The Project Gutenberg EBook of Vie de Tolstoy, by Romain Rolland

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Title: Vie de Tolstoy

Author: Romain Rolland

Release Date: November 7, 2011 [EBook #37951]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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VIE

DE

TOLSTO




OEUVRES DE M. ROMAIN ROLLAND


LIBRAIRIE HACHETTE

    _Musiciens d'autrefois._ Un vol., br.
    _Musiciens d'aujourd'hui._ Un vol., br.
    _Voyage musical au pays du Pass._ Un vol., br.

_VIE DES HOMMES ILLUSTRES_

      I. Vie de Beethoven.
     II. Vie de Michel-Ange.
    III. Vie de Tolsto.
    Trois vol. in-16, br.


LIBRAIRIE ALBIN MICHEL

JEAN-CHRISTOPHE. 10 vol. in-16:

I. _L'Aube._--II. _Le Matin._--III. _L'Adolescent._--IV. _La
Rvolte._--V. _La Foire sur la Place._--VI. _Antoinette._--VII. _Dans la
Maison._--VIII. _Les Amies._--IX. _Le Buisson ardent._--X. _La Nouvelle
Journe._

JEAN-CHRISTOPHE, en 4 vol. in-8.

dition dfinitive sur papier alfa et hollande.

DITION DE LUXE, en 5 vol. in-4 sur vlin, hollande et japon,
impression noir et rouge avec des bois de FRANS MASEREEL.

L'AME ENCHANTE, 2 vol. in-16:

I. _Annette et Sylvie._--II. L't.

COLAS BREUGNON. I vol. in-16.

DITION DE LUXE, 1 vol. in-4 sur vlin, hollande et japon, avec des
bois en noir et en couleurs, de GABRIEL BELOT.

CLERAMBAULT. 1 vol. in-16.

PIERRE ET LUCE. 1 vol. in-16.

THATRE DE LA RVOLUTION (_Le 14 Juillet._--_Danton._--_Les Loups_). 1
vol. in-16.

LES TRAGDIES DE LA FOI (_Saint Louis._--_Art._--_Le Triomphe de la
Raison_), 1 vol. in-16.

_Le Jeu de l'Amour et de la Mort_, 1 vol. in-16.

_Le Thtre du Peuple._ Essai d'esthtique d'un thtre nouveau. 1 vol.
in-16.

_Le Temps viendra_, 3 actes, 1 vol. in-16.

_Liluli._ 1 vol. in-16.

_Au-dessus de la Mle._ 1 vol. in-16.

_Les Prcurseurs._ 1 vol. in-16.


AUTRES DITEURS

STOCK: _Mahtm Gandhi_. 1 vol.--ALCAN: _Hndel_. 1 vol. in-18. DE
BOCCARD: _Histoire de l'Opra en Europe avant Lully et Scarlatti_. 1
vol.





VIE DES HOMMES ILLUSTRES

ROMAIN ROLLAND

VIE

DE

TOLSTO

[Illustration: colophon]

_DITION REVUE ET AUGMENTE_

_Trentime mille_

LIBRAIRIE HACHETTE

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS

Tous droits de traduction, de reproduction
et d'adaptation rservs pour tous pays.

_Copyright by Librairie Hachette, 1921._




PRFACE


Cette onzime dition a t remanie,  l'occasion du centenaire de la
naissance de Tolstoy. On y a mis  profit la correspondance tolstoyenne,
publie depuis 1910. L'auteur a ajout tout un chapitre consacr aux
relations de Tolstoy avec les penseurs des diffrents pays d'Asie:
Chine, Japon, Inde, nations islamiques. Particulirement importants sont
les rapports avec Gandhi. Nous reproduisons _in extenso_ une lettre,
crite par Tolstoy, un mois avant sa mort, o l'aptre russe trace tout
le plan de campagne de la Non-Rsistance, dont le Mahtm des Indes
devait faire, par la suite, un si puissant emploi.

R. R.

Aot 1928.




VIE DE TOLSTO


La grande me de Russie, dont la flamme s'allumait, il y a cent ans, sur
la terre, a t, pour ceux de ma gnration, la lumire la plus pure qui
ait clair leur jeunesse. Dans le crpuscule aux lourdes ombres du
XIXe sicle finissant, elle fut l'toile consolatrice, dont le regard
attirait, apaisait nos mes d'adolescents. Parmi tous ceux--ils sont
nombreux en France--pour qui Tolsto fut bien plus qu'un artiste aim,
un ami, le meilleur, et, pour beaucoup, le seul ami vritable dans tout
l'art europen,--j'ai voulu apporter  cette mmoire sacre mon tribut
de reconnaissance et d'amour.

Les jours o j'appris  le connatre ne s'effaceront point de ma pense.
C'tait en 1886. Aprs quelques annes de germination muette, les fleurs
merveilleuses de l'art russe venaient de surgir de la terre de France.
Les traductions de Tolsto et de Dostoevski paraissaient dans toutes
les maisons d'ditions  la fois, avec une hte fivreuse. De 1885 
1887 furent publis  Paris _Guerre et Paix_, _Anna Karnine_, _Enfance_
et _Adolescence_, _Polikouchka_, _la Mort d'Ivan Iliitch_, les nouvelles
du Caucase et les contes populaires. En quelques mois, en quelques
semaines, se dcouvrait  nos yeux l'oeuvre de toute une grande vie,
o se refltait un peuple, un monde nouveau.

Je venais d'entrer  l'cole Normale. Nous tions, mes camarades et moi,
bien diffrents les uns des autres. Dans notre petit groupe, o se
trouvaient runis des esprits ralistes et ironiques comme le philosophe
Georges Dumas, des potes tout brlants de passion pour la Renaissance
italienne comme Suars, des fidles de la tradition classique, des
Stendhaliens et des Wagnriens, des athes et des mystiques, il
s'levait bien des discussions, il y avait bien des dsaccords; mais
pendant quelques mois, l'amour de Tolsto nous runit presque tous.
Chacun l'aimait pour des raisons diffrentes: car chacun s'y retrouvait
soi-mme; et pour tous c'tait une rvlation de la vie, une porte qui
s'ouvrait sur l'immense univers. Autour de nous, dans nos familles, dans
nos provinces, la grande voix venue des confins de l'Europe veillait
les mmes sympathies, parfois inattendues. Une fois, j'entendis des
bourgeois de mon Nivernais, qui ne s'intressaient point  l'art et ne
lisaient presque rien, parler de _la Mort d'Ivan Iliitch_ avec une
motion concentre.

J'ai lu chez d'minents critiques cette thse que Tolsto devait le
meilleur de sa pense  nos crivains romantiques:  George Sand, 
Victor Hugo. Sans discuter l'invraisemblance qu'il y aurait  parler
d'une influence de George Sand sur Tolsto, qui ne la pouvait souffrir,
et sans nier l'influence beaucoup plus relle qu'ont exerce sur lui
J.-J. Rousseau et Stendhal, c'est bien mal se douter de la grandeur de
Tolsto et de la puissance de sa fascination sur nous que de l'attribuer
 ses ides. Le cercle d'ides dans lequel se meut l'art est des plus
limits. Sa force n'est pas en elles, mais dans l'expression qu'il leur
donne, dans l'accent personnel, dans l'empreinte de l'artiste, dans
l'odeur de sa vie.

Que les ides de Tolsto fussent ou non empruntes--nous le verrons par
la suite--jamais voix pareille  la sienne n'avait encore retenti en
Europe. Comment expliquer autrement le frmissement d'motion que nous
prouvions alors  entendre cette musique de l'me, que nous attendions
depuis si longtemps et dont nous avions besoin? La mode n'tait pour
rien dans notre sentiment. La plupart d'entre nous n'ont, comme moi,
connu le livre d'Eugne-Melchior de Vog sur le _Roman russe_ qu'aprs
avoir lu Tolsto; et son admiration nous a paru ple auprs de la ntre.
M. de Vog jugeait surtout en littrateur. Mais nous, c'tait trop peu
pour nous d'admirer l'oeuvre: nous la vivions, elle tait ntre.
Ntre, par sa vie ardente, par sa jeunesse de coeur. Ntre, par son
dsenchantement ironique, sa clairvoyance impitoyable, sa hantise de la
mort. Ntre, par ses rves d'amour fraternel et de paix entre les
hommes. Ntre, par son rquisitoire terrible contre les mensonges de la
civilisation. Et par son ralisme, et par son mysticisme. Par son
souffle de nature, par son sens des forces invisibles, son vertige de
l'infini.

Ces livres ont t pour nous ce que _Werther_ a t pour sa gnration:
le miroir magnifique de nos puissances et de nos faiblesses, de nos
espoirs et de nos terreurs. Nous ne nous inquitions point de mettre
d'accord toutes ces contradictions, ni surtout de faire rentrer cette
me multiple, o rsonnait l'univers, dans d'troites catgories
religieuses ou politiques, comme font tels de ceux qui,  l'exemple de
Paul Bourget, au lendemain de la mort de Tolsto, ont ramen le pote
homrique de _Guerre et Paix_  l'tiage de leurs passions de partis.
Comme si nos coteries, d'un jour, pouvaient tre la mesure d'un
gnie!... Et que m'importe  moi que Tolsto soit ou non de mon parti!
M'inquit-je de quel parti furent Dante et Shakespeare, pour respirer
leur souffle et boire leur lumire?

Nous ne nous disions point, comme ces critiques d'aujourd'hui: Il y a
deux Tolsto, celui d'avant la crise, celui d'aprs la crise; l'un est
le bon, et l'autre ne l'est point. Pour nous, il n'y en a eu qu'un,
nous l'aimions tout entier. Car nous sentions, d'instinct, que dans de
telles mes tout se tient, tout est li.




Ce que notre instinct sentait, sans l'expliquer, c'est  notre raison de
le prouver aujourd'hui. Nous le pouvons,  prsent que cette longue vie,
arrive  son terme, s'expose aux yeux de tous, sans voiles et devenue
soleil, dans le ciel de l'esprit. Ce qui nous frappe aussitt, c'est 
quel point elle resta la mme, du commencement  la fin, en dpit des
barrires qu'on a voulu y lever, de place en place,--en dpit de
Tolsto lui-mme, qui, en homme passionn, tait enclin  croire, quand
il aimait, quand il croyait, qu'il aimait, qu'il croyait pour la
premire fois, et qui datait de l le commencement de sa vie.
Commencement. Recommencement. Combien de fois la mme crise, les mmes
luttes se sont produites en lui! On ne saurait parler de l'unit de sa
pense--elle ne fut jamais une--mais de la persistance en elle des mmes
lments divers, tantt allis, tantt ennemis, plus souvent ennemis.
L'unit, elle n'est point dans l'esprit ni dans le coeur d'un Tolsto,
elle est dans le combat de ses passions en lui, elle est dans la
tragdie de son art et de sa vie.

Art et vie sont unis. Jamais oeuvre ne fut plus intimement mle  la
vie; elle a presque constamment un caractre autobiographique; depuis
l'ge de vingt-cinq ans, elle nous fait suivre Tolsto, pas  pas, dans
les expriences contradictoires de sa carrire aventureuse. Son
_Journal_, commenc avant l'ge de vingt ans et continu jusqu' sa
mort[1], les notes fournies par lui  M. Birukov[2], compltent cette
connaissance et permettent non seulement de lire presque jour par jour
dans la conscience de Tolsto, mais de faire revivre le monde o son
gnie a pris racine et les mes dont son me s'est nourrie.

       *       *       *       *       *

Une riche hrdit. Une double race (les Tolsto et les Volkonski), trs
noble et trs ancienne, qui se vantait de remonter  Rurik et comptait
dans ses annales des compagnons de Pierre le Grand, des gnraux de la
guerre de Sept Ans, des hros des luttes napoloniennes, des
Dcembristes, des dports politiques. Des souvenirs de famille,
auxquels Tolsto a d quelques-uns des types les plus originaux de
_Guerre et Paix_: le vieux prince Bolkonski, son grand-pre maternel, un
reprsentant attard de l'aristocratie du temps de Catherine II,
voltairienne et despotique; le prince Nicolas-Grgorvitch Volkonski, un
cousin-germain de sa mre, bless  Austerlitz et ramass sur le champ
de bataille, sous les yeux de Napolon, comme le prince Andr; son pre,
qui avait quelques traits de Nicolas Rostov[3]; sa mre, la princesse
Marie, la douce laide aux beaux yeux, dont la bont illumine _Guerre et
Paix_.

Il ne connut gure ses parents. Les charmants rcits d'_Enfance_ et
_Adolescence_ ont, ainsi que l'on sait, peu de ralit. Sa mre mourut
quand il n'avait pas encore deux ans. Il ne put donc se rappeler la
chre figure, que le petit Nicolas Irtniev voque  travers un voile de
larmes, la figure au lumineux sourire, qui rpandait la joie autour
d'elle....

     _Ah! si je pouvais entrevoir ce sourire dans les moments
     difficiles, je ne saurais pas ce que c'est que le chagrin...[4]._

Mais elle lui transmit sans doute sa franchise parfaite, son
indiffrence  l'opinion et son don merveilleux de raconter des
histoires qu'elle inventait.

De son pre, il put garder du moins quelques souvenirs. C'tait un homme
aimable et moqueur, aux yeux tristes, qui vivait sur ses terres, d'une
existence indpendante et dnue d'ambition. Tolsto avait neuf ans
lorsqu'il le perdit. Cette mort lui fit comprendre pour la premire
fois l'amre vrit et remplit son me de dsespoir[5].--Premire
rencontre de l'enfant avec le spectre d'effroi, qu'une partie de sa vie
devait tre consacre  combattre, et l'autre  clbrer, en le
transfigurant.... La trace de cette angoisse est marque en quelques
traits inoubliables des derniers chapitres d'_Enfance_, o les souvenirs
sont transposs pour le rcit de la mort et de l'enterrement de la mre.

Ils restaient cinq enfants, dans la vieille maison de Iasnaa
Poliana[6], o Lon-Nikolaievitch tait n, le 28 aot 1828, et qu'il ne
devait quitter que pour mourir, quatre-vingt-deux ans aprs. La plus
jeune, une fille, Marie, qui plus tard se fit religieuse (ce fut auprs
d'elle que Tolsto se rfugia, mourant, quand il s'enfuit de sa maison
et des siens).--Quatre fils: Serge, goste et charmant, sincre  un
degr que je n'ai jamais vu atteindre;--Dmitri, passionn, concentr,
qui plus tard, tudiant, devait se livrer aux pratiques religieuses avec
emportement, sans souci de l'opinion, jenant, recherchant les pauvres,
hbergeant les infirmes, puis soudain se jetant dans la dbauche, avec
la mme violence, ensuite rong de remords, rachetant et prenant chez
lui une fille qu'il avait connue dans une maison publique, et mourant de
phtisie  vingt-neuf ans[7];--Nicolas, l'an, le frre le plus aim,
qui avait hrit de la mre son imagination pour conter des
histoires[8], ironique, timide et fin, plus tard officier au Caucase, o
il prit l'habitude de l'alcoolisme, plein de tendresse chrtienne, lui
aussi, vivant dans des taudis, partageant avec les pauvres tout ce qu'il
possdait. Tourgueniev disait de lui qu'il mettait en pratique cette
humilit devant la vie, que son frre Lon se contentait de dvelopper
en thorie.

Auprs des orphelins, deux femmes d'un grand coeur: la tante
Tatiana[9], qui avait deux vertus, dit Tolsto: le calme et l'amour.
Toute sa vie n'tait qu'amour. Elle se dvouait sans cesse....

     _Elle m'a fait connatre le plaisir moral d'aimer...._

L'autre, la tante Alexandra, qui servait toujours les autres, et vitait
d'tre servie, se passait de domestiques, avait pour occupations
favorites la lecture de la vie des saints, les causeries avec les
plerins et avec les innocents. De ces innocents et innocentes,
plusieurs vivaient dans la maison. Une d'elles, une vieille plerine,
qui rcitait des psaumes, tait marraine de la soeur de Tolsto. Un
autre, Gricha, ne savait que prier et pleurer....

     _O grand chrtien Gricha! Ta foi tait si forte que tu sentais
     l'approche de Dieu, ton amour tait si ardent que les paroles
     coulaient de tes lvres, sans que ta raison les contrlt. Et comme
     tu clbrais Sa magnificence, quand, ne trouvant pas de paroles,
     tout en larmes, tu te prosternais sur le sol!..._[10]

Qui ne voit la part que toutes ces humbles mes ont eue  la formation
de Tolsto? Il semble qu'en elles s'bauche et s'essaye le Tolsto de la
fin. Leurs prires, leur amour ont jet dans l'esprit de l'enfant les
semences de foi, dont le vieillard devait voir se lever la moisson.

Sauf de l'innocent Gricha, Tolsto, dans ses rcits d'_Enfance_, ne
parle point de ces modestes collaborateurs qui l'aidrent  construire
son me. Mais, en revanche, comme elle transparat au travers du livre,
cette me d'enfant, ce coeur pur et aimant, tel un rayon clair, qui
dcouvrait toujours chez les autres leurs meilleures qualits, cette
tendresse extrme! Heureux, il pense au seul homme qu'il sache
malheureux, il pleure et il voudrait se dvouer pour lui. Il embrasse un
vieux cheval, il lui demande pardon de l'avoir fait souffrir. Il est
heureux d'aimer, mme n'tant pas aim. Dj l'on aperoit les germes de
son futur gnie: son imagination, qui le fait pleurer, de ses propres
histoires; sa tte toujours en travail, qui toujours cherche  penser ce
 quoi pensent les gens; sa facult prcoce d'observation et de
souvenir[11]; ce regard attentif qui scrute les physionomies, au milieu
de son deuil, et la vrit de leur douleur. A cinq ans, il sentit,
dit-il, pour la premire fois, que la vie n'est pas un amusement, mais
une besogne trs lourde[12].

Heureusement il l'oubliait. En ce temps-l, il se berait de contes
populaires, des _bylines_ russes, ces rves mythiques et lgendaires,
des rcits de la Bible,--surtout de la sublime Histoire de Joseph, que,
vieillard, il donnait encore pour le modle de l'art,--et des _Mille et
une Nuits_, que, chaque soir, chez sa grand mre, rcitait un conteur
aveugle, assis sur le rebord de la fentre.




Il fit ses tudes  Kazan[13]. tudes mdiocres. On disait des trois
frres[14]: Serge veut et peut. Dmitri veut et ne peut pas. Lon ne
veut pas et ne peut pas.

Il passait par ce qu'il nomma le dsert de l'adolescence. Dsert de
sable, o souffle par rafales un vent brlant de folie. Sur cette
priode, les rcits d'_Adolescence_ et surtout de _Jeunesse_ sont riches
en confessions intimes. Il est seul. Son cerveau est dans un tat de
fivre perptuelle. Pendant un an, il retrouve pour son compte et essaie
tous les systmes[15]. Stocien, il s'inflige des tortures physiques.
picurien, il se dbauche. Puis, il croit  la mtempsycose. Il finit
par tomber dans un nihilisme dment: il lui semble que s'il se
retournait assez vite, il pourrait voir face  face le nant. Il
s'analyse, il s'analyse....

     _Je ne pensais plus  une chose, je pensais que je pensais  une
     chose...._[16]

Cette analyse perptuelle, cette machine  raisonner, qui tournait dans
le vide, lui restera comme une habitude dangereuse, qui, dit-il, lui
nuit souvent dans la vie, mais o son art a puis des ressources
inoues[17].

A ce jeu, il avait perdu toutes ses convictions: il le pensait, du
moins. A seize ans, il cessa de prier et d'aller  l'glise[18]. Mais la
foi n'tait pas morte, elle couvait seulement:

     _Pourtant je croyais en quelque chose. En quoi? Je ne pourrais le
     dire. Je croyais encore en Dieu, ou plutt je ne le niais pas. Mais
     quel Dieu? Je l'ignorais. Je ne niais pas non plus le Christ et sa
     doctrine; mais en quoi consistait cette doctrine, je n'aurais su le
     dire[19]._

Il tait pris, par moments, de rves de bont. Il voulait vendre sa
voiture, en donner l'argent aux pauvres, leur faire le sacrifice d'un
dixime de sa fortune, se passer de domestiques.... Car ce sont des
hommes comme moi[20]. Il crivait, pendant une maladie[21], des _Rgles
de vie_. Il s'y assignait navement le devoir de tout tudier et tout
approfondir: droit, mdecine, langues, agriculture, histoire,
gographie, mathmatiques, d'atteindre le plus haut degr de perfection
en musique et en peinture.... Il avait la conviction que la destine
de l'homme tait dans son perfectionnement incessant.

Mais, insensiblement, sous la pousse de ses passions d'adolescent,
d'une sensualit violente et d'un immense amour-propre[22], cette foi
dans la perfection dviait, perdait son caractre dsintress, devenait
pratique et matrielle. S'il voulait perfectionner sa volont, son corps
et son esprit, c'tait afin de vaincre le monde et d'imposer
l'amour[23]. Il voulait plaire.

Ce n'tait pas ais. Il avait alors une laideur simiesque: face brutale,
longue et lourde, cheveux courts, plants bas, petits yeux qui se fixent
sur vous avec duret, enfouis dans des cavits sombres, large nez,
grosses lvres qui avancent, et de vastes oreilles[24]. Ne pouvant se
donner le change sur cette laideur qui, lorsqu'il tait enfant, lui
causait dj des crises de dsespoir[25], il prtendit raliser l'idal
de l'homme comme il faut[26]. Cet idal le conduisit, pour faire comme
les autres hommes comme il faut,  jouer,  s'endetter stupidement et
 se dbaucher tout  fait[27].

Une chose le sauva toujours: son absolue sincrit.

--Savez-vous pourquoi je vous aime plus que les autres? dit Nekhludov 
son ami. Vous avez une qualit tonnante et rare: la franchise.

--Oui, je dis toujours les choses que j'ai mme honte  m'avouer[28].

Dans ses pires garements, il se juge avec une clairvoyance impitoyable.

Je vis tout  fait bestialement, crit-il dans son _Journal_, je suis
tout dprim.

Et, avec sa manie d'analyse, il note minutieusement les causes de ses
erreurs:

     _1 Indcision ou manque d'nergie;--2 Duperie de soi-mme;--3
     Prcipitation;--4 Fausse honte;--5 Mauvaise humeur;--6
     Confusion;--7 Esprit d'imitation;--8 Versatilit;--9
     Irrflexion._

Cette mme indpendance de jugement, il l'applique, encore tudiant, 
la critique des conventions sociales et des superstitions
intellectuelles. Il bafoue la science universitaire, refuse tout srieux
aux tudes historiques, et se fait mettre aux arrts pour son audace de
pense. A cette poque, il dcouvre Rousseau, _les Confessions_,
_mile_. C'est un coup de foudre.

     _Je lui rendais un culte. Je portais au cou son portrait en
     mdaille comme une image sainte[29]._

Ses premiers essais philosophiques sont des commentaires sur Rousseau
(1846-7).

       *       *       *       *       *

Cependant, dgot de l'Universit et des hommes comme il faut, il
revient se terrer dans ses champs,  Iasnaa Poliana (1847-1851); il
reprend contact avec le peuple; il prtend lui venir en aide, en tre le
bienfaiteur et l'ducateur. Ses expriences de ce temps ont t
racontes dans une de ses premires oeuvres, _la Matine d'un
Seigneur_ (1852), une remarquable nouvelle, dont le hros est son
prte-nom favori, le prince Nekhludov[30].

Nekhludov a vingt ans. Il a laiss l'Universit pour se consacrer  ses
paysans. Voici un an qu'il travaille  leur faire du bien; et, dans une
visite au village, nous le voyons qui se heurte  l'indiffrence
railleuse,  la mfiance enracine,  la routine,  l'insouciance, au
vice,  l'ingratitude. Tous ses efforts sont vains. Il rentre dcourag,
et il songe  ses rves d'il y a un an,  son gnreux enthousiasme, 
son ide que l'amour et le bien taient le bonheur et la vrit, le
seul bonheur et la seule vrit possibles en ce monde. Il se sent
vaincu. Il est honteux et lass.

     _Assis devant le piano, sa main inconsciemment effleura les
     touches. Un accord sortit, puis un second, un troisime... Il se
     mit  jouer. Les accords n'taient pas tout  fait rguliers;
     souvent ils taient ordinaires jusqu' la banalit et ne dcelaient
     aucun talent musical; mais il y trouvait un plaisir indfinissable,
     triste. A chaque changement d'harmonies, avec un battement de
     coeur, il attendait ce qui allait sortir, et il supplait
     vaguement par l'imagination  ce qui faisait dfaut. Il entendait
     le choeur, l'orchestre... Et son principal plaisir lui venait de
     l'activit force de l'imagination, qui lui prsentait sans liens,
     mais avec une clart tonnante, les images et les scnes les plus
     varies du pass et de l'avenir...._

Il revoit les moujiks vicieux, mfiants, menteurs, paresseux et buts,
avec qui il causait tout  l'heure; mais il les revoit, cette fois, avec
ce qu'ils ont de bon, non plus avec leurs vices; il pntre en leur
coeur par l'intuition de l'amour; il lit en eux leur patience, leur
rsignation au sort qui les crase, leur pardon pour les injures, leur
affection familiale et les causes de leur attachement routinier et pieux
au pass. Il voque leurs journes de bon travail, fatigant et sain....

     _C'est beau, murmure-t-il... Pourquoi ne suis-je pas l'un
     d'eux?_[31]

Tout Tolsto est dj dans le hros de cette premire nouvelle[32]: sa
vision nette et ses illusions persistantes. Il observe les gens avec un
ralisme sans dfaut; mais, ds qu'il ferme les yeux, ses rves le
reprennent, et son amour des hommes.




Mais Tolsto, en 1850, est moins patient que Nekhludov. Iasnaa l'a
du; il est las du peuple, comme de l'lite; son rle lui pse: il n'y
tient plus. D'ailleurs ses cranciers le harclent. En 1851, il s'enfuit
au Caucase,  l'arme, auprs de son frre Nicolas, officier.

A peine arriv dans les montagnes sereines, il se ressaisit, il retrouve
Dieu:

     _La nuit dernire[33], j'ai  peine dormi... Je me suis mis  prier
     Dieu. Il m'est impossible de dcrire la douceur du sentiment que
     j'prouvais en priant. J'ai rcit les prires habituelles, et
     ensuite je suis rest longtemps encore  prier. Je dsirais quelque
     chose de trs grand, de trs beau.... Quoi? je ne puis le dire. Je
     voulais me fondre avec l'tre infini, je lui demandais de me
     pardonner mes fautes... Mais non, je ne le demandais pas, je
     sentais que, puisqu'il m'accordait ce moment bienheureux, il me
     pardonnait. Je demandais, et en mme temps je sentais que je
     n'avais rien  demander et que je ne pouvais pas, que je ne savais
     pas demander. Je l'ai remerci, mais non en paroles, non en
     pense... Une heure  peine s'tait coule que j'coutais la voix
     du vice. Je me suis endormi en rvant de la gloire et des femmes:
     c'tait plus fort que moi.--N'importe! Je remercie Dieu pour ce
     moment de bonheur, pour ce qu'il m'a montr ma petitesse et ma
     grandeur. Je veux prier, mais je ne sais pas; je veux comprendre,
     mais je n'ose pas. Je m'abandonne  Ta Volont[34]!_

La chair n'tait pas vaincue (elle ne le fut jamais); la lutte se
poursuivait dans le secret du coeur, entre les passions et Dieu.
Tolsto note, dans le _Journal_, les trois dmons qui le dvorent:

_1 Passion du jeu._ Lutte possible.

_2 Sensualit._ Lutte trs difficile.

_3 Vanit._ La plus terrible de toutes.

Dans l'instant qu'il rvait de vivre pour les autres et de se sacrifier,
des penses voluptueuses ou futiles l'assigeaient: l'image de quelque
femme cosaque, ou le dsespoir qu'il aurait si sa moustache gauche se
soulevait plus que la droite[35].--N'importe! Dieu tait l, il ne le
quittait plus. Le bouillonnement de la lutte mme tait fcond, toutes
les puissances de vie en taient exaltes.

     _Je pense que l'ide si frivole que j'ai eue d'aller faire un
     voyage au Caucase m'a t inspire d'en haut. La main de Dieu m'a
     guid. Je ne cesse de l'en remercier. Je sens que je suis devenu
     meilleur ici, et je suis fermement persuad que tout ce qui peut
     m'arriver ne sera que pour mon bien, puisque c'est Dieu lui-mme
     qui l'a voulu...[36]._

C'est le chant d'actions de grces de la terre au printemps. Elle se
couvre de fleurs. Tout est bien, tout est beau. En 1852, le gnie de
Tolsto donne ses premires fleurs: _Enfance_, _la Matine d'un
Seigneur_, _l'Incursion_, _Adolescence_; et il remercie l'Esprit de vie
qui l'a fcond[37].




_Histoire de mon Enfance_ fut commence, dans l'automne de 1851, 
Tiflis, et termine, le 2 juillet 1852,  Piatigorsk, au Caucase. Il est
curieux que dans le cadre de cette nature qui l'enivrait, en pleine vie
nouvelle, au milieu des risques mouvants de la guerre, occup 
dcouvrir un monde de caractres et de passions qui lui taient
inconnus, Tolsto soit revenu, dans cette premire oeuvre, aux
souvenirs de sa vie passe. Mais quand il crivit _Enfance_, il tait
malade, son activit militaire se trouvait brusquement arrte; et,
durant les longs loisirs de sa convalescence, seul et endolori, il tait
dans une disposition d'esprit sentimentale, o le pass se droulait
devant ses yeux attendris[38]. Aprs la tension puisante des ingrates
dernires annes, il lui tait doux de revivre la priode merveilleuse,
innocente, potique et joyeuse du premier ge, et de se refaire un
coeur d'enfant, bon, sensible et capable d'amour. Au reste, avec
l'ardeur de la jeunesse et ses projets illimits, avec le caractre
cyclique de son imagination potique, qui concevait rarement un sujet
isol, et dont les grands romans ne sont que les anneaux d'une longue
chane historique, les fragments de vastes ensembles qu'il ne put jamais
excuter[39], Tolsto,  ce moment, ne voyait dans les rcits
d'_Enfance_ que les premiers chapitres d'une _Histoire de quatre
poques_, qui devait aussi comprendre sa vie au Caucase et sans doute
aboutir  la rvlation de Dieu par la nature.

Tolsto a t trs svre plus tard pour ses rcits d'_Enfance_,
auxquels il a d une partie de sa popularit.

--C'est si mauvais, disait-il  M. Birukov, c'est crit avec si peu
d'honntet littraire!... Il n'y a rien  en tirer.

Il fut le seul de son avis. L'oeuvre manuscrite, envoye sans nom
d'auteur  la grande revue russe le _Sovrmennik_ (_le Contemporain_),
fut aussitt publie (6 septembre 1852) et eut un succs gnral que
tous les publics d'Europe ont confirm. Cependant, malgr son charme
potique, sa finesse de touche, sa dlicate motion, on comprend qu'elle
ait dplu  Tolsto, plus tard.

Elle lui a dplu, pour les raisons mmes qui firent qu'elle plaisait aux
autres. Il faut bien le dire: sauf dans la notation de certains types
locaux et dans un petit nombre de pages, qui frappent par le sentiment
religieux ou par le ralisme dans l'motion[40], la personnalit de
Tolsto s'y accuse trs peu. Il y rgne une douce, tendre
sentimentalit, qui lui fut toujours antipathique, par la suite, et
qu'il proscrivit de ses autres romans. Nous la reconnaissons, nous
reconnaissons cet humour et ces larmes; ils viennent de Dickens. Parmi
ses lectures favorites, entre quatorze et vingt et un ans, Tolsto
indique dans son _Journal_: Dickens: _David Copperfield_. Influence
considrable. Il relit encore le volume, au Caucase.

Deux autres influences, qu'il signale: Sterne et Toeppfer. J'tais
alors, dit-il, sous leur inspiration[41].

Qui et pens que les _Nouvelles Genevoises_ avaient t le premier
modle de l'auteur de _Guerre et Paix_? Et pourtant, il suffit de le
savoir pour retrouver, dans les rcits d'_Enfance_, leur bonhomie
affectueuse et narquoise, transplante dans une nature plus
aristocratique.

Tolsto,  ses dbuts, se trouvait donc tre pour le public une figure
de connaissance. Mais sa personnalit ne tarda pas  s'affirmer.
_Adolescence_ (1853), moins pure et moins parfaite qu'_Enfance_, dnote
une psychologie plus originale, un sentiment trs vif de la nature, et
une me tourmente, dont Dickens et Toeppfer eussent t bien en
peine. Dans _la Matine d'un Seigneur_ (octobre 1852)[42], le caractre
de Tolsto parat nettement form, avec l'intrpide sincrit de son
observation et sa foi dans l'amour. Parmi les remarquables portraits de
paysans qu'il peint dans cette nouvelle, on trouve dj l'esquisse d'une
des plus belles visions de ses _Contes populaires_: le vieillard au
rucher[43], le petit vieux sous le bouleau, les mains tendues, les yeux
levs, sa tte chauve luisante au soleil, autour, les abeilles dores,
volant sans le piquer, lui faisant une couronne....

Mais les oeuvres-types de cette priode sont celles qui enregistrent
immdiatement ses motions prsentes: les rcits du Caucase. Le premier,
_l'Incursion_ (termin le 24 dcembre 1852), s'impose par la
magnificence des paysages: un lever de soleil au milieu des montagnes,
sur le bord d'une rivire; un tonnant tableau nocturne, ombres et
bruits nots avec une intensit saisissante; et le retour, le soir,
tandis qu'au loin les cimes neigeuses disparaissent dans le brouillard
violet et que les belles voix des soldats qui chantent montent dans
l'air transparent. Plusieurs types de _Guerre et Paix_ s'y essaient  la
vie: le capitaine Khlopov, le vrai hros, qui ne se bat point pour son
plaisir, mais parce que c'est son devoir, une de ces physionomies
russes, simples, calmes, qu'il est trs facile et trs agrable de
regarder droit dans les yeux. Lourd, gauche, un peu ridicule,
indiffrent  ce qui l'entoure, lui seul ne change pas dans la bataille,
o tous les autres changent; il est exactement comme on l'a toujours
vu: les mmes mouvements tranquilles, la mme voix gale, la mme
expression de simplicit sur son visage naf et lourd. Auprs de lui,
le lieutenant joue les hros de Lermontov, et, trs bon, fait mine de
sentiments froces. Et le pauvre petit sous-lieutenant, tout joyeux de
sa premire affaire, dbordant de tendresse, prt  sauter au cou de
chacun, adorable et risible, se fait stupidement tuer, comme Ptia
Rostov. Au milieu du tableau, la figure de Tolsto, qui observe, sans se
mler aux penses de ses compagnons; dj il fait entendre son cri de
protestation contre la guerre:

     _Les hommes ne peuvent-ils donc vivre  l'aise, dans ce monde si
     beau, sous cet incommensurable ciel toil? Comment peuvent-ils,
     ici, conserver des sentiments de mchancet, de vengeance, la rage
     de dtruire leurs semblables? Tout ce qu'il y a de mauvais dans le
     coeur humain devrait disparatre au contact de la nature, cette
     expression la plus immdiate du beau et du bien[44]._

D'autres rcits du Caucase, observs  cette poque, n'ont t rdigs
que plus tard: en 1854-5, _la Coupe en fort_[45], d'un ralisme exact,
un peu froid, mais plein de notations curieuses pour la psychologie du
soldat russe,--des notes pour l'avenir;--en 1856, une _Rencontre au
Dtachement avec une connaissance de Moscou_[46], un homme du monde,
dchu, sous-officier dgrad, poltron, ivrogne et menteur, qui ne peut
se faire  l'ide d'tre tu comme un de ces soldats qu'il mprise et
dont le moindre vaut cent fois mieux que lui.

Au-dessus de toutes ces oeuvres s'lve, cime la plus haute de cette
premire chane de montagnes, un des plus beaux romans lyriques que
Tolsto ait crits, le chant de sa jeunesse, le pome du Caucase, _les
Cosaques_[47]. La splendeur des montagnes neigeuses qui droulent leurs
nobles lignes sur le ciel lumineux remplit de sa musique le livre tout
entier. L'oeuvre est unique par cette fleur du gnie, le
tout-puissant dieu de la jeunesse, comme dit Tolsto, cet lan qui ne se
retrouve plus. Quel torrent printanier! Quelles effusions d'amour!

     _J'aime, j'aime tant!... Braves! Bons!..._ _rptait-il, et il
     voulait pleurer. Pourquoi? qui tait brave? qui aimait-il? Il ne le
     savait pas bien[48]._

Cette ivresse du coeur coule, dsordonne. Le hros, Olnine, est
venu, comme Tolsto, se retremper au Caucase, dans la vie d'aventures;
il s'prend d'une jeune Cosaque et s'abandonne au tohu-bohu de ses
aspirations contradictoires. Tantt il pense que le bonheur, c'est de
vivre pour les autres, de se sacrifier, tantt que le sacrifice de soi
n'est que sottise; alors, il n'est pas loin de croire, avec le vieux
cosaque Erochka, que tout se vaut. Dieu a fait tout pour la joie de
l'homme. Rien n'est pch. S'amuser avec une belle fille n'est pas un
pch, c'est le salut. Mais qu'a-t-il besoin de penser? Il suffit de
vivre. La vie est tout bien, tout bonheur, la vie toute-puissante,
universelle: la Vie est Dieu. Un naturisme brlant soulve et dvore
l'me. Perdu dans la fort, au milieu de la vgtation sauvage, de la
multitude de btes et d'oiseaux, des nues de moucherons, dans la
verdure sombre, dans l'air parfum et chaud, parmi de petits fosss
d'eau trouble qui partout clapotaient sous le feuillage,  deux pas des
embches de l'ennemi, Olnine est pris tout  coup par un tel sentiment
de bonheur sans cause que, par une habitude d'enfance, il se signe et se
met  remercier quelqu'un. Comme un fakir hindou, il jouit de se dire
qu'il est seul et perdu dans ce tourbillon de vie qui l'aspire, que des
myriades d'tres invisibles guettent en ce moment sa mort, cachs de
tous cts, que ces milliers d'insectes bourdonnent autour de lui,
s'appelant:

     --_Par ici, par ici, camarades! voici quelqu'un  piquer!_

     _Et il tait clair pour lui qu'ici il n'tait plus un gentilhomme
     russe, de la socit de Moscou, ami et parent de tel ou tel, mais
     simplement un tre comme le moucheron, le faisan, le cerf, comme
     ceux qui vivaient, qui rdaient maintenant autour de lui._

     --_Comme eux, je vivrai, je mourrai. Et l'herbe poussera
     dessus...._

Et son coeur est joyeux.

Tolsto vit,  cette heure de jeunesse, dans un dlire de force et
d'amour de la vie. Il treint la Nature et se fond avec elle. En elle,
il verse, il endort, il exalte ses chagrins, ses joies et ses
amours[49]. Mais cette ivresse romantique ne porte jamais atteinte  la
lucidit de son regard. Nulle part plus qu'en ce pome ardent, les
paysages ne sont peints avec une telle puissance, ni les types avec plus
de vrit. L'opposition de la nature et du monde, qui fait le fond du
livre, et qui sera, toute sa vie, un des thmes favoris de la pense de
Tolsto, un article de son _Credo_, lui fait dj trouver, pour fustiger
la comdie du monde, quelques pres accents de la _Sonate 
Kreutzer_[50]. Mais il n'est pas moins vridique pour ceux qu'il aime;
et les tres de la nature, la belle Cosaque et ses amis, sont vus en
pleine lumire, avec leur gosme, leur cupidit, leur fourberie, leurs
vices.

Surtout, le Caucase rvlait  Tolsto les profondeurs religieuses de
son tre. On ne saurait assez mettre en lumire cette premire
Annonciation de l'Esprit de Vrit. Lui-mme s'en est confi, sous le
sceau du secret,  sa confidente de jeunesse, sa jeune tante Alexandra
Andrejewna Tolsto. Dans une lettre du 3 mai 1859, il lui fait sa
Profession de foi[51]:

Enfant, dit-il, je croyais avec passion et sentimentalit, sans penser.
Vers quatorze ans, je commenai  rflchir sur la vie; et, la religion
ne s'accordant pas avec mes thories, je considrai comme un mrite de
la dtruire... Tout tait clair pour moi, logique, bien distribu en des
compartiments; et pour la religion, il n'y avait aucune place... Puis,
vint le temps o la vie ne m'offrait plus aucun secret, mais o elle
commena  perdre tout son sens. _En ce temps--c'tait au
Caucase--j'tais solitaire et malheureux. Je tendis toutes les forces de
mon esprit, comme on ne peut le faire qu'une fois en sa vie... C'tait
un temps de martyre et de flicit. Jamais, ni avant, ni aprs, je n'ai
atteint  une telle hauteur de pense, je n'ai vu aussi profond que
pendant ces deux annes. Et tout ce que j'ai trouv alors restera ma
conviction..._ En ces deux ans de travail spirituel persistant, j'ai
dcouvert une simple, une vieille vrit, mais que je sais maintenant,
comme personne ne le sait: je dcouvris qu'il y a une immortalit, qu'il
y a un amour, et qu'on doit vivre pour les autres, afin d'tre
ternellement heureux. Ces dcouvertes me jetrent dans l'tonnement,
par leur ressemblance avec la religion chrtienne; et, au lieu de
chercher  dcouvrir plus avant, je me mis  chercher dans l'vangile.
Mais je trouvai peu. Je ne trouvai ni Dieu, ni le Sauveur, ni les
Sacrements, rien... Mais je cherchais, de toutes, toutes, toutes les
forces de mon me, et je pleurais, et je me torturais, et je ne dsirais
rien que la vrit... Ainsi, je suis rest seul, avec ma religion[52].




En novembre 1853, la guerre avait t dclare  la Turquie. Tolsto se
fit nommer  l'arme de Roumanie, puis il passa  l'arme de Crime et
arriva le 7 novembre 1854  Sbastopol. Il brlait d'enthousiasme et de
foi patriotique. Il fit bravement son devoir et fut souvent en danger,
surtout en avril-mai 1855, o il tait, un jour sur trois, de service 
la batterie du 4e bastion.

A vivre pendant des mois dans une exaltation et un tremblement
perptuels, en tte--tte avec la mort, son mysticisme religieux se
raviva. Il a des entretiens avec Dieu. En avril 1855, il note dans son
_Journal_ une prire  Dieu, pour le remercier de sa protection dans le
danger et pour le supplier de la lui continuer, afin d'atteindre le but
ternel et glorieux de l'existence, qui m'est inconnu encore.... Ce but
de sa vie, ce n'tait point l'art, c'tait dj la religion. Le 5 mars
1855, il crivait:

     _J'ai t amen  une grande ide,  la ralisation de laquelle je
     me sens capable de consacrer toute ma vie. Cette ide, c'est la
     fondation d'une nouvelle religion, la religion du Christ, mais
     purifie des dogmes et des mystres.... Agir en claire conscience,
     afin d'unir les hommes par la religion[53]._

Ce sera le programme de sa vieillesse.

Cependant, pour se distraire des spectacles qui l'entouraient, il
s'tait remis  crire. Comment put-il trouver la libert d'esprit
ncessaire pour composer, sous la grle d'obus, la troisime partie de
ses Souvenirs: _Jeunesse_? Le livre est chaotique, et l'on peut
attribuer aux conditions dans lesquelles il prit naissance son dsordre
et parfois une certaine scheresse d'analyses abstraites, avec des
divisions et des subdivisions  la manire de Stendhal[54]. Mais on
admire sa calme pntration du fouillis de penses et de rves confus
qui se pressent dans un jeune cerveau. L'oeuvre est d'une rare
franchise avec soi-mme. Et, par instants, que de fracheur potique,
dans le joli tableau du printemps  la ville, dans le rcit de la
confession et de la course au couvent pour le pch oubli! Un
panthisme passionn donne  certaines pages une beaut lyrique, dont
les accents rappellent les rcits du Caucase. Ainsi, la description de
cette nuit d't:

     _L'clat tranquille du lumineux croissant. L'tang brillant. Les
     vieux bouleaux, dont les branches chevelues s'argentaient d'un
     ct, au clair de lune, et, de l'autre, couvraient de leurs ombres
     noires les buissons et la route. Le cri de la caille derrire
     l'tang. Le bruit  peine perceptible de deux vieux arbres qui se
     frlent. Le bourdonnement des moustiques et la chute d'une pomme
     qui tombe sur les feuilles sches, les grenouilles qui sautent
     jusque sur les marches de la terrasse, et dont le dos verdtre
     brille sous un rayon de lune.... La lune monte; suspendue dans le
     ciel clair, elle remplit l'espace; l'clat superbe de l'tang
     devient encore plus brillant; les ombres se font plus noires, la
     lumire plus transparente.... Et moi, humble vermisseau, dj
     souill de toutes les passions humaines, mais avec toute la force
     immense de l'amour, il me semblait en ce moment que la nature, la
     lune et moi, nous n'tions qu'un[55]._

Mais la ralit prsente parlait plus haut que les rves du pass; elle
s'imposait, imprieuse. _Jeunesse_ resta inacheve; et le capitaine en
second comte Lon Tolsto, dans le blindage de son bastion, au
grondement de la canonnade, au milieu de sa compagnie, observait les
vivants et les mourants, et notait leurs angoisses et les siennes dans
ses inoubliables rcits de _Sbastopol_.

Ces trois rcits--_Sbastopol en dcembre 1854_, _Sbastopol en mai
1855_, _Sbastopol en aot 1855_,--sont confondus d'ordinaire dans le
mme jugement. Cependant, ils sont bien diffrents entre eux. Surtout le
second rcit, par le sentiment et l'art, se distingue des deux autres.
Ceux-ci sont domins par le patriotisme: sur le second plane une
implacable vrit.

On dit qu'aprs avoir lu le premier rcit[56], la tsarine pleura et que
le tsar ordonna, dans son admiration, de traduire ces pages en franais
et d'envoyer l'auteur  l'abri du danger. On le comprend aisment. Rien
ici qui n'exalte la patrie et la guerre. Tolsto vient d'arriver; son
enthousiasme est intact; il nage dans l'hrosme. Il n'aperoit encore
chez les dfenseurs de Sbastopol ni ambition ni amour-propre, nul
sentiment mesquin. C'est pour lui une pope sublime, dont les hros
sont dignes de la Grce. D'autre part, ces notes ne tmoignent d'aucun
effort d'imagination, d'aucun essai de reprsentation objective;
l'auteur se promne  travers la ville; il voit avec lucidit, mais
raconte dans une forme qui manque de libert: Vous voyez.... Vous
entrez... Vous remarquez.... C'est du grand reportage, avec de belles
impressions de nature.

Tout autre est la seconde scne: _Sbastopol en mai 1855_. Ds les
premires lignes, on lit:

     _Des milliers d'amours-propres humains se sont ici heurts, ou
     apaiss dans la mort...._

Et plus loin:

     _... Et comme il y avait beaucoup d'hommes, il y avait beaucoup de
     vanits.... Vanit, vanit, partout la vanit, mme  la porte du
     tombeau! C'est la maladie particulire  notre sicle.... Pourquoi
     les Homre et les Shakespeare parlent-ils de l'amour, de la gloire,
     des souffrances, et pourquoi la littrature de notre sicle
     n'est-elle que l'histoire sans fin des vaniteux et des snobs?_

Le rcit, qui n'est plus une simple relation de l'auteur, mais qui met
en scne directement les passions et les hommes, montre ce qui se cache
sous l'hrosme. Le clair regard dsabus de Tolsto fouille au fond des
coeurs de ses compagnons d'armes; en eux ainsi qu'en lui, il lit
l'orgueil, la peur, la comdie du monde qui continue de se jouer,  deux
doigts de la mort. Surtout la peur est avoue, dpouille de ses voiles
et montre toute nue. Ces transes perptuelles[57], cette obsession de
la mort sont analyses sans pudeur, sans piti, avec une terrible
sincrit. A Sbastopol, Tolsto a appris  perdre tout sentimentalisme,
cette compassion vague, fminine, pleurnicheuse, comme il dit avec
ddain. Et jamais son gnie d'analyse, dont on a vu s'veiller
l'instinct pendant ses annes d'adolescence et qui prendra parfois un
caractre presque morbide[58], n'a atteint  l'intensit suraigu et
hallucine du rcit de la mort de Praskhoukhine. Il y a l deux pages
entires consacres  dcrire ce qui se passe dans l'me du malheureux,
pendant la seconde o la bombe est tombe et siffle avant d'clater,--et
une page sur ce qui se passe en lui, aprs qu'elle a clat et qu'il a
t tu sur le coup par un clat reu en pleine poitrine[59]!

Comme des entr'actes d'orchestre au milieu du drame, s'ouvrent dans ces
scnes de bataille de larges claircies de nature, des troues de
lumire, la symphonie du jour qui se lve sur le splendide paysage o
agonisent des milliers d'hommes. Et le chrtien Tolsto, oubliant le
patriotisme de son premier rcit, maudit la guerre impie:

     _Et ces hommes, des chrtiens qui professent la mme grande loi
     d'amour et de sacrifice, en regardant ce qu'ils ont fait, ne
     tombent pas  genoux, repentants, devant Celui qui, en leur donnant
     la vie, a mis dans l'me de chacun, avec la peur de la mort,
     l'amour du bien et du beau! Ils ne s'embrassent pas, avec des
     larmes de joie et de bonheur, comme des frres!_

Au moment de terminer cette nouvelle, dont l'accent a une pret
qu'aucune de ses oeuvres encore n'avait montre, Tolsto se sent pris
d'un doute. A-t-il eu tort de parler?

