Project Gutenberg's "La Guzla" de Prosper Mrime, by Voyslav M. Yovanovitch

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Title: "La Guzla" de Prosper Mrime

Author: Voyslav M. Yovanovitch

Release Date: March 2, 2010 [EBook #31474]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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VOYSLAV M. YOVANOVITCH

DOCTEUR DE L'UNIVERSIT DE GRENOBLE

LA GUZLA
DE
PROSPER MRIME

TUDE D'HISTOIRE ROMANTIQUE

_Prface de M. AUGUSTIN FILON_

PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

1911




PRFACE


Dans ce volume, dont j'ai grand plaisir  tre l'introducteur auprs du
public, l'auteur, M. Yovanovitch, un crivain serbe qui s'est tabli en
France depuis plusieurs annes pour tudier de plus prs son sujet, a
consign le rsultat de ses recherches sur _La Guzla_ de Mrime. Ce
volume lui a valu le titre de docteur, confr par l'Universit de
Grenoble; et les loges qui lui ont t donns,  cette occasion, par
les membres du jury m'autorisent  dire que rarement diplme de docteur
a t plus brillamment conquis par un crivain tranger.

Que vaut _La Guzla_? Quelle place doit-elle occuper dans l'oeuvre de
Mrime et dans la production littraire de son temps? Appartient-elle
au romantisme? Est-ce une traduction ou un pastiche? Jusqu' quel point
nous laisse-t-elle entrevoir le gnie potique des peuples slaves de la
pninsule balkanique? Jusqu' quel point devons-nous la considrer comme
une invention personnelle, une cration originale? Nous, les mrimistes
de la premire et de la dernire heure (car deux gnrations se sont
dj succd dans notre petite chapelle), nous n'avions pu qu'entrevoir
la rponse  ces questions: M. Yovanovitch, entr aprs nous dans la
confrrie, les rsout d'une faon complte et dfinitive.

Les ballades qui composent _La Guzla_ ne sont pas, bien entendu, l'oeuvre
du prtendu Hyacinthe Maglanovitch si complaisamment dcrit par Mrime
dans l'dition de 1827. Non seulement ce personnage n'a jamais exist,
mais il ne reprsente pas exactement le type de ces chanteurs
populaires. Car ceux-ci ne sont pas de vritables auteurs: ils se
contentent de rpter, en les modernisant, des chansons transmises de
sicle en sicle,  la faon des rhapsodes homriques.

Une douzaine d'annes avant la premire publication de _La Guzla_, trois
volumes de chants populaires serbes avaient t publis en Allemagne,
sous les auspices de Jacob Grimm, par Vouk Stphanovitch Karadjitch. Ces
chants taient absolument inconnus de Mrime, mais ils taient
familiers  Goethe et  un grand nombre de ses contemporains, allemands
ou anglais. Devons nous donc, alors, penser que Mrime tait, comme il
nous le laisse croire dans la prface de la seconde dition, l'inventeur
de tous ces petits drames auxquels se mlent une ou deux idylles? M.
Yovanovitch nous retire cette illusion en nous indiquant l'une aprs
l'autre toutes les sources auxquelles a puis le grand crivain.
Celui-ci s'tait content de nommer, comme son principal informateur,
l'abb Fortis, naturaliste italien, qui a visit l'Illyrie en 1771 et
qui, dans le rcit de son voyage, avait joint  ses copieuses
observations scientifiques quelques donnes sommaires sur l'histoire des
moeurs et sur la littrature populaire. Mrime faisait encore
ngligemment allusion  certaine compilation de statistique dont
l'auteur tait un employ du Ministre des Affaires trangres, qu'il
ne prenait pas la peine de nommer. Avec ces maigres moyens, il avait
devin la posie des Slaves de la rgion balkanique et s'tait plu 
montrer combien il est ais de fabriquer cette couleur locale qui
tait le grand secret du romantisme.

Si Mrime avait fait cela, ce serait une vritable cration _ex
nihilo_. Mais il n'en est rien et M. Yovanovitch nous rvle
impitoyablement  quel fonds Mrime a emprunt le thme de chacune de
ses ballades. Il est parti de ce principe que toutes les civilisations
et toutes les races traversent,  un moment donn, la mme phase mentale
o leur posie populaire exprime, avec une navet parfois froce, les
mmes passions violentes. Et, s'inspirant de cette donne, il a cherch
ses primitifs aussi bien dans les chansons du _Border_ cossais que dans
de vieux contes chinois, dans les idylles de Thocrite comme dans les
pages de l'ancien Testament.

Quant  la couleur locale dont il se moquait en 1842, mais qu'il
cherchait trs srieusement en 1827, s'il la doit  quelqu'un, c'est
assurment  Charles Nodier et  Fauriel, dont il ne prononce le nom ni
dans la premire ni dans la seconde de ses prfaces. Fauriel, en effet,
a recueilli et publi les chants populaires de la Grce moderne qui
confine aux pays de nationalit serbe et partage avec eux certains
traits de moeurs, certains souvenirs historiques. Nodier a t le
bibliothcaire des gouverneurs franais de l'Illyrie, en 1813, et le
rdacteur en chef de notre journal officiel, publi  Laybach. Sur les
informations, plus ou moins authentiques, qu'il avait ramasses l-bas,
il a bti _Jean Sbogar_ et _Smarra_, sans parler d'une publication
semi-rudite  laquelle le _Journal des Dbats_ avait ouvert ses
colonnes. C'est l, probablement, que Mrime a entrevu l'me serbe, ou,
du moins, qu'il a trouv les traits qui lui ont servi  particulariser,
 dater,  localiser l'me primitive qu'il voulait mettre en scne.

Nous voil maintenant difis et vous penserez peut-tre que M.
Yovanovitch a jou un assez mauvais tour  Mrime en faisant justice de
sa seconde thse aussi bien que de la premire. Mais je crois, au
contraire, qu'il a rendu un service signal  notre auteur en
confrontant ses matriaux avec son oeuvre et que personne, avant lui,
n'avait si bien mis en lumire l'incomparable talent avec lequel le
grand artiste transformait une matire souvent bien pauvre. Lisez, par
exemple, ce froid apologue chinois d'o Voltaire a tir une tragdie
plus froide encore et lisez ensuite _l'Aubpine de Vliko_; qui ouvre le
volume de _La Guzla_. Quelle force concentre! Quelle brivet
effrayante! Quelle profonde motion sort de ce rcit sans piti et nous
treint  la gorge!

C'est vritablement un chef-d'oeuvre et il y a bien d'autres chants dans
_La Guzla_ dont on pourrait en dire autant. Je ne m'en tais jamais
aperu aussi bien qu'aprs avoir lu le livre de M. Yovanovitch. J'ai
vraiment devant moi maintenant celui qu'il dfinit un grand pote sans
imagination. Oui, voil bien ce qu'a t Mrime pendant la premire et
trop courte priode de sa vie littraire, avant les salons, avant
l'Acadmie des Inscriptions, avant la mondanit et l'archologie: dou
d'une vision sans gale, mais incapable de crer.

AUGUSTIN FILON.




TABLE DES MATIRES


AVANT-PROPOS NOTE SUR LA TRANSCRIPTION DES NOMS SLAVES


PREMIRE PARTIE

Origines de La Guzla.

CHAPITRE PREMIER

Les Illyriens dans la Littrature franaise avant La Guzla.

 1. Le mot: _Illyrien_. Les relations serbo-franaises au moyen ge.--
2. Du XVIe au XVIIIe sicle.-- 3. Les voyages de Fortis.-- 4. La
comtesse de Rosenberg-Orsini.-- 5. Mme de Stal et la posie
morlaque.-- 6. L'Illyrie napolonienne.-- 7. Charles Nodier en
Illyrie.-- 8. _Jean Sbogar_.-- 9. _Smarra_.


CHAPITRE II

La Ballade populaire avant La Guzla.


 1. Dfinition de la ballade.-- 2. La ballade populaire en Angleterre:
pastiches de Macpherson; _Reliques_ de Percy.-- 3. La ballade populaire
en Allemagne: Herder.-- 4. La ballade populaire en France: prcurseurs
du folklorisme; Ossian en France; l'influence anglaise; Mme de Stal;
_le Romancero_; _Chants populaires de la Grce moderne_ de Claude
Fauriel et leur influence; les romantiques et la posie populaire.-- 5.
La ballade serbo-croate: les _Narodn srpsk Piesm_ de Vouk St.
Karadjitch; succs europen de ce recueil.-- 6. Les mystificateurs
littraires.

CHAPITRE III

Prosper Mrime avant La Guzla.


 1. Les dbuts littraires de Mrime: _Cromwell_, le _Thtre de Clara
Gazul_.-- 2. Influence de Fauriel: got de la posie populaire.-- 3.
Influence de Stendhal: got de la mystification.


       *       *       *       *       *

DEUXIME PARTIE

Les Sources de La Guzla.

       *       *       *       *       *

CHAPITRE IV

Nodier, Fauriel, Chaumette-Desfosss, L'Orphelin de la Chine.

 1. Date de _la Guzla_-- 2. Influence de Nodier. Le mot: _guzla_.
Hyacinthe Maglanovich.-- 3. Mrime commentateur.-- 4. _L'Aubpine de
Veliko_: une inspiration chinoise.-- 5. _Voyage en Bosnie. Chants
populaires de la Grce moderne_.


CHAPITRE V

Fortis, La divine Comdie, Quelques autres Sources.

 1. Les Illyriens de Fortis.-- 2. Les ballades des heyduques. _Les
Braves Heyduques_: une scne dantesque. _Chant de Mort_: un vocero
morlaque.-- 3. La vie domestique dans _la Guzla_: _l'Amante de
Dannisich_. De la diffrence qu'il y a entre cette pice et la vritable
posie serbe.-- 4. La vie domestique dans _la Guzla_: ballades sur les
_pobratimi_.-- 5. _Les Montngrins_. Les Franais dans la posie
populaire serbo-croate.-- 6. La source de _Hadagny_.-- 7. Une note
nouvelle: Venise; _Barcarolle_.-- 8. Thocrite et les auteurs
classiques: _le Morlaque  Venise; Impromptu_.


CHAPITRE VI

Le Merveilleux dans La Guzla.

 1. Historique du vampirisme.-- 2. Le vampirisme dans _la Guzla_.
Dissertation de Mrime. _La Belle Sophie_. _Jeannot_. _Le Vampire_.
_Cara-Ali_. _Constantin Yacoubovich_.-- 3. Le mauvais oeil. Dissertation
sur cette superstition. _Le Mauvais OEil_. _Maxime et Zo_.-- 4.
_L'Amant en bouteille_.-- 5. _La Belle Hlne._.-- 6._Le Seigneur
Mercure_.


CHAPITRE VII

La Ballade de l'pouse d'Asan-Aga.

 1. Analyse du pome.-- 2. Traductions trangres: en Allemagne; en
Angleterre; en France; autres traductions.-- 3. La traduction de
Mrime. Conclusion.

        *        *        *        *        *

TROISIME PARTIE

La Fortune de La Guzla.

        *        *        *        *        *


CHAPITRE VIII

La Guzla en France.


 1. Publication du livre.-- 2. Critiques du temps: _la Runion_, _le
Moniteur_, _le Journal de Paris_, _le Globe_, _la Revue encyclopdique_,
_la Gazette de France_, _le Journal des Savans_. La rclame de
l'diteur.-- 3. L'dition de 1842. Rimpressions postrieures.-- 4.
_La Guzla_  l'Opra-Comique.-- 5. La posie serbe en France aprs _la
Guzla_.-- 6. Un plagiat. Conclusion.


CHAPITRE IX

La Guzla en Allemagne.

 1. La traduction de Wilhelm Gerhard. Ranke et _la Guzla_. Otto von
Pirch. Siegfried Kapper. La critique de M. Depping.-- 2. Goethe et _la
Guzla_.


CHAPITRE X

La Guzla en Angleterre.

 1. Mrime et John Bowring.-- 2. La critique de la _Monthly
Review_.-- 3. La critique de la _Foreign Quarterly Review_. M.
Mervincet. Mrs. Shelley.

CHAPITRE XI

La Guzla dans les pays slaves.

 1. La traduction de Pouchkine. Lettre de Mrime  Sobolevsky.-- 2.
Chodzko. Mickiewicz et _le Morlaque  Venise_. Ses relations avec
Pouchkine. Son cours au Collge de France. Sa confrence sur _la Guzla_.

CONCLUSION

APPENDICE: Note sur un pome indit de Walter Scott

BIBLIOGRAPHIE

INDEX




AVANT-PROPOS

Dans les derniers jours du mois de juillet 1827 parut  Paris, chez
F.-G. Levrault, un volume de XII-257 pages in-12, intitul _La Guzla ou
choix de posies illyriques recueillies dans la Dalmatie, la Bosnie, la
Croatie et l'Herzgowine_. Sorti des presses de F.-G. Levrault, 
Strasbourg, cet ouvrage contenait:

1 Une prface de six pages, dans laquelle son auteur, anonyme, Italien
d'origine, Franais par son ducation, Dalmate de naissance, expliquait
ou plutt justifiait cette publication. Quand je m'occupais  former le
recueil dont on va lire aujourd'hui la traduction, disait-il, je
m'imaginais tre  peu prs le seul Franais (car je l'tais alors) qui
pt trouver quelque intrt dans ces pomes sans art, production d'un
peuple sauvage; aussi les publier tait loin de ma pense. Depuis,
remarquant le got qui se rpand tous les jours pour les ouvrages
trangers et surtout pour ceux qui, par leurs formes mmes, s'loignent
des chefs-d'oeuvre que nous sommes habitus  admirer, je songeai  mon
recueil de chansons illyriques. J'en fis quelques traductions pour mes
amis, et c'est d'aprs leur avis que je me hasarde  faire un choix dans
ma collection et  le soumettre au jugement du public. Dans la suite de
sa prface, s'imaginant que les provinces illyriques, qui ont t
longtemps sous le gouvernement franais, sont assez bien connues pour
qu'il soit inutile de faire prcder le recueil d'une description
gographique, politique, etc., l'auteur, en quelques mots  peine, nous
dit ce qu'est la _guzla_: espce de guitare qui n'a qu'une seule corde
faite de crin, et nous parle des bardes slaves, joueurs de _guzla_, qui
parcourent les villes et les villages en chantant des romances; puis
vient:

2 Une notice sur Hyacinthe Maglanovich, joueur de _guzla_, le pote des
ballades illyriques dont on ne fait qu'offrir au public la traduction
littrale. Le portrait lithographi de Maglanovich, sign _A. Br._,
ornait le volume; enfin:

3 Vingt-huit ballades, traduites en prose franaise, accompagnes de
longues notes et deux dissertations folkloriques.

Cette collection de ballades eut peu de succs en France. On l'et
rapidement oublie si elle n'avait eu pour auteur un jeune homme qui se
rvla bientt crivain de grand talent, si, enfin, on ne lui avait fait
 l'tranger un accueil plus favorable. En effet, peu de mois aprs sa
publication, cet ouvrage eut les honneurs d'une traduction en vers
allemands. Goethe lui consacra une notice dans sa revue _Art et
Antiquit_. Le vieux pote le loua fort, mais se donna le malin plaisir
de dvoiler  cette occasion une petite supercherie littraire: l'auteur
des ballades n'tait autre que le jeune et brillant crivain qui, deux
ans auparavant, avait publi le _Thtre de Clara Gazul_, oeuvre d'une
fictive comdienne espagnole. Le titre mme du livre (_la Guzla_)
tait-il autre chose que l'anagramme de _Gazul_?

Cette aimable dcouverte--inutile, disait le dmasqu--ne tarda pas 
provoquer une certaine curiosit, sinon pour le livre mis en cause, du
moins pour son spirituel et original auteur, que ses autres ouvrages
commenaient dj  rendre clbre.

Prosper Mrime, qui avait vingt-quatre ans alors, tait, en effet, le
vritable auteur de ces ballades prtendues illyriques. Dans une lettre
reste inconnue des mrimistes franais, lettre adresse  Sobolevsky,
ami de Pouchkine, le 18 janvier 1835, et, dans une prface crite en
1840 pour la seconde dition de _la Guzla_, dition parue en 1842, il a
racont lui-mme l'histoire de cette mystification littraire.

Vers l'an de grce 1827, dit-il dans cette prface, j'tais
_romantique_. Nous disions aux _classiques_: Vos Grecs ne sont point
des Grecs, vos Romains ne sont point des Romains; vous ne savez pas
donner  vos compositions la _couleur locale_. Point de salut sans la
_couleur locale_. Nous entendions par couleur locale ce qu'au XVIIe
sicle on appelait les _moeurs_; mais nous tions trs fiers de notre
mot, et nous pensions avoir imagin le mot et la chose. En fait de
posies, nous n'admirions que les posies trangres et les plus
anciennes: les ballades de la frontire cossaise, les romances du Cid
nous paraissaient des chefs-d'oeuvre incomparables, toujours  cause de
la _couleur locale_.

Je mourais d'envie d'aller l'observer l o elle existait encore, car
elle ne se trouve pas en tous lieux. Hlas! pour voyager il ne me
manquait qu'une chose, de l'argent; mais, comme il n'en cote rien pour
faire des projets de voyage, j'en faisais beaucoup avec mes amis.

Ce n'taient pas les pays visits par tous les touristes que nous
voulions voir. J.J. Ampre et moi, nous voulions nous carter des routes
suivies par les Anglais; aussi, aprs avoir pass rapidement  Florence,
Rome et Naples, nous devions nous embarquer  Venise pour Trieste, et de
l longer lentement la mer Adriatique jusqu' Raguse. C'tait bien le
plan le plus original, le plus beau, le plus neuf, sauf la question
d'argent!... En avisant au moyen de la rsoudre, l'ide nous vint
d'crire d'avance notre voyage, de le vendre avantageusement, et
d'employer nos bnfices  reconnatre si nous nous tions tromps dans
nos descriptions. Alors l'ide tait neuve, mais malheureusement nous
l'abandonnmes.

Dans ce projet qui nous amusa quelque temps, Ampre, qui sait toutes
les langues de l'Europe, m'avait charg, je ne sais pourquoi, moi
ignorantissime, de recueillir les posies originales des Illyriens. Pour
me prparer, je lus le _Voyage en Dalmatie_ de l'abb Fortis et une
assez bonne statistique des anciennes provinces illyriennes, rdige, je
crois, par un chef de bureau du Ministre des Affaires trangres.
J'appris cinq  six mots de slave, et j'crivis en une quinzaine de
jours le livre que voici!

Mrime, qui ne s'pargnait pas lui-mme dans cette prface, raconta
ensuite le succs immense de _la Guzla_. Il est vrai qu'il ne s'en
vendit gure qu'une douzaine d'exemplaires, dit-il, mais si les Franais
ne me lurent point, les trangers et des juges comptents me rendirent
bien justice.

Deux mois aprs la publication de _la Guzla_, M. Bowring, auteur d'une
anthologie slave, m'crivit pour me demander les vers originaux que
j'avais si bien traduits.

Puis M. Gerhart, conseiller et docteur quelque part en Allemagne,
m'envoya deux gros volumes de posies slaves traduites en allemand, et
_la Guzla_ traduite aussi, et en vers, ce qui lui avait t facile,
disait-il dans sa prface, car sous ma prose il avait dcouvert le mtre
des vers illyriques. Les Allemands dcouvrent bien des choses, on le
sait, et celui-l me demandait encore des ballades pour faire un
troisime volume.

Enfin, M. Pouchkine a traduit en russe quelques-unes de mes
historiettes, et cela peut se comparer  _Gil Blas_ traduit en espagnol,
et aux _Lettres d'une religieuse portugaise_ traduites en portugais.

Un si brillant succs ne me fit point tourner la tte. Fort du
tmoignage de MM. Bowring, Gerhart et Pouchkine, je pouvais me vanter
d'avoir fait de la _couleur locale_; mais le procd tait si simple, si
facile, que j'en vins  douter du mrite de la _couleur locale_
elle-mme et que je pardonnai  Racine d'avoir polic les sauvages hros
de Sophocle et d'Euripide.

Ce rcit fut, pendant longtemps, l'unique source de renseignements sur
le sujet, tant pour les biographes de Mrime que pour les historiens de
l'poque romantique.

L'ironie de ce passage a veill une mfiance gnrale. M. Augustin
Filon, le distingu biographe de Mrime, sachant bien que ce railleur
impitoyable, qui nous a donn _la Vnus d'Ille_ et _la Chambre bleue_,
avait trop de got et trop d'esprit pour faire de pareilles confessions,
M. Filon, disons-nous, alla, non sans raisons, jusqu' qualifier ces
deux pages de nouvelle mystification greffe sur celle de 1827[1].

Cependant,  l'exception de P. V. Annenkoff, qui a publi, en 1855, ses
_Matriaux pour servir  la biographie de Pouchkine_ (en tte de la
grande dition du pote russe que Mrime a d possder!), et de M. Jean
Skerlitch, qui a donn, en 1901 et 1904, plusieurs articles sur la
fortune de la posie serbe en France--articles malheureusement crits en
serbe et pour des Serbes--personne n'entreprit de vrifier le rcit de
notre auteur[2]. Une tude complte sur _la Guzla_ tait encore  faire.

Un tel travail ne serait pas sans intrt ni sans utilit pour qui veut
mieux connatre le curieux pisode d'histoire romantique qu'est cette
oeuvre de jeunesse du parfait crivain  qui les lettres franaises
doivent la _Chronique de Charles IX_ et _Colomba_. Mais--et nous tenons
 le dire avant d'aborder la matire--ce n'est pas exclusivement au
critique franais que s'adresserait une monographie sur _la Guzla_. Et
tout d'abord, un choix de posies illyriques, alors mme que les
origines en seraient douteuses, intresse l'historien littraire
serbo-croate. La posie populaire a jou un grand rle dans la destine
de cette nation dont elle constitue encore aujourd'hui le plus important
monument littraire; aussi les rudits serbo-croates doivent-ils
chercher  savoir quelle fut son influence  l'tranger. _La Guzla_,
d'autre part, appartient  un genre international par excellence: son
caractre dpasse les frontires du pays o elle a vu le jour et du pays
qui l'a inspire; son histoire intresse tous ceux qui s'occupent de
l'influence de la ballade populaire sur la littrature en gnral, sur
le romantisme europen en particulier.--Enfin,  propos de ce recueil,
Mrime est entr en relations avec Goethe et Pouchkine. Connatre
l'histoire de _la Guzla_ est donc chose importante pour les biographes
et les commentateurs de ces deux grands potes. Il est ncessaire en
effet, et nous le montrerons, d'apporter certaines rectifications aux
travaux qu'on leur doit, encore que ces mmes travaux aient fourni un
srieux appoint  notre tude.

Pour ces raisons, nous avons voulu faire oeuvre utile  la fois pour les
mrimistes, pour les slavicisants, pour ceux qui se sont adonns 
l'tude du romantisme, pour ceux enfin qui font de Goethe leur pote
favori.

Il est vraiment difficile d'tre parfait alors qu'on s'adresse  des
rudits qui ont des proccupations si diffrentes, quand on s'expose 
la fois  la critique franaise et aux critiques trangres. Les
mprises sont possibles en effet; de plus, on risque toujours,
s'adressant  des publics si divers, d'tre ici trop prolixe, ici trop
incomplet. En ce qui concerne le premier de ces cueils, nous croyons
que le meilleur moyen sinon d'viter toute mprise, du moins de les
faire ressortir d'elles-mmes, est de donner en notes tout ce qui peut
permettre de contrler et de rectifier le travail. Quant au second, nous
avouerons que, pour notre part, nous prfrons le superflu 
l'insuffisant.

Il est certain que le lecteur vers dans quelques-unes des questions que
nous avons  traiter (_Posie populaire dans la littrature europenne_;
_Mrime avant 1827_; etc.) trouvera dans notre livre bien des choses
qu'il jugera trop connues pour figurer dans un travail d'rudition.
Mais, pour parler sans fausse modestie, il n'est pas moins certain
qu'elles lui apparatront sous un jour nouveau, dans l'ensemble qu'elles
forment avec d'autres faits jusqu'alors ignors.

Nous nous proposons, en ce qui concerne le plan de notre ouvrage,
d'exposer l'histoire de _la Guzla_ dans l'ordre qui nous parat le plus
logique: 1 retrouver les causes littraires et autres qui ont contribu
 la produire (_les Origines_); 2 tudier les procds de composition
dont l'auteur s'est servi (_les Sources_); 3 raconter l'histoire du
livre une fois paru (_sa Fortune_). Nous voulons vrifier, rectifier et
complter les faits connus[3], en apporter de nouveaux, les ordonner,
les grouper, sans craindre de nous engager dans des digressions et des
discussions lorsqu'elles nous paratront ncessaires, car notre matire
est, aprs tout, de celles qui sont nettement circonscrites: on peut
aisment l'puiser.




