The Project Gutenberg EBook of Le lion du dsert, by Gustave Aimard

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Title: Le lion du dsert
       Scnes de la vie indienne dans les prairies

Author: Gustave Aimard

Release Date: October 10, 2013 [EBook #43923]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LE LION DU DSERT

Scnes de la vie indienne dans les prairies

Par

GUSTAVE AIMARD


PARIS

ALEXANDRE CADOT, DITEUR

37, RUE SERPENTE, 37





A

MONSIEUR ERNEST MANCEAUX

CONSEILLER D'TAT

Ce livre est ddi, comme tmoignage de

respectueuse reconnaissance,

Par l'auteur,

GUSTAVE AIMARD.

Viry-Chtillon, 25 aot 1864.





LE LION DU DSERT

Scnes de la vie indienne dans les prairies




I

LE RANCHO


Le presidio de Santa F, le poste le plus avanc que possdent les
Mexicains dans la province de Sonora, est bti au milieu d'une plaine
riante et fertile. Une de ses faces occupe l'ouverture du coude que
forme une petite rivire; il est ceint naturellement par les murs de
pierre des habitations dont il est bord; l'entre de chaque rue est
ferme par des pieux qui font palissade, et, comme dans la plupart des
_pueblos_ (villages) de l'Amrique du Sud, les maisons, leves d'un
tage, sont couvertes en terrasse de terre bien battue, ce qui est
un abri suffisant dans ce beau pays o le ciel est toujours pur. Au
temps de la domination espagnole, Santa F jouissait d'une certaine
importance, grce  sa position stratgique qui lui permettait de se
dfendre facilement contre les incursions des Indiens; mais, depuis
l'mancipation du Mexique, ce pueblo, comme tous les autres centres
de population de ce malheureux pays, a vu sa splendeur s'vanouir 
jamais; et, malgr la fertilit de son sol et la magnificence de son
climat, il est entr dans une re de dcadence telle, que le jour
est prochain o ce ne sera plus qu'une ruine inhabite; en un mot,
ce bourg, qui comptait, il y a cinquante ans, plus de trois mille
habitants, en possde aujourd'hui quatre cents  peine, rongs par les
fivres et la plus honteuse misre.

Or, le 5 mars 1855, jour o commence cette histoire, entre trois et
quatre heures du soir, deux cavaliers bien monts entraient au grand
trot dans le presidio.

Le premier tait un homme de quarante-cinq  cinquante ans; sa taille
haute, ses membres vigoureux et bien attachs indiquaient une force
et une agilit peu communes; son teint tait bronz, et ses traits
durs et hautains dcelaient presque la cruaut; un air de franchise
qui rayonnait dans ses yeux temprait nanmoins cette expression et
rpandait mme sur sa physionomie un charme dont il tait difficile
de se dfendre; le bas de son visage tait couvert d'une barbe noire
et touffue, et d'paisses boucles d'une longue chevelure brune mles
par places de fils argents, s'chappaient de son chapeau de paille
 larges bords et tombaient en dsordre sur ses fortes paules. Son
costume, en partie recouvert d'un zarap aux mille couleurs, et
d'un tissu d'une finesse extrme, ressemblait  celui des riches
hacenderos[1]. Son large pantalon de velours violet, garni d'une
profusion de boutons d'or cisels avec art, et ouvert  la hauteur
du genou, laissait voir ses bottines de daim aux talons desquelles
sonnaient ces lourds perons d'argent dont les molettes, larges comme
des soucoupes, obligent  marcher sur la pointe du pied; sa veste,
d'une toffe et d'une couleur semblables au pantalon, ne lui descendait
que de quelques pouces au-dessous des aisselles, et permettait
d'entrevoir la fine chemise de batiste que fermait sur sa poitrine un
superbe diamant; une ceinture de soie rouge richement brode, et dans
laquelle taient passs un revolver  six coups, un poignard et une
hache, lui serrait les hanches, et un rifle damasquin d'argent tait
pos en travers de sa selle. Cet individu se nommait don Lpez Arriaga.

Son compagnon portait un costume  peu prs semblable au sien. C'tait
un grave et long personnage  la figure taille en fer de hache, et qui
rpondait au nom de don Juan Venado.

Rgle gnrale en Amrique: depuis la guerre de l'indpendance, tout le
monde a le droit au _don._

--Que vous ai-je annonc, seor Venado? dit d'un ton satisfait don
Lpez  son compagnon; vous le voyez, nous arrivons juste au bon
moment: personne n'est l pour nous espionner.

--Qui sait? rpondit l'autre; croyez-moi, seor don Lpez, dans les
villes il y a toujours quelqu'un aux aguets pour voir ce qui ne le
regarde pas, et en rendre compte  sa manire.

--C'est possible, murmura don Lpez en haussant les paules avec
ddain; je m'en moque comme d'un _costal de nueces_[2].

--Je n'en doute pas. Mais je crois que nous sommes arrivs enfin au
rancho[3] du seor Pp Naps: ce doit tre cette hideuse masure, si
je ne me trompe.

--En effet, c'est ici que nous avons affaire, pourvu que le drle n'ait
pas oubli le rendez-vous que je lui ai donn. Attendez, seor don
Juan, je vais lui faire le signal convenu.

--Ce n'est pas la peine, seor don Lpez, vous savez bien que je suis
toujours aux ordres de votre seigneurie quand il lui plat de penser
 moi, rpondit une voix railleuse partant de l'intrieur du rancho
dont la porte s'ouvrit et laissa voir dans son entrebillement la haute
stature et la figure intelligente de Pp Naps lui-mme.

--_Ave Maria pursima!_[4] dirent les voyageurs en descendant de
cheval et entrant dans le rancho.

--_Sin pecado concebida_, rpondit Pp en prenant la bride des chevaux
qu'il conduisit dans l'curie, o il les dessella et les mit devant une
norme botte d'alfalfa[5].

Les deux Mexicains, fatigus d'une longue route, s'assirent sur un banc
adoss au mur et attendirent le retour de leur hte en tordant entre
leurs doigts une cigarette de mas.

L'endroit dans lequel ils se trouvaient n'avait rien de bien attrayant.
C'tait une grande salle perce de deux fentres garnies de forts
barreaux de fer dont les vitraux crasseux ne laissaient pntrer qu'un
jour incertain; ses murs nus et enfums taient couverts d'images
enlumines reprsentant divers sujets de saintet; le mobilier ne
se composait que de trois ou quatre tables boiteuses et d'autant de
bancs. Quant au plancher, c'tait tout simplement le sol battu, mais
rendu raboteux par la boue qu'avaient apporte les pieds des chalands.
Une porte soigneusement ferme conduisait  une chambre intrieure
dans laquelle couchait le ranchero; une autre porte faisait face  la
premire: ce fut par celle-l que rentra Pp ds qu'il eut donn ses
soins aux chevaux des voyageurs.

--Eh bien! seores, cria-t-il de la porte, quoi de nouveau? Le gnral
Alvarez se prpare-t-il  battre Santa Anna, ou celui-ci s'est-il enfin
empar de son comptiteur?

--Ma foi, rpondit don Lpez, je n'en sais rien et je ne m'en occupe
gure. Nous avons  parler d'affaires plus intressantes.

--_Caray!_ seor don Lpez, quelle vivacit! s'cria Naps; avant de
causer, vous vous rafrachirez bien un peu: il n'y a rien de tel qu'un
verre d'aguardiente pour claircir les ides.

L'eau-de-vie fut verse  pleins bords et absorbe d'un trait.

--Et maintenant causons srieusement, dit don Lpez  voix basse,
aprs avoir jet un regard souponneux autour de lui. Ainsi que
nous en tions convenus, je suis all  la Veracruz pour y recruter
les gens dont nous avons besoin; mais si l'on trouve  la Veracruz
autant de matelots qu'on en veut, il n'en est pas de mme pour
les _gambucinos_[6], je n'ai pu en trouver un seul; d'ailleurs,
qu'iraient-ils faire dans cette ville en ce moment, o la Californie
enlve pour ses riches placers tous les hommes du mtier? Et puis,
comme il est fort probable que nous aurons maille  partir avec les
Indiens bravos; je me souciais peu d'enrler des novices qui,  la
vue des premiers peaux-rouges, se sauveraient avec pouvante en nous
abandonnant au milieu des llanos; j'avais besoin, au contraire,
d'hommes aguerris et rsolus, que nulle fatigue et nul pril ne
dgotassent, et qui, une fois attachs  notre entreprise, la
suivissent jusqu'au bout sans hsiter. Je m'en revenais donc assez
chagrin, lorsque le hasard ou plutt ma bonne toile me fit, il y a
quelques jours, rencontrer  Tubac le seor don Juan Venado que vous
connaissez dj.

--Oui, interrompit Pp avec un soupir, nous sommes de vieux amis.

--C'est vrai, rpondit poliment don Juan, nous avons pass de bonnes
heures ensemble  Mxico.

--Moi aussi je connais don Juan de longue date, poursuivit don Lpez
en jetant un regard amical sur son compagnon; aussi n'ai-je pas hsit
 lui confier qu'un Indien nous ayant rvl  vous et  moi, seor
Pp, un riche placer, nous avons form le projet de runir une troupe
d'hommes rsolus afin de nous en emparer. Le seor don Juan, dont vous
connaissez la discrtion, comprit que nous ne voulions pas faire la
fortune du gouvernement aux dpens de la ntre, et que, par consquent,
l'expdition devait tre prpare dans le plus grand secret; car Dieu
sait les embarras que nous occasionnerait une parole lgre en ce
moment o le monde entier ne rve que placers, mines d'or, etc., et o
tous les jours l'Europe vomit sur l'Amrique des nues de vagabonds
avides de s'engraisser  nos dpens.

--Puissamment raisonn, observa Pp d'un air convaincu.

--Bref, continua don Lpez, j'ai pu, grce  notre ami, runir en
peu de jours, pour notre expdition, la plus belle collection de
_bribones_, tous gaillards de sac et de corde, ruins par le mont[7],
et sur lesquels je puis compter parfaitement...

--Je suis en tous points de votre avis, seor don Lpez; et maintenant
qu'avez-vous rsolu?

--Nous n'avons pas de temps  perdre, reprit le Mexicain; ce soir mme
nous nous mettrons en route: qui sait si dj nous n'avons pas diffr
trop longtemps notre dpart? Peut-tre quelques-uns de ces vagabonds
d'Europe dont je vous ai parl ont-ils dcouvert notre placer: ces
misrables ont un flair particulier pour trouver l'or.

--Caray! mon matre, s'cria Pp en frappant du poing sur la table;
ce serait  devenir fou: une affaire si bien combine et si bien mene
jusqu'ici!

--J'y ai autant d'intrt que vous, seor Pp, rpondit don Lpez avec
un aplomb superbe; vous savez que de malheureuses spculations m'ont
fait perdre toute ma fortune: je veux la rtablir d'un seul coup.

A ces paroles, le ranchero eut une peine incroyable  rprimer un
sourire, car il tait de notorit publique que le seor don Lpez
Arriaga tait un _lepero_[8] qui, en fait de fortune, n'avait jamais
possd un cuartillo de patrimoine; que toute sa vie il n'avait t
qu'un aventurier, et que les malheureuses spculations dont il se
plaignait taient simplement une funeste veine au mont qui lui avait
rcemment enlev une vingtaine de mille piastres gagnes Dieu sait
comment. Mais le seor don Lpez tait un homme d'une bravoure sans
gale, dou d'un esprit fertile et prompt, que les hasards de sa vie
accidente outre mesure avaient oblig  vivre longtemps dans les
llanos dont il connaissait aussi bien les dtours que les ruses de ceux
qui les habitent.

Pour ces diffrentes raisons et bien d'autres encore, le seor don
Lpez tait le seul homme capable de mener  bien la difficile
expdition qu'ils allaient entreprendre, et le seor Pp Naps, lui
aussi, avait de rudes revanches  prendre contre le mont; aussi eut-il
l'air d'ajouter la foi la plus complte  ce qu'il plut au seor don
Lpez de dire touchant sa fortune perdue.

--Mais, dit-il aprs une seconde de rflexion, et la femme, qu'en
faisons-nous?

--La femme?

--Oui.

--Eh bien! nous...

En ce moment, deux coups vigoureux retentirent sur la porte
soigneusement verrouille. Don Lpez s'interrompit.

--Faut-il ouvrir? demanda Pp.

--Oui, rpondit don Juan; hsiter ou refuser pourrait donner l'veil;
dans notre position, il faut tout prvoir.

Don Lpez consentit d'un signe de tte, et le ranchero alla ouvrir la
porte, contre laquelle on continuait de frapper comme si l'on avait
l'intention de la jeter bas.

Un homme emboss dans un large manteau, et les ailes du chapeau
rabattues sur les yeux, entra dans la salle.

--_Santas tardes_[9], dit-il en portant la main  son chapeau sans
l'ter cependant.

--_Dios las de a usted buenas_[10], rpondit Pp; que faut-il servir 
votre seigneurie?

--Une bouteille d'aguardiente, rpondit l'tranger en s'installant dans
l'endroit le plus obscur de la salle.

Ds qu'il fut servi, il se versa un verre d'eau-de-vie qu'il but, et,
appuyant sa tte sur sa main, il sembla se plonger dans de srieuses
rflexions, sans s'occuper davantage des gens qui se trouvaient auprs
de lui.

Cependant l'arrive de l'inconnu avait glac la faconde de nos trois
personnages, qui, les bras croiss et le dos au mur, restaient mornes
et silencieux, comme s'ils eussent pressenti que cet homme tait un
ennemi; ils attendaient avec anxit ce qui allait se passer. Enfin don
Juan, voulant savoir  quoi s'en tenir sur le compte de ce mystrieux
individu, se leva, remplit rsolument son verre et se tournant vers
l'tranger toujours impassible en apparence:

--Seor caballero, lui dit-il avec cette politesse que possdent  un
si suprme degr tous les Mexicains, j'ai l'honneur de boire  votre
sant.

A cette invitation, l'inconnu leva lentement la tte, fixa un instant
les yeux sur son interlocuteur, et lui rpondit d'une voix sche et
brve:

--C'est inutile, seor don Juan, car je ne boirai pas  la vtre; ce
que je dis  vous, ajouta-t-il en appuyant sur ces mots, le seor don
Lpez Arriaga, peut galement le prendre pour lui, si bon lui semble.

--Qu'est-ce  dire, seor? demanda don Lpez en se levant avec
violence. Auriez-vous l'intention de m'insulter?

--Il y a des gens avec lesquels on ne peut avoir cette intention,
reprit l'inconnu d'une voix incisive. Mais, seores, continuez donc
votre conversation. Elle tait,  mon arrive, des plus intressantes:
vous parliez, je crois, d'une expdition que vous prparez, et mme
n'tait-il pas question,  l'instant o je suis entr, d'une femme
indienne que votre digne associ, le seigneur Pp Naps, a enleve
pour votre compte, et qui doit, je le suppose, vous servir d'otage
auprs de ses compatriotes? Que je ne vous drange pas; je serais
charm, au contraire, de savoir ce que vous comptez faire de cette
jeune femme.

Aucune expression ne saurait rendre le sentiment de stupeur et
d'pouvante qui s'empara des trois associs  cette rvlation
accablante et imprvue de leurs projets. Un instant ils se figurrent
avoir affaire au gnie du mal, et firent simultanment le geste de se
signer. Mais don Lpez et don Juan taient des hommes qu'un vnement,
si grave qu'il fut, ne pouvait longtemps abattre; le premier moment
pass, il se raidirent, et, l'tonnement faisant place  la colre, don
Juan tira de sa botte vaquera un couteau  lame bien acre, et fut se
placer devant la porte, afin de barrer le passage  l'inconnu; tandis
que don Lpez, le sourcil fronc et le machette  la main, s'avanait
rsolument vers la table derrire laquelle leur trange interlocuteur,
debout et les bras croiss, semblait les dfier aprs les avoir si
cruellement raills.

--Qui que vous soyez, seor caballero, dit don Lpez en s'arrtant 
deux pas de son adversaire, le hasard vous a rendu matre d'un secret
qui tue, et vous allez mourir.

--Vous croyez, seor don Lpez? rpondit l'autre avec un sourire
ironique.

-Dfendez-vous si vous ne voulez pas que je vous assassine; car, vive
Dieu! je n'hsiterais pas, je vous en prviens.

--Je le sais, dit l'inconnu, et je ne serais pas la premire personne
que vous tueriez lchement; les mornes et les quebradas de la Sierra
Nevada ont entendu dj les cris d'agonie de vos victimes.

A cette allusion faite par l'inconnu  un crime que don Lpez croyait
ignor de tous, une pleur livide envahit son visage, un tremblement
convulsif agita tous ses membres. Il poussa un cri de rage et se
prcipita sur l'tranger. Celui-ci attendit impassible le choc qui le
menaait; mais, ds que don Lpez fut  sa porte, il se dbarrassa
vivement de son manteau et le jeta sur la tte de son ennemi, qui
roula sur le sol sans pouvoir se dlivrer de l'toffe maudite qui
l'enveloppait comme un rseau inextricable.

D'un bond l'tranger sauta par dessus la table, et, sans plus s'occuper
de don Lpez, il se dirigea vers la porte; mais l, il trouva don
Juan, qui, s'lanant sur lui, chercha  lui enfoncer son couteau dans
la poitrine. Sans se dconcerter, l'inconnu saisit le poignet de son
agresseur, et, avec une force que celui-ci tait loin de souponner,
il lui tordit le bras de telle faon que ses doigts se dtendirent, et
qu'il laissa chapper le couteau avec un cri de douleur.

L'tranger le ramassa, et, serrant don Juan  la gorge:

--coute, misrable, lui dit-il; je suis matre de ta vie, et je
pourrais te tuer si bon me semblait, mais ce serait voler le bourreau
et faire tort au _garrote_ qui t'attend; seulement je veux te marquer
pour que tu te souviennes de moi!

Et, appuyant la pointe du couteau sur le visage blmi du Mexicain, il
lui fit deux entailles en forme de croix qui lui partagrent la figure
dans toute sa longueur.

--Au revoir, dit-il en jetant le couteau avec dgot, nous nous
retrouverons dans la Prairie!

Et, s'lanant hors de la salle, il disparut.

Lorsque les trois hommes se retrouvrent seuls, une expression de rage
impuissante et de haine mortelle contracta leur visage.

--Oh! s'cria don Lpez en grinant des dents et en montrant le poing
au ciel, je me vengerai!

--Et moi! murmura don Juan d'une voix sourde en tanchant le sang qui
souillait son visage.

--C'est gal, dit  part lui Pp Naps en jetant sur ses compagnons
un regard de compassion ironique, je ne le connais pas, mais, caray!
c'est un rude homme!

[1] Fermiers.

[2] Sac de noix (proverbe).

[3] Auberge.

[4] Faon de se saluer dans la nouvelle Espagne.

[5] Herbe qui ressemble au trfle.

[6] Chercheurs d'or.

[7] Jeu de cartes.

[8] Lazzarone.

[9] Manire de saluer qui quivaut  un bonsoir.

[10] Dieu vous le donne bon.




II.

LES CHASSEURS DE BISONS.


A deux lieues au plus de Santa F, dans une clairire situe sur le
bord de la petite rivire qui borde le presidio, le soir du jour o
s'taient passs les vnements que nous venons de rapporter, six
hommes aux traits durs, profondment accentus, et portant le costume
des chasseurs de bisons, c'est--dire le chapeau  larges bords, la
veste de velours garnie de rales perces en guise de boutons, la
culotte serre aux hanches par une ceinture de soie rouge, les bottes
vaqueras et le zarap bariol, taient runis autour d'un grand
feu qu'ils entretenaient avec soin et causaient entre eux tout en
s'occupant activement des prparatifs de leur souper. Frugal repas, du
reste, que ce souper! Il se composait d'une bosse de bison, produit de
leur chasse, de quelques patates et de tortillas de mas cuites sous la
cendre: le tout arros d'eau de smilax et d'aguardiente.

La nuit tait sombre, de gros nuages noirs couraient lourdement dans
l'espace, interceptant parfois les rayons blafards de la lune, qui ne
rpandait qu'une lueur incertaine. Le paysage tait noy dans ces flots
d'paisses vapeurs qui, dans les pays quatoriaux, s'exhalent de la
terre  la suite d'une chaude journe. Le vent soufflait violemment au
travers des arbres, dont les branches s'entrechoquaient avec un bruit
sinistre, et, dans les profondeurs des bois, les miaulements des chats
sauvages se mlaient aux glapissements des carcajous et aux hurlements
des pumas et des jaguars.

--Je crois que la nuit sera mauvaise, dit un des chasseurs tout en
retournant les patates dont il surveillait la cuisson.

--Je suis de votre avis, Fleur-de-Gent, rpondit un grand homme sec
en ce moment occup  rendre le mme service  la bosse de bison; le
soleil tait,  son coucher d'une couleur de cuivre qui ne prsage rien
de bon.

--Entre nous, Castor, j'ai bien peur que le Faucon-Noir n'ait commis
une faute en allant trouver seul ce misrable Lpez.

--Frre, vous savez que je n'ai pas approuv cette dmarche; mais le
Faucon est prudent, et il aura su sortir des griffes de cet homme.

--Dieu le veuille! cependant vous conviendrez que, pour de vieux
coureurs de bois, nous avons agi en vritables enfants en nous fourrant
 l'tourdie dans un vritable gupier dont je ne vois pas comment nous
sortirons.

--Bah! fit le Castor, avec un bon rifle et un oeil sr on vient  bout
de bien des choses, et sept hommes dtermins en valent cinquante dans
la Prairie. Et puis, pouvions-nous laisser notre fils adoptif sans
secours lorsqu'il rclamait notre aide?

Tous les chasseurs se rcrirent en protestant de leur dvouement au
Faucon-Noir.

--Depuis vingt ans que nous arpentons les llanos dans tous les sens,
reprit le Castor, notre plus grande joie a t de voir grandir  nos
cts et devenir un hardi et vigoureux chasseur l'enfant chtif et
malingre que nous avons sauv si miraculeusement lors de l'incendie
de l'hacienda del Toro. Nous avons fait le serment solennel de nous
dvouer  son bonheur: le moment est arriv, hsiterons-nous?

--Nous ne le pouvons ni ne le devons, dit Fleur-de-Gent.

--Bien parl! s'cria le Castor. Et maintenant, frres, soupons.

La bosse de bison fut tire du feu, pose sur une large feuille
d'abanijo au milieu du cercle form par les chasseurs. Chacun s'arma de
son couteau, et ils commencrent  manger de bon apptit.

--Cette affaire de l'hacienda n'a jamais t bien claircie, dit l'un
d'eux en engloutissant une norme tranche de bison saupoudre de
piment, et, dans l'intrt de l'enfant, peut-tre aurions-nous d faire
des recherches.

--Chut! rpondit le Castor en baissant la voix, To Perico et moi nous
nous en sommes occups. Croyez-vous donc que je n'aie pas song comme
vous  retrouver la famille de notre cher enfant?

--Eh bien, demanda un des chasseurs, qui tait rest silencieux
jusque-l et qu'on appelait le Grand-Livre, qu'avez-vous dcouvert?

--Hlas! rpondit To Perico, en secouant tristement la tte, ce que
nous avons appris se borne  bien peu de chose.

--Oui, interrompit le Castor,  force d'interroger  et l les voisins
de l'hacienda del Toro, ce qui n'tait pas facile, voici  quoi se
bornent les renseignements que nous avons recueillis: Le pre du
Faucon-Noir se nommait don Gutierrez de la Fuente; c'tait un homme
riche et considr dans le pays, qu'il n'habitait, du reste, que
depuis peu de temps, sans que l'on st d'o il tait venu. Le jour de
l'incendie,--que l'on suppose tre le rsultat d'une vengeance,--des
personnes dignes de foi nous ont assur l'avoir aperu, lorsque tout
espoir de sauver sa demeure fut vanoui, prendre la route des Prairies
sur un cheval, emportant sur le devant de sa selle le cadavre  demi
calcin de sa femme. Depuis ce jour, nul n'a revu don Gutierrez. Est-il
mort de dsespoir dans quelque lieu retir de la Pampa? Vit-il encore?
Voil ce que personne ne saurait dire.

--Et rien qui puisse nous mettre sur la trace de ce mystre! dit
Fleur-de-Gent. Et puis quand mme, chose impossible, le Faucon
retrouverait son pre, comment s'en ferait-il reconnatre, aprs vingt
ans passs?

--Avez-vous donc oubli, rpondit vivement le Grand-Livre, que,
lorsque nous sauvmes l'enfant, il portait au cou un scapulaire de
velours bleu brod d'argent contenant des reliques?

--C'est vrai, je m'en souviens; seulement, qu'est devenu le scapulaire?

--Il est encore au cou du Faucon-Noir, rpondit le Castor, et qui sait
si....

--Hum! fit To Perico, cet espoir est bien faible, mes frres; enfin, 
la grce de Dieu, et que sa sainte volont soit faite.

Tous les chasseurs se signrent religieusement; et comme le souper
tait termin, ils allumrent leurs cigarettes, jetrent quelques
brasses de bois mort dans le feu, et se prparrent  passer la nuit
le plus commodment possible.

Tout  coup le bruit d'une course prcipite retentit dans la fort, et
un cavalier fit irruption dans la clairire. A sa vue, les chasseurs
poussrent des exclamations de joie et s'lancrent  sa rencontre.

Ce cavalier tait le Faucon-Noir. Il rpondit avec bonhomie aux marques
d'attachement de ses amis, descendit de cheval et s'approcha du feu.
C'tait un jeune homme de vingt-cinq ans, d'une taille un peu au-dessus
de la moyenne, mais fine, cambre et admirablement proportionne. Ses
moindres mouvements taient lgants et nobles; toute sa personne
respirait la souplesse et la vigueur portes  leur suprme degr;
son front, ses yeux noirs et perants, son nez aquilin, sa bouche
moyenne, surmonte d'une paisse moustache noire, lui compltaient une
physionomie qui, sans tre belle, avait une remarquable expression
d'audace, de franchise et de loyaut. Il portait, comme ses compagnons,
le costume de chasseur.

--Eh bien! quoi de nouveau? demanda le Castor en s'adressant au jeune
homme qui prenait sa part des restes du souper, avez-vous vu les
ladrones?

--Je les ai vus, rpondit laconiquement le Faucon.

--Et que prtendez-vous faire?

--Sauver le Pigeon-Volant, si mes frres veulent me venir en aide.

--Pourquoi ne le ferions-nous pas?

--La tche sera rude.

--Tant mieux, corne-boeuf! dit le plus jeune en frappant la terre de la
crosse de son rifle; tant mieux, il y a longtemps que nous n'avons eu
maille  partir avec ces effronts pillards des Prairies.

--Ainsi Je puis compter sur mes frres?

--coute-moi, _muchacho_, dit To Perico d'une voix solennelle; sache,
une fois pour toutes, que nous sommes ici six hommes prts  sacrifier
leur vie pour te voir heureux.

--Je le savais, rpondit le jeune homme avec motion; mais
pardonnez-moi, j'avais besoin de vous l'entendre dire encore une fois,
tant le projet que j'ai conu est grave et prilleux.

--Mon fils, sept hommes comme nous, n'ayant qu'une tte et qu'un coeur,
sont bien forts dans le danger. Parle: quel est ton projet?

--Vous connaissez mon amour pour Rant-cha-wa-m[1], la fille de
Mahaskak[2], le sagamore des Jiowais. Depuis que je l'ai vue dans notre
dernire chasse sur les rives du lac Salado, mon coeur s'est envol
vers elle sans que j'aie cherch  le retenir, et je n'ai plus eu
qu'une pense, m'en faire aimer; qu'un dsir, la prendre pour femme.
Dans un but que je ne comprends pas bien encore, mais dont j'entrevois
pourtant la duplicit, don Lpez l'a fait enlever par son digne acolyte
Pp Naps. Il se propose de l'emmener avec lui dans le voyage qu'il
entreprend  la recherche d'un placer que Nauchenanga, le grand chef
des Comanches lui a vendu.--Une cinquantaine de bandits gambucinos et
trappeurs dvous forment sa troupe; eh bien, quelque formidable que
soit cette escorte, mon intention est de l'attaquer: c'est au milieu de
tous ces hommes que je veux enlever celle que j'aime. Voulez-vous me
suivre?

--Quand partons-nous?

--Sur-le-champ. Les gambucinos sont camps  peu de distance de nous,
et je sais que don Lpez doit se mettre en route ce soir mme: il faut
donc nous hter de suivre ses traces.

--Partons, rpondirent les chasseurs.

Aussitt chacun fit ses prparatifs, sellant son cheval, et remplissant
d'eau les petites outres de peau de chevreau dont tout cavalier
amricain est pourvu.

A l'instant o ils allaient quitter la clairire, un craquement de
feuilles se fit entendre, les branches s'cartrent, et un homme parut,
s'avanant, le bras tendu, la main ouverte, la paume en avant en signe
de paix.

A la couleur de sa peau d'une teinte plus claire que le cuivre neuf le
plus ple, on le reconnaissait immdiatement pour un Indien. C'tait
un homme de trente ans au plus, aux traits mles et expressifs; sa
physionomie tait d'une intelligence remarquable et particulirement
empreinte de cette majest naturelle chez les sauvages enfants des
Prairies; sa taille tait leve, bien prise, lance, et ses membres
fortement muscls dnotaient une vigueur et une souplesse contre
lesquelles peu d'hommes auraient pu lutter avec avantage.

Il tait compltement peint et arm en guerre. Ses cheveux noirs
taient relevs sur sa tte en forme de casque et retombaient sur son
dos comme une crinire; une profusion de colliers de _wampum_ ornaient
sa poitrine, sur laquelle tait peinte, avec une finesse rare, une
tortue bleue grande comme la paume de la main.

Le reste du costume se composait du _mitasse_[3] attach aux hanches
par une ceinture de cuir et arrivant jusqu'aux chevilles; d'une chemise
de peau de daim  longues manches pendantes, et dont les coutures,
ainsi que celles du mitasse, taient franges de cuir et de plumes;
un ample manteau de buffle brod de laine formant de nafs dessins,
s'accrochait  ses paules par une agrafe d'or pur et tombait jusqu'
terre; il avait pour chaussures d'lgants mocassins brillants de
perles fausses; un lger bouclier rond, couvert en bison et garni de
chevelures humaines, pendait  son ct gauche.

Ses armes taient celles des Indiens, c'est--dire le couteau 
scalper, le tomahawk et le rifle amricain; mais un long fouet dont le
manche peint en rouge tait orn de chevelures et de plumes, indiquait
un des principaux chefs de la redoutable nation des Comanches. C'tait,
en effet, le clbre Nauchenanga.

Le Faucon-Noir s'avana seul au-devant de l'Indien.

--Que veut mon frre? dit-il.

--Voir le visage d'un ami, rpondit le chef d'une voix douce.

Alors les deux hommes portrent la main droite  leur front, croisrent
ensuite les bras en passant la main droite sur l'paule gauche, et
inclinant la tte en mme temps, ils se salurent suivant l'usage de la
Prairie.

Cette crmonie prliminaire termine, le Faucon-Noir prit la parole.

--Mon frre est le bienvenu, dit-il; qu'il s'approche du feu et fume
dans le calumet de ses amis blancs.

--Ainsi ferai-je, dit Nauchenanga.

Et, s'approchant du feu, il s'accroupit  la mode indienne, dtacha son
calumet de sa ceinture, et se mit  fumer en silence.

Les chasseurs, voyant la tournure que prenait cette visite imprvue,
taient revenus s'asseoir autour du brasier. Quelques minutes se
passrent ainsi sans que personne parlt; chacun attendait que le chef
indien expliqut le motif de sa prsence. Enfin Nauchenanga secoua la
cendre de son calumet, le repassa  sa ceinture, et, s'adressant au
Faucon-Noir:

--Mon frre repart chasser les bisons? dit-il; il y en a beaucoup cette
anne au Cerro Prieto[4].

--Oui, rpondit le jeune homme, nous nous remettons en chasse. Mon
frre a-t-il l'intention de nous accompagner?

--Non, mon coeur est triste; Niang[5] s'est appesanti sur moi.

--Que veut dire mon frre? lui serait-il arriv un malheur?

--Mon frre ne me comprend-il pas? Ignore-t-il que le walkon[6] a vu
couper ses ailes et se trouve prisonnier des guerriers de feu[7]?
Ou bien me suis-je tromp et mon frre n'aime-t-il rellement que
les bisons dont il mange la chair et dont il vend la peau? rpondit
l'Indien, dont le regard tincela comme celui d'un chat-tigre.

--Que mon frre s'explique plus clairement et alors je tcherai de le
comprendre, murmura le Faucon-Noir.

Il y eut un instant de silence. L'Indien semblait rflchir
profondment.

Enfin il releva la tte, rendit  son regard toute sa srnit, et,
d'une voix basse et mlodieuse:

--Pourquoi feindre de ne pas me comprendre, Kolixi[8]? dit-il; le petit
oiseau qui chante dans mon coeur ne chante-t-il pas dans le tien?
Pourquoi ne pas tre franc? Un guerrier ne doit pas avoir la langue
fourchue. Ce qu'un homme seul ne peut faire, deux peuvent le tenter et
russir. Que mon frre s'explique, les oreilles d'un ami sont ouvertes.

--Mon frre a raison, je ne tromperai pas son attente; oui, j'ai dans
le coeur un petit oiseau qui me rpte de douces paroles  chaque
instant du jour; oui, je donnerais ma vie avec bonheur pour voir le
Pigeon-Volant libre de prendre son essor vers les cases de ses pres;
mais que peut la volont d'un homme seul?

--Mon frre se trompe, il n'est pas seul; je vois  ses cts les six
plus terribles rifles de la prairie. Que me dit donc l mon frre?
Ne serait-il plus le grand guerrier que je connais? Douterait-il
de l'amiti de son frre rouge Nauchenanga, le grand sagamore des
Comanches?

--Je n'ai jamais dout de l'amiti de mon frre; c'est un illustre
chef, et je suis flatt de l'offre qu'il veut bien me faire, rpondit
le jeune homme sans se compromettre.

--Eh bien, que mon frre dise un mot, et deux cents guerriers comanches
se joindront  lui pour dlivrer le Pigeon-Volant et prendre la
chevelure de ses ravisseurs.

--Merci, chef, votre offre est loyale, et je l'accepte; je sais que
vous tes honnte et que votre parole est sacre.

--Michabou[9] nous protge, dit l'Indien en se levant; mon frre peut
compter sur moi: qu'il suive les ladrones, je me charge de les lui
livrer sans dfense.

--Mais, reprit le chasseur, quand nous aurons sauv la jeune fille, 
qui appartiendra-t-elle?