     _Un doute pnible m'treint. Peut-tre ne fallait-il pas dire cela.
     Peut-tre ce que je dis est une de ces mchantes vrits qui,
     caches inconsciemment dans l'me de chacun, ne doivent pas tre
     exprimes pour ne pas devenir nuisibles, comme la lie qu'il ne faut
     pas agiter, sous peine de gter le vin. O est l'expression du mal
     qu'il faut viter? O l'expression du beau qu'il faut imiter? Qui
     est le malfaiteur et qui est le hros? Tous sont bons et tous sont
     mauvais...._

Mais il se ressaisit firement:

     _Le hros de ma nouvelle, que j'aime de toutes les forces de mon
     me, que je tche de montrer dans toute sa beaut, et qui toujours
     fut, est et sera beau, c'est la Vrit._

Aprs avoir lu ces pages[60], le directeur du _Sovrmennik_, Nekrasov,
crivait  Tolsto:

     _Voil prcisment ce qu'il faut  la socit russe d'aujourd'hui:
     la vrit, la vrit, dont, depuis la mort de Gogol, il est si peu
     rest dans la littrature russe.... Cette vrit que vous apportez
     dans notre art est quelque chose de tout  fait nouveau chez nous.
     Je n'ai peur que d'une chose: que le temps et la lchet de la vie,
     la surdit et le mutisme de tout ce qui nous entoure fassent de
     vous ce qu'ils ont fait de la plupart d'entre nous,--qu'ils ne
     tuent en vous l'nergie[61]._

Rien de pareil n'tait  craindre. Le temps, qui use l'nergie des
hommes ordinaires, n'a fait que tremper celle de Tolsto. Mais, sur le
moment, les preuves de la patrie, la prise de Sbastopol, rveillrent,
avec un sentiment de douloureuse pit, le regret de sa franchise trop
dure. Dans le troisime rcit,--_Sbastopol en aot 1855_,--racontant
une scne d'officiers qui jouent et se querellent, il s'interrompt et
dit:

     _Mais baissons vite le voile sur ce tableau. Demain, aujourd'hui
     peut-tre, chacun de ces hommes ira joyeusement  la rencontre de
     la mort. Au fond de l'me de chacun couve la noble tincelle qui
     fera de lui un hros._

Et si cette pudeur n'enlve rien de sa force au ralisme du rcit, le
choix des personnages montre assez les sympathies de l'auteur. L'pope
de Malakoff et sa chute hroque se symbolisent en deux figures
touchantes et fires: deux frres, dont l'un, l'an, le capitaine
Kozeltzov, a quelques traits de Tolsto[62]; l'autre, l'enseigne
Volodia, timide et enthousiaste, avec ses fivreux monologues, ses
rves, les larmes qui lui montent aux yeux pour un rien, larmes de
tendresse, larmes d'humiliation, ses transes des premires heures qu'il
passe au bastion (le pauvre petit a encore la peur de l'obscurit, et,
quand il est couch, il se cache la tte dans sa capote), l'oppression
que lui cause le sentiment de sa solitude et de l'indiffrence des
autres, puis, quand l'heure est venue, sa joie dans le danger. Celui-ci
appartient au groupe des potiques figures d'adolescents (Ptia de
_Guerre et Paix_, le sous-lieutenant d'_Incursion_) qui, le coeur
plein d'amour, font la guerre en riant et se brisent soudain, sans
comprendre,  la mort. Les deux frres tombent frapps, le mme
jour,--le dernier jour de la dfense.--Et la nouvelle se termine par ces
lignes, o gronde une rage patriotique:

     _L'arme quittait la ville. Et chaque soldat, en regardant
     Sbastopol abandonn, avec une amertume indicible dans le coeur,
     soupirait et montrait le poing  l'ennemi[63]._




Quand, sorti de cet enfer, o pendant une anne il avait touch le fond
des passions, des vanits et de la douleur humaine, Tolsto se retrouva,
en novembre 1855, parmi les hommes de lettres de Ptersbourg, il prouva
pour eux un sentiment d'coeurement et de mpris. Tout lui semblait en
eux mesquin et mensonger. Ces hommes, qui de loin lui apparaissaient
dans une aurole d'art,--Tourgueniev, qu'il avait admir et  qui il
venait de ddier la _Coupe en fort_,--vus de prs, le durent
amrement. Un portrait de 1856 le reprsente au milieu d'eux:
Tourgueniev, Gontcharov, Ostrovsky, Grigorovitch, Droujinine. Il frappe,
dans le laisser-aller des autres, par son air asctique et dur, sa tte
osseuse, aux joues creuses, ses bras croiss avec raideur. Debout, en
uniforme, derrire ces littrateurs, il semble, comme l'crit
spirituellement Suars, plutt garder ces gens que faire partie de leur
socit: on le dirait prt  les reconduire en prison[64].

Cependant, tous s'empressaient autour du jeune confrre qui leur
arrivait, entour de la double gloire de l'crivain et du hros de
Sbastopol. Tourgueniev, qui avait pleur et cri: Hourra! en lisant
les scnes de _Sbastopol_, lui tendait fraternellement la main. Mais
les deux hommes ne pouvaient s'entendre. Si tous deux voyaient le monde
avec la mme clart de regard, ils mlaient  leur vision la couleur de
leurs mes ennemies: l'une, ironique et vibrante, amoureuse et
dsenchante, dvote de la beaut; l'autre, violente, orgueilleuse,
tourmente d'ides morales, grosse d'un Dieu cach.

Surtout, ce que Tolsto ne pardonnait point  ces littrateurs, c'tait
de se croire une caste lue, la tte de l'humanit. Il entrait dans son
antipathie pour eux beaucoup de l'orgueil du grand seigneur et de
l'officier vis--vis de bourgeois crivassiers et libraux[65]. C'tait
aussi un trait caractristique de sa nature,--il le reconnat
lui-mme,--de s'opposer d'instinct  tous les raisonnements
gnralement admis[66]. Une mfiance des hommes, un mpris latent pour
la raison humaine, lui faisaient partout flairer la duperie de soi-mme
ou des autres, le mensonge.

     _Il ne croyait jamais  la sincrit des gens. Tout lan moral lui
     semblait faux, et il avait l'habitude, avec son regard
     extraordinairement pntrant, de cingler l'homme qui, lui
     paraissait-il, ne disait pas la vrit....[67]_

     _Comme il coutait! Comme il regardait son interlocuteur, du fond
     de ses yeux gris enfoncs dans les orbites! Avec quelle ironie se
     serraient ses lvres[68]!_

     _Tourgueniev disait qu'il n'avait jamais rien senti de plus pnible
     que ce regard aigu, qui, joint  deux ou trois mots d'une
     observation venimeuse, tait capable de mettre en fureur.[69]_

De violentes scnes clatrent, ds leurs premires rencontres, entre
Tolsto et Tourgueniev[70]. De loin, ils s'apaisaient et tchaient de se
rendre justice. Mais le temps ne fit qu'accuser la rpulsion de Tolsto
pour son milieu littraire. Il ne pardonnait pas  ces artistes le
mlange de leur vie dprave et de leurs prtentions morales.

     _J'acquis la conviction que presque tous taient des hommes
     immoraux, mauvais, sans caractre, bien infrieurs  ceux que
     j'avais rencontrs dans ma vie de bohme militaire. Et ils taient
     srs d'eux-mmes et contents, comme peuvent l'tre des gens tout 
     fait sains. Ils me dgotrent[71]._

Il se spara d'eux. Toutefois, il garda quelque temps encore leur foi
intresse dans l'art[72]. Son orgueil y trouvait son compte. C'tait
une religion grassement rtribue; elle procurait des femmes, de
l'argent, de la gloire....

     _De cette religion, j'tais un des pontifes. Situation agrable et
     bien avantageuse...._

Pour mieux s'y consacrer, il donna sa dmission de l'arme (novembre
1856).

Mais un homme de sa trempe ne pouvait se fermer longtemps les yeux. Il
croyait, il voulait croire au progrs. Il lui semblait que ce mot
signifiait quelque chose. Un voyage  l'tranger,--du 29 janvier au 30
juillet 1857,--en France, en Suisse et en Allemagne, fit s'crouler
cette foi.[73] A Paris, le 6 avril 1857, le spectacle d'une excution
capitale lui montra le nant de la superstition du progrs....

     _Quand je vis la tte se dtacher du corps et tomber dans le
     panier, je compris, par toutes les forces de mon tre, qu'aucune
     thorie sur la raison de l'ordre existant ne pouvait justifier un
     tel acte. Si mme tous les hommes de l'univers, s'appuyant sur
     quelque thorie, trouvaient cela ncessaire, je saurais, moi, que
     c'est mal: car ce n'est pas ce que disent et font les hommes qui
     dcide de ce qui est bien ou mal, mais mon coeur[74]._

A Lucerne, le 7 juillet 1857, la vue d'un petit chanteur ambulant,  qui
les riches Anglais, htes du Schweizerhof, refusaient l'aumne, lui fait
inscrire dans son _Journal du prince D. Nekhludov_[75] son mpris pour
toutes les illusions chres aux libraux, pour ces gens qui tracent des
lignes imaginaires sur la mer du bien et du mal....

     _Pour eux la civilisation, c'est le bien; la barbarie, le mal; la
     libert, le bien; l'esclavage, le mal. Et cette connaissance
     imaginaire dtruit les besoins instinctifs, primordiaux, les
     meilleurs. Et qui me dfinira ce qu'est la libert, ce qu'est le
     despotisme, ce qu'est la civilisation, ce qu'est la barbarie? O
     donc ne coexistent pas le bien et le mal? Il n'y a en nous qu'un
     seul guide infaillible, l'Esprit universel qui nous souffle de nous
     rapprocher les uns des autres._

De retour en Russie,  Iasnaa, de nouveau il s'occupa des paysans.[76]
Ce n'tait pas qu'il se ft non plus illusion sur le peuple. Il crit:

     _Les apologistes du peuple et de son bon sens ont beau dire, la
     foule est peut-tre bien l'union de braves gens; mais alors ils ne
     s'unissent que par le ct bestial, mprisable, qui n'exprime que
     la faiblesse et la cruaut de la nature humaine[77]._

Aussi n'est-ce pas  la foule qu'il s'adresse: c'est  la conscience
individuelle de chaque homme, de chaque enfant du peuple. Car l est la
lumire. Il fonde des coles, sans trop savoir qu'enseigner. Pour
l'apprendre, il fait un second voyage en Europe, du 3 juillet 1860 au 23
avril 1861[78].

Il tudie les divers systmes pdagogiques. Est-il besoin de dire qu'il
les rejette tous? Deux sjours  Marseille lui montrrent que la
vritable instruction du peuple se faisait en dehors de l'cole, qu'il
trouva ridicule, par les journaux, les muses, les bibliothques, la
rue, la vie, qu'il nomme l'cole inconsciente ou spontane. L'cole
spontane, par opposition  l'cole obligatoire, qu'il regarde comme
nfaste et niaise, voil ce qu'il veut fonder, ce qu'il essaye,  son
retour,  Iasnaa Poliana[79]. Son principe est la libert. Il n'admet
point qu'une lite, la socit privilgie librale, impose sa science
et ses erreurs au peuple, qui lui est tranger. Elle n'y a aucun droit.
Cette mthode d'ducation force n'a jamais pu produire, dans
l'Universit, des hommes dont l'humanit a besoin, mais des hommes dont
a besoin la socit dprave: des fonctionnaires, des professeurs
fonctionnaires, des littrateurs fonctionnaires, ou des hommes arrachs
sans aucun but  leur ancien milieu, dont la jeunesse a t gte, et
qui ne trouvent pas de place dans la vie: des libraux irritables,
maladifs[80]. Au peuple de dire ce qu'il veut! S'il ne tient pas 
l'art de lire et d'crire que lui imposent les intellectuels, il a ses
raisons pour cela: il a d'autres besoins d'esprit plus pressants et plus
lgitimes. Tchez de les comprendre et aidez-le  les satisfaire!

Ces libres thories d'un conservateur rvolutionnaire, comme il fut
toujours, Tolsto tcha de les mettre en pratique,  Iasnaa, o il se
faisait beaucoup plus le condisciple que le matre de ses lves[81]. En
mme temps, il s'efforait d'introduire dans l'exploitation agricole un
esprit plus humain. Nomm en 1861 arbitre territorial, dans le district
de Krapivna, il fut le dfenseur du peuple contre les abus de pouvoir
des propritaires et de l'tat.

Mais il ne faudrait pas croire que cette activit sociale le satisft et
le remplt tout entier. Il continuait d'tre la proie de passions
ennemies. En dpit qu'il en et, il aimait le monde, toujours, et il en
avait besoin. Le plaisir le reprenait, par priodes; ou c'tait le got
de l'action. Il risquait de se faire tuer dans des chasses  l'ours. Il
jouait de grosses sommes. Il lui arrivait mme de subir l'influence du
milieu littraire de Ptersbourg, qu'il mprisait. Au sortir de ces
aberrations, il tombait dans des crises de dgot. Les oeuvres de
cette poque portent fcheusement les traces de cette incertitude
artistique et morale. _Les Deux Hussards_ (1856)[82] ont des prtentions
 l'lgance, un air fat et mondain, qui choque chez Tolsto. _Albert_,
crit  Dijon en 1857[83], est faible et bizarre, dnu de la profondeur
et de la prcision qui lui sont habituelles. Le _Journal d'un Marqueur_
(1856)[84], plus frappant, mais htif, semble traduire l'coeurement
que Tolsto s'inspire  lui-mme. Le prince Nekhludov, son
_Doppelgnger_, son double, se tue dans un tripot:

     _Il avait tout: richesse, nom, esprit, aspirations leves; il
     n'avait commis aucun crime; mais il avait fait pire: il avait tu
     son coeur, sa jeunesse; il s'tait perdu, sans mme avoir une
     forte passion pour excuse, mais faute de volont._

L'approche mme de la mort ne le change pas...

     _La mme inconsquence trange, la mme hsitation, la mme
     lgret de pense...._

La mort.... A cette poque, elle commence  hanter l'me de Tolsto.
_Trois Morts_ (1858-9)[85] annoncent dj la sombre analyse de _la Mort
d'Ivan Iliitch_, la solitude du mourant, sa haine pour les vivants, ses:
Pourquoi? dsesprs. Le triptyque des trois morts--la dame riche, le
vieux postillon phtisique et le bouleau abattu--a de la grandeur; les
portraits sont bien tracs, les images assez frappantes, bien que
l'oeuvre, trop vante, soit d'une trame un peu lche, et que la mort
du bouleau manque de la posie prcise qui fait le prix des beaux
paysages de Tolsto. Dans l'ensemble, on ne sait encore ce qui l'emporte
de l'art pour l'art ou de l'intention morale.

Tolsto l'ignorait lui-mme. Le 4 fvrier 1859, pour son discours de
rception  la _Socit Moscovite des Amateurs des Lettres russes_, il
faisait l'apologie de l'art pour l'art[86]; et c'tait le prsident de
la Socit, Khomiakov, qui, aprs avoir salu en lui le reprsentant de
la littrature proprement artistique, prenait contre lui la dfense de
l'art social et moral[87].

Un an plus tard, la mort de son frre chri, Nicolas, emport par la
phtisie[88],  Hyres, le 19 septembre 1860, bouleversait Tolsto, au
point d'branler sa foi dans le bien, en tout, et lui faisait renier
l'art:

     _La vrit est horrible.... Sans doute, tant qu'existe le dsir de
     la savoir et de la dire, on tche de la savoir et de la dire. C'est
     la seule chose qui me soit reste de ma conception morale. C'est la
     seule chose que je ferai, mais pas sous la forme de votre art.
     L'art, c'est le mensonge, et je ne peux plus aimer le beau
     mensonge[89]._

Mais, moins de six mois aprs, il revenait au beau mensonge, avec
_Polikouchka_[90], qui est peut-tre son oeuvre la plus dnue
d'intentions morales,  part la maldiction latente qui pse sur
l'argent et sur son pouvoir nfaste; oeuvre purement crite pour
l'art; un chef-d'oeuvre d'ailleurs, auquel on ne peut reprocher que sa
richesse excessive d'observation, une abondance de matriaux qui
auraient pu suffire  un grand roman, et le contraste trop dur, un peu
cruel, entre l'atroce dnouement et le dbut humoristique[91].




De cette poque de transition, o le gnie de Tolsto ttonne, doute de
lui-mme et semble s'nerver, sans forte passion, sans volont
directrice, comme le Nekhludov du _Journal d'un Marqueur_, sort
l'oeuvre la plus pure qui soit jamais ne de lui, _le Bonheur
Conjugal_ (1859)[92]. C'est le miracle de l'amour.

Depuis de longues annes, il tait ami de la famille Bers. Il avait t
amoureux tour  tour de la mre et des trois filles[93]. Ce fut
dfinitivement de la seconde qu'il s'prit. Mais il n'osait l'avouer.
Sophie-Andrievna Bers tait encore une enfant: elle avait dix-sept ans;
lui, avait plus de trente ans: il se regardait comme un vieux homme, qui
n'avait pas le droit d'associer sa vie use, souille,  celle d'une
innocente jeune fille. Il rsista, trois ans[94]. Plus tard, il a cont
dans _Anna Karnine_ comment il fit sa dclaration  Sophie Bers et
comment elle y rpondit,--en dessinant tous deux, avec de la craie sur
une table, les initiales des mots qu'ils n'osaient dire. Comme Levine
dans _Anna Karnine_, il eut la cruelle loyaut de remettre son
_Journal_ intime  sa fiance, afin qu'elle n'ignort rien de ses hontes
passes; et, comme Kitty dans _Anna_, Sophie en ressentit une amre
souffrance. Le 23 septembre 1862 se fit leur mariage.

Mais depuis trois ans dj, ce mariage tait fait dans la pense du
pote, crivant _Bonheur Conjugal_[95]. Depuis trois ans, il avait dj
vcu par avance les ineffables jours de l'amour qui s'ignore, et les
jours enivrs de l'amour qui se dcouvre, et, l'heure o les divines
paroles attendues se murmurent, les larmes d'un bonheur qui s'envole
pour toujours et ne reviendra jamais; et la ralit triomphante des
premiers temps du mariage, l'gosme amoureux, la joie incessante et
sans cause; puis, la fatigue qui vient, le mcontentement vague,
l'ennui de la vie monotone, les deux mes unies qui doucement se
disjoignent et s'loignent l'une de l'autre, la griserie dangereuse du
monde pour la jeune femme,--coquetteries, jalousie, malentendus
mortels,--l'amour voil, perdu; enfin le tendre et triste automne du
coeur, la figure de l'amour qui reparat, plie, vieillie, plus
touchante par ses larmes, ses rides, le souvenir des preuves, le regret
du mal que l'on se fit et des annes perdues,--srnit du soir, passage
auguste de l'amour  l'amiti et du roman de la passion  la
maternit.... Tout ce qui devait venir, tout, Tolsto l'avait rv,
got par avance. Et afin de le mieux vivre, il l'avait vcu en elle, en
la bien-aime. Pour la premire fois,--l'unique fois peut-tre dans
l'oeuvre de Tolsto,--le roman se passe dans le coeur d'une femme et
est racont par elle. Avec quelle dlicatesse! Beaut de l'me qui
s'enveloppe d'un voile de pudeur.... L'analyse de Tolsto a renonc,
pour cette fois,  sa lumire un peu crue; elle ne s'acharne pas, avec
fivre,  mettre  nu la vrit. Les secrets de la vie intrieure se
laissent deviner, plutt qu'ils ne sont livrs. Le coeur et l'art de
Tolsto sont attendris. quilibre harmonieux de la forme et de la
pense: _Bonheur conjugal_ a la perfection d'une oeuvre racinienne.

Le mariage, dont Tolsto pressentait avec une clart profonde la douceur
et les troubles, devait tre son salut. Il tait las, malade, dgot de
lui et de ses efforts. Aux succs clatants qui avaient accueilli ses
premires oeuvres avait succd le silence complet de la critique[96]
et l'indiffrence du public. Hautainement, il affectait de s'en rjouir.

     _Ma rputation a beaucoup perdu de sa popularit, qui m'attristait.
     Maintenant, je suis tranquille, je sais que j'ai  dire quelque
     chose et que j'ai la force de le dire trs haut. Quant au public,
     qu'il pense ce qu'il voudra!_[97]

Mais il se vantait: de son art, lui-mme n'tait pas sr. Sans doute, il
tait matre de son instrument littraire; mais il ne savait qu'en
faire. Comme il le disait,  propos de _Polikouchka_, c'tait un
bavardage sur le premier sujet venu, par un homme qui sait tenir sa
plume[98]. Ses oeuvres sociales avortaient. En 1862, il dmissionna
de sa charge d'arbitre territorial. La mme anne, la police vint
perquisitionner  Iasnaa Poliana, bouleversa tout, ferma l'cole.
Tolsto tait alors absent, surmen; il craignait la phtisie.

     _Les querelles d'arbitrage m'taient devenues si pnibles, le
     travail de l'cole si vague, mes doutes qui provenaient du dsir
     d'instruire les autres en cachant mon ignorance de ce qu'il fallait
     enseigner m'taient si coeurants que je tombai malade. Peut-tre
     serais-je arriv alors au dsespoir o je faillis succomber quinze
     ans plus tard, s'il n'y avait pas eu pour moi un ct inconnu de la
     vie qui me promettait le salut: c'tait la vie de famille[99]._




Il en jouit d'abord, avec la passion qu'il mettait  tout[100].
L'influence personnelle de la comtesse Tolsto fut prcieuse pour l'art.
Bien doue littrairement[101], elle tait, ainsi qu'elle le dit, une
vraie femme d'crivain, tant elle prenait  coeur l'oeuvre de son
mari. Elle travaillait avec lui, crivait sous sa dicte, recopiait ses
brouillons[102]. Elle tchait de le dfendre contre son dmon religieux,
ce redoutable esprit qui soufflait dj, par moments, la mort de l'art.
Elle tchait que sa porte ft close aux utopies sociales[103]. Elle
rchauffait en lui le gnie crateur. Elle fit plus: elle apporta  ce
gnie la richesse nouvelle de son me fminine. A part de jolies
silhouettes dans _Enfance_ et _Adolescence_, la femme est  peu prs
absente des premires oeuvres de Tolsto, ou elle reste au second
plan. Elle apparat dans _Bonheur conjugal_, crit sous l'influence de
l'amour pour Sophie Behrs. Dans les oeuvres qui suivent, les types de
jeunes filles et de femmes abondent et ont une vie intense, suprieure
mme  celle des hommes. On aime  croire que la comtesse Tolsto a non
seulement servi de modle  son mari pour Natacha, dans _Guerre et
Paix_[104], et pour Kitty, dans _Anna Karnine_, mais que, par ses
confidences et sa vision propre, elle put lui tre une prcieuse et
discrte collaboratrice. Certaines pages d'_Anna Karnine_[105] me
semblent dceler une main de femme.

Grce au bienfait de cette union, Tolsto gota, pendant dix ou quinze
ans, une paix et une scurit qui lui taient depuis longtemps
inconnues[106]. Alors il put, sous l'aile de l'amour, rver et raliser
 loisir les chefs-d'oeuvre de sa pense, monuments colossaux qui
dominent tout le roman du XIXe sicle: _Guerre et Paix_ (1864-1869)
et _Anna Karnine_ (1873-1877).

       *       *       *       *       *

_Guerre et Paix_ est la plus vaste pope de notre temps, une _Iliade_
moderne. Un monde de figures et de passions s'y agite. Sur cet Ocan
humain aux flots innombrables plane une me souveraine, qui soulve et
refrne les temptes avec srnit. Plus d'une fois, en contemplant
cette oeuvre, j'ai pens  Homre et  Goethe, malgr les
diffrences normes et d'esprit et de temps. Depuis, j'ai vu qu'en
effet,  l'poque o il y travaillait, la pense de Tolsto se
nourrissait d'Homre et de Goethe[107]. Bien plus, dans des notes de
1865 o il classe les divers genres littraires, il inscrit comme tant
de la mme famille: _Odysse_, _Iliade_, _1805_[108]... Le mouvement
naturel de son esprit l'entranait du roman des destines individuelles
au roman des armes et des peuples, des grands troupeaux humains o se
fondent les volonts des millions d'tres. Ses tragiques expriences du
sige de Sbastopol l'acheminaient  comprendre l'me de la nation russe
et sa vie sculaire. L'immense _Guerre et Paix_ ne devait tre, dans ses
projets, que le panneau central d'une srie de fresques piques, o se
droulerait le pome de la Russie, de Pierre le Grand aux
Dcembristes[109].

Il faut, pour bien sentir la puissance de l'oeuvre, se rendre compte
de son unit cache[110]. La plupart des lecteurs franais, un peu
myopes, n'en voient que les milliers de dtails, dont la profusion les
merveille et les droute. Ils sont perdus dans cette fort de vie. Il
faut s'lever au-dessus et embrasser du regard l'horizon libre, le
cercle des bois et des champs; alors on percevra l'esprit homrique de
l'oeuvre, le calme des lois ternelles; le rythme imposant du souffle
du destin, le sentiment de l'ensemble auquel tous les dtails sont lis,
et, dominant son oeuvre, le gnie de l'artiste, comme le Dieu de la
Gense qui flotte sur les eaux.

D'abord, la mer immobile. La paix, la socit russe  la veille de la
guerre. Les cent premires pages refltent, avec une exactitude
impassible et une ironie suprieure, le nant des mes mondaines. Vers
la centime page seulement, s'lve le cri d'un de ces morts
vivants,--le pire d'entre eux, le prince Basile:

     _Nous pchons, nous trompons, et tout cela pourquoi? J'ai dpass
     la cinquantaine, mon ami... Tout finit par la mort... La mort,
     quelle terreur!_

Parmi ces mes fades, menteuses et dsoeuvres, capables de toutes les
aberrations et des crimes, s'esquissent certaines natures plus
saines:--les sincres, par navet maladroite comme Pierre Besoukhov,
par indpendance foncire, par sentiment vieux-russe, comme Marie
Dmitrievna, par fracheur juvnile, comme les petits Rostov;--les mes
bonnes et rsignes, comme la princesse Marie;--et celles qui ne sont
pas bonnes, mais fires, et que tourmente cette existence malsaine,
comme le prince Andr.

Mais voici le premier frmissement des flots. L'action. L'arme russe en
Autriche. La fatalit rgne, nulle part plus dominatrice que dans le
dchanement des forces lmentaires,--dans la guerre. Les vritables
chefs sont ceux qui ne cherchent pas  diriger, mais, comme Koutouzov ou
comme Bagration,  laisser croire que leurs intentions personnelles
sont en parfait accord avec ce qui est en ralit le simple effet de la
force des circonstances, de la volont des subordonns et des caprices
du hasard. Bienfait de s'abandonner  la main du Destin! Bonheur de
l'action pure, tat normal et sain. Les esprits troubls retrouvent leur
quilibre. Le prince Andr respire, commence  vivre.... Et tandis que
l-bas, loin du souffle vivifiant de ces temptes sacres, les deux mes
les meilleures, Pierre et la princesse Marie, sont menaces par la
contagion de leur monde, par le mensonge d'amour, Andr, bless 
Austerlitz, a soudain, au milieu de l'ivresse de l'action, brutalement
rompue, la rvlation de l'immensit sereine. tendu sur le dos, il ne
voit plus rien que trs haut au-dessus de lui un ciel infini, profond,
o voguaient mollement de lgers nuages gristres.

     _Quel calme! Quelle paix! se disait-il, quelle diffrence avec ma
     course forcene! Comment ne l'avais-je pas remarqu plus tt, ce
     haut ciel? Comme je suis heureux de l'avoir enfin aperu! Oui, tout
     est vide, tout est dception, except lui... Il n'y a rien, hors
     lui... Et Dieu en soit lou!_

Cependant, la vie le reprend, et la vague retombe. Abandonnes de
nouveau  elles-mmes, dans l'atmosphre dmoralisante des villes, les
mes dcourages, inquites, errent au hasard dans la nuit. Parfois, au
souffle empoisonn du monde se mlent les effluves enivrants et
affolants de la nature, le printemps, l'amour, les forces aveugles, qui
rapprochent du prince Andr la charmante Natacha, et qui, l'instant
d'aprs, la jettent dans les bras du premier sducteur venu. Tant de
posie, de tendresse, de puret de coeur, que le monde a fltries! Et
toujours le grand ciel qui plane sur l'abjection outrageante de la
terre. Mais les hommes ne le voient pas. Mme Andr a oubli la lumire
d'Austerlitz. Pour lui, le ciel n'est plus qu'une vote sombre et
pesante, qui recouvre le nant.

Il est temps que se lve de nouveau sur ces mes anmies l'ouragan de
la guerre. La patrie est envahie. Borodino. Grandeur solennelle de cette
journe. Les inimitis s'effacent. Dologhov embrasse son ennemi Pierre.
Andr, bless, pleure de tendresse et de piti sur le malheur de l'homme
qu'il hassait le plus, Anatole Kouraguine, son voisin d'ambulance.
L'unit des coeurs s'accomplit par le sacrifice passionn  la patrie
et par la soumission aux lois divines.

     _Accepter l'effroyable ncessit de la guerre, srieusement, avec
     austrit... L'preuve la plus difficile est la soumission de la
     libert humaine aux lois divines. La simplicit de coeur consiste
     dans la soumission  la volont de Dieu._

L'me du peuple russe et sa soumission au destin s'incarnent dans le
gnralissime Koutouzov:

     _Ce vieillard, qui n'avait plus, en fait de passions, que
     l'exprience, rsultat des passions, et chez qui l'intelligence,
     destine  grouper les faits et  en tirer des conclusions, tait
     remplace par une contemplation philosophique des vnements,
     n'invente rien, n'entreprend rien; mais il coute et se rappelle
     tout, il saura s'en servir au bon moment, n'entravera rien d'utile,
     ne permettra rien de nuisible. Il pie sur le visage de ses troupes
     cette force insaisissable qui s'appelle la volont de vaincre, la
     victoire future. Il admet quelque chose de plus puissant que sa
     volont: la marche invitable des faits qui se droulent devant ses
     yeux; il les voit, il les suit, et il sait faire abstraction de sa
     personne._

Enfin, il a le coeur russe. Ce fatalisme du peuple russe,
tranquillement hroque, se personnifie aussi dans le pauvre moujik,
Platon Karataiev, simple, pieux, rsign, avec son bon sourire dans les
souffrances et dans la mort. A travers les preuves, les ruines de la
patrie, les affres de l'agonie, les deux hros du livre, Pierre et
Andr, arrivent  la dlivrance morale et  la joie mystique, par
l'amour et la foi, qui font voir Dieu vivant.

Tolsto ne termine point l. L'pilogue, qui se passe en 1820, est une
transition d'une poque  une autre, de l'ge napolonien  l'ge des
Dcembristes. Il donne le sentiment de la continuit et du
recommencement de la vie. Au lieu de dbuter et de finir en pleine
crise, Tolsto finit, comme il a dbut, au moment o une grande vague
s'efface et o la vague suivante nat. Dj l'on aperoit les hros 
venir, les conflits qui s'lveront entre eux et les morts qui
ressuscitent dans les vivants[111].

J'ai tch de dgager les grandes lignes du roman: car il est rare qu'on
se donne la peine de les chercher. Mais que dire de la puissance
extraordinaire de vie de ces centaines de hros, tous individuels et
dessins d'une faon inoubliable, soldats, paysans, grands seigneurs,
Russes, Autrichiens et Franais! Rien ne sent ici l'improvisation. Pour
cette galerie de portraits, sans analogue dans toute la littrature
europenne, Tolsto a fait des esquisses sans nombre, combin,
disait-il, des millions de projets, fouill dans les bibliothques, mis
 contribution ses archives de famille[112], ses notes antrieures, ses
souvenirs personnels. Cette prparation minutieuse assure la solidit du
travail, mais ne lui enlve rien de sa spontanit. Tolsto travaillait,
d'enthousiasme, avec une ardeur et une joie qui se communiquent au
lecteur. Surtout, ce qui fait le plus grand charme de _Guerre et Paix_,
c'est sa jeunesse de coeur. Il n'est pas une autre oeuvre de Tolsto
qui soit aussi riche en mes d'enfants et d'adolescents; et chacune est
une musique, d'une puret de source, d'une grce qui attendrit comme une
mlodie de Mozart: le jeune Nicolas Rostov, Sonia, le pauvre petit
Ptia.

La plus exquise est Natacha. Chre petite fille, fantasque, rieuse, au
coeur aimant, qu'on voit grandir auprs de soi, que l'on suit dans la
vie, avec la chaste tendresse qu'on aurait pour une soeur,--qui ne
croit l'avoir connue?... Nuit admirable de printemps, o Natacha,  sa
fentre que baigne le clair de lune, rve et parle follement, au-dessus
de la fentre du prince Andr qui l'coute.... motions du premier bal,
amour, attente d'amour, floraison de dsirs et de rves dsordonn,
course en traneau, la nuit, dans la fort neigeuse o s'allument des
lueurs fantastiques. Nature, qui vous treint de sa trouble tendresse.
Soire  l'Opra, monde trange de l'art, o la raison se grise; folie
du coeur, folie du corps qui se languit d'amour; douleur qui lave
l'me, divine piti, qui veille le bien-aim mourant.... On ne peut
voquer ces pauvres souvenirs sans l'motion qu'on aurait  parler d'une
amie, la plus aime. Ah! qu'une telle cration fait mesurer la faiblesse
des types fminins dans presque tout le roman et le thtre
contemporains! La vie mme est saisie, et si souple, si fluide que,
d'une ligne  l'autre, il semble qu'on la voie palpiter et changer.--La
princesse Marie, la laide, belle par la bont, n'est pas une peinture
moins parfaite; mais comme elle et rougi, la fille timide et gauche,
comme elles rougiront, celles qui lui ressemblent, en voyant dvoils
tous les secrets d'un coeur, qui se cache peureusement aux regards!

En gnral, les caractres de femmes sont, comme je l'indiquais, trs
suprieurs aux caractres d'hommes, surtout  ceux des deux hros o
Tolsto a mis sa pense propre: la nature molle et faible de Pierre
Besoukhov, la nature ardente et sche du prince Andr Bolkonski. Ce sont
des mes qui manquent de centre; elles oscillent perptuellement, plutt
qu'elles n'voluent; elles vont d'un ple  l'autre, sans jamais
avancer. On rpondra sans doute qu'en cela elles sont bien russes. Je
remarquerai pourtant que des Russes ont fait les mmes critiques. C'est
 ce propos que Tourgueniev reprochait  la psychologie de Tolsto de
rester stationnaire. Pas de vrai dveloppement. D'ternelles
hsitations, des vibrations du sentiment[113]. Tolsto convenait
lui-mme qu'il avait un peu sacrifi, par moments, les caractres
individuels[114]  la fresque historique.

Et la gloire, en effet, de _Guerre et Paix_ est dans la rsurrection de
tout un ge de l'histoire, de ces migrations de peuples, de la bataille
des nations. Ses vrais hros, ce sont les peuples; et derrire eux,
comme derrire les hros d'Homre, les dieux qui les mnent: les forces
invisibles, les infiniment petits qui dirigent les masses, le souffle
de l'Infini. Ces combats gigantesques, o un destin cach entrechoque
les nations aveugles, ont une grandeur mythique. Par del l'_Iliade_, on
songe aux popes hindoues[115].

       *       *       *       *       *

_Anna Karnine_ marque, avec _Guerre et Paix_, le sommet de cette
priode de maturit[116]. C'est une oeuvre plus parfaite, que mne un
esprit encore plus sr de son mtier artistique, plus riche aussi
d'exprience, et pour qui le monde du coeur n'a plus aucun secret.
Mais il y manque cette flamme de jeunesse, cette fracheur
d'enthousiasme,--les grandes ailes de _Guerre et Paix_. Tolsto n'a
dj plus la mme joie  crer. La quitude passagre des premiers temps
du mariage a disparu. Dans le cercle enchant de l'amour et de l'art,
que la comtesse Tolsto a trac autour de lui, recommencent  se glisser
les inquitudes morales.

Dj, dans les premiers chapitres de _Guerre et Paix_, un an aprs le
mariage, les confidences du prince Andr  Pierre, au sujet du mariage,
marquaient le dsenchantement de l'homme qui voit dans la femme aime
l'trangre, l'innocente ennemie, l'obstacle involontaire  son
dveloppement moral. Des lettres de 1865 annoncent le prochain retour
des tourments religieux. Ce ne sont encore que de brves menaces,
qu'efface le bonheur de vivre. Mais dans les mois o Tolsto termine
_Guerre et Paix_, en 1869, voici une secousse plus grave:

Il avait quitt les siens, pour quelques jours, il visitait un domaine.
Une nuit, il tait couch; deux heures du matin venaient de sonner:

     _J'tais terriblement fatigu, j'avais sommeil et me sentais assez
     bien. Tout d'un coup, je fus saisi d'une telle angoisse, d'un tel
     effroi que jamais je n'ai prouv rien de pareil. Je te raconterai
     cela en dtail[117]: c'tait vraiment pouvantable. Je sautai du
     lit et ordonnai d'atteler. Pendant qu'on attelait, je m'endormis,
     et quand on m'veilla, j'tais compltement remis. Hier, la mme
     chose s'est reproduite, mais  un degr beaucoup moindre...[118]._

Le chteau d'illusions, laborieusement construit par l'amour de la
comtesse Tolsto, se lzarde. Dans le vide o l'achvement de _Guerre et
Paix_ laisse l'esprit de l'artiste, celui-ci est repris par ses
proccupations philosophiques[119] et pdagogiques: il veut crire un
_Abcdaire_[120] pour le peuple; il y travaille quatre ans avec
acharnement; il en est plus fier que de _Guerre et Paix_, et, lorsqu'il
l'a crit (1872), il en rcrit un second (1875). Puis, il s'entiche du
grec, il l'tudie du matin au soir, il laisse tout autre travail, il
dcouvre le dlicieux Xnophon, et Homre, le vrai Homre, non pas
celui des traducteurs, tous ces Joukhovski et ces Voss qui chantent
d'une voix quelconque, gutturale, geignarde, doucereuse, mais cet
autre diable, qui chante  pleine voix, sans que jamais lui vienne en
tte que quelqu'un peut l'couter[121].

     _Sans la connaissance du grec, pas d'instruction!... Je suis
     convaincu que de tout ce qui, dans le verbe humain, est vraiment
     beau, d'une beaut simple, jusqu' prsent je ne savais rien[122]._

C'est une folie: il en convient. Il se remet  l'cole avec une telle
passion qu'il en tombe malade. Il doit, en 1871, aller faire une cure de
koumiss,  Samara, chez les Bachkirs. Sauf du grec, il est mcontent de
tout. A la suite d'un procs, en 1872, il parle srieusement de vendre
tout ce qu'il a en Russie et de s'installer en Angleterre. La comtesse
Tolsto se dsole:

     _Si tu t'absorbes toujours dans tes Grecs, tu ne guriras pas. Ce
     sont eux qui te valent cette angoisse et cette indiffrence pour la
     vie prsente. Ce n'est pas en vain qu'on appelle le grec une langue
     morte: elle met dans un tat d'esprit mort[123]._

Enfin, aprs beaucoup de projets abandonns,  peine bauchs, le 19
mars 1873,  la grande joie de la comtesse, il commence _Anna
Karnine_[124]. Tandis qu'il y travaille, sa vie est attriste par des
deuils domestiques[125]; sa femme est malade. La batitude ne rgne pas
dans la maison[126]...

L'oeuvre porte un peu la trace de cette exprience attriste, de ces
passions dsabuses[127]. Sauf dans les jolis chapitres des fianailles
de Levine, l'amour n'a plus la jeune posie qui gale certaines pages de
_Guerre et Paix_ aux plus belles posies lyriques de tous les temps. En
revanche, il a pris un caractre pre, sensuel, imprieux. La fatalit
qui rgne sur le roman n'est plus, comme dans _Guerre et Paix_, une
sorte de dieu Krichna, meurtrier et serein, le Destin des Empires, mais
la folie d'aimer, la Vnus tout entire... C'est elle qui, dans la
scne merveilleuse du bal, o la passion s'empare,  leur insu, d'Anna
et de Wronski, prte  la beaut innocente d'Anna, couronne de penses
et vtue de velours noir, une sduction presque infernale[128]. C'est
elle qui, lorsque Wronski vient de se dclarer, fait rayonner le visage
d'Anna,--non de joie: c'tait le rayonnement terrible d'un incendie,
par une nuit obscure[129]. C'est elle qui, dans les veines de cette
femme loyale et raisonnable, de cette jeune mre aimante, fait couler
une force voluptueuse de sve et s'installe dans son coeur, qu'elle ne
quittera plus qu'aprs l'avoir dtruit. Aucun de ceux qui approchent
Anna n'est sans subir l'attirance et l'effroi du dmon cach. La
premire, Kitty, le dcouvre, avec saisissement. Une crainte
mystrieuse se mle  la joie de Wronski, quand il va voir Anna. Levine,
en sa prsence, perd toute sa volont. Anna elle-mme sait bien qu'elle
ne s'appartient plus. A mesure que l'histoire se droule, l'implacable
passion ronge, pice par pice, tout l'difice moral de la fire
personne. Tout ce qu'il y a de meilleur en elle, son me brave et
sincre, s'effrite et tombe: elle n'a plus la force de sacrifier sa
vanit mondaine; sa vie n'a plus d'autre objet que de plaire  son
amant; elle s'interdit peureusement, honteusement, d'avoir des enfants;
la jalousie, la torture; la force sensuelle qui l'asservit l'oblige 
mentir dans ses gestes, dans sa voix, dans ses yeux; elle tombe au rang
des femmes qui ne cherchent plus qu' tourner la tte  tout homme, quel
qu'il soit; elle a recours  la morphine pour s'abrutir, jusqu'au jour
o les tourments intolrables qui la dvorent la jettent, avec l'amer
sentiment de sa dchance morale, sous les roues d'un wagon. Et le
petit moujik  barbe bouriffe,--la vision sinistre qui a hant ses
rves et ceux de Wronski,--se penche du marchepied du wagon sur la
voie; et, disait le rve prophtique, il tait courb en deux sur un
sac, et il y enfouissait les restes de quelque chose, qui avait t la
vie, avec ses tourments, ses trahisons et ses douleurs...

     _Je me suis rserv la vengeance_[130], dit le Seigneur....

Autour de cette tragdie d'une me que l'amour consume et qu'crase la
Loi de Dieu,--peinture d'une seule coule et d'une profondeur
effrayante,--Tolsto a dispos, comme dans _Guerre et Paix_, les romans
d'autres vies. Malheureusement ici, ces histoires parallles alternent
d'une faon un peu raide et factice, sans atteindre  l'unit organique
de la symphonie de _Guerre et Paix_. On peut aussi trouver que le
parfait ralisme de certains tableaux--les cercles aristocratiques de
Ptersbourg et leurs oisifs entretiens,--touche parfois  l'inutilit.
Enfin, plus ouvertement encore que dans _Guerre et Paix_, Tolsto a
juxtapos sa personnalit morale et ses ides philosophiques au
spectacle de la vie. Mais l'oeuvre n'en est pas moins d'une richesse
merveilleuse. Mme profusion de types que dans _Guerre et Paix_, et tous
d'une justesse frappante. Les portraits d'hommes me semblent mme
suprieurs. Tolsto s'est complu  peindre Stepane Arcadievitch,
l'aimable goste, que nul ne peut voir sans rpondre  son affectueux
sourire, et Karnine, le type parfait du grand fonctionnaire, l'homme
d'tat distingu et mdiocre, avec sa manie de cacher ses sentiments
vrais sous une ironie perptuelle: mlange de dignit et de lchet, de
pharisianisme et de sentiment chrtien; produit trange d'un monde
artificiel, dont il lui est impossible malgr son intelligence et sa
gnrosit relle de se dgager jamais,--et qui a bien raison de se
dfier de son coeur: car, lorsqu'il s'y abandonne, c'est pour tomber
 la fin dans une niaiserie mystique.

Mais l'intrt principal du roman, avec la tragdie d'Anna et les
tableaux varis de la socit russe vers 1860,--salons, cercles
d'officiers, bals, thtres, courses,--est dans son caractre
autobiographique. Beaucoup plus qu'aucun autre personnage de Tolsto,
Constantin Levine est son incarnation. Non seulement Tolsto lui a prt
ses ides  la fois conservatrices et dmocratiques, son
anti-libralisme d'aristocrate paysan qui mprise les
intellectuels[131]; mais il lui a prt sa vie. L'amour de Levine et de
Kitty et leurs premires annes de mariage sont une transposition de ses
propres souvenirs domestiques,--de mme que la mort du frre de Levine
est une douloureuse vocation de la mort du frre de Tolsto, Dmitri.
Toute la dernire partie, inutile au roman, nous fait lire dans les
troubles qui l'agitaient alors. Si l'pilogue de _Guerre et Paix_ tait
une transition artistique  une autre oeuvre projete, l'pilogue
d'_Anna Karnine_ est une transition autobiographique  la rvolution
morale, qui devait, deux ans plus tard, s'exprimer par _les
Confessions_. Dj, au cours du livre, revient perptuellement, sous une
forme ironique ou violente, la critique de la socit contemporaine,
qu'il ne cessera de combattre dans ses oeuvres futures. Guerre au
mensonge,  tous les mensonges, aussi bien aux mensonges vertueux
qu'aux mensonges vicieux, aux bavardages libraux,  la charit
mondaine,  la religion de salon,  la philanthropie! Guerre au monde,
qui fausse tous les sentiments vrais et fatalement brise les lans
gnreux de l'me! La mort jette une lumire subite sur les conventions
sociales. Devant Anna mourante, le guind Karnine s'attendrit. Dans
cette me sans vie, o tout est fabriqu, pntre un rayon d'amour et de
pardon chrtien. Tous trois, le mari, la femme et l'amant, sont
momentanment transforms. Tout devient simple et loyal. Mais  mesure
qu'Anna se rtablit, ils sentent, tous les trois, en face de la force
morale, presque sainte qui les guidait intrieurement, l'existence d'une
autre force, brutale, mais toute-puissante, qui dirige leur vie malgr
eux, et ne leur accordera pas la paix. Et ils savent d'avance qu'ils
seront impuissants dans cette lutte, o ils seront obligs de faire le
mal, que le monde jugera ncessaire[132].

Si Levine, comme Tolsto qu'il incarne, s'pure lui aussi, dans
l'pilogue du livre, c'est que la mort l'a, lui aussi, touch.
Jusque-l, incapable de croire, il l'tait galement de douter tout 
fait[133]. Depuis qu'il a vu mourir son frre, la terreur de son
ignorance le tient. Son mariage a, pour un temps, touff ces angoisses.
Mais, ds la naissance de son premier enfant, elles reparaissent. Il
passe alternativement par des crises de prire et de ngation. Il lit en
vain les philosophes. Dans son affolement, il en vient  redouter la
tentation du suicide. Le travail physique le soulage: ici, point de
doutes, tout est clair. Levine cause avec les paysans; un d'eux lui
parle des hommes qui vivent non pour soi, mais pour Dieu. Ce lui est
une illumination. Il voit l'antagonisme entre la raison et le coeur.
La raison enseigne la lutte froce pour la vie; il n'y a rien de
raisonnable  aimer son prochain:

     _La raison ne m'a rien appris; tout ce que je sais m'a t donn,
     rvl par le coeur[134]._

Ds lors, le calme revient. Le mot de l'humble moujik, dont le coeur
est le seul guide, l'a ramen  Dieu... Quel Dieu? Il ne cherche pas 
le savoir. Levine,  ce moment, comme Tolsto le restera longtemps, est
humble  l'gard de l'glise, et nullement en rvolte contre les dogmes.

     _Il y a une vrit, mme dans l'illusion de la vote cleste et
     dans les mouvements apparents des astres[135]._




Ces angoisses de Levine, ces vellits de suicide qu'il cachait  Kitty,
Tolsto au mme moment les cachait  sa femme. Mais il n'avait pas
encore atteint le calme qu'il prtait  son hros. A vrai dire, ce calme
n'est gure communicatif. On sent qu'il est dsir plus que ralis, et
que tout  l'heure Levine retombera dans ses doutes. Tolsto n'en tait
pas dupe. Il avait eu bien de la peine  aller jusqu'au bout de son
oeuvre. _Anna Karnine_ l'ennuyait, avant qu'il et fini[136]. Il ne
pouvait plus travailler. Il restait l, inerte, sans volont, en proie
au dgot et  la terreur de lui-mme. Alors, dans le vide de sa vie, se
leva le grand vent qui sortait de l'abme, le vertige de la mort.
Tolsto a racont ces terribles annes, plus tard, quand il venait
d'chapper au gouffre[137].

Je n'avais pas cinquante ans, dit-il[138], j'aimais, j'tais aim,
j'avais de bons enfants, un grand domaine, la gloire, la sant, la
vigueur physique et morale; j'tais capable de faucher comme un paysan;
je travaillais dix heures de suite sans fatigue. Brusquement, ma vie
s'arrta. Je pouvais respirer, manger, boire, dormir. Mais ce n'tait
pas vivre. Je n'avais plus de dsirs. Je savais qu'il n'y avait rien 
dsirer. Je ne pouvais mme pas souhaiter de connatre la vrit. La
vrit tait que la vie est une insanit. J'tais arriv  l'abme et je
voyais nettement que devant moi il n'y avait rien, que la mort. Moi,
homme bien portant et heureux, je sentais que je ne pouvais plus vivre.
Une force invincible m'entranait  me dbarrasser de la vie... Je ne
dirai pas que je voulais me tuer. La force qui me poussait hors de la
vie tait plus puissante que moi; c'tait une aspiration semblable  mon
ancienne aspiration  la vie, seulement en sens inverse. Je devais user
de ruse envers moi-mme pour ne pas y cder trop vite. Et voil que moi,
l'homme heureux, je me cachais  moi-mme la corde, pour ne pas me
pendre  la poutre, entre les armoires de ma chambre, o chaque soir je
restais seul  me dshabiller. Je n'allais plus  la chasse avec mon
fusil, pour ne pas me laisser tenter[139]. Il me semblait que ma vie
tait une farce stupide, qui m'tait joue par quelqu'un. Quarante ans
de travail, de peines, de progrs, pour voir qu'il n'y a rien! Rien. De
moi, il ne restera que la pourriture et les vers... On peut vivre,
seulement pendant qu'on est ivre de la vie; mais aussitt l'ivresse
dissipe, on voit que tout n'est que supercherie, supercherie stupide...
La famille et l'art ne pouvaient plus me suffire. La famille, c'taient
des malheureux comme moi. L'art est un miroir de la vie. Quand la vie
n'a plus de sens, le jeu du miroir ne peut plus amuser. Et le pire, je
ne pouvais me rsigner. J'tais semblable  un homme gar dans une
fort, qui est saisi d'horreur, parce qu'il s'est gar, et qui court de
tous cts et ne peut s'arrter, bien qu'il sache qu' chaque pas il
s'gare davantage...

Le salut vint du peuple. Tolsto avait toujours eu pour lui une
affection trange, toute physique[140], que n'avaient pu branler les
expriences rptes de ses dsillusions sociales. Dans les dernires
annes, il s'tait, comme Levine, beaucoup rapproch de lui[141]. Il se
prit  penser  ces milliards d'tres en dehors du cercle troit des
savants, des riches et des oisifs qui se tuaient, s'tourdissaient, ou
tranaient lchement, comme lui, une vie dsespre. Et il se demanda
pourquoi ces milliards d'tres chappaient  ce dsespoir, pourquoi ils
ne se tuaient pas. Il aperut alors qu'ils vivaient, non par le secours
de la raison, mais sans se soucier d'elle,--par la foi. Qu'tait-ce que
cette foi, qui ignorait la raison?

     _La foi est la force de la vie. On ne peut pas vivre sans la foi.
     Les ides religieuses ont t labores dans le lointain infini de
     la pense humaine. Les rponses donnes par la foi au sphinx de la
     vie contiennent la sagesse la plus profonde de l'humanit._

Suffit-il donc de connatre ces formules de la sagesse, qu'a
enregistres le livre des religions?--Non, la foi n'est pas une science,
la foi est une action; elle n'a de sens que si elle est vcue. Le dgot
qu'inspira  Tolsto la vue des gens riches et _bien pensants_, pour qui
la foi n'tait qu'une sorte de consolation picurienne de la vie, le
rejeta dcidment parmi les hommes simples, qui mettaient seuls d'accord
leur vie avec leur foi.

     _Et il comprit que la vie du peuple travailleur tait la vie
     elle-mme et que le sens attribu  cette vie tait la vrit._

Mais comment se faire peuple, et partager sa foi? On a beau savoir que
les autres ont raison; il ne dpend pas de nous que nous soyons comme
eux. En vain, nous prions Dieu; en vain, nous tendons vers lui nos bras
avides. Dieu fuit. O le saisir?

Un jour, la grce vint.