NOTE SUR LA TRANSCRIPTION DES NOMS SLAVES


Nous avons adopt les rgles suivantes pour la transcription des noms et
des mots slaves:

1 Pour les Slaves qui se servent de l'alphabet romain, nous avons
conserv l'orthographe originale;

2 Pour ceux dont l'criture est cyrillique, nous avons compos des
transcriptions phontiques franaises qui se rapprochent le plus
possible de la prononciation du peuple auquel ces mots appartiennent;
sauf dans le cas o il s'agit, soit de noms dj orthographis par ceux
qui les portent, soit, surtout, de noms et de mots cits dans _la
Guzla_, pour lesquels nous avons cru devoir respecter la forme
originale.

Depuis un certain temps, les philologues slaves les plus estims
s'efforcent de faire accepter  l'tranger une mthode beaucoup moins
complique, mais qui a aussi de graves inconvnients. Ils ont propos
d'adopter le plus simple parmi les alphabets slaves romains,
c'est--dire l'alphabet croate, avec quelques additions indispensables.
Ils ont eu beaucoup de succs en Allemagne et un peu en Angleterre. Pour
des raisons dont l'numration serait trop longue ici, nous ne croyons
pas qu'il en sera de mme en France, et que l'on n'y crira jamais
_Puskin_ au lieu de Pouchkine, _Turgenjev_ au lieu de Tourguneff,
_Tolstoj_, etc.




PREMIRE PARTIE

ORIGINES DE LA GUZLA

     From the fact that the romantic movement in France was, more
     emphatically than in England and Germany, a breach with the native
     literary tradition, there result several interesting pecularities.
     The first of these is that the new French school, instead of
     fighting the classicists with weapons drawn from the old arsenal of
     medival France, went abroad for allies.

     H. A. BEERS, _Romanticism in the XIXth Century_, New-York, 1902,
     p. 190.




LA GUZLA DE PROSPER MRIME


_La Guzla_ est ne de causes multiples. Parmi ces causes, les trois
suivantes nous paraissent les plus importantes, c'est:

1 L'exotisme littraire de 1827. Nous n'avons pas jug ncessaire
d'indiquer les origines ni d'tudier les consquences de la vogue
extraordinaire dont ont joui, aux dbuts du mouvement romantique
franais, les littratures et peuples trangers, mais nous croyons
devoir en donner l'historique en ce qui concerne le peuple auquel nous
nous intressons plus particulirement: les Serbo-Croates. Cet
historique formera notre premier chapitre.

2 Le folklorisme littraire du temps, en gnral, et le grand succs de
la ballade populaire serbe, en particulier. Cette matire, beaucoup
moins explore que la premire (parce que, pour parler franchement, elle
est beaucoup moins importante), afin de nous faire mieux comprendre,
mrite d'tre expose plus en dtail. Ce sera l'objet de notre second
chapitre.

3 L'lment personnel, savoir ces deux traits du caractre de Mrime:
a) l'intrt qu'il portait aux peuples primitifs et  la ballade
populaire: b) son got pour la mystification. Une interprtation des
donnes biographiques sera tente, dans ce sens, dans le troisime
chapitre de cette premire partie.




CHAPITRE PREMIER

Les Illyriens dans la littrature franaise avant la Guzla.

 1. Le mot: _Illyrien_. Les relations serbo-franaises au moyen ge.--
2. Du XVIe au XVIIIe sicle.-- 3. Les voyages de Fortis.-- 4. La
comtesse de Rosenberg-Orsini.-- 5. Mme de Stal et la posie
morlaque.-- 6. L'Illyrie napolonienne.-- 7. Charles Nodier en
Illyrie.-- 8. _Jean Sbogar_.-- 9. _Smarra_.




 1

LES RELATIONS SERBO-FRANAISES AU MOYEN AGE


Les neuf millions et demi de Serbo-Croates orthodoxes et catholiques
qui habitent la plus grande partie de la pninsule des Balkans et le
Sud-Ouest de la monarchie Austro-Hongroise[4], n'ont pas toujours t
connus sous leur vritable nom dans l'Europe occidentale. Par ignorance
ou avec intention, on les dsignait, on les dsigne quelquefois encore
(le plus souvent pour des raisons politiques[5]) par une foule de noms
qui, tous, ont le tort de faire supposer  un tranger, non pas
l'existence de cette unit ethnique qu'est la race serbo-croate, mais la
coexistence de nombreuses peuplades de lointaine et vague parent. Ces
noms furent emprunts soit  la gographie ancienne, non-slaves, comme
ceux de _Triballes_, _Illyriens_, etc., soit  la gographie provinciale
moderne, d'origine slave ou trangre, comme ceux de _Dalmates_,
_Morlaques_, _Bosniaques_, _Rasciens_, _Montngrins_, _Esclavons_[6],
etc.; ou bien, ils furent confondus avec les noms des peuples voisins:
_Bulgares_, _Valaques_ et mme _Grecs_. Du reste, il ne pouvait en tre
autrement, tant donn, d'abord, l'ignorance de cette poque  l'gard
des pays slaves; ensuite, la nouveaut relative de la classification
scientifique des langues et des nationalits.

Il n'existe donc pas de nationalit _illyrienne_ ou _illyrique_; c'est
le peuple serbo-croate que masque ce nom. On verra, du reste, dans le
cours de ce livre, que les crivains franais de 1825, et Mrime
lui-mme, s'en taient rendu compte[7].

Ce peuple serbo-croate n'tait pas inconnu dans la littrature franaise
du moyen ge; les Croisades l'avaient mis en relations avec l'Occident.
La pninsule des Balkans fut traverse par Godefroy de Bouillon,
Frdric Barberousse, Richard Coeur de Lion. Les chroniques du temps
relatent, en effet, en vers et en prose, les prgrinations des Croiss
dans les contres chrtiennes, comprises entre la Hongrie et l'empire
Byzantin, la mer Adriatique et la mer Noire.

Contentons-nous d'indiquer, parmi les documents parvenus jusqu' nous,
la _Conqute de Constantinople_ de Villehardouin et la chronique de
Guillaume de Tyr, cette mine si riche o puisrent les compilateurs et
les versificateurs d'itinraires de la Terre-Sainte[8].

Le chemin de Jrusalem, si frquent pendant tout le moyen ge, quand il
ne passait pas par la mer Mditerrane et l'le de Malte, passait par
Venise et Raguse, ou bien par la valle du Danube et de la Morava, pour
gagner ensuite Constantinople et l'Asie-Mineure. Les guides du temps
s'occuprent de toutes ces routes; et l'on retrouve dans ces vieux
_boedeckers_ dont MM. Charles Schefer et Henri Cordier nous ont donn une
collection d'ditions critiques[9], nombre de pages relatives aux
Serbo-Croates.

Durant cette mme poque, les littratures europennes, la littrature
franaise en particulier, ne restrent pas inconnues aux Serbo-Croates.
Tandis que les Slaves catholiques, par la force mme des choses,
recevaient _directement_ la civilisation occidentale, les orthodoxes,
christianiss et introduits dans l'histoire par Byzance, virent un jour
l'empire Latin se fonder  Constantinople et l'influence franaise
pntrer profondment dans l'Orient. C'est alors que, grce aux Grecs,
de nombreuses lgendes d'origine trangre entrrent dans la littrature
savante et dans la littrature traditionnelle, non seulement des Serbes
et des Bulgares, mais aussi des Russes et des Roumains. Un des plus
beaux monuments de l'art mdival serbe, _l'Evangliaire de Miroslav_,
doit ses charmantes enluminures  une inspiration franaise[10]. Cette
ardeur cosmopolite des Slaves balkaniques alla jusqu' se manifester par
une version serbe de Tristan, aujourd'hui malheureusement perdue[11]. On
fit mme, en Bosnie, une version populaire de _Maistre Pathelin_[12].
Et, avant qu'une invasion turque vnt jeter, pour longtemps, dans une
barbarie pitoyable toute cette jeune race qui semblait vouloir prendre
la place occupe par ses civilisateurs grecs, ces Serbes eurent
l'occasion d'entrer en relations directes avec la France. Au XIVe
sicle, une princesse royale franaise, dont l'identit n'est pas bien
tablie, devint reine de Serbie (Hlne, femme d'tienne Ouroch Ier),
pendant qu'une famille provenale, les Baux (Balsae) qui seront chants
cinq sicles plus tard par leur grand compatriote Frdric Mistral,
fondait une dynastie au Montngro[13].  cette occasion, parait-il,
d'aprs les rcentes recherches de M. Pavl Popovitch, un roman
franais, la _Manekine_, de Ph. de Beaumanoir, arriva aux Slaves
mridionaux, directement, sans l'intermdiaire de Byzance[14].




 2

DU XVIe AU XVIIIe SICLE


L'exotisme littraire n'est pas une des inventions romantiques: le XVIIe
sicle avait dj des _Gustave Wasa_, des _Mmoires du Srail_ et des
_Anecdotes de la Cour ottomane_ et maints autres romans dont le sujet
avait t emprunt  l'histoire plus ou moins authentique de
l'Angleterre, de la Sude, de la Turquie, de la Perse, mais surtout 
celle de ces deux derniers pays[15]. Les Slaves ne figurent pas dans
cette littrature cosmopolite et,  l'exception du _Czar Dmtrius_,
histoire moscovite de M. de La Rochelle (1716), rien ne fut tent pour
les y introduire-- ce que nous sachions--antrieurement  ce roman
russe que Bernardin de Saint-Pierre se proposait d'crire, et qu'il
n'crivit jamais[16].

Tandis que, dans la littrature anglaise, Shakespeare avait plac sa
_Douzime Nuit_ en Illyrie--une trs fictive Illyrie, cela va sans
dire;--en France, on n'eut jamais mme l'ide de dguiser des hros
quelconques sous des costumes esclavons, raguzois ou morlaques, ou
de placer une histoire dans des dcors balkaniques ou adriatiques,
imaginaires ou rels. Le farouche Scythe de Marc-Aurle, repris par La
Fontaine, et ces joyeux Bulgares de _Candide_ sont, peut-tre, les
uniques reprsentants des populations balkaniques dans la littrature
franaise du XVIIe et du XVIIIe sicle.

Maints voyageurs occidentaux taient passs par la pninsule des
Balkans,  cette poque; voire mme quelques expditions scientifiques
franaises[17]; mais aucune de leurs relations de voyage, quoique trs
estimables, n'a obtenu un succs comparable  celui, considrable, des
itinraires turcs, persans ou chinois[18].

L'histoire offrait de meilleures sources  qui dsirait connatre les
Serbo-Croates. On pouvait consulter surtout l'_Histoire de la dcadence
de l'Empire Grec et de l'tablissement de celui des Turcs_, par
l'Athnien Chalcondyle, ouvrage souvent rimprim au cours de la seconde
moiti du XVIe sicle; l'_Histoire universelle_, de Th. Agrippa
d'Aubign, l'_Histoire de l'Empire Ottoman_, par le chevalier Paul
Ricault, et, surtout, les travaux importants d'un grand rudit de ce
temps, Ch. Du Cange (1610-1668), l'auteur de l'_Histoire de l'Empire de
Constantinople_. Le livre de Ricault, qui fut constamment rdit
jusqu' la seconde moiti du XVIIIe sicle, contient galement un rcit
dramatique de la bataille de Kossovo, bataille fatale aux Serbes, dans
laquelle ils perdirent leur Empire, en 1389. Mais ceci n'intressa que
des savants.

Pour connatre un peuple, ce qu'il faut avant tout connatre: c'est sa
langue. Or, personne en France ne connaissait alors celle des
Serbo-Croates. L'ignorance, d'ailleurs partage par l'Europe entire de
cette poque, devait tre absolue, mme en 1765, lorsque l'on publia, en
tte des _Observations historiques et gographiques sur les peuples
barbares qui ont habit les bords du Danube et du Pont-Euxin[19]_, la
curieuse _Dissertation sur l'origine de la langue sclavonne prtendue
illyrique_, par M. de Peyssonnel, de l'Acadmie des Inscriptions. M. de
Peyssonnel ne connaissait pas la langue dont il tudiait les origines,
mais l'Acadmie ( laquelle cet ouvrage fut prsent) ne la connaissait
pas davantage, bien que vingt ans auparavant, elle et compt parmi ses
membres un Ragusain, dom Anselme Banduri, antiquaire distingu et
bibliothcaire du duc d'Orlans (1671-1743).

Sauf une bande troite du littoral Adriatique, toute la pninsule
balkanique faisait alors partie de l'empire du Grand Turc. La rpublique
de Raguse, cit de marchands riches et russ extrmement fiers chez eux,
pauvres Ragusains hors de leur minuscule patrie[20], tait le seul
pays serbo-croate qui prosprt pendant cette poque, la plus triste de
l'histoire des peuples balkaniques. Tandis qu'une barbarie quasi absolue
rgnait  ses portes mmes, Raguse possdait une socit police et une
littrature florissante, formes surtout  l'cole de l'Italie.

Les relations entre les Ragusains et le gouvernement franais taient
assez intimes, et mme pendant un certain temps leurs vaisseaux
trafiqurent sous la protection du pavillon franais, comme nous le
montrent les documents conservs  la Bibliothque nationale, au
Ministre des Affaires trangres et aux Archives nationales, documents
publis depuis par M. Iv. Krst. Svrljuga[21] et par M. V. Jelavic[22].
Leur littrature mme ne resta pas inaccessible aux oeuvres franaises;
les adaptations de Molire, faites  Raguse, surtout dans la premire
moiti du XVIIIe sicle, sont nombreuses[23]. Mais la petite rpublique
adriatique ne devint jamais populaire en France. L'opinion qu'on y avait
sur les Raguzois n'tait pas trs flatteuse pour eux: on les accusait
de mener une politique quivoque, et on ne les aimait pas parce qu'ils
taient les concurrents redoutables du commerce franais dans le
Levant[24]. En 1667, les Ragusains ayant demand l'assistance pcuniaire
des princes catholiques pour rtablir les dommages causs par le grand
tremblement de terre, Louis XIV chassa leurs dputs et refusa de les
entendre[25]; mais ce fait n'a pas empch, il y a quelques annes, un
pote serbe de grand talent, M. Jean Doutchitch, de clbrer en beaux
vers les splendeurs d'une soire  Trianon donne en l'honneur de ces
mmes Esclavons.

Quoi qu'il en soit, avant la fin du XVIIIe sicle, on ne commena pas en
France  s'intresser aux lettres dalmates. La premire traduction d'un
ouvrage littraire ragusain fut publie en 1779. C'tait un pome latin,
_les clipses_, compos par le newtonien bien connu le P. Boscovich, qui
reprsenta pendant un certain temps son pays auprs du Roi de
France[26]. Dans l'ptre ddicatoire, l'auteur s'adressait  Louis XVI:

     Protecteur des nations les plus tendues, tu ne ddaignes pas de
     veiller sur les tats les plus borns. Des limites troites
     resserrent, il est vrai, ceux de ma patrie. Aux bords adriatiques,
     Raguse ne fleurit que par ses richesses et par l'tendue de son
     commerce; sa gloire n'est fonde que sur le gnie des sciences et
     des arts, sur sa noblesse antique et sur les droits ternels de sa
     libert.

Il est vrai qu'en 1766, M. La Maire, ancien consul de France  Raguse,
avait dit quelques mots de la posie illyrienne, dans un rapport
officiel  son gouvernement; mais ce rapport, assez rpandu en
manuscrits[27], resta cependant indit presque jusqu' nos jours et ne
fut publi qu'en 1881 par M. Sime Ljubic, dans les _Starine_ de
l'Acadmie Sud-Slave (tome XIII).

Quelques annes plus tard, un grand amateur de livres, le marquis de
Paulmy d'Argenson, acheta  Venise quelques manuscrits serbo-croates
(parmi lesquels le clbre _Osman_ de Gundulic), pour sa bibliothque:
bibliothque qui est maintenant celle de l'Arsenal. Il pensait,
semble-t-il, en publier la traduction franaise dans sa fameuse
_Bibliothque universelle des romans_ fonde en 1774[28]. Il y parlait
de livres composs en langue esclavonne et dans les diffrents
dialectes de cet idiome qui se parlent sur les ctes de la mer
Adriatique, opposes  l'Italie, dans la Croatie, l'Esclavonie
proprement dite, la Hongrie, la Bohme, la Moravie, la Silsie, la
Lusace, la Pologne et mme (_sic_) la Russie. Il traitait cette
littrature d'histoires fabuleuses des hros, des conqurants et des
premiers souverains de ces pays, o la langue esclavonne est en
usage[29]. Le volume soixante et unime de ses _Mlanges tirs d'une
grande bibliothque_, publi en 1787, est consacr exclusivement aux
contres illyriennes[30].

Le marquis de Paulmy ne tarda pas  trouver des imitateurs et des plus
estimables. Le 3 prairial an IV, la troisime classe de l'Institut
national adressa une demande au ministre des Relations extrieures, le
priant de lui procurer la jouissance des livres et ouvrages marqus
dans la liste releve par le citoyen du Theil, lequel tait charg
d'examiner une notice du consul gnral de la Rpublique  Raguse. Cette
liste comportait plusieurs ouvrages qui paroissent intressans
_particulirement ceux qui sont crits en langue illyrique_... par les
principaux crivains qui ont honor et honorent aujourd'hui la
littrature ragusoise[31].

Nous ne savons pas ce qu'il advint de cette acquisition de livres serbo
croates--si toutefois elle fut faite--mais nous savons que, quarante ans
aprs, l'enthousiaste Charles Nodier crivait dans la seconde prface de
sa nouvelle de _Smarra_: Aujourd'hui on sait mme  l'Institut que
Raguse est le dernier temple des muses grecques et latines[32].

La bonne volont de l'Institut ne profita gure aux lettres illyriennes,
et, comme nous allons le voir, le vritable intrt pour elles ne fut
pas provoqu par l'initiative de ce corps. Il venait d'un autre ct.
Seulement, ce ne furent pas les oeuvres lgantes des pseudo-classiques
ragusains qui furent dcouvertes, mais la posie nationale et populaire
des montagnards morlaques.

Toutefois il nous faut remarquer que, bien avant cette poque, dans la
premire moiti du XVIIIe sicle, quelque chose qui venait de Serbie,
quelque chose d'horrible et de terrifiant, l'ide du _vampirisme_, avait
gagn la France; pouvantables histoires qui, transmises par les
Allemands, amplifies par les diteurs de brochures  sensation, firent
alors le tour du monde. Nous reviendrons dans une autre partie de cet
ouvrage sur ce petit vnement, dont les consquences littraires vont
se rpercuter jusqu' _la Guzla_.




 3

LES VOYAGES DE FORTIS


L'abb Albert Fortis[33], membre de plusieurs acadmies italiennes et
trangres, que l'on nomme aujourd'hui encore il primo naturalista
d'Italia et uno dei primi d'Europa, publia  Venise, en 1771, son
_Saggio d'Osservazioni sopra l'isola di Cherso ed Osero_ (pp. 169,
in-4). Ce livre tait le fruit d'une excursion scientifique faite au
mois de mai 1770, en compagnie de John Symonds, professeur d'histoire
moderne  l'Universit de Cambridge, aux ctes et aux les dalmates[34].

 la fin de son savant ouvrage, aprs avoir apport quantit de
documents nouveaux, concernant l'archologie et l'histoire naturelle,
l'abb Fortis publia une lettre adresse  son compagnon anglais; il y
parle des _pism_ ou chansons populaires des Serbo-Croates; il n'estime
pas beaucoup ce genre de posie, et c'est, semble-t-il, pour faire
plaisir  son ami qu'il a commenc d'y prendre intrt. Io era in
collera con questo abuso di tradizione, disait-il, ma me la sono
lasciata passare; dopo che  trovato che nello stesso modo si perpetuano
molti curiosi e interessanti pezzi di Poesia Nazionale _all'uso
de'vostri Celti Scozzesi_ fra'contadini spezialmente...Voi non vi
troverete gran forza di fantasia, niente di maraviglioso, non vani
ornamenti: ma bens condotta quanto in alcun allro Poema, e cognizione
dell'uomo, e carattere di nazione, e ci, che mi sembra pi pregevole,
esattissima verit Storica[35].

Il en parla et promit mme d'en parler davantage dans un autre ouvrage
qu'il prparait alors. Pour le moment, il se contenta d'ajouter  la
relation de son voyage une ballade serbo-croate (morlaque) traduite en
italien, _Canto di Milos Cobilich e di Vuko Brancovich_. Cette ballade
nous intresse, car, sous le titre de _Milosch Kobilich_, Mrime en a
donn une traduction franaise dans la seconde dition de _la Guzla_.
Nous en parlerons en son temps; qu'il nous suffise de faire remarquer
ici que Mrime ne connaissait pas les _Osservasioni_ et qu'il a tir sa
ballade d'une autre source.

Le _Canto di Milos Cobilich e di Vuko Brancovich_ n'est pas  proprement
parler de la posie vritablement populaire, bien qu'il appartienne au
cycle le plus important peut-tre des chants serbes: celui de la
bataille de Kossovo, qui est une lamentation sur la fatale dfaite de
1389. Un savant franciscain dalmate, qui voulut instruire son peuple,
Andr Kacic-Miosic (1696-1760), avait compos cette ballade, comme
beaucoup d'autres, sur les thmes populaires et l'avait publie, en
1756,  Venise, dans un recueil qui porte le titre de _Razgovor ugodni
naroda slovinskoga_(Entretiens familiers de la nation slovinique). Une
copie manuscrite de ce pome se trouve  la Bibliothque de l'Arsenal 
Paris (n 8701).

Fortis ne dut avoir entre les mains qu'une copie de cette chanson et non
pas le texte imprim, car il s'y trompa et la crut vritable posie
populaire. Nulle part, en effet, il ne mentionna Kacic comme en tant
l'auteur[36].

Quoi qu'il en soit, il est intressant et mme utile de se demander
comment Fortis eut l'ide de joindre cette pice  son ouvrage et de
promettre la publication ultrieure d'autres ballades morlaques.

Sur le continent europen, cette ide tait chose peu commune en 1770.
Dix ans seulement s'taient couls depuis qu'en Angleterre les pomes
d'Ossian avaient t publis; cinq ans seulement depuis la premire
dition des _Reliques of Ancient English Poetry_ de Percy, et
l'influence de ces deux livres, qui sera norme, commenait  peine  se
faire sentir.

Nous parlerons, au chapitre suivant, du retour  la posie populaire qui
se produisit en Angleterre vers le milieu du XVIIIe sicle; cette
nouvelle orientation du got anglais devait exercer par la suite une
profonde influence sur les littratures europennes. Ici nous ne dirons
que quelques mots de l'origine probable des proccupations folkloriques
de Fortis.

C'est visiblement sous l'influence britannique qu'il se mit  recueillir
les posies populaires serbo-croates. Il connaissait bien, semble-t-il,
la littrature anglaise du temps[37], et admirait particulirement
Ossian qu'il lisait dans la traduction de Cesarotti[38]. Il avait de
nombreuses relations en Angleterre et il en parle souvent avec un
sentiment de reconnaissance; il avait fait son premier voyage de
Dalmatie en compagnie d'un savant anglais; de mme qu'il fera son second
voyage en accompagnant un vque irlandais. En Italie, il avait pour
amis des Anglais et des cossais qui l'aidaient de leur bourse et
auxquels il ddiait ses oeuvres: lord Bute, ancien premier ministre de
George III, qui tait, comme on le sait, protecteur de James
Macpherson[39]; John Strange, rsident de Sa Majest Britannique 
Venise; lord Frdric Hervey, vque de Londonderry, etc.[40]. Enfin,
c'est en anglais qu'il fit rdiger l'dition dfinitive de son _Voyage_
(1778). Htons-nous pourtant de dire qu' notre sens, plus que la
littrature de ce pays, ce sont ses amis qui lui donnrent le got de la
ballade primitive.

Fortis parle avec ddain de la posie populaire, dont un vrai savant ne
devrait pas s'occuper. Le principal but de son ouvrage fut de lancer
quelques nouvelles thories gologiques. Et cependant, le meilleur
succs qu'obtint son livre sur la Morlaquie et les Morlaques[41]>,
il le dut aux littrateurs plus qu'aux savants.

Le _Canto di Milos Cobilich e di Vuko Brancovich_ ne restera pas
enseveli dans les _Osservazioni_. Un illustre penseur et pote allemand,
Herder, va le traduire bientt en sa langue et l'insrer dans le premier
tome de sa fameuse collection de _Chansons populaires_. Et ce sera la
premire conqute de la posie serbo-croate[42].