--Rant-cha-va-m est sage, rpondit noblement l'Indien, elle choisira
entre le Faucon-Noir et Nauchenanga; heureux celui sur lequel tombera
son regard; l'autre se retirera sans se plaindre: la douleur aime la
solitude.

--Voici ma main, chef, et, quel que soit l'arrt de celle que j'aime,
je saurai m'y soumettre en homme de coeur.

--Mon frre parle bien, reprit l'Indien; Michabou a entendu son serment.

Et, s'inclinant avec courtoisie, le chef comanche se retira sans
ajouter une parole.

Quelques minutes plus tard, les chasseurs quittaient la clairire pour
se mettre  la poursuite des gambucinos.

[1] Le pigeon volant.

[2] Le loup blanc.

[3] Long caleon.

[4] La montagne Noire.

[5] Dieu du mal.

[6] Oiseau de Paradis.

[7] Espagnols.

[8] Faucon noir.

[9] Dieu.




III.

EL VADO.


Don Lpez ne resta pas longtemps sous le coup du sanglant outrage qu'il
avait reu. L'orgueil, la colre, et surtout le dsir de se venger
lui rendirent le courage, et, quelques minutes aprs le dpart du
Faucon-Noir, il avait retrouv toute son audace et son sang-froid.

--Vous le voyez, seor Pp, dit-il en s'adressant au ranchero, nos
projets sont connus; il faut donc nous hter si nous ne voulons
voir ici faire irruption les suppts du gouvernement. Ce soir mme,
aid du seor don Juan, que je vous laisse, vous mettrez  cheval
le Pigeon-Volant, en ayant soin de lui couvrir la tte d'un chapeau
d'homme  larges bords, et vous vous rendrez au camp. Votre arrive
sera le signal du dpart de l'expdition.

--Mais, observa Pp, dans quel but vous embarrasser d'une femme?

--Parce que cette femme, dit Lpez avec une motion mal dissimule,
est doue d'une beaut trange; elle est aime des principaux chefs
des tribus indiennes sur le territoire desquelles nous devons passer;
elle est donc pour nous un otage prcieux, comme l'a fort bien dit
l'homme qui vient de nous braver avec tant d'insolence; grce  elle,
je pourrai neutraliser les efforts que tenteront les Indiens pour nous
fermer la route du placer.

Don Lpez se leva, et, remontant  cheval, prit au galop la route du
Cerro Prieto.

--Hum! fit Pp en le regardant s'loigner, quel oeil de dmon!
Quoiqu'il y ait vingt ans que je le connaisse, je ne l'avais jamais vu
ainsi! Comment tout cela finira-t-il?

Et, sans plus de commentaires, il commena  mettre tout en ordre dans
le rancho. Lorsque ses apprts furent termins, il jeta un regard
autour de lui.

Le seor don Juan, les coudes sur la table et la cigarette  la bouche,
buvait  petits coups l'eau-de-vie reste dans la bouteille, sans doute
pour se consoler de la _navajada_ dont l'avait gratifi le Faucon-Noir,
et qui dj se cicatrisait tout en lui formant la plus piteuse
physionomie du monde.

--H! dit le ranchero d'une voix insinuante, seor don Juan, savez-vous
qu'il est  peine cinq heures?

--Vous croyez? rpondit l'autre pour dire quelque chose.

--J'en suis sr.

--Ah!

--Est-ce que le temps ne vous semble pas long?

--Extraordinairement.

--Si vous le vouliez, il nous serait facile de l'abrger.

--De quelle faon?

--Oh! mon Dieu, avec ceci.

Et Pp sortit de sa poche un jeu de cartes crasseux, qu'il tala avec
complaisance sur la table.

--Ah! la bonne ide! s'cria don Juan, dont les yeux tincelrent;
faisons un mont!

--A vos ordres; mais que jouerons-nous?

--Ah! diable, c'est vrai, il faut jouer quelque chose, fit don Juan en
se grattant la tte.

--La moindre des choses, simplement pour intresser la partie.

--Encore faut-il l'avoir.

--Que cela ne vous embarrasse pas; si vous y consentez, je vous ferai
une proposition.

--Faites, seor, je serai charm de la connatre.

--Voici. Nous jouerons, si vous voulez, la part qui doit nous revenir
dans les lingots d'or que nous allons chercher avec don Lpez.

--Accept, s'cria don Juan, sortant de sa poche un jeu de cartes non
moins crasseux que celui de son partenaire; cela nous fera gagner une
heure.

--Tiens, vous avez des cartes aussi, observa le ranchero.

--Oui, et toutes neuves, comme vous voyez. Commenons-nous?

--Je suis  vos ordres.

La partie s'engagea, et bientt, oubliant tout autre intrt, les deux
hommes furent compltement absorbs par les combinaisons du _siete de
copas_, de _el as de oro_, du _tres de bastos_ et du _dos de espadas._

Au Mexique et dans toute l'Amrique espagnole, l'Angelus sonne au
coucher du soleil, et dans ces contres, o il n'y a pas de crpuscule,
la nuit arrive sans transition, si bien que, lorsque la cloche a fini
de tinter, l'ombre est paisse. L'heure tait donc bien choisie pour le
dpart, et Pp ne le retarda pas, car, bien qu'il et dploy toute sa
science, il avait trouv dans le seor don Juan un adversaire tellement
habile, qu'aprs plus de trois heures d'une lutte acharne, tous deux
se trouvaient aussi avancs qu'auparavant.

Au dernier coup de l'Angelus, Pp mit la clef dans la serrure de
la porte conduisant  sa chambre, l'ouvrit, et, au bout de quelques
secondes, il rentra dans la salle suivi du Pigeon-Volant.

Rant-cha-wa-m tait une mignonne jeune fille de seize ans  peine,
 la tournure gracieuse, lgre, avec ce laisser-aller plein de
charme que les Espagnols appellent _salero_, mot que nulle expression
franaise ne saurait rendre; ses traits dlicats, presque enfantins,
respiraient la douceur et l'innocence; son front rveur, ses grands
yeux noirs et pensifs, son nez finement dcoup, aux ailes mobiles,
sa bouche rieuse borde de deux lvres parfaitement ourles, ses
dents blanches et son petit menton  fossette, lui formaient la plus
dlicieuse physionomie qui se puisse imaginer; son teint bistr,
presque blanc, nuance moins rare qu'on ne le croit chez les Indiennes,
ses cheveux noirs lui tombant en deux normes tresses sur les talons,
ses mains d'une petitesse extrme, compltaient l'ensemble enchanteur
de sa personne. Comme toutes les femmes de sa race, elle tait vtue
de deux larges chemises de calicot ray; l'une, serre au cou, tombait
jusqu'aux hanches, tandis que l'autre, attache  la ceinture, lui
descendait jusqu'aux chevilles. Son cou tait orn de colliers de
perles fines entremles de ces petits coquillages nomms wampums et
qui servent de monnaie aux Indiens; ses bras et ses chevilles taient
entours de larges cercles d'or, et un petit diadme du mme mtal
rehaussait le ton mat de son front; des mocassins de daim, brods de
laine et de perles de toutes couleurs emprisonnaient ses pieds nerveux
et finement cambrs.

A son entre dans la salle, un nuage de tristesse et de mlancolie
rpandu sur son visage ajoutait, s'il est possible, un attrait de plus
 sa personne.

--Allons, _wan_[1], lui dit le ranchero, schez vos larmes, nous ne
vous voulons pas de mal, que diable! et tout cela finira peut-tre
mieux que vous le croyez.

La jeune fille ne rpondit pas, elle se laissa dguiser sans
rsistance, mais en faisant une petite moue  dsesprer un saint.

--S'il y a du bon sens! murmurait le digne Pp  part lui, tout en
attifant sa prisonnire et en jetant un regard de convoitise sur les
joyaux dont elle tait pare; il faut tre fou pour gcher ainsi l'or
et les perles. Ne vaudrait-il pas mieux s'en servir pour acheter
quelque chose d'utile? C'est qu'elle en a au moins pour dix mille
piastres! Quelle magnifique partie de mont on ferait avec cela! Ah! si
don Lpez avait voulu.... Enfin nous verrons.

Tout en faisant ces judicieuses rflexions, le ranchero avait achev la
toilette de la jeune fille; il complta son dguisement en lui jetant
sur les paules le manteau abandonn par le Faucon-Noir; puis, donnant
un dernier regard  sa demeure, il fourra dans sa poche le jeu de
cartes qui tait rest sur la table, but un large verre d'eau-de-vie et
sortit enfin de la salle, suivi de la jeune fille et du seor don Juan,
qui, malgr les divers incidents de la journe, avait repris sa bonne
humeur, grce sans doute au mont, cette passion invtre de tout bon
Mexicain.

La porte ferme avec soin, l'Indienne fut place sur un cheval, Pp
monta sur un autre, ainsi que le seor don Juan, et, abandonnant sa
maison  la garde de la Providence, laquelle devait fort peu s'en
soucier, le ranchero donna le signal du dpart, suivi de ses deux
compagnons; il fit un dtour pour traverser le pueblo et se dirigea au
grand trot du ct du Cerro Prieto.

Don Lpez avait mis le temps  profit, et tout tait prt pour le
dpart. Les nouveaux venus ne descendirent mme pas de cheval; ds
qu'on les aperut, la caravane, compose, comme nous l'avons dit,
d'une cinquantaine d'hommes dtermins, aprs s'tre, forme en file
indienne, s'branla dans la direction des Prairies, non sans avoir
prudemment dtach sur ses flancs deux claireurs chargs de surveiller
les environs.

Rien n'est triste comme une marche de nuit dans un pays inconnu, sem
d'embches de toutes sortes o  chaque instant l'on craint de voir
s'lancer de derrire les buissons l'ennemi qui vous guette au passage.
Aussi la petite troupe, inquite et tressaillant au moindre bruit,
s'avanait-elle silencieuse et morne, les yeux fixs sur les halliers
touffus qui bordaient le chemin, le fusil en avant, et prte  tirer au
moindre mouvement suspect.

Cependant les gambucinos marchaient dj depuis trois heures sans que
rien fut venu justifier leurs craintes, un calme solennel continuait
 rgner autour d'eux; peu  peu leurs apprhensions se dissiprent
et ils commenaient  causer  voix basse et  rire de leurs terreurs
passes, lorsqu'ils arrivrent sur les bordas d'une petite rivire qui
leur barra le passage.

Dans l'intrieur de l'Amrique du Sud les voies de communication sont
nulles et par consquent le systme des ponts compltement nglig.
On ne connat que deux moyens de traverser les rivires: chercher un
_vado_ (gu), ou, si l'on est trop press, lancer son cheval dans le
courant, souvent trs rapide, et tcher d'atteindre l'autre bord  la
nage. Don Lpez choisit le premier moyen: il chercha un vado.

Ce fut l'affaire de quelques minutes, et bientt toute la troupe entra
dans l'eau; quoique le gu ne ft pas gal et que parfois les chevaux
eussent de l'eau jusqu'au poitrail et fussent obligs de se mettre  la
nage, tous les cavaliers passrent sans accident.

Il ne restait plus sur la rive que don Lpez, le chef comanche, qui
avait rejoint l'expdition quelques minutes avant son dpart et lui
servait de guide, la jeune Indienne et le seor Pp Naps.

--A nous maintenant, chef, dit don Lpez en s'adressant  Nauchenanga;
vous voyez que nos hommes sont en sret et n'attendent plus que nous
pour se mettre en route.

--La wan premire, rpondit laconiquement l'Indien.

--C'est juste, chef, la femme d'abord, reprit don Lpez; et se tournant
vers sa prisonnire:--Passez, lui dit-il, en adoucissant autant que
possible le timbre de sa voix.

La jeune fille, sans rpondre, fit rsolument entrer son cheval dans la
rivire; les trois hommes la suivirent.

La nuit tait sombre, le ciel couvert de nuages, et la lune
incessamment voile ne brillait qu' de longs intervalles, ce qui
rendait le passage difficile en ne permettant pas de distinguer les
objets  une courte distance; cependant, au bout de quelques secondes,
don Lpez crut s'apercevoir que le cheval de la jeune Indienne ne
suivait pas la ligne trace par le vado, mais appuyait sur la gauche
comme s'il se ft abandonn au courant. Il poussa son cheval en avant
pour s'assurer de la ralit du fait; mais tout  coup une main
vigoureuse saisit sa jambe droite, et avant mme qu'il songet 
rsister, il fut renvers dans l'eau et pris  la gorge par un Indien.

Pp Naps s'lana  son secours.

Pendant ce temps, le cheval de l'Indienne, subissant probablement une
impulsion occulte, s'loignait de plus en plus de l'endroit o les
gambucinos avaient pris terre. Quelques-uns d'entre eux, s'apercevant
de ce qui se passait, rentrrent dans l'eau pour venir en aide  leur
chef, tandis que d'autres, guids par don Juan, suivirent le rivage
au galop afin de couper la retraite au cheval de l'Indienne lorsqu'il
aborderait.

Pp Naps, aprs plusieurs efforts infructueux, se rendit matre du
cheval de don Lpez et le mena  celui-ci au moment o il venait de
tuer son ennemi d'un coup de couteau dans la poitrine; le Mexicain
se remit en selle et gagna le rivage o il tcha de rtablir un peu
d'ordre dans sa troupe, tout en suivant avec anxit les pripties du
drame silencieux qui se jouait dans la rivire entre Nauchenanga et la
jeune Indienne.

Le chef comanche avait lanc son cheval  la poursuite de celui du
Pigeon-Volant, et tous deux, sur une ligne presque parallle, suivaient
le fil de l'eau, le premier cherchant  se rapprocher du second qui
s'efforait au contraire d'augmenter de plus en plus la distance qui
les sparait.

Tout  coup le cheval de Nauchenanga fit un bond en poussant un
hennissement de douleur, et il commena  battre follement l'eau de
ses pieds de devant, tandis que la rivire se teignait en rouge autour
de lui; le chef, comprenant que son cheval tait bless  mort, quitta
la selle et se pencha de ct, prt  plonger. En ce moment, une face
hideuse apparut au niveau de l'eau en riant d'une faon diabolique,
et une main s'avana vers lui pour le saisir. Avec cet imperturbable
sang-froid qui n'abandonne jamais les Indiens, mme dans les
circonstances les plus critiques, le Comanche prit son tomahawk, fendit
le crne de son ennemi et se laissa glisser dans l'eau.

Alors un formidable cri de guerre clata dans la fort, et une
cinquantaine de coups de feu clatrent, tirs des deux rives  la fois
et illuminant la scne de lueurs fugitives et sinistres. Une foule de
peaux-rouges se rua sur les gambucinos et une mle terrible s'engagea.

Les Mexicains, pris  l'improviste, se dfendirent d'abord mollement,
lchant pied et cherchant un abri derrire les arbres; mais obissant
 la voix de don Lpez qui faisait des prodiges de valeur tout en
excitant ses compagnons  vendre chrement leur vis, ils reprirent
courage, se formrent en escadron serr et chargrent les Indiens
avec furie, luttant corps  corps avec eux, les assommant  coups de
crosse de fusil ou les poignardant avec leurs machettes. Le combat fut
court. Les peaux-rouges voyant le mauvais rsultat de leur surprise,
se dcouragrent et disparurent aussi vite qu'ils taient apparus.
Cinq minutes plus tard, le calme et le silence taient si compltement
rtablis, que si quelques Mexicains n'avaient pas t blesss et si
plusieurs Indiens n'taient pas rests sur le champ de bataille, cette
scne trange aurait pour ainsi dire pu sembler un rve.

Ds que les sauvages furent en fuite, don Lpez jeta un regard avide
sur la rivire: de ce ct aussi la lutte tait termine. Nauchenanga,
mont en croupe derrire la jeune fille, guidait son cheval vers le
rivage qu'il ne tarda pas  atteindre.

--Eh bien? lui demanda don Lpez.

--Les Pawnies sont des renards sans courage, rpondit le Comanche en
montrant du doigt deux chevelures humaines qui pendaient sanglantes 
sa ceinture, ils fuient comme des femmes ds qu'ils voient le visage
d'un guerrier de ma nation.

--Bien! fit avec joie don Lpez, mon frre est un grand chef, il a un
ami.

L'Indien s'inclina avec un sourire indfinissable; son but tait
atteint, il avait gagn la confiance de celui qu'il voulait perdre.

La troupe se remit en marche.

Pendant plus d'un mois, le voyage des aventuriers  travers la Prairie
ne fut qu'une longue suite de combats soutenus contre les Indiens
qui les suivaient pour ainsi dire  la piste. Ils voulaient dlivrer
le Pigeon-Volant, c'tait l du moins le principal motif de leurs
agressions; le second tait cette haine qui sparera toujours la race
rouge de la race blanche, race avide qui enserre d'anne en anne
davantage les Indiens, envahissant un jour leurs plus beaux territoires
de chasse, le lendemain promenant la charrue au lieu mme o reposent
les os de leurs pres, les refoulant sans cesse vers les mornes dsols
et les pics neigeux des Montagnes Rocheuses, et qui ne sera satisfaite
que lorsqu'elle aura vu tomber sous ses coups le dernier de ces enfants
de la Prairie, abruti par les vices qu'elle lui aura inoculs.

[1] Femme.



IV

LA GROTTE DU SAYOTKATTA[1]


Le Nobraska--la Plate--ainsi que le nomment les Indiens, est un de
ces immenses cours d'eau comme l'Amrique a seule le privilge d'en
possder. Aussitt descendu des Montagnes Rocheuses, il se partage
en deux branches magnifiques qui, aprs des dtours sans nombre, se
runissent enfin vers le 41 9' N et le 101 40' O et vont se perdre
dans le Missouri.

C'est  l'endroit o le Nobraska forme en se divisant une large
fourche, que nous prierons le lecteur de se transporter avec nous.

L'homme auquel les splendides paysages amricains sont inconnus
aura peine  se figurer l'imposante et sauvage majest de ce lieu.
La rivire, parseme d'iles couvertes de cotonniers des bois, coule
silencieuse et rapide entre des rives peu leves et garnies d'herbes
si hautes qu'elles suivent l'impulsion du vent; au loin dans la vaste
plaine, sont dissmines d'innombrables collines, dont le sommet, coup
 peu prs  la mme hauteur, prsente une surface plate; jusqu' une
grande distance vers le nord, le sol est sem de larges dalles de grs
semblables  des pierres tumulaires.

A l'extrme pointe de la fourche s'lve un tertre conique supportant
a son sommet un oblisque de granit de cent vingt pieds de haut, les
Indiens, pris comme tous les peuples primitifs du fantastique et
du bicarr, se runissaient souvent en cet endroit: c'est l que se
font les hcatombes  _Kitchi-Manitou._ Un grand nombre de crnes de
bisons, amoncels au pied de la colonne et disposs en cercles, en
courbes et autres ligures gomtriques, attestent leur pit pour ce
dieu de la chasse, dont l'esprit protecteur plane, disent-ils, du haut
du monolithe.  et l poussent et s'panouissent par larges touffes,
la pomme de terre indienne, l'oignon sauvage, la tomate des prairies
et ces millions de fleurs et d'arbres tranges qui composent la flore
amricaine; le reste du paysage est couvert de hautes herbes qui
ondulent continuellement sous le pied lger des gracieux ahsathas ou
longues-cornes qui bondissent d'un roc  un autre. Et bien loin enfin,
bien loin  l'horizon, se confondant avec l'azur du ciel, apparaissent
les pics dnuds des Montagnes Rocheuses, dont les sommets, couverts de
neiges ternelles, servent de cadre  ce tableau immense et imposant,
empreint d'une sombre et mystrieuse grandeur.

Deux mois aprs les vnements que nous avons rapports, par une belle
soire du mois de mai, que dans leur langue image et sonore les
Indiens nomment _wabigon-quisi_, le mois des fleurs, la tranquillit
du dsert que nous avons essay de dcrire fut trouble par le bruit de
la course prcipite d'une nombreuse troupe de cavaliers qui apparut
suivant les rives de la branche mridionale de la Plate, nomme
_Paduca_, et se dirigeant vers la colonne de granit place au centre de
la fourche.

C'tait l'heure o le _maukawis_[2] faisait entendre son dernier chant
pour saluer le coucher du soleil, qui,  demi plong dans la pourpre du
soir, jaspait encore le ciel de longues bandes rouges.

Arrivs  une lgre distance de la colonne, les cavaliers s'arrtrent
subitement, et, mettant pied  terre, se prparrent  camper pour
la nuit. Cette troupe d'une trentaine d'hommes environ, prsentait
l'ensemble le plus pittoresque et le moins pacifique. Au premier coup
d'oeil, elle paraissait compose d'Indiens; mais, en l'examinant avec
attention, l'on reconnaissait  certains signes une runion de ces
trappeurs blancs et de ces gambucinos mexicains dont l'audace est
proverbiale dans le Nouveau-Monde.

Leur aspect et leur quipement offraient un singulier mlange de la vie
sauvage et de la vie civilise; ils taient gnralement d'une taille
moyenne, mais vigoureuse et bien proportionne. Tous se faisaient
remarquer par la longueur de leurs cheveux, car dans ces contres o
l'on ne combat souvent un homme que pour la gloire de lui ravir sa
chevelure, c'est une coquetterie de l'avoir longue et facile  saisir.
Quelques-uns mme la portaient lgamment tresse et entremle de
peaux de loutre et de cordons aux vives couleurs.

Le reste de leur costume rpondait  ce spcimen de leur got:
une blouse de chasse de calicot d'un rouge clatant, ou de cuir
grossirement brod, leur tombait jusqu'aux genoux; des gutres garnies
de rubans de laine et de grelots entouraient leurs jambes, et leur
chaussure se composait de ces mocassins constells de perles fausses
que savent si bien confectionner les _squaws_[3]. Une couverture
bariole et serre aux hanches par une ceinture de cuir, achevait de
les envelopper, mais non pas assez cependant pour qu' chacun de leurs
mouvements on ne pt voir briller en dessous le fer des haches, la
poigne des revolvers et des machettes mexicains dont tous taient
arms. Quant  leurs rifles, pour le moment inutiles et pendus aux
arons des selles auprs des lassos et des outres  l'eau, si on les
avait dpouills du fourreau de peau d'lan garni de plumes qui les
recouvrait, on aurait pu voir avec quel soin leurs possesseurs les
avaient orns de clous de cuivre et peints de diffrentes couleurs,
car tout chez ces hommes portait l'empreinte des coutumes indiennes;
leurs montures mmes, _mustangs_ presque aussi indompts que leurs
matres, ressemblaient  s'y mprendre aux chevaux des Pawnies dont
ils foulaient le territoire; ils taient littralement couverts de
plumes d'aigle, de perles et de rubans, et de longues taches rouges
et blanches, plaques sur leur robe  la faon persane et chinoise,
compltaient leur dguisement en achevant de les rendre mconnaissables.

Tandis que les uns dchargeaient les btes de somme et disposaient les
ballots de faon  former un rempart sur toute la circonfrence d'un
vaste cercle, les autres plantrent des pieux ferrs auxquels chacun
attacha son cheval en lui liant les pieds  l'amble, afin qu'en cas
d'alarme il ne pt s'chapper. Puis, aprs avoir dress une tente
pour leur chef au milieu de ce camp improvis en quelques minutes 
peine, ils allumrent quatre feux que des sentinelles furent charges
d'entretenir, et chacun se fit un lit de la monture[4] de son cheval.

Bientt le camp fut plong dans le silence, tout dormait,  part
trois ou quatre gambucinos qui, appuys sur leur rifle, l'oeil et
l'oreille au guet, veillaient sur le repos de leurs compagnons, et deux
personnages nonchalamment tendus devant la tente et qui causaient 
voix basse: c'taient don Lpez Arriaga et Nauchenanga, le sagamore des
Comanches.

Bien des vnements s'taient passs depuis le dpart du presidio de
Santa F; les choses avaient continuellement march de mal en pis, et
le soir de leur arrive  la fourche du Neobraska, les gambucinos,
fatigus d'un voyage qui leur paraissait interminable, et dcourags
de tant de combats dans lesquels les plus braves d'entre eux avaient
succomb, taient pour ainsi dire  bout de forces; ils commenaient 
murmurer contre don Lpez, dont ils ne voulaient plus couter les avis
et les exhortations.

L'Indien paraissait en proie  une vive inquitude; le regard fix dans
l'espace, on et dit qu'il voulait sonder les tnbres et deviner les
mystres de la nuit profonde qui l'entourait.

--Chef, dit l'Espagnol, croyez-vous que nous soyons parvenus 
dissimuler nos traces aux Pawnies?

--Les Pawnies sont des chiens, rpondit l'Indien d'une voix gutturale,
les femmes comanches les chassent  coups de fouet. Nauchenanga connat
tous les dtours de la Prairie; il a fait pour le mieux.

--Ainsi nous voil enfin dbarrasss de nos ennemis?

--Qui peut dire o sont ces voleurs en ce moment? Le Pawnie est comme
le loup, il rde continuellement autour des chasseurs pour enlever leur
chevelure; souvent on le croit loin et il est prs.

--J'espre, du moins, que nous avons chapp au Faucon-Noir et aux
bandits qui l'accompagnent?

--Mon frre le grand chef ple ne connat pas le Faucon-Noir, rpondit
l'Indien; Nauchenanga l'a combattu plusieurs fois, il le connat.
Tromper le Faucon-Noir est impossible; il a l'oeil de l'aigle et la
prudence du serpent, et puis il est guid par un charmant petit oiseau
qui chante dans son coeur et qui lui dit: Viens! viens!

--Qu'entendez-vous par l? quel oiseau?

--Rant-cha-wa-m, murmura l'Indien avec motion.

--L'amour est donc capable d'oprer de tels prodiges! ne put s'empcher
de dire don Lpez.

--L'amour est le matre! rpondit le chef avec un accent passionn qui
chappa  l'Espagnol; mais que mon frre ouvre ses oreilles, un chef va
parler.

--J'coute.

--Si cette nuit est tranquille, nous lverons le camp 
l'_endit-ha_[5], et une heure plus tard, nous aurons rejoint deux
cents guerriers de ma nation; avec leur escorte, il nous sera facile
d'atteindre le placer que je vous ai donn.

--Guatch vous entende, chef, rpondit l'Espagnol en poussant un
soupir de soulagement. Voyez, ajouta-t-il en se levant et en se
prparant  entrer dans la tente, voyez comme tout est calme autour de
nous, il ne se fait pas le moindre bruit dans ce dsert.

--Oui, rpondit sentencieusement le chef, tout est calme, trop calme,
j'entends le silence!

Don Lpez allait demander  l'Indien l'explication de ses paroles,
lorsque celui-ci le saisit brusquement par le bras et, le tirant  lui,
le fit tomber sur les genoux.

Un coup de feu retentit, une balle passa en sifflant  un pouce  peine
au-dessus de la tte de l'Espagnol, et s'aplatit contre un des pieux de
la tente.

--Les Pawnies! les Pawnies! s'cria l'Indien en poussant son cri de
guerre.

Et il s'lana dans la Prairie.

--Maldiction! murmura don Lpez en se relevant, encore ces loups
enrags! Aux armes! enfants! aux armes!

En quelques secondes, tous les gambucinos furent debout et embusqus
derrire les ballots qui formaient l'enceinte du camp. Au mme moment
des cris effroyables, suivis d'une dcharge terrible, clatrent dans
la Prairie. Les gambucinos rpondirent par une dcharge  bout portant
faite sur une nombreuse troupe de cavaliers qui arrivaient  toute
bride sur leur camp. Un de ces pouvantables combats comme chaque jour
il s'en livre dans la Prairie, tait engag entre les gambucinos et les
Peaux-rouges, leurs ennemis mortels.

Nauchenanga, au lieu de se jeter dans la mle, fit un bond sur la
droite et, se mettant  plat ventre, il commena  ramper sur les
mains et les genoux, glissant comme un serpent au milieu des hautes
herbes qui le cachaient, s'arrtant par intervalles pour regarder
autour de lui et prter une oreille attentive aux bruits du combat, qui
devenaient de moins en moins distincts.

Arriv  la colonne, il s'abrita derrire le tertre qui lui sert
de base, se releva sur les genoux, et, aprs s'tre assur qu'il
tait bien seul, il porta sa main  sa bouche, et,  trois reprises
diffrentes, il imita avec une rare perfection le cri plaintif du
cachorro de agua[6]. Au bout de quelques secondes  peine, le mme cri
pouss avec une semblable perfection lui rpondit; ce cri paraissait
sortir du tertre qui soutient le monolithe. Nous avons dit que ce
tertre tait entour d'un amas considrable d'os d'animaux sauvages,
rangs d'une faon bizarre; tout  coup ils s'agitrent avec un
cliquetis sinistre, une fissure se forma au milieu d'eux, et, dans
l'espace laiss libre, une figure trange apparut, surgissant des
entrailles de la terre.

Lorsque Nauchenanga se trouva face  face avec l'tre singulier qu'il
venait d'voquer, une sueur froide inonda son corps et il fit un pas
en arrire; mais cette impression n'eut que la dure de l'clair. Il
reprit presque aussitt son empire sur lui-mme, et fixant son oeil
assur sur le personnage qui se tenait muet et immobile devant lui:

--_Curujira_[7] a-t-il appris au sage _piaes_[8] ce que le grand chef
comanche dsirait savoir? demanda-t-il d'une voix ferme.

--Suis-moi, rpondit le devin en lui faisant un signe pour lui ordonner
le silence.

L'Indien, sans hsiter, sans manifester la moindre motion, s'engagea
dans le chemin qui venait de s'ouvrir devant lui. Aprs avoir descendu
une quinzaine de marches grossirement tailles dans le roc, il arriva,
 la suite de son guide, dans une espce d'excavation naturelle de
forme circulaire, claire par une lampe fumeuse, qui rpandait une
lueur incertaine. Il s'assit sur un sige en bois de nopal sculpt
en forme d'animal avec un rare talent, et croisant ses bras sur sa
poitrine, il attendit.

Le sayotkatta ou le piaes, ainsi que le Comanche l'avait nomm, tait
un homme de quarante  quarante-cinq ans, d'une taille leve et un peu
paisse; ses traits taient empreints d'une certaine majest naturelle
qui inspirait le respect et la crainte; ses cheveux noirs et touffus,
spars sur le front par un cercle d'or constell d'images symboliques
et mystrieuses, tombaient en dsordre sur sa poitrine; sa robe longue
en peau de buffle tait serre  la taille par une ceinture faite de
chevelures humaines tresses avec art.

Aprs un silence de quelques minutes, silence pendant lequel les deux
hommes s'examinrent avec soin, le devin prit la parole.

--Mon frre est le bienvenu dans la grotte du sayotkatta, dit-il.

L'Indien s'inclina.

--_Iurupari_[9] nous a-t-il t contraire? demanda-t-il, et mon projet
doit-il chouer!

--Guatch sait tout! rpondit sentencieusement le piaes.

--Qu'il en soit ainsi! fit l'Indien en hochant la tte.

--Mon frre est impatient, observa le devin.

--J'attends que mon pre s'explique.

--Est-ce donc moi seul que vous veniez chercher ici? dit le sorcier en
jetant sur le chef un regard scrutateur.

--_Ouah!_ fit le Comanche avec une surprise parfaitement joue, quel
autre que mon pre oserait habiter ici?

--Personne; mais d'autres peuvent y venir.

--Et qui donc?

--Nculpangue[10], le guerrier terrible, le chef aux regards de feu, la
terreur des Espagnols, n'y est-il donc jamais venu?

A peine le sorcier avait-il achev sa phrase que le Comanche se leva
d'un bond, et le saisissant  la gorge, s'cria avec fureur:

--_Cudina[11]! tu vas mourir! de quel droit cherches-tu  pntrer les
secrets d'un chef?

Le sorcier se dgagea doucement de l'treinte vigoureuse de l'Indien et
lui rpondit d'une voix affectueuse:

--Mon frre se trompe; me prend-il pour un Pawnie? C'est un ami qui lui
parle.

Le chef tait parvenu  se rendre matre de sa colre, ses traits
avaient repris leur impassibilit; il rpondit:

--Que mon pre me pardonne. Outkum[12] avait troubl mes esprits, je
n'avais pas ma raison lorsque je l'ai attaqu.

--Pourquoi mon frre se dfie-t-il de moi? reprit le sorcier avec
calme. Puis-je ignorer quelque chose? Je sais quelles raisons amnent
ici mon frre; Guatch a parl  son serviteur.

--Je n'ai pas de secrets, rpondit l'Indien, mon pre se trompe; tout 
l'heure je ne savais ce que je disais.

--Mon frre vient  un rendez-vous donn par un ami, et il s'tonne
qu'il le fasse attendre.

--Ooah! fit l'Indien, mon pre sait tout.

--Cet ami est arriv depuis longtemps dj.

--O est-il donc? s'cria le chef avec impatience et ne cherchant pas 
dissimuler plus longtemps.

--Me voici! dit une voix mle et sonore.

Et un homme sortant de l'ombre qui jusqu'alors l'avait dissimul aux
yeux de Nauchenanga, s'avana gravement vers lui.

--Nculpangue! dit le chef en se levant et s'inclinant avec respect
devant le guerrier redout dont la sagesse et la valeur taient
clbres  juste titre dans les prairies de l'Ouest.

Ce personnage, dont le nom tait devenu la terreur des
Hispano-amricains, tait un homme de plus de soixante-dix ans, mais
qui n'en paraissait pas encore cinquante; sa taille leve, ses membres
robustes, ses cheveux noirs comme l'aile du corbeau, dnonaient une
de ces natures d'lite sur lesquelles les atteintes du temps sont
impuissantes et qui semblent cres tout exprs pour mener la rude
vie des Pampas. Ses traits nobles et intelligents taient remplis de
finesse et de douceur; mais lorsqu'il fronait ses pais sourcils
noirs et qu'un sentiment de colre venait soudain l'animer, ses yeux
lanaient de tels clairs, que nul ne pouvait en supporter l'clat.

Du reste, cet homme tait un mystre que personne n'avait jamais pu
approfondir; ador des Indiens, qui l'aimaient et le craignaient comme
un Dieu, aucune tribu ne pouvait se flatter de le compter au nombre
de ses fils, car son teint et les lignes de sa figure, malgr le soin
qu'il prenait de se peindre, portaient des signes infaillibles qui
le faisaient reconnatre pour un descendant de la race blanche, et
peut-tre n'avait-il d'indien que le genre de vie qu'il menait. Il
tait apparu tout  coup au milieu des peaux-rouges, et s'tait fait
adopter par la grande nation des Comanches, sans que l'on st ni qui
il tait ni d'o il venait. On ne lui connaissait pas de famille, et
parfois il disparaissait des mois entiers sans qu'il ft possible de
dcouvrir o il se retirait.

On racontait de lui des traits d'une audace inoue et d'une tmrit
qui dpassait toute croyance.

D'une bont inpuisable pour les Indiens, il tait pour les blancs, et
surtout pour les Mexicains, d'une frocit sans exemple, se plaisant
 faire mourir ses prisonniers dans des supplices dont la barbarie
raffine inspirait la terreur mme aux Indiens, bons matres pourtant
en pareille matire.

Son costume avait un grand rapport avec celui des gambucinos,
c'est--dire que c'tait un bizarre assemblage des modes europennes et
indiennes; il avait un fouet de commandement  la ceinture et tenait 
la main un rifle prcieusement damasquin.

Aprs les accolades d'usage, Nculpangue prit la parole:

--Mon frre a fait un bon voyage, dit-il, Macachera[13] lui a t
propice.

--Le grand tokki[14] des sachems de ma nation m'avait ordonn, j'ai
obi, rpondit majestueusement le chef.

--Mon frre ne pouvait agir autrement, c'est un grand guerrier.

--Mon pre est indulgent, il pardonnera les fautes que j'ai peut-tre
commises dans l'accomplissement de ma mission.

--Que mon frre parle, les oreilles d'un ami sont ouvertes.

--Mais... rpondit Nauchenanga en dsignant d'un geste le piaes qui,
immobile auprs des deux interlocuteurs, ne semblait pas dispos le
moins du monde  leur laisser le terrain libre.

--Le chef Comanche peut parler, dit Nculpangue en saisissant la main
du sorcier et la serrant amicalement, celui-ci est un grand mdecin, et
Guatch lui rserve la premire place dans l'Eskennane[15].

--La volont de mon pre est un ordre, qu'il soit fait comme il le
dsire. Je suis all trouver l'homme et, usant du prtexte que mon pre
m'avait suggr, je suis parvenu  l'amener ici.

--Je le sais, et j'en suis reconnaissant  mon frre, car, pour
accomplir sa promesse, il a d lutter contre son coeur; celle qu'il
aime est la prisonnire de notre ennemi, il aurait pu la dlivrer et il
ne l'a pas fait; c'est bien, Guatch le rcompensera: la fidlit  sa
parole est la plus belle vertu du guerrier indien.

--Qu'ordonne mon pre?

--Rien quant  prsent, laissons finir la nuit; demain, les guerriers
de mon frre arriveront, et alors l'Espagnol tombera en notre pouvoir.
Notre grand mdecin, ajouta-t-il en se tournant vers le sorcier et lui
souriant avec amertume, a besoin pour ses oprations magiques du coeur
d'un visage ple arrach palpitant de la poitrine; il en aura trente 
choisir, les prisonniers seront amens ici.

--Cela sera fait.

--Et le Faucon-Noir?

--Le Faucon-Noir s'est, je crois, ligu avec les Pawnies contre les
chercheurs d'or et commande l'attaque contre leur camp.

--Le Faucon-Noir est brave, dit Nculpangue avec un sourire de
satisfaction.

--C'est un chien des visages ples recouvert d'une peau indienne.

--Mon frre le hait?

--Nous avons fum ensemble le calumet de la paix, rpondit Nauchenanga
avec un sourire indfinissable.

--Bon! mon frre tuera son rival, et Rant-cha-wa-m le suivra dans sa
hutte pour faire cuire sa chasse et soigner les papous[16]; j'aiderai
mon frre.

--Nculpangue est le pre des guerriers de sa nation, rpondit le chef
avec un vif mouvement de joie.

--Maintenant, que mon frre retourne au camp des visages ples; une
plus longue absence inquiterait l'Espagnol.

Nauchenanga s'inclina avec respect et se retira prcd du piaes.

Lorsque le chef sortit de la caverne, un spectacle trange s'offrit 
ses yeux. Des Indiens  cheval couraient dans toutes les directions,
poussant des cris froces et brandissant des torches ardentes; le camp
des Mexicains brlait, et de larges nappes de flammes montaient vers
le ciel qu'elles teignaient de lueurs rougetres et sanglantes; par
intervalles on distinguait les gambucinos qui se dfendaient comme des
lions, au milieu des dbris de leur camp incendi, contre une multitude
de sauvages.

Tout  coup, les gambucinos firent une troue dans la barrire vivante
qui d'instant en instant se resserrait davantage autour d'eux,
s'lancrent dans la Prairie et passrent comme un ouragan  quelques
pas de la colonne, suivis de prs par leurs implacables ennemis. Le
coeur de Nauchenanga bondit dans sa poitrine, il poussa un cri rauque
et inarticul et il se mit,  demi fou de rage,  la poursuite des
cavaliers. Il lui avait sembl, au moment o les gambucinos passaient
devant lui, entendre la voix de Rant-cha-wa-m implorer du secours.
En ce moment une main s'appesantit sur son paule et une voix brve lui
dit ce seul mot:

--Arrte!

Le chef se retourna avec colre et leva son tomahawk sur l'imprudent
qui tentait de lui barrer le passage, mais son arme lui tomba des mains
et il baissa la tte avec dsespoir. Il avait, reconnu Nculpangue.

--Que mon frre me suive, dit le sachem, je lui rendrai celle qu'il
aime.

--Les visages ples fuient vaincus et poursuivis par le Faucon-Noir; le
_walkon_ m'appelle  son aide.

--Eh bien, que le Faucon s'en empare, et je la lui demanderai.

--Le Faucon n'est pas un Indien.

--Mon frre ne sait-il pas que je possde de merveilleux secrets pour
obtenir tout ce que je veux des visages ples? Allons demander aux
Pawnies vainqueurs qu'ils nous vendent l'homme que ses compagnons
appellent don Lpez.

Nauchenanga n'osa rsister  Nculpangue, et il se rsolut 
l'accompagner sans murmurer au camp des Mexicains, qui n'tait plus
qu'un monceau de cendres sur lesquelles les peaux-rouges se ruaient en
dsordre.

Les deux chefs indiens se mirent donc en marche; mais  peine
avaient-ils fait quelques pas, qu'ils s'arrtrent avec pouvante et
tombrent sur le sol en poussant un long cri de terreur.

[1] Sorcier voyant.

[2] Espce de caille.

[3] Femmes indiennes.

[4] Compose de peaux de mouton et de ponchos.

[5] Point du jour.

[6] Chien d'eau, petit animal amphibie qui frquente les rivires de
l'intrieur de l'Amrique du Sud; il peut tre apprivois, mais il
conserve toujours son cri plaintif.

[7] L'esprit des penses.

[8] Sorcier.

[9] Esprit malin.

[10] Le lion du dsert.

[11] Homme-femme! terme de souverain mpris.

[12] Le mchant esprit.

[13] Esprit des chemins.

[14] Souverain matre.

[15] Paradis indien.

[16] Enfants.




V

LE TREMBLEMENT DE TERRE.


Pendant que Nauchenanga se trouvait dans la grotte du sayotkatta, un
drame terrible s'tait accompli dans le camp des Mexicains.

Ordinairement, les Indiens n'attaquent leurs ennemis que par surprise;
comme ils n'ont d'autre but que le pillage et qu'ils dsesprent de
l'atteindre avec des gens aguerris, ds qu'ils trouvent une vigoureuse
dfense, ils cessent un combat devenu pour eux sans motif. Cette fois
les Pawnies semblaient avoir renonc  leur tactique habituelle, tant
ils mettaient d'acharnement  assaillir les retranchements espagnols;
souvent repousss, ils revenaient avec une nouvelle ardeur, combattant
 dcouvert, et cherchant par leur nombre  craser un ennemi dont ils
dsespraient de triompher autrement.

Don Lpez, effray de la prolongation de ce combat dans lequel avaient
pri ses plus braves compagnons, rsolut de tenter un dernier effort
et d'imposer aux Indiens  force d'audace et de tmrit. Runissant
une vingtaine d'hommes qui lui restaient et au nombre desquels se
trouvaient Pp Naps et don Juan Venado, il commena  leur donner
quelques ordres afin de mettre  excution le projet qu'il avait form;
mais en ce moment les Pawnies, qui pour quelques minutes avaient
suspendu l'attaque, poussrent leur cri de guerre et revinrent 
l'assaut avec une furie nouvelle, arms cette fois de torches allumes
qu'ils lancrent dans toutes les directions.

Bientt le camp ne fut plus qu'une vaste fournaise. Les Indiens,
profitant du dsordre caus parmi les Mexicains par l'incendie,
escaladrent les ballots, envahirent le camp, se prcipitrent sur les
gambucinos, et un combat corps  corps s'engagea. Malgr leur courage
et leur habilet dans le maniement des armes, les Mexicains taient
accabls par la masse considrable de leurs ennemis. Quelques minutes
encore, et c'en tait fait de la troupe des gambucinos.

Don Lpez comprit qu'il devait tenter un effort suprme pour sauver
les hommes qui lui restaient; alors prenant  part don Juan Venado
qui depuis le commencement de la lutte avait constamment combattu 
ses cts, il lui expliqua ses intentions, et, lorsqu'il fut certain
que celui-ci allait excuter ses ordres, il se rejeta au plus fort de
la mle, et, assommant ou poignardant tous les Peaux-rouges qui se
trouvaient sur son passage, il parvint  pntrer dans sa tente.

Rant-cha-wa-m, le corps pench en avant, le cou tendu et l'oreille
au guet, semblait couter avec anxit les bruits du dehors;  la vue
de don Lpez elle croisa ses bras sur sa poitrine et attendit.

--Dieu soit lou! s'cria le Mexicain, elle est encore ici. Suivez-moi,
wan; il faut partir.

--Non, rpondit rsolment la jeune fille, je ne partirai pas!

--Voyons, enfant, obissez, et ne m'obligez pas  employer la violence:
le temps est prcieux.

--Rant-cha-wa-m est une femme indienne, elle ne craint pas la mort,
dit firement la jeune fille.

--Qui vous menace de mort? Folle que vous tes, s'cria don Lpez avec
colre, voulez-vous me suivre, oui ou non?

Rant-cha-wa-m haussa les paules.

Le Mexicain vit que toute discussion tait inutile et qu'il fallait
violemment trancher la question; alors s'approchant de l'Indienne, il
chercha  la saisir. Mais celle-ci, qui du regard suivait tous les
mouvements de son matre, bondit comme une biche effarouche, ramassa
un machette qui se trouvait  terre auprs d'elle, et, le sourcil
fronc, l'attitude menaante:

--Arrire! dit-elle d'une voix saccade, je veux; rejoindre les fils de
ma nation qui m'appellent.

Don Lpez s'lana sur la jeune fille; mais il recula aussitt en
poussant un hurlement de douleur: l'Indienne d'un coup de machette, lui
avait travers le bras.

--Je ne suis pas une femme des visages ples, moi! s'cria-t-elle avec
un accent de triomphe; le sang ne me fait pas peur.

Et, l'oeil tincelant, les narines gonfles, les lvres frmissantes,
elle se prpara  renouveler la lutte.

Il fallait en finir; don Lpez, dgainant son sabre; en porta la pointe
au visage de l'Indienne; celle-ci leva machinalement le bras pour parer
le coup qui la menaait; alors, avec la rapidit de l'clair, il fit
tournoyer son arme, et du plat il en cingla un coup si terrible sur
le poignet dlicat de la jeune fille, que celle-ci laissa chapper
le machette en poussant un cri; mais la valeureuse enfant se baissa
aussitt pour ramasser le couteau de la main gauche; don Lpez s'lana
sur elle et tous deux roulrent sur le sol.

La lutte ne pouvait tre longue; aussi, malgr les efforts inous de
sa victime, don Lpez tait-il parvenu, au bout de quelques secondes,
 s'en rendre matre et  lui nouer les bras et les jambes avec son
lasso. Alors la pauvre fille, qui jusque-l s'tait dfendue en
silence, sentit faiblir son courage et se mit  appeler  l'aide avec
toute l'nergie du dsespoir. Don Lpez, tout en tchant d'touffer
ses cris, la prit dans ses bras et courut vers l'entre de la tente.
Mais il recula tout  coup en laissant chapper un blasphme. Un homme
lui barrait le passage, et cet homme tait le Faucon-Noir! son ennemi
mortel, l'homme qui,  Santa F, lui avait fait un si sanglant affront.

--Oh! oh! dit le chasseur avec un sourire sardonique, c'est encore
vous, don Lpez? Vive Dieu, mon matre! vous n'y allez pas de main
morte!

--Passage! hurla le Mexicain en armant un revolver qu'il dtacha de sa
ceinture.

--Passage? rpondit le jeune homme, tout en surveillant avec soin les
mouvements de son interlocuteur; vous tes bien press de nous fausser
compagnie? D'abord, croyez-moi, remettez votre pistolet au repos, car
je vous jure sur mon me qu'au moindre geste suspect que je vous vois
faire, je vous tue comme une bte puante; ainsi, trve de menaces
inutiles et causons un peu.

--Va prorer aux enfers, chien maudit! s'cria don Lpez en pressant
d'un mouvement convulsif la gchette de son pistolet.

Le coup partit.

Quelque rapide que ft le mouvement du chercheur d'or, celui du
chasseur ne fut pas moins prompt; il se baissa pour viter la balle,
qui passa au-dessus de sa tte, et il paula vivement son fusil. Mais
il n'osa en lcher la dtente. Don Lpez s'tait rejet au fond de la
tente, se servant du corps de la jeune fille comme d'un bouclier.

Au bruit du coup de feu, les compagnons du Faucon-Noir se prcipitrent
dans la tente, qui fut en mme temps envahie par les Pawnies.

Les quelques gambucinos qui survivaient  leurs camarades, une
quinzaine d'hommes tout au plus, que don Juan avait runis d'aprs
les ordres de don Lpez, devinant ce qui se passait et dsirant venir
en aide  leur chef, se rapprochrent  pas de loups, et, saisissant
les cordes qui maintenaient la tente, les tranchrent toutes  la
fois. Alors cette masse de toile, n'tant plus soutenue, s'affaissa
sur elle-mme, entranant et enveloppant dans sa chute tous les
individus qui se trouvaient sous elle. Il y eut parmi les Pawnies et
les chasseurs un instant de tumulte et de dsordre effroyable; don
Lpez, profitant habilement de cet vnement si heureux pour lui, se
laissa glisser silencieusement au dehors, sauta sur un cheval, attacha
sa prisonnire en croupe derrire lui, et, se mettant  la tte de sa
petite troupe, il chargea vigoureusement les Indiens et passa comme un
ouragan au milieu de la masse compacte qu'ils lui opposaient.

Le Faucon-Noir parvint enfin  sortir de dessous la tente, et il
poussa un cri de rage et de dsappointement en apercevant son ennemi
galopant au loin dans la plaine; ce cri fut rpt par les chasseurs
et les Indiens. Sans perdre un instant, ils montrent  cheval, et,
abandonnant  quelques pillards le camp incendi, le Faucon-Noir et ses
allis se rurent  la poursuite des gambucinos.

Alors commena une de ces courses fabuleuses et incroyables, comme les
habitants seuls des llanos peuvent en voir, courses qui enivrent et
donnent le vertige, que nul obstacle n'est assez fort pour arrter ou
ralentir, car le but est la victoire ou la mort.

Les chevaux  demi sauvages des Indiens, semblant s'identifier avec
les passions des matres froces qui les montaient, glissaient dans
la nuit avec la rapidit du coursier-fantme de la ballade allemande,
franchissaient les ravins et les prcipices et volaient dans la Prairie
avec une vitesse qui tenait du prodige.

Parfois, un cavalier roulait avec son cheval du haut d'un rocher, et
tombait dans un abme en poussant un cri de dtresse, et ses compagnons
passaient sur son corps, emports comme par un tourbillon, rpondant
par un hourra de haine et de vengeance  ce cri d'agonie, dernier et
lugubre appel d'un frre.

Cette poursuite acharne durait depuis deux heures dj, sans que
les Mexicains eussent perdu un pouce de terrain; plusieurs chevaux
s'taient abattus; les autres, couverts de sueur, poussaient de sourds
rlements de fatigue et d'puisement, en soufflant par leurs naseaux
une fume paisse, lorsque tout  coup un bruit terrible, surhumain
se fit entendre; les mustangs, lancs  toute bride, s'arrtrent
subitement sur leurs jarrets tremblants, en hennissant avec terreur, et
les gambucinos, les chasseurs et les Indiens, levant les yeux au ciel,
ne purent retenir un cri d'pouvante.

Un changement inou s'tait brusquement opr dans la nature; la vote
cleste avait l'apparence d'une immense lame de cuivre jaune; la lune,
immobile et blafarde, tait sans rayons; l'atmosphre avait pris une
transparence telle que les objets les plus loigns se faisaient
visibles; une chaleur touffante pesait sur la terre, dans l'air il n'y
avait aucun souffle qui agitt les feuilles des arbres, le Nobraska
avait subitement cess de couler.

Le grondement sourd qui s'tait dj fait entendre se renouvela avec
une force dix fois plus grande; la rivire, souleve tout entire comme
par une main puissante et invisible, monta  une hauteur norme et
s'abattit tout  coup sur la Prairie, qu'elle envahit avec une rapidit
inoue; les montagnes oscillrent sur leurs bases, prcipitant dans la
plaine des blocs de rocher qui roulrent avec un bruit sinistre, et la
terre, s'entr'ouvrant de toutes parts, combla les valles, abaissa les
collines, fit jaillir de son sein des torrents d'eau sulfureuse qui
lanaient vers le ciel des pierres et de la boue brlante, et commena
 s'agiter avec un mouvement lent et continu.

--Terremoto! terremoto!... s'crirent les Mexicains en se signant et
en rcitant toutes les prires qui leur revenaient  la mmoire.

En effet, c'tait un tremblement de terre, le plus pouvantable flau
de ces rgions. La terre semblait bouillir, si l'on peut se servir de
cette expression, montant et descendant incessamment comme les flots
de la mer pendant la tempte; le lit des ruisseaux et des rivires
changeait  chaque instant, et des gouffres immenses s'ouvraient de
toutes parts sous les pas des hommes atterrs.

Les btes fauves, chasses de leurs repaires, repousses par la rivire
dont le flot montait toujours, vinrent, folles de terreur, se mler aux
hommes; d'innombrables troupeaux de buffles et de bisons parcouraient
la plaine au galop, poussant de sourds gmissements, tombant les
uns sur les autres, rebroussant chemin tout  coup, pour viter les
prcipices qui s'ouvraient sous leurs pieds, et menaaient dans leur
course insense d'craser tout ce qui leur ferait obstacle. Les
jaguars, les onces, les panthres, les ours gris, les loups, ple-mle
avec les daims, les vigognes et les ahsathas, poussaient des hurlements
plaintifs et ne songeaient pas  les attaquer, tant la frayeur
neutralisait leurs instincts sanguinaires. Les oiseaux tournoyaient, en
poussant des cris sinistres, dans l'air imprgn d'une odeur de soufre
et de bitume, et se laissaient tomber lourdement sur le sol, foudroys
par la peur, palpitants, les ailes tendues et les plumes hrisses.

Un second flau vint se joindre au premier et ajouter, s'il est
possible,  l'horreur de cette scne. Le feu mis par les Indiens au
camp des gambucinos avait gagn de proche en proche les hautes herbes
de la Prairie et tout  coup s'tait rvl dans sa majestueuse et
terrible grandeur, embrasant tout sur son passage et projetant au loin
des millions d'tincelles avec des sifflements terribles. Il faut avoir
assist  un incendie dans les pampas de l'Amrique du Sud pour se
faire une ide de la splendide horreur d'un tel spectacle. Des forts
vierges brlent tout entires, et leurs arbres sculaires se tordent
avec des rles d'agonie, des frmissements et des tressaillements de
douleur, poussant comme des cratures humaines des plaintes et des
cris; les montagnes incandescentes ressemblent  des phares lugubres et
sinistres, dont les immenses nappes de flammes montent en tournoyant
vers le ciel, qu'elles colorent au loin de reflets sanglants.

La terre continuait par intervalles  ressentir de violentes secousses;
vers le nord, les flots du Nobraska s'avanaient rapidement; au sud,
le feu se prcipitait par bonds rapides et saccads. Les malheureux
Peaux-rouges et les gambucinos, leurs ennemis, voyaient avec une
terreur indicible l'espace se resserrer d'instants en instants autour
d'eux, et les chances de salut leur chapper toutes  la fois. Dans
ce moment suprme o tout sentiment de haine aurait d s'teindre
dans leurs coeurs, don Lpez et le Faucon-Noir, ne songeant qu' leur
vengeance, continuaient leur course rapide, bondissant comme des dmons
 travers la Prairie, qui bientt allait, sans doute, leur servir de
spulcre.




VI

LA COLLINE DE L'OISEAU-NOIR.


Les deux flaux marchaient l'un vers l'autre, et dj les Indiens et
les gambucinos pouvaient calculer avec certitude combien de minutes il
leur restait  vivre encore, avant que leur dernier refuge ft englouti
sous les eaux ou dvor par les flammes.

A cette heure suprme, les Pawnies se tournrent tous vers le
Faucon-Noir, comme vers le seul homme qui pt les sauver.

Le chasseur abandonna la poursuite de don Lpez.--Que demandent mes
frres? dit-il.

--Que le chasseur ple les sauve, rpondit un chef pawnie.

Le jeune homme sourit en jetant un regard d'orgueil sur tous ces hommes
qui attendaient de lui leur salut.

--Que mes frres coutent, reprit-il: leur dlivrance est entre leurs
mains. Ne perdez pas de temps, tuez le plus de bisons que vous pourrez,
dpouillez-les de leurs peaux qui vous serviront de pirogues, et,
alors, que Wacondah vous protge.

Les Indiens poussrent un cri de joie et d'espoir, et, sans plus
hsiter, ils coururent sus aux bisons, qui, demi-fous de terreur, se
laissaient tuer sans opposer de rsistance.

Lorsque le Faucon-Noir vit que ses allis s'occupaient activement de
confectionner leurs pirogues, il songea de nouveau aux gambucinos.
Ceux-ci non plus n'taient pas rests oisifs. Dirigs par don Lpez,
ils avaient rassembl quelques arbres que la rivire charriait, ils les
avaient attachs les uns aux autres avec leurs lassos, et, aprs avoir
ainsi confectionn  la hte un radeau capable de les porter tous, ils
l'avaient lanc dans l'eau et s'taient abandonns au courant.

Le Faucon-Noir, voyant son ennemi sur le point de lui chapper une
seconde fois, n'hsita pas et le mit en joue. Mais don Juan Venado
avait une vengeance  tirer du chasseur, et, profitant de l'occasion
qui s'offrait  lui, il paula vivement son fusil et fit feu.

La balle, drange par le mouvement du radeau, n'arriva pas au but que
le Mexicain s'tait propos, mais elle brisa le rifle du chasseur dans
ses mains au moment o il allait appuyer le doigt sur la dtente. Les
gambucinos poussrent un cri de triomphe qui se changea subitement en
cri de colre: le seor don Juan venait de tomber entre leurs bras
mortellement bless par le Castor, qui lui avait envoy une balle en
pleine poitrine.

Sur ces entrefaites, le jour se leva, et le soleil apparut montant
splendide  l'horizon, clairant de ses rayons le sublime tableau de
la nature en travail, et rendant un peu de courage aux hommes et aux
animaux.

Les Indiens, aprs avoir confectionn avec cette vivacit et cette
adresse qui les distinguent une vingtaine de pirogues, commenaient
dj  les lancer dans les flots.

Les chasseurs cherchaient  lasser le radeau et  le tirer  eux,
tandis que les gambucinos faisaient au contraire des efforts inous
pour le maintenir dans le courant. Fleur-de-Gent avait russi  jeter
son lasso de faon  l'engager fortement dans les troncs d'arbres, et
deux fois Pp Naps l'avait tranch avec son couteau.

Le Pigeon-Volant, dont on ne songeait pas en ce moment  surveiller les
mouvements, profita d'une seconde pendant laquelle elle n'tait pas
pie par don Lpez, et se jeta rsolument  la nage; mais, au bruit de
sa chute, le Mexicain tourna la tte, et plongea  sa poursuite. Les
chasseurs recommencrent alors  tirer sur le gambucino, qui secouait
la tte avec un rire sardonique  chaque balle qui frappait l'eau  ses
cts avec un sifflement sinistre.

--A moi! criait la jeune fille d'une voix haletante,  moi, Kolixi! 
mon secours!

--Me voil! rpondit le Faucon-Noir, courage, mon amour, courage!

Et, n'coutant que sa passion et sa haine contre le Mexicain, le
chasseur mit son couteau entre ses dents et s'lana dans la rivire
pour venir en aide  celle qu'il aimait.

--Viens! rptait le Pigeon-Volant, o es-tu? o es-tu?

Le jeune homme fit un effort terrible pour se rapprocher de
Rant-cha-wa-m, et les deux ennemis se trouvrent en prsence au
milieu des flots agits de la rivire. Oubliant alors tout sentiment de
conservation, ils se prcipitrent l'un vers l'autre le couteau  la
main.

En ce moment un bruit formidable, semblable  la dtonation d'un parc
d'artillerie, sortit des entrailles de la terre; une secousse terrible
agita le sol, et la rivire fut refoule dans son lit avec une force
irrsistible. Don Lpez et le Faucon-Noir, saisis par le colossal
remous caus par cette effroyable secousse, tournoyrent quelques
secondes, furent brusquement spars l'un de l'autre, et un gouffre
infranchissable s'ouvrit entre eux.

Lorsque le chasseur se releva, il aperut de l'autre ct du gouffre
don Lpez tenant avec un rire de dmon la jeune fille vanouie dans ses
bras. Il se laissa tomber sur le sol avec dsespoir.

Cette secousse fut le dernier effort du terremoto; il y eut encore
quelques oscillations, mais  peine sensibles, comme si la terre
cherchait  reprendre son quilibre un instant perdu.

Les Pawnies, emports sur leurs pirogues, taient hors de danger;
l'incendie commenait  s'teindre faute d'aliments dans ce terrain
boulevers et inond par les flots de la rivire.

Le Faucon-Noir restait seul  pied avec ses six compagnons au milieu
de ce chaos indescriptible; il ne se dcouragea pas, et, voulant 
toute force rejoindre les gambucinos, qui dj avaient disparu derrire
les immenses plis de terrain crs par le tremblement de terre, il
fit signe  ses compagnons de lasser quelques-uns des chevaux qui
galopaient dans la plaine, et, sautant en selle, les sept aventuriers
se remirent  la recherche de leurs ennemis.

Don Lpez, dans un de ses nombreux voyages  travers les Prairies,
avait remarqu une colline dont la position tait si forte, qu'il tait
facile d'y tenir plusieurs jours contre des ennemis en nombre mme
considrable; il s'tait promis d'utiliser ce lieu, si quelque jour les
circonstances l'obligeaient  recourir  un abri formidable. Ce fut
donc l qu'il conduisit sa petite troupe.

Elle y arriva un peu aprs le milieu du jour.

Cet endroit se nommait la colline de l'Oiseau-Noir. Voici pour quelle
raison on lui avait donn ce nom qu'il porte encore.

Les Omahas eurent, il y a une cinquante d'annes, un chef fameux qui
fit de sa nation la tribu la plus guerrire et la plus redoute de
toutes les peuplades indiennes des Prairies de l'ouest. Ce chef, qui se
nommait _Waeh ing-guh sah-ba_, ou l'Oiseau-Noir, tait non-seulement
un grand guerrier, mais encore un grand politique. A l'aide du secret
de certains poisons, et surtout de l'arsenic qu'il avait achet  des
marchands blancs, il tait parvenu, en tuant tratreusement ceux qui
lui taient opposs,  inspirer une crainte superstitieuse sans bornes.
Lorsqu'il sentit la mort venir, il dsigna le lieu qu'il avait choisi
pour sa spulture.

C'tait une colline pyramidale d'environ cent vingt mtres de hauteur.
Elle domine au loin le cours de la rivire qui en lave le pied, et,
aprs avoir fait mille et mille dtours dans la plaine, revient passer
tout auprs. L'Oiseau-Noir ordonna que sa tombe ft leve sur le
sommet de cette colline, o il avait coutume de venir s'asseoir.

On excuta ses dernires volonts. Son cadavre fut plac au sommet
de la colline,  cheval sur son plus beau coursier, et l'on leva un
monticule par-dessus tous les deux: un bton enfonc dans le tombeau
supportait la bannire du chef et les scalps qu'il avait enlevs 
ses ennemis. Aussi la montagne de l'Oiseau-Noir est-elle un objet de
vnration pour les Indiens, et lorsqu'un peau-rouge va suivre pour la
premire fois le sentier de la guerre, il vient raffermir son courage
en contemplant cette cime enchante qui renferme le squelette du
guerrier Indien et de son cheval[1].

Les gambucinos prirent avec joie possession de la colline, qu'ils
commencrent  fortifier autant que cela leur fut possible, en coupant
les arbres les plus gros qu'ils trouvrent et en levant d'paisses
palissades garnies de pieux taills en pointe et dfendues d'un foss
circulaire large de dix pieds dans toute sa longueur.

Ce premier travail termin, don Lpez monta sur la cime du tombeau
de l'Oiseau-Noir et regarda avec attention dans la plaine. A cette
hauteur, il dcouvrait une immense tendue de terrain. La Prairie et la
rivire taient dsertes, rien ne paraissait  l'horizon, si ce n'est,
a et l, quelques troupeaux de buffles et de bisons, les uns broutant
l'herbe paisse, les autres nonchalamment couchs. Le Mexicain prouva
un sentiment de satisfaction indicible en reconnaissant que sa piste
n'tait pas encore dcouverte et qu'il avait le temps ncessaire afin
de tout prparer pour une vigoureuse dfense.

Il s'occupa de garnir son camp de vivres, pour ne pas tre pris par
la famine, si, ce qui tait probable, il tait attaqu. Il ordonna
donc une grande chasse aux bisons, et,  mesure qu'on les tuait, l'on
coupait leur chair en lanires trs-minces que l'on tendait sur des
cordes pour scher au soleil et faire ce que dans les Pampas on nomme
du _charqui_. La cuisine fut tablie dans une grotte naturelle qui se
trouva dans l'intrieur des retranchements. Il fut ainsi facile de
faire du feu sans crainte d'tre dcouvert, car la fume se perdait
par un nombre infini de fissures qui la divisaient et la rendaient
imperceptible.

Les gambucinos, plus heureux que les chasseurs, n'avaient pas perdu
leurs chevaux dans la terrible catastrophe de la nuit, et, comme en
quittant le camp, ils les avaient chargs  la hte de tout ce qui leur
tait tomb sous la main, ils se trouvaient pourvus de munitions de
guerre et des objets indispensables  leur campement.

Ils passrent la nuit  faire des outres avec des peaux de bisons;
ils enduisirent les coutures de graisse afin qu'elles ne laissassent
pas filtrer de liquide, et ils se firent en peu de temps une quantit
considrable d'eau.

Au lever du soleil, don Lpez remonta sur son observatoire, et, aprs
avoir jet un long regard dans la plaine et s'tre assur que le dsert
conservait sa solitude, il appela Pp Naps.

--Compre, lui dit-il, vous allez monter  cheval et vous vous rendrez
aux loges[2] des Omahas dont vous apercevez d'ici la fume.

--Hum! fit le ranchero, seul?

--Oui, il est important que tous nos hommes restent ici; d'ailleurs,
dans la Prairie, un homme se cache plus facilement que plusieurs. Et
puis, que craignez-vous?

--Eh! d'tre scalp, donc!

--Oh! mon Dieu, le danger n'est pas moins grand ici. Nous allons tre
attaqus d'un moment  l'autre, et nous ne pouvons manquer d'tre tous
tus.

--C'est donc dans mon intrt que vous m'envoyez chez les Omahas?

--Oui, et dans le ntre.

--Ah!

--Parfaitement; coutez-moi bien. Arriv au village, vous vous
prsenterez de ma part  l'OEil-Gris, c'est le chef de la tribu, une
de mes vieilles connaissances; vous vous annoncerez comme venant de ma
part, vous direz que je suis en danger et que je demande secours; vous
aurez soin surtout de le faire boire, et pour cela, vous emporterez
avec vous une outre d'aguardiente; l'OEil-Gris, auquel vous montrerez
cette machette, qu'il connat parfaitement, se laissera convaincre et
vous suivra avec ses guerriers, cinq cents hommes  peu prs; vous les
conduirez ici. M'avez-vous compris?

--Parfaitement.

--Partez donc tout de suite, et bonne chance. Songez que vous avez dans
vos mains le sort de tous vos compagnons.

Le seor Pp Naps, moiti flatt, moiti vex de la mission qui
lui tait confie, mais n'osant pas dsobir  l'ordre que son chef
lui donnait, se mit en selle, fit le signe de la croix et partit,
accompagn jusqu'aux derniers retranchements par les gambucinos qui le
suppliaient de se hter.

Il marchait depuis plus de deux heures et n'tait plus qu' une courte
distance du village des Omahas lorsque tout  coup un lasso siffla 
ses oreilles, un noeud coulant s'abattit sur ses paules, et il roula 
demi trangl sur le sol.

Deux peaux-rouges se levrent subitement du milieu des herbes qui les
cachaient et se prcipitrent sur lui.

--Misricorde! s'cria-t-il en fermant les yeux avec terreur, je suis
mort.

[1] Voir, pour plus amples dtails, le bel ouvrage de Washington
Irving, intitul _Astoria._

[2] Villages.




VII

NCULPANGUE.


Le seor Pp Naps tait perdu; dj un des Indiens, saisissant son
paisse et rude chevelure, la tordait autour de son poignet, et son
couteau  scalper dcrivait autour du crne de sa victime des cercles
de plus en plus effrayants, lorsque le second Indien arrta le bras de
son compagnon en lui disant:

--Laisse ce chien, il est indigne de ta colre, sa vie nous sera plus
utile que sa mort.

Le guerrier, sans rpondre remit son couteau  sa ceinture en
repoussant ddaigneusement le Mexicain du pied.

Celui-ci respira; il tait sauv, provisoirement du moins.

--Qui es-tu? reprit en espagnol l'homme qui s'tait interpos si
heureusement pour lui.

--Un pauvre diable de gambucino engag par le chef d'une expdition qui
cherche un placer.

--Tu mens, interrompit violemment le premier Indien; tu es l'associ et
l'ami de don Lpez Arriaga.

--Chef, je vous assure que vous vous trompez.

--Tais-toi, Nauchenanga sait ce qu'il dit; n'ai-je pas habit un mois
parmi vous? Ne vous ai-je pas entendus souvent devant moi dvoiler vos
projets?

Le Mexicain baissa la tte.

--Que voulez-vous de moi? demanda-t-il.

--La vrit! dit le vieil Indien d'une voix imposante.

Pp Naps tressaillit  ces paroles; il considra un instant
Nculpangue d'un air effray, et il comprit aussitt que la franchise
seule pouvait le sauver; son parti fut bientt pris.

--Parlez! murmura-t-il.

--Viens, lui rpondit Nauchenanga, en lui faisant signe de se lever et
de les suivre.

Pp Naps obit sans rsistance.

Surpris par le tremblement de terre, Nculpangue et Nauchenanga
avaient, comme les autres habitants de la Prairie, pass par tous les
degrs de la terreur et risqu vingt fois de prir depuis le moment
o ils taient sortis de la grotte du sayotkatta pour se mettre  la
poursuite de don Lpez; aussitt le danger pass, ils avaient explor
les alentours du camp et n'avaient pas tard  retrouver les traces des
gambucinos, mais ils les avaient perdues quelques lieues plus loin,
et lorsque Pp Naps tait venu se jeter entre leurs mains, ils ne
savaient plus de quel ct se diriger.

Escort par les deux Indiens qui lui avaient fait quitter ses
souliers et l'obligeaient  marcher  pied afin de le surveiller plus
facilement, le Mexicain continua sa route en songeant avec tristesse au
prsidio de Santa F, et aux supplices que pourraient lui infliger les
sauvages sur la mansutude desquels il ne comptait gure. Aprs avoir
march assez longtemps au fond d'un ravin profondment encaiss entre
deux collines, ils dbouchrent dans une large clairire situe sur
les bords du Nobraska,  peu de distance des loges des Omahas, vers
lesquelles avait t envoy Pp Naps.

Ce lieu semblait compltement dsert, mais les trois hommes n'eurent
pas fait dix pas en avant qu'une centaine de Comanches peints et
arms en guerre se levrent tout  coup des hautes herbes au milieu
desquelles ils taient cachs. A cette apparition subite et imprvue,
Pp Naps ne put rprimer un geste d'effroi, mais ses compagnons se
contentrent de jeter un coup d'oeil autour d'eux sans manifester la
moindre surprise, et, aprs avoir chang quelques paroles  voix basse
avec les nouveaux venus, ils continurent leur route en silence;  part
quelques Indiens qui les accompagnrent, les autres disparurent aussi
vite qu'ils s'taient montrs.

Enfin, arrivs  un endroit o plusieurs pirogues se trouvaient
choues sur la plage, non loin des restes d'un brasier dans lequel les
peaux-rouges se htrent de jeter quelques brasses de bois sec pour le
raviver, les deux chefs s'arrtrent en faisant signe au Mexicain de
les imiter. Nculpangue, Nauchenanga et quelques autres s'assirent en
cercle autour du feu et commencrent gravement  fumer sans prononcer
une parole.

Les naturels de l'Amrique ont la coutume de fumer ainsi quelque temps
avant de prendre une rsolution importante, d'entamer une discussion
srieuse ou de mettre  excution un projet hardi.

Pp Naps connaissait trop bien les moeurs indiennes pour s'tonner
de la feinte indiffrence des Comanches  son gard et de l'impassible
lenteur avec laquelle ils humaient la fume de leurs calumets: aussi
l'ide de s'chapper de leurs mains ne lui vint pas un seul instant;
il savait que tous ses mouvements taient pis et qu'au moindre geste
suspect il serait en un clin-d'oeil renvers et garrott.

Le nombre des Indiens rassembls dans la clairire croissait  chaque
instant et ne tarda pas  devenir considrable;  leur costume et 
la faon dont ils portaient la plume dans leur touffe de guerre, Pp
Naps reconnut que ces hommes n'appartenaient pas  la tribu qui avait
attaqu le camp et s'en tait empare.

C'taient en effet les deux cents guerriers comanches dont Nauchenanga
avait annonc l'arrive  don Lpez.

Nculpangue se leva, et, promenant un regard assur sur les Indiens qui
l'entouraient, il se recueillit une minute et prit la parole.

--Chefs des Comanches, dit-il de sa voix sonore et sympathique, nos
frres les Pawnies des Prairies nous ont donn un bel exemple en
dtruisant le camp des visages ples; mais le hardi coup de main tent
par nos frres n'a russi qu' moiti puisque le chef de l'expdition
a su leur chapper, enlevant avec lui celle que nous avons jur de
reconqurir, Rant-cha-wa-m, le Pigeon-Volant, la joie de nos coeurs
et les dlices de nos yeux; la laisserons-nous plus longtemps au
pouvoir de ses ravisseurs?

A ces dernires paroles, un frisson de colre passa dans l'assemble,
et toutes les mains se crisprent avec menace sur le manche des
tomahawks et les canons des rifles.

--Voici mon avis, chefs des Comanches, continua impassiblement
Nculpangue, sans paratre s'apercevoir de l'motion profonde qu'il
avait cause; interrogeons le visage ple qui est entre nos mains: il
doit savoir o est cach son chef que nous cherchons vainement; s'il
ne veut pas parler de bonne volont, nous saurons l'y contraindre, et
nous nous mettrons  la poursuite des fugitifs, afin de prendre leurs
chevelures et de les attacher au poteau des tortures  notre retour
dans nos villages. Ai-je bien parl, hommes puissants?

--Notre pre a bien parl, rpondirent en choeur les chefs en
s'inclinant avec dfrence devant le vieillard; la sagesse rside en
lui, et c'est Guatch qui l'inspire.

--Bon! reprit Nculpangue, mes fils ont de l'indulgence pour ma tte
grise, je les en remercie; que l'on fasse approcher le prisonnier.

Pp Naps, saisi  l'improviste par deux guerriers, fut pouss jusque
auprs du feu du conseil et plac en face du Lion-du-Dsert. Assez
peu rassur par la manire brusque qu'on employait pour le mettre en
scne, il recommena  trembler de tous ses membres et  recommander
mentalement son me  Dieu et  tous les saints du paradis.

Nculpangue le considra un instant de cet oeil profond auquel rien
n'chappait, et un sourire de ddain plissa ses lvres ples; il avait
reconnu du premier coup  quelle pauvre nature il avait affaire et
combien il lui serait facile d'en obtenir tout ce qu'il voudrait;
alors, changeant l'expression svre de son visage pour prendre un air
riant et affable, il s'inclina gracieusement devant le Mexicain, et ce
fut d'une voix douce et insinuante qu'il entama l'entretien.

--Je suis heureux, dit-il, que Guatch m'ait permis de rendre service
 mon frre.

--Service! s'cria avec chaleur Pp Naps tout ragaillardi par les
faons aimables de l'Indien... Caray!... chef, vous m'avez bel et bien
sauv la vie, sans vous j'tais un homme mort.

--Ai-je rellement sauv la vie  mon frre?

--Hum! je le crois bien, et si Nauchenanga veut en convenir, je suis
certain qu'il sera de mon avis.

--Mon frre me pardonnera, dit Nauchenanga d'une voix mielleuse en
venant serrer la main du Mexicain avec effusion, la colre m'aveuglait,
et je ne savais ce que je faisais.

--Oui, oui, rpondit le ranchero, qui se rassurait de plus en plus et
qui, par consquent, en digne Mexicain qu'il tait, devenait insolent,
bavard et fanfaron; mais, c'est gal, chef, je vous engage une autre
fois  faire plus attention; un malentendu est mortel dans certaines
circonstances.

--Eh bien, voil qui est certain, puisque mon frre l'assure, je lui ai
sauv la vie, reprit Nculpangue toujours impassible.

--Oui, chef, je le proclamerai  la face de tous.

--Trs-bon! mon frre est reconnaissant. Refusera-t-il  son tour de
faire quelque chose pour un homme qui a tant fait pour lui?

--Parlez, chef, je suis  vos ordres.

--Mon frre sait-il ce qu'est devenu le grand chef ple?

--Caramba! si je le sais! il s'est sauv, pardieu!

--Et mon frre sait-il dans quelle direction? O il est?

--Pour cela, chef, j'ignore compltement comment se nomme l'endroit o
il s'est retranch, mais je puis vous le dcrire.

--Bon! mon frre n'a pas la langue fourchue, tout ce qu'il dit est
vrai. Qu'il me dcrive donc cet endroit.

--Avec plaisir, chef, rpondit Pp en faisant l'agrable; c'est une
haute colline  quatre lieues d'ici,  peu prs sur le bord de la
rivire; sur le haut de cette colline est enterr un clbre chef
indien.

--La colline de l'Oiseau-Noir? demanda Nculpangue.

--En effet, chef, je crois que c'est le nom que j'ai entendu.

--Et Rant-cha-wa-m? Mon frre peut-il me dire ce qu'elle est
devenue? dit Nauchenanga.

--Pardieu! chef, parfaitement, elle est au camp avec nous.

En ce moment un Indien vint dire quelques mots  l'oreille de
Nculpangue.

--Trs-bon! dit le vieux chef au Mexicain, je remercie mon frre; il
peut se retirer.

--Un instant, dit une voix svre; mon pre Nculpangue ne se
souvient-il plus de sa promesse? Cet homme m'appartient.

Et le sorcier, s'avanant au milieu de l'assemble, posa sa main longue
et osseuse sur l'paule de Pp Naps.

--Que veut faire de cet homme notre grand mdecin?

--Je veux offrir demain, au lever du soleil, son coeur palpitant 
Jurpari, afin de dtourner sa maligne influence.

--Que mon pre laisse aller ce misrable, dit Nculpangue d'une voix
douce; je lui rserve d'autres victimes plus dignes du dieu qu'il veut
honorer.

--Impossible, reprit le devin d'une voix ferme, Jurpari veut du sang.

Nculpangue baissa la tte. Quelque puissant que soit un chef indien,
quel que soit son ascendant sur les membres de sa tribu, rien n'est
plus incertain que ce pouvoir qu'un souffle et qu'un caprice peuvent
briser dans une seconde, et la faveur phmre dont il jouit peut
s'vanouir  tout jamais, s'il ne sait,  force de politique et de
concessions, mettre toujours la majorit dans ses intrts, et surtout
respecter les croyances superstitieuses de ses subordonns.

Nculpangue connaissait trop  fond le caractre indien pour lutter
plus longtemps et chercher davantage  soustraire  ses guerriers la
victime qu'ils convoitaient.

--Que mon pre, le grand mdecin, soit satisfait, dit-il; cet homme lui
appartient: Jurpari sera content.

--Nculpange est un grand chef; que pendant mille lunes encore il
puisse prsider au feu du conseil et guider nos guerriers au combat,
rpondit le devin avec un sourire de satisfaction.

Les Indiens poussrent un frntique hourra de joie en flicitant
Nculpange qui venait de reconqurir toute son influence un instant
branle par son hsitation.

Pp Naps, en apprenant le sort qui l'attendait, poussa des cris
pitoyables et se jeta aux pieds de ses bourreaux, qu'il chercha en
vain  attendrir par ses larmes, rsistant de toutes ses forces  ceux
qui s'taient empars de lui et cherchaient  l'entraner. Enfin il
perdit tout espoir et n'opposa plus qu'une rsistance machinale. On le
jeta, solidement garrott, au pied d'un arbre, en attendant l'heure du
supplice.




VIII

LA CHASSE AUX LANS.


Bien des heures s'taient coules depuis que Pp Naps tait
parti pour aller demander du secours aux Omahas, et rien ne faisait
pressentir qu'il et russi dans sa mission et qu'il ft en marche
pour revenir. L'inquitude tait grande au camp des gambucinos. Don
Lpez, debout sur le sommet du tombeau de l'Oiseau-Noir, regardait en
vain dans toutes les directions; la solitude et le silence rgnaient
aussi loin que la vue pouvait s'tendre, nulle crature ne se montrait,
le paysage tait seulement anim d'intervalle en intervalle par des
bisons qui passaient au galop, des asshatas qui bondissaient de rocher
en rocher sur le bord de la rivire, des vigognes et des daims  queue
noire qui couraient effars  et l.

Le soleil baissait  l'horizon, et l'ombre tombant du ciel commenait 
envelopper la nature comme d'un pais linceul.

Les Mexicains durent renoncer  l'espoir de voir revenir leur compagnon
avant le jour suivant,  cause du mauvais tat des chemins, et surtout
vu la prudence, pour ne pas dire la poltronnerie de leur ambassadeur.
Dcourags par cette vaine attente, et surtout dmoraliss par la
mauvaise fortune qui les avait poursuivis depuis leur dpart de Santa
F, les gambucinos s'assirent en soupirant autour d'un feu qu'ils
avaient allum, malgr le danger d'tre dcouverts, afin d'loigner
les btes fauves, et prirent leur maigre repas en changeant de mornes
regards, en hommes qui ont le pressentiment d'un malheur prochain,
et dont l'nergie est tellement use, qu'ils ne veulent mme plus se
donner la peine de rflchir aux moyens de l'viter. Don Lpez n'tait
pas moins abattu que les gens qu'il commandait. Il se promenait de
long en large, repassant dans son esprit tout ce qui lui tait arriv
depuis un mois, voyant avec dsespoir les rves dors dont il s'tait
si longtemps berc avec bonheur vanouis  jamais, maintenant que sa
troupe tait rduite  une poigne d'hommes rendus craintifs et timides
par le malheur.

Nauchenanga, le chef comanche, qui seul connaissait le gisement du
placer, avait disparu; il tait mort peut-tre, et, sans lui, comment
dcouvrir la mine d'or dans ces plaines immenses, labyrinthe dont le
fil s'tait cass dans ses mains. Qu'il y avait loin du triste tat
dans lequel se trouvait rduit don Lpez, au jour o,  la tte d'une
cinquantaine d'hommes rsolus et pleins d'espoir, il avait quitt le
presidio avec la certitude de s'enrichir en peu de temps!

Ces navrantes rflexions l'avaient plong dans une sombre mlancolie,
et cet homme de fer, qui toujours avait bris les obstacles surgissant
sur son passage, qui, dans toutes les circonstances, s'tait montr
plus fort que la fortune adverse, commenait  douter de lui-mme et
presque  trembler lorsqu'il jetait un regard en arrire sur sa vie
passe et qu'il songeait aux crimes dont elle tait souille.

A deux pas de lui,  moiti cache dans l'ombre, se tenait accroupie la
pauvre Rant-cha-wa-m.

Les bras croiss, la tte incline sur la poitrine, elle pleurait
silencieuse et dsole. Elle aussi, la pauvre enfant, tait bien
change depuis le jour ou nous l'avons rencontre pour la premire
fois dans le rancho de Pp Naps; ses joues avaient pli, ses yeux
s'taient cerns: elle n'tait plus que l'ombre d'elle-mme, car la
captivit tait dure pour cette fille des forts habitue  la libert
du dsert.

Don Lpez l'avait toujours, il est vrai, traite avec bont; mais elle
avait lu au fond du coeur de cet homme le froce amour qu'il ressentait
pour elle. Cette passion, qu'il n'osait lui dclarer, le rendait d'une
jalousie telle, qu'il ne la quittait pas une seconde, passant des
heures entires  la contempler sans dire une parole, obsession qui,
pour la jeune fille, tait devenue un supplice affreux.

La nuit tait compltement tombe, le ciel d'un bleu sombre tait
plaqu d'une multitude d'toiles qui scintillaient comme des
diamants, la lune se levait  l'horizon, dversant sur la terre ses
rayons argents qui clairaient les objets de lueurs fantastiques.
Il faisait une de ces belles nuits du dsert amricain, pleines de
senteurs tranges, et d'cres parfums. L'air tait pur, l'atmosphre
transparente, la nature entire semblait se reposer de ses fatigues et
reprendre des forces aprs ses convulsions de la nuit prcdente; un
silence majestueux planait sur la Prairie, silence troubl seulement
par ces bruits sans causes connues que l'on entend dans les pampas et
qui semblent tre la respiration du monde endormi. Tout  coup, dans le
calme, la hulotte bleue chanta  deux reprises diffrentes; son chant
plaintif et doux rsonna mlodieusement dans l'espace.

Rant-cha-wa-m tressaillit en jetant un regard en dessous  don
Lpez, qui n'avait fait aucune attention  ce cri.

--Eh! compre! dit un des gambucinos en s'adressant  son voisin, voil
un oiseau qui chante bien tard.

--Mauvais augure! rpondit celui auquel on s'adressait.

--Caray! de quel augure parlez-vous?

--J'ai toujours entendu dire, reprit le second interlocuteur, que,
lorsqu'on entend un oiseau chanter auprs d'un tombeau, cela prsage un
malheur.

--Que le diable vous confonde, vous et vos pronostics! avec cela que
les malheurs nous ont manqu jusqu' prsent, et que nous avons eu
besoin de prsages pour cela!

En ce moment le chant de la hulotte bleue, qui la premire fois s'tait
fait entendre  une distance assez loigne, retentit avec une nouvelle
force; il semblait s'tre sensiblement rapproch et partir des arbres
situs sur la lisire du camp.

Don Lpez s'arrta en levant la tte, comme s'il et, quoique son
esprit fut ailleurs, cherch machinalement  se rendre compte du bruit
qui frappait son oreille; mais tout rentra dans le silence. Don Lpez
secoua la tte et reprit sa promenade.

La jeune fille, aprs avoir suivi ses mouvements avec une anxit
qu'elle n'avait pas eu la force de dissimuler et qui l'aurait trahie si
quelqu'un avait song  la regarder, respira avec force et reprit sa
premire position, feignant la plus grande indiffrence; mais, pour un
observateur attentif, il et t facile de deviner que quelque chose
d'extraordinaire se passait en elle, sa poitrine haletait, son regard
brillait dans l'ombre, ses narines se gonflaient, enfin elle semblait
en proie  une grande motion intrieure.

Ds que les gambucinos eurent termin leur souper, ils s'envelopprent
dans leurs couvertures, s'tendirent devant le feu, et, fatigus de
la marche du jour et des vnements de la nuit prcdente, ils ne
tardrent pas  tre plongs dans un profond sommeil. Don Lpez seul
veillait, ainsi que la jeune fille, et encore son immobilit tait
telle, qu'il tait impossible d'assurer qu'elle ne dormait pas.

La nuit fut tranquille et sans incident digne d'tre rapport, si
ce n'est que le chant de la hulotte se fit encore entendre  trois
reprises diffrentes, et qu' chaque fois la jeune Indienne parut se
rveiller.

Au point du jour, don Lpez monta sur le tombeau de l'Oiseau-Noir. La
solitude continuait  rgner dans la plaine; seulement  une porte de
fusil du camp, sur le versant de la colline, quatre ou cinq superbes
lans rdaient parmi les arbres.

A la vue de ces animaux, les gambucinos sentirent se rveiller en eux
leurs instincts de chasseurs, et quelques-uns demandrent  don Lpez
la permission d'aller les tirer; celui-ci n'osa leur refuser cette
demande; mais il leur ordonna de ne se servir que du lasso, de crainte
que les coups de fusil rpts par les chos ne vinssent frapper les
oreilles des Indiens, qui se trouvaient peut-tre embusqus dans les
environs. Pour secouer la sombre tristesse qui l'accablait et pour
rtablir la circulation dans ses membres engourdis par une longue
veille, il partit avec les chasseurs.

A l'instant o ils quittaient le camp, le chant de la hulotte bleue se
fit encore entendre, vif, pressant et saccad comme un appel.

--C'est tonnant, murmura don Lpez en s'arrtant, je n'ai jamais
entendu chanter cet oiseau pendant le jour.

--Oh! capitaine, dj cette nuit il nous a fatigus de son ramage,
rpondit un gambucino, et, quoi qu'on en dise, un oiseau qui chante
auprs d'un tombeau a porte malheur.

Don Lpez haussa les paules avec ddain.

Ds que le chant de la hulotte eut fini de vibrer dans l'air,
Rant-cha-wa-m leva la tte et regarda autour d'elle pour voir o
taient les gambucinos. Nul ne faisait attention  elle, les huit ou
dix Mexicains qui restaient taient groups aux retranchements et
suivaient avec intrt les pripties de la chasse.

La jeune fille profita de ce moment favorable, et, peu  peu, en
rampant sur les genoux, s'arrtant  chaque minute pour surveiller ses
gardiens, le coeur palpitant et retenant sa respiration, elle arriva
jusqu' l'extrmit oppose du camp; une fois l, elle demeura immobile
quelques secondes pour reprendre haleine et calmer les battements de
son coeur; puis ayant jet un dernier regard autour d'elle, la pauvre
fille runit toutes ses forces, elle s'lana, et, d'un bond prodigieux
que le dsir seul d'tre libre pouvait lui faire tenter, elle franchit
le retranchement, se releva, et se mettant  courir avec une agilit
surprenante, elle gagna les premiers arbres de la fort et ne tarda pas
 disparatre au milieu d'un pais fourr de lianes, de ronces et de
cactus dans lequel elle se faufila comme un serpent.

Personne ne s'aperut de cette fuite; la chasse tait  son plus haut
point d'intrt pour les gambucinos.

Don Lpez et ses compagnons, munis de leurs lassos s'avanaient en
silence du ct des lans, en ayant soin de prendre le dessus du vent
afin de ne pas tre dpists par l'odorat subtil des intelligents
animaux qu'ils voulaient atteindre; ceux-ci continuaient  brouter
insoucieusement, marchant de ct et d'autre, sans paratre se douter
qu'ils avaient des ennemis prs d'eux.

Arrivs  une courte distance des lans, les Mexicains s'loignrent
les uns des autres afin de pouvoir facilement faire tournoyer leurs
lassos avant de les lancer, et marchant avec prcaution pour ne pas
produire le moindre bruit, se courbant et se faisant un rempart du
tronc de chaque arbre, de crainte d'tre aperus, ils parvinrent ainsi
 vingt ou vingt-cinq pas des animaux qui broutaient toujours; ils
s'arrtrent l, changrent un regard entre eux, et calculant avec
soin la porte de leur coup, ils jetrent leurs lassos.

Alors il se passa une chose trange.

Les peaux d'lans tombrent toutes  la fois sur le sol pour faire
place au Faucon-Noir et  ses compagnons, qui profitant de la stupeur
des gambucicinos  cette mtamorphose extraordinaire, chassrent leurs
chasseurs en leur jetant  leur tour sans perdre de temps chacun un
lasso sur les paules et les renversant  terre.

Don Lpez et ses hommes taient prisonniers.

--Eh eh! compagnons, dit Fleur-de-Gent en ricanant, comment
trouvez-vous celui-l!

Les gambucinos atterrs ne rpondirent rien et se laissrent garrotter
en silence. Un seul murmura entre ses dents:

--J'tais bien sr que cette sclrate de hulotte nous porterait
malheur!

A cette boutade, le Faucon-Noir sourit avec finesse, et, mettant deux
doigts de sa main gauche dans sa bouche, il imita le chant de la
hulotte avec une telle perfection, que le gambucino qui avait parl
leva machinalement les yeux vers le sommet des arbres.

A peine le chant avait-il cess, qu'un bruit et un froissement de
feuilles se fit entendre, et Rant-cha-wa-m, cartant les buissons,
vint toute palpitante se jeter dans les bras du Faucon-Noir qui la
pressa sur son coeur.

--Enfin tu m'es rendue! s'cria-t-il avec un accent impossible 
rendre.

--Pour toujours! rpondit-elle en cachant sa tte charmante dans son
sein.

Don Lpez ne put retenir un cri de rage, et il fit un effort terrible
pour se dbarrasser des liens qui le retenaient et s'lancer sur le
chasseur; mais les gens qui l'avaient attach savaient trop bien faire
les noeuds et la corde tait trop solide pour se rompre; au contraire
le lasso lui entra si cruellement dans les chairs, qu'il retomba vaincu
et dsespr sur le sol.

Le Faucon-Noir s'avana alors vers les retranchements.

Les gambucinos rests  la garde du camp avaient assist avec une
colre impuissante  ce qui s'tait pass.

Le Faucon-Noir prit immdiatement possession du camp, plaa des
sentinelles et laissa reposer sa troupe, car il comptait partir le
lendemain pour se rendre au village des Iowas, dont le pre de
Rant-cha-wa-m tait le principal chef.

Le soir, trois cents guerriers pawnies allis du Faucon-Noir arrivrent
au camp, ce qui le mit  la tte d'une troupe d'lite, avec laquelle il
pouvait hardiment traverser la Prairie sans craindre d'tre insult.
Au coucher du soleil, une des sentinelles signala un nuage de poussire
qui arrivait comme un tourbillon.

Bientt on distingua, reluisant aux derniers rayons du soleil, les
armes d'une troupe nombreuse d'Indiens qui accouraient au galop.

Le Faucon-Noir plaa ses hommes aux retranchements pour tre prt 
repousser l'attaque qui sans doute le menaait, et il attendit.




IX

LA LOI DES PRAIRIES.


Aprs l'interrogatoire de Pp Naps, le conseil avait dcid qu'on
enverrait demander secours aux Indiens Pieds-Noirs, aux Corbeaux, aux
Omahas, aux Ottos, enfin aux tribus allies des Comanches, dont les
loges se trouvaient aux environs, afin de pouvoir cerner toutes les
routes et barrer tous les passages, et qu'aussitt ces secours arrivs,
Nculpangue et Nauchenanga se mettraient  la tte d'une expdition et
partiraient immdiatement pour attaquer le camp des gambucinos.

Quelques heures plus tard les dputs revinrent suivis chacun des
guerriers d'lite des nations auprs desquelles ils avaient t
envoys, et, le jour suivant, au lever du soleil, les deux chefs
comanches,  la tte de cinq cents hommes bien monts, se mirent en
marche dans la direction de la colline de l'Oiseau-Noir. Le soir, au
coucher du soleil, ils arrivrent en vue du camp. C'taient eux que la
sentinelle des chasseurs avait aperus.

Aussitt ses prparatifs de dfense termins, le Faucon-Noir prit une
escorte de deux cents Pawnies  cheval, laissa la garde du camp au
Castor et descendit dans la plaine.

Les deux troupes indiennes rivales poussrent de grands cris en se
voyant, et, lchant la bride  leurs chevaux, elles s'lancrent avec
furie l'une contre l'autre.

Certes, pour qui n'et pas t au fait des moeurs singulires de la
Prairie, cette faon de s'aborder et paru une hostilit dclare; il
n'en tait rien pourtant, car, arrives  la porte l'une de l'autre,
les deux troupes commencrent  faire danser et caracoler leurs chevaux
avec cette grce et cette habilet qui caractrisent les Indiens,
et, se dployant  droite et  gauche, elles formrent deux vastes
demi-cercles au centre desquels se trouvrent les chefs.

Nauchenanga, sur un geste de Nculpangue, dtacha sa robe de buffle
qu'il agita en signe de paix; le Faucon-Noir rpondit immdiatement en
s'avanant seul le bras tendu et la main ouverte.

Les deux chefs se joignirent au milieu de l'espace laiss libre pour
eux et leurs guerriers.

--Mon frre est le bienvenu, dit le Faucon-Noir qui, en qualit de
premier occupant, se crut autoris  faire les honneurs de cette partie
de la Prairie.

--Merci, rpondit Nauchenanga; mon frre est-il donc  prsent un chef
des Pawnies?

--Non; mais les Pawnies sont les amis de mon me, et mon coeur se
rjouit lorsque je suis prs d'eux, reprit le chasseur.

--Les Pawnies doivent tre fiers de l'amiti d'un grand guerrier comme
mon frre.

Le chasseur s'inclina avec courtoisie.

--Mon frre chasse-t-il le bison en ce moment? Les troupeaux sont
nombreux dans la pampa.

--Non, rpondit le jeune homme, ma chasse est faite; j'ai pris le
gibier que je voulais atteindre.

--Mon frre est heureux.

--Mon frre, le grand chef comanche, est-il donc sur le sentier de la
guerre, qu'il mne une si grande troupe de guerriers  sa suite?

--Oui, dit Nauchenanga, je vais prendre les chevelures de mes ennemis.

--Wacondah lui donnera la victoire, mon frre est un chef habile.

L'Indien s'inclina  son tour.

Les deux interlocuteurs s'examinrent un instant.

--Si mon frre veut, avant de continuer son voyage, prendre sa part
d'une bosse de bison, je serai heureux de la lui offrir, insinua le
chasseur.

--Je remercie mon frre, mon voyage est termin, c'est ici que je
m'arrte.

--Ici! que veut dire mon frre? et quel est donc l'ennemi dont il
cherche  ravir la chevelure?

--Mon frre a-t-il perdu la mmoire? rpondit vivement le Comanche, et
mon ennemi n'est-il pas le sien?

--Si mon frre veut parler de l'homme que les visages ples nomment don
Lpez, cet homme est en mon pouvoir.

--Oah! mon frre s'est-il rellement empar du chef des visages ples?
fit Nauchenanga d'une voix saccade et en modrant avec peine la
passion qui grondait au fond de son coeur.

--Il est l prisonnier dans son camp, ainsi que tous les hommes qu'il
commandait, dit le jeune homme en indiquant le sommet de la colline.

--Et, reprit Nauchenanga avec un tremblement dans la voix et une
certaine agitation, le walkon des Prairies bienheureuses...

--Le walkon est prs de moi; est-ce qu'une squaw ne doit pas suivre son
mari en tous lieux? rpondit le Faucon-Noir avec un sourire tranchant
comme une lame d'acier.

--Tu mens, chien! s'cria Nauchenanga avec fureur en levant son
tomahawk sur la tte du chasseur: le Pigeon-Volant ne veut pas tre la
squaw d'un livre des visages ples.

A cette insulte, le Faucon-Noir fit faire une volte  son cheval, et,
saisissant son rifle, il coucha en joue le Comanche.

Une mle terrible et sans piti allait s'engager entre les deux
troupes, lorsque Nculpangue, qui jusqu' ce moment avait assist 
l'entretien sans y prendre part, se jeta entre les deux rivaux, et,
s'interposant dans la discussion avec cette autorit que lui donnaient
son ge et sa rputation:

--Que mon frre comanche remette son tomahawk  sa ceinture, dit-il,
des hommes ne se battent pas pour l'amour d'une femme lorsque de graves
intrts les rclament! Gardons notre courage pour lutter contre les
visages ples qui nous volent nos territoires de chasse, la hache doit
tre enterre entre les enfants des prairies; mon frre le chasseur
est jeune, mais c'est un grand chef au feu du conseil; qu'il retourne
vers les siens, ma tribu campera ici, les tentes vont tre dresses
par mes fils, demain les chefs se rassembleront pour discuter au sujet
des voleurs visages ples dont mon frre s'est empar, il assistera au
conseil, Wacondah nous prtera ses lumires pour que justice soit faite
 tous et que les intrts de mon frre le chasseur et ceux de mon fils
soient sauvegards.

--Bon! fit Nauchenanga, mon pre a bien parl.

--J'assisterai au conseil, rpondit le chasseur avec fiert, non pas
que j'admette que nul ait le droit de disposer de mes prisonniers, mais
parce que je suis ami de la justice, et que jamais on ne me verra
enfreindre les lois de la Prairie.

Aprs avoir prononc ces paroles, le jeune homme se remit  la tte de
sa troupe et regagna son camp.

Nculpangue le suivit longtemps des yeux avec une motion dont il ne
pouvait se rendre compte; la voix du chasseur vibrait doucement au
fond de son coeur et lui causait un charme indicible; enfin, lorsque
les Pawnies eurent disparu au milieu des arbres de la colline, le
vieux chef secoua la tte  plusieurs reprises comme pour chasser une
pense importune, et, reprenant l'impassibilit indienne, il s'occupa
activement des prparatifs de la crmonie du lendemain.

Au lever du soleil, un Indien comanche vint de la part des chefs de
sa nation prvenir le Faucon-Noir que l'on attendait sa prsence pour
ouvrir la discussion.

Le chasseur fit immdiatement monter  cheval ses compagnons blancs,
et, suivi d'une centaine de Pawnies qui lui servaient d'escorte et
conduisaient au milieu d'eux don Lpez dsarm, il se rendit dans la
plaine. Rant-cha-wa-m, pare de ses plus beaux habits et rayonnante
de bonheur, caracolait auprs de lui.

Les Comanches avaient, en quelques heures, improvis un vritable
village avec ses tentes en peaux de bisons alignes et formant des rues
et des places.

A l'entre du village se tenaient Nculpangue et tous les chefs allis,
accompagns du devin, attendant l'arrive du Faucon-Noir.

Aussitt que celui-ci parut, le devin fait quelques pas  sa rencontre,
prcd de deux enfants dont l'un frappait de toutes ses forces sur
un chichikou, et le second soufflait dans une conque, tandis que,
derrire lui, quatre hommes portaient une longue perche dpouille
de son corce, au sommet de laquelle se balanaient des chevelures
humaines. Deux enfants d'une dizaine d'annes conduisaient un asshata,
et un troisime portait une bche; derrire eux venait, gard par
quatre guerriers comanches, le pauvre Pp Naps, qui lanait des
regards effars et qui tait plus mort que vif.

Lorsque le sayotkatta fut arriv  une dizaine de pas du chasseur, il
s'arrta, fit un signe, et la musique se tut.

Nculpangue et le Faucon-Noir firent quelques pas au devant l'un de
l'autre, tenant une robe de bison dploye en signe de paix.

--Que Guatch, qui voit tout et sonde les coeurs, dirent-ils ensemble,
coute nos paroles; ce sont des sentiments de paix et d'amiti qui nous
runissent.

Alors le devin saisit la bche, et creusa, entre les deux chefs, un
trou de quatre pieds de profondeur; et lorsque ce travail fut termin:

--Wacondah vous entend, dit-il: malheur  celui qui trompera son frre!
vos paroles seront enterres l.

Nculpangue, Nauchenanga et le Faucon-Noir se placrent  trois angles
du trou, et, se penchant en avant, ils se donnrent la main au-dessus
et commencrent les discours d'usage en pareille circonstance, chacun
protestant des bonnes intentions qui le guidaient, et de la franchise
et de la cordialit qu'il apporterait dans la discussion.

Les discours termins, le sayotkatta fit trois fois le tour du trou
en prononant des mots magiques d'une voix basse et monotone; puis il
gorgea l'asshata dont il recueillit le sang dans un panier en jonc
tress si serr qu'il ne s'en perdit pas une goutte, et l'asshata,
coup en quartiers, fut plac dans le trou. Le devin planta au-dessus
la perche, aprs l'avoir bariole avec le sang de la victime d'un
nombre infini de signes hiroglyphiques destins  loigner les
mauvaises influences et  empcher que les paroles enterres ne
sortissent du trou et ne fussent saisies par Jurpari, le gnie
malfaisant.

--Frres et hommes puissants, dit le devin d'une voix imposante, tous
les rites sont accomplis, Guatch les a vus d'un regard complaisant.
Vous pouvez sans crainte vous runir autour du feu du conseil, pendant
que ce visage ple, ajouta-t-il en dsignant Pp Naps qui tremblait
de tous ses membres, sera attach au poteau, pour que son me de livre
aille aprs sa mort rapporter  Wacondah de quelle faon nous savons
l'honorer.

--Un moment! dit le Faucon-Noir. Je n'assisterai pas au conseil des
chefs si ma prsence doit tre le prtexte d'un meurtre. Nous venons de
prononcer des paroles de paix qui doivent avoir leur effet: j'exige que
cet homme soit libre  l'instant, ou je me retire.

A ces paroles hardies, prononces d'un accent clair et assur, les
Indiens restrent un moment interdits.

--Cet homme est vou  Jurpari, dit le sayotkatta avec hsitation, car
il sentait qu'il n'tait pas soutenu par les chefs.

--Ce misrable n'est pas digne de votre colre; voyez, il pleure comme
une femme, reprit le Faucon-Noir. Chassez-le avec le mpris qu'il
mrite: les guerriers combattent les hommes et ne torturent pas les
enfants.

Un murmure d'assentiment accueillit cette proposition, et le
sayotkatta, prenant l'initiative avant que les Indiens ne le forassent
 renoncer au supplice du ranchero, le dtacha lui-mme en disant:

--Que votre volont soit faite; cet homme est libre.

Le pauvre diable, qui depuis la veille ne vivait pour ainsi dire que
par artifice, chancela un instant comme un homme ivre, et alla tomber
vanoui au milieu des chasseurs.

--Maintenant, dit le Faucon-Noir, chefs, je vous remercie; je vois que
ce sont rellement des sentiments de paix qui vous animent, je suis
prt  vous suivre.

Les chefs s'inclinrent avec courtoisie, tandis que le devin, dont
le rle tait termin, se retirait et se perdait dans la foule des
guerriers.

Nculpangue prit le Faucon-Noir par-dessous les bras, et le guida vers
le feu du conseil, o des tabourets de nopal sculpts taient rangs
en cercle pour les chefs. Chacun prit place, et le calumet de paix fut
apport avec le crmonial usit en pareille circonstance.

Le fourneau du calumet tait fait d'une espce de pierre ressemblant
 du porphyre, son tuyau avait sept pieds de long et tait orn de
touffes de crins teints en rouge.

Le porte-pipe entra dans le cercle, alluma la pipe, la tourna vers
le soleil, puis vers les diffrents points du compas; aprs quoi il
la tendit  Nculpangue. Celui-ci fuma quelques bouffes, ensuite
gardant le fourneau de la pipe dans sa main, il tendit l'autre bout
au Faucon-Noir et  chacun dans le cercle. Lorsque tous eurent fum,
Nculpangue rendit le calumet au porte-pipe, et, se tournant vers le
chasseur:

--Que mon frre parle, dit-il, nos oreilles sont ouvertes.

--Ce n'est pas  moi de parler, rpondit le Faucon-Noir, c'est  mon
frre le grand tokki des Comanches. J'attends la demande qu'il a 
m'adresser  propos de mes prisonniers.

--Bon! reprit Nculpangue, je vais donc m'expliquer. Peu m'importe le
sort des autres prisonniers blancs; mais, contre leur chef, je rclame
la loi des Prairies, oeil pour oeil, dent pour dent.

--Je ne puis consentir  ce que demande mon frre, rpondit simplement
le chasseur; j'ai promis la vie sauve  mes prisonniers. D'ailleurs,
que mon frre y rflchisse, pour tre passible de la loi des Prairies,
il faut l'avoir enfreinte en commettant un meurtre sur un parent ou un
ami de celui qui rclame l'application de la loi; et je ne sache pas
que le chef blanc, qui ne connat pas le tokki des Comanches, se soit
souill d'un meurtre sur quelqu'un des siens.

--Qu'en sais-tu, jeune homme? s'cria Nculpangue en se levant de son
sige. coutez tous, ulmens et sachems de ma nation, il faut enfin
que vous me connaissiez. Ce n'est pas un sang indien qui coule dans
mes veines, le dsespoir seul m'a oblig de me rfugier parmi vous
et de rclamer l'adoption que vous m'avez si noblement accorde
et dont je crois m'tre rendu digne. Avant ce temps j'tais riche,
heureux; j'avais un frre que j'aimais, une femme et un enfant que
je chrissais; le misrable qui est devant vous a caus ma ruine
et m'a pour toujours ravi le bonheur. Je demande, encore une fois,
l'application de la loi des Prairies.

Tous les membres du conseil taient atterrs. Don Lpez, agit de
mouvements convulsifs, le visage livide et dfigur par les remords,
lanait autour de lui des regards empreints d'une terreur folle.

Nculpangue continua d'une voix vibrante, en le dsignant d'un geste
terrible:

--Chefs et guerriers indiens, mes frres, cet homme n'tait guid ni
par la haine ni par la cupidit en commettant ces crimes; son but
tait d'pouser ma veuve. Que cet homme me dmente, s'il l'ose. Je
l'accuse devant vous du meurtre de don Estevan de la Fuente, mon frre;
de l'incendie de ma maison, et, par suite, de la mort de mon fils et
de ma femme bien-aime; car je suis don Gutierrez de la Fuente. Me
reconnais-tu, don Lpez?

--Oui! oui! c'est lui! s'cria le Mexicain avec garement.

--Pas de grce, continua Nculpangue, oeil pour oeil, dent pour dent.

Un morne silence rgnait dans l'assemble; le Faucon-Noir baissait la
tte avec dcouragement, renonant malgr lui  dfendre plus longtemps
son prisonnier.

Tout  coup Rant-cha-wa-m, qui avait assist, aux cts du chasseur,
 cette scne trange, vint se placer devant don Lpez, et lui prsenta
un poignard, en lui disant d'une voix mue:

--Je te pardonne ce que tu as fait contre moi, homme blanc; meurs
comme un homme de coeur, tes victimes crient aprs toi. Wacondah te
pardonnera peut-tre, si ton repentir est sincre.

Don Lpez regarda un instant la jeune fille avec une expression
impossible  rendre, deux larmes jaillirent de ses yeux brls de
fivre, et il lui rpondit en prenant le poignard:

--Merci, Rant-cha-wa-m, tu es une noble femme; sois bnie pour les
bonnes paroles que tu viens de dire. Toi seule as eu piti de moi, je
saurai mourir. Et toi, don Gutierrez, ajouta-t-il en se tournant vers
Nculpangue, sois heureux, tu es veng!

Et d'un geste aussi prompt que la pense, il se plongea le poignard
dans le coeur.

--Heureux! murmura Nculpangue d'une voix brise par la douleur: il
n'est plus de bonheur pour moi.

A ce moment, le Castor carta la chemise du Faucon-Noir, et, montrant
le reliquaire que celui-ci portait au cou:

--Vous blasphmez, don Gutierrez, dit-il; il vous reste un fils.

A cette vue, le chef, malgr ses efforts pour se contenir, trembla de
tous ses membres, ses traits se contractrent, et deux larmes, les
premires qu'il et verses depuis la mort de sa femme, jaillirent de
ses yeux et coulrent lentement sur ses joues hles; il chancela, et
serait tomb si le chasseur ne l'et reu dans ses bras.

--Mon fils! mon fils! s'cria-t-il en clatant en sanglots.

Le jeune homme le retint longtemps serr sur son coeur, dans une
treinte passionne.

Les Comanches, heureux du bonheur de leur chef vnr, oublirent
l'impassibilit indienne, et laissrent clater leur joie.

Nauchenanga prit alors Rant-cha-wa-m par la main, et, s'inclinant
devant le chasseur:

--Mon frre, dit-il au Faucon-Noir, tu deviendras un des grands chefs
de notre nation; voil ta femme, elle est dsormais ma soeur.

Les deux hommes se serrrent la main, franchement et loyalement.

--C'est gal, dit Pp Naps qui avait repris son outrecuidante gaiet
et qui se pavanait au milieu des Peaux-rouges, il faut avouer que si ce
pauvre don Lpez a men une vilaine vie, il a fait une bien belle mort!

Et il poussa du pied le corps de son ancien chef.




UNE

NUIT DE MEXICO

SOUVENIR DE LA DERNIRE RVOLUTION


Peu de villes offrent un aspect plus enchanteur que Mexico. L'ancienne
capitale des Aztques s'tend molle et paresseuse comme une nonchalante
crole,  demi-voile par les pais rideaux de saules lancs qui
bordent au loin les canaux et les routes. Btie juste  gale
distance des deux Ocans,  environ 2,280 mtres au dessus de leur
niveau, c'est--dire  la hauteur  peu prs de l'hospice du Mont
Saint-Bernard, cette ville jouit cependant d'un ciel dlicieusement
tempr, entre deux magnifiques montagnes, le _Popocatepelt, montagne
fumante,_ et l'_Izlaczchualt_ ou la _Femme blanche_, dont les cimes
chenues, couvertes de glaces ternelles, se perdent dans les nues.

L'tranger qui arrive  Mexico au coucher du soleil, par la chausse
de l'Est, une des quatre grandes voies qui conduisent  la cit des
Aztques, et qui, seule aujourd'hui, reste encore isole au milieu
des eaux du lac de Tezcuco, sur lequel elle est construite, prouve 
la vue de cette ville une motion trange dont il ne peut se rendre
compte. L'architecture mauresque des difices, les maisons peintes de
couleurs claires, les coupoles sans nombre des glises et des couvents
qui dpassent les azotas et couvrent pour ainsi dire la capitale tout
entire de leurs vastes parasols jaunes, bleus ou rouges, dors par
les derniers rayons du soleil couchant; la brise tide et parfume du
soir qui arrive comme en se jouant  travers les branches touffues des
arbres, tout concourt  donner  Mexico une apparence compltement
orientale qui tonne et sduit  la fois.

Mexico, brl entirement par Fernand Cortez, fut rebti par ce
conqurant sur le plan primitif. Toutes les rues se coupent  angle
droit et vont aboutir  la plaza Mayor par cinq artres principales,
qui sont les calles ou rues de la Tacuba, de la Monterilla, de Santo
Domingo, de la Moneda et de San Francisco.

Toutes les villes espagnoles du Nouveau-Monde, bties sur un plan
unique, ont cela de commun entre elles que la plaza Mayor est, dans
toutes, construite de la mme faon. Ainsi,  Mexico, elle a sur une
des faces la cathdrale et le Sagrario; sur la seconde, le palais du
prsident, renfermant les ministres au nombre de quatre, des casernes,
une prison, etc.; sur la troisime face est l'ayuntamiento, et sur la
quatrime se trouvaient deux bazars, le _Parian_, maintenant dmoli, et
le portal de las Flores.

Le 24 dcembre 1861, vers neuf heures du soir, aprs une chaleur
torride qui, pendant tout le jour, avait contraint les habitants  se
renfermer dans leurs maisons, la brise s'tait leve, avait rafrachi
l'air, et chacun, montant sur les azotas couvertes de fleurs qui les
font ressembler  des jardins suspendus, s'tait ht de jouir de
cette sereine placicidit des nuits amricaines qui semble  travers
le ciel bleu pleuvoir des toiles. Les rues et les places taient
envahies par les promeneurs; partout c'tait un tohu-bohu, un ple-mle
inextricable de pitons, de cavaliers, d'hommes, de femmes, d'Indiens
et d'Indiennes, o les haillons, la soie et l'or se mlaient de la
faon la plus bizarre au milieu des cris, des quolibets et des clats
de rire; enfin, comme la ville enchante des _Mille et une nuits_,
au coup de cloche de la oracin, Mexico semblait s'tre tout  coup
rveill d'un sommeil sculaire, tant les visages respiraient la joie
et tant la foule paraissait heureuse d'aspirer enfin l'air  pleins
poumons.

Et cependant, cette nuit-l, un vnement de la plus haute gravit
allait s'accomplir  Mexico mme, le gnral Miramn, prsident
intrimaire de la Rpublique, abandonn par la plupart de ses troupes
dans la dernire bataille qu'il avait livre aux partisants de Jurez,
devait remettre le commandement de la capitale au gnral Berriozbal,
fait prisonnier par lui quelques jours auparavant, et avec les quelques
soldats fidles qui lui restaient, profiter des tnbres pour quitter
la ville, que l'arme du gnral Ortega, commandant en chef des
troupes de Jurez, occuperait au point du jour, au nom du nouveau
prsident.

Depuis quarante ans qu'ils ont proclam leur indpendance, les
Mexicains ont si souvent jou  ce jeu terrible des rvolutions, ils
ont assist  la chute de tant de pouvoirs, ils ont vu se succder
tant de gouvernements, que leur curiosit a fini par s'teindre, leur
got se blaser et qu'ils assistent aujourd'hui calmes et indiffrents
 ces grands cataclysmes sociaux; car, malheureusement pour eux, ils
savent trop bien d'avance que, quel que soit le pouvoir qui surgisse,
rien ne sera chang pour eux, et que la seule modification qu'ils aient
 esprer est un redoublement d'exactions de toutes sortes et une
augmentation des impts.

Aussi, pendant que tout se prparait pour l'accomplissement du grand
drame dont nous avons parl, la foule continuait-elle  rire,  chanter
et  se promener dans les rues et sur les places, sans aucun souci des
vnements politiques.

Seulement, par intervalles, des bruits sinistres, des froissements
d'armes se faisaient entendre, des cavaliers traversaient la ville au
galop, des hommes aux sourcils froncs se frayaient passage  travers
les groupes, et, de meilleure heure que de coutume, les magasins se
fermaient, tandis que les petits marchands se htaient de regagner
leurs masures dans les bas quartiers de la cit.

A la premire nouvelle de la rsolution prise par le prsident
intrimaire, d'abandonner la ville, le corps diplomatique s'tait runi
et avait offert son concours au gnral Berriozbal, nomm gouverneur
provisoire, pour l'aider  veiller  la sret de Mexico et empcher
les bandits et les gens sans aveu de piller la ville et d'y mettre le
feu, comme le bruit courait qu'ils le voulaient faire.

Le gnral Berriozbal avait accueilli avec empressement l'offre du
corps diplomatique; alors, dans chaque lgation, franaise, espagnole,
etc., les trangers s'taient arms, et, sous les ordres de membres
de ces lgations, ils avaient commenc leur service de police en
parcourant la ville, engageant les citoyens  rentrer chez eux et en
tablissant des postes de sret sur les places et aux angles des rues.

La plaza Mayor avait en un instant t vacue, et l o, un moment
auparavant, retentissait le bruit d'une foule compacte rieuse et
dsoeuvre, rgnaient maintenant une solitude complte et un silence
funbre.

La demie aprs neuf heures sonna au Sagrario;  peine la vibration du
timbre s'tait-elle teinte qu'un homme, envelopp avec soin dans les
plis d'un pais manteau et la tte couverte d'un chapeau en poil de
vigogne, dont les larges ailes retombaient sur ses yeux et cachaient
compltement son visage, quitta l'ombre d'un portal, o jusque-l il
tait demeur invisible, et aprs avoir jet un regard circulaire sur
la place, il s'avana avec prcaution, bien que d'un pas assez dcid,
vers une choppe _d'vangelista_ (crivain public), situe vers le
milieu  peu prs de la galerie des Portales.

Arriv devant l'choppe, l'inconnu s'arrta, regarda de nouveau d'un
air souponneux autour de lui, et aprs un instant d'hsitation, il
frappa deux coups lgers contre la porte. Sans doute il tait attendu,
car, sans que le moindre bruit troublt le silence, cette porte
s'entr'ouvrit assez pour livrer passage  l'inconnu et se referma
aussitt derrire lui.

La plus complte obscurit rgnait dans l'choppe; cependant l'inconnu
y pntra sans hsiter, la traversa dans toute sa longueur, et, arriv
au mur oppos, il le tta un instant et fit jouer un ressort perdu dans
la boiserie.

Une partie de cette boiserie se dtacha, tourna lentement sur des gonds
invisibles, et  la lueur tremblottante d'une lampe mourante suspendue
dans l'intrieur de l'excavation, apparurent les premires marches d'un
escalier en colimaon qui semblait s'enfoncer brusquement dans le sol.

Avant de s'engager dans l'excavation, l'inconnu se retourna.

--Viens-tu? demanda-t-il  un homme, probablement celui qui lui avait
prcdemment ouvert la porte de l'choppe, et qui se tenait  demi
perdu dans l'ombre,  quelques pas de lui.

--Vous me retrouverez ici, rpondit-il; vous n'avez nul besoin de moi.

--C'est juste, reprit l'inconnu, reste donc, et fais bonne garde.

Son interlocuteur ne rpondit que par un grognement significatif, en
remettant en place le panneau qui masquait l'escalier, et l'inconnu
demeura seul. Nous l'avons dit plus haut, Mexico, cette Venise
amricaine, est btie au milieu d'un lac; ses quartiers s'lvent sur
des iles peu distantes les unes des autres et relies entre elles par
des pilotis; peu  peu, le niveau du lac s'est abaiss, les canaux
se sont schs pour la plupart, et, except les bas quartiers, o se
rencontrent encore des mares fangeuses et ftides, l'eau a compltement
disparu du sol, et les rues maintenant paves laissent librement
circuler les quipages, les cavaliers et les pitons.

Cependant, il ne faudrait pas creuser trop profondment la terre pour
retrouver l'eau, si bien cache qu'elle soit, et l'humidit est telle
encore aujourd'hui dans la ville, que les rez-de-chausse ne sont pas
habits; ils servent seulement d'entrepts et remplacent nos caves,
except toutefois dans le centre de la ville, o les constructions ont
t faites sur des iles d'une tendue relativement considrable.

La plaza Mayor, sur un des cts de laquelle s'levait anciennement le
palais de _Motecuzoma_ et le grand _Teocali_, forme le centre de l'le
la plus vaste du groupe.

Certains souterrains, contemporains des Incas, et que ceux-ci
avaient creuss bien avant la conqute, pour tablir de mystrieuses
communications d'un point  un autre, existent encore dans cette
partie de la ville; la plupart ont t combls par les Espagnols,
mais quelques-uns ont chapp  leurs recherches, et celui auquel
aboutissait l'escalier sur la premire marche duquel nous avons laiss
l'inconnu tait de ce nombre.

Aprs que le panneau se fut referm derrire lui, l'inconnu dcrocha
la lampe suspendue  la vote, en raviva la mche et commena 
descendre avec prcaution les marches verdtres et rendues glissantes
par l'humidit de l'espce de vis de pierre au sommet de laquelle il se
trouvait.

Du reste, la descente ne fut pas longue, l'escalier ne se composait que
de quinze marches; il aboutissait  un souterrain troit, mais assez
lev pour qu'un homme pt y marcher debout sans crainte de se frapper
la tte contre la paroi suprieure.

Il tait impossible de juger de l'tendue de ce souterrain, qui, 
quelque distance, faisait un coude brusque; l'inconnu l'avait sans
doute plusieurs fois parcouru dj, car aussitt sa descente acheve
sans encombre, il marcha rsolument en avant, ayant toutefois la
prcaution de tenir sa lampe un peu leve afin de se guider plus
facilement; prcaution fort ncessaire, car, de distance en distance,
s'ouvraient  droite et  gauche des galeries qui semblaient s'enfoncer
dans des directions diamtralement opposes, et qui,  moins d'une
parfaite connaissance des lieux, empchaient de se diriger avec
certitude dans cette espce de labyrinthe.

L'inconnu marcha pendant environ vingt minutes dans ce souterrain.
Comme son pas n'avait point cess d'tre rapide et sr, il devait avoir
franchi une distance assez considrable malgr les dtours nombreux
qu'il lui avait fallu faire, lorsqu'enfin il s'arrta devant les
premires marches d'un escalier qui, cette fois, au lieu de descendre,
s'levait vers la vote dans laquelle il s'enfonait.

--Enfin! murmura l'inconnu avec un soupir de satisfaction.

Aprs avoir de nouveau raviv la mche de sa lampe, il la posa sur
le sol dans l'angle de la premire marche de l'escalier, s'arrta un
instant comme pour reprendre haleine, puis il monta. Comme le premier,
cet escalier avait quinze marches; au sommet se trouvait une porte
ferme par un ressort dissimul adroitement, mais sur lequel l'inconnu
posa la main sans hsiter, et qu'il fit jouer; aussitt la porte
s'ouvrit.

Un flot de lumire inonda le palier sur lequel l'inconnu se tenait
toujours envelopp dans son manteau; il entra et referma le panneau
derrire lui; l'endroit o il se trouva tait un salon ou plutt un
boudoir richement meubl, il tait dsert; mais  travers la porte,
ferme seulement par une portire de cachemire blanc, on distinguait le
bruit d'une conversation anime entre plusieurs personnes.

Aprs un instant de sombres rflexions, l'inconnu touffa un soupir,
appuya la main droite sur son coeur comme pour en comprimer les
battements, et, faisant avec la plus grande prcaution quelques pas
en avant, il s'approcha de la porte, carta lgrement la portire et
regarda.

Dans une vaste salle, magnifiquement claire comme pour une fte,
trente ou quarante personnes des deux sexes taient assembles, les
unes assises, les autres debout, quelques-unes groupes  et l, mais
toutes parlant avec animation et quelques-unes mme avec une colre
contenue.

Au luxe princier de l'ameublement de cette salle et  l'lgance de la
mise des personnes runies, il tait facile de reconnatre un des plus
riches htels de la ville t l'lite de la socit mexicaine.

Au moment o l'inconnu appuyait son oeil contre la portire, un homme
d'une cinquantaine d'annes, aux traits durs et hautains, se dtacha de
l'un des groupes, et aprs avoir rclam le silence d'un geste:

--Caballeros, mes amis et mes parents, dit-il d'une voix haute, prenez,
je vous prie, une dtermination, songez qu'il est dj dix heures
passes, que, dans trois heures au plus tard, les troupes d'Ortega
entreront dans la ville; dcidez-vous donc, il ne nous reste que trois
heures  peine, finissons-en.

Les assistants rpondirent  cette interpellation, la plupart par
des marques d'assentiment; cependant, il n'y eut pas unanimit;
quelques-uns protestrent faiblement.

Le vieillard reprit avec une certaine animation dans la voix, comme
s'il essayait de contenir une violente colre prte  dborder.

--Je vous le rpte, seores, la situation est des plus graves, tout
retard est maintenant impossible; en un mot, il faut en finir sance
tenante; c'est  cette intention que je vous ai runis, voulant vous
rendre tmoins de l'acte qui, dans un instant, va s'accomplir.

--Ne serait-il pas ncessaire avant tout, hasarda une dame d'un certain
ge, de consulter doa Carmen, notre parente; cette affaire la regarde
surtout, il me semble, et, lorsqu'il s'agit de donner son consentement
 un mariage avec un homme qu'on ne connat pas, le cas est assez grave
pour qu'on y rflchisse.

--A quoi bon? rpondit le vieillard en haussant ddaigneusement les
paules; doa Carmen est une enfant de seize ans  peine, leve
loin du monde; elle ignore les obligations qu'il nous impose; son
consentement n'a donc aucune valeur pour nous.

--Cependant, appuya un des invits.

--Allons donc! reprit le vieillard en lui coupant la parole. A la
mort de mon frre et de ma belle-soeur, j'ai t rgulirement nomm
tuteur de ma nice, alors ge de treize ou quatorze ans, je crois;
j'ai rempli en homme d'honneur les devoirs que m'imposait le titre que
j'avais accept.

--Nous le reconnaissons, s'crirent les invits.

--Je sais fort bien que vous m'objecterez, seores, continua le
vieillard, que don Eusebio de Carvajal, mon frre regrett, avait
form des projets d'union entre sa fille et un Franais, parent
loign de sa femme, et que ce Franais prtend aujourd'hui faire
valoir le droit fort peu certain que, suivant lui, cette promesse
verbale lui a concd; mais, je vous prie, raisonnons un peu. Doa
Carmen de Carvajal, ma nice, est une des plus riches hritires de la
Rpublique, ses biens sont immenses; laisserons-nous de gaiet de coeur
passer cette fortune princire aux mains d'un misrable aventurier
franais sans feu ni lieu?

--Eh! seigneur don Torribio de Carvajal, interrompit un des assistants
avec un sourire sardonique, vous n'avez pas toujours eu cette opinion
du colonel don Octavio de Belval, lorsqu' la tte de sa redoutable
cuadrilla, il vous dlivra des gurilleros du gnral Ortega, qui ne
parlaient de rien moins que de vous couper par morceaux; vous portiez
aux nues le courage et les hautes qualits du colonel. N'est-il pas
un des amis les plus dvous du gnral Miramn, qui en fait le plus
grand cas, et tout dernirement encore, n'est-ce pas lui qui a fait
prisonnier le gnral Berriozbal, aujourd'hui gouverneur de la ville?
Que trouvez-vous donc de si aventurier dans tout cela; est-ce parce
qu'il est n en France? Mais votre soeur, la mre de notre parente
Carmen, tait franaise aussi; sa vertu et les minentes qualits de
son coeur n'ont jamais t nies par personne, je suppose?

A cette verte rplique, don Torribio demeura un instant confondu,
serrant les poings et se mordant les lvres, pour ne pas clater,
d'autant plus que les observations de l'interrupteur avaient t
coutes avec les marques videntes d'une sympathique approbation.

--Soit, reprit au bout d'un instant le vieillard, j'admets tout cela,
je conviendrai mme que le colonel don Octavio est un hros si cela
peut vous tre agrable; eh bien, c'est justement pour tous les motifs
que vous venez de m'exposer que je ne veux pas lui donner ma nice,
et que, ainsi que moi, j'en suis convaincu, vous vous refuserez,
chers parents,  cette union.--Voyons, expliquez-vous, de grce, et
finissons-en, s'crirent les assistants en se pressant autour de don
Torribio.

--Je ne demande pas mieux, reprit-il. Nous sommes au moment d'une
catastrophe horrible; Miramn est perdu sans ressources; demain,
dans quelques heures peut-tre, auront lieu des reprsailles atroces
de la part des partisans de Jurez. Nous serons, nous tous, pills,
emprisonns et peut-tre assassins par les vainqueurs qui ont de
vieilles et nombreuses injures  venger. Nous nous trouvons donc 
la merci d'ennemis implacables; il y va pour nous non-seulement de
la fortune, mais encore de la vie; par les meurtres et les incendies
passs, vous devez vous attendre que des qu'ils seront dans la ville,
les _federalistas_ n'hsiteront pas  nous ranonner et  nous traquer
comme des btes fauves.

Ces craintes, si nergiquement exprimes et qui ne manquaient pas de
fondement, firent une forte impression sur les assistants; l'gosme et
l'intrt personnel imposrent silence  tout autre sentiment.

Intrieurement flatt de l'approbation tacite de ses auditeurs, don
Torribio continua:

--Qui donc nous dfendra dans cette circonstance critique, dit-il;
est-ce le colonel Octavio? Vous ne le croyez pas; notre liaison passe
avec lui sera, au contraire, un prtexte de plus aux perscutions
que nous aurons  souffrir; d'ailleurs, le colonel, comme ami de
l'ex-prsident Miramn, sera mis hors la loi, et se verra contraint de
se cacher et de fuir au plus vite, s'il ne l'a fait dj, pour sauver
sa vie.

--C'est vrai, murmurrent plusieurs personnes.

--Maintenant, une voie de salut nous est ouverte; cette voie la voici:
le gnral Saldana, un des plus chauds partisans du gnral Jurez,
demande la main de ma nice, s'engageant, si sa proposition tait
accepte,  nous prendre sous sa protection et a nous sauvegarder de
tout dommage; l'aide de camp du gnral est l dans un salon  ct qui
attend notre rponse; puis il rejoindra immdiatement le gnral dont
la division doit, la premire, entrer dans la ville. Que rsolvez-vous,
seores? D'un ct la ruine et peut-tre la mort, de l'autre une
protection efficace et un immense crdit auprs du pouvoir nouveau. Y
a-t-il  hsiter?

--Non! s'crirent en choeur les assistants; doa Carmen doit pouser
le gnral, elle est trop bonne parente d'ailleurs pour refuser de nous
sauver  ce prix.

--Ainsi, reprit don Torribio avec insistance, tout est bien convenu,
n'est-ce pas, messieurs mes parents. Je puis faire venir ma nice?

--Faites, faites, don Torribio; ainsi que vous-mme nous l'avez fait
observer, le temps presse, ne le perdez donc pas.

Le vieillard s'inclina, sortit un instant de la salle et bientt y
rentra conduisant par la main une charmante jeune fille, mignonne et
gracieuse enfant de seize ans au plus, vtue d'une robe de mousseline
blanche. Elle s'avana ple et tremblante au milieu des respectueuses
salutations des assistants.

Cette jeune fille, c'tait doa Carmen.

En l'apercevant, l'inconnu, cach dans le salon, s'tait senti plir;
un tremblement convulsif avait agit ses membres, et il lui avait fallu
faire sur lui-mme un effort surhumain pour retenir le cri de rage qui
de son coeur tait subitement mont  ses lvres.

Derrire don Torribio et doa Carmen marchait un homme de haute
taille, g de quarante ans environ et revtu de l'uniforme de
capitaine; cet officier tait l'aide de camp du gnral Saldana, charg
par lui de demander la main de la jeune fille et de lui transmettre son
acceptation ou son refus.

Un profond silence s'tait fait dans la salle; toutes les personnes
prsentes s'taient assises. Seuls, don Torribio, le capitaine et doa
Carmen demeuraient debout.

Le vieillard prit sur une table une feuille de papier couverte d'une
criture fine et serre, et se tournant vers doa Carmen:

--Ma nice, lui dit-il sans prambule comme sans mnagements, coutez,
je vous prie, et cela avec la plus srieuse attention, la lecture de
l'acte que, d'accord avec nos honorables parents ici prsents, j'ai
rdig et au bas duquel vous aurez ensuite  apposer votre signature.

La jeune fille se redressa; elle releva son front ple, et, rejetant
d'un mouvement gracieux de tte les boucles soyeuses de cheveux noirs
qui couvraient son visage et qui inondrent ses paules, elle fixa
sur don Torribio un regard tellement charg de mprisante piti, que
celui-ci dtourna la tte.

--Mon oncle, rpondit-elle d'une voix faible mais parfaitement
distincte, je suis une pauvre enfant abandonne; vous tes le matre
de m'infliger telle torture qui vous conviendra, je la subirai sans
essayer une rsistance folle et inutile; mais jamais vous ne me
contraindrez  manquer  mes serments et  trahir celui que j'aime!

--Ma nice! s'cria don Torribio avec une rage contenue.

--Mon oncle, dussiez-vous me tuer sur place, je ne signerai pas ce
papier, reprit-elle avec une nergie fbrile.

--Prenez garde, enfant, prenez garde! reprit don Torribio en faisant un
pas vers elle.

--Oui! s'cria-t-elle avec un rire strident, menacez-moi, mon oncle, je
ne suis qu'une enfant, moi, mais lui est un homme, et s'il tait l,
vous n'oseriez....

--Je n'oserais! interrompit le vieillard perdant toute mesure et
aveugl par la fureur; oh! que n'est-il l, cet homme!

--Me voici! s'cria tout  coup une voix forte avec un accent terrible.

Et l'inconnu, s'lanant d'un bond de tigre dans la salle, se
trouva subitement en face de don Torribio, pouvant de cette subite
apparition.

Les assistants, frapps de stupeur, ne comprenant pas comment cet homme
s'tait tout  coup introduit au milieu d'eux, demeuraient immobiles,
muets, atterrs.

Doa Carmen avait,  la vue de l'tranger, pouss un cri de joie
ineffable et s'tait jete dans ses bras en murmurant  travers ses
sanglots:

--Octavio, enfin!... C'est lui! je suis sauve!

--Oui, tu es sauve, ma bien-aime, rpondit le jeune homme, car je
saurai te protger; viens, suis-moi, Carmen.

--Oh! oui, partons! partons! rpondit la jeune fille  demi folle de
joie et de terreur.

Mais au moment o le Franais essayait de se frayer passage pour
regagner, accompagn de la jeune fille, le salon dont il tait sorti,
don Torribio et ses parents, remis de la surprise et de l'pouvante
qu'ils venaient d'prouver, se jetrent au-devant de lui pour lui
barrer le passage.

--Oh! fit l'oncle avec un ricanement sinistre, vous ne vous chapperez
pas ainsi, mon matre! Je ne sais quel moyen vous avez employ pour
tromper mes gens et vous introduire dans ma demeure, mais, vive Dieu!
vous n'en sortirez pas aisment, je vous le jure!

--Vous croyez, fit le jeune homme avec un sourire railleur tout
en continuant  faire retraite du ct du salon; prtendriez-vous
m'assassiner, par hasard?

--Et quand cela serait, reprit don Torribio, ne serions-nous pas dans
notre droit?

Ds qu'elles avaient reconnu qu'une rixe devenait imminente, les dames
avaient disparu en poussant des cris de frayeur.

Le colonel de Belval demeurait seul contre une trentaine d'hommes
dsarms, il est vrai, mais auxquels venaient de se joindre une
douzaine de domestiques porteurs de couteaux, de sabres et mme de
fusils et de pistolets.

Cette lutte gigantesque d'un homme seul contre plus de quarante
touchait  la folie, le succs ne pouvait tre douteux; cependant,
malgr le pril immense qui le menaait, le front du colonel n'avait
point pli, son regard d'aigle ne s'tait pas baiss.

Il avait roul son manteau autour de son bras gauche, avait pris un
revolver  six coups de chaque main, et, la tte haute, les lvres
serres, le regard mprisant, il avait peu  peu,  petits pas, recul
vers le salon, prcd de la jeune fille dont il protgeait la fuite.

Don Torribio et ses parents, ignorant que le salon possdait une
issue secrte, s'taient contents de se grouper devant le jeune
homme de faon  ne pas lui laisser la possibilit de franchir leur
masse compacte, et ils suivaient son mouvement en riant entre eux du
desespoir de leur ennemi lorsqu'il se verrait accul comme un cerf aux
abois.

Le colonel avait devin leur tactique; mais, sans laisser percer la
joie qu'il prouvait, il se bornait a maintenir, entre lui et ceux qui
le cernaient, une distance d'au moins trois pas, distance que ceux-ci,
sous la menace continuelle des pistolets dirigs contre leur poitrine,
se gardaient bien de franchir.

--L! s'cria don Torribio en voyant que le colonel avait atteint le
mur oppos du salon contre lequel il demeurait appuy; maintenant, il
vous serait assez difficile de reculer davantage,  moins de renverser
le mur; rendez-vous, colonel, c'est le meilleur parti que vous ayez 
prendre.

--Me rendre? rpondit le jeune homme pour gagner du temps
tout en desarmant un de ses revolvers qu'il replaa dans une poche de
son uniforme; me rendre, et pourquoi, cher don Torribio?

--Pourquoi, vive Dieu! la question est prcieuse, parce que vous tes
pris, caramba!

--Oh! pas encore! fit le jeune homme en jetant un regard significatif 
doa Carmen.

--Comment! vous doutez? Avez-vous la prtention de lutter seul contre
nous tous?

--Ma foi non, rpondit-il insoucieusement, ce serait trop ennuyeux.

--Et comment croyez-vous donc vous chapper, alors?

--Comme ceci, cher seigneur, regardez.

La porte drobe s'tait subitement ouverte; par un mouvement
rapide comme la pense, le colonel avait saisi doa Carmen dans ses
bras, s'tait lanc au dehors et avait referm la porte au nez des
assistants bahis et dcontenancs.

Cette fuite s'tait opre dans un espace de temps beaucoup plus court
que celui qu'il nous a fallu pour l'crire.

Ce fut en vain que don Torribio, ses parents et ses domestiques, que
cette cruelle mystification rendaient furieux, s'puisrent en efforts
de toute sorte contre la porte du souterrain; ils ne purent seulement
pas, tant elle tait bien ajuste, en trouver l'emplacement positif; il
leur fallut y renoncer et se retirer avec leur courte honte.

L'aide de camp du gnral Saldana, aprs avoir pris cong, d'un air
assez maussade, de don Torribio, tait reparti  toute bride  la
rencontre du gnral, afin de lui rendre compte de ce qui s'tait pass.

Sans perdre un instant, le colonel s'tait ht de descendre; arriv au
bas de l'escalier, il s'tait arrt et avait repris sa lampe.

Doa Carmen, ple, tremblante, abattue, mais les yeux brillants de joie
et de bonheur, se tenait appuye  son bras et l'examinait avec une
expression d'ineffable reconnaissance.

--Carmen, ma bien-aime, lui dit le jeune homme, il vous faut du
courage maintenant; vous croyez-vous en tat de marcher?

--Oh! s'cria-t-elle avec exaltation, je suis forte prs de vous, mon
brave Octavio; je ne redoute rien sous votre protection; d'ailleurs, ne
sommes-nous pas sauvs maintenant?

--Hlas! pauvre chre enfant, les dangers passs ne sont rien en
comparaison de ceux qui nous menacent encore.

--Qu'importe! nous serons deux pour les affronter; car je ne veux plus
me sparer de vous, Octavio.

--Je l'entends bien ainsi, ma chre Carmen, malheureusement, il va
falloir quitter la ville, fuir pour chapper  nos ennemis, et je
crains que vos forces ne trahissent votre courage.

--Ne vous inquitez pas de moi, mon ami, reprit-elle vivement, quoi
qu'il arrive, je le supporterai.

Ils se mirent en route  travers le souterrain; aprs de nombreux
dtours et, non sans s'tre plusieurs fois arrts pour reprendre
haleine, ils atteignirent l'choppe de l'vangelista.

Le gardien laiss en arrire par le jeune homme tait pench sur
l'escalier et semblait en proie  une vive anxit.

--Grce  Dieu! vous voil enfin, mon colonel, s'cria-t-il avec joie;
je redoutais un malheur! je me disposais  aller  votre recherche.

--Merci, Beltran, merci mon brave, rpondit gaiement le jeune homme; tu
le vois, me voici sain et sauf; que se passe-t-il ici! Avons-nous du
nouveau?

--Oui, mon colonel, les troupes se runissent, vous les entendez d'ici
sur la place; d'un moment  l'autre le gnral Miramn va monter 
cheval.

--Diable! je n'ai pas un instant  perdre, alors.

--Oh! la cuadrilla est ici  deux pas; votre assistante vous tient deux
chevaux sells  la porte de cette choppe, rien n'a t oubli.

--Fort bien! je me rends auprs du prsident; dans un instant je serai
de retour, je te confie madame, sur ta tte tu m'en rponds.

--Rapportez-vous en  moi, colonel.

--Comment! mon ami, vous me quittez, dit la jeune fille avec anxit.

--Pour quelques minutes seulement, chre enfant, il le faut. Mon ami,
mon bienfaiteur m'attend; ma place est prs de lui, lorsque tous ses
amis l'abandonnent lchement et qu'il est proscrit et malheureux.

--Allez donc, mon cher Octavio, o votre honneur et votre devoir vous
appellent, moi je resterai avec ce brave soldat.

--Merci, chre Carmen. Beltran, procure-toi un manteau et un chapeau
pour madame; elle ne doit pas tre reconnue.

--Convenu, colonel.

--A bientt, Carmen,  bientt!

Octavio s'enveloppa dans son manteau, sortit de l'choppe de
l'evangelista, et se dirigea  grands pas vers le palais de la
prsidence.

Au moment o le colonel arrivait devant le palais, on en ouvrait la
porte, et le gnral Miramn, revtu de son grand uniforme et entour
d'une vingtaine de personnes, entrait sur la place.

Le gnral Miramn est jeune encore, nous disons est, car, grce
 Dieu, il vit toujours; ses traits sont beaux et caractriss,
l'expression de sa physionomie nergique, intelligente, est empreinte
d'un grand cachet de douceur; son port est noble, ses manires
affables, et sa prestance rellement militaire.

Le gnral Miramn reprsentait au Mexique le parti modr et
progressif; aussi comptait-il au nombre de ses plus chauds partisans
tout le clerg, le haut commerce, la classe leve de la population, et
tous les trangers fixs sur le territoire de la Rpublique.

Le gnral Miramn, personnellement, tait sympathique  tous et fort
aim dans les deux partis; son entourage seul tait odieux. Il aurait
fort bien pu, si cela lui avait convenu, demeurer tranquillement dans
la ville sans avoir rien  redouter des chefs du parti contraire. Des
communications lui avaient t faites, et des assurances formelles
donnes  ce sujet; mais, par un point d'honneur, fort louable sans
doute, mais qui pouvait entraner pour lui des consquences funestes,
le gnral n'avait pas voulu abandonner les derniers amis qui, dans
la mauvaise fortune, lui restaient fidles, et il avait rsolu de se
retirer avec eux dans l'intrieur.

Son arme, si l'on peut donner ce nom  la poigne de soldats encore
rangs sous son drapeau, se composait d'environ deux mille hommes au
plus; tous se trouvaient en ce moment runis sur la plaza Mayor.

--Ah! colonel de Belval, s'cria le prsident en apercevant le jeune
homme, je demandais justement aprs vous.

--Me voici, gnral, je regrette de ne pas tre arriv plus tt.

--Le mal n'est pas grand, colonel; nous partons. Le jeune homme frona
le sourcil.

--Ainsi, dit-il  demi-voix, de manire  n'tre entendu que du
prsident seul, les prires de vos amis n'ont pas russi  vaincre
votre obstination, gnral?

--C'est une dtermination inbranlable, mon ami, rpondit Miramn avec
une certaine impatience; ainsi n'en parlons plus.

--Un mot encore.

--Dites vite.

--Vous tes trahi, gnral, j'en ai non seulement la conviction, mais
encore la certitude.

Le prsident fit un mouvement.

--Je n'insiste pas, gnral, dit vivement le jeune homme; je m'incline
sans murmurer devant votre toute-puissante volont, je vous demande une
grce.

--Laquelle?

--Me l'accordez-vous, gnral?

--Comme il est probable, reprit-il avec un sourire triste, qu'avant
bien longtemps on ne m'adressera pas de semblables requtes, je vous
accorde celle que vous me demandez.

--Merci, gnral, je dsire seulement que vous marchiez au milieu de ma
cuadrilla, et que vous me permettiez de demeurer  vos cts.

--Toujours vos penses de trahison, rpondit-il avec un imperceptible
froncement de sourcils; allons, soit, faites  votre guise. D'ailleurs,
ce sera un grand plaisir pour moi, mon ami, de vous avoir pour
compagnon de route.

Le jeune homme s'inclina sans rpondre et s'loigna pour donner les
ordres ncessaires.

Le prsident se tourna alors vers les personnes qui le suivaient, et
qui, le voyant parler bas, s'taient respectueusement tenues  l'cart.

--Caballeros, dit-il avec un certain tremblement dans la voix qu'il ne
parvint pas  matriser, ici nous nous sparons pour bien longtemps
peut-tre. Soyez fidles au nouveau pouvoir comme vous l'avez t 
moi, et, dans l'exil o je suis dsormais condamn  vivre, je me
rjouirai d'apprendre ce que vous aurez fait de bien pour la grandeur
de la nation et le bonheur de ses malheureux habitants. Je prfre me
retirer paisiblement et viter l'effusion du sang entre frres, plutt
que de prolonger une lutte dsormais sans but, puisque l'avantage ne
saurait me rester. Le gnral Berriozbal m'a donn sa parole d'honneur
de soldat que l'ordre serait maintenu et qu'aucune reprsaille ne
serait exerce. Adieu donc, caballeros, soyez heureux et conservez mon
souvenir comme celui d'un homme qui aurait avec joie vers jusqu' la
dernire goutte de son sang, s'il l'avait crue ncessaire pour assurer
le bonheur de sa patrie bien-aime.

Il fit alors un signe d'adieu, salua  la ronde en tant son chapeau,
changea quelques poignes de main et se mit en selle.

Le mot marche! retentit, et l'arme commena  dfiler, morne et
silencieuse, au milieu de la population groupe sur son passage et qui
la voyait s'loigner avec un indicible sentiment de tristesse.

Le colonel de Belval se tenait  droite du prsident. Doa Carmen
venait prs de lui, enveloppe d'un grand manteau et la tte couverte
d'un chapeau  larges bords qui cachait compltement ses traits.

Tant qu'on fut dans la ville, tout alla bien.

La nuit tait splendidement claire par une profusion d'toiles
brillantes. La lune, aux deux tiers de sa course, dversait des flots
de rayons blanchtres qui donnaient aux accidents du paysage une
apparence fantastique.

Le prsident Miramn, la tte penche sur la poitrine, tait plong
dans de profondes et tristes rflexions, ne regardant ni  droite ni
 gauche et se laissant aller au gr de sa monture, sur le cou de
laquelle il laissait insoucieusement flotter les rnes. Prcipit de si
haut par un caprice de la fortune, il tait encore tout froiss de sa
chute, et comme tous les ambitieux, malgr l'vidence des faits qu'il
lui fallait subir, il se flattait peut-tre de ressaisir un jour le
pouvoir qui lui avait t si tratreusement ravi.

Le colonel Octave de Belval, plus au fait des machinations souterraines
de l'ennemi que le prsident lui-mme, veillait attentivement sur sa
personne, tout en essayant de rassurer doa Carmen.

Le jeune officier redoutait non-seulement une trahison de troupes,
mais encore une attaque de la part de don Torribio de Carvajal, qui
probablement essaierait de lui enlever sa nice.

La population, groupe sur le passage de l'arme, suivait
silencieusement sa marche et semblait vouloir lui faire cortge
jusqu' l'extrmit de la ville.

Cependant, plus on approchait des faubourgs, plus l'aspect de la
population changeait et prenait une physionomie menaante. Des cris
et des hues, faibles d'abord, mais qui augmentaient rapidement
s'levaient des groupes. Malgr les efforts des officiers, le peuple se
pressait de plus en plus contre les soldats, rompait leurs rangs et se
mlait avec eux.

Bientt le dsordre fut complet. Les soldats, silencieux jusque-l et
maintenus par un semblant de discipline, mlrent leurs vocifrations 
celles de la populace; la rvolte commenait.

Miramn releva la tte.

--Que se passe-t-il donc? demanda-t-il.

--Ce que j'avais prvu, rpondit le colonel; l'arme vous abandonne.

--Oh! s'cria le prsident avec un geste de colre; et, appuyant les
perons aux flancs de son cheval, il le poussa au milieu des meutiers.

Mais dj il tait trop tard. Les soldats, excits par les meneurs
qui avaient sem l'argent parmi eux, mconnaissaient la voix de leur
gnral et touffaient ses paroles en criant  tue-tte;

--La hache! la hache!

La hache est au Mexique le symbole de la fdration.

Seule, la cuadrilla du colonel de Belval demeurait fidle; sur l'ordre
de son chef, elle s'tait serre autour du prsident.

Le _pronunciamiento_ tait fait, une rixe tait imminente.

Le gnral Miramn voulait se faire tuer par ses soldats rvolts.

--Lches! lches! criait-il avec dsespoir.

--La hache! vive Jurez! rpondaient avec des hurlements de btes
froces les soldats et la populace;  bas Miramn!

Le moment tait critique, une minute d'hsitation pouvait tout perdre,
les rvolts se prparaient  charger.

--Vous tes perdu si nous ne sortons pas de la foule, gnral! s'cria
Belval.

Et avant que Miramn pt rpondre, il fut envelopp parla cuadrilla; un
cavalier prit sa monture par la bride, et le colonel s'lana, le sabre
haut, sur les rvolts, suivi par sa troupe.

Il y eut un instant de dsordre terrible, mais les soldats
n'opposrent qu'une faible rsistance, et bientt la cuadrilla,
son colonel en tte, apparut sur les flancs de l'arme insurge;
provisoirement du moins, le prsident tait en sret.

Doa Carmen avait suivi le jeune homme.

--Maintenant, dit Octave en s'adressant au gnral d'un ton qui
n'admettait pas de rplique, mettez pied  terre, prenez ce manteau et
c chapeau.

--Mais o irai-je?

--Dans un endroit o nul ne vous dcouvrira, gnral.

--Me cacher! murmura-t-il douloureusement.

--Il le faut! lutter davantage serait une folie; Beltran, tu sais o
conduire son Excellence?

--Oui, mon colonel.

--Suivez cet homme, gnral; il est brave et fidle; je vous en rponds
comme de moi-mme.

--Mais vous, mon ami?

--Moi! ma place est ici.

--Cependant ... reprit-il avec hsitation.

--Partez! partez! pendant que nous protgerons votre retraite.

Le gnral lui tendit la main.

--Laissez-moi mourir  vos cts! dit-il.

--Non, gnral; vous devez compte de votre vie  la patrie.

En ce moment, les cris redoublrent et un mouvement hostile s'opra
parmi les insurgs.

--A vos rangs! cria le colonel. Au nom du ciel! partez, gnral,
pendant que nous nous ferons tuer pour protger votre retraite.

--Venez, dit Beltran; peut-tre est-il trop tard. Miramn jeta un
regard triste autour de lui, serra affectueusement la main du colonel,
murmura le mot: Au revoir! d'une voix brise, et se dcida enfin 
suivre Beltran.

Ils se perdirent bientt dans la foule, et passrent inaperus au
milieu des groupes.

Beltran conduisait l'ex-prsident  l'choppe de l'vanglista;
c'tait, en effet, le seul endroit o Miramn pouvait esprer chapper
 la fureur de ses ennemis.

Cependant, plusieurs cavaliers, revtus d'habits de ville et monts sur
des chevaux de prix, s'taient mls aux soldats et paraissaient leur
donner des ordres, auxquels ceux-ci obissaient.

--Carmen! dit le colonel en se penchant vers la

jeune fille, peut-tre dans quelques instants comparatrons-nous devant
Dieu!

La jeune fille leva vers lui ses yeux brillants de fivre et lui
rpondit avec un doux sourire:

--Que sa volont soit faite, mon ami! Mieux vaut que je meure avec toi
que d'tre condamne  te survivre!

Tout  coup un grand bruit se fit entendre et un escadron de cavalerie
apparut arrivant  toute bride du ct de la campagne.

--Bas les armes! commanda d'une voix imprieuse un officier gnral qui
galopait  quelques pas en avant des arrivants.

Les deux troupes, prtes  se charger, s'arrtrent simultanment.

--Ah! ah! continua l'officier avec un accent railleur, en s'adressant 
un des chefs des insurgs; comment! vous ici, don Torribio de Carvajal?
Vive Dios! cher seigneur, je ne vous savais pas un si chaud partisan de
notre illustre prsident Jurez.

Le vieillard, car c'tait en effet lui, baissa la tte avec confusion.

--J'tais ici pour vous, gnral Saldana, dit-il.

--Oui, je sais, et pour essayer de rattraper le bel oiseau que
vous teniez en cage et que vous avez laiss chapper, n'est-c pas?
Mais ceci me regarde. Colonel don Octavio de Belval, o tes-vous?
demanda-t-il  voix haute.

--Me voici, gnral, rpondit froidement le jeune homme en faisant
quelques pas en avant.

Le gnral l'examina un instant avec attention, puis, par un mouvement
spontan, il lui tendit la main.

--Des hommes comme nous sont faits pour se comprendre tout de suite;
lui dit-il affectueusement; ne soyez pas jaloux de moi, je vous rends
justice; doa Carmen a bien fait de vous prfrer  moi. Je ne prtends
pas troubler votre bonheur; je veux, au contraire, vous servir.

--Mais, gnral, s'cria don Torribio.

--Silence, seor; Son Excellence le prsident Jurez vous exile dans
votre hacienda del _Palo Negro_; j'ai ordre de vous y faire conduire
immdiatement; de plus, vous tes condamn  rendre  votre pupille la
fortune qui lui appartient et que vous prtendiez lui ravir. Allez!

Don Torribio, atterr, se retira sans trouver un mot de rponse.

Octave et Carmen, en proie  la plus vive anxit, ne savaient s'ils
devaient craindre ou se rejouir.

Le gnral se hta de dissiper leurs doutes.

--Colonel, dit-il avec bont, vous avez commis une faute grave en
enlevant une jeune fille allie aux premires familles du pays,
cette faute exige une rparation, le prsident Jurez ordonne que
vous pousiez doa Carmen dans le plus bref dlai; votre cuadrilla
est incorpore  l'arme. Quant  vous, vous tes libre, aprs votre
mariage, de vous retirer o bon vous semblera.

--Oh! gnral, c'est trop de bont, s'cria le jeune homme avec motion.

Doa Carmen s'tait jete dans les bras du colonel.

--Me pardonnez-vous la peur que je vous ai faite  mon insu, seorita?
reprit le vieux soldat.

--Ah! caballero, s'cria-t-elle, ne vous dois-je pas mon bonheur?

--Maintenant,  Mexico! dit le gnral en levant son pe. Colonel, je
vous demande l'hospitalit pour cette nuit; quant  cette charmante
enfant, il lui faudra pour quelques jours se rsigner  retourner au
couvent.

Les officiers fdraux avaient fait reprendre leurs rangs aux soldats,
et bientt toutes les troupes rptrent: A Mexico! au milieu des cris
de joie, des illuminations, des vivats et des ptards, suivis par toute
la population qui jamais n'avait paru si heureuse.

La rvolution tait finie et Miramn dj oubli ... de ses amis.

Un seul se souvenait encore de lui, c'tait Octave de Belval.

Il est vrai que lui n'tait pas Mexicain.




UNE

CHASSE AUX ABEILLES

SOUVENIR DES PRAIRIES


De toutes les passions humaines, la plus implacable, sans contredit,
est celle de la chasse. Cette passion offre  ses adeptes une suite
continuelle d'enivrements, de pripties imprvues, d'incidents
tranges, qui tiennent l'esprit constamment en haleine et fournissent
au chasseur le moins favoris du sort des prtextes plausibles pour
persvrer, surtout lorsque l'homme qui en est atteint se trouve, par
les hasards d'une vie aventureuse, mis, comme je l'ai moi-mme t, 
mme de la satisfaire dans ses plus fantastiques exigences.

Je me rappelle  ce sujet une assez singulire aventure dont je fus le
hros, et qui, par la bizarrerie des pisodes dont la fatalit, pour me
faire pice sans doute, se plut  remailler, a laiss dans mon esprit
un imprissable souvenir.

Le territoire de Colima est, sans contredit, une des rgions les plus
sauvages et les plus dsertes du Mexique.

A la suite de certaines circonstances inutiles  rappeler ici, je me
trouvai, vers 1854, avoir plant ma tente dans ce pays chez un brave
hacendero mexicain, dont l'exploitation s'tendait presque jusqu' la
limite de la frontire indienne, et qui, peu habitu  tre visit par
des hommes de sa couleur, m'avait, sans me connatre, reu les bras
ouverts, employant  mon gard tous les raffinements de l'hospitalit
mexicaine, dont les principes sont dj cependant si larges dans leur
bienveillante et fraternelle simplicit.

Don Lpez Figueroa, mon hte, tait un homme de trente-cinq  quarante
ans, au regard doux et franc,  la physionomie intelligente, qui vivait
heureux sur ses vastes domaines, o il rgnait en vrai souverain.

La seule occupation de don Lpez tait de chercher  me rendre la vie
agrable et  prolonger le plus longtemps possible mon sjour chez lui.

Comme tous les hacenderos, dont la plus grande partie de l'existence se
passe  cheval, don Lpez tait un enrag chasseur; ce fut donc  la
chasse qu'il songea tout d'abord.

Pendant deux mois conscutifs, poil et plume, animaux de toutes sortes,
furent livrs  notre merci.

Antilopes, chevreuils, lans, asshata, panthres, bisons, jaguars,
ours gris mme, tombrent tour  tour sous nos coups; cela fut pouss
si loin que, si j'tais demeur six mois de plus  l'hacienda, nous
aurions fini, don Lpez et moi, par dpeupler compltement le pays 
dix et quinze lieues  la ronde.

Cependant le gibier devenait rare; depuis deux jours j'tais confin
 l'hacienda; ne sachant plus  quelle chasse me livrer, l'ennui me
prenait, et je commenais sournoisement, avec l'gosme caractristique
des voyageurs blass,  faire petit  petit mes prparatifs de dpart,
sans tenir compte  mon hte des charmantes attentions qu'il n'avait
cess d'avoir pour moi et des agrables surprises qu'il m'avait si
souvent prpares.

Couch paresseusement dans mon hamac, les bras pendants et les yeux
ferms, je me berais doucement, cherchant, afin de tromper le temps, 
m'endormir.

Un lger bruit me fit ouvrir les yeux. Don Lpez tait devant moi,
ses yeux brillaient, sa bouche souriait, sa physionomie tout entire,
enfin, exprimait la joie et rayonnait de plaisir.

--Ah! ah! fis-je en l'examinant avec curiosit.

--Eh! me rpondit-il en se frottant les mains, je vous mnage pour
demain une chasse dont vous me direz des nouvelles.

--Une chasse? rptai-je en me relevant comme pouss par un ressort, et
laquelle? bon Dieu! N'ai-je pas, depuis que je suis ici, chass toutes
espces d'animaux?

--Pas ceux-l, fit-il en souriant.

--Bah! qu'allons-nous donc chasser de si extraordinaire?

--Des abeilles, rien que cela, caballero; eh bien, qu'en dites-vous?

--Comment, des abeilles! m'criai-je abasourdi.

--Oui, vous verrez; nous partirons demain de bonne heure; depuis
quelques jours, des abeilles viennent butiner par ici; nous nous
mettrons sur leur passe, et nous nous lancerons aprs elles; cela vous
convient-il?

--C'est--dire, mon cher hte, que vous me voyez, charm; je ne sais
rellement comment vous remercier.

--Bah! bah! fit-il en riant, vous me remercierez demain au retour.

Le lendemain, j'tais debout avec le soleil, tant j'avais hte de
savoir  quoi m'en tenir sur cette chasse promise par mon hte, et qui
m'intriguait au plus haut point.

Chasser les abeilles, cela me semblait le comble de la fantaisie; en
fait de gibier, certes, je n'aurais jamais song  celui-l!

--Dj lev? me dit joyeusement don Lpez.

--Comme vous voyez, et prt  partir.

--Eh bien! alors en route.

On nous avait prpar deux chevaux de cette magnifique race des
prairies, sans gale en Europe, qui peuvent dans leur journe faire
trente lieues sans mouiller un poil de leur robe, et dont la sobrit
est proverbiale.

Cinq minutes plus tard, nous tions en rase campagne.

--Tiens, me dit tout  coup Don Lpez, o sont donc vos armes?

--Mes armes, rpondis-je, j'ai pens qu'elles me seraient inutiles
aujourd'hui.

--Les armes ne sont jamais inutiles sur la frontire, reprit-il
sentencieusement.

--Bah! rpondis-je, nous ne tuerons pas les abeilles  coups de fusil,
je suppose?

--Non, mais nous pourrions tuer autre chose.

--Aussi vous voyez que j'ai pris mon machette.

--Hum, ce n'est pas grand'chose; enfin  la grce de Dieu!

Cette parole m'inquita; cependant, je ne laissai rien paratre et nous
changemes de conversation tout en continuant  galoper.

Vers dix heures du matin, nous avions dj franchi deux ou trois
rivires  gu, mont et descendu plusieurs collines; nous suivions un
sentier troit qui serpentait dans une fort de chnes-liges et de
mezquites.

--Avez-vous faim? me demanda mon hte.

--Ma foi, rpondis-je, je vous avouerai franchement que cette course
matinale m'a singulirement creus l'estomac et que je me sens un
apptit du diable.

--Bon, soyez tranquille, vous ne tarderez pas  le satisfaire.

En effet, un quart d'heure aprs  peine, nous dbouchions dans une
clairire traverse par un ruisseau perdu dont les eaux cristallines
fuyaient en murmurant sous l'ombrage des grands arbres.

--Que pensez-vous de cette salle  manger? fit mon hte.

--Je la trouve ravissante, dis-je, en sautant  terre.

Don Lpez m'imita, sauta sur l'herbe auprs de moi, aprs avoir plac
entre nous les provisions contenues dans ses _alforjas_ et le djeuner
commena gaiement.

Tout  coup nos chevaux, entravs  quelques pas, couchrent les
oreilles, se refusrent avec force et tournrent avec inquitude leurs
ttes fines et et intelligentes vers les fourrs voisins.

--Ils sentent quelque chose, dis-je.

--C'est probable, rpondit Don Lpez sans perdre un coup de dents.

Nous smes bientt  quoi nous en tenir; un miaulement sourd et
prolong rsonna  nos oreilles, presque immdiatement suivi d'un
second.

--Bon, fit ngligemment Don Lpez en se versant une mesure de mezcal
qu'il avala d'un trait, il y a des jaguars aux environs, ils ont vent
nos chevaux et bientt ils seront sur nous.

--Vous croyez? m'criai-je, fort peu charm de cette nouvelle.

--Pardieu! j'en suis sr, avant une heure ils seront ici.

--Diable! si nous partions.

--Pourquoi faire? ils nous auraient bientt rejoints: mieux vaut les
tuer, puisqu'ils viennent  nous si btement.

--Hum! elle est charmante votre chasse aux abeilles, je m'en
souviendrai, savez-vous?

--Oh! c'est intressant, vous verrez.

--Caramba! je le crois bien.

--Est-ce la premire fois que vous chassez le tigre?

--Ah! vous appelez cela chasser le tigre, vous, je vous remercie du
renseignement.

Deux autres rauquements plus forts que les premiers se firent entendre.

--Quand je vous disais qu'ils avaient vent nos chevaux; seulement,
ils viennent plus vite que je ne le supposais, ils doivent avoir faim;
il est temps de nous prparer.

--A quoi? demandai-je tout dferr par le sang-froid imperturbable de
mon hte.

--A chasser les tigres, pardieu!

--Mais je n'ai qu'un machette.

--C'est plus qu'il n'en faut, vous allez voir. Don Lpez se leva, et
s'approcha des chevaux qui tremblaient et faisaient des carts de
terreur.

--Tenez, me dit-il en revenant, entourez votre bras gauche avec cette
peau de mouton, roulez votre zarap au bras droit, lorsque le tigre
viendra, vous mettrez un genou en terre en avanant le bras gauche
pour vous garantir, et au moment o l'animal bondira sur vous, vous
l'ventrerez au vol; c'est la chasse la plus divertissante que je
connaisse.

--Oui, cela me fait cet effet-l; et l'autre tigre?

--Ne vous en inquitez pas, je m'en charge.

--C'est gal, murmurai-je  part moi, si jamais on me rattrape  la
chasse aux abeilles, je veux bien tre pendu, par exemple!

Cependant, il me fallait pour cette fois en prendre mon parti et faire
contre fortune bon coeur; je ne voulais pas laisser supposer au digne
Mexicain, si navement brave, que moi, Franais, j'tais capable
d'avoir peur; je me roidis, et, l'orgueil aidant, je parvins  faire
bonne contenance.

Aprs avoir de point en point suivi les instructions de mon hte,
j'attendis l'arrive des tigres, en maudissant intrieurement la chasse
aux abeilles, et persuad que j'allais servir de djeuner aux btes
fauves, mais rsolu  vendre chrement ma vie.

Don Lpez, le corps pench en avant, immobile comme une statue,
coutait attentivement les bruits de la fort.

--Attention, les voil! s'cria-t-il tout  coup. Au mme instant un
froissement de broussailles de plus en plus fort se fit entendre,
et deux magnifiques jaguars tombrent en arrt sur la lisire de la
clairire juste en face de nous.

Le corps allong, la tte furieusement releve, ils nous examinrent
un instant en battant  coups presss leurs flancs de leur queue,
fixant sur nous leurs yeux qui brillaient comme des escarboucles, et en
passant doucement leurs langues sanglantes sur leurs lvres retrousses.

C'taient, sans contredit, de nobles animaux, mais j'aurais prfr les
savoir autre part que l devant moi; celui surtout qui me faisait face,
 cause de la frayeur que j'prouvai, sans doute, me paraissait avoir
des proportions gigantesques.

--Attention! cria Don Lpez.

Au mme instant, les tigres bondirent en rugissant.

J'tendis le bras, une haleine acre me suffoqua, une muraille sembla
s'crouler sur ma tte, une pluie chaude m'inonda, et je roulai 
terre; je ne voyais rien, je n'entendais rien, seulement je faisais
machinalement les plus grands efforts pour me relever: j'y parvins
enfin.

Le tigre gisait immobile, mon machette enfonc tout entier dans son
corps; il avait t tu roide; quant  moi,  part quelques contusions,
j'tais sain et sauf.

Aprs m'tre assur que je n'avais mme pas une gratignure, le
courage commena peu  peu  me revenir, et je regardai autour de moi.

Don Lpez m'avait consciencieusement tenu parole; il avait, lui aussi,
tu son tigre.

--L, me dit-il en rechargeant son fusil, nous enverrons ce soir
prendre notre gibier; quant  nous, continuons notre chasse.

--Quelle chasse, demandai-je,  peine remis de l'motion que j'avais
prouve?

--Notre chasse aux abeilles donc!

--Ah! c'est vrai, fis-je; nous chassons les abeilles, si nous rentrions
 l'hacienda plutt? hein?

--Y songez-vous? dans une heure nous aurons dcouvert l'essaim; voyez
plutt.

Et il me montra, en effet, une troupe assez considrable d'abeilles qui
volaient au-dessus de nous et traversaient la clairire  tire-d'ailes.

--C'est juste, fis-je en maudissant intrieurement les abeilles et
celui qui s'tait ingr de me les faire chasser.

Notre djeuner, si malencontreusement interrompu par l'arrive de nos
deux fauves convives, ne fut pas continu, je ne me sentais plus le
moindre apptit, bien que j'eusse  peine mang.

Nous repartmes au galop  travers bois, suivant autant que possible la
direction que nous indiquait le vol des abeilles.

--A propos, me dit Don Lpez, vous savez que les ours sont trs-friands
de miel?

--Ma foi, non, je ne le savais pas, rpondis-je, mais qu'est-ce que
cela nous fait?

--Pas grand'chose, c'est vrai; seulement je vous avertis, parce qu'il
est possible que nous rencontrions un ou deux ours autour de la ruche.

--Comment, m'criai-je constern, des ours aussi! Mais c'est un
vritable guet-apens, que cette chasse endiable!

--Bah! qu'est-ce qu'un ours?

--Dame! coutez donc, vous en parlez bien  votre aise, vous, qui tes
arm jusqu'aux dents; moi, je n'ai que mon machette.

--Eh bien! vous ferez  l'ours comme au tigre, ce n'est pas difficile
cela.

--C'est vrai, mais je connais un proverbe qui dit qu'on ne russit pas
deux fois de suite, et vous le savez, les proverbes sont la sagesse des
nations.

--C'est juste, malheureusement il est trop tard pour reculer; regardez,
reprit-il en me montrant un arbre mort, au pied duquel se trouvait
gravement assis sur son train de derrire un gigantesque ours brun.

--Bien, murmurai-je  part moi,  l'autre maintenant; diablesses
d'abeilles, que le ciel les confonde!

Heureusement, la rencontre tourna mieux que je ne l'esprais pour moi,
et je n'eus pas besoin d'intervenir; Don Lpez, fort adroit tireur,
logea une balle dans l'oeil droit du pauvre animal qui fut tu roide.

--Maintenant, dit mon hte, prparons quelques herbes sches, afin
d'endormir les abeilles avant d'abattre l'arbre.

Et il fit un mouvement pour mettre pied  terre; mais au mme instant
une nue de flches s'abattit autour de nous; un horrible cri de guerre
rsonna comme une fanfare sinistre  nos oreilles, et une douzaine
d'Indiens bondirent du milieu des broussailles et se prcipitrent sur
nous en brandissant leurs armes.

Cette fois, c'en tait trop, la partie n'tait plus tenable; j'enfonai
les perons dans les flancs de mon cheval, et, sans m'occuper de
Don Lpez, sans mme songer  lui, je partis ventre  terre dans la
direction de l'hacienda.

J'entendis plusieurs coups de feu, suivis de hurlements sauvages, puis
le galop prcipit d'un cheval  mes cts.

C'tait Don Lpez qui me rejoignait, aprs avoir bless ou tu deux ou
trois Indiens.

--C'est gal, me dit-il tout en galopant, nous savons maintenant o est
la ruche; nous irons demain prendre le miel.

--Ah! non, hein, assez, lui rpondis-je; c'est charmant, je n'en
disconviens pas, la chasse aux abeilles, mais je vous avoue que je la
trouve trop accidente, elle n'a aucune de mes sympathies.

Don Lpez me regarda avec tonnement.

--Cependant, vous vous tes amus? me dit-il.

--Epouvantablement, mon ami; mais je suis pour quelque temps guri de
la chasse.

En effet, je tins parole; aprs cette soi-disant chasse aux abeilles,
pendant laquelle j'avais eu conscutivement maille  partir avec un
tigre, un ours et des Indiens, sans mettre la main sur la moindre
abeille, je renonai dfinitivement  poursuivre ce fallacieux animal,
et depuis lors, jamais la fantaisie ne m'a repris de lui chercher
noise.




LE PASSEUR DE NUIT


LE GUIDE.

L'Amrique est un pays trange: depuis que Christophe Colomb l'a
_retrouve_ par hasard en cherchant une route plus directe pour se
rendre aux Indes, les aventuriers de toutes les parties de l'Europe s'y
sont donn rendez-vous; les uns conduits par la soif de l'or, d'autres
cherchant  reconstituer une position de fortune devenue impossible
dans le vieux monde, d'autres dirigs par des motifs moins avouables
encore, quelques-uns enfin pousss par le fanatisme religieux et venant
demander aux plages amricaines cette libert de conscience qu'ils ne
pouvaient plus obtenir chez eux.

Ces hommes partis de tous les points du monde pour venir aboutir au
mme endroit, ont ncessairement emport avec eux leurs croyances,
leurs prjugs, leurs vices et leurs vertus; aussi de ce singulier
amalgame de toutes ces nationalits diffrentes, hostiles pour la
plupart les unes aux autres, et dont les instincts et les aptitudes
taient en complte opposition, est-il rsult, le temps et les
circonstances aidant, le peuple le plus singulirement excentrique
qu'il soit possible d'imaginer, chez lequel tous les sentiments pour le
bien comme pour le mal sont ports  l'extrme, qui est dvor d'une
activit incessante, d'un besoin de locomotion et d'envahissement
indicible et qui, par ses vices et ses vertus, chappe entirement 
l'analyse.

Bon, cependant, l'avenir lui rserve une grande et belle mission ds
qu'il aura compltement jet sa gourme et que l'enfant querelleur,
mutin et volontaire d'aujourd'hui sera devenu Un homme pos et srieux.

Bien des gens ont crit et crivent encore sur l'Amrique sans la
connatre, car qui peut se flatter de connatre un peuple qui lui-mme
s'ignore et ne se doute ni de sa force ni de sa faiblesse.

Les rflexions que je laisse en ce moment aller au courant de la plume
me furent suggres, il y a longtemps dj, lors de mon premier sjour
en ce pays exceptionnel,  propos d'un fait, car ce ne fut pas mme une
aventure dont le hasard me rendit tmoin malgr moi, et dans lequel il
me fit presque acteur  mon insu et contre ma volont.

L'anecdote que je raconte remonte  vingt et quelques annes, j'tais
jeune alors, ardent, emport, me laissant aller  la violence de mon
caractre et ne suivant jamais que l'impulsion qui m'tait donne
par mon premier mouvement, malgr cette parole si sage d'un clbre
diplomate: Il faut se mfier du premier mouvement, parce que c'est
ordinairement le bon.

Or, en l'an de grce 1838, je voyageais au Mexique; pour quelle raison?
le lecteur n'a nul besoin de la savoir, et moi je ne me la rappelle
plus; peut-tre tait-ce par suite de cette inquitude perptuelle qui
me dvorait et me dvore encore, hlas! et me condamnait comme le Juif
de la lgende  une incessante locomotion.

Bref, j'tais au Mexique, le hasard m'avait conduit dans le _Bajio_.

Le Bajio est une contre trange; tour  tour dessch et inond,
ce pays en toute saison prsente  l'oeil du voyageur un aspect
singulirement pittoresque; dans la saison des pluies, alors que le
ciel verse  flots ses fcondants orages sur ces plaines, sans rien
perdre de sa douce tideur, ce bassin privilgi, se change pendant la
plus grande partie du jour en un lac coup  et l par des collines
bleues, des bouquets de verdure et des villes aux maisons blanches,
aux coupoles mailles, o les cimes toujours vertes et feuillues
des arbres rvlent au voyageur les capricieux mandres des routes
inondes que souvent il ne lui est possible de suivre que dans ces
lgres pirogues d'corce de bouleau que les Indiens construisent avec
une si admirable habilet et que, dans certaines circonstances, ils
transportent sur leurs paules  des distances considrables. Cependant
les gerures sans nombre produites dans le sol altr par huit mois de
scheresse (car l'hiver de ces climats privilgis ne dure que quatre
mois) boivent l'eau du ciel, et il ne reste  la surface du sol qu'un
limon fcondant, laiss par les eaux fluviales et par les torrents
descendus de la Cordillire, limon qui fait pntrer un suc nouveau
dans la terre appauvrie et lui rend en quelques jours sa fertilit
premire.

Au plus fort de la saison des pluies, je me trouvais  Guanajuato,
ville qui, il y a cent ans  peine, n'tait encore qu'une misrable
bourgade sans importance et  laquelle les gigantesques gisements
aurifres de la Valenciana et de Rayas ont, depuis 1741, fait obtenir
le titre de _Ciudad_, et dans laquelle ont afflu ensuite les richesses
du Mexique.

Aprs un sjour assez long dans cette ville, certaines circonstances,
que le lecteur connatra bientt, m'obligrent  faire une excursion
dans le Bajio, o jamais je n'avais mis le pied jusqu'alors.

Mes amis essayrent de me dissuader de tenter une expdition qui,
 cette poque surtout, prsentait certaines difficults srieuses
et dans laquelle, assuraient-ils, je devais m'attendre  courir des
dangers de plusieurs sortes. Mais je l'ai dit dj, bon ou mauvais, je
suis toujours mon premier mouvement; donc, ma rsolution prise, je me
mis immdiatement en devoir de l'excuter  mes risques et prils;
j'avais un cheval excellent, compagnon indispensable  tout homme
voyageant au Mexique et que (entre parenthse) j'avais moi-mme _lac_
dans les prairies de l'Apacheria. Mes armes, c'est--dire mon rifle
amricain, ma machette et mon couteau, taient en bon tat; il ne me
manquait plus qu'un guide; mais selon ma coutume constante en pareil
cas, je m'en rapportais compltement au hasard du soin de me faire
rencontrer l'individu dont j'avais besoin, convaincu que le hasard seul
pouvait me faire tomber juste; raisonnement un peu paradoxal peut-tre,
mais dont, maintes fois, l'infaillibilit m'a t prouve dans le cours
de mes prgrinations  travers le Nouveau-Monde.

En consquence, le jour choisi par moi comme devant tre celui de
mon dpart, tous mes prparatifs tant faits, je montai  cheval et,
quittant la maison dans laquelle j'avais reu l'hospitalit, je me
dirigeai au petit pas vers la plaza Mayor, centre ordinaire de tous
les dsoeuvrs et lieu o naturellement j'avais le plus de chance de
rencontrer l'homme inconnu dont j'allais faire mon compagnon de route.

Du reste, cette fois comme toujours, le hasard me fut fidle:  peine
avais-je, tout en fumant ma cigarette, fait trois ou quatre tours
sur la place, qu'un cavalier de bonne mine, mont sur un vigoureux
cheval, piqua droit vers moi et m'accosta avec cette exquise politesse
naturelle aux Mexicains, en retirant de sa main droite son feutre en
poil de vigogne, tandis qu'il inclinait la tte jusque sur le cou de sa
monture.

--Caballero, me dit-il, vous me paraissez tranger dans cette ville, et
de plus assez embarrass; me serais-je tromp?

--Nullement, seor, rpondis-je  mon singulier interlocuteur, je suis,
en effet, assez embarrass, d'autant plus que j'ai l'intention de
quitter immdiatement Guanajuato pour me rendre...

Mais rflchissant que je contais ainsi mes affaires  un inconnu, je
m'interrompis tout  coup.

L'autre attendit un instant; mais voyant que je m'obstinais  garder le
silence, il sourit et me saluant de nouveau:

--Pardonnez-moi, reprit-il; moi-mme, je me prpare  quitter la
ville; je me nomme don Blas de Casceres; je suis ranchero, et comme
il est fort agrable d'avoir en voyage un bon compagnon avec lequel
on puisse causer et rire, en vous voyant jeter autour de vous des
regards interrogateurs, ma foi, je me suis approch, dans l'espoir que
peut-tre, si mon offre vous agrait, vous seriez pour moi le compagnon
que je cherche.

Cette explication franche dissipa tous les doutes qui s'taient levs
dans mon esprit; cependant, par un reste de prudence, je rpondis au
ranchero:

--Seor don Blas, je vous remercie comme je le dois de l'offre
bienveillante qu'il vous plat de me faire; je crains pourtant de ne
pas tre matre de l'accepter.

--Ce serait jouer de malheur, seor, reprit-il; et quel motif assez
srieux vous en empcherait, si vous me permettez de vous adresser
cette question?

--Mon Dieu! rpondis-je en souriant, par un motif assez plausible,
comme vous le reconnatrez sans peine, c'est que peut-tre nous ne
suivons pas la mme direction.

--Je n'avais pas rflchi  cela; cependant, si vous daignez me faire
connatre le but de votre voyage, qui sait si nous n'allons pas assez
prs l'un de l'autre?

--Je ne vois aucun inconvnient  vous apprendre que je me rends dans
le Bajio.

--Oh! oh! dans le Bajio! le voyage n'est pas sans danger, en cette
saison, pour un tranger.

--C'est ce que l'on m'a dit; malheureusement, de srieuses raisons
m'empchent de retarder mon dpart.

--Je n'ai rien  objecter  cela. Peut-tre dsireriez-vous visiter les
mines de Mellado, de Rayas ou de la Valenciana?

--Je le voudrais, car j'ai entendu raconter sur ces mines des choses
qui ont vivement piqu ma curiosit; mais  mon grand regret, je serai
forc de me priver de ce plaisir: je vais dans la partie la plus basse
du Bajio, prs des prairies mouvantes de la Caldera,  un rancho nomm
le rancho d'Arroyo Pardo, assez loin des mines dont vous parlez.

--En effet, rpondit don Blas, dont le visage s'tait tout  coup
rembruni en coutant ma confidence; il hocha la tte  deux ou trois
reprises diffrentes, regarda autour de lui d'un air de mfiance, et,
rapprochant son cheval du mien en se penchant vers moi, il reprit en me
parlant presque  l'oreille, d'une voix basse comme un souffle:

--Sans doute, il y aurait indiscrtion  vous demander, caballero,
dans quelles intentions vous vous rendez en si grande hte au rancho
d'Arroyo Pardo?

Il y avait, dans la faon dont ces paroles furent prononces, un tel
mlange de crainte, de menace cache et de douleur, que, malgr moi, je
me sentis touch et intress. Je rpondis donc sans hsiter:

--Je n'ai aucune raison de cacher le but de mon voyage; je vais trouver
le propritaire d'Arroyo Pardo, afin de lui proposer de prendre, en
qualit de mayordomo mayor, la direction d'une hacienda qu'un de mes
amis a fonde il y a quelques mois sur le territoire de Colima.

Don Blas me lana  la drobe un regard qui semblait chercher  lire
jusqu'au fond de mon coeur; puis, prenant tout  coup sa rsolution:

--Marchons, seor, me dit-il, je vais moi-mme  quelques milles
d'Arroyo Pardo, je vous servirai de guide.

Sduit malgr moi par l'attrait irrsistible que m'offrait cette
singulire et mystrieuse rencontre, je fis un signe de consentement et
je suivis mon guide improvis.

Cinq minutes plus tard, nous tions hors de la ville et nous galopions
 travers la campagne.




II

LE VOYAGE.


Pendant assez longtemps, nous cheminmes cte  cte, don Blas et moi,
sans changer un mot. Le Mexicain semblait plong dans de srieuses
rflexions et ne relevait parfois la tte que pour exciter par ce
sifflement particulier aux _jinetes_ mexicains l'allure cependant dj
fort rapide de nos chevaux. Enfin, lorsque la ville eut disparu au
loin derrire nous, que les hautes coupoles de ses glises se furent
effaces  l'horizon, mon compagnon parut comprendre ce que ce silence
prolong devait avoir d'extraordinaire pour moi, et faisant un effort
sur lui-mme pour renouer notre entretien si brusquement rompu:

--Pardonnez-moi, caballero, me dit-il avec cordialit, je vous avais
promis un joyeux compagnon, et voil que, malgr moi, je me suis laiss
aller  de tristes souvenirs qui ont subitement chass ma gaiet en
rouvrant des blessures mal fermes.

--Je crains, rpondis-je d'avoir t la cause innocente de ce
changement dans votre humeur.

--Il est vrai, rpondit-il franchement, mais il est inutile de vous
excuser, je ne saurais vous en vouloir. Hlas! vous le savez, chaque
homme a dans sa vie une page qu'il voudrait en arracher. Nous autres,
Mexicains, nous sommes les fils du Soleil; la lave de nos volcans
circule dans nos veines, nos passions sont terribles.

Il soupira et se tut.

Je respectai son silence, comprenant que cet homme tait sous le poids
d'une grande douleur, d'un remords peut-tre; bien que son front large,
son oeil noir bien ouvert, la franchise qui se peignait dans sa loyale
physionomie et la grce rpandue sur toute sa personne donnassent un
clatant dmenti  cette dernire supposition.

Cependant, l'aspect de la campagne avait compltement chang autour de
nous. Malgr mes secrtes apprhensions, je ne pouvais me lasser de
laisser errer mes yeux sur l'trange spectacle qui s'offrait  moi.

Jusqu'aux dernires limites de l'horizon, l'eau paraissait tre l'objet
principal et, pour ainsi dire, la base du paysage qui se droulait 
ma vue;  et l, de chaque ct de l'troit sentier dans lequel nous
nous tions engags depuis une heure environ et qui allait toujours se
rtrcissant, surgissaient des lots de verdure; des rizires profondes
bordaient la route, et  perte de vue s'tendaient les prairies
mouvantes couvertes de cette perfide verdure qui cache des abmes dans
lesquels s'engloutissent en un instant les imprudents qui osent s'y
aventurer sans guide.

Cependant, nous avancions toujours avec la mme rapidit, le soleil
presque au niveau de l'horizon allongeait dmesurment l'ombre des
_ahuehuelts_, des gommiers et des _huisaches_ dont les racines
puissantes s'enfonaient sous l'eau, tandis que leur tte orgueilleuse
s'lanait  plus de quatre-vingts pieds, abritant sous leur pais
feuillage des milliers de cardinaux qui sifflaient  qui mieux mieux,
et un nombre incalculable de _centzontle_, le rossignol amricain, dont
le chant mlodieux semblait saluer l'heure rafrachissante du soir; je
songeais, avec une inquitude croissante, que l'eau se rapprochait de
plus en plus du sentier sur lequel nous galopions et qu'il arriverait
un moment o il nous deviendrait impossible de pousser plus avant; nos
chevaux semblaient, avec l'instinct naturel  leur race, partager mes
apprhensions, les oreilles couches en arrire, les naseaux ouverts,
le cou allong, ils respiraient avec force en renclant et se cabrant
presque  chaque pas.

Don Blas ne paraissait attacher aucune importance  ces inquitants
pronostics, le visage froid et svre, les sourcils froncs, il
excitait sans cesse sa monture, semblant prouver un plaisir trange 
voler au devant du danger terrible qui sans doute nous menaait; quant
 moi, je maudissais intrieurement la folie qui m'avait pouss dans
cette malencontreuse aventure, et je jurais, si j'chappais sain et
sauf, ce qui n'tait pas probable, de ne plus me laisser reprendre 
commettre de telles extravagances.

Tout  coup, nous atteignmes un coude du sentier; l, force nous fut
de nous arrter, l'eau nous barrait le passage. Je jetai autour de
moi un regard dsespr que je reportai sur mon compagnon. Il tait
toujours aussi calm et aussi indiffrent en apparence.

L'endroit o nous nous trouvions, autant que l'motion que j'prouvais
me permit de m'en assurer aux derniers rayons du soleil, formait une
espce de plateau d'une assez grande largeur, couvert d'arbres touffus
sous lesquels s'abritaient une certaine quantit de misrables jacales,
et qui, en toute saison, devait tre  l'abri des inondations. J'ai
dit qu'autour de ce plateau, ou plutt de cet lot o aboutissait le
sentier que jusqu' ce moment nous avions suivi, l'eau avait  perte
de vue envahi la campagne, formant,  travers les arbres, d'troits et
inextricables canaux, qui fuyaient dans toutes les directions sous les
dmes pais de verdure.

Don Blas releva la tte en jetant autour de lui un regard interrogateur.

--Nous approchons, me dit-il.

Je jugeai inutile de rpondre  cette assurance.

Il continua.

--tes-vous attendu  Arroyo Pardo?

--J'ai, il y a dix jours, expdi un pon au propritaire, en lui
annonant mon arrive prochaine.

Il secoua la tte  plusieurs reprises.

--Vous connaissez don Desiderio, le matre du rancho? me demanda-t-il
au bout d'un instant.

--Aucunement, rpondis-je, mais on m'a parl de son fils, don Lucio,
comme d'un homme entendu, honnte et brave, et c'est avec lui que je
compte traiter.

Mon guide soupira profondment.

--C'est bien, me dit-il,  moins que vous ne prfriez passer la nuit
dans un de ces misrables jacales, avant deux heures vous serez au
rancho.

--Nous ne nous y rendrons pas  cheval, je suppose?

--Non, rpondit-il en souriant, nous irons dans une pirogue.

--Ainsi, pendant la nuit, car le soleil ne tardera pas  se coucher?

--Avant une demi-heure il fera nuit.

--Hum! fis-je en hochant la tte.

Il me lana un regard sardonique.

--Si vous avez peur de voyager pendant les tnbres, reprit-il, nous
pouvons ne partir que demain matin.

Je relevai brusquement la tte.

--Comment avez-vous dit cela? rpondis-je aussitt, peur, et pourquoi
aurais-je peur, s'il vous plat?

--Dame! je ne sais pas moi, mais il y a tel homme fort brave  la
clart du soleil qui tremble comme un enfant pendant l'obscurit.

--Je ne suis pas de ceux-l, rpondis-je avec un sourire de ddain.

--Oui, oui, fit-il en hochant la tte, vous autres Franais, vous vous
flattez d'tre braves, parce que vous ne croyez plus  rien, il n'en
est pas ainsi dans ce pays; vous savez que les canaux sont hants?

--Hants! m'criai-je, au diable les fantmes; si ce sont eux qui vous
arrtent, nous partirons quand vous voudrez.

--Soit, rpondit-il schement.

Portant alors les doigts de sa main droite  sa bouche, il siffla d'une
faon particulire.

Presque aussitt un homme aux traits hves, aux membres dcharns et 
demi vtu de mauvaises calzoneras, sortit d'un jacal et s'approcha de
nous.

--Vous ici! s'cria-t-il avec une surprise douloureuse, en
reconnaissant mon guide. Oh! _mi amo,_ quel projet vous amne dans des
parages o vous ne devriez plus reparatre.

--Silence, dit imprieusement don Blas, silence Perico, ce qui est fait
est fait; prpare ta pirogue, nous partons.

--Vous partez  cette heure, reprit-il avec une surprise qui se
changeait en pouvante, et o allez-vous, au nom de nuestra seora del
Carmen? ce n'est pas  Arroyo Pardo au moins?

--Tu te trompes, Perico, rpondit froidement don Blas, ce cavalier a
affaire  don Desiderio; il veut le voir sans retard, je lui sers de
guide.

Le pon se signa  plusieurs reprises.

--Non, murmura-t-il  voix basse, je ne puis faire cela, je ne les
conduirai pas au rancho.

--Voyons, que marmottes-tu entre tes dents? s'cria don Blas avec
impatience, je veux partir  l'instant, il le faut.

--Mi amo! mi amo! vous savez combien je vous suis dvou, reprit le
pon avec insistance, mais ce que vous me demandez est impossible, j'ai
rencontr hier le _passeur de nuit_ dans les canaux, il y aura du sang
vers pour sr.

--Que veut-il dire avec son passeur de nuit? demandai-je.

--C'est une de leurs croyances, rpondit avec ironie don Blas, le
passeur de nuit est un fantme qui rde  l'aventure pendant les
tnbres; sa rencontre prsage un malheur.

--Oh! seor forastero (tranger), dit le pon en s'adressant  moi et
en joignant les mains avec prire, attendez jusqu' demain; au lever du
soleil nous partirons.

--Je ne demande pas mieux, rpondis-je en dissimulant un sourire.

Mais don Blas aperut sans doute sur mon visage une expression qui
ne lui plut pas, car ce fut lui qui s'obstina  partir, et avec une
animation qui me parut trange, il exigea que le dpart et lieu
aussitt.

--coutez, mi amo, dit alors le pon, vous l'exigez, je dois vous
obir; mais il arrivera malheur; je ne vous ai pas tout dit encore.

--Qu'as-tu de plus  m'apprendre? s'cria don Blas avec une impatience
fbrile.

--Don Estevan Sallazar est mort.

Le Mexicain plit, un tremblement convulsif agita tout son corps.

--Il est mort! rpta-t-il, lui, oh! non, c'est impossible.

Le pon secoua tristement la tte.

--Il est mort, vous dis-je, c'est moi-mme qui, il y a deux jours, ai
retrouv sa pirogue chavire dans le canal des ahuehuelts.

--Mais comment cela est-il arriv?

--Qui saurait le dire? peut-tre _Matlacueze_, la belle fille aux
cheveux verts, a-t-elle enroul ses longues tresses  l'avant de la
pirogue pour l'entraner au fond de l'eau.

Don Blas haussa les paules.

--Et le corps de don Estevan? demanda-t-il.

--Si le dmon des eaux l'a emport, comment l'aurait-on retrouv,
rpondit l'Indien d'un air convaincu.

--Raison de plus pour que j'aille au rancho, reprit le Mexicain; tout
est fini, si don Estevan est mort.

Perico n'osa rien rpondre  cette raison premptoire sans doute, et
jugeant au ton de don Blas qu'il serait imprudent  lui d'insister
davantage, il se dcida  obir tout en murmurant  part lui des
interjections entrecoupes au milieu desquelles revenait sans cesse le
passeur de nuit.

Quelques minutes plus tard, il nous avertit que la pirogue tait prte.

Nous mmes pied  terre, et aprs avoir confi les chevaux au pon,
qui les installa dans un jacal, nous nous dirigemes  grands pas vers
l'endroit o nous attendait la pirogue.




III

SUR L'EAU.


La nuit tait complte, et les tnbres paisses au moment o nous nous
embarqumes.

Le pon, avec cette rsolution passive de l'homme qui subit ce qu'il
ne saurait empcher, poussa au large la lgre nacelle et saisit ses
rames, aprs, toutefois, avoir fait plusieurs signes de croix et
murmur une inintelligible prire.

Ce n'tait pas sans une motion intrieure que je retrouvais dans
ce coin ignor de l'Amrique ces vieilles croyances de nos pres,
acceptes jadis comme articles de foi par tous les peuples; aussi ds
que nous commenmes  voguer dans les canaux o le pon se dirigeait
avec une adresse et une sret admirables, j'essayai d'amener tout
doucement mon compagnon sur ce sujet et de le dcider  me conter une
de ces fantastiques lgendes si naves; mais tous mes efforts furent
inutiles, j'avais trop franchement laiss voir mon incrdulit au
Mexicain pour qu'il ne se tint pas sur la rserve par crainte de mes
railleries; dsesprant d'obtenir le moindre renseignement  ce sujet,
et comprenant que je chagrinerais mon guide en insistant davantage, je
tournai la question et lui demandai quel tait ce don Estevan Sallazar,
et pourquoi le pon avait cherch  le dissuader de m'accompagner au
rancho.

Ce sujet de conversation ne parut pas tre beaucoup plus agrable
que le prcdent  don Blas; cependant, comme il n'avait aucun motif
plausible pour me refuser l'claircissement que j'exigeais de lui,
il s'excuta avec une mauvaise grce vidente et consentit enfin 
satisfaire ma curiosit.

C'tait une histoire fort simple: don Estevan Sallazar avait une soeur
belle comme le sont gnralement toutes les Mexicaines. Don Estevan
tait propritaire d'un rancho nomm la Noria, situ  quelques milles
 peine du rancho d'Arroyo Pardo; par un effet naturel du voisinage,
don Estevan et don Lucio, le fils de don Desiderio, s'taient lis
intimement; toujours et partout on les voyait ensemble, on les
rencontrait cte  cte dans toutes les tertulias et dans toutes les
romeras; doa Dolores, la soeur de don Estevan, qui n'tait qu'une
enfant  l'poque o avait commenc la liaison des deux jeunes gens,
avait grandi et tait, avec les annes, devenue une admirable jeune
fille. Don Lucio n'avait pu la voir sans l'aimer; de son ct, Dolores
s'tait laiss toucher par le noble caractre du jeune homme, et tous
deux s'taient aims. Lucio n'avait pas fait mystre  son ami de
l'amour qu'il prouvait pour sa soeur. Estevan avait paru charm de
cet amour qui devait, disait-il, resserrer encore les liens qui les
unissaient, et il avait engag le jeune homme  adresser directement la
demande  son pre.

Don Lucio avait suivi ce conseil; le seor Sallazar, prvenu par son
fils, avait fait un excellent accueil au jeune homme, sa demande avait
t agre et jour avait t pris pour la crmonie.

Dolores et Lucio taient au comble de leurs voeux, rien, croyaient-ils,
ne devait dsormais troubler leur bonheur.

Sur ces entrefaites, une discussion, lgre en apparence, mais qui
bientt dgnra en querelle srieuse, divisa tout  coup les deux
familles; cette discussion, qu'il aurait t trs facile de terminer
dans le principe, puisqu'il ne s'agissait que de la dot que chacun
des pres s'engageait  donner  son enfant, s'envenima si bien, des
paroles si dures et si blessantes furent changes, que tout fut rompu
entre les deux familles, et que la haine la plus vive remplaa bientt
l'amiti qui avait jusqu'alors uni les habitants de la Noria  ceux
d'Arroyo Pardo. Les deux jeunes gens, dont les plans de bonheur taient
renverss, les projets d'avenir dtruits, continurent cependant  se
voir en cachette, mais en usant des plus grandes prcautions, parce que
les Sallazar avaient jur devant tous leurs amis que si Lucio osait
approcher de leur rancho, ils tireraient sur lui comme sur un daim et
le tueraient sans piti. On savait qu'ils taient capables de mettre
sans hsiter leur menace  excution.

Don Lucio cependant, malgr les prires de sa mre et les ordres
de son pre, obissant, ainsi que cela arrive toujours en semblable
circonstance,  la violence de son amour, cherchait constamment  voir
Dolores, qui, de son ct, rvolte par l'injustice de ses parents,
saisissait toutes les occasions de se rencontrer avec celui qu'elle
aimait.

Une catastrophe tait imminente. L'imprudence mme des deux jeunes gens
devait la faire clater.

Ce fut ce qui arriva.

Un jour que Dolores et Lucio causaient coeur  coeur dans une clairire
peu distante de la Noria, se croyant bien certains de ne pas tre
surpris, un coup de feu retentit, et le jeune homme tomba baign dans
son sang aux pieds de Dolores; au mme instant, don Estevan s'lana
d'un buisson et courut sur son ancien ami en brandissant comme une
massue son fusil au-dessus de sa tte, dans l'intention vidente de
l'achever.

La jeune fille,  demi folle de douleur, se jeta au-devant de son frre
en le suppliant d'pargner celui qu'elle aimait. Estevan la frappa
brutalement et la renversa d'un coup de crosse; mais soudain le bless
se releva, bondit sur son ennemi; celui-ci, saisi  l'improviste,
roula sur le sol, compltement  la merci de son adversaire.

Les Mexicains portent continuellement des armes, leur couteau ne
les abandonne jamais. Lucio saisit le sien, mais au moment o il se
prparait  le plonger dans le coeur de son assassin, une main arrta
son bras.

Il se retourna. Doa Dolores s'tait releve, et chancelante encore du
coup qu'elle avait reu, elle s'tait prcipite pour sauver son frre.

Le jeune homme comprit la prire muette de la jeune fille; sans
rpondre, il abandonna don Estevan, se releva et fit un pas en arrire,
en ayant soin toutefois de jeter loin de lui le fusil dont il s'tait
empar.

--Remerciez votre soeur, dit-il; sans son intervention providentielle,
vous tiez mort, puis jetant quelques gouttes de sang au visage de son
ennemi:  Adieu, ajouta-t-il, je ne vous chercherai pas, ne vous placez
plus sur mon passage, notre premire rencontre sera mortelle! Quant 
vous, Dolores, je vous aime et je vous aimerai jusqu'au dernier jour
de ma vie! les hommes nous sparent sur terre, Dieu nous unira dans le
ciel.

Aprs ces paroles, le jeune homme s'tait loign en chancelant et en
appuyant fortement la main sur sa blessure afin d'arrter le sang. Avec
des difficults extrmes, il tait arriv  demi mort chez son pre.

Sa blessure tait srieuse, longtemps il fut en danger; enfin la
jeunesse triompha, il se rtablit; alors, cdant aux prires de sa
famille, il avait quitt le rancho; depuis on n'avait plus entendu
parler de lui, nul ne savait ce qu'il tait devenu.

Voil, en substance, le rcit qui me fut fait par don Blas; lorsqu'il
l'eut termin, il laissa tomber avec douleur sa tte sur sa poitrine.

--Mais, lui demandai-je alors, comment se fait-il, seor don Blas, que
vous connaissiez aussi bien cette histoire?

Il releva la tte, me regarda un instant avec une expression
indfinissable, et me rpondit enfin avec un mlange de tristesse et
d'amertume:

--C'est qu'elle m'intresse plus intimement que vous ne le pouvez
supposer.

Je cherchais vainement dans mon esprit l'explication de cette parole,
lorsque sortant du milieu des buissons, je vis poindre  une assez
courte distance devant nous l'avant d'une pirogue dont la noire
silhouette se profilait vaguement dans les tnbres.

--Veillez  l'avant, Perico, criai-je au pon; voici une embarcation
qui nous croise.

Le pon se retourna, poussa une exclamation de terreur et abandonna les
rames qu'il n'avait plus la force de manier.

--Jess! Maria! Jos! s'cria-t-il en faisant le signe de la croix avec
une rapidit convulsive, nous sommes perdus!

Cependant, la pirogue avait laiss arriver en plein sur nous; elle
semblait glisser sur l'eau sans le secours d'aucune impulsion humaine,
sombre, noire, effile, elle s'avanait dans le canal morne et
silencieuse; debout au milieu, envelopp dans les plis pais d'un
manteau qui drobait entirement ses traits, se tenait un homme, la
tte tourne vers nous, et dont les yeux brillaient dans l'ombre comme
des charbons ardents.

La fantastique embarcation passa  nous ranger.

--Te voil donc enfin! cria une voix rauque, mtallique et menaante.

Don Blas, au son de cette voix, se dressa comme sous le choc d'une
commotion lectrique.

--Vive Dios! s'cria-t-il en se prcipitant vers le pon, c'est lui!
c'est lui! Vire! vire donc, Perico, avant qu'il n'chappe!

Mais le pon, incapable du moindre mouvement, tremblait de tous ses
membres et murmurait machinalement d'une voix sourde et brise par la
terreur:

--Vous l'avez vu! vous l'avez vu! _mi amo!_ Malheur! malheur!

--Mais qui donc! au nom de tous les saints, m'criai-je exaspr.

--_Le passeur de nuit t_ balbutia-t-il en se signant!

Cependant don Blas avait russi  saisir les avirons et  faire virer
la pirogue; mais, relle ou fantastique, l'embarcation qui nous tait
apparue si subitement avait aussi soudainement disparu, s'vanouissant
dans l'ombre sans laisser de traces.

Le Mexicain demeura un instant comme tourdi de la rapidit de cette
scne trange; mais se redressant tout  coup et lanant vers le ciel
un regard de dfi:

--Soit! s'cria-t-il d'une voix clatante: homme ou dmon, nous nous
verrons face  face!

Un clat de rire strident et saccad rpondit aussitt  cette hautaine
provocation et nous glaa de terreur; car moi-mme, malgr mon vif
dsir de voir du merveilleux, je me sentais trembler instinctivement.

--En avant! au nom de Dieu! s'cria don Blas, en avant!

Chacun de nous saisit des avirons, et la lgre pirogue vola sur la
nappe unie du canal.

Cinq minutes plus tard, elle abordait une petite crique au fond de
laquelle on apercevait,  une porte de fusil en avant, briller dans la
nuit les fentres claires d'un rancho.

Nous tions  Arroyo Pardo.

A l'instant o l'avant de la pirogue grinait sur le sable de la plage,
une femme s'lana follement au devant de nous, les bras tendus, en
s'criant d'une voix dchirante:

--Fuis! fuis, Lucio!.... fuis! le voil! le voil!

Soudain un coup de feu retentit, la femme chancela, mais ne s'arrta
point.

--Fuis, Lucio! dit-elle encore, et elle alla tomber, par la force de
l'impulsion de sa course dsespre, dans l'eau o elle disparut en
poussant un dernier cri de douleur.

Mon compagnon bondit avec dsespoir hors de la pirogue.

--A moi! Lucio!  moi, lui dit un homme qui avait sembl surgir de
terre.

--Ah! fit le Mexicain avec un cri de rage, te voil donc enfin, Estevan!

Les deux hommes se prcipitrent l'un sur l'autre, se saisirent  bras
le corps, s'enlacrent comme deux serpents et commencrent une lutte
affreuse entrecoupe de sourdes exclamations de rage et de fureur.

Perico,  genoux sur le sable, priait. J'avais machinalement saisi mon
rifle, et, aprs avoir jet dans la pirogue le corps de la pauvre femme
que le courant avait conduit  porte de ma main, j'avais saut sur la
rive.

Le coup de feu avait donn l'veil dans le rancho; on voyait
des lumires courir dans la maison, et de sombres silhouettes
apparaissaient se rapprochant de nous rapidement. Les deux ennemis,
acharns l'un aprs l'autre, avaient, sans se lcher, roul sur le
sol, o ils continuaient  s'entre-dchirer, en cherchant  s'arracher
mutuellement la vie.

Inquiet du danger terrible que courait mon compagnon, et pouss je ne
sais par quelle inspiration subite, je m'approchai du groupe informe
des deux ennemis, et au moment o don Estevan levait son poignard pour
le plonger dans la gorge de son adversaire abattu sous lui, je lui
cassai la tte d'un coup de pistolet.

Il tomba comme une masse. J'aidai don Blas ou plutt don Lucio,--car
ainsi se nommait mon compagnon,-- se relever; il n'avait reu que de
lgres blessures.

Quant  don Estevan, qui s'tait fait passer pour mort afin d'attirer
son ennemi  sa porte ... cette fois, il tait bien rellement tu et
ne devait plus revenir....

Une heure plus tard, la pirogue repartait d'Arroyo Pardo, conduite
par Perico  peine remis de sa terreur, et emmenant, outre don Lucio
et moi, doa Dolores, grivement blesse, il est vrai, mais dont la
blessure faite par son frre n'tait pas mortelle, grce  Dieu.

Don Lucio et sa femme, fixs depuis longtemps sur le territoire de
Colima, dans une hacienda appartenante un Franais, ont oubli au
milieu d'une famille charmante et des joies du prsent les malheurs de
leur premire jeunesse; ils sont heureux autant que la condition faite
 l'homme par Dieu lui permet de l'tre sur cette terre.

Parmi les nombreuses connaissances laisses par moi en Amrique, je
suis certain de compter au moins un ami: don Lucio; peu de gens peuvent
en dire autant.

Ce simple rcit n'a qu'un mrite, celui d'tre d'une rigoureuse
exactitude; malheureusement, en passant par notre bouche, il aura sans
doute perdu beaucoup de sa navet premire, ce dont nous demandons
humblement pardon au lecteur.




LA TOUR DES HIBOUX

HISTOIRE DE VOLEURS


C'est  votre tour, capitaine,--me dit alors de Saulcy, en vidant
d'un seul trait le verre de chambertin que depuis quelques secondes
il tenait  la main, et que le dnouement imprvu de la prcdente
histoire lui avait presque fait oublier.

Messieurs,--rpondis-je en cherchant tant bien que mal  parer la
botte qui m'tait porte,--je ne sais rellement quoi vous dire: mon
existence s'est toujours coule si calme et si tranquille, que, dans
toute ma vie passe, je ne vois pas un fait qui soit digne de vous tre
rapport.

Comme je m'y attendais, ces paroles furent accueillies par une
protestation nergique de tous les convives, plus ou moins chauffs
par les nombreuses libations d'un festin qui durait dj depuis plus
de six heures. Ce fut en vain que je cherchai  faire agrer mes
excuses au milieu du brouhaha des interpellations et des reproches
qui pleuvaient sur moi de toutes parts; enfin, dsesprant de sortir
vainqueur de cette lutte o la force des poumons tait loin d'tre de
mon ct, je pris le parti d'y mettre fin en souscrivant aux voeux de
l'honorable compagnie.

Ds que j'eus fait connatre ma rsolution, le silence se rtablit
comme par enchantement, les verres se remplirent, les ttes se
tournrent de mon ct, les regards se fixrent sur moi, et je
commenai mon rcit avec la conviction flatteuse que l'on m'coutait,
sinon avec intrt, du moins avec attention.

Messieurs,--dis-je aprs avoir allum une cigarette et m'tre adoss
nonchalamment sur le dossier de ma chaise,--vers la fin de 18.., des
affaires assez importantes m'appelrent en Espagne et me forcrent 
un sjour de prs d'une anne en Andalousie.

A cette poque, j'avais  peine vingt-trois ans. Au lieu de me
confiner dans Cadix, dont les rues sont troites et sales, je louai
un joli mirador  Puerto Real, ville coquette, aux blanches maisons
perces d'un nombre infini de fentres, derrire les jalousies
desquelles on est certain,  toute heure du jour, de voir tinceler des
yeux noirs et sourire des lvres roses.

Aussi, le temps passait-il pour moi le plus agrablement du monde.

Ngligeant mes affaires un peu plus que je ne l'aurais d, j'avais
fait de fort gentilles connaissances, cr de charmantes relations; en
un mot, je ne songeais qu' me divertir.

Pourtant, deux ou trois fois par semaine, prenant, comme l'on dit
vulgairement, mon courage  deux mains, je m'arrachais, quoique 
regret, de ma dlicieuse retraite, et, mont sur un magnifique genet,
je franchissais au galop les trois lieues qui sparent Puerto Real de
Cadix, et je m'informais de l'tat de mes affaires, bien plus dans le
but de savoir combien de temps encore il me serait permis de jouir de
la vie dlicieuse que je m'tais organise, que par respect pour les
graves intrts qui m'taient confis.

Que voulez-vous, messieurs! je ne comprenais encore de la vie que le
plaisir.

L'on parlait beaucoup,  cette poque, d'un certain Jos Maria, qui
avait longtemps cume les grandes routes de l'Espagne comme chef de
salteadores, et qui, aprs avoir fait sa paix avec le gouvernement,
s'tait retir  Cadix, sa patrie, pour y jouir tranquillement et
honorablement du produit de ses rapines passes.

On racontait de cet ex-bandit des traits d'une audace inoue, qui
avaient veill en moi une vive curiosit et le plus grand dsir de me
trouver en face de lui.

Un matin, je reus une lettre d'un de mes compagnons de plaisir, nomm
don Torribio Quesada, qui m'annonait que, le soir mme,  Cadix,
le fameux Jos Maria devait dner avec lui, et m'engageait  ne pas
manquer l'occasion qu'il m'offrait de le voir et de l'entretenir 
mon aise en venant partager le repas auquel il avait invit l'ancien
salteador.

Bondissant de joie  cette nouvelle inattendue, je fis immdiatement
seller mon cheval, et je m'lanai  toute bride sur la route de Cadix,
contremandant tous les ordres que j'avais donns  mon domestique pour
les divertissements de ce jour.

Deux heures plus tard, j'tais confortablement install dans le salon
de don Torribio.

Jos Maria fut exact au rendez-vous.

C'tait bien l'homme que je m'tais figur, il tait bien tel que mon
imagination exalte s'tait plu  me le reprsenter, et les quelques
heures que je passai en sa compagnie s'coulrent pour moi avec la
rapidit d'un songe, tant je fus vivement impressionn en l'coutant
raconter, de sa voix grave et vibrante, avec ce laisser-aller et cette
franchise de l'homme suprieur, les mouvantes pripties de sa vie
aventureuse.

Enfin, il fallut se sparer; Jos Maria nous quitta aprs avoir bu un
dernier verre de _valde peas_ et nous avoir amicalement serr la main.

Lorsque je me trouvai seul avec don Torribio, celui-ci m'engagea 
passer la nuit chez lui, car il commenait  se faire tard et j'tais 
trois lieues de Puerto Real.

Le dner avait t copieux, et un nombre considrable de bouteilles
vides, ranges plus ou moins symtriquement sur la table, prouvait
surabondamment que la soire ne s'tait pas coule avec une sobrit
exemplaire. Je me sentais la tte lourde, j'avais beaucoup fum, et
sans tre ivre, j'avais cependant dpass de fort loin les limites
d'une honnte gaiet, et mon esprit, naturellement rtif et entt, se
ressentait de cette petite dbauche; si bien que je demeurai sourd 
toutes les observations de mon ami, et quoiqu'il me presst fortement
de rester auprs de lui en m'objectant l'heure avance, la longueur du
chemin et le peu de scurit des routes, je m'obstinai  partir.

Don Torribio, voyant que ses remontrances taient inutiles et que rien
ne pouvait me convaincre, ne s'opposa pas davantage  ma rsolution,
nous bmes un dernier coup d'aguardiente; puis, aprs nous tre
embrasss, je sautai sur mon cheval, qui piaffait avec impatience
devant la porte de la maison, et, m'enveloppant avec soin dans mon
manteau, je piquai des deux et partis.

La nuit tait sombre, de gros nuages noirs, chargs d'lectricit,
roulaient lourdement dans l'espace, l'atmosphre tait chaude et
pesante, de larges gouttes de pluie commenaient  tomber; par
intervalles, on entendait les sourds grondements d'un tonnerre
lointain, prcds d'clairs dont l'clat aveuglait mon cheval et le
faisait se cabrer de terreur.

J'avanais pniblement sur la route solitaire, la tte pleine des
lugubres histoires que pendant toute la soire Jos Maria n'avait cess
de raconter, et mes regards erraient autour de moi avec inquitude,
cherchant  percer l'obscurit et  me prmunir contre les embches qui
pouvaient m'tre tendues par les nombreux _caballeros de la Noche_ qui,
 cette poque, pullulaient sur tous les grands chemins de l'Andalousie.

J'tais arm, et, malgr mes apprhensions, j'avais trop souvent
parcouru la distance qui spare Cadix de Puerto Real, pour ne pas
savoir  peu prs  quoi m'en tenir sur ce que j'avais  craindre; mais
cette nuit-l, la tte farcie d'un tas d'histoires lamentables, je me
sentais en proie  une terreur inusite: de quoi avais-je peur? Je
l'ignore, ou plutt, pour tre franc, j'avais peur de tout.

Cependant, le temps tait devenu dtestable.

Le ciel s'tait chang en une immense nappe de feu, des clairs
incessants rpandaient une lueur livide et fantastique, la pluie
tombait  torrents, enfin l'orage qui menaait depuis longtemps dj,
clatait avec fureur.

Mon cheval buttait et trbuchait  chaque pas au milieu de ce
bouleversement gnral de la nature, et j'tais oblig de le surveiller
avec le plus grand soin, pour viter d'tre renvers dans la boue.

J'tais littralement travers par la pluie et je maudissais mon
enttement, qui m'avait fait refuser l'offre obligeante de don
Torribio, pour venir patauger ainsi au milieu de la nuit dans des
sentiers perdus, au risque de me rompre vingt fois le cou; enfin je ne
savais plus  quel saint me vouer, lorsque je me souvins d'une vieille
masure dont je ne devais pas tre bien loign en ce moment et qui
pouvait provisoirement m'offrir un abri contre la tempte.

Je m'orientai le mieux qu'il me fut possible dans les tnbres qui
m'entouraient, et je parvins, au bout de quelques instants,  gagner ce
toit hospitalier.

C'tait une vieille tour, reste de quelque manoir fodal que le
temps avait peu  peu min et fait disparatre; elle tait abandonne,
tombait presque en ruine et servait de retraite aux oiseaux de nuit.
Les gens du pays la nommaient, et la nomment sans doute encore, _la
tour des hiboux_, nom qu'elle mritait  tous gards.

Je mis pied  terre, et passant la bride  mon bras, j'entrai, suivi
de mon cheval, dans une grande salle dont l'aspect avait quelque chose
de lugubre et de sinistre qui me saisit malgr moi.

L'on racontait sur cet endroit des histoires tranges qui, je ne sais
par quelle fatalit, se retracrent tout  coup  mon imagination
malade avec une vivacit et une force qui firent courir un frisson dans
tous mes membres, et ce ne fut qu'avec une certaine inquitude que je
jetai un regard circulaire sur ces lieux qui devaient, pour plusieurs
heures peut-tre, me servir de domicile.

Comme je vous l'ai dit, messieurs, je me trouvais dans une vaste salle
comprenant toute la largeur de la tour; elle tait perce d'troites
fentres, veuves depuis longtemps de contrevents, et par lesquelles
l'eau, chasse par le vent, entrait en tourbillonnant. Dans le fond,
un escalier dlabr s'levait en spirale conduisant aux tages
suprieurs; dans un coin, un monceau de dbris de toute espce montait
jusqu'au plafond vot et ne semblait pas avoir t remu ou touch
depuis au moins un sicle.

Mais ce qui m'effraya rellement, ce fut de voir flamber au milieu de
la salle un feu de broussailles et de bois mort.

Quels taient les htes de cette demeure?... o taient-ils?... Ne
voulant pas m'aventurer en tourdi dans ce coupe-gorge, je revins
sur la route et regardai attentivement de tous les cts, mais la
nuit tait trop obscure pour qu'il me ft possible de rien dcouvrir;
vainement je prtai l'oreille, j'entendis seulement les sifflements
furieux du vent auxquels nul bruit humain ne venait se mler.

Un peu rassur par ce silence et cette solitude, je me dterminai 
faire le tour de la vieille forteresse; mes recherches furent sans
rsultat, seulement je dcouvris une espce de hangar sous lequel
j'installai mon cheval.

Puis convaincu que, pour le moment du moins, j'tais le seul habitant
de la tour, et que par consquent je n'avais rien  redouter,
je rentrai dans la salle; pourtant, ne voulant pas tre pris a
l'improviste, je rsolus de ne pas m'y arrter et de monter  l'tage
suprieur, ce que j'excutai immdiatement.

Autant que je pus en juger au milieu des tnbres paisses dans
lesquelles j'tais plong, cette salle ressemblait compltement  celle
que j'avais quitte: mme dlabrement, mme monceau d'ordures et mme
escalier montant  un tage suprieur.

Pour ne pas tre surpris sans dfense, je visitai avec soin les
amorces de mes pistolets; puis, m'enveloppant de mon manteau et
recommandant mon me  Dieu, je me couchai auprs de l'escalier afin
d'tre prt  tout vnement et avec la rsolution de rester veill;
mais; la fatigue et le vin aidant, je sentis mes yeux se fermer malgr
moi; mes ides peu  peu s'obscurcirent, et j'allais me laisser aller
au sommeil, lorsque tout  coup un bruit de pas rsonnant  mon oreille
me tira subitement de ma torpeur et me rendit  moi-mme.

Une dizaine de personnes venaient d'entrer dans la tour.

De l'endroit o j'tais couch, en avanant lgrement la tte, il me
fut possible de les apercevoir sans tre vu.

C'taient des hommes au teint hl, au visage sombre, aux membres
robustes, vtus pour la plupart du pur costume andalou si riche et si
coquet. Ils taient arms jusqu'aux dents.

Ils s'taient assis autour du feu, dans lequel ils avaient mis deux ou
trois brasses de bois, et causaient entre eux avec vivacit, tout en
jetant par intervalle des regards de convoitise sur deux larges coffres
qu'ils avaient dposs dans un coin.

Les premiers mots que j'entendis ne me permirent pas de conserver le
moindre doute sur leur profession.

C'taient des salteadores, autrement dit voleurs de grands chemins,
et ils appartenaient  la _cuadrilla_ (troupe) du Nio (jeune homme),
clbre chef de bande qui avait succd  Jos Maria, et dont le nom
tait devenu la terreur de toute l'Andalousie.

Leurs gestes taient anims; parfois ils portaient la main sur leurs
armes. Je crus comprendre qu'ils ne s'entendaient pas sur le partage
du butin contenu dans les malles; la dispute finit par s'chauffer 
un tel point que je vis le moment o ces misrables allaient s'gorger
entre eux: ils s'taient levs en tumulte, les couteaux taient tirs,
ils se mesuraient du regard avec colre, tout  coup leur chef parut.

El Nio tait  cette poque un homme d'une quarantaine d'annes,
d'une taille leve et fortement charpente; ses paules larges et ses
bras musculeux dnotaient une vigueur peu commune; ses traits taient
durs et son regard farouche; les reflets fantastiques du feu, qui se
jouaient sur son visage, donnaient  sa physionomie un caractre rendu
plus trange encore par le sourire ironique qui plissait ses lvres
paisses et charnues.

Encore des querelles, des disputes, dit-il d'une voix brve et
accentue, Caray! ne pouvez-vous vivre en bonne intelligence comme
cela se doit entre honntes bandits?

Un des brigands hasarda une justification que le Nio interrompit
aussitt.

Silence, fit-il, je ne veux rien entendre!... Vive Dieu! vous tes l
 vous goberger tranquillement autour du feu comme des moines idiots,
sans plus songer  notre sret commune que si nous tions seuls dans
l'univers!... Heureusement que j'ai toujours l'oeil au guet, moi!... O
est pass l'homme auquel appartient le cheval que j'ai trouv sous le
hangar?

A cette parole, un frmissement involontaire s'empara de moi, et je
rflchis avec terreur  l'atroce position dans laquelle le hasard et
mon mauvais destin m'avaient plac. En effet, cette position tait des
plus critiques, je me trouvais littralement dans une souricire: nul
moyen n'tait en mon pouvoir pour m'chapper de ce coupe-gorge, et je
recommandai tout bas mon me  Dieu, tout en me promettant de vendre
ma vie le plus cher possible  ces bandits, dont je connaissais trop
bien la frocit pour conserver le moindre doute sur le sort qu'ils me
rservaient si je tombais entre leurs mains.

Cependant les salteadores, tourdis par le discours de leur chef,
avaient saisi avec empressement leurs tromblons et leurs carabines.

Nous ne savons o peut tre l'homme dont vous parlez, dit un de ces
brigands;  notre arrive ici, la tour tait dserte.

--Possible, rpondit le Nio; en tout cas, deux d'entre vous vont
battre les abords de cette bicoque; peut-tre est-il cach dans les
environs.

Deux hommes sortirent, et le capitaine commena  se promener de long
en large dans la salle en attendant leur retour.

Au bout d'un instant ils revinrent.

Eh bien! demanda-t-il.

--Rien, rpondirent les deux bandits; le cheval est toujours sous le
hangar, mais du cavalier, nulle trace.

--Hum! fit le capitaine. 

Et il reprit sa promenade.

Un silence de mort rgnait dans cette salle, un instant auparavant si
bruyante.

Je respirai avec force, prsumant que tout danger immdiat tait pass
pour moi. Je me trompais.

Au bout d'un instant, le capitaine s'arrta.

A-t-on visit l'intrieur de la tour? demanda-t-il.

Non, rpondirent les bandits;  quoi bon? aucun homme n'aurait t
assez abandonn de Dieu pour venir ainsi, de gaiet de coeur, se jeter
dans la gueule du loup.

Qui sait? murmura le capitaine en hochant la tte, peut-tre que
l'homme que nous cherchons tait ici avant vous, et que, en vous
entendant venir, ne sachant  qui il allait avoir affaire, et voyant sa
retraite coupe, il est mont dans les tages suprieurs. Visitons-les
toujours; dans notre mtier, deux prcautions valent mieux qu'une.

Et, suivi de ses hommes, le Nio se dirigea vers l'escalier.

Je montai immdiatement au second tage. Je ne tardai pas  entendre
le bruit que faisaient les salteadores en fouillant et en furetant dans
tous les coins.

Rien! fit la voix du capitaine; voyons plus haut.

La tour n'avait que deux tages et se terminait par une plate-forme
sur laquelle j'arrivai haletant et en proie  la plus profonde terreur.

Je me voyais perdu, perdu sans ressources; nul secours humain ne
pouvait me venir en aide; je courais  et l, je tournais comme une
bte fauve autour de cette plate-forme maudite au bas de laquelle se
trouvait un prcipice de plus de cent pieds.

Mes dents claquaient  se briser, une sueur froide inondait mon
visage, et un tremblement convulsif s'tait empar de tout mon corps.

J'entendais dans l'escalier les pas des bandits, lancs comme des
limiers  ma poursuite, et je calculais en frmissant combien de
secondes me restaient encore.

Enfin, rendu fou par l'pouvante, je rsolus de me prcipiter, plutt
que de tomber vivant entre les mains de ces sclrats qui, je le
savais, avaient la coutume de faire souffrir d'effroyables tortures 
leurs victimes, afin d'en tirer de riches ranons.

Machinalement, avant que d'accomplir cet acte dsespr, je penchai la
tte au dehors, sans doute pour mesurer l'abme au fond duquel j'allais
me briser.

J'aperus alors,  environ deux pieds au-dessous de moi, une barre de
fer de trois pieds de long  peu prs, grosse d'un pouce et demi, qui,
scelle dans la muraille de la tour, s'avanait horizontalement dans
l'espace en forme d'arc-boutant. A quoi avait pu jadis servir cette
barre de fer? c'est ce dont je ne m'occupai gure en ce moment. Une
ide subite m'avait travers l'esprit et rendu l'espoir d'chapper aux
assassins qui me poursuivaient et taient sur le point de m'atteindre.

Le temps pressait, je n'avais pas une minute  perdre; aussi, sans
rflchir davantage, j'enjambai le rebord de la plate-forme, et,
saisissant  deux mains la barre de fer, je laissai mon corps pendre
dans l'espace et j'attendis.

J'avais  peine pris cette position que les bandits dbouchrent en
tumulte sur la plate-forme; qu'ils se mirent  parcourir dans tous les
sens.

L'orage durait toujours, la pluie tombait  torrents, le vent
soufflait avec force, et par intervalles d'blouissants clairs
dchiraient la nue.

Vous voyez, capitaine, il n'y a personne! s'crirent les salteadores.

--C'est vrai, rpondit le capitaine avec dpit.

--Allons, descendons, du diable s'il fait bon ici, dit un des voleurs.

--Descendons, reprit le chef.

Un soupir de soulagement s'exhala de ma poitrine oppresse  cette
parole qui me prouva que les brigands, convaincus de l'inutilit de
leurs recherches, se retiraient enfin.

J'tais sauv!...

Du plus profond de mon coeur je remerciai Dieu du secours imprvu
qu'il m'avait donn dans ma dtresse, et je me prparai  remonter sur
la tour.

La position dans laquelle j'tais n'avait rien d'agrable, et 
prsent que le danger tait pass, j'prouvais une fatigue inoue
aux poignets et aux bras, et je ne sais si c'tait illusion ou
ralit, mais il me semblait que la barre de fer  laquelle j'tais
suspendu, trop faible pour supporter longtemps le poids de mon corps
et sans doute mine par la rouille, pliait et se courbait lentement,
s'inclinant imperceptiblement vers l'abme.

Je devais donc me hter.

Le silence le plus complet rgnait au sommet de la tour.

Combinant les efforts que j'avais  faire, je levai la tte pour
calculer la distance qui me sparait du fate de la muraille.

Le capitaine, nonchalamment appuy sur le rebord de la plate-forme,
fixait sur moi ses yeux fauves, et me regardait en souriant avec ironie.

Ah! ha! fit-il.

--Dmon! m'criai-je avec rage.

Sans me rpondre, le Nio se pencha au dehors pour me saisir.

Lchant d'une main la barre qui me soutenait dans l'espace, je pris un
des pistolets que j'avais mis tout arms  ma ceinture....

Tu ne m'chapperas pas, compagnon, dit le bandit en ricanant.

--Oh! je te tuerai! murmurai-je en l'ajustant avec mon pistolet.

En ce moment je sentis la barre qui se courbait, ma main glissa, je
laissai chapper mon arme, et, par un effort suprme, je parvins  me
cramponner des deux mains  cette barre maudite, qui pliait, pliait
toujours.

Oh! m'criai-je avec dsespoir, tout plutt qu'une telle mort!

Et, me roidissant avec une force surhumaine, je m'lanai pour
atteindre le fate de la muraille.

Non! dit le capitaine avec un rire aigre et strident, tu mourras l
comme un chien!

Et il me repoussa au dehors.

Il se passa alors en moi quelque chose d'pouvantable; j'eus un
moment d'angoisse terrible. La barre, devenue trop verticale, ne
put me soutenir plus longtemps; malgr mes efforts frntiques et
dsesprs, je sentis mes doigts crisps glisser lentement le long du
fer, j'entendis un rire infernal, pouss sans doute par le bandit qui
jouissait de mon supplice; alors, perdant tout espoir, je fermai les
yeux pour ne pas voir le gouffre affreux dans lequel j'allais tre
prcipit, et...

--Et?... s'crirent tous mes auditeurs, intresss au dernier point,
et ne comprenant pas pourquoi je m'arrtais.

--Et je m'veillai, messieurs, continuai-je, car tout ceci n'tait
qu'un rve. chauff par mes nombreuses libations du soir, je m'tais
endormi en sortant de Cadix, et la tte pleine d'histoires de voleurs,
j'avais rv tout ce que je viens de vous raconter, tandis que non
cheval, qui, heureusement pour moi, ne dormait pas et connaissait son
chemin sur le bout du doigt, m'avait tout doucement conduit jusqu'
ma maison,  la porte de laquelle il s'tait arrt, ce qui m'avait
rveill en sursaut, et, grce  Dieu, dbarrass de l'pouvantable
cauchemar qui me tourmentait depuis plus de deux heures.




LA CRATION

D'APRS LES INDIENS THUELS


Il y a environ un an j'assistai  la _Naca_, c'est--dire la fte de
la coupe des cheveux, dans le principal village du Grand-Livre; cette
crmonie, l'une des plus anciennes et des plus rvres des Indiens
Thuels, qui se prtendent descendus des Incas, se clbre tous les ans
vers la moiti du mois de janvier, qu'ils nomment _ouwikari-oni_, mois
de valeur.

Le jour dsign pour la crmonie,  _l'endit-ha_[1], les guerriers se
rassemblrent devant la hutte de la prire, tenant sur leurs bras les
_papous_[2] gs d'un an rvolu, et restrent plongs dans un profond
recueillement jusqu'au moment o le soleil se leva radieux  l'horizon.

Alors les conques, les fifres, les chichikous, en un mot, tous les
instruments de musique indiens commencrent  la fois un affreux
charivari destin  saluer l'apparition de l'astre du jour.

Le _sayotkatta_[3], vieillard vnrable, courb par l'ge et les
infirmits, sortit de la case, bnit les assistants, et se plaa debout
devant la porte entre le totem et le calumet.

Le totem, ou kekeffiium, est la marque distinctive de chaque tribu,
leur signe de ralliement et leur tendard lorsqu'elles sont en guerre.

Le totem reprsente l'animal emblme de la tribu, chacune ayant le sien
propre.

C'est un long bton avec des plumes de couleurs varies, attaches
perpendiculairement de haut en bas; il est port par le chef de la
tribu.

Le calumet est une pipe dont le tuyau est long de quatre, de six, et
mme souvent de huit pieds; parfois il est rond, mais le plus souvent
plat. Il est orn de chevelures humaines, d'animaux peints et de plumes
d'oiseau et de porc-pic. Le fourneau du calumet est en marbre rouge ou
blanc.

Comme c'est un instrument sacr, il ne doit jamais toucher la terre;
aussi est-il, quand on ne s'en sert pas, plac sur deux btons fichs
en terre dont les extrmits sont en forme de fourche.

L'on charge ordinairement de porter le calumet un guerrier renomm que
des blessures graves empchent de faire la guerre; sa personne est
inviolable comme celle des anciens hrauts d'armes.

Le grand prtre prit l'un aprs l'autre les enfants dans ses bras,
s'inclina devant le totem et le calumet comme s'il les mettait sous
la protection de ces deux symboles; puis, avec son couteau  scalper,
il coupa  chacune de ces innocentes cratures une petite mche de
cheveux sur laquelle il pronona certaines paroles, et qu'il brla
immdiatement  la flamme d'un rchaud tenu par un prtre d'un rang
infrieur, dont il tait suivi.

Puis chaque enfant reut un nom appropri  quelque circonstance
particulire qui lui arriva ce jour-l.

Ainsi l'histoire du Prou rapporte que le septime Inca fut appel
Yaguar-Huacar, pleureur de sang, parce que, au moment de la crmonie,
l'on vit des gouttes de sang dcouler de ses yeux, et Huascar, le
quatorzime Inca, fut ainsi nomm parce que les ulmenes[4], lui firent
prsent d'une chane d'or appele _huasca._

Ds que les noms furent donns, le sayotkatta se tourna vers la
natte de feu[5], fit une courte prire  laquelle se joignirent les
guerriers, puis il rentra dans la hutte de la prire, et les danses
commencrent accompagnes de copieuses libations de chicha[6] conserve
pour cette occasion.

Au coucher du soleil, tous les enfants furent ports dans la hutte de
la prire, o ils devaient passer la nuit; le sayotkatta sortit de sa
poitrine un de ces colliers de coquillages entremls de perles qui
servent de livres aux Indiens et forment les archives de la nation. Il
s'accroupit sur le seuil de la cabane et les guerriers se grouprent en
silence autour de lui pour couter les instructions qu'il se prparait
 leur donner.

Les simples paroles de ce vieillard, prononces d'un accent onctueux,
doux et persuasif, en face de cette nature puissante, majestueuse et
grandiose, pour ces hommes  l'organisation de feu, au coeur droit et
aux instincts bons et crdules, que la civilisation n'a pas encore
fltris de son souffle empoisonn, produisirent sur moi un effet qu'il
m'est aujourd'hui encore impossible de m'expliquer, et me causrent
une sensation trange, mle de plaisir et de peine dont je ne pus me
rendre compte, mais qui, malgr moi, mouilla mes yeux et me rendit
heureux pendant quelques minutes.

Au commencement des ges, dit le sayotkatta en faisant filer entre
ses doigts les grains du collier, le monde n'existait pas; Guatch[7]
planait seul sur l'immensit, jetant parfois un regard de mpris sur
six hommes rebelles, gnies dchus, rejets par lui de l'Eskennane[8],
et qui, ballots au gr des vent, vaguaient sans but sur les nuages.

Ces hommes taient tristes, car ils comprenaient qu'abandonns par
Guatch, leur race ne tarderait pas  disparatre.

Un jour que, plus sombres et plus abattus que de coutume, ils se
trouvaient runis sur une nue, suivant d'un oeil mlancolique le
vol audacieux des oiseaux vers les rgions thres, Maboya[9], le
_tokki_[10] des gnies rebelles, parut tout  coup devant eux.

--Pourquoi dsesprer, leur dit-il, hommes au coeur de gazelle? votre
sort est dans vos mains; reprenez courage, je viens  votre secours,
et, si vous voulez suivre mon conseil, non-seulement votre race ne
s'teindra pas, mais encore elle deviendra plus puissante que Guatch
lui-mme.

A ces paroles de l'esprit du mal, les hommes sentirent l'esprance
renatre dans leur coeur, et ils le pressrent de s'expliquer.

Maboya sourit de son rire nerveux et caustique, qui fige de terreur la
moelle dans les os, et continua ainsi:

Guatch possde dans l'Eskennane une crature dont les yeux brillent
comme des toiles, et dont le corps est plus beau qu'un rayon de soleil
glissant sur les nuages; cette crature, appele femme, est destine 
perptuer votre race; Guatch le sait aussi, il la surveille avec le
plus grand soin, car il se repent de vous avoir crs, et il veut que
vous disparaissiez du nombre des tres.

Que l'un de vous, le plus beau, le plus adroit et le plus entreprenant
s'introduise dans l'Eskennane et sduise la femme, alors vous serez
sauvs. J'ai dit.

Les hommes, demeurs seuls, sentirent fermenter en eux les conseils
pernicieux du dmon; ils rflchirent pendant de longues heures 
ce qu'ils venaient d'entendre, et rsolurent enfin de charger le
Petit-Loup de la mission difficile de sduire la femme.

Ils commencrent alors  entasser les nues les unes sur les autres,
afin d'escalader le ciel.

Mais Guatch riait de leurs vains efforts, et, de son souffle
puissant, les rejetait dans l'abme chaque fois qu'ils se croyaient
prs d'atteindre leur but.

Qui peut dire combien de lunes dura cette lutte insense des hommes
contre Dieu, et combien de sicles elle aurait dur encore, si les
oiseaux du ciel, mus de compassion, n'avaient rsolu d'y mettre un
terme.

Ils se runirent en une troupe innombrable, et, sur leurs ailes
tendues, ils enlevrent le Petit-Loup dans l'Eskennane.

Une fois dans ce lieu de dlices, l'homme, mu malgr lui par la
majest divine qui clatait de toutes parts  ses yeux, tomba  deux
genoux et resta en adoration pendant la nuit entire.

Au lever du soleil, il se releva, le coeur raffermi par la prire, et
rsolu  tout entreprendre pour sauver sa race.

Devant lui s'levait la hutte habite par la femme.

Le Petit-Loup rflchit que, probablement, elle ne tarderait pas
 sortir pour remplir  une source peu loigne la cruche destine
 ses ablutions du matin; alors il se cacha derrire le tronc d'un
gigantesque nopal, et, l'oeil fix sur la hutte, le coeur rempli de
crainte et d'espoir, il attendit.

Au bout de deux heures, la femme sortit, portant une cruche sur son
paule et se dirigeant vers la source, l'air rveur et le pas incertain.

Le Petit-Loup la laissa s'approcher jusqu' une faible distance de
l'endroit o il se cachait, et alors, paraissant tout  coup devant
elle, il se jeta  ses pieds en implorant son amour.

La femme, effraye  cette apparition subite d'un tre inconnu, recula
en poussant un grand cri, et voulut prendre la fuite.

Mais le Petit-Loup la retint par sa robe de bison, et lui parla d'une
voix si douce et si persuasive, que la femme, mue malgr elle, finit
par l'couter en souriant.

Cependant, quelque pressantes que fussent les prires de l'homme,
la femme ne voulait pas consentir  le suivre, et le Petit-Loup
dsesprait de vaincre sa rsistance, lorsqu'il se souvint d'une petite
bote en corce de chne-lige pleine de graisse d'ours gris qu'il
portait sur lui.

A la vue de la graisse d'ours gris, la chose la plus prcieuse
qui existe, la femme ne se sentit pas le courage de rsister plus
longtemps. Honteuse et heureuse  la fois de sa dfaite, elle cacha son
visage dans le sein de l'homme, et pleura en se donnant  lui pour
toujours.

A cet instant, la voix terrible de Guatch rsonna comme un tonnerre
lointain dans l'Eskennane.

Les deux amants, effrays de l'normit de leur faute, se cachrent,
perdus, croyant pouvoir chapper au regard puissant du grand tre.

Mais il ne tarda pas  les dcouvrir;  l'aspect des coupables,
un sourire d'une tristesse infinie obscurcit la face du Crateur;
deux larmes jaillirent de ses yeux, et, sans leur adresser un mot de
reproche, il les lana dans l'espace.

Dj depuis neuf jours et neuf nuits l'homme et la femme tombaient 
travers les astres qui tressaillaient d'pouvante  la vue de cette
chute incommensurable, lorsque la grande tortue de mer eut piti des
deux misrables, et, venant  la surface des grandes eaux, se glissa
sous leurs pieds et les maintint immobiles.

Alors le castor et la loutre prirent de la vase, du gravier et de la
boue, en formrent un ciment, et commencrent  le coller sans relche
autour de l'caill de la tortue; ils travaillrent tant, qu'ils
finirent par former la terre ainsi qu'elle existe aujourd'hui.

Voici pourquoi la tortue est sainte et rvre, car elle est le centre
du monde, et son caille le soutient.

Nos premiers anctres sauvs par la tortue lui firent l'offrande de
leurs chevelures.

Telle est guerriers thuels, l'histoire de la cration du monde ainsi
que nos pres nous l'ont enseigne d'ge en ge; rvrons leur sagesse,
et ne discutons pas leur croyance, que nous devons vnrer.

       *       *       *       *       *

Aprs avoir parl ainsi aux Indiens attentifs, le vieillard serra son
collier dans sa poitrine, ramena un pan de sa robe de bison sur son
visage, et tomba dans une profonde rverie.

Alors il se fit un silence solennel, troubl seulement par le
frmissement du vent  travers les arbres et le chant plaintif de la
hulotte bleue qui annonait les premires ombres de la nuit.




TABLE DES MATIRES


A M. Ernest Manceaux.

LE LION DU DSERT.

     I.    Le rancho.
    II.    Les chasseurs de bison.
   III.    El vado.
    IV.    La grotte du Sayotkatta.
     V.    Le tremblement de terre.
    VI.    La colline de l'Oiseau-Noir.
   VII.    Nculpangue.
  VIII.    La chasse aux lans.
    IX.    La loi des prairies.

UNE NUIT DE MEXICO.

UNE CHASSE AUX ABEILLES.

LE PASSEUR DE NUIT.

      I.    Le guide.
     II.    Le voyage.
    III.    Sur l'eau.

LA TOUR DES HIBOUX.

LA CRATION.





End of the Project Gutenberg EBook of Le lion du dsert, by Gustave Aimard

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1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