     _Un jour de printemps prcoce, j'tais seul dans la fort et
     j'coutais ses bruits. Je pensais  mes agitations des trois
     dernires annes,  ma recherche de Dieu,  mes sautes perptuelles
     de la joie au dsespoir... Et brusquement je vis que je ne vivais
     que lorsque je croyais en Dieu. A sa seule pense, les ondes
     joyeuses de la vie se soulevaient en moi. Tout s'animait autour,
     tout recevait un sens. Mais ds que je n'y croyais plus, soudain la
     vie cessait._

     _--Alors, qu'est-ce que je cherche encore? cria en moi une voix.
     C'est donc Lui, ce sans quoi on ne peut vivre! Connatre Dieu et
     vivre, c'est la mme chose. Dieu, c'est la vie...._

     _Depuis, cette lumire ne m'a plus quitt[142]._

Il tait sauv. Dieu lui tait apparu[143].

Mais comme il n'tait pas un mystique de l'Inde,  qui l'extase suffit,
comme en lui se mlaient aux rves de l'Asiatique la manie de raison et
le besoin d'action de l'homme d'Occident, il lui fallait ensuite
traduire sa rvlation en foi pratique et dgager de cette vie divine
des rgles pour la vie quotidienne. Sans aucun parti-pris, avec le dsir
sincre de croire aux croyances des siens, il commena par tudier la
doctrine de l'glise orthodoxe, dont il faisait partie[144]. Afin d'en
tre plus prs, il se soumit pendant trois ans  toutes les crmonies,
se confessant, communiant, n'osant juger ce qui le choquait,
s'inventant des explications pour ce qu'il trouvait obscur ou
incomprhensible, s'unissant dans leur foi  tous ceux qu'il aimait,
vivants ou morts, et toujours gardant l'espoir qu' un certain moment
l'amour lui ouvrirait les portes de la vrit.--Mais il avait beau
faire: sa raison et son coeur se rvoltaient. Tels actes, comme le
baptme et la communion, lui semblaient scandaleux. Quand on le fora 
rpter que l'hostie tait le vrai corps et le vrai sang du Christ, il
en eut comme un coup de couteau au coeur. Ce ne furent pourtant pas
les dogmes qui levrent entre lui et l'glise un mur infranchissable,
mais les questions pratiques,--deux surtout: l'intolrance haineuse et
mutuelle des glises[145], et la sanction, formelle ou tacite, donne 
l'homicide,--la guerre et la peine de mort.

Alors Tolsto brisa net; et sa rupture fut d'autant plus violente que
depuis trois annes il comprimait sa pense. Il ne mnagea plus rien.
Avec emportement, il foula aux pieds cette religion, que la veille
encore il s'obstinait  pratiquer. Dans sa _Critique de la thologie
dogmatique_ (1879-1881), il la traita non seulement d'insanit, mais de
mensonge conscient et intress[146]. Il lui opposa l'vangile, dans
sa _Concordance et Traduction des quatre vangiles_ (1881-1883). Enfin,
sur l'vangile, il difia sa foi (_En quoi consiste ma foi_, 1883).

Elle tient toute en ces mots:

     _Je crois en la doctrine du Christ. Je crois que le bonheur n'est
     possible sur la terre que quand tous les hommes l'accompliront._

Et elle a pour pierre angulaire le Sermon sur la Montagne, dont Tolsto
ramne l'enseignement essentiel  cinq commandements:

    I. Ne te mets pas en colre.
    II. Ne commets pas l'adultre.
    III. Ne prte pas serment.
    IV. Ne rsiste pas au mal par le mal.
    V. Ne sois l'ennemi de personne.

C'est la partie ngative de la doctrine, dont la partie positive se
rsume en ce seul commandement:

Aime Dieu et ton prochain comme toi-mme.

     _Le Christ a dit que celui qui aura viol le moindre de ces
     commandements tiendra la plus petite place dans le royaume des
     cieux._

Et Tolsto ajoute navement:

     _Si trange que cela paraisse, j'ai d, aprs dix-huit sicles,
     dcouvrir ces rgles comme une nouveaut._

Tolsto croit-il donc  la divinit du Christ?--En aucune faon. A quel
titre l'invoque-t-il? Comme le plus grand de la ligne des
sages,--Brahmanes, Bouddha, Lao-Tse, Confucius, Zoroastre, Isae,--qui
ont montr aux hommes le vrai bonheur auquel ils aspirent et la voie
qu'il faut suivre[147]. Tolsto est le disciple de ces grands crateurs
religieux, de ces demi-dieux et de ces prophtes hindous, chinois et
hbraques. Il les dfend--comme il sait dfendre: en attaquant--contre
ceux qu'il nomme les Pharisiens et les Scribes: contre les glises
tablies et contre les reprsentants de la science orgueilleuse, ou
plutt du philosophisme scientifique[148]. Ce n'est pas qu'il fasse
appel  la rvlation contre la raison. Depuis qu'il est sorti de la
priode de troubles que racontent _les Confessions_, il est et reste
essentiellement un croyant en la Raison, on pourrait dire un mystique de
la Raison.

_Au commencement tait le Verbe_, rpte-t-il avec saint Jean, _le
Verbe, Logos, c'est--dire la Raison_[149].

Son livre _De la Vie_ (1887) porte, en pigraphe, les lignes fameuses de
Pascal[150]:

     _L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais
     c'est un roseau pensant.... Toute notre dignit consiste dans la
     pense... Travaillons donc  bien penser: voil le principe de la
     morale._

Et le livre entier n'est qu'un hymne  la Raison.

Il est vrai que sa Raison n'est pas la raison scientifique, raison
restreinte, qui prend la partie pour le tout et la vie animale pour la
vie tout entire, mais la loi souveraine qui rgit la vie de l'homme,
la loi suivant laquelle doivent forcment vivre _les tres
raisonnables, c'est--dire les hommes_.

     _C'est une loi analogue  celles qui rgissent la nutrition et la
     reproduction de l'animal, la croissance et la floraison de l'herbe
     et de l'arbre, le mouvement de la terre et des astres. Ce n'est que
     dans l'accomplissement de cette loi, dans la soumission de notre
     nature animale  la loi de la raison, en vue d'acqurir le bien,
     que consiste notre vie... La raison ne peut tre dfinie, et nous
     n'avons pas besoin de la dfinir, car non seulement nous la
     connaissons tous, mais nous ne connaissons qu'elle... Tout ce que
     l'homme sait, il le connat au moyen de la raison et non pas de la
     foi[151]... La vraie vie ne commence qu'au moment o se manifeste
     la raison. La seule vie vritable est la vie de la raison._

Qu'est-ce donc que l'existence visible, notre vie individuelle? Elle
n'est pas notre vie, dit Tolsto, car elle ne dpend pas de nous.

     _Notre activit animale s'accomplit en dehors de nous... L'humanit
     en a fini avec l'ide de la vie considre comme existence
     individuelle. La ngation de la possibilit du bien individuel
     reste une vrit inbranlable pour tout homme de notre poque, qui
     est dou de raison[152]._

Il y a l toute une srie de postulats, que je n'ai pas  discuter ici,
mais qui montrent avec quelle passion la raison s'tait empare de
Tolsto. En vrit, elle tait une passion, non moins aveugle et jalouse
que les autres passions qui l'avaient possd pendant la premire moiti
de sa vie. Un feu s'teint, l'autre s'allume. Ou plutt, c'est toujours
le mme feu. Mais il change d'aliments.

Et ce qui ajoute  la ressemblance entre les passions individuelles et
cette passion rationnelle, c'est que l'une comme les autres ne se
satisfont pas d'aimer, elles veulent agir, elles veulent se raliser.

     _Il ne faut pas parler, mais agir, a dit le Christ._

Et quelle est l'activit de la raison?--L'amour.

     _L'amour est la seule activit raisonnable de l'homme, l'amour est
     l'tat de l'me le plus rationnel et le plus lumineux. Tout ce dont
     il a besoin, c'est que rien ne lui cache le soleil de la raison,
     qui seul le fait crotre... L'amour est le bien rel, le bien
     suprme, qui rsout toutes les contradictions de la vie, qui non
     seulement fait disparatre l'pouvante de la mort, mais pousse
     l'homme  se sacrifier aux autres; car il n'y a pas d'autre amour
     que celui qui donne sa vie pour ceux qu'on aime; l'amour n'est
     digne de ce nom que lorsqu'il est un sacrifice de soi-mme. Aussi
     le vritable amour n'est-il ralisable que lorsque l'homme comprend
     qu'il lui est impossible d'acqurir le bonheur individuel. C'est
     alors que tous les sucis de sa vie viennent alimenter la noble
     greffe de l'amour vritable; et cette greffe emprunte pour sa
     croissance toute sa vigueur au tronc de cet arbre sauvage,
     l'individualit animale...[153]._

Ainsi, Tolsto n'arrive pas  la foi, comme un fleuve puis, qui se
perd dans les sables. Il y apporte le torrent de forces imptueuses
amasses durant une puissante vie.--On allait s'en apercevoir.

Cette foi passionne, o s'unissent en une ardente treinte la Raison
et l'Amour, a trouv son expression la plus auguste dans la clbre
rponse au Saint-Synode qui l'excommuniait[154]:

     _Je crois en Dieu, qui est pour moi l'Esprit, l'Amour, le Principe
     de tout. Je crois qu'il est en moi, comme je suis en lui. Je crois
     que la volont de Dieu n'a jamais t plus clairement exprime que
     dans la doctrine de l'homme Christ; mais on ne peut considrer
     Christ comme Dieu et lui adresser des prires, sans commettre le
     plus grand des sacrilges. Je crois que le vrai bonheur de l'homme
     consiste en l'accomplissement de la volont de Dieu; je crois que
     la volont de Dieu est que tout homme aime ses semblables et agisse
     toujours envers eux, comme il voudrait qu'ils agissent envers lui,
     ce qui rsume, dit l'vangile, toute la loi et les prophtes. Je
     crois que le sens de la vie, pour chacun de nous, est seulement
     d'accrotre l'amour en lui, je crois que ce dveloppement de notre
     puissance d'aimer nous vaudra, dans cette vie, un bonheur qui
     grandira chaque jour, et dans l'autre monde, une flicit plus
     parfaite; je crois que cet accroissement de l'amour contribuera,
     plus que toute autre force,  fonder sur terre le royaume de Dieu,
     c'est--dire  remplacer une organisation de la vie o la division,
     le mensonge et la violence sont tout-puissants; par un ordre
     nouveau o rgneront la concorde, la vrit et la fraternit. Je
     crois que pour progresser dans l'amour, nous n'avons qu'un moyen:
     les prires. Non la prire publique dans les temples, que le Christ
     a formellement rprouve (Matth., VI, 5-13). Mais la prire dont
     lui-mme nous a donn l'exemple, la prire solitaire qui raffermit
     en nous la conscience du sens de notre vie et le sentiment que nous
     dpendons seulement de la volont de Dieu... Je crois  la vie
     ternelle, je crois que l'homme est rcompens selon ses actes, ici
     et partout, maintenant et toujours. Je crois tout cela si fermement
     qu' mon ge, sur le bord de la tombe, je dois souvent faire un
     effort pour ne pas appeler de mes voeux la mort de mon corps,
     c'est--dire ma naissance  une vie nouvelle...[155]._




Il pensait tre arriv au port, avoir atteint le refuge o son me
inquite pourrait se reposer. Il n'tait qu'au dbut d'une activit
nouvelle.

Un hiver pass  Moscou (ses devoirs de famille l'avaient oblig  y
suivre les siens)[156], le recensement de la population, auquel il
obtint de prendre part, en janvier 1882, lui furent une occasion de voir
de prs la misre des grandes villes. L'impression produite sur lui fut
effroyable. Le soir du jour o il avait pris contact, pour la premire
fois, avec cette plaie cache de la civilisation, racontant  un ami ce
qu'il avait vu, il se mit  crier, pleurer, brandir le poing.

On ne peut pas vivre ainsi! disait-il avec des sanglots, Cela ne peut
pas tre! Cela ne peut pas tre[157]!... Il retomba, pour des mois,
dans un dsespoir affreux. La comtesse Tolsto lui crivait, le 3 mars
1882:

     _Tu disais nagure: A cause du manque de foi, je voulais me
     pendre. Maintenant, tu as la foi, pourquoi donc es-tu malheureux?_

Parce qu'il n'avait pas la foi du pharisien, la foi bate et satisfaite
de soi, parce qu'il n'avait pas l'gosme du penseur mystique, trop
occup de son salut pour songer  celui des autres[158], parce qu'il
avait l'amour, parce qu'il ne pouvait plus oublier maintenant les
misrables qu'il avait vus, et que dans la bont passionne de son
coeur, il lui semblait tre responsable de leurs souffrances et de
leur abjection: ils taient les victimes de cette civilisation, aux
privilges de laquelle il participait, de cette idole monstrueuse 
laquelle une caste lue sacrifiait des millions d'hommes. Accepter le
bnfice de tels crimes, c'tait s'y associer. Sa conscience n'eut plus
de repos qu'il ne les et dnoncs.

_Que devons-nous faire?_ (1884-86)[159] est l'expression de cette
deuxime crise, beaucoup plus tragique que la premire, et bien plus
grosse en consquences. Qu'taient les angoisses religieuses
personnelles de Tolsto dans cet ocan de misre humaine, de misre
relle, non forge par l'esprit d'un oisif qui s'ennuie? Impossible de
ne pas la voir. Et impossible, l'ayant vue, de ne pas chercher  la
supprimer,  tout prix.--Hlas! est-ce possible?...

Un admirable portrait, que je ne puis regarder sans motion[160], dit ce
que Tolsto souffrit alors. Il est reprsent de face, assis, les bras
croiss, en blouse de moujik; il a l'air accabl. Ses cheveux sont
encore noirs, sa moustache dj grise, sa grande barbe et ses favoris
tout blancs. Une double ride laboure dans le beau front large un sillon
harmonieux. Il y a tant de bont dans le gros nez de bon chien, dans les
yeux qui vous regardent, si francs, si clairs, si tristes! Ils lisent si
srement en vous! Ils vous plaignent et vous implorent. La figure est
creuse, porte les traces de la souffrance, de grands plis au-dessous
des yeux. Il a pleur. Mais il est fort et prt au combat.

Il avait une logique hroque.

     _Je m'tonne toujours de ces paroles si souvent rptes: Oui,
     c'est bien en thorie; mais comment sera-ce en pratique? Comme si
     la thorie consistait en de belles paroles ncessaires pour la
     conversation, mais pas du tout pour y conformer la pratique!...
     Quand j'ai compris une chose  laquelle j'ai rflchi, alors je ne
     puis la faire autrement que je l'ai comprise[161]._

Il commence par dcrire, avec une exactitude photographique, la misre 
Moscou, telle qu'il l'a vue, au cours de ses visites aux quartiers
pauvres, ou aux asiles de nuit[162]. Il se convainc que ce n'est pas
avec de l'argent, comme il l'avait cru d'abord, qu'il pourra sauver ces
malheureux, tous plus ou moins atteints par la corruption des villes.
Alors, il cherche bravement d'o vient le mal. Et d'anneau en anneau se
droule la chane effrayante des responsabilits. Les riches d'abord, et
la contagion de leur luxe maudit, qui attire et dprave[163]. La
sduction universelle de la vie sans travail.--L'tat ensuite, cette
entit meurtrire, cre par les violents pour dpouiller et asservir, 
leur profit, le reste de l'humanit.--L'glise, associe; la science et
l'art, complices... Comment combattre toutes ces armes du mal? D'abord,
en refusant de s'y enrler. En refusant de participer  l'exploitation
humaine. En renonant  l'argent et  la possession de la terre[164], en
ne servant point l'tat.

Mais ce n'est pas assez, il faut ne pas mentir, ne pas avoir peur de
la vrit. Il faut se repentir, et arracher l'orgueil, enracin avec
l'instruction. Il faut enfin travailler de ses mains. _Tu gagneras ton
pain  la sueur de ton front_: c'est le premier commandement et le plus
essentiel[165]. Et Tolsto, rpondant par avance aux railleries de
l'lite, dit que le travail physique n'entrave en rien l'nergie
intellectuelle, mais qu'il l'accrot au contraire et qu'il rpond aux
exigences normales de la nature. La sant ne peut qu'y gagner; l'art,
davantage encore. De plus, il rtablit l'union entre les hommes.

Dans ses ouvrages suivants, Tolsto compltera ces prceptes d'hygine
morale. Il s'inquitera d'achever la cure de l'me, d'en refaire
l'nergie, en proscrivant les plaisirs vicieux, qui endorment la
conscience[166], et les plaisirs cruels, qui la tuent[167]. Il donne
l'exemple. En 1884, il a fait le sacrifice de sa passion la plus
enracine: la chasse[168]. Il pratique l'abstinence, qui forge la
volont. Tel, un athlte qui s'impose une dure discipline, pour
combattre et pour vaincre.

_Que devons-nous faire?_ marque la premire tape de la route difficile
o Tolsto allait s'engager, quittant la paix relative de la mditation
religieuse pour la mle sociale. Et ds lors commena cette guerre de
vingt ans, qu'au nom de l'vangile le vieux prophte d'Iasnaa Poliana
livra, seul, en dehors de tous les partis, et les condamnant tous, aux
crimes et aux mensonges de la civilisation.




Autour de lui, la rvolution morale de Tolsto rencontrait peu de
sympathie; elle dsolait sa famille.

Depuis longtemps dj, la comtesse Tolsto observait, inquite, les
progrs d'un mal qu'elle combattait en vain. Ds 1874, elle s'indignait
de voir son mari perdre tant de forces et de temps  des travaux pour
les coles.

     _Ce Syllabaire, cette arithmtique, cette grammaire, je les mprise
     et ne puis faire semblant de m'y intresser._

Ce fut bien autre chose quand  la pdagogie succda la religion. Si
hostile fut l'accueil fait par la comtesse aux premires confidences du
nouveau converti que Tolsto prouve le besoin de s'excuser, quand il
parle de Dieu dans ses lettres:

     _Ne te fche pas, comme tu le fais parfois, quand je mentionne
     Dieu; je ne puis l'viter, car il est la base mme de ma
     pense[169]._

La comtesse est touche, sans doute; elle tche de dissimuler son
impatience; mais elle ne comprend pas; elle observe son mari avec
inquitude:

     _Ses yeux sont tranges, fixes. Il ne parle presque pas. Il semble
     n'tre pas de ce monde[170]._

Elle pense qu'il est malade:

     _Lon travaille toujours,  ce qu'il dit. Hlas! il crit des
     discussions religieuses quelconques. Il lit et rflchit, jusqu'
     se donner mal  la tte, et tout cela pour montrer que l'glise
     n'est pas d'accord avec la doctrine de l'vangile. C'est  peine
     s'il se trouve en Russie une dizaine de personnes que cela puisse
     intresser. Mais il n'y a rien  faire. Je ne souhaite qu'une
     chose: qu'il en finisse au plus vite, et que cela passe comme une
     maladie[171]._

La maladie ne passa point. La situation devint de plus en plus pnible
entre les deux poux. Ils s'aimaient, ils avaient l'un pour l'autre une
estime profonde; mais il leur tait impossible de se comprendre. Ils
tchaient de se faire des concessions mutuelles, qui devenaient--comme
c'est l'habitude--de mutuels tourments. Tolsto s'obligeait  suivre
les siens,  Moscou. Il crivait dans son _Journal_:

     _Le mois le plus pnible de ma vie. L'installation  Moscou. Tous
     s'installent. Quand donc commenceront-ils  vivre? Tout cela, non
     pour vivre, mais parce que les autres gens font ainsi! Les
     malheureux[172]!..._

Dans ces mmes jours, la comtesse crivait:

     _Moscou. Il y aura demain un mois que nous sommes ici. Les deux
     premires semaines, j'ai pleur chaque jour, parce que Lon tait
     non seulement triste, mais tout  fait abattu. Il ne dormait pas,
     il ne mangeait pas, et mme parfois, il pleurait; j'ai cru que je
     deviendrais folle[173]._

Ils durent s'loigner l'un de l'autre, pendant quelque temps. Ils se
demandent pardon de se faire souffrir. Comme ils s'aiment toujours!...
Il lui crit:

     _Tu dis: Je t'aime et tu n'en as pas besoin. C'est la seule chose
     dont j'aie besoin... Ton amour me rjouit plus que tout au
     monde[174]._

Mais, ds qu'ils se retrouvent ensemble, le dsaccord s'accuse. La
comtesse ne peut prendre son parti de cette manie religieuse, qui pousse
maintenant Tolsto  apprendre l'hbreu avec un rabbin.

     _Rien autre ne l'intresse plus. Il dpense ses forces  des
     sottises. Je ne puis cacher mon mcontentement[175]._

Elle lui crit:

     _Je ne puis que m'attrister que de pareilles forces intellectuelles
     se dpensent  couper du bois, chauffer le samovar, et coudre des
     bottes._

Et elle ajoute, avec le sourire affectueux et moqueur d'une mre qui
regarde jouer son enfant, un peu fou:

     _Enfin, je me suis calme avec le proverbe russe: Que l'enfant
     s'amuse de n'importe quoi, pourvu qu'il ne pleure pas[176]!_

Mais la lettre n'est pas partie qu'elle voit en pense son mari lisant
ces lignes, de ses bons yeux candides, qu'attriste ce ton d'ironie; et
elle rouvre la lettre, dans un lan d'amour:

     _Tout d'un coup, tu t'es reprsent si clairement  moi, et j'ai
     senti un tel accs de tendresse pour toi! Il y a en toi quelque
     chose de si sage, de si bon, de si naf, de si persvrant, tout
     cela clair par une lumire de compassion pour tous, et ce regard
     qui va droit  l'me... Et cela n'appartient qu' toi seul._

Ainsi, ces deux tres qui s'aimaient, se torturaient l'un l'autre et se
dsolaient ensuite du mal qu'ils avaient pu faire, sans pouvoir
l'empcher. Situation sans issue, qui dura prs de trente ans, et 
laquelle, seule, devait mettre fin, dans une heure d'garement, la fuite
du vieux roi Lear, mourant,  travers la steppe.

On n'a pas assez remarqu l'appel mouvant aux femmes, qui termine _Que
devons-nous faire?_--Tolsto n'a aucune sympathie pour le fminisme
moderne[177]. Mais pour celle qu'il nomme la femme-mre, pour celle
qui connat le vrai sens de la vie, il a des paroles d'adoration pieuse;
il fait un magnifique loge de ses peines et de ses joies, de la
grossesse et de la maternit, de ces souffrances terribles, de ces
annes sans repos, de ce travail invisible, puisant, dont la femme
n'attend la rcompense de personne, et de cette batitude qui inonde
l'me, au sortir de la douleur, quand elle a accompli la Loi. Il trace
le portrait de l'pouse vaillante, qui est pour son mari une aide, non
un obstacle. Elle sait que, seul le sacrifice obscur, sans rcompense,
pour la vie des autres, est la vocation de l'homme.

     _Une telle femme non seulement n'encouragera pas son mari  un
     travail faux et trompeur, qui n'a pour but que de jouir du travail
     des autres; mais avec horreur et dgot, elle envisagera cette
     activit qui serait une sduction pour ses enfants. Elle exigera de
     son compagnon le vrai travail, qui veut de l'nergie et ne craint
     pas le danger... Elle sait que les enfants, les gnrations 
     venir, sont ce qu'il est donn aux hommes de voir de plus saint, et
     qu'elle vit pour servir, de tout son tre, cette oeuvre sacre.
     Elle dveloppera dans ses enfants et dans son mari la force du
     sacrifice... Ce sont de telles femmes, qui dominent les hommes et
     leur servent d'toile conductrice... O femmes-mres! Entre vos
     mains est le salut du monde[178]!_

C'est l'appel d'une voix qui supplie, qui espre encore... Ne
sera-t-elle pas entendue?...

Quelques annes plus tard, la dernire lueur d'espoir est teinte:

     _Vous ne le croirez peut-tre pas; mais vous ne sauriez imaginer
     combien je suis isol, jusqu' quel point mon moi vritable est
     mpris par tous ceux qui m'entourent[179]._

Si les plus aimants mconnaissaient ainsi la grandeur de sa
transformation morale, on ne pouvait attendre des autres ni plus de
pntration, ni plus de respect. Tourgueniev, avec qui Tolsto avait
tenu  se rconcilier, plutt dans un esprit d'humilit chrtienne que
parce qu'il avait chang de sentiments  son gard[180], disait
ironiquement: Je plains beaucoup Tolsto; mais d'ailleurs, comme disent
les Franais, chacun tue ses puces,  sa manire[181].

Quelques annes plus tard, sur le point de mourir, il crivait  Tolsto
la lettre connue, o il suppliait son ami, le grand crivain de la
terre russe, de retourner  la littrature[182].

Tous les artistes europens s'associaient  l'inquitude et  la prire
de Tourgueniev, mourant. Eugne-Melchior de Vog,  la fin de l'tude
qu'en 1886 il consacrait  Tolsto, prenait prtexte d'un portrait de
l'crivain en costume de moujik, tirant l'alne, pour lui adresser une
loquente apostrophe:

     _Artisan de chefs-d'oeuvre, ce n'est pas l votre outil!... Notre
     outil, c'est la plume; notre champ, l'me humaine, qu'il faut
     abriter et nourrir, elle aussi. Permettez qu'on vous rappelle ce
     cri d'un paysan russe, du premier imprimeur de Moscou, alors qu'on
     le remettait  la charrue: Je n'ai pas affaire de semer le grain
     de bl, mais de rpandre dans le monde les semences spirituelles._

Comme si Tolsto avait jamais song  renier son rle de semeur du bl
de la pense!... A la fin de: _En quoi consiste ma foi_[183], il
crivait:

     _Je crois que ma vie, ma raison, ma lumire, m'est donne
     exclusivement pour clairer les hommes. Je crois que ma
     connaissance de la vrit est un talent qui m'est prt pour cet
     objet, que ce talent est un feu, qui n'est feu que quand il brle.
     Je crois que l'unique sens de ma vie, c'est de vivre dans cette
     lumire qui est en moi, et de la tenir haut devant les hommes pour
     qu'ils la voient[184]._

Mais cette lumire, ce feu qui n'est feu que quand il brle,
inquitaient la plupart des artistes. Les plus intelligents n'taient
pas sans prvoir que leur art risquait fort d'tre la premire proie de
l'incendie. Ils affectaient de croire que l'art tout entier tait
menac et que, comme Prospero, Tolsto brisait pour jamais sa baguette
magique d'illusions cratrices.

Or, rien n'tait moins vrai; et j'entends dmontrer que, loin de ruiner
l'art, Tolsto a suscit en lui des nergies qui restaient en jachre,
et que sa foi religieuse, au lieu de tuer son gnie artistique, l'a
renouvel.




Il est singulier que, lorsqu'on parle des ides de Tolsto sur la
science et sur l'art, on laisse gnralement de ct le plus important
des livres o ces ides sont exprimes: _Que devons-nous faire?_
(1884-1886). C'est l que, pour la premire fois, Tolsto engage le
combat contre la science et l'art; et jamais nul des combats suivants
n'a dpass en violence cette premire rencontre. On s'tonne que, lors
des rcents assauts livrs chez nous  la vanit de la science et des
intellectuels, personne n'ait song  reprendre ces pages. Elles
constituent le rquisitoire le plus terrible qu'on ait crit contre les
eunuques de la science et les forbans de l'art, contre ces castes de
l'esprit, qui, aprs avoir dtruit ou asservi les anciennes castes
rgnantes: glise, tat, Arme, se sont installes  leur place, et,
sans vouloir ou pouvoir rien faire d'utile aux hommes, prtendent qu'on
les admire et qu'on les serve aveuglment, dictant comme des dogmes une
foi impudente en la science pour la science et en l'art pour
l'art,--masque menteur dont cherche  se couvrir leur justification
personnelle, l'apologie de leur monstrueux gosme et de leur nant.

Ne me faites point dire, continue Tolsto, que je nie l'art et la
science. Non seulement je ne les nie pas, mais c'est en leur nom que je
veux chasser les vendeurs du temple.

     _La science et l'art sont aussi ncessaires que le pain et l'eau,
     mme plus ncessaires.... La vraie science est la connaissance de
     la mission, et par consquent du vrai bien de tous les hommes. Le
     vrai art est l'expression de la connaissance de la mission et du
     vrai bien de tous les hommes._

Et il loue ceux qui, depuis que les hommes existent, ont sur les harpes
et sur les tympanons, par les images et la parole, exprim leur lutte
contre la duplicit, leurs souffrances dans cette lutte, leur espoir
dans le triomphe du bien, leur dsespoir au triomphe du mal et leur
enthousiasme  la vue prophtique de l'avenir.

Alors, il trace l'image du vrai artiste, dans une page brlante d'ardeur
douloureuse et mystique:

     _L'activit de la science et de l'art n'a de fruit que lorsqu'elle
     ne s'arroge aucun droit et ne se connat que des devoirs. C'est
     seulement parce que cette activit est telle, parce que son essence
     est le sacrifice, que l'humanit l'honore. Les hommes qui sont
     appels  servir les autres par le travail spirituel souffrent
     toujours dans l'accomplissement de cette tche: car le monde
     spirituel nat seulement dans les souffrances et les tortures. Le
     sacrifice et la souffrance, tel est le sort du penseur et de
     l'artiste: car son but est le bien des hommes. Les hommes sont
     malheureux, ils souffrent, ils meurent; on n'a pas le temps de
     flner et de s'amuser. Le penseur ou l'artiste ne reste jamais
     assis sur les hauteurs olympiennes, comme nous sommes habitus  le
     croire; il est toujours dans le trouble et dans l'motion. Il doit
     dcider et dire ce qui donnera le bien aux hommes, ce qui les
     dlivrera des souffrances, et il ne l'a pas dcid, il ne l'a pas
     dit; et demain il sera peut-tre trop tard, et il mourra... Ce
     n'est pas celui qui est lev dans un tablissement o l'on forme
     des artistes et des savants ( dire vrai, on en fait des
     destructeurs de la science et de l'art); ce n'est pas celui qui
     reoit des diplmes et un traitement, qui sera un penseur ou un
     artiste; c'est celui qui serait heureux de ne pas penser et de ne
     pas exprimer ce qui lui est mis dans l'me, mais qui ne peut se
     dispenser de le faire: car il y est entran par deux forces
     invincibles: son besoin intrieur et son amour des hommes. Il n'y a
     pas d'artistes gras, jouisseurs, et satisfaits de soi[185]._

Cette page splendide, qui jette un jour tragique sur le gnie de
Tolsto, tait crite sous l'impression immdiate de la souffrance que
lui causait le spectacle de la misre  Moscou et dans la conviction
que la science et l'art taient complices de tout le systme actuel
d'ingalit sociale et de violence hypocrite.--Cette conviction, jamais
il ne la perdra. Mais l'impression de sa premire rencontre avec la
misre du monde ira en s'attnuant; la blessure est moins
saignante[186]; et dans nul de ses livres suivants on ne retrouvera le
frmissement de douleur et de colre vengeresse qui tremble en celui-ci.
Nulle part, cette sublime profession de foi de l'artiste qui cre avec
son sang, cette exaltation du sacrifice et de la souffrance, qui sont
le lot du penseur, ce mpris pour l'art olympien,  la faon de
Goethe. Les ouvrages o il reprendra ensuite la critique de l'art
traiteront la question d'un point de vue littraire et moins mystique;
le problme de l'art y sera dgag du fond de cette misre humaine, 
laquelle Tolsto ne peut penser sans dlirer, comme le soir de sa visite
 l'asile de nuit, o, rentr chez lui, il sanglote et crie
dsesprment.

Ce n'est pas  dire que ces ouvrages didactiques soient jamais froids.
Froid, il lui est impossible de l'tre. Jusqu' la fin de sa vie, il
restera celui qui crivait  Fet:

     _Si l'on n'aime pas ses personnages, mme les moindres, alors il
     faut les insulter de telle faon que le ciel en ait chaud, ou se
     moquer d'eux jusqu' ce que le ventre en clate[187]._

Il ne s'en fait pas faute, dans ses crits sur l'art. La partie
ngative--insultes et sarcasmes--y est d'une telle vigueur qu'elle est
la seule qui ait frapp les artistes. Elle blessait trop violemment
leurs superstitions et leurs susceptibilits pour qu'ils ne vissent
point, dans l'ennemi de leur art, l'ennemi de tout art. Mais jamais la
critique, chez Tolsto, ne va sans la reconstruction. Jamais il ne
dtruit pour dtruire, mais pour rdifier. Et dans sa modestie, il ne
prtend mme pas rien btir de nouveau; il dfend l'Art, qui fut et sera
toujours, contre les faux artistes qui l'exploitent et qui le
dshonorent:

     _La science vritable et l'art vritable ont toujours exist et
     existeront toujours; il est impossible et inutile de les
     contester_, m'crivait-il, en 1887, dans une lettre qui devance de
     plus de dix ans sa fameuse Critique de l'Art[188]. _Tout le mal
     d'aujourd'hui vient de ce que les gens soi-disant civiliss, ayant
      leur ct les savants et les artistes, sont une caste
     privilgie comme les prtres. Et cette caste a tous les dfauts de
     toutes les castes. Elle dgrade et rabaisse le principe en vertu
     duquel elle s'organise. Ce qu'on appelle dans notre monde les
     sciences et les arts n'est qu'un immense_ humbug, _une grande
     superstition dans laquelle nous tombons ordinairement, ds que nous
     nous affranchissons de la vieille superstition de l'glise. Pour
     voir clair dans la route que nous devons suivre, il faut commencer
     par le commencement,--il faut relever le capuchon qui me tient
     chaud, mais qui me couvre la vue.--La tentation est grande. Nous
     naissons ou nous nous hissons sur les marches de l'chelle; et nous
     nous trouvons parmi les privilgis, les prtres de la
     civilisation, de la_ Kultur, _comme disent les Allemands. Il nous
     faut, comme aux prtres brahmanes ou catholiques, beaucoup de
     sincrit et un grand amour du vrai, pour mettre en doute les
     principes qui nous assurent cette position avantageuse. Mais un
     homme srieux, qui se pose la question de la vie, ne peut pas
     hsiter. Pour commencer  voir clair, il faut qu'il s'affranchisse
     de la superstition o il se trouve, quoiqu'elle lui soit
     avantageuse. C'est une condition_ sine qu non.... _Ne pas avoir de
     superstition. Se mettre dans l'tat d'un enfant, ou d'un
     Descartes..._

Cette superstition de l'art moderne, dans laquelle se complaisent des
castes intresses, cet immense _humbug_, Tolsto les dnonce dans son
livre: _Qu'est-ce que l'Art?_ Avec une rude verve, il en montre les
ridicules, la pauvret, l'hypocrisie, la corruption foncire. Il fait
table rase. Il apporte  cette dmolition la joie d'un enfant qui
massacre ses jouets. Toute cette partie critique est souvent pleine
d'humour, mais aussi d'injustice: c'est la guerre. Tolsto se sert de
toutes armes et frappe au hasard, sans regarder au visage ceux qu'il
frappe. Bien souvent, il arrive--comme dans toutes les batailles--qu'il
blesse tels de ceux qu'il et t de son devoir de dfendre: Ibsen ou
Beethoven. C'est la faute de son emportement qui ne lui laisse pas le
temps de rflchir assez avant d'agir, de sa passion qui l'aveugle
souvent sur la faiblesse de ses raisons, et--disons-le--c'est aussi la
faute de sa culture artistique incomplte.

En dehors de ses lectures littraires, que peut-il bien connatre de
l'art contemporain? Qu'a-t-il pu voir de la peinture, qu'a-t-il pu
entendre de la musique europenne, ce gentilhomme campagnard, qui a
pass les trois quarts de sa vie dans son village moscovite, qui n'est
plus venu en Europe depuis 1860;--et qu'y a-t-il vu alors,  part les
coles, qui seules l'intressaient?--Pour la peinture, il en parle
d'aprs ou-dire, citant ple-mle, parmi les dcadents, Puvis, Manet,
Monet, Boecklin, Stuck, Klinger, admirant de confiance,  cause de
leurs bons sentiments, Jules Breton et Lhermitte, mprisant Michel-Ange,
et, parmi les peintres de l'me, ne faisant pas une fois mention de
Rembrandt.--Pour la musique, il la sent beaucoup mieux[189], mais ne la
connat gure: il en reste  ses impressions d'enfance, s'en tient 
ceux qui taient dj des classiques vers 1840, n'a rien appris 
connatre depuis, ( part Tschaikovsky, dont la musique le fait
pleurer); il jette au fond du mme sac Brahms et Richard Strauss, fait
la leon  Beethoven[190], et, pour juger Wagner, croit en savoir assez
aprs une seule reprsentation de _Siegfried_ o il arrive aprs le
lever du rideau et d'o il part au milieu du second acte[191].--Pour la
littrature, il est (cela va sans dire) un peu mieux inform. Mais par
quelle trange aberration vite-t-il de juger les crivains russes qu'il
connat bien et se mle-t-il de faire la loi aux potes trangers, dont
l'esprit est le plus loin du sien et dont il feuillette les livres avec
une hautaine ngligence[192]!

Son intrpide assurance augmente encore avec l'ge. Il en vient 
crire un livre, pour prouver que Shakespeare _n'tait pas un
artiste_.

     _Il pouvait tre n'importe quoi; mais il n'tait pas un
     artiste[193]._

Admirez cette certitude! Tolsto ne doute pas. Il ne discute pas. Il a
la vrit. Il vous dira:

     _La Neuvime Symphonie est une oeuvre qui dsunit les
     hommes[194]._

Ou:

     _En dehors de l'air clbre pour violon de Bach, du Nocturne en_ Es
     dur _de Chopin, et d'une dizaine de morceaux, non pas mme entiers,
     choisis parmi les oeuvres de Haydn, Mozart, Schubert, Beethoven
     et Chopin,... tout le reste doit tre rejet et mpris, comme un
     art qui dsunit les hommes_.

Ou:

     _Je vais prouver que Shakespeare ne peut tre tenu mme pour un
     crivain de quatrime ordre. Et, comme peintre de caractres, il
     est nul._

Que le reste de l'humanit soit d'un autre avis, n'est pas pour
l'arrter: au contraire!

     _Mon opinion_, crit-il firement, _est entirement diffrente de
     celle qui s'est tablie sur Shakespeare, dans tout le monde
     europen_.

Dans sa hantise du mensonge, il le flaire partout; et plus une ide est
gnralement rpandue, plus il se hrisse contre elle; il s'en dfie, il
y souponne, comme il dit  propos de la gloire de Shakespeare, une de
ces influences pidmiques qu'ont toujours subies les hommes. Telles,
les Croisades du moyen ge, la croyance aux sorciers, la recherche de la
pierre philosophale, la passion des tulipes. Les hommes ne voient la
folie de ces influences qu'une fois qu'ils en sont dbarrasss. Avec le
dveloppement de la presse, ces pidmies sont devenues particulirement
extraordinaires.--Et il donne comme type le plus rcent de ces maladies
contagieuses l'Affaire Dreyfus, dont il parle, lui, l'ennemi de toutes
les injustices, le dfenseur de tous les opprims, avec une indiffrence
ddaigneuse[195]. Exemple bien frappant des excs o peuvent l'entraner
sa mfiance du mensonge et cette rpulsion instinctive contre les
pidmies morales dont il s'accusait lui-mme, sans pouvoir la
combattre. Revers des vertus humaines, inconcevable aveuglement qui
entrane ce voyant des mes, cet vocateur des forces passionnes, 
traiter _le Roi Lear_ d'oeuvre inepte et la fire Cordelia de
crature sans aucun caractre[196].

Notez qu'il voit trs bien certains des dfauts rels de Shakespeare,
dfauts que nous n'avons pas la sincrit d'avouer: ainsi, le caractre
artificiel de la langue potique, uniformment prte  tous les
personnages, la rhtorique de la passion, de l'hrosme, voire de la
simplicit. Et je comprends parfaitement qu'un Tolsto, qui fut le moins
littrateur de tous les crivains, ait manqu de sympathie pour l'art de
celui qui fut le plus gnial des hommes de lettres. Mais pourquoi
perdre son temps  parler de ce qu'on ne peut comprendre, et quelle
valeur peuvent avoir des jugements sur un monde qui vous est ferm?

Valeur nulle, si nous y cherchons la clef de ces mondes trangers.
Valeur inestimable, si nous leur demandons la clef de l'art de Tolsto.
On ne rclame pas d'un gnie crateur l'impartialit critique. Quand un
Wagner, quand un Tolsto parlent de Beethoven ou de Shakespeare, ce
n'est pas de Beethoven ou de Shakespeare qu'ils parlent, c'est
d'eux-mmes: ils exposent leur idal. Ils n'essaient mme pas de nous
donner le change. Pour juger Shakespeare, Tolsto ne tche pas de se
faire objectif. Bien plus, il reproche  Shakespeare son art objectif.
Le peintre de _Guerre et Paix_, le matre de l'art impersonnel n'a pas
assez de mpris pour ces critiques allemands, qui,  la suite de Goethe,
inventrent Shakespeare et la thorie que l'art doit tre objectif,
c'est--dire reprsenter les vnements, en dehors de toute valeur
morale,--ce qui est la ngation dlibre de l'objet religieux de
l'art.

Ainsi, c'est du haut d'une foi que Tolsto dicte ses jugements
artistiques. Ne cherchez dans ses critiques nulle arrire-pense
personnelle. Il ne se donne pas en exemple; il est aussi impitoyable
pour ses oeuvres que pour celles des autres[197]. Que veut-il donc,
et que vaut pour l'art l'idal religieux qu'il propose?

Cet idal est magnifique. Le mot art religieux risque de tromper sur
l'ampleur de la conception. Bien loin de rtrcir l'art, Tolsto
l'largit. L'art, dit-il, est partout.

     _L'art pntre toute notre vie; ce que nous nommons art: thtres,
     concerts, livres, expositions, n'en est qu'une infime partie. Notre
     vie est remplie de manifestations artistiques de toutes sortes,
     depuis les jeux d'enfants jusqu'aux offices religieux. L'art et la
     parole sont les deux organes du progrs humain. L'un fait communier
     les coeurs, et l'autre les penses. Si l'un des deux est fauss,
     la socit est malade. L'art d'aujourd'hui est fauss._

Depuis la Renaissance, on ne peut plus parler d'un art des nations
chrtiennes. Les classes se sont spares. Les riches, les privilgis
ont prtendu s'arroger le monopole de l'art; et ils ont fait de leur
plaisir le critrium de la beaut. En s'loignant des pauvres, l'art
s'est appauvri.

     _La catgorie des motions prouves par ceux qui ne travaillent
     pas pour vivre est bien plus limite que les motions de ceux qui
     travaillent. Les sentiments de notre socit actuelle se ramnent 
     trois: l'orgueil, la sensualit et la lassitude de vivre. Ces
     trois sentiments et leurs ramifications constituent presque
     exclusivement le sujet de l'art des riches._

Il infecte le monde, il pervertit le peuple, il propage la dpravation
sexuelle, il est devenu le pire obstacle  la ralisation du bonheur
humain. Il est d'ailleurs sans beaut vritable, sans naturel, sans
sincrit,--un art affect, fabriqu, crbral.

En face de ce mensonge d'esthtes, de ce passe-temps de riches, levons
l'art vivant, l'art humain, celui qui unit les hommes, de toutes
classes, de toutes nations. Le pass nous en offre de glorieux modles.

     _Toujours la majorit des hommes a compris et aim ce que nous
     considrons comme l'art le plus lev: l'pope de la Gense, les
     paraboles de l'vangile, les lgendes, les contes, les chansons
     populaires._

L'art le plus grand est celui qui traduit la conscience religieuse de
l'poque. N'entendez point par l une doctrine de l'glise. Chaque
socit a une conception religieuse de la vie: c'est l'idal du plus
grand bonheur auquel tend cette socit. Tous en ont un sentiment plus
ou moins clair; quelques hommes d'avant-garde l'expriment nettement.

     _Il existe toujours une conscience religieuse. C'est le lit o
     coule le fleuve[198]._

La conscience religieuse de notre poque est l'aspiration au bonheur
ralis par la fraternit des hommes. Il n'y a d'art vritable que celui
qui travaille  cette union. Le plus haut est celui qui l'accomplit
directement par la puissance de l'amour. Mais il en est un autre qui
participe  la mme tche, en combattant par les armes de l'indignation
et du mpris tout ce qui s'oppose  la fraternit. Tels, les romans de
Dickens, ceux de Dostoievsky, _les Misrables_ de Hugo, les tableaux de
Millet. Mme sans atteindre  ces hauteurs, tout art qui reprsente la
vie journalire avec sympathie et vrit rapproche entre eux les hommes.
Ainsi, le _Don Quichotte_ et le thtre de Molire. Il est vrai que ce
dernier genre d'art pche habituellement par son ralisme trop minutieux
et par la pauvret des sujets, quand on les compare aux modles
antiques, comme la sublime histoire de Joseph. La prcision excessive
des dtails nuit aux oeuvres, qui ne peuvent, pour cette raison,
devenir universelles.

     _Les oeuvres modernes sont gtes par un ralisme, qu'il serait
     plus juste de taxer de provincialisme en art._

Ainsi Tolsto condamne, sans hsiter, le principe de son gnie propre.
Que lui importe de se sacrifier tout entier  l'avenir,--et qu'il ne
reste plus rien de lui?

     _L'art de l'avenir ne continuera plus celui du prsent, il sera
     fond sur d'autres bases. Il ne sera plus la proprit d'une caste.
     L'art n'est pas un mtier, il est l'expression de sentiments vrais.
     Or, l'artiste ne peut prouver un sentiment vrai que lorsqu'il ne
     s'isole pas, lorsqu'il vit de l'existence naturelle  l'homme.
     C'est pourquoi celui qui se trouve  l'abri de la vie est dans les
     pires conditions pour crer._

Dans l'avenir, les artistes seront tous les hommes dous. L'activit
artistique deviendra accessible  tous par l'introduction dans les
coles lmentaires de l'enseignement de la musique et de la peinture,
qui sera donn  l'enfant, en mme temps que les premiers lments de la
grammaire. Au reste, l'art n'aura plus besoin d'une technique
complique, comme celle d' prsent; il s'acheminera vers la simplicit,
la nettet, la concision, qui sont le propre de l'art classique et sain,
de l'art homrique[199]. Comme il sera beau de traduire dans cet art aux
lignes pures des sentiments universels! Composer un conte ou une
chanson, dessiner une image pour des millions d'tres, a bien plus
d'importance--et de difficult--que d'crire un roman ou une
symphonie[200]. C'est un domaine immense et presque vierge. Grce  de
telles oeuvres, les hommes apprendront le bonheur de l'union
fraternelle.

     _L'art doit supprimer la violence, et seul il peut le faire. Sa
     mission est de faire rgner le royaume de Dieu, c'est--dire de
     l'Amour[201]._

Qui de nous n'pouserait ces gnreuses paroles? Et qui ne voit qu'avec
beaucoup d'utopies et quelques purilits, la conception de Tolsto est
vivante et fconde! Oui, l'ensemble de notre art n'est que l'expression
d'une caste, qui se subdivise elle-mme, d'une nation  l'autre, en
petits clans ennemis. Il n'y a pas en Europe une seule me d'artiste qui
ralise en elle l'union des partis et des races. La plus universelle, en
notre temps, fut celle mme de Tolsto. En elle nous nous sommes aims,
hommes de tous les peuples et de toutes les classes. Et qui a, comme
nous, got la joie puissante de ce vaste amour, ne saurait plus se
satisfaire des lambeaux de la grande me humaine, que nous offre l'art
des cnacles europens.




La plus belle thorie n'a de prix que par les oeuvres o elle
s'accomplit. Chez Tolsto, thorie et cration sont toujours unies,
comme foi et action. Dans le mme temps o il laborait sa Critique de
l'Art, il donnait des modles de l'art nouveau qu'il voulait,--des deux
formes de l'art, l'une plus haute, l'autre moins pure, mais toutes deux
religieuses, au sens le plus humain,--l'une travaillant  l'union des
hommes par l'amour, l'autre en livrant combat au monde ennemi de
l'amour. Il crivait ces chefs-d'oeuvre: _la Mort d'Ivan Iliitch_
(1884-86), _les Rcits et les Contes populaires_ (1881-86), _la
Puissance des Tnbres_ (1886), _la Sonate  Kreutzer_ (1889) et _Matre
et Serviteur_ (1895)[202]. Au sommet et au terme de cette priode
artistique, comme une cathdrale aux deux tours, symbolisant l'une,
l'amour ternel, l'autre, la haine du monde, s'lve _Rsurrection_
(1899).

Toutes ces oeuvres se distinguent des prcdentes par des caractres
artistiques nouveaux. Les ides de Tolsto n'avaient pas seulement
chang sur l'objet de l'art, mais sur sa forme. On est frapp, dans
_Qu'est-ce que l'art?_ ou dans le livre sur _Shakespeare_, des principes
de got et d'expression qu'il nonce. Ils sont, pour la plupart, en
contradiction avec ses plus grandes oeuvres antrieures. Nettet,
simplicit, concision, lisons-nous dans _Qu'est-ce que l'art?_ Mpris
de l'effet matriel. Condamnation du ralisme minutieux.--Et dans le
_Shakespeare_: idal tout classique de perfection et de mesure. Sans le
sentiment de la mesure, il ne saurait exister d'artistes.--Et si, dans
les oeuvres nouvelles, le vieil homme ne parvient pas  s'effacer tout
 fait, avec son gnie d'analyse et sa sauvagerie native, qui, par
certains cts, s'accuse mme davantage, son art s'est profondment
modifi par la nettet du dessin plus vigoureusement accentu, par les
raccourcis d'mes, par la concentration du drame intrieur, ramass sur
lui-mme comme une bte de proie qui se tend pour bondir[203], par
l'universalit de l'motion, dgage des dtails passagers d'un
ralisme local, enfin, par la langue image, savoureuse, qui sent la
terre.

Son amour du peuple lui avait depuis longtemps fait goter la beaut de
la langue populaire. Enfant, il avait t berc par les rcits des
conteurs mendiants. Homme fait et crivain clbre, il prouvait une
jouissance artistique  causer avec ses paysans.

     _Ces hommes-l_, disait-il plus tard  M. Paul Boyer[204], _sont
     des matres. Autrefois, quand je causais avec eux, ou avec ces
     errants qui vont, le bissac  l'paule, par nos campagnes, je
     notais soigneusement telles de leurs expressions que j'entendais
     pour la premire fois, oublies souvent de notre langue littraire
     moderne, mais toujours frappes au bon vieux coin russe.... Oui, le
     gnie de la langue vit en ces hommes...._

Il devait y tre d'autant plus sensible que son esprit n'tait pas
encombr de littrature[205]. A force de vivre loin des villes, au
milieu des paysans, il s'tait fait un peu la faon de penser du peuple.
Il en avait la dialectique lente, le bon sens raisonneur qui se trane
pas  pas, avec de brusques saccades qui dconcertent, la manie de
rpter une ide dont on est convaincu, de la rpter dans les mmes
termes, sans se lasser, indfiniment.

Mais c'en taient plutt les dfauts que les qualits. A la longue
seulement, il prit garde au gnie latent du parler populaire,  la
saveur d'images,  la crudit potique,  la plnitude de sagesse
lgendaire. Ds l'poque de _Guerre et Paix_, il avait commenc d'en
subir l'influence. En mars 1872, il crivait  Strakov:

     _J'ai chang le procd de ma langue et de mon criture. La langue
     du peuple a des sons pour exprimer tout ce que peut dire le pote,
     et elle m'est trs chre. Elle est le meilleur rgulateur potique.
     Veut-on dire quelque chose de trop, d'emphatique ou de faux, la
     langue ne le supporte pas. Au lieu que notre langue littraire n'a
     pas de squelette, on peut la tirailler dans tous les sens, tout
     ressemble  de la littrature[206]._

Il ne dut pas seulement au peuple des modles de style; il lui dut
plusieurs de ses inspirations. En 1877, un conteur de _bylines_ vint 
Iasnaa Poliana, et Tolsto nota plusieurs de ses rcits. Du nombre
taient la lgende _De quoi vivent les hommes_ et _les Trois
Vieillards_, qui devinrent, comme on sait, deux des plus beaux _Rcits
et Contes populaires_ que Tolsto publia quelques annes plus tard[207].

OEuvre unique dans l'art moderne. OEuvre plus haute que l'art: qui
songe, en la lisant,  la littrature? L'esprit de l'vangile, le chaste
amour de tous les hommes frres, s'unit  la bonhomie souriante de la
sagesse populaire. Simplicit, limpidit, bont de coeur
ineffable,--et cette lueur surnaturelle qui, si naturellement, baigne le
tableau par moments! Elle enveloppe d'une aurole la figure centrale, le
vieillard Elyse[208], ou plane dans l'choppe du cordonnier
Martin,--celui qui, par sa lucarne au ras du sol, voit passer les pieds
des gens et  qui le Seigneur fait visite, sous la figure des pauvres
qu'a secourus le bon savetier[209]. Souvent se mle, en ces rcits, aux
paraboles vangliques, je ne sais quel parfum de lgendes orientales,
de ces _Mille et une Nuits_, que Tolsto aimait depuis l'enfance[210].
Parfois aussi, la lueur fantastique se fait sinistre et donne au conte
une grandeur effrayante. Tel _le Moujik Pakhom_[211], l'homme qui se tue
 acqurir beaucoup de terre, toute la terre dont il fera le tour, en
marchant pendant une journe. Et il meurt en arrivant.

     _Sur la colline, le starschina, assis par terre, le regardait
     courir, et il s'esclafait, se tenant le ventre  deux mains. Et
     Pakhom tomba._

     --_Ah! Bravo, mon gaillard, tu as acquis beaucoup de terre._

     _Le starschina se leva, jeta au domestique de Pakhom une pioche_:

     --_Voil, enterre-le._

     _Le domestique resta seul. Il creusa  Pakhom une fosse, juste de
     la longueur des pieds  la tte: trois archines,--et il l'enterra._

Presque tous ces contes renferment sous leur potique enveloppe la mme
morale vanglique de renoncement et de pardon:

     _Ne te venge pas de qui t'offense_[212].

     _Ne rsiste pas  qui te fait du mal_[213].

     _C'est  moi qu'appartient la vengeance, dit le Seigneur_[214].

Et partout et toujours, pour conclusion, l'amour. Tolsto, qui voulait
fonder un art pour tous les hommes, a atteint du premier coup 
l'universalit. L'oeuvre a eu, dans le monde entier, un succs qui ne
peut cesser: car elle est pure de tous les lments prissables de
l'art; il n'y a plus rien l que d'ternel.

       *       *       *       *       *

_La Puissance des Tnbres_ ne s'lve pas  cette auguste simplicit de
coeur; elle n'y prtend point: c'est l'autre tranchant du glaive. D'un
ct, le rve de l'amour divin. De l'autre, l'atroce ralit. On peut
voir, en lisant ce drame, si la foi de Tolsto et son amour du peuple
taient jamais capables de lui faire idaliser le peuple et trahir la
vrit!

Tolsto, si gauche dans la plupart de ses essais dramatiques[215],
atteint ici  la matrise. Les caractres et l'action sont poss avec
aisance: le belltre Nikita, la passion emporte et sensuelle d'Anissia,
la bonhomie cynique de la vieille Matrena, qui couve maternellement
l'adultre de son fils, et la saintet du vieux Akim  la langue
bgue,--Dieu vivant dans un corps ridicule.--Puis, c'est la chute de
Nikita, faible et sans mchancet, mais englu dans le pch, roulant
au fond du crime, malgr ses efforts pour se retenir sur la pente; sa
mre et sa femme l'entranent...

     _Les moujiks ne valent pas cher. Mais les babas! Des fauves! Elles
     n'ont peur de rien... Vous autres soeurs, vous tes des millions
     de Russes, et vous tes toutes aveugles comme des taupes, vous ne
     savez rien, vous ne savez rien!... Le moujik, lui au moins, il peut
     apprendre quelque chose, au cabaret, ou qui sait? en prison ou  la
     caserne; mais la baba,... quoi? Elle n'a rien vu, rien entendu.
     Telle elle a grandi, telle elle meurt... Elles sont comme des
     petits chiens aveugles, qui vont courant et heurtant de la tte
     contre les ordures. Elles ne savent que leurs sottes chansons:
     Ho-ho! Ho-ho!... Eh quoi! Ho-ho?... Elles ne savent pas[216]._

Ensuite, la scne terrible du meurtre de l'enfant nouveau-n. Nikita ne
veut pas tuer. Anissia, qui pour lui a assassin son mari, et dont les
nerfs sont depuis torturs par son crime, devient froce, folle, menace
de le livrer; elle crie:

     _Au moins, je ne serai plus seule. Il sera aussi un assassin. Qu'il
     sache ce que c'est!_

Nikita crase l'enfant, entre deux planches. Au milieu de son crime, il
s'enfuit, pouvant, il menace de tuer Anissia et sa mre, il sanglote,
il supplie:

     _Ma petite mre, je n'en peux plus!_

Il croit entendre crier l'enfant cras.

     _O me sauver?..._

C'est une scne de Shakespeare.--Moins sauvage et plus poignante encore
la variante de l'acte IV, le dialogue de la petite fille et du vieux
domestique, qui, seuls dans la maison, la nuit, entendent, devinent le
crime qui s'accomplit au dehors.

Enfin, l'expiation volontaire. Nikita, accompagn de son pre, le vieux
Akim, entre, dchauss, au milieu d'une noce. Il s'agenouille, il
demande pardon  tous, il s'accuse de tous les crimes. Le vieux Akim
l'encourage, le regarde avec un sourire de douleur extatique:

     _Dieu! oh! le voil, Dieu!_

Ce qui donne au drame une saveur d'art spciale, c'est sa langue
paysanne.

J'ai dpouill mes calepins de notes pour crire _la Puissance des
Tnbres_, disait Tolsto  M. Paul Boyer.

Ces images imprvues, jaillies de l'me lyrique et railleuse du peuple
russe, ont une verve et une vigueur auprs desquelles toutes les images
littraires semblent ples. Tolsto s'en dlecte; on sent que l'artiste
s'amuse, en crivant son drame,  noter ces expressions et ces penses,
dont le comique ne lui chappe point[217], tandis que l'aptre se dsole
des tnbres de l'me.

       *       *       *       *       *

Tout en observant le peuple et en laissant tomber dans sa nuit un rayon
de la lumire d'en haut, Tolsto consacrait  la nuit plus sombre encore
des classes riches et bourgeoises deux romans tragiques. On sent que la
forme du thtre domine,  cette poque, sa pense artistique. _La Mort
d'Ivan Iliitch_ et _la Sonate  Kreutzer_ sont toutes deux de vrais
drames intrieurs, resserrs, concentrs; et dans _la Sonate_ c'est le
hros du drame qui le raconte lui-mme.

_La Mort d'Ivan Iliitch_ (1884-86) est une des oeuvres russes qui ont
le plus remu le public franais. Je notais, au dbut de cette tude,
comment j'avais t le tmoin du saisissement caus par ces pages  des
lecteurs bourgeois de la province franaise, qui semblaient indiffrents
 l'art. C'est que l'oeuvre met en scne, avec une vrit troublante,
un type de ces hommes moyens, fonctionnaires consciencieux, vides de
religion, d'idal, et presque de pense, qui s'absorbent dans leurs
fonctions, dans leur vie machinale, jusqu' l'heure de la mort, o ils
s'aperoivent avec effroi qu'ils n'ont pas vcu. Ivan Iliitch est le
reprsentant de cette bourgeoisie europenne de 1880, qui lit Zola, va
entendre Sarah Bernhardt, et, sans avoir aucune foi, n'est mme pas
irrligieuse: car elle ne se donne la peine ni de croire ni de ne pas
croire,--elle n'y pense jamais.

Par la violence du rquisitoire, tour  tour pre et presque bouffon,
contre le monde et surtout contre le mariage, _la Mort d'Ivan Iliitch_
ouvre une srie d'oeuvres nouvelles; elle annonce les peintures plus
farouches encore de _la Sonate  Kreutzer_ et de _Rsurrection_. Vide
lamentable et risible de cette vie (comme il y en a des milliers, des
milliers), avec ses ambitions grotesques, ses pauvres satisfactions
d'amour-propre, qui ne font gure plaisir,--toujours plus que de passer
la soire en tte--tte avec sa femme,--les dboires de carrire, les
passe-droits qui aigrissent, le vrai bonheur: le whist. Et cette vie
ridicule est perdue pour une cause plus ridicule encore, en tombant
d'une chelle, un jour qu'Ivan a voulu accrocher un rideau  la fentre
du salon. Mensonge de la vie. Mensonge de la maladie. Mensonge du
mdecin bien portant, qui ne pense qu' lui-mme. Mensonge de la
famille, que la maladie dgote. Mensonge de la femme, qui affecte le
dvouement et calcule comment elle vivra, lorsque le mari sera mort.
Universel mensonge, auquel s'oppose, seule, la vrit d'un domestique
compatissant, qui ne cherche pas  cacher au mourant son tat et l'aide
fraternellement. Ivan Iliitch, plein d'une piti infinie pour
lui-mme, pleure son isolement et l'gosme des hommes; il souffre
horriblement, jusqu'au jour o il s'aperoit que sa vie passe a t un
mensonge, et que ce mensonge, il peut le rparer. Aussitt, tout
s'claire,--une heure avant sa mort. Il ne pense plus  lui, il pense
aux siens, il s'apitoie sur eux; il _doit_ mourir et les dbarrasser de
lui.

     _--O es-tu donc, douleur?--La voil... Eh bien, tu n'as qu'
     persister.--Et la mort, o est-elle?...--Il ne la trouva plus. Au
     lieu de la mort, il y avait la lumire.--C'est fini, dit
     quelqu'un.--Il entendit ces paroles et se les rpta.--La mort
     n'existe plus, se dit-il._

Ce rayon de lumire ne se montre mme plus dans _la Sonate 
Kreutzer_[218]. C'est une oeuvre froce, lche contre la socit,
comme une bte blesse, qui se venge de ce qu'elle a souffert.
N'oublions pas qu'elle est la confession d'une brute humaine, qui vient
de tuer, et que le virus de la jalousie infecte. Tolsto s'efface
derrire son personnage. Et sans doute, on retrouve ses ides, montes
de ton, dans ces invectives enrages contre l'hypocrisie gnrale:
hypocrisie de l'ducation des femmes, de l'amour, du mariage--cette
prostitution domestique,--du monde, de la science, des mdecins,--ces
semeurs de crimes. Mais son hros l'entrane  une brutalit
d'expressions,  une violence d'images charnelles,--toutes les ardeurs
d'un corps luxurieux,--et par raction, toutes les fureurs de
l'asctisme, la peur haineuse des passions, la maldiction  la vie
jete par un moine du moyen ge, brl de sensualit. Aprs avoir crit
son livre, Tolsto lui-mme fut pouvant:

     _Je ne prvoyais pas du tout_, dit-il dans sa _Postface  la Sonate
      Kreutzer[219], qu'une logique rigoureuse me conduirait, en
     crivant cette oeuvre, o je suis venu. Mes propres conclusions
     m'ont d'abord terrifi, je voulais ne pas les croire, mais je ne le
     pouvais pas... J'ai d les accepter._

Il devait, en effet, reprendre, sous une forme sereine, les cris
farouches du meurtrier Posdnicheff contre l'amour et le mariage:

     _Celui qui regarde la femme--surtout sa femme--avec sensualit,
     commet dj l'adultre avec elle._

     _Quand les passions auront disparu, alors l'humanit n'aura plus de
     raison d'tre, elle aura excut la Loi; l'union des tres sera
     accomplie._

Il montrera, en s'appuyant sur l'vangile selon saint Mathieu, que
l'idal chrtien n'est pas le mariage, qu'il ne peut exister de
mariage chrtien, que le mariage, au point de vue chrtien, n'est pas un
lment de progrs, mais de dchance, que l'amour, ainsi que tout ce
qui le prcde et le suit, est un obstacle au vritable idal
humain[220]...

Mais ces ides ne s'taient jamais formules en lui avec cette nettet,
avant qu'elles fussent sorties de la bouche de Posdnicheff. Comme il
arrive souvent chez les grands crateurs, l'oeuvre a entran
l'auteur; l'artiste a devanc le penseur.--L'art n'y a rien perdu. Pour
la puissance de l'effet, pour la concentration passionne, pour le
relief brutal des visions, pour la plnitude et la maturit de la forme,
nulle oeuvre de Tolsto n'gale _la Sonate  Kreutzer_.

Il me reste  expliquer son titre.--A vrai dire, il est faux. Il trompe
sur l'oeuvre. La musique ne joue l qu'un rle accessoire. Supprimez
la sonate: rien ne sera chang. Tolsto a eu le tort de mler deux
questions qu'il prenait  coeur: la puissance dpravante de la musique
et celle de l'amour. Le dmon musical mritait une oeuvre  part; la
place que Tolsto lui accorde en celle-ci est insuffisante  prouver le
danger qu'il dnonce. Je dois m'arrter un peu sur ce sujet: car je ne
crois pas qu'on ait jamais compris l'attitude de Tolsto  l'gard de
la musique.

Il s'en fallait de beaucoup qu'il ne l'aimt point. On ne craint ainsi
que ce qu'on aime. Qu'on se souvienne de la place que tiennent les
souvenirs musicaux dans _Enfance_ et surtout dans _Bonheur Conjugal_, o
tout le cycle d'amour, de son printemps  son automne, se droule entre
les phrases de la Sonate _quasi una fantasia_ de Beethoven. Qu'on se
souvienne aussi des symphonies merveilleuses qu'entendent chanter en eux
Nekhludov[221] et le petit Ptia, la nuit avant sa mort[222]. Si Tolsto
avait appris fort mdiocrement la musique[223], elle l'mouvait
jusqu'aux larmes; et il s'y livra avec passion,  certaines poques de
sa vie. En 1858, il fonda  Moscou une Socit musicale, qui devint plus
tard le Conservatoire de Moscou.

     _Il aimait beaucoup la musique_, crit son beau-frre S.-A. Bers.
     _Il touchait du piano et affectionnait les matres classiques.
     Souvent, avant de se mettre au travail[224], il s'asseyait au
     piano. Probablement y trouvait-il l'inspiration. Il accompagnait
     toujours ma soeur cadette, dont il aimait la voix. J'ai remarqu
     que les sensations provoques en lui par la musique taient
     accompagnes d'une lgre pleur du visage et d'une grimace
     imperceptible qui, semblait-il, exprimait l'effroi[225]._

C'tait bien l'effroi qu'il prouvait, au choc de ces forces inconnues
qui branlaient jusqu'aux racines de son tre! Dans ce monde de la
musique, il sentait fondre sa volont morale, sa raison, toute la
ralit de la vie. Qu'on relise, dans le premier volume de _Guerre et
Paix_, la scne o Nicolas Rostov, qui vient de perdre au jeu, rentre
dsespr. Il entend sa soeur Natacha qui chante. Il oublie tout.

     _Il attendait avec une fivreuse impatience la note qui allait
     suivre, et pendant un moment, il n'y eut plus au monde que la
     mesure  trois temps_: Oh! mio crudele affetto!

     --_Quelle absurde existence que la ntre, pensait-il. Le malheur,
     l'argent, la haine, l'honneur, tout cela n'est rien... Voil le
     vrai!... Natacha, ma petite colombe!... Voyons si elle va atteindre
     le_ si?... _Elle l'a atteint, Dieu merci!_

     _Et lui-mme, sans s'apercevoir qu'il chantait, pour renforcer le_
     si, _il l'accompagna  la tierce_.

     --_Oh! mon Dieu, que c'est beau! Est-ce moi qui l'ai donn? quel
     bonheur! pensait-il; et la vibration de cette tierce veilla dans
     son me tout ce qu'il y avait de meilleur et de plus pur.
     Qu'taient,  ct de cette sensation surhumaine, et sa perte au
     jeu et sa parole donne!... Folies! On pouvait tuer, voler, et
     pourtant tre heureux[226]._

Nicolas ne tue ni ne vole, et la musique n'est pour lui qu'un trouble
passager; mais Natacha est sur le point de s'y perdre. C'est  la suite
d'une soire  l'Opra, dans ce monde trange, insens de l'art, 
mille lieues du rel, o le bien et le mal, l'extravagant et le
raisonnable se mlent et se confondent, qu'elle coute la dclaration
d'Anatole Kouraguine qui l'affole et qu'elle consent  l'enlvement.

Plus Tolsto avance en ge, plus il a peur de la musique[227]. Un homme
qui eut de l'influence sur lui, Auerbach, qu'il vit  Dresde en 1860,
fortifia sans doute ses prventions. Il parlait de la musique comme
d'un _Pflichtloser Genuss_ (une jouissance drgle). Selon lui, elle
tait un tournant vers la dpravation[228].

Entre tant de musiciens dpravants, pourquoi, demande M. Camille
Bellaigue[229], avoir t choisir justement le plus pur et le plus
chaste de tous, Beethoven?--Parce qu'il est le plus fort. Tolsto
l'avait aim, et il l'aima toujours. Ses plus lointains souvenirs
d'_Enfance_ taient lis  la _Sonate Pathtique_; et quand Nekhludov, 
la fin de _Rsurrection_, entend jouer l'_andante_ de la _Symphonie en
ut mineur_, il a peine  retenir ses larmes; il s'attendrit sur
lui-mme.--Cependant, on a vu avec quelle animosit Tolsto s'exprime
dans _Qu'est-ce que l'Art?_[230] au sujet des oeuvres maladives du
sourd Beethoven; et dj en 1876, l'acharnement avec lequel il aimait
 dmolir Beethoven et  mettre des doutes sur son gnie avait rvolt
Tschaikovsky et refroidi l'admiration qu'il avait pour Tolsto. _La
Sonate  Kreutzer_ nous permet de voir au fond de cette injustice
passionne. Que reproche Tolsto  Beethoven? Sa puissance. Il est comme
Goethe, coutant la _Symphonie en ut mineur_, et, boulevers par elle,
ragissant avec colre contre le matre imprieux qui l'assujettit  sa
volont[231]:

     _Cette musique_, dit Tolsto, _me transporte immdiatement dans
     l'tat d'me o se trouvait celui qui l'crivit... La musique
     devrait tre chose d'tat, comme en Chine. On ne devrait pas
     admettre que le premier venu dispost d'un pouvoir aussi effroyable
     d'hypnotisme... Ces choses-l_ (_le premier_ Presto _de la_
     Sonate), _on ne devrait avoir la permission de les jouer que dans
     certaines circonstances importantes_...

Et voyez, aprs cette rvolte, comme il cde au pouvoir de Beethoven, et
comme ce pouvoir est, de son aveu mme, ennoblissant et pur! En coutant
le morceau, Posdnicheff tombe dans un tat indfinissable qu'il ne peut
analyser, mais dont la conscience le rend joyeux; la jalousie n'y a plus
de place. La femme n'est pas moins transfigure. Elle a, tandis qu'elle
joue, _une svrit d'expression majestueuse_, puis, _un sourire
faible, pitoyable, bienheureux, aprs qu'elle a fini_.... Qu'y a-t-il,
en tout cela, de pervers?--Il y a ceci que l'esprit est esclave et que
la force inconnue des sons peut faire de lui ce qu'elle veut. Le
dtruire, s'il lui plat.

Cela est vrai; mais Tolsto n'oublie qu'une chose: c'est la mdiocrit
ou l'absence de vie chez la plupart de ceux qui coutent ou qui font de
la musique. La musique ne saurait tre dangereuse pour ceux qui ne
sentent rien. Le spectacle de la salle de l'Opra, pendant une
reprsentation de _Salom_, est bien fait pour rassurer sur l'immunit
du public aux motions les plus malsaines de l'art des sons. Il faut
tre riche de vie, comme Tolsto, pour risquer d'en souffrir.--La
vrit, c'est que, malgr son injustice blessante pour Beethoven,
Tolsto sent plus profondment sa musique que la majorit de ceux qui
aujourd'hui l'exaltent. Lui, du moins, il connat ces passions
frntiques, cette violence sauvage, qui grondent dans l'art du _Vieux
Sourd_, et que ne sent plus aucun des virtuoses ni des orchestres
d'aujourd'hui. Beethoven et t peut-tre plus content de sa haine que
de l'amour des Beethovniens.




Dix ans sparent _Rsurrection de la Sonate  Kreutzer_[232], dix ans
qu'absorbe de plus en plus la propagande morale. Et dix ans la sparent
du terme auquel aspire cette vie affame de l'ternel. _Rsurrection_
est en quelque sorte le testament artistique de Tolsto. Elle domine
cette fin de vie de mme que _Guerre et Paix_ en couronne la maturit.
C'est la dernire cime, la plus haute peut-tre,--sinon la plus
puissante,--le fate invisible[233] se perd au milieu de la brume.
Tolsto a soixante-dix ans. Il contemple le monde, sa vie, ses erreurs
passes, sa foi, ses colres saintes. Il les regarde d'en haut. C'est la
mme pense que dans les oeuvres prcdentes, la mme guerre 
l'hypocrisie; mais l'esprit de l'artiste, comme dans _Guerre et Paix_,
plane au-dessus de son sujet;  la sombre ironie,  l'me tumultueuse de
_la Sonate  Kreutzer_ et de _la Mort d'Ivan Iliitch_ il mle une
srnit religieuse, dtache de ce monde qui se reflte en lui,
exactement. On dirait, par instants, d'un Goethe chrtien.

Tous les caractres d'art que nous avons nots dans les oeuvres de la
dernire priode se retrouvent ici, et surtout la concentration du
rcit, plus frappante en un long roman qu'en de courtes nouvelles.
L'oeuvre est une, trs diffrente en cela de _Guerre et Paix_ et
d'_Anna Karnine_. Presque pas de digressions pisodiques. Une seule
action, suivie avec tnacit, et fouille dans tous ses dtails. Mme
vigueur de portraits, peints en pleine pte, que dans _la Sonate_. Une
observation de plus en plus lucide, robuste, impitoyablement raliste,
qui voit l'animal dans l'homme,--la terrible persistance de la bte
dans l'homme, plus terrible, quand cette animalit n'est pas 
dcouvert, quand elle se cache sous des dehors soi-disant
potiques[234]. Ces conversations de salon, qui ont simplement pour
objet de satisfaire un besoin physique: le besoin d'activer la
digestion, en remuant les muscles de la langue et du gosier[235]. Une
vision crue des tres qui n'pargne personne, ni la jolie Korchaguine,
avec les os de ses coudes saillants, la largeur de son ongle du pouce,
et son dcolletage qui inspire  Nekhludov honte et dgot, dgot et
honte,--ni l'hrone, la Maslova, dont rien n'est dissimul de la
dgradation, son usure prcoce, son expression vicieuse et basse, son
sourire provocant, son odeur d'eau-de-vie, son visage rouge et enflamm.
Une brutalit de dtails naturalistes: la femme qui cause, accroupie sur
le cuveau aux ordures. L'imagination potique, la jeunesse se sont
vanouies, sauf dans les souvenirs du premier amour, dont la musique
bourdonne en nous avec une intensit hallucinante, la chaste nuit du
Samedi Saint, et la nuit de Pques, le dgel, le brouillard blanc si
pais qu' cinq pas de la maison, l'on ne voyait rien qu'une masse
sombre d'o jaillissait la lueur rouge d'une lampe, le chant des coqs
dans la nuit, la rivire glace qui craque, ronfle, s'boule et rsonne
comme un verre qui se brise, et le jeune homme qui, du dehors, regarde
 travers la vitre la jeune fille qui ne le voit pas, assise prs de la
table,  la lueur tremblante de la petite lampe,--Katucha pensive, qui
sourit et qui rve.

Le lyrisme de l'auteur tient peu de place. Son art a pris un tour plus
impersonnel, plus dgag de sa propre vie. Tolsto a fait effort pour
renouveler le champ de son observation. Le monde criminel et le monde
rvolutionnaire, qu'il tudie ici, lui taient trangers[236]; il n'y
pntre que par un effort de sympathie volontaire; il convient mme
qu'avant de les regarder de prs, les rvolutionnaires lui inspiraient
une invincible aversion[237]. D'autant plus admirable est son
observation vridique, ce miroir sans dfauts. Quelle abondance de types
et de dtails prcis! Et comme tout est vu, bassesses et vertus, sans
duret, sans faiblesse, avec une calme intelligence et une piti
fraternelle!... Lamentable tableau des femmes dans la prison! Elles sont
impitoyables entre elles; mais l'artiste est le bon Dieu: il voit, dans
le coeur de chacune, la dtresse sous l'abjection, et sous le masque
d'effronterie le visage qui pleure. La pure et ple lueur, qui peu  peu
s'annonce dans l'me vicieuse de la Maslova et l'illumine  la fin d'une
flamme de sacrifice, prend la beaut mouvante d'un de ces rayons de
soleil qui transfigurent une humble scne de Rembrandt. Nulle svrit,
mme pour les bourreaux. _Pardonnez-leur, Seigneur, ils ne savent ce
qu'ils font_... Le pire est que, souvent, ils savent ce qu'ils font,
ils en ont le remords, et ne peuvent point ne pas le faire. Il se dgage
du livre le sentiment de l'crasante fatalit qui pse sur ceux qui
souffrent, comme sur ceux qui font souffrir,--ce directeur de prison,
plein de bont naturelle, las de sa vie de gelier, autant que des
exercices de piano de sa fille chtive et blme, aux yeux cerns, qui
massacre inlassablement une rapsodie de Liszt;--ce gnral gouverneur
d'une ville sibrienne, intelligent et bon, qui, pour chapper 
l'insoluble conflit entre le bien qu'il veut faire et le mal qu'il est
forc de faire, s'alcoolise depuis trente-cinq ans, assez matre de lui
toutefois pour garder de la tenue, mme lorsqu'il est ivre;--et la
tendresse familiale qui rgne chez ces gens, que leur mtier rend sans
entrailles  l'gard des autres.

Le seul des caractres qui n'ait point une vrit objective, est celui
du hros, Nekhludov, parce que Tolsto lui a prt ses ides propres.
C'tait dj le dfaut--ou le danger--de plusieurs des types les plus
clbres de _Guerre et Paix_ ou d'_Anna Karnine_: le prince Andr,
Pierre Besoukhov, Levine, etc. Mais il tait moins grave alors: car les
personnages se trouvaient, par leur situation et leur ge, plus prs de
l'tat d'esprit de Tolsto. Au lieu qu'ici, l'auteur loge dans le corps
d'un viveur de trente-cinq ans son me dsincarne de vieillard de
soixante-dix ans. Je ne dis point que la crise morale d'un Nekhludov ne
puisse tre vraie, ni mme qu'elle ne puisse se produire avec cette
soudainet[238]. Mais rien, dans le temprament, dans le caractre, dans
la vie antrieure du personnage, tel que Tolsto le reprsente,
n'annonait ni n'explique cette crise; et quand elle est commence rien
ne l'interrompt plus. Sans doute, Tolsto a marqu avec profondeur
l'alliage impur qui est d'abord ml aux penses de sacrifice; les
larmes d'attendrissement et d'admiration pour soi, puis plus tard
l'pouvante et la rpugnance qui saisissent Nekhludov, en face de la
ralit. Mais jamais sa rsolution ne flchit. Cette crise n'a aucun
rapport avec des crises antrieures, violentes mais momentanes[239].
Rien ne peut plus arrter cet homme faible et indcis. Ce prince,
riche, considr, trs sensible aux satisfactions du monde, sur le point
d'pouser une jolie fille qui l'aime et qui ne lui dplat point, dcide
brusquement de tout abandonner, richesse, monde, situation sociale, et
d'pouser une prostitue, afin de rparer une faute ancienne; et son
exaltation se soutient, sans flchir, pendant des mois; elle rsiste 
toutes les preuves, mme  la nouvelle que celle dont il veut faire sa
femme continue sa vie de dbauche[240].--Il y a l une saintet, dont la
psychologie d'un Dostoievsky nous et montr la source dans les obscures
profondeurs de la conscience et jusque dans l'organisme de ses hros.
Mais Nekhludov n'a rien d'un hros de Dostoievsky. Il est le type de
l'homme moyen, mdiocre et sain, qui est le hros habituel de Tolsto.
En vrit, l'on sent trop la juxtaposition d'un personnage trs
raliste[241] avec une crise morale qui appartient  un autre homme;--et
cet autre, c'est le vieillard Tolsto.

La mme impression de dualit d'lments se retrouve,  la fin du livre,
o se juxtapose  une troisime partie d'observation strictement
raliste une conclusion vanglique qui n'est pas ncessaire--acte de
foi personnel, qui ne sort pas logiquement de la vie observe. Ce
n'tait pas la premire fois que la religion de Tolsto s'ajoutait  son
ralisme; mais, dans les oeuvres passes, les deux lments sont mieux
fondus. Ici, ils coexistent, ils ne se mlent point; et le contraste
frappe d'autant plus que la foi de Tolsto se passe davantage de toute
preuve, et que son ralisme se fait de jour en jour plus libre et plus
aiguis. Il y a l trace, non de fatigue, mais d'ge,--une certaine
raideur dans les articulations. La conclusion religieuse n'est pas le
dveloppement organique de l'oeuvre. C'est un _Deus ex machin_.... Et
je suis convaincu que, tout au fond de Tolsto, en dpit de ses
affirmations, la fusion n'tait point parfaite entre ses natures
diverses: sa vrit d'artiste et sa vrit de croyant.

Mais si _Rsurrection_ n'a pas l'harmonieuse plnitude des oeuvres de
la jeunesse, si je lui prfre, pour ma part, _Guerre et Paix_, elle
n'en est pas moins un des plus beaux pomes de compassion humaine,--le
plus vridique peut-tre. Plus qu'au travers de toute autre, j'aperois
dans cette oeuvre les yeux clairs de Tolsto, les yeux gris-ple qui
pntrent, ce regard qui va droit  l'me[242], et dans chaque me
voit Dieu.




Tolsto ne renona jamais  l'art. Un grand artiste ne peut, mme s'il
le veut, abdiquer sa raison de vivre. Il peut, pour des causes
religieuses, renoncer  publier; il ne le peut,  crire. Jamais Tolsto
n'interrompit sa cration artistique. M. Paul Boyer, qui l'a vu 
Iasnaa Poliana, dans ces dernires annes, dit qu'il menait de front
les oeuvres d'vanglisation ou de polmique et les oeuvres
d'imagination; il se dlassait des unes par les autres. Quand il avait
termin quelque trait social, quelque _Appel aux Dirigeants_ ou _aux
Dirigs_, il s'accordait le droit de reprendre une des belles histoires
qu'il se contait  lui-mme,--tel son _Hadji-Mourad_, une pope
militaire, qui chantait un pisode des guerres du Caucase et de la
rsistance des montagnards sous Schamyl[243]. L'art tait rest son
dlassement, son plaisir. Mais il et regard comme une vanit d'en
faire parade[244]. A part son _Cycle de lectures pour tous les jours de
l'anne_ (1904-5)[245], o il rassembla les _Penses de divers crivains
sur la vrit et la vie_--vritable Anthologie de la sagesse potique du
monde, depuis les Livres Saints d'Orient jusqu'aux artistes
contemporains,--presque toutes ses oeuvres proprement artistiques, 
partir de 1900, sont restes manuscrites[246].

En revanche, il jetait hardiment, ardemment, ses crits polmiques et
mystiques dans la bataille sociale. De 1900  1910, elle absorbe le
meilleur de ses forces. La Russie traversait une crise formidable, o
l'empire des tsars parut un moment craquer sur ses bases et dj prs de
s'effondrer. La guerre russo-japonaise, la dbcle qui suivit,
l'agitation rvolutionnaire, les mutineries de l'arme et de la flotte,
les massacres, les troubles agraires semblaient marquer la fin d'un
monde,--comme dit le titre d'un ouvrage de Tolsto.--Le sommet de la
crise fut atteint entre 1904 et 1905. Tolsto publia, dans ces annes,
une srie d'oeuvres retentissantes: _Guerre et Rvolution_[247], _le
Grand Crime_, _la Fin d'un Monde_.[248] Durant cette dernire priode de
dix ans, il occupe une situation unique, non seulement en Russie, mais
dans l'univers. Il est seul, tranger  tous les partis,  toutes les
patries, rejet de son glise qui l'a excommuni[249]. La logique de sa
raison, l'intransigeance de sa foi, l'ont accul  ce dilemme: se
sparer des autres hommes, ou de la vrit. Il s'est souvenu du dicton
russe: Un vieux qui ment, c'est un riche qui vole; et il s'est spar
des hommes, pour dire la vrit. Il la dit tout entire  tous. Le vieux
chasseur de mensonges continue de traquer infatigablement toutes les
superstitions religieuses ou sociales, tous les ftiches. Il n'en a pas
seulement aux anciens pouvoirs malfaisants,  l'glise perscutrice, 
l'autocratie tsarienne. Peut-tre mme s'apaise-t-il un peu  leur
gard, maintenant que tout le monde leur jette la pierre. On les
connat, elles ne sont plus si redoutables! Et aprs tout, elles font
leur mtier, elles ne trompent pas. La lettre de Tolsto au tsar Nicolas
II[250] est, dans sa vrit sans mnagements pour le souverain, pleine
de douceur pour l'homme, qu'il appelle son cher frre, qu'il prie de
lui pardonner s'il l'a chagrin sans le vouloir; et il signe: Votre
frre qui vous souhaite le vritable bonheur.

Mais ce que Tolsto pardonne le moins, ce qu'il dnonce avec virulence,
ce sont les nouveaux mensonges, car les anciens sont percs  jour. Ce
n'est pas le despotisme, c'est l'illusion de la libert. Et l'on ne sait
ce qu'il hait le plus, parmi les sectateurs de nouvelles idoles, des
socialistes ou des libraux.

Il avait pour les libraux une antipathie de longue date. Tout de suite,
il l'avait ressentie, quand, officier de Sbastopol, il s'tait trouv
dans le cnacle des gens de lettres de Ptersbourg. 'avait t une des
causes de son malentendu avec Tourgueniev. L'aristocrate orgueilleux,
l'homme d'antique race, ne pouvait supporter ces intellectuels et leur
prtention de faire, bon gr, mal gr, le bonheur de la nation, en lui
imposant leurs utopies. Trs Russe, de vieille souche[251], il avait
une mfiance pour les nouveauts librales, pour ces ides
constitutionnelles qui venaient d'Occident; et ses deux voyages en
Europe ne firent que fortifier ses prventions. Au retour du premier
voyage, il crit:

     _viter l'ambition du libralisme[252]._

Au retour du second, il note que la socit privilgie n'a aucunement
le droit d'lever  sa manire le peuple qui lui est tranger[253]....

Dans _Anna Karnine_, il expose largement son ddain pour les libraux.
Levine refuse de s'associer  l'oeuvre des institutions provinciales
pour instruire le peuple et aux innovations  l'ordre du jour. Le
tableau des lections  l'assemble provinciale des seigneurs montre le
march de dupe que fait un pays, en substituant  son ancienne
administration conservatrice une administration librale. Rien de
chang, mais un mensonge de plus et qui n'a point l'excuse ou la
conscration des sicles.

Nous ne valons peut-tre pas grand'chose, dit le reprsentant de
l'ancien rgime, mais nous n'en avons pas moins dur mille ans.

Et Tolsto s'indigne contre l'abus que les libraux font du mot:
_Peuple, Volont du peuple..._ Eh! que savent-ils du peuple? Qu'est-ce
que le peuple?

C'est surtout  l'poque o le mouvement libral semble sur le point de
russir et fait convoquer la premire Douma, que Tolsto exprime
violemment sa dsapprobation des ides constitutionnelles.

     _En ces derniers temps, la dformation du christianisme a donn
     lieu  une nouvelle supercherie, qui a mieux enfonc nos peuples
     dans leur servilit. A l'aide d'un systme complexe d'lections
     parlementaires, il leur fut suggr qu'en lisant leurs
     reprsentants directement, ils participaient au gouvernement, et
     qu'en leur obissant, ils obissaient  leur propre volont, ils
     taient libres. C'est une fourberie. Le peuple ne peut exprimer sa
     volont, mme avec le suffrage universel: 1 parce qu'une pareille
     volont collective d'une nation de plusieurs millions d'habitants
     ne peut exister; 2 parce que, mme si elle existait, la majorit
     des voix ne serait pas son expression. Sans insister sur ce fait
     que les lus lgifrent et administrent, non pour le bien gnral,
     mais pour se maintenir au pouvoir,--sans appuyer sur le fait de la
     dpravation du peuple due  la pression et  la corruption
     lectorale,--ce mensonge est particulirement funeste, en raison de
     l'esclavage prsomptueux o tombent ceux qui s'y soumettent... Ces
     hommes libres rappellent les prisonniers qui s'imaginent jouir de
     la libert, lorsqu'ils ont le droit d'lire ceux parmi leurs
     geliers qui sont chargs de la police intrieure de la prison...
     Un membre d'un tat despotique peut tre entirement libre, mme
     parmi les plus cruelles violences. Mais un membre d'un tat
     constitutionnel est toujours esclave, car il reconnat la lgalit
     des violences commises contre lui... Et voici qu'on voudrait amener
     le peuple russe au mme tat d'esclavage constitutionnel que les
     autres peuples europens[254]!..._

Dans son loignement du libralisme, c'est le ddain qui domine.
Vis--vis du socialisme, c'est--ou plutt ce serait--la haine, si
Tolsto ne se dfendait de har quoi que ce ft. Il le dteste
doublement, parce que le socialisme amalgame en lui deux mensonges:
celui de la libert et celui de la science. Ne se prtend-il pas fond
sur je ne sais quelle science conomique, dont les lois absolues
rgentent le progrs du monde!

Tolsto est trs svre pour la science. Il a des pages d'une ironie
terrible sur cette superstition moderne et ces futiles problmes:
origine des espces, analyse spectrale, nature du radium, thorie des
nombres, animaux fossiles et autres sornettes, auxquelles on attribue
aujourd'hui la mme importance qu'on attribuait, au moyen ge, 
l'Immacule Conception ou  la Dualit de la Substance.--Il raille ces
servants de la science, qui, de mme que les servants de l'glise, se
persuadent et persuadent aux autres qu'ils sauvent l'humanit, qui, de
mme que l'glise, croient en leur infaillibilit, ne sont jamais
d'accord entre eux, se divisent en chapelles, et qui, de mme que
l'glise, sont la cause principale de la grossiret, de l'ignorance
morale, du retard que met l'homme  s'affranchir du mal dont il souffre:
car ils ont rejet la seule chose qui pouvait unir l'humanit: la
conscience religieuse[255].

Mais son inquitude redouble et son indignation clate, quand il voit
cette arme dangereuse du nouveau fanatisme dans les mains de ceux qui
prtendent rgnrer l'humanit. Tout rvolutionnaire l'attriste, quand
il recourt  la violence. Mais le rvolutionnaire intellectuel et
thoricien lui fait horreur: c'est un pdant meurtrier, une me
orgueilleuse et sche, qui n'aime pas les hommes, qui n'aime que ses
ides[256].

De basses ides, d'ailleurs.

     _Le socialisme a pour but la satisfaction des besoins les plus bas
     de l'homme: son bien-tre matriel. Et ce but mme, il est
     impuissant  l'atteindre par les moyens qu'il prconise[257]._

Au fond il est sans amour. Il n'a que de la haine pour les oppresseurs
et une envie noire pour la vie douce et rassasie des riches: une
avidit de mouches qui se rassemblent autour des djections[258]. Quand
le socialisme aura vaincu, l'aspect du monde sera terrible. La horde
europenne se ruera sur les peuples faibles et sauvages avec une force
redouble, et elle en fera des esclaves, afin que les anciens
proltaires de l'Europe puissent tout  leur aise se dpraver par le
luxe oisif, comme les Romains[259].

Heureusement que la meilleure force du socialisme se dpense en
fumes,--en discours, comme ceux de Jaurs....

     _Quel admirable orateur! Il y a de tout dans ses discours,--et il
     n'y a rien... Le socialisme, c'est un peu comme notre orthodoxie
     russe: vous le pressez, vous le poussez dans ses derniers
     retranchements, vous croyez l'avoir saisi, et brusquement il se
     retourne et vous dit: Mais non! je ne suis pas celui que vous
     croyez, je suis autre. Et il vous glisse dans la main... Patience!
     Laissons faire le temps. Il en sera des thories socialistes comme
     des modes de femmes, qui trs rapidement passent du salon 
     l'antichambre[260]._

Si Tolsto fait ainsi la guerre aux libraux et aux socialistes, ce
n'est pas, tant s'en faut, pour laisser le champ libre  l'autocratie;
c'est au contraire pour que la bataille se livre dans toute son ampleur
entre le vieux monde et le monde nouveau, aprs qu'on aura limin de
l'arme les lments troubles et dangereux. Car lui aussi, il croit dans
la Rvolution. Mais sa Rvolution a une bien autre envergure que celle
des rvolutionnaires: c'est celle d'un croyant mystique du moyen ge,
qui attend pour le lendemain le rgne du Saint-Esprit:

     _Je crois qu' cette heure prcise commence la grande rvolution,
     qui se prpare depuis deux mille ans dans le monde chrtien,--la
     rvolution qui substituera au christianisme corrompu et au rgime
     de domination qui en dcoule le vritable christianisme, base de
     l'galit entre les hommes et de la vraie libert,  laquelle
     aspirent tous les tres dous de raison[261]._

Et quelle heure choisit-il, le voyant prophtique, pour annoncer la
nouvelle re de bonheur et d'amour? L'heure la plus sombre de la Russie,
l'heure des dsastres et des hontes. Pouvoir superbe de la foi
cratrice! Tout est lumire autour d'elle,--jusqu' la nuit. Tolsto
aperoit dans la mort les signes du renouvellement,--dans les calamits
de la guerre de Mandchourie, dans la dbcle des armes russes, dans
l'affreuse anarchie et la sanglante lutte de classes. Sa logique de rve
tire de la victoire du Japon cette conclusion tonnante que la Russie
doit se dsintresser de toute guerre: car les peuples non chrtiens
auront toujours l'avantage,  la guerre, sur les peuples chrtiens qui
ont franchi la phase de soumission servile.--Est-ce abdication pour son
peuple?--Non, c'est orgueil suprme. La Russie doit se dsintresser de
toute guerre, parce qu'elle doit accomplir _la grande rvolution_.

Et voici que l'vangliste de Iasnaa Poliana, ennemi de la violence,
prophtise, sans s'en douter, la Rvolution Communiste[262]!

     _La Rvolution de 1905, qui affranchira les hommes de l'oppression
     brutale, doit commencer en Russie.--Elle commence._

Pourquoi la Russie doit-elle jouer ce rle de peuple lu?--Parce que la
rvolution nouvelle doit avant tout rparer _le grand Crime_, la
monopolisation du sol au profit de quelques milliers de riches,
l'esclavage de millions d'hommes, le plus cruel des esclavages[263]. Et
parce que nul peuple n'a conscience de cette iniquit autant que le
peuple russe[264].

Mais surtout parce que le peuple russe est, de tous les peuples, le plus
pntr du vrai christianisme, et que la rvolution qui vient doit
raliser, au nom du Christ, la loi d'union et d'amour. Or cette loi
d'amour ne peut s'accomplir, si elle ne s'appuie sur la loi de
non-rsistance au mal[265]. Et cette non-rsistance est, a toujours t
un trait essentiel du peuple russe.

     _Le peuple russe a toujours observ  l'gard du pouvoir une tout
     autre attitude que les autres pays europens. Jamais il n'est entr
     en lutte contre le pouvoir; jamais surtout il n'y a particip, et
     par consquent il n'a pu en tre souill. Il l'a considr comme un
     mal qu'il faut viter. Une antique lgende reprsente les Russes
     faisant appel aux Variagues, pour venir les gouverner. La majorit
     des Russes a toujours mieux aim supporter les actes de violence
     que d'y rpondre ou d'y tremper. Elle s'est donc toujours
     soumise..._

Soumission volontaire, qui n'a aucun rapport avec l'obissance
servile[266].

     _Le vrai chrtien peut se soumettre, il lui est mme impossible de
     ne pas se soumettre sans lutte  toute violence; mais il ne
     saurait y obir, c'est--dire en reconnatre la lgitimit[267]._

Au moment o Tolsto crivait ces lignes, il tait sous l'motion d'un
des plus tragiques exemples de cette non-rsistance hroque d'un
peuple,--la sanglante manifestation du 22 janvier 1905, 
Saint-Ptersbourg, o une foule dsarme, conduite par le pope Gapone,
se laissa fusiller, sans un cri de haine, sans un geste pour se
dfendre.

Depuis longtemps en Russie, les vieux croyants, qu'on nommait les
_sectateurs_, pratiquaient opinitrment, malgr les perscutions, la
non-obissance  l'tat et refusaient de reconnatre la lgitimit du
pouvoir[268]. Aprs les dsastres de la guerre russo-japonaise, cet tat
d'esprit n'eut pas de peine  se propager dans le peuple des campagnes.
Les refus de service militaire se multiplirent; et plus ils furent
cruellement rprims, plus la rvolte grossit au fond des
coeurs.--D'autre part, des provinces, des races entires, sans
connatre Tolsto, avaient donn l'exemple du refus absolu et passif
d'obissance  l'tat: les Doukhobors du Caucase, ds 1898, les
Gorgiens de la Gourie, vers 1905. Tolsto agit beaucoup moins sur ces
mouvements qu'ils n'agirent sur lui; et l'intrt de ses crits est
justement qu'en dpit de ce qu'ont prtendu les crivains du parti de la
rvolution, comme Gorki[269], il fut la voix du vieux peuple russe.

L'attitude qu'il garda, vis--vis des hommes qui mettaient en pratique,
au pril de leur vie, les principes qu'il professait[270], fut trs
modeste et trs digne. Pas plus avec les Doukhobors et les Gouriens
qu'avec les soldats rfractaires, il ne se pose en matre qui enseigne.

     _Celui qui ne supporte aucune preuve ne peut rien apprendre 
     celui qui en supporte[271]._

Il implore le pardon de tous ceux que ses paroles et ses crits ont pu
conduire aux souffrances[272]. Jamais il n'engage personne  refuser le
service militaire. C'est  chacun de se dcider soi-mme. S'il a affaire
 quelqu'un qui hsite, il lui conseille toujours d'entrer au service
et de ne pas refuser l'obissance, tant que ce ne lui sera pas
moralement impossible. Car, si l'on hsite, c'est que l'on n'est pas
mr; et mieux vaut qu'il y ait un soldat de plus qu'un hypocrite ou un
rengat, ce qui est le cas avec ceux qui entreprennent des oeuvres
au-dessus de leurs forces[273]. Il se dfie de la rsolution du
rfractaire Gontcharenko. Il craint que ce jeune homme n'ait t
entran par l'amour-propre et par la gloriole, non par l'amour de
Dieu[274]. Aux Doukhobors, il crit de ne pas persister dans leur refus
d'obissance, par orgueil et par respect humain, mais, s'ils en sont
capables, de dlivrer des souffrances leurs faibles femmes et leurs
enfants. Personne ne les condamnera pour cela. Ils ne doivent
s'obstiner que si l'esprit du Christ est ancr en eux, parce qu'alors
ils seront heureux de souffrir[275]. En tout cas, il prie ceux qui se
font perscuter de ne rompre,  aucun prix, leurs rapports affectueux
avec ceux qui les perscutent[276]. Il faut aimer Hrode, comme il
l'crit, dans une belle lettre  un ami:

     _Vous dites: On ne peut aimer Hrode.--Je l'ignore, mais je sens,
     et vous aussi, qu'il faut l'aimer. Je sais, et vous aussi, que si
     je ne l'aime pas, je souffre, qu'il n'y a pas en moi la vie[277]._

Divine puret, ardeur inlassable de cet amour, qui finit par ne plus se
contenter des paroles mmes de l'vangile: _Aime ton prochain comme
toi-mme_, parce qu'il y trouve encore un relent d'gosme[278]!

Amour trop vaste, au gr de certains, et si dgag de tout gosme
humain qu'il se dilue dans le vide!--Et pourtant, qui plus que Tolsto
se dfie de _l'amour abstrait_?

     _Le plus grand pch d'aujourd'hui: l'amour abstrait des hommes,
     l'amour impersonnel pour ceux qui sont quelque part, au loin....
     Aimer les hommes qu'on ne connat pas, qu'on ne rencontrera jamais,
     c'est si facile! On n'a besoin de rien sacrifier. Et en mme temps,
     on est si content de soi! La conscience est berne.--Non. Il faut
     aimer le prochain,--celui avec qui l'on vit, et qui vous
     gne[279]._

Je lis dans la plupart des tudes sur Tolsto que sa philosophie et sa
foi ne sont pas originales. Il est vrai: la beaut de ces penses est
trop ternelle pour qu'elle paraisse jamais une nouveaut  la mode....
D'autres relvent leur caractre utopique. Il est encore vrai: elles
sont utopiques, comme l'vangile. Un prophte est un utopiste; il vit
ds ici-bas de la vie ternelle; et que cette apparition nous ait t
accorde, que nous ayons vu parmi nous le dernier des prophtes, que le
plus grand de nos artistes ait cette aurole au front,--c'est l, me
semble-t-il, un fait plus original et d'importance plus grande pour le
monde qu'une religion de plus, ou une philosophie nouvelle. Aveugles,
ceux qui ne voient pas le miracle de cette grande me, incarnation de
l'amour fraternel dans un sicle ensanglant par la haine!




Sa figure avait pris les traits dfinitifs, sous lesquels elle restera
dans la mmoire des hommes: le large front que traverse l'arc d'une
double ride, les broussailles blanches des sourcils, la barbe de
patriarche, qui rappelle le Mose de Dijon. Le vieux visage s'tait
adouci, attendri; il portait la marque de la maladie, du chagrin, de
l'affectueuse bont. Comme il avait chang, depuis la brutalit presque
animale des vingt ans et la raideur empese du soldat de Sbastopol!
Mais les yeux clairs ont toujours leur fixit profonde, cette loyaut de
regard, qui ne cache rien de soi, et  qui rien n'est cach.

       *       *       *       *       *

Neuf ans avant sa mort, dans la rponse au Saint-Synode (17 avril 1901),
Tolsto disait:

     _Je dois  ma foi de vivre dans la paix et la joie, et de pouvoir
     aussi, dans la paix et la joie, m'acheminer vers la mort._

Je songe, en l'entendant,  la parole antique: _que l'on ne doit
appeler heureux aucun homme avant qu'il soit mort_.

Cette paix et cette joie, qu'alors il se vantait d'avoir, lui sont-elles
restes fidles?

Les esprances de la grande Rvolution de 1905 s'taient vanouies.
Des tnbres amonceles, la lumire attendue n'tait point sortie. Aux
convulsions rvolutionnaires succdait l'puisement. A l'ancienne
injustice rien n'avait chang, sinon que la misre avait encore grossi.
Dj en 1906, Tolsto a perdu un peu confiance dans la vocation
historique du peuple slave de Russie; et sa foi obstine cherche, au
loin, d'autres peuples qu'il puisse investir de cette mission. Il pense
au grand et sage peuple chinois. Il croit que les peuples d'Orient
sont appels  retrouver cette libert, que les peuples d'Occident ont
perdue presque sans retour, et que la Chine,  la tte des Asiatiques,
accomplira la transformation de l'humanit dans la voie du _Tao_, de la
Loi ternelle[280].

Espoir vite du: la Chine de Lao-Tse et de Confucius renie sa sagesse
passe, comme dj l'avait fait le Japon avant elle, pour imiter
l'Europe[281]. Les Doukhobors perscuts ont migr au Canada; et l,
ils ont aussitt, au scandale de Tolsto, restaur la proprit[282].
Les Gouriens,  peine dlivrs du joug de l'tat, se sont mis 
assommer ceux qui ne pensaient pas comme eux; et les troupes russes,
appeles, ont tout fait rentrer dans l'ordre. Il n'est pas jusqu'aux
Juifs,--eux, dont la patrie jusqu'alors, la plus belle que pt dsirer
un homme, tait le Livre[283],--qui ne tombent dans la maladie du
Sionisme, ce mouvement faussement national, qui est la chair de la
chair de l'europanisme contemporain, son enfant rachitique[284].

Tolsto est triste, mais il n'est pas dcourag. Il fait crdit  Dieu,
il croit en l'avenir[285]:

     _Ce serait parfait, si on pouvait faire pousser une fort, en un
     clin d'oeil. Malheureusement, c'est impossible, il faut attendre
     que la semence germe, fasse venir des pousses, puis des feuilles,
     puis la tige qui se transforme enfin en arbre[286]._

Mais il faut beaucoup d'arbres pour faire une fort; et Tolsto est
seul. Glorieux, mais seul. On lui crit, du monde entier: des pays
mahomtans, de la Chine, du Japon, o l'on traduit _Rsurrection_, et o
se rpandent ses ides sur la restitution de la terre au peuple[287].
Les journaux amricains l'interviewent; des Franais le consultent sur
l'art, ou sur la sparation des glises et de l'tat[288]. Mais il n'a
pas trois cents disciples, et il en convient. D'ailleurs, il ne s'est
pas souci d'en faire. Il repousse les tentatives de ses amis pour
former des groupes de Tolstoens:

     _Il ne faut pas aller  la rencontre l'un de l'autre, mais aller
     tous  Dieu.... Vous dites: Ensemble, c'est plus
     facile...--Quoi?--Labourer, faucher, oui. Mais s'approcher de
     Dieu, on ne le peut qu'isolment... Je me reprsente le monde comme
     un norme temple dans lequel la lumire tombe d'en haut et juste au
     milieu. Pour se runir, tous doivent aller  la lumire. L, nous
     tous, venus de divers cts, nous nous trouverons ensemble avec des
     hommes que nous n'attendions pas: en cela est la joie[289]._

Combien se sont-ils trouvs ensemble sous le rayon qui tombe de la
coupole?--Qu'importe! Il suffit d'un seul, avec Dieu.

     _De mme qu'une matire en combustion peut seule communiquer le feu
      d'autres matires, seules la vraie foi et la vraie vie d'un homme
     peuvent se communiquer  d'autres hommes et rpandre la
     vrit[290]._

Peut-tre; mais jusqu' quel point cette foi isole a-t-elle pu assurer
le bonheur  Tolsto?--Qu'il est loin,  ses derniers jours, de la
srnit volontaire d'un Goethe! On dirait qu'il la fuit, qu'elle lui
est antipathique.

     _Il faut remercier Dieu d'tre mcontent de soi. Puisse-t-on l'tre
     toujours! Le dsaccord de la vie avec ce qu'elle devrait tre est
     prcisment le signe de la vie, le mouvement ascendant du plus
     petit au plus grand, du pire au mieux. Et ce dsaccord est la
     condition du bien. C'est un mal, quand l'homme est tranquille et
     satisfait de soi-mme[291]._

Et il imagine ce sujet de roman, qui montre curieusement que
l'inquitude persistante d'un Levine ou d'un Pierre Besoukhov n'tait
pas morte en lui.

     _Je me reprsente souvent un homme lev dans les cercles
     rvolutionnaires, et d'abord rvolutionnaire, puis populiste,
     socialiste, orthodoxe, moine au Mont Athos, ensuite athe, bon pre
     de famille, et enfin Doukhobor. Il commence tout, sans cesse
     abandonne tout: les hommes se moquent de lui, il n'a rien fait, et
     meurt oubli, dans un hospice. En mourant, il pense qu'il a gch
     sa vie. Et cependant, c'est un saint[292]._

Avait-il donc des doutes encore, lui, si plein de sa foi?--Qui sait?
Chez un homme rest robuste, de corps et d'esprit, jusque dans sa
vieillesse, la vie ne pouvait s'arrter  un point de la pense. Il
fallait qu'elle marcht.

     _Le mouvement, c'est la vie[293]._

Bien des choses avaient d changer en lui, au cours des dernires
annes. Son opinion  l'gard des rvolutionnaires n'avait-elle pas t
modifie? Qui peut mme dire si sa foi en la non-rsistance au mal
n'avait pas t un peu branle?--Dj, dans _Rsurrection_, les
relations de Nekhludov avec les condamns politiques changent
compltement ses ides sur le parti rvolutionnaire russe.

     _Jusque-l, il avait de l'aversion pour leur cruaut, leur
     dissimulation criminelle, leurs attentats, leur suffisance, leur
     contentement de soi, leur insupportable vanit. Mais quand il les
     voit de plus prs, quand il voit comme ils taient traits par
     l'autorit, il comprend qu'ils ne pouvaient tre autres._

Et il admire leur haute ide du devoir, qui implique le sacrifice total.

Mais depuis 1900, la vague rvolutionnaire s'tait tendue; partie des
intellectuels, elle avait gagn le peuple, elle remuait obscurment des
milliers de misrables. L'avant-garde de leur arme menaante dfilait
sous la fentre de Tolsto,  Iasnaa-Poliana. Trois rcits, publis par
le _Mercure de France_[294], et qui comptent parmi les dernires pages
crites par Tolsto, font entrevoir la douleur et le trouble que ce
spectacle jetait dans son esprit. O tait-il le temps o, dans la
campagne de Toula, passaient les plerins, simples d'esprit et pieux?
Maintenant, c'est une invasion d'affams errants. Il en vient, chaque
jour. Tolsto, qui cause avec eux, est frapp de la haine qui les anime;
ils ne voient plus, comme autrefois, dans les riches, des gens qui font
le salut de leur me en distribuant l'aumne, mais des bandits, des
brigands, qui boivent le sang du peuple travailleur. Beaucoup sont des
gens instruits, ruins,  deux doigts du dsespoir qui rend l'homme
capable de tout.

     _Ce n'est pas dans les dserts et dans les forts, mais dans les
     bouges des villes et sur les grandes routes que sont levs les
     barbares qui feront de la civilisation moderne ce que les Huns et
     les Vandales ont fait de l'ancienne._

Ainsi disait Henry George. Et Tolsto ajoute:

     _Les Vandales sont dj prts en Russie, et ils seront
     particulirement terribles parmi notre peuple profondment
     religieux, parce que nous ne connaissons pas ces freins: les
     convenances et l'opinion publique, qui sont si dveloppes chez les
     peuples europens._

Tolsto recevait souvent des lettres de ces rvolts, protestant contre
ses doctrines de la non-rsistance et disant qu' tout le mal que les
gouvernants et les riches faisaient au peuple, on ne pouvait que
rpondre: Vengeance! Vengeance! Vengeance!--Tolsto les condamne-t-il
encore? On ne sait. Mais quand il voit, quelques jours aprs, saisir
dans son village, chez les pauvres qui pleurent, leur samovar et leurs
brebis, devant les autorits indiffrentes, il a beau faire, lui aussi,
il crie vengeance contre les bourreaux, contre ces ministres et leurs
acolytes, qui sont occups au commerce de l'eau-de-vie, ou  apprendre
aux hommes le meurtre, ou  prononcer les condamnations  la
dportation,  la prison, au bagne ou  la pendaison,--ces gens, tous
parfaitement convaincus que les samovars, les brebis, les veaux, la
toile, qu'on enlve aux misreux, trouvent leur meilleur placement dans
la distillation de l'eau-de-vie qui empoisonne le peuple, dans la
fabrication des armes meurtrires, dans la construction des prisons, des
bagnes, et surtout dans la distribution des appointements  leurs aides
et  eux.

Il est triste, quand on a vcu, toute sa vie, dans l'attente et
l'annonce du rgne de l'amour, de devoir fermer les yeux, parmi ces
visions menaantes, et de s'en sentir troubl.--Il l'est encore
davantage, quand on a la conscience vridique d'un Tolsto, de se dire
qu'on n'a pas mis d'accord tout  fait sa vie avec ses principes.

       *       *       *       *       *

Ici, nous touchons au point le plus douloureux de ses dernires
annes,--faut-il dire, de ses trente dernires annes?--et il ne nous
est permis que de l'effleurer d'une main pieuse et craintive: car cette
douleur, dont Tolsto s'effora de garder le secret, n'appartient pas
seulement  celui qui est mort, mais  d'autres qui vivent, qu'il aima,
et qui l'aiment.

Il n'tait pas arriv  communiquer sa foi  ceux qui lui taient les
plus chers,  sa femme,  ses enfants. On a vu que la fidle compagne,
qui partageait vaillamment sa vie et ses travaux artistiques, souffrait
de ce qu'il avait reni sa foi dans l'art pour une autre foi morale,
qu'elle ne comprenait pas. Tolsto ne souffrait pas moins de se voir
incompris de sa meilleure amie.

     _Je sens par tout mon tre_, crivait-il  Tnromo, _la vrit de
     ces paroles: que le mari et la femme ne sont pas des tres
     distincts, mais ne font qu'un... Je voudrais ardemment pouvoir
     transmettre  ma femme une partie de cette conscience religieuse,
     qui me donne la possibilit de m'lever parfois au-dessus des
     douleurs de la vie. J'espre quelle lui sera transmise, non par
     moi, sans doute, mais par Dieu, bien que cette conscience ne soit
     gure accessible aux femmes[295]._

Il ne semble pas que ce voeu ait t exauc. La comtesse Tolsto
admirait et aimait la puret de coeur, l'hrosme candide, la bont de
la grande me qui ne faisait qu'une avec elle; elle apercevait qu'il
marchait devant la foule et montrait le chemin que doivent suivre les
hommes[296]; quand le Saint-Synode l'excommuniait, elle prenait
bravement sa dfense et rclamait sa part du danger qui le menaait.
Mais elle ne pouvait faire qu'elle crt ce qu'elle ne croyait pas; et
Tolsto tait trop sincre pour l'obliger  feindre,--lui qui hassait
la feintise de la foi et de l'amour, plus que la ngation de la foi et
de l'amour[297]. Comment donc et-il pu l'obliger, ne croyant pas, 
modifier sa vie,  sacrifier sa fortune et celle de ses enfants?

Avec ses enfants, le dsaccord tait plus grand encore. M. A.
Leroy-Beaulieu, qui vit Tolsto dans sa famille,  Iasnaa Poliana, dit
qu' table, lorsque le pre parlait, les fils dissimulaient mal leur
ennui et leur incrdulit[298]. Sa foi n'avait effleur que ses trois
filles, dont l'une, sa prfre Marie, tait morte[299]. Il tait
moralement isol parmi les siens. Il n'avait gure que sa dernire
fille et son mdecin[300] pour le comprendre.

Il souffrait de cet loignement de pense, il souffrait des relations
mondaines qu'on lui imposait, de ces htes fatigants, venus du monde
entier, de ces visites d'Amricains et de snobs, qui l'excdaient; il
souffrait du luxe o sa vie de famille le contraignait  vivre.
Modeste luxe, si l'on en croit les rcits de ceux qui l'ont vu dans sa
simple maison, d'un ameublement presque austre, dans sa petite chambre,
avec un lit de fer, de pauvres chaises et des murailles nues! Mais ce
confort lui pesait: c'tait un remords perptuel. Dans le second des
rcits publis par le _Mercure de France_, il oppose amrement au
spectacle de la misre environnante celui du luxe de sa propre maison.

     _Mon activit_, crivait-il dj en 1903, _quelque utile qu'elle
     puisse paratre  certains hommes, perd la plus grande partie de
     son importance, parce que ma vie n'est pas entirement d'accord
     avec ce que je professe_[301].

Que n'a-t-il donc ralis cet accord! S'il ne pouvait obliger les siens
 se sparer du monde, que ne s'est-il spar d'eux et de leur
vie,--vitant ainsi les sarcasmes et le reproche d'hypocrisie, que lui
ont jets ses ennemis, trop heureux de son exemple et s'en autorisant
pour nier sa doctrine!

Il y avait pens. Depuis longtemps, sa rsolution tait prise. On a
retrouv et publi[302] une admirable lettre que, le 8 juin 1897, il
crivait  sa femme. Il faut la reproduire presque en entier. Rien ne
livre mieux le secret de cette me aimante et douloureuse:

     _Depuis longtemps, chre Sophie, je souffre du dsaccord de ma vie
     avec mes croyances. Je ne puis vous forcer  changer ni votre vie
     ni vos habitudes. Je n'ai pas pu davantage vous quitter jusqu'
     prsent, car je pensais que, par mon loignement, je priverais les
     enfants, encore trs jeunes, de cette petite influence que je
     pourrais avoir sur eux, et que je vous ferais  tous beaucoup de
     peine. Mais je ne puis continuer  vivre comme j'ai vcu pendant
     ces seize dernires annes[303], tantt luttant contre vous et
     vous irritant, tantt succombant moi-mme aux influences et aux
     sductions auxquelles je suis habitu et qui m'entourent. J'ai
     rsolu de faire maintenant ce que je voulais faire depuis
     longtemps: m'en aller.... De mme que les Hindous, arrivs  la
     soixantaine, s'en vont dans la fort, de mme que chaque homme
     vieux et religieux dsire consacrer les dernires annes de sa vie
      Dieu et non aux plaisanteries, aux calembours, aux potins, au
     lawn-tennis, de mme moi, parvenu  ma soixante-dixime anne, je
     dsire de toutes les forces de mon me le calme, la solitude, et,
     sinon un accord complet, du moins pas ce dsaccord criant entre
     toute ma vie et ma conscience. Si je m'en tais all ouvertement,
     c'et t des supplications, des discussions, j'eusse faibli, et
     peut-tre n'aurais-je pas mis  excution ma dcision, tandis
     quelle doit tre excute. Je vous prie donc de me pardonner, si
     mon acte vous attriste. Et principalement toi, Sophie, laisse-moi
     partir, ne me cherche pas, ne m'en veuille point et ne me blme
     pas. Le fait que je t'ai quitte ne prouve pas que j'aie des griefs
     contre toi.... Je sais que_ tu ne pouvais pas, tu ne pouvais pas
     _voir et penser comme moi; c'est pourquoi tu n'as pas pu changer ta
     vie et faire un sacrifice  ce que tu ne reconnais pas. Aussi, je
     ne te blme point; au contraire, je me souviens avec amour et
     reconnaissance des trente-cinq longues annes de notre vie commune,
     et surtout de la premire moiti de ce temps, quand, avec le
     courage et le dvouement de ta nature maternelle, tu supportais
     vaillamment ce que tu regardais comme ta mission. Tu as donn  moi
     et au monde ce que tu pouvais donner. Tu as donn beaucoup d'amour
     maternel et fait de grands sacrifices.... Mais, dans la dernire
     priode de notre vie, dans les quinze dernires annes, nos routes
     se sont spares. Je ne puis croire que ce soit moi le coupable; je
     sais que si j'ai chang, ce n'est ni pour mon plaisir, ni pour le
     monde, mais parce que je ne pouvais faire autrement. Je ne peux pas
     t'accuser de ne m'avoir point suivi, et je te remercie, et je me
     rappellerai toujours avec amour ce que tu m'as donn.--Adieu, ma
     chre Sophie. Je t'aime._

_Le fait que je t'ai quitte...._ Il ne la quitta point.--Pauvre
lettre! Il lui semble qu'il lui suffit de l'crire, pour que sa
rsolution soit accomplie.... Aprs l'avoir crite, il avait puis dj
toute sa force de rsolution.--_Si je m'en tais all ouvertement;
c'et t des supplications, j'eusse faibli...._ Il ne fut pas besoin
de _supplications_, de _discussions_, il lui suffit de voir, un
moment aprs, ceux qu'il voulait quitter: il sentit _qu'il ne pouvait
pas, il ne pouvait pas_ les quitter; la lettre qu'il avait dans sa
poche, il l'enfouit dans un meuble, avec cette suscription:

     _Transmettre ceci, aprs ma mort,  ma femme Sophie Andrievna._

Et  cela se borna son projet d'vasion.

tait-ce l sa force? N'tait-il pas capable de sacrifier sa tendresse 
son Dieu?--Certes, il ne manque pas, dans les fastes chrtiens, de
saints au coeur plus ferme qui n'hsitrent jamais  fouler
intrpidement aux pieds leurs affections et celles des autres.... Qu'y
faire? Il n'tait point de ceux-l. Il tait faible. Il tait homme. Et
c'est pour cela que nous l'aimons.

Plus de quinze ans auparavant, dans une page d'une douleur dchirante,
il se demandait  lui-mme:

     --_Eh bien, Lon Tolsto, vis-tu selon les principes que tu
     prnes?_

Et il rpondait, accabl:

     _Je meurs de honte, je suis coupable, je mrite le mpris...
     Pourtant, comparez ma vie d'autrefois  celle d'aujourd'hui. Vous
     verrez que je cherche  vivre selon la loi de Dieu. Je n'ai pas
     fait la millime partie de ce qu'il faut faire, et j'en suis
     confus, mais je ne l'ai pas fait, non parce que je ne l'ai pas
     voulu, mais parce que je ne l'ai pas pu.... Accusez-moi, mais
     n'accusez pas la voie que je suis. Si je connais la route qui
     conduit  ma maison, et si je la suis en titubant, comme un homme
     ivre, cela veut-il dire que la route soit mauvaise? Ou
     indiquez-m'en une autre, ou soutenez-moi sur la vraie route, comme
     je suis prt  vous soutenir. Mais ne me rebutez pas, ne vous
     rjouissez pas de ma dtresse, ne criez pas, avec transport:
     Regardez! Il dit qu'il va  la maison, et il tombe dans le
     bourbier! Non, ne vous rjouissez pas, mais aidez-moi,
     soutenez-moi!... Aidez-moi! Mon coeur se dchire de dsespoir que
     nous nous soyons tous gars; et lorsque je fais tous mes efforts
     pour sortir de l, vous,  chacun de mes carts, au lieu d'avoir
     compassion, vous me montrez du doigt, en criant: Voyez, il tombe
     avec nous dans le bourbier[304]!_

Plus prs de la mort, il rptait:

     _Je ne suis pas un saint, je ne me suis jamais donn pour tel. Je
     suis un homme qui se laisse entraner, et qui parfois ne dit pas
     tout ce qu'il pense et sent; non parce qu'il ne le veut pas, mais
     parce qu'il ne le peut pas, parce qu'il lui arrive frquemment
     d'exagrer ou d'errer. Dans mes actions, c'est encore pis. Je suis
     un homme tout  fait faible, avec des habitudes vicieuses, qui veut
     servir le Dieu de vrit, mais qui trbuche constamment. Si l'on me
     tient pour un homme qui ne peut se tromper, chacune de mes fautes
     doit paratre un mensonge ou une hypocrisie. Mais si on me tient
     pour un homme faible, j'apparais alors ce que je suis en ralit:
     un tre pitoyable, mais sincre, qui a constamment et de toute son
     me dsir et qui dsire encore devenir un homme bon, un bon
     serviteur de Dieu._

Ainsi, il resta, perscut par le remords, poursuivi par les reproches
muets de disciples plus nergiques et moins humains que lui[305],
dchir par sa faiblesse et son indcision, cartel entre l'amour des
siens et l'amour de Dieu,--jusqu'au jour o un coup de dsespoir, et
peut-tre le vent brlant de fivre qui se lve aux approches de la
mort, le jetrent hors du logis, sur les chemins, errant, fuyant,
frappant aux portes d'un couvent, puis reprenant sa course, tombant sur
sa route enfin, dans un obscur petit pays, pour ne plus se relever[306].
Et, sur son lit de mort, il pleurait, non sur soi, mais sur les
malheureux; et il disait, au milieu de ses sanglots:

     _Il y a sur la terre des millions d'hommes qui souffrent; pourquoi
     tes-vous l tous  vous occuper du seul Lon Tolstoy?_

Alors, elle vint--c'tait le dimanche 20 novembre 1910, peu aprs six
heures du matin,--elle vint, la dlivrance, ainsi qu'il la nommait,
la mort, la mort bnie...




Le combat tait termin, le combat de quatre-vingt-deux ans, dont cette
vie avait t le champ. Tragique et glorieuse mle,  laquelle prirent
part toutes les forces de la vie, tous les vices et toutes les
vertus.--Tous les vices, hors un seul, le mensonge, qu'il pourchassa
sans cesse et traqua dans ses derniers refuges.

D'abord, la libert ivre, les passions qui s'entrechoquent dans la nuit
orageuse qu'illuminent de loin en loin d'blouissants clairs,--crises
d'amour et d'extase, visions de l'ternel. Annes du Caucase, de
Sbastopol, annes de jeunesse tumultueuse et inquite... Puis, la
grande accalmie des premires annes du mariage. Le bonheur de l'amour,
de l'art, de la nature,--_Guerre et Paix_. Le plein jour du gnie, qui
enveloppe tout l'horizon humain et le spectacle de ces luttes, qui pour
l'me sont dj du pass. Il les domine, il en est matre; et dj elles
ne lui suffisent plus. Comme le prince Andr, il a les yeux tourns vers
le ciel immense qui luit au-dessus d'Austerlitz. C'est ce ciel qui
l'attire:

     _Il y a des hommes aux ailes puissantes, que la volupt fait
     descendre au milieu de la foule, o leurs ailes se brisent: moi,
     par exemple. Ensuite, on bat de son aile brise, on s'lance
     vigoureusement, et l'on retombe de nouveau. Les ailes seront
     guries. Je volerai trs haut. Que Dieu m'aide[307]!_

Ces paroles sont crites, au milieu du plus terrible orage, celui dont
les _Confessions_ sont le souvenir et l'cho. Tolsto a t plus d'une
fois rejet sur le sol, les ailes fracasses. Et toujours il s'obstine.
Il repart. Le voici qui plane dans le ciel immense et profond, avec
ses deux grandes ailes, dont l'une est la raison et l'autre est la foi.
Mais il n'y trouve pas le calme qu'il cherchait. Le ciel n'est pas en
dehors de nous. Le ciel est en nous. Tolsto y souffle ses temptes de
passions. Par l il se distingue des aptres qui renoncent: il met  son
renoncement la mme ardeur qu'il mettait  vivre. Et c'est toujours la
vie qu'il treint, avec une violence d'amoureux. Il est fou de la vie.
Il est ivre de la vie. Il ne peut vivre sans cette ivresse[308]. Ivre
de bonheur et de malheur,  la fois. Ivre de mort et d'immortalit[309].
Son renoncement  la vie individuelle n'est qu'un cri de passion exalte
vers la vie ternelle. Non, la paix qu'il atteint, la paix de l'me
qu'il invoque, n'est pas celle de la mort. C'est celle de ces mondes
enflamms qui gravitent dans les espaces infinis. Chez lui, la colre
est calme[310], et le calme est brlant. La foi lui a donn des armes
nouvelles pour reprendre, plus implacable, le combat que, ds ses
premires oeuvres, il ne cessait de livrer aux mensonges de la socit
moderne. Il ne s'en tient plus  quelques types de romans, il s'attaque
 toutes les grandes idoles: hypocrisies de la religion, de l'tat, de
la science, de l'art, du libralisme, du socialisme, de l'instruction
populaire, de la bienfaisance, du pacifisme[311]... Il les soufflette,
il s'acharne contre elles.

Le monde voit, de loin en loin, de ces apparitions de grands esprits
rvolts, qui, comme Jean le Prcurseur, lancent l'anathme contre une
civilisation corrompue. La dernire de ces apparitions avait t
Rousseau. Par son amour de la nature[312], par sa haine de la socit
moderne, par sa jalouse indpendance, par sa ferveur d'adoration pour
l'vangile et pour la morale chrtienne, Rousseau annonce Tolsto, qui
se rclamait de lui: Telles de ses pages me vont au coeur, disait-il,
je crois que je les aurais crites[313].

Mais quelle diffrence entre les deux mes, et comme celle de Tolsto
est plus purement chrtienne! Quel manque d'humilit, quelle arrogance
pharisienne, dans ce cri insolent des _Confessions_ de l'homme de
Genve:

     _tre ternel! Qu'un seul te dise, s'il l'ose: Je fus meilleur que
     cet homme-l!_

Ou dans ce dfi au monde:

     _Je le dclare hautement et sans crainte: quiconque pourra me
     croire un malhonnte homme est lui-mme un homme  touffer._

Tolsto pleurait des larmes de sang sur les crimes de sa vie passe:

     _J'prouve les souffrances de l'enfer. Je me rappelle toute ma
     lchet passe, et ces souvenirs ne me quittent pas, ils
     empoisonnent ma vie. On regrette d'ordinaire que l'on ne garde pas
     le souvenir aprs la mort. Quel bonheur qu'il en soit ainsi! Quelle
     souffrance ce serait, si, dans cette autre vie, je me rappelais
     tout le mal que je commis ici-bas[314]!..._

Ce n'est pas lui qui et crit ses _Confessions_, comme Rousseau, parce
que, dit celui-ci, sentant que le bien surpassait le mal, j'avais mon
intrt  tout dire[315]. Tolsto, aprs avoir essay, renonce  crire
ses _Mmoires_; la plume lui tombe des mains: il ne veut pas tre un
objet de scandale pour ceux qui le liront:

     _Des gens diraient: Voil donc cet homme que plusieurs placent si
     haut! Et quel lche il tait! Alors,  nous, simples mortels, c'est
     Dieu lui-mme qui ordonne d'tre lches[316]._

Jamais Rousseau n'a connu de la foi chrtienne la belle pudeur morale,
l'humilit qui donne au vieux Tolsto une candeur ineffable. Derrire
Rousseau,--encadrant la statue de l'le aux Cygnes--on voit Saint-Pierre
de Genve, la Rome de Calvin. En Tolsto, on retrouve les plerins, les
innocents, dont les confessions naves et les larmes avaient mu son
enfance.

       *       *       *       *       *

Mais, bien plus encore que la lutte contre le monde, qui lui est commune
avec Rousseau, un autre combat remplit les trente dernires annes de la
vie de Tolsto, un magnifique combat entre les deux plus hautes
puissances de son me: la Vrit et l'Amour.

La Vrit,--ce regard qui va droit  l'me,--la lumire pntrante de
ces yeux gris qui vous percent... Elle tait sa plus ancienne foi, la
reine de son art.

     _L'hrone de mes crits, celle que j'aime de toutes les forces de
     mon me, celle qui toujours fut, est, et sera belle, c'est la
     vrit[317]._

La vrit, seule pave, surnageant du naufrage, aprs la mort de son
frre[318]. La vrit, pivot de sa vie, roc au milieu de la mer...

Mais bientt, la vrit horrible[319] ne lui avait plus suffi. L'Amour
l'avait supplante. C'tait la source vive de son enfance, l'tat
naturel de son me[320]. Quand vint la crise morale de 1880, il
n'abdiqua point la vrit, il l'ouvrit  l'amour[321].

L'amour est la base de l'nergie[322]. L'amour est la raison de
vivre, la seule, avec la beaut[323]. L'amour est l'essence de Tolsto
mri par la vie, de l'auteur de _Guerre et Paix_ et de la lettre au
Saint-Synode[324].

Cette pntration de la vrit par l'amour fait le prix unique des
chefs-d'oeuvre qu'il crivit, au milieu de sa vie,--_nel mezzo del
cammin_,--et distingue son ralisme du ralisme  la Flaubert. Celui-ci
met sa force  n'aimer point ses personnages. Si grand qu'il soit ainsi,
il lui manque le: _Fiat lux!_ La lumire du soleil ne suffit point, il
faut celle du coeur. Le ralisme de Tolsto s'incarne dans chacun des
tres, et, les voyant avec leurs yeux, il trouve, dans le plus vil, des
raisons de l'aimer et de nous faire sentir la chane fraternelle qui
nous unit  tous[325]. Par l'amour, il pntre aux racines de la vie.

Mais il est difficile de maintenir cette union. Il y a des heures o le
spectacle de la vie et ses douleurs sont si amers qu'ils paraissent un
dfi  l'amour, et que, pour le sauver, pour sauver sa foi, on est
oblig de la hausser si loin au-dessus du monde qu'elle risque de perdre
tout contact avec lui. Et comment fera celui qui a reu du sort le don
superbe et fatal de voir la vrit, de ne pouvoir pas ne la point voir?
Qui dira ce que Tolsto a souffert du continuel dsaccord de ses
dernires annes, entre ses yeux impitoyables qui voyaient l'horreur de
la ralit, et son coeur passionn qui continuait d'attendre et
d'affirmer l'amour!

Nous avons tous connu ces tragiques dbats. Que de fois nous nous sommes
trouvs dans l'alternative de ne pas voir, ou de har! Et que de fois un
artiste,--un artiste digne de ce nom, un crivain qui connat le pouvoir
splendide et redoutable de la parole crite,--se sent-il oppress
d'angoisse au moment d'crire telle ou telle vrit[326]! Cette vrit
saine et virile, ncessaire au milieu des mensonges modernes, des
mensonges de la civilisation, cette vrit vitale, semble-t-il, comme
l'air qu'on respire... Et puis l'on s'aperoit que cet air, tant de
poumons ne peuvent le supporter, tant d'tres affaiblis par la
civilisation, ou faibles simplement par la bont de leur coeur!
Faut-il donc n'en tenir aucun compte et leur jeter implacablement cette
vrit qui tue? N'y a-t-il pas, au-dessus, une vrit qui, comme dit
Tolsto, est ouverte  l'amour?--Mais quoi! peut-on pourtant consentir
 bercer les hommes avec de consolants mensonges, comme Peer Gynt
endort, avec ses contes, sa vieille maman mourante?... La socit se
trouve sans cesse en face de ce dilemme: la vrit, ou l'amour. Elle le
rsout, d'ordinaire, en sacrifiant  la fois la vrit et l'amour.

Tolsto n'a jamais trahi aucune de ses deux Fois. Dans ses oeuvres de
la maturit, l'amour est le flambeau de la vrit. Dans les oeuvres de
la fin, c'est une lumire d'en haut, un rayon de la grce qui descend
sur la vie, mais ne se mle plus avec elle. On l'a vu dans
_Rsurrection_, o la foi domine la ralit, mais lui reste extrieure.
Le mme peuple, que Tolsto dpeint, chaque fois qu'il regarde les
figures isoles, comme trs faible et mdiocre, prend, ds qu'il y pense
d'une faon abstraite, une saintet divine[327].--Dans sa vie de tous
les jours, s'accusait le mme dsaccord que dans son art, et plus
cruellement. Il avait beau savoir ce que l'amour voulait de lui, il
agissait autrement; il ne vivait pas selon Dieu, il vivait selon le
monde. L'amour lui-mme, o le saisir? Comment distinguer entre ses
visages divers et ses ordres contradictoires? tait-ce l'amour de sa
famille, ou l'amour de tous les hommes?... Jusqu'au dernier jour, il se
dbattit dans ces alternatives.

O est la solution?--Il ne l'a pas trouve. Laissons aux intellectuels
orgueilleux le droit de l'en juger avec ddain. Certes, ils l'ont
trouve, eux, ils ont la vrit, et ils s'y tiennent avec assurance.
Pour ceux-l, Tolsto tait un faible et un sentimental, qui ne peut
servir d'exemple. Sans doute, il n'est pas un exemple qu'ils puissent
suivre: ils ne sont pas assez vivants. Tolsto n'appartient pas 
l'lite vaniteuse, il n'est d'aucune glise,--pas plus de celle des
_Scribes_, comme il les appelait, que de celles des _Pharisiens_ de
l'une ou l'autre foi. Il est le type le plus haut du libre chrtien, qui
s'efforce, toute sa vie, vers un idal qui reste toujours plus
lointain[328].

Tolsto ne parle pas aux privilgis de la pense, il parle aux hommes
ordinaires--_hominibus bon voluntatis_.--Il est notre conscience. Il
dit ce que nous pensons tous, mes moyennes, et ce que nous craignons de
lire en nous. Et il n'est pas pour nous un matre plein d'orgueil, un de
ces gnies hautains qui trnent dans leur art et leur intelligence,
au-dessus de l'humanit. Il est--ce qu'il aimait  se nommer lui-mme
dans ses lettres, de ce nom le plus beau de tous, le plus doux,--notre
frre.

    Janvier 1911.




NOTE SUR LES OEUVRES POSTHUMES DE TOLSTOY[329]


Tolstoy laissait, en mourant, une quantit d'oeuvres indites. La plus
grande partie en a t publie depuis. Elles forment trois volumes de
traduction franaise par J.-W. Bienstock (collection Nelson)[330]. Ces
oeuvres sont de toutes les poques de sa vie. Il en est qui remontent
jusqu'en 1883 (_Journal d'un fou_). D'autres sont des dernires annes.
Elles comprennent des nouvelles, des romans, des pices de thtre, des
dialogues. Beaucoup sont restes inacheves. Je les diviserais
volontiers en deux classes: les oeuvres que Tolstoy crivait par
volont morale, et celles qu'il crivait par instinct artistique. Dans
un petit nombre d'entre elles, les deux tendances se fondent
harmonieusement.

Malheureusement, il faut dplorer que le dsintressement de sa gloire
littraire,--peut-tre mme une secrte pense de mortification--ait
empch Tolstoy de poursuivre la composition de ses oeuvres qui
s'annonaient comme devant tre les plus belles. Tel _Le journal
posthume du vieillard Fodor Kouzmitch_. C'est la fameuse lgende du
tsar Alexandre Ier, se faisant passer pour mort et s'en allant, sous
un faux nom, vieillir en Sibrie, par expiation volontaire. On sent que
Tolstoy s'tait passionn pour le sujet et identifi avec son hros. On
ne se console pas qu'il ne nous reste de ce journal que les premiers
chapitres: par la vigueur et la fracheur du rcit, ils valent les
meilleures pages de _Rsurrection_. Il y a l des portraits inoubliables
(la vieille Catherine II), et surtout une puissante peinture du tsar
mystique et violent, dont la nature orgueilleuse a encore des
soubresauts de rveil chez le vieillard pacifi.

_Le pre Serge_ (1891-1904) est aussi dans la grande manire de Tolstoy;
mais le rcit est un peu court. Il a pour sujet l'histoire d'un homme
qui cherche Dieu dans la solitude et l'asctisme, par orgueil bless, et
qui finit par le trouver parmi les hommes, en vivant pour eux. La
sauvage violence de quelques pages vous saisit  la gorge. Rien de sobre
et de tragique comme la scne o le hros dcouvre la vilenie de celle
qu'il aimait:--(sa fiance, la femme qu'il adorait comme une sainte, a
t la matresse du tsar qu'il vnrait passionnment). Non moins
saisissante est la nuit de tentation, o le moine, pour retrouver la
paix de l'me trouble, se tranche un doigt avec une hache. A ces
pisodes farouches s'opposent l'entretien mlancolique de la fin, avec
la pauvre vieille petite amie d'enfance, et les dernires pages, d'un
laconisme indiffrent et serein.

C'tait aussi un sujet mouvant que _La mre_: Une bonne et raisonnable
mre de famille, aprs s'tre pendant quarante ans voue tout entire
aux siens, se trouve seule, sans activit, sans raison d'agir, et,
quoique libre penseuse, se retire sous l'aile d'un couvent et crit son
Journal. Mais les premires pages seules de cette oeuvre subsistent.

Une srie de petits rcits sont d'un art suprieur:

_Alexis le Pot_, qui se relie  la veine des beaux contes populaires.
Histoire d'un simple, toujours sacrifi, toujours doucement satisfait,
et qui meurt.--_Aprs le bal_ (20 aot 1903): Un vieillard raconte
comment il aimait une jeune fille et comment il cessa brusquement de
l'aimer, aprs avoir vu le pre, un colonel, commander la fustigation
d'un soldat. OEuvre parfaite, d'abord d'un charme exquis de souvenirs
juvniles, puis d'une prcision hallucinante.--_Ce que j'ai vu en rve_
(13 novembre 1906): Un prince ne pardonne pas  sa fille qu'il adorait,
parce qu'elle s'est enfuie de la maison, aprs s'tre laiss sduire.
Mais  peine l'a-t-il revue que c'est lui qui demande pardon. Et
toutefois (la tendresse de Tolstoy et son idalisme ne l'abusent jamais)
il ne peut arriver  vaincre le sentiment de dgot que lui cause la vue
de l'enfant de sa fille.

--_Khodynka_, une courte nouvelle, dont l'action se passe en 1893: Une
jeune princesse russe, qui a voulu se mler  une fte populaire de
Moscou, se trouve prise dans une panique, foule aux pieds, laisse pour
morte et ranime par un ouvrier, qui a t lui-mme rudement bouscul.
Un sentiment de fraternit affectueuse les unit un instant. Puis ils se
quittent et ne se verront plus.

De dimensions beaucoup plus vastes, et s'annonant comme un roman
pique, est _Hadji-Mourad_ (dcembre 1902), qui raconte un pisode des
guerres du Caucase en 1851[331]. Tolstoy, en l'crivant, tait dans la
pleine matrise de ses moyens artistiques. La vision (des yeux et de
l'me) est parfaite. Mais, chose curieuse, on ne s'intresse pas
vritablement  l'histoire: car on sent que Tolstoy ne s'y intresse pas
tout  fait. Chaque personnage qui parat, au cours du rcit, veille
juste autant de sympathie chez lui; et de chacun, mme s'il ne fait que
passer sous nos yeux, il trace un portrait achev. Mais  force d'aimer
tous, il ne prfre rien. Il semble crire cette remarquable nouvelle,
sans besoin intrieur, par une ncessit toute physique. Comme d'autres
exercent leurs muscles, il faut qu'il exerce son mcanisme intellectuel.
Il a besoin de crer. Il cre.

       *       *       *       *       *

D'autres oeuvres ont un accent personnel, souvent jusqu' l'angoisse.
Il en est d'autobiographiques, comme _Le journal d'un fou_ (20 octobre
1883), qui retrace le souvenir des premires nuits d'effroi de Tolstoy,
avant la crise de 1869[332], et comme _Le Diable_ (19 novembre 1889).
Cette dernire et trs longue nouvelle a des parties de tout premier
ordre et, malheureusement, un dnouement absurde: Un propritaire
campagnard, qui a eu des relations avec une jeune paysanne de son
domaine, s'est mari et a pris soin (car il est honnte et il aime sa
jeune femme) d'carter la paysanne. Mais il l'a dans le sang, et il ne
peut la voir sans la dsirer. Elle le recherche. Il finit par la
reprendre; il sent qu'il ne pourra plus s'arracher  elle: il se tue.
Les portraits de l'homme, bon, faible, robuste, myope, intelligent,
sincre, travailleur, tourment,--de sa jeune femme romanesque et
amoureuse, qui l'idalise,--de la belle et saine paysanne, ardente et
sans pudeur,--sont des chefs-d'oeuvre. Il est fcheux que Tolstoy ait
mis plus de morale dans la fin de son roman qu'il n'en a mis dans
l'histoire vcue: car il a eu rellement une aventure analogue.

_La lumire luit dans les tnbres_, drame en cinq actes, prsente bien
des faiblesses artistiques. Mais, lorsqu'on connat la tragdie cache
de la vieillesse de Tolstoy, qu'elle est mouvante cette oeuvre qui,
sous d'autres noms, met en scne Tolstoy et les siens! Nicolas
Ivanovitch Sarintzeff est parvenu  la mme foi que l'auteur de _Que
devons-nous faire?_ et il essaie de la mettre en pratique. Cela ne lui
est point permis. Les larmes de sa femme (sincres ou simules?)
l'empchent de quitter les siens. Il reste dans sa maison, o il vit
pauvrement et fait de la menuiserie. Sa femme et ses enfants continuent
de mener grand train et de donner des ftes. Bien qu'il n'y prenne point
part, on l'accuse d'hypocrisie. Cependant, par son influence morale, par
le simple rayonnement de sa personnalit, il fait autour de lui des
proslytes--et des malheureux. Un pope, convaincu par ses doctrines,
abandonne l'glise. Un jeune homme de bonne famille refuse le service
militaire et se fait envoyer au bataillon de discipline. Et le pauvre
Sarintzeff-Tolstoy est dchir par le doute. Est-il dans l'erreur?
N'entrane-t-il pas les autres inutilement dans la souffrance et dans la
mort? A la fin, il ne voit plus d'autre solution  ses angoisses que de
se laisser tuer par la mre du jeune homme, qu'il a sans le vouloir
conduit  sa perte.

On trouvera encore, dans un bref rcit, des derniers temps de la vie de
Tolstoy: _Il n'y a pas de coupable_ (septembre 1910), la mme confession
douloureuse d'un homme qui souffre horriblement de sa situation et qui
ne peut en sortir. Aux riches dsoeuvrs s'opposent les pauvres
accabls; et ni les uns ni les autres ne sentent l'ineptie monstrueuse
d'un tel tat social.

Deux oeuvres de thtre ont une relle valeur: l'une est une petite
pice paysanne, qui combat les mfaits de l'alcool: _Toutes les qualits
viennent d'elle_ (Probablement de 1910). Les personnages sont trs
individuels; leurs traits typiques, leurs ridicules de langage sont
saisis de faon amusante. Le paysan qui,  la fin, pardonne  son voleur
est  la fois noble et comique, par son inconsciente grandeur morale et
son naf amour-propre.--La seconde pice, d'une tout autre importance,
est un drame en douze tableaux: _le Cadavre vivant_. Elle montre les
gens faibles et bons crass par la stupide machine sociale. Le hros,
Fedia, est un homme qui s'est perdu par sa bont mme et par le profond
sentiment moral qu'il cache sous une vie dbauche: car il souffre,
d'une faon intolrable, de la bassesse du monde et de sa propre
indignit; mais il n'a pas la force de ragir. Il a une femme qu'il
aime, qui est bonne, tranquille, raisonnable, mais _sans le petit
raisin qu'on met dans le cidre pour le faire mousser_, _sans le
ptillement dans la vie_, qui procure l'oubli. Et il lui faut l'oubli.

_Nous tous dans notre milieu_, dit-il, _nous avons trois voies devant
nous, trois seulement. tre fonctionnaire, gagner de l'argent et ajouter
 la vilenie au milieu de laquelle on vit, cela me dgotait; peut-tre
n'en tais-je pas capable... La seconde voie, c'est celle o l'on combat
cette vilenie: pour cela, il faut tre un hros, je n'en suis pas un.
Reste la troisime: s'oublier, boire, faire la noce, chanter: c'est
celle que j'ai choisie, et vous voyez o cela m'a men[333]..._

Et, dans un autre passage:

_Comment j'en suis arriv  ma perte? D'abord, le vin. Ce n'est pas que
j'aie plaisir  boire. Mais j'ai toujours le sentiment que tout ce qui
se fait autour de moi n'est pas ce qu'il faut; et j'ai honte.... Et
quant  tre marchal de la noblesse, ou directeur de banque, c'est si
honteux, si honteux!... Aprs avoir bu, on n'a plus honte.... Et puis,
la musique, pas l'opra ou Beethoven, mais les tsiganes, cela vous verse
dans l'me tant de vie, tant d'nergie.... Et puis les beaux yeux noirs,
le sourire.... Mais plus cela enchante, plus on a honte,
ensuite[334]...._

Il a quitt sa femme, parce qu'il sent qu'il lui fait du mal et qu'elle
ne lui fait pas de bien. Il la laisse  un ami dont elle est aime,
qu'elle aimait sans se l'avouer, et qui lui ressemble. Il disparat dans
les bas-fonds de la bohme; et tout est bien ainsi: les deux autres sont
heureux, et lui,--autant qu'ils peuvent l'tre. Mais la socit ne
permet point qu'on se passe de son consentement; elle accule stupidement
Fedia au suicide, s'il ne veut pas que ses deux amis soient condamns
pour bigamie.--Cette oeuvre trange, si profondment russe, et qui
reflte le dcouragement des meilleurs aprs les grandes esprances de
la Rvolution, brises, est simple, sobre, sans aucune dclamation. Les
caractres sont tous vrais et vivants, mme les personnages de second
plan: (la jeune soeur intransigeante et passionne dans sa conception
morale de l'amour et du mariage; la bonne figure compasse du brave
Karenine, et sa vieille maman, ptrie de nobles prjugs, conservatrice,
autoritaire en paroles, accommodante en actes); jusqu'aux silhouettes
fugitives des tsiganes et des avocats.

       *       *       *       *       *

J'ai laiss de ct quelques oeuvres, o l'intention dogmatique et
morale prime la libre vie de l'oeuvre--bien qu'elle ne fasse jamais
tort  la lucidit psychologique de Tolstoy:

_Le faux coupon_: un long rcit, presque un roman, qui veut montrer
l'enchanement, dans le monde, de tous les actes individuels, bons ou
mauvais. Un faux, commis par deux collgiens, dclenche toute une suite
de crimes, de plus en plus horribles,--jusqu' ce que l'acte de
rsignation sainte d'une pauvre femme qu'assassine une brute agisse sur
l'assassin et, par lui, de proche en proche, remonte jusqu'aux premiers
auteurs de tout le mal, qui se trouvent ainsi rachets par leurs
victimes. Le sujet est superbe, et touche  l'pope; l'oeuvre aurait
pu atteindre  la grandeur fatale des tragdies antiques. Mais le rcit
est trop long, trop morcel, sans ampleur; et bien que chaque personnage
soit justement caractris, ils restent tous indiffrents.

_La sagesse enfantine_ est une suite de vingt et un dialogues entre des
enfants, sur tous les grands sujets: religion, art, science,
instruction, patrie, etc. Ils ne sont pas sans verve; mais le procd
fatigue vite, tant de fois rpt.

_Le jeune tsar_, qui rve des malheurs qu'il cause malgr lui, est une
des oeuvres les plus faibles du recueil.

Enfin, je me contente d'numrer quelques esquisses fragmentaires: _Deux
plerins_,--_Le pope Vassili_,--_Quels sont les assassins?_ etc.

       *       *       *       *       *

Dans l'ensemble de ces oeuvres, on est frapp de la vigueur
intellectuelle, conserve par Tolstoy jusqu' son dernier jour[335]. Il
peut sembler verbeux, quand il expose ses ides sociales; mais toutes
les fois qu'il est en face d'une action, d'un personnage vivant, le
rveur humanitaire disparat, il ne reste plus que l'artiste au regard
d'aigle, qui d'un coup va au coeur. Jamais il n'a perdu cette lucidit
souveraine. Le seul appauvrissement que je constate, pour l'art, c'est
du ct de la passion. A part de courts instants, on a l'impression que
ses oeuvres ne sont plus pour Tolstoy l'essentiel de sa vie; elles
sont, ou un passe-temps ncessaire, ou un instrument pour l'action. Mais
c'est l'action qui est son vritable objet, et non plus l'art. Quand il
lui arrive de se laisser reprendre par cette illusion passionne, il
semble qu'il en ait honte; il coupe court ou peut-tre, comme pour _Le
journal posthume du vieillard Fodor Kouzmitch_, il abandonne
compltement l'oeuvre qui risquerait de resouder les chanes qui
l'attachaient  l'art... Exemple unique d'un grand artiste, en pleine
force cratrice et tourment par elle, qui lui rsiste et qui l'immole 
son Dieu.

      R. R.

    Avril 1913.




LA RPONSE DE L'ASIE A TOLSTOY


Au temps o paraissaient les premires ditions de ce livre, nous ne
pouvions mesurer encore le retentissement de la pense de Tolstoy dans
le monde. Le grain tait en terre. Il fallait attendre l't.

Aujourd'hui, la moisson est leve. Et de Tolstoy a surgi un arbre de
Jess. Sa parole s'est faite acte. Au Saint Jean le Prcurseur
d'Iasnaa-Poliana a succd le Messie de l'Inde, qu'il avait consacr:
Mahtm Gandhi.

Admirons la magnifique conomie de l'histoire humaine, o, malgr les
disparitions apparentes des grands efforts de l'esprit, rien ne se perd
d'essentiel, et le flux et le reflux des ractions mutuelles forment un
courant continu, qui s'enrichit sans cesse, en fcondant la terre.

A dix-neuf ans, en 1847, le jeune Tolstoy, malade  l'hpital de Kazan,
avait pour voisin de lit un prtre lama bouddhiste, bless grivement 
la face par un brigand, et il recevait de lui la premire rvlation de
la loi de Non-Rsistance, que le torrent de sa vie devait, trente ans,
recouvrir.

Soixante-deux ans aprs, en 1909, le jeune Indien Gandhi recevait des
mains de Tolstoy mourant cette sainte lumire, que le vieil aptre russe
avait couve en lui, rchauffe de son amour, nourrie de sa douleur; et
il en faisait le flambeau qui a illumin l'Inde: la rverbration en a
touch toutes les parties de la terre.

Mais, avant d'en arriver au rcit de ce baptme dans le Jourdain, nous
voulons rapidement retracer l'ensemble des rapports de Tolstoy avec
l'Asie. Une _Vie de Tolstoy_ serait, sans cette tude, incomplte
aujourd'hui. Car l'action de Tolstoy sur l'Asie aura, dans l'histoire,
plus d'importance peut-tre que l'action sur l'Europe. Il a t la
premire grande Voie de l'esprit qui relie, de l'Est  l'Ouest, tous les
membres du Vieux-Continent. Maintenant la sillonnent, en l'un et l'autre
sens, deux rivires de plerins.

       *       *       *       *       *

Nous avons maintenant tous les moyens de connatre le sujet: car Paul
Birukoff, pieux disciple du matre, a rassembl en un volume sur
_Tolstoy et l'Orient_ les documents conservs[336].

L'Orient l'attira toujours. Tout jeune tudiant  l'Universit de Kazan,
il avait choisi d'abord la facult des langues orientales arabo-turques.
Dans ses annes de Caucase, il fut en contact prolong avec la culture
mahomtane, et il en subit fortement l'impression. Peu aprs 1870
commencent  paratre, dans ses recueils de Rcits et Lgendes pour les
coles primaires, des contes arabes et indiens. Quand vint l'heure de sa
crise religieuse, la Bible ne lui suffit point; il ne tarda pas 
consulter les religions d'Orient. Il lut considrablement[337]. Bientt
lui vint l'ide de faire profiter l'Europe de ses lectures, et il
rassembla, sous le titre: _Les penses des hommes sages_, un recueil, o
l'vangile, Bouddh, Laotse, Krishna fraternisaient. Il s'tait
convaincu, ds le premier coup d'oeil, de l'unit fondamentale des
grandes religions humaines.

Mais ce qu'il cherchait surtout, c'tait le rapport direct avec les
hommes d'Asie. Et dans les dix dernires annes de sa vie, un rseau
serr de correspondance se tressa entre Iasnaa et tous les pays
d'Orient.

       *       *       *       *       *

De tous, c'tait la Chine, dont la pense lui tait le plus proche. Et
ce fut elle qui se livra le moins. Ds 1884, il tudiait Confucius et
Laotse; ce dernier tait son prfr, parmi les sages de
l'antiquit[338]. Mais, en fait, Tolstoy dut attendre jusqu'en 1905 pour
changer sa premire lettre avec un compatriote de Laotse, et il ne
parat avoir eu que deux correspondants chinois. Il est vrai qu'ils sont
de marque. L'un tait un savant, _Tsien Huang-t'ung_; l'autre ce grand
lettr _Ku-Hung-Ming_, dont le nom est bien connu en Europe[339], et
qui, professeur d'Universit  Pkin, chass par la Rvolution, a d
s'exiler au Japon.

Dans les lettres qu'il adresse  ces deux Chinois d'lite, et
particulirement dans celle, trs longue,  Ku-Hung-Ming, qui a la
valeur d'un manifeste (octobre 1906), Tolstoy exprime l'attachement et
l'admiration qu'il prouve pour le peuple chinois. Ces sentiments ont
t renforcs par les preuves que la Chine a subies, avec une noble
mansutude, en ces dernires annes o les nations d'Europe ont fait
assaut contre elle d'ignobles brutalits. Il l'engage  persvrer dans
cette sereine patience et prophtise qu'elle lui devra la victoire
finale. L'exemple de Port-Arthur, dont l'abandon par la Chine  la
Russie a cot si cher  la Russie (guerre russo-japonaise), assure
qu'il en sera de mme pour l'Allemagne  Kiautschau et pour l'Angleterre
 Wei-ha-Wei. Les voleurs finissent toujours par se voler entre
eux.--Mais Tolstoy est inquiet d'apprendre que, depuis peu, l'esprit de
violence et de guerre s'veille chez les Chinois; il les conjure d'y
rsister. S'ils se laissaient gagner par la contagion, ce serait un
dsastre, non seulement dans le sens o l'entendait _un des plus
grossiers et ignares reprsentants de l'Occident, le Kaiser
d'Allemagne_, qui redoutait pour l'Europe le pril jaune,--mais dans
l'intrt suprieur de l'humanit. Car, avec la vieille Chine
disparatrait le point d'appui de la vraie sagesse populaire et
pratique, paisible et laborieuse, qui, de l'Empire du Milieu, doit
s'tendre progressivement  tous les peuples. Tolstoy croit le moment
venu d'une transformation capitale dans la vie de l'humanit; il a la
conviction que la Chine est appele  y jouer le premier rle,  la tte
des peuples d'Orient. La tche de l'Asie est de montrer au reste du
monde le vrai chemin  la vraie libert; et ce chemin, dit Tolstoy,
n'est autre que le _Tao_. Surtout que la Chine se garde de vouloir se
rformer sur le plan et l'exemple de l'Occident,--c'est--dire en
remplaant son despotisme par un rgime constitutionnel, une arme
nationale et la grande industrie! Qu'elle considre le tableau
lamentable de ces peuples d'Europe, avec l'enfer de leur proltariat,
avec leurs luttes de classes, leur course aux armements et leurs guerres
sans fin, leur politique de rapine coloniale,--la banqueroute sanglante
de toute une civilisation! L'Europe est un exemple,--oui!--de ce qu'il
ne faut pas faire. Et comme la Chine ne peut, d'autre part, rester dans
l'tat prsent, o elle se voit livre  toutes les agressions, une
seule voie lui est ouverte: celle de la Non-Rsistance absolue vis--vis
de son gouvernement et de tous les gouvernements. Qu'elle poursuive,
impassible, sa culture de la terre, en se soumettant  la seule loi de
Dieu! L'Europe se trouvera dsarme devant la passivit hroque et
sereine de 400 millions d'hommes. Toute la sagesse humaine et le secret
du bonheur sont dans la vie de travail paisible sur son champ, en se
guidant d'aprs les principes des trois religions de Chine: le
Confucianisme, qui libre de la force brutale; le Taosme, qui prescrit
de ne pas faire aux autres ce qu'on ne veut pas que les autres vous
fassent; et le Bouddhisme, qui est tout abngation et amour.

Des conseils de Tolstoy, nous voyons ce que la Chine d'aujourd'hui
parat faire; et il ne semble pas que son docte correspondant,
Ku-Hung-Ming, en ait beaucoup profit: car son traditionalisme,
distingu mais born, offre pour toute panace  la fivre du monde
moderne en travail une _Grande Charte de Fidlit_  l'ordre tabli par
le pass[340].--Mais il ne faut point juger de l'immense Ocan par ses
vagues de surface. Et qui peut dire si le peuple de Chine n'est pas
beaucoup plus prs des penses de Tolstoy, qui s'accordent avec la
millnaire tradition de ses sages, que ne le feraient supposer ces
guerres de partis et ces rvolutions, qui passent et qui meurent sur son
ternit?

       *       *       *       *       *

Tout au contraire des Chinois, les Japonais, avec leur vitalit fbrile,
leur curiosit affame de toute pense nouvelle dans l'univers, furent
les premiers d'Asie avec qui Tolstoy entra en relations (ds 1890, ou
peu aprs). Il se mfiait d'eux, de leur fanatisme national et guerrier,
surtout de leur prodigieuse souplesse  s'adapter  la civilisation
d'Europe et  en pouser sur-le-champ tous les abus. On ne peut dire que
sa mfiance ait t entirement injustifie: car la correspondance assez
abondante qu'il entretint avec eux lui apporta plus d'un mcompte. Tel
qui se disait son disciple, tout en ayant la prtention de concilier son
enseignement avec le patriotisme, le dsavoua publiquement, comme le
jeune _Jokai_, rdacteur en chef du journal _Didaitschoo-lu_, en 1904,
au moment de la guerre du Japon avec la Russie. Encore plus dcevant fut
le jeune _H. S. Tamura_ qui, d'abord boulevers jusqu'aux larmes par la
lecture d'un article de Tolstoy sur la guerre russo-japonaise[341],
tremblant de tout son corps, et criant, transport, que Tolstoy est
l'unique prophte de notre temps, se laisse quelques semaines aprs
rouler par la vague de dlire patriotique, aprs la destruction de la
flotte russe par les Japonais,  Tsusima, et finit par publier contre
Tolstoy un mauvais livre qui l'attaque...

Plus solides et sincres--mais si loin de la vraie pense de
Tolstoy--ces social-dmocrates japonais, protestataires hroques contre
la guerre[342], qui crivent  Tolstoy, en septembre 1904, et  qui
Tolstoy, en les remerciant, exprime sa condamnation absolue,  la fois
de la guerre et du socialisme[343].

Mais l'esprit de Tolstoy pntrait, malgr tout, le Japon et le
labourait jusqu'au fond. Lorsqu'en 1908, pour son quatre-vingtime
anniversaire, ses amis russes s'adressrent  tous les amis du monde,
afin de publier un livre de tmoignages, _Naoshi Kato_ envoya un
intressant Essai, qui montre l'influence considrable de Tolstoy au
Japon. La plupart de ses livres religieux y avaient t traduits; vers
1902-1903, ils produisirent, dit Kato, une rvolution morale, non
seulement chez les chrtiens japonais, mais chez les bouddhistes; et de
cette commotion, un renouvellement du bouddhisme est sorti. Jusqu'alors,
la religion tait un ordre tabli et une loi du dehors. Elle prit (ou
reprit) un caractre intrieur. _Conscience religieuse_ devint,
depuis, le mot  la mode. Et certes, ce rveil du _moi_ n'tait pas sans
dangers. Il pouvait mener,--il mena, en nombre de cas,--vers de tout
autres fins que l'esprit de sacrifice et d'amour fraternel-- la
jouissance goste,  l'indiffrentisme, au dsespoir, et mme au
suicide: il y eut des catastrophes chez ce peuple vibrant qui, dans ses
crises de passion, porte toutes les doctrines aux ultimes consquences.
Mais il se forma ainsi, particulirement prs de Kioto, de petits
groupes tolstoyens qui travaillaient leur champ et professaient le pur
vangile de l'amour[344]. D'une faon gnrale, on peut dire que la vie
spirituelle au Japon a subi, en partie, l'empreinte de la personnalit
de Tolstoy. Encore aujourd'hui, subsiste au Japon une _Socit Tolstoy_,
qui publie une revue mensuelle de soixante-dix pages, intressante et
nourrie[345].

Le plus aimable exemple de ces disciples japonais est le jeune _Kenjiro
Tokutomi_, qui contribua aussi au livre du jubil de 1908. Il avait
crit, de Tokio, une lettre enthousiaste  Tolstoy, dans les premiers
mois de 1906, et Tolstoy y avait aussitt rpondu. Mais Tokutomi n'avait
pas eu la patience d'attendre la rponse: il s'tait embarqu sur le
premier bateau, pour aller le voir. Il ne savait pas un mot de russe et
trs peu d'anglais. Il arriva  Iasnaa en juillet, y demeura cinq
jours, reu avec une bont paternelle, et repartit directement pour le
Japon, couvant, tout le reste de sa vie, les grands souvenirs de cette
semaine et le lumineux sourire du vieillard. Il l'voque dans ses
charmantes pages de 1908, o parle son coeur simple et pur:

     _Je vois son sourire,  travers le brouillard des 730 jours passs
     depuis que je l'ai vu, et par-dessus les 10 000 kilomtres qui nous
     sparent._

     _Maintenant je vis dans une petite campagne, dans une chtive
     maison, avec ma femme et mon chien. Je plante des lgumes,
     j'arrache la mauvaise herbe, qui repousse sans cesse. Toute mon
     nergie et toutes mes journes se dpensent  arracher, arracher,
     arracher... Peut-tre cela tient-il  ma nature d'esprit,
     peut-tre  ce temps imparfait. Mais je suis, pleinement heureux...
     Seulement, c'est bien triste, quand on ne sait qu'crire, dans une
     occasion pareille!..._

Le petit Japonais a su, par ces simples lignes d'une humble vie
heureuse, de sagesse et de labeur, raliser beaucoup mieux l'idal de
Tolstoy et parler  son coeur que tous les doctes collaborateurs au
livre du Jubil[346].

       *       *       *       *       *

En sa qualit de Russe, Tolstoy avait de nombreuses occasions de
connatre les mahomtans,--puisque l'empire de Russie en comptait vingt
millions de sujets. Aussi tiennent-ils une large place dans sa
correspondance. Mais ils n'y apparaissent gure avant 1901. Et ce fut,
au printemps de cette anne, sa rponse au Saint-Synode et son
excommunication qui les lui conquirent. La haute et ferme parole
traversa le monde musulman comme le char d'lie. Ils n'en retinrent que
l'affirmation monothiste, o leur semblait se rpercuter la voix de
leur Prophte, et ils tchrent navement de l'annexer. Des Baschkirs de
Russie, des muftis indiens, des musulmans de Constantinople lui crivent
qu'ils ont _pleur de joie_, en lisant le dmenti public inflig par
sa main  toute la chrtient; et ils le flicitent de s'tre enfin
dlivr _de la sombre croyance  la Trinit_. Ils l'appellent leur
_frre_ et s'efforcent de le convertir tout  fait. Avec une comique
inconscience, l'un d'eux, un mufti de l'Inde, _Mohammed Sadig_, de
Kadiam, Gurdaspur, se rjouit de lui faire connatre que son nouveau
Messie islamique (un certain Chazrat Mirza Gulam Achmed) vient
d'anantir le mensonge chrtien de la Rsurrection en retrouvant au
Kaschmir le tombeau de Ijuz Azaf (Jsus), et il lui en envoie une
photo, avec le portrait de son saint rformateur.

On ne saurait imaginer l'admirable tranquillit,  peine teinte
d'ironie (ou de mlancolie), avec laquelle Tolstoy reoit ces tranges
avances. Qui ne l'a point vu dans ces controverses ne connat point la
souveraine modration o sa nature imprieuse tait arrive. Jamais il
ne se dpartit de sa courtoisie et de son calme bon sens. C'est
l'interlocuteur mahomtan qui s'emporte, qui lui prte, irrit, _un
reste des prjugs chrtiens du moyen age_[347] ou qui,  son refus de
croire en le nouveau Messie musulman, lui oppose la classification
menaante que le saint homme fait, en trois compartiments, des hommes
recevant la lumire de la vrit:

... _Les uns la reoivent par leur propre raison. Les autres par les
signes visibles et les miracles. Les troisimes par la force de l'pe._
(Exemple: le Pharaon,  qui Mose a d faire boire la mer Rouge, pour le
convaincre de son Dieu.) Car _le Prophte envoy par Dieu doit
enseigner au monde entier_[348]...

Tolstoy ne suit pas ses correspondants agressifs sur le terrain de
combat. Son noble principe est que les hommes, aimant la vrit, ne
doivent jamais appuyer sur les diffrences entre les religions et sur
leurs manques, mais sur ce qui les unit et ce qui fait leur
prix.--_C'est  quoi je m'efforce_, dit-il, _envers toutes les
religions, et notamment envers l'Islam_[349].--Il se contente de
rpondre au bouillant mufti que _le devoir de quiconque possde un
sentiment vraiment religieux est de donner l'exemple d'une vie
vertueuse_. C'est l tout ce dont nous avons besoin[350]. Il admire
Mahomet, et certaines de ses paroles l'ont ravi[351]. Mais Mahomet
n'est qu'un homme, comme le Christ. Pour que le Mahomtisme ainsi que le
Christianisme deviennent une religion juste, il faudra qu'ils renoncent
 la croyance aveugle en un homme et un livre; qu'ils admettent
seulement ce qui est en accord avec la conscience et la raison de tous
les hommes.--Mme sous la forme mesure dont il revt sa pense, Tolstoy
s'inquite toujours de ne pas froisser la foi de celui qui lui parle:

_Pardonnez si j'ai d vous blesser. On ne peut pas dire la vrit 
moiti. On doit la dire toute, ou pas du tout[352]._

Inutile d'ajouter qu'il ne convainc point ses interlocuteurs.

Du moins, il en trouve d'autres, mahomtans clairs, libraux, qui
sympathisent pleinement avec lui:--au premier rang, le clbre
grand-mufti d'gypte, le cheikh rformateur _Mohammed Abdou_[353], qui
lui adresse, du Caire, en 1904 (le 8 avril), une noble lettre, le
flicitant de l'excommunication dont il tait l'objet: car l'preuve est
la divine rcompense pour les lus. Il dit que la lumire de Tolstoy
rchauffe et rassemble les chercheurs de vrit, que leurs coeurs sont
dans l'attente de tout ce qu'il crit. Tolstoy rpond, avec une chaude
cordialit.--Il reoit aussi l'hommage de l'ambassadeur de Perse 
Constantinople, prince _Mirza Riza Chan_, dlgu  la premire
confrence de la Paix,  La Haye, en 1901.

Mais il est surtout attir par le mouvement Bhaste (ou Bbiste), dont
il entretient constamment ses correspondants. Il entre en relations
personnelles avec certains Bhastes, comme le mystrieux _Gabriel
Sacy_, qui lui crit d'gypte (1901), et qui aurait t, dit-on, un
Arabe de naissance, converti au Christianisme, puis pass au Bhasme.
Sacy lui expose son _Credo_, Tolstoy rpond (10 aot 1901) que le
_Bbisme l'intresse depuis longtemps et qu'il a lu tout ce qui lui
tait accessible  ce sujet_; il n'attache aucune importance  sa base
mystique et  ses thories; mais il croit  son grand avenir en Orient,
comme enseignement moral: _tt ou tard, le Bhasme se fondra avec
l'anarchisme chrtien_. Ailleurs, il crit  un Russe qui lui envoie un
livre sur le Bhasme qu'il a la certitude de la victoire _de tous les
enseignements religieux rationalistes, qui surgissent actuellement des
diverses confessions: Brahmanisme, Bouddhisme, Judasme,
Christianisme_. Il les voit allant toutes _vers le confluent d'une
religion unique, universellement humaine_[354].--Il a le contentement
d'apprendre que le courant bhaste a pntr en Russie, chez des
Tatares de Kazan, et il invite chez lui leur chef, Woissow, dont
l'entretien avec lui a t not par Gussev (fvrier 1909)[355].

Dans le livre du jubil, en 1908, l'Islam est reprsent par un juriste
de Calcutta, _Abdullah-al-Mamun-Suhrawardy_, qui lve  Tolstoy un
majestueux monument. Il l'appelle _yogi_ et souscrit  ses enseignements
de la Non-Violence, qu'il ne juge pas opposs  ceux de Mahomet; mais
_il faut lire le Coran, comme Tolstoy a lu la Bible, sous la lumire de
la vrit, et non dans la nue de la superstition_. Il loue Tolstoy de
n'tre pas un surhomme, un _Uebermensch_, mais le frre de tous, non pas
la lumire de l'Occident ou de l'Orient, mais lumire de Dieu, lumire
pour tous. Et, dans une lueur prophtique, il annonce que la
prdication de Tolstoy pour la Non-Violence, _mle aux enseignements
des sages de l'Inde, produira peut-tre en notre temps de nouveaux
Messies_.

       *       *       *       *       *

C'tait de l'Inde en effet que devait sortir le Verbe agissant, dont
Tolstoy fut l'annonciateur.

L'Inde tait, en cette fin du XIXe sicle, et au dbut du XXe, en
plein rveil. L'Europe ne connat pas encore,-- part une lite de
savants bien renseigns, qui ne sont pas trs presss de dispenser leur
science au commun des mortels et se cantonnent volontiers dans leur
coque linguistique, o ils se sentent  huis clos[356]--l'Europe est
encore loin d'imaginer la prodigieuse rsurrection du gnie indien qui
s'annona ds les annes 1830[357] et resplendit vers 1900. Ce fut une
floraison clatante et soudaine dans tous les champs de l'esprit. Dans
l'art, dans la science, dans la pense. Le seul nom de _Rabindranath
Tagore_ a, dtach de la constellation de sa glorieuse famille, rayonn
sur le monde. Presque en mme temps, le Vedantisme tait rnov par le
fondateur de l'_Arya-Samj_ (1875), _Dayananda Sarasvati_, celui qu'on a
nomm le _Luther hindou_; et _Keshub Chunder Sen_ faisait du
_Brahm-Samj_ un instrument de rformes sociales passionnes et un
terrain de rapprochement entre la pense chrtienne et la pense
d'Orient. Mais, surtout, le firmament religieux de l'Inde s'illuminait
de deux toiles de premire grandeur, subitement apparues,--ou
rapparues aprs des sicles, pour parler selon le grand style de
l'Inde, au sens profond[358]--ces deux miracles de l'esprit:
_Ramakrishna_ (1836-1886), le fou de Dieu, qui embrassait dans son amour
toutes les formes du Divin, et son disciple, plus puissant encore que le
matre, _Vivekananda_ (1863-1902), dont la torrentielle nergie a, pour
des sicles, rveill dans son peuple puis le Dieu d'action, le Dieu
de la Git.

La vaste curiosit de Tolstoy ne les ignora point. Il lut les traits de
_Dayananda_, que lui envoya le directeur de _The Vedic Magazine_
(Kangra, Sakaranpur), _Rama Deva_. Ds 1896, il s'tait enthousiasm des
premiers crits parus de _Vivekananda_[359], et il savourait les
Entretiens de _Ramakrishna_[360].--C'est un malheur pour l'humanit que
Vivekananda, lors de son voyage d'Europe en 1900, n'ait pas t orient
vers Iasnaa Poliana. Celui qui crit ces lignes ne peut se consoler, en
cette anne de l'Exposition Universelle o le grand _Swami_ passait 
Paris, si mal entour, de n'avoir pas t celui qui relie les deux
voyants, les deux gnies religieux de l'Europe et de l'Asie.

Ainsi que le _Swami_ de l'Inde, Tolstoy tait nourri de l'esprit de
Krishna, _seigneur de l'Amour_[361]. Et plus d'une voix de l'Inde le
saluait comme un Mahtm, un ancien _Rishi_ rincarn[362]. _Gopal
Chetti_, directeur de _The New Reformer_, qui se voua dans l'Inde aux
ides de Tolstoy, le rapproche, en son crit pour le Livre du Jubil
(1908), de Bouddh le prince qui renona; et il dit que, si Tolstoy
tait n aux Indes, il et t tenu pour un _Avatara_, un _Purusha_
(incarnation de l'Ame universelle), un _Sri-Krishna_.

Mais le courant fatal du fleuve de l'histoire allait porter Tolstoy, du
Rve en Dieu des _yogis_ au seuil de la grande action de Vivekananda et
de Gandhi,--de l'_Hind-Swaraj_.

Dtours tranges du destin! Le premier qui l'y conduisit fut l'homme
qui, plus tard, devait devenir le meilleur lieutenant du Mahtm indien,
mais qui, en ce temps, tait encore, comme Paul avant le chemin de
Damas, le violent ennemi de ces penses: _C.-R. Das_[363]... Est-il
permis d'imaginer que la voix de Tolstoy a pu contribuer  le ramener 
sa vraie mission?--A la fin de 1908, C.-R. Das tait dans le camp de la
Rvolution. Il crivit  Tolstoy, sans lui rien voiler de sa foi
violente; il combattait,  visage dcouvert, la doctrine tolstoyenne de
la Non-Rsistance; et cependant, il lui demandait un mot de sympathie
pour son journal, _Free Hindostan_. Tolstoy rpondit une trs longue
lettre, presque un trait, qui, sous le titre de _Lettre  un Indien_,
14 dcembre 1908, se rpandit dans le monde entier. Il proclamait
nergiquement la doctrine de la Non-Rsistance et de l'Amour, en
encadrant chaque partie de son argumentation dans des citations de
Krishna. Il n'apportait pas moins de vigueur dans son combat contre la
nouvelle superstition de la science que contre les anciennes
superstitions religieuses. Et il faisait aux Indiens un reproche
vhment de renier leur sagesse antique pour pouser l'erreur
d'Occident.

_On pouvait esprer, disait-il, que, dans l'immense monde
brahmano-bouddhiste et confucianiste, ce nouveau prjug scientifique
n'aurait point place, et que les Chinois, les Japonais, les Hindous,
ayant compris le mensonge religieux qui justifie la violence,
arriveraient directement  concevoir la loi de l'amour, propre 
l'humanit, qui fut promulgue avec une force si clatante par les
grands matres de l'Orient. Mais la superstition de la science, qui a
remplac celle de la religion, envahit de plus en plus les peuples de
l'Orient. Elle subjugue dj le Japon et lui prpare les pires
dsastres. Elle se rpand sur ceux qui, en Chine et dans l'Inde,
prtendent, comme vous, tre les meneurs de vos peuples. Vous invoquez,
dans notre journal, comme un principe fondamental qui doit guider
l'activit de l'Inde, l'ide suivante_:

     Resistance to agression is not simply justifiable, but imperative;
     non-resistance hurts both altruism and egoism.

... _Eh quoi! vous, membre d'un des peuples les plus religieux, vous
allez, d'un coeur lger et confiant en votre instruction scientifique,
abjurer la loi de l'amour, proclame au sein de votre peuple, avec une
clart exceptionnelle, ds l'antiquit recule!... Et vous rptez ces
stupidits que vous ont suggres les champions de la violence, les
ennemis de la vrit, les esclaves de la thologie d'abord, ensuite de
la science,--vos matres europens!_

_Vous dites que les Anglais ont asservi l'Inde, parce que l'Inde ne
rsiste pas assez  la violence par la force?--Mais c'est tout juste le
contraire! Si les Anglais ont asservi les Hindous, ce n'est que pour
cette raison que les Hindous reconnaissaient et reconnaissent encore la
violence comme principe fondamental de leur organisation sociale; ils se
soumettaient, au nom de ce principe,  leurs roitelets; au nom de ce
principe, ils ont lutt contre eux, contre les Europens, contre les
Anglais... Une Compagnie commerciale--trente mille hommes, des hommes
plutt faibles--ont asservi un peuple de deux cents millions! Dites cela
 un homme libre de prjugs! Il ne comprendra pas ce que ces mots
peuvent signifier... N'est-il pas vident, d'aprs ces chiffres mmes,
que ce ne sont pas les Anglais, mais les Hindous eux-mmes qui ont
asservi les Hindous?..._

_Si les Hindous sont asservis par la violence, c'est parce qu'eux-mmes
ont vcu de la violence, vivent  prsent de la violence et ne
reconnaissent pas la loi ternelle de l'amour, propre  l'humanit._

     Digne de piti et ignorant l'homme qui cherche ce qu'il possde et
     ignore qu'il le possde! Oui, misrable et ignorant l'homme qui ne
     connat pas le bien de l'amour qui l'entoure et que je lui ai
     donn! (Krishna).

     _L'homme n'a qu' vivre en accord avec la loi de l'amour, qui est
     propre  son coeur et qui recle en soi le principe de
     Non-Rsistance, de Non-Participation  toute violence. Alors, non
     seulement une centaine d'hommes ne pourraient asservir des
     millions, mais des millions ne pourraient asservir un seul. Ne
     rsistez pas au mal et ne prenez pas part  ce mal,  la contrainte
     de l'administration, des tribunaux, des impts, et surtout de
     l'arme!--Et rien, ni personne au monde ne pourra vous asservir!_

Une citation de Krishna termine (comme elle a commenc) cette
prdication de la Non-Rsistance faite par la Russie  l'Inde:

     Enfants, levez plus haut vos regards aveugls, et un monde
     nouveau, plein de joie et d'amour, vous apparatra, un monde de
     Raison, cr par Ma Sagesse, le seul monde rel. Alors, vous
     connatrez ce que l'amour a fait de vous, ce dont il vous a
     gratifis et ce qu'il exige de vous.

Or, cette lettre de Tolstoy tombe dans les mains d'un jeune Indien, qui
tait _homme de loi_,  Johannesburg, en Sud-Afrique. Il se nommait
Gandhi. Il en fut saisi. Il crivit  Tolstoy, vers la fin de 1909[364].
Il lui annonait la campagne de sacrifice, qu'il dirigeait depuis une
dizaine d'annes, dans l'esprit vanglique de Tolstoy[365]. Il lui
demandait l'autorisation de traduire en langue indienne la lettre 
C.-R. Das.

Tolstoy lui envoya sa bndiction fraternelle, dans le _combat de la
douceur contre la brutalit, de l'humilit et de l'amour contre
l'orgueil et la violence_. Il lut l'dition anglaise de l'_Hind
Swarj_, que Gandhi lui fit parvenir; et il pntra aussitt toute
l'importance de cette exprience religieuse et sociale:

     _La question que vous traitez, de la Rsistance passive, est de la
     plus haute valeur, non seulement pour l'Inde, mais pour toute
     l'humanit._

Il se procura la biographie de Gandhi par Joseph J. Doke[366], et il fut
captiv. Malgr la maladie, il tint  lui adresser quelques lignes
affectueuses (8 mai 1910). Et lorsqu'il se sentit rtabli il lui
adressa, de Kotschety, le 7 septembre 1910,--un mois avant sa fuite vers
la solitude et la mort,--une lettre d'une telle importance que, malgr
sa longueur, je tiens  la reproduire, presque entire,  la fin de
cette tude. Elle est et restera, aux yeux de l'avenir, l'vangile de la
Non-Rsistance et le testament spirituel de Tolstoy. Les Indiens du
Sud-Afrique la publirent en 1914, dans le _Golden Number of Indian
Opinion_, consacr  la _Rsistance passive en Sud-Afrique_[367]. Elle
fut associe au succs de leur cause,  la premire victoire politique
de la Non-Rsistance.

Par un contraste saisissant, l'Europe,  la mme heure, y rpondait par
la guerre de 1914, o elle s'entre-dvora.

Mais quand la tempte fut passe et que sa clameur sauvage, par degrs,
s'teignit, on entendit de nouveau, par del le champ de ruines, monter
comme une alouette la voix pure et ferme de Gandhi. Elle redisait, sur
un mode plus clair et plus mlodieux, la grande parole de Tolstoy, le
cantique d'espoir d'une nouvelle humanit.

      R. R.

    Mai 1927.




LETTRE CRITE PAR TOLSTOY, DEUX MOIS AVANT SA MORT, A GANDHI


    _A M. K. Gandhi, Johannesburg, Transvaal,
    Sud-Afrique._

      7 septembre 1910, Kotschety.

J'ai reu votre journal _Indian Opinion_ et je me suis rjoui de
connatre ce qu'il rapporte des Non-Rsistants absolus. Le dsir m'est
venu de vous exprimer les penses qu'a veilles en moi cette lecture.

Plus je vis--et surtout,  prsent, o je sens avec clart l'approche
de la mort--plus fort est le besoin de m'exprimer sur ce qui me touche
le plus vivement au coeur, sur ce qui me parat d'une importance
inoue: c'est  savoir que ce que l'on nomme Non-Rsistance n'est, en
fin de compte, rien autre que l'enseignement de la Loi d'amour, non
dform encore par des interprtations menteuses. L'amour, ou, en
d'autres termes, l'aspiration des mes  la communion humaine et  la
solidarit, reprsente la loi suprieure et unique de la vie... Et cela,
chacun le sait et le sent au profond de son coeur (nous le voyons le
plus clairement chez l'enfant). Il le sait aussi longtemps qu'il n'est
pas encore entortill dans la nasse de mensonge de la pense du monde.

Cette loi a t promulgue par tous les sages de l'humanit: hindous,
chinois, hbreux, grecs et romains. Elle a t, je crois, exprime le
plus clairement par le Christ, qui a dit en termes nets que cette Loi
contient toute loi et les Prophtes. Mais il y a plus: prvoyant les
dformations qui menacent cette loi, il a dnonc expressment le danger
qu'elle soit dnature par les gens dont la vie est livre aux intrts
matriels. Ce danger est qu'ils se croient autoriss  dfendre leurs
intrts par la violence, ou, selon son expression,  rendre coup pour
coup,  reprendre par la force ce qui a t enlev par la force, etc.,
etc. Il savait (comme le sait tout homme raisonnable) que l'emploi de la
violence est incompatible avec l'amour, qui est la plus haute loi de la
vie. Il savait qu'aussitt la violence admise, dans un seul cas, la loi
tait du coup abolie. Toute la civilisation chrtienne, si brillante en
apparence, a pouss sur ce malentendu et cette contradiction, flagrante,
trange, en quelques cas, voulue, mais le plus souvent inconsciente.

En ralit, ds que la rsistance par la violence a t admise, la loi
de l'amour tait sans valeur et n'en pouvait plus avoir. Et si la loi
d'amour est sans valeur, il n'est plus aucune loi, except le droit du
plus fort. Ainsi vcut la chrtient durant dix-neuf sicles. Au reste,
dans tous les temps, les hommes ont pris la force pour principe
directeur de l'organisation sociale. La diffrence entre les nations
chrtiennes et les autres n'a t qu'en ceci: dans la chrtient, la loi
d'amour avait t pose clairement et nettement, comme dans aucune autre
religion; et les chrtiens l'ont solennellement accepte, bien qu'ils
aient regard comme licite l'emploi de la violence et qu'ils aient fond
leur vie sur la violence. Ainsi, la vie des peuples chrtiens est une
contradiction complte entre leur confession et la base de leur vie,
entre l'amour, qui doit tre la loi de l'action, et la violence, qui est
reconnue sous des formes diverses, telles que: gouvernement, tribunaux
et armes, dclars ncessaires et approuvs. Cette contradiction s'est
accentue avec le dveloppement de la vie intrieure, et elle a atteint
son paroxysme en ces derniers temps.

Aujourd'hui, la question se pose ainsi: oui ou non; il faut choisir! Ou
bien admettre que nous ne reconnaissons aucun enseignement moral
religieux, et nous laisser guider dans la conduite de notre vie par le
droit du plus fort. Ou bien agir en sorte que tous les impts perus
par contrainte, toutes nos institutions de justice et de police, et
avant tout l'arme, soient abolis.

Le printemps dernier,  l'examen religieux d'un institut de jeunes
filles,  Moscou, l'instructeur religieux d'abord, puis l'archevque qui
y assistait ont interrog les fillettes sur les Dix Commandements, et
principalement sur le Cinquime: _Tu ne tueras point!_ Quand la
rponse tait juste, l'archevque ajoutait souvent cette autre question:
_Est-il toujours et dans tous les cas dfendu de tuer par la loi de
Dieu?_ Et les pauvres filles, perverties par les professeurs, devaient
rpondre et rpondaient: --_Non, pas toujours. Car dans la guerre et
pour les excutions, il est permis de tuer._--Cependant une de ces
malheureuses cratures (ceci m'a t racont par un tmoin oculaire)
ayant reu la question coutumire: --_Le meurtre est-il toujours un
pch?_--rougit et rpondit, mue et dcide: --_Toujours!_ Et  tous
les sophismes de l'archevque elle rpliqua, inbranlable, qu'il tait
interdit toujours, dans tous les cas, de tuer,--et cela dj par le
Vieux Testament: quant au Christ, il n'a pas seulement dfendu de tuer,
mais de faire du mal  son prochain. Malgr toute sa majest et son
habilet oratoire, l'archevque eut la bouche ferme, et la jeune fille
l'emporta.

Oui, nous pouvons bavarder, dans nos journaux, sur le progrs de
l'aviation, les complications de la diplomatie, les clubs, les
dcouvertes, les soi-disant oeuvres d'art, et passer sous silence ce
qu'a dit cette jeune fille! Mais nous ne pouvons pas en touffer la
pense, car tout homme chrtien sent comme elle plus ou moins
obscurment. Le socialisme, l'anarchisme, l'Arme du Salut, la
criminalit croissante, le chmage, le luxe monstrueux des riches, qui
ne cesse d'augmenter, et la noire misre des pauvres, la terrible
progression des suicides, tout cet tat de choses tmoigne de la
contradiction intrieure, qui doit tre et qui sera rsolue. Rsolue,
vraisemblablement, dans le sens de la reconnaissance de la loi d'amour
et de la condamnation de tout emploi de la violence. C'est pourquoi
votre activit, au Transvaal, qui semble pour nous au bout du monde, se
trouve cependant au centre de nos intrts; et elle est la plus
importante de toutes celles d'aujourd'hui sur la terre; non seulement
les peuples chrtiens, mais tous les peuples du monde y prendront part.

Il vous sera sans doute agrable d'apprendre que chez nous aussi, en
Russie, une agitation pareille se dveloppe rapidement, et que les refus
de service militaire augmentent d'anne en anne. Quelque faible que
soit encore chez vous le nombre des Non-Rsistants et chez nous celui
des rfractaires, les uns et les autres peuvent se dire: Dieu est avec
nous. Et Dieu est plus puissant que les hommes.

Dans la profession de foi chrtienne, mme sous la forme de
christianisme perverti qui nous est enseign, et dans la croyance
simultane  la ncessit d'armes et d'armements pour les normes
boucheries de la guerre, il existe une contradiction si criante qu'elle
doit, tt ou tard, probablement trs tt, se manifester dans toute sa
nudit. Alors il faudra ou bien anantir la religion chrtienne, sans
laquelle pourtant, le pouvoir des tats ne pourrait se maintenir, ou
bien supprimer l'arme et renoncer  tout emploi de la force, qui n'est
pas moins ncessaire aux tats. Cette contradiction est sentie par tous
les gouvernements, aussi bien par le vtre Britannique que par le ntre
Russe; et, par esprit de conservation, ils poursuivent ceux qui la
dvoilent, avec plus d'nergie que toute autre activit ennemie de
l'tat. Nous l'avons vu en Russie, et nous le voyons par ce que publie
votre journal. Les gouvernements savent bien d'o le danger le plus
grave les menace, et ce ne sont pas seulement leurs intrts qu'ils
protgent ainsi avec vigilance. Ils savent qu'ils combattent pour l'tre
ou le ne-plus-tre.

    LON TOLSTOY.




LISTE CHRONOLOGIQUE DES OEUVRES DE TOLSTOY[368]


1852

L'Enfance (1851-2).--L'Incursion.--Les Cosaques (termin en 1862).

1853

Le Journal d'un marqueur.

1854

L'Adolescence.--La Coupe en fort.

1855

Sbastopol en dcembre 1854.--Sbastopol en mai 1855.--Sbastopol en
aot 1855.

1856

Deux hussards.--Une tourmente de neige.--Une rencontre au
dtachement.--La matine d'un seigneur.--Adolescence.

1857

Albert.--Lucerne.

1858

Trois morts.

1859

Bonheur conjugal.

1860

Polikouchka.

1861

Le fileur de lin.

1862

Sur l'instruction du peuple.--Mthodes pour apprendre  lire et 
crire.--Projet d'un plan gnral pour les coles lmentaires.--ducation
et Instruction.--Progrs et dfinition de l'instruction.--Qui doit
enseigner  crire.--L'cole d'Iasnaa Poliana en novembre et
dcembre.--Sur la libre initiative et le dveloppement des coles du
peuple.--Sur l'activit sociale dans le domaine de l'instruction du
peuple.--Tikhon et Malanya (oeuvres posthumes).--Idylle.

1863

Les Dcembristes (extraits d'un roman projet).

1864-1869

Guerre et Paix.

1872

Syllabaire (Traductions de fables d'sope, Hindoues, amricaines, etc.,
contes de fes, rcits de physique, zoologie, botanique, histoire;
nouvelles (Le prisonnier du Caucase, Dieu voit la vrit); courtes
histoires; pomes piques; arithmtique; notes et guide pour le matre).

Les deux voyageurs (oeuvres posthumes).

1873

Au sujet de la famine de Samara (Lettre  l'diteur de Moscow
Vedomosty).

1874

Sur l'instruction du peuple. (Lettre  J. U. Shatiloff).--Rapport au
Comit littraire de Moscou.

1875

Nouveau Syllabaire. Quatre livres russes de lecture.--Quatre vieux
livres slaves de lecture.

1876

Anna Karenine (1873-1876).

1878

Premiers souvenirs (fragment).--Les Dcembristes (second fragment).--Les
Dcembristes (troisime fragment).

1879

Qui suis-je? (archives Tchertkoff).--Les Confessions (addition en 1882).

1880

Critique de la Thologie dogmatique.--Chapitres d'une nouvelle du temps
de Pierre Ier.--Dfense d'une petite fille.--En essayant une
plume.--Comment meurt l'amour.--Commencement d'un conte
fantastique.--Sur Rousseau.--Oasis.--Un cosaque fugitif.

1881

Concordance et traduction des Quatre vangiles.--Abrg de
l'vangile.--De quoi vivent les hommes.

1882

L'glise et l'tat.--La Non-Rsistance au mal.--Article sur le
recensement.

1884

En quoi consiste ma Foi (Ma Religion).--Prface  l'oeuvre de
Bondareff: Le triomphe de l'agriculteur, ou le travail et la
paresse.--Le journal d'un fou.

1885

Lgendes pour l'imagerie populaire: (Les deux frres et l'or; Les
petites filles plus sages que les vieux; L'ennemi rsiste, mais Dieu
persiste; Les trois ermites; Tentation du Christ; Souffrances du Christ;
Ilias; Comment un diablotin racheta un morceau de pain; Le pcheur
repentant; Le fils de Dieu; Pour une peinture de la Cne; Histoire
d'Ivan l'Imbcile).

Rcits populaires: (Les deux vieillards; Le cierge; O l'amour est, Dieu
est; Laisse le feu flamber, tu ne pourras l'teindre).

L'enseignement des douze aptres.--Socrate.--La vie de Pierre le
Publicain.--Pietr Hlebnik (Scnes dramatiques).

1886

La Puissance des Tnbres.--La mort d'Ivan Iliitch.--Que devons-nous
faire?--Que sommes-nous?--Le premier bouilleur.--Lgendes pour
l'imagerie populaire: (Faut-il beaucoup de terre pour un homme?--Un
grain gros comme un oeuf de poule).--Nicolas Palkine.--Calendrier
avec proverbes.--Sur la charit.--Sur la foi.--Sur la lutte contre le
mal (lettre  un Rvolutionnaire).--Sur la religion.--Sur les femmes.--A
la jeunesse.--Le royaume de Dieu (fragment).--Prface  une collection
Florilge.--ge (scnes dramatiques).

1887

De la vie.--Sur le sens de la vie (Rapport lu devant la Socit de
Psychologie de Moscou).--Sur la vie et la mort (Lettre 
Tchertkoff).--Marchez pendant que vous avez la lumire.--Entretiens de
gens qui ont des loisirs (Introduction  la nouvelle
prcdente).--L'ouvrier Emelian et le tambour vide.--Les trois fils
(parabole).--Pour le tableau de Makovsky: l'Acquitt.--Le travail
manuel et l'activit intellectuelle (Lettre  Romain Rolland).

1888

Sur Gogol (article non termin).

1889

Le Diable (oeuvres posthumes).--Histoire d'une ruche.--La Sonate 
Kreutzer.--Sur l'amour de Dieu et du prochain.--Appel aux
hommes-frres.--Sur l'Art ( propos de la confrence de Goltsev: La
beaut dans l'art).--Les Fruits de l'instruction (comdie).--Il est
temps de se ressaisir.--Prface  l'oeuvre de Yershoff: Souvenirs de
Sbastopol.--La fte des lumires en janv. 12.

1890

Pourquoi les hommes s'tourdissent-ils?--Quarante ans, lgende de
Kostomaroff.--Postface  la Sonate  Kreutzer.--Sur Bondareff.--Sur les
relations entre les sexes.--Sur le projet d'Henry George.--Mmoires d'un
chrtien.--Vies des Saints.--Premire ptre de Jean.--Notre Pre,
annot.--La sagesse chinoise (Grand enseignement; Livre de la Voie de la
Vrit).--Seulement le bien-tre pour tous.--Il vivait dans un village
un homme nomm Nicolas.--Prface  l'oeuvre de Tchertkoff: Un mauvais
divertissement.--Sur le suicide (Ce que signifie cet trange
phnomne).

1891

Mmoires d'une mre (OEuvres posthumes).--a cote cher (d'aprs
Maupassant).--Sur la Famine.--Sur ce qui est l'Art et ce qui n'est pas
l'Art; quand l'Art est une chose importante, et quand il est une chose
inutile (fragment).--Sur les tribunaux (oeuvres posthumes).--Le
premier chelon.--Un horloger.--Une terrible question.--Le Caf de
Surate (d'aprs Bernardin de Saint-Pierre).--Sur les moyens de venir en
aide  la population, au cas de mauvaise rcolte.

1892

Aide  ceux qui sont frapps par la famine.--Chez ceux qui sont dans le
besoin (Deux articles).--Rapport sur les secours  ceux qui sont frapps
par la famine.--Sur la Raison et la Religion (lettre au baron
Rosen).--Lettre sur le Karma.--Franoise (d'aprs Maupassant).

1893

Rapports sur les secours  ceux qui sont frapps par la famine.--Le
Salut est en vous (Le Royaume de Dieu est en vous)
(1891-3).--Christianisme et service militaire (Chapitre limin par la
censure de Le Royaume de Dieu est en vous).--La Religion et la
Morale.--Le Non-Agir.--Ce que veut l'amour.--Prface au Journal
d'Amiel.--L'esprit chrtien et le patriotisme.--Sur la question du
Libre-Arbitre.

1894

Karma (conte bouddhiste, d'aprs l'anglais).--Le jeune tsar (oeuvres
posthumes).--Sur les relations avec l'tat.--Lettre sur
l'Immortalit.--Prface aux oeuvres de Maupassant.--Prface aux contes
de Semyonoff.--Aux Italiens.

1895

Matre et Serviteur.--Trois paraboles.--Honte!--Postface au livre: La
vie et la mort de B. N. Drojgine.--Postface  l'article de P. J.
Birukoff: La perscution des chrtiens en 1895.--Lettre  un
Polonais.--Lettre  P. V. Veriguin (sur les livres et
l'imprimerie).--Sur les rves insenss.

1896

Comment lire les vangiles et o rside leur essence.--Carthago delenda
est (premier article).--Au peuple chinois (inachev).--Sur la
Non-Rsistance.--Sur la supercherie de l'glise.--Le patriotisme et la
paix.--Lettre aux libraux.--Les rapports avec l'ordre existant du
gouvernement.--L'approche de la fin.--L'enseignement chrtien.--Postface
 l'appel: Au secours!

1897

Qu'est-ce que l'art?--Lettre  l'diteur d'un journal sudois, pour que
le prix Nobel soit attribu aux Doukhobors.--J'ai vcu plus de cinquante
ans de vie consciente.

1898

Appel pour l'aide aux Doukhobors.--Les deux guerres.--Famine ou
non-famine.--Carthago delenda est (deuxime article).--Le pre Serge
(oeuvres posthumes).--Prface  l'article de Carpenter: La Science
contemporaine.--A l'diteur de Russkiya Vedomosty (avec une lettre de
Sokoloff).

1899

Rsurrection.--Sur l'ducation religieuse.--Lettre  un
officier.--Lettre  un Sudois, au sujet de la Confrence de la Paix, 
la Haye.

1900

O est l'issue?--L'esclavage de notre temps.--Le cadavre vivant.--Tu ne
tueras point.--Lettre aux Doukhobors migrs au Canada.--Le faut-il
ainsi?--Le patriotisme et le gouvernement.--Deux versions diffrentes du
conte de la Ruche (oeuvres posthumes).--Prface au livre: Anatomie de
la pauvret.

1901

L'unique moyen.--Qui a raison?--Aux jeunes gens oisifs.--Un appel du
peuple travailleur russe  l'autorit.--Sur la tolrance
religieuse.--Raison, foi, prire (trois articles).--Rponse au
Synode.--Carnet de l'officier.--Carnet du soldat.--Sur l'Alliance
franco-russe (lettre).--Au tsar et  ses conseillers (premier
article).--Sur l'ducation (lettre  P. J. Birukoff).--Lettre  un
journal bulgare.--Prface au conte de Polenz: Le paysan.

1902

Appel au clerg.--La lumire luit dans les tnbres, drame (oeuvres
posthumes).--Qu'est-ce que la religion, et en quoi consiste son
essence.--La destruction de l'enfer et son rtablissement.--Aux
travailleurs.

1903

Sur Shakespeare et le Drame.--Aprs le Bal (oeuvres posthumes).--Le
roi assyrien Assarhadon.--Le travail, la mort et la maladie.--Trois
questions.--Aux rformateurs politiques.--Sur la conception d'une source
spirituelle (corrig en 1908).--Sur le travail physique.--Lettre sur le
Karma ( Sysuyeff).--C'est vous! (adaptation de l'allemand).

1904

Souvenirs d'enfance (1903, 1904, et quelques pages en
1906).--Hadji-Mourad (1896-8, 1901-4) (oeuvres posthumes).--Le faux
coupon (1903-4).--Harrison et la non-rsistance au mal par la
violence.--Qui suis-je?--Penses d'hommes sages.--Ressaisissez-vous!
(corrig  nouveau en 1906-7).--Postface au livre de Tchertkoff: Notre
rvolution.

1905

Cycles de lectures.--Buddh.--Divin et
humain.--Lamennais.--Pascal.--Pierre Heltchitsky.--Le procs de
Socrate.--Korney Vassiliyeff.--Prire.--Nouvelle prface 
l'enseignement des Douze Aptres.--Prface au Bien-Aim de
Tchertkoff.--Une seule chose est ncessaire.--Alexis le Pot (oeuvres
posthumes).--La fin d'un monde.--Le grand Crime.--Sur le mouvement
social en Russie.--Comment et pourquoi devons-nous vivre.--La baguette
verte (deux versions).--La vraie libert (lettre  un paysan,--corrig
en 1907).

1906

Le pre Vassily (oeuvres posthumes).--Sur le sens de la Rvolution
Russe.--Appel au peuple russe (gouvernement, rvolutionnaires et
masses).--Sur le service militaire.--Sur la guerre.--Une seule solution
possible de la question de la terre.--Sur le catholicisme ( Paul
Sabatier).--Lettre  un Chinois.--Prface aux Problmes sociaux de
Henry George.--Notes posthumes de l'ermite Theodor Kouzmich (oeuvres
posthumes).--Ce que j'ai vu en rve (oeuvres posthumes).--Qu'y a-t-il
 faire?--Au tsar et  ses conseillers (deuxime article).

1907

Conversations avec des enfants sur les questions morales.--Prface aux
Penses choisies de La Bruyre, La Rochefoucauld, Vauvenargues,
Montesquieu, et courtes esquisses biographiques.--Aimez-vous les uns les
autres.--Tu ne tueras personne.--Sur les comprhensions de la
vie.--Premire rencontre avec Ernest Crosby.--Pourquoi les nations
chrtiennes, et le peuple Russe en particulier, sont actuellement dans
une situation misrable.

1908

Je ne puis plus me taire.--Cycle de lectures (corrig et
amplifi).--Aphorismes pour son portrait.--Bienfaits de l'amour.--Le
loup (conte pour les enfants).--Souvenirs du procs d'un soldat (lettre
 P. J. Birukoff).--La loi de violence et la loi d'amour.--Qui sont les
meurtriers? (oeuvres posthumes).--Sur l'annexion de la
Bosnie-Herzgovine par l'Autriche.--Rponse aux flicitations du
Jubil.--

Lettre  un Hindou.--Prface  l'Album des Peintures d'Orloff.--Prface
au conte de V. Morozoff: Pour une parole.--Prface  la nouvelle de A.
J. Ertel: Jardinage.--Pouvoir de l'enfance (d'aprs Victor
Hugo).--Sur le procs de Molochnikoff.--L'enseignement du Christ adapt
pour les enfants.

1909

Il n'y a pas de coupable, au monde (premire version).--Isidore le
prtre rgulier (oeuvres posthumes).--O est la principale tche d'un
ducateur (conversations avec les instituteurs des coles
lmentaires).--Sagesse des enfants (oeuvres posthumes).--Lettre au
Congrs de la Paix.--Le seul commandement.--Sur l'arrt de
Gusseff.--Pour tous les jours.--Sur l'ducation (lettre  V. F.
Bulgakoff).--Charge invitable.--Sur la pendaison.--Sur les points de
repre.--Sur Gogol.--Sur l'tat.--Sur la Science.--Sur la
jurisprudence.--Rponse  une femme Polonaise.--Arrtez, et pensez, pour
l'amour de Dieu!--Sur un article de Struve.--Lettre  un
Vieux-Croyant.--Lettre  un Rvolutionnaire.--Au sujet de la visite du
fils d'Henry George.--Il est temps de comprendre.--Salut  ceux qui ont
souffert pour l'amour de la Vrit.--Le passant et le paysan.--Les
chants du village.--Entretien du pre et du fils (adaptation de
l'allemand).--Conversation avec un voyageur.--L'htellerie (parabole
pour les enfants).--Article aux journaux, sur les lettres d'abus.--La
peine capitale et la chrtient.

1910

Trois jours au village.--La voie de la vie.--Hodynka.--Toutes les
qualits viennent d'elle, comdie.--Sur la folie.--Au Congrs Slave, 
Sofia.--Terre fertile.--Non prmdit.--Supplment  la Lettre au
Congrs de la Paix.--Il n'y a pas de coupable au monde (deuxime
version).--Conte pour les enfants.--Philosophie et Religion
(rminiscences de N. Y. Grot).--Sur le socialisme (inachev).--Les
moyens efficaces.




TABLE DES MATIRES


                                                                   Pages.

_La lumire qui vient de s'teindre_                                   1

Histoire de mon Enfance                                               22

Les rcits du Caucase                                                 25

Les Cosaques                                                          27

Rcits de Sbastopol                                                  35

Trois Morts                                                           50

Bonheur Conjugal                                                      54

Guerre et Paix                                                        61

Anna Karnine                                                         71

Les Confessions et la crise religieuse                                81

La crise sociale: Que devons-nous faire?                              96

La critique de l'Art                                                 111

Les Contes Populaires                                                132

La Puissance des Tnbres                                            134

La Mort d'Ivan Iliitch                                               137

La Sonate  Kreutzer                                                 139

Rsurrection                                                         148

Les ides sociales de Tolsto                                        156

_Sa figure avait pris les traits dfinitifs_                         175

_Le combat tait termin_                                            194


NOTES SUR LES OEUVRES POSTHUMES

Les oeuvres posthumes de Tolstoy                                   206

La rponse de l'Asie  Tolstoy                                       214

Lettre crite par Tolstoy, deux mois avant sa mort, 
Gandhi                                                               232

Liste chronologique des OEuvres de Tolstoy                         236

COULOMMIERS IMPRIMERIE PAUL BRODARD 11541-1-29.




NOTES:

[1] A part quelques interruptions,--une surtout, assez longue, entre
1865 et 1878.

[2] Pour sa remarquable biographie de _Lon Tolsto: Vie et OEuvre,
Mmoires, Souvenirs, Lettres, Extraits du Journal intime, Notes et
Documents biographiques_ runis, coordonns et annots par P. BIRUKOV,
reviss par Lon Tolsto, traduits sur le manuscrit par J.-W.
Bienstock,--4 vol. d. du _Mercure de France_.

C'est le recueil de documents le plus important sur la vie et l'oeuvre
de Tolsto. J'y ai abondamment puis.

[3] Il fit aussi les campagnes napoloniennes et fut prisonnier en
France pendant les annes 1814-1815.

[4] _Enfance_, chap. II.

[5] _Enfance_, chap. XXVII.

[6] Iasnaa Poliana, dont le nom signifie _la Clairire claire_, est un
petit village au sud de Moscou,  quelques lieues de Toula, dans une
des provinces les plus foncirement russes. Les deux grandes rgions de
la Russie, dit M. A. Leroy-Beaulieu, la rgion des forts et celle des
terres de culture s'y touchent et s'y enchevtrent. Aux environs ne se
rencontrent ni Finnois, ni Tatars, ni Polonais, ni Juifs, ni
Petits-Russiens. Ce pays de Toula est au coeur mme de la Russie.

(A. Leroy-Beaulieu: _Lon Tolsto_, Revue des Deux Mondes, 15 dc.
1910.)

[7] Tolsto l'a dpeint dans _Anna Karnine_, sous les traits du frre
de Levine.

[8] Il crivit _le Journal d'un Chasseur_.

[9] En ralit, elle tait une parente loigne. Elle avait aim le pre
de Tolsto, et elle en avait t aime; mais, comme Sonia dans _Guerre
et Paix_, elle s'tait efface.

[10] _Enfance_, chap. XII.

[11] N'a-t-il pas prtendu, dans des notes autobiographiques (dates de
1878), qu'il se rappelait les sensations de l'emmaillotement et du bain
d'enfant dans le baquet! (Voir _Premiers Souvenirs_. Une traduction
franaise en a t publie dans le mme volume que _Matre et
Serviteur_.)

Le grand pote suisse Carl Spitteler a, lui aussi, t dou de cet
extraordinaire pouvoir d'voquer ses images du seuil de la vie. Il a
consacr tout un livre (_Meine frhesten Erlebnisse_)  ses toutes
premires annes d'enfance.

[12] _Premiers Souvenirs._

[13] De 1842  1847.

[14] Nicolas, plus g que Lon de cinq ans, avait dj termin ses
tudes en 1844.

[15] Il aimait les conversations mtaphysiques d'autant plus, dit-il,
qu'elles taient plus abstraites et qu'elles arrivaient  un tel degr
d'obscurit que, croyant dire ce qu'on pense, on dit tout autre chose.
(_Adolescence_, XXVII.)

[16] _Adolescence_, XIX.

[17] Surtout dans ses premires oeuvres, dans les _Rcits de
Sbastopol_.

[18] C'tait le temps o il lisait Voltaire et y trouvait plaisir.
(_Confessions_, 1.)

[19] _Confessions_, 1, trad. J.-W. Bienstock.

[20] _Jeunesse_, III.

[21] En mars-avril 1847.

[22] Tout ce que fait l'homme, il le fait par amour-propre, dit
Nekhludov dans _Adolescence_.

En 1853, Tolsto note, dans son _Journal_: Mon grand dfaut: l'orgueil.
Un amour-propre immense, sans raison... Je suis si ambitieux que si
j'avais  choisir entre la gloire et la vertu (que j'aime), je crois
bien que je choisirais la premire.

[23] Je voulais que tous me connussent et m'aimassent. Je voulais que
rien qu'en entendant mon nom, tous fussent frapps d'admiration et me
remerciassent. (_Jeunesse_, III.)

[24] D'aprs un portrait de 1848, quand il avait vingt ans (reproduit
dans le premier volume de _Vie et OEuvre_).

[25] Je m'imaginais qu'il n'y avait pas de bonheur sur terre pour un
homme qui avait, comme moi, le nez si large, les lvres si grosses et
les yeux si petits. (_Enfance_, XVII.) Ailleurs, il parle avec
dsolation de ce visage sans expression, ces traits veules, mous,
indcis, sans noblesse, rappelant les simples moujiks, ces mains et ces
pieds trop grands. (_Jeunesse_, I.)

[26] Je partageais l'humanit en trois classes: les hommes comme il
faut, les seuls dignes d'estime; les hommes non comme il faut, dignes de
mpris et de haine; et la plbe: elle n'existait pas. (_Jeunesse_,
XXXI.)

[27] Surtout pendant un sjour  Saint Ptersbourg, en 1847-8.

[28] _Adolescence_, XXVII.

[29] Entretiens avec M. Paul Boyer (_Le Temps_), 28 aot 1901.

[30] Nekhludov figure aussi dans _Adolescence_ et _Jeunesse_ (1854),
dans _une Rencontre au Dtachement_ (1856), _le Journal d'un Marqueur_
(1856), _Lucerne_ (1857) et _Rsurrection_ (1899).--Il faut remarquer
que ce nom dsigne des personnages diffrents. Tolsto n'a pas cherch 
lui conserver le mme aspect physique, et Nekhludov se tue,  la fin du
_Journal d'un Marqueur_. Ce sont des incarnations diverses de Tolsto,
dans ce qu'il a de meilleur et de pire.

[31] _La Matine d'un Seigneur_, t. II des _OEuvres compltes_, trad.
de J.-W. Bienstock.

[32] Elle est contemporaine des rcits d'_Enfance_.

[33] 11 juin 1851, au camp fortifi de Star-Iourt, dans le Caucase.

[34] _Journal_, trad. J.-W. Bienstock.

[35] _Ibid._, juillet 1851.

[36] Lettre  sa tante Tatiana, janvier 1852.

[37] Un portrait de 1851 montre dj le changement qui s'accomplit dans
l'me. La tte est leve, la physionomie s'est un peu claircie, les
cavits des yeux sont moins sombres, les yeux gardent leur fixit
svre, et la bouche entr'ouverte, qu'ombre une moustache naissante, est
morose; il y a toujours quelque chose d'orgueilleux et de dfiant, mais
bien plus de jeunesse.

[38] Les lettres qu'il crit alors  sa tante Tatiana sont pleines
d'effusions et de larmes. Il est, comme il le dit, _Liova-riova_, Lon
le pleurnicheur (6 janvier 1852).

[39] _La Matine d'un Seigneur_ est le fragment d'un projet de _Roman
d'un propritaire russe_. _Les Cosaques_ forment la premire partie d'un
grand roman du Caucase. L'immense _Guerre et Paix_ n'tait, dans la
pense de l'auteur, qu'une sorte de prambule  une pope
contemporaine, dont les _Dcembristes_ devaient tre le centre.

[40] Le plerin Gricha, ou la mort de la mre.

[41] Dans une lettre  M. Birukov.

[42] _La Matine d'un Seigneur_ ne fut acheve qu'en 1855-6.

[43] _Les deux Vieillards_ (1885).

[44] L'_Incursion_, t. III des _OEuvres compltes_.

[45] T. III des _OEuvres compltes_.

[46] T. IV des _OEuvres compltes_.

[47] Bien qu'ils aient t termins beaucoup plus tard, en 1860, 
Hyres (ils ne parurent qu'en 1863), le gros de l'oeuvre est de cette
poque.

[48] _Les Cosaques_, t. III des _OEuvres compltes_.

[49] Peut-tre, dit Olnine, amoureux de la jeune Cosaque, aim-je en
elle la Nature... En l'aimant, je me sens faire partie indivise de la
Nature.

Souvent, il compare celle qu'il aime  la Nature.

Elle est, comme la Nature, gale, tranquille et taciturne.

Ailleurs, il rapproche l'aspect des montagnes lointaines et de cette
femme majestueuse.

[50] Ainsi, dans la lettre d'Olnine  ses amis de Russie.

[51] En franais dans le texte.

[52] Il rajoute,  la fin de sa lettre:

Comprenez-moi bien!... J'estime que, sans la religion, l'homme ne peut
tre ni bon, ni heureux; je voudrais la possder plus que toute autre
chose au monde; je sens que mon coeur se dessche sans elle... Mais je
ne crois pas. C'est la vie qui cre chez moi la religion, et non la
religion la vie... Je sens en ce moment une telle scheresse dans le
coeur qu'il me faut possder une religion. Dieu m'aidera. Cela
viendra... La nature est pour moi le guide qui mne  la religion,
chaque me a son chemin diffrent et inconnu; on ne le trouve qu'en ses
profondeurs...

[53] _Journal_, trad. J.-W. Bienstock.

[54] On retrouve aussi cette manire dans _la Coupe en fort_, termine
 la mme poque. Par exemple: Il y a trois sortes d'amour: 1 l'amour
esthtique; 2 l'amour dvou; 3 l'amour actif, etc. (_Jeunesse._)--Ou
bien: Il y a trois sortes de soldats: 1 les soumis; 2 les
autoritaires; 3 les fanfarons,--qui se subdivisent eux-mmes en: _a_,
soumis de sang-froid; _b_, soumis empresss; _c_, soumis qui boivent,
etc.. (_Coupe en fort._)

[55] _Jeunesse_, XXXII (vol. II des _OEuvres compltes_).

[56] Envoy  la revue le _Sovrmennik_, et publi aussitt.

[57] Tolsto y est revenu, beaucoup plus tard, dans ses _Entretiens_
avec son ami Tnromo. Il lui a racont notamment une crise de terreur
qui le prit, une nuit qu'il tait couch dans le logement creus en
plein rempart, sous le blindage. On trouvera cet _pisode de la guerre
de Sbastopol_ dans le volume intitul _les Rvolutionnaires_, trad.
J.-W. Bienstock.

[58] Un peu plus tard, Droujinine le mettra amicalement en garde contre
ce danger: Vous avez une tendance  la finesse excessive de l'analyse;
elle peut se transformer en un grand dfaut. Parfois, vous tes prt 
dire: chez un tel, le mollet indiquait son dsir de voyager aux Indes...
Vous devez refrner ce penchant, mais ne l'touffer pour rien au monde.
(Lettre de 1856, cite par P. Birukov.)

[59] T. IV des _OEuvres compltes_, p. 82-83.

[60] Que la censure mutila.

[61] 2 septembre 1855, trad. J-W. Bienstock.

[62] Son amour-propre se confondait avec sa vie; il ne voyait pas
d'autre alternative: tre le premier, ou se dtruire... Il aimait  se
trouver le premier parmi les hommes auxquels il se comparait.

[63] En 1889, Tolsto, crivant une prface aux _Souvenirs de Sbastopol
par un officier d'artillerie_, A.-J. Erchov, revint en pense sur ces
scnes. Tout souvenir hroque en avait disparu. Il ne se rappelait plus
que la peur qui dura sept mois,--la double peur: celle de la mort et
celle de la honte,--l'horrible torture morale. Tous les exploits du
sige, pour lui, se rsumaient en ceci: avoir t de la chair  canon.

[64] Suars: _Tolsto_, d. de l'_Union pour l'Action morale_, 1899
(rdit, aux _Cahiers de la Quinzaine_, sous le titre: _Tolsto
vivant_).

[65] Tourgueniev se plaint, dans une conversation, du stupide orgueil
nobiliaire de Tolsto, de sa fanfaronnade de Junker.

[66] Un trait de mon caractre, bon ou mauvais, mais qui me fut
toujours propre, c'est que, malgr moi, je m'opposais toujours aux
influences extrieures pidmiques... J'avais une rpulsion pour le
courant gnral. (Lettre  P. Birukov.)

[67] Tourgueniev.

[68] Grigorovitch.

[69] Eugne Garchine: _Souvenirs sur Tourgueniev_, 1883. Voir _Vie et
OEuvre_ de Tolsto par Birukov.

[70] La plus violente, qui amena entre eux une brouille dcisive, eut
lieu en 1861. Tourgueniev faisait montre de ses sentiments
philanthropiques et parlait des oeuvres de bienfaisance dont
s'occupait sa fille. Rien n'irritait plus Tolsto que la charit
mondaine.

--Je crois, dit-il, qu'une jeune fille bien habille, qui tient sur ses
genoux des guenilles sales et puantes, joue une scne thtrale qui
manque de sincrit.

La discussion s'envenima. Tourgueniev, hors de lui, menaa Tolsto de le
souffleter. Tolsto exigea une rparation, sur l'heure, un duel au
fusil. Tourgueniev, qui avait aussitt regrett son emportement, envoya
une lettre d'excuses. Mais Tolsto ne pardonna point. Prs de vingt ans
plus tard, comme on le verra par la suite, ce fut lui qui demanda
pardon, en 1878, alors qu'il abjurait toute sa vie passe et humiliait 
plaisir son orgueil devant Dieu.

[71] _Confessions_, t. XIX des _OEuvres compltes_, trad. J.-W.
Bienstock.

[72] Il n'y avait, dit-il, aucune diffrence entre nous et un asile
d'alins. Mme  cette poque, je le souponnais vaguement; mais, comme
font tous les fous, je traitais chacun de fou, except moi. (_Ibid._)

[73] Voir sur cette priode ses charmantes lettres, si juvniles  sa
jeune tante la comtesse Alexandra A. Tolsto (_Briefwechsel mit der
Grfin A. A. Tolsto_, publ. par Ludwig Berndt, nouvelle dition
augmente, Rotapfelverlag, Zrich, 1926.)

[74] _Confessions._

[75] _Journal du prince D. Nekhludov_, _Lucerne_, t. V. des _OEuvres
compltes_.

[76] Passant de Suisse en Russie, sans transition, il dcouvre que _la
vie en Russie est un ternel tourment!_...

C'est bon qu'il y ait un refuge dans le monde de l'art, de la posie et
de l'amiti. Ici, personne ne me trouble... Je suis seul, le vent hurle;
dehors il fait froid, sale; je joue misrablement un _andante_ de
Beethoven, avec des doigts gourds, et je verse des larmes d'motion; ou
je lis dans _L'Iliade_; ou j'imagine des hommes, des femmes, je vis avec
eux; je barbouille du papier, ou je songe, comme maintenant, aux tres
aims... (Lettre  la comtesse A. A. Tolsto, 18 aot 1857).

[77] _Journal du prince D. Nekhludov._

[78] Il fit dans ce voyage la connaissance,  Dresde, d'Auerbach qui
avait t son premier inspirateur pour l'instruction du peuple; 
Kissingen, de Froebel;  Londres, de Herzen;  Bruxelles, de Proudhon,
qui semble l'avoir beaucoup frapp.

[79] Surtout en 1861-62.

[80] _L'ducation et la culture._--Voir _Vie et OEuvres_ de Tolsto,
t. II.

[81] Tolsto a expos ces thories dans la revue _Iasnaa Poliana_, 1862
(t. XIII des _OEuvres compltes_).--Sur _Tolsto ducateur_, voir
l'excellent livre de Charles Baudouin, Neuchtel et Paris, 1920.

[82] T. IV des _OEuvres compltes_.

[83] T. V des _OEuvres compltes_.

[84] _Ibid._

[85] T. VI des _OEuvres compltes_.

[86] Discours sur la _Supriorit de l'lment artistique dans la
littrature sur tous ses courants temporaires_.

[87] Il lui opposait ses propres exemples, le vieux postillon des _Trois
Morts_.

[88] On remarquera que dj un autre frre de Tolsto, Dmitri, tait
mort de phtisie, en 1856. Tolsto lui-mme se croyait atteint, en 1856,
en 1862 et en 1871. Il tait, comme il l'crit, le 28 octobre 1852,
d'une complexion forte, mais d'une sant faible. Constamment, il
souffrait de refroidissements, de maux de gorge, de maux de dents, de
maux d'yeux, de rhumatismes. Au Caucase, en 1852, il devait, deux jours
par semaine au moins, garder la chambre. La maladie l'arrte, plusieurs
mois, en 1854, sur la route de Silistrie  Sbastopol. En 1856, il est
srieusement malade de la poitrine,  Iasnaa. En 1862, par crainte de
la phtisie, il va faire une cure de koumiss  Samara, chez les Bachkirs,
et il y retournera presque chaque anne, aprs 1870. Sa correspondance
avec Fet est pleine de ces proccupations. Cet tat de sant fait mieux
comprendre l'obsession de sa pense par la mort. Plus tard, il parlait
de la maladie, comme de sa meilleure amie:

_Quand on est malade, il semble qu'on descende une pente trs douce,
qui,  un certain point, est barre par un rideau, lger rideau de
lgre toffe: en de, c'est la vie; au del, c'est la mort. Combien
l'tat de maladie l'emporte, en valeur morale, sur l'tat de sant! Ne
me parlez pas de ces gens qui n'ont jamais t malades! Ils sont
terribles, les femmes surtout. Une femme bien portante, mais c'est une
vraie bte froce!_ (Entretiens avec M. Paul Boyer, _le Temps_, 27 aot
1901.)

[89] 17 octobre 1860, lettre  Fet (_Correspondance indite_, p. 27-30).

[90] crit  Bruxelles en 1861.

[91] Une autre nouvelle de cette poque, un simple rcit de voyage, qui
voque des souvenirs personnels, _la Tourmente de Neige_ (1856), a une
grande beaut d'impressions potiques et quasi-musicales. Tolsto en a
repris un peu le cadre, plus tard, pour _Matre et Serviteur_ (1895).

[92] T. V des _OEuvres compltes_.

[93] Quand il tait enfant, il avait, dans un accs de jalousie, fait
tomber d'un balcon celle qui devait devenir madame Bers,--sa petite
camarade de jeux, alors ge de neuf ans. Elle en resta longtemps
boiteuse.

[94] Voir dans _Bonheur Conjugal_ la dclaration de Serge:

Supposez un monsieur A, un homme vieux qui a vcu, et une dame B,
jeune, heureuse, qui ne connat encore ni les hommes ni la vie. Par
suite de diverses circonstances de famille, il l'aimait comme une fille,
et ne pensait pas pouvoir l'aimer autrement..., etc.

[95] Peut-tre mettait-il aussi dans son oeuvre les souvenirs d'un
roman d'amour, bauch  Iasnaa en 1856, avec une jeune fille, trs
diffrente de lui, trs frivole et mondaine, qu'il finit par laisser,
bien qu'ils fussent sincrement pris l'un de l'autre.

[96] De 1857  1861.

[97] _Journal_, octobre 1857, trad. Bienstock.

[98] Lettre  Fet, 1863 (_Vie et OEuvre de Tolsto_).

[99] _Confessions_, trad. Bienstock.

[100] Le bonheur de famille m'absorbe tout entier. (5 janvier
1863.)--Je suis si heureux! si heureux! Je l'aime tant! (8 fvrier
1863.)--Voir _Vie et OEuvre_.

[101] Elle avait crit quelques nouvelles.

[102] Elle recopia, dit-on, sept fois _Guerre et Paix_.

[103] Aussitt aprs son mariage, Tolsto suspendit ses travaux
pdagogiques, coles et revue.

[104] Ainsi que sa soeur Tatiana, intelligente et artiste, dont
Tolsto aimait beaucoup l'esprit et le talent musical.

Tolsto disait: J'ai pris Tania (Tatiana), je l'ai pile avec Sonia
(Sophie Bers, comtesse Tolsto), et il en est sorti Natacha. (Cit par
Birukov.)

[105] L'installation de Dolly dans la maison de campagne
dlabre;--Dolly et les enfants;--beaucoup de dtails de toilette;--sans
parler de certains secrets de l'me fminine, que l'intuition d'un homme
de gnie n'et peut-tre pas suffi  pntrer, si une femme ne les lui
avait trahis.

[106] Indice caractristique de la mainmise sur l'esprit de Tolsto par
le gnie crateur: son _Journal_ s'interrompt, treize ans, depuis le 1er
novembre 1865, en pleine composition de _Guerre et Paix_. L'gosme
artistique fait taire le monologue de la conscience.--Cette poque de
cration est aussi une poque de forte vie physique. Tolsto est fou de
la chasse. A la chasse, j'oublie tout... (Lettre de 1864.)--A une de
ces chasses  cheval, il se cassa le bras (septembre 1864), et ce fut
pendant sa convalescence qu'il dicta les premires parties de _Guerre et
Paix_.--En revenant de mon vanouissement, je me suis dit: Je suis un
artiste. Et je le suis, mais un artiste isol. (Lettre  Fet, 23
janvier 1865.) Toutes les lettres de cette poque, crites  Fet,
exultent de joie cratrice. Je regarde comme un essai de plume, dit-il,
tout ce que j'ai publi jusqu' ce jour. (_Ibid._)

[107] Dj, parmi les oeuvres qui exercrent une influence sur lui,
entre vingt et trente-cinq ans, Tolsto indique:

Goethe: _Hermann et Dorothe_... Influence trs grande.

Homre: _Iliade_ et _Odysse_ (en russe)... Influence trs grande.

En juin 1863, il note dans son _Journal_:

Je lis Goethe, et plusieurs ides naissent en moi.

Au printemps de 1865, Tolsto relit Goethe, et il nomme _Faust_ la
posie de la pense, la posie qui exprime ce que ne peut exprimer aucun
autre art.

Plus tard, il sacrifia Goethe, comme Shakespeare,  son Dieu. Mais il
resta fidle  son admiration pour Homre. En aot 1857, il lisait, avec
un gal saisissement, l'_Iliade_ et l'_vangile_. Et, dans un de ses
derniers livres, le pamphlet contre _Shakespeare_ (1903), c'est Homre
qu'il oppose  Shakespeare, comme exemple de sincrit, de mesure et
d'art vrai.

[108] Les deux premires parties de _Guerre et Paix_ parurent en
1865-66, sous le titre de _l'Anne 1805_.

[109] Tolsto commena l'oeuvre, en 1863, par _les Dcembristes_, dont
il crivit trois fragments (publis dans le t. VI des _OEuvres
compltes_). Mais il s'aperut que les fondations de son difice
n'taient pas suffisamment assures; et, creusant plus avant, il arriva
 l'poque des guerres napoloniennes, et crivit _Guerre et Paix_. La
publication commena en janvier 1865 dans le _Rousski Viestnik_; le
sixime volume fut termin en automne 1869. Alors Tolsto remonta le
cours de l'histoire; et il conut le projet d'un roman pique sur Pierre
le Grand, puis d'un autre: _Mirovitch_, sur le rgne des impratrices du
XVIIIe sicle et de leurs favoris. Il y travailla, de 1870  1873,
s'entourant de documents, bauchant plusieurs scnes; mais ses scrupules
ralistes l'y firent renoncer: il avait conscience de n'arriver jamais 
ressusciter d'une faon assez vridique l'me de ces temps
loigns.--Plus tard, en janvier 1876, il eut l'ide d'un nouveau roman
sur l'poque de Nicolas I; puis il se remit aux _Dcembristes_, avec
passion, en 1877, recueillant les tmoignages des survivants et visitant
les lieux de l'action. Il crit, en 1878,  sa tante, la comtesse A.-A.
Tolsto: Cette oeuvre est pour moi si importante! Vous ne pouvez vous
imaginer combien c'est important pour moi; aussi important que l'est
pour vous votre foi. Je voudrais dire: encore plus. (_Corresp.
indite_, p. 9.)--Mais il s'en dtacha,  mesure qu'il approfondissait
le sujet: sa pense n'y tait plus. Dj, le 17 avril 1879, il crivait
 Fet: Les Dcembristes? Dieu sait o ils sont!... Si j'y pensais, si
j'crivais, je me flatte de l'espoir que l'odeur seule de mon esprit
serait insupportable  ceux qui tirent sur les hommes, pour le bien de
l'humanit. (_Ibid._, p. 132.)--A cette heure de sa vie, la crise
religieuse tait commence: il allait brler toutes ses idoles
anciennes.

[110] La premire traduction franaise de _Guerre et Paix_, compose 
Saint-Ptersbourg, date de 1879. Mais la premire dition franaise est
de 1885, en 3 volumes, chez Hachette. Tout rcemment, une nouvelle
traduction, intgrale, en 6 volumes, vient d'tre publie dans les
_OEuvres compltes_ (t. VII-XII).

[111] Pierre Besoukhov, qui a pous Natacha, sera un Dcembriste. Il a
fond une socit secrte pour veiller au bien gnral, une sorte de
_Tugendbund_. Natacha s'associe  ses projets, avec exaltation. Denissov
ne comprend rien  une rvolution pacifique; mais il est tout prt  une
rvolte arme. Nicolas Rostov a gard son loyalisme aveugle de soldat.
Lui, qui disait, aprs Austerlitz: Nous n'avons qu'une chose  faire:
remplir notre devoir, nous battre et ne jamais penser, il s'irrite
contre Pierre, et il dit: Mon serment avant tout! Si on m'ordonnait de
marcher contre toi, avec mon escadron, je marcherais et je frapperais.
Sa femme, la princesse Marie, l'approuve. Le fils du prince Andr, le
petit Nicolas Bolkonsky, g de quinze ans, dlicat, maladif et
charmant, aux grands yeux, aux cheveux d'or, coute fivreusement la
discussion; tout son amour est pour Pierre et pour Natacha; il n'aime
gure Nicolas et Marie; il a un culte pour son pre, qu'il se rappelle 
peine; il rve de lui ressembler, d'tre grand, d'accomplir quelque
chose de grand,--quoi? il ne sait... Quoi qu'ils disent, je le ferai...
Oui, je le ferai. Lui-mme m'aurait approuv.--Et l'oeuvre se termine
par un rve de l'enfant, qui se voit sous la forme d'un grand homme de
Plutarque, avec l'oncle Pierre, prcd de la Gloire, et suivi d'une
arme.--Si _les Dcembristes_ avaient t crits alors, nul doute que le
petit Bolkonsky n'en et t un des hros.

[112] J'ai dit que les deux familles Rostov et Bolkonski, dans _Guerre
et Paix_, rappellent par beaucoup de traits la famille paternelle et
maternelle de Tolsto. Nous avons vu aussi s'annoncer dans les rcits du
Caucase et de Sbastopol plusieurs types de soldats et d'officiers de
_Guerre et Paix_.

[113] Lettre du 2 fvrier 1868, cite par Birukov.

[114] Notamment, disait-il, celui du prince Andr, dans la premire
partie.

[115] Il est regrettable que la beaut de la conception potique soit
quelquefois ternie par les bavardages philosophiques, dont Tolsto
surcharge son oeuvre, surtout dans les dernires parties. Il tient 
exposer sa thorie de la fatalit de l'histoire. Le malheur est qu'il y
revient sans cesse et qu'il se rpte obstinment. Flaubert, qui
poussait des cris d'admiration, en lisant les deux premiers volumes,
qu'il dclarait sublimes et pleins de choses  la Shakespeare, jeta
d'ennui le troisime volume:--Il dgringole affreusement. Il se rpte,
et il philosophise. On voit le monsieur, l'auteur et le Russe, tandis
que jusque-l on n'avait vu que la Nature et l'Humanit. (Lettre 
Tourgueniev, janvier 1880.)

[116] La premire traduction franaise d'_Anna Karnine_ parut en deux
volumes, 1886, chez Hachette. Dans les _OEuvres compltes_, la
traduction intgrale remplit quatre volumes (t. XV-XVIII).

[117] Lettre  sa femme (archives de la comtesse Tolsto), cite par
Birukov (_Vie et OEuvre_).

[118] Le souvenir de cette terrible nuit se retrouve dans _le Journal
d'un Fou_, 1883. (OEuvres posthumes.)

[119] Pendant qu'il termine _Guerre et Paix_, dans l't de 1869, il
dcouvre Schopenhauer, et il s'en enthousiasme: Schopenhauer est le
plus gnial des hommes. (Lettre  Fet, 30 aot 1869.)

[120] Cet _Abcdaire_, norme manuel de 700  800 pages, divis en
quatre livres, comprenait,  ct de mthodes d'enseignement, de trs
nombreux rcits. Ceux-ci ont form plus tard _Les Quatre Livres de
Lecture_ dont M. Charles Salomon vient de publier la premire traduction
franaise intgrale, 1928.

[121] Il y a, dit-il encore, entre Homre et ses traducteurs, la
diffrence de l'eau bouillie et distille, et de l'eau de source
froide,  faire mal aux dents, clatante, ensoleille, qui parfois
charrie du sable, mais qui en est plus pure et plus frache. (Lettre 
Fet, dc. 1870.)

[122] _Corresp. ind._

[123] Archives de la comtesse Tolsto (_Vie et OEuvre_).

[124] Le roman fut termin en 1877. Il parut--sauf l'pilogue,--dans le
_Rousski Viestniki_.

[125] La mort de trois enfants (18 novembre 1873, fvrier 1875, fin
novembre 1875), de la tante Tatiana, sa mre adoptive (20 juin 1874), de
la tante Plagie (22 dcembre 1875).

[126] Lettre  Fet, 1er mars 1876.

[127] La femme est la pierre d'achoppement de la carrire d'un homme.
Il est difficile d'aimer une femme et de rien faire de bon; et la seule
faon de n'tre pas constamment gn, entrav par l'amour, c'est de se
marier. (Trad. Hachette, t. I, p. 312.)

[128] T. I, p. 86.

[129] T. I, p. 149.

[130] Devise, en tte du livre.

[131] Noter aussi, dans l'pilogue, l'esprit nettement hostile  la
guerre et au nationalisme, au panslavisme.

[132] Le mal, c'est ce qui est raisonnable pour le monde. Le sacrifice,
l'amour, c'est l'insanit. (II, 244.)

[133] II, 79.

[134] II, 346.

[135] II, 353.

[136] Maintenant, je m'attelle de nouveau  l'ennuyeuse et vulgaire
_Anna Karnine_, avec le seul dsir de m'en dbarrasser au plus vite...
(Lettres  Fet, 26 aot 1875, _Corresp. ind._ p. 95.)

Il me faut achever le roman qui m'ennuie. (_Ibid._ 1er mars 1876.)

[137] Dans les _Confessions_ (1879). t. XIX des _OEuvres compltes_.

[138] Je rsume ici plusieurs pages des _Confessions_, en conservant les
expressions de Tolsto.

[139] Cf. _Anna Karnine_: Et Levine aim, heureux, pre de famille,
loigna de sa main toute arme, comme s'il et craint de cder  la
tentation de mettre fin  son supplice (II, 339). Cet tat d'esprit
n'tait pas spcial  Tolsto et  ses hros. Tolsto tait frapp du
nombre croissant de suicides, chez les classes aises de toute l'Europe,
et particulirement en Russie. Il y fait souvent allusion dans ses
oeuvres de ce temps. On dirait qu'a pass sur l'Europe de 1880 une
grande vague de neurasthnie, qui a submerg des milliers d'tres. Ceux
qui taient adolescents alors en gardent, comme moi, le souvenir; et
pour eux, l'expression par Tolsto de cette crise humaine a une valeur
historique. Il a crit la tragdie cache d'une gnration.

[140] _Confessions_, p. 67.

[141] Ses portraits de cette poque accusent ce caractre populaire. Une
peinture de Kramsko (1873) reprsente Tolsto en blouse de moujik, la
tte penche, l'air d'un Christ allemand. Le front commence  se
dgarnir aux tempes; les joues sont creuses et barbues.--Dans un autre
portrait de 1881, il a l'air d'un contre-matre endimanch: les cheveux
coups, la barbe et les favoris qui s'talent; la figure parat beaucoup
plus large du bas que du haut; les sourcils sont froncs, les yeux
moroses, le nez aux grosses narines de chien, les oreilles normes.

[142] _Confessions_, p. 93-95.

[143] A vrai dire, ce n'tait pas la premire fois. Le jeune volontaire
au Caucase, l'officier de Sbastopol, Olenine des _Cosaques_, le prince
Andr et Pierre Besoukhov, dans _Guerre et Paix_, avaient eu des visions
semblables. Mais Tolsto tait si passionn que, chaque fois qu'il
dcouvrait Dieu, il croyait que c'tait pour la premire fois et qu'il
n'y avait eu avant que la nuit et le nant. Il ne voyait plus dans son
pass que les ombres et les hontes. Nous qui, par son _Journal_,
connaissons, mieux que lui-mme, l'histoire de son coeur, nous savons
combien ce coeur fut toujours, mme dans ses garements, profondment
religieux. Au reste, il en convient, dans un passage de la prface  la
_Critique de la thologie dogmatique_: Dieu! Dieu! j'ai err, j'ai
cherch la vrit o il ne le fallait point. Je savais que j'errais. Je
flattais mes mauvaises passions, en les sachant mauvaises; _mais je ne
t'oubliais jamais. Je t'ai senti toujours, mme quand je
m'garais_.--La crise de 1878-9 fut seulement plus violente que les
autres, peut-tre sous l'influence des deuils rpts et de l'ge qui
venait; et sa seule nouveaut fut en ceci qu'au lieu que la vision de
Dieu s'vanouit sans laisser de traces, aprs que la flamme d'extase
tait tombe, Tolsto, averti par l'exprience passe, se hta de
marcher, tandis qu'il avait la lumire, et de dduire de sa foi tout
un systme de vie. Non qu'il ne l'et dj tent. (On se souvient de ses
_Rgles de vie_, conues quand il tait tudiant.) Mais,  cinquante
ans, il avait moins de chances de se laisser distraire de sa route par
les passions.

[144] Le sous-titre des _Confessions_ est _Introduction  la Critique de
la Thologie dogmatique et  l'Examen de la doctrine chrtienne_.

[145] Moi, qui plaais la vrit dans l'unit de l'amour, je fus frapp
de ce fait que la religion dtruisait elle-mme ce qu'elle voulait
produire. (_Confessions_, p. 111.)

[146] Et je me suis convaincu que l'enseignement de l'glise est,
thoriquement, un mensonge astucieux et nuisible, pratiquement, un
compos de superstitions grossires et de sorcelleries, sous lequel
disparat absolument le sens de la doctrine chrtienne. (_Rponse au
Saint-Synode_, 4-17 avril 1901.)

Voir aussi _l'glise et l'tat_ (1883).--Le plus grand crime que Tolsto
reproche  l'glise, c'est son alliance impie avec le pouvoir
temporel. Il lui a fallu affirmer la saintet de l'tat, la saintet de
la violence. C'est l'union des brigands avec les menteurs.

[147] A mesure qu'il avanait en ge, ce sentiment de l'unit de la
vrit religieuse  travers l'histoire humaine, et de la parent du
Christ avec les autres sages, depuis Bouddha jusqu' Kant et  Emerson,
ne ft que s'accentuer, au point que Tolsto se dfendait, dans ses
dernires annes, d'avoir aucune prdilection pour le christianisme.
Tout particulirement importante, en ce sens, est une lettre, crite le
27 juillet-9 aot 1909 au peintre Jan Styka, et rcemment reproduite
dans _le Thosophe_ du 16 janvier 1911. Suivant son habitude, Tolsto,
tout plein de sa conviction nouvelle, a une tendance  oublier un peu
trop son tat d'me ancien et le point de dpart de sa crise religieuse,
qui tait purement chrtien:

La doctrine de Jsus, crit-il, n'est pour moi qu'une des belles
doctrines religieuses que nous avons reues de l'antiquit gyptienne,
juive, hindoue, chinoise, grecque. Les deux grands principes de Jsus:
l'amour de Dieu, c'est--dire de la perfection absolue, et l'amour du
prochain, c'est--dire de tous les hommes sans aucune distinction, ont
t prchs par tous les sages du monde: Krishna, Bouddha, Lao-Tse,
Confucius, Socrate, Platon, Epctte, Marc-Aurle, et parmi les
modernes, Rousseau, Pascal, Kant, Emerson, Channing, et beaucoup
d'autres. La vrit religieuse et morale est partout et toujours la
mme... Je n'ai aucune prdilection pour le christianisme. Si j'ai t
particulirement intress par la doctrine de Jsus, c'est: 1 parce que
je suis n et que j'ai vcu parmi les chrtiens; 2 parce que j'ai
trouv une grande jouissance d'esprit  dgager la pure doctrine des
surprenantes falsifications opres par les glises.

Nous tudions, dans un chapitre spcial,  la fin du volume, la vaste
synthse religieuse de Tolsto, o fraternisent toutes les grandes
religions du monde.--Voir p. 214: _la Rponse de l'Asie  Tolstoy_.

[148] Tolsto proteste qu'il n'attaque pas la vraie science, qui est
modeste et connat ses limites. (_De la Vie_, ch. IV, trad. fran. de la
comtesse Tolsto.)

[149] _Ibid._, ch. X.

[150] Tolsto relit frquemment les _Penses_ de Pascal, pendant la
priode de crise, qui prcde les _Confessions_. Il en parle dans ses
lettres  Fet (14 avril 1877, 3 aot 1879); il recommande  son ami de
les lire.

[151] Dans une lettre _sur la raison_, crite le 26 novembre 1894  la
baronne X... (lettre reproduite dans le volume intitul _les
Rvolutionnaires_, 1906), Tolsto dit de mme:

L'homme n'a reu directement de Dieu qu'un seul instrument de la
connaissance de soi-mme et de son rapport avec le monde; il n'y en a
pas d'autres. Cet instrument, c'est la raison. La raison vient de Dieu.
Elle est non seulement la qualit suprieure de l'homme, mais
l'instrument unique de la connaissance de la vrit.

[152] _De la Vie_, ch. X, XIV-XXI.

[153] _De la Vie_, XXII-XXV.--Comme pour la plupart de ces citations, je
rsume plusieurs chapitres en quelques phrases caractristiques.

[154] Cette pense religieuse a certainement volu au sujet de
plusieurs questions, notamment en ce qui touche la conception de la vie
future.

[155] Je cite la traduction parue dans _le Temps_ du 1er mai 1901.

[156] J'avais pass jusque-l toute ma vie hors de la ville... (_Que
devons-nous faire?_)

[157] _Ibid._

[158] Tolsto a exprim, maintes fois, son antipathie  l'gard des
asctes qui agissent pour eux seuls, en dehors de leurs semblables. Il
les met dans le mme sac que les rvolutionnaires ignorants et
orgueilleux, qui prtendent faire du bien aux autres, sans savoir ce
qu'il leur faut  eux-mmes... J'aime d'un mme amour, dit-il, les
hommes de ces deux catgories, mais je hais leurs doctrines de la mme
haine. La seule doctrine est celle qui ordonne une activit constante,
une existence qui rponde aux aspirations de l'me et cherche  raliser
le bonheur des autres. Telle est la doctrine chrtienne. galement
loigne du quitisme religieux et des prtentions hautaines des
rvolutionnaires, qui cherchent  transformer le monde, sans savoir en
quoi consiste le vrai bonheur. (Lettre  un ami, publie dans le volume
intitul _Plaisirs cruels_, 1895, trad. Halprine-Kaminsky.)

[159] T. XXVI des _OEuvres compltes_.

[160] Photographie de 1885, reproduite dans l'dition de _Que
devons-nous-faire?_ des _OEuvres compltes_.

[161] _Que devons-nous faire?_ p. 213.

[162] Toute cette premire partie (les quinze premiers chapitres) qui
fourmille de types, fut supprime par la censure russe.

[163] La vraie cause de la misre, ce sont les richesses accumules
dans les mains de ceux qui ne produisent pas, et concentres dans les
villes. Les riches se groupent dans les villes, pour jouir et pour se
dfendre. Et les pauvres viennent se nourrir des miettes de la richesse.
Il est surprenant que plusieurs d'entre eux restent des travailleurs, et
qu'ils ne se mettent pas tous  la chasse d'un gain plus facile:
commerce, accaparement, mendicit, dbauche, escroqueries,--voire mme
cambriolage.

[164] Le pivot du mal est la proprit. La proprit n'est que le moyen
de jouir du travail des autres.--La proprit, dit encore Tolsto,
c'est ce qui n'est pas  nous, ce sont les autres. L'homme appelle sa
proprit sa femme, ses enfants, ses esclaves, ses objets; mais la
ralit lui montre son erreur; et il doit y renoncer, ou souffrir et
faire souffrir.

Tolsto pressent dj la Rvolution russe: Depuis trois ou quatre ans,
dit-il, on nous invective dans les rues, on nous appelle fainants. La
haine et le mpris du peuple cras grandissent. (_Que devons-nous
faire?_ p. 419.)

[165] Le paysan rvolutionnaire Bondarev et voulu que cette loi ft
reconnue comme une obligation universelle. Tolsto subissait alors son
influence ainsi que celle d'un autre paysan, Sutaiev: Pendant toute ma
vie, deux penseurs russes ont eu sur moi une grande action morale, ont
enrichi ma pense, m'ont expliqu ma propre conception du monde:
c'taient deux paysans, Sutaiev et Bondarev. (_Que devons-nous faire?_
p. 404.)

Dans le mme livre Tolsto fait le portrait de Sutaiev, et note une
conversation avec lui.

[166] _L'Alcool et le Tabac_ (trad. de Halprine-Kaminsky, publie sous
le titre: _Plaisirs vicieux_, 1895). Titre russe: _Pourquoi les gens
s'enivrent_.

[167] _Plaisirs cruels_, 1895 (_Les Mangeurs de viande_; _la Guerre_;
_la Chasse_), trad. de Halprine-Kaminsky. Titres russes: (Pour _Les
Mangeurs de viande_): _Le premier degr_.--_La Guerre_ est un extrait
d'un ouvrage volumineux: _Le royaume de Dieu est en nous_ (chap. VI).

[168] Il est remarquable que Tolsto ait eu tant de peine  s'en
dfaire. C'tait chez lui une passion atavique: il la tenait de son
pre. Il n'tait pas sentimental, et il semble n'avoir jamais fait
dpense de beaucoup de piti pour les btes. Ses yeux pntrants se sont
 peine arrts sur les yeux, si loquents parfois, de nos humbles
frres,-- l'exception du cheval, pour qui, en grand seigneur, il a une
prdilection. Il n'tait pas sans un fond de cruaut native. Aprs avoir
racont la mort lente d'un loup, qu'il avait tu, en le frappant d'un
bton  la racine du nez, il dit: Je ressentais une volupt, au
souvenir des souffrances de l'animal expirant. Le remords s'veilla
tard.

[169] t 1878. Voir _Vie et OEuvre_.

[170] 18 novembre 1878. _Ibid._

[171] Novembre 1879. _Ibid._, trad. Bienstock.

[172] 5 octobre 1881. _Vie et OEuvre_.

[173] 14 octobre 1881, _ibid._

[174] Mars 1882.

[175] 1882.

[176] 23 octobre 1884, _Vie et OEuvre_.

[177] Le prtendu droit des femmes est n et ne pouvait natre que dans
une socit d'hommes qui se sont carts de la loi du vrai travail.
Aucune femme d'ouvrier srieux ne demande le droit de partager son
travail dans les mines ou dans les champs. Elles ne demandent que le
droit de participer au travail imaginaire de la classe riche.

[178] Ce sont les dernires lignes de _Que devons-nous faire?_ Elles
sont dates du 14 fvrier 1886.

[179] Lettre  un ami, publie sous le titre: _Profession de foi_, dans
le volume intitul _Plaisirs cruels_, 1895, trad. Halprine-Kaminsky.

[180] La rconciliation eut lieu au printemps de 1878. Tolsto crivit a
Tourgueniev pour lui demander pardon. Tourgueniev vint  Iasnaa-Poliana
en aot 1878. Tolsto lui rendit sa visite en juillet 1881. Tout le
monde fut frapp de son changement de manires, de sa douceur, de sa
modestie. Il tait _comme rgnr_.

[181] Lettre  Polonski (cite par Birukov).

[182] Lettre crite de Bougival, 28 juin 1883.

[183] Chap. XII de l'dition russe. Le traducteur franais en a fait
l'introduction.

[184] On remarquera que, dans le reproche qu'il adresse  Tolsto, M. de
Vog,  son insu, reprend, pour son compte les expressions mmes de
Tolsto. A tort ou  raison, disait-il, pour notre chtiment peut-tre,
nous avons reu du ciel ce mal ncessaire et superbe: la pense... Jeter
cette croix est une rvolte impie. (_Le Roman russe_, 1886.)--Or
Tolsto crivait  sa tante, la comtesse A.-A. Tolsto, en 1883: Chacun
doit porter sa croix... La mienne, c'est le travail de la pense,
mauvais, orgueilleux, plein de sduction. (_Corresp. ind._ p. 4.)

[185] _Que devons-nous faire?_ p. 378-9.

[186] Il en arrivera mme  justifier la souffrance,--non seulement la
souffrance personnelle, mais la souffrance des autres. Car c'est le
soulagement des souffrances des autres qui est l'essence de la vie
rationnelle. Comment donc l'objet du travail pourrait-il tre un objet
de souffrance pour le travailleur? C'est comme si le laboureur disait
qu'une terre non laboure est une souffrance pour lui. (_De la Vie_,
ch. XXXIV-XXXV.)

[187] 23 fvrier 1860. _Corresp. indite_, p. 19-20.--C'est en quoi
l'art mlancolique et dyspeptique de Tourgueniev lui dplaisait.

[188] Cette lettre du 4 octobre 1887 a paru dans les _Cahiers de la
quinzaine_, 1902, et dans la _Correspondance indite_, 1907.

_Qu'est-ce que l'art?_ parut en 1897-98; mais Tolsto y pensait depuis
quinze ans, soit depuis 1882.

[189] Je reviendrai sur ce point  propos de _la Sonate  Kreutzer_.

[190] Son intolrance s'tait accrue depuis 1886. Dans _Que devons-nous
faire?_ il n'osait pas encore toucher  Beethoven (ni  Shakespeare).
Bien plus, il reprochait aux artistes contemporains d'oser s'en
rclamer. L'activit des Galile, des Shakespeare, des Beethoven n'a
rien de commun avec celle des Tyndall, des Victor Hugo, des Wagner. De
mme que les Saints Pres renieraient toute parent avec les papes.
(_Que devons-nous faire?_ p. 375.)

[191] Encore voulait-il partir avant la fin du premier. Pour moi, la
question tait rsolue. Je n'avais plus de doute. Il n'y avait rien 
attendre d'un auteur capable d'imaginer des scnes comme celles-ci. On
pouvait affirmer d'avance qu'il n'crirait jamais rien qui ne ft
mauvais.

[192] On sait que, pour faire un choix parmi les potes franais des
coles nouvelles, il a cette ide admirable de _copier, dans chaque
volume, la posie qui se trouvait  la page 28_!

[193] _Shakespeare_, 1903.--L'ouvrage fut crit,  l'occasion d'un
article d'Ernest Crosby sur _Shakespeare et la classe ouvrire_.

[194] (Exactement:) La _Neuvime Symphonie_ n'unit pas tous les hommes,
mais seulement un petit nombre d'entre eux, qu'elle spare des autres.

[195] C'tait l un de ces faits qui se produisent souvent, sans
attirer l'attention de personne, ni intresser--je ne dis pas
l'univers--mais mme le monde militaire franais...

Et plus loin:

Il fallut quelques annes, avant que les hommes s'veillassent de leur
hypnotisme et comprissent qu'ils ne pouvaient nullement savoir si
Dreyfus tait coupable on non, et que chacun a d'autres intrts plus
importants et plus immdiats que l'Affaire Dreyfus. (_Shakespeare_,
trad. Bienstock, p. 116-118.)

[196] _Le Roi Lear_ est un drame trs mauvais, trs ngligemment fait,
qui ne peut inspirer que du dgot et de l'ennui.--_Othello_, pour
lequel Tolsto montre quelque sympathie, sans doute parce que l'oeuvre
s'accordait avec ses penses d'alors sur le mariage et sur la jalousie,
tout en tant le moins mauvais drame de Shakespeare, n'est qu'un tissu
de paroles emphatiques. Le personnage d'Hamlet n'a aucun caractre;
c'est un phonographe de l'auteur, qui rpte toutes ses ides,  la
file. Pour _la Tempte_, _Cymbeline_, _Trolus_, etc., Tolsto ne les
mentionne qu' cause de leur ineptie. Le seul personnage de
Shakespeare qu'il trouve naturel est celui de Falstaff, prcisment
parce qu'ici la langue de Shakespeare, pleine de froides plaisanteries
et de calembours ineptes, s'accorde avec le caractre faux, vaniteux et
dbauch de cet ivrogne rpugnant.

Tolsto n'avait pas toujours pens ainsi. Il avait plaisir  lire
Shakespeare, entre 1860 et 1870, surtout  l'poque o il avait l'ide
d'crire un drame historique sur Pierre I. Dans ses notes de 1869, on
voit mme qu'il prenait _Hamlet_ pour modle et pour guide. Aprs avoir
mentionn ses travaux achevs, _Guerre et Paix_, qu'il rapprochait de
l'idal homrique, Tolsto ajoute:

HAMLET et mes futurs travaux: posie du romancier dans la peinture des
caractres.

[197] Il range dans l'art mauvais ses oeuvres d'imagination.
(_Qu'est-ce que l'Art?_)--Il n'excepte pas de sa condamnation de l'art
moderne ses propres pices de thtre, dnues de cette conception
religieuse qui doit former la base du drame de l'avenir.

[198] (Ou, plus exactement:) C'est la direction du cours du fleuve.

[199] Ds 1873, Tolsto crivait: Pensez ce que vous voudrez, mais de
telle faon que chaque mot puisse tre compris du charretier qui
transporte les livres de l'imprimerie. On ne peut rien crire de mauvais
dans une langue tout  fait claire et simple.

[200] Tolsto a donn l'exemple. Ses quatre _Livres de lectures_, pour
les enfants des campagnes, ont t adopts dans toutes les coles de
Russie, laques et ecclsiastiques. Ses _Premiers contes populaires_
sont l'aliment de milliers d'mes. Dans le bas peuple, crit Stephan
Anikine, ancien dput  la Douma, le nom de Tolsto se confond avec
l'ide de livre. On peut souvent entendre un petit villageois demander
navement, dans une bibliothque: Donnez-moi un bon livre, un
tolstoen! (Il veut dire un livre pais).--(_A la mmoire de Tolsto_,
lectures faites  l'Aula de l'Universit de Genve, le 7 dcembre 1910.)

[201] Cet idal de l'union fraternelle entre les hommes ne marque point
pour Tolsto le terme de l'activit humaine; son me insatiable lui fait
concevoir un idal inconnu, au del de l'amour: Peut-tre la science
dcouvrira-t-elle, un jour,  l'art un idal encore plus lev, et l'art
le ralisera.

[202] A ces mmes annes appartient, comme date de publication et sans
doute d'achvement, une oeuvre qui fut crite, en ralit, au temps
heureux des fianailles et des premires annes du mariage: la belle
histoire d'un cheval, _Kholstomier_ (1861-1886). Tolsto en parle dans
une lettre  Fet, de 1863. (_Corresp. ind._, p. 35).--L'art du dbut,
avec ses paysages fins, sa sympathie pntrante des mes, son humour, sa
jeunesse, a de la parent avec les oeuvres de la maturit (_Bonheur
conjugal_, _Guerre et Paix_). La fin macabre, les dernires page sur les
cadavres compars du vieux cheval et de son matre, sont d'une brutalit
de ralisme qui sont les annes aprs 1880.

[203] _Sonate  Kreutzer_, _Puissance des Tnbres_.

[204] _Le Temps_, 29 aot 1901.

[205] Pour le style, lui disait son ami Droujinine, en 1856, vous tes
fortement illettr, parfois comme un novateur et un grand pote, parfois
comme un officier qui crit  son camarade. Ce que vous crivez avec
amour est admirable. Aussitt que vous tes indiffrent, votre style
s'embrouille et devient pouvantable. (Trad. Bienstock, _Vie et
OEuvre_.)

[206] _Vie et OEuvre._--Pendant l't de 1879, Tolsto fut trs intime
avec les paysans; et Strakov nous dit qu'en dehors de la religion, il
s'intressait beaucoup  la langue. Il commenait  sentir fortement la
beaut de la langue du peuple. Chaque jour, il dcouvrait de nouveaux
mots, et chaque jour il maltraitait davantage la langue littraire.

[207] Dans ses notes de lectures, entre 1860 et 1870, Tolsto a crit:

Les Bylines... impression trs grande.

[208] _Les Deux Vieillards_ (1885).

[209] _O l'amour est, Dieu est_ (1885).

[210] _De quoi vivent les hommes_ (1881);--_Les Trois Vieillards_
(1884);--_Le Filleul_ (1886).

[211] Ce rcit porte aussi le titre: _Faut-il beaucoup de terre pour un
homme?_ (1886).

[212] _Feu qui flambe ne s'teint plus_ (1885).

[213] _Le Cierge_ (1885);--_Histoire d'Ivan l'Imbcile._

[214] _Le Filleul_ (1886).

Ces rcits populaires ont t publie dans le t. XIX des _OEuvres
compltes_.

[215] Il avait t pris assez tardivement par le got du thtre. Ce fut
une dcouverte qu'il fit, pendant l'hiver de 1869-1870; et, selon son
habitude, il s'enflamma aussitt pour elle.

Tout cet hiver, je me suis occup exclusivement du drame; et, comme il
arrive toujours aux hommes qui, jusqu' l'ge de quarante ans, n'ont pas
rflchi  un certain sujet, tout  coup ils font attention  ce sujet
nglig, et il leur parat qu'ils y voient beaucoup de choses
nouvelles.... J'ai lu Shakespeare, Goethe, Pouchkine, Gogol et
Molire.... Je voudrais lire Sophocle et Euripide.... J'ai longtemps
gard le lit, tant malade; et quand je suis ainsi, les personnages
dramatiques ou comiques commencent  se dmener en moi. Et ils le font
trs bien....

Lettres  Fet, 17-21 fvrier 1870. (_Corresp. ind._, p. 63-65.)

[216] Variante de l'acte IV.

[217] Il s'en faut que la cration de ce drame angoissant ait t pour
Tolsto une peine. Il crit  Tnromo: Je vis bien et joyeusement.
J'ai travaill tout ce temps  mon drame (_La Puissance des Tnbres_).
Il est achev. (Janvier 1887, _Corresp. ind._, p. 159.)

[218] La premire traduction exacte de cette oeuvre en franais a t
publie par M. J. W. Bienstock, dans _le Mercure de France_ (mars et
avril 1912).

[219] La traduction franaise de cette _Postface_ par M.
Halprine-Kaminsky a paru sous le titre: _Des relations entre les
sexes_, dans le volume: _Plaisirs vicieux_.

[220] Noter que Tolsto n'a jamais eu la navet de croire que l'idal
de clibat et de chastet absolue soit ralisable pour l'humanit
actuelle. Mais, selon lui, un idal est irralisable, par dfinition:
c'est un appel aux nergies hroques de l'me.

La conception de l'idal chrtien, qui est l'union de toutes les
cratures vivantes dans l'amour fraternel, est inconciliable avec la
pratique de la vie qui exige un effort continu vers un idal
inaccessible, mais qui ne suppose pas l'avoir jamais atteint.

[221] A la fin de la _Matine d'un Seigneur_.

[222] _Guerre et Paix._--Je ne parle pas d'_Albert_ (1857), cette
histoire d'un musicien de gnie. La nouvelle est trs faible.

[223] Voir dans _Jeunesse_ le rcit humoristique de la peine qu'il se
donna pour apprendre  jouer du piano.--Le piano m'tait un moyen de
charmer les demoiselles par ma sentimentalit.

[224] Il s'agit de 1876-77.

[225] S.-A. Bers, _Souvenirs sur Tolsto_ (Voir _Vie et OEuvre_).

[226] I, 381 (d. Hachette).

[227] Mais jamais il ne cessa de l'aimer. Un de ses amis des derniers
jours fut un musicien, Goldenveiser, qui passa l't de 1910 prs de
Iasnaa. Il venait, presque chaque jour, faire de la musique  Tolsto,
pendant sa dernire maladie. (_Journal des Dbats_, 18 novembre 1910.)

[228] Lettre du 21 avril 1861.

[229] Camille Bellaigue, _Tolsto et la musique_ (_le Gaulois_, 4
janvier 1911).

[230] Qu'on ne dise pas qu'il s'agit l seulement des dernires
oeuvres de Beethoven. Mme  celles du dbut qu'il consent  regarder
comme artistiques, Tolsto reproche leur forme artificielle.--Dans
une lettre  Tschaikovsky, il oppose de mme  Mozart et Haydn, la
manire artificielle de Beethoven, Schumann et Berlioz, qui calculent
l'effet.

[231] Cf. la scne raconte par M. Paul Boyer: Tolsto se fait jouer du
Chopin. A la fin de la quatrime Ballade, ses yeux se remplissent de
larmes.--Ah! l'animal! s'crie-t-il. Et brusquement il se lve et s'en
va. (_Le Temps_, 2 novembre 1902.)

[232] _Matre et Serviteur_ (1895) est comme une transition entre les
lugubres romans qui prcdent et _Rsurrection_, o se rpand la lumire
de la divine charit. Mais on y sent plus encore le voisinage de _la
Mort d'Ivan Iliitch_ et des _Contes Populaires_ que de _Rsurrection_,
qu'annonce seulement, vers la fin, la sublime transformation d'un homme
goste et lche, sous la pousse d'un lan de sacrifice. La plus grande
partie de l'histoire est le tableau, trs raliste, d'un matre sans
bont et d'un serviteur rsign, qui sont surpris, dans la steppe, la
nuit, par une tourmente de neige, et perdent leur chemin. Le matre, qui
d'abord tche de fuir en abandonnant son compagnon, revient et, le
trouvant  demi gel, se jette sur lui, le couvre de son corps, le
rchauffe en se sacrifiant, d'instinct; il ne sait pas pourquoi; mais
les larmes lui remplissent les yeux: il lui semble qu'il est devenu
celui qu'il sauve, Nikita, et que sa vie n'est plus en lui, mais en
Nikita.--Nikita vit; je suis donc encore vivant, moi.--Il a presque
oubli qui il tait, lui, Vassili. Il pense: Vassili ne savait pas ce
qu'il fallait faire... ne savait pas, et moi, je sais, maintenant!...
Et il entend la voix de Celui qu'il attendait (ici son rve rappelle un
des _Contes Populaires_), de Celui qui, tout  l'heure, lui a donn
l'ordre de se coucher sur Nikita. Il crie, tout joyeux: Seigneur, je
viens! Et il sent qu'il est libre, que rien ne le retient plus... Il
est mort.

[233] Tolsto prvoyait une quatrime partie, qui n'a pas t crite.

[234] I, p. 379.--Je cite la traduction de Teodor de Wyzewa.--Une
dition intgrale de _Rsurrection_ doit former les t. XXXVI et XXXVII
des _OEuvres compltes_.

[235] I, p. 129.

[236] Au contraire, il avait t ml  tous les mondes qu'il peint dans
_Guerre et Paix_, _Anna Karnine_, _les Cosaques_, ou _Sbastopol_:
salons aristocratiques, arme, vie rurale. Il n'avait qu' se souvenir.

[237] T. II, p. 20.

[238] Les hommes portent en eux le germe de toutes les qualits
humaines, et, tantt ils en manifestent une, tantt une autre, se
montrant souvent diffrents d'eux-mmes, c'est--dire de ce qu'ils ont
l'habitude de paratre. Chez certains, ces changements sont
particulirement rapides. A cette classe d'hommes appartenait Nekhludov.
Sous l'influence de causes physiques et morales, de brusques et complets
changements se produisaient en lui. (T. I, p. 858.)

Tolsto s'est peut-tre souvenu de son frre Dmitri, qui, lui aussi,
pousa une Maslova. Mais le temprament violent et dsquilibr de
Dmitri tait diffrent de celui de Nekhludov.

[239] Plusieurs fois dans sa vie, il avait procd  des _nettoyages de
conscience_. Il appelait ainsi des crises morales o, apercevant soudain
le ralentissement et parfois l'arrt de sa vie intrieure, il se
dcidait  balayer les ordures qui obstruaient son me. Au sortir de ces
crises, il ne manquait jamais de s'imposer des rgles qu'il se jurait de
suivre toujours. Il crivait un journal, il recommenait une nouvelle
vie. Mais  chaque fois, il ne tardait pas  retomber au mme point, ou
plus bas encore qu'avant la crise. (T. I, p. 138.)

[240] En apprenant que la Maslova a encore fait des siennes avec un
infirmier, Nekhludov est plus dcid que jamais  sacrifier sa libert
pour racheter le pch de cette femme. (T. I, p. 382.)

[241] Tolsto n'a jamais dessin un personnage, d'un crayon aussi
robuste et sr que le Nekhludov du dbut. Voir l'admirable description
du lever et de la matine de Nekhludov, avant la premire sance au
Palais de Justice.

[242] Lettre de la comtesse Tolsto, 1884.

[243] _Le Temps_, 2 novembre 1902.

[244] Ne me reprochez pas, crit-il  sa tante, la comtesse Alexandra
A. Tolsto, de m'occuper encore de ces futilits, au seuil de la tombe!
Ces futilits remplissant mon temps libre et me procurent le repos des
penses vraiment srieuses dont mon me est surcharge. (26 janvier
1903).

[245] Tolsto le regardait comme une de ses oeuvres capitales:

Un de mes livres,--_Pour tous les jours_,--auquel j'ai la suffisance
d'attacher une grande importance... (Lettre  Jan Styka, 27 juillet-9
aot 1909).

[246] Ces oeuvres ont t publies depuis la mort de Tolsto. La liste
en est longue. Nous relevons, parmi les principales: _Le journal
posthume du vieillard Fodor Kouzmitch_, _Le pre Serge_,
_Hadji-Mourad_, _Le Diable_, _Le Cadavre vivant_, drame en douze
tableaux, _Le faux coupon_, _Alexis le Pot_, _Le journal d'un fou_, _La
lumire luit dans les tnbres_, drame en cinq actes, _Toutes les
qualits viennent d'elle_, petite pice populaire, et une srie
d'excellentes nouvelles: _Aprs le Bal_, _Ce que j'ai vu en rve_,
_Khodynka_, etc.

Voir page 206, la _Note sur les oeuvres posthumes de Tolstoy_.

Mais l'oeuvre essentielle est le _Journal intime_ de Tolsto. Il
embrasse une quarantaine d'annes de sa vie, depuis l'poque du Caucase
jusqu' la veille de sa mort; et il parat un des livres de Confessions
les plus impitoyables qui ait t crit par un grand homme. Paul
Birukoff en a publi, en franais, deux volumes: la priode de 1846 
1852, et celle de 1895  1899.

[247] Le titre russe de cette oeuvre est: _Une seule chose est
ncessaire_ (Saint-Luc, XI, 41.)

[248] La plupart ont t, de son vivant, gravement mutiles par la
censure, ou totalement interdites. L'oeuvre circulait en Russie,
jusqu' la Rvolution, sous la forme de copies manuscrites, caches sous
le manteau. Mme aujourd'hui, il s'en faut que tout soit publi; et la
censure bolchevike n'a pas moins t tyrannique que la censure tsariste.

[249] L'excommunication de Tolsto par le Saint-Synode est du 22 fvrier
1901. Elle fut motive par un chapitre de _Rsurrection_ relatif  la
messe et  l'Eucharistie. Ce chapitre, nous le regrettons, a t
supprim dans la traduction franaise de Wyzewa.

[250] Sur la nationalisation du sol (Voir _le Grand Crime_, 1905).

[251] Par Russe de la vieille Moscovie, dit M. A. Leroy-Beaulieu,
Grand-Russien au sang slave, mtin de finnois, physiquement un type du
peuple plus que de l'aristocratie. (_Revue des Deux Mondes_, 15
dcembre 1910.)

[252] 1857.

[253] 1862.

[254] La _Fin d'un Monde_ (1905-janvier 1906).

Cf. le tlgramme adress par Tolsto  un journal amricain:

L'agitation des Zemstvos a pour objet de limiter le pouvoir despotique
et d'tablir un gouvernement reprsentatif. Qu'ils russissent ou non,
le rsultat certain sera l'ajournement de la vritable amlioration
sociale. L'agitation politique, en donnant l'illusion funeste de cette
amlioration par des moyens extrieurs, arrte le vrai progrs, comme on
peut le constater par l'exemple de tous les tats constitutionnels:
France, Angleterre, Amrique. (_Le mouvement social en Russie._--M.
Bienstock a introduit cet article dans la prface du _Grand Crime_,
trad. franaise, 1905.)

Dans une longue et intressante lettre  une dame, qui lui demandait de
faire partie d'un _Comit de propagation de la lecture et de l'criture
parmi le peuple_, Tolsto exprime d'autres griefs contre les libraux:
Ils ont toujours jou le rle de dupes; ils se font les complices, par
peur, de l'autocratie; leur participation au gouvernement donne 
celui-ci un prestige moral, et les habitue  des compromis, qui font
d'eux rapidement les instruments du pouvoir. Alexandre II disait que
tous les libraux taient  vendre pour des honneurs, sinon pour de
l'argent. Alexandre III a pu anantir sans risques l'oeuvre librale
de son pre: Les libraux chuchotaient entre eux que cela ne leur
plaisait pas, mais ils continuaient  prendre part aux tribunaux, au
service de l'tat,  la presse; dans la presse, ils faisaient allusion
aux choses pour lesquelles l'allusion tait permise, mais ils se
taisaient pour ce dont il tait dfendu de parler, et ils insraient
tout ce qu'on leur ordonnait d'insrer. Ils font de mme sous Nicolas
II. Quand ce jeune homme qui ne sait rien, qui ne comprend rien, rpond
avec effronterie et avec manque de tact aux reprsentants du peuple, les
libraux protestent-ils? Nullement... De tous cts, on envoie au jeune
tsar de lches et flatteuses flicitations. (_Corresp. indite_, p.
283-306.)

[255] _Guerre et Rvolution._

Dans _Rsurrection_, lors de l'examen en cassation du jugement de la
Maslova, au Snat, c'est un Darwiniste matrialiste qui est le plus
oppos  la rvision, parce qu'il est choqu secrtement de ce que
Nekhludov veuille pouser par devoir une prostitue: toute manifestation
du devoir et, plus encore, du sentiment religieux, lui fait, l'effet
d'une injure personnelle. (I, p. 359.)

[256] Cf., comme types, dans _Rsurrection_, Novodvorov, le meneur
rvolutionnaire, dont la vanit et l'gosme excessifs ont strilis la
grande intelligence. Nulle imagination; absence totale des qualits
morales et esthtiques qui produisent le doute.--A sa suite, attach 
ses pas, comme son ombre, Markel, l'ouvrier devenu rvolutionnaire par
humiliation et par dsir de vengeance, adorateur passionn de la science
qu'il ne comprend pas, anticlrical avec fanatisme, et asctique.

On trouvera aussi, dans _Encore trois morts_, ou le _Divin et l'Humain_
(trad. fran. parue dans le volume intitul _les Rvolutionnaires_,
1906), quelques spcimens de la nouvelle gnration rvolutionnaire:
Romane et ses amis, qui mprisent les anciens terroristes, et prtendent
arriver scientifiquement  leurs fins, en transformant le peuple
agriculteur en peuple industriel.

[257] Lettre au Japonais Izo-Abe, fin 1904 (_Corresp. indite_).--Voir,
page 219, le chapitre: _La Rponse de l'Asie  Tolstoy_.

[258] _Les paroles vivantes de L. N. Tolstoy_, notes de Tnromo (chap.
Socialisme), (publi en trad. fran. dans _Rvolutionnaires_, 1906).

[259] _Ibid._

[260] Conversation avec M. Paul Boyer (_Le Temps_, 4 novembre 1902).

[261] _La Fin d'un Monde._

[262] Ds 1863, Tolsto crivait ces paroles annonciatrices de la grande
tourmente sociale:

_La proprit, c'est le vol_, reste, aussi longtemps qu'existe une
humanit, une vrit plus grande que la Constitution anglaise... La
mission historique de la Russie consiste en ce qu'elle apportera au
monde l'ide de la socialisation de la terre. La Rvolution russe ne
peut tre fonde que sur ce principe. Elle ne se fera point contre le
tsar et contre le despotisme; elle se fera contre la proprit du sol.

[263] Le plus cruel des esclavages est d'tre priv de la terre. Car
l'esclave d'un matre est l'esclave d'un seul; mais l'homme priv du
droit  la terre est l'esclave de tout le monde. (_La Fin d'un monde_,
chap. VII.)

[264] La Russie tait en effet dans une situation spciale; et si le
tort de Tolsto a t de gnraliser d'aprs elle  l'ensemble des tats
europens, on ne peut s'tonner qu'il ait t surtout sensible aux
souffrances qui le touchaient de plus prs.--Voir, dans _le Grand
Crime_, ses conversations, sur la route de Toula, avec les paysans, qui
tous manquent de pain, parce que la terre leur manque, et qui tous, au
fond du coeur, attendent que la terre leur revienne. La population
agricole de la Russie forme les 80 p. 100 de la nation. Une centaine de
millions d'hommes, dit Tolsto, meurent de faim par suite de la mainmise
des propritaires fonciers sur le sol. Quand on vient leur parler, pour
remdier  leur mal, de la libert de la presse, de la sparation de
l'glise et de l'tat, de la reprsentation nationale, et mme de la
journe de huit heures, on se moque d'eux, impudemment:

Ceux qui ont l'air de chercher partout des moyens d'amliorer la
situation des masses populaires, rappellent ce qui se passe au thtre,
quand tous les spectateurs voient parfaitement l'acteur qui est cach,
tandis que ses partenaires qui le voient trs bien aussi, feignent de ne
pas voir, et s'efforcent  distraire mutuellement leur attention.

Nul autre remde que de rendre la terre au peuple qui travaille. Et,
pour la solution de cette question foncire, Tolsto prconise la
doctrine de Henry George, son projet d'un impt unique sur la valeur du
sol. C'est son vangile conomique, il y revient inlassablement, et se
l'est si bien assimil que souvent, dans ses oeuvres, il reprend
jusqu' des phrases entires de Henry George.

[265] La loi de non-rsistance au mal est la clef de vote de tout
l'difice. Admettre la loi de l'aide mutuelle, en mconnaissant le
prcepte de la non-rsistance, c'est construire la vote dans la sceller
dans sa partie centrale. (_La Fin d'un Monde_).

[266] Dans une lettre de 1900  un ami (_Corresp. ind._, p. 312),
Tolsto se plaint de la fausse interprtation donne  son principe de
la non-rsistance. On confond, dit-il, _Ne t'oppose pas au mal par le
mal_... avec _Ne t'oppose pas au mal_, c'est--dire avec: Sois
indiffrent au mal... Au lieu que la lutte contre le mal est le seul
objet du christianisme et que le commandement de la non-rsistance au
mal est donn comme le moyen de lutte le plus efficace.

Que l'on rapproche cette conception de celle de Gandhi,--de son
_Satygraha_, de la Rsistance active, par l'amour et le sacrifice!
C'est la mme intrpidit d'me, qui s'oppose  la passivit. Mais
Gandhi en a accentu plus encore l'nergie hroque.--(Cf. Romain
Rolland: _Mahtma Gandhi_, p. 53 et suivantes;--et l'introduction  _La
Jeune Inde_, de Gandhi, p. XII et suiv.).

[267] _La fin d'un Monde._

[268] Tolsto a dessin deux types de ces sectateurs,--l'un  la fin
de _Rsurrection_,--l'autre dans _Encore trois morts_.

[269] Aprs la condamnation par Tolsto de l'agitation des Zemstvos,
Gorki, se faisant l'interprte du mcontentement de ses amis, crivait:
Cet homme est devenu l'esclave de son ide. Il y a longtemps qu'il
s'isole de la vie russe et n'coute plus la voix du peuple. Il plane
trop haut au-dessus de la Russie.

[270] C'tait pour lui une souffrance cuisante de ne pouvoir tre
perscut. Il avait la soif du martyre; mais le gouvernement, fort sage,
se gardait bien de la satisfaire.

Autour de moi, on perscute mes amis et on me laisse tranquille, bien
que, s'il y a quelqu'un de nuisible, ce soit moi. Evidemment, je ne vaux
pas la perscution, et j'en suis honteux. (Lettre  Tnromo, 1892,
_Corresp. ind._, p. 184.)

Evidemment, je ne suis pas digne des perscutions, et il me faudra
mourir ainsi, sans avoir pu, par des souffrances physiques, tmoigner de
la vrit. (A Tnromo, 16 mai 1892, _ibid._, p. 186.)

Il m'est pnible d'tre en libert. (A Tnromo, 1er juin 1894,
_ibid._, p. 188.)

Dieu sait pourtant qu'il ne faisait rien pour cela! Il insulte les
Tsars, il attaque la patrie, cet horrible ftiche auquel les hommes
sacrifient leur vie et leur libert et leur raison (_La Fin d'un
Monde._)--Voir, dans _Guerre et Rvolution_, le rsum qu'il trace de
l'histoire de Russie. C'est une galerie de monstres: le dtraqu Ivan
le Terrible, l'avin Pierre I, l'ignorante cuisinire Catherine I, la
dbauche Elisabeth, le dgnr Paul, le parricide Alexandre I (le
seul pour qui Tolsto ait pourtant une tendresse secrte), le cruel et
ignorant Nicolas I, Alexandre II, peu intelligent, plutt mauvais que
bon, Alexandre III,  coup sr un sot, brutal et ignorant, Nicolas II,
un innocent officier de hussards, avec un entourage de coquins, un jeune
homme qui ne sait rien, qui ne comprend rien.

Dans un numro de la revue: _Les Tablettes_, consacr  Tolsto (Genve,
juin 1917), nous avons runi une collection des textes les plus
significatifs de Tolsto, relatifs  _l'tat_, _la Patrie_, _la guerre_,
_l'arme_, _le service militaire_ et _la Rvolution_.

[271] Lettre  Gontcharenko, rfractaire, 19 janvier 1905 (_Corresp.
ind._, p. 264).

[272] Aux Doukhobors du Caucase, 1897 (_Ibid._ p. 239).

[273] Lettre  un ami, 1900 (_Correspondance_, p. 308-9).

[274] A Gontcharenko, 12 fvrier 1905 (_Ibid._, p. 265).

[275] Aux Doukhobors du Caucase, 1897 (_Correspondance_, p. 240).

[276] A Gontcharenko, 19 janvier 1905 (_Ibid._, p. 264).

[277] A un ami, novembre 1901 (_Ibid._, p. 326).

Sur la question de la _Patrie_, les crits les plus importants de
Tolsto sont: _L'esprit chrtien et le patriotisme_, 1894 (trad. J.
Legras, d. Perrin);--_Le patriotisme et le gouvernement_, 1900 (trad.
Birukoff, Genve);--_Carnet du soldat_, 1902;--_La guerre
russo-japonaise_, 1904;--_Salut aux rfractaires_, 1909.

[278] C'est comme une fente dans la machine pneumatique; tout le
souffle d'gosme qu'on voulait aspirer de l'me humaine y rentre.

Et il s'ingnie  prouver que le texte original a t mal lu, et que la
parole exacte du second Commandement tait: Aime ton prochain comme
_Lui-mme_ (comme Dieu). (Entretiens avec Tnromo.)

[279] Entretiens avec Tnromo.

[280] Lettre  un Chinois, octobre 1906 (_Corresp. ind._, p. 381 et
suiv.).

[281] Tolsto en exprimait dj la crainte, dans sa lettre de 1906.

[282] Ce n'tait pas la peine de refuser le service militaire et
policier, pour admettre la proprit, qui ne se maintient que par le
service militaire et policier. Les hommes qui accomplissent ce service
et profitent de la proprit agissent mieux que ceux qui refusent tout
service, en jouissant de la proprit. (Lettre aux Doukhobors du
Canada, 1899, _Corresp. ind._, p. 248-260.)

[283] Lire dans les _Entretiens avec Tnromo_, la belle page sur le
sage Juif qui, plong dans ce Livre, n'a pas vu les sicles s'crouler
sur sa tte, et les peuples qui paraissaient et disparaissaient de la
terre.

[284] Voir le progrs de l'Europe dans les horreurs de l'tat moderne,
l'tat sanglant, vouloir crer un nouveau _Judenstaat_, c'est un pch
abominable.--(_Ibid._)

[285] Et l'avenir lui donne raison. Et Dieu s'est acquitt largement
envers lui. Quelques mois avant sa mort, lui vient, du bout de
l'Afrique, l'cho de la voix messianique de Gandhi. (Voir,  la fin du
volume, le chapitre: _La rponse de l'Asie  Tolstoy_, p. 214.)

[286] _Appel aux hommes politiques_, 1905.

[287] On trouvera, en appendice au _Grand Crime_ et dans la trad-fran.
des _Conseils aux Dirigs_ (titre russe: _Au peuple travailleur_), un
_Appel_ d'une socit japonaise _pour le Rtablissement de la Libert de
la Terre_.

[288] Lettre  Paul Sabatier, 7 novembre 1906. (_Corr. ind._, p. 375.)

[289] Lettres  un ami, juin 1892 et novembre 1901.

[290] _Guerre et Rvolution._

[291] Lettre  un ami. (_Corresp. ind._ p. 354-55.)

[292] _Ibid._ Peut-tre s'agit-il l de l'_Histoire d'un Doukhobor_,
dont le titre figure dans la liste des oeuvres indites de Tolsto.

[293] Imaginez que tous les hommes qui ont la vrit se runissent
ensemble et s'installent sur une le. Serait-ce la vie? (A un ami, mars
1901, _Corresp. ind._ p. 325.)

[294] 1er dcembre 1910.

[295] 16 mai 1892. Tolsto voyait alors sa femme souffrir de la mort
d'un petit garon, et il ne pouvait rien pour la consoler.

[296] Lettre de janvier 1883.

[297] Je ne reprocherai jamais de ne pas avoir de religion. Le mal,
c'est quand les hommes mentent, feignent d'avoir de la religion.

Et plus loin:

Que Dieu nous prserve de feindre d'aimer, c'est pire que la haine.
(_Corresp. ind._ p. 344 et 348.)

[298] _Revue des Deux Mondes_, 15 dcembre 1910.

[299] Paul Birukoff vient de publier, en allemand, la belle
correspondance de Tolsto avec sa fille Marie: _Vater und Tochter_,
Zrich, Rotapfel, 1927.

[300] _Revue des Deux Mondes_, 15 dcembre 1910.

[301] A un ami, 10 dcembre 1903.

[302] _Figaro_, 27 dcembre 1910. La lettre fut, aprs la mort de
Tolsto, remise  la comtesse par leur beau-fils, le prince Obolensky,
auquel Tolsto l'avait confie, quelques annes auparavant. A cette
lettre tait jointe une autre, galement adresse  la comtesse, et qui
touchait  des sujets intimes de la vie conjugale. La comtesse la
dtruisit, aprs l'avoir lue. (Note communique par Mme Tatiana
Soukhotine, fille ane de Tolsto.)

[303] Cet tat de souffrance date donc de 1881, c'est--dire de l'hiver
pass  Moscou, et de la dcouverte que Tolsto fit alors de la misre
sociale.

[304] Lettre  un ami (la traduction franaise, par M.
Halprine-Kaminsky, en a t publie sous le titre _Profession de foi_,
dans le volume: _Plaisirs cruels_, 1895).

[305] Il semble qu'il ait subi, dans ses dernires annes, et surtout
dans ses derniers mois, l'influence de Vladimir-Grigoritch Tchertkov,
ami dvou, qui, longtemps tabli en Angleterre, avait consacr sa
fortune  publier et rpandre l'oeuvre intgral de Tolsto. Tchertkov
a t violemment attaqu par un des fils de Tolsto, Lon. Mais si l'on
a pu accuser son intransigeance d'esprit, personne n'a mis en doute son
absolu dvouement; et, sans approuver la duret peut-tre inhumaine de
certains actes o l'on croit sentir son inspiration, (comme le testament
par lequel Tolsto enleva  sa femme la proprit de tous ses crits,
sans exception, y compris ses lettres prives), il est permis de croire
qu'il fut plus pris de la gloire de son ami que Tolsto lui-mme.

Le journal de Valentin Boulgakov, dernier secrtaire de Tolsto, est un
miroir fidle des six derniers mois,  Iasnaa Poliana, depuis le 23
juin 1910. La traduction franaise en a paru dans _Les oeuvres
libres_, mai 1924, chez Arthme Fayard,  Paris.

[306] Tolsto partit brusquement de Iasnaa Poliana, le 28 octobre (10
novembre) 1910, vers cinq heures du matin. Il tait accompagn du
docteur Makovitski; sa fille Alexandra, que Tchertkov appelle sa
collaboratrice la plus intime, tait dans le secret du dpart. Il
arriva, le mme jour,  six heures du soir, au monastre d'Optina, un
des plus clbres sanctuaires de Russie, o il avait t plusieurs fois
en plerinage. Il y passa la nuit et, le lendemain matin, il y crivit
un long article sur la peine de mort. Dans la soire du 29 octobre (11
novembre), il alla au monastre de Chamordino, o sa soeur Marie tait
nonne. Il dna avec elle et lui exprima le dsir qu'il aurait eu de
passer la fin de sa vie  Optina, en s'acquittant des plus humbles
besognes, mais  condition qu'on ne l'obliget point  aller 
l'glise. Il coucha  Chamordino, fit, le lendemain matin, une
promenade au village voisin, o il songeait  prendre un logis, revit sa
soeur dans l'aprs-midi. A cinq heures, arriva inopinment sa fille
Alexandra. Sans doute, le prvint-elle que sa retraite tait connue,
qu'on tait  sa poursuite: ils repartirent sur-le-champ, dans la nuit.
Tolsto, Alexandra et Makovitski se dirigrent vers la station de
Koselsk, probablement avec l'intention de gagner les provinces du Sud,
et, de l, les pays slaves des Balkans, la Bulgarie, la Serbie. En
route, Tolsto tomba malade  la gare d'Astapovo et dut s'y aliter. Ce
fut l qu'il mourut.

Sur ces derniers jours, on trouvera les renseignements les plus complets
dans le volume: _Tolstoys Flucht und Tod_ (Bruno Cassirer, Berlin,
1925), o Ren Fuelloep-Miller et Friedrich Eckstein ont rassembl les
rcits de la fille, de la femme de Tolsto, de son mdecin, de ses amis
prsents, et la correspondance secrte d'tat. Celle-ci, que le
gouvernement sovitique a dcouverte en 1917, rvle le rseau
d'intrigues, dont l'tat et l'glise entourrent le mourant, pour
arracher de lui l'apparence d'une rtractation religieuse. Le
gouvernement, le czar en personne, exercrent une pression sur le
Saint-Synode, qui dlgua  Astapovo l'archevque de Toula. Mais l'chec
de cette tentative fut complet.

On voit aussi l'inquitude gouvernementale. Une correspondance policire
entre le gouverneur-gnral de Riasan, prince Obolensky, et le gnral
Lwow, chef du dpartement de gendarmerie de Moscou, avertit heure par
heure de tous les incidents et de tous les visiteurs  Astapovo, donne
les ordres les plus svres pour surveiller la gare, pour bloquer le
cortge funbre et le sparer du reste de la nation. En haut lieu, on
tremblait devant l'ventualit de grandes manifestations politiques, en
Russie.

L'humble maison, o Tolsto expirait, tait environne d'une nue de
policiers, d'espions, de reporters de journaux, d'oprateurs de film,
qui guettaient la douleur de la comtesse Tolsto, accourue pour exprimer
au mourant son amour, son repentir, et carte de lui par ses enfants.

[307] _Journal_,  la date du 28 octobre 1879 (trad. Bienstock Voir _Vie
et OEuvre_).--Voici le passage entier, qui est des plus beaux:

Il y a dans ce monde des gens lourds, sans ailes. Ils s'agitent, en
bas. Parmi eux, il y a des forts: Napolon. Ils laissent des traces
terribles parmi les hommes, sment la discorde, mais rasent toujours la
terre.--Il y a des hommes qui se laissent pousser des ailes, s'lancent
lentement et planent: les moines.--Il y a des hommes lgers qui se
soulvent facilement et retombent: les bons idalistes.--Il y a des
hommes aux ailes puissantes...--Il y a des hommes clestes, qui, par
amour des hommes, descendent sur la terre en repliant leurs ailes, et
apprennent aux autres  voler. Puis, quand ils ne sont plus ncessaires,
ils remontent: Christ.

[308] On peut vivre seulement pendant qu'on est ivre de la vie.
(_Confessions_, 1879.)

Je suis fou de la vie... C'est l't, l't dlicieux. Cette anne,
j'ai lutt longtemps; mais la beaut de la nature m'a vaincu. Je me
rjouis de la vie. (Lettre  Fet, juillet 1880.)--Ces lignes sont
crites en pleine crise religieuse.

[309] Dans son _Journal_,  la date d'octobre 1865:

La pense de la mort... Je veux et j'aime l'immortalit.

[310] Je me grisai de cette colre bouillonnante d'indignation que
j'aime en moi, que j'excite mme quand je la sens, parce qu'elle agit
sur moi, d'une faon calmante, et me donne, pour quelques instants au
moins, une lasticit extraordinaire, l'nergie et le feu de toutes les
capacits physiques et morales. (_Journal du prince D. Nekhludov_,
_Lucerne_, 1857).

[311] Son article sur _la Guerre_,  propos du Congrs universel de la
paix,  Londres, en 1891, est une rude satire des pacifistes, qui
croient  l'arbitrage entre nations:

C'est l'histoire de l'oiseau qu'on prend, aprs lui avoir mis un grain
de sel sur la queue. Il est tout aussi facile de le prendre d'abord.
C'est se moquer des gens que de leur parler d'arbitrage et de
dsarmement consenti par les tats. Verbiage que tout cela!
Naturellement, les gouvernements approuvent: les bons aptres! Ils
savent bien que cela ne les empchera jamais d'envoyer des millions de
gens  l'abattoir, quand il leur plaira de le faire. (_Le royaume de
Dieu est en nous_, chap. VI.)

[312] La nature fut toujours le meilleur ami de Tolsto, comme il
aimait  dire:

Un ami, c'est bien; mais il mourra, il s'en ira quelque part, et on ne
pourra le suivre, tandis que la nature  laquelle on s'est uni par
l'acte de vente, ou qu'on possde par hritage, c'est mieux. Ma nature 
moi est froide, rebutante, exigeante, encombrante; mais c'est un ami
qu'on gardera jusqu' la mort; et quand on mourra, on y entrera.
(Lettre  Fet, 19 mai 1861. _Corresp. ind._, p. 31.)

Il participait  la vie de la nature, il renaissait au printemps; (Mars
et Avril sont mes meilleurs mois pour le travail.--A Fet, 23 mars
1877), il s'engourdissait  la fin d'automne (C'est pour moi la saison
la plus morte, je ne pense pas, je n'cris pas, je me sens agrablement
stupide.--A Fet, 21 octobre 1869).

Mais la nature qui lui parlait intimement au coeur, c'tait la nature
de chez lui, celle de Iasnaa. Bien qu'il ait, au cours de son voyage en
Suisse, crit de fort belles notes sur le lac de Genve, il s'y sentait
un tranger; et ses liens avec la terre natale lui apparurent alors plus
troits et plus doux:

J'aime la nature, quand de tous cts elle m'entoure, quand de tous
cts m'enveloppe l'air chaud qui se rpand dans le lointain infini,
quand cette mme herbe grasse que j'ai crase en m'asseyant fait la
verdure des champs infinis, quand ces mmes feuilles qui, agites par le
vent, portent l'ombre sur mon visage, font le bleu sombre de la fort
lointaine, quand ce mme air que je respire fait le fond bleu clair du
ciel infini, quand je ne suis pas seul  jouir de la nature, quand,
autour de moi, bourdonnent et tournoient des millions d'insectes et que
chantent les oiseaux. La jouissance principale de la nature, c'est quand
je me sens faire partie du tout.--Ici (en Suisse), le lointain infini
est beau, mais je suis sans liens avec lui. (Mai 1857.)

[313] Entretiens avec M. Paul Boyer (_Le Temps_, 28 aot 1901).

De fait, on s'y tromperait souvent. Soit  cette profession de foi de
Julie mourante:

Ce qu'il m'tait impossible de croire, je n'ai pu dire que je le
croyais, et j'ai toujours cru ce que je disais croire. C'tait tout ce
qui dpendait de moi.

A rapprocher de la lettre de Tolsto au Saint-Synode:

Il se peut que mes croyances gnent ou dplaisent. Il n'est pas en mon
pouvoir de les changer, comme il n'est pas en mon pouvoir de changer mon
corps. Je ne puis croire autre chose que ce que je crois,  l'heure o
je me dispose  retourner vers ce Dieu, dont je suis sorti.

Ou bien ce passage de la _Rponse  Christophe de Beaumont_, qui semble
du pur Tolsto:

Je suis disciple de Jsus-Christ. Mon Matre m'a dit que celui qui aime
son frre a accompli la Loi.

Ou encore:

Toute l'oraison dominicale tient en entier dans ces paroles: Que Ta
volont soit faite! (_Troisime lettre de la Montagne._)

A rapprocher de:

Je remplace toutes mes prires par le _Pater Noster_. Toutes les
demandes que je puis adresser  Dieu sont exprimes avec plus de hauteur
morale par ces mots: Que Ta volont soit faite! (_Journal_ de Tolsto,
au Caucase, 1852-53.)

Les ressemblances de pense ne sont pas moins frquentes sur le terrain
de l'art que sur celui de la religion:

La premire rgle de l'art d'crire, dit Rousseau, est de parler
clairement et de rendre exactement sa pense.

Et Tolsto:

Pensez ce que vous voudrez, mais de telle faon que chaque mot puisse
tre compris de tous. On ne peut rien crire de mauvais dans une langue
tout  fait claire.

J'ai montr ailleurs que les descriptions satiriques de l'Opra de
Paris, dans la _Nouvelle Helose_, ont beaucoup de rapports avec les
critiques de Tolsto, dans _Qu'est-ce que l'art?_.

[314] _Journal_, 6 janvier 1903 (cit dans la _Prface de Tolsto  ses
Souvenirs_, 1er volume de _Vie et OEuvre de Tolsto_, publi par
Birukov).

[315] _Quatrime Promenade._

[316] Lettre  Birukov.

[317] _Sbastopol en mai 1855._

[318] La vrit,... la seule chose qui me soit reste de ma conception
morale, la seule chose que j'accomplirai encore. (17 octobre 1860.)

[319] _Ibid._

[320] L'amour pour les hommes est l'tat naturel de l'me, et nous ne
le remarquons pas. (_Journal_, du temps qu'il tait tudiant  Kazan.)

[321] La vrit s'ouvrira  l'amour... (_Confessions_, 1879-81.)

--Moi qui plaais la vrit dans l'unit de l'amour... (_Ibid._)

[322] Vous parlez toujours d'nergie? Mais la base de l'nergie, c'est
l'amour, dit Anna, et l'amour ne se donne pas,  volont (_Anna
Karnine_, II, p. 270).

[323] La beaut et l'amour, ces deux raisons de vivre. (_Guerre et
Paix_, II, p. 285.)

[324] Je crois en Dieu, qui est pour moi l'Amour. (Au Saint-Synode,
1901.)

--Oui, l'amour!... Non l'amour goste, mais l'amour tel que je l'ai
prouv, pour la premire fois de ma vie, lorsque j'ai aperu  mes
cts mon ennemi mourant, et que je l'ai aim... C'est l'essence mme de
l'me. Aimer son prochain, aimer ses ennemis, aimer tous et chacun,
c'est aimer Dieu dans toutes ses manifestations!... Aimer un tre qui
nous est cher, c'est de l'amour humain, mais aimer son ennemi, c'est
presque de l'amour divin!... (Le prince Andr, mourant, dans _Guerre et
Paix_, III, p. 176.)

[325] L'amour passionn de l'artiste pour son sujet est le coeur de
l'art. Sans amour, pas d'oeuvre d'art possible. (Lettre de septembre
1889.--_Leo Tolstos Briefe 1848 bis 1910_, Berlin, 1911.)

[326] J'cris des livres, c'est pourquoi je sais tout le mal qu'ils
font... (Lettre de Tolsto  P.-V. Vriguine, chef des Doukhobors, 21
novembre 1897, _Corresp. ind._, p. 241.)

[327] Voir _la Matine d'un Seigneur_,--ou, dans les _Confessions_, la
vue extrmement idalise de ces hommes simples, bons, contents de leur
sort, tranquilles, ayant le sens de la vie,--ou,  la fin de la deuxime
partie de _Rsurrection_, cette vision d'une humanit, d'une terre
nouvelle, qui apparat  Nekhludov, quand il croise des ouvriers qui
reviennent du travail.

[328] Un chrtien ne saurait tre moralement suprieur ou infrieur 
un autre; mais il est d'autant plus chrtien qu'il se meut plus
rapidement sur la voie de la perfection, quel que soit le degr sur
lequel il se trouve,  un moment donn: en sorte que la vertu
stationnaire du pharisien est moins chrtienne que celle du larron, dont
l'me est en plein mouvement vers l'idal, et qui se repent sur sa
croix. (_Plaisirs cruels_, trad. Halprine-Kaminsky.)

[329] Mme Tatiana Soukhotine, fille ane de Tolstoy, m'a fait observer
que la vritable orthographe du nom de Tolstoy en franais tait avec un
_y_. Telle est en effet la signature de Tolstoy, dans la lettre que j'ai
reue de lui.

[330] Une autre dition, plus complte, a paru en 1925 chez l'diteur
Bossard (traduction de Georges d'Ostoya et Gustave Masson).

[331] Dont je fus tmoin, pour une partie, crit Tolstoy.

[332] Voir p. 71 et 72.

[333] Acte V, tableau 1.

[334] Acte III, tableau 2.

[335] Cette sant d'esprit se manifeste dans les rcits qui ont t
faits par Tchertkov et par les mdecins de la dernire maladie de
Tolstoy. Presque jusqu' la fin, il a continu, chaque jour, d'crire ou
de dicter son _Journal_.

[336] _Tolstoi und der Orient. Briefe und sonstige Zeugnisse ber
Tolstois Beziehungen zu den Vertretern orientalischer Religionen_, von
Paul Birukov, Rotapfel Verlag, Zrich u. Leipzig, 1925.

[337] Birukov a dress,  la fin de son volume, une liste des principaux
ouvrages sur l'Orient auxquels Tolstoy a eu recours.

[338] Il semble que certains Chinois aient reconnu aussi ces affinits.
Un voyageur russe en Chine crit en 1922 que l'anarchisme chinois est
imbu de Tolstoy et que leur prcurseur commun est Laotse.

[339] La librairie Stock vient de publier la traduction franaise de son
livre: _L'Esprit du peuple chinois_, avec prface de Guglielmo Ferrero,
1927.

[340] Tolstoy critique vigoureusement, dans sa lettre  Ku-Hung-Ming,
l'enseignement traditionnel en Chine de l'obissance au souverain: il y
voit un dogme aussi peu fond que le droit divin de la force.

[341] Cet article avait paru dans le _Times_, en juin 1904; et Tamura le
lut, en dcembre,  Tokio.

[342] _Izo-Abe_, directeur du journal _Heimin Shimbun_ (Le simple
Peuple). Avant que la rponse de Tolstoy leur parvnt, les courageux
protestataires taient emprisonns et leur journal suspendu.

[343] J'ai cit plus haut, page 164, un passage de cette rponse. A ce
jugement sur le socialisme, Tolstoy ajoute: _Le vrai bien de l'homme
est son salut spirituel et moral; le bien matriel y est inclus. Et ce
haut but ne peut tre atteint que par la complte ralisation religieuse
et morale des individus, dont la somme dans les peuples reprsente
l'humanit._ D'autre part, en 1909, Tolstoy rpondra aux questions
conomiques d'une Socit japonaise _pour la libration du pays_, en
lui recommandant les thories agraires d'Henry George.

[344] _Tu n'es pas seul, matre. Rjouis-toi!_ lui crira Tokutomi, le
3 octobre 1906. _Tu as ici beaucoup d'enfants, en esprit...._

[345] La revue: _Tolstoi Kenki_ (tude de Tolstoy).

[346] Tokutomi rappelle que Tolstoy lui demanda, en 1906:--_Savez-vous
quel est mon ge?--Soixante-dix-huit ans, rpondis-je.--Non,
vingt-huit. Je rflchis et je dis:--Ah! oui, en comptant votre
naissance du jour o vous tes devenu le nouvel homme. Il fit signe que
oui._

[347] Asfendiar Woissow, de Constantinople.

[348] Lettre de Mohammed Sadig, 22 juillet 1903.

[349] Lettre d'Elkibajew, 10 juin 1908.

[350] A Mohammed Sadig, 20 aot 1903.

[351] Tolstoy tait enthousiaste de la prire de Mahomet pour la
pauvret: _Seigneur, conserve ma vie en pauvret et fais qu'en pauvret
je meure!_

[352] A Woissow, 11 novembre 1902.

[353] Cette grande personnalit, dont l'influence rformatrice s'est
exerce sur l'universit d'Al Azhar, et, par del, sur tout l'Islam
Sunnite, o il reprsentait le modernisme, a t rcemment tudie par
B. Michel et le Cheikh Moustapha Abdel Razik, qui ont traduit et publi
en franais son principal trait: _Rissalat al Tawid,--Expos de la
religion musulmane_, librairie Orientaliste Paul Geuthner, 1925.

[354] A Isabella Arkadjewna Grinewskaja. Dans une autre lettre 
Elkibajew (10 juin 1908), Tolstoy dit qu'il n'y a qu'une seule religion.
Elle ne s'est pas encore tout entire rvle  l'humanit, mais elle
apparat dans toutes les religions, par fragments. _Tout progrs de
l'humanit repose sur l'union toujours plus intime des hommes dans cette
unique vraie religion._

[355] Dans une lettre  Krymbajew, en 1908, Tolstoy, dfinissant une
vraie religion par l'amour de Dieu et du prochain, dgag de toute
croyance parasite, fait l'loge du Bbisme et de la secte de Kazan. Une
autre lettre de dcembre 1908  Fridulchan-Wadalbekow exprime la mme
admiration du Bbisme.

[356] A quelques exceptions prs, au premier rang desquelles je nomme
Max Mller, grand esprit et grand coeur, que vnrait Vivekananda.

[357] En 1828, l'un des plus vastes esprits de notre temps, _Rj Rm
Mohan Roy_, fonda la communaut de _Brahm Samj_, qui rassemblait
toutes les religions du monde en un systme religieux; bas sur la
croyance en un seul Dieu. Une telle pense, ncessairement limite
d'abord  une lite, a eu, depuis, des chos profonds dans l'me des
grands mystiques du Bengale; et, par eux, elle pntre peu  peu dans
les masses.

[358] Vivekananda disait de lui-mme: _Je suis ankara._ (le grand
Vedantiste du VIIIe sicle).

[359] _Yogas's Philosophy. Lectures on Rja Yoga or conquering internal
nature_, by Swami Vivekananda, New-York, 1896.

[360] _Parahamsa Sri Ramakrishna_, by Vivekananda, 2e dition, Madras,
1905.

[361] _Lord of Love_, titre d'un ouvrage de _Baba Premananda Bharati_
(1904), dont Tolstoy traduisit des fragments.

[362] Premananda Bharati, 1904.

[363] C.-R. Das, mort rcemment, tait devenu l'ami intime de Gandhi et
le chef politique du parti _Swarajiste_ indien, qui veut concilier les
mthodes de Non-Violence avec la participation aux Conseils lgislatifs.

[364] De Londres. La lettre est perdue. On ne la connat que par la
rponse de Tolstoy.

[365] Dans son Autobiographie, en cours de publication, sous le titre:
_Histoire de mes Expriences avec la Vrit_ (_Young India_, 26 aot et
14 octobre 1926), Gandhi raconte que ce fut en 1893-94 qu'il lut pour la
premire fois un ouvrage de Tolstoy: _Le Royaume de Dieu est en vous_.
_J'en fus boulevers. Devant l'indpendance de pense, la moralit
profonde et la sincrit de ce livre, tous les autres me parurent ples
et insignifiants..._ Un ou deux ans plus tard, il lut: _Que devons-nous
faire?_ et _Les vangiles_; il fit une tude passionne de Tolstoy. _Je
commenai  raliser de plus en plus, dit-il, les infinies possibilits
de l'amour universel..._ En 1904, il cre  Phoenix, prs de Durban,
une colonie agricole, sur les plans de Tolstoy. Il y rassemble les
Indiens, sous la double loi qu'il leur imposa de Non-Rsistance et de
pauvret volontaire. On trouvera dans ma Vie de _Mhtm Gandhi_ (p.
18-23) le rcit de cette croisade qui se prolongea prs de vingt ans. Un
an avant qu'il crivt  Tolstoy, il venait d'achever son fameux livre:
_Hind Swarj_ (Home Rule Indien),--cet vangile de l'amour hroque,
dont le gouvernement de l'Inde prohiba l'original en Gujart et dont
Gandhi envoya l'dition anglaise  Tolstoy le 4 avril 1910.

[366] Joseph J. Doke: _M. K. Gandhi, an Indian Patriot in South Africa_,
1909.

[367] dit  Phoenix, Natal.

[368] Cette liste, dresse par Alexis Sergeyenko, m'a t communique
par Paul Birukoff.






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If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
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you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
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request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
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that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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