Au mois de juin 1771, Fortis partit pour la seconde fois en Dalmatie. Il
y resta plusieurs mois, envoyant  ses protecteurs anglais de longs
rapports qu'il runira en 1774 et publiera  Venise[43]. Dans un des
plus intressants chapitres de ce clbre _Voyage en Dalmatie_, le
chapitre _De' Costumi de' Morlacchi_, il parla de nouveau de la posie
populaire serbo-croate, dcrivit la _guzla_ et les bardes morlaques:
V' sempre qualche cantore, il quale accompagnandosi con uno stromento
detto _guzla_, che  una sola corda composta di molti crini di cavallo,
si fa ascoltare ripetendo, e spesso impasticciando di nuovo le vecchie
_pisme_ o canzoni[44].

Dans ce chapitre il insra un pome morlaque, _la Triste ballade de la
noble pouse d'Asan-Aga_ (Xalostna Piesanza plemenite Asan-Aghinize)
avec, en regard, une traduction en vers italiens (Canzone dolente della
nobile sposa d'Asan Aga[45]). Nous ne savons pas de qui Fortis avait
obtenu le manuscrit de cette pice, car, non seulement elle tait
indite  cette poque, mais avait des chances de le demeurer toujours
sans son initiative: en effet, aucun collectionneur n'a pu l'entendre
rciter[46]. Notons avec la plus grande rserve l'assertion de Hugues
Pouqueville dans son _Voyage de la Grce_:

     Cette pice _(Triste ballade)_ avait t communique  l'abb
     Fortis par M. Brure qui a laiss une grande quantit de posies
     slaves indites qu'il avait recueillies et traduites[47].

M. Brure, qui a laiss une quantit de posies slaves, est
Brure-Drivaux fils (Marko Bruerovic) dont nous avons dj dit quelques
mots[48]. N vers 1770, il n'avait que deux ou trois ans  l'poque des
voyages de Fortis; il n'a donc pas pu lui fournir le texte en question.
Quant  Brure-Drivaux pre, qui n'a pas laiss de posies slaves, il
est vrai, mais qui fut longtemps consul de France auprs de la
Rpublique de Raguse, la chronologie ncessaire nous manque pour pouvoir
confirmer ou rfuter la note de Pouqueville[49].--Remarquons aussi que
les _guzlars_ serbes n'intitulent jamais leurs productions: ce sont les
collectionneurs qui s'en chargent. C'est ainsi que l'on s'explique ce
titre prtentieux: _la_ TRISTE _ballade de la_ NOBLE _pouse_; c'est l
le pur langage littraire des pseudo-classiques dalmates qui avaient
recueilli le pome.

Le _Voyage en Dalmatie_ ne trouva pas ce qu'on appelle un accueil
chaleureux, du moins auprs des gens de science, malgr tous les efforts
de l'auteur pour faire remarquer son ouvrage au moyen de diffrentes
traductions trangres. Le crdit en fut surtout branl quand un
crivain dalmate, Jean Lovrich, publia sa trs svre critique o il
reprochait  Fortis trop de crdulit, les erreurs les plus absurdes et
quelques hypothses trs tmraires[50]. Cette rfutation donna lieu 
une polmique assez longue, qui finit selon l'usage par devenir fort
amre et cota la vie  celui qui avait entrepris de la faire[51]. Il
est juste d'ajouter que plusieurs des conjectures de Fortis ont t
depuis confirmes par la science, et que personne n'avait jamais mis en
doute sa bonne foi. Il est cit comme autorit par lise Reclus, qui
fait rarement un tel honneur aux voyageurs anciens[52].

L'anne qui suivit la publication du _Voyage_, le chapitre _De' Costumi
de' Morlacchi_ fut traduit en allemand et imprim  Berne, sous forme de
brochure[53]. En 1776 parut dans la mme ville la traduction complte en
deux volumes in-8[54]. Au mois de fvrier 1777, le _Mercure de France_
publia un _Fragment sur les moeurs et coutumes des Morlques_ (_sic_)
tirs de l'extrait du Voyage en Dalmatie, de M. l'abb Fortis, insr
dans le tome XX du Journal littraire de Pise, fragment qui est sans
doute la premire mention franaise de l'ouvrage de cet crivain[55].
Quant  la traduction franaise, elle sortit en 1778,  Berne, des mmes
presses d'o tait sortie la traduction allemande.  titre d'essai, on
publia d'abord l'opuscule sur les _Moeurs et usages des Morlaques appels
Montngrins_, et celui sur le _Pays de Zara_[56]; puis, peu de temps
aprs, le _Voyage_ complet[57]. Cette mme anne 1778 parut  Londres
l'dition anglaise, dition dfinitive, somptueusement imprime aux
frais des amis de l'auteur: _Travels into Dalmatia, to which are added
Observations on the island of Cherso and Osero_; translated with
considerable additions (pp. x-584, in-4).

La ballade morlaque publie et mise en vers italiens  la fin du
chapitre sur les moeurs eut plus de succs que le livre entier: elle
inspira une trentaine de traductions trangres, dont treize
franaises,--parmi lesquelles la plus importante pour nous est celle de
Mrime, dans _la Guzla_.

Nous aurons  parler plus loin de _la Triste ballade de la noble pouse
d'Asan-Aga_; ici, nous noterons seulement le succs immdiat qu'elle
remporta en Allemagne, succs qui assura  la posie serbo-croate une
certaine renomme europenne bien avant le livre de Mrime.

Ds le mois de mars 1776, les _Annonces savantes de Francfort_, en
prsentant la petite brochure bernoise, se mirent  louer le
Klag-Gesang morlaque[58]. Ces louanges s'adressaient  la lourde
version qu'en avait donne le pote Werthes; mais une traduction plus
russie ne tarda pas  en tre faite.

Un grand pote en assuma la tche. On ne sait pas exactement quand ni
comment _Die Sitten der Morlakken_ arrivrent entre les mains de Goethe,
et  quelle occasion ce dernier entreprit de mettre en vers le petit
pome. Toutefois, l'auteur de _Werther_ dut composer sa traduction en
1775 ou 1776, et cela non seulement en utilisant celle de Werthes[59],
mais aussi en recherchant dans le texte original, imprim au recto, les
particularits de la mtrique serbo-croate, ce que Fortis et Werthes
avaient nglig. (Le fait est brillamment dmontr par Karl
Bartsch[60].) Devenu dsormais le _Klaggesang von der edlen Frauen des
Asan Aga_, ce morceau trouva, en 1778, une place dans le premier tome
des _Chansons populaires_ de Herder[61]. Comme nous l'avons mentionn
plus haut, l'diteur de ce recueil y avait dj introduit un chant
serbo-croate: le _Canto di Milos Cobilich e di Vuko Brancovich_. Il y
avait ajout, au tome second, deux autres ballades morlaques,
traduites cette fois sur les versions indites de Fortis: _Radoslaus_
(Pisma od Radoslava) et _Die schne Dollmetscherin_ (Pisma od Sekule
Jankova netjaka, divojke dragomana i passe Mustaj bega)[62] empruntes
toutes deux aux _Entretiens familiers_ d'Andr Kacic-Miosic. Les
versions italiennes sur lesquelles Herder avait traduit ces deux pomes
de Kacic n'ont jamais t imprimes. Nous n'avons trouv que la copie
manuscrite de l'une d'elles: celle du _Canto di Musti Pasci e della
Donzella Dragomana_ (Die schne Dollmetscherin), conserve parmi les
papiers de John Strange au British Museum, et nous la publions, de mme
qu'une autre traduction indite de Fortis, dans l'_Archiv fr slavische
Philologie_[63].

D'aprs le _Klaggesang_ de Goethe, Walter Scott composa plus tard une
_Lamentation of the Faithful Wife of Asan Aga_; mais ce pome, dont nous
tracerons l'histoire  son heure[64], resta indit jusqu' nos jours.

Ainsi les voyages de Fortis en Dalmatie ont eu leurs consquences
littraires: ils ont fait dcouvrir la posie populaire serbo-croate;
elle aussi trouve sa part dans l'influence qu'exera la ballade
populaire sur la littrature romantique.

_La Guzla_ qui doit beaucoup, directement et indirectement, au _Voyage
en Dalmatie_ n'est pas cependant la premire oeuvre inspire par ce
livre.

Avant d'tudier ce que Mrime, auteur de _la Guzla_, a pris  Fortis
ainsi qu' d'autres sources, il nous faut dire quelques mots des
prcurseurs, envers qui il se trouve redevable dans une certaine mesure.




 4

LA COMTESSE DE ROSENBERG-ORSINI


De nos jours, Justine Wynne, comtesse des Ursins et Rosenberg, auteur
des _Morlaques_, est absolument inconnue. Ni Sayous ni M. Virgile Rossel
ne disent un seul mot de cette Anglo-Italienne qui fut crivain
franais; et le _Grand Dictionnaire universel du XIXe sicle_ de
Larousse, qui a exhum les noms les plus oublis, ignore pourtant le
sien.

Cependant, elle fut clbre en son temps; _les Morlaques_, imprims en
1788, furent lus par Goethe qui s'en souvenait quarante ans aprs[65];
l'abb Cesarotti, littrateur distingu du temps, traducteur italien
d'Ossian, les loua comme une posie qui n'a pas besoin de
versification, comme Vnus n'avait besoin, pour se faire aimer de Pris,
ni de ses vtements ni mme de sa ceinture[66]. _Les Morlaques_ eurent
l'honneur d'tre traduits en allemand[67] et en italien; ils inspirrent
une page de _Corinne_; et Charles Nodier, qui en possdait l'un des
rares exemplaires, les appela un jour le tableau le plus piquant et le
plus vrai des moeurs les plus originales de l'Europe[68].

Ce roman aujourd'hui compltement oubli mritait que l'histoire
littraire sinon le public lui ft un meilleur sort. Car, malgr tous
ses dfauts, le livre des _Morlaques_ ne manque pas,  plus d'un point
de vue, d'originalit et d'intrt. Ajoutons que ce curieux ouvrage est
un des premiers romans franais o se trouve dcrite la vie des nations
trangres, avec le souci de ce qu'on appellera plus tard la couleur
locale; il se rvle de plus chez son auteur un profond sentiment de la
nature sauvage et des moeurs barbares, ce qui est galement rare et
exceptionnel en 1788. C'est l, sans doute, un titre suffisant pour
valoir  la comtesse de Rosenberg au moins une mention parmi les
prcurseurs de l'exotisme romantique.

Justine (Giustiniana) Wynne naquit  Venise vers 1735. Son pre tait
anglais et protestant; sa mre greco-italiote tait catholique fervente.
Place, au dbut de la vie, dit son biographe[69], sous ces deux
influences religieuses contradictoires, elle subit un tiraillement moral
dont l'impression demeura ineffaable. Ses ides s'altrrent au contact
d'un monde frivole et sceptique, mais elle retint l'exaltation en
perdant la foi. Rien ne put dtruire en elle le germe de cette
sensibilit profonde, qualit qu'elle tenait de sa mre, et qui donne,
en grande partie, leur valeur  ses oeuvres.

Justine tait l'ane de cinq enfants, trois filles et deux fils; elle
avait quatorze ans, quand une violente attaque de goutte remonte lui
enleva son pre. Quoique celui-ci habitt l'Italie depuis plusieurs
annes, il tait rest sujet britannique, et sa famille dut se conformer
aux prescriptions des lois anglaises. Lord Holland, l'un des grands
seigneurs philosophes de cette poque, fut nomm tuteur de Justine et de
ses frres et soeurs. Il voulut attirer en Angleterre toute cette
famille, y marier avantageusement les filles et donner aux garons une
ducation anglaise. L'opinitre Mme Wynne avait l'ide fixe de
soustraire ses enfants  l'influence protestante. Deux fois elle fut
contrainte de venir avec eux en Angleterre (1751-1756) et deux fois elle
parvint  les ramener en Italie sous prtexte que le climat du Nord
tait prjudiciable  leur sant.

Malgr ces efforts, les fils de Mme Wynne furent dfinitivement rendus
 l'Angleterre. L'un d'eux, Richard, devint ministre du culte anglican,
et s'est fait connatre par des travaux philologiques d'une certaine
valeur. Justine elle-mme tait sur le point de redevenir anglaise,
quand un vnement, qu'elle ne dsigne que sous le nom de _combinaison
fcheuse_, l'loigna pour toujours du pays de sa famille.

Cette _combinaison fcheuse_ fut son mariage avec le comte de
Rosenberg-Orsini, ambassadeur d'Autriche  Venise.

Jolie, ambitieuse et avide de plaire, ayant eu des aventures galantes
ds l'ge de seize ans, la jeune comtesse ne parat pas avoir t trs
contente de son mari, car elle a gard  son sujet un silence complet
dans ses oeuvres o se trouve cependant un assez grand nombre de
fragments autobiographiques. On sait, seulement, qu'elle rsida 
diverses reprises en Allemagne, et qu'elle s'amusa fort pendant ce temps
qu'elle appelle les cinq plus belles annes de sa vie.

Elle se trouva veuve  Venise, jeune et sans enfants. J'tais
charmante, crivait-elle longtemps aprs; il m'est permis de le dire
aujourd'hui, parce que je survis  ma beaut, et qu'il n'est pas plus
ridicule de se louer sur ce que l'on a t que de composer soi-mme son
pitaphe. Elle fut une des reines de l'aristocratie vnitienne pendant
prs de vingt ans (1760-1780)  l'poque de l'omnipotence fminine dans
les affaires politiques et administratives de la Srnissime Rpublique.

Parvenue au dclin de l'ge, elle montra plus de tact que la plupart de
ses contemporaines, qui prolongeaient leurs galanteries bien au del de
la jeunesse, ou achevaient de s'avilir en demandant des motions
nouvelles  la funeste passion du jeu. Quand Justine Wynne se sentit
vieille, elle se fit ermite.

C'est alors qu'elle s'adonna  la littrature. Elle s'installa avec ses
livres et ses chiens prs de Padoue, dans une excentrique _villa_ nomme
_Alticchiero_, appartenant  son vieil ami le snateur Angelo Quirini.
Elle se mit  crire, mme  beaucoup crire, en franais et en anglais;
mais ne fit imprimer que quelques ouvrages tirs  un trs petit nombre
d'exemplaires. Elle nous a expliqu elle-mme l'origine de ses premiers
essais littraires. Quand j'tais jolie femme, dit-elle dans les
_Pices morales et sentimentales_, j'avais eu du moins le bon esprit de
comprendre qu'il me resterait une longue vie au del de la vie brillante
de la jeunesse. Je consacrais  la lecture le temps que j'avais de
reste, celui que les autres femmes rservent  leur chien ou  leur
sapajou. Heureusement que je n'aimais pas les btes alors; je les aime 
prsent, et je donne  mes chiens les moments que je donnais alors  mes
adorateurs. Les livres me restent toujours, ainsi que quelques amis, qui
m'aident  supporter l'ge du repentir.

Parmi ces amis, on remarquait, outre Quirini, un snateur nomm
Dandolo, qui avait t et redevint depuis provditeur de Dalmatie, et
auquel le futur auteur des _Morlaques_ devait, sans doute, plus d'une
information sur ce pays o il a situ ses personnages et o l'action se
droule. Mais le visiteur le plus assidu de la _villa Alticchiero_ tait
un certain comte Benincasa, qui prit mme, parat-il, une part aux
travaux littraires de la comtesse de Rosenberg. C'est pour ses amis que
l'auteur des _Morlaques_ crivait et faisait imprimer ses oeuvres,
vitant la grande publicit, agissant avec une ambition littraire des
plus discrtes et des plus mesures; aussi ses ouvrages sont-ils fort
rares aujourd'hui et trs recherchs des bibliophiles. En voici la
nomenclature:

1 _Alticchiero_, par Mme J.W.C.D. R. Genve, 1781?

     Cet ouvrage est la description dtaille de la _villa_ appartenant
     au snateur Quirini, et fut adress en manuscrit  M. Huber, de
     Genve (ami de Voltaire), qui le fit imprimer  ses frais  un trs
     petit nombre d'exemplaires. En 1787, Quirini en tira une nouvelle
     dition avec un trs grand nombre de planches et une ptre
     ddicatoire signe par le comte Benincasa: _Padoue_, gr. in-4 de 5
     ff. et 80 pp. de texte, avec un plan et 29 planches (British
     Museum).

     Nous empruntons au baron Ernouf la description de cette originale
     demeure: Moins somptueuse que ses orgueilleuses voisines, les
     villas Pisani, Foscarini, etc., _Alticchiero_ avait nanmoins son
     cachet et sa rputation  part. Une partie du domaine tait
     consacre  des expriences agronomiques; les jardins taient
     dessins  la franaise, suivant le got alors dominant; mais
     l'agrable y tait partout sacrifi  l'utile avec une affection
     systmatique et parfois originale. Les bosquets, les massifs, les
     avenues taient exclusivement composs de beaux arbres fruitiers de
     toute espce, et symtriquement dcors de statues des divinits du
     paganisme, de bustes de grands hommes anciens et modernes,
     notamment ceux de Voltaire et J.-J. Rousseau. On rencontrait l
     Hercule et Vnus dans un massif d'orangers, Mars de garde au milieu
     d'un carr de pastques, et un _autel ddi aux Furies_, au
     rond-point d'une belle treille formant labyrinthe. Cette proprit
     si classiquement dcore avait encore une qualit qui passerait
     aujourd'hui pour un dfaut aux yeux de bien des gens: tout y tait
     aussi uni, aussi plat que rgulier. Aucun mouvement de terrain,
     aucune ingalit malsante, mme  l'horizon, n'y altrait
     l'harmonie et la prcision des lignes.

2 _Du sjour des comtes du Nord  Venise en janvier 1782_. Venise,
1783.

     Lettre de la comtesse de Rosenberg  son frre Richard Wynne sur
     les voyages du grand-duc hritier de Russie, Paul Ptrovitch
     (depuis Paul Ier), et la princesse de Wurtemberg, sa seconde femme.
     Comme l'ouvrage prcdent, cet opuscule est sans valeur littraire.


3 _Pices morales et sentimentales_ de Mme J. W., C-T-SS de R-S-G,
crites d'une campagne sur les rivages de la Brenta dans l'tat
vnitien. Londres, J. Robson, 1785.

     On remarque, parmi ces pices, surtout la _Nouvelle vnitienne
     plbienne_, place  la fin du recueil, o l'auteur trace un
     tableau curieux des costumes et de la physionomie des gondoliers de
     Venise, encore originaux et pittoresques dans ce temps-l. Mme
     Wynne se rvolte contre la civilisation moderne:  force de
     communiquer ensemble, disait-elle, les hommes finissent par se
     ressembler tous parce qu'ils substituent indistinctement aux
     caractres nationaux, des manires et des ides de convention
     gnrale, ce qui efface la physionomie des nations. Cette
     _Nouvelle plbienne_ fut traduite en italien et publie en 1786, 
     Venise, sous le titre _Il Trionfo de' Gondolieri_.

     Il existe aussi une dition anglaise de ce recueil, publie  la
     mme poque  Londres, en deux volumes, sous le titre des _Moral
     and sentimental Essays_.


4 _Les Morlaques_, Venise, 1788, dont on va parler plus loin.


5 Une chronique scandaleuse de la socit vnitienne de la seconde
moiti du XVIIIe sicle, qui est reste indite[70].

Aprs avoir fait imprimer _les Morlaques_, la comtesse de Rosenberg
voulut revoir une dernire fois l'Angleterre, qu'elle n'avait pas
visite depuis longtemps. Elle fit ce voyage avec Benincasa, devenu son
insparable, et passa prs d'une anne auprs de son frre Richard, avec
lequel elle tait toujours reste en correspondance. Elle revint par la
France, o Benincasa se fit fort applaudir dans quelques clubs par ses
adhsions chaleureuses  la Rvolution, mais elle trouva peu d'agrment
dans ce Paris tumultueux de 1790. Rentre  la _villa Alticchiero_, elle
y mourut presque subitement, peu de temps aprs son retour.

_Les Morlaques_[71], dans une certaine mesure, rappellent Bernardin de
Saint-Pierre; on y reconnat galement, avons-nous besoin de le dire?
l'influence de Rousseau.

Dans sa prface, la comtesse de Rosenberg expose son plan: elle veut
peindre dans _les Morlaques_ un pays qui offre l'image de la nature en
socit primitive, telle qu'elle a d tre dans les temps les plus
reculs... Avant qu'une nouvelle rvolution _change la nature et
l'aspect_ de ce pays, poursuit-elle, qu'on le voie dans son tat actuel
beaucoup plus intressant que celui de la civilisation la plus acheve,
dont les biens et les maux sont galement connus depuis longtemps parmi
nous.

Ce pays idal, c'est la Morlaquie. Les sauvages paysans slaves sont ces
heureux humains qui ont toujours des jouissances paisibles d'une vie
conforme aux gots de la nature, et qui ne connaissent pour le moment
d'autres lois que celles de la nature et d'autre droit que la force.

Au milieu d'un monde blas et frivole, la comtesse de Rosenberg avait
toujours conserv un trs vif attrait pour la mle posie des moeurs
simples et barbares. Comme nous l'avons dj not, elle avait pris dans
sa _Nouvelle vnitienne plbienne_ des gondoliers de Venise pour hros.
Dans _les Morlaques_, elle sort compltement de la socit civilise;
elle clbre d'abord la nature sauvage de la Morlaquie: la mer et les
rochers, les silencieuses forts de sapins, les chutes d'eau vertes, les
grottes et les cavernes mystrieuses. Et dans ce dcor majestueux, elle
nous prsente une famille heureuse qui sur toutes les autres rpandait
par son exemple l'esprit d'une douce galit sociale.

Mais l'auteur des _Morlaques_ ne s'en tient pas  peindre un peuple de
pasteurs et  glorifier les vertus de la vie patriarcale, comme l'ont
imagin quelques lecteurs peu patients. Le sujet de son roman est un
vnement tragique dont elle aurait t vivement impressionne, et qui
se serait pass  Venise, sur le quai des Esclavons, vers l'an 1781: la
rencontre et le combat acharn de deux voyageurs dalmates, ennemis
mortels, par suite d'une rivalit d'amour, combat qui se termina,
dit-elle, par la mort du rival prfr. L'auteur eut l'ide de nous
faire connatre au fur et  mesure les moeurs primitives des Morlaques
dans une fiction romanesque, dont l'aventure poignante du quai des
Esclavons devait former le dnouement.

     La suite naturelle des vnements dans une famille morlaque,
     dit-elle, va nous mettre au fait des moeurs et des usages de la
     nation, d'une manire plus sensible que la relation froide et
     mthodique d'un voyageur. On n'a pas cru avoir besoin de recourir
     au romanesque ou au merveilleux. Les faits sont vrais et les
     dtails nationaux fidlement exposs. _Moeurs, habitudes, prjugs,
     caractres, circonstances locales, tout rsultera des vnements et
     des personnages mmes mis en action. C'est peut-tre la plus
     agrable faon de donner l'ide juste d'un peuple qui pense, parle
     et agit d'une manire diffrente de la ntre_[72].

Il faut relever cette intention de donner l'ide juste d'un peuple qui
pense, parle et agit d'une manire diffrente de la ntre. Il est, en
effet, curieux de voir une femme auteur s'exprimer de cette faon avant
que Mme de Stal ait dclar qu'il faut avoir l'esprit cosmopolite;
avant que l'influence de Walter Scott se soit gnralise; avant, enfin,
que le mot couleur locale ait t dcouvert[73]. Mais ce qu'il y a de
plus remarquable, c'est que Mme de Rosenberg ne s'en tint pas  la
thorie, mais essaya de raliser son ide. Sa grande proccupation
reste, en effet, toujours visible, et de cette proccupation proviennent
les qualits les plus originales des _Morlaques_: peinture extrmement
vive des passions les plus violentes qui font agir les acteurs du drame
sanglant, peinture qui ne tend nullement  dmontrer la supriorit
morale des primitifs incorrompus, et qui ne dgage aucune proposition
plus ou moins utopique, pour servir  corriger les civiliss
corrompus. Il serait trs injuste de voir dans _les Morlaques_ une
simple illustration des ides de Rousseau, car, si la comtesse de
Rosenberg dplorait la disparition des socits primitives, elle la
dplorait exclusivement au point de vue artistique,--ce qui tait, en
1788, d'une originalit indiscutable. Elle regrettait la disparition des
costumes pittoresques, des coutumes barbares, des croyances populaires,
voire mme de l'ignorance. Rousseau et abhorr la superstition,
dont--en vraie dilettante littraire--tait amoureuse la comtesse de
Rosenberg.

