'estomac.

--Quel dommage qu'une petite fille, aussi coquettement habille, ait
des bas aussi mal tirs!

Je reus le coup sans broncher, sans me retourner, continuant 
marcher, comme parfaitement trangre  ce qui motivait cette
observation, mais profondment mortifie. De pas en pas, le dsastre
s'aggravait, j'avais beau raidir mes mollets, la spirale s'affaissait
progressivement et je sentais l'air souffler sur ma peau nue. Pour
rien au monde je ne me serais arrte, pour remonter mes bas, il me
semblait qu'il et t dshonorant d'avoir l'air de m'apercevoir qu'ils
tombaient et d'entendre les remarques, de plus en plus narquoises et
piquantes.

Ces mauvaises personnes me dpassrent pour me voir en face et jouir
de ma confusion; je me cachais  temps derrire mon ombrelle, et,
tournant les talons, je me mis  courir vers la maison, o je repris
mes jarretires.

Mais en ressortant, je n'tais plus aussi pimpante; l'humiliation avait
abattu l'orgueil, et je pus, ds ce jour-l, juger de la vanit des
joies humaines.




XXX


Les tantes qui n'aimaient pas beaucoup  sortir, profitaient de mon
perptuel vagabondage, pour me faire faire des commissions, que
j'excutais toujours exactement. Les plus frquentes me dirigeaient
vers une petite charcuterie, tablie dans une baraque de bois, prs
des fortifications. C'tait, en gnral, pour l'achat de quelque plat
spcial, destin aux chats, quand le mou avait manqu.

Je m'y rendis, une fois, de trs grand matin et je fus trs
surprise d'apercevoir un bel quipage, arrt auprs du massif des
fortifications. Le cocher, descendu de son sige, se dissimulait 
l'angle du mur pour regarder dans le foss. Que se passait-il donc dans
le foss?...

Dpassant la cahute du charcutier, o les guirlandes de saucisses
n'taient pas encore accroches, je m'avanai tout doucement dans
l'herbe trempe de rose, jusqu' l'extrme bord. Je vis beaucoup
de monde au fond du foss, huit ou dix personnes et des personnes
qui, certes, n'taient pas de Montrouge. Les paulettes d'or et le
pantalon rouge d'un officier attiraient les regards tout d'abord, au
milieu du costume svre des autres. Qu'est-ce que ces gens pouvaient
bien faire l  une pareille heure?... Quelques-uns marchaient et
semblaient prendre des mesures. Je m'imaginais qu'ils cherchaient
un trsor et allaient creuser un trou; mais ce ne fut pas cela: des
sabres brillrent, l'officier ta sa tunique, un des hommes apparut en
manches de chemise et le duel s'engagea. J'y assistai sans savoir ce
qu'tait un duel; un peu effraye par le cliquetis des lames, mais trs
intresse et revenant toujours, quand j'avais fait un pas en arrire,
pour m'enfuir.

Tout  coup les sabres cessrent de se choquer; une tache rouge apparut
sur la chemise blanche de l'un des hommes qui tomba sur un genou. Je
crus qu'on allait le tuer, qu'il demandait grce, et je m'enfuis en
courant, cette fois, pour ne pas voir.

Un autre jour, je revenais par ce mme chemin, en tenant dans mes bras
ma grande poupe, quand un monsieur grisonnant, qui marchait dans le
mme sens que moi, ou me suivait peut-tre, se mit  me parler. Il
me fit toutes sortes de questions, puis me demanda si j'aimais les
bonbons: Oh! oui, ceux en chocolat surtout. Justement il y avait
chez lui normment de chocolat, je n'avais qu' venir avec lui, il
m'en donnerait tant que je voudrais. O? chez lui, tout prs,  deux
pas. Mais je connaissais les rares maisons, et ce monsieur n'tait
certainement pas de nos voisins.

On m'avait racont une aventure, arrive  Rodolpho, qui m'avait
beaucoup impressionne. Trs joli enfant, avec ses grands yeux bleus et
ses longues boucles blondes, il avait t vol par des saltimbanques,
et retrouv, seulement, aprs plusieurs jours de recherches perdues.

--Si la police n'avait pas dcouvert les voleurs,  cette heure-ci,
Rodolpho danserait sur la corde raide, et ses parents ne l'auraient
jamais revu, disait tante Lili.

Je regardais le monsieur en dessous: je n'tais pas dupe de sa tenue
correcte ni de sa chane d'or: c'tait certainement un saltimbanque
dguis, et j'avais le sentiment que je courais un srieux danger. Il
m'avait pris la main et essayait de me tirer en arrire. La route de
Chtillon tait dserte, le crpuscule tombait, il aurait trs bien pu
m'empoigner de force et m'emporter. Je jugeais prudent de ne pas le
brusquer.

--Je veux bien venir chercher les bonbons, lui-dis-je, mais d'abord il
faut que j'aille coucher ma grande poupe.

Il fallait l'emmener avec moi, il lui donnerait un lit bien plus beau
que celui qu'elle avait et je n'aurais qu' choisir parmi tous les
joujoux du monde.

--Non, non, je ne la sors jamais le soir, elle pourrait s'enrhumer.

Je marchais toujours, et c'tait moi qui le tirais, car il ne lchait
pas ma main. Nous n'tions plus trs loin de la maison. Tout  coup
j'aperus le pre Rigolet descendant les marches du seuil.

--Tenez, je reviens tout de suite, je vais donner ma poupe  ce
vieux-l, qui est mon ami....

D'une brusque secousse, je dgageai ma main et je me mis  courir, en
criant:

--Pre Rigolet! Pre Rigolet!...

Je savais bien qu'il ne pouvait pas m'entendre, le pauvre canonnier;
mais le saltimbanque, qui m'avait fait si peur, ne savait pas,
lui.... En effet, il s'arrta net, et quand, arriv  la porte, je me
retournai, je vis qu'il avait travers la chausse.

Les tantes, qui d'ordinaire ne prtaient pas grande attention  mes
histoires, parurent terrifies de celle-l. Elles me dfendirent d'en
parler  grand-pre, tout en me flicitant de ma prsence d'esprit.

Je fus sensible au compliment et il me donna une certaine confiance en
moi-mme, qui me servit, dans une autre circonstance.

Ce qui n'arrivait presque jamais, les tantes taient sorties, toutes
les deux, avec le grand-pre, pour une longue course dans Paris.
J'tais seule, avec Nini, dans l'appartement; on m'avait fait promettre
de ne pas sortir, mme dans le jardin, et je tenais toujours mes
promesses.

La porte de la rue tait ouverte. Quelqu'un monta l'escalier et sonna.
C'tait un personnage qui se donna pour un horloger, que l'on envoyait,
disait-il, chercher les pendules, afin de les rparer.

Bien qu'il ft habill comme un monsieur et tnt poliment son chapeau
 la main, j'eus tout de suite l'ide que c'tait un voleur. Nullement
intimide, je le regardais fixement, en me tenant bien au milieu de la
porte, pour l'empcher d'entrer.

--Avez-vous une lettre?...

Non, il n'avait pas de lettre, on l'envoyait tout simplement, il n'y
avait pas besoin de tant de faons....

--Moi, on ne m'a pas dit qu'on viendrait chercher les pendules, je ne
les laisserai pas emporter.

Le monsieur haussait le ton: il venait de Paris, tout exprs, il
n'allait pas s'tre drang pour rien!

Nini, trs effraye, me tirait par ma robe. Mais j'tais au bord du
palier, j'entendais, en bas, Florine chantonner, tout en repassant, je
demeurais parfaitement intrpide.

--Si vous voulez, monsieur l'horloger, les arranger sur place, je vais
appeler des grandes personnes, pour vous tenir compagnie.

Sans doute, il s'aperut, alors, qu'il y avait du monde en bas, car il
n'insista plus.

--Je n'ai pas mes outils sur moi, dit-il, je reviendrai plus tard....

Et il dguerpit, tandis que je criais bien fort,  Florine, de fermer
la porte  double tour.

Naturellement, on n'avait envoy aucun horloger et l'on fut trs
stupfait de cette bizarre aventure. Florine avait vu le monsieur s'en
aller, je n'inventais donc rien et les pendules l'chappaient belle.

Ma conduite fut dclare hroque et digne de louanges. Grand-pre
m'allongea mme, pour ce beau fait, une aimable pice de dix sous,
qui, ds le lendemain, naturellement, fut mue en autant de poupes 
ressorts.




XXXI


Aprs ces tranges histoires, on jugea prudent, pour m'empcher de
vagabonder, de me mettre, pendant la journe, dans une pension de
Montrouge. L'institution de Mlle Lavenue parut tout  fait
convenable. Il n'y avait d'ailleurs pas de choix; Mlle
Lavenue rgnait seule au Grand-Montrouge.

Son tablissement tait situ tout  fait  l'oppos de la route de
Chtillon, presque en face de l'glise; et pour tre bien sr que
je m'y rendais, on me faisait conduire par une bonne femme, presque
centenaire, qui s'appelait Catherine et ressemblait  une vieille pomme
toute ratatine. Elle tait proprette, vaillante encore, un peu en
enfance et s'efforait de gagner quelques sous en rendant de lgers
services; mais sa proccupation principale tait de recueillir, sur
les routes, les souillures qu'y laissaient les chevaux. Elle portait
toujours,  cette intention, un panier, une pelle et un petit balai.
Sans doute elle trouvait l une source de profits srieux, car rien ne
la dtournait de ce devoir.

J'avais vite fait, moi, de lui chapper et de filer, tandis qu'elle
s'absorbait dans ce grave travail; mais, pour ne pas la faire gronder,
je la rattrapais, avant d'arriver au pensionnat, et elle avait l'air de
me conduire....

Grand-pre tait parvenu  m'apprendre un peu d'criture; avec la
lecture, cela suffisait pour mes six ans et on ne cherchait gure  me
pousser plus loin. Ce n'tait donc pas pour me livrer  de studieuses
tudes, que je devenais une des externes du pensionnat Lavenue. Je ne
faisais que traverser la classe. Aprs une page d'criture, une fable
rcite et un peu de lecture, on me laissait libre, dans la grande
cour, o une fontaine, devant laquelle une grande auge de pierre
s'emplissait d'eau, m'intressait beaucoup, et dans le jardin profond,
o, toute seule, je m'enfonais lentement, pour avoir un peu peur.

Les voix nonnantes des lves, dont je distinguais, de la cour, toutes
les paroles, s'attnuaient, puis n'taient plus qu'un bourdonnement, 
mesure que je m'loignais sous les vieux arbres, dans la pnombre des
massifs.

Ds que je ne voyais plus la maison et que j'tais enveloppe de
cette solitude et de ce silence, je m'immobilisais dans des rveries
singulires: la petite personne intrieure, qui ne communiquait jamais
ses ides, commenait  divaguer.

Je n'avais jamais dit-- qui l'aurais-je dit d'ailleurs?--l'impression
intense que me produisait cette partie du vieux Montrouge, o je
venais rarement, avant mon entre chez Mlle Lavenue. Il me
semblait, confusment, que tout un monde invisible devait habiter dans
cette atmosphre; ceux pour qui avaient t construits ces grands murs
sombres, clturant de mystrieux jardins et ces demeures hautaines,
qui, certes, n'taient pas faites pour les tres qui y logeaient 
prsent.

Je regardais les tournants des alles, m'attendant  voir s'avancer
quelque personnage du pass, qui ne devait plus craindre de se montrer,
puisqu'il n'y avait que moi. Je croyais entendre des chuchottements,
des froissements d'habits et j'tais profondment intresse, par je
ne sais quoi que les choses semblaient me raconter. On et dit que
l'air avait t comme aimant, par toutes les penses qui avaient
bouillonn dans cet espace, et qu'il en gardait un fluide subtil, dont
le magntisme tait perceptible peut-tre  la sensibilit toute neuve
d'un cerveau d'enfant.

C'est l, sans doute, un phnomne inconnu encore; mais il est
certain que je subissais une influence incomprhensible. J'avais
l'ide trs nette d'une foule; une foule triste, ne s'occupant que de
choses graves, un peu effrayantes, mais que j'aurais voulu connatre.
Cependant, je n'en parlais jamais; il me semblait qu'il y avait
l un secret et que, si je le trahissais, toutes ces impressions
s'vanouiraient. Beaucoup plus tard, quand il me fut permis de lire
la nouvelle de mon pre intitule: _La Morte amoureuse_, toujours, 
ce passage o le jeune prtre, que l'on vient d'ordonner, retournant
au sminaire, reoit furtivement le billet de Clarimonde, toujours je
voyais la scne se passer  un certain angle d'une vieille muraille
de Montrouge. Je m'arrtais net  ces lignes, surprise par cette
bizarrerie inexplicable, car il n'y avait pas de sminaire  Montrouge,
et l'aventure se passe en Italie.

Ces jours-ci seulement, en retrouvant ces souvenirs, j'ai voulu me
renseigner un peu sur l'histoire de ce Montrouge, que je croyais
dnu d'histoire, et j'ai appris, avec un vif tonnement, que des
Bndictins, venus d'Italie, s'y taient installs en 1827, et que,
avant eux, pendant plus d'un sicle, les jsuites avaient eu l un des
centres les plus importants de leur ordre et une cole fameuse; qu'ils
taient revenus, aprs l'expulsion, et avaient fond un sminaire
renomm, dont ils furent chasss, dfinitivement, en 1830.

Que de penses, en effet, avaient satur cet air! Que de volonts
inflexibles! de luttes secrtes, dans des mes douloureusement domptes.

L'impression, pour moi, commenait vers le milieu de la Grande-Rue,
avant de dboucher sur l'avenue, plante de vieux arbres, qui passe
devant l'glise et aboutissait au parc de Montrouge.... Je tranais
toujours en arrire, m'attardant  regarder, je ne sais quoi. Dans
l'avenue mme, le sentiment se modifiait. J'avais l'ide de quelque
chose de brillant et de joyeux et tout mon dsir se tendait vers le
parc. Il m'inspirait, lui, un attendrissement sentimental des plus
tranges; mais en cela j'tais influence par des bribes d'une romance
que les tantes fredonnaient:

     Au fond du parc, un inconnu
     Vint un instant charmer mes yeux....
     . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
     Hlas! il a fui comme une ombre
     En me disant je reviendrai!

L'ide qu'elle l'attendait toujours et qu'il n'tait pas revenu,
m'emplissait de chagrin, et je m'arrtais, avec un gros soupir,
devant l'immense prairie, qui s'tendait devant les bois touffus de
ce parc.... C'tait peut-tre aujourd'hui qu'il allait reparatre,
l-bas, tout au fond, dans la verdure. Mais celle qui l'attendait? o
tait-elle?... Ce n'tait bien sr pas tante Zo....

Renseignements pris, la romance faisait partie d'un opra, jou quelque
dix ans auparavant: _Guido e Ginevra_; les tantes, par manque de
mmoire, falsifiaient le texte: il n'y a pas de parc et l'inconnu est
une inconnue; mais rien ne changera pour moi le sens de cette mlodie,
qui m'attendrit encore aujourd'hui, et dont le souvenir reste  jamais
li  celui du parc de Montrouge.




XXXII


Une solennit se prparait, dont je ne me doutais gure, et cependant
j'en tais une des hrones: on allait, ma soeur et moi, nous
baptiser.... Pourquoi si tard? Ce n'tait certes pas  cause d'opinions
antireligieuses, aussi peu vraisemblables dans la famille italienne et
pieuse de ma mre, que dans la famille Gautier, ardemment lgitimiste
et fidle autant  l'autel qu'au trne. Peut-tre tait-ce simplement
un oubli; l'on n'avait pas trouv le temps; ou bien pour choisir des
parrains et des marraines dignes de cette haute mission, ne s'tait-on
pas press.

Une des tantes me conduisit donc, un beau jour, rue Rougemont, et m'y
laissa.

Quelque chose m'occupa tout de suite, ce fut la dcouverte que je fis
de ma soeur, Estelle. On ne m'avait jamais parl d'elle, pas plus qu'on
ne me parlait de ma mre, et je ne savais pas que j'avais une soeur.
Elle ne s'en doutait probablement pas plus que moi et me regardait d'un
air extrmement surpris. Elle tait plotte, avec des yeux noirs 
longs cils et un petit toupet de cheveux nou par un ruban.

La connaissance fut vite faite, et ma soeur, me tenant par la main, me
fit visiter l'appartement.

Je le connaissais d'ailleurs. Je n'avais pas oubli l'antichambre noire
o j'avais tant pleur, ni la salle  manger au plafond bas, dans
laquelle avait eu lieu ma premire entrevue avec mon pre, ni le salon,
ni les grosses roses de son tapis, rouges sur rouge. Je regardais la
chemine, o brillaient des cuivres, et je me souvins d'une visite
d'hiver avec la Chrie pendant laquelle trpignant et criant, j'avais
voulu  toute force m'asseoir dans le feu.

Le balcon si troit, me parut affreux, et j'avais le vertige de
voir les pavs en bas  une telle distance. Mais ma soeur m'indiqua
une manire de courir tout le long en sautillant et je voulus bien
condescendre  cette galopade restreinte.

On nous rappela  l'intrieur, pour essayer des robes blanches, que la
couturire venait d'apporter. Il y avait des broderies, des jours, des
rubans; cela me parut trs joli.

Ma mre tait l, en grande toilette, assise dans un fauteuil bas,
elle nous faisait tourner,  droite,  gauche, pour voir l'effet et
riait de nos mines satisfaites. Mon pre, debout, regardait  travers
son monocle.

Mais ils s'en allrent, ensemble, dner en ville, et on nous laissa
seules, avec deux jeunes bonnes.

Deux folles, qui se mirent  danser et  chanter, dans la joie d'tre
dlivres des matres pour toute une soire, et firent sauter ma soeur
d'une faon dsordonne,  laquelle elle semblait accoutume, car elle
ne rclama pas.

Notre petit dner nous amusa beaucoup. Seules dans la salle  manger et
servies comme des grandes personnes. Mais quand ce fut fini, les bonnes
s'emparrent encore de ma soeur, pour la secouer et la tirailler d'une
faon extraordinaire, puis l'une d'elles l'enleva de terre et la posa
sur le rebord de la fentre de la salle  manger, tandis que l'autre
courait  la fentre de la cuisine.

Elles avaient imagin un jeu, dont la vue me terrifia. Il consistait 
faire marcher l'enfant sur la saillie du mur, le long de la gouttire,
et  la faire passer ainsi, en dehors, de la salle  manger  la
cuisine. Une des bonnes la tenait tant que ses bras le permettaient,
puis la lchait et il y avait au moins deux mtres  parcourir avant
que l'autre pt la rattraper. Ma soeur subissait cet exercice d'un
air trs grave, mais sans marquer de dplaisir. L'ide de ces cinq
tages, du danger de cette chute horrible sur les pavs de la cour, me
donna presque une crise de nerfs. Mes cris amusaient ces deux stupides
filles, qui continuaient de plus belle. Cependant la menace de raconter
 nos parents, quand ils reviendraient, ce qu'elles faisaient en leur
absence, les arrta net. Elles m'entreprirent, alors, pour me faire
promettre de ne rien dire, et jurrent de ne plus jamais jouer  ce jeu.

Quelques instants plus tard, n'y pensant dj plus, nous tions
installes, ma soeur et moi, dans une autre chambre, donnant sur le
balcon, assises par terre, prs de la porte-fentre, et absorbes, sans
doute, par quelque jeu intressant.

Il faisait nuit; les bonnes cousaient auprs d'une lampe. A un moment,
on trouva qu'on sentait un peu le froid et qu'il fallait fermer la
fentre. Avec ma turbulence ordinaire, je m'lanai pour la pousser et
j'appuyai, de toute ma force, mes deux mains contre la vitre. Avec un
grand fracas la vitre se cassa et je passai au travers.

On me releva couverte de sang. J'avais au bras une entaille profonde,
devant laquelle les bonnes s'affolrent. Selon mon habitude je ne
criais pas, je ne souffrais d'ailleurs nullement, je riais mme,
devant la drle de grimace que faisait la petite figure plotte de ma
soeur, prte de pleurer. Je lui fis remarquer comme c'tait amusant, au
contraire, cette petite fontaine rouge qui jaillissait.

Une des bonnes se souvint que les toiles d'araignes arrtaient le
sang et s'en alla fureter dans les coins sales, qu'elle connaissait,
certainement mieux que personne. Elle revint avec toutes sortes de
dtritus poussireux dont elle tamponna la coupure qu'elle comprima
ensuite avec une serviette replie. Mais rapidement la serviette
devenait rouge et la soire parut longue, avant la rentre des matres.

Mon pre ressortit tout de suite, pour aller rveiller le docteur
Aussandon et le ramener en voiture; tandis que ma mre, en grondant
l'absurde bonne, nettoyait la blessure, de toutes les salets qui y
taient accumules.

Il s'en fallait de l'paisseur d'un cheveu qu'une artre ne ft
coupe.... Une veine de la saigne tait tranche et le pansement fut
long. Je tombais de sommeil et je m'endormis sans en voir la fin.

Le lendemain, pendant qu'on m'habillait pour le baptme, la blessure se
rouvrit et envoya un jet de sang sur la robe blanche. Il fallut, en
toute hte, effacer ce baptme sanglant et scher la robe avec des fers
chauds.

Bientt les invits arrivrent et on me prsenta  mon parrain, Maxime
du Camp. Je n'avais pas encore lu le _Faust_ de Goethe, sans cela il
est certain que je l'aurais pris pour Mphisto: grand, trs maigre, le
teint brun, les traits fins, la mince barbe effile en pointe, il avait
le regard aigu, la bouche narquoise et ddaigneuse. Il fut charmant
pour sa filleule et s'apitoya beaucoup sur ce bras, que l'on tait en
train de serrer dans une bande de taffetas noir.

Le parrain de ma soeur tait Louis de Cormenin. Quoique de stature
assez semblable, il tait trs diffrent de Maxime du Camp. Mon pre
a trac son portrait: Grand, mince, sa tte avait une physionomie
arabe qu'il se plaisait  faire remarquer et ressortir parfois, en
l'encapuchonnant d'un burnous en temps de bal masqu. Il avait le nez
lgrement aquilin, les lvres fortes et des yeux vert de mer d'une
couleur trange et charmante; une barbe brune assez fournie encadrait
son visage, dont la bont tait veille par une ironie spirituelle.

Je n'ai gard qu'un souvenir assez confus, des commres en grande
toilette, qui causaient et riaient avec leurs compres. D'ailleurs,
ma vraie marraine n'tait pas l, elle tait reprsente seulement
par une remplaante provisoire. La gloire, les triomphes nouveaux, la
retenaient en de lointains pays; mais il tait bien entendu que je ne
pouvais pas avoir d'autre marraine qu'Elle: l'Etoile, la fe, la diva,
Giselle, enfin! que le monde entier acclamait. Carlotta Grisi tait ma
tante; mais cela ne suffisait pas, une marraine est bien mieux situe
pour transmettre des dons.... Si elle pouvait me donner de danser comme
elle!...

Ma mre gardait une foi superstitieuse en sa soeur, qui avait t comme
le bon gnie de la famille, et, ds l'ge de neuf ans, par son talent
prcoce, l'avait aide  sortir de situations difficiles.

Pour mon pre, qui, aux dbuts  Paris de la jeune danseuse, avait
compos pour elle le fameux ballet de Giselle, considr aujourd'hui
encore, comme le ballet idal, elle reprsentait un premier et
magnifique succs au thtre, avec toutes ses consquences flatteuses;
sans compter l'aisance accrue, par lui, au point de permettre voitures
et chevaux; splendeurs fragiles, d'ailleurs, qui s'taient croules au
souffle rude de la Rvolution de 48, mais dont le souvenir demeurait
lumineux et devenait de plus en plus aigu et poignant, dans les jours
mauvais, et  mesure que le temps paississait le voile des regrets.
Carlotta, c'tait toujours Giselle, et l'ivresse ancienne des succs,
lis aux triomphes de la Wili, s'voquait  ce seul nom et ne finissait
pas. Mon pre a fait d'elle bien des portraits, tant avec sa plume
qu'avec ses crayons et ses pinceaux:

Carlotta, malgr sa naissance et son nom italiens, est blonde ou du
moins chtain clair, elle a les yeux bleus, d'une limpidit et d'une
douceur extrmes. Sa bouche est petite, mignarde, enfantine, et presque
toujours gaye d'un frais sourire. Son teint est d'une dlicatesse
et d'une fracheur bien rares: on dirait une rose th qui vient de
s'ouvrir....

C'est ainsi qu'elle est dans la vie relle; mais lorsqu'il la voit au
thtre, dans l'blouissement des lumires, incarnant les types rvs,
il prend la lyre pour la chanter:

Comme elle vole, comme elle s'lve, comme elle plane! Qu'elle est 
son aise en l'air! Lorsque de temps  autre, le bout de son pied vient
effleurer la terre, on voit bien que c'est par pure complaisance, et
pour ne pas trop dsesprer ceux qui n'ont pas d'ailes. Elle est la
danseuse arienne que le pote voit descendre et monter l'escalier de
cristal de la mlodie dans une vapeur de lumire sonore! Elle parvient
sans vaciller jusqu' la dernire marche de cette chelle de filigrane
d'argent que le musicien lui dresse, comme pour mettre au dfi sa
lgret, et le public merveill l'applaudit avec furie lorsqu'elle
redescend.

Et ailleurs,  propos du ballet de _La Pri,_ compos par lui, qui
avait t aussi un clatant succs:

Quelque charme que puissent offrir les pris orientales avec leurs
pantalons rays d'or, leurs corsets de pierreries, leurs ailes de
perroquet, leurs mains peintes en rouge et leurs paupires teintes en
noir, je doute qu'elles dansent aussi bien.... Le pas du songe a t
pour elle un vritable triomphe; lorsqu'elle parat dans cette aurole
lumineuse avec son sourire d'enfant, son oeil tonn et ravi, ses poses
d'oiseau qui tche de prendre terre et que ses ailes emportent malgr
lui, des bravos unanimes clatent dans tous les coins de la salle.
Quelle danse merveilleuse! Je voudrais y voir les pris et les fes
vritables! Comme elle rase le sol sans le toucher! On dirait une
feuille de rose que la brise promne: et pourtant, quels nerfs d'acier
dans cette frle jambe, quelle force dans ce pied, petit  rendre
jalouse la Svillane la mieux chausse; comme elle retombe sur le bout
de ce mince orteil ainsi qu'une flche sur sa pointe!... Il y a dans
ce pas un certain saut qui sera bientt aussi clbre que le saut du
Niagara. Le public l'attend avec une curiosit pleine de frmissement.
Au moment o la vision va finir, la Pri se laisse tomber du haut
d'un nuage, dans les bras de son amant; cet lan si prilleux forme un
groupe plein de grce et de charme....

Mais la Pri, qui courait le monde, n'tait pas au baptme de sa
filleule. En sa qualit de fe, elle y assistait, sans doute,
invisible....

La crmonie eut lieu dans l'glise Bonne Nouvelle, que la Commune a
brle, avec les registres o tait consign ce fait mmorable. Dans
la nef vide, nous formions un groupe brillant, devant le matre-autel.
Comme nous tions trs petites, ma soeur et moi, on nous avait mises
debout sur des chaises, en nous recommandant de rpondre: oui  tout
ce que demanderait le prtre. Je crus devoir ajouter une rflexion sur
la qualit du sel, que l'on me mit sur la langue, et dont je voulais
bien encore un peu.

Ni le grand-pre ni les tantes n'assistaient  cette petite fte:
l'une d'elles vint me chercher, le lendemain, et je m'en retournai
 Montrouge, en emportant ma belle robe blanche, et en croquant,
moi-mme, les drages de mon baptme.




XXXIII


La fe, la diva, qui irradiait dans un frmissement de paillettes et de
lumire, la marraine, que je n'avais pas vue encore et qui devait me
combler de dons merveilleux, s'avisa tout  coup de s'occuper de moi;
et la faon dont elle manifesta sa sollicitude, ne fut pas du tout ce
qu'on aurait pu imaginer.

Ma vie libre au grand air, mes allures de gamin, grimpant aux
arbres et courant les rues, ne pouvaient vraiment pas convenir 
la nice-filleule d'une personne aussi hautement importante qu'une
danseuse de l'Opra.... Si on voulait qu'elle s'intresst  moi et me
couvrt de sa protection, il fallait changer tout cela, au plus vite.

Ce qui tait de tous points convenable, pour une demoiselle comme
il faut, c'tait d'entrer dans un couvent, afin d'y tre leve et
instruite selon les rgles.

Ce projet ne devait certainement pas plaire  mon pre, mais il dut
cder  ma mre, qui n'admettait pas que l'on pt faire de srieuses
objections aux dcisions de sa soeur.

Cette fois, je fus prise en tratre. Rien ne me fit pressentir ce
qui allait m'arriver, rien, si ce n'est un peu de tristesse autour
de moi, quelques phrases nigmatiques et menaantes des tantes, et
une indulgence complte. Si je m'tonnais de ne plus aller chez
Mlle Lavenue, tante Lili me rpondait, entre ses dents:

--Jouis de ton reste.

Ce fut tante Zo qui m'emmena, un jour d'automne. Comme nous
n'emportions aucun paquet, je pus croire  une promenade. En route,
elle m'expliqua, confusment, que j'allais voir des personnes que je
ne connaissais pas encore; mais qui taient de mon autre famille,
l'trangre, celle d'Italie.

--Ils auront beau faire, tu es bien une Gautier, disait-elle, nous
verrons s'ils russissent  t'attirer de leur ct. En attendant, ils
te prennent de force.

Entre les parents de mon pre, bourgeois svres et conservateurs, et
la famille de ma mre, compose surtout d'artistes dramatiques,  la
gloire tapageuse, il ne pouvait gure exister de sympathie; il rgnait
mme, il faut l'avouer, parmi les femmes, une franche aversion, qui ne
s'est d'ailleurs jamais dmentie.

Au bout de notre course, le Panthon apparut. Il me sembla colossal,
et, pour le voir plus longtemps, je marchais presque  reculons,
tandis que la tante me tirait par la main, en contournant la
place, afin de gagner la petite rue troite et grimpante de la
Montagne-Sainte-Genevive.

De vieux btiments gris et laids, une porte cintre, d'un vert sombre,
perce d'un judas: c'tait l.

Une chane pendait termine par une poigne; en la tirant on veilla un
son, tout proche, de cloche fle. Le judas glissa d'abord, sans qu'il
ft possible de voir qui nous regardait, puis une petite porte, aprs
des grincements de verroux et de cls, s'entr'ouvrit dans la grande, et
une jeune religieuse en voile blanc, toute souriante, nous dit bonjour
et nous pria d'entrer.

--Je ne veux pas entrer! criai-je en tirant tante Zo en arrire.

Mais elle me retint et me poussa devant elle.

--Tu ne veux pas!... et les gendarmes?... dit-elle. On ne fait pas ce
que l'on veut dans la vie.

La porte s'tait referme sur nous, sans bruit, et il me sembla tre
entre dans un souterrain. Nous nous trouvions dans un espace troit,
pav, mais surplomb par un plafond et aboutissant  une autre porte
massive, jalousement ferme et qui ne devait pas s'ouvrir souvent, car
la poussire amasse en calfeutrait les rainures. A droite, prs de
cette porte, s'arrondissait une sorte de tourelle en chne, dont je ne
compris pas la fonction;  gauche, le long du mur de la rue, s'ouvrait
un couloir, et c'est de ce ct que la soeur nous guida. Ce couloir
desservait une suite de cellules, dont chaque porte tait marque d'un
numro. L'une d'elles, entr'ouverte, laissait chapper un bruit de voix
nombreuses. Trois dames, assises, emplissaient l'troit espace, o on
nous introduisit, des plis soyeux de leurs robes. Le fond de la cellule
tait ferm, de hauteur d'appui jusqu'au plafond par une grille de bois
noir, formant de petits carrs, derrire laquelle s'agitait une ombre
voile.

Mais les trois dames s'emparrent de moi, parlant toutes  la fois,
en italien, avec des voix trs sonores; et je les regardai d'un air
passablement ahuri.

L'une des inconnues me fit l'effet d'un personnage des contes de fes,
la reine des: _Il y avait une fois_ ..., ou la marraine qui change les
citrouilles en carrosses, et les rats en laquais poudrs. Elle tait
grande, trs forte, trs majestueuse, trs colore, dans une toilette
clatante, couverte de dentelles blanches et de bijoux, avec des plumes
extraordinaires  son chapeau. C'tait une noble dame espagnole, la
marquise de Guadalcazar, et je sus plus tard que la sombre religieuse,
confusment aperue, tait la fille de cette somptueuse personne.

La seconde dame, d'un certain ge, richement vtue, petite, trapue,
l'air rbarbatif et grognon, m'inspira au premier coup d'oeil une
profonde antipathie: c'tait ma grand'mre maternelle.

Giselle tait l aussi, la plus efface de ces trois dames, la moins
voyante, dans son lgance sobre et discrte, aussi, je la remarquai
peu, fascine et abasourdie que j'tais par la marquise, dont les rires
et les discours tumultueux, dominaient tout.

Tante Zo n'avait pas voulu s'asseoir; gne et hostile,  la fois,
elle restait droite, dans sa mince robe noire, les lvres serres,
se tenant  distance, et tenant  distance ce groupe mondain,
qui, confusment, choquait ses principes et ses ides troites de
bourgeoise, tout en lui paraissant peut-tre, enviable. Humilie d'tre
venue, chagrine aussi d'tre contrainte de m'abandonner  d'autres,
elle protestait, par son attitude et son dsir de ne pas s'attarder,
une fois sa mission remplie.

--Voici la jeune personne, dit-elle, quand elle put se faire entendre,
je la remets entre vos mains, et je m'en retourne.

--Pas sans moi! criai-je en courant vers elle.

--Ma pauvre enfant, je ne suis pas ta mre, je n'ai aucune autorit sur
toi; on a dcid que tu devais rester ici, je n'y peux rien.

Elle m'embrassa, avec une vidente envie de pleurer, et s'en alla vite,
tandis que Carlotta m'enlevait dans ses bras, en me disant:

--Chacun son tour, je suis ta tante aussi, et tu penses bien que nous
ne voulons pas ta mort.

D'un pas lger, elle m'emporta par le corridor, o tout le monde la
suivit, jusqu' la tourelle en chne, qui pivota et apparut comme une
niche creuse. C'tait le tour, qui seul donnait accs dans l'intrieur
du couvent. Ma tante s'y plaa avec moi, en riant de la manoeuvre,
pour essayer de me faire rire aussi. La marquise passa aprs nous,
emplissant toute la niche de sa corpulence et de ses falbalas; puis
vint la grand'mre, grognant et ricanant de ce drle de systme.

La soeur tourire, voile de noir, nous reut dans une sorte de vaste
loge, trs claire et trs luisante, et aussitt arriva  grands pas,
qui faisaient cliqueter ses chapelets, la religieuse entrevue derrire
la grille du parloir. Elle se jeta dans les bras de la marquise et
embrassa aussi Carlotta, qui lui dit:

--Ma chre soeur Sainte-Madeleine, voici ma filleule; elle ne sera
pas dans votre classe, mais vous serez tout de mme sa petite maman,
n'est-ce-pas?...

Je ne fus pas frappe, alors, par l'tranget de cette entre au
couvent, dans les bras d'une danseuse de l'Opra, et accompagne d'une
aussi mirobolante marquise.

D'autres religieuses s'taient jointes au groupe et on visitait la
cour des lves, enferme entre des constructions banales; puis on
pntra dans le jardin particulier des soeurs. L, des alles sables
de gravier, de longues plate-bandes bordes de buis, des arbres
fruitiers, des espaliers, et comme ornement remarquable, une treille,
qui s'tendait sur tout un ct et formait une galerie de verdure.

Concentre en moi-mme, je ne rpondais pas un mot aux questions que
l'on me posait, ni  toutes les amabilits dont on m'accablait, pour
endormir mon ressentiment. J'tais comme la bte capture, qui juge
inutile de se dbattre, et que l'on croit dompte. Mais je mesurais
de l'oeil la hauteur des murs, je scrutais la nature des pierres, la
disposition des branches; les espaliers me semblaient devoir former
des chelons favorables  l'escalade; les tessons de bouteilles dont
les crtes se hrissaient, ne m'effrayaient gure, je croyais savoir
les viter, et des ttes d'arbres dnonaient des jardins mitoyens et
m'indiquaient le chemin de la libert. Il faudrait cependant, je le
pensais bien, de la ruse et de la patience.

Dj je dressais un plan dans ma tte: si je pouvais me cacher,
j'attendrais jusqu'au lendemain matin, alors, je me sauverais.

Pour faire se relcher un peu la surveillance, j'eus l'air de
m'intresser aux fleurs; d'avoir envie de courir. On favorisa tout de
suite cette apparence d'apprivoisement.

--Va, cours, amuse-toi dans le jardin, me dit-on.

J'allai d'abord en avant, puis je restai en arrire du groupe qui
continuait  marcher, et me mnageait, en ralit, une sortie furtive,
qui viterait les adieux.

Je le vis repasser la porte du jardin, qu'une des soeurs ferma  cl.

Vite, je regardai autour de moi. J'tais bien seule, mais le jardin
n'offrait pas de recoins o se cacher, les arbres fruitiers n'taient
gure touffus; seuls, les ceps emmls et les feuilles de vigne de la
treille formaient un rseau pais.

Il me fut bien facile de grimper extrieurement sur le treillage; mais
la partie plate, qui formait toiture serait-elle capable de me porter,
n'allait-elle pas s'effondrer sous moi?... Je cherchai un endroit bien
fourni de branches et de feuilles, et je m'y glissai avec prcaution.
Il y eut quelques craquements, mais rien ne cassa. Alors, tendue 
plat ventre, compltement enfouie, je ne bougeais plus.

J'entendis bientt la porte se rouvrir et les sandales claquer. On me
chercha d'abord tranquillement, puis on commena  m'appeler.

--Voyons, mon enfant, ne vous cachez pas, c'est inutile, nous vous
voyons trs bien!

--Les menteuses, me disais-je, elles ne me voient pas du tout, c'est
moi qui les vois.

Aprs plusieurs tours inutiles, elles s'imaginrent sans doute que je
m'tais peut-tre glisse, sans tre vue, derrire elles, quand elles
taient sorties, car elles abandonnrent le jardin.

Le ciel tait couvert, la nuit venait rapidement. Une cloche se mit 
sonner trs fort et longtemps. Puis j'entendis, du ct de la cour, un
pitinement et un bourdonnement de voix inexplicables, alors, pour moi;
c'taient les lves qui traversaient la cour pour aller au rfectoire.

Ce lieu inconnu devenait de plus en plus triste, dans cet
assombrissement; j'avais le coeur gros et j'aurais bien pu pleurer,
puisque personne ne me voyait; mais je ne voulais pas. S'il m'arrivait
de pleurer trop fort, on m'entendrait et on me dcouvrirait.

Des soeurs revinrent, plus nombreuses, trs effares, cette fois. Il
y en avait en voile blanc, qui couraient partout, puis elles s'en
allrent encore, et le temps passa. J'entendis de nouveau la cloche; et
bientt un grand silence s'tablit.

Il faisait compltement noir et une pluie fine se mit  tomber,
qui mouillait tout doucement, sans faire de bruit, les feuilles
m'abritaient un peu, mais elles s'gouttaient dans mon cou, et j'tais
tout engourdie d'immobilit.

Je tenais bon, cependant, et j'tais si dsole, que je ne pensais pas
 avoir peur, malgr les froissements de vent dans les branches, les
grondements sourds de la ville, et l'obscurit dans cet inconnu.

Tout  coup, un animal lanc au galop, jurant et criant, passa  ct
de moi, presque sur moi: des chats, sans doute, qui se poursuivaient;
mais je crus que c'tait le loup, le loup, que j'avais oubli!... en
quelques bonds, j'eus dgringol le treillage, toute tremblante de peur.

Des lanternes apparurent au bout de l'alle. C'taient deux religieuses
qui revenaient encore, abrites sous des parapluies.

Cette fois, je me laissai prendre, piteusement. Soeur Sainte-Madeleine
me garda auprs d'elle, toute la nuit, me rchauffa et essaya de me
faire manger; je pus avaler seulement un peu de vin sucr, auquel elle
avait ml quelque calmant, et je dus m'endormir, car je ne me souviens
plus.




XXXIV


Mon trousseau avait t confectionn sur des mesures approximatives et
sans tre essay; on m'en revtit ds le lendemain. Il tait hideux et
me fit horreur.

Un pantalon en finette grise, termin par des bouts de jambes, de
serge noire, en forme de pantalon d'homme!... une robe de serge noire,
 gros plis, trop longue, et un tablier en lustrine noire  manches
boutonnes. On me tira les cheveux et on m'en fit deux nattes serres.

Ainsi transforme, je fus juge digne d'tre prsente  la suprieure
du couvent. Soeur Sainte-Madeleine me prit par la main et me fit
traverser plusieurs grandes pices, trs cires et trs nues, o les
hautes fentres  petits carreaux taient  demi voiles de calicot
blanc. La suprieure tait en confrence avec l'aumnier, nous ne
trouvmes qu'une de ses assistantes, comme qui dirait son premier
ministre: la mre Sainte-Trinit.

Elle tait vieille, vieille, avec une longue figure trs laide, mais
si bonne et si aimable qu'elle semblait agrable. Affale dans un
fauteuil, sous son voile noir et sa guimpe blanche, elle riait, d'un
rire aux longues dents rares, et tendait vers moi ses mains noueuses.

La chambre tait emplie de petites choses claires: images colories,
encadres de broderies; bannires  franges d'argent; fleurs en papier
et petits Jsus de cire sous des globes de verre.

Prs de la fentre, sur une table, tait pos un objet, qui me parut
admirable. C'tait un paysage en verre fil, avec des rochers bleus et
des arbres d'meraude; des cascades lumineuses qui jaillissaient; des
petits anges aux ailes roses et des bergers au milieu de petits moutons
qui semblaient en sucre. Cette oeuvre d'art me rappelait la pendule
mcanique du bon cur de Montrouge. Parlant pour la premire fois, je
ne pus m'empcher de demander si a marchait. Non, a ne marchait
pas; mais la cascade tait si luisante, qu'elle avait vraiment l'air de
couler.

La mre Sainte-Trinit alla, en trottinant, ouvrir un placard, dans
lequel taient rangs toutes sortes de flacons, et de botes pleines
de friandises. Elle me fit boire un petit verre de cassis, comme on
n'en buvait pas souvent, disait-elle, et jeta dans mon tablier, des
pralines, des macarons, des croquignoles....

--Quand tu en voudras d'autres, tu viendras me voir.

Il fallut bien dire: merci. Si c'tait cela le couvent, a n'tait pas
si terrible.

Soeur Sainte-Madeleine me promena toute la matine  travers le couvent,
au dortoir,  la lingerie,  la cuisine,  la chapelle, me distrayant
de force, par la vue de tant de choses nouvelles; elle me fit monter 
l'orgue et rester  ct d'elle, tandis qu'elle accompagnait des voix,
qui chantaient en bas, dans le choeur.

Quand la cloche du djeuner tinta, elle me conduisit au rfectoire, o
 de vilaines tables longues, couvertes de toiles cires noires, une
cinquantaine de fillettes, d'ges divers, mangeaient en silence. On me
mit  une table  part, mais je ne gotais qu'avec rpugnance  ces
mets fadasses et communs, et je ne voulus pas boire dans la timbale, o
l'abondance, pourtant claire, me paraissait se changer en encre.

C'est sur la rcration que l'on comptait le plus pour m'apprivoiser.
Je fus laisse dans la cour, au milieu de toutes les lves lches,
qui sautaient et couraient, en poussant des cris aigus.

Je me dirigeai, sans avoir l'air d'y penser, vers le jardin des
religieuses. La porte tait ferme ' cl et,  travers la grille, je
vis des soeurs qui se promenaient en lisant des prires.

Ce n'tait pas le moment d'essayer de se sauver.

Des fillettes me suivaient, m'examinant avec des mines curieuses.
Quelques-unes m'invitrent  des jeux, mais je faisais: non de la
tte sans rpondre. J'tudiais la disposition du lieu, cherchant
l'issue, avec l'acharnement des btes captives. Un des coins de la cour
s'ouvrait sur une sorte de prau, plant de quelques grands arbres
et qui appartenait aussi aux lves. Les grandes s'y promenaient
posment, par groupes de trois, en causant  demi-voix; le terrain,
battu par des pitinements, tait compltement nu; quelques brins
d'herbes, se montraient seulement aux pieds des arbres, et des orties
assez paisses bordaient la muraille noire, plus haute que partout
ailleurs, et qu'aucun treillage ni espalier ne rendaient accessible aux
escalades. D'un ct s'tendait la chapelle, que faisaient reconnatre
trois fentres en ogives, fermes de vitraux. Rien  esprer de cette
impasse: mieux valait fureter encore, peut-tre, du ct de la rue.

Je revins dans la cour. La soeur tourire me cherchait partout: on
me demandait au parloir. Qui donc?... Peut-tre venait-on pour
m'emmener!...

Je repassai le tour; on me guida par le couloir, et on me fit entrer
dans une cellule plus petite encore que celle de la veille. Mais ds
le seuil, je poussai un cri de joie: c'tait ma nourrice! C'tait la
Chrie, avec son aurole tuyaute, son petit chle vert  palmes!

Aprs tant de lourdes heures, au milieu d'inconnues, c'tait bon de la
voir, elle. J'tais dans ses bras, assise sur ses genoux, roulant ma
tte sur son paule.

--Tu viens me chercher, toi; tu ne veux pas que je reste dans cette
prison.

Hlas! non, elle ne venait pas me chercher, mais seulement me consoler
un peu. Elle tait plus prs de moi, maintenant, et viendrait me voir
souvent. Il fallait bien se rsigner  obir aux parents, puisqu'ils
taient nos matres....

--Pourquoi faire des parents?... Je n'en veux pas ... et d'abord, je
vais me sauver.

A voix trs basse, car j'avais l'impression que dans cette maison
pleine de grilles et de rideaux noirs, il devait y avoir des oreilles
partout, je lui exposai mon plan de fuite, et avec beaucoup de dtails,
elle dut m'expliquer la route  suivre pour aller chez elle, car,
bien entendu, c'tait elle qui me cacherait; mais ne sachant mme pas
o j'tais, je ne comprenais gure ses explications: tant pis, je
demanderai tout le long du chemin, les Batignolles, et une fois l, je
saurai bien trouver l'impasse d'Antin.

Elle me donna des nouvelles de Marie, qui avait deux enfants; de
Sidonie, qui devait se marier. Pauline tait en apprentissage pour
devenir blanchisseuse; Eugne, qui tait mon frre de lait, tait loin
d'tre grand et fort comme moi, il allait  l'cole, et s'il montrait
des dispositions, on avait l'ide d'en faire plus tard un mcanicien.
Quant au pre, il lui donnait bien du tourment, il tait malade et ne
travaillait presque plus: il s'en allait de la poitrine et elle tait
bien lasse elle-mme, car il lui fallait travailler double.

Comme je revoyais toutes ces chres figures  mesure qu'elle parlait,
et cette vie laborieuse! et humble, et le pauvre nid, si bien ouat
pour moi de tendresse! Je pensais au puits sonore qui me faisait si
peur, au jardin de la propritaire,  la soupente sous l'escalier o
avait log ma chvre blanche.... Pauvre Nounou!...

--Vois-tu, quand je serai grande, tu viendras avec moi, et tu ne
travailleras plus.

Certainement elle viendrait prs de moi, si je voulais d'elle; mais,
pour cela, je devais devenir riche, tudier srieusement, afin d'tre
savante, au lieu de penser  me sauver du couvent....

Oh! a, c'tait dcid; je voulais bien travailler, mais ailleurs.

Un bruit lger de porte, le rideau noir glissant derrire le grillage,
et la soeur Marie-Jsus, d'une voix douce et sans timbre, nous
avertissant que les visites ne pouvaient pas se prolonger au del de la
rcration, et que la cloche sonnait la rentre en classe.

Dj!... Elle venait  peine d'arriver, la Chrie!... Je voulais crier,
trpigner, mais elle se pencha vers moi, me dit tout bas:

--Prends garde, on ne me laisserait pas revenir.

Cela me calma subitement. Je me collais contre elle, esprant pouvoir
m'chapper quand elle passerait la porte de la rue. On se mfiait de
moi, car on n'ouvrit pas avant que je n'eusse repass par le tour.

Je me retrouvai seule, dans la cour vide, le coeur gonfl de chagrin, la
gorge serre, tout prs d'clater en sanglots.

Une grosse religieuse, qui passait, en se htant, me prit par la main.

--Venez, mon enfant, dit-elle, vous tes de ma classe; il faut que je
vous prsente  vos compagnes et que je vous installe.




XXXV


Le corps de logis o se trouvaient les classes, fermait la cour d'un
ct. C'tait le morceau le plus singulier parmi toutes ces laides
constructions: il contenait des espaces dalls, des passages vots,
avec des diffrences de niveau, des marches de pierre. Confinant  la
chapelle, il semblait avoir form, jadis, une glise plus vaste, dans
laquelle on avait dispos des compartiments, pour diffrents usages.

La porte de la petite classe ouverte, il fallait descendre un troit
escalier en bois de quatre ou cinq marches. Devant les deux fentres
donnant sur la cour, s'allongeait une table unique, quoique double,
faite de deux rangs de pupitres, runis au sommet des pentes, par un
chemin plat, dans lequel taient mnags des trous pour les encriers.
Les bancs, de chaque ct, tenaient aussi  la table, le tout peint
en noir. Les murs, salis, taient d'une vague teinte de beurre, et
l'humidit bossuait, par places, le plancher gristre. Un vieux piano
carr, sur lequel les grandes venaient tudier, s'appuyait  la paroi
oppose aux fentres, et c'tait tout.

Quand je descendis pour la premire fois le petit escalier, pousse par
la mre Saint-Raphal, une vingtaine de petites filles menaient dans la
classe un grand tapage, qui s'teignit subitement.

A un des bouts du double rang de pupitres, devant une petite table,
la religieuse avait sa chaise. Elle me fit venir prs d'elle, et je
dus subir un examen. Il se trouva que les leons de mon grand-pre
m'avaient mene assez loin, et que j'allais tre une des plus avances
de la petite classe. J'tais une des plus jeunes, mais ma taille,
au-dessus de mon ge, me mettait parmi les grandes.

On me donna un ruban vert, en laine, large de deux doigts, qui tait la
couleur distinctive de la division. La faon de l'enrouler tait assez
complique: il devait entourer la taille, passer sur les paules en se
croisant dans le dos et sur la poitrine. Cela gayait un peu le noir du
costume.

Mes cahiers et mes livres taient dj rangs dans un pupitre devant
lequel on me fit asseoir, et une demi-heure fut accorde pour repasser
la leon: quelques pages d'histoire sainte. Penches sur leur livre,
les coudes sur le bois, la tte dans les mains, toutes ces petites
filles m'examinaient en dessous, mais elles n'taient pas pour
m'intimider: je leur trouvais l'air bte et sournois et, sauf une,
frle et jolie, la dernire du banc, aucune ne valait la peine d'tre
regarde.

Mais avec une vague pouvante, j'tudiais la mre Saint-Raphal, quand
elle ne regardait pas de mon ct. Elle tait petite et forte, avec la
peau trs blanche, et des yeux velouts, sous des sourcils noirs et
pais; au-dessus de sa bouche s'estompait une petite moustache assez
accentue, et c'tait cela qui me faisait peur. Je me rends compte
aujourd'hui qu'elle ressemblait un peu  Balzac.

La demi-heure coule, sur un coup de rgle frapp contre la table,
tous les livres se fermrent, et la rcitation commena. La leon tait
trs mal sue, chacune n'en disait que des bribes sans suite; mais
lorsque ce fut le tour de la jolie dernire, elle n'en put pas trouver
un seul mot, et, comme les autres, qui n'avaient pourtant pas de quoi
tre fires, pouffaient de rire et se moquaient d'elle, elle se mit 
pleurer. Elle tait trop petite, aussi, et devait  peine savoir lire:
j'eus envie de tomber  coups de poing sur ces vilaines gamines; je fis
mme un mouvement pour me lever. La religieuse crut que je voulais
rciter:

--Je ne vous interroge pas, mon enfant, dit-elle, vous n'avez pas eu le
temps d'apprendre ta leon.

--Mais si, madame, je la sais....

Madame!... Toutes les lves se tordaient de rire.

Des coups de rgle prcipits sur le bord de la table, leur imposrent
silence.

--Appelez-moi: ma Mre, et dites ce que vous avez pu retenir.

Je rcitai la leon, presque mot  mot, ce qui me valut plusieurs
petits bouts de papier bleu. Ma voisine m'expliqua que c'tait des
bons points, et qu'il fallait les garder prcieusement, parce qu'ils
servaient  racheter les punitions.

--Tu es bien heureuse, ajouta-t-elle, moi, je n'en ai pas du tout.

Je ne sentais gure mon bonheur. Je ne pouvais croire qu'il me faudrait
rester dans cette prison, o tout tait laid, o chaque mouvement tait
surveill, o il fallait se taire quand on avait envie de parler, et
rester assis quand on aurait voulu courir.

La rcration du soir me fut particulirement pnible, dans cette cour
sans air et sans horizon, entre ces btiments gris, qui faisaient la
nuit plus tt. J'avais le coeur et la gorge serrs. J'prouvais un
sentiment d'touffement et de dsespoir, et j'amassais des rancunes
contre ceux qui n'avaient pas su me dfendre, le grand-pre surtout,
lui, si autoritaire, et qui pouvait si bien se faire obir.

Aprs m'avoir spare de ma vraie mre, on me privait maintenant de
la nature, qui seule, m'avait console, et je ne pouvais rien dire,
qu' moi-mme, au milieu de tous ces inconnus. La peine tait vraiment
lourde pour la force de caractre d'une enfant de sept ans....

Au dortoir des petites, o mon lit tait align, je fus tonne par
toutes ces couchettes  rideaux blancs, parmi lesquels la religieuse de
garde qu'on appelait: soeur _Dodo_, circulait, se dtachant  peine sous
son voile d'un blanc plus doux.

Les bruits du dehors, les cris des charretiers s'entendaient
distinctement: le dortoir longeait donc la rue!... Au lieu de dormir,
lorsque tout fut tranquille, je me soulevai pour regarder les troites
fentres, hors de porte et barres d'une croix de fer.




XXXVI


On me demandait au parloir.

Cette fois c'tait mon pre et ma mre.

Je me tins devant eux, muette et gauche sans effusion, sans plaisir;
essayant, par orgueil, de cacher ma rancune.

Mon pre tait en noir et, pour la premire fois, je remarquai le
ruban, qui mettait comme une fleur rouge  sa boutonnire. Il restait
debout, le monocle  l'oeil; l'air mal  l'aise et mcontent.

--Quel costume!... de qui porte-t-elle le deuil?... s'cria-t-il en me
voyant.

--C'est l'uniforme, dit ma mre d'une voix boudeuse.

--On est parvenu  la rendre laide.

--Les enfants n'ont pas besoin d'tre jolis.

--Tel n'est pas mon avis....

Et mon pre se baissa, sur les talons, pour m'embrasser.

--Est-ce qu'on te lave au moins?... dit-il.

Il en voulait probablement  saint Labre et tenait en suspicion les
couvents, lui,  qui j'entendis redire, plus tard, bien souvent, qu'il
ne pouvait comprendre les religieux ... qui se runissent pour puer
de compagnie, en l'honneur d'un Dieu qui a cr dix mille espces de
parfums....

La mre Marie-Jsus tait l, derrire le grillage; elle chuchotait,
de sa voix mielleuse et,  cause de la prsence d'un homme, son voile
baiss ne laissait voir que son menton fin et pointu et un peu de sa
bouche mince. Elle donnait toutes sortes d'explications, touchant les
leons de musique, l'excellente nourriture, les soins attentifs....
Ma mre souriait d'un air enchant; mais  la faon dont mon pre
examinait la religieuse,  travers son monocle, je compris qu'elle lui
inspirait peu de sympathie et qu'il tait d'ailleurs hostile  tout ce
qui l'entourait. Il ne se mla  la conversation que pour jeter cette
phrase:

--Je dsire que ma fille prenne un bain toutes les semaines; si cette
clause n'tait pas remplie, je me verrais oblig de la retirer.

Et quand il m'embrassa, pour prendre cong, il me souffla dans
l'oreille:

--Tu sais, si tu t'ennuies trop ici, dis-le moi.

J'eus envie de lui crier: Emmne-moi tout de suite; mais comme il
parlait bas, je compris qu'il craignait d'tre entendu, et que, pour
l'instant, il fallait se taire.




XXXVII


Le lieu o l'on m'avait enferme tait le couvent des religieuses, trs
svrement clotres, de Notre-Dame de la Misricorde.

Il occupait, je crois, des restes de l'ancien clotre o se retira
Mlle de La Vallire, sous le nom de soeur Louise de la
Misricorde, et qui fut dtruit pendant la Rvolution.

Sauf du ct de la chapelle, dans la partie qui contenait les classes,
rien ne paraissait ancien et rien n'avait de caractre.

Chaque matin, ds sept heures, tout engourdies de froid et de sommeil,
on allait entendre la messe.

Toujours proccupe par l'ide de fuir je cherchais  me rendre
compte de la disposition de la chapelle, mais c'tait extrmement
compliqu. Nous tions dans une tribune, qui donnait sur le choeur
des religieuses: une grande salle carre au plancher cir, avec de
chaque cot, scelles aux murailles, des stalles en bois de chne; au
fond, au-dessous des tribunes mais plus au milieu, des bancs surlevs
taient rservs  la suprieure et  ses assistantes, et domins par
les stalactites luisantes des tuyaux de l'orgue. Le quatrime ct
tait occup tout entier par une vaste grille, forme de petits carrs,
comme toutes les grilles du couvent; deux rideaux noirs, courant
sur des tringles la voilaient  mi-hauteur; ces rideaux restaient
ouverts pendant les offices. De l'autre ct c'tait l'glise, avec
le matre-autel en face de la grille. Je m'aperus bientt que cette
petite glise tait publique: les gens du dehors y venaient, et, par
cela elle prenait pour moi un intrt extrme. Puisqu'on y entrait,
on pourrait peut-tre en sortir. Au moment de la communion un carr
s'ouvrait dans le grillage; nappe blanche et le prtre descendu de
l'autel venaient s'agenouiller l, devant une petite nappe blanche
et le prtre descendu de l'autel leur donnait l'hostie. L'ouverture
tait assez large pour qu'une grande personne pt y passer aisment
et, une fois de l'autre ct, la rue toute proche ... oui, mais,
ds que l'officiant tait reparti, on fermait la petite porte et on
l'assujettissait par un cadenas.

Tout de mme cette chapelle, o le monde extrieur avait accs, me
parut tre le point faible, et je guettais toutes les occasions qui me
permettaient de fureter par l. Mais c'tait si bref et si furtif, que
je ne pouvais rien dcouvrir de nouveau.

Un jour, pendant la rcration, je parvins  gagner sans tre vue,
l'escalier des tribunes. J'avais remarqu qu'il montait plus haut, et
depuis longtemps je voulais savoir o il aboutissait. J'arrivai  un
vaste grenier, trs clair par une sorte de coupole encore plus haute
d'o le soleil tombait d'aplomb. Juste au-dessous tait dcoup dans le
plancher un grand trou rond, qui m'attira tout de suite. En me penchant
un peu, je vis qu'il donnait sur le choeur, qui en recevait la lumire.
Les religieuses taient l, assises dans leurs stalles, les mains dans
leurs manches, immobiles et muettes, ayant l'air de dormir. Vues de
l-haut elles me paraissaient rapetisses, comme aplaties, et trs
ridicules. J'eus une envie irrsistible de troubler leur mditation
par quelque bon tour. Le grenier tait  peu prs vide, mais du linge
sale tait amass par tas,  et l: j'en amenai un jusqu'au bord du
trou et je le lanai d'un coup de pied.... J'entendis un: _flac_ puis
des cris touffs.... En me sauvant je rencontrai une grosse corde,
pendant des poutres, et je tirai dessus. Les vibrations, puissantes et
profondes, d'une cloche toute voisine, que ce geste mit en branle,
m'pouvantrent et j'eus si vite dgringol l'escalier que jamais on ne
put dcouvrir par qui avait t caus un pareil scandale!...




XXXVIII


Ce bain, que mon pre avait exig pour moi et auquel on avait consenti,
par crainte de perdre une lve, n'allait pas sans causer un grand
embarras. C'tait un vnement insolite, pour lequel rien n'tait
dispos, et qui inspirait une sourde rprobation: le premier degr,
peut-tre, des pompes de satan.... On avait des hochements de tte, des
haussements d'paule, des yeux levs vers le ciel, et la soeur Dodo me
confiait, innocemment, que le bain de la religieuse consistait, tout
simplement,  secouer sa chemise!...

Je voyais arriver le jour de ce bain avec une certaine apprhension,
car il constituait pour moi presque un supplice.

Le sol du couvent mme, ne pouvant pas se prter  cet acte peu dcent,
on me faisait passer par le tour, puis descendre dans une cave, o on
avait pos un baquet plein d'eau chaude, et, personne ne voulant tre
complice, on me laissait l toute seule, aprs m'avoir bien recommand
de ne pas ter ma chemise et de la baigner avec moi.

J'avais toujours, et par dessus tout, l'horreur des caves, et la
demi-heure, interminable, que je devais passer dans ce baquet, o l'eau
se refroidissait, tait pleine d'angoisse et de dgot.

Il ne faisait pas trs noir, et je voyais les grosses araignes, courir
dans les angles, draps de toiles poussireuses.

Une seule chose m'intressait et me faisait prendre ma peine en
patience: le soupirail, frocement grill, donnait sur la rue,
j'apercevais un peu des pavs, un peu de l'air libre et, par moment,
des pieds de passant qui couraient, au ras du grillage.




XXXIX


Quand je fus bien persuade que je ne parviendrais pas  m'chapper de
ce couvent, je me dcidai  me laisser mourir de faim. Mais, hlas!
cette rsolution extrme ne tenait gure plus d'une demi-journe.

Pourtant, je voulais en finir, plutt dans l'ide de me venger de ceux
qui m'avaient enferme: pour leur apprendre, que pour mourir tout 
fait.

Mais le moyen n'tait pas facile  trouver et je roulai longtemps ce
sinistre projet sans parvenir  le raliser.

Un jour, pourtant, je reconnus, parmi les mauvaises herbes, le long
des murailles du prau, prs de la chapelle, une plante, dont mon
grand-pre m'avait appris  me dfier, comme d'un poison violent, et
qu'il arrachait toujours, quand il la rencontrait dans le jardin de
Montrouge. C'tait, je crois, de l'euphorbe: une petite herbe, qui
n'a l'air de rien, mais qui saigne une goutte de lait, quand on casse
la tige, un lait terrible!... Je n'hsitai pas  sucer de ce lait,
autant que j'en pus trouver. Le rsultat fut trs rapide: j'eus une
inflammation violente de la bouche et de la gorge, une brlure si
douloureuse, que je n'ai jamais pu revoir cette perfide goutte de lait,
sans retrouver cette affreuse sensation.

Je dus passer plusieurs jours  l'infirmerie, et, le mdecin, ne
comprenant pas ce que j'avais, je lui expliquai que je m'tais
empoisonne, pour m'en aller du couvent.

L'effet que je cherchais fut, malheureusement, tout  fait manqu.
On se garda bien de raconter  ma famille qu'il y avait des plantes
dangereuses,  la porte des enfants. Mais on sarcla soigneusement les
herbes folles, qui prospraient au pied des murailles et des arbres, et
l'affreux prau de terre battue fut ainsi priv de toute verdure.




XL


Le jour o elle parut, dans la petite classe, je crus avoir une
hallucination.

On avait annonc une nouvelle lve, mais sans rien dire de plus, et ce
que je voyais tait si inattendu, si invraisemblable, surtout dans ce
milieu austre, o tout tait endeuill et sombre, qu'il me sembla que
je rvais.

Celle qui descendait, avec hsitation, le petit escalier de bois,
c'tait une alme!... Vtue d'une veste carlate,  manches de gaze
lame d'or, elle tait coiffe d'une calotte brode de perles, pose de
ct, au-dessus de deux belles nattes blondes.

Quelle vision! toute la classe tait bante de stupeur, tandis que la
nouvelle venue, plus grande qu'aucune de nous, fronait le sourcil et
baissait la tte, au point de cacher son visage, tellement elle tait
intimide d'tre regarde par tant de paires d'yeux.

Le premier tonnement pass, malgr les: _Chut, chut_ et les coups de
rgle de la mre Saint-Raphal, les lves touffrent mal leurs rires
et leurs chuchotements moqueurs. Ces petites filles, alors, me parurent
si ridiculement sottes que je les pris dfinitivement en grippe.

Je sortis de mon banc, ce qui n'tait pas permis, et passant derrire
la chaise de la religieuse, j'allai, dans un lan spontan, embrasser
la nouvelle venue.

--De quel pays es-tu, pour tre si belle?

--Je suis Valaque, me rpondit-elle.

--Comment t'appelles-tu?

--Catherine.

--Eh bien! Catherine, je serai ton amie, et tu n'as pas besoin d'avoir
peur de ces petites cruches-l.

Le lendemain toutes ces splendeurs avaient disparu, Catherine avait
pris le deuil; le ruban de laine verte de la division remplaait les
palmettes d'or et les gazes lames; mais elles existaient toujours pour
moi, je savais tout cela enferm dans un coffre et la jeune Valaque
restait  mes yeux une personne mystrieuse et attrayante.

Elle tait douce et craintive, avec un visage un peu large, des yeux
bruns et le teint lgrement brouill de taches de rousseur. En
somme, dpouille de son costume original, elle n'avait rien de trs
particulier dans l'aspect, mais son caractre tait singulier; sa
manire de parler, ses gestes, tout me rappelait  chaque instant son
origine et ce qu'elle contenait d'inconnu.

Je me mis  l'aimer beaucoup, et mon chagrin s'en alla. Tout fut chang
autour de moi. Je commenais  examiner les tres qui peuplaient le
couvent; jusque-l ils n'avaient t pour moi qu'une foule vague, et,
pousse par mon caractre insoumis et mon instinct de domination, au
lieu de ruminer mon ennui, j'entrepris la conqute du couvent!

Dans la classe, je ne quittais plus la premire place,  droite de la
religieuse; Catherine, plus ge que la moins jeune de la division,
tait en retard, quoique sachant parler le franais; elle mrita
cependant par son application, la seconde place, et, ainsi, elle tait
en face de moi, tout prs, devant l'autre versant des pupitres noirs.

J'avais tabli, entre elle et moi, toute une tlgraphie de clins
d'yeux et de grimaces, que j'employais quand il tait dfendu de
parler, et qui la remplissait de terreur. Elle craignait, surtout pour
moi, les punitions, mais j'avais toujours une provision de bons points,
que je m'efforais de gagner, uniquement pour avoir de quoi me librer
et pouvoir tout me permettre. C'tait l, la base initiale de mon
indpendance; j'tais tonnamment sage et laborieuse, dans le seul but
d'chapper  la rgle.

Cette combinaison, fruit de profondes rflexions, embarrassait beaucoup
l'autorit; sous peine de renverser l'ordre tabli par elle et de
rapporter ses propres dcrets, elle tait bien force d'accepter les
ranons qu'elle avait fixes, et de subir mes infractions. La mre
Saint-Raphal disait: que je me dguisais en ange pour mieux faire le
diable....

Je tenais beaucoup, surtout,  quitter la classe sans permission,
car cela me paraissait trs humiliant de demander toujours  tre
autorise, pour les actes les plus insignifiants. Pendant les quarts
d'heure de repos, o l'on tait  peu prs libre dans la classe, je
m'chappais, entranant Catherine, quand elle avait assez de courage
et tait munie de bons points. Nous allions rder dans les couloirs, 
la buanderie,  la cuisine, dans le jardin des religieuses, et en tous
lieux o il tait dfendu d'aller. Quelquefois nous montions, posment,
l'escalier bien cir qui conduisait aux appartements de la suprieure
et des dames assistantes, et nous frappions  la porte de la vieille
mre Sainte-Trinit, dont l'enfance snile se rjouissait toujours de
la ntre, et nous comblait de verres de cassis et de croquignoles.

Au retour de ces escapades, je payais tout de suite en petits bouts de
papier bleu et Catherine, honteuse, s'excutait aussi, tout attriste
et repentante.

Il y avait, pourtant, des punitions pour lesquelles je ddaignais de me
racheter, celle surtout qui consistait  avoir le tablier noir relev
sur la figure. En gnral, toute la classe la subissait en mme temps
et je trouvais cela plutt amusant et trs ridicule. J'avais d'ailleurs
un moyen, qui russissait presque  coup sr, de faire pardonner 
toutes.

Une verve trs singulire m'tait venue depuis quelque temps, un besoin
de discourir abondamment, sur les sujets les plus imprvus. La teneur
et le style de ces beaux discours m'chappent tout  fait, mais j'ai le
souvenir trs net des effets qu'ils produisaient.

Le tablier sur la tte, dans le silence constern de la classe, je
commenais  parler,  demi-voix, comme  moi-mme, puis je haussais
le ton insensiblement. Je m'adressais  mes compagnes, les exhortant,
sans doute, au repentir, avec des inflexions et des clats de voix de
prdicateur en chaire.

A travers l'toffe, j'y voyais un peu. Je guettais le visage de la
mre, je voyais le coin de sa bouche remuer, pour un sourire qu'elle
retenait, mais, de plus en plus irrsistible. Tout  coup elle se
renversait sur sa chaise, en clatant de rire:

--On n'a pas ide d'un pareil dmon, disait-elle, qui est-ce qui lui
souffle tout cela?

Presque toujours elle ajoutait:

--Allons, je pardonne, reprenez vos livres.

J'allais alors la remercier, et elle m'embrassait, en recommenant 
rire....

Cette verve bizarre ne se bornait pas aux paroles, j'crivais aussi. Ma
grand'mre m'avait fait cadeau d'une papeterie, o taient rangs, avec
leurs enveloppes, des cahiers de papier  lettres, rose, vert pistache,
bleu tendre, lilas, tout  fait jolis. Elle me les avait donns pour
m'inciter  crire  ma famille, mais je n'avais rien  lui dire.

C'tait  la mre Sainte-Madeleine que j'adressais, de prfrence, mes
ptres.

Depuis que l'amiti de Catherine me faisait prendre le couvent en
patience, je cherchais  m'expliquer dans quel but les religieuses
y taient ainsi enfermes. J'avais cru d'abord qu'elles subissaient
une pnitence, pour le rachat de quelque faute trs grave, et j'eus
beaucoup de peine  comprendre, et mme je ne compris pas du tout,
comment elles y taient de leur plein gr, pour toute leur vie, et
heureuses d'y tre. Cela je ne pouvais pas le croire; en tous cas,
elles taient abuses par quelque folie, et j'avais entrepris de
convaincre la mre Sainte-Madeleine qu'elle se trompait: je voulais la
gurir de son erreur....

C'est dans ce but que je lui adressais de si belles lettres, sur mon
papier  couleurs tendres. Je regrette d'avoir oubli les arguments que
j'employais et la faon dont je les nonais, cela devait tre d'une
extravagance et d'une drlerie extrmes, car la mre Sainte-Madeleine,
si rserve et si srieuse, s'amusait infiniment de ces lettres, qui
cependant ne la convertissaient pas  mes ides.

Je me souviens seulement du sens de quelques-uns de ces gribouillages,
qui prenaient la forme de dclarations d'amour, car, aussi
invraisemblable que cela puisse paratre, c'tait au nom de l'amour
(comment pouvais-je savoir quelque chose de lui?) que je l'adjurais de
renoncer  une rclusion aussi cruelle.

Je lui adressais donc des dclarations; prenant le rle d'un jeune
homme, un prince naturellement, qui lui proposait de l'enlever et de
l'emmener dans son chteau, o elle s'amuserait  toutes sortes de
choses, et ne serait plus jamais religieuse.

Mon papier s'puisa  cette correspondance, sans convaincre celle  qui
elle s'adressait, mais sans la lasser ni lui dplaire.

Mais, quelque chose me dsolait, moi, outre la vaine dpense d'un
style, sans doute admirable, c'tait le contraste de l'criture
dplorable, dont je disposais alors, ponctue de pts et
d'claboussures, avec la fracheur tendre du papier. Aux premires
lignes, je tchais bien de m'appliquer, d'crire un peu moins gros et
plus droit, mais le feu de l'inspiration m'entranait vite, et c'tait
trs vilain  l'oeil, ces lettres, qui ne finissaient pas de scher,
et que je fermais, en poussant un gros soupir,  la fois rsign et
navr....




XLI


Quand les sorties n'taient que de quelques jours, je passais chez
mon pre, chez ma grand'mre ou mme chez Carlotta Grisi, ces courtes
vacances.

C'tait chez Giselle que je m'ennuyais le moins.

Le matin, elle travaillait pendant plusieurs heures, en chemise, devant
sa psych, elle tudiait ses pas: elle courait, bondissait, marchait
sur la pointe des orteils, se renversait en toutes sortes de poses,
souple, lgre, dlicieuse. J'assistais  ce spectacle, bien sage dans
un petit coin, avec une surprise et une curiosit extrmes.

Je n'ai, d'ailleurs, jamais vu danser Giselle, que l.

Les personnes qu'elle recevait taient trs aimables pour moi; dans
l'ide de plaire  la tante, sans doute, on flattait la nice.

J'ai gard le souvenir, toujours attendri, d'un jeune prince tranger,
ple et blond, qui tait mon ami plus que les autres. Je lui tenais
compagnie, dans ses longues stations d'attente au salon. Il causait
avec moi, comme avec une grande demoiselle, d'une voix douce et sourde,
et toute sa personne me paraissait particulirement prcieuse et
lgante. Il me fit des cadeaux merveilleux, entre autres celui d'un
canard mcanique que l'on remontait avec une cl, et qui marchait,
battait des ailes et faisait: _coin-coin!..._ Il me donna aussi un
salon, form d'un paravent rose et or, o s'enchssaient des glaces,
alternant avec des tableaux, d'un mobilier mignon et de deux belles
dames qui se rendaient visite. Ce fut l mon jouet de prdilection, et
je le conservai trs tard dans ma vie.

Quand c'tait chez ma grand'mre, que je passais mes jours de sortie,
ils taient alors pour moi une vraie pnitence.

Cette dame, solennelle, svre et grognonne, m'tait tout  fait
antipathique, et, de plus, elle me faisait peur, de sorte que, contre
ma coutume, je subissais sa tyrannie.

Elle occupait, passage Saulnier, derrire une cour, spare de la rue
par une porte cochre, et un mur orn de pots de fleurs, un petit
appartement au premier. Victoire, sa bonne, une femme d'un certain
ge, coiffe d'un tour de cheveux noirs comme de l'encre, qui lui
donnait un air terrible, venait me chercher au couvent. Aussitt
arrive passage Saulnier, ma grand'mre me faisait asseoir sur une
petite chaise auprs du feu (c'tait le plus souvent en hiver) et me
donnait  lire un livre trs ennuyeux, pour me faire tenir tranquille,
disait-elle.

Je rtissais d'un ct, ma joue devenait toute rouge, et avec des
impatiences dans les jambes et des envies de crier, je n'osais pas
bouger, pendant des heures. Quelquefois, j'obtenais d'aller faire le
march avec Victoire, et c'tait une dlivrance.

Quand la grand'mre tait absente, ma seule ressource pour me
distraire, tait de converser avec le perroquet, le seul personnage de
la maison pour qui j'eus de la sympathie.

C'tait un vieil oiseau, qui en savait long, et m'enseignait
complaisamment tout son rpertoire. Il me reprenait trs drlement
quand je me trompais, en me regardant de son petit oeil malin et j'avais
pour lui la plus vive admiration. J'ai appris de lui bien des refrains
et, entre autres une chanson, paroles et musique, que je n'ai jamais
oublie:

     Quand je bois du vin clairet,
     Tout tourne au cabaret....

Chez mes parents c'tait plus gai; je retrouvais ma soeur, et il y avait
un perptuel va-et-vient de gens, que je ne connaissais pas, mais qui
taient connus, quelquefois clbres; entre autres Ernest Reyer, qui
chantait au piano d'extraordinaires chansons, Paul de Saint-Victor,
Nadar, Vivier, qui jouait du cor de chasse et imaginait les farces les
plus tonnantes. Une ngresse cantatrice: Maria Martinez, surnomme
la Milabran noire. Elle embrassait, de ses grosses lvres, ma mre,
qui n'aimait pas du tout cela et prtendait qu'elle sentait le singe.
Mon pre s'intressait  elle et s'efforait de la protger dans
sa carrire fantaisiste et dcousue. Il composa mme pour elle une
oprette, qui fut joue, intitule: _La Ngresse et le Pacha._

Une rieuse demoiselle, connue par voisinage (elle habitait sur le
mme palier) Marie Dupin, tait l aussi trs souvent. Son nez,
spirituellement relev, amusait beaucoup mon pre, qui essaya plusieurs
fois de le croquer.

Louis de Cormenin, le parrain de ma soeur, venait souvent nous chercher,
et nous conduisait au thtre de Sraphin, ou bien nous promenait en
voiture; mais,  moi, campagnarde, puis recluse, la voiture ne me
plaisait gure, je n'y tais pas trs rassure et je vois encore le
regard de surprise et de ddain suprme, que ma soeur, Parisienne dj
blase, laissa tomber sur moi, un jour o j'avais peur d'un cheval, que
je trouvais trop grand, et qui se cabrait!




XLII


Au retour de ces journes mondaines, je rapportais, dans le couvent,
des impressions qui m'enveloppaient quelque temps et n'taient pas
toujours des plus difiantes. Je rptais des mots et des bouts de
chansons que j'avais retenus, ou bien, ce qui tait plus grave encore,
je m'efforais d'imiter  ma faon, les entrechats de Giselle.

En gnral, je recherchais la solitude pour me livrer  ces exercices,
et un grand corridor, qui passait derrire les classes, coup par des
marches de pierres, me semblait le lieu le plus propice  ces essais
tumultueux. Les deux mains poses sur une des marches, je donnais
de grands coups de pied en arrire, envoyant mes jambes par-dessus
ma tte, avec mes jupes  l'aventure. Je mettais une ardeur extrme
 cette tude, qui m'et amene, peut-tre,  faire la roue assez
exactement. Mais j'y tais si applique que j'oubliais toute prudence.

Un jour, hlas! la soeur Sainte-Claire, sortant de sa classe, me surprit
au moment du plus bel effet!...

Quel spectacle! Elle en fut comme suffoque; elle jugea mme la faute
si grave, qu'elle ne se trouva pas le droit de dcrter, seule, la
punition, et runit un conseil.

La soeur Sainte-Claire tait toute petite, avec de jolis yeux inquiets,
dans une figure ronde, aux joues rouges comme des pommes; elle n'tait
pas mchante, mais toujours scandalise, et elle dirigeait la seconde
classe, trs nombreuse, en des effarements sans fin. Je tombais mal, en
ayant t surprise par cette timore.

Il n'y eut pas moyen de racheter le chtiment. Je fus condamne  tre
 genoux devant la communaut, supplice--quivalant au pilori--destin
 abaisser l'orgueil, et  inspirer au coupable, ainsi humili, un
profond repentir de sa faute; mais qui produisait sur la pcheresse
endurcie que j'tais, bien peu d'effet.

C'tait au rfectoire, que l'on subissait la peine. Toutes les
religieuses, revenant de la chapelle, dfilaient, l'une derrire
l'autre, en rcitant  demi-voix des litanies. Elles taient obliges
pour gagner leur rfectoire, de traverser le ntre, et chacune passait
ainsi devant la criminelle.

Je les regardais en dessous--tandis qu'elles laissaient tomber sur
moi un regard de commisration--trs intresse par leurs allures et
leurs attitudes diverses: le voile baiss, pour mieux garder leur
recueillement: l'une se balanait comme au rythme de quelque cantique;
l'autre ne se balanait pas, mais levait la tte avec des yeux
extatiques; beaucoup tenaient leurs mains contre leur poitrine, jointes
par les paumes; plusieurs grenaient le rosaire, et le bourdonnement
sourd de toutes les voix tait travers de sons rauques, comme
sanglots, de soupirs flts et de notes aigus, aussitt teintes.

Quand le dernier voile avait disparu, il fallait baiser la terre, avant
de se relever. On m'avait heureusement indiqu le moyen d'esquiver, par
un subterfuge, cette dsagrable opration: on baisait sa propre main,
et cela revenait au mme: puisque nous ne sommes que poussire....




XLIII


L'exprience me fit dcouvrir, qu'il y avait, parmi les religieuses, et
vis--vis de moi, deux camps, dont l'un m'tait trs favorable, l'autre
trs hostile.

Le couvent avait des nouvelles du monde, par les lves, d'abord, dont
les plus grandes avaient jusqu' vingt ans, et les murs n'taient
pas assez hauts pour que la clbrit de mon pre ne les ait pas
franchis. L'auteur de _Mademoiselle de Maupin_ n'tait probablement
pas en odeur de saintet; de plus, ma mre chantait au thtre; ma
tante dansait; Julia Grisi tait ma cousine; tout cela m'entourait
d'une atmosphre particulire, qui avait, pour les unes, l'attrait du
fruit dfendu et inspirait aux autres la rprobation et l'horreur.
Celles-l m'accablaient de regards courroucs et dnonaient mes
moindres peccadilles; tandis que les premires me cajolaient et me
poursuivaient d'insidieuses et d'indiscrtes questions.

On me demanda une fois, s'il tait vrai que mon pre avait deux
femmes!... Je rpondis, sans hsiter (je ne sais o j'avais pris cette
rponse premptoire): Qu'il pouvait bien en avoir deux, si cela lui
plaisait, puisqu'il tait Turc. Turc!... J'tais donc une paenne,
alors? Cela se voyait bien,  mon absence complte de dvotion....

L'ide d'tre Turque ne me blessait en rien; j'tais mme persuade que
j'avais t en Orient et je donnais, au sujet de ce voyage imaginaire,
tous les dtails que l'on voulait, et qui, par extraordinaire, taient
exacts. La cause de cette bizarrerie est sans doute trs explicable,
mais elle m'chappe compltement.

Parmi les religieuses qui me dtestaient, il y en avait une, qui me
produisait une impression indfinissable. Quand elle tait prsente,
je l'piais continuellement, sans pouvoir m'en empcher, et elle s'en
apercevait, car bien souvent, son regard irrit se heurtait au mien et
c'tait un choc dont je ressentais vraiment la secousse.

Cette religieuse tait jeune, comme une novice, bien qu'elle portt
le voile noir. Elle tait grande,--trs grande,--mince et souple,
pleine de brusquerie, cependant, dans ses gestes et dans sa marche.
Son visage rgulier, ple,  la bouche sinueuse, au menton arrondi
et saillant, tait nergique et beau, mais il y avait dans toute sa
personne comme une gaucherie ou une gne. A son aversion pour moi se
mlait,  ce que j'imaginais, une certaine crainte. On l'appelait soeur
Basile.

Elle n'enseignait pas, mais comme presque toutes les religieuses,
nous gardait,  son tour, pendant les rcrations. Elles avaient lieu
quelquefois, en hiver, ou quand il pleuvait, dans la seconde classe,
grande salle, en contre-bas, qui longeait le prau et coupait  angle
droit la premire classe et la petite classe, situes sur la cour. Une
sainte Anne, en pltre peint, apparaissait tout au fond de cette salle,
plus longue que large.

C'est l que je crus dcouvrir, un jour, le mot de cette nigme, si
longtemps cherche. Brusquement il me sembla que tout s'expliquait.
J'attirai, dans l'angle le plus recul, ma peureuse et douce Catherine,
et je lui soufflai dans l'oreille, le plus bas possible:

--Je sais, maintenant, la soeur Basile est un homme.

--Un homme!

--Regarde-la, a se voit bien, va; elle est si grande, l'air si fier,
et quand elle marche, sa robe n'est pas assez large pour ses pas....

--Prends garde, on dirait qu'elle t'a entendue.

La soeur Basile, en effet, dardait vers nous un regard fixe et dur, de
l'autre bout de la salle, o elle se tenait debout et les bras croiss,
dans une attitude vraiment virile.

--Elle n'a pas entendu, mais elle a peur que je devine, il y a
longtemps qu'elle se mfie.

Catherine tait terrifie:

--Si on sait que nous savons, qu'est-ce qu'on va nous faire?...

Moi, j'tais fire de ma dcouverte, et j'aurais voulu pouvoir rpondre
une fois: Oui, mon pre  ce Basile, pour voir ce qu'il dirait; mais
il ne me parlait jamais, et je guettais le son de sa voix, entendu bien
rarement.

Je ne pus garder un tel secret. Il fut chuchot d'oreille  oreille
et les grandes surtout y prirent un vif intrt. Plusieurs taient
convaincues comme moi. Elles disaient que ce devait tre un jeune
prtre, qui avait, peut-tre, sa soeur dans le couvent; d'autres
cachaient des sourires, pleins de sous-entendus; quelques-unes le
trouvaient charmant.

Les religieuses furent certainement informes de cette scandaleuse
rumeur, car Basile fut dispens de la garde des classes. On ne le revit
plus, que de loin,  la chapelle. Mais il n'y eut pas d'enqute, on
ne chercha pas  punir. Sans doute la communaut dcida que le mieux
tait d'touffer, sous le silence, une aussi monstrueuse histoire; ou,
peut-tre.... J'ose  peine avouer, que je ne suis pas encore bien
convaincue, que la soeur Basile n'tait pas un homme!...




XLIV


Nous tions assez peu nombreuses,  la classe de musique; classe tout 
fait  part et soumise  l'autorit absolue de sa soeur Fulgence, seule
 la diriger.

C'tait une personne trs remarquable que la soeur Fulgence, au visage
nergique et anguleux, avec des yeux fauves, ombrags par des sourcils
en broussailles. Courte et trapue, elle marchait toujours trs vite,
penche en avant et se dandinant, comme si elle et voulu faire valoir
sa tournure.

Son enseignement tait divis en deux parties. La premire consistait
en une espce de confrence, o elle racontait les origines et
l'histoire de la musique, en dveloppait la thorie, en expliquait les
principes. Ce discours, qui s'adressait plutt aux lves de dix-huit
ans, qu'aux petites comme moi, je le suivais cependant sans en perdre
un mot, et la soeur Fulgence tait certainement loquente, car sa
parole me communiquait son enthousiasme et m'ouvrait tout un monde
magnifique.

Malheureusement, la seconde partie de l'enseignement n'tait pas 
la hauteur de la premire: assise devant le piano, je ne savais plus
du tout ce que le professeur voulait de moi. Sa faon d'enseigner me
rappelait assez la manire dont j'apprenais  lire  ma camarade de
Montrouge: Nini Rigolet; elle me disait: Jouer, tandis que je n'avais
aucune notion, ni d'excution, ni de lecture musicale. Le morceau
qu'elle plaait sur le pupitre, n'et pas t facile, mme pour une
lve dj forte: c'tait une pice de concert intitule: _La Ronde des
Porcherons_, et pour moi, naturellement, absolument indchiffrable. Il
y avait aussi une polka, hrisse de dizes: _Fleur des champs et fleur
des salons_, qui m'intressait davantage,  cause de l'image grave sur
la couverture, mais je ne voyais pas plus loin.

Le soeur Fulgence insistait. Aprs avoir rsist longtemps, je me
mettais  taper, au hasard, sur le clavier et  donner mme des coups
de pied dans la caisse. La leon finissait mal. La matresse, qui avait
sa mthode  elle, pour enseigner, avait aussi une faon spciale de
chtier, et l, les exemptions n'avaient pas cours.

Dans une terrine,  demi pleine d'eau et de vinaigre, trempaient des
verges menaantes. La soeur Fulgence les saisissait, vous faisait mettre
 genoux, troussait vos jupes et vous fouettait d'une main alerte.
Aprs la leon, sre de ne pas l'chapper, j'allais moi-mme dans la
chambre des excutions et je me mettais en posture.

Je fis un jour  la professeuse cette proposition ingnieuse: Ne pas
prendre de leon et tre fouette tout de suite puisque l'issue tait
fatale, cela viterait,  elle, la peine,  moi, l'ennui. D'un air  la
fois furieux et rieur, la soeur Fulgence me rpondit:

--Non, mademoiselle, vous prendrez d'abord votre leon, et vous serez
fouette, ensuite.

Aprs deux ans de ce rgime, j'tais parvenue  jouer une ligne de la
polka: _Fleur des champs et fleur des salons_, et une ligne et demie
de: _La Ronde des Porcherons_, mais j'avais la musique en horreur!




XLV


Le bulletin qui tenait l'tat de ma conduite et que l'on remettait
chaque mois  ma famille, portait, invariablement:--_Religion:--aucune_.

Chose trs singulire, dans ce milieu, sous ces influences, malgr mon
imagination trs vive, le mysticisme n'avait aucune prise sur moi.
J'avais bien, tout d'abord, cout attentivement l'histoire religieuse;
la toute-puissance, les grces accordes,  qui les demandait d'un coeur
fervent et en ayant la foi, m'intressaient surtout, mais, au point de
vue pratique. J'adressai plusieurs lettres  la Vierge et aux saints,
pour leur demander diffrentes choses--entre autres du chocolat--ayant
t sage dans le but de les obtenir. Les rponses n'tant pas venues,
j'avais, du coup, perdu la foi. Je dormais tout le long de la messe,
chaque matin, sous l'oeil compatissant de la bonne soeur Dodo; et, le
dimanche, aux offices, je n'tais occupe qu' tcher de voir dans
l'glise publique et  communiquer mes rflexions  Catherine, qui
n'osait pas rire et tremblait toujours de mes audaces.

On faisait cependant, pour l'dification des petites, un catchisme
spcial, qui avait lieu les jeudis. A cet effet, des bancs taient
rangs dans le choeur des religieuses et cela nous amusait d'tre en ce
lieu sacr, si svrement interdit d'ordinaire.

Le prtre, en surplis blanc, s'asseyait contre le grillage, dans
l'glise publique, il nous apparaissait par le carr ouvert; sa tte,
et ses bras gesticulant, dbordant de notre ct.

Il ne me semble pas que ce vieil abb, jovial et rieur, prenait sa
mission trs au srieux; il nous racontait des histoires, le plus
souvent comiques, et je n'ai retenu, de son enseignement, qu'une seule
recommandation et des plus extraordinaires, faite surtout  des petites
filles de huit  dix ans:

Lorsque l'on joue une partie de dames avec une dame, nous dit-il un
jour, il faut toujours lui laisser prendre les pions noirs, parce
qu'ils font ressortir la blancheur de ses mains.

Depuis lors, je me suis religieusement conforme  cette loi,
c'est--dire que j'ai toujours accapar les pions noirs.

C'tait ce mme prtre qui confessait toute la communaut, les lves,
et jusqu'aux pcheresses de huit ans. Il n'avait pas besoin pour cela
de pntrer dans le couvent: le confessionnal tait, comme l'glise,
partag en deux par une grille et il ne communiquait pas autrement.

Quand c'tait mon tour de confesser mes pchs, je mettais mon orgueil
 en avoir beaucoup et de trs damnables, et comme en somme, mon examen
de conscience ne m'en fournissait que d'assez pitres, j'en inventais
de plus importants. On m'avait appris que l'on pchait en pense, aussi
bien qu'en action, et puisque j'imaginais des fautes, j'en tais donc
vraiment coupable.

Ce n'tait gure l'avis du brave confesseur, qui, au rcit de
mes mfaits, avait des pouffements contenus, qui jaillissaient,
parfois, en gloussements si drles, que je me mettais  rire aussi,
et nous arrivions  de tels clats, que la soeur Marie-Jsus, qui
tait sacristine, prenait sur elle d'ouvrir brusquement la porte du
confessionnal et de m'en faire sortir, en murmurant, ple de colre:

--Cette petite-l est tellement pervertie, qu'elle est capable de
causer la perdition, mme d'un prtre!...

Etait-ce donc, alors, comme brebis gare, qu'on cherche  reprendre
par des cajoleries, qu'on me gtait, cependant, plus qu'aucune autre;
avait-on l'ide de me conqurir  la vie monastique, pour laquelle je
n'avais jamais donn aucun symptme de vocation? il est certain qu'on
me traitait avec une indulgence spciale.

Un jour, il y eut grande motion dans le couvent, prparatifs de fte,
tapis, guirlandes, fleurs effeuilles: l'archevque de Paris venait
visiter le couvent!

Il arriva en bel appareil, avec une suite nombreuse, et le clotre, si
ferm d'ordinaire, se laissa fouler par les pas de beaucoup d'hommes.

Trs curieuse de voir ce spectacle inusit, je m'tais faufile au
premier rang, en me cachant un peu, toutefois. Une des religieuses
m'aperut et, au lieu de me gronder, m'attira  elle et me poussa vers
l'archevque.

--Monseigneur, lui dit-elle, je vous prsente l'espoir de la communaut.

Le prlat me tapota les joues en me flicitant; mais j'ai toujours
cherch, depuis, en quoi j'avais pu tre, un seul instant, l'espoir de
la communaut....




XLVI


Un glas sinistre, qui tombe, lourdement, dans le silence. Les classes
suspendues;  la chapelle, les cierges allums, toutes les soeurs en
prire: la mre Sainte-Trinit est  l'agonie....

Une impression de terreur pse sur nous. Dans la classe, muette, le
front contre une des vitres, je regarde de l'autre ct, les fentres
que je connais bien, de l'appartement o se passe cet vnement
horrible et solennel. Je cherche  m'imaginer tous les dtails: la
longue vieille figure, sans son voile noir, renverse sur l'oreiller,
grimaante et rlante; et les soeurs autour du lit, et le prtre, que
l'on a vu passer, venant du dehors, et portant les saintes huiles.

Mais ce qui m'apparat surtout, c'est le placard aux friandises,
qu'elle ouvrait si complaisamment et qu'elle n'ouvrira plus. J'entends
sur le bord du verre les petits chocs du flacon tenu par sa main
incertaine, je retrouve l'intonation de sa voix: Du cassis comme on
n'en boit pas.

J'ai suppli qu'on me laisst la voir une dernire fois: c'est
impossible, elle ne parle plus, n'entend plus et ne m'apercevrait mme
pas. Alors je trpigne de colre contre cette inconnue implacable: la
mort!...

Le matin, au dortoir, on nous veille en nous touchant l'paule, pour
ne pas sonner la cloche. La mre Sainte-Trinit est morte dans la nuit.

La journe se passe, presque tout entire, dans la chapelle, autour du
catafalque, dress au milieu du choeur et tout illumin de cierges. La
nuit, quelques-unes des grandes, les plus pieuses, obtiennent la faveur
de veiller la morte, avec les religieuses.

Et, le lendemain, pour la premire fois depuis mon arrive, la porte
cochre s'ouvre toute grande, devant le corbillard qui vient du dehors.
Les chevaux piaffent sur les pavs de notre cour et les bottes noires
du cocher luisent. Je comprends alors la fonction de cette porte,
toujours close et voile d'un crpe de poussire; elle ne s'ouvre que
pour laisser sortir les mortes....

C'est toujours un chagrin pour la communaut de voir ainsi rentrer, de
force, dans le monde profane, la dpouille d'une d'elles, et un grief
inapais, qu'il leur soit interdit de dormir l'ternel sommeil sous une
dalle de l'glise o elles ont pri toute leur vie.

On chuchote des histoires mystrieuses, d'inhumations clandestines,
de saintes abbesses, dont les ossements miraculeux sont gards dans
des souterrains inconnus. On me montre mme, en me faisant promettre
de garder le secret, dans un reliquaire d'or, ferm d'une vitre de
cristal, et pos sur un autel dans la sacristie, le coeur, dessch et
noir, d'une religieuse d'autrefois, aime entre toutes.




XLVII


Il y avait au couvent, une superbe novice, pleine de vie, de joie et de
sant et dont la vocation religieuse prenait une exubrance passionne,
qui m'emplissait de surprise.

Grande, forte, les yeux lumineux, les joues colores d'un sang riche,
les lvres charnues et rouges elle semblait faite, plus qu'aucune
autre, pour la vie normale et tous les bonheurs naturels; c'tait le
contraire d'une nonne, et l'ide qu'elle allait, sans y tre force par
rien, se murer dans cette tombe, me causait un trs vif chagrin.

Toutes les fois que je pouvais la joindre, j'entreprenais de combattre
sa rsolution, par des discours vhments. Elle discutait volontiers,
en riant de toutes ses dents clatantes, en repoussant, sous le
bandeau, ses beaux cheveux noirs, qui dbordaient toujours, malgr
elle. Je la suppliais, quand j'tais  bout d'arguments, je la
menaais des regrets terribles qui lui viendraient plus tard, alors
qu'il ne serait plus temps. Les autres n'taient pas entres aussi
jeunes, et puis les laides, a ne faisait rien, le monde aurait t
sans doute mchant pour elles, tandis qu'une belle comme elle, c'tait
un crime.

Elle riait, sre de son bonheur, fire de se donner  Dieu, sans avoir
eu ni dceptions ni tristesses, et  mesure que le jour de sa prise
d'habit approchait, sa joie rayonnait de plus en plus.

J'assistai, sans en rien perdre,  cette crmonie,  ce cruel
spectacle, dont tous les dtails se sont gravs dans mon souvenir,
assez nettement pour qu'il me ft facile, bien des annes plus tard, de
donner  mon pre, lorsqu'il composa son roman de _Spirite_, tous les
renseignements qui lui taient ncessaires pour la prise de voile de
son hrone.

Il voulut d'ailleurs choisir ce couvent, o j'avais vcu, loin de lui,
et un peu contre sa volont, pour y enfermer la jeune fille due par
l'amour, de son oeuvre; il en donna mme, d'aprs mes indications, une
description assez dveloppe, dans le livre.

On se souvient de cette page que Spirite dicte  Guy de Malivert:

Le couvent des soeurs de la Misricorde n'est pas un de ces clotres
romantiques comme les mondains en imagineraient pour abriter un
dsespoir d'amour. Point d'arcades en ogive, de colonnettes festonnes
de lierre, de rayon de lune pntrant par le trfle d'une rosace brise
et jetant sa lueur sur l'inscription d'une tombe. Point de chapelle aux
vitraux diaprs, aux piliers fusels, aux clefs de votes dcoupes
 jour, excellent motif de dcoration ou de diorama. La religiosit
que cherche  soutenir le christianisme par son ct pittoresque et
potique n'y trouverait aucun thme  descriptions dans le genre de
Chateaubriand. La btisse en est moderne et n'offre pas le moindre
recoin obscur pour loger une lgende. Rien n'y amuse les yeux; aucun
ornement, aucune fantaisie d'art, ni peinture, ni sculpture; ce ne sont
que lignes sches et rigides. Une clart blanche illumine comme un jour
d'hiver la pleur des longs couloirs, aux parois coupes par les portes
symtriques des cellules, et glace d'une lumire frisante les planchers
luisants. Partout rgne une svrit morne, insouciante du beau et ne
songeant pas  revtir l'ide d'une forme. Cette architecture maussade
a l'avantage de ne pas distraire les mes qui doivent tre abmes
en Dieu. Aux fentres, places haut, des barreaux de fer se croisent
serrs, et par leurs noirs quadrilles ne laissent du dehors entrevoir
que le ciel bleu ou gris. On est l au milieu d'une forteresse leve
contre les embches du monde. La solidit de la clture suffit. La
beaut serait superflue.

Elle mme, la chapelle ne se livre qu' moiti aux dvotions des
fidles extrieurs. Une grande grille montant du sol  la vote et
garnie d'pais rideaux s'interpose comme la herse d'une place de guerre
entre l'glise et le choeur rserv aux religieuses. Des stalles de
bois aux sobres moulures et lustres par le frottement, le garnissent
de chaque ct. Au fond, vers le milieu, sont placs trois siges
pour la suprieure et ses deux assistantes. C'est l que les soeurs
viennent entendre l'office divin, le voile baiss et tranant leur
longue robe noire sur laquelle se dessine une large bande d'toffe
blanche semblable  la croix d'un drap funbre dont on aurait retranch
les bras. De la tribune  treillis o se tiennent les novices, je
les regardais saluer la suprieure et l'autel, s'agenouiller, se
prosterner, s'engloutir dans leurs stalles changes en prie-Dieu. A
l'lvation, le rideau s'entr'ouvre  demi et permet d'entrevoir le
prtre consommant le saint sacrifice  l'autel plac en face du choeur.

Et plus loin, lorsque Spirite prononce ses voeux, tous les dtails qu'il
donne sont ceux-l mmes qui m'avaient si vivement impressionne  la
prise d'habit de la soeur Sainte-Barbe.

J'y assistai de la sacristie, situe au fond du choeur  droite et je
ne sais pas pour quelle raison je jouissais de cette faveur unique;
peut-tre la rcipiendaire,  qui on ne refuse rien ce jour-l,
avait-elle voulu que sa petite amie ft tout prs d'elle, et pt se
convaincre que, devant l'preuve suprme, l'enthousiasme de la nouvelle
lue ne flchissait pas.

Je la vis revtir le costume somptueux et un peu thtral, dans lequel
elle devait abjurer les vanits du monde. On ouvrit l'crin o dormait
le collier de fausses perles; on posa, au-dessus du voile paillet d'or
une couronne fleuronne de pierres rouges et vertes, et au bruissement
de sa longue robe de brocard pourpre, elle fit son entre dans le
choeur, o toute la communaut tait range, debout devant les stalles.

Au milieu d'un tapis, des coussins de soie et un prie-Dieu de velours
taient disposs pour elle; d'un pas solennel, entre deux assistantes,
elle s'y rendit, accompagne des grondements de l'orgue, s'agenouilla,
toute rayonnante dans ses atours, et couta l'office.

Quand le moment fut venu, elle pronona d'une voix ferme et sonore les
paroles qui la liaient  jamais. Elle arracha avec violence le collier
de perles, repoussa les coussins, jeta loin d'elle la couronne et cria
presque: Je renonce  Satan,  ses pompes et  ses oeuvres.

On la ramena dans la sacristie, pour la dpouiller de sa toilette
mondaine, ses lourds cheveux noirs roulrent jusqu' ses reins et
j'aperus, dans les mains d'une soeur, de grands ciseaux luisants, qui
disparurent, en grinant, sous les mches paisses. Quand je compris
qu'on allait couper ces beaux cheveux, je me mis  crier et  pleurer,
et je me jetai sur la soeur pour l'empcher de continuer. Une autre me
retint. Les clats de l'orgue et des chants liturgiques couvrirent ma
voix.

Je fus frappe de l'expression extatique de la victime: ses prunelles
disparaissaient presque des globes bleutres de ses yeux levs, un
sourire ravi laissait voir ses dents, entre ses lvres qui chuchotaient
des prires, tandis que, maladroitement, on massacrait sa chevelure,
qui s'envolait autour d'elle sous la morsure des ciseaux et tombait,
lgrement, comme des plumes,  mesure que sa tte se hrissait et
devenait ressemblante  une tte de garon. Tout disparut sous le
serre-tte et le bandeau blanc, qui eurent peine  contenir cet
bouriffement rebelle.

On lui fit endosser la robe de bure et l'tole blanche; puis on la
reconduisit dans le choeur, o elle se prosterna, la face contre terre;
on jeta alors sur elle un drap funbre qui la recouvrit compltement et
on chanta l'office des morts, sur celle qui tait morte au monde.

Mais j'tais trop bouleverse par la scne de la sacristie, je ne
voulus pas regarder jusqu' la fin; je m'en allai toute seule, dans le
prau, o les chants lugubres m'arrivaient encore. J'tais consterne
et rvolte; fche aussi contre cette soeur Sainte-Barbe, qui me
paraissait folle, car je cherchais en vain  comprendre pourquoi elle
avait d laisser dtruire une parure naturelle, et devenir laide,
de belle qu'elle tait, pour plaire  Celui qu'elle disait tre son
crateur.




XLVIII


Pendant les grandes vacances, je me retrouvais  Montrouge, o rien
n'tait chang; mais il me fallait quelque temps pour me reprendre; il
me semblait que moi, je n'tais plus la mme. Je ne perdais pas tout
de suite l'habitude de la contrainte, du silence, des longues heures
d'immobilit. Catherine me manquait; nous tions si bien accoutumes 
nous serrer l'une contre l'autre,  nous comprendre  demi-mot,  tre
toujours deux contre les attaques. Nini Rigolet me paraissait vulgaire,
et j'en voulais  la vieille Catherine, celle qui me conduisait jadis
chez Mlle Lavenue, de porter le mme nom que mon amie.

On tait surpris de me voir si taciturne, dans ce milieu triste, o on
attendait ma venue pour retrouver un peu de gat!

--Tu ne fais donc plus ton sabbat? demandaient les tantes.

--H! h! disait le grand-pre, les nonnes sont venues  bout de la
diablesse; il n'est plus question de Chabraque, et l'Ouragan se calme.

--Elles l'ont rendue sournoise, disait tante Zo.

Et tante Lili approuvait de la tte.

Mais cela ne durait pas. J'allais revoir tous les coins familiers,
toutes les figures connues; je m'essayais  regrimper dans le catalpa,
dans les abricotiers des vergers, je risquais quelques galopades 
travers la prairie, et, bientt comme un drapeau longtemps roul qui se
dfripe, je recommenais  flotter gament,  faire fte  l'air libre.

Je revis le bon cur de Montrouge, qui avait une communication  me
faire. Aprs de patientes recherches, il avait fini par dcouvrir
une Sainte Judith. Cela le taquinait de me voir porter un nom, qui
n'avait pas de date dans le calendrier; depuis longtemps, il fouillait
le Martyrologe et il tait trs fier d'avoir retrouv cette sainte
Judith, vierge et martyre, dont la fte tombe le 5 mai. Il avait mme
fait la trouvaille d'une petite image, borde de dentelle, qui la
reprsentait. Il la conservait entre les feuillets de son brviaire
et me la donna. Bien des annes je l'ai garde,  cause de lui,
dvotement.

Quelques nouvelles connaissances frquentaient la maison de la route de
Chtillon, entre autres une vieille demoiselle, qui venait on ne sait
d'o, mais me parut,  moi, venir du fond du pass.

Elle s'appelait Mlle du Mdic--je crus entendre d'abord
du Midi.--Suranne et solennelle, tout en elle tait d'ailleurs et
d'autrefois. Maigre, grande, d'une suprme distinction, les cheveux du
mme blanc que son teint, et soigneusement disposs en bouclettes, sous
un chapeau d'une forme inusite; toujours vtue d'une robe claire, avec
un mantelet de soie changeante, bord de dentelle, ses longues mains
voiles de mitaines en filet blanc. Elle embaumait la frangipane et
marchait d'un pas cadenc et pompeux, comme si elle et fait son entre
 la Cour. Sa levrette Flox, avait l'air d'tre en porcelaine; timide
et manire, elle retirait ses pattes, aussitt poses, comme si le
parquet l'et brle.

Aprs des politesses chuchotes et des bauches de rvrences,
Mlle du Mdic s'asseyait et ouvrait un joli sac garni
d'acier, pour y prendre son ouvrage; elle faisait du filet et parlait
d'une voix mystrieuse, tandis que courait sa navette d'ivoire.

Je ne me lassais pas de la regarder et de l'couter et j'entrevoyais,
 propos d'elle, d'imprcises histoires, que j'aurais voulu mieux
connatre.

Ce besoin de dcouvrir le pass et l'attrait qu'il exerait sur mon
imagination, s'affirmait de plus en plus. Tout ce qui tait ancien
m'attirait et me retenait des heures en contemplation. Je voulais
maintenant des histoires trs vieilles; je questionnais sur les
origines de ma famille.

Mais les renseignements que j'obtenais taient trs dcousus. Les
tantes ne parlaient que par lambeaux de phrases, par sous-entendus
nigmatiques, et leurs narrations manquaient d'ordre.

Avignon tait le pays d'origine, l, o la bonne tante Mion tait
seule, aujourd'hui,  reprsenter la famille des Gautier d'Avenon, qui
avaient tenu jadis une place importante. Grand-pre parlait des papes
et du palais formidable, toujours debout; du pote Ptrarque et des
dlicieux souvenirs de ses promenades sentimentales  la fontaine de
Vaucluse.

La fontaine de Vaucluse! je la connaissais, je la savais mme par coeur,
et elle m'avait fait bien souvent rver. Je la contemplais tous les
soirs, avant de m'endormir, et tous les matins en m'veillant, car,
dans la chambre des tantes, une belle gravure encadre la reprsentait.
Au milieu d'un paysage nbuleux, on voyait, d'une vasque pareille 
une coupe gante, l'eau ruisseler en dbordant; un jeune homme et une
jeune fille accouraient pleins d'impatience et tendaient leurs lvres
avidement; des petits anges voltigeaient au-dessus de la coupe et
semblaient les inviter  boire. Je ne tarissais pas de questions sur
cette fontaine; sur ces deux personnages si jolis, qui avaient l'air
si altrs et si heureux. Est-ce que Vaucluse tait loin de chez la
tante Mion?--Est-ce qu'elle avait bu de cette eau?--Fallait-il tre
habill comme cela, avec une tunique courte et les jambes nues?--Quand
me conduirait-on  cette fontaine? Et en m'endormant, j'entendais
longtemps le murmure de l'eau.

Ce n'est que bien longtemps plus tard que j'ai dcouvert que l'on
m'avait trompe, que ce tableau ne reprsentait pas la fontaine de
Vaucluse, mais la _Fontaine d'Amour_, chose impossible  rvler  une
petite fille!... Je n'ai jamais pu sparer de ce souvenir, le chef
d'oeuvre de Fragonard; j'ai beau savoir, maintenant, la vrit, il reste
toujours pour moi, la fontaine de Vaucluse.

Tante Zo me dit un jour, tandis que l'aeul somnolait dans son
fauteuil:

--Tel que tu le vois, ton grand-pre est un hros.

--Un hros?... Qu'est-ce qu'il a fait?

--Pendant la Rvolution....

--Laisse-la donc tranquille! s'cria le grand-pre, en s'veillant,
est-ce qu'elle sait ce que c'est que la Rvolution? Elle n'en est
encore qu'aux rois fainants.

--Si, si, je veux savoir ce qu'a fait grand-pre!...

--Pendant la Rvolution, reprit tante Zo..., la Rvolution c'est des
bandits qui coupaient la tte  tout le monde....

--Surtout aux nobles et aux prtres, ajouta tante Lili.

--Sans compter les rois et les reines ... enfin tu sauras cela plus
tard ... ton grand-pre qui tait ami des nobles et noble lui-mme, fut
arrt pour cela, et enferm, avec beaucoup d'autres, dans une prison
d'Avignon, o ils attendaient tous qu'on vienne les chercher pour leur
couper le cou. Il y avait des prtres et beaucoup des plus importants
chtelains du pays. Papa, qui tait alors un tout jeune homme, eut
l'ide de sauver ses compagnons et de se sauver lui-mme. Mais a
n'tait pas facile. Aprs avoir beaucoup cherch, il trouva un moyen
bizarre ... et pas trs propre....

Tante Lili ferma ses tout petits yeux et tortilla sa bouche, trop
grande, en un rire.

--a valait mieux que la guillotine, dit-elle.

--Enfin, conclut tante Zo, aprs un travail terrible, pour leur frayer
un chemin, il les fit vader ... par les commodits ... et ne sortit
lui-mme, que lorsque tous les prisonniers furent dehors. Ils se
cachrent si bien, qu'on ne put les reprendre, et personne n'eut le cou
coup.

--C'est vrai, grand-pre, tu as fait cela?

--Ma foi, il y a si longtemps qu'il ne me semble plus que c'est  moi
que c'est arriv. Pourtant je revois toujours la scne, comme si j'y
tais. Il y eut surtout un certain abb, corpulent et peu agile, qui ne
pouvait passer. On le tirait par les pieds ... il manqua de faire tout
chouer ... plutt que d'en abandonner un seul, aucun ne serait parti
... on n'oublie pas un pareil quart d'heure.

--On t'a donn la croix, au moins pour cela? demandai-je.

--Ah bien oui! tu ne connais pas le plerin, s'cria tante Zo, quand
les Bourbons sont revenus, il a refus toutes les faveurs.

--Cela lui suffisait d'avoir t un hros, dit tante Lili, il a bien
fait.

--Allons, assez! grogna le grand-pre qui avait une quinte de toux, le
hros est  prsent un vieux catarrheux. Passe-moi ma bote de pte
pectorale.




XLIX


Plus rflchie, moins enrage de gaminage, je restais maintenant plus
volontiers  la maison, j'tais mme capable de m'immobiliser en
compagnie d'un livre. La bibliothque du grand-pre tait toujours
ferme  clef et il ne m'tait permis que de regarder,  travers la
vitre, les ranges de dos et les titres. Hors de cette citadelle
impntrable, quelques volumes tranaient sur des guridons, comme
objets d'ornement,  cause de leurs reliures et des gravures qui les
illustraient. On me permettait de regarder les images, sans me dfendre
de lire le texte, pensant bien qu'il tait trop fort pour moi et que je
n'en lirais pas long. L'un de ces livres,  couverture violette gaufre
d'or, tait le _Werther_ de Goethe, illustr par Tony Johannot.

Charlotte, distribuant des tartines, auprs d'un clavecin,  de jolis
enfants qui semblaient vouloir la prendre d'assaut, fut naturellement
la scne reproduite qui m'intrigua le plus; je cherchais le passage qui
l'expliquait, mais ce n'tait pas bien clair et je dus lire beaucoup
tout autour.

Une autre image, dont la lgende tait: _Elle posa sa main sur la
mienne et dit: O Klopstock_! resta pour moi impntrable. Le coup
de pistolet m'inquitait beaucoup et j'aurais bien voulu savoir; je
n'avais cependant pas le courage de lire toute l'histoire, vraiment
bien compacte et tnbreuse. Je lisais d'un bout  l'autre, par
exemple, les _Contes_ de Charles Nodier, illustrs par le mme artiste,
et l'un d'eux surtout, peut-tre parce qu'il se passe dans un couvent,
me fit une impression trs vive. C'est celui intitul _La Sacristine_:
une soeur, si pieuse, que la Vierge lui a accord cette faveur
miraculeuse: gurir les malades en les touchant. Un bless, sauv par
elle ainsi, s'prend de la jeune religieuse et la sduit, il veut
l'enlever, et en pleurant, elle abandonne l'autel de la Vierge, qu'elle
a toujours desservi avec tant de dvotion, se drobe  ses malades,
s'enfuit du couvent. Un an aprs, dlaisse et repentante, elle
revient, et elle croit rver, en se voyant elle-mme occupe  parer la
chapelle. Personne ne connat sa faute, personne ne sait qu'elle a fui;
pendant son absence, la Vierge a tenu sa place et fait son office;
maintenant, toute lumineuse, elle remonte sur l'autel, et reprend son
geste, qui bnit et pardonne. Ce dlicieux conte, que Nodier avait pris
dans la lgende dore, m'tait rest si net dans la mmoire, que sans
jamais l'avoir relu, j'ai pu, il y a quelques annes, le prendre pour
thme d'un livret d'opra....

Cependant le livre sur lequel je m'acharnais le plus tait le vieux
pome, en d'innombrables vers, de Guillaume de Loris: _Le Roman de la
Rose_. On voulait toujours me le reprendre.

--Laisse cela, disait tante Lili, c'est un livre infme, pas du tout
pour les petites filles.

--Qu'est-ce que tu veux qu'elle y comprenne? reprenait tante Zo, c'est
comme si elle lisait du turc, a la fait tenir tranquille, et puisqu'il
n'y a pas d'images....

Ces propos me donnaient encore plus envie de dchiffrer le grimoire.
J'y prenais une peine incroyable et,  travers le vieux franais, il me
semblait m'enfoncer dans des broussailles inextricables. Je ne reculais
pas pourtant, le mystre dont l'histoire restait enveloppe la rendait
plus attrayante, et je finissais par en saisir le fil: Dame Oyseuse et
le chteau de Dduyt, o elle introduit un jeune plerin, qui est reu
par Bel-Accueil et par Doux-Regard. Le parterre de roses, dfendu par
une haie piquante, vers lequel le jeune homme s'lance pour cueillir
un frais bouton; mais l'audacieux reoit une flche, dcoche par
l'Amour, et tombe sans avoir pu saisir la fleur. Il est contraint de
donner son coeur en gage,  l'Amour, qui l'enferme dans un coffre, 
triple tour de clef. Ah! je ne comprenais pas! Je grillais d'envie
d'aller redire le conte aux tantes incrdules, mais je jugeais plus
malin de me taire et de faire la bte, afin qu'on ne me reprt pas le
livre.




L


--Sans t'en douter, tu es une ingrate, car tu dois la vie  une prise
de tabac....

C'est tante Zo qui me fait cette bizarre dclaration, tandis que je
me dbats, parce que je ne veux pas qu'elle m'embrasse. Elle a pris la
mauvaise habitude de priser et j'ai dj reu du tabac dans les yeux,
a fait trop mal.

--C'est comme je te le dis ... demande  ta tante.

Lili, qui n'a pas compris tout de suite, pouffe silencieusement et
reprend sa couture.

--Tu vas voir si ce n'est pas la vrit. Ton pre, il avait alors une
douzaine d'annes, fut trs malade, quelque chose de terrible, comme le
croup. Maman tait aux cent coups et fit venir les meilleurs mdecins,
qui y perdirent leur latin; l'enfant touffait, on le crut mort et
mme on lui jeta le drap sur la tte. Heureusement, une vieille dame
de la maison, qui prisait comme moi, voulut le voir et puisque tout
tait perdu, essayer d'un remde  elle. Ouvrant sa tabatire, elle
lui bourra le nez de tabac. Aprs un instant, voil que celui que l'on
croyait mort, fait un mouvement, puis se met  ternuer,  tousser,
en inondant son lit de sang et d'humeur.... Il tait sauv.... C'est
la vrit pure ... demande  ton grand-pre. Tu vois bien que sans le
tabac, tu ne serais pas l,  me regarder, d'un air bahi, avec tes
yeux jaunes, et que tu dois la vie  une prise....

Et, ayant dit, elle renifla, de ses larges narines, une pince de
poudre noire.




LI


Une fois en ouvrant le secrtaire, pour y ranger des quittances, tante
Lili, remuant des papiers, en tira un parchemin, qu'elle me montra, sur
lequel tait peint un blason.

--Toi qui fais tant de questions sur nos anctres, regarde cela, me
dit-elle, ce sont les titres et les armes des Gautier. Le grand-oncle
de papa tait argentier de Louis XV, et il fut anobli, pour les grands
services qu'il rendit dans des moments difficiles. Tu vois, il faut
lire comme cela: D'azur, au chevron d'or, accompagn de trois soucis
de mme. Et la devise est: _D'or j'ai soucis_, ce qui signifie que
le trsorier n'tait proccup que de l'or qu'il gardait. Surtout ne
vas pas dire  grand-pre que je t'ai montr cela; il ne veut pas
qu'on en parle, pas plus qu'il ne porte le nom de d'Avenon. Peut-tre
trouve-t-il que dans sa position de fortune, il vaut mieux paratre un
simple roturier ... ou bien il ne veut pas, parce qu'il ne veut pas; tu
sais qu'il n'est pas toujours commode, donc: _motus!_

Il devenait de jour en jour plus exigeant et plus quinteux, le
grand-pre; il endurait mal l'altration de sa sant, cause, disait-on
par une grave imprudence. Dans un rcent voyage, il avait fait un long
trajet, la nuit, sur l'impriale d'une diligence, vtu d'un pantalon et
d'une veste de nankin; il avait pris une fluxion de poitrine, dont il
s'tait mal guri.

--Il se croit toujours un jeune homme et ne veut rien entendre,
disaient ses filles, parce que son pre, qui tait un colosse, est
mort  plus de cent ans, il s'imagine que rien ne peut l'atteindre. En
attendant, il tousse jour et nuit et nous n'avons plus de repos.




LII


A la rentre, je trouvai, au couvent, une nouvelle novice qui tait
charge de surveiller les tudes de piano, pour soulager un peu la soeur
Fulgence.

Deux fois par semaine, je me remis  recevoir, stoquement, le fouet,
appliqu  l'aide des verges trempes dans le vinaigre, et la _Ronde
des Porcherons_ n'en tourna pas mieux.

Quand j'tais cense tudier seule, je me livrais  diffrentes
fantaisies, pour rompre un peu la monotonie des gammes. Par exemple,
je me couchais  plat ventre sur le piano (c'tait toujours un piano
plat et carr) et penche vers le clavier, je jouais  l'envers,
trouvant cela plus compliqu et plus amusant. J'avais t surprise au
cours de cette innovation, et l'on jugeait prudent de m'adjoindre une
surveillante.

Cette novice, qu'on appelait soeur Anas, ne devait pas avoir
beaucoup plus de seize ans, et on ne s'expliquait pas comment, si
jeune et si rapidement, elle tait novice. Petite, potele, trs
brune avec le teint blanc et mat, elle tait jolie, malgr un regard
extraordinairement dur et un visage ddaigneux, comme crisp. Elle ne
parlait presque pas, et on nous disait que c'tait par timidit.

Un jour, qu'elle tait assise auprs de moi, tandis que, les mains
inertes sur le clavier, je mditais, de plus en plus perplexe, devant
la _Ronde des Porcherons_, je fus tonne du silence prolong de ma
surveillante et je crus qu'elle s'tait endormie.

Brusquement, je me retournai. Je vis alors qu'elle regardait fixement
le sol, sans rien voir, et que son visage tait inond de larmes, avec
une effrayante expression de dsespoir.

--Oh! qu'est-ce qu'on vous a fait, pour que vous pleuriez comme
cela?... m'criai-je, en quittant ma place pour m'agenouiller devant
elle et l'entourer de mes bras.

Elle voulut me repousser, mais les sanglots l'touffaient et lui
taient toute force.

J'tais si bouleverse que j'avais envie de pleurer aussi.

--Je suis sre qu'on veut vous faire religieuse par force....

--Ah! cela, ils ne le peuvent pas, s'cria-t-elle, mais vivre ici
pendant quatre ans, c'est impossible aussi!...

--Les premiers temps sont les plus durs, j'tais comme cela au
commencement, il faut bien s'habituer un peu....

--Jamais! jamais!...

--Alors, crivez une lettre, lui dis-je tout bas, un jour de sortie, je
pourrai, sans que personne le sache, la mettre  la poste.

--Ecrire! A qui? Ceux du dehors sont pires encore que celles d'ici....

--On peut prvenir les gendarmes....

Elle essuya ses yeux brutalement, avec le coin du voile blanc, et me
regarda, comme honteuse de s'tre livre  une si petite.

--Je sais ce que j'ai  faire, murmura-t-elle, c'est bien inutile de
pleurer.

Elle me fit rasseoir devant le piano, et je dus reprendre l'tude de la
_Ronde des Percherons._




LIII


Je ne parlai qu' ma chre Catherine, du chagrin terrible de soeur
Anas, et trs apitoyes, nous la suivions du regard. Nous remarquions
que sa figure ple se creusait, qu'elle maigrissait de jour en jour,
et que ses yeux avaient quelquefois des clats de colre effrayants.
Nous cherchions  imaginer son histoire. Catherine croyait, sans
doute d'aprs une aventure analogue qu'elle connaissait, que son pre
s'tait remari et qu'elle avait une belle-mre qui la dtestait et
l'enfermait au couvent, pour lui prendre sa fortune. En tous cas, ses
parents taient bien mchants et, une chose incroyable, jolie comme
elle l'tait, c'tait qu'il n'y et personne pour l'aimer et pour la
dfendre.

Elle venait rarement  la chapelle, et quand elle y paraissait, elle
se tenait droite et immobile comme une statue et ne s'agenouillait
jamais. On disait qu'elle refusait de se confesser et ne voulait pas
communier. Quelquefois pourtant, elle tenait l'orgue: on entendait
alors une musique peu ordinaire, qui roulait et grondait, ne s'arrtait
pas o il fallait, ne tenait compte de rien et dsorganisait tout
l'office.

Beaucoup de religieuses semblaient la fuir; elle n'en recherchait
aucune, et l'on restait des semaines sans apercevoir sa ple figure, de
plus en plus morne et navrante.

Quel contraste avec la soeur Sainte-Barbe, rayonnante de sant et de
joie, sous son voile noir, et qui ne manquait jamais de me crier, quand
je la rencontrais:

--Tu vois, comme je suis heureuse!...

Un matin, au moment o l'on entrait en classe, on entendit, tout 
coup, des cris effrayants, qui partaient de l'tage o tait situe
l'infirmerie; puis une fentre s'ouvrit, laissant passer des hurlements
plus aigus encore et se referma brusquement, tandis que des vitres
casses tombaient dans la cour.

Matresses et lves s'taient prcipites dehors, dans l'angoisse et
la surprise.

Aprs des intervalles de silence, les cris reprenaient, vraiment
terribles. On vit sortir des religieuses, qui couraient vers la
chapelle en se bouchant les oreilles.

Etait-ce le feu? On et dit vraiment les hurlements d'un malheureux
brl vif. Les mres, qui allaient aux renseignements, ne revenaient
plus.

Catherine se serrait contre moi et nous tremblions de peur.

--On dirait qu'on tue quelqu'un! me dit-elle tout bas.

La suprieure elle-mme parut, et s'avana vers nous,  grands pas.
C'tait une personne dure et sche, peu sympathique. Elle nous
refoulait, d'un geste autoritaire.

--Rentrez, rentrez, mesdemoiselles, dit-elle, rentrez toutes et
mettez-vous en prires: la soeur Anas se meurt. Tchez de ne pas
entendre ses cris et ses imprcations; la malheureuse est folle; au
moment de paratre devant Dieu, elle profre d'pouvantables blasphmes
et des maldictions monstrueuses. Elle est possde du dmon. Priez
Dieu qu'il la dlivre et lui fasse misricorde!...

--La soeur Anas se meurt!...

Si jeune, tout  coup, sans maladie! J'tais persuade, moi, qu'on
l'gorgeait, et Catherine, qui le croyait aussi, me jetait des regards
pouvants.

C'tait probablement un suicide, longuement mdit, quelque poison
corrosif, qui torturait horriblement.

Ces cris peraient les murailles: tandis qu'agenouilles par terre,
les coudes sur les bancs, nous essayions de suivre la prire que
la mre Saint-Raphal disait, en haussant la voix, le plus qu'elle
pouvait, pour couvrir les cris; mais nous les entendions, aussi aigus,
aussi dchirants....

Il n'y eut ni glas, ni office; le corps de la pauvre jeune fille fut
emport la nuit.

On chuchota qu'elle tait damne, qu'elle avait reu le prtre  coups
de pieds et crach sur l'hostie; et il fut dfendu, sous les punitions
les plus svres, de reparler jamais de la malheureuse soeur Anas.




LIV


Les jours passrent, monotones, prvus et rgls  l'avance, coups
seulement par quelques visites des tantes, qui m'apportaient des
nonnettes de Tours, ou du chocolat.

Je me maintenais facilement  la premire place de ma classe et
j'avais toujours Catherine en face de moi. J'tudiais assez bien,
mais capricieusement et seulement les choses qui m'intressaient. Je
m'tais passionne pour un petit livre de classe, cartonn en beurre
frais, intitul: _Connaissances utiles_, qui contenait des lments de
gologie, d'astronomie et de physique. Au lieu d'apprendre la leon
donne, je l'avais lu, tout de suite, d'un bout  l'autre, puis relu,
et bientt su par coeur. J'en aurais voulu un gros et plus dtaill,
mais ce n'tait pas le moment, me rpondit-on, et je dus perdre mon
temps  ne pas apprendre le calcul et la gographie, que j'avais
spcialement en grippe.

Le jour de la sainte Catherine, il y avait fte au couvent. On m'amena
ma soeur, afin qu'elle passt la journe avec moi et restt jusqu'au
lendemain, pour profiter de ces rjouissances. Mais elle se trouva
compltement dpayse et effare, au milieu de tous ces voiles noirs,
de cette foule d'enfants criant et jacassant; elle ne me laissait pas
m'loigner d'un pas et se cramponnait  moi avec une peur extrme
d'tre abandonne et de se perdre dans cette cohue.

On avait permis  Catherine, pour qui c'tait doublement fte, de
revtir ce jour-l son beau costume national, cramoisi et or, qui
la faisait si belle. Moins timide maintenant, elle le portait avec
plus de grce, mais c'tait en novembre, et elle grelottait un peu.
Les rjouissances consistaient surtout  faire tout ce que l'on
voulait,  se promener partout et  manger une quantit de gteaux
invraisemblable. Il y en avait  profusion,  discrtion et on ne
mangeait rien autre de toute la journe.

Quelques indigestions monstres attristrent les lendemains!




LV


Une soeur, d'un air trs grave, vint m'avertir, pendant la classe qu'on
me demandait au parloir.

Etonne de cette visite,  une heure qui n'tait pas rglementaire, je
partis en courant vers le tour, et quand je l'eus franchi, je m'lanai
dans la cellule o on m'attendait; mais je m'arrtai, tout interdite,
devant une personne que je ne connaissais pas. C'tait une femme vtue
de noir et coiffe d'un bonnet noir.

--Mademoiselle, me dit-elle, je viens de Montrouge: ce sont
mesdemoiselles vos tantes qui m'envoient: une triste nouvelle. Je suis
charge de vous apprendre que monsieur votre grand-pre est mort.

--Mon grand-pre, mort!...

Ma premire pense fut celle-ci: Il ne grondera plus, mais je ne
pouvais pas me l'imaginer mort, je le voyais au contraire, bien
vivant, et plus rellement qu' l'ordinaire. J'entendais sa voix, sa
tousserie, le choc de sa canne sur le plancher, quand il s'impatientait
de n'tre pas assez vite obi.

--Ces pauvres demoiselles sont bien affliges, reprit la messagre, que
dois-je leur dire de votre part?

--Dites-leur qu'il ne faut pas avoir de chagrin....

Je n'en avais pas assez, moi, et je me rendais compte que c'tait trs
mal. Mais comment faire?...

La soeur Sainte-Madeleine vint m'offrir ses consolations. Elle m'enleva
le ruban vert de ma classe, qui seul rompait le deuil du costume, et
elle me conduisit  la chapelle, pour me faire faire une prire.

Le soir, au dortoir, je confiais  Catherine, trs apitoye, que
j'avais eu plus de chagrin quand ma chvre blanche tait morte, et que
la mre Sainte-Trinit m'avait caus plus de regrets, en trpassant.

--Il ne faut pas dire des choses comme cela, me souffla Catherine, on
croirait que tu as mauvais coeur.

On ne vint pas me chercher pour l'enterrement; je ne sus rien, et je
fus sans aucune nouvelle, jusqu'au jour o les tantes vinrent me voir,
en grand deuil. C'tait la premire fois, depuis bien longtemps,
qu'elles pouvaient sortir toutes les deux  la fois.

Tante Zo, ds qu'elle m'aperut, se mit  sangloter  hauts cris et
fit une scne dramatique, prenant le ciel  tmoin qu'elle avait soign
son pre avec tout le dvouement possible et qu'on ne pouvait rien lui
reprocher.... Puis elle se calma, et, tandis que tante Lili continuait
 pleurer  petits gloussements plaintifs, elle me raconta les derniers
moments: il ne voulait pas mourir et se dbattait d'une faon terrible.
Quand on le croyait dj expirant, il s'tait dress, debout sur son
lit, ses longues jambes maigres hors de sa chemise, luttant encore avec
la mort, puis il tait retomb, de tout son haut.

Elles me dirent aussi qu'elles voulaient quitter la route de Chtillon,
qu'elles n'avaient pas le courage d'habiter, seules, dans cette maison.

--Lui mort, toi partie, disaient-elle, c'est trop de vides, tout de
mme, nous ne pourrions pas endurer cela.

Moi, j'eus le coeur serr  l'ide qu'on abandonnerait cette maison, que
peut-tre, je n'y retournerais plus.... Et je fus longtemps hante par
la vision de ce combat contre la mort, du grand-pre dress sur son
lit, laissant voir ses jambes amaigries, puis retombant, tout  coup,
d'une pice.




LVI


Quelle surprise! Voil que l'on emballe mes affaires! Sans prparation,
sans dire pourquoi, on me retire du couvent. La nouvelle en tombe tout
 coup....

La soeur Marie-Jsus, qui sait peut-tre, pince les lvres et reste
impntrable.

Qu'est ce que j'prouve?... Je ne sais pas bien..., en tout cas, ce
n'est pas de la joie. Est-ce que je vais regretter ce couvent, auquel
j'ai eu tant de peine  m'accoutumer? Non, bien sr, je dteste
toujours la rgle, les vilains murs gris, les grilles, cette vie sans
initiative, o je n'ai pas cess d'tre une rvolte. Cependant,
voil prs de deux ans que j'y suis et il a bien fallu m'accoutumer;
l'arbuste transplant a refait quelques racines, c'est encore un
arrachement. Et Catherine? Il est certain que, si elle venait avec moi,
je ne sentirais plus les regrets et je danserais de plaisir,  l'ide
de m'en aller. Mais elle ne vient pas et, au moment de la quitter, je
sens encore plus combien je l'aime. Notre amiti tait si sre et si
confiante; mon effronterie protgeait sa timidit; mais elle, plus ge
et plus srieuse, me conseillait et me retenait, au bord des folies
trop graves; nous vivions si uniquement l'une avec l'autre, que, pour
ma part, je n'ai retenu le nom d'aucune autre de nos compagnes....

Pauvre Catherine! quelle solitude pour elle! La laisser tait encore
pire que la quitter. Elle n'arrtait pas de pleurer et de rpter:

--Qu'est-ce que je vais devenir sans toi?

On lui permit de rester avec moi le dernier jour et elle m'accompagna,
tandis que je faisais mes adieux,  toutes les religieuses que
j'aimais, et  quelques-unes que je n'aimais pas.

Ma premire visite fut pour la soeur Sainte-Madeleine, qui n'avait
jamais cess d'tre ma protectrice et  qui j'avais crit tant de
folles lettres. Puis, ce fut la matresse de ma classe, la mre
Saint-Raphal, si bonne, malgr ses froncements de sourcils et ses
terribles moustaches. Je montai ensuite vers l'appartement rserv
 l'trange musicienne qu'tait la soeur Fulgence. De loin, nous
entendions le son du piano. Elle devait tre en train de composer;
sous les broussailles de ses sourcils, ses yeux fauves brillaient
d'enthousiasme.

Elle regrettait beaucoup mon dpart, car, disait-elle, j'avais de
grandes dispositions pour la musique, dclaration qui manqua me faire
pouffer de rire. Je lui rappelai les innombrables fesses au vinaigre,
qui semblaient bien la dmentir....

--C'est gal, dit-elle, encore quelques-unes et vous tiez dans la
bonne voie.

Je vis la soeur Sainte-Barbe, toujours si florissante et si gaie. Elle
s'attrista un instant  l'ide que j'allais affronter le, monde et
courir tous les risques de la vie; tandis que sous le voile, on tait
si bien protge, si  l'abri de tout.

--Nous pensions que vous resteriez au couvent et, qu' la longue, la
vocation vous viendrait, dit-elle.

Cette fois, je ne me retins pas de rire, c'tait encore plus
extraordinaire que mes dispositions pour la musique.

Aprs avoir embrass la bonne soeur Dodo, si clinante et si douce, je
descendis  la cuisine, dire adieu  une des soeurs converses, pour
laquelle j'avais une admiration spciale,  cause de la faon dont elle
enlevait, de ses bras robustes et en cambrant les reins, d'normes
marmites de cuivre. Je pus saluer du mme coup les tranges personnes
qu'on appelait les auxiliaires, qui, seules, communiquaient avec le
dehors. Leurs longues plerines, leur bonnet bord de ruches noires
qui leur retombaient sur le nez, leur donnaient l'air de vieilles
poules huppes. Elles s'taient charges, parfois, des commissions pour
moi, lorsque j'avais quelques sous.

Je fis exprs de rendre en dernier la visite obligatoire  la
suprieure; elle me dtestait et je ne pouvais pas la souffrir. Je lui
en voulais, surtout depuis qu'elle m'avait inflig une punition, dont
je n'avais jamais pu comprendre le motif. C'tait un soir, o nous
traversions la cour, en rangs, deux par deux, pour aller de la classe
au rfectoire. Un vieux jardinier arrosait les pavs et un rayon de
soleil tapait sur son arrosoir. En passant, attire par ces gouttes
brillantes, je fis un pas hors du rang et je passais ma main  travers
la gerbe de pluie lumineuse. La suprieure sortait du jardin,  ce
moment, voile baiss,  cause du vieux jardinier; elle me vit, et ce
geste bien innocent la mit hors d'elle-mme. Elle dclara que c'tait
l le signe d'une dpravation prcoce et qu'il fallait une punition
exemplaire. J'avoue que j'ai souvent cherch  m'expliquer, depuis,
sans y parvenir, comment elle avait vu l un signe de dpravation
prcoce!...

Notre entrevue fut courte et glaciale. Nous ne dissimulions, ni l'une
ni l'autre, le plaisir que nous avions de nous sparer.

J'allai passer le temps qui me restait, dans le jardin des religieuses,
sous cette treille sur laquelle je m'tais si bien cache le soir de
mon arrive.

J'changeais maintenant, avec Catherine, toutes sortes de promesses.
Elle me donnait l'adresse de son correspondant  Paris, rue des
Jeneurs. C'est l que je pourrais la voir, les jours de sortie.
Mais moi, il m'tait impossible de lui dire o elle me trouverait,
et j'tais humilie qu'on pt ainsi disposer de moi, sans moi. O
allait-on me conduire encore? Etait-ce  Montrouge? Pourvu que ce ne
ft pas chez ma grand'mre!...

A cinq heures, on m'appela. J'embrassai une dernire fois, et pour la
dernire fois, ma chre Catherine....

C'taient ma mre et ma soeur qui venaient me chercher. Elles
paraissaient trs presses, et trs contentes de m'emmener.

--O est-ce que nous allons? demandai-je, pendant que la voiture
commenait  dgringoler pniblement la pente raide de la Montagne
Sainte-Genevive.

--Comment, o nous allons? s'cria ma mre de sa voix sonore et grave,
nous allons chez nous ... et, maintenant, je l'espre bien, tu ne nous
quitteras plus.




LVII


Ce n'tait plus rue Rougemont, que mes parents habitaient, mais rue de
la Grange-Batelire, un appartement plus vaste, au cinquime encore,
avec une belle terrasse, qui prenait de l'air par-dessus les btiments
de l'Htel Drouot.

Aussitt arrive, ce qui me sduisit le plus, ce fut le moelleux des
fauteuils. Ceux du salon taient cependant des meubles Louis XIV,
assez rigides, entre leurs moulures dores, mais ils repoussaient bien
loin, dans le ddain et l'oubli, les bancs troits et secs du couvent.
J'allai m'asseoir, successivement, sur tous les siges, en caressant du
bout des doigts les fleurs satines du damas pourpre.

Mon pre rentra, trs impatient de me voir.

--Elle est l? demanda-t-il ds la porte.

Il vint s'asseoir dans le salon et me prit entre ses genoux.

--Je suis joliment content que cette affaire soit close, dit-il. Et
toi, es-tu contente d'tre ici?

--Je ne sais pas encore.

--C'est vrai, tu ne nous connais gure et nous avons beaucoup  nous
faire pardonner....

--Je te connais, lui dis-je, tu es un monsieur qui fait des histoires
et des fables.

--Des fables!...

--J'en sais, veux-tu que j'en rcite une?

--Voyons?...

Trs sre de ma mmoire, sans embarras, je me suis mis  rciter d'une
petite voix monotone:

     LE CHANT DU GRILLON

     Souffle, bise! tombe  flots, pluie
     Dans mon palais tout noir de suie
     Je ris de la pluie et du vent:
     En attendant que l'hiver fuie,
     Je reste au coin du feu, rvant.
     . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

     La bouilloire rit et babille;
     La flamme aux pieds d'argent sautille,
     Et, accompagnant ma chanson,
     La bche de duvet s'habille;
     La sve bout dans le tison.
     . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

     Pendant la nuit et la journe,
     Je chante sous la chemine;
     Dans mon langage de grillon
     J'ai, des rebuts de son ane,
     Souvent consol Cendrillon.
     . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--C'est mon pauvre cher pre qui t'a appris cela, dit-il avec une
tristesse dans les yeux. On dirait que tu mets une certaine malice
 parler justement de Cendrillon.... Eh bien, c'est moi qui te le
promets, dsormais, cher petit grillon, tu te chaufferas toujours les
pattes  mon foyer.

Au dner, je sus enfin pourquoi l'on m'avait retire si brusquement du
couvent. Mon pre me l'expliqua tout simplement.

--Moi, je n'ai jamais t pour le couvent, dit-il, et voil longtemps
que cette affaire-l m'embtait.... Ta grand'mre et ta tante Carlotte
s'imaginrent de s'occuper de toi, de ton ducation, de ton avenir,
toutes choses parfaitement inutiles, puisque je suis l. Mais ta mre
ne voulait pas les contrarier, trouvait que cette intervention pouvait
t'tre trs utile et j'eus la faiblesse de te reprendre  mon pre
et  mes soeurs, que cela peinait beaucoup, pour te laisser fourrer
dans cette bote grille. Mais il parat que cela ne suffisait pas:
notre socit est pernicieuse, notre contact dpravant et, pour
qu'on parvienne  faire de toi une personne tout  fait difiante,
une vraie sainte, nous devions, ta mre et moi, renoncer  toi, nous
engager  ne jamais te revoir,  te considrer comme orpheline.--a,
c'est une ide de la mre Grisi, qui en a beaucoup de cette force.--Tu
penses comment fut accueillie cette ingnieuse proposition? Je me suis
mis en fureur et j'ai envoy promener ces aimables personnes, comme
j'avais, d'ailleurs, envie de le faire depuis longtemps. Ta mre, par
extraordinaire, m'a approuv, et Monstre Vert n'est pas fch d'avoir
quelqu'un avec qui jouer.

La fin du dner fut gaye par un incident.

Depuis quelques jours, une nouvelle femme de chambre tait entre.
C'tait une jeune Alsacienne, qui parlait  peine le franais, et tait
place pour la premire fois. Elle avait une bonne figure frache, le
nez retrouss, de jolis yeux noirs, et s'appelait Marianne.

Craignant de manquer de pain, on lui dit d'aller vite en chercher un.
Elle partit en courant et, aprs un temps assez long, revint, mais sans
rien rapporter.

--Eh bien, o est-il, ce pain? demanda ma mre.

--On l'apporte tout de suite.

Nous finissions le dessert, quand un bruit de pas lourds, compliqu
de chocs sonores, arrta la conversation, et un homme, coiff d'une
baignoire de cuivre, entra dans la salle  manger.

--Qu'est-ce que c'est que a? s'cria ma mre.

--C'est le pain, madame, rpondit Marianne, o faut-il le mettre?

Mais un fou rire seul lui rpondit.

L'homme sous la cloche nous regardait ahuri; il se tint les ctes,
aussi, quand il eut compris. Marianne, elle, prit trs mal la chose,
elle clata en sanglots, et on eut beaucoup de peine  la consoler.

Pendant que mon pre prenait son caf, en lisant un journal, ma soeur
renversa sur la table une bote de dominos, en me disant:

--Sais-tu jouer?

La Tatitata m'avait appris, autrefois, mais, au couvent, j'avais  peu
prs oubli, cela ne m'empcha pas de rpondre sans hsiter:

--Bien sr, que je sais.

Et nous nous absorbmes dans une partie trs fantaisiste.

Un coup de timbre nous interrompit, et, bientt, un personnage, trs
singulier, entra, sans aucun bruit et en saluant de la tte. Il me fit
l'effet d'un prtre sans soutane.

C'tait Charles Baudelaire.

--Ah! voil Baldelarius! s'cria mon pre, en tendant la main au
nouveau venu.

Mon pre a trac ainsi son portrait.

... Il avait les cheveux coups trs ras et du plus beau noir; ces
cheveux faisant des pointes rgulires sur le front d'une clatante
blancheur, le coiffaient comme une espce de casque sarrasin; les yeux,
couleur de tabac d'Espagne, avaient un regard spirituel, profond, et
d'une pntration peut-tre un peu trop insistante, quant  la bouche,
meuble de dents trs blanches, elle abritait, sous une lgre et
soyeuse moustache ombrageant son contour, des sinuosits mobiles,
voluptueuses et ironiques, comme les lvres des figures peintes par
Lonard de Vinci; le nez fin et dlicat, un peu arrondi aux narines
palpitantes, semblait subodorer de vagues parfums lointains. Une
fossette vigoureuse accentuait le menton comme le coup de pouce final
du statuaire; les joues soigneusement rases, contrastaient par leur
fleur bleutre que veloutait la poudre de riz, avec les nuances
vermeilles des pommettes; le cou d'une lgance et d'une blancheur
fminines, apparaissait dgag, partant d'un col de chemise rabattu et
d'une troite cravate en madras des Indes et  carreaux. Son vtement
consistait en un paletot d'une toffe noire lustre et brillante, un
pantalon noisette, des bas blancs et des escarpins vernis, le tout
mticuleusement propre et correct avec un cachet voulu de simplicit
anglaise et comme l'intention de se sparer du genre artiste,  chapeau
de feutre mou,  veste de velours,  vareuse rouge,  barbe prolixe et
 crinire chevele. Rien de trop frais, ni de trop voyant dans cette
tenue rigoureuse. Charles Baudelaire appartenait  ce dandysme sobre
qui rpe ses habits avec du papier de verre pour leur ter l'clat
endimanch et tout battant neuf si cher au philistin et si dsagrable
pour le vrai gentleman. Plus tard mme, il rasa sa moustache, trouvant
que c'tait un reste de vieux chic pittoresque, qu'il tait puril et
bourgeois de conserver....

Dj, il avait coup cette moustache et c'est ce qui lui donnait pour
moi l'air d'un prtre. Je le regardais avec ces yeux carquills et
fixes que j'avais devant toute chose nouvelle.

--Je te prsente mon autre fille, dit mon pre.

--Ah! c'est ce mystrieux _Ouragan_ dont on parle quelquefois et
qu'on ne voit jamais?... Tu l'as excute,  ce qu'il me semble, sur le
modle de ton rve, car elle a l'air d'une petite fille grecque.

--Ma foi, je n'y pensais gure en la faisant, dit mon pre en riant.

Baudelaire se tourna vers moi.

--Mademoiselle, me dit-il d'un air solennel, dfiez-vous de ce nom
d'Ouragan, je vous prdis que vous causerez des naufrages.

L-dessus, il s'en alla, avec mon pre, dans une autre pice et ma mre
nous emmena nous coucher, ma soeur et moi.

On avait dress un petit lit pour moi dans la chambre de ma mre, o ma
soeur avait le sien, que l'on plaait, le soir, tout contre le grand.

Sous la lumire opaline et douce de la veilleuse, je m'endormis
bientt, la tte bourdonnante d'une journe si pleine d'vnements.

Pour la premire fois, j'eus, la nuit, une lgre crise de
somnambulisme. Ma mre, veille par le bruit, me vit me promenant
dans la chambre, d'une allure bizarre, cherchant sur les tables en
ttonnant, ouvrant les tiroirs, avec les gestes lents et en regardant
ailleurs.

Elle m'observa quelque temps, puis me dit,  voix basse pour ne pas
veiller ma soeur:

--Qu'est-ce que tu fais l?...

--Je cherche le numro six, rpondis-je.

--Eh bien! va te coucher, tu le trouveras plus tard!

J'allai me coucher sans rpliquer et je ne bougeai plus. On me raconta
cela  mon rveil, car je ne me souvenais de rien.




LVIII


Je fus vite accoutume  cette vie libre, anime et irrgulire,
si diffrente de celle que je quittais. Ma mre allait souvent aux
rptitions du Thtre-Italien, et la gentille Marianne, au baragouin
si drle, tait charge de nous garder, ma soeur et moi. Mais mon
pre, qui terminait _Le Roman de la Momie_, restait  la maison et je
me tenais le plus que je pouvais prs de lui. Trs curieux l'un de
l'autre, nous faisions tout doucement connaissance. Il portait alors
les cheveux trs longs et soignait beaucoup sa barbe, trs lgre,
qu'il avait laiss pousser, je crois, depuis peu de temps.

J'aimais beaucoup le son de sa voix, et sa faon de s'exprimer, qui
me paraissait si extraordinaire. Je l'coutais, en le regardant de
tous mes yeux; ces phrases tonnantes, ces mots excessifs, me faisaient
croire, d'abord, qu'il tait fch; puis, voyant qu'il souriait,
je riais aussi, tant c'tait amusant. Il ne cherchait pas du tout
 prendre l'attitude d'un pre solennel, qui veut en imposer  ses
enfants et les tenir  distance respectueuse. Sa plus grande crainte,
au contraire, tait de voir ces jeunes esprits se fermer devant lui,
dans une mfiance peureuse; il voulait les pntrer et les connatre 
fond, devenir, autant que possible, le camarade de ses enfants. Mais
pour cela, fallait-il encore qu'ils ne fussent pas trop petits, et, je
crois qu'il n'a commenc  s'intresser vraiment  nous, que quand nous
existions dj un peu par le cerveau.

L'appartement tait vaste et commode; cependant, il avait fallu se
serrer un peu pour me faire place. Mon pre renona  son cabinet de
travail dans lequel nous fmes installes, ma soeur et moi. C'tait une
pice troite et longue, donnant sur la cour,  ct de la salle 
manger.

Le salon avait trois portes-fentres, ouvrant sur la terrasse; la
chambre de ma mre tait  gauche, celle de mon pre  droite; mais,
quand j'arrivai  la maison, le salon tait encombr par de grandes
planches poses sur des trteaux, qui barraient deux des fentres et
sur lesquelles s'entassaient d'normes volumes illustrs, dont mon pre
avait besoin pour ses tudes gyptiennes.

Malgr la difficult du travail et les minutieuses recherches
archologiques, qu'exigeait presque chaque page, _Le Roman de la
Momie_ paraissait en feuilleton,  mesure qu'il tait crit. Mon pre
n'avait naturellement que fort peu d'avance et devait se hter, pour
ne pas se laisser dpasser par les imprimeurs. Ces recherches, 
travers ces in-folios  planches mobiles, qui s'embrouillaient vite et
se perdaient, lui faisaient dpenser un temps prcieux, il devait se
lever  chaque moment, feuilleter, chercher, et il s'impatientait  ce
mange, d'autant plus que ces livres ne lui appartenaient pas; ils lui
avaient t prts par Ernest Feydeau, et il avait trs peur de les
abmer.

Un jour, qu'il tait plus impatient encore que de coutume, il me fit
venir, et me demanda si je me sentais capable, pour lui rendre service,
de rester tranquille pendant quelques heures, afin de l'aider dans
son travail. Trs flatte d'tre appele  de si hautes fonctions, je
m'engageai, sans hsiter,  tre trs sage. Se fiant  ma promesse,
il m'installa sur la table mme, et je fus charge de lui passer les
planches,  mesure qu'il en avait besoin, puis de les reprendre et de
les remettre en ordre.

Son installation  lui tait des plus simples; un gros livre, appuy
sur un plus petit, formait son pupitre, et, de son criture rgulire
et fine, il couvrait de lignes trs droites des feuilles de papier 
lettres, dans le sens le plus large.

Tandis qu'il crivait, je regardais ces tonnantes images, o les
personnes avaient des ttes d'animaux, d'incroyables coiffures
cornues et des poses si singulires. J'tais tellement fascine par
l'apparition de ce monde mystrieux, par de si brillantes couleurs,
accompagn d'hiroglyphes qui taient d'autres images, que je me tins
fort tranquille, et fus maintenue en fonctions plusieurs jours de
suite.




LIX


Notre ducation, il faut l'avouer, tait plutt nglige; on n'avait
pas le temps de s'en occuper; on l'oubliait, et cela ne nous gnait
gure. Ma soeur et moi, nous savions trs bien remplir les heures et la
journe agrablement,  ne rien faire, quand Marianne ne nous emmenait
pas jouer devant le thtre du Gymnase, avec des camarades de rencontre.

Et puis, il y avait les livres.

Mon pre disait souvent, que la chose qui le surprenait le plus, c'est
qu'un enfant pt apprendre  lire. La lecture conquise, il lui semblait
que le reste n'tait rien; il n'y avait plus qu' lire. Mais, pour
cela, il fallait des livres; aussi trouvait-il absurdes ces dfenses
et ces restrictions qui verrouillent les bibliothques, sous prtexte
qu'il y a des livres dangereux. Lesquels? Il jugeait bien audacieux de
dcider de cela. A son avis, pour viter le danger il fallait les lire
tous, ou n'en lire aucun. _Paul et Virginie_ lui paraissait tre le
livre le plus dangereux qui ft au monde, pour de jeunes imaginations.
Il se souvenait de l'motion brlante qu'il avait prouve, lui-mme,
en le lisant, et qui n'avait t gale, plus tard, par aucune autre
impression de lecture.

Donc, la bibliothque tait ouverte devant nous, et, comme aucune
dfense n'en barrait l'approche, nous tions, peut-tre, moins
curieuses d'y fouiller.

Un jour, cependant, aprs avoir longtemps considr les titres, je
m'emparai d'un volume: c'tait _Le Rouge et le Noir_, de Stendhal.
Je n'avais pas choisi sans rflexion, ce titre me semblait devoir
annoncer l'histoire de deux diablotins, l'un rouge et l'autre noir, et
cela promettait d'tre amusant. Je fus un peu due par les premiers
chapitres, mais, sans tre rebute, et je poursuivis ma lecture,
sans enthousiasme, mais sans ennui. Un passage du livre me troubla
spcialement, celui o l'hrone de la premire partie, dans ses
remords d'avoir tromp son mari, attribue  sa faute la maladie de ses
enfants. Tromper son mari ne me reprsentait rien de particulier, mais
j'tais surprise au dernier point, d'apprendre que cette chose inconnue
rendait les enfants malades. Je me disais, non sans inquitude:

Quand nous serons malades, je saurai maintenant pourquoi. On m'offrit
d'changer ce livre, trop fort pour moi, disait-on, contre un autre,
intitul: _La Fe aux Roses_, qui me parut beaucoup plus amusant, mais
laissa, cependant, bien moins de traces dans ma mmoire.

Marianne, qui parlait si mal le franais, tait, malgr cela, beaucoup
plus cultive que les Franaises, en gnral, mme celles au-dessus
de sa condition. Elle avait une me romanesque et prouvait une
respectueuse et nave admiration pour l'art et pour les artistes. Quand
c'tait  Meyerbeer,  Banville,  Flaubert ou  Baudelaire qu'elle
ouvrait la porte, elle avait un sourire extasi et, en les annonant,
sa voix sonnait comme une fanfare joyeuse. En faisant le lit, elle
s'attardait  lire le feuilleton de son matre, et on se serait bien
gard de la gronder pour cela. Aussi se laissait-elle aller  sa
passion pour la lecture; tandis qu'elle cousait dans la salle  manger,
elle me suppliait, s'il n'y avait personne, de lui lire un peu  haute
voix. Mais c'tait le dimanche, que nous prolongions, pour lire, la
soire plus qu'il ne fallait. Ce jour-l, mon pre et ma mre dnaient
toujours chez une belle et joyeuse dame que l'on avait surnomme: La
Prsidente, et qui savait retenir autour d'elle tous les artistes
illustres de l'poque. Nous restions donc seules avec Marianne, la
cuisinire ayant cong. Malgr nos protestations, le plat principal de
notre dner tait toujours une soupire pleine de riz au lait, que nous
dtestions; je ne sais pourquoi, ma mre y tenait spcialement et ne
s'en allait que quand nous tions assises  table devant nos assiettes
garnies de cette pte gluante. Ds que nous jugions nos parents assez
loin, nous courions  la cuisine, par le long couloir qui y conduisait,
et nous nous acharnions  faire passer tout le riz au lait par le trou
de l'vier, ce qui tait laborieux; mais cela reprsentait une espce
de vengeance contre le mets dtest. Marianne nous confectionnait
quelques beignets subreptices et, aussitt le dner fini, allait
chercher un livre. C'tait elle qui le choisissait. Les romans de
George Sand avaient ses prfrences, ils l'attendrissaient au dernier
point. _Valentine_ surtout lui fit verser d'abondantes larmes. Et c'est
ainsi que, pour faire plaisir  cette douce et sentimentale Alsacienne,
j'ai lu, avant le temps, toute l'oeuvre de la grande Franaise.




LX


Bien que, depuis ma sortie du couvent, l'on ft un peu en froid avec la
tante Carlotta et la grand'maman Grisi, ma mre n'avait pas cess de
considrer la danse comme ce qu'il y avait de plus beau au monde, comme
la seule carrire capable de conduire, par bonds rapides,  la fortune,
et elle mrissait, secrtement, un plan admirable: c'tait de faire de
nous des danseuses!

Mon pre tait hostile  ce projet; mais, comme il dtestait les
discussions, il n'osait pas le dire franchement, rpondait vasivement,
gagnant du temps. On revenait  la charge: il ne fallait pas attendre,
c'tait dans la premire jeunesse que les membres s'assouplissaient;
Carlotta tait  peine plus ge que nous quand elle avait dbut  la
Scala de Milan; ce nom illustre nous ouvrirait toutes les portes....
Comment rsister  tant de bonnes raisons?... Mon pre finit par
cder, ou plutt par en avoir l'air.

Un matin, il nous fit venir, ma soeur et moi, dans sa chambre. Il tait
 demi-agenouill dans un fauteuil, du haut duquel il nous considra
quelques instants  travers son monocle.

--Ouragan, dite Chabraque, et vous Monstre-Vert, dit-il, coutez-moi
attentivement et tchez de me comprendre: Vous allez entrer au
Conservatoire de danse. Ne craignez rien, cette institution n'a que
des analogies lointaines avec le couvent. Marianne vous y conduira,
plusieurs fois par semaine, et vous ramnera. L, on vous enseignera
la chorgraphie, selon les bons principes. C'est votre mre qui le
veut, dans l'espoir que vous clipserez un jour la gloire de votre
tante Carlotta. Puisque vous tes l,  ne rien faire, et que vous
avez besoin d'exercice, cela vous occupera, en vous dgourdissant les
jambes. C'est une gymnastique excellente qui vous donnera de la grce
et vous apprendra  marcher; c'est, pour cette raison que j'ai cd.
Mais--je vous parle comme  des personnes raisonnables--mettez-vous
bien ceci dans la tte, et gardez-le pour vous: je suis parfaitement
dcid  ne pas faire de vous des danseuses.... Sur ce, embrassez votre
papa et allez essayer vos chaussons de danse.

Des chaussons de danse! Des corsages dcollets et sans manches! Des
envolements de petites jupes en mousseline!... Comme c'tait amusant!
Nous sautions de joie et nous improvisions des entrechats fantaisistes,
en essayant tout cela.




LXI


La classe de danse tait situe rue Richer, pas loin de chez nous.
La salle, trs vaste, avec son plancher un peu en pente, tait au
rez-de-chausse, sur une cour intrieure. A trois des parois tait
fixe une barre de bois, pareille  une rampe d'escalier,  laquelle on
se tenait pour les exercices. Le quatrime ct tait occup par les
parents, assis sur des banquettes ou sur des chaises et formant public.
Sous une glace, au milieu de ce mur, dans un espace libre, tait le
sige du professeur. Il s'appelait M. Siau et, comme le concierge
s'appelait M. Baquet, ce factieux hasard tait la source de faciles et
constantes plaisanteries.

M. Baquet tait charg du balayage et arrosait le parquet en faisant
des huit,  l'aide d'un entonnoir.

Une centaine d'lves, garons et filles, bourdonnaient dans cette
classe, emplie d'un joyeux tumulte, tant que le matre n'tait pas
arriv. Ds qu'il paraissait, chtif et maigre, dans sa redingote
noire, son violon  la main, le silence s'tablissait, chacun courait 
sa place, saisissant d'une main la barre de bois. On s'apercevait alors
qu'il y avait plus de filles que de garons.

M. Siau posait son violon sur sa chaise, accrochait son chapeau,
frappait dans ses mains et les exercices commenaient.

--Un, deux ... un, deux!...

Toute une fort de jambes ingales, se levaient et s'abaissaient, pas
du tout en mesure, dans un complet dsarroi. Le matre se fchait,
comptait plus fort, se prcipitait sur un pied, dont la pointe se
tournait en dedans, et, d'un mouvement brusque, la remettait en dehors.

Comme c'tait drle et comme il rageait, le pauvre professeur! Il
tapait du pied, crispait les poings, en mchonnant des imprcations,
s'bouriffait les cheveux, levait les bras vers le plafond, jusqu' ce
qu'il et obtenu, enfin, de voir toutes les jambes se lever  la fois
et retomber ensemble. Alors on changeait de main, et, tournant le dos
aux fentres, on recommenait les mmes battements avec l'autre jambe.

On se reposait un moment, puis la seconde partie du travail commenait.
Rangs en lignes, en travers de la salle, les plus petits par devant,
on attendait le signal.

M. Siau s'tait assis et avait saisi son violon. Il mditait
profondment, composait le pas, qu'il allait nous donner  tudier.
L'instant tait solennel....

Tout  coup l'archet grinait, le violon grenait une mlodie
sautillante, tandis que les pieds du matre s'agitaient frntiquement:
il dansait assis! Quand le pas tait bien fix, il l'nonait. Les deux
plus fortes de la classe, hors du rang, comme des chefs d'arme, se
penchaient attentives et recueillaient les paroles:

--Quatre assembls, deux ronds de jambes, trois jets battus, une
pirouette....

Elles rptaient le pas et, quand elles l'avaient bien compris, le
branle commenait, la mlodie sonnait plus haut, accentuant les temps
forts, et le matre, toujours assis, gigotait de plus belle.

Sauf quelques-unes, dans les premiers rangs, qui s'efforaient de
suivre, on se trmoussait au hasard et, dans les dernires lignes, on
ne faisait que des farces.

Oh! oui, c'tait amusant, la classe de danse! et nous ne nous faisions
pas prier pour y courir. Marianne, orgueilleuse de notre tenue, passait
son temps  repasser les petites jupes de mousseline et  faire des
points de feston tout autour des chaussons, pour les renforcer. Elle
se tenait trs srieuse sur sa chaise, avec les mamans, et oubliait sa
broderie, dans la contemplation de toutes ces gambades.

Quand, aprs un dernier trille et une rvrence gnrale au professeur,
on se dbandait, elle venait vite nous rejoindre dans la loge pour
nous aider  nous rhabiller et nous empcher de trop nous lier avec
les camarades. Il y en avait, parmi les plus grandes, qui faisaient
dj partie du corps de ballet,  l'Opra, ce qui les rendait
particulirement manires et vaniteuses. Mais, devant les nices de
l'illustre Carlotta, elles perdaient leur morgue et sollicitaient notre
protection.

A la maison, on avait fait installer une barre dans l'antichambre, pour
que nous puissions tudier, et nous y tions toujours pendues, , faire
toutes sortes de singeries.

Dcidment, la danse nous passionnait, nous chassions de race, et ma
mre parlait dj de nous faire donner des leons particulires.




LXII


Le sculpteur Etex tait un jour venu voir mon pre et s'tait soudain
enthousiasm pour la forme de mon nez. Il avait demand  faire mon
buste et pris date, immdiatement, pour la premire sance.

Quand le temps fut venu, ma mre dcida qu'il fallait m'arranger une
coiffure digne de passer  la postrit. On m'ondula les cheveux, en
les passant au fer, puis on les disposa en bandeaux qui me cachaient
les oreilles, me faisaient la tte trs grosse et me changeaient
compltement. J'tais trs fire de cette transformation, qui me
donnait l'air d'une dame, et je me pavanais devant l'armoire  glace,
pour m'admirer, en attendant le dpart. Le ruban pourpre et or qui
retenait le chignon, me paraissait particulirement admirable et je
n'osais pas bouger de peur de dranger quelque chose  ce bel appareil.

Ma mre et ma soeur m'accompagnaient, nous prenions un fiacre, qui
n'en finissait pas d'arriver  cette rue de l'Ouest, situe si loin,
derrire le Luxembourg.

Je ne savais pas trop ce qui m'attendait l et je ne me doutais gure
de l'ennui qu'allaient me causer ces longues heures d'immobilit,
sur cette haute estrade poussireuse, dans l'odeur du pltre mouill
et de la terre glaise. Le vieux sculpteur dmagogue agrmentait les
sances de bavardages subversifs; il rugissait contre les tyrans, ce
qui ne l'avait pas empch de sculpter, dans la pierre, un triomphe de
Napolon, pour une des faces de l'Arc-de-l'Etoile, qui regardent vers
la banlieue. D'autre fois, il m'accablait d'loges et me prdisait que,
quand je serais grande, je ressemblerais  Vnus!... Mais ces louanges
m'agaaient encore plus que la politique et j'enviais beaucoup ma soeur
qui pouvait courir et jouer dans le jardin, tandis que je subissais le
supplice de la pose.

Il rsulta, de cette longue pnitence, un joli buste en marbre de
Carrare, dans lequel le nez, tout d'une pice avec le front, et la
coiffure en vieille dame, produisent un majestueux et agrable effet.




LXIII


Une trs belle demoiselle, juive, dont mon pre avait vant le
portrait, expos au dernier Salon, vint le voir, pour le remercier,
et lui montrer, peut-tre, que l'original valait mieux encore que
la peinture. Elle tait accompagne par sa mre, qui ressemblait 
une gitane et avait un terrible accent marseillais. Mon pre reut
aimablement la fille et la mre et promit de dire quelques mots, dans
son feuilleton, d'un concert o Virginie Huet devait excuter des
variations brillantes sur: _Au clair de la Lune_, car la visiteuse ne
se contentait pas d'tre belle, elle tait pianiste.

Mon pre tint sa promesse, et Virginie revint dire sa reconnaissance.
Cette fois, elle sollicita la faveur de nous donner,  ma soeur et 
moi, des leons de piano.

Je croyais en avoir fini avec la musique, et voil que m'apparaissait
le spectre de la soeur Fulgence, arme de joyeuses verges.

La matresse tait moins farouche, cette fois; mais la nouvelle
mthode, assez vague, l'enseignement plein de distraction et de
mollesse, donnrent des rsultats analogues  ceux du premier systme.

Cependant, pour nous faire comprendre la grande musique, ou peut-tre
simplement, parce que nous tions, l, en famille, on nous conduisait
souvent au Thtre-Italien, o chantaient tous les merveilleux artistes
d'alors: Gulia Grisi, Prezzolini, Borghi-Mamo, Mario, etc.

Le drame nous occupait plus que la musique, et la mort tragique de nos
cousins, nous impressionnait si vivement, qu'il fallait nous conduire
dans leurs loges, derrire la scne, pour que nous puissions nous
convaincre, en les embrassant, qu'ils n'taient pas morts pour de bon.

A la maison, quand nous tions seules,  nous deux, nous rejouions
la pice: _Lucrezia Borgia_, de prfrence: affubles de chles et
d'charpes, drobs  la garde-robe maternelle, La terrasse tait
ordinairement notre scne; mais, pour bien tomber mort, sans se faire
du mal, le grand lit tait plus commode: et la pauvre Marianne, effare
de trouver la chambre au pillage, se htait, en gmissant, de remettre
tout en ordre, pour nous empcher d'tre grondes.




LXIV


--Pourquoi ne joues-tu pas avec la poupe que je t'ai donne? me
demande ma mre.

--Parce qu'elle est morte.

--Tu l'as casse?

--Non, elle n'est pas casse....

--Et ta bote  ouvrage, qu'est-ce qu'elle est devenue? J'ai trouv par
terre tout ce qui devait tre dedans.

--Ma bote  ouvrage est devenue un sarcophage.

Ma mre est prs de se fcher; mais mon pre, trs intress,
intervient.

--La morte est dans son sarcophage, dit-il; maintenant, il reste 
savoir o se trouve l'hypoge.

Je baisse le nez et garde un air trs mystrieux; je ne dirai pas mon
secret.

Marianne donne  entendre que la cachette doit tre dans l'une des
caisses  fleurs de la terrasse, qu'elle a trouve assez bouleverse.
Mon pre va lui-mme procder  l'exhumation, et a bientt dcouvert la
bote, qu'il rapporte dans la chambre. Elle est ferme par des bandes
de papier colles, couvert de gribouillages, qui imitent un peu les
hiroglyphes.

--Si tous les rites de l'ensevelissement sont observs, dit-il, je te
prends sous ma protection; tu ne seras pas gronde.

Il ouvre la bote et met son monocle.

Ma poupe apparat, alors, soigneusement enveloppe de bandelettes,
la figure troitement moule par un masque, en papier d'or, pris  un
bton de sucre de pomme, entoure de toutes sortes de petits objets,
dont mon pre reconnat trs bien l'intention; aucun dtail n'est omis,
j'ai mme vol quelques pis  un chapeau, pour les placer  ct de la
morte.

On m'a permis de lire _Le Roman de la Momie_, pour me rcompenser
d'y avoir collabor, et j'ai lu plus attentivement qu'on ne le
croyait. Mon pre est trs flatt et trs content. Il me demande de
lui donner cette petite momie, maintenant que, comme pour la grande,
on a dcouvert son tombeau, et il va l'installer sur la chemine de sa
chambre.




LXV


Une jeune Espagnole, finement jolie, accompagne, elle aussi, d'une
mre qui faisait penser  la vieille Maugrabine; de Gastibelza,
vint solliciter l'minent critique. La gracieuse enfant s'imaginait
faire de la peinture. D'un pinceau, qui semblait tremp dans du
miel, elle lchait, en effet, de petites toiles, qui le plus souvent
la reprsentaient elle-mme, bien enlaidie.... A cause de ses
beaux yeux andalous et de sa passion sincre pour la peinture, mon
pre recommanda, le mieux qu'il put, la jeune artiste, et, trs
reconnaissante, la vieille Maugrabine, apporta un jour, dans un petit
panier, un angora blanc, tout bb, qui lui tait n d'une noble
chatte....

On baptisa le nouveau venu: Don Pierrot de Navarre, et ce fut un chat
trs aim.

Il n'y avait alors  la maison aucun animal, sauf des oiseaux dans une
grande volire, qu'une amie, s'expatriant, avait donne  garder  ma
mre et ne reprenait plus. Don Pierrot est le premier chat que j'aie
connu chez mon pre.

Tous les solliciteurs n'taient cependant pas accueillis aussi
cordialement que ces aimables Espagnoles, surtout quand ils s'avisaient
de vouloir offrir un don, pour acheter la faveur....

Un jour, nous entendmes des rugissements dans le salon, o mon pre
recevait un inconnu; puis le monsieur, reconduit  coups de pieds,
traversa comme une flche l'antichambre et, poursuivi jusque sur le
palier, dgringola l'escalier la tte la premire.

Mon pre tait blme et tremblant de fureur: il continuait  couvrir
d'injures vhmentes le misrable, qui avait os lui offrir une somme
norme, pour louer je ne sais quoi d'idiot!...

Dans sa colre, d'un mouvement nerveux, il avait descell la tablette
de marbre de la chemine, avec l'ide de la jeter  la tte de cet
imbcile; la pendule et les bibelots prcieux l'avaient chapp belle!
Le monsieur aussi!...

Se dfendre des importuns et des solliciteurs tait la grande affaire
et c'tait extrmement difficile. Cet appartement, situ d'une faon
si centrale, s'offrait naturellement aux visiteurs et toutes les
personnalits du jour y venaient journellement saluer mon pre, qui, 
cause de cela n'osait pas consigner sa porte, craignant de voir un ami
conduit par la maladresse du concierge.

Je ne me souviens pas d'avoir vu Grard de Nerval, mais j'ai bien
souvent entendu parler de lui. Il avait t le camarade de collge
de mon pre et c'est certainement l'ami qu'il a aim avec le plus
de tendresse. Jamais, il ne cessa de regretter ce pur et charmant
crivain, qui,  l'esprit le plus ingnieux, au caprice le plus tendre,
joignait une forme sobre, dlicate et parfaite, celui  qui Goethe
crivait, aprs la traduction de _Faust_ en franais, que Grard publia
 l'ge de dix-huit ans: Je ne me suis jamais si bien compris qu'en
vous lisant. Le chagrin caus par sa mort tragique ne s'effaait pas;
mon pre et ma mre en parlaient souvent entre eux, avec de vagues
ides d'enqute et de reprsailles, car ils n'avaient jamais cru au
suicide. N'ayant pas de preuves suffisantes, mon pre n'osait pas
crire ce qu'il pensait, mais il le disait; d'aprs lui, Grard de
Nerval n'avait matriellement pas pu se pendre l o il tait accroch;
on l'avait assassin, pour lui voler le prix d'un travail, qu'il avait
touch la veille.

Paul de Saint-Victor, qui venait souvent, tait un des mieux
accueillis. Il se proclamait le disciple de mon pre et ils avaient,
entre eux, une similitude extraordinaire de gots et d'opinions
artistiques; une parent d'esprit trs singulire, qui leur cra mme,
 propos du feuilleton du lundi, qu'ils faisaient tous deux dans
des journaux diffrents, de bien curieux embarras. Ils vitaient,
cependant, de se faire part de leurs impressions, quand ils se
rencontraient au thtre. Ils causaient de littrature ou discutaient
des questions d'art, mais ne soufflaient mot de la pice qu'on
reprsentait: Ils savaient bien que, mme sans se rien dire, ils ne
seraient que trop du mme avis. Plusieurs fois, en effet, il leur
tait arriv, sans qu'il ft possible de souponner l'un ou l'autre de
plagiat, les articles paraissant  la mme heure, d'avoir crit des
pages presque identiques. Mon pre racontait que, maintes fois, en
commenant son feuilleton, il avait biff ce qu'il venait d'crire,
pour prendre un autre point de dpart, se disant: Saint-Victor va
commencer comme cela et il tait rare qu'il ne trouvt pas exprime,
dans les premires lignes de l'article de son confrre, l'ide qui
s'tait d'abord prsente  lui.

Quelquefois, c'tait plus trange encore. Tandis que mon pre se
disait: Saint Victor va penser ainsi, Saint-Victor, de son ct,
pensait: Gautier aura cette ide-l et, tous deux alors, pour viter
la rencontre, laissant la route qui s'tait d'abord offerte  eux,
prenaient un mme sentier de traverse, qui,  leur joyeuse surprise les
remettait face  face.

A nous, Paul de Saint-Victor faisait un peu peur, par sa gat
moqueuse, la torsion de ses sourcils, ses moustaches en crocs, si
noires et si aigus, et par la raideur de son cou, qui semblait
ankylos par le carcan du faux-col blouissant.

Edmond About, que l'on appelait toujours, je ne sais trop pourquoi: Le
jeune About, g de vingt-sept ans, venait aussi. Mon pre savait trs
bien imiter sa manire de rire en fronant le nez et en fermant tout
 fait les yeux; il s'excutait sans se faire prier, ds que nous lui
disions: Papa, fais About.

Mais celui qui m'enthousiasma du premier coup, ce fut Gustave Flaubert.
Il m'apparut tout de suite comme un personnage prodigieux et colossal,
avec sa haute taille, ses larges paules, ses beaux yeux bleus, frangs
de longs cils noirs et sa moustache de chef gaulois.

Il disait souvent: C'est norme! en rejetant ses bras en arrire et
en se penchant vers son interlocuteur, comme s'il et voulu lui donner
un coup de tte dans l'estomac.

A table, il racontait de monstrueux paris, dans lesquels on s'engageait
 boire des barils d'eaux-de-vie,  dvorer des monceaux de
nourriture,  accomplir des prouesses fantastiques; le tout nonc avec
une richesse d'images, une abondance de gestes et une ampleur de voix,
qui me stupfiaient et me comblaient d'admiration.

J'aurais voulu l'couter toujours, et un de mes dsirs tait de lire
ses oeuvres, mais j'avais beau fouiller la bibliothque, je ne trouvais
aucun livre de lui.

Un soir, il avait promis de lire, devant quelques intimes, un fragment
de la premire version de _La Tentation de saint Antoine_. Quand le
moment fut venu, on m'envoya me coucher. Je suppliais, avec des pleurs
et des cris, qu'on me permt d'entendre Flaubert, mais on dclara que
ce qu'il allait dire n'tait pas du tout pour les petites filles. Mon
pre tait assez dispos  me laisser rester. Flaubert lui-mme tait
attendri; leur influence fut vaine et je dus cder la force.

Une fois couche, tout mue encore de la lutte, j'essayai de me
rsigner, mais les chos du _Gueuloir_ arrivaient jusqu' moi et je
n'y pus tenir. Me glissant, pieds nus, sans bruit, je gagnai la salle
 manger, spare du salon par une porte  deux battants, qui tait
pousse sans tre ferme tout  fait. Par l'entrebillement, je
pouvais trs bien voir, et entendre sans perdre un mot.

Flaubert, debout devant la chemine, ployant un peu sa haute taille,
lisait  pleine voix, en faisant de larges gestes.

C'tait l'pisode de la Reine de Saba, la description de sa parure
superbe, de sa robe de brocard d'or  falbalas de perles, dont la
longue queue tait porte par douze ngrillons, et l'extrmit tenue
par un singe, qui la soulevait, de temps  autre, pour regarder
dessous. J'eus l'ide que c'tait  cause de cette malice du singe que
l'on n'avait pas voulu me laisser entendre.

Quand Flaubert eut fini de lire, au moment o j'allais me sauver, on
lui demanda de contrefaire l'ivrogne. Il se dfendit longtemps, puis
finit par cder  l'insistance de tous.

J'assistai, alors,  une scne extraordinaire, d'un ralisme qui me
parut si effrayant, que je ne pus le voir jusqu'au bout et que je
regagnai mon lit, plus vite que je ne l'avais quitt, pour m'y blottir,
en me cachant la tte sous les couvertures.




LXVI


Depuis longtemps, je demandais qu'on me laisst aller voir ma nourrice;
la permission tait accorde, mais on reculait toujours la visite.
Marianne n'avait pas le temps, le Conservatoire la mettait en retard
pour son ouvrage, ou bien il fallait faire une course pour mon pre;
coudre quelque chose de press pour ma mre. Mais je revenais sans
cesse  la charge, et un jour, enfin, suivis de Marianne, nous nous
mmes en route, ma soeur et moi, vers les Batignolles.

Je trouvai la chre nounou triste et vtue de noir. Le pre Damon tait
mort, de la maladie qui le tenait depuis longtemps. On avait beau
s'attendre au malheur, c'tait dur tout de mme, quand il arrivait.

Pauvre pre Damon! Je l'aimais bien, aussi lui; il se faisait si doux
pour moi, si soumis  mes caprices. Sur les genoux de la Chrie, comme
autrefois, j'essayais de la consoler, et je vis bientt, au fond des
orbites plus creuss, ses beaux yeux rayonner de tendresse.

Rien n'est chang dans ces deux petites chambres o j'ai commenc 
vivre; mon pseudo-portrait est toujours accroch au mur; mon berceau
est  la mme place; il y restera tant que je serai l, dit ma
nourrice.

Et Marie, et Sidonie, et Pauline, o sont-elles? A leur ouvrage. Eugne
est  l'cole. Pour rencontrer tout le monde, il faudrait venir un
dimanche. Mais puisque j'tais sortie du couvent, heureusement, elle
viendrait souvent me voir, avec l'un ou avec l'autre.

Quand nous partons, pour nous accompagner un peu, la Chrie fait un
bout de toilette; elle met son aurole tuyaute, attache, sur ses
paules, un chle  franges..., et je reconnais le cher petit chle
vert  palmes, qui a t teint en noir et o les dessins ne sont plus
visibles.... Et, tout  coup, je me souviens de la noce de Marie o, 
cette mme place, le petit chle vert, dans toute sa fracheur, fit sa
premire apparition.... J'ai le coeur serr par un regret poignant. Je
comprends mieux la mort, les tristesses, la mchancet du temps, devant
cette pauvre toffe qui a d prendre le deuil.




LXVII


Un aprs-midi, Rodolpho, que je n'avais pas vu depuis bien longtemps,
vint nous rendre visite. Il amenait avec lui un grand jeune homme,
blond, qui portait encore l'uniforme de collgien, et qu'il nous
prsenta comme notre frre.

Notre frre!... On ne nous avait jamais parl de lui. Je crus que
Rodolpho se moquait de nous.

--Regarde-le donc, me dit-il, tu ne vois pas comme il ressemble au
portrait de ta grand'mre, qui est dans la chambre des tantes, 
Montrouge.

Il avait, en effet, le nez aquilin, les yeux bleus, la carnation
blanche et blonde, du portrait que je connaissais bien.

Il tait notre frre, sans tre le fils de notre mre, ce qui nous
parut singulier, sans nous proccuper davantage.

--Comment t'appelles-tu?

--Thophile, mais on prononce Toto, me rpondit-il, en me faisant
sauter presque jusqu'au plafond.

Une partie monstre, un peu violente pour nous, et qui emplit
l'appartement de tumulte, s'organisa. Je ne sais trop en quoi
consistait le jeu, ni comment il se fit que j'avalai un bouton de
cuivre, ce qui arrta net le tintamarre.

A cause du vert-de-gris, on tait trs inquiet, et on me fit avaler
beaucoup de lait.

Rodolpho me parla des tantes, que je devrais bien aller voir, pour
les distraire un peu. Elles avaient quitt la maison de la route de
Chtillon. Maintenant, leur dmnagement tait fini; elles taient
installes dans un appartement, rue du Grand-Montrouge, et il y avait
un trs grand jardin, un vrai parc.

J'y allai, en effet, passer quelques jours.

Je trouvai les tantes plus vives, et comme rajeunies, dans leurs
robes noires. Cependant, elles semblaient ne savoir que faire de
leur libert, qui lui venait, pour la premire fois, trop tard,
malheureusement.

L'appartement, aux pices vastes, aux larges fentres, se trouvait dans
l'htel mme des La Vallire, et le parc, commun  tous les locataires,
tait superbe. C'tait au premier, et on avait vite fait de dgringoler
l'escalier, pour aller courir sous les grands arbres.

Les tantes se trouvaient, l, moins isoles, moins perdues, que sur la
route de Chtillon; elles avaient des amies parmi les voisines, dans la
maison mme, et j'y trouvai tout de suite d'agrables compagnons de jeu.

Le mobilier s'tait enrichi d'un vieux clavecin, venu je ne sais d'o,
et qui m'merveilla par ses sons fls, lointains et mystrieux. Il me
faisait penser  Mlle du Mdic, et, peut-tre, venait-il
d'elle.

Je revis l'aristocratique demoiselle, plus mince et plus ple, plus
droite que jamais, et qui semblait se retrouver dans son vrai cadre,
sous ces hauts plafonds, devant ces boiseries claires et enrubannes de
sculptures. Ses longues mains, voiles de mitaines, faisaient toujours
du filet, et la levrette _Flox_, fragile et gracieuse, continuait  ne
pas vouloir poser ses pattes sur le parquet.

Je me serais vite reprise  cette vie libre et aux courses au grand
air; mais mon pre vint me chercher, aprs une semaine; il ne voulait
plus me laisser longtemps loigne de la maison; peut-tre aussi
s'tait-il dj accoutum  moi, et il trouvait que je lui manquais.




LXVIII


Une fois, passant en voiture dans un quartier de Paris que je ne
connaissais pas, je me dressai tout  coup, debout, agitant les bras,
criant de toutes mes forces au cocher d'arrter.

Qu'est-ce que j'avais vu?... Qu'est-ce qui me prenait?... Etais-je
malade, ou folle?...

--C'est la rue des Jeneurs! la rue des Jeneurs!

--Eh bien! qu'est-ce que a nous fait, la rue des Jeneurs? Ce n'est
pas l que nous allons.

--C'est la rue de Catherine!

--La rue de Catherine?...

--Oui, la rue o demeure son tuteur.

Et comme le cocher s'est arrt, je veux absolument descendre. Ma mre
comprend qu'il n'y aura pas moyen de me faire entendre raison, et que
le plus court est de cder. Nous voil donc avec ma soeur, toutes trois
sur le pav de la rue des Jeneurs.

--Eh bien! quel numro? demande ma mre.

--Quel numro?... Je ne sais pas.... Catherine ne me l'a pas dit.

--Et le tuteur, comment s'appelle-t-il?

--Je ne sais pas.... C'est le tuteur de Catherine....

--Il fallait te renseigner mieux.... Tu comprends que nous ne pouvons
pas aller demander, de porte en porte: le tuteur de Catherine.... Nous
nous ferions rire au nez.

Nous remontons dans la voiture. Je suis trs penaude, mais encore
plus dsole; je pense que je ne sais mme pas le nom de famille de
Catherine, je ne m'en suis jamais inquite. Il me semble qu'elle est
bien perdue pour moi, que je ne pourrai jamais la retrouver. Et ma
soeur, qui s'aperoit que j'ai envie de pleurer, m'embrasse gentiment,
pour me consoler.




LXIX


Mon pre trouvait que dcidment, les entrechats du Conservatoire
et les leons de piano de Virginie Huet, ne constituaient pas une
ducation suffisante, et, quand il en avait le loisir, il se dsolait
de nous laisser ainsi nous lever au hasard.

Cependant, l'ide de la rclusion dans les pensionnats lui tait
particulirement antipathique,  cause, sans doute, de ses souvenirs
personnels et de ses premires tristesses.

Quand on l'avait mis,  l'ge de huit ans, au collge Louis-le-Grand,
il avait failli mourir de chagrin, et on avait d le retirer. C'est
dans ce collge qu'il avait conu pour un affreux pion qui le
tourmentait de prfrence, une haine qui ne s'est jamais teinte, ni
amoindrie. Il nous racontait, avec orgueil, l'affreuse mchancet
qu'il avait imagine, pour se venger de son bourreau: ayant pouss
trs loin l'tude du latin, qu'il approfondissait avec son pre, trs
fort latiniste, il avait dpass en savoir le pion qu'il dtestait.
Avec une malice diabolique, il glissait, dans un thme latin, quelque
faute rare, difficile  remarquer pour un savant mdiocre, et, quand le
matre avait dclar que le thme tait sans faute: Vous vous trompez,
s'criait l'lve, devant toute la classe attentive, il y a une faute
dans mon thme, et la voici. Je l'y ai mise exprs, pour dmontrer que
vous ne savez pas ce que vous enseignez.

On peut juger de ce qu'tait cette haine. Jamais mon pre ne parlait
de ce pion sans plir de colre, et il redisait souvent,--il l'a mme
crit--que s'il se trouvait en sa prsence, aprs si longtemps, il lui
sauterait  la gorge.

Donc, il ne voulait pas plus du pensionnat que du couvent. Restait
l'institutrice. On commenait  y songer.

Quand il en trouvait le temps, mon pre nous faisait bien quelques
dictes, admirables et instructives; nous donnait des leons 
apprendre, des devoirs  crire; mais livres  nous-mmes, nous les
faisions tout de travers, ou pas du tout. Alors, il s'efforait de
nous persuader,  l'aide de raisonnements, car il s'levait contre les
taloches, punitions et brusques rprimandes, qu'il trouvait inefficaces
et cruelles. Nous asseyant chacune sur un genou, il nous faisait de
la morale, et nous dmontrait, par des exemples saisissants et des
paraboles superbes, l'avantage qu'il y avait  tre sage,  se bien
conduire et  apprendre rapidement les leons prescrites; puis, pour
bien fixer dans notre esprit l'excellence de son discours, il concluait
en nous faisant cadeau d'une pice de quarante sous. On peut s'imaginer
 quel point cette morale nous plaisait, nous l'aurions voulue tous les
jours. Mais il dut renoncer  ce systme, le jour o, avec une nave
impudence, nous lui proposmes de supprimer la morale, et de donner
tout de suite les quarante sous.

L'institutrice, de plus en plus menaante, planait au-dessus de notre
vie.

Les jours des leons de piano, on en parlait mystrieusement avec la
belle Virginie. Nous allions le plus souvent travailler chez elle,
dans le petit logement o elle habitait, avec sa mre et une soeur plus
ge qu'elle. Cet intrieur tait des plus modestes; tous les efforts
taient concentrs sur Virginie, le seul espoir du pauvre mnage, tous
les sacrifices taient admis pour soutenir son lgance extrieure et
pour parer sa beaut. Les autres ne comptaient pas. La vieille mre,
qui en nglig tournait  la sorcire, nous ouvrait la porte, et ds
le seuil, une odeur d'huile frite et d'ail, nous prenait  la gorge,
provenant de quelque fricasse marseillaise, cuisine avec amour.

Nous ne faisions pas grande attention  Honorine, qui n'avait aucun
vestige de la beaut de sa soeur, et de beaucoup son ane, avait plutt
l'air d'tre sa tante. Grande, forte, le visage gras, les cheveux
ternes, dont les grands bandeaux donnaient l'impression d'une perruque;
elle n'avait rien de remarquable, si ce n'est qu'elle parlait du nez.

D'ailleurs, elle tait le plus souvent absente, car elle donnait au
dehors, elle aussi, des leons ... des leons de franais!...

Nous ne nous doutions gure quelle importance prendrait pour nous cette
Honorine Huet, que nous regardions  peine. Nous ne souponnions pas
que, sous cet air inoffensif, elle cachait de redoutables qualits,
qu'elle tait trs savante, possdait des diplmes, et avait dj t
institutrice.

Toutes sortes de conciliabules avaient lieu, qui nous donnaient un
peu de rpit, mais nous sentions le dnouement tout proche. Nous en
gmissions avec Marianne, presque aussi tourmente que nous.

--Pense donc, lui disions-nous, elle sera toujours sur notre dos;
ce sera un vrai gendarme, plus moyen de jeter le riz au lait dans
l'vier, ni de te lire des romans tout haut. Elle ne nous laissera
pas jouer l'opra italien avec des robes  maman: a va tre une vie
impossible!... Et si tu savais comme elle parle du nez ... on dirait
qu'elle ne se mouche jamais!

--a, c'est _tgodant_, disait Marianne.

Et d'avance, nous formions une alliance offensive et dfensive contre
la majestueuse Honorine.




LXX


Il fut dcid qu'on passerait l't  Enghien. Ma soeur avait la gorge
dlicate, ma mre avait besoin de fortifier ses cordes vocales, l'eau
sulfureuse ferait du bien  tout le monde.

Nous sautions de joie, croyant voir l'institutrice renvoye aprs les
vacances. Mais bien au contraire, ce dpart hta la dcision. Mon pre
devait rester, la plupart du temps,  Paris, ma mre avait besoin d'y
venir toutes les semaines, qu'aurait-on fait de nous? Mlle
Huet devenait indispensable.

Elle nous rejoignit aprs la premire semaine de notre sjour  Enghien.

Nous tions si vapores par le grand air, si perdues de jeu et
d'un engouement nouveau pour de dlicieuses Espagnoles, devenues nos
camarades, que l'effet de cette arrive, si redoute, en fut mouss.

Ce jour-l mme, ma mre allait  Paris et nous l'accompagnmes  la
gare. Au retour, nous tions seules avec Mlle Huet. Elle
s'efforait de se montrer trs aimable, trs bonne enfant, pas svre
du tout; mais elle nous proposa de faire une promenade, au lieu de
rentrer, prtendant que rien n'tait bon pour la sant, comme les
longues trottes.

Nous eussions prfr jouer dans le jardin; mais il fallait bien la
suivre. Elle nous entrana vers des sites fort vilains, que nous ne
connaissions pas: le long d'un chemin poussireux, o des vignes
basses, sur des terrains bossus, cachaient toute vue. Nous nous
jetions des regards navrs, ma soeur et moi.

Tout  coup, Mlle Huet poussa un cri, et s'lana entre les
ceps.

Qu'est-ce qui lui prenait?... Nous nous tions arrtes net, croyant
qu'elle avait t pique par une gupe, ou qu'elle avait vu un serpent.

Mais d'une voix joyeuse, elle s'cria:

--Un escargot!...

Alors, elle retira de sa poche, un mouchoir, qu'elle dploya et qui
parut presque aussi grand qu'une serviette, elle l'tendit par terre,
puis cueillant dlicatement l'escargot, elle le posa au milieu.

--Comment! vous allez l'emporter?...

--Lui et bien d'autres, j'espre. Des escargots de vignes!... Vous ne
savez donc pas comme c'est recherch?... Allons, mes enfants, faites la
chasse avec moi....

Et nous voil, cherchant des escargots sous les feuilles, en nous
demandant, tout bahies, qu'est-ce qu'elle pourrait bien en faire!
C'tait tout de mme moins ennuyeux qu'une leon de grammaire, et nous
allions gament d'un cep  l'autre, un peu dgotes, mais intresses
tout de mme  la chasse.

Quand le mouchoir fut rempli, Mlle Huet le noua
soigneusement, et tout verdi, gluant et grouillant, le rapporta  la
maison, au grand effroi de la cuisinire.

--Vous ne savez donc pas votre mtier? disait Mlle Huet,
une cuisinire qui se respecte doit savoir accommoder les escargots,
car c'est un mets des plus dlicats. Nous allons les faire jener, et,
demain, je les prparerai moi-mme, selon la bonne recette provenale,
et vous vous en lcherez les doigts.

Malgr cette affirmation, personne ne voulut goter aux escargots, et,
au risque de se donner une indigestion, Mlle Huet les dvora
toute seule, tandis que nous nous cachions les yeux, pour ne pas voir
ce spectacle.

On et dit des reprsailles, quand, l'institutrice, un peu vexe,
dficela un ballot de livres menaants,  cartonnages marbrs, qui nous
annonaient l'irrvocable avnement d'une re nouvelle.






End of the Project Gutenberg EBook of Le collier des jours, by Judith Gautier

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COLLIER DES JOURS ***

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Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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