The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume 22), by 
Alphonse de Lamartine

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Title: Cours Familier de Littrature (Volume 22)
       Un entretien par mois

Author: Alphonse de Lamartine

Release Date: October 16, 2012 [EBook #41080]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                      COURS FAMILIER
                            DE
                        LITTRATURE


                   UN ENTRETIEN PAR MOIS

                           PAR
                    M. A. DE LAMARTINE




                    TOME VINGT-DEUXIME.




                          PARIS
                ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
               RUE DE LA VILLE L'VQUE, 43.
                          1866


L'auteur se rserve le droit de traduction et de reproduction 
l'tranger.


                      COURS FAMILIER
                            DE
                        LITTRATURE


                      REVUE MENSUELLE.

                            XXII


Typ. Rouge frres, Dunon et Fresn, rue du Four-St-Germain, 43.




CXXVIIe ENTRETIEN

FIOR D'ALIZA

(Suite. Voir la livraison prcdente.)


CXLIII

Je ne sais pas combien de temps, monsieur, je restai ainsi vanouie de
douleur sur les marches de la petite chapelle, au milieu du pont,
devant la niche grille de la Madone. Quand je revins  moi, je me
trouvai toujours couche dans la poussire du chemin, sur le bord du
pont; mais une jolie contadine, en habit de fte, penchait son
gracieux visage sur le mien, me donnait de l'air au front avec son
ventail de papier vert tout paillet d'or, et me faisait respirer, 
dfaut d'eau de senteur, son gros bouquet de fleurs de limons qu'elle
tenait  la main comme une fiance de la campagne; elle tait
tellement belle de visage, de robe, de dentelles et de rubans,
monsieur, qu'en rouvrant les yeux je crus que c'tait un miracle, que
la Madone vivante tait descendue de sa niche ou de son paradis pour
m'assister, et je fis un signe de croix, comme devant le
Saint-Sacrement, quand le prtre l'lve  la messe et le fait adorer
aux chrtiens de la montagne au milieu d'un nuage d'encens,  la lueur
du soleil du matin, qui reluit sur le calice.


CXLIV

Mais je vis bien vite que je m'tais trompe, quand un beau jeune
paysan de Saltochio, son fianc ou son frre, dtacha de son paule
une petite gourde de coco suspendue  sa veste par une petite chane
d'argent, dboucha la gourde, et, l'appliquant  mes lvres, en fit
couler doucement quelques gouttes dans ma bouche, pour me relever le
coeur et me rendre la parole.

J'ouvris alors tout  fait les yeux, et qu'est-ce que je vis,
monsieur? Je vis sur le milieu du pont, devant moi, un magnifique
chariot de riches paysans, de la plaine du _Cerchio_, autour de
Lucques, tout charg de beau monde, en habits de noces, et recouvert
contre le soleil d'un magnifique dais de toile bleue parseme de
petits bouquets de fleurs d'oeillets, de pavots et de marguerites des
bls, avec de belles tiges d'pis barbus jaunes comme l'or, et des
grappes de raisins mrs, avec leurs pampres, et bleus comme  la
veille des vendanges. Les roues massives, les ridelles ou balustrades
du chariot taient tout encercles de festons de branches en fleurs;
sur le plancher du chariot, grand comme la chambre o nous sommes, il
y avait des chaises, des bancs, des matelas, des oreillers, des
coussins, sur lesquels taient assis ou couchs, comme des rois,
d'abord les pres et les mres des fiancs, les frres et les soeurs
des deux familles, puis les petits enfants sur les genoux des jeunes
mres, puis les vieilles femmes aux cheveux d'argent qui branlaient la
tte en souriant aux petits garons et aux petites filles; tout ce
monde se penchait avec un air de curiosit et de bont vers moi pour
voir si l'ventail de la belle fiance et les gouttes de _rosolio_ de
son _sposo_ me rendraient l'haleine dans la bouche et la couleur aux
joues.

Deux grands boeufs blancs, aussi luisants que le marbre des statues
qui brillent sur le quai de Pise, taient attels au timon du char: un
petit bouvier de quinze ans, avec son aiguillon de roseau  la main,
se tenait debout, arrt devant les gros boeufs; il leur chassait les
mouches du flanc avec une branche feuillue de saule; leurs cornes
luisantes, leur joug poli, de bois d'rable, taient enlacs de
sarments de vigne encore verte dont les pampres et les feuilles
balayaient la poussire de la route jusque sur leurs sabots vernis de
cire jaune par le jeune bouvier; ils regardaient  droite et  gauche,
d'un oeil doux et oblique, comme pour demander pourquoi on les avait
arrts, et ils poussaient de temps en temps des mugissements
profonds, mais joyeux, comme des zampognes vivantes qui auraient jou
d'elles-mmes un air de fte.


CXLV

Voil ce que je vis devant moi, monsieur, en rouvrant les yeux  la
lumire.

Les deux fiancs m'avaient adosse sur mon sant contre le parapet du
pont,  l'ombre, et ils me regardaient doucement avec de belle eau
dans les yeux; on voyait qu'ils attendaient, pour questionner, que je
leur parlasse moi-mme la premire; mais je n'osais pas seulement
lever un regard sur tout ce beau monde pour lui dire le remercment
que je me sentais dans le coeur.

--C'est la faim, disait le fianc, et il m'offrait un morceau de
gteau bnit que le prtre du village voisin venait de leur distribuer
 la messe des noces; mais je n'avais pas faim, et je dtournais la
tte en repoussant sa politesse.

--C'est la soif, disait le petit bouvier, en m'apportant une gorge
d'eau du Cerchio dans une feuille de muguet.

--C'est le soleil, disait la belle _sposa_, en continuant  remuer
plus vite, pour faire plus de vent, son large ventail de noces sur
mes cheveux baigns de sueur.

Hlas! je n'osais pas leur dire: Ce n'est ni la faim de la bouche, ni
la soif des lvres, ni la chaleur du front, c'est le chagrin. Que leur
aurait fait mon chagrin jet tout au travers de leur joie, comme une
ortie dans une guirlande de roses?

--N'est-ce pas que c'est la chaleur et la poussire du jour qui t'ont
surpris sur le chemin, pauvre bel enfant, me dit enfin la fiance, et
qu' prsent que l'ombre du mur et le vent de l'ventail t'ont
rafrachi, tu ne te sens plus de mal? On le voit bien aux fraches
couleurs qui te refleurissent sur la joue.

--Oui, _sposa_, rpondis-je d'une voix timide; c'tait la chaleur, et
le long chemin, et la poussire, et la fatigue de jouer tant d'airs 
midi devant les niches des Madones, sur la route de Lucques.

--Je vous le disais bien, reprit-elle, en se retournant avec un air
de contentement vers son fianc et vers ses vieux et jeunes parents
qui regardaient tout mus du haut du char.

--L'enfant est fatigu, dit tout le monde; il faut lui faire place 
l'ombre de la toile sur le plancher du chariot. Il est bien mince et
les boeufs sont bien forts et bien nourris; il n'y a pas de risque que
son poids les fatigue; puisqu'il va  Lucques et que nous y allons
aussi, que nous en cotera-t-il de le dposer sous la vote du
rempart?

--Monte, mon enfant, dit la fiance, c'est une bndiction du bon Dieu
que de trouver une occasion de charit  la porte de la ville, un jour
de noce et de joie, comme est ce beau jour pour nous.

--Monte, mon garon, dit le fianc en me soulevant dans ses bras forts
et en me tendant  son pre, qui m'attira du haut du timon et qui me
fit passer par-dessus les ridelles.

--Monte, jeune _pifferaro_, dirent-ils tous en me faisant place, il ne
nous manquait qu'un mntrier, dont nous n'avons point au village,
pour jouer de la zampogne sur le devant du char de noces en rentrant
en ville et en nous promenant dans les rues aux yeux ravis de la
foule, tu nous en serviras quand tu seras rafrachi; et puis,  la
nuit tombe, tu feras danser la noce chez la mre de la marie, si tu
sais aussi des airs de _tarentelle_, comme tu sais si bien des airs
d'glise.

Car ils m'avaient entendue, en s'approchant aux pas lents des boeufs,
pendant que je jouais les dernires notes de ma litanie de douleur et
d'amour, toute seule devant la niche du pont.


CXLVI

 ces mots, tous me firent place, en tte du char, prs du timon, et
jetrent sur mes genoux, les uns du gteau de mas parsem d'anis et
des grappes de raisin, les autres des poires et des oranges. Je fis
semblant de manger par reconnaissance et par gard, mais les morceaux
s'arrtaient entre mes dents, et le vin des grappes, en me
rafrachissant les lvres, ne me rjouissait pas le coeur; cependant,
je faisais comme celui qui a faim et contentement pour ne pas
contrister la noce.


CXLVII

Pendant que le char avanait au pas lent des grands boeufs des
Maremmes et que les deux fiancs, assis l'un prs de l'autre, sous le
dais de toile, causaient  voix basse, les mains dans les mains, le
petit bouvier assis tout prs de moi, sur la cheville ouvrire du
timon, derrire ses boeufs, regardait avec un naf bahissement ma
zampogne et me demandait qui est-ce qui m'avait appris si jeune 
faire jouer des airs si mlodieux  ce morceau de bois attach  cette
peau de bte.

Je me gardai bien de lui dire que c'tait un jeune cousin nomm
Hyeronimo, l tout prs dans la montagne de Lucques; je ne voulais pas
mentir, mais je lui laissai entendre que j'tais un de ces _pifferari_
du pays des Abruzzes, o les enfants viennent au monde tout instruits
et tout musiciens, comme les petits des rossignols sortent du nid tout
faonns  chanter dans les nuits et tout pleins de notes qu'on ne
leur a jamais enseignes par alphabet ou par solfge.

Il s'merveillait de ce que sept trous dans un roseau, ouverts ou
ferms au caprice des doigts, faisaient tant de plaisir  l'oreille,
disaient tant de choses au coeur, et il oubliait presque d'en toucher
ses boeufs, qui marchaient d'eux-mmes. Puis il mettait une gloriole
d'enfant  me raconter  son tour ceci et cela sur cette belle noce
qu'il conduisait  la ville, et sur les personnages qui remplissaient
derrire nous le chariot couvert de toile et de feuilles.


CXLVIII

--Celle-ci, me disait-il, celle qui vous a vu la premire vanoui sur
le bord du chemin, c'est la fille du riche mtayer _Placidio_ de _Buon
Visi_, qui a une table pleine de dix boeufs comme ceux-ci, de grands
champs bords de peupliers, unis entre eux par des guirlandes de
pampres qu'on vendange avec des chelles, et parsems  et l de
nombreux mriers  tte ronde, dont les filles cueillent les feuilles
dans des _canestres_ (sorte de paniers pour contenir l't la
nourriture des vers  soie). Nous sommes sept enfants dans la
mtairie: moi je suis le frre du nouveau mari, le plus jeune des
garons; celui-ci est notre pre, celle-l est notre mre, ces petites
filles sont mes soeurs, ces deux femmes endormies sur le derrire du
char sont les deux grand'mres, qui ont vu bien des noces, et bien des
baptmes, et bien des enterrements dans la famille depuis leurs
propres noces  elles-mmes. Ces autres hommes, jeunes et vieux, et
ces femmes qui tiennent des fiasques  la main ou qui jouent au jeu de
la _morra_ sur le matelas, sont les parents et les parentes du village
de _Buon Visi_: les oncles, les tantes, les cousins, les cousines de
nous autres; ils viennent avec nous pour nous faire cortge ou pour se
rjouir, tout le jour et toute la nuit, avec nous passer le jour de la
noce  Lucques chez le _bargello_ (le gelier, officier de police dans
les anciennes villes d'Italie); car, voyez-vous, cette belle fiance,
la _sposa_ de mon frre, ce n'est ni plus ni moins que la fille unique
du _bargello_ de Lucques. Nos familles sont allies depuis longues
annes,  ce que dit notre aeule, et c'est elle qui a mnag ce
mariage depuis longtemps, parce qu'elle tait la marraine de la
fiance, parce que la fille sera riche pour notre condition, et que
les deux maris s'aiment, dit-elle, depuis le jour o la fille du
_bargello_, petite alors, tait venue pour la premire fois chez sa
marraine assister, avec nous autres,  la vendange des vignes et
fouler, en chantant, les grappes dans les granges avec ses beaux
pieds, tout rougis de l'cume du vin.

--Ah! nous allons bien en vider des fiasques, ce soir, allez,  la
table du _bargello_! ajouta-t-il; c'est drle pourtant qu'on se marie,
qu'on festine, qu'on chante et qu'on danse dans la maison d'un
_bargello_, si prs d'une prison o l'on gmit et o l'on pleure, car
la maison du _bargello_, a n'est ni plus ni moins qu'une dpendance
de la prison du duch,  Lucques, et de l'une  l'autre on va par un
souterrain vot et par un large prau, entour de cachots grills, o
l'on n'entend que le bruit des anneaux de fer qui enchanent les
prisonniers  leur grille, comme mes boeufs  leur mangeoire quand je
les ferme  l'table.


CXLIX

Ces rcits du jeune bouvier, qui m'avaient laisse d'abord distraite
et froide, me firent tout  coup tressaillir, rougir et plir quand il
tait venu  parler de gele, de gelier, de cachots et de
prisonniers; car l'ide me vint tout  coup que la maison o allait se
rjouir cette noce de village tait peut-tre prcisment celle o
l'on aurait jet sur la paille le pauvre Hyeronimo, et que la
Providence me fournirait peut-tre par cet vanouissement de douleur
sur la route et par cette fortuite rencontre, une occasion de savoir
de ses nouvelles, et, qui sait, peut-tre de parvenir jusqu' lui.

--Dieu! me dis-je tout bas en moi-mme, la Madone du pont de _Cerchio_
m'aurait-elle exauce pour si peu? Et je pressai, sans qu'on s'en
apert, ma zampogne sur mon coeur, car c'est elle qui avait si bien
jou l'air dont la vierge tait tout  l'heure attendrie.


CL

Je ne fis semblant de rien et je continuai  interroger, sans
affectation, l'enfant jaseur, pour tirer par hasard quelque indice ou
quelque esprance de ce qui s'chappait de ses lvres.

Pendant ce temps les grands boeufs marchaient toujours, et les murs
gris des remparts de Lucques, couronns d'une noire range de gros
tilleuls, commenaient  apparatre  travers la poudre de la route,
au fond de l'horizon.

--Ton frre, le fianc, dis-je au petit, est donc laboureur, et il
aidait son pre dans les travaux de la campagne?

--Oh! non, dit-il, nous tions assez de monde  la maison sans lui
pour soigner les animaux et pour servir de valets de ferme au pre;
mon frre an tait entr depuis deux ans, comme porte-clefs de la
prison, dans la maison du _bargello_; notre aeule l'avait ainsi
voulu, pour que sa filleule, la fille du _bargello_, et son
petit-fils, mon frre, eussent l'occasion de se voir tous les jours et
de s'aimer; car elle avait toujours eu ce mariage dans l'esprit,
voyez-vous, et les grand'mres, qui n'ont plus rien  faire dans la
maison, a voit de loin et a voit mieux que les autres. L'oeil des
maisons, c'est la vieillesse,  ce qu'on dit; les jeunes n'en sont que
les pieds et les mains.


CLI

--Mais, aprs la noce, ton frre et ta belle-soeur vont-ils toujours
rester dans cette prison chez le pre et la mre de la _sposa_?

--Oh! non, rpondit l'enfant; ils vont revenir  la maison, et notre
pre, qui commence  se fatiguer de la charrue, va remettre  mon
frre,  prsent mari, le btail et la culture; il se rserve
seulement les vers  soie, parce que ces petites btes donnent plus de
revenu et moins de peine. Elles filent d'elles-mmes, pourvu que les
jeunes filles et les vieilles femmes leur apportent, quatre fois par
jour, les feuilles de mrier dans leur tablier, et qu'on leur change
souvent la nappe verte sur la table, comme  des ouvriers dlicats qui
prfrent la propret  la nourriture.

--Et qui est-ce qui remplacera ton frre, le porte-clefs de la prison,
auprs des prisonniers, chez le _bargello_?

--Ah! dame, je n'en sais rien, dit l'enfant. Je voudrais bien que ce
ft moi, car on dit que c'est une bien belle place, qu'on y gagne bien
des petits bnfices honntement, et qu'on est  mme d'y rendre bien
des services aux femmes, aux mres, aux filles de ces pauvres
prisonniers.


CLII

Un clair me traversa la pense, et mon coeur battit sous ma veste
comme un oiseau qui veut s'envoler. Misricorde! me dis-je en
moi-mme, si la femme du _bargello_ et son mari, qui sont l, derrire
moi, dans le char, et qui n'ont peut-tre pas encore trouv de garon
pour remplacer leur gendre, venaient  jeter les yeux sur moi et 
m'accepter pour porte-clefs  la place de leur gendre? J'aimerais
mieux cette place que celle du duc de Lucques dans son palais de
marbre et d'or.

Mais c'tait une pense folle, et je la chassai comme une tentation du
dmon; cependant, malgr moi, je cherchai  plaire  la fiance,  sa
mre et  son pre, qui avaient t charitables pour moi, en leur
tmoignant plus de respect qu'aux autres et en tirant de ma zampogne
et de mes doigts, quand on me prierait de jouer, des airs qu'ils
aimeraient le mieux  entendre.


CLIII

On ne tarda pas de m'en prier, monsieur, nous touchions enfin aux
portes de la ville. C'est l'habitude du pays de Lucques, quand la noce
des paysans est riche et la famille respecte, qu'un musicien, soit
fifre, soit violon, soit hautbois, soit musette, soit mme tambour de
basque, se tienne debout sur le devant du char  boeufs et qu'il joue
des aubades, ou des marches, ou des tarentelles joyeuses en l'honneur
des maris et des assistants.

--Notre bon ange nous a bien servis ce matin, dit la bonne femme du
_bargello_, de nous avoir fait rencontrer par hasard sur le pont un
joli petit musicien des Abruzzes, tel que nous n'aurions pas pu, pour
cinquante carlins, en trouver un aussi habile et aussi complaisant
dans toute la grande ville de Lucques, except dans la musique de
monseigneur le duc.

--Allons, enfant, dit tout le monde en approuvant la bonne mre d'un
signe de tte, fais honneur  la marie et  sa famille; enfle la
zampogne, et qu'on se souvienne  Lucques de l'entre de noce de la
fille du _bargello_ et de Placidio!


CLIV

J'obis et j'enflai la zampogne, en cherchant sous mes doigts, tout
tremblants, les airs de marche au retour des plerinages d't dans
les Maremmes, les chants de dpart pour les moissonneurs qui vont en
Corse par les barques de Livourne, les hymnes pour les processions et
les _Te Deum_  San Stefano, les barcarolles de Venise ou les
tarentelles de l'le d'Ischia au clair de la lune, que j'avais si
souvent joues sous les chtaigniers, les dimanches soir, avec
Hyeronimo, et qui me paraissaient de nature  rjouir la noce et 
faire arrter les passants; mais je n'en avais gure besoin.

La famille du _bargello_ tait trs-aime dans le peuple des boutiques
et des places de Lucques, parce que, malgr ses fonctions, le
_bargello_, charg des prisons, tait doux et quitable, et qu'il
avait dans ses fonctions mme de police mille occasions d'tre
agrable  celui-ci ou  celui-l. Qui est-ce qui n'a pas affaire, une
fois ou l'autre dans sa vie, avec la justice ou la police d'un pays?
Il faut avoir des amis partout, dit le peuple, mme en prison;
n'est-ce pas vrai, monsieur? Je l'ai bien vu moi-mme plus tard, dans
les galres de Livourne. Celui qui tient le bout de la chane peut la
rendre  son gr lourde ou lgre. Le _bargello_ et sa femme avaient
un vilain mtier, mais c'taient de bonnes gens.


CLV

La foule de leurs amis se pressait  la porte de la ville; on sortait
de toutes les maisons et de toutes les boutiques pour leur faire fte;
les fentres taient garnies de jeunes filles et de jeunes garons qui
jetaient des oeillets rouges sur les pas des boeufs, sur le mntrier
et sur le char; nous en tions tout couverts; on battait des mains et
on criait: Bravo! _pifferaro_.

 chaque air nouveau qui sortait, avec des variations improvises,
sous mes doigts, cela m'excitait, monsieur, et je crois bien qu'aprs
l'air au pied de la Madone, je n'ai jamais jou si juste et si fort de
ma vie. Ah! c'est que, voyez-vous, il y a un dieu pour les musiciens,
monsieur! Ce dieu, c'est la foule; quand elle est contente, ils sont
inspirs; j'tais au-dessus de moi-mme, ivre, folle, quoi! Chacun me
tendait une fiasque de vin ou un verre de _rosolio_; on m'attachait
une girofle  ma zampogne ou un ruban  ma veste pour me tmoigner le
contentement.

Quand nous arrivmes  la sombre porte  clous de fer du _bargello_,
tout  ct de l'norme porte de la prison, et que les boeufs
s'arrtrent, je ressemblais  une Madone de Lorette: on ne voyait
plus mes habits  travers les rubans, les couronnes et les bouquets.


CLXVI

On me fit entrer avec toutes sortes de biensances, comme si j'avais
t de la famille et de la noce. La femme du _bargello_, son mari, la
fiance et le _sposo_ me dirent poliment de rester, de boire et de
manger  leur table,  ct du petit bouvier leur frre, et de jouer,
aprs le dner de noces, tous les airs de danse qui me reviendraient
en mmoire, pour faire passer gaiement la nuit aux convives, monsieur.
Ce n'tait pas facile, car, pendant que ma zampogne jouait la fte,
mon coeur battait la mort et l'enterrement. Hlas! n'est-ce pas le
mtier des artistes? Leur art chante et leur coeur saigne. Voyez-moi,
monsieur; n'en tais-je pas un exemple?


CLVII

Une partie de la nuit se passa pourtant ainsi, moiti  table, moiti
en danse; les maris semblaient s'impatienter cependant de la table et
de la musique pour regagner le village o ils allaient maintenant
rsider avec les nouveaux parents; la femme du _bargello_ cherchait
vainement  prolonger la veille, pour retenir un peu plus de temps sa
fille; elle souriait de la bouche et pleurait des yeux sur sa maison
bientt vide.

Le petit bouvier rattela ses boeufs au timon fleuri; on s'embrassa sur
les marches de la prison, et le cortge s'en alla sans moi, plus
triste qu'il n'tait venu, par les sombres rues de Lucques.


CLVIII

--Et toi, mon garon, me dirent le bargello et sa femme, o vas-tu
coucher dans cette grande ville, par la pluie et le temps qu'il fait?
(Car il tait survenu un gros orage d'automne pendant la soire des
noces.)

--Je ne sais pas, rpondis-je, sans souci apparent, mais en ralit
bien inquite de ce que ces braves gens allaient me dire. Je ne sais
pas, et je n'en suis gure en peine; il y a bien des arcades vides
devant les maisons et des porches couverts devant les glises de
Lucques, une dalle pour s'tendre; un manteau de bte pour se couvrir
et une zampogne pour oreiller, n'est-ce pas le lit et les meubles des
pauvres enfants de la montagne comme je suis? Merci de m'avoir log et
nourri tout un jour si honntement, comme vous avez fait; le bon Dieu
prendra bien soin de la nuit.

Je disais cela des lvres, mais mon ide tait bien autre chose; je
priais mon bon ange tout bas d'inspirer une meilleure pense au
_bargello_ et  sa femme.


CLIX

Ils se parlaient  demi-voix tous deux, pendant que je dmontais ma
zampogne et que je pliais mon manteau de poil de chvre lentement,
comme pour m'en aller. Ils avaient l'air indcis de deux personnes qui
se demandent: Ferons-nous ou ne ferons-nous pas? La femme semblait
dire oui, et le mari dire: Fais ce que tu voudras, peut-tre bien que
ton ide sera la bonne.

--Eh bien! non, me dit tout  coup la femme attendrie, pendant que le
mari appuyait ce qu'elle disait d'un signe de tte, eh bien! non, il
ne sera pas dit que nous aurons laiss coucher dehors, un jour de fte
pour la maison, un pauvre musicien qui a rjoui toute la journe ces
murailles!  quoi bon aller chercher un gte sous le porche des
glises avec les vagabonds et les mendiants couverts de vermine,
peut-tre, pendant que nous avons l-haut, en montrant du geste  son
mari l'escalier tortueux d'une petite tour, le lit vide du porte-clefs
qui s'en va  Saltochio avec notre fille?

--C'est vrai, dit le _bargello_. Monte, mon garon, par ces marches
tant que l'escalier te portera, tu trouveras  droite, tout  fait en
haut, une petite chambre, avec une lucarne grille, par o la lune
entre jusque sur le lit de celui qui est maintenant notre gendre, et
tu dormiras  l'abri et en paix jusqu' demain; avant de t'en aller
reprendre ton mtier de musicien par les routes et par les rues, tu
viendras djeuner, et nous te parlerons, car nous aurons peut-tre
quelque chose  te dire.

--Oui, n'y manque pas, mon garon, ajouta la bonne femme, nous aurons
quelque chose  te dire, mon mari et moi, car ta face d'innocence me
plat, et ce serait dommage qu'une boule de neige comme a s'en allt
rouler dans la boue des ruisseaux et se fondre dans un gout, faute
d'une main propre pour la ramasser encore pure.

--Bien dit, ma femme, ajouta le _bargello_; il y en a beaucoup eu
dans cette gele qui n'y seraient jamais entrs s'ils avaient trouv
une me compatissante sur leur chemin, un soir de fte dans Lucques.


CLX

La tour tait haute, troite, humide et perce seulement,  et l, de
fentes dans l'paisse muraille, pour regarder par-dessus la ville.

C'tait une de ces gurites ariennes que les anciens seigneurs de
Lucques ou chefs de faction, tels que le fameux _Castruccio
Castracani_, faisaient lever autrefois,  ce que m'a dit la femme du
_bargello_, pour dominer les quartiers des factions contraires et pour
voir, au del des remparts de Lucques, si les Pisans ou les Florentins
s'approchaient de la ville. Les marches taient roides, et les murs
solides auraient aplati les boulets. Tout  fait en haut,  l'endroit
o les hirondelles et les corneilles btissent leurs nids
inaccessibles sous les corniches ou sur les tourelles, il y avait une
petite porte tellement basse, qu'il fallait se courber en deux pour y
passer; elle tait ferme par un verrou gros comme le bras d'un homme
fort et garni de ttes de clous, taills en diamants, qui taient
aussi froids que la neige; elle s'ouvrait et se fermait avec un bruit
creux qui rsonnait du haut en bas jusqu'au pied de l'escalier de la
tour. On dit qu'elle avait servi, dans les anciens temps,  murer,
dans ce dernier tage de la tour, un prisonnier d'tat qu'on avait
voulu laisser mourir  petit bruit, dans ce spulcre au milieu des
airs, et que les gonds et les verrous de la porte avaient retenu le
bruit de ses hurlements.

Le vent aussi y hurlait comme des voix dsespres  travers les
mchicoulis et les meurtrires. Cette tour du _bargello_ avait fait
partie autrefois, dit-on, d'un palais d'une maison teinte des
seigneurs de Lucques; on l'avait convertie ensuite en prison d'tat,
et, plus tard encore, en prison pour les meurtriers ordinaires. Elle
sparait la maison du _bargello_ de la petite cour profonde et troite
de la prison, sur laquelle les cachots grills des dtenus prenaient
leur jour.


CLXI

Je tirai le verrou, je poussai la porte, j'entrai, toute tremblante,
dans la petite chambre  vote basse, claire le jour par une large
meurtrire, qu'un triple grillage sparait du ciel; le vent qui sortit
de la chambre, quand la porte s'ouvrit, et des chauves-souris, qui
battaient leurs ailes aveugles contre les murs, faillirent teindre la
lampe que je tenais dans ma main gauche pour m'clairer jusqu'au lit.

C'tait bientt vu, monsieur; en cinq pas, on faisait le tour de cette
chambre haute, il n'y avait qu'une vote de pierre blanchie  la chaux
comme les murailles, un lit bien propre, une cruche de cuivre pleine
d'eau claire et une chaise de bois, o le porte-clefs jetait sa veste
et son trousseau de clefs, en se couchant.

Je me jetai d'abord  genoux devant une image de san Stefano, le saint
de nos montagnes, qui se trouvait par hasard attache par quatre
clous sur la muraille. Je me dis en moi-mme: Bon! c'est un protecteur
inattendu que je trouve dans ma dtresse; tu me secourras, toi, moi
qui suis une fille de la montagne, ne et grandie  l'ombre de ton
couvent!

Je fis ma prire et je m'tendis ensuite tout habille sur le lit,
recouverte de mon manteau de bte et ma pauvre zampogne, fatigue,
couche  ct de ma tte, comme si elle avait t un compagnon vivant
de ma solitude et de ma misre.

J'essayai de fermer les yeux pour dormir, mais ce fut impossible,
monsieur; plus je fermais mes paupires, plus j'y voyais en moi-mme
des personnes et des choses qui me donnaient un coup au coeur et des
sursauts  la tte: les sbires sortant de derrire les arbres et
tirant cruellement, malgr mes cris, sur mon chien et mes pauvres
btes; Hyeronimo lchant sur eux son coup de feu; le bandit de sbire
mort au pied de l'arbre; Hyeronimo, surpris et enchan, conduit par
eux au supplice; mon pre aveugle et ma tante dsespre tendant leurs
bras dans la nuit pour le retenir et ne retenant que son ombre; des
juges, un corps mort tal devant eux; des soldats chargeant leurs
carabines avec des balles de fer dans un cimetire ou une fosse, toute
creuse d'avance, attendait un assassin condamn  mort; puis deux
vieillards expirant de misre et de faim  ct de leur pauvre chien
bless dans notre cahute de la montagne, puis des ruisseaux de larmes
sur des taches de sang qui noyaient toutes mes ides dans un dluge
d'angoisses.

Que vouliez-vous que je pusse dormir, au milieu de tout cela, mon pre
et ma tante? Je me dcidai plutt  rouvrir les yeux et  prier et 
pleurer, toute la nuit, au pied du lit, le front sur la zampogne et
les mains jointes sur mon front brlant. C'est ce que je fis,
monsieur, jusqu' ce qu'un bruit singulier, que je n'avais jamais
entendu auparavant, montt du bas de la cour de la prison jusqu' la
meurtrire qui me servait de fentre, et que ce bruit me ft me
dresser sur mes pieds, comme en sursaut, quand on se rveille d'un
mauvais rve.

Et qu'est-ce que c'tait donc que ce bruit sinistre, me direz-vous,
qui montait si haut jusqu' ton oreille  travers la lucarne de la
tour? C'tait un bruit de ferraille qu'on aurait remue dans un
grenier ou dans une cave, un cliquetis de gros anneaux de mtal qui
se drouleraient sur des dalles de pierre, un frlement de chanes
contre les murs d'une prison, et, de temps en temps, les gmissements
sourds et les _ohim_ contenus de prisonniers qui, se retournant sur
leur paille, et qui, cherchant le sommeil comme moi, ne pouvaient
trouver que l'insomnie dans leurs remords, dans leurs penses et dans
leurs larmes!


CLXIII

Aprs avoir cout un moment et cherch  voir dans la cour du haut en
bas,  travers les triples noeuds des grilles entrelaces en guise de
serpents qui s'touffent en s'embrassant, je ne pus rien voir, mais
j'entendis de plus en plus les secousses des chanes rives aux
anneaux de fer, et qu'un prisonnier s'efforce toujours en vain
d'arracher du mur.

Une pense me monta aussitt au front: Si c'tait lui! Si c'tait le
pauvre innocent Hyeronimo, que les juges auraient dj jet dans la
prison de Lucques avant de savoir s'il tait coupable ou s'il tait
seulement courageux pour son pre, pour sa tante et pour moi!

Dieu! que cette image me bouleversa plus encore que je n'avais t
bouleverse depuis le coup de feu! J'en glissai inanime tout de mon
long sur la pierre froide, au pied de la lucarne; le froid des dalles
sur mes mains et sur mon visage, me ranima, je me relevai pour couter
encore; mais l'attention mme avec laquelle je cherchais  couter
m'tait l'oue,  force de tendre l'oreille, et je n'entendais plus
qu'un bourdonnement confus semblable  un grand vent prcurseur de la
pluie  travers les rameaux de sapins, quand la tempte commence  se
lever de loin sur la mer des Maremmes et qu'elle monte au sommet de
nos montagnes.


CLXIV

Seigneur! me disais-je, si c'tait lui, pourtant, et si le hasard, ou
le saint nom du hasard, le bon Dieu, nous avait rapprochs ainsi, ds
le second jour, l'un de l'autre, pour nous secourir ou pour mourir du
moins ensemble du mme dchirement et de la mme mort!...

Mais c'est impossible, et quel moyen de m'en assurer? Comment
connatre si c'est lui qui se torture l-bas, au fond, dans la loge de
btes froces; comment lui faire savoir, sans nous trahir l'un l'autre
 l'oreille des autres prisonniers ou du _bargello_, que je suis l,
tout prs de lui, cherchant les moyens de l'assister?

Ma voix n'irait pas jusqu' ces profondeurs; la sienne ne monterait
pas jusqu' ces hauteurs; et puis, si nous parvenions  nous parler,
tout le monde entendrait ce que nous nous serions dit, et le
_bargello_ et sa femme, si bons pour moi parce qu'ils ne me
connaissent pas, ne manqueraient pas d'venter qui je suis et de me
jeter dehors comme une fille perdue et mal dguise, qui cherche  se
rejoindre  son amant ou  son complice.

Et je pleurai encore, muette, devant la lucarne o il n'entrait plus
du dehors que la sombre et silencieuse nuit. Les chouettes seulement
s'y battaient les ailes en jetant de temps  autre des vagissements
d'enfants qu'on rveille.

Vous me croirez si vous voulez, monsieur, eh bien! je leur portais
envie; oui, j'aurais voulu tre oiseau de nuit pour pouvoir dployer
mes ailes sur ce gouffre et jeter mes cris en libert dans ce silence!


CLXV

Tout en marchant  et l dans la tour, je ne sais comment cela se
fit, mais je posai par hasard le pied sur ma zampogne, qui avait
gliss du lit sur le plancher, au moment o je m'tais leve en
sursaut pour aller couter  la lucarne.

La zampogne n'tait pas encore tout  fait dsenfle du vent de la
noce; elle rendit sous mon pied un reste d'air ni joyeux ni triste,
mais clair et perant, semblable au reproche d'un chien qu'on crase,
en marchant par mgarde sur sa patte endormie.

Ce cri me fendit le coeur, mais il m'inspira aussitt une ide qui ne
me serait jamais venue,  moi toute seule, sans elle.

Je ramassai la zampogne avec regret et tendresse, comme si je lui
avais fait un mal volontaire en la foulant sous mon pied; je
l'embrassai, je la serrai sous mon bras comme une personne vivante et
sentante; je lui parlai, je lui dis en pleurant: Veux-tu servir ceux
qui t'ont faite? Tu as t le gagne-pain du pre, sois le salut de sa
malheureuse fille.

On et dit que la zampogne m'entendait, elle se gonfla comme
d'elle-mme au premier mouvement de mon bras, et le chalumeau se
trouva, sans que j'y eusse seulement pens, sous mes doigts.

Je me rapprochai de la lucarne ouverte et je me dis: L o ma voix ne
parviendrait jamais ou bien o elle ne pourrait parvenir sans trahir
qui je suis aux oreilles du _bargello_ et de ses prisonniers, le son
dli de la zampogne parviendra de soi-mme et ira dire  Hyeronimo,
s'il est l et s'il reconnat l'air que lui et moi nous avons invent
et jou seuls: C'est Fior d'Aliza! ce ne peut tre un autre! On
veille donc sur toi l-haut, l-haut dans la tour ou dans quelque
toile du firmament.


CLXVI

Alors, monsieur, je me mis  prluder doucement,  et l, par
quelques notes dcousues, et puis  me taire pour dire seulement 
ceux qui ne dormaient pas: Faites attention, voil un _pifferaro_ qui
va donner une aubade  quelque Madone ou  quelque saint de la
chapelle de la prison.

Mais pas du tout, mon pre et ma tante, je ne jouai point d'aubade, ni
de litanie, ni de srnade que d'autres musiciens ambulants pouvaient
savoir jouer aussi bien que nous, et qui n'auraient rien appris de lui
et de moi  Hyeronimo.

Je cherchai  me souvenir juste de l'air qu'Hyeronimo et moi nous
avions compos ensemble, et petit  petit, note aprs note, dans nos
soires d't du dimanche sous la grotte, et qui imitait tantt le
roucoulement des ramiers au printemps sur les branches, tantt les
gazouillements argentins des gouttes d'eau tombant de la rigole dans
le bassin du rocher, tantt les fines haleines du vent de nuit qui se
tamise, en se coupant sur les lames des joncs de la fontaine,
aiguises comme le tranchant de la faux de mon pre; tantt le bruit
des envoles subites des couples de merles bleus, quand ils se lvent
tout  coup du fourr, avec des cris vifs et prcipits, moiti peur,
moiti joie, pour aller s'abattre sur le nid o ils s'aiment et o ils
se taisent pour qu'on ne puisse plus les dcouvrir sous la feuille.

L'air finissait et recommenait par cinq ou six petits soupirs, l'un
triste, l'autre gai, de manire que cela semblait ne rien signifier du
tout, et que cependant cela faisait rver, pleurer et se taire comme 
l'Adoration devant le Saint-Sacrement, le soir, aprs les litanies, 
la chapelle de San-Stefano, dans notre montagne, quand l'orgue joue de
contentement dans le vague de l'air.


CLXVII

Je vous laisse  penser, mon pre, si je jouai bien cette nuit-l
l'air de Fior d'Aliza et d'Hyeronimo (car c'tait ainsi que nous
avions baptis cette musique).

Vous l'appeliez vous-mmes ainsi, mon pre et ma tante! quand vous
nous disiez  l'un ou  l'autre: Jouez aux chvres l'air que vous
avez trouv  vous deux! Les chevreaux en bondissaient de plaisir
dans les bruyres; ils s'arrtaient de brouter, les pieds de devant
contre les rochers et la tte tourne vers nous pour couter (les
pauvres btes!).

Je jouai donc l'air  nous deux, avec autant de mmoire que si nous
venions de le composer, sous la gele, et avec autant de tremblement
que si notre vie ou notre mort avait dpendu d'une note oublie sur
les trous d'ivoire du chalumeau; je jetais l'air autant que je pouvais
par la lucarne, pour qu'il descendt bien bas dans la noire profondeur
de la cour et qu'il n'en tombt pas une note sans tre recueillie par
une oreille, s'il y avait une oreille ouverte, dans cette nuit et dans
ce silence des loges de la prison.

De temps en temps je m'arrtais, l'espace d'un soupir seulement, pour
couter si l'air roulait bien entre les hautes murailles qui faisaient
de la cour comme un abme de rochers, et pour entendre si aucun autre
bruit que celui de l'cho des notes ne trahissait une respiration
d'homme au fond du silence; puis, n'entendant rien que le vent de la
nuit sifflant dans le gouffre, je menais l'air, de reprise en reprise,
jusqu'au bout; quand j'en fus arrive  cette espce de refrain en
soupirs entrecoups, gais et tristes, par quoi l'air finissait en
laissant l'me indcise entre la vie et la mort du coeur, je ralentis
encore le mouvement de l'air et je jetai ces trois ou quatre soupirs
de la zampogne, bien spars par un long intervalle sous mes doigts,
comme une fille  son balcon jette, une  une, tantt une fleur
blanche dtache de son bouquet, tantt une fleur sombre, et qui se
penche pour les voir descendre dans la rue et pour voir laquelle
tombera la premire sur la tte de son amoureux.


CLXVIII

--Quel pote vous auriez fait! ne puis-je m'empcher de m'crier, en
entendant cette jeune paysanne emprunter navement une si charmante
image pour exprimer son inexprimable anxit d'amante et de
musicienne, en jouant son air dans le vide, sans savoir si ses notes
tombaient sur la pierre ou dans le coeur de son amant.

--Ne vous moquez pas, monsieur, je dis ce que j'ai vu tant de fois
dans les rues de Lucques et de Livourne, quand un amoureux fait
donner, par les _pifferari_, une srnade  sa fiance.

--Eh bien! repris-je, quand l'air fut jou, qu'entendtes-vous, pauvre
abandonne, au pied de la tour?

--Hlas! rien, monsieur, rien du tout pendant un moment qui me dura
autant que mille et mille battements du coeur. Et cependant, pendant
ce moment qui me parut si long  l'esprit, je n'eus pas le temps de
reprendre seulement ma respiration. Mais le temps, voyez-vous, ce
n'est pas la respiration qui le mesure quand on souffre et qu'on
attend, c'est le coeur; le temps n'y est plus, monsieur, c'est dj
l'ternit!


CLXIX

--Quel philosophe, que cette pauvre jeune femme qui ne sait pas lire!
me dis-je tout bas cette fois en moi-mme, pour ne pas interrompre
l'intressante histoire.

Fior d'Aliza ne s'aperut mme pas de ma rflexion: elle tait toute 
son motion dsespre pendant la nuit de silence qui lui avait dur
un sicle.

--Anantie par ce silence qui rpondait seul  l'air que la zampogne
venait de jouer au hasard, pour interroger la profondeur des cachots
ou bien pour apprendre  Hyeronimo, s'il tait l, que Fior d'Aliza y
tait aussi, se souvenant de lui dans son malheur, je laissai tomber 
terre la zampogne et je glissai moi-mme, dcourage, au pied de la
lucarne, les bras accrochs aux barreaux de fer de la fentre sans en
sentir seulement le froid.

Mais au moment o mes genoux touchaient terre, monsieur, voil qu'un
lourd bruit de chanes qu'on remue monte d'en bas jusqu' la lucarne,
et qu'une faible voix, comme celle d'un mineur qui parle aux vivants
du fond d'un puits, fait entendre distinctement, quoique bien bas, ces
trois mots spars par de longs intervalles: _Fior d'Aliza, sei tu?
Est-ce toi, Fior d'Aliza?_

Anges du ciel! c'tait lui; la zampogne avait fait ce miracle de me
dcouvrir son cachot. Pour toute rponse, je ramassai l'instrument de
musique  terre, et je jouai une seconde fois l'air d'Hyeronimo et de
Fior d'Aliza; mais je le jouai d'un mouvement plus vif, plus press,
plus joyeux, avec des doigts qui avaient la fivre et qui
communiquaient aux sons le dlire de mon contentement d'avoir
dcouvert mon cousin.


CLXX

Quand j'eus fini, je prtai l'oreille une seconde fois; mais le jour
commenait  glisser du haut de la tour dans la cour obscure; des
bruits de portes de fer et de sourds verrous qui s'ouvraient
intimidaient sans doute le prisonnier: il fit rsonner seulement, du
fond de sa loge grille, un grand tumulte de chanes froisses 
dessein les unes contre les autres, comme pour me faire comprendre, ne
pouvant me le dire: Je suis Hyeronimo, je suis l et j'y suis dans
les fers. La zampogne avait servi d'intelligence entre nous.

Mais, hlas! ma tante, de quoi me servait-il d'avoir dcouvert o il
tait et de lui avoir envoy, du haut d'une tour, une voix de famille
de notre montagne, si je n'avais aucun moyen de l'approcher, de le
consoler, de le justifier, de le sauver des sbires ses ennemis, sans
doute acharns  sa mort?


CLXXI

Cependant je tombai  genoux pour bnir Dieu d'avoir pu seulement
entendre le son de ses chanes; toute ma crainte tait qu'on ne
m'loignt tout  l'heure de l'asile que le hasard m'avait ouvert la
veille; j'aurais t contente d'tre une pierre scelle dans ces
murailles, afin qu'on ne pt jamais m'arracher d'auprs de lui! Mais
qu'allais-je devenir au rveil du _bargello_ et de sa femme?

Au moment o je roulais ces transes de mon coeur dans ma pense, 
genoux devant mon lit, les mains jointes sur la zampogne muette, et le
visage, baign de larmes, enfoui dans les poils de bte du manteau de
mon oncle, la porte de la chambre s'ouvrit sans bruit, comme si une
main d'ange l'avait pousse, et la femme du _bargello_ entra, croyant
que je dormais encore.

En me voyant ainsi, tout habille de si bon matin et faisant si
dvotement ma prire (elle le crut ainsi du moins), la brave crature
conut encore,  ce qu'elle m'a dit depuis, une meilleure ide du
petit _pifferaro_ et une plus vive compassion de mon isolement dans
cette grande ville de Lucques.

Je m'tais leve toute confuse au bruit, et je tremblais qu'elle vnt
me demander compte des airs de musique dont j'avais troubl, sans
doute, le sommeil de ses prisonniers. Je cherchais dans ma tte une
rponse apparente  lui faire, et je baissais les yeux sur la pointe
de mes souliers de peur qu'elle ne lt je ne sais quoi dans mes yeux.


CLXXII

Mais au lieu de cela, mon pre, elle ne parla seulement pas de la
musique nocturne, pensant sans doute que j'avais tudi un air pour la
neuvaine de _Montenero_, plerinage de matelots de la ville de
Livourne, et, d'une voix trs-douce et trs-encourageante, elle me
demanda ce que je comptais faire tout  l'heure en sortant de chez
eux, et si j'avais quelque pre et quelque mre ou quelque corps de
_pifferari_ ambulants qui me recueillerait  Prato, ou  Pise, ou 
Sienne, pour me reconduire dans les Abruzzes, d'o je paraissais tre
descendu avec ma zampogne.

--Non, lui dis-je, mon pre est aveugle et ma mre est morte (et je ne
mentais pas en le disant, comme vous voyez), je n'appartiens  aucune
bande de musiciens des Abruzzes ou des Maremmes, et je cherche
seulement  gagner tout seul, par les chemins, d'une faon ou d'autre,
le pain de mon pre et de ma tante, qui ne peut pas quitter la maison
o elle soigne son frre.


CLXXIII

Tout cela tait vrai encore. Mais je ne disais pas mon pays ni la
raison qui m'avait fait prendre un habit d'homme, ni le meurtre d'un
sbire qui avait fait jeter mon cousin dans quelque prison.

La bonne femme, me croyant vraiment des Abruzzes, ne me demanda mme
pas le nom de mon village.

--Est-ce que tu n'aimerais pas mieux, mon pauvre garon,
continua-t-elle, entrer en service chez des braves gens que de courir
ainsi les chemins, au risque d'y perdre ton me  vendre du vent aux
oisifs des carrefours?

--Oh! oui, que je l'aimerais bien mieux! lui rpondis-je, toute rouge
de l'ide qu'elle allait peut-tre me proposer la place du gendre qui
venait de la quitter, et pensant  toutes les occasions que j'aurais
ainsi de voir, d'entendre et de servir celui que je cherchais.

--Eh bien! me dit-elle avec plus de bont encore, et comme si elle
avait parl  un de ses fils (mais elle n'en avait jamais eu), eh
bien! craindrais-tu de prendre service chez nous parce que nous sommes
geliers de la prison du duch, dont tu vois la cour par cette
fentre, et parce que le monde mprise, bien  tort quelquefois, ceux
qui portent le trousseau de clefs  la ceinture, pour ouvrir ou fermer
les portes des malfaiteurs ou des innocents?

--Oh! que non, m'criai-je, en entrant tout de suite mieux qu'elle
dans son ide, je ne crains rien de malhonnte au service d'honntes
gens, comme vous et le seigneur _bargello_ vous paraissez tre tous
les deux. Un gelier, a n'est pas un bourreau; c'est une sentinelle
qui peut excuter, avec rudesse ou avec compassion, la consigne de
monseigneur le duc. Je n'aurais pas de rpugnance  voir des
malheureux, surtout si, sans manquer  mes devoirs, je pouvais les
soulager d'une partie de leurs peines. Quand j'tais chez mon pre, je
n'aimais pas moins mes chvres et mes brebis, parce que je leur
ouvrais la porte de l'table le matin et que je la refermais sur elles
le soir. Disposez donc de moi, comme il vous conviendra; j'obirai
avec fidlit  vos commandements, comme si vous tiez mon pre et ma
mre.


CLXXIV

--Et les gages? me dit-elle, toute contente en me voyant consentir 
son ide, combien veux-tu d'cus de Lucques par anne, outre ton
logement, ta nourriture et ton habillement, que nous sommes chargs de
te fournir?

--Oh! mes gages, dis-je, vous me donnerez ce que vous me jugerez
devoir gagner honntement, quand vous aurez prouv mes pauvres
services; pourvu que mon pre et ma tante mangent leur pain retranch
du morceau que vous me donnerez, je ne demande que leur vie par-dessus
la mienne.

--Eh bien! c'est dit, s'cria-t-elle en battant ses mains l'une contre
l'autre, comme quelqu'un qui est content; descends avec moi dans le
guichet o mon mari t'attend pour t'enseigner le mtier, et laisse-l
ton bton, ton manteau de peau et ta zampogne dans ta chambre; il te
faut un autre costume et d'autres airs maintenant. Mais ton visage,
ajouta-t-elle en riant, et en me passant la main sur la joue pour en
carter les boucles blondes, ton visage est bien doux pour la face
d'un porte-clefs; il faudra que tu te fasses, non pas mchant, mais
grave et svre: voyons, fais une moue un peu rbarbative, quoique tu
n'aies pas encore un poil de barbe.

--Soyez tranquille, madame, lui rpondis-je, en plissant d'motion,
je ne rirai pas souvent en faisant mon mtier; je n'ai pas envie de
rire en voyant la peine d'autrui et, de plus, je n'ai jamais t
rieur, tout en jouant, pour ceux qui rient, des airs de fte.


CLXXV

En parlant ainsi, nous descendions dj lentement les marches noires
de l'escalier mal clair par des meurtrires grilles, qui donnaient
tantt sur la cour, tantt sur les belles campagnes de Lucques.

--Voil ton porte-clefs, dit-elle en souriant  son mari et en me
poussant, toute honteuse, devant le _bargello_, assis entre deux
guichets, au bas des degrs, devant une grosse table charge de
papiers et de trousseaux de clefs luisantes comme de l'argent  force
de tourner dans les serrures.

Le _bargello_ regardait tantt sa femme, d'un air de joie, tantt moi
d'un air de doute:

--Ce visage-l ne fera pas bien peur  mes prisonniers, dit-il en
souriant; mais, aprs tout, nous sommes chargs de les garder et non
de leur faire peur. Il y a bien des innocents et des innocentes dans
le nombre; il ne faut pas leur tendre leur morceau de pain et leur
verre d'eau au bout d'une barre de fer: il est assez amer sans cela le
pain des prisons; viens, mon garon, que je te montre ton ouvrage de
tous les jours, et que je t'apprenne ton mtier.

 ces mots, il se leva, prit un gros trousseau de clefs dans une
armoire de fer, dont il avait lui-mme la clef suspendue  la
boutonnire de sa veste de cuir, et il appela d'une voix forte un tout
petit garon qui allait et venait dans une grande cuisine,  ct du
guichet,

--Allons, _piccinino_? lui dit-il, c'est l'heure du djeuner des
prisonniers, prends ta corbeille et apporte-leur, derrire moi, leur
_provende_!


CLXXVI

Le _piccinino_ dont la provende tait dj toute prte dans un immense
_canestre_ de joncs plein de morceaux de pain tout coups, de
_prescuito_ et de _caccia cavallo_ (jambon et fromage  l'usage du
peuple), et portant, de l'autre main, une cruche d'eau plus grande que
lui, sortit de la cuisine et marcha, derrire le _bargello_ et moi,
vers la porte ferre de la cour des prisonniers. On y arrivait de la
maison du _bargello_ par un large couloir souterrain, o les pas
rsonnaient comme un tonnerre sous nos bois de sapins.




CHAPITRE VI


CLXXVII

Le _bargello_ tira des verrous, tourna des clefs normes dans les
serrures, en me montrant comment il fallait m'y prendre pour ouvrir la
petite porte basse encastre dans la grande, et comment il fallait
bien refermer cette portelle sur moi, avant d'entrer dans la cour, de
peur de surprise; puis nous nous trouvmes dans le prau.

C'tait une espce de clotre entour d'arcades basses tout autour
d'une cour pave, o il n'y avait qu'un puits et un gros if, taill en
croix,  ct du puits. Cinq ou six couples de jolies colombes bleues
roucoulaient tout le jour sur les margelles de l'auge,  ct du
puits, offrant ainsi, comme une moquerie du sort, une image d'amour
et de libert, au milieu des victimes de la captivit et de la haine.

Sous chacune des arcades de ce clotre qui entourait la cour,
s'ouvrait une large fentre, en forme de lucarne demi-cintre par en
haut, plate par en bas, grille de bas en haut et de ct  ct, par
des barres de fer qui s'encastraient les unes dans les autres chaque
fois qu'elles se rencontraient de haut en bas ou de gauche  droite,
de faon qu'elles formaient comme un treillis de petits carrs 
travers lesquels on pouvait passer les mains, mais non la tte. Chacun
de ces cachots sous les arcades tait la demeure d'un prisonnier ou de
sa famille, quand il n'tait pas seul emprisonn. Un petit mur 
hauteur d'appui, dans lequel la grille tait scelle par le bas, leur
servait  s'accouder tout le jour pour respirer, pour regarder le
puits et les colombes, ou pour causer de loin avec les prisonniers des
autres loges qui leur faisaient face de l'autre ct de la cour.


CLXXVIII

Quelques-uns taient libres dans leur cachot et pouvaient faire cinq
ou six pas d'un mur  l'autre; les plus coupables taient attachs 
des anneaux rivs dans les murs du cachot, par de longues chanes
noues  leurs jambes par des anneaux d'acier. On ne voyait rien au
fond de leur loge  demi obscure qu'un grabat, une cruche d'eau et une
litire de paille frache semblable  celle que nous tendions dans
l'table sous nos chvres. Le pav de la loge tait en pente et
communiquait, par une grille sous leurs pieds, avec le grand gout de
la ville o on leur faisait balayer leur paille tous les matins.

Ils mangeaient sans table ni nappe, assis  terre, sur leurs genoux.
Ils se taisaient, ou ils parlaient entre eux, ou ils chantaient, ou
ils sifflaient tout le reste du jour.

Quand on voulait leur passer leur nourriture, on les faisait retirer
au fond de la loge, comme les lions ou les tigres qu'on montre dans la
mnagerie ambulante de Livourne; on faisait glisser au milieu du
cachot une seconde grille aussi forte que la premire; on dposait
entre ces deux grilles ce qu'on leur apportait, puis on ressortait.

On refermait aux verrous le premier grillage, on faisait remonter par
une coulisse, dans la vote, la seconde barrire; ils rentraient alors
en possession de toute la loge et ils trouvaient ce qu'on leur avait
apport dans l'espace compris entre les deux grilles. Ils ne pouvaient
ainsi ni s'chapper ni faire de mal aux serviteurs de la prison.

Deux manivelles  roues, places extrieurement sous les arcades,
servaient  faire descendre ou remonter tour  tour ces forts
grillages de fer, qu'aucun marteau de forgeron n'aurait pu briser du
dedans, et qu'une main d'enfant pouvait faire manoeuvrer du dehors.


CLXXIX

Le _bargello_ m'enseigna la manoeuvre dans le premier cachot vide que
nous rencontrmes,  droite, en entrant dans cette triste cour.

--Grce  Dieu! me dit-il en marchant lentement sous le clotre, les
loges sont presque toutes vides depuis quelques mois. Lucques n'est
pas une terre de malfaiteurs; le peuple des campagnes est trop adonn
 la culture des champs qui n'inspire que de bonnes penses aux
hommes, et le gouvernement est trop doux pour qu'on conspire contre sa
propre libert et contre son prince. Le peu de crimes qui s'y
commettent ne sont gure que des crimes d'amour, et ceux-l inspirent
plus de piti que d'horreur aux hommes et aux femmes: on y compatit
tout en les punissant svrement. C'est du dlire plus que du crime;
on les traite aussi par la douceur plus que par le supplice.

En ce moment, continua-t-il, nous n'avons que six prisonniers: quatre
hommes et deux femmes. Il n'y en a qu'un dont il y ait  se dfier,
parce qu'il a tu, dit-on, un sbire, en trahison, dans les bois.

Je frissonnai, je plis, je chancelai sur mes jambes, comprenant bien
qu'il s'agissait de Hyeronimo; mais, comme je marchais derrire le
_bargello_, il ne s'aperut pas de mon trouble et il poursuivit:


CLXXX

Un des hommes est un vieillard de Lucques qui n'avait qu'un fils
unique, soutien et consolation de ses vieux jours; la loi dit que
quand un pre est infirme ou qu'il a un membre de moins, le podestat
doit exempter son fils du recrutement militaire; les mdecins disaient
au podestat que ce vieillard, quoique g, tait sain et valide, et
qu'il pouvait parfaitement gagner sa vie par son travail.

--Ma vie! dit avec fureur le pauvre pre, ma vie! oui, je puis la
gagner, mais c'est la vie de mon enfant que je veux sauver de la
guerre, et vous allez voir si vous pourrez le refuser  sa mre et 
moi.

 ces mots, tirant de dessous sa veste une hache  fendre le bois
qu'il y avait cache, il posa sa main gauche sur la table du recruteur
et, d'un coup de sa hache, il se fit sauter le poignet de la main
gauche, aux cris d'horreur du podestat!


CLXXXI

Les juges l'ont condamn: c'tait juste; mais quel est le coeur de
pre qui ne l'absout pas, et le coeur de fils qui n'adore pas ce
criminel? Nous l'avons guri, et ma femme a pour lui les soins d'une
soeur.

Je sentis des larmes dans mes yeux.

--Celle-l, poursuivit-il en passant devant la loge silencieuse d'une
pauvre jeune femme en costume de montagnarde, qui allaitait un petit
enfant tout prs des barreaux, celle-l est bien de la mauvaise race
des Maremmes de _Sienne_, dont les familles rcoltent plus sur les
grandes routes que dans les sillons; cependant l'enfant ne peut faire
que ce que son pre lui a appris.

Elle tait nouvellement marie  un jeune brigand de _Radicofani_,
poursuivi par les gendarmes du Pape jusque sur les confins des
montagnes de Lucques; elle lui portait  manger dans les roches
couvertes de broussailles de myrte qui dominent d'un ct la mer, de
l'autre la route de l'tat romain. Plusieurs arrestations de voyageurs
trangers et plusieurs coups de tromblon tirs sur les chevaux pour
ranonner les voitures avaient signal la prsence d'un brigand, post
dans les cavernes de ces broussailles.

Les sbires avaient reu ordre d'en purger,  tout risque, le
voisinage; ils furent aperus d'en haut par le jeune bandit.

--Sauve-toi, en te courbant sous les myrtes, lui dit sa courageuse
compagne, et laisse-moi dpister ceux qui montent  ta poursuite; une
fille n'a pas  craindre d'tre prise pour un brigand.

                                                            LAMARTINE.




CXXVIIIe ENTRETIEN

FIOR D'ALIZA

(Suite. Voir la livraison prcdente.)


CLXXXII

 ces mots, la jeune Maremmaise poussa son amant  gauche, dans un
sentier qui menait  la mer; quant  elle, elle saisit le tromblon, la
poire  poudre, le sac  balles et le chapeau pointu du brigand, et,
se jetant  gauche, sous les arbustes moins hauts que sa tte, elle se
mit  tirer, de temps en temps, un coup de son arme  feu en l'air,
pour que la dtonation et la fume attirassent les sbires tous de son
ct, et laissassent  son compagnon le temps de descendre par o on
ne l'attendait pas, vers la mer; elle laissait voir  dessein son
chapeau calabrais par-dessus les feuilles, pour faire croire aux
gendarmes que c'tait le brigand qui s'enfuyait en tirant sur eux.

Quand elle reconnut que sa ruse avait russi et que son amant tait en
sret dans une barque  voile triangulaire qui filait comme une
mouette le long des cueils, elle jeta son tromblon, son chapeau, sa
poudre et ses balles dans une crevasse, et elle se laissa prendre sans
rsistance. Elle n'avait tu personne, et n'avait expos qu'elle-mme
aux coups de feu des gendarmes. Mais eux, honteux et indigns d'avoir
t tromps par une jeune fille qui leur avait fait prendre une proie
pour une autre, l'amenrent enchane  Lucques, o les juges ne
purent pas moins faire que de la condamner, tout en l'admirant.

Elle est en prison pour cinq ans, et elle y nourrit de son lait, ml
de ses larmes, le petit brigand qu'elle a mis au monde six mois aprs
la fuite de son mari; son crime, c'est d'tre ne dans un mauvais
village et d'avoir vcu en compagnie de mauvaises gens; mais ce
qu'elle a fait pour un bandit qui l'aimait, si elle l'avait fait pour
un honnte homme, au lieu d'tre un crime, ne serait-ce pas une belle
action?

Il ne me fut pas difficile d'en convenir, car je portais dj envie,
dans mon coeur, au dvouement de ma prisonnire; en passant devant sa
loge, je jetai sur elle un regard de respect et de compassion.

--Pour celui-l, me dit le _bargello_, il a tir sur les chevreuils de
monseigneur le duc dans la fort rserve  ses chasses; mais sa
femme, extnue par la faim, n'avait, dit-on, plus de lait pour
allaiter les deux jumeaux qui suaient  vide ses mamelles taries de
misre. C'est bien un voleur, si vous voulez, les juges ont bien fait
de le punir, lui-mme ne dit pas non, mais ce vol-l pourtant, qui
est-ce qui ne le ferait pas, si on se trouvait dans la mme angoisse
que ce pauvre braconnier de la fort? Le duc lui-mme en est bien
convenu; aussi, pendant qu'il retient le mari pour l'exemple dans la
prison de Lucques, il nourrit gnreusement la femme et les enfants
dans sa cahute.


CLXXXIII

Celui-ci en a pour bien plus longtemps, dit-il, en regardant, au fond
d'une loge, un beau jeune garon vtu des habits rouges des galres de
Livourne. C'est ce qu'on appelle une rcidive, c'est--dire deux
crimes dans un. Le premier de ces mfaits, je ne le sais pas; il
devait tre bien excusable, car il tait bien jeune accoupl, par une
chane au bras,  un autre vieux galrien de la mme galre. On dit
que c'est pour avoir drob, dans la darse de Livourne, une barque
sans matre, avec une voile et des rames pour faire vader son frre,
dserteur et prisonnier dans la forteresse; le frre se sauva en
Corse, dans la barque vole au pcheur, et lui paya pour les deux.

Le vieux galrien avec lequel il fut accoupl avait une fille 
Livourne, blanchisseuse sur le port, une bien belle fille, ma foi!
qui ressemblait plus  une princesse qu' une lavandire. Elle ne
rougissait pas, comme d'autres, de son pre galrien; plus il tait
avili, plus elle respectait, dans son vieux pre, l'auteur de ses
jours, et la honte et la misre. Elle travaillait honntement de son
tat pour elle et pour lui, et pour lui encore plus que pour elle. On
la voyait sur sa porte tous les matins et tous les soirs, quand la
bande des galriens allait  l'ouvrage ou en revenait, soit pour
balayer les rues et les gouts de la ville, soit pour curer les
immondices de la mer dans la darse, prendre la main enchane du
vieillard, la baiser, et lui apporter tantt une chose, tantt une
autre: pain blanc, _cocomero_, tabac, rosolio, ceci, cela, toutes les
douceurs enfin qu'elle pouvait se procurer pour adoucir la vie de ce
pauvre homme.


CLXXXIV

--Celui qui est l, dit-il plus bas en indiquant de l'oeil le beau
jeune forat tout triste contre ses barreaux, celui qui est l, et
qui tait, comme je te l'ai dit, accoupl par le bras au vieux
galrien, avait ainsi tous les jours l'occasion de voir la fille de
son compagnon de galre et d'admirer, sans rien dire, sa beaut et sa
bont. Elle, de son ct, sachant que le jeune tait plein d'gards et
d'obissance pour le vieux, soit en portant le plus qu'il pouvait le
poids de la chane commune, soit en faisant double tche pour diminuer
la fatigue du vieillard affaibli par les annes, avait conu
involontairement une vive reconnaissance pour le jeune galrien; elle
le regardait,  cause des soins pour son pre, plutt comme son frre
que comme un criminel rprouv du monde.

Elle avait souvent l'occasion de lui parler, et toujours avec douceur,
soit pour le remercier de ses attentions  l'gard du vieillard, soit
pour le remercier du double travail qu'il s'imposait pour son
soulagement.

Ces conversations, d'abord rares et courtes, avaient fini par amener,
entre elle et lui, une amiti secrte, puis enfin un amour que ni l'un
ni l'autre ne savaient bien dissimuler. Cet amour clata en dehors 
la mort du pre. Tant qu'il avait vcu, la bonne fille n'avait pas
voulu tenter de dlivrer son amant pour ne pas priver son vieux pre
des douceurs qu'il trouvait dans son jeune camarade de chane, et pour
qu'on ne punt pas le vieillard de l'vasion du jeune homme; mais
quand son pre fut mort et que la pauvre enfant pensa qu'on allait
donner je ne sais quel compagnon de lit et de fers  son amant, alors
elle ne put plus tenir  sa douleur,  sa honte, et elle pensa  se
perdre, s'il le fallait, pour le dlivrer; un signe, un demi-mot, une
lime cache dans un morceau de pain blanc rompu du bon ct, malgr le
surveillant, sur le seuil de sa porte; un rendez-vous nocturne,
indiqu  demi-voix pour la nuit suivante, sur la cte  l'embouchure
de l'Arno, furent compris du jeune homme.

Sa libert et son amante taient deux mobiles plus que suffisants pour
le dcider  l'vasion: ses fers, lims dans la nuit, tombrent sans
bruit sur la paille; il scia un barreau de la loge o il tait seul
encore depuis la mort de son compagnon. Parvenu  l'embouchure de
l'Arno avant le jour, en se glissant d'cueils en cueils, invisible
aux sentinelles de la douane, il y trouva sa matresse et un bon moine
qui les maria secrtement; la nuit suivante, ils se procurrent un
esquif pour les conduire en Corse  force de rames; l, ils
espraient vivre inconnus dans les montagnes de _Corte_; la tempte
furieuse qui les surprit en pleine mer et qui les rejeta extnus sur
la plage de Montenero, trompa leur innocent amour.

La fille, punie comme complice d'une vasion des galres, est ici dans
un cachot isol, avec son petit enfant; elle pleure et prie pour celui
qu'elle a perdu en voulant le sauver. Quant  celui-ci, on l'a mur et
scell pour dix ans dans ce cachot o il ne trouvera ni amante pour
scier ses fers, ni planche pour l'emporter sur les flots. Il n'y a
rien  redire aux juges, ils ont fait selon leur loi, mais la loi de
Dieu et la loi du coeur ne dfendent pas d'avoir de la compassion pour
lui.


CLXXXV

Je me sentais le coeur presque fendu en coutant le rcit de la fille
du vieux galrien, sduite par sa reconnaissance, et du jeune forat
sduit par la libert et par l'amour.

Ici le _bargello_ se pencha vers moi, baissa la voix, et me dit en me
montrant la dernire loge grille, sous le clotre, au fond de la
cour:

--Il n'y a qu'un grand criminel ici, qui n'inspire ni piti ni intrt
 personne, c'est celui-l, ajouta-t-il en me montrant du doigt et de
loin la loge de Hyeronimo. Oh! pour celui-l, on dit que c'est une
bte froce qui vit de meurtres dans les cavernes de ses montagnes. Il
a, d'un seul coup, tu tratreusement un sbire et bless deux gardes
du duc; il n'emportera pas loin l'impunit de ses forfaits et personne
ne pleurera sur sa fosse; il est d'autant plus dangereux que
l'hypocrisie la plus consomme cache son me astucieuse et froce, et
qu'avec le coeur d'un vrai tigre, il a le visage candide et doux d'un
bel adolescent; il faut trembler quand on l'approche pour lui jeter sa
nourriture. Ne lui parlons pas, son regard seul pourrait nous frapper,
si ses yeux avaient des balles comme son tromblon; fais-lui jeter son
morceau de pain de loin,  travers la double grille, par la main du
_piccinino_, et, les autres jours, ne te risque jamais  entrer dans
sa loge, sans avoir la gueule des fusils des sbires de la porte
derrire toi.


CLXXXVI

 ces mots, le _bargello_ revint sur ses pas pour sortir de la cour,
et je crus que j'allais m'vanouir de contentement, car, s'il m'avait
dit: Entre dans cette loge, et que Hyeronimo et moi, nous nous
fussions vus ainsi tout  coup, devant le _bargello_, face  face,
sans tre d'intelligence avant cette rencontre, un cri de surprise et
un lan l'un vers l'autre nous auraient trahis certainement.

La Providence nous protgea bien tous deux, en inspirant au
_bargello_, sur la foi des sbires, cette terreur et cette horreur pour
le pauvre innocent.

Rien qu' son nom et  l'aspect de son cachot, mes jambes
flchissaient sous mon corps. Le _piccinino_, pour cette fois, resta
aprs nous dans la cour et fit tout seul la distribution des vivres
aux prisonnires et aux prisonniers.

Le _bargello_ rentra dans son greffe, et sa femme, survenant  son
tour, m'enseigna complaisamment tout ce que j'avais  faire dans la
maison:  aider le cuisinier dans les cuisines,  tirer de l'eau au
puits,  balayer les escaliers et la cour,  nourrir les deux gros
dogues qui grondaient aux deux portes,  jeter du grain aux colombes,
 faire les parts justes de pain, de soupe et d'eau aux prisonniers,
mme  porter trois fois par jour une cuelle de lait  la captive de
la deuxime loge pour l'aider  mieux nourrir son enfant, qu'elle ne
suffisait pas  allaiter par suite du chagrin qui la consumait, la
pauvre jeune mre!


CLXXXVII

--Mais quand tu seras seul sous le clotre, le long des loges, me
dit-elle, comme m'avait dit son mari, ne te fie pas et prends bien
garde au meurtrier du sbire dans le dernier cachot, au fond de la
cour; bien qu'il soit bien jeune et qu'il te ressemble quasi de
visage, on dit que nous n'en avons jamais eu de si mchant; mais nous
ne l'aurons pas longtemps,  ce qu'on assure, les sbires et les
gardes, qui sont acharns contre ce louveteau, ont dj t appels
en tmoignage, personne ne s'est prsent pour dposer contre eux, et
le jugement  mort ne tardera pas  faire justice de celui qui a donn
la mort  son prochain.


CLXXXVIII

--Le jugement  mort! m'criai-je involontairement, en coutant la
femme du _bargello_. Il est pourtant bien jeune pour mourir!

--Oui, reprit-elle, mais n'tait-il pas bien jeune aussi pour tuer,
faudrait-il dire? et si on le laissait vivre avec ses instincts
froces, n'en ferait-il pas mourir bien d'autres avant lui?

--C'est vrai, pourtant, dis-je, en baissant la tte,  la brave femme,
de peur de me trahir. Seulement, qui sait s'il est vraiment criminel
ou s'il est innocent?

--On le saura avant la fin de la journe, dit-elle, car c'est
aujourd'hui que le conseil de guerre est convoqu pour venger le
pauvre brigadier des sbires; mais que peuvent dire ces avocats devant
le cadavre de ce brave soldat tu derrire un arbre, en faisant la
police dans la montagne?

Je ne rpondis rien en apprenant que le jugement serait rendu le jour
mme o j'entrais en service prs de Hyeronimo, dans sa propre prison.
Mon coeur, resserr par les nouvelles de la matresse du logis, se fit
si petit dans ma poitrine que je me sentis aussi morte que mon ami.

Cependant, qui sait, me dis-je en m'loignant et en reprenant un peu
mes sens, qui sait si l'on ne pourrait pas lui faire grce encore 
cause de sa jeunesse? Qui sait si on ne lui donnera pas le temps de se
prparer au supplice en bon chrtien, de se confesser, de se repentir,
de se rconcilier avec les hommes et avec le bon Dieu? Et qui sait si,
pendant ce temps, je ne pourrai pas, comme la fille du galrien de
Livourne, trouver moyen de le faire sauver de ses fers, fallt-il
mourir  sa place? Car, pourvu que Hyeronimo vive, qu'importe que je
meure! N'est-ce pas lui seul qui est capable, par ses deux bras, de
gagner la vie de mon pre, de ma tante et du pauvre chien de
l'aveugle? Et puis s'il tait mort, comment pourrais-je vivre
moi-mme? Avons-nous jamais eu un souffle qui ne ft pas  nous deux?
Nos mes ont-elles jamais t un seul jour plus spares que nos
corps? Les balles qui frapperaient sa poitrine n'en briseraient-elles
pas deux?

Et puis enfin, ajoutai-je avec un rayon d'esprance dans le coeur,
puisque la Providence a fait ce miracle, sur le pont de Saltochio, de
me faire ramasser par cette noce, de me conduire juste, au pas de ces
boeufs, chez le _bargello_ o il respire, d'inspirer la bonne pense
de me prendre  leur service  ces braves gardiens de la prison, de me
permettre ainsi de me faire entendre d'Hyeronimo avec l'assistance de
notre zampogne, de le voir et de lui parler tant que je le voudrai,
sans que personne souponne que je sais o il est, et que la clef de
son cachot est dans les mains de celle qui lui rendrait le jour au
prix de sa vie; qui sait si cette Providence n'avait pas son dessein
cach sous tant de protection visible? et si...


CLXXXIX

La voix du _piccinino_ interrompit ma pense en me disant que c'tait
l'heure de porter la nourriture aux dogues du prau, de jeter des
criblures de graines aux colombes du puits, et de renouveler l'eau
dans les cruches des prisonniers, comme on m'avait appris le matin
qu'il fallait faire.

--C'est bien, dis-je  l'enfant, la corde du puits est trop dur 
faire tourner sur la poulie pour tes doigts, et tu ne pourrais pas non
plus m'aider  faire descendre et remonter la double grille dans sa
rainure jusqu'aux votes des loges; amuse-toi l, dans le vestibule du
clotre,  tresser la paille qui sert de litire aux dtenus, je ferai
bien seul l'ouvrage pnible; contente-toi de surveiller la porte
extrieure et de m'avertir si le _bargello_ ou sa femme venait 
m'appeler.

--Oh! le _bargello_ et sa femme, me dit l'enfant, ils ne nous
appelleront pas de la journe, ils viennent de sortir tous les deux
pour aller au tribunal entendre l'accusateur de ce sclrat de
montagnard qui est ici couch, comme un louveteau bless dans sa
caverne, et pour demander aux juges  quelle heure ils devront le
faire conduire demain devant eux, pour le juger par demandes et par
rponses.


CXC

J'affectai l'air indiffrent  ces paroles du petit enfant; je lui
donnai cinq ou six grosses bottes de paille des prisons  tresser
proprement pour le pav des cachots, et je lui recommandai bien de ne
pas se dranger de son ouvrage entre les deux portes, jusqu'au moment
o il aurait fini tout son travail et o je viendrais le chercher pour
tendre les nattes avec lui sur les dalles des cachots.

Quand l'enfant, sans soupon, fut assis par terre, occup  tresser sa
premire natte, j'ouvris la seconde porte donnant sur la cour du
clotre, une corbeille de criblure de froment  la main pour les
ramiers, et je me dirigeai vers le puits, pour tirer l'eau dans les
auges et pour en remplir les cruches des prisonniers.

Tous et toutes levrent les yeux sur ma figure pour s'assurer d'un
coup d'oeil si le nouveau porte-clefs (car ils savaient le mariage de
l'ancien avec la jolie fille du _bargello_) adoucirait ou aggraverait
leur peine par sa physionomie et par le son de sa voix brusque ou
douce; ils me remercirent poliment de mon service, hommes, femmes ou
enfants, et je vis clairement sur leurs figures l'tonnement et la
consolation que leur causait un visage si jeune qui, au lieu de
reproche  la bouche, roulait des larmes dans ses yeux, et qui
semblait avoir plus de piti pour eux qu'ils n'avaient eux-mmes peur
de lui.

Comme le _bargello_ m'avait dit sur celui-ci et sur celle-l tout ce
qu'il y avait  savoir, je fus compatissante avec les hommes,
attendrie avec les femmes et caressante avec les enfants, comme avec
les colombes de la cour, prisonnires sans avoir fait de faute au bon
Dieu.


CXCI

Tout le monde servi, monsieur, je m'avanai toute tremblante et toute
pleurant d'avance, ma cruche  la main, vers la dernire loge du
clotre, au fond de la cour, o, selon le _bargello_, habitait le
meurtrier.

Un pilier du clotre cachait la lucarne de cette dernire loge du fond
de la cour aux autres prisonniers, en sorte qu'il y faisait sombre
comme dans une caverne.

Je m'en rjouissais, ma tante, et je rabattais tant que je pouvais les
larges bords de mon chapeau calabrais sur mes yeux, pour que l'ombre
tendue du chapeau empcht aussi le pauvre meurtrier, surpris, de me
reconnatre d'un premier regard et de jeter un premier cri qui nous
aurait trahis aux autres prisonniers du clotre.


CXCII

J'approchai donc doucement, lentement, comme quelqu'un qui brle
d'arriver et qui cependant craint presque autant de faire un pas en
avant qu'en arrire. Mes yeux se voilaient, mes tempes battaient, des
gouttes de sueur froide suintaient de mon front; quand je fus  une
enjambe ou deux de la lucarne ferre, au fond de laquelle j'allais
apercevoir celui qu'ils appelaient le meurtrier, mes jambes refusrent
tout  fait de faire un dernier pas, mes mains froides s'ouvrirent
d'elles-mmes, le trousseau de clefs d'un ct, la cruche pleine d'eau
de l'autre, tombrent  la fois sur les dalles, et je tombai moi-mme
contre la muraille, entre le trousseau sonore et la cruche d'eau
casse. Les prisonniers crurent que c'tait un faux pas contre les
dalles du clotre qui avait caus l'accident; personne, heureusement,
n'y prit garde; j'eus le temps de revenir  moi, de sentir le danger
et de rflchir au moyen d'entrer dans la loge du meurtrier sans que
le saisissement trop soudain lui ft rvler involontairement qui
j'tais aux oreilles de ses compagnons de peine.

Je ramassai les clefs, je balayai les tessons de la cruche dans la
cour, et je revins sur mes pas, comme si j'allais chercher un autre
vase pour porter son eau au meurtrier. C'est sous ce prtexte que je
passai aussi dans le vestibule, devant le _piccinino_ occup  tresser
attentivement ses nattes de paille. Mais aussitt que je fus rentre
dans le corridor des cuisines, comme si j'allais y prendre une fiasque
neuve  la place de celle que je venais de rpandre, je m'lanai en
bonds rapides par les marches de l'escalier, jusqu'au sommet de la
tour, je pris la zampogne sur mon lit, je la mis sous mon bras et je
redescendis, aussi vite que j'tais monte, jusqu'aux cuisines.

J'y pris une fiasque, et la montrant, ainsi que la zampogne, au
_piccinino_, je lui dis que n'ayant plus rien  faire dans la cour,
aprs mon service fini, j'allais pour passer le temps,  l'ombre des
arcades du clotre, jouer quelques airs de mon mtier aux malheureux
enferms sans amusement dans leurs loges; le _piccinino_, qui avait
bon coeur, qui aimait, comme tous les enfants, le son de la zampogne,
n'y entendit aucune malice et trouva que c'tait une pense du bon
Dieu que de rappeler la libert aux captifs et le plaisir aux
malheureux. S'il avait t plus avanc en ge et en rflexion, il
aurait bien pens le contraire, n'est-ce pas, monsieur? Mais c'tait
un enfant, et je me htai de profiter de son ignorance.


CXCIII

J'entrai donc de nouveau dans la cour; j'allai remplir ma cruche neuve
dans l'auge des colombes, et je revins, ma cruche pleine dans la main,
sous le clotre, comme si j'allais laver les dalles du clotre devant
les grilles depuis la premire jusqu' la dernire. Je m'tais dit, au
moment o je cassais ma cruche: Si nous nous revoyons sans nous tre
avertis que nous allons nous revoir, Hyeronimo et moi, nous sommes
perdus; il faut donc nous avertir sans nous parler avant de nous
rencontrer face  face; quel moyen? Il n'y en a qu'un, la zampogne.
Allons la chercher; tirons-en quelques sons d'abord faibles et
dcousus, dans la cour, bien loin du cachot du meurtrier; veillons
ainsi son attention, puis taisons-nous pour lui donner le temps de
revenir de son tonnement; puis recommenons un peu plus fort et d'un
peu plus prs, pour lui faire comprendre que c'est moi qui approche;
puis, taisons-nous de nouveau; puis, avanons en jouant plus fort des
airs  nous seuls connus, pour qu'il ne doute plus que c'est bien moi
et que, de pas en pas et de note en note, il sente que je vais
prcautieusement  lui, et qu'il soit tout prpar  me revoir et  se
taire quand la zampogne se taira et que j'ouvrirai la premire grille
de son cachot.


CXCIV

C'est ce que je fis, ma tante, et cela russit aussi juste que cela
m'avait t inspir dans mon malheur; ma zampogne jeta d'abord
quelques sons aussi courts et aussi doux que les souffles d'un
nourrisson qui se rveille, puis des morceaux d'airs tronqus et
expirants comme des penses qu'on n'achve pas dans un rve, puis des
ritournelles qu'on entend  la Saint-Jean, dans les rues, et qui sont
dans l'oreille de tout le monde.

Les pauvres prisonniers et prisonnires, tout rjouis, se pressaient 
leurs grilles, coutaient les larmes aux yeux et me remerciaient, 
mesure que je passais devant leur lucarne, de leur donner ainsi un
souvenir de leur jour de fte.

Le meurtrier, qui avait paru au premier moment  sa lucarne, les deux
mains crispes  ses barreaux, ne s'y montrait plus; j'en fus rjouie
malgr l'impatience que j'avais de le voir; je compris qu'il avait
reconnu l'instrument de son pre, et qu'il s'attendait  quelque chose
de moi, semblable  la surprise qu'il avait eue la nuit, du haut de la
tour, en entendant l'air d'Hyeronimo et de Fior d'Aliza, que l'un de
nous deux seul pouvait jouer  l'autre, puisque nous ne l'avions
appris  personne.


CXCV

Aussi, pour bien le confirmer dans l'ide qu'il allait me voir
apparatre, quand je fus  la dernire arcade au tournant du clotre
avant son grillage, je m'assis sur le socle de l'arcade et je jouai
doucement, lentement, amoureusement, l'air de la nuit dans la tour,
afin qu'il comprt bien que j'tais l,  dix pas de lui, et qu'il
entendt pour ainsi dire battre mon coeur dans la zampogne; et je
finis l'air, non pas comme d'habitude, par ces voles de notes qui
semblaient s'lancer vers le ciel, comme des alouettes joyeuses
montant au soleil, mais je le finis par deux longs, lugubres et
tendres soupirs de l'instrument qui semblait bien plutt pleurer que
chanter, hlas! comme moi-mme!...

Aucun bruit ne sortit de la loge du meurtrier, je compris  ce silence
que mon intention avait t saisie par Hyeronimo, et que je pouvais,
sans danger, laisser la zampogne, reprendre ma cruche et ouvrir le
cachot.

Je m'approchai donc avec plus de confiance de la sombre lucarne,
assombrie encore par le noir pilier, et je jetai un regard furtif 
travers les barreaux de fer du premier grillage; je ne vis que deux
yeux fixes qui me regardaient du fond du cachot, tout au fond de la
nuit rgnant derrire la seconde grille.

C'tait lui, ma tante! qui ne savait encore que penser et qui me
regardait du fond de l'ombre.

 ma vue, quelque chose remua sous un tas de chanes et se leva de la
paille, sur son sant, en tendant deux bras enchans vers le jour et
vers moi.

C'tait lui, mon pre! Je le devinai plutt que je ne le reconnus aux
traits de son visage, tant l'ombre tait noire dans la caverne du
pauvre innocent. Je mis un doigt sur mes lvres pour lui dire, sans
parler, de se taire, et, dposant ma cruche de l'autre main, j'ouvris,
comme on me l'avait montr le matin, la premire grille, et j'entrai
tout entire dans la premire moiti du cachot o je n'tais spare
d'Hyeronimo que par la seconde grille.

Je m'lanai, les bras aussi tendus vers les siens, avec tant de
force, que mon front meurtri semblait vouloir enfoncer les barreaux
nous par des noeuds de fer, comme mes agneaux quand ils se battent,
pour sortir de l'table, contre la cloison d'osier qui les enferme.

Mais lui, en voyant ce chapeau de Calabre, ces cheveux coups, ces
habits d'homme sur le corps de sa soeur dont il ne reconnaissait que
peu  peu le visage, semblait ptrifi  sa place et laissait retomber
ses bras devant lui, avec un bruit de chanes qui consternait
l'oreille. Il avait plutt l'air de quelqu'un qui recule au lieu de
quelqu'un qui avance, il semblait ptrifi par les murs de sa prison.

--Quoi! tu ne reconnais pas Fior d'Aliza, lui dis-je  demi-voix,
parce qu'elle a chang d'habits et qu'elle a coup ses cheveux pour te
rejoindre! C'est moi, c'est ta soeur, c'est mon pre et ma tante,
c'est tout ce qui t'aime entr avec moi dans ton spulcre pour
t'arracher  la mort au prix de leur propre vie, s'il le faut, ou du
moins pour mourir avec toi si tu meurs.


CXCVI

Ma voix, qu'il reconnut, lui ta le doute, et il s'lana  son tour
vers moi de toute la longueur de sa chane rive au mur dans le fond
de la prison; elle tait juste assez longue pour que le bout de nos
doigts, mais non pas nos lvres, pussent se toucher.

Nous les entrecroismes aussi serrs et aussi forts que les noeuds de
son grillage de fer, et nous nous mmes  pleurer sans rien dire, en
nous regardant  travers nos larmes, comme ces mes du purgatoire qui
se regardent  travers les limbes d'une flamme  l'autre, dans les
images, le long du chemin.


CXCVII

Je finis, la premire, par sangloter tellement qu'aucune parole
articule ne pouvait sortir tout entire de mes lvres. Mais lui, plus
fort, plus homme, plus courageux, revenu de son premier tonnement,
parla le premier.

Le son de sa voix m'entra comme une musique dans tout le corps, je
crus qu'un esprit de lumire tait entr dans la caverne et m'avait
parl.

--Comment es-tu l, ma pauvre me? me dit-il. Qui t'a appris o
j'tais moi-mme? Que veut dire cet habit d'homme dont tu es
travestie? cette zampogne que j'ai entendue la nuit dernire du haut
du ciel et qui s'est approche tout  l'heure, comme une mmoire et
une esprance, de ma lucarne? Que fait le pre? Que fait la tante? Le
chien est-il mort? Qui est-ce qui a soin de leur nourriture? Quelle
est ton ide en les quittant et en prenant ce dguisement pour me
suivre?


CXCVIII

--Mon ide, rpondis-je, je n'en sais rien; je n'en ai eu qu'une dans
le coeur quand je t'ai vu garrott par les sbires et emmen par eux 
la mort, je n'ai pas pu me retenir de descendre o tu allais, et je
suis descendue  Lucques, comme la pierre qui roule de la montagne en
bas dans la plaine par son poids et par sa pente, sans savoir pourquoi
et sans pouvoir s'arrter; voil.

Alors je lui racontai prcipitamment comment j'avais pris les habits
et la zampogne de mon oncle dans le coffre, afin de ne pas tre
expose, comme une pauvre fille, aux poursuites, aux insolences et aux
libertinages des hommes dans les rues; comment mon oncle et ma tante
avaient voulu s'opposer par force  mon passage, comment le pre
Hilario leur avait dit, au nom du bon Dieu: Laissez-la faire son ide;
comment il avait promis d'avoir soin d'eux,  dfaut de leurs deux
enfants, dans la cabane; comment une noce, qui avait besoin d'un
musicien, m'avait ramasse sur le pont du _Cerchio_; comment cette
noce s'tait trouve tre la noce de la fille du _bargello_; comment
leur gendre, en s'en allant de la maison avec sa _sposa_, avait laiss
vacante la place de serviteur et de porte-clefs de la prison; comment
la femme et le mari, tromps par mes vtements et contents de ma
figure, m'avaient offert de les servir  la place du partant; comment
j'avais pressenti que la prison tait la vraie place o j'avais le
plus de chance de trouver et de servir mon frre prisonnier; comment
j'avais jou de ma zampogne, dans ma chambre haute au sommet de la
tour, pendant la nuit, afin de lui faire connatre, par notre air de
la grotte, que je n'tais pas loin et qu'il n'tait pas abandonn de
tout le monde, au fond de son cachot, o il avait t jet par les
sbires; comment le _bargello_ m'avait appris mon service le matin et
comment j'avais compris que le meurtrier c'tait lui; comment j'tais
parvenue, petit  petit,  l'empcher de pousser aucun cri en me
revoyant; comment je le verrais  prsent  mon aise, et sans qu'on se
doutt de rien, tous les jours! Enfin tout.


CXCIX

Il restait comme bahi de surprise et d'ivresse en m'coutant, et il
m'arrosait les doigts de larmes chaudes, comme si son coeur tait un
foyer, en m'coutant et en dvorant mes pauvres mains de ses lvres;
mais quand j'ajoutai que ma pense tait de gagner de plus en plus la
confiance du _bargello_, de drober la grosse clef de la prison, de me
procurer une lime et de la lui apporter pour qu'il scit sa chane, de
lui ouvrir moi-mme du dehors les deux portes grilles du cachot et de
le faire vader vers la mer quand on saurait son jugement par les
juges de Lucques:


CC

--Oh! cela, s'cria-t-il, jamais! jamais! Je ne limerai pas ma chane,
je ne m'vaderai pas de la prison en te laissant derrire moi
prisonnire  ma place, et punie pour la complicit dans l'vasion
d'un homicide; je ne me sauverai pas du duch avec toi, en enlevant en
toi la seule nourricire et la seule consolation de nos deux pauvres
vieux, avec leur chien, dans la montagne. Non, non, je mourrai plutt
mille fois pour un faux crime, que de vivre par un vrai crime dont toi
et eux vous seriez punis  jamais pour moi! Pourquoi donc est-ce que
je voudrais vivre et comment donc pourrais-je vivre alors, puisque je
ne regrette rien que toi et eux dans ce bas monde, et qu'en me sauvant
c'est toi et eux que j'aurai sacrifis et perdus?


CCI

Je n'avais pas pens  cela, monsieur, et, tout en dplorant qu'il ne
voult pas suivre mon ide de le faire sauver, je ne pus m'empcher
d'avouer qu'il disait trop juste et qu' sa place j'aurais
certainement dit ainsi moi-mme. Mais une pauvre fille des montagnes,
amoureuse et dsole, mon pre et ma tante, excusez-moi cela, ne pense
pas  tout  la fois; je ne pensais alors ni  moi, ni  vous, mais au
pauvre Hyeronimo. Si j'ai eu tort, j'en ai t bien punie.

Quand nous emes ainsi longtemps parl bouche  bouche, coeur  coeur,
 travers les froides grilles du cachot, trois coups de marteau de
l'horloge de la cour, rsonnant comme un tremblement de l'air, sous
les souterrains, nous apprit que trois heures s'taient coules dans
une minute et qu'il tait temps de nous arracher l'un  l'autre, si
nous ne voulions pas tre surpris par le retour du _bargello_.

Nous convnmes ensemble que tel ou tel air de ma zampogne, pendant la
nuit, du haut de ma tour, voudrait dire telle ou telle chose: peine,
consolation, esprance, bonne nouvelle, absence ou prsence du
_bargello_ et toujours amour! Car le poids du coeur en fait dcouler
enfin les secrets, ma tante! Et cette fois, malgr notre silence et
notre ignorance de nous-mmes jusque-l, nous n'avions pas pu nous
cacher que nous nous aimions, non-seulement de naissance, mais
d'amour, et que l'absence ou la mort de l'un serait la mort de
l'autre.

J'avais bien rougi en lui avouant ce que je sentais, sa voix avait
bien trembl en me confessant pour la premire fois que je ne faisais
pas deux avec lui dans son ide et dans ses rves, et que s'il n'avait
rien os dire encore  sa mre et  son oncle pour qu'on nous fiant
ensemble  San Stefano, c'tait  cause de mes silences, de mes
tristesses, de mes loignements de lui depuis quelques mois, qui lui
avaient fait douter s'il ne me causerait pas de la peine en me
demandant pour fiance  nos parents; il me dit mme qu'il ne
regrettait en ce moment ni la prison, ni la mort, puisque son malheur
avait t l'occasion qui avait forc le secret de mon coeur.

Oh! que nous nous dmes de douces paroles alors,  travers les
barreaux, ma mre! et que mme en ne nous parlant pas, mais en nous
entendant seulement respirer, nous tions contents! Il me semblait que
je buvais du lait par les pores, et qu'une douceur que je n'avais
jamais prouve me coulait dans toutes les veines et m'alanguissait
tous les membres, comme si j'allais mourir et que la mort ft  la
fois une mort et une rsurrection. Je prsume que le paradis sera
quelque chose comme l'ternelle surprise et l'ternel aveu d'un
premier amour, entre ceux qui s'aimaient et qui ne se l'taient jamais
dit!


CCII

Au second battement de marteau de l'horloge qui nous avertissait, je
m'en allai  contre-coeur en reculant, en revenant, en reculant
encore, comme si nous ne nous tions pas tout dit; mais le danger
pressait: je refermai la grille sur lui, je ramassai ma zampogne et je
revins m'asseoir sur les marches du clotre et de la cour, vis--vis
du puits des colombes, et, pour que personne ne se doutt de rien
parmi les prisonniers et les prisonnires, j'eus l'air de m'tre
endormie pour la sieste, au pied d'un pilier, et je me mis  jouer des
airs de zampogne comme pour passer le temps.

Ah! mes airs cette fois n'taient pas tristes, allez! Je ne sais pas
o je les prenais, mais le bonheur de savoir qu'il m'aimait et le
soulagement que j'prouvais de lui avoir os dire enfin: Je t'aime!
l'emportaient sur tout, prison, grilles, chanes, chafaud mme; la
zampogne semblait plutt dlirer que jouer sous mes doigts, et les
notes qui s'chappaient criaient de joie, insenses, comme les eaux de
la grotte, amasses dans le bassin et longtemps retenues, quand nous
ouvrons les rigoles, s'lancent en cascades en se prcipitant en cume
et en bondissant au lieu de couler, et je me disais: Il m'entend, et
ce dlire est un langage  son oreille qui lui apprend ce que ma
bouche n'a pas achev de lui confesser.

Les prisonniers se pressaient aux lucarnes et croyaient peut-tre que
j'tais tombe en folie. Les colombes mmes battaient des ailes comme
de plaisir  m'entendre, ces jolies btes se regardaient, se
becquetaient, se lissaient les plumes et semblaient se dire: Tiens!
en voil une qui est donc aussi amoureuse que nous!


CCIII

 propos des colombes, ma tante, j'ai oubli de vous dire qu'une ide
m'tait venue, en quittant Hyeronimo, de me servir de ces doux oiseaux
pour nos messages de la tour au cachot et du cachot  ma chambre
haute.

Vous savez comme j'tais habile  apprivoiser les oiseaux  la
montagne, et comme je les retenais sans cage, sur le toit,  la
fentre et jusque sur mon lit. Je dis donc  Hyeronimo ce que je
voulais faire.

--miette, lui dis-je, tous les matins, un peu de la mie de ton pain
de prison, et rpands ces miettes, toutes fraches, sur le bord
intrieur du mur  hauteur d'appui o tu t'accoudes quelquefois pour
regarder couler l'heure au soleil; petit  petit, la plus hardie
viendra becqueter entre les barreaux, puis jusque dans ta main; tu lui
caresseras les plumes sans la retenir, et tu la laisseras librement
s'envoler, revenir et s'envoler encore; bientt elle aura pour toi
l'amiti que toutes les btes ont naturellement pour l'homme qui ne
leur fait point de mal, tu la prendras dans ton sein, elle becquettera
jusqu' tes lvres, elle se laissera faire tout ce que tu voudras
d'elle; moi, de mon ct, je vais en prendre une sur la margelle du
puits et l'emporter sous ma chemise, dans mon sein, l-haut, dans ma
chambre; je l'empcherai seulement une heure ou deux de s'envoler, je
lui donnerai des graines douces et du mas sucr sur le bord de ma
fentre, et je la lcherai ensuite pour qu'elle rejoigne ses compagnes
dans la cour; tu la reconnatras au bout de fil bleu que j'aurai nou
 ses jambes roses, et c'est celle-l que tu apprivoiseras de
prfrence en faisant peur aux autres; au bout de deux ou trois jours,
tu verras qu'elle viendra  tout moment te visiter, et qu' tout
moment aussi elle remontera de la lucarne  ma tour, pour redescendre
encore de ma tour  ton cachot.

J'effilerai ma veste et ma ceinture, et quand le fil sera blanc, rouge
ou bleu, cela voudra dire: Bonne nouvelle! et, quand il sera brun ou
noir, cela voudra dire: Prenons garde, tremblons et prions! Toi, tu
lui attacheras un fil  la patte pour me dire: Je pense  toi, je t'ai
comprise, je suis content ou je suis en peine. Nous saurons ainsi, 
toute heure, grce  ce messager, ce qui se remue dans nos coeurs ou
dans nos sorts, sans que la prsence du _bargello_ dans la cour puisse
empcher nos confidences.


CCIV

Quand le _bargello_ rentra du tribunal et qu'il entendit la zampogne
dans la cour, il vint  moi.

--C'est bien, me dit-il, mon garon, j'aime que ma prison soit gaie et
que mes prisonniers aient de bons moments que Dieu leur permette de
prendre, mme en leur donnant tant de mauvais jours.

Gaie!... Elle ne le sera pas longtemps, ajouta-t-il  voix basse et en
se parlant  lui-mme.

Je plis sans qu'il s'en apert, et je me doutais qu'on avait
peut-tre jug  mort celui qu'ils appelaient le meurtrier. Je n'osai
rien tmoigner de mon angoisse, de peur de me rvler, et j'attendis
que le _bargello_ ft ressorti de la prison pour faire parler, si
j'osais, sa bonne femme.

Hlas! je n'eus pas grand'peine  provoquer ces renseignements; ds
que je la rencontrai, en sortant du clotre, dans la cuisine o
j'allais chercher les paniers de provende pour le souper des
prisonniers:

--Tu auras trop tt une cuelle de moins  leur servir, me dit-elle
avec une vraie compassion.

--Quoi! dis-je avec peine, tant le dsespoir me serrait la gorge, le
meurtrier a t jug?

-- mort! murmura-t-elle en me faisant un signe de silence avec ses
lvres.

-- mort! m'criai-je en laissant retomber le panier sur le carreau.

--Pauvre enfant, dit-elle, on voit bien que tu as bon coeur, car tu as
pli  l'ide du supplice d'un misrable qui ne t'est rien, pas plus
qu' moi, ajouta-t-elle, et pourtant je n'ai pas pu m'empcher de
plir, de trembler et de pleurer moi-mme, tout  l'heure, quand j'ai
entendu l'officier accusateur du conseil de guerre conclure son long
discours par ce mot terrible: la mort! sous les balles des sbires,
sur la place des excutions de Lucques, et son corps livr au
bourreau, comme celui d'un dcapit par la hache, et enseveli par les
frres de la Misricorde dans le coin du _Campo-Santo_ rserv aux
meurtriers, avec la croix rouge sur leur spulcre. Il ne reste plus
qu' lui signifier son jugement et  le faire ratifier par monseigneur
le duc.

Mais, me dit-elle, garde-toi de rien dire dans la prison de ce que je
te dis l, mon enfant; les meurtriers mme sont des chrtiens, le
repentir leur appartient comme  nous tous pour racheter l-haut le
crime qu'on ne leur peut pas remettre ici-bas. Il ne faut pas les
faire mourir autant de fois qu'il y a de minutes entre le jour o on
les condamne et le jour o on les frappe avec le fer ou avec le plomb.
Quand le duc a sign le jugement, quand il n'y a plus d'appel et plus
de remde  leur sort, on les instruit avec mnagement du supplice qui
les attend; on leur laisse quatre semaines de grce entre l'arrt et
l'excution pour bien se prparer avec leur confesseur  paratre
rsigns et purifis devant Dieu, et pendant tout cet intervalle de
temps, qui s'coule entre la signification du jugement et la mort, on
les traite non plus comme des criminels qu'on maudit, mais comme des
malheureux dj innocents par le supplice qu'ils vont subir.

C'est une belle loi de Lucques, n'est-ce pas, celle-l, c'est une loi
de vrais chrtiens qui donne le temps de revenir  Dieu avant que de
quitter la terre, et qui suppose dj innocents ceux  qui Dieu
lui-mme va pardonner au tribunal de sa misricorde? On les dlivre
alors de leurs chanes, on les laisse s'entretenir librement dans le
clotre avec leurs parents, leurs amis, leurs femmes, et surtout avec
les prtres ou les religieux, de quelque couvent que ce soit, qu'ils
demandent pour se prparer au grand passage. Tu pourras alors laisser
le meurtrier, ses membres libres, aller et venir de sa loge dans la
chapelle de la prison, au fond de la cour, sous le clotre, entendre
les offices des morts qu'on lui rcitera tous les jours, et jouir
enfin de toutes les douceurs compatibles avec sa rclusion.


CCV

Je buvais toutes ces paroles et je roulais dj dans ma pense, avec
l'horreur de notre sort  tous les deux, le rve d'y faire chapper,
malgr lui s'il le fallait, celui qui ne voulait pas vivre sans moi et
aprs lequel moi-mme je ne voulais que mourir.

Quand je fus peu  peu, en apparence, remise des confidences de la
bonne femme, je repris le panier et je rentrai dans la cour pour
distribuer la soupe du soir de loge en loge. Lorsque je fus arrive 
la dernire loge, dont le pilier du clotre empchait la vue aux
autres, j'appelai  voix basse Hyeronimo et je lui dis rapidement ce
que m'avait dit longuement la matresse des prisons, afin que, si
c'tait pour lui la mort, la voix qui la lui annonait la lui ft plus
douce, et que, si c'tait la vie, la parole qui la lui apportait la
lui ft plus chre.

--Mais c'est la vie! lui dis-je, Hyeronimo, mon frre, mon compagnon
dans le paradis comme sur la terre, ce sera la vie, sois-en sr! Tu ne
me refuseras pas de la recevoir de ma main pour nos parents; ces
quatre semaines de soulagement de ta chane descelle du mur, de
prires, de visites, de consolations, d'entretiens avec le prtre
appel par toi dans ton cachot, nous offriront un moyen ou l'autre de
nous sauver ensemble de ces murs.

--Oh! si c'est ensemble, dit-il, en me jetant un regard qui semblait
rflchir le firmament et clairer le cachot tout entier; oh! si c'est
ensemble, je le veux bien, je le veux comme je veux respirer pour
vivre: avec toi, tout; sans toi, rien; me dlivrer par ta captivit 
ma place, plutt mourir un million de fois au lieu d'une!


CCVI

Je vis qu'avec ce pieux mensonge de me sauver avec lui, j'en ferais ce
que je voudrais au dernier moment.

--Eh bien! lui dis-je, je vais me procurer la lime  l'aide de
laquelle une pauvre prisonnire, qui est ici  ct avec son petit
enfant, a sci les fers du beau galrien, son fianc, et, quand
j'aurai la lime je serai bien aussi habile qu'elle  scier un des
barreaux, qu'elle l'a t  scier un chanon du bagne.

J'avais dj mon ide, mon pre!

--Va donc! et que Dieu et ses anges te bnissent, murmura tout bas
Hyeronimo; mais souviens-toi qu'entre la libert sans toi et la mort
avec toi, je n'hsiterai pas une heure, ft-elle ma dernire heure!


CCVII

Je le quittai tranquille et prpar  recevoir, sans se troubler, le
lendemain, la signification de l'arrt par la bouche du prsident du
conseil de guerre.

Je m'approchai avec un visage gracieux, compatissant, de la loge de la
femme du galrien qui donnait le sein  son nourrisson; je la
plaignis, je la flattai d'une prochaine dlivrance, de la certitude
de retrouver son amant aprs sa peine accomplie; je la provoquai  me
raconter toutes les circonstances que dj je connaissais de ses
disgrces; je fis vite amiti avec elle, car ma voix tait douce,
attendrie encore par l'motion que j'avais dans l'me depuis le matin;
de plus nous tions du mme ge, et la jeunesse ne se dfie de rien,
pas plus que l'amour et le chagrin.

Enfin, aprs une heure d'entretien, nous tions bons amis, quoique je
fusse le porte-clefs et elle la prisonnire.

--Est-ce que vous ne donneriez pas beaucoup, lui demandai-je, pour que
votre petit et deux tasses de lait au lieu d'une?

--Oh! dit-elle, je donnerais tout, car le petit souffre de la faim
avec mon lait, qui est si rare et si amer sans doute; mais je n'ai
plus un baoque  donner contre du lait. Que faire?

--Est-ce que vous ne possdez aucun objet de petit prix  faire vendre
pour vous procurer un petit adoucissement de plus pour le petit qui
est si maigre?

--Moi, dit-elle, en paraissant chercher dans sa mmoire sans y rien
trouver: non, je n'ai plus rien au monde, dans les poches de ma
veste, que sa boucle d'oreille de laiton casse, qu'il m'avait donne
le jour de nos noces, et la lime que je lui avais achete pour limer
sa ceinture de fer et qu'il m'a rendue en s'vadant, comme deux
reliques de notre amour et de notre dlivrance. Mais, except le coeur
de celle  qui ces reliques rappellent des heures tristes ou douces,
qui est-ce qui donnerait un carlin de cela?

--Moi, lui dis-je, non point des carlins ou des baoques, parce que je
n'en ai point  ma disposition, mais deux cuelles de lait au lieu
d'une, parce que je puis doubler  mon gr les rations des
prisonniers, et cela dans votre intrt, ajoutai-je, car si on venait
 visiter les poches des dtenus et qu'on y dcouvrt cette lime, on
supposerait que vous l'avez sur vous pour en faire mauvais usage et on
doublerait peut-tre le temps de votre peine ou on vous en enlverait
sans doute la consolation.

--Oh! Dieu, dit la jeune mre, serait-on bien assez barbare! Mais vous
avez peut-tre raison, dit-elle, en fouillant dans ses poches avec
prcipitation.

Tenez! voil la boucle d'oreille et la lime sourde, et elle me glissa
par-dessous les barreaux un petit peloton de fil noir qui contenait
les deux reliques de son amant.

Elle pleurait en me les remettant, et ses doigts semblaient vouloir
retenir ce que me tendait sa main. Je pris le peloton, je le droulai,
je pris la lime, que je glissai entre ma veste et ma chemise, et je
lui rendis la boucle d'oreille casse, qu'elle baisa plusieurs fois en
la cachant dans sa poitrine.


CCVIII

Ce fut ainsi qu' tout risque je me procurai cette lime que je
n'aurais pu me procurer dans la ville de Lucques, parce qu'une fois
entr en fonctions, un porte-clefs ne peut plus sortir des murs, et
parce que, si j'avais fait acheter une lime par le _piccinino_ ou par
un autre commissionnaire de la prison, ou aurait souponn que j'avais
t corrompue par un de mes captifs, et que je voulais  prix
d'argent lui fournir le moyen de s'vader.


CCIX

Le lendemain, de grand matin, pendant que je balayais le vestibule et
la gele, un grand nombre de messieurs, vtus de robes noires et
rouges, vinrent lire au pauvre Hyeronimo son arrt et lui signifier
que le duc ayant ratifi la sentence, il n'avait plus de recours qu'en
Dieu et qu'il avait quatre semaines et quatre jours pour se prparer 
la mort.

Il devait tre fusill sur les remparts de Lucques, au milieu d'une
petite place, devant la caserne des sbires, en rparation de ceux de
cette caserne qu'il avait tus ou blesss.

Par bonheur, je n'assistai pas  la lecture de la sentence, parce que,
dans ces occasions, la justice ne laissait entrer avec elle que le
_bargello_.

Quand ils sortirent, les hommes noirs disaient entre eux:

--Quel dommage qu'un si jeune homme et un si bel adolescent ait un
visage si trompeur et si candide! Avez-vous vu de quel front
tranquille et rsign il a entendu son arrt sans vouloir ni confesser
son crime, ni demander sa grce, ni insolenter la justice? Ce serait
un bien grand innocent, si ce n'tait pas le plus prcoce des
hypocrites.


CCX

Pendant que j'entendais sans lever la tte de dessus le pav, que je
faisais semblant de laver avec mon eau et mon ponge, Dieu sait ce que
je pensais en moi-mme de la justice des homme qui voit le crime et
qui ne lit pas dans les coeurs.

Le dernier des juges qui sortait dit  l'autre:

--Il est fcheux qu'on n'ait pas pu dcouvrir o cette jeune fille, sa
complice, s'est enfuie de leur caverne dans les bois comme une biche
sauvage, on aurait eu par elle tous les motifs et tous les dtails du
forfait!

Je compris par l qu'on m'avait cherche et que, sans doute, on me
cherchait encore, et que je devais plus que jamais viter de me
laisser reconnatre pour ce que j'tais. Toutes les fois qu'on
frappait du dehors  la porte de fer de la prison, je laissais le
_piccinino_ aller tirer le verrou aux trangers, et, sous un prtexte
ou l'autre, je montais dans ma tour pour viter les regards des sbires
ou des curieux. J'y passais mon temps  prier Dieu, et  apprivoiser
la plus jeune des colombes.

Il ne m'avait pas fallu beaucoup de jours pour la priver et pour en
faire l'innocente messagre entre la lucarne de ma chambre et la
lucarne du meurtrier;  toutes les penses que j'avais, je lui mettais
un nouveau fil  la patte, tantt brun, tantt rouge, tantt blanc,
comme mes penses elles-mmes, selon leur couleur; puis je battais mes
mains l'une contre l'autre pour l'effrayer un peu, afin qu'elle
s'envolt vers Hyeronimo et qu'elle le dsennuyt par ses caresses.

Hyeronimo, de son ct, lui baisait la gorge et lui remettait toujours
 la patte le fil bleu de sa ceinture, qui voulait dire: amour ou
amiti entre lui et moi. Ah! si nous avions su crire! Mais o
aurions-nous appris nos lettres? nos pres, nos mres, nos oncles ne
savaient que par coeur leurs prires. Hormis les courts moments o
mon service m'appelait dans la cour et o je pouvais entrer dans le
cachot et baiser ses chanes, nos seuls moyens de communication
ensemble taient donc la colombe et la zampogne.

Je continuai  en jouer tous les soirs et une partie des nuits, pour
reporter, par les sons, la pense d'Hyeronimo en haut, vers moi et
vers nos beaux jours dans la montagne. La femme du _bargello_ aimait
bien les airs que je jouais ainsi pour un autre, et elle me disait le
matin:

--Je ne sais pas ce qu'il y a dans ta zampogne, mais elle me fait
rver et pleurer malgr moi, comme si elle disait je ne sais quoi de
ma jeunesse  mon coeur; ne crains pas, mon garon, d'en jouer tout 
ton aise, mme quand tu devrais me tenir veille pour l'entendre:
j'ai plus de plaisir  veiller qu' dormir, en l'coutant.

Les pauvres prisonniers me disaient de mme:

--Au moins notre oreille est libre quand notre me suit dans l'air les
sons qui chantent ou qui prient avec ton instrument.

Mais il n'y avait que Hyeronimo qui comprt ma pense et la sienne
dans les joies ou dans les tristesses de la zampogne: nos deux mes
s'unissaient dans le mme son!

La pauvre femme du forat seule ne s'y plaisait pas.

--Ah! soupirait-elle en soulevant son beau nourrisson endormi du
mouvement de sa poitrine,  prsent qu'il n'y est plus, je ne pense
plus seulement  la musique; quand un air ne tombe pas dans un coeur,
qu'importe? Ce n'est que du vent.

Mais quels moments dlicieux, quoique tristes, comptaient pour lui et
pour moi les votes de son cachot, quand j'y rentrais le matin avant
que le _bargello_ ft lev, pendant que le _piccinino_ dormait encore
et que personne ne pouvait nous surprendre ou nous entendre!

 peine, dans ces moments-l, regrettions-nous d'tre en prison, tant
le bonheur de nous tre avou notre amour nous inondait tous les deux!
Qu'est-ce qu'il me disait, qu'est-ce que je lui disais, je n'en sais
plus rien; pas beaucoup de mots peut-tre, rien que des soupirs, mais
dans ces silences, dans ce peu de mots, il y avait d'abord la joie de
savoir que nous nous tions tromps et bien tromps, monsieur, en
croyant depuis six mois que nous avions de l'aversion l'un pour
l'autre, tandis que c'tait par je ne sais quoi que nous nous fuyions
comme deux chevreaux qui se cherchent, qui se regardent, qui se font
peur et qui reviennent pour se fuir et se chercher de nouveau, sans
savoir pourquoi.

Ensuite la pense des jours sans fin que nous avions passs ensemble,
depuis que nous respirions et que nous grandissions dans le berceau,
dans la cabane, dans la grotte, dans la vigne, dans les bois, sans
songer que jamais nous pourrions tre dsunis l'un d'avec l'autre, et
puis ceci, et puis cela, que nous n'avions pas compris d'abord dans
nos ignorances, et que nous nous expliquions si bien  prsent que
nous nous tions avou notre penchant, contrari par nous seuls, l'un
vers l'autre; et puis la fatale journe de la coupe du chtaignier, et
puis celle de ma blessure par le tromblon du sbire, quand il avait
tanch mon sang sur mes bras avec ses lvres; et puis ma folie de
douleur et ma fuite de la maison sans savoir o j'allais pour le
suivre, comme la mousse suit la pierre que l'avalanche dracine; et
puis ma pauvre tante et mon pre aveugle abandonns  la grce de Dieu
et  la charit du pre Hilario, dans notre nid vide; et puis
l'esprance que les anges du ciel nous dlivreront des piges de la
mort o nous tions pris, tels que deux oiseaux, pour nous punir d'en
avoir dnich, les printemps, tant d'autres dans nos piges de
noisetier, quand nous tions enfants; et puis la confiance de nous
sauver de l, plus tard, d'une manire ou d'autre, car les quatre
semaines et les quatre jours nous paraissaient si longs, que nous ne
pensions jamais en voir la fin.

Vous savez, monsieur, quand on est si jeune et que l'on compte si peu
de mois dans la vie passe, les mois  venir paraissent longs comme
des annes. Nous nous croyions srs, aprs nous tre ainsi rejoints,
de rencontrer une bonne heure dans tant d'heures devant nous, et nous
jouissions de nos minutes d'entretien comme si elles avaient form des
heures et que les heures n'eussent pas form des semaines.




CHAPITRE VII


CCXI

--Mais vous, pauvres gens, aveugles et abandonns  vous deux dans
cette cabane, sans nice et sans fils, et presque sans chien, que se
passait-il, pendant ce temps, dans votre esprit? demandai-je 
l'aveugle, pre de Fior d'Aliza.

--Ah! monsieur, me rpondit l'aveugle, il ne se passait rien les
premiers jours que des dsolations, des dsespoirs et des larmes.
Quelle mort attendait Hyeronimo  Lucques, devant les juges tromps et
irrits par les sbires? Quels hasards dangereux rencontrerait Fior
d'Aliza sur ces chemins inconnus et dans une ville trangre, au
milieu d'hommes et de femmes acharns contre l'innocence, si l'on
venait  dcouvrir son dguisement? O trouverait-elle un gte pour
les nuits, sa nourriture pendant les jours? Comment, vermisseau comme
elle tait, ainsi que nous, aux yeux des riches et des puissants,
parviendrait-elle soit  pntrer vers son cousin dans des cachots,
soit  s'introduire dans des palais gards par des sentinelles, pour
tomber  genoux devant monseigneur le duc?

Comment, si elle tait jamais reconnue par un des plerins ou des
sbires extasis de sa beaut, quand ils l'avaient aperue sur notre
porte, chapperait-elle aux poursuites du chef des sbires qui avait
commis tant de ruses pour l'obtenir de sa tante? Comment
connatrions-nous nous-mmes ce qui se passait l-bas, au pays de
Lucques, sans nouvelles de nos enfants, si nous n'y descendions pas
nous-mmes, ou bien, si nous parvenions  y descendre, les exposant 
tre reconnus rien qu'en demandant  l'un ou  l'autre si on les avait
vus?

Obligs de rester dans notre ignorance, si nous nous tranions jusqu'
Lucques, ou mourant de nos inquitudes, si nous n'y descendions pas!
Ah! monsieur, le sommeil n'tait pas venu une heure de suite sur nos
yeux depuis le jour du malheur; nous n'avions la nuit d'autre bruit
dans la cabane que le bruit confus de nos sanglots, mal touffs sur
nos bouches, et de temps en temps les cris de douleur involontaires du
petit chien, couch sur le pied de mon lit, quand sa jambe coupe, qui
n'tait pas encore gurie, lui faisait trop mal, et qu'il implorait ma
main pour le retourner sur sa paille.

Non, je ne pense pas, quoi qu'on en dise l-haut au couvent quand on y
prche sur les peines de l'enfer aux plerins, que les peines mmes de
l'enfer puissent dpasser nos peines dans notre esprit.

Quant  la nourriture, nous n'y pensions seulement pas, bien que nous
n'eussions plus, pour soutenir nos misrables corps et pour nourrir le
chien Zampogna, que quelques crotes de pain dur, que le pre Hilario
nous avait laisses dans sa besace jusqu' son retour.

Voil tout ce qui se passait au grand chtaignier, monsieur: la
misre, et le chagrin qui empchait de sentir la misre.


CCXII

Le septime jour pourtant nous emes deux grandes consolations, car la
Providence n'oublie pas mme ceux qui paraissent les abandonns de
Dieu.

Premirement, le petit chien Zampogna fut tout  fait guri de sa
jambe coupe et commena  japper un peu de joie autour de nous en
gambadant sur ses trois pattes, devant la porte, comme pour me dire:
Matre, sortons donc et allons chercher ceux qui manquent  la maison;
je puis  prsent te servir et te conduire comme autrefois; fie-toi 
moi de choisir les bons sentiers et d'viter les mauvais pas; et il
s'lanait sur le chemin qui descend vers Lucques comme s'il et
compris que ses deux amis taient l-bas; puis il revenait pour s'y
lancer encore.


CCXIII

Secondement, le pre Hilario remonta pniblement et tout essouffl par
le sentier de la ville au couvent, et, jetant sa double besace pleine
comme une outre sur la table du logis:

--Tenez, nous dit-il, voil l'aumne de la semaine pour le corps; le
prieur m'a dit de quter d'abord pour vous comme les plus misrables;
le couvent ne manque de rien pour le moment, grce aux plerinages de
la Notre-Dame de septembre, qui va remplir les greniers de farine et
les celliers d'outres de vin.

Et puis, ajouta-t-il, voil l'aumne de l'esprit. coutez-moi bien.

Alors, il nous raconta qu'il avait frapp  toutes les portes de
Lucques pour savoir si l'on avait entendu parler d'un homicide commis
dans la montagne, sur un brigadier de sbires, et si l'on savait
quelque chose du sort qu'on rservait au jeune montagnole; qu'on lui
avait rpondu qu'il serait jug prochainement par un conseil de
guerre, et qu'en attendant il tait renferm dans un des cabanons de
la prison, sous la surveillance du _bargello_; que le _bargello_ tait
incorruptible, mais trs-humain, et qu'il n'aggraverait certainement
pas jusqu' l'chafaud les peines du pauvre criminel. Il ajouta que,
mme aprs le jugement, on avait encore le recours en grce auprs de
monseigneur le duc et que, dans tous les cas, le condamn avait encore
un sursis de quatre semaines et de quatre jours entre l'arrt suprme
et l'excution; enfin que, pendant ces quatre semaines et ces quatre
soleils de sursis, le condamn, soulag de toutes ses chanes derrire
sa grille, ne subissait plus le secret, mais qu'il tait libre de
recevoir dans sa prison ses parents, les prtres, les moines
charitables et tous les chefs des confrries pieuses de la ville et
des montagnes, tels que frres de la Misricorde, frres de la
Sainte-Mort, pnitents noirs et pnitents blancs, dont l'oeuvre est de
secourir les prisonniers, de sanctifier leur peines et mme leur
supplice.

 ce mot, monsieur, nous tombmes, ma belle-soeur et moi,  la
renverse contre la muraille, les mains sur nos yeux, en criant:
Est-il bien possible! Quoi! aurait-on bien le coeur de supplicier un
pauvre enfant innocent dont tout le crime a t de dfendre nous et sa
cousine?


CCXIV

--Rassurez-vous un peu, nous dit le frre quteur, sans toutefois trop
compter sur la justice des hommes, qui n'est souvent qu'injustice aux
yeux de Dieu et qui n'a pour lumire que l'apparence au lieu de la
vrit.

--Et ma fille? ma fille? ma Fior d'Aliza, s'criait ma belle-soeur,
n'en avez-vous donc appris aucune nouvelle par les chemins ou sur les
places de Lucques?

--Aucune, rpondit le vieux frre; c'est en vain que j'ai demand
discrtement aux portes de tous les couvents o l'on distribue gratis
de la nourriture aux ncessiteux, vagabonds, mendiants ou autres, si
l'on avait vu tendre son cuelle  un jeune et beau pifferaro des
montagnes; c'est en vain que j'ai demand aux marchands sur leurs
portes, aux vendeuses de lgumes sur leur march, si elles avaient
entendu de jour ou de nuit la zampogne d'un musicien ambulant jouant
des airs, au pied des Madones, dans leurs niches ou devant le portail
des chapelles. Tous et toutes m'ont affirm que, depuis la noce de la
fille du _bargello_ avec un riche _contadino_ des environs, on n'avait
pas entendu une seule note de zampogne dans la ville, attendu que ce
n'tait pas la saison o les musiciens des Abruzzes descendaient aprs
les moissons dans les plaines.

Ces rponses uniformes m'avaient donn d'abord  penser que votre
fille n'avait pas os entrer  Lucques et qu'elle errait  et l dans
les villages voisins, comme un enfant qui regarde les fentres des
maisons et qui voudrait bien y pntrer, sans oser toutefois
s'approcher des portes. Puis, en rflchissant mieux et en me
demandant comment la noce d'un _contadino_ avec la fille du _bargello_
avait pu trouver un _pifferaro_ pour entrer en ville, dans une saison
o il n'y a pas un seul musicien ambulant dans la plaine de Lucques,
je me suis demand  moi-mme si ce musicien inconnu qui jouait pour
cette noce jusqu'au seuil de la prison, n'y aurait pas t pouss par
l'instinct de s'y rapprocher, un jour ou l'autre, de celui qu'elle
aime, et, sans vouloir interroger personne de la prison, dans la
crainte d'apprendre ainsi aux autres ce que je voulais savoir
moi-mme, je n'ai fait que saluer la femme du _bargello_ sur sa porte,
et j'ai pass; mais quand la nuit a t venue, je me suis port 
dessein dans ma stalle de la chapelle voisine, et j'ai cout de
toutes oreilles si aucune note de zampogne ne rsonnait dans les cours
ou dans le voisinage de la prison.

Eh bien! vous me croirez si vous voulez, pauvres gens, ajouta-t-il,
mais avant que l'_Ave Maria_ et sonn dans les cloches de Lucques, un
air de zampogne est descendu, comme un concert des anges, d'une
lucarne grille tout au haut de la tour du _bargello_.

Et vous me croirez encore, si vous avez de la foi, j'ai reconnu, tout
comme je reconnais votre voix  tous les deux  prsent, la vraie voix
et le vrai air de la zampogne de votre frre et de votre mari, mort
des fivres en revenant des Maremmes; et, bien plus encore,
ajouta-t-il, l'air que j'ai entendu si souvent jouer dans la grotte
par vos deux enfants, pendant que je montais ou que je descendais par
votre sentier! J'ai cru d'abord  un rve; j'ai cout longtemps aprs
que les cloches de l'_Ave Maria_ se taisaient sur la ville, et le mme
air de l'instrument de votre frre a continu  se faire entendre 
demi-son dans la tour, par-dessus les toits de la prison.


CCXV

--Dieu! s'cria ma belle-soeur, est-ce qu'on l'aurait bien jete dans
cet gout d'une prison, la belle innocente! Oh! laissez-moi descendre
vite  la ville pour qu'on me la rende avant qu'elle ait t salie
dans son me par le contact avec ces malfaiteurs et ces bourreaux!

--Arrtez-vous, femme, arrtez-vous quelques jours comme je me suis
arrt moi-mme aprs avoir entendu, de peur de dvoiler prmaturment
un mystre qui contient peut-tre le salut de vos deux enfants.

                                                            LAMARTINE.




CXXIXe ENTRETIEN

FIOR D'ALIZA

(Suite. Voir la livraison prcdente)


CCXVI

--Oui, j'ai pens en moi-mme: ne disons rien; qu'il nous suffise de
souponner qu'elle est l; que son cousin n'y est probablement pas
loin d'elle; que le bon Dieu, en permettant ce rapprochement, a
peut-tre un dessein de bont sur le pauvre prisonnier comme sur
vous-mmes, et attendons que le mystre s'explique avant d'y mler nos
indiscrtes curiosits et nos mains moins adroites que celles de
l'amour innocent!

Car je suis vieux, voyez-vous, mes braves gens, il y a longtemps que
ma barbe est blanche; j'ai vu passer et repasser bien des nuages sur
de beaux jours et ressortir bien de beaux jours des nuages, et j'ai
appris qu'il ne fallait pas trop se presser, mme dans ses bons
desseins, de peur de les faire avorter en les pressant de donner leur
fruit avant l'heure, car il y a des choses que Dieu veut faire tout
seul et sans aide; quand nous voulons y mler d'avance notre main il
frappe sur les doigts, comme on fait aux enfants qui gtent l'ouvrage
de leur pre! Ainsi, faites comme moi: priez, croyez et prenez
patience!


CCXVII

Mais, tout en prenant patience, ajouta le sage frre quteur, je n'ai
pas pourtant perdu mon temps et toutes mes peines  Lucques et aux
environs pendant la semaine.

coutez encore, et remettez-moi ces grimoires de papier, ces
sommations et ces actes que Nicolas del Calamayo, le conseil, l'avocat
et l'huissier de Lucques, vous a fait signifier l'un aprs l'autre
pour vous dpossder du pr, de la grotte, des champs, des mriers, de
la vieille vigne et du gros chtaignier, au nom de parents que vous ne
vous connaissiez pas dans les villages de la plaine du Cerchio;
c'tait peut-tre une mauvaise pense qui me tenait l'esprit, ajouta
le frre, mais, quand j'ai su la passion bestiale du chef des sbires
pour votre belle enfant, sauvage comme une biche de votre fort; quand
j'ai appris qu'un homme si riche et si puissant dans Lucques vous
avait demand la main d'une fille de rien du tout, nourrie dans une
cabane; quand on m'a dit que la petite l'avait refus, et qu' la
suite de ce refus obstin pour l'amour de vous et de son cousin, le
sbire s'tait prsent tout  coup et coup sur coup, muni de
soi-disant actes endormis jusque-l, qui attribuaient, champ par
champ, votre petit bien au chef des sbires, acqureur des titres de
vos soi-disant parents d'en bas, je n'ai pu m'empcher d'entrevoir
l-dedans des hasards bien habiles, et qui avaient bien l'air d'avoir
t concerts par quelque officier sclrat de plume, comme il y en a
tant parmi ces hommes  robe noire qui grignotent les vieux
parchemins, comme des rats d'glise grignotent la cire de l'autel.

Je suis all trouver mon vieil ami de Lucques, le fameux docteur
Bernabo, qui, quoique retir de ses fonctions d'avocat du duc, donne
encore des consultations gratuites aux pauvres gens de Lucques et des
villes voisines. Il me connat depuis quarante ans pour avoir t
quter toutes les semaines  sa porte, et pour m'avoir toujours donn
autant de bonnes grces pour moi que de bouteilles de vin d'_Aleatico_
pour le monastre.

Je lui ai demand la faveur de l'entretenir aprs son audience, en
particulier; quand le monde a t dehors de sa bibliothque, je lui ai
demand,  voix basse, s'il pouvait me donner des renseignements aussi
secrets qu'en confession sur un certain scribe attach au tribunal de
Lucques, nomm Nicolas del Calamayo.

--Eh quoi! m'a-t-il rpondu en riant et en me regardant du capuchon
aux sandales, frre Hilario, est-ce que vous avez attendu vos
quatre-vingts ans pour dserter la pit et l'honneur, et pour avoir
besoin, dans quelque mauvaise affaire, d'un mauvais conseil ou d'un
habile complice?

--Pourquoi me dites-vous cela? ai-je rpondu au docteur Bernabo, qui
ne rit pas souvent.

--Mon brave frre Hilario, m'a-t-il rpliqu trs-srieusement alors,
c'est qu'on ne se sert de ce drle de Nicolas del Calamayo que quand
on a un mauvais coup de justice  faire ou une mauvaise cause 
justifier par de mauvais moyens.

--Et le chef des sbires de Lucques, son ami? ai-je poursuivi, en
sondant toujours la conscience du docteur Bernabo.

--Le chef des sbires, m'a-t-il rpondu, n'est pas un coquin aussi
accompli que son ami Nicolas del Calamayo: l'un est le serpent,
l'autre est l'oiseau que le serpent fascine et attire dans la gueule
du vice.

Le chef des sbires n'est qu'un homme lger, dbauch et corrompu, qui
ne refuse rien  ses passions quand on lui offre les moyens de les
satisfaire, mais qui, de sang-froid, ne ferait pas le mal si on ne lui
prsentait pas le mal tout fait. Vous savez que ce caractre-l est le
plus commun parmi les hommes lgers; leur conscience ne leur pse pas
plus que leur cervelle, et ce qui leur fait plaisir ne leur parat
jamais bien criminel.

Tel est, en ralit, le chef des sbires; son plus grand vice, c'est
son ami Nicolas del Calamayo!

--Eh bien! seigneur docteur, dis-je alors  Bernabo, je vais vous
exposer une affaire grave et complique dans laquelle le chef des
sbires a un intrt, et Nicolas del Calamayo, les deux bras jusqu'aux
coudes.

--Je vous coute, dit Bernabo.

Je lui ai racont alors le hasard qui fit rencontrer la belle Fior
d'Aliza par le sbire en socit de son ami Nicolas del Calamayo: la
demande, le refus, l'enttement du sbire, l'obstination de la jeune
fille, puis la dpossession, pice  pice, par les soins du
procureur Nicolas del Calamayo, au moyen d'actes prsents par lui 
la justice, actes revendiquant pour des parents, au nom d'anciens
parents inconnus dont le sbire avait achet les titres, tout le petit
hritage de vos pres et de vos enfants.

En m'coutant, le vieux docteur en jurisprudence fronait le sourcil
et se pinait les lvres avec un sourire d'incrdulit et de mpris
qui montrait assez ce qui se passait dans son me.

--Avez-vous sur vous ces pices? me dit Bernabo.

--Non, rpondis-je.

--Eh bien! apportez-les-moi la premire fois que vous descendrez du
monastre  la ville; je vous en rendrai bon compte aprs les avoir
examines, et si elles me paraissent suspectes dans leur texte, comme
elles le sont dj  mes yeux dans leurs circonstances,
rapportez-vous-en  moi pour faire une enqute secrte et gratuite
chez les prtendus parents ou ayants droits de votre pauvre aveugle.
La meilleure charit  faire aux braves gens, c'est de dmasquer un
coquin comme ce Nicolas del Calamayo avant de mourir, et de lui
arracher des ongles ses victimes.

Allez, frre Hilario, et mettez-vous seulement un sceau de silence
sur votre barbe; qui sait si, en sauvant le patrimoine de ces pauvres
gens, nous ne parviendrons pas aussi  dcouvrir quelque embche
tendue  la vie du criminel, peut-tre innocent, qu'on va juger sur de
si vilaines apparences!


CCXVIII

Le frre termina son rcit en prenant les pices dans l'armoire.

--Ah! que nous font les biens, la vigne, le pr, le chtaignier! la
maison mme, nous crimes-nous, ma belle-soeur et moi. Qu'on prenne
tout, qu'on nous jette tout nus dans le chemin, mais qu'on nous rende
nos deux pauvres innocents!

--Rsignez-vous  la volont de Dieu, quel que soit le sort
d'Hyeronimo, nous dit-il en s'en allant; je monte au monastre pour
instruire le prieur de votre angoisse et du motif de mes absences. Je
lui demanderai de sjourner  la ville autant que ma prsence pourra
tre utile au prisonnier pour ce monde ou pour l'autre; je remonterai
jusqu'ici ds que j'aurai une bonne ou une mauvaise nouvelle  vous
rapporter d'en bas; ne cessez pas de prier.

--Ah! rpondmes-nous tout en larmes; si nous cessions de prier nous
aurions cess de trembler ou d'esprer pour la vie de nos enfants,
nous aurions bien plutt cess de vivre!


CCXIX

Il s'en alla, et nous entendmes, pendant la nuit suivante, son pas
lourd, lent et mesur, qui faisait rouler les cailloux sur le sentier
en redescendant du monastre vers la ville.

Nous restmes douze grands jours sans le voir remonter et sans rien
apprendre de ce qui se passait en ville. Hlas! il craignait sans
doute de nous informer trop tt de la condamnation sans remde de
Hyeronimo; mais chaque heure de silence nous paraissait le coup de la
mort pour tous les quatre! Voil tout, monsieur.




CHAPITRE VIII


CCXX

-- toi, maintenant, dit l'aveugle  Fior d'Aliza, raconte 
l'tranger ce qui s'tait pass dans la prison pendant cette lugubre
agonie de nos deux mes dans la cabane.

--Voil, monsieur, reprit navement la belle _sposa_, aprs avoir
retir le sein  son nourrisson qui s'tait endormi sur la coupe.

Le lendemain du jugement  mort, comme je vous ai dit, le bourreau
vint avec les hommes noirs au cachot. Ils portaient des outils, de
grands ciseaux et des charbons rouges, comme s'ils avaient voulu
supplicier un saint Sbastien; mais ce n'tait pas cela, au contraire;
le bourreau coupa l'anneau de fer qu'il avait riv les premiers jours
 la chane scelle dans le mur; il fit fondre le plomb qui rivait le
clou des menottes aux poignets et les entraves aux pieds; il laissa le
prisonnier libre de tous ses membres; il ouvrit la deuxime grille de
fer qui rtrcissait de la moiti son cachot; il ouvrit de mme une
petite porte basse toute en plaque de tle qui donnait accs par un
corridor souterrain, troit, surbaiss et sombre, dans la petite
chapelle des condamns  mort.

Cette chapelle, pas plus large que notre cabane, faisait partie des
clotres par le ct de la cour; par le ct oppos, derrire l'autel,
elle recevait le jour par une fentre haute qui ouvrait sur des
jardins plants de lgumes et sur un petit verger d'oliviers o les
blanchisseuses de la ville talaient le linge aprs l'avoir lav dans
un canal du Cerchio.

Ces vergers et ces potagers, dserts pendant la nuit, taient borns
par le rempart de Lucques; il n'y avait, sous ce rempart, qu'un troit
passage pour laisser le canal des lavandires rejoindre dans la
campagne le lit sinueux du Cerchio.

J'avais vu tout cela du haut d'une chelle, en balayant avec une tte
de loup le plafond de la chapelle et les vitraux peints qui
garnissaient la fentre. Ces vitraux reprsentaient le supplice du bon
malfaiteur dans Jrusalem, demandant pardon au Christ sur sa croix,
qui lui promet le paradis. La fentre tait si troite, qu'une grosse
barre de fer scelle en bas et en haut dans la pierre de taille,
derrire le vitrail, suffisait pour empcher un regard mme d'y
passer. Les murs avaient deux brasses d'paisseur; ils taient
construits de blocs de marbre noir aussi lourds que nos rochers, pour
que les condamns  mort qu'on y abandonnait seuls avec Dieu ne
pussent pas songer seulement  s'vader. Un confessionnal et un banc
de bois noir taient les seuls meubles de l'oratoire. Un capucin
venait tous les matins,  l'aube du jour, dire la messe pour tous les
prisonniers; ils l'entendaient,  travers la porte ouverte, chacun, de
sa lucarne ouvrant sous le clotre; cela les consolait de voir et
d'entendre qu'on priait du moins pour eux; c'tait moi qui servais la
messe du capucin, arme d'une petite sonnette de cuivre qu'on m'avait
appris  sonner  l'lvation; c'tait moi qui lui versais le vin et
l'eau des burettes dans le calice. Quand il avait fini, on fermait la
porte de l'oratoire en dehors avec de gros verrous et un cadenas; moi
seule, comme porte-clefs, je pouvais y entrer quelques moments avant
la messe du lendemain pour allumer les deux petits cierges, remettre
de l'huile dans la lampe, et du vin et de l'eau dans les burettes du
vieux prtre  moiti aveugle.


CCXXI

Ah! ce fut un beau moment, ma tante, que celui o, du haut de ma
chambre, dans ma tour, j'entendis le _bargello_ conduire lui-mme le
forgeron au cachot, et o les coups de marteau qui descellaient les
fers du prisonnier retentirent dans le clotre et jusqu' ma fentre.
Je tombai sur mes deux genoux devant la lucarne pour remercier Dieu de
ce qui tait pourtant un signe de mort, et je me dis en moi-mme:
Voil qu'on lui rend ses membres,  toi maintenant de lui rendre la
libert et la vie!


CCXXII

Quand tout fut rentr dans le silence ordinaire du clotre, et que le
_bargello_ en fut sorti avec le forgeron et les hommes noirs de la
justice, j'y entrai sans bruit avec la provende et les cruches d'eau
des prisonniers; je ne fus pas lente, croyez-moi,  distribuer 
chacun sa portion,  ouvrir et  refermer leurs grilles; les pieds me
brlaient de courir au cachot de votre enfant. Il se tenait encore
tout au fond, debout sur sa paille, de peur de se trahir en se
prcipitant trop vite vers moi; mais, quand j'eus ouvert sa grille
d'une main toute tremblante, il bondit comme un blier du fond de
l'ombre, il me prit dans ses bras et m'touffa contre son coeur, o je
me sentais mourir et o je restai longtemps sans que lui ni moi nous
pussions profrer une seule parole; lui baisait mes cheveux, moi ses
mains, tels que nous nous serrions, vous et moi, ma tante, quand,
aprs une longue absence dans les bois aprs mes chvres, je revenais
le soir plus tard que vous ne m'attendiez sous le chtaignier.

Quand nous nous fmes bien embrasss et bien arross de nos pleurs,
sans pouvoir parler pour avoir trop  nous dire, je passai mon bras
droit autour de son cou, lui son bras autour du mien, et il commena 
me dire:

--Que font-ils l-haut?

--Je m'en fie au bon Dieu et au pre Hilario, leur ami, rpondis-je.

--Que je t'ai cot de tourments et  eux, reprit-il, ma pauvre Fior
d'Aliza! hlas! et que je vous en coterai bien d'autres quand se
lvera le matin o nous devrons nous sparer pour jamais!

--Qu'est-ce que tu dis donc, rpliquai-je, en cachant mon front dans
sa veste o pendait encore un reste de sa chane, n'est-ce pas moi qui
te cote la prison et la vie? N'est-ce pas pour l'amour de moi que tu
as saisi le tromblon  la muraille et tir ce mauvais coup pour venger
mon sang sur ces brigands?

Mais non, non, tu ne mourras pas pour moi, continuai-je, ou bien je
mourrai avec toi moi-mme!

Mais nous ne mourrons ni toi ni moi, si tu veux couter mes conseils.


CCXXIII

Alors je lui montrai la lime de la _sposa_ du galrien cache entre ma
veste et ma chemise; je lui indiquai du doigt la petite porte basse
encore ferme, qui menait du fond de son cachot dans le couloir de la
chapelle.

--C'est par l, lui dis-je, le visage tout rayonnant d'assurance (car
l'amour ne doute de rien), c'est par l qu'ils croient te mener  la
mort, et c'est par l que je te mnerai  la vie.

Je n'en dis pas plus ce jour-l sur les moyens que je rvais pour sa
dlivrance; il me pressa en vain de lui tout expliquer:

--Non, non, ne me le demande pas encore, rpondis-je, car si tu savais
tout d'avance, tu refuserais peut-tre encore ton salut de mes mains,
ou bien tu pourrais le laisser chapper dans l'oreille des prtres qui
vont venir pour te rsigner peu  peu  ton supplice. Il vaut mieux te
mettre la clef en main sans savoir comment on la forge; c'est  toi
de te fier  moi, et c'est  moi d'tre ton pre et ta mre, puisque
je les remplace seule ici.

--Oh! me dit-il en me serrant les mains et en les levant dans les
siennes vers la vote du cachot, je le veux bien; tu es mon pre et ma
mre sous la figure de ma soeur, mais tu es bien plus encore, car tu
es moi aussi, et plus que moi, ajouta-t-il, car je me donnerais mille
fois moi-mme pour te sauver une goutte de tes yeux seulement.

Il me dit alors des choses qu'il ne m'avait jamais dites et que je ne
comprenais que par le tremblement de sa voix et par le froid de sa
main sur mon paule, mais des choses si douces  entendre,  voir, 
sentir, que je ne pouvais y rpondre que par des rougeurs, des pleurs
et des soupirs qui paraissaient lui faire oublier tout  fait sa mort,
comme tout cela me faisait oublier la vie! On et dit qu'une muraille
venait de tomber entre lui et moi et que nous nous parlions en nous
reconnaissant pour la premire fois. Oh! que j'oubliais la prison,
l'chafaud, le supplice et tout au monde, et que je bnissais  part
moi ce malheur qui lui arrachait cette confession force de son coeur
qu'il n'aurait peut-tre jamais ouvert en libert et au soleil.


CCXXIV

Je ne sais pas combien durrent tantt ces entretiens, tantt ces
silences entre nous; mais nos deux coeurs taient devenus si lgers
depuis que nous les avions soulags involontairement du secret de
notre amour, que nous aurions march au supplice la main dans la main,
allgrement et sans sentir seulement la terre sous nos pieds! Ce que
c'est que l'amour cependant, une fois qu'on a compris qu'on s'aime et
qu'on dcouvre tout tonne dans le coeur d'un autre le mme secret
qu'on se cachait  soi-mme, et que ces deux secrets n'en font plus
qu'un entre deux!

Il paraissait aussi enivr du peu que je lui disais par mes mots
entrecoups, par mon front baiss, par mon agitation, que je l'tais
moi-mme, seulement par le son timide de sa voix.


CCXXV

L'heure, qui sonna midi au cadran de la tour, nous rappela  peine que
le temps comptait encore pour nous, car nous nous croyions vraiment
dans le temps qui ne compte plus, dans l'ternit.

--Adieu! lui dis-je en retirant ma main de la sienne; voici ce qu'il
faut faire, vois-tu, Hyeronimo: il faut penser  ta chre me comme un
homme qui va mourir, bien que nous ne mourrons pas, je le crois
fermement. Parmi tous ces moines, ces pnitents et ces prtres qui
vont venir tous les jours pour t'exhorter et te prparer  la mort par
les sacrements, il faut dire que tu prfres les frres de l'ordre des
Camaldules, qui t'ont enseign la religion dans ton enfance, et que tu
serais plus rsign et plus content si l'on pouvait t'accorder pour
confesseur le vieux frre Hilario, du couvent de la montagne, dont tu
as l'habitude, et qui daignera bien descendre pendant quelques
semaines  Lucques pour adoucir tes derniers moments; le _bargello_
m'a dit qu'on ne refusait rien aux condamns de ce qui peut leur
ouvrir le paradis en sortant de la prison; la prsence de cet ami de
la cabane dans ton cachot et dans la ville de Lucques, o il est connu
et aim, qui sait? pourra peut-tre intresser pour toi les braves
gens; et qui sait encore s'il ne pourra pas arriver jusqu'
monseigneur le duc et t'obtenir la grce de la vie? Quand le
_bargello_ va venir te visiter ce matin avec les pnitents noirs et
les frres de la Misricorde, dis-leur ton dsir d'obtenir ici la
prsence du frre Hilario, le vieux quteur des Camaldules de San
Stefano. Le bon Dieu fera le reste; nous saurons par lui des nouvelles
de nos pauvres parents; je me ferai connatre de lui avec confiance,
il ne me trahira pas de peur de t'enlever ta dernire consolation
jusqu' l'heure suprme; nous lui ferons transmettre nos propres
messages  la cabane, il empchera ta mre et mon pre de dsesprer,
et, si nous devons mourir, soit l'un ou l'autre, soit tous les deux,
il les soutiendra dans leur misre et dans leurs larmes.


CCXXVI

Tout ainsi convenu, je me retirai de la cour; les confrries de la
Sainte-Mort, introduites par le _bargello_, ne tardrent pas  y
entrer avec lui. Hyeronimo, aprs avoir cout leurs exhortations au
repentir et leurs offres de prires, leur rpondit avec
reconnaissance, que le seul service qu'il et  implorer d'eux,
c'tait la visite et les consolations du frre Hilario, qu' lui il se
confesserait, mais  aucun autre, et que s'ils voulaient son salut
dans l'autre vie, c'tait le seul moyen de le dcider au repentir de
ses fautes et  l'acceptation de son supplice.

Ils lui promirent d'envoyer un messager au monastre pour demander au
suprieur de faire descendre le vieux camaldule et de l'autoriser 
demeurer dans un autre couvent de la ville, ou mme dans la prison,
jusqu'au jour de la mort du meurtrier des sbires.


CCXXVII

Le lendemain, avant le soleil lev, on frappa  la porte de la prison,
c'tait le frre Hilario; le _bargello_ l'introduisit dans la cour et
dans le cachot d'Hyeronimo, et les laissa seuls ensemble dans la
chapelle.

J'avais eu soin de ne pas me montrer, de peur qu'une exclamation du
bon frre quteur ne rvlt involontairement ma ruse et ma personne
au _bargello_. Quand je redescendis de ma tour dans le prau pour mon
service, Hyeronimo avait eu le temps de prvenir le moine de ma
prsence.

--Je le savais, lui dit notre saint ami, la zampogne que j'avais
entendue au sommet de la tour de la prison m'avait rvl la prsence
de Fior d'Aliza derrire ces grilles; seulement j'ignorais par quel
artifice la pauvre innocente avait pu s'introduire si prs de toi.
Rassure-toi, avait-il ajout, je ne serai pas plus dur que la
Providence, je ne sparerai pas avant la mort ceux qu'elle a runis;
je ne ferai rien connatre au _bargello_ ni  sa femme de votre
secret; il est peut-tre dans les desseins de cette Providence.

Aprs avoir parl ainsi et pri un moment avec Hyeronimo dans
l'oratoire, le saint prtre en sortit, et, me rencontrant sous le
clotre, il me donna son chapelet  baiser, et il me le colla
fortement sur les lvres comme pour me dire: Silence!

Je me gardai bien,  cause des autres prisonniers, d'avoir l'air de
connatre le frre quteur. Je restai longtemps  genoux, pleurant
tout bas contre la muraille, aprs qu'il fut sorti du clotre. Il s'en
alla demander asile  un couvent voisin de son ordre, promettant  la
femme du _bargello_ de revenir tous les matins dire la messe, et tous
les soirs donner la bndiction au jeune criminel.


CCXXVIII

Quand il fut sorti, j'entrai dans le cachot sous l'apparence de mon
service.

Hyeronimo me dit  son aise que le moine ne m'avait pas blme de ma
ruse, qu'il ne la trahirait pas jusqu'aprs sa mort; qu'il avait un
faible espoir d'obtenir, non sa libert, mais sa vie de monseigneur le
duc, si ce prince, qui tait  Vienne en Autriche, revenait  Lucques
avant le jour marqu dans le jugement pour l'excution; mais que si,
malheureusement, retardait son retour dans ses tats, personne autre
que le souverain ne possdait le droit de grce, et qu'il n'y avait
qu' accepter la mort de Dieu, comme il en avait accept la vie; que,
dans cette ventualit terrible, le pre Hilario le confesserait au
dernier moment, lui donnerait le sacrement et ne le quitterait pas
mme sur l'chafaud, jusqu' ce qu'il l'et remis pardonn, sanctifi
et sans tache entre les mains de Dieu.

Hyeronimo, en me racontant cela sans pleurer, me dit qu'une seule
chose lui cotait trop pour qu'il pt jamais se rsigner  mourir sans
dsespoir et sans soif de vengeance contre le chef des sbires, son
vritable assassin, et que cette chose (ici il hsita et il fallut
pour ainsi dire l'arracher parole par parole de ses lvres), c'tait
de mourir sans que nous eussions t, lui et moi, maris ou tout au
moins, ne ft-ce qu'un jour, fiancs sur la terre, puisque, selon la
croyance de notre religion et selon la parole des moines de la
montagne, les mes qui avaient t unies indissolublement ici-bas par
la bndiction des fianailles ou du mariage, taient  jamais unies
et insparables dans le ciel comme sur la terre, dans l'ternit comme
dans le temps!

En disant cela, il se cachait le visage entre ses deux mains, et on
voyait de grosses larmes glisser entre ses doigts et tomber sur la
paille comme des gouttes de pluie.

Je ne pus pas y tenir, ma tante, et je collai mes lvres sur ses
doigts qui me cachaient son visage.

--Je ne savais pas cela, mon cousin, lui dis-je, enfin, en lui
desserrant ses doigts mouills du visage pour voir ses yeux; je ne
croyais pas que, quand on s'aimait dans ce monde, on pouvait jamais
cesser de s'aimer dans l'autre, lui dis-je en pleurant  mon tour;
est-ce qu'on a donc deux mes? une pour la terre, une pour le ciel?
une pour le temps, une pour l'ternit? Quant  moi, je ne m'en sens
qu'une, et elle a toujours t autant dans ta poitrine que dans la
mienne: l'ide de voir, de penser, de respirer seulement sans toi,
ici ou l ne m'est jamais venue.

Il me serra encore plus troitement contre lui-mme.

--Mais, puisque c'est ainsi et que tu le crois, toi qui es plus savant
que moi, je le veux autant que toi, repris-je, plus que toi encore,
car toi tu pourrais bien peut-tre vivre ici ou dans le paradis sans
moi, mais moi je ne pourrais ni respirer seulement dans ce monde, ni
sentir le paradis dans l'autre, si j'tais spare de toi! Ainsi, ne
vivons pas,  mon frre! ne mourons pas sans avoir chang deux
anneaux de fianailles ou de mariage que nous nous rendrons aprs la
mort pour nous reconnatre entre toutes ces mes qui habitent l-haut,
dans le bleu, au-dessus des montagnes. Oh! Dieu, que deviendrions-nous
si nous venions  nous perdre dans cet infini o tu me chercherais
ternellement, comme dit l'histoire de Francesca de Rimini.


CCXXIX

--Mais quel moyen? me dit-il en se dsesprant et en ouvrant ses deux
bras tendus en croix derrire lui, tel qu'un homme qui tombe  la
renverse.

Je songeai un peu, puis je lui dis:

--Je crois que j'en sais un!

--Et lequel? s'cria-t-il en se rapprochant de moi comme pour mieux
entendre.

--Rien que la vrit, rpondis-je. Dis au pre Hilario, ton
confesseur, et qui donnerait son sang pour ton salut, ce que tu viens
de me dire, dis-lui que tu mourras dans l'impnitence finale et dans
le dsespoir sans pardon, si, avant de mourir, tu n'emportes pas la
certitude de mourir insparable de moi aprs cette vie, et de vivre
_sposo e sposa_ dans le paradis, puisque nous n'avons pu vivre ainsi
dans ce monde, et que, pour t'assurer que le paradis ne sera pour nous
deux qu'une absence et qu'une attente de quelques annes d'un monde 
l'autre, il faut que nous ayons t poux, ne ft-ce qu'un jour dans
notre malheur. Jure-lui, par ton salut ternel, que, sans cette
charit de sa part, il sera responsable  Dieu de la perdition de nos
deux mes, de la tienne par la vengeance que tu emporteras dans
l'ternit contre nos ennemis les sbires; de la mienne, par le
dsespoir qui me fera maudire  jamais la Providence  laquelle je ne
croirais plus aprs toi! Il est bon, il est saint, il nous aime, il
risquera sa vie mme pour nous sauver. Il consentira, par vertu, 
nous fiancer secrtement pour le paradis avant le jour de ton supplice
(si ce jour fatal doit jamais luire!), ou  nous fiancer pour ce
monde, si tu parviens  t'enlever par la fuite  tes bourreaux!...


CCXXX

Cette ide parut l'enlever d'avance  la nuit du cachot et le
transporter tout blouissant d'esprance au ciel; je crus voir dans
sa figure rayonnante un de ces anges Raphal du clotre de Pise, qui
clairent, de la lumire de leur visage et de leurs habits, la nuit de
la Nativit  Bethlem.

--Je n'aurai pas de peine  suivre ton ide, me dit-il en nous
sparant, car ce ne sera que la vrit que je dirai au pre Hilario,
en parlant comme tu viens de dire. Voici l'heure  laquelle il vient
m'entretenir de Dieu, aprs la bndiction de l'_Ave Maria_ (sept
heures du soir), je vais lui rvler notre amour et lui arracher son
consentement, si Dieu l'inspire de nous l'accorder. Tiens la fentre
de ta lucarne ouverte, et prie Dieu pour notre salut, contre les
vitres; si tu ne vois rien venir avant la nuit sur le bord de la tour,
c'est qu'il n'y aura point d'espoir pour nous, et que je n'aurai point
pu flchir le frre; mais, si je suis parvenu  le flchir ou 
l'incliner seulement  notre union avant la mort, je lcherai la
colombe, et elle ira, comme celle de l'arche, te porter la bonne
nouvelle avant la nuit: une paille de ma couche, attache  sa patte,
sera le signe auquel tu reconnatras qu'il y a une terre ou un paradis
devant nous.


CCXXXI

Je montai prcipitamment  la tour, avant le moment o le _bargello_
allait ouvrir l'oratoire au camaldule et la grille intrieure au
prisonnier, et je priai avec tant de ferveur la Madone et les saints,
 genoux devant la lucarne, que je ne sentis plus couler le temps, et
que la sueur de mon front avait mouill la pierre comme une gouttire,
avant que le bruit des ailes de la colombe contre la vitre me ft
tressaillir et relever le front.

Quel bonheur! L'oiseau apportait  sa patte un long brin de paille
reluisant comme l'or d'une feuille de mas au soleil! Je dnouai le
brin de paille, je le baisai cent fois convulsivement, je le cachai
dans ma poitrine, je baisai les ailes de l'oiseau, je lui donnai 
becqueter tant qu'il voulut dans ma main et sur ma bouche remplie de
graines fines, puis je dtachai de mon corsage un fil bleu, couleur
du paradis, j'en fis un collier  l'oiseau, et je le laissai s'envoler
vers la lucarne du clotre, o l'attendait son ami le meurtrier!


CCXXXII

Mais quand ce message muet eut t ainsi chang entre nous, je ne pus
contenir toute ma joie en moi-mme, je saisis toute joyeuse la
zampogne suspendue au dossier de mon lit; sans y chercher aucun air de
suite, je lui fis rendre en dsordre toutes les notes parses et
bondissantes qui rpondaient, comme un cho ivre,  l'ivresse
dsordonne de ma propre joie: cela ressemblait  ces hymnes
clatantes que l'orgue de San Stefano jette, parfois, les jours de
grande fte,  travers l'encens du choeur, et qui sont comme le _Te
Deum_ de l'amour! Ce fut si fort et si long, monsieur, que le
_bargello_ me dit le lendemain:

--Tu as donc bien peu de coeur, Antonio (c'est ainsi qu'il
m'appelait), tu as donc bien peu de coeur de jouer des airs si gais
aux oreilles de ces pauvres gens des loges qui pleurent leurs larmes
devant Dieu, et surtout aux oreilles de l'homicide qui compte ses
dernires heures sur la paille de son cachot!


CCXXXIII

Je rougis, comme si, en effet, j'avais commis une malsance de bon
coeur, je baissai les yeux et je me tus.

Dans la journe, je ne voyais que l'heure de visiter Hyeronimo pour
savoir de lui les rsultats de sa confidence au pre Hilario. Je ne
pus approcher de son cachot qu' la nuit tombante, aprs l'office du
soir, que le vieux prtre tait venu rciter dans l'oratoire des
prisonniers. Le _bargello_ et sa femme taient venus y assister par
dvotion et par charit d'me avant de remonter dans leur chambre, en
me laissant le soin d'teindre les cierges et de tout ranger dans le
clotre avant de me coucher. Le _piccinino_ dormait dj d'un sommeil
d'enfant, dans le petit lit qu'on lui avait fait dans sa niche, 
ct des gros chiens, sous les premires marches de l'escalier.


CCXXXIV

Hyeronimo, cette fois, me parut plus fou de joie mal contenue que je
ne l'tais moi-mme; il courait et ressautait autour de son cachot,
comme un blier quand il voit entrer dans l'table la bergre qui va
lui ouvrir la porte des champs; il voulut m'embrasser sur le front
comme les autres jours, je me drobai.

--Non, non, dis-je, raconte-moi d'abord tout ce qui s'est pass entre
le pre et toi! Nous aurons bien le temps de nous aimer aprs!
Qu'est-ce que tu as dit? qu'est-ce qu'il a rpondu?

--Eh bien! reprit Hyeronimo, je n'ai pas eu de peine  amener
l'entretien o tu m'avais conseill de le conduire; car de lui-mme,
en me revoyant si ple et si morne, il m'a demand de lui ouvrir mon
coeur comme je lui avais ouvert ma conscience, et de bien lui dire
s'il ne me restait devant le Seigneur aucun mauvais levain de
vengeance contre ceux qui avaient caus par malice ma faute et ma
mort, si funeste et si prmature?

Alors je lui ai tout dit, juste comme tu m'avais dit toi-mme, et je
me suis montr incapable de pardonner jamais dans le fond du coeur, ni
dans ce monde, ni dans l'autre,  ceux qui m'avaient spar de toi et
toi de moi,  moins d'avoir la certitude en mourant que tu ne serais
jamais  un autre sur la terre et que je serais ternellement ton
fianc dans le paradis.

Il m'a bien grond de ces sentiments, qui lui taient tout droit de
m'absoudre avant la dernire heure, puisqu'il ne pouvait, au nom du
Christ, pardonner  ceux qui n'avaient pas pardonn; il m'a bien
prch, bien tourn et retourn de toutes les faons pour me faire
dsavouer ma haine et ma vengeance; mais c'tait comme s'il avait
parl  la pierre du mur ou au fer de la grille: j'ai t inexorable
dans ma rsolution d'emporter mon ressentiment dans mon me,  moins
d'emporter dans l'autre monde l'anneau du mariage qui nous unirait au
moins dans l'ternit.

Il a paru rflchir en lui-mme longtemps, comme un homme qui doute
sans rien dire; puis, en se levant pour s'en aller:

--Me promettez-vous, m'a-t-il dit, si cette grce du mariage _in
extremis_ avec celle que vous aimez plus que le ciel et qui vous aime
plus que sa vie vous est accorde, me promettez-vous d'embrasser le
chef des sbires de bon coeur, et de bnir vos bourreaux, au lieu de
maudire en mourant vos ennemis?

--Oui, mille fois oui, me suis-je cri,  mon pre! et je le ferai de
bon coeur encore, car ne devrai-je pas plus de bonheur que de malheur
 ceux qui m'auront donn ainsi une ternit avec Fior d'Aliza pour
quelques misrables annes sur la terre!


CCXXXV

--Eh bien! m'a-t-il dit alors, tranquillisez votre pauvre me malade,
mon cher fils, ce que vous me demandez est bien difficile, impossible
 obtenir des hommes peut-tre, mais Dieu est plus misricordieux que
les hommes, et celui qui a emport la brebis gare sur ses paules
ramne au bercail l'me blesse par tous les chemins. Je n'oserais
prendre sur moi seul, sans l'aveu de mes suprieurs, sans le
consentement de vos parents et sans la permission de l'vque, d'unir
secrtement deux enfants qui s'aiment dans un cachot, au pied d'un
chafaud, et de mler l'amour  la mort, dans une union toute
sacrilge, si elle n'tait toute sainte.

Mais si Dieu permet, pour votre salut ternel, ce que les hommes
rprouveraient sans souci de votre me; si le Christ dit oui par
l'organe de ses ministres, qui sont mes oracles, soyez certain que je
ne dirai pas non, et que j'affronterai le blme des hommes pour porter
deux mes pures  Dieu!

Je vais d'abord consulter l'vque aussi rempli de charit que de
lumire, je monterai ensuite  San Stefano pour obtenir les dispenses
de mes suprieurs; je confierai ensuite  votre mre et au pre de
Fior d'Aliza la mission sacre dont je suis charg auprs d'eux;
j'obtiendrai facilement pour eux l'autorisation d'entrer avec moi dans
votre prison, pour recevoir les derniers adieux du condamn, et pour
ramener leur fille et leur nice, veuve avant d'tre pouse, dans leur
demeure; prparez-vous par la puret de vos penses, par la vertu de
votre pardon  l'union toute sainte que vous dsirez comme un gage du
ciel, et surtout ne laissez rien souponner ni au _bargello_ ni  ceux
qui vous visiteront par charit, du mystre qui s'accomplira entre
l'vque, vous, votre cousine, vos parents et moi; les hommes de Dieu
peuvent seuls comprendre ce que les hommes de loi ne sauraient
souscrire! Vous nous perdriez tous, et vous, hlas! le premier.

 ces mots, il m'a bni et j'ai bais ses sandales.

Voil, mot  mot, les paroles du pre Hilario; mais j'ai bien vu  son
accent et  son visage qu'il avait plus de confiance que de doute sur
le succs de sa confidence  l'vque et  ses suprieurs, et que mon
dsir tait dj ratifi dans sa pense.


CCXXXVI

Nous passmes ainsi ensemble ce soir-l, et tous les autres, de longs
moments qui ne nous duraient qu'une minute, parlant de ceci, de cela,
de ce que faisaient ma tante et mon pre sous le chtaignier, de ce
que nous y ferions nous-mmes si jamais nos angoisses venaient 
finir, soit par la grce de monseigneur le duc, soit par la fuite que
nous imaginions ensemble dans quelque pays lointain, comme Pise, les
Maremmes, Sienne, Radicofani ou les Apennins de Toscane; il se livrait
avec dlices  cette ide de fuite lointaine, o je serais tout un
monde pour lui, lui tout un monde pour moi; o nous gagnerions notre
vie, lui avec ses bras, moi avec la zampogne, et o, aprs avoir
amass ainsi un petit pcule, nous btirions, sous quelque autre
chtaignier, une autre cabane que viendraient habiter avec nous sa
vieille mre et mon pauvre pre aveugle, sans compter le chien, notre
ami Zampogna, que nous nous gardions bien d'oublier; mais, cependant,
tout en ayant l'air de partager ces beaux rves, pour encourager
Hyeronimo  les faire, je me gardais bien de dire toute ma pense 
mon amant, car je savais bien que je ne pourrais assurer son vasion
sans me livrer  sa place,  moins de perdre le _bargello_ et sa brave
femme, qui avaient t si bons pour moi, et que je ne voulais  aucun
prix sacrifier  mon contentement, car les pauvres gens rpondaient de
leurs prisonniers me pour me, et le moins qu'il pouvait leur
arriver, si je me sauvais avec Hyeronimo, c'tait d'tre expulss,
sans pain, de leur emploi qui les faisait vivre, ou de passer pour mes
complices et de prendre dans le cachot la place du meurtrier et de
leur porte-clefs.

Cela, monsieur, vous ne l'auriez pas voulu faire, n'est-ce pas? car
cela n'aurait t ni juste, ni reconnaissant; le mal pour le bien,
est-ce que cela se doit penser seulement? Et puis, faut-il tout vous
dire? j'avais encore une autre raison de tromper un peu Hyeronimo sur
ma fuite avec lui hors de la ville: c'est que je ne pouvais lui donner
le temps d'assurer sa fuite qu'en amusant quelques heures ses ennemis
et en leur livrant une vie pour une autre; or, peu m'importait de
mourir, pourvu que lui il vct pour nourrir et consoler mon pre et
ma tante.

Qu'est-ce donc que j'tais en comparaison de lui, moi? deux yeux pour
pleurer? Cela en valait-il la peine? Non, j'avais mon plan dans mon
coeur et il ne m'en cotait rien de me sacrifier pour mon amant,
puisque j'tais sre qu'il viendrait me rejoindre dans le paradis.


CCXXXVII

Les heures que nous passions ainsi deux fois par jour, seul  seul, 
nous reconsoler et  rver  deux dans notre cachot (car c'tait
vraiment autant le mien que le sien), taient les plus dlicieuses que
j'eusse passes de ma vie; en vrit, j'aurais voulu que toutes les
heures de notre vie fussent les mmes, et que les portes de ce paradis
de prison ne se rouvrissent jamais pour nous deux; quand on a ce que
l'on aime, qu'est-ce donc que le reste? qu'un ennui.

J'aurais voulu que ces heures ne coulassent pas, ou bien que toutes
nos heures passes et futures fussent contenues dans une de ces
heures.


CCXXXVIII

Mais, hlas! l'ombre du clotre n'en descendait que plus vite sur la
cour, et les toiles ne s'en levaient pas moins dans le coin du ciel
qu'on apercevait du fond du cachot; il fallait nous sparer, cote que
cote, de peur que ma veille dans la cour ne part trop longue au
_bargello_; sa femme et lui taient bien contents de mon service; ils
ne cessaient pas, les braves gens, de se fliciter de ma fidlit, de
mon assiduit  mon devoir, et des soins que je prenais des
prisonniers, des chiens et des colombes. Quel crime c'et t de les
livrer  la ruine et  la prison, en rcompense de leur confiance? Ce
n'tait pas l ce que ma tante m'avait appris en me faisant rpter
mon catchisme.


CCXXXIX

Au bout d'une demi-semaine, d'une attente si douce et cependant si
inquite, le frre Hilario revint de son couvent: il raconta 
Hyeronimo que l'vque et le prieur n'avaient pas balanc  lui
accorder le consentement, l'autorisation, les dispenses
ecclsiastiques, motives sur le salut du meurtrier repentant,  qui
le pardon et la rsignation ne coteraient rien s'il mourait avec le
droit et la certitude de retrouver, dans le paradis des repentants,
l'ternelle union avec celle qu'il aimait, union dans le temps,
symbole de l'union de l'ternit bienheureuse.

--Je sais, lui avait dit l'vque, que cette superstition pieuse est
dans le pays de Lucques une opinion populaire que rien ne peut
extirper dans les campagnes; mais c'est la superstition de la vertu et
de l'amour conjugal, utile aux moeurs; il n'y a aucun mal  y
condescendre pour la fidlit des poux et surtout pour le salut des
condamns.

Le suprieur de San Stefano avait dit de mme.

Quant  la mre d'Hyeronimo et  mon pre, comment auraient-ils hsit
 donner un consentement  une union sainte de tout ce qu'ils aimaient
sur la terre, surtout quand ils espraient que cette union serait
peut-tre le gage de la grce accorde  Hyeronimo et tout au moins de
mon retour auprs d'eux, si l'iniquit des hommes le retenait en
captivit aprs sa commutation de peine.

Muni de toutes ces autorisations, le pre Hilario avait amen avec
lui,  la ville, le pre aveugle avec le chien qui le conduisait, et
ma tante qui les prcdait de quelques pas, pour clairer de la voix
les mauvais pas de la descente  son beau-frre.

Le pre Hilario les avait conduits tous les deux, comme des mendiants
sans asile qu'il avait rencontrs sur les chemins; il avait obtenu
pour eux un coin obscur sous le porche du couvent de Lucques qu'il
habitait lui-mme; ils y recevaient la soupe qu'on distribuait deux
fois par jour aux habitus de la communaut; sur leurs deux parts,
ils en avaient prlev une pour le petit chien  trois pattes de
l'aveugle, le pauvre Zampogna. La petite bte semblait comprendre
qu'il y avait un mystre dans tout cela, et, couch sur les pieds de
son matre ou sur le tablier de ma tante, il les regardait avec
tonnement et il avait cess d'aboyer, comme il avait l'habitude de
faire  notre porte, au passage des plerins.


CCXL

--Prenez bien garde, avait dit  nos parents le pre Hilario, de rien
rvler ni au _bargello_, ni  sa femme, ni  personne du secret qui
se passe entre Hyeronimo, Fior d'Aliza, vous et moi; un seul mot, un
seul geste perdrait, non-seulement la vie, mais le salut mme de votre
cher enfant, s'il doit mourir.

Ma tante et mon pre l'avaient bien promis; mais j'aime mieux laisser
ma tante,  son tour, vous raconter ce qui s'tait dit et ce qui se
dit ensuite entre eux et Hyeronimo, quand ils se revirent, car je n'y
tais pas, monsieur, le jour de la reconnaissance.




CHAPITRE IX


CCXLI

La tante alors, au lieu de parler, se prit  pleurer  chaudes larmes,
le visage cach dans son tablier.

--Pardonnez-moi, monsieur, me dit-elle enfin, rien qu'en y pensant je
pleure toujours les yeux de ma tte.

Mettez-vous  notre place, pauvres vieux que nous tions, l'un priv
de la lumire, l'autre de son mari, tous les deux de leurs chers
enfants, leur unique soutien, lui allant chercher sa fille qui ne
voudrait peut-tre pas revenir tant elle aimait son cousin, moi allant
recevoir mon fils pour lui faire le dernier adieu au pied d'un
chafaud ou tout au plus  la porte d'un bagne perptuel, la plus
grande grce qu'il pt esprer, si monseigneur le duc revenait avant
le jour fatal, et tous n'ayant pour appui dans une ville inconnue
qu'un vieillard chancelant avec sa besace et son bton, demandant pour
eux l'aumne aux portes.

C'est pourtant comme cela que nous entrmes  Lucques, monsieur, moi
disant mon chapelet derrire le frre quteur; et lui, en montrant mon
beau-frre, marchant  ttons derrire nous, guid par son pauvre
chien estropi.

Hlas! qu'aurait pens mon pauvre dfunt mari, s'il nous avait vus
ainsi du haut de son paradis, lui qui m'avait laisse en mourant si
jeune et si nippe, avec une si belle enfant au sein; son frre, avec
ses deux yeux, riche d'un si beau domaine autour du gros chtaignier;
son fils, riant dans son berceau auprs du foyer ptillant des
sarments de la vigne, honors dans toute la montagne et faisant envie
 tous les plerins qui montaient ou descendaient par le sentier de
San Stefano?

Et maintenant, son fils condamn pour homicide, au fond d'un cachot,
sur la paille, attendant le jour du supplice; son frre ayant perdu la
lumire du firmament; moi, fltrie et plie par les soucis, loin de ma
fille que j'allais retrouver sans qu'il me ft permis de l'embrasser
seulement quand je la reverrais!

Tous nos biens passs dans les mains des hommes de loi, ruins,
mendiants, et, qui plus est, dshonors  jamais dans la montagne par
un homicide commis  notre porte, comme dans un repaire de brigands,
bien que nous fussions honntes! Mais qui le savait, except Dieu et
le moine? Voil pourtant, monsieur, ce que nous tions devenus en si
peu de temps, et comment nous entrions dans la ville de Lucques.
Pourrais-je ne pas pleurer, quand j'y pense?


CCXLII

Le lendemain du jour o le pre Hilario nous avait dposs dans la
niche obscure, sous l'escalier du couvent de Lucques, prs de la
prison o l'on servait la soupe des pauvres, il vint nous reprendre
avec une permission du juge pour aller revoir tant que nous voudrions
le condamn  mort dans sa prison parce que nous tions sa seule
famille; le _bargello_ avait l'ordre de nous ouvrir la porte  toute
heure du jour, pourvu que le confesseur de l'homicide, frre Hilario,
ft avec nous.

C'est ainsi que nous entrmes, tout tremblants de peur et de dsir 
la fois, dans la grande cour vide de la prison, o roucoulaient les
colombes, qui semblaient pleurer comme nous et se parler d'amour comme
nos deux enfants.

Le _bargello_ et sa femme avaient eu l'gard de ne pas entrer avec
nous et de refermer la porte derrire nous pour ne pas assister
indiscrtement au dsespoir d'un oncle et d'une mre qui venaient
compter les dernires heures de leur enfant et de leur neveu.

Fior d'Aliza, avertie par le moine, avait eu le soin de ne pas
s'approcher non plus trop prs pour que nous ne nous jetassions pas
follement, en nous revoyant, dans les bras les uns des autres; mais
j'aperus sa tte si belle et tout plore qui s'avanait, malgr
elle, pour nous entrevoir de derrire un noir pilier du clotre, o
elle se cachait bien loin de nous! Ah! que sa vue me fit peine et
plaisir  la fois, monsieur! Je sentis flchir mes jambes sous moi,
et, sans l'paule de mon frre,  laquelle je me retins, je serais
tombe  terre; le petit chien Zampogna, qui l'avait reconnue avant
nous, jappa de joie en voulant s'lancer vers elle, mais je le retins
par sa chane, et nous fmes bientt devant la grille ouverte du
cachot d'Hyeronimo.


CCXLIII

Il nous attendait, le pauvre enfant; il se jeta, quand il nous vit,
aux genoux de son oncle et de moi comme pour nous demander pardon de
toutes les tribulations involontaires que l'ardeur de dfendre sa
cousine et nous avait fait fondre sur la maison. Son oncle pressait sa
tte contre ses genoux chancelants d'motion; moi, je pleurais sans
rien lui dire que son nom dans mes sanglots, en tenant sa main toute
mouille dans la mienne.

Le petit chien, qui avait reconnu son ami, secouait sa chane pour
s'lancer sur Hyeronimo, jappait de toute sa joie, et, ne pouvant
s'appuyer, pour le lcher, sur ses deux pattes, roulait sur nos jambes
en recommenant toujours  s'lancer vainement, jusqu' ce que
Hyeronimo l'et embrass aussi,  son tour, en pleurant. Enfin,
monsieur, c'tait une dsolation dans le cachot, o l'on entendait
plus de sanglots et de jappements que de paroles.

 la fin, le pre Hilario, n'y pouvant plus tenir lui-mme, nous dit
en pleurant aussi:

--Asseyez-vous sur cette paille et causez en paix, je vais m'carter
pendant tout le temps que vous voudrez, avant l'heure o l'on apporte
la soupe aux prisonniers et pour que vous puissiez voir du moins celle
 laquelle la prudence vous interdit de parler ici, je vais me
promener avec le porte-clefs sous le clotre: chaque fois que nous
passerons, elle et moi, devant le cachot, vous pourrez la contempler,
pauvre tante! et elle pourra entrevoir d'un coup d'oeil, sans
dtourner trop la tte, tout ce qu'elle chrit ici bas; ne lui parlez
que des yeux et du geste du fond de la loge, elle ne vous parlera que
par son silence; vous aurez assez le temps de lui parler tous de la
langue, si je parviens jamais  vous la rendre par la grce de Dieu,
et surtout empchez bien le chien de japper et de s'lancer vers elle
contre la grille, quand nous passerons et repasserons devant le
cachot.


CCXLIV

Ainsi fut fait, monsieur, et nous ne pmes rien nous dire tant que
nous n'entendmes pas s'approcher sous le clotre le bruit des
sandales du moine et des pas lgers de Fior d'Aliza.

 ce moment, je me collai seule contre la grille, et je bus des yeux
le visage de ma chre enfant. Mon Dieu! qu'elle tait belle! mais
qu'elle tait ple dans son costume sombre de gardien d'une prison.
Ses yeux, en me regardant  la drobe, pendant qu'elle pouvait tre
entrevue de nous en passant et repassant, taient tellement voils de
larmes mal contenues, qu'on ne pouvait les voir que comme on voit une
pervenche mouille  travers les gouttes d'eau au bord de la source.
Comme le clotre tait bien long et que le frre Hilario marchait
pesamment,  cause de son ge, nous causions, Hyeronimo, mon frre et
moi, pendant la distance d'un bout du clotre  l'autre bout; le chien
mme semblait s'en mler, monsieur, et ses yeux semblaient
vritablement pleurer autant que les miens, quand je regardais Fior
d'Aliza ou Hyeronimo. Il n'y avait que le pre qui ne pleurait pas,
hlas! parce que ses yeux aveugles ne donnaient plus de larmes; mais
son coeur n'en tait que plus noy!


CCXLV

Ce que nous dmes tous les trois, pendant ces deux heures que le pre
Hilario fit durer,  sa grande fatigue, le plaisir et la peine,
comment pourrais-je vous le redire? Un jour n'y suffirait pas. Jugez
donc ce que quatre personnes qui ne font qu'une, et qui sentent le
cachot sous leurs pieds et la mort sur leur tte par le supplice
prochain d'un seul d'entre eux, prt  les tuer tous d'un seul coup,
peuvent se dire!

Hyeronimo nous confessa que son bonheur, s'il devait vivre, et son
salut ternel, s'il devait mourir, tenait au refus ou au consentement
que nous lui donnerions de laisser consacrer avant son dernier jour
son union avec sa cousine (_sorella_, comme nous disons, nous);
sachant combien sa _sorella_ le chrissait de tous les amours et
n'ayant pas nous-mmes de plus cher dsir que ce mariage, comment
aurions-nous pu refuser au pauvre mourant?

C'tait nous qui lui avions donn son ide que les poux sur la terre
se retrouvaient dans le paradis! Nous lui aurions donc refus son
paradis  lui-mme, si nous avions dit non, l'aveugle et moi?

Il nous bnit mille et mille fois de notre condescendance  son amour,
et il nous rpta tout ce que le pre Hilario lui avait appris de la
condescendance de l'vque; outre le souci qu'il avait de nous, en
nous laissant dans la misre par son supplice, dans ce supplice il ne
semblait redouter qu'une chose, c'est que sa mort ne ft avance par
quelque vnement avant que le prtre et accompli sa promesse, en
bnissant cette union secrte et en consacrant sa passion devant
l'autel.


CCXLVI

--Oh! pressez-le, nous disait-il les mains jointes, pressez-le de
faire ce qu'il a promis pour que je vive en paix mes derniers jours,
et que je n'emporte pas mon dsespoir dans l'autre vie!

Nous ne rpondmes que par des larmes, et quand Fior d'Aliza revenait
 passer, elles redoublaient tellement dans le cachot que nous en
tions comme touffs pendant sa promenade au fond du clotre.

La dernire fois qu'elle passa devant les barreaux, je ne pus pas me
retenir, et je dis  demi-voix, de manire qu'elle m'entendt sans que
les autres puissent m'entendre:

--Fior d'Aliza, que veux-tu de nous?

Elle rpondit sans se retourner, comme quelqu'un qui regarde le bout
de ses pieds en parlant.

--Lui, ou mourir avec lui!

Cela fut dit et, cela dit, monsieur, quand nous ressortmes  l'heure
que nous avait indique le pre Hilario, nous la vmes qui
s'loignait de lui en courant, pour remonter dans sa chambre avant
notre sortie de la gele. Le _bargello_ et sa femme ne s'tonnrent
pas de voir nos yeux rouges, eux qui sont habitus  entendre des
sanglots du coeur dans leur puits, comme nous autres  entendre le
sanglottement de l'eau dans les sources.


CCXLVII

La tante se tut.

-- toi maintenant, dit-elle  Fior d'Aliza; il n'y a que toi qui
saches ce que tu pensais pendant que nous nous reconsolions en causant
ainsi, peut-tre pour la dernire fois, avec notre pauvre Hyeronimo.

Voyons, parle au monsieur avec confiance; c'est ton tour maintenant
d'ouvrir ton coeur, maintenant que le jour du bonheur est proche, et
de le vider de tout ce qu'il contenait de rves et de larmes, pour n'y
laisser place qu'au bonheur et  la reconnaissance que tu vas goter
pendant le reste de ta vie.

--Oh! oui, raconte-nous cela toi-mme, dit l'aveugle en joignant ses
deux mains sur la table; je me le ferais bien raconter tous les soirs
de ma vie sans me rassasier jamais des misricordes du bon Dieu pour
nous.

--Eh bien! dit Fior d'Aliza, je vais obir  mon pre et  ma tante,
mais cela me rend toute honteuse. Comment une fille si innocente et si
simple que j'tais a-t-elle bien pu avoir tant de ruse. Ah! c'est
l'ange de la parent et de l'amour; ce n'est pas moi; mais enfin
voil.


CCXLVIII

Je ne me couchai pas, vous pensez bien, n'est-ce pas? Je me jetai tout
habille sur mon lit; je fermai les yeux et je recueillis en moi
toutes mes forces dans ma tte pour inventer le moyen de nous sauver
ensemble ou de le faire sauver au dernier moment, en le trompant
innocemment lui-mme et en mourant pour lui toute seule. Et voici ce
que mon ange me dicta dans l'oreille, comme si une voix claire et
divine m'et parl tout bas; car, encore une fois, ce n'tait pas moi
qui discutais avec moi-mme; mes lvres taient fermes et la parole
d'en haut me parlait sans me laisser rpondre et comme si quelqu'un
m'avait commande. Je le crus du moins, et voil pourquoi je n'essayai
mme pas de contredire cette voix qui portait avec elle la conviction.

Le sauver tout seul en te laissant mourir ou captive  sa place, cela
ne se peut pas, disait en moi la voix cleste; tu sens bien qu'il n'y
consentirait jamais, lui qui t'aime plus que sa vie et qui a risqu sa
libert et sa vie pour te venger des sbires qui t'avaient blesse et
avaient cass la patte de ton chien! Non, il n'y faut pas penser;
alors comment donc faire, car tu ne peux le faire vader qu'en le
trompant lui-mme?

Ici la voix s'interrompit longtemps comme quelqu'un qui cherche; puis
elle reprit:

--Oui, une fois que vous serez maris, il faut le tromper lui-mme et
lui faire croire qu'il doit partir le premier, t'attendre ensuite au
rendez-vous sous l'arche du pont, au pied de la montagne o tu as
rencontr la noce de la fille du _bargello_, jusqu' ce que tu viennes
le rejoindre par un autre chemin un peu avant la nuit, et que vous
partiez ensemble par des chemins dtourns au bas de la montagne pour
sortir des tats de Lucques et pour atteindre avant le jour les
frontires des tats de Toscane, dans les Maremmes de Pise. Alors on
ne vous pourra rien, et vous vous louerez tous les deux aux
propritaires d'un _podere_ pour faire les moissons, lui comme
coupeur, et toi comme lieuse de gerbes; ou bien lui comme bcheron, et
toi comme ramasseuse de fagots dans les sapinires du bord de la mer.
Pour cela, qu'as-tu  faire? Ds demain, il faut achever de scier un
barreau de fer de la lucarne derrire l'autel de la chapelle des
prisonniers, de manire  ce qu'il ne tienne plus en place que par un
fil, et laisser la lime  ct, pour qu'un coup ou deux de lime lui
permette de le faire tomber en dehors dans le verger de la prison, et
qu' l'aide de l'gout qui ouvre dans ce verger, au pied de la
lucarne, et qui traverse les fortifications de la ville, Hyeronimo se
trouve hors des murs, libre dans la campagne...

Et toi, pourquoi ne le suivrais-tu pas? me dit la voix, et pourquoi
prfres-tu mourir  sa place, plutt que de risquer la libert en le
suivant dans sa fuite?...

--Ah! me rpondit la voix dans ma conscience, c'est que si je me
sauvais derrire lui, le _bargello_ et sa femme, si bons et si
hospitaliers pour moi, seraient perdus, et qu'on les souponnerait
certainement d'avoir t corrompus par nous,  prix d'argent, pour
tromper la justice, et le moins qui pourrait leur arriver serait le
dshonneur, la prison, et qui sait, peut-tre la peine perptuelle
pour prix de leur charit pour moi, le mal pour le bien! la ruine et
la prison pour un bon mouvement de leur coeur! Non! plutt mourir que
de me sauver la vie par un tel crime! Et comment jouiras-tu en paix de
la libert et de ton bonheur avec Hyeronimo, en pensant que d'autres
versent autant de larmes de douleur ternelle que tu en verses de
bonheur dans les bras d'Hyeronimo? Et lui-mme, si juste et si bon,
est-ce qu'il pourrait vivre de la mort d'autrui? Non, non, non, il
aimerait mieux mourir! Ce n'est pas l ce que notre tante et notre
pre nous ont enseign le soir dans la cabane,  la clart de la
lampe, dans le catchisme; d'ailleurs sans le catchisme, le coeur, ce
catchisme intrieur, ne nous le dit-il pas?


CCXLIX

Donc il faut le tromper pour le sauver; je lui dirai: Fuis, je t'en ai
prpar les moyens pour la nuit o tu seras mis seul en chapelle et je
vais te rejoindre; ce n'est pas mme un mensonge, car, morte ou
vivante, je le rejoindrai bientt. Puis-je vivre sans lui? puis-je
mme mourir sans que mon me vole sur ses pas et le rejoigne comme la
colombe rejoint le ramier quand il meurt ou quand il migre de la
branche avant elle?

Il fut donc dcid que je le tromperais pour ne pas tromper le
_bargello_ et sa femme.

--Quand il sera libre, continua la voix, tu revtiras le froc et le
capuchon des pnitents noirs qu'il aura laisss tomber de la fentre
en s'enfuyant, et tu reviendras dans son cachot, avant le jour,
prendre sa place, pour que les sbires te mnent au supplice, en
croyant que c'est lui qu'ils vont fusiller pour venger le capitaine;
tu marcheras en silence devant eux, suivie des pnitents noirs ou
blancs de toute la ville qui prieront pour toi; et quand tu seras
arrive au lieu du supplice, tu mourras en prononant son nom,
heureuse de mourir pour qu'il vive!

Voil, monsieur, voil exactement ce que l'ange me dit. Je ne l'aurais
pas invent, en toute ma vie, de moi-mme. J'tais trop simple et trop
timide, mais l'ange de l'amour conjugal en invente bien d'autres,
allez! Je l'ai bien compris quand je fus sa femme!


CCL

Aprs ce miracle, je m'endormis comme si une main divine avait touch
ma paupire et calm mon pauvre coeur.

Ma rsolution tait prise d'obir, sans lui rien dire qu'au moment o
le prince qu'on attendait dans Lucques serait arriv, et qu'il aurait
ou ratifi ou ajourn l'excution. C'tait notre dernier espoir.

Hlas! il fut tromp encore; le lendemain  mon rveil, le _bargello_
me dit ngligemment, comme je passais pour mon service dans le prau,
que le prince venait d'crire  son ministre qu'il ne fallait pas
l'attendre et qu'il tait retenu en Bohme par les chasses.

Tout fut perdu; mes jambes me manqurent sous moi; mais le _bargello_
ne s'aperut pas de ma pleur, parce qu'il ne faisait pas jour encore
dans le vestibule grill du prau. Il crut que je dormais encore 
moiti, ou que le retour du prince m'tait indiffrent comme
l'ajournement du supplice du meurtrier.

                                                            LAMARTINE.




CXXXe ENTRETIEN

FIOR D'ALIZA

(Suite. Voir la livraison prcdente.)


CCLI

J'entrai dans le prau et je courus dans la loge d'Hyeronimo; le pre
Hilario y tait dj, il tait venu lui annoncer que tout espoir de
grce tait perdu par l'absence du prince qui voulait chasser le
faisan en Bohme, et que le jour de la mort tait fix  trois jours
de l pour le condamn; il recevait sa dernire confession et la
promesse de lui apporter le sacrement du mariage et le sacrement de
l'eucharistie avec celui de l'extrme-onction, la veille de sa mort.
Puis, se tournant vers moi  demi morte:

--Je vous laisse ensemble, me dit-il; mes deux enfants, demain, avant
la nuit, vous serez unis pour un jour et spars le jour suivant pour
un peu de temps! Que l'ternit vous console du jour qui passe! Je
vais annoncer le dsespoir  vos pauvres parents! Fior d'Aliza, venez
avec moi pour qu'ils ne meurent pas sous le coup; vous leur resterez,
n'est-ce pas? et le souvenir d'Hyeronimo revivra pour eux en vous.


CCLII

Je n'tais dj plus triste, parce que je savais ce que l'ange m'avait
dit la nuit, et je le suivis, avec l'autorisation du _bargello_,
jusqu' la loge sous l'escalier de son couvent voisin. Avant qu'il
ouvrt la bouche, je fis un signe invisible  ma tante et je lui fis
comprendre que l'excution n'aurait peut-tre pas lieu. Elle le dit
tout bas  mon pre sans que le pre Hilario s'en apert; puis ils
reurent la fatale nouvelle avec la rsignation apparente de ceux qui
n'ont plus rien  craindre ici-bas, que la fin de tout.

Le pre Hilario leur dit seulement qu'il viendrait les chercher le
lendemain secrtement, avant le lever du jour, pour donner devant eux
la bndiction mortuaire et la bndiction nuptiale  leurs enfants.
Il leur enseigna en mme temps de garder le silence sur l'objet de la
crmonie, de prier Dieu dans leur coeur et de se taire devant le
_bargello_, pendant que lui, le pre Hilario, dirait la messe des
morts et que l'enfant de choeur qui servirait la messe entendrait,
sans les comprendre, les paroles latines prononces par le prtre sur
la tte des deux fiancs.

Je les embrassai tout en larmes, et je rentrai avec le pre Hilario
dans le guichet. Quelle journe, monsieur, que celle-ci, et comme
j'aurais voulu tout  la fois en presser et en ralentir les heures!
les unes pour mourir tout de suite et pour aller l'attendre dans le
paradis, dont je n'aurais vu que quelques heures sur la terre, et les
autres pour lui rendre la libert et la vie, lui sacrifiant  son
insu la mienne.


CCLIII

Enfin elle passa; je n'osai pas, par mauvaise honte, m'approcher
beaucoup de la loge o Hyeronimo attendait, sans vouloir m'appeler, la
tte en ses deux mains, appuy sur la grille du cachot, me regardant 
travers les mches de ses cheveux rabattus sur sa tte; et moi, du
haut de ma fentre, plongeant mes regards furtifs sur sa figure
immobile dans la demi-ombre de sa loge.

Je ne sentais ni la faim ni la soif, monsieur, et je dis  la femme du
_bargello_ que j'tais malade, pour me dispenser de m'asseoir  table
avec ces braves gens. Je ne dormis pas non plus, mais je priai pendant
la nuit tout entire pour que mon bon ange et ma patronne
intercdassent auprs de Dieu, et pour que le jour suivant me ft sa
_sposa_, et pour qu'ils me donnassent le surlendemain, jour fix pour
sa mort, la force et l'adresse de mourir pour lui.

Bien longtemps avant que le jour blancht les montagnes de Lucques, je
lavai sur mon visage la trace de mes larmes, je peignai mes blonds
cheveux et je me regardai au miroir  la lueur de ma lampe, pour que
ce jour-l, du moins, je fusse un peu belle pour l'amour de mon mari;
puis je mis ma chemise blanche de femme orne d'une gorgre de
dentelle sous ma veste d'homme, dont je laissai passer la broderie
entre les boutons de mon gilet, afin que quelque chose au moins
rappelt en moi la femme et m'embellt aux yeux de mon fianc.

Il faut compatir, ma tante,  la vanit des femmes; mme quand elles
vont mourir, elles veulent, malgr tout, laisser une image d'elles
avenante, dans l'oeil de celui qu'elles aiment.


CCLIV

Je descendis et je remontai trois ou quatre fois l'escalier de la
tour, croyant que mes mouvements hteraient le jour, et m'avanant
jusqu' la porte de la rue pour couter si je n'entendais pas les pas
lourds du pre Hilario, et les pas lgers de l'enfant de choeur
faisant tinter sa sonnette dans l'ombre devant lui; mais rien,
toujours rien, et je remontai pour redescendre encore; la dernire
fois, le pre Hilario allait sonner, quand je prvins le bruit en
ouvrant la porte du guichet devant lui, comme si j'avais t l'ange
qu'on voit peint sur la muraille de la cathdrale de Pise et qui ouvre
la porte du cachot  Pierre, en tenant un flambeau en avant, pendant
que les deux gendarmes dormaient, la tte sur leur bras, sans voir et
sans entendre.

Je mis mon doigt sur mes lvres pour que le vieillard et l'enfant ne
rveillassent pas le _bargello_; vous savez que j'avais assez mrit
sa confiance pour qu'il me laisst la clef du prau. Je fis entrer le
prtre et l'enfant. Nous traversmes sans bruit la cour de la prison;
le prtre, l'enfant de choeur et moi, nous entrmes dans la loge
d'Hyeronimo. Je marchais la dernire et je baissais la tte.

Hyeronimo tait aussi tremblant que moi; il ne me dit rien. Le pre
Hilario ouvrit la porte du corridor qui menait du cachot, par un
couloir sombre,  la chapelle. L'enfant alluma les cierges et la messe
commena. Je ne savais ce que j'entendais, tant mes oreilles me
tintaient d'motion.

Le pre et ma tante assistaient seuls, dans l'ombre, muets comme deux
statues de pierre sculpte, contre un pilier de la cathdrale; ils
taient entrs en mme temps que nous, par la porte extrieure de la
chapelle donnant sur la cour. Je les voyais sans les voir. Hyeronimo
regarda sa mre, et le pre pleurait sans nous voir. Aprs
l'lvation, le prtre nous fit approcher, et dployant sur nos deux
ttes un voile noir, que l'enfant de choeur prit pour un linceul du
condamn, il nous glissa  chacun un anneau dans la main et nous bnit
en cachant ses larmes.

--Aimez-vous sur la terre, mes pauvres enfants, nous dit-il tout bas,
pour vous aimer  jamais dans le paradis; je vous unis pour
l'ternit.

Hyeronimo trembla de tous ses membres, se leva, s'appuya  la muraille
et retomba  genoux. L'enfant croyait qu'il tremblait de sa mort
prochaine et se mit lui-mme  sangloter. Le pre Hilario se hta de
dpouiller ses habits de prtre et m'entrana avec lui hors de la cour
avant que personne ft debout dans la prison; je lui ouvris la porte
de la rue.

Je remontai doucement dans ma tourelle, et je tombai  genoux, au pied
de mon lit, pour remercier Dieu de la plus grande de ses grces de
vivre un jour la _sposa_ d'Hyeronimo et de mourir le second jour pour
lui avec la confiance de lui prparer son lit nuptial dans le
paradis.


CCLV

De tout le jour, monsieur, je ne sortis pas de ma tour. Le _piccinino_
fit tout seul le service des prisonniers. Il porta  manger au
meurtrier, mais le meurtrier,  ce qu'il me dit, ne toucha pas  ce
qu'on lui avait prpar pour son repas de mort ou de noce; il tait
muet dj comme la tombe. Les frres pnitents vinrent plusieurs fois
dans la soire rciter les prires des agonisants pour lui dans la
cour; la dernire fois, ils ouvrirent la porte et lui dirent que la
religion avait des pardons pour tout le monde, et que, s'il voulait se
repentir et mourir en bon chrtien, il n'avait qu' emprunter le
lendemain l'habit de la confrrie pour marcher au supplice, o tous
les pnitents noirs l'accompagneraient en priant pour son me.

Cette robe, qu'on mettait par-dessus ses habits, ressemblait  un
linceul qui cachait les pieds et les mains en tranant jusqu' terre;
en abattant son capuchon perc de deux trous  la place des yeux, on
voilait entirement son visage.

Hyeronimo,  qui j'avais fait la leon, parce que la femme du
_bargello_ m'avait racont cette coutume, accepta l'habit et le dposa
sur son lit pour le revtir le lendemain, et remercia bien les frres
de la Sainte mort. Il resta seul, et le jour s'teignit dans la cour.
Je m'y glissai sans rien dire avant le moment o le _bargello_ allait
la fermer.

Il crut que la faiblesse de mon ge me rendait trop pnible, ce
soir-l, la vue d'un homme qui devait mourir le lendemain et dont on
entendait dj l'agonie tinter dans tous les clochers de Lucques et
mme aux villages voisins. Quant  lui et sa femme, ils ne se
couchrent seulement pas, les braves gens, mais ils se relayrent
toute la nuit derrire la porte du prau, pour dire en pleurant les
psaumes de la pnitence. Que Dieu le leur rende  leur dernier jour,
ils ont bien pri, et pour moi sans le savoir! Mais nous sommes dans
un monde o rien n'est perdu, n'est-ce pas, ma tante?


CCLVI

Moi, cependant, j'avais promis  Hyeronimo de revenir passer avec lui
la dernire nuit, sans crainte d'tre dcouverte, puisque je ne devais
plus le quitter qu'aprs qu'il serait sauv et me dvoiler qu'aprs
tre morte  sa place.

En disant cela, ses yeux tombrent involontairement sur le berceau du
charmant enfant que son pied balanait avec distraction sur le
plancher et qui dormait en souriant aux anges, comme on dit dans le
patois de Lucques.

-- peine me fus-je glisse furtivement dans la loge, qu'il teignit
du souffle la lampe, que tout resta plong dans la nuit.

Nous nous assmes sur le bord de son lit, la main dans la main, puis
il m'embrassa pour la premire fois, sans que je fisse de rsistance,
et la nuit de nos noces commena par ces mots cachs au fond du coeur,
qu'on ne dit qu'une fois et qu'on se rappelle toute sa vie.

Nuit terrible, o toutes nos larmes taient sches par nos baisers,
et tous nos baisers interrompus par nos larmes. Ah! qui vit jamais
comme moi l'amour et la mort se confondre et s'entremler tellement,
que l'amour luttait avec la mort et que la mort tait vaincue par
l'amour. Ah! Dieu me prserve de m'en souvenir seulement! Je croirais
la profaner en y pensant; c'est comme une apparition qui reste,
dit-on, dans les yeux, mais que le coeur ne confie jamais aux lvres!

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


CCLVII

--Hyeronimo, lui disais-je, lve-toi; c'est la pointe du jour qui
claire dj les barreaux.

--Non, disait-il; il nous reste assez de temps pour fuir avec toi. Ne
perdons pas une minute de ce ciel ensemble, qui sait si nous le
retrouverons jamais!

--Va, fuis! reprenais-je, ou ton amour va te coter la vie.

--Non, rptait-il, non, ce n'est pas le jour encore; c'est le reflet
de la lune qui claire la premire ou la dernire heure de la nuit.

Elle se passa ainsi; mais enfin nous entendmes quatre coups du
marteau de l'horloge du couvent voisin sonner les matines. Il me
laissa toute baigne de larmes sur la paille qui nous servait de
couche, et, s'chappant comme une ombre de mes bras, il courut  la
chapelle avant que je pusse l'embrasser encore, et montant jusqu' la
hauteur du barreau de la lucarne sci par moi:

--Adieu, me dit-il tout bas, j'ai assez vcu, puisque vivant ou mort
nous sommes poux.

 retrouver sous le pont du Cerchio, me dit-il tout bas, en se
laissant glisser de la fentre dans l'gout du jardin.

-- retrouver dans le paradis, me dis-je en moi-mme, sans regretter
seulement la vie.


CCLVIII

Rentre par le corridor de la chapelle dans le cachot, je me htai de
quitter ma veste d'homme et de me revtir sur ma chemise seule de
l'habit de pnitent noir, dont le capuchon rabattu sur mon visage me
drobait  tous les regards.

Je revins ensuite  la chapelle, je rtablis vite le barreau de la
fentre  sa place, pour qu'on ne s'apert pas qu'il avait t
dplac; puis je me mis  genoux la tte entre mes mains devant
l'autel, comme un mourant qui a pass la nuit dans les larmes en
pensant  ses pchs.

Hlas! je ne pensais qu' la nuit de larmes que je venais de finir
avec Hyeronimo, et  peine  la mort que j'allais subir pour lui et
pour le brave _bargello_, afin que les innocents ne payassent pas pour
le coupable. J'entendais dj derrire moi la foule des pnitents
noirs et blancs et les frres de la Sainte-Mort qui se pressaient
derrire la grille de la chapelle, et qui murmuraient  demi-voix les
prires des agonisants.

Le _bargello_ et sa femme taient l pleurant; ils ne s'tonnaient pas
de mon absence, pensant que ma jeunesse et ma piti pour le prisonnier
me retenaient dans ma tour; ne voulant pas me condamner si jeune  un
tel spectacle, au contraire, ils bnissaient le bon Dieu.


CCLIX

Les sbires entrrent. Les cloches de tous les clochers retentirent. Je
me sentais toute froide, mais ferme encore sur mes jambes; je me remis
dans leurs mains comme un agneau qu'on mne  la boucherie; ils me
firent sortir au milieu des sanglots du _piccinino_, du _bargello_ et
de sa femme; je leur serrai la main comme pour les remercier de leur
service et de leur douleur.

Les rudes mains des sbires me sparrent violemment et me poussrent
dans la rue. Elle tait pleine de monde en deuil que les cloches,
annonant le supplice, et la prire des morts, avaient rveill et
rassembl ds le matin; un cordon de sbires les tenait  distance; les
pnitents, en longues files, m'entouraient et me suivaient: un petit
enfant,  ct du pre Hilario, marchait devant moi et tendait une
bourse aux spectateurs pour les parents du meurtrier.

On marchait lentement,  cause du vieux moine mon confesseur, qui me
faisait des exhortations  l'oreille que je n'entendais pas, et qui
s'arrtait de moment en moment pour me faire baiser le crucifix. Je
promenais, du fond de mon capuchon, mes yeux sur cette foule, ne
craignant qu'une chose, d'y rencontrer mon pre aveugle et ma tante,
et de me trahir en tombant d'motion devant eux, avant d'tre arrive
 la place de l'excution.

Mais je ne vis rien que les visages irrits des sbires et les visages
attendris et pieux de la foule. Plus nous approchions et plus elle
tait paisse. En passant sur la grande place, devant la faade du
palais du duc, voisin des remparts o j'allais mourir, je vis une
femme, une belle femme, qui tenait un mouchoir sur ses yeux,
agenouille sur son balcon, et qui rentra prcipitamment dans l'ombre
de son palais, comme pour ne pas voir le meurtrier pour lequel elle
priait Dieu. Mais, en l'absence de son mari, elle n'avait pas le droit
de faire grce!


CCLX

On me fit monter prcipitamment les marches qui conduisaient au
rempart, et on me plaa seule avec le pre Hilario et le bourreau
contre le parapet du Cerchio, afin que les balles qui m'auraient
frappe n'allassent pas tuer un innocent hors des murs, de l'autre
ct du fleuve. Un peloton d'une douzaine de sbires, commands par un
officier et arms de leurs carabines, chargrent leurs armes devant
moi, et se rangrent, leur fusil en joue, pour attendre le
commandement de tirer.

Eh bien! monsieur, dans ce silence de tout un peuple qui retient son
haleine en attendant la voix qui doit commander la mort d'un homme,
vous me croirez si vous voulez, mais je ne crois pas avoir pli; la
joie de l'ide qu'en mourant je mourais pour lui me possdait seule,
et j'attendais le commandement de feu avec plus d'impatience que de
peur!

--Soldats! s'cria d'une voix de commandement l'officier, prparez vos
armes!

Les soldats me mirent en joue;  ce moment, le bourreau, qui tait
derrire moi, un peu  l'abri par un angle du mur, se jeta tout  coup
sur moi, et, m'arrachant d'une main rapide et violente le capuchon et
la robe de pnitent jusqu' la ceinture, me dcouvrit presque nue aux
yeux des soldats et de la foule. Ma chemise entr'ouverte laissa mon
sein  demi-nu, et mes cheveux, dont le cordon avait t dtach par
le geste du bourreau, roulrent sur mes paules.

Je crus que j'allais mourir de honte en me voyant ainsi demi-nue
devant cette bande de soldats tonns; ils restaient suspendus comme
devant un miracle, car mes mains lies derrire le dos m'empchaient
de recouvrir ma poitrine et mon visage.

Ah! mon Dieu, la mort n'est pas si terrible que ce que je souffris
dans cette minute! Un silence de stupeur empchait de respirer toute
la foule.


CCLXI

Un cri partit en ce moment du ct de l'escalier qui menait au
rempart. Un homme s'lana en fendant le rang des soldats. Arrtez!
arrtez! c'est moi! et il tomba inanim  mes pieds; le ciel
s'obscurcit, la tte me tourna et je me sentis vanouir dans les bras
de mon poux. Nous mourmes tous deux sans nous sentir mourir!

C'tait Hyeronimo qui, entendant les cloches du supplice, et en ne me
voyant pas arriver sur ses pas sous l'arche du pont, s'tait dfi
enfin de quelque chose, tait rentr dans Lucques, avait vol  la
porte de la prison, et, apprenant l par le _piccinino_ que les sbires
me menaient mourir  sa place, avait vol comme le vent sur mes
traces, et venait rclamer  grands cris son droit de mort, s'il tait
encore temps.

Depuis ce moment, je ne vis plus rien, j'tais dans un autre monde.
Quand je m'veillai, j'tais dans un vrai paradis, au milieu d'un
appartement tout d'or, de peintures, de glaces et de statues, qui
toutes semblaient me regarder, entoure des belles suivantes de la
duchesse, qui me faisaient respirer un flacon d'odeur dlicieuse, et
en prsence d'une jeune et admirablement belle femme qui pleurait
d'attendrissement prs de mon chevet.

Cette belle femme, comme je l'ai su depuis, c'tait la duchesse de
Lucques elle-mme, la souveraine, et bien la souveraine en vrit, de
beaut, de bont et de piti pour ses sujets. Mais que puis-je vous
dire? J'tais vivante, mais j'tais comme dans un rve. On dit qu'elle
m'interrogea, que je lui rpondis, qu'elle fut attendrie, qu'elle
envoya d'urgence un ordre, non pas de faire grce, mais de suspendre
l'excution jusqu'au retour de son mari et de ramener Hyeronimo comme
meurtrier dans son cachot.


CCLXII

Pour moi, elle me confia  la grande matresse du palais, pour qu'elle
me ft recevoir au couvent des Madeleines  Lucques, jusqu'au jour o
mon pre et ma tante viendraient m'y chercher pour me conduire au
chtaignier.

Ah! que de bndictions nous lui donnmes, quand ce jour fut arriv et
quand la femme du _bargello_, sauve de tous soupons par ma ruse,
revint avec eux me reprendre, huit jours aprs au couvent, pour
rentrer ensemble dans notre demeure. Le petit Zampogna, joyeux comme
nous, marchait plus vite qu' l'ordinaire en remontant la montagne,
comme s'il avait l'espoir d'y retrouver aussi son jeune matre
Hyeronimo.


CCLXIII

Hlas! il n'y tait pas, il dut rester tout seul maintenant dans son
cachot, les fers aux pieds et aux mains, pendant environ six semaines,
jusqu' ce que les chasses impriales en Bohme fussent closes, et que
le duc ft rentr dans ses tats pour couter le rapport de son
ministre sur l'affaire; elle proccupait tellement tout le duch
depuis que les sbires avaient t sur le point de fusiller une jeune
_sposa_ pour son amant, qu'on ne parlait plus d'autre chose.

Pendant ce temps, le pre Hilario avait russi  prouver au docteur
Bernabo la sclratesse de Calamayo pour favoriser le libertinage du
capitaine des sbires, et la fausset des pices qu'il avait inventes
pour nous dpouiller de nos pauvres biens pice  pice. Cela parut
louche au prince et  ses conseillers, et on dcida, qu'en attendant
de plus amples renseignements sur le meurtre provoqu du capitaine,
que mon pre et ma tante rentreraient dans la proprit de la maison,
de la vigne et du chtaignier, et que la peine de mort d'Hyeronimo
serait convertie (encore tait-ce pour ne pas dmentir les sbires) en
deux ans de galres. Or, comme l'tat de Lucques n'avait pas de
marine, un trait avec la Toscane obligeait l'tat toscan  recevoir
les condamns de Lucques dans les galres de Livourne.

Le pre Hilario nous informait toutes les semaines, en remontant au
monastre, de toutes ces circonstances. Que de grces nous rendmes 
la Providence, quand il nous apprit la commutation de peine!

--Celui-l que je portais dans mon sein, s'cria-t-elle en tendant sa
belle main gauche sur le berceau, allait donc avoir un pre!

Elle ramena le coin de son tablier sur ses yeux pour les essuyer, et
elle se tut.

--Hlas! oui, me dit la tante; elle tait enceinte, la pauvre enfant,
enceinte d'une nuit de larmes.

Ils se turent tous, et Fior d'Aliza, sans rabaisser son tablier, se
leva de table et alla derrire la porte donner le sein  son enfant.


CCLXIV

--Et maintenant, monsieur, reprit la tante en filant sa quenouille, je
vais vous dire comment cela se passa, grce  la Providence et  la
bonne duchesse. Elle ne se doutait pas que Fior d'Aliza portait dans
son sein un gage d'amour et d'agonie, mais l'amour est plus fort que
la mort, crit le livre qui est l sur la fentre, dit-elle en
montrant l'_Imitation de Jsus-Christ_; elle savait seulement par
l'vque et par les moines que Fior d'Aliza avait t marie et
qu'elle ne consentirait jamais  laisser son mari se consumer seul
dans la honte et dans la peine  Livourne, sans aller lui porter les
consolations que la loi italienne autorise les femmes  porter  leur
mari captif  la grille de leur cabanon ou dans les rigueurs de leurs
chanes, au milieu de leurs rudes travaux.

Elle craignit pour elle,  cause de sa jeunesse et de son extrme
beaut qui nous avait dj fait tant de mal, les dangers et les propos
des mauvaises gens qui hantent les grandes villes; elle lui envoya par
le pre Hilario une lettre de recommandation pour la suprieure des
soeurs de charit de Saint-Pierre aux Liens, couvent de Livourne. Ces
saintes femmes s'occupent spcialement de la gurison des galriens
dans leurs maladies. Elle lui demandait de permettre que la pauvre
montagnarde et un asile dans sa maison pendant la nuit pour y
recueillir sa misre, en lui permettant d'en sortir le jour pour voir
son mari meurtrier condamn  mort, graci et commu en deux ans de
peine, enchan dans les galres du port de Livourne.


CCLXV

Mais la voil qui rentre et qui va finir elle-mme le rcit.

Fior d'Aliza reprit la place qu'elle avait laisse, et continua en
regardant sa tante:

--Je partis  pied avec cette lettre, et en promettant  mon pre et 
ma tante de revenir ainsi de Livourne tous les samedis pour leur
rapporter tout ce qui serait ncessaire  leur vie, et pour passer
avec eux le dimanche  la cabane, seul jour de la semaine o les
galriens ne sortent pas pour travailler dans le port ou pour balayer
les grandes rues de Livourne.

Ah! que de larmes nous versmes en nous sparant au pied de la
montagne! N'est-ce pas, ma tante et mon pre? Mais enfin ce n'taient
plus des larmes mortelles, et nous avions l'espoir de nous revoir
toutes les semaines, et de ramener enfin Hyeronimo libre et heureux
auprs de nous.


CCLXVI

Je marchai du lever du soleil jusqu' son coucher, mon _mezaro_
rabattu et referm sur mon visage pour que les passants ne
m'embarrassent pas de leurs rires et de leurs mauvais propos sur la
route, pensant en eux-mmes, en me voyant si jeune et si seule, que
j'tais une de ces filles mal fames de Lucques qui vont chercher 
Pise et  Livourne les bonnes fortunes de leurs charmes, auprs des
matelots trangers.

Il tait nuit quand j'arrivai  la ville, je me glissai  travers la
porte  la faveur d'un groupe de familles connues des gardes de la
douane qui rentraient, avant les portes fermes, dans la ville, sans
tre vue au visage, ni fouille, ni interroge; j'en rendis grce  la
Madone dont la statue dans une niche, sous la vote de la porte, tait
claire par une petite lampe.

Je demandai un peu plus loin l'adresse de la suprieure des
religieuses qui soignaient les galriens. On me prit pour la soeur
d'un galrien et on me l'indiqua avec bont. Je sonnai: la soeur
portire ne voulait pas m'ouvrir si tard; mais,  la vue de mon visage
innocent, qu'elle entrevit  travers mon _mezaro_, quand je fus
oblige de l'carter pour chercher la lettre de la duchesse, elle me
fit entrer et porta la lettre  sa suprieure.


CCLXVII

La suprieure tait une femme ge et svre, qui, aprs avoir lu la
lettre, descendit au parloir pour me voir et m'interroger. Quand elle
m'eut regarde un moment et interroge sur mon tat de grossesse, qui
rendait ma prsence au couvent suspecte et inconvenante, sa figure se
rembrunit:

--Non, dit-elle, mon enfant, la duchesse n'y a pas pens! Nous ne
pouvons vous recevoir dans une sainte maison comme la ntre; le monde
est si mchant! et il en gloserait  la honte de la religion. Mais,
pour rpondre autant qu'il est en nous  la protection de la duchesse,
voici, me dit-elle en me montrant du geste un hangar dans la cour, un
lieu  la fois ouvert et renferm le soir dans notre enceinte. Les
gros chiens du couvent, qui sont bons, sont enchans le jour et
rdent la nuit pour nous protger; on le nettoiera, on le garnira d'un
lit et d'une paille propre et frache, on y mettra une porte, et vous
pourrez vous y retirer tous les soirs, pourvu que vous soyez rentre
avant l'_Ave Maria_, et que vous n'en sortiez qu'aprs l'_Ave Maria_
du matin; j'aurai soin que la soeur portire vous y porte tous les
jours la soupe des galriens malades, et tous les soirs un pain blanc
avec les haricots  l'huile et les olives de leur souper. J'irai
moi-mme vous visiter souvent dans cette cahute et vous porter les
consolations et les encouragements que votre figure honnte commence 
m'inspirer. Vous pourrez mme entendre notre messe de la porte de la
chapelle, ici  gauche, par la lucarne des serviteurs du monastre.


CCLXVIII

Cela dit, elle parut s'attendrir, elle m'embrassa, elle essuya mon
front tout tremp de la sueur du chemin avec mon _mezaro_, et chargea
la soeur portire de faire enchaner les chiens, pour qu'ils ne me
mordissent pas pendant cette premire nuit en voyant une trangre.

Mais l'ordre tait superflu; c'tait un gros chien et une chienne qui
n'taient pas du tout mchants, ils parurent tout de suite comprendre
que je n'tais pas plus mchante qu'eux; ils flairrent, sans gronder
seulement, mes pieds nus, et en lchrent la poussire, tellement que
je priai la portire de ne pas les enchaner, mais de me les laisser
pour compagnie dans la nuit.

Cela fut ainsi; je m'tendis tout habille sur la paille, je
m'endormis comme une marmotte des hautes montagnes que j'avais, quand
j'tais petite, au chtaignier, qu'Hyeronimo avait apprivoise et qui
ne s'veillait qu'au printemps.


CCLXIX

Le lendemain, il n'tait pas jour encore que je me revtis de mon
costume de la prison de Lucques pour aller  Livourne voir mon pauvre
Hyeronimo. J'avais apport sa zampogne, afin qu'on me prt pour un des
_zampognero_ des Maremmes qui viennent jouer dans les rues de Livourne
pour consoler les pauvres galriens. Les sentinelles me laissrent
librement passer la grille de l'arsenal et entrer dans la cour
intrieure des galriens.

On ne leur refuse pas chez nous, monsieur, en Italie, l'innocent
plaisir d'couter les airs de leurs montagnes, et de causer, tout le
temps qu'ils ne travaillent pas, librement avec leurs parents, leur
femme, leur fiance, s'ils en ont,  travers les barreaux de fer de
leurs cages qui prennent jour sur leurs cours, ni mme de s'entrelacer
leurs doigts dans les doigts de celles qu'ils aimaient pendant qu'ils
taient libres.

Il dormait encore; je m'tendis sur les dalles de la cour, sous le
rebord de sa loge, qu'on m'avait indique en entrant, et je jouai
l'air que nous avions invent ensemble, au gros chtaignier, avant
notre malheur. J'entendis un bruit; il bondit de sa couche et s'lana
vers les barreaux.

--Fior d'Aliza, est-ce toi? s'cria-t-il.

La zampogne m'chappa des mains, et sa bouche fut sur ma joue.


CCLXX

Ce que nous dmes, monsieur, et ce que nous ne dmes pas, je n'en
sais rien; le vent mme ne le pourrait pas dire, car il n'aurait pu
passer entre ma bouche et la sienne. Nous restmes une partie de la
matine  parler tout bas ou  nous taire en nous regardant. Je lui
demandai pardon de l'avoir voulu tromper, et je lui promis de ne pas
le quitter, except la nuit, pour l'aider  porter ses chanes.

Les autres galriens, punis pour des fautes lgres, avaient horreur
de s'approcher de lui. Les sbires de Lucques, dont il passait pour
avoir tu le chef par trahison, l'avaient recommand aux sbires des
galriens comme un monstre de mchancet. De sorte que ses compagnons,
par flatterie pour les gardiens, affectaient la rpugnance et
l'horreur pour lui, afin de se faire bien venir d'eux.


CCLXXI

Les samedis de tous les mois, j'allais, comme je l'avais promis  mon
pre et  ma tante, au chtaignier leur porter des nouvelles de leur
enfant, et lui rapporter des chtaignes, et leur porter  eux la
nourriture et les petites gouttes de rosolio que j'avais gagnes pour
Hyeronimo et pour eux, et je revenais la nuit, sans peur et sans
honte,  Livourne, passer la journe dans la cour, auprs de la loge
de mon _sposo_, l'coutant gmir de la fivre, et veillant quand il
dormait.

Que de mois, monsieur, nous passmes ainsi: lui, toujours plus
languissant; moi, toujours vaillante!

Un soir, cependant, le chagrin me saisit tellement dans la nuit, que
les douleurs me prirent. La concierge du couvent alla chercher la
sage-femme; mais quand elle arriva j'avais dj un bel enfant sur mon
sein. Le mme soir je me levai et je le portai embrasser  son pre.
Huit jours aprs, je le portai  mon pre et  ma tante. Ah! quelle
joie ce fut dans la maison! Le pre Hilario le baptisa et lui donna le
nom de Beppo, qui veut dire joie dans les larmes.

De ce jour, j'eus deux soucis au lieu d'un, et je l'emportai partout
avec moi pour le faire sourire  son pre en le tenant sur le rebord
extrieur de la loge; quelquefois mme il passait ses petites mains 
travers la grille et jouait avec les chanes d'Hyeronimo; je
l'endormais, je l'allaitais, je riais avec lui.

Cela ranimait le pauvre Hyeronimo; il le regardait, il me regardait,
il revenait  la sant en jouissant de notre vue. J'avais oubli nos
malheurs, et quand je jouais dans la rue de la zampogne, l'enfant
paraissait goter la musique, et les jeunes mres s'arrtaient pour le
contempler et pour m'entendre.


CCLXXII

Enfin, monsieur, nos deux figures amenaient trop de foule dans la rue,
et la suprieure me fit venir pour me dire que l'enfant et moi nous
tions trop beaux  prsent pour rester plus longtemps  Livourne,
que cela pourrait donner lieu  de nouveaux bruits, bien qu'il n'y et
rien  me reprocher que l'enfant, dont tout le monde ne connaissait
pas l'origine; que Hyeronimo n'avait plus que six semaines pour
achever sa peine, aprs quoi il pourrait revenir en libert rejoindre,
dans notre montagne, sa femme, son fils, sa mre et son oncle, et
qu'il convenait que je disparusse immdiatement de Livourne, o ma
jeunesse et ma figure faisaient trop de bruit et de scandale.

Je la remerciai de ses bonts, j'embrassai les deux chiens, mes
fidles gardiens  la cour; je dis adieu en pleurant  Hyeronimo, et
je partis en sanglotant, avant le soir, pour la cabane, avec mon
enfant sur le dos; je laissai ma zampogne  Hyeronimo pour le dlasser
de mon absence. Il y a justement demain six semaines qu'il doit tre
libre des galres; peut-tre, monsieur, le voil qui dbouche sur le
pont de Lucques o j'ai tant pleur un jour.

Elle prta l'oreille du ct du pont.


CCLXXIII

Aprs tre reste un moment l'oreille tendue du ct du pont, comme si
elle devinait le pas de son amant et de son poux, un faible
grincement de zampogne se confondit avec le vent, semblable au
bourdonnement d'un moucheron, le soir, au soleil couchant, s'teignit,
se reprit, se grossit, et finissant par ne plus laisser de doute,
monta rapidement par la montagne et finit par remplir l'oreille de
Fior d'Aliza.

--Ah! c'est lui, j'ai reconnu l'air, s'cria-t-elle, et, plissant
comme si elle allait tomber  terre, ramassant l'enfant dans le
berceau, elle le prit dans son sein, l'embrassa, et, s'chappant avec
lui vers la porte, courut avec la rapidit de la pierre lance de
haut, au devant d'Hyeronimo!...

Nous la perdmes de vue en un clin d'oeil, et je restai seul avec les
vieillards.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

J'aurais voulu assister  cette scne de retour et de l'amour dans
cette solitude; puis, je rflchis que le bonheur suprme a ses
mystres comme les extrmes douleurs que rien ne doit profaner  de
tels moments et  de tels retours que l'oeil de Dieu; que je gnerais
involontairement, malgr moi, l'change de sentiments et de penses
qui allaient prcipiter ce beau jeune homme des bras de sa _sposa_ aux
bras de son oncle et de sa mre dans des paroles et dans des silences
que ma prsence intimiderait et qui ne retrouveraient plus jamais
l'occasion de se rencontrer dans la vie.

Je fis un signe  mon chien et nous disparmes.


CCLXXIV

Je remontai seul encore au grand chtaignier; les dernires feuilles
tombaient humides sous le beau vent d'quinoxe qui rsonnait par
bouffes dans la montagne, comme l'orgue de la Toussaint dans la
cathdrale des couvents lointains.

Fior d'Aliza jouait avec son enfant sous le rayon du soleil qui
tombait de l'arbre dpouill,  travers les rameaux. Le pre et la
tante coraient les chtaignes que les premires geles avaient fait
fendre sous les feuilles jaunies, et l'heureux Hyeronimo relevait avec
de la terre lgrement mouille le bourrelet de glaise durcie que
l't avait dessch sur le coup de hache des bcherons, quand il
avait donn sa vie pour la vie de l'arbre.

Le bonheur tait incrust sur toutes les figures, comme si aucun
accident de la vie ne pouvait jamais l'altrer. Seulement le pre
Hilario ne pouvait plus sortir du couvent  cause de ses infirmits
croissantes, et la reconnaissante famille lui prparait un panier de
chtaignes choisies, que Hyeronimo et Fior d'Aliza devaient lui
porter, le lendemain, au monastre, en souvenir du salut qu'ils lui
devaient.


CCLXXV

J'entrai avec eux dans leurs cabanes; tout y tait propre, vivant,
joyeux, mme le petit chien  trois pattes qui me reconnut et me fit
fte, parce qu'il se souvenait de m'avoir vu le soir du retour de son
jeune matre. Les caresses de ce pauvre animal m'attestrent une fois
de plus combien il prend part aux douleurs et aux joies de l'homme.

Je me rafrachis avec eux. Jamais Fior d'Aliza n'avait t plus belle;
elle portait son enfant comme une vierge de Raphal, ignorant comment
ce fruit d'innocence lui tait venu dans une nuit de mort! Elle le
regardait sans cesse comme pour voir si c'tait un miracle ou un vrai
enfant des hommes! puis, reconnaissant dans ses yeux la couleur des
siens, et sur ses lvres le rire gai et tendre d'Hyeronimo, elle le
rapprochait de son visage et le baisait avec cette sorte d'ivresse que
l'enfant  la mamelle donne  sa mre.

--Que le bon Dieu bnisse  jamais cet arbre, cette maison et cette
famille, dis-je tout bas en me retirant; ils sont heureux, et que leur
bonheur se perptue d'ge en ge et de gnration en gnration!


FIN




CXXXIe ENTRETIEN

LITTRATURE RUSSE

IVAN TOURGUENEFF


I

La littrature est comme le soleil: elle claire tour  tour l'horizon
des peuples.

Quand ils ont fini ou accompli  demi leurs migrations mystrieuses
des confins de l'Orient aux confins de l'Europe; quand ils ont conquis
un vaste territoire inhabit ou presque dsert, qu'ils s'y sont
tablis avec leurs hordes populeuses, leurs moeurs traditionnelles et
leurs facults de croissance gigantesques et presque indfinies; quand
ils se sont fait place par le premier gnie des nations, le gnie
sauvage de la guerre, accompagn du gnie de l'unit ou de l'ordre,
sous des chefs absolus; quand ils commencent  jouir de l'agriculture,
de l'aisance, du loisir, ils se civilisent, ils se policent, ils
songent par instinct  se procurer les douceurs et les gloires de
l'existence.

Les potes, ces prcurseurs des littratures, naissent parmi eux; les
conteurs leur succdent; quelques historiens, jaloux de retrouver dans
le pass fabuleux les traces du chemin que leurs races ont fait 
travers le monde, recherchent ces traces dans les vieilles traditions
et les gravent avec orgueil dans leurs annales. Ces peuples fondent
des capitales improvises, comme Ptersbourg; des tapes d'un moment
dans des climats inhabitables, aux bords de la mer, pour surveiller de
l des voisins plus avancs qu'eux-mmes dans les arts de la
navigation; puis, lorsque le pril est pass, ils passent dans de
meilleurs climats et btissent, comme en Crime, aux bords d'autres
mers, des capitales d'avenir, pour porter leurs yeux et attirer leurs
coeurs vers des empires croulants, qui offrent  leur espoir des
capitales dfinitives, o le soleil et l'ambition les invitent. C'est
alors aussi que la littrature commence  les visiter et qu'ils
s'essayent,  leur tour,  charmer le monde, aprs l'avoir menac.

C'est alors que _Karamsin_ crit, d'une main encore novice,
l'histoire nationale de la Russie; que _Pouschkine_ ou _Lamanof_
chantent leurs pomes, auxquels il ne manque que l'originalit; c'est
alors, enfin, que des crivains  formes moins prtentieuses, comme
_Ivan Tourgueneff_, dont nous nous occupons en ce moment, crivent
avec une originalit  la fois savante et nave ces _romans_ ou ces
_nouvelles_, pomes piques des salons, o les moeurs de leur nation
sont reprsentes avec l'tranget de leur origine, la posie des
steppes et la grce de la jeunesse des peuples.

C'est alors aussi que la Russie prend sa place dans la famille
littraire de l'Europe, avec une saveur de l'Asie que le comte de
Maistre avait respire  Moscou et qui lui a valu en France une
popularit biblique.

Le got du terroir reste  l'homme comme au jus du raisin. Bien
qu'lev  Berlin et vivant  Paris, le gnie d'_Ivan Tourgueneff_ a
l'arrire-got de Russie. C'est une partie de son charme.


II

Je connais lgrement _Ivan Tourgueneff_. Retenu seul  Paris, en
1861, pendant les chaleurs d'un brlant t, j'ouvris par oisivet un
de ses volumes: _les Chasseurs russes_. Je passai beaucoup d'heures
solitaires pendant l'ardeur du jour, tendu nonchalamment sur un
canap dans une chambre obscure,  attendre que le soleil baisst pour
me permettre d'aller respirer la brise du soir dans les bois de
Meudon. Je lisais le premier ouvrage de Tourgueneff: _les Chasseurs
russes_, et je faisais durer autant que possible le plaisir, en posant
souvent le volume sur mes genoux et en m'enivrant des moeurs naves et
des charmantes images dont chacune de ces _nouvelles_ tait un recueil
dlicieux. Quand j'eus fini, je cherchai  me procurer tout ce que les
traductions pouvaient me permettre de savourer du mme crivain. Je
passai, avec lui et grce  lui, tout un t dans ce mme ravissement
d'imagination.

J'appris qu'il habitait Paris. L'intervention d'une femme lettre,
cosmopolite, ravissante de figure et d'esprit, me valut le plaisir de
le connatre. Il me donna tous ses ouvrages; je les emportai  la
campagne; j'aurais voulu emporter l'auteur!


III

Le comte Ivan Tourgueneff touche  cet ge o l'homme prcoce sort de
la premire jeunesse pour s'approcher de la maturit. Quelques filets
de cheveux blancs, au-dessous des tempes, se mlent aux touffes
paisses et noirtres de sa vigoureuse chevelure lgrement boucle.
Son aspect tient du lion-homme de nos vieilles armoiries. Son front
est plane, lev, lumineux, comme une faade de temple antique, sous
la lisire d'une sombre fort. Ses yeux sereins et calmes, teints de
bleu, s'ouvrent  fleur de tte sous une vaste arcade frontale pour
laisser entrer et sortir la pense haute, fire et douce, sans
obstacle; la bienveillance en tempre la clart; ils regardent
franchement et se laissent regarder jusqu'au fond, comme des yeux de
jeunes filles qui n'ont rien  cacher. Son nez couvert et large
prolonge la largeur du front; sa bouche, o la fermet s'unit  la
grce, a la cordialit d'une nature ouverte qui sourit quelquefois 
sa propre pense. Sa taille est gigantesque et ses membres robustes
semblent plutt faits pour manier la hache d'armes ou la lance que la
plume. On sent dans son attitude, un peu indolente, l'nergique enfant
d'une race croissante, qui amuse son oisivet  des jeux littraires,
en attendant que son pays l'appelle aux combats. C'est le Russe, le
Russe d'_Alexandre_, civilis et disciplin par sa force mme;
croissant, comme un vaste chne du Nord, sans changer de place, mais
touffant par sa croissance naturelle les plantes tioles qui veulent
faire obstacle  sa grandeur. Le droit divin de l'avenir respire en
lui. Hritier du Scythe et du Slave, il a la vigueur sauvage du
premier et la flexibilit du second.

Tel est exactement Tourgueneff.


IV

Il porte sa noblesse dans tout son extrieur. Il est n, en effet,
d'une haute race aristocratique dans la Russie orientale;  _Orel_.

Sa famille, aprs l'avoir lev dans les champs et dans les neiges du
gouvernement de Toula, l'envoya achever son ducation  Ptersbourg
et  Moscou, puis la raffiner  Berlin parmi ces Allemands distingus
qui ont Goethe pour pote, Hegel pour philosophe. Il s'y polit et
revint en Russie, dj pote et philosophe, pour servir son empereur
dans les corps de la noblesse.

La guerre ne secondant pas alors son ambition et son ardeur militaire,
il franchit l'Allemagne et vint  Paris pour y soigner l'ducation
d'une jeune enfant qu'il appelle sa fille. C'est l qu'il vit, entre
sa fille, ses livres, ses amis trs-choisis et ses rares compatriotes,
allant de temps en temps en Russie visiter ses proprits et raviver
dans son coeur les souvenirs de son heureuse enfance; cosmopolite par
sa rsidence, Moscovite par son coeur, homme minent par tout.


V

Il avait dbut  Ptersbourg, dans un journal littraire, par des
_Essais_ qui firent une vive impression pendant quelque temps, qui ne
furent point contraris ni interdits par le gouvernement, mais que
leur tendance plus librale que le climat lui fit nanmoins suspendre
au bout de quelques mois. Ces Essais en langue russe lui donnrent la
rvlation de son talent. Il les poursuivit  Berlin, aprs avoir
quitt le service militaire. Il vint enfin en France, pays auquel il
s'attacha par l'attrait du coeur et des arts.

Voil tout ce que je sais de _Tourgueneff_ jusqu' ce moment. C'est
le parfait gentilhomme tranger, naturalis par le gnie dans la vraie
patrie des lettres.

Je dis _gnie_ et je ne le dis point par politesse.


VI

Il y a beaucoup de talent dans notre pays; le gnie y est rare comme
partout ailleurs.

J'entends par _gnie_, le caractre transcendant du talent, cette
physionomie de l'esprit qui vous frappe au premier coup d'oeil dans un
homme de lettre, ou dans un homme politique, soit par la nouveaut
inattendue, soit par la force de l'acte, de la pense et du style, et
qui vous fait dire: Voil un homme de gnie. L'originalit en tout est
le caractre du gnie; l'originalit en est le sceau.

Originalit, force, dlicatesse sont des signes vidents auxquels il
est impossible de ne pas reconnatre le gnie.

La force se rvle dans l'acte, l'originalit dans les moeurs, la
sensibilit dans le pathtique.

La force ou l'hrosme ne se trouve que dans l'acte. Cela ne regarde
pas l'homme de lettres proprement dit. Bossuet a le style fort; mais
qui peut savoir si Bossuet n'et t trs-timide hors de sa chaire? Sa
complaisance envers le roi et son exigence envers le pape ne donnent
pas une haute ide de sa magnanimit.

La sensibilit, au contraire, ne s'invente pas et ne se joue pas.
Elle se rvle par l'expression dans le style, comme le caractre dans
la figure. Il est possible de feindre l'esprit, il est impossible de
feindre les larmes. Le pathtique est inimitable. Voyez Racine et
Fnelon; voyez Virgile, voyez Ptrarque. La tendresse triste forme le
fond de leur gnie.


VII

Il est difficile de caractriser par aucun de ces grands noms
sculaires la littrature russe. Elle n'est pas arrive encore  l'ge
fait, o les noms d'hommes servent  signifier les nations. Elle est
jeune, timide, imitative, diverse, comme les enfants. Elle s'essaye et
elle s'applaudit quand elle parvient  bien ressembler aux Allemands
de l'poque de _Goethe_ et de _Schiller_, aux Anglais de l'poque de
_Shakspeare_, de _Byron_, de _Walter Scott_, aux Franais de l'poque
de _Voltaire_, ou de l'poque indcise de l'migration, les deux _de
Maistre_.

Il est mme impossible de mconnatre dans _Tourgueneff_ une certaine
ressemblance avec l'auteur du _Lpreux de la valle d'Aoste_, le plus
jeune et le plus original des deux _de Maistre_, surtout dans la
touchante histoire de _Mou-Mou_ et du _Sourd-Muet_.

On ne peut dire quel est le plus pathtique des deux crivains, dans
la description et dans la mort de ce pauvre chien, seul ami et seul
consolateur de l'homme. Les larmes qu'on rpand ont le mme got, la
sensibilit est la mme, le rcit est aussi parfait, la main aussi
dlicate. Deux frres ne se ressembleraient pas davantage: jumeaux du
gnie qui ont suc le mme lait.

Mais  cela prs, _Tourgueneff_ est trs-suprieur  _de Maistre_,
l'auteur du _Lpreux_. De Maistre est une source cache dans un recoin
des Alpes; Tourgueneff est intarissable, grand, fcond, vari comme un
fleuve de la Moscovie roulant ses grandes eaux  la Crime ou  la
Baltique,  travers les plaines de la Russie. Son seul malheur est de
n'avoir pas encore trouv ou invent, comme Balzac ou madame Sand, un
de ces vastes sujets humains o l'crivain, runissant  un centre
commun tous les fils de son imagination, compose un tableau qui saisit
tout l'homme, au lieu de faire des portraits  bordures trop troites.
Mais il est jeune; et le monde, qu'il voit maintenant d'un point de
vue plus gnral, lui fournira peut-tre des conceptions idales,
gales  son splendide talent. On ne sent nulle part chez lui les
bornes de son imagination. On sent qu'il s'arrte parce qu'il veut
s'arrter, mais que sa brivet vient de sa volont et non de son
impuissance.


VIII

Le principal mrite de ces Essais russes de _Tourgueneff_ est de nous
faire connatre, classe par classe, homme par homme, les moeurs encore
peu connues de l'immense population de l'empire. Depuis le seigneur de
village jusqu'au _starost_, charg par lui de la direction des
cultures et du gouvernement des paysans; jusqu' la dernire catgorie
de ces paysans, hier esclaves, aujourd'hui libres, grce  la
courageuse initiative de l'empereur, tout entre dans le cadre, tout
s'y meut, tout y parle, tout y agit avec la candeur de la nature.
C'est le daguerrotype de la nature moscovite. On voyagerait dans tous
les villages de l'empire, qu'on s'y reconnatrait comme dans son
propre pays. Le paysan bon, doux, soumis; le domestique paresseux,
fier, oppresseur; le matre indolent; sa femme et ses filles lentes et
oisives, un peu vaniteuses; les jeunes gens du voisinage venant passer
leurs semestres dans les familles amies, occups  faire l'agrment
des jeunes filles,  danser,  monter  cheval,  chasser,  pcher, 
lire les livres nouveaux arrivs de Paris  Moscou, de Moscou dans
leurs villages: en tout, des caractres extrmement effacs,
trs-doux, trs-tristes, plutt fminins que sauvages.

Tel est l'ensemble des moeurs russes peintes  fresque par
Tourgueneff. Cela est compltement d'accord avec ce que les voyageurs
nous en rapportent. On y sent l'Asie molle et obissante dans le Nord.
Si le peintre n'tait que peintre, cela serait facilement monotone et
fastidieux; mais le peintre est pote dans l'invention et dans la
description de ses sujets. Il vit, il sent, il palpite, il invente ou
il raconte avec naturel, sympathie, chaleur, finesse. C'est le
romancier des steppes. On les parcourt avec lui sans lassitude et sans
ennui. On les aime, on s'y passionne, on vit de leur vie, on pleure
de leurs larmes. On y devient mlancolique de leur mlancolie, mais on
n'en est jamais satur. La parfaite vrit, la navet touchante des
personnages, la simplicit vraisemblable et probablement vraie des
aventures vous retiennent et vous captivent fortement par le charme
sans prtention de l'auteur.

Son talent, neuf, original et dlicat, quoique prcis, rpand sur ses
descriptions et sur ses rcits des formes et des couleurs qu'aucun
artifice de composition n'aurait pu inventer. Tout se tient, tout est
logique, tout est calqu sur nature.

Ces livres ne pouvaient tre crits qu'en Russie et par un Russe. Il
est l'aurore d'une littrature qui s'introduit par le roman dans le
monde.

Parcourons-le et citons-le  grandes pages, le roman de moeurs ne peut
pas se comprendre ou s'admirer autrement. Un pote peut condenser un
immense gnie en quelques vers, un crivain en prose ne peut donner
une ide de lui que par grands fragments. Ce sera notre excuse et ce
sera le charme du lecteur intelligent.


IX

Nous vous avons dit en commenant cet entretien que le jeune
_Tourgueneff_, aprs avoir dpens son adolescence en plein air et en
pleins champs dans les terres de sa famille, tait venu achever son
ducation  _Moscou_,  _Ptersbourg_,  _Berlin_, et que, sollicit
par une vocation puissante et naturelle, il avait publi de premiers
Essais dans une revue littraire russe, pendant qu'il faisait ses
premires armes dans un corps de noblesse,  Ptersbourg. Il dbuta
par _les Chasseurs russes_, dont la collection runie forme
aujourd'hui deux volumes. C'taient les premiers souvenirs et les
mentions les plus fraches de sa vie vagabonde d'enfance, devenues
ainsi les annales pittoresques des steppes de son pays. Je possde ce
recueil et je vais vous en ouvrir quelques chapitres qui, je crois, ne
vous laisseront pas libres de ne pas lire tout, si vous avez comme moi
le got du vrai, le sentiment du fin et la passion de l'originalit.

Lisons d'abord ensemble et en les abrgeant par quelques analyses
succinctes la premire et la plus intressante de ces nouvelles. Elle
est intitule _les Deux Amis_.

Voyez comme cela commence, comme toute chose et comme tout le monde.


RCIT

LES DEUX AMIS

     Au printemps de l'anne 181..., un jeune homme de vingt-six
     ans, nomm Boris Andritch Viasovnine, venait de quitter ses
     fonctions officielles pour se vouer  l'administration des
     domaines que son pre lui avait lgus dans une des
     provinces de la Russie centrale. Des motifs particuliers
     l'obligeaient, disait-il,  prendre cette dcision, et ces
     motifs n'taient point d'une nature agrable. Le fait est
     que, d'anne en anne, il voyait ses dettes s'accrotre et
     ses revenus diminuer. Il ne pouvait plus rester au service,
     vivre dans la capitale, comme il avait vcu jusque-l, et,
     bien qu'il renont  regret  sa carrire de fonctionnaire,
     la raison lui prescrivait de rentrer dans son village pour
     mettre ordre  ses affaires.

      son arrive, il trouva sa proprit fort nglige, sa
     mtairie en dsordre, sa maison dgrade. Il commena par
     prendre un autre staroste, diminua les gages de ses gens,
     fit nettoyer un petit appartement dans lequel il s'tablit,
     et clouer quelques planches au toit ouvert  la pluie. L se
     bornrent d'abord ses travaux d'installation; avant d'en
     faire d'autres, il avait besoin d'examiner attentivement ses
     ressources et l'tat de ses domaines.

     Cette premire tche accomplie, il s'appliqua 
     l'administration de son patrimoine, mais lentement, comme un
     homme qui cherche pour se distraire  prolonger le travail
     qu'il a entrepris. Ce sjour rustique l'ennuyait de telle
     sorte, que trs-souvent il ne savait comment employer toutes
     les heures de la journe qui lui semblaient si longues. Il y
     avait autour de lui quelques propritaires qu'il ne voyait
     pas, non point qu'il ddaignt de les frquenter, mais parce
     qu'il n'avait pas eu occasion de faire connaissance avec
     eux. En automne, enfin, le hasard le mit en rapport avec un
     de ses plus proches voisins, Pierre Vasilitch Kroupitzine,
     qui avait servi dans un rgiment de cavalerie et s'tait
     retir de l'arme avec le grade de lieutenant.

     Entre les paysans de Boris Andritch et ceux du lieutenant
     Pierre Vasilitch, il existait depuis longtemps des
     difficults pour le partage de deux bandes de prairie de
     quelques ares d'tendue. Plus d'une fois, ce terrain en
     litige avait occasionn entre les deux communauts des actes
     d'hostilit. Les meules de foin avaient t subrepticement
     enleves et transportes en une autre place. L'animosit
     s'accroissait de part et d'autre, et ce fcheux tat de
     choses menaait de devenir encore plus grave. Par bonheur,
     Pierre Vasilitch, qui avait entendu parler de la droiture
     d'esprit et du caractre pacifique de Boris, rsolut de lui
     abandonner  lui-mme la solution de cette question. Cette
     dmarche de sa part eut le meilleur rsultat. D'abord, la
     dcision de Boris mit fin  toute collision; puis, par suite
     de cet arrangement, les deux voisins entrrent en bonnes
     relations l'un avec l'autre, se firent de frquentes
     visites, et enfin en vinrent  vivre en frres presque
     constamment.

     Entre eux pourtant, dans leur extrieur comme dans la nature
     de leur esprit, il y avait peu d'analogie. Boris, qui
     n'tait pas riche, mais dont les parents autrefois taient
     riches, avait t lev  l'universit et avait reu une
     excellente ducation. Il parlait plusieurs langues, il
     aimait l'tude et les livres; en un mot, il possdait les
     qualits d'un homme distingu. Pierre Vasilitch, au
     contraire, balbutiait  peine quelques mots de franais, ne
     prenait un livre entre ses mains que lorsqu'il y tait en
     quelque sorte forc, et ne pouvait tre class que dans la
     catgorie des gens illettrs.

     Par leur extrieur, les deux nouveaux amis ne diffraient
     pas moins l'un de l'autre. Avec sa taille mince, lance, sa
     chevelure blonde, Boris ressemblait  un Anglais. Il avait
     des habitudes de propret extrme, surtout pour ses mains,
     s'habillait avec soin, et avait conserv dans son village,
     comme dans la capitale, la coquetterie de la cravate.

     Pierre Vasilitch tait petit, un peu courb. Son teint tait
     basan, ses cheveux noirs. En t comme en hiver, il portait
     un paletot-sac en drap bronz, avec de grandes poches
     entre-billes sur les cts. J'aime cette couleur de
     bronze, disait-il, parce qu'elle n'est pas salissante; mais
     le drap qu'elle dcorait tait bel et bien tach.

     Boris Andritch avait des gots gastronomiques lgants,
     recherchs. Pierre mangeait, sans y regarder de si prs,
     tout ce qui se prsentait, pourvu qu'il y et de quoi
     satisfaire son apptit. Si on lui servait des choux avec du
     gruau, il commenait par savourer les choux, puis attaquait
     rsolment le gruau. Si on lui offrait une liquide soupe
     allemande, il acceptait cette soupe avec le mme plaisir, et
     entassait le gruau sur son assiette.

     Le kwas tait sa boisson favorite et, pour ainsi dire, sa
     boisson nourricire. Quant aux vins de France,
     particulirement les vins rouges, il ne pouvait les
     souffrir, et dclarait qu'il les trouvait trop aigres.

     En un mot, les deux voisins taient fort diffrents l'un de
     l'autre. Il n'y avait entre eux qu'une ressemblance, c'est
     qu'ils taient tous deux galement honntes et bons garons.
     Pierre tait n avec cette qualit, et Boris l'avait
     acquise. Nous devons dire en outre que ni l'un ni l'autre
     n'avaient aucune passion dominante, aucun penchant, ni aucun
     lien particulier. Ajoutons enfin, pour terminer ces deux
     portraits, que Pierre tait de sept ou huit ans plus g que
     Boris.

     Dans leur retraite champtre, l'existence des deux voisins
     s'coulait d'une faon uniforme. Le matin, vers les neuf
     heures, Boris ayant fait sa toilette et revtu une belle
     robe de chambre qui laissait  dcouvert une chemise
     blanche comme la neige, s'asseyait prs de la fentre avec
     un livre et une tasse de th. La porte s'ouvrait, et Pierre
     Vasilitch entrait dans son nglig habituel. Son village
     n'tait qu' une demi-verste de celui de son ami, et
     trs-souvent il n'y retournait pas. Il couchait dans la
     maison de Boris.

     Bonjour! disaient-ils tous deux en mme temps. Comment
     avez-vous pass la nuit? Alors Thodore, un petit
     domestique de quinze ans, s'avanait avec sa casaque, ses
     cheveux bouriffs, apportait  Pierre la robe de chambre
     qu'il s'tait fait faire en toffe rustique. Pierre
     commenait par faire entendre un cri de satisfaction, puis
     se parait de ce vtement, ensuite se servait une tasse de
     th et prparait sa pipe. Alors l'entretien s'engageait, un
     entretien peu anim, et coup par de longs intervalles et de
     longs repos. Les deux amis parlaient des incidents de la
     veille, de la pluie et du beau temps, des travaux de la
     campagne, du prix des rcoltes, quelquefois de leurs voisins
     et de leurs voisines.

     Au commencement de ses relations avec Boris, souvent Pierre
     s'tait cru oblig, par politesse, de le questionner sur le
     mouvement et la vie des grandes villes; sur divers points
     scientifiques ou industriels, parfois mme sur des questions
     assez leves. Les rponses de Boris l'tonnaient et
     l'intressaient. Bientt pourtant il se sentit fatigu de
     cette investigation; peu  peu il y renona, et Boris
     n'prouvait pas un grand dsir de l'y ramener. De loin en
     loin, il arrivait encore que tout  coup Pierre s'avisait de
     formuler quelque difficile question comme celle-ci: Boris,
     dites-moi donc ce que c'est que le tlgraphe lectrique?
     Boris lui expliquait le plus clairement possible cette
     merveilleuse invention, aprs quoi Pierre, qui ne l'avait
     pas compris, disait: C'est tonnant! Puis il se taisait,
     et de longtemps il ne se hasardait  aborder un autre
     problme scientifique.

     Que si l'on veut savoir quelle tait, la plupart du temps,
     la causerie des deux amis, en voici un chantillon:

     Pierre, ayant retenu dans sa bouche la fume de sa pipe, et
     la lanant en bouffes imptueuses par ses narines, disait 
     Boris: Quelle est donc cette jeune fille que j'ai vue tout
      l'heure  votre porte?

     Boris aspirait une bouffe de son cigare, humait une
     cuillere de th froid, et rpondait: Quelle jeune fille?

     Pierre se penchait sur le bord de la fentre, regardait dans
     la cour le chien qui mordillait les jambes nues d'un petit
     garon, puis ajoutait: Une jeune fille blonde qui n'est, ma
     foi, pas laide.

     --Ah! reprenait Boris aprs un moment de silence. C'est ma
     nouvelle blanchisseuse.

     --D'o vient-elle?

     --De Moscou, o elle a fait son apprentissage.

     Aprs cette rponse, nouveau silence.

     Combien avez-vous donc de blanchisseuses? demandait de
     nouveau Pierre en regardant attentivement les grains de
     tabac qui s'allumaient et ptillaient sous la cendre au fond
     de sa pipe.

     --J'en ai trois, rpondait Boris.

     --Trois! Moi, je n'en ai qu'une; elle n'a presque rien 
     faire. Vous savez quelle est sa besogne.

     --Hum! murmurait Boris. Et l'entretien s'arrtait l.

     Le temps s'coulait ainsi jusqu'au moment du djeuner.
     Pierre avait un got particulier pour ce repas, et disait
     qu'il fallait absolument le faire  midi.  cette heure-l,
     il s'asseyait  table d'un air si heureux et avec un si bon
     apptit, que son aspect seul et suffi pour rjouir l'humeur
     gastronomique d'un Allemand.

     Boris Andritch avait des besoins trs-modrs. Il se
     contentait d'une ctelette, d'un morceau de poulet ou de
     deux oeufs  la coque. Seulement il assaisonnait ses repas
     d'ingrdients anglais disposs dans d'lgants flacons qu'il
     payait fort cher. Bien qu'il ne pt user de cet appareil
     britannique sans une sorte de rpugnance, il ne croyait pas
     pouvoir s'en passer.

     Entre le djeuner et le dner, les deux voisins sortaient,
     si le temps tait beau, pour visiter la ferme ou pour se
     promener, ou pour assister au dressage des jeunes chevaux.
     Quelquefois Pierre conduisait son ami jusque dans son
     village et le faisait entrer dans sa maison.

     Cette maison, vieille et petite, ressemblait plus  la
     cabane d'un valet qu' une habitation de matre. Sur le toit
     de chaume, o nichaient diverses familles d'oiseaux,
     s'levait une mousse verte. Des deux corps de logis
     construits en bois, jadis troitement unis l'un  l'autre,
     l'un penchait en arrire, l'autre s'inclinait de ct et
     menaait de s'crouler. Triste  voir au dehors, cette
     maison ne prsentait pas un aspect plus agrable au dedans.
     Mais Pierre, avec sa tranquillit et sa modestie de
     caractre, s'inquitait peu de ce que les riches appellent
     les agrments de la vie, et se rjouissait de possder une
     maisonnette o il pt s'abriter dans les mauvais temps. Son
     mnage tait fait par une femme d'une quarantaine d'annes,
     nomme Marthe, trs-dvoue et trs-probe, mais
     trs-maladroite, cassant la vaisselle, dchirant le linge,
     et ne pouvant russir  prparer un mets dans une condition
     convenable. Pierre lui avait inflig le surnom de Caligula.

     Malgr son peu de fortune, le bon Pierre tait
     trs-hospitalier; il aimait  donner  dner, et s'efforait
     surtout de bien traiter son ami Boris. Mais, par
     l'inhabilet de Marthe, qui, dans l'ardeur de son zle,
     courait imptueusement de ct et d'autre, au risque de se
     rompre le cou, le repas du pauvre Pierre se composait
     ordinairement d'un morceau d'esturgeon dessch et d'un
     verre d'eau-de-vie, trs-bonne, disait-il en riant, _contre_
     l'estomac. Le plus souvent, aprs la promenade, Boris
     ramenait son ami dans sa demeure plus confortable. Pierre
     apportait au dner le mme apptit qu'au repas du matin,
     puis se retirait  l'cart pour faire une sieste de quelques
     heures. Pendant ce temps, Boris lisait les journaux
     trangers.

     Le soir, les deux amis se rejoignaient encore dans une mme
     salle. Quelquefois ils jouaient aux cartes. Quelquefois ils
     continuaient leur nonchalante causerie. Quelquefois Pierre
     dtachait de la muraille une guitare et chantait d'une voix
     de tnor assez agrable. Il avait pour la musique un got
     beaucoup plus dcid que Boris, qui ne pouvait prononcer le
     nom de Beethoven sans un transport d'admiration, et qui
     venait de commander un piano  Moscou. Ds que Pierre se
     sentait enclin  la tristesse ou  la mlancolie, il
     chantait en nasillant lgrement une des chansons de son
     rgiment. Il accentuait surtout certaines strophes, telles
     que celle-ci: Ce n'est pas un Franais, c'est un conscrit
     qui nous fait la cuisine. Ce n'est pas pour nous que
     l'illustre Rode doit jouer, ni pour nous que Cantalini
     chante. Eh! trompette, sonne-nous l'aubade; le marchal des
     logis nous prsente son rapport. Parfois Boris essayait de
     l'accompagner, mais sa voix n'tait ni trs-juste ni
     trs-harmonieuse.

      dix heures, les deux amis se disaient bonsoir et se
     quittaient, pour recommencer le lendemain la mme existence.

     Un jour qu'ils taient assis l'un en face de l'autre, selon
     leur habitude, Pierre, regardant fixement Boris, lui dit
     tout  coup d'un ton expressif:

     Il y a une chose qui m'tonne, Boris.

     --Quoi donc?

     --C'est de vous voir, vous si jeune encore, et avec vos
     qualits d'esprit, vous astreindre  rester dans un village.

     --Mais vous savez bien, rpondit Boris, surpris de cette
     remarque, vous savez bien que les circonstances m'obligent 
     ce genre de vie.

     --Quelles circonstances? Votre fortune n'est-elle pas assez
     considrable pour vous assurer partout une honnte
     existence? Vous devriez entrer au service.

     Et, aprs un moment de silence, il ajouta:

     Vous devriez entrer dans les uhlans.

     --Pourquoi dans les uhlans?

     --Il me semble que c'est l ce qui vous conviendrait le
     mieux.

     --Vous, pourtant, vous avez servi dans les hussards.

     --Oui! s'cria Pierre avec enthousiasme. Et quel beau
     rgiment! Dans le monde entier, il n'en existe pas un
     pareil; un rgiment merveilleux; colonel, officiers..., tout
     tait parfait... Mais vous, avec votre blonde figure, votre
     taille mince, vous seriez mieux dans les uhlans.

     --Permettez, Pierre. Vous oubliez qu'en vertu des rglements
     militaires, je ne pourrais entrer dans l'arme qu'en qualit
     de cadet. Je suis bien vieux pour commencer une telle
     carrire, et je ne sais pas mme si  mon ge on voudrait
     m'y admettre.

     --C'est vrai... rpliqua Pierre  voix basse. Eh bien,
     alors, reprit-il en levant subitement la tte, il faut vous
     marier.

     --Quelles singulires ides vous avez aujourd'hui!

     --Pourquoi donc singulires? Quelle raison avez-vous de
     vivre comme vous vivez et de perdre votre temps? Quel
     intrt peut-il y avoir pour vous  ne pas vous marier?

     --Il ne s'agit pas d'intrt.

     --Non, reprit Pierre avec une animation extraordinaire, non,
     je ne comprends pas pourquoi, de nos jours, les hommes ont
     un tel loignement pour le mariage... Ah! vous me
     regardez... Mais moi j'ai voulu me marier, et l'on n'a pas
     voulu de moi. Vous qui tes dans des conditions meilleures,
     vous devez prendre un parti. Quelle vie que celle du
     clibataire! Voyez un peu, en vrit, les jeunes gens sont
     tonnants...

     Aprs cette longue tirade, Pierre secoua sur le dos d'une
     chaise la cendre de sa pipe, et souffla fortement dans le
     tuyau pour le nettoyer.

     Qui vous dit, mon ami, repartit Boris, que je ne songe pas
      me marier?

     En ce moment, Pierre puisait du tabac au fond de sa blague
     en velours orne de paillettes, et d'ordinaire il effectuait
     trs-gravement cette opration. Les paroles de Boris lui
     firent faire un mouvement de surprise.

     Oui, continua Boris, trouvez-moi une femme qui me convienne
     et je l'pouse.

     --En vrit?

     --En vrit!

     --Non..., vous plaisantez?

     --Je vous assure que je ne plaisante pas.

     Pierre alluma sa pipe; puis, se tournant vers Boris:

     Eh bien! c'est convenu, dit-il, je vous trouverai une
     femme.

     -- merveille! Mais, maintenant, dites-moi, pourquoi
     voulez-vous me marier?

     --Parce que, tel que je vous connais, je ne vous crois pas
     capable de rgler vous-mme cette affaire.

     --Il m'a sembl, au contraire, reprit Boris en souriant, que
     je m'entendais assez bien  ces sortes de choses.

     --Vous ne me comprenez pas, rpliqua Pierre, et il changea
     d'entretien.

     Deux jours aprs, il arriva chez son ami, non plus avec son
     paletot sac, mais avec un frac bleu,  longue taille, orn
     de trs-petits boutons et charg de deux manches bouffantes.
     Ses moustaches taient cires, ses cheveux relevs en deux
     normes boucles sur le front et imprgns de pommade. Un col
     en velours, enjoliv d'un noeud en soie, lui serrait
     troitement le cou et maintenait sa tte dans une imposante
     raideur.

     Que signifie cette toilette? demanda Boris.

     --Ce qu'elle signifie? rpliqua Pierre en s'asseyant sur une
     chaise, non plus avec son abandon habituel, mais avec
     gravit; elle signifie qu'il faut faire atteler votre
     voiture. Nous partons.

     --Et o donc allons-nous?

     --Voir une jeune femme.

     --Quelle jeune femme?

     --Avez-vous donc dj oubli ce dont nous sommes convenus
     avant-hier?

     --Mais, mon cher Pierre, rpondit Boris non sans quelque
     embarras, c'tait une plaisanterie.

     --Une plaisanterie! Vous m'avez jur que vous parliez
     srieusement, et vous devez tenir votre parole. J'ai dj
     fait mes prparatifs.

     --Comment? que voulez-vous dire?

     --Ne vous inquitez pas. J'ai seulement fait prvenir une de
     vos voisines que j'irais lui rendre aujourd'hui une visite
     avec vous.

     --Quelle voisine?

     --Patience! vous la connatrez. Habillez-vous et faites
     atteler.

     --Mais voyez donc quel temps! reprit Boris, tout troubl de
     cette subite dcision.

     --C'est le temps de la saison.

     --Et allons-nous loin?

     --Non;  une quinzaine de verstes de distance.

     --Sans mme djeuner? demanda Boris.

     --Le djeuner ne nous occasionnera pas un long retard. Mais,
     tenez, allez vous habiller; pendant ce temps, je prparerai
     une petite collation: un verre d'eau-de-vie. Cela ne sera
     pas long. Nous ferons un meilleur repas chez la jeune veuve.

     --Ah! c'est donc une veuve?

     --Oui, vous verrez.

     Boris entra dans son cabinet de toilette. Pierre apprta le
     djeuner et fit harnacher les chevaux.

     L'lgant Boris resta longtemps enferm dans sa chambre.
     Pierre, impatient, buvait, en fronant le sourcil, un
     second verre d'eau-de-vie, lorsque enfin il le vit
     apparatre vtu comme un vrai citadin de bon got. Il
     portait un pardessus dont la couleur noire se dtachait sur
     un pantalon d'une nuance claire, une cravate noire, un gilet
     noir, des gants gris glacs;  l'une des boutonnires de son
     gilet tait suspendue une petite chane en or qui retombait
     dans une poche de ct, et de son habit et de son linge
     frais s'exhalait un doux arme.

     Pierre, en l'observant, ne fit que profrer une lgre
     exclamation et prit son chapeau.

     Boris but un demi-verre d'eau-de-vie, et se dirigea avec son
     ami vers sa voiture.

     C'est uniquement par condescendance pour vous, lui dit-il,
     que j'entreprends cette course.

     --Admettons que ce soit pour moi, rpondit Pierre sur lequel
     l'lgante toilette de son voisin exerait un visible
     ascendant, mais peut-tre me remercierez-vous de vous avoir
     fait faire ce petit voyage.

     Il indiqua au cocher la route qu'il devait suivre et monta
     dans la calche.

     Aprs un moment de silence pendant lequel les deux amis se
     tenaient immobiles l'un  ct de l'autre: Nous allons, dit
     Pierre, chez madame Sophie Cirilovna Zadnieprovskaa. Vous
     connaissez sans doute dj ce nom?

     --Il me semble l'avoir entendu prononcer. Et c'est elle avec
     qui vous voulez me marier?

     --Pourquoi pas? C'est une femme d'esprit, qui a de la
     fortune et de bonnes faons, des faons de grande ville. Au
     reste, vous en jugerez. Cette dmarche ne vous impose aucun
     engagement.

     --Sans doute. Et quel ge a-t-elle?

     --Vingt-cinq ou vingt-six ans, et frache comme une pomme.

     La distance  parcourir pour arriver  la demeure de Sophie
     Cirilovna tait beaucoup plus longue que le bon Pierre ne
     l'avait dit. Boris, se sentant saisi par le froid, plongea
     son visage dans son manteau de fourrure. Pierre ne
     s'inquitait gure en gnral du froid, et moins encore
     quand il avait ses habits de grande crmonie qui
     l'treignaient au point de le faire transpirer.

     L'habitation de Sophie tait une petite maison blanche assez
     jolie, avec une cour et un jardin, semblable aux maisons de
     campagne qui dcorent les environs de Moscou, mais qu'on ne
     rencontre que rarement dans les provinces.

     En descendant de voiture, les deux amis trouvrent sur le
     seuil de la porte un domestique vtu d'un pantalon gris et
     d'une redingote orne de boutons armoris; dans
     l'antichambre, un autre domestique assis sur un banc et
     habill de la mme faon. Pierre le pria de l'annoncer  sa
     matresse, ainsi que son ami. Le domestique rpondit qu'elle
     les attendait, et leur ouvrit la porte de la salle  manger,
     o un serin sautillait dans sa cage, puis celle du salon,
     dcor de meubles  la mode, faonns en Russie,
     trs-agrables en apparence et en ralit trs-incommodes.

     Deux minutes aprs, le frlement d'une robe de soie se fit
     entendre dans une chambre voisine, puis la matresse de la
     maison entra d'un pas lger. Pierre s'avana  sa rencontre
     et lui prsenta Boris.

     Je suis charme de vous voir, dit-elle en observant Boris
     d'un regard rapide. Il y a longtemps que je dsirais vous
     connatre, et je remercie Pierre Vasilitch d'avoir bien
     voulu me procurer cette satisfaction. Je vous en prie,
     asseyez-vous.

     Elle-mme s'assit sur un petit canap en aplatissant d'un
     coup de main les plis de sa robe verte garnie de volants
     blancs, penchant la tte sur le dossier du canap, tandis
     qu'elle avanait sur le parquet deux petits pieds chausss
     de deux jolies bottines.

     Pendant qu'elle engageait elle-mme l'entretien, Boris,
     assis dans un fauteuil en face d'elle, la regardait
     attentivement. Elle avait la taille svelte, lance, le
     teint brun, la figure assez belle, de grands yeux brillants
     un peu relevs aux coins de l'orbite comme ceux des
     Chinoises. L'expression de son regard et de sa physionomie
     prsentait un tel mlange de hardiesse et de timidit qu'on
     ne pouvait y saisir un caractre dtermin. Tantt elle
     clignait ses yeux, tantt elle les ouvrait dans toute leur
     tendue, et en mme temps sur ses lvres errait un sourire
     affect d'indiffrence. Ses mouvements taient dgags et
     parfois un peu vifs. Somme toute, son extrieur plaisait
     assez  Boris. Seulement il remarquait  regret qu'elle
     tait coiffe tourdiment, qu'elle avait la raie de travers.
     De plus, elle parlait, selon lui, un trop correct langage,
     car il avait  cet gard le mme sentiment que Pouschkine,
     qui a dit: Je n'aime point les lvres roses sans sourire,
     ni la langue russe sans quelque faute grammaticale. En un
     mot, Sophie Cirilovna tait de ces femmes qu'un amant nomme
     des femmes sduisantes; un mari, des tres agaants, et un
     vieux garon, des enfants espigles.

     Elle parlait  ses deux htes de l'ennui qu'on prouve 
     vivre dans un village. Il n'y a pas ici, disait-elle en
     appuyant avec affterie sur l'accentuation de certaines
     syllabes, il n'y a pas ici une me avec qui on puisse
     converser. Je ne sais comment on se rsigne  se retirer
     dans un tel gte, et ceux-l seuls, ajouta-t-elle avec une
     petite moue d'enfant, ceux que nous aimerions  voir,
     s'loignent et nous abandonnent dans notre triste solitude!

     Boris s'inclina et balbutia quelques mots d'excuse. Pierre
     le regarda d'un regard qui semblait dire: En voil une qui a
     le don de la parole!

     Vous fumez? demanda Sophie en se tournant vers Boris.

     --Oui... mais...

     --N'ayez pas peur. Je fume aussi.

      ces mots elle se leva, prit sur la table une bote en
     argent, en tira des cigarettes qu'elle offrit  ses
     visiteurs, sonna, demanda du feu, et un domestique qui avait
     la poitrine couverte d'un large gilet rouge apporta une
     bougie.

     Vous ne croiriez pas, reprit-elle en inclinant
     gracieusement la tte et en lanant en l'air une lgre
     bouffe de fume, qu'il y a ici des gens qui n'admettent pas
     qu'une femme puisse savourer un petit cigare. Oui, tout ce
     qui chappe au vulgaire niveau, tout ce qui ne reste point
     asservi  la coutume banale est ici svrement jug.

     --Les femmes de notre district, dit Pierre Vasilitch, sont
     surtout trs-svres sur cet article.

     --Oui. Elles sont mchantes et inflexibles; mais je ne les
     frquente pas, et leurs calomnies ne pntrent point dans
     mon solitaire refuge.

     --Et vous ne vous ennuyez pas de cette retraite? demanda
     Boris.

     --Non. Je lis beaucoup, et lorsque je suis fatigue de lire,
     je rve, je m'amuse  faire des conjectures sur l'avenir.

     --Eh quoi! vous consultez les cartes! s'cria Pierre,
     tonn.

     --Je suis assez vieille pour me livrer  ce passe-temps.

     -- votre ge! quelle ide! murmura Pierre.

     Sophie Cirilovna le regarda en clignotant, puis, se
     retournant vers Boris: Parlons d'autre chose, dit-elle; je
     suis sure, monsieur Boris, que vous vous intressez  la
     littrature russe?

     --Moi... sans doute, rpondit avec quelque embarras Boris,
     qui lisait peu de livres russes, surtout peu de livres
     nouveaux, et s'en tenait  Pouschkine.

     --Expliquez-moi d'o vient la dfaveur qui s'attache 
     prsent aux oeuvres de Marlinski? Elle me semble
     trs-injuste, n'tes-vous pas de mon avis?

     --Marlinski est certainement un crivain de mrite, rpliqua
     Boris.

     --C'est un pote, un pote dont l'imagination nous emporte
     dans les rgions idales, et maintenant on ne s'applique
     qu' peindre les ralits de la vie vulgaire. Mais, je vous
     le demande, qu'y a-t-il donc de si attrayant dans le
     mouvement de l'existence journalire, dans le monde, sur
     cette terre?

     --Je ne puis m'associer  votre pense, rpondit Boris en la
     regardant. Je trouve ici mme un grand attrait.

     Sophie sourit d'un air confus. Pierre releva la tte, sembla
     vouloir prononcer quelques mots, puis se remit  fumer en
     silence.

     L'entretien se prolongea  peu prs sur le mme ton, courant
     rapidement d'un sujet  l'autre, sans se fixer sur aucune
     question, sans prendre aucun caractre dcisif. On en vint 
     parler du mariage, de ses avantages, de ses inconvnients,
     et de la destine des femmes en gnral. Sophie prit le
     parti d'attaquer le mariage, et peu  peu s'anima,
     s'emporta, bien que ses deux auditeurs n'essayassent pas de
     la contredire. Ce n'tait pas sans raison qu'elle vantait
     les oeuvres de Marlinski: elle les avait tudies et en
     avait profit. Les grands mots d'art, de posie diapraient
     constamment son langage.

     Qu'y a-t-il, s'cria-t-elle  la fin de sa pompeuse
     dissertation, qu'y a-t-il de plus prcieux pour la femme que
     la libert de pense, de sentiment, d'action?

     --Permettez! rpliqua Pierre, dont la physionomie avait
     pris depuis quelques instants une expression marque de
     mcontentement. Pourquoi la femme rclamerait-elle cette
     libert? qu'en ferait-elle?

     --Comment! selon vous, elle doit tre l'attribut exclusif de
     l'homme?

     --L'homme non plus n'en a pas besoin.

     --Pas besoin?

     --Non.  quoi lui sert cette libert tant vante? 
     s'ennuyer ou  faire des folies.

     --Ainsi, repartit Sophie avec un sourire ironique, vous vous
     ennuyez: car, tel que je vous connais, je ne suppose pas que
     vous commettiez des folies.

     --Je suis galement soumis  ces deux effets de la libert,
     rpondit tranquillement Pierre.

     --Trs-bien; je ne puis me plaindre de votre ennui: je lui
     dois peut-tre le plaisir de vous voir aujourd'hui.

     Trs-satisfaite de cette pointe pigrammatique, Sophie se
     pencha vers Boris et lui dit  voix basse: Votre ami se
     complat dans le paradoxe.

     --Je ne m'en tais pas encore aperu, repartit Boris.

     --En quoi donc me complais-je? demanda Pierre.

     -- soutenir des paradoxes.

     Pierre regarda fixement Sophie, puis murmura entre ses
     dents: Et moi je sais ce qui vous plairait...

     En ce moment le domestique en gilet rouge vint annoncer que
     le dner tait servi.

     Messieurs, dit Sophie, voulez-vous bien passer dans la
     salle  manger?

     Le dner ne plut ni  l'un ni  l'autre des convives. Pierre
     Vasilitch se leva de table sans avoir pu apaiser sa faim, et
     Boris Andritch, avec ses gots dlicats en matire de
     gastronomie, ne fut pas plus satisfait de ce repas, bien que
     les mets fussent servis sous des cloches et que les
     assiettes fussent chaudes. Le vin aussi tait mauvais, en
     dpit des tiquettes argentes et dores qui dcoraient
     chaque bouteille.

     Sophie Cirilovna ne cessait de parler, tout en jetant de
     temps  autre un regard imprieux sur ses domestiques. Elle
     vidait  de frquents intervalles son verre d'une faon
     assez leste, en remarquant que les Anglais buvaient
     trs-bien du vin, et que, dans ce district svre, on
     trouvait que, de la part d'une femme, c'tait un
     inconvnient.

     Aprs le dner, elle ramena ses htes au salon, et leur
     demanda ce qu'ils prfraient, du th ou du caf. Boris
     accepta une tasse de th, et, aprs en avoir pris une
     cuillere, regretta de n'avoir pas demand du caf. Mais le
     caf n'tait pas meilleur. Pierre, qui en avait demand, le
     laissa pour prendre du th, et renona galement  boire
     cette autre potion.

     Sophie Cirilovna s'assit, alluma une cigarette, et se montra
     trs-empresse de reprendre son vif entretien. Ses yeux
     ptillaient et ses joues taient chauffes... Mais ses deux
     visiteurs ne la secondaient pas dans ses dispositions 
     l'loquence. Ils semblaient plus occups de leurs cigares
     que de ses belles phrases, et,  en juger par leurs regards
     constamment dirigs du ct de la porte, il y avait lieu de
     supposer qu'ils songeaient  s'en aller. Boris cependant se
     serait peut-tre dcid  rester jusqu'au soir. Dj il
     venait de s'engager dans un galant dbat avec Sophie, qui,
     d'une voix coquette, lui demandait s'il n'tait pas surpris
     qu'elle vct ainsi seule dans la retraite. Mais Pierre
     voulait partir, et il sortit pour donner l'ordre au cocher
     d'atteler les chevaux.

     Quand la voiture fut prte, Sophie essaya encore de retenir
     ses deux htes, et leur reprocha gracieusement la brivet
     de leur visite. Boris s'inclina, et, par son attitude
     irrsolue, par l'expression de son sourire, semblait lui
     dire que ce n'tait pas  lui que devaient s'adresser ses
     reproches. Mais Pierre dclara rsolment qu'il tait temps
     de partir pour pouvoir profiter du clair de lune. En mme
     temps, il s'avanait vers l'antichambre. Sophie offrit sa
     main aux deux amis, pour leur donner le _shakehand_,  la
     faon anglaise. Boris seul accepta cette courtoisie, et
     serra assez vivement les doigts de la jeune femme. De
     nouveau elle cligna les yeux, de nouveau elle sourit et lui
     fit promettre de revenir prochainement. Pierre tait dj
     dans l'antichambre, envelopp dans son manteau.

     Il s'assit en silence dans la voiture, et, lorsqu'il fut 
     quelques centaines de pas de la maison de Sophie: Non, non,
     murmura-t-il, cela ne va pas.

     --Que voulez-vous dire? demanda Boris.

     --Cela ne vous convient pas, rpta-t-il avec une expression
     de ddain.

     --Si vous voulez parler de Sophie Cirilovna, je ne puis tre
     de votre avis. C'est une femme, il est vrai, un peu
     prtentieuse, mais agrable.

     --C'est possible dans un certain sens. Mais songez au but
     que je m'tais propos en vous conduisant prs d'elle.

     Boris ne rpondit pas.

     Non, reprit Pierre, cela ne va pas. Il lui plat de nous
     dclarer qu'elle est picurienne. Et moi, s'il me manque
     deux dents au ct droit, je n'ai pas besoin de le dire: on
     le voit assez. En outre, je vous le demande, est-ce l une
     femme de mnage? Je sors de chez elle sans avoir pu
     satisfaire mon apptit. Ah! qu'elle soit spirituelle,
     instruite, de bon ton, je le veux bien; mais, avant tout,
     donnez-moi une bonne mnagre, que diable! Je vous le
     rpte, cela ne vous convient pas. Est-ce que ce domestique,
     avec son gilet rouge, et ces plats recouverts de cloches en
     fer-blanc, vous ont tonn?


X

Une seconde visite, o _Boris_ se trouve plac  table entre deux
soeurs, ne russit pas mieux.

L'une est trop smillante, l'autre trop timide.

Les deux amis se rendirent chez un autre voisin, qui vivait seul  la
campagne avec une fille nomme _Vira_.

Le ridicule de ce solitaire est un peu charg, mais la charge finit
par devenir pathtique.

     --Il n'tait pas ncessaire que je fusse tonn.

     --Je sais ce qu'il vous faut. Je le sais  prsent.

     --Je vous assure que j'ai t trs-content de connatre
     Sophie Cirilovna.

     --J'en suis charm. Mais elle ne vous convient pas.

     En arrivant  la maison de Boris, Pierre lui dit: Nous n'en
     avons pas fini. Je ne vous rends pas votre parole.

     --Je suis  votre disposition, rpondit Boris.

     --Trs-bien.

     Une semaine entire s'coula  peu prs comme les autres, si
     ce n'est que Pierre disparaissait quelquefois pendant une
     grande partie de la journe. Un matin, il se prsenta de
     nouveau chez son ami, dans ses vtements d'apparat, et
     invita Boris  venir faire avec lui une autre visite.

     O me conduisez-vous aujourd'hui? demanda Boris, qui avait
     attendu cette seconde invitation avec une certaine
     impatience, et qui se hta de faire atteler son traneau,
     car l'hiver tait venu et les voitures taient remises pour
     plusieurs mois.

     --Je veux vous prsenter dans une trs-honorable maison, 
     Tikodouef. Le matre de cette maison est un excellent homme
     qui s'est retir du service avec le grade de colonel. Sa
     femme est une personne fort recommandable, et il y a l deux
     jeunes filles fort gracieuses, qui ont reu une ducation du
     premier ordre et qui, en outre, ont de la fortune. Je ne
     sais laquelle des deux vous plaira le plus. L'une est vive
     et anime, l'autre un peu trop timide; mais toutes deux sont
     de vrais modles. Vous verrez.

     --Et comment s'appelle le pre?

     --Calimon Ivanitch.

     --Calimon! Quel singulier nom. Et la mre?

     --Plagie Ivanovna. L'une de ses filles s'appelle aussi
     Plagie; l'autre mrance.

     Quelques jours se passrent. Boris s'attendait  tre
     promptement invit  une autre excursion; mais Pierre
     semblait avoir renonc  ses projets. Pour l'y ramener,
     Boris se mit  parler de la jeune veuve et de la famille
     Calimon. Il disait qu'on ne pouvait bien juger les choses en
     un premier aperu, qu'il faudrait revoir, et il faisait
     d'autres insinuations que le cruel Pierre s'obstinait  ne
     pas vouloir comprendre.  la fin, Boris, impatient de cette
     froide rserve, lui dit un matin:

     Eh quoi! mon ami, est-ce  moi  prsent de vous rappeler
     vos promesses?

     --Quelles promesses?

     --Ne vous souvenez-vous plus que vous voulez me marier?
     J'attends.

     --Vous avez des prtentions trop difficiles  satisfaire, le
     got trop dlicat. Il n'y a pas dans ce district une femme
     qui puisse vous convenir.

     --Ah! ce n'est pas bien  vous, Pierre, de renoncer si vite
      votre entreprise. Nous n'avons fait encore que deux essais
     infructueux; est-ce une raison pour dsesprer? D'ailleurs,
     la veuve ne m'a point dplu. Si vous m'abandonnez, je
     retourne prs d'elle.

     --Allez  la grce de Dieu!

     --Pierre, je vous assure trs-srieusement que je dsire me
     marier. Faites-moi donc connatre une autre femme.

     --Je n'en connais pas dans tout ce canton.

     --C'est impossible; vous ne pouvez pas me faire croire qu'il
     n'existe pas une agrable personne  plusieurs lieues  la
     ronde.

     --Je vous dis la vrit.

     --Voyons, rflchissez, cherchez un peu dans votre esprit.

     Pierre mordait le bout d'ambre de sa pipe. Aprs un long
     silence, il reprit:

     Je pourrais bien vous indiquer encore Vira Baroukova. Une
     trs-brave fille! Mais elle ne vous convient pas.

     --Et pourquoi?

     --Parce qu'elle est trop simple.

     --Tant mieux!

     --Et son pre est si bizarre!

     --Qu'importe? Allons, Pierre Vasilitch, allons, mon bon ami,
     faites-moi connatre Melle... Comment l'appelez-vous?

     --Vira Baroukova.

     Boris insista tellement, que Pierre, finit par lui promettre
     de le conduire dans la maison de la jeune fille.

     Le surlendemain, ils taient en route. tienne Baroukof
     tait en effet, comme Pierre l'avait dit, un homme de la
     nature la plus bizarre. Aprs avoir achev d'une faon
     brillante son ducation dans l'un des tablissements de la
     couronne, il tait entr dans la marine, et y avait acquis
     promptement une notable distinction; puis, un beau jour, il
     avait tout  coup quitt le service pour se retirer dans son
     domaine, pour se marier; puis, ayant perdu sa femme, il
     tait devenu si sauvage qu'il ne faisait plus aucune visite
     et ne sortait pas mme de sa demeure. Chaque jour, envelopp
     dans sa touloupe, les pieds dans des babouches, les mains
     dans ses poches, il se promenait de long en large dans sa
     chambre, en fredonnant ou en sifflant, et  tout ce qu'on
     lui disait il ne rpondait que par un sourire et une
     exclamation: Braou! braou! ce qui, pour lui, signifiait
     Bravo! bravo!

     Ses voisins aimaient  venir le voir, car, avec toute son
     tranget, il tait trs-bon et trs-hospitalier. Si un ami,
      sa table, lui disait: Savez-vous, tienne, qu'au dernier
     march de la ville le seigle s'est vendu trente roubles?

     --Braou! braou! rpondait tienne, qui venait de livrer le
     sien  moiti prix.

     --Avez-vous appris, disait un autre, que Paul Temitch a
     perdu vingt mille roubles au jeu?

     --Braou! braou! rpliquait tienne avec le mme calme.

     --On affirme, disait un troisime, qu'une pizootie a clat
     dans le village voisin.

     --Braou! braou!

     --Mademoiselle Hlne s'est enfuie avec l'intendant.

     --Braou! braou!

     Et toujours le mme cri. Soit qu'on vnt lui annoncer que
     ses chevaux boitaient, qu'un juif arrivait au village avec
     une cargaison de marchandises, qu'un de ses meubles tait
     bris, que son groom avait perdu ses souliers, il rptait
     avec la mme indiffrence: Braou! braou! Cependant, sa
     maison n'tait point en dsordre; il ne faisait point de
     dettes, et ses paysans vivaient dans l'aisance.

     Nous devons dire, en outre, que l'extrieur d'tienne
     Baroukof tait agrable. Il avait la figure ronde, de
     grands yeux vifs, un nez bien fait et des lvres roses qui
     avaient conserv la fracheur de la jeunesse, une fracheur
     rehausse encore par la teinte argente de ses cheveux. Un
     lger sourire errait habituellement sur ses lvres et se
     rpandait mme sur ses joues. Mais il ne riait jamais, ou il
     lui arrivait d'tre saisi d'une sorte de rire convulsif qui
     le rendait malade. S'il tait oblig de prononcer quelques
     autres mots que son exclamation accoutume, il ne le faisait
     qu' la dernire extrmit, et en abrgeant autant que
     possible ses paroles.

     Vira, sa fille unique, avait la mme coupe de figure que
     lui, le mme sourire, les mmes yeux foncs qui paraissaient
     plus foncs encore sous les bandeaux blonds de ses cheveux.
     Elle tait d'une taille moyenne et trs-gracieuse. Rien en
     elle pourtant n'tait d'une beaut rare, mais il suffisait
     de la voir et de l'entendre pour se dire aussitt: voil une
     excellente personne. Elle et son pre avaient l'un pour
     l'autre une tendre affection. C'tait elle qui rgissait et
     gouvernait toute la maison. Elle s'acquittait de cette tche
     avec plaisir, et n'en connaissait pas d'autres. Ainsi que
     Pierre l'avait dit, c'tait la simplicit mme.

     Lorsque Pierre et Boris arrivrent chez tienne, il se
     promenait comme de coutume dans son cabinet, un vaste
     cabinet qui occupait presque la moiti de l'tendue de sa
     maison, et qui lui servait  la fois de salon et de salle 
     manger, car il y recevait ses visites et y prenait ses
     repas. L'ameublement de cette pice n'tait pas brillant,
     mais propre. Sur un des cts s'tendait un divan, bien
     connu des propritaires du voisinage, un large divan,
     trs-doux, trs-confortable et garni d'une quantit de
     coussins. Dans les autres chambres, on ne voyait qu'une
     chaise, une petite table et une armoire. Elles taient
     inhabites. La petite chambre de Vira s'ouvrait sur le
     jardin. Tout son mobilier se composait d'un joli petit lit,
     d'une table, d'une glace, d'un fauteuil. Mais, en revanche,
     elle tait garnie d'une quantit de flacons de conserves et
     de liqueurs prpares par la jeune fille.

     En arrivant dans l'antichambre, Pierre pria le domestique de
     l'annoncer; mais celui-ci, le regardant en silence, l'aida 
     se dgager de sa pelisse, et lui dit: Ayez la bont
     d'entrer. Les deux amis s'avancrent dans le salon, et
     Pierre prsenta son ami  tienne.

     Trs-content... toujours... lui dit le laconique solitaire
     en lui tendant la main... Trs-froid... Un verre
     d'eau-de-vie? et, du doigt ayant indiqu la bouteille qui
     se trouvait sur la table, il continua sa promenade.

     Boris et Pierre prirent un peu d'eau-de-vie, puis s'assirent
     sur le canap, si flexible et si commode que, ds qu'il y
     eut pris place, Boris s'y trouva tabli comme s'il faisait
     usage de ce meuble depuis longtemps. Tous les amis de
     Baroukof, en s'asseyant l, avaient la mme agrable
     impression.

     Ce jour-l tienne n'tait pas seul, et il faut dire que
     rarement il tait seul. Prs de lui tait une sorte de
     figure patibulaire, un individu nomm Onufre Ilitch, au
     visage rid et us, au nez arqu comme le bec d'un pervier,
     et  l'oeil inquiet. Il avait autrefois occup un emploi
     dont il tirait plus d'un profit peu lgitime, et maintenant
     il se trouvait sous le poids d'un jugement. Une main pose
     sur sa poitrine et l'autre au noeud de sa cravate, il
     suivait du regard tienne, et ds que les deux visiteurs
     furent assis, il dit avec un profond soupir:

     Ah! tienne Ptrovitch, il est ais de condamner un homme.
     Mais vous connaissez la sentence: Pcheurs honntes,
     pcheurs coquins, tout le monde vit dans le pch, et moi je
     fais comme les autres.

     --Braou! murmura tienne; puis, aprs un moment de silence,
     il ajouta:--Mauvaise sentence!

     --Mauvaise! c'est possible. Mais que faire? La ncessit
     cruelle nous arrache quelquefois notre honneur. Tenez: j'en
     appelle  ces gentils messieurs, je leur raconterai tous les
     dtails de mon affaire, s'ils veulent bien m'couter.

     --Me permettez-vous de fumer? demanda Boris  tienne.

     Celui-ci fit un signe d'assentiment.

     Ah! reprit Onufre, j'ai t plus d'une fois irrit contre
     moi-mme et contre le monde, et j'ai plus d'une fois prouv
     une gnreuse indignation!

     --Belle phrase! murmura tienne; inventions de fripons!

     Onufre tressaillit.

     Quoi? s'cria-t-il; que voulez-vous dire? que ce sont les
     fripons qui affectent de faire voir une gnreuse
     indignation?

     tienne rpondit par un signe affirmatif.

     L'ancien fonctionnaire garda un instant le silence, puis
     tout  coup clata de rire, et l'on remarqua qu'il ne lui
     restait pas une dent. Pourtant il parlait assez
     distinctement.

     Eh! eh! tienne Ptrovitch, vous plaisantez toujours. Notre
     avocat a bien raison de dire que vous tes un faiseur de
     calembours.

     --Braou! braou! rpta Baroukof.

     En ce moment la porte s'ouvrit, et Vira s'avana d'un pas
     lger, portant sur un plateau vert deux tasses de caf et de
     la crme. Une robe grise lui serrait gracieusement la
     taille. Boris et son ami se levrent vivement  son
     approche. Elle s'inclina devant eux, et plaant son plateau
     sur la table:

     Mon pre, dit-elle, voici votre caf.

     --Braou! rpliqua le pre. Encore deux tasses, ajouta-t-il.
     Ma fille, voil M. Boris Andritch.

     Boris s'inclina de nouveau.

     Voulez-vous du caf? lui demanda-t-elle en levant sur lui
     ses yeux doux et calmes. Nous ne dnerons pas avant une
     heure et demie.

     --J'en prendrai une tasse avec plaisir, rpondit Boris.

     --Et vous, Pierre Vasilitch? reprit Vira.

     --Trs-volontiers.

     -- l'instant je vais vous servir; il y a longtemps que nous
     ne vous avons vu.

      ces mots Vira sortit.

     Boris la suivit du regard, puis se tournant vers son ami:

     Elle est trs-agrable, lui dit-il. Quelle aisance! quelle
     grce dans ses mouvements!

     --Oui, rpondit froidement Pierre; mais cette maison est
     comme une auberge; ds qu'une personne est sortie, il en
     arrive une autre.

     En effet, un nouvel hte entrait au salon: c'tait un homme
     d'une norme corpulence, large tte, larges joues, grands
     yeux, et une profusion de longs cheveux. Sa physionomie
     tait empreinte d'une expression d'aigreur et de
     mcontentement, et sur son corps flottait un trs-simple et
     trs-ample vtement.

     Bonjour, dit-il, en se jetant sur le canap sans mme
     regarder ceux  qui s'adressait ce bref salut.

     tienne lui offrit le flacon d'eau-de-vie.

     Non, pas d'eau-de-vie. Ah! bonjour Pierre Vasilitch.

     --Bonjour Michel Michetch, rpondit Pierre. D'o venez-vous
     donc?

     --De la ville. Vous tes heureux, vous, si rien ne vous
     oblige d'aller  la ville. Grce  ce petit monsieur,
     ajouta-t-il en indiquant du doigt Onufre Ilitch, j'ai
     fatigu mes chevaux  courir  travers la ville que Dieu
     maudisse!

     --Nos trs-humbles respects  Michel Michetch, dit Onufre,
     dsign si lestement par cette pithte de petit monsieur.

     --Ah! matre Onufre, rpliqua Michel en croisant les bras,
     fais-moi donc le plaisir de m'apprendre si tu ne dois pas
     bientt tre pendu?

     Onufre ne rpondit pas.

     Oui, cela devrait dj tre fait, reprit Michel. La justice
     est trop indulgente envers toi. Quelle impression cela te
     fait-il d'tre dans l'attente de ton jugement? Pas la
     moindre. Seulement tu es vex de ne plus pouvoir... et en
     disant ces mots, Michel faisait le geste d'un homme qui
     saisit un rouleau d'argent et le met dans sa poche. Quel
     malheur! continua-t-il, les filous se rejoignent de tous les
     cts.

     --Vous plaisantez, rpliqua Onufre; mais vous conviendrez
     que celui qui donne est libre de donner, et que celui qui
     reoit a envie de recevoir. Au reste, ce n'est pas moi seul
     qui ai t l'instigateur de l'affaire; plus d'un autre y a
     pris part, comme je l'ai dmontr.

     --Sans aucun doute. En un temps d'orage, le renard se cache
     sous la herse, et toutes les gouttes de pluie ne tombent pas
     sur lui. Mais l'ispravnik t'a rgl ton compte. C'est un
     gaillard habile!

     --Il s'entend aux moyens rapides de rpression, rpliqua
     Onufre en bgayant.

     --Oui, oui.

     --Et il y aurait bien des choses aussi  dire sur lui.

     --Quel gaillard! s'cria Michel en se tournant vers tienne.
     Quelle crature admirable! Prs des filous et des ivrognes,
     c'est un vrai colosse.

     --Braou! braou! murmura le flegmatique tienne.

     Vira rentra avec deux tasses.

     --Encore une, lui dit son pre, tandis que Michel
     s'inclinait devant elle.

     --Que de peine vous vous donnez, lui dit Boris en s'avanant
     pour la dlivrer de son plateau.

     --Une trs-petite peine, rpondit la jeune fille. Pourvu
     seulement que ce caf soit bon!

     --Servi par vos mains...

     Mais la jeune fille, sans faire attention  ce compliment,
     sortit et revint un instant aprs offrir une tasse  Michel.

     Avez-vous appris, demanda Michel en humant son caf, ce qui
     est arriv  Marie Ilinichna?

     tienne s'arrta dans sa promenade et prta l'oreille.

     Oui... elle est tombe en paralysie.

     --Vous savez qu'elle mangeait normment. Voil qu'un jour
     elle se met  table avec plusieurs convives. On sert de la
     batvine. Elle remplit son assiette une fois, deux fois, elle
     en reprend encore, puis tout  coup sa vue se trouble, sa
     tte s'gare, et elle tombe sur le plancher. On s'empresse
     autour d'elle. Soins inutiles! Elle ne peut plus parler. On
     dit que le mdecin du district s'est distingu en cette
     occasion. Ds qu'il l'a vue tomber, il s'est lev en criant:
     Un docteur! vite un docteur! Aussi faut-il dire qu'il ne
     vit que du produit des morts que l'on trouve dans
     l'arrondissement. Quelle heureuse profession!

     --Braou! braou! rpta Baroukof.

     --Et aujourd'hui,  dner, nous avons justement de la
     batvine, dit Vira, qui venait de s'asseoir  l'un des
     angles du salon.

     --De la batvine  l'esturgeon? demanda Michel.

     --Prcisment.

     -- merveille. Il y a des gens qui prtendent qu'il ne
     convient pas de servir de batvine en hiver, parce que c'est
     une soupe froide. Ils se trompent, n'est-ce pas, Pierre
     Vasilitch?

     --Assurment. N'avez-vous pas ici trs-chaud?

     --Oui.

     --Eh bien, pourquoi ne pas user d'un aliment froid dans une
     chambre chaude? C'est ce que je ne puis comprendre.

     --Ni moi.

     L'entretien se continua quelque temps sur ce mme ton.
     tienne n'y prenait aucune part et continuait  se promener
     dans sa chambre.

     Le dner parut excellent  tous les convives. Vira en
     faisait elle-mme les honneurs, servait avec soin ses htes,
     et cherchait  deviner leurs dsirs. Boris, assis  ct
     d'elle, ne la quittait pas du regard. De mme que son pre,
     elle ne pouvait parler sans sourire, et ce sourire lui
     seyait  merveille. Boris lui adressait de frquentes
     questions, non pas tant pour les rponses qu'il pouvait en
     attendre que pour voir ses lvres s'entr'ouvrir.

     Aprs le dner, les visiteurs,  l'exception de Boris, se
     mirent  jouer aux cartes. Michel, qui avait bu un peu plus
     que de coutume, ne se montrait plus aussi rigoureux envers
     Onufre, quoiqu'il continut encore  lui adresser plusieurs
     acerbes plaisanteries. Tantt il lui reprochait d'tre
     semblable aux orties, tantt il l'accusait d'avoir les
     ongles crochus et d'accaparer constamment les atouts; mais
     le gain d'une partie l'adoucit subitement. Il se tourna d'un
     air riant vers celui qu'il avait tant maltrait et lui dit:

     --Eh bien! qu'on pense de toi ce que l'on voudra, aprs
     tout, ce ne sont que des niaiseries, et, sur ma foi, je
     t'aime, d'abord parce que c'est dans ma nature, et ensuite,
     parce qu'il y a encore des gens plus mauvais que toi, et
     qu' tout prendre, tu es, dans ton genre, un honnte homme.

     --C'est vrai, c'est vrai, s'cria Onufre, encourag par ces
     paroles. C'est trs-vrai. Si vous saviez ce que la
     calomnie....

     --Voyons! rpliqua Michel avec une nouvelle explosion. La
     calomnie! quelle calomnie? Ne devrais-tu pas tre dans la
     tour de Pugatschef, enferm et enchan? Donne-nous des
     cartes.

     Onufre se mit  distribuer les cartes en clignotant et en
     passant  plusieurs reprises son doigt sur sa langue
     effile.

     Pendant ce temps, tienne marchait de long en large dans sa
     chambre, et Boris tait assis prs de Vira. Il voulait
     causer avec elle et n'y parvenait pas sans quelques
     difficults et sans tre oblig de se rsigner  de
     frquentes interrogations, car,  chaque instant, sa tche
     de matresse de maison l'appelait hors du salon. Il lui
     demandait si elle avait autour d'elle beaucoup de voisins,
     si elle les voyait souvent, si ses travaux journaliers lui
     taient agrables. Puis il lui demanda si elle lisait; 
     quoi elle rpondit qu'elle n'en avait pas le temps.

     Il en tait l de son dialogue quand le domestique vint lui
     annoncer que ses chevaux taient attels. Il se leva 
     regret, il s'affligeait dj de partir, de s'loigner de ce
     bon regard, de ce pur sourire. Il serait rest si tienne
     avait fait la moindre tentative pour le retenir; mais
     tienne avait pour principe que lorsque ses htes dsiraient
     passer la journe chez lui, ils devaient eux-mmes s'y
     dcider et ordonner qu'on prpart leurs lits. Ainsi firent
     Michel Michetch et Onufre. Ils s'installrent dans la mme
     chambre, et on les entendit longtemps causer. C'tait
     surtout Onufre qui se livrait  une faconde extraordinaire.
     Il racontait  Michel une foule de choses qu'il essayait de
     lui persuader, tandis que celui-ci se contentait de lui
     rpondre de temps  autre par un monosyllabe qui, de sa
     part, n'indiquait encore qu'une confiance trs-quivoque. Le
     lendemain matin, tous deux partirent pourtant de bon accord
     pour se rendre  la mtairie de Michel, et de l  la ville.

     Boris reprit le chemin de sa demeure avec Pierre. Celui-ci,
     berc par le monotone tintement de la clochette du cheval
     et par le balancement du traneau, s'tait assoupi.

     Pierre! lui cria son ami aprs un long silence.

     --Qu'y a-t-il? rpliqua Pierre  demi endormi.

     --Pourquoi ne m'interrogez-vous pas?

     --Sur quoi donc?

     --Sur mes impressions, comme  nos deux prcdentes
     excursions.

     --Sur Vira?

     --Oui.

     -- quoi bon? Ne vous en avais-je pas prvenu? Elle ne vous
     convient pas.

     --Vous tes dans l'erreur, elle me plat beaucoup plus que
     la blonde mrance et que la jeune veuve.

     --Est-il possible?

     --Je vous assure.

     --Faites attention, je vous prie, que c'est une jeune fille
     d'une simplicit extrme. Elle s'entend, il est vrai, 
     conduire une maison, mais ce n'est pas l ce qu'il vous
     faut.

     --Pourquoi? C'est peut-tre prcisment ce que je cherche.

     --Quelle ide! Songez donc qu'elle ne peut pas mme
     prononcer un mot franais.

     --Que m'importe! Ne peut-on pas se dispenser de parler
     franais?

     Pierre se tut; puis, un moment aprs, il reprit:

     Je n'aurais pas suppos.... que vous... non.... cela ne
     peut tre.... Vous plaisantez.

     --Je ne plaisante nullement.

     -- la garde de Dieu! Je pensais que cette bonne fille ne
     pouvait convenir qu' un rustique campagnard comme moi.

      ces mots, Pierre, serrant les plis de son manteau, posa la
     tte sur un coussin et s'endormit. Boris continua  rver 
     Vira. Dans sa pense, il la contemplait avec son charmant
     sourire, avec son beau et franc regard. La nuit tait froide
     et claire, le ciel toil. Les grains de neige scintillaient
     comme des diamants. La glace craquait et bruissait sous les
     pieds des chevaux. Les rameaux d'arbres, avec leurs paisses
     couches de givre, rsonnaient aussi au souffle du vent et
     brillaient comme des miroirs  facettes aux rayons de la
     lune.

     Dans la solitude, en de telles nuits, l'imagination parcourt
     rapidement de vastes espaces. Boris l'prouva lui-mme. Que
     de rves ne fit-il pas jusqu' ce qu'il arriva  la porte de
     sa maison? mais  tous ces rves s'associait l'image de
     Vira.

     Pierre avait t, comme nous l'avons dit, trs-surpris de
     l'impression produite sur Boris par la jeune fille. Il le
     fut bien plus encore lorsque, le lendemain de cette premire
     visite, son ami lui dit:

     J'ai envie d'aller voir tienne Baroukof; si vous n'tes
     pas dispos  m'accompagner, j'irai seul.

     Pierre, naturellement, rpondit qu'il tait tout prt 
     partir. Et les deux amis se mirent en route. Comme la
     premire fois, il y avait chez tienne plusieurs trangers 
     qui Vira offrait, avec sa grce habituelle, du caf et des
     liqueurs prpars par elle-mme. Mais Boris eut avec elle un
     entretien, ou, pour mieux dire, un monologue plus long que
     la premire fois. Il lui parla de son existence passe, de
     Ptersbourg, de ses voyages, en un mot de tout ce qui lui
     vint  l'esprit. Elle l'coutait avec une paisible
     curiosit, quelquefois en souriant et en le regardant, mais
     sans oublier une minute ses devoirs de matresse de maison.
     Tout  coup elle remarquait qu'un des htes de son pre
     avait besoin de quelque chose, elle se levait et lui portait
     elle-mme ce qu'il dsirait. Alors Boris, immobile  sa
     place, ne la quittait pas des yeux; elle revenait s'asseoir
     prs de lui, reprenait son travail de broderie, et il
     continuait ses rcits. Une ou deux fois tienne, en se
     promenant selon sa coutume, s'arrta prs d'eux, prta
     l'oreille aux paroles de Boris, murmura: Braou! braou! et
     continua sa marche.

     Boris et Pierre prolongrent cette visite bien plus que la
     premire. Ils couchrent dans la maison de Baroukof, et ne
     la quittrent que le lendemain soir. En partant, Boris
     tendit la main  Vira. Elle rougit. Aucun homme jusque-l
     ne lui avait encore serr la main. Elle pensa que c'tait un
     usage de Ptersbourg.

     Les deux amis retournrent souvent chez tienne. Quelquefois
     mme Boris y allait seul. Il tait de plus en plus attir
     vers la demeure de Vira. De plus en plus la jeune fille lui
     plaisait. Entre elle et lui, il s'tait tabli des rapports
     affectueux; seulement il la trouvait trop rserve et trop
     raisonnable.

     Son ami Pierre avait cess de lui parler d'elle. Un matin,
     cependant, aprs l'avoir regard quelques instants en
     silence, tout  coup il lui dit:

     Boris!

     --Que voulez-vous? rpondit Boris en rougissant lgrement
     sans savoir pourquoi.


XI

Aprs diverses aventures aussi lgres que les rves d'un jeune homme
incertain s'il est pris, l'intrt se resserre.

Rien ne change dans les trois caractres, mais la destine change et
le dnoment approche.

L'inclination de Boris n'chappe pas  Pierre.

     --Je dsirerais vous faire remarquer... Songez un peu... ce
     serait bien mal. Si...

     --Que voulez-vous dire? Je ne vous comprends pas.

     --Je voudrais vous parler de Vira.

     --De Vira?

     Et Boris sentit s'accrotre sa rougeur.

     Voyez, Boris... Il faut prendre garde  ce qui peut
     arriver... Pardonnez-moi ma hardiesse; mais mon amiti me
     fait un devoir...

     --Que signifient toutes ces rticences? Vira est une
     personne sage, et, entre elle et moi, il n'y a pas d'autre
     lien que celui d'une honnte amiti.

     --Permettez, Boris; quelle amiti peut-il y avoir entre un
     homme qui, comme vous, a reu une si complte ducation, et
     une pauvre fille de village qui a vcu renferme entre
     quatre murs?

     --C'est pourtant comme je vous le dis, repartit Boris avec
     une certaine irritation, et je ne sais quelle ide vous vous
     faites de ce que vous appelez l'ducation.

     --coutez, Boris, reprit Pierre, si vous voulez me
     dissimuler un secret, vous en avez le droit; mais, quant 
     me tromper, vous n'y russirez pas, je vous en prviens: car
     j'ai aussi ma perspicacit, et la soire que nous avons
     passe hier chez tienne m'a fait comprendre...

     --Qu'avez-vous donc compris?

     --Que vous aimez Vira, et que vous tes dj jaloux de son
     affection.

     --Mais elle, demanda Boris en regardant fixement son ami,
     m'aime-t-elle?

     --C'est ce que je ne puis affirmer. Cependant, je serais
     surpris qu'elle ne vous aimt pas.

     --Pourquoi? Est-ce parce que je suis, comme vous le dites,
     un homme bien lev?

     --Oui, pour cette raison, et parce que vous jouissez d'une
     honorable situation... De plus, vous avez un extrieur
     agrable.

     Boris se leva et s'approcha de la fentre.

     Comment donc, reprit-il en revenant tout  coup vers
     Pierre, avez-vous remarqu que j'tais jaloux?

     --Parce que vous tiez hier trs-tourment de voir que ce
     petit tourneau de Karentef ne s'en allait pas.

     Boris se tut. Il sentait que son ami avait raison. Ce
     Karentef tait un tudiant, d'un caractre jovial et
     amusant, mais tourdi, et port  de mauvais penchants.
     Abandonn de trop bonne heure  lui-mme, sans direction,
     dj il tait entr dans la srie des passions funestes. Il
     avait la figure d'un bohmien, chantait, dansait comme les
     bohmiens, faisait la cour  toutes les femmes et se
     montrait fort empress prs de Vira. Boris, en le
     rencontrant dans la maison d'tienne, avait d'abord pris
     plaisir  le voir. Mais, lorsqu'il remarqua avec quelle
     attention Vira l'coutait chanter, il n'prouva plus pour
     lui qu'un sentiment de rpulsion.

     Eh bien! Pierre, dit Boris en se plaant en face de son
     ami, je dois l'avouer: vous avez raison. Il y a longtemps
     que j'ai en moi une pense qui n'tait pas suffisamment
     claircie. Vous m'ouvrez les yeux. Oui, j'aime Vira. Mais,
     croyez-moi, ni elle, ni moi, nous ne pouvons dvier de la
     droite ligne. Jusqu' prsent pourtant, je ne vois en elle
     aucun signe d'une prdilection particulire pour moi.

     --Je ne sais, rpliqua Pierre, mais les mchants ont l'oeil
     fin.

     --Que faut-il donc faire?

     --Cesser vos visites.

     --Vous croyez?

     --Oui, puisque vous ne pouvez l'pouser.

     --Et pourquoi, reprit Boris aprs un moment de rflexion, ne
     pourrais-je pas l'pouser?

     --Parce que, comme je vous l'ai dj dit, elle n'est pas
     votre gale.

     --Je n'admets pas cette raison.

     --Soit! Agissez comme il vous plaira. Je ne suis point votre
     tuteur.

     Pierre se mit  fumer sa pipe.

     Boris s'assit prs de la fentre, absorb dans ses
     mditations. Son ami n'essaya point de l'en arracher. Il
     lanait en l'air un tourbillon de fume.

     Soudain Boris se leva, appela son domestique et lui ordonna
     d'atteler les chevaux.

     O allez-vous? demanda Pierre.

     --Chez le pre de Vira.

     Pierre exhala prcipitamment plusieurs bouffes.

     Faut-il vous accompagner?

     --Non, j'aime mieux aujourd'hui faire cette visite seul. Je
     veux avoir une explication avec Vira.

     --Comme vous voudrez, rpliqua Pierre.

     Puis, se jetant sur le canap: Ainsi, se dit-il, ce que je
     considrais comme une plaisanterie est devenu une affaire
     srieuse. Que Dieu lui soit en aide!

     Le soir, il se retira dans sa maison, et il venait de se
     mettre au lit, quand tout  coup Boris apparut devant lui,
     tout poudr de neige, et lui dit, en se jetant dans ses bras
     et en le tutoyant pour la premire fois:

     Mon ami, flicite-moi! J'ai son consentement, j'ai celui de
     son pre. Tout est fini.

     --Comment? s'cria Pierre tonn.

     --Je me marie.

     --Avec Vira?

     --Oui, c'est une affaire dcide.

     --Pas possible!

     --Quel homme!... Crois-moi donc.

     Pierre se leva, prit  la hte ses pantoufles, sa robe de
     chambre, cria: Marthe, du th! Puis, se tournant vers son
     ami: Si tout est fini, lui dit-il, que le ciel te bnisse!
     Mais raconte-moi comment les choses se sont arranges?

     Il est  remarquer qu' partir de ce moment, les deux amis
     se tutoyaient comme s'ils ne s'taient jamais parl
     autrement.

     Trs-volontiers, rpondit Boris; tu sauras tout dans les
     plus petits dtails.

     Voici ce qui s'tait pass:

     Quand Boris arriva  la demeure de sa fiance, il n'y avait
     l, par extraordinaire, aucun visiteur, et le solitaire
     tienne ne se promenait point, selon sa coutume. Il tait
     souffrant et  demi couch dans un grand fauteuil. En voyant
     entrer Boris, il balbutia quelques mots, lui indiqua du
     doigt la table sur laquelle il y avait des flacons en
     permanence, et ferma les yeux. Boris s'assit prs de Vira,
     engagea avec elle la conversation  voix basse, et d'abord
     lui parla de l'tat de son pre.

     Ah! dit la jeune fille, c'est une chose terrible pour moi,
     quand il est malade. Il ne se plaint pas, il ne demande
     rien; il ne prononce pas un mot... Il souffre et ne veut
     pas le dire.

     --Et vous l'aimez beaucoup!

     --Qui, mon pre? Plus que tout au monde. Que Dieu me
     prserve du malheur de le perdre! J'en mourrais.

     --Ainsi, vous ne pourriez vous rsoudre  vous sparer de
     lui?

     --Et pourquoi me sparerais-je de lui?

     Boris fixa sur elle un regard pensif.

     Une jeune fille, reprit-il, ne peut cependant rester
     toujours dans la maison paternelle.

     --Quelle ide... Mais je suis bien tranquille. Qui pourrait
     m'enlever?

     Boris fut sur le point de rpondre: Moi, peut-tre! Mais il
     se retint.

      quoi songez-vous? lui demanda Vira en le regardant avec
     son bon sourire habituel.

     --Je pense, rpondit-il... je pense...

     Puis, tout  coup, interrompant le cours de son ide, il lui
     demanda s'il y avait longtemps qu'elle connaissait Karentef.

     Je ne sais, en vrit. Mon pre reoit beaucoup de monde.
     Si je ne me trompe, c'est l'an dernier que Karentef est venu
     ici pour la premire fois.

     --Et il vous plat?

     -- moi? Pas du tout.

     --Pourquoi donc?

     --Il est nglig et malpropre. Cependant, je dois dire qu'il
     chante  merveille. Son chant pntre jusqu'au coeur.

     --Mais, reprit Boris aprs un instant de rflexion, qui donc
     vous plat?

     --Beaucoup de gens; vous, d'abord.

     --Oui, j'espre que vous avez pour moi un bon sentiment
     d'amiti. Mais n'avez-vous pas quelque autre prdilection
     plus vive?

     --Que vous tes curieux!

     --Et vous, que vous tes froide!

     --Que voulez-vous dire? demanda innocemment la jeune fille.

     --coutez...

     En ce moment tienne se retourna dans son fauteuil.

     coutez, continua-t-il en baissant encore la voix, tandis
     que tout son sang affluait  son coeur; il faut que je vous
     parle... d'une affaire grave... mais pas ici.

     --O donc?

     --Dans la chambre voisine.

     --Pourquoi? c'est donc un secret?

     --Oui.

     --Un secret! murmura la jeune fille avec surprise.

     Et elle se dirigea vers la chambre que Boris lui indiquait.

     Il la suivit dans une agitation fivreuse.

     Eh bien? dit-elle avec curiosit.

     Boris voulait prparer son aveu par plusieurs
     circonlocutions; mais en regardant cette originale figure
     anime par le sourire qui le charmait tant, en voyant ces
     beaux yeux si purs et si doux, il n'eut pas la force de se
     matriser, et dit simplement:

     Vira, voulez-vous m'pouser?

     --Que dites-vous? s'cria la jeune fille, tandis que son
     visage se colorait d'une rougeur de pourpre.

     --Voulez-vous m'pouser? rpta lentement Boris.

     --Mais.... en vrit.... je ne sais.... je ne m'attendais
     pas....

     Et, dans la vivacit de son motion, Vira s'appuya sur le
     bord de la fentre, comme si elle craignait de tomber; puis,
     tout  coup, elle sortit et s'enfuit dans sa chambre.

     Boris, aprs un moment d'attente, rentra au salon tout
     troubl. Sur la table tait un numro de la _Gazette de
     Moscou_. Il le prit et essaya de le lire, mais il ne
     comprenait pas un des mots que ses yeux parcouraient, et ne
     comprenait pas mme ce qui se passait en lui. Un quart
     d'heure aprs il entendit derrire lui un lger frlement,
     et sans tourner la tte il sentait que Vira tait l.

     Quelques instants encore s'coulrent. Il regarda la jeune
     fille  la drobe; elle tait assise prs de la fentre,
     immobile et ple. Enfin, il se leva et alla s'asseoir prs
     d'elle. tienne avait la tte appuye sur le dossier de son
     fauteuil et ne faisait pas un mouvement.

     Pardonnez-moi, Vira, dit Boris, en faisant un effort sur
     lui-mme pour ramener l'entretien.... J'ai eu tort.... Je
     n'aurais pas d si subitement.... Mais je cherchais une
     occasion, et puisque je l'ai trouve, je voudrais savoir ce
     que je puis....

     Vira l'coutait les yeux baisss et le visage en feu.

     Vira, je vous en prie, un mot, un seul mot.

     --Que voulez-vous que je vous dise? rpondit-elle enfin. Je
     ne sais.... Vraiment, cela dpend de mon pre.

     --Est-ce que tu es malade? s'cria tout  coup tienne.

     Vira tressaillit, leva la tte et vit son pre qui la
     regardait d'un air inquiet. Elle s'approcha de lui.

     Que dites-vous, mon pre? lui demanda-t-elle.

     --Est-ce que tu es malade?

     --Moi? non... Pourquoi cette ide?

     Il continuait  l'observer attentivement.

     Tu es vraiment tout  fait bien? ajouta-t-il.

     --Certainement. D'o vous vient cette inquitude?

     --Braou! braou! murmura tienne. Et de nouveau il ferma les
     yeux.

     La jeune fille se dirigeait vers la porte. Boris l'arrta.

     Me permettez-vous, au moins, lui dit-il, de parler  votre
     pre?

     --Si vous le voulez, rpondit-elle d'une voix timide; mais
     il me semble que je ne suis pas votre gale.

     Il essaya de lui prendre la main, mais elle la retira et
     disparut.

     C'est singulier, se dit-il, elle me fait prcisment la
     mme observation que Pierre.

     Rest seul avec le pre de Vira, Boris se promit de ne pas
     perdre un moment pour le prparer  la demande si inattendue
     qu'il devait lui adresser. Mais la tche n'tait pas aise.
     Le vieillard, souffrant et agit, tantt s'assoupissait,
     tantt paraissait absorb dans un rve, et ne rpondait que
     par quelques brves et insignifiantes paroles aux questions
     et aux diverses insinuations de Boris. Enfin, le jeune
     amoureux, voyant que tous ses prliminaires taient
     inutiles, se dcida  traiter l'affaire ouvertement.

      diverses reprises, il fit un effort; il essaya de parler,
     et la parole dcisive expirait sur ses lvres.

     tienne Ptrovitch, dit-il enfin, je dois vous exprimer un
     dsir dont vous serez bien surpris.

     --Braou! braou! dit tranquillement tienne.

     --Un dsir auquel vous ne vous attendez certainement pas.

     tienne ouvrit les yeux.

     Promettez-moi seulement de ne pas tre irrit contre moi.

     Les paupires du vieillard se dilatrent.

     Je viens.... je viens vous demander la main de votre
     fille.

     Par un mouvement imptueux, tienne se leva sur son
     fauteuil.

     Comment! s'cria-t-il avec une indicible expression de
     physionomie.

     Boris renouvela sa demande.

     tienne fixa sur lui un regard si prolong et si perant que
     Viasovnine en devint tout confus.

     Vira, dit-il, est-elle instruite de votre demande?

     --Je lui ai exprim mes voeux, et elle m'a permis de vous en
     parler.

     --Quand donc avez-vous eu cette explication avec elle?

     -- l'instant mme.

     --Attendez-moi, dit tienne. Et il sortit.

     Boris resta dans le cabinet du vieillard, promenant ses
     regards inquiets autour de lui, quand, tout  coup, le son
     de la clochette d'un attelage se fit entendre. Une voix
     d'homme retentit dans l'antichambre, et Michel Michetch
     apparut.

     Pour le jeune amoureux, cette visite tait une cruelle
     contrarit.

     Ah! nous avons ici une bonne temprature! s'cria Michel en
     s'asseyant sur le canap.--Bonjour... O est tienne?

     --Il va venir.

     --Quel froid, aujourd'hui! ajouta Michel en se versant un
     verre d'eau-de-vie.

     Puis,  peine l'eut-il bu qu'il dit:

     Je viens de faire encore une promenade en ville.

     --Vraiment! rpondit Boris, qui s'efforait de surmonter son
     agitation.

     --Oui, et cela grce encore  ce coquin d'Onufre.
     Figurez-vous qu'il m'a cont une quantit de diableries, de
     sornettes inimaginables. Il me parlait d'une affaire comme
     on n'en a jamais vu; des centaines et des centaines de
     roubles  prendre en un seul coup de rteau. En rsum, il
     m'a emprunt vingt-cinq roubles, et j'ai reint mes chevaux
      courir en vain dans toutes les rues.

     --Est-il possible?

     --C'est la vrit mme. Quel fripon! Il devrait traner le
     boulet sur le grand chemin. Je ne sais  quoi songe la
     police; mais il a le diable au corps. Il est capable de nous
     rduire  la besace.

     tienne rentra, et Michel courut au-devant de lui pour lui
     raconter sa dernire msaventure.

     Est-ce qu'il ne se trouvera pas quelqu'un, ajouta-t-il,
     pour lui rompre les os?

     --Lui rompre les os! rpta tienne en clatant d'un de ses
     rires convulsifs.

     --Oui, oui, les os, reprit Michel enchant du succs de son
     bon mot. Mais il s'arrta quand il vit tienne tomber sur le
     divan dans une sorte d'anantissement.

     Voil ce qui lui arrive toujours quand il rit ainsi,
     murmura Michel. Je n'y comprends rien.

     Vira arriva toute trouble et les yeux rouges.

     Mon pre n'est pas bien aujourd'hui, dit-elle  Michel 
     voix basse.

     Michel baissa la tte, s'approcha de la table et y prit un
     morceau de pain et de fromage. Quelques instants aprs,
     tienne parvint pourtant  se relever et essaya de marcher
     dans sa chambre. Boris se tenait assis  l'cart dans une
     anxit extrme. Michel recommenait le rcit de son
     aventure avec Onufre.

     On se mit  table. Michel fut le seul qui parlt pendant le
     dner. Vers le soir, tienne prit Boris par la main et le
     conduisit dans une autre chambre.

     Vous tes un honnte homme, lui dit-il en le regardant
     fixement.

     --Oui, je vous le garantis, et j'aime votre fille.

     --Vous l'aimez rellement?

     --Je l'aime, et m'efforcerai de mriter son affection.

     --Elle ne vous ennuiera pas?

     --Jamais.

     Le vieillard fit un effort qui imprima  son visage une
     sorte de douloureuse contraction.

     Vous avez bien rflchi?... reprit-il. Vous aimez.... Je
     consens.

     Boris voulait l'embrasser.

     Plus tard, dit le vieillard. Puis, dtournant la tte et
     s'approchant de la muraille, il pleura.

     Quelques minutes s'coulrent. tienne s'essuya les yeux, se
     dirigea vers son cabinet, et, sans lever la tte, dit 
     Boris, avec son sourire accoutum:

     Aujourd'hui, restons-en l...; demain, tout ce qui sera
     ncessaire.

     --Trs-bien! trs-bien! rpliqua Boris en le suivant dans
     son cabinet, o il changea un regard avec Vira.

     Il prouvait au fond de l'me un sentiment de joie, et en
     mme temps il tait inquiet; il lui tardait de s'en aller,
     ne ft-ce que pour chapper  l'insupportable Michel, et il
     dsirait revoir son fidle Pierre. Il partit en promettant
     de revenir le lendemain. En franchissant le seuil de
     l'antichambre, il baisa la main de Vira. Elle le regarda.

      demain, dit-il.

     --Adieu, rpondit-elle tranquillement.

     --Voil, mon cher Pierre, dit Boris en terminant son rcit,
     voil ce qui s'est pass. Je me suis demand d'o vient que,
     dans sa jeunesse, l'homme est si souvent peu port au
     mariage? C'est qu'il craint d'asservir sa vie. Il se dit:
     J'ai le temps. Pourquoi me presser. En attendant encore, je
     trouverai peut-tre un meilleur parti; et, soit qu'on reste
     dans le clibat ou qu'on se marie  la premire occasion,
     c'est toujours l'effet de l'amour-propre ou de l'orgueil.
     Moi, je me dis: Dieu t'a fait rencontrer une douce et
     honnte crature, ne rejette pas ce don providentiel, ne
     t'abandonne pas  de vaines fantaisies. Je ne puis trouver
     une meilleure femme que Vira. S'il y a quelque lacune dans
     son ducation, c'est  moi d'y remdier. Elle est, il est
     vrai, d'un caractre un peu phlegmatique. Est-ce un malheur?
     Non, au contraire. Voil quelles ont t mes rflexions.
     Toi-mme, tu m'as engag  me marier. Et si je me trompe,
     ajouta-t-il d'un air pensif, si je me trompe.... aprs tout,
     ce n'est pas une si grande chute. Je n'avais plus rien 
     attendre de la vie.

     Pierre coutait son ami en silence, prenant de temps  autre
     quelques cuilleres du mauvais th que Marthe lui avait
     prpar  la hte.

     Pourquoi ne parles-tu pas? lui demanda Boris en s'arrtant
     tout  coup devant lui. Ce que je t'ai dit, n'est-ce pas
     juste? N'es-tu pas d'accord avec moi?

     --L'affaire est termine, rpliqua Pierre lentement. La
     jeune fille accepte ton offre. Le pre la sanctionne. Il n'y
     a plus rien  dire. Que tout soit pour le mieux! Maintenant
     il ne s'agit plus de rflchir; il faut t'occuper de ton
     mariage; demain nous en reparlerons. Le matin, comme dit le
     proverbe, est plus sage que le soir.  demain donc.

     --Mais voyons, embrasse-moi donc, homme froid que tu es! dit
     Boris.

     --De grand coeur, rpondit le bon Pierre en le serrant dans
     ses bras. Que Dieu te donne toutes les joies de ce monde!

     Boris se retira.

     Quel vnement, se dit Pierre en se remettant au lit et en
     se retournant avec inquitude tantt d'un ct, tantt de
     l'autre, et tout cela parce qu'il n'a pas servi dans la
     cavalerie, qu'il est habitu  se laisser aller  ses ides
     et ne connat point la discipline.

       *       *       *       *       *

     Un mois aprs, Boris tait l'poux de Vira. Lui-mme
     n'avait pas voulu que le mariage ft retard. Pierre fut son
     garon d'honneur. Pendant ce mois d'attente, Boris avait t
     chaque jour chez son beau-pre, mais ces frquentes visites
     n'avaient point modifi ses rapports avec Vira. Elle tait
     tout aussi modeste et aussi rserve. Un jour il lui apporta
     un roman de Sagoskin: _Jouri Miroslawski_, et lui en lut
     quelques chapitres. Ce livre lui plut. Mais, lorsqu'il fut
     achev, elle n'en demanda pas d'autres.

     Un soir, Karentef vint la voir et resta longtemps les yeux
     fixs sur elle. Il faut dire qu'il tait dans un tat
     d'ivresse. Il semblait qu'il avait le dsir de lui parler;
     pourtant il se tut. On le pria de chanter. Il entonna un
     chant qui commenait par des sons plaintifs, puis clatait
     en une sorte de mlodie sauvage. Ensuite il jeta sa guitare
     sur le divan, sortit prcipitamment, mit sa tte entre ses
     mains et clata en sanglots.

     La veille de son mariage, Vira tait triste, et son pre
     paraissait aussi fort abattu. Il avait espr que Boris
     viendrait vivre avec lui, et Boris l'engageait au contraire
      suivre sa fille dans sa nouvelle demeure. tienne refusa,
     disant qu'il ne pouvait quitter la maison o il avait ses
     vieilles habitudes. Vira lui promit d'aller le voir
     plusieurs fois dans la semaine.

     Braou! braou! rpondit tristement le vieillard.

     Au commencement de sa nouvelle existence, Boris se trouva
     trs-heureux. Vira dirigeait sa maison dans la perfection.
     Il aimait sa calme et constante activit. Il aimait la
     simplicit et la droiture de son caractre. Quelquefois il
     l'appelait sa petite mnagre hollandaise, et il dclarait 
     Pierre que, pour la premire fois enfin, il connaissait les
     agrments de la vie.

     Depuis le jour du mariage, Pierre ne venait plus si souvent
     chez lui, et n'y restait plus si longtemps, quoique Boris le
     ret avec cordialit comme autrefois et que Vira et pour
     lui une sincre affection.

     Un jour que Boris lui reprochait la raret de ses visites:

     Que veux-tu, lui dit doucement l'honnte Pierre, ta vie
     n'est plus la mme. Tu es mari; je suis garon. Je
     craindrais de me rendre importun.

     Cette fois-l, Boris n'insista pas. Mais peu  peu il
     s'aperut que, sans son ami, son intrieur tait fort peu
     rcratif. Sa femme ne suffisait plus pour l'occuper.
     Souvent mme il ne savait que lui dire, et restait des
     matines entires sans prononcer un mot. Cependant il la
     regardait encore avec plaisir, et chaque fois que de son
     pied lger elle passait prs de lui, il lui baisait la main,
     ce qui ne manquait jamais de faire clore sur les lvres de
     la jeune femme un doux sourire.

     Mais ce sourire ne le charmait plus comme autrefois, et
     peut-on toujours se contenter d'un sourire?

     Entre lui et Vira, il y avait, trop peu de rapports
     intellectuels. Il commenait  s'en apercevoir.

     Dcidment, se disait-il un jour en s'asseyant sur le
     canap les mains croises, la bonne Vira n'a gure de
     ressources; et il se rappela l'aveu qu'elle lui avait fait
     elle-mme: Je ne suis pas votre gale. Si j'avais,
     reprit-il, la flegmatique nature d'un Allemand, o si
     j'tais li  quelque emploi qui m'occuperait la plus grande
     partie du jour, une telle femme serait un trsor. Mais avec
     mon caractre, et dans ma position.... Est-ce que je me
     serais tromp?

     Cette dernire rflexion lui fit plus de peine qu'il ne
     l'aurait cru.

     Le lendemain, comme il engageait Pierre  revenir plus
     souvent, et comme Pierre lui rpondait de nouveau qu'il
     craignait de le dranger:

     Tu te trompes, mon ami, rpondit Boris, tu ne nous gnes
     nullement quand tu viens nous voir. Au contraire, avec toi,
     nous nous sentons plus gais.--Il fut sur le point d'ajouter:
     Et plus lgers; ce qui tait vrai.

     Boris causait  coeur ouvert avec Pierre comme avant son
     mariage. Vira se plaisait aussi  voir ce vieil ami. Elle
     aimait, elle estimait son mari, mais, avec tout son
     attachement pour lui, elle ne savait comment s'entretenir
     avec lui, ni comment l'occuper, et elle remarquait qu'il
     s'gayait et s'animait quand Pierre tait l.

     Ainsi le fidle Pierre devenait ncessaire aux deux poux.
     Il aimait Vira comme sa fille, et comment ne pas l'aimer,
     cette bonne me candide? Quand Boris, dans un de ses moments
     d'abandon, lui confia ses secrtes penses et ses
     tristesses, Pierre lui reprocha son ingratitude et lui
     reprsenta vivement toutes les qualits de la jeune femme.
     Un jour que Boris en tait venu  lui dire que lui et Vira
     n'taient pas faits l'un pour l'autre: Ah! s'cria Pierre
     avec un accent de colre, tu n'es pas digne d'elle!

     --Mais, rpliqua Boris, il n'y a rien en elle!

     --Comment, rien! Te fallait-il donc une crature
     extraordinaire? C'est une femme excellente. Que peux-tu
     dsirer de plus?

     --C'est vrai, repartit vivement Boris.

     La vie des deux poux s'coulait mollement, paisiblement.
     Avec la douce Vira, il n'tait pas possible d'avoir une
     altercation, ni mme un dsaccord; mais, dans les plus
     petits incidents de leur existence, on pouvait remarquer que
     leurs coeurs s'loignaient peu  peu l'un de l'autre, comme
     on remarque dans l'tat physique d'un bless l'influence
     d'une plaie invisible.

     Vira n'avait pas l'habitude de se plaindre. En outre, elle
     n'avait pas mme pu, dans sa pense, accuser son mari, et
     il ne lui arrivait mme pas de songer qu'il n'tait pas
     trs-ais de vivre avec lui. Deux personnes seulement
     comprenaient sa situation: c'taient son vieux pre et son
     ami Pierre. Quand elle allait voir son pre, il
     l'accueillait avec une tendresse mlancolique, il la
     regardait avec une expression de considration et il ne lui
     faisait aucune question sur son intrieur. Mais il
     soupirait, et lorsqu'il se promenait dans sa chambre, ses
     deux perptuelles exclamations: Braou! braou! ne
     rsonnaient plus ainsi qu'autrefois, comme l'accent d'une
     me paisible qui s'est dtache des soucis terrestres.
     Depuis le jour o sa fille l'avait quitt, sa figure tait
     devenue ple, et ses cheveux en peu de temps avaient
     blanchi.

     Les secrtes souffrances de Vira ne pouvaient non plus
     chapper au regard de Pierre. La jeune femme n'exigeait pas
     que son mari s'occupt d'elle, ni mme qu'il prt  tche de
     s'entretenir avec elle; mais ce qui la dsolait, c'tait de
     penser qu'elle l'ennuyait. Un jour, Pierre la surprit assise
      l'cart, le visage tourn contre le mur, immobile et
     pleurant. De mme que son pre,  qui elle ressemblait sur
     tant de points, elle ne voulait pas laisser voir ses larmes;
     elle les essuyait avec soin, mme quand elle tait seule.
     Pierre s'loigna sur la pointe du pied. Il prenait  tche
     constamment de ne pas lui laisser deviner qu'il comprenait
     le secret de sa douleur. En revanche, il ne mnagea pas
     Boris. Jamais,  la vrit, il n'en vint  lui dire avec une
     froide vanit ces mots blessants, ces mots cruels que les
     hommes les meilleurs ne peuvent s'empcher de prononcer en
     ces moments d'emportement: Vois-tu, je t'avais bien dit
     d'avance ce qui arriverait. Mais il lui reprocha vivement
     son indiffrence envers Vira, et enfin le dcida  se
     rendre prs d'elle et  lui demander si elle tait
     souffrante.

     Elle le regarda avec une telle placidit et lui rpondit si
     tranquillement, qu'il s'loigna trs-mcontent des reproches
     que Pierre lui avait adresss, mais satisfait de penser que
     Vira ne souponnait pas la nature de ses sentiments envers
     elle.

     Ainsi se passa l'hiver. Une telle situation ne peut durer
     longtemps. Elle aboutit  une sparation, ou  un changement
     qui est rarement heureux.

     Boris ne se montrait ni exigeant ni emport, comme cela
     arrive souvent aux hommes qui se sentent dans leur tort; il
     ne se laissait point entraner non plus au sarcasme ni 
     d'amres plaisanteries. Dans son esprit, il s'tait lev
     seulement une nouvelle ide, l'ide d'entreprendre un voyage
     en un temps opportun.

     --Un voyage! se disait-il ds le matin; un voyage!
     rptait-il en se mettant le soir au lit, et ce mot avait
     pour lui un charme indicible. Avant d'en venir  cette
     dernire rsolution il voulut, pour essayer de se distraire,
     revoir Sophie Cirilova; mais le langage prtentieux, le
     sourire affect, la folle coquetterie de la jeune veuve ne
     produisirent sur lui qu'une impression dsagrable.--Quelle
     diffrence, s'cria-t-il, avec la vraie simple nature de
     Vira, et cependant il ne pouvait renoncer au projet de
     s'loigner de Vira.

     Le printemps, le magique printemps qui ravive toute la
     nature, qui fait voyager les oiseaux de par del des mers,
     mit fin  son irrsolution, imprima un dernier lan  sa
     pense. Il prtexta une affaire grave qu'il aurait longtemps
     nglige et qui l'obligeait enfin  se rendre  Ptersbourg.
     En disant adieu  Vira, il sentit pourtant son coeur se
     serrer; il souffrait de quitter cette douce et excellente
     femme, ses larmes coulrent sur le front ple o il dposait
     un dernier baiser.--Je reviendrai bientt, dit-il, et je
     t'crirai, ma chre aime. Il la recommanda  l'affection de
     Pierre et monta en voiture triste et pensif.

     Mais sa tristesse s'allgea  la vue des plaines riantes et
     de la premire verdure si frache et si tendre des saules et
     des bouleaux panouis sur son chemin. Une joie
     indfinissable, un enthousiasme juvnile s'empara de son
     me. Il sentit sa poitrine se dilater, et, en portant ses
     regards vers l'horizon lointain:--Non, non, s'cria-t-il
     avec le pote, on n'attle pas au mme limon le cheval
     fougueux et la biche craintive.

     Vira tait reste seule, mais Pierre venait souvent la
     voir, et son pre s'tait dcid  quitter son cher cabinet
     pour se rendre prs d'elle. Quelle joie ils prouvrent  se
     retrouver ensemble! Ils avaient les mmes gots et les mmes
     habitudes. Cependant Boris n'tait point oubli; tout au
     contraire, il tait le lien de runion. Ils parlaient
     souvent de lui, de son esprit, de son instruction, de sa
     bont. Il semblait mme que son absence ne servt qu' le
     faire mieux apprcier. Le temps tait superbe. Les jours
     passaient paisiblement, doucement, comme ces grands nuages
     blancs et lumineux qui flottent  la surface d'un ciel bleu.

     Le voyageur n'crivait pas souvent, mais ses lettres taient
     lues et relues avec avidit. Dans chacune de ses lettres, il
     parlait de son prochain retour; mais un jour, Pierre en
     reut une qui annonait une tout autre nouvelle. Elle tait
     ainsi conue:

     Mon cher ami, mon bon Pierre, j'ai longtemps rflchi  la
     faon dont je commencerai cette lettre, et, aprs y avoir
     tant song, j'aime mieux te dire tout de suite et tout
     nettement que je vais en pays tranger. Cette nouvelle va
     bien te surprendre et sans doute t'irriter. Tu ne l'avais
     pas prvue, et tu es en droit de m'accuser. Je n'essayerai
     pas de me justifier, et j'avoue mme que je me sens rougir
     en songeant  tes reproches. Mais coute-moi avec quelque
     indulgence. D'abord je ne m'loigne que pour peu de temps,
     et je pars avec une socit charmante et de la faon la plus
     agrable; en second lieu, je suis convaincu qu'aprs avoir
     cd  cette dernire fantaisie, aprs avoir satisfait  ce
     dsir de voir de nouvelles contres et de nouveaux peuples,
     j'en reviendrai  la vie la plus calme et la plus casanire.
     Je saurai apprcier comme je dois le faire la grce
     immrite que le sort m'a accorde en me donnant une femme
     comme Vira. Je t'en prie, fais-lui bien comprendre ces
     ides en lui montrant ma lettre. Aujourd'hui je ne lui cris
     pas  elle-mme, mais je lui crirai de Stettin, par le
     retour du bateau. En attendant, dis-lui que je me prosterne
      genoux devant elle, que je la conjure de ne point
     condamner son mchant mari. Telle que je la connais, avec
     son me anglique, je suis sr qu'elle me pardonnera, et
     dans trois mois, je le jure par tout ce qu'il y a de plus
     sacr, j'irai la rejoindre, et jusqu' mon dernier jour
     nulle puissance ne pourra me sparer d'elle. Adieu, ou pour
     mieux dire,  revoir bientt. Je t'embrasse et je baise les
     jolies mains de ma Vira. Adressez-moi vos lettres 
     Stettin. Je vous crirai de l. S'il arrivait quelque
     accident ou quelque affaire imprvue dans ma maison, je
     compte sur toi comme sur un appui invariable.

                                             Ton ami BORIS VIASOVNIN.

     _P. S._ Fais remettre, en automne, des tentures dans mon
     cabinet. C'est entendu. Adieu.

     Hlas! les esprances exprimes dans cette lettre ne
     devaient jamais se raliser. Le bateau arrivait en vue de
     Stettin, la rive trangre se droulait aux regards des
     passagers sous les rayons d'un beau soleil. Appuy sur la
     balustrade du btiment, Boris, absorb dans une muette
     rverie, regardait la vague verte et profonde qui se
     creusait en gmissant sous la roue du bateau, et, dans son
     rapide tournoiement, l'arrosait d'un flot d'cume. Dans son
     immobilit, dans sa contemplation, tout  coup le vertige
     s'empara de lui, et il tomba  la mer.  l'instant mme on
     arrta le navire,  l'instant on lana la chaloupe  l'eau;
     mais il tait trop tard: Boris avait cess de vivre.

     Pierre avait dj prouv un chagrin cruel en communiquant 
     Vira la dernire lettre de son mari. Mais lorsqu'il s'agit
     de lui rvler le fatal vnement, il faillit en perdre la
     tte. Ce fut Michel qui, le premier, apprit cette nouvelle
     par le journal. Aussitt il rsolut d'aller l'annoncer 
     Pierre, et emmena Onufre, avec qui il s'tait de nouveau
     rconcili. Ds son entre dans la maison de Vasilitch, il
     s'cria: Quel malheur! Figurez-vous... Longtemps Pierre
     refusa de le croire; lorsque enfin il ne put plus douter de
     cette catastrophe, il resta tout un jour sans oser se
     montrer  Vira. Enfin il se prsenta devant elle, si ple,
     si abattu, qu' son aspect elle se sentit atterre. Il
     voulait la prparer peu  peu au malheur qu'il devait lui
     faire connatre, mais ses forces le trahirent. Le pauvre
     Pierre tomba sur une chaise et murmura en pleurant: Il est
     mort! il est mort!

       *       *       *       *       *

     Un an s'est coul. Souvent du tronc des arbres, que l'on a
     coups, on voit s'lever de nouveaux rejetons; souvent les
     plaies les plus profondes se cicatrisent; la vie triomphe de
     la mort qui,  son tour, triomphera de la vie. Peu  peu
     Vira se consola et se ranima.

     Boris, d'ailleurs, n'tait point de ces hommes qu'on ne peut
     remplacer, s'il en est dans le monde qui ont cet honneur
     suprme, et Vira n'tait pas de nature  se consacrer toute
     sa vie  un sentiment unique, s'il est des sentiments qui
     ont cette puissance. Elle s'tait marie sans peine, mais
     sans enthousiasme; elle avait t fidle et dvoue  son
     mari, mais elle ne pouvait lui donner toute son existence.
     Elle l'avait pleur sincrement, mais raisonnablement. On ne
     peut rien demander de plus.

     Pierre continua  la voir. Il tait son plus intime, ou pour
     mieux dire, son unique ami. Un jour qu'il se trouvait seul
     avec elle, il la regarda avec sa bonne expression de
     physionomie et lui demanda simplement si elle voulait
     l'pouser. Elle sourit et lui tendit la main.

     Aprs leur mariage, leur vie se continua tranquillement
     comme par le pass. Dix annes se sont coules. Ils ont
     deux filles et un garon. Le vieil tienne demeure avec eux,
     ne pouvant plus se rsoudre  les quitter, ni  s'loigner
     de ses petits-enfants. L'aspect de ces enfants l'a rajeuni.
     Il cause et joue sans cesse avec eux, surtout avec le petit
     garon qui, comme lui, s'appelle tienne, et qui, sachant
     l'ascendant qu'il exerce sur son aeul, s'amuse  le
     contrefaire quand le vieillard se promne dans la chambre en
     rptant: Braou! braou! Et le grand-pre rit, et chacun
     rit avec lui de ces espigleries. Le pauvre Boris n'est
     point oubli dans ce cercle d'affections. Pierre parle de
     son ami avec une vive cordialit. Chaque fois qu'il en
     trouve l'occasion, il ne manque pas de dire: Voil ce que
     faisait Boris, voil ce qui lui plaisait, et Pierre et sa
     femme, et tous ceux qui leur appartiennent, vivent d'une vie
     uniforme, silencieuse, paisible. Cette paix, c'est le
     bonheur... Il n'y en a pas d'autre en ce monde.


XII

Suivent plusieurs rcits aussi simples, aussi vrais que nous laissons
 la curiosit des lecteurs.

Mais en voici un, compos de deux notes qui arrachent du coeur des
larmes qu'on n'y souponnait pas.

Lisez attentivement et tonnez-vous de ce que contient l'amiti d'un
homme pour ce complment de l'homme, un _pauvre chien_, ami qui
comprend par le coeur tout ce que l'intelligence rvle  son ami.

L'homme qui a trouv ces pages dans son me a plus de sensibilit que
J.-J. Rousseau et presque autant que le chevalier de Maistre.


MOUMOU

      l'une des extrmits de Moscou, dans une maison grise
     dcore d'une colonnade et d'un balcon inclin de travers,
     vivait au milieu d'un nombreux entourage de domestiques une
     veuve, une baruinia.

     Ses fils demeuraient  Ptersbourg; ses filles taient
     maries. Elle sortait rarement et tranait dans la solitude
     et l'ennui les dernires annes de son avare vieillesse. Ses
     annes prcdentes n'avaient t ni heureuses ni gaies; mais
     le soir de sa vie tait plus sombre que la nuit.

     Parmi ses valets, l'individu le plus remarquable tait un
     homme d'une taille et d'une force herculennes, sourd-muet
     de naissance, remplissant les fonctions de portier. On
     l'appelait Gurassime.

     Il appartenait  l'une des terres de la baruinia, et
     longtemps il avait vcu l,  l'cart, dans sa petite isba.
     On le citait comme l'ouvrier le plus laborieux et le plus
     vigoureux de son village. En effet, grce  sa robuste
     constitution, il travaillait comme quatre, et c'tait
     plaisir de voir avec quelle prestesse il accomplissait sa
     besogne. Quand il labourait un champ, en regardant ses deux
     larges mains appuyes sur sa charrue, on et dit qu'il
     creusait lui-mme ses rudes sillons sans le secours de son
     cheval. C'tait plaisir de le voir  la Saint-Pierre, quand
     il promenait le long des prs sa large faux,  laquelle un
     taillis de jeunes bouleaux n'aurait pas pu rsister, ou
     quand, pour battre le bl, il s'armait de son norme flau,
     et que, pendant de longues heures, ses bras musculeux se
     levaient et s'abaissaient sans relche comme un levier. Son
     mutisme donnait  son infatigable travail une sorte de
     gravit solennelle. C'tait du reste un excellent garon, et
     n'et t sa malheureuse infirmit, chaque fille de son
     village l'et volontiers pous.

     Mais un jour Gurassime avait t appel  Moscou par ordre
     de sa matresse. L, on lui avait achet une paire de
     bottes, un cafetan pour l't, une touloupe pour l'hiver. On
     lui avait remis entre les mains un balai, une pelle, et il
     avait t investi de l'emploi de portier.

     Ce nouveau genre d'existence lui fut d'abord trs-peu
     agrable. Ds son enfance, il avait t habitu  la vie et
     aux travaux de la campagne. Isol par sa surdit et son
     mutisme de la socit des autres hommes, il avait grandi
     dans l'isolement comme un arbre vigoureux sur une forte
     terre. Transport  la ville, il s'y trouvait dpays,
     embarrass, mal  son aise. Qu'on se figure un jeune taureau
     enlev tout  coup au pturage o il se plonge dans une
     herbe frache qui lui vient jusqu'aux jarrets, et hiss sur
     un wagon de chemin de fer qui le conduit dans des
     tourbillons de vapeur, dans une pluie de flammches, on ne
     sait o, et l'on aura par cette image une ide de l'tat de
     Gurassime. Par comparaison avec ses anciens travaux, la
     tche nouvelle qui lui tait impose n'tait qu'un jeu. En
     une demi-heure il avait fini. Alors il restait dans la cour
     de l'htel, regardant bouche bante les passants, comme s'il
     attendait d'eux l'explication de sa situation, qui tait
     pour lui une nigme. Puis quelquefois il se retirait dans un
     coin, et, jetant de ct sa pelle et son balai, il se
     couchait la face contre terre et passait des heures
     entires, immobile comme un animal sauvage rduit  la
     captivit.

     Cependant l'homme s'habitue  tout, et Gurassime finit par
     s'accoutumer  sa monotone existence. Ses devoirs taient
     fort restreints. Ils consistaient  nettoyer la cour, 
     prparer les provisions d'eau et de bois pour la cuisine et
     les appartements,  carter du logis les vagabonds, et 
     faire bonne garde pendant la nuit. Il accomplissait sa
     mission avec un soin minutieux. Pas un brin de paille ne
     tranait dans sa cour. Si, par un temps pluvieux, le chtif
     cheval employ  charrier la tonne d'eau s'arrtait dans une
     ornire, d'un coup d'paule il remettait en mouvement
     voiture et quadrupde, et lorsqu'il travaillait  fendre du
     bois avec sa hache polie comme un miroir, il faisait voler
     de tous cts de larges copeaux. Quant aux vagabonds, il
     leur imposait une grande frayeur. Un soir, il avait saisi
     deux filous et les avait si rudement frotts l'un contre
     l'autre, qu'il n'tait pas besoin de les envoyer au corps de
     garde pour leur infliger un autre chtiment. Non-seulement
     les fripons, mais les passants inoffensifs ne pouvaient voir
     sans crainte ce terrible gardien.

     Les voisins le respectaient, et les gens de la maison
     prenaient  tche de vivre avec lui, sinon amicalement, au
     moins pacifiquement. Gurassime s'entretenait avec eux par
     signes, il les comprenait, il excutait fidlement les
     ordres qui lui taient transmis; mais il connaissait ses
     droits, et personne n'aurait os lui prendre sa place 
     table. Avec son caractre ferme et grave, il aimait l'ordre,
     le calme. Les coqs mmes n'osaient se battre en sa prsence.
     S'il leur arrivait de se livrer  une telle incartade, en un
     clin d'oeil, il les prenait par les pattes, les faisait
     tournoyer en l'air et les jetait de ct. Dans la
     basse-cour, il y avait aussi des oies. Mais l'oie est, comme
     on le sait, un animal srieux et rflchi. Gurassime avait
     pour ces bipdes une certaine estime. Il les soignait et
     leur donnait  manger. N'y avait-il pas en lui quelque chose
     de la nature de l'oie des champs?

     Une espce de soupente lui avait t assigne pour demeure,
     au-dessus de la cuisine. Il l'arrangea lui-mme, selon son
     got. Il y construisit avec des planches de chne un lit
     pos sur quatre fortes solives, un lit d'une rudesse toute
     primitive, qu'un fardeau de plusieurs milliers de livres
     n'aurait pas fait flchir.  l'un des angles de sa chambre,
     il plaa une table faonne avec les mmes matriaux, dans
     le mme genre, et prs de cette table une chaise  trois
     pieds dont lui seul pouvait se servir. La porte de sa
     cellule se fermait avec un colossal cadenas, dont il gardait
     toujours la cl  sa ceinture, car il ne lui convenait pas
     qu'on entrt dans sa retraite.

     Il y avait environ un an que Gurassime tait  Moscou,
     quand la maison qu'il habitait fut agite par les vnements
     que nous allons raconter.

     Sa vieille baruinia, fidle aux anciennes coutumes de la
     noblesse russe, entretenait, comme nous l'avons dit, dans
     son htel un grand nombre de domestiques. Elle avait  son
     service non-seulement des blanchisseuses, des couturires,
     des menuisiers, des tailleurs et des tailleuses, elle avait
     mme un bourrelier, un vtrinaire qui faisait l'office de
     mdecin prs de ses gens, un mdecin pour sa propre
     personne, et un cordonnier qu'on appelait Klimof, et qui
     tait un ivrogne de la premire espce. Ce Klimof se
     considrait comme un tre suprieur, outrag par la fortune,
     indigne de vivre obscurment dans un des quartiers reculs
     de Moscou, et dclarant, en se frappant la poitrine, que,
     lorsqu'il buvait, c'tait pour noyer son chagrin.

     Un jour sa matresse, qui venait de le rencontrer dans un
     piteux tat, se mit  parler de lui avec son intendant
     Gabriel, un homme qui,  en juger par ses yeux fauves et son
     nez en bec de corbin, tait videmment destin  l'tat
     d'intendant.

     Gabriel, dit la veuve, qu'en penses-tu? Si on mariait
     Klimof, peut-tre que cela le dtournerait de ses mauvaises
     habitudes.

     --Oui, reprit l'intendant, on peut le marier.

     --Mais avec qui?

     --Avec qui? Je ne sais. Cela dpend de la volont de madame.

     --Il me semble qu'on pourrait lui donner Tatiana.

      ces mots, Gabriel fut sur le point d'exprimer une ide,
     mais il se mordit les lvres et garda le silence.

     Oui, c'est dcid, reprit la baruinia, en humant une prise
     de tabac. Tatiana, voil notre affaire. Tu entends.

     --C'est convenu, rpliqua Gabriel, et il se retira dans sa
     chambre, situe dans une des ailes de l'htel et encombre
     de caisses. L, il commena par renvoyer sa femme, puis
     s'assit, pensif, prs de la fentre. La subite dcision de
     sa matresse l'embarrassait. Enfin il se leva, et fit
     appeler Klimof.

     Mais, avant d'aller plus loin, nous devons dire en quelques
     mots qui tait cette Tatiana, et pourquoi l'intendant
     s'inquitait des ordres que venait de lui donner sa
     matresse.

     Tatiana tait une des blanchisseuses de la maison, la plus
     habile, celle  laquelle on ne confiait que le linge le plus
     fin. Elle avait vingt-huit ans, les cheveux blonds, la
     figure maigre, et sur la joue gauche de petites taches. Le
     peuple russe croit que ces taches  la joue gauche sont un
     signe de malheur. La pauvre Tatiana justifiait cette
     croyance superstitieuse. Ds son enfance, elle avait t
     assujettie  un rude travail, et n'avait jamais got la
     jouissance d'un tmoignage d'affection. Orpheline de bonne
     heure, sans autres parents que des oncles germains, l'un
     d'eux ancien valet, les autres paysans, elle avait toujours
     t mal nourrie, mal vtue, mal rtribue. Dans sa premire
     jeunesse, on remarquait en elle une certaine beaut, mais
     bientt cette beaut s'tait fltrie. Elle avait le
     caractre timide, d'une morne indiffrence en ce qui tenait
      sa propre personne, mais craintif envers les autres. Elle
     n'avait qu'un souci, c'tait de faire dans le dlai prescrit
     le travail qui lui tait impos. Elle ne parlait  personne,
     et tremblait au seul nom de sa matresse, quoiqu'elle la
     connt  peine de vue.

     Lorsque Gurassime arriva  la maison, l'aspect de ce rude
     colosse lui fit peur. Elle l'vitait constamment avec soin,
     et si par hasard elle venait  le rencontrer, elle
     dtournait les yeux et se htait de rentrer dans la
     lingerie. Celui qui sans y songer lui inspirait un tel
     effroi ne fit d'abord aucune attention  elle, puis il en
     vint  sourire lorsqu'il l'apercevait, puis il la regarda
     attentivement, et la rechercha. Soit par l'impression de sa
     physionomie, soit par la timidit de son maintien, le fait
     est qu'elle lui plaisait.

     Un matin qu'elle traversait la cour portant dlicatement un
     mantelet de dentelles de sa matresse, tout  coup elle se
     sentit tirer par le coude. Elle se retourna et jeta un cri.
     Gurassime tait prs d'elle; il la contemplait avec un
     sourire niais, en essayant d'articuler quelques sons qui
     ressemblaient  un beuglement, puis il tira de sa poche un
     coq en pain d'pice, dor  la queue et aux ailes, et le lui
     offrit. Elle voulait refuser ce prsent; mais il le lui mit
     de force entre les mains, puis se retira en secouant la
     tte, et en lui adressant encore un signe d'amiti.

      partir de ce jour, il se montra trs-occup d'elle. Ds
     qu'il l'apercevait, il courait  sa rencontre, en agitant
     les bras et en profrant un de ses cris de muet, et souvent
     il tirait de son cafetan quelques rubans qu'il l'obligeait 
     accepter, et il balayait avec soin la place par o elle
     devait passer. La pauvre fille ne savait que faire. Bientt
     tous les gens de la maison remarqurent ce qui se passait.
     Elle devint l'objet de leurs sarcasmes, de leurs factieux
     commentaires. Mais ils n'osaient se moquer ouvertement de
     Gurassime. Le redoutable portier n'aimait pas la raillerie,
     et devant lui on se contenait. Bon gr, mal gr, Tatiana se
     trouva place sous sa protection. Comme la plupart des
     sourds-muets, il avait une vive perspicacit, et il n'tait
     pas ais de rire  ses dpens, ou aux dpens de la jeune
     fille, sans qu'il s'en apert. Un jour,  dner, la femme
     de charge de la maison s'tant mise  plaisanter Tatiana sur
     sa conqute, prolongea tellement ses pigrammes, et d'un ton
     si vif, que la timide Tatiana, incapable de se dfendre,
     baissait la tte, rougissait et semblait prte  pleurer.
     Tout  coup Gurassime se leva, s'avana vers la femme de
     charge, et lui mettant sa lourde main sur la tte, la
     regarda de telle sorte, qu'elle s'inclina en tremblant sur
     la table. Tous les assistants restrent immobiles et
     silencieux. Gurassime retourna  sa place, reprit sa
     cuiller et se remit  manger sa soupe.

     Une autre fois, comme il avait remarqu que Klimof semblait
     faire la cour  Tatiana, il fit signe au galant cordonnier
     de le suivre, le conduisit dans la remise, et, prenant un
     timon assez fort dans un coin, il l'agita comme un simple
     bton pour lui donner un salutaire avertissement.

     Ds ce jour, les domestiques n'osrent plus se permettre la
     moindre incartade envers Tatiana. La femme de charge
     pourtant n'avait pas manque de dire  sa matresse quel acte
     de brutalit cet odieux portier avait commis envers elle, et
     quelle commotion elle en avait ressentie, une commotion
     telle, qu'en rentrant dans sa chambre, elle s'tait
     vanouie. Mais  ce rcit la fantasque baruinia clata de
     rire, et pria la plaignante de lui narrer encore les dtails
     de cette curieuse scne. Le lendemain, elle fit remettre, 
     titre de gratification, un rouble d'argent  Gurassime,
     disant que c'tait un fidle et vigoureux gardien.

     Encourag par ce tmoignage de bienveillance, Gurassime
     rsolut de lui demander la permission d'pouser Tatiana. Il
     n'attendait pour se prsenter devant sa matresse que le
     nouveau cafetan qui lui avait t promis par l'intendant.
     Sur ces entrefaites, la baruinia imagina de marier la
     blanchisseuse avec Klimof.

     Le lecteur comprendra maintenant pourquoi Gabriel se sentait
     si inquiet des ordres que venait de lui signifier sa
     matresse. Elle a des mnagements pour cet homme, se
     disait-il (Gabriel ne le savait que trop et traitait
     Gurassime en consquence); mais comment songer  marier ce
     sourd-muet? D'un autre ct, voici le pril: quand il verra
     cette femme accorde  Klimof, il est dans le cas de tout
     briser et de tout saccager: un animal pareil! on ne sait
     comment le matriser, ou comment l'adoucir.

     Le cauteleux intendant fut interrompu dans ses rflexions
     par l'arrive de Klimof, qu'il avait fait appeler. Le
     pimpant cordonnier entra d'un air dgag, les mains derrire
     le dos, et s'appuya contre la muraille, en croisant sa jambe
     droite sur sa jambe gauche et en hochant la tte.

     Me voil, dit-il; qu'avez-vous  m'ordonner?

     Gabriel jeta un regard sur lui, et se mit  tambouriner sur
     la fentre avec ses doigts. Klimof le regarda en clignant
     les jeux et en souriant, puis il passa la main dans ses
     cheveux bouriffs.

     Eh bien! avait-il l'air de dire, c'est moi. Qu'avez-vous
     donc  m'observer ainsi?

     --Un joli garon, sur ma foi, murmura l'intendant avec une
     expression de mpris.

     Klimof haussa les paules en se disant:

     Et toi, vaux-tu mieux que moi?

     --Mais regarde-toi donc, s'cria Gabriel, et vois un peu 
     quoi tu ressembles!

     Klimof regarda tranquillement sa redingote use et raille,
     son pantalon rapic, et ensuite examina avec une attention
     particulire la pointe de ses bottes troues, puis tournant
     de nouveau la tte vers l'intendant:

     Eh bien? dit-il. Quoi?

     --Quoi? s'cria Gabriel; tu me le demandes? Mais tu
     ressembles  un vrai dmon. Voil le fait.

     -- votre aise! murmura le cordonnier en clignant de nouveau
     les yeux.

     --Tu t'es donc encore enivr, reprit Gabriel.

     --Pour fortifier ma sant, je suis oblig de prendre
     quelques spiritueux.

     --Pour fortifier ta sant... Ah! tu mriterais d'tre chti
     d'une faon exemplaire... Et il a vcu  Ptersbourg! et il
     se vante d'y avoir acquis une haute instruction! Mais tu ne
     mrites pas le pain que tu manges!

     --Gabriel Andritch, rpliqua Klimof, je ne reconnais qu'un
     juge dans cette question: Dieu seul, et pas un autre. Dieu
     seul sait ce que je vaux et si je ne mrite pas le pain
     qu'il me donne. Quant au reproche que vous m'avez fait de
     m'tre enivr, ce n'est pas moi qui suis en cette occasion
     le principal coupable. C'est un de mes compagnons qui m'a
     entran, puis il a disparu au moment opportun.... et
     moi....

     --Et toi, tu t'es laiss conduire comme une oie, indigne
     dbauch que tu es. Mais il ne s'agit pas de cela
     aujourd'hui.... Il s'agit d'un projet.... La baruinia.... la
     baruinia a envie de te marier. Elle pense que le mariage
     t'amnera  une conduite plus rgulire... M'entends-tu?

     --Certainement; donc?...

     --Moi, je pense qu'il vaudrait mieux t'administrer une bonne
     punition. Mais notre matresse a d'autres ides.
     Acceptes-tu?

     --Se marier, rpondit le cordonnier en souriant, est une
     chose fort agrable pour l'homme, et pour mon propre compte,
     je suis prt avec le plus grand plaisir  prendre une
     pouse.

     --Bien! rpliqua Gabriel... et en lui-mme il pensait: Il
     faut l'avouer. Cet homme s'exprime avec loquence. Mais,
     reprit-il  haute voix, je ne sais si la femme qu'on te
     destine te conviendra.

     --Qui est-ce donc?

     --Tatiana.

     --Tatiana, rpta Klimof en faisant un brusque mouvement.

     --Pourquoi donc parais-tu alarm? Est-ce que cette fille ne
     te plairait pas?

     --Je n'ai rien  dire contre cette jeune fille. Elle est
     douce, modeste, laborieuse... Mais vous savez, Gabriel
     Andritch... vous savez... cet affreux portier, cette espce
     de monstre marin!...

     --Oui... rpondit l'intendant avec une expression de dpit,
     mais puisque la baruinia...

     --Voyez: Gabriel Andritch, il me tuera, c'est sr; il
     m'crasera comme une mouche. Quels bras! quelles mains! Il a
     les mains de la statue de Minine et Pojarski. Vit-on jamais
     des membres pareils? Il est sourd, et n'entend pas rsonner
     les coups qu'il porte. Il frappe comme un homme qui agite
     ses poings dans son sommeil. L'apaiser, c'est impossible;
     car outre qu'il est sourd, il est stupide. Un animal! une
     idole; pire qu'une idole, une bche... Ah! Seigneur Dieu!
     pourquoi faut-il qu'il j'aie tant  souffrir! Ah oui! je ne
     suis plus ce que j'tais autrefois; je suis dgrad comme
     une vieille casserole; pourtant, aprs tout, je suis un tre
     humain et non un vil ustensile!

     --Allons, allons! pas tant de beaux mots!

     --Seigneur, mon Dieu! s'cria Klimof, quelle malheureuse
     existence que la mienne! N'y aura-t-il donc aucune fin  mes
     misres? Battu dans ma jeunesse par mon matre allemand,
     battu  la fleur de mes ans par mes compagnons, et
     maintenant...

     --me de filasse!...  quoi sert de songer  toutes ces...

     -- quoi sert? Il faut vous dire que je ne crains pas tant
     d'tre battu. Que la baruinia me fasse administrer une
     correction dans l'ombre, et me traite ensuite convenablement
     devant ses gens. C'est bien. Mais en face de cet animal...

     --Va-t'en, dit Gabriel impatient.

     Klimof se retira.

     Et supposons, ajouta l'intendant, qu'il ne soit pas l, tu
     consens au mariage?

     --Je dclare solennellement que j'y consens, rpondit le
     cordonnier,  qui les grands mots ne faisaient pas dfaut
     dans les circonstances les plus critiques.

     L'intendant se promena quelques instants dans sa chambre,
     puis fit appeler Tatiana.

     La blanchisseuse apparut et resta timidement sur le seuil de
     la porte.

     Que dsirez-vous, demanda-t-elle d'une voix craintive.

     Gabriel la regarda quelques minutes en silence, puis lui
     dit:

     Tatiana, ta matresse dsire te marier. Cela te plat-il?

     --Et avec qui veut-elle me marier?

     --Avec Klimof.

     --J'entends.

     --C'est un homme d'une conduite un peu lgre. Mais la
     baruinia espre que tu lui donneras d'autres habitudes.

     --J'entends.

     --Le malheur est que ce rustre de Gurassime semble tre
     amoureux de toi. Comment as-tu ensorcel cet ours? Vois-tu,
     il est dans le cas de t'assommer.

     --Il me tuera, Gabriel, c'est sr.

     --Il te tuera. Comme tu prononces ce mot tranquillement!
     Est-ce qu'il a le droit de te tuer?

     --Je ne sais.

     --Comment donc? Lui aurais-tu fait quelque promesse?

     --Que voulez-vous dire?

     --Innocente crature! murmura l'intendant. C'est bien,
     reprit-il, nous reparlerons de cette affaire.  prsent,
     retire-toi. Je vois que tu es une bonne fille.

     Tatiana s'inclina en silence et s'loigna.

     Bah! se dit l'intendant, peut tre que demain notre
     matresse aura dj oubli ce projet de mariage. Pourquoi
     m'en inquiter... Puis, aprs tout, on peut dompter ce
     farouche Gurassime... recourir au besoin  la police...

     Aprs cette rflexion, il appela sa femme et lui dit de
     prparer son th.

     Aprs son entrevue avec l'intendant, Tatiana rentra dans la
     lingerie et n'en sortit pas de tout le jour. D'abord elle
     pleura, puis elle essuya ses larmes et se remit  son
     travail habituel. Quant  Klimof, il retourna au cabaret
     avec son compagnon de mauvaise mine. Il lui raconta qu'il
     avait servi  Ptersbourg un matre qui tait la perle des
     hommes, mais qui surveillait de prs ses gens et ne
     pardonnait pas la plus lgre faute. Ce mme matre buvait
     dmesurment, et avait galement la passion des femmes. Le
     compagnon de Klimof coutait ce rcit d'un air assez
     indiffrent; mais lorsque Klimof ajouta que, par suite d'un
     fatal incident, il songeait  se suicider le lendemain, son
     tnbreux ami lui fit observer qu'il tait temps d'aller se
     coucher. Tous deux se sparrent en silence, et
     grossirement.

     Cependant l'espoir de Gabriel ne se ralisa pas. La baruinia
     avait tellement pris  coeur son ide de marier le
     cordonnier et Tatiana, que toute la nuit elle en parla  une
     espce de dame de compagnie qui tait charge de la
     distraire dans ses heures d'insomnie, et qui dormait le jour
     comme les cochers nocturnes de Moscou. Le lendemain matin,
     ds qu'elle vit l'intendant: Eh bien! s'cria-t-elle,
     comment va notre mariage?

     Il rpondit, non toutefois sans quelque embarras, que tout
     allait pour le mieux, et que Klimof devait venir dans la
     journe la remercier.

     La veuve tait un peu indispose, elle ne retint pas
     longtemps son intendant.

     Gabriel entra chez lui et appela les gens de la maison 
     dlibrer sur ce grave vnement.

     Tatiana ne faisait pas une objection. Mais Klimof s'cria
     avec un accent de frayeur, qu'il n'avait qu'une tte, qu'il
     n'en avait pas deux, qu'il n'en avait pas trois....

     Gurassime, post sur le seuil de l'office, observait cette
     runion, et semblait deviner qu'il se tramait l quelque
     fcheux complot contre lui.

      ce conseil assistait un vieux sommelier dont on demandait
     toujours l'avis avec une dfrence particulire, et dont on
     n'obtenait jamais que d'insignifiants monosyllabes. Aprs
     une premire dlibration, on rsolut d'enfermer, pour plus
     de sret, Klimof dans un cabinet. Puis on se mit  discuter
     plus librement. D'abord, on convint qu'on en finirait de
     toutes ces difficults si l'on voulait employer la
     force.... Mais du bruit, des rumeurs! La baruinia inquite,
     tourmente! Non, il ne fallait pas y songer. Enfin, aprs de
     longs dbats: on imagina un moyen de terminer l'affaire
     adroitement et pacifiquement.

     Gurassime avait une horreur profonde pour les ivrognes.
     Lorsqu'il tait assis  la porte de l'htel, il dtournait
     la tte avec une vive rpugnance ds qu'il voyait un homme
     qui cheminait en trbuchant, la casquette sur l'oreille.
     D'aprs cette remarque, l'ingnieux comit runi par
     l'intendant engagea Tatiana  simuler aux yeux de Gurassime
     l'attitude et la dmarche d'une personne qui se serait
     livre  de trop copieuses libations. La pauvre fille refusa
     longtemps de jouer ce jeu cruel, puis finit par cder. Elle
     convenait elle-mme qu'elle n'avait pas un autre moyen de se
     dlivrer de son adorateur. Elle sortit pour accomplir son
     entreprise, et l'on dlivra de sa prison Klimof. Tous les
     regards taient fixs sur Gurassime.

     Ds qu'il aperut Tatiana, il secoua la tte et fit entendre
     un de ses gloussements habituels. Ensuite, il jeta de ct
     sa pelle, s'approcha de la jeune fille, la regarda dans le
     blanc des yeux... Elle tait si effraye qu'elle en chancela
     encore davantage. Tout  coup, il la prit par la main, lui
     fit rapidement traverser la cour, entra avec elle dans la
     chambre o tait runi le conseil et la jeta du ct de
     Klimof.

     La pauvre Tatiana tait  demi-morte de peur. Gurassime
     l'observa un instant en silence, fit un signe d'adieu avec
     sa main, puis se retira prcipitamment dans sa cellule.

     L, il se tint enferm pendant vingt-quatre heures. Le
     postillon raconta qu'il avait t le regarder par une fente
     de la porte. Il l'avait _vu chanter_. Il l'avait vu, assis
     sur son lit et les mains sur son visage, secouer la tte et
     se balancer en cadence, comme le font les cochers et les
     mariniers, quand ils entonnent une de leurs mlancoliques
     complaintes.

      cet aspect, le postillon avait ressenti une impression
     d'effroi et s'tait retir.

     Le lendemain, lorsque Gurassime sortit de sa chambre, on ne
     pouvait remarquer en lui aucun changement, si ce n'est que
     sa physionomie paraissait plus sombre. Mais il ne fit pas la
     moindre attention ni  Klimof ni  Tatiana.

     Le soir, les deux fiancs se prsentrent chez leur
     matresse, portant sous le bras deux oies qu'ils devaient
     lui offrir selon l'usage. La semaine suivante, le mariage
     fut clbr. Ce jour-l, Gurassime remplit sa tche
     accoutume; seulement, il revint de la rivire sans en
     rapporter une goutte d'eau, il avait bris son tonneau
     chemin faisant.  la nuit tombante, il se retira dans
     l'curie, et frotta et trilla son cheval avec une telle
     violence, que le chtif animal, si rudement secoue par cette
     main de fer, pouvait  peine se tenir sur ses jambes.

     Ceci se passait au printemps. Une anne encore s'coula, une
     anne pendant laquelle l'incorrigible Klimof s'abandonna
     tellement  sa passion pour les spiritueux, qu'il fut
     condamn  quitter la maison et envoy avec sa femme dans
     des proprits lointaines de la baruinia. D'abord, il fit
     beaucoup de fanfaronnades et parla d'un ton fort dgag de
     son exil. Il assurait que, si mme on l'envoyait dans ces
     contres loignes, o les paysannes, aprs avoir lav leur
     linge, posent leurs battoirs sur le bord du ciel, il n'en
     perdrait pas la tte. Mais bientt il se trouva trs-affect
     de l'ide de quitter la grande cit de Moscou. Ce qui
     l'affectait surtout, c'tait de songer qu'il allait vivre
     dans un village parmi de grossiers paysans, lui qui se
     considrait comme un homme distingu. Il finit par tomber
     dans un tat de prostration si grand qu'il n'et pas mme la
     force de mettre son bonnet; une me charitable le lui
     enfona jusqu'aux yeux.

     Au moment o le chariot qui devait emmener cet artiste
     mconnu tait prt  partir, o le cocher prenait ses rnes
     et n'attendait pour fouetter ses chevaux que le dernier mot
     d'ordre: Avec l'aide de Dieu! Gurassime sortit de sa
     chambre, se rapprocha de Tatiana et lui remit un mouchoir de
     coton rouge qu'il avait achet pour elle un an auparavant.
     La malheureuse femme, si indiffrente jusque-l  toutes les
     misres de son existence, fut tellement mue de ce dernier
     tmoignage d'affection, qu'elle se mit  fondre en larmes et
     embrassa trois fois le gnreux portier. Il voulait la
     reconduire jusqu' la barrire, et il chemina  ct de sa
     telega, mais soudain il s'arrta, fit de la main un signe
     d'adieu  celle qu'il avait aime et se dirigea vers la
     rivire.

     C'tait le soir. Il marchait  pas lents, les yeux fixs sur
     les flots de la Moskwa... Soudain il aperut dans l'ombre
     quelque chose comme un tre vivant qui se dbattait dans la
     vase prs du rivage. Il s'approche et distingue un petit
     chien blanc mouchet de noir qui tremblait de tous ses
     pauvres petits membres, s'affaissait, glissait, et malgr
     tous ses efforts ne pouvait sortir de l'eau. Gurassime
     tend la main, le saisit, le place sur sa poitrine et
     retourne prcipitamment  son logis. Arriv dans sa chambre,
     il dpose l'animal souffreteux sur son lit, l'enveloppe dans
     sa lourde couverture, puis court  l'curie prendre une
     botte de paille, ensuite  la cuisine chercher une tasse de
     lait. Il revient, il tale la paille sous son lit, puis
     prsente le lait  la pauvre bte qu'il venait de sauver.
     C'tait une chienne qui n'avait pas plus de trois semaines,
     dont les yeux s'ouvraient  peine, et qui tait tellement
     affaiblie qu'elle n'avait pas mme la force de faire un
     mouvement pour laper la boisson place devant elle.
     Gurassime la prit dlicatement par la tte, lui inclina le
     museau sur le lait. Aussitt la chienne but avec avidit et
     parut se raviver. Le brave portier la regardait
     attentivement et sa figure s'panouit. Toute la nuit il fut
     occup d'elle; il l'essuya avec soin; il l'enveloppa de
     nouveau, puis finit par s'endormir prs d'elle d'un paisible
     sommeil.

     Une mre n'a pas plus de sollicitude pour ses enfants que
     Gurassime n'en eut pour l'animal chtif. Pendant quelque
     temps, cette chienne eut fort mauvaise mine. Non-seulement
     elle paraissait trs-dbile, mais trs-laide. Peu  peu,
     grce aux soins attentifs de son sauveur, elle se dveloppa
     et prit une tout autre physionomie. C'tait une chienne de
     race espagnole, aux oreilles longues,  la queue touffue,
     releve en trompette, et aux yeux expressifs. Elle s'attacha
     avec une sorte de sentiment profond de gratitude  son
     bienfaiteur; elle le suivait partout pas  pas en agitant sa
     queue comme un ventail. Il voulait lui donner un nom, et il
     savait comme tous les muets qu'il attirait l'attention par
     les sons inarticuls qui s'chappaient de ses lvres. Il
     balbutia ces deux syllabes:

     Moumou!

     La chienne comprit qu'elle devait rpondre  ce nom de
     Moumou.

     Les gens de la maison l'appelrent Moumoune.

     Elle se montrait docile et caressante pour tous, mais elle
     n'aimait que Gurassime, et celui-ci, de son ct, l'aimait
     extrmement. Il l'aimait tant, qu'il ne pouvait voir sans
     contrarit les autres domestiques s'occuper d'elle, soit
     qu'il craignt qu'on ne lui ft quelque mal, soit qu'il ft
     jaloux de son affection.

     Chaque matin, Moumou le rveillait en le tirant par le bord
     de sa touloupe, lui amenait par la bride le vieux cheval de
     trait avec qui elle vivait en bonne intelligence, puis se
     rendait avec lui au bord de la rivire, puis gardait sa
     pelle et son balai, et ne permettait pas qu'on s'approcht
     de sa petite chambre.

     Il lui avait pratiqu une ouverture dans la porte de son
     rduit. Ds que Moumou y tait entre, elle sautait gaiement
     sur le lit, comme si elle comprenait qu'elle tait la vraie
     matresse du logis.

     Pendant la nuit, elle ne dormait point d'un sommeil
     imperturbable, mais elle n'aboyait pas sans raison comme ces
     chiens absurdes qui, se posant sur leurs pattes de
     derrire, et levant le museau en l'air, aboient trois fois
     de suite, par ennui, en regardant les toiles. Non; Moumou
     n'levait la voix que lorsqu'un tranger s'approchait de la
     porte de l'htel, ou lorsqu'elle entendait quelque bruit
     inusit. En un mot, c'tait une intelligente gardienne. Il y
     avait dans la cour un autre chien, un vrai dogue,  la peau
     jaune, avec des taches fauves. Mais il tait enchan toute
     la nuit, restait indolemment couch dans sa niche; et si, de
     temps  autre, il lui arrivait de se mouvoir et d'aboyer,
     bientt il se taisait, comme s'il comprenait lui-mme la
     faiblesse et l'inutilit de ses aboiements.

     Humble lve d'un valet de dernier ordre, Moumou ne
     pntrait jamais  l'intrieur de la maison seigneuriale.
     Quand Gurassime allait porter du bois dans les
     appartements, elle l'attendait  la porte, dressant
     l'oreille, penchant la tte, tantt  droite, tantt 
     gauche, s'agitant au moindre bruit.

     Ainsi se passa une anne. Gurassime accomplissait
     rgulirement sa tche et semblait trs-satisfait de son
     sort, quand il arriva un vnement inattendu.

     Par une belle journe d't, la baruinia se promenait dans
     son salon avec ses commensales. Elle tait ce jour-l dans
     une heureuse disposition d'esprit; elle riait et
     plaisantait, et ses obsquieuses compagnes riaient comme
     elle, mais non sans crainte. Elles n'aimaient point  voir
     leur capricieuse patronne dans cet tat d'hilarit; car,
     lorsqu'il lui arrivait d'tre de si bonne humeur, il fallait
     que chaque personne qui se trouvait prs d'elle et le
     visage riant, l'esprit enjou. Puis, ces lans de gaiet
     n'taient pas de longue dure; bientt ils se transformaient
     en une tristesse sombre et acaritre. Mais en ce moment-l,
     comme nous l'avons dit, tout lui souriait. Le matin, selon
     son habitude, elle avait tir les cartes, et avait runi du
     premier coup, dans son jeu, quatre valets; excellent augure!
     Puis, son th lui avait paru trs-savoureux, si savoureux
     qu'elle avait rcompens la servante qui le prparait, par
     une parole louangeuse et une gratification d'un grivennik
     (40 centimes).

     Elle s'en allait donc gaiement dans son salon; un sourire de
     bonheur errait sur ses lvres rides. Elle s'approcha de la
     fentre qui s'ouvrait sur un petit jardin; dans ce jardin,
     sous un rosier, Moumou, couche par terre, rongeait
     dlicatement un os. La baruinia l'aperut et s'cria:

      qui donc est ce chien?

     La commensale  qui elle s'adressait se sentit embarrasse
     comme un subalterne qui ne comprend pas bien la pense de
     son chef.

     Je ne sais... murmura-t-elle. Je crois que c'est au muet.

     --Mais vraiment, reprit la baruinia, c'est une charmante
     bte... Dites qu'on me l'apporte. Y a-t-il longtemps qu'il
     la possde?... Comment se fait-il que je ne l'aie pas encore
     aperue? Je veux la voir.

     La dame de compagnie s'lana dans l'antichambre.

     tienne, dit-elle  un laquais qui se trouvait l, tienne,
     dpchez-vous d'aller chercher Moumou qui est dans le
     jardin.

     --Ah! on l'appelle Moumou, dit la vieille veuve. C'est un
     joli nom.

     --Oui, rpondit la complaisante dame de compagnie. tienne,
     vite, vite....

     tienne se prcipita dans le jardin, et avana la main pour
     saisir Moumou; mais la chienne agile lui chappa et courut
     se rfugier prs de son matre occup en ce moment  vider
     son tonneau, qu'il tournait comme s'il n'et eu entre les
     bras qu'un tambour d'enfant. tienne suivit la chienne, et
     de nouveau essaya de la prendre, et de nouveau elle lui
     glissa des doigts.

     Gurassime regardait en souriant cette manoeuvre.

     Le laquais, las de ses vains efforts, lui fit comprendre par
     signe que sa matresse dsirait qu'on lui portt l'animal
     fugitif.

      cette demande, Gurassime parut inquiet. Cependant il ne
     pouvait y rsister. Il prit Moumou entre ses mains et la
     remit  tienne qui se hta d'aller la dposer sur le
     parquet du salon. La baruinia l'appelle d'une voix
     caressante; mais la pauvre bte, qui n'avait jamais pos le
     pied dans ce brillant appartement, se sentit effarouche et
     tenta de s'esquiver. Repousse par l'obsquieux tienne,
     elle se tapit contre le mur, toute tremblante.

     Moumou, Moumou, viens prs de moi, viens prs de ta
     matresse, lui dit la baruinia; viens, ma petite.

     --Viens, Moumou, rptrent  l'unisson les commensales.

     Mais Moumou regardait d'un air inquiet autour d'elle et ne
     quittait pas sa place.

     Apportez-lui quelque chose  manger, dit la veuve. Qu'elle
     est sotte de ne pas vouloir s'approcher de moi. De quoi donc
     a-t-elle peur?

     --Elle n'est pas encore apprivoise, dit en souriant et
     d'une voix timide une des dames de compagnie.

     tienne apporta un verre de lait et le plaa devant Moumou,
     qui ne daigna pas mme flairer cette boisson, et continua 
     trembler.

     Ah! la sotte petite bte! dit la baruinia en s'approchant
     d'elle et en se baissant pour la caresser. Mais aussitt
     Moumou releva convulsivement la tte et montra les dents.

     La veuve se hta de retirer sa main.

     Il y eut un moment de silence. Moumou poussa un lger
     gmissement, comme pour se plaindre ou pour demander pardon.
     La baruinia s'loigna, le visage assombri. Le rapide
     mouvement de la chienne l'avait effraye.

     Grand Dieu! s'crirent ses commensales, vous aurait-elle
     mordue?... Hlas! hlas!

     L'innocente Moumou n'avait jamais mordu personne.

     Emportez-la, s'cria la baruinia d'une voix irrite. La
     sale bte! La mchante chienne!

      ces mots, elle se dirigea vers sa chambre. Ses compagnes
     voulaient la suivre. Mais, d'un geste, elle les arrta  la
     porte.

     Que voulez-vous? dit-elle; je ne vous ai pas ordonn de
     venir avec moi. Et elle disparut.

     tienne reprit Moumou et la jeta aux pieds de Gurassime.

     Une demi-heure aprs, un silence profond rgnait dans
     l'htel. La vieille veuve tait plonge dans les coussins de
     son divan, plus sombre que la nuit qui prcde l'orage.

     Qu'il faut peu de chose pour bouleverser parfois une nature
     humaine!

     Jusqu'au soir, la triste veuve resta dans sa noire
     disposition d'esprit. Elle n'adressa la parole  personne,
     elle ne joua point aux cartes, et la nuit elle ne put dormir
     en paix. L'eau de Cologne qu'on lui apporta n'tait point,
     disait-elle, la mme que celle dont elle se servait
     habituellement; puis, son oreiller avait une odeur de savon.
     Sa femme de chambre fut oblige de fouiller dans toutes les
     armoires et de flairer tout le linge qui s'y trouvait. En
     un mot la dlicate baruinia tait extrmement agite et
     irrite.

     Le lendemain matin, elle fit appeler son majordome une heure
     plus tt que de coutume. Il se rendit  cet ordre, non sans
     inquitude, et ds qu'elle le vit apparatre:

     Dis-moi, s'cria-t-elle, ce que c'est que ce chien qui a
     aboy toute la nuit et qui m'a empche de dormir.

     --Un chien... balbutia Gabriel... Quel chien? Peut-tre
     celui du muet!

     --Je ne sais s'il appartient au muet ou  quelque autre; ce
     que je sais, c'est qu' cause de lui je n'ai pu fermer
     l'oeil. Mais je voudrais savoir pourquoi il se trouve tant
     de chiens dans la maison. N'avons-nous pas dj un chien de
     basse-cour?

     --Sans doute: le vieux Voltchok.

     --Pourquoi donc en prendre encore un? C'est l ce que
     j'appelle du dsordre. Il me faudrait un majordome dans la
     maison! Et pourquoi le muet a-t-il un chien? qui le lui a
     permis? Hier, je me suis approche de la fentre; cette
     vilaine bte tait l sous mes rosiers mmes tranant et
     rongeant je ne sais quelle horreur!

     Aprs une minute de silence, la baruinia ajouta:

     Que ce chien disparaisse aujourd'hui mme; tu entends?

     --J'entends.

     --Aujourd'hui, et maintenant retire-toi. Je te ferai
     rappeler plus tard.

     Gabriel sortit, et trouva dans l'antichambre tienne, couch
     sur un banc, dans la position d'un guerrier tu sur un
     tableau de bataille, ses pieds nus sortant de dessous son
     caftan qui lui servait de couverture. Il le rveilla et lui
     donna  voix basse un ordre auquel le valet rpondit par un
     billement et un clat de rire. Puis le majordome s'loigna,
     et tienne se leva, revtit son caftan, chaussa ses bottes
     et s'avana sur le seuil de la porte. Cinq minutes aprs,
     Gurassime apparut portant une norme charge de bois; car,
     en t comme en hiver, la veuve voulait qu'il y et du feu
     dans sa chambre  coucher et dans son cabinet. Gurassime
     tait comme de coutume accompagn de sa chre Moumou, et
     comme de coutume il la laissa  la porte de l'appartement o
     il allait dposer son fardeau.

     tienne, qui connaissait cette habitude et qui attendait ce
     moment, se prcipita sur la chienne comme le vautour sur un
     poulet, la serra contre le parquet, puis, l'treignant sur
     sa poitrine pour l'empcher de crier, descendit l'escalier
     sans regarder s'il tait suivi, s'lana dans un drochky et
     se fit conduire au march. L, il vendit la chienne pour un
     demi-rouble,  la condition seulement qu'on la tiendrait 
     l'attache pendant une semaine au moins. Cette belle
     expdition termine, il remonta dans son drochky, mais il le
     quitta  quelque distance de la maison, fit le tour, ne
     voulant pas traverser la cour, de peur d'y rencontrer
     Gurassime, et rentra dans la maison par un passage drob.

     Il n'avait pas besoin de prendre tant de prcautions:
     Gurassime n'tait pas dans la cour. En sortant des
     appartements de sa matresse, il n'avait plus retrouv
     Moumou  sa place habituelle, et il ne se rappelait pas que
     jamais la fidle bte se ft carte du seuil o elle
     l'attendait. Aussitt il avait couru de ct et d'autre  la
     recherche de sa chre Moumou, dans sa chambre, dans le
     grenier au foin, dans la rue, partout: point de Moumou.

     Gurassime, perdu, s'adressa aux domestiques de l'htel,
     leur demandant par signes, avec une expression de dsespoir,
     s'ils n'avaient pas vu sa chienne. Les uns ne savaient
     rellement pas ce qui s'tait pass; d'autres, mieux
     instruits, riaient sournoisement. Gabriel prit un de ses
     grands airs et se mit  crier contre les cochers.

     Gurassime sortit et ne rentra qu' la nuit.  voir son
     visage abattu, son corps fatigu, ses vtements couverts de
     poussire, on devait supposer qu'il avait parcouru la moiti
     de Moscou.

     Il s'arrta en face des fentres de la baruinia, jeta un
     regard sur le perron o une demi-douzaine de domestiques se
     trouvaient runis, appela Moumou... Moumou ne rpondit pas.

     Alors il s'loigna. Tous l'observaient, mais personne
     n'osait ni prononcer un mot, ni rire, et le postillon, qui
     dj l'avait pi une fois, raconta le lendemain  la
     cuisine que toute la nuit le malheureux n'avait fait que
     gmir.

     Ce jour-l, Gurassime ne parut pas. Le cocher Potapu fut
     oblig d'aller  sa place faire la provision d'eau, ce dont
     le digne Potapu n'tait nullement satisfait.

     Le veuve demanda  Gabriel s'il s'tait souvenu de ses
     ordres, et le majordome se hta de rpondre qu'ils taient
     excuts.

     Le jour suivant, Gurassime sortit de sa cellule et reprit
     son travail. Il dna tristement avec les domestiques, puis
     s'loigna sans saluer personne. Sa figure naturellement
     dpourvue d'expression, comme celle des sourds-muets,
     semblait  prsent ptrifie. Aprs le dner, il sortit de
     nouveau, mais ne resta pas longtemps dehors, et se retira
     dans le grenier  foin. La nuit tait belle, la lune
     rayonnait sur le ciel sans nuages; Gurassime, couch sur le
     foin, dormait d'un sommeil inquiet, respirant avec peine, et
     se retournant  chaque instant.

     Tout  coup il lui sembla qu'on le tirait par le bord de son
     vtement. Il tressaillit, mais ne leva pas la tte et ferma
     les yeux. Mais voil que le tiraillement recommence et
     devient plus fort; Gurassime se lve, regarde. Moumou est
     devant lui portant un bout de corde bris  son cou. Un long
     cri de joie s'chappe des lvres de Gurassime. Il prend sa
     fidle chienne dans ses bras, et elle lui lche follement
     les yeux, les joues, la barbe.

     Aprs ce premier lan de bonheur, le muet se mit 
     rflchir, puis descendit avec prcaution de son grenier, et
     voyant que personne ne l'observait, entra dans sa petite
     chambre. Dj il avait song que sa chienne, si dvoue, ne
     l'avait point abandonn d'elle-mme, qu'elle lui avait t
     enleve par l'ordre de sa matresse, et quelques-uns des
     gens lui avaient fait comprendre la colre de la vieille
     veuve contre l'innocent animal. Il s'agissait maintenant de
     le soustraire  un nouveau pril; d'abord il lui donna 
     manger, le caressa, le coucha sur son lit, puis aprs avoir
     longtemps song au moyen de le soustraire  une autre
     perscution, il rsolut de le garder tout le jour en secret
     dans sa chambre, et de ne le faire sortir que la nuit. Il
     ferma avec un de ses vtements l'ouverture qu'il avait
     pratique  sa porte pour Moumou, et  peine l'aurore
     commenait-elle  poindre qu'il descendit dans la cour,
     comme si de rien n'tait. Il s'avisa mme, le bon muet,
     d'affecter, un air triste comme le jour prcdent; il ne
     pensait pas que la pauvre bte le trahirait par ses
     aboiements. Bientt, en effet, les domestiques surent
     qu'elle tait revenue; mais, soit par piti pour son matre,
     soit par crainte, ils ne firent pas semblant d'avoir fait
     cette dcouverte. Le majordome se gratta le front et fit un
     geste comme pour dire: Eh bien,  la garde de Dieu!
     Peut-tre que la baruinia n'en saura rien.

     Ce jour-l, Gurassime travailla avec une ardeur
     extraordinaire, nettoya toute la cour, sarcla les plantes du
     jardin, enleva les pieux de la clture pour s'assurer de
     leur solidit, et les replanta avec soin. Il travailla si
     bien que la baruinia elle-mme remarqua son zle.

     De temps  autre, dans le cours de la journe, il alla voir
      la drobe sa chre recluse; puis, ds que la nuit fut
     venue, il se retira prs d'elle, et  deux heures, il sortit
     avec elle pour lui faire respirer l'air frais. Il la
     promenait depuis un certain temps dans la cour, et il se
     disposait  rentrer, quand soudain un bruit confus rsonna
     dans la ruelle. Moumou dressa les oreilles, s'approcha de la
     palissade, flaira le sol, et fit entendre un long et perant
     aboiement. Un homme ivre s'tait couch au pied de la
     palissade pour y passer la nuit.

     En ce moment, la baruinia venait de s'endormir aprs une
     crise nerveuse, une de ces crises qu'elle subissait
     ordinairement  la suite d'un souper trop copieux.

     Les aboiements subits de la chienne la rveillrent en
     sursaut, elle sentit son coeur battre violemment puis
     dfaillir: Au secours! s'cria-t-elle, au secours!

     Ses femmes accoururent tout effares.

     Ah! je me meurs! dit-elle en se tordant les mains. Encore
     ce chien! ce maudit chien! Qu'on appelle le docteur! On veut
     me tuer! Hlas! l'affreuse bte!

     En parlant ainsi, elle s'affaissa sur son oreiller, comme si
     elle avait rendu l'me.

     On se hta d'envoyer chercher le docteur, c'est--dire le
     mdecin de l'htel. Cet homme, dont le principal mrite
     consistait  porter des bottes  semelles fines, et  tter
     dlicatement le pouls de sa noble cliente, dormait quatorze
     heures sur vingt-quatre, soupirait le reste du temps, et
     administrait sans cesse  la baruinia des gouttes de
     laurier-rose. Il arriva prcipitamment, commena par faire
     brler des plumes pour tirer la veuve de son vanouissement,
     puis, ds qu'il la vit ouvrir les yeux, il lui prsenta sur
     un plateau d'argent le remde qu'il employait si souvent.

     La baruinia ayant pris cette potion, recommena d'une voix
     lamentable  se plaindre du chien, de Gabriel, de sa
     malheureuse destine.

     Pauvre vieille que je suis, disait-elle, tout le monde
     m'abandonne, et personne n'a piti de moi. On dsire ma
     mort. On n'aspire qu' me voir mourir.

     Moumou continuait  aboyer, et Gurassime essayait en vain
     de l'loigner de la fatale palissade.

     Le voil, le voil encore! s'cria la veuve en roulant des
     yeux effars.

     Le mdecin murmura quelques mots  l'oreille d'une femme de
     chambre. Celle-ci courut dans l'antichambre, appela tienne,
     qui courut veiller le majordome, lequel veilla toute la
     maison.

     Le muet, en se retournant, vit des lumires briller et des
     ombres circuler derrire les fentres. Il eut le
     pressentiment du malheur qui le menaait, prit Moumou sous
     son bras, s'enfuit dans sa cellule et s'y enferma.

     Quelques minutes aprs, cinq hommes arrivaient  sa porte et
     la trouvaient si bien close qu'ils ne pouvaient l'ouvrir.
     Gabriel, en proie  une agitation extrme, leur ordonna de
     rester l en sentinelle jusqu'au matin, puis, il se rendit
     prs de la premire femme de chambre de la baruinia, Lioubov
     Lioubimovna, avec laquelle il drobait le th, le sucre, les
     fruits et les pices de la maison; il la pria d'aller dire 
     sa matresse que le misrable chien tait en effet revenu,
     mais que le lendemain il disparatrait et qu'on ne le
     reverrait plus. Lioubov devait en mme temps conjurer sa
     bonne matresse de se calmer et de se reposer. Mais comme
     l'infortune baruinia ne pouvait parvenir  se calmer, le
     mdecin lui administra une double potion de laurier-rose,
     aprs quoi elle s'endormit d'un sommeil profond, tandis que
     Gurassime, le visage ple, serrait sur son lit le museau de
     Moumou.

     Le lendemain, la baruinia ne s'veilla que trs-tard.
     Gabriel attendait son rveil pour prendre des mesures
     nergiques contre l'obstination de Gurassime, et lui-mme
     s'attendait  subir un orage. Mais l'orage n'clata pas. La
     veuve, assise sur son sant, fit appeler sa vieille femme de
     chambre.

     Ma chre Lioubov, lui dit-elle d'un ton plaintif et
     langoureux qu'elle employait souvent, car elle se plaisait 
     se faire passer pour une pauvre martyre dlaisse, et dans
     ces moments-l ses gens n'taient pas peu embarrasss. Ma
     chre Lioubov, vous voyez dans quel tat je suis. Je vous en
     prie, allez trouver Gabriel Andritch, parlez-lui. Est-ce
     qu'un chien lui est plus cher que la tranquillit, que la
     vie mme de sa matresse? Ah! c'est ce que je n'aurais
     jamais cru, ajouta-t-elle avec une profonde expression de
     tristesse. Allez, ma chre, soyez bonne. Rendez-moi ce
     service.

     Lioubov se rendit  l'instant prs du majordome. Quelles
     furent leurs rflexions? On ne sait. Mais un instant aprs,
     tous les domestiques de l'htel taient runis et se
     dirigeaient vers la retraite de Gurassime.  leur tte
     s'avanait Gabriel, tenant la main  sa casquette, quoiqu'il
     n'y et aucun souffle de vent. Prs de lui taient les
     laquais et le cuisinier; des enfants gambadaient en arrire,
     et par sa fentre le vieux sommelier contemplait ce
     spectacle.

     Sur l'troit escalier qui conduisait  la cellule de
     Gurassime, un homme se tenait en faction, deux autres
     taient  la porte, arms de btons. Tout l'escalier fut
     envahi par les nouveaux venus. Gabriel s'approcha de la
     porte, la frappa du poing et cria: Ouvre.

     Un aboiement  demi touff se fit entendre.

     Ouvre, ouvre, rpta le majordome.

     --Mais, dit tienne, il ne peut vous entendre, puisqu'il est
     sourd.

     Tous les valets se mirent  rire.

     Comment faire? demanda Gabriel.

     --Il y a un trou  la porte, reprit tienne, mettez-y votre
     bton.

     Gabriel se pencha pour trouver le trou.

     Il l'a ferm, dit-il, avec une vieille touloupe.

     --Eh bien! poussez la touloupe en dedans.

     On entendit un second aboiement.

     Voil le chien qui se dnonce lui-mme, dit un des
     domestiques, et de nouveau tous recommencrent  rire.
     Gabriel se gratta l'oreille.

     J'aime autant que tu dbouches toi-mme cette ouverture,
     dit-il en se retournant vers tienne.

     --Soit! rpondit celui-ci.

     Aussitt il monta au haut de l'escalier, enfona son bton
     dans le trou que Gurassime avait ferm et l'agita en
     rptant: Sors donc! sors donc! Il continuait son
     mouvement, quand soudain la porte s'ouvrit, et toute la
     valetaille effraye se retira en dsordre. Gabriel fuyait le
     premier, et le vieux sommelier ferma sa fentre.

     Va! va! criait Gabriel du milieu de la cour, prends garde 
     toi!

     Le redoutable portier tait debout, sur le seuil de sa
     chambre, et regardait, immobile, ces hommes chtifs et
     mesquinement vtus. Avec sa haute taille, ses mains
     robustes appuyes sur ses flancs, et sa chemise rouge de
     paysan, il apparaissait en face d'eux comme un gant en face
     d'une troupe de nains.

     Gabriel fit un pas en avant.

     Prends garde! dit-il, pas d'insolence!

     Alors il se mit  expliquer  Gurassime aussi bien que
     possible, par signes, qu'il devait, pour complaire aux
     volonts expresses de la baruinia, sacrifier son chien, et
     que s'il s'y refusait, il lui arriverait malheur.

     Gurassime le regarda, puis du doigt montra Moumou, puis
     promena sa main autour de son cou comme s'il y mettait une
     corde et faisait un noeud coulant, et de nouveau regarda le
     majordome.

     Oui, oui, c'est cela mme, dit Gabriel en hochant la tte.

     Gurassime baissa le front, puis aussitt le relevant
     brusquement, regarda encore Moumou, qui pendant ce temps
     tait reste prs de lui agitant innocemment la queue et
     dressant avec curiosit l'oreille, rpta le signe qu'il
     avait dj fait autour de son cou, et se frappa la poitrine
     comme pour dire qu'il se chargeait lui-mme de cette cruelle
     excution.

     Gabriel lui fit comprendre par un autre signe qu'il n'osait
     se fier  sa promesse.

     Gurassime le regarda fixement avec un sourire de mpris, se
     frappa de nouveau la poitrine, rentra dans sa chambre et
     referma sa porte.

     Tous les gens runis autour de lui restrent immobiles.

     Qu'est-ce que cela signifie? s'cria Gabriel. Le voil qui
     est encore enferm.

     --Laissez-le tranquille, rpliqua tienne. S'il vous a fait
     une promesse, il la tiendra. Voil comme il est. Quand il a
     pris un engagement, on peut s'y, fier. En cela il n'est pas
     comme nous autres _dvorovi_, il faut dire la vrit.

     --Oui, rptrent les autres domestiques, tienne a raison.

     --Oui, rpta le sommelier, qui venait de rouvrir sa
     fentre.

     --Soit, dit Gabriel. Mais nous n'en devons pas moins tre
     sur nos gardes.... Viens ici, Erochka, ajouta-t-il en
     s'adressant  un ple garon, vtu d'une jaquette jaune, qui
     prenait le titre de jardinier.... prends un bton,
     assieds-toi l, et ds qu'il arrivera quelque chose, viens
     me prvenir au plus vite.

     Erochka se posa sur la dernire marche de l'escalier. La
     troupe, assemble un instant auparavant, se dispersa, 
     l'exception de quelques enfants et de quelques curieux.
     Gabriel rentra  la maison et, par l'entremise de Lioubov,
     fit dire  la baruinia que ses volonts taient accomplies.

     La dlicate veuve replia un des coins de son mouchoir, y
     versa de l'eau de Cologne, se frotta les tempes, but une
     tasse de th et, comme elle tait encore sous l'influence
     des gouttes soporifiques, elle se rendormit.

     Une heure environ s'coula. La porte devant laquelle il y
     avait eu tant de mouvement s'ouvrit, et Gurassime apparut.
     Il tait revtu de son habit des dimanches et tenait en
     laisse Moumou. Erochka se rangea  son approche et le laissa
     passer. Les enfants et les valets qui se trouvaient encore
     dans la cour l'observaient en silence. Il marcha gravement
     sans se dtourner, et ne mit son bonnet sur sa tte que
     lorsqu'il fut dans la rue. Erochka le vit entrer avec son
     chien dans un cabaret et se posta prs de l pour pier sa
     sortie.

     Le muet tait connu dans ce cabaret. On y comprenait ses
     signes. Il demanda des choux, du boeuf, et s'assit les
     coudes sur la table. Moumou tait prs de lui, le regardant
     tranquillement avec ses bons yeux tendres. Son poil tait
     poli et luisant, on voyait qu'elle avait t tout rcemment
     lave et essuye.

     Quand on eut apport  Gurassime les mets qu'il avait
     commands, il coupa le boeuf par petits morceaux, y mietta
     du pain, et mit le plat par terre. Moumou mangea avec sa
     dlicatesse habituelle, touchant  peine l'assiette du bout
     de son museau.

     Son matre la contemplait immobile, et tout  coup deux
     grosses larmes s'chapprent de ses yeux; l'une tomba sur la
     tte de la chienne, l'autre dans le plat devant elle.
     Gurassime cacha sa figure dans ses mains. Moumou ayant
     achev son repas, s'loigna de l'assiette en se lchant les
     lvres. Le muet se leva, paya, et sortit. Le garon du
     cabaret l'observait d'un air tonn. Erochka le voyant
     venir, se retira  l'cart, et l'ayant laiss passer, le
     suivit de nouveau  quelque distance.

     Il marchait, le pauvre Gurassime, sans se hter, en tenant
     toujours la corde en laisse au cou de la chienne. Arriv au
     coin d'une rue, il s'arrta, hsita un instant, puis se
     dirigea  grands pas vers le pont nomm Krymsky-Brod. L il
     entra dans la cour d'un difice o l'on faisait une nouvelle
     construction, prit sous son bras deux briques, et s'avana
     sur la rive de la Moskva jusqu' un certain endroit o il
     avait remarqu prcdemment deux barques munies de leurs
     avirons et amarres  des poteaux. Il dtacha une de ces
     barques et y entra avec Moumou. Un vieux boiteux sortit
     aussitt d'une hutte leve prs d'un potager et se mit 
     crier. Mais Gurassime ramait si vigoureusement que
     quoiqu'il et  lutter contre le courant qu'il remontait, il
     se trouva en un instant  une assez longue distance du
     vieillard, qui, voyant l'inutilit de ses rclamations; se
     gratta le dos et rentra en boitant dans sa cabane.

     Gurassime continuait  ramer. Bientt les murs de Moskou
     disparurent derrire lui. Bientt  ses regards se droula
     un tout autre rivage: c'taient des champs, des bois, des
     jardins et des les. Alors il laissa tomber son aviron,
     pencha la tte sur Moumou assise prs de lui, et resta
     immobile, les mains croises derrire le dos, tandis que le
     courant reportait peu  peu l'embarcation vers Moscou.
     Soudain il se releva brusquement avec une sorte d'expression
     de cruaut douloureuse sur le visage, noua fortement avec
     une corde les deux briques qu'il avait apportes, les lia
     ensuite au cou de sa chienne, la prit entre ses bras, la
     contempla encore une fois. Elle le regardait avec confiance,
     en agitant doucement la queue. Il dtourna la tte, ferma
     les yeux, ouvrit les mains....

     Il n'entendit rien.... ni le subit aboiement de la pauvre
     Moumou, ni le clapotement de l'eau. Son oreille tait ferme
      toutes les rumeurs. Pour lui le jour le plus brillant
     tait plus silencieux que ne l'est pour nous la nuit la plus
     calme....

     Quand il releva la tte, quand il ouvrit ses paupires, les
     flots de la Moskva suivaient leur cours habituel, leur cours
     rapide, et se brisaient en soupirant sur les flancs de son
     embarcation.  quelque distance derrire lui, du ct du
     rivage, un grand cercle se dessinait  la surface de l'eau.

     Erochka, qui avait perdu de vue Gurassime, tait rentr 
     la maison pour y raconter ce dont il avait t tmoin.

     Eh bien, dit tienne, il a noy son chien. C'est sr. Quand
     il a promis quelque chose, on peut y compter.

     Pendant le reste de la journe, on ne vit pas Gurassime. Il
     ne parut ni au dner, ni au souper.

     Quel tre bizarre que ce Gurassime, dit une grosse
     blanchisseuse. Est-il possible de se donner tant de peine
     pour un chien?

     --Gurassime est revenu, s'cria tout  coup tienne, en
     prenant une assiette de gruau.

     --En vrit! Quand donc?

     --Il y a environ deux heures. Je l'ai rencontr sous la
     porte cochre. Il sortait. J'ai voulu lui adresser quelques
     questions. Mais il n'tait pas de bonne humeur, et il m'a
     donn un coup de poing trs-remarquable dans l'omoplate
     comme pour me dire: Laisse-moi la paix. Ah! il n'y va pas de
     main morte, ajouta tienne en se frottant le dos! J'en ai
     encore les reins meurtris. Il faut l'avouer, sa main est une
     main vraiment bnie.

      ces mots, les domestiques se mirent  rire, puis se
     sparrent pour aller se coucher.

      cette mme heure, sur le chemin de T..., marchait d'un pas
     rapide un homme d'une taille leve portant un sac sur
     l'paule et un long bton  la main. C'tait Gurassime. Il
     allait rsolument vers sa terre natale, vers son village.
     Aprs avoir sacrifi sa chre Moumou, il tait rentr dans
     sa chambre, il avait mis quelques hardes dans une sacoche,
     pris cette sacoche sur son dos et il tait parti.

     Le domaine d'o sa matresse l'avait fait venir  Moscou
     n'tait qu' vingt-cinq verstes de la chausse. Il avait
     remarqu le chemin qu'il avait suivi; il tait sr de le
     retrouver, et il cheminait vigoureusement avec une
     dtermination dans laquelle il y avait  la fois du
     dsespoir et du contentement. Il avait quitt  jamais la
     maison de sa matresse, et la poitrine dilate, le regard
     ardemment fix devant lui, il marchait prcipitamment, comme
     si sa vieille mre l'attendait  son foyer, comme si elle le
     rappelait prs d'elle, aprs les jours qu'il venait de
     passer dans une autre demeure, parmi des trangers.

     La nuit vint; une nuit d't calme et tide. D'un ct de
     l'horizon,  l'endroit o le soleil venait de se coucher, un
     coin du ciel tait encore blanchi et empourpr par un
     dernier reflet de la lumire du jour; de l'autre, il tait
     dj voil par une ombre gristre.

     Des centaines de cailles chantaient  l'envi, les rles de
     gent poussaient leurs cris vibrants. Gurassime ne pouvait
     les entendre. Il ne pouvait entendre le murmure des bois
     prs desquels l'emportaient ses pieds robustes, mais il
     sentait l'arme qu'il connaissait, l'odeur des bls qui
     mrissaient dans les champs. Il aspirait l'air vivace du
     sol natal qui semblait venir  sa rencontre, qui lui
     caressait le visage, qui se jouait dans ses cheveux et dans
     sa longue barbe.

     Devant lui s'tendait en droite ligne le chemin qui devait
     le ramener  son isba. Les toiles du ciel clairaient sa
     marche. Il allait comme un lion vigoureux et fier, et
     lorsque le lendemain l'aurore reparut  l'horizon, il tait
      plus de trente-cinq verstes de Moscou.

     Deux jours aprs, il rentrait dans sa cabane,  la grande
     surprise d'une femme de soldat qui y avait t installe. Il
     s'inclina devant les saintes images suspendues  son foyer,
     puis se rendit chez le staroste, qui d'abord ne savait
     comment le recevoir. Mais on tait au temps de la fenaison.
     On se souvenait des facults de travail du robuste muet; on
     lui donna une faux, et il se mit  l'ouvrage comme par le
     pass, et il faucha de telle sorte que tous ses compagnons
     l'admiraient.

     Cependant  Moscou, on n'avait pas tard  s'apercevoir de
     son absence. Ds le lendemain de son dpart, on tait entr
     dans sa chambre, puis on avait prvenu Gabriel de sa
     disparition. Celui-ci regarda de ct et d'autre, haussa les
     paules, puis pensa que le muet avait pris la fuite, ou
     qu'il avait t rejoindre son misrable chien dans la
     rivire. La dclaration de cet vnement fut faite  la
     police, et il fallut aussi l'annoncer  la veuve.  cette
     nouvelle, elle entra en colre, se lamenta, puis ordonna de
     chercher le muet partout et de le ramener, dclarant que
     jamais elle n'avait voulu faire prir Moumou. Elle adressa
     une si svre rprimande  Gabriel, que tout le jour
     l'infortun majordome secoua la tte en murmurant: Allons!
     allons! le sommelier finit par le tranquilliser par la mme
     interjection diffremment accentue.

     Enfin, on apprit par un rapport du staroste que Gurassime
     tait rentr dans son village. La baruinia s'apaisa. Sa
     premire ide pourtant fut de le faire revenir au plus tt 
     Moscou, puis elle rflchit et dclara qu'elle n'avait pas
     besoin de reprendre dans sa maison un tel ingrat. Peu de
     temps aprs elle mourut, et non-seulement ses hritiers ne
     pensrent point  rappeler au service de l'htel Gurassime,
     mais ils congdirent mme tous les autres domestiques.

     Gurassime vit encore dans son isba solitaire qui est son
     seul refuge. Il a conserv sa force et son ardeur pour le
     travail, son caractre grave et rserv. Seulement ses
     voisins remarquent que depuis son sjour  Moscou, il ne
     regarde aucune femme et ne peut souffrir aucun chien prs de
     lui. Mais,  quoi, disent-ils, lui servirait une femme, et
     que ferait-il d'un chien? On connat la vigueur de son bras,
     et les voleurs n'oseraient entrer dans l'enceinte de son
     isba.

                                                            LAMARTINE.




CXXXIIe ENTRETIEN

LITTRATURE RUSSE

IVAN TOURGUENEFF

(Suite.--Voir la livraison prcdente.)


I

_Jacques Passinkof_, _Faust_, le _Ferrailleur_, les _Trois Portraits_,
l'_Auberge de grand chemin_, _quelques essais dramatiques_ et enfin
_Deux journes dans les grands bois_, magnifique scne descriptive des
plaines tnbreuses de la Grande Russie, forment le premier et le
second volume de cette collection trange, pittoresque et attachante.

La description anime des _Grands bois_ ne peut tre cite que presque
en entier. On y voit, avec la vie du chasseur russe, l'impression
vraie des grandes forts (ce que les Turcs appellent la _mer des
feuilles_, entre _Brousse et Konia_), sur l'homme qui les parcourt.
C'est Chateaubriand naturel et vivant, au lieu de la rhtorique des
dserts et des sauvages dans Attala. Lisons donc encore.




DEUX JOURNES

DANS

LES GRANDS BOIS


PREMIRE JOURNE

     La vue d'une vaste fort de sapins, la vue des grands bois,
     rappelle celle de l'Ocan. Elle veille les mmes
     impressions; c'est la mme plnitude intacte et primitive,
     qui se droule  l'oeil du spectateur dans sa royale
     majest. Du sein des forts sculaires, comme du sein de
     l'onde immortelle, s'lve la mme voix: Je n'ai pas
     affaire  toi, dit la nature  l'homme; je rgne, et toi,
     tche de ne pas mourir. Mais la fort est plus triste et
     plus monotone que la mer, surtout la fort de sapins.
     Toujours la mme en toute saison, elle, est d'habitude
     silencieuse. La mer caresse et menace; elle prend toutes les
     nuances, elle parle toutes les voix, elle reflte le ciel,
     ce ciel d'o nous vient aussi un souffle d'ternit qui ne
     nous semble pas trangre, tandis qu' l'aspect de la sombre
     et morne fort, avec son lugubre silence ou ses sourds et
     longs gmissements, l'homme sent plus irrsistiblement
     pntrer dans son coeur la conscience de son nant. Il est
     difficile  cet tre phmre, n d'hier et condamn 
     mourir demain, de soutenir le regard froid et indiffrent de
     l'ternelle Isis. Ce ne sont pas seulement les esprances
     audacieuses et les confiantes rveries de sa jeunesse qui
     s'humilient et s'teignent au souffle glacial des puissances
     lmentaires; toute son me se resserre et se rapetisse: il
     sent bien que le dernier de ses frres pourrait disparatre
     de la face de la terre, sans qu'une seule feuille s'agitt
     sur sa branche; il sent son isolement, sa faiblesse, le
     hasard de son existence, et il se hte, avec une terreur
     secrte, de revenir aux soucis mesquins et aux petits
     travaux de sa vie. Il se trouve plus  l'aise dans ce monde
     qu'il s'est cr; l il est chez lui, l il peut croire
     encore  sa force et  son importance.

     Ce furent les ides qui me vinrent  l'esprit, il y a
     quelques annes, lorsque, debout sur le perron d'une petite
     auberge btie aux bords marcageux de la Resseta, j'aperus
     pour la premire fois de ma vie les Grands-Bois. Comme en
     gradins d'amphithtre, et  perte de vue, s'tendait devant
     moi l'interminable fort de sapins, o, sur un fond
     bleutre, se dtachaient en vert frais et ple des bouquets
     de bouleaux. Nulle part une blanche glise, nulle part une
     plaine aux champs dors; partout les cimes denteles des
     arbres, partout l'ternelle brume qui les enveloppe dans
     cette contre. Ce que je voyais ne respirait pas la paresse,
     cette immobilit de la vie; non, quoique grandiose, c'tait
     la mort. Une chaude journe d't tenait la terre endormie,
     et de grands nuages blancs passaient trs-haut avec lenteur.
     L'eau rougetre de la Resseta glissait sans bruit  travers
     d'pais roseaux; des mamelons de sombre mousse se voyaient
     confusment au fond, et les bords de la rivire semblaient
     se fondre, tantt en marcages, tantt en amas de sable
     crayeux.

     Un chemin frquent passait devant l'auberge. Auprs du
     perron se tenait une _telega_ remplie de caisses et de
     botes de diffrentes grandeurs. Son matre, petit homme
     sec, au nez d'pervier et aux yeux de souris, le dos vot
     et la jambe boiteuse, attelait un petit cheval aussi boiteux
     que lui. C'tait un marchand de pains d'pices qui se
     rendait  la foire de Karatcheff. Tout  coup, sur le mme
     chemin, parurent quelques hommes bientt suivis d'un plus
     grand nombre, et finalement d'une foule entire. Tous
     portaient de longs btons  la main et des havre-sacs sur le
     dos.  leur dmarche fatigue et chancelante,  leur teint
     hl, on pouvait reconnatre qu'ils venaient de loin.
     C'taient des puisatiers de Youknoff qui retournaient au
     pays. Un vieillard aux cheveux blancs comme la neige
     semblait tre leur chef. Il s'arrtait de temps  autre, et
     d'une voix tranquille stimulait les tranards. Tous
     marchaient en silence, dans une sorte de grave
     recueillement. L'un d'eux, homme trapu et de mine
     renfrogne, le _touloup_ entr'ouvert et un bonnet de peau de
     mouton enfonc jusqu'aux yeux, s'approcha du marchand
     forain, et lui dit brusquement:  combien le pain d'pices,
     imbcile?--C'est selon ce que tu prendras, homme aimable,
     rpondit d'une voix grle le marchand surpris et fch; il y
     a du pain d'pices  deux kopecks,  trois kopecks; et toi,
     en as-tu un seulement dans ta poche?--Ce manger de bourgeois
     est fade pour un ventre de paysan, rpliqua en s'loignant
     le paysan au _touloup_. Enfants, enfants, suivez la route;
     il faut arriver avant l'toile du soir, fit entendre la
     voix du vieux chef; et toute la horde s'coula rapidement,
     sans qu'aucun d'eux penst  soulever son bonnet en passant
     devant moi. Le vieillard seul me fit un grave salut, tout en
     souriant sous ses blanches moustaches. Gens peu civiliss,
     dit le marchand en me jetant un regard de ct, ce n'est pas
     pour eux, certes, qu'est mon pain d'pices. Et achevant
     d'atteler sa rosse, il descendit vers la rivire o se
     voyait une espce de bac en troncs d'arbres lis ensemble.
     Un paysan, coiff du bonnet en feutre blanc particulier 
     cette contre, sortit d'une hutte, et le passa sur l'autre
     rive. La petite _telega_ se mit  ramper dans un chemin
     raboteux, faisant gmir  chaque tour une de ses roues.

     Quand mes chevaux eurent mang, je passai sur l'autre rive.
     Aprs avoir march l'espace de deux verstes dans une plaine
     marcageuse, j'entrai dans la troue perce au milieu de la
     fort. Mon _tarantass_ commena  danser sur les rondins qui
     servaient  paver cette route. Je mis pied  terre, et
     suivis la voiture. Les chevaux marchaient d'un pas gal,
     soufflant avec force et agitant la tte pour chasser les
     mouches. Bientt les Grands-Bois nous reurent dans leur
     sein. Non loin de la lisire poussaient des bouleaux, des
     trembles, des tilleuls et quelques chnes; puis parut comme
     un mur de sapins pais, auxquels succdrent les troncs
     rougetres et moins serrs des pins communs en cosse; puis,
     de nouveau, un bois mlang, garni par en bas de noisetiers,
     de sorbiers, de cerisiers sauvages, d'herbes  tiges hautes
     et dures. Les rayons du soleil clairaient vivement les
     cimes des arbres, s'parpillaient dans les branches, et
     n'arrivaient jusqu' terre qu'en minces et ples filets. On
     n'entendait presque point d'oiseaux: ils n'aiment pas les
     forts profondes; seulement, de temps  autre, le cri
     plaintif et trois fois rpt de la huppe, ou bien l'aigre
     miaulement du geai; quelquefois un rollier, toujours
     solitaire et silencieux, traversait la troue en y faisant
     luire son plumage d'or et d'azur. De loin en loin, les
     arbres taient plus espacs, une claircie se montrait, et
     le _tarantass_ entrait dans une petite plaine sablonneuse,
     nouvellement dfriche. Du seigle chtif y croissait par
     longues bandes et agitait sans bruit ses maigres tiges. Une
     petite chapelle noircie, avec sa croix incline, se voyait
     au-dessus d'un puits, et un invisible ruisseau babillait
     d'un bruit faible et sourd comme s'il ft entr dans le
     goulot d'une bouteille vide. Un bouleau, abattu par le vent,
     interceptait tout  coup la route. En d'autres endroits,
     elle tait cache sous une couche d'eau stagnante; des deux
     cts, un marcage tendait sa nappe verdtre, couverte de
     joncs et d'aunes rabougris. Des canards sauvages s'levaient
     par couples, et l'oeil suivait avec surprise leur vol
     inusit  travers les troncs des grands sapins.

     Ah! ah! ah! ah! criait tout  coup un ptre qui poussait
     devant lui son troupeau de btail  demi sauvage. Une vache
     au poil roux, aux cornes courtes et affiles, traversait
     bruyamment les broussailles, et, comme ptrifie, s'arrtait
     au bord de la troue, en fixant ses grands yeux sombres sur
     le chien qui courait devant moi. Le vent apportait
     frquemment une odeur de bois brl, et une petite fume
     circulait en mince spirale dans l'air bleutre de la fort.
     C'tait sans doute un paysan qui se procurait  peu de frais
     du charbon pour quelque fabrique de verre ou de soude des
     environs. Plus nous avancions, plus autour de nous tout
     devenait sourd et silencieux. Une fort de sapins est
     toujours silencieuse; seulement, l-haut, bien au-dessus de
     la tte, s'entend un long murmure, et comme une plainte
     vague et contenue qui court dans la cime des arbres. On va,
     on va, et cette incessante voix de la fort ne cesse point
     de gmir; et le coeur commence  gmir lui-mme, et l'on
     dsire arriver plus vite  l'espace et  la lumire. On
     dsire respirer  pleine poitrine un air pur et lger, et
     non cet air touffant  force de parfums et d'humidit.

     Pendant quinze verstes, nous allmes au pas, rarement au
     petit trot. Je voulais atteindre avant la nuit le petit
     village de Sviato, situ au coeur de la fort. Plusieurs
     fois, j'avais rencontr des paysans portant sur leurs
     telegas de longues poutres ou des corces de tilleul. Y
     a-t-il loin d'ici  Sviato? demandai-je  l'un d'eux.

     --Non, pas loin: trois verstes environ.

     Deux heures se passent; nous marchions toujours. Enfin
     j'entends le grincement des roues d'un telega. Un paysan
     parat, marchant  ct de son petit cheval: Frre, combien
     y a-t-il d'ici  Sviato?

     --Qu'est-ce?

     --D'ici  Sviato?

     --Huit verstes.

     Le soleil se couchait quand je sortis enfin du bois, et
     j'aperus devant moi un petit village. Une vingtaine
     d'_isbas_ se pressaient autour d'une vieille glise en bois
      coupole unique et  toiture verte, dont les petites
     fentres s'enflammaient au soleil couchant. C'tait
     Sviato. Ce village avait jadis appartenu  un monastre,
     et son glise possdait une petite image miraculeuse, 
     l'influence de laquelle les habitants attribuaient leur
     bonne fortune d'tre rests libres, au beau milieu des
     possessions d'un puissant seigneur. De l, le village avait
     conserv son nom. Au moment d'y entrer, le troupeau commun
     dpassa mon _tarantass_ en courant au milieu d'un tourbillon
     de poussire, avec des beuglements, des blements, des
     grognements tels que si une troupe de loups se ft mise 
     leurs trousses. Les filles du village, de longues gaules 
     la main, couraient avec de grands cris  la rencontre de
     leurs vaches; les jeunes garons, aux cheveux de chanvre,
     poursuivaient les cochons indociles qui s'chappaient de
     tous cts; et ce fut au milieu de cet infernal brouhaha que
     je fis mon entre dans le village de Sviato.

     Je mis pied  terre chez le _starosta_, Polka fin et rus,
     de cette race de gens dont on dit en Russie qu'ils voient 
     plusieurs archines sous terre. Le lendemain, de bonne heure,
     je partis dans un telega  deux chevaux du pays, orns de
     gros ventres, avec le fils du starosta et un autre paysan du
     nom de Ygor, dans l'intention de chasser le grand ttras ou
     coq de bruyre.  l'horizon, tout alentour, la fort
     tendait ses cercles bleutres; il n'y avait pas plus de
     deux cents dciatines de terres dfriches autour du
     village. Mais il fallait faire sept verstes pour arriver aux
     bons endroits. Le fils du starosta, qui se nommait Kondrate,
     tait un jeune gars aux cheveux chtains, aux joues
     vermeilles,  l'expression franche et ouverte; il tait
     serviable et bavard. Il menait les chevaux. Ygor tait
     assis prs de moi. Il faut que je dise deux mots de
     celui-ci. Il tait rput pour le meilleur chasseur de tout
     le district. Il avait battu le pays dans toutes les
     directions,  cinquante verstes de distance. Rarement il
     tirait un coup de fusil, car il avait fort peu de poudre et
     de plomb. Mais il se contentait d'avoir fait rpondre une
     glinotte  l'appeau, ou bien d'avoir trouv l'endroit o
     les mles des doubles bcassines se rassemblent et se
     battent. Ygor avait la rputation d'homme vridique et
     d'homme silencieux. En effet, il n'aimait pas  parler et
     n'exagrait point le nombre de gibier qu'il avait dcouvert,
     chose rare chez un chasseur de profession. Il tait de
     taille moyenne, maigre, le visage long et ple, avec des
     grands yeux aux regards honntes et calmes. Tous ses traits,
     et surtout ses lvres toujours immobiles, respiraient une
     tranquillit inaltrable; les rares paroles qu'il laissait
     tomber s'accompagnaient d'un sourire retenu qui faisait
     plaisir  voir. Il ne buvait jamais d'eau-de-vie et
     travaillait assidment. Mais il n'avait pas de chance; sa
     femme tait toujours malade, ses enfants mouraient, et,
     comme tout paysan russe tomb dans la misre, il ne trouvait
     plus moyen de revenir sur l'eau. Il faut avouer d'ailleurs
     que la passion de la chasse ne sied gure  un paysan.
     tait-ce une disposition naturelle de son me? tait-ce le
     rsultat de sa vie incessamment passe dans les forts face
      face avec la triste et svre nature de ces dserts? Le
     fait est que, dans tous les mouvements de Ygor, il y avait
     une sorte de gravit modeste qui n'avait rien de rveur, la
     gravit d'un grand cerf des bois. Il avait tu sept ours
     dans le cours de sa vie, en les attendant  l'afft prs des
     avoines. Il ne s'tait dcid que la quatrime nuit  tirer
     le dernier des sept, parce qu'il ne le trouvait jamais assez
     bien plac pour le tuer srement, et qu'il n'avait qu'une
     seule balle  mettre dans son fusil. Ygor l'avait tu la
     veille de mon arrive. Lorsque Kondrate me mena chez lui, je
     le trouvai dans la petite cour de la maison, accroupi devant
     l'norme animal. Il le dpeait avec un mchant couteau,
     mettant soigneusement dans un pot sa graisse, qui devait
     plus tard oindre les cheveux de quelque lgant.

     Comment as-tu tu ce monstre? lui dis-je.

     Ygor leva la tte, me jeta un regard, et considra
     attentivement mon chien.

     Si vous tes venu pour chasser, me dit-il, il y a des coqs
     de bruyre  Mochno, quatre couves, et sept de
     glinottes.

     Puis il se remit  l'ouvrage.

     C'est avec ce Ygor que nous partmes le lendemain pour la
     chasse.

     Nous traversmes rapidement la plaine qui entoure Sviato;
     mais, une fois dans la fort, il fallut nous remettre au
     pas. Tiens, Ygor, voil un ramier, s'cria Kondrate en le
     poussant du coude; tire-lui dessus. Ygor jeta un regard de
     ct, et ne bougea point. Il y avait plus de cent pas de
     nous  l'oiseau. Kondrate fit encore quelques remarques 
     haute voix; mais l'ternel silence de la fort finit par
     tomber sur lui-mme, et le fit taire aussi. Sans changer
     d'autres paroles, et coutant seulement le souffle des
     chevaux, nous arrivmes  Mochno. C'tait le nom qu'on
     donnait  une partie du bois compose de pins immenses.
     Ygor et moi, nous descendmes du telega, que Kondrate
     poussa dans un pais massif, pour mettre les chevaux 
     l'abri d'normes cousins  aigrette. Ygor examina les
     platines de son fusil, puis fit un grand signe de croix.
     C'est par l qu'il commenait toute chose. L'endroit de la
     fort o nous entrmes tait d'une extrme vieillesse. Je ne
     sais si les Tatares l'avaient travers pendant leurs
     invasions; mais certes les Polonais et les rebelles russes,
     du temps des faux Dmtrius, avaient pu chercher asile dans
     ses impntrables profondeurs.  longue distance l'une de
     l'autre, s'levaient en colonnes d'un jaune ple des arbres
     immenses; d'autres, plus jeunes, dressaient plus serres
     leurs tiges sveltes. Une mousse verdtre, toute parseme
     d'pingles de pin, couvrait la terre. La _golonbiker_ aux
     baies bleutres croissait en grande abondance, et sa forte
     odeur, pareille  celle du musc, oppressait la respiration.
     Le soleil ne pouvait pntrer  travers l'entrelacement des
     branches; et pourtant il ne faisait pas sombre dans la
     fort. L'air immobile, sans lumire et sans ombre, brlait
     le visage. De lourdes gouttes de rsine transparente
     sortaient comme des gouttes de sueur de la rugueuse corce
     des arbres, et descendaient lentement.

     Tout se taisait; on n'entendait pas mme le bruit de nos
     pas; nous marchions sur la mousse comme sur un tapis. Ygor
     surtout se mouvait comme une ombre; il ne faisait pas crier
     une feuille sche en posant le pied dessus. Il marchait sans
     se hter, et sifflait de temps  autre dans son appeau. Une
     glinotte rpondit bientt, et je la vis se jeter dans un
     pais sapin. Mais Ygor eut beau me l'indiquer; j'eus beau
     faire tous mes efforts pour la voir; je ne pus jamais la
     dcouvrir, et ce fut Ygor qui dut l'abattre. Nous trouvmes
     aussi deux couves de grands ttras. Mais ces puissants
     oiseaux s'enlevaient de loin avec un fracas lourd et
     retentissant. Nous ne pmes en tuer que trois jeunes. Ygor
     s'arrta tout  coup prs d'un _madane_, et m'appela par un
     geste. Un ours est venu chercher de l'eau, me dit-il en me
     montrant une large et frache corchure sur la surface de
     la mousse qui tapissait un trou.--C'est sa patte? lui
     dis-je.--Oui, mais il n'y a plus d'eau. Sur ce pin-l, il y
     a aussi sa trace. Il est all y chercher du miel. Voil des
     entailles comme faites au couteau.

     Nous continumes  nous enfoncer dans la fort. Ygor
     marchait avec une assurance calme, et se contentait de jeter
     des regards en haut, dans les rares claircies qui
     laissaient voir le ciel. J'aperus une lvation circulaire,
     entoure d'un foss presque combl par le temps. Est-ce
     encore un _madane_? demandai-je.--Non; 'a t un fort de
     brigands. Il y a longtemps; nos grands-pres en avaient dj
     oubli l'poque. Il y a un trsor enfoui l-dessous; mais,
     pour l'avoir, il faut avoir vers du sang humain. Ygor fit
     un nouveau signe de croix. La chaleur m'accablait; je me
     plaignis de la soif. Attendez un peu, me dit-il, je connais
     une bonne source. Et, avant que j'eusse le temps de
     rpondre, il avait disparu...

     Je m'assis sur un tronc d'arbre, les coudes sur les genoux;
     puis, aprs un long intervalle, je relevai la tte et jetai
     un long regard autour de moi. Oh! comme tout tait morne et
     triste! pas seulement triste, mais muet et menaant. Si du
     moins le moindre son, le plus petit frlement, et retenti
     dans le profond abme de la fort! Mon coeur se resserra;
     dans cet instant,  cette place, je sentis presque le
     souffle de la mort. Je touchai en quelque sorte son
     incessante prsence. Je baissai la tte sous une secrte
     terreur, comme si j'avais jet un regard dans un endroit o
     il est dfendu  l'homme de regarder. Je fermai les yeux
     avec la main, et tout  coup, comme obissant  un ordre
     intrieur, je me rappelai toute ma vie passe.

     Voil que je revis mon enfance bruyante et tranquille,
     querelleuse et bonne, avec ses joies htives et ses rapides
     chagrins; puis ma jeunesse confuse, trange, bizarre, pleine
     d'amour-propre, avec toutes ses fautes et ses aspirations,
     son travail dsordonn et son inaction agite. Vous me
     vntes aussi  la mmoire, vous, mes amis de vingt ans,
     compagnons de mes premiers essais dans la vie. Puis, comme
     un clair dans la nuit, apparurent quelques souvenirs
     lumineux. Puis des ombres s'avancrent et grossirent de tous
     cts; les annes se droulaient devant moi plus sombres et
     plus lourdes, et la tristesse me tomba sur le coeur comme
     une pierre. Assis, immobile, je regardais comme si le
     rouleau de ma vie se ft droul devant moi. Oh! qu'ai-je
     fait? murmuraient amrement mes lvres. Oh! ma vie, comment
     as-tu gliss de mes mains sans laisser de traces? Est-ce toi
     qui m'as tromp? Est-ce moi qui n'ai pas su profiter de tes
     dons? Ce rien, cette pince de cendre et de poussire, voil
     tout ce qui reste de toi. Ce quelque chose de froid,
     d'inerte et d'inutile, est-ce moi, le moi d'autrefois?
     Comment! Mon me dsirait un bonheur si plein! Elle
     repoussait avec tant de mpris tout ce qui lui semblait
     incomplet! Elle se disait: Voil le bonheur; il va fondre
     sur moi comme un grand fleuve; et pas une goutte n'a
     seulement touch mes lvres! Ou bien peut-tre que le
     bonheur, le vrai bonheur de ma vie, a pass tout prs de
     moi, m'a souri de son sourire radieux, et que je n'ai pas su
     le reconnatre. Ou bien il s'est assis  mon chevet, et je
     l'ai oubli comme un rve. Comme un rve, rptai-je
     tristement. Des formes confuses, des images insaisissables
     glissaient dans mon me en y excitant des sentiments o se
     mlaient la compassion sur moi-mme, les regrets, la
     dsesprance et la rsignation. Oh! mes cordes d'or, je n'ai
     pas entendu vos cantiques! Vous n'avez donn des sons qu'en
     vous brisant. Et vous, ombres chres, ombres si connues,
     vous qui m'entourez ici dans cette morne solitude, pourquoi
     tes-vous vous-mmes si tristement et si profondment
     silencieuses? Sortez-vous de l'abme? Comment
     comprendrais-je vos regards muets? Me dites-vous encore
     adieu, ou me saluez-vous comme un ami au retour? Pourquoi
     coulez-vous de mes yeux, gouttes avares et tardives? Oh! mon
     coeur,  quoi bon des regrets? Tche d'oublier, si tu veux
     tre calme; habitue-toi aux rsignations des sparations
     ternelles,  ces mots amers; Adieu pour toujours. Ne
     retourne pas en arrire; ne te ressouviens pas; ne t'lance
     pas l-bas o il fait clair et serein, o rit la jeunesse,
     o l'esprance se couronne des fleurs du printemps, o la
     joie agite ses ailes de colombe, o l'amour, comme la rose
      l'aurore, brille tout humide des larmes de la volupt.
     Non, ne t'lance pas l-bas o est la flicit, la foi, la
     force, la puissance. L n'est pas notre place.

     Voici votre eau; levez-vous et buvez avec Dieu, pronona
     derrire moi la voix mle d'Ygor. Je tressaillis
     involontairement; cette parole vivante branla joyeusement
     tout mon tre. C'tait comme si je fusse tomb dans un
     sombre abme o tout se taisait autour de moi, o l'on
     n'entendait plus que le long et continuel gmissement d'une
     douleur sans fin, et que tout  coup, d'une seule secousse,
     une puissante main d'ami m'et ramen  la lumire du bon
     Dieu. Ce fut avec un vrai bonheur que je revis devant moi la
     calme et loyale figure de mon guide. Il tait l, dans sa
     pose assure, et me tendait, avec son charmant sourire, une
     petite bouteille pleine d'eau limpide et transparente.
     Allons, dis-je en me levant et en lui serrant la main avec
     une sorte d'enthousiasme, conduis-moi, je te suis. Il
     sourit de nouveau, et se remit en marche.

     Nous continumes  parcourir la fort jusqu'au soir. Le
     froid et l'ombre succdrent si rapidement  la chaleur et 
     la lumire, qu'il fallut battre en retraite: Retirez-vous,
     inquiets vivants, semblait dire de derrire chaque arbre
     une voix farouche.

     Au sortir du bois, nous ne retrouvmes plus Kondrate. En
     vain nous criions pour l'appeler, il ne rpondait pas. Tout
      coup nous l'entendmes au fond d'un ravin, prs de nous,
     qui parlait doucement  ses chevaux. Un vent subit avait
     souffl rapidement et s'tait calm aussi vite, sans laisser
     d'autre trace de son passage que des feuilles mises 
     l'envers, ce qui donnait aux arbres immobiles un aspect
     bigarr. Ce souffle imperceptible avait suffi pour empcher
     Kondrate d'entendre nos cris. Nous montmes dans le telega,
     et partmes pour le village. Courb sur moi-mme et aspirant
     l'air humide du soir, je sentis toutes mes rveries de la
     journe se fondre en un seul sentiment, celui de la
     lassitude et du sommeil, en un seul dsir, celui de
     retourner bien vite sous un toit humain, de boire une tasse
     de th  la crme, de m'enfoncer dans du foin odorant, et de
     m'endormir avec dlices.


DEUXIME JOURNE

     Le lendemain, de bonne heure, nous nous remmes tous trois
     en marche pour la _Gary_. Dix annes auparavant, plusieurs
     milliers de dciatines avaient brl dans les Grands-Bois.
     Les arbres n'avaient pas repouss. On ne voyait sur ce vaste
     emplacement que de tout petits sapins. Le sol tait couvert
     de mousse et de cendre,  travers lesquelles croissaient une
     multitude d'arbustes  fruits sauvages, fraises, framboises,
     airelles et canneberges, dont les coqs de bruyre sont
     trs-friands. Aussi les trouvait-on, en cet endroit, en
     quantit prodigieuse. Nous avancions en silence, quand tout
      coup Kondrate se redressa: Eh! dit-il, n'est-ce pas
     Ephrem que je vois l? En effet, c'est bien lui. Bonjour,
     Alexandritch, ajouta-t-il en levant la voix et en tant
     son bonnet.

     Un paysan de petite taille, vtu d'un court _armiak_ noir,
     et les reins ceints d'une corde, parut de derrire un arbre,
     et s'approcha de notre telega.

     On t'a relch? demanda Kondrate.

     --Je le crois bien, rpondit l'homme en montrant ses dents:
     il ne fait pas bon de me tenir sous clef.

     --Tiens! et moi qui croyais, je te l'avoue, Alexandritch,
     que cette fois-ci l'oie n'avait plus qu' se mettre sur le
     gril!

     --Si tu l'as cru, tu es un nigaud.

     --Et le _Stanovo_?...

     --Bah! le _Stanovo_.... a veut tre un loup, et a a une
     queue de chien. Tu vas  la chasse, barine? ajouta-t-il en
     jetant sur moi un regard de ses petits yeux clignotants.

     -- la chasse, dis-je.

     -- la _Gary_, ajouta Kondrate.

     --Dans la cendre tu pourrais trouver du feu, dit le paysan
     continuant  ricaner; j'y ai vu beaucoup de coqs de bruyre.
     Mais vous n'arriverez pas jusque-l; il y a vingt verstes 
     vol d'oiseau  travers le bois. Ygor lui-mme, qui est dans
     la fort comme dans sa basse-cour, ne parviendrait pas  y
     arriver. Bonjour, me de Dieu, ce qui veut dire peu, dit-il
      Ygor en lui frappant sur le bras.

     Ygor le regarda gravement, et lui fit un lger signe de
     tte.

     De longtemps je n'avais vu une figure aussi trange que
     celle de cet Ephrem. Il avait le nez long, aigu, de larges
     lvres, une barbe courte et rare, et ses yeux bleus
     couraient perptuellement  et l. Il se tenait crnement,
     les mains sur la hanche, et son bonnet enfonc jusqu'aux
     sourcils.

     Tu reviens passer quelques jours chez toi? reprit Kondrate.

     --Quelques jours; il fait beau maintenant, frre. Mon
     sentier est devenu un grand chemin. Je puis rester couch
     sur mon pole jusqu' l'hiver; aucun chien  collet rouge
     n'aboiera sur moi. Le marchal m'a dit dans la ville:
     Dcampe, Alexandritch, sors de notre district; nous te
     donnerons un passe-port de premire qualit. Mais vous
     autres, gens de Sviato, j'ai eu piti de vous; vous ne
     trouveriez plus un aussi fin voleur.

     --Allons, tu es toujours farceur, notre oncle, dit Kondrate
     en riant, et il frappa de ses rnes les chevaux qui se
     mirent en marche.

     --Prrr! fit Ephrem, et les chevaux s'arrtrent.

     --Veux-tu finir? dit Kondrate; tu vois bien que nous allons
     avec un seigneur, il se fchera.

     --Mais, gros canard, de quoi se fcherait-il? c'est un bon
     seigneur. Tu vas voir qu'il me donnera pour boire un coup.
     Eh! barine, donne au pauvre vagabond de quoi s'acheter une
     bouteille d'eau-de-vie. Comme je l'craserais en ton
     honneur! ajouta-t-il en soulevant le coude jusqu'
     l'paule, et en grinant des dents.

     Je lui donnai un _grivnik_, et je dis  Kondrate de
     fouetter.

     Trs-content de Votre Seigneurie, cria Ephrem  la faon
     des soldats. Et toi, Kondrate, sache dornavant chez qui tu
     dois prendre leon. As-tu peur, tu es perdu; as-tu du
     courage, tu dvores tout. coute, quand tu reviendras au
     pays, viens me voir; la bombance durera trois jours chez
     moi. Nous casserons bien des goulots de bouteilles. Ma femme
     est une joyeuse commre, ma maison ouverte  tout venant.
     Saute, ami Ephrem, saute, alerte pie, avant qu'on ne t'ait
     arrach la queue.

     Et, poussant un sifflement aigu, il disparut dans les
     broussailles.

     Qu'est-ce que c'est que cet Ephrem? dis-je  Kondrate, qui
     ne cessait de secouer la tte comme s'il se ft parl 
     lui-mme.

     --Cet Ephrem? reprit-il; ah! ah! c'est un homme comme il n'y
     en a pas  cent verstes  la ronde; un voleur fini. Rien que
     voir le bien d'autrui lui fait cligner de l'oeil. Fuyez-le
     en vous cachant dans la terre, il vous dterrera. Et quant 
     l'argent, essayez de vous asseoir dessus, il vous l'tera de
     dessous vous.

     --Il me parat bien hardi.

     --Hardi! il ne craint pas le diable, c'est tout dire. On ne
     peut rien lui faire. Combien de fois l'a-t-on men  la
     ville, et mis en prison? Dpenses inutiles. On se met  le
     lier, et lui vous dit: Que n'attachez-vous cette jambe-l?
     Attachez-la plus fort pendant que je dormirai, et je serai 
     la maison avant mon escorte. Et en effet,  peine parti, on
     le revoit au pays.

     --D'o est-il? de chez vous?

     --Oui, de Sviato. C'est un homme.... Voyez seulement son
     nez, sa physionomie (Kondrate avait t une fois  la ville,
     et, depuis ce temps, employait des termes ambitieux). Nous
     autres Polkas, nous connaissons bien la fort depuis notre
     enfance; mais aucun de nous ne peut se comparer  lui. Une
     nuit, il est venu tout droit ici d'Altonkino; il y a
     quarante verstes, et personne n'avait jamais fait ce chemin.
     C'est aussi le premier homme du monde pour voler le miel;
     les abeilles ne le piquent point. Il a ruin tous les
     leveurs de ruches.

     --Il ne doit pas pargner non plus les _borts_?

     --Oh non! il ne faut pas le calomnier. Jamais encore on ne
     lui a trouv ce pch. Le _bort_ est chose sacre chez nous.
     Une ruche est faite de main d'homme, et garde par des
     hommes. Si tu russis  la voler, tant mieux pour toi; mais
     les abeilles sont  la garde de Dieu; il n'y a que l'ours
     qui touche  leur miel.

     --Aussi l'ours est-il un animal priv de raison, remarqua
     Ygor.

     --Ephrem a-t-il de la famille? demandai-je.

     --Certainement, il a un fils; et quel voleur ce sera avec le
     temps! c'est le pre tout crach. Ephrem commence 
     l'enseigner. Un de ces derniers jours, il a rapport un pot
     rempli de vieux sous, et il l'a enterr dans une petite
     claircie, puis il a envoy son fils au bois, en lui disant
     que, tant qu'il n'aurait pas trouv le pot, il ne lui
     donnerait rien  manger, et ne le laisserait pas mme
     rentrer dans la maison. Le fils est rest au bois tout un
     jour avec sa nuit, et il a fini par dterrer le pot. Oui,
     c'est un homme bien singulier que cet Ephrem; tant qu'il est
     dans sa maison, c'est le meilleur vivant du monde, il donne
      tout le monde  boire et  manger. On ne fait que danser
     chez lui; on y fait les cent coups. Et quand il y a une
     assemble d'anciens, personne ne donne un meilleur conseil
     que lui. Il s'approche du cercle par derrire, coute un
     moment, vous dit le mot juste comme s'il donnait un coup de
     hache au bon endroit, et s'en va en riant. Mais du moment
     qu'il part pour la fort, c'est alors qu'il est dangereux.
     Du reste, il faut le dire, il ne touche  nous autres de
     Sviato que quand il ne peut pas faire autrement.
     D'ordinaire, s'il rencontre l'un de nous, il nous crie de
     loin: Au large, frre! l'esprit de la fort a souffl sur
     moi.

     --Comment! dis-je, vous tes une commune entire, et vous ne
     pouvez venir  bout d'un seul homme?

     --Mais apparemment.

     --Le tenez-vous donc pour un sorcier?

     --Dieu seul sait ce qu'il est. Il y a quelque temps, il est
     entr dans le rucher du sous-diacre; mais le sous-diacre
     faisait le guet lui-mme; il l'empoigna dans les tnbres,
     et le rossa. Quand il lui eut donn sa vole, Ephrem lui
     dit: Sais-tu qui tu as battu? Ds que le sous-diacre eut
     reconnu sa voix, il se sentit glac de terreur; et se jeta 
     ses pieds: Prends, lui dit-il, tout ce que tu veux.--Non,
     reprit l'autre, je te prendrai ce que je voudrai,  mon
     heure et  mon got; mais sache que tu n'en seras pas
     quitte. Depuis ce temps, le sous-diacre semble un chaud;
     il erre comme une ombre. Le coeur me fond dans la
     poitrine, me disait-il l'autre soir; ce brigand-l m'a jet
     quelques mots bien cruels.

     --Votre sous-diacre doit tre bien bte.

     --Ah! vous croyez? Eh bien! coutez-moi. Un jour, arrive de
     l'autorit l'ordre de s'emparer d'Ephrem  tout prix. Le
     _Stanovo_ tait tout neuf  son poste, il voulait se
     signaler. Voil qu'une dizaine de paysans vont  la fort 
     la recherche d'Ephrem, et,  peine taient-ils arrivs,
     qu'il vient  leur rencontre. Prenez-le! liez-le! crie
     l'un d'eux. Pour Ephrem, il entre tranquillement dans le
     bois, se taille un bton de trois doigts d'paisseur, et, ce
     bton  la main, il bondit tout  coup sur la route, la face
     hideuse:  genoux! cria-t-il, comme un tzar  la parade;
     et tous se mirent  genoux. Qui de vous, continua Ephrem, a
     dit qu'on me lie? Est-ce toi, Sroga? Sroga, qui l'entend,
     se lve d'un seul bond et s'enfuit comme un livre. Ephrem
     se mit  sa poursuite, et pendant toute une verste lui
     caressa le dos avec son bton. C'est dommage, dit-il aprs,
     que je ne l'aie pas empch de manger gras, car l'affaire
     se passait  la fin du carme de saint Philippe. Quant au
     _Stanovo_, il fut bientt renvoy, et tout fut dit.

     --Il vous a tous terrifis, et il vous mne comme de petits
     enfants.

     --Croyez-vous donc qu'il ne soit pas terrible? Et quel homme
     ingnieux! c'est  le baiser. Un jour, je le rencontrai dans
     la fort; il tombait une grosse pluie. Ds que je l'aperus,
     je voulus dcamper; mais il me fit un petit signe de la
     main, et me dit: Approche, Kondrate, ne crains rien, je
     suis misricordieux aujourd'hui; viens apprendre de moi
     comme on vit dans la fort, comme on sait rester sec pendant
     la pluie. Je m'approchai: il tait assis sous un sapin; il
     avait fait un petit feu de bois vert; une paisse fume
     blanche tait entre dans les branches de sapin, et
     empchait la pluie d'y tomber. Je l'admirai, et lui me dit:
     Dieu dit  la pluie: _Tombe et mouille_; et Ephrem dit: _Tu
     ne mouilleras pas_. Mais son tour le plus fameux (et ici
     Kondrate clata de rire), je vais vous le conter. On avait
     battu de l'avoine au flau, mais on n'avait pas eu le temps
     de ramasser le dernier tas avant la nuit. On y mit pour la
     garde deux jeunes gars qui n'taient pas trop veills. Les
     voil donc qui causent ensemble, se tenant aux aguets; et
     Ephrem, qui avait tout observ, ne s'avise-t-il pas d'emplir
     de paille les jambes de son pantalon, bien attaches par le
     bout, et de se les mettre sur la tte! Le voil qui arrive
     en rampant derrire une haie, et qui montre petit  petit le
     bout de ses cornes. L'un des gars dit  l'autre: Vois-tu?
     l'autre dit: Je vois, et bientt on n'entendit plus que le
     bruit des haies qu'ils franchissaient en courant l'un aprs
     l'autre. Ephrem s'approcha de l'avoine, la mit dans un sac
     et l'emporta chez lui; et le lendemain, c'est lui qui vint
     tout raconter  l'assemble, et les pauvres garons furent
     bafous. Pourtant, tous les autres en eussent fait autant
     qu'eux.

     Et Kondrate partit d'un clat de rire.

     Le grave Ygor ne put s'empcher de sourire aussi.

     Oui, on n'entendait que les haies craquer, reprit
     Kondrate... Et s'interrompant tout  coup: Bon Dieu!
     dit-il, c'est un incendie.

     --Un incendie! o cela? m'criai-je.

     --Oui, regardez devant nous. Ephrem l'a bien prophtis.
     C'est peut-tre lui qui a mis le feu, et pas pour la
     premire fois. C'est sa besogne, me damne qu'il est.

     Je regardais dans la direction qu'indiquait Kondrate. En
     effet,  deux ou trois verstes devant nous, une grosse
     colonne de fume gristre s'levait en ondoyant avec lenteur
     et en s'largissant par le sommet. D'autres colonnes de
     fume, plus petites et plus blanches, se voyaient  droite
     et  gauche.

     Un paysan, la face rouge, inonde de sueur, et les cheveux
     hrisss, arriva sur nous au grand galop, et arrta avec
     peine son cheval qui n'tait pas brid.

     Frres, s'cria-t-il, avez-vous vu les gardes de fort?

     --Nous n'avons vu personne; est-ce votre bois qui brle?

     --Oui, notre bois. Ah! nous sommes perdus; la dernire fois,
     on nous a menacs..., il faut rassembler le monde, car si la
     flamme se jette du ct de Trosni... Il talonna vivement sa
     monture, et partit  toutes jambes.

     Kondrate fouetta aussi ses chevaux. Nous allions droit sur
     la fume, qui s'tendait de plus en plus. Par endroits, elle
     devenait tout  coup noire, et s'lanait en longues gerbes.
     Plus nous avancions, plus les contours de la fume
     devenaient indistincts. Tout l'air fut troubl, une forte
     odeur de brl nous prit  la gorge, et voil que, s'agitant
     d'une trange faon  la lumire du jour, parurent d'un
     rouge ple, derrire de petits flocons de fume
     trs-blanche, les premires langues de la flamme.

     Ah! grce  Dieu s'cria Kondrate, l'incendie est
     surterrain.

     --Comment dis-tu?

     --Surterrain; c'est--dire que l'incendie court seulement
     sur la terre. Avec l'incendie souterrain, il est difficile
     de lutter. Que voulez-vous faire quand la terre elle-mme
     brle  plus d'une archine de profondeur? Il n'y a qu'un
     seul moyen de salut: c'est de creuser des fosss: est-ce
     facile? Quant  l'incendie surterrain, il ne fait que manger
     l'herbe et les feuilles sches; la fort ne s'en porte que
     mieux. Ah! cependant, seigneur, voyez quelles gerbes
     s'lancent.

     Nous approchmes jusqu'auprs de la ligne de l'incendie. Je
     mis pied  terre, et marchai  sa rencontre. Ce n'tait ni
     difficile ni dangereux; le feu courait  travers un bois de
     pins, peu serr et contre le vent. Il s'avanait en lignes
     ondoyantes, ou, pour parler plus exactement, en petites
     murailles denteles, formes de langues de feu rejetes en
     arrire par le vent qui emportait la fume. Kondrate avait
     dit juste. Cet incendie ne faisait que raser l'herbe, et
     marchait rapidement, ne laissant derrire lui qu'une trace
     noire et fumante o se voyaient  peine quelques tincelles.
     Il est vrai que, lorsqu'il rencontrait par hasard quelque
     trou rempli de feuilles sches et de bois mort, le feu
     s'lanait tout  coup en longues mches qui se tordaient
     avec fureur, faisant entendre une sorte de mugissement
     sinistre; mais il retombait bientt au niveau ordinaire, et
     reprenait sa course en ptillant. Je remarquai mme plus
     d'une fois qu'un buisson de chnes, tout desschs, restait
     intact, bien qu'envahi par l'incendie; les seules feuilles
     d'en bas noircissaient un peu. J'avoue que je ne pouvais
     comprendre comment ces buissons ne s'enflammaient pas.
     Kondrate avait beau me rpter que l'incendie tait
     surterrain, et ds lors pas mchant.

     C'est pourtant le mme feu, lui disais-je.--Mais puisque je
     vous dis, rptait-il, que c'est un incendie surterrain.

     Cependant, l'incendie ne laissait pas de produire ses
     effets. Les livres couraient tout effars et revenaient
     sans raison se rejeter sur le feu; des oiseaux qui taient
     entrs dans la fume se mettaient  tournoyer; les chevaux
     frissonnaient et regardaient avec inquitude de ct et
     d'autre. La fort, alentour, semblait elle-mme gronder, et
     l'homme ne pouvait se dfendre d'un sentiment d'effroi en
     sentant les bouffes de chaleur le frapper tout  coup au
     visage.

     Si nous ne pouvons rien faire, qu'avons-nous  regarder?
     dit Ygor; partons.

     --Par o passer? dit Kondrate.

     --Toujours en avant, reprit Ygor; c'est le moyen de passer
     partout.

     Nous suivmes son conseil, et nous parvnmes  la _Gary_,
     bien que les chevaux eussent eu souvent  poser le nez
     contre terre. L, nous passmes une journe entire, et nous
     y fmes une bien belle chasse. Vers le soir, avant que le
     crpuscule et rougi le ciel, les ombres des arbres
     s'tendaient dj longues et droites, et l'on sentait cette
     lgre fracheur qui prcde la rose. Je m'assis par terre
     sur la route, prs de la telega auquel Kondrate attelait les
     chevaux, et me rappelai mes sombres rveries de la veille.
     Tout tait aussi tranquille autour de moi; mais il n'y avait
     plus cette pesante sensation de la fort. Sur la mousse
     dessche, sur les bruyres en fleurs, sur la fine poussire
     de la route, sur les sveltes tiges et les feuilles luisantes
     des jeunes bouleaux, tombait la douce et caressante lumire
     du soleil abaiss  l'horizon. Tout reposait, plong dans
     une fracheur tranquille; rien ne dormait encore, mais tout
     se prparait dj au salutaire apaisement de la nuit. Tout
     semblait dire  l'homme: Repose-toi aussi, notre frre;
     respire allgrement, et ne te fais pas d'inutiles soucis
     avant d'entrer dans le sein du sommeil. En ce moment, je
     soulevai la tte, et j'aperus  la pointe d'une branche une
     de ces grandes mouches  la tte d'meraude, au corps
     effil, et portant quatre ailes de gaze, que les lgants
     Franais ont appeles demoiselles. Longtemps je ne la
     quittai point du regard; toute sature de soleil, elle se
     bornait, sans bouger,  secouer quelquefois la tte et 
     faire frmir ses ailes souleves.  force de la regarder, il
     me sembla que je comprenais le sens de la vie de la nature;
     une animation tranquille et lente, une absence de hte, rien
     de trop, l'quilibre de toutes les sensations. Voil la loi
     fondamentale. Tout ce qui sort de ce niveau, soit au-dessus
     soit au-dessous, est rejet par la nature. Un animal malade
     s'enfonce dans un fourr pour y mourir seul; il sent qu'il
     n'a plus le droit de vivre avec ses gaux. Beaucoup
     d'insectes prissent au moment mme o ils ressentent les
     joies de l'amour, ces joies qui rompent l'quilibre; et
     quant  l'homme qui, par sa faute ou par celle d'autrui, est
     jet hors des voies communes, il doit au moins savoir ne pas
     se plaindre et se rsigner.

     Allons, Ygor! s'cria Kondrate, qui, pendant ces belles
     rflexions, s'tait install sur le banc de la telega, viens
     t'asseoir ici.  quoi rves-tu? est-ce  ta vache?

     -- sa vache? rptai-je, en levant les yeux sur le grave et
     placide visage d'Ygor; il semblait rver, en effet, et
     regardait au loin dans la campagne qui commenait 
     s'assombrir.

     --Hlas! oui, continua Kondrate; il a perdu cette nuit sa
     dernire vache. Ah! c'est bien vrai, il n'a pas de chance.

     Ygor s'assit sans mot dire sur le sige, et nous partmes;
     il savait, lui, ne pas se plaindre.


II

Cependant l'immense talent et l'immense succs des essais littraires
de Tourgueneff lui inspiraient la pense de dvelopper ce talent en
romans _plus humains_, plus vastes et plus complets d'une seule pice.
Il composa alors ce qu'il crut un roman, mais ce qui n'tait au fond
qu'une tude des classes plus leves de la Russie. Les touches de son
pinceau y brillrent aussi fines, aussi sensibles, aussi dlicates,
mais la conception entire manqua au livre, ce fut encore ce que les
Anglais appellent un _essayiste_, il ne fut pas dans ces ouvrages un
vrai romancier. Quoiqu'crivain suprieur  Balzac dans la perfection
des dtails et dans le portrait des personnages, hommes ou femmes, il
n'atteignit pas du premier coup la grandeur de son cadre, il ne sut
pas ramener comme nos romanciers la diversit des caractres  l'unit
dramatique. Les grands romans furent manqus, mais les pisodes furent
parfaits, plus parfaits que dans la plupart des aurores modernes de la
France ou de l'Angleterre, et l'tranget des sujets et des moeurs
donna  Tourgueneff un intrt et un charme de plus.

Celui de ses ouvrages publis jusqu'ici o clatent le plus ses
qualits et ses dfaillances, a paru tout rcemment, sous le titre
d'une _Niche de gentilshommes_; c'est videmment une peinture des
moeurs de la classe lgante suprieure  la bourgeoisie et au commun
dans l'empire. Ce livre est plus historique que romanesque. Il a des
parties admirables et des parties striles comme des mmoires o l'art
manque de temps en temps, mais o la vrit clate toujours. Nous
allons l'extraire pour vous.




UNE NICHE

DE GENTILSHOMMES


I

     C'tait au dclin d'une belle journe de printemps;  et l
     flottaient dans les hautes rgions du ciel de petits nuages
     roses, qui semblaient se perdre dans la profondeur de l'azur
     plutt que planer au-dessus de la terre.

     Devant la fentre ouverte d'une jolie maison situe dans une
     des rues extrieures du chef-lieu du dpartement d'O...
     (l'histoire se passe en 1842), taient assises deux femmes,
     dont l'une pouvait avoir cinquante ans et l'autre soixante
     et dix. La premire se nommait Maria Dmitrivna Kalitine.
     Son mari, ex-procureur du gouvernement, connu, dans son
     temps, pour un homme retors en affaires, caractre dcid et
     entreprenant, d'un naturel bilieux et entt, tait mort
     depuis dix ans. Il avait reu une assez bonne ducation et
     fait ses tudes  l'Universit; mais, n dans une condition
     trs-prcaire, il avait compris de bonne heure la ncessit
     de se frayer une carrire et de se faire une petite fortune.
     Maria Dmitrivna l'avait pous par amour; il tait assez
     bien de figure, avait de l'esprit et pouvait, quand il le
     voulait, se montrer fort aimable. Maria Dmitrivna,--Pestoff
     de son nom de fille,--avait perdu ses parents en bas ge.
     Elle avait pass plusieurs annes dans une institution de
     Moscou, et,  son retour, elle s'tait fixe dans son
     village hrditaire de Pokrofsk,  cinquante verstes d'O...,
     avec sa tante et son frre an. Celui-ci n'avait pas tard
      tre appel  Ptersbourg pour prendre du service, et,
     jusqu'au jour o la mort vint le frapper, il avait tenu sa
     tante et sa soeur dans un tat de dpendance humiliante.
     Maria Dmitrivna hrita de Pokrofsk, mais n'y demeura pas
     longtemps. Dans la seconde anne de son mariage avec
     Kalitine, qui avait russi en quelques jours  conqurir son
     coeur, Pokrofsk fut chang contre un autre bien d'un revenu
     considrable, mais dpourvu d'agrment et priv
     d'habitation. En mme temps Kalitine acheta une maison 
     O..., o il se fixa dfinitivement avec sa femme. Prs de la
     maison s'tendait un grand jardin, contigu par un ct aux
     champs situs hors de la ville. De cette faon,--avait dit
     Kalitine, peu port  goter le charme tranquille de la vie
     champtre,--il est inutile de se traner  la campagne.
     Plus d'une fois, Maria Dmitrivna avait regrett, au fond du
     coeur, son joli Pokrofsk, avec son joyeux torrent, ses
     vastes pelouses, ses frais ombrages; mais elle ne
     contredisait jamais son mari et professait un profond
     respect pour son esprit et la connaissance qu'il avait du
     monde. Enfin, quand il vint  mourir, aprs quinze ans de
     mariage, laissant un fils et deux filles, Maria Dmitrivna
     s'tait tellement habitue  sa maison et  la vie de la
     ville qu'elle ne songea mme plus  quitter O...

     Maria Dmitrivna avait pass, dans sa jeunesse, pour une
     jolie blonde;  cinquante ans, ses traits n'taient pas sans
     charme, quoiqu'ils eussent un peu grossi. Elle tait moins
     bonne que sensible, et avait conserv,  un ge mr, les
     dfauts d'une pensionnaire; elle avait le caractre d'un
     enfant gt, tait irascible et pleurait mme quand on
     troublait ses habitudes; par contre, elle tait aimable et
     gracieuse lorsqu'on remplissait ses dsirs et qu'on ne la
     contredisait point. Sa maison tait une des plus agrables
     de la ville. Elle avait une jolie fortune, dans laquelle
     l'hritage paternel tenait moins de place que les conomies
     du mari. Ses deux filles vivaient avec elle; son fils
     faisait son ducation dans un des meilleurs tablissements
     de la couronne,  Saint-Ptersbourg.

     La vieille dame, assise  la fentre,  ct de Maria
     Dmitrivna, tait cette mme tante, soeur de son pre, avec
     laquelle elle avait jadis pass quelques annes solitaires 
     Pokrofsk. On l'appelait Marpha Timofevna Pestoff. Elle
     passait pour une femme singulire, avait un esprit
     indpendant, disait  chacun la vrit en face, et, avec les
     ressources les plus exigus, organisait sa vie de manire 
     faire croire qu'elle avait des milliers de roubles 
     dpenser. Elle avait dtest cordialement le dfunt
     Kalitine, et aussitt que sa nice l'eut pous, elle
     s'tait retire dans son petit village, o elle avait vcu
     pendant dix ans chez un paysan, dans une izba enfume. Elle
     inspirait de la crainte  sa nice. Petite, avec le nez
     pointu, des cheveux noirs et des yeux vifs dont l'clat
     s'tait conserv dans ses vieux jours, Marpha Timofevna
     marchait vite, se tenait droite, parlait distinctement et
     rapidement, d'une voix aigu et vibrante. Elle portait
     constamment un bonnet blanc, et un casaquin blanc.

     Qu'as-tu, mon enfant? demanda-t-elle tout d'un coup  Maria
     Dmitrivna. Pourquoi soupires-tu ainsi?

     --Ce n'est rien, rpondit la nice.--Quels beaux nuages!

     --Tu les plains? hein!

     Maria Dmitrivna ne rpondit rien.

     Pourquoi Gudonofski ne vient-il pas? murmura Marpha
     Timofevna, faisant mouvoir rapidement ses longues
     aiguilles.--Elle tricotait une grande charpe de laine.--Il
     aurait soupir avec toi, ou bien il aurait dit quelque
     btise.

     --Comme vous tes toujours svre pour lui! Sergui
     Petrowitch est un homme respectable.

     --Respectable! rpta avec un ton de reproche Marpha
     Timofevna.

     --Combien il a t dvou  mon dfunt mari! dit Maria
     Dmitrivna. Je ne puis y penser sans attendrissement.

     --Il et fait beau voir qu'il se conduist autrement? Ton
     mari l'a tir de la boue par les oreilles, grommela la
     vieille dame.

     Et les aiguilles acclrrent leur mouvement.

     Il a l'air si humble! recommena Marpha Timofevna. Sa tte
     est toute blanche; et pourtant ds qu'il ouvre la bouche;
     c'est pour dire un mensonge ou un commrage. Et avec cela,
     il est conseiller d'tat! D'ailleurs, que peut-on attendre
     du fils d'un prtre?

     --Qui donc est sans pch, ma tante? Il a cette faiblesse,
     j'en conviens. Sergui Petrowitch n'a pas reu d'ducation;
     il ne parle pas le franais, mais il est, ne vous en
     dplaise, un homme charmant.

     --Oui, il te lche les mains! Qu'il ne parle pas le
     franais... le malheur n'est pas grand... Moi-mme, je ne
     suis pas forte dans ce dialecte. Il vaudrait mieux qu'il ne
     parlt aucune langue, mais qu'il dt la vrit.--Bon, le
     voil qui vient; sitt qu'on parle de lui, il apparat,
     ajouta Marpha Timofevna, jetant un coup d'oeil dans la rue.
     Le voil qui arrive  grandes enjambes, ton homme charmant!
     Qu'il est long! Une vraie cigogne!

     Maria Dmitrivna arrangea ses boucles. Marpha Timofevna la
     regarda avec ironie.

     Qu'as-tu donc, ma chre? ne serait-ce pas un cheveu blanc?
     Il faut gronder ta Plagie. Ne voit-elle donc pas clair?

     --Vous, ma tante, vous tes toujours ainsi, murmura Maria
     Dmitrivna avec dpit.

     Et elle commena  battre de ses doigts le bras du
     fauteuil.

     Sergui Petrowitch Gudonofski! annona d'une voix aigu
     un petit cosaque aux joues rouges, apparaissant derrire la
     porte.


III

Entrent en scne un beau jeune homme, employ du gouvernement, et un
petit vieillard, matre de musique de _Lise_, fille ane de la
maison. Le jeune employ ressemble  tous les jeunes gens de sa
profession en province, suffisant, ambitieux, rus, il se nomme
_Panchine_.

Le vieux professeur allemand, admirablement tudi et destin  jouer
un rle ingrat et touchant dans le roman, est ainsi dcrit:

     Christophe-Thodore-Gottlieb Lemm tait n en 1786 d'une
     famille de pauvres musiciens qui habitait la ville de
     Chemnitz, dans le royaume de Saxe. Son pre jouait du
     hautbois, sa mre de la harpe. Pour lui, avant l'ge de cinq
     ans, il s'exerait sur trois instruments diffrents.  huit
     ans, il resta orphelin;  dix, il commenait  gagner
     lui-mme son pain de chaque jour. Longtemps il mena une vie
     de bohme, jouant partout, dans les auberges, aux foires,
     aux noces de paysans, voire mme dans les bals; enfin, il
     russit  entrer dans un orchestre, et, de grade en grade,
     parvint  l'emploi de chef d'orchestre. Son mrite, comme
     excutant, se rduisait  bien peu de chose; mais il
     connaissait  fond son art.  vingt-huit ans, il migra en
     Russie, o il avait t appel par un grand seigneur, qui,
     tout en dtestant cordialement la musique, s'tait donn par
     vanit le luxe d'un orchestre. Lemm resta prs de sept ans
     chez lui en qualit de matre de chapelle, et le quitta les
     mains vides. Ce grand seigneur s'tait ruin; il lui avait
     d'abord promis une lettre de change  son ordre, puis il
     s'tait ravis; et, tout compte fait, il ne lui avait pas
     pay un copeck.--Des amis lui conseillaient de partir; mais
     il ne voulait pas retourner dans sa patrie comme un
     mendiant, aprs avoir vcu en Russie, dans cette grande
     Russie, le pays de Cocagne des artistes. Pendant vingt ans,
     notre pauvre Allemand chercha fortune. Il sjourna chez
     diffrents patrons, vcut  Moscou comme dans les
     chefs-lieux de gouvernement, souffrit et supporta mille
     maux, connut la misre, et eut recours  tous les expdients
     imaginables. Cependant, au milieu de toutes ses souffrances,
     l'ide du retour au pays natal ne le quittait jamais et
     seule affermissait son courage. Le sort ne voulut pas lui
     accorder cette dernire et unique consolation.  cinquante
     ans, malade, dcrpit avant l'ge, il arriva par hasard dans
     la ville d'O..... et s'y tablit dfinitivement, ayant perdu
     tout espoir de quitter jamais le sol dtest de la Russie,
     et vivant misrablement du produit de quelques leons.

     L'extrieur de Lemm ne prvenait gure en sa faveur. Il
     tait petit, vot, avec des omoplates saillantes, un ventre
     rentr, de grands pieds tout plats, des ongles bleutres au
     bout de ses doigts durs et roides, et des mains rouges, les
     veines toujours gonfles. Son visage tait rid, ses joues
     creuses; et ses lvres plisses, qu'il remuait
     perptuellement comme s'il mchait quelque chose, aussi bien
     que le silence obstin qu'il gardait d'ordinaire, lui
     donnaient une expression presque sinistre. Ses cheveux
     pendaient en touffes grisonnantes sur son front peu lev;
     ses yeux petits et immobiles avaient l'clat terne de
     charbons sur lesquels on vient de verser de l'eau; il
     marchait lourdement, dplaant  chaque pas toutes les
     parties de son corps disgracieux et difforme. Ses mouvements
     rappelaient parfois ceux d'un hibou qui se dandine dans sa
     cage, quand il sent qu'on le regarde, sans pouvoir,
     toutefois, rien voir avec ses prunelles grandes, jaunes,
     effares et clignotantes. Un long et impitoyable chagrin
     avait appos son cachet ineffaable sur le pauvre musicien,
     et dnatur sa physionomie dj peu attrayante; mais, la
     premire impression une fois dissipe, on dcouvrait quelque
     chose d'honnte, de bon, d'extraordinaire dans cette ruine
     ambulante.

     Admirateur passionn de Bach et de Hndel, artiste dans
     l'me, dou de cette vivacit d'imagination et de cette
     hardiesse de pense qui n'appartiennent qu' la race
     germanique, Lemm aurait pu,--qui sait?--atteindre au niveau
     des grands compositeurs de sa patrie, si le hasard et
     autrement dispos de son existence.--Hlas! il tait n sous
     une mauvaise toile! Il avait beaucoup crit, mais jamais il
     n'avait eu la joie de voir aucune de ses oeuvres publie: il
     ne savait pas s'y prendre; il n'avait pas le talent de faire
      propos une courbette ou une dmarche ncessaire. Une fois,
     il y avait bien des annes, un de ses amis et admirateurs,
     Allemand pauvre comme lui, avait publi  ses frais deux de
     ses sonates,--mais, aprs tre restes en bloc dans les
     magasins, elles avaient disparu sourdement et sans laisser
     de traces, comme si quelqu'un les avait jetes nuitamment 
     la rivire.--Lemm finit par en prendre son parti; du reste,
     il se faisait vieux;  la longue, il s'endurcit au moral,
     comme ses doigts s'taient endurcis avec l'ge; seul avec sa
     vieille cuisinire, qu'il avait tire d'un hospice (car il
     ne s'tait jamais mari), il vgtait  O..., dans une
     petite maison voisine de celle de madame Kalitine. Il se
     promenait beaucoup, lisait la Bible, un recueil protestant
     de psaumes, et les oeuvres de Shakspeare dans la traduction
     de Schlegel. Il ne composait plus rien depuis longtemps;
     mais Lise, sa meilleure colire, avait su sans doute le
     tirer de son assoupissement, car il avait crit pour elle la
     cantate dont Panchine avait dit un mot. Il en avait emprunt
     les paroles  un psaume et y avait ajout quelques vers de
     sa composition. Elle tait faite pour deux choeurs,--un
     choeur de gens heureux et un choeur d'infortuns;--vers la
     fin, les deux choeurs se rconciliaient et chantaient
     ensemble: Dieu misricordieux, aie piti de nous, pauvres
     pcheurs, et loigne de nous les mauvaises penses et les
     esprances mondaines. Sur la premire feuille taient
     crites avec soin ces lignes: Les justes seuls seront
     sauvs.--Cantate spirituelle, compose et ddie 
     mademoiselle Lise Kalitine, ma chre lve, par son
     professeur C. T. G. Lemm. Des rayons entouraient les mots:
     Les justes seuls seront sauvs, et Lise Kalitine. Tout
     au bas, on lisait: Pour vous seule, _fur sie allein_.
     Voil pourquoi Lemm avait rougi et regard Lise en dessous,
     en entendant Panchine parler de sa cantate; le pauvre Lemm
     avait cruellement souffert.


IV

Lise demande pardon  _Hern_ de l'indiscrtion qu'elle a commise en
parlant  _Panchine_ de sa cantate; le vieillard, douloureusement
affect mais pardonnant, s'loigne avec un peu d'humeur en rasant les
murailles.

Une ancienne connaissance encore, Sem, entre en scne. Il est ami et
parent de la maison; c'est _Lavretzky_. Il revient de Ptersbourg pour
habiter solitairement ses terres paternelles dans les environs de
Lavretzky.

     Lavretzky, en effet, ressemblait peu  une victime du sort.
     Sa figure vermeille, type parfaitement russe, son front
     blanc et lev, son nez un peu fort et ses lvres larges et
     rgulires respiraient une sant campagnarde, et
     tmoignaient d'une grande et abondante force vitale. Il
     tait solidement bti, et ses cheveux blonds frisaient
     naturellement comme ceux d'un jeune garon. Ses yeux bleus,
      fleur de tte et un peu fixes, exprimaient seuls quelque
     chose qui n'tait ni le souci, ni la fatigue, et sa voix
     avait un son trop gal.

     Pierre, le sire de Lavretzky, ne ressemblait gure  son
     pre; c'tait un seigneur comme on n'en voit que dans les
     steppes, passablement excentrique, tapageur et agit,
     grossier, mais assez bon, trs-hospitalier et grand amateur
     de chasse  courre. Il avait plus de trente ans, lorsque 
     la mort de son pre il se trouva matre d'un hritage de
     deux mille paysans en parfait tat; il ne lui fallut pas
     longtemps pour dissiper ou vendre une partie de son bien, et
     gter compltement ses nombreux domestiques. Ses chambres
     vastes, chaudes et malpropres, taient continuellement
     remplies de petites gens, qui fondaient de tous cts sur
     lui comme la grle ou la vermine. Cette engeance se gorgeait
     de ce qui lui tombait sous la main, buvait jusqu'
     l'ivresse, et emportait de la maison tout ce qui se laissait
     prendre, sans cesser de chanter les louanges de cet hte
     hospitalier. Pierre, quand il tait de mauvaise humeur, les
     traitait de pique-assiettes et de pieds-plats; mais il ne
     tardait pas  s'ennuyer de leur absence. Sa femme tait un
     tre doux et obscur; il l'avait prise dans une famille du
     voisinage, par ordre de son pre qui l'avait choisie pour
     lui; on la nommait Anna Pavlowna. Elle ne se mlait de rien,
     recevait cordialement ses htes, et aimait assez  sortir,
     quoique l'obligation de mettre de la poudre ft son
     dsespoir. Elle avait coutume de raconter, dans sa
     vieillesse, que, pour procder  cette opration, on lui
     plaait un bourrelet de feutre sur la tte, on lui relevait
     tous les cheveux, puis on les frottait de suif et on les
     saupoudrait de farine, en y introduisant une masse
     d'pingles en fer; si bien qu'ensuite elle avait toutes les
     peines du monde  se dbarbouiller; cependant pour ne pas
     enfreindre les rgles de la biensance et ne blesser
     personne, elle se rsignait,  chaque visite qu'elle avait 
     faire,  endurer cet odieux martyre. Elle aimait  se faire
     traner par des trotteurs, et tait prte  jouer aux cartes
     du matin jusqu'au soir; mais elle n'oubliait jamais, quand
     son mari s'approchait de la table de jeu, de dissimuler avec
     sa main ses misrables petites pertes, elle qui avait laiss
      son mari la pleine et entire disposition de tout son
     apport, de toute sa dot. Elle eut de lui deux enfants: un
     fils, Ivan, qui fut le pre de Thodore, et une fille,
     nomme Glafyra.

     Ivan ne fut pas lev  la maison paternelle, mais auprs
     d'une tante riche et vieille fille, la princesse Koubensky,
     qui promit de faire de lui son lgataire universel
     (autrement son pre ne l'et pas laiss partir), l'habilla
     comme une poupe, lui donna des professeurs de toutes
     sortes, et lui choisit pour prcepteur un Franais, ex-abb,
     disciple de J.-J. Rousseau, un certain M. Courtin de
     Vaucelles. C'tait un homme fin, habile, insinuant; elle le
     qualifiait de _fine fleur_ de l'migration, et finit,
     presque septuagnaire, par pouser cette fine fleur. Elle
     lui lgua tout son bien, et rendit l'me peu de temps aprs,
     les joues couvertes de rouge, toute parfume d'ambre _ la
     Richelieu_, entoure de ngrillons, de levrettes et de
     perroquets criards, tendue sur une couchette du temps de
     Louis XV, tenant  la main une tabatire en mail de
     Petitot. Elle mourut abandonne de son mari; l'insinuant M.
     Courtin avait trouv opportun de se retirer  Paris avec son
     argent.

     Ivan avait dix-neuf ans lorsque ce revers inattendu le
     frappa. Il ne voulut plus rester dans la maison de sa tante,
     o, d'hritier prsomptif, il devenait tout  coup
     parasite,--ni mme  Saint-Ptersbourg, o l'accs de la
     socit dans laquelle il avait t lev lui fut tout  coup
     interdit. Il se sentait une rpugnance invincible pour le
     service, qu'il aurait d commencer par les grades les plus
     humbles, les plus obscurs et les plus difficiles; tout cela
     se passait dans les premires annes du rgne de l'empereur
     Alexandre. Il fut donc rduit, bon gr, mal gr,  s'en
     retourner au village de son pre. Comme tout lui sembla
     sale, pauvre, mesquin! L'obscurit, le silence, l'isolement
     de la vie des steppes l'offusquaient  chaque pas; l'ennui
     le dvorait; avec cela personne dans la maison, hors sa
     mre, n'avait pour lui que des sentiments hostiles. Son pre
     supportait impatiemment ses habitudes de citadin; ses
     habits, ses jabots, ses livres, sa flte, sa propret, lui
     paraissaient avec assez de justesse, une dlicatesse
     exagre; il ne faisait que se plaindre de son fils, et le
     grondait sans cesse. Rien ne lui convient ici, disait-il
     souvent;  table, il fait le dgot, ne mange de rien, ne
     peut supporter l'odeur des domestiques, ni la chaleur de la
     chambre; la vue des gens ivres le drange; on n'ose pas
     seulement batailler devant lui; il ne veut pas servir, il
     n'a pas pour un liard de sant, cette femmelette! Et tout
     cela, parce qu'il a la cervelle farcie de Voltaire. Le
     vieillard dtestait particulirement Voltaire et _ce
     mcrant_ de Diderot, bien qu'il n'et pas lu une ligne de
     leurs oeuvres: lire n'tait pas de sa comptence.

     Petre Andrvitch ne se trompait pas; Voltaire et Diderot
     remplissaient, en effet la tte de son fils, et non pas eux
     seulement, mais encore Rousseau, Raynal, Helvtius et
     consorts; mais ils ne remplissaient que sa tte. Son
     instituteur, l'ancien abb, l'encyclopdiste, s'tait born
      verser en bloc sur son lve toute la science du
     dix-huitime sicle.--Ivan vivait ainsi, tout pntr de cet
     esprit, qui restait en lui sans se mler  son sang, sans
     pntrer dans son me, sans produire de fortes
     convictions... Aprs tout, quelles convictions pouvons-nous
     exiger d'un jeune homme qui vivait il y a cinquante ans,
     quand, aujourd'hui encore, nous ne sommes pas arrivs  en
     avoir?

     La prsence d'Ivan Ptrovitch gnait les visiteurs de la
     maison paternelle; il les ddaignait, eux le craignaient. Il
     n'avait mme pas russi  se lier avec sa soeur, qui avait
     douze ans de plus que lui. Cette Glafyra tait un tre
     trange; elle tait laide, bossue, maigre, avait de grands
     yeux svres et une bouche aux lvres minces et serres. Son
     visage, sa voix, ses mouvements rapides et anguleux
     rappelaient son aeule, la Bohmienne. Obstine,
     dominatrice, elle n'avait jamais voulu entendre parler de
     mariage. Le retour d'Ivan Ptrovitch ne fut nullement de son
     got; tant qu'il fut chez la princesse Koubensky, elle
     pouvait s'attendre  hriter de la moiti des biens
     paternels: son avarice tait un trait de plus qu'elle tenait
     de sa grand'mre. De plus, elle lui portait envie: il tait
     si bien lev, il parlait si bien le franais avec l'accent
     parisien, et elle pouvait  peine prononcer bonjour, et
     comment vous portez-vous? Il est vrai que ses parents n'en
     savaient pas mme autant; mais  quoi cela l'avanait-il?
     Ivan ne savait comment dissiper sa tristesse et son ennui;
     il passa une anne  la campagne, mais elle lui parut longue
     de dix ans. Il ne trouvait un peu de plaisir que chez sa
     mre, passait des heures entires dans ses appartements, bas
     et petits, coutant son bavardage naf et sans apprts, et
     se gorgeant de confitures.

     Au nombre des servantes d'Anna Pavlowna, se trouvait une
     trs-jolie jeune fille, aux yeux doux et purs, aux traits
     fins; on la nommait Malana; elle tait sage et modeste.
     Elle plut tout d'abord  Ivan Ptrovitch, bientt il l'aima;
     sa dmarche timide, ses rponses modestes, sa voix douce,
     son tendre sourire l'avaient captiv; tous les jours, elle
     lui semblait plus aimable. De son ct, elle s'attacha 
     Ivan Ptrovitch de toute la force de son me, comme les
     jeunes filles russes seules savent aimer, et se donna  lui.
     Dans une maison de seigneur de village, aucun mystre ne
     peut rester longtemps cach; chacun connut bientt la
     liaison du jeune matre avec Malana, et la nouvelle vint
     aux oreilles mmes de Petre Andrvitch. Dans un meilleur
     moment, il n'et peut-tre fait aucune attention  une
     affaire aussi peu importante; mais il avait depuis longtemps
     une dent contre son fils, et il saisit avec bonheur
     l'occasion de confondre l'lgant philosophe
     ptersbourgeois. Une tempte de cris et de menaces s'leva
     dans la maison; Malana fut mise au squestre, et Ivan
     Ptrovitch mand devant son pre. Anna Pavlowna accourut au
     bruit. Elle essaya de calmer son mari, mais il n'coutait
     plus rien. Il fondit sur son fils comme un oiseau de proie,
     lui reprochant son immoralit, son incrdulit, son
     hypocrisie; l'occasion tait trop belle pour ne pas dverser
     sur Ivan toute la colre qui s'tait amasse depuis si
     longtemps dans son coeur contre la princesse Koubensky; il
     l'accabla d'expressions injurieuses. Ivan Ptrovitch
     commena par se matriser et se taire, mais lorsque son pre
     le menaa d'une punition infamante, il n'y tint plus. Ah!
     pensa-t-il, le mcrant de Diderot est de nouveau en scne;
     c'est le moment de s'en servir; attendez, je vais tous vous
     tonner. Et aussitt, d'une voix tranquille et mesure,
     quoique avec un tremblement intrieur, il annona  son
     pre qu'il avait tort de l'accuser d'immoralit; qu'il ne
     voulait pas nier sa faute, mais qu'il tait prt  la
     rparer, et d'autant mieux qu'il se sentait au-dessus de
     tous les prjugs; en un mot, qu'il tait prt  pouser
     Malana. En prononant ces mots, Ivan atteignit sans doute
     le but qu'il se proposait; son pre fut tellement abasourdi,
     qu'il carquilla les yeux et resta un instant immobile; mais
     il revint  lui presqu'aussitt, et tel qu'il tait, dans
     son touloup doubl de fourrure, ses pieds nus dans de
     simples souliers, il s'lana les poings levs contre son
     fils. Ce jour-l, Ivan, comme s'il l'et fait exprs,
     s'tait coiff  la Titus, avait mis un nouvel habit bleu 
     l'anglaise, des bottes  glands, et un pantalon collant en
     peau de daim d'une parfaite lgance. Anna Pavlowna poussa
     un grand cri et se couvrit le visage de ses mains; pour son
     fils, il ne fit ni une ni deux; il prit ses jambes  son
     cou, traversa la maison et la cour, se jeta dans le verger,
     puis dans le jardin, du jardin sur la grand'route, et
     courut, toujours sans se retourner, jusqu' ce qu'il
     n'entendt plus derrire lui les pas lourds de son pre, et
     ses cris redoubls et entrecoups.

     Arrte, vaurien! hurlait-il, arrte, ou je te maudis!

     Ivan Ptrovitch se rfugia chez un odnodvoretz du voisinage;
     son pre rentra chez lui puis et couvert de sueur, et
     annona, respirant  peine, qu'il retirait  son fils sa
     bndiction et son hritage. Il fit aussitt brler tous ses
     malheureux livres; la servante Malana fut exile dans un
     village loign. De bonnes gens dterrrent Ivan Ptrovitch
     et l'avertirent de tout ce qui se passait. Honteux, furieux,
     il jura de se venger de son pre; la mme nuit, il se mit en
     embuscade pour arrter au passage le chariot qui emportait
     Malana; il l'arracha de vive force  son escorte, courut
     avec elle  la ville voisine et l'pousa.

     Le lendemain, Ivan crivit  son pre une lettre froidement
     ironique et polie, et se rendit dans le village o demeurait
     son cousin au troisime degr, Dmitri Pestoff, avec sa soeur
     Marpha, que nous connaissons dj. Il leur raconta tout ce
     qui s'tait pass, leur dit qu'il partait pour Ptersbourg,
     afin d'y prendre du service, et qu'il les suppliait de
     donner asile  sa femme, ne ft-ce que pour peu de temps. Il
     sanglota amrement en prononant le mot de _femme_, et,
     oubliant sa civilisation raffine et sa philosophie, il
     tomba humblement  genoux devant ses parents, comme un vrai
     paysan russe, en frappant la terre de son front. Les
     Pestoff, qui taient des gens compatissants et bons,
     accdrent aisment  sa prire; il passa trois semaines
     chez eux, attendant en secret une rponse de son pre; mais
     il n'en vint pas, et il ne pouvait pas en venir.  la
     nouvelle du mariage de son fils, Petre Andrvitch tomba
     malade, et dfendit de prononcer devant lui le nom d'Ivan
     Ptrovitch; seule, la pauvre mre emprunta en cachette cinq
     cents roubles en papier au prtre du village et les envoya 
     son fils avec une petite image pour sa bru. Elle eut peur
     d'crire, mais son messager, un paysan petit et sec, qui
     avait le talent de faire ses soixante verstes  pied par
     jour, fut charg de dire  Ivan Ptrovitch de ne pas trop
     s'affliger, qu'elle esprait, avec l'aide de Dieu, convertir
     la colre de son mari en clmence; qu'elle aurait prfr
     une autre belle-fille, mais que telle n'avait srement pas
     t la volont divine, et qu'elle envoyait  Malana
     Serguiewna sa bndiction maternelle. Le petit paysan reut
     un rouble pour sa peine, demanda la permission de saluer sa
     nouvelle matresse, dont il tait le compre, lui baisa la
     main et se remit en marche pour la maison.

     Ivan Ptrovitch partit pour Ptersbourg le coeur joyeux. Un
     avenir inconnu l'attendait: la misre pouvait bien
     l'atteindre, mais il quittait la vie de la campagne, qu'il
     abhorrait. Surtout il tait bien aise de n'avoir pas reni
     ses instituteurs, mais d'avoir au contraire mis rellement
     en pratique et justifi les principes de Rousseau, de
     Diderot et de _la Dclaration des droits de l'homme_. Le
     sentiment d'un devoir accompli, d'un triomphe remport, d'un
     juste orgueil satisfait, remplissait son me; en outre, la
     sparation de sa femme ne le troublait pas trop; il aurait
     plutt craint de vivre avec elle. La premire affaire tait
     faite, il fallait songer aux autres. Il eut du succs 
     Ptersbourg, contrairement  sa propre attente; la princesse
     Koubensky, que M. Courtin avait dj abandonne, mais qui
     n'avait pas encore eu le temps de mourir, voulant rparer
     ses torts envers son neveu, le recommanda  tous ses amis,
     et lui donna cinq mille roubles, son dernier argent, sans
     doute, plus une montre de Lepe, avec son chiffre dans une
     guirlande d'amours. Trois mois ne s'taient pas couls
     qu'il avait obtenu une place  l'ambassade russe  Londres,
     et qu'il s'embarquait sur le premier btiment anglais en
     partance. (Il n'tait pas encore question de bateaux 
     vapeur.) Quelques mois plus tard, il reut une lettre de
     Pestoff. Ce brave homme le flicitait  l'occasion de la
     naissance d'un fils, qui avait vu le jour dans le village de
     Pokrofsko, le 20 aot 1807, et qu'on avait nomm Thodore,
     en l'honneur du saint martyr du mme nom. La faiblesse de
     Malana Serguiewna tait telle, qu'elle ne pouvait ajouter
     que quelques lignes; ces quelques lignes mme surprirent
     beaucoup son mari; il ignorait que Marpha Timofevna et
     enseign l'criture  sa femme. Cependant Ivan ne
     s'abandonna pas longtemps aux doux sentiments de la
     paternit; il faisait en ce moment la cour  l'une des plus
     clbres Phryns ou Las du jour. (Les noms classiques
     taient encore de mode.) La paix de Tilsitt venait d'tre
     signe; tout le monde se htait de jouir, tout le monde
     tait comme entran par un tourbillon effrn. Les yeux
     noirs d'une beaut agaante lui avaient tourn la tte. Il
     avait peu d'argent, mais il jouait heureusement, faisait des
     connaissances, prenait part  tous les plaisirs imaginables;
     en un mot, il commenait  voguer toutes voiles dehors.


V

De tristes aventures le ramnent seul en Russie, aussi dcourag que
son pre.

En se rendant dans ses terres, il va visiter les _Kalitine_, ses
voisins et ses parents. Il contemple Lise avec une muette admiration.
Il apprend de la mre de Lise que Pankine en est amoureux. Il va
pendant la messe rendre visite  une vieille tante qui habite la mme
maison.

Voici le portrait de cette tante appele _Marpha Timofevna_.

     Marpha Timofevna tait tablie dans sa chambre, entoure de
     son tat-major, qui se composait de cinq tres presque tous
     galement chers  son coeur: un rouge-gorge savant, afflig
     d'un gotre, qu'elle avait pris en affection depuis qu'il ne
     pouvait plus ni siffler, ni tirer son seau d'eau; Roska, un
     petit chien craintif et doux; Matros, un chat de la plus
     mchante espce; puis une petite fille brune et
     trs-remuante, d'environ neuf ans, aux grands yeux et au nez
     pointu, qu'on appelait la petite Schourotschka; et enfin
     Nastasia Karpovna Ogarkoff, personne ge d'environ
     cinquante-cinq ans, affuble d'un bonnet blanc et d'une
     petite katzaveka brune sur une robe de couleur sombre. La
     petite Schourotschka tait de basse bourgeoisie et
     orpheline. Marpha Timofevna l'avait recueillie chez elle
     par piti, ainsi que Roska; elle les avait trouvs dans la
     rue; tous deux taient maigres et affams, tous deux tremps
     par la pluie d'automne; personne ne rclama le petit chien;
     quant  la petite fille, son oncle, cordonnier ivrogne, qui
     n'avait pas de quoi manger lui-mme, et qui battait sa nice
     au lieu de la nourrir, la cda de grand coeur  la vieille
     dame. Enfin, Marpha Timofevna, avait fait la connaissance
     de Nastasia Karpovna dans un couvent, o elle tait alle en
     plerinage. Elle plut  Marpha Timofevna, parce qu'elle
     priait Dieu _de bon apptit_, selon la pittoresque
     expression de la bonne dame. Celle-ci l'avait aborde en
     pleine glise et l'avait invite  venir prendre une tasse
     de th. Depuis ce jour, elles taient devenues insparables.
     Nastasia Karpovna tait de petite noblesse, veuve et sans
     enfants; elle avait le caractre le plus gai et le plus
     accommodant; une tte ronde et grise, des mains blanches et
     douces, une figure avenante, malgr ses traits un peu gros
     et un nez pat et de forme assez comique. Elle professait
     un culte pour Marpha Timofevna, qui, de son ct, l'aimait
     infiniment, ce qui ne l'empchait pas de la taquiner de
     temps en temps sur la sensibilit de son coeur; car elle
     avait un faible pour les jeunes gens, et la plaisanterie la
     plus innocente la faisait rougir comme une petite fille.
     Tout son avoir consistait en douze cents roubles assignats;
     elle vivait aux frais de Marpha Timofevna, mais sur un
     certain pied d'galit; Marpha Timofevna n'aurait tolr
     aucune servilit auprs de sa personne.

     Ah! Fdia, fit-elle, ds qu'elle aperut Thodore, tu n'as
     pas vu ma famille hier soir; admire-la maintenant. Nous
     voil tous runis pour le th; c'est le second, celui des
     jours de fte. Tu peux caresser tout le monde: seulement, la
     petite Schourotschka ne se laissera pas faire, et le chat
     t'gratignera. Tu pars aujourd'hui?

     --Aujourd'hui mme.--Lavretzky s'assit sur une petite chaise
     basse.--J'ai dj fait mes adieux  Maria Dmitrivna, j'ai
     mme vu Lisaveta Michailovna.

     --Tu peux la nommer Lise tout court, mon pre, elle n'est
     pas Michailovna pour toi. Reste donc tranquille, tu vas
     casser la chaise de la petite Schourotschka.

     --Je l'ai vue aller  la messe, est-ce qu'elle est dvote?

     --Oui, Lidia, bien plus que nous ne le sommes  nous deux.

     --N'tes-vous donc pas pieuse aussi? dit Nastasia Karpovna
     en sifflotant. Si vous n'tes pas encore alle  la
     premire messe, vous irez  la dernire.

     --Ma foi, non, tu iras toute seule; je deviens trop
     paresseuse, ma mre; je me gte en prenant trop de th.

     Elle tutoyait Nastasia Karpovna quoiqu'elle la traitt
     d'gale  gale, mais ce n'tait pas pour rien qu'elle tait
     une Pestoff. Trois Pestoff sont crits sur le livre
     commmoratif de Jean le Terrible. Marpha Timofevna le
     savait.

     Dites-moi, je vous prie, reprit Lavretzky, Maria Dmitrivna
     vient de me parler de ce monsieur... Comment se nomme-t-il?
     Panchine? je crois. Quel homme-est-ce?

     --Dieu, quelle bavarde! grommela Marpha Timofevna.

     Je suis sre qu'elle t'a dit, sous le sceau du secret,
     qu'il rde en prtendu autour de sa fille. Ce n'est pas
     assez pour elle,  ce qu'il parat, d'en chuchoter avec son
     fils de prtre; non, cela ne lui suffit pas. Rien n'est
     encore fait cependant, et grce  Dieu! mais il faut qu'elle
     bavarde.

     Et pourquoi grce  Dieu? demanda Lavretzky.

     --Parce que le jeune homme ne me plat pas; il n'y aurait
     pas lieu de se rjouir.

     --Il ne vous plat pas!

     --Il ne peut pas sduire tout le monde. N'est-ce pas assez
     que Nastasia Karpovna en soit amoureuse?

     --Pouvez-vous dire cela? s'cria la pauvre veuve tout
     effare. Ne craignez-vous pas Dieu!

     Et une rougeur soudaine se rpandit sur son visage et sur
     son cou.

     Et il le sait bien, le fripon, continua Marpha Timofevna;
     il sait bien comment la captiver: il lui a fait cadeau d'une
     tabatire. Fdia, demande-lui une prise; tu verras quelle
     belle tabatire! Sur le couvercle est peint un hussard 
     cheval. Tu ferais bien mieux, ma chre, de ne pas chercher 
     te justifier.

     Nastasia Karpovna ne se dfendit plus que par un geste de
     dngation.

     Plat-il aussi  Lise? demanda Lavretzky.

     --Il parat lui plaire. Du reste, Dieu le sait! L'me
     d'autrui, vois-tu, c'est une fort obscure, surtout l'me
     d'une jeune fille. Tiens, ne veux-tu pas approfondir le
     coeur de la petite Schourotschka! Pourquoi donc se
     cache-t-elle et ne s'en va-t-elle pas depuis que tu es
     entr?

     La petite fille laissa chapper un clat de rire contenu
     depuis longtemps, et prit la fuite. Lavretzky se leva.

     Oui, dit-il lentement, qui peut deviner ce qui se passe
     dans le coeur d'une jeune fille?

     Et il fit mine de se retirer.

     Eh bien, quand te reverrons-nous? demanda Marpha
     Timofevna.

     --C'est selon, ma tante; je ne vais pas bien loin.

     --Oui, tu vas  Wassiliewsko. Tu ne veux pas te fixer 
     Lavriki,--cela te regarde; seulement va saluer la tombe de
     ta mre, et aussi celle de ta grand'mre. Tu as acquis tant
     de savoir  l'tranger; et qui sait, pourtant? peut-tre
     sentiront-elles, au fond de leur tombeau, que tu es venu les
     voir. Et n'oublie pas, mon cher, de faire dire une messe
     pour le repos de l'me de Glafyra Ptrowna. Voici un rouble
     argent. Prends-le; c'est moi qui veux faire dire cette
     messe. De son vivant je ne l'aimais pas, mais il faut lui
     rendre justice; c'tait une fille de caractre et
     d'esprit,--et puis elle ne t'a pas oubli. Et maintenant,
     que Dieu te conduise; je finirais par t'ennuyer.

     Et Marpha Timofevna embrassa son neveu.

     Quant  Lise, elle n'pousera pas Panchine, ne t'en
     inquite pas. Ce n'est pas un mari de cette espce-l qu'il
     lui faut.

     --Mais je ne m'en inquite nullement, rpondit Lavretzky en
     s'loignant.

     Quatre heures aprs, il tait en route, et son tarantass
     roulait rapidement sur le chemin de traverse. Il rgnait une
     grande scheresse depuis quinze jours; un lger brouillard
     rpandait dans l'atmosphre une teinte laiteuse et
     enveloppait les forts lointaines; on sentait s'exhaler
     comme une odeur de brl; de petits nuages foncs
     dessinaient leurs contours indcis sur le ciel d'un bleu
     clair; un vent assez fort soufflait par bouffes sches qui
     ne rafrachissaient point l'air. La tte appuye contre les
     coussins de la voiture, les bras croiss sur sa poitrine,
     Lavretzky laissait errer ses regards sur les champs labours
     qui se droulaient devant lui en ventail, sur les cytises
     qui semblaient fuir, sur les corbeaux et les pies qui
     suivaient d'un oeil btement souponneux l'quipage qui
     passait, et sur les longues raies semes d'armoise,
     d'absinthe et de sorbier des champs. Il regardait l'horizon
     et cette solitude des steppes, si nue, si frache, si
     fertile; cette verdure, ces longs coteaux, ces ravins, que
     couvrent des buissons de chnes nains, ces villages gris,
     ces maigres bouleaux; enfin tout ce spectacle de la nature
     russe, qu'il n'avait pas vu depuis si longtemps, veillait
     dans son coeur des sentiments  la fois doux et tristes, et
     tenait sa poitrine sous l'oppression d'un poids qui n'tait
     pas sans charme.--Ses penses se succdaient lentement, mais
     leurs contours taient aussi vagues que ceux des nuages qui
     erraient au-dessus de sa tte. Il voquait le souvenir de
     son enfance, de sa mre, du moment o on l'avait apport
     auprs d'elle  son lit de mort, et o, serrant sa tte
     contre son coeur, elle s'tait mise d'une voix faible,  se
     lamenter sur lui, puis s'tait arrte en apercevant Glafyra
     Ptrowna. Il se souvint de son pre, qu'il avait vu d'abord
     robuste, toujours mcontent, et dont la voix cuivre
     rsonnait  son oreille; plus tard, vieillard aveugle,
     larmoyant, la barbe grise et malpropre. Il se souvint qu'un
     jour,  table, dans les fumes du vin, le vieillard s'tait
     mis  rire tout  coup et  parler de ses conqutes, en
     prenant un air modeste et en clignant ses yeux privs de
     lumire; il se souvint de Barbe, et ses traits se crisprent
     comme chez un homme saisi d'une subite douleur. Il secoua la
     tte; puis sa pense s'arrta sur Lise.

     Voil, se dit-il, un tre nouveau qui entre dans la vie.
     Honnte jeune fille, quel sera son sort? Elle est jolie; son
     visage est ple, mais plein de fracheur; ses yeux sont
     doux, sa bouche srieuse et son regard innocent! Quel
     dommage qu'elle soit un peu exalte! Belle taille, dmarche
     gracieuse, et une voix si douce! Je me plais  la voir,
     quand elle s'arrte tout  coup, vous coute attentivement
     sans sourire, puis s'absorbe dans sa pense et rejette ses
     cheveux en arrire! Je le crois aussi, Panchine n'est pas
     digne d'elle. Et pourtant, que lui manque-t-il?  quoi
     vais-je rver l? Elle ira par le chemin que suivent les
     autres... Mieux vaut dormir. Et Lavretzky ferma les yeux.
     Mais il ne put dormir, et resta plong dans cet tat de
     torpeur mentale qui nous est si familire en voyage. Les
     images du pass continurent  monter lentement dans son
     me, se mlant et se confondant avec d'autres tableaux.
     Lavretzky se mit,--Dieu sait pourquoi!-- penser  sir
     Robert Peel,  l'histoire de France...  la victoire qu'il
     aurait remporte s'il et t gnral; il croyait entendre
     le canon et les cris de guerre. Sa tte glissait de ct, il
     ouvrait les yeux... Les mmes champs, le mme paysage des
     steppes, le fer us des chevaux brillaient tour  tour 
     travers les tourbillons de poussire; la chemise jaune 
     parements rouges du iamstchik, s'enflait au vent. Je m'en
     reviens joli garon chez moi! se disait Thodore. Cette
     rflexion lui tourna l'esprit et il cria: En avant! puis
     s'enveloppant de son manteau, il s'enfona davantage encore
     dans les coussins. Le tarantass fit un brusque cahot:
     Lavretzky se souleva et ouvrit de grands yeux. Devant lui,
     sur la colline, s'tendait un petit village;  droite, on
     voyait une vieille maison seigneuriale dont les volets
     taient ferms et dont le perron s'inclinait de ct. De la
     porte jusqu'au btiment, la vaste cour tait remplie
     d'orties aussi vertes et aussi paisses que du chanvre. L
     se dressait aussi un petit magasin  bl, en chne, encore
     bien conserv. C'tait Wassiliewsko.

     Le iamstchik dcrivit une courbe vers la porte cochre et
     arrta les chevaux; le domestique de Lavretzky se leva sur
     le sige, et s'apprtant  sauter en bas, il appela du
     monde. On entendit un aboiement sourd et rauque, mais on ne
     vit pas le chien. Le domestique appela de nouveau.
     L'aboiement se rpta, et, au bout de quelques minutes
     accourut, sans qu'on vt d'o il sortait, un homme en
     cafetan de nankin, la tte blanche comme la neige. Il
     couvrit ses yeux pour les abriter des rayons du soleil et
     regarda un moment le tarantass; puis laissant retomber ses
     deux mains sur ses cuisses, il pitina quelques instants sur
     place, et se prcipita enfin pour ouvrir la porte cochre.
     Le tarantass entra dans la cour, faisant bruire l'ortie sous
     ses roues, et s'arrta devant le perron. L'homme  la tte
     blanche, vieillard encore alerte, se tenait dj, les jambes
     cartes et de travers, sur la dernire marche; il dcrocha
     le tablier de la voiture d'un mouvement saccad, et, tout en
     aidant son matre  descendre, il lui baisa la main.

     Bonjour, bonjour, mon ami, dit Lavretzky. Tu t'appelles
     Antoine, n'est-ce pas? Tu vis donc encore?

     Le vieillard s'inclina en silence et courut chercher les
     clefs. Pendant ce temps le iamstchik restait immobile,
     pench de ct et regardant la porte ferme, tandis que le
     laquais de Lavretzky gardait la pose pittoresque qu'il avait
     prise en sautant  terre, une main appuye sur le sige. Le
     vieillard apporta les clefs; il se tordait comme un serpent
     et se donnait beaucoup de peines inutiles en levant bien
     haut les coudes pour ouvrir la porte; puis il se plaa de
     ct et fit de nouveau un profond salut.

     Me voici donc chez moi, me voici de retour, pensa
     Lavretzky, en entrant dans un petit vestibule, tandis que
     les volets s'ouvraient avec fracas les uns aprs les autres,
     et que le jour pntrait dans les chambres dsertes.

     La petite maison que Lavretzky allait habiter, et o, deux
     ans auparavant, tait morte Glafyra Ptrowna, avait t
     construite, au dernier sicle, en bois de sapin; elle
     paraissait ancienne, mais elle pouvait se conserver encore
     une cinquantaine d'annes et plus. Lavretzky parcourut
     toutes les chambres, et, au grand chagrin des vieilles
     mouches indolentes, immobiles, blanchtres sous leur
     poussire, qui restaient attaches aux plafonds, il fit
     partout ouvrir les fentres, closes depuis la mort de
     Glafyra Ptrowna.

     Tout dans la maison tait rest dans le mme tat; les
     petits divans du salon, sur leurs pieds grles, tendus de
     damas gris, lustrs, uss et dfoncs, rappelaient le temps
     de l'impratrice Catherine. Dans le salon, on voyait le
     fauteuil favori de la matresse de la maison, avec son
     dossier droit et haut contre lequel elle avait l'habitude de
     s'appuyer dans sa vieillesse. Au mur principal tait
     accroch un ancien portrait de l'aeul de Fdor, Andr
     Lavretzky: son visage sombre et bilieux se dtachait  peine
     du fond noirci et caill; ses petits yeux mchants
     lanaient des regards moroses sous leurs paupires pendantes
     et gonfles; ses cheveux noirs et sans poudre se dressaient
     en brosse au-dessus d'un front sillonn de rides.  l'un des
     angles du portrait pendait une couronne d'immortelles,
     couverte de poussire.

     C'est Glafyra Ptrowna, dit Antoine, qui a daign la
     tresser de ses propres mains.

     Dans la chambre  coucher s'levait un lit troit, sous un
     rideau d'toffe raye, ancienne, mais solide; une pile de
     coussins  demi fans et une mince couverture ouate taient
     tendues sur le lit, au-dessus duquel pendait une image
     reproduisant la Prsentation de la Vierge, que la vieille
     demoiselle, expirant seule et oublie, avait presse  ses
     derniers moments sur ses lvres dj glaces. Auprs de la
     fentre se trouvait une toilette en marqueterie orne de
     cuivres et surmonte d'un miroir dor et noirci.--Une porte
     donnait dans l'oratoire, dont les murs taient nus, et o
     l'on apercevait, dans un coin, une armoire remplie d'images.
     Un petit tapis us et couvert de taches de cire couvrait la
     place o Glafyra Ptrowna s'agenouillait.

     Antoine alla avec le laquais de Lavretzky ouvrir l'curie et
     la remise;  sa place parut une vieille femme presque aussi
     ge que lui; sa tte branlante tait couverte d'un mouchoir
     qui descendait jusqu'aux sourcils; l'habitude de
     l'obissance passive se peignait dans ses yeux, et il s'y
     joignait une sorte de compassion respectueuse. Elle
     s'approcha de Lavretzky pour lui baiser la main, et s'arrta
      la porte, comme pour attendre ses ordres. Il avait
     compltement oubli son nom; il ne se souvenait mme pas de
     l'avoir jamais vue. Elle s'appelait Apraxa; quarante ans
     auparavant, Glafyra Ptrowna l'avait renvoye de la maison
     et lui avait ordonn de garder la basse-cour; du reste, elle
     parlait peu, paraissait tombe en enfance, et n'avait
     conserv qu'un air d'aveugle obissance.

     Outre ces deux vieillards et trois gros enfants en longues
     chemises,--petits-fils d'Antoine,--vivait encore dans la
     maison un paysan manchot et impotent, qui gloussait comme un
     coq de bruyre. Le vieux chien infirme qui avait salu le
     retour de Lavretzky n'tait gure plus utile au logis; il y
     avait dix ans qu'il tait attach avec une lourde chane,
     achete par ordre de Glafyra Ptrowna, et c'est  peine s'il
     avait la force de se mouvoir et de traner ce fardeau.

     Aprs avoir examin la maison, Lavretzky descendit au jardin
     et en fut satisfait, quoiqu'il ft tout rempli de mauvaises
     herbes, de buissons de groseilliers et de framboisiers. Il
     s'y trouvait de beaux ombrages, de vieux tilleuls,
     remarquables par leur dveloppement gigantesque et par
     l'trange disposition de leurs branches: on les avait
     plants trop prs les uns des autres; ils avaient t
     taills nagure,--il y avait cent ans, peut-tre.--Le jardin
     finissait  un petit tang clair, bord de joncs
     rougetres.--Les traces de la vie humaine s'effacent vite:
     la proprit de Glafyra Ptrowna n'avait pas eu le temps de
     devenir dserte, et dj elle paraissait plonge dans ce
     sommeil qui enveloppe tout ce qui est  l'abri de
     l'agitation humaine. Fdor Ivanowitch parcourut aussi le
     village; les paysannes le regardaient du seuil de leurs
     izbas, la joue appuye sur la main; les paysans saluaient de
     loin, les enfants s'enfuyaient, les chiens aboyaient avec
     indiffrence. Bientt il eut faim, mais il n'attendait ses
     serviteurs et son cuisinier que vers le soir; les provisions
     n'taient pas encore arrives de Lavriki,--il fallut
     s'adresser  Antoine. Celui-ci fit aussitt tous les
     arrangements: il prit une vieille poule, la mit  mort et la
     pluma. Apraxa lui fit subir l'opration d'un vritable
     lessivage et la mit  la casserole. Lorsqu'elle fut cuite,
     Antoine couvrit et disposa la table, plaa devant le couvert
     une salire en mtal noirci,  trois pieds, et une carafe
     taille  goulot troit et  bouchon rond; il annona
     ensuite d'une voix chantante  Lavretzky que le dner tait
     servi, et se plaa lui-mme derrire la chaise du seigneur,
     la main droite enveloppe d'une serviette. Le vieux bonhomme
     exhalait une odeur de cyprs. Lavretzky gota la soupe et
     en retira la poule, dont les tendons se dissimulaient mal
     sous la peau dure et coriace; la chair avait la saveur d'un
     morceau de bois. Aprs avoir ainsi dn, Lavretzky manifesta
     le dsir de prendre du th, etc...

     Je vais vous en servir  l'instant, interrompit le
     vieillard.

     Et il tint parole.

     On trouva une pince de th enveloppe d'un morceau de
     papier rouge; on dcouvrit un _samowar_, petit,  la vrit,
     mais qui fonctionnait d'une manire fort bruyante; on trouva
     mme quelques pauvres morceaux de sucre  moiti fondus.
     Lavretzky prit son th dans une grande tasse qui lui
     rappelait un souvenir d'enfance et sur laquelle taient
     peintes des cartes  jouer; on ne la servait qu'aux
     trangers, et maintenant c'tait lui, tranger  son tour,
     qui buvait dans cette tasse. Vers le soir, arrivrent les
     serviteurs; Lavretzky ne voulut pas se coucher dans le lit
     de sa tante, et s'en fit dresser un dans la salle  manger.
     Il teignit la bougie et regarda longtemps et tristement
     autour de lui, en proie  ce sentiment dsagrable
     qu'prouvent tous ceux qui passent une premire nuit dans un
     endroit depuis longtemps inhabit. Il lui semblait que
     l'obscurit qui l'entourait de toutes parts ne pouvait
     s'habituer  un nouveau venu, que les murs mmes de la
     maison s'tonnaient de sa prsence. Il poussa un soupir,
     tira sa couverture sur lui et finit par s'endormir. Antoine
     resta le dernier sur pied. Il fit deux fois le signe de la
     croix et se mit  causer avec Apraxa et  lui communiquer
      voix basse ses dolances; ni l'un ni l'autre n'avaient pu
     s'attendre  voir le matre s'tablir  Wassiliewsko,
     lorsqu'il avait  deux pas un si beau domaine avec une
     maison si confortable; ils ne se doutaient pas que c'tait
     justement cette maison qui tait odieuse  Lavretzky, parce
     qu'elle lui rappelait d'anciens souvenirs. Aprs avoir
     chuchot longtemps, Antoine prit sa baguette pour frapper la
     plaque de fer, depuis longtemps muette, qui tait accroche
     au magasin  bl. Ensuite il s'accroupit dans la cour, sans
     mme couvrir sa pauvre tte blanche. La nuit de mai tait
     calme et sereine, le vieillard dormit d'un sommeil doux et
     paisible.

     Le lendemain, Lavretzky se leva d'assez bonne heure, causa
     avec le _starosta_, visita la grange, fit dlivrer de sa
     chane le chien de la basse-cour, qui poussa bien quelques
     cris, mais ne songea mme pas  profiter de sa libert.
     Rentr  la maison, Thodore s'abandonna  une espce
     d'engourdissement paisible, qui ne le quitta pas de toute la
     journe.

     Me voil tomb au fond de la rivire! se dit-il 
     plusieurs reprises.

     Il tait assis, immobile auprs de la fentre, et paraissait
     prter l'oreille au calme qui rgnait autour de lui et aux
     bruits touffs qui venaient du village solitaire.--Une voix
     grle et aigu fredonnait une chanson derrire les grandes
     orties; le cousin qui bourdonne semble lui faire cho. La
     voix se tait, le cousin continue de bourdonner. Au milieu du
     murmure importun et monotone des mouches, on entend le bruit
     du bourdon qui heurte de la tte contre le plafond; le coq
     chante dans la rue, en prolongeant sa note finale; puis,
     c'est une porte cochre qui crie sur ses gonds ou un cheval
     qui hennit. Une femme passe et prononce quelques mots d'une
     voix glapissante.

     Eh! mon petit _Loulou_! dit Antoine  une petite fille de
     deux ans qu'il porte sur les bras.

     Apporte le _kwass_, dit encore la mme voix de femme.

     Et tout cela est suivi d'un morne silence.--Plus un souffle,
     plus le moindre bruit. Le vent n'agite pas mme les
     feuilles; les hirondelles silencieuses glissent les unes
     aprs les autres, effleurant la terre de leurs ailes, et le
     cour s'attriste de les voir ainsi voler en silence.

     Me voil donc au fond de la rivire, se dit encore
     Lavretzky. Et toujours, en tout temps, la vie est ici triste
     et lente; celui qui entre dans son cercle doit se rsigner;
     ici, point de trouble, point d'agitation; il n'est permis de
     toucher au but qu' celui qui fait tout doucement son
     chemin, comme le laboureur qui trace son sillon avec le soc
     de sa charrue. Et quelle vigueur, quelle sant dans cette
     paix et dans cette inaction! L, sous la fentre, le chardon
     trapu sort de l'herbe paisse; au-dessus la livche tend sa
     tige grasse, et, plus haut encore, les _larmes de la Vierge_
     suspendent leurs grappes roses. Puis, au loin, dans les
     champs, on voit blanchir en ondulant le seigle et l'avoine,
     qui commencent  monter en pis; et les feuilles s'tendent
     sur les arbres comme chaque brin d'herbe sur sa tige. C'est
      l'amour d'une femme que j'ai immol mes meilleures annes;
     eh bien! que l'ennui me rende la raison, qu'il me rende la
     paix de l'me, et m'apprenne dsormais  agir sans
     prcipitation!

     Et le voil qui s'efforce de se plier  cette vie monotone
     et d'touffer tous ses dsirs; il n'a plus rien  attendre,
     et pourtant, il ne peut se dfendre d'attendre encore. De
     toutes parts, le calme l'envahit. Le soleil s'incline
     doucement sur le ciel bleu et limpide; les nuages flottent
     lentement dans l'ther azur; ils paraissent avoir un but et
     savoir o ils vont. En ce moment, sur d'autres points de la
     terre, la vie roule en bouillonnant ses flots cumants et
     tumultueux; ici, elle s'panche silencieuse comme une eau
     dormante. Et Lavretzky ne put s'arracher avant le soir  la
     contemplation de cette vie qui s'coulait ainsi; les tristes
     souvenirs du pass fondaient dans son me comme la neige du
     printemps.--Et, chose trange! jamais il n'avait ressenti
     aussi profondment encore l'amour du sol natal.


VI

Thodore Lavretzky s'tablit confortablement dans ce domaine abandonn
de sa tante Glafyra.

     Au bout de trois semaines il se rendit  cheval chez les
     Kalitine; il y passa la soire comme le vieux musicien s'y
     trouvait. Il plut beaucoup  Thodore: celui-ci, grce  son
     pre, ne jouait d'aucun instrument. Toutefois, il aimait la
     musique avec passion, la musique srieuse, la musique
     classique. Panchine tait absent. Le gouverneur l'avait
     envoy hors de la ville. Lise joua seule, et avec beaucoup
     de prcision. Lemme s'anima, s'lectrisa, prit un rouleau de
     papier, et battit la mesure. Maria Dmitrivna se mit d'abord
      rire en le regardant, puis alla se coucher. Elle
     prtendait que Beethoven agitait trop ses nerfs.  minuit,
     Lavretzky reconduisit Lemm jusqu' son logement, et y resta
     jusqu' trois heures du matin. Lemm se laissa aller 
     causer. Il s'tait redress, ses yeux s'taient agrandi et
     tincelaient, ses cheveux mme s'taient levs sur son
     front. Il y avait si longtemps que personne ne lui avait
     tmoign de l'intrt! et Lavretzky semblait, par ses
     questions, lui marquer une sollicitude sincre. Le vieillard
     en fut touch. Il finit par montrer sa musique  son hte,
     lui joua et lui chanta mme d'une voix teinte quelques
     fragments de ses compositions; entre autres, toute une
     ballade de Schiller, _Fridolin_, qu'il avait mise en
     musique. Lavretzky la loua fort, se fit rpter quelques
     passages, et, en partant, engagea le musicien  venir passer
     quelques jours chez lui,  la campagne. Lemm, qui le
     reconduisit jusqu' la rue, y consentit sur-le-champ et lui
     serra chaleureusement la main. Rest seul,  l'air humide et
     pntrant qu'amnent les premires lueurs de l'aube, il s'en
     retourna, les yeux  demi clos, le dos vot, et regagna 
     petits pas sa demeure, comme un coupable.

     _Ich bin wohl nicht klug_ (je ne suis pas dans mon bon
     sens), murmura-t-il en s'tendant dans un lit dur et court.

     Quand, quelques jours aprs, Lavretzky vint le chercher en
     calche, il essaya de se dire malade. Mais Fdor Ivanowitch
     entra dans sa chambre et finit par le persuader. Ce qui agit
     le plus sur Lemm, ce fut cette circonstance, que Lavretzky
     avait fait venir pour lui un piano de la ville. Tous deux se
     rendirent chez les Kalitine et y passrent la soire, mais
     d'une manire moins agrable que quelques jours auparavant.
     Panchine s'y trouvait. Il parla beaucoup de son excursion et
     se mit  parodier d'une manire trs-comique les divers
     propritaires qu'il avait vus. Lavretzky riait, mais Lemm ne
     quittait pas son coin, se taisait et remuait les membres en
     silence comme une araigne. Il regardait d'un air sombre et
     concentr, et ne s'anima que lorsque Lavretzky se leva pour
     prendre cong. Mme en calche, le vieillard continua 
     songer et persista dans sa boudeuse sauvagerie; mais l'air
     doux et chaud, la brise, les ombres lgres, le parfum de
     l'herbe et des bourgeons du bouleau, la lueur d'une nuit
     toile, le pitinement et la respiration des chevaux,
     toutes les sductions du printemps, de la route et de la
     nuit descendirent dans l'me du pauvre Allemand, et ce fut
     lui le premier qui rompit le silence.

     Il se mit  parler de musique, puis de Lise, puis de nouveau
     de musique. En parlant de Lise, il semblait prononcer les
     paroles plus lentement. Lavretzky dirigea la conversation
     sur ses oeuvres, et, moiti srieux, moiti plaisantant, lui
     proposa de lui crire un libretto.

     Hum... un libretto, rpliqua Lemm. Non, cela n'est pas pour
     moi.--Je n'ai plus la vivacit d'imagination qu'il faut pour
     un opra.--J'ai dj perdu mes forces, mais si je pouvais
     encore faire quelque chose, je me contenterais d'une
     romance: certainement je voudrais de belles paroles.

     Il se tut et resta longtemps immobile, les yeux attachs au
     ciel.

     Par exemple, dit-il enfin, quelque chose dans ce genre: 
     vous, toiles!  vous, pures toiles!...

     Lavretzky se tourna lgrement vers lui et se mit  le
     considrer.

      vous, toiles! pures toiles!... rpta Lemm. Vous
     regardez de la mme manire les innocents et les
     coupables... mais les purs de coeur seuls, ou quelque chose
     dans ce genre, vous comprennent, c'est--dire non, vous
     aiment. Du reste, je ne suis pas pote. Cela n'est pas mon
     fait; mais quelque chose dans ce genre, quelque chose
     d'lev.

     Lemm renversa son chapeau sur sa nuque, et, dans la
     demi-teinte de la nuit, sa figure semblait plus ple et plus
     jeune.

     Et vous aussi, continua-t-il en baissant graduellement la
     voix, vous savez qui aime, qui sait aimer, parce que vous
     tes pures; vous seules pouvez consoler.--Non, ce n'est pas
     encore cela,--je ne suis pas pote, murmura-t-il, mais
     quelque chose dans ce genre...

     --Je regrette de ne pas tre non plus pote, observa
     Lavretzky.

     --Vaine rverie! rpliqua Lemm.

     Et il se blottit dans le fond de la calche. Il ferma les
     yeux, comme s'il et voulu dormir. Quelques instants
     s'coulrent; Lavretzky tendait l'oreille pour couter.

     Oh! toiles! pures toiles;--amour!--murmurait le
     vieillard.

     Amour! rpta en lui-mme Lavretzky.

     Puis il devint rveur et sentit son me oppresse...

     Vous avez fait une trs-bonne musique sur les paroles de
     _Fridolin_, Chistophor Fdorowitch, dit-il tout  coup 
     haute voix. Mais quelle est votre pense? Ce Fridolin, aprs
     que le comte l'eut amen  sa femme, devint-il immdiatement
     l'amant de cette dernire?

     --C'est vous qui pensez ainsi, rpliqua Lemm, parce que,
     vraisemblablement, l'exprience...

     Il s'arrta tout  coup et se dtourna d'un air embarrass.
     Lavretzky se prit  rire avec contrainte, mais se dtourna
     aussi et porta ses regards vers la route.

     Les toiles commenaient dj  plir, et le ciel
     blanchissait quand la calche s'arrta devant le perron de
     la petite maison de Wassiliewsko. Lavretzky conduisit son
     hte jusqu' la chambre qui lui tait destine, revint dans
     son cabinet et s'assit devant la fentre. Au jardin, le
     rossignol adressait son dernier chant  l'aurore. Lavretzky
     se souvint que, dans le jardin des Kalitine, le rossignol
     chantait aussi; il se souvint du mouvement lent des yeux de
     Lise lorsqu'ils se dirigrent vers la sombre fentre par
     laquelle les chants pntraient dans la pice. Sa pense
     s'arrta sur elle, et son coeur reprit un peu de calme:
     Pure jeune fille! pronona-t-il  demi-voix... Pures
     toiles! ajouta-t-il avec un sourire. Puis il alla se
     coucher en paix.

     Lemm, de son ct, resta longtemps assis sur son lit, un
     papier de musique sur les genoux. Il semblait qu'une mlodie
     inconnue et douce allait jaillir de son cerveau. Brlant,
     agit, il ressentait dj la douceur enivrante de
     l'enfantement... Mais, hlas! il attendit en vain.

     Ni pote ni musicien! murmura-t-il.

     Et sa tte fatigue s'affaissa pesamment sur l'oreiller.

     Le lendemain matin, Lavretzky et son hte prenaient le th
     au jardin, sous un vieux tilleul.

     Maestro, dit entre autres choses Lavretzky, vous aurez
     bientt  composer une cantate solennelle.

     -- quelle occasion?

     -- l'occasion du mariage de M. Panchine et de mademoiselle
     Lise. Avez-vous remarqu comme il tait hier attentif auprs
     d'elle? Il parat que l'affaire est en bon train.

     --Cela ne sera pas! s'cria Lemm.

     --Pourquoi?

     --Parce que c'est impossible. Du reste, ajouta-t-il un
     instant aprs, dans ce monde, tout est possible, surtout
     ici, chez vous, en Russie.

     --Laissons, si vous le voulez bien, la Russie de ct, mais
     que trouvez-vous de mauvais dans ce mariage?

     --Tout est mauvais, tout. Mademoiselle Lise est une jeune
     fille sense, srieuse. Elle a des sentiments levs. Et
     lui..., c'est un dilettante, c'est tout dire.

     --Mais elle l'aime.

     Le maestro se leva soudain.

     Non, elle ne l'aime pas, dit-il. C'est--dire, elle est
     trs-pure de coeur et elle ne sait pas elle-mme ce que cela
     signifie, aimer. Madame von Kalitine lui dit que le jeune
     homme est bien. Elle a confiance en madame von Kalitine,
     parce que, malgr ses dix-neuf ans, elle n'est qu'un
     enfant... Le matin, elle prie; le soir, elle prie encore.
     Tout cela est fort bien, mais elle ne l'aime pas. Elle ne
     peut aimer que le beau, et lui n'est pas beau, je veux dire,
     son me n'est pas belle.

     Lemm parlait rapidement, avec feu, tout en marchant  petits
     pas en long et en large devant la table  th. Ses yeux
     semblaient courir sur le sol.

     Mon cher maestro, dit tout  coup Lavretzky, il me semble
     que vous tes vous-mme amoureux de ma cousine.

     Lemm s'arrta court.

     Je vous prie, dit-il d'une voix mal assure, ne me raillez
     pas ainsi; je ne suis pas un fou. J'ai devant moi les
     tnbres de la tombe, et non point un avenir couleur de
     rose.

     Lavretzky eut piti du vieillard et lui demanda pardon.
     Aprs le th, Lemm lui joua sa cantate, puis, pendant le
     dner, se remit  parler de Lise,  l'instigation de
     Lavretzky. Celui-ci prtait l'oreille avec un vident
     intrt.

     Qu'en pensez-vous, Christophor Fdorowitch? dit-il enfin.
     Tout est maintenant en bon ordre ici, et le jardin est en
     fleur. Si je l'invitais  venir passer une journe avec sa
     mre et ma vieille tante. Hein? cela vous serait-il
     agrable?

     Lemm inclina la tte de ct.

     Invitez, murmura-t-il.

     --Mais il n'est pas ncessaire d'inviter Panchine.

     --Non, cela n'est pas ncessaire, rpliqua le vieillard
     avec un sourire presque enfantin.

     Deux jours aprs, Fdor Ivanowitch se rendit en ville, chez
     les Kalitine.

     La famille se rend  l'invitation; tout est en joie; pendant
     le dner, Lemm tira de la poche de son frac, dans laquelle
     il glissait  chaque instant la main, un petit rouleau de
     papier de musique, et, les lvres pinces, le plaa en
     silence sur le piano. C'tait la romance qu'il avait
     compose la veille sur d'anciennes paroles allemandes, o il
     tait fait allusion aux toiles. Lise se plaa aussitt au
     piano et dchiffra la romance. Hlas! la musique en tait
     complique et d'une forme pnible; on voyait que le
     compositeur avait fait tous ses efforts pour exprimer la
     passion et un sentiment profond, mais il n'en tait rien
     sorti de bon. L'effort seul se faisait sentir. Lavretzky et
     Lise s'en aperurent tous les deux, et Lemm le comprit. Sans
     profrer une parole, il remit sa romance en poche;  la
     demande que fit Lise de la jouer encore une fois, il hocha
     la tte et dit d'une manire significative:

     Maintenant, c'est fini.

     Puis, il se replia sur lui-mme et s'loigna.

     Vers le soir, on alla en grande compagnie  la pche. Dans
     l'tang, au del du jardin, il y avait beaucoup de tanches
     et de goujons.--On plaa Maria Dmitrivna dans un fauteuil
     tout prs du bord,  l'ombre; on tendit un tapis sous ses
     pieds, et on lui donna la meilleure ligne. Antoine, en
     qualit d'ancien et habile pcheur, lui offrit ses services.
     C'tait avec le plus grand zle qu'il attachait les
     vermisseaux  l'hameon, et jetait lui-mme la ligne en se
     donnant des airs gracieux. Le mme jour, Maria Dmitrivna
     avait parl de lui  Fdor Ivanowitch, dans un franais
     digne de nos institutions de demoiselles: _Il n'y a plus
     maintenant de ces gens comme a, comme autrefois._

     Lemm, accompagn de deux jeunes filles, alla plus loin,
     jusqu' la digue; Lavretzky s'tablit  ct de Lise. Les
     poissons mordaient  l'hameon; les tanches, suspendues au
     bout de la ligne, faisaient briller en frtillant leurs
     cailles d'or et d'argent. Les exclamations de joie des
     petites filles retentissaient sans cesse; Maria Dmitrivna
     poussa une ou deux fois un petit cri de satisfaction
     prmdite. C'taient les lignes de Lavretzky et de Lise qui
     fonctionnaient le plus rarement. Cela venait probablement de
     ce qu'ils taient, moins que les autres, occups de la
     pche, et laissaient les bouchons flotter jusqu'au rivage.
     Autour d'eux, les grands joncs rougetres se balanaient
     doucement; devant eux, la nappe d'eau brillait d'un doux
     clat.--Ils causaient  voix basse.--Lise se tenait debout
     sur le radeau.--Lavretzky tait assis sur le tronc inclin
     d'un cytise.--Lise portait une robe blanche avec une large
     ceinture de ruban blanc; d'une main, elle tenait son chapeau
     de paille suspendu; de l'autre, elle soutenait, avec un
     certain effort, sa ligne flexible.--Lavretzky considrait
     son profil pur et un peu svre,--ses cheveux relevs
     derrire les oreilles, ses joues si dlicates, lgrement
     hles comme chez un enfant, et,  part lui, il se disait:

     Qu'elle est belle ainsi, planant sur un tang!

     Lise ne se retournait pas vers lui; elle regardait
     l'eau.--On n'aurait su dire si elle fermait les yeux ou si
     elle souriait.--Un tilleul projetait sur eux son ombre.

     J'ai beaucoup rflchi  notre dernire conversation, dit
     Lavretzky, et je suis arriv  cette conclusion, que vous
     tes trs-bonne.

     --Mais je n'avais pas l'intention..., balbutia Lise toute
     confuse.

     --Vous tes bonne, rpta Lavretzky, et moi, avec ma rude
     corce, je sens que tout le monde doit vous aimer; Lemm, par
     exemple. Celui-l est tout bonnement amoureux de vous.

     Un lger tressaillement contracta les sourcils de la jeune
     fille, comme cela lui arrivait toujours quand elle entendait
     quelque chose de dsagrable.

     Il m'a fait beaucoup de peine aujourd'hui, reprit
     Lavretzky, avec sa romance manque. Que la jeunesse se
     montre inhabile  produire, passe encore; mais c'est
     toujours un spectacle pnible que celui de la vieillesse
     impuissante et dbile, surtout quand elle ne sait pas
     mesurer le moment o ses forces l'abandonnent. Un vieillard
     supporte difficilement une pareille dcouverte... Attention!
     le poisson mord.


VII

Au retour, Thodore voulut les accompagner  cheval.

     La soire s'avanait, et Maria Dmitrivna tmoigna le dsir
     de rentrer. On eut de la peine  arracher les petites filles
     de l'tang et  les habiller. Lavretzky promit d'accompagner
     ses visiteuses jusqu' mi-chemin et fit seller son cheval.
     En mettant Maria Dmitrivna en voiture, il s'aperut de
     l'absence de Lemm. Le vieillard tait introuvable, il avait
     disparu sitt la pche finie. Antoine ferma la portire avec
     une vigueur remarquable pour son ge, et cria d'un ton
     d'autorit:

     Avancez, cocher!

     La voiture s'branla. Maria Dmitrivna occupait le fond avec
     Lise; les petites filles et la femme de chambre taient sur
     le devant; la soire tait chaude et calme; les deux glaces
     taient baisses, et Lavretzky trottait du ct de Lise, la
     main appuye sur la portire: il laissait flotter la bride
     sur le cou de son cheval; de temps en temps il changeait
     quelques paroles avec la jeune fille.--Le crpuscule
     s'teignait, la nuit tait venue, et l'air s'tait
     attidi.--Maria Dmitrivna sommeillait; les petites filles
     et la femme de chambre s'endormirent aussi. La voiture
     roulait rapidement et d'un pas gal.

     Lise se pencha hors de la portire. La lune, qui venait de
     se lever, clairait son visage. La brise embaume du soir
     lui caressait les yeux et les joues. Elle prouvait un
     indicible sentiment de bien-tre. Sa main s'tait pose sur
     la portire,  ct de celle de Lavretzky. Et lui aussi se
     sentait heureux; il s'abandonnait aux charmes de cette nuit
     tide, les yeux fixs sur ce jeune et bon visage, coutant
     cette voix frache et timbre, qui lui disait des choses
     simples et brves; il arriva ainsi, sans s'en apercevoir, 
     la moiti du chemin, et, ne voulant pas rveiller Maria
     Dmitrivna, il serra lgrement la main de Lise et lui dit:

     Nous sommes amis  prsent, n'est-ce pas?

     Elle fit un signe de tte, il arrta son cheval. La voiture
     continua sa route en se balanant sur ses ressorts.
     Lavretzky regagna au pas son habitation. La magie de cette
     nuit d't s'tait empare de lui: tout lui semblait
     nouveau, en mme temps que tout lui semblait connu et aim
     de longue date. De prs ou de loin, l'oeil distrait ne se
     rendait pas bien compte des objets, mais l'me en recevait
     une douce impression.

     Tout reposait et, dans ce repos, la vie se montrait pleine
     de sve et de jeunesse. Le cheval de Lavretzky avanait
     firement en se balanant. Son ombre noire marchait
     fidlement  son ct. Il y avait un certain charme
     mystrieux dans le bruit de ses sabots, quelque chose de gai
     dans le cri saccad des cailles. Les toiles semblaient
     noyes dans une vapeur lumineuse, et la lune brillait d'un
     vif clat. Ses rayons rpandaient une nappe de lumire
     azure sur le ciel, et brodaient d'une marge d'or le contour
     des nuages qui passaient  l'horizon. La fracheur de l'air
     humectait les yeux, pntrait par tous les sens comme une
     fortifiante caresse et glissait  larges gorges dans les
     poumons. Lavretzky tait sous le charme et se rjouissait de
     le ressentir.

     Nous vivrons encore, pensait-il; je ne suis pas bris pour
     jamais...

     Et il n'acheva pas. Puis il se mit  songer  Lise; il se
     demanda si elle pouvait aimer Panchine; il se dit que s'il
     l'avait rencontre dans d'autres circonstances, sa vie et
     suivi probablement un autre cours; qu'il comprenait Lemm,
     quoiqu'elle n'et pas de paroles  elle, comme elle
     disait; mais elle se trompait,--elle avait des paroles 
     elle,--et Lavretzky se rappela ce qu'elle se disait:

     N'en parlez pas lgrement...

     Il continua sa route la tte baisse; et puis, soudain, se
     redressant, il murmura lentement:

     J'ai brl tout ce que j'adorais jadis, et j'adore
     maintenant tout ce que j'ai brl.

     Il poussa son cheval et le fit galoper jusqu' sa demeure.
     En mettant pied  terre, il se retourna une dernire fois,
     avec un sourire involontaire de reconnaissance. La nuit,
     douce et silencieuse, s'tendait sur les collines et les
     valles; cette vapeur chaude et douce descendait-elle du
     ciel? venait-elle de la terre? Dieu sait de quelle
     profondeur embaume elle arrivait jusqu' lui. Lavretzky
     envoya un dernier adieu  Lise, et monta le perron en
     courant. La journe du lendemain fut bien monotone; il plut
     ds le matin. Lemm avait le regard sombre et serrait de plus
     en plus les lvres, comme s'il avait fait le voeu de ne plus
     parler. En se mettant au lit, Lavretzky prit une liasse de
     journaux franais, qu'il n'avait pas lus depuis plus de
     quinze jours. Il se mit, d'un mouvement machinal,  en
     dchirer les enveloppes, et  parcourir ngligemment les
     colonnes, qui ne renfermaient, du reste, rien de nouveau. Il
     allait les rejeter loin de lui, lorsque le feuilleton d'une
     des gazettes lui frappa les yeux; il bondit comme si un
     serpent l'et piqu. Dans ce feuilleton, ce M. douard, que
     nous connaissons dj, annonait  ses lecteurs une nouvelle
     douloureuse:

     La charmante et sduisante Moscovite, crivait-il, une des
     reines de la mode, l'ornement des salons parisiens, madame
     de Lavretzky, tait morte presque subitement; et cette
     nouvelle, qui n'tait malheureusement que trop vraie, venait
     de lui parvenir  l'instant.--On peut dire, continuait-il,
     que je fus un des amis de la dfunte.

     Lavretzky reprit ses vtements, descendit au jardin et se
     promena en long et en large jusqu'au matin.

       *       *       *       *       *

     Lavretzky n'tait plus un jeune homme; il ne pouvait se
     mprendre longtemps sur le sentiment que lui inspirait Lise;
     ce jour-l, il acquit dfinitivement la conviction qu'il
     l'aimait. Il n'en ressentit gure de joie. Est-il
     possible, pensa-t-il, qu' trente-cinq ans je n'aie pas
     autre chose  faire que de confier mon me  une femme? Mais
     Lise ne ressemble pas  l'autre; ce n'est pas elle qui
     m'aurait prpar une vie d'humiliations; elle ne m'aurait
     pas dtourn de mes occupations; elle m'aurait inspir
     elle-mme une activit honnte et srieuse, et nous aurions
     chemin ensemble vers un noble but. Oui, tout cela est fort
     beau, dit-il pour clore ses rflexions, mais c'est qu'elle
     ne voudra pas suivre cette route avec moi. Ne m'a-t-elle pas
     dit que je lui faisais peur?  la vrit, elle n'aime pas
     Panchine. Triste consolation!

       *       *       *       *       *

     Lavretzky partit pour Wassiliewsko; mais il n'y tint pas
     plus de quatre jours,--l'ennui l'en chassa. L'attente le
     tourmentait aussi: il ne recevait aucune lettre, et la
     nouvelle donne par M. douard demandait confirmation. Il se
     rendit  la ville et passa la soire chez les Kalitine. Il
     lui tait ais de remarquer que Maria Dmitrivna lui en
     voulait; mais il parvint  l'adoucir en perdant avec elle
     une quinzaine de roubles au piquet. Il put entretenir Lise,
     et une demi-heure environ, bien que la veille la mre et
     recommand  sa fille de montrer moins de familiarit avec
     un homme qui avait un si grand ridicule. Il observa en
     elle quelque changement. Elle semblait plus rveuse que de
     coutume; elle lui fit un reproche de s'tre absent; puis
     elle lui demanda s'il irait  la messe le lendemain. Le
     lendemain tait un dimanche.

     Allez-y, lui dit-elle avant qu'il et le temps de rpondre;
     nous prierons ensemble pour le repos de _son_ me.

     Elle ajouta qu'elle ne savait que faire, qu'elle ne savait
     pas si elle avait le droit de faire attendre Panchine.

     Pourquoi? lui demanda Lavretzky.

     --Parce que je commence  souponner de quelle nature sera
     ma rsolution.

     Elle prtexta un mal de tte et monta  sa chambre, en lui
     tendant d'un air irrsolu le bout de ses petits doigts.

     Le lendemain, Lavretzky se rendit  l'glise; Lise s'y
     trouvait dj. Elle priait avec ferveur; ses regards taient
     pleins d'un doux clat; sa jolie tte s'inclinait et se
     relevait par un mouvement souple et lent. Il sentait qu'elle
     priait pour lui, et son me s'abma dans une sorte d'extase.
     Mais, malgr cette douce motion, il se sentait la
     conscience trouble. La foule recueillie et grave, la vue
     de visages amis, l'harmonie du chant, l'odeur de l'encens,
     les longs rayons obliques du soleil, l'obscurit des votes
     et des murailles, tout parlait  son coeur. Il y avait
     longtemps qu'il n'avait t  l'glise, qu'il n'avait tourn
     ses regards vers Dieu: en ce moment mme, aucune prire ne
     sortait de sa bouche; il ne priait pas mme en pense, mais
     il prosternait, pour ainsi dire, son coeur dans la
     poussire. Il se ressouvint que dans son enfance il
     n'achevait jamais la prire qu'aprs avoir senti sur son
     front, comme une faible sensation, le contact d'une aile
     invisible: c'tait, pensait-il alors, son ange gardien qui
     venait le visiter et manifestait son consentement. Il leva
     son regard sur Lise...

     --C'est toi qui m'as amen ici, se dit-il; effleure aussi
     mon me de ton aile.

     Lise continuait  prier doucement; son visage lui paraissait
     radieux, et il sentait son coeur se fondre; il rclamait de
     cette me, soeur de la sienne, le repos et le pardon pour
     son me.

     Sur le parvis, ils se rencontrrent; elle l'accueillit avec
     une gaiet grave et amicale.

     Le soleil clairait le gazon de la cour de l'glise, et
     prtait plus d'clat aux vtements varis et aux mouchoirs
     bigarrs des femmes; les cloches des glises voisines
     retentissaient dans les airs; les oiseaux gazouillaient sur
     les haies des jardins. Lavretzky se tenait la tte
     dcouverte et le sourire aux lvres; un vent lger se jouait
     dans ses cheveux et les mlait aux rubans du chapeau de
     Lise. Il l'aida  monter en voiture avec Lnotchka, donna
     toute sa monnaie aux pauvres, et se dirigea lentement vers
     sa demeure.

       *       *       *       *       *

     Quant  lui, il tait oblig de la passer au travail, courb
     sur de stupides paperasses. Il salua froidement Lise, il lui
     gardait rancune de lui faire attendre sa rponse, et
     s'loigna; Lavretzky le suivit. Ils se sparrent  la
     porte; Panchine, du bout de sa canne, rveilla son cocher,
     se carra dans son droschky, et la voiture partit. Lavretzky
     ne se sentait pas dispos  rentrer; il se dirigea vers les
     champs. La nuit tait calme et claire, quoiqu'il n'y et pas
     de lune. Il erra longtemps  travers l'herbe humide de
     rose; un troit sentier s'offrit  lui; il le suivit.--Ce
     dernier le conduisit jusqu' une clture en bois, devant une
     petite porte, que d'un mouvement machinal il essaya
     d'ouvrir; la porte cda en grinant lgrement, comme si
     elle n'et attendu que la pression de sa main.--Lavretzky se
     trouva dans un jardin, fit quelques pas sous une alle de
     tilleuls et s'arrta tout tonn: il reconnut le jardin des
     Kalitine. Aussitt, il se rejeta dans l'ombre porte d'un
     massif de noisetiers, et resta longtemps immobile, plein de
     surprise.

     C'est le sort qui m'a conduit, pensa-t-il.

     Tout tait silencieux autour de lui; aucun son n'arrivait du
     ct de la maison. Il avana avec prcaution. Au dtour
     d'une alle, l'habitation lui apparut; deux fentres
     seulement taient faiblement claires; la flamme d'une
     bougie tremblait derrire les rideaux de Lise, et, dans la
     chambre de Marpha Timofevna, une lampe faisait briller de
     ses reflets rougetres l'or des saintes images. En bas, la
     porte du balcon tait reste ouverte. Lavretzky s'assit sur
     un banc de bois, s'accouda et se mit  regarder cette porte
     et la fentre de Lise. Minuit sonnait  l'horloge de la
     ville; dans la maison, la petite pendule frappa aigrement
     douze coups; le veilleur les rpta en cadence sur sa
     planche. Lavretzky ne pensait  rien, n'attendait rien, il
     jouissait de l'ide de se sentir si prs de Lise, de se
     reposer sur son banc, dans son jardin, o elle venait
     parfois s'asseoir... La lumire disparut dans la chambre de
     Lise.

     Repose en paix, douce jeune fille, murmura Lavretzky,
     toujours immobile, le regard fix sur la croise devenue
     obscure.

     Tout  coup, la lumire reparut  l'une des fentres de
     l'tage infrieur, passa devant une seconde croise, puis
     devant la troisime... Quelqu'un s'avanait tenant la
     lumire en main.--Est-ce Lise? Impossible!... Lavretzky se
     souleva... Une forme connue lui apparut: Lise tait au
     salon. Vtue d'une robe blanche, les tresses de ses cheveux
     tombant sur les paules, elle s'approcha lentement de la
     table, se pencha, et, dposant le bougeoir, chercha quelque
     chose; puis elle se tourna vers le jardin, blanche, lgre,
     lance: sur le seuil, elle s'arrta. Un frisson parcourut
     les membres de Lavretzky. Le nom de Lise s'chappa de ses
     lvres.

     La jeune fille tressaillit et essaya de pntrer
     l'obscurit.

     Lise! rpta plus haut Lavretzky en sortant de l'ombre.

     Lise, chancelante, avana la tte avec terreur; elle le
     reconnut. Il la nomma une troisime fois, et lui tendit les
     bras. Elle se dtacha de la porte et entra au jardin.

     Vous! balbutia-t-elle. Vous ici!

     --Moi..., moi..., coutez-moi, dit Lavretzky  voix basse.

     Et, saisissant sa main, il la conduisit jusqu'au banc.

     Elle le suivit sans rsistance: sa figure ple, ses yeux
     fixes, tous ses mouvements, exprimaient un indicible
     tonnement. Lavretzky la fit asseoir et se plaa devant
     elle.

     Je ne songeais pas  venir ici, le hasard m'a amen...
     Je... je... je vous aime, dit-il d'une voix timide.

     Lise leva lentement ses yeux sur lui; il semblait qu'elle
     comprt enfin ce qui se passait et o elle en tait. Elle
     essaya de se lever, mais ce fut en vain, et elle se couvrit
     le visage de ses mains.

     Lise, murmura Lavretzky, Lise, rpta-t-il.

     Et il s'agenouilla devant elle.

     Lise sentit un lger frisson passer sur ses paules; elle
     serra les doigts avec plus de force encore contre son
     visage.

     Qu'avez-vous? dit Lavretzky.

     Il s'aperut qu'elle pleurait. Tout son coeur se glaa; il
     comprit le sens de ces larmes.

     M'aimeriez-vous rellement? demanda-t-il tout bas, en
     effleurant ses genoux.

     --Levez-vous, levez-vous, Thodore Ivanowitch, s'cria la
     jeune fille; que faisons-nous ensemble?

     Il se leva et s'assit sur le banc, auprs d'elle. Elle ne
     pleurait plus et le regardait attentivement, avec les yeux
     tout humides.

     J'ai peur; que faisons-nous? rpta-t-elle.

     --Je vous aime, lui dit-il, je suis prt  donner ma vie
     pour vous.

     Elle frissonna encore une fois, comme si elle et t
     frappe au coeur, et leva les yeux au ciel.

     Tout est dans les mains de Dieu, dit-elle.

     --Mais vous m'aimez, Lise? Nous serons heureux.

     Elle baissa les yeux; il l'attira doucement  lui et le
     front de la jeune fille s'appuya sur son paule... Il lui
     releva la tte et chercha ses lvres...

     Une demi-heure aprs, Lavretzky tait  la porte du jardin.
     Il la trouva ferme et fut oblig de sauter par-dessus la
     palissade. Il rentra en ville en traversant les rues
     endormies. Un sentiment de joie indicible et immense
     remplissait son me; tous ses doutes taient morts
     dsormais.

     Disparais,  pass, sombre vision! pensait-il. Elle m'aime,
     elle est  moi!

     Tout  coup il crut entendre dans les airs, au-dessus de sa
     tte, un flot de sons magiques et triomphants. Il s'arrta:
     les sons retentirent encore plus magnifiques; ils se
     rpandaient comme un torrent harmonieux, et il lui semblait
     qu'ils chantaient et racontaient tout son bonheur. Il se
     retourna: les sons venaient de deux fentres d'une petite
     maison.

     Lemm! s'cria Lavretzky en se prcipitant vers la maison.
     Lemm! Lemm! rpta-t-il  grands cris.

     Les sons s'arrtrent, et la figure du vieux musicien, en
     robe de chambre, les cheveux en dsordre, la poitrine
     dcouverte, apparut  la fentre.

     --Ah! ah! dit-il firement; c'est vous?

     --Christophor Fdorowitch, quelle est cette merveilleuse
     musique? De grce, laissez-moi entrer.

     Le vieillard, sans prononcer une parole, lui jeta avec un
     geste de dignit exalte la clef de sa porte. Lavretzky se
     prcipita dans la maison et voulut, en entrant, se jeter
     dans les bras de Lemm; mais celui-ci, l'arrtant d'un geste
     imprieux et lui montrant un sige:

     Asseoir vous, couter vous! s'cria-t-il en russe d'une
     voix brve.

     Il se mit au piano, jeta un regard fier et grave autour de
     lui et commena.

     Il y avait longtemps que Lavretzky n'avait rien entendu de
     semblable. Ds le premier accord, une mlodie douce et
     passionne envahissait l'me; elle jaillissait pleine de
     chaleur, de beaut, d'ivresse; elle s'panouissait,
     veillant tout ce qu'il y a de tendre, de mystrieux, de
     saint, dans l'humaine nature; elle respirait une tristesse
     immortelle et allait s'teindre dans les cieux. Lavretzky se
     redressa; il se tint debout, ple et frissonnant
     d'enthousiasme. Ces sons pntraient dans son me, encore
     mue des flicits de l'amour.

     Encore! encore! s'cria-t-il d'une voix brise, aprs le
     dernier accord.

     Le vieillard lui jeta un regard d'aigle, se frappa la
     poitrine et lui dit lentement dans sa langue maternelle:

     C'est moi qui ai fait tout cela, car je suis un grand
     musicien!

     Et il joua une seconde fois sa magnifique composition. Il
     n'y avait pas de lumire dans la chambre; la clart de la
     lune, qui venait de se lever, glissait obliquement par la
     fentre ouverte; l'air vibrait harmonieusement. La pauvre
     petite chambre obscure semblait pleine de rayons, et la tte
     du vieillard se dressait haute et inspire dans la pnombre
     argente. Lavretzky s'approcha et l'treignit dans ses
     bras. Lemm ne rpondit pas  ces embrassements; il chercha
     mme  l'loigner du coude. Longtemps il le regarda,
     immobile, d'un air svre, presque menaant:

     Ah! ah! reprit-il par deux fois.

     Enfin son front se rassrna, il reprit son calme, rpondit
     par un sourire aux compliments chaleureux de Lavretzky, puis
     il se mit  pleurer en sanglotant comme un enfant.

     C'est trange, dit-il, que vous soyez prcisment venu en
     ce moment; mais je sais, je sais tout.

     --Vous savez tout? dit Lavretzky avec tonnement.

     --Vous m'avez entendu, rpondit Lemm: n'avez-vous donc pas
     compris que je sais tout?

     Lavretzky ne put fermer l'oeil de la nuit; il resta assis
     sur son lit. Et Lise non plus ne dormait pas: elle priait.


VII

 ce moment dcisif de sa vie la femme, que Lavretzky croyait morte,
sur la foi du journal, revient de Paris  Ptersbourg, triomphante et
insidieuse. Elle feint le repentir le plus pieux et arrive
inopinment. Son premier souci est de se faire des partisans dans la
famille Kalitine. Elle y capte la mre et les tantes, elle y
reconquiert son mari Lavretzky. Il refuse de la voir, mais il s'engage
 la reconduire lui-mme  sa maison des champs et  doubler sa
pension.

On juge du dsespoir des deux amants. Lise prend une rsolution
sinistre, Lavretzky renonce  elle et va expirer de douleur dans la
maison de _Wassilianoskoi_.


VIII

Panchine, aprs la rsolution de Lise de s'enfermer dans un couvent
d'Odessa, cultive madame Lavretzky, facile  consoler et va 
Ptersbourg. Lise s'vade de son couvent. Lavretzky retir dans sa
solitude de _Wassilianoskoi_ disparat du monde. La mort frappe
successivement les personnages de la maison Kalitine O***. Une
gnration nombreuse prit la place de cette gnration disparue.

       *       *       *       *       *

Environ dix ans aprs, Thodore passant par hasard  O***, revient
visiter le site de ses amours pour Lise.

     La matresse du logis tait depuis longtemps descendue dans
     la tombe; Maria Dmitrivna tait morte deux ans aprs que
     Lise avait pris le voile, et Marpha Timofevna n'avait pas
     bien longtemps survcu  sa nice; elles reposent l'une 
     ct de l'autre dans le cimetire de la ville. Nastasia
     Carpovna les a suivies; fidle dans ses affections, elle
     n'avait cess pendant plusieurs annes d'aller rgulirement
     toutes les semaines prier sur la tombe de son amie... Son
     heure sonna, et ses restes furent aussi dposs dans la
     terre froide et humide: mais la maison de Maria Dmitrivna
     ne passa point dans des mains trangres, elle ne sortit
     point de la famille, le nid ne fut point dtruit. Lnotchka,
     transforme en une svelte et jolie fille, et son fianc,
     jeune officier de hussards; le fils de Maria Dmitrivna,
     rcemment mari  Ptersbourg, venu avec sa femme passer le
     printemps  O***; la soeur de celle-ci, pensionnaire de
     seize ans, aux joues vermeilles et aux yeux brillants; la
     petite Schourotschka, galement grandie et embellie: telle
     tait la jeunesse dont la gaiet bruyante faisait rsonner
     les murs de la maison Kalitine. Tout y tait chang, tout y
     avait t mis en harmonie avec ses nouveaux htes. De jeunes
     garons imberbes, et toujours prts  rire, avaient remplac
     les vieux et graves serviteurs d'autrefois; l o Roska dans
     sa graisse s'tait promene  pas majestueux, deux chiens de
     chasse s'agitaient bruyamment et sautaient sur les meubles;
     l'curie s'tait peuple de chevaux fringants, btes
     robustes d'attelage ou de trait, chevaux de carrosse
     ardents, aux crins tresss, chevaux de main du Don. Les
     heures du djeuner, du dner, du souper, s'taient mles et
     confondues; un ordre de choses extraordinaire s'tait
     tabli, suivant l'expression des voisins.

     Dans la soire dont nous parlons, les habitants de la maison
     Kalitine (le plus g d'entre eux, le fianc de Lnotchka,
     avait  peine vingt-quatre ans) jouaient  un jeu assez peu
     compliqu, mais qui paraissait beaucoup les amuser, s'il
     fallait en juger par les rires qui clataient de toutes
     parts; ils couraient dans les chambres et s'attrapaient les
     uns les autres; les chiens couraient aussi et aboyaient,
     pendant que les serins, du haut de leurs cages suspendues
     aux fentres, s'gosillaient  qui mieux mieux, augmentant
     de leurs gazouillements aigus et incessants le vacarme
     gnral. Au beau milieu de ces bats tourdissants, un
     tarantass couvert d'claboussures s'arrta  la porte
     cochre; un homme de quarante-cinq ans, en habit de voyage,
     en descendit et s'arrta, frapp de surprise. Il se tint
     immobile pendant quelques instants, embrassa la maison d'un
     regard attentif, entra dans la cour et monta doucement le
     perron. Il n'y avait personne dans l'antichambre pour le
     recevoir; mais la porte de la salle  manger s'ouvrit
     soudain  deux battants:--la petite Schourotschka s'en
     chappa, les joues toutes rouges, et aussitt toute la bande
     joyeuse accourut  sa poursuite, poussant des cris perants.
     Elle s'arrta tout  coup et se tut  la vue d'un tranger;
     mais ses yeux limpides, fixs sur lui, gardrent leur
     expression caressante; les frais visages ne cessrent point
     de rire. Le fils de Maria Dmitrivna s'approcha de
     l'tranger et lui demanda poliment ce qu'il dsirait.

     --Je suis Lavretzky, murmura-t-il.

     Un cri amical rpondit  ces paroles. Ce n'est pas que toute
     cette jeunesse se rjout beaucoup de l'arrive d'un parent
     loign et presque oubli, mais elle saisissait avec
     empressement la moindre occasion de s'agiter et de
     manifester sa joie. On fit aussitt cercle autour de
     Lavretzky;

     Lnotchka, en qualit d'ancienne connaissance, se nomma la
     premire; elle assura que, quelques moments encore, et elle
     l'aurait parfaitement reconnu; puis elle lui prsenta le
     reste de la socit, appelant chacun, son fianc lui-mme,
     par son prnom. Toute la bande traversa la salle  manger et
     se rendit au salon. Les papiers de tenture, dans les deux
     pices, avaient t changs, mais les meubles taient les
     mmes qu'autrefois; Lavretzky reconnut le piano; le mtier 
     broder auprs de la fentre tait aussi le mme, et n'avait
     pas boug de place; peut-tre la broderie, reste inacheve
     il y a huit ans, s'y trouvait-elle encore. On tablit
     Lavretzky dans un grand fauteuil; tout le monde prit
     gravement place autour de lui. Les questions, les
     exclamations, les rcits se succdrent rapidement.

     Mais il y a longtemps que nous ne vous avons vu, observa
     navement Lnotchka:--ni Varvara Pavlowna non plus.

     --Je le crois bien, reprit aussitt son frre.--Je t'avais
     emmen  Ptersbourg, tandis que Fdor Ivanowitch est rest
     tout ce temps  la campagne.

     --Oui, et maman est morte depuis.

     --Et Marpha Timofevna, murmura la petite Schourotschka.

     --Et Nastasia Carpovna, reprit Lnotchka,--et M. Lemm.

     --Comment! Lemm est mort aussi? demanda Lavretzky.

     --Oui, rpondit le jeune Kalitine;--il est parti d'ici pour
     Odessa. On dit qu'il y a t attir par quelqu'un; c'est l
     qu'il est mort.

     --Vous ne savez pas s'il a laiss de la musique de sa
     composition?

     --Je ne sais; j'en doute.

     Tout le monde se tut et se regarda. Un nuage de tristesse
     passa sur ces jeunes visages.

     --Matroska vit encore, dit tout  coup Lnotchka.

     --Et Gudonofski aussi, ajouta son frre.

     Le nom de Gudonofski excita l'hilarit gnrale.

     Oui, il vit et ment comme jadis, continua le fils de Maria
     Dmitrivna: et imaginez-vous, cette petite folle (il dsigna
     la jeune pensionnaire, la soeur de sa femme) lui a mis hier
     du poivre dans sa tabatire.

     --Comme il a ternu! s'cria Lnotchka.

     Et le mme rire irrsistible clata  ce souvenir.

     Nous avons eu des nouvelles de Lise depuis peu, murmura le
     jeune Kalitine.--Et tout le monde se tut.--Elle va bien, sa
     sant se remet petit  petit.

     --Elle est toujours dans le mme couvent? demanda Lavretzky
     avec effort.

     --Oui, toujours.

     --Vous crit-elle?

     Non, jamais; nous avons de ses nouvelles par d'autres.

     Il se fit soudain un profond silence. Voil l'ange du
     silence qui passe. Telle est la pense de tous.

     Ne voulez-vous pas aller au jardin? dit Kalitine en
     s'adressant  Lavretzky.--Il est fort joli en ce moment,
     quoique nous l'ayons un peu nglig.

     Lavretzky descendit au jardin, et, la premire chose qui
     frappa sa vue, ce fut le banc sur lequel il avait pass avec
     Lise quelques instants de bonheur, qu'il n'avait plus
     retrouvs. Ce banc avait noirci et s'tait recourb; mais il
     le reconnut, et son me prouva ce sentiment que rien
     n'gale, ni dans sa douceur, ni dans sa tristesse, ce
     sentiment de vif regret qu'inspire la jeunesse passe, le
     bonheur dont on a joui autrefois. Il se promena dans les
     alles avec toute cette jeunesse; les tilleuls avaient un
     peu grandi et vieilli pendant ces huit annes; leur ombre
     tait devenue plus paisse; les buissons s'taient
     dvelopps, les framboisiers s'taient multiplis, les
     noisetiers taient plus touffus, et partout s'exhalait une
     frache odeur de verdure, d'herbe, de lilas.

     Voil o il ferait bon jouer aux quatre coins! s'cria tout
      coup Lnotchka en courant vers une pelouse toute verte,
     entoure de tilleuls.--Nous sommes justement cinq.

     --Et Fdor Ivanowitch, tu l'as oubli, rpliqua son frre...
     ou est-ce toi-mme que tu n'as point compte?

     Lnotchka rougit lgrement.

     Mais Fdor Ivanowitch,  son ge, peut-il...?
     commena-t-elle.

     --Jouez, je vous prie, s'empressa de rpondre Lavretzky; ne
     faites pas attention  moi. Il me sera plus agrable 
     moi-mme de savoir que je ne vous gne point. Ne songez pas
      m'amuser; nous autres vieillards, nous avons une
     occupation que vous ne connaissez point encore et qu'aucune
     distraction ne peut remplacer pour nous: les souvenirs.

     Les jeunes gens coutaient Lavretzky avec une attention
     respectueuse et tant soit peu ironique, comme ils eussent
     cout la leon d'un professeur; puis ils le quittrent en
     courant. Quatre d'entre eux se placrent chacun auprs d'un
     arbre, le cinquime au milieu, et le jeu commena.

     Quant  Lavretzky, il retourna vers la maison, entra dans la
     salle  manger, s'approcha du piano, et mit le doigt sur une
     des touches; un son faible, mais clair, s'en chappa et
     veilla une vibration secrte dans son coeur. C'est par
     cette note que commenait la mlodieuse inspiration de Lemm
     qui avait nagure, dans cette bienheureuse nuit, plong
     Lavretzky dans l'ivresse. Celui-ci passa ensuite au salon,
     et il y resta longtemps: dans cette pice o il avait si
     souvent vu Lise, l'image de la jeune fille se prsentait
     plus vivement encore  son souvenir; il lui semblait sentir
     autour de lui les traces de sa prsence; sa douleur
     l'oppressait et l'accablait; cette douleur n'avait rien du
     calme qu'inspire la mort. Lise vivait encore, mais loin,
     mais perdue dans l'oubli; il pensait  elle comme  une
     personne vivante, et ne reconnaissait point celle qu'il
     avait aime autrefois dans cette triste et ple apparition,
     enveloppe de vtements de religieuse et entoure de nuages
     d'encens. Lavretzky ne se serait pas reconnu lui-mme, s'il
     avait pu se voir de la mme faon dont il se reprsentait
     Lise. Dans ces huit annes il avait travers cette crise,
     que tous ne connaissent point, mais sans l'preuve de
     laquelle on ne peut se flatter de rester honnte homme
     jusqu'au bout. Il avait vraiment cess de penser  son
     bonheur,  son intrt. Le calme tait descendu dans son
     me, et pourquoi le cacher? il avait vieilli, non pas
     seulement de visage et de corps, mais son me elle-mme
     avait vieilli; conserver jusqu' la vieillesse un coeur
     jeune est, dit-on, chose difficile et presque ridicule.
     Heureux dj celui qui n'a point perdu la croyance dans le
     bien, la persvrance dans la volont, l'amour du travail!
     Lavretzky avait le droit d'tre satisfait: il tait devenu
     vritablement un bon agronome, avait appris  labourer la
     terre, et ce n'tait point pour lui seul qu'il travaillait;
     il avait amlior et assur, autant que possible, le sort de
     ses paysans.

     Lavretzky retourna au jardin, se mit sur ce banc de lui si
     connu,--et  cette place chrie, en face de cette maison
     vers laquelle il avait en vain tendu les mains pour la
     dernire fois, dans l'espoir de vider cette coupe dfendue,
     o ptille et chatoie le vin dor de l'enchantement.--Ce
     voyageur solitaire, au son des voix joyeuses d'une nouvelle
     gnration qui l'avait dj remplac, jeta un regard en
     arrire sur ses jours couls. Son coeur se remplit de
     tristesse, mais il n'en fut pas accabl; il avait des
     regrets, mais il n'avait point de remords. Jouez,
     amusez-vous, grandissez, jeunes gens, pensait-il sans
     amertume. La vie est devant vous, et elle vous sera plus
     facile: vous n'aurez pas, comme nous,  chercher le chemin,
      lutter,  tomber et  vous relever dans les tnbres; nous
     ne songions qu' nous sauver, et combien d'entre nous n'y
     ont pas russi! Vous, vous devez agir, travailler,--et notre
     bndiction,  nous autres vieillards, descendra sur vous.
     Quant  moi, aprs cette journe, aprs ces impressions, il
     ne me reste qu' vous saluer pour la dernire fois, et 
     dire avec tristesse, mais le coeur exempt d'envie et
     d'amertume, en face de la mort et du jugement de Dieu: Je
     te salue, vieillesse solitaire! vie inutile, achve de te
     consumer!

     Lavretzky se leva et s'loigna doucement; personne ne s'en
     aperut, personne ne le retint; les cris joyeux
     retentissaient plus fort encore derrire le mur pais et
     verdoyant form par les grands tilleuls. Il monta dans son
     tarantass, et dit au cocher de retourner  la maison, sans
     presser les chevaux.

     Et la fin? demandera peut-tre le lecteur curieux.
     Qu'arriva-t-il ensuite  Lavretzky?  Lise?

     Que dire de personnes qui vivent encore, mais qui sont dj
     descendues de la scne du monde? Pourquoi revenir  elles?
     On dit que Lavretzky a visit le couvent o s'tait retire
     Lise, et qu'il l'a revue. Elle se rendait dans le choeur;
     elle a pass tout prs de lui, d'un pas gal, rapide et
     modeste, avec la dmarche particulire aux religieuses;--et
     elle ne l'a point regard; mais la paupire de l'oeil tourn
     vers lui a frissonn lgrement; mais son visage amaigri
     s'est inclin davantage encore; mais ses mains jointes et
     enlaces de chapelets se sont serres plus fortement. Que
     pensrent, qu'prouvrent-ils tous deux? Qui le saura? qui
     le dira? Il y a dans la vie de ces moments, de ces
     motions...  peine s'il est permis d'en parler... s'y
     arrter est impossible.


FIN


Paris.--Typ. Rouge frres, Dunon et Fresn, rue du Four-St-Germain, 43.






End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume
22), by Alphonse de Lamartine

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*** START: FULL LICENSE ***

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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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where we have not received written confirmation of compliance.  To
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particular state visit www.gutenberg.org/donate

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International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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