Car, si l'on cherche les influences qui peuvent expliquer--jusqu' un
certain point, cela va sans dire--cette manie du primitif, on les
trouvera dans cette autre source du romantisme: les pomes ossianiques
de Macpherson, pomes o se retrouvent des ides et des sentiments chers
 Rousseau, encore que ces deux auteurs n'aient nullement influ l'un
sur l'autre[74]. _Les Morlaques_ furent crits  l'poque la plus
ardente, durant la longue vogue de l'Homre celtique, et ils en
portent visiblement les traces. L'abb Cesarotti, critique influent,
traducteur italien du barde cossais, et, de plus, son grand admirateur,
partageait l'intimit de la comtesse de Rosenberg. Il n'y a donc rien
d'tonnant  ce que l'on rencontre dans la Morlaquie semi-arcadienne de
cette spirituelle dame, non seulement la monotonie sauvage, la
mlancolie du pass, le vague du paysage, les haines renfermes au fond
des coeurs, sentiments de l'poque auxquels le fils de Fingal devait la
plus grande partie de son succs,--mais aussi et surtout cet autre trait
des chants ossianiques, plus original et plus distinctif celui-l, _vrai
trait celtique_, heureuse erreur des peuples vivant sous la Grande
Ourse, qui ignorent la pire des craintes, celle de la mort[75]:
l'amour des catastrophes terribles et des massacres fatals, la
glorification de la haine meurtrire scande solennellement dans la
phrase pathtique du barde plaintif. Et cette inspiration ossianique ne
se reflte pas seulement  travers le sanglant et sentimental carnage
illyrien; elle va jusqu' souffler, en certains endroits des
_Morlaques_, la mme poussire pseudo-archaque que Macpherson tala sur
sa prose rythmique.

Mais cette double influence de Rousseau et d'Ossian n'tait pas
suffisante pour amener  elle seule, en 1788, l'auteur de ce roman
exotique  conclure que la civilisation moderne dtruit le pittoresque,
qu'elle efface la physionomie des peuples et des individus, qu'elle
est nfaste  la littrature, qu'il faut partir pour les pays barbares 
la recherche des hros originaux, pour donner, lorsqu'on les a trouvs,
l'ide juste de leur manire de penser, de parler et d'agir, manire
qui est diffrente de la ntre. Quelque fortes que soient les
influences littraires, elles n'expliquent pas compltement les origines
de ce livre peu commun. Il y a dans _les Morlaques_ tant de passages
vraiment beaux et qui trahissent, sous le cosmopolitisme d'esprit de
l'auteur, une telle sensibilit fminine qu'il est impossible de ne pas
voir combien profond et entier tait l'amour presque hystrique rserv
par l'excentrique comtesse de Rosenberg aux simples et pittoresques
peuples primitifs.

Il nous reste  examiner le soin qu'elle apporte  peindre ses hros, 
brosser ses dcors: Slaves dalmates, paysages adriatiques.

Comme Mrime qui, quarante ans plus tard, a choisi pour _la Guzla_ les
mmes personnages et la mme scne, la comtesse de Rosenberg n'avait
jamais vu la Dalmatie. Ce qu'elle en sait, elle le sait de seconde main,
et--disons-le tout de suite--elle en sait bien peu pour mriter les
loges dcerns par l'abb Cesarotti  sa prtendue exactitude. Charles
Nodier _qui avait vu la Dalmatie_, et qui en parlait avec autorit, se
trompe absolument en jugeant _les Morlaques_ le tableau le plus piquant
et le plus vrai, etc...[76] _Les Morlaques_, comme _la Guzla_, sont une
drogue, mais une drogue de fabrication plus grossire.

La comtesse de Rosenberg avait puis la plus grande partie de ses
renseignements sur la Dalmatie dans ce mme _Voyage_ de Fortis[77] que
Mrime mit, plus tard,  contribution. C'est grce  cette source
commune que la ressemblance entre leurs ouvrages n'est ni vague ni
incertaine. Dans tous deux on trouve le mme bric--brac exotique: noms
bizarres, de personnes et de lieux,--mots slaves pieusement copis dans
le _Voyage_, avec toutes les fautes d'impression et de transcription
italienne,--mots soigneusement souligns, incrusts dans le texte avec
une abondance orientale,--descriptions de ftes populaires, de coutumes,
de superstitions, de croyances; dans tous deux la _guzla_ est dpeinte,
dans tous deux se retrouvent des _pism_ (chansons).

Quant  la couleur locale, il serait injuste d'exiger de l'auteur des
_Morlaques_ ce que nous a donn, bien aprs, l'auteur de _la Guzla_. Les
temps taient changs: le public romantique en demandait bien davantage.
De plus--et sans parler de la supriorit du talent de Mrime sur celui
de la comtesse de Rosenberg--les genres dans lesquels chacun d'eux
s'tait exerc taient si diffrents que l'auteur de _la Guzla_ devait
fatalement tre amen  rechercher le coloris plus que ne l'avait fait
l'auteur des _Morlaques_. En effet, Mrime, reconstituant quelques
pages de Fortis, ne composera que des morceaux fragmentaires, changeant
 chaque moment ses acteurs et sa scne, morcelant  dessein son sujet.
La comtesse de Rosenberg, au contraire, puisant  la mme source, est
contrainte--c'est une ncessit du roman--de combler toutes les lacunes
pour donner une unit factice  son oeuvre. La tche tait plus lourde,
sinon impossible, et il n'est que trs naturel d'en constater
l'insuccs. Mais l'effort tait beau, surtout  une poque o il n'y
avait pas de prcdent; il mrite une attention d'autant plus
sympathique que _les Morlaques_, pris dans leur ensemble, paraissent
beaucoup plus illyriens que _Jean Sbogar_ ou _Smarra_, de Charles
Nodier, ouvrages crits pourtant trente ans plus tard, aprs un sjour
de l'auteur parmi les Slaves du Sud, et qu'on croit aujourd'hui encore
avoir subi l'influence de ce sjour[78].

Parlant de l'influence de Macpherson, nous avons fait allusion aux
morceaux pseudo-antiques qui se trouvent dans _les Morlaques_. Ces
prtendus spcimens de posie esclavonne, au nombre de dix, sont
dissmins dans le cours du volume conformment aux exigences du rcit.
On en a runi l'indication dans une table particulire place  la fin
des _Morlaques_. Voici les titres de ces posies: _Chanson de Pecirep_,
_Histoire d'Anka_, _pithalame de Radomir aux noces de Jervaz_,
_pithalame de Dascia aux noces de Jervaz_, _Prire  l'image de
Catherina_, _Chanson de mort de Dabromir_, _Chanson de la bienheureuse
Dianiza_, _Chanson de Tiescimir et Vukossava_, _Chanson de mort pour le
Starescina de Rostar_, _Chanson de mort de Jervaz_.

Le biographe de la comtesse de Rosenberg nous assure gravement que
quelques-unes de ces posies sont tires d'un recueil d'anciens chants
hroques, publi dans le courant du XVIIIe sicle par un religieux
dalmate, le P. Morvizza; les autres, indites, auraient t rapportes
et traduites  Justine Wynne par ses amis de Venise[79]. Ces chansons,
ajoute-t-il, appartiennent  des poques fort diffrentes; l'une des
plus anciennes, _Tiescimir et Vukossava_ (p. 254), est videmment
antrieure  l'invasion musulmane.

Ces posies ne sont que des contrefaons; l'auteur de la notice que nous
citons se trompait, mais il n'tait pas le premier qui tombait dans
cette erreur, car on verra dans les pages qui vont suivre que Mme de
Stal, non plus, ne les suspectait pas. Charles Nodier, qui affectait
une connaissance de l'illyrien, prtendait galement que les morceaux
de posie esclavonne sont bien choisis et que le style de la
traduction a quelque chose de la navet, du nerf et de la couleur de
l'original[80].

Le P. Morvizza, religieux dalmate du XVIIIe sicle, n'ayant eu qu'une
existence fictive, aucune des posies insres dans _les Morlaques_ ne
pouvait tre tire d'un recueil imaginaire. Il est probable que le baron
Ernouf pensait  un autre religieux dalmate qui avait publi au XVIIIe
sicle une collection de chants serbo-croates, Andr Kacic-Miosic,
l'auteur des _Entretiens familiers_ dont nous avons dj parl; mais les
ballades de ce pote populaire sont par trop diffrentes de celles qui
se trouvent dans _les Morlaques_ pour qu'on puisse y reconnatre la
moindre parent avec ces dernires; certains dtails cependant nous ont
paru assez significatifs pour ne pas exclure la possibilit d'une
connaissance directe des _Entretiens familiers_ de la part de la
comtesse de Rosenberg; ce sont de nombreux noms serbo-croates qu'on ne
trouve pas chez Fortis, mais qui tous ou presque tous ont t employs
par Kacic: Anka, Dobroslave, Pecirep, Dianiza, Radomir, Tiescimir,
Vukossava, etc.--Toutefois, la prsence de ces noms dans le livre de Mme
de Rosenberg peut s'expliquer d'une autre faon: l'auteur des
_Morlaques_ n'avait-elle pas des amis qui, connaissant la Dalmatie,
Dandolo, par exemple (ou Fortis lui-mme peut-tre?) ont pu lui donner
des renseignements qui ne sont pas dans le _Voyage_?

Pour donner une ide de ces morceaux de posie esclavonne--qui n'ont
pour nous d'autre intrt que de prcder _la Guzla_--citons-en un: la
chanson rcite aux funrailles d'un ancien chef slave. Le sujet est
celui que traitera Mrime dans une de ses ballades illyriques, _le
Chant de mort_, ce _vocero_ dalmate qui ressemble tant au _vocero_ corse
dont on lit un spcimen dans _Colomba_.

     Qui nous guidera encore sur les frontires des Turcs, pour leur
          enlever le btail?

     Qui jugera des meilleurs coups et donnera le prix au bras le plus
          robuste?

     Qui mnera l'pouse  l'poux avec pompe et joie, si notre chef
          est mort?

  Qui nous clairera de ses conseils, comme notre pre, dont la prudence
          galait la clart des flambeaux qui dissipent les tnbres?

     Que t'avons-nous fait, Marnan, pour que tu nous quittes? Nous
   t'aimions, nous obissions toujours  tes ordres,  brave Starscina!

     _Mes frres, il nous coute, il nous entend: nos voix descendent
          jusqu' lui, mais la sienne ne peut plus monter jusqu' nous._

Il faut se demander maintenant si Mrime connaissait cet ouvrage, et si
ce roman n'a pas inspir _la Guzla_. La rponse qu'on peut faire est 
peu prs celle-ci: _les Morlaques_ n'taient pas destins au public, et
le bibliomane Nodier qui en possdait un exemplaire, donn par l'auteur
 lord Glenbervie, le jugeait extraordinairement rare en 1829[81]. Il
est donc fort douteux que Mrime ait lu cet ouvrage avant 1827--s'il
l'a jamais lu--du moins nous n'avons pu trouver trace d'une pareille
lecture dans _la Guzla_, quoique les ressemblances provenant d'une
commune source--le _Voyage_ de Fortis--ne manquent pas.

L'on verra que Mrime n'ignorait pas les nouvelles illyriennes de
Charles Nodier: _Jean Sbogar_ (1818) et _Smarra_ (1821); il serait donc
intressant de rechercher si Nodier, lui, connaissait _les Morlaques_.
On pourrait dire alors qu'il existe dans _la Guzla_ une certaine
influence provenant indirectement des ballades-pastiches de la comtesse
de Rosenberg. Ces recherches seraient d'autant plus utiles que, ds
1862, Paul Lacroix (bibliophile Jacob) remarquait un certain air de
parent entre ces productions[82], et que tout rcemment, M. Curcin en
est arriv  conclure que toutes ces mystifications forment une srie
ininterrompue de pastiches qui servaient toujours de modle l'un 
l'autre: _les Morlaques_  _Smarra_, _Smarra_  _la Guzla_[83].

Pour des raisons qui nous paraissent bonnes et que nous donnons
ci-dessous, nous ne croyons pas que Nodier connt _les Morlaques_ au
moment o il crivait ses feuilletons illyriques (1813), ni mme 
l'poque de _Jean Sbogar_ (1818) et de _Smarra_ (1821). _Les Morlaques_
sont un livre trs rare et, probablement, Nodier ne les connaissait pas
avant 1823, c'est--dire au moins deux ans aprs la publication de
_Smarra_, son dernier ouvrage esclavon.

Tout d'abord, il est ais de se rendre compte qu'en 1816, il n'avait pas
encore eu _les Morlaques_ entre les mains. Il fit en effet paratre
cette anne dans la _Biographie universelle_ un article sur Albert
Fortis, o il prtendait que le roman de Mme Wynne n'tait qu'une
paraphrase un peu tendue d'un chapitre du _Viaggio in Dalmazia_, ce
qui provoqua une maligne rectification de la part de Ant.-Alex. Barbier
(dans son _Examen critique et complment des Dictionnaires historiques_,
Paris, 1820, p. 346). Nodier fut piqu au vif,--c'tait au
_bibliographe_ qu'on s'en prenait!--il rpondit finement  Barbier, tout
en avouant du reste s'tre lourdement tromp: il avait jug le livre
sans l'avoir jamais vu[84].

D'autre part, lord Glenbervie,  qui avait appartenu l'exemplaire de
Nodier, ne mourut qu'en 1823[85]; il n'est gure probable que la
bibliothque de ce grand seigneur, homme d'tat, ait t disperse avant
sa mort.

Mais si Mrime ignorait _les Morlaques_ et si Charles Nodier ne les a
connus que longtemps aprs _Jean Sbogar_ et _Smarra_, Mme de Stal, bien
avant eux, avait lu l'ouvrage de la comtesse de Rosenberg et en avait
parl sans que personne s'en ft jamais dout[86].




 5

MME DE STAEL ET LA POSIE MORLAQUE


Aprs avoir parcouru toute l'Italie dans leur promenade potique,
Corinne et lord Nelvil arrivent  Venise. Ils montent au campanile de
Saint-Marc et contemplent la Reine de l'Adriatique dans toute sa
splendeur. Ils regardent, ensuite, vers les rives lointaines de l'Istrie
et de la Dalmatie, et Corinne, cette improvisatrice admirable, impulsive
et loquente, parle ainsi  son ami:

Cette Dalmatie que vous apercevez d'ici, et qui fut autrefois habite
par un peuple si guerrier, conserve encore quelque chose de sauvage. Les
Dalmates savent si peu ce qui s'est pass depuis quinze sicles, qu'ils
appellent encore les Romains les _tout-puissants_. Il est vrai qu'ils
montrent des connaissances plus modernes, en vous nommant, vous autres
Anglais, les _guerriers de la mer_, parce que vous avez souvent abord
dans leurs ports; mais ils ne savent rien du reste de la terre. Je me
plairais  voir, continua Corinne, tous les pays o il y a dans les
moeurs, dans les costumes, dans le langage, quelque chose d'original. Le
monde civilis est bien monotone, et l'on en connat tout en peu de
temps; j'ai dj vcu assez pour cela... Mais donnons encore,
poursuivit-elle, un moment  cette Dalmatie; quand nous serons descendus
de la hauteur o nous sommes, nous n'apercevrons mme plus les lignes
incertaines qui nous indiquent ce pays de loin aussi confusment qu'un
souvenir dans la mmoire des hommes. _Il y a des improvisateurs parmi
les Dalmates_; les sauvages en ont aussi; on en trouvait chez les
anciens Grecs; il y en a presque toujours parmi les peuples qui ont de
l'imagination et point de vanit sociale; mais l'esprit naturel se
tourne en pigrammes plutt qu'en posie dans les pays o la crainte
d'tre l'objet de la moquerie fait que chacun se hte de saisir cette
arme le premier; les peuples aussi qui sont rests plus prs de la
nature ont conserv pour elle un respect qui sert trs bien
l'imagination. _Les cavernes sont sacres_, disent les Dalmates; sans
doute qu'ils expriment ainsi une terreur vague des secrets de la terre.
Leur posie ressemble un peu  celle d'Ossian, bien qu'ils soient
habitants du Midi; mais il n'y a que deux manires trs distinctes de
sentir la nature: l'aimer comme les anciens, la perfectionner sous mille
formes brillantes, ou se laisser aller, comme les bardes cossais, 
l'effroi du mystre,  la mlancolie qu'inspire l'incertain et
l'inconnu[87].

Cette page de _Corinne_ est intressante  plus d'un point de vue. Elle
dmontre d'abord que Mme de Stal, malgr toute la germanisation de son
esprit, ne saisissait ni le but des tudes entreprises sur la posie
populaire par les savants allemands de cette poque; ni les beauts de
cette posie dont les recueils succdaient aux recueils; ni l'importance
de tout un courant littraire influenc par les vieux chants nationaux
des sauvages qui ont de l'imagination et point de vanit sociale. Mais
nous reviendrons sur ce sujet.

Ensuite, ce qui est encore plus important pour nous, cette page tmoigne
que Mme de Stal connaissait bien l'ouvrage de la comtesse de Rosenberg.
En effet, ce qu'elle dit de la posie dalmate, par la bouche de Corinne,
est l'expression de rflexions faites aprs la lecture des _Morlaques._

M. Jean Skerlitch, d'aprs qui nous citons cette page[88],
conjecture--sous rserve d'ailleurs--que l'auteur de _Corinne_ devait
connatre la posie morlaque par les traductions de Herder et de
Goethe dont nous avons dj parl.

Il est parfaitement vrai que Mme de Stal connaissait la _Triste ballade
de la noble pouse d'Asan-Aga_, qu'elle avait lue dans la traduction de
Goethe, et cela avant la publication de _Corinne_. Je suis ravie de la
_Femme morlacque_, crivait-elle, en 1804,  l'illustre pote, dans un
de ses billets conservs  Weimar, et publis depuis par M. F. Th.
Bratranek[89]. Elle en tait ravie, mais elle ne savait pas que la
_Femme morlaque_ ft une production des sauvages qui ont de
l'imagination et point de vanit sociale. Elle pensait que cette pice
tait une posie originale de Goethe, car, six ans aprs, en 1810, elle
crivait au chapitre XIII de la deuxime partie de son livre _De
l'Allemagne_: Il [Goethe] devient quand il veut, un Grec [elle faisait
allusion  la Fiance de Corinthe], un Indien [Dieu et la Bayadre],
_un Morlaque_[90] Il est hors de doute qu'elle pensait  la _Triste
ballade_ serbo-croate.

Il est moins probable que Mme de Stal ait remarqu les pomes
morlaques dans les _Volkslieder_ de Herder, car, comme nous l'avons
dit, et comme nous le mettrons plus tard en lumire, elle n'admirait pas
beaucoup ce genre de pomes et le recueil de Herder tout
particulirement[91].

Mais ce qui est certain, c'est que Mme de Stal avait lu _les Morlaques_
de la comtesse de Rosenberg, et qu'elle jugeait les Dalmates d'aprs le
tableau qu'en donne cet auteur. Elle ne suspectait pas l'authenticit
des ballades populaires qui s'y trouvent et qui ressemblent un peu 
celles d'Ossian, bien que les Morlaques soient habitants du Midi.
Toutes les allusions qu'elle fait  la Morlaquie se rapportent
exclusivement au roman dalmate que nous connaissons. En voici des
preuves:

LES MORLAQUES, pp. 8-9:                 CORINNE, liv. XV, chap. IX:

_Les cavernes_ de l'Herzovaz cachaient  _Les cavernes sont sacres_,
ses trsors, et les vautours dvoraient disent les Dalmates...
au grand air les cadavres des Turcs
tombs sous sa main... La pierre qui
couvre ses cendres durera moins que sa
mmoire, et notre postrit marquera
toujours la place de ses restes sacrs.

Ensuite, pp. 9 et 52:

Ainsi les eaux de la Kerka, aprs avoir Les Dalmates savent si peu ce
menac les arcs des _puissants_         qui s'est pass depuis quinze
et renvers les ponts de Roncislap,     sicles, qu'ils appellent encore
se rpandent et se calment dans le lac  les Romains les
Proclian.                               _tout-puissants_.

[En note: Les Morlaques dans leurs
chansons indiquent par ce mot les
anciens Romains.]

.....................................

Quelque temps aprs eux, _les puissants_
de l'Italie traversrent la mer et
parurent sur nos ctes.

Enfin, p. 167:

Nous les y suivmes et, conduits par    Il est vrai qu'ils montrent des
les _guerriers de la mer_, nous         connaissances plus modernes, en
brulmes leur flotte, nous renversmes  vous nommant, vous autres
la ville et il ne resta de toutes les   Anglais, les _guerriers de la
deux le lendemain que des cendres et    mer_, parce que vous avez
des pierres.                            souvent abord dans leurs ports.

[Note: Le Morlaque indiquait de cette
manire les Anglais.]

Il faut noter que les cavernes _ne sont_ et ne furent jamais sacres
pour les Dalmates; qu'ils n'appellent pas les Italiens les
tout-puissants, mais leur donnent des noms moins respectueux tels que
foi de chien ou foi de Latin; de mme que les Anglais ne sont
nullement pour eux les guerriers de la mer. Toutes ces expressions
potiques furent cres de toutes pices par la comtesse de Rosenberg,
et c'est dans _les Morlaques_ que Mme de Stal les a prises.

Nous avons dj dit que les ballades prtendues dalmates qui se trouvent
dans _les Morlaques_ sont de pure fabrication vnitienne; ainsi,
l'apprciation qu'en donne Mme de Stal ne porte pas sur la vraie posie
serbo-croate. Mais au point de vue pratique, il importait peu qu'elles
fussent authentiques: cette page avait son importance pour avoir fait
mentionner, en 1807, dans un livre  grand tirage et qui eut une grande
vogue, l'existence d'improvisateurs parmi les Dalmates et celle d'une
posie nationale slave qui ressemble un peu  celle d'Ossian.

Prosper Mrime avait-il lu cette page de _Corinne_? Et s'il l'avait
lue, en avait-il gard le souvenir? Il est difficile de le prtendre ou
de le nier, mais il est ais de voir, une fois de plus, que l'auteur de
_la Guzla_ n'tait ni le seul ni le premier Franais qui pt
trouver quelque intrt dans ces pomes sans art, production d'un peuple
sauvage, comme le relate si candidement la spirituelle prface de _la
Guzla_.

Ce passage de _Corinne_, peut-tre inconnu de Mrime, ne le fut pas de
tout le monde. _Le Globe_, par exemple, vingt ans aprs, exprime le
dsir de voir paratre en France une traduction de pomes des Dalmates,
aussi clbres chez eux qu'ils sont inconnus parmi nous; il va jusqu'
dire: Il semble que la _guzla_ des Slaves sera bientt aussi clbre
que la harpe d'Ossian[92]. Nous croyons ne pas nous tromper en
reconnaissant l comme un cho d'une leon entendue  l'Arsenal; un
regard que dirige la blanche main de Corinne, montrant du haut du
campanile les rives incertaines de la Dalmatie.




6

L'ILLYRIE NAPOLONIENNE


Au moment o Mme de Stal crivait _Corinne_, il se passa un vnement
qui contribua dans une large mesure  faire connatre en France
l'Illyrie et les Illyriens. Par le trait de Presbourg (dcembre
1805), la Dalmatie devint une dpendance du royaume d'Italie.

Dans la suite,  l'poque du blocus continental, afin d'isoler
compltement l'Autriche de la mer, Napolon lui enleva, par le trait de
Schoenbrunn (14 octobre 1809), la Haute Carniole, une partie de
l'Istrie, le Frioul, le Littoral croate et la Croatie mridionale. Il
projetait de reconstituer un royaume slave sur l'Adriatique, songeant 
y incorporer galement et la Bosnie et la Serbie. Il donna le nom de
_provinces illyriennes_  la nouvelle possession impriale. En 1811, il
y ajouta l'Istrie vnitienne, la Dalmatie, Raguse et les Bouches de
Cattaro[93]. Les _provinces illyriennes_ s'tendaient ainsi des sources
de la Save  la frontire montngrine, et de l'Isonzo  la frontire
turque. Le pays avait un gouverneur gnral  Laybach et tait divis en
six provinces civiles et une province militaire; il avait reu une
organisation franaise,  l'exception de Raguse et de la province
militaire[94].

Dans la capitale des _provinces_, qui tait dj une vraie tour de
Babel, une petite colonie franaise s'tait installe et il s'tait
form une cour autour du gouverneur. L'loignement de Paris dans lequel
vivait celui-ci lui avait fait dcerner des pouvoirs extraordinaires,
suivant les propres paroles de l'Empereur au gnral Bertrand, le
premier titulaire, et le conseil qu'il prsidait et dirigeait avait reu
le pouvoir de prononcer, soit comme Conseil d'tat, soit comme Cour de
Cassation, sur plusieurs objets importants[95].

Quatre gouverneurs ont _rgn_  Laybach entre 1811 et 1813: le marchal
Marmont, duc de Raguse, le gnral comte Bertrand, le marchal Junot,
duc d'Abrants, et Fouch, duc d'Otrante. Au premier rang de la colonie
se trouvait l'intendant gnral M. de Chabrol, un administrateur actif
et capable; il tait second par le matre des requtes Las Cases, le
futur compagnon de Napolon  Sainte-Hlne[96].  cette poque, dit le
biographe de Fouch, o l'extension de l'Empire avait cr un rel
cosmopolitisme en facilitant les relations et les alles et venues de
pays  pays, on avait vu apparatre  la cour de Laybach plusieurs
personnages de la socit parisienne qui y apportaient les modes, les
bruits et l'air des Tuileries.  ct des officiers et administrateurs
groups autour du gouverneur gnral, d'autres fonctionnaires, Italiens
en grande partie, mais aussi Croates, Dalmates et Istriens, des
seigneurs allemands et des chefs slavons, et jusqu' des vques grecs
ou italiens, jusqu' des chefs de _pandours albanais_, jusqu' des
envoys de pachas voisins, craient au palais du gouverneur une cour
disparate, originale et assez brillante o se sentait un vague got
d'Orient ml aux lgances du faubourg Saint-Honor; o des auditeurs
frais moulus du Conseil d'tat coudoyaient des chanoinesses
autrichiennes, des officiers vnitiens, des chefs auxiliaires croates,
des prlats orthodoxes et des ambassadeurs montngrins et bosniaques.
Des ftes assez frquentes gayaient cette cour htroclite; le
_Tlgraphe illyrien_ en faisait dans le style bien connu de la presse
impriale d'emphatiques comptes rendus. Le lyce o professaient des
matres de l'Universit impriale, ouvrait ses portes au gouverneur
gnral pour de solennelles distributions de prix; de jeunes Dalmates y
composaient en latin l'loge du grand Napolon, comme le devaient faire,
 la mme heure, en d'autres lyces, de jeunes Bretons et de jeunes
Hollandais[97]; le proviseur haranguait les jeunes Illyriens sur le
style de Fontanes, croyant faire  la couleur locale une suffisante
concession en soutenant, contre toutes les vraisemblances gographiques,
qu'ils pouvaient, du haut de leurs montagnes, apercevoir le Pinde et les
Thermopyles[98]. Le pays semblait napolonis. Il n'y manquait que la
guillotine, mais les fonctionnaires la rclamaient  grands cris. Ds le
23 novembre 1812, elle fut installe  Laybach. On inondait le pays de
croix et de rosettes de la Lgion d'honneur: grands seigneurs, vques,
chanoines, maires et chefs de pandours participaient  cette manne[99].

Le pote slovne Vodnik chantait dans une ode:

     Napolon a dit: Rveille-toi, Illyrie, quatorze sicles durant la
     mousse t'a recouverte. Aujourd'hui, Napolon lui ordonne de
     secouer sa poussire. Elle sera glorifie, j'ose l'esprer. Un
     miracle se prpare, je le prdis. Chez les Slovnes pntre
     Napolon; une gnration tout entire s'lance de la terre. Appuye
     d'une main sur la Gaule, je donne l'autre  la Grce pour la
     sauver[100].

Mais, malgr ces vers, le gouvernement franais ne dura pas longtemps
dans les _provinces_. Ni le peuple illyrien ni ses voisins n'taient
contents de lui. Les Russes et les Anglais parurent devant Cattaro; les
Montngrins descendirent de leurs montagnes, et  partir de l'automne
1813, les Franais ne furent plus matres que du pays domin par leurs
canons, c'est--dire de quelques places fortes o l'on clbrait
d'imaginaires victoires de l'Empereur pour entretenir l'enthousiasme des
soldats. Enfin, les vnements de 1814 et 1815 replacrent
dfinitivement l'Illyrie sous la domination de l'Autriche.

Cette occupation momentane ne resta pas sans consquences pour la
science et pour la littrature[101].

La gographie y gagna d'abord. La Dalmatie, le Montngro (qui tait 
deux pas de la garnison franaise de Cattaro), la Bosnie--pays tous
inconnus jusqu'alors--furent tudis dans une srie d'articles,
brochures, mmoires, relations de voyage, qui se prolongea longtemps
aprs la restitution des provinces  l'Autriche.

 Laybach, on publie en franais des dcrets, arrts et
rglements[102]. On rdige le _Tlgraphe officiel des provinces
illyriennes_, journal ttraglotte, publi par le gouvernement (en
franais, italien, allemand et slovne[103]).  Trieste, on imprime une
grammaire franaise  l'usage de la jeunesse guerrire des provinces
illyriennes[104].

En France, les journaux donnent rgulirement des nouvelles du pays et
s'efforceront de faire connatre  leurs lecteurs la plus rcente
conqute impriale[105]. Peu de temps aprs l'occupation de la
Rpublique de Raguse par Lauriston (1806), un lettr slovinique, le
comte de Sorgo, fut prsent  Napolon[106] et lu membre de l'Acadmie
Celtique (plus tard Socit des Antiquaires de France). Il lut  cette
savante compagnie un _Mmoire sur la langue et les moeurs du peuple
slave_[107] dans lequel il exprimait l'opinion suivante: Depuis qu'une
partie des peuples slaves, notamment les Dalmates, furent runis  la
grande confdration de l'Empire Franais, l'histoire, la langue, les
antiquits de ces peuples devenus pour les savants franais des
richesses nationales, peuvent rclamer leur attention et quelques
instants de leurs travaux prcieux[108].

En mme temps, les _Annales des Voyages_ de Malte-Brun publient une
_Notice gographique et historique sur le Montngro_ et un _Tableau des
Bouches de Cattaro_ (1808). Cette publication populaire donne aussi, en
1809, une _Description physique de la Croatie et de l'Esclavonie_, et,
en 1811, un _Mmoire sur le Montngro_, par A. Dupr. Cette mme anne
1811 paraissent: la _Croatie militaire, mmoire sur les rgiments
frontires_, par le gnral Androssy[109]; les _Souvenirs d'un voyage
en Dalmatie_, par C. B., du dpartement de Marengo [Dr Charles Botta],
ouvrage o l'on parle de la posie populaire serbe (pp. 55-57). En 1812,
le _Voyage en Bosnie dans les annes 1807-1808,_ par Amde
Chaumette-Desfosss, ancien chancelier du consulat gnral de Bosnie,
ouvrage rdit en 1821, connu de Mrime et utilis dans _la
Guzla_[110]. L'anne suivante, M. Depping fait un long _Tableau de
Raguse_ pour les _Annales des Voyages_ (t. XXI), o il parle de la
littrature illyrienne d'aprs l'ouvrage italien de F.-M.
Appendini[111]. En 1814, on traduit de l'allemand une tude sur
_l'Illyrie et la Dalmatie_, par le savant autrichien Balthasar Hacquet,
et on l'augmente d'un _Mmoire sur la Croatie militaire_[112]. Le
_Journal des Dbats_ ouvre son feuilleton aux articles sur la posie
illyrienne, par Charles Nodier. En 1815, Charles Pertusier, attach 
l'ambassade de France  Constantinople, fait paratre une longue notice
sur la Dalmatie, dans ses _Promenades pittoresques dans Constantinople
et sur les rives du Bosphore_. En 1818, A. Dupr s'occupe de nouveau de
l'Illyrie: il publie son essai historique et commercial sur les
_Bouches de Cattaro_[113]. Le dpt gnral de la marine fait graver, en
1820 et 1821, les nombreux plans et cartes de la mer Adriatique levs en
1806 par les officiers franais[114]. Le colonel L.-C. Vialla de
Sommire, ancien chef d'tat-major de la deuxime division de l'arme
d'Illyrie et de Raguse, donne, en 1820, les deux volumes de son _Voyage
historique et politique au Montngro_, ouvrage sur lequel Snancour
fait de suite un article dans la _Minerve littraire_[115]. En mme
temps, Hugues Pouqueville, membre de l'Institut, ancien consul gnral 
la cour d'Ali-Pacha de Janina, imprime son grand _Voyage dans la Grce_
(5 vol. in-8) qui contient un bon nombre de pages sur les pays
illyriens. En 1822, Charles Pertusier crit une tude sur _la Bosnie,
considre dans ses rapports avec l'Empire Ottoman_. Enfin, en 1823, un
Dalmate, ancien officier suprieur de la marine, M. le chevalier
Bernardini, publie  Paris son _Discours sur la langue illyrienne et sur
le caractre des peuples habitant la cte orientale du golfe
Adriatique_[116].

Cette abondance d'ouvrages franais relatifs au pays de Hyacinthe
Maglanovich dispensa l'auteur de _la Guzla_ (comme il le reconnut
lui-mme) d'une description gographique, politique, etc.[117]




 7

CHARLES NODIER EN ILLYRIE


Le 20 septembre 1812, le comte Bertrand, premier gouverneur des
provinces illyriennes, signa l'arrt par lequel M. Ch. Nodier, homme de
lettres  Paris, tait nomm bibliothcaire de la ville de Laybach. En
mme temps, il confia  l'auteur du _Peintre de Saltzbourg_ la direction
de la partie franaise du _Tlgraphe officiel_. Ce fut M. de Tercy,
secrtaire gnral de l'Intendance en Illyrie, qui demanda et obtint
cette place pour son futur beau-frre dans le double but de lui crer
une position et de lui faire partager son exil, fort supportable du
reste[118].

Aprs avoir difficilement pourvu aux frais d'un long voyage[119], Nodier
partit de Paris, en pauvre migr,  la fin de novembre, emmenant avec
lui sa jeune femme malade[120] et son enfant de dix-huit mois qu'il
faillit perdre dans une tourmente de neige au Mont-Cenis; cette enfant
devait tre plus tard la Notre-Dame de l'Arsenal  laquelle Alfred de
Musset adressera de si jolis vers.

Nodier arriva  Laybach vers la fin de dcembre 1812[121]. J'ai vu
enfin l'Illyrie, crivait-il alors  son ami Charles Weiss,
bibliothcaire  Besanon, et  travers des neiges de deux pieds j'ai
gagn les rigoureux sommets de la Carniole.  peine avais-je cess de
rencontrer l'heureux habitant de l'Adriatique lgrement vtu d'un frac
de toile lilas, et la tte couverte de son grand chapeau o flottent des
rubans de toutes couleurs, que j'ai aperu l'Istrien frileux qui
grelotte sous sa mante de poils de chvre et son bonnet de laine  trois
pices[122].

Ce n'est parmi ces paysans exotiques qu'il vcut dans ce nouveau pays.
Il habita Laybach et se trouva au milieu d'une cour qui clipsait celle
de plus d'un roi d'Europe. En dcrivant  son ami Weiss un dner chez
le comte de Chabrol, qui remplaait le gouverneur, il disait qu'il y
avait t le seul sans dentelles, sans diamants, sans pe, et qu'il
s'aperut alors qu'il tait encore  Paris[123].

Il ne s'occupa point de politique  Laybach, lui, l'ternel conspirateur
que redoutait Napolon[124]. Les ventualits de la possession
m'taient  peu prs trangres, dit-il  propos de ses conversations
avec Fouch, conversations qu'il insra dans les _Souvenirs et
portraits_, et qui sont fort sujettes  suspicion[125]. Ses principales
occupations se rduisaient  la direction d'une bibliothque et  la
rdaction du _Tlgraphe officiel_[126].

Le _Tlgraphe officiel_ datait de 1810: Nodier ne l'avait donc pas
fond, comme le prtendent Sainte-Beuve[127], Qurard[128] et M. Georges
Vicaire[129]. Trente mois avant l'arrive du charmant conteur  Laybach,
un arrt du gouverneur, instituant la censure, avait ordonn qu'un
journal serait publi par les soins de l'Intendance[130]; le 28 juillet
1810, un prospectus fut lanc pour annoncer la prochaine apparition du
_Tlgraphe officiel des provinces illyriennes_. Ce journal devait avoir
quatre ditions: franaise, italienne, allemande et slave[131]; il
devait paratre deux fois par semaine, in-4, et contenir, outre les
actes publics, toutes les nouvelles qui pourront influer sur l'esprit
des lecteurs et sur les intrts du commerce.--Remarquons que Nodier
(qui, personnellement, ne revendique pas le nom de fondateur du
_Tlgraphe_ comme le font pour lui ses biographes) mentionne cependant
dans ses _Souvenirs_[132] qu'il fut celui qui conseilla  Fouch de
publier aussi une dition en slave vindique et que Fouch fut enchant
de cette proposition. Comme nous le disions tout  l'heure, la chose
tait rsolue plus de deux ans avant l'arrive de Nodier  Laybach. Du
reste, il ne fut que directeur charg de la rdaction du texte
franois[133]; les autres ditions avaient leurs rdacteurs spciaux.

On ne trouve ce journal ni  la Bibliothque Nationale, ni dans aucune
autre bibliothque de France. Mais il en existe  Laybach deux
collections, toutes deux, il est vrai, incompltes: au Muse
Rudolphinum et  la Bibliothque du Lyce. Nous n'avons pu en obtenir
communication, aussi nous bornerons-nous  reproduire la description
faite par un lecteur plus heureux, description utilise par les
biographes et bibliographes de Nodier.

Ce journal (in-4, bi-hebdomadaire) comprend deux parties. Dans la
premire se trouvent les lois, dcrets et autres actes de l'autorit,
ainsi que les dpches officielles, matriaux fort intressants pour
celui qui entreprend l'tude de cette priode historique.

La partie non officielle ne prsente pas moins d'intrt: car elle
tait rdige par un crivain qui depuis est devenu justement clbre:
Charles Nodier qui, bien que fort jeune encore, avait t nomm
conservateur de la Bibliothque de Laybach et rdacteur du _Tlgraphe_.

Nous ne trouvons, il est vrai, sa signature qu'au bas d'avis indiquant
au lecteur les moyens de faire parvenir  la direction les vingt francs,
prix de l'abonnement. Mais on reconnat sans peine l'auteur des articles
qui paraissaient dans le corps du journal. Sous cette rubrique toujours
neuve; on nous crit de Palerme, ou du Caire, ou de Berlin... nous
retrouvons toujours la mme langue pure et lgante, le mme style
limpide et brillant, une argumentation serre et ingnieuse qui ne
laisse aucun doute sur l'identit des nombreux correspondants que le
_Tlgraphe officiel des provinces illyriennes_ devait entretenir 
l'tranger.

Enfin, sous le titre de Varits, nous voyons paratre des tudes
fort curieuses sur les peuples slaves, leurs moeurs, leur langue, leur
littrature, et des articles de critique littraire ou thtrale, qui
sont dus  la plume fconde qui devait produire plus tard tant de
morceaux dlicats.

Le _Tlgraphe officiel_ dura autant que l'occupation franaise. Le
dernier numro paru a Laybach est du 24 aot; il fallut reculer devant
les armes autrichiennes: la rdaction du journal, transporte 
Trieste, fit encore paratre huit numros (69  76) dont le dernier est
du 26 septembre; ces derniers numros taient imprims en trois langues:
franais, allemand et italien. C'est ce qui a donn lieu  la lgende
communment admise du journal polyglotte[134]. Il faut mettre cette
lgende au rang de beaucoup d'autres et constater que Nodier n'a pas
cherch  clipser le cardinal Mezzofanti: il s'est content d'crire
dans sa langue maternelle des pages charmantes qui mritaient mieux que
de dormir oublies dans la poussire d'une bibliothque trangre[135].

N'ayant pas eu entre les mains le _Tlgraphe illyrien_, nous ne savons
rien de ces articles de Nodier. M. Tomo Matic, qui avait consult la
collection de la Bibliothque du Lyce, et qui en a donn quelques
extraits dans l'_Archiv fr slavische Philologie_, ne s'intressa qu'aux
crits relatifs  la posie populaire serbo-croate et  la littrature
ragusaine; il garda sur le reste le plus complet silence.  en juger
d'aprs la plus grande partie de ce que M. Matic a publi comme de
l'indit[136], et dont on va numrer de suite les _cinq_ rimpressions
postrieures  1813, Nodier insrait volontiers, dans ses oeuvres ainsi
qu'ailleurs, ses articles du _Tlgraphe_. Seulement en a-t-il agi de
mme pour tous? C'est ce que nous nous demandons, avant qu'une rponse
ne parvienne de Laybach[137].

Nodier n'tait pas trs satisfait de son sjour dans la capitale
illyrienne. Il devait attendre deux mois ses appointements de
bibliothcaire et six mois ses appointements de journaliste, avec
quarante-deux francs, sans plus[138]. D'autre part, le journal
l'obligeant  abandonner, aprs un mois, la direction de la
Bibliothque[139], sa situation devint alors beaucoup moins brillante
qu'on ne lui avait laiss esprer. Il fallut crer pour lui de nouveaux
postes et le dispenser de se faire faire un costume de cour.

C'est lui qui raconte ainsi sa vie  Laybach, mais il se peut qu'il ait
d renoncer  la direction de la Bibliothque pour une autre raison. La
municipalit de Laybach n'avait pas cess de protester contre sa
nomination: on avait un bibliothcaire allemand[140] et Nodier ne
comprenait pas les langues dans lesquelles tait crite la plus grande
partie des livres de la Bibliothque.

D'aprs M. Matic, on voit que Nodier publia au _Tlgraphe officiel_, du
11 avril au 20 juin 1813, quatre articles intituls Posies
illyriennes; il en fera--M. Matic l'ignore--deux feuilletons pour le
_Journal des Dbats_, ds son retour  Paris, c'est--dire quelques mois
plus tard[141].

Dans le premier, il se plaint que l'tude de la posie illyrienne soit
trop nglige: Pourquoi, dit-il, un homme instruit, spirituel et
sensible ne s'occuperait-il pas de recueillir ces vieux monuments de la
posie illyrique et de les faire imprimer en corps? Ce serait peut-tre
le moyen de faire renatre l'amour de cette belle langue nationale, qui
a aussi ses classiques et ses chefs-d'oeuvre[142]. Comme l'a bien
remarqu M. Louis Leger[143], Nodier songe ici aux vieux monuments de la
littrature ragusaine, dont il a entendu parler, et qu'il confondait
avec la posie populaire, dont il a pu lire un spcimen dans le _Voyage
en Dalmatie_.  cette poque, il connaissait fort bien cet ouvrage, car
il en parle dans son premier article, et, dans le troisime et le
quatrime, il donne une analyse de la _Triste ballade de la noble pouse
d'Asan-Aga_.

Charles Nodier ne savait ni la langue serbo-croate, dont il voulait
prsenter les chefs-d'oeuvre littraires au public franais, ni la langue
slovne, parle  Laybach. Il ne se doutait mme pas de la diffrence
qui existe entre elles: ainsi les deux langues ne furent pour lui qu'un
seul et mme illyrien. Il ne resta pas longtemps dans ce milieu, 
cette poque plus allemand que slave: neuf mois en tout[144]; il lui
manqua le temps d'apprendre bien des choses sur les indignes de ce
pays.

Mais, malgr son temprament extraordinairement fantaisiste, Nodier
tait un homme infatigable,--ne copiait-il pas Rabelais pour apprendre
le franais, et ne lisait-il pas jusqu' sept preuves de ses
ouvrages[145]?--Le temps pass par lui  Laybach ne fut pas compltement
perdu. Il se mit en nombreux rapports avec ces hommes studieux et zls
pour la science, qui sont partout l'lite des peuples, et que l'Illyrie
compte par centaines[146]; il soumit mme au comte Bertrand l'ide de
crer une _Acadmie libre illyrienne_[147]. Ses amis lui avaient
communiqu certains livres italiens o il y avait bien des choses 
apprendre: en particulier les savants mmoires d'Appendini sur les
antiquits de Raguse et la littrature illyrienne[148], mmoires
d'aprs lesquels il traduisit, dans son quatrime article (20 juin
1813), _le Ver luisant d'Ignacio Giorgi_, petit pome d'Ignace Gjorgjic,
pote ragusain; il devait en donner plus tard une nouvelle
traduction[149].

     Il y a dans nos Alpes helvtiques, disait-il dans un de ces
     articles qui sont toujours agrables  lire[150], des chansons
     simples et touchantes, qui ne consacrent pas le souvenir des
     grandes guerres, comme celles du fils de Fingal, parce que la
     guerre a rarement troubl la paix des chalets, mais qui peignent
     merveilleusement les sentiments les plus doux de l'homme et qui ne
     le cdent point du tout sous ce rapport aux plus beaux chants de
     l'Homre de Selma. Je retrouve le mme genre de posie dans tout ce
     qui reste des traditions illyriennes,  cette diffrence prs que
     la puret du ciel, la beaut des productions, la grandeur des
     souvenirs et l'heureux voisinage de la Grce ont d donner au barde
     des Alpes Juliennes une foule d'inspirations que le ntre n'a pas
     reues. Qu'on se reprsente d'abord le chantre morlaque, avec son
     turban cylindrique, sa ceinture de soie tissue  mailles, son
     poignard enferm dans une gaine de laiton garnie de verroterie, sa
     longue pipe  tube de cerisier ou de jasmin, et son brodequin
     tricot, chantant le _pism_ ou la chanson hroque en
     s'accompagnant de la _guzla_, qui est une lyre  une seule corde
     compose de crins de chevaux, entortills. C'est ordinairement
     aprs les premires heures du soir que le Morlaque se promne sur
     la montagne, en racontant dans son chant monotone, mais solennel,
     les exploits des anciens barons slaves. Il ne voit pas les ombres
     de ses pres dans les nuages, mais elles vivent partout autour de
     lui. Celle de l'homme hospitalier et fidle, qui n'a point t
     dsavou par ses amis dans l'assemble du peuple, et qui a t
     brave  la guerre, descend souvent  travers les rameaux des yeuses
     dans un rayon de la lune; elle tremble sur le gazon de sa tombe, la
     caresse d'une lumire douce, et remonte. Celle du mchant s'gare
     dans les lieux abandonns; elle frquente les spultures, dterre
     les morts, ou, plus tmraire, va boire dans un berceau nglig de
     la nourrice, le sang des enfants nouveau-ns. Souvent un pre
     pouvant a rencontr le vampire tout ple, les cheveux hrisss,
     les lvres dgotantes, et le corps  demi envelopp des restes de
     son linceul, pench sur la petite famille endormie, parmi laquelle,
     d'un regard fixe et affreux, il choisit une victime. Heureux s'il
     parvient  trancher alors d'un coup de son _hanzar_ les jarrets du
     cadavre; car dsormais celui-ci ne sortirait plus de son
     cercueil... C'est au milieu de ces prestiges que marche mon pote,
     car il est pote aussi, et ne se borne pas  rpter les chants
     connus. La douceur de sa langue harmonieuse, la libert de son
     rythme qui n'admet ni la symtrie fatigante d'une csure oblige,
     ni le monotone agrment de la rime, lui permettent d'obir  toutes
     ses inspirations et d'embellir de ses penses la vieille ballade
     que la tradition lui a transmise.

     Pour se faire une ide du chant morlaque, il faut l'avoir entendu.
     _Fortis essaie de le dcrire_, mais il oublie une chose qui me
     parat essentielle  dire, c'est qu'il ressemble trs peu  la voix
     humaine... Je me souviens d'un voyage que je faisais de nuit sur
     les bords de l'Adriatique. La lune brillait de cette clart bleue
     et immobile qu'on croirait ne lui avoir vue qu'en Italie; l'eau
     faisait un bruit long, mais trs doux et trs imposant, celui des
     mers qui ont peu de reflux. Les roues de la voiture criaient d'une
     manire uniforme sur le sable gal qui la balanait, et je
     quittais, fatigu de courses  pied et surtout de grands souvenirs,
     les plaines historiques de Campo-Formio. Je dormais  demi quand ce
     bruit trange d'un chant morlaque frappa mon oreille et me
     transporta en imagination au milieu des concerts nocturnes de Puck,
     d'Ariel et de tous les lutins de Shakespeare, lorsque nouvellement
     sortis des fleurs et encore humides de rose, ils forment des
     chants que les hommes n'ont jamais entendus. Je devais cette
     illusion  un postillon dalmate...

     Ces bardes obscurs, dont le nom sera tout  fait ignor de
     l'avenir, font le charme d'une nation vive, spirituelle, sensible,
     qui confine d'un ct  la patrie de Virgile, de l'autre  celle
     d'Homre et qui ne le cde ni  l'Italie ni  la Grce antiques
     dans la beaut du territoire, dans la varit des sites, dans
     l'originalit des moeurs et des inspirations.

Mais les tudes illyriennes de Nodier furent de courte dure. Quelques
mois plus tard, quand Fouch arriva  Laybach, la restitution des
provinces illyriennes tait, en secret, dcide. Au mois d'aot 1813, on
abandonna Laybach aux Autrichiens; en septembre, ce fut Trieste. Au
commencement de novembre, Nodier se trouvait  Paris et donnait des
articles au _Journal des Dbats[151]_. Arrivrent la chute de Napolon
et les Cent-Jours; c'est alors qu'il fit sa clbre rponse  Fouch
qui, se souvenant de leurs rcentes relations en Illyrie, l'avait fait
appeler et lui avait demand ce qu'il dsirait: Cinq cents frans pour
aller  Gand[152]!

Ce sjour en Illyrie, dit M. mile Montgut, quelque court qu'il ait
t, fut mieux qu'une aventure de plus  ajouter au roman si accident
de sa jeunesse, car il eut une importance capitale sur ses destines
littraires. C'est de l que sont sortis  diverses dates _Jean Sbogar,
Smarra_ et _Mademoiselle de Marsan_.

Nous allons examiner de prs cette influence illyrienne.




 8

JEAN SBOGAR


D'aprs Nodier, Jean Sbogar est un personnage historique dont la
renomme aventureuse remplissait encore les tats vnitiens  l'poque
o il publia son histoire. C'est un bandit illyrien rvolt contre le
gouvernement napolonien, ou plutt contre tous les gouvernements du
monde. Ce n'est pas un bandit banal, mais un bandit philosophe, comme le
tmoignent les nombreuses penses parsemes dans l'ouvrage et qui
auraient t toutes tires de sa conversation avec une scrupuleuse
littralit[153]. Ennemi dcid des forces sociales, il tendait
ouvertement  la destruction de toutes les institutions. Avec sa bande
arme, qui se donne le nom des _Frres du bien commun_, il habitait le
chteau de Duino en Istrie, d'o il rpandait la dsolation et la
terreur par l'incendie, le pillage et l'assassinat. Aussi n'tait-ce
point un simple paysan comme la plupart des camarades qui
l'accompagnaient. Le vulgaire le faisait petit-fils du fameux brigand
Sociviska, et les gens du monde disaient qu'il descendait de Scanderbeg,
le Pyrrhus des Illyriens modernes. Il parlait avec lgance le
franais, l'italien, l'allemand, le grec moderne et, cela va sans dire,
la plupart des langues slaves.

Il tait ple et mlancolique, aimait la solitude et les cimetires, et,
pour soulager le terrible mal qu'il ressentait sous son front noble et
ddaigneux, il passait souvent sa main blanche, dlicate et fminine
dans ses cheveux blonds. Il s'tait pris d'une jeune fille d'origine
franaise, la mystique Antonia, qui habitait seule avec sa soeur ane,
Mme Alberti, dans un vieux chteau prs de Trieste. Cette jeune fille
venait de perdre son pre, taciturne et morose royaliste, migr au bord
de l'Adriatique, et sa mre, poitrinaire,  la sombre imagination.

Mais Sbogar savait qu'il tait n sous une toile fatale, que Dieu
n'avait rien fait pour lui; il voulait rester seul, toujours seul,
accabl de son chtiment ternel. Il voulait touffer en lui cet amour
criminel, chimre qu'il n'avait cre que pour la combattre, dans son
dsir de ne pas rendre Antonia malheureuse, ou plutt dans son dsir de
ne partager avec personne ses douleurs infinies.

Antonia ne savait rien de la terrible passion qui consumait Sbogar. Elle
ne connaissait de lui que son nom effrayant et les sanglants exploits
sur lesquels elle avait longtemps pleur. Mais, en rve, elle sentait
qu'une me perdue planait au-dessus de la _casa Monteleone_, elle
entrevoyait un oeil farouche qui veillait sur elle jour et nuit; elle
entendait des voix sourdes d'inconnus invisibles qui suivaient de loin
chacun de ses pas.

Un jour, elle dut quitter l'Istrie et se rendre  Venise avec sa soeur.
En ce temps-l, on y parlait beaucoup d'un jeune tranger, nomm
Lothario, personnage mystrieux sur lequel couraient les bruits les plus
singuliers. Lothario qui se trouve partout, et qui n'est connu de
personne, inspire, par son caractre imposant, sa vie cache, ses
libralits, sa magnificence, un enthousiasme gnral. Il s'tait
concili, sans qu'on st de quelle manire, et la faveur du peuple et
l'estime des grands. Il rpandait l'or avec la profusion digne d'un
souverain. Son pouvoir tait tel que, de sa propre autorit, il
arrachait aux mains des sbires les malfaiteurs et les prisonniers
d'tat; d'un seul mot il pouvait exciter la rvolte, la guerre civile et
renverser les gouvernements. Personne ne lui connaissait d'amis. On se
rappelait seulement que, quelques annes auparavant, il avait paru
s'occuper beaucoup d'une jeune fille noble, qui, de son ct, avait
tmoign une vive passion pour lui; mais un grand malheur mit fin  cet
amour: Lothario partit; la jeune fille disparut, et on ne retrouva son
corps que longtemps aprs, dans le sable d'une lagune.

Antonia fut trs mue de cette histoire; cependant, elle prouvait un
vif dsir de voir Lothario: ce dsir fut bientt satisfait, elle le
rencontra dans un concert de Venise. La puissance romanesque de ce
fascinateur lui inspira un amour violent. Antonia fut saisie  son
aspect d'une motion qu'elle n'avait jamais prouve et qui ne
ressemblait point  un sentiment connu. C'tait quelque chose de vague,
d'indcis, d'obscur, qui tenait d'une rminiscence, d'un rve ou d'un
accs de fivre. Son coeur palpitait violemment, ses membres perdaient
leur souplesse; elle essayait inutilement de rompre ce prestige, qui
s'augmentait des efforts qu'elle faisait pour le surmonter. Elle sentait
quelque chose de semblable  je ne sais quoi d'odieux et de tendre.

Lothario parat ne pas comprendre ce qui se trahit si visiblement chez
cette fille sensible. Il continue de maudire la vie et la socit
civilise. Il vante  Antonia les charmes d'une vie indpendante, et
fait l'loge des chefs de brigands illyriens:

     Bien jeune encore, je sentais dj avec aigreur les maux de la
     socit, qui ont toujours rvolt mon me, qui l'ont quelquefois
     entrane dans des excs que je n'ai que trop pniblement expis.
     Par instinct plutt que par raison, je fuyais les villes et les
     hommes qui les habitent; car je les hassais, sans savoir combien
     un jour je devais les har. Les montagnes de la Carniole, les
     forts de la Croatie, les grves sauvages et presque inhabites des
     pauvres Dalmates, fixrent tour  tour ma course inquite. Je
     restais peu dans les lieux o l'empire de la socit s'tait
     tendu; et, reculant toujours devant ses progrs qui indignaient
     l'indpendance de mon coeur, je n'aspirais plus qu' m'y soustraire
     entirement. Il est un point de ces contres, borne commune de la
     civilisation des modernes et d'une civilisation ancienne qui a
     laiss de profondes traces, la corruption et l'esclavage: le
     Montngro est comme plac aux confins de deux mondes, et je ne
     sait quelle tradition vague m'avait donn lieu de croire qu'il ne
     participait ni de l'un ni de l'autre. C'est une oasis europenne,
     isole par des rochers inaccessibles et par des moeurs particulires
     que le contact des autres peuples n'a point corrompues. Je savais
     la langue des Montngrins. Je m'tais entretenu avec quelques-uns
     d'entre eux, quand des besoins qui ne s'accroissent jamais, et qui
     ne changent jamais de nature, en avaient amen par hasard dans nos
     villes. Je me faisais une douce ide de la vie de ces sauvages qui
     se suffisent depuis tant de sicles, et qui depuis tant de sicles
     ont su conserver leur indpendance en se dfendant soigneusement de
     l'approche des hommes civiliss. En effet, leur situation est telle
     que nul intrt, nulle ambition ne peut appeler dans leur dsert
     cette troupe de brigands avides qui envahissent la terre pour
     l'exploiter. Le curieux seul et le savant ont quelquefois tent
     l'accs de ces solitudes, et ils y ont trouv la mort qu'ils
     allaient y porter (_sic_); car la prsence de l'homme social est
     mortelle  un peuple libre qui jouit de la puret de ses sentiments
     naturels.

Malgr toute cette misanthropie, Antonia aime plus que jamais cet
inconnu qu'elle croit victime d'une des rvolutions qui bouleversaient
l'Europe de 1808. Mais Lothario refuse sa main et lui crit qu'il ne la
reverra jamais.

Aprs d'aussi brusques adieux, les deux soeurs quittent Venise pour
l'Illyrie, o Antonia espre que Lothario la rejoindra. En route, elles
sont attaques par la troupe de Jean Sbogar. Mme Alberti meurt d'un coup
de feu; Antonia vanouie est transporte au chteau de Duino. Elle y
devint folle, mais les gards et le respect qu'avait pour elle Jean
Sbogar--notons que la tte de celui-ci tait toujours voile d'un crpe
noir et que personne ne connaissait son visage--commencrent  lui
procurer quelques moments lucides pendant lesquels elle put rflchir
sur son tat.

Un jour, le canon gronda aux environs du chteau. Bientt un cliquetis
d'pes annona  la jeune fille que l'on se battait  l'intrieur mme
des murs. Les troupes franaises poursuivaient sans relche les brigands
qui infestaient le pays. Elles venaient d'entrer dans le repaire de Jean
Sbogar. Tout  coup, Antonia entendit un tumulte horrible, au milieu
duquel s'levait le nom du fameux bandit dalmate. Un homme poursuivi
s'lana dans l'escalier, et passa auprs d'elle comme un clair.

     Antonia courut vers sa chambre; et, en y rentrant, il lui sembla
     qu'on la nommait d'une voix sourde.

     --Qui m'appelle!--dit-elle en tremblant.

     --C'est moi--rpondit Jean Sbogar,--ne t'effraie pas. Adieu pour
     toujours.

Quelques instants plus tard, le chteau de Duino tait tomb aux mains
des ennemis. On conduisit Jean Sbogar et les siens  Mantoue pour y tre
jugs. La jeune fille trouve parmi eux, et dont l'tat de dmence tait
bien constat, fut place dans un hpital et confie aux soins d'un
mdecin clbre. Elle recouvra la raison et se dcida  prendre le voile
dans la maison o elle avait trouv asile. Le jour de la profession
tait arriv, lorsque deux sbires vinrent la chercher au nom de la
justice.

L'instruction du procs tait acheve; ils avaient t condamns  mort
au nombre de quarante, mais on ne savait si Jean Sbogar tait parmi eux,
lui, dont personne ne connaissait le visage, et dont le nom continuait 
inspirer la terreur dans les campagnes. On se souvint de la jeune fille
trouve dans le chteau et l'on pensa qu'elle le reconnatrait parmi ses
complices. Antonia fut donc place dans la grande cour de la prison, au
moment o les condamns devaient y passer pour la dernire fois. Ils
parurent; l'aspect de l'un d'eux la frappa immdiatement: c'tait lui.
Lothario! s'cria-t-elle d'une voix dchirante. Lothario se dtourna
et la reconnut. Lothario! dit-elle en s'ouvrant un passage au travers
des sabres et des baonnettes; car elle comprenait qu'il allait
mourir!--Non, rpondit-il, je suis Jean Sbogar!--Lothario!
Lothario!--Jean Sbogar! rpta-t-il avec force.--Jean Sbogar! cria
Antonia.  mon dieu! et son coeur se brisa.

     Elle tait par terre immobile; elle avait cess de respirer. _Un
     des sbires souleva sa tte avec la pointe de son sabre, et lui
     laissa frapper le pav en l'abandonnant  son poids._

     Cette jeune fille est morte,--dit-il.

     --Morte,--reprit Jean Sbogar en la considrant
     fixement.--Marchons!

_Jean Sbogar_ parut sous le couvert de l'anonymat au mois de mai 1818,
quatre ans et demi aprs que Nodier ft revenu de Laybach[154]. Il eut
d'abord ce que l'on appelle aujourd'hui une mauvaise presse, malgr
l'artifice qu'avait imagin son auteur pour exciter l'intrt du public.
Sur ce point, encore mal clair, nous relevons dans le _Journal de
Paris_ du 20 juin 1818, cette curieuse note:

     Les diteurs de cet ouvrage nous apprennent, dans une espce
     d'avertissement mystrieux, que l'auteur leur avait envoy son
     manuscrit au moment o il se disposait  franchir l'espace qui le
     sparait encore de la Russie. Depuis la publication de ce roman,
     une note insre le mme jour dans tous les journaux prouve que
     l'on a voulu profiter de cette circonstance pour attribuer _Jean
     Sbogar_  Mme de Krudener. Cet artifice tait trop grossier pour
     russir; comment, en effet, le lecteur aurait-il pu confondre la
     mlancolie douce et suave, les sentiments pudiques, les penses
     religieuses qui distinguent l'auteur de _Valrie,_ avec cette
     misanthropie farouche, cet amour forcen d'un brigand pour une
     femme dont la tendresse est plus bizarre encore, avec des aventures
     extravagantes qui renchrissent sur les tnbreuses productions
     d'Anne Radcliffe, en un mot, avec _Jean Sbogar[155]?_

Ce blme n'empcha pas Nodier de dclarer dans sa prface de l'dition
de 1832:

     L'anonyme me porta bonheur... Des journalistes qui se crurent bien
     aviss, et qu'avait tromps je ne sais quel mlange d'asctisme,
     d'amour et de philanthropie dsespre qui se confondent dans cette
     bluette (_Jean Sbogar_), en accusrent Mme de Krudener... Je
     n'intervins pas dans ce combat qui ne pouvait durer longtemps.

_Jean Sbogar_ aurait t compltement oubli si un nouvel artifice
n'tait intervenu quatorze mois plus tard. Le 17 octobre 1819, _la
Renomme_ annona, d'aprs les journaux anglais, que le prisonnier de
Sainte-Hlne s'tait occup de ce roman deux jours: une nuit  le lire
et quelques heures  l'annoter. Cette apostille, venue de haut lieu,
excita un instant de rumeur dans les bureaux de rdaction des
feuilletons bonapartistes, et le roman devint clbre en quelques
jours. Le libraire, Gide fils, qui semble avoir beaucoup contribu 
rpandre cette nouvelle[156], lana  grand fracas une seconde dition
dont la couverture porte en entier le nom de l'auteur. Cette rvlation
ne fut pas trs prudente. Nodier ne jouissait pas d'un grand crdit
auprs de la presse de l'opposition et, malgr tout le succs du livre,
il fut de suite accus de plagiat: _Jean Sbogar,_ disait-on, tait vol
au _Corsaire_ de Byron[157].

On avait raison et tort tout  la fois de le prtendre; car, s'il est
vrai que _Jean Sbogar_ a t crit sous une influence trangre, il n'en
reste pas moins vrai que cette influence ne fut pas celle de Byron,
malgr les ressemblances frappantes qui existent entre le pome anglais
et le roman franais. _Jean Sbogar_ est inspir des _Brigands_ de
Schiller, d'o procdait, par une voie diffrente, l'ouvrage de
Byron[158].

Nodier sut se dfendre de cette accusation. Il prtendit avoir bauch
son roman en 1812, aux lieux mmes qui l'ont inspir; donc, _Jean
Sbogar_ avait quatre ou cinq ans de plus que son an d'invention[159]
(_le Corsaire_ est du mois de janvier 1814!). Et ce n'tait pas tout.
_Jean Sbogar_ avait rellement exist: les petits enfants des bords du
golfe de Trieste vous l'attesteront quand vous prendrez la peine de les
interroger sur ce sujet. La cour de justice qui le condamna tait
prside par M. le comte Spalatin. Je me vois oblig, disait Nodier
dans sa prface de 1832,  dclarer que personne au monde n'a de plagiat
 m'imputer dans cette affaire, si ce n'est, peut-tre, le greffier des
assises de Laybach en Carniole, l'honnte M. Repisitch, qui voulut bien
me donner, dans le temps, les pices de la procdure en communication
pour y corriger quelques germanismes esclavoniss dont il craignait de
s'tre quelquefois rendu coupable dans la chaleur de la rdaction. Je
proteste en outre que tout ce que j'ai pris dans son dossier se rduit 
certains faits que je n'aurais pas pu mieux inventer, quand j'aurais t
Zschocke.

Et, dans ses _Souvenirs de la Rvolution et de l'Empire,_ Nodier raconta
une conversation qu'il aurait eue avec Fouch, en Illyrie, au sujet de
son hros:

     La cour impriale venait de dposer sur son bureau le dossier d'un
     arrt en suspens qui attendait son aveu. C'tait celui de ce fameux
     Jean Sbogar, _dont les journaux de Paris ont si bien prouv que
     j'avais vol le type  lord Byron,_ par anticipation, sans doute.
     Quel est cet homme? me dit le gouverneur.

     --Un bandit systmatique, rpondis-je; un homme  opinions
     exaltes,  ides excentriques et bizarres, qui s'est acquis au
     fond de la Dalmatie une rputation d'nergie et d'loquence,
     accrdite par des manires distingues et une figure imposante.

     --A-t-il tu?

     --Peut-tre, mais  son corps dfendant. Au reste, je n'en
     rpondrais pas. Tout ce que je sais de lui, c'est que c'est un
     brigand fort intelligent et fort rsolu, dont le nom revient
     souvent dans la conversation du peuple.

     --Assez, reprit le duc d'Otrante en jetant le dossier dans la
     corbeille, etc.[160]

Les biographes de Nodier crurent  cette histoire. mile Montgut, dans
sa belle tude qui reste toujours la premire  consulter, affirme que
Nodier avait suivi de prs les exploits et le procs de Jean
Sbogar[161]; de mme que, dans son livre extrmement intressant sur
_Charles Nodier et le groupe romantique, _M. Michel Salomon, ne se
doutant pas combien sont suspectes les prtendues pices de la
procdure de l'honnte M. Repisitch, alla jusqu' proclamer _Jean
Sbogar_ roman documentaire avant l'invention de ce mot[162]!
Sainte-Beuve lui-mme, qui, pourtant, connaissait trs bien son
biographi, se laissa tromper et n'hsita gure  dire, parlant du
sjour de Nodier en Illyrie, que _Jean Sbogar _et _Smarra_ et
_Mademoiselle de Marsan_ furent, ds cette poque [vers 1811], ses
secrtes et potiques conqutes[163].

Il nous reste  examiner maintenant  quel point Nodier a su pousser la
couleur locale dans la peinture qu'il a faite de son potique
aventurier dalmate, ce prtendu personnage historique, dont la renomme
aventureuse remplit encore les tats vnitiens.

D'abord, le nom mme de son hros n'est pas un nom dalmate, mais un nom
tchque. Nodier, qui aimait les vieux bouquins, le dcouvrit sans aucun
doute, sur la couverture du _Theologia radicalis_ par Jean Sbogar
(Prague, 1698 et 1708).

En Illyrie, Nodier n'a vu que des choses toutes extrieures: le pays et
les costumes, et il en a donn de trs jolies descriptions dans son
roman. Une trentaine d'annes plus tard, Grard de Nerval, visitant la
Dalmatie, crira en ces termes  un ami:

     Je t'cris en vue de Trieste, ville assez maussade, situe sur une
     langue de terre qui s'avance dans l'Adriatique, avec ses grandes
     rues qui la coupent  angles droits et o souffle un vent
     continuel. Il y a de beaux paysages, sans doute, dans les montagnes
     sombres qui creusent l'horizon; mais tu peux en lire d'admirables
     descriptions dans _Jean Sbogar_ et dans _Mademoiselle de Marsan_ de
     Charles Nodier; il est inutile de les recommencer[164].

Il aura raison, le malheureux Grard: les descriptions de Nodier sont ce
qu'il y a de plus beau et de plus vrai dans le genre, malgr leur vague
cossais. Personne ne savait reproduire avec plus de grce et plus de
bonheur que l'auteur de _Jean Sbogar_, les sentiments qu'veille en nous
la vue d'un paysage. Hlas! c'est tout ou presque tout ce qu'il y a de
couleur locale dans son roman[165]; car, si Nodier a su voir et
dcrire la nature, s'il a russi ses dcors, il a t beaucoup moins
heureux avec les hros. Il ne comprenait ni la langue ni le caractre
national du peuple au milieu duquel il avait vcu pendant neuf mois.
Sbogar, ce brigand lgant et sentimental, n'est pas plus illyrien que
ne l'est Charles Moor de Schiller. C'est un fantoche littraire, qui
n'est pas mme vraisemblable, et, pour le peindre, Nodier n'avait pas
besoin d'aller  Laybach.

Du reste, en admettant que les Illyriens de _Jean Sbogar_ soient
infrieurs  ceux de _la Guzla_, il serait injuste d'en blmer Nodier,
car il ne parat pas avoir voulu ce que Mrime fera plus tard. C'tait
un _prcurseur en bien des sens_, comme l'a dit de lui Sainte-Beuve,
mais il ne pouvait se vanter d'avoir introduit la couleur locale dans
la littrature franaise.  peu de chose prs, Walter Scott tait rest
lettre close pour cet avant-coureur du romantisme.

Il manquait trop  Nodier pour qu'il pt prendre rang parmi la nouvelle
gnration qu'il admirait paternellement. George Brandes a dit: Nodier
ne joua un rle visible que dans le prologue de ce grand drame
littraire que fut le romantisme. Ce qui est vrai surtout de l'auteur
de _Jean Sbogar_, ce roman dont le thme est des plus romantiques, mais
dont la forme ne fut pas assez moderne; ce qui explique aussi l'insuccs
de ce livre[166].




 9

SMARRA

     D'Illyrie encore Nodier rapporte _Smarra_, bizarre interprtation
     des bizarreries du cauchemar.

     M. REN DOUMIC, _Revue des Deux Mondes_, 15 dcembre 1907, p. 928.


Son sjour de huit mois  Laybach, de trente jours  Trieste dans une
pension allemande, valut  Nodier la rputation de se connatre aux
choses d'Illyrie, rputation qui persista jusqu' sa mort.

Une fois rentr  Paris, l'ancien rdacteur du _Tlgraphe officiel_ de
Laybach fait rimprimer au _Journal des Dbats_, sous le titre
prtentieux de _Littrature slave_, ses feuilletons illyriens[167].
Quelques mois plus tard, ses articles sont dclars dignes de foi par le
traducteur franais d'un ouvrage scientifique sur l'Illyrie et la
Dalmatie[168]. Encourag par le succs, Nodier va les rimprimer
plusieurs fois encore[169]!

Ensuite, il rdige, pour le _Journal des Dbats_ (1er fvrier 1815), une
prtendue tude critique sur les diffrents ouvrages relatifs 
l'Illyrie, parus dernirement en France et  l'tranger. Il oublie ce
qu'il leur doit lui-mme, les dprcie tous et dclare avec une belle
impertinence que ces itinraires sont improviss par des crivains
estimables mais mal dirigs qui avaient pris tout au plus quelques notes
fugitives sur les usages dont ils mconnaissaient le plus souvent le
vritable objet, _au milieu d'un peuple dont ils ignoraient jusqu' la
langue (sic)_.

Aprs cette svre critique, quoi de plus naturel qu'une confiance
universelle en l'rudition slavicisante de Nodier.

L'anne suivante (1816), il en reut le premier tmoignage: on le
chargea de composer l'article sur Fortis pour la _Biographie
universelle_ de Michaud. Cet article est conserv dans la dernire
dition du mme dictionnaire.

En 1820, L. Rincovedro (est-ce un pseudonyme?), dans un article sur les
romances espagnoles,--o il blme l'hispanisme fantaisiste des frres
Hugo,--espre que M. Ch. Nodier va donner bientt sa traduction de
posies nationales des Morlaques, qui chantent encore le succs de
Scander-Beg et les malheurs de Spalatin-Beg[170]. Quelques mois plus
tard, les journaux annoncent comme un vnement littraire la prochaine
publication d'un pome traduit de l'esclavon par M. Nodier. Les _Annales
de la littrature et des arts_, qui se font l'cho de ce bruit,
demandent  leur estimable collaborateur son manuscrit et en dtachent
une page qui pourra donner une ide de l'ouvrage original et du mrite
de la traduction[171].

En 1836, quand on a besoin d'un article sur la langue (_sic_) et la
littrature illyrienne pour le _Dictionnaire de la conversation_, c'est
encore  M. Ch. Nodier, de l'Acadmie franoise, que l'on confie ce
travail. Il envoie, naturellement, ses vieux feuilletons, qui auront du
crdit mme en 1856, quand on les rimprimera dans la seconde dition de
ce rpertoire.

Vers la mme poque, l'rudit Depping, qui crivait au _Bulletin des
sciences historiques_ rdig par MM. Champollion, qui savait les langues
slaves, et de plus avait compos, en 1813, un article sur la posie
ragusaine pour les _Annales des Voyages_ de Malte-Brun, cite comme le
meilleur spcimen de la posie morlaque... _Jean Sbogar_ de M. Ch.
Nodier[172].

En 1840, un crivain polonais de talent, Christian Ostrowski, croit
devoir ddier  l'auteur de _Smarra_ un article paru dans la _Revue du
Nord_, sur le pote ragusain Givo Gunguli (Jean Gondola), dont le
sympathique bibliothcaire de l'Arsenal avait doctoralement parl 
plusieurs reprises.

Vingt ans aprs la mort de Nodier, la _Biographie universelle_ de
Michaud rend hommage  ses recherches intressantes sur les productions
littraires de la Dalmatie, alors compltement ignores; recherches
dont quelques-unes portent l'empreinte profonde de ses conqutes en ce
genre[173].

Aujourd'hui mme, d'minents acadmiciens croient srieusement que
c'tait d'Illyrie encore que Nodier rapporta _Smarra_.

Et toutefois Nodier, qui a mystifi avec ses _tudes illyriennes_ au
moins autant de monde que Mrime avec les siennes,--car aprs tout,
s'il joua l'rudit, ce fut uniquement dans l'intention de railler la
crdulit contemporaine,--Nodier, disons-nous, n'obtint jamais dans ce
genre la clbrit de l'auteur de _la Guzla_, dont il tait, comme on le
verra, non seulement le prdcesseur, mais aussi en quelque sorte
l'initiateur.

C'est ainsi qu'il publia, en 1821, un livre assez trange: prtendue
traduction de l'esclavon, intitul _Smarra, ou les dmons de la nuit,
songes romantiques_[174].

Dans la prface, il nous raconte que cet ouvrage, dont il n'offrait que
la traduction, est moderne et mme rcent. On l'attribue gnralement
en Illyrie, dit-il,  un noble Ragusain qui a cach son nom sous celui
de comte Maxime Odin,  la tte de plusieurs pomes du mme genre.
Celui-ci, dont je dois la communication  l'amiti de M. le chevalier
Fdorovich-Albinoni, n'tait point imprim lors de mon sjour dans ces
provinces. Il l'a probablement t depuis.

Il existait  cette poque un certain comte KREGLIANOVICH-Albinoni,
auteur d'un mmoire sur la Dalmatie, que Nodier connaissait, puisqu'il
en a parl, en 1813, dans les numros 15 et 16 du _Tlgraphe officiel_
de Laybach, et dans le _Journal des Dbats_ du 1er fvrier 1815; mais un
chevalier FDOROVICH-Albinoni n'a jamais exist pour la raison bien
simple que le nom de Fdorovich n'est pas serbo-croate mais russe,
tandis que la famille d'Albinoni tait une famille italo-dalmate. Nodier
a donc forg un nom imaginaire, et lui a donn un air d'authenticit, en
le modelant sur le nom qu'il avait cit plusieurs fois auparavant et
dont personne ne pouvait mettre en doute l'existence.

Comme il l'avait prtendu en 1819, au _Journal des Dbats_, au sujet du
_Vampire_, nouvelle faussement attribue  Byron, Nodier affirma de
nouveau que _smarra_ n'est que le nom primitif du mauvais esprit auquel
les anciens rapportaient le triste phnomne du _cauchemar_. Le mme
mot, disait-il, exprime encore la mme ide dans la plupart des
dialectes slaves, chez les peuples de la terre qui sont les plus sujets
 cette affreuse maladie. Il y a peu de familles _morlaques_ o
quelqu'un n'en soit tourment[175]. Et aprs avoir donn cette
explication qui a si bien l'air savante, il se met  broder dans son
pome esclavon une trange histoire sur un thme non moins trange.

     Il y a un moment o l'esprit suspendu dans le vague de ses
     penses... Paix!... La nuit est tout  fait sur la terre. Vous
     n'entendez plus retentir sur le pav sonore les pas du citadin qui
     regagne sa maison, ou l'ongle arm des mules qui arrivent au gte
     du soir: le bruit du vent qui pleure ou siffle entre les ais mal
     joints de la croise, voil tout ce qui vous reste des impressions
     ordinaires de vos sens, et au bout de quelques instants, vous
     imaginez que ce murmure lui-mme existe en vous. Il devient une
     voix de votre me, l'cho d'une ide indfinissable, mais fixe, qui
     se confond avec les premires perceptions du sommeil. Vous
     commencez cette vie nocturne qui se passe ( prodige!...) dans des
     mondes toujours nouveaux, parmi d'innombrables cratures dont le
     grand Esprit a conu la forme sans daigner l'accomplir, et qu'il
     s'est content de semer, volages et mystrieux fantmes, dans
     l'univers illimit des songes. Les Sylphes, tout tourdis du bruit
     de la veille, descendent autour de vous en bourdonnant. Ils
     frappent du battement monotone de leurs ailes de phalnes vos yeux
     appesantis, et vous voyez longtemps flotter dans l'obscurit
     profonde la poussire transparente et bigarre qui s'en chappe,
     comme un petit nuage lumineux au milieu d'un ciel teint. Ils se
     pressent, ils s'embrassent, ils se confondent, impatients de
     renouer la conversation magique des nuits prcdentes, et de se
     raconter des vnements inous qui se prsentent cependant  votre
     esprit sous l'aspect d'une rminiscence merveilleuse[176].

C'est pendant une nuit semblable que le jeune Lorenzo, endormi auprs de
la belle Lisidis, dans une antique villa au bord du lac Majeur, a
l'imagination hante des rves les plus bizarres: il se croit transport
en Thessalie; l, il coute les discours d'un prtendu ami, Polmon, qui
lui raconte qu'il est sans cesse poursuivi par les dmons de la nuit et
surtout par Smarra, roi des terreurs nocturnes. Le narrateur Lorenzo,
qui se croit Lucius--Lucius de _l'ne d'Or_--se rend ensuite  un repas
voluptueux auquel assistent galement Polmon et son esclave favorite,
Myrrth et les belles sorcires, This et Thlare. Les spulcres
s'ouvrent; des morts affams sortent de leurs cercueils; ils dchirent
les vtements des cadavres, dvorent les coeurs et s'abreuvent de sang.
L'affreux festin commence dans les vapeurs du vin et les caresses des
enchanteresses; des fantmes s'y mlent, froids reptiles, salamandres
aux longs bras,  la queue aplatie en rame, monstres sans couleur et
sans forme, insectes invisibles comme la pluie. Tous s'endorment et,
pendant leur sommeil, Smarra met  mort Polmon et Myrrth; les
Thessaliens accusent Lucius de les avoir tus. Sa tte tombe sous la
main du bourreau et mord le bois humect de son sang frachement
rpandu; les chauves-souris la caressent en lui chuchotant: Prends des
ailes! Et voici que s'envole la tte de Lorenzo par je ne sais quels
lambeaux de chair qui la soutiennent  peine... jusqu'au moment o la
voix de la belle Lisidis rveille cette victime d'une imagination
exalte, qui a transport l'exercice de toutes ses facults sur un ordre
purement intellectuel d'ides, comme nous l'explique quelque part
l'auteur.

En 1832, Nodier dclara que ce rcit fantastique, n'tait qu'un pastiche
du premier livre de _l'ne d'Or_, dans lequel, sauf quelques phrases de
transition, tout appartient  Homre,  Thocrite,  Virgile,  Catulle,
 Stace,  Lucien,  Dante,  Shakespeare,  Milton. Mais, ajouta-t-il
amrement, le nom sauvage de l'Esclavonie prvint les littrateurs de ce
temps (1821) contre tout ce qui pouvait arriver d'une contre de
barbares[177].

Il avait raison dans une certaine mesure. En ralit, rien n'est moins
esclavon que ces hallucinations littraires que Mrime, son
successeur  l'Acadmie franaise, appellera un jour le rve d'un
Scythe racont par un pote de la Grce. Quoi qu'en dise .
Montgut[178], Nodier,  coup sr, n'a pu trouver une inspiration
suffisante pour un conte de cette nature, ni dans le caractre national
des Esclavons, ni dans leur littrature, ni dans leurs
traditions--qu'il ne connaissait pas, du reste--ni dans le caractre
sauvage des paysages dalmates qu'il avait vus et qu'il avait dcrits
dans _Jean Sbogar_. Quant  l'assertion mise par lui: d'avoir fait dans
_Smarra_ un travail de compilateur, plaquant des passages de Thocrite,
Virgile, Shakespeare, etc., sur un fond emprunt  Apule, cette
assertion,  notre avis, ne doit tre accepte que sous les plus
expresses rserves. Nodier n'tait-il pas l'auteur d'une brochure
intitule _les Penses de Shakespeare_, dont un tiers appartient en
effet au pote anglais, mais dont les deux autres ne sont dus qu' la
plume de leur prtendu traducteur franais?

Dans quelle mesure _Smarra_ fut-il un pastiche de _l'ne d'Or_? C'est ce
que nous ne pouvons dcider, mais il nous semble que mme au cas o l'on
pourrait prouver qu'il y a imitation, la principale question n'est pas
l. Peu importe, en effet, que la fantaisie de Nodier se trouve
apparente  la fiction antique alors que l'crivain ne faisait aprs
tout que satisfaire au got de l'poque.

M. Andr Le Breton, dans sa remarquable tude sur Balzac, a dj
rattach d'une faon premptoire la nouvelle de Nodier  cette cole de
cauchemar ou genre frntique qui florissait en France de 1820 
1830[179]. _Smarra_ tait le descendant direct de la littrature
d'pouvante inaugure en Angleterre vers 1794 par Mrs. Anne Radcliffe
(1764-1823)[180]; par M. G. Lewis (1775-1818), auteur du _Moine_ (que
Nodier cite en tte du chapitre VI de _Jean Sbogar_) et diteur des
_Histoires terrifiantes_, recueil de ballades anglaises et
trangres[181]; enfin, par l'Irlandais Ch. Robert Maturin (1782-1824),
auteur de _Melmoth le vagabond_, bizarre crivain dont Nodier traduisit,
avec son ami Taylor, la tragdie de _Bertram_ (1821)[182]. Malgr son
caractre peu franais, le genre frntique obtint en France un succs
fou et contribua, pour une part, au dveloppement du roman raliste.
Balzac lui paya son tribut dans ses premiers romans: _l'Hritire de
Birague, le Centenaire ou les deux Beringheld, le Vicaire des Ardennes_
(tous les trois de 1822); exemple suivi par Victor Hugo dans _Han
d'Islande_ (1823) et _Bug-Jargal_ (1825). Bien plus, ce fameux
grotesque prconis par Hugo dans la Prface de _Cromwell_ n'tait
qu'une consquence des annes passes  cultiver le genre
frntique[183].

Ce genre convenait au got maladif et passager de l'poque o le
romantisme apparaissait  peine; en haine des dieux et des hros
grco-romains, froids et impassibles, on se noyait volontairement dans
les tnbres de la magie du vampirisme barbare[184].

Ce got, qui devait s'accrotre, puis se calmer, assura ds 1829 le
grand succs des contes fantastiques de Hoffmann[185]; pour
quelques-uns, mme, l'attrait du terrifiant se doublait du plaisir de
la mystification et c'est ainsi que la nouvelle  faire peur devint un
genre fin et agrable par excellence. Nous n'avons pas besoin de dire
que l'auteur de _la Guzla_ y excella.

La fureur du frntique tait un des points les plus vulnrables de la
nouvelle cole; les adversaires du romantisme ne la pardonnaient pas
facilement. Henri de Latouche, dans son pome burlesque des _Classiques
vengs_, se moque agrablement de ce genre aux dpens de V. Hugo:

     Dites que si, le soir, sous des porches gothiques,
     L'Angelus runit deux auteurs romantiques,
     Le plus naf des deux dit  l'autre innocent:
     Monsieur a-t-il got l'eau des mers et le sang?
     A-t-il pendu son frre? Et lorsque la victime
     Rugissait palpitante au-dessus d'un abme,
     A-t-il, tranchant le noeud qui l'treint sans retour,
     Vu la corde fouetter au plafond de la tour[186]?

Cette satire est de 1825, _Han d'Islande_ de 1823, _Smarra_ de 1821; ce
n'est donc pas sans raison qu'un autre ennemi de cette littrature
macabre, accusa Nodier d'avoir inaugur la srie[187].

Du reste, _Smarra_ agit directement: Victor Hugo s'en souvint dans _la
Ronde du Sabbat_, qu'il ddia,--ce serait une preuve suffisante,-- M.
Charles N.:

     Goules dont la lvre
     Jamais ne se svre
     Du sang noir des morts!...
     Psylles aux corps grles
     Aspioles frles...
     Volez oiseaux fauves,
     Dont les ailes chauves,
     Aux ciels des alcves
     Suspendent _smarra_[188].

En 1835, un certain M. Brisset, donna un conte potique, _le Mauvais
oeil, tradition dalmate_, qui n'est autre chose qu'un _Smarra_ plus
farouche et plus lyrique encore; l'imitation y va quelquefois jusqu'au
plagiat. (Urbain Canel, diteur.) De mme que, beaucoup plus tard,
Thophile Gautier se rappela Nodier et sa nouvelle dans les
fantasmagories confusment effrayantes et vaguement horribles et les
malaises causs par les visions nocturnes, dont est remplie sa
_Jettatura_[189]. La ressemblance des sujets n'est pas accidentelle; en
effet,  la page 89 de l'dition originale (Hetzel, 1837, in-16),
Gautier parle du _smarra_ qui, offusqu, s'enfuit en agitant ses ailes
membraneuses, lorsque le jour tire ses flches dans la chambre, par
l'interstice des rideaux. Pour prouver encore avec plus d'vidence que
Nodier fut le guide de V. Hugo et de Gautier dans ces rgions
d'pouvant, disons que ce mot de _smarra_, employ par ces derniers, ne
figure dans aucun dictionnaire, pas mme dans celui de Nodier. Par
consquent, ce vocable prtendu esclavon ne put tre emprunt qu'au
comte Maxime Odin.

Comme nous avons eu occasion de le dire au cours de ce chapitre, cette
bizarre interprtation des bizarreries du cauchemar n'a rien de commun
avec les croyances illyriennes; elle ne fut pas compose en Illyrie et
si le volume qui la contient ne renfermait pas d'autres pomes, nous
n'en parlerions que pour signaler la fausset de cet tat civil auquel
on fait toujours crdit[190].

 _Smarra_ succde une dissertation trs ingnieuse, qui tend  prouver
que le _rhombus_ dont se servaient les magiciennes de l'antiquit, tait
ce jouet dernirement renouvel sous le nom de diabolo, jouet qui
faisait fureur en 1821.

C'est aprs cette dissertation que vient la plus importante partie de
l'ouvrage, du moins en ce qui nous concerne. Elle se compose de trois
courts pomes, galement traduits de l'esclavon, affirmait Nodier avec
plus de raison.

Le premier est un pome de tradition morlaque, _le Bey Spalatin_,
pice indite, disait le traducteur, une de ces romances nationales qui
ne sont conserves que par la mmoire des hommes.

En vingt-cinq pages de prose franaise, le pote y racontait la triste
histoire du vieux bey Spalatin: l'enlvement de sa petite-fille, la
belle Iska, par le cruel Pervan, chef de mille heyduques farouches, et
la course dsespre du vieillard, les poursuivant jusqu'au chteau mme
de l'intrpide brigand.

     Sa barbe descend en flocons argents sur ses flancs robustes
     qu'embrasse une large courroie. Le _hanzar_ est cach dans les
     vastes plis de sa ceinture de laine bigarre. La _guzla_ pend  son
     charpe.

     Il monte d'un pas ferme encore le sentier prilleux du rocher qu'il
     a vu pendant quatre-vingts ans sous les lois de sa tribu. Il
     s'arrte devant la palissade impntrable des jardins de Zetim.

     L il dtache la _guzla_ mlodieuse, instrument majestueux du
     pote, et frappant d'une main hardie avec l'archet recourb la
     corde o se lient les crins des fires cavales de Macarska, il
     commence  chanter.

     Il chante les victoires du fameux bey Skender qui affranchit sa
     patrie de la terreur de l'ennemi; les douceurs du sol natal, les
     regrets amers de l'exil: et chaque refrain est accompagn d'un cri
     douloureux et perant;

     Car le chant de deuil du Morlaque ressemble  celui du grand aigle
     blanc qui plane on rond sur les grves et tombe avec un gmissement
     aigu  la pointe la plus avance du promontoire de Lissa,

     Quand il voit la vague immense se rouler comme un long serpent sur
     l'onde pouvante, se tourner en replis innombrables, s'arrondir,
     s'tendre, et soulever une tte cumante et terrible jusqu'au nid
     de ses petits.

Ainsi chante le divin vieillard devant le chteau du terrible chef de
mille heyduques farouches. Aucun de ses ennemis ne comprend la vieille
chanson; seule, sa petite-fille captive saisit les paroles tristes du
morlaque; elle court et se prcipite vers la palissade impntrable des
jardins de Zetim. Le vieux bey laisse tomber sa _guzla_, il dgage de
sa ceinture multicolore son _hanzar_ redoutable et,  travers les barres
de fer, tue sa petite-fille et se laisse,  son tour, tuer par ses
ennemis pour sauver sa tribu menace. _Et_, ajoute le pote,
_l'histoire du bey Spalatin, de sa petite-fille morte et de sa tribu
dlivre, est la plus belle qui ait t jamais chante sur la guzla_.

Nous ne savons s'il est besoin de dire que cette romance nationale
morlaque est une pure invention de Nodier; car, il faut le reconnatre,
la couleur locale du _Bey Spalatin_ est sensiblement suprieure 
celle de _Jean Sbogar_. En effet, son hros n'est plus ce
bandit-gentleman au menton glabre, musicien, peintre, polyglotte, qui
mne une double vie dans la haute socit vnitienne et sur les chemins
malfams dalmates. Si nous ne retrouvons pas dans le _Bey Spalatin_ les
heyduques authentiques de la ballade serbo-croate: ces brigands
vulgaires qui sont sympathiques au chanteur national parce qu'ils sont
amis du pauvre, bons chrtiens et ardents patriotes; si nous n'y
rencontrons pas davantage les heyduques fantaisistes de Mrime:
gaillards moustachus, durs et froces,--nous avons en revanche des
hommes qui leur ressemblent par cette soif instinctive de carnage et de
vengeance qui subsiste mme sous le vague et le pompeux qui les
enveloppe, sous l'air divin et majestueux que leur donne Nodier. Tel
est ce vieux chef aux cheveux blancs, avec sa ceinture de laine
bigarre, tel encore ce cruel Pervan, chef de mille heyduques
farouches.

Comme l'avait fait auparavant la comtesse de Rosenberg, comme le fera
plus tard Mrime, Nodier se _documente_: il emprunte au _Voyage_ de
Fortis des noms gographiques, comme _Pago, Zuonigrad, Zemonico,
Novigradi, Lissa, Castelli, Zeni, Zermagna, Kotar_, des mots
serbo-croates, comme _guzla, hanzar, vukodlack, osvela, pism, drugh,
drushiza, zapis, opancke, kalpack_[191]; il copie ces mots soigneusement
et les incruste  et l dans son texte. Le nom du chef Pervan est
galement d  Fortis, tandis que le vieux bey est baptis d'une faon
plus originale: il reoit le nom du comte Spalatin, prsident du
tribunal de Laybach  l'poque o Nodier rsidait dans cette ville[192]!
Chose des plus piquantes, Mrime, qui s'inspira du _Bey Spalatin_ pour
une de ses ballades, et qui crut peut-tre  son authenticit, jugea le
nom de Spalatin si bien illyrique qu'il l'introduisit dans _la
Guzla_[193].

_Le Bey Spalatin_ est accompagn de notes explicatives: sches, brves,
sans prtentions littraires. Traitant des questions d'tymologie slave,
Nodier y tale avec impertinence sa prtendue rudition, et se moque
agrablement de l'ignorance du lecteur. Tout cela rappelle
singulirement les notes de _la Guzla_; du reste, nous aurons l'occasion
d'en parler plus longuement ailleurs.

Le second pome esclavon qui se trouve dans _Smarra_, nous le
connaissons dj: c'est _la Femme d'Asan_, la _Xalostna Piesanza
plemenite Asan-Aghinize_. En 1813, Nodier avait fait une analyse de
cette pice dans le _Tlgraphe illyrien_ et avait traduit quelques
passages en pentamtres blancs; cette fois, la version est en prose,
trs libre, trs potise, faite non pas sur l'original esclavon,
comme le prtend Nodier et comme le croient le baron d'Avril et M.
Ptrovitch[194], mais sur les traductions italienne de Fortis et
franaise de l'anonyme bernois.

C'tait donc un pome authentique serbo-croate, et on peut dire qu'il
conserve l'empreinte de l'original malgr tous les changements que
Nodier lui a fait subir. _La Femme d'Asan_ a d'autant plus d'importance
pour nous que ce fut elle qui, dans la version de Nodier, signala 
Mrime le _Voyage en Dalmatie_. L'auteur de _la Guzla_ le reconnut du
reste, quelques annes plus tard, dans sa lettre au Russe Sobolevsky
(Nodier qui avait dterr Fortis...), mais il se garda bien de le dire
au public franais, dans sa prface  l'dition Charpentier in-18[195].

Le troisime morceau esclavon qui se trouve dans _Smarra_, est _la
Luciole_, idylle de Giorgi, courte posie, non des meilleures, du
pote ragusain Ignace Gjorgjic (1675-1737), que Nodier une fois dj
avait traduite, en 1813, dans le _Tlgraphe illyrien_[196]. Cette
production purement littraire du lyrique dalmate n'a aucun rapport avec
la posie nationale du peuple serbo-croate, mais Nodier l'insra dans
son livre, pour la simple raison qu'elle tait une des rares posies
esclavonnes qu'il pouvait lire. En effet, _la Luciole_ a t traduite
en italien par le docteur Stulli, imprime par F.-M. Appendini dans ses
_Notices sur Raguse_, et c'est d'aprs cette traduction italienne que
Nodier tablit la sienne[197].

Cette posie de _la Luciole_, quoique d'une authenticit indiscutable,
ne parat pas offrir d'intrt pour nous.

Nous avons dj dit que _Smarra_ tait connu avant sa publication; les
_Annales de la littrature et des arts_ en avaient mme insr un
extrait qui pourrait donner une ide de l'ouvrage original et du mrite
de la traduction, et le public lettr attendait avec impatience le
reste du pome. Le critique littraire de _la Minerve_, M. La
Beaumelle, l'un des traducteurs de la fameuse collection des drames
trangers que Ladvocat publiait  cette poque, fut pourtant moins
crdule que les autres, et ne laissa pas passer sans remarque l'annonce
faite par les _Annales_ et par son propre collgue de _la Minerve_, L.
Rincovedro[198]. Il exprima sa grande admiration pour l'Esclavonie, mais
il engagea Nodier, pour l'intrt des lettres,  joindre  son ouvrage
des textes originaux[199].

Cette invitation n'embarrassa pas l'auteur de _Jean Sbogar_. Aprs avoir
reproduit les quatre premiers vers serbo-croates de _la Femme d'Asan_,
il expliqua ainsi, dans une note spciale, les difficults qu'aurait
rencontres une publication intgrale du pome esclavon:

     Un homme de lettres distingu, disait-il, qui a bien voulu prendre
     quelque intrt  mes travaux sur la littrature slave, a tmoign
     dans un journal le dsir que je joignisse  quelques-unes de mes
     traductions le texte original du pote. Il n'a pas observ que la
     langue slave possde plusieurs articulations que nous ne pouvons
     exprimer par aucun signe de notre alphabet, et dont quelques-unes
     sont extrmement multiplies dans l'usage; de sorte qu'il serait
     impossible de reproduire ce texte autrement que par des
     approximations imparfaites, pour ne pas dire barbares,  moins
     qu'on ne se servt de l'criture propre de l'idiome, qui serait
     illisible pour le trs grand nombre des lecteurs. On jugera
     toutefois de cette langue et de cette criture par la planche o
     j'ai reprsent le premier quatrain de la _Complainte de la noble
     pouse_: 1 avec nos caractres, d'aprs Fortis qui convient qu'il
     n'a pas pu se dispenser de s'loigner un peu de la prononciation,
     et qui s'en est beaucoup plus loign qu'il ne le dit ou qu'il ne
     le croit; 2 en lettres _glagolitiques_ ou gronimiennes des livres
     de liturgie; 3 en cyrilliaque ancien; 4 en cursive cyrilliaque
     moderne, comme elle est encore usite par les Morlaques, et qui se
     rapproche beaucoup de la cursive usuelle des Russes[200].

Cette planche tait simplement une reproduction de celle qu'avait donne
Fortis dans son _Voyage_!

M. La Beaumelle se contenta de cette rponse. Il comprit la chose
jusqu' un certain point, loua _Smarra_, mais l'attribua de suite  son
vritable auteur. Quant  l'autre romance nationale, il fut
compltement dupe.

     Vient ensuite, disait-il, le chant de _Spalatin-Bey_ qui est bien
     certainement d'origine ancienne... Le noble et courageux Spalatin
     est un des plus beaux caractres qu'ait tracs la posie. Le rcit
     a dans son ensemble toute la simplicit; dans son expression, toute
     la fiert des temps anciens. C'est une _saga_ islandaise, un chant
     d'Ossian, une romance des vieux Espagnols, et, quelquefois mme,
     une rapsodie d'Homre[201].

Quelques journaux libraux, que nous n'avons pas russi  dcouvrir,
avaient cru  l'authenticit de l'ouvrage entier, et la _Gazette de
France_ se moqua d'eux cruellement.  son tour, sa bonne foi fut
surprise quant au _Bey Spalatin_ dont elle loua la simplicit
naturelle[202].

Dans les _Annales_, un rdacteur qui signait M.D.V.--ou plutt une
rdactrice, car ces initiales cachaient Marceline Desbordes-Valmore--eut
la hardiesse de dire avec bienveillance que, peut-tre, _Smarra_
n'tait point une traduction de l'esclavon, mais qu'il n'en tait pas de
mme des posies morlaques traduites en franais par M. Nodier.

     On lit avec le plus vif intrt _le Bey Spalatin_, disait-elle, et
     surtout _la Femme d'Asan_, dont la touchante histoire pourrait
     fournir le sujet d'un ouvrage dramatique. Peut-tre y a-t-il eu un
     peu de coquetterie de la part de M. Nodier  placer sous les yeux
     des lecteurs des chefs-d'oeuvre des posies morlaques, pour prouver
     que ses propres inspirations galent ou surpassent celles des
     potes esclavons: coquetterie bien permise, et dont, en vrit, je
     suis bien loin de faire l'objet d'un reproche[203].

Malgr l'affabilit de ce critique, le volume n'eut aucun succs de
librairie, et l'diteur Ponthieu dut vendre l'dition au poids. _Smarra_
ne fut rimprim qu'une seule fois, en 1832, par Renduel, dans les
_OEuvres Compltes_ de l'crivain[204].

Le droit d'auteur ayant expir en 1894, plusieurs ouvrages de Nodier
reparurent en librairie vers cette date: _Smarra_ n'obtint pas les
honneurs d'une nouvelle dition[205].

Mais s'il ne fut pas lu du grand public, il eut, par contre, un lecteur
remarquable en Mrime; et le jour o le jeune auteur du _Thtre de
Clara Gazul_ aura envie de visiter les pays inconnus des touristes
anglais: c'est dans l'Illyrie de Charles Nodier que ce gentleman 
l'humeur vagabonde dsirera aller prouver des impressions nouvelles.




CHAPITRE II

La ballade populaire avant la Guzla.

     No attempt was made to produce false antique ballads until the true
     antiques had again risen in public esteem.

     H. B. WHEATLEY, _Introduction  l'dition critique des Reliques
     de Percy_, Londres, 1891.

 1. Dfinition de la ballade.-- 2. La ballade populaire en Angleterre:
pastiches de Macpherson; _Reliques_ de Percy.-- 3. La ballade populaire
en Allemagne: Herder.-- 4. La ballade populaire en France: prcurseurs
du folklorisme; Ossian en France; l'influence anglaise; Mme de Stal; le
_Romancero; Chants populaires de la Grce moderne_ de Claude Fauriel et
leur influence; les romantiques et la posie populaire.-- 5. La ballade
serbo-croate; _Narodn srpsk Piesm_ de Vouk St. Karadjitch; succs
europen de ce recueil.-- 6. Les mystificateurs littraires.


La ballade populaire, qui a jou un rle si mmorable dans le mouvement
romantique de la plupart des littratures europennes, et
particulirement dans le mouvement romantique des littratures
germaniques et slaves, n'a eu, relativement, que peu de succs auprs
des romantiques franais. En effet, _la Guzla,_ dont on ne peut pas
dire, malgr toutes les sympathies possibles, qu'elle est un livre
universellement connu, tient cependant une place d'honneur parmi les
quelques ouvrages de troisime ou de cinquime ordre, qui reprsentent
en France, antrieurement  1840, un genre auquel on devait ailleurs, en
Angleterre et en Allemagne par exemple, de vritables rvolutions et
renaissances potiques. Aussi est-il trs naturel de constater que la
ballade populaire ne suscite pas chez l'historien des lettres franaises
cet intrt obligatoire que lui rserve l'historien des lettres
anglaises ou allemandes: on peut, en effet, en France ne pas lui faire
une place  part dans l'histoire de la littrature.

Cela tient  des causes fort nombreuses et fort diverses qui n'ont pas
encore t suffisamment prcises par ceux mmes qui se sont occups du
romantisme compar[206].

Nous n'avons ni l'intention, ni la force, d'entreprendre une tude
dtaille sur ce sujet; toutefois,--c'est une ncessit de celui que
nous traitons,--il nous en faut faire ici une esquisse sommaire.

Nous croyons, en effet, devoir indiquer quelle fut, jusqu' _la Guzla,
_la filiation internationale du mouvement folklorique, sans souligner
cependant toutes les diffrences de caractre qui lui furent imprimes
par chacun des pays o il a pass. Parti d'Angleterre, o se trouve
l'origine de ce mouvement, passant par l'Allemagne, nous arrtant plus
longuement en France, au moment o son influence commence  s'y faire
sentir, c'est--dire au moment o Mrime s'y enrle, nous continuerons
par quelques considrations gnrales sur l'tat de la littrature
folklorique franaise  la veille de la bataille romantique; pour
terminer, enfin, par une excursion indispensable en Serbie, o les
rudits slavicisants dcouvrent  la mme poque la ballade nationale et
populaire.




 1

DFINITION DE LA BALLADE


Aujourd'hui le nom de ballade sert  dsigner deux sortes de pomes tout
 fait diffrents; la premire est soumise  des rgles rigoureusement
prcises, la seconde flottante, indtermine, difficile  dfinir et 
caractriser, qui tend  devenir en tout pays synonyme de _chansons
populaires, _dans la mesure o ce mot lui-mme dsigne, comme on
l'entend bien, les chansons lgendaires, et non pas les couplets qui
s'chappent du trteau de nos cafs-concerts, pour se rpandre  travers
les rues des grandes villes[207].

Nous n'aurons pas  nous occuper du premier genre, celui de la _ballade
classique _comme en avaient compos Froissart, Eustache Deschamps,
Christine de Pisanc, Alain Chartier, Charles d'Orlans, Villon ou Marot.
Il n'a, du reste, presque aucun rapport avec le second, si ce n'est la
mme tymologie _(ballar, _danser, sauter). Rappelons seulement que la
ballade classique est morte depuis le XVIe sicle, malgr quelques
tentatives pour la remettre en honneur, faites au XVIIe sicle par La
Fontaine et Mme Deshoulires, de nos jours par Thodore de Banville,
Albert Glatigny, Franois Coppe et M. Jean Richepin[208]; rsurrections
passagres et artificielles.

Quant  la _ballade romantique, _remarquons que, dans le sens de
chanson populaire, le nom de _ballade_ tait inconnu en France
jusqu'au commencement du XIXe sicle, et que ce fut tout d'abord
Millevoye, puis Victor Hugo qui le firent connatre. En effet, il figure
pour la premire fois, parat-il, dans la traduction franaise du
_Spectateur_ d'Addison (1718). Il se trouve aussi dans _l'Ide de la
posie anglaise_ de l'abb Yart (1749-1759). Mais c'taient de rares
exceptions, et Diderot ne parle dans l'Encyclopdie que de la ballade
d'Eustache Deschamps et de celle de Marot; Mme de Stal, de son ct,
donne toujours aux ballades allemandes le nom de romances. En 1842
seulement le Dictionnaire de l'Acadmie accepta cette nouvelle
signification du mot:

BALLADE, s.f. Il se dit dans la littrature anglaise et la littrature
allemande d'un rcit en vers dispos par stances rgulires. Cette
dnomination s'introduit mme dans la littrature franaise, o elle
tend  remplacer l'ancienne acception du mot _Romance_.

Nous distinguons deux sortes de ballades romantiques: la _ballade
populaire_ et la _ballade littraire_.

1 Sous le nom de _ballade populaire_, nous entendons toute production
potique collective, spontane et impersonnelle, appartenant au genre
pique, pico-lyrique ou lyrique, transmise par la tradition orale et,
quant  sa forme et  son sujet, plus ou moins commune  tous les
peuples indo-europens[209].

2 La _ballade littraire_ romantique--dont nous ne nous occuperons pas,
du reste--est simplement une interprtation voulue et personnelle de la
ballade populaire: telle la _Lnore_ de G.-A. Brger, tels _Tom
O'Shanter_ de Robert Burns, _la Fuite_ d'Adam Mickiewicz, _la Tsarvna
morte et les sept bogatyrs_ de Pouchkine, quelques-unes des ballades de
Millevoye et de Victor Hugo, tels enfin, de nos jours, les pomes de M.
Jean Richepin (comme _la Glu_) et ceux de M. Anatole Le Braz.

De plus, on pourrait former un troisime groupe de ballades: les
supercheries ou _contrefaons_ plus ou moins ingnieuses, arranges
spcialement dans le but de mystifier le public savant ou lettr. Nous
parlerons ailleurs de ce genre de pomes.




 2

LA BALLADE POPULAIRE EN ANGLETERRE


Quoique les premiers collectionneurs de ballades populaires soient les
littrateurs du Danemark et de l'Espagne[210], l'Angleterre est le pays
qui a donn naissance au got moderne pour cette posie, comme nous
avons eu occasion de le dire dans notre prcdent chapitre.

Sous le rgne d'lisabeth, en effet, la ballade y jouissait dj d'une
grande faveur, et les drames de Shakespeare abondent en couplets tirs
des chansons en vogue de son temps. Dans la _Douzime nuit _(acte II,
scne 4), le Duc demande au Fou:

     Eh camarade, arrive; dis-nous la chanson de l'autre
     nuit.--coute-la bien, Csario; elle est vieille et simple.--Les
     fileuses, les tricoteuses qui se chauffent au soleil,--les chastes
     filles qui tissent avec la navette d'os,--ont coutume de la
     chanter. C'est la candeur mme,--elle respire l'innocence de
     l'amour-- la manire du bon vieux temps[211].

Et le Fou chante ces vers touchants: _Viens, viens,  mort!_

Sir Philip Sidney n'tait pas moins enthousiaste de ces vieux chants;
voici ce qu'il dit d'un des plus anciens, la clbre ballade de _la
Chasse dans les monts Cheviot:_ Je n'ai jamais entendu le vieux chant
de Perey et Douglas, sans avoir senti mon coeur plus mu que par le son
de la trompette. Et pourtant qu'est-ce qui le fait entendre? Quelque
mntrier aveugle, dont la voix n'est pas moins rude que le style. Si
dans ce mauvais accoutrement, souill de la poussire et des toiles
d'araignes de cette poque grossire, ce pome nous remue de la sorte,
que ne ferait-il pas s'il tait par de l'loquence magnifique d'un
Pindare[212]?

Mais ce got ne dura pas longtemps, et vers le commencement du XVIIe
sicle la ballade populaire tomba en discrdit. Il parat que les
mntriers ou chanteurs ambulants rpandaient un esprit de rvolte en
clbrant les exploits des _outlaw_ de la frontire cossaise, car, en
1597, la reine lisabeth rendit une ordonnance par laquelle les pauvres
potes furent assimils  des coquins, vagabonds et mendiants
effronts et menacs des peines les plus svres[213]. En cosse,
rapporte Chambers dans ses _Annales domestiques,_ sous la rgence de
Jacques Morton (1572-1576), la peine de mort fut dicte contre
quiconque composerait ou imprimerait des ballades[214].

L'poque austre de Cromwell fut galement dfavorable  la posie
populaire, qu'elle estimait un vain amusement propre aux mes
insouciantes.

Quant  la Restauration, elle fut trop frivole et trop hautaine pour
s'intresser aux chants du simple peuple. Les brillants crivains
classiques que produisit l'Angleterre de 1660  1740, ne crurent pas
devoir s'occuper de la posie sauvage des ges grossiers, ce dernier
reste de la barbarie. Il fallait une raction contre la symtrie,
l'lgance et l'quilibre pompeux de la littrature pseudo-classique; et
cette raction eut lieu au moment o ces qualits pousses jusqu'
l'exagration aboutissaient  une scheresse et  une finesse
artificielle rvoltantes.

Ds le dbut du XVIIIe sicle, on commena  priser de nouveau la posie
populaire. Dans les fameux numros 70, 74 et 80 du _Spectateur,_
Addison, aprs avoir lou la simplicit agrable des vieilles ballades,
en commentait deux: _la Chasse dans les monts Cheviot _et _les Enfants
dans la fort. _Bientt l'on publia quelques recueils de ballades, dont
le premier fut: _A Collection of Old Ballads, corrected_ (sic) _from the
Best and most Ancient Copies Extant, with Introductions, Historical,
Critical and Humorous_ (Londres, 1723-27, 3 vol.). On attribue cette
collection  Ambrose Philips. En 1724, Allan Ramsay donna son
_Evergreen, being a Collection of Scots Poems wrote by the Ingenious
before 1600_ (Edimbourg, 2 vol.). Dans la prface de son livre il
expliqua trs nettement son intention: J'ai remarqu, dit-il, que les
plus judicieux des lecteurs se plaignent de notre littrature actuelle,
disant qu'elle est pleine de dlicatesses affectes et de raffinements
tudis, choses qu'ils changeraient volontiers contre la vigueur de
pense naturelle et la simplicit de style, qui taient dans l'habitude
de nos aeux. Je crois que cette collection ne recevra pas un mauvais
accueil auprs des lecteurs dont je parle. En 1725, le mme pote
publia _The Tea-Table Miscellany or a Collection of Scots Songs_
(dimbourg, 3 vol.).

Au milieu du XVIIIe sicle, un mouvement se dessinait en Angleterre,
emportant beaucoup d'esprits distingus vers le pass et vers la nature.
Les uns, comme Walpole, comme Warton, comme Hurd, cherchaient  remettre
 la mode l'architecture et la posie mdivales,  publier des
manuscrits poudreux,  clbrer les chteaux gothiques, les ruines
druidiques; les antres,  glorifier la campagne, la mer, les rochers,
les cimetires.

Naturellement, les nafs et vieux chants populaires furent alors mis en
grand honneur. On s'appliqua  recueillir des ballades anglaises,
irlandaises, galloises. Une antiquit nouvelle semblait renatre,
antiquit trs diffrente de la Grce et de Rome, vierge d'imitations,
pture offerte aux imaginations avides[215]. On voulait ressusciter
toute une civilisation morte, celle des peuples du Nord: des Celtes et
des Germains que l'on confondait mme au temps de Mme de Stal et qu'on
opposait triomphalement aux civilisations vieillies de l'Europe
latine[216].

Deux grands vnements littraires dominent ce mouvement: la publication
des pomes ossianiques par James Macpherson (1760), et celle des
anciennes ballades anglaises par Thomas Percy (1765).

On connat les polmiques ardentes sur l'authenticit des chants
d'Ossian, polmiques qui cessrent cinquante ans seulement aprs
l'apparition de la premire dition de _Fingal_. On sait depuis
longtemps que cette fameuse pope n'est qu'une imitation emphatique et
paraphrase, qui est loin d'avoir l'pre nergie et la couleur des
chants originaux dont elle prtendait tre une traduction fidle. Mais
on n'ignore pas non plus qu' travers toutes les interpolations de
Macpherson, se refltent d'admirable faon la rudesse des moeurs et
l'enthousiasme guerrier des primitifs; de mme, malgr toutes les
rminiscences littraires dont les _Fragments de la posie
galique_[218] sont remplis (en particulier de Virgile et d'Homre), on
entrevoit dans cette ingale mosaque tant d'lments authentiques[219]
qu'il serait injuste de contester  l'ingnieux imposteur l'honneur
d'avoir eu une part importante dans le rveil du got pour la posie
populaire, dans son pays aussi bien qu'ailleurs. Sans nous tendre
davantage[220], rptons cependant ce que nous avons dit  propos du
_Viaggio in Dalmazia_ et des _Morlaques:_ ce fut en s'inspirant d'Ossian
que l'abb Fortis insra dans ses livres les deux ou trois ballades
serbo-croates qui ont tabli la renomme europenne de cette posie; de
mme, ce fut sous l'influence du barde cossais que la comtesse de
Rosenberg composa ces chants prtendus populaires qu'elle a placs dans
son roman dalmate. C'est  Ossian que la _Triste ballade_ doit d'tre
clbre; _la Guzla_ lui est redevable en partie de son origine.

Passons maintenant  un autre _archasant_ britannique, plus fidle 
ses textes celui-l, et qui contribua galement au relvement de la
ballade.

En 1765 parurent  Londres les trois volumes in-8 des _Reliques of
Ancient English Poetry, consisting of Old Heroic Ballads, Songs and
other Pieces of Our Earlier Poets._ L'ouvrage tait publi sous le
couvert de l'anonyme, mais on n'ignorait pas que son diteur tait un
jeune clergyman, Thomas Percy, qui deviendra un jour vque de Dromore.

Percy avait tir ces ballades d'un vieux manuscrit in-folio, trouv chez
un de ses amis,  Shiffnal, et dont plusieurs feuillets avaient servi
pour allumer le feu. Dans sa prface, l'auteur rclamait une grande
indulgence de la part de ses contemporains lettrs pour ces rudes
chants des vieux bardes qui chantaient pour le peuple.

Les _Reliques_ furent d'abord froidement accueillies par les coryphes
de la littrature. Le docteur Johnson, dont on connat la clbre
polmique avec Macpherson au sujet des chants ossianiques, ne rpondit
que par des ddains aux avances flatteuses que lui avait faites
l'diteur des _Reliques_ dans la prface. Du reste, l'minent critique
avait eu dj l'occasion d'exprimer son opinion sur les imitateurs de
vieilles ballades, quatorze ans auparavant, dans son _Club des
antiquaires_:

     Cantilenus, dit-il, concentrait toutes ses penses sur les vieilles
     ballades, car il les considrait comme des souvenirs fidles du
     got naturel. Il m'offrit de me montrer un exemplaire des _Enfants
     dans la fort_ qu'il croyait original et dont il pensait qu'il
     tait utile d'purer le texte; comme si cette poque barbare avait
     le moindre titre  de telles faveurs[221]!

Warburton, le commentateur de Shakespeare, ne se montra pas plus
clment. La manie de l'antiquaille est aux vraies lettres, disait-il,
ce que de brillants champignons sont au chne: ils ne poussent et
fleurissent que lorsque la vigueur et la sve du bois sont allanguis et
presque puiss[222]! Un troisime critique fit une charge  fond
contre Percy. Le jeune clergyman tait trait de contrefacteur qui se
serait servi de son caractre ecclsiastique pour sanctifier la
fraude. Il lui reprochait, et d'avoir mal reprsent, dans ses
commentaires, l'office et la dignit des anciens mnestrels, et d'avoir
altr et interpol la plupart des vieux pomes qu'il avait
publis[223].

Ce critique n'avait pas tort en ce qui concerne le manque de scrupules
de Percy. En effet, son travail peut tre contrl aujourd'hui, car le
manuscrit original, gard jalousement par la famille, fut enfin publi
en 1867 et 1868[224]. Parmi les cent soixante-seize pices qui forment
le recueil, il n'y en a que quarante-cinq qui soient vritablement
copies sur le fameux manuscrit, et mme elles n'ont t publies
qu'aprs avoir t l'objet de retouches trs sensibles de la part de
l'diteur. Le reste tait glan un peu partout; la ballade _The Friar of
Orders Grey_ tait tout entire due  Percy.

Pourtant, malgr tous ses dfauts, ce livre fit poque; son influence se
fait sentir jusqu' nos jours. Il est ncessaire de l'ajouter--Hermann
Hettner l'a justement remarqu--Percy travaillait inconsciemment et ne
se doutait pas de l'importance de son oeuvre[225].

Le premier mrite de Percy, c'est d'avoir sauv de l'oubli quelques
chefs-d'oeuvre de la posie anglaise, dit Macaulay dans l'introduction de
ses _Lays of Ancient Rome_, chefs-d'oeuvre dont les uniques exemplaires
dchirs taient  la merci d'une mouchure de chandelle ou d'un mauvais
chien. Mais il a d'autres titres  la reconnaissance que celui d'avoir
trs  propos sauv ces vieilles ballades du temps et de l'oubli: il
stimula le patriotisme local et la vanit littraire d'autres crivains,
plus ou moins capables d'une pareille entreprise; il fut suivi dans le
chemin qu'il avait fray: d'autres compltrent son oeuvre et mme la
dpassrent. Nous n'indiquerons que trois de ces imitateurs et
continuateurs: Herd, qui publia sa collection en 1769; Scott, en 1802 et
1803, et Motherwell, en 1827. D'autre part, ses ballades contriburent
trs puissamment  rformer le got littraire,  rendre possible la
renaissance du style potique anglais qui se dgageait des rgles sches
du pseudo-classicisme, cherchant le naturel dans le langage direct des
aeux. Elles inspirrent des potes de gnie. Wordsworth, Coleridge,
Southey, Scott, ont tous reconnu, chacun  leur tour, la dette qu'ils
avaient contracte envers le vieux collectionneur de ballades.
Wordsworth allait jusqu dire que la posie anglaise fut et absolument
dlivre (redeemed) par Percy[226]. Je ne crois pas quil y ait un
seul pote contemporain, crivait-il, qui ne serait fier de reconnatre
ce quil doit aux _Reliques_. Mes amis en sont l; et, pour ma part, je
suis heureux de faire  cette occasion mon aveu public[227]. Walter
Scott fait des dclarations  peu prs semblables[228],--ce qui ntait
pas ncessaire, du reste, car les _Chants populaires des frontires
mridionales de lcosse_ le tmoignent suffisamment, ainsi que loeuvre
tout entire de linventeur du roman historique. Il est vident que
louvrage de Percy fut la source o sir Walter alla puiser ses premires
inspirations. Ses pomes ne sont que des lgendes romanesques crites
dans le style et le rythme des vieux chants populaires. Lorsquil vit
que le public commenait  se fatiguer de ces lgendes versifies, il
dmonta sa harpe cossaise et se contenta de la prose. La mme pense,
la mme vnration pour les temps anciens, les mmes tudes de costumes
et de caractres qui avaient fait le succs des pomes, assurrent le
succs des romans[229].

Cette influence de Percy se prolongea  travers le XIXe sicle jusqu'
nos jours. Elle est trs sensible chez les potes et les peintres du
noble et beau mouvement prraphaliste, surtout chez Dante Gabriel
Rossetti et Edward Burne-Jones[230]; chez le pote-typographe William
Morris, de mme que chez les grands potes de l'cole irlandaise
contemporaine: William Butler Yeats et Nora Hopper.




 3

LA BALLADE POPULAIRE EN ALLEMAGNE


L'influence anglaise, qui avait commenc  se faire sentir en Allemagne
vers le milieu du XVIIIe sicle, rvla aux Allemands le rle que la
chanson populaire pouvait jouer dans un renouvellement ncessaire  leur
Muse puise par des pastiches continuels du franais, ou sduite par
les romances gongoresques de Gleim.

Lorsque parurent les _Fragments_ de Macpherson, ce fut, en Allemagne,
une admiration quasi universelle pour la noble et sauvage imagination
d'Ossian. Klopstock[231], Voss, Lerse clbrrent l'cossais Ossian,
comme un plus grand pote que l'Ionien Homre. En 1773, Herder crivit
son _Ossian et la posie des peuples anciens_[232]. Brger, qui n'tait
alors que le pote de la _Dame Schnips_, avant de devenir celui de _la
Lnore_, prouva, lui aussi, une sorte de fivre ossianique[233].

 l'Universit de Goettingue, Christian Heyne se fit le champion de
Macpherson. Goethe,  son tour, s'inspira d'Ossian dans _Werther_ et en
d'autres endroits de ses oeuvres. (Le divin Ossian a chass Homre de
mon coeur[234].)

Le succs des _Reliques_ de Percy fut encore plus vif et plus durable.
Les ballades anglaises furent reues avec un grand enthousiasme par le
cnacle de Lessing[235], tandis que Herder poursuivait sa campagne en
faveur d'une nouvelle posie allemande vraiment nationale et populaire,
qui ne serait plus ni une bulle de savon classique ni la posie
burlesque de son poque. Sachez-le, crivait Herder, sans contredit le
plus actif mdiateur de l'influence anglaise, plus un peuple est
sauvage, c'est--dire vivant et agissant (le mot sauvage ne signifie
rien de plus), plus aussi ses chansons, s'il en a, seront vivantes,
libres, impressives, lyriques et dramatiques tout ensemble! Moins sa
tournure d'esprit, sa langue et sa littrature sont artificielles et
savantes, et moins sa posie ressemblera  une versification de commande
et  une lettre morte! C'est du lyrisme, de la vie, de la cadence, du
chant, de la prsence vivifiante des images, de l'accord et pour ainsi
dire de la pression des faits et des sentiments, de la symtrie des
mots, des syllabes et souvent mme des lettres, de la nature, de la
mlodie et de cent autres accessoires--qui sont le caractre propre et
la vie de la posie nationale et chante, mais qui aussi disparaissent
avec elle,--c'est de tout cela et de cela seul que dpendent la nature,
le but, la force merveilleuse qui font de cette posie l'enthousiasme,
le ressort, la joie, le chant hrditaire et immortel du peuple. Ce sont
l les traits avec lesquels cet Apollon sauvage perce les coeurs et fixe
le souvenir. Plus un _Lied_ doit durer, plus ces qualits qui tiennent
en veil les mes doivent tre nergiques et sensibles, pour braver la
puissance du temps et les rvolutions des sicles[236].

Vers la fