The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Guerre de Trente Ans, by
Friedrich von Schiller

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Title: Histoire de la Guerre de Trente Ans

Author: Friedrich von Schiller

Commentator: Henri Schmidt

Translator: Adolphe Regnier

Release Date: November 17, 2012 [EBook #41385]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS ***




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  SCHILLER


  HISTOIRE

  DE LA

  GUERRE DE TRENTE ANS


  TRADUCTION FRANAISE

  PAR AD. REGNIER


  PARIS

  LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

  79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

  1881


  COULOMMIERS.--IMPRIMERIE PAUL BRODARD




NOTICE SUR SCHILLER


Schiller naquit en 1759,  Marbach, en Wrtemberg, et mourut le 9 mai
1805  Weimar. Parmi ses biographies, celle de Scherr, _Schiller und
seine Zeit_, est une des meilleures[1]. Quelle diffrence, entre sa vie
et celle de Goethe, son mule et son ami! Mais toutes les difficults
accumules devant lui, loin d'arrter son gnie, en htrent l'essor. Le
duc de Wrtemberg eut beau le forcer  se faire chirurgien militaire; il
eut beau lui dfendre de s'occuper de philosophie et de posie: Schiller
persvra. Chassez le naturel, il revient au galop.

  [1] Leipzig, chez Wigand, 1859.

Le jeune pote s'enfuit de son pays pour chapper  son tyrannique
protecteur. Dj il s'tait fait mettre aux arrts pour tre all
assister  Mannheim  la reprsentation de ses _Brigands_ (1781). Ses
autres tragdies sont la _Conjuration de Fiesque_, _Intrigue et Amour_,
_Don Carlos_, la _Trilogie de Wallenstein_, _Marie Stuart_, la _Pucelle
d'Orlans_, et son chef-d'oeuvre _Guillaume Tell_. Sa premire pice fit
une sensation prodigieuse en Allemagne; plus d'un jeune homme, voulant
en imiter le hros, Charles Moor, dclara comme lui la guerre  la
socit existante et alla vivre dans les forts. Mais plus se calmait en
Schiller le feu de la jeunesse, plus son got et son gnie s'purrent.
Ne pouvant analyser ici ses oeuvres dramatiques, nous renverrons nos
lves  l'_Allemagne_ de Mme de Stael[2], aux traductions en vers
franais de M. Braun, et  la thse que notre regrettable ami, M.
Blanchet[3], ancien lve de l'cole normale, professeur de rhtorique
au lyce de Strasbourg, a soutenue, en 1855, devant la Facult des
lettres de Paris: il y a dvelopp cette pense de M. Saint-Marc
Girardin[4], qu'il a prise pour pigraphe de son opuscule: Schiller
est, selon moi, le plus dramatique de tous les potes allemands.
Cependant, ses drames ont besoin d'un commentaire, parce qu'ils
renferment toujours quelque pense profonde que le pote a voulu mettre
en relief.

  [2] Chapitres XVII  XX de la seconde partie.

  [3] Mort,  trente-huit ans, en 1861. Auteur d'une excellente tude
      sur le _Faust_ de Goethe.

  [4] _Cours de littrature dramatique_, 20.

Schiller n'est pas plac moins haut comme pote lyrique. Mais  ses
posies lyriques aussi on peut appliquer ce que M. Saint-Marc Girardin
a dit de ses drames; il ne sait pas, comme Goethe, dans le _Pcheur_,
dans le _Roi de Thul_, reproduire le ton simple de la vieille ballade;
sa posie est savante, je dirais presque _artificielle_, pour me servir
de la distinction si vraie, faite d'abord par Herder. On y voit le
pote, tandis que chez Goethe il s'efface. Ce n'en sont pas moins
d'admirables pomes que la _Cloche_, le _Plongeur_, la _Caution_,
_Rodolphe de Habsbourg_, les _Grues d'Ibycus_, l'_Anneau de Polycrate_,
le _Lot du pote_, _Hector et Andromaque_; pas une anthologie n'omet de
les citer.

En philosophie, Schiller est lve de Kant. Il passa plusieurs annes 
se pntrer des doctrines si leves de la _Critique de la raison pure_
et de la _Critique du jugement_; ce dernier ouvrage renferme
l'esthtique du philosophe de Koenigsberg. C'est dans ces tudes
videmment qu'il faut chercher l'origine du caractre philosophique de
toutes ses oeuvres. Il appliqua surtout les principes de son illustre
matre dans ses _Lettres sur l'ducation esthtique de l'homme_.

Schiller fut quelque temps professeur d'histoire  Ina. De l ses
travaux historiques[5]. Pourtant il s'y livrait encore dans un autre
but; c'taient souvent des tudes prliminaires pour ses tragdies. Les
choeurs de la _Fiance de Messine_, la traduction mtrique du deuxime
livre de l'_nide_ et celle de la _Phdre_ de Racine, prouvent  quel
point il avait saisi les beauts des choeurs grecs, celles de Virgile et
de notre grand tragique. Dans les vers lyriques de la _Fiance_ respire
le souffle de Sophocle et d'Eschyle.

  [5] Nous citons plus loin les deux principaux.

Comme Klopstock, l'auteur de la _Messiade_, Schiller, en 1792, fut nomm
citoyen franais par l'Assemble nationale. Mais le diplme, portant
cette suscription: _Au sieur Gille, publiciste allemand_, ne lui parvint
qu'en 1798.




NOTICE

SUR

L'HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS


Depuis bien longtemps, la _Guerre de Trente ans_, de Schiller, est un
livre classique en France. Nous allons montrer, aussi succinctement que
possible, qu'il mrite bien d'tre mis entre les mains de la jeunesse de
nos coles. Et que cette dmonstration au moins ne paraisse pas hors de
propos. C'est qu'en Allemagne, depuis quelque temps, on a soulev la
question: Schiller est-il ou n'est-il pas historien? La question est
grave, on le voit, et vaut bien la peine qu'on en dise quelque chose,
d'autant plus que la plupart des critiques allemands rpondent
ngativement. Voyons donc ce qu'il faut en penser. Schiller, en effet,
aprs ce que l'histoire est devenue de nos jours, ne peut plus gure
prtendre  ce titre. A quels travaux,  quelles patientes recherches ne
se livrent pas les grands historiens contemporains de l'Allemagne,
avant de prendre la plume? Nous parlons des Mommsen, des Ranke, des
Gervinus. Ils remontent d'abord aux sources, ils fouillent dans la
poussire des bibliothques et des chancelleries, ils recueillent et
dchiffrent des inscriptions, et, sans jamais lcher la bride  leur
imagination, ils cherchent  nous donner, de l'poque qu'ils dcrivent
ou qu'ils racontent, l'ide la plus exacte, la plus conforme  la
vrit. De mme chez nous ont fait les Thierry, les Guizot, les
Villemain et les Thiers. Mais tel n'a pas t le procd suivi par
Schiller. En quelques mois il avait non-seulement rassembl les
matriaux de son livre, mais crit son livre. Il ne cite jamais les
sources; il l'avait fait parcimonieusement pour sa premire oeuvre
historique, la _Dfection des Pays-Bas_; ici, on ne sait pas o il
puise. Et o parat d'abord la _Guerre de Trente ans_? Dans l'_Almanach
des dames de Goeschen_ (1791-1793). Est-ce bien l la place d'une oeuvre
historique srieuse? Puis on cite de lui certains mots malheureux sur sa
manire de concevoir l'histoire. Dans une lettre  Caroline de Beulwitz
(10 dcembre 1788), nous trouvons les passages suivants, que nous
citerons dans la langue originale: Ich werde immer eine schlechte
Quelle fr einen knftigen Geschichtsforscher sein, der das Unglck hat,
sich an mich zu wenden... Die Geschichte ist berhaupt nur ein Magazin
fr meine Phantasie, und die Gegenstnde mssen sich gefallen lassen,
was sie unter meinen Hnden werden[6].

  [6] Janssen, _Schiller als Historiker_, p. 11. Fribourg en Brisgau,
      1863.

Est-ce donc l srieusement un livre classique? Eh bien, nous rpondons
hardiment oui, et voici nos raisons. D'abord, quoi qu'en puisse dire
Niebuhr[7], le style de Schiller est excellent. N'est-ce pas l un point
essentiel pour des lves qui cherchent un modle de la bonne prose
allemande? Ce sera toujours un des mrites immortels de Schiller d'avoir
le premier crit l'histoire d'une manire attrayante. Ensuite, au point
de vue mme des faits, nous ne croyons pas que l'on puisse reprocher 
Schiller des faussets ou des erreurs graves. Il connaissait la guerre
de Trente ans; il l'avait tudie, dans des travaux de seconde main,
soit; elle l'avait vivement intress; ds le dbut, il y voyait la
matire d'un drame. Le reproche le plus srieux que l'on puisse lui
faire, c'est d'avoir court la fin, le cinquime livre, la priode
franaise en un mot. Dj Duvau en fait la remarque dans la _Biographie
universelle_ de Michaud. Nous souscrirons donc volontiers au reproche
que lui adresse M. Filon[8] d'avoir tenu trop peu de compte des
victoires de Cond. Mais pour Schiller, qui ne voyait dans l'histoire
que des matriaux pour ses drames, quel intrt pouvait avoir encore
cette guerre, une fois que ses deux hros principaux, Gustave-Adolphe et
Wallenstein, avaient disparu de la scne?

  [7] Janssen, p. 125.

  [8] Dans le _Magasin de librairie_. La France et l'Autriche au
      dix-septime sicle.--1859. Juillet, aot, septembre.

O il faut peut-tre le plus se dfier de lui, c'est dans l'apprciation
des faits et des personnages; mais ce n'est l qu'un petit inconvnient:
mme errone, la manire de voir d'un Schiller a toujours son prix. Du
reste, il a rpondu lui-mme  presque tous les reproches qu'on lui a
adresss. Les voici en substance: Il a trop vu une guerre de religion
dans ce qui tait avant tout une guerre politique. Il peint trop en beau
le vainqueur de Ltzen. Il est all trop loin dans ses attaques contre
Tilly et Ferdinand. Eh bien! qu'on lise,  la fin du livre III, les
considrations dont il fait suivre la mort de Gustave-Adolphe, et l'on
verra qu'il ne le croyait pas aussi dsintress qu'on veut bien le
dire. Il est bien convaincu qu'il avait des projets de conqute en
Allemagne: et il croit que sa mort vint  propos pour empcher la guerre
d'clater entre lui et ses allis; enfin, dit-il, le plus grand service
qu'il pt rendre  la libert de l'Empire allemand, ce fut de mourir.
S'il est svre pour Tilly, l'impitoyable vainqueur de Magdebourg, sans
mconnatre ses talents comme gnral, n'est-il pas plein de rserve
quand il s'agit du duc de Lauenbourg, Franois-Albert, que la voix
publique accusait de complicit dans la mort du roi de Sude? Aprs
avoir expos tout ce qui a pu justifier ces soupons, ne termine-t-il
pas par ces belles paroles: Mais ici, plus que partout ailleurs, il
s'agit d'appliquer la maxime que, l o le cours naturel des choses
suffit pleinement pour expliquer les vnements, il ne faut pas
dshonorer la dignit de la nature humaine par une accusation morale.
Quant  Wallenstein, voici ce qu'en dit M. Filon,  la page 328 de son
article III: La culpabilit de Wallenstein est encore un problme pour
l'histoire. Qu'il ait t ambitieux, toute sa vie le prouve assez. Que,
dans ses ngociations comme dans ses guerres, il ait toujours consult
son intrt particulier plus que celui de son matre; qu'il ait mme
rv la couronne de Bohme et qu'il ait espr l'obtenir  l'aide des
puissances trangres, c'est ce dont on ne peut gure douter. Mais ce
qui n'est point prouv, c'est qu'il ait conspir, comme on l'en a
accus, la mort de l'empereur et la ruine de la maison d'Autriche.
Schiller, qui cherchait surtout un drame dans cette catastrophe, a
accueilli sans examen les accusations portes contre le duc de
Friedland; mais les travaux de la critique moderne en Allemagne, ont
rtabli la vrit. Le crime de trahison, qui fut le prtexte de
l'assassinat, n'a t tabli par aucun acte authentique. Les papiers
originaux n'ont jamais t produits, et la cour de Vienne fut rduite 
dire que les conjurs les avaient brls. videmment, M. Filon ne peut
avoir song qu'au Wallenstein que Schiller a peint dans son drame. Car,
 la fin du quatrime livre de son histoire, Schiller dit positivement
la mme chose que M. Filon.

Ainsi, nous le rptons, nous sommes persuads que le livre de Schiller
peut remplir, entre les mains de nos lves, un double but et leur tre
doublement utile: d'abord, en leur offrant, dans la langue qu'ils
tudient, un modle de style, tout aussi bien que le _Charles XII_ de
Voltaire leur en offre un dans la leur; ensuite, en leur prsentant un
tableau vrai et anim de cette grande guerre de la premire moiti du
XVIIe sicle, qui eut des consquences si fcondes pour la plupart des
tats de l'Europe.

SCHMIDT.




ARGUMENT ANALYTIQUE

DE LA GUERRE DE TRENTE ANS


PREMIER LIVRE.

    INTRODUCTION.--Consquences gnrales de la Rformation.--Rvolte de
    Matthias.--L'empereur lui cde l'Autriche et la Hongrie.--Matthias
    reconnu roi de Bohme.--L'lecteur de Cologne abjure le
    catholicisme.--Suites de cette abjuration.--L'lecteur
    palatin.--Querelle de la succession de Juliers.--Vues et desseins du
    roi de France Henri IV.--Formation de l'Union.--La Ligue.--Mort de
    l'empereur Rodolphe.--Matthias lui succde.--Troubles en
    Bohme.--Guerre civile.--Ferdinand extirpe le protestantisme en
    Styrie.--Les Bohmes se choisissent pour roi l'lecteur palatin,
    Frdric V.--Frdric accepte la couronne de Bohme.--Bethlen Gabor,
    prince de Transylvanie, envahit l'Autriche.--Le duc de Bavire et
    les princes de la Ligue embrassent la cause de Ferdinand.--L'Union
    prend les armes pour Frdric.--Bataille de Prague et soumission
    totale de la Bohme.

DEUXIME LIVRE.

    Situation de l'Empire.--De l'Europe.--Mansfeld.--Christian, duc de
    Brunswick.--Wallenstein lve  ses frais une arme
    impriale.--Dfaite du roi de Danemark.--Mort de Mansfeld.--dit de
    restitution de 1628.--Dite de
    Ratisbonne.--Ngociations.--Wallenstein est dpouill de son
    commandement.--Gustave-Adolphe.--L'arme sudoise.--Gustave-Adolphe
    prend cong des tats de Sude  Stockholm.--Invasion des
    Sudois.--Leurs progrs en Allemagne.--Le comte Tilly prend le
    commandement des troupes impriales.--Trait avec la
    France.--Congrs de Leipzig.--Sige et sac de Magdebourg.--Constance
    du landgrave de Cassel.--Jonction des Saxons et des
    Sudois.--Bataille de Leipzig.--Consquences de la victoire.

TROISIME LIVRE.

    Situation de Gustave-Adolphe aprs la bataille de Leipzig.--Ses
    progrs.--Invasion de la Lorraine par les Franais.--Prise de
    Francfort.--Capitulation de Mayence.--Tilly reoit de Maximilien
    l'ordre de couvrir la Bavire.--Gustave-Adolphe franchit le
    Lech.--Dfaite et mort de Tilly.--Gustave s'empare de
    Munich.--Invasion de la Bohme et prise de Prague par l'arme
    saxonne.--Dtresse de l'empereur.--Triomphe secret de
    Wallenstein.--Il veut s'associer  Gustave-Adolphe.--Il reprend son
    commandement.--Jonction de Wallenstein et des Bavarois.--Dfense de
    Nuremberg par Gustave-Adolphe.--Il attaque les retranchements de
    Wallenstein.--Il entre en Saxe; marche au secours de l'lecteur de
    Saxe; s'avance contre Wallenstein.--Bataille de Ltzen.--Mort de
    Gustave-Adolphe.--Situation de l'Allemagne aprs la bataille de
    Ltzen.

QUATRIME LIVRE.

    La France et la Sude resserrent leur alliance.--Oxenstiern prend la
    direction des affaires.--Mort de l'lecteur palatin.--Rvolte des
    officiers sudois.--Prise de Ratisbonne par le duc
    Bernard.--Wallenstein entre en Silsie.--Ses projets de
    trahison.--L'arme l'abandonne.--Il se retire  gra.--Ses complices
    mis  mort.--Fin de Wallenstein.--Portrait de Wallenstein.

CINQUIME LIVRE.

    Bataille de Noerdlingen--La France entre dans une alliance contre
    l'Autriche.--Paix de Prague.--La Saxe prend parti pour
    l'empereur.--Bataille de Wittstock gagne par les Sudois.--Bataille
    de Rheinfelden gagne par Bernard, duc de Weimar.--Prise de Brisach
    par Bernard.--Sa mort.--Mort de Ferdinand II.--Ferdinand III lui
    succde.--Retraite fameuse de Banner en Pomranie.--Ses succs.--Sa
    mort.--Torstensohn prend le commandement.--Mort de Richelieu et de
    Louis XIII.--Victoire des Sudois  Jankowitz.--Dfaite des Franais
     Fribourg.--Bataille de Noerdlingen gagne par Turenne et
    Cond.--Wrangel commande l'arme sudoise; Mlander, l'arme de
    l'empereur.--L'lecteur de Bavire rompt l'armistice. Il adopte 
    l'gard de l'empereur la mme politique que la France  l'gard des
    Sudois.--La cavalerie de l'arme du duc de Weimar passe aux
    Sudois.--Prise de la ville neuve de Prague par Koenigsmark ou
    dernire action d'clat de la guerre de Trente ans.




HISTOIRE

DE LA

GUERRE DE TRENTE ANS




PREMIRE PARTIE

LIVRE PREMIER


Depuis l'poque o la guerre de religion commena en Allemagne, jusqu'
la paix de Westphalie, il ne s'est pass presque rien d'important et de
mmorable dans le monde politique de l'Europe, o la rformation n'ait
eu la part principale. Tous les grands vnements qui eurent lieu dans
cette priode se rattachent  la rforme religieuse, si mme ils n'y
prennent leur source; et, plus ou moins, directement ou indirectement,
les plus grands tats, comme les plus petits, en ont prouv
l'influence.

La maison d'Espagne n'employa gure son norme puissance qu' combattre
les nouvelles opinions ou leurs adhrents. C'est par la rformation que
fut allume la guerre civile qui, sous quatre rgnes orageux, branla la
France jusque dans ses fondements, attira les armes trangres dans le
coeur de ce royaume, et en fit, pendant un demi-sicle, le thtre des
plus dplorables bouleversements. C'est la rformation qui rendit le
joug espagnol insupportable aux Pays-Bas; c'est elle qui veilla chez ce
peuple le dsir et le courage de s'en dlivrer, et lui en donna, en
grande partie, la force. Dans tout le mal que Philippe II voulut faire 
la reine lisabeth d'Angleterre, son seul but fut de se venger de ce
qu'elle protgeait contre lui ses sujets protestants et s'tait mise 
la tte d'un parti religieux qu'il s'efforait d'anantir. En Allemagne,
le schisme dans l'glise eut pour consquence un long schisme politique,
qui livra, il est vrai, ce pays  la confusion durant plus d'un sicle,
mais qui leva en mme temps un rempart durable contre la tyrannie. Ce
fut en grande partie la rformation qui la premire fit entrer les
royaumes du Nord, la Sude et le Danemark dans le systme europen,
parce que leur accession fortifiait l'alliance protestante, et que cette
alliance leur tait  eux-mmes indispensable. Des tats qui,
auparavant, existaient  peine les uns pour les autres, commencrent 
avoir, grce  la rformation, un point de contact important, et 
s'unir entre eux par des liens tout nouveaux de sympathie politique. De
mme que la rformation changea les rapports de citoyen  citoyen, et
ceux des souverains avec leurs sujets, de mme des tats entiers
entrrent, par son influence, dans des relations nouvelles les uns avec
les autres; et ainsi, par une marche singulire des choses, il fut
rserv  la division de l'glise d'amener l'union plus troite des
tats entre eux. A la vrit, cette commune sympathie politique
s'annona d'abord par un effet terrible et funeste: par une guerre de
trente ans, guerre dvastatrice, qui, du milieu de la Bohme jusqu'
l'embouchure de l'Escaut, des bords du P jusqu' ceux de la mer
Baltique, dpeupla des contres, ravagea les moissons, rduisit les
villes et les villages en cendres; par une guerre o les combattants par
milliers trouvrent la mort, et qui teignit, pour un demi-sicle, en
Allemagne l'tincelle naissante de la civilisation, et rendit 
l'ancienne barbarie ses moeurs, qui commenaient  peine  s'amliorer.
Mais l'Europe sortit affranchie et libre de cette pouvantable guerre,
dans laquelle, pour la premire fois, elle s'tait reconnue pour une
socit d'tats unis entre eux; et la sympathie rciproque des tats,
qui ne date,  proprement parler, que de cette guerre, serait dj un
assez grand avantage pour rconcilier le cosmopolite avec les horreurs
qui la signalrent. La main du travail a effac insensiblement les
traces funestes de la guerre, mais les suites bienfaisantes qui en
dcoulrent subsistent toujours. Cette mme sympathie gnrale des
tats, qui fit ressentir  la moiti de l'Europe le contre-coup des
vnements de la Bohme, veille aujourd'hui au maintien de la paix qui a
termin cette lutte. Comme, du fond de la Bohme, de la Moravie et de
l'Autriche, les flammes de la dvastation s'taient fray une route pour
embraser l'Allemagne, la France, la moiti de l'Europe, de mme, du sein
de ces derniers tats, le flambeau de la civilisation s'ouvrira un
passage pour clairer ces autres contres.

Tout cela fut l'oeuvre de la religion. Elle seule rendit tout possible;
mais il s'en fallut beaucoup que tout se ft pour elle et  cause
d'elle. Si l'intrt particulier, si la raison d'tat ne s'taient
promptement unis avec elle, jamais la voix des thologiens et celle du
peuple n'auraient trouv des princes si empresss, ni la nouvelle
doctrine de si nombreux, si vaillants et si fermes dfenseurs. Une
grande part de la rvolution ecclsiastique revient incontestablement 
la force victorieuse de la vrit, ou de ce qui tait confondu avec la
vrit. Les abus de l'ancienne glise, l'absurdit de plusieurs de ses
doctrines, ses prtentions excessives devaient ncessairement rvolter
des esprits dj gagns par le pressentiment d'une lumire plus pure, et
les disposer  embrasser la rforme. Le charme de l'indpendance, la
riche proie des bnfices ecclsiastiques devaient faire convoiter aux
princes un changement de religion, et sans doute n'ajoutaient pas peu de
force  leur conviction intime; mais la raison d'tat pouvait seule les
dterminer. Si Charles-Quint, dans l'ivresse de sa fortune, n'avait
port atteinte  l'indpendance des membres de l'Empire, il est peu
probable qu'une ligue protestante se ft arme pour la libert de
religion. Sans l'ambition des Guises, jamais les calvinistes franais
n'auraient vu  leur tte un Cond, un Coligny; sans l'imposition du
dixime et du vingtime denier, jamais le sige de Rome n'aurait perdu
les Provinces-Unies. Les princes combattirent pour leur dfense ou leur
agrandissement; l'enthousiasme religieux recruta pour eux des armes et
leur ouvrit les trsors de leurs peuples. La multitude, lorsqu'elle
n'tait pas attire sous leurs drapeaux par l'espoir du butin, croyait
rpandre son sang pour la vrit, quand elle le versait pour l'intrt
des monarques.

Heureuses, cependant, les nations, que leur intrt se trouvt cette
fois troitement li  celui de leurs princes! C'est  ce hasard
seulement qu'elles doivent leur dlivrance de Rome. Heureux aussi les
princes que le sujet, en combattant pour leur cause, combattt en mme
temps pour la sienne! A l'poque dont nous crivons l'histoire, aucun
monarque d'Europe n'tait assez absolu pour pouvoir se mettre au-dessus
du voeu de ses sujets, dans l'excution de ses desseins politiques. Mais
que de peine pour gagner  ses vues la bonne volont de son peuple et la
rendre agissante! Les plus pressants motifs emprunts  la raison d'tat
ne trouvent que froideur chez les sujets, qui les comprennent rarement
et s'y intressent plus rarement encore. L'unique ressource d'un prince
habile est alors de lier l'intrt du cabinet  quelque autre intrt
qui touche de plus prs le peuple, s'il en existe un de cette nature, ou
de le faire natre, s'il n'existe pas.

Telle fut la position d'une grande partie des princes qui prirent fait
et cause pour la rforme. Par un singulier enchanement des choses, il
fallut que le schisme de l'glise concidt avec deux circonstances
politiques, sans lesquelles il aurait eu, selon les apparences, un tout
autre dveloppement. C'tait, d'une part, la prpondrance soudaine de
la maison d'Autriche, qui menaait la libert de l'Europe; de l'autre,
le zle actif de cette famille pour l'ancienne religion. La premire de
ces deux causes veilla les princes; la seconde arma les peuples pour
eux.

L'abolition d'une juridiction trangre dans leurs tats, l'autorit
suprme dans les affaires ecclsiastiques, une digue oppose 
l'coulement des deniers envoys  Rome, enfin la riche dpouille des
bnfices ecclsiastiques, taient des avantages propres  sduire
galement tous les souverains: pourquoi, demandera-t-on peut-tre,
firent-ils moins d'impression sur les princes de la maison d'Autriche?
Qui empcha cette maison, et surtout la branche allemande, de prter
l'oreille aux pressantes invitations d'un si grand nombre de ses
sujets, et de s'enrichir,  l'exemple d'autres souverains, aux dpens
d'un clerg sans dfense? Il est difficile de se persuader que la
croyance  l'infaillibilit de l'glise romaine ait eu plus de part  la
pieuse fidlit de cette maison, que la croyance contraire n'en eut 
l'apostasie des princes protestants. Plusieurs motifs concoururent 
faire des princes autrichiens les soutiens de la papaut. L'Espagne et
l'Italie, d'o l'Autriche tirait une grande partie de ses forces,
avaient pour le sige de Rome cet aveugle dvouement qui distingua, en
particulier, les Espagnols ds le temps de la domination des Goths. La
moindre tendance vers les doctrines abhorres de Luther et de Calvin
aurait enlev irrvocablement au monarque d'Espagne les coeurs de ses
sujets; la rupture avec la papaut pouvait lui coter son royaume: un
roi d'Espagne devait tre un prince orthodoxe ou descendre du trne. Ses
tats d'Italie lui imposaient la mme contrainte: il devait peut-tre
les mnager plus encore que ses Espagnols, parce qu'ils supportaient
avec une extrme impatience le joug tranger, et qu'ils pouvaient le
secouer plus aisment. D'ailleurs, ces tats lui donnaient la France
pour rivale et le chef de l'glise pour voisin: motifs assez puissants
pour le dtourner d'un parti qui dtruisait l'autorit du pape, et pour
qu'il s'effort de gagner le pontife romain par le zle le plus actif
pour l'ancienne religion.

A ces considrations gnrales, galement importantes pour tout roi
d'Espagne, s'ajoutrent pour chacun d'eux en particulier des raisons
particulires. Charles-Quint avait en Italie un dangereux rival dans le
roi de France, qui aurait vu ce pays se jeter dans ses bras,  l'instant
mme o Charles se serait rendu suspect d'hrsie. Prcisment pour les
projets qu'il poursuivait avec le plus de chaleur, la dfiance des
catholiques et une querelle avec l'glise lui auraient cr les plus
grands obstacles. Quand Charles-Quint eut  se prononcer entre les deux
partis religieux, la nouvelle religion n'avait pu encore se rendre
respectable  ses yeux, et d'ailleurs on pouvait, selon toutes les
vraisemblances, esprer encore un accommodement  l'amiable entre les
deux glises. Chez Philippe II, son fils et son successeur, une
ducation monacale s'unissait  un caractre despotique et sombre pour
entretenir dans son coeur, contre toute innovation en matire de foi,
une haine implacable, qui ne pouvait gure tre diminue par la
circonstance que ses adversaires politiques les plus acharns taient en
mme temps les ennemis de sa religion. Comme ses possessions
europennes, disperses parmi tant d'tats trangers, se trouvaient de
toutes parts ouvertes  l'influence des opinions trangres, il ne
pouvait contempler avec indiffrence les progrs de la rformation en
d'autres pays, et son intrt politique immdiat le poussait  prendre
en main la cause de l'ancienne glise en gnral, pour fermer les
sources de la contagion hrtique. La marche naturelle des choses plaa
donc ce monarque  la tte de la religion catholique et de l'alliance
que ses adhrents formrent contre les novateurs. Ce qui fut observ
sous les longs rgnes, remplis d'vnements, de Charles-Quint et de son
fils, devint une loi pour leurs successeurs, et plus le schisme
s'tendit dans l'glise, plus l'Espagne dut s'attacher fermement au
catholicisme.

La branche allemande de la maison d'Autriche semble avoir t plus
libre; mais, si plusieurs de ces obstacles n'existaient pas pour elle,
d'autres considrations l'enchanaient. La possession de la couronne
impriale, qu'on ne pouvait mme pas se figurer sur une tte protestante
(car comment un apostat de l'glise romaine aurait-il pu ceindre le
diadme du saint empire romain?), attachait les successeurs de Ferdinand
Ier au sige pontifical; Ferdinand lui-mme lui fut dvou
sincrement par des motifs de conscience. D'ailleurs, les princes
autrichiens de la branche allemande n'taient pas assez puissants pour
se passer de l'appui de l'Espagne, et c'tait y renoncer absolument que
de favoriser la nouvelle religion. Leur dignit impriale les obligeait
aussi  dfendre la constitution germanique, par laquelle ils se
maintenaient dans ce rang suprme, et que les membres protestants de
l'Empire s'efforaient de renverser. Si l'on considre encore la
froideur des protestants dans les embarras des empereurs et dans les
dangers communs de l'Empire, leurs violentes usurpations sur le temporel
de l'glise, et leurs hostilits partout o ils se sentaient les plus
forts, on comprendra que tant de motifs runis devaient retenir les
empereurs dans le parti de Rome et que leur intrt particulier devait
se confondre parfaitement avec celui de la religion catholique. Comme le
sort de cette religion dpendit peut-tre entirement de la rsolution
que prirent les princes autrichiens, on dut les considrer, dans toute
l'Europe, comme les colonnes de la papaut. La haine qu'elle inspirait
aux protestants se tourna donc aussi unanimement contre l'Autriche, et
confondit peu  peu le protecteur avec la cause qu'il protgeait.

Cependant cette mme maison d'Autriche, irrconciliable ennemie de la
rforme, menaait srieusement par ses projets ambitieux, soutenus de
forces prpondrantes, la libert politique des tats europens et
surtout des membres de l'Empire. Ce danger tira ncessairement ces
derniers de leur scurit, et ils durent songer  leur propre dfense.
Leurs ressources habituelles n'auraient jamais suffi pour rsister  un
pouvoir aussi menaant: ils durent donc demander  leurs sujets des
efforts extraordinaires, et, les trouvant encore trs-insuffisants, ils
empruntrent des forces  leurs voisins et cherchrent, par des
alliances entre eux,  contre-balancer une puissance trop forte pour
chacun d'eux en particulier.

Mais les grandes raisons politiques qui engageaient les souverains 
s'opposer aux progrs de l'Autriche n'existaient pas pour leurs sujets.
Les avantages et les souffrances du moment peuvent seuls branler les
peuples, et une sage politique ne doit jamais attendre ces mobiles-l.
Ces princes eussent donc t fort  plaindre, si la fortune ne leur et
offert un autre mobile trs-puissant qui passionna les peuples et excita
chez eux un enthousiasme qu'on put opposer au danger politique, parce
qu'il se rencontrait dans un mme objet avec ce danger. Ce mobile tait
la haine dclare d'une religion que protgeait la maison d'Autriche;
c'tait le dvouement enthousiaste  une doctrine que cette maison
s'efforait de dtruire par le fer et par le feu. Ce dvouement tait
ardent, cette haine implacable. Le fanatisme religieux craint les
dangers lointains; l'enthousiasme ne calcule jamais ce qu'il sacrifie.
Ce que le plus pressant pril politique n'aurait pu obtenir des
citoyens, l'ardeur d'un zle pieux le leur fit faire. Peu de volontaires
eussent arm leurs bras pour l'tat, pour l'intrt du prince; mais pour
la religion, le marchand, l'artisan, le cultivateur saisirent avec joie
les armes. Pour l'tat ou pour le souverain, on et tch de se drober
au plus lger impt extraordinaire: pour la religion, on risqua son bien
et son sang, toutes ses esprances temporelles. Des sommes trois fois
plus fortes affluent maintenant dans le trsor du prince; des armes
trois fois plus nombreuses entrent en campagne; et l'imminence du danger
de la foi imprime  toutes les mes un lan si prodigieux, que les
sujets ne sentent point des efforts qui, dans une situation d'esprit
plus calme, les auraient puiss et accabls. La peur de l'inquisition
espagnole ou des massacres de la Saint-Barthlemy fait trouver, chez
leurs peuples, au prince d'Orange,  l'amiral Coligny,  la reine
d'Angleterre, lisabeth, et aux princes protestants de l'Allemagne, des
ressources encore inexplicables aujourd'hui.

Cependant, des efforts particuliers, quelque grands qu'ils fussent,
auraient produit peu d'effet contre une force qui tait suprieure mme
 celle du plus puissant monarque, s'il se prsentait isol; mais, dans
ces temps d'une politique encore peu avance, il n'y avait que des
circonstances accidentelles qui pussent rsoudre des tats loigns 
s'entre-secourir. La diffrence de constitutions, de lois, de langage,
de caractre national, qui faisait de chaque peuple et de chaque pays
comme un monde  part et levait entre eux de durables barrires,
rendait chaque tat insensible aux souffrances d'un autre, si mme la
jalousie nationale n'en ressentait pas une maligne joie. Ces barrires,
la rformation les renversa. Un intrt plus vif, plus pressant que
l'intrt national ou l'amour de la patrie, et tout  fait indpendant
des relations civiles, vint animer chaque citoyen et des tats tout
entiers. Cet intrt pouvait unir ensemble plusieurs tats, et mme les
plus loigns, tandis qu'il tait possible que ce lien manqut  des
sujets d'un mme souverain. Le calviniste franais eut avec le rform
gnevois, anglais, allemand, hollandais, un point de contact, qu'il
n'avait pas avec ses concitoyens catholiques. Il cessait donc, en un
point essentiel, d'tre citoyen d'un seul tat, et de concentrer sur ce
seul tat toute son attention et tout son intrt. Son cercle
s'agrandit; il commence  lire son sort futur dans celui de peuples
trangers qui partagent sa croyance, et  faire sa cause de la leur. Ce
fut seulement alors que les princes purent se hasarder  porter des
affaires trangres devant l'assemble de leurs tats; qu'ils purent
esprer d'y trouver un accueil favorable et de prompts secours. Ces
affaires trangres sont devenues celles du pays, et l'on s'empresse de
tendre aux frres en la foi une main secourable, qu'on et refuse au
simple voisin et plus encore au lointain tranger. L'habitant du
Palatinat quitte maintenant ses foyers, pour combattre en faveur de son
coreligionnaire franais contre l'ennemi commun de leur croyance. Le
sujet franais prend les armes contre une patrie qui le maltraite et va
rpandre son sang pour la libert de la Hollande. Maintenant on voit
Suisses contre Suisses, Allemands contre Allemands, arms en guerre pour
dcider, sur les rives de la Loire et de la Seine, la succession au
trne de France. Le Danois franchit l'Eider et le Sudois le Belt, afin
de briser les chanes forges pour l'Allemagne.

Il est trs-difficile de dire ce que seraient devenues la rformation et
la libert de l'Empire, si la redoutable maison d'Autriche n'avait pris
parti contre elles; mais ce qui parat dmontr, c'est que rien n'a plus
arrt les princes autrichiens dans leurs progrs vers la monarchie
universelle que la guerre opinitre qu'ils firent aux nouvelles
opinions. Dans aucune autre circonstance, il n'et t possible aux
princes moins puissants de contraindre leurs sujets aux sacrifices
extraordinaires  l'aide desquels ils rsistrent au pouvoir de
l'Autriche; dans aucune autre circonstance, les divers tats n'auraient
pu se runir contre l'ennemi commun.

Jamais l'Autriche n'avait t plus puissante qu'aprs la victoire de
Charles-Quint  Mhlberg, o il avait triomph des Allemands. La libert
de l'Allemagne semblait anantie  jamais avec la ligue de Smalkalde:
mais on la vit renatre avec Maurice de Saxe, nagure son plus dangereux
ennemi. Tous les fruits de la victoire de Mhlberg prirent au congrs
de Passau et  la dite d'Augsbourg, et tous les prparatifs de
l'oppression temporelle et spirituelle aboutirent  des concessions et
 la paix.

A la dite d'Augsbourg, l'Allemagne se divisa en deux religions et en
deux partis politiques: elle ne se divisa qu'alors, parce qu'alors
seulement la sparation devint lgale. Jusque-l, on avait considr les
protestants comme des rebelles: on rsolut alors de les traiter comme
des frres, non qu'on les reconnt pour tels, mais parce qu'on y tait
forc. La confession d'Augsbourg osa se placer ds lors  ct de la foi
catholique, mais seulement comme une voisine tolre, avec des droits
provisoires de soeur. Tout membre sculier de l'Empire eut le droit de
dclarer unique et dominante, sur son territoire, la religion qu'il
professait, et d'interdire le libre exercice du culte  la communion
rivale; il fut permis  tout sujet de quitter le pays o sa religion
tait opprime. Alors, pour la premire fois, la doctrine de Luther eut
donc pour elle une sanction positive: si elle rampait dans la poussire
en Bavire et en Autriche, elle avait la consolation de trner en Saxe
et en Thuringe. Toutefois, au souverain seul tait rserv le droit de
dcider quelle religion serait professe ou proscrite dans ses
provinces; quant aux sujets, qui n'avaient point de reprsentants  la
dite, le trait ne s'occupa gure de leurs intrts. Seulement, dans
les principauts ecclsiastiques, o la religion catholique resta
irrvocablement dominante, le libre exercice du culte fut stipul en
faveur des sujets protestants qui l'taient avant cette poque, et
encore sous la seule garantie personnelle de Ferdinand, roi des Romains,
qui avait mnag cette paix: garantie contre laquelle avait protest la
partie catholique de l'Empire, et qui, insre dans le trait de paix
avec cette protestation, ne reut point force de loi.

Au reste, si les opinions avaient seules divis les esprits, avec quelle
indiffrence n'aurait-on pas considr cette division! Mais  ces
opinions taient attachs des richesses, des dignits, des droits:
circonstance qui rendit la sparation infiniment plus difficile. De deux
frres qui avaient joui jusqu'alors en commun de leur patrimoine, l'un
abandonnait la maison paternelle; de l rsultait la ncessit de
partager avec celui qui restait. Le pre, n'ayant pu pressentir cette
sparation, n'avait rien dcid pour ce cas. Pendant dix sicles, les
bnfices fonds par les anctres avaient form successivement la
richesse de l'glise, et ces anctres appartenaient aussi bien  celui
qui partait qu' son frre qui demeurait. Or, le droit de succession
tait-il attach uniquement  la maison paternelle, ou tenait-il au
sang? Les donations avaient t faites  l'glise catholique, parce
qu'alors il n'en existait point encore d'autre; au frre an, parce
qu'alors il tait fils unique. Le droit d'anesse serait-il appliqu
dans l'glise, comme dans les familles nobles? De quelle valeur tait la
prfrence accorde  une partie, quand l'autre ne pouvait pas encore
lui tre oppose? Les luthriens pouvaient-ils tre exclus de la
jouissance de ces biens, que pourtant leurs anctres avaient contribu 
fonder, et en tre exclus pour ce seul motif qu' l'poque de la
fondation on ne connaissait pas encore cette division en luthriens et
en catholiques? Les deux partis ont dbattu et dbattent encore cette
question avec des arguments spcieux; mais il serait aussi difficile 
l'un qu' l'autre de prouver son droit. Le droit n'a de dcisions que
pour les cas supposables, et peut-tre les fondations ecclsiastiques ne
sont-elles pas de ce nombre, du moins lorsqu'on tend les volonts des
fondateurs  des propositions dogmatiques. Comment supposer une donation
ternelle faite  une opinion variable?

Quand le droit ne peut pas dcider, la force dcide, et c'est ce qui
arriva ici. L'une des parties garda ce qu'on ne pouvait plus lui ter;
l'autre dfendit ce qu'elle avait encore. Toutes les abbayes, tous les
vchs sculariss avant la paix demeurrent aux protestants; mais les
catholiques prirent leurs srets en stipulant, par une rserve
spciale, qu'on n'en sculariserait plus d'autres  l'avenir. Tout
possesseur d'une fondation ecclsiastique directement soumise 
l'Empire, lecteur, vque ou abb, est dchu de ses bnfices et
dignits, aussitt qu'il passe  l'glise protestante; il doit vacuer
ses possessions sur-le-champ, et le chapitre procde  une nouvelle
lection, comme si la place tait devenue vacante par un cas de mort.
L'glise catholique d'Allemagne repose encore aujourd'hui sur cette
ancre sacre de la _rserve ecclsiastique_, qui fit dpendre de leur
profession de foi toute l'existence temporelle des princes appartenant 
l'glise. Que deviendrait cette glise, si l'ancre se brisait? Les
membres protestants de l'Empire opposrent  la rserve une opinitre
rsistance, et, s'ils finirent par l'admettre dans le trait de paix, ce
fut avec cette addition expresse que les deux parties ne s'taient pas
mises d'accord sur ce point. Pouvait-il tre plus obligatoire pour eux
que ne l'tait pour les catholiques la garantie de Ferdinand en faveur
des sujets protestants dans les domaines ecclsiastiques? La paix
laissait donc subsister deux points litigieux, et c'est  leur sujet que
la guerre s'alluma.

C'est ainsi que les choses se passrent pour la libert religieuse et
les biens ecclsiastiques; il n'en fut pas autrement des droits et des
dignits. Le systme de l'Empire germanique tait calcul pour une seule
glise, parce qu'il n'en existait qu'une dans le temps o ce systme
prit naissance. L'glise s'est partage, la religion divise la dite en
deux partis: et l'on voudrait cependant que le systme entier de
l'Empire en suivit un seul exclusivement? Autrefois, tous les empereurs
furent des fils de l'glise romaine, parce qu'elle tait sans rivale en
Allemagne; mais tait-ce le rapport avec Rome qui constituait l'empereur
des Allemands, et n'tait-ce pas plutt l'Allemagne qui se reprsentait
dans son empereur? A l'ensemble du corps germanique appartient aussi la
partie protestante: comment sera-t-elle reprsente dans une suite non
interrompue d'empereurs catholiques? Les membres de la dite se jugent
eux-mmes dans le tribunal suprme de l'Empire, parce que ce sont eux
qui nomment les juges. Qu'ils soient eux-mmes leurs juges, qu'il y ait
une justice gale pour tous, c'est le but de l'institution: ce but
peut-il tre atteint, si les deux religions ne sigent pas dans le
tribunal? Si,  l'poque de la fondation, une seule croyance rgnait
encore en Allemagne, ce fut un hasard; mais qu'aucun membre ne pt en
opprimer un autre juridiquement, c'tait l'objet essentiel de
l'institution. Cet objet est manqu, si un des partis religieux est en
possession exclusive de juger l'autre: or l'objet doit-il tre sacrifi,
par suite d'un changement accidentel? Les protestants ont fini, 
grand'peine, par conqurir pour leur religion le droit de sance dans la
chambre impriale, mais sans arriver encore  l'entire galit des
voix. Quant  la couronne d'empereur, aucun prince protestant ne s'y est
lev jusqu' ce jour.

Quoi qu'on puisse dire de l'galit que la paix religieuse d'Augsbourg
introduisait entre les deux glises, il est incontestable que l'glise
catholique en sortit victorieuse. Tout ce qu'obtint la luthrienne, ce
fut la tolrance; tout ce que l'glise catholique cda, elle le sacrifia
 la ncessit et non  la justice. Ce n'tait toujours pas une paix
entre deux puissances juges gales; c'tait un simple compromis entre
le souverain et un rebelle qu'il n'avait pu vaincre. Tous les procds
de l'glise catholique envers les protestants semblent avoir dcoul de
ce principe et en dcouler encore. C'tait toujours un crime de passer
dans l'glise protestante, puisque la dfection tait punie d'un dommage
aussi grave que celui dont la rserve menace les princes ecclsiastiques
apostats. Dans la suite encore, l'glise catholique prfra s'exposer 
tout perdre par la force, plutt que de cder volontairement et en droit
le moindre avantage. On pouvait garder l'espoir de reprendre ce que la
violence aurait enlev, et ce n'tait jamais qu'une perte accidentelle;
mais une prtention abandonne, un droit concd aux protestants,
branlaient les fondements de l'glise catholique. Dans le trait mme
de la paix de religion, on ne perdit point de vue ce principe. Ce qu'on
abandonna, dans cet accord, aux vangliques, ne fut pas cd sans
rserve: il fut expressment dclar que toutes les clauses ne seraient
valables que jusqu'au prochain concile gnral, qui s'occuperait des
moyens de runir les deux glises. Alors seulement, si cette dernire
tentative chouait, la paix de religion serait d'une validit absolue.
Si faible que ft l'esprance d'une runion, si peu srieuse que ft
peut-tre  cet gard l'intention des catholiques eux-mmes, on n'en
avait pas moins gagn de restreindre le trait par cette condition.

Ainsi cette paix de religion, qui devait teindre pour toujours le feu
de la guerre civile, ne fut au fond qu'un expdient temporaire, un
ouvrage de la ncessit et de la force; elle ne fut point dicte par la
loi de l'quit; elle ne fut point le fruit d'ides pures sur la
religion et la libert de religion. Une paix qui et eu ce caractre,
les catholiques ne pouvaient la donner, et, si l'on veut tre de bonne
foi, les vangliques ne pouvaient encore s'en accommoder. Bien loin de
se montrer toujours absolument quitables envers les catholiques, ils
opprimaient, quand cela tait en leur pouvoir, les calvinistes, qui, il
est vrai, n'taient pas plus dignes de la tolrance, dans la meilleure
acception du mot, vu qu'ils taient eux-mmes tout aussi loigns de la
pratiquer. Pour une paix de religion de ce genre, l'poque n'tait pas
mre, et il y avait encore trop de confusion dans les esprits. Comment
une partie pouvait-elle demander  l'autre ce qu'elle tait elle-mme
incapable d'accorder? Ce que chaque parti religieux sauva ou gagna dans
le trait d'Augsbourg, il le dut  l'tat accidentel de puissance o il
se trouvait l'un par rapport  l'autre, lorsqu'on arrta les bases de
cette paix. Mais ce que la force avait gagn, la force dut le maintenir:
il fallait donc que le rapport de puissance subsistt  l'avenir, sous
peine de voir le trait perdre sa force. On avait trac, l'pe  la
main, les limites des deux glises; il fallait les garder avec l'pe,
ou sinon, malheur au parti qui dsarmerait le premier! perspective
incertaine, effrayante pour le repos de l'Allemagne, et qui dj le
menaait du sein mme de la paix.

L'Empire jouit alors d'une tranquillit momentane: le lien d'une
concorde passagre semblait runir de nouveau en un seul corps ses
membres diviss, en sorte que le sentiment du bien commun se rveilla
mme pour un temps. Mais la sparation avait atteint l'Empire au coeur;
rtablir la premire harmonie tait chose dsormais impossible. Si
exactement que le trait de paix part avoir dtermin les droits des
deux parties, il n'en fut pas moins l'objet d'interprtations diverses.
Il avait impos un armistice aux combattants dans la plus grande chaleur
de la lutte; il avait couvert le feu, il ne l'avait pas teint, et, des
deux cts, il restait des prtentions non satisfaites. Les catholiques
croyaient avoir trop perdu, les vangliques n'avoir pas assez gagn;
les uns et les autres se ddommageaient en interprtant, selon leurs
vues, la paix, qu'ils n'osaient pas enfreindre encore.

Le puissant motif qui avait port tant de princes protestants 
embrasser avec un tel empressement la doctrine de Luther, je veux dire
la prise de possession des biens ecclsiastiques, ne fut pas moins
efficace aprs la conclusion de la paix qu'avant, et tous les bnfices
mdiats, qui n'taient pas encore dans leurs mains, y passrent bientt.
Toute la basse Allemagne fut, en peu de temps, scularise, et, s'il en
fut autrement dans la haute, cela tint  la vive rsistance des
catholiques, qui y avaient la supriorit. Quand un parti se sentait le
plus fort, il molestait ou opprimait l'autre; les princes
ecclsiastiques surtout, tant, de tous les membres de l'Empire, les
plus dpourvus de moyens de dfense, furent sans cesse inquits par le
dsir d'agrandissement de leurs voisins non catholiques. Quiconque se
sentait incapable de repousser la force par la force se rfugiait sous
les ailes de la justice, et les plaintes en spoliations, contre les
membres protestants de la dite, s'accumulrent devant le tribunal de
l'Empire, assez dispos  poursuivre les accuss par ses sentences, mais
trop peu soutenu pour les faire excuter. La paix, qui accordait aux
princes l'entire libert de religion, avait aussi pourvu, en quelque
manire, aux intrts du sujet, en stipulant pour lui le droit de
quitter en toute scurit le pays o son culte serait opprim. Mais la
lettre morte du trait de paix ne pouvait le protger contre les
violences qu'un souverain peut se permettre envers un sujet dtest;
contre les perscutions inoues par lesquelles il peut entraver son
migration; contre les piges, adroitement tendus, dans lesquels
l'artifice, joint  la force, peut enlacer les esprits. Le sujet
catholique de princes protestants se plaignait hautement de la violation
de la paix religieuse; l'vanglique, plus hautement encore, des
perscutions que lui faisait subir son souverain catholique.
L'animosit des thologiens et leur humeur querelleuse envenimaient des
incidents insignifiants par eux-mmes et enflammaient les esprits:
heureux encore si cette rage thologique s'tait puise sur l'ennemi
commun, sans rpandre son venin sur les allis de sa propre croyance!

L'union des protestants entre eux serait  la fin parvenue  maintenir
l'quilibre entre les deux partis opposs et  prolonger ainsi la paix;
mais, pour mettre le comble  la confusion, cette union cessa bientt.
La doctrine que Zwingle avait rpandue  Zurich et Calvin  Genve ne
tarda pas  s'tablir aussi en Allemagne et  diviser les protestants,
au point qu'ils ne se reconnaissaient presque plus entre eux qu' leur
commune haine contre la papaut. Les protestants de cette poque ne
ressemblaient plus  ceux qui avaient prsent, cinquante annes
auparavant, leur confession de foi  Augsbourg; et la raison de ce
changement, c'est dans cette confession mme qu'il faut la chercher. Par
elle, une limite positive fut trace  la croyance luthrienne, avant
que l'esprit d'examen, qui s'tait veill, acquiest  cette limite,
et les protestants sacrifirent aveuglment une partie de ce qu'ils
avaient gagn  se sparer de Rome. Ils trouvaient dj un point de
runion suffisant dans les griefs que tous les protestants levaient
galement contre la hirarchie romaine et les abus de l'glise, dans
leur commune improbation des dogmes catholiques; cependant, ils
cherchrent ce point de runion dans un nouveau systme de croyance
positive, o ils placrent le signe distinctif de leur glise, son
caractre essentiel et sa prminence, et auquel ils rattachrent le
trait qu'ils conclurent avec les catholiques. C'est simplement comme
adhrents  la confession de foi qu'ils conclurent la paix de religion:
ce titre seul donnait part aux avantages de cette paix; aussi, quel que
ft le rsultat, ces adhrents devaient bientt se trouver dans une
fcheuse position. Une barrire permanente tait oppose  l'esprit
d'examen, si les prescriptions de la confession de foi obtenaient une
aveugle soumission; mais le point de runion tait perdu, si l'on se
divisait au sujet du formulaire adopt. Malheureusement ce double effet
se produisit, et les consquences funestes de l'un et de l'autre se
manifestrent. L'un des partis s'attacha fermement  la premire
confession, et, si les calvinistes s'en loignrent, ce fut uniquement
pour s'enfermer, d'une manire semblable, dans un nouveau systme de
doctrine.

Les protestants ne pouvaient donner  leur ennemi commun de plus
spcieux prtexte que cette division intestine, ni de spectacle plus
agrable que celui de l'animosit avec laquelle ils se poursuivaient les
uns les autres. Qui pouvait maintenant faire un crime aux catholiques de
trouver ridicule l'arrogance avec laquelle les rformateurs avaient
prtendu annoncer le seul vrai systme de religion? qui pouvait les
blmer d'emprunter aux protestants eux-mmes des armes contre les
protestants? et, en prsence de ces opinions contradictoires, de
s'attacher  l'autorit de leur croyance, qui, en partie, avait du moins
pour elle une antiquit respectable et une majorit de suffrages plus
respectable encore? Mais les protestants furent jets par leur division
dans des embarras plus srieux encore. La paix de religion ne concernait
que les adhrents  la confession de foi, et les catholiques les
pressrent de dclarer qui ils entendaient reconnatre pour leurs
coreligionnaires. Les vangliques ne pouvaient, sans charger leur
conscience, admettre dans leur union les rforms; ils ne pouvaient les
exclure sans convertir d'utiles amis en dangereux ennemis. Cette
dplorable sparation ouvrit ainsi la voie aux machinations des
jsuites, pour semer la dfiance entre les deux partis et dtruire
l'accord de leurs mesures. Enchans par la double crainte des
catholiques et des adversaires qu'ils avaient dans leur propre secte,
les protestants ngligrent le moment unique de conqurir  leur glise
un droit absolument gal  celui de l'glise romaine. Ils eussent
chapp  tous ces embarras, la sparation des rforms et t sans
prjudice pour la cause commune, si l'on avait cherch le point de
runion uniquement dans ce qui loignait de l'glise romaine, et non
dans des confessions d'Augsbourg ou des formulaires de concorde.

Si divis que l'on ft sur tout le reste, on sentait unanimement qu'une
sret qu'on n'avait due qu' l'galit des forces ne pouvait tre
maintenue que par cette galit. Les rformes continuelles d'un parti,
les efforts contraires de l'autre, entretenaient des deux cts la
vigilance, et la teneur du trait de paix tait le sujet de
contestations ternelles. Chaque dmarche d'un parti semblait
ncessairement  l'autre tendre  violer la paix; ce qu'on se
permettait  soi-mme n'avait pour objet que de la maintenir. Tous les
mouvements des catholiques n'avaient pas un but offensif, comme le leur
reprochaient leurs adversaires; de leurs actes, plus d'un leur tait
impos par la ncessit de se dfendre. L'autre parti avait fait voir,
d'une manire non quivoque,  quoi devaient s'attendre les catholiques
si malheureusement ils avaient le dessous. L'avidit de la secte
protestante pour les biens de l'glise ne leur laissait esprer aucun
mnagement, sa haine, aucune gnrosit, aucune tolrance.

Mais les protestants taient excusables aussi de montrer peu de
confiance en la loyaut des catholiques. Les traitements perfides et
barbares qu'on se permettait en Espagne, en France et dans les Pays-Bas
envers leurs coreligionnaires; le honteux subterfuge de certains princes
catholiques, qui se faisaient dlier par le chef de l'glise des
serments les plus sacrs; l'abominable maxime, qu'on n'tait pas tenu de
garder sa foi et sa parole aux hrtiques, avaient dshonor l'glise
romaine aux yeux de tous les gens de bien. Point de promesse dans la
bouche d'un catholique, point de serment si redoutable, qui pt rassurer
le protestant. Comment se serait-il repos sur la paix de religion, que
les jsuites prsentaient dans toute l'Allemagne comme une transaction
provisoire, et que Rome avait mme solennellement rejete?

Cependant le concile gnral, auquel on s'tait rfr dans le trait de
paix, s'tait tenu dans la ville de Trente, mais, comme on l'avait
prvu, sans pouvoir rconcilier les deux partis qui se combattaient,
sans leur avoir fait faire un seul pas vers cette rconciliation, enfin
sans que les protestants y eussent seulement envoy des dputs. Ils
taient dsormais solennellement condamns par l'glise, dont le concile
se dclarait le reprsentant. Pouvaient-ils trouver une garantie
suffisante contre l'anathme dans un trait profane, et, de plus, impos
par la force des armes, un trait appuy sur une condition qui semblait
mise  nant par le dcret du concile? L'apparence du droit ne manquait
donc plus aux catholiques, s'ils se sentaient d'ailleurs assez forts
pour enfreindre la paix de religion, et les protestants n'taient plus
protgs que par le respect qu'inspirerait leur propre force.

D'autres causes s'ajoutrent  celles-l, pour augmenter la dfiance.
L'Espagne, sur qui s'appuyait l'Allemagne catholique, faisait alors aux
Pays-Bas une violente guerre, qui avait amen aux frontires de
l'Allemagne l'lite des forces espagnoles. Comme elles seraient bien
vite au coeur de l'Empire, si un coup dcisif les y rendait ncessaires!
L'Allemagne tait alors comme une place de recrutement pour presque
toutes les puissances europennes. La guerre de religion y avait amass
des soldats que la paix laissait sans pain. Il tait facile,  tant de
princes, indpendants les uns des autres, de runir des troupes, qu'ils
louaient ensuite  des puissances trangres, soit par l'appt du gain,
soit par esprit de parti. Philippe II attaqua les Pays-Bas avec des
troupes allemandes, et ils se dfendirent avec des troupes allemandes.
En Allemagne, des leves de ce genre alarmaient toujours un des deux
partis: elles pouvaient tendre  son oppression. Un envoy qui
parcourait le pays, un lgat extraordinaire du pape, une confrence de
princes, enfin toute nouveaut, tait ncessairement une menace pour les
uns ou pour les autres. Ainsi vcut l'Allemagne pendant un demi-sicle,
toujours la main sur l'pe: le moindre bruit de feuille effrayait.

Ferdinand Ier, roi de Hongrie, et son excellent fils, Maximilien II,
tinrent, durant cette poque difficile, les rnes de l'Empire. Avec un
coeur plein de droiture, avec une patience vraiment hroque, Ferdinand
avait mnag la paix d'Augsbourg et prodigu inutilement sa peine pour
runir les deux glises dans le concile de Trente. Abandonn par son
neveu, Philippe d'Espagne, press  la fois en Hongrie et en
Transylvanie par les armes victorieuses des Turcs, comment cet empereur
aurait-il pu songer  violer la paix de religion et  dtruire lui-mme
son laborieux ouvrage? Les faibles ressources de ses domaines puiss ne
pouvaient suffire aux frais considrables de cette guerre des Turcs,
toujours renaissante: il fallait recourir  l'assistance de l'Empire,
dont la paix de religion tenait seule encore runis en un mme corps les
membres diviss. L'tat des finances de Ferdinand lui rendait les
protestants aussi ncessaires que les catholiques, et lui imposait, par
consquent, l'obligation de traiter les uns et les autres avec une gale
justice: au milieu de leurs prtentions si contraires, c'tait un
vritable travail de gant. Aussi le succs fut loin de rpondre  ses
voeux; et sa condescendance envers les protestants ne servit qu'
rserver pour ses petits-fils la guerre, qui n'affligea pas ses derniers
regards. La fortune ne fut pas beaucoup plus favorable  son fils
Maximilien, que la contrainte des circonstances et sa vie trop courte
empchrent seules peut-tre d'lever la nouvelle religion sur le trne
imprial. La ncessit avait appris au pre  mnager les protestants;
la ncessit et la justice dictrent au fils la mme conduite. Il en
cota cher au petit-fils de n'avoir ni cout la justice ni cd  la
ncessit.

Maximilien laissa six enfants mles: l'an, l'archiduc Rodolphe, hrita
seul de ses tats et monta sur le trne imprial; ses frres ne reurent
que de faibles apanages. Une ligne collatrale, continue par leur
oncle, Charles de Styrie, possdait quelques annexes de territoires, qui
furent runies  la succession ds le rgne de Ferdinand II, son fils.
Ainsi, ces pays excepts, la vaste puissance de la maison d'Autriche se
trouvait maintenant runie tout entire dans une seule main; mais
malheureusement cette main tait faible.

Rodolphe II n'tait pas sans vertus, qui certainement lui auraient gagn
l'amour des hommes, si son lot et t la condition prive. Son
caractre tait doux; il aimait la paix; il cultivait les sciences,
surtout l'astronomie, l'histoire naturelle, la chimie et l'tude des
antiquits, avec une ardeur passionne, mais qui lui fit ngliger les
affaires publiques, quand la situation inquitante de l'tat rclamait
la plus srieuse attention, et qui l'entrana dans des prodigalits
funestes, alors que ses finances puises rendaient ncessaire la plus
rigoureuse conomie. Son got pour l'astronomie s'gara en rveries
astrologiques, auxquelles s'abandonne si aisment un esprit craintif et
mlancolique, comme tait le sien. Ce caractre et une jeunesse passe
en Espagne ouvrirent son oreille aux inspirations de cette cour et aux
mauvais conseils des jsuites, qui finirent par le gouverner absolument.
Entran par des fantaisies d'amateur si peu dignes de son haut rang,
effray par des prdictions ridicules, il se droba, selon la coutume
espagnole, aux yeux de ses sujets, pour s'enfouir au milieu de ses
antiquits et de ses pierres gemmes, et s'enfermer dans son laboratoire
ou dans ses curies, tandis que la discorde la plus menaante dnouait
tous les liens du corps germanique, et que la flamme de la rvolte
commenait dj  battre les marches de son trne. L'approche de sa
personne tait interdite  tous, sans exception. Il laissait en suspens
les plus pressantes affaires. La perspective de la riche succession
d'Espagne s'vanouit, parce qu'il ne sut se rsoudre  pouser l'infante
Isabelle. L'Empire tait menac de la plus pouvantable anarchie, parce
que son chef, quoique sans hritier, ne pouvait se dterminer  faire
lire un roi des Romains. Les tats d'Autriche lui refusrent
l'obissance; la Hongrie et la Transylvanie se dtachrent de sa
souverainet, et la Bohme ne tarda pas  suivre leur exemple. Les
successeurs de ce Charles-Quint, si redout, couraient le danger d'tre
dpouills d'une partie de leurs possessions par les Turcs, d'une autre
par les protestants, et de succomber, sans espoir de salut, sous une
ligue puissante de princes, qu'un grand monarque formait contre eux en
Europe. Dans l'intrieur de l'Allemagne, il arriva ce qu'on avait
toujours vu arriver quand le trne tait vacant ou que l'empereur
manquait des qualits impriales. Les membres de l'Empire, lss ou
abandonns par leur chef suprme, cherchent leur secours en eux-mmes,
et il faut que des alliances supplent  l'autorit qu'ils ne trouvent
pas dans l'empereur. L'Allemagne se partage en deux _unions_, qui
s'observent mutuellement les armes  la main. Rodolphe, adversaire
mpris de l'une, protecteur impuissant de l'autre, reste oisif et
inutile entre elles, galement incapable de disperser ses ennemis et de
dominer ses partisans. Que pouvait attendre, en effet, l'empire
germanique d'un prince qui n'tait pas mme capable de dfendre contre
un ennemi intrieur ses tats hrditaires? Pour prvenir la ruine
complte de la maison d'Autriche, sa propre famille se runit contre
lui, et une faction puissante se jette dans les bras de son frre.
Chass de tous ses domaines, il n'a plus  perdre que la couronne
impriale, et la mort vient  propos lui sauver cette dernire
ignominie.

Ce fut le mauvais gnie de l'Allemagne qui lui donna pour chef un
Rodolphe,  cette poque difficile, o une souple prudence et un bras
puissant pouvaient seuls conserver la paix de l'Empire. En un temps plus
tranquille, la Confdration germanique se serait elle-mme tire
d'affaire, et Rodolphe, comme tant d'autres de son rang, aurait cach sa
faiblesse dans une obscurit mystrieuse. Le besoin pressant des vertus
qui lui manquaient fit paratre au grand jour son incapacit. La
situation de l'Allemagne demandait un empereur qui pt donner par ses
propres forces du poids  ses rsolutions, et les tats hrditaires de
Rodolphe, quelque considrables qu'ils fussent, se trouvaient dans une
situation qui plaait leur souverain dans un extrme embarras.

Les princes autrichiens taient,  la vrit, catholiques, et de plus
les soutiens de la papaut; mais il s'en fallait beaucoup que leurs
tats fussent catholiques comme eux. Les nouvelles opinions y avaient
aussi pntr; favorises par les embarras de Ferdinand et la bont de
Maximilien, elles s'y taient rpandues avec un rapide succs. Les
domaines autrichiens prsentaient en petit le mme spectacle que
l'Allemagne en grand. La plupart des seigneurs et des chevaliers taient
vangliques, et dans les villes les protestants avaient acquis une
grande prpondrance. Lorsqu'ils eurent russi  faire siger dans les
tats des provinces quelques-uns des leurs, peu  peu les protestants
occuprent, l'une aprs l'autre, les charges provinciales, remplirent
les conseils et supplantrent les catholiques. Contre l'ordre nombreux
des seigneurs et des chevaliers et les dputs des villes, que pouvait
faire la voix de quelques prlats, que des railleries grossires et un
mpris insultant finirent mme par chasser entirement de la dite?
L'assemble des tats d'Autriche devint ainsi insensiblement toute
protestante, et, ds lors, la rforme fit des pas rapides vers une
existence publique. Le prince dpendait des tats, parce que c'taient
eux qui refusaient ou consentaient les impts. Ils profitrent de la
gne financire de Ferdinand et de son fils, pour arracher  ces princes
une libert religieuse aprs l'autre. Enfin Maximilien accorda  l'ordre
des seigneurs et des chevaliers le libre exercice de leur culte, mais
seulement sur leur propre territoire et dans leurs chteaux. Le zle
indiscret des prdicateurs vangliques franchit ces bornes fixes par
la sagesse. Au mpris de la dfense formelle, plusieurs se firent
entendre publiquement dans les villes de province et mme  Vienne, et
le peuple courait en foule  ce nouvel vangile, dont le meilleur
assaisonnement tait les allusions et les invectives. Ce fut pour le
fanatisme un aliment toujours nouveau, et l'aiguillon de ce zle impur
envenima la haine des deux glises, si voisines l'une de l'autre.

Parmi les tats hrditaires de l'Autriche, il n'en tait pas de moins
srs et de plus difficiles  dfendre que la Hongrie et la Transylvanie.
L'impossibilit de protger ces deux pays contre la puissance voisine et
suprieure des Turcs avait dj amen Ferdinand  la dtermination
humiliante de reconnatre, par un tribut annuel, la suzerainet de la
Porte sur la Transylvanie: funeste aveu d'impuissance, et encore plus
dangereuse amorce pour une inquite noblesse, lorsqu'elle croirait avoir
 se plaindre de son souverain. Les Hongrois ne s'taient pas soumis
sans rserve  la maison d'Autriche. Ils maintenaient la libert d'lire
leur roi, et ils rclamaient firement tous les droits constitutionnels
insparables de cette libert. Le proche voisinage de l'empire turc et
la facilit de changer de matre impunment fortifiaient encore les
magnats dans leur insolence. Mcontents de l'Autriche, ils se jetaient
dans les bras des Ottomans; peu satisfaits de ceux-ci, ils revenaient 
la souverainet allemande. Leur passage frquent et rapide d'une
domination  une autre avait influ sur leur caractre: de mme que leur
pays flottait entre les deux souverainets allemande et ottomane, leur
esprit balanait incertain entre la rvolte et la soumission. Plus ces
deux pays souffraient de se voir abaisss  l'tat de provinces d'une
monarchie trangre, plus ils aspiraient invinciblement  obir  un
chef choisi parmi eux: aussi n'tait-il pas difficile  un noble
entreprenant d'obtenir leur hommage. Le pacha turc le plus voisin
s'empressait d'offrir le sceptre et la couronne  un seigneur rvolt
contre l'Autriche; un autre avait-il enlev quelques provinces  la
Porte, l'Autriche lui en assurait la possession avec le mme
empressement, heureuse de conserver par l une ombre de souverainet et
d'avoir gagn un rempart contre les Turcs. Plusieurs de ces magnats,
Bathori, Boschkai, Ragoczy, Bethlen, s'levrent ainsi successivement,
en Hongrie et en Transylvanie, comme rois tributaires, et ils se
maintinrent sans autre politique que de s'attacher  l'ennemi, pour se
rendre plus redoutables  leur matre.

Ferdinand, Maximilien et Rodolphe, tous trois souverains de Transylvanie
et de Hongrie, puisrent leurs autres tats pour dfendre ces deux pays
contre les invasions des Turcs et les rvoltes intrieures. A des
guerres dsastreuses succdaient sur ce sol de courtes trves, qui
n'taient gure moins funestes. La contre tait au loin dvaste dans
toutes les directions, et le sujet maltrait se plaignait galement de
son ennemi et de son protecteur. Dans ces provinces aussi, la rforme
avait pntr, et,  l'abri de leur libert d'tats,  la faveur du
tumulte, elle avait fait de sensibles progrs. On l'attaqua alors aussi
imprudemment, et l'exaltation religieuse rendit l'esprit de faction plus
redoutable. La noblesse de Transylvanie et de Hongrie, conduite par un
rebelle audacieux, nomm Boschkai, lve l'tendard de la rvolte. Les
insurgs hongrois sont sur le point de faire cause commune avec les
protestants mcontents d'Autriche, de Moravie et de Bohme, et
d'entraner tous ces pays dans un mme et formidable soulvement. Ds
lors, la ruine de la religion romaine y devenait invitable.

Ds longtemps, les archiducs d'Autriche, frres de l'empereur, voyaient
avec une indignation muette la chute de leur maison: ce dernier
vnement fixa leur rsolution. Le deuxime fils de Maximilien,
l'archiduc Matthias, hritier prsomptif de Rodolphe et gouverneur de
Hongrie, se leva pour soutenir la maison chancelante de Habsbourg. Dans
ses jeunes annes, entran par le dsir d'une fausse gloire, ce prince
avait, contre l'intrt de sa famille, prt l'oreille aux invitations
de quelques rebelles des Pays-Bas, qui l'appelaient dans leur patrie,
pour dfendre les liberts de la nation contre son propre parent,
Philippe II. Matthias, qui avait cru reconnatre dans la voix d'une
faction isole celle du peuple nerlandais tout entier, parut,  cet
appel, dans les Pays-Bas. Mais le succs rpondit aussi peu aux dsirs
des Brabanons qu' son attente, et il abandonna sans gloire une
imprudente entreprise. Sa seconde apparition dans le monde politique
n'en eut que plus d'clat.

Ses reprsentations redoubles  l'empereur tant demeures sans effet,
il appela  Presbourg les archiducs, ses frres et ses cousins, et
dlibra avec eux sur le danger croissant de leur maison. Ses frres
sont unanimes pour lui remettre, comme  l'an, la dfense de leur
hritage, que laissait prir un frre imbcile. Ils dposent dans les
mains de cet an tout leur pouvoir et tous leurs droits, et
l'investissent de la pleine autorit d'agir selon ses vues pour le bien
commun. Matthias ouvre aussitt des ngociations avec la Porte et les
rebelles hongrois. Il est assez habile pour sauver le reste de la
Hongrie, au moyen d'une paix avec les Turcs, et les prtentions de
l'Autriche sur les provinces perdues, par un trait avec les rebelles.
Mais Rodolphe, aussi jaloux de sa puissance souveraine que ngligent
pour la soutenir, refuse de ratifier cette paix, qu'il regarde comme une
atteinte coupable  sa suprmatie. Il accuse l'archiduc d'intelligence
avec l'ennemi et de projets criminels sur la couronne de Hongrie.

L'activit de Matthias n'tait rien moins qu'exempte de vues
intresses, mais la conduite de l'empereur hta l'excution de ces
vues. La reconnaissance lui assurait l'attachement des Hongrois,
auxquels il venait de donner la paix; ses ngociateurs lui promettaient
le dvouement de la noblesse; en Autriche mme, il pouvait compter sur
un nombreux parti: il ose donc dclarer plus ouvertement ses desseins et
contester, les armes  la main, avec l'empereur. Les protestants
d'Autriche et de Moravie, prpars de longue main  la rvolte et gagns
maintenant par l'archiduc, qui leur promet la libert de conscience,
prennent hautement et publiquement son parti, et effectuent leur
runion, depuis longtemps redoute, avec les rebelles hongrois. Une
formidable conjuration s'est forme tout  coup contre l'empereur. Il se
rsout trop tard  rparer la faute commise; en vain il essaye de
dissoudre cette ligue funeste. Dj tout le monde est en armes; la
Hongrie, l'Autriche et la Moravie ont rendu hommage  Matthias, qui
marche dj sur la Bohme, o il va chercher l'empereur dans son chteau
et trancher le nerf de sa puissance.

Le royaume de Bohme n'tait pas pour l'Autriche une possession beaucoup
plus tranquille que la Hongrie: la seule diffrence tait que, dans
celle-ci, c'taient plutt des causes politiques, et, dans celle-l, la
religion qui entretenaient la discorde. La Bohme avait vu, un sicle
avant Luther, clater le premier feu des guerres de religion: la Bohme,
un sicle aprs Luther, vit s'allumer la flamme de la guerre de Trente
ans. La secte,  laquelle Jean Huss donna naissance, avait toujours
subsist depuis dans ce royaume, d'accord avec l'glise romaine pour les
crmonies de la doctrine,  l'exception du seul article de la cne, que
les hussites prenaient sous les deux espces. Le concile de Ble avait
accord ce privilge aux adhrents de Huss, dans une convention
particulire, les _compactata de Bohme_, et, quoique les papes eussent
ensuite contest cette concession, les hussites continuaient d'en jouir
sous la protection des lois. L'usage du calice tant l'unique signe
remarquable qui distingut cette secte, on la dsignait par le nom
d'_utraquistes_ (les communiants sous l'une et l'autre espce), et elle
se complaisait dans cette dnomination, parce qu'elle lui rappelait le
privilge qui lui tait si cher. Mais sous ce nom se cachait aussi la
secte, beaucoup plus rigide, des frres bohmes et moraves, qui
s'cartaient de l'glise dominante en des points beaucoup plus
importants et qui avaient beaucoup de rapports avec les protestants
d'Allemagne. Chez les uns comme chez les autres, les nouveauts
religieuses allemandes et suisses firent rapidement fortune, et le nom
d'utraquistes, sous lequel ils surent cacher toujours leur changement de
principes, les garantissait de la perscution.

Au fond, ils n'avaient plus de commun que le nom avec les anciens
utraquistes; ils taient, en ralit, de vrais protestants. Pleins de
confiance dans la force de leur parti et la tolrance de l'empereur, ils
osrent, sous le rgne de Maximilien, mettre au jour leurs vritables
sentiments. A l'exemple des Allemands, ils rdigrent une confession de
foi, dans laquelle luthriens et calvinistes reconnurent leurs opinions,
et ils demandrent que tous les privilges de l'glise utraquiste
d'autrefois fussent transfrs  cette nouvelle confession. Cette
demande rencontra de l'opposition chez leurs collgues catholiques des
tats, et ils durent se contenter d'une assurance verbale de la bouche
de l'empereur.

Tant que Maximilien vcut, ils jouirent, mme sous leur nouvelle forme,
d'une complte tolrance; mais, sous son successeur, les choses
changrent de face. Il parut un dit imprial qui enlevait aux
soi-disant frres bohmes la libert de religion. Ces frres bohmes ne
se distinguaient en rien des autres utraquistes: la sentence de leur
condamnation frappait donc ncessairement  la fois tous les associs 
la confession de Bohme. Aussi s'opposrent-ils unanimement dans la
dite au mandat imprial, mais ce fut sans succs. L'empereur et les
membres catholiques des tats s'appuyrent sur les _compactata_ et sur
le droit national de Bohme, o assurment il ne se trouvait rien encore
en faveur d'une religion qui, au temps o cette ancienne lgislation
naquit, n'avait pas encore pour elle la voix de la nation. Mais combien
de changements s'taient faits depuis! Ce qui n'tait alors qu'une secte
insignifiante tait devenu l'glise dominante; et n'tait-ce pas une
vritable chicane de vouloir fixer par d'anciens pactes les limites
d'une religion nouvelle? Les protestants de Bohme invoqurent la
garantie verbale de Maximilien et la libert religieuse des Allemands,
auxquels ils ne voulaient tre infrieurs en aucun point. Efforts
inutiles: on refusa tout.

Tel tait en Bohme l'tat des choses quand Matthias, dj matre de la
Hongrie, de l'Autriche et de la Moravie, parut devant Kollin, pour
soulever aussi les tats du pays contre l'empereur. L'embarras de
Rodolphe fut  son comble. Abandonn de tous ses autres pays
hrditaires, il fondait sa dernire esprance sur les tats de Bohme,
et il pouvait prvoir qu'ils abuseraient de sa dtresse pour le forcer
d'admettre leurs prtentions. Aprs tant d'annes, il reparut enfin
publiquement  la dite de Prague. Pour montrer, au peuple aussi, qu'il
vivait encore, il fallut ouvrir tous les volets de la galerie, longeant
la cour, par laquelle il passa. C'est assez dire o, quant  lui, l'on
en tait venu. Ce qu'il avait craint arriva. Les tats, qui sentaient
leur importance, ne voulurent entendre  rien, avant d'avoir obtenu pour
leurs privilges constitutionnels et pour la libert de religion une
pleine sret. Il tait inutile de recourir maintenant encore aux
anciens subterfuges; le sort de l'empereur tait dans leurs mains: il
dut se plier  la ncessit. Cependant, il ne cda que pour les autres
demandes: il se rserva de rgler  la prochaine dite les affaires de
religion.

Alors les Bohmes prirent les armes pour la dfense de Rodolphe: une
sanglante guerre civile entre les deux frres paraissait invitable;
mais l'empereur, qui ne craignait rien tant que de rester dans cette
servile dpendance des tats, n'en attendit pas l'explosion et
s'empressa de s'accommoder par une voie pacifique avec l'archiduc son
frre. Par un acte formel de renonciation, il abandonna  celui-ci, ce
qu'il ne pouvait plus lui reprendre, l'Autriche et la Hongrie, et il le
reconnut pour son successeur au trne de Bohme.

L'empereur n'avait pay si cher sa dlivrance que pour s'engager
immdiatement aprs dans un nouvel embarras. Les affaires de religion de
la Bohme avaient t renvoyes  la prochaine dite: elle s'ouvrit en
1609. Les tats demandaient la libert du culte, telle qu'elle avait
exist sous le dernier empereur, un consistoire particulier, la cession
de l'universit de Prague, et la permission de nommer dans leur sein des
dfenseurs, ou protecteurs de leur libert. Rodolphe s'en tint  sa
premire rponse: le parti catholique avait enchan toutes les
rsolutions du timide empereur. Si ritres et si menaantes que
fussent les reprsentations des tats, il persista dans sa premire
dclaration de n'accorder rien au del des anciennes conventions. La
dite se spara sans avoir rien obtenu, et ses membres, irrits contre
l'empereur, convinrent entre eux de se runir  Prague, de leur propre
autorit, pour aviser eux-mmes  leurs intrts.

Ils parurent en grand nombre  Prague, et les dlibrations suivirent
leur cours, sans gard  la dfense de l'empereur, et presque sous ses
yeux. La condescendance qu'il commena  montrer ne fit que leur prouver
combien ils taient redouts et accrut leur audace: sur l'article
principal, Rodolphe resta inbranlable. Alors ils excutrent leurs
menaces, et prirent srieusement la rsolution d'tablir eux-mmes en
tous lieux le libre exercice de leur culte et d'abandonner l'empereur
dans sa dtresse, jusqu' ce qu'il et approuv cette mesure. Ils
allrent plus loin, et se donnrent eux-mmes les dfenseurs que
l'empereur leur refusait. On en dsigna dix de chacun des trois ordres;
on rsolut de mettre sur pied au plus tt une force militaire, et le
comte de Thurn, principal instigateur de cette rvolte, fut nomm
gnral major. Des actes si srieux obligrent enfin Rodolphe de cder:
les Espagnols eux-mmes le lui conseillrent. Dans la crainte que les
tats, pousss  bout, ne se donnassent enfin au roi de Hongrie, il
signa la fameuse _lettre impriale_ ou _de Majest_ que les Bohmes ont
invoque, sous les successeurs de Rodolphe, pour justifier leur
soulvement.

Par cette lettre, la confession de Bohme, que les tats avaient
prsente  Maximilien, acqurait absolument les mmes droits que
l'glise catholique. Les utraquistes (c'est par ce nom que les
protestants de Bohme continuaient de se dsigner) obtiennent
l'universit de Prague et un consistoire particulier, entirement
indpendant du sige archipiscopal de Prague. Ils conservent toutes les
glises qu'ils possdent dans les villes, les villages et les bourgs, 
la date de la publication de la lettre; et, s'ils veulent encore en
btir de nouvelles, cette facult ne sera interdite ni  l'ordre des
seigneurs et chevaliers ni  aucune ville. C'est sur ce dernier article
de la lettre impriale que s'leva plus tard la querelle qui mit
l'Europe en feu.

La lettre impriale faisait de la Bohme protestante une sorte de
rpublique. Les tats avaient appris  connatre la force que leur
donnaient la constance, l'union et le bon accord dans leurs mesures. Il
ne restait gure plus  l'empereur qu'une ombre de sa puissance
souveraine. L'esprit de rvolte trouva un dangereux encouragement dans
la personne des soi-disant protecteurs de la libert. L'exemple et le
succs de la Bohme taient un signal sduisant pour les autres tats
hrditaires de l'Autriche, et tous se disposaient  arracher les mmes
privilges par les mmes moyens. L'esprit de libert parcourait une
province aprs l'autre, et, comme c'tait surtout la discorde des
princes autrichiens que les protestants avaient mise  profit si
heureusement, on se hta de rconcilier l'empereur avec le roi de
Hongrie.

Mais cette rconciliation ne pouvait tre sincre. L'offense tait trop
grave pour tre pardonne, et Rodolphe continua de nourrir dans son
coeur une haine inextinguible contre Matthias. Il s'arrtait avec
douleur et colre  la pense que le sceptre de Bohme devait aussi
venir  la fin dans cette main dteste; et la perspective n'tait gure
plus consolante pour lui, si Matthias mourait sans hritier. Alors
Ferdinand, archiduc de Grtz, qu'il aimait tout aussi peu, devenait le
chef de la famille. Pour l'exclure, ainsi que Matthias, du trne de
Bohme, il conut le dessein de faire passer cet hritage au frre de
Ferdinand, l'archiduc Lopold, vque de Passau, celui de tous ses
agnats qu'il aimait le plus et qui avait le mieux mrit de sa personne.
Les ides des Bohmes sur leur droit de libre lection au trne, leur
penchant pour la personne de Lopold, semblaient favorables  ce projet,
pour lequel Rodolphe avait consult sa partialit et son dsir de
vengeance plus que l'intrt de sa maison. Cependant, pour accomplir son
dessein, il avait besoin de forces militaires, et il rassembla en effet
des troupes dans l'vch de Passau. Nul ne connaissait la destination
de ce corps; mais une incursion soudaine qu'il fit en Bohme, par dfaut
de solde, et  l'insu de l'empereur, et les dsordres qu'il y commit,
soulevrent contre Rodolphe tout le royaume. Vainement il protesta de
son innocence auprs des tats de Bohme: ils n'y voulurent pas croire.
Vainement il essaya de rprimer la licence spontane de ses soldats: il
ne put s'en faire couter. Supposant que ces prparatifs avaient pour
objet la rvocation de la lettre de Majest, les dfenseurs de la
libert armrent toute la Bohme protestante, et Matthias fut appel
dans le pays. L'empereur, aprs que ses troupes de Passau eurent t
expulses, resta dans Prague, priv de tout secours. On le surveillait,
comme un prisonnier, dans son propre chteau, et l'on loigna de lui
tous ses conseillers. Cependant, Matthias avait fait son entre 
Prague au milieu de l'allgresse, universelle, et, bientt aprs,
Rodolphe fut assez pusillanime pour le reconnatre roi de Bohme: svre
dispensation du sort, qui contraignit cet empereur de transmettre
pendant sa vie,  son ennemi, un trne qu'il n'avait pas voulu lui
laisser aprs sa mort! Pour comble d'humiliation, on le fora de relever
de toutes leurs obligations ses sujets de Bohme, de Silsie et de
Lusace, par un acte de renonciation crit de sa main. Il obit, le coeur
dchir. Tous, ceux-l mmes qu'il croyait s'tre le plus attachs,
l'avaient abandonn. Aprs avoir sign, il jeta par terre son chapeau,
et brisa avec les dents la plume qui lui avait rendu ce honteux service.

Tandis que Rodolphe perdait l'un aprs l'autre ses tats hrditaires,
il ne soutenait pas beaucoup mieux sa dignit impriale. Chacun des
partis religieux qui divisaient l'Allemagne s'efforait toujours de
gagner du terrain aux dpens de l'autre ou de se garantir contre ses
attaques. Plus tait faible la main qui tenait le sceptre imprial, et
plus les protestants et les catholiques se sentaient abandonns 
eux-mmes: plus devaient s'accrotre la vigilance avec laquelle ils
s'observaient rciproquement, et leur mutuelle dfiance. Il suffisait
que l'empereur ft gouvern par les jsuites, et dirig par les conseils
de l'Espagne, pour donner aux protestants un sujet d'alarmes et un
prtexte  leurs hostilits. Le zle inconsidr des jsuites, qui, dans
leurs crits et du haut de leur chaire, jetaient du doute sur la
validit de la paix de religion, excitait toujours plus la dfiance des
religionnaires, et leur faisait souponner dans la dmarche la plus
indiffrente des catholiques des vues dangereuses. Tout ce qui tait
entrepris, dans les tats hrditaires de l'empereur, pour limiter la
religion vanglique veillait l'attention de toute l'Allemagne
protestante, et ce puissant soutien, que les sujets vangliques de
l'Autriche trouvaient ou se flattaient de trouver chez leurs
coreligionnaires, contribuait beaucoup  leur audace et aux rapides
succs de Matthias. On croyait dans l'Empire que la dure prolonge de
la paix de religion n'tait due qu'aux embarras o les troubles
intrieurs de ses tats hrditaires jetaient l'empereur: aussi ne se
pressait-on nullement de le tirer de ces embarras.

Presque toutes les affaires de la dite de l'Empire demeuraient en
suspens, soit par la ngligence de Rodolphe, soit par la faute des
princes protestants, qui s'taient fait une loi de ne subvenir en rien
aux besoins communs, tant qu'on n'aurait pas fait droit  leurs griefs.
Ces griefs portaient principalement sur le mauvais gouvernement de
l'empereur, sur la violation de la paix religieuse, et sur les nouvelles
usurpations du conseil aulique de l'Empire, qui avait commenc sous ce
rgne  tendre sa juridiction aux dpens de la chambre impriale.
Autrefois, les empereurs avaient prononc souverainement par eux-mmes
dans les cas de peu d'importance, avec le concours des princes dans les
cas graves, sur toutes les contestations qui s'levaient entre les
membres de l'Empire, et que le droit du plus fort n'avait pas termines
sans leur intervention; ou bien ils remettaient la dcision  des juges
impriaux, qui suivaient la cour. A la fin du quinzime sicle, ils
avaient transfr cette juridiction souveraine  un tribunal rgulier,
permanent et fixe, la chambre impriale de Spire, et les membres de
l'Empire, pour n'tre pas opprims par la volont arbitraire de
l'empereur, s'taient rserv le droit d'en nommer les assesseurs et
d'examiner les jugements par des rvisions priodiques. Ce droit des
membres de l'Empire, nomm le droit de _prsentation_ et de
_visitation_, la paix de religion l'avait tendu aux membres luthriens,
si bien que dsormais les causes protestantes eurent aussi des juges
protestants, et qu'une sorte d'quilibre parut exister entre les deux
religions dans ce tribunal suprme de l'Empire.

Mais les ennemis de la rformation et des liberts germaniques,
attentifs  tout ce qui pouvait favoriser leurs vues, trouvrent bientt
un expdient pour dtruire le bon effet de cette institution. Peu  peu,
l'usage s'introduisit qu'un tribunal particulier de l'empereur, le
conseil aulique imprial, tabli  Vienne, et sans autre destination,
dans l'origine, que d'assister l'empereur de ses avis dans l'exercice de
ses droits personnels incontests; un tribunal dont les membres, nomms
arbitrairement par l'empereur seul et pays par lui seul, devaient
prendre pour loi suprme l'intrt de leur matre, pour unique rgle
l'avantage de la religion catholique, qu'ils professaient: que ce
conseil, dis-je, exert la haute justice sur les membres de l'Empire.
Beaucoup d'affaires litigieuses, entre des membres de diffrente
religion, sur lesquelles la chambre impriale avait seule le droit de
prononcer, ou qui, avant son institution, ressortissaient au conseil des
princes, taient maintenant portes devant le conseil aulique. Il ne
faut pas s'tonner si les sentences de ce tribunal trahissaient leur
origine, et si des juges catholiques et des cratures de l'empereur
sacrifiaient la justice  l'intrt de la religion catholique et de
l'empereur. Quoique tous les membres de l'Empire semblassent intresss
 s'lever  temps contre un abus si dangereux, cependant les
protestants, qu'il blessait plus sensiblement, se levrent seuls (encore
ne furent-ils pas unanimes) pour dfendre la libert allemande, qu'une
institution si arbitraire attaquait dans ce qu'elle a de plus sacr,
l'administration de la justice. Certes l'Allemagne n'aurait eu gure 
se fliciter d'avoir aboli le droit du plus fort et institu la chambre
impriale, si l'on et encore souffert,  ct de ce tribunal, la
juridiction arbitraire de l'empereur. Les membres de l'Empire germanique
eussent fait bien peu de progrs, en comparaison des temps de barbarie,
si la chambre impriale, o ils sigeaient  ct de l'empereur et pour
laquelle ils avaient renonc  leur ancien droit de princes souverains,
avait d cesser d'tre une juridiction ncessaire. Mais,  cette poque,
les esprits alliaient souvent les plus tranges contradictions. Alors,
au titre d'empereur, lgu par le despotisme romain, s'attachait encore
une ide de pouvoir absolu, qui faisait avec le reste du droit public
allemand le plus ridicule contraste, mais qui tait nanmoins soutenue
par les juristes, propage par les fauteurs du despotisme et reue par
les faibles comme un article de foi.

A ces griefs gnraux s'ajouta peu  peu une suite d'incidents
particuliers, qui portrent enfin les inquitudes des protestants
jusqu' la plus vive dfiance. A l'poque des perscutions religieuses
exerces par les Espagnols dans les Pays-Bas, quelques familles
protestantes s'taient rfugies dans la ville impriale catholique
d'Aix-la-Chapelle, o elles s'tablirent  demeure et augmentrent
insensiblement le nombre de leurs adhrents. Ayant russi, par adresse,
 faire entrer quelques personnes de leur croyance dans le conseil de la
ville, les religionnaires demandrent une glise et l'exercice public de
leur culte, et comme ils essuyrent un refus, ils se firent raison par
la force et s'emparrent mme de toute l'administration municipale.
C'tait pour l'empereur et tout le parti catholique un coup trop
sensible de voir une ville si considrable au pouvoir des protestants.
Toutes les reprsentations de Rodolphe et ses ordres de rtablir les
choses sur l'ancien pied tant demeurs sans effet le conseil aulique
mit la ville au ban de l'Empire, par une sentence qui ne reut toutefois
son excution que sous le rgne suivant.

Les protestants firent, pour tendre leur domaine et leur puissance,
deux autres tentatives plus considrables. L'lecteur de Cologne,
Gebhard, n Truchsess de Waldbourg, conut pour la jeune comtesse Agns
de Mansfeld, chanoinesse de Gerresheim, une violente passion,  laquelle
Agns ne fut pas insensible. Comme les yeux de toute l'Allemagne taient
fixs sur cette liaison, les deux frres de la comtesse, zls
calvinistes, demandrent satisfaction de cette atteinte  l'honneur de
leur maison, qui ne pouvait tre sauv par un mariage, tant que
l'lecteur demeurerait vque catholique. Ils le menacrent de laver
cette tache dans son sang et celui de leur soeur, s'il ne renonait
aussitt  tout commerce avec la comtesse ou ne lui rendait l'honneur
devant les autels. L'lecteur, indiffrent  toutes les consquences de
sa dmarche, n'couta que la voix de l'amour. Soit qu'il et dj, en
gnral, du penchant pour la religion rforme, soit que les charmes de
son amante oprassent seuls ce miracle, il abjura la foi catholique et
conduisit la belle Agns  l'autel.

L'affaire tait de la plus haute importance. D'aprs la lettre de la
rserve ecclsiastique, l'lecteur avait perdu par cette apostasie tous
ses droits  l'archevch; et, si les catholiques taient jamais
intresss  faire excuter la rserve, c'tait surtout lorsqu'il
s'agissait d'un lectorat. D'un autre ct, il tait bien dur de
renoncer au pouvoir suprme, et cela cotait plus encore  la tendresse
d'un poux qui aurait tant dsir de donner plus de prix  l'offre de
son coeur et de sa main par l'hommage d'une principaut. La rserve
ecclsiastique tait d'ailleurs un point litigieux du trait
d'Augsbourg, et toute l'Allemagne protestante jugeait d'une extrme
importance d'enlever au parti catholique ce quatrime lectorat. Dj
l'exemple d'actes pareils avait t donne, et avec un heureux succs,
dans plusieurs bnfices ecclsiastiques de la basse Allemagne.
Plusieurs chanoines de Cologne taient ds lors protestants et tenaient
pour l'lecteur; dans la ville mme, il pouvait compter sur de nombreux
adhrents de la mme religion. Tous ces motifs, auxquels les
encouragements de ses amis et de ses proches, et les promesses de
plusieurs cours allemandes donnaient encore plus de force, dcidrent
l'lecteur  garder son archevch, mme aprs son changement de
religion.

Mais on vit bientt qu'il avait entrepris une lutte au-dessus de ses
forces. En permettant le libre exercice du culte vanglique dans le
pays de Cologne, il avait dj provoqu la plus violente opposition de
la part des chanoines et des membres des tats. L'intervention de
l'empereur et l'anathme de Rome, qui l'excommuniait comme apostat et le
dpouillait de toutes ses dignits ecclsiastiques et sculires,
armrent contre lui ses tats et son chapitre. Gebhard leva des troupes;
les chanoines en firent autant. Pour s'assurer promptement un puissant
soutien, ils se htrent de nommer un nouvel lecteur, et le choix tomba
sur l'vque de Lige, prince de Bavire.

Alors commena une guerre civile, qui pouvait aisment aboutir  une
rupture gnrale de la paix dans l'Empire, vu le grand intrt que
devaient prendre  cet incident les deux partis qui divisaient
l'Allemagne. Les protestants s'indignaient surtout que le pape et os,
en vertu d'un prtendu pouvoir apostolique, dpouiller de ses dignits
impriales un prince de l'Empire. Mme dans l'ge d'or de leur
domination spirituelle, les papes s'taient vu contester ce droit:
combien plus dans un sicle o, au sein d'un parti, leur autorit tait
entirement tombe et ne reposait chez l'autre que sur de trs-faibles
appuis! Toutes les cours protestantes d'Allemagne intervinrent
nergiquement  ce sujet auprs de l'empereur. Henri IV, qui n'tait
encore alors que roi de Navarre, ne ngligea aucune voie de
ngociations pour recommander avec instance aux princes allemands de
maintenir leurs droits. Le cas tait dcisif pour la libert de
l'Allemagne. Quatre voix protestantes contre trois voix catholiques,
dans le collge des lecteurs, faisaient ncessairement pencher la
balance en faveur des protestants et fermaient pour toujours  la maison
d'Autriche l'accs du trne imprial.

Mais l'lecteur Gebhard avait embrass la religion rforme, et non la
luthrienne: cette seule circonstance fit son malheur. L'animosit qui
rgnait entre ces deux glises ne permit pas aux princes vangliques de
le regarder comme un des leurs et de l'appuyer comme tel avec nergie.
Tous l'avaient encourag, il est vrai, et lui avaient promis des
secours; mais un prince apanag de la maison palatine, le comte palatin
Jean Casimir, zl calviniste, fut le seul qui lui tint parole. Malgr
la dfense de l'empereur, il accourut, avec sa petite arme, dans le
pays de Cologne; mais il ne fit rien de considrable, parce que
l'lecteur, qui manquait mme des choses les plus ncessaires, le laissa
absolument sans aide. L'lecteur nouvellement lu fit des progrs
d'autant plus rapides, qu'il tait puissamment soutenu par ses parents
bavarois et par les Espagnols, qui le secoururent des Pays-Bas. Les
soldats de Gebhard, laisss sans paye par leur matre, livrrent 
l'ennemi une place aprs l'autre; d'autres furent obliges de capituler.
Gebhard se maintint un peu plus longtemps dans ses tats de Westphalie,
jusqu' ce qu'il fut contraint l aussi de cder devant des forces
suprieures. Aprs avoir fait pour son rtablissement plusieurs
tentatives inutiles en Hollande et en Angleterre, il se retira dans
l'vch de Strasbourg, o il mourut doyen du chapitre: premire victime
de la rserve ecclsiastique ou plutt du dfaut d'harmonie entre les
protestants d'Allemagne!

A cette querelle de Cologne s'en rattacha bientt une autre dont
Strasbourg fut le thtre. Plusieurs chanoines protestants de Cologne,
atteints de l'anathme papal en mme temps que l'lecteur, s'taient
rfugis dans l'vch de Strasbourg, o ils possdaient des prbendes.
Les chanoines catholiques se faisant scrupule, vu qu'ils taient
proscrits, de leur en permettre la jouissance, ils se mirent eux-mmes
en possession, de leur autorit prive et par la force, et un puissant
parti protestant de la bourgeoisie de Strasbourg leur donna bientt la
supriorit dans le chapitre. Les chanoines catholiques s'enfuirent 
Saverne; l, sous la protection de leur vque, ils continurent de
tenir leur chapitre, comme le seul rgulier, et dclarrent intrus les
chanoines rests  Strasbourg. Cependant ceux-ci s'taient renforcs par
l'admission de plusieurs membres protestants de haute naissance, si bien
qu' la mort de l'vque, ils osrent en prsenter un nouveau dans la
personne d'un prince protestant, Jean-Georges de Brandebourg. Les
chanoines catholiques, loin d'accepter ce choix, prsentrent l'vque
de Metz, prince lorrain, qui signala aussitt son lection par des
hostilits sur le territoire de Strasbourg.

La ville de Strasbourg ayant pris les armes pour le chapitre protestant
et le prince de Brandebourg, et le parti contraire, soutenu par des
troupes lorraines, cherchant  s'emparer des biens de l'vch, il
s'ensuivit une longue guerre, accompagne, suivant l'esprit du temps, de
barbares dvastations. Vainement l'empereur voulut interposer son
autorit souveraine pour dcider la querelle: les biens de l'vch
restrent longtemps encore diviss entre les deux partis, jusqu' ce
qu'enfin le prince protestant abandonna ses prtentions pour un mdiocre
quivalent en argent. Ainsi l'glise catholique sortit encore
triomphante de cette affaire.

Ce diffrend tait  peine termin, qu'il se passa  Donawert, ville
impriale de Souabe, un vnement plus inquitant encore pour toute
l'Allemagne protestante. Dans cette ville, jusque-l catholique, le
parti protestant avait pris, par les voies accoutumes, une telle
prpondrance, sous les rgnes de Ferdinand et de son fils, que les
catholiques furent rduits  se contenter d'une glise succursale dans
le couvent de la Sainte-Croix et  drober aux scandales de l'autre
parti la plupart de leurs crmonies religieuses. Enfin un abb
fanatique de ce couvent osa braver les sentiments populaires et ordonner
une procession publique, avec la croix en tte et les bannires
dployes; mais on le fora bientt de renoncer  son entreprise.
L'anne suivante, ce mme abb, encourag par une dclaration favorable
de l'empereur, ayant renouvel cette procession, on se porta  des actes
publics de violence. Comme la procession revenait, la populace fanatique
ferma la porte aux religieux, abattit leurs bannires, et les accompagna
chez eux avec des cris et des injures. Une citation impriale fut la
suite de ces violences, et, le peuple furieux ayant menac la personne
des commissaires impriaux, toutes les tentatives d'accommodement
amiable ayant chou auprs de cette multitude fanatique, la ville fut
mise formellement au ban de l'Empire, et le duc Maximilien de Bavire
charg d'excuter la sentence. A l'approche de l'arme bavaroise, le
dcouragement s'empara tout  coup de cette bourgeoisie nagure si
arrogante, et elle posa les armes sans rsistance. L'entire abolition
du culte protestant dans ses murs fut le chtiment de sa faute. Donawert
perdit ses privilges, et, de ville impriale de Souabe, elle devint
ville provinciale de Bavire.

Il y avait dans cette affaire deux circonstances qui devaient exciter au
plus haut degr l'attention des protestants, quand mme l'intrt de la
religion aurait eu pour eux moins de force. C'tait le conseil aulique
de l'Empire, tribunal arbitraire et entirement catholique, dont ils
contestaient d'ailleurs si vivement la juridiction, qui avait rendu la
sentence, et l'on avait charg de l'excution le duc de Bavire, le chef
d'un cercle tranger. Des actes si contraires  la constitution
faisaient prvoir, de la part des catholiques, des mesures violentes qui
pouvaient bien s'appuyer sur une entente secrte et un plan dangereux,
et finir par la ruine entire de leur libert religieuse.

Dans un tat de choses o la force fait la loi, o toute sret repose
sur le pouvoir, le parti le plus faible sera toujours le plus press de
se mettre en dfense. C'est ce qu'on vit alors en Allemagne. Si les
catholiques avaient rellement form quelques desseins hostiles contre
les protestants, il tait raisonnable de croire que les premiers coups
seraient ports sur l'Allemagne du sud plutt que sur celle du nord,
parce que, dans la basse Allemagne, les protestants taient lis entre
eux, sans interruption, sur une grande tendue de pays, et pouvaient,
par consquent, se soutenir fort aisment les uns les autres; tandis
que, dans la haute Allemagne, spars de leurs coreligionnaires,
entours de tous cts par les catholiques, ils taient exposs sans
dfense  toute irruption. En outre, si, comme il tait  prsumer, les
catholiques voulaient mettre  profit les divisions intestines des
protestants et diriger leur attaque contre une seule secte, les
calvinistes, qui taient les plus faibles et d'ailleurs exclus du trait
de paix, se trouvaient videmment dans un danger plus prochain, et
c'tait sur eux que devaient tomber les premiers coups.

Les deux circonstances se rencontraient dans les tats de l'lecteur
palatin: ils avaient dans le duc de Bavire un voisin redoutable, et
leur retour au calvinisme ne leur permettait d'esprer ni la protection
du trait de paix religieuse, ni de grands secours des membres
vangliques de l'Empire. Aucun pays d'Allemagne n'a prouv, en aussi
peu d'annes, des changements de religion aussi rapides que le Palatinat
 cette poque. On vit, dans le court espace de soixante annes, ce
pays, malheureux jouet de ses matres, prter deux fois serment  la
doctrine de Luther, et deux fois l'abandonner pour celle de Calvin.
D'abord l'lecteur Frdric III avait t infidle  la confession
d'Augsbourg, dont Louis, son fils an et son successeur, fit de
nouveau, par un changement brusque et violent, la religion dominante.
Les calvinistes furent dpouills de leurs glises dans tout le pays;
leurs ministres, et mme les matres d'cole de leur confession, furent
bannis hors des frontires; ce prince vanglique si zl les poursuivit
jusque dans son testament, en ne donnant pour tuteurs  son fils encore
mineur que des luthriens d'une svre orthodoxie. Mais son frre, le
comte palatin Jean Casimir, cassa ce testament illgal, et, en vertu de
la bulle d'or, il prit possession de la tutelle et de toute
l'administration. On donna au jeune lecteur, Frdric IV, g de neuf
ans, des instituteurs calvinistes,  qui l'on recommanda d'extirper de
l'me de leur lve l'hrsie luthrienne, dussent-ils y employer les
coups. Si l'on agissait de la sorte avec le matre, il est ais de
deviner comment on traitait les sujets.

Ce fut sous ce Frdric IV que la cour palatine se donna beaucoup de
mouvement pour entraner les membres protestants de l'Empire d'Allemagne
 de communes mesures contre la maison d'Autriche, et, s'il tait
possible,  une ligue gnrale. Outre que cette cour tait dirige par
les conseils de la France, conseils dont l'me tait la haine de
l'Autriche, le soin de sa propre sret l'obligeait de se mnager 
temps le secours, si douteux, des vangliques contre un ennemi voisin
et suprieur en forces. Mais de grandes difficults s'opposaient  cette
ligue: l'antipathie des vangliques pour les rforms le cdait  peine
 leur commune horreur des papistes. On chercha donc premirement 
runir les deux communions, pour faciliter ensuite l'alliance politique;
mais toutes les tentatives chourent: elles n'aboutirent le plus
souvent qu' fortifier chaque parti dans sa croyance. Il ne restait
d'autre ressource que d'augmenter la dfiance et la crainte des
vangliques, pour leur faire juger la runion ncessaire. On amplifia
les forces des catholiques; on exagra le danger; des vnements
fortuits furent attribus  un plan mdit; de simples incidents furent
dfigurs par des interprtations odieuses, et l'on prta  toute la
conduite des catholiques un accord et une prmditation, dont ils
taient vraisemblablement bien loigns.

La dite de Ratisbonne, o les protestants s'taient flatts de faire
renouveler la paix de religion, s'tait spare sans rsultat, et 
leurs anciens griefs venait de s'ajouter l'oppression rcente de
Donawert. Alors s'effectua, avec une incroyable rapidit, la runion si
longtemps dsire et tente. L'lecteur palatin Frdric IV, le comte
palatin de Neubourg, deux margraves de Brandebourg, le margrave de Bade
et le duc Jean Frdric de Wurtemberg, ainsi des luthriens avec des
calvinistes, conclurent  Anhausen, en Franconie (1608), pour eux et
leurs hritiers, une troite alliance nomme l'_Union vanglique_. Les
princes unis se promettaient, contre tout offenseur, conseils et secours
mutuels, dans ce qui intressait la religion et leurs droits de membres
de l'Empire; ils se reconnaissaient tous solidaires. Si un membre de
l'Union voyait ses tats envahis, les autres devaient s'armer
sur-le-champ et courir  sa dfense. Les terres, les villes et les
chteaux des allis seraient ouverts, en cas de ncessit, aux troupes
de chacun; les conqutes seraient partages entre tous selon la mesure
du contingent fourni. En temps de paix, la direction de toute l'alliance
serait remise  l'lecteur palatin, mais avec des pouvoirs limits. Pour
subvenir aux frais, on exigea des avances, et un fonds fut consign. La
diffrence de religion, entre luthriens et calvinistes, ne devait avoir
sur l'Union aucune influence. On se liait pour dix ans. Chaque associ
avait d s'engager  recruter de nouveaux membres. L'lecteur de
Brandebourg se montra bien dispos, celui de Saxe dsapprouva
l'alliance; la Hesse ne put venir  bout de se dterminer; les ducs de
Brunswick et de Lunebourg voyaient aussi  la chose des difficults.
Mais les trois villes impriales de Strasbourg, Nuremberg et Ulm ne
furent pas pour l'Union une acquisition de mdiocre importance, parce
qu'on avait grand besoin de leur argent, et que leur exemple pouvait
tre suivi par plusieurs autres villes impriales.

Les membres ligus de la dite, jusque-l timides et peu redouts dans
leur isolement, tinrent, l'Union une fois conclue, un langage hardi. Ils
portrent devant l'empereur, par le prince Christian d'Anhalt, leurs
plaintes et leurs demandes communes, dont les principales taient le
rtablissement de Donawert, l'abolition de la juridiction aulique, et
mme une rforme dans l'administration et le conseil de l'empereur. Les
princes avaient eu soin de choisir, pour lui faire ces reprsentations,
le moment o les troubles de ses tats hrditaires le laissaient 
peine respirer; o il venait de perdre et de voir passer au pouvoir de
Matthias l'Autriche et la Hongrie; o il n'avait sauv sa couronne de
Bohme que par la concession de la lettre impriale; enfin, o la
succession de Juliers prparait dj de loin un nouvel embrasement. Il
ne faut donc pas s'tonner que l'indolent monarque se soit press moins
que jamais de se rsoudre, et que les princes unis aient pris les armes
avant qu'il et seulement dlibr.

Les catholiques observaient l'Union d'un regard souponneux; l'Union
surveillait avec la mme dfiance les catholiques et l'empereur, qui
suspectait lui-mme l'un et l'autre parti: l'inquitude et l'irritation
taient partout au comble. Et il fallut que, dans ce moment critique, la
mort du duc Jean Guillaume de Juliers vint encore ouvrir, dans le pays
de Juliers et de Clves, une succession trs-litigieuse.

Huit prtendants rclamaient cet hritage, que des traits solennels
avaient dclar indivisible, et l'empereur, qui laissait voir le dsir
de le retirer, comme fief imprial tomb en dshrence, pouvait passer
pour un neuvime comptiteur. Quatre d'entre eux, l'lecteur de
Brandebourg, le comte palatin de Neubourg, le comte palatin de
Deux-Ponts et le margrave de Burgau, prince autrichien, rclamaient
cette succession, comme fief fminin, au nom de quatre princesses,
soeurs du feu duc. Deux autres, l'lecteur de Saxe, de la ligne
albertine, et les ducs de Saxe, de la ligne ernestine, s'appuyaient sur
une expectative plus ancienne, que l'empereur Frdric III leur avait
accorde sur cet hritage, et que Maximilien Ier avait confirme aux
deux maisons de Saxe. On s'arrta peu aux prtentions de quelques
princes trangers. L'lecteur de Brandebourg et le comte de Neubourg
avaient peut-tre le droit le mieux fond, un droit qui leur donnait, ce
semble, des chances assez gales. Aussi, ds que la succession fut
ouverte, ces deux princes firent prendre possession de l'hritage:
Brandebourg agit le premier; Neubourg suivit son exemple. Ils
commencrent leur querelle avec la plume, et l'auraient
vraisemblablement finie avec l'pe: mais l'intervention de l'empereur,
qui voulait appeler cette cause devant son trne et mettre
provisoirement le squestre sur le pays en litige, amena bientt les
deux partis  conclure un accord, pour carter le danger commun. Ils
convinrent de gouverner conjointement le duch. Vainement l'empereur
fit-il sommer les tats du pays de refuser l'hommage  leurs nouveaux
matres; vainement envoya-t-il dans les duchs son parent, l'archiduc
Lopold, vque de Passau et de Strasbourg, afin de soutenir par sa
prsence le parti imprial: tout le pays s'tait soumis,  l'exception
de Juliers, aux princes protestants, et le parti de l'empereur se vit
assig dans la ville capitale.

La contestation de Juliers tait importante pour toute l'Allemagne; elle
excita mme l'attention de plusieurs cours de l'Europe. La question
n'tait pas seulement de savoir qui possderait le duch de Juliers et
qui ne le possderait pas: on se demandait surtout lequel des deux
partis qui divisaient l'Allemagne, le catholique ou le protestant,
s'agrandirait d'une possession si considrable; laquelle des deux
religions gagnerait ou perdrait ce territoire. On se demandait si
l'Autriche russirait encore une fois dans ses usurpations, et
assouvirait par une nouvelle proie sa fureur de conqutes, ou si la
libert de l'Allemagne et l'quilibre de ses forces seraient maintenus
contre les usurpations de l'Autriche. La querelle de la succession de
Juliers intressait donc toutes les puissances ennemies de cette maison
et favorables  la libert. L'Union vanglique, la Hollande,
l'Angleterre, et surtout Henri IV, y furent engags.

Ce monarque, qui avait consum la plus belle moiti de sa vie  lutter
contre la maison d'Autriche, et qui n'avait enfin surmont qu' force de
persvrance et de courage hroque les obstacles que cette maison avait
levs entre le trne et lui, n'tait pas rest jusqu'alors spectateur
oisif des troubles d'Allemagne. C'tait prcisment cette lutte des
princes contre l'empereur qui donnait et assurait la paix  la France.
Les protestants et les Turcs taient les deux forces salutaires, qui
pesaient,  l'orient et  l'occident, sur la puissance autrichienne;
mais, aussitt qu'on lui permettait de se dgager de cette contrainte,
elle se relevait aussi formidable que jamais. Henri IV avait eu, pendant
toute une moiti de vie d'homme, le spectacle continuel de la soif de
domination et de conqute de l'Autriche. Ni l'adversit, ni mme la
pauvret d'esprit, qui tempre cependant d'ordinaire toutes les
passions, ne pouvaient teindre celle-l dans un coeur o coulait une
seule goutte du sang de Ferdinand d'Aragon. L'ambition d'agrandissement
de l'Autriche avait dj, depuis un sicle, arrach l'Europe  une
heureuse paix et caus une violente rvolution dans l'intrieur de ses
principaux tats. Elle avait dpouill les champs de cultivateurs et les
ateliers d'artisans, pour couvrir de masses armes, immenses, inconnues
jusque-l, le sol de l'Europe, et de flottes ennemies les mers destines
au commerce. Elle avait impos aux princes europens la ncessit
funeste d'accabler d'impts inous l'industrie de leurs sujets et
d'puiser, dans une dfense contrainte, le meilleur des forces de leurs
domaines, perdues pour le bonheur des habitants. Point de paix pour
l'Europe, point de plan durable pour le bonheur des peuples, aussi
longtemps qu'on laisserait cette redoutable famille troubler,  son gr,
le repos de cette partie du monde.

Telles taient les penses qui couvraient d'un nuage l'me de Henri,
vers la fin de sa glorieuse carrire. Quels efforts n'avait-il pas d
faire pour tirer la France du chaos o l'avait plonge une longue guerre
civile, allume et entretenue par cette mme Autriche! Tout grand homme
veut avoir travaill pour le long avenir. Et qui pouvait garantir  ce
monarque la dure de la prosprit o il laissait la France, aussi
longtemps que l'Autriche et l'Espagne ne feraient qu'une puissance,
maintenant puise et abattue, il est vrai, mais qui n'avait besoin que
d'un heureux hasard pour se reformer soudain en un seul corps et
renatre aussi formidable que jamais? S'il voulait laisser  son
successeur un trne bien affermi et  son peuple une paix durable, il
fallait que cette dangereuse puissance ft dsarme pour toujours. Telle
tait la source de la haine implacable que Henri IV avait jure 
l'Autriche: haine inextinguible, ardente et juste comme l'inimiti
d'Annibal envers le peuple de Romulus, mais ennoblie par un principe
plus gnreux.

Toutes les puissances de l'Europe avaient, comme Henri IV, ce grand
devoir  remplir; mais toutes n'avaient pas sa lumineuse politique, son
courage dsintress, pour agir en vue d'un tel devoir. Tout homme, sans
distinction, est sduit par un avantage prochain: les grandes mes sont
seules touches d'un bien loign. Aussi longtemps que, dans ses
desseins, la sagesse compte sur la sagesse ou se fie  ses propres
forces, elle ne forme que des plans chimriques et court le danger de se
rendre la rise du monde; mais elle est assure d'un heureux succs et
peut se promettre les applaudissements et l'admiration des hommes,
aussitt que, dans ses plans de gnie, elle a un rle pour la barbarie,
la cupidit et la superstition, et que les circonstances lui permettent
d'employer des passions gostes  l'accomplissement de ses beaux
projets.

Dans la premire supposition, le fameux dessein de Henri IV, de chasser
la maison d'Autriche de toutes ses possessions et de partager cette
proie entre les puissances de l'Europe, aurait effectivement mrit le
nom de chimre, qu'on lui a tant prodigu; mais le mritait-il aussi
dans l'autre hypothse? Jamais l'excellent roi n'avait compt, chez les
excuteurs de son projet, sur un motif pareil  celui qui l'animait
lui-mme et son fidle Sully dans cette entreprise. Tous les tats dont
le concours lui tait ncessaire furent dcids  accepter le rle
qu'ils avaient  remplir, par les mobiles les plus forts et les plus
capables d'entraner une puissance politique. Aux protestants d'Autriche
on ne demandait que de secouer le joug autrichien, et c'tait dj le
but de leurs efforts; aux Pays-Bas, de s'affranchir de mme de
l'Espagne. Le pape et les rpubliques italiennes n'avaient pas de plus
grand intrt que de bannir pour jamais la tyrannie espagnole de leur
pninsule; pour l'Angleterre, rien n'tait plus dsirable qu'une
rvolution qui la dlivrait de son plus mortel ennemi. A ce partage des
dpouilles de l'Autriche, chaque puissance gagnait ou une extension de
territoire ou la libert; des possessions nouvelles ou la sret pour
les anciennes; et, comme toutes y gagnaient, l'quilibre ne recevait
nulle atteinte. La France pouvait ddaigner gnreusement toute part au
butin, car sa force tait plus que double par la ruine de l'Autriche,
et rien ne la rendait plus puissante que de ne pas agrandir sa
puissance. Enfin, pour rcompenser les descendants de Habsbourg de
dlivrer l'Europe de leur prsence, on leur donnait la libert de
s'tendre dans tous les autres mondes, dcouverts et  dcouvrir. Les
coups de poignard de Ravaillac sauvrent l'Autriche et retardrent de
quelques sicles le repos de l'Europe.

Les yeux attachs sur ce plan, Henri IV dut s'empresser de prendre une
part active  l'Union vanglique en Allemagne, et  la querelle de la
succession de Juliers, comme  deux vnements de la plus grande
importance. Ses ngociateurs agissaient sans relche auprs de toutes
les cours protestantes d'Allemagne, et le peu qu'ils rvlaient ou
qu'ils laissaient pressentir du grand secret politique de leur matre
suffisait pour gagner des esprits anims d'une haine si ardente contre
l'Autriche et possds d'une telle ambition de s'agrandir. Les habiles
efforts de Henri resserrrent encore les liens de l'Union, et le
puissant secours qu'il promit leva le courage de ses membres au plus
haut degr de confiance. Une nombreuse arme franaise, commande par le
roi en personne, devait joindre sur le Rhin les troupes de l'Union et
d'abord les aider  achever la conqute du pays de Clves et de Juliers,
marcher ensuite avec les Allemands en Italie, o la Savoie, Venise et le
pape tenaient dj prt un puissant renfort, et renverser l tous les
trnes espagnols. L'arme victorieuse devait aprs cela pntrer, de la
Lombardie, dans les domaines hrditaires de la maison de Habsbourg: l,
favorise par une rvolte gnrale des protestants, elle brisait le
sceptre autrichien dans tous ses tats allemands, dans la Bohme, la
Hongrie et la Transylvanie. Pendant ce temps, les Brabanons et les
Hollandais, renforcs des secours de la France, se dlivreraient
galement de leurs tyrans espagnols, et ce torrent dbord, effroyable,
qui nagure encore avait menac d'engloutir dans ses sombres tourbillons
la libert de l'Europe, coulerait dsormais, sans bruit et oubli,
derrire les Pyrnes.

Les Franais s'taient toujours vants de leur clrit: cette fois, ils
furent devancs par les Allemands. Avant que Henri IV se ft montr en
Alsace, une arme de l'Union y parut et dispersa un corps autrichien,
que l'vque de Strasbourg et de Passau avait rassembl dans cette
contre, pour le conduire dans le pays de Juliers, Henri IV avait form
son plan en homme d'tat et en roi, mais il en avait remis l'excution 
des brigands. Dans sa pense, il ne fallait donner lieu  aucun membre
catholique de l'Empire de se croire menac par cet armement et de faire
de la cause de l'Autriche la sienne. La religion ne devait tre en
aucune sorte mle dans cette entreprise. Mais comment les projets de
Henri IV eussent-ils fait oublier aux princes allemands leurs vues
particulires? La soif des conqutes, la haine religieuse taient leur
mobile: ne devaient-ils pas saisir, chemin faisant, toutes les occasions
de satisfaire leur passion dominante? Ils s'abattaient comme des
vautours sur les tats des princes ecclsiastiques et choisissaient,
quels que fussent les dtours  faire, ces grasses campagnes pour y
asseoir leur camp. Comme s'ils eussent t en pays ennemi, ils levaient
des contributions, saisissaient arbitrairement les revenus de l'tat, et
prenaient de force tout ce qu'on ne voulait pas leur abandonner de gr.
Pour ne pas laisser aux catholiques le moindre doute sur les vrais
motifs de leur armement, ils annoncrent hautement et sans dtour le
sort qu'ils rservaient aux bnfices ecclsiastiques. On voit comme
Henri IV et les princes allemands s'taient peu entendus pour ce plan
d'oprations, et combien l'excellent roi s'tait tromp quant  ses
instruments! Tant il est vrai toujours que, si la sagesse commande
jamais une violence, il ne faut point charger l'homme violent de
l'accomplir, et qu' celui-l seul pour qui l'ordre est chose sacre on
peut confier la mission d'en enfreindre les lois.

La conduite de l'Union, qui rvolta mme plusieurs tats vangliques,
et la crainte de maux encore plus grands, produisirent chez les
catholiques quelque chose de plus qu'une oisive colre. L'autorit de
l'empereur tait trop dchue pour les protger contre un tel ennemi.
C'tait leur alliance qui rendait les membres de l'Union si redoutables
et si insolents: c'tait une alliance qu'il fallait leur opposer.

L'vque de Wurtzbourg traa le plan de cette union catholique, qui se
distingua de l'vanglique par le nom de Ligue. Les points dont on
convint furent  peu prs les mmes que ceux qui servaient de base 
l'Union. La plupart des membres taient des vques. Le duc Maximilien
de Bavire se mit  la tte de la Ligue, mais, en sa qualit de seul
membre laque considrable, avec un pouvoir bien suprieur  celui que
les protestants avaient laiss  leur chef. Outre que le duc de Bavire
commandait seul toutes les forces militaires de son parti, ce qui
donnait aux oprations une promptitude et une vigueur que ne pouvaient
gure avoir celles de l'Union, la Ligue avait encore cet avantage que
les contributions des riches prlats taient payes bien plus
rgulirement que celles des pauvres membres vangliques de l'Union.
Sans proposer  l'empereur, comme prince catholique de l'Empire, de
prendre part  l'alliance, sans lui en rendre compte comme au chef de
l'tat, la Ligue se leva tout  coup, inattendue et menaante, arme
d'une force assez grande pour craser  la fin l'Union et se maintenir
sous trois empereurs. Elle combattait, il est vrai, pour l'Autriche,
puisqu'elle tait dirige contre les princes protestants; mais
l'Autriche elle-mme fut bientt rduite  trembler devant elle.

Cependant les armes des princes unis avaient t assez heureuses dans le
duch de Juliers et en Alsace; ils tenaient Juliers bloqu troitement,
et tout l'vch de Strasbourg tait en leur pouvoir. Mais leurs
brillants succs taient arrivs  leur terme. Il ne parut pas d'arme
franaise sur le Rhin: celui qui devait la commander, qui devait tre
l'me de toute l'entreprise, Henri IV, n'tait plus. Les fonds
s'puisaient; les tats refusaient d'en fournir de nouveaux, et les
villes impriales, membres de l'Union, s'taient senties fort blesses
qu'on leur demandt sans cesse leur argent et jamais leurs avis. Elles
se montraient surtout irrites d'avoir d se mettre en frais pour la
querelle de Juliers, formellement exclue cependant des affaires de
l'Union; de ce que les princes s'adjugeaient de grosses pensions sur la
caisse commune et, avant tout, de ce qu'ils ne leur rendaient aucun
compte de l'emploi des fonds.

L'Union penchait donc vers sa chute, dans le temps mme o la Ligue
naissante se levait contre elle avec des forces entires et fraches. La
pnurie d'argent qui se faisait sentir ne permettait pas aux princes
unis de tenir plus longtemps la campagne, et cependant il tait
dangereux de dposer les armes,  la vue d'un adversaire prt 
combattre. Pour se garantir au moins d'un ct, on se hta de traiter
avec l'ennemi le plus ancien, l'archiduc Lopold, et les deux partis
convinrent de retirer leurs troupes d Alsace, de rendre les prisonniers
et d'ensevelir le pass dans l'oubli. C'est  ce vain rsultat
qu'aboutit cet armement, dont on s'tait tant promis.

Le langage imprieux avec lequel l'Union, dans la confiance de sa force,
s'tait annonce  l'Allemagne catholique, la Ligue l'employait
maintenant vis--vis de l'Union et de ses troupes. On leur montrait les
traces de leur expdition, et on les fltrissait hautement elles-mmes
des termes les plus svres, que mritait leur conduite. Les vchs de
Wurtzbourg, Bamberg, Strasbourg, Mayence, Trves, Cologne, et beaucoup
d'autres, avaient prouv leur prsence dvastatrice. On demanda que
tous ces pays fussent ddommags, que la libert du passage par terre et
par eau ft rtablie (car les princes unis s'taient aussi rendus
matres de la navigation du Rhin); enfin on exigeait que toutes choses
fussent remises dans leur premier tat. Mais, avant tout, on demanda aux
membres de l'Union de dclarer franchement et nettement ce qu'on avait 
attendre d'eux. Leur tour tait venu de cder  la force. Ils n'taient
pas en mesure contre un ennemi si bien prpar; mais c'taient eux-mmes
qui avaient rvl au parti catholique le secret de sa force. Sans
doute, il en cotait  leur orgueil de mendier la paix, mais ils durent
s'estimer heureux de l'obtenir. Un parti promit des ddommagements,
l'autre le pardon. On mit bas les armes. L'orage se dissipa encore une
fois, et l'on eut un intervalle de repos. Alors clata en Bohme la
rvolte qui cota  l'empereur la dernire de ses possessions
hrditaires; mais ni l'Union ni la Ligue ne se mlrent  ce dbat.

Enfin l'empereur Rodolphe mourut (1612). Descendu dans la tombe, son
absence fut aussi peu remarque que l'avait t sa prsence sur le
trne; mais, longtemps aprs, quand les malheurs des rgnes suivants
eurent fait oublier les malheurs du sien, sa mmoire fut entoure d'une
aurole. De si affreuses tnbres s'tendirent sur toute l'Allemagne,
qu'on regretta avec des larmes de sang un tel empereur.

On n'avait jamais pu obtenir de Rodolphe qu'il ft lire son successeur
 l'Empire, et chacun attendait avec inquitude la prochaine vacance du
trne; mais, contre toute attente, Matthias y monta promptement et
paisiblement. Les catholiques lui donnrent leurs voix, parce qu'ils
espraient tout de la vive activit de ce prince; les protestants lui
donnrent les leurs, parce qu'ils attendaient tout de sa dbilit. Il
n'est pas difficile de concilier cette contradiction: les uns se
reposaient sur ce qu'on avait vu de lui autrefois, les autres sur ce
qu'on voyait de lui alors.

L'avnement d'un nouveau prince est toujours pour toutes les esprances
comme le jour de tirage d'une loterie; dans un royaume lectif, la
premire dite du nouveau roi est d'ordinaire sa plus rude preuve. Tous
les anciens griefs y sont produits, et l'on en cherche de nouveaux, pour
les faire participer aux rformes qu'on espre: une cration toute
nouvelle doit commencer avec le nouveau rgne. Chez les membres
protestants de l'Empire vivait encore un tout frais souvenir des grands
services que leurs coreligionnaires d'Autriche avaient rendus  Matthias
dans sa rvolte: et surtout la manire dont ceux-ci s'taient fait payer
de leurs secours semblait devoir maintenant leur servir de modle 
eux-mmes.

C'tait avec l'appui des dites protestantes d'Autriche et de Moravie
que Matthias s'tait fray la voie aux trnes de son frre et qu'il y
tait rellement mont; mais, emport par ses projets ambitieux, il
n'avait point rflchi que par l, en mme temps, la voie avait t
ouverte  ses dites pour dicter des lois  leur matre. Cette
dcouverte l'arracha bientt  l'ivresse de son bonheur. A peine
reparaissait-il triomphant aux yeux de ses sujets autrichiens, aprs
l'expdition de Bohme, que dj l'attendait une trs-humble requte
qui suffisait pour empoisonner toute sa joie. On lui demandait, avant de
procder  l'hommage, une entire libert de religion dans les villes et
dans les bourgs, une parfaite galit de droits entre catholiques et
protestants, et, pour ceux-ci, l'accs de tout point gal  toutes les
charges. En plusieurs endroits, on se mit de soi-mme en possession de
cette libert; et, dans la confiance qu'inspirait le rgime nouveau, on
rtablit arbitrairement le culte vanglique l o l'empereur l'avait
aboli. A la vrit, Matthias n'avait pas ddaign d'user contre Rodolphe
des griefs des protestants, mais jamais il n'avait pu avoir la pense
d'y faire droit. Il se flatta qu'un langage ferme et rsolu ferait
tomber, ds le principe, ces prtentions. Il mit en avant ses droits
hrditaires sur le pays, et il ne voulait entendre parler d'aucune
condition avant l'hommage. C'tait sans condition que les tats voisins
de Styrie, l'avaient prt  l'archiduc Ferdinand; mais bientt ils
avaient eu lieu de s'en repentir. Avertis par cet exemple, les tats
d'Autriche persistrent dans leur refus; et mme, pour n'tre pas
violemment contraints  l'hommage, ils allrent jusqu' quitter la
capitale, exhortrent leurs co-tats catholiques  la mme rsistance,
et commencrent  lever des troupes. Ils firent des dmarches pour
renouveler avec les Hongrois leur ancienne alliance, mirent dans leurs
intrts les princes protestants de l'Empire, et se disposrent
trs-srieusement  soutenir leur requte par les armes.

Matthias n'avait fait aucune difficult de consentir aux exigences bien
plus grandes des Hongrois. Mais la Hongrie tait un royaume lectif, et
la constitution rpublicaine de ce pays justifiait les demandes des
tats aux yeux du prince, et sa propre condescendance vis--vis des
tats aux yeux de tout le monde catholique. En Autriche, au contraire,
ses prdcesseurs avaient exerc des droits de souverainet beaucoup
plus tendus, et il ne pouvait s'en laisser dpouiller par les tats,
sans se dshonorer devant toute l'Europe catholique, sans s'attirer la
colre de Rome et de l'Espagne et le mpris de ses propres sujets
catholiques. Ses conseillers, svrement orthodoxes, parmi lesquels
Melchior Clsel, vque de Vienne, avait sur lui le plus d'empire,
l'exhortaient  se laisser arracher de force toutes les glises par les
protestants, plutt que de leur en cder une seule lgalement.

Mais malheureusement ces embarras l'assaillirent dans un temps o
Rodolphe vivait encore: spectateur de cette lutte, il pouvait aisment
tre tent d'employer contre son frre les armes par lesquelles celui-ci
avait triomph de lui,  savoir des intelligences avec ses sujets
rebelles. Afin d'chapper  ce coup, Matthias s'empressa d'accepter la
proposition des tats de Moravie, qui s'offraient  servir de mdiateurs
entre lui et les tats d'Autriche. Un comit, des uns et des autres, se
runit  Vienne, o les dputs autrichiens firent entendre un langage
qui aurait surpris mme  Londres, au sein du Parlement. Les
protestants, disaient-ils dans la conclusion, ne veulent pas tre moins
respects dans leur patrie qu'une poigne de catholiques. C'est par le
secours de sa noblesse protestante que Matthias a contraint l'empereur 
cder; o se trouvent quatre-vingts barons papistes, on en compte trois
cents vangliques. L'exemple de Rodolphe doit tre un avertissement
pour Matthias. Qu'il prenne garde de perdre la terre, en voulant faire
des conqutes pour le ciel. Les tats de Moravie, au lieu d'exercer
leur mdiation au profit de l'empereur, ayant fini par prendre eux-mmes
le parti de leurs frres autrichiens; l'union allemande tant intervenue
en faveur de ceux-ci avec la plus grande nergie, et la crainte des
reprsailles de Rodolphe ayant mis Matthias fort  la gne, il se laissa
enfin arracher la dclaration dsire en faveur des vangliques.

Les membres protestants de l'empire d'Allemagne prirent alors pour
modle de leur conduite envers l'empereur celle des tats autrichiens
envers leur archiduc, et ils s'en promirent le mme succs. A la
premire dite qu'il tint  Ratisbonne (1613), o les affaires les plus
pressantes attendaient une solution, o une contribution gnrale tait
devenue ncessaire pour une guerre avec la Turquie et avec le prince
Bethlen Gabor de Transylvanie, qui s'tait dclar matre de ce pays
avec le secours des Turcs et menaait mme la Hongrie, ces membres
protestants surprirent l'empereur par une demande toute nouvelle. Les
voix catholiques taient toujours les plus nombreuses dans le conseil
des princes, et, comme tout se dcidait  la pluralit des voix, on ne
tenait d'ordinaire aucun compte des vangliques, quelque troite que
ft leur union. Ils voulaient maintenant voir renoncer les catholiques
 cet avantage de la pluralit des voix; ils voulaient qu' l'avenir une
religion n'et plus la facult d'annuler les voix de l'autre par une
invariable majorit. Et, en effet, si la religion vanglique devait
tre reprsente  la dite, il s'entendait, ce semble, de soi-mme que
la constitution de l'assemble ne devait pas lui rendre impossible
l'usage de son droit. A cette demande, on ajoutait des plaintes sur les
usurpations du conseil aulique et sur l'oppression des protestants, et
les fonds de pouvoir des tats avaient ordre de ne prendre aucune part
aux dlibrations gnrales, tant qu'ils n'auraient pas obtenu sur ce
point prliminaire une rponse favorable.

Ainsi s'introduisit dans la dite une dangereuse division, qui menaait
de rendre  jamais impossible toute dlibration commune. Si sincrement
que l'empereur et dsir,  l'exemple de Maximilien, son pre, tenir un
sage milieu entre les deux religions, la conduite actuelle des
protestants ne lui laissait plus que la fcheuse ncessit de choisir
entre elles. Dans ses pressants besoins, l'assistance de tout l'Empire
lui tait indispensable, et pourtant il ne pouvait s'attacher un parti
sans perdre le secours de l'autre. Si mal affermi dans ses propres
domaines hrditaires, il devait trembler  la seule pense d'une guerre
ouverte avec les protestants; mais toute l'Europe catholique, attentive
 la rsolution qu'il allait prendre, et les reprsentations des membres
catholiques de l'Empire, celles des cours de Rome et d'Espagne, lui
permettaient aussi peu de favoriser les protestants au prjudice de la
religion romaine.

Une situation si critique aurait abattu un plus ferme gnie que
Matthias, et sa propre habilet l'aurait tir difficilement de ce
mauvais pas; mais l'intrt des catholiques tait li troitement avec
l'autorit de l'empereur, et, s'ils la laissaient dchoir, les princes
ecclsiastiques surtout taient aussitt livrs sans dfense aux
attaques des protestants. Voyant donc l'empereur balancer, les
catholiques jugrent qu'il tait grand temps de raffermir son courage
qui faiblissait. On le fit pntrer dans le secret de la Ligue; on lui
en exposa toute l'organisation, les ressources et les forces. Si peu
consolante que ft cette dcouverte pour l'empereur, la perspective d'un
soutien si puissant lui donna cependant un peu plus de courage contre
les vangliques. Leurs demandes furent cartes, et la dite se spara
sans rien rsoudre. Mais Matthias fut la victime de cette querelle. Les
protestants lui refusrent leurs subsides et se vengrent sur lui de
l'obstination des catholiques.

Cependant les Turcs se montraient eux-mmes disposs  prolonger
l'armistice, et on laissa le prince Bethlen Gabor en paisible possession
de la Transylvanie. L'Empire se trouvait prserv des dangers
extrieurs, et mme au dedans, malgr toutes ces divisions si
prilleuses, la paix rgnait encore. Un accident fort imprvu avait
donn  la querelle de la succession de Juliers la tournure la plus
trange. Ce duch tait toujours possd en commun par l'lecteur de
Brandebourg et le comte palatin de Neubourg; un mariage, entre le prince
de Neubourg et une princesse de Brandebourg devait unir d'une manire
indissoluble les intrts des deux familles. Tout ce plan fut renvers
par--un soufflet, que l'lecteur de Brandebourg eut le malheur de
donner, dans l'ivresse,  son gendre futur. Ds ce moment, la bonne
harmonie fut dtruite entre les deux maisons. Le prince de Neubourg se
fit catholique. Une princesse de Bavire fut le prix de cette apostasie,
et la puissante protection de la Bavire et de l'Espagne la consquence
naturelle des deux vnements. Pour aider le comte palatin  s'assurer
la possession exclusive de Juliers, les troupes espagnoles furent
attires des Pays-Bas dans le duch. Pour se dlivrer de ces htes,
l'lecteur de Brandebourg appela les Hollandais dans le pays, et, pour
leur complaire, il embrassa le calvinisme. Les Espagnols et les
Hollandais parurent, mais on put voir que c'tait uniquement en vue de
conqurir pour eux-mmes.

La guerre voisine, des Pays-Bas, sembla vouloir prendre alors pour
thtre le territoire germanique, et quelle abondance de matires
inflammables n'y trouvait-elle pas toute prte! L'Allemagne protestante
vit avec effroi les Espagnols prendre pied sur le bas Rhin, et
l'Allemagne catholique avec plus d'effroi encore les Hollandais franchir
les limites de l'Empire. C'tait  l'occident que devait clater la mine
depuis longtemps creuse sous tout le sol de l'Allemagne; la terreur et
les alarmes s'taient tournes de ce ct, et ce fut de l'orient que
vint le coup qui amena l'explosion.

Le repos que la lettre de Majest de Rodolphe II avait procur  la
Bohme se prolongea encore quelque temps sous le rgne de Matthias, et
jusqu'au jour o fut nomm un nouveau successeur  la couronne de ce
royaume, dans la personne de Ferdinand de Grtz.

Ce prince, que nous apprendrons  mieux connatre dans la suite, sous le
nom de Ferdinand II, s'tait annonc comme un zlateur inexorable de
l'glise romaine, en extirpant par violence le protestantisme de ses
tats hrditaires: aussi la partie catholique de la nation bohme
voyait-elle en lui le futur soutien de son glise. La sant caduque de
Matthias rapprochait cette poque prvue, et les catholiques bohmes,
dans la confiance que leur inspirait un si puissant protecteur,
commenaient dj  traiter leurs adversaires avec moins de mnagements.
Les sujets protestants de seigneurs catholiques taient surtout exposs
aux plus durs traitements. Plusieurs catholiques commirent mme
l'imprudence de parler assez haut de leurs esprances, et leurs menaces
veillrent dans l'autre parti une fcheuse mfiance contre leur futur
souverain. Mais elle n'aurait jamais clat par des actes, si l'on s'en
tait tenu  des menaces gnrales, et si des attaques particulires
contre certaines personnes n'avaient donn au mcontentement populaire
des chefs entreprenants.

Henri Matthias, comte de Thurn, n'tait pas n Bohme, mais il possdait
quelques domaines dans le royaume; et son zle pour la religion
protestante, un amour enthousiaste pour sa nouvelle patrie, lui avaient
gagn toute la confiance des utraquistes, ce qui lui ouvrit le chemin
des postes les plus importants. Il avait servi avec gloire contre les
Turcs. Par ses manires insinuantes, il gagna les coeurs de la
multitude. Esprit ardent, imptueux; aimant le trouble, parce que ses
talents y brillaient; assez inconsidr et tmraire pour entreprendre
des choses qu'une froide prudence et un sang plus tranquille ne
hasardent point; assez peu scrupuleux pour jouer le sort des peuples,
lorsqu'il s'agissait de satisfaire ses passions; assez habile pour mener
 la lisire une nation telle qu'tait alors la Bohme: il avait dj
pris la part la plus active aux troubles sous le rgne de Rodolphe, et
c'tait  lui principalement qu'on devait la lettre impriale, arrache
 ce prince par les tats. La cour avait mis sous sa garde, comme
burgrave de Karlstein, la couronne de Bohme et les chartes du royaume;
mais, dpt bien plus important, la nation s'tait livre elle-mme 
lui, en le nommant dfenseur ou protecteur de la foi. Les grands qui
gouvernaient l'empereur arrachrent maladroitement au comte de Thurn la
garde de choses mortes pour lui laisser son influence sur les vivants.
Ils lui enlevrent la dignit de burgrave, qui le faisait dpendre de la
faveur de la cour, comme pour lui ouvrir les yeux sur l'importance de ce
qui lui restait; ils blessrent sa vanit, qui rendait pourtant son
ambition inoffensive. Ds lors, il fut domin par le dsir de la
vengeance, et l'occasion de le satisfaire ne lui manqua pas longtemps.

Dans la lettre de Majest arrache par les Bohmes  Rodolphe II, aussi
bien que dans la paix de religion des Allemands, un article important
tait rest indcis. Tous les droits que la paix de religion assurait
aux protestants taient pour les membres de la dite, pour le
souverain, et non pour les sujets; on avait seulement stipul pour les
sujets des tats ecclsiastiques une vague libert de conscience. La
lettre impriale de Bohme ne parlait non plus que des seigneurs,
membres des tats, et des villes royales, dont les magistrats avaient su
conqurir des droits gaux  ceux des membres des tats. A ces villes
seules fut accorde la libert d'tablir des glises, des coles, et
d'exercer publiquement le culte protestant. Dans toutes les autres
villes, c'tait aux seigneurs dont elles relevaient de statuer quel
degr de libert religieuse ils voulaient permettre aux sujets. Les
membres de l'Empire germanique avaient us de ce droit dans toute son
tendue: les sculiers, sans opposition; les ecclsiastiques, auxquels
une dclaration de l'empereur Ferdinand contestait ce droit, avaient
combattu, non sans fondement, la validit de cette dclaration. Ce qui
tait _contest_ dans le trait de paix tait _indtermin_ dans la
lettre de Rodolphe; l, l'interprtation n'tait pas douteuse, mais il
tait douteux de savoir si l'on devait l'obissance; ici,
l'interprtation tait laisse aux seigneurs. Les sujets des membres
ecclsiastiques des tats de Bohme croyaient donc avoir le mme droit
que la dclaration de Ferdinand accordait aux sujets des vques
allemands: ils s'estimaient gaux aux sujets des villes royales, parce
qu'ils rangeaient les domaines ecclsiastiques parmi les domaines de la
couronne. Dans la petite ville de Klostergrab, qui dpendait de
l'archevque de Prague, et  Braunau, qui appartenait  l'abb du
couvent de ce nom, les sujets protestants osrent btir des glises de
leur propre autorit, et en terminrent la construction malgr
l'opposition de leurs seigneurs et mme l'improbation de l'empereur.

Cependant, la vigilance des dfenseurs s'tait un peu ralentie, et la
cour crut pouvoir hasarder un coup dcisif. Sur un ordre imprial,
l'glise de Klostergrab fut dmolie, celle de Braunau ferme de force,
et les bourgeois les plus turbulents furent jets en prison. Un
mouvement gnral parmi les protestants fut la suite de ces mesures; on
cria  la violation de la lettre de Majest. Le comte de Thurn, anim
par la vengeance et press plus encore par son office de dfenseur, se
montra surtout trs-actif pour chauffer les esprits. A son instigation,
des dputs de tous les cercles du royaume furent convoqus  Prague,
pour prendre les mesures ncessaires dans ce danger commun. On convint
de rdiger une supplique  l'empereur et d'insister sur l'largissement
des prisonniers. La rponse de l'empereur, dj trs-mal reue des tats
parce qu'il ne l'avait pas adresse  eux-mmes, mais  ses lieutenants,
improuvait leur conduite, comme illgale et sditieuse, justifiait par
un ordre imprial ce qui s'tait fait  Klostergrab et  Braunau, et
renfermait quelques passages qu'on pouvait interprter comme des
menaces.

Le comte de Thurn ne manqua pas d'augmenter la fcheuse impression que
cet crit de l'empereur produisit sur l'assemble des tats. Il leur
reprsenta le danger de tous ceux qui avaient pris part  la supplique
et sut les entraner par la peur et la colre  des rsolutions
violentes. Les soulever immdiatement contre l'empereur, c'et t un
pas encore trop hardi. Il ne les amena que par degrs  ce but
invitable. Il jugea bon de dtourner d'abord leur mcontentement sur
les conseillers de l'empereur, et fit rpandre,  cet effet, le bruit
que l'crit imprial avait t rdig  la lieutenance  Prague, et
seulement sign  Vienne. Parmi les lieutenants impriaux, le prsident
de la chambre Slawata et le baron de Martinitz, nomm burgrave de
Karlstein  la place de Thurn, taient l'objet de la haine universelle.
Depuis longtemps, l'un et l'autre avaient laiss voir assez clairement
leurs dispositions hostiles aux membres protestants des tats, en
refusant seuls d'assister  la sance o la lettre impriale avait t
enregistre dans les statuts de Bohme. Ds lors, on les avait menacs
de les rendre responsables de toute atteinte future porte  cet acte,
et, depuis, tout ce qui tait arriv de fcheux aux protestants leur
avait t imput, et non sans raison. Parmi tous les seigneurs
catholiques, nuls ne s'taient montrs aussi durs que ces deux hommes
envers leurs sujets protestants. On les accusait de lcher des chiens
aprs eux, pour les pousser  la messe, et de les ramener de force au
papisme, par le refus du baptme, du mariage et de la spulture. Il
n'tait pas difficile d'enflammer la colre de la nation contre deux
personnages si dtests, et on les choisit pour victimes du
mcontentement universel.

Le 23 mai 1618, les dputs, en armes et accompagns d'une suite
nombreuse, se prsentrent au chteau royal et entrrent en tumulte dans
la salle o les lieutenants de l'empereur, Sternberg, Martinitz,
Lobkowitz et Slawata, taient assembls. Ils demandrent d'un ton
menaant,  chacun d'eux, de dclarer s'il avait eu part  l'crit
imprial et s'il y avait donn son assentiment. Sternberg les accueillit
avec modration; Martinitz et Slawata rpondirent firement. Cela dcida
de leur sort. On conduisit par le bras hors de la salle Sternberg et
Lobkowitz, moins has et plus redouts; ensuite Slawata et Martinitz
furent saisis, trans vers une fentre et prcipits, d'une hauteur de
quatre-vingts pieds, dans le foss du chteau. On y jeta aprs eux le
secrtaire Fabricius, leur crature  tous deux. Tout le monde civilis
s'tonna, comme de raison, d'une justice si trange: les Bohmes
allgurent, pour s'excuser, l'usage national, et ne trouvrent rien de
surprenant dans cette affaire, sinon qu'on pt se relever, si bien
portant, d'une telle chute. Un amas de fumier, sur lequel la lieutenance
impriale eut le bonheur de choir, l'avait prserve du mal.

On ne pouvait se flatter d'avoir reconquis, par une si brusque
excution, les bonnes grces de l'empereur; mais c'tait l justement
que le comte de Thurn avait voulu amener les tats. S'ils s'taient
permis un pareil acte de violence dans la crainte d'un pril encore
incertain, l'attente certaine d'un chtiment et le besoin de sret,
devenu plus pressant, devaient les entraner bien plus loin encore. En
se faisant justice  eux-mmes d'une faon si brutale, ils avaient ferm
toutes les voies  l'irrsolution et au repentir, et il ne paraissait
possible de racheter ce crime unique que par une longue suite de
violences. Comme on ne pouvait faire que l'acte n'et pas t commis, il
fallait dsarmer le pouvoir qui devait punir. Trente directeurs furent
nomms pour continuer lgalement la rvolte. On s'empara de toutes les
affaires du gouvernement, de tous les revenus de la couronne; on reut
le serment des fonctionnaires royaux et des troupes; et l'on adressa 
toute la nation bohme une sommation de dfendre la cause commune. Les
jsuites, que la haine gnrale accusait d'avoir provoqu jusque-l tous
les actes d'oppression, furent bannis de tout le royaume, et les tats
crurent ncessaire de justifier, dans un manifeste particulier, cette
dure dcision. Au reste, toutes ces mesures avaient pour objet le
maintien des lois et de l'autorit royale: langage ordinaire des
rebelles, jusqu' ce que la fortune se soit prononce pour eux.

L'motion que la nouvelle de cette rvolte de Bohme excita  la cour
impriale fut loin d'tre aussi vive que l'et mrit une telle
provocation. L'empereur Matthias n'tait plus cet homme dtermin qui
avait pu autrefois aller chercher son roi et son matre au sein de son
peuple et le renverser de trois trnes. L'audacieux courage qui l'avait
anim dans une usurpation l'abandonna dans une dfense lgitime. Les
Bohmes rvolts avaient pris les armes les premiers, et il tait
naturel qu'il armt comme eux. Mais il ne pouvait esprer de renfermer
la guerre dans ce royaume; dans tous les pays de sa domination, les
protestants taient lis entre eux par une dangereuse sympathie: le
pril commun de la religion pouvait les runir tout  coup en une
redoutable rpublique. Que pouvait-il opposer  un pareil ennemi, si nos
sujets protestants se sparaient de lui? Les deux partis n'allaient-ils
pas s'puiser dans une guerre civile si funeste? Tout n'tait-il pas
compromis s'il succombait, et, s'il tait vainqueur, qui ruinait-il que
ses propres sujets?

Ces considrations disposrent Matthias et son conseil  l'indulgence et
 des penses de paix; mais d'autres voulaient voir dans cette
indulgence mme la cause du mal. L'archiduc Ferdinand de Grtz alla
jusqu' fliciter l'empereur d'un vnement qui justifierait devant
l'Europe entire toutes les violences envers les protestants de Bohme.
La dsobissance, disait-il, l'anarchie et la rvolte ont toujours
donn la main au protestantisme. Toutes les liberts que Matthias et son
prdcesseur ont accordes aux tats n'ont eu d'autre effet que
d'accrotre leurs prtentions. C'est contre l'autorit souveraine que
sont diriges toutes les dmarches des hrtiques; c'est par degrs que
leur insolence en est venue  cette dernire attaque; bientt, pour
dernier outrage, ils attenteront  la personne de l'empereur. Contre de
pareils ennemis, on ne trouvera de secours que dans les armes, de repos
et d'autorit que sur les ruines de leurs dangereux privilges, de
sret pour la foi catholique que dans la destruction totale de cette
secte. L'issue de la guerre tait douteuse, il est vrai; mais, si on ne
la faisait pas, la ruine tait certaine. La confiscation des biens des
rebelles suffirait largement aux dpenses, et la terreur des supplices
enseignerait, pour l'avenir, aux autres dites une prompte obissance.
Pouvait-on blmer les protestants de Bohme de prendre  temps leurs
mesures contre les effets de pareilles maximes? Aussi bien tait-ce
seulement contre l'hritier de l'empereur que cette rvolte tait
dirige, et non contre l'empereur lui-mme, qui n'avait rien fait pour
justifier les alarmes des protestants. Ce fut pour fermer le chemin du
trne de Bohme  Ferdinand qu'on saisit les armes, ds le temps du
rgne de Matthias; mais on voulait, jusqu' la mort de cet empereur, se
tenir dans les bornes d'une apparente soumission.

Cependant la Bohme tait en armes, et l'empereur ne pouvait pas mme
offrir la paix sans armer  son tour. L'Espagne avana de l'argent et
promit qu'elle enverrait des troupes d'Italie et des Pays-Bas. On nomma
gnralissime un Nerlandais, le comte de Bucquoi, aucun homme du pays
n'inspirant assez de confiance; le comte de Dampierre, tranger comme
lui, commandait sous ses ordres. Avant que cette arme se mt en
mouvement, l'empereur la fit prcder d'un manifeste, pour tenter les
voies de la douceur. Il y dclarait aux Bohmes que la lettre de Majest
tait sacre pour lui; qu'il n'avait jamais rien rsolu contre leur
religion ou leurs privilges. Son armement actuel n'tait lui-mme que
la suite ncessaire du leur; aussitt que la nation aurait pos les
armes, il licencierait, lui aussi ses troupes. Mais cette lettre
clmente manqua son but, parce que les chefs de la rvolte jugrent
prudent de cacher au peuple la bonne volont de l'empereur. Au lieu de
cela, ils rpandirent du haut des chaires et dans des pamphlets les
bruits les plus venimeux: ils faisaient trembler le peuple abus, en le
menaant de nouvelles Saint-Barthlemy, qui n'existaient que dans leur
tte. Toute la Bohme prit part  la rvolte, except les villes de
Budweiss, Krummau et Pilsen. Ces trois cits, qui taient en grande
partie catholiques, eurent seules le courage, au milieu de la dfection
gnrale, de rester fidles  l'empereur, qui leur promit des secours.
Mais il ne pouvait chapper au comte de Thurn combien il serait
dangereux de laisser dans les mains de l'ennemi trois places d'une telle
importance, qui tenaient ouverte en tout temps aux armes de l'empereur
l'entre du royaume. Avec une prompte rsolution, il parut devant
Budweiss et Krummau, se flattant que l'pouvante lui livrerait l'une et
l'autre. Krummau se rendit, mais Budweiss repoussa avec fermet toutes
ses attaques.

Alors l'empereur commena  montrer lui-mme un peu plus de srieuse
vigueur et d'activit. Bucquoi et Dampierre se jetrent dans la Bohme
avec deux armes et commencrent  la traiter en pays ennemi. Mais ces
deux chefs impriaux trouvrent le chemin de Prague plus difficile
qu'ils ne s'y taient attendus. Il leur fallut enlever, l'pe  la
main, chaque passage, chaque poste un peu tenable, et la rsistance
augmentait  chaque pas, parce que les excs de leurs soldats, pour la
plupart Hongrois et Wallons, poussaient les amis  la dfection et les
ennemis au dsespoir. Mais, alors mme que ses armes s'avanaient dans
la Bohme, l'empereur continuait d'offrir la paix aux tats et de se
montrer dispos  un accommodement. De nouvelles perspectives qui
s'ouvrirent pour les rebelles rehaussrent leur courage. La dite de
Moravie embrassa leur parti, et il leur vint d'Allemagne, en la personne
du comte de Mansfeld, un dfenseur aussi brave qu'inattendu.

Les chefs de l'Union vanglique avaient observ jusque-l les
vnements de Bohme en silence, mais non en spectateurs oisifs. La
Bohme combattait pour la mme cause qu'eux et contre le mme ennemi:
ils firent voir aux membres de l'alliance leur propre sort dans celui de
ce peuple, et leur reprsentrent sa cause comme l'intrt le plus sacr
pour l'union allemande. Fidles  ce principe, ils soutinrent le courage
des rebelles par des promesses de secours, et une circonstance heureuse
les mit en tat de remplir  l'improviste cet engagement.

Le comte Pierre-Ernest de Mansfeld, dont le pre, Ernest de Mansfeld,
officier autrichien plein de mrite, avait command quelque temps avec
beaucoup de gloire l'arme espagnole dans les Pays-Bas, fut l'instrument
qui devait humilier la maison d'Autriche en Allemagne. Il avait fait
lui-mme ses premires campagnes au service de cette maison, et
combattu, dans le pays de Juliers et en Alsace, sous les drapeaux de
l'archiduc Lopold, contre la religion protestante et la libert
allemande; mais, gagn insensiblement par les principes de la nouvelle
religion, il abandonna un chef intress, qui lui refusait le payement
des dpenses faites  son service, et il consacra  l'Union vanglique
son zle et son pe victorieuse. Il arriva prcisment  cette poque
que le duc de Savoie, engag dans une guerre contre l'Espagne, demanda
des secours  l'Union, dont il tait l'alli. L'Union lui cda sa
nouvelle conqute, et Mansfeld fut charg de mettre sur pied en
Allemagne, pour le duc et  ses frais, une arme de quatre mille hommes.
Cette arme tait prte  marcher, quand la guerre s'alluma en Bohme,
et le duc n'ayant,  ce moment, aucun besoin de renforts, laissa ces
troupes  la disposition de l'Union. Rien ne pouvait tre plus au gr de
celle-ci que de secourir, aux frais d'autrui, ses allis de Bohme. Le
comte de Mansfeld reut aussitt l'ordre de conduire ces quatre mille
hommes dans ce royaume, et, pour cacher aux yeux du monde les vritables
auteurs de l'armement, on mit en avant un brevet dlivr par les tats
de Bohme.

Mansfeld parut dans le pays et s'y tablit solidement par la prise de la
ville forte de Pilsen, fidle  l'empereur. Le courage des rebelles fut
encore relev par un autre secours, que leur envoyrent les tats de
Silsie. Ils engagrent alors avec les troupes impriales des combats,
peu dcisifs, mais qui n'en causrent que plus de ravages et qui furent
le prlude d'une guerre plus srieuse. Afin de ralentir les oprations
militaires de l'empereur, on ngocia avec lui, et l'on accepta mme la
mdiation offerte par la Saxe; mais, avant que le rsultat pt montrer
combien on tait peu sincre, la mort fit disparatre l'empereur de la
scne.

Qu'avait fait Matthias pour justifier l'attente du monde, qu'il avait
provoque en renversant son prdcesseur? tait-ce la peine de monter
sur le trne de Rodolphe par un crime, pour l'occuper si mal et en
descendre avec si peu de gloire? Tant que Matthias fut roi, il expia
l'imprudence par laquelle il l'tait devenu. Afin de porter la couronne
quelques annes plus tt, il en avait sacrifi toute l'indpendance. Ce
que les tats, devenus plus puissants lui laissrent d'autorit, ses
propres agnats l'entravrent par une humiliante contrainte. Malade et
sans postrit, il vit l'attention des hommes courir au-devant de son
orgueilleux successeur, qui, dans son impatience, anticipait sur sa
destine, et, sous le rgne expirant d'un vieillard, ouvrait dj le
sien.

On pouvait regarder comme teinte avec Matthias la branche rgnante de
la maison d'Autriche en Allemagne. Car, de tous les fils de Maximilien,
il ne restait plus que l'archiduc Albert, alors dans les Pays-Bas, qui,
faible et sans enfants, avait cd  la branche de Grtz ses droits  la
succession. La maison d'Espagne s'tait aussi dsiste, dans un pacte
secret, en faveur de l'archiduc Ferdinand de Styrie, de toutes ses
prtentions sur les pays autrichiens. C'tait en la personne de ce
prince que la souche de Habsbourg devait pousser en Allemagne de
nouvelles branches et faire revivre l'ancienne grandeur de l'Autriche.

Ferdinand eut pour pre l'archiduc Charles de Carniole, de Carinthie et
de Styrie, frre pun de l'empereur Maximilien II, et pour mre une
princesse de Bavire. Comme il avait perdu son pre ds l'ge de douze
ans, l'archiduchesse sa mre le confia  la garde du duc Guillaume de
Bavire, frre de cette princesse, sous les yeux duquel il fut lev et
instruit par les jsuites,  l'universit d'Ingolstadt. On imagine
aisment quels principes Ferdinand dut puiser dans le commerce d'un
prince qui avait renonc par dvotion au gouvernement. On lui montrait,
d'une part, l'indulgence des princes de la branche de Maximilien envers
l'hrsie, et les troubles de leurs tats; de l'autre, la prosprit de
la Bavire et le zle impitoyable de ses souverains pour la religion:
entre ces deux modles, on lui laissait le choix.

Prpar dans cette cole  devenir un vaillant champion de Dieu, un
actif instrument de l'glise, il quitta la Bavire, aprs un sjour de
cinq ans, pour aller prendre le gouvernement de ses domaines
hrditaires. Les tats de Carniole, de Carinthie et de Styrie, ayant
demand que leur libert religieuse ft confirme avant la prestation de
l'hommage, Ferdinand rpondit que l'hommage n'avait rien de commun avec
la libert religieuse. Le serment fut exig et prt sans condition.
Plusieurs annes s'coulrent avant que l'entreprise, dont le plan avait
t conu  Ingolstadt, part mre pour l'excution. Avant de manifester
son dessein, Ferdinand alla en personne implorer  Lorette la faveur de
la Vierge Marie et chercher  Rome, aux pieds de Clment VIII, la
bndiction apostolique.

C'est qu'il ne s'agissait de rien moins que de bannir le protestantisme
d'une contre o il avait pour lui la supriorit du nombre et, de plus,
une existence lgale, grce  un acte formel de tolrance que le pre de
Ferdinand avait octroy  l'ordre des seigneurs et chevaliers du pays.
Une concession si solennelle ne pouvait tre retire sans danger. Mais
aucune difficult n'effrayait le pieux lve des jsuites. L'exemple des
autres princes de l'Empire, catholiques et protestants, qui avaient
exerc sans contradiction, dans leurs domaines, le droit de rforme, et
l'abus que les tats de Styrie avaient fait de leur libert religieuse,
devaient servir de justification  cet acte de violence. Arm d'une loi
positive, qui choquait le bon sens, on croyait pouvoir insulter sans
pudeur aux lois de la raison et de l'quit. Au reste, dans cette
injuste entreprise, Ferdinand montra un courage digne d'admiration et
une louable constance. Sans bruit, et, il faut le dire aussi, sans
cruaut, il supprima le culte protestant dans une ville, puis dans une
autre, et, en peu d'annes, cette oeuvre prilleuse fut acheve, 
l'tonnement gnral de l'Allemagne.

Mais, tandis que les catholiques admiraient dans ce prince le hros et
le chevalier de leur glise, les protestants commenaient  se prmunir
contre lui, comme contre leur ennemi le plus dangereux. Nanmoins, la
proposition de Matthias de lui assurer sa succession ne trouva point
d'opposition, ou n'en trouva qu'une bien faible, dans les tats lectifs
de l'Autriche, et les Bohmes eux-mmes le couronnrent, sous des
conditions trs-acceptables, comme leur roi futur. Ce ne fut que plus
tard, quand ils eurent reconnu la funeste influence de ses conseils sur
le gouvernement de l'empereur, que leurs inquitudes s'veillrent.
Diverses pices, crites de la main de ce prince, que la malveillance
fit tomber dans leurs mains et qui ne trahissaient que trop ses
sentiments, portrent leurs craintes au plus haut degr. Ils furent
surtout rvolts d'un pacte secret de famille conclu avec l'Espagne, par
lequel Ferdinand assurait  cette couronne le royaume de Bohme, 
dfaut d'hritiers mles, sans avoir entendu la nation et sans nul gard
au droit qu'elle avait d'lire ses souverains. Les nombreux ennemis que
ce prince s'tait faits, par sa rforme en Styrie, parmi les protestants
en gnral, lui rendirent auprs des Bohmes les plus mauvais services;
et surtout quelques migrs styriens, rfugis en Bohme, et qui
avaient apport dans leur nouvelle patrie un coeur altr de vengeance,
se montraient fort actifs pour nourrir le feu de la rvolte. Ce fut dans
ces dispositions hostiles que le roi Ferdinand trouva la nation bohme,
lorsque l'empereur Matthias lui fit place.

De si mauvais rapports entre la nation et le prince candidat  la
couronne auraient excit des orages, quelque paisible qu'et t, du
reste, la succession au trne: combien plus alors, au milieu du feu de
la rvolte; quand la nation avait repris sa souverainet, qu'elle tait
revenue  l'tat du droit naturel, qu'elle avait les armes  la main;
que le sentiment de son union lui avait inspir une foi enthousiaste en
elle-mme; que les plus heureux succs, des promesses de secours
trangers et des esprances folles avaient lev son courage jusqu' la
plus ferme confiance! Oubliant les droits dj confrs  Ferdinand, les
tats dclarrent leur trne vacant et leur choix compltement libre. Il
n'y avait aucun moyen de paisible soumission, et, si Ferdinand voulait
possder la couronne de Bohme, il avait le choix, ou de l'acheter au
prix de tout ce qui rend une couronne souhaitable, ou de la conqurir
l'pe  la main.

Mais par quels moyens la conqurir? De quelque ct qu'il tournt ses
regards, tous ses tats taient en flammes. La Silsie tait entrane
dans la rvolte de la Bohme; la Moravie tait sur le point de suivre
cet exemple; dans la haute et la basse Autriche s'agitait, comme sous
Rodolphe, l'esprit de libert; aucune dite ne voulait prter le
serment. Le prince Bethlen Gabor de Transylvanie menaait la Hongrie
d'une irruption; un mystrieux armement des Turcs effrayait toutes les
provinces situes  l'orient; et pour que la dtresse de Ferdinand ft
au comble, il fallut encore que les protestants, veills par l'exemple
gnral, levassent la tte dans ses domaines paternels. Ils avaient dans
ces pays la supriorit du nombre; dans la plupart, ils taient en
possession des revenus avec lesquels Ferdinand devait faire la guerre.
Les neutres commenaient  balancer; les fidles,  dsesprer; les
malintentionns montraient seuls du courage. Une moiti de l'Allemagne
faisait signe aux rebelles de prendre patience, l'autre attendait
l'vnement sans agir; les secours de l'Espagne taient encore dans des
pays lointains: le moment qui donnait tout  Ferdinand menaait de tout
lui ravir.

Quelques offres qu'il ft maintenant, sous la dure loi de la ncessit,
aux Bohmes rebelles, toutes ses propositions de paix furent insolemment
rejetes. Dj le comte de Thurn se montre en Moravie,  la tte d'une
arme, pour amener cette province, la seule qui ft encore chancelante,
 prendre un parti. La vue de leurs amis donne aux protestants moraves
le signal de la rvolte. Brnn est emport; le reste du pays se rend
volontairement; dans toute la province, on change de religion et de
gouvernement. Le torrent des rebelles, grossi dans sa course, se
prcipite dans l'Autriche suprieure, o un parti de mme opinion le
reoit avec allgresse. Plus de privilges de religion! les mmes
droits pour toutes les glises chrtiennes! Le bruit se rpand qu'on
lve dans le pays des troupes trangres pour craser la Bohme: ce sont
elles qu'on vient chercher, dit-on, et l'on poursuivra jusqu'
Jrusalem l'ennemi de la libert. Aucun bras ne se remue pour dfendre
l'archiduc;  la fin, les rebelles viennent camper sous les murs de
Vienne, pour assiger leur souverain.

Ferdinand avait loign ses enfants de Grtz, o ils n'taient plus en
sret, et les avait envoys dans le Tyrol; lui-mme, il attendait la
rvolte dans sa capitale. Une poigne de soldats tait tout ce qu'il
pouvait opposer  cet essaim furieux; et ce petit nombre d'hommes
manquait de bonne volont parce qu'ils taient sans solde et mme sans
pain. Vienne n'tait pas prpare  un long sige. Le parti des
religionnaires, toujours prt  se joindre aux Bohmes, avait dans la
ville la supriorit, ceux de la campagne rassemblaient dj des troupes
contre l'archiduc. Dj la plbe protestante le voyait enferm dans un
clotre, ses tats partags, et ses enfants levs dans la nouvelle
religion. Livr  des ennemis secrets, entour d'ennemis dclars, il
voyait,  chaque instant, s'ouvrir l'abme qui allait engloutir toutes
ses esprances, l'engloutir lui-mme. Les balles bohmes volaient dans
son palais imprial, o seize barons autrichiens, qui avaient pntr
dans son appartement, l'assigeaient de reproches et voulaient lui
arracher son consentement  une confdration avec les Bohmes. Un de
ces barons le saisit par les boutons de son pourpoint, lui lana ce cri
au visage: Ferdinand, signeras-tu?

A qui n'et-on pardonn de chanceler dans une position si terrible?...
Ferdinand songeait aux moyens de devenir empereur d'Allemagne. Il
semblait n'avoir plus d'autre ressource que de fuir promptement ou de
cder. Autour de lui, des hommes de coeur lui conseillaient le premier
parti; des prtres catholiques, le second. S'il abandonnait la ville,
elle tombait dans les mains de l'ennemi. Avec Vienne, l'Autriche tait
perdue; avec l'Autriche, le trne imprial. Ferdinand ne quitta point sa
capitale et voulut tout aussi peu entendre parler de conditions.

L'archiduc discutait encore avec les barons qu'on lui avait dputs;
tout  coup, le son des trompettes retentit sur la place du chteau. Les
assistants passent de l'tonnement  la crainte, un bruit sinistre se
rpand dans le palais: les dputs disparaissent l'un aprs l'autre. On
entend beaucoup de nobles et de bourgeois s'enfuir en toute hte dans le
camp de Thurn. Ce changement soudain avait t produit par un rgiment
de cuirassiers de Dampierre, qui,  ce moment dcisif, avait pntr
dans la ville pour dfendre l'archiduc. Un corps de fantassins les
suivit bientt; beaucoup de bourgeois catholiques, anims  cette vue
d'un nouveau courage, et les tudiants eux-mmes, prennent les armes.
Une nouvelle qui arriva en mme temps de Bohme acheva de sauver
Ferdinand: le gnral nerlandais Bucquoi avait battu compltement le
comte de Mansfeld prs de Budweiss, et il marchait sur Prague. Les
Bohmes se htrent de plier leurs tentes pour aller dlivrer leur
capitale.

Et maintenant l'ennemi laissait libres les passages qu'il avait occups
pour fermer  Ferdinand la route qui menait  Francfort,  l'lection
impriale. S'il importait, en tout cas, au roi de Hongrie, pour
l'ensemble de son plan, de monter sur le trne de l'Empire, c'tait
maintenant pour lui un intrt d'autant plus grave, que son lection
allait devenir le tmoignage le moins suspect et le plus dcisif pour la
dignit de sa personne et la justice de sa cause, en mme temps qu'elle
lui permettrait d'esprer les secours de l'Allemagne. Mais la mme
cabale, qui le poursuivait dans ses tats hrditaires, travailla
galement contre lui dans sa candidature  la couronne impriale. On ne
voulait plus voir monter aucun prince autrichien sur le trne
d'Allemagne, et moins que tout autre ce Ferdinand, le perscuteur dcid
de la religion protestante, l'esclave de l'Espagne et des jsuites. Pour
l'carter, on avait offert, du vivant de Matthias, la couronne impriale
au duc de Bavire, et, aprs son refus, au duc de Savoie. Comme il
n'tait pas fort ais de s'accorder avec celui-ci sur les conditions, on
s'effora du moins de retarder l'lection, jusqu'au moment o un coup
dcisif, en Bohme ou en Autriche, aurait ruin toutes les esprances de
Ferdinand et l'aurait rendu incapable de cette dignit. Les membres de
l'Union ne ngligrent rien pour prvenir contre lui l'lecteur de Saxe,
qui tait enchan aux intrts de l'Autriche, et lui reprsenter le
pril dont les maximes de ce prince et ses liaisons avec l'Espagne
menaaient la religion protestante et la constitution de l'Empire. Ils
ajoutaient que, par l'lvation de Ferdinand au trne imprial,
l'Allemagne ferait siennes les affaires particulires de l'archiduc et
attirerait contre elle les attaques des Bohmes. Mais, en dpit de tous
les efforts contraires, le jour de l'lection fut fix; Ferdinand y fut
convoqu, comme roi lgitime de Bohme; et, malgr la protestation des
tats de ce pays, sa voix d'lecteur fut reconnue valable. Les trois
voix des lecteurs ecclsiastiques taient  lui, celle de la Saxe lui
tait aussi favorable; celle de Brandebourg ne lui tait pas contraire,
et une majorit dcisive le nomma empereur (1619). C'est ainsi qu'il vit
place d'abord sur sa tte la plus douteuse de ses couronnes, pour
perdre quelques jours aprs celle qu'il comptait parmi ses possessions
assures. Tandis qu'on le faisait empereur  Francfort, on le
renversait,  Prague, du trne de Bohme.

Cependant presque tous ses tats hrditaires d'Allemagne avaient form
une confdration formidable avec les Bohmes, dont l'audace ne connut
alors plus de bornes. Le 17 aot 1619, dans une assemble des tats du
royaume, ils dclarrent l'empereur ennemi de la religion et de la
libert de la Bohme, pour avoir excit le feu roi contre eux par ses
funestes conseils, prt des troupes pour les opprimer, livr le royaume
en proie aux trangers, et mme enfin, au mpris de leur souverainet
nationale, assur le trne  l'Espagne, dans un pacte secret; il le
dclarrent dchu de tous ses droits  leur couronne et procdrent sans
retard  une nouvelle lection. Comme c'taient des protestants qui
avaient prononc la sentence, le choix ne pouvait gure tomber sur un
prince catholique: cependant, pour la forme, quelques voix se firent
entendre en faveur de la Bavire et de la Savoie. Mais la haine
religieuse acharne qui divisait entre eux les vangliques aussi et les
rforms opposa quelque temps des obstacles, mme  l'lection d'un roi
protestant; enfin l'adresse et l'activit des calvinistes l'emportrent
sur les luthriens, suprieurs en nombre.

Parmi tous les princes qui furent proposs pour cette, dignit,
l'lecteur palatin Frdric V s'tait acquis les droits les plus fonds
 la confiance et  la reconnaissance des Bohmes. Chez aucun de ses
comptiteurs, l'intrt particulier de beaucoup de membres des tats et
l'inclination du peuple ne semblaient justifis par autant d'avantages
politiques. Frdric V avait l'esprit libre et veill, une grande bont
de coeur, une gnrosit royale. Il tait le chef des rforms en
Allemagne; il dirigeait l'Union, dont les forces taient  ses ordres:
proche parent du duc de Bavire, gendre du roi de la Grande-Bretagne,
qui pouvait le soutenir puissamment. Le parti calviniste fit valoir avec
le plus heureux succs tous ces avantages, et les tats du royaume,
assembls  Prague, lurent pour roi Frdric V, au milieu des prires
et des larmes de joie.

Tout ce qui s'accomplit  la dite de Prague tait un coup trop bien
prpar, et Frdric avait pris lui-mme  toute l'affaire une part trop
active pour que l'offre des Bohmes et d le surprendre. Mais, une fois
en prsence de la couronne, il fut effray de son clat: la grandeur de
l'attentat, jointe  celle du succs, intimida son coeur pusillanime.
Selon l'habitude des mes faibles, il voulut d'abord s'affermir dans son
dessein par le jugement d'autrui; mais ce jugement n'avait aucun pouvoir
sur lui lorsqu'il contrariait sa passion. La Saxe et la Bavire,
auxquelles il avait demand conseil, tous les lecteurs ses collgues,
tous ceux qui mettaient dans la balance, avec cette entreprise, ses
talents et ses forces, lui montrrent l'abme o il se prcipitait. Le
roi Jacques d'Angleterre lui-mme aimait mieux voir une couronne
arrache  son gendre que de l'aider  violer la majest sacre des rois
par un si funeste exemple. Mais que pouvait la voix de la sagesse contre
l'clat sducteur d'une couronne royale? Dans le moment o elle dploie
sa plus grande nergie, o elle repousse loin d'elle le rejeton sacr
d'une dynastie deux fois sculaire, une nation libre se jette dans ses
bras; elle se fie  son courage et le choisit pour son chef dans la
prilleuse carrire de la gloire et de la libert; une religion opprime
attend de lui, de lui son dfenseur-n, protection et appui contre son
perscuteur: sera-t-il assez pusillanime pour avouer sa crainte, assez
lche pour trahir la religion et la libert? Cette nation lui montre en
mme temps la supriorit de ses ressources et l'impuissance de ses
ennemis; les deux tiers des forces autrichiennes armes contre
l'Autriche, et, en Transylvanie, un belliqueux alli, tout prt 
diviser encore, par une attaque, les faibles restes de cette puissance.
De si brillants appels n'veilleraient pas son ambition? De telles
esprances n'enflammeraient pas son courage?

Quelques instants de tranquille rflexion auraient suffi pour lui
montrer la tmrit de l'entreprise et le peu de valeur de la
rcompense; mais les encouragements parlaient  ses sens, les
avertissements  sa raison. Ce fut son malheur que les voix qui
l'entouraient, celles qui pouvaient le mieux se faire couter, prissent
le parti qui flattait ses dsirs. L'agrandissement de leur matre
ouvrait  l'ambition et  la cupidit de tous ses serviteurs palatins un
vaste champ pour se satisfaire. Tout zl calviniste devait voir avec
transport ce triomphe de son glise. Une tte si faible pouvait-elle
rsister aux sductions de ses conseillers, qui exagraient ses
ressources et ses forces autant qu'ils rabaissaient la puissance de
l'ennemi; aux exhortations des prdicateurs de sa cour, qui lui
prsentaient les inspirations de leur zle fanatique comme la volont du
ciel? Les rveries des astrologues remplissaient son cerveau de
chimriques esprances. La sduction vint mme l'assaillir par la voix
irrsistible de l'amour: As-tu donc os, lui disait l'lectrice,
recevoir la main d'une fille de roi pour trembler ainsi devant une
couronne que l'on t'offre volontairement? J'aime mieux du pain  ta
table de roi que des festins  ta table d'lecteur.

Frdric accepta le trne de Bohme. Le couronnement se fit  Prague
avec une pompe sans exemple: la nation tala toutes ses richesses pour
honorer son propre ouvrage. La Silsie et la Moravie, annexes de la
Bohme, suivirent l'exemple de l'tat principal et prtrent serment. La
rforme triomphait dans toutes les glises du royaume; l'allgresse
tait sans bornes; l'amour pour le nouveau roi allait jusqu'
l'adoration. Le Danemark et la Sude, la Hollande, Venise et plusieurs
tats d'Allemagne le reconnurent comme roi lgitime, et Frdric se mit
 prendre ses mesures pour se maintenir sur son nouveau trne.

Sa plus grande esprance reposait sur le prince de Transylvanie, Bethlen
Gabor. Ce redoutable ennemi de l'Autriche et de l'glise catholique, non
content de la principaut qu'il avait enleve, avec le secours des
Turcs,  son matre lgitime, Gabriel Bathori, saisit avec empressement
cette occasion de s'agrandir aux dpens des princes autrichiens, qui
avaient refus de le reconnatre comme souverain de la Transylvanie. Une
attaque fut concerte avec les rebelles bohmes contre la Hongrie et
l'Autriche: les deux armes devaient faire leur jonction devant la
capitale. Cependant Bethlen Gabor cacha sous un faux semblant d'amiti
le vritable objet de ses prparatifs; il promit artificieusement 
l'empereur d'attirer les Bohmes dans le pige, en feignant de les
secourir: il promit de lui livrer vivants les chefs de la rvolte. Mais
tout  coup il parat en ennemi dans la haute Hongrie; la terreur le
prcde; derrire lui est la dvastation. Tout le pays se soumet, et il
reoit  Presbourg la couronne de Hongrie. Le frre de l'empereur, qui
tait gouverneur de Vienne, trembla pour cette capitale. Il se hta
d'appeler le gnral Bucquoi  son secours, et la retraite des Impriaux
amena derechef l'arme bohme devant Vienne. Renforce de douze mille
Transylvains, et bientt runie avec les troupes victorieuses de Bethlen
Gabor, elle menaa de nouveau d'emporter la ville. Tous les environs
taient ravags, le Danube ferm, les communications interceptes; dj
l'on prouvait les terreurs de la faim. Ferdinand, que ce pressant
danger avait ramen prcipitamment dans sa capitale, se voyait pour la
seconde fois sur le bord de l'abme. Enfin, la disette et la rigueur de
la temprature forcrent les Bohmes  retourner chez eux; un chec en
Hongrie rappela Bethlen Gabor: la fortune avait encore une fois sauv
l'empereur.

En peu de semaines, tout changea de face: par sa prudence et son
activit, Ferdinand rtablit ses affaires, autant que Frdric ruina les
siennes par sa ngligence et ses mauvaises mesures. Les tats de la
basse Autriche furent amens  prter l'hommage par la confirmation de
leurs privilges, et quelques membres, qui avaient refus de paratre,
furent dclars coupables de lse-majest et de haute trahison. Ainsi
l'empereur s'tait rtabli dans un de ses tats hrditaires, et en mme
temps il mettait tout en mouvement pour s'assurer des secours trangers.
Dj, par ses reprsentations verbales lors de l'lection impriale de
Francfort, il avait russi  gagner  sa cause les lecteurs
ecclsiastiques, et,  Munich, le duc Maximilien de Bavire. De la part
que l'Union et la Ligue prendraient  la guerre de Bohme dpendaient
l'issue de cette guerre, le sort de l'empereur et celui de Frdric.
Toute l'Allemagne protestante semblait intresse  soutenir Frdric,
et la religion catholique  ne pas laisser succomber l'empereur. Tous
les princes catholiques d'Allemagne devaient trembler pour leurs
possessions, si les protestants taient vainqueurs en Bohme; s'ils
succombaient, l'empereur pouvait faire la loi  toute l'Allemagne
protestante. Ferdinand mit donc la Ligue en mouvement, et Frdric
l'Union. Le lien de la parent, et son attachement personnel pour
l'empereur, son beau-frre, avec qui il avait t lev  Ingolstadt;
le zle pour la religion catholique, visiblement menace du plus grand
pril; les inspirations des jsuites; enfin, les mouvements suspects de
l'Union, dcidrent le duc de Bavire  faire de la cause de Ferdinand
sa propre cause, et tous les princes de la Ligue imitrent son exemple.

Maximilien de Bavire, aprs s'tre assur, par un trait conclu avec
l'empereur, le ddommagement de tous ses frais de guerre et de toutes
les pertes qu'il pourrait prouver, prit, avec des pouvoirs illimits,
le commandement des troupes de la Ligue, qui devaient marcher au secours
de l'empereur contre les rebelles de Bohme.

Les chefs de l'Union, au lieu de faire obstacle  cette dangereuse
alliance de la Ligue et de l'empereur, mirent plutt tout en oeuvre pour
l'acclrer. S'ils amenaient la Ligue catholique  prendre une part
dclare dans la guerre de Bohme, ils avaient lieu de se promettre la
mme chose de tous les membres et allis de l'Union. Si l'Union n'tait
menace par une dmarche publique de l'autre parti, on ne pouvait
esprer de voir runies les forces des protestants. Les princes
saisirent donc le moment critique des troubles de Bohme pour demander
aux catholiques le redressement de tous les anciens griefs et une
complte garantie de la libert religieuse. Cette demande, dont le ton
tait menaant, ils l'adressrent au duc de Bavire, comme chef des
catholiques, et ils insistrent pour avoir une rponse prompte et sans
rserve. Que Maximilien se pronont pour eux ou contre eux, ils
atteignaient leur but. S'il cdait, le parti catholique tait priv de
son plus puissant dfenseur; s'il rsistait, il armait tout le parti
protestant et rendait invitable la guerre, de laquelle ils se
promettaient un bon rsultat. Maximilien, que tant d'autres motifs
attiraient dj dans le parti oppos, prit cette sommation pour une
formelle dclaration de guerre, et l'armement fut ht. Tandis que la
Bavire et la Ligue prenaient les armes pour l'empereur, on ngociait
des subsides avec la cour d'Espagne. Toutes les difficults que la
politique somnolente du ministre espagnol opposait  cette demande
furent heureusement surmontes par le comte de Khevenhller, ambassadeur
imprial  Madrid. Outre l'avance d'un million de florins, que l'on sut
arracher peu  peu  cette cour, on la dcida  diriger des Pays-Bas
espagnols une attaque sur le bas Palatinat.

En mme temps qu'on s'efforait d'attirer dans l'alliance toutes les
puissances catholiques, on entravait avec la plus grande nergie la
contre-alliance protestante. Il importait de rassurer l'lecteur de Saxe
et plusieurs autres princes vangliques sur le bruit, rpandu par
l'Union, que les prparatifs de la Ligue avaient pour but de leur
reprendre les bnfices sculariss. L'assurance du contraire, donne
par crit, tranquillisa l'lecteur de Saxe, que sa jalousie particulire
contre le Palatinat, les suggestions de son prdicateur de cour, vendu 
l'Autriche, enfin la mortification de s'tre vu cart par les Bohmes,
 l'lection de leur roi, faisaient dj pencher pour l'empereur. Le
fanatisme luthrien ne pouvait pardonner aux rforms que tant de
faibles pays dussent s'engouffrer (c'est ainsi qu'on s'exprimait) dans
la gueule du calvinisme, et l'antechrist romain faire simplement place 
l'antechrist helvtique.

Tandis que Ferdinand mettait tout en oeuvre pour amliorer sa fcheuse
position, Frdric ne ngligeait rien pour gter sa bonne cause. Sa
liaison choquante avec le prince de Transylvanie, l'alli dclar de la
Porte, scandalisait les mes faibles, et le bruit public l'accusait de
chercher son agrandissement aux dpens de la chrtient et d'avoir arm
les Turcs contre l'Allemagne. Il irritait les luthriens de Bohme par
son zle inconsidr pour la religion rforme, et les catholiques par
ses attaques contre les images. L'introduction d'impts onreux lui
enleva l'amour du peuple. Les grands du royaume, tromps dans leur
attente, se refroidirent pour sa cause; le dfaut de secours trangers
abattit leur confiance. Au lieu de se consacrer avec une ardeur
infatigable  l'administration du royaume, Frdric perdait son temps en
plaisirs frivoles; au lieu d'accrotre son trsor par une sage conomie,
il dissipait dans un faste inutile et thtral, et par une libralit
mal entendue, les revenus de ses tats. Avec une lgret insouciante,
il se mirait dans sa dignit nouvelle, et ne songeant, hors de saison,
qu' jouir de sa couronne, il oubliait le soin plus pressant de
l'affermir sur sa tte.

Autant l'on s'tait abus sur le compte de Frdric, autant il s'tait
malheureusement tromp lui-mme dans son espoir d'assistance trangre.
La plupart des membres de l'Union sparaient les affaires de Bohme de
l'objet de leur alliance; d'autres membres de l'Empire, dvous 
Frdric, taient enchans par une crainte aveugle de l'empereur:
Ferdinand avait gagn l'lecteur de Saxe et le duc de Hesse-Darmstadt;
la basse Autriche d'o l'on attendait une puissante diversion, avait
rendu hommage  l'empereur; Bethlen Gabor avait conclu avec lui un
armistice. La cour de Vienne sut endormir le Danemark par des
ambassades, et occupa la Sude par une guerre avec la Pologne. La
rpublique de Hollande avait de la peine  se dfendre contre les armes
espagnoles; Venise et la Savoie restrent dans l'inaction; le roi
Jacques d'Angleterre se laissa tromper par les artifices de l'Espagne.
Un ami aprs l'autre se retira; une esprance aprs l'autre s'vanouit.
Si rapide avait t, en quelques mois, le changement de toutes choses!

Cependant les chefs de l'Union rassemblrent un corps d'arme;
l'empereur et la Ligue en firent autant. Les forces de la Ligue taient
runies prs de Donawert, sous les ordres de Maximilien; celles de
l'Union, prs d'Ulm, sous le margrave d'Ansbach. On croyait toucher
enfin au moment dcisif, qui devait terminer par un grand coup cette
longue querelle et fixer irrvocablement les rapports des deux glises
en Allemagne. Les deux partis attendaient l'vnement avec anxit. Mais
quel ne fut pas l'tonnement, lorsque la nouvelle de la paix arriva tout
 coup, et que les deux armes se sparrent sans coup frir!

L'intervention de la France avait produit cette paix, que les deux
partis acceptrent avec un gal empressement. Le ministre franais, qui
n'tait plus dirig par Henri le Grand, et d'ailleurs la politique de
ce roi n'tait peut-tre plus applicable  la situation du royaume,
craignait maintenant beaucoup moins l'agrandissement de l'Autriche que
la puissance o s'lveraient les calvinistes si la maison palatine se
maintenait sur le trne de Bohme. Engag lui-mme, prcisment alors,
dans une lutte difficile avec les huguenots de l'intrieur, il n'avait
pas de plus pressant intrt que de voir la faction protestante crase
le plus tt possible en Bohme, avant qu'elle pt offrir  la faction
des huguenots en France un dangereux modle. Afin que l'empereur et les
mains libres pour agir sans dlai contre les Bohmes, le ministre
franais s'interposa donc comme mdiateur entre l'Union et la Ligue, et
mnagea cette paix inattendue, dont l'article le plus important tait
que l'Union ne prendrait aucune part aux affaires de Bohme, et que les
secours qu'elle pourrait prter  Frdric V ne s'tendraient pas au
del des pays palatins. La fermet de Maximilien et la crainte de se
voir prise entre les troupes de la Ligue et une nouvelle arme
impriale, qui s'avanait des Pays-Bas, dcidrent l'Union  cette paix
honteuse.

Toutes les forces de la Bavire et de la Ligue taient maintenant aux
ordres de l'empereur contre les Bohmes, que le trait d'Ulm abandonnait
 leur sort. Avant que la nouvelle de ce qui s'tait pass  Ulm se ft
rpandue dans l'Autriche suprieure, Maximilien y parut tout  coup, et
les tats, consterns, nullement prpars  repousser une attaque,
achetrent le pardon de l'empereur en lui rendant l'hommage sur-le-champ
et sans condition. Le duc fut renforc, dans la basse Autriche, par les
troupes nerlandaises du comte de Bucquoi, et cette arme
austro-bavaroise, qui s'levait, aprs la jonction,  cinquante mille
hommes, pntra, sans perdre un moment, sur le territoire de Bohme.
Elle chassa devant elle tous les escadrons bohmes, rpandus dans la
basse Autriche et la Moravie. Toutes les villes qui tentrent de
rsister furent prises d'assaut; d'autres, effrayes par le bruit du
chtiment inflig  celles-ci, ouvrirent volontairement leurs portes:
rien n'arrtait la course imptueuse de Maximilien. L'arme bohme, sous
les ordres du vaillant prince Christian d'Anhalt, se replia jusque dans
le voisinage de Prague, et Maximilien lui livra bataille sous les murs
de cette capitale.

Le mauvais tat dans lequel il esprait surprendre l'arme des rebelles
justifiait la prcipitation de Maximilien et lui assura la victoire.
Frdric n'avait pas rassembl trente mille hommes; le prince d'Anhalt
lui en avait amen huit mille; Bethlen Gabor lui avait envoy dix mille
Hongrois. Une incursion de l'lecteur de Saxe dans la Lusace avait
intercept tous les secours qu'il attendait de ce pays et de la Silsie;
la pacification de l'Autriche le privait de tous ceux qu'il s'tait
promis de ce ct. Bethlen Gabor, le plus important de ses allis, se
tint en repos. L'Union avait livr Frdric  l'empereur. Il ne lui
restait plus que ses Bohmes, qui manquaient eux-mmes de bonne volont,
d'accord et de courage. Les magnats de Bohme taient mcontents de se
voir prfrer des gnraux allemands; le comte de Mansfeld resta 
Pilsen, spar du quartier gnral, afin de ne pas servir sous Anhalt et
Hohenlohe. Le soldat, qui manquait du ncessaire, perdit toute ardeur
et tout courage, et la mauvaise discipline de l'arme provoquait chez le
paysan les plaintes les plus amres. Ce fut en vain que Frdric se
montra dans le camp, afin d'animer par sa prsence le courage des
soldats, et par son exemple l'mulation de la noblesse.

Les Bohmes commenaient  se retrancher sur la Montagne-Blanche, non
loin de Prague, lorsque l'arme combine austro-bavaroise les assaillit,
le 8 novembre 1620. Au commencement de l'action, la cavalerie du prince
d'Anhalt remporta quelques avantages, bientt rendus vains par la
supriorit de l'ennemi. Les Bavarois et les Wallons chargrent avec une
force irrsistible, et la cavalerie hongroise fut la premire  tourner
le dos. L'infanterie bohme ne tarda pas  suivre son exemple, et les
Allemands furent enfin entrans aussi dans la droute gnrale. Dix
canons, qui formaient toute l'artillerie de Frdric, tombrent dans les
mains de l'ennemi. Quatre mille Bohmes prirent dans la fuite et dans
le combat; les troupes de l'empereur et de la Ligue perdirent  peine
quelques centaines d'hommes. Cette victoire dcisive avait t remporte
en moins d'une heure.

Frdric tait  dner dans Prague, tandis que ses troupes se faisaient
tuer pour lui sous les murs de la ville. Il ne s'attendait probablement
encore  aucune attaque, puisqu'il avait command ce jour-l mme un
grand repas. Un courrier le fit enfin sortir de table, et il put voir
des remparts tout cet affreux spectacle. Il demanda une suspension
d'armes de vingt-quatre heures pour se dterminer aprs rflexion: huit
heures furent tout ce qu'il obtint du duc. Frdric les employa 
s'enfuir de la capitale, pendant la nuit, avec sa femme et les
principaux officiers de l'arme. Cette fuite fut si prcipite, que le
prince d'Anhalt oublia ses papiers les plus secrets et Frdric sa
couronne. Je sais maintenant ce que je suis, disait ce malheureux
prince aux personnes qui essayaient de le consoler. Il y a des vertus
que le malheur seul peut nous enseigner, et ce n'est que dans
l'adversit que nous apprenons, nous autres princes, ce que nous
sommes.

Prague n'tait pas encore perdue sans ressource, quand le pusillanime
Frdric l'abandonna. Mansfeld tait toujours  Pilsen, avec son corps
dtach, qui n'avait pas vu la bataille. A chaque instant, Bethlen Gabor
pouvait commencer les hostilits et rappeler aux frontires de Hongrie
les forces de l'empereur. Les Bohmes battus pouvaient se relever, les
maladies, la faim et le froid dtruire les ennemis: toutes ces
esprances s'vanouirent devant la crainte prsente.

Frdric redoutait l'inconstance des Bohmes, qui pouvaient aisment
cder  la tentation de livrer sa personne  l'empereur pour acheter
leur grce.

Thurn et ceux qui partageaient sa condamnation ne jugrent pas prudent
non plus d'attendre leur sort dans les murs de Prague. Ils se
rfugirent en Moravie, pour chercher, bientt aprs, leur salut dans la
Transylvanie. Frdric s'enfuit  Breslau, mais il n'y sjourna que peu
de temps, et trouva ensuite un asile  la cour de l'lecteur de
Brandebourg, puis enfin en Hollande.

La bataille de Prague avait dcid du sort de toute la Bohme. Prague se
rendit ds le lendemain au vainqueur; les autres villes suivirent le
sort de la capitale. Les tats rendirent l'hommage sans condition; leur
exemple fut imit en Silsie et en Moravie. L'empereur laissa s'couler
trois mois avant d'ordonner une enqute sur le pass. Beaucoup de ceux
qui avaient pris la fuite dans la premire frayeur reparurent dans la
capitale, rassurs par cette apparence de modration; mais,  un jour, 
un moment fix, l'orage clata. Quarante-huit des plus actifs
instigateurs de la rvolte furent arrts et traduits devant une
commission extraordinaire, compose de Bohmes et d'Autrichiens.
Vingt-sept d'entre eux prirent sur l'chafaud; dans la classe du
peuple, une quantit innombrable eut le mme sort. On somma les absents
de comparatre, et, aucun d'eux ne s'tant prsent, ils furent
condamns  mort, comme coupables de haute trahison et de lse-majest
impriale. Leurs biens furent confisqus, leurs noms clous au gibet. On
confisqua mme les biens de rebelles dj morts. Cette tyrannie tait
supportable, parce qu'elle ne pesait que sur certaines personnes, et que
les dpouilles de l'un enrichissaient l'autre; mais d'autant plus
douloureuse fut l'oppression qui accabla sans distinction tout le
royaume. Tous les prdicateurs protestants, d'abord les bohmes, et un
peu plus tard les allemands, furent expulss du pays. Ferdinand coupa de
sa propre main la lettre de Majest de Rodolphe et en brla le sceau.
Sept ans aprs la bataille de Prague, toute tolrance envers les
protestants tait abolie dans le royaume. Mais les violences que
l'empereur se permit contre les privilges religieux des Bohmes, il se
les interdit  l'gard de leur constitution politique, et, en mme temps
qu'il leur enlevait la libert de penser, il leur laissait gnreusement
le droit de se taxer eux-mmes.

La victoire de la Montagne-Blanche mit Ferdinand en possession de tous
ses tats et les lui rendit mme avec un pouvoir plus tendu que celui
dont y avait joui son prdcesseur, parce que l'hommage fut rendu sans
condition, et qu'aucune lettre impriale ne limitait plus son autorit
souveraine. Tous ses justes dsirs taient donc satisfaits, et mme au
del de son attente.

Il tait libre maintenant de congdier ses allis et de rappeler ses
armes. La guerre tait finie, si seulement il tait juste; s'il tait
juste et gnreux, les chtiments devaient cesser aussi. Tout le sort de
l'Allemagne tait dans sa main, et des millions de cratures humaines
attendaient le bonheur ou le malheur de la dtermination qu'il allait
prendre. Jamais si grande dcision ne fut au pouvoir d'un seul homme;
jamais l'aveuglement d'un seul homme ne causa tant de calamits.




LIVRE DEUXIME


La rsolution que prit alors Ferdinand donna  la guerre une tout autre
direction, un autre thtre et d'autres acteurs. D'une rvolte en
Bohme et d'une excution militaire contre des rebelles, on vit natre
une guerre allemande et bientt europenne. Le moment est donc venu de
jeter un coup d'oeil sur l'Allemagne et sur le reste de l'Europe.

Tout ingal que ft, entre catholiques et protestants, le partage du
territoire de l'Empire et des privilges de ses membres, chaque parti
n'avait qu' profiter de ses propres avantages et  rester sagement uni,
pour contre-balancer les forces de l'autre. Si les catholiques taient
plus nombreux et plus favoriss par la constitution de l'Empire, les
protestants possdaient une suite continue de contres populeuses, des
princes belliqueux, une vaillante noblesse, de nombreuses armes, des
villes impriales opulentes; ils taient matres de la mer, et, en cas
de ncessit, ils avaient un parti assur dans les tats des princes
catholiques. Si les catholiques pouvaient compter sur les armes de
l'Espagne et de l'Italie, la rpublique de Venise, la Hollande et
l'Angleterre ouvraient leurs trsors aux protestants; les tats du Nord
et les redoutables Ottomans taient prts  voler  leur secours. Le
Brandebourg, la Saxe et le Palatinat opposaient dans le collge
lectoral trois voix protestantes, d'un poids considrable, aux trois
voix ecclsiastiques; et, si les tats protestants savaient user de leur
force, la dignit impriale devenait une chane pour l'lecteur de
Bohme, comme pour l'archiduc d'Autriche. L'pe de l'Union pouvait
retenir l'pe de la Ligue dans le fourreau, ou, s'il fallait en venir 
la guerre, elle en pouvait rendre l'vnement incertain.
Malheureusement, l'intrt particulier rompit le lien politique qui
devait unir entre eux tous les membres protestants de l'Empire. Cette
grande poque ne trouva sur la scne que des esprits mdiocres, et l'on
ne profita point du moment dcisif, parce que les courageux manqurent
de puissance, et les puissants d'intelligence, de courage et de
rsolution.

Les mrites de son aeul Maurice, l'tendue de ses possessions et
l'importance de son suffrage plaaient l'lecteur de Saxe  la tte de
l'Allemagne protestante. La rsolution qu'il allait prendre devait
dcider lequel des deux partis triompherait dans la lutte, et
Jean-Georges n'tait pas insensible aux avantages que lui assurait cette
position considrable. Conqute galement significative pour l'empereur
et pour l'Union, il vitait soigneusement de se donner tout entier 
l'un ou  l'autre; il ne voulait point, par une dclaration irrvocable,
se fier  la reconnaissance de Ferdinand ni renoncer aux fruits qu'il
pouvait retirer de la crainte inspire  ce prince. Inaccessible au
vertige de l'enthousiasme chevaleresque ou religieux, qui entranait un
souverain aprs l'autre  risquer sa couronne et sa vie dans les hasards
de la guerre, Jean-Georges aspirait  la gloire plus solide de mnager
son bien et de l'augmenter. Si ses contemporains l'accusrent d'avoir
abandonn dans le fort de l'orage la cause protestante, d'avoir prfr
l'agrandissement de sa maison au salut de la patrie, d'avoir expos  la
ruine toute l'glise vanglique d'Allemagne, de peur de faire le
moindre mouvement en faveur des rforms; s'ils l'accusrent d'avoir
fait par sa douteuse amiti presque autant de mal  la cause commune
que ses plus ardents ennemis: il pouvait rpondre que la faute en tait
 ces princes qui n'avaient pas su prendre pour modle sa sage
politique. Si, malgr cette sage politique, le paysan saxon eut  gmir,
comme tous les autres, sur les horreurs qui accompagnaient le passage
des armes impriales; si l'Allemagne tout entire put voir comme
Ferdinand trompait son alli et se jouait de ses promesses; si
Jean-Georges lui-mme crut enfin s'en apercevoir: c'tait  l'empereur
de rougir, lui qui trahissait si cruellement une si loyale confiance.

Si cette confiance exagre en la maison d'Autriche, et l'esprance
d'agrandir ses domaines, lirent les mains de l'lecteur de Saxe, la
crainte de l'Autriche et la frayeur de perdre ses tats tinrent le
faible Georges-Guillaume de Brandebourg dans des liens bien plus
honteux. Ce qu'on reprochait  ces deux souverains aurait sauv 
l'lecteur palatin sa gloire et ses tats. Une confiance irrflchie en
ses forces non prouves, l'influence des conseils de la France, et
l'clat sduisant d'une couronne avaient entran ce malheureux prince
dans une aventure  la hauteur de laquelle ne s'levaient ni son gnie
ni sa situation politique. La puissance de la maison palatine tait
affaiblie par le morcellement de ses domaines et le peu d'harmonie qui
rgnait entre ses princes: runie dans une seule main, cette puissance
aurait pu longtemps encore rendre douteuse l'issue de la guerre.

Les partages affaiblissaient aussi la maison souveraine de Hesse, et la
diffrence de religion entretenait entre Cassel et Darmstadt une
division funeste. La ligne de Darmstadt, attache  la confession
d'Augsbourg, s'tait mise sous la protection de l'empereur, qui la
favorisait au dtriment de la ligne rforme de Cassel. Tandis que ses
frres dans la foi versaient leur sang pour la religion et la libert,
le landgrave Georges de Darmstadt recevait une solde de l'empereur.
Mais,  l'exemple de son anctre, qui avait entrepris cent ans
auparavant, de dfendre la libert allemande contre le redoutable
Charles-Quint, Guillaume de Cassel prfra le parti du danger et de
l'honneur. Suprieur  la crainte, qui faisait plier des princes bien
plus forts que lui sous la toute-puissance de Ferdinand, le landgrave
Guillaume fut le premier qui offrit le secours de son bras hroque au
hros sudois et qui donna aux princes d'Allemagne cet exemple que nul
ne voulait risquer avant les autres. Autant sa dcision annonait de
courage, autant sa persvrance montra de fermet et ses exploits de
bravoure. Avec une rsolution intrpide, il se posta  la frontire de
son pays ensanglant et reut avec un ddain railleur l'ennemi dont les
mains fumaient encore du sac de Magdebourg.

Le landgrave Guillaume est digne de passer  l'immortalit,  ct de
l'hroque branche ernestine. Il se leva bien tard pour toi le jour de
la vengeance, infortun Jean-Frdric, noble prince,  jamais glorieux!
Mais, s'il a t lent  paratre, quelle en fut la splendeur! On vit ton
poque renatre, et ton hrosme descendit sur tes petits-fils. Une race
vaillante de princes sort des forts de la Thuringe, pour fltrir, par
ses exploits immortels, le jugement qui dpouilla ton front de la
couronne lectorale, et apaiser, en entassant les victimes sanglantes,
ton ombre irrite. L'arrt du vainqueur put leur enlever tes tats, mais
non la vertu patriotique qui te les fit sacrifier, ni le courage
chevaleresque, qui, un sicle plus tard, fera chanceler le trne de son
petit-fils. Ta vengeance et celle de l'Allemagne ont aiguis le fer
sacr, fatal  la race de Habsbourg, et de la main d'un hros  celle
d'un autre se transmet le glaive invincible. Ce qu'ils ne peuvent faire
comme souverains, ils l'accomplissent comme hommes de coeur, et meurent
d'une mort glorieuse, comme les plus vaillants soldats de la libert.
Ils ne rgnent pas sur d'assez grands domaines pour attaquer leur ennemi
avec leurs propres armes, mais ils dirigent contre lui d'autres
tonnerres et conduisent  la victoire des drapeaux trangers.

La libert de l'Allemagne, trahie par les membres puissants de l'Empire,
qui pourtant en recueillaient tous les fruits, fut dfendue par un petit
nombre de princes pour qui elle avait  peine quelque valeur. La
possession des terres et des dignits touffa le courage; la pauvret, 
ce double gard, fit des hros. Tandis que la Saxe, le Brandebourg et
d'autres encore se tiennent timidement en arrire, on voit les Anhalt,
les Mansfeld, les princes de Weimar et leurs pareils, prodiguer leur
sang dans des batailles meurtrires. Mais les ducs de Pomranie, de
Mecklembourg, de Lunebourg, de Wurtemberg, les villes impriales de la
haute Allemagne, pour qui le nom du chef suprme de l'Empire avait t
de tout temps redoutable, se drobent craintivement  la lutte contre
l'empereur et se courbent en murmurant sous sa main qui les crase.

L'Autriche et l'Allemagne catholique avaient, dans le duc Maximilien de
Bavire, un dfenseur aussi puissant que politique et brave. Fidle,
dans tout le cours de cette guerre,  un mme plan, mrement calcul:
jamais indcis entre son intrt politique et sa religion; jamais
esclave de l'Autriche, qui travaillait pour son propre agrandissement et
tremblait devant le bras qui la sauvait. Maximilien et mrit de
recevoir d'une main meilleure que celle du despotisme les dignits et
les domaines qui furent sa rcompense. Les autres princes catholiques,
la plupart membres du clerg, trop peu guerriers pour rsister aux
essaims des soldats qu'attirait la prosprit de leurs contres, furent
successivement victimes de la guerre et se contentrent de poursuivre
dans le cabinet ou dans la chaire un ennemi devant lequel ils n'osaient
se montrer en campagne. Esclaves de l'Autriche ou de la Bavire, tous
furent clipss par Maximilien, et leurs forces ne prirent quelque
importance que runies dans sa puissante main.

La redoutable monarchie que Charles-Quint et son fils avaient forme,
par un monstrueux assemblage, des Pays-Bas, du Milanais, des
Deux-Siciles et des vastes contres des Indes orientales et
occidentales, penchait dj vers sa ruine sous Philippe III et Philippe
IV. Enfle rapidement par un or strile, on vit cette monarchie dprir
par une lente consomption, parce qu'on la priva du lait nourricier des
tats, de l'agriculture. Ses conqutes dans les Indes occidentales
avaient plong l'Espagne dans la pauvret, pour enrichir tous les
marchs de l'Europe, et les changeurs d'Anvers, de Venise et de Gnes
spculaient longtemps d'avance sur l'or qui dormait encore dans les
mines du Prou. Pour les Indes, on avait dpeupl les provinces
espagnoles; et les richesses des Indes, on les avait prodigues dans la
guerre entreprise pour reconqurir la Hollande, dans la tentative
chimrique de changer la succession au trne de France, dans une attaque
malheureuse contre l'Angleterre. Mais l'orgueil de cette cour avait
survcu  l'poque de sa grandeur, la haine de ses ennemis  sa
puissance, et la terreur semblait rgner encore autour de l'antre vide
du lion. La dfiance des protestants prtait au ministre de Philippe
III la dangereuse politique de son pre, et chez les catholiques
allemands vivait toujours la confiance dans les secours de l'Espagne,
comme la croyance miraculeuse aux reliques des martyrs. Un faste
extrieur cachait les blessures saignantes qui puisaient cette
monarchie, et l'on croyait toujours  sa puissance, parce qu'elle
gardait le ton superbe de son ge d'or. Esclaves chez eux, trangers sur
leur propre trne, ces fantmes de rois d'Espagne dictaient des lois en
Allemagne aux princes de leur famille, et l'on peut douter que les
secours qu'ils leur prtrent mritassent la honteuse dpendance par
laquelle les empereurs durent les acheter. Derrire les Pyrnes, des
moines ignorants, des favoris artificieux, tramaient les destins de
l'Europe. Mais on devait redouter encore, dans son plus profond
abaissement, une puissance qui ne le cdait pas aux premires en
tendue; qui restait, sinon par une ferme politique, du moins par
habitude, invariablement fidle au mme systme d'tats; qui avait  ses
ordres des armes aguerries et des gnraux excellents; qui, lorsque la
guerre ne suffisait pas, recourait au poignard des assassins, et savait
employer comme incendiaires ses propres ambassadeurs. Ce qu'elle perdait
dans trois autres rgions, elle s'efforait de le regagner vers
l'Orient, et les tats europens se trouvaient pris dans son filet, si
elle russissait dans son entreprise, ds longtemps mdite, de porter,
entre les Alpes et l'Adriatique, ses frontires jusqu'aux domaines
hrditaires de l'Autriche.

Les princes italiens avaient vu avec une grande inquitude cette
puissance importune pntrer dans leur pays, o ses efforts continuels
pour s'agrandir faisaient trembler pour leurs possessions tous les
souverains du voisinage. Press entre Naples et Milan par les vice-rois
espagnols, le pape se trouvait dans la plus dangereuse situation. La
rpublique de Venise tait resserre entre le Tyrol autrichien et le
Milanais espagnol; la Savoie entre cette dernire contre et la France.
De l cette politique changeante et ambigu que les tats italiens
avaient suivie depuis Charles-Quint. Le double caractre du pontife
romain le maintenait flottant entre deux politiques contradictoires. Si
le successeur de saint Pierre honorait dans les princes espagnols ses
fils les plus dociles, les plus fermes dfenseurs de son sige, le
souverain des tats de l'glise avait  redouter en leur personne ses
plus fcheux voisins et ses adversaires les plus menaants. Rien
n'importait plus au pontife que de voir les protestants anantis et les
armes de l'Autriche victorieuses; mais le souverain avait lieu de bnir
les armes des protestants, qui mettaient son voisin hors d'tat de
devenir dangereux pour lui. L'une ou l'autre politique avait le dessus,
selon que les papes avaient plus de souci de leur puissance temporelle
ou de leur souverainet spirituelle; mais en gnral, la politique de
Rome se dterminait par le besoin le plus pressant; et l'on sait combien
la crainte de perdre un avantage prsent entrane plus puissamment les
esprits que le dsir de recouvrer un bien depuis longtemps perdu. C'est
ainsi qu'on s'explique comment le vicaire de Jsus-Christ pouvait se
conjurer avec la maison d'Autriche pour la perte des hrtiques, et avec
ces mmes hrtiques pour la ruine de la maison d'Autriche. Ainsi
s'entrelace merveilleusement le fil de l'histoire! Que serait devenue la
rformation, que serait devenue la libert des princes allemands, si
l'vque de Rome et le prince de Rome avaient eu constamment le mme
intrt?

La France avait perdu, avec son excellent roi Henri, toute sa grandeur,
et tout son poids dans la balance politique de l'Europe. Une minorit
orageuse anantit tous les bienfaits de l'administration vigoureuse qui
l'avait prcde. Des ministres incapables, cratures de la faveur et de
l'intrigue, dissiprent en peu d'annes les trsors que le bon ordre de
Sully et l'conomie de Henri IV avaient amasss. A peine capables de
maintenir contre les factions de l'intrieur leur autorit subreptice,
ils devaient renoncer  diriger le grand gouvernail de l'Europe. Une
guerre civile, pareille  celle qui armait l'Allemagne contre
l'Allemagne, souleva les Franais les uns contre les autres; et Louis
XIII n'entra dans la majorit que pour combattre sa mre et ses sujets
protestants. Ceux-ci, retenus dans le devoir par la politique claire
de Henri IV, courent maintenant aux armes. veills par l'occasion,
encourags par quelques chefs entreprenants, ils forment un tat dans
l'tat et choisissent pour centre de leur naissant empire la forte et
puissante ville de La Rochelle. Trop peu homme d'tat pour touffer, ds
son principe, cette guerre civile par une sage tolrance, et bien
loign d'tre assez matre des forces de son royaume pour la conduire
avec vigueur, Louis XIII se voit bientt rduit  l'humiliante ncessit
d'acheter par de grosses sommes d'argent la soumission des rebelles.
Vainement la raison d'tat le presse de soutenir contre l'Autriche les
rvolts de Bohme, il faut que le fils de Henri IV reste pour le moment
spectateur oisif de leur destruction: heureux si les calvinistes de son
royaume ne se rappellent pas fort mal  propos leurs coreligionnaires
d'au del du Rhin! Un grand gnie au timon de l'tat et rduit les
protestants franais  l'obissance et conquis la libert de leurs
frres en Allemagne; mais Henri IV n'tait plus, et sa politique ne
devait renatre qu'avec Richelieu.

Tandis que la France descendait du fate de sa gloire, la Hollande,
devenue libre, achevait l'difice de sa grandeur. Il n'tait pas encore
teint, le courage enthousiaste qui, allum par la maison d'Orange,
avait chang cette nation de marchands en un peuple de hros et l'avait
rendue capable de maintenir son indpendance dans la guerre meurtrire
contre les rois d'Espagne. Se souvenant de tout ce qu'ils avaient d,
dans l'oeuvre de leur dlivrance, aux secours trangers, ces
rpublicains brlaient du dsir d'aider leurs frres allemands 
s'assurer un sort pareil, et leur ardeur tait d'autant plus grande,
qu'ils combattaient les uns et les autres le mme ennemi, et que la
libert de l'Allemagne devenait le plus ferme rempart pour la libert de
la Hollande. Mais une rpublique qui luttait encore pour sa propre
existence, qui, par les plus admirables efforts, pouvait  peine faire
tte, sur son propre territoire,  un ennemi suprieur, n'osait se
priver des forces ncessaires  sa dfense et les prodiguer, par une
magnanime politique, pour les tats trangers.

L'Angleterre elle-mme, bien que, sur ces entrefaites, elle se ft
agrandie de l'cosse, n'avait plus en Europe, sous le faible Jacques
Ier, l'influence que le gnie dominateur d'lisabeth avait su lui
acqurir. Convaincue que la prosprit de son le tait attache  la
sret des protestants, cette sage reine avait eu constamment pour
maxime de favoriser toute entreprise qui tendait  l'affaiblissement de
la maison d'Autriche. Son successeur manqua de gnie pour comprendre ce
systme, aussi bien que de puissance pour le mettre en pratique.
L'conome lisabeth n'pargna point ses trsors pour secourir les
Pays-Bas contre l'Espagne, et Henri IV contre les fureurs de la Ligue:
Jacques Ier abandonna fille, petits-fils et gendre  la merci d'un
vainqueur impitoyable. Tandis que ce monarque puisait son rudition 
chercher dans le ciel l'origine de la majest royale, il laissait
dprir la sienne sur la terre. Les efforts que faisait son loquence
pour dmontrer le droit absolu de la royaut rappelaient  la nation
anglaise ses droits  elle, et, par une vaine prodigalit, il sacrifiait
la plus importante de ses royales prrogatives, celle de se passer du
Parlement et d'ter la parole  la libert. L'horreur instinctive qu'il
avait d'une pe nue le faisait reculer mme devant la guerre la plus
juste. Son favori Buckingham se jouait de ses faiblesses, et sa vanit
complaisante faisait de lui la dupe facile des artifices de l'Espagne.
Tandis qu'on ruinait son gendre en Allemagne et qu'on gratifiait des
trangers du patrimoine de ses petits-fils, ce vieillard imbcile
respirait avec dlices l'encens que l'Autriche et l'Espagne faisaient
fumer devant lui. Pour dtourner son attention de la guerre d'Allemagne,
on lui montra  Madrid une pouse pour son fils, et ce pre factieux
quipa lui-mme son fils romanesque pour la scne bizarre par laquelle
il surprit sa fiance espagnole. Cette fiance chappa  son fils, comme
la couronne de Bohme et l'lectorat palatin  son gendre, et la mort
seule droba Jacques Ier au danger de terminer son rgne pacifique
par une guerre, uniquement pour n'avoir pas eu le courage de la montrer
dans le lointain.

Les troubles civils, prpars par son gouvernement mal-habile,
clatrent sous son malheureux fils et forcrent bientt celui-ci, aprs
quelques tentatives insignifiantes, de renoncer  prendre aucune part 
la guerre d'Allemagne, pour combattre dans son propre royaume la rage
des factions, dont il fut enfin la dplorable victime.

Deux rois pleins de mrite, bien loin l'un de l'autre, sans doute, pour
la renomme personnelle, mais galement puissants, galement avides de
gloire, faisaient alors respecter les tats du Nord. Sous le rgne long
et actif de Christian IV, le Danemark s'tait lev jusqu' devenir une
puissance importante. Les qualits personnelles de ce prince, une
excellente marine, des troupes d'lite, des finances bien administres,
de sages alliances, se runirent pour assurer  cet tat, au dedans, une
prosprit florissante, au dehors, la considration. Quant  la Sude,
Gustave Wasa l'avait arrache  la servitude; il l'avait transforme par
une sage lgislation, et produit le premier aux regards du monde cet
tat nouvellement cr. Ce que ce grand prince n'avait fait qu'indiquer
dans une bauche grossire fut achev par son petit-fils,
Gustave-Adolphe, encore plus grand que lui.

Ces deux royaumes, runis auparavant, par contrainte et contre nature,
en une seule monarchie, et sans force dans cette union, s'taient
spars violemment au temps de la rforme, et cette sparation fut
l'poque de leur prosprit. Autant cette union force avait t
nuisible aux deux tats, autant, une fois spars, l'harmonie et les
rapports de bon voisinage leur taient ncessaires. L'glise vanglique
s'appuyait sur l'un et sur l'autre; ils avaient les mmes mers 
surveiller; le mme intrt aurait d les runir contre le mme ennemi.
Mais la haine qui avait bris le lien entre les deux royaumes continua
d'entretenir une discorde hostile entre les deux peuples, longtemps
aprs leur sparation. Les rois de Danemark ne pouvaient toujours pas
renoncer  leurs prtentions sur la couronne de Sude, et la Sude ne
pouvait carter le souvenir de l'ancienne tyrannie danoise. Les
frontires contigus des deux tats offraient  la haine nationale un
ternel aliment; la jalousie vigilante des deux rois et les collisions
invitables du commerce dans les mers du Nord ne laissaient jamais tarir
la source des querelles.

Entre les moyens par lesquels Gustave Wasa, fondateur du royaume de
Sude, avait cherch  consolider sa nouvelle cration, la rformation
de l'glise avait t un des plus efficaces. Une loi fondamentale du
royaume excluait les catholiques de tous les offices publics et
interdisait  tout souverain futur de la Sude de changer la religion du
pays. Mais dj le second fils et le second successeur de Gustave, Jean
III, rentrait dans l'glise romaine, et son fils Sigismond, qui tait
aussi roi de Pologne, se permit des actes qui tendaient  la ruine de la
constitution de l'glise dominante. Les tats du royaume, ayant  leur
tte Charles, duc de Sudermanie, troisime fils de Gustave, opposrent
une ferme rsistance, qui alluma enfin une guerre civile entre l'oncle
et le neveu, entre le roi et la nation. Le duc Charles, administrateur
du royaume en l'absence du roi, mit  profit la longue rsidence de
Sigismond en Pologne et le juste mcontentement des tats, pour
s'attacher troitement la nation et frayer insensiblement  sa propre
maison le chemin du trne. Les mauvaises mesures de Sigismond ne
favorisrent pas mdiocrement ses desseins. Une assemble gnrale des
tats osa droger, en faveur de l'administrateur du royaume, au droit de
primogniture, introduit par Gustave Wasa dans la succession  la
couronne de Sude, et plaa le duc de Sudermanie sur le trne, dont
Sigismond fut exclu solennellement avec toute sa postrit. Le fils du
nouveau roi, qui gouverna sous le nom de Charles IX, fut
Gustave-Adolphe, que les partisans de Sigismond, en sa qualit de fils
d'un usurpateur, refusrent de reconnatre. Mais, si les obligations
d'un roi et de son peuple sont rciproques, si les tats ne passent
point, par hritage, d'une main dans une autre, comme une denre morte,
il doit tre permis  toute une nation, agissant unanimement, de retirer
sa foi au souverain parjure et d'en mettre un plus digne  sa place.

Gustave-Adolphe n'avait pas encore accompli sa dix-septime anne, quand
le trne de Sude devint vacant par la mort de son pre; mais la prcoce
maturit de son esprit dcida les tats  abrger en sa faveur la dure
lgale de la minorit. Il ouvrit par une glorieuse victoire sur lui-mme
un rgne dont la victoire devait tre la compagne fidle et qui devait
finir au milieu d'un triomphe. La jeune comtesse de Brah, fille d'un de
ses sujets, eut les prmices de ce grand coeur, et il tait sincrement
rsolu  partager avec elle le trne de Sude. Mais, contraint par les
ncessits du temps et des circonstances, son penchant se soumit au
devoir suprieur du monarque, et l'hroque vertu reprit tout son empire
sur un coeur qui n'tait pas destin  se renfermer dans le paisible
bonheur de la vie prive.

Christian IV de Danemark, qui tait dj roi avant que Gustave vit le
jour, avait attaqu les frontires sudoises et remport sur le pre de
ce hros d'importants avantages. Gustave-Adolphe se hta de mettre fin
 cette guerre funeste et acheta la paix par de sages sacrifices, afin
de tourner ses armes contre le czar de Moscou. Jamais, pour aspirer  la
gloire quivoque des conqurants, il ne fut tent de prodiguer le sang
de ses peuples dans des guerres injustes; mais jamais il ne recula
devant une guerre lgitime. Ses armes furent heureuses contre la Russie,
et le royaume de Sude s'accrut, vers l'orient, de provinces
importantes.

Cependant Sigismond, roi de Pologne, nourrissait contre le fils les
sentiments hostiles auxquels le pre avait donn de justes motifs: il ne
ngligea aucun artifice pour branler la fidlit des sujets de Gustave,
refroidir ses amis et rendre ses ennemis irrconciliables. Ni les
grandes qualits de son adversaire, ni les tmoignages multiplis de
dvouement que la Sude donnait  son souverain ador, ne purent gurir
ce prince, aveugl de la folle esprance de remonter un jour sur le
trne qu'il avait perdu. Il repoussa ddaigneusement toutes les
propositions de paix de Gustave, et ce hros, ami de la paix, se vit
entran malgr lui dans une longue guerre avec la Pologne, durant
laquelle, peu  peu, toute la Livonie et la Prusse polonaise furent
soumises  la domination sudoise. Toujours vainqueur, Gustave-Adolphe
tait toujours le premier prt  tendre la main pour la paix.

Cette lutte entre la Sude et la Pologne eut lieu au commencement de la
guerre de Trente ans en Allemagne, et se trouve lie avec elle. Il
suffisait que le roi Sigismond ft catholique et disputt la couronne de
Sude  un prince protestant, pour qu'il pt se tenir assur du concours
le plus actif de l'Espagne et de l'Autriche. Un double lien de parent
avec l'Empereur lui donnait encore un droit plus particulier  sa
protection. Aussi ce fut surtout sa confiance en un si puissant soutien
qui encouragea le roi de Pologne  poursuivre la guerre, quoiqu'elle
tournt si mal pour lui; et les cours de Vienne et de Madrid ne
ngligrent pas de soutenir son ardeur par des promesses pleines de
jactance. Tandis que Sigismond perdait une place aprs l'autre, en
Livonie, en Courlande et en Prusse, il voyait, en Allemagne, son alli
marcher de victoire en victoire  la souverainet absolue: il n'est donc
pas tonnant que son loignement pour la paix s'accrt en proportion de
ses dfaites. La vivacit avec laquelle il poursuivait sa chimrique
esprance l'aveuglait sur l'astucieuse politique de Ferdinand, qui
n'occupait, aux dpens de son alli, le hros sudois, que pour dtruire
d'autant plus  son aise la libert de l'Allemagne, et tirer ensuite 
lui, comme une conqute facile, le Nord puis. Mais une circonstance
sur laquelle seule on n'avait point compt, la grandeur hroque de
Gustave, dchira la trame de cette politique trompeuse. Cette guerre
polonaise de huit ans, loin d'puiser les forces de la Sude, n'avait
servi qu' mrir le gnie militaire de Gustave-Adolphe,  endurcir ses
armes par une longue habitude des combats, et  introduire peu  peu la
nouvelle tactique, par laquelle ces armes devaient faire ensuite des
prodiges sur le territoire allemand.

Aprs cette digression ncessaire sur la situation des tats europens 
cette poque, qu'il me soit permis de reprendre le fil de l'histoire.

Ferdinand avait recouvr ses tats, mais non encore les frais que lui
avait cots cette conqute. Une somme de quarante millions de florins,
que mirent dans ses mains les confiscations de Bohme et de Moravie,
aurait suffi pour l'indemniser, ainsi que ses allis, de toutes leurs
dpenses; mais cette somme norme s'tait bientt coule dans les mains
des jsuites et de ses favoris. Le duc Maximilien de Bavire, dont le
bras victorieux avait presque seul remis Ferdinand en possession de ses
domaines, qui avait sacrifi un proche parent pour dfendre sa religion
et son empereur: Maximilien, dis-je, avait les droits les plus fonds 
sa reconnaissance. D'ailleurs, par une convention conclue avec
l'Empereur, avant l'ouverture des hostilits, il s'tait assur
expressment le ddommagement de toutes ses dpenses. Ferdinand sentait
toute l'tendue des obligations que lui imposaient cette convention et
ces services; mais il n'avait pas envie de les remplir  son propre
prjudice. Il songeait  rcompenser le duc de la manire la plus
brillante, mais sans se dpouiller lui-mme. Or, pouvait-il mieux
atteindre ce but qu'aux dpens du prince contre lequel les lois de la
guerre semblaient lui donner ce droit, et dont les fautes pouvaient tre
assez svrement qualifies pour justifier, par le nom de chtiment
lgitime, toutes les violences? Il fallait donc poursuivre encore
Frdric, il fallait achever la ruine de Frdric, afin de pouvoir
rcompenser Maximilien, et une nouvelle guerre fut entreprise pour payer
la premire.

Mais un motif bien plus puissant vint se joindre au premier et en
augmenter le poids. Jusqu'alors, Ferdinand n'avait combattu que pour
son existence et n'avait rempli d'autres devoirs que ceux de la dfense
personnelle; mais, maintenant que la victoire lui donnait la libert
d'agir, il songea  ce qu'il considrait comme des devoirs suprieurs,
et se rappela le voeu qu'il avait fait, dans son plerinage de Lorette
et de Rome,  sa _gnralissime_ la sainte Vierge, d'tendre son culte
au pril de sa couronne et de sa vie. La destruction du protestantisme
se rattachait indissolublement  ce voeu. Pour l'accomplir, Ferdinand ne
pouvait trouver un concours de circonstances plus favorables que celles
qui s'offraient  ce moment, au sortir de la guerre de Bohme. Il ne
manquait ni de forces ni d'une apparence de droit pour mettre le
Palatinat dans des mains catholiques, et les consquences de ce
changement taient pour toute l'Allemagne orthodoxe d'une importance
incalculable. En mme temps qu'il rcompensait le duc de Bavire avec
les dpouilles de son parent, Ferdinand satisfaisait ses plus bas dsirs
et remplissait son devoir le plus sublime: il crasait un ennemi qu'il
dtestait; il pargnait  son intrt un sacrifice douloureux, tout en
mritant la couronne cleste.

La perte de Frdric tait rsolue dans le cabinet imprial bien
longtemps avant que le sort se fut dclar contre lui; mais ce fut
seulement aprs ses revers que le pouvoir arbitraire osa le frapper de
sa foudre. Un dcret de l'empereur, dpourvu de toutes les formalits
prsentes en pareil cas par les constitutions, mit au ban de l'Empire et
dclara dchus de toutes leurs dignits et possessions, comme coupables
de lse-majest impriale et perturbateurs de la paix publique,
l'lecteur et trois autres princes qui avaient pris les armes pour lui
en Silsie et en Bohme. L'accomplissement de cette sentence contre
Frdric, c'est--dire la conqute de ses tats, fut confie, avec un
gal mpris des lois de l'Empire, au roi d'Espagne, comme possesseur du
cercle de Bourgogne, au duc de Bavire et  la Ligue. Si l'Union
vanglique et t digne de son nom et de la cause qu'elle dfendait,
on aurait trouv dans l'excution du ban de l'Empire des obstacles
insurmontables; mais une force si mprisable, qui pouvait  peine tenir
tte aux troupes espagnoles dans le bas Palatinat, dut renoncer 
combattre contre les armes runies de l'empereur, de la Bavire et de
la Ligue. L'arrt de proscription prononc contre l'lecteur effraya
aussitt toutes les villes impriales qui se retirrent sans dlai de
l'alliance, et les princes ne tardrent pas  suivre leur exemple.
Heureux de sauver leurs propres domaines, ils laissrent  la merci de
Ferdinand l'lecteur, qui avait t leur chef; ils abjurrent l'Union et
promirent de ne jamais la renouveler.

Les princes allemands avaient abandonn honteusement le malheureux
Frdric; la Bohme, la Silsie et la Moravie avaient rendu hommage  la
redoutable puissance de l'empereur: un seul homme, un chevalier de
fortune, qui n'avait que son pe, le comte Ernest de Mansfeld, osa
braver toute cette puissance dans les murs de Pilsen. Laiss sans
secours, aprs la bataille de Prague, par l'lecteur,  qui il avait
vou ses services, ignorant mme si Frdric lui savait gr de sa
fermet, il tint seul, quelque temps encore, contre les Impriaux,
jusqu'au moment o ses troupes, presses par le besoin d'argent,
vendirent enfin la ville  l'empereur. Mansfeld ne fut point branl
d'un coup si rude; on le vit bientt aprs tablir dans le haut
Palatinat de nouvelles places de recrutement, pour attirer  lui les
troupes que l'Union avait licencies. En peu de temps, il eut rassembl
sous ses drapeaux une arme de vingt mille hommes, d'autant plus
redoutable pour toutes les provinces sur lesquelles elle se jetterait,
que le pillage seul pouvait la faire vivre. Ignorant o cet essaim
allait se prcipiter, tous les vchs voisins, dont la richesse pouvait
le tenter, tremblaient dj devant lui; mais, press par le duc de
Bavire, qui envahit le haut Palatinat, comme excuteur du dcret de
proscription, Mansfeld dut vacuer le pays. Il se droba par un heureux
stratagme  la vive poursuite du gnral bavarois Tilly, et parut tout
 coup dans le bas Palatinat. Il y fit prouver aux vchs du Rhin les
mauvais traitements qu'il avait mdits contre ceux de Franconie. Tandis
que l'arme impriale et bavaroise inondait la Bohme, le gnral
espagnol Ambroise Spinola s'tait jet des Pays-Bas, avec une arme
considrable, dans le bas Palatinat, que le trait d'Ulm permettait 
l'Union de dfendre. Mais les mesures taient si mal prises, que les
places tombrent l'une aprs l'autre dans les mains des Espagnols et
qu'enfin, quand l'Union se fut dissoute, la plus grande partie du pays
demeura occupe par leurs troupes. Leur gnral Corduba, qui prit le
commandement de ces troupes aprs la retraite de Spinola, leva
prcipitamment le sige de Frankenthal,  l'arrive de Mansfeld dans le
bas Palatinat; mais, sans s'arrter  chasser les Espagnols de cette
province, Mansfeld se hta de franchir le Rhin pour refaire en Alsace
ses bandes affames. Toutes les campagnes ouvertes sur lesquelles se
rpandit cette troupe de brigands furent changes en affreux dserts, et
les villes ne se rachetrent du pillage que par d'normes ranons.
Fortifi par cette expdition, Mansfeld reparut sur le Rhin, afin de
couvrir le bas Palatinat.

Tant qu'un tel bras combattait pour lui, l'lecteur Frdric n'tait pas
perdu sans ressource. De nouvelles perspectives commencrent  s'ouvrir
 lui, et son infortune lui suscita des amis, qui ne lui avaient pas
donn signe de vie pendant sa prosprit. Le roi Jacques d'Angleterre,
qui avait vu avec indiffrence son gendre perdre la couronne de Bohme,
s'veilla de son insensibilit quand il vit menace l'existence tout
entire de sa fille et de ses petits-fils, et l'ennemi victorieux tenter
une attaque sur l'lectorat. Alors enfin, quoique bien tard, il ouvrit
ses trsors; alors il s'empressa de soutenir avec de l'argent et des
soldats, d'abord l'Union, qui dfendait encore le bas Palatinat, et
ensuite le comte de Mansfeld, quand l'Union se fut vanouie. Par lui, le
roi Christian de Danemark, son proche parent, fut aussi engag  une
active assistance. L'expiration de la trve entre l'Espagne et la
Hollande priva en mme temps l'empereur de tout l'appui qu'il aurait pu
attendre du ct des Pays-Bas. Mais ce fut de Transylvanie et de Hongrie
que vinrent au comte palatin les plus importants secours. La trve de
Gabor avec l'empereur tait  peine expire que ce vieil et redoutable
ennemi de l'Autriche inonda de nouveau la Hongrie, et se fit couronner
roi  Presbourg. Ses progrs furent si rapides que Bucquoi dut quitter
la Bohme pour dfendre contre lui la Hongrie et l'Autriche. Ce vaillant
gnral trouva la mort au sige de Neuhusel; non moins brave que lui,
Dampierre avait dj succomb devant Presbourg. Gabor s'avana sans
obstacles jusqu'aux frontires de l'Autriche. Le vieux comte de Thurn et
plusieurs proscrits bohmes avaient apport  cet ennemi de leur ennemi
leur haine et leur pe. Une attaque vigoureuse du ct de l'Allemagne,
tandis que Gabor pressait l'empereur du ct de la Hongrie, aurait pu
rtablir promptement la fortune de Frdric; mais toujours les Bohmes
et les Allemands avaient pos les armes, lorsque Gabor entrait en
campagne; toujours ce dernier s'tait puis, quand les autres
commenaient  reprendre des forces.

Cependant Frdric n'avait pas hsit  se jeter dans les bras de
Mansfeld, son nouveau dfenseur. Il parut, dguis, dans le bas
Palatinat, que Mansfeld et le gnral bavarois Tilly se disputaient; le
haut Palatinat tait soumis depuis longtemps. Frdric eut un rayon
d'esprance, quand il vit, sur les ruines de l'Union, de nouveaux amis
se lever pour lui. Le margrave Georges-Frdric de Bade, qui en avait
t membre, commenait depuis quelque temps  rassembler des troupes,
qui formrent bientt une arme considrable. Nul n'en savait la
destination, quand le margrave entra soudain en campagne et se joignit
au comte de Mansfeld. Avant de faire ce pas dcisif, il avait rsign
ses tats  son fils, afin de les soustraire par ce moyen  la vengeance
de l'empereur, si la fortune lui tait contraire. Le duc de Wurtemberg,
son voisin, se mit aussi  augmenter ses forces militaires. Le comte
palatin reprit courage et travailla de toutes ses forces  faire revivre
l'Union. C'tait maintenant  Tilly de songer  sa sret. Il se hta
d'appeler  lui les troupes du gnral espagnol Corduba. Mais, tandis
que l'ennemi concentrait ses forces, Mansfeld et le margrave se
sparrent, et celui-ci fut battu prs de Wimpfen par le gnral
bavarois (1622).

Un aventurier sans argent, auquel on contestait mme une naissance
lgitime, s'tait dclar le dfenseur d'un roi, accabl par un de ses
plus proches parents et abandonn par le pre de son pouse. Un prince
rgnant s'tait dessaisi de ses tats, qu'il gouvernait paisiblement,
pour tenter, en faveur d'un autre prince, qui lui tait tranger, les
hasards de la guerre; et lorsqu'il dsesprait de faire triompher cette
cause, un nouveau chevalier de fortune, pauvre en domaines, mais riche
en glorieux anctres, entreprit, aprs lui, de la dfendre. Le duc
Christian de Brunswick, administrateur de Halberstadt, crut avoir appris
du comte de Mansfeld le secret de tenir sur pied, sans argent, une arme
de vingt mille hommes. Pouss par la prsomption de la jeunesse, et
plein d'un violent dsir de recueillir gloire et butin aux dpens du
clerg catholique, qu'il hassait en franc chevalier, il rassembla dans
la basse Saxe une forte arme, pour la dfense de Frdric, disait-il,
et au nom de la libert allemande. Il se proclamait _ami de Dieu et
ennemi des prtres_: ce fut la devise qu'il fit graver sur sa monnaie,
fabrique avec l'argenterie des glises, et ses actions furent loin d'y
faire honte.

La route que suivit cette bande de brigands fut marque, comme de
coutume, par les plus effroyables dvastations. En pillant les bnfices
de la basse Saxe et de la Westphalie, elle recueillit des forces pour
aller piller les vchs du Rhin. L, repouss par les amis et les
ennemis, l'administrateur s'approcha du Mein, dans le voisinage de la
ville mayenaise de Hoechst, et franchit cette rivire, aprs un combat
meurtrier avec Tilly, qui lui disputait le passage. Il n'atteignit
l'autre bord qu'aprs avoir perdu la moiti de ses troupes; il en
rassembla promptement le reste et se joignit au comte de Mansfeld.
Poursuivies par Tilly, ces bandes runies se jetrent une seconde fois
sur l'Alsace, pour dvaster ce qui avait chapp  la premire invasion.
Tandis que l'lecteur Frdric, rduit au rle d'un mendiant fugitif,
errait avec l'arme qui le reconnaissait pour matre et qui se parait de
son nom, ses amis s'occupaient de le rconcilier avec l'empereur.
Ferdinand ne voulait pas encore leur ter toute esprance de voir
rtablir le comte palatin. Plein de ruse et de dissimulation, il se
montra dispos  ngocier, afin de refroidir leur ardeur en campagne et
de prvenir les rsolutions extrmes. Le roi Jacques, jouet, comme
toujours, des intrigues de l'Autriche, ne contribua pas peu, par son fol
empressement,  soutenir les mesures de l'empereur. Ferdinand exigeait
avant tout que Frdric, s'il en appelait  sa clmence, mit bas les
armes, et Jacques trouva cette demande parfaitement juste. Sur son
invitation, le comte palatin congdia ses seuls vrais dfenseurs, le
comte de Mansfeld et l'administrateur, et il attendit son sort, en
Hollande, de la piti de l'empereur.

Mansfeld et le duc Christian ne furent embarrasss que de trouver un
nouveau nom. Ce n'tait point la cause du comte palatin qui les avait
arms: son cong ne pouvait donc les dsarmer. La guerre tait leur but;
peu importait la cause qu'ils avaient  dfendre. Aprs une tentative
inutile de Mansfeld pour passer au service de l'empereur, ils se
dirigrent tous deux vers la Lorraine, o leurs troupes commirent des
brigandages qui rpandirent l'effroi jusqu'au coeur de la France. Ils
attendaient en vain, depuis quelque temps, un matre qui les voult
payer, quand les Hollandais, presss par le gnral espagnol Spinola,
leur offrirent du service. Aprs avoir livr, prs de Fleurus, un combat
meurtrier aux Espagnols, qui voulaient leur fermer le passage, ils
atteignirent la Hollande, o leur apparition obligea sur-le-champ
Spinola de lever le sige de Berg-op-Zoom. Mais bientt la Hollande,
fatigue  son tour de ces htes malfaisants, saisit le premier moment
de calme pour se dlivrer de leur dangereux secours. Mansfeld fit
prendre  ses troupes, dans la fertile province d'Ost-Frise, des forces
pour de nouveaux exploits. Le duc Christian, ardemment pris de la
comtesse palatine, dont il avait fait la connaissance en Hollande, et
plus belliqueux que jamais, reconduisit les siennes dans la basse Saxe,
portant le gant de cette princesse  son chapeau, et sur ses drapeaux
cette devise: _Tout pour Dieu et pour elle!_ Ces deux hommes taient
loin d'avoir fini leur rle dans cette guerre.

Tous les tats de l'Empire taient enfin dlivrs d'ennemis; l'Union
tait dissoute; le margrave de Bade, Mansfeld et le duc Christian
taient battus et ne tenaient plus la campagne. L'arme d'excution
inondait les pays palatins au nom de l'empereur. Les Bavarois occupaient
Mannheim et Heidelberg, et bientt aussi Frankenthal fut abandonn aux
Espagnols. Le comte palatin attendait dans un coin de la Hollande
l'autorisation d'apaiser la colre de l'empereur par une gnuflexion, et
une prtendue dite lectorale,  Ratisbonne, devait enfin prononcer sur
son sort. Ce sort tait depuis longtemps dcid  la cour de l'empereur;
mais, jusque-l, on n'avait pas jug les circonstances assez favorables
pour dclarer ouvertement tout ce qu'on avait rsolu. L'empereur, aprs
tout ce qu'il s'tait permis contre l'lecteur, ne croyait plus pouvoir
esprer une rconciliation sincre. Il fallait tre violent jusqu'au
bout pour l'tre impunment. Ce qui tait perdu devait donc l'tre sans
retour; il importait que Frdric ne revit jamais ses tats, et un
prince sans sujets et sans territoire ne pouvait plus porter le chapeau
d'lecteur. Autant le comte palatin s'tait rendu coupable envers la
maison d'Autriche, autant le duc de Bavire s'tait signal par les
services qu'il avait rendus. Autant la maison d'Autriche et l'glise
catholique avaient  redouter la vengeance et la haine religieuse de la
maison palatine, autant elles pouvaient compter sur la reconnaissance et
le zle religieux de celle de Bavire. Enfin, en transfrant  la
Bavire la dignit lectorale palatine, on assurait  la religion
catholique la prpondrance la plus dcisive dans le collge des
lecteurs et, en Allemagne, un triomphe permanent.

Ce dernier motif tait suffisant pour rendre favorables  cette
innovation les trois lecteurs ecclsiastiques. Du ct protestant, la
voix de l'lecteur de Saxe, tait seule importante. Mais Jean-Georges
pouvait-il contester  l'empereur un droit sans lequel devenait
incertain celui qu'il avait lui-mme  la couronne lectorale? A la
vrit, un prince que ses anctres, sa dignit et sa puissance plaaient
 la tte de l'glise protestante en Allemagne n'et d avoir,  ce
qu'il semblait, rien de plus sacr que de soutenir les droits de cette
glise contre toutes les attaques de sa rivale; mais la question tait
moins alors de savoir comment on devait protger les intrts de la
religion protestante contre les catholiques, que de rsoudre auquel de
deux cultes galement dtests, du calvinisme ou de la religion romaine,
on laisserait prendre l'avantage sur l'autre; auquel de deux ennemis
galement funestes on adjugerait l'lectorat palatin; et, press entre
deux obligations opposes, il tait bien naturel qu'on remt la dcision
 la haine prive et  l'intrt priv. Le dfenseur-n de la libert
allemande et de la religion protestante encouragea l'empereur 
procder, en vertu de la toute-puissance impriale, contre le Palatinat,
et  ne s'inquiter, en aucune manire, si l'lecteur de Saxe faisait,
pour la forme, quelque opposition  ses mesures. Si, dans la suite,
Jean-Georges retira son consentement, c'est que Ferdinand lui-mme avait
donn lieu  ce changement d'avis en chassant de Bohme les ministres
vangliques; et l'investiture de l'lectorat palatin, donne  la
Bavire, cessa d'tre un acte illgal aussitt que l'empereur et
consenti  cder  l'lecteur de Saxe la Lusace, en payement de six
millions d'cus pour frais de guerre.

Ainsi donc, malgr l'opposition de toute l'Allemagne protestante, et au
mpris des lois fondamentales de l'Empire, qu'il avait jures  son
lection, Ferdinand donna solennellement, dans Ratisbonne, l'investiture
de l'lectorat palatin au duc de Bavire; sans prjudice toutefois,
disait-on dans l'acte, des droits que pourraient faire valoir les agnats
et les descendants de Frdric. Ce prince infortun se vit alors
irrvocablement dpouill de ses tats, sans avoir t entendu d'abord
par le tribunal qui le condamnait, justice que les lois accordent mme
au plus humble sujet et au plus affreux malfaiteur.

Cette violence ouvrit enfin les yeux au roi d'Angleterre, et les
ngociations entames pour le mariage de son fils avec une infante
d'Espagne ayant t rompues dans le mme temps, Jacques prit avec
vivacit le parti de son gendre. En France, une rvolution dans le
ministre avait mis le cardinal Richelieu  la tte du gouvernement, et
ce royaume, tomb si bas, commena bientt  sentir qu'une main
vigoureuse tenait le timon de l'tat. Les mouvements du gouverneur
espagnol  Milan, pour s'emparer de la Valteline et se mettre ainsi en
communication avec les domaines hrditaires de l'Autriche, firent
revivre et les anciennes alarmes qu'inspirait cette puissance et, avec
elles, les maximes politiques de Henri le Grand. Le mariage du prince de
Galles avec Henriette de France amena entre les deux couronnes une
alliance plus troite,  laquelle accdrent la Hollande, le Danemark et
quelques tats d'Italie. On forma le plan de forcer,  main arme,
l'Espagne  restituer la Valteline, et l'Autriche  rtablir Frdric;
mais le premier objet fut seul poursuivi avec quelque activit. Jacques
Ier mourut, et Charles Ier, en lutte avec son parlement, ne put
plus donner aucune attention aux affaires d'Allemagne. La Savoie et
Venise retinrent les secours promis, et le ministre franais crut qu'il
fallait soumettre les huguenots dans sa patrie, avant de se hasarder 
dfendre contre l'empereur les protestants d'Allemagne. Ainsi le succs
fut loin de rpondre aux grandes esprances qu'on avait conues de cette
alliance.

Le comte de Mansfeld, dpourvu de tout secours, restait inactif sur le
bas Rhin, et le duc Christian de Brunswick se vit de nouveau rejet,
aprs une campagne malheureuse, hors du territoire allemand. Une
nouvelle irruption de Bethlen Gabor dans la Moravie s'tait termine
infructueusement, comme toutes les prcdentes, par une paix formelle
avec l'empereur, parce quelle n'avait pas t seconde du ct de
l'Allemagne. L'Union n'existait plus: aucun prince protestant n'tait
plus sous les armes, et le gnral Tilly se tenait aux frontires de la
basse Allemagne, sur le territoire protestant, avec une arme accoutume
 vaincre. Les mouvements du duc Christian de Brunswick l'avaient attir
dans ce pays et une fois dj dans le cercle de basse Saxe, o il avait
pris Lippstadt, place d'armes de l'administrateur. La ncessit
d'observer cet ennemi et de l'empcher de faire de nouvelles irruptions
aurait pu justifier alors encore la prsence de Tilly dans cette
contre. Mais Mansfeld et Christian avaient licenci leurs troupes
faute d'argent et l'arme du comte Tilly ne voyait plus tout autour
d'elle aucun ennemi: pourquoi encore occuper et accabler ce pays?

Parmi les clameurs passionnes des partis, il est difficile de
distinguer la voix de la vrit; mais on pouvait s'inquiter que la
Ligne restt sous les armes. Les cris de joie prmaturs des catholiques
devaient augmenter la consternation. L'empereur et la Ligue, arms et
vainqueurs en Allemagne, ne voyaient nulle part de forces qui pussent
leur rsister, s'ils tentaient d'assaillir les protestants ou mme
d'anantir la paix de religion. A supposer que Ferdinand ft loin du
dessein d'abuser de ses forces, la faiblesse des protestants devait lui
en suggrer la pense. Des pactes suranns ne pouvaient tre un frein
pour un prince qui se croyait oblig  tout envers sa religion, et  qui
toute violence semblait justifie par une pieuse intention. La Haute
Allemagne tait dompte, la basse pouvait seule encore faire obstacle 
sa toute-puissance. L, les protestants dominaient, l on avait enlev 
l'glise romaine la plupart des bnfices ecclsiastiques, et le moment
semblait venu de lui rendre ses possessions. Ces biens confisqus par
les princes de la basse Allemagne composaient d'ailleurs une partie
notable de leur puissance, et c'tait un excellent prtexte pour les
affaiblir que d'aider l'glise  recouvrer son bien.

Rester oisif dans une situation si dangereuse et t une impardonnable
ngligence. Le souvenir des excs que l'arme de Tilly avait commis dans
la basse Saxe tait encore trop rcent pour que les membres protestants
de l'Empire ne dussent pas songer  leur dfense. Le cercle de basse
Saxe s'arma en toute hte. On leva des impts extraordinaires; on
recruta des troupes; on remplit les magasins. On ngocia pour des
subsides avec Venise, avec la Hollande, avec l'Angleterre. On dlibra
sur le choix de la puissance qui serait place  la tte de la
confdration. Les rois du Sund et de la mer Baltique, allis naturels
de ce cercle, ne pouvaient voir avec indiffrence l'empereur y mettre le
pied comme conqurant et devenir leur voisin sur les ctes de la mer du
Nord. Le double intrt de la religion et de la politique les pressait
d'arrter les progrs de ce monarque dans la basse Allemagne. Christian
IV, roi de Danemark, se comptait lui-mme, comme duc de Holstein, parmi
les membres de ce cercle. Des motifs non moins forts dterminrent
Gustave-Adolphe  prendre part  cette alliance.

Les deux rois se disputaient l'honneur de dfendre le cercle de basse
Saxe et de combattre la formidable puissance de l'Autriche. L'un et
l'autre offrirent de mettre sur pied une arme bien quipe et de la
commander en personne. De glorieuses campagnes contre les Moscovites et
les Polonais appuyaient les propositions du roi de Sude; toutes les
ctes de la Baltique taient remplies du nom de Gustave-Adolphe. Mais la
gloire de ce rival rongeait le coeur du monarque danois, et plus il se
promettait lui-mme de lauriers dans cette campagne, moins Christian IV
pouvait se rsoudre  les cder  son voisin, dont il tait jaloux. Ils
portrent tous deux leurs offres et leurs conditions devant le cabinet
anglais, et l Christian IV russit enfin  l'emporter sur son
concurrent. Gustave-Adolphe demandait pour sa sret, afin de garantir 
ses troupes un refuge ncessaire en cas de malheur, l'abandon de
quelques places fortes en Allemagne, o il ne possdait pas un pouce de
terrain. Christian IV avait le Holstein et le Jutland, par lesquels il
pouvait se retirer en sret aprs une bataille perdue.

Afin de prendre l'avantage sur son rival, le roi de Danemark se hta de
paratre en campagne. Nomm chef du cercle de basse Saxe, il eut bientt
sur pied une arme de soixante mille hommes; l'administrateur de
Magdebourg, les ducs de Brunswick, les ducs de Mecklembourg, se
joignirent  lui. L'appui que l'Angleterre lui avait fait esprer
levait son courage, et,  la tte de forces si considrables, il se
flattait de terminer cette guerre en une seule campagne.

On fit savoir  Vienne que cet armement avait uniquement pour but la
dfense du cercle et le maintien de la tranquillit dans cette contre.
Mais les ngociations avec la Hollande, avec l'Angleterre et mme avec
la France, les efforts extraordinaires du cercle et l'arme formidable
qu'on mettait sur pied, semblaient tendre  quelque chose de plus que la
simple dfense: au rtablissement complet de l'lecteur palatin et 
l'abaissement de l'empereur, devenu trop puissant.

Aprs que Ferdinand eut vainement puis les ngociations, les
remontrances, les menaces et les ordres, pour dcider le roi de Danemark
et le cercle de basse Saxe  poser les armes, les hostilits
commencrent, et la basse Allemagne devint le thtre de la guerre. Le
comte Tilly suivit la rive gauche du Wser et s'empara de tous les
passages jusqu' Minden. Aprs avoir chou dans une attaque sur
Nienbourg, il traversa le fleuve, envahit la principaut de Calemberg et
la fit occuper par ses troupes. Le roi manoeuvrait sur la rive droite du
Wser, et il s'tendit dans le pays de Brunswick: mais il avait affaibli
son arme par de trop forts dtachements et ne put rien excuter de
considrable avec le reste. Connaissant la supriorit de l'ennemi, il
vitait avec autant de soin une bataille dcisive que le gnral de la
Ligue la cherchait.

Jusqu'ici, l'empereur n'avait fait la guerre en Allemagne qu'avec les
armes de la Bavire et de la Ligue, si l'on excepte les troupes
auxiliaires des Pays-Bas espagnols qui avaient attaqu le bas Palatinat.
Maximilien dirigeait la guerre, comme chef de l'excution impriale, et
Tilly, qui commandait l'arme, tait au service de la Bavire. C'tait
aux armes de la Bavire et de la Ligue que Ferdinand devait toute sa
supriorit en campagne; ces auxiliaires tenaient dans leurs mains toute
sa fortune et son autorit. Cette dpendance de leur bon vouloir ne
s'accordait pas avec les vastes projets auxquels la cour impriale
commenait  donner carrire  un si brillant dbut.

Autant la Ligue avait montr d'empressement  entreprendre la dfense de
l'empereur, sur laquelle reposait son propre salut, autant l'on devait
peu s'attendre  lui trouver le mme zle pour les plans de conqute de
Ferdinand. Ou, si elle consentait  donner ses armes pour faire des
conqutes, il tait  craindre qu'elle n'admt l'empereur qu'au partage
de la haine gnrale, et qu'elle ne recueillt pour elle seule tous les
fruits de la guerre. Des forces militaires imposantes, qu'il aurait
leves lui-mme, le pouvaient seules soustraire  cette accablante
dpendance de la Bavire et l'aider  maintenir en Allemagne son
ancienne supriorit. Mais la guerre avait beaucoup trop puis les
provinces impriales, pour qu'elles pussent suffire aux frais immenses
d'un pareil armement. Dans ces circonstances, rien ne pouvait tre plus
agrable  l'empereur que la proposition avec laquelle un de ses
officiers vint le surprendre.

C'tait le comte Wallenstein, officier de mrite, le plus riche
gentilhomme de Bohme. Il avait servi, ds sa premire jeunesse, la
maison impriale, et s'tait signal de la manire la plus glorieuse
dans plusieurs campagnes, contre les Turcs, les Vnitiens, les Bohmes,
les Hongrois et les Transylvains. Il avait assist, en qualit de
colonel,  la bataille de Prague, et, plus tard, gnral-major, il avait
battu une arme hongroise en Moravie. La reconnaissance de l'empereur
fut gale  ces services, et une part considrable des biens confisqus
aprs la rvolte de Bohme fut sa rcompense. Matre d'une immense
fortune, enflamm par des projets ambitieux, plein de confiance dans son
heureuse toile, et plus encore dans une profonde apprciation des
conjonctures, il offrit de lever et d'quiper une arme  ses frais et
aux frais de ses amis, pour le service de l'empereur, et mme de lui
pargner le soin de l'entretien, s'il lui tait permis de la porter 
cinquante mille hommes. Il n'y eut personne qui ne raillt ce projet,
comme la cration chimrique d'une tte exalte; mais la seule
tentative pouvait tre dj d'un grand avantage, dt-elle ne tenir
qu'une partie de ces promesses. On abandonna  Wallenstein quelques
districts en Bohme, comme places de recrutement, et l'on y ajouta la
permission de donner des brevets d'officier. Au bout de peu de mois, il
avait sous les armes vingt mille hommes, avec lesquels il quitta les
frontires de l'Autriche; bientt aprs, il parut avec trente mille sur
celles de la basse Saxe. Pour tout cet armement, l'empereur n'avait
donn que son nom. La renomme du gnral, une brillante perspective
d'avancement et l'esprance du butin, attirrent, de toutes les contres
de l'Allemagne, des aventuriers sous ses drapeaux. On vit mme des
princes rgnants, excits par l'amour de la gloire ou la soif du gain,
offrir de lever des rgiments pour l'Autriche.

Alors, pour la premire fois dans cette guerre, on vit paratre en
Allemagne une arme impriale, formidable apparition pour les
protestants, et qui n'tait pas beaucoup plus rjouissante pour les
catholiques. Wallenstein avait ordre de joindre son arme aux troupes de
la Ligue et d'attaquer, de concert avec le gnral bavarois, le roi de
Danemark; mais, depuis longtemps jaloux de la gloire militaire de Tilly,
il ne montra nulle envie de partager avec lui les lauriers de cette
campagne et de voir clips par l'clat des hauts faits de Tilly
l'honneur des siens. Son plan de guerre appuya, il est vrai, les
oprations de Tilly; mais il demeura, dans l'excution, tout  fait
indpendant de lui. Comme il n'avait pas les ressources avec lesquelles
Tilly subvenait aux besoins de son arme, il tait oblig de conduire
la sienne dans les pays riches, qui n'avaient pas encore souffert de la
guerre. Au lieu donc de faire sa jonction, comme il en avait l'ordre,
avec le gnral de la Ligue, il entra sur les terres de Halberstadt et
de Magdebourg et se rendit matre de l'Elbe prs de Dessau. Tous les
pays situs sur les deux rives du fleuve furent alors ouverts  ses
exactions. Il pouvait de l fondre sur les derrires du roi de Danemark,
et mme, au besoin, se frayer un chemin jusque dans les tats de ce
prince.

Christian IV sentit tout le danger de sa position entre deux armes si
redoutables. Auparavant dj, il avait appel  lui l'administrateur de
Halberstadt, qui tait revenu rcemment de Hollande; maintenant, il se
dclara aussi publiquement pour le comte de Mansfeld, qu'il avait
dsavou jusque-l, et il le soutint de tout son pouvoir. Mansfeld
reconnut ce service d'une manire signale. A lui seul, il occupa sur
l'Elbe les forces de Wallenstein et les empcha d'craser le roi de
concert avec Tilly. Le vaillant gnral osa mme, malgr la supriorit
des ennemis, s'approcher du pont de Dessau et se retrancher vis--vis
des Impriaux; mais, pris  dos par toutes leurs forces, il dut cder au
nombre et quitter son poste avec une perte de trois mille hommes. Aprs
cette dfaite, il se retira dans la marche de Brandebourg, o il prit
quelque repos, se renfora de nouvelles troupes et tourna subitement
vers la Silsie, pour pntrer de l dans la Hongrie et, runi  Bethlen
Gabor, transporter la guerre au coeur des tats d'Autriche. Comme les
domaines hrditaires de l'empereur taient sans dfense contre un
pareil ennemi, Wallenstein reut l'ordre pressant de laisser pour le
moment le roi de Danemark, afin d'arrter, s'il tait possible, la
marche de Mansfeld  travers la Silsie.

Cette diversion, par laquelle Mansfeld attira les troupes de
Wallenstein, permit  Christian IV de dtacher une partie de son arme
en Westphalie, pour y occuper les vchs de Mnster et d'Osnabrck.
Afin de s'opposer  cette manoeuvre, Tilly quitta prcipitamment le
Wser; mais les mouvements du duc Christian, qui faisait mine de
pntrer par la Hesse dans les terres de la Ligue, afin d'en faire le
thtre de la guerre, le rappelrent promptement de Westphalie. Pour
maintenir ses communications avec les pays catholiques et empcher la
jonction dangereuse du landgrave de Hesse avec l'ennemi, Tilly s'empara
en grande hte de toutes les places tenables sur la Werra et la Fulde,
et s'assura de la ville de Mnden,  l'entre des montagnes de la Hesse,
o le confluent de ces deux rivires forme le Wser. Bientt aprs, il
prit Goettingue, la clef du Brunswick et de la Hesse; il prparait 
Nordheim le mme sort, mais le roi accourut avec toutes ses forces pour
s'opposer  son dessein. Aprs avoir pourvu cette place de tout ce qui
tait ncessaire pour soutenir un long sige, il cherchait  s'ouvrir,
par l'Eichsfeld et la Thuringe, une nouvelle entre dans les pays de la
Ligue. Dj il avait dpass Duderstadt, mais le comte Tilly l'avait
devanc par des marches rapides. Comme l'arme de ce dernier, renforce
par quelques rgiments de Wallenstein, tait trs-suprieure en nombre,
le roi se retira vers le Brunswick pour viter une bataille; mais, dans
cette retraite mme, Tilly le poursuivit sans relche, et, aprs trois
jours d'escarmouches, Christian IV fut  la fin contraint de faire face
 l'ennemi, prs du village de Lutter, au pied du Barenberg. Les Danois
attaqurent avec beaucoup de bravoure, et leur vaillant roi les mena
trois fois au combat; mais enfin il fallut cder  un ennemi suprieur
en nombre et mieux exerc, et le gnral de la Ligue remporta une
victoire complte. Soixante drapeaux et toute l'artillerie, les bagages
et les munitions, furent perdus; beaucoup de nobles officiers et environ
quatre mille soldats restrent sur le champ de bataille; plusieurs
compagnies d'infanterie, qui, pendant la droute, s'taient jetes, 
Lutter, dans la maison du bailliage, mirent bas les armes et se
rendirent au vainqueur.

Le roi s'enfuit avec sa cavalerie et rallia bientt ses troupes aprs ce
cruel revers. Tilly, poursuivant sa victoire, se rendit matre du Wser,
occupa le pays de Brunswick et repoussa le roi jusque sur les terres de
Brme. Devenu timide par sa dfaite, Christian rsolut de rester sur la
dfensive et surtout de fermer  l'ennemi le passage de l'Elbe. Mais, en
jetant des garnisons dans toutes les places tenables, il se rduisit 
l'inaction, avec des forces divises, et les corps dtachs furent, l'un
aprs l'autre, disperss ou dtruits par l'ennemi. Les troupes de la
Ligue, matresses de tout le cours du Wser, se rpandirent au del de
l'Elbe et du Havel, et les Danois se virent chasss successivement de
toutes leurs positions. Tilly avait lui-mme pass l'Elbe et port bien
avant dans le Brandebourg ses armes victorieuses, tandis que Wallenstein
pntrait par l'autre ct dans le Holstein, afin de transfrer la
guerre dans les tats mmes du roi.

Wallenstein revenait alors de la Hongrie, o il avait poursuivi le comte
Mansfeld sans pouvoir arrter sa marche, ni empcher sa runion avec
Bethlen Gabor. Toujours poursuivi par la fortune, et toujours suprieur
 son sort, Mansfeld s'tait fray sa route par la Silsie et la
Hongrie,  travers d'immenses difficults, et avait joint heureusement
le prince de Transylvanie, mais il n'en fut pas trs-bien reu. Comptant
sur l'appui de l'Angleterre et sur une puissante diversion dans la basse
Saxe, Gabor avait de nouveau rompu la trve avec l'empereur; et
maintenant, au lieu de la diversion espre, Mansfeld attirait chez lui
toutes les forces de Wallenstein, et lui demandait de l'argent, au lieu
d'en apporter. Le dfaut d'harmonie entre les princes protestants
refroidit l'ardeur de Gabor, et, selon sa coutume, il se hta de se
dbarrasser des forces suprieures de l'empereur par une paix
prcipite. Fermement rsolu de la rompre au premier rayon d'esprance,
il adressa le comte Mansfeld  la rpublique de Venise, afin de se
procurer avant tout de l'argent.

Spar de l'Allemagne et hors d'tat de nourrir en Hongrie le faible
reste de ses troupes, Mansfeld vendit son artillerie et son matriel de
guerre et licencia ses soldats. Il prit lui-mme, avec une suite peu
nombreuse, la route de Venise par la Bosnie et la Dalmatie. De nouveaux
projets enflammaient son courage, mais sa carrire tait finie. Le
destin, qui l'avait tant ballott pendant sa vie, lui avait prpar un
tombeau en Dalmatie. La mort le surprit non loin de Zara (1626); son
fidle compagnon de fortune, le duc Christian de Brunswick, tait mort
peu de temps auparavant: dignes tous deux de l'immortalit, s'ils
s'taient levs au-dessus de leur sicle, comme ils s'levrent
au-dessus sus de leur sort.

Le roi de Danemark, avec des forces entires, n'avait pu tenir contre le
seul Tilly; combien moins le pouvait-il contre les deux gnraux de
l'empereur, avec une arme affaiblie? Les Danois abandonnrent tous
leurs postes sur le Wser, l'Elbe et le Havel, et l'arme de Wallenstein
se rpandit, comme un torrent imptueux dans le Brandebourg, le
Mecklembourg, le Holstein et le Schleswig. Ce gnral, trop superbe pour
agir en commun avec un autre, avait envoy le gnral de la Ligue,
Tilly, au del de l'Elbe, pour observer les Hollandais; mais ce n'tait
qu'un prtexte: Wallenstein voulait terminer lui-mme la guerre contre
le roi de Danemark et recueillir pour lui seul les fruits des victoires
de Tilly. Christian IV avait perdu toutes les places fortes de ses
provinces allemandes, Glckstadt seul except; ses armes taient
battues ou disperses; nuls secours d'Allemagne; peu de consolation du
ct de l'Angleterre; ses allis de la basse Saxe livrs en proie  la
rage du vainqueur. Aussitt aprs sa victoire de Lutter, Tilly avait
contraint le landgrave de Hesse-Cassel de renoncer  l'alliance danoise.
La terrible apparition de Wallenstein devant Berlin dcida l'lecteur de
Brandebourg  se soumettre et le fora de reconnatre Maximilien de
Bavire comme lecteur lgitime. La plus grande partie du Mecklembourg
fut alors inonde de troupes impriales, et les deux ducs mis au ban de
l'Empire et chasss de leurs tats comme partisans du roi de Danemark.
Avoir dfendu la libert allemande contre d'injustes attaques tait un
crime qui entranait la perte de toutes possessions et dignits. Et tout
cela n'tait pourtant que le prlude de violences plus criantes, qui
devaient suivre bientt.

Alors parut au jour le secret de Wallenstein: on vit comment il
entendait remplir ses promesses excessives. Ce secret, il l'avait appris
de Mansfeld; mais l'colier surpassa le matre. Selon la maxime que la
guerre doit nourrir la guerre, Mansfeld et le duc Christian avaient
pourvu aux besoins de leurs troupes avec les contributions qu'ils
arrachaient indistinctement aux amis et aux ennemis; mais cette manire
de brigandage tait accompagne de tous les ennuis et de tous les
dangers attachs  la vie de brigands. Comme des voleurs fugitifs, ils
taient contraints de se glisser  travers des ennemis vigilants et
exasprs, de fuir d'un bout de l'Allemagne jusqu' l'autre, d'pier
avec anxit l'occasion propice, enfin d'viter prcisment les pays les
plus riches, parce qu'ils taient dfendus par de plus grandes forces.
Si Mansfeld et Brunswick, quoiqu'aux prises avec de si puissants
obstacles, avaient fait pourtant des choses si tonnantes, que ne
devait-on pouvoir accomplir, tous ces obstacles une fois levs, si
l'arme mise sur pied tait assez nombreuse pour faire trembler chaque
prince de l'Empire en particulier, jusqu'au plus puissant; si le nom de
l'empereur assurait l'impunit de tous les attentats; en un mot, si,
sous l'autorit du chef suprme et  la tte d'une arme sans gale, on
suivait le mme plan de guerre que ces deux aventuriers avaient excut
 leurs propres prils, avec une bande ramasse au hasard?

C'tait l ce que Wallenstein avait en vue lorsqu'il fit  l'empereur
son offre audacieuse, et maintenant personne ne la trouvera plus
exagre. Plus on renforait l'arme, moins on devait tre inquiet de
son entretien, car elle n'en tait que plus terrible pour les membres de
l'Empire qui rsistaient; plus les violences taient criantes, plus
l'impunit en tait assure. Contre les princes dont les dispositions
taient hostiles, on avait une apparence de droit; avec ceux qui taient
fidles, on pouvait s'excuser en allguant la ncessit. Le partage
ingal de cette oppression prvenait le danger de l'union des princes
entre eux: d'ailleurs, l'puisement de leurs tats leur tait les moyens
de se venger. Toute l'Allemagne devint de la sorte un magasin de vivres
pour les armes de l'empereur, et il put user en matre de tout le
territoire germanique, comme de ses propres domaines. Un cri universel
monta au trne de Ferdinand pour implorer sa justice; mais, aussi
longtemps que les princes maltraits demandaient justice, on n'avait pas
 craindre qu'ils se vengeassent eux-mmes. L'indignation publique se
partageait entre l'empereur, qui prtait son nom  ces violences, et le
gnral, qui outrepassait ses pouvoirs et abusait manifestement de
l'autorit de son matre. On recourait  l'empereur, pour obtenir
protection contre son gnral; mais, aussitt que Wallenstein, appuy
sur ses troupes, s'tait senti tout-puissant, il avait cess d'obir 
son souverain.

L'puisement de l'ennemi rendait vraisemblable une paix prochaine;
cependant, Wallenstein continuait de renforcer l'arme impriale, qu'il
porta enfin jusqu' cent mille hommes. Des brevets, sans nombre, de
colonels et d'officiers; pour le gnral lui-mme un faste royal;  ses
cratures des prodigalits excessives (il ne donnait jamais moins de
mille florins); des sommes incroyables pour acheter des amis  la cour
et y maintenir son influence: tout cela sans qu'il en cott rien  son
matre! Ces sommes immenses furent leves, comme contributions de
guerre, sur les provinces de la basse Allemagne; nulle diffrence entre
les amis et les ennemis; mme arbitraire pour les passages de troupes et
les cantonnements sur les terres de tous les souverains; mmes
extorsions, mmes violences. Si l'on pouvait ajouter foi  une
valuation contemporaine qui parat excessive, Wallenstein, pendant un
commandement de sept annes, aurait lev soixante millions d'cus de
contributions sur une moiti de l'Allemagne. Plus les exactions taient
normes, plus son arme vivait dans l'abondance, et plus, par
consquent, l'on s'empressait de courir sous ses drapeaux: tout le monde
vole  la fortune. Les armes de Wallenstein grossissaient, tandis qu'on
voyait dprir les contres sur leur passage. Que lui importaient les
maldictions des provinces et les lamentations des souverains? Ses
troupes l'adoraient, et le crime mme le mettait en tat de se rire de
toutes les consquences du crime.

Ce serait faire tort  l'empereur que de lui imputer tous les excs de
ses armes. Si Ferdinand avait prvu qu'il livrait en proie  son
gnral tous les tats de l'Allemagne, il n'aurait pu mconnatre quels
dangers il courait lui-mme avec un lieutenant si absolu. Plus le lien
se resserrait entre les soldats et le chef de qui seul ils attendaient
leur fortune, leur avancement, plus l'arme et le gnral se dtachaient
ncessairement de l'empereur. Tout se faisait en son nom,  la vrit,
mais Wallenstein n'invoquait la majest du chef de l'Empire que pour
craser tout autre pouvoir en Allemagne. De l, chez cet homme, le
dessein mdit d'abaisser visiblement tous les princes d'Allemagne, de
briser tous degrs, toute hirarchie entre ces princes et le chef
suprme, et d'lever l'autorit de celui-ci au-dessus de toute
comparaison. Si une fois l'empereur tait la seule puissance qui pt
donner des lois en Allemagne, qui pourrait atteindre  la hauteur du
vizir qu'il avait fait excuteur de sa volont? L'lvation o
Wallenstein le portait surprit Ferdinand lui-mme; mais, prcisment
parce que la grandeur du matre tait l'ouvrage de son serviteur, cette
cration de Wallenstein devait retomber dans le nant aussitt qu'elle
ne serait plus soutenue par la main de son auteur. Ce n'tait pas sans
motifs qu'il soulevait contre l'empereur tous les princes de l'Empire
germanique: plus leur haine tait violente, plus l'homme qui rendait
leur mauvais vouloir inoffensif restait ncessaire  Ferdinand.
L'intention vidente du gnral tait que son souverain n'et plus
personne  craindre en Allemagne que celui-l seul  qui il devait
cette toute-puissance.

Wallenstein faisait un pas vers ce but, lorsqu'il demanda le
Mecklembourg, sa rcente conqute, comme gage provisoire, jusqu'au
remboursement des avances d'argent qu'il avait faites  l'empereur dans
la dernire campagne. Auparavant dj, Ferdinand l'avait nomm duc de
Friedland, vraisemblablement pour lui donner un avantage de plus sur le
gnral bavarois; mais une rcompense ordinaire ne pouvait satisfaire
l'ambition d'un Wallenstein. Vainement des voix mcontentes s'levrent,
dans le conseil mme de l'empereur, contre cette nouvelle promotion, qui
devait se faire aux dpens de deux princes de l'Empire; vainement les
Espagnols eux-mmes, que l'orgueil du gnral avait depuis longtemps
offenss, s'opposrent  son lvation. Le parti puissant qu'il avait
achet parmi les conseillers eut le dessus. Ferdinand voulait
s'attacher,  tout prix, ce serviteur indispensable. On chassa de leur
hritage, pour une faute lgre, les descendants d'une des plus
anciennes maisons rgnantes d'Allemagne, et l'on revtit de leurs
dpouilles une crature de la faveur impriale.

Bientt aprs, Wallenstein commena  s'intituler _gnralissime de
l'empereur sur mer et sur terre_. La ville de Weimar fut conquise, et
l'on prit pied sur la Baltique. On demanda des vaisseaux  la Pologne et
aux villes ansatiques, afin de porter la guerre de l'autre ct de
cette mer, de poursuivre les Danois dans l'intrieur de leur royaume, et
d'imposer une paix, qui frayerait la voie  de plus grandes conqutes.
La cohrence des tats de la basse Allemagne avec les royaumes du Nord
tait dtruite, si l'empereur russissait  s'tablir entre eux et 
envelopper l'Allemagne, depuis l'Adriatique jusqu'au Sund, dans la
chane continue de ses tats, interrompue seulement par la Pologne, qui
tait sous sa dpendance. Si telles taient les vues de Ferdinand,
Wallenstein avait les siennes pour suivre le mme plan. Des possessions
sur la Baltique devaient former la base d'une puissance que son ambition
rvait depuis longtemps et qui devait le mettre en tat de se passer de
son matre.

Pour l'un et l'autre objet, il tait de la plus grande importance
d'occuper la ville de Stralsund, sur la mer Baltique. Son excellent
port, la facilit du trajet de ce point aux ctes de Sude et de
Danemark, la rendaient particulirement propre  former une place
d'armes dans une guerre contre ces deux puissances. Cette ville, la
sixime de la ligue ansatique, jouissait des plus grands privilges,
sous la protection du duc de Pomranie. N'ayant aucune liaison avec le
Danemark, elle n'avait pas jusque-l pris la moindre part  la guerre.
Mais ni cette neutralit ni ses privilges ne pouvaient la dfendre
contre les prtentions arrogantes de Wallenstein, qui avait ses vues sur
elle.

Les magistrats de Stralsund avaient rejet avec une louable fermet une
proposition du gnralissime de recevoir une garnison impriale; ils
avaient aussi repouss la demande insidieuse du passage pour ses
troupes. Ds lors, Wallenstein se disposa  faire le sige de la ville.

Il tait d'une gale importance pour les deux couronnes du Nord de
protger l'indpendance de Stralsund, sans laquelle on ne pouvait
maintenir la libre navigation de la Baltique. Le danger commun fit taire
enfin la jalousie qui divisait depuis longtemps les deux rois. Dans un
trait conclu  Copenhague (1628), ils se promirent de runir leurs
forces pour la dfense de Stralsund et de repousser en commun toute
puissance trangre qui paratrait dans la Baltique avec des intentions
ennemies. Christian IV jeta aussitt dans Stralsund une garnison
suffisante et alla se montrer aux habitants pour affermir leur courage.
La flotte danoise coula  fond quelques btiments de guerre, envoys par
le roi Sigismond de Pologne au secours de Wallenstein, et, la ville de
Lubeck lui ayant alors aussi refus ses vaisseaux, le _gnralissime
imprial sur mer_ n'eut pas mme assez de navires pour bloquer le port
d'une seule ville.

Rien ne parat plus trange que de vouloir conqurir, sans bloquer son
port, une place maritime parfaitement fortifie. Wallenstein, qui
n'avait jamais rencontr de rsistance, voulut alors vaincre la nature
et accomplir l'impossible. Stralsund, libre du ct de la mer, put
continuer sans obstacle  se pourvoir de vivres et  se renforcer de
nouvelles troupes; nanmoins Wallenstein l'investit du ct de la terre,
et il chercha par des menaces fastueuses  suppler aux moyens plus
efficaces qui lui manquaient. J'emporterai cette ville, disait-il,
quand elle serait attache au ciel avec des chanes. L'empereur, qui
pouvait bien regretter une entreprise dont il n'attendait pas une
glorieuse issue, saisit lui-mme avec empressement une apparence de
soumission et quelques offres acceptables des habitants pour ordonner 
son gnral de lever le sige. Wallenstein mprisa cet ordre et pressa,
comme auparavant, les assigs par des assauts continuels. La garnison
danoise, dj trs-rduite, ne suffisait plus  des travaux sans
relche; cependant le roi ne pouvait risquer plus de soldats pour la
dfense de la ville: alors, avec l'agrment de Christian IV, elle se
jeta dans les bras du roi de Sude. Le commandant danois quitta la
forteresse pour faire place  un Sudois, qui la dfendit avec le plus
heureux succs. La fortune de Wallenstein choua devant Stralsund: pour
la premire fois, son orgueil prouva la sensible humiliation de
renoncer  une entreprise, et cela aprs y avoir perdu plusieurs mois et
sacrifi douze mille hommes. Mais la ncessit o il avait mis cette
ville de recourir  la protection sudoise amena entre Gustave-Adolphe
et Stralsund une troite alliance, qui ne facilita pas peu, dans la
suite, l'entre des Sudois en Allemagne.

Jusqu'ici, la fortune avait accompagn les armes de la Ligue et de
l'empereur. Christian IV, vaincu en Allemagne, tait contraint de se
cacher dans ses les; mais la mer Baltique mit un terme  ces conqutes.
Le manque de vaisseaux n'empchait pas seulement de poursuivre plus loin
le roi: il exposait encore le vainqueur  perdre le fruit de ses
victoires. Ce qui devait surtout alarmer, c'tait l'union des deux rois
du Nord: si elle durait, l'empereur et son gnral ne pouvaient jouer
aucun rle sur la Baltique ni faire une descente en Sude. Mais, si l'on
russissait  sparer les intrts des deux monarques et  s'assurer
particulirement l'amiti du roi de Danemark, on pouvait esprer de
venir  bout d'autant plus aisment de la Sude isole. La crainte de
l'intervention des puissances trangres, les mouvements sditieux des
protestants dans ses propres tats, les frais normes que la guerre
avait cots jusque-l, et plus encore l'orage qu'on tait sur le point
de soulever dans toute l'Allemagne protestante, disposaient l'esprit de
l'empereur  la paix, et, par des motifs tout opposs, son gnral
s'empressa de satisfaire ce dsir. Bien loign de souhaiter une paix
qui, du fate brillant de la grandeur et de la puissance, le plongerait
dans l'obscurit de la vie prive, il ne voulait que changer le thtre
de la guerre et, par cette paix partielle, prolonger la confusion.
L'amiti du roi de Danemark, dont il tait devenu le voisin, comme duc
de Mecklembourg, lui tait trs-prcieuse pour ses vastes projets, et il
rsolut de s'attacher ce monarque, en lui sacrifiant mme, au besoin,
les intrts de son matre.

Christian IV s'tait engag, dans le trait de Copenhague,  ne point
conclure de paix partielle avec l'empereur sans la participation de la
Sude. Nanmoins, les propositions que lui fit Wallenstein furent
accueillies avec empressement. Dans un congrs tenu  Lubeck (1629),
d'o Wallenstein carta, avec un ddain tudi, les envoys sudois, qui
taient venus intercder pour le Mecklembourg, l'empereur restitua aux
Danois tous les pays qu'on leur avait pris. On imposa au roi
l'obligation de ne plus s'immiscer dsormais dans les affaires de
l'Allemagne, au del de ce qui lui tait permis comme duc de Holstein;
de ne plus prtendre,  quelque titre que ce ft, aux bnfices
ecclsiastiques de la basse Allemagne, et d'abandonner  leur sort les
ducs de Mecklembourg. Christian avait entran lui-mme ces deux princes
dans la guerre contre l'empereur, et maintenant il les sacrifiait pour
se concilier le ravisseur de leurs tats. Parmi les motifs qui l'avaient
dcid  faire la guerre  l'empereur, le rtablissement de l'lecteur
palatin, son parent, n'avait pas t le moins considrable; il ne fut
pas dit un seul mot de ce prince dans le trait de Lubeck, et mme on
reconnaissait, dans l'un des articles, la lgitimit de l'lectorat
bavarois. Ce fut ainsi, avec si peu de gloire, que Christian IV disparut
de la scne.

Pour la deuxime fois, Ferdinand tenait dans sa main le repos de
l'Allemagne, et il ne dpendait que de lui de changer la paix avec le
Danemark en une paix gnrale. De toutes les contres de l'Allemagne
s'levaient jusqu' lui les lamentations des malheureux qui le
suppliaient de mettre un terme  leurs souffrances: les barbaries de ses
soldats, l'avidit de ses gnraux avaient pass toutes les bornes.
L'Allemagne, traverse par les bandes dvastatrices de Mansfeld et de
Christian de Brunswick, et par les masses, plus effroyables encore, de
Tilly et de Wallenstein, tait puise, saignante, dsole, et soupirait
aprs le repos. Tous les membres de l'Empire dsiraient ardemment la
paix; l'empereur la souhaitait lui-mme. Engag, au nord de l'Italie,
dans une guerre contre la France, puis par celle d'Allemagne, il
songeait avec inquitude aux comptes qu'il aurait  solder.
Malheureusement, les conditions auxquelles les deux partis religieux
consentaient  remettre l'pe dans le fourreau taient
contradictoires. Les catholiques voulaient sortir de la guerre avec
avantage; les protestants ne voulaient pas en sortir avec perte. Au lieu
de mettre les adversaires d'accord par une sage modration, l'empereur
prit parti, et, par l, il plongea de nouveau l'Allemagne dans les
horreurs d'une pouvantable guerre.

Ds la fin des troubles de Bohme, Ferdinand avait dj commenc la
contre-rformation dans ses tats hrditaires; mais, par mnagement
pour quelques membres vangliques des tats, il avait procd avec
modration. Les victoires que ses gnraux remportrent dans la basse
Allemagne lui donnrent le courage de dpouiller toute contrainte. Il
fut donc signifi aux protestants de ses domaines hrditaires qu'ils
eussent  renoncer  leur culte ou  leur patrie: amre et cruelle
alternative, qui provoqua chez les paysans de l'Autriche les plus
terribles soulvements. Dans le Palatinat, le culte rform fut aboli
immdiatement aprs l'expulsion de Frdric V, et les docteurs de cette
religion furent chasss de l'universit de Heidelberg.

Ces innovations n'taient que le prlude de plus grandes encore. Dans
une assemble de princes lecteurs  Mulhouse, les catholiques
demandrent  l'empereur de restituer  leur glise tous les
archevchs, les vchs, les abbayes et couvents, mdiats ou immdiats,
que les protestants avaient confisqus depuis la paix d'Augsbourg, et
d'indemniser ainsi les catholiques pour les pertes et les vexations
qu'ils avaient essuyes dans la dernire guerre. Un souverain aussi
rigoureux catholique que l'tait Ferdinand ne pouvait laisser tomber une
pareille invitation; mais il ne croyait pas le moment venu de soulever
toute l'Allemagne protestante par une mesure si dcisive. Il n'tait pas
un seul prince protestant  qui cette revendication des biens
ecclsiastiques n'enlevt une partie de ses domaines. L mme o l'on
n'avait pas consacr entirement le produit de ces biens  des usages
temporels, on l'avait employ dans l'intrt de l'glise protestante.
Plusieurs princes devaient  ces acquisitions une grande partie de leurs
revenus et de leur puissance. La revendication devait les soulever tous
indistinctement. La paix de religion ne contestait point leur droit 
ces bnfices, quoiqu'elle ne l'tablt pas non plus d'une manire
certaine; mais une longue possession, presque sculaire chez un grand
nombre, le silence de quatre empereurs, la loi de l'quit, qui donnait
aux protestants, sur les fondations de leurs anctres, un droit gal 
celui des catholiques, pouvaient tre allgus par eux comme des titres
pleinement lgitimes. Outre la perte effective qu'ils auraient prouve
dans leur puissance et leur juridiction en restituant ces biens, outre
les complications infinies qui en devaient rsulter, ce n'tait pas pour
eux un mdiocre prjudice, que les vques catholiques rintgrs
dussent renforcer d'autant de voix nouvelles le parti catholique dans la
dite. Des pertes si sensibles du ct des vangliques faisaient
craindre  l'empereur la plus violente rsistance, et, avant que le feu
de la guerre ft touff en Allemagne, il ne voulut pas soulever mal 
propos contre lui tout un parti redoutable dans son union et qui avait
dans l'lecteur de Saxe un puissant soutien. Il fit donc d'abord
quelques tentatives partielles, pour juger de l'accueil que recevrait
une mesure gnrale. Quelques villes impriales de la haute Allemagne et
le duc de Wurtemberg reurent l'ordre de restituer un certain nombre de
ces bnfices.

L'tat des choses en Saxe lui permit de risquer quelques essais plus
hardis. Dans les vchs de Magdebourg et de Halberstadt, les chanoines
protestants n'avaient pas balanc  nommer des vques de leur religion.
En ce moment, les deux vchs,  l'exception de la ville de Magdebourg,
taient envahis par des troupes de Wallenstein. Le hasard voulut que les
deux siges furent vacants  la fois: celui de Halberstadt par la mort
de l'administrateur, le duc Christian de Brunswick, et l'archevch de
Magdebourg par la dposition de Christian-Guillaume, prince de
Brandebourg. Ferdinand profita de ces deux circonstances pour donner le
sige de Halberstadt  un vque catholique et de plus prince de sa
propre maison. Pour se drober  une pareille contrainte, le chapitre de
Magdebourg se hta d'lire archevque un fils de l'lecteur de Saxe.
Mais le pape, qui, de sa propre autorit, s'ingra dans cette affaire,
confra aussi au prince autrichien l'archevch de Magdebourg; et l'on
ne put s'empcher d'admirer l'habilet de Ferdinand, qui, dans son zle
pieux pour sa religion, n'oubliait pas de veiller aux intrts de sa
famille.

Enfin, lorsque la paix de Lubeck l'eut dlivr de tout souci du ct du
Danemark, que les protestants lui parurent totalement abattus en
Allemagne, et que les instances de la Ligue devinrent de plus en plus
fortes et pressantes, Ferdinand signa l'_dit de restitution_ (1629),
fameux dans la suite par tant de malheurs, aprs l'avoir d'abord soumis
 l'approbation des quatre lecteurs catholiques. Dans le prambule, il
s'attribue le droit d'expliquer, en vertu de sa toute-puissance
impriale, le sens du trait de paix, dont les interprtations diverses
ont donn lieu jusqu'ici  tous les troubles, et d'intervenir, comme
arbitre et juge souverain, entre les deux parties contendantes. Il
fondait ce droit sur la coutume de ses anctres et sur le consentement
donn auparavant mme par des membres vangliques de l'Empire.
L'lecteur de Saxe avait en effet reconnu ce droit  l'empereur, et l'on
put voir alors combien cette cour avait fait de tort  la cause
protestante par son attachement  l'Autriche. Mais, si la lettre du
trait tait rellement susceptible d'interprtations diverses, comme un
sicle de querelles le tmoignait suffisamment, l'empereur, qui tait
lui-mme un prince catholique ou protestant, et, par consquent, partie
intresse, ne pouvait en aucune faon, sans violer l'article essentiel
du trait de paix, dcider entre protestants et catholiques une querelle
de religion. Il ne pouvait tre juge dans sa propre cause, sans rduire
 un vain nom la libert de l'Empire germanique.

Ainsi donc, en vertu de ce droit qu'il s'arrogeait d'interprter la paix
de religion, Ferdinand dcida: que toute saisie de fondations mdiates
ou immdiates faite par les protestants, depuis le jour de cette paix,
tait contraire au sens du trait et rvoque comme une violation de
l'acte. Il dcida en outre: que la paix de religion n'imposait aux
seigneurs catholiques d'autre obligation que de laisser sortir librement
de leur territoire les sujets protestants. Conformment  cette
sentence, il fut ordonn, sous peine du ban de l'Empire,  tous
possesseurs illgitimes de biens ecclsiastiques, c'est--dire  tous
les membres protestants de la dite indistinctement, de remettre sans
dlai ces biens usurps aux commissaires impriaux.

Il n'y avait rien moins que deux archevchs et douze vchs sur la
liste; de plus, un nombre infini de couvents, que les protestants
s'taient appropris. Cet dit fut un coup de foudre pour toute
l'Allemagne protestante: dj terrible en lui-mme par ce qu'il enlevait
actuellement, plus terrible encore par les maux qu'il faisait craindre
pour l'avenir et dont il semblait n'tre que l'avant-coureur. Les
protestants regardrent alors comme une chose arrte entre la Ligue et
l'empereur la ruine de leur religion, que suivrait bientt la ruine de
la libert germanique. On n'couta aucune reprsentation; on nomma les
commissaires, et l'on rassembla une arme, pour leur assurer
l'obissance. On commena par Augsbourg, o la paix avait t conclue:
la ville dut retourner sous la juridiction de son vque, et six glises
protestantes furent fermes. Le duc de Wurtemberg fut de mme contraint
de restituer ses couvents. Cette rigueur veilla par l'effroi tous les
membres vangliques de l'Empire, mais sans provoquer chez eux une
active rsistance. La crainte du pouvoir imprial agissait trop
puissamment; dj un grand nombre penchait vers la soumission. En
consquence, l'espoir de russir par les voies de la douceur dcida les
catholiques  diffrer d'une anne l'excution de l'dit, et ce dlai
sauva les protestants. Avant qu'il fut expir, le bonheur des armes
sudoises avait entirement chang la face des affaires.

Dans une assemble des lecteurs  Ratisbonne,  laquelle Ferdinand
lui-mme assista (1630), on eut le dessein de travailler srieusement 
la pacification complte de l'Allemagne et au redressement de tous les
griefs. Ces griefs n'taient gure moindres du ct des catholiques que
de celui des protestants, quoique Ferdinand ft bien persuad qu'il
s'tait attach tous les membres de la Ligue par l'dit de restitution,
et son chef, en lui octroyant la dignit d'lecteur et en lui concdant
la plus grande partie des pays palatins. La bonne intelligence entre
l'empereur et les princes de la Ligue s'tait considrablement altre
depuis l'apparition de Wallenstein. L'orgueilleux lecteur de Bavire,
accoutum  jouer le rle de lgislateur en Allemagne,  ordonner mme
du sort de l'empereur, s'tait vu tout  coup, par l'arrive du nouveau
gnral, devenir inutile, et toute l'importance qu'il avait eue
jusque-l s'tait vanouie avec l'autorit de la Ligue. Un autre se
prsentait pour recueillir les fruits de ses victoires et ensevelir dans
l'oubli tous les services passs. Le caractre altier du duc de
Friedland, dont le plus doux triomphe tait de braver la dignit des
princes et de donner  l'autorit de son matre une odieuse extension,
ne contribua pas peu  augmenter le ressentiment de l'lecteur. Ce
prince, mcontent de l'empereur et se dfiant de ses intentions, tait
entr avec la France dans des liaisons dont les autres membres de la
Ligue taient aussi suspects. La crainte des projets d'agrandissement de
Ferdinand, le mcontentement qu'excitaient les calamits prsentes,
avaient touff chez eux toute reconnaissance. Les exactions de
Wallenstein taient parvenues au plus intolrable excs. Le Brandebourg
valuait ses pertes  vingt millions, la Pomranie  dix, la Hesse 
sept, et les autres tats  proportion. Le cri de dtresse tait
gnral, nergique, violent; toutes les reprsentations restaient sans
effet; nulle diffrence entre les protestants et les catholiques: sur ce
point, les voix taient unanimes. Des flots de suppliques, toutes
diriges contre Wallenstein, assigrent l'empereur alarm; on pouvanta
son oreille par les plus affreuses descriptions des violences
souffertes. Ferdinand n'tait pas un barbare. Sans tre innocent des
atrocits commises sous son nom en Allemagne, il n'en connaissait pas
l'excs: il n'hsita pas longtemps  satisfaire aux demandes des
princes, et  licencier, dans les armes qu'il avait en campagne,
dix-huit mille hommes de cavalerie. Au moment de cette rforme, les
Sudois se prparaient dj vivement  entrer en Allemagne, et la plus
grande partie des Impriaux licencis accourut sous leurs tendards.

Cette condescendance de Ferdinand ne servit qu' encourager l'lecteur
de Bavire  des exigences plus hardies. Le triomphe remport sur
l'autorit de l'empereur tait incomplet, tant que le duc de Friedland
conservait le commandement en chef. Les princes se vengrent rudement
alors de la fiert de ce gnral, que tous indistinctement avaient
prouve. Sa destitution fut demande par tout le collge des lecteurs,
et mme par les Espagnols, avec un accord et une chaleur qui tonnrent
Ferdinand. Mais cette unanimit mme, cette vhmence, avec laquelle les
envieux de l'empereur insistaient pour le renvoi de son gnral,
devaient le convaincre de l'importance de ce serviteur. Wallenstein,
instruit des cabales formes contre lui  Ratisbonne, ne ngligea rien
pour ouvrir les yeux de Ferdinand sur les vritables intentions de
l'lecteur de Bavire. Il parut lui-mme  Ratisbonne, mais avec une
pompe qui clipsa jusqu' l'empereur et qui donna un nouvel aliment  la
haine de ses adversaires.

Pendant un long temps, l'empereur ne put se rsoudre. Le sacrifice qu'on
exigeait de lui tait douloureux. Il devait au duc de Friedland toute sa
supriorit; il sentait quelle perte il allait faire s'il le sacrifiait
 la haine des princes; mais malheureusement, dans ce temps mme, la
bonne volont des lecteurs lui tait ncessaire. Il mditait d'assurer
la succession impriale  son fils Ferdinand, lu roi de Hongrie, et le
consentement de Maximilien lui tait pour cela indispensable. Cette
affaire lui tenait plus au coeur que toutes les autres, et il ne
craignit pas de sacrifier son serviteur le plus considrable pour
obliger l'lecteur de Bavire.

A cette mme dite de Ratisbonne, il se trouvait aussi des envoys
franais munis de pleins pouvoirs pour arrter une guerre qui menaait
de s'allumer en Italie entre l'empereur et leur matre. Le duc Vincent
de Mantoue et de Montferrat tait mort sans enfants. Son plus proche
parent, Charles, duc de Nevers, avait pris aussitt possession de cet
hritage, sans rendre  l'empereur l'hommage qui lui tait d en qualit
de seigneur suzerain de ces principauts. Appuy sur les secours de la
France et de Venise, il s'obstinait dans le refus de remettre ces pays
entre les mains des commissaires impriaux, jusqu' ce qu'on et
prononc sur la validit de ses droits. Ferdinand prit les armes, excit
par les Espagnols, qui, possesseurs de Milan, trouvaient fort dangereux
le proche voisinage d'un vassal de la France et saisissaient avec
empressement l'occasion de faire des conqutes dans cette partie de
l'Italie avec le secours de l'empereur. Malgr toutes les peines que se
donna le pape Urbain VIII pour loigner la guerre de ces contres,
l'empereur envoya au del des Alpes une arme allemande, dont
l'apparition inattendue jeta l'pouvante dans tous les tats italiens.
Ses armes taient partout victorieuses en Allemagne quand cela arriva en
Italie, et la peur, qui grossit tout, crut voir revivre soudain les
anciens projets de monarchie universelle forms par l'Autriche. Les
horreurs de la guerre, qui dsolaient l'Empire, s'tendirent alors dans
les heureuses campagnes arroses par le P. La ville de Mantoue fut
prise d'assaut, et tout le pays d'alentour dut subir la prsence
dvastatrice d'une soldatesque sans frein. Aux maldictions qui
retentissaient de toutes parts contre l'empereur dans l'Allemagne
entire, se joignirent alors celles de l'Italie, et du conclave mme
s'levrent au ciel des voeux secrets pour le bonheur des armes
protestantes.

Effray de la haine universelle que lui avait attire cette campagne
d'Italie, et fatigu par les instances des lecteurs qui appuyaient avec
zle la demande des ministres franais, Ferdinand finit par prter
l'oreille aux propositions de la France et promit l'investiture au
nouveau duc de Mantoue.

La France devait reconnatre ce service important de la Bavire. La
conclusion du trait donna aux plnipotentiaires de Richelieu l'occasion
souhaite d'entourer l'empereur des plus dangereuses intrigues pendant
leur sjour  Ratisbonne, d'exciter toujours plus contre lui les princes
mcontents, et de faire tourner  son prjudice toutes les dlibrations
de l'assemble. Richelieu, pour parvenir  ses fins, avait choisi un
excellent instrument dans la personne d'un capucin, le Pre Joseph,
qu'il avait plac auprs de l'ambassadeur, comme un attach qui ne
pouvait tre suspect. Une de ses premires instructions tait de
poursuivre avec chaleur la dposition de Wallenstein. Dans la personne
du gnral qui les avait conduites  la victoire, les armes
autrichiennes perdaient la plus grande partie de leur force: des armes
entires ne pouvaient compenser la perte de ce seul homme. C'tait donc
un trait d'habile politique de venir, dans le temps mme o un roi
victorieux, matre absolu de ses oprations, marchait contre l'empereur,
enlever aux armes impriales le seul gnral qui galt Gustave en
exprience militaire et en autorit. Le Pre Joseph, d'intelligence avec
l'lecteur de Bavire, entreprit de vaincre l'irrsolution de Ferdinand,
qui tait comme assig par les Espagnols et par tout le collge des
lecteurs. L'empereur ferait bien, disait-il, d'acquiescer sur ce
point au dsir des princes, afin d'obtenir plus aisment leurs voix pour
l'lection de son fils comme roi des Romains. L'orage une fois dissip,
Wallenstein se retrouverait toujours assez tt pour reprendre son
poste. Le rus capucin connaissait trop bien son homme pour craindre de
rien risquer en donnant ce motif de consolation.

La voix d'un moine tait, pour Ferdinand II, la voix de Dieu mme. Rien
sur la terre, crit son propre confesseur, n'tait plus sacr pour lui
que la personne d'un prtre. S'il lui arrivait, disait-il souvent, de
rencontrer en mme temps, dans le mme lieu, un religieux et un ange, le
religieux aurait sa premire rvrence, et l'ange la seconde. La
dposition de Wallenstein fut rsolue.

Pour rcompenser Ferdinand de sa pieuse confiance, le capucin travailla
contre lui  Ratisbonne avec tant d'adresse que tous ses efforts pour
faire nommer roi des Romains le roi de Hongrie chourent compltement.
Dans un article particulier du trait qu'il venait de conclure avec la
France, les envoys de cette puissance avaient promis en son nom qu'elle
observerait avec tous les ennemis de l'empereur la plus stricte
neutralit, au moment mme o Richelieu ngociait dj avec le roi de
Sude, l'excitait  la guerre et le forait, en quelque sorte, 
accepter l'alliance de son matre. Ce mensonge fut, il est vrai, retir
aussitt qu'il eut produit son effet, et le Pre Joseph dut expier dans
un clotre la tmrit d'avoir outre-pass ses pouvoirs. Ferdinand
s'aperut trop tard  quel point l'on s'tait jou de lui. Un mchant
capucin, l'entendit-on s'crier, m'a dsarm avec son rosaire, et n'a
pas escamot moins de six chapeaux d'lecteurs dans son troit
capuchon.

Ainsi le mensonge et la ruse triomphaient de l'empereur dans un temps o
on le croyait tout-puissant en Allemagne et o il l'tait en effet par
la force de ses armes. Affaibli de quinze mille hommes et priv d'un
gnral qui compensait la perte d'une arme, il quitta Ratisbonne sans
voir accompli le dsir auquel il avait fait tous ces sacrifices. Avant
que les Sudois l'eussent battu en campagne, Maximilien de Bavire et le
Pre Joseph lui avaient fait une blessure incurable. Dans cette
mmorable assemble de Ratisbonne, on rsolut la guerre avec la Sude,
et l'on termina celle de Mantoue. Les princes s'taient employs
inutilement pour les ducs de Mecklembourg, et l'envoy d'Angleterre
avait mendi avec aussi peu de succs une pension annuelle en faveur du
comte palatin Frdric.

Dans le temps o l'on devait annoncer  Wallenstein sa destitution, il
commandait une arme de prs de cent mille hommes, dont il tait ador.
La plupart des officiers taient ses cratures; son moindre signe tait
un arrt du sort pour le simple soldat. Son ambition tait sans bornes,
son orgueil inflexible; son esprit imprieux ne pouvait endurer un
affront sans vengeance. Un instant devait alors le prcipiter de la
plnitude du pouvoir dans le nant de la vie prive. On pouvait croire
que, pour excuter une pareille sentence contre un pareil criminel, il
ne faudrait gure moins d'art qu'il n'en avait fallu pour l'arracher au
juge. Aussi eut-on la prcaution de choisir deux des plus intimes amis
de Wallenstein pour lui porter la mauvaise nouvelle, qu'ils devaient
adoucir, autant qu'il tait possible, par les plus flatteuses assurances
de la faveur inaltrable de l'empereur.

Wallenstein, quand ces dputs de l'empereur parurent devant lui, savait
depuis longtemps l'objet de leur mission. Il avait eu le temps de se
recueillir, et la srnit rgnait sur son visage, tandis que son coeur
tait en proie  la douleur et  la rage. Mais il avait rsolu d'obir.
Cet arrt le surprit avant que le temps ft mr pour un coup hardi et
que ses prparatifs fussent achevs. Ses vastes domaines taient
disperss en Bohme et en Moravie; l'empereur pouvait, en les
confisquant, couper le nerf de sa puissance. Il attendit sa vengeance de
l'avenir. Son espoir tait fortifi par les prophties d'un astrologue
italien, qui menait  la lisire comme un enfant cet esprit indompt.
Sni, c'tait son nom, avait lu dans les toiles que la brillante
carrire de son matre tait encore loin de sa fin, et que l'avenir lui
rservait une fortune clatante. Il n'tait pas besoin de fatiguer les
astres pour prdire avec vraisemblance qu'un ennemi tel que
Gustave-Adolphe ne permettrait pas longtemps de se passer d'un gnral
tel que Wallenstein.

L'empereur est trahi, rpondit Wallenstein aux envoys; je le plains,
mais je lui pardonne. Il est clair que l'orgueilleux gnie du Bavarois
le domine. Je suis pein, je l'avoue, qu'il m'ait sacrifi avec si peu
de rsistance; mais je veux obir. Il congdia les messagers avec des
largesses de prince et conjura l'empereur, dans une humble supplique, de
ne pas lui retirer sa faveur et de le maintenir dans ses dignits. Les
murmures de l'arme furent universels, quand elle apprit la destitution
de son gnral, et la meilleure partie des officiers quitta aussitt le
service de l'empereur. Un grand nombre suivit Wallenstein dans ses
terres de Bohme et de Moravie, il s'en attacha d'autres par des
pensions considrables, afin de pouvoir, dans l'occasion, s'en servir
sur-le-champ.

En rentrant dans le silence de la vie prive, il ne songeait  rien
moins qu'au repos. La pompe d'un roi l'entourait dans cette solitude et
semblait braver l'arrt de son humiliation. Six entres conduisaient au
palais qu'il habitait  Prague, et il fallut abattre cent maisons pour
dgager la place du chteau. De semblables palais furent btis dans ses
nombreux domaines. Des gentilshommes des premires familles se
disputaient l'honneur de le servir, et l'on vit des chambellans de
l'empereur rsigner la clef d'or pour exercer la mme charge auprs de
Wallenstein. Il entretenait soixante pages, qui taient instruits par
les meilleurs matres; cinquante trabans gardaient constamment son
antichambre. Son ordinaire n'tait jamais au-dessous de cent services;
son matre d'htel tait un homme de grande qualit. S'il voyageait, sa
suite et ses bagages remplissaient cent voitures  quatre et  six
chevaux; sa cour le suivait dans soixante carrosses, avec cinquante
chevaux de main. Le luxe des livres, l'clat des quipages, la
somptuosit des appartements taient assortis  cette magnificence. Six
barons et autant de chevaliers devaient constamment entourer sa
personne, pour excuter chacun de ses signes; douze patrouilles
faisaient la ronde autour de son palais pour en loigner le moindre
bruit. Sa tte, sans cesse en travail, avait besoin de silence; aucun
roulement de voiture ne devait approcher de sa demeure, et il n'tait
pas rare que les rues fussent fermes avec des chanes. Sa socit tait
muette comme les avenues qui conduisaient  lui. Sombre, concentr,
impntrable, il pargnait ses paroles plus que ses prsents, et le peu
qu'il disait tait profr d'un ton repoussant. Il ne riait jamais, et
la froideur de son sang rsistait aux sductions de la volupt. Toujours
occup et agit de vastes desseins, il se privait de toutes les vaines
distractions dans lesquelles d'autres dissipent une vie prcieuse. Il
entretenait, et en personne, une correspondance qui s'tendait  toute
l'Europe; il crivait presque tout de sa main, pour confier le moins
possible  la discrtion d'autrui. Il tait maigre et de haute stature;
il avait le teint jauntre, les cheveux roux et courts, les yeux petits,
mais tincelants. Un srieux terrible, et qui loignait de lui, sigeait
sur son front, et l'excs de ses rcompenses pouvait seul retenir la
troupe tremblante de ses serviteurs.

C'tait dans cette fastueuse obscurit que Wallenstein, silencieux, mais
non pas oisif, attendait son heure clatante et le jour de la vengeance,
qui bientt devait poindre. Le cours imptueux des victoires de
Gustave-Adolphe ne tarda pas  lui en donner un avant-got. Il n'avait
abandonn aucun de ses hauts desseins; l'ingratitude de l'empereur avait
dlivr son ambition d'un frein importun. La splendeur blouissante de
sa vie prive trahissait l'orgueilleux essor de ses projets: prodigue
comme un monarque, il semblait compter dj parmi ses possessions
certaines les biens que lui montrait l'esprance.

Aprs la destitution de Wallenstein et le dbarquement de
Gustave-Adolphe, il fallait nommer un gnralissime; on jugea ncessaire
en mme temps de runir dans une seule main le commandement, jusqu'alors
spar, des troupes de l'empereur et de la Ligue. Maximilien de Bavire
aspirait  ce poste important, qui pouvait mettre Ferdinand dans sa
dpendance; mais cette raison-l mme excitait celui-ci  le rechercher
pour son fils an, le roi de Hongrie. Pour loigner les deux
concurrents et satisfaire, dans une certaine mesure, l'un et l'autre
parti, on finit par donner le commandement  Tilly, gnral de la Ligue,
qui passa ds lors du service de la Bavire  celui de l'Autriche. Les
armes que Ferdinand avait sur le territoire allemand montaient, aprs
la rduction des troupes de Wallenstein,  quarante mille hommes
environ; les forces de la Ligue n'taient gure moindres: les unes et
les autres commandes par d'excellents officiers, exerces par de
nombreuses campagnes, et fires d'une longue suite de victoires. Avec de
pareilles forces, on croyait avoir d'autant moins  craindre l'approche
du roi de Sude, que l'on occupait la Pomranie et le Mecklembourg, les
seules portes par lesquelles il pt entrer en Allemagne.

Aprs la tentative malheureuse du roi de Danemark pour arrter les
progrs de l'empereur, Gustave-Adolphe tait en Europe le seul prince de
qui la libert mourante pt esprer son salut, le seul en mme temps
dont l'intervention ft provoque par les motifs politiques les plus
graves, justifie par les offenses qu'il avait reues, et qui ft, par
ses qualits personnelles,  la hauteur d'une si hasardeuse entreprise.
De puissantes raisons d'tat, qui lui taient communes avec le Danemark,
l'avaient port, mme avant l'ouverture de la guerre dans la basse Saxe,
 offrir sa personne et ses armes pour la dfense de l'Allemagne.
Christian IV, pour son propre malheur, l'avait alors cart. Depuis ce
temps, l'insolence de Wallenstein et l'orgueil despotique de l'empereur
ne lui avaient pas pargn les provocations, qui, en lui, devaient
irriter l'homme et dterminer le roi. Des troupes impriales avaient t
envoyes au secours du roi de Pologne, Sigismond, pour dfendre la
Prusse contre les Sudois. Le roi s'tant plaint  Wallenstein de ces
hostilits, on lui rpondit que l'empereur avait trop de soldats et
croyait devoir les employer  aider ses amis. Ce mme Wallenstein avait
renvoy, avec une hauteur offensante, du congrs tenu  Lubeck pour
traiter avec le Danemark, les dputs sudois, et, comme ils ne
s'taient pas laiss rebuter pour cela, il les avait menacs de
violences contraires au droit des nations. Ferdinand avait fait insulter
le pavillon sudois et intercepter des dpches que Gustave envoyait en
Transylvanie. Il continuait d'entraver la paix entre la Pologne et la
Sude, et de refuser  Gustave le titre de roi. Il n'avait jug dignes
d'aucune attention les reprsentations ritres de Gustave, et, au lieu
d'accorder la satisfaction demande pour les anciennes offenses, il en
avait ajout de nouvelles.

Tant de provocations personnelles, soutenues par les raisons d'tat et
les motifs de conscience les plus graves, et fortifies par les
invitations les plus pressantes, venues d'Allemagne, devaient faire
impression sur l'me d'un prince d'autant plus jaloux de sa dignit
royale qu'on pouvait avoir plus de penchant  la lui disputer, d'un
prince que flattait infiniment la gloire de dfendre les opprims et qui
aimait la guerre avec passion, comme le vritable lment de son gnie.
Mais, avant qu'une trve et une paix avec la Pologne lui laisst les
mains libres, il ne pouvait songer srieusement  une guerre nouvelle et
pleine de dangers.

Cette trve avec la Pologne, le cardinal de Richelieu eut le mrite de
la mnager. Ce grand homme d'tat, qui tenait d'une main le gouvernail
de l'Europe, tandis que de l'autre il comprimait, dans l'intrieur de la
France, la fureur des factions et l'orgueil des grands, poursuivait avec
une constance inbranlable, au milieu d'une administration orageuse, le
dessein qu'il avait form d'arrter dans sa marche altire la puissance
croissante de l'Autriche. Mais les circonstances opposaient, dans
l'excution, de srieux obstacles  ce plan. Le plus grand gnie ne
saurait braver impunment les prjugs de son sicle. Ministre d'un roi
catholique, et mme prince de l'glise romaine par la pourpre dont il
tait revtu, il n'osait encore, s'alliant avec les ennemis de cette
glise, combattre ouvertement une puissance qui, aux yeux de la
multitude, avait su sanctifier par le nom de la religion ses prtentions
ambitieuses. Les mnagements qu'imposaient  Richelieu les ides
troites de ses contemporains rduisirent son activit politique 
tenter avec circonspection d'intervenir secrtement, et de faire
excuter par une main trangre les desseins de son lumineux gnie.
Aprs avoir fait de vains efforts pour empcher la paix du Danemark avec
l'empereur, il eut recours  Gustave-Adolphe, le hros de son sicle.
Rien ne fut pargn pour dcider ce monarque et pour lui faciliter
l'excution. Charnac, ngociateur avou du cardinal, parut dans la
Prusse polonaise, o Gustave-Adolphe faisait la guerre contre Sigismond,
et alla de l'un  l'autre roi pour mnager entre eux une trve ou une
paix. Gustave-Adolphe y tait depuis longtemps dispos, et le ministre
franais russit enfin  ouvrir aussi les yeux de Sigismond sur ses
vrais intrts et sur la politique trompeuse de l'empereur. Une trve de
six ans fut conclue entre les deux rois: elle laissait Gustave-Adolphe
en possession de toutes ses conqutes et lui donnait la libert si
longtemps dsire de tourner ses armes contre l'empereur. Le ngociateur
franais lui offrit pour cette entreprise l'alliance de son roi et des
subsides considrables, qui n'taient pas  ddaigner; mais Gustave
craignit, non sans raison, de se mettre vis--vis de la France, en les
acceptant, dans un tat de dpendance qui pourrait l'entraver dans le
cours de ses victoires; il craignit que cette ligue avec une puissance
catholique n'veillt la dfiance des protestants.

Autant cette guerre tait pressante et juste, autant les circonstances
au milieu desquelles Gustave-Adolphe l'entreprenait taient pleines de
promesses. Le nom de l'empereur tait redoutable, il est vrai; ses
ressources inpuisables, sa puissance jusqu'alors invincible: une si
prilleuse entreprise aurait effray tout autre que Gustave-Adolphe. Il
vit tous les obstacles, tous les dangers qui s'opposaient  son
entreprise; mais il connaissait aussi les moyens par lesquels il pouvait
esprer de les vaincre. Son arme n'tait pas nombreuse, mais bien
discipline, endurcie par un climat rigoureux et de continuelles
campagnes, forme  la victoire dans la guerre de Pologne. La Sude,
quoique pauvre en argent et en hommes, et fatigue par une guerre de
huit ans, qui lui avait demand des efforts au del de ses forces, tait
dvoue  son roi avec un enthousiasme qui lui permettait d'esprer des
tats l'appui le plus empress. En Allemagne, le nom de l'empereur tait
dtest tout autant pour le moins que redout. Les princes protestants
semblaient n'attendre que l'arrive d'un librateur pour secouer le joug
insupportable de la tyrannie et se dclarer ouvertement pour la Sude.
Les membres catholiques de l'Empire ne pouvaient voir eux-mmes avec
dplaisir l'arrive d'un adversaire qui limiterait la puissance
prpondrante de l'empereur. La premire victoire remporte sur le
territoire allemand serait ncessairement dcisive pour la cause de
Gustave; elle amnerait  se dclarer les princes encore incertains;
elle affermirait le courage de ses partisans; elle augmenterait
l'affluence sous ses drapeaux et lui ouvrirait des sources abondantes de
secours pour la suite de la guerre. Si la plupart des pays de
l'Allemagne avaient dj souffert normment des maux de la guerre, les
riches villes ansatiques y avaient pourtant chapp jusque-l, et elles
ne pouvaient hsiter  prvenir par un sacrifice volontaire et modr la
ruine commune. A mesure qu'on chasserait les Impriaux de quelque
province, leurs armes, qui ne vivaient qu'aux dpens du pays qu'elles
occupaient, devaient se fondre de plus en plus. D'ailleurs, les forces
de l'empereur taient sensiblement diminues par les envois de troupes
faits mal  propos en Italie et dans les Pays-Bas. L'Espagne, affaiblie
par la perte de ses galions d'Amrique et occupe par une guerre
srieuse dans les Pays-Bas, ne pouvait lui prter qu'un faible secours.
Au contraire, la Grande-Bretagne faisait esprer au roi de Sude des
subsides importants, et la France, qui tout juste alors se pacifiait 
l'intrieur, venait au-devant de lui avec les offres d'assistance les
plus avantageuses.

Mais la plus sre garantie du succs de son entreprise, c'est en
lui-mme que Gustave-Adolphe la trouvait. La prudence lui commandait de
s'assurer tous les secours extrieurs et de mettre par l son dessein 
l'abri du reproche de tmrit; mais c'tait seulement dans son propre
sein qu'il puisait sa confiance et son courage. Gustave-Adolphe tait
incontestablement le premier gnral de son sicle et le plus brave
soldat de son arme, qu'il s'tait cre lui-mme. Familiaris avec la
tactique des Grecs et des Romains, il avait invent un art militaire
suprieur, qui a servi de modle aux plus grands gnraux des temps qui
suivirent. Il rduisit les grands escadrons, incommodes par leur masse,
pour rendre plus faciles et plus prompts les mouvements de la cavalerie;
dans la mme vue, il laissa de plus grandes distances entre les
bataillons. Une arme en bataille ne formait d'ordinaire qu'une seule
ligne: il rangea la sienne sur deux lignes, de sorte que la deuxime pt
marcher en avant si la premire venait  plier. Il savait suppler au
manque de cavalerie en distribuant des fantassins entre les cavaliers,
ce qui dcida trs-souvent la victoire. C'est lui qui le premier apprit
 l'Europe l'importance de l'infanterie dans les batailles. Toute
l'Allemagne admira la discipline par laquelle, dans les premiers temps,
les armes sudoises se distingurent si glorieusement sur le sol
germanique: tous les dsordres taient svrement punis, principalement
le blasphme, le vol, le jeu et le duel. La temprance tait commande
par les lois militaires de la Sude, et l'on ne voyait dans le camp
sudois, sans excepter la tente royale, ni or ni argent. L'oeil du
gnral veillait avec autant de soin sur les moeurs des soldats que sur
leur bravoure guerrire. Chaque rgiment devait se former en cercle
autour de son aumnier pour la prire du matin et du soir, et accomplir
sous la vote du ciel ses devoirs religieux. En tout cela, le
lgislateur servait lui-mme de modle. Une pit vive, sincre,
rehaussait le courage qui animait son grand coeur. galement loign de
l'incrdulit grossire, qui enlve aux passions fougueuses du barbare
un frein ncessaire, et de la bigoterie rampante d'un Ferdinand, qui
s'abaissait devant Dieu comme un ver de terre et qui foulait l'humanit
sous ses pieds orgueilleux, Gustave, mme dans l'ivresse du bonheur,
tait toujours homme et chrtien, mais toujours aussi, dans sa pit,
hros et roi. Il supportait comme le dernier de ses soldats toutes les
incommodits de la guerre. Au milieu des plus noires tnbres de la
bataille, son esprit conservait toute sa lumire; partout prsent par
son regard, il oubliait la mort qui l'environnait; on le voyait toujours
sur le chemin du pril le plus redoutable. Sa bravoure naturelle ne lui
fit que trop souvent oublier ce qu'il devait au gnral, et cette vie
royale se termina par la mort d'un simple soldat. Mais le lche, comme
le brave, suivait un tel guide  la victoire, et  son oeil d'aigle, qui
embrassait tout, n'chappait nulle action hroque, inspire par son
exemple. La gloire du souverain alluma dans toute la nation un sentiment
d'elle-mme plein d'enthousiasme. Fier d'un tel roi, le paysan de
Finlande et de Gothie sacrifiait avec joie sa pauvret; avec joie le
soldat versait son sang, et ce noble essor que le gnie d'un seul homme
avait donn au peuple entier survcut longtemps  son auteur.

Autant l'on tait d'accord sur la ncessit de la guerre, autant l'on
tait incertain sur le plan qu'il fallait suivre. Oxenstiern lui-mme,
le courageux chancelier, trouvait une guerre offensive trop hasardeuse,
et les forces de son roi, pauvre et consciencieux, trop infrieures aux
immenses ressources d'un despote qui disposait de l'Allemagne entire
comme de sa proprit. Le gnie du hros, qui voyait plus loin, rfuta
ces doutes timides du ministre.

Si nous attendons l'ennemi en Sude, disait Gustave, tout est perdu
pour nous si nous perdons une seule bataille. Tout est gagn, au
contraire, si nous dbutons heureusement en Allemagne. La mer est vaste,
et nous avons  garder en Sude des ctes tendues: que la flotte
ennemie nous chappe et que la ntre soit battue, nous ne pouvons plus
empcher une descente de l'ennemi. Nous devons tout faire pour conserver
Stralsund: aussi longtemps que ce port nous est ouvert, nous nous ferons
respecter sur la Baltique, et nos communications seront libres avec
l'Allemagne. Mais, pour protger Stralsund, il ne faut pas nous cacher
en Sude; il faut passer avec une arme en Pomranie. Ne me parlez donc
plus d'une guerre dfensive, qui nous ferait perdre nos plus prcieux
avantages. Il ne faut pas que la Sude voie un seul drapeau ennemi. Si
nous sommes vaincus en Allemagne, il sera toujours temps de suivre votre
plan.

Il fut donc rsolu qu'on passerait en Allemagne et qu'on attaquerait
l'empereur. Les prparatifs furent pousss avec la plus grande vigueur,
et les mesures que prit Gustave ne tmoignrent pas moins de prvoyance
que sa rsolution ne montrait de courage et de grandeur. Il fallait,
avant tout, dans une guerre si lointaine, mettre la Sude en sret
contre les dispositions quivoques de ses voisins. Dans une entrevue
personnelle avec le roi de Danemark,  Markaroed, Gustave s'assura
l'amiti de ce prince. Il couvrit ses frontires du ct de la Moscovie.
On pouvait, de l'Allemagne, tenir en respect la Pologne, s'il lui
prenait envie de violer la trve. Un ngociateur sudois, Falkenberg,
qui parcourait la Hollande et les cours d'Allemagne, donnait  son
matre, au nom de plusieurs princes protestants, les plus flatteuses
esprances, quoique pas un n'et encore assez de courage et de
dsintressement pour conclure avec lui un trait formel. Les villes de
Lubeck et de Hambourg se montraient disposes  lui avancer de l'argent
et  recevoir en payement le cuivre de Sude. Il envoya au prince de
Transylvanie des personnes affides, pour exciter cet ennemi
irrconciliable de l'Autriche  prendre les armes contre l'empereur.

Cependant, on enrlait pour la Sude en Allemagne et dans les Pays-Bas,
on compltait les rgiments, on en formait de nouveaux; on rassemblait
des vaisseaux, on quipait soigneusement la flotte; on amassait autant
de vivres, de munitions de guerre et d'argent qu'il tait possible. En
peu de temps, on eut trente vaisseaux de guerre prts  mettre  la
voile; une arme de quinze mille hommes tait sous les drapeaux, et deux
cents btiments de transport disposs pour les embarquer. Gustave ne
voulait pas emmener en Allemagne de plus grandes forces, dont
l'entretien aurait d'ailleurs alors excd les ressources de son
royaume. Mais, si l'arme tait peu nombreuse, le choix des troupes
tait excellent, pour la discipline, le courage et l'exprience; elle
pouvait servir de noyau solide  une force militaire plus considrable,
quand Gustave aurait atteint le sol de l'Allemagne et que la fortune
aurait favoris ses premiers dbuts. Oxenstiern,  la fois gnral et
chancelier, se tenait en Prusse avec dix mille hommes, pour dfendre
cette province contre la Pologne. Quelques troupes rgulires et une
nombreuse milice, qui servait de ppinire  l'arme principale,
demeurrent en Sude, afin que le royaume ne ft pas sans dfense contre
un voisin parjure qui essayerait de le surprendre.

Ainsi toutes les mesures se trouvrent prises pour la sret du royaume.
Gustave-Adolphe ne fut pas moins attentif  rgler l'administration
intrieure. La rgence fut remise au snat; le comte palatin
Jean-Casimir, beau-frre du roi, fut charg des finances. La reine,
quoique tendrement aime de son poux, fut loigne de toutes les
affaires du gouvernement: ses moyens borns n'taient point au niveau
d'une telle tche. Gustave ordonna sa maison comme un mourant. Le 20 mai
1630, toutes les mesures tant prises et tout dispos pour le dpart, le
roi parut  Stockholm dans l'assemble des tats, pour leur faire un
adieu solennel. Il prit dans ses bras sa fille Christine, ge de quatre
ans, qui avait t, ds le berceau, dclare son hritire, et, l'ayant
prsente aux tats comme leur future souveraine, il reut de nouveau,
en son nom, leur serment de fidlit, pour le cas o il ne reverrait pas
sa patrie; ensuite il fit lire l'ordonnance qui rglait la rgence du
royaume pendant son absence ou la minorit de sa fille. Toute
l'assemble fondait en larmes, et ce ne fut qu'aprs quelque temps que
le roi lui-mme retrouva le calme ncessaire pour adresser aux tats son
discours d'adieu.

Ce n'est pas  la lgre, leur dit-il, que je me prcipite, et vous
avec moi, dans cette nouvelle guerre prilleuse. Le Tout-Puissant m'est
tmoin que je ne combats point pour mon plaisir. L'empereur m'a fait le
plus cruel outrage dans la personne de mes ambassadeurs; il a soutenu
mes ennemis, il poursuit mes amis et mes frres; il foule aux pieds ma
religion, il tend la main vers ma couronne. Opprims par lui, les
membres de l'Empire d'Allemagne implorent instamment nos secours, et,
s'il plat  Dieu, nous les secourrons.

Je sais  quels dangers ma vie sera expose: je ne les ai jamais fuis,
et j'chapperai difficilement  tous. A la vrit, jusqu' ce jour, la
Toute-Puissance divine m'a protg merveilleusement; mais enfin le jour
viendra o je prirai en dfendant ma patrie. Je vous remets  la
protection du Ciel. Soyez justes, consciencieux: menez une vie
irrprochable, et nous nous retrouverons dans l'ternit.

Membres de mon snat, je m'adresse d'abord  vous. Que Dieu vous
claire et vous remplisse de sagesse, afin que vos conseils tournent
constamment au plus grand bien de mon royaume. Vaillante noblesse, je
vous recommande  la protection divine. Continuez  vous montrer les
dignes descendants de ces Goths hroques dont la bravoure renversa
l'antique Rome dans la poussire. Serviteurs de l'glise, je vous
exhorte  la tolrance et  la concorde: soyez vous-mmes les modles
des vertus que vous prchez, et n'abusez jamais de votre autorit sur
les coeurs de mon peuple. Dputs de l'ordre des bourgeois et des
paysans, j'implore pour vous la bndiction du Ciel, pour vos labeurs
une moisson rjouissante, des granges pleines, l'abondance de tous les
biens de la vie. Pour vous tous, absents et prsents, j'adresse au Ciel
des voeux sincres. Je vous fais  tous mes tendres adieux; je vous les
fais peut-tre pour l'ternit.

L'embarquement des troupes se fit  Elfsnaben, o la flotte tait 
l'ancre. Une foule innombrable de peuple tait accourue pour assister 
ce spectacle aussi magnifique que touchant. Les coeurs des assistants
prouvaient les sensations les plus diverses, selon qu'ils s'arrtaient
 la grandeur de l'entreprise ou  la grandeur du hros. Parmi les
officiers suprieurs qui commandaient dans cette arme, Gustave Horn, le
rhingrave Othon-Louis, Henri Matthias, comte de Thurn, Ortenbourg,
Baudissen, Banner, Teufel, Tott, Mutsenfahl, Falkenberg, Kniphausen et
plusieurs autres, ont illustr leurs noms.

La flotte, retenue par des vents contraires, ne put mettre  la voile
qu'au mois de juin, et, le 24, elle atteignit l'le de Rgen, sur la
cte de la Pomranie.

Gustave-Adolphe fut le premier qui descendit  terre. A la vue de son
escorte, il s'agenouilla sur le sol germanique et rendit grces au
Tout-Puissant pour la conservation de son arme et de sa flotte. Il
dbarqua ses troupes dans les les de Wollin et d'Usedom. A son
approche, les garnisons impriales abandonnrent soudain leurs
retranchements et prirent la fuite. Il parut devant Stettin avec la
rapidit de la foudre, pour s'assurer de cette place importante avant
d'tre prvenu par les Impriaux. Bogisla XIV, duc de Pomranie, prince
faible et dj vieillissant, tait depuis longtemps fatigu des excs
que les Impriaux avaient commis dans ses domaines et continuaient d'y
commettre; mais, hors d'tat de leur rsister, il avait cd, en
murmurant tout bas,  des forces suprieures. L'apparition de son
librateur, au lieu d'animer son courage, le remplit de crainte et
d'incertitude. Quoique son pays saignt encore des blessures que lui
avaient faites les troupes impriales, il n'osait se rsoudre 
provoquer la vengeance de l'empereur, en se prononant ouvertement pour
les Sudois. Gustave, camp sous le canon de Stettin, somma cette ville
de recevoir une garnison sudoise. Bogisla parut lui-mme au camp du
roi, pour s'excuser de laisser entrer ses troupes. Je viens  vous
comme ami, et non comme ennemi, lui rpondit Gustave; ce n'est pas  la
Pomranie, ce n'est pas  l'Allemagne que je fais la guerre; c'est 
leurs ennemis. Ce duch restera dans mes mains comme un dpt sacr, et,
aprs la campagne, il vous sera rendu par moi plus srement que par tout
autre. Voyez dans votre pays les traces des troupes impriales; voyez
les traces des miennes  Usedom, et choisissez qui, de l'empereur ou de
moi, vous voulez avoir pour ami. Qu'esprez-vous si l'empereur s'empare
de votre capitale? Sera-t-elle plus mnage par lui que par moi? Ou bien
voulez-vous mettre des bornes  mes victoires? La chose est pressante:
prenez une rsolution, et ne me forcez pas d'employer des moyens plus
efficaces.

C'tait pour le duc de Pomranie une pnible alternative. D'un ct, le
roi de Sude, avec une arme redoutable, aux portes de sa capitale; de
l'autre, l'empereur, sa vengeance invitable, et l'exemple effrayant de
tant de princes allemands qui, victimes de cette vengeance, erraient
misrables. Le danger le plus pressant fixa son irrsolution. Stettin
ouvrit ses portes au roi, des troupes sudoises y entrrent, et les
Impriaux, qui s'avanaient  marche force, furent ainsi prvenus.
L'occupation de Stettin assura au roi un tablissement en Pomranie, la
navigation de l'Oder et une place d'armes pour son arme. Le duc
Bogisla, voulant prvenir le reproche de trahison, se hta de s'excuser
auprs de l'empereur sur la ncessit; mais, persuad qu'il serait
implacable, il s'unit troitement avec son nouveau protecteur, pour se
faire de l'amiti sudoise un rempart contre la vengeance de l'Autriche.
Le roi trouvait dans le duc de Pomranie un important alli, qui
couvrait ses derrires et assurait ses communications avec la Sude.

Comme Ferdinand l'avait attaqu en Prusse le premier, Gustave-Adolphe se
crut dispens envers lui des formalits accoutumes, et il commena les
hostilits sans dclaration de guerre. Il justifia sa conduite auprs
des cours europennes par un manifeste particulier, o il exposait tous
les motifs, dj indiqus, qui le dterminaient  prendre les armes.
Cependant, il poursuivait ses progrs en Pomranie et voyait son arme
s'accrotre chaque jour. Des officiers et des soldats qui avaient servi
sous Mansfeld, Christian de Brunswick, le roi de Danemark et
Wallenstein, venaient par bandes s'enrler sous ses drapeaux victorieux.

La cour impriale fut bien loin d'accorder d'abord  l'invasion du roi
de Sude l'attention dont elle parut digne bientt aprs. L'orgueil
autrichien, port au comble par les succs inous obtenus jusque-l,
regardait de haut, avec mpris, un prince qui sortait d'un coin obscur
de l'Europe avec une poigne d'hommes, et qui ne devait,  ce qu'on
s'imaginait, la rputation militaire qu'il avait acquise jusqu'alors
qu' l'incapacit d'un ennemi encore plus faible que lui. La peinture
mprisante que Wallenstein avait faite, non sans dessein, de la
puissance sudoise, augmentait la scurit de l'empereur. Comment
pouvait-il estimer un ennemi que son gnral se faisait fort de chasser
d'Allemagne  coups de verges? Les rapides progrs de Gustave en
Pomranie ne purent mme dtruire encore compltement ce prjug, auquel
les railleries des courtisans donnaient chaque jour plus de crdit. On
le nommait  Vienne la Majest de neige, que le froid du Nord
maintenait pour le moment, mais qui fondrait  vue d'oeil en avanant
vers le Midi. Les lecteurs mme, alors rassembls  Ratisbonne, ne
daignrent pas s'arrter  ses reprsentations, et, par une aveugle
complaisance pour Ferdinand, lui refusrent jusqu'au titre de roi.
Tandis qu'on se raillait de Gustave-Adolphe  Vienne et  Ratisbonne, il
prenait possession successivement des places fortes du Mecklembourg et
de la Pomranie.

Malgr ces ddains, l'empereur s'tait montr dispos  rgler par des
ngociations ses dmls avec la Sude, et,  cet effet, il avait mme
envoy des fonds de pouvoir  Dantzig. Mais on vit clairement par leurs
instructions combien sa dmarche tait peu srieuse, puisqu'il refusait
toujours  Gustave le titre de roi. Il voulait seulement viter, ce
semble, de prendre sur lui l'odieux de l'agression, et le rejeter sur
son ennemi, afin de pouvoir d'autant plus compter sur le secours des
membres de l'Empire. Aussi, comme il fallait s'y attendre, ce congrs de
Dantzig se spara sans avoir rien produit, et l'animosit fut porte de
part et d'autre au dernier degr par les lettres violentes qu'on
changea.

Cependant, un gnral de l'empereur, Torquato Conti, qui commandait
l'arme en Pomranie, avait fait d'inutiles efforts pour reprendre
Stettin aux Sudois. Les Impriaux furent chasss successivement de
toutes les places: Damm, Stargard, Camin, Wolgast tombrent rapidement
au pouvoir de Gustave. Dans sa retraite, Torquato Conti, pour se venger
de Bogisla, fit exercer par son arme les violences les plus criantes
contre les habitants de la Pomranie, que son avarice avait depuis
longtemps maltraits de la faon la plus cruelle. Sous prtexte
d'affamer les Sudois, tout fut pill et ravag; et souvent, quand les
Impriaux ne pouvaient plus se maintenir dans une place, ils la
rduisaient en cendres, pour n'en laisser que les ruines  l'ennemi.
Mais ces barbaries ne servaient qu' faire paratre dans un plus beau
jour la conduite oppose des Sudois, et  gagner tous les coeurs au
monarque ami de l'humanit. Le soldat sudois payait tout ce qu'il
consommait; sur son passage, la proprit d'autrui tait respecte:
aussi les villes et les campagnes recevaient l'arme sudoise  bras
ouverts, tandis que le peuple des campagnes de Pomranie gorgeait sans
piti tous les soldats impriaux qui tombaient dans ses mains. Beaucoup
de Pomraniens entrrent au service de la Sude, et les tats de ce pays
si fort puis accordrent avec joie  Gustave une contribution de cent
mille florins.

Torquato Conti, avec toute sa duret de caractre, tait un excellent
gnral. Ne pouvant chasser de Stettin le roi de Sude, il tcha de lui
rendre au moins cette position inutile. Il se retrancha  Garz, sur
l'Oder, au-dessus de Stettin, pour commander le fleuve et couper  cette
ville ses communications par eau avec le reste de l'Allemagne. Rien ne
put l'amener  un engagement avec Gustave-Adolphe, dont les forces
taient suprieures et qui cependant ne russit pas  emporter les
solides retranchements des Impriaux. Torquato, trop dpourvu de troupes
et d'argent pour prendre l'offensive, esprait, avec ce plan de
conduite, donner au comte Tilly le temps d'accourir pour la dfense de
la Pomranie, et se joindre  lui pour attaquer le roi de Sude. Un
jour, il profita mme de l'absence de Gustave pour faire  l'improviste
une tentative sur Stettin; mais les Sudois taient sur leurs gardes: la
vive attaque des Impriaux fut victorieusement repousse, et Torquato
s'loigna avec une grande perte. On ne peut nier que Gustave ne ft
redevable de ces heureux commencements  son bonheur autant qu' son
exprience militaire. Depuis la destitution de Wallenstein, les troupes
impriales, en Pomranie, taient rduites  l'tat le plus dplorable.
Elles expiaient cruellement leurs propres excs: un pays affam, dsol,
ne pouvait plus les nourrir. Toute discipline avait disparu; nul respect
pour les ordres des officiers, l'arme se fondait  vue d'oeil par de
frquentes dsertions, et par la mortalit que produisait dans tous ces
rangs le froid rigoureux d'un climat nouveau pour elle. Dans ces
circonstances, Torquato Conti n'aspirait qu'au repos, afin de rtablir
ses troupes dans les quartiers d'hiver; mais il avait affaire  un
ennemi pour qui il n'y avait point d'hiver sous le ciel d'Allemagne.
Gustave avait eu d'ailleurs la prcaution de munir ses soldats de peaux
de mouton, afin de pouvoir tenir la campagne mme au plus fort de
l'hiver. Aussi les fonds de pouvoir de l'empereur qui vinrent lui
proposer un armistice reurent cette rponse dsolante: Les Sudois
sont soldats en hiver comme en t et ne se soucient point d'puiser
plus longtemps le pauvre cultivateur. Les Impriaux feront ce qu'il leur
plaira; mais, pour eux, ils ne songent nullement  rester dans
l'inaction. Torquato Conti se dmit bientt aprs d'un commandement o
il n'y avait plus beaucoup de gloire et plus du tout d'argent  gagner.

Une pareille ingalit devait ncessairement donner l'avantage aux
Sudois. Les Impriaux furent inquits sans relche dans leurs
quartiers d'hiver. Greifenhagen, place importante sur l'Oder, fut prise
d'assaut, et les ennemis finirent par abandonner aussi les villes de
Garz et de Pyritz. Ils ne tenaient plus, dans toute la Pomranie, que
Greifswalde, Demmin et Colberg, et le roi fit sans retard les plus
vigoureuses dispositions pour en former le sige. L'ennemi fugitif se
dirigea vers la marche de Brandebourg, non sans essuyer de grandes
pertes en hommes, en bagages, en artillerie, qui tombrent dans les
mains des Sudois, attachs  sa poursuite.

En occupant les passages de Ribnitz et de Damgarten, Gustave s'tait
ouvert l'entre du duch de Mecklembourg; dj, il avait invit les
habitants, par un manifeste,  retourner sous la domination de leurs
souverains lgitimes et  chasser tout ce qui tenait  Wallenstein. Mais
les Impriaux se rendirent matres par artifice de la ville importante
de Rostock, et le roi, qui ne voulait pas diviser ses forces, dut
renoncer  pousser plus avant. Les ducs de Mecklembourg, chasss de
leurs tats, avaient en vain fait intercder auprs de l'empereur les
princes assembls  Ratisbonne; en vain, pour flchir l'empereur par
leur soumission, ils avaient rejet l'alliance de la Sude et tout
recours  la force. Rduits au dsespoir par le refus opinitre de
Ferdinand, ils prirent alors ouvertement le parti du roi, levrent des
troupes et en donnrent le commandement au duc Franois-Charles de
Saxe-Lauenbourg. Celui-ci russit  s'emparer de quelques places fortes
sur l'Elbe; mais elles lui furent bientt enleves par le gnral de
l'empereur, Pappenheim, envoy contre lui. Peu aprs, assig par ce
dernier dans Ratzebourg, il se vit contraint, aprs une vaine tentative
d'vasion,  se rendre prisonnier avec tout son monde. Ainsi s'vanouit
de nouveau pour ces malheureux princes l'esprance de rentrer dans leurs
tats: il tait rserv  Gustave-Adolphe de leur rendre cette justice
clatante.

Les bandes fugitives de l'empereur s'taient jetes dans la marche de
Brandebourg, et elles en faisaient le thtre de leurs brigandages. Non
contents d'exiger les contributions les plus arbitraires, d'craser le
bourgeois par les logements militaires, ces monstres fouillaient encore
l'intrieur des maisons, foraient et brisaient tout ce qui tait ferm,
pillaient toutes les provisions, maltraitaient de la manire la plus
affreuse quiconque essayait de rsister, dshonoraient les femmes jusque
dans les lieux saints; et tout cela se passait, non point en pays
ennemi, mais dans les tats d'un prince de qui l'empereur n'avait pas 
se plaindre et qu'il osait presser, malgr toutes ces horreurs, de
prendre les armes contre le roi de Sude. Le spectacle de ces
pouvantables dsordres, que le manque d'argent et d'autorit les
obligeait de souffrir, indignait les gnraux mme de l'empereur, et
leur chef, le comte de Schaumbourg, rougissant de tant d'excs, voulut
dposer le commandement. L'lecteur de Brandebourg, trop pauvre en
soldats pour dfendre son pays, et laiss sans secours par l'empereur,
qui ne daignait pas rpondre aux reprsentations les plus pathtiques,
ordonna enfin  ses sujets, par un dit, de repousser la force par la
force et de tuer sans misricorde tout soldat imprial qui serait
surpris  piller. L'horreur des vexations et la dtresse du gouvernement
taient montes  un tel point qu'il ne restait plus au souverain que la
ressource dsespre d'enjoindre par la loi la vengeance personnelle.

Les Impriaux avaient attir les Sudois dans la marche de Brandebourg,
et le refus de l'lecteur de lui donner passage par la place forte de
Cstrin avait pu seul empcher Gustave-Adolphe d'assiger
Francfort-sur-l'Oder. Il revint sur ses pas pour achever la conqute de
la Pomranie par la prise de Demmin et de Colberg. Cependant le
feld-marchal Tilly s'avanait pour dfendre la marche de Brandebourg.

Ce gnral, qui pouvait se glorifier de n'avoir encore perdu aucune
bataille, le vainqueur de Mansfeld, de Christian de Brunswick, du
margrave de Bade et du roi de Danemark, allait trouver dans le roi de
Sude un adversaire digne de lui. Tilly tait d'une famille noble de
Lige et s'tait form dans la guerre des Pays-Bas, alors l'cole des
gnraux. Il trouva bientt, sous l'empereur Rodolphe II, l'occasion de
montrer en Hongrie les talents qu'il avait acquis, et il s'y leva
promptement d'un grade  un autre. Aprs la conclusion de la paix, il
entra au service de Maximilien de Bavire, qui le nomma gnral en chef
avec un pouvoir illimit. Il fut, par ses excellents rglements, le
crateur de l'arme bavaroise, et c'tait  lui surtout que Maximilien
devait la supriorit qu'il avait eue jusque-l en campagne. Aprs la
guerre de Bohme, on lui remit le commandement des troupes de la Ligue,
et, aprs la retraite de Wallenstein, celui de toute l'arme impriale.
Aussi svre pour ses troupes, aussi sanguinaire avec l'ennemi, d'un
caractre aussi sombre que Wallenstein, il le laissait bien loin
derrire lui pour la modestie et le dsintressement. Un zle aveugle
pour sa religion, une soif barbare de perscution se joignaient  un
caractre naturellement farouche, pour faire de lui l'effroi des
protestants. A son humeur rpondait un extrieur bizarre et terrible.
Petit, maigre, les joues creuses, il avait le nez long, le front large
et rid, une forte moustache, le bas du visage en pointe. Il se montrait
d'ordinaire en pourpoint espagnol de satin vert clair,  manches
taillades, et coiff d'un petit chapeau  haut retroussis, orn d'une
plume d'autruche rouge, qui descendait en flottant jusque sur son dos.
Toute sa personne rappelait le duc d'Albe, le gelier des Flamands, et
sa conduite tait loin d'effacer cette impression. Tel tait le gnral
qui se prsentait en ce moment contre le hros du Nord.

Tilly tait bien loign de mpriser son adversaire. Le roi de Sude,
disait-il hautement dans l'assemble des lecteurs,  Ratisbonne, est un
ennemi aussi habile que vaillant, endurci  la guerre, et dans la fleur
de son ge. Ses mesures sont excellentes; ses ressources ne sont point
faibles; les tats de son royaume lui ont tmoign un extrme
empressement. Son arme, compose de Sudois, d'Allemands, de Livoniens,
de Finlandais, d'cossais et d'Anglais, ne fait qu'une seule nation par
son aveugle obissance. Contre un pareil joueur, ne pas avoir perdu,
c'est avoir dj beaucoup gagn.

Les progrs du roi de Sude dans le Brandebourg et la Pomranie ne
laissaient pas au nouveau gnralissime un moment  perdre, et les
gnraux qui commandaient sur les lieux rclamaient instamment sa
prsence. Tilly appela donc auprs de lui, avec toute la clrit
possible, les troupes impriales disperses dans toute l'Allemagne; mais
il lui fallut beaucoup de temps pour tirer des provinces dsoles et
appauvries les provisions de guerre dont il avait besoin. Enfin, au
milieu de l'hiver, il parut  la tte de vingt mille hommes devant
Francfort-sur-l'Oder, o il fit sa jonction avec le reste des troupes de
Schaumbourg. Il remit  ce gnral la dfense de Francfort, avec une
garnison suffisante. Il voulait lui-mme courir en Pomranie, pour
sauver Demmin et dbloquer Colberg, dj rduit  la dernire extrmit
par les Sudois; mais, avant qu'il et quitt le Brandebourg, Demmin,
trs-mal dfendu par le duc Savelli, s'tait rendu au roi, et Colberg
capitula aussi, par famine, aprs cinq mois de sige. Les passages de
la Pomranie antrieure tant fortement occups, et le camp du roi prs
de Schwedt dfiant toutes les attaques, Tilly renona  son premier plan
offensif et se retira sur l'Elbe pour assiger Magdebourg.

La prise de Demmin laissait Gustave libre de pntrer sans obstacle dans
le Mecklembourg; mais une entreprise plus importante attira ses armes
d'un autre ct. Tilly avait  peine commenc sa retraite que le roi
leva brusquement son camp de Schwedt, et marcha contre
Francfort-sur-l'Oder avec toutes ses forces. Cette ville tait mal
fortifie, mais dfendue par une garnison de huit mille hommes, dont la
plupart taient le reste de ces bandes furieuses qui avaient ravag la
Pomranie et le Brandebourg. L'attaque fut vive, et, ds le troisime
jour, la ville fut emporte d'assaut. Les Sudois, assurs de la
victoire, rejetrent toute capitulation, quoique l'ennemi et battu deux
fois la chamade: ils voulaient exercer le terrible droit de
reprsailles. Ds son arrive dans le pays, Tilly avait enlev 
Neubrandebourg une garnison sudoise demeure en arrire, et, irrit de
sa vive rsistance, il l'avait fait massacrer jusqu'au dernier homme.
Les Sudois, quand ils prirent d'assaut Francfort, se souvinrent de
cette barbarie. Quartier comme  Neubrandebourg! rpondait-on  chaque
soldat de l'empereur qui demandait la vie, et on l'gorgeait sans piti.
Quelques milliers furent tus ou pris; un grand nombre se noyrent dans
l'Oder; le reste s'enfuit en Silsie; toute l'artillerie tomba au
pouvoir des Sudois. Pour satisfaire  la fureur du soldat, il fallut
que Gustave permt trois heures de pillage.

Tandis que ce roi courait d'une victoire  une autre, que le succs de
ses armes relevait le courage des princes protestants et rendait plus
vive leur rsistance, l'empereur, toujours inflexible, continuait de
pousser  bout leur impatience par ses prtentions exagres envers eux
et en faisant excuter  la rigueur l'dit de restitution. La ncessit
le poussait maintenant dans les voies violentes, o il tait d'abord
entr par orgueil; pour sortir des embarras o sa conduite arbitraire
l'avait prcipit, il ne voyait plus d'autre ressource que l'arbitraire.
Mais, dans un systme d'tats aussi artificiellement organis que l'est
aujourd'hui et que le fut toujours le corps germanique, la main du
despotisme devait produire des perturbations infinies. Les princes
voyaient avec stupeur la constitution de l'Empire renverse
insensiblement et l'tat de nature, auquel on revenait, les conduisit 
la dfense personnelle, le seul moyen de salut qui reste dans cet tat.
Les attaques ouvertes de l'empereur contre l'glise vanglique avaient
enfin arrach des yeux de Jean-Georges le voile qui lui avait cach si
longtemps l'astucieuse politique de ce prince. Ferdinand l'avait
personnellement offens, en excluant son fils de l'archevch de
Magdebourg, et le feld-marchal d'Arnheim, son nouveau favori et son
ministre, ne ngligea rien pour enflammer son ressentiment. Auparavant
gnral de l'empereur sous les ordres de Wallenstein, et toujours ami
ardemment dvou de ce dernier, il cherchait  venger son ancien
bienfaiteur et  se venger lui-mme de Ferdinand, et  dtacher
l'lecteur de Saxe des intrts de l'Autriche. L'apparition des Sudois
en Allemagne devait lui en fournir les moyens. Gustave-Adolphe tait
invincible aussitt que les membres protestants de l'Empire s'unissaient
 lui, et l'empereur ne craignait rien tant que cette union. L'lecteur
de Saxe, en se dclarant, pouvait, par son exemple, entraner tous les
autres, et le sort de Ferdinand se trouvait, en quelque sorte, dans les
mains de Jean-Georges. L'adroit favori, flattant l'ambition de son
matre, lui fit sentir son importance, et lui conseilla d'effrayer
l'empereur en le menaant d'une alliance avec la Sude, pour obtenir de
lui par la crainte ce qu'on ne pouvait attendre de la reconnaissance.
Cependant, il tait d'avis que l'lecteur ne s'engaget point
effectivement avec la Sude, afin de conserver toujours son importance
et sa libert. Il l'enivrait du projet magnifique, pour l'excution
duquel il ne manquait rien qu'une main plus habile, d'attirer  lui tout
le parti protestant, de former en Allemagne une troisime puissance, et
de jouer le rle d'arbitre souverain entre la Sude et l'Autriche.

Ce plan devait flatter d'autant plus l'amour-propre de Jean-Georges,
qu'il lui tait galement insupportable de tomber sous la dpendance de
la Sude ou de rester plus longtemps sous la tyrannie de l'empereur. Il
ne pouvait voir avec indiffrence qu'un prince tranger lui enlevt la
direction des affaires d'Allemagne, et, tout incapable qu'il tait de
jouer le premier rle, sa vanit ne pouvait se contenter du second. Il
rsolut donc de faire tourner, autant qu'il pourrait,  l'avantage de
sa situation particulire, les progrs du monarque sudois, mais de
suivre, en demeurant indpendant de lui, son propre plan. Dans cette
vue, il eut une confrence avec l'lecteur de Brandebourg, qui avait des
raisons semblables d'tre irrit contre l'empereur et de se dfier de la
Sude. Aprs s'tre assur, dans une dite convoque  Torgau, de
l'assentiment des tats de Saxe, qui lui tait indispensable pour
l'excution de son plan, il invita tous les membres vangliques de
l'Empire  une assemble gnrale, qui devait s'ouvrir  Leipzig le 6
fvrier 1631. Brandebourg, Hesse-Cassel, plusieurs princes, des comtes,
d'autres membres de l'Empire, des vques protestants, parurent en
personne ou se firent reprsenter dans cette assemble, que le
prdicateur de la cour de Saxe, le docteur Hoe de Hohenegg, ouvrit par
un sermon vhment. L'empereur avait fait d'inutiles efforts pour
empcher cette confrence, qui se runissait de son autorit prive,
dont l'objet tait visiblement la dfense personnelle, et que la
prsence des Sudois en Allemagne rendait fort dangereuse. Les princes
assembls, anims par les progrs de Gustave-Adolphe, maintinrent leurs
droits, et ils se sparrent, au bout de deux mois, aprs une dcision
remarquable, qui jeta Ferdinand dans un grand embarras. Elle portait que
l'empereur serait nergiquement requis, dans un crit rdig au nom de
tous, d'abolir l'dit de restitution, de retirer ses troupes de leurs
rsidences et places fortes, de cesser les excutions, de rformer tous
les anciens abus. En attendant, on mettrait sur pied une arme de
quarante mille hommes, pour se faire justice soi-mme, en cas d'un
refus de l'empereur.

Une nouvelle circonstance se prsenta, qui ne contribua pas peu 
fortifier les princes protestants dans leurs rsolutions. Le roi de
Sude avait enfin surmont les scrupules qui l'avaient dtourn
jusque-l d'une liaison plus troite avec la France, et, le 13 janvier
1631, il avait conclu avec cette couronne une formelle alliance. Aprs
avoir trs-vivement dbattu la manire dont seraient traits les princes
catholiques de l'Empire, que la France prenait sous sa protection, et
envers lesquels Gustave voulait user du droit de reprsailles; aprs une
contestation, moins importante, sur le titre de Majest, que l'orgueil
franais refusait  la fiert sudoise, Richelieu cda enfin sur le
second point, Gustave-Adolphe sur le premier, et le trait d'alliance
fut sign  Beerwald, dans la Nouvelle-Marche. Les deux puissances s'y
engagrent  se soutenir mutuellement et  main arme,  dfendre leurs
amis communs,  aider  rentrer dans leurs tats les princes de l'Empire
dpossds, et  rtablir toutes choses, aux frontires et dans
l'intrieur de l'Allemagne, comme elles taient avant que la guerre
clatt. Dans cette vue, la Sude devait entretenir  ses frais en
Allemagne une arme de trente mille hommes, et la France fournir aux
Sudois quatre cent mille cus de subsides annuels. Si la fortune
favorisait les armes de Gustave, il devait respecter dans les places
conquises la religion catholique et les lois de l'Empire, et ne rien
entreprendre contre elles; l'accs de l'alliance tait ouvert  tous les
membres de l'Empire et aux princes, mme catholiques, en Allemagne
comme au dehors; une partie ne pouvait conclure, sans la connaissance
et le consentement de l'autre, une paix spare avec l'ennemi;
l'alliance devait durer cinq ans.

Autant le roi de Sude avait rpugn  recevoir une solde de la France
et  sacrifier l'avantage de conduire la guerre avec une entire
libert, autant cette alliance fut dcisive pour ses affaires en
Allemagne. Alors seulement, les membres de l'Empire germanique, le
voyant soutenu par la puissance la plus considrable de l'Europe,
commencrent  prendre confiance dans son entreprise, dont le succs
leur avait donn jusqu'alors de justes alarmes. Alors seulement, il
devint redoutable  l'empereur. De ce moment, les princes catholiques
eux-mmes, qui dsiraient l'humiliation de l'Autriche, virent avec moins
de dfiance les progrs de Gustave en Allemagne, parce que son alliance
avec une puissance catholique lui imposait des mnagements envers
l'glise. De mme que l'apparition de Gustave-Adolphe protgeait la
religion vanglique et la libert allemande contre la prpondrance de
l'empereur, de mme l'intervention de la France pouvait maintenant
protger la religion catholique et la libert allemande contre
Gustave-Adolphe, si l'ivresse du succs devait l'entraner au del des
bornes de la modration.

Le roi de Sude ne tarda point  notifier ce trait conclu avec la
France aux princes qui avaient form l'alliance de Leipzig, et les
invita en mme temps  s'unir avec lui plus troitement. La France
appuya cette invitation et n'pargna aucun argument pour dcider
l'lecteur de Saxe. Gustave-Adolphe offrait de se contenter d'un appui
secret, si les princes jugeaient encore tmraire de se dclarer
ouvertement pour lui. Plusieurs lui firent esprer leur adhsion,
aussitt qu'ils verraient jour  se dclarer. Jean-Georges, toujours
dfiant et jaloux du roi de Sude, toujours fidle  sa politique
intresse, ne put se rsoudre  se dclarer bien nettement.

La rsolution de la confrence de Leipzig et le trait entre la France
et la Sude taient deux nouvelles galement fcheuses pour l'empereur.
Contre la dcision des princes, il eut recours aux foudres de sa
toute-puissance impriale. Pour faire sentir  la France tout son
mcontentement du trait, il ne lui manquait qu'une arme. Tous les
membres de l'Union de Leipzig reurent des lettres de remontrances, qui
leur interdisaient, dans les termes les plus forts, toute leve de
troupes. Ils rpondirent par de violentes rcriminations, justifirent
leur conduite par le droit naturel, et continurent leurs prparatifs de
guerre.

Cependant, les gnraux de l'empereur se voyaient rduits, par le dfaut
de troupes et d'argent,  la fcheuse alternative de perdre de vue le
roi de Sude ou les princes allemands, ne se trouvant pas en tat de
leur tenir tte en mme temps avec leurs forces divises. Les mouvements
des protestants attiraient leur attention vers l'intrieur de l'Empire;
les progrs du roi dans la marche de Brandebourg, qui menaaient dj de
prs les tats hrditaires de Ferdinand, exigeaient imprieusement
qu'ils tournassent leurs armes de ce ct. Aprs la prise de Francfort,
Gustave avait march contre Landsberg sur la Wartha, et Tilly, aprs
avoir essay trop tard de sauver cette place, retourna vers Magdebourg,
pour continuer avec vigueur le sige commenc.

Le riche archevch, dont Magdebourg tait la rsidence, avait longtemps
appartenu  des princes vangliques de la maison de Brandebourg, qui y
tablirent leur religion. Christian-Guillaume, le dernier
administrateur, avait t mis au ban de l'Empire,  cause de ses
liaisons avec le Danemark, et le chapitre, pour ne pas attirer sur
l'archevch la vengeance impriale, s'tait cru oblig de le dpouiller
formellement de sa dignit. A sa place, il proposa le prince
Jean-Auguste, deuxime fils de l'lecteur de Saxe; mais Ferdinand le
rejeta, pour confrer l'archevch  son propre fils Lopold. L-dessus,
l'lecteur adressa de vaines plaintes  la cour impriale.
Christian-Guillaume de Brandebourg prit des mesures plus efficaces.
Assur de l'attachement du peuple et des magistrats de Magdebourg, et
enflamm par des esprances chimriques, il se crut en tat de vaincre
tous les obstacles que la sentence du chapitre, la concurrence de deux
puissants rivaux et l'dit de restitution opposaient  son
rtablissement. Il fit un voyage en Sude et tcha de s'assurer, par la
promesse d'une importante diversion en Allemagne, le secours de Gustave.
Le roi ne le renvoya point sans lui faire esprer un vigoureux appui,
mais il lui recommanda en mme temps d'agir avec prudence.

A peine Christian-Guillaume eut-il appris le dbarquement de son
protecteur en Pomranie, qu'il se glissa dans Magdebourg,  la faveur
d'un dguisement. Il parut soudain dans le conseil de la ville, rappela
aux magistrats tous les maux que les troupes impriales avaient fait
souffrir  la ville et au territoire, les pernicieux desseins de
Ferdinand, le pril de l'glise vanglique. Aprs ce dbut, il leur
annona que le moment de leur dlivrance tait arriv, et que
Gustave-Adolphe leur offrait son alliance et ses secours. Magdebourg,
une des plus riches cits de l'Allemagne, jouissait, sous le
gouvernement de ses magistrats, d'une libert rpublicaine, qui
inspirait aux citoyens une audace hroque. Ils en avaient dj donn
des preuves glorieuses dans leur conduite envers Wallenstein, qui,
attir par leurs richesses, leur avait adress des rquisitions
exorbitantes, et, par une courageuse rsistance, ils avaient maintenu
leurs droits. Tout leur territoire prouva, il est vrai, la fureur
dvastatrice de ses troupes, mais Magdebourg mme chappa  sa
vengeance. Il ne fut donc pas difficile  l'administrateur de gagner des
esprits encore mus par le rcent souvenir de ces mauvais traitements.
Une alliance fut conclue entre la ville et le roi de Sude: Magdebourg
accordait au roi le libre passage dans la ville et le pays, avec le
droit de recrutement sur le territoire de l'archevch, et recevait, en
retour, l'assurance que sa religion et ses privilges seraient
loyalement protgs.

Aussitt l'administrateur leva des troupes et commena prmaturment les
hostilits, avant que Gustave ft assez prs pour le soutenir avec son
arme. Il russit  enlever quelques dtachements impriaux dans le
voisinage,  faire de petites conqutes, et mme  surprendre la ville
de Halle; mais l'approche d'une arme autrichienne l'obligea bientt de
reprendre en toute hte et non sans perte le chemin de Magdebourg.
Gustave-Adolphe, quoique mcontent de sa prcipitation, lui envoya un
officier expriment, Dietrich de Falkenberg, pour diriger les
oprations militaires et assister l'administrateur de ses conseils.
Falkenberg fut nomm, par les magistrats, commandant de la ville, pour
toute la dure de la guerre. Chaque jour, il arrivait des villes
voisines de nouveaux renforts  l'arme du prince; elle remporta
plusieurs avantages sur les rgiments impriaux envoys contre elle, et
put soutenir, pendant plusieurs mois, une guerre avec beaucoup de
bonheur.

Enfin le comte de Pappenheim s'approcha de la ville, aprs son
expdition contre le duc de Saxe-Lauenbourg. Il dlogea, en peu de
temps, de toutes les redoutes environnantes, les troupes de
l'administrateur, lui coupa ainsi toute communication avec la Saxe, et
entreprit srieusement le sige de la ville. Tilly survint bientt
aprs; il somma l'administrateur, dans un crit menaant, de ne pas
rsister plus longtemps  l'dit de restitution, de se soumettre aux
ordres de l'empereur, et de rendre Magdebourg. La rponse du prince fut
vive et hardie, et dcida le gnral imprial  lui faire prouver la
force de ses armes.

Cependant, le sige fut encore retard quelque temps,  cause des
progrs de Gustave-Adolphe, qui appelrent d'un autre ct le gnral de
l'empereur, et la jalousie des gnraux, qui commandaient en son
absence, laissa  la ville un rpit de quelques mois. Enfin, le 30 mars
1631, Tilly reparut, et, ds ce moment, le sige fut pouss avec
vigueur.

Tous les ouvrages extrieurs furent emports en peu de temps. Falkenberg
avait lui-mme retir les postes inutilement exposs et fait rompre le
pont de l'Elbe. Comme on n'avait pas assez de troupes pour dfendre une
si vaste place avec ses faubourgs, on abandonna ceux de Sudenbourg et de
Neustadt  l'ennemi, qui aussitt les rduisit en cendres. Pappenheim se
spara de Tilly et passa l'Elbe, prs de Schoenebeck, pour attaquer la
ville de l'autre ct.

La garnison, affaiblie par les combats livrs prcdemment dans les
ouvrages extrieurs, ne s'levait pas  plus de deux mille fantassins et
quelques centaines de cavaliers, nombre bien faible pour une place si
tendue, et qui de plus tait irrgulire. Pour suppler  ce manque de
dfenseurs, on arma les bourgeois: ressource dsespre, qui fit plus de
mal que de bien. Les bourgeois, dj par eux-mmes trs-mdiocres
soldats, perdirent la ville par leur dsunion. Le pauvre voyait avec
peine qu'on rejett sur lui seul toutes les charges, qu'on l'expost
seul  toutes les fatigues,  tous les dangers, tandis que le riche
envoyait ses valets et se donnait du bon temps dans sa maison. Le
mcontentement clata enfin en murmures universels; l'indiffrence prit
la place du zle; le dgot et la ngligence dans le service, celle de
l'attention vigilante. La division des esprits, jointe aux progrs de la
disette, donna lieu insensiblement  des rflexions dcourageantes;
plusieurs commencrent  s'effrayer de leur entreprise tmraire, 
trembler devant la toute-puissance de Ferdinand, contre qui l'on avait
engag la lutte. Mais le fanatisme religieux, l'ardent amour de la
libert, une rpugnance invincible pour le nom de l'empereur, l'espoir
vraisemblable d'une dlivrance prochaine, cartrent toute ide de
capitulation; et, si divis que l'on ft sur tout le reste, on tait
unanime pour se dfendre jusqu' la dernire extrmit.

L'esprance des assigs de se voir dlivrs se fondait sur les plus
grandes probabilits. Ils connaissaient l'armement de l'Union de
Leipzig; ils connaissaient l'approche de Gustave-Adolphe. Les princes et
le roi de Sude taient galement intresss au salut de Magdebourg, et
quelques jours de marche pouvaient amener ce dernier devant leurs murs.
Le comte Tilly n'ignorait rien de tout cela, et voil pourquoi il
s'efforait tant de s'emparer de la ville, par quelque moyen que ce ft.
Dj il avait envoy, pour la sommer de se rendre, un trompette avec
diverses dpches  l'administrateur, au commandant et aux magistrats;
mais on lui avait rpondu qu'on mourrait plutt que de se rendre. Une
vigoureuse sortie des bourgeois lui prouva que le courage des assigs
n'tait rien moins que refroidi; et l'arrive du roi  Potsdam, les
courses des Sudois jusqu'aux murs de Zerbst, devaient inspirer des
alarmes  Tilly et les plus belles esprances aux habitants de
Magdebourg. Un deuxime trompette, qu'il leur envoya, et le ton plus
mesur de son style, affermirent encore leur confiance, mais pour les
plonger dans une incurie d'autant plus profonde.

Cependant, les assigeants avaient pouss leurs approches jusqu'aux
fosss de la ville, et les batteries qu'ils avaient dresses
foudroyaient les remparts et les tours. Une tour s'croula entirement,
mais sans donner plus de facilit pour l'attaque, parce qu'elle ne tomba
point dans le foss et se coucha de ct sur le rempart. Malgr le
bombardement continuel, les murs avaient peu souffert, et l'effet des
boulets rouges, qui devaient incendier la ville, tait rendu nul par des
dispositions excellentes. Mais la provision de poudre des assigs
s'puisait, et l'artillerie de la place cessa peu  peu de rpondre au
feu des assigeants. Avant qu'on et eu le temps de prparer de nouvelle
poudre, Magdebourg devait tre ncessairement dlivr ou perdu. Jamais
les habitants n'avaient eu tant d'espoir: tous les regards se tournaient
avec une ardente impatience vers le point de l'horizon o devaient
flotter les drapeaux sudois. Gustave-Adolphe tait assez proche pour
arriver en trois jours devant la ville. La scurit augmente avec la
confiance, et tout contribue  la fortifier. Le 9 mai, la canonnade
ennemie cesse tout  coup; plusieurs batteries sont dgarnies de leurs
pices. Un silence de mort rgne dans le camp des Impriaux. Tout
persuade aux assigs que leur dlivrance approche. La plupart des
bourgeois et des soldats de garde sur le rempart abandonnent leur poste
de grand matin, pour se livrer une fois enfin, aprs un long travail,
aux douceurs du sommeil: mais ce sommeil leur cota cher, et le rveil
fut affreux!

Tilly avait enfin renonc  l'esprance d'emporter la place, avant
l'arrive des Sudois, en suivant toujours le mme plan d'attaque. Il
rsolut donc de lever son camp, mais de tenter encore auparavant un
assaut gnral. Les difficults taient grandes: il n'y avait point de
brche praticable, et les ouvrages taient  peine endommags. Mais le
conseil de guerre, que Tilly rassembla, se dclara pour l'assaut, en
s'appuyant sur l'exemple de Mastricht, qu'on avait emport par
escalade, au point du jour, tandis que les bourgeois et les soldats
taient livrs au sommeil. L'assaut fut rsolu, et l'on dcida
d'attaquer sur quatre points  la fois. La nuit du 9 au 10 fut consacre
entirement aux prparatifs ncessaires. Toutes les dispositions taient
prises, et l'on attendait le signal convenu, que le canon devait donner
 cinq heures du matin. Il fut donn en effet, mais seulement deux
heures plus tard, parce que Tilly, qui se dfiait encore du succs,
avait rassembl une seconde fois le conseil de guerre. Pappenheim reut
l'ordre d'attaquer les ouvrages du faubourg de Neustadt: un mur inclin,
un foss sans eaux et peu profond, le favorisaient. La plupart des
bourgeois et des soldats avaient quitt les retranchements; le petit
nombre qui restait tait plong dans le sommeil: il ne fut donc pas
difficile  Pappenheim d'escalader le premier le rempart.

Falkenberg frapp soudain du bruit de la mousqueterie, accourt de
l'htel de ville, o il tait occup  expdier le deuxime trompette de
Tilly; il s'lance, avec une poigne de monde qu'il a pu ramasser, vers
la porte de Neustadt, que l'ennemi a dj emporte. Repouss de ce ct,
le brave gnral vole sur un autre point, o un deuxime parti
d'Impriaux est prs d'escalader les murailles. Sa rsistance est vaine:
 peine le combat est-il engag, que les balles ennemies le couchent
par terre. La violence de la fusillade, le son du tocsin, le tumulte
croissant, veillent enfin les bourgeois et les avertissent du danger
qui les menace. Ils se couvrent  la hte de leurs habits, saisissent
leurs armes, et, dans leur aveugle stupeur, se prcipitent au-devant de
l'ennemi. On aurait pu esprer encore de le repousser, mais le
commandant tait tu: point de plan d'attaque; point de cavalerie, pour
pntrer dans les rangs en dsordre; enfin plus de poudre pour continuer
le feu. Deux autres portes, o jusque-l l'ennemi ne s'tait pas encore
montr, sont dgarnies de leurs dfenseurs, qu'on veut porter dans la
ville, o le danger est plus pressant. L'ennemi profite promptement du
dsordre qui nat de l, pour attaquer aussi ces postes. La rsistance
est vive et opinitre; mais enfin quatre rgiments impriaux, matres du
rempart, prennent  dos les Magdebourgeois et achvent leur dfaite. Un
brave capitaine, nomm Schmidt, qui, dans cette confusion gnrale, mne
encore une fois  l'ennemi les plus rsolus, est assez heureux pour le
repousser jusqu' la porte; mais il tombe mortellement bless, et avec
lui disparat la dernire esprance de Magdebourg. Avant midi, tous les
ouvrages sont emports, et la ville est au pouvoir de l'ennemi.

Deux portes sont alors ouvertes au principal corps d'arme, par ceux qui
avaient donn l'assaut, et Tilly fait entrer dans Magdebourg une partie
de son infanterie. Elle occupe aussitt les principales rues, et les
canons braqus chassent tous les bourgeois dans leurs demeures, pour y
attendre leur sort. On ne les laisse pas longtemps incertains; deux
mots du comte Tilly fixent le destin de Magdebourg. Un gnral qui
aurait eu quelque humanit et vainement recommand la piti  de
pareilles troupes; mais Tilly ne prit pas mme la peine de l'essayer.
Les soldats, devenus, par le silence de leur gnral, matres de la vie
de tous les citoyens, se prcipitent dans l'intrieur des maisons pour
assouvir sans frein tous les dsirs de leur brutalit. Quelques
Allemands furent touchs par les prires de l'innocence; la fureur des
Wallons de Pappenheim fut sourde et impitoyable. A peine ce massacre
avait-il commenc, que les autres portes s'ouvrirent, et toute la
cavalerie, les bandes froces des Croates, furent lches sur cette
malheureuse ville.

Alors commena une scne de carnage pour laquelle l'histoire n'a point
de langage, ni la posie de pinceaux. L'enfance innocente, la vieillesse
infirme, la jeunesse, le sexe, la condition, la beaut, rien ne peut
dsarmer la rage du vainqueur. Des femmes sont maltraites dans les bras
de leurs maris, des filles aux pieds de leurs pres: le sexe sans
dfense n'a que le privilge d'tre victime d'une double rage. Point de
retraite assez cache, assez sainte, pour chapper aux recherches
infatigables de la cupidit. On trouva cinquante-trois femmes dcapites
dans une glise. Les Croates s'amusaient  jeter les enfants dans les
flammes, les Wallons de Pappenheim  percer les nourrissons sur le sein
de leurs mres. Quelques officiers de la Ligue, rvolts de cet affreux
spectacle, osrent demander au comte Tilly qu'il voult bien arrter le
massacre. Revenez dans une heure, rpondit-il. Je verrai alors ce que
j'aurai  faire. Il faut que le soldat ait quelque chose pour ses
dangers et sa peine. Ces horreurs continurent, avec la mme rage,
jusqu'au moment o les flammes et la fume arrtrent enfin la rapacit.
Pour augmenter le trouble et briser la rsistance des habitants, on
avait tout d'abord mis le feu en plusieurs endroits. Il s'leva un
orage, qui rpandit les flammes dans toute la ville avec une rapidit
dvorante, et rendit l'embrasement gnral. La presse tait effroyable,
au milieu de la fume et des cadavres, des glaives tincelants, des
ruines croulantes et des ruisseaux de sang. L'air tait brlant, et la
chaleur insupportable contraignit enfin ces bourreaux eux-mmes  se
rfugier dans leur camp. En moins de douze heures, cette ville
populeuse, grande et forte, une des plus belles de l'Allemagne, fut
rduite en cendres,  l'exception de deux glises et de quelques
masures. L'administrateur Christian-Guillaume, couvert de blessures, fut
fait prisonnier avec trois bourgmestres. Beaucoup de braves officiers et
de magistrats avaient trouv, en combattant, une mort digne d'envie.
Quatre cents des plus riches bourgeois furent arrachs  la mort par
l'avarice des officiers ennemis, qui voulaient tirer d'eux de fortes
ranons. Au reste, on ne vit gure que des officiers de la Ligue montrer
cette sorte d'humanit, et l'aveugle barbarie du soldat imprial les fit
regarder comme des anges sauveurs.

A peine la fureur de l'incendie fut-elle un peu calme, que les bandes
impriales revinrent, avec une avidit nouvelle, fouiller la cendre et
les dcombres. Plusieurs prirent suffoqus par la vapeur; beaucoup
firent un riche butin, les bourgeois ayant cach dans les caves ce
qu'ils avaient de plus prcieux. Le 13 mai, Tilly parut enfin lui-mme
dans la ville, aprs qu'on eut nettoy les principales rues des ruines
et des cadavres. Ce fut une scne horrible, affreusement rvoltante, qui
s'offrit alors aux regards de l'humanit! Des vivants se relevaient
parmi des monceaux de morts; des enfants erraient  et l et
cherchaient leurs parents avec des cris qui dchiraient l'me; des
nourrissons suaient encore le sein maternel, que la mort avait glac.
Pour dgager les rues, il fallut jeter dans l'Elbe plus de six mille
cadavres; les flammes avaient dvor bien plus encore de morts et de
vivants. On fait monter  trente mille tout le nombre des victimes.

L'entre solennelle du gnral, qui eut lieu le 14, mit fin au pillage,
et ce qui vivait encore fut pargn. Environ mille personnes furent
tires de la cathdrale, o elles avaient pass trois jours et deux
nuits, sans nourriture, dans l'attente continuelle de la mort. Tilly
leur fit annoncer le pardon et distribuer du pain. Le lendemain, on
clbra, dans cette cathdrale, une messe solennelle, et l'on chanta le
_Te Deum_ au bruit du canon. Le gnral de l'empereur parcourut les rues
 cheval, afin de pouvoir mander  son matre, comme tmoin oculaire,
que, depuis la ruine de Troie et de Jrusalem, il ne s'tait pas vu de
pareille victoire. Et cette parole n'avait rien d'exagr, si l'on
considre  la fois la grandeur, la prosprit, l'importance de la ville
dtruite, et la rage de ses dvastateurs.

La nouvelle du dsastre de Magdebourg rpandit l'allgresse chez les
catholiques, l'horreur et l'effroi dans toute l'Allemagne protestante.
La douleur et la colre universelles accusaient le roi de Sude, qui, se
trouvant si prs, avec de si grandes forces, avait laiss sans secours
cette ville allie. Les plus quitables eux-mmes trouvaient
inexplicable cette inaction du roi, et, pour ne pas perdre  jamais les
coeurs du peuple qu'il tait venu dlivrer, il se vit oblig d'exposer
au jugement du monde, dans une apologie, les raisons de sa conduite.

Il venait d'attaquer Landsberg, et il s'en tait empar le 16 avril,
lorsqu'il apprit le danger de Magdebourg. Aussitt il rsolut de
dlivrer cette place, serre de si prs, et marcha vers la Spre avec
toute sa cavalerie et dix rgiments d'infanterie. La situation o ce roi
se trouvait en Allemagne lui faisait une loi, loi inviolable de
prudence, de ne jamais faire un pas en avant sans avoir assur ses
derrires. Il fallait qu'il traverst avec toutes les prcautions de la
dfiance un pays o il tait environn d'amis quivoques et d'ennemis
dclars et puissants; un seul pas inconsidr pouvait lui couper toute
communication avec son royaume. Dj l'lecteur de Brandebourg avait
ouvert sa forteresse de Cstrin aux Impriaux fugitifs et l'avait ferme
aux Sudois qui les poursuivaient. Si maintenant Gustave tait
malheureux contre Tilly, ce mme lecteur pouvait encore ouvrir ses
forteresses aux troupes de l'empereur, et le roi, ayant des ennemis
devant et derrire lui, tait perdu sans ressource. Pour n'tre pas
expos  ce hasard, dans l'entreprise qu'il voulait alors excuter, il
demandait, avant de marcher au secours de la ville assige, que les
deux forteresses de Cstrin et de Spandau lui fussent remises par
l'lecteur jusqu' la dlivrance de Magdebourg.

Rien ne paraissait plus juste que cette demande. L'important service que
Gustave-Adolphe avait rendu peu auparavant  l'lecteur, en chassant les
Impriaux du Brandebourg, semblait lui donner des droits  sa
reconnaissance, et la conduite des Sudois en Allemagne jusqu' ce jour
tait un titre  sa confiance. Mais, en livrant ses places fortes au roi
de Sude, l'lecteur le rendait, en quelque sorte, matre de son pays,
et rompait en mme temps avec Ferdinand, exposant ainsi ses tats aux
vengeances futures des armes impriales. Longtemps Georges-Guillaume
fut cruellement combattu en lui-mme, mais enfin la pusillanimit et
l'gosme parurent l'emporter. Insensible au sort de Magdebourg,
indiffrent pour la religion et la libert allemande, il ne vit rien que
son propre danger, et son apprhension fut porte au comble par son
ministre Schwarzenberg, secrtement sold par l'empereur. Cependant, les
troupes sudoises s'approchrent de Berlin, et le roi alla loger chez
l'lecteur. Quand il vit la timide hsitation de ce prince, il ne put
contenir son indignation. Je marche vers Magdebourg, lui dit-il, non
dans mon intrt, mais dans celui des vangliques. Si personne ne veut
m'aider, je fais retraite sur-le-champ, j'offre un accommodement 
l'empereur, et je reprends le chemin de Stockholm. Je suis assur que
l'empereur fera avec moi une paix aussi avantageuse que je pourrai le
dsirer; mais que Magdebourg succombe, qu'il n'ait plus rien  craindre
de moi, et vous verrez ce qui vous arrivera! Cette menace jete 
propos, peut-tre aussi la vue de l'arme sudoise, qui tait assez
puissante pour procurer de force  son matre ce qu'on refusait de lui
accorder de bonne grce, dcidrent enfin l'lecteur  remettre Spandau
dans les mains du roi de Sude.

Deux chemins s'offraient alors  Gustave pour gagner Magdebourg: l'un le
menait au couchant,  travers un pays puis, et des troupes ennemies
qui pouvaient lui disputer le passage de l'Elbe; l'autre au sud, par
Dessau ou Wittenberg, o il trouvait des ponts pour passer le fleuve et
pouvait tirer des vivres de la Saxe. Mais il fallait le consentement de
Jean-Georges, qui lui inspirait une juste dfiance. Avant de se mettre
en marche, il fit donc demander  ce prince le libre passage et des
vivres pour ses troupes, qu'il payerait comptant. Sa demande fut
rejete; aucune reprsentation ne put faire abandonner  l'lecteur son
systme de neutralit. Ce dbat durait encore, lorsque arriva la
nouvelle du sort affreux de Magdebourg.

Tilly l'annona du ton d'un vainqueur  tous les princes protestants, et
ne perdit pas un moment pour profiter de son mieux de la terreur
gnrale. L'autorit de l'empereur, considrablement dchue depuis les
progrs de Gustave, se releva, plus formidable que jamais, aprs ce coup
dcisif; et ce changement se rvla aussitt dans le langage imprieux
qu'il fit entendre aux membres protestants de l'Empire. Par une dcision
souveraine, il cassa les rsolutions de l'alliance de Leipzig; un dcret
imprial abolit l'alliance elle-mme; tous les membres rebelles taient
menacs du sort de Magdebourg. Comme excuteur de ce dcret imprial,
Tilly fit marcher aussitt des troupes contre l'vque de Brme, qui
tait membre de l'alliance de Leipzig et avait lev des soldats.
L'vque, effray, les livra sur-le-champ  Tilly et signa la cassation
des arrts de Leipzig. Une arme impriale, qui revenait d'Italie dans
ce temps-l mme, sous les ordres du comte de Frstenberg, traita de
mme l'administrateur de Wurtemberg. Il fallut que le duc se soumt 
l'dit de restitution et  tous les dcrets de l'empereur, et qu'en
outre il lui payt pour l'entretien de ses troupes un subside annuel de
cent mille cus. Des charges pareilles furent imposes aux villes d'Ulm
et de Nuremberg, aux cercles de Franconie et de Souabe. La main de
l'empereur s'appesantissait terriblement sur l'Allemagne. La soudaine
prpondrance qu'il dut  cet vnement, fonde sur l'apparence plus que
sur la ralit, l'entrana au del des bornes de la modration, o il
s'tait renferm jusqu'alors, et l'gara dans des mesures violentes et
prcipites, qui firent cesser enfin,  l'avantage de Gustave-Adolphe,
l'indcision des princes allemands. Aussi malheureuses donc que furent
pour les protestants les premires suites du sanglant triomphe de Tilly,
aussi avantageux furent ses effets loigns. La premire surprise fit
bientt place  une active indignation; le dsespoir donna des forces,
et la libert allemande sortit des cendres de Magdebourg.

Parmi les princes qui avaient form l'alliance de Leipzig, l'lecteur de
Saxe et le landgrave de Hesse taient de beaucoup les plus redoutables,
et l'autorit de l'empereur n'tait pas assure dans ces contres, tant
qu'il ne les voyait pas dsarms. Tilly tourna d'abord ses armes contre
le landgrave et marcha incontinent de Magdebourg sur la Thuringe. Dans
cette expdition, les territoires de la Saxe-Ernestine et de
Schwarzbourg furent horriblement maltraits. Frankenhausen fut pill
impunment et rduit en cendres par les soldats de Tilly, sous les yeux
mmes de leur gnral. Les malheureux paysans furent cruellement punis
de ce que leur matre favorisait les Sudois. Erfurt, la clef du pays
entre la Saxe et la Franconie, fut menac d'un sige, mais s'en racheta
par une livraison volontaire de vivres et une somme d'argent. De l,
Tilly dpcha un envoy au landgrave de Hesse-Cassel, pour le sommer de
licencier ses troupes sans dlai et de renoncer  l'alliance de Leipzig,
de recevoir des rgiments impriaux dans ses domaines et ses places
fortes, de payer des contributions et de se dclarer ami ou ennemi.
C'est ainsi qu'un prince de l'Empire germanique se vit traiter par un
officier de l'empereur. Mais cette exigence excessive tirait un poids
effrayant des forces militaires dont elle tait accompagne, et le
rcent souvenir du sort affreux de Magdebourg ajoutait ncessairement 
son effet. L'intrpidit avec laquelle le landgrave rpondit  cette
injonction n'en mrite que plus d'loges. Il n'tait nullement dispos,
dit-il,  avoir des soldats trangers dans ses places fortes et dans sa
rsidence. Ses troupes, il en avait besoin. Contre une attaque il
saurait se dfendre. Si le gnral Tilly manquait d'argent et de vivres,
il n'avait qu' prendre le chemin de Munich, o il trouverait l'un et
l'autre en abondance. L'irruption de deux troupes d'Impriaux dans la
Hesse fut la suite immdiate de cette rponse provoquante; mais le
landgrave sut si bien prendre ses mesures, qu'il les empcha de rien
faire de considrable. Tilly tait sur le point de les suivre avec
toutes ses forces, et la malheureuse contre aurait pay bien cher la
fermet de son prince, si les mouvements du roi de Sude n'avaient
rappel  propos le gnral de l'empereur.

Gustave-Adolphe avait appris la ruine de Magdebourg avec la plus vive
douleur. Son affliction fut encore augmente par la rclamation de
Georges-Guillaume, qui redemandait, conformment au trait, la
forteresse de Spandau. La perte de Magdebourg avait plutt fortifi
qu'affaibli les motifs qui rendaient si importante pour le roi la
possession de cette place. Plus il voyait approcher la ncessit d'une
bataille dcisive contre Tilly, moins il pouvait se rsoudre  renoncer
au seul refuge qui lui restt en cas de revers. Aprs avoir puis
vainement les reprsentations et les prires auprs de l'lecteur de
Brandebourg, voyant plutt sa froideur augmenter de jour en jour, il
envoya enfin  son commandant l'ordre d'vacuer Spandau; mais il dclara
en mme temps que, ds ce jour, l'lecteur serait trait en ennemi.

Pour appuyer cette dclaration, il parut devant Berlin avec toute son
arme. Je ne veux pas tre moins bien trait que les gnraux de
l'empereur, dit-il aux dputs que le prince effray avait envoys dans
son camp. Votre matre les a reus dans ses tats, a pourvu  tous
leurs besoins, leur a livr toutes les places qu'ils ont voulues, et,
par toutes ces complaisances, il n'a pu en obtenir pour son peuple un
traitement plus humain. Tout ce que je lui demande, moi, c'est la
sret, une somme d'argent mdiocre, et du pain pour mes troupes. Je lui
promets en change de protger ses tats et d'loigner de lui la guerre.
Mais je suis forc d'insister sur tous ces points: que mon frre
l'lecteur dcide promptement s'il veut m'avoir pour ami ou voir sa
capitale livre au pillage. Ce ton rsolu fit impression, et les canons
braqus contre la ville dissiprent tous les doutes de
Georges-Guillaume. Peu de jours aprs, une alliance fut signe:
l'lecteur promettait une contribution de trente mille cus par mois,
laissait Spandau dans les mains de Gustave et s'engageait  ouvrir aussi
en tout temps Cstrin  ses troupes. Cette alliance, dsormais dcide,
entre l'lecteur de Brandebourg et la Sude, ne fut pas mieux reue 
Vienne que ne l'avait t auparavant celle du duc de Pomranie; mais les
revers que ses armes prouvrent bientt aprs ne permirent pas 
l'empereur de tmoigner autrement que par des paroles son
mcontentement.

La joie que le roi ressentit de cet heureux succs s'accrut bientt par
l'agrable nouvelle que Greifswalde, la seule place forte que les
Impriaux possdassent encore en Pomranie, avait capitul, et que tout
le pays tait enfin dlivr de ces cruels ennemis. Il reparut lui-mme
dans le duch et jouit du dlicieux spectacle de la joie universelle,
qui tait son ouvrage. Un an s'tait coul depuis que Gustave-Adolphe
avait mis le pied sur le sol de l'Allemagne, et cet anniversaire fut
clbr dans tout le duch de Pomranie par un jour solennel d'actions
de grces. Peu auparavant, le czar de Moscovie l'avait fait saluer par
ses ambassadeurs, chargs de lui renouveler l'amiti de leur matre et
mme de lui offrir des troupes auxiliaires. Il dut se fliciter d'autant
plus de ces dispositions pacifiques des Russes, qu'il tait pour lui
d'une extrme consquence de n'tre pas inquit par l'inimiti d'un
voisin durant la prilleuse guerre qu'il allait affronter. Bientt
aprs, la reine Marie-lonore, son pouse, dbarqua en Pomranie avec
un renfort de huit mille Sudois, et le marquis d'Hamilton lui amena dix
mille Anglais: vnement qui doit tre d'autant moins pass sous silence
que c'est l tout ce que l'histoire peut rapporter des exploits de cette
nation pendant la guerre de Trente ans.

Pendant l'expdition de Tilly dans la Thuringe, Pappenheim occupait le
territoire de Magdebourg, mais il n'avait pu empcher les Sudois de
passer l'Elbe  diverses reprises, de tailler en pices quelques
dtachements impriaux et de prendre possession de plusieurs places.
Lui-mme, alarm de l'approche du roi il rappela le comte Tilly de la
manire la plus pressante et le dcida, en effet,  revenir,  marches
forces,  Magdebourg. Tilly assit son camp en de du fleuve, 
Wolmirstdt; Gustave avait le sien du mme ct, prs de Werben, non
loin du confluent du Havel et de l'Elbe. Tilly, ds son arrive, eut des
sujets d'alarme. Les Sudois dispersrent trois de ses rgiments, qui
taient posts dans des villages, loin du corps d'arme; enlevrent la
moiti de leurs bagages et brlrent le reste. Vainement Tilly s'avana
 une porte de canon du camp de Gustave, pour lui prsenter la
bataille. Le roi, plus faible de moiti que les ennemis, l'vita
sagement. Son camp tait trop fort pour permettre  l'ennemi une
attaque: tout se rduisit  une canonnade et  quelques escarmouches,
dans lesquelles les Sudois eurent toujours l'avantage. Pendant sa
retraite sur Wolmirstdt, l'arme de Tilly perdit beaucoup de monde par
les dsertions. Depuis le massacre de Magdebourg, la fortune le fuyait.

En revanche, elle accompagnait constamment le roi de Sude. Tandis qu'il
tait camp  Werben, tout le Mecklembourg,  la rserve d'un petit
nombre de places, fut conquis par son gnral Tott et par le duc
Adolphe-Frdric; et Gustave eut la royale jouissance de rtablir les
deux princes dans leurs tats. Il se rendit lui-mme  Gustrow, o se
fit la rintgration, pour relever par sa prsence l'clat de la
crmonie. Les ducs, ayant entre eux leur sauveur et autour d'eux un
brillant cortge de princes, firent une entre solennelle, dont la joie
des sujets fit la plus touchante des ftes. Bientt aprs son retour 
Werben, Gustave vit paratre dans son camp le landgrave de Hesse-Cassel,
qui venait conclure avec lui une troite alliance offensive et
dfensive. Ce fut le premier prince rgnant d'Allemagne qui se dclara
librement et ouvertement contre l'empereur; il y tait entran, il est
vrai, par les plus solides raisons. Le landgrave Guillaume s'engagea 
traiter les ennemis du roi comme les siens,  lui ouvrir ses villes et
tout son pays,  lui fournir des vivres et toutes les choses
ncessaires. De son ct, le roi se dclara son ami et son protecteur,
et promit de ne conclure aucune paix sans avoir obtenu de l'empereur
pleine satisfaction pour le landgrave. Les deux parties tinrent
loyalement leur parole. Pendant cette longue guerre, Hesse-Cassel
demeura fidle jusqu' la fin  l'alliance sudoise, et eut sujet,  la
paix de Westphalie, de se fliciter de l'amiti de la Sude.

Tilly,  qui la dmarche hardie du landgrave ne resta pas longtemps
inconnue, envoya contre lui le comte Fugger, avec quelques rgiments, et
il essaya en mme temps d'exciter par des lettres provocatrices les
sujets hessois  se soulever contre leur matre. Ses lettres
produisirent aussi peu d'effet que ses rgiments, qu'il eut lieu de
regretter ensuite,  la bataille de Breitenfeld: les tats de Hesse ne
pouvaient hsiter longtemps entre le dfenseur de leurs proprits et le
brigand qui les ravageait.

Mais ce qui alarmait bien davantage le gnral de l'empereur, c'taient
les sentiments quivoques de l'lecteur de Saxe, qui, malgr la dfense
impriale, continuait ses armements et maintenait l'alliance de Leipzig.
A cause du voisinage du roi de Sude et de l'imminence d'une bataille
dcisive, Tilly jugeait trs-dangereux de laisser en armes la Saxe
lectorale, prte  chaque instant  se dclarer pour les ennemis. Il
venait d'tre renforc par vingt-cinq mille hommes de vieilles troupes
que Frstenberg lui avait amenes. Plein de confiance en ses forces, il
crut pouvoir dsarmer l'lecteur par la simple menace de son arrive, ou
du moins le vaincre sans peine. Mais, avant de quitter son camp de
Wolmirstdt, il le fit sommer par une dputation, envoye  cet effet,
d'ouvrir ses tats aux troupes impriales et de licencier les siennes,
ou de les runir  celles de l'empereur, pour chasser, avec elles,
Gustave-Adolphe de l'Allemagne. Il lui rappelait que jusqu' ce jour la
Saxe lectorale avait t plus mnage que tous les autres pays de
l'Allemagne, et le menaait, en cas de refus, de la plus terrible
dvastation.

Tilly avait choisi pour cette sommation imprieuse le moment le plus
dfavorable. La destruction de Magdebourg, les excs des Impriaux dans
la Lusace, les mauvais traitements essuys par les allis et les
coreligionnaires de l'lecteur, tout se runissait pour exciter la
colre de ce dernier contre Ferdinand. Le voisinage de Gustave-Adolphe,
quelque peu de droit qu'il et  la protection de ce prince, animait son
courage. Il refusa de recevoir les Impriaux et dclara sa ferme
rsolution de rester sous les armes. Quelle que ft sa surprise,
ajouta-t-il, de voir l'arme impriale marcher contre ses tats dans un
moment o elle avait assez  faire  poursuivre le roi de Sude, il ne
pouvait croire cependant que, au lieu des rcompenses promises et
mrites, on le payerait d'ingratitude en ruinant son pays. Au dpart
des envoys de Tilly, qu'il avait traits magnifiquement, il s'expliqua
en termes plus clairs encore. Messieurs, leur dit-il, je vois bien que
l'on songe  mettre aussi enfin sur la table les confitures de Saxe,
longtemps rserves; mais on a coutume de servir avec elles des noix et
des plats de parade qui sont durs  mordre: prenez bien garde de vous y
casser les dents.

Tilly partit alors de son camp, s'avana jusqu' Halle, en faisant
d'effroyables ravages, et, de l, fit renouveler sa sommation 
l'lecteur, en termes plus pressants encore et plus menaants. Quand on
se rappelle les sentiments de ce prince, qui, par inclination
personnelle et par les instigations de ses ministres vendus, tait
dvou  l'intrt de l'Autriche, mme au mpris de ses plus saints
devoirs, et qui s'tait si facilement laiss rduire  l'inaction, on
est forc de s'tonner que l'empereur ou ses ministres fussent assez
aveugls pour abandonner leur premier systme de conduite dans le moment
le plus critique, et pousser  bout par une conduite violente un prince
si facile  mener. Ou tait-ce peut-tre l l'intention de Tilly? Se
proposait-il de changer un ami douteux en ennemi dclar, afin d'tre
par l dispens des mnagements que les ordres secrets de l'empereur lui
avaient imposs jusqu'alors pour les tats de ce prince? tait-ce
peut-tre l'intention de Ferdinand lui-mme de pousser l'lecteur  une
dmarche hostile, pour tre quitte de ses obligations et mettre  nant,
sans qu'il pt se plaindre, un compte onreux? Quoi qu'il en soit, on
n'en doit pas moins s'tonner de voir Tilly assez tmraire pour oser,
en prsence d'un redoutable ennemi, s'en faire un nouveau, et assez
ngligent pour ne pas s'opposer  la jonction de leurs forces.

Jean-Georges, rduit au dsespoir par l'entre de Tilly sur son
territoire, se jeta, non sans une vive rpugnance, dans les bras du roi
de Sude.

Aussitt aprs avoir congdi la premire dputation de Tilly, il avait
envoy en toute hte son feld-marchal d'Arnheim au camp de Gustave,
pour demander un prompt secours  ce monarque, qu'il avait si longtemps
nglig. Le roi renferma en lui-mme la joie que lui causait ce
dnoment ardemment souhait. J'en suis fch pour l'lecteur,
rpondit-il  l'envoy avec une froideur simule. S'il avait eu gard 
mes reprsentations ritres, ses tats n'auraient pas vu l'ennemi, et
Magdebourg existerait encore. Maintenant que l'extrme ncessit ne
laisse aucune autre ressource, on se tourne vers le roi de Sude. Mais
dites  votre matre que je n'ai nulle envie de me perdre, moi et mes
allis, pour l'amour de l'lecteur de Saxe. D'ailleurs, qui me garantira
la fidlit d'un prince dont les ministres sont aux gages de l'Autriche
et qui m'abandonnera ds que l'empereur voudra bien le flatter et
retirer ses troupes? Tilly vient de recevoir des renforts considrables,
mais qui ne m'empcheront point de marcher  lui hardiment, aussitt que
mes derrires seront couverts.

Le ministre saxon ne sut que rpondre  ces reproches, sinon que le
mieux serait d'ensevelir le pass dans l'oubli. Il pressa le roi de
s'expliquer sur les conditions auxquelles il consentirait  venir au
secours de la Saxe, et rpondit d'avance qu'elles seraient acceptes.
Je demande, rpondit Gustave, que l'lecteur me remette la forteresse
de Wittenberg, me donne en otage l'an de ses fils, paye  mes troupes
trois mois de solde et me livre les tratres qui sigent dans son
conseil. A ces conditions, je suis prt  le secourir.

Non-seulement Wittenberg, s'cria l'lecteur, en apprenant cette
rponse et en renvoyant son ministre dans le camp sudois,
non-seulement Wittenberg, mais Torgau et toute la Saxe lui sont ouverts;
je lui donne en otage toute ma famille, et, si cela ne suffit pas, je
m'offre moi-mme. Courez, et dites-lui que je suis prt  lui livrer les
tratres qu'il me nommera,  payer  son arme la solde qu'il demande, 
sacrifier mes biens et ma vie pour la bonne cause.

Le roi n'avait voulu que mettre  l'preuve les nouveaux sentiments de
l'lecteur: touch de sa sincrit, il retira ses dures conditions. La
dfiance que l'on me tmoigna, dit-il, quand je voulus marcher  la
dlivrance de Magdebourg, avait veill la mienne. Aujourd'hui, la
confiance de l'lecteur mrite que j'y rponde. Qu'il paye seulement un
mois de solde  mes troupes: j'espre mme le ddommager de cette
avance.

Aussitt que l'alliance fut conclue, le roi passa l'Elbe et se runit
aux Saxons ds le jour suivant. Au lieu d'empcher cette jonction, Tilly
avait march sur Leipzig, qu'il somma de recevoir garnison impriale.
Dans l'espoir d'une prompte dlivrance, le commandant, Jean de la
Pforta, fit des prparatifs de dfense et brla le faubourg de Halle.
Mais le mauvais tat des fortifications rendit la rsistance inutile,
et, ds le deuxime jour, les portes de la ville furent ouvertes. Tilly
s'tait log dans la maison d'un fossoyeur, la seule qui ft reste
debout dans le faubourg; c'est l qu'il signa la capitulation, c'est l
qu'on rsolut d'attaquer le roi de Sude. A la vue des crnes et des
ossements que le possesseur de la maison avait fait peindre sur les
murailles, Tilly changea de couleur. Leipzig, contre toute attente,
prouva un traitement favorable.

Cependant, le roi de Sude et l'lecteur de Saxe tinrent  Torgau un
grand conseil de guerre, auquel assista l'lecteur de Brandebourg. Il
s'agissait de prendre une rsolution qui allait fixer irrvocablement le
sort de l'Allemagne et de la religion vanglique, la fortune de
plusieurs peuples et celle de leurs princes. L'anxit de l'attente, qui
oppresse mme le coeur des hros avant une grande rsolution, parut
troubler tout  coup l'me de Gustave-Adolphe. Si nous nous dcidons
maintenant  une bataille, dit le roi, l'enjeu n'est pas moins qu'une
couronne et deux chapeaux d'lecteur. La fortune varie, et la volont
impntrable du Ciel peut,  cause de nos pchs, donner la victoire 
l'ennemi. A la vrit, mon royaume, s'il devait perdre et mon arme et
moi, aurait encore des moyens de dfense: l'loignement, une flotte
considrable, des frontires bien gardes, les armes d'un peuple
belliqueux, le garantiraient du moins des derniers malheurs; mais o est
le salut pour vous, qui avez l'ennemi sur le dos si la bataille est
perdue?

Gustave-Adolphe montra la dfiance modeste d'un hros que la confiance
de sa force n'aveugle pas sur la grandeur du pril; Jean-Georges, la
confiance d'un homme faible qui sent un hros  ses cts. Impatient de
voir le plus tt possible ses tats dlivrs de deux armes qui leur
pesaient, il brlait de livrer une bataille, dans laquelle il n'avait
pas  perdre d'anciens lauriers. Il parlait de marcher seul avec ses
Saxons sur Leipzig et de combattre Tilly. Enfin Gustave se rangea  son
avis, et l'on rsolut d'attaquer l'ennemi sans dlai, avant qu'il et
reu les renforts que lui amenaient les gnraux Altringer et
Tiefenbach. L'arme combine sudo-saxonne franchit la Mulda; l'lecteur
de Brandebourg retourna dans son pays.

Le 7 septembre 1631, les deux armes furent en prsence au point du
jour. Tilly, ayant nglig d'craser les Saxons avant leur jonction avec
les Sudois, avait rsolu d'attendre ses renforts, qui arrivaient en
toute hte, et il avait tabli solidement son camp, non loin de Leipzig,
dans une position avantageuse, o il pouvait esprer de n'tre pas forc
 livrer bataille. Cependant,  l'approche des ennemis, les instances du
bouillant Pappenheim le dcidrent enfin  changer de position et  se
porter sur la gauche vers les collines qui s'lvent du village de
Wahren  Lindenthal. Son arme tait range sur une seule ligne au pied
de ces hauteurs; son artillerie, distribue sur les collines, pouvait
balayer toute la grande plaine de Breitenfeld. De l s'avanait sur deux
colonnes l'arme sudo-saxonne, qui avait  passer la Lober prs de
Podelwitz, village situ devant le front des Impriaux. Pour inquiter
leur passage, Pappenheim fut dtach contre eux avec deux mille
cuirassiers, mais seulement aprs une longue rsistance de Tilly, et
avec l'ordre formel de ne pas engager de combat. Au mpris de cet ordre,
Pappenheim en vint aux mains avec l'avant-garde sudoise; mais, aprs
une courte lutte, il fut forc  la retraite. Pour arrter l'ennemi, il
livra Podelwitz aux flammes, ce qui n'empcha point les Sudois et les
Saxons d'avancer et de former leur ordre de bataille.

Les Sudois, rangs sur deux lignes, occupaient la droite: l'infanterie
au centre, distribue en petits bataillons, dont les mouvements taient
faciles, et qui pouvaient excuter, sans troubler l'ordre, les plus
rapides manoeuvres; la cavalerie sur les ailes, rpartie de mme en
petits escadrons, entre lesquels on avait jet plusieurs compagnies de
mousquetaires, destines  dissimuler le petit nombre des cavaliers et 
dmonter par leurs dcharges ceux de l'ennemi. Le colonel Teufel
commandait le centre, Gustave Horn l'aile gauche, le roi lui-mme la
droite, oppose au comte Pappenheim.

Les Saxons taient spars des Sudois par un grand intervalle:
disposition de Gustave que l'vnement justifia. L'lecteur avait rgl
lui-mme le plan de bataille avec son feld-marchal, et le roi s'tait
content de l'agrer. Il parat qu'il mit ses soins  distinguer la
bravoure sudoise de la bravoure saxonne, et l'vnement ne les
confondit pas.

L'ennemi se dployait, vers le couchant, au pied des hauteurs, sur une
ligne immense, assez tendue pour dborder l'arme sudoise,
l'infanterie forme en gros bataillons, la cavalerie en escadrons
trs-gros aussi et difficiles  mouvoir. Tilly avait post son
artillerie derrire lui, sur les hauteurs, et se trouvait ainsi command
par ses propres boulets, qui dcrivaient leurs paraboles au-dessus de
lui. De cette position de l'artillerie, on pourrait presque conclure, si
d'ailleurs tous ces dtails sont exacts, que l'intention de Tilly tait
plutt d'attendre l'ennemi que de l'attaquer, car il ne pouvait pntrer
dans ses rangs sans se jeter sous le feu de ses propres canons. Tilly
commandait le centre en personne, Pappenheim l'aile gauche, le comte de
Frstenberg la droite. Les troupes de l'empereur et de la Ligue ne
montaient pas ensemble  plus de trente-quatre ou trente-cinq mille
hommes; c'tait aussi le nombre des Sudois et des Saxons runis.

Mais un million de soldats de part et d'autre aurait pu rendre la
journe plus meurtrire, sans la rendre plus importante et plus
dcisive. C'est pour cette journe que Gustave avait travers la
Baltique, cherch le pril sur une terre lointaine, confi  la fortune
infidle sa couronne et sa vie. Les deux plus grands gnraux de leur
temps, tous deux jusqu'alors invincibles, allaient soutenir l'un contre
l'autre leur dernire preuve dans une lutte longtemps vite: l'un
d'eux laissera sa renomme sur le champ de bataille. Les deux moitis de
l'Allemagne ont vu avec crainte et tremblement approcher ce jour; le
monde entier s'inquite dans l'attente du rsultat, sujet de
bndictions ou de larmes pour la lointaine postrit.

La fermet, qui jusque-l n'avait jamais abandonn le comte Tilly, lui
fit dfaut ce jour-l. Nul dessein arrt de combattre le roi; aussi peu
de constance pour viter la bataille. Pappenheim l'entrana contre sa
volont. Au dedans de lui luttaient des doutes qu'il n'avait jamais
prouvs; de noirs pressentiments obscurcissaient son front, jusque-l
toujours serein. Le spectre de Magdebourg semblait planer sur lui.

Une canonnade de deux heures ouvrit la bataille. Le vent soufflait du
couchant, et, avec la fume de la poudre, il chassait, des terres sches
et nouvellement laboures, un nuage de poussire contre les Sudois.
Cela dcida Gustave  faire  l'improviste une conversion vers le nord,
et la rapidit de la manoeuvre ne laissa pas  l'ennemi le temps de s'y
opposer.

Enfin Tilly abandonne les hauteurs et risque sa premire attaque contre
les Sudois; mais, accueilli par un feu terrible, il se dtourne vers la
droite et tombe sur les Saxons avec une telle imptuosit, que leurs
rangs sont rompus et que le dsordre s'empare de toute l'arme.
L'lecteur lui-mme ne revint de son trouble que dans Eilenbourg. Un
petit nombre de rgiments tinrent encore quelque temps sur le champ de
bataille et, par leur vigoureuse rsistance, sauvrent l'honneur des
Saxons. A peine les vit-on en dsordre, que les Croates se livrrent au
pillage, et des courriers furent aussitt expdis  Munich et  Vienne,
pour annoncer la victoire.

Pappenheim chargea l'aile droite des Sudois avec toute sa cavalerie,
mais sans pouvoir l'branler. Le roi y commandait en personne, et sous
lui le gnral Banner. Sept fois Pappenheim renouvela son attaque, et
sept fois il fut repouss. Enfin, il prit la fuite, aprs une grande
perte, et abandonna le champ de bataille au vainqueur.

Cependant Tilly avait terrass le reste des Saxons, et il s'lanait
avec ses troupes victorieuses sur l'aile gauche des Sudois. Aussitt
qu'il eut remarqu le dsordre de l'arme saxonne, le roi, avec une
dcision rapide, avait renforc cette aile de trois rgiments, pour
couvrir ses flancs, que la fuite des allis laissait dgarnis. Gustave
Horn, qui commandait l, opposa aux cuirassiers de Tilly une vigoureuse
rsistance, que ne facilitait pas peu la distribution des fantassins
entre les escadrons. Dj l'ennemi commenait  faiblir, quand
Gustave-Adolphe parut pour dcider la bataille. L'aile gauche des
Impriaux tait battue, et les troupes du roi, qui n'avaient plus de
combattants devant elles, pouvaient tre mieux employes ailleurs. Il se
porta donc sur la gauche, avec son aile droite et le corps de bataille,
et attaqua les hauteurs o tait poste l'artillerie ennemie. Elle fut
bientt dans ses mains, et l'ennemi eut  essuyer le feu de ses propres
canons.

Foudroye en flanc par l'artillerie, presse de front par les charges
terribles des Sudois, l'arme, jusqu'alors invincible, rompit ses
rangs. Il ne restait plus de ressource  Tilly qu'une prompte retraite;
mais cette retraite mme, il fallait la faire  travers les ennemis. Le
dsordre se mit dans toute l'arme, quatre rgiments excepts, vieux
soldats aguerris, qui n'avaient jamais fui du champ de bataille et qui
ne voulaient pas plus fuir maintenant. Les rangs serrs, ils se firent
jour  travers l'arme victorieuse et, toujours combattant, gagnrent un
petit bois, o ils firent de nouveau face aux ennemis et rsistrent
jusqu' la nuit, jusqu' ce qu'ils fussent rduits  six cents hommes.
Avec eux s'enfuit tout le reste de l'arme de Tilly: la bataille tait
gagne.

Gustave-Adolphe se prosterna au milieu des blesss et des morts, et la
premire, la plus ardente joie du triomphe s'exhala par une fervente
prire. Il fit poursuivre par sa cavalerie l'ennemi en droute, aussi
loin que put le permettre la profonde obscurit de la nuit. Le bruit du
tocsin mit en mouvement toute la population des villages voisins; point
de grce pour le malheureux fuyard qui tombait dans les mains des
paysans furieux. Le roi campa, avec le reste de son arme, entre le
champ de bataille et Leipzig, car il tait impossible d'attaquer la
ville cette mme nuit. Les ennemis avaient laiss sept mille hommes sur
la place; plus de cinq mille taient blesss ou prisonniers. Ils avaient
perdu toute leur artillerie, tout leur camp, plus de cent drapeaux et
tendards. Les Saxons comptaient deux mille morts, les Sudois pas plus
de sept cents. La droute des Impriaux fut si complte, que Tilly, dans
sa fuite sur Halle et Halberstadt, ne put rallier plus de six cents
hommes, et Pappenheim pas plus de quatorze cents. Si rapidement s'tait
fondue cette formidable arme, qui peu auparavant faisait trembler
encore toute l'Allemagne et l'Italie.

Tilly lui-mme ne dut son salut qu'au hasard. Quoique affaibli par
plusieurs blessures, il refusait de se rendre  un capitaine de
cavalerie sudois qui l'avait atteint, et dj celui-ci tait sur le
point de le tuer, quand il fut lui-mme abattu d'un coup de pistolet.
Mais ce qui tait plus affreux pour Tilly que les blessures et le danger
de mort, c'tait la douleur de survivre  sa gloire et de perdre en un
jour le fruit des travaux de toute sa longue vie. Ses anciennes
victoires n'taient plus rien, du moment que lui chappait celle qui
devait couronner toutes les autres. Il ne lui restait rien de ses
brillants exploits que les maldictions de l'humanit, qui les avaient
accompagns. Depuis ce jour, Tilly ne retrouva plus sa srnit, et la
fortune ne revint plus  lui. Sa dernire consolation, la vengeance, lui
fut mme interdite, par l'ordre formel de son matre de ne plus hasarder
aucune affaire dcisive. On attribue le malheur de cette journe  trois
fautes principales, qui sont d'avoir plac son artillerie sur les
hauteurs, derrire l'arme, de s'tre ensuite loign de ces hauteurs,
et d'avoir laiss l'ennemi se former sans obstacle en ordre de bataille.
Mais qu'il et promptement rpar ces fautes, sans l'imperturbable
prsence d'esprit et le gnie suprieur de son adversaire! Tilly se
sauva prcipitamment de Halle  Halberstadt; il y attendit  peine la
gurison de ses blessures et se porta en toute hte sur le Wser, pour
s'y renforcer des garnisons impriales de la basse Saxe.

Aussitt que le pril fut pass, l'lecteur de Saxe parut dans le camp
sudois. Gustave le remercia d'avoir conseill la bataille, et
Jean-Georges, surpris de ce bienveillant accueil, lui promit, dans le
premier transport de la joie, la couronne de roi des Romains. Ds le
jour suivant, Gustave marcha sur Mersebourg, aprs avoir laiss 
l'lecteur le soin de reprendre Leipzig. Cinq mille Impriaux, qui
taient parvenus  se rallier et que le roi de Sude rencontra sur son
chemin, furent, les uns taills en pices, les autres faits prisonniers,
et la plupart de ceux-ci passrent  son service. Mersebourg se rendit
sur-le-champ; Halle fut emporte bientt aprs. C'est l que l'lecteur
de Saxe, aprs avoir repris Leipzig, vint rejoindre le roi, pour
dlibrer sur les oprations futures.

On avait la victoire, mais en user sagement tait le seul moyen de la
rendre dcisive. L'arme impriale tait dtruite; la Saxe ne voyait
plus d'ennemis, et Tilly, fugitif, s'tait retir  Brunswick. Le
poursuivre jusque-l, c'et t renouveler la guerre dans la basse Saxe,
qui se remettait  peine des maux de la campagne prcdente. On rsolut
donc de porter la guerre dans les pays ennemis, qui, sans dfense et
ouverts jusqu' Vienne, semblaient inviter le vainqueur. On pouvait
tomber  droite sur les tats des princes catholiques, on pouvait
pntrer  gauche dans les domaines hrditaires de l'empereur et le
faire trembler jusque dans sa rsidence. On dcida de suivre l'un et
l'autre chemin: il ne restait plus qu' distribuer les rles.
Gustave-Adolphe,  la tte d'une arme victorieuse, et trouv peu de
rsistance de Leipzig  Prague,  Vienne et  Presbourg. La Bohme, la
Moravie, l'Autriche, la Hongrie taient sans dfenseurs; dans ces pays,
les protestants opprims soupiraient aprs un changement. L'empereur
lui-mme n'tait plus en sret dans son palais; dans la terreur d'une
premire attaque, Vienne et ouvert ses portes. En dpouillant l'ennemi
de ses domaines, on tarissait les sources qui devaient alimenter la
guerre, et Ferdinand et accept avec empressement une paix qui aurait
loign un ennemi redoutable du coeur de ses tats. Ce plan hardi aurait
sduit un conqurant, et le succs l'et peut-tre justifi.
Gustave-Adolphe, aussi prvoyant que brave, et plus homme d'tat que
conqurant, le rejeta, parce qu'il trouvait  poursuivre un but plus
lev, et qu'il ne voulait pas tout remettre  la fortune et au
courage.

S'il prenait le chemin de la Bohme, il fallait qu'il abandonnt 
l'lecteur de Saxe la Franconie et le haut Rhin. Mais Tilly, avec les
dbris de l'arme vaincue, avec les garnisons de la basse Saxe et les
renforts qu'on lui amenait, commenait  former sur le Wser une
nouvelle arme,  la tte de laquelle il ne pouvait gure tarder
longtemps  chercher l'ennemi. A un gnral si expriment, on ne
pouvait opposer un Arnheim, qui,  la bataille de Leipzig, avait donn
de ses talents des preuves trs-quivoques. Or, que serviraient 
Gustave les plus rapides et les plus brillants progrs en Bohme et en
Autriche, si Tilly recouvrait sa puissance dans les provinces de
l'Empire, s'il ranimait le courage des catholiques par de nouvelles
victoires et dsarmait les allis du roi? Que servirait-il d'avoir
chass l'empereur de ses tats hrditaires, si, dans le mme temps,
Tilly lui conqurait l'Allemagne? Gustave pouvait-il esprer de rduire
Ferdinand  une plus fcheuse extrmit que n'avait fait, douze annes
auparavant, la rvolte de Bohme, qui cependant n'avait point branl la
fermet de ce prince ni puis ses ressources, et de laquelle il tait
sorti plus redoutable que jamais?

Des avantages moins brillants, mais beaucoup plus solides, s'offraient 
Gustave s'il envahissait en personne le pays de la Ligue. L, son
arrive,  la tte de ses troupes, tait dcisive. Dans ce temps mme,
les princes taient assembls en dite  Francfort, au sujet de l'dit
de restitution, et Ferdinand y faisait jouer tous les ressorts de son
artificieuse politique, pour dcider  un accommodement prcipit et
dsavantageux les protestants effrays. L'approche de leur dfenseur
pouvait seule les exciter  une ferme rsistance et ruiner les projets
de l'empereur. Gustave-Adolphe pouvait esprer que sa prsence
victorieuse runirait tous ces princes mcontents, et que la terreur de
ses armes dtacherait les autres de Ferdinand. C'tait l, dans le coeur
de l'Allemagne, qu'il trancherait le nerf de la puissance impriale, qui
ne pouvait se soutenir sans le secours de la Ligue. De l il pouvait
surveiller de prs la France, allie peu sre; et, s'il devait
souhaiter, pour l'accomplissement d'un voeu secret, l'amiti des
lecteurs catholiques, il fallait avant tout devenir le matre de leur
sort, pour s'assurer par de gnreux mnagements des droits  leur
reconnaissance.

Il choisit donc pour lui le chemin de la Franconie et du Rhin, et
abandonna  l'lecteur de Saxe la conqute de la Bohme.




DEUXIME PARTIE

LIVRE TROISIME


La glorieuse victoire de Gustave-Adolphe prs de Leipzig avait amen un
grand changement dans toute la conduite ultrieure de ce monarque,
ainsi que dans la manire de penser de ses amis et de ses ennemis. Il
venait de se mesurer avec le plus grand gnral de son temps; il avait
essay la force de sa tactique et le courage de ses Sudois contre
l'lite des troupes impriales, les mieux exerces de l'Europe, et il
avait triomph dans cette lutte. Ds ce moment, il prit en lui-mme une
ferme confiance, et la confiance est la mre des grandes actions. On
remarque dsormais dans toutes les entreprises militaires du roi de
Sude une marche plus hardie et plus sre, plus de rsolution dans les
situations mme les plus difficiles, un langage plus altier avec son
ennemi, avec ses allis une dignit plus fire, et dans sa douceur mme
plutt la condescendance du matre. L'essor pieux de son imagination
secondait son courage naturel; il confondait volontiers sa cause avec
celle du Ciel; il voyait dans la dfaite de Tilly un jugement dcisif de
la Divinit contre ses adversaires, et se regardait lui-mme comme un
instrument de la vengeance cleste. Laissant loin derrire lui sa
couronne et le sol de la patrie, il s'lanait maintenant, sur les ailes
de la Victoire, dans l'intrieur de l'Allemagne, qui, depuis des
sicles, n'avait point vu dans son sein de conqurant tranger. Le
courage guerrier de ses habitants, la vigilance de ses nombreux
souverains, ses tats enchans avec art, la multitude de ses places
fortes, le cours de ses nombreuses rivires, avaient mis, depuis un
temps immmorial, des barrires  l'ambition de ses voisins, et,
quelque frquents qu'eussent t les orages aux frontires de ce vaste
corps politique, l'intrieur avait t prserv de toute invasion
trangre. De tout temps, cet Empire avait joui du privilge quivoque
de n'avoir d'autre ennemi que lui-mme et de ne pouvoir tre vaincu du
dehors. Alors mme, c'tait uniquement la dsunion de ses membres et
l'intolrance du fanatisme religieux qui frayaient la route au
conqurant sudois pour pntrer au coeur du pays. Elle tait depuis
longtemps dtruite, la bonne harmonie des tats, qui seule avait rendu
l'Empire invincible, et Gustave-Adolphe emprunta  l'Allemagne elle-mme
les forces avec lesquelles il soumit l'Allemagne. Il mit  profit, avec
autant de prudence que de courage, ce que lui offrait la faveur du
moment; aussi habile dans le cabinet que sur le champ de bataille, il
rompit les trames d'une astucieuse politique, comme il renversait les
murailles des villes avec le tonnerre de son artillerie. Il poursuivit
irrsistiblement ses victoires d'une extrmit de l'Allemagne  l'autre,
sans perdre le fil d'Ariane, qui assurait son retour, et, sur les rives
du Rhin comme  l'embouchure du Lech, il ne cessa jamais d'tre prs de
ses tats hrditaires.

La consternation que la dfaite de Tilly causa  l'empereur et  la
Ligue catholique pouvait  peine surpasser l'tonnement et l'embarras
que les allis du roi ressentirent de son bonheur inespr. Ce bonheur
tait plus grand qu'ils ne l'avaient prvu, plus grand qu'ils ne
l'avaient dsir. Elle tait anantie d'un seul coup, l'arme formidable
qui avait arrt ses progrs, qui avait mis des bornes  son ambition
et qui l'avait rendu dpendant de leur bonne volont. Seul, sans rival,
sans adversaire en tat de lui rsister, il occupait maintenant le
centre de l'Allemagne. Rien ne pouvait arrter sa course ni borner ses
prtentions, si l'ivresse du succs lui donnait la tentation d'en
abuser. Si l'on s'tait d'abord alarm de la prpondrance de
l'empereur, on n'avait pas maintenant beaucoup moins sujet de tout
craindre, pour la constitution de l'Empire, de la violence d'un
conqurant tranger, et, pour l'glise catholique d'Allemagne, du zle
religieux d'un roi protestant. La dfiance et la jalousie, assoupies
pour un temps, chez quelques-unes des puissances allies, par la crainte
plus grande qu'elles avaient de l'empereur, se rveillrent bientt, et,
 peine Gustave-Adolphe avait-il justifi leur confiance par son courage
et son bonheur, que dj l'on travaillait de loin  la ruine de ses
projets. Il lui fallut remporter ses victoires au milieu d'une lutte
perptuelle avec les artifices des ennemis et la dfiance de ses propres
allis; mais son courage dtermin, sa profonde sagesse se frayrent un
chemin  travers tous ces obstacles. Tandis que l'heureux succs de ses
armes inquitait ses allis plus puissants, la Saxe et la France, il
animait le courage des faibles, qui osaient alors, pour la premire
fois, laisser paratre leurs vrais sentiments et embrasser ouvertement
son parti. Eux qui ne pouvaient ni rivaliser avec la grandeur de
Gustave-Adolphe, ni souffrir de son ambition, ils attendaient d'autant
plus de la gnrosit de ce puissant ami, qui les enrichissait de la
dpouille de leurs adversaires et les protgeait contre l'oppression des
puissants. Sa force cachait leur faiblesse, et, insignifiants par
eux-mmes, ils acquraient de l'importance par leur union avec le hros
sudois. C'tait le cas de la plupart des villes impriales, et, en
gnral, des plus faibles entre les membres protestants de l'Empire. Ce
furent eux qui conduisirent le roi dans l'intrieur de l'Allemagne et
qui couvrirent ses derrires, qui entretinrent ses armes, reurent ses
troupes dans leurs places fortes, rpandirent pour lui leur sang dans
ses batailles. Ses mnagements habiles pour la fiert allemande, ses
manires affables, quelques actes de justice clatants, son respect pour
les lois, taient autant de chanes qu'il imposait  l'esprit inquiet
des protestants d'Allemagne: et les criantes barbaries des Impriaux,
des Espagnols et des Lorrains contriburent puissamment  mettre sous le
jour le plus favorable sa modration et celle de ses troupes.

Si Gustave-Adolphe dut  son gnie la plus grande partie de ses succs,
on ne peut disconvenir toutefois que la fortune et les circonstances le
favorisrent puissamment. Il avait pour lui deux grands avantages, qui
lui donnaient sur l'ennemi une supriorit dcide. En transportant le
thtre de la guerre dans les provinces de la Ligue, en attirant  lui
la jeunesse de ces contres, en s'enrichissant de leurs dpouilles, en
disposant du revenu des princes fugitifs comme de sa proprit, il
enlevait  l'ennemi tous les moyens de lui rsister avec nergie et se
mettait lui-mme en tat d'entretenir, avec peu de dpense, une guerre
coteuse. De plus, tandis que ses adversaires, les princes de la Ligue,
diviss entre eux, mus par des intrts tout  fait diffrents et
souvent contraires, agissaient sans accord et, par consquent, aussi
sans vigueur; tandis que leurs gnraux manquaient de pleins pouvoirs,
leurs soldats de discipline, leurs armes disperses d'ensemble; tandis
que chez eux le gnral tait distinct du lgislateur et de l'homme
d'tat, les deux qualits se runissaient au contraire dans
Gustave-Adolphe. Il tait la source unique de laquelle dcoulait tout
pouvoir, l'unique but vers lequel le guerrier  l'oeuvre dirigeait ses
regards: lui seul tait l'me de tout son parti, l'auteur du plan de
guerre et en mme temps l'excuteur. Aussi la cause protestante obtint
en lui l'unit et l'harmonie qui manquaient absolument au parti oppos.
Il ne faut donc pas s'tonner que, second par de tels avantages,  la
tte d'une pareille arme, dou d'un tel gnie pour la faire agir, et
conduit par une si habile politique, Gustave-Adolphe ft invincible.

L'pe dans une main et le pardon dans l'autre, on le voit maintenant
parcourir l'Allemagne de l'un  l'autre bout, comme conqurant,
lgislateur et juge, presque en aussi peu de temps qu'un autre en aurait
mis  la visiter dans un voyage de plaisir. Comme au souverain-n du
pays, on apporte au-devant de lui les clefs des villes et des
forteresses. Nul chteau ne lui est inaccessible; nulle rivire n'arrte
sa marche victorieuse; souvent il est vainqueur par la seule terreur de
son nom. Sur tout le cours du Mein on voit arbors les drapeaux sudois;
le bas Palatinat est libre; les Espagnols et les Lorrains se sont
retirs au del du Rhin et de la Moselle. Les Sudois et les Hessois se
sont rpandus, comme un torrent fougueux, sur les territoires de
l'lectorat de Mayence, de Wrtzbourg et de Bamberg; et trois vques
fugitifs expient loin de leur demeure leur malheureux dvouement 
l'empereur. Enfin le moment vient aussi pour le chef de la Ligue, pour
Maximilien, d'prouver,  son tour, sur son propre sol, les maux qu'il
avait prpars  d'autres. Ni le sort effrayant de ses allis, ni les
offres amiables de Gustave, qui, au milieu de ses conqutes, faisait des
propositions de paix, n'avaient pu vaincre l'obstination de ce prince.
Passant sur le cadavre de Tilly, qui se place devant l'entre comme un
chrubin charg de la garder, la guerre se prcipite sur les provinces
bavaroises. Comme les rives du Rhin, les bords du Lech et du Danube
fourmillent maintenant de guerriers sudois. Cach dans ses chteaux
forts, l'lecteur, vaincu, abandonne ses tats sans dfense  l'ennemi,
que les fertiles campagnes, pargnes jusqu'alors par la guerre
dvastatrice, invitent au pillage, et que la fureur fanatique du paysan
bavarois provoque  d'gales violences. Munich mme ouvre ses portes 
l'invincible roi, et le comte palatin fugitif, Frdric V, se console
quelques instants de la perte de ses tats dans la rsidence dserte de
son rival.

Tandis que Gustave-Adolphe tend ses conqutes aux frontires
mridionales de l'Empire, et, avec une force irrsistible, renverse tout
ennemi devant lui, ses allis et ses gnraux remportent de semblables
triomphes dans les autres provinces. La basse Saxe se soustrait au joug
imprial; les ennemis abandonnent le Mecklembourg; les garnisons
autrichiennes se retirent de toutes les rives de l'Elbe et du Wser. Le
landgrave Guillaume de Hesse se rend redoutable en Westphalie et sur le
haut Rhin; les ducs de Weimar, en Thuringe; les Franais, dans
l'lectorat de Trves;  l'est, presque tout le royaume de Bohme est
soumis par les Saxons. Dj les Turcs se prparent  attaquer la
Hongrie, et, dans le centre des provinces autrichiennes, une dangereuse
rvolte est prs d'clater. Ferdinand, dsespr, jette les yeux sur
toutes les cours de l'Europe, pour se fortifier contre de si nombreux
ennemis par des secours trangers. Vainement il appelle  lui les armes
des Espagnols, que la vaillance nerlandaise occupe au del du Rhin;
vainement il s'efforce de faire agir pour sa dlivrance la cour de Rome
et toute l'glise catholique. Le pape, offens, se rit de la perplexit
de Ferdinand, en clbrant de pompeuses processions et lanant de vains
anathmes, et, au lieu de l'argent qu'il demande, on lui montre les
plaines ravages de Mantoue.

A toutes les extrmits de sa vaste monarchie, des armes ennemies
l'environnent. Avec les tats de la Ligue placs en avant et que les
Sudois ont envahis, sont tombs tous les boulevards derrire lesquels
la puissance autrichienne s'tait si longtemps sentie  couvert, et le
feu de la guerre jette dj des flammes prs de ses frontires sans
dfense. Ses allis les plus zls sont dsarms; Maximilien de Bavire,
son plus puissant soutien, est  peine en tat de se dfendre lui-mme.
Ses armes, fondues par la dsertion et des dfaites rptes,
dcourages par de longs revers, ont oubli sous des gnraux malheureux
cette ardeur guerrire, fruit de la victoire et qui l'assure par avance.
Le danger est au comble; un moyen extraordinaire peut seul tirer la
puissance impriale de son profond abaissement. Le pressant besoin,
c'est un gnral; et le seul de qui l'on puisse attendre le
rtablissement de la premire gloire, la cabale de l'envie l'a cart de
la tte de l'arme. Cet empereur si redoutable est tomb si bas, qu'il
est forc de conclure avec son serviteur et sujet offens un trait
avilissant, et, aprs avoir arrach ignominieusement le pouvoir 
l'orgueilleux Wallenstein, de le solliciter, avec plus d'ignominie
encore, de le reprendre. Alors un nouvel esprit commence  ranimer le
corps expirant de la puissance autrichienne, et le prompt changement des
affaires dcle la main vigoureuse qui les dirige. Devant l'absolu
monarque de Sude se prsente maintenant un gnral aussi absolu que
lui, un hros victorieux devant son pareil. Les deux puissances sont aux
prises une seconde fois dans une lutte incertaine, et le prix de la
guerre, dj remport  demi par Gustave-Adolphe, est soumis  l'preuve
d'un nouveau et plus terrible combat. En vue de Nuremberg viennent
camper, menaantes, les deux armes rivales, comme une double nue qui
porte la tempte. Elles s'observent avec un respect ml de crainte,
toutes deux dsirant et redoutant  la fois le moment o clatera
l'orage qui doit les mettre aux prises. Les regards de l'Europe
s'arrtent avec frayeur et curiosit sur cette imposante arne, et dj
Nuremberg dans l'angoisse s'attend  donner son nom  une bataille plus
dcisive encore que celle qui a t livre prs de Leipzig. Tout  coup,
les nuages se brisent; l'orage de la guerre s'loigne de la Franconie,
pour se dcharger, d'autant plus terrible, sur les plaines de Saxe. La
foudre qui menaait Nuremberg tombe non loin de Ltzen, et la bataille,
dj  moiti perdue, est gagne par le trpas du roi. Le bonheur, qui
ne l'avait jamais abandonn dans sa carrire, lui fit encore  sa mort
cette rare faveur de succomber dans la plnitude de sa gloire et toute
la puret de son nom. Par une fin opportune, son gnie tutlaire le
droba  la destine invitable de l'humanit, d'oublier, au comble de
la fortune, la modestie, et, au fate de la toute-puissance, la justice.
Il nous est permis de douter qu'avec une plus longue vie il et mrit
les pleurs que l'Allemagne versa sur sa tombe, qu'il et mrit le
tribut d'admiration que la postrit dcerne au premier, au seul
conqurant qui se soit montr juste. A la chute prmature de son grand
chef, on craint la ruine de tout le parti; mais, pour la puissance qui
gouverne le monde, un homme n'est jamais une perte irrparable. Deux
grands hommes d'tat, Axel Oxenstiern en Allemagne, et Richelieu en
France, prennent le timon de la guerre qui chappe au hros mourant; sur
lui passe, poursuivant sa course, l'impassible destine, et le feu de la
guerre brle encore seize annes entires sur la poussire du monarque
ds longtemps oubli.

Qu'on me permette de suivre, dans un court aperu, la marche victorieuse
de Gustave-Adolphe, de parcourir d'un coup d'oeil rapide tout le thtre
o il est seul le hros de l'action, et d'attendre, pour rattacher 
l'empereur le fil de l'histoire, que l'Autriche, rduite  l'extrmit
par le bonheur des Sudois, et dompte par une suite de revers,
descende, du fate de son orgueil,  des moyens de salut humiliants et
dsesprs.

A peine le plan de guerre tait-il trac  Halle entre le roi de Sude
et l'lecteur de Saxe, et l'attaque de la Bohme assigne  l'lecteur,
l'invasion des terres de la Ligue  Gustave-Adolphe;  peine les
alliances furent-elles conclues avec les princes voisins de Weimar et
d'Anhalt, et les dispositions prises pour reconqurir l'vch de
Magdebourg, que le roi se mit en mouvement pour pntrer dans
l'intrieur de l'Empire. Il ne marchait point contre un ennemi
mprisable. Ferdinand tait encore tout puissant dans l'Empire; ses
garnisons taient rpandues dans toute la Franconie, la Souabe et le
Palatinat, et il fallait d'abord leur enlever, l'pe  la main, chaque
poste important. Sur le Rhin, Gustave tait attendu par les Espagnols,
qui avaient envahi toutes les terres du comte palatin expuls, qui
occupaient toutes les places fortes et lui disputaient chaque passage du
fleuve. Sur ses derrires tait Tilly, qui rassemblait dj de nouvelles
forces et qui allait voir bientt une arme auxiliaire de Lorrains se
joindre  ses drapeaux. Dans le coeur de tout catholique, un implacable
ennemi, la haine religieuse, s'opposait  Gustave, et cependant ses
rapports avec la France ne lui permettaient d'agir contre les
catholiques qu'avec une demi-libert. Il voyait parfaitement tous ces
obstacles, mais il voyait aussi le moyen de les vaincre. L'arme
impriale tait disperse dans des garnisons, et il avait l'avantage de
l'attaquer avec ses forces runies. S'il avait contre lui le fanatisme
religieux des catholiques romains et la crainte que les membres les plus
faibles de l'Empire avaient de l'Empereur, il pouvait attendre un
concours actif de l'amiti des protestants et de leur haine pour la
tyrannie autrichienne. Les excs des troupes impriales et espagnoles
avaient fortement travaill pour lui dans ces provinces; ds longtemps,
le paysan et le bourgeois maltraits soupiraient aprs un librateur, et
plusieurs trouvaient dj un soulagement  changer de joug. Quelques
agents avaient t envoys en avant pour faire pencher du ct des
Sudois les villes impriales les plus importantes, particulirement
Nuremberg et Francfort. Erfurt tait la premire place dont la
possession et un grand prix pour le roi et qu'il ne pouvait laisser
derrire lui sans l'occuper. Un accommodement avec la bourgeoisie, qui
inclinait vers le parti protestant, lui ouvrit, sans coup frir, les
portes de la ville et de la citadelle. L, comme dans chaque place
importante qui tomba par la suite dans ses mains, il se fit jurer
fidlit par les habitants, et il s'assura d'eux par une garnison
suffisante. Il remit  son alli, le duc Guillaume de Weimar, le
commandement d'une arme qui devait tre leve en Thuringe. Ce fut aussi
 la ville d'Erfurt qu'il voulut confier son pouse, et il promit 
cette cit d'augmenter ses privilges. Alors l'arme sudoise traversa
sur deux colonnes, par Gotha et Arnstadt, la fort de Thuringe; elle
enleva, en passant, le comt de Henneberg aux Impriaux, et se runit,
le troisime jour, devant Koenigshofen, sur la frontire de la
Franconie.

Franois, vque de Wrtzbourg, l'ennemi le plus acharn des protestants
et le membre le plus zl de la Ligue catholique, fut aussi le premier
sur qui s'appesantit le bras de Gustave-Adolphe. Quelques paroles de
menace suffirent pour mettre sa place frontire de Koenigshofen, et avec
elle la clef de toute la province, dans les mains des Sudois. A la
nouvelle de cette rapide conqute, l'pouvante saisit tous les membres
catholiques du cercle. Les vques de Wrtzbourg et de Bamberg
tremblrent dans leurs chteaux. Dj ils voyaient leurs siges
chanceler, leurs glises profanes, leur religion dans la poussire. La
mchancet des ennemis de Gustave avait publi sur l'esprit perscuteur
et la conduite militaire du monarque sudois et de ses troupes les plus
affreuses descriptions, que les assurances multiplies du roi et les
plus clatants exemples d'humanit et de tolrance ne purent jamais
rfuter compltement. On craignait de souffrir d'un autre le mal qu'on
et fait soi-mme, on le sentait, en cas pareil. Un grand nombre des
plus riches catholiques se htaient dj de mettre leurs biens, leur
conscience et leurs personnes  l'abri du fanatisme sanguinaire des
Sudois. L'vque lui-mme donna l'exemple  ses sujets. Au milieu de
l'embrasement que son zle bigot avait allum, il dserta ses domaines
et s'enfuit  Paris, pour entraner, s'il tait possible, le ministre
franais  se dclarer contre l'ennemi commun de la religion.

Cependant, les progrs de Gustave-Adolphe dans l'vch rpondirent tout
 fait  cet heureux dbut. Schweinfurt, abandonn par la garnison
impriale, se rendit  lui, et Wrtzbourg bientt aprs. Il fallut
emporter d'assaut le Marienberg. On avait retir dans cette place,
rpute imprenable, une grande provision de vivres et de munitions de
guerre, qui tomba tout entire dans les mains de l'ennemi. Une
trouvaille trs-agrable pour le roi fut la bibliothque des jsuites,
qu'il fit transporter  Upsal; une bien plus agrable encore, pour ses
soldats, fut la cave, richement remplie, du prlat: il avait eu encore
le temps de sauver ses trsors. Tout l'vch suivit bientt l'exemple
de la capitale; tout se soumit aux Sudois. Le roi se fit prter serment
d'hommage par tous les sujets de l'vque, et, vu l'absence du lgitime
souverain, il institua une rgence, qui fut pour la moiti compose de
protestants. Dans toute place catholique qu'il rduisait sous sa
puissance, il ouvrait les glises  la religion protestante, mais sans
rendre aux catholiques l'oppression sous laquelle ils avaient tenu si
longtemps ses coreligionnaires. Le terrible droit de la guerre n'tait
exerc que sur ceux qui faisaient rsistance l'pe  la main; quelques
actes de barbarie, commis dans l'aveugle fureur de la premire attaque
par une soldatesque effrne, ne peuvent tre imputs  son chef
misricordieux. L'homme paisible et sans dfense prouvait un traitement
humain. Ce fut toujours pour Gustave-Adolphe la loi la plus sacre
d'pargner le sang des ennemis comme celui de ses soldats.

Ds la premire nouvelle de l'invasion sudoise, l'vque de Wrtzbourg,
nonobstant les ngociations qu'il avait entames avec le roi pour gagner
du temps, avait demand avec instance au gnral de la Ligue de secourir
promptement l'vch en pril. Dans l'entrefaite, ce gnral vaincu
avait rassembl sur le Wser les dbris de ses troupes disperses; il
s'tait renforc des garnisons impriales de la basse Saxe et avait fait
sa jonction dans la Hesse avec ses deux lieutenants Altringer et Fugger.
A la tte de ces forces considrables, le comte Tilly brlait
d'impatience d'effacer la honte de sa premire dfaite par une victoire
plus clatante. Dans son camp prs de Fulde, o il s'tait avanc avec
son arme, il attendait, plein d'une extrme ardeur, la permission du
duc de Bavire d'en venir aux mains avec Gustave-Adolphe. Mais, aprs
l'arme de Tilly, la Ligue n'en avait pas une deuxime  perdre, et
Maximilien tait beaucoup trop circonspect pour livrer toute la destine
de son parti au hasard d'une nouvelle bataille. Tilly reut, les larmes
aux yeux, les ordres de son matre, qui le contraignaient  l'inaction.
Ainsi fut retarde la marche de ce gnral vers la Franconie, et
Gustave-Adolphe eut le temps d'envahir tout l'vch. Ce fut en vain que
Tilly se renfora ensuite  Aschaffenbourg de douze mille Lorrains et
accourut, avec des forces suprieures, pour dbloquer Wrtzbourg: la
ville et la citadelle taient dj au pouvoir des Sudois, et Maximilien
de Bavire fut accus, non sans quelque fondement peut-tre, par la voix
publique, d'avoir acclr par ses hsitations la ruine de l'vch.
Forc d'viter une bataille, Tilly se contenta de s'opposer aux projets
ultrieurs de l'ennemi; mais il ne put soustraire que bien peu de places
 l'imptuosit des Sudois. Aprs une vaine tentative pour jeter un
renfort dans la ville de Hanau, o les Impriaux n'avaient qu'une faible
garnison, et dont la possession donnait au roi un trop grand avantage,
il franchit le Mein prs de Seligenstadt et dirigea sa course vers la
Bergstrasse, pour dfendre les provinces palatines contre l'attaque du
vainqueur.

Le comte Tilly ne fut pas le seul ennemi que Gustave-Adolphe trouva sur
sa route en Franconie et qu'il chassa devant lui. Le duc Charles de
Lorraine, fameux, dans les annales de l'Europe de ce temps, par
l'inconstance de son caractre, ses vains projets et sa mauvaise
fortune, avait aussi lev son faible bras contre le hros sudois, pour
mriter de l'empereur Ferdinand II la couronne lectorale. Sourd aux
conseils d'une sage politique, il ne suivait que les mouvements d'une
fougueuse ambition. En soutenant l'empereur, il provoqua la France, sa
redoutable voisine, et, pour courir dans les pays lointains aprs un
brillant fantme, qui cependant fuyait toujours devant lui, il dcouvrit
ses domaines hrditaires, qu'une arme franaise envahit comme un
torrent irrsistible. On lui accorda sans peine en Autriche l'honneur de
se perdre, comme les princes de la Ligue, pour l'avantage de la maison
archiducale. Enivr de vaines esprances, ce prince rassembla une arme
de dix-sept mille hommes, qu'il voulut conduire en personne contre les
Sudois. Si ces troupes manquaient de discipline et de courage, elles
blouissaient du moins les yeux par une brillante parure, et autant
qu'elles cachaient leur bravoure devant l'ennemi, autant elles s'en
montraient prodigues envers le bourgeois et le paysan sans dfense, au
secours desquels elles taient appeles. Cette arme, lgamment pare,
ne pouvait tenir longtemps contre le hardi courage et la redoutable
discipline des Sudois. Une terreur panique la saisit quand la cavalerie
sudoise fondit sur elle, et elle fut aisment chasse des quartiers
qu'elle occupait dans l'vch de Wrtzbourg. L'chec de quelques
rgiments causa une droute gnrale parmi les troupes, et leur faible
reste se hta de se drober  la bravoure des soldats du Nord dans
quelques villes au del du Rhin. Objet de rise pour les Allemands et
couvert de honte, leur chef se sauva chez lui par Strasbourg, trop
heureux d'apaiser par une humble lettre d'excuses la colre de son
vainqueur, qui commena par le battre et ne lui demanda compte qu'aprs
de ses hostilits. Un paysan d'un village du Rhin se permit, dit-on, de
porter un coup au cheval du duc, comme il vint  passer prs de lui dans
sa fuite. Allons, seigneur, dit le paysan, il faut courir plus vite,
quand vous fuyez devant le grand roi de Sude.

Le malheureux exemple de son voisin avait inspir  l'vque de Bamberg
de plus sages mesures. Pour prserver ses domaines du pillage, il vint
au-devant du roi avec des propositions de paix, mais qui ne devaient
servir qu' retarder le progrs de ses armes, jusqu' l'arrive des
secours. Gustave-Adolphe, beaucoup trop loyal lui-mme pour craindre la
ruse chez autrui, accepta avec empressement les propositions de l'vque
et spcifia mme les conditions auxquelles il promettait d'pargner 
l'vch tout traitement hostile. Il s'y montra d'autant plus dispos
que d'ailleurs son intention n'tait pas de consumer son temps  faire
la conqute de Bamberg, et que ses autres projets l'appelaient dans les
provinces du Rhin. La hte qu'il avait de poursuivre l'excution de ses
projets lui fit perdre les sommes d'argent que, par un plus long sjour
en Franconie, il aurait pu aisment arracher  l'vque sans dfense;
car ce rus prlat laissa tomber les ngociations aussitt que l'orage
de la guerre se fut loign de ses limites. A peine Gustave-Adolphe lui
eut-il tourn le dos, qu'il se jeta dans les bras du comte Tilly et
reut les troupes impriales dans les mmes villes et forteresses qu'il
s'tait montr peu auparavant empress d'ouvrir au roi. Mais, par cet
artifice, il n'avait retard que pour peu de temps la ruine de son
vch. Un gnral sudois, que Gustave avait laiss en Franconie, se
chargea de punir l'vque de cette perfidie, et l'vch devint par l
mme un malheureux thtre de la guerre, galement ravag par les amis
et les ennemis.

La fuite des Impriaux, dont la menaante prsence avait jusqu'alors
gn les rsolutions des tats de Franconie, et en mme temps la
conduite humaine du roi, donnrent  la noblesse aussi bien qu' la
bourgeoisie de ce cercle le courage de se montrer favorables aux
Sudois. Nuremberg s'abandonna solennellement  la protection du roi. Il
gagna la noblesse de Franconie par des manifestes flatteurs, dans
lesquels il daignait s'excuser de paratre dans leur pays les armes  la
main. La richesse de la Franconie, et la loyaut que le soldat sudois
avait continu d'observer dans ses relations avec les habitants,
amenrent l'abondance dans le camp royal. La faveur que Gustave-Adolphe
avait su acqurir auprs de la noblesse de tout le cercle, le respect et
l'admiration que ses brillants exploits veillaient mme chez l'ennemi,
le riche butin qu'on se promettait au service d'un roi toujours
victorieux, lui furent d'un grand secours pour les leves de troupes que
tant de garnisons, dtaches de l'arme principale, lui rendaient
ncessaires. On accourait par bandes, de toutes les parties de la
Franconie, au premier bruit du tambour.

Le roi n'avait pu consacrer  la conqute de la Franconie beaucoup plus
de temps qu'il ne lui en avait fallu pour la parcourir. Pour achever la
soumission de tout le cercle et assurer ses conqutes, il laissa
derrire lui un de ses meilleurs gnraux, Gustave Horn, avec un corps
de huit mille hommes. Lui-mme, avec le gros de l'arme, qui tait
renforce par les leves faites en Franconie, il se hta de marcher vers
le Rhin, pour s'assurer de cette frontire de l'Empire contre les
Espagnols, pour dsarmer les lecteurs ecclsiastiques et s'ouvrir dans
ces riches contres de nouvelles ressources pour la continuation de la
guerre. Il suivit le cours du Mein: Seligenstadt, Aschaffenbourg,
Steinheim, tout le pays situ sur les deux bords de la rivire, furent
soumis dans cette expdition. Rarement les garnisons impriales
attendaient son arrive; nulle part, elles ne purent se maintenir.
Quelque temps auparavant, un de ses lieutenants avait dj russi 
enlever aux Impriaux, par une surprise, la ville et la citadelle de
Hanau, pour la conservation desquelles le comte Tilly avait pris tant de
soins. Joyeux d'chapper  l'insupportable tyrannie de cette
soldatesque, le comte de Hanau se soumit avec empressement au joug plus
doux du monarque sudois.

C'tait principalement sur la ville de Francfort que se dirigeait alors
l'attention de Gustave-Adolphe, dont la rgle gnrale, sur le
territoire allemand, tait d'assurer ses derrires par l'alliance et la
possession des places les plus importantes. Francfort avait t une des
premires villes impriales que, ds la Saxe, il avait fait prparer
d'avance  le recevoir, et maintenant, d'Offenbach, il la fit sommer une
seconde fois, par de nouveaux envoys, de lui accorder le passage et de
recevoir garnison. Cette ville aurait bien voulu tre dispense d'un
choix prilleux entre le roi de Sude et l'empereur: en effet, quelque
parti qu'elle embrasst, elle avait  craindre pour ses privilges et
son commerce. La colre de l'empereur pouvait tomber rudement sur elle,
si elle se soumettait trop promptement au roi de Sude, et qu'il ne
restt pas assez puissant pour protger ses partisans en Allemagne. Mais
elle pouvait souffrir bien plus encore du mcontentement d'un vainqueur
irrsistible, qui tait dj pour ainsi dire devant ses portes avec une
arme formidable, et qui pouvait la punir de sa rsistance par la ruine
de tout son commerce et de sa prosprit. Vainement elle allgua pour
son excuse, par l'intermdiaire de ses envoys, les dangers qui
menaaient ses foires, ses privilges, peut-tre mme sa libert de
ville impriale, si, en embrassant le parti sudois, elle attirait sur
elle la colre de l'empereur. Gustave-Adolphe se montra surpris que,
dans une affaire aussi importante que la libert de l'Allemagne tout
entire et le sort de l'glise protestante, la ville de Francfort parlt
de ses foires et subordonnt  des avantages temporels les grands
intrts de la patrie et de la conscience. Pour lui, ajouta-t-il avec
menace, il avait, depuis l'le de Rgen jusqu'au Mein, trouv la clef de
toutes les villes et forteresses, et il saurait bien trouver aussi celle
de Francfort. En arrivant les armes  la main, il n'avait d'autre objet
que le bien de l'Allemagne et la libert de l'glise protestante, et,
avec la conscience d'une si juste cause, il n'tait nullement dispos 
se laisser arrter dans sa course par aucun obstacle. Il voyait bien que
les habitants de Francfort ne lui voulaient tendre que les doigts, mais
il lui fallait la main tout entire, afin de pouvoir s'y tenir. Ensuite
il marcha avec toute son arme sur les pas des envoys de la ville, qui
se retiraient avec cette rponse, et il attendit, en ordre de bataille,
devant Sachsenhausen, la dernire dclaration du snat.

Si la ville de Francfort avait fait difficult de se soumettre aux
Sudois, c'tait uniquement dans la crainte de l'empereur; l'inclination
personnelle des bourgeois ne leur permettait pas d'hsiter un moment
entre l'oppresseur de la libert allemande et son protecteur. Les
prparatifs menaants dont Gustave-Adolphe appuyait maintenant sa
demande d'une dclaration formelle pouvaient attnuer aux yeux de
l'empereur la culpabilit de leur dfection, et pallier, par une
apparence de contrainte, une dmarche qu'ils faisaient volontiers. On
ouvrit donc alors les portes au roi de Sude, qui traversa cette ville
impriale,  la tte de son arme, dans un dfil magnifique et un ordre
admirable. Six cents hommes de garnison restrent dans Sachsenhausen; le
roi marcha, ds le premier soir, avec le reste de son arme, sur la
ville mayenaise de Hoechst, qui fut prise avant la nuit.

Tandis que Gustave-Adolphe faisait des conqutes sur le cours du Mein,
la fortune couronnait aussi les entreprises de ses gnraux et de ses
allis dans le nord de l'Allemagne. Rostock, Wismar et Doemitz, les
seules places fortes du Mecklembourg qui gmissaient encore sous le joug
des garnisons impriales, furent emportes par le souverain lgitime, le
duc Jean-Albert, sous la direction du gnral sudois Achatius Tott.
Vainement le gnral imprial Wolf, comte de Mansfeld, essaya de
reprendre aux Sudois l'vch de Halberstadt, dont ils avaient pris
possession aussitt aprs la victoire de Leipzig; il lui fallut bientt
laisser aussi dans leurs mains l'vch de Magdebourg. Un gnral
sudois, Banner, qui tait rest sur l'Elbe, avec une division forte de
huit mille hommes, tenait bloque troitement la ville de Magdebourg et
avait dj culbut plusieurs rgiments impriaux, envoys pour dlivrer
cette place. Le comte de Mansfeld la dfendait, il est vrai, en
personne, avec une trs-grande valeur; mais, trop faible en hommes pour
tre en tat d'opposer une longue rsistance  la nombreuse arme des
assigeants, il songeait dj aux conditions sous lesquelles il voulait
rendre la ville, quand le gnral Pappenheim accourut  sa dlivrance et
occupa ailleurs les armes des ennemis. Cependant Magdebourg, ou plutt
les misrables cabanes qui sortaient tristement du milieu des ruines de
cette grande cit, furent dans la suite volontairement vacues par les
Impriaux, et aussitt aprs occupes par les Sudois.

Les membres du cercle de basse Saxe hasardrent aussi, aprs les
heureuses entreprises du roi, de se relever du coup qu'ils avaient reu
de Wallenstein et de Tilly dans la malheureuse guerre danoise. Ils
tinrent  Hambourg une assemble o l'on convint de mettre sur pied
trois rgiments, avec le secours desquels ils espraient se dbarrasser
de l'excessive tyrannie des garnisons impriales. L'vque de Brme,
parent du roi de Sude, ne s'en tint pas  cela: il leva aussi des
troupes pour son compte, et avec elles il inquita des prtres et des
moines sans dfense; mais il eut le malheur d'tre bientt dsarm par
le comte de Gronsfeld, gnral de l'empereur. Georges, duc de Lunebourg,
auparavant colonel au service de Ferdinand, embrassa alors aussi le
parti de Gustave-Adolphe, et leva pour ce prince quelques rgiments par
lesquels les troupes impriales furent occupes dans la basse Saxe, ce
qui ne fut pas un mdiocre avantage pour le roi.

Mais il reut des services encore bien plus importants du landgrave
Guillaume de Hesse-Cassel, dont les armes victorieuses firent trembler
une grande partie de la Westphalie et de la basse Saxe, l'abbaye de
Fulde et mme l'lectorat de Cologne. On se souvient qu'immdiatement
aprs l'alliance que le landgrave avait conclue, dans le camp de Werben,
avec Gustave-Adolphe, deux gnraux de l'empereur, Fugger et Altringer,
furent envoys dans la Hesse par le comte Tilly pour chtier le
landgrave de sa dfection. Mais ce prince avait rsist avec un mle
courage aux armes de l'ennemi, comme ses tats provinciaux aux
manifestes dans lesquels Tilly prchait la rvolte, et bientt la
bataille de Leipzig le dlivra de ces bandes dvastatrices. Il profita
de leur loignement avec autant de vaillance que de rsolution, conquit
en peu de temps Vach, Mnden et Hoexter, et inquita par ses rapides
succs l'abbaye de Fulde, l'vch de Paderborn et tous les bnfices
limitrophes de la Hesse. Ces tats, effrays, se htrent de mettre des
bornes  ses progrs par une prompte soumission, et ils chapprent au
pillage au moyen de sommes d'argent considrables qu'ils lui payrent
volontairement. Aprs ces heureuses entreprises, le landgrave runit son
arme victorieuse  la grande arme de Gustave-Adolphe, et il se rendit
lui-mme  Francfort auprs de ce monarque, pour dlibrer avec lui sur
le plan des oprations ultrieures.

Beaucoup de princes et d'ambassadeurs trangers avaient paru avec lui
dans cette ville pour rendre hommage  la grandeur de Gustave-Adolphe,
implorer sa faveur ou apaiser sa colre. Le plus remarquable entre tous
tait le roi de Bohme et comte palatin dpossd, Frdric V, qui tait
accouru de Hollande pour se jeter dans les bras de celui qu'il regardait
comme son vengeur et son protecteur. Gustave-Adolphe lui accorda le
strile honneur de le saluer comme une tte couronne, et s'effora
d'allger son malheur par une noble sympathie. Mais, quoi que Frdric
se promt de la puissance et de la fortune de son protecteur, quelque
fond qu'il crt pouvoir faire sur sa justice et sa magnanimit,
l'esprance du rtablissement de cet infortun dans ses tats perdus
tait cependant fort loigne. L'inaction et la politique absurde de la
cour d'Angleterre avaient refroidi le zle de Gustave-Adolphe, et une
susceptibilit dont il ne put se rendre tout  fait matre lui fit
oublier ici la glorieuse vocation de dfenseur des opprims, qu'il avait
si hautement proclame  son apparition dans l'Empire d'Allemagne. La
frayeur de sa puissance irrsistible et de sa vengeance prochaine avait
aussi amen  Francfort le landgrave Georges de Hesse-Darmstadt et
l'avait port  une prompte soumission. Les liaisons de ce prince avec
l'empereur, et son peu de zle pour la cause protestante, n'taient pas
un secret pour le roi, mais il se contenta de rire d'un si impuissant
ennemi. Comme le landgrave se connaissait assez peu lui-mme, ainsi que
la situation politique de l'Allemagne, pour s'riger, avec autant de
sottise que d'assurance, en mdiateur entre les deux partis,
Gustave-Adolphe avait coutume de ne l'appeler, par moquerie, que le
pacificateur. On l'entendait dire souvent, lorsqu'il jouait avec le
landgrave et qu'il lui gagnait de l'argent, que ce gain lui faisait
doublement plaisir, parce que c'tait de la monnaie impriale. Ce fut
seulement en faveur de la parent du landgrave Georges avec l'lecteur
de Saxe, prince que Gustave-Adolphe avait des raisons de mnager, que ce
monarque se contenta de la remise de sa forteresse de Rsselsheim et de
la promesse qu'il observerait pendant cette guerre une stricte
neutralit. Les comtes de Westerwald et de Wettravie avaient galement
paru  Francfort auprs du roi, pour conclure avec lui une alliance et
lui offrir contre les Espagnols leur secours, qui lui fut trs-utile
dans la suite. La ville de Francfort elle-mme eut tout sujet de se
louer de la prsence de Gustave-Adolphe, qui prit son commerce sous la
protection de son autorit royale et rtablit par les mesures les plus
nergiques la sret des foires, que la guerre avait beaucoup trouble.

L'arme sudoise tait maintenant renforce de dix mille Hessois, que le
landgrave Guillaume de Cassel avait amens au roi. Dj Gustave-Adolphe
avait fait attaquer Koenigstein; Kostheim et Floersheim se rendirent 
lui aprs un sige de peu de dure; il tait matre de tout le cours du
Mein et fit construire  Hoechst en toute hte des bateaux pour faire
passer le Rhin  ses troupes. Ces prparatifs remplirent de crainte
l'lecteur de Mayence, Anselme Casimir, et il ne douta plus un instant
qu'il ne ft le premier que menaait l'orage de la guerre. Comme
partisan de l'empereur et un des membres les plus actifs de la Ligue
catholique, il ne pouvait s'attendre  tre mieux trait que ne
l'avaient t dj ses deux confrres, les vques de Wrtzbourg et de
Bamberg. La situation de ses domaines au bord du Rhin faisait  l'ennemi
une ncessit de s'en assurer, et d'ailleurs cette riche contre avait,
pour l'arme, dans son dnment, un irrsistible attrait. Mais
l'lecteur, connaissant trop peu ses ressources et l'adversaire qu'il
avait devant lui, se flatta de repousser la force par la force et de
lasser la vaillance sudoise par la solidit de ses remparts. Il fit
rparer en toute hte les fortifications de sa rsidence, la pourvut de
tout ce qui la mettait en tat de soutenir un long sige, et reut de
plus dans ses murs deux mille Espagnols commands par un gnral de leur
nation, don Philippe de Sylva. Pour rendre l'approche impossible aux
bateaux sudois, il fit obstruer, par une quantit de pieux qu'on y
enfona, l'embouchure du Mein; il y fit jeter aussi de grandes masses de
pierres et couler  fond des bateaux entiers. Lui-mme, accompagn de
l'vque de Worms, il s'enfuit  Cologne avec ses plus prcieux trsors
et abandonna ville et territoire  la rapacit d'une garnison
tyrannique. Tous ces prparatifs, qui tmoignaient moins de vrai courage
que d'impuissante obstination, ne dtournrent pas l'arme sudoise de
marcher sur Mayence et de faire les plus srieuses dispositions pour
l'attaque de la ville. Tandis qu'une partie des troupes se rpandait
dans le Rhingau, culbutait tout ce qui s'y trouvait d'Espagnols, et
arrachait d'normes contributions, et que l'autre partie ranonnait les
cantons catholiques du Westerwald et de la Wettravie, l'arme
principale tait dj campe prs de Cassel, vis--vis de Mayence, et le
duc Bernard de Weimar avait mme pris, sur la gauche du Rhin, le
Musethurm et le chteau d'Ehrenfels. Dj Gustave-Adolphe se prparait
srieusement  passer le Rhin et  bloquer la ville du ct de terre,
quand les progrs du comte Tilly en Franconie l'arrachrent
prcipitamment  ce sige et donnrent  l'lectorat un repos, qui du
reste ne fut pas de longue dure.

Le danger de la ville de Nuremberg, que le comte Tilly faisait mine
d'assiger pendant l'absence de Gustave-Adolphe, occup aux bords du
Rhin, et qu'il menaait, en cas de rsistance, du sort affreux de
Magdebourg, avait dcid le roi de Sude  ce prompt dpart de Mayence.
Pour ne pas s'exposer une seconde fois, devant toute l'Allemagne, au
reproche et  la honte d'avoir laiss une ville allie  la discrtion
d'un ennemi barbare, il accourait,  marches forces, pour dlivrer
cette importante cit impriale; mais il apprit, ds Francfort, la
valeureuse rsistance des habitants de Nuremberg et la retraite de
Tilly: alors il ne tarda pas un moment  poursuivre ses projets sur
Mayence. N'ayant pas russi  forcer le passage du Rhin, prs de Cassel,
sous le canon des assigs, il dirigea sa marche vers la Bergstrasse,
pour s'approcher de la ville d'un autre ct, s'empara chemin faisant de
toutes les places importantes, et parut, pour la seconde fois, au bord
du Rhin, prs de Stockstadt, entre Gernsheim et Oppenheim. Les Espagnols
avaient abandonn toute la Bergstrasse, mais ils cherchaient encore 
dfendre, avec beaucoup d'opinitret, la rive gauche du fleuve. Dans
cette vue, ils avaient brl ou coul  fond tous les bateaux du
voisinage, et ils taient prpars sur l'autre bord  l'attaque la plus
formidable, si le roi risquait le passage sur ce point.

Son courage l'exposa, dans cette occasion, au danger imminent de tomber
dans les mains de l'ennemi. Pour reconnatre l'autre rive, il s'tait
hasard  franchir le fleuve dans un petit bateau; mais,  peine
avait-il abord, qu'il fut surpris par une troupe de cavaliers
espagnols, auxquels il ne se droba que par une retraite prcipite.
Enfin, avec le secours de quelques mariniers du voisinage, il russit 
s'emparer d'un petit nombre de bateaux, sur deux desquels il fit passer
le comte de Brah, avec trois cents Sudois. A peine cet officier
avait-il eu le temps de se retrancher sur la rive oppose, qu'il fut
assailli par quatorze compagnies de dragons et de cuirassiers espagnols.
Aussi grande tait la supriorit, aussi courageuse fut la rsistance de
Brah et de sa petite troupe, et son hroque dfense donna au roi le
temps de le soutenir en personne avec des troupes fraches. Alors les
Espagnols prirent la fuite, aprs une perte de six cents hommes,
quelques-uns se htrent de gagner la ville forte d'Oppenheim, et
d'autres Mayence. Un lion de marbre, sur une haute colonne, portant une
pe nue dans la griffe droite et un casque sur la tte, indiquait
encore au voyageur, soixante-dix ans aprs, la place o l'immortel
monarque passa le grand fleuve de la Germanie.

Aussitt aprs cet heureux exploit, Gustave-Adolphe fit transporter au
del du Rhin l'artillerie et la plus grande partie des troupes, et
assigea Oppenheim, qui fut pris d'assaut le 8 dcembre 1631, aprs une
rsistance dsespre. Cinq cents Espagnols, qui avaient dfendu si
vaillamment cette place, furent, jusqu'au dernier, victimes de la fureur
sudoise. La nouvelle que Gustave-Adolphe avait pass le Rhin effraya
tous les Espagnols et les Lorrains, qui avaient occup l'autre bord et
s'taient crus  l'abri, derrire le fleuve, de la vengeance des
Sudois. Une prompte fuite tait maintenant leur unique ressource: toute
place qui n'tait pas tout  fait tenable fut prcipitamment abandonne.
Aprs une longue suite de violence envers les bourgeois dsarms, les
Lorrains vacurent la ville de Worms, qu'ils maltraitrent encore,
avant leur dpart, avec une cruaut raffine. Les Espagnols se
renfermrent  la hte dans Frankenthal, o ils se flattaient de braver
les armes victorieuses de Gustave-Adolphe.

Le roi ne perdit plus un moment pour excuter ses desseins sur Mayence,
o s'tait jete l'lite des troupes espagnoles. Tandis qu'il marchait
sur cette ville par la rive gauche du Rhin, le landgrave de Hesse-Cassel
s'en tait approch par l'autre rive et avait conquis sur sa route
plusieurs places fortes. Les Espagnols assigs, quoique investis des
deux cts, montrrent d'abord beaucoup de courage et de rsolution pour
se dfendre jusqu' la dernire extrmit, et, pendant plusieurs jours,
ils firent pleuvoir, sans interruption, sur le camp sudois, un violent
feu de bombes, qui cota au roi plus d'un brave soldat. Cependant,
malgr cette courageuse rsistance, les Sudois gagnaient toujours du
terrain et s'taient dj tellement approchs des fosss de la place,
qu'ils se disposaient srieusement  l'assaut. Alors les assigs
perdirent courage. Ils tremblaient, avec raison,  la pense du fougueux
emportement du soldat sudois, dont le Marienberg, prs de Wrtzbourg,
fournissait un affreux tmoignage. Un sort terrible attendait la ville
de Mayence, s'il fallait la prendre d'assaut, et l'ennemi pouvait se
sentir aisment tent de venger l'horrible sort de Magdebourg sur cette
riche et magnifique rsidence d'un prince catholique. Par mnagement
pour la ville plus que pour leur propre vie, les Espagnols capitulrent
le quatrime jour et obtinrent du gnreux monarque un sauf-conduit
jusqu' Luxembourg; mais, comme bien d'autres avaient fait jusqu'alors,
la plupart s'enrlrent sous les drapeaux sudois.

Le 13 dcembre 1631, le roi de Sude fit son entre dans la ville
conquise, o il se logea dans le palais de l'lecteur. Quatre-vingts
canons tombrent en son pouvoir, et la bourgeoisie eut  payer
quatre-vingt mille florins pour se racheter du pillage. Dans cette
contribution n'taient pas compris les juifs et le clerg, qui furent
contraints de payer  part de trs-fortes sommes. Le roi s'appropria la
bibliothque de l'lecteur et en fit prsent  son chancelier
Oxenstiern, qui la cda au gymnase de Westers; mais le vaisseau qui la
transportait en Sude fit naufrage, et, perte irrparable, la Baltique
engloutit ce trsor.

Aprs qu'ils eurent perdu Mayence, le malheur ne cessa de poursuivre les
Espagnols dans les contres du Rhin. Peu de temps avant la prise de
cette ville, le landgrave de Hesse-Cassel s'tait empar de Falkenstein
et de Reifenberg; la forteresse de Koenigstein se rendit aux Hessois; le
rhingrave Othon-Louis, un des gnraux du roi, eut le bonheur de battre
neuf escadrons espagnols, qui marchaient sur Frankenthal, et de se
rendre matre des villes les plus importantes des bords du Rhin, depuis
Boppart jusqu' Bacharach. Aprs la prise de Braunfels, place forte dont
les comtes de Wettravie s'emparrent avec le secours des Sudois, les
Espagnols perdirent toutes les places en Wettravie, et dans tout le
Palatinat, ils ne purent conserver, outre Frankenthal, que trs-peu de
villes. Landau et Kronweissenbourg se dclarrent hautement pour les
Sudois. Spire offrit de lever des troupes pour le service du roi. Les
ennemis perdirent Mannheim par la prsence d'esprit du jeune duc
Bernard de Weimar et la ngligence du commandant de la place, qui fut
traduit pour ce revers devant le tribunal militaire  Heidelberg et
dcapit.

Le roi avait prolong la campagne jusque bien avant dans l'hiver, et
vraisemblablement la rigueur mme de la saison avait t une des causes
de la supriorit que le soldat sudois conservait sur l'ennemi. Mais
maintenant les troupes puises avaient besoin de se refaire dans les
quartiers d'hiver, que Gustave-Adolphe leur fit prendre en effet, dans
le pays d'alentour, peu de temps aprs la conqute de la ville de
Mayence. Il profita lui-mme du relche que la saison imposait  ses
oprations militaires, pour expdier avec son chancelier les affaires du
cabinet, ngocier avec l'ennemi au sujet de la neutralit, et terminer
avec une puissance allie quelques dmls politiques, auxquels sa
conduite antrieure avait donn lieu. Pour sa rsidence d'hiver et pour
centre des affaires d'tat, il choisit la ville de Mayence, pour
laquelle il laissait en gnral paratre une prdilection qui
s'accordait peu avec l'intrt des princes allemands et l'intention
qu'il avait tmoigne de ne faire qu'une courte visite  l'Empire. Non
content d'avoir fortifi la ville le mieux possible, il fit lever
vis--vis, dans l'angle qui forme la jonction du Mein avec le Rhin, une
nouvelle citadelle, qui fut appele Gustavsbourg, d'aprs son fondateur,
mais qui a t plus connue sous le nom de _Pfaffenraub, Pfaffenzwang_.

Tandis que Gustave-Adolphe se rendait matre du Rhin et menaait de ses
armes victorieuses les trois lectorats voisins, ses vigilants ennemis
mettaient en mouvement,  Paris et  Saint-Germain, tous les ressorts de
la politique, pour lui retirer l'appui de la France et pour le mettre,
s'il tait possible, en guerre avec cette puissance. Lui-mme, en
portant, par un mouvement quivoque et inattendu, ses armes sur le Rhin,
il avait donn de l'ombrage  ses amis et fourni  ses adversaires les
moyens d'exciter une dangereuse dfiance de ses projets. Aprs qu'il eut
soumis  son pouvoir l'vch de Wrtzbourg et la plus grande partie de
la Franconie, il ne tenait qu' lui de pntrer par l'vch de Bamberg
et le haut Palatinat en Bavire et en Autriche; et tous s'attendaient
naturellement qu'il ne tarderait pas  attaquer l'empereur et le duc de
Bavire dans le centre de leur puissance, et  terminer au plus tt la
guerre par la dfaite de ces deux principaux ennemis. Mais,  la grande
surprise des deux parties belligrantes, Gustave-Adolphe abandonna le
chemin que lui avait trac d'avance l'opinion gnrale, et, au lieu de
tourner ses armes vers la droite, il les porta vers la gauche, pour
faire sentir sa puissance aux princes moins coupables et moins 
craindre de l'lectorat du Rhin, tandis qu'il donnait  ses deux plus
importants adversaires le loisir de rassembler de nouvelles forces. Le
dessein de remettre avant tout le malheureux comte palatin Frdric V en
possession de ses tats, par l'expulsion des Espagnols, pouvait seul
expliquer cette marche surprenante, et la croyance au prochain
rtablissement de Frdric rduisit en effet quelque temps au silence
les soupons de ses amis et les calomnies de ses adversaires; mais
maintenant, le bas Palatinat tait presque entirement purg d'ennemis,
et Gustave-Adolphe persistait  faire de nouveaux plans de conqutes sur
le Rhin; il persistait  ne pas rendre au matre lgitime le Palatinat
reconquis. Vainement l'ambassadeur du roi d'Angleterre rappela au
conqurant ce que la justice exigeait de lui, et ce que sa promesse
solennellement proclame lui imposait comme un devoir d'honneur: Gustave
rpondit  cette demande par des plaintes amres sur l'inaction de la
cour britannique et se prpara vivement  dployer, au premier jour, ses
drapeaux victorieux en Alsace et mme en Lorraine.

Alors clata la dfiance contre le monarque sudois, et la haine de ses
ennemis se montra extrmement active  rpandre les bruits les plus
dsavantageux sur ses projets. Ds longtemps, le ministre de Louis XIII,
Richelieu, avait vu avec inquitude le roi s'approcher des frontires
franaises, et l'esprit dfiant de son matre ne s'ouvrait que trop
aisment aux fcheuses suppositions qu'on faisait  ce sujet. En ce
temps mme, la France tait engage dans une guerre civile avec les
protestants de l'intrieur, et l'on avait en effet quelque raison de
craindre que l'approche d'un roi victorieux, qui tait de leur parti, ne
ranimt le courage des huguenots et ne les excitt  la plus violente
rsistance. Cela pouvait arriver, quelque loign d'ailleurs que pt
tre Gustave-Adolphe de leur donner des esprances et de commettre ainsi
une vritable trahison envers le roi de France son alli. Mais l'esprit
vindicatif de l'vque de Wrtzbourg, qui cherchait  se consoler  la
cour de France de la perte de ses tats; l'loquence empoisonne des
jsuites, et le zle actif du ministre bavarois, prsentrent comme tout
 fait dmontre cette dangereuse intelligence entre les huguenots et le
roi de Sude, et surent troubler par les plus vives inquitudes l'esprit
craintif de Louis. Ce n'taient pas seulement d'extravagants politiques,
c'tait aussi plus d'un catholique raisonnable, qui croyaient
srieusement que le roi allait pntrer prochainement au coeur de la
France, faire cause commune avec les huguenots et renverser dans le
royaume la religion romaine. Des zlateurs fanatiques le voyaient dj
franchir les Alpes avec une arme et dtrner, en Italie mme, le
Vicaire de Jsus-Christ. Quoique de pareilles rveries se rfutassent
aisment d'elles-mmes, on ne pouvait nier cependant que, par ses
entreprises militaires sur le Rhin, Gustave ne donnt aux imputations de
ses adversaires une prise dangereuse et ne justifit, en quelque mesure,
le soupon d'avoir voulu diriger ses armes moins contre l'empereur et le
duc de Bavire que contre la religion catholique en gnral.

Le cri gnral d'indignation que les cours catholiques, excites par les
jsuites, levrent contre les liaisons de la France avec les ennemis de
l'glise, dcida enfin le cardinal de Richelieu  faire un pas dcisif
pour la sret de sa religion et  dmontrer en mme temps au monde
catholique la sincrit du zle religieux de la France et la politique
intresse des tats ecclsiastiques de l'Empire. Persuad que les vues
du roi de Sude tendaient uniquement, comme les siennes,  l'abaissement
de la maison d'Autriche, il ne fit point difficult de promettre aux
princes de la Ligue une parfaite neutralit du ct de la Sude,
aussitt qu'ils renonceraient  l'alliance de l'empereur et retireraient
leurs troupes. Quelle que ft maintenant la rsolution des princes,
Richelieu avait atteint son but. S'ils se sparaient du parti
autrichien, Ferdinand tait expos sans dfense aux armes unies de la
France et de la Sude, et Gustave-Adolphe, dlivr en Allemagne de tous
ses autres ennemis, pouvait tourner  la fois toutes ses forces contre
les tats hrditaires de l'empereur. La chute de la maison d'Autriche
tait alors invitable, et ce but suprme de tous les efforts de
Richelieu se trouvait atteint sans dommage pour l'glise. Le succs
tait incomparablement plus douteux, si les princes de la Ligue
persistaient dans leur refus et demeuraient encore fidles  l'alliance
autrichienne; mais alors la France avait fait paratre devant toute
l'Europe ses sentiments catholiques et avait satisfait  ses devoirs
comme membre de l'glise romaine; les princes de la Ligue paraissaient
les seuls auteurs de tous les maux que la continuation de la guerre
devait infailliblement attirer sur l'Allemagne catholique; eux seuls,
par leur attachement opinitre  l'empereur, rendaient vaines les
mesures de leur protecteur, prcipitaient l'glise dans le dernier pril
et se perdaient eux-mmes.

Richelieu suivit ce plan avec d'autant plus de chaleur qu'il tait plus
vivement press par des demandes ritres de l'lecteur de Bavire,
qui rclamait le secours de la France. On se souvient que ce prince,
ds le temps o il avait eu sujet de suspecter les sentiments de
l'empereur, tait entr avec la France dans une alliance secrte par
laquelle il esprait s'assurer la possession de l'lectorat palatin
contre un futur changement de dispositions de Ferdinand. Si clairement
que l'origine de ce trait ft connatre contre quel ennemi il avait t
conclu, Maximilien l'tendait maintenant, d'une manire assez
arbitraire, aux attaques du roi de Sude, et n'hsitait point  rclamer
contre ce monarque, alli de la France, les mmes secours qu'on lui
avait promis seulement contre l'Autriche. Richelieu, jet dans
l'embarras par cette alliance contradictoire avec deux puissances
opposes l'une  l'autre, ne vit pour lui d'autre expdient que de
mettre une prompte fin  leurs hostilits; et, hors d'tat,  cause de
son trait avec la Sude, de protger la Bavire, tout aussi peu dispos
 la livrer, il s'employa avec une extrme ardeur pour la neutralit,
comme tant le seul moyen de satisfaire  son double engagement. Un
plnipotentiaire particulier, le marquis de Brz, fut envoy,  cet
effet, au roi de Sude,  Mayence, afin de sonder sur ce point ses
dispositions et d'obtenir de lui pour les princes allis des conditions
favorables. Mais, si Louis XIII avait des raisons importantes pour
souhaiter de voir cette neutralit tablie, Gustave-Adolphe en avait
d'aussi solides pour dsirer le contraire. Convaincu par des preuves
nombreuses que l'horreur des princes de la Ligue pour la religion
protestante tait invincible, leur haine pour la puissance trangre des
Sudois implacable, leur attachement  la maison d'Autriche
indestructible, il redoutait beaucoup moins leur hostilit ouverte
qu'il ne se dfiait d'une neutralit si oppose  leur inclination.
D'ailleurs, se voyant contraint, plac, comme il l'tait, sur le
territoire allemand, de poursuivre la guerre aux dpens des ennemis,
c'tait pour lui une perte manifeste de diminuer le nombre de ses
ennemis dclars, sans acqurir par l de nouveaux amis. Il n'est donc
pas tonnant que Gustave-Adolphe laisst paratre peu d'empressement 
acheter, par le sacrifice des avantages qu'il avait remports, la
neutralit des princes catholiques, qui lui tait d'un si faible
secours.

Les conditions auxquelles il accordait la neutralit  l'lecteur de
Bavire taient dures et conformes  cette manire de voir. Il exigeait
de la Ligue catholique une complte inaction: elle retirerait ses
troupes de l'arme impriale, des places conquises, de tous les pays
protestants. Il voulait de plus voir les forces des tats ligus
rduites  un petit nombre de soldats. Toutes leurs terres devaient tre
fermes aux armes impriales et ne fournir  la maison d'Autriche aucun
secours en hommes, en vivres et en munitions. Si dure que ft la loi
dicte par le vainqueur au vaincu, le mdiateur franais se flattait
encore de la faire accepter  l'lecteur de Bavire. Pour faciliter
cette affaire, Gustave-Adolphe s'tait laiss persuader d'accorder 
Maximilien une trve de quinze jours. Mais, dans le mme temps o le roi
recevait par l'agent franais les assurances rptes de l'heureux
progrs de cette ngociation, une lettre intercepte de l'lecteur au
gnral Pappenheim en Westphalie lui dcouvrit la perfidie de ce
prince, qui n'avait cherch, dans toute cette affaire, qu' gagner du
temps pour sa dfense. Bien loin de se laisser enchaner dans ses
oprations militaires par un accommodement avec la Sude, l'artificieux
Maximilien n'en mettait que plus d'activit dans ses prparatifs et
profitait du loisir que lui laissait l'ennemi pour faire des prparatifs
de rsistance d'autant plus nergiques. Toute cette ngociation de
neutralit fut donc rompue sans avoir rien produit; elle n'avait servi
qu' renouveler avec plus d'acharnement les hostilits entre la Bavire
et la Sude.

L'accroissement des forces de Tilly, avec lesquelles ce gnral menaait
d'envahir la Franconie, rappelait imprieusement le roi dans ce cercle;
mais il fallait d'abord chasser du Rhin les Espagnols, et fermer  leurs
armes le passage des Pays-Bas dans les provinces allemandes. A cet
effet, Gustave-Adolphe avait dj offert  l'lecteur de Trves,
Philippe de Zeltern, la neutralit,  condition que la forteresse
d'Hermannstein lui serait remise, et qu'un libre passage par Coblentz
serait accord aux troupes sudoises. Mais, avec quelque dplaisir que
l'lecteur vt ses domaines dans les mains des Espagnols, il pouvait
bien moins encore se rsoudre  les mettre sous la protection suspecte
d'un hrtique et  rendre le conqurant sudois matre de son sort.
Toutefois, se voyant hors d'tat de maintenir son indpendance contre
deux rivaux si redoutables, il chercha contre l'un et l'autre un refuge
sous la puissante protection de la France. Richelieu, avec sa politique
accoutume, avait mis  profit l'embarras de ce prince pour tendre le
pouvoir de la France et lui acqurir aux frontires de l'Allemagne un
important alli. Une nombreuse arme franaise devait couvrir le pays de
Trves et mettre garnison dans la forteresse d'Ehrenbreitstein. Mais les
vues qui avaient dcid l'lecteur  cette dmarche hasarde ne furent
pas compltement remplies, car le ressentiment qu'elle excita chez
Gustave-Adolphe ne put tre apais avant que les troupes sudoises
eussent aussi obtenu le libre passage  travers le pays de Trves.

Tandis que cette affaire se ngociait avec Trves et la France, les
gnraux du roi avaient nettoy tout l'lectorat de Mayence du reste des
garnisons espagnoles, et Gustave-Adolphe avait lui-mme achev la
conqute de ce pays par la prise de Kreuznach. Pour garder ce qui tait
conquis, le chancelier Oxenstiern dut rester sur le Rhin moyen, avec une
partie de l'arme; et le corps principal se mit en marche, sous la
conduite du roi, pour chercher l'ennemi en Franconie.

Cependant, le comte Tilly et le gnral sudois de Horn, que
Gustave-Adolphe avait laiss dans ce cercle avec huit mille hommes, s'en
taient disput la possession avec des succs balancs, et l'vch de
Bamberg surtout tait  la fois le prix et le thtre de leurs
dvastations. Appel vers le Rhin par ses autres projets, le roi avait
remis  son gnral le chtiment de l'vque, qui avait provoqu sa
colre par sa conduite perfide, et l'activit du gnral justifia le
choix du monarque. Il soumit en peu de temps une grande partie de
l'vch aux armes sudoises, et il prit d'assaut la capitale mme,
abandonne par la garnison impriale. L'vque, expuls, demandait
instamment des secours  l'lecteur de Bavire, qui se laissa enfin
persuader de mettre un terme  l'inaction de Tilly. Autoris par l'ordre
de son matre  rtablir le prlat, ce gnral rassembla ses troupes
disperses dans le haut Palatinat et s'approcha de Bamberg avec une
arme de vingt mille hommes. Gustave Horn, fermement rsolu  dfendre
sa conqute contre ces forces suprieures, attendit l'ennemi derrire
les remparts de Bamberg; mais il se vit arracher, par la seule
avant-garde de Tilly, ce qu'il avait espr de disputer  l'arme tout
entire. Le dsordre qui tout  coup se mit dans la sienne, et auquel
toute sa prsence d'esprit ne put remdier, ouvrit la place aux ennemis,
et les troupes, les bagages et l'artillerie ne purent tre sauvs qu'
grand'peine. La reprise de Bamberg fut le fruit de cette victoire; mais
le gnral sudois se retira en bon ordre derrire le Mein, et Tilly,
malgr toute sa clrit, ne put le rejoindre. L'apparition en Franconie
du roi de Sude,  qui Gustave Horn amena prs de Kitzingen le reste de
ses troupes, mit bientt un terme aux conqutes de Tilly et le fora de
pourvoir lui-mme  sa sret par une prompte retraite.

Le roi avait pass  Aschaffenbourg une revue gnrale de son arme,
qui, aprs sa jonction avec Gustave Horn, Banner et le duc Guillaume de
Weimar, s'levait  prs de quarante mille hommes. Rien n'arrta sa
marche  travers la Franconie, car le comte Tilly, beaucoup trop faible
pour attendre un ennemi si suprieur, s'tait retir,  marches
forces, vers le Danube. La Bohme et la Bavire se trouvaient alors
galement prs du roi, et Maximilien, incertain de la route que suivrait
ce conqurant, hsitait  prendre une rsolution. Le chemin qu'on allait
tracer  Tilly devait fixer le choix de Gustave-Adolphe et le sort des
deux provinces. A l'approche d'un si redoutable ennemi, il tait
dangereux de laisser la Bavire sans dfense, pour couvrir les
frontires de l'Autriche; il tait plus dangereux encore, en recevant
Tilly en Bavire, d'y appeler en mme temps l'ennemi et d'en faire le
thtre d'une lutte dvastatrice. L'inquitude paternelle du prince
surmonta enfin les doutes de l'homme d'tat, et, quoi qu'il en pt
arriver, Tilly reut l'ordre de dfendre avec toutes ses forces l'entre
de la Bavire.

La ville impriale de Nuremberg accueillit avec une joie triomphante le
dfenseur de la religion vanglique et de la libert allemande, et
l'ardent enthousiasme des citoyens se rpandit  son aspect en touchants
tmoignages d'allgresse et d'admiration. Gustave lui-mme ne pouvait
cacher son tonnement de se voir dans cette ville, au centre de
l'Allemagne, jusqu'o il n'avait jamais espr de porter ses tendards.
La grce et la noblesse de son maintien compltaient l'impression
produite par ses glorieux exploits, et l'affabilit avec laquelle il
rpondait aux salutations de cette ville impriale lui eut en peu
d'instants gagn tous les coeurs. Il confirma alors en personne le
trait qu'il avait conclu avec elle ds les rivages de la Baltique, et
unit tous les citoyens dans les sentiments d'un zle ardent et d'une
concorde fraternelle contre l'ennemi commun. Aprs une courte station
dans les murs de Nuremberg, il suivit son arme vers le Danube et parut
devant la place frontire de Donawert, avant qu'on y souponnt
l'approche d'un ennemi. Une nombreuse garnison bavaroise dfendait cette
ville, et le commandant, Rodolphe-Maximilien, duc de Saxe-Lauenbourg,
montra d'abord la plus ferme rsolution de tenir jusqu' l'arrive de
Tilly. Mais bientt la vigueur avec laquelle Gustave-Adolphe commena le
sige le fora de songer  une prompte et sre retraite, qu'il effectua
heureusement sous le feu terrible de l'artillerie sudoise.

La prise de Donawert ouvrit au roi la rive droite du Danube, et la
petite rivire du Lech le sparait seule encore de la Bavire. Le danger
pressant de ses tats veilla toute l'activit de Maximilien, et autant
il avait laiss l'ennemi pntrer facilement jusqu'au seuil de la
Bavire, autant il se montra cette fois rsolu  lui rendre le dernier
pas difficile. Tilly tablit de l'autre ct du Lech, prs de la petite
ville de Rain, un camp bien retranch, qui, entour de trois rivires,
dfiait toutes les attaques. On avait coup tous les ponts du Lech; on
avait dfendu par de fortes garnisons le cours entier de la rivire
jusqu' Augsbourg; et mme, pour s'assurer de cette ville impriale, qui
laissait voir depuis longtemps l'impatience qu'elle prouvait de suivre
l'exemple de Francfort et de Nuremberg, on y avait log une garnison
bavaroise et dsarm les bourgeois. L'lecteur lui-mme, avec toutes les
troupes qu'il avait pu rassembler, s'enferma dans le camp de Tilly,
comme si toutes ses esprances eussent tenu  ce poste unique, et que
la fortune des Sudois et d chouer contre cette dernire muraille.

Gustave-Adolphe parut bientt sur la rive, vis--vis des lignes
bavaroises, aprs avoir soumis tout le territoire d'Augsbourg en de du
Lech, et ouvert  ses troupes dans cette contre de riches
approvisionnements. On tait au mois de mars, poque o cette rivire,
grossie par les pluies frquentes et par les neiges des montagnes du
Tyrol, s'lve  une hauteur extraordinaire et court entre des rives
escarpes avec une rapidit imptueuse. Une tombe certaine s'ouvrait
dans ses flots  l'assaillant tmraire, et, sur la rive oppose, les
canons ennemis lui montraient leurs gueules meurtrires. Si, cependant,
son audace venait  bout de ce passage, presque impossible  travers la
fureur des flots et du feu, un ennemi frais et courageux attendait, dans
un camp inexpugnable, des troupes harasses; et, soupirant aprs le
repos, elles trouvaient une bataille. Avec des forces puises, il leur
faut escalader les lignes ennemies, dont la solidit semble dfier toute
attaque. Une dfaite, essuye sur cette rive, les entrane  une perte
invitable, car la mme rivire, qui leur fait obstacle sur le chemin de
la victoire, leur ferme toute retraite, si la fortune les abandonne.

Le conseil de guerre, assembl en ce moment par Gustave-Adolphe, fit
valoir toute l'importance de ces motifs, pour empcher l'excution d'une
si prilleuse entreprise. Les plus braves reculaient, et un groupe
respectable de guerriers vieillis au service ne rougit point d'avouer
ses inquitudes; mais la rsolution du roi tait prise. Comment!
dit-il  Gustave Horn, qui portait la parole pour les autres, nous
aurions franchi la Baltique et tant de grands fleuves d'Allemagne, et,
devant un ruisseau, devant ce Lech que voil, nous renoncerions  notre
entreprise? Dans une reconnaissance du pays, qu'il avait faite en
exposant plusieurs fois sa vie, il avait dcouvert que la rive en de
du Lech dominait l'autre sensiblement et favorisait l'effet de
l'artillerie sudoise, au prjudice de celle de Tilly. Il sut profiter
de cette circonstance avec une prompte habilet. Il fit dresser, sans
dlai,  la place o la rive gauche du Lech se courbait vers la droite,
trois batteries, d'o soixante-douze pices de campagne entretinrent un
feu crois contre l'ennemi. Tandis que cette furieuse canonnade
loignait les Bavarois de la rive oppose, le roi fit jeter en toute
hte un pont sur le Lech; une paisse fume, produite par un feu de bois
et de paille mouille, sans cesse entretenu, droba longtemps aux yeux
des ennemis les progrs de l'ouvrage, tandis que le tonnerre presque
continuel de l'artillerie empchait en mme temps d'entendre le bruit
des haches. Gustave-Adolphe excitait lui-mme l'ardeur des troupes par
son exemple, et mit, de sa propre main, le feu  plus de soixante
canons. Les Bavarois rpondirent, pendant deux heures,  cette
canonnade, avec la mme vivacit, mais non avec le mme succs, parce
que les batteries des Sudois s'avanaient de manire  dominer l'autre
bord, et que l'lvation de celui qu'ils occupaient leur servait de
parapet contre l'artillerie ennemie. Vainement, de la rive, les Bavarois
s'efforcrent de dtruire les ouvrages des Sudois: l'artillerie
suprieure de ceux-ci les repoussa, et ils furent rduits  voir le
pont s'achever presque sous leurs yeux. Dans ce jour terrible, Tilly fit
les plus grands efforts pour enflammer le courage des siens: le plus
menaant danger ne put l'loigner de la rive. Enfin il trouva la mort
qu'il cherchait. Une balle de fauconneau lui fracassa la jambe, et
bientt aprs, Altringer, son compagnon d'armes et son gal en courage,
fut bless dangereusement  la tte. Les Bavarois, n'tant plus anims
par la prsence de ces deux chefs, plirent enfin, et Maximilien
lui-mme fut entran, contre son gr,  une rsolution pusillanime.
Vaincu par les reprsentations de Tilly mourant, dont la fermet
accoutume flchissait aux approches du moment suprme, il abandonna
prcipitamment son poste inexpugnable, et un gu, dcouvert par les
Sudois, o leur cavalerie tait sur le point de tenter le passage, hta
sa timide retraite. Il leva son camp, ds la mme nuit, avant qu'un seul
soldat ennemi et pass le Lech; et, sans laisser au roi le temps de
l'inquiter dans sa marche, il se retira dans le meilleur ordre 
Neubourg et  Ingolstadt. Gustave-Adolphe, qui effectua le passage le
lendemain, vit avec surprise le camp ennemi vacu, et la fuite de
l'lecteur excita plus encore son tonnement lorsqu'il reconnut la force
du camp abandonn. Si j'eusse t le Bavarois, s'cria-t-il stupfait,
jamais, quand mme un boulet m'aurait emport la barbe et le menton,
jamais je n'eusse abandonn un poste comme celui-l, et livr  l'ennemi
l'entre de mes tats.

La Bavire tait donc maintenant ouverte au vainqueur, et le flot de la
guerre, qui n'avait encore exerc ses fureurs qu'aux frontires de cette
contre, se prcipita, pour la premire fois, sur ses fertiles plaines,
longtemps pargnes. Mais, avant de hasarder la conqute d'un pays qui
lui tait hostile, Gustave arracha d'abord la ville impriale
d'Augsbourg au joug bavarois, reut le serment des bourgeois, et
s'assura de leur fidlit en y laissant une garnison. Ensuite, il
s'avana vers Ingolstadt  marches forces, voulant, par la prise de
cette forteresse importante, que l'lecteur couvrait avec une grande
partie de son arme, assurer ses conqutes en Bavire et s'tablir sur
le Danube.

Peu de temps aprs l'arrive du roi devant Ingolstadt, Tilly, bless,
termina sa carrire dans les murs de cette ville, aprs avoir prouv
tous les caprices de la fortune infidle. cras par le gnie suprieur
de Gustave-Adolphe, ce gnral vit, au dclin de ses jours, se fltrir
tous les lauriers de ses anciennes victoires, et, par une suite
d'adversits, il satisfit la justice du sort et les mnes irrits de
Magdebourg. En lui, l'arme de l'empereur et de la Ligue perdit un chef
qui ne se pouvait remplacer, la religion catholique son plus zl
dfenseur, et Maximilien de Bavire son serviteur le plus fidle, qui
scella de son sang sa fidlit, et remplit mme encore en mourant les
devoirs de gnral. Son dernier legs  l'lecteur fut le conseil
d'occuper Ratisbonne, afin de rester matre du Danube et de conserver
ses communications avec la Bohme.

Avec la confiance qui est le fruit ordinaire d'une telle suite de
victoires, Gustave-Adolphe entreprit le sige d'Ingolstadt, dont il
esprait vaincre la rsistance par l'imptuosit de la premire
attaque. Mais la force des ouvrages et la bravoure de la garnison lui
opposrent des obstacles qu'il n'avait pas eu  combattre depuis la
victoire de Breitenfeld, et peu s'en fallut que les remparts
d'Ingolstadt ne devinssent le terme de ses exploits. Comme il faisait la
reconnaissance de la place, un boulet de vingt-quatre, qui tua son
cheval sous lui, le jeta par terre, et, un instant aprs, son favori, le
jeune Margrave de Bade, fut emport  ses cts par un autre boulet. Le
roi se releva sur-le-champ avec sang-froid et rassura ses soldats,
effrays, en continuant aussitt son chemin sur un autre cheval.

Les Bavarois avaient pris possession de la ville impriale de
Ratisbonne, que l'lecteur avait surprise, suivant le conseil de Tilly,
et qu'il tenait enchane par une forte garnison. Cet vnement changea
soudain le plan de guerre du roi. Il s'tait flatt lui-mme de
l'esprance d'occuper cette ville, attache au protestantisme, et de
trouver en elle une allie non moins dvoue que Nuremberg, Augsbourg et
Francfort. La prise de Ratisbonne par les Bavarois loigna pour
longtemps l'accomplissement de son principal dsir, qui tait de
s'emparer du Danube, afin de couper  son adversaire tout secours de la
Bohme. Il quitta promptement les murs d'Ingolstadt, devant lesquels il
prodiguait inutilement son temps et ses soldats, et pntra dans
l'intrieur de la Bavire, afin d'y attirer l'lecteur pour la
protection de ses tats et de dgarnir les rives du Danube de leurs
dfenseurs.

Tout le pays jusqu' Munich tait ouvert au conqurant. Moosbourg,
Landshut, tout l'vch de Freisingen se soumirent  lui: rien ne
pouvait rsister  ses armes. Mais, quoiqu'il ne trouvt point sur son
chemin de troupes rgulires, il avait  combattre dans le coeur de
chaque Bavarois un implacable ennemi, le fanatisme religieux. Des
soldats qui ne croyaient pas au pape taient dans ce pays une apparition
nouvelle, inoue; le zle aveugle des prtres les avait reprsents au
paysan comme des monstres, des fils de l'enfer, et leur chef comme
l'Antechrist. Il n'est pas tonnant qu'on s'affrancht de tous les
devoirs de la nature et de l'humanit envers cette couve de Satan, et
qu'on se crt autoris aux plus effroyables attentats. Malheur au soldat
sudois qui tombait seul dans les mains d'une troupe de ces sauvages!
Toutes les tortures que peut imaginer la rage la plus raffine taient
exerces sur ces malheureuses victimes, et la vue de leurs corps mutils
provoquait l'arme  d'affreuses reprsailles. Gustave-Adolphe lui seul
ne souilla par aucun acte de vengeance son caractre hroque: la
mauvaise opinion que les Bavarois avaient de son christianisme tait
loin de le dlier, envers ce malheureux peuple, des prceptes de
l'humanit; elle lui faisait, au contraire, un devoir plus sacr
d'honorer sa croyance par une modration plus scrupuleuse encore.

L'approche du roi rpandit le trouble et l'pouvante dans la capitale,
qui, dpourvue de dfenseurs et abandonne par les principaux habitants,
ne chercha son salut que dans la magnanimit du vainqueur. Elle esprait
apaiser son courroux par une soumission absolue et volontaire, et envoya
des dputs au-devant de lui jusqu' Freisingen, pour dposer  ses
pieds les clefs de la ville. Si vivement que le roi ft excit par
l'inhumanit des Bavarois et la haine de leur souverain  faire un usage
cruel de son droit de conqute; si instamment qu'il ft sollicit, mme
par des Allemands, de faire expier le malheur de Magdebourg  la
capitale de son destructeur, son grand coeur ddaigna nanmoins cette
basse vengeance: l'impuissance de l'ennemi dsarma sa colre. Satisfait
d'un triomphe plus noble, de la joie de conduire, avec la pompe d'un
vainqueur, le comte palatin, Frdric V, dans la rsidence du prince qui
tait le principal artisan de sa chute et le ravisseur de ses tats, il
releva la magnificence de son entre par l'clat plus beau de la
modration et de la douceur.

Le roi ne trouva dans Munich qu'un palais abandonn: on avait emport 
Werfen les trsors de l'lecteur. La magnificence du chteau lectoral
le jeta dans l'tonnement, et il demanda au gardien qui lui montrait les
appartements le nom de l'architecte. Il n'y en a pas d'autre,
rpondit-il, que l'lecteur lui-mme.--Je voudrais l'avoir, cet
architecte, rpliqua le roi, pour l'envoyer  Stockholm.--C'est de quoi
l'architecte saura se garder, repartit le gardien. Lorsqu'on visita
l'arsenal, il ne s'y trouva que des affts, dpourvus de leurs pices.
On avait enfoui si soigneusement les canons dans la terre, qu'il n'en
paraissait aucune trace, et, sans la trahison d'un ouvrier, on n'aurait
jamais dcouvert l'artifice. Ressuscitez des morts, s'cria le roi, et
paraissez au jugement! On fouilla la terre, et l'on dcouvrit environ
cent quarante pices, plusieurs d'une grandeur extraordinaire, et la
plupart enleves en Bohme et dans le Palatinat. Une somme de trente
mille ducats d'or, qui tait cache dans une des plus grandes, complta
la joyeuse surprise que fit au roi cette prcieuse dcouverte.

Mais ce qu'il et bien mieux aim voir paratre, c'tait l'arme
bavaroise elle-mme, qu'il avait voulu attirer hors de ses
retranchements en pntrant au coeur de la Bavire. Le roi se vit tromp
dans cet espoir. Aucun ennemi ne se montra; les plus pressantes
sollicitations de ses sujets ne purent dcider l'lecteur  mettre au
hasard d'une bataille le dernier reste de ses forces. Enferm dans
Ratisbonne, il languissait dans l'attente des secours que le duc de
Friedland lui devait amener de Bohme, et, jusqu' l'arrive des
auxiliaires esprs, il essayait provisoirement d'enchaner l'activit
de son ennemi en renouvelant les ngociations de neutralit. Mais la
dfiance du roi, trop souvent excite, djoua cette manoeuvre, et les
retards calculs de Wallenstein laissrent sur l'entrefaite la Bavire
en proie aux Sudois.

C'tait jusqu' cette contre lointaine que Gustave-Adolphe s'tait
avanc de victoire en victoire, de conqute en conqute, sans trouver
sur sa route un ennemi capable de lutter contre lui. Une partie de la
Bavire et de la Souabe, les vchs de Franconie, le bas Palatinat,
l'archevch de Mayence, restaient subjugus derrire lui: un bonheur
non interrompu l'avait accompagn jusqu'au seuil de la monarchie
autrichienne; et un brillant succs avait justifi le plan d'oprations
qu'il s'tait trac aprs la victoire de Breitenfeld. S'il n'avait pas
russi d'abord, comme il le dsirait,  oprer entre les membres
protestants de l'Empire la runion qu'il avait espre, il avait du
moins dsarm ou affaibli les membres de la Ligue catholique; il avait
fait la guerre en trs-grande partie  leurs frais; il avait diminu les
ressources de l'empereur, fortifi le courage des tats faibles, et
trouv le chemin de l'Autriche  travers les provinces des allis de
Ferdinand, qu'il avait mises  contribution. Lorsqu'il ne pouvait
imposer l'obissance par la force des armes, l'amiti des villes
impriales, qu'il avait su s'attacher par le double lien de la politique
et de la religion, lui rendait les plus importants services, et, aussi
longtemps que ses armes conservaient leur supriorit, il pouvait tout
attendre de leur zle. Par ses conqutes sur le Rhin, les Espagnols
taient spars du bas Palatinat,  supposer que la guerre nerlandaise
leur laisst des forces pour prendre part  celle d'Allemagne; le duc de
Lorraine, aprs sa malheureuse campagne, avait prfr le parti de la
neutralit. Tant de garnisons, laisses par Gustave-Adolphe sur son
passage en Allemagne, n'avaient point diminu son arme; et, aussi
vigoureuse qu'au dbut de l'expdition, elle se trouvait maintenant au
centre de la Bavire, prte et rsolue  porter la guerre dans
l'intrieur de l'Autriche.

Tandis que le roi faisait la guerre dans l'Empire avec une si grande
supriorit, la fortune n'avait pas moins favoris, sur un autre
thtre, son alli, l'lecteur de Saxe. On se souvient que, dans la
confrence qui fut tenue  Halle, entre les deux princes, aprs la
bataille de Leipzig, la conqute de la Bohme chut en partage 
l'lecteur, tandis que le roi se rserva de marcher contre les tats de
la Ligue. Le premier fruit que Jean-Georges recueillit de la victoire de
Breitenfeld fut la reprise de Leipzig, que suivit en peu de temps
l'expulsion des garnisons impriales de tout le cercle. Renforc par les
soldats de ces garnisons, qui passrent de son ct, le gnral saxon
d'Arnheim dirigea sa marche vers la Lusace, qu'un gnral imprial,
Rodolphe de Tiefenbach, avait inonde de ses troupes, pour punir
l'lecteur de s'tre rang du parti de l'ennemi. Il avait dj commenc,
dans cette province mal dfendue, les dvastations accoutumes, conquis
plusieurs villes et effray Dresde mme par son approche menaante; mais
ces progrs rapides furent arrts subitement, par un ordre formel et
ritr de l'empereur, d'pargner  toutes les possessions saxonnes les
maux de la guerre.

Ferdinand reconnaissait trop tard qu'il s'tait laiss garer par une
fausse politique en poussant  bout l'lecteur de Saxe et en amenant de
force, pour ainsi dire, au roi de Sude cet important alli. Le mal
qu'il avait fait par une fiert inopportune, il voulait le rparer
maintenant par une modration tout aussi maladroite, et il fit une
nouvelle faute, en voulant corriger la premire. Pour enlever  son
ennemi un si puissant alli, il renouvela, par l'entremise des
Espagnols, ses ngociations avec l'lecteur, et, afin d'en rendre le
succs plus facile, Tiefenbach eut l'ordre d'vacuer sur-le-champ toutes
les provinces de Saxe. Mais cette louable dmarche de l'empereur, bien
loin de produire l'effet espr, ne fit que rvler  l'lecteur
l'embarras de son ennemi et de sa propre importance, et l'encouragea
mme  poursuivre d'autant plus vivement les avantages qu'il avait
remports. D'ailleurs, comment et-il pu, sans se dshonorer par la plus
honteuse ingratitude, abandonner un alli auquel il avait donn les
assurances les plus sacres de sa fidlit, auquel il devait la
conservation de ses tats et mme de sa couronne lectorale?

L'arme saxonne, dispense de marcher en Lusace, prit donc le chemin de
la Bohme, o un concours de circonstances favorables semblait lui
assurer d'avance la victoire. Le feu de la discorde couvait encore sous
la cendre dans ce royaume, premier thtre de cette funeste guerre, et
le poids incessant de la tyrannie donnait chaque jour au mcontentement
de la nation un nouvel aliment. De quelque ct que l'on portt les
yeux, on voyait dans ce malheureux pays les traces du plus dplorable
changement. Des cantons entiers avaient reu de nouveaux propritaires,
et gmissaient sous le joug dtest de seigneurs catholiques, que la
faveur de l'empereur et des jsuites avait revtus de la dpouille des
protestants bannis. D'autres avaient profit de la misre publique pour
acheter  vil prix les biens confisqus des proscrits. Le sang des plus
nobles dfenseurs de la libert avait coul sur les chafauds, et ceux
qui avaient chapp  la mort par une prompte fuite erraient dans la
misre loin de leur patrie, tandis que les souples esclaves de la
tyrannie dissipaient en dbauches leurs hritages. Mais le joug de ces
petits despotes tait moins insupportable que l'asservissement des
consciences, qui pesait sans distinction sur tout le parti protestant de
ce royaume. Nul danger extrieur, nulle rsistance nationale, si
srieuse qu'elle ft, nulle exprience, mme la plus dcourageante,
n'avait pu mettre de bornes au proslytisme des jsuites. Si les voies
de la douceur ne produisaient rien, on recourait aux soldats, pour
ramener au bercail les brebis gares. Ceux qui eurent le plus 
souffrir de ces violences furent les habitants du Joachimsthal, dans les
montagnes frontires entre la Bohme et la Misnie. Deux commissaires
impriaux, soutenus de deux jsuites et de quinze mousquetaires,
parurent dans cette paisible valle, pour prcher l'vangile aux
hrtiques. Si l'loquence des jsuites ne suffisait pas, on tchait
d'atteindre son but en logeant de force les mousquetaires dans les
maisons et en recourant aux menaces de bannissement et aux amendes. Mais
cette fois la bonne cause triompha, et la courageuse rsistance de cette
peuplade fora l'empereur de retirer honteusement son mandat de
conversion. L'exemple de la cour servit de rgle de conduite aux
catholiques du royaume et justifia tous les genres d'oppression que,
dans leur arrogance, ils taient tents d'exercer contre les
protestants. Il ne faut pas s'tonner que ce parti, cruellement
poursuivi, ft favorable  un changement, et qu'il portt ses regards
avec impatience vers son librateur, qui se montrait alors  la
frontire.

Dj l'arme saxonne tait en marche sur Prague. Toutes les places
devant lesquelles elle paraissait avaient t abandonnes par les
garnisons impriales. Schloeckenau, Tetschen, Aussig, Leutmeritz,
tombrent rapidement, l'une aprs l'autre, au pouvoir de l'ennemi;
chaque ville ou village catholique tait livr au pillage. L'effroi
saisit tous les catholiques du royaume, et, se souvenant des traitements
qu'ils avaient fait subir aux vangliques, ils ne se hasardaient pas 
attendre l'arrive vengeresse d'une arme protestante. Tout ce qui tait
catholique, et avait quelque chose  perdre, fuyait de la campagne dans
la capitale, pour quitter ensuite la capitale elle-mme, tout aussi
promptement. Prague mme n'tait nullement prpare  repousser une
attaque, et se trouvait trop dpourvue de troupes pour tre en tat de
soutenir un long sige. On avait rsolu trop tard  la cour impriale
d'appeler le feld-marchal Tiefenbach au secours de cette capitale.
Avant que l'ordre imprial et atteint les quartiers de ce gnral, en
Silsie, les Saxons taient dj prs de Prague; la bourgeoisie,  demi
protestante, promettait peu de zle, et la faible garnison ne laissait
pas esprer une longue rsistance. Dans cette affreuse extrmit, les
habitants catholiques attendaient leur salut de Wallenstein, qui vivait
 Prague en simple particulier. Mais, bien loign d'employer pour la
dfense de la ville son exprience militaire et le poids de son
autorit, il saisit au contraire le moment favorable pour satisfaire sa
vengeance. Si ce ne fut pas lui qui attira les Saxons  Prague, du moins
ce fut certainement sa conduite qui leur facilita la prise de cette
ville. Si peu en mesure qu'elle ft d'opposer une longue rsistance,
elle ne manquait pourtant pas de moyens de se maintenir jusqu'
l'arrive d'un secours; et un colonel imprial, le comte Maradas,
tmoigna effectivement le dsir d'entreprendre la dfense; mais, tant
sans commandement, et pouss uniquement par son zle et son courage 
cette action hardie, il n'osait pas se mettre  l'oeuvre  ses propres
risques, sans l'assentiment d'un suprieur. En consquence, il demanda
conseil au duc de Friedland, dont l'approbation tenait lieu d'une
commission impriale, et  qui un ordre exprs de la cour adressait la
gnralit de Bohme dans cette extrmit. Mais Wallenstein prtexta
artificieusement son loignement de tout emploi et son absolue retraite
de la scne politique, et il abattit la fermet du subalterne par les
scrupules que lui, l'homme puissant, laissa paratre. Afin de rendre le
dcouragement gnral et complet, il quitta mme enfin la ville, avec
toute sa cour, quoiqu'il et fort peu de chose  craindre de l'ennemi 
la prise de la place, et elle fut perdue prcisment parce qu'il marqua
par sa retraite qu'il dsesprait d'elle. Son exemple fut suivi par
toute la noblesse catholique, par la gnralit avec les troupes, par le
clerg et tous les officiers de la couronne. On employa toute la nuit 
sauver les personnes et les biens. Tous les chemins jusqu' Vienne
taient remplis de fuyards, qui ne revinrent de leur frayeur que dans la
rsidence impriale. Maradas lui-mme, dsesprant du salut de Prague,
suivit la foule et conduisit sa petite troupe jusqu' Thabor, o il
voulut attendre l'vnement.

Un profond silence rgnait dans Prague, quand les Saxons parurent le
lendemain devant ses murs. Nuls prparatifs de dfense; pas un coup de
canon tir des remparts, qui annont quelque rsistance des habitants.
Les troupes se virent au contraire entoures d'une foule de
spectateurs, que la curiosit avait attirs hors de la ville pour
considrer l'arme saxonne, et la paisible familiarit avec laquelle ils
s'approchaient ressemblait beaucoup plus  une salutation amicale qu'
une rception ennemie. Par le rapport unanime de ces gens, on apprit que
la ville tait dgarnie de soldats et que le gouvernement s'tait enfui
 Budweiss. Ce dfaut de rsistance, inattendu, inexplicable, excita
d'autant plus la dfiance d'Arnheim, que l'approche rapide des secours
de Silsie n'tait pas un secret pour lui, et que l'arme saxonne tait
trop peu pourvue de matriel de sige et beaucoup trop faible en nombre
pour assaillir une si grande ville. Craignant une embuscade, il
redoublait de vigilance, et il flotta dans cette crainte, jusqu'au
moment o le matre d'htel du duc de Friedland, qu'il dcouvrit dans la
foule, lui confirma cette incroyable nouvelle. La ville est  nous sans
coup frir, s'cria-t-il alors, au comble de l'tonnement, en
s'adressant  ses officiers, et, sur-le-champ, il la fit sommer par un
trompette.

La bourgeoisie de Prague, honteusement dlaisse par ses dfenseurs,
avait pris depuis longtemps sa rsolution, et il ne s'agissait plus que
de garantir la libert et la proprit par une capitulation avantageuse.
Aussitt qu'elle fut signe par le gnral saxon, au nom de son matre,
on lui ouvrit les portes sans rsistance, et, le 11 novembre 1631,
l'arme fit son entre triomphante. L'lecteur lui-mme arriva bientt
aprs, pour recevoir en personne l'hommage de ses nouveaux protgs, car
c'tait seulement  ce titre que les trois villes de Prague s'taient
rendues  lui: leur union avec la monarchie autrichienne ne devait pas
tre rompue par cette soumission. Autant les catholiques avaient redout
avec excs les reprsailles des Saxons, autant la modration de
l'lecteur et la bonne discipline des troupes les surprirent
agrablement. Dans cette occasion, le feld-marchal d'Arnheim fit
paratre d'une faon toute particulire son dvouement au duc de
Friedland. Non content d'avoir pargn dans la marche toutes ses
proprits, il mit encore des gardes  son palais, afin que rien n'en
ft dtourn. Les catholiques de la ville jouirent de la plus complte
libert de conscience, et, de toutes les glises qu'ils avaient enleves
aux protestants, quatre seulement furent rendues  ces derniers. Les
jsuites seuls,  qui la voix publique imputait toutes les perscutions
souffertes, furent exclus de cette tolrance et durent s'loigner du
royaume.

Jean-Georges, mme victorieux, ne dmentit pas l'humble soumission que
lui inspirait le nom de l'empereur, et ce qu'un gnral, comme Tilly ou
Wallenstein, se serait permis infailliblement contre lui  Dresde, il
s'en abstint  Prague contre Ferdinand. Il distingua soigneusement
l'ennemi, auquel il faisait la guerre, du chef de l'Empire, auquel il
devait le respect. Il s'interdit de toucher aux meubles de celui-ci,
tandis qu'il s'appropriait sans scrupule, comme tant de bonne prise,
les canons de celui-l et les faisait emmener  Dresde. Il ne prit point
son logement dans le palais imprial, mais  l'htel de Lichtenstein:
trop discret pour occuper les appartements de celui  qui il enlevait un
royaume. Si ce trait nous tait rapport d'un grand homme et d'un hros,
il nous transporterait,  juste titre, d'admiration. Le caractre du
prince chez qui nous le rencontrons nous autorise  douter si nous
devons honorer, dans cette retenue, la belle victoire de la modestie, ou
plutt compatir  la pusillanimit de l'esprit faible, que le succs
mme n'enhardit point et que la libert ne peut affranchir de ses
chanes accoutumes.

La prise de Prague, que suivit bientt la soumission de la plupart des
villes, produisit dans le royaume un grand et rapide changement.
Beaucoup de nobles protestants, qui avaient err jusqu'alors en proie 
la misre, reparurent dans leur patrie, et le comte de Thurn, le fameux
auteur de la rvolte de Bohme, eut la gloire, avant sa mort, de se
montrer en vainqueur sur l'ancien thtre de son crime et de sa
condamnation. Il fit son entre triomphale par le mme pont o les ttes
de ses partisans, places sur des piques, offraient  ses yeux l'affreux
spectacle du sort qui l'avait menac lui-mme, et son premier soin fut
d'loigner ces objets sinistres. Les exils se mirent aussitt en
possession de leurs biens, dont les propritaires actuels avaient pris
la fuite. Sans s'inquiter de savoir qui rembourserait  ceux-ci les
sommes qu'ils avaient dpenses, les anciens matres reprirent tout ce
qui leur avait appartenu, mme ceux qui avaient touch le prix de la
vente; et plusieurs d'entre eux eurent lieu de louer la bonne
administration des prcdents rgisseurs. Dans l'intervalle, les champs
et les troupeaux avaient parfaitement fructifi dans la seconde main.
Les meubles les plus prcieux dcoraient les appartements; les caves,
qu'ils avaient laisses vides, taient richement fournies, les curies
peuples, les magasins remplis. Mais, se dfiant d'un bonheur qui
fondait sur eux d'une manire si imprvue, ils se htrent de revendre
ces possessions incertaines et de changer en biens meubles leur richesse
immobilire.

La prsence des Saxons ranima le courage de tout ce qui dans le royaume
avait le coeur protestant, et, dans les campagnes, comme dans la
capitale, on voyait la foule courir aux glises vangliques,
nouvellement ouvertes. Un grand nombre, que la crainte avait seule
maintenus dans l'obissance au pape, s'attachrent alors publiquement 
la nouvelle doctrine, et plusieurs catholiques rcemment convertis
abjurrent avec joie une confession force pour suivre leur ancienne
croyance. Toute la tolrance que montrait le nouveau gouvernement ne put
empcher l'explosion de l'indignation lgitime, que ce peuple perscut
fit sentir aux oppresseurs de sa libert la plus sainte. Il fit un usage
terrible de ses droits reconquis, et, dans plusieurs lieux, sa haine
d'une religion impose par la force ne put s'teindre que dans le sang
de ceux qui l'avaient prche.

Cependant, les secours que les gnraux de l'empereur, Goetz et
Tiefenbach, amenaient de Silsie, taient arrivs en Bohme, o quelques
rgiments du comte Tilly vinrent les joindre du haut Palatinat. Pour
dissiper ces forces, avant qu'elles eussent le temps de s'accrotre,
Arnheim marcha de Prague contre elles avec une partie de l'arme et
attaqua courageusement leurs lignes prs de Nimbourg, sur l'Elbe. Aprs
un combat fort anim, il dlogea enfin les ennemis, non sans perdre
beaucoup de monde, de leur camp fortifi, et, par la violence de son
feu, il les contraignit de repasser l'Elbe et de couper le pont qui les
avait amens sur l'autre rive. Mais il ne put empcher les Impriaux de
lui faire prouver des pertes dans plusieurs petites rencontres, ni les
Croates de pousser leurs courses jusqu'aux portes de Prague. Quoi qu'on
pt se promettre de ce brillant dbut de la campagne des Saxons en
Bohme, la suite ne justifia nullement l'attente de Gustave-Adolphe. Au
lieu de poursuivre avec une force irrsistible les avantages obtenus, de
s'ouvrir,  travers la Bohme vaincue, un chemin jusqu' l'arme
sudoise, et d'attaquer, de concert avec elle, le centre de la puissance
impriale, ils s'affaiblirent dans une petite guerre continuelle, o
l'avantage ne fut pas toujours de leur ct, et perdirent sans fruit le
temps que rclamait une plus grande entreprise. Mais la conduite
ultrieure de Jean-Georges dcouvrit les motifs qui l'avaient empch de
mettre  profit ses avantages contre l'empereur et de seconder par une
opportune activit les projets du roi de Sude.

La plus grande partie de la Bohme tait maintenant perdue pour
l'empereur, et les Saxons taient, de ce ct, en marche sur l'Autriche,
tandis que Gustave-Adolphe s'ouvrait un chemin  travers la Franconie,
la Souabe et la Bavire, vers les provinces hrditaires de Ferdinand.
Une longue guerre avait consum la puissance de la monarchie
autrichienne, puis ses domaines, diminu ses armes. Elle n'tait
plus, la gloire de ses triomphes, la confiance en ses forces
invincibles, la subordination, cette bonne discipline des troupes, qui
donnait en campagne au gnral sudois son adversaire une supriorit si
dcide. Les allis de l'empereur taient dsarms, ou le danger qui les
assaillait eux-mmes avait branl leur fidlit. Maximilien de Bavire,
le plus puissant soutien de l'Autriche, semblait cder, lui aussi, aux
sduisantes invitations  la neutralit; l'alliance suspecte de ce
prince avec la France avait depuis longtemps rempli d'alarmes
l'empereur. Les vques de Wrtzbourg et de Bamberg, l'lecteur de
Mayence, le duc de Lorraine, taient chasss de leurs tats, ou du moins
dangereusement menacs; Trves tait sur le point de se mettre sous la
protection franaise. La vaillance des Hollandais occupait, dans les
Pays-Bas, les armes de l'Espagne, tandis que Gustave-Adolphe les
repoussait du Rhin; la Pologne tait encore enchane par sa trve avec
lui. Ragotzy, prince de Transylvanie, successeur de Bethlen Gabor et
hritier de son esprit turbulent, menaait les frontires de la Hongrie.
La Porte elle-mme faisait d'inquitants prparatifs, afin de profiter
du moment favorable. La plupart des membres protestants de l'Empire,
enhardis par les victoires de leur dfenseur, avaient pris ouvertement
et activement parti contre l'empereur. Toutes les ressources, que
l'insolence d'un Tilly ou d'un Wallenstein s'tait cres dans ces
contres par de violentes extorsions, taient dsormais taries; toutes
ces places de recrutement, ces magasins, ces lieux de refuge, taient
perdus pour l'empereur, et la guerre ne pouvait plus, comme auparavant,
se soutenir aux dpens d'autrui. Pour achever sa dtresse, une
dangereuse rvolte clate dans le pays au-dessus de l'Ens; le
proslytisme inopportun du gouvernement arme les paysans protestants, et
le fanatisme agite ses torches, tandis que l'ennemi assige dj les
portes de l'Empire. Aprs une si longue prosprit, aprs une si
brillante suite de victoires, aprs de si magnifiques conqutes, aprs
tant de sang inutilement rpandu, le monarque d'Autriche se voit, pour
la deuxime fois, pouss vers le mme abme o il semblait prs de
s'engloutir au dbut de son rgne. Si la Bavire embrassait la
neutralit, si l'lecteur de Saxe rsistait aux sductions, et si la
France se dcidait  attaquer la puissance espagnole  la fois dans les
Pays-Bas, en Italie et en Catalogne, le pompeux difice de la grandeur
autrichienne s'croulait; les couronnes allies se partageaient ses
dpouilles, et le corps politique de l'Allemagne se voyait  la veille
d'une complte rvolution.

Tout l'enchanement de ces malheurs commena avec la bataille de
Breitenfeld, dont l'issue malheureuse rendit manifeste la dcadence,
depuis longtemps dcide, de la puissance autrichienne que l'clat
prestigieux d'un grand nom avait seul dissimule. Si l'on remontait aux
causes qui donnaient aux armes des Sudois une si redoutable
supriorit, on les trouvait surtout dans le pouvoir illimit de leur
chef, qui runissait en un seul point toutes les forces de son parti,
et, n'tant gn dans ses entreprises par aucune autorit suprieure,
matre absolu de chaque moment favorable, faisait servir tous les moyens
 son but et ne recevait de lois que de lui-mme. Mais, depuis la
destitution de Wallenstein et la dfaite de Tilly, on voyait du ct de
l'empereur et de la Ligue absolument tout le contraire. Les gnraux
manquaient d'autorit sur les troupes et de la libert d'action si
ncessaire; les soldats manquaient d'obissance et de discipline, les
corps dtachs d'ensemble dans leurs oprations, les membres de l'Empire
de bonne volont, les chefs de concorde, de promptitude dans les
rsolutions et de fermet dans l'excution. Ce ne fut pas leur puissance
suprieure, ce fut seulement l'usage mieux entendu qu'ils firent de
leurs forces qui donna aux ennemis de l'empereur une si dcisive
prpondrance. La Ligue et l'empereur ne manquaient pas de ressources,
mais seulement d'un homme qui et le talent et le pouvoir de les
employer. Lors mme que Tilly n'et jamais perdu sa gloire, la dfiance
qu'inspirait la Bavire ne permettait pas, cependant, de remettre le
sort de la monarchie dans les mains d'un homme qui ne dissimula jamais
son attachement pour la maison de Bavire. Le plus pressant besoin de
Ferdinand tait donc un gnral qui et assez d'exprience pour former
et conduire une arme et qui consacrt ses services  l'Autriche avec un
aveugle dvouement.

C'tait le choix de ce gnral qui occupait maintenant le conseil secret
de l'empereur et qui en divisait les membres. Pour opposer un roi  un
roi, et pour enflammer le courage des troupes par la prsence de leur
matre, Ferdinand, dans le premier feu de la passion, s'offrait 
commander lui-mme son arme; mais il n'tait pas difficile de
renverser une rsolution que le seul dsespoir inspirait et que faisait
tomber un instant de tranquille rflexion. Ce que dfendait  l'empereur
sa dignit et le fardeau du gouvernement, les circonstances le
permettaient  son fils, jeune homme capable et courageux, sur qui les
sujets autrichiens portaient leurs regards avec une joyeuse esprance.
Appel par sa naissance mme  dfendre une monarchie dont il portait
dj deux couronnes, Ferdinand III, roi de Bohme et de Hongrie,
unissait  la dignit naturelle d'hritier prsomptif l'estime des
armes et tout l'amour des peuples, dont l'assistance lui tait si
indispensable pour la conduite de la guerre. Le souverain futur, cher 
la nation, pouvait seul hasarder d'imposer de nouvelles charges  des
sujets accabls; il semblait qu'il ft seul capable, par sa prsence au
milieu de l'arme, d'touffer la funeste jalousie des chefs et de
ramener, par le pouvoir de son nom,  l'ancienne rigueur la discipline
relche. Si le jeune homme manquait encore de cette indispensable
maturit de jugement, de cette prudence, de cette connaissance de la
guerre, qui ne s'acquiert que par l'usage, on pouvait suppler  ce
dfaut par un bon choix de conseillers et d'auxiliaires, revtus, sous
son nom, de l'autorit la plus tendue.

Autant taient spcieux les motifs par lesquels une partie des ministres
soutenait cette proposition, aussi grandes taient les difficults qu'y
opposait la dfiance, peut-tre aussi la jalousie de l'empereur, et
l'tat dsespr des affaires. Combien n'tait-il pas prilleux de
confier le sort de la monarchie tout entire  un jeune homme qui avait
lui-mme un si grand besoin de guides trangers! Quelle tmrit
d'opposer au plus grand gnral du sicle un dbutant, qui n'avait
prouv encore par aucune entreprise qu'il ft capable de remplir ce
poste important; dont le nom, que jamais encore la gloire n'avait
proclam, tait beaucoup trop faible pour garantir d'avance la victoire
aux troupes dcourages! Quelle nouvelle charge encore, pour le sujet,
d'entretenir l'tat somptueux qui convenait  un gnral couronn, tat
que les prjugs de l'poque rendaient insparable de sa prsence aux
armes! Quel danger enfin pour le prince lui-mme d'ouvrir sa carrire
politique par un office qui le rendait le flau de son peuple et
l'oppresseur des pays sur lesquels il devait rgner un jour!

D'ailleurs, il ne suffisait pas de chercher un gnral pour l'arme, il
fallait aussi trouver une arme pour le gnral. Depuis la dposition de
Wallenstein, l'empereur s'tait dfendu avec le secours de la Ligue et
de la Bavire plus qu'avec ses propres forces, et c'est prcisment 
cette dpendance d'amis quivoques qu'on voulait se drober par la
cration d'un gnral  soi. Mais, sans la force toute-puissante de l'or
et sans le nom magique d'un chef victorieux, tait-il possible de faire
sortir une arme qui pt rivaliser en discipline, en esprit belliqueux,
en habilet, avec les bandes aguerries du conqurant sudois? Dans
l'Europe entire, il n'y avait qu'un seul homme qui et accompli un tel
prodige, et cet homme unique, on lui avait fait un mortel affront.

Enfin le moment tait venu, qui offrait  l'orgueil offens de
Friedland une satisfaction sans gale. Le sort s'tait lui-mme dclar
son vengeur, et une suite non interrompue de revers, qui avait fondu sur
l'Autriche depuis le jour de sa destitution, avait arrach  l'empereur
lui-mme l'aveu que, en lui tant ce gnral, on lui avait coup son
bras droit. Chaque dfaite de ses troupes rouvrait cette blessure;
chaque place perdue reprochait au monarque tromp sa faiblesse et son
ingratitude: heureux encore s'il n'avait fait que perdre dans le gnral
offens un chef pour ses armes, un dfenseur pour ses tats! mais il
trouvait en lui un ennemi, et le plus dangereux de tous, parce que
c'tait contre l'atteinte d'un tratre qu'il tait le moins dfendu.

loign du thtre de la guerre, et condamn  une oisivet qui faisait
son supplice, tandis que ses rivaux cueillaient des lauriers dans le
champ de la gloire, l'orgueilleux Friedland avait contempl les
rvolutions de la fortune avec une feinte insouciance, et cach sous le
faste blouissant d'un hros de thtre les sombres projets de son
esprit toujours en travail. Dvor par une passion brlante, tandis que
son visage serein feignait le calme et le repos, il mrissait en silence
ses terribles desseins, enfants de la vengeance et de l'ambition, et
s'approchait lentement, mais srement, de son but. Tout ce qu'il tait
devenu grce  l'empereur tait effac de son souvenir; ce qu'il avait
fait pour l'empereur tait seul grav en traits de feu dans sa mmoire.
Dans sa soif inextinguible de grandeur et de puissance, il tait charm
de trouver chez Ferdinand une ingratitude qui semblait annuler sa dette
et l'affranchir de toute obligation envers l'auteur de sa fortune. Les
projets de son ambition lui paraissaient maintenant excuss et
justifis: ils prenaient l'apparence d'une lgitime reprsaille. Autant
se resserrait le cercle de son activit extrieure, autant
s'agrandissait le monde de ses esprances, et son imagination exalte
s'garait dans des projets immenses, que, dans toute autre tte que la
sienne, le seul dlire et pu enfanter. Son mrite l'avait port aussi
haut que l'homme se puisse lever par ses propres forces. La fortune ne
lui avait rien refus de tout ce qu'un particulier et un citoyen peut
atteindre sans sortir des limites du devoir. Jusqu'au moment de sa
destitution, ses prtentions n'avaient prouv aucune rsistance, son
ambition n'avait rencontr aucune limite; le coup qui le terrassa,  la
dite de Ratisbonne, lui montra la diffrence de la puissance propre et
originelle  la puissance dlgue, et la distance du sujet au
souverain. Arrach par cette catastrophe imprvue  l'ivresse de sa
grandeur dominatrice, il compara le pouvoir qu'il avait possd avec
celui par lequel on lui avait ravi le sien, et son ambition observa le
degr qu'il avait encore  franchir sur l'chelle de la fortune. Ce fut
seulement lorsqu'il eut senti, avec une douloureuse ralit, le poids de
l'autorit suprme, qu'il tendit vers elle ses mains avides: la
spoliation qu'on lui avait fait prouver le rendit spoliateur. Si aucune
offense ne l'avait provoqu, il aurait dcrit docilement son orbite
autour de la majest du trne, satisfait de la gloire d'tre son plus
brillant satellite: ce ne fut qu'aprs avoir t pouss violemment hors
de sa carrire, qu'il troubla le systme auquel il appartenait et se
prcipita sur son soleil pour l'craser.

Gustave-Adolphe poursuivait sa marche victorieuse dans le nord de
l'Allemagne; les places tombaient l'une aprs l'autre en son pouvoir, et
l'lite des forces impriales venait de succomber prs de Leipzig. Le
bruit de ces dfaites parvint bientt aux oreilles de Wallenstein, qui,
plong  Prague dans l'obscurit de la vie prive, contemplait de loin
paisiblement les temptes de la guerre. Ce qui remplissait d'alarmes le
coeur de tous les catholiques lui prsageait,  lui, fortune et
grandeur; pour lui seul travaillait Gustave-Adolphe. Ds qu'il vit que
ce monarque commenait  se faire respecter par ses exploits, le duc de
Friedland ne perdit pas un moment pour rechercher son amiti et faire
cause commune avec cet heureux ennemi de l'Autriche. Le comte de Thurn
exil, qui avait depuis longtemps consacr ses services au roi de Sude,
se chargea de lui prsenter les flicitations de Wallenstein et de lui
proposer avec le duc une troite alliance. Wallenstein lui demandait
quinze mille hommes, et, avec ce secours, joint aux troupes qu'il
s'engageait  lever lui-mme, il voulait conqurir la Bohme et la
Moravie, surprendre Vienne et chasser jusqu'en Italie l'empereur son
matre. Quoique l'tranget de cette proposition et l'exagration de ces
promesses excitassent vivement la dfiance de Gustave-Adolphe, il se
connaissait trop bien en mrite pour repousser froidement un ami de
cette importance. Mais, lorsque Wallenstein, encourag par le favorable
accueil fait  cette premire tentative, renouvela sa proposition aprs
la bataille de Breitenfeld et rclama une dclaration positive, le
prudent monarque jugea prilleux de compromettre sa gloire avec les
chimriques projets de cet esprit tmraire, et de confier un si grand
nombre de soldats  la loyaut d'un homme qui s'annonait comme un
tratre. Il s'excusa sur la faiblesse de son arme, qui souffrirait dans
ses expditions en Allemagne par une si forte rduction, et il manqua
peut-tre, par une trop grande prudence, l'occasion de terminer la
guerre au plus vite. Dans la suite, il essaya, mais trop tard, de
renouer les ngociations rompues; le moment favorable tait pass, et
l'orgueil de Wallenstein ne lui pardonna jamais ce ddain.

Mais ce refus du roi ne fit vraisemblablement que hter la rupture que
la trempe de ces deux caractres rendait invitable. Ns l'un et l'autre
pour donner des lois et non pour en recevoir, ils n'auraient jamais pu
rester unis dans une entreprise qui exigeait plus que toute autre de la
condescendance et des sacrifices rciproques. Wallenstein n'tait rien
lorsqu'il n'tait pas tout. Il fallait ou qu'il n'agt point du tout, ou
qu'il agt avec une libert absolue. Gustave-Adolphe avait une haine non
moins sincre pour tout assujettissement, et peu s'en fallut qu'il ne
rompt sa liaison si avantageuse avec la cour de France, parce que les
prtentions de cette puissance enchanaient son gnie indpendant. L'un
tait perdu pour un parti qu'il n'et pu diriger, l'autre tait bien
moins fait encore pour se laisser mener  la lisire. Les prtentions
imprieuses de cet alli, dj si importunes au duc de Friedland dans
leurs oprations communes, lui seraient devenues insupportables
lorsqu'il aurait fallu partager les dpouilles. Le fier monarque
pouvait descendre  recevoir contre l'empereur l'appui d'un sujet
rebelle, et rcompenser ce service important avec une gnrosit royale;
mais il ne pouvait jamais perdre de vue sa propre majest et celle de
tous les rois, jusqu' garantir le prix que l'ambition effrne de
Friedland osait mettre  ses secours; jamais il n'aurait pay d'une
couronne une profitable trahison. Ainsi donc, l'Europe entire et-elle
gard le silence, du moment que Wallenstein portait la main sur le
sceptre de Bohme, il devait rencontrer une opposition redoutable chez
Gustave-Adolphe, l'homme de toute l'Europe qui pouvait d'ailleurs le
mieux donner force  un pareil _veto_. Une fois devenu dictateur de
l'Allemagne par le secours de Wallenstein, il pouvait tourner aussi ses
armes contre cet auxiliaire mme et se tenir pour affranchi envers un
tratre de tous les devoirs de la reconnaissance. Auprs d'un tel alli,
il n'y avait donc pas de place pour Wallenstein; et vraisemblablement
c'est  cela qu'il faisait allusion, et non  ses vues supposes sur le
trne imprial, lorsqu'il s'cria, aprs la mort du roi: C'est un
bonheur pour moi et pour lui qu'il ne soit plus. C'tait trop pour
l'Empire d'Allemagne de deux chefs comme nous.

Son premier essai de vengeance contre la maison d'Autriche avait chou;
mais sa rsolution tait inbranlable, et le changement ne porta que sur
le choix des moyens. Ce qui ne lui avait pas russi auprs du roi de
Sude, il espra l'obtenir, avec moins de difficult et plus
d'avantages, de l'lecteur de Saxe: il tait sr de le mener  son gr,
tout autant qu'il dsesprait de gouverner Gustave-Adolphe. Sans cesse
en communication avec Arnheim, son ancien ami, il travailla ds ce
moment  une alliance avec la Saxe, par laquelle il esprait se rendre
galement redoutable  l'empereur et au roi de Sude. Il pouvait se
promettre qu'un projet dont la russite enlverait au monarque sudois
son influence en Allemagne, trouverait auprs de Jean-Georges un accs
d'autant plus facile que le caractre jaloux de ce prince tait irrit
du pouvoir de Gustave-Adolphe, et que son affection, d'ailleurs faible
pour lui, tait bien refroidie par l'accroissement des prtentions du
roi. Si Wallenstein russissait  sparer la Saxe de l'alliance sudoise
et  former avec elle un troisime parti dans l'Empire, l'issue de la
guerre tait dans sa main, et, du mme coup, il tirait vengeance de
l'empereur, il punissait le roi de Sude d'avoir ddaign son amiti, et
il fondait sur la ruine de tous deux l'difice de sa propre grandeur.

Mais, par quelque chemin qu'il poursuivt son but, il ne pouvait russir
 l'atteindre sans l'appui d'une arme qui lui ft entirement dvoue.
Cette arme ne pouvait tre leve si secrtement que la cour impriale
ne cont des soupons et que le projet ne ft djou ds sa naissance.
Cette arme ne devait pas connatre avant le temps sa destination
criminelle, car il tait difficile d'esprer qu'elle voult obir 
l'appel d'un tratre et servir contre son lgitime souverain. Il fallait
donc que Wallenstein ft ses leves publiquement, sous l'autorit
impriale, et qu'il ret lgalement, de l'empereur lui-mme, un pouvoir
illimit sur ces troupes. Mais cela pouvait-il se faire,  moins qu'on
ne lui restitut le gnralat dont on l'avait dpouill et qu'on ne lui
remt, d'une manire absolue, la conduite de la guerre? Cependant, ni
son orgueil ni son intrt ne lui permettaient de se pousser lui-mme 
ce poste et de solliciter, comme un suppliant, de la faveur impriale,
une autorit limite, quand il s'agissait de l'arracher illimite  la
frayeur du monarque. Pour pouvoir dicter les conditions auxquelles il se
chargerait du commandement, il fallait qu'il attendt que son matre le
presst de l'accepter. C'tait le conseil que lui donnait Arnheim, et ce
fut le but qu'il poursuivit avec une profonde politique et une
infatigable activit.

Persuad que l'extrme ncessit pourrait seule vaincre l'irrsolution
de l'empereur, et rendre impuissante l'opposition de la Bavire et de
l'Espagne, ses deux plus ardents adversaires, il s'appliqua ds lors 
favoriser les progrs de l'ennemi et  augmenter la dtresse de son
matre. Ce fut trs-probablement sur son invitation et par ses
encouragements que les Saxons, dj en marche pour la Lusace et la
Silsie, se tournrent vers la Bohme et inondrent de leurs troupes ce
pays sans dfense; les rapides conqutes qu'ils y firent ne furent pas
moins son ouvrage. Par ses craintes affectes, il touffa toute pense
de rsistance, et, par sa retraite prcipite, livra la capitale au
vainqueur. Dans une confrence qu'il eut avec le gnral saxon, 
Kaunitz, et dont une ngociation de paix lui fournit le prtexte, il mit
vraisemblablement le sceau  la conjuration, et la conqute de la Bohme
fut le premier fruit de cette entrevue. En mme temps qu'il concourait
de tout son pouvoir  accumuler les malheurs sur l'Autriche, et qu'il y
tait puissamment second par les rapides progrs des Sudois sur le
Rhin, il faisait retentir,  Vienne, par la voix de ses partisans
volontaires ou achets, les plaintes les plus violentes sur les malheurs
publics; il faisait reprsenter la destitution de l'ancien gnral comme
la seule cause des revers. Wallenstein n'et pas laiss les choses en
venir l, s'il ft rest au timon, s'criaient alors mille voix, et,
mme dans le conseil secret de l'empereur, cette opinion trouvait de
zls partisans.

Il n'tait pas besoin de leurs assauts rpts pour ouvrir les yeux du
malheureux monarque sur les mrites de son gnral et sur l'imprudence
commise. Sa dpendance de la Ligue et de la Bavire lui avait t
bientt insupportable; mais cette dpendance mme ne lui avait pas
permis de montrer sa dfiance et d'irriter l'lecteur en rappelant le
duc de Friedland. Mais,  prsent que le danger croissait de jour en
jour, et que la faiblesse de l'assistance bavaroise devenait toujours
plus visible, il n'hsita pas plus longtemps  prter l'oreille aux amis
de Wallenstein et  peser mrement leurs propositions relatives au
rappel de ce gnral. Les immenses richesses qu'il possdait, la
considration gnrale dont il jouissait, la rapidit avec laquelle, six
annes auparavant, il avait mis en campagne une arme de quarante mille
hommes, la faible dpense avec laquelle il avait entretenu des troupes
si nombreuses, ses exploits  la tte de cette arme, enfin le zle et
la fidlit, qu'il avait montrs pour la gloire de l'empereur, taient
toujours prsents  la pense du monarque et lui reprsentaient le duc
comme l'instrument le plus propre  rtablir l'quilibre des armes entre
les puissances belligrantes,  sauver l'Autriche et  maintenir debout
la religion catholique. Si vivement que l'orgueil imprial sentt
l'humiliation de faire l'aveu si peu quivoque de la prcipitation
passe et de la dtresse prsente; si douloureux qu'il ft pour
Ferdinand d'abaisser aux prires la hauteur de sa dignit souveraine;
quelque suspecte que ft la fidlit d'un homme si grivement offens et
si implacable; enfin si hautement et si nergiquement que les ministres
espagnols et l'lecteur de Bavire fissent connatre leur mcontentement
de cette dmarche: l'urgente ncessit triompha de toute autre
considration, et les amis du duc furent chargs de sonder ses
dispositions et de lui faire entrevoir de loin la possibilit de son
rtablissement.

Instruit de tout ce qui se traitait  son avantage dans le cabinet de
Ferdinand, Wallenstein prit assez d'empire sur lui-mme pour cacher son
triomphe intrieur et jouer le rle d'un homme indiffrent. Le temps de
la vengeance tait venu, et son coeur orgueilleux jouissait d'avance de
rendre  l'empereur, avec usure, l'affront qu'il avait reu. Il
s'tendit avec une loquence tudie sur l'heureuse tranquillit de la
vie prive, qui faisait sa flicit depuis son loignement du thtre
politique. Il avait, disait-il, got trop longtemps les charmes de
l'indpendance et du loisir, pour les sacrifier au vain fantme de la
gloire et  l'incertaine faveur des princes. Tous ses dsirs de
grandeur et de puissance taient vanouis, et le repos tait l'unique
objet de ses voeux. Pour ne trahir aucune impatience, il refusa mme
l'invitation de se rendre  la cour de l'empereur; cependant, pour
faciliter les ngociations avec elle, il s'avana jusqu' Znam, en
Moravie.

On essaya d'abord de limiter, par la prsence d'un surveillant, la
grandeur du pouvoir qu'on allait lui remettre, et de rduire au silence,
par cet expdient, l'lecteur de Bavire. Les envoys de l'empereur,
Questenberg et Werdenberg, qui furent employs, comme anciens amis de
Friedland,  cette ngociation pineuse, eurent l'ordre de mettre en
avant, dans leur proposition, le roi de Hongrie, qui devait suivre
l'arme et apprendre l'art de la guerre sous la conduite de Wallenstein.
Mais la simple mention de ce nom menaa de rompre toute la confrence.
Jamais, dclara hautement le duc, jamais il ne souffrirait un aide dans
sa charge, quand ce serait Dieu mme avec qui il devrait partager le
commandement. Mais, mme aprs qu'on se fut dsist de cette condition
odieuse, le favori et ministre de l'empereur, le prince d'Eggenberg, ami
de Wallenstein et son constant dfenseur, qu'on avait envoy en personne
auprs de lui, puisa longtemps en vain son loquence pour vaincre sa
rpugnance affecte. Le ministre avouait que le monarque avait perdu,
en se privant de Wallenstein, la plus prcieuse pierre de sa couronne;
mais cette dcision, assez regrette, il ne l'avait prise que par force
et  contre-coeur; son estime pour le duc n'avait prouv aucun
changement; sa faveur lui tait demeure constante. Une preuve
irrcusable tait la confiance exclusive qu'on mettait aujourd'hui dans
sa fidlit et ses talents, pour rparer les fautes de ses prdcesseurs
et changer toute la face des choses. Ce serait agir avec noblesse et
grandeur de sacrifier un juste ressentiment au bien de la patrie; il
serait beau, il serait digne de lui de confondre les calomnies de ses
adversaires par un redoublement de zle. Ce triomphe sur lui-mme,
disait enfin le prince, couronnerait ses autres mrites incomparables,
et ferait de lui le plus grand homme de son sicle.

Des aveux si humiliants, des assurances si flatteuses, parurent dsarmer
enfin la colre de Friedland. Mais il ne prta pas l'oreille aux
sduisantes propositions du ministre avant d'avoir pleinement dcharg
son coeur de tous les reproches qu'il faisait  son matre, avant
d'avoir tal, avec une pompe fastueuse, toute l'tendue de ses mrites,
et rabaiss profondment le monarque qui avait maintenant besoin de son
secours. Comme s'il cdait seulement  la force des raisons qu'on avait
fait valoir, il accorda, avec une orgueilleuse gnrosit, ce qui tait
le plus ardent dsir de son me, et daigna faire briller aux yeux de
l'ambassadeur un rayon d'esprance. Mais, bien loign de faire cesser
tout d'un coup l'embarras de l'empereur par un entier et absolu
consentement, il n'accorda qu'une moiti de la demande, afin de mettre
l'autre moiti, la plus importante,  un prix d'autant plus lev. Il
accepta le commandement, mais seulement pour trois mois, seulement pour
mettre sur pied une arme, non pour la commander lui-mme. Il voulait
uniquement, par cette cration, manifester sa capacit et sa puissance,
et montrer de prs  l'empereur la grandeur des secours dont lui
Wallenstein pouvait disposer. Persuad qu'une arme, que son nom seul
aurait tire du nant, y rentrerait, si elle tait prive de son
crateur, il ne voulait s'en servir que comme d'un appt, pour arracher
 son matre des concessions d'autant plus importantes, et cependant
Ferdinand se crut bien heureux d'avoir du moins gagn cela.

Wallenstein ne tarda pas longtemps  remplir sa promesse, que toute
l'Allemagne raillait comme chimrique et que Gustave-Adolphe lui-mme
trouvait exagre. Mais les bases de cette entreprise taient ds
longtemps poses, et il ne fit alors que mettre en jeu les machines
qu'il avait prpares dans cette vue depuis plusieurs annes. A peine la
nouvelle de son armement se fut-elle rpandue, que des bandes de soldats
accoururent de toutes les extrmits de la monarchie autrichienne, pour
tenter la fortune sous ce gnral expriment. Un grand nombre, qui
avaient dj combattu autrefois sous ses drapeaux, admir de prs sa
grandeur et prouv sa gnrosit, sortirent de l'obscurit  cet appel,
afin de partager avec lui, une seconde fois, gloire et butin.
L'lvation de la solde promise en attira des milliers, et le riche
entretien, qui tait assur au soldat aux dpens du paysan, fut pour
celui-ci une invincible tentation d'embrasser plutt lui-mme cet tat
que de succomber sous l'oppression militaire. On contraignit toutes les
provinces autrichiennes de contribuer pour cet armement coteux; aucune
condition ne fut exempte de taxes; aucune dignit, aucun privilge ne
dispensaient de la capitation. La cour d'Espagne ainsi que le roi de
Hongrie accordrent une somme considrable; les ministres firent des
dons magnifiques; et Wallenstein lui-mme sacrifia deux cent mille cus
de ses biens particuliers pour hter l'armement. Il soutint sur sa
cassette les officiers pauvres; et, par son exemple, par un brillant
avancement, par des promesses plus brillantes encore, il excita les
riches  lever des troupes  leurs frais. Qui mettait un corps sur pied
avec ses propres ressources en avait le commandement. Dans la nomination
des officiers, la religion ne faisait aucune diffrence: l'exprience,
la richesse et le courage taient plus considrs que la croyance. Cette
justice gale envers les diffrentes sectes, et plus encore la
dclaration que l'armement actuel n'avait rien  dmler avec la
religion, tranquillisrent le sujet protestant et le portrent 
contribuer comme les autres aux charges publiques. En mme temps, le duc
ne ngligea pas de ngocier, en son propre nom, avec les tats trangers
pour obtenir des hommes et de l'argent. Il dcida le duc de Lorraine 
marcher une seconde fois pour l'empereur; il fallut que la Pologne lui
fournt des cosaques, l'Italie des munitions de guerre. Avant que le
troisime mois ft coul, l'arme, rassemble en Moravie, ne se montait
pas  moins de quarante mille hommes, la plupart tirs de ce qui restait
de la Bohme, de Moravie, de Silsie et des provinces allemandes de la
maison d'Autriche. Ce que chacun avait jug inexcutable, Wallenstein, 
l'tonnement de toute l'Europe, l'avait accompli dans un trs-court
espace de temps. La magie de son nom, de son or et de son gnie avait
appel sous les armes plus de milliers d'hommes qu'on n'et espr avant
lui d'en rassembler de centaines. Fournie, jusqu' la profusion, de
toutes les choses ncessaires, commande par des officiers expriments,
enflamme d'un enthousiasme qui promettait la victoire, cette arme
nouvelle n'attendait qu'un signe de son chef pour se montrer digne de
lui par de valeureux exploits.

Le duc avait rempli sa promesse, l'arme tait prte  entrer en
campagne: alors il se retira et remit  l'empereur le soin de lui donner
un gnral. Mais il et t aussi facile de lever une seconde arme
comme celle-l, que de trouver pour elle un autre chef que Wallenstein.
Cette arme, qui promettait tant de choses, la dernire esprance de
l'empereur, n'tait rien qu'un prestige, aussitt que se dissipait
l'enchantement qui l'avait produite. Wallenstein lui avait donn l'tre:
sans lui, elle rentrait dans le nant, comme une cration magique. Les
officiers taient engags envers lui comme ses dbiteurs, ou lis
troitement, comme ses cranciers,  son intrt et  la dure de sa
puissance: il avait donn les rgiments  ses parents,  ses cratures,
 ses favoris. C'tait lui, lui seul, qui pouvait tenir aux troupes les
enivrantes promesses par lesquelles il les avait attires  son service.
Sa parole donne tait pour tous la seule garantie de leurs audacieuses
esprances; une confiance aveugle en sa toute-puissance tait l'unique
lien qui confondait en un vivant esprit de corps les diffrents mobiles
de leur zle. C'en tait fait de la fortune de chacun, aussitt que se
retirait celui qui en avait garanti l'accomplissement.

Quoique le refus de Wallenstein ne ft nullement srieux, il ne se
servit pas moins avec beaucoup de succs de cet pouvantail pour
arracher  l'empereur l'acceptation de ses conditions exorbitantes. Les
progrs de l'ennemi rendaient le pril chaque jour plus pressant, et le
secours tait si prs! Il dpendait d'un seul homme de mettre une
prompte fin  la dtresse gnrale. Pour la troisime et dernire fois,
le prince d'Eggenberg reut donc l'ordre de dcider son ami, mme au
prix des plus durs sacrifices,  se charger du commandement.

Il le trouva  Znam, en Moravie, fastueusement environn des troupes
dont il faisait convoiter la possession  l'empereur. L'orgueilleux
sujet reut l'envoy de son souverain comme un suppliant. Jamais,
rpondit-il, il ne pourrait se fier  un rtablissement qu'il devait
uniquement  la dtresse, non  la justice de l'empereur. A la vrit,
on le cherchait maintenant que le danger tait au comble, et qu'on
n'esprait de salut que de son bras, mais le service rendu ferait
bientt retomber son auteur dans l'oubli, et l'ancienne sret
ramnerait l'ancienne ingratitude. Toute sa gloire tait compromise,
s'il trompait l'attente que l'on fondait sur lui; et son bonheur, son
repos, s'il russissait de la satisfaire. Bientt se rveillerait contre
lui l'ancienne jalousie, et le monarque dpendant d'autrui ne ferait
nulle difficult de sacrifier une seconde fois aux convenances du moment
un serviteur qui aurait cess d'tre ncessaire. Il valait mieux pour
lui abandonner tout de suite et librement un poste d'o il serait
d'ailleurs prcipit tt ou tard par les cabales de ses adversaires. Il
n'attendait plus de sret et de contentement qu'au sein de la vie
prive, et c'tait uniquement pour obliger l'empereur qu'il s'tait
arrach pour quelque temps, et bien malgr lui,  son heureuse
tranquillit.

Le ministre, fatigu de cette longue comdie prit alors un ton plus
srieux et menaa l'obstin Wallenstein de toute la colre du monarque,
s'il persistait dans sa rsistance. La majest de l'empereur, lui
dit-il, s'tait assez profondment abaisse, et, au lieu d'mouvoir sa
gnrosit par la condescendance, elle n'avait fait que caresser son
orgueil et accrotre son opinitret. S'il fallait qu'elle et fait
inutilement ce grand sacrifice, il ne rpondait pas que le suppliant ne
se changet en matre et que le monarque ne venget sur le sujet rebelle
sa dignit offense. Quelque faute que Ferdinand pt avoir commise,
l'empereur avait le droit d'exiger la soumission; l'homme pouvait se
tromper, mais le souverain ne pouvait jamais avouer son erreur. Si le
duc de Friedland avait souffert par une injuste sentence, il serait
ddommag de toutes ses pertes; la majest souveraine pouvait gurir les
blessures qu'elle-mme avait faites. Rclamait-il des garanties pour sa
personne et des dignits, l'quit de l'empereur ne lui refuserait
aucune demande lgitime. Seule, la majest mprise ne se pouvait
apaiser par aucune rparation, et la dsobissance  ses ordres effaait
mme le plus clatant mrite. L'empereur avait besoin de ses services,
et, comme empereur, il les exigeait. Quelque prix que Wallenstein voult
y mettre, l'empereur le lui accordait. Mais il voulait l'obissance;
sinon, le poids de sa colre craserait l'indocile serviteur.

Wallenstein, dont les vastes possessions, enclaves dans la monarchie
autrichienne, taient sans cesse  la merci du pouvoir imprial, sentit
vivement que cette menace n'tait pas vaine; mais ce ne fut pas la
crainte qui surmonta enfin son obstination simule. Ce langage imprieux
ne lui dcouvrit que trop clairement la faiblesse et le dsespoir qui en
taient la source; l'empressement de l'empereur  lui accorder toutes
ses demandes lui persuada qu'il touchait au terme de ses voeux. Il se
dclara donc vaincu par l'loquence d'Eggenberg et le quitta pour aller
rdiger ses conditions.

Le ministre n'attendait pas sans angoisse un crit o le plus
orgueilleux des serviteurs avait l'audace de dicter des lois au plus
orgueilleux des princes. Mais, si faible que ft sa confiance en la
modestie de son ami, les prtentions excessives contenues dans cet crit
dpassrent cependant de bien loin ses craintes les plus vives.
Wallenstein demandait une autorit suprme et absolue sur toutes les
armes allemandes de la maison d'Autriche et d'Espagne, avec le pouvoir
illimit de punir et de rcompenser. Ni le roi de Hongrie, ni l'empereur
lui-mme n'auraient la permission de paratre  l'arme, et moins encore
d'y faire aucun acte d'autorit. L'empereur ne devait y disposer d'aucun
emploi, y distribuer aucune rcompense; aucune lettre de grce ne devait
tre valable sans la ratification de Wallenstein. Il disposerait seul, 
l'exclusion de tous tribunaux de l'empereur et de l'Empire, de tout ce
qui serait confisqu ou conquis en Allemagne. On lui cderait,  titre
de rcompense ordinaire, un domaine hrditaire imprial, et en outre,
comme don extraordinaire, un des pays conquis dans l'Empire. Toute
province autrichienne lui devait tre ouverte, comme refuge aussitt
qu'il en aurait besoin. Il demandait de plus que le duch de
Mecklembourg lui ft garanti dans le trait de paix futur; enfin il
voulait un cong formel et signifi longtemps d'avance, si l'on devait
juger ncessaire de lui retirer une seconde fois le gnralat.

Vainement le ministre le pressa de modrer ces demandes, par lesquelles
l'empereur allait tre dpouill de tous ses droits de souverain sur
l'arme et abaiss  n'tre qu'une crature de son gnral. On lui avait
trop laiss voir l'absolue ncessit de ses services, pour tre encore
matre du prix qu'il faudrait les payer. Si la force des circonstances
obligeait l'empereur de consentir  ces demandes, ce n'tait pas un
simple mouvement de vengeance et d'orgueil qui engageait le duc  les
faire. Le plan de la rvolte future tait trac, et l'on ne pouvait se
passer pour l'accomplir d'aucun des avantages que Wallenstein cherchait
 s'assurer dans son trait avec la cour. Ce plan exigeait que toute
autorit en Allemagne ft ravie  l'empereur et passt dans les mains de
son gnral: ce but tait atteint aussitt que Ferdinand aurait sign
ces conditions. L'usage que Wallenstein se proposait de faire de son
arme, et qui certes diffrait infiniment du dessein qu'on avait en la
lui remettant, n'admettait aucun partage de pouvoir, et bien moins
encore un pouvoir suprieur au sien. Pour qu'il ft le seul matre de
leur volont, il devait paratre aux yeux des soldats comme le seul
matre de leur sort; pour se substituer insensiblement  son chef
suprme, et attribuer  sa propre personne les droits de souverainet
que lui avait seulement prts la puissance suprme, il devait loigner
soigneusement celle-ci de la vue des troupes. De l son refus obstin de
souffrir,  l'arme, aucun prince de la maison d'Autriche. La libert de
disposer  son gr de tous les biens confisqus et conquis dans l'Empire
lui offrait des moyens redoutables pour acheter des partisans et des
instruments dociles, et pour jouer le dictateur en Allemagne, plus que
jamais empereur ne se l'tait permis en temps de paix. Par le droit de
se servir au besoin des pays autrichiens comme de lieux de refuge, il
obtenait la libre facult de tenir l'empereur comme prisonnier dans ses
propres tats et par sa propre arme, d'puiser la substance de ces
provinces et de miner la puissance de l'Autriche dans ses fondements.
Maintenant, quoi que le sort dcidt, Wallenstein, par les conditions
qu'il arrachait  l'empereur, avait galement bien pourvu, dans tous les
cas,  ses intrts. Si les vnements se montraient favorables  ses
audacieux projets, ce trait lui en rendait l'excution plus facile; si
les conjonctures en dconseillaient l'excution, du moins ce trait
avait t pour lui le plus magnifique ddommagement. Mais comment
pouvait-il croire valable un pacte qu'il arrachait  son matre et qui
tait fond sur un crime? Comment pouvait-il esprer d'enchaner
l'empereur par une obligation qui condamnait  mort l'homme assez
tmraire pour l'imposer? Cependant, ce criminel, digne de mort, tait
maintenant, dans toute la monarchie, le serviteur le plus indispensable,
et Ferdinand, exerc  la feinte, lui accorda tout ce qu'il demandait.

Les troupes impriales avaient donc enfin un chef digne de ce nom. Tout
autre pouvoir dans l'arme, mme celui de l'empereur, cessa ds le
moment o Wallenstein prit le bton de commandement, et tout ce qui
n'manait pas de lui tait de nulle valeur. Des rives du Danube jusqu'au
Wser et  l'Oder, on sentit le lever vivifiant de l'astre nouveau. Dj
un nouvel esprit anime les soldats de l'empereur; la guerre entre dans
une nouvelle phase. Les esprances des catholiques se raniment, et le
monde protestant observe avec inquitude le changement des conjonctures.

Plus il avait fallu acheter  grand prix le nouveau gnral, plus,  la
cour de l'empereur, on se croyait en droit d'esprer de grandes choses;
mais le duc ne se pressa point de remplir cette attente. Aux portes de
la Bohme, avec une formidable arme, il n'avait qu' se montrer pour
vaincre les Saxons affaiblis et ouvrir avec clat sa nouvelle carrire
en reconqurant ce royaume. Mais, satisfait d'inquiter l'ennemi avec
ses Croates, dans des engagements qui ne dcidaient rien, il lui laissa
en proie la meilleure partie du pays et marcha vers son but particulier
 pas mesurs et tranquilles. Son plan n'tait point de vaincre les
Saxons, mais de s'unir avec eux. Uniquement occup de cette affaire
importante, il laissait, en attendant, reposer ses armes, afin de
triompher d'autant plus srement par la voie des ngociations. Il mit
tout en oeuvre pour dtacher l'lecteur de l'alliance sudoise, et
Ferdinand lui-mme, toujours dispos  la paix avec ce prince, approuva
cette conduite. Mais les grandes obligations que les Saxons avaient aux
Sudois taient encore trop prsentes  leur mmoire pour permettre une
si honteuse perfidie; et, si mme ils en avaient senti la tentation, le
caractre quivoque de Wallenstein et le mauvais renom de la politique
autrichienne ne leur permettaient de prendre aucune confiance en la
sincrit des promesses du duc. Trop connu pour un trompeur dans son
rle d'homme d'tat, il ne trouva nulle crance dans l'unique occasion
o, vraisemblablement, il tait sincre, et les circonstances ne
souffraient pas encore que, en dcouvrant ses vrais motifs, il mt hors
de doute la sincrit de ses intentions. Il rsolut donc  contre-coeur
d'arracher par la force des armes ce qu'il n'avait pu obtenir par la
voie des ngociations. Il rassembla promptement ses troupes et parut
devant Prague, avant que les Saxons pussent secourir cette capitale.
Aprs une courte rsistance des assigs, la trahison des capucins en
ouvrit l'entre  un de ses rgiments, et la garnison, rfugie dans le
chteau, rendit les armes  des conditions honteuses. Matre de la
capitale, il espra, pour ses ngociations  la cour de Saxe, un accueil
plus favorable; toutefois, en mme temps qu'il les renouvelait auprs du
gnral d'Arnheim, il ne ngligea pas de leur donner plus de poids par
un coup dcisif. Il ordonna d'occuper en toute hte les troits passages
entre Aussig et Pirna, pour couper  l'arme saxonne le retour dans son
pays; mais la clrit d'Arnheim la droba heureusement au pril. Aprs
la retraite de ce gnral, gra et Leutmeritz, derniers asiles des
Saxons, se rendirent au vainqueur, et le royaume rentra sous la
domination de son souverain lgitime en moins de temps qu'il n'avait t
perdu.

Moins occup des intrts de son matre que de l'excution de ses
desseins, Wallenstein songea alors  porter la guerre en Saxe, pour
contraindre l'lecteur, en ravageant ses tats,  un accommodement
particulier avec l'empereur, ou plutt avec le duc de Friedland. Mais,
si peu accoutum qu'il ft d'ailleurs  soumettre sa volont  la force
des circonstances, il comprit nanmoins la ncessit de subordonner,
pour le moment,  une affaire plus pressante son projet favori. Tandis
qu'il chassait les Saxons de la Bohme, Gustave-Adolphe avait remport
sur le Rhin et sur le Danube les victoires que nous avons racontes, et
dj il avait port la guerre,  travers la Franconie et la Souabe, aux
limites de la Bavire. Maximilien, battu au bord du Lech et priv de son
meilleur appui par la mort de Tilly, insistait auprs de l'empereur pour
qu'il envoyt au plus vite de Bohme  son secours le duc de Friedland,
et loignt le danger de l'Autriche mme, en dfendant la Bavire. Il
adressa sa prire  Wallenstein lui-mme, et lui demanda de la manire
la plus pressante de dtacher du moins, en attendant, quelques rgiments
 son aide, jusqu' ce qu'il vnt lui-mme, avec l'arme principale.
Ferdinand appuya cette prire de toute son influence, et les courriers
se succdrent auprs de Wallenstein pour le dterminer  marcher sur
le Danube.

Mais on put voir alors combien Ferdinand avait sacrifi de son autorit
en remettant  d'autres mains son pouvoir sur les troupes et les droits
du commandement. Indiffrent aux prires de Maximilien, sourd aux ordres
ritrs de l'empereur, Wallenstein demeura inactif en Bohme et
abandonna l'lecteur  son sort. Le souvenir des mauvais services que
Maximilien lui avait rendus autrefois auprs de l'empereur,  la dite
de Ratisbonne, s'tait grav profondment dans le coeur implacable de
Friedland, et les rcents efforts de l'lecteur pour empcher son
rtablissement n'taient pas rests un secret pour lui. Le moment tait
venu de venger cette injure, et l'lecteur prouva durement qu'il
s'tait fait un ennemi du plus vindicatif des hommes. La Bohme,
rpondit Wallenstein, ne pouvait rester sans dfense, et le meilleur
moyen de couvrir l'Autriche tait de laisser l'arme sudoise
s'affaiblir devant les forteresses de Bavire. C'est ainsi qu'il
chtiait son ennemi par le bras des Sudois; et, tandis que les places
tombaient l'une aprs l'autre dans leurs mains, il laissait l'lecteur
languir vainement  Ratisbonne dans l'attente de son arrive. Ce fut
seulement quand la complte soumission de la Bohme ne lui laissa plus
d'excuse, et quand les conqutes de Gustave-Adolphe en Bavire
menacrent l'Autriche elle-mme d'un danger prochain, qu'il cda aux
sollicitations de l'lecteur et de l'empereur, et qu'il se rsolut 
oprer avec Maximilien la runion longtemps dsire, qui, d'aprs
l'espoir gnral des catholiques, devait dcider du sort de toute la
campagne.

Gustave-Adolphe lui-mme, qui avait trop peu de monde pour tenir tte
aux seules forces de Wallenstein, craignit la jonction de deux armes si
puissantes, et l'on s'tonne avec raison qu'il n'ait pas montr plus
d'activit pour l'empcher. Il semble avoir trop compt sur la haine qui
divisait les deux chefs et ne permettait d'attendre aucune association
de leurs armes pour un but commun; et quand l'vnement dmentit ses
conjectures, il n'tait plus temps de rparer cette faute. A la premire
nouvelle certaine qu'il reut de leur dessein, il courut, il est vrai,
dans le haut Palatinat, pour fermer le chemin  l'lecteur; mais
celui-ci avait dj pris les devants, et la jonction s'tait opre
auprs d'gra.

Wallenstein avait choisi cette place frontire pour thtre du triomphe
qu'il tait  la veille de remporter sur son orgueilleux adversaire. Non
content de le voir  ses pieds comme un suppliant, il lui imposait
encore la dure loi de laisser derrire lui ses tats sans dfense, de
venir de bien loin au-devant de son protecteur, et de faire, par une
avance si marque, l'humiliant aveu de sa dtresse et de ses besoins. Le
prince orgueilleux se soumit, mme  cet abaissement, avec tranquillit.
Ce n'tait pas sans un pnible combat qu'il s'tait dcid  devoir sa
dlivrance  celui qui n'aurait jamais eu un tel pouvoir si les choses
taient alles selon ses voeux; mais, une fois dcid, il tait assez
homme pour supporter toute offense insparable de sa rsolution, et il
tait assez matre de lui-mme pour mpriser de petites souffrances
lorsqu'il s'agissait de poursuivre un grand but.

Mais, autant il en avait cot pour rendre seulement possible cette
runion, autant il tait difficile de s'accorder sur les conditions
auxquelles elle devait avoir lieu et se maintenir. Les forces combines
devaient tre sous les ordres d'un seul gnral, si l'on voulait
atteindre le but de la runion; et des deux cts on sentait galement
peu d'inclination  se soumettre  l'autorit d'un rival. Si Maximilien
s'appuyait sur sa dignit d'lecteur, sur la splendeur de sa race, sur
sa haute position dans l'Empire, Wallenstein ne fondait pas de moindres
prtentions sur sa gloire militaire et sur le pouvoir illimit que
l'empereur lui avait confr. Autant la fiert du prince se rvoltait de
se trouver sous les ordres d'un serviteur imprial, autant l'orgueil de
Friedland tait flatt par la pense de prescrire des lois  un esprit
si imprieux. On en vint l-dessus  une lutte opinitre, mais qui
finit, par un accord mutuel,  l'avantage de Wallenstein. Le
commandement des deux armes, surtout aux jours de combat, lui fut
attribu sans restriction, et tout pouvoir fut t  l'lecteur de
changer l'ordre de bataille et mme la marche de l'arme. Il ne se
rserva rien que le droit de punir et de rcompenser ses propres
soldats, et la libre disposition de ses troupes aussitt qu'elles
agiraient spares de celles de l'empereur.

Aprs ces prliminaires, on hasarda enfin de paratre aux yeux l'un de
l'autre; mais ce ne fut qu'aprs s'tre promis l'oubli complet du pass
et avoir rgl avec la dernire exactitude les formalits de l'acte de
rconciliation. Comme ils en taient convenus, les deux princes
s'embrassrent,  la vue de leurs troupes, et se donnrent des
assurances rciproques d'amiti, tandis que leurs coeurs dbordaient de
haine. A la vrit, Maximilien, consomm dans l'art de la dissimulation,
fut assez matre de lui pour ne pas trahir par un seul trait de son
visage ses vritables sentiments; mais dans les yeux de Wallenstein
tincelait la maligne joie du triomphe, et la contrainte visible de tous
ses mouvements dcelait la force de la passion qui matrisait son coeur
orgueilleux.

Les troupes combines, bavaroises et impriales, composaient maintenant
une arme d'environ soixante mille hommes, la plupart soldats prouvs,
devant lesquels le roi de Sude ne pouvait risquer de se montrer en
campagne. Aussi, aprs avoir tent vainement d'empcher leur jonction,
il se retira  la hte sur la Franconie, et attendit un mouvement
dcisif de l'ennemi pour prendre sa rsolution. La position de l'arme
combine, entre les frontires de Saxe et de Bavire, fit douter quelque
temps encore si elle transporterait le thtre de la guerre dans le
premier de ces deux pays, ou si elle chercherait  loigner les Sudois
du Danube et  dlivrer la Bavire. Arnheim avait dgarni la Saxe de
troupes, pour faire des conqutes en Silsie, non sans avoir l'intention
secrte, comme beaucoup l'en accusent, de faciliter au duc de Friedland
l'entre de l'lectorat et de pousser plus vivement l'esprit irrsolu de
Jean-Georges  un accommodement avec l'empereur. Gustave-Adolphe
lui-mme, dans la persuasion que les vues de Wallenstein taient
diriges contre la Saxe, y envoya promptement, pour ne pas laisser son
alli sans secours, un renfort considrable, fermement rsolu  le
suivre avec toutes ses forces, aussitt que les circonstances le
permettraient. Mais bientt les mouvements de l'arme de Friedland lui
firent voir que c'tait contre lui-mme qu'elle avanait, et la marche
du duc  travers le haut Palatinat mit la chose hors de doute. Il
s'agissait maintenant pour Gustave de songer  sa propre sret, de
combattre moins pour la domination que pour son existence en Allemagne,
et d'emprunter ses moyens de salut  la fertilit de son gnie.
L'approche de l'ennemi le surprit avant qu'il et eu le temps de rallier
 lui ses troupes, rpandues dans toute l'Allemagne, et d'appeler  son
secours les princes allis. Beaucoup trop faible par le nombre pour tre
en tat d'arrter la marche de l'ennemi, il n'avait plus que le choix de
se jeter dans Nuremberg et de courir le risque de s'y voir enferm par
les forces de Wallenstein et vaincu par la famine, ou de sacrifier cette
ville et d'attendre des renforts sous le canon de Donawert. Indiffrent
aux fatigues et aux dangers, lorsqu'il entendait la voix de l'humanit
et l'appel de l'honneur, il choisit, sans hsiter, le premier parti,
fermement rsolu de s'ensevelir, avec toute son arme, sous les ruines
de Nuremberg, plutt que de fonder son salut sur la perte de cette ville
allie.

Aussitt on fit des prparatifs pour entourer d'un retranchement la
ville avec tous les faubourgs et tablir, dans l'enceinte, un camp
fortifi. Des milliers de bras se mirent sur-le-champ  cet immense
ouvrage, et tous les habitants de Nuremberg furent enflamms d'un zle
hroque, pour dvouer  la cause commune leur sang, leur vie, leurs
biens. Un foss, profond de huit pieds et large de douze, environna
toutes les fortifications; les lignes furent dfendues par des redoutes
et des bastions, les avenues par des demi-lunes. La Pegnitz, qui
traverse Nuremberg, partageait tout le camp en deux demi-cercles, relis
par des ponts nombreux. Environ trois cents pices d'artillerie tiraient
des remparts de la ville et des retranchements du camp. Les paysans des
villages voisins et les bourgeois de Nuremberg mirent la main 
l'oeuvre, de concert avec les soldats sudois, en sorte que, ds le
septime jour, l'arme put occuper le camp, et que, le quatorzime, tout
cet immense ouvrage fut achev.

Tandis que ces choses se passaient hors des murs, les magistrats de la
ville taient occups  remplir les magasins et  se fournir de toutes
les munitions de guerre et de bouche pour un long sige. Ils ne
ngligrent pas non plus de pourvoir, par de rigoureuses mesures de
propret,  la sant des habitants, que pouvait aisment mettre en pril
l'affluence de tant de monde. Afin de pouvoir soutenir le roi, en cas de
ncessit, tout ce qu'il y avait de jeunes gens dans la bourgeoisie de
Nuremberg fut enrl et exerc aux armes; la milice de la ville dj
existante fut renforce considrablement, et l'on mit sur pied un
nouveau rgiment, divis en vingt-quatre compagnies, dsignes par les
lettres de l'ancien alphabet. Sur ces entrefaites, Gustave avait appel
 son secours ses allis, le duc Guillaume de Weimar et le landgrave de
Hesse-Cassel, et il avait ordonn  ses gnraux, aux bords du Rhin, en
Thuringe et dans la basse Saxe, de se mettre en marche promptement et
de le joindre avec leurs troupes  Nuremberg. Son arme, qui tait
campe en dedans des lignes de cette ville impriale, ne s'levait pas 
beaucoup plus de seize mille hommes: ce n'tait pas mme le tiers de
l'arme ennemie.

Cependant, celle-ci s'tait avance  petites journes jusqu' Neumarkt,
o le duc Friedland passa une revue gnrale. Transport,  la vue de
cette masse formidable, il ne put retenir une vanterie de jeune homme:
On verra dans quatre jours, s'cria-t-il, qui, du roi de Sude ou de
moi, sera le matre du monde. Cependant, malgr sa grande supriorit,
il ne fit rien pour raliser cette fire promesse, et ngligea mme
l'occasion d'craser son ennemi, quand celui-ci fut assez tmraire pour
se prsenter devant lui hors de ses lignes. On a livr assez de
batailles, rpondit-il  ceux qui le pressaient d'attaquer; il est temps
de suivre une autre mthode. On vit ds ce moment combien l'on avait
gagn  trouver un gnral dont la rputation, dj tablie, n'avait pas
besoin des entreprises hasardes par lesquelles d'autres se htent
ncessairement de se faire un nom. Persuad que le courage dsespr de
l'ennemi vendrait trs-chrement la victoire, et qu'une dfaite, essuye
dans ces contres, ruinerait sans ressource les affaires de l'empereur,
il se contenta de consumer par un long sige l'ardeur guerrire de son
ennemi, et, en lui enlevant toute occasion de se livrer  l'imptuosit
de son courage, il lui ravit justement l'avantage qui l'avait rendu
jusqu'alors invincible. Ainsi donc, sans faire la moindre entreprise, il
tablit, derrire la Rednitz, vis--vis de Nuremberg, un camp fortement
retranch, et, par cette position bien choisie, il intercepta, aussi
bien pour la ville que pour le camp, tous les approvisionnements de
Franconie, de Souabe et de Thuringe. Il tenait donc le roi assig en
mme temps que la ville et se flattait de lasser lentement, mais
d'autant plus srement, par la famine et les maladies, le courage de son
adversaire, qu'il n'avait nulle envie de mettre  l'preuve en bataille
range.

Mais il connaissait trop peu les ressources et les forces de
Gustave-Adolphe et n'avait pas veill suffisamment  se garantir
lui-mme du sort qu'il lui prparait. Les paysans de tout le territoire
voisin avaient fui avec leurs provisions, et les fourrageurs de
Friedland taient obligs de se battre avec les Sudois pour le peu qui
restait. Le roi pargna les magasins de la ville, aussi longtemps qu'il
fut possible de s'approvisionner dans le voisinage, et ces courses de
part et d'autre amenrent entre les Croates et les Sudois une guerre
continuelle, dont tous les environs offraient les affreux vestiges. Il
fallait conqurir, l'pe  la main, les ncessits de la vie, et les
partis n'osaient plus se hasarder  fourrager sans une escorte
nombreuse. Du moins, aussitt que les troupes du roi prouvaient la
disette, la ville de Nuremberg leur ouvrait ses magasins; mais
Wallenstein tait contraint d'approvisionner les siennes de fort loin.
Un grand convoi, achet en Bavire, tait en route pour son camp, et il
avait dtach mille hommes pour l'amener en sret. Gustave-Adolphe, qui
en fut inform, expdia aussitt un rgiment de cavalerie, pour
s'emparer de ces vivres, et l'obscurit de la nuit favorisa
l'entreprise. Tout le convoi tomba dans les mains des Sudois, avec la
ville o il s'tait arrt; l'escorte impriale fut taille en pices,
prs de douze cents ttes de btail furent enleves, et mille voitures
charges de pain, qu'il n'tait pas facile d'emmener, furent brles.
Sept rgiments, que le duc de Friedland avait fait avancer vers Altdorf,
pour protger le convoi impatiemment attendu, furent, aprs un combat
opinitre, disperss par le roi, qui s'tait galement avanc pour
couvrir la retraite des siens, et repousss dans le camp imprial, avec
une perte de quatre cents hommes. Tant de contrarits, et la fermet du
roi, si peu prvue de Friedland, lui firent regretter d'avoir laiss
chapper l'occasion d'une bataille. Maintenant, la force du camp sudois
rendait toute attaque impossible, et la jeunesse arme de Nuremberg
tait pour le roi une fertile cole militaire, au moyen de laquelle il
pouvait rparer  l'instant toutes ses pertes. Le dfaut de vivres ne se
faisait pas moins sentir dans le camp imprial que dans le camp sudois,
et il tait au moins trs-difficile de prvoir quel serait celui des
deux partis qui forcerait l'autre  quitter le premier sa position.

Les deux armes taient restes quinze jours en prsence, couvertes par
des retranchements galement inexpugnables, sans risquer rien de plus
que de lgres courses et d'insignifiantes escarmouches. De part et
d'autre, des maladies contagieuses, suite naturelle de la mauvaise
nourriture et de l'entassement des troupes, avaient plus enlev de
monde que le fer de l'ennemi, et la dtresse croissait de jour en jour.
Enfin les secours, longtemps attendus, parurent dans le camp sudois, et
ces renforts considrables permirent au roi d'obir  sa bravoure
naturelle et de briser les chanes qui l'avaient retenu jusqu'alors.

Conformment  son invitation, le duc Guillaume de Weimar avait form,
en toute hte, au moyen des garnisons de la basse Saxe et de la
Thuringe, un corps d'arme, auquel se joignirent, en Franconie, quatre
rgiments saxons et bientt aprs, sous Kitzingen, les troupes du Rhin,
que le landgrave Guillaume de Hesse-Cassel et le comte palatin de
Birkenfeld envoyaient au secours du roi. Le chancelier Oxenstiern se
chargea de conduire cette arme combine au lieu de sa destination.
Aprs avoir encore fait sa jonction,  Windsheim, avec le duc Bernard de
Weimar et le gnral sudois Banner, il s'avana rapidement jusqu'
Bruck et Eltersdorf, o il passa la Regnitz, et arriva heureusement dans
le camp sudois. Ce secours montait  prs de cinquante mille hommes et
amenait soixante canons et quatre mille chariots de bagage.
Gustave-Adolphe se voyait donc  la tte d'environ soixante-dix mille
combattants, sans mme compter la milice de la ville de Nuremberg, qui
pouvait, au besoin, mettre en campagne trente mille robustes bourgeois.
Formidable arme, oppose  une autre qui ne l'tait pas moins! Toute la
guerre paraissait maintenant concentre en une seule bataille, pour
recevoir enfin sa dernire solution. L'Europe, partage, avait les yeux
fixs sur cette arne, o les forces des deux puissances belligrantes
convergeaient comme dans un redoutable foyer.

Mais, si l'on avait t rduit  lutter avec la disette avant l'arrive
des secours, ce flau s'accrut dsormais d'une manire effrayante dans
les deux camps, car Wallenstein avait aussi fait venir de la Bavire de
nouveaux renforts. Outre les cent vingt mille soldats qui taient en
prsence, outre un nombre de chevaux qui s'levait, pour les deux
armes,  plus de cinquante mille; outre les habitants de Nuremberg, qui
surpassaient de beaucoup en nombre l'arme sudoise, on comptait,
seulement dans le camp de Wallenstein, quinze mille femmes et autant de
charretiers et de valets; on n'en comptait pas beaucoup moins dans le
camp sudois. La coutume de ce temps-l permettait au soldat de mener
avec lui sa famille en campagne. Chez les Impriaux, une foule
innombrable de femmes de mauvaise vie suivaient l'arme, et la svre
surveillance exerce sur les moeurs dans le camp sudois, ne permettant
aucun dsordre, encourageait par l mme les mariages lgitimes. Des
coles rgulires de campagne taient tablies pour la jeune gnration,
dont ce camp tait la patrie, et l'on en tirait une excellente race de
soldats, en sorte que, durant une longue guerre, les armes pouvaient se
recruter par elles-mmes. Il ne faut pas s'tonner si ces nations
errantes affamaient tous les cantons o elles sjournaient, et si cette
multitude superflue faisait monter  des prix excessifs les choses
ncessaires  la vie. Les moulins autour de Nuremberg ne suffisaient pas
 moudre le grain que chaque journe consommait, et cinquante mille
livres de pain, que la ville livrait par jour au camp, irritaient la
faim sans la satisfaire. Les soins vraiment admirables des magistrats
de Nuremberg ne purent empcher qu'une grande partie des chevaux ne
prit par le manque de fourrage et que la violence croissante des
pidmies ne mt chaque jour plus de cent hommes au tombeau.

Pour mettre un terme  ces souffrances, Gustave-Adolphe, plein de
confiance en la supriorit de ses forces, sortit enfin de ses lignes le
cinquante-cinquime jour, se prsenta  l'ennemi en ordre de bataille,
et fit canonner le camp de Friedland par trois batteries, dresses sur
le bord de la Rednitz. Mais le duc resta immobile dans ses
retranchements et se contenta de rpondre de loin  ce dfi avec le feu
des mousquets et des canons. Consumer le roi par l'inaction et vaincre
sa persvrance par la famine tait sa rsolution mrement rflchie; et
aucune reprsentation de Maximilien, aucune marque d'impatience de
l'arme, aucune raillerie de l'ennemi, ne purent branler cette
rsolution. Tromp dans son esprance et press par le progrs de la
disette, Gustave-Adolphe voulut alors risquer l'impossible: le dessein
fut form d'assaillir ce camp, que l'art et la nature rendaient
galement inexpugnable.

Aprs avoir confi la dfense du sien  la milice de Nuremberg, il
sortit en ordre de bataille, le jour de la Saint-Barthlemy, le
cinquante-huitime depuis que l'arme avait occup ses retranchements,
et il passa la Rednitz prs de Frth, o il eut peu de peine  faire
plier les avant-postes. Sur les hauteurs escarpes, situes entre la
Biber et la Rednitz, et nommes le Vieux-Fort et Altenberg, tait post
le corps principal de l'ennemi, et le camp mme, command par ces
hauteurs, s'tendait  perte de vue dans la campagne. Toute la force de
l'artillerie tait rassemble sur ces collines. Des fosss profonds
entouraient des remparts inaccessibles; d'pais abatis et des palissades
aigus fermaient les abords de la montagne escarpe, du sommet de
laquelle Wallenstein, calme et tranquille comme un dieu, lanait ses
foudres  travers de noirs nuages de fume. Derrire les parapets, le
feu perfide des mousquets piait l'assaillant tmraire, et une mort
certaine le menaait par la gueule ouverte de cent canons. Ce fut contre
ce poste prilleux que Gustave-Adolphe dirigea son attaque, et cinq
cents mousquetaires, soutenus par peu de fantassins (un grand nombre ne
pouvait engager  la fois le combat dans cet espace troit), eurent
l'avantage peu envi de se jeter les premiers dans le gouffre bant de
la mort. L'attaque est furieuse, la rsistance terrible. Exposs sans
abri  toute la violence de l'artillerie ennemie, exasprs  la vue de
la mort invitable, ces guerriers intrpides gravissent la colline, qui
soudain se transforme en un volcan enflamm et vomit sur eux, au milieu
des tonnerres, une grle de fer. La grosse cavalerie s'lance aussitt
par les ouvertures que les boulets ennemis ont faites dans ce bataillon
compact; les rangs serrs se dsunissent, et cette bande intrpide de
hros, vaincue par la double puissance de la nature et des hommes, prend
la fuite, aprs avoir laiss sur la place une centaine de morts.
C'taient des Allemands,  qui la partialit de Gustave avait assign
l'honneur meurtrier de la premire attaque. Irrit de leur retraite, il
conduit maintenant  l'assaut ses Finlandais, pour faire rougir la
lchet allemande devant le courage des hommes du Nord. Les Finlandais,
accueillis par la mme pluie de feu, plient  leur tour devant des
forces suprieures. Un rgiment de troupes fraches les remplace, pour
renouveler l'attaque avec aussi peu de succs. Il est relev par un
quatrime, un cinquime, un sixime: en sorte que, pendant un combat de
dix heures, tous les rgiments attaqurent, et tous se retirrent
sanglants et dchirs du champ de bataille. Mille corps mutils jonchent
la terre, et Gustave invincible poursuit l'attaque, et Wallenstein
inbranlable se maintient dans sa forteresse.

Sur ces entrefaites, la cavalerie impriale et l'aile gauche des
Sudois, poste dans un petit bois sur la Rednitz, ont engag un violent
combat, o le succs est balanc et l'ennemi tantt vaincu, tantt
vainqueur. Des deux parts, le sang coule avec la mme abondance, et une
valeur gale se dploie. Le duc de Friedland, comme le prince Bernard de
Weimar, a son cheval tu sous lui; le roi lui-mme a la semelle de sa
botte emporte par un boulet. L'attaque et la rsistance se renouvellent
avec une fureur obstine, jusqu'au moment o la nuit vient enfin
obscurcir le champ de bataille et inviter au repos les combattants
acharns. Mais les Sudois sont dj trop avancs pour que la retraite
se puisse entreprendre sans pril. Tandis que le roi cherche  dcouvrir
un officier, pour envoyer par lui aux rgiments l'ordre de la retraite,
se prsente  lui le colonel Hebron, vaillant cossais, que son courage
avait seul entran hors du camp, pour partager les prils de la
journe. Irrit contre le roi, qui lui avait prfr, peu auparavant,
pour une action prilleuse, un colonel plus jeune que lui, il avait fait
prcipitamment le voeu de ne plus tirer l'pe pour lui. Gustave-Adolphe
se tourne de son ct, et, louant son courage, le prie de porter aux
rgiments l'ordre de la retraite. Sire, rplique le vaillant soldat,
c'est l'unique service que je ne puisse refuser  Votre Majest, car il
y a l quelques risques  courir. Et aussitt il part au galop pour
excuter la commission. Dans la chaleur du combat, le duc Bernard de
Weimar s'tait, il est vrai, empar d'une minence au-dessus du
Vieux-Fort, d'o l'on pouvait battre la montagne et tout le camp; mais
une violente averse, tombe pendant la nuit, rendait la cte si
glissante, qu'il fut impossible d'y monter des canons, et il fallut
quitter volontairement un poste achet par des flots de sang. Se dfiant
de la fortune, qui l'avait abandonn dans ce jour dcisif, le roi n'osa
pas continuer l'assaut, le lendemain, avec des troupes puises, et,
pour la premire fois, vaincu, parce qu'il n'tait pas vainqueur, il
ramena ses troupes derrire la Rednitz. Deux mille morts, qu'il laissait
sur le champ de bataille, attestaient sa perte, et le duc de Friedland
resta invaincu dans ses lignes.

Aprs cette action, les armes demeurrent encore quinze jours campes
en prsence, chacune dans l'espoir de forcer l'autre  dloger la
premire. Plus s'puisait chaque jour la petite provision de vivres,
plus croissaient horriblement les souffrances de la famine, et plus le
soldat devenait farouche: les paysans du voisinage taient les victimes
de sa brutale rapacit. Le progrs de la disette relchait tous les
liens de la discipline et de l'ordre dans le camp sudois; les troupes
allemandes se signalaient surtout par les violences qu'elles exeraient
indistinctement sur les amis et les ennemis. La faible main d'un seul
homme ne pouvait arrter une licence qui trouvait une sorte
d'approbation dans le silence des officiers infrieurs, et souvent mme
un encouragement dans leur funeste exemple. Le roi tait profondment
afflig de cette honteuse dcadence de la discipline, dont il avait t
fier jusqu'alors,  si bon droit; et l'nergie avec laquelle il reproche
aux officiers allemands leur ngligence atteste la vivacit de ses
sentiments. C'est vous, Allemands, s'crie-t-il, c'est vous-mmes qui
pillez votre patrie et qui dchanez vos fureurs contre vos propres
coreligionnaires. Dieu me soit tmoin que je vous abhorre; vous
m'inspirez un profond dgot, et mon coeur se remplit d'amertume quand
je vous regarde. Vous violez mes ordres; vous tes cause que le monde me
maudit, que les larmes de l'innocente pauvret me poursuivent, qu'il me
faut entendre dire ouvertement: Le roi, notre ami, nous fait plus de mal
que nos plus cruels ennemis. Pour vous, j'ai dpouill ma couronne de
ses trsors et dpens plus de quarante tonnes d'or, et je n'ai pas reu
de votre Empire d'Allemagne de quoi me faire un mchant habit. Je vous
ai donn tout ce que Dieu m'a dispens, et, si vous eussiez observ mes
lois, je vous aurais distribu avec joie tout ce qu'il pourra me donner
encore. Votre dfaut de discipline me persuade que vous avez de
mauvaises intentions, quelques raisons que je puisse avoir de louer
votre courage.

Nuremberg avait fait des efforts qui taient au-dessus de ses moyens
pour nourrir, pendant onze semaines, l'immense multitude entasse sur
son territoire; mais enfin les ressources s'puisrent, et le roi, comme
chef de l'arme la plus nombreuse, dut se rsoudre le premier  partir.
Nuremberg avait enseveli plus de dix mille de ses habitants, et
Gustave-Adolphe avait perdu environ vingt mille soldats par la guerre et
les maladies. Toutes les campagnes voisines taient dvastes, les
villages en cendres; les paysans, dpouills, languissaient sur les
chemins; l'air tait empoisonn de vapeurs pestilentielles; des maladies
dvorantes, engendres, dveloppes par la misrable nourriture, par les
manations d'un camp si populeux et de tant de cadavres putrfis, enfin
par la chaleur brlante des jours caniculaires, exeraient leurs ravages
sur les hommes et les animaux, et, longtemps encore aprs le dpart des
armes, la disette et la misre accablrent le pays. mu de la
dsolation gnrale, et sans espoir de vaincre l'obstination de
Friedland, le roi leva son camp le 8 septembre, et quitta Nuremberg,
aprs l'avoir pourvu, pour sa dfense, d'une garnison suffisante. Il
passa en ordre de bataille devant l'ennemi, qui resta immobile et ne fit
pas la moindre tentative pour inquiter son dpart. Il dirigea sa marche
vers Neustadt, sur l'Aisch, et vers Windsheim, o il resta cinq jours,
afin de rafrachir ses troupes et de se trouver  porte de Nuremberg,
si l'ennemi faisait quelque entreprise contre cette ville. Mais
Wallenstein, qui avait, tout autant que lui, besoin de se refaire,
n'avait attendu que la retraite des Sudois pour commencer la sienne.
Cinq jours aprs, il abandonna aussi son camp prs de Zirndorf, et le
livra aux flammes. Cent colonnes de fume, qui, des villages incendis,
s'levrent au ciel tout alentour, annoncrent son dpart et montrrent
 la ville console  quel sort elle avait elle-mme chapp. Sa marche,
dirige sur Forchheim, fut marque par les plus affreux ravages; mais il
avait dj trop d'avance pour que le roi pt l'atteindre. Alors Gustave
partagea son arme, que le pays puis ne pouvait nourrir, afin de
garder, avec une des divisions, la Franconie, et de poursuivre en
personne, avec l'autre, ses conqutes en Bavire.

Cependant, l'arme impriale et bavaroise avait pntr dans l'vch de
Bamberg, o le duc de Friedland passa une seconde revue. Il trouva cette
arme de soixante mille hommes rduite par la dsertion, les combats et
les maladies,  vingt-quatre mille, dont le quart tait des troupes
bavaroises. Ainsi le champ de Nuremberg avait plus affaibli les deux
partis que deux grandes batailles perdues, sans avoir avanc la guerre
d'un seul pas vers son terme, ni satisfait la vive attente de l'Europe
par un seul vnement dcisif. A la vrit, cette diversion avait fait
trve, pour quelque temps, aux conqutes du roi en Bavire, et prserv
l'Autriche mme d'une invasion ennemie; mais, en s'loignant de
Nuremberg, on rendait  Gustave-Adolphe la pleine libert de faire
encore de la Bavire le thtre de la guerre. Indiffrent au sort de ce
pays, et lass de la contrainte que lui imposait sa runion avec
l'lecteur, le duc de Friedland saisit avidement l'occasion de se
sparer de cet importun associ et de poursuivre avec une nouvelle
ardeur ses projets favoris. Toujours fidle  son premier plan de
sparer la Saxe des Sudois, il fit choix de ce pays pour les quartiers
d'hiver de ses troupes, et il espra, par sa pernicieuse prsence,
imposer d'autant plus vite  l'lecteur une paix spare.

Le moment ne pouvait tre plus favorable pour cette entreprise. Les
Saxons s'taient jets en Silsie, o, runis avec des auxiliaires du
Brandebourg et de la Sude, ils remportaient chaque jour de nouveaux
avantages sur les troupes de l'empereur. Par une diversion dans les
tats mmes de l'lecteur, on sauvait la Silsie, et la chose tait
d'autant plus facile, que la Saxe, par la guerre de Silsie, tait
dgarnie de dfenseurs et de toutes parts ouverte  l'ennemi. La
ncessit de sauver un tat hrditaire de l'Autriche faisait tomber
toutes les objections de Maximilien, et, sous le masque d'un zle
patriotique pour le bien de l'empereur, on pouvait sacrifier le duc de
Bavire avec d'autant moins de scrupules. En laissant son riche pays en
proie au roi de Sude, on esprait n'tre pas inquit par ce dernier
dans l'entreprise sur la Saxe, et la froideur croissante entre ce
monarque et la cour de Dresde ne faisait d'ailleurs craindre de sa part
que peu de zle pour la dlivrance de Jean-Georges. Ainsi donc,
abandonn de nouveau par son astucieux dfenseur, Maximilien se spara
de Wallenstein  Bamberg, pour secourir, avec le faible reste de ses
troupes, son pays rduit  l'impuissance, et l'arme impriale, sous la
conduite de Friedland, dirigea sa marche, par Baireuth et Cobourg, sur
la fort de Thuringe.

Holk, un des gnraux de l'empereur, avait dj t envoy en avant dans
le Voigtland, avec six mille hommes, pour dvaster par le fer et le feu
cette province sans dfense. On le fit suivre bientt de Gallas, autre
gnral de Friedland, et non moins fidle instrument de ses ordres
barbares. Enfin Pappenheim fut encore appel de la basse Saxe, pour
renforcer l'arme affaiblie de Wallenstein et mettre le comble  la
misre de la Saxe. Les glises dtruites, les villages rduits en
cendres, les maisons ravages, la spoliation des familles, les
assassinats, signalrent la marche de ces troupes barbares: toute la
Thuringe, le Voigtland et la Misnie furent crass par ce triple flau.
Mais ce n'taient l que les avant-coureurs d'une plus grande calamit,
dont le duc lui-mme,  la tte de l'arme principale, menaait la
malheureuse Saxe. Aprs avoir laiss, dans sa marche  travers la
Franconie et la Thuringe, les plus effroyables monuments de sa fureur,
il parut avec toutes ses forces dans le cercle de Leipzig, et la ville,
aprs une courte dfense, fut contrainte de se rendre. Son dessein tait
d'avancer jusqu' Dresde et de dicter des lois  l'lecteur, par la
soumission de tout le pays. Dj il s'approchait de la Mulda, pour
craser, avec ses forces suprieures, l'arme saxonne, qui avait march
 sa rencontre jusqu' Torgau, quand l'arrive du roi de Sude  Erfurt
vint mettre  ses plans de conqute un terme inattendu. Press entre les
armes saxonne et sudoise, que le duc Georges de Lunebourg menaait
encore d'augmenter en s'avanant de la basse Saxe, Friedland recula
promptement vers Mersebourg, pour s'y runir avec Pappenheim et
repousser vigoureusement les Sudois qui venaient  lui.

Gustave-Adolphe n'avait pas vu sans une grande inquitude les artifices
que prodiguaient l'Espagne et l'Autriche pour dtacher de lui son alli.
Plus son trait avec la Saxe tait important pour lui, plus il avait
raison de craindre le caractre inconstant de Jean-Georges. Jamais il
n'avait exist entre lui et l'lecteur une amiti sincre. Un prince
fier de son importance politique et accoutum  se considrer comme le
chef de son parti devait trouver dangereuse et oppressive l'intervention
d'une puissance trangre dans les affaires de l'Empire, et le
mcontentement avec lequel il observait les progrs de cet tranger
importun n'avait pu cder, pour quelque temps, qu' l'extrme danger de
ses domaines. L'autorit croissante du roi en Allemagne, son influence
prpondrante sur les membres protestants de l'Empire, les preuves, fort
peu douteuses, de ses desseins ambitieux, assez inquitants pour appeler
toute la vigilance des tats de l'Empire, veillaient chez l'lecteur
mille craintes, que les ngociateurs impriaux savaient habilement
nourrir et augmenter. Chaque dmarche arbitraire du roi, chaque demande,
si quitable qu'elle ft, qu'il adressait aux princes de l'Empire,
donnaient sujet  l'lecteur de faire des plaintes amres, qui
semblaient annoncer une rupture prochaine. Les gnraux mmes des deux
partis laissaient paratre, chaque fois qu'ils devaient agir ensemble,
des marques nombreuses de la jalousie qui divisait leurs matres. La
rpugnance naturelle de Jean-Georges pour la guerre et son dvouement 
l'Autriche, que rien encore n'avait pu touffer, favorisaient les
efforts d'Arnheim, qui, toujours d'intelligence avec Wallenstein,
travaillait sans relche  mnager un accommodement particulier entre
l'empereur et son matre, et, si ses reprsentations ne trouvrent
longtemps aucun accs, la suite fit voir enfin qu'elles n'taient pas
demeures absolument inefficaces.

Gustave-Adolphe, justement alarm des consquences que la dfection d'un
si important alli devait avoir pour toute son existence future en
Allemagne, ne ngligea aucun moyen d'empcher ce funeste vnement, et
jusqu'alors ses reprsentations n'avaient pas manqu entirement leur
effet sur l'lecteur. Mais les forces redoutables sur lesquelles
l'empereur appuyait ses propositions sduisantes, et les calamits qu'il
menaait d'accumuler sur la Saxe, en cas d'un plus long refus, pouvaient
enfin, si l'on abandonnait l'lecteur sans dfense  ses ennemis,
triompher de sa persvrance, et cette indiffrence envers un alli si
important pouvait dtruire pour jamais la confiance des autres amis de
la Sude en leur protecteur. Cette considration dcida Gustave-Adolphe
 cder pour la seconde fois aux pressantes invitations que l'lecteur,
gravement menac, lui adressa, et  sacrifier toutes ses brillantes
esprances au salut de cet alli. Dj il avait rsolu une deuxime
attaque sur Ingolstadt, et la faiblesse de l'lecteur de Bavire
justifiait son esprance d'imposer enfin la neutralit  cet ennemi
puis. La rvolte des paysans dans la haute Autriche lui ouvrait
ensuite le chemin de ce pays, et la capitale de l'Empire pouvait tre
dans ses mains, avant que Wallenstein et le temps d'accourir  sa
dfense. Toutes ces brillantes esprances, il les subordonna 
l'avantage d'un alli que ni ses mrites ni sa bonne volont ne
rendaient digne d'un tel sacrifice; qui, excit par les plus pressants
appels de l'esprit public, ne servait que son intrt particulier avec
un troit gosme; qui n'tait point considrable par les services qu'on
se promettait de lui, mais seulement par le mal qu'on en redoutait. Et
qui peut rprimer son indignation, en apprenant que c'est dans
l'expdition entreprise pour la dlivrance de ce prince, que le grand
monarque trouve le terme de ses exploits?

Il rassembla promptement ses troupes dans le cercle de Franconie et
suivit par la Thuringe l'arme de Wallenstein. Le duc Bernard de Weimar,
qui avait t envoy en avant contre Pappenheim, se runit prs
d'Arnstadt au roi, qui se vit alors  la tte de vingt mille hommes de
troupes aguerries. Il se spara  Erfurt de son pouse, qui ne devait
plus le revoir qu' Weissenfels, dans le cercueil. L'angoisse de leurs
tristes adieux prsageait une sparation ternelle. Il atteignit
Naumbourg le 1er novembre 1632, avant que les corps dtachs par le
duc de Friedland pussent s'emparer de cette place. La population des
contres accourait en foule pour contempler le hros, le vengeur, le
grand roi, qui avait paru, une anne auparavant, sur ce mme sol, comme
un ange sauveur. Autour de lui, en quelque lieu qu'il se ft voir,
retentissaient les cris d'allgresse; tous tombaient  genoux devant lui
en l'adorant; on se disputait la faveur de toucher le fourreau de son
pe, le bord de son vtement. Le modeste hros se rvoltait de cet
innocent tribut, que lui payaient la reconnaissance et l'admiration la
plus sincre. Ne dirait-on pas que ce peuple fait de moi un dieu?
disait-il  ceux qui l'accompagnaient. Nos affaires sont en bon tat;
mais je crains que la vengeance du Ciel ne me fasse expier cette farce
tmraire et ne rvle trop tt  cette foule insense ma faible et
prissable humanit. Combien Gustave se montra aimable  nous avant de
nous quitter pour toujours! Redoutant, au comble mme de son bonheur, le
jugement de Nmsis, il repousse un hommage qui n'appartient qu'aux
immortels, et ses droits  nos larmes augmentent au moment mme o
l'heure approche qui les fera couler.

Cependant, le duc de Friedland avait march  la rencontre du roi,
jusqu' Weissenfels, rsolu  maintenir ses quartiers d'hiver en Saxe,
dt-il en coter une bataille. Son inaction devant Nuremberg l'avait
expos au soupon de n'oser se mesurer avec le hros du Nord, et toute
sa gloire tait en pril, s'il laissait chapper une seconde fois
l'occasion de combattre. La supriorit de ses forces, quoique bien
moins considrable qu'elle n'avait t, dans les premiers temps, au camp
de Nuremberg, lui donnait la plus grande esprance de vaincre, s'il
pouvait amener le roi  une bataille avant sa jonction avec les troupes
saxonnes. Mais sa confiance actuelle n'tait pas tant fonde sur le
nombre plus grand de ses soldats que sur les assurances de son
astrologue Sni, qui avait lu dans les astres que la fortune du monarque
sudois succomberait au mois de novembre. De plus, il y avait entre
Kambourg et Weissenfels d'troits dfils, forms par une longue chane
de montagnes et par le cours trs-voisin de la Saale, qui rendaient le
passage extrmement difficile  l'arme sudoise et qui pouvaient tre
ferms compltement avec peu de monde. Alors il ne serait rest au roi
d'autre parti que de s'engager, expos au plus grand pril,  travers
ces dfils, ou de faire par la Thuringe une retraite laborieuse et de
perdre, dans un pays dvast et totalement dpourvu de subsistances, la
plus grande partie de ses troupes. La promptitude avec laquelle
Gustave-Adolphe prit possession de Naumbourg anantit ce plan, et ce fut
alors Wallenstein lui-mme qui s'attendit  une attaque.

Mais il se vit tromp dans cette conjecture, quand le roi, au lieu de
s'avancer  sa rencontre jusqu' Weissenfels, fit tous ses prparatifs
pour se fortifier auprs de Naumbourg et attendre dans ce lieu les
renforts que le duc de Lunebourg tait sur le point de lui amener.
Wallenstein, ne sachant s'il devait marcher  l'ennemi par les dfils
entre Weissenfels et Naumbourg, ou rester oisif dans son camp, assembla
son conseil de guerre, pour entendre les avis de ses gnraux les plus
expriments. Aucun ne jugea prudent d'attaquer le roi dans sa position
avantageuse, et les mesures qu'il prenait pour fortifier son camp
semblaient clairement indiquer qu'il ne songeait pas  le quitter de
sitt. Mais l'approche de l'hiver permettait tout aussi peu de prolonger
la campagne et de fatiguer par un campement continu une arme qui avait
un si grand besoin de repos. Toutes les voix se prononcrent pour la
clture de la campagne, d'autant plus que l'importante ville de
Cologne, sur le Rhin, tait gravement menace par les troupes
hollandaises, et que les progrs de l'ennemi en Westphalie et sur le bas
Rhin exigeaient dans ces contres les plus puissants secours. Le duc de
Friedland reconnut le poids de ces raisons, et,  peu prs convaincu que
l'on n'avait plus  craindre aucune attaque du roi pendant cette saison,
il accorda  ses troupes les quartiers d'hiver, de telle sorte cependant
qu'elles pussent tre au plus tt rassembles, si, contre toute attente,
l'ennemi hasardait quelque entreprise offensive. Le comte Pappenheim fut
expdi avec une grande partie de l'arme, pour secourir promptement la
ville de Cologne et s'emparer, chemin faisant, de Moritzbourg,
forteresse du pays de Halle. Quelques corps dtachs prirent leurs
quartiers d'hiver dans les villes les mieux situes aux environs, afin
de pouvoir observer de toutes parts les mouvements de l'ennemi. Le comte
Collordo gardait le chteau de Weissenfels, et Wallenstein lui-mme
demeura, avec le reste des troupes, non loin de Mersebourg, entre le
canal et la Saale, avec l'intention de se porter de l sur Leipzig et de
sparer les Saxons de l'arme sudoise.

Mais,  peine Gustave-Adolphe eut-il appris le dpart de Pappenheim,
qu'il abandonna subitement son camp prs de Naumbourg et courut
attaquer, avec toutes ses forces, l'ennemi rduit  la moiti des
siennes. Il s'avana d'une marche rapide sur Weissenfels, d'o le bruit
de son arrive parvint promptement jusqu'aux Impriaux et jeta le duc de
Friedland dans un extrme tonnement. Mais il fallait prendre une
prompte rsolution, et le duc eut bientt arrt ses mesures. Quoiqu'il
n'et pas beaucoup plus de douze mille hommes  opposer aux vingt mille
de l'ennemi, il pouvait nanmoins esprer de se maintenir jusqu'au
retour de Pappenheim, qui devait s'tre loign tout au plus de cinq
milles, jusqu' la distance de Halle. Des courriers partirent en toute
hte pour le rappeler, et, en mme temps, Wallenstein se porta dans la
vaste plaine entre le canal et Ltzen, o il attendit le roi en ordre de
bataille, le sparant, par cette position, de Leipzig et des troupes
saxonnes.

Trois coups de canon, que le comte Collordo tira du chteau de
Weissenfels, annoncrent la marche du roi, et,  ce signal convenu, les
avant-postes de Friedland se rassemblrent, sous le commandement
d'Isolani, gnral des Croates, pour occuper les villages situs sur la
Rippach. Leur faible rsistance n'arrta pas l'ennemi, qui franchit,
prs du village de Rippach, la rivire du mme nom, et prit position
au-dessous de Ltzen, vis--vis de l'arme impriale. Le grand chemin de
Weissenfels  Leipzig est coup, entre Ltzen et Markranstdt, par le
canal qui s'tend de Zeitz  Mersebourg et qui joint l'Elster avec la
Saale. A ce canal s'appuyait l'aile gauche des Impriaux et la droite du
roi de Sude, mais de telle faon que la cavalerie des deux armes
s'tendait aussi sur l'autre rive. L'aile droite de Wallenstein s'tait
tablie vers le nord, derrire Ltzen, et l'aile gauche des Sudois au
sud de cette petite ville. Les deux armes faisaient face au grand
chemin, qui passait au milieu d'elles et sparait les deux fronts de
bataille. Mais la veille du combat, le soir, Wallenstein s'tait empar
de ce chemin, au grand dsavantage de son adversaire; il avait fait
approfondir les fosss qui le bordaient des deux cts et les avait fait
occuper par des mousquetaires, en sorte qu'on ne pouvait hasarder le
passage sans difficult et sans pril. Par derrire s'levait une
batterie de sept grosses pices, pour soutenir le feu de la mousqueterie
des fosss, et, prs des moulins  vent, derrire Ltzen, on avait
braqu quatorze pices de campagne, sur une hauteur d'o l'on pouvait
balayer une grande partie de la plaine. L'infanterie, distribue
seulement en cinq grandes et pesantes brigades, tait range en bataille
derrire la grand'route,  une distance de trois cents pas, et la
cavalerie couvrait les flancs. Tous les bagages avaient t envoys 
Leipzig, pour ne pas gner les mouvements de l'arme, et les chariots de
munitions restaient seuls derrire la ligne. Pour dissimuler la
faiblesse de l'arme, tous les soldats du train et les valets reurent
l'ordre de monter  cheval et de se joindre  l'aile gauche, mais
seulement jusqu' l'arrive du corps de Pappenheim. Toutes ces
dispositions furent prises pendant l'obscurit de la nuit, et avant
l'aube tout tait prt pour recevoir l'ennemi.

Ds ce mme soir, Gustave-Adolphe parut dans la plaine oppose et rangea
ses troupes pour le combat. L'ordre de bataille fut le mme que celui
qui lui avait donn la victoire prs de Leipzig, l'anne prcdente. De
petits escadrons furent dissmins dans les rangs de l'infanterie, et
des pelotons de mousquetaires distribus  et l parmi la cavalerie.
Toute l'arme tait sur deux lignes, le canal  droite et derrire, la
grand'route devant, et la ville de Ltzen  gauche. Au centre tait
place l'infanterie, sous les ordres du comte de Brah, la cavalerie sur
les ailes et l'artillerie devant le front de bataille. Un hros
allemand, le duc Bernard de Weimar, commandait la cavalerie allemande de
l'aile gauche, et,  la droite, le roi lui-mme conduisait ses Sudois,
afin d'enflammer pour une noble lutte la rivalit des deux peuples. La
seconde ligne tait dispose de la mme manire, et derrire tait post
un corps de rserve, sous le commandement de l'cossais Henderson.

Ainsi prpar, on attendait la sanglante aurore pour commencer un combat
que rendaient remarquable et terrible son long retard plus que
l'importance des suites possibles, le choix plus que le nombre des
troupes. La vive attente de l'Europe, qu'on avait trompe au camp devant
Nuremberg, allait tre satisfaite dans les plaines de Ltzen. Jamais,
dans tout le cours de cette guerre, deux gnraux pareils, si gaux par
l'autorit, la renomme et le talent, n'avaient mesur leurs forces en
une bataille range; jamais encore un aussi grand dfi n'avait fait
plir l'audace; jamais un prix aussi important n'avait enflamm
l'esprance. Le lendemain allait faire connatre  l'Europe son premier
capitaine et donner un vainqueur  celui qui jamais n'avait t vaincu.
Sur le Lech et prs de Leipzig, tait-ce le gnie de Gustave-Adolphe ou
l'impritie de son adversaire qui avait dcid l'issue de la bataille?
Le lendemain devait mettre la chose hors de doute. Il fallait que, le
lendemain, le mrite de Friedland justifit le choix de l'empereur et
que la grandeur de l'homme balant la grandeur du prix qu'il avait
cot. Chaque soldat de ces deux armes s'associait avec jalousie  la
gloire de son chef; sous chaque armure s'agitaient les mmes sentiments
qui enflammaient les coeurs des gnraux. La victoire tait douteuse,
mais certains le travail et le sang que le triomphe coterait au
vainqueur comme au vaincu. On connaissait parfaitement l'ennemi qu'on
avait devant soi, et l'inquitude, que l'on combattait en vain,
tmoignait glorieusement de sa force.

Enfin parat le terrible matin; mais un brouillard impntrable, qui
s'tend sur tout le champ de bataille, suspend l'attaque jusqu' midi. A
genoux devant le front de bataille, le roi fait sa prire; toute
l'arme, qui s'est jete  genoux comme lui, entonne en mme temps un
touchant cantique, et la musique militaire accompagne le chant. Ensuite
le roi monte  cheval, et, vtu seulement d'un pourpoint de cuir et d'un
habit de drap (une ancienne blessure ne lui permettait plus de porter la
cuirasse), il parcourt les rangs pour enflammer le courage des troupes
et leur inspirer une joyeuse confiance, que dment son propre coeur,
plein de tristes pressentiments. Dieu avec nous! tait le mot des
Sudois; Jsus Marie! celui des Impriaux. Vers onze heures, le
brouillard commence  se dissiper, et l'on dcouvre l'ennemi. En mme
temps, on voit en flammes la ville de Ltzen, que le duc a fait
incendier, pour n'tre pas dbord de ce ct. Le signal retentit; la
cavalerie s'lance contre l'ennemi, et l'infanterie marche vers les
fosss.

Reus par le feu terrible des mousquets et de la grosse artillerie
place derrire, ces braves bataillons poursuivent leur attaque avec un
courage intrpide; les mousquetaires ennemis abandonnent leur poste, les
fosss sont franchis, la batterie mme est emporte et tourne aussitt
contre l'ennemi. Les Sudois avancent avec une force irrsistible; la
premire des cinq brigades de Friedland est terrasse; aussitt aprs,
la seconde; et dj la troisime commence  tourner le dos: mais,  ce
moment, le duc, avec une rapide prsence d'esprit, s'oppose aux progrs
de l'attaque. Il est l, aussi prompt que l'clair, pour rparer le
dsordre de son infanterie, et sa parole puissante arrte les fuyards.
Soutenues par trois rgiments de cavalerie, les brigades dj battues
font de nouveau face  l'ennemi, et pntrent avec vigueur dans ses
rangs rompus. Une lutte meurtrire s'engage; l'ennemi est si prs qu'on
n'a point de place pour se servir des armes  feu, et la rage de
l'attaque ne laisse pas le temps de les charger. On combat homme contre
homme; le fusil, inutile, fait place  l'pe et  la pique, et l'art 
la fureur. Les Sudois, fatigus, accabls par le nombre, reculent enfin
au del des fosss, et la batterie, dj emporte, est perdue par cette
retraite. Dj mille cadavres mutils couvrent la plaine, et l'on n'a
pas encore gagn un pouce de terrain.

Cependant, l'aile droite des Sudois, commande par le roi lui-mme,
avait attaqu l'ennemi. Ds le premier choc de leur pesante masse, les
cuirassiers finlandais dispersrent les lgers escadrons polonais et
croates qui taient contigus  cette aile, et dont la droute communiqua
la peur et le dsordre au reste de la cavalerie. Dans cet instant, on
annonce au roi que son infanterie est repousse au del des fosss et
que son aile gauche, horriblement inquite par l'artillerie ennemie
poste prs des moulins  vent, commence galement  plier. Avec une
prompte rsolution, il charge le gnral Horn de poursuivre l'aile
gauche des Impriaux, dj battue, et il s'lance lui-mme  la tte du
rgiment de Stenbock, pour rparer le dsordre de sa propre aile gauche.
Son noble coursier le porte, avec la rapidit de la flche, par del les
fosss; mais le passage est plus difficile pour les escadrons qui le
suivent, et un petit nombre de cavaliers, parmi lesquels on nomme
Franois-Albert, duc de Saxe-Lauenbourg, sont seuls assez lestes pour
demeurer  ses cts. Il pousse droit  la place o son infanterie est
le plus dangereusement presse, et, tandis qu'il jette ses regards
autour de lui, pour dcouvrir dans l'arme impriale un endroit faible
sur lequel il puisse diriger l'attaque, sa vue courte le conduit trop
prs de l'ennemi. Un caporal imprial observe que chacun lui fait place
respectueusement sur son passage, et il commande sur-le-champ  un
mousquetaire de le coucher en joue. Tire sur celui-l, s'crie-t-il, ce
doit tre un homme important. Le soldat tire: le roi a le bras gauche
fracass. Dans ce moment, ses escadrons arrivent au galop, et un cri
confus: Le roi saigne, le roi a reu un coup de feu! rpand parmi les
arrivants l'horreur et l'pouvante. Ce n'est rien, suivez-moi, s'crie
le roi, en rassemblant toutes ses forces; mais, vaincu par la douleur et
prs de s'vanouir, il prie en franais le duc de Lauenbourg de le
tirer sans clat de la presse. Tandis que le duc, prenant un long
dtour, pour drober  l'infanterie dcourage ce spectacle accablant,
se dirige avec le roi vers l'aile droite, le bless reoit dans le dos
un second coup qui lui enlve le reste de ses forces. J'en ai assez,
frre, dit-il d'une voix mourante; cherche seulement  sauver ta vie.
En mme temps, il tomba de cheval, et, perc encore de plusieurs coups,
abandonn de toute son escorte, il expira entre les mains rapaces des
Croates. Bientt son cheval, baign de sang, fuyant sans cavalier,
dcouvrit  la cavalerie sudoise la chute du roi; et, furieuse, elle
s'lance pour arracher  l'avidit de l'ennemi cette proie sacre.
Autour du cadavre s'allume un combat meurtrier, et le corps dfigur est
enseveli sous un monceau de morts.

L'affreuse nouvelle parcourt en peu de temps toute l'arme sudoise;
mais, au lieu d'anantir le courage de ces bandes valeureuses, elle les
enflamme au contraire d'une ardeur nouvelle, farouche, dvorante. La vie
n'a plus de prix, depuis que la vie la plus sacre est perdue, et la
mort n'a plus de terreurs pour l'homme obscur, depuis qu'elle a frapp
la tte couronne. Avec la rage des lions, les rgiments uplandais,
smalandais, finnois, d'Ostgothie et de Westgothie, se prcipitent, pour
la seconde fois, sur l'aile gauche des ennemis, qui n'oppose plus au
gnral Horn qu'une faible rsistance et qui maintenant est mise en
pleine droute. En mme temps, l'arme, orpheline de son roi, trouve
dans le duc Bernard de Weimar un gnral digne d'elle, et le gnie de
Gustave-Adolphe conduit encore ses escadrons victorieux. L'aile gauche
a bientt reform ses rangs et attaque vigoureusement la droite des
Impriaux. L'artillerie des moulins, qui a vomi sur les Sudois un feu
si meurtrier, tombe en son pouvoir, et ces tonnerres sont maintenant
dirigs contre les ennemis. De son ct, le centre de l'infanterie
sudoise, sous la conduite de Bernard et de Kniphausen, marche de
nouveau sur les fosss, qu'elle franchit heureusement, et, pour la
seconde fois, s'empare de la batterie de sept canons. Alors l'attaque
recommence avec un redoublement de fureur contre les pesants bataillons
du centre de l'ennemi; leur rsistance faiblit de plus en plus, et le
hasard mme conspire avec la valeur sudoise pour achever leur dfaite.
Le feu prend aux caissons de poudre de l'arme impriale, et l'on voit
voler dans l'air, avec un fracas horrible, les bombes et les grenades
entasses. L'ennemi pouvant se croit attaqu par derrire, tandis que
les brigades sudoises le pressent par devant. Le courage l'abandonne.
Il voit son aile gauche battue, son aile droite sur le point de
succomber, son artillerie dans les mains des Sudois. La bataille
approche du terme dcisif; le sort de la journe ne dpend plus que d'un
instant: soudain Pappenheim parat sur le champ du combat avec ses
cuirassiers et ses dragons; tous les avantages remports sont perdus, et
une bataille toute nouvelle commence.

L'ordre qui rappelait ce gnral  Ltzen l'avait atteint  Halle, au
moment o ses troupes achevaient de piller cette ville. Il tait
impossible de rassembler l'infanterie disperse, avec la clrit que
demandaient cet ordre pressant et l'impatience de Pappenheim. Sans
attendre ses fantassins, il fit monter  cheval huit rgiments de
cavalerie, et,  leur tte, il courut sur Ltzen  bride abattue pour
prendre part  la fte de la bataille. Il arriva juste  temps pour voir
de ses yeux la fuite de l'aile gauche, que Gustave Horn mettait en
droute, et pour s'y trouver lui-mme d'abord envelopp. Mais, avec une
soudaine prsence d'esprit, il rallie les fuyards et les ramne 
l'ennemi. Emport par son bouillant courage et plein d'impatience d'en
venir aux mains avec le roi lui-mme, qu'il suppose  la tte de cette
aile, il se jette avec fureur sur les escadrons sudois, qui, fatigus
par la victoire et trop faibles en nombre, succombent sous ce flot
d'ennemis, aprs la plus courageuse rsistance. L'apparition de
Pappenheim, qu'on n'osait plus esprer, ranime aussi le courage expirant
de l'infanterie impriale, et le duc de Friedland saisit promptement
l'instant favorable pour former de nouveau sa ligne. Les bataillons
sudois, en masses serres, sont rejets au del des fosss, aprs une
lutte meurtrire, et les canons, deux fois perdus, sont arrachs de
leurs mains une seconde fois. Le rgiment jaune, comme le plus brave de
tous ceux qui donnrent dans cette sanglante journe des preuves de leur
courage hroque, tait couch par terre tout entier, et couvrait encore
le champ de bataille dans le bel ordre qu'il avait maintenu jusqu'au
dernier soupir avec un si ferme courage. Le mme sort frappa un rgiment
bleu, que le comte Piccolomini, avec la cavalerie impriale, terrassa
aprs le combat le plus acharn. Cet excellent gnral renouvela sept
fois son attaque; il eut sept chevaux tus sous lui: il fut perc de
six balles de mousquet. Cependant, il ne quitta pas le champ de bataille
avant que la retraite de toute l'arme l'entrant. On vit Wallenstein
lui-mme, au milieu de la pluie des balles ennemies, parcourir avec
sang-froid ses divisions, secourant ceux qui taient en pril, adressant
des loges au brave, punissant le lche d'un regard foudroyant. Autour
de lui,  ses cts, ses soldats tombent sans vie; son manteau est
cribl de balles. Mais les dieux vengeurs protgent aujourd'hui sa
poitrine, pour laquelle est dj aiguis un autre fer. Ce n'tait pas
sur la couche o Gustave expirait que Wallenstein devait exhaler son me
souille par le crime.

Pappenheim ne fut pas aussi heureux. Pappenheim, l'Ajax de l'arme, le
plus redoutable soldat de l'Autriche et de l'glise. L'ardent souhait de
rencontrer le roi lui-mme dans la bataille entrana le furieux au
milieu de la plus sanglante mle, o il se croyait le plus sr de ne
pas manquer son noble ennemi. Gustave aussi avait nourri le brlant
dsir de voir face  face cet adversaire estim; mais leur ardeur
hostile ne fut point assouvie, et la mort seule runit les hros
rconcilis. Deux balles de mousquet traversrent la poitrine cicatrise
de Pappenheim; il fallut que les siens l'entranassent de force hors de
la mle. Tandis qu'on tait occup  le porter derrire la ligne de
bataille, un bruit confus parvint jusqu' ses oreilles que celui qu'il
cherchait gisait sans vie sur le champ de carnage. Lorsqu'on lui
confirma la vrit de cette nouvelle, son visage s'claircit, et la
dernire flamme brilla dans ses yeux. Eh bien, s'cria-t-il, que l'on
annonce au duc de Friedland que je suis bless sans esprance de vie,
mais que je meurs content, puisque je sais que l'implacable ennemi de ma
religion est tomb le mme jour que moi.

Avec Pappenheim, le bonheur des Impriaux disparut du champ de bataille.
A peine la cavalerie de l'aile gauche, dj battue une fois et rallie
par lui seul, fut-elle prive de son chef victorieux, qu'elle ne fit
plus aucune rsistance et, avec un lche dsespoir, chercha son salut
dans la fuite. La mme pouvante saisit aussi l'aile droite, 
l'exception d'un petit nombre de rgiments, que la bravoure de leurs
chefs, Goetz, Terzky, Collordo et Piccolomini, fora de tenir ferme.
L'infanterie sudoise met  profit, avec une prompte rsolution, le
trouble de l'ennemi. Pour combler les vides que la mort a faits dans le
premier corps de bataille, les deux lignes se runissent en une seule,
qui hasarde l'attaque dernire et dcisive. Pour la troisime fois, elle
franchit les fosss, et, pour la troisime fois, les canons braqus sur
le revers tombent en son pouvoir. Le soleil va disparatre,  l'instant
mme o les deux armes en viennent aux mains. Le combat, prs de sa
fin, se rallume avec plus de violence. La dernire force lutte contre la
force dernire; l'adresse et la fureur dploient leurs moyens extrmes
pour rparer, dans cet instant prcieux et dcisif, toute une journe
perdue. Vainement le dsespoir lve chaque arme au-dessus d'elle-mme:
aucune ne peut vaincre, aucune ne peut cder, et la tactique n'puise
d'un ct ses progrs que pour dvelopper de l'autre de nouveaux coups
de matre que l'on n'a jamais appris, jamais mis en pratique. Enfin le
brouillard et la nuit mettent au combat un terme que la fureur lui
refuse, et l'attaque cesse, parce qu'on ne trouve plus son ennemi. Les
deux armes, par un accord tacite, se sparent; les joyeuses trompettes
retentissent, et l'une et l'autre, se dclarant invaincue, disparat de
la plaine.

Les chevaux s'tant disperss, l'artillerie des deux partis passa la
nuit, abandonne, sur le champ de bataille: c'tait  la fois le prix et
le gage de la victoire pour celui qui se rendrait matre du terrain.
Mais, dans la prcipitation avec laquelle il prit cong de Leipzig et de
la Saxe, le duc de Friedland oublia de retirer la sienne du lieu du
combat. Assez peu de temps aprs la fin de l'action, l'infanterie de
Pappenheim, forte de six rgiments, qui n'avait pu suivre assez vite la
course de son gnral, parut sur le thtre de l'action; mais la besogne
tait acheve. Quelques heures plus tt, ce renfort considrable aurait
vraisemblablement dcid l'affaire  l'avantage de l'empereur, et mme
alors, en s'emparant du champ de bataille, il et pu sauver l'artillerie
du duc et prendre celle des Sudois; mais ce corps n'avait point
d'ordres pour dterminer sa conduite, et, trop incertain sur l'issue de
la bataille, il prit le chemin de Leipzig, o il esprait trouver le
gros de l'arme.

Le duc de Friedland avait dirig sa retraite de ce ct, et, le
lendemain matin, les restes disperss de ses troupes le suivirent sans
artillerie, sans drapeaux et presque sans armes. Il parat que le duc
Bernard fit reposer l'arme sudoise des fatigues de cette sanglante
journe, entre Ltzen et Weissenfels, assez prs du champ de bataille
pour empcher promptement toute tentative que pourrait faire l'ennemi
pour s'en emparer. Plus de neuf mille hommes des deux armes taient
rests sur la place; le nombre des blesss fut beaucoup plus
considrable encore; et surtout, parmi les Impriaux,  peine se
trouva-t-il un seul homme qui revnt sain et sauf du combat. Toute la
plaine, depuis Ltzen jusqu'au canal, tait jonche de blesss, de
mourants et de morts. Des deux cts, beaucoup de personnages de la
premire noblesse avaient succomb; l'abb de Fulde lui-mme, qui
s'tait ml, comme spectateur,  la bataille, paya de sa vie sa
curiosit et son zle religieux intempestif. L'histoire ne parle pas de
prisonniers: nouvelle preuve de la fureur des deux partis, qui
n'accordaient ou ne demandaient aucun quartier.

Ds le lendemain, Pappenheim mourut de ses blessures  Leipzig: perte
irrparable pour l'arme impriale, que cet excellent soldat avait si
souvent conduite  la victoire. La bataille de Prague, o il assistait,
ainsi que Wallenstein, comme colonel, ouvrit sa carrire de gloire.
Dangereusement bless, il crasa, avec peu de monde, par l'imptuosit
de son courage, un rgiment ennemi, et resta couch bien des heures sur
le champ de bataille, confondu avec les morts et press par le poids de
son cheval jusqu' ce qu'il fut dcouvert par les siens, venus pour le
pillage. Avec un petit nombre de troupes, il vainquit dans trois
batailles les rebelles de la haute Autriche, au nombre de quarante
mille. Dans la journe de Leipzig, il retarda longtemps par sa bravoure
la dfaite de Tilly, et il fit triompher les armes de l'empereur sur
l'Elbe et le Wser. L'ardeur effrne de son courage, que n'effrayait
pas le danger le plus vident, et que l'impossible pouvait  peine
dompter, faisait de lui le bras le plus terrible du gnral, mais le
rendait impropre  commander en chef une arme; s'il faut en croire
l'assertion de Tilly, la bataille de Leipzig fut perdue par sa fougue
imptueuse. Lui aussi baigna ses mains dans le sang, au sac de
Magdebourg. Son esprit, que les tudes prcoces de sa jeunesse et de
nombreux voyages avaient dvelopp de la manire la plus brillante,
tait devenu farouche au milieu des armes. On remarquait sur son front
deux traces rouges, en forme d'pe, dont la nature l'avait marqu ds
sa naissance. Dans un ge avanc, ces traces paraissaient encore, toutes
les fois qu'une passion mettait son sang en mouvement, et la
superstition se persuada aisment que la vocation future de l'homme
avait dj t empreinte sur le front de l'enfant. Un pareil serviteur
avait les droits les plus fonds  la reconnaissance des deux lignes de
la maison d'Autriche, mais il ne vcut pas assez pour en recevoir la
plus clatante marque. Le courrier qui lui apportait de Madrid la Toison
d'or tait en chemin, quand la mort l'enleva  Leipzig.

Quoique l'on chantt le _Te Deum_ dans toutes les provinces d'Autriche
et d'Espagne pour la victoire qu'on avait remporte, Wallenstein
lui-mme confessa ouvertement et hautement sa dfaite par la
prcipitation avec laquelle il vacua Leipzig et bientt aprs toute la
Saxe, et renona  ses quartiers d'hiver dans ce pays. A la vrit, il
fit encore une faible tentative pour drober, comme au vol, l'honneur de
la victoire, et envoya le lendemain ses Croates voltiger autour du
champ de bataille; mais la vue de l'arme sudoise, qui tait l en
ordre de bataille, dissipa en un moment ces troupes lgres, et le duc
Bernard, en occupant le thtre de l'action et bientt aprs la ville de
Leipzig, prit possession incontestable de tous les droits du vainqueur.

Victoire chrement achete! lugubre triomphe! Ce n'est qu' ce moment,
quand la fureur du combat est refroidie, qu'on sent toute la grandeur de
la perte qu'on a faite, et les cris de joie des vainqueurs expirent dans
un muet et sombre dsespoir. Lui, qui les avait mens  la bataille, il
n'est pas revenu avec eux. Il est l, enseveli au milieu de sa victoire,
confondu dans la foule des morts vulgaires. Aprs une recherche
longtemps inutile, on dcouvre enfin le cadavre royal, non loin de la
grande pierre, dj remarque, un sicle auparavant, entre le canal et
Ltzen, mais qui, depuis la mmorable catastrophe de ce jour, s'appelle
la pierre sudoise. Dfigur par le sang et les blessures, jusqu' tre
mconnaissable, foul par les pieds des chevaux, dpouill de ses
ornements et de ses habits par la main des pillards, il est tir d'un
monceau de morts, port  Weissenfels, et, l, livr aux gmissements de
ses troupes, aux derniers embrassements de son pouse. La vengeance
avait rclam le premier tribut, et le sang avait d couler comme
sacrifice expiatoire pour le monarque: maintenant, l'amour entre dans
ses droits, et de tendres pleurs coulent pour l'homme. La douleur
gnrale absorbe toutes les souffrances particulires. Encore tourdis
du coup qui les accable, les gnraux, dans une morne stupeur, entourent
son cercueil, et aucun d'eux n'ose mesurer toute l'tendue de cette
perte.

L'historien Khevenhiller nous rapporte qu' la vue du pourpoint
sanglant, qu'on avait enlev au roi dans la bataille et envoy  Vienne,
l'empereur montra une motion biensante, qui vraisemblablement partait
du coeur. J'aurais volontiers souhait, s'cria-t-il, une plus longue
vie  cet infortun et un heureux retour dans son royaume, pourvu que la
paix et rgn en Allemagne! Mais, lorsqu'un crivain catholique, plus
moderne, d'un mrite reconnu, trouve digne des plus grands loges ce
tmoignage d'un reste d'humanit, que la seule biensance rclame, que
le simple amour-propre arrache mme au coeur le plus insensible, et dont
le contraire ne peut devenir possible que dans l'me la plus barbare;
lorsqu'il met cette conduite en parallle avec la grandeur d'me
d'Alexandre envers la mmoire de Darius, il veille chez nous une bien
faible confiance dans les autres mrites de son hros, ou, ce qui serait
pire encore, dans l'idal qu'il se fait lui-mme de la dignit morale.
Mais l'loge, le simple regret qu'on prte  Ferdinand, est dj
beaucoup dans la bouche de celui qu'on se trouve forc de dfendre
contre le soupon de rgicide!

On ne pouvait gure s'attendre  ce que le vif penchant des hommes pour
l'extraordinaire laisst au cours commun de la nature la gloire d'avoir
mis fin  l'importante existence d'un Gustave-Adolphe. La mort de ce
redoutable adversaire tait pour l'empereur un vnement trop
considrable pour ne pas veiller dans un parti hostile la pense qui se
prsentait si facilement, que ce qui lui profitait avait t suscit par
lui. Mais, pour l'excution de ce noir attentat, l'empereur avait
besoin d'un bras tranger, et l'on croyait aussi l'avoir trouv dans la
personne de Franois-Albert, duc de Saxe-Lauenbourg. Son rang lui
permettait un accs libre et non suspect auprs du monarque, et ce mme
rang honorable servait  le mettre au-dessus du soupon d'une action
infme. Il resterait donc simplement  prouver que ce prince tait
capable d'une pareille abomination et qu'il avait des motifs suffisants
pour l'excuter en effet.

Franois-Albert, le plus jeune des quatre fils de Franois II, duc de
Lauenbourg, et, par sa mre, parent de la famille royale des Wasa, avait
trouv, dans ses jeunes annes, un accueil amical  la cour sudoise.
Une malhonntet qu'il se permit dans l'appartement de la reine-mre
envers Gustave-Adolphe fut, dit-on, punie par cet ardent jeune homme
d'un soufflet, qui, regrett, il est vrai, dans l'instant mme, et expi
par la plus complte satisfaction, dposa dans l'me vindicative du duc
le germe d'une implacable inimiti. Franois-Albert passa dans la suite
au service imprial, o il eut un rgiment  commander, forma la plus
troite liaison avec le duc de Friedland, et se laissa employer pour une
ngociation secrte avec la cour de Saxe, qui faisait peu d'honneur 
son rang. Sans pouvoir expliquer sa conduite par un motif solide, il
abandonne  l'improviste les drapeaux de l'Autriche et parat 
Nuremberg, dans le camp du roi, pour lui offrir ses services comme
volontaire. Par son zle pour la cause protestante, par des manires
prvenantes et flatteuses, il gagne le coeur de Gustave, qui, malgr les
avis d'Oxenstiern, prodigue sa faveur et son amiti  ce nouveau venu
suspect. Bientt aprs se livre la bataille de Ltzen, dans laquelle
Franois-Albert demeure sans cesse aux cts du roi comme un mauvais
gnie, et ne le quitte qu'aprs qu'il est tomb. Au milieu des balles
ennemies, il reste sain et sauf, parce qu'il porte autour du corps une
charpe verte, couleur des Impriaux. Il est le premier qui annonce au
duc de Friedland, son ami, la mort du roi. Aussitt aprs cette
bataille, il passa du service sudois  celui de Saxe, et, au moment du
meurtre de Wallenstein, arrt comme complice de ce gnral, il
n'chappe au glaive du bourreau qu'en abjurant sa croyance. Enfin il
parat de nouveau, comme chef d'une arme impriale, en Silsie et meurt
de ses blessures devant Schweidnitz. Il faut rellement se faire quelque
violence pour dfendre l'innocence d'un homme qui a parcouru une
pareille carrire; mais, si clairement que ressorte des raisons
allgues la possibilit physique et morale d'un si abominable attentat,
ces raisons cependant, on le voit au premier coup d'oeil, ne permettent
pas de conclure, d'une manire lgitime, que le crime ait t rellement
commis. On sait que Gustave-Adolphe s'exposait au danger comme le
dernier soldat de son arme, et, o des milliers d'hommes prissaient,
il pouvait aussi trouver sa fin. Comment l'a-t-il trouve? C'est ce qui
reste enseveli dans une impntrable obscurit; mais ici, plus que
partout ailleurs, doit prvaloir cette maxime que, l o le cours
naturel des choses suffit  expliquer l'vnement, il ne faut pas
dgrader par une inculpation morale la dignit de la nature humaine.

Mais, sous quelque main que Gustave-Adolphe soit tomb, cet vnement
extraordinaire doit nous apparatre comme une dispensation de la grande
Nature. L'histoire, si souvent borne  la tche ingrate de dvelopper
le jeu uniforme des passions humaines, se voit de temps en temps
ddommage par un de ces vnements inattendus, qui, comme un coup hardi
sortant de la nue, tombent soudain sur les rouages, les mouvements
calculs, des entreprises humaines, et font remonter les esprits
mditatifs  un ordre de choses suprieur. C'est ainsi que nous saisit
la soudaine disparition de Gustave-Adolphe de la scne du monde,
laquelle arrte subitement tout le jeu de la machine politique et rend
vains tous les calculs de la sagesse humaine. Hier encore, l'esprit
vivifiant, le grand et unique moteur de sa cration; aujourd'hui, arrt
dans son vol d'aigle, impitoyablement prcipit, arrach  un monde de
projets, violemment rappel du champ o mrissait son esprance, il
laisse derrire lui sans consolation son parti orphelin, et
l'orgueilleux difice de sa fragile grandeur tombe en ruines. Le monde
protestant se dtache avec peine de l'espoir qu'il fondait sur ce chef
invincible, et craint d'ensevelir avec lui tout son bonheur pass. Mais
ce n'tait plus le bienfaiteur de l'Allemagne qui tombait  Ltzen.
Gustave-Adolphe avait termin la bienfaisante moiti de sa carrire, et
le plus grand service qu'il pt rendre encore  la libert de l'Empire
allemand... c'tait de mourir. La puissance d'un seul, qui absorbait
tout, se brise, et plusieurs essayent leurs forces; l'appui quivoque
d'un protecteur trop puissant fait place  la dfense personnelle, plus
glorieuse, des membres de l'Empire; et, nagure simples instruments de
sa grandeur  lui, ils commencent aujourd'hui seulement  travailler
pour eux-mmes. Ils vont chercher maintenant dans leur propre courage
les moyens de salut, qu'on ne reoit pas sans danger de la main du plus
fort, et la puissance sudoise, hors d'tat dsormais de devenir
oppressive, rentre dans les modestes limites d'une simple allie.

L'ambition du monarque sudois aspirait incontestablement en Allemagne 
une autorit incompatible avec la libert des tats et  une possession
fixe dans le centre de l'Empire. Son but tait le trne imprial, et
cette dignit, soutenue de sa puissance, et qu'il et fait valoir avec
sa rare activit, donnait lieu, dans sa main  lui,  un bien plus grand
abus que celui qu'on avait  craindre de la maison d'Autriche. N sur un
sol tranger, lev dans les maximes du pouvoir absolu, et, par son
pieux fanatisme, ennemi dclar des catholiques, il n'tait gure propre
 garder le trsor sacr de la constitution allemande et  respecter la
libert des membres de l'Empire. L'hommage choquant que la ville
impriale d'Augsbourg fut amene  rendre, ainsi que plusieurs autres
cits,  la couronne sudoise, annonait moins le protecteur de l'Empire
que le conqurant; or cette ville, plus fire du titre de ville royale
que de la prrogative plus glorieuse de sa libert impriale, se
flattait dj de devenir la capitale du nouvel empire de
Gustave-Adolphe. Ses vues, mal dissimules, sur l'archevch de Mayence,
qu'il destina d'abord  l'lecteur de Brandebourg, comme dot de sa
fille Christine, et ensuite  Oxenstiern, son chancelier et son ami,
faisaient paratre clairement tout ce qu'il tait capable de se
permettre contre la constitution de l'Empire. Les princes protestants,
ses allis, avaient  sa reconnaissance des prtentions qui ne pouvaient
tre satisfaites qu'aux dpens de leurs co-tats et surtout des
bnfices ecclsiastiques immdiats; et peut-tre,  la manire de ces
hordes barbares qui envahirent l'ancien empire romain, avait-il dj
form le dessein de partager, comme une proie commune, les provinces
conquises, entre ses compagnons d'armes allemands et sudois. Dans sa
conduite envers le comte palatin Frdric, il dmentit tout  fait la
gnrosit du hros et le caractre sacr de protecteur. Le Palatinat
tait dans ses mains, et les devoirs de la justice aussi bien que de
l'honneur l'obligeaient de rendre, entire et intacte,  son matre
lgitime, cette province arrache aux Espagnols; mais, par une subtilit
indigne d'un grand homme et du titre vnrable de dfenseur des
opprims, il sut luder cette obligation. Il considrait le Palatinat
comme une conqute, qui avait pass des mains de l'ennemi dans les
siennes, et de l,  ses yeux, dcoulait pour lui le droit d'en disposer
 son gr. Ce fut donc par grce, et non par le sentiment du devoir,
qu'il le cda au comte palatin, et seulement comme un fief de la
couronne sudoise,  des conditions qui lui taient la moiti de sa
valeur, et qui abaissaient ce prince  n'tre qu'un mprisable vassal de
la Sude. Une de ces conditions, qui prescrit au comte palatin de
contribuer, aprs la fin de la guerre,  entretenir une partie de
l'arme sudoise,  l'exemple des autres princes, nous fait entrevoir
assez clairement le sort qui attendait l'Allemagne, si le bonheur du roi
avait dur. Son brusque dpart de ce monde assura  l'Empire allemand la
libert, et  lui-mme sa plus belle gloire, si mme il ne lui sauva pas
la mortification de voir ses propres allis arms contre lui, et de
perdre dans une paix dsavantageuse tous les fruits de ses victoires.
Dj la Saxe penchait  se dtacher de son parti; le Danemark observait
sa grandeur avec inquitude et jalousie; et la France mme, son alli le
plus important, alarme par le formidable accroissement de sa puissance
et le ton plus fier qu'il prenait, cherchait, ds le temps o il passait
le Lech, des alliances trangres, pour arrter la marche victorieuse du
Goth et rtablir en Europe l'quilibre des forces.




LIVRE QUATRIME


Le faible lien de concorde par lequel Gustave-Adolphe tenait unis 
grand'peine les membres protestants de l'Empire se rompit  sa mort:
chacun des allis recouvrait sa premire libert, ou bien il fallait
qu'ils s'associassent par une alliance nouvelle. En prenant le premier
parti, ils perdaient tous les avantages qu'ils avaient conquis au prix
de tant de sang et s'exposaient au danger invitable de devenir la proie
d'un ennemi qu'ils n'avaient pu galer et vaincre que par leur union. Ni
la Sude, ni aucun membre de l'Empire ne pouvait isolment tenir tte 
la Ligue et  l'empereur, et, dans une paix qu'on et ngocie au milieu
de pareilles circonstances, on aurait t forc de recevoir des lois de
l'ennemi. L'union tait donc la condition ncessaire, aussi bien pour
faire la paix que pour continuer la guerre. Mais une paix recherche
dans la situation prsente ne pouvait gure tre conclue qu'au prjudice
des puissances allies. A la mort de Gustave-Adolphe, l'ennemi conut de
nouvelles esprances, et, si fcheuse que pt tre sa position aprs la
bataille de Ltzen, cette mort de son plus dangereux adversaire tait un
vnement trop nuisible aux allis et trop favorable  l'empereur pour
ne pas lui ouvrir la plus brillante perspective et l'inviter 
poursuivre la guerre. La division des allis devait tre, du moins pour
le moment, la suite invitable de cette mort: et combien l'empereur,
combien la Ligue ne gagnaient-ils pas  cette division des ennemis!
Ferdinand ne pouvait donc sacrifier d'aussi grands avantages que ceux
que lui promettait le tour actuel des choses, pour une paix dont il
n'aurait pas le principal bnfice, et une paix semblable, les allis ne
pouvaient souhaiter de la conclure. Par consquent, la dtermination la
plus naturelle tait la continuation de la guerre, de mme que l'union
tait juge le moyen le plus indispensable pour la soutenir.

Mais comment renouveler cette union, et o puiser des forces pour
continuer la guerre? Ce n'tait pas la puissance du royaume de Sude,
c'tait uniquement le gnie et l'autorit personnelle qui avaient obtenu
au feu roi une influence prpondrante en Allemagne et un si grand
empire sur les esprits; et lui-mme n'avait russi qu'aprs des
difficults infinies  tablir entre les tats un faible et douteux lien
de concorde. Avec lui disparut tout ce qui n'tait devenu possible que
par lui, par ses qualits personnelles, et les obligations des membres
de l'Empire cessrent en mme temps que les esprances sur lesquelles
elles avaient t fondes. Plusieurs d'entre eux secouent avec
impatience le joug qu'ils ne portaient pas sans rpugnance; d'autres se
htent de saisir eux-mmes le gouvernail, qu'ils avaient vu avec assez
de dplaisir dans les mains de Gustave, mais qu'ils n'avaient pas eu la
force de lui disputer pendant sa vie. D'autres encore sont tents, par
les sduisantes promesses de l'empereur, d'abandonner l'alliance
gnrale; d'autres, enfin, accabls par les calamits d'une guerre de
quatorze ans, appellent de leurs voeux pusillanimes une paix mme
dsavantageuse. Les gnraux des armes, qui sont en partie des princes
allemands, ne reconnaissent aucun chef commun, et nul ne veut s'abaisser
 recevoir les ordres d'un autre. La concorde disparat du cabinet comme
des camps, et, par cet esprit de division, la chose publique est sur le
penchant de sa ruine.

Gustave n'avait point laiss de successeur mle au royaume de Sude; sa
fille Christine, ge de six ans, tait l'hritire naturelle de son
trne. Les inconvnients insparables d'une rgence ne s'accordaient
gure avec la vigueur et la rsolution que devait montrer la Sude dans
ce moment critique. Le gnie suprieur de Gustave-Adolphe avait assign,
parmi les puissances de l'Europe,  cet tat faible et obscur, une place
qu'il pouvait difficilement conserver sans la fortune et le gnie de
celui qui la lui avait faite, et d'o cependant il ne pouvait plus
descendre sans que sa chute devnt le plus honteux aveu d'impuissance.
Quoique la guerre allemande et t principalement soutenue avec les
forces de l'Allemagne, les faibles secours que la Sude fournissait par
ses propres moyens, en hommes et en argent, taient pourtant dj un
lourd fardeau pour ce royaume dnu de ressources, et le paysan
succombait sous les charges qu'on tait forc d'accumuler sur lui. Le
butin fait en Allemagne enrichissait seulement quelques nobles et
quelques soldats, et la Sude mme restait pauvre comme auparavant. A la
vrit, la gloire nationale, qui flattait le sujet, l'avait consol
pendant quelque temps de ces vexations, et l'on pouvait considrer les
impts qu'on payait  cette gloire comme un prt qui, dans l'heureuse
main de Gustave-Adolphe, rapportait de magnifiques intrts et serait
rembours avec usure, par ce monarque reconnaissant, aprs une glorieuse
paix. Mais cette esprance s'vanouit  la mort du roi, et alors le
peuple abus demanda, avec une redoutable unanimit, la diminution de
ses charges.

Mais l'esprit de Gustave-Adolphe reposait encore sur les hommes auxquels
il avait confi l'administration du royaume. Si terrible que ft leur
surprise  la nouvelle de sa mort, elle ne brisa point leur mle
courage, et l'esprit de l'antique Rome, aux temps de Brennus et
d'Annibal, anima cette noble assemble. Plus tait cher le prix auquel
on avait achet les avantages conquis, moins on pouvait se rsoudre  y
renoncer volontairement. On ne veut pas avoir sacrifi un roi
inutilement. Le snat sudois, forc de choisir entre les souffrances
d'une guerre incertaine et ruineuse et une paix utile, mais
dshonorante, prit courageusement le parti du danger et de l'honneur, et
l'on voit avec un agrable tonnement ce vnrable conseil se lever avec
toute la vigueur de la jeunesse. Environn, au dedans et au dehors,
d'ennemis vigilants, et assig de prils  toutes les frontires du
royaume, il s'arme contre tous avec autant de sagesse que d'hrosme et
travaille  l'agrandissement du royaume, tandis qu'il peut  grand'peine
en maintenir l'existence.

La mort du roi et la minorit de sa fille Christine veillrent de
nouveau les anciennes prtentions de la Pologne au trne de Sude, et le
roi Ladislas, fils de Sigismond, n'pargna pas les ngociations pour se
faire un parti dans ce royaume. Par ce motif, les rgents ne perdent pas
un moment pour proclamer,  Stockholm, l'avnement de la reine, ge de
six ans, et organiser l'administration de la tutelle. Tous les
fonctionnaires de l'tat sont tenus de prter serment  la nouvelle
souveraine; toute correspondance avec la Pologne est interdite, et les
dcrets des derniers rois contre les hritiers de Sigismond sont
confirms par un acte solennel. On renouvelle prudemment l'alliance
avec le czar de Moscovie, afin de tenir d'autant mieux en bride par les
armes de ce prince la Pologne ennemie. La mort de Gustave-Adolphe avait
teint la jalousie du roi de Danemark, et dissip les inquitudes qui
s'opposaient  la bonne intelligence entre les deux voisins. Les efforts
des ennemis pour armer Christian IV contre le royaume sudois ne
trouvaient maintenant plus d'accs auprs de lui, et son vif dsir de
marier son fils Ulrich avec la jeune reine concourait avec les principes
d'une meilleure politique, pour lui faire garder la neutralit. En mme
temps, l'Angleterre, la Hollande et la France viennent au-devant du
snat sudois avec les assurances les plus satisfaisantes de leur amiti
et de leur appui durable, et l'exhortent, d'une voix unanime, 
poursuivre vivement une guerre conduite avec tant de gloire. Autant on
avait eu de raisons en France pour se fliciter de la mort du conqurant
sudois, autant on sentait la ncessit d'entretenir l'alliance avec la
Sude. On ne pouvait, sans s'exposer soi-mme au plus grand pril,
laisser dchoir cette puissance en Allemagne. Le dfaut de forces
propres la contraignait  conclure avec l'Autriche une paix prcipite
et dsavantageuse, et tous les efforts qu'on avait faits pour affaiblir
ce dangereux adversaire taient perdus; ou bien la ncessit et le
dsespoir rduisaient les armes sudoises  chercher leurs moyens de
subsistance dans les provinces des princes catholiques de l'Empire, et
la France devenait coupable de trahison envers ces tats qui s'taient
soumis  sa puissante protection. La mort de Gustave-Adolphe, bien loin
de rompre les liaisons de la France et de la Sude, les avait au
contraire rendues plus ncessaires aux deux tats, et beaucoup plus
utiles  la France. Alors seulement, aprs la mort de celui qui avait
couvert l'Allemagne de sa main protectrice et assur ses frontires
contre l'ambition franaise, la France pouvait poursuivre, sans
obstacle, ses projets sur l'Alsace et vendre aux protestants d'Allemagne
son assistance  plus haut prix.

Fortifis par ces alliances, garantis au dedans, dfendus au dehors par
de bonnes garnisons aux frontires et par des flottes, les rgents de
Sude n'hsitent pas un instant  continuer une guerre dans laquelle
leur patrie avait peu  perdre de son bien propre et pouvait, si la
fortune couronnait ses armes, gagner quelque province allemande  titre
de ddommagement ou de conqute. Tranquille au milieu de ses mers, elle
ne risquait pas beaucoup plus si ses armes taient rejetes hors de
l'Allemagne que si elles s'en retiraient volontairement; et la premire
de ces deux fins tait aussi honorable que la seconde tait
dshonorante. Plus on montrait de courage et plus on inspirait de
confiance aux allis et de respect aux ennemis, plus on pouvait
attendre,  la paix, des conditions favorables. Se trouvt-on mme trop
faible pour les vastes desseins de Gustave, on devait du moins  ce
grand modle de faire les derniers efforts et de ne cder  aucun
obstacle qu' la ncessit. Malheureusement, les ressorts de l'intrt
eurent trop de part  cette glorieuse rsolution pour qu'on puisse
l'admirer sans rserve. A ceux qui n'avaient rien  souffrir eux-mmes
des calamits de la guerre et qui, au contraire, s'y enrichissaient, il
ne cotait gure de se prononcer pour qu'elle ft continue; car enfin
c'tait l'Empire germanique qui seul payait la guerre, et les provinces
que l'on comptait s'adjuger n'taient pas chrement achetes avec le peu
de troupes qu'on y devait employer dsormais, avec les gnraux qu'on
allait mettre  la tte des armes, la plupart allemandes, et avec
l'honorable mission de diriger les oprations militaires et les
ngociations.

Mais cette direction mme ne s'accordait pas avec l'loignement o la
rgence sudoise se trouvait du thtre de la guerre et avec la lenteur
que rend ncessaire l'administration exerce par une assemble
dlibrante. Il fallait remettre  un seul homme,  un vaste esprit, le
pouvoir de soigner, au sein mme de l'Allemagne, les intrts de la
Sude; de prononcer, selon ses propres lumires, sur la guerre et sur la
paix, sur les alliances ncessaires, sur les acquisitions faites. Cet
important magistrat devait tre revtu d'une puissance dictatoriale et
de toute l'autorit de la couronne qu'il reprsentait, pour en maintenir
la dignit, pour mettre de l'harmonie dans les oprations communes, pour
donner du poids  ses ordres et remplacer ainsi  tous gards le
monarque auquel il succdait. Cet homme se trouva dans la personne du
chancelier Oxenstiern, le premier ministre, et, ce qui veut dire
davantage, l'ami du feu roi. Initi  tous les secrets de son matre,
familiaris avec les affaires de l'Allemagne, instruit de toutes les
relations politiques de l'Europe, il tait, sans contredit, l'instrument
le plus propre  poursuivre dans toute son tendue le plan de
Gustave-Adolphe.

Oxenstiern venait d'entreprendre un voyage dans la haute Allemagne, pour
convoquer les quatre cercles suprieurs, quand la nouvelle de la mort du
roi le surprit  Hanau. Ce coup terrible, qui pera le coeur sensible de
l'ami, ravit d'abord  l'homme d'tat toute la force de sa pense. Il se
voyait enlever le seul bien auquel son me ft attache. La Sude
n'avait perdu qu'un roi, l'Allemagne qu'un protecteur; Oxenstiern
perdait l'auteur de sa fortune, l'ami de son coeur, le crateur de ses
vues idales; mais, frapp plus durement que personne par le malheur
commun, il fut le premier qui s'en releva par sa propre force, comme il
tait aussi le seul homme qui pt le rparer. D'un regard pntrant il
embrassa tous les obstacles qui s'opposaient  l'excution de ses
projets: le dcouragement des membres de l'Empire, les intrigues des
cours ennemies, la division des allis, la jalousie des chefs, la
rpugnance des princes de l'Allemagne  subir une direction trangre.
Mais cette mme vue profonde de la situation actuelle des choses, qui
lui dcouvrait toute la grandeur du mal, lui montrait aussi le moyen
d'en triompher. Il s'agissait de relever le courage abattu des plus
faibles tats de l'Empire, de djouer les secrtes machinations des
ennemis, de mnager la jalousie des allis les plus importants,
d'exciter les puissances amies, particulirement la France,  une active
coopration; mais, avant tout, de rassembler les dbris de l'union
allemande et de runir par un lien troit et durable les forces divises
du parti. La consternation o la perte de leur chef jetait les
protestants d'Allemagne pouvait aussi bien les pousser  conclure une
plus ferme alliance avec la Sude qu'une paix prcipite avec
l'empereur, et la conduite qu'on allait suivre devait seule dcider
lequel de ces deux effets serait produit. Tout tait perdu, pour peu
qu'on montrt du dcouragement; l'assurance qu'on tmoignerait soi-mme
pouvait seule inspirer aux Allemands une confiance en leurs forces.
Toutes les tentatives de la cour d'Autriche pour les dtacher de
l'alliance sudoise manquaient leur but, aussitt qu'on leur ouvrait les
yeux sur leur vritable intrt et qu'on les amenait  une rupture
ouverte et formelle avec l'empereur.

Sans doute, avant que ces mesures fussent prises et les points
essentiels rgls entre la rgence et son ministre, l'arme sudoise
perdit pour ses oprations un temps prcieux, dont les ennemis
profitrent parfaitement. Il ne tenait alors qu' l'empereur de ruiner
en Allemagne la puissance sudoise, si les sages conseils du duc de
Friedland avaient trouv accs auprs de lui. Wallenstein lui
conseillait de proclamer une amnistie illimite, et d'offrir
spontanment aux membres protestants de l'Empire des conditions
favorables. Dans la premire terreur que la mort de Gustave-Adolphe
rpandit au sein du parti tout entier, une telle dclaration aurait
produit l'effet le plus dcisif et ramen les membres les plus souples
aux pieds de l'empereur; mais, bloui par ce coup de fortune inattendu
et aveugl par les instigations de l'Espagne, il espra de ses armes une
issue plus brillante, et, au lieu de prter l'oreille aux projets de
mdiation, il se hta d'augmenter ses forces. L'Espagne, enrichie par la
dme des biens ecclsiastiques que le pape lui accordait, soutint
Ferdinand par des subsides considrables, ngocia pour lui  la cour de
Saxe, et fit lever  la hte en Italie des troupes qui devaient tre
employes en Allemagne. L'lecteur de Bavire augmenta aussi ses forces
considrablement, et l'esprit inquiet du duc de Lorraine ne lui permit
pas de rester oisif en prsence d'un si heureux changement de fortune.
Mais, tandis que l'ennemi dployait tant d'activit pour profiter du
malheur des Sudois, Oxenstiern ne ngligea rien pour en prvenir les
fcheuses consquences.

Craignant moins les ennemis dclars que la jalousie des puissances
allies, il quitta la haute Allemagne, dont il se croyait assur par les
conqutes dj faites et par les alliances, et se mit en chemin pour
aller en personne dtourner les tats de la basse Allemagne d'une
complte dfection, ou d'une ligue particulire entre eux, qui n'tait
gure moins fcheuse pour la Sude. Offens de la prtention que
montrait le chancelier de s'emparer de la direction des affaires, et
profondment rvolt  la pense de recevoir des instructions d'un
gentilhomme sudois, l'lecteur de Saxe travaillait de nouveau  une
dangereuse rupture avec la Sude, et pour lui la seule question tait de
savoir s'il se rconcilierait compltement avec l'empereur, ou s'il se
mettrait  la tte des protestants pour former avec eux un troisime
parti en Allemagne. Le duc Ulrich de Brunswick nourrissait des
sentiments pareils, et il les fit paratre assez clairement en
interdisant aux Sudois les enrlements dans ses domaines et en
convoquant  Lunebourg les tats de la basse Saxe pour former entre eux
une alliance. Le seul lecteur de Brandebourg, jaloux de l'influence que
la Saxe lectorale allait acqurir dans la basse Allemagne, montra
quelque zle pour l'intrt de la couronne sudoise, qu'il croyait dj
voir sur la tte de son fils. Oxenstiern trouva, il est vrai, l'accueil
le plus honorable  la cour de Jean-Georges; mais de vagues promesses de
continuer les rapports d'amiti furent tout ce qu'il put obtenir de ce
prince, malgr l'intervention personnelle de l'lecteur de Brandebourg.
Il fut plus heureux avec le duc de Brunswick, envers lequel il se permit
un langage plus hardi. La Sude avait alors en sa possession
l'archevch de Magdebourg, dont le titulaire avait le droit de
convoquer le cercle de basse Saxe. Le chancelier soutint le droit de sa
couronne, et, par cet heureux acte d'autorit, il empcha pour cette
fois cette dangereuse assemble. Mais l'union gnrale des protestants,
alors l'objet principal de son voyage et plus tard de tous ses efforts,
choua pour cette fois et pour toujours, et il fallut qu'il se contentt
de quelques alliances particulires et peu sres dans les cercles de
Saxe, et du secours plus faible de la haute Allemagne.

Comme les Bavarois avaient des forces trs-considrables sur le Danube,
l'assemble des quatre cercles suprieurs, qui avait d se tenir  Ulm,
fut transporte  Heilbronn, o parurent les dputs de plus de douze
villes impriales et une foule brillante de docteurs, de comtes et de
princes. Les puissances trangres, la France, l'Angleterre et la
Hollande, dputrent aussi  cette assemble, et Oxenstiern y parut avec
toute la pompe de la couronne dont il devait soutenir la majest. Il
porta lui-mme la parole, et, par ses rapports, dirigea la marche des
dlibrations. Aprs qu'il eut reu de tous les membres de l'Empire
rassembls l'assurance d'une fidlit, d'une persvrance et d'une
concorde inbranlables, il leur demanda de dclarer ennemis la Ligue et
l'empereur d'une manire expresse et solennelle. Mais autant les Sudois
taient intresss  pousser jusqu' une rupture formelle la mauvaise
intelligence entre l'empereur et les membres de l'Empire, autant ceux-ci
se montrrent peu disposs  s'enlever par cette dmarche dcisive toute
possibilit de rconciliation, et  mettre par l mme leur sort tout
entier dans les mains des Sudois. Ils trouvrent qu'une formelle
dclaration de guerre, quand les choses parlaient d'elles-mmes, tait
inutile et superflue, et leur rsistance inbranlable rduisit le
chancelier au silence. De plus violents dbats s'levrent au sujet du
troisime et principal article des dlibrations, qui tait de savoir
par qui seraient dtermins les moyens de continuer la guerre et les
contributions des membres de l'Empire pour l'entretien des armes. Le
principe d'Oxenstiern, de rejeter sur eux la plus grande part possible
des charges gnrales, ne s'accordait pas avec le principe de ces
membres, de donner le moins qu'ils pourraient. Ici, le chancelier
sudois prouva la dure vrit que trente empereurs avaient sentie avant
lui: que, de toutes les entreprises difficiles, la plus difficile tait
de tirer de l'argent des Allemands. Au lieu de lui accorder les sommes
ncessaires pour la leve de nouvelles troupes, on lui numra
loquemment tous les maux qu'avaient causs les armes dj existantes,
et l'on demanda un allgement des anciennes charges, lorsqu'il
s'agissait d'en accepter de nouvelles. La mauvaise humeur o le
chancelier avait mis les membres de l'Empire en leur demandant de
l'argent fit clore mille griefs, et les dsordres commis par les
troupes dans les marches et les cantonnements furent dcrits avec une
effrayante vrit.

Oxenstiern avait eu peu d'occasions, au service de deux princes absolus,
de s'accoutumer aux formalits et  la marche scrupuleuse des
dlibrations rpublicaines et d'exercer sa patience  la contradiction.
Prt  agir aussitt qu'il en voyait clairement la ncessit,
inbranlable dans sa rsolution ds qu'une fois il l'avait prise, il ne
comprenait pas l'inconsquence de la plupart des hommes, de dsirer le
but et de har les moyens. Tranchant et emport par nature, il le fut
encore par principe dans cette occasion; car il tait alors de la
dernire importance de couvrir par un langage ferme et hardi
l'impuissance du royaume de Sude, et, en prenant le ton de matre, de
devenir matre en effet. Il n'est pas tonnant qu'avec de pareilles
dispositions il ne se trouvt nullement dans sa sphre au milieu de
docteurs et de princes allemands, et que l'esprit de minutieux scrupule,
qui est le caractre des Allemands dans toutes leurs transactions
publiques, le mit au dsespoir. Sans gard pour un usage auquel les
empereurs, mme les plus puissants, avaient d se plier, il rejeta toute
dlibration crite, forme si commode  la lenteur allemande: il ne
comprenait pas comment on pouvait discuter pendant dix jours sur un
point qui, pour lui, tait dj comme rgl par la simple exposition.
Mais, si durement qu'il et trait les membres de l'assemble, il ne les
trouva pas pour cela moins obligeants et empresss  lui accorder sa
quatrime proposition, qui le concernait lui-mme. Lorsqu'il en vint 
la ncessit de donner  l'alliance tablie un prsident et un
directeur, on dcerna unanimement cet honneur  la Sude, et on le pria
humblement de servir de ses lumires la cause commune et de prendre sur
ses paules le fardeau de la direction suprieure. Mais, pour se
garantir contre l'abus du grand pouvoir qu'on mettait dans ses mains par
cette lection, une dcision,  laquelle l'influence franaise ne fut
pas trangre, plaait auprs de lui, sous le nom d'assistants, un
nombre dtermin d'inspecteurs qui devaient administrer la caisse de
l'alliance et donner leur avis sur les enrlements, les marches et les
cantonnements des troupes. Oxenstiern combattit vivement cette
restriction de son pouvoir, par o l'on entravait l'excution de tout
projet qui demandait du secret ou de la promptitude, et il finit par
arracher  grand'peine la libert de suivre ses propres ides dans les
oprations de guerre. Enfin, le chancelier toucha aussi le point pineux
du ddommagement que la Sude pourrait se promettre  la paix de la
reconnaissance de ses allis, et il se flattait de l'esprance qu'on lui
assignerait la Pomranie, sur laquelle la Sude dirigeait principalement
ses vues, et qu'il obtiendrait des membres de l'assemble la promesse
d'une vigoureuse assistance pour l'acquisition de cette province. Mais
on s'en tint  l'engagement vague et gnral qu' la paix future on ne
s'abandonnerait pas les uns les autres. Ce ne fut pas le respect pour la
constitution de l'Empire qui rendit les tats si rservs sur ce point:
ce qui le prouve, c'est la libralit qu'on voulut tmoigner au
chancelier, au mpris des lois les plus sacres de l'Empire. Peu s'en
fallut qu'on ne lui offrt,  titre de rcompense, l'archevch de
Mayence, que d'ailleurs il occupait dj comme conqute, et
l'ambassadeur franais n'empcha qu'avec peine cet acte aussi
impolitique que dshonorant. Si loin que ft Oxenstiern de voir tous ses
voeux accomplis, il avait du moins atteint son but principal, qui tait
d'obtenir pour sa couronne et pour lui-mme la direction de l'ensemble
des affaires; il avait rendu plus ferme et plus troit le lien qui
unissait les membres des quatre cercles suprieurs, et conquis, pour
l'entretien de la guerre, un subside annuel de deux millions et demi
d'cus.

Tant de dfrence de la part des tats mritait que la Sude se montrt
reconnaissante. Peu de semaines aprs la mort de Gustave-Adolphe, le
chagrin avait termin la malheureuse vie du comte palatin Frdric. Ce
prince infortun avait grossi pendant huit mois la cour de son
protecteur et consum  sa suite le faible reste de sa fortune. Enfin il
approchait du terme de ses voeux, et un plus heureux avenir s'ouvrait
devant lui, quand la mort enleva son dfenseur. Ce qu'il considrait
comme le plus grand malheur eut les suites les plus favorables pour son
hritier. Gustave-Adolphe pouvait se permettre de lui faire attendre la
restitution de ses tats et de lui rendre ce don onreux par des
conditions oppressives. Oxenstiern, pour qui l'amiti de l'Angleterre,
de la Hollande, du Brandebourg, et en gnral la bonne opinion des
membres rforms de l'Empire, tait incomparablement plus importante,
se vit forc d'accomplir le devoir de la justice. En consquence, dans
cette mme assemble de Heilbronn, il restitua aux descendants de
Frdric les pays palatins, soit conquis dj, soit  reconqurir,
Mannheim seul except, qui devait rester occup par les Sudois jusqu'au
remboursement des frais de guerre. Le chancelier ne borna pas ses bons
procds  la maison palatine; les autres princes allis reurent de la
Sude, quoique un peu plus tard, des preuves de reconnaissance qui
cotrent  cette couronne tout aussi peu de son propre bien.

Le devoir de l'impartialit, le plus sacr de tous pour l'historien,
l'oblige  un aveu qui n'est pas prcisment fort honorable pour les
dfenseurs de la libert allemande. Quelque talage que fissent les
princes protestants de la justice de leur cause et de la puret de leur
zle, cependant c'taient surtout des motifs trs-intresss qui les
faisaient agir, et le dsir de dpouiller les autres avait pour le moins
autant de part aux hostilits commences que la crainte de se voir
dpouills eux-mmes. Gustave-Adolphe dcouvrit bientt qu'il avait
beaucoup plus  esprer de ce honteux mobile que de leurs sentiments
patriotiques, et il ne ngligea pas d'en tirer parti. Il promit  chacun
des princes ligus avec lui la possession de quelqu'une des conqutes
dj faites sur l'ennemi ou encore  faire, et la mort seule l'empcha
d'accomplir ces engagements. Ce que la prudence conseillait au roi, la
ncessit le commandait  son successeur, et, s'il avait  coeur de
prolonger la guerre, il fallait qu'il partaget le butin avec les
princes allis, et s'obliget  faire tourner  leur avantage la
confusion qu'il cherchait  entretenir. Ce fut ainsi qu'il promit au
landgrave de Hesse les bnfices de Paderborn, de Corvey, de Mnster et
de Fulde; au duc Bernard de Weimar, les vchs de Franconie; au duc de
Wurtemberg, les biens ecclsiastiques et les comts autrichiens situs
dans ses tats: le tout  titre de fiefs sudois. Le chancelier lui-mme
s'tonnait du spectacle de cette conduite insense qui faisait si peu
d'honneur aux Allemands, et il pouvait  peine cacher son mpris. Qu'on
inscrive, dit-il un jour, dans nos archives, pour en perptuer le
souvenir, qu'un prince de l'Empire d'Allemagne a demand cela  un
gentilhomme sudois, et que le gentilhomme sudois l'a accord, en pays
allemand,  un prince de l'Empire d'Allemagne.

Aprs des mesures si bien prises, on pouvait paratre avec honneur en
campagne et recommencer la guerre avec une nouvelle activit. Bientt
aprs la victoire de Ltzen, les troupes de Saxe et de Lunebourg se
runissent avec le gros des forces sudoises, et, en peu de temps, les
Impriaux sont chasss de toute la Saxe. Alors cette arme combine se
spare. Les Saxons marchent en Lusace et en Silsie, pour agir contre
les Autrichiens de concert avec le comte de Thurn; le duc Bernard
conduit en Franconie une partie de l'arme sudoise, et le duc Georges
de Brunswick l'autre partie dans la Westphalie et la basse Saxe.

Tandis que Gustave-Adolphe entreprenait son expdition en Saxe, les
conqutes faites sur le Lech et le Danube furent dfendues contre les
Bavarois par le comte palatin de Birkenfeld et le gnral sudois
Banner; mais, trop faibles pour opposer une rsistance suffisante aux
progrs victorieux de l'ennemi, qui taient seconds par la bravoure et
l'exprience d'Altringer, gnral de l'empereur, ils durent appeler
d'Alsace  leur secours le gnral sudois de Horn. Aprs que ce chef
expriment eut soumis  la domination sudoise les villes de Benfeld,
Schelestadt, Colmar et Haguenau, il en remit la dfense au rhingrave
Othon-Louis et se hta de passer le Rhin pour renforcer l'arme de
Banner. Mais, quoiqu'elle ft ds lors forte de seize mille hommes, elle
ne put toutefois empcher l'ennemi de s'tablir sur la frontire de la
Souabe, de prendre Kempten et de s'accrotre de sept rgiments venus de
Bohme. Pour garder les rives importantes du Lech et du Danube, on
dgarnit l'Alsace, o, aprs le dpart de Horn, le rhingrave Othon-Louis
avait eu de la peine  se dfendre contre les paysans soulevs. Il
fallut que lui aussi vnt renforcer avec ses troupes l'arme du Danube;
et, comme ce secours ne suffisait pas encore, on invita instamment le
duc Bernard de Weimar  tourner ses armes de ce ct.

Peu aprs l'ouverture de la campagne de 1633, Bernard s'tait empar de
la ville et de tout l'vch de Bamberg, et il prparait le mme sort 
Wrtzbourg. Sur l'invitation de Gustave Horn, il se mit aussitt en
marche vers le Danube, battit, chemin faisant, une arme bavaroise,
commande par Jean de Werth, et fit prs de Donawert sa jonction avec
les Sudois. Cette nombreuse arme, commande par d'excellents gnraux,
menace la Bavire d'une formidable invasion. Tout l'vch d'Eichstdt
est inond de troupes, et un tratre promet de faire tomber mme
Ingolstadt dans les mains des Sudois. L'activit d'Altringer est
enchane par l'ordre formel de Friedland, et, ne recevant aucun secours
de Bohme, il ne peut s'opposer aux progrs de l'arme ennemie. Les plus
favorables circonstances se runissent pour rendre victorieuses dans ces
contres les armes des Sudois, quand les mouvements de l'arme sont
tout  coup arrts par une rvolte des officiers.

On devait aux armes tout ce qu'on avait acquis en Allemagne; la grandeur
mme de Gustave-Adolphe tait l'ouvrage de l'arme, le fruit de sa
discipline, de ses travaux, de son courage inbranlable au milieu de
fatigues et de dangers infinis. Si habilement que l'on trat les plans
dans le cabinet, l'arme seule, en dfinitive, en tait l'excutrice, et
les projets des chefs en s'tendant ne faisaient qu'augmenter toujours
ses fatigues. Dans cette guerre, tous les grands rsultats avaient t
obtenus violemment, en sacrifiant avec une vraie barbarie les soldats
dans les campagnes d'hiver, les marches, les assauts et les batailles
ranges, et c'tait la maxime de Gustave-Adolphe de ne jamais renoncer 
une victoire, tant qu'il ne lui en cotait que des hommes. Le soldat ne
pouvait longtemps ignorer son importance, et il demandait  bon droit sa
part du gain obtenu au prix de son sang. Mais, le plus souvent, on
pouvait  peine lui payer la solde qui lui tait due, l'avidit des
chefs ou les besoins de l'tat absorbaient d'ordinaire la meilleure part
des sommes extorques et des possessions acquises. Pour toutes les
peines qu'il endurait, il ne lui restait rien que la perspective
incertaine du pillage ou de l'avancement, et ncessairement,  l'un et
 l'autre gard, il ne se voyait que trop souvent abus. Tant que
Gustave-Adolphe vcut, la crainte et l'esprance touffrent, il est
vrai, toute explosion de mcontentement; mais, aprs sa mort,
l'impatience gnrale clata, et le soldat saisit justement le moment le
plus dangereux pour se souvenir de son importance. Deux officiers, Pfuhl
et Mitschefal, dj signals du vivant de Gustave comme deux ttes
turbulentes, donnent, dans le camp du Danube, un exemple qui trouve en
peu de jours des imitateurs dans presque tous les officiers de l'arme.
On s'engage mutuellement et l'on se donne parole, la main dans la main,
de n'obir  aucun ordre jusqu' ce que la solde, arrire depuis des
mois et des annes, soit acquitte, et qu'on ait accord en outre 
chacun, en argent ou en biens-fonds, une rcompense proportionne aux
services. On les entendait dire: Des sommes normes sont extorques
chaque jour comme contributions de guerre, et tout cet argent va se
perdre dans un petit nombre de mains. On nous pousse en avant sur la
neige et la glace, et jamais la moindre reconnaissance pour ces travaux
infinis! On crie  Heilbronn contre la ptulance des troupes; mais
personne ne songe  leurs services. Les crivains font retentir le monde
du bruit des conqutes et des victoires, et cependant ce n'est que par
la main des soldats qu'on a remport tous ces triomphes. La foule des
mcontents augmente chaque jour, et dj, par des lettres qui
heureusement sont interceptes, ils cherchent  soulever aussi les
armes sur le Rhin et dans la Saxe. Ni les reprsentations de Bernard de
Weimar, ni les dures rprimandes de son collgue plus svre, ne furent
capables d'touffer cette fermentation, et la violence du dernier ne fit
qu'accrotre l'insolence des rebelles. Ils insistrent pour qu'on
assignt  chaque rgiment certaines villes sur lesquelles on lverait
la solde arrire. Un dlai de quatre semaines tait accord au
chancelier sudois pour trouver le moyen de satisfaire  ces demandes.
En cas de refus, dclarrent-ils, ils se payeraient eux-mmes, et ne
tireraient plus,  l'avenir, l'pe pour la Sude.

Cette violente sommation, faite en un temps o la caisse militaire tait
vide et le crdit tomb, dut plonger le chancelier dans la plus grande
perplexit; et il fallait trouver un prompt remde, avant que le mme
vertige gagnt les autres troupes, et qu'on se vt abandonn tout d'un
coup par toutes les armes au milieu des ennemis. Parmi tous les
gnraux sudois, un seul avait assez de crdit et de considration
auprs des soldats pour apaiser cette querelle. Le duc Bernard tait le
favori de l'arme, et sa prudente modration lui avait gagn la
confiance des gens de guerre, comme son exprience militaire leur haute
admiration. Ce fut lui qui entreprit alors de calmer les troupes
mcontentes; mais, connaissant son importance, il saisit le moment
favorable pour songer d'abord  lui-mme et arracher  l'embarras du
chancelier sudois l'accomplissement de ses propres souhaits.

Gustave-Adolphe lui avait dj fait esprer un duch de Franconie, qui
serait form des deux vchs de Bamberg et Wrtzbourg: le duc Bernard
insistait maintenant sur l'excution de cette promesse. Il demanda en
mme temps le commandement en chef pendant la guerre, avec le titre de
gnralissime sudois. Cet abus que faisait le duc du besoin qu'on avait
de lui irrita si fort Oxenstiern, que, dans sa premire indignation, il
lui signifia qu'il cessait d'tre au service de la Sude. Mais bientt
il se ravisa, et, plutt que de sacrifier un gnral si important, il
rsolut de l'enchaner  tout prix  la cause sudoise. Il lui remit en
consquence les vchs de Franconie,  titre de fiefs de la couronne de
Sude,  la rserve toutefois des deux forteresses de Wrtzbourg et de
Koenigshofen, qui devaient rester occupes par les Sudois; il s'engagea
de plus, au nom de sa couronne,  soutenir le duc dans la possession de
ces pays. La demande du commandement en chef de toutes les troupes fut
rejete sous un prtexte honnte. Le duc Bernard ne tarda pas longtemps
 se montrer reconnaissant de cet important sacrifice: par son crdit et
son activit, il apaisa bientt la rvolte de l'arme. On distribua aux
officiers de fortes sommes d'argent et de plus grands dons encore en
fonds de terre, dont la valeur montait  environ cinq millions d'cus,
et sur lesquels on n'avait aucun autre droit que celui de conqute.
Pendant ce temps, le moment d'une grande entreprise tait pass, et les
chefs runis se sparrent, pour aller rsister  l'ennemi sur d'autres
points.

Gustave Horn, aprs avoir entrepris une courte irruption dans le haut
Palatinat et s'tre empar de Neumarkt, dirigea sa marche vers la
frontire souabe, o les Impriaux s'taient considrablement renforcs
dans l'intervalle et menaaient le Wurtemberg d'une invasion
dsastreuse. Effrays de son approche, ils se retirent vers le lac de
Constance; mais cela ne servit qu' montrer aux Sudois le chemin de ce
pays, qu'ils n'avaient pas encore visit. Une possession  l'entre de
la Suisse tait pour ceux-ci d'une extrme importance, et la ville de
Constance semblait particulirement propre  les mettre en communication
avec les confdrs. Gustave Horn entreprit donc aussitt le sige de
cette place. Mais, dpourvu d'artillerie et oblig d'en faire venir
d'abord du Wurtemberg, il ne pouvait assez acclrer son entreprise pour
ne pas laisser aux ennemis le loisir de dlivrer cette ville, qu'il
tait d'ailleurs si facile d'approvisionner par le lac. Il quitta donc,
aprs une vaine tentative, la ville et son territoire, pour faire tte,
sur les bords du Danube,  un pressant danger.

Sur l'invitation de l'empereur, le cardinal infant, frre du roi
d'Espagne Philippe IV, et gouverneur de Milan, avait mis sur pied une
arme de quatorze mille hommes, qui tait destine  oprer sur le Rhin,
indpendante de l'autorit de Wallenstein, et  dfendre l'Alsace. Ces
forces parurent alors en Bavire, sous le commandement d'un Espagnol, le
duc de Fria; et, afin qu'on pt les employer sans retard contre les
Sudois, Altringer reut l'ordre de les joindre aussitt avec ses
troupes. Ds la premire nouvelle de l'apparition de cette arme,
Gustave Horn avait appel du Rhin, comme renfort, le comte palatin de
Birkenfeld, et, aprs s'tre runi  lui  Stockach, il marcha hardiment
aux ennemis, forts de trente mille hommes. Ils avaient franchi le Danube
et dirig leur marche vers la Souabe, o Gustave Horn s'approcha d'eux,
un jour, au point que les deux armes n'taient plus qu' un demi-mille
l'une de l'autre. Mais, au lieu d'accepter l'offre de la bataille, les
Impriaux marchrent par les villes forestires vers le Brisgau et
l'Alsace, o ils arrivrent assez tt pour dbloquer Brisach et mettre
un terme aux progrs victorieux du rhingrave Othon-Louis. Ce dernier
avait conquis peu auparavant les villes forestires, et, soutenu par le
comte palatin de Birkenfeld, qui dlivra le bas Palatinat et battit le
duc de Lorraine, il avait assur de nouveau dans ces contres la
prpondrance aux armes sudoises. Alors, il est vrai, il dut cder  la
supriorit de l'ennemi; mais bientt Horn et Birkenfeld marchent  son
secours, et, aprs un court triomphe, les Impriaux se voient de nouveau
chasss de l'Alsace. Un automne rigoureux, qui les surprend dans cette
malheureuse retraite, fait prir la plupart des Italiens, et le chagrin
que lui cause le mauvais succs de cette entreprise donne la mort  leur
chef lui-mme, le duc de Fria.

Cependant, le duc Bernard de Weimar, avec dix-huit rgiments
d'infanterie et cent quarante cornettes de cavalerie, avait pris
position sur le Danube, pour couvrir la Franconie, aussi bien que pour
observer sur ce fleuve les mouvements de l'arme bavaro-impriale.
Altringer n'eut pas plutt dgarni ces frontires, pour se joindre aux
troupes italiennes du duc de Fria, que Bernard profita de son
loignement, se hta de passer le Danube, et parut devant Ratisbonne,
aussi prompt que la foudre. La possession de cette ville tait dcisive
pour les entreprises des Sudois sur la Bavire et l'Autriche; elle leur
donnait un tablissement sur le Danube, et une retraite sre en cas de
revers, de mme qu'elle les mettait seule en tat de faire dans ces pays
des conqutes durables. Conserver Ratisbonne avait t le dernier, le
pressant conseil de Tilly mourant  l'lecteur de Bavire, et
Gustave-Adolphe avait dplor, comme une perte irrparable, que les
Bavarois l'eussent prvenu en occupant cette place. Aussi l'effroi de
Maximilien fut-il inexprimable, quand le duc Bernard surprit cette ville
et se disposa srieusement  l'assiger.

Quinze compagnies seulement, la plupart de nouvelles leves, en
composaient la garnison: c'taient des forces plus que suffisantes pour
fatiguer l'ennemi, quelle que ft sa supriorit, si elles taient
soutenues par une bourgeoisie bien intentionne et guerrire. Mais celle
de Ratisbonne tait justement le plus dangereux ennemi que la garnison
bavaroise et  combattre. Les habitants protestants, galement jaloux
de leur croyance et de leur libert impriale, s'taient courbs 
regret sous le joug bavarois et attendaient depuis longtemps avec
impatience l'apparition d'un sauveur. L'arrive de Bernard devant leurs
murs les remplit d'une vive joie, et il tait fort  craindre qu'ils ne
soutinssent par une meute au dedans les entreprises des assigeants.
Dans cette grande perplexit, l'lecteur adresse  l'empereur, au duc de
Friedland, les lettres les plus pathtiques, pour qu'on lui accorde
seulement un secours de cinq mille hommes. Ferdinand envoie
successivement sept messagers, avec cette commission,  Wallenstein, qui
promet les plus prompts secours, et annonce en effet par Gallas 
l'lecteur la prochaine arrive de douze mille hommes sous les ordres de
ce gnral, mais en mme temps dfend  celui-ci, sous peine de la vie,
de se mettre en chemin. Sur l'entrefaite, le commandant bavarois de
Ratisbonne, dans l'attente d'une prompte dlivrance, avait pris les
meilleures dispositions pour dfendre la ville: il avait arm les
paysans catholiques, dsarm au contraire les bourgeois protestants, et
veill avec le plus grand soin  ce qu'ils ne pussent faire aucune
entreprise dangereuse contre la garnison. Mais, comme aucun secours ne
paraissait, et que l'artillerie des ennemis foudroyait sans relche les
remparts, il pourvut  sa sret et  celle de la garnison par une
capitulation honorable, et abandonna les employs et les ecclsiastiques
bavarois  la clmence du vainqueur.

Avec l'occupation de Ratisbonne, les projets du duc Bernard s'tendent,
et la Bavire mme est devenue pour son hardi courage un champ trop
troit. Il veut pntrer jusqu'aux frontires de l'Autriche, armer
contre l'empereur les paysans protestants et leur rendre la libert
religieuse. Il avait dj conquis Straubing, tandis qu'un autre gnral
sudois soumettait les bords septentrionaux du Danube. Bravant,  la
tte de ses Sudois, la rigueur de la temprature, il atteint
l'embouchure de l'Isar et fait passer ce fleuve  ses troupes, sous les
yeux du gnral bavarois de Werth, qui est camp dans ce lieu. Dj
tremblent Passau et Lintz, et l'empereur, constern, redouble ses
sommations et ses ordres  Wallenstein de secourir au plus tt la
Bavire accable. Mais Bernard victorieux met de lui-mme un terme 
ses conqutes. Ayant, devant lui, l'Inn, dfendu par de nombreux
chteaux forts; derrire lui, deux armes ennemies, un pays mal
intentionn, et l'Isar, sur les bords duquel nul poste tenable ne le
protge, de mme que le sol gel ne lui permet d'lever aucuns
retranchements; menac par toutes les forces de Wallenstein, qui s'est
enfin dcid  marcher sur le Danube, il se drobe par une retraite
opportune au danger de voir couper ses communications avec Ratisbonne et
d'tre cern par les ennemis. Il se hte de passer l'Isar et le Danube,
pour dfendre contre Wallenstein les conqutes faites dans le haut
Palatinat, dcid mme  ne pas refuser une bataille avec ce gnral.
Mais Wallenstein, qui n'avait jamais eu la pense de rien faire
d'important sur le Danube, n'attend pas son approche, et, avant que les
Bavarois commencent tout de bon  se rjouir de la sienne, il a dj
disparu du ct de la Bohme. Bernard termine donc alors sa glorieuse
campagne et accorde  ses troupes dans les quartiers d'hiver, sur le
territoire ennemi, un repos bien mrit.

Tandis que Gustave Horn en Souabe, le comte palatin de Birkenfeld, le
gnral Baudissin et le rhingrave Othon-Louis sur le haut et le bas
Rhin, et le duc Bernard sur le Danube, faisaient la guerre avec une
telle supriorit, la gloire des armes sudoises n'tait pas soutenue
moins glorieusement dans la basse Saxe et la Westphalie par le duc de
Lunebourg et le landgrave de Hesse-Cassel. Le duc Georges prit la
forteresse de Hameln aprs la plus courageuse rsistance, et l'arme
combine des Hessois et des Sudois remporta, prs d'Oldendorf, une
brillante victoire sur le gnral imprial de Gronsfeld, qui commandait
aux bords du Wser. Dans cette bataille, le comte de Wasabourg, fils
naturel de Gustave-Adolphe, se montra digne de sa naissance. Seize
canons, tous les bagages des Impriaux et soixante-quatorze tendards
tombrent dans les mains des Sudois; environ trois mille ennemis
restrent sur la place, et le nombre des prisonniers fut presque aussi
grand. La ville d'Osnabrck fut rduite  capituler par le colonel
sudois Kniphausen, et Paderborn par le landgrave de Hesse-Cassel. En
revanche, Bckebourg, place trs-importante pour les Sudois, tomba dans
les mains des Impriaux. Sur presque tous les points de l'Allemagne, on
voit triompher les armes sudoises, et l'anne qui suivit la mort de
Gustave-Adolphe ne montra encore aucun indice de la perte qu'on avait
faite en la personne de ce grand capitaine.

Dans l'expos des principaux vnements qui signalrent la campagne de
l'anne 1633, l'inaction de l'homme qui, entre tous assurment, excitait
la plus grande attente, doit causer un juste tonnement. De tous les
gnraux dont les exploits nous ont occups dans cette campagne, il n'y
en avait aucun qui pt se mesurer, pour l'exprience, le talent et la
gloire militaire, avec Wallenstein, et c'est lui prcisment qui, 
partir de la bataille de Ltzen, disparat  nos yeux. La mort de son
grand adversaire lui laisse libre tout le champ de la gloire;
l'attention de l'Europe entire est fixe sur les exploits qui doivent
effacer le souvenir de sa dfaite et annoncer au monde sa supriorit
dans l'art de la guerre; et cependant il reste oisif en Bohme, tandis
que les pertes de l'empereur en Bavire, dans la basse Saxe et sur le
Rhin rclament instamment sa prsence: mystre galement impntrable
pour les amis et les ennemis, objet d'effroi pour l'empereur, et
pourtant aussi sa dernire esprance. Aprs la bataille perdue de
Ltzen, il s'tait retir, avec une prcipitation inexplicable, dans le
royaume de Bohme, o il ordonna les enqutes les plus svres sur la
conduite de ses officiers dans cette journe. Ceux que le conseil de
guerre reconnut coupables furent condamns  mort avec une inexorable
rigueur; ceux qui s'taient bravement conduits furent rcompenss avec
une royale munificence, et la mmoire des morts ternise par de
magnifiques monuments. Pendant tout l'hiver, il crasa les provinces
impriales par des contributions exorbitantes et par les quartiers
d'hiver, qu'il eut soin de ne pas prendre dans les pays ennemis afin
d'puiser les ressources des provinces autrichiennes. Mais,  l'entre
du printemps de 1633, au lieu d'ouvrir les hostilits avant tous les
autres, avec son arme bien entretenue et forme de troupes d'lite, et
de se montrer dans toute la puissance de son commandement, il fut le
dernier  paratre en campagne, et ce fut encore un tat hrditaire de
l'empereur dont il fit le thtre de la guerre.

Entre toutes les provinces de l'Autriche, c'tait la Silsie qui se
trouvait expose au plus grand danger. Trois diffrentes armes, une
sudoise sous le comte de Thurn, une saxonne sous Arnheim et le duc de
Lauenbourg, et une brandebourgeoise sous Borgsdorf, avaient port en
mme temps la guerre dans ce pays. Elles avaient dj en leur possession
les places les plus importantes, et Breslau mme avait embrass le parti
des allis. Mais cette foule de gnraux et d'armes fut prcisment ce
qui conserva ce pays  l'empereur: en effet, la jalousie des chefs et la
haine mutuelle des Sudois et des Saxons ne leur permirent jamais d'agir
avec ensemble, Arnheim et Thurn se disputaient le commandement; les
Brandebourgeois et les Saxons faisaient cause commune contre les
Sudois, qu'ils regardaient comme d'importuns trangers et auxquels ils
cherchaient  nuire chaque fois qu'ils en trouvaient la moindre
occasion. Au contraire, les Saxons vivaient avec les Impriaux sur un
pied beaucoup plus amical, et il arrivait souvent que les officiers des
deux armes ennemies se visitaient rciproquement et se donnaient des
repas. On laissait les Impriaux sauver leurs biens sans obstacle, et,
parmi les Allemands de l'arme combine, un grand nombre ne cachaient
point qu'ils avaient reu de Vienne de fortes sommes. Au milieu d'allis
si quivoques, les Sudois se voyaient vendus et trahis, et, quand on
s'entendait si mal, il tait impossible de songer  aucune grande
entreprise. Le gnral d'Arnheim tait d'ailleurs presque toujours
absent, et, lorsqu'enfin il revint  l'arme, dj Wallenstein
s'approchait des frontires avec des forces redoutables.

Il entra en Silsie  la tte de quarante mille hommes, et les allis
n'en avaient pas plus de vingt-quatre mille  lui opposer. Nanmoins,
ils voulurent tenter une bataille et parurent devant Mnsterberg, o
Wallenstein avait tabli un camp retranch; mais il les laissa
sjourner l huit jours sans faire lui-mme le moindre mouvement; puis
il quitta ses lignes et dfila devant leur camp d'un pas fier et
tranquille. Mme aprs qu'il eut lev le sien, et tout le temps que les
ennemis, devenus plus hardis, demeurrent prs de lui, il ddaigna de
profiter de l'occasion. Le soin avec lequel il vitait la bataille fut
attribu  la crainte; mais, avec sa vieille gloire militaire,
Wallenstein pouvait braver un pareil soupon. La vanit des allis ne
leur permit pas de remarquer qu'il se jouait d'eux et qu'il leur faisait
gnreusement grce de la dfaite, parce que, pour le moment, une
victoire sur eux ne le servait pas. Cependant, pour leur montrer qu'il
tait le matre et que ce n'tait point la crainte de leurs forces qui
le tenait dans l'inaction, il fit mettre  mort le commandant d'un
chteau qui tomba dans ses mains, pour n'avoir pas rendu sur-le-champ
une place qui n'tait pas tenable.

Les deux armes taient depuis neuf jours en prsence l'une de l'autre,
 la porte du mousquet, quand le comte Terzky, sortant de l'arme de
Wallenstein, parut avec un trompette devant le camp des allis pour
inviter le gnral d'Arnheim  une confrence. Elle avait pour objet de
proposer, au nom de Wallenstein, tout suprieur en forces qu'il tait,
un armistice de six semaines. Il tait venu, disait-il, pour conclure
une paix perptuelle avec la Sude et les princes de l'Empire, payer les
soldats et donner  chacun satisfaction. Tout cela tait en son pouvoir,
et, si l'on faisait difficult  Vienne de ratifier sa dcision, il
tait prt  se runir avec les allis, et (ceci fut, il est vrai,
souffl seulement aux oreilles d'Arnheim)  envoyer l'empereur au
diable. Dans une seconde entrevue, il s'expliqua encore plus clairement
avec le comte de Thurn. Tous les privilges, disait-il, seraient de
nouveau confirms, tous les exils bohmes rappels et rtablis dans
leurs biens, et il serait lui-mme le premier  leur restituer la part
qui lui tait chue. Les jsuites seraient expulss, comme tant les
auteurs de toutes les vexations prcdentes; la couronne de Sude serait
satisfaite par des payements  termes fixes; toutes les troupes inutiles
des deux partis seraient menes contre les Turcs. Le dernier point
contenait le mot de toute l'nigme: S'il obtenait pour lui la couronne
de Bohme, tous les proscrits auraient  se louer de sa gnrosit; une
complte libert de religion rgnerait dsormais dans le royaume; la
maison palatine rentrerait dans tous ses droits, et le margraviat de
Moravie lui servirait  lui-mme de ddommagement pour le Mecklembourg.
Alors les armes allies marcheraient sur Vienne sous sa conduite, pour
arracher  l'empereur, les armes  la main, son consentement  ce
trait.

Il tait donc lev maintenant, le voile qui couvrait le projet que
Wallenstein avait mri pendant de longues annes dans le plus mystrieux
silence. Aussi bien toutes les circonstances montraient qu'il n'y avait
point de temps  perdre pour l'excution. C'tait seulement son aveugle
confiance dans le bonheur des armes de Friedland et dans la supriorit
de son gnie, qui avait inspir  l'empereur la ferme rsolution de
remettre  cet homme imprieux, malgr toutes les reprsentations de
l'Espagne et de la Bavire, et aux dpens de sa propre dignit, un
commandement si absolu. Mais la croyance que Wallenstein tait
invincible avait t depuis longtemps branle par sa longue inaction,
et presque entirement dtruite aprs la malheureuse bataille de Ltzen.
Maintenant ses ennemis se rveillaient de nouveau  la cour de
Ferdinand, et le mcontentement de l'empereur, qui avait vu chouer ses
esprances, procurait auprs de lui  leurs reprsentations l'accueil
souhait. Ils passrent en revue, avec une mordante critique, toute la
conduite de Friedland; ils rappelrent au monarque jaloux son insolent
orgueil et sa rsistance aux ordres impriaux; ils invoqurent  leur
aide les plaintes des sujets autrichiens sur ses vexations infinies; ils
rendirent suspecte sa fidlit et insinurent d'effrayants avis sur ses
intentions secrtes. Ces accusations, qui n'taient d'ailleurs que trop
justifies par toute la conduite de Wallenstein, ne laissaient pas de
jeter dans l'esprit de Ferdinand de profondes racines; mais le pas tait
fait, et le vaste pouvoir dont on avait revtu le duc ne pouvait lui
tre arrach sans un grand pril. Diminuer ce pouvoir insensiblement
tait tout ce qui restait possible  l'empereur, et, pour y parvenir
avec quelque succs, il fallait le diviser; mais avant tout il fallait
chercher  se rendre indpendant de la bonne volont de Wallenstein.
Cependant on s'tait dsist mme de ce droit dans le trait qu'on avait
conclu avec lui, et la propre signature de l'empereur le protgeait
contre toute tentative faite pour placer un autre gnral  ses cts ou
pour exercer une influence directe sur ses troupes. Comme on ne pouvait
ni observer ni anantir ce pernicieux trait, il fallut recourir  un
artifice. Friedland tait gnralissime de l'empereur en Allemagne, mais
son pouvoir ne s'tendait pas plus loin, et il ne pouvait s'arroger
aucune autorit sur une arme trangre. On fait donc lever  Milan une
arme espagnole, et on la fait combattre en Allemagne sous un gnral
espagnol. Ainsi Wallenstein n'est plus l'homme indispensable, parce
qu'il a cess d'tre unique, et l'on a, au besoin, un appui contre
lui-mme.

Le duc sentit promptement et profondment d'o partait ce coup et  quoi
il tendait. En vain il protesta auprs du cardinal infant contre cette
innovation, qui violait le trait: l'arme italienne entra en Allemagne,
et l'on obligea Wallenstein d'envoyer le gnral Altringer pour la
renforcer. A la vrit, il sut lui lier si bien les mains par de svres
instructions, que l'arme italienne recueillit peu de gloire en Alsace
et en Souabe; mais cet acte d'autorit de la cour l'avait arrach  sa
scurit et lui avait fait pressentir l'approche du danger. Pour ne pas
perdre une seconde fois le commandement et avec lui le fruit de tous ses
efforts, il fallait qu'il se htt d'accomplir son dessein. Par
l'loignement des officiers suspects et par sa libralit envers les
autres, il se croyait assur de la fidlit de ses troupes. Il avait
sacrifi toutes les autres classes de l'tat, tous les devoirs de la
justice et de l'humanit,  l'avantage de l'arme: aussi comptait-il sur
sa reconnaissance. Sur le point de donner au monde un exemple inou
d'ingratitude envers l'auteur de sa fortune, il fondait toute sa
grandeur sur la reconnaissance qu'on devait lui tmoigner,  lui.

Les chefs des armes silsiennes n'avaient aucun plein pouvoir de leurs
suprieurs pour conclure  eux seuls une affaire aussi grave que celle
qui tait propose par Wallenstein, et ils n'osrent pas mme accorder
pour plus de quinze jours l'armistice demand. Avant de s'ouvrir aux
Sudois et aux Saxons, le duc avait jug prudent de s'assurer, dans son
audacieuse entreprise, l'appui de la France. A cet effet, le comte de
Kinsky, non sans de trs-mfiantes prcautions, entama avec Feuquires,
plnipotentiaire franais  Dresde, des ngociations secrtes, qui
eurent une issue entirement conforme aux dsirs du duc. Feuquires
reut de sa cour l'ordre de promettre tout l'appui de la France, et
d'offrir  Wallenstein, s'il en avait besoin, une somme d'argent
considrable.

Mais ce fut prcisment cette attention excessive  se couvrir de tous
cts qui le conduisit  sa perte. Le plnipotentiaire franais
dcouvrit avec une grande surprise qu'un dessein qui, plus que tout
autre, avait besoin de secret, avait t communiqu aux Sudois et aux
Saxons. Le ministre de Saxe tait, comme on le savait gnralement,
dans les intrts de l'empereur, et les conditions offertes aux Sudois
restaient beaucoup trop au-dessous de leur attente pour pouvoir jamais
obtenir leur assentiment. Feuquires trouvait donc inconcevable que le
duc et pu compter srieusement sur l'appui des premiers et sur la
discrtion des seconds. Il confia ses doutes et ses inquitudes au
chancelier sudois,  qui les vues de Wallenstein inspiraient une tout
aussi grande dfiance et qui gotait encore moins ses propositions.
Quoique ce ne ft pas un secret pour lui que le duc avait dj entam
prcdemment de pareilles ngociations avec Gustave-Adolphe, il ne
comprenait pas comment il serait possible  Wallenstein de porter toute
l'arme  la dfection et de raliser ses immenses promesses. Un plan si
excessif et une conduite si inconsidre ne semblaient pas bien
s'accorder avec le caractre taciturne et dfiant de Friedland, et l'on
tait tent de ne voir dans toute l'affaire qu'une ruse et une
tromperie, parce qu'il tait plutt permis de douter de sa loyaut que
de sa prudence. Les soupons d'Oxenstiern gagnrent  la fin Arnheim
lui-mme, qui, plein de confiance en la sincrit de Wallenstein,
s'tait rendu  Gelnhausen auprs du chancelier pour le dterminer 
mettre  la disposition du duc ses meilleurs rgiments. On commena 
craindre que toute la proposition ne ft qu'un pige habilement tendu
pour dsarmer les allis et faire tomber l'lite de leurs forces dans
les mains de l'empereur. Le caractre connu de Wallenstein ne dmentait
point ce fcheux soupon, et les contradictions dans lesquelles il
s'embarrassa plus tard firent qu'enfin l'on ne sut plus du tout que
penser de lui. Tandis qu'il s'efforait d'attirer les Sudois dans son
alliance, et leur demandait mme leurs meilleures troupes, il dclarait
 Arnheim qu'il fallait commencer par chasser les Sudois de l'Empire,
et, tandis que les officiers saxons, se reposant sur l'armistice,
s'taient rendus chez lui en grand nombre, il fit une tentative, qui
choua, pour s'assurer de leurs personnes. Il rompit le premier
l'armistice, qu'il renouvela nanmoins, non sans une grande peine,
quelques mois aprs. Toute confiance en sa vracit s'vanouit, et enfin
l'on ne crut voir dans toute sa conduite qu'un tissu de tromperies et de
bas artifices pour affaiblir les allis et se mettre lui-mme dans une
situation avantageuse. Il y russit en effet, car ses forces
augmentrent chaque jour, tandis que les allis perdirent, par la
dsertion et le mauvais entretien, plus de la moiti de leurs troupes.
Mais il ne fit pas de sa supriorit l'usage qu'on en attendait 
Vienne. Lorsqu'on se croyait  la veille d'un vnement dcisif, il
renouvelait tout  coup les ngociations, et, quand l'armistice
plongeait les allis dans la scurit, il se levait subitement pour
renouveler les hostilits. Toutes ces contradictions dcoulaient du
double projet, tout  fait inconciliable, de perdre  la fois l'empereur
et les Sudois, et de conclure avec les Saxons une paix spare.

Impatient du mauvais succs des ngociations, il rsolut enfin de
montrer sa force: aussi bien la dtresse pressante de l'Empire et les
progrs du mcontentement  la cour de Vienne ne permettaient pas de
plus longs retards. Avant la dernire suspension d'armes, le gnral de
Holk avait dj fait de la Bohme une irruption dans la Misnie; il avait
dvast par le fer et le feu tout ce qui se trouvait sur son passage,
chass l'lecteur dans ses forteresses et pris mme la ville de Leipzig.
Mais l'armistice de Silsie arrta ses ravages, et les suites de ses
drglements le mirent au cercueil  Adorf. Aprs la rupture de
l'armistice, Wallenstein fit un nouveau mouvement, comme s'il avait
voulu tomber sur la Saxe par la Lusace, et il fit rpandre le bruit que
Piccolomini s'tait dj mis en marche dans cette direction. Aussitt
Arnheim abandonne son camp de Silsie, afin de poursuivre Piccolomini et
de courir  la dfense de l'lectorat. Mais son dpart laissa 
dcouvert les Sudois, qui taient camps, en trs-petit nombre, prs de
Steinau, sur l'Oder, sous le commandement du comte de Thurn. C'tait
justement ce que le duc avait dsir. Il laissa le gnral saxon prendre
une avance de seize milles dans la Misnie, puis retourna lui-mme
subitement sur l'Oder, o il surprit l'arme des Sudois dans la plus
profonde scurit. Leur cavalerie fut battue par le gnral Schafgotsch,
dtach en avant, et l'infanterie fut compltement cerne prs de
Steinau par l'arme du duc qui suivait. Il donna au comte de Thurn une
demi-heure de rflexion pour se dfendre avec deux mille cinq cents
hommes contre plus de vingt mille, ou se rendre  discrtion. Dans de
pareilles circonstances, il n'y avait pas  choisir. Toute l'arme se
rend, et la plus complte victoire est remporte, sans qu'il en cote
une seule goutte de sang. Drapeaux, bagages, artillerie tombent dans les
mains du vainqueur; les officiers sont faits prisonniers, les soldats
incorpors. Et maintenant, aprs quatorze ans de vie errante, aprs
d'innombrables vicissitudes, l'auteur de la rvolte de Bohme, le moteur
primitif de toute cette funeste guerre, le fameux comte de Thurn, tait
enfin au pouvoir de ses ennemis. On attend  Vienne, avec une
sanguinaire impatience, l'arrive de ce grand criminel, et l'on gote
par avance l'horrible triomphe d'immoler  la justice sa principale
victime; mais gter cette joie aux jsuites tait un triomphe beaucoup
plus doux, et Thurn obtint sa libert. Heureusement pour lui, il en
savait plus qu'on ne devait en apprendre  Vienne, et les ennemis de
Wallenstein taient aussi les siens. A Vienne, on aurait pardonn au duc
une dfaite; on ne lui pardonna jamais cette esprance due. Mais
qu'aurais-je donc d faire de ce furieux? crit-il, avec une malicieuse
moquerie, aux ministres qui lui demandaient compte de cette gnrosit
dplace. Plt au Ciel que tous les gnraux de nos ennemis fussent
pareils  celui-l! Il nous rendra de bien meilleurs services  la tte
des armes sudoises qu'en prison.

La victoire de Steinau fut promptement suivie de la prise de Liegnitz,
de Gross-Glogau, et mme de Francfort-sur-l'Oder. Schafgotsch, qui
demeura en Silsie pour achever la soumission de cette province, bloqua
Brieg et inquita Breslau inutilement, parce que cette ville libre
veillait sur ses privilges et qu'elle resta dvoue aux Sudois.
Wallenstein dtacha sur la Wartha les gnraux Illo et Goetz pour
s'avancer jusque dans la Pomranie et vers les ctes de la Baltique, et
ils s'emparrent en effet de Landsberg, la clef de la Pomranie. Tandis
que l'lecteur de Brandebourg et le duc de Pomranie tremblaient pour
leurs tats, Friedland pntra lui-mme, avec le reste de l'arme, dans
la Lusace, o il prit d'assaut Goerlitz et fora Bautzen  capituler.
Mais il ne s'agissait pour lui que d'effrayer l'lecteur de Saxe, et non
de poursuivre les avantages qu'il avait obtenus. L'pe  la main, il
continuait encore ses propositions de paix auprs du Brandebourg et de
la Saxe, mais avec aussi peu de succs, parce que, par une suite de
contradictions, il avait perdu tout droit  la confiance. Alors il et
tourn toutes ses forces contre la malheureuse Saxe, et il aurait enfin
atteint son but par la force des armes, si des circonstances imprieuses
ne l'avaient oblig de quitter ces contres. Les victoires du duc
Bernard sur le Danube, qui menaaient l'Autriche mme d'un danger
prochain, l'appelaient de la manire la plus pressante en Bavire, et
l'expulsion de la Silsie des Saxons et des Sudois lui enlevait tout
prtexte de rsister plus longtemps aux ordres de l'empereur et de
laisser sans secours l'lecteur de Bavire. Il marcha donc, avec le gros
de l'arme, sur le haut Palatinat, et sa retraite dlivra pour toujours
la haute Saxe de ce redoutable ennemi.

Aussi longtemps que la chose avait t possible, il avait diffr la
dlivrance de la Bavire et s'tait jou, par les subterfuges les plus
recherchs, des ordres de l'empereur. A la fin, cdant  des
sollicitations ritres, il avait envoy, il est vrai, au secours
d'Altringer, qui cherchait  protger le Lech et le Danube contre Horn
et Bernard, quelques rgiments de Bohme, mais  la condition expresse
de se tenir constamment sur la dfensive. Aussi souvent que l'empereur
et l'lecteur le suppliaient d'envoyer des secours, il les adressait 
Altringer, qui, selon les dclarations publiques du duc, avait reu de
lui des pouvoirs illimits; mais, en secret, il liait les mains  ce
gnral par les plus svres instructions et le menaait de mort s'il
outrepassait ses ordres. Lorsque le duc Bernard se fut avanc jusqu'
Ratisbonne et que l'empereur aussi bien que l'lecteur renouvelrent
avec plus d'instance leurs demandes de secours, il fit mine de vouloir
envoyer le Gnral Gallas sur le Danube avec des forces considrables;
mais cela ne fut pas non plus excut, et ainsi Ratisbonne, Straubing,
Cham tombrent, comme auparavant l'vch d'Eichstdt, au pouvoir des
Sudois. Enfin, comme il ne pouvait absolument plus viter d'obir aux
ordres srieux de la cour, il s'avana aussi lentement qu'il put
jusqu'aux limites de la Bavire, o il investit la ville de Cham,
conquise par les Sudois. Mais il n'eut pas plutt appris qu'on
travaillait du ct de ces derniers  lui susciter une diversion en
Bohme par le moyen des Saxons, qu'il profita de cette rumeur pour y
retourner au plus vite et sans avoir absolument rien accompli. Il
allguait que tout le reste devait tre subordonn  la dfense et  la
conservation des tats hrditaires de l'empereur, et ainsi il resta
comme enchan en Bohme, et garda ce royaume comme s'il et t dj sa
proprit. L'empereur lui renouvela, d'un ton plus pressant encore, la
sommation de marcher vers le Danube pour empcher le dangereux
tablissement du duc de Weimar sur les frontires de l'Autriche; mais
Wallenstein mit fin  la campagne pour cette anne, et fit prendre de
nouveau  ses troupes leurs quartiers d'hiver dans le royaume puis.

Une arrogance si soutenue, ce mpris inou de tous les ordres impriaux,
une ngligence si calcule du bien gnral, joints  une conduite si
singulirement quivoque envers l'ennemi, devaient enfin disposer
l'empereur  croire les bruits fcheux dont l'Allemagne entire tait
depuis longtemps remplie. Wallenstein avait su longtemps donner  ses
coupables ngociations avec l'ennemi l'apparence d'un dessein lgitime,
et persuader au monarque, toujours prvenu en sa faveur, que le but de
ces secrtes confrences n'tait autre que de donner la paix 
l'Allemagne. Mais, si impntrable qu'il crt tre, cependant tout
l'ensemble de sa conduite justifiait les accusations dont ses
adversaires assigeaient sans cesse l'oreille de l'empereur. Dj, pour
s'enqurir sur les lieux mmes si elles taient bien ou mal fondes,
Ferdinand avait envoy plusieurs fois des espions dans le camp de
Wallenstein; mais, comme le duc vitait de rien donner par crit, ils ne
rapportaient que de simples prsomptions. Cependant, les ministres
eux-mmes, ses anciens dfenseurs  la cour, l'ayant vu grever leurs
terres des mmes charges que celles des autres et s'tant jets dans le
parti de ses ennemis; l'lecteur de Bavire ayant fait la menace de
s'accommoder avec les Sudois, si l'on gardait plus longtemps ce
gnral; enfin l'ambassadeur d'Espagne insistant pour sa destitution,
et, en cas de refus, menaant de retenir les subsides de sa couronne,
l'empereur se vit, pour la seconde fois, dans la ncessit d'ter 
Wallenstein le commandement.

Les ordres directs et absolus de Ferdinand  l'arme instruisirent
bientt le duc que le trait fait avec lui tait dj regard comme
rompu et que sa destitution tait invitable. Un de ses lieutenants en
Autriche, auquel il avait dfendu, sous peine de la hache, d'obir  la
cour, reut de l'empereur l'ordre direct de se joindre  l'lecteur de
Bavire; et  Wallenstein lui-mme fut adresse l'injonction formelle
d'envoyer quelques rgiments de renforts  la rencontre du cardinal
infant, qui venait d'Italie avec une arme. Toutes ces mesures lui
disaient que le plan tait irrvocablement arrt de le dsarmer peu 
peu, pour l'accabler tout d'un coup, quand il serait faible et sans
dfense.

Il lui fallut alors se hter d'accomplir, pour sa sret personnelle, le
plan qui n'tait d'abord destin qu' son agrandissement. Il en avait
diffr l'excution plus que ne le conseillait la prudence, parce que
les constellations favorables lui manquaient toujours, ou, comme il
rpondait d'ordinaire  l'impatience de ses amis, parce que le temps
n'tait pas encore venu. Il ne l'tait pas encore, mme  cette heure;
mais la ncessit pressante ne permettait plus d'attendre la faveur des
astres. Avant tout, il fallait s'assurer des dispositions des principaux
chefs, et ensuite sonder la fidlit de l'arme, qu'il avait prsume si
gratuitement. Trois d'entre les chefs, les gnraux Kinsky, Terzky et
Illo, taient depuis longtemps dans le secret, et les deux premiers
taient lis aux intrts de Wallenstein par le lien de la parent. Une
gale ambition, une gale haine du gouvernement et l'espoir d'normes
rcompenses les unissaient de la manire la plus troite avec le duc,
qui n'avait pas ddaign mme les plus vils moyens pour augmenter le
nombre de ses partisans. Il avait un jour persuad au gnral Illo de
solliciter  Vienne le titre de comte et lui avait promis  cet effet sa
recommandation la plus nergique. Mais il crivit secrtement aux
ministres de lui refuser sa demande, parce qu'autrement un grand nombre
se prsenteraient qui avaient les mmes mrites et pouvaient prtendre 
la mme rcompense. Lorsque Illo fut de retour  l'arme, Wallenstein
s'empressa de l'interroger, avant toute chose, sur l'issue de ses
sollicitations; et, quand Illo lui apprit qu'il n'avait pas russi, il
se mit  profrer contre la cour les plaintes les plus amres. Voil
donc, s'cria-t-il, ce que nous avons gagn par nos fidles services! On
tiendra si peu de compte de mon entremise, et l'on refusera  vos
mrites une rcompense si insignifiante! Qui voudrait servir plus
longtemps un matre si ingrat? Non, pour ce qui me regarde, je suis
dsormais l'ennemi dclar de la maison d'Autriche. Illo applaudit, et
c'est ainsi qu'il se forma entre eux une troite liaison.

Mais ce que savaient ces trois confidents de Friedland fut longtemps
pour les autres un secret impntrable, et la confiance avec laquelle
Wallenstein parlait du dvouement de ses officiers se fondait uniquement
sur les bienfaits dont il les avait combls et sur leur mcontentement
de la cour. Il fallait que cette vague prsomption se changet en
certitude, avant qu'il jett le masque et se permt d'agir ouvertement
contre l'empereur. Le comte Piccolomini, le mme qui s'tait signal, 
la bataille de Ltzen, par une bravoure sans exemple, fut le premier
dont il mit  l'preuve la fidlit. Il s'tait attach ce gnral par
de grandes largesses, et il lui donnait la prfrence sur tous les
autres, parce que Piccolomini tait n sous la mme constellation que
lui. Il lui dclara que, contraint par l'ingratitude de l'empereur et
par son propre danger, si prochain, il tait irrvocablement rsolu  se
dtacher de la cause autrichienne,  passer du ct des ennemis avec la
meilleure partie de l'arme, et  combattre la maison d'Autriche dans
tous les pays soumis  sa domination, jusqu' ce que sa puissance ft
entirement dracine. Pour cette entreprise, il avait compt
principalement sur Piccolomini et lui avait par avance destin les plus
magnifiques rcompenses. Quand ce gnral, pour dissimuler son trouble,
 cette proposition surprenante, lui parla des obstacles et des prils
qui s'opposeraient  une entreprise si hasardeuse, Wallenstein se railla
de ses craintes. Dans ces coups hardis, s'cria-t-il, le commencement
seul est difficile. Les astres lui taient favorables, l'occasion telle
qu'on pouvait la dsirer; il fallait, au surplus, remettre quelque chose
au hasard. Sa rsolution tait inbranlable, et, si cela ne se pouvait
faire autrement, il tenterait la fortune  la tte de mille chevaux.
Piccolomini se garda bien d'exciter la mfiance de Friedland par une
plus longue opposition et se rendit, avec l'apparence de la conviction,
 la force de ses raisons. L'aveuglement de Wallenstein alla si loin,
que, malgr tous les avertissements de Terzky, il ne lui vint pas 
l'ide de suspecter la sincrit de cet homme, qui ne perdit pas un
moment pour mander  Vienne l'importante dcouverte qu'il venait de
faire.

Pour hasarder enfin, en vue de son but, le pas dcisif, il convoqua, au
mois de janvier 1634, tous les chefs de l'arme,  Pilsen, o il s'tait
rendu aussitt aprs sa retraite de Bavire. Les dernires demandes de
l'empereur d'pargner aux tats hrditaires les quartiers d'hiver, de
reprendre Ratisbonne sans attendre la fin de la saison rigoureuse, et de
diminuer l'arme de six mille cavaliers pour renforcer le cardinal
infant, taient assez importantes pour tre peses devant le conseil de
guerre tout entier, et ce prtexte spcieux cacha  la curiosit
publique le vritable objet de cette convocation. La Sude et la Saxe y
furent aussi invites secrtement pour traiter de la paix avec le duc de
Friedland. On devait se concerter par crit avec les chefs des corps
loigns. Vingt des commandants convoqus parurent; mais les principaux,
Gallas, Collordo et Altringer manqurent justement au rendez-vous. Le
duc leur fit rpter ses invitations avec instance; toutefois, en
attendant leur prochaine arrive, il fit procder  l'affaire
principale.

Ce qu'il tait sur le point d'entreprendre n'tait pas peu de chose.
Dclarer capable de la plus honteuse infidlit une fire et vaillante
noblesse, gardienne vigilante de son honneur! A la vue d'officiers
accoutums jusqu'alors  respecter en lui l'image de la majest
impriale, le juge de leurs actions, le conservateur des lois, se
montrer tout  coup comme un misrable, un sducteur, un rebelle! Ce
n'tait pas peu de chose d'branler dans ses fondements une puissance
lgitime, affermie par une longue dure, consacre par la religion et
les lois; de dtruire tous ces prestiges de l'imagination et des sens,
gardiens redoutables d'un trne lgitime; d'extirper d'une main violente
tous ces sentiments indlbiles du devoir, qui parlent si haut et si
puissamment dans le coeur du sujet pour le souverain naturel. Mais,
bloui par l'clat d'une couronne, Wallenstein n'aperut pas l'abme qui
s'ouvrait  ses pieds, et, dans la pleine et vive conscience de sa
force, il ngligea, destine commune des mes fortes et hardies!
d'apprcier et de calculer exactement les obstacles. Wallenstein ne vit
rien qu'une arme en partie indiffrente envers la cour, en partie
irrite; une arme qui tait habitue  vnrer son pouvoir avec une
aveugle soumission;  trembler devant lui, comme devant son lgislateur
et son juge;  suivre ses ordres avec crainte et respect, comme les
arrts du destin. Dans les flatteries exagres par lesquelles on
rendait hommage  sa toute-puissance, dans les hardies insultes qu'une
soldatesque effrne se permettait contre la cour et le gouvernement, et
qu'excusait la licence fougueuse du camp, il crut reconnatre les vrais
sentiments de l'arme, et l'audace avec laquelle on se hasardait 
blmer jusqu'aux actions du monarque, lui garantissait l'empressement
des troupes  renoncer au devoir envers un souverain si mpris. Mais ce
qui lui avait paru un obstacle si lger se leva contre lui comme le plus
formidable adversaire: tous ses calculs chourent contre la fidlit de
ses troupes. Enivr de l'ascendant qu'il conservait sur des bandes si
indociles, il mettait tout sur le compte de sa grandeur personnelle,
sans distinguer ce qui se rapportait  lui-mme et ce qu'il devait  la
dignit dont il tait revtu. Tout tremblait devant lui, parce qu'il
exerait un pouvoir lgitime, parce que l'obissance envers lui tait un
devoir, parce que son autorit tait appuye sur la majest du trne. La
grandeur  elle seule peut bien arracher l'admiration et l'effroi, mais
il n'y a que la grandeur lgitime qui impose le respect et la
soumission. Et il se dpouillait lui-mme de cet avantage aussitt qu'il
jetait le masque et montrait en sa personne un criminel.

Le feld-marchal Illo entreprit de sonder les sentiments des chefs et de
les prparer  la dmarche qu'on attendait d'eux. Il commena par leur
exposer les dernires demandes que la cour avait faites au gnral et 
l'arme, et, par le tour odieux qu'il sut leur donner, il lui fut ais
d'enflammer la colre de toute l'assemble. Aprs ce dbut bien choisi,
il s'tendit avec beaucoup d'loquence sur les services de l'arme et du
gnral, et sur l'ingratitude dont l'empereur avait coutume de les
rcompenser. L'influence espagnole, affirma-t-il, dirigeait tous les
pas de la cour; le ministre tait  la solde de l'Espagne; le duc de
Friedland lui seul avait rsist jusqu'alors  cette tyrannie, et par l
il s'tait attir la haine des Espagnols. L'loigner du commandement ou
se dfaire entirement de lui tait, poursuivit-il, depuis longtemps le
but de leurs plus ardents efforts, et, en attendant que l'un ou l'autre
leur russisse, on cherche  miner sourdement sa puissance militaire. Le
seul motif qu'on ait, en travaillant  faire passer le commandement dans
les mains du roi de Hongrie, c'est de pouvoir promener  plaisir ce
prince  la tte des troupes en campagne, comme l'organe docile
d'inspirations trangres, et affermir d'autant mieux en Allemagne la
puissance espagnole. C'est uniquement afin de diminuer l'arme qu'on
demande six mille hommes pour le cardinal infant; c'est uniquement pour
la consumer par une campagne d'hiver qu'on insiste sur la reprise de
Ratisbonne dans cette saison meurtrire. On rend difficiles aux troupes
tous les moyens de vivre, tandis que les jsuites et les ministres
s'engraissent de la sueur des provinces et dissipent l'argent destin
aux soldats. Le gnral avoue l'impuissance o il est de tenir parole 
l'arme, parce que la cour l'abandonne. Pour tous les services qu'il a
rendus, dans l'espace de vingt-deux ans,  la maison d'Autriche, pour
toutes les fatigues qu'il a essuyes, pour tous les sacrifices qu'il a
faits de sa fortune depuis qu'il sert l'empereur: on lui rserve, pour
la seconde fois, une honteuse destitution. Mais il dclare qu'il ne veut
pas laisser les choses en venir l. Il renonce de plein gr au
commandement, avant qu'on le retire par violence de ses mains. Voil,
continue l'orateur, ce qu'il fait savoir par moi aux officiers. Que
chacun se demande maintenant  lui-mme s'il est prudent de sacrifier un
tel gnral. Que tous voient qui leur remboursera les sommes qu'ils ont
dpenses au service de l'empereur, et o ils recueilleront la
rcompense mrite de leur valeur, quand aura disparu celui sous les
yeux duquel ils l'ont signale.

Un cri unanime, qu'il ne fallait pas laisser partir le gnral,
interrompit l'orateur. Quatre des principaux sont dlgus pour lui
porter le voeu de l'assemble et le supplier de ne pas abandonner
l'arme. Le duc refusa pour la forme et ne se rendit qu'aprs une
deuxime dputation. Cette condescendance de sa part semblait mriter de
la leur une dfrence rciproque. Comme il s'engageait  ne pas quitter
le service  l'insu et sans le consentement des chefs, il leur demanda
par crit une contre-promesse de lui rester fidlement et fermement
attachs, de ne jamais se sparer ou se laisser sparer de lui, et de
donner pour lui jusqu' la dernire goutte de leur sang. Celui qui se
dtacherait de l'alliance serait tenu pour un tratre oublieux de sa foi
et trait par les autres en ennemi commun. La condition formellement
ajoute: Aussi longtemps que Wallenstein emploierait l'arme pour le
service de l'empereur, loignait toute fausse interprtation, et aucun
des chefs assembls ne fit difficult de donner son entire approbation
 une demande qui semblait si innocente et si quitable.

La lecture de cet crit eut lieu immdiatement avant un festin que le
feld-marchal Illo avait ordonn tout exprs  cette intention: la
signature devait tre donne aprs le repas. L'amphitryon prit soin
d'mousser la raison de ses convives par des boissons fortes, et ce fut
seulement lorsqu'il les vit chanceler par l'effet des vapeurs du vin
qu'il leur donna l'crit  signer. La plupart tracrent inconsidrment
leurs noms sans savoir ce qu'ils signaient; un petit nombre seulement,
qui furent plus curieux ou plus dfiants, parcoururent la feuille encore
une fois et dcouvrirent avec tonnement que la clause: Aussi longtemps
que Wallenstein emploierait l'arme dans l'intrt de l'empereur, avait
t retranche. En effet, Illo, par une adroite supercherie, avait
remplac le premier exemplaire de l'engagement par un autre dans lequel
cette formule manquait. La tromperie fut signale, et beaucoup
d'officiers refusrent alors de donner leur signature. Piccolomini, qui
pntrait tout l'artifice, et ne prenait part  cette scne que pour en
informer la cour, s'oublia dans l'ivresse jusqu' porter la sant de
l'empereur. Mais alors le comte Terzky se leva et dclara parjures
coquins tous ceux qui se ddiraient. Ses menaces, l'ide du danger
invitable auquel on tait expos par un plus long refus, l'exemple du
grand nombre et l'loquence d'Illo triomphrent enfin des scrupules, et
la feuille fut signe de tous sans exception.

Maintenant Wallenstein avait, il est vrai, atteint son but; mais
l'opposition tout  fait inattendue des chefs l'arracha tout d'un coup 
l'illusion flatteuse dont il s'tait berc jusqu'alors. En outre, la
plupart des noms taient griffonns d'une manire si illisible, qu'on ne
pouvait s'empcher de souponner une intention dloyale. Mais, au lieu
d'tre amen  la rflexion par cet avis du sort, il rpandit, dans un
dbordement de plaintes et de maldictions indignes, la fureur de son
ressentiment. Il appela, le lendemain matin, les chefs auprs de lui, et
entreprit, en personne, de leur rpter tout le contenu de l'expos
qu'Illo leur avait fait le jour prcdent. Aprs qu'il eut exhal son
mcontentement contre la cour dans les invectives et les reproches les
plus amers, il rappela  ses officiers leur rsistance de la veille, et
dclara que par cette dcouverte il avait t dtermin  retirer sa
promesse. Les chefs s'loignrent muets et consterns; mais, aprs une
courte dlibration dans l'antichambre, ils reparurent pour s'excuser de
l'incident de la veille et s'offrir  signer de nouveau.

Maintenant il ne manquait plus rien que d'obtenir la mme dclaration
des gnraux absents, ou de s'assurer de leur personne en cas de refus.
Wallenstein renouvela donc son invitation et les pressa vivement
d'acclrer leur venue. Mais, avant qu'ils arrivassent, la voix publique
les avait dj instruits de l'vnement de Pilsen et avait refroidi tout
 coup leur empressement. Altringer resta, sous prtexte de maladie,
dans le chteau fort de Frauenberg. Gallas parut,  la vrit, mais
seulement afin de pouvoir d'autant mieux, comme tmoin oculaire,
informer l'empereur du pril qui le menaait. Les claircissements
qu'ils donnrent, lui et Piccolomini, changrent tout d'un coup les
inquitudes de la cour en la plus effrayante certitude. De semblables
dcouvertes, que l'on fit en mme temps en d'autres lieux, ne laissrent
plus de place au doute, et le changement soudain des commandants en
Silsie et en Autriche parut annoncer une entreprise des plus
alarmantes. Le danger tait pressant, et il exigeait un prompt remde.
Cependant, on ne voulut pas commencer par l'excution de la sentence,
mais procder selon toutes les rgles de la justice. En consquence, on
adressa aux principaux chefs, sur la fidlit desquels on croyait
pouvoir compter, l'ordre secret d'arrter, de quelque manire que ce
ft, et de mettre sous bonne garde, le duc de Friedland, avec ses deux
affids, Illo et Terzky, afin qu'ils pussent tre entendus et se
justifier. Mais si la chose, tait-il dit, ne pouvait s'excuter aussi
paisiblement, le danger public exigeait qu'ils fussent pris morts ou
vifs. Le gnral Gallas reut en mme temps une patente faite pour tre
montre, dans laquelle cet ordre imprial tait notifi  tous les
gnraux et officiers, l'arme tout entire tait dgage de ses devoirs
envers le tratre, et, jusqu' la nomination d'un nouveau gnralissime,
l'autorit tait remise au lieutenant gnral Gallas. Pour faciliter aux
gars et aux rebelles le retour  leur devoir, et ne pas jeter dans le
dsespoir les coupables, on accorda une entire amnistie pour tout ce
qui s'tait pass  Pilsen contre la majest de l'empereur.

Le gnral Gallas ne se sentit pas fort tranquille en se voyant revtu
de cet honneur. Il se trouvait  Pilsen sous les yeux de celui dont il
tenait le sort dans ses mains, au pouvoir de son ennemi, qui avait cent
yeux pour l'observer. Si Wallenstein dcouvrait le secret de sa
commission, rien ne pouvait le protger contre les effets de sa
vengeance et de son dsespoir. S'il tait dj dangereux d'avoir 
cacher seulement un ordre pareil, il l'tait bien plus encore de
l'excuter. Les sentiments des chefs taient incertains, et l'on pouvait
tout au moins douter qu'aprs le pas qu'ils avaient franchi ils se
montrassent disposs  prendre confiance dans les promesses impriales
et  renoncer tout d'un coup  toutes les brillantes esprances qu'ils
avaient fondes sur Wallenstein. Et quelle prilleuse tentative encore
de porter la main sur la personne sacre d'un homme considr
jusqu'alors comme inviolable, devenu, par un long exercice du pouvoir
suprme, par une obissance tourne en habitude, l'objet du plus profond
respect, et arm de toute la force que peuvent prter la majest
extrieure et la grandeur personnelle; d'un homme dont le seul regard
faisait trembler servilement et dont un signe dcidait de la vie et de
la mort! Arrter, comme un criminel ordinaire, un tel homme, au milieu
de ses gardes, dans une ville qui lui semblait entirement dvoue, et
changer tout  coup en un objet de piti ou de moquerie l'objet d'une
vnration si profonde et si invtre, tait une commission qui pouvait
faire hsiter mme les plus courageux. La crainte et le respect de
Wallenstein s'taient gravs si profondment dans le coeur de ses
soldats, que mme le crime monstrueux de haute trahison ne pouvait
draciner tout  fait ces sentiments.

Gallas comprit l'impossibilit de remplir sa commission sous les yeux de
Friedland, et son voeu le plus ardent tait de s'aboucher avec
Altringer, avant de risquer un seul pas pour l'excution. Le long retard
de ce dernier commenant  veiller le soupon chez le duc, Gallas
offrit de se rendre en personne  Frauenberg, et, comme parent
d'Altringer, de le dterminer  venir. Wallenstein reut avec une si
grande satisfaction cette preuve de son zle, qu'il lui donna son propre
quipage pour faire la route. Joyeux du succs de sa ruse, Gallas quitta
Pilsen sans dlai et chargea Piccolomini d'observer la conduite de
Wallenstein; mais il ne tarda pas lui-mme  faire usage de la patente
impriale partout o la chose tait praticable, et les troupes se
dclarrent beaucoup plus favorablement qu'il n'et pu l'esprer. Au
lieu de ramener  Pilsen son ami, il l'envoya au contraire  Vienne,
pour dfendre l'empereur contre une attaque dont il tait menac, et il
se porta lui-mme vers la haute Autriche, o le voisinage du duc Bernard
de Weimar excitait les plus vives alarmes. En Bohme, les villes de
Budweiss et de Tabor furent de nouveau occupes pour l'empereur, et l'on
fit toutes les dispositions pour rsister promptement et vigoureusement
aux entreprises du tratre.

Comme Gallas ne paraissait pas non plus songer  revenir, Piccolomini
hasarda de mettre encore  l'preuve la crdulit de Wallenstein. Il lui
demanda la permission d'aller qurir Gallas, et Wallenstein se laissa
tromper pour la seconde fois. Cet inconcevable aveuglement n'est
explicable pour nous que comme une consquence de son orgueil: jamais il
ne revenait sur le jugement qu'il avait port de quelqu'un, et il ne
voulait pas s'avouer  lui-mme qu'il lui ft possible de se tromper. Il
fit encore conduire dans sa propre voiture le comte Piccolomini, jusqu'
la ville de Lintz, o ce gnral suivit aussitt l'exemple de Gallas, et
fit mme un pas de plus. Il avait promis  Wallenstein de revenir: il
revint, mais  la tte d'une arme, pour surprendre le duc dans Pilsen.
Une autre arme, sous le gnral de Suys, courut  Prague pour recevoir,
au nom de l'empereur, la soumission de cette capitale et la dfendre
contre une attaque des rebelles. En mme temps, Gallas s'annonce  tous
les corps d'arme rpandus en Autriche comme l'unique chef de qui l'on
ait dsormais  recevoir les ordres. Dans tous les camps impriaux, des
placards sont sems, qui dclarent proscrits le duc et quatre de ses
affids et dlient les armes de leurs devoirs envers le tratre.

L'exemple donn  Lintz trouve partout des imitateurs; on maudit la
mmoire du rebelle; toutes les armes se dtachent de lui. Enfin,
Piccolomini lui-mme ne reparaissant pas, le voile tombe des yeux de
Wallenstein, et il s'veille avec horreur de son rve. Cependant,  ce
moment encore, il croit  la vracit des toiles et  la fidlit de
l'arme. Aussitt qu'il apprend la dfection de Piccolomini, il fait
publier la dfense d'obir dsormais  aucun ordre qui ne parte
directement de lui-mme ou de Terzky et d'Illo. Il se prpare en toute
hte  marcher sur Prague, o il est rsolu de jeter enfin le masque et
de se dclarer ouvertement contre l'empereur. Toutes les troupes
devaient se rassembler devant Prague et de l, aussi promptes que la
foudre, se prcipiter sur l'Autriche. Le duc Bernard, qu'on avait attir
dans la conspiration, devait soutenir avec les Sudois les oprations de
Wallenstein et faire une diversion sur le Danube. Dj Terzky avait pris
les devants et courait sur Prague, et le manque de chevaux empcha seul
le duc de suivre avec le reste des rgiments demeurs fidles. Mais, au
moment o il attend avec la plus ardente impatience des nouvelles de
Prague, il apprend la perte de cette ville, il apprend la dfection de
ses gnraux, la dsertion de ses troupes, la dcouverte de tout son
complot, l'approche rapide de Piccolomini, qui a jur sa perte. Tous ses
plans croulent  la fois avec une effrayante clrit; toutes ses
esprances sont trompes. Il reste seul, abandonn de tous ceux  qui il
a fait du bien, trahi de tous ceux sur lesquels il se reposait. Mais ce
sont de pareilles situations qui prouvent les grands caractres. Du
dans tout ce qu'il attendait, il ne renonce  aucun de ses projets; il
ne croit rien perdu, puisqu'il se reste encore  lui-mme. Le moment
tait venu o il avait besoin de l'assistance des Sudois et des Saxons,
si souvent demande, et o disparaissaient tous les doutes sur la
sincrit de ses intentions. Et maintenant qu'Oxenstiern et Arnheim
reconnaissaient la ralit de son projet et sa dtresse, ils
n'hsitrent pas plus longtemps  profiter de l'occasion favorable et 
lui promettre leur appui. Du ct des Saxons, le duc Franois-Albert de
Saxe-Lauenbourg devait lui amener quatre mille hommes; du ct des
Sudois, le duc Bernard et le comte palatin Christian de Birkenfeld, six
mille hommes de troupes aguerries. Wallenstein abandonna Pilsen avec le
rgiment de Terzky et le peu de soldats qui lui taient rests fidles
ou qui feignaient de l'tre, et il courut  gra, aux frontires du
royaume, pour tre plus prs du haut Palatinat et rendre ainsi plus
facile sa jonction avec le duc Bernard. Il ne connaissait pas encore la
sentence qui le dclarait ennemi public et tratre; ce n'tait qu' gra
que ce coup de foudre devait le frapper. Il comptait encore sur une
arme que le gnral Schafgotsch lui tenait prte en Silsie, et se
flattait toujours de l'esprance qu'un grand nombre de ceux mmes qui
s'taient spars de lui depuis longtemps lui reviendraient  la
premire lueur de sa fortune renaissante. Mme dans sa fuite vers gra,
tant cette dcourageante exprience avait peu dompt son tmraire
courage, il s'occupait encore du gigantesque projet de dtrner
l'empereur. Dans ces conjonctures, il arriva qu'un homme de sa suite
lui demanda la permission de lui donner un conseil: Chez l'empereur,
lui dit-il, Votre Altesse occupe un rang certain, elle est un grand et
trs-estim seigneur; chez l'ennemi, vous n'tes encore qu'un roi
incertain. Or, il n'est pas sage de risquer le certain pour l'incertain.
L'ennemi se servira de Votre Altesse, parce que l'occasion est
favorable; mais votre personne lui sera toujours suspecte, et toujours
il craindra que vous n'agissiez peut-tre une fois, envers lui aussi,
comme vous agissez aujourd'hui envers l'empereur. Revenez donc sur vos
pas, pendant qu'il en est temps encore. Le duc l'interrompit: Et quel
moyen me reste-t-il?--Vous avez dans votre caisse, lui rpondit le
conseiller, quarante mille _hommes d'armes_ (des ducats ayant pour
effigie des hommes cuirasss); prenez-les avec vous, et allez droit  la
cour impriale. L, dclarez que toutes vos dmarches jusqu'ici n'ont eu
pour objet que d'prouver la fidlit des serviteurs impriaux et de
distinguer les bons des suspects. Et, comme la plupart se sont montrs
disposs  la dfection, vous tes venu mettre en garde Sa Majest
Impriale contre ces hommes dangereux. Ainsi, vous ferez des tratres de
chacun de ceux qui veulent faire aujourd'hui de vous un coquin. A la
cour impriale, vous serez assurment le bienvenu avec vos quarante
mille hommes d'armes, et vous redeviendrez l'ancien Friedland.--La
proposition est bonne, rpondit Wallenstein aprs quelque rflexion,
mais le diable s'y fie!

Tandis que le duc poussait vivement de la ville d'gra les ngociations
avec l'ennemi, qu'il consultait les astres et se livrait  de nouvelles
esprances, on aiguisait presque sous ses yeux le fer qui mit fin  sa
vie. La sentence impriale, qui le dclarait proscrit, n'avait pas
manqu son effet, et la Nmsis vengeresse voulut que l'ingrat tombt
sous les coups de l'ingratitude. Au nombre de ses officiers, Wallenstein
avait honor d'une faveur particulire un Irlandais nomm Leslie, et il
avait fait toute la fortune de cet homme. Ce fut celui-l mme qui se
sentit destin et appel  excuter sur lui la sentence de mort et 
mriter le sanglant salaire. Ce Leslie ne fut pas plutt arriv  gra 
la suite de Wallenstein, qu'il rvla au colonel Buttler, commandant de
cette ville, et au lieutenant-colonel Gordon, l'un et l'autre cossais
protestants, tous les criminels projets de Friedland, que cet imprudent
lui avait confis chemin faisant. Leslie trouva en eux deux hommes
capables d'une rsolution. On avait le choix entre la trahison et le
devoir, entre le souverain lgitime et un rebelle fugitif, abandonn de
tous. Quoique celui-ci ft le bienfaiteur commun, le choix ne pouvait
demeurer un instant douteux. On s'engage fermement et solennellement 
la fidlit envers l'empereur, et cette fidlit exige contre l'ennemi
public les mesures les plus promptes. L'occasion est favorable, et son
mauvais gnie l'a livr, de lui-mme, dans les mains de la vengeance.
Cependant, pour ne point usurper les fonctions de la justice, on dcide
de lui amener sa victime vivante, et l'on se spare avec la rsolution
hasardeuse d'arrter le gnral. Un profond secret enveloppe ce noir
complot, et Wallenstein, sans aucun pressentiment de sa perte, dont il
est si proche, se flatte, au contraire, de trouver dans la garnison
d'gra ses plus vaillants et ses plus fidles dfenseurs.

Dans ce temps mme, on lui apporte la patente impriale qui renferme son
arrt, et qui a t publie contre lui dans tous les camps. Il reconnat
alors toute la grandeur du danger qui l'environne, l'impossibilit
absolue de revenir sur ses pas, son affreux isolement, la ncessit de
se remettre  la discrtion de l'ennemi. Toute l'indignation de son me
ulcre s'panche devant Leslie, et la violence de la passion lui
arrache son dernier secret. Il rvle  cet officier sa rsolution de
livrer au comte palatin de Birkenfeld gra et Elnbogen, comme les clefs
du royaume, et l'instruit en mme temps de la prochaine arrive du duc
Bernard  gra, dont il a t averti cette nuit mme par un courrier.
Cette dcouverte, que Leslie communique au plus tt aux conjurs, change
leur premire rsolution. Le pressant danger ne permet plus aucun
mnagement. gra peut  chaque instant tomber dans les mains de
l'ennemi, et une soudaine rvolution mettre leur captif en libert. Pour
prvenir ce malheur, ils dcident de le tuer, lui et ses affids, la
nuit suivante.

Afin que la chose pt se faire avec le moins de bruit possible, on
convint de l'excuter dans un repas, que donna le colonel Buttler au
chteau d'gra. Les autres convis y parurent; mais Wallenstein,
beaucoup trop agit pour figurer dans une socit joyeuse, se fit
excuser. Il fallut donc, en ce qui le concernait, changer de plan; mais
on rsolut d'agir envers les autres comme on en tait convenu. Les
trois gnraux Illo, Terzky et Guillaume Kinsky, et avec eux le
capitaine de cavalerie Neumann, officier plein de capacit, que Terzky
avait coutume d'employer dans toute affaire pineuse qui demandait de la
tte, se prsentrent avec une parfaite scurit. Avant leur arrive, on
avait introduit dans le chteau les soldats les plus srs de la
garnison, qui avait t mise dans le complot. On avait occup toutes les
issues qui menaient hors du chteau, et cach dans une chambre  ct de
la salle  manger dix dragons de Buttler, qui devaient paratre  un
signal convenu et massacrer les tratres. Sans aucun pressentiment du
danger suspendu sur leurs ttes, les convives se livrrent avec
confiance aux plaisirs du festin et portrent  pleines coupes la sant
de Wallenstein, non plus du serviteur imprial, mais du prince
souverain. Le vin leur ouvrit le coeur, et Illo dclara, avec beaucoup
d'orgueil, que, dans trois jours, une arme serait l, telle que
Wallenstein n'en avait jamais command. Oui! interrompt Neumann,
ajoutant qu'alors il espre laver ses mains dans le sang des
Autrichiens. Pendant ces discours, on apporte le dessert, et,  ce
moment, Leslie donne le signal convenu de lever le pont, et il prend sur
lui les clefs du chteau. Tout  coup, la salle se remplit de gens
arms, qui se placent derrire les siges des convives dsigns, avec le
cri inattendu de: Vive Ferdinand! Consterns et saisis d'un
pressentiment funeste, tous les quatre, d'un bond, se lvent de table en
mme temps. Kinsky et Terzky sont gorgs sur-le-champ, avant d'avoir pu
se mettre en dfense; Neumann trouve moyen de s'enfuir dans la cour
pendant la confusion, mais il y est reconnu par les gardes et massacr
 l'instant mme. Illo lui seul eut assez de prsence d'esprit pour se
dfendre. Il se plaa auprs d'une fentre, d'o il reprocha, avec les
plus amres injures,  Gordon sa trahison, le provoquant  se battre
avec lui en homme d'honneur et en chevalier. Ce ne fut qu'aprs la plus
courageuse rsistance, aprs avoir tendu morts deux de ses ennemis,
qu'il succomba, accabl par le nombre et perc de dix coups. Aussitt
que cet acte fut accompli, Leslie se hta d'aller dans la ville pour
prvenir une meute. Quand les sentinelles du chteau le virent courant
hors d'haleine, elles le prirent pour un des rebelles et tirrent sur
lui, mais sans l'atteindre. Cependant, ces coups de feu mirent en
mouvement toutes les gardes de la ville, et la prompte prsence de
Leslie fut ncessaire pour les tranquilliser. Il leur dcouvrit alors en
dtail tout le plan de la conspiration de Friedland et les mesures dj
prises pour s'y opposer, le sort des quatre rebelles, ainsi que celui
qui attendait le chef lui-mme. Comme il les trouva disposs  seconder
son dessein, il leur fit de nouveau prter serment d'tre fidles 
l'empereur et de vivre et de mourir pour la bonne cause. Alors cent
dragons de Buttler furent introduits du chteau dans la ville et
reurent l'ordre de parcourir les rues  cheval, pour tenir en bride les
partisans de Wallenstein et prvenir tout tumulte. En mme temps, toutes
les portes d'gra et tous les abords du chteau de Friedland, qui
touchait  la place du march, furent occups par des soldats nombreux
et srs, afin que le duc ne pt ni s'chapper ni recevoir de secours du
dehors.

Mais, avant de passer  l'excution, les conjurs tinrent encore au
chteau une longue confrence, pour dcider si rellement ils tueraient
Wallenstein ou s'ils ne se borneraient pas plutt  le faire prisonnier.
Couverts de sang, et debout, en quelque sorte, sur les cadavres de ses
complices gorgs, ces hommes farouches reculaient d'horreur devant
l'attentat qui devait mettre fin  une vie si grande, si mmorable. Ils
le voyaient encore, le chef tout-puissant, au milieu de la bataille,
dans ses jours heureux, environn de son arme victorieuse, dans tout
l'clat de sa grandeur souveraine; et la crainte invtre saisit encore
une fois leurs coeurs branls. Mais bientt l'image du pressant danger
touffe cette motion fugitive. On se souvient des menaces que Neumann
et Illo ont profres  table; on voit dj les Saxons et les Sudois
dans le voisinage d'gra, avec une formidable arme, et plus de salut
que dans la prompte mort du tratre. On s'arrte donc  la premire
rsolution, et le meurtrier qu'on tient dj tout prt, le capitaine
Deveroux, un Irlandais, reoit l'ordre sanglant.

Tandis que ces trois hommes dcidaient de son sort au chteau d'gra,
Wallenstein, en conversation avec Sni, tait occup  lire sa destine
dans les astres. Le danger n'est pas encore pass, disait l'astrologue
avec un esprit prophtique.--Il est pass, disait le duc, qui voulait
faire prvaloir sa volont jusque dans le ciel. Mais que tu sois
prochainement jet dans un cachot, continua-t-il non moins prophte 
son tour, voil, pauvre Sni, ce qui est crit dans les toiles.
L'astrologue avait pris cong, et Wallenstein tait au lit, quand le
capitaine Deveroux parut devant sa demeure avec six hallebardiers, et la
garde, pour qui ce n'tait point une chose extraordinaire de le voir
chez le gnral entrer et sortir  toute heure, le laissa passer sans
difficult. Un page qui le rencontre sur l'escalier et veut faire du
bruit est perc d'un coup de pique. Dans l'antichambre, les meurtriers
trouvent un valet qui sort de la chambre  coucher de son matre et qui
vient d'en retirer la clef. Le doigt sur sa bouche, ce serviteur effray
leur fait signe de ne point faire de bruit, parce que le duc vient de
s'endormir. Mon ami, lui crie Deveroux, le moment est venu de faire du
bruit. En disant ces mots, il s'lance contre la porte, qui est aussi
verrouille en dedans, et l'enfonce d'un coup de pied.

Wallenstein avait t rveill en sursaut de son premier sommeil par le
bruit d'un coup de mousquet et s'tait lanc vers la fentre pour
appeler la garde. A ce moment, il entendit, des fentres de la maison,
les gmissements et les lamentations des comtesses Terzky et Kinsky, qui
venaient d'apprendre la mort violente de leurs maris. Avant qu'il et le
temps de rflchir  ce sujet d'effroi, Deveroux tait dans la chambre
avec ses sicaires. Wallenstein tait encore en chemise, comme il avait
saut du lit. Il se tenait prs de la fentre, appuy  une table. Tu
es donc le sclrat, lui crie Deveroux, qui veut faire passer  l'ennemi
les soldats de l'empereur et arracher la couronne du front de Sa
Majest? Il faut que tu meures  l'instant mme! Deveroux s'arrte
quelques minutes, comme s'il attendait une rponse; mais la surprise et
l'orgueil qui brave la menace ferment la bouche de Wallenstein. Les bras
tendus, il reoit par devant, dans la poitrine, le coup mortel de la
hallebarde, et, sans faire entendre un soupir, il tombe, baign dans son
sang.

Le lendemain accourt un exprs du duc de Lauenbourg, qui annonce la
prochaine arrive de ce prince. On s'assure de la personne de ce
messager, et l'on expdie au duc un autre laquais,  la livre de
Friedland, pour l'attirer  gra. La ruse russit, et Franois-Albert se
livre lui-mme aux mains des ennemis. Il s'en fallut peu que le duc
Bernard de Weimar, qui s'tait dj mis en route pour gra, n'prouvt
le mme sort. Heureusement, il apprit assez tt la fin tragique de
Wallenstein pour se drober au danger par une prompte retraite.
Ferdinand donna quelques larmes au sort de son gnral, et fit dire 
Vienne trois mille messes pour ceux qu'on avait tus  gra; mais en
mme temps il n'oublia pas de rcompenser les meurtriers par des chanes
d'or, des clefs de chambellans, des dignits et des terres nobles.

C'est ainsi que Wallenstein termina,  l'ge de cinquante ans, sa vie
extraordinaire et remplie d'vnements. L'ambition l'avait lev,
l'ambition le perdit. Avec tous ses dfauts, il fut grand cependant,
digne d'admiration, incomparable s'il et gard la mesure. Les vertus du
souverain et du hros, la prudence, la justice, la fermet et le
courage, s'lvent dans son caractre  des proportions colossales; mais
il manquait des vertus plus douces de l'homme, qui dcorent le hros et
gagnent les coeurs au matre. La peur tait le talisman par lequel il
agissait. Excessif dans les punitions comme dans les rcompenses, il
savait entretenir dans une ardeur continuelle le zle de ses
subordonns; aucun gnral du moyen ge ou des temps modernes ne
pourrait se vanter d'avoir t obi comme lui. Il apprciait plus que la
valeur la soumission  ses ordres, parce que par la premire c'est
seulement le soldat qui agit, et par la seconde le gnral. Il exerait
la docilit de ses troupes par des ordres capricieux, et rcompensait
avec prodigalit l'empressement  lui obir, mme dans les moindres
choses, parce qu'il estimait plus l'obissance elle-mme que l'objet de
l'obissance. Un jour, il fit dfendre, sous peine de mort, dans toute
l'arme, de porter d'autres charpes que de couleur rouge. Un capitaine
de cavalerie eut  peine appris cet ordre qu'il arracha la sienne,
broche d'or, et la foula aux pieds. Wallenstein,  qui l'on rapporta la
chose, le fit sur-le-champ colonel. Son regard tait sans cesse dirig
sur l'ensemble, et, malgr toutes les apparences de l'arbitraire et de
la fantaisie, un principe, qu'il ne perdait jamais de vue, tait la
convenance des moyens et de la fin. Les brigandages des soldats en pays
ami avaient provoqu de rigoureuses ordonnances contre les maraudeurs,
et il y avait menace de la corde pour quiconque tait surpris  voler.
Il arriva un jour que Wallenstein lui-mme rencontra dans la campagne un
soldat, qu'il fit arrter, sans enqute, comme un transgresseur de la
loi, et qu'il condamna au gibet, avec le mot ordinaire, le mot
foudroyant, auquel il n'y avait pas de rplique: Qu'on pende la bte!
Le soldat proteste et prouve son innocence; mais la sentence irrvocable
est prononce. Eh bien! qu'on le pende innocent, rpond le barbare; le
coupable n'en tremblera que plus srement. Dj l'on fait les
prparatifs pour excuter cet ordre, quand le soldat, qui se voit perdu
sans ressource, prend la rsolution dsespre de ne pas mourir sans
vengeance. Il s'lance avec fureur sur son juge, mais il est accabl par
le nombre et dsarm avant de pouvoir excuter son dessein. Laissez-le
aller maintenant, dit le duc; voil qui effrayera bien assez. Sa
libralit tait soutenue par des revenus immenses, qu'on estimait 
trois millions par anne, sans compter les sommes normes qu'il savait
extorquer sous le nom de contributions. Son esprit indpendant et sa
lumineuse intelligence l'levaient au-dessus des prjugs religieux de
son sicle, et les jsuites ne lui pardonnrent jamais d'avoir pntr
leur systme et de n'avoir vu dans le pape qu'un vque de Rome.

Mais, ds le temps du prophte Samuel, jamais homme qui s'est spar de
l'glise ne fit une heureuse fin, et Wallenstein augmenta, lui aussi, le
nombre de ses victimes. Par des intrigues de moines, il perdit 
Ratisbonne le bton du commandement, et dans gra la vie; par des ruses
monacales, il perdit peut-tre ce qui est plus encore, son nom honorable
et sa bonne renomme auprs de la postrit. Car enfin on doit avouer,
pour rendre hommage  la vrit, que ce ne sont pas des plumes
entirement fidles qui nous ont transmis l'histoire de cet homme
extraordinaire; que la trahison de Wallenstein et ses projets sur la
couronne de Bohme ne s'appuient sur aucun fait rigoureusement dmontr,
mais seulement sur des prsomptions vraisemblables. On n'a pas encore
trouv le document qui nous dcouvrirait, avec une certitude historique,
les ressorts secrets de sa conduite, et, parmi ses actes publics,
universellement attests, il n'en est aucun qui ne pt dcouler
finalement d'une source innocente. Plusieurs de ses dmarches les plus
blmes ne prouvent que son penchant srieux pour la paix; la plupart
des autres s'expliquent et s'excusent par sa juste dfiance envers
l'empereur et par le dsir pardonnable de maintenir son importance. A la
vrit, sa conduite envers l'lecteur de Bavire atteste une basse
passion de vengeance et un caractre implacable; mais aucune de ses
actions ne nous autorise  le tenir pour convaincu de trahison. Si la
ncessit et le dsespoir le poussrent enfin  mriter rellement la
sentence qui l'avait frapp innocent, cela ne peut suffire pour
justifier la sentence mme. Ainsi, Wallenstein ne tomba point parce
qu'il tait rebelle, mais il fut rebelle parce qu'il tombait. Ce fut un
malheur pour lui, pendant sa vie, de s'tre fait un ennemi d'un parti
victorieux, ce fut un malheur pour lui, aprs sa mort, que cet ennemi
lui survct et que ce ft lui qui crivit son histoire.




LIVRE CINQUIME


La mort de Wallenstein rendait ncessaire un nouveau gnralissime, et
l'empereur cda enfin au conseil que lui donnaient les Espagnols
d'lever  cette dignit son fils Ferdinand, roi de Hongrie. Sous lui
commande le comte de Gallas, qui exerce les fonctions de gnral, tandis
que le prince ne fait proprement que dcorer ce poste de son nom et de
l'autorit de son rang. Bientt des forces considrables se rassemblent
sous les drapeaux de Ferdinand. Le duc de Lorraine lui amne en personne
des troupes auxiliaires, et le cardinal infant arrive d'Italie avec dix
mille hommes pour renforcer son arme. Afin de chasser l'ennemi du
Danube, le nouveau gnral entreprend le sige de Ratisbonne, ce qu'on
n'avait pas pu obtenir de son prdcesseur. Vainement le duc Bernard de
Weimar pntre au coeur de la Bavire pour attirer les Impriaux loin de
cette ville: Ferdinand pousse le sige avec une vigueur inbranlable,
et, aprs la plus opinitre rsistance, la ville lui ouvre ses portes.
Donawert prouve bientt aprs le mme sort; puis Noerdlingen, en
Souabe, est assig  son tour. La perte de tant de villes impriales
devait tre d'autant plus sensible au parti sudois que l'amiti de ces
villes avait t jusqu'alors trs-dcisive pour le bonheur de ses armes;
l'indiffrence  leur sort aurait paru vraiment inexcusable. C'et t
pour les Sudois une ineffaable honte d'abandonner leurs allis dans le
pril et de les livrer  la vengeance d'un vainqueur implacable.
Dtermine par ces motifs, l'arme sudoise marche sur Noerdlingen, sous
la conduite de Horn et de Bernard de Weimar, rsolue de dlivrer cette
ville, dt-il en coter une bataille.

L'entreprise tait difficile, car les forces de l'ennemi taient de
beaucoup suprieures  celles des Sudois, et, dans ces circonstances,
la prudence conseillait d'autant plus de n'en pas venir aux mains que
l'arme ennemie devait bientt se diviser, et que la destination des
troupes italiennes les appelait dans les Pays-Bas. On pouvait, en
attendant, choisir une position telle que Noerdlingen ft couvert et
que les vivres fussent coups  l'ennemi. Gustave Horn fit valoir toutes
ces raisons dans le conseil de guerre; mais ses reprsentations ne
purent trouver accs dans des esprits qui, enivrs par une longue suite
de succs, ne croyaient entendre, dans les conseils de la prudence, que
la voix de la crainte. Vaincu, quand on alla aux voix, par l'ascendant
du duc Bernard, Gustave Horn dut se rsoudre, malgr lui,  une
bataille, dont ses noirs pressentiments lui prsageaient l'issue
malheureuse.

Tout le sort du combat semblait tenir  l'occupation d'une hauteur qui
dominait le camp des Impriaux. La tentative faite pour s'en emparer
pendant la nuit avait chou, parce que le pnible transport de
l'artillerie  travers des ravins et des bois ralentit la marche des
troupes. Lorsqu'on parut devant la hauteur, vers minuit, l'ennemi
l'avait dj occupe et fortifie par de solides retranchements. On
attendit donc le point du jour pour l'emporter d'assaut. La bravoure
imptueuse des Sudois s'ouvrit un passage  travers tous les obstacles:
les demi-lunes sont enleves heureusement par chacune des brigades
commandes  cet effet; mais, comme elles pntrent en mme temps, des
deux cts opposs, dans les retranchements, elles se heurtent l'une
l'autre et se mettent rciproquement en dsordre. Dans ce moment
malheureux, un baril de poudre vient  sauter et jette la plus grande
confusion parmi les troupes sudoises. La cavalerie impriale pntre
dans les rangs rompus, et la droute devient gnrale. Aucune
exhortation de leur gnral ne peut dcider les fuyards  renouveler
l'attaque.

En consquence, afin de rester matre de ce poste important, il se
rsout  faire avancer des troupes fraches; mais, dans l'intervalle,
quelques rgiments espagnols l'ont occup, et toute tentative pour
l'enlever est rendue vaine par l'hroque bravoure de ces troupes. Un
rgiment envoy par Bernard attaque sept fois, et sept fois il est
repouss. On sent bientt combien est grand le dsavantage de ne s'tre
pas empar de cette position. De la hauteur, le feu de l'artillerie
ennemie fait d'affreux ravages dans l'aile des Sudois poste prs de la
colline, en sorte que Gustave Horn, qui la commande, doit se rsoudre 
la retraite. Au lieu de pouvoir couvrir cette manoeuvre de son collgue
et arrter la poursuite de l'ennemi, le duc Bernard est repouss
lui-mme, par des forces suprieures, dans la plaine, o sa cavalerie en
droute porte le dsordre parmi les troupes de Horn et rend la dfaite
et la fuite gnrales. Presque toute l'infanterie est prise ou tue;
plus de douze mille hommes restent sur le champ de bataille;
quatre-vingts canons, environ quatre mille chariots, et trois cents
tendards ou drapeaux, tombent dans les mains des Impriaux. Gustave
Horn lui-mme est fait prisonnier avec trois autres gnraux. Le duc
Bernard sauve avec peine quelques faibles dbris de l'arme, qui ne
parviennent  se rassembler sous ses drapeaux que dans la ville de
Francfort.

La dfaite de Noerdlingen cota au chancelier sudois sa deuxime nuit
d'insomnie en Allemagne. La perte qu'entranait cette dfaite tait
incalculable. Les Sudois avaient perdu d'un seul coup leur supriorit
sur le champ de bataille, et avec elle la confiance de tous les allis,
qu'on n'avait due jusqu'alors qu'au seul bonheur des armes. Une
dangereuse division menaait de dtruire toute l'alliance protestante.
La crainte et l'effroi s'emparrent de tout le parti, et celui des
catholiques se releva avec un triomphant orgueil de sa profonde
dcadence. La Souabe et les cercles les plus voisins ressentirent les
premires suites de la dfaite de Noerdlingen, et le Wurtemberg surtout
fut inond par les troupes victorieuses. Tous les membres de l'alliance
de Heilbronn redoutaient la vengeance de l'empereur. Ce qui pouvait fuir
se sauvait  Strasbourg, et les villes impriales, sans secours,
attendaient leur sort avec angoisse. Un peu plus de modration envers
les vaincus aurait ramen tous ces faibles tats sous la domination de
l'empereur; mais la duret que l'on montra  ceux mmes qui se soumirent
volontairement porta les autres au dsespoir et les excita  la plus
vive rsistance.

Dans ces circonstances critiques, tous cherchaient secours et conseil
auprs d'Oxenstiern; Oxenstiern avait recours aux tats allemands. On
manquait de troupes, on manquait d'argent pour en lever de nouvelles et
payer aux anciennes la solde arrire, qu'elles rclamaient
imptueusement. Oxenstiern se tourne vers l'lecteur de Saxe, qui
abandonne la cause sudoise, pour traiter de la paix avec l'empereur 
Pirna. Il sollicite l'assistance des tats de la basse Saxe: ceux-ci,
fatigus depuis longtemps des demandes d'argent et des prtentions de la
Sude, ne songent plus maintenant qu' eux-mmes; et le duc Georges de
Lunebourg, au lieu de porter de prompts secours  la haute Allemagne
assige Minden afin de le garder pour lui. Laiss sans appui par ses
allis allemands, le chancelier implore le secours des puissances
trangres: il demande de l'argent et des soldats  l'Angleterre,  la
Hollande,  Venise, et, pouss par l'extrme ncessit, il finit par se
rsoudre, dmarche pnible qu'il a longtemps vite,  se jeter dans les
bras de la France.

Enfin tait arriv le moment que Richelieu attendait depuis longtemps
avec une vive impatience. L'impossibilit absolue de se sauver par une
autre voie pouvait seule dterminer les tats protestants d'Allemagne 
soutenir les prtentions de la France sur l'Alsace. Cette ncessit
suprme existait maintenant: on ne pouvait se passer de la France, et
elle se fit chrement payer la part active qu'elle prit,  partir de ce
moment,  la guerre d'Allemagne. Elle parut alors sur la scne politique
avec beaucoup de gloire et d'clat. Oxenstiern,  qui il en cotait peu
de livrer les droits et les territoires allemands, avait dj cd 
Richelieu la forteresse de Philippsbourg et les autres places demandes.
A leur tour, les protestants de la haute Allemagne envoient en leur nom
une ambassade particulire, pour mettre sous la protection franaise
l'Alsace, la forteresse de Brisach (dont il fallait d'abord s'emparer),
et toutes les places du haut Rhin, qui taient les clefs de l'Allemagne.
Ce que signifiait la protection franaise, on l'avait vu pour les
vchs de Metz, de Toul et de Verdun, que la France protgeait depuis
des sicles contre leurs possesseurs lgitimes. Le territoire de Trves
avait dj des garnisons franaises; la Lorraine tait comme conquise,
puisqu'elle pouvait  chaque moment tre envahie par une arme, et
qu'elle tait hors d'tat de rsister par ses propres forces  sa
puissante voisine. La France avait maintenant l'esprance la plus fonde
d'ajouter encore l'Alsace  ses vastes possessions, et, comme elle se
partagea bientt aprs avec la Hollande les Pays-Bas espagnols, elle
pouvait se promettre de faire du Rhin sa limite naturelle contre
l'Empire germanique. C'est ainsi que les droits de l'Allemagne furent
honteusement vendus, par des tats allemands,  l'ambitieuse et perfide
puissance qui, sous le masque d'une amiti dsintresse, ne visait qu'
son agrandissement, et, en prenant d'un front audacieux le titre
honorable de protectrice, ne songeait qu' tendre son filet et 
travailler pour elle-mme dans la confusion gnrale.

En retour de ces importantes cessions, la France s'engagea  faire une
diversion en faveur des armes sudoises, en attaquant l'Espagne, et,
s'il fallait en venir  une rupture ouverte avec l'empereur lui-mme, 
entretenir sur la rive droite du Rhin une arme de douze mille hommes,
qui agirait de concert avec les Sudois et les Allemands contre
l'Autriche. Les Espagnols fournirent eux-mmes l'occasion souhaite de
leur dclarer la guerre. Ils fondirent, des Pays-Bas, sur la ville de
Trves, massacrrent la garnison franaise qui s'y trouvait, et, contre
le droit des gens, se saisirent de la personne de l'lecteur, qui
s'tait mis sous la protection de la France, et l'emmenrent prisonnier
en Flandre. Le cardinal infant, comme gouverneur des Pays-Bas espagnols,
ayant refus au roi de France la satisfaction demande et la mise en
libert du prince prisonnier, Richelieu lui dclara formellement la
guerre  Bruxelles, par un hraut d'armes, selon l'antique usage; et
elle fut rellement ouverte, par trois diffrentes armes, dans le
Milanais, dans la Valteline et en Flandre. Le ministre franais parut
tre moins srieusement rsolu  la guerre avec l'empereur, o il y
avait moins d'avantages  recueillir et de plus grandes difficults 
vaincre; cependant une quatrime arme, sous les ordres du cardinal de
la Valette, fut envoye au del du Rhin, en Allemagne, et, runie au duc
Bernard, elle entra, sans dclaration de guerre pralable, en campagne
contre l'empereur.

Un coup beaucoup plus sensible encore pour les Sudois que la dfaite
mme de Noerdlingen fut la rconciliation de l'lecteur de Saxe avec
l'empereur. Aprs des tentatives rptes de part et d'autre pour
l'empcher et la favoriser, elle fut conclue enfin  Pirna, en 1634, et,
au mois de mai de l'anne suivante, confirme  Prague par un trait de
paix formel. L'lecteur de Saxe n'avait jamais pu prendre son parti des
prtentions des Sudois en Allemagne, et son antipathie pour cette
puissance trangre, qui dictait des lois dans l'Empire, s'tait accrue
 chaque nouvelle demande qu'Oxenstiern adressait aux tats allemands.
Ces mauvaises dispositions  l'gard de la Sude secondrent de la
manire la plus nergique les efforts faits par la cour d'Espagne pour
tablir la paix entre la Saxe et l'empereur. Lass par les calamits
d'une guerre si longue et si dsastreuse, dont les provinces saxonnes
taient, plus que toutes les autres, le dplorable thtre, mu des
souffrances affreuses et gnrales que les amis, aussi bien que les
ennemis, accumulaient sur ses sujets, et gagn par les offres
sduisantes de la maison d'Autriche, l'lecteur abandonna enfin la cause
commune, et, montrant peu de souci pour le sort de ses co-tats et pour
la libert allemande, il ne songea qu' servir ses intrts
particuliers, ft-ce aux dpens de l'ensemble.

Et, en effet, la misre tait arrive en Allemagne  un si prodigieux
excs, que des millions de voix imploraient la paix, et que la plus
dsavantageuse et encore t considre comme un bienfait du Ciel. On
ne voyait que des dserts l o des milliers d'hommes heureux,
diligents, s'agitaient autrefois, l o la nature avait rpandu ses dons
les plus magnifiques, o avaient rgn le bien-tre et l'abondance. Les
champs, abandonns par les mains actives du laboureur, restaient
incultes et striles, et, si  et l de nouvelles semailles
commenaient  lever, et promettaient une riante moisson, une seule
marche de troupes dtruisait le travail d'une anne entire, la dernire
esprance du peuple affam. Les chteaux brls, les campagnes ravages,
les villages rduits en cendres, offraient au loin le spectacle d'une
affreuse dvastation, tandis que leurs habitants, condamns  la misre,
allaient grossir le nombre des bandes incendiaires et rendre avec
barbarie  leurs concitoyens pargns ce qu'ils avaient eux-mmes
souffert. Nulle ressource contre l'oppression que de se joindre aux
oppresseurs. Les villes gmissaient sous le flau de garnisons effrnes
et rapaces, qui dvoraient les biens des bourgeois, et faisaient valoir
avec les plus cruels caprices les liberts de la guerre, la licence de
leur tat et les privilges de la ncessit. Si le court passage d'une
arme suffisait dj pour changer en dserts des contres entires, si
d'autres taient ruines par des quartiers d'hiver ou puises par des
contributions, elles ne souffraient nanmoins que des calamits
passagres, et le travail d'une anne pouvait faire oublier les douleurs
de quelques mois; mais aucun relche n'tait accord  ceux qui avaient
une garnison dans leurs murs ou dans leur voisinage, et leur sort
malheureux ne pouvait mme tre adouci par le changement de la fortune,
car le vainqueur prenait la place et suivait l'exemple du vaincu, et les
amis ne montraient pas plus de mnagements que les ennemis. L'abandon
des campagnes, la destruction des cultures et le nombre croissant des
armes qui se prcipitaient sur les provinces puises, eurent la chert
et la famine pour suites invitables, et, dans les dernires annes, les
mauvaises rcoltes mirent le comble  la misre. L'entassement des
hommes dans les camps et les cantonnements, la disette d'une part et
l'intemprance de l'autre, produisirent des maladies pestilentielles,
qui dpeuplrent les provinces plus que le fer et le feu. Tous les liens
de l'ordre se rompirent dans ce long bouleversement; le respect pour les
droits de l'humanit, la crainte des lois, la puret des moeurs se
perdirent; la bonne foi et la foi disparurent, la force rgnant seule
avec son sceptre de fer. Tous les vices croissaient et florissaient 
l'ombre de l'anarchie et de l'impunit, et les hommes devenaient
sauvages comme le pays. Point de condition sociale que respectt la
licence: pour le besoin et le brigandage, nulle proprit n'tait
sacre. Le soldat (pour exprimer d'un seul mot la misre de ce temps),
le soldat rgnait, et il n'tait pas rare que ce despote, le plus
brutal de tous, fit sentir sa tyrannie mme  ses chefs. Le commandant
d'une arme tait, dans le pays o il se montrait, un personnage plus
important que le souverain lgitime, qui tait souvent rduit  se
cacher devant lui dans ses chteaux. Toute l'Allemagne fourmillait de
ces petits tyrans, et les provinces taient galement maltraites par
l'ennemi et par leurs dfenseurs. Toutes ces blessures se faisaient
sentir encore plus douloureusement, lorsqu'on songeait que c'taient des
puissances trangres qui sacrifiaient l'Allemagne  leur avide
ambition, et qui prolongeaient  dessein les calamits de la guerre afin
d'accomplir leurs vues intresses. Pour que la Sude pt s'enrichir et
faire des conqutes, il fallait que l'Allemagne saignt sous le flau de
la guerre; pour que Richelieu restt ncessaire en France, il fallait
que la torche de la discorde ne s'teignt pas dans l'Empire.

Mais ce n'taient pas seulement des voix intresses qui se dclaraient
contre la paix, et ni la Sude, aussi bien que certains princes
allemands, dsirait, par des motifs peu louables, la continuation de la
guerre, une saine politique la rclamait galement. Pouvait-on, aprs la
dfaite de Noerdlingen, attendre de l'empereur une paix quitable? Et,
si on ne le pouvait pas, fallait-il avoir souffert durant dix-sept
annes toutes les calamits de la guerre, puis toutes ses forces, pour
n'avoir enfin rien gagn, pour avoir mme perdu? Pourquoi tant de sang
vers, si tout restait dans le premier tat? si l'on ne voyait dans ses
droits et ses prtentions aucun changement favorable? si tout ce qu'on
avait acquis si pniblement, il y fallait renoncer par un trait de
paix? Ne valait-il pas mieux porter encore deux ou trois annes le
fardeau qu'on portait depuis si longtemps, pour recueillir enfin
quelques ddommagements de vingt ans de souffrances? Et l'on ne pouvait
pas douter qu'une paix avantageuse ne ft obtenue, pourvu que les
Sudois et les protestants d'Allemagne se tinssent fermement unis en
campagne comme dans le cabinet, travaillant pour leur intrt commun
avec une mutuelle sympathie et un zle concert. Leur division seule
rendait l'ennemi puissant, reculait l'esprance d'une paix durable et
heureuse pour tous. Or cette division, le plus grand de tous les maux,
affligea la cause protestante, par le fait de l'lecteur de Saxe se
rconciliant avec l'Autriche dans une transaction spare.

Il avait dj ouvert les ngociations avec l'empereur avant la bataille
de Noerdlingen; mais la malheureuse issue de cette journe hta la
conclusion de l'accommodement. La confiance en l'appui des Sudois
s'tait vanouie, et l'on doutait qu'ils se relevassent jamais de ce
terrible coup. La division de leurs chefs, l'insubordination de l'arme
et l'affaiblissement du royaume de Sude ne permettaient plus d'attendre
d'eux de grands exploits. On crut devoir d'autant plus se hter de
mettre  profit la gnrosit de l'empereur, qui ne retira point ses
offres, mme aprs la victoire de Noerdlingen. Oxenstiern, qui assembla
les tats  Francfort, _demandait_: l'empereur, au contraire, _donnait_;
il n'tait donc pas besoin de rflchir longtemps pour savoir lequel des
deux on devait couter.

Cependant, l'lecteur voulut viter l'apparence d'avoir sacrifi la
cause commune et de n'avoir song qu' ses propres intrts. Tous les
tats de l'Empire, et mme la Sude, reurent l'invitation de concourir
 cette paix et de s'y associer, quoique la Saxe lectorale et
l'empereur fussent seuls  la conclure, s'rigeant, de leur propre
autorit, en lgislateurs de l'Allemagne. Les griefs des tats
protestants furent discuts dans cette ngociation, leurs rapports et
leurs droits dcids devant ce tribunal arbitraire, et le sort mme des
religions fut fix sans la participation des parties intresses. Ce
devait tre une paix gnrale, une loi de l'Empire, promulgue comme
telle, et mise  excution par une arme impriale, comme un dcret
formel de la dite. Celui qui se rvolterait contre elle serait par cela
mme ennemi de l'Empire: c'tait exiger que, contre tous les droits
constitutionnels, on reconnt une loi  laquelle on n'avait pas coopr.
Ainsi la paix de Prague tait dj par sa forme l'oeuvre de
l'arbitraire; elle ne l'tait pas moins par le fond.

L'dit de restitution avait plus que toute autre chose occasionn la
rupture entre la Saxe lectorale et l'empereur: il fallait donc avant
tout y avoir gard dans la rconciliation. Sans l'abolir expressment et
formellement, on arrta, dans la paix de Prague, que toutes les
fondations immdiates et, entre les mdiates, celles qui avaient t
confisques et occupes par les protestants aprs le trait de Passau,
resteraient encore quarante annes, mais sans voix  la dite, dans le
mme tat o l'dit de restitution les avait trouves. Avant
l'expiration de ces quarante annes, une commission compose de membres
des deux religions, en nombre gal, devait prononcer  l'amiable et
lgalement sur ce point. Si, mme alors, on ne pouvait en venir  un
jugement dfinitif, chaque parti rentrerait en possession de tous les
droits qu'il avait exercs avant que part l'dit de restitution. Cet
expdient, bien loin d'touffer le germe de la discorde, ne faisait donc
qu'en suspendre pour un temps les pernicieux effets, et l'tincelle
d'une nouvelle guerre tait dj recle dans cet article de la paix de
Prague.

L'archevch de Magdebourg demeure au prince Auguste de Saxe, et
Halberstadt  l'archiduc Lopold-Guillaume. Quatre bailliages sont
dmembrs du territoire de Magdebourg et donns  l'lecteur de Saxe;
l'administrateur de Magdebourg, Christian-Guillaume de Brandebourg, est
apanag d'une autre manire; les ducs de Mecklembourg, s'ils adhrent 
cette paix, sont rintgrs dans leurs tats, dont ils sont heureusement
en possession depuis longtemps dj, grce  la gnrosit de
Gustave-Adolphe; Donawert recouvre sa libert impriale. L'importante
rclamation des hritiers palatins, si intressant qu'il ft pour la
partie protestante de l'Empire de ne pas perdre cette voix lectorale,
est entirement passe sous silence, parce qu'un prince luthrien ne
doit aucune justice  un prince rform. Tout ce que les tats
protestants, la Ligue et l'empereur ont conquis les uns sur les autres
durant la guerre, est restitu; tout ce que les puissances trangres,
la Sude et la France, se sont appropri, leur est repris par un effort
commun. Les armes de toutes les parties contractantes sont runies en
une seule, qui, entretenue et solde par l'Empire, est charge de faire
excuter cette paix les armes  la main.

La paix de Prague devant avoir force de loi gnrale pour tout l'Empire,
les points qui ne concernaient en rien l'Empire furent annexs dans une
convention particulire. Dans cette convention, la Lusace fut adjuge 
l'lecteur de Saxe comme un fief de Bohme, et en outre l'on y traita
spcialement de la libert religieuse de ce pays et de la Silsie.

Tous les tats vangliques furent invits  recevoir la paix de Prague,
et, sous cette condition, compris dans l'amnistie. On n'excluait que les
princes de Wurtemberg et de Bade, dont on occupait les tats, qu'on
n'tait pas dispos  leur rendre absolument sans conditions; les
propres sujets de l'Autriche qui avaient pris les armes contre leur
souverain; enfin les tats qui, sous la direction d'Oxenstiern,
formaient le conseil des cercles de la haute Allemagne: cette exclusion
avait moins pour objet de continuer contre eux la guerre que de leur
vendre plus cher la paix devenue ncessaire. On retenait leurs domaines
pour gages jusqu'au moment o tout serait restitu et tout rtabli dans
son premier tat. Une justice gale envers tous et peut-tre ramen la
confiance mutuelle entre le chef et les membres, entre protestants et
catholiques, entre luthriens et rforms, et les Sudois, abandonns de
tous leurs allis, auraient t rduits  sortir honteusement de
l'Empire. Mais ce traitement ingal affermit dans leur dfiance et leur
opposition les tats plus durement traits, et il aida les Sudois 
nourrir le feu de la guerre et  conserver un parti en Allemagne.

La paix de Prague trouva, comme il fallait s'y attendre, un accueil
trs-divers en Allemagne. En s'efforant de rapprocher les deux partis,
on s'tait attir les reproches de l'un et de l'autre. Les protestants
se plaignaient des restrictions que ce trait leur imposait. Les
catholiques trouvaient cette secte damnable beaucoup trop favorablement
traite aux dpens de la vritable glise:  les entendre, on avait
dispos de ses droits inalinables en accordant aux vangliques la
jouissance pendant quarante annes des biens ecclsiastiques. Selon
leurs adversaires, on avait commis une trahison envers l'glise
protestante en n'obtenant pas pour ses membres dans les tats
autrichiens la libert de croyance. Mais personne ne fut plus amrement
blm que l'lecteur de Saxe, que l'on cherchait  reprsenter dans des
crits publics comme un perfide transfuge, un tratre  la religion et 
la libert allemande, et comme un complice de l'empereur.

Lui, cependant, se consolait, et triomphait de voir une grande partie
des tats vangliques contraints d'accepter la paix qu'il avait faite.
L'lecteur de Brandebourg, le duc Guillaume de Weimar, les princes
d'Anhalt, les ducs de Mecklembourg, les ducs de Brunswick-Lunebourg, les
villes ansatiques et la plupart des villes impriales y accdrent. Le
landgrave Guillaume de Hesse parut quelque temps irrsolu, ou peut-tre
feignit seulement de l'tre afin de gagner du temps et de prendre ses
mesures selon l'vnement. Il avait conquis, l'pe  la main, de beaux
domaines en Westphalie, d'o il tirait ses meilleures forces pour
soutenir la guerre, et il les devait tous rendre aux termes de la paix.
Le duc Bernard de Weimar, dont les tats n'existaient encore que sur le
papier, n'tait point intress au trait comme puissance belligrante;
mais, par cela mme, il l'tait d'autant plus comme gnral portant les
armes, et il ne pouvait  tous gards que rejeter avec horreur la paix
de Prague. Toute sa richesse tait sa bravoure, et tous ses domaines
reposaient sur son pe. La guerre faisait seule sa grandeur et son
importance; la guerre seule pouvait amener  maturit les projets de son
ambition.

Mais, entre tous ceux qui levrent la voix contre la paix de Prague,
les Sudois se prononcrent avec le plus de violence, et personne n'en
avait plus sujet. Appels en Allemagne par les Allemands eux-mmes,
sauveurs de l'glise protestante et de la libert des membres de
l'Empire, qu'ils avaient rachete au prix de tant de sang, au prix de la
vie sacre de leur roi, ils se voyaient tout  coup honteusement
abandonns, tout  coup dus dans tous leurs plans, chasss sans
salaire, sans reconnaissance, du pays pour lequel ils avaient rpandu
leur sang, et livrs  la rise de l'ennemi par les mmes princes qui
leur devaient tout. De quelque ddommagement pour eux, d'un
remboursement de leurs dpenses, d'un quivalent pour les conqutes
qu'ils devraient abandonner, la paix de Prague n'en disait pas le
moindre mot! On les congdiait plus pauvres qu'ils n'taient venus, et,
s'ils regimbaient, ils devaient tre expulss de l'Allemagne par les
mains de ceux mmes qui les avaient appels! A la fin, l'lecteur de
Saxe laissa, il est vrai, chapper quelques mots d'une satisfaction qui
consisterait en argent et se monterait  la faible somme de deux
millions et demi de florins. Mais les Sudois avaient mis du leur
beaucoup plus; un si honteux ddommagement en argent devait blesser leur
intrt et soulever leur orgueil. Les lecteurs de Bavire et de Saxe,
rpondit Oxenstiern, se sont fait payer par le don d'importantes
provinces l'appui qu'ils ont prt  l'empereur et qu'ils lui devaient
comme vassaux; et nous, Sudois, nous qui avons sacrifi notre roi pour
l'Allemagne, on veut nous renvoyer chez nous avec la misrable somme de
deux millions et demi de florins! Ils taient d'autant plus ulcrs de
voir leur esprance due, qu'ils avaient compt avec plus de certitude
se payer par l'acquisition du duch de Pomranie, dont le possesseur
actuel tait vieux et sans hritiers. Mais l'expectative de ce duch
tait assure, dans la paix de Prague,  l'lecteur de Brandebourg, et
toutes les puissances voisines se rvoltaient contre l'tablissement des
Sudois sur cette frontire, de l'Empire.

Jamais, dans tout le cours de cette guerre, les Sudois ne s'taient
trouvs dans une plus fcheuse situation qu'en cette anne 1635,
immdiatement aprs la publication de la paix de Prague. Beaucoup de
leurs allis, surtout parmi les villes impriales, quittrent leur parti
pour tre admis  jouir du bienfait de la paix; d'autres y furent
contraints par les armes victorieuses de l'empereur. Augsbourg, vaincu
par la famine, se rendit sous de dures conditions; Wrtzbourg et Cobourg
tombrent au pouvoir des Autrichiens. L'alliance d'Heilbronn fut
formellement dissoute. Presque toute la haute Allemagne, le sige
principal de la puissance sudoise, reconnut la domination de
l'empereur. La Saxe, s'appuyant sur la paix de Prague, demandait
l'vacuation de la Thuringe, de Halberstadt, de Magdebourg.
Philippsbourg, la place d'armes des Franais, avait t surpris par les
Autrichiens avec tous les approvisionnements qu'on y avait dposs, et
cette grande perte avait ralenti l'activit de la France. Pour mettre le
comble  la dtresse des Sudois, il fallut que l'armistice avec la
Pologne toucht justement  sa fin. Soutenir la guerre  la fois contre
la Pologne et l'Empire surpassait de beaucoup les forces de la Sude, et
il fallait choisir celui de ces deux ennemis dont on se dlivrerait. La
fiert et l'ambition dcidrent pour la continuation de la guerre
d'Allemagne, quelques durs sacrifices qu'il en dt coter envers la
Pologne; dans tous les cas, il en cotait une arme, si l'on voulait se
faire respecter des Polonais et ne pas perdre absolument sa libert dans
les ngociations entames avec eux pour une trve ou une paix.

A tous ces malheurs qui fondaient en mme temps sur la Sude, Oxenstiern
opposa la fermet et les inpuisables ressources de son gnie, et, avec
son esprit pntrant, il sut tourner  son avantage les obstacles mme
qu'il rencontrait. La dfection de tant d'tats allemands le privait, 
la vrit, d'une grande partie de ses prcdents allis, mais elle le
dispensait aussi de tout mnagement envers eux, et plus le nombre de ses
ennemis augmentait, plus aussi ses armes avaient de pays sur lesquels
elles pouvaient s'tendre, plus il s'ouvrait  lui de magasins. La
criante ingratitude des membres de l'Empire et l'orgueilleux mpris que
lui avait tmoign l'empereur, qui n'avait pas mme daign traiter avec
lui directement de la paix, allumrent dans son sein le courage du
dsespoir et la noble audace de pousser les choses  la dernire
extrmit. Une guerre, si malheureuse qu'elle ft, ne pouvait empirer
les affaires des Sudois, et, s'il fallait vacuer l'Empire d'Allemagne,
il tait du moins plus digne et plus glorieux de le faire l'pe  la
main, de cder  la force et non  la peur.

Dans la pressante extrmit o se trouvaient les Sudois par la
dsertion de leurs allis, ils jetrent d'abord leurs regards sur la
France, qui vint au-devant d'eux avec les propositions les plus
encourageantes. Les intrts des deux couronnes taient lis de la
manire la plus troite, et la France agissait contre elle-mme si elle
laissait entirement tomber en Allemagne la puissance des Sudois. Leur
situation dsespre tait au contraire un motif pour elle de s'unir
avec eux plus fermement et de prendre une part plus active  la guerre
en Allemagne. Ds la conclusion du trait d'alliance avec les Sudois, 
Beerwald, en 1632, la France avait attaqu l'empereur par les armes de
Gustave-Adolphe, mais sans rupture ouverte et formelle, et seulement par
les subsides qu'elle fournissait aux ennemis de Ferdinand, et par
l'activit qu'elle dployait pour en augmenter le nombre. Mais, alarme
par le bonheur soudain, inattendu et extraordinaire des armes sudoises,
elle parut quelque temps perdre de vue son premier objet, pour rtablir
l'quilibre des forces, qui avait souffert de la supriorit des
Sudois. Elle tcha de protger contre le conqurant les princes
catholiques de l'Empire par des traits de neutralit, et, ces
tentatives ayant chou, elle tait dj sur le point de s'armer
elle-mme contre lui. Mais la mort de Gustave-Adolphe et la dtresse des
Sudois n'eurent pas plutt dissip cette crainte, que la France revint
avec un nouveau zle  son premier projet et octroya, dans une large
mesure,  leur infortune, l'appui qu'elle avait retir  leur
prosprit. Dlivre de la rsistance que l'ambition et la vigilance de
Gustave-Adolphe opposaient  ses desseins d'agrandissement, elle saisit
le moment favorable que lui offre le revers de Noerdlingen, pour
s'emparer de la direction de la guerre et prescrire des lois  ceux qui
ont besoin de son puissant secours. Les conjonctures secondent ses plus
hardis projets, et ce qui n'tait auparavant qu'une belle chimre peut
dsormais tre suivi comme un plan rflchi, justifi par les
circonstances. Elle consacre donc alors toute son attention  la guerre
d'Allemagne, et aussitt que, par son trait avec les Allemands, elle
voit garantis ses desseins particuliers, elle parat sur la scne
politique comme puissance active et dominante. Tandis que les tats en
guerre s'puisaient dans une longue lutte, elle avait mnag ses forces,
et, pendant dix annes, elle n'avait fait la guerre qu'avec son argent.
Maintenant que les circonstances l'appellent  l'activit, elle prend
les armes et se porte avec nergie  des entreprises qui jettent
l'Europe entire dans l'tonnement. Elle envoie en mme temps deux
flottes croiser sur les mers et met six diffrentes armes en campagne,
tandis qu'avec ses trsors elle soudoie une couronne et plusieurs
princes allemands. Anims par l'esprance de son puissant secours,
Allemands et Sudois s'arrachent  leur profond abattement et se
flattent de conqurir, l'pe  la main, une paix plus glorieuse que
celle de Prague. Abandonns par leurs co-tats, qui se rconcilient avec
l'empereur, ils s'attachent d'autant plus troitement  la France, qui
redouble ses secours  mesure que le besoin augmente, prend  la guerre
d'Allemagne une part de plus en plus grande, quoique toujours secrte,
jusqu'au moment o elle jette enfin le masque et attaque directement
l'empereur en son propre nom.

Pour donner aux Sudois pleine libert d'agir contre l'Autriche, la
France commena par les dlivrer de la guerre de Pologne. Par les soins
du comte d'Avaux, son ambassadeur, elle amena les deux partis 
convenir,  Stummsdorf, en Prusse, que l'armistice serait prolong
jusqu' vingt-six ans; mais ce ne fut pas sans une grande perte pour les
Sudois, qui sacrifirent d'un trait de plume presque toute la Prusse
polonaise, conqute chrement achete de Gustave-Adolphe. Le trait de
Beerwald fut renouvel, pour une plus grande dure, d'abord  Compigne,
puis  Wismar et  Hambourg, avec quelques changements rendus
ncessaires par les circonstances. On avait dj rompu avec l'Espagne au
mois de mai 1635, et, en attaquant vivement cette puissance, on avait
enlev  l'empereur le secours, de tous le plus important, qu'il pouvait
tirer des Pays-Bas; maintenant, en appuyant le landgrave Guillaume de
Hesse-Cassel et le duc Bernard de Weimar, on assurait aux armes
sudoises une plus grande libert sur l'Elbe et sur le Danube, et, par
une forte diversion sur le Rhin, on contraignait l'empereur de diviser
ses forces.

La guerre s'alluma donc avec plus de violence, et, par la paix de
Prague, l'empereur avait, il est vrai, diminu le nombre de ses ennemis
en Allemagne, mais il avait en mme temps augment l'ardeur et
l'activit de ses ennemis extrieurs. Il s'tait acquis en Allemagne une
influence illimite, et il s'tait rendu matre de tout le corps de
l'Empire et de ses forces,  l'exception d'un petit nombre d'tats, en
sorte qu'il pouvait dsormais agir de nouveau comme empereur et seigneur
souverain. Le premier effet de ce changement fut l'lvation de son fils
Ferdinand III  la dignit de roi des Romains, qui lui fut confre,
malgr l'opposition de Trves et des hritiers palatins, par une
majorit dcisive. Mais il avait pouss les Sudois  une rsistance
dsespre; il avait arm contre lui toutes les forces de la France et
l'avait amene  intervenir dans les affaires intrieures de
l'Allemagne. Dsormais les deux couronnes, avec leurs allis allemands,
forment une puissance  part, fermement unie; l'empereur, avec les tats
allemands de son parti, forme l'autre. Dsormais les Sudois ne montrent
plus aucun mnagement, parce qu'ils ne combattent plus pour l'Allemagne,
mais pour leur propre existence. Ils agissent avec plus de promptitude,
de libert, de hardiesse, parce qu'ils sont dispenss de consulter leurs
allis allemands et de rendre compte de leurs projets. Les batailles
deviennent plus opinitres et plus sanglantes, mais moins dcisives. On
voit de plus grands exploits de vaillance et d'art militaire; mais ce
sont des actions isoles qui, n'tant pas conduites par un plan
d'ensemble, ni mises  profit par un esprit qui dirige tout, ont de
faibles rsultats pour tout le parti et changent peu de chose au cours
de la guerre.

La Saxe s'tait engage, dans la paix de Prague,  chasser les Sudois
de l'Allemagne: aussi les drapeaux saxons se runissent-ils, ds ce
moment, aux drapeaux de l'empereur, et deux allis se sont changs en
deux ennemis irrconciliables. L'archevch de Magdebourg, que la paix
de Prague adjugeait au prince de Saxe, tait encore dans les mains des
Sudois, et toutes les tentatives faites pour les amener, par une voie
amicale,  s'en dessaisir, taient demeures sans rsultat. Les
hostilits commencent donc, et l'lecteur de Saxe les ouvre en
rappelant, par des lettres dites avocatoires, tous les sujets saxons de
l'arme de Banner, campe au bord de l'Elbe. Les officiers, qui se
plaignaient depuis longtemps de ne pas recevoir leur solde, prtent
l'oreille  cette sommation, et successivement ils vacuent tous les
quartiers. Comme les Saxons tirent en mme temps un mouvement contre le
Mecklembourg, pour s'emparer de Doemitz et couper  l'ennemi les
communications avec la Pomranie et la mer Baltique, Banner y marcha
promptement et fit essuyer une entire dfaite au gnral saxon
Baudissin, qui commandait sept mille hommes, dont un millier environ
resta sur la place et un pareil nombre fut fait prisonnier. Renforc par
les troupes et l'artillerie qui avaient occup jusqu'alors la Prusse
polonaise, mais dont on ne pouvait se passer dans ce pays, par suite du
trait de Stummsdorf, ce brave et imptueux guerrier envahit, l'anne
suivante (1636), l'lectorat de Saxe, o il assouvit de la manire la
plus sanglante sa vieille haine contre les Saxons. Irrits par les
longues insultes qu'ils avaient eu  souffrir, lui et ses Sudois, de
l'orgueil des Saxons pendant leurs campagnes communes, et maintenant
exasprs au plus haut point par la dfection de l'lecteur, ils firent
prouver  ses malheureux sujets leur ressentiment et leur vengeance.
Contre les Autrichiens et les Bavarois, le soldat sudois avait combattu
plutt par devoir; contre les Saxons, il combattait avec une haine et
une rage personnelles, parce qu'il les dtestait comme des transfuges et
des tratres, parce qu'entre amis diviss la haine est d'ordinaire plus
furieuse et plus implacable. Cependant, l'nergique diversion que le duc
de Weimar et le landgrave de Hesse faisaient sur le Rhin et en
Westphalie empcha l'empereur de prter aux Saxons un appui suffisant,
et tout l'lectorat eut  subir des hordes dvastatrices de Banner les
plus horribles traitements. Enfin l'lecteur attira  lui le gnral
imprial de Hatzfeld et parut devant Magdebourg, que Banner, accourant 
la hte, essaya vainement de dbloquer. Alors l'arme combine des
Impriaux et des Saxons se rpandit dans la marche de Brandebourg et
enleva aux Sudois beaucoup de places. Elle tait sur le point de les
pousser jusqu' la Baltique; mais, contre toute attente, Banner, que
l'on croyait dj perdu, attaqua l'arme allie, le 24 septembre 1636,
prs de Wittstock, et il s'engagea une grande bataille. L'attaque fut
terrible, et toutes les forces de l'ennemi tombrent sur l'aile droite
des Sudois, que Banner commandait en personne. On combattit longtemps
des deux parts avec la mme opinitret et le mme acharnement, et parmi
les Sudois il n'y avait pas un escadron qui n'et attaqu dix fois et
n'et t dix fois repouss. Lorsqu'enfin Banner fut oblig de cder 
la supriorit du nombre, son aile gauche continua de combattre jusqu'
l'entre de la nuit, et le corps de rserve des Sudois, qui n'avait pas
encore donn, tait prt  renouveler la bataille le lendemain matin.
Mais l'lecteur de Saxe ne voulut pas attendre cette seconde attaque.
Son arme tait puise par le combat de la veille, et les valets
s'taient enfuis avec tous les chevaux, en sorte que l'artillerie ne
pouvait servir. Il prit donc la fuite cette mme nuit, avec le comte de
Hatzfeld, et abandonna le champ de bataille aux Sudois. Prs de cinq
mille hommes taient rests sur la place du ct des allis, sans
compter ceux qui furent tus dans la poursuite par les Sudois ou qui
tombrent dans les mains des paysans exasprs. Cent cinquante tendards
et drapeaux, vingt-trois canons, tous les bagages avec la vaisselle
d'argent de l'lecteur, furent le prix du combat, et l'on fit en outre
prs de deux mille prisonniers. Cette brillante victoire, remporte sur
un ennemi bien suprieur en nombre et post avantageusement, remit tout
d'un coup les Sudois en honneur: leurs ennemis tremblrent; leurs amis
commencrent  reprendre courage. Banner profita de la fortune qui
s'tait dclare pour lui d'une manire si dcisive: il se hta de
passer l'Elbe et poussa les Impriaux,  travers la Thuringe et la
Hesse, jusqu'en Westphalie; puis il revint sur ses pas et prit ses
quartiers d'hiver sur le territoire saxon.

Mais, sans l'active diversion que firent en sa faveur sur le Rhin le duc
Bernard et les Franais, il lui et t difficile de remporter ces
brillantes victoires. Aprs la bataille de Noerdlingen, le duc Bernard
avait rassembl en Wettravie les dbris de l'arme battue; mais,
abandonn par la ligue de Heilbronn, que la paix de Prague acheva de
dissoudre bientt aprs, et trop peu soutenu par les Sudois, il se
voyait hors d'tat d'entretenir l'arme et de faire de grandes choses
avec elle. La dfaite de Noerdlingen avait ananti son duch de
Franconie, et l'impuissance des Sudois lui tait toute esprance de
faire sa fortune avec l'appui de cette couronne. Fatigu d'ailleurs de
la contrainte que lui imposait la conduite imprieuse du chancelier
sudois, il tourna les yeux vers la France, qui pouvait lui fournir de
l'argent, la seule chose dont il et besoin, et qui s'y montrait
dispose. Richelieu ne dsirait rien tant que de diminuer l'influence
des Sudois sur la guerre d'Allemagne, et d'en faire passer, sous un
autre nom, la direction dans ses mains. Pour atteindre ce but, il ne
pouvait choisir un meilleur moyen que d'enlever aux Sudois leur plus
brave gnral, de l'attacher troitement aux intrts de la France, et
de s'assurer de son bras pour l'excution de ses desseins. D'un prince
tel que Bernard de Weimar, qui ne pouvait se soutenir sans le secours
d'une puissance trangre, la France n'avait rien  redouter, puisque le
succs mme le plus heureux n'et pas suffi pour le soustraire  la
dpendance de cette couronne. Le duc de Weimar se rendit lui-mme en
France, et conclut, au mois d'octobre 1635,  Saint-Germain-en-Laye, non
plus comme gnral sudois, mais en son propre nom, un trait avec cette
puissance, par lequel on lui accordait pour lui-mme une pension
annuelle d'un million et demi de livres, et quatre millions pour
l'entretien d'une arme qu'il commanderait sous les ordres du roi. Pour
enflammer d'autant plus son zle et acclrer par lui la conqute de
l'Alsace, on ne fit pas difficult de lui offrir, dans un article
secret, cette province pour rcompense: gnrosit dont on tait fort
loign et que le duc lui-mme sut apprcier  sa juste valeur. Mais il
se fiait  sa fortune et  son bras, et il opposait la feinte  la
feinte. S'il tait un jour assez puissant pour arracher l'Alsace 
l'ennemi, il ne dsesprait pas de pouvoir aussi la dfendre au besoin
contre un ami. Il se cra donc alors, avec l'argent de la France, une
arme particulire, qu'il commandait, il est vrai, sous la souverainet
franaise, mais, en ralit, avec un pouvoir absolu, sans rompre
toutefois entirement ses liaisons avec les Sudois. Il commena ses
oprations aux bords du Rhin, o une autre arme franaise, sous le
cardinal La Valette, avait dj ouvert, en 1635, les hostilits contre
l'empereur.

La principale arme autrichienne, celle qui avait remport la grande
victoire de Noerdlingen, s'tait tourne, sous la conduite de Gallas,
aprs avoir soumis la Souabe et la Franconie, contre l'arme de La
Valette; elle l'avait heureusement repousse jusqu' Metz, avait
affranchi le cours du Rhin et pris les villes de Mayence et de
Frankenthal, occupes par les Sudois. Mais le principal dessein de
Gallas, celui de prendre ses quartiers d'hiver en France, choua par la
vigoureuse rsistance des Franais, et il se vit forc de ramener ses
troupes dans l'Alsace et dans la Souabe, dj puises. L'anne
suivante, cependant,  l'ouverture de la campagne, il passa le Rhin prs
de Brisach et se prpara  porter la guerre dans l'intrieur de la
France. Il envahit en effet le comt de Bourgogne, pendant que les
Espagnols, sortant des Pays-Bas, faisaient d'heureux progrs en
Picardie, et que Jean de Werth, redoutable gnral de la Ligue et fameux
partisan, faisait des courses jusqu'au fond de la Champagne et effrayait
mme Paris de son approche menaante. Mais la vaillance des Impriaux
choua devant une seule et insignifiante forteresse de Franche-Comt,
et, pour la seconde fois, ils furent forcs d'abandonner leurs projets.

Sa dpendance d'un chef franais, qui faisait plus d'honneur  la
soutane du prtre qu'au bton de commandement du gnral, avait
jusqu'alors impos des chanes trop troites au gnie actif du duc de
Weimar, et, quoiqu'il et fait, de concert avec La Valette, la conqute
de Saverne, en Alsace, il n'avait pu nanmoins se maintenir sur le Rhin
en 1636 et 1637. Le mauvais succs des armes franaises dans les
Pays-Bas avait paralys l'activit des oprations en Alsace et en
Brisgau: mais, en 1638, la guerre prit dans ces contres une tournure
d'autant plus brillante. Dlivr de ses premires entraves, et dsormais
compltement matre de ses troupes, le duc Bernard s'arracha, ds le
commencement de fvrier, au repos des quartiers d'hiver, qu'il avait
pris dans l'vch de Ble, et, contre toute attente, il parut sur le
Rhin, o l'on ne songeait  rien moins qu' une attaque dans cette
saison rigoureuse. Les villes forestires de Laufenbourg, Waldshut et
Seckingen sont enleves par surprise, et Rheinfelden est assig. Le duc
de Savelli, gnral de l'empereur, qui commandait dans le pays, accourt
 marches forces, pour secourir cette place importante; il la dlivre
en effet et repousse le duc de Weimar, non sans prouver une grande
perte. Mais,  la surprise gnrale, le prince reparat le troisime
jour, 21 fvrier 1638,  la vue des Impriaux, qui, dans une pleine
scurit aprs leur victoire, se reposaient prs de Rheinfelden, et il
les dfait dans une grande bataille, o les quatre gnraux de
l'empereur, Savelli, Jean de Werth, Enkeford et Sperreuter, sont faits
prisonniers avec deux mille hommes. Deux d'entre eux, Jean de Werth et
Enkeford, furent plus tard amens en France, par l'ordre de Richelieu,
pour flatter, par la vue de prisonniers si clbres, la vanit
franaise, et tromper la misre publique par l'talage des victoires
qu'on avait remportes. Les tendards et les drapeaux conquis furent
aussi, dans le mme dessein, ports en procession solennelle  l'glise
de Notre-Dame, balancs trois fois devant l'autel, et remis  la garde
du sanctuaire.

La prise de Rheinfelden, de Roeteln et de Fribourg fut la suite la plus
prochaine de la victoire que Bernard avait remporte. Son arme s'accrut
considrablement, et, quand il vit la fortune se dclarer pour lui, ses
plans s'tendirent. La forteresse de Brisach, sur le haut Rhin,
commandait ce fleuve et tait considre comme la clef de l'Alsace.
Aucune place dans ces contres n'tait plus importante pour l'empereur,
aucune n'avait t l'objet d'autant de soins. Garder Brisach avait t
la principale destination de l'arme italienne sous les ordres de Fria;
la force de ses ouvrages et l'avantage de sa situation dfiaient toutes
les attaques de vive force, et les gnraux de l'Empire qui commandaient
dans le pays avaient l'ordre de tout hasarder pour la conservation de
cette place. Mais le duc de Weimar se confia dans son bonheur et rsolut
de l'attaquer. Imprenable par la force, elle ne pouvait tre rduite que
par famine, et la ngligence de son commandant, qui, ne s'attendant 
aucune attaque, avait converti en argent ses grandes provisions de
grains, hta ce dnoment. Comme, dans ces circonstances, la place ne
pouvait soutenir un long sige, il fallait se hter de la dbloquer ou
de lui fournir des vivres. Le gnral imprial de Goetz s'avana donc au
plus vite  la tte de douze mille hommes et suivi de trois mille
chariots de vivres. Mais, assailli prs de Witteweyer par le duc
Bernard, il perdit toute son arme,  l'exception de trois mille hommes,
et tout le convoi qu'il amenait. Un malheur pareil arriva sur
l'Ochsenfeld, prs de Thann, au duc de Lorraine, qui s'avanait avec
cinq ou six mille hommes pour dlivrer la forteresse. Enfin, une
troisime tentative du gnral de Goetz pour sauver Brisach ayant
chou, cette place, aprs quatre mois de sige, presse par la plus
horrible famine, se rendit, le 7 dcembre 1638,  son vainqueur aussi
humain qu'inbranlable.

La prise de Brisach ouvrit  l'ambition du duc de Weimar un champ sans
bornes, et le roman de ses esprances commence ds lors  s'approcher de
la ralit. Bien loign de renoncer, en faveur de la France, au fruit
de sa bravoure, il se rserve Brisach  lui-mme, et annonce dj cette
rsolution en exigeant des vaincus le serment de fidlit en son propre
nom, sans faire mention d'une autre puissance. Enivr par ses brillants
succs et emport par les plus orgueilleuses esprances, il croit
dsormais se suffire  lui-mme et pouvoir conserver, mme contre la
volont de la France, les conqutes qu'il a faites. En ces temps o tout
s'achetait avec de la bravoure, o la force personnelle avait encore sa
valeur, o les armes et les chefs de guerre taient estims  plus haut
prix que les provinces, il tait permis  un hros tel que Bernard
d'attendre quelque chose de lui-mme, et de ne reculer devant aucune
entreprise  la tte d'une excellente arme qui se sentait invincible
sous sa conduite. Pour s'attacher  un ami, au milieu de la foule
d'adversaires qu'il allait maintenant rencontrer, il jeta les yeux sur
la landgrave Amlie de Hesse, veuve du landgrave Guillaume, mort depuis
peu, femme de beaucoup d'esprit et de courage, qui avait  donner avec
sa main une arme aguerrie, de belles conqutes et une principaut
considrable. Les conqutes des Hessois jointes  celles de Bernard sur
le Rhin, pour ne former qu'un seul tat, et les deux armes runies en
une seule, pouvaient constituer une puissance importante et peut-tre
mme un troisime parti en Allemagne, qui tiendrait dans ses mains le
dnoment de la guerre. Mais la mort mit une prompte fin  ce projet si
fcond en promesses.

Courage, Pre Joseph, Brisach est  nous! cria Richelieu  l'oreille
du capucin, qui se disposait au dernier voyage: tant cette heureuse
nouvelle avait enivr le cardinal. Dj il dvorait par la pense
l'Alsace, le Brisgau et toute l'Autriche antrieure, sans se souvenir de
la promesse qu'il avait faite au duc de Weimar. La srieuse rsolution
du prince de garder Brisach pour lui, rsolution qu'il avait fait
connatre d'une manire fort peu quivoque, jeta Richelieu dans un grand
embarras, et tout fut tent pour retenir le victorieux Bernard dans les
intrts de la France. On l'invita  la cour, pour qu'il ft tmoin de
la magnificence avec laquelle on y clbrait le souvenir de ses
triomphes: le duc reconnut et vita les piges de la sduction. On lui
fit l'honneur de lui offrir pour femme une nice du cardinal: le fier
prince de l'Empire la refusa, pour ne pas dshonorer le sang saxon par
une msalliance. Alors on commena  le considrer comme un dangereux
ennemi et  le traiter comme tel. On lui retira les subsides; on
corrompit le gouverneur de Brisach et ses principaux officiers, pour se
mettre, du moins aprs la mort du duc, en possession de ses conqutes et
de ses troupes. Ces manoeuvres ne furent point un secret pour lui, et
les mesures qu'il prit dans les places conquises tmoignrent de sa
dfiance  l'gard de la France. Mais ces diffrends avec la cour de
Saint-Germain eurent la plus fcheuse influence sur ses entreprises
ultrieures. Les dispositions qu'il fut forc de prendre pour protger
ses conqutes contre une attaque du ct de la France le contraignirent
de diviser ses forces, et le dfaut de subsides retarda son entre en
campagne. Son intention avait t de passer le Rhin, de dgager les
Sudois, et d'agir sur les bords du Danube contre l'empereur et la
Bavire. Dj il avait dcouvert son plan d'oprations  Banner, qui
tait sur le point de transporter la guerre dans les provinces
autrichiennes, et il avait promis de le remplacer.... quand, au mois de
juillet 1639, la mort le surprit  Neubourg, sur le Rhin, dans la
trente-sixime anne de son ge, au milieu de sa course hroque.

Il mourut d'une maladie pestilentielle, qui avait emport dans le camp
prs de quatre cents hommes en deux jours. Les taches noires qui
parurent sur son cadavre, les propres dclarations du mourant, et les
avantages que la France recueillait de sa mort soudaine, veillrent le
soupon que le poison franais avait mis fin  ses jours; mais ce
soupon est suffisamment rfut par la nature mme de la maladie. Les
allis perdirent en lui le plus grand gnral qu'ils eussent possd
depuis Gustave-Adolphe; la France perdit un concurrent redoutable pour
la souverainet de l'Alsace; l'empereur, son plus dangereux ennemi.
Devenu,  l'cole de Gustave-Adolphe, hros et capitaine, il imita ce
grand modle, et il ne lui manqua qu'une plus longue vie pour
l'atteindre, sinon pour le surpasser. A la bravoure du soldat, il
runissait le froid et tranquille coup d'oeil du gnral; 
l'inbranlable courage de l'ge viril, la prompte rsolution de la
jeunesse;  l'ardeur imptueuse du guerrier, la dignit du prince, la
modration du sage et la probit de l'homme d'honneur. Ne se laissant
abattre par aucun revers, il se relevait soudain plein de force aprs le
plus rude coup; nul obstacle ne pouvait arrter son audace, nul chec
ne domptait son invincible courage. Son esprit poursuivait un but lev,
peut-tre inaccessible; mais la sagesse a pour les hommes de sa trempe
d'autres lois que celles que nous appliquons d'ordinaire pour juger la
multitude. Capable de faire de plus grandes choses que les autres, il
pouvait aussi former des desseins plus hardis. Bernard de Weimar se
prsente dans l'histoire moderne comme un beau modle de ces temps
nergiques o la grandeur personnelle pouvait encore quelque chose, o
la vaillance conqurait des tats, o l'hrosme levait jusqu'au trne
un chevalier allemand.

La meilleure portion de l'hritage du duc tait son arme, qu'il lgua,
avec l'Alsace,  son frre Guillaume. Mais cette arme, la Sude et la
France croyaient avoir sur elle des droits fonds: la Sude, parce qu'on
l'avait leve au nom de cette couronne, qui avait reu ses serments; la
France, parce qu'elle l'avait entretenue de son argent. Le
prince-lecteur du Palatinat s'effora aussi de s'en emparer, pour
l'employer  reconqurir ses tats, et il chercha, d'abord par ses
agents, et enfin en personne,  la mettre dans ses intrts. Il se fit
mme du ct de l'empereur une tentative pour la gagner; et cela ne doit
pas nous surprendre  une poque o ce n'tait pas la justice de la
cause, mais seulement le salaire des services rendus, qui tait pris en
considration, et o la bravoure, comme toute autre marchandise, tait 
vendre au plus offrant. Mais la France, plus puissante et plus rsolue,
enchrit sur tous ses concurrents. Elle acheta le gnral d'Erlach,
commandant de Brisach, et les autres chefs, qui lui livrrent Brisach
et toute l'arme. Le jeune comte palatin Charles-Louis, qui avait dj
fait, dans les annes prcdentes, une campagne malheureuse contre
l'empereur, vit cette fois encore chouer son projet. Au moment de
rendre  la France un si mauvais service, il s'achemina imprudemment par
ce royaume, et il eut la malheureuse ide de dguiser son nom. Le
cardinal, qui redoutait la justice de la cause du comte palatin,
s'accommodait de tout prtexte pour renverser son dessein. Il le fit
donc retenir  Moulins, contre le droit des gens, et ne lui rendit pas
la libert avant que l'achat des troupes de Weimar ft conclu. Ainsi la
France se vit matresse en Allemagne d'une arme nombreuse et bien
exerce, et ce ne fut proprement qu'alors qu'elle commena en son nom la
guerre contre l'empereur.

Mais ce n'tait plus Ferdinand II contre qui elle se prsentait
maintenant comme ennemi dclar: la mort l'avait enlev ds le mois de
fvrier 1637, dans la cinquante-neuvime anne de son ge. La guerre,
que sa passion de dominer avait allume, lui survcut. Pendant son rgne
de dix-huit ans, il n'avait jamais pos l'pe; jamais, aussi longtemps
qu'il porta le sceptre, il n'avait got le bienfait de la paix. N avec
les talents du bon souverain, orn de nombreuses vertus qui fondent le
bonheur des peuples, doux et humain par nature, nous le voyons, par une
ide mal entendue des devoirs du monarque, instrument  la fois et
victime de passions trangres, manquer sa destination bienfaisante;
nous voyons l'ami de la justice dgnrer en oppresseur de l'humanit,
en ennemi de la paix, en flau de ses peuples. Aimable dans la vie
prive, digne de respect dans son administration, mais mal inform dans
sa politique, il runit sur sa tte les bndictions de ses sujets
catholiques et les maldictions du monde protestant. L'histoire prsente
d'autres despotes pires que Ferdinand II, et cependant lui seul a allum
une guerre de trente ans; mais il fallait que l'ambition de ce seul
homme concidt, par malheur, justement avec un tel sicle, avec de tels
prparatifs, avec de tels germes de discorde, pour tre accompagne de
suites si fatales. Dans une poque plus paisible, cette tincelle
n'aurait trouv aucun aliment, et la tranquillit du sicle aurait
touff l'ambition de l'homme: mais alors le rayon funeste tomba sur un
monceau de matires combustibles amasses ds longtemps, et l'Europe fut
embrase.

Ferdinand III, lev, peu de mois avant la mort de son pre,  la
dignit de roi des Romains, hrita de son trne, de ses principes et de
sa guerre. Mais Ferdinand III avait vu de prs la dtresse des peuples
et la dvastation des provinces; tmoin du mal, il avait senti plus
vivement le besoin de la paix. Moins dpendant des jsuites et des
Espagnols, et plus quitable envers les religions diffrentes de la
sienne, il pouvait, plus facilement que son pre, couter la voix de la
modration. Il l'couta et donna la paix  l'Europe; mais ce ne fut
qu'aprs avoir lutt pendant onze annes avec l'pe et la plume; ce fut
seulement quand toute rsistance devint inutile, et quand l'imprieuse
ncessit lui dicta sa dure loi.

La fortune favorisa le dbut de son rgne, et ses armes furent
victorieuses contre les Sudois. Aprs avoir remport, sous le
commandement nergique de Banner, la victoire de Wittstock, ils avaient
accabl la Saxe en y prenant leurs quartiers d'hiver, et ouvert la
campagne de 1637 par le sige de Leipzig. La courageuse rsistance de la
garnison et l'approche des troupes lectorales et impriales sauvrent
cette ville. Banner, pour n'tre pas spar de l'Elbe, fut forc de se
retirer  Torgau; mais la supriorit des Impriaux l'en chassa encore,
et, envelopp de bandes ennemies, arrt par des rivires, poursuivi par
la famine, il lui fallut faire vers la Pomranie une retraite
extrmement dangereuse, dont la hardiesse et l'heureux succs touchent
au roman. Toute l'arme passa l'Oder  un gu prs de Frstenberg, et le
soldat, qui avait de l'eau jusqu'au cou, trana lui-mme les canons,
parce que les chevaux ne voulaient plus tirer. Banner avait compt
trouver, au del de l'Oder, son lieutenant Wrangel, qui tait en
Pomranie, et, avec ce renfort, il voulait faire tte  l'ennemi.
Wrangel ne parut pas, et,  sa place, une arme impriale s'tait poste
 Landsberg, pour fermer le chemin aux Sudois fugitifs. Banner reconnut
alors qu'il tait tomb dans un pige funeste, d'o il ne pouvait
chapper. Derrire lui, un pays affam, les Impriaux et l'Oder; 
gauche, l'Oder, qui, gard par le gnral imprial Bucheim, ne
permettait pas le passage; en avant, Landsberg, Cstrin, la Wartha et
une arme ennemie;  droite, la Pologne,  laquelle, malgr la trve, on
ne pouvait trop se fier: sans un prodige, il se voyait perdu, et dj
les Impriaux triomphaient de sa ruine invitable. Le juste ressentiment
de Banner accusait les Franais d'tre les auteurs de ce revers. Ils
n'avaient pas fait sur le Rhin la diversion promise, et leur inaction
permettait  l'empereur d'employer toutes ses forces contre les Sudois.
Si nous devons un jour, s'cria le gnral irrit, en s'adressant au
rsident franais qui suivait le camp sudois, si nous devons, unis avec
les Allemands, combattre contre la France, nous ne ferons pas tant de
faons pour passer le Rhin. Mais les reproches taient alors prodigus
en vain; l'urgence du pril demandait de la rsolution et de l'activit.
Pour loigner, s'il se pouvait, l'ennemi de l'Oder par une fausse
marche, Banner feignit de vouloir s'chapper par la Pologne: il envoya
en avant sur cette route la plus grande partie des bagages, et fit
prendre cette direction  sa femme et  celles des autres officiers.
Aussitt les Impriaux se portent vers la frontire polonaise, pour lui
fermer le passage; Bucheim lui-mme quitte son poste, et l'Oder est
libre. Sans dlai, Banner retourne vers ce fleuve dans les tnbres de
la nuit, et, comme auparavant, prs de Frstenberg, sans ponts, sans
bateaux, il passe avec ses troupes, ses bagages et son artillerie,  un
mille au-dessus de Cstrin. Il atteignit sans perte la Pomranie, dont
il se partagea la dfense avec Herman Wrangel.

Mais les Impriaux, sous les ordres de Gallas, pntrent, prs de
Ribses, dans ce duch, et l'inondent de leurs troupes, suprieures en
nombre. Usedom et Wolgast sont pris d'assaut, Demmin par capitulation,
et les Sudois sont refouls jusqu'au fond de la Pomranie postrieure.
Alors pourtant il s'agissait plus que jamais de se maintenir dans ce
pays, car le duc Bogisla XIV tait mort cette anne mme, et il
importait au royaume de Sude de faire valoir ses prtentions sur le
duch. Pour empcher l'lecteur de Brandebourg de soutenir ses droits,
fonds sur un pacte de succession rciproque et sur le trait de Prague,
la Sude fait les derniers efforts et appuie ses gnraux, de la manire
la plus nergique, avec de l'argent et des soldats. Les affaires des
Sudois prennent aussi un aspect plus favorable dans d'autres parties de
l'Empire, et ils commencent  se relever du profond abaissement o ils
taient tombs par l'inaction de la France et la dfection de leurs
allis. En effet, aprs leur retraite prcipite en Pomranie, ils
avaient perdu dans la haute Saxe une place aprs l'autre; les princes de
Mecklembourg, presss par les armes impriales, commenaient  se
tourner du ct de l'Autriche, et mme le duc Georges de Lunebourg se
dclara contre les Sudois. Ehrenbreitstein, vaincu par la famine,
ouvrait ses portes au gnral bavarois Jean de Werth, et les Autrichiens
s'emparaient de tous les retranchements levs sur le Rhin. La France
avait prouv des pertes dans sa lutte contre l'Espagne, et le succs ne
rpondait pas aux fastueux prparatifs avec lesquels on avait ouvert la
guerre contre cette couronne. Tout ce que les Sudois avaient possd
dans l'intrieur de l'Allemagne tait perdu, et ils ne se maintenaient
plus que dans les principales places de la Pomranie. Une seule campagne
suffit pour les relever de cette chute profonde, et la puissante
diversion que le victorieux Bernard fait aux armes impriales sur les
bords du Rhin amne une prompte rvolution dans toute la situation de la
guerre.

Les diffrends entre la France et la Sude taient enfin apaiss, et
l'ancien trait entre les deux couronnes avait t confirm  Hambourg,
avec de nouveaux avantages pour les Sudois. Dans la Hesse, la prudente
landgrave Amlie, aprs la mort de Guillaume, son poux, se chargea du
gouvernement avec l'approbation des tats, et maintint ses droits avec
beaucoup de rsolution, malgr l'opposition de l'empereur et de la ligne
de Darmstadt. Dj dvoue avec zle, par principe religieux, au parti
sudois-protestant, elle n'attendait qu'une occasion propice pour se
dclarer hautement et activement en sa faveur. Cependant, par une sage
rserve et des ngociations adroitement conduites, elle russit  tenir
l'empereur dans l'inaction jusqu'au moment o elle eut conclu un trait
secret avec la France, et o les victoires de Bernard eurent donn aux
affaires des protestants un tour favorable. Alors elle jeta tout  coup
le masque et renouvela l'ancienne amiti de la Hesse avec la couronne
sudoise. Les triomphes du duc Bernard excitrent aussi le
prince-lecteur du Palatinat  tenter la fortune contre l'ennemi commun.
Avec l'argent de l'Angleterre, il leva des troupes en Hollande, tablit
un magasin  Meppen, et se runit en Westphalie avec les troupes
sudoises. A la vrit, son magasin fut perdu et son arme battue, prs
de Flotha, par le comte Hatzfeld; cependant, son entreprise avait occup
quelque temps l'ennemi et facilit les oprations des Sudois en
d'autres pays. Plusieurs encore de leurs anciens amis reparurent ds que
la fortune se dclara en leur faveur, et ce fut dj pour eux un assez
grand bnfice de voir les tats de la basse Saxe embrasser la
neutralit.

Favoris par ces avantages importants, et renforc par quatorze mille
hommes de troupes fraches, venues de Sude et de Livonie, Banner
ouvrit, plein de bonnes esprances, la campagne de 1638. Les Impriaux,
qui occupaient la Pomranie antrieure et le Mecklembourg, abandonnrent
la plupart leurs postes ou accoururent par bandes sous les drapeaux
sudois pour chapper  la famine, leur plus cruel ennemi dans ces
contres saccages et appauvries. Les marches et les cantonnements
avaient si affreusement dvast tout le pays entre l'Elbe et l'Oder, que
Banner, afin de pouvoir pntrer en Saxe et en Bohme, et de ne pas
mourir de faim sur la route avec toute son arme, prit, de la Pomranie
postrieure, un dtour vers la basse Saxe, et n'entra dans la Saxe
lectorale que par le territoire d'Halberstadt. Les tats de la basse
Saxe, impatients d'tre dlivrs d'un hte si famlique, le fournirent
des vivres ncessaires, en sorte qu'il eut  Magdebourg du pain pour son
arme, dans un pays o la famine avait dj surmont l'horreur pour la
chair humaine. Il effraya la Saxe par sa venue dvastatrice; mais ce
n'tait pas sur cette province puise, c'tait sur les tats
hrditaires de l'empereur que ses vues taient diriges. Les victoires
de Bernard levaient son courage, et les riches provinces de la maison
d'Autriche excitaient son avidit. Aprs avoir battu prs d'Elsterberg
le gnral imprial de Salis, cras prs de Chemnitz l'arme saxonne,
et emport la ville de Pirna, il pntra en Bohme avec une force
irrsistible, passa l'Elbe, menaa Prague, prit Brandeis et Leutmeritz,
battit le gnral de Hofkirchen, qui commandait dix rgiments, et
rpandit la terreur et le ravage dans tout le royaume sans dfense. On
faisait sa proie de tout ce qu'on pouvait prendre avec soi, et ce qui ne
pouvait tre consomm ou pill tait dtruit. Pour emporter d'autant
plus de bl, on sparait les pis de leurs tiges, et l'on gtait ce
qu'on laissait. Plus de mille chteaux, bourgs et villages furent
rduits en cendres, et l'on en vit souvent jusqu' cent livrs aux
flammes en une seule nuit. De la Bohme, Banner fit des courses en
Silsie, et mme la Moravie et l'Autriche taient sur le point
d'prouver sa rapacit. Pour s'y opposer, il fallut qu'Hatzfeld accourt
de Westphalie et Piccolomini des Pays-Bas.

L'archiduc Lopold, frre de l'empereur, reut le bton du commandement
pour rparer les fautes de Gallas, son prdcesseur, et relever l'arme
de sa profonde dcadence. Le succs justifia ce changement, et la
campagne de 1640 parut prendre une trs-fcheuse tournure pour les
Sudois. En Bohme, ils sont chasss de quartier en quartier, et,
occups uniquement de mettre leur butin en sret, ils se retirent  la
hte par les montagnes de Misnie. Mais, poursuivis mme  travers la
Saxe par l'ennemi qui les presse, et battus prs de Plauen, ils sont
forcs de chercher un asile en Thuringe. Devenus en un seul t matres
de la campagne, ils retombent aussi promptement dans la plus profonde
faiblesse, pour reprendre encore l'avantage, et passer ainsi
continuellement d'une extrmit  l'autre par de rapides rvolutions.
L'arme de Banner, affaiblie, et menace, dans son camp prs d'Erfurt,
d'une ruine totale, se relve tout  coup. Les ducs de Lunebourg
renoncent  la paix de Prague, et amnent  Banner les mmes troupes
qu'ils avaient fait combattre contre lui peu d'annes auparavant. La
Hesse lui envoie des secours, et le duc de Longueville se joint  ses
drapeaux avec l'arme laisse par le duc Bernard. De nouveau suprieur
en forces aux Impriaux, Banner leur offre la bataille prs de Saalfeld;
mais leur chef Piccolomini l'vite prudemment, et il a choisi une trop
bonne position pour pouvoir tre forc de combattre. Lorsqu'enfin les
Bavarois se sparent des Impriaux et dirigent leur marche vers la
Franconie, Banner tente une attaque sur ce corps isol; mais l'habilet
du gnral bavarois de Mercy et l'approche rapide du gros des forces
autrichiennes font chouer l'entreprise. Les deux armes se rendent
alors dans la Hesse, puise, o elles s'enferment,  peu de distance
l'une de l'autre, dans un camp fortifi, jusqu' ce que la disette et la
rigueur de la saison les chassent enfin de cette contre appauvrie.
Piccolomini choisit pour ses quartiers d'hiver les bords fertiles du
Wser; mais, devanc par Banner, il est contraint de les abandonner aux
Sudois et d'imposer sa visite aux vchs de Franconie.

Vers ce mme temps, une dite tait rassemble  Ratisbonne, o l'on
devait entendre les plaintes des tats, travailler  la tranquillit de
l'Empire et prononcer sur la guerre et la paix. La prsence de
l'empereur, qui prsidait le collge des princes, la pluralit des voix
catholiques dans le conseil des lecteurs, le nombre suprieur des
vques et l'absence de plusieurs voix vangliques firent tourner les
dlibrations  l'avantage de l'empereur, et il s'en fallut beaucoup que
dans cette dite l'Empire ft reprsent. Les protestants la
considrrent, avec assez de raison, comme une conjuration de l'Autriche
et de ses cratures contre le parti protestant, et,  leurs yeux, il
pouvait sembler mritoire de troubler cette dite ou de la disperser.

Banner forma ce projet tmraire. La gloire de ses armes avait souffert
dans la dernire retraite de Bohme, et il fallait une action hardie
pour lui rendre son premier clat. Sans confier son dessein  personne,
il quitta, au plus fort de l'hiver de 1641, ses quartiers de Lunebourg,
aussitt que les routes et les rivires furent geles. Accompagn par le
marchal de Gubriant, qui commandait les troupes de France et de
Weimar, il dirigea sa marche vers le Danube par la Thuringe et le
Voigtland, et parut devant Ratisbonne, avant que la dite pt tre
avertie de sa funeste arrive. La consternation des membres de
l'assemble ne peut se dcrire: dans la premire frayeur, tous les
dputs se disposaient  la fuite. L'empereur seul dclara qu'il ne
quitterait pas la ville, et il fortifia les autres par son exemple.
Malheureusement pour les Sudois, le temps se radoucit, en sorte que le
Danube dgela et qu'il fut impossible de le passer, soit  pied sec,
soit en bateaux,  cause des normes glaons qu'il charriait. Cependant,
pour avoir fait quelque chose, et pour humilier l'orgueil de l'empereur
d'Allemagne, Banner commit l'impolitesse de saluer la ville de cinq
cents coups de canon, qui, du reste, firent peu de mal. Du dans cette
entreprise, il rsolut de s'enfoncer dans la Bavire et dans la Moravie
sans dfense, o un riche butin et des cantonnements plus commodes
attendaient ses troupes dpourvues. Mais rien ne put dcider le gnral
franais  le suivre jusque-l. Gubriant craignait que l'intention des
Sudois ne ft d'loigner toujours plus du Rhin l'arme de Weimar et de
lui couper toute communication avec la France, jusqu' ce qu'ils
l'eussent entirement gagne, ou du moins mise hors d'tat de rien
entreprendre par elle-mme. Il se spara donc de Banner pour retourner
vers le Mein, et le gnral sudois se vit tout  coup menac par toutes
les forces impriales, qui, rassembles sans bruit entre Ingolstadt et
Ratisbonne, s'avanaient contre lui. Il s'agissait alors de penser  une
prompte retraite, qui,  la vue d'une arme suprieure en cavalerie, 
travers des fleuves et des forts, dans un pays qui, au long et au
large, tait ennemi, ne semblait gure possible que par un miracle. Il
se retira prcipitamment vers le Wald pour se sauver en Saxe par la
Bohme; mais il fut contraint d'abandonner prs de Neubourg trois
rgiments, qui, posts derrire un mauvais mur, arrtrent pendant
quatre jours, par une rsistance spartiate, les forces de l'ennemi, en
sorte que Banner put gagner les devants. Il s'chappa par gra vers
Annaberg. Piccolomini le poursuivit, en prenant un chemin plus court,
par Schlackenwald, et il s'en fallut seulement d'une petite demi-heure
que le gnral imprial ne le devant au passage de Priesnitz et ne
dtruisit toutes les forces sudoises. Gubriant se runit de nouveau 
Zwickau avec l'arme de Banner, et ils dirigrent ensemble leur marche
sur Halberstadt, aprs avoir essay inutilement de dfendre la Saale et
d'empcher le passage des Autrichiens.

C'est  Halberstadt que Banner trouva enfin, au mois de mai 1641, le
terme de ses exploits: le seul poison qui le tua fut celui de
l'intemprance et du chagrin. Il avait maintenu avec beaucoup de gloire,
bien qu'avec des succs divers, l'honneur des armes sudoises en
Allemagne, et, par une suite de victoires, il s'tait montr digne de
son grand matre dans l'art de la guerre. Il tait fcond en projets,
sur lesquels il gardait un secret profond, et qu'il excutait
rapidement: plein de sang-froid dans le danger, plus grand dans
l'adversit que dans le bonheur, et jamais plus redoutable que lorsqu'on
le croyait sur le penchant de sa ruine. Mais les vertus du hros
s'associaient chez lui  tous les dfauts,  tous les vices que la
carrire des armes enfante ou du moins favorise. Aussi imprieux dans le
commerce de la vie qu' la tte de son arme, rude comme son mtier,
orgueilleux comme un conqurant, il n'opprimait pas moins les princes
allemands par son arrogance que leurs provinces par ses exactions. Il se
ddommageait des fatigues de la guerre dans les plaisirs de la table et
dans les bras de la volupt, aux dlices de laquelle il se livra avec
excs jusqu' ce qu'enfin il les expia par une mort prmature. Mais,
voluptueux comme un Alexandre et un Mahomet II, il se jetait avec la
mme facilit des bras de la volupt dans les plus durs travaux de la
guerre, et le gnral se montrait soudain dans toute sa grandeur, au
moment o l'arme murmurait contre le dbauch. Environ quatre-vingt
mille hommes tombrent dans les nombreuses batailles qu'il livra, et
prs de six cents tendards et drapeaux ennemis, qu'il envoya 
Stockholm, attestrent ses victoires. La perte de ce grand chef ne tarda
pas  tre vivement sentie par les Sudois, et l'on craignit de ne
pouvoir le remplacer. L'esprit de rvolte et de licence, contenu par
l'autorit prpondrante de ce gnral redout, s'veilla aussitt qu'il
ne fut plus. Les officiers rclament avec une effrayante unanimit
l'arrir de leur solde, et aucun des quatre gnraux qui se partagent
le commandement aprs Banner ne possde l'autorit ncessaire pour
satisfaire ces impatients solliciteurs ou leur imposer silence. La
discipline se relche; la disette croissante, et les lettres de rappel
crites par l'empereur, diminuent l'arme chaque jour; les troupes de
France et de Weimar montrent peu de zle; celles de Lunebourg
abandonnent les drapeaux des Sudois, parce que les princes de la maison
de Brunswick, aprs la mort du duc Georges, font leur accommodement avec
l'empereur; et enfin les Hessois se sparent d'eux aussi pour chercher
en Westphalie de meilleurs cantonnements. L'ennemi profite de ce fcheux
interrgne, et, quoique battu compltement dans deux actions, il russit
 faire dans la basse Saxe des progrs considrables.

Enfin parut, avec de l'argent et des troupes fraches, le nouveau
gnralissime sudois. C'tait Bernard Torstensohn, lve de
Gustave-Adolphe, et le plus heureux successeur de ce hros, aux cts
duquel il se trouvait dj, en qualit de page, pendant la guerre de
Pologne. Perclus de goutte et clou sur sa litire, il surpassa tous ses
adversaires par la clrit, et ses entreprises avaient des ailes,
tandis que son corps portait la plus affreuse des chanes. Sous lui, le
thtre de la guerre change, et de nouvelles maximes rgnent, que la
ncessit impose et que le succs justifie. Tous les pays pour lesquels
on s'est battu jusqu'alors sont puiss, et, tranquille dans ses
provinces les plus recules, l'Autriche ne sent pas les calamits de la
guerre, sous laquelle gmit et saigne toute l'Allemagne. Torstensohn lui
fait subir le premier cette amre exprience; il rassasie ses Sudois 
la riche table de l'Autriche, et jette la torche incendiaire jusqu'au
trne de l'empereur.

L'ennemi avait remport en Silsie des avantages considrables sur le
gnral sudois Stalhantsch, et l'avait repouss vers la
Nouvelle-Marche. Torstensohn, qui s'tait runi dans le pays de
Lunebourg avec la principale arme sudoise, appela  lui ce gnral,
et, en 1642, traversant le Brandebourg qui avait commenc, sous le grand
lecteur,  observer une neutralit arme, il envahit tout  coup la
Silsie. Glogau est emport, l'pe  la main, sans approches et sans
brche; le duc Franois-Albert de Lauenbourg est battu et tu d'un coup
de feu prs de Schweidnitz; cette ville est conquise, comme presque
toute la Silsie en de de l'Oder. Alors Torstensohn pntra, avec une
force irrsistible, jusqu'au fond de la Moravie, o nul ennemi de
l'Autriche n'tait encore parvenu; il s'empara d'Olmtz et fit trembler
mme la capitale de l'Empire. Cependant, Piccolomini et l'archiduc
Lopold avaient rassembl des forces suprieures, qui repoussrent le
conqurant sudois de la Moravie et bientt mme de la Silsie, aprs
qu'il eut fait une tentative infructueuse sur Brieg. Renforc par
Wrangel, Torstensohn osa, il est vrai, marcher de nouveau contre un
ennemi plus nombreux, et dbloqua Grossglogau; mais il ne put ni amener
l'ennemi  une bataille, ni excuter ses plans sur la Bohme. Il envahit
alors la Lusace, o il prit Zittau  la vue de l'ennemi, et, aprs une
courte halte, il dirigea par la Misnie sa marche sur l'Elbe, qu'il passa
prs de Torgau. Puis il menaa Leipzig d'un sige et se flatta de
recueillir dans cette ville opulente, pargne depuis dix ans, une ample
provision de vivres, et de fortes contributions.

Aussitt les Impriaux, sous Lopold et Piccolomini, accourent par
Dresde pour faire lever le sige, et Torstensohn, pour n'tre pas
enferm entre l'arme et la ville, marche hardiment  leur rencontre en
ordre de bataille. Par un retour surprenant des choses, on se
rencontrait alors de nouveau sur le mme terrain que Gustave-Adolphe
avait illustr par une victoire dcisive, onze annes auparavant, et,
sur ce sol sacr, l'hrosme des devanciers excitait  une noble lutte
leurs successeurs. Les gnraux sudois Stalhantsch et Willenberg se
jettent avec une telle imptuosit sur l'aile gauche des Autrichiens,
qui n'a pas encore achev de se former, que toute la cavalerie qui la
couvre est culbute et mise hors d'tat de combattre. Mais un sort
pareil menaait dj l'aile gauche des Sudois, quand la droite,
victorieuse, vint  son secours, prit l'ennemi  dos et en flanc, et
rompit ses lignes. De part et d'autre, l'infanterie demeura ferme comme
une muraille, et, lorsqu'elle eut puis toute sa poudre, elle
combattit  coups de crosse, jusqu' ce qu'enfin les Impriaux,
envelopps de toutes parts, furent contraints d'abandonner le champ de
bataille, aprs un combat de trois heures. Les chefs des deux armes
impriales avaient fait les plus grands efforts pour arrter leurs
fuyards, et l'archiduc Lopold fut, avec son rgiment, le premier 
l'attaque et le dernier  la retraite. Cette sanglante victoire cota
aux Sudois plus de trois mille hommes, et deux de leurs meilleurs
gnraux, Schlangen et Lilienhoek. Du ct des Impriaux, cinq mille
hommes restrent sur la place, et presque autant furent faits
prisonniers. Toute leur artillerie, qui tait de quarante-six canons, la
vaisselle d'argent et la chancellerie de l'archiduc, tous les bagages de
l'arme, tombrent dans les mains des vainqueurs. Torstensohn, trop
affaibli par sa victoire pour tre en tat de poursuivre l'ennemi, se
porta devant Leipzig; et l'arme vaincue en Bohme, o les rgiments
fugitifs se rallirent. L'archiduc Lopold ne put matriser le chagrin
que lui causait cette dfaite, et le rgiment de cavalerie qui l'avait
occasionne par sa prompte fuite prouva les effets de sa colre. A
Rackonitz, en Bohme, il le dclara infme en prsence des autres
troupes, lui ta tous ses chevaux, ses armes et ses insignes, fit
dchirer ses tendards, condamner  mort plusieurs officiers et dcimer
les soldats.

Leipzig, qui fut conquis trois semaines aprs la bataille, fut la plus
belle proie du vainqueur. Il fallut que la ville habillt de neuf toute
l'arme sudoise, et se rachett du pillage par une ranon de trois
tonnes d'or,  laquelle on fit contribuer aussi, en leur imposant des
taxes, les commerants trangers qui avaient  Leipzig leurs magasins.
Durant l'hiver, Torstensohn se porta encore sur Freiberg, et brava
pendant plusieurs semaines devant cette ville la rigueur de la
temprature, se flattant de lasser par sa constance le courage des
assigs. Mais il ne fit que sacrifier ses troupes, et l'approche de
Piccolomini le contraignit enfin de se retirer avec son arme affaiblie.
Toutefois c'tait dj un gain  ses yeux d'avoir forc l'ennemi de
renoncer ainsi au repos des quartiers d'hiver, dont il se privait
lui-mme volontairement, et de lui avoir fait perdre plus de trois mille
chevaux dans cette pnible campagne d'hiver. Il fit alors un mouvement
sur l'Oder, pour se renforcer des garnisons de Pomranie et de Silsie;
mais il reparut, avec la rapidit de l'clair, aux frontires de Bohme,
parcourut ce royaume, et dbloqua Olmtz, en Moravie, qui tait vivement
press par les Impriaux. De son camp prs de Dobitschau,  deux milles
d'Olmtz, il dominait toute la Moravie; il l'accabla par de pesantes
exactions et fit courir ses bandes jusqu'aux ponts de Vienne. Vainement
l'empereur s'effora d'armer pour la dfense de cette province la
noblesse hongroise: elle allgua ses privilges et refusa de servir hors
de sa patrie. Pendant cette infructueuse ngociation, on perdit le temps
d'opposer  l'ennemi une active rsistance, et on laissa toute la
Moravie en proie aux Sudois.

Tandis que Bernard Torstensohn tonnait amis et ennemis par ses marches
et ses victoires, les armes allies n'taient pas restes oisives dans
les autres parties de l'Empire. Les Hessois et l'arme de Weimar, sous
le comte d'Eberstein et le marchal de Gubriant, avaient fait irruption
dans l'archevch de Cologne, pour y prendre leurs quartiers d'hiver.
L'lecteur, pour se dfendre de ces htes pillards, appela le gnral
imprial de Hatzfeld, et rassembla ses propres troupes sous le gnral
Lamboy. Les allis attaqurent ce dernier prs de Kempen, au mois de
janvier 1642, et le dfirent dans une grande bataille, o ils lui
turent deux mille hommes et firent quatre mille prisonniers. Cette
victoire importante leur ouvrit tout l'lectorat et les pays voisins, en
sorte que non-seulement ils y tablirent et y maintinrent leurs
quartiers, mais qu'ils en tirrent aussi des renforts considrables en
hommes et en chevaux.

Gubriant laissa les Hessois dfendre contre le comte de Hatzfeld leurs
conqutes sur le bas Rhin, et s'approcha de la Thuringe pour soutenir
les entreprises de Torstensohn en Saxe. Mais, au lieu de runir ses
forces  celles des Sudois, il revint prcipitamment sur le Mein et le
Rhin, dont il s'tait dj loign plus qu'il ne devait. Les Bavarois,
sous Mercy et Jean de Werth, l'ayant devanc dans le margraviat de Bade,
il erra, pendant plusieurs semaines, en proie aux rigueurs de la saison,
sans abri, rduit  camper le plus souvent sur la neige, jusqu' ce
qu'il trouva enfin dans le Brisgau un misrable refuge. Il reparut, il
est vrai, en campagne l't suivant, et occupa en Souabe l'arme
bavaroise, de sorte qu'elle ne put dbloquer Thionville, assige par
Cond; mais il fut bientt refoul par l'ennemi, suprieur en nombre,
jusqu'en Alsace, o il attendit des renforts.

La mort du cardinal de Richelieu, qui tait arrive au mois de novembre
1642, et le changement de souverain et de ministre qu'avait entran la
mort de Louis XIII, au mois de mai 1643, avaient dtourn quelque temps
de la guerre d'Allemagne l'attention de la France et ralenti les
oprations militaires. Mais Mazarin, hritier du pouvoir de Richelieu,
de ses maximes et de ses projets, suivit, avec une ardeur nouvelle, le
plan de son prdcesseur, si cher que cott aux Franais cette grandeur
politique de la France. Richelieu avait employ contre l'Espagne la
principale force des armes: Mazarin la tourna contre l'empereur, et,
par les soins qu'il consacra  la guerre d'Allemagne, il vrifia sa
maxime: que l'arme d'Allemagne tait le bras droit de son roi et le
boulevard de la France. Aussitt aprs la prise de Thionville, il envoya
au marchal de Gubriant en Alsace un renfort considrable, et, afin que
ces troupes se soumissent plus volontiers aux fatigues de la guerre
d'Allemagne, il fallut que le clbre vainqueur de Rocroi, le duc
d'Enghien, depuis prince de Cond, les y conduisit en personne. Alors
Gubriant se sentit assez fort pour reparatre avec honneur en
Allemagne. Il se hta de repasser le Rhin, pour chercher en Souabe de
meilleurs quartiers d'hiver, et se rendit en effet matre de Rottweil,
o un magasin bavarois tomba dans ses mains. Mais cette place fut paye
plus cher qu'elle ne valait et perdue plus promptement qu'elle n'avait
t conquise. Gubriant reut au bras une blessure, que la main inhabile
de son chirurgien rendit mortelle, et la grandeur de sa perte fut
manifeste le jour mme de sa mort.

L'arme franaise, sensiblement rduite par cette expdition, entreprise
dans une saison si rigoureuse, s'tait retire, aprs la prise de
Rottweil, dans le canton de Tuttlingen, o elle se reposait, dans la
plus profonde scurit, sans prvoir le moins du monde une visite de
l'ennemi. Celui-ci cependant rassembla de grandes forces, pour empcher
le dangereux tablissement des Franais sur la rive droite du Rhin et si
prs de la Bavire, et pour dlivrer ce pays de leurs exactions. Les
Impriaux, conduits par Hatzfeld, se runissent avec les forces
bavaroises, commandes par Mercy, et le duc de Lorraine lui-mme, que,
durant cette guerre, on trouve partout, except dans son duch, se joint
avec ses troupes  leurs drapeaux runis. Le projet est form de
surprendre  l'improviste les cantonnements des Franais  Tuttlingen et
dans les villages voisins: sorte d'expdition trs-gote dans cette
guerre, et qui, tant toujours et ncessairement mle de confusion,
cotait d'ordinaire plus de sang que les batailles ranges. Ce genre
d'attaque tait ici d'autant mieux  sa place, que le soldat franais,
qui n'avait pas l'exprience de pareilles entreprises, se faisait de
tout autres ides qu'il n'et fallu d'un hiver en Allemagne, et se
tenait pour suffisamment garanti contre toute surprise par la rigueur de
la saison. Jean de Werth, pass matre dans cette espce de guerre, et
qui avait t, depuis quelque temps, chang contre Gustave Horn,
conduisit l'entreprise, et l'excuta avec un bonheur au-dessus de toute
esprance.

L'attaque se fit du ct o,  cause des bois et des nombreux dfils,
on pouvait le moins s'y attendre, et une forte neige, qui tombait ce
jour-l (24 novembre 1643), cacha l'approche de l'avant-garde, jusqu'au
moment o elle fit halte, en vue de Tuttlingen. Toute l'artillerie,
laisse hors de la ville, et le chteau de Honbourg, situ dans le
voisinage, sont pris sans rsistance. Tuttlingen est investi tout entier
par l'arme, qui arrive peu  peu, et toute communication avec les
cantonnements ennemis, disperss dans les villages d'alentour, est sans
bruit et subitement intercepte. Ainsi les Franais taient dj vaincus
avant qu'on et tir un seul coup de canon. La cavalerie dut son salut 
la vitesse de ses chevaux et  quelques minutes d'avance qu'elle eut sur
l'ennemi qui la poursuivait. L'infanterie fut taille en pices ou mit
bas les armes volontairement. Environ deux mille hommes restrent sur la
place; sept mille se rendirent prisonniers avec vingt-cinq officiers de
l'tat-major et quatre-vingt-dix capitaines. Ce fut dans toute cette
guerre la seule bataille qui produisit  peu prs la mme impression sur
le parti perdant et le parti gagnant: l'un et l'autre taient Allemands,
et les Franais s'taient couverts de honte. Le souvenir de cette
malheureuse journe, laquelle se renouvela  Rossbach un sicle plus
tard, fut, il est vrai, effac dans la suite par les exploits hroques
d'un Turenne et d'un Cond; mais on ne pouvait en vouloir aux Allemands
de se ddommager, par une chanson populaire sur la valeur franaise, des
malheurs que la politique franaise accumulait sur eux.

Cette dfaite des Franais aurait pu cependant devenir trs-funeste aux
Sudois, toutes les forces de l'empereur s'tant ds lors portes contre
eux, et un nouvel ennemi s'tant ajout en ce temps-l mme  ceux
qu'ils avaient dj. Au mois de septembre 1643, Torstensohn avait quitt
subitement la Moravie et avait march sur la Silsie. Personne ne savait
la cause de son dpart, et la direction, souvent change, de sa marche,
contribuait  augmenter l'incertitude. De la Silsie, il s'avana vers
l'Elbe, en faisant divers dtours, et les Impriaux le suivirent
jusqu'en Lusace. Il jeta un pont sur l'Elbe prs de Torgau, et fit
courir le bruit qu'il allait entrer par la Misnie dans le haut Palatinat
et la Bavire. Prs de Barby, il feignit encore de vouloir passer le
fleuve, mais il descendit toujours plus bas le long de l'Elbe, jusqu'
Havelberg, o il fit savoir  son arme surprise qu'il la menait dans le
Holstein contre les Danois.

Ds longtemps, la partialit que le roi Christian IV laissait paratre
contre les Sudois, dans l'office de mdiateur dont il s'tait charg,
la jalousie avec laquelle il travaillait contre le progrs de leurs
armes, les obstacles qu'il opposait dans le Sund  leur navigation, et
les charges qu'il faisait peser sur leur commerce naissant, avaient
excit le mcontentement de la couronne de Sude, et enfin les injures,
devenant toujours plus nombreuses, avaient provoqu sa vengeance. Si
hasardeux qu'il part tre de s'engager dans une nouvelle guerre, tandis
qu'on tait presque cras sous le poids de l'ancienne au milieu des
victoires mmes qu'on remportait, la soif de la vengeance et la vieille
haine nationale levrent cependant le courage des Sudois au-dessus de
toutes les difficults, et les embarras mmes dans lesquels on se voyait
jet par la guerre en Allemagne furent un motif de plus pour tenter la
fortune contre le Danemark. On avait fini par en venir  une telle
extrmit, qu'on ne poursuivait la guerre que pour procurer aux troupes
du travail et du pain; que l'on se battait presque uniquement pour avoir
les meilleurs quartiers d'hiver, et qu'on estimait plus que le gain
d'une grande bataille d'avoir bien cantonn son arme. Mais presque
toutes les provinces de l'Empire d'Allemagne taient dsoles et
puises; on manquait de vivres, de chevaux et d'hommes, et le Holstein
avait de tout cela en abondance. Quand on n'et gagn rien de plus que
de recruter l'arme dans cette province, de rassasier les chevaux et les
soldats, et de mieux monter la cavalerie, pour un pareil rsultat il
valait dj la peine de risquer l'entreprise. D'ailleurs, au moment de
l'ouverture des confrences de paix, il tait avant tout essentiel
d'arrter la funeste influence du Danemark sur les ngociations; de
retarder le plus possible, par la confusion des intrts, la paix
elle-mme, qui ne semblait pas devoir tre fort avantageuse pour la
couronne de Sude; et, comme son plus grand intrt  elle tait la
fixation du ddommagement auquel elle croyait avoir droit, il lui
importait d'augmenter le nombre de ses conqutes, pour obtenir d'autant
plus srement la seule qu'elle dsirt conserver. Le mauvais tat o se
trouvait le Danemark justifiait encore de plus grandes esprances,
pourvu qu'on excutt l'entreprise promptement et sans bruit. Or, le
secret fut si bien gard  Stockholm, que les ministres danois n'en
eurent aucun soupon; ni la France ni la Hollande n'en reurent la
confidence. La guerre mme fut la dclaration de guerre, et Torstensohn
tait dans le Holstein avant qu'on pressentit une hostilit. Sans tre
arrtes par aucune rsistance, les troupes sudoises inondent ce duch
et s'emparent de toutes les places fortes, except Rensbourg et
Glckstadt. Une autre arme pntre dans la Scanie, qui ne se dfend pas
avec plus de succs, et la saison orageuse empche seule les chefs de
passer le petit Belt et de porter la guerre jusqu'en Fionie et en
Seeland. La flotte danoise est battue prs de Femern, et Christian
lui-mme, qui s'y trouvait, perd l'oeil droit, frapp d'un clat de
bois. Spar par une grande distance des forces de l'empereur, son
alli, ce monarque est sur le point de voir son royaume entier envahi
par les forces sudoises. Tout semblait trs-srieusement annoncer
l'accomplissement de la prdiction que l'on se racontait du fameux Tycho
Brah: qu'en 1644, Christian IV serait forc de s'exiler de son royaume
un bton  la main.

Mais l'empereur ne pouvait voir avec indiffrence le Danemark livr en
proie aux Sudois, et la conqute de ce royaume augmenter leur
puissance. Quelque grandes que fussent les difficults qui s'opposaient
 une si longue marche  travers des pays tout affams, il ne tarda
point cependant  faire marcher vers le Holstein, avec une arme, le
comte de Gallas,  qui l'on avait de nouveau confi le commandement
gnral des troupes aprs la retraite de Piccolomini. Gallas parut en
effet dans ce duch, s'empara de Kiel, et se flatta, aprs sa jonction
avec les Danois, d'enfermer dans le Jutland l'arme sudoise. Dans le
mme temps, les Hessois et le gnral sudois Koenigsmark taient
occups par Hatzfeld et par l'archevque de Brme, fils de Christian IV;
et Koenigsmark tait attir en Saxe par une attaque sur la Misnie. Mais
Torstensohn, avec son arme, qui venait de recevoir des renforts,
marcha, par le dfil inoccup entre Schleswig et Stapelholm,  la
rencontre de Gallas, et le poussa, en remontant le cours de l'Elbe,
jusqu' Bernbourg, o les Impriaux s'tablirent dans un camp retranch.
Torstensohn passa la Saale et occupa une position telle, qu'il prenait 
dos les ennemis et les sparait de la Saxe et de la Bohme. Alors la
famine commena  ravager leur camp et fit prir la plus grande partie
de l'arme. La retraite sur Magdebourg n'amliora point cette situation
dsespre. La cavalerie, qui essayait de s'chapper par la Silsie, fut
atteinte et disperse par Torstensohn prs de Jterbock; le reste de
l'arme, aprs avoir vainement essay de s'ouvrir un passage l'pe  la
main, fut presque entirement dtruit prs de Magdebourg. De ses grandes
forces, Gallas ne recueillit que quelques mille hommes et la rputation
d'tre le premier gnral du monde pour perdre une arme. Aprs cette
malheureuse tentative pour sa dlivrance, le roi de Danemark rechercha
la paix, et l'obtint  Bremseboor, en 1645, sous de dures conditions.

Torstensohn poursuivit sa victoire. Tandis qu'un de ses lieutenants,
Axel Lilienstern, inquitait la Saxe lectorale, et que Koenigsmark
soumettait tout le territoire de Brme, il pntra lui-mme en Bohme, 
la tte de seize mille hommes, avec quatre-vingts pices de canon, et
chercha de nouveau  transporter la guerre dans les tats hrditaires
d'Autriche. A cette nouvelle, Ferdinand accourut lui-mme  Prague pour
enflammer par sa prsence le courage de ses troupes, et pouvoir, avec
plus de promptitude et d'nergie, exercer son influence dans le
voisinage mme du thtre de la guerre, vu qu'il lui manquait un habile
gnral et qu'il n'y avait point d'harmonie entre les nombreux
commandants. Sur son ordre, Hatzfeld rassembla toutes les forces de
l'Autriche et de la Bavire; puis, contre son avis et sa volont, le 24
fvrier 1645, il opposa, prs de Jankau ou Jankowitz, la dernire arme
de l'empereur, le dernier boulevard de ses tats,  l'ennemi qui
s'avanait. Ferdinand se reposait sur sa cavalerie, qui comptait trois
mille chevaux de plus que celle de l'ennemi, et sur la promesse de la
Vierge Marie, qui lui tait apparue en songe et avait annonc une
victoire certaine.

La supriorit des Impriaux n'effraya point Torstensohn, qui n'avait
pas coutume de compter ses ennemis. Ds la premire attaque, l'aile
gauche, que Goetz, gnral de la Ligue, avait engage dans une position
trs-dsavantageuse, entre des tangs et des bois, fut mise dans un
dsordre complet; le chef lui-mme prit avec la plus grande partie de
ses troupes, et presque toutes les munitions de l'arme furent prises.
Ce dbut malheureux dcida du sort de toute la bataille. Les Sudois, se
poussant toujours en avant, s'emparrent des hauteurs principales, et,
aprs un sanglant combat de huit heures, aprs une charge furieuse de la
cavalerie impriale, et la plus courageuse rsistance de l'infanterie,
ils furent matre du champ de bataille. Deux mille Autrichiens
restrent sur la place, et Hatzfeld lui-mme fut contraint de se rendre
prisonnier avec trois mille hommes. Ainsi furent perdus, dans le mme
jour, le meilleur gnral et la dernire arme de l'empereur.

Cette victoire dcisive de Jankowitz ouvrait tout d'un coup  l'ennemi
toutes les provinces autrichiennes. Ferdinand s'enfuit  Vienne
prcipitamment pour veiller  la dfense de cette ville et mettre en
sret sa personne, ses trsors et sa famille. Les Sudois victorieux ne
tardrent pas longtemps  se rpandre comme un dluge dans la Moravie et
l'Autriche. Aprs avoir conquis presque toute la Moravie, investi Brnn,
occup tous les chteaux et les villes fortes jusqu'au Danube, et
emport mme la redoute leve au Pont-du-Loup, non loin de Vienne, ils
paraissent enfin  la vue de cette capitale; et le soin avec lequel ils
fortifient les places conquises ne semble pas annoncer une courte
visite. Aprs un long et funeste dtour  travers toutes les provinces
de l'Empire d'Allemagne, le torrent de la guerre se replie enfin vers sa
source, et le tonnerre de l'artillerie sudoise rappelle aux habitants
de Vienne ces boulets que les rebelles bohmes lancrent vingt-sept
annes auparavant dans le palais imprial. Le mme thtre ramne aussi
les mmes instruments d'attaque. Comme les rebelles de Bohme avaient
appel  leur secours Bethlen Gabor, Torstensohn appelle son successeur
Ragotzy. Celui-ci a dj inond de ses troupes la haute Hongrie, et l'on
craint d'un jour  l'autre sa runion avec les Sudois. Jean-Georges de
Saxe, pouss  bout par les cantonnements de ces derniers dans son pays,
laiss sans secours par l'empereur, qui, aprs la bataille de
Jankowitz, n'est pas en tat de se dfendre lui-mme, recourt enfin au
suprme et unique moyen de salut, celui de conclure avec les Sudois une
trve, qui est prolonge d'anne en anne jusqu' la paix gnrale.
L'empereur perd un ami dans le temps o un nouvel ennemi se lve contre
lui aux portes de son empire, quand ses armes se fondent, quand ses
allis sont battus aux autres extrmits de l'Allemagne. Car l'arme
franaise avait aussi effac par une brillante campagne la honte de la
dfaite de Tuttlingen, et occup sur le Rhin et en Souabe toutes les
forces de la Bavire. Renforce de nouvelles troupes, que le grand
Turenne, dj illustr par ses victoires en Italie, avait amenes de
France au duc d'Enghien, elle parut, le 3 aot 1644, devant Fribourg,
que Mercy avait pris peu auparavant, et qu'il couvrait avec toute son
arme, parfaitement retranche. L'imptuosit de la valeur franaise
choua, il est vrai, contre la fermet des Bavarois, et le duc d'Enghien
dut se rsoudre  la retraite, aprs avoir sacrifi inutilement prs de
six mille des siens. Mazarin versa des larmes sur cette grande perte,
mais le dur Cond, qui n'tait sensible qu' la gloire, n'en prit aucun
souci. Une seule nuit de Paris, l'entendit-on dire, donne la vie  plus
d'hommes que cette action n'en a tu. Cependant cette bataille
meurtrire avait tellement affaibli les Bavarois, que, bien loin de
pouvoir dlivrer l'Autriche accable, ils ne purent mme dfendre la
rive du Rhin. Spire, Worms, Mannheim se rendent; la forteresse de
Philippsbourg est prise par famine, et Mayence mme se hte de dsarmer
le vainqueur par une prompte soumission.

Ce qui avait dfendu l'Autriche et la Moravie contre les Bohmes au
commencement de la guerre les dfendit cette fois encore contre
Torstensohn. Ragotzy s'tait avanc, il est vrai, jusqu'au Danube, dans
le voisinage du camp sudois, avec ses troupes, au nombre de vingt-cinq
mille hommes; mais ces bandes farouches et indisciplines ne firent que
dvaster le pays et augmenter la disette dans le camp des Sudois, au
lieu de seconder par une activit bien dirige les entreprises de
Torstensohn. Le motif qui faisait entrer Ragotzy en campagne, comme
auparavant Bethlen Gabor, c'tait d'arracher un tribut  l'empereur, 
ses sujets leur argent et leur bien; et l'un et l'autre chef s'en
retournaient chez eux aussitt qu'ils avaient atteint ce but. Ferdinand
accorda au barbare, pour se dbarrasser de lui, ce qu'il demandait, et,
par un lger sacrifice, dlivra ses tats de ce redoutable ennemi.

Cependant, l'arme principale des Sudois s'tait extrmement affaiblie
par un long campement devant Brnn. Torstensohn, qui la commandait
lui-mme, puisa vainement, pendant quatre mois, tout son talent dans
l'art des siges; la rsistance rpondit  l'attaque, et le dsespoir
exalta le courage du commandant de Souches, transfuge sudois, qui
n'avait aucun pardon  attendre. La violence des pidmies, que la
disette, la malpropret et l'usage des fruits non mrs engendrrent dans
le camp sudois, empest par le long sjour des troupes, et d'autre part
la soudaine retraite des Transylvains, contraignirent enfin Torstensohn
de lever le sige. Comme tous les passages du Danube se trouvaient
occups, que d'ailleurs son arme tait dj trs-rduite par les
maladies et la disette, il renona  son entreprise sur l'Autriche et la
Moravie, se contenta, pour garder une clef de ces deux provinces, de
laisser des garnisons sudoises dans les chteaux qu'il avait pris, et
se mit en marche pour la Bohme, o les Impriaux le suivirent sous la
conduite de l'archiduc Lopold. Celles des places perdues que ce prince
n'avait pas recouvres furent, aprs son dpart, emportes par le
gnral imprial Bucheim, en sorte que, l'anne suivante, la frontire
autrichienne fut de nouveau compltement purge d'ennemis, et que la
tremblante capitale en fut quitte pour la peur. Mme en Bohme et en
Silsie, les Sudois ne se soutinrent qu'avec des succs trs-varis, et
ils parcoururent ces deux pays sans pouvoir s'y maintenir. Mais, quoique
le succs de l'entreprise de Torstensohn ne rpondit pas entirement 
ce que promettait son brillant dbut, elle eut cependant pour le parti
sudois les suites les plus dcisives. Par elle, le Danemark fut forc 
la paix, la Saxe  la suspension d'armes; l'empereur montra plus de
condescendance dans le congrs; la France devint plus prvenante, et les
Sudois eux-mmes plus confiants et plus hardis dans leurs rapports avec
ces diverses couronnes. Aprs s'tre acquitt d'une manire si clatante
de son grand devoir, celui  qui l'on devait ces avantages se retira,
couronn de lauriers, dans le silence de la vie prive, pour chercher du
soulagement aux souffrances que lui causait sa maladie.

Aprs la retraite de Torstensohn, l'empereur se voyait,  la vrit,
garanti d'une invasion ennemie du ct de la Bohme, mais un nouveau
danger s'approcha bientt des frontires autrichiennes par la Souabe et
la Bavire. Turenne, qui s'tait spar de Cond, pour se tourner vers
la Souabe, avait t compltement battu par Mercy, en 1645, non loin de
Mergentheim, et les Bavarois vainqueurs pntrrent dans la Hesse sous
leur vaillant gnral; mais le duc d'Enghien accourut aussitt d'Alsace
avec un secours considrable, Koenigsmark de Moravie, et les Hessois du
Rhin, afin de renforcer l'arme battue, et les Bavarois furent repousss
jusqu'aux extrmits de la Souabe. Ils s'arrtrent enfin prs du
village d'Allersheim, non loin de Noerdlingen, pour dfendre la
frontire de la Bavire. Mais l'imptueux courage du duc d'Enghien ne se
laissa effrayer par aucun obstacle. Il conduisit ses troupes contre les
retranchements de l'ennemi, et il se livra une grande bataille, que
l'hroque rsistance des Bavarois rendit acharne et meurtrire entre
toutes, et que la mort de l'excellent gnral Mercy, le sang-froid de
Turenne et l'inbranlable fermet des Hessois dcidrent  l'avantage
des allis. Mais ce second sacrifice barbare de sang humain eut peu
d'influence sur la marche de la guerre et les ngociations de paix.
L'arme franaise, affaiblie par cette sanglante victoire, fut rduite
plus encore par le dpart des Hessois, et Lopold amena aux Bavarois des
auxiliaires impriaux, en sorte que Turenne fut forc de se replier en
grande hte vers le Rhin.

La retraite des Franais permit  l'ennemi de tourner alors toutes ses
forces vers la Bohme, contre les Sudois. Gustave Wrangel, qui n'tait
point un indigne successeur de Banner et de Torstensohn, avait obtenu,
en 1646, le commandement gnral des troupes sudoises, qui, outre le
corps de troupes lgres de Koenigsmark et les nombreuses garnisons
rpandues dans l'Empire, comptaient encore environ huit mille chevaux et
quinze mille fantassins. Aprs que l'archiduc Lopold eut renforc de
douze rgiments bavarois de cavalerie et de dix-huit d'infanterie son
arme, qui se montait dj  vingt-quatre mille hommes, il marcha contre
Wrangel, et il esprait l'craser par la supriorit de ses forces,
avant que Koenigsmark se joignit  lui, ou que les Franais fissent une
diversion. Mais Wrangel ne l'attendit pas, et courut par la haute Saxe
vers le Wser, o il prit Hoexter et Paderborn. De l il se dirigea vers
la Hesse pour oprer sa jonction avec Turenne, et appela  lui, dans son
camp de Wetzlar, la troupe lgre de Koenigsmark. Mais Turenne, enchan
par les ordres de Mazarin, qui n'tait pas fch de voir mettre des
bornes aux succs guerriers et  l'orgueil toujours croissant de la
Sude, s'excusa sur la ncessit plus pressante de dfendre les
frontires nerlandaises du royaume de France, parce que les Hollandais
avaient nglig cette anne de faire la diversion promise. Mais, comme
Wrangel continuait d'insister avec force sur sa juste demande, comme une
plus longue rsistance pouvait veiller des soupons chez les Sudois,
peut-tre mme les disposer  une paix particulire avec l'Autriche,
Turenne obtint enfin la permission dsire de renforcer l'arme
sudoise.

La jonction s'opra prs de Giessen, et alors on se sentit assez fort
pour tenir tte  l'ennemi. Celui-ci avait poursuivi les Sudois jusque
dans la Hesse, o il voulait leur couper les vivres et empcher leur
runion avec Turenne. Ce double projet choua, et les Impriaux se
virent alors eux-mmes spars du Mein, et, aprs la perte de leurs
magasins, exposs  la plus grande disette. Wrangel profita de leur
faiblesse pour excuter une entreprise qui devait donner  la guerre une
tout autre face. Il avait, lui aussi, adopt la maxime de son
prdcesseur, de porter la guerre dans les tats autrichiens; mais,
dcourag par le mauvais succs de Torstensohn, il esprait atteindre
plus srement et plus efficacement le mme but par un autre chemin. Il
rsolut de suivre le cours du Danube et de pntrer  travers la Bavire
jusqu'aux frontires autrichiennes. Gustave-Adolphe avait dj form un
plan semblable, mais il n'avait pu le mettre  excution, parce que, au
milieu de sa carrire victorieuse, l'arme de Wallenstein et le danger
de la Saxe l'avaient trop tt appel ailleurs. Le duc Bernard avait
march sur ses traces, et, plus heureux que Gustave-Adolphe, il avait
dj dploy entre l'Isar et l'Inn ses tendards triomphants; mais, lui
aussi, il s'tait vu forc par le nombre et la proximit des armes
ennemies de s'arrter dans sa course hroque et de ramener ses troupes.
Ce qui n'avait pas russi  ces deux guerriers, Wrangel esprait
d'autant plus l'accomplir alors heureusement, que les troupes impriales
et bavaroises taient loin derrire lui sur la Lahn, et ne pouvaient
arriver en Bavire qu'aprs une trs-longue marche  travers la
Franconie et le haut Palatinat. Il se porta rapidement sur le Danube,
battit un corps bavarois prs de Donawert, et passa ce fleuve, puis le
Lech, sans rsistance. Mais, par le sige infructueux d'Augsbourg, il
donna aux Impriaux le temps de dlivrer cette ville et de le repousser
lui-mme jusqu' Lauingen. Lorsqu'ensuite ils eurent de nouveau tourn
vers la Souabe pour loigner la guerre des frontires bavaroises, il
saisit l'occasion de passer le Lech, qui n'tait plus gard, et dont
lui-mme alors il barra le passage aux Impriaux. Et maintenant la
Bavire tait ouverte et sans dfense devant lui: Franais et Sudois
l'inondrent comme un flot imptueux, et le soldat se ddommagea, par
les plus horribles violences, les brigandages et les extorsions, des
dangers qu'il avait courus. L'arrive des troupes impriales et
bavaroises, qui excutrent enfin prs de Thierhaupten le passage du
Lech, ne fit qu'augmenter la dtresse du pays, que pillrent sans
distinction les amis et les ennemis.

Alors enfin, alors chancela, pour la premire fois dans le cours de
cette guerre, le ferme courage de Maximilien, qui, pendant vingt-huit
ans, tait rest inbranlable au milieu des plus dures preuves.
Ferdinand II, son compagnon d'tudes  Ingolstadt et l'ami de sa
jeunesse, n'tait plus;  la mort de cet ami et de ce bienfaiteur
s'tait rompu un des plus forts liens qui avaient attach l'lecteur 
l'intrt de l'Autriche. L'habitude, l'inclination et la reconnaissance
l'avaient enchan au pre; le fils tait tranger  son coeur, et la
raison d'tat pouvait seule le maintenir dans la fidlit envers ce
prince.

Et ce fut prcisment cette raison d'tat que la politique franaise fit
agir alors pour le dtacher de l'alliance autrichienne et le dterminer
 poser les armes. Ce n'tait pas sans un grave motif que Mazarin avait
impos silence  la jalousie que lui inspirait la puissance croissante
de la Sude et avait permis aux troupes franaises d'accompagner les
Sudois en Bavire. Il fallait que la Bavire prouvt toutes les
horreurs de la guerre, afin que la ncessit et le dsespoir
surmontassent enfin la fermet de Maximilien, et que l'empereur perdt
le premier et le dernier de ses allis. Le Brandebourg, sous son grand
lecteur, avait volontairement embrass la neutralit; la Saxe y avait
eu recours par contrainte; la guerre avec la France interdisait aux
Espagnols toute participation  celle d'Allemagne; la paix conclue avec
la Sude avait cart le Danemark du thtre de la guerre; un long
armistice avait dsarm la Pologne. Si l'on parvenait encore  dtacher
l'lecteur de Bavire de l'alliance autrichienne, l'empereur n'avait
plus, dans toute l'Allemagne, un seul dfenseur, et il se voyait livr
sans appui  la merci des deux couronnes.

Ferdinand III reconnut le danger qui le menaait et ne ngligea rien
pour le dtourner. Mais on avait inculqu  l'lecteur de Bavire la
fcheuse opinion que les seuls Espagnols taient opposs  la paix, que
leur influence portait seule l'empereur  se dclarer contre la
suspension d'armes; or, Maximilien hassait les Espagnols et ne leur
avait jamais pardonn de lui avoir t contraires lorsqu'il briguait
l'lectorat palatin. Et maintenant on voulait que, pour complaire 
cette puissance ennemie, il vit son peuple sacrifi, ses provinces
ravages, qu'il se perdit lui-mme, lorsqu'il pouvait par une suspension
d'armes se dlivrer de tous ses tourments, procurer  son peuple le
repos qui lui tait si ncessaire, et hter peut-tre en mme temps par
ce moyen la paix gnrale? Tous ses scrupules s'vanouirent, et,
persuad de la ncessit d'un armistice, il crut satisfaire  ses
devoirs envers l'empereur en le faisant participer, lui aussi, au
bienfait de cet accord.

Les dputs des trois couronnes et de la Bavire se runirent  Ulm,
pour rgler les conditions de l'armistice. Au reste, il parut bientt
par les instructions des envoys autrichiens que l'empereur n'avait pas
dput au congrs pour avancer la conclusion de la suspension d'armes,
mais plutt pour la retarder. Il s'agissait d'y faire accder les
Sudois, qui avaient alors l'avantage et qui avaient plus  esprer qu'
craindre de la continuation de la guerre, et il fallait ne pas leur
rendre l'armistice onreux par de dures conditions. Aprs tout, ils
taient vainqueurs, et pourtant l'empereur prtendait leur dicter des
lois. Aussi, peu s'en fallut que, dans le premier mouvement de colre,
leurs envoys ne quittassent le congrs, et, pour les retenir, il fallut
que les Franais en vinssent aux menaces.

La bonne volont de l'lecteur de Bavire, pour comprendre l'empereur
dans la trve, ayant ainsi chou, il se crut ds lors autoris 
travailler pour lui-mme. Si lev que ft le prix auquel on lui faisait
acheter l'armistice, il n'hsita pas longtemps  l'accepter. Il permit
aux Sudois d'tendre leurs cantonnements en Souabe et en Franconie, et
consentit  restreindre les siens  la Bavire et aux pays palatins.
Cologne et Hesse-Cassel furent compris dans l'armistice. Ce qu'il avait
conquis en Souabe, il lui fallut le cder aux allis, qui, de leur ct,
lui rendirent ce qu'ils occupaient en Bavire. Aprs la conclusion de ce
trait, le 14 mars 1647, les Franais et les Sudois vacurent la
Bavire, et choisirent, pour ne pas se gner les uns les autres, des
quartiers diffrents: les Franais dans le duch de Wurtemberg, les
Sudois dans la haute Souabe, prs du lac de Constance. A l'extrmit
septentrionale de ce lac et  la pointe la plus mridionale de la
Souabe, la ville autrichienne de Brgenz, avec son dfil troit et
escarp, dfiait toutes les attaques, et tous les habitants du voisinage
avaient retir dans cette forteresse naturelle leur avoir et leurs
personnes. Le riche butin que faisait esprer cet amas de biens et
l'avantage de possder un passage menant dans le Tyrol, en Suisse et en
Italie, excitrent le gnral sudois  risquer une attaque sur ce
dfil rput inexpugnable et sur la ville elle-mme. Sa double
tentative lui russit, malgr la rsistance des paysans, qui, au nombre
de six mille, s'efforcrent de dfendre le passage. Sur ces entrefaites,
Turenne, conformment  la convention, s'tait dirig vers le
Wurtemberg, d'o il contraignit par la force de ses armes le landgrave
de Darmstadt et l'lecteur de Mayence d'embrasser la neutralit, 
l'exemple de la Bavire.

Alors enfin parut tre atteint le grand but de la politique franaise,
de livrer sans dfense aux armes unies des deux couronnes l'empereur
dpouill de tout secours de la Ligue et de ses allis protestants, et
de lui dicter la paix l'pe  la main. Une arme de douze mille hommes,
au plus, tait tout ce qui lui restait de sa formidable puissance, et,
la guerre lui ayant enlev tous ses bons gnraux, il fallut qu'il mt 
la tte de cette arme un calviniste, transfuge hessois, Mlander. Mais,
comme cette guerre prsenta frquemment les plus surprenantes
vicissitudes, et djoua souvent, par des incidents imprvus, tous les
calculs de la politique, cette fois encore l'attente fut trompe par
l'vnement, et la puissance de l'Autriche, qui tait tombe si bas, se
releva de nouveau, aprs une courte crise, jusqu' prendre une menaante
supriorit. La jalousie de la France envers les Sudois ne lui
permettait pas de dtruire l'empereur et d'lever ainsi la Sude, en
Allemagne,  un degr de puissance qui pouvait  la fin devenir fatal 
la France elle-mme. La situation dsespre de l'Autriche ne fut donc
pas mise  profit par le ministre franais; l'arme de Turenne fut
spare de Wrangel et appele aux frontires des Pays-Bas. A la vrit,
Wrangel, aprs avoir march de Souabe en Franconie, pris Schweinfurt, et
incorpor dans son arme la garnison impriale de cette place, essaya de
pntrer  lui seul en Bohme et assigea gra, la clef de ce royaume.
Pour dlivrer cette place forte, l'empereur fit marcher sa dernire
arme, dans laquelle il parut en personne. Mais un grand dtour que
cette arme fut force de faire pour ne pas traverser les domaines du
prsident du conseil de guerre Schlick retarda sa marche, et, avant
qu'elle ft arrive, gra tait perdu. Les deux armes s'approchrent
alors l'une de l'autre, et plus d'une fois on s'attendit  une bataille
dcisive, parce que la disette tait pressante des deux cts, que les
Impriaux avaient la supriorit du nombre et que les deux camps et les
fronts de bataille ne furent souvent spars que par les ouvrages levs
entre eux. Mais les Impriaux se contentrent de ctoyer l'ennemi, et
s'efforcrent de le fatiguer par de petites attaques, par la faim et par
de pnibles marches, jusqu'au moment o les ngociations ouvertes avec
la Bavire auraient atteint le but souhait.

La neutralit de la Bavire tait une blessure dont la cour impriale ne
pouvait prendre son parti, et, aprs avoir inutilement essay d'y mettre
obstacle, elle avait rsolu d'en tirer le seul avantage possible.
Beaucoup d'officiers de l'arme bavaroise taient indigns de cette
conduite de leur matre, par laquelle ils taient tout  coup rduits 
l'inaction et qui imposait une chane importune  leur got pour
l'indpendance. Le brave Jean de Werth lui-mme tait  la tte des
mcontents, et, encourag par Ferdinand, il forma le complot de dtacher
de l'lecteur toute l'arme bavaroise et de la conduire  l'empereur.
Ferdinand ne rougit pas de favoriser secrtement cette trahison contre
le plus fidle alli de son pre. Il fit adresser aux troupes
lectorales des lettres formelles de rappel, o il les faisait souvenir
qu'elles taient des troupes de l'Empire que l'lecteur n'avait
commandes qu'au nom de l'empereur. Heureusement, Maximilien dcouvrit
assez tt cette trame criminelle pour en prvenir l'excution par de
promptes et sages mesures.

L'indigne conduite de l'empereur l'avait autoris  des reprsailles;
mais Maximilien tait un trop vieux politique pour couter la passion
quand la prudence seule devait parler. Il n'avait pas retir de
l'armistice les avantages qu'il s'en tait promis. Bien loin de
contribuer  l'acclration de la paix gnrale, cet armistice
particulier avait plutt donn aux ngociations de Mnster et
d'Osnabrck une fcheuse tournure et rendu les allis plus hardis dans
leurs prtentions. Les Franais et les Sudois avaient t loigns de
la Bavire; mais, par la perte de ses cantonnements dans le cercle de
Souabe, Maximilien se voyait maintenant rduit lui-mme  puiser avec
ses troupes son propre pays, s'il ne voulait se rsoudre  les licencier
tout  fait, et  dposer imprudemment glaive et bouclier dans un temps
o rgnait seul le droit du plus fort. Plutt que de choisir un de ces
deux maux certains, il prit le parti d'en affronter un troisime, qui du
moins tait encore douteux: c'tait de dnoncer l'armistice et de
reprendre les armes.

Sa rsolution et les prompts secours qu'il envoya en Bohme  l'empereur
menaaient les Sudois des consquences les plus funestes, et Wrangel
fut forc de se retirer prcipitamment de Bohme. Il se porta par la
Thuringe vers la Westphalie et le Lunebourg, pour se joindre  l'arme
franaise, commande par Turenne, et l'arme impriale et bavaroise, qui
avait pour chefs Mlander et Gronsfeld, le suivit jusqu'au Wser. Sa
perte tait invitable, si l'ennemi l'atteignait avant sa jonction avec
Turenne; mais ce qui avait sauv auparavant l'empereur prserva
maintenant les Sudois. Au milieu de la fureur de la lutte, une froide
prudence dirigeait le cours de la guerre, et la vigilance des cours
augmentait  mesure que la paix approchait davantage. L'lecteur de
Bavire ne devait pas permettre que la prpondrance des forces pencht
d'une manire si dcisive du ct de l'empereur, et que, par cette
rvolution soudaine, la paix ft retarde. Si prs de la conclusion des
traits, tout changement partiel de fortune tait d'une extrme
importance, et la rupture de l'quilibre entre les couronnes
contractantes pouvait dtruire tout d'un coup l'ouvrage de plusieurs
annes, le fruit prcieux des plus difficiles ngociations, et ajourner
le repos de toute l'Europe. La France tenait dans des chanes salutaires
ses allis les Sudois, et leur mesurait ses secours dans la proportion
de leurs avantages et de leurs pertes: l'lecteur de Bavire entreprit
en silence de suivre la mme conduite avec l'empereur son alli, et, en
lui mesurant sagement son appui, il chercha  rester matre de la
grandeur de l'Autriche. Maintenant la puissance de l'empereur menace de
s'lever tout  coup  une hauteur dangereuse, et Maximilien cesse
incontinent de poursuivre l'arme sudoise. Il craignait aussi les
reprsailles de la France, qui avait dj menac d'envoyer contre lui
les forces de Turenne, s'il permettait  ses troupes de passer le Wser.

Mlander, empch par les Bavarois de poursuivre Wrangel plus loin, se
tourne par Ina et Erfurt contre la Hesse, et se montre maintenant comme
un ennemi redoutable dans le mme pays qu'il avait auparavant dfendu.
Si ce fut rellement un dsir de vengeance contre son ancienne
souveraine qui le poussa  choisir la Hesse pour thtre de ses
dvastations, il satisfit cette envie de la manire la plus horrible.
La Hesse saigna sous le flau, et la dtresse de ce pays, si durement
maltrait, fut porte par lui jusques au comble. Mais Mlander eut
bientt sujet de regretter de s'tre laiss conduire par le ressentiment
plutt que par la prudence dans le choix des quartiers d'hiver. Dans la
Hesse appauvrie, la plus affreuse disette accabla son arme, tandis que
Wrangel rassemblait de nouvelles forces dans le Lunebourg et remontait
ses rgiments. Beaucoup trop faible pour dfendre ses mauvais
cantonnements, quand le gnral sudois ouvrit la campagne dans l'hiver
de 1648 et marcha sur la Hesse, il lui fallut se retirer honteusement et
chercher son salut sur les bords du Danube.

La France avait de nouveau tromp l'attente des Sudois, et retenu sur
le Rhin, malgr toutes les invitations de Wrangel, l'arme de Turenne.
Le gnral sudois s'tait veng en attirant  lui la cavalerie de
Weimar, qui renona au service de la France; mais, par cette dmarche,
il avait fourni un nouvel aliment  la jalousie de cette couronne. Enfin
Turenne obtint la permission de se joindre aux Sudois, et les deux
armes runies ouvrirent alors la dernire campagne de cette guerre.
Elles poussrent devant elles Mlander jusqu'au Danube, jetrent des
vivres dans gra, qui tait assig par les Impriaux, et battirent, au
del du Danube, l'arme impriale et bavaroise, qui leur avait fait tte
prs de Zusmarshausen. Mlander reut dans cette action une blessure
mortelle, et le gnral bavarois de Gronsfeld se posta, avec le reste de
l'arme, au del de Lech, pour dfendre la Bavire contre une invasion
ennemie.

Mais Gronsfeld ne fut pas plus heureux que Tilly, qui, dans le mme
poste, avait sacrifi sa vie pour le salut de la Bavire. Wrangel et
Turenne choisirent, pour leur passage, la place mme qu'avait signale
la victoire de Gustave-Adolphe, et excutrent leur manoeuvre en
profitant du mme avantage qui avait favoris le roi. Alors la Bavire
fut de nouveau envahie, et la rupture de l'armistice expie par les plus
cruels traitements exercs sur les sujets bavarois. Maximilien se cacha
dans Salzbourg, tandis que les Sudois passaient l'Isar et pntraient
jusqu' l'Inn. Une pluie violente et continuelle qui, en quelques jours,
changea cette rivire peu considrable en un torrent furieux, sauva
encore une fois l'Autriche d'un pril imminent. Dix fois l'ennemi essaya
de jeter sur l'Inn un pont de bateaux, et dix fois le torrent le
dtruisit. Jamais, dans toute cette guerre, l'effroi des catholiques
n'avait t aussi grand qu' ce moment, o les ennemis taient au centre
de la Bavire, sans qu'il restt un seul gnral qu'on pt opposer  un
Turenne,  un Wrangel,  un Koenigsmark. Enfin parut l'hroque
Piccolomini, qui vint des Pays-Bas pour commander les faibles restes de
l'arme impriale. Les allis, par leurs ravages dans la Bavire,
s'taient rendus difficile  eux-mmes un plus long sjour dans ce pays,
et la disette les fora de se retirer vers le haut Palatinat, o la
nouvelle de la paix mit fin  leurs travaux.

Koenigsmark, avec son corps de troupes lgres, s'tait dirig vers la
Bohme, o Ernest Odowalsky, capitaine de cavalerie licenci, mutil au
service de l'Autriche, puis congdi sans rcompense, lui suggra un
plan pour surprendre le petit ct de Prague. Koenigsmark l'excuta
heureusement, et, par l, il eut la gloire d'avoir termin la guerre de
Trente ans par la dernire action d'clat. Ce coup dcisif, qui mit
enfin un terme  l'irrsolution de l'empereur, ne cota aux Sudois
qu'un seul homme. Mais la vieille ville, la plus grande moiti de
Prague, spare de l'autre par la Moldau, lassa encore, par sa vive
rsistance, le comte palatin Charles-Gustave, le successeur de
Christine, qui tait arriv de Sude avec des troupes fraches, et qui
rassembla toutes les forces sudoises de Bohme et de Silsie devant les
murs de Prague. L'approche de l'hiver chassa enfin les assigeants dans
leurs quartiers, o les atteignit le message de la paix signe 
Osnabrck et  Mnster le 24 octobre.

Quelle oeuvre de gants ce fut de conclure cette paix inviolable et
sacre, clbre sous le nom de paix de Westphalie; quels obstacles, qui
semblaient infinis, taient  vaincre; quels intrts opposs taient 
concilier; quelle suite d'incidents devait concourir  terminer cette
oeuvre difficile, prcieuse et durable de la politique; ce qu'il en
cota seulement pour ouvrir les ngociations; ce qu'il en cota pour les
continuer, une fois ouvertes, au milieu des vicissitudes de la guerre
incessante; ce qu'il en cota pour mettre le sceau  la paix rellement
conclue, et pour l'excuter, solennellement proclame; quelle fut enfin
la substance de cette paix; ce qui fut gagn ou perdu par chacun des
combattants, aprs trente annes d'efforts et de souffrances, et quels
biens ou quels maux la socit europenne tout entire en a pu
recueillir: dire tout cela est une tche qu'il faut rserver  une autre
plume. Comme l'histoire de la guerre tait un grand ensemble, c'est
aussi un ensemble grand et distinct que l'histoire de la paix de
Westphalie. Une simple esquisse rduirait  un informe squelette
l'oeuvre la plus intressante et la plus caractristique de la sagesse
et de la passion humaines, et lui ravirait prcisment ce qui pourrait
fixer sur elle l'attention de cette partie du public pour laquelle j'ai
crit et dont je prends ici cong.

FIN


       *       *       *       *       *


Note de transcription:

A l'exception des corrections suivantes, l'orthographe d'origine a t
conserve.

Les erreurs clairement introduites par le typographe, ainsi que les
erreurs de ponctuation ont t corriges. Quand ils manquaient, les
accents sur les capitales ont t ajouts, sauf sur les A.

  * p. xiv: corrige persuad en persuads (nous sommes persuads),
  * p. 50: harmonisation de Jean Georges en Jean-Georges
           (Jean-Georges de Brandebourg),
  * p. 65 et 67: harmonise Wurtzbourg en Wrtzbourg,
  * p. 70: harmonisation de cotats en co-tats,
  * p. 79 et 80: remplace Salwata par Slawata,
  * p. 91: corrige Brunn en Brnn (Brnn est emport),
  * p. 268: corrige Lutzen en Ltzen,
  * p. 343: remplace du par de (prs de Frth),
  * p. 363: ajout d'un guillemet fermant aprs suivez-moi,,
  * p. 424: corrige Colloredo en Collordo,
  * p. 440: ajoute un guillemet ouvrant aprs
            interrompt Neumann, ajoutant,
  * p. 504/505: corrige Tycho-Brah en Tycho Brah.





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Guerre de Trente Ans, by
Friedrich von Schiller

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS ***

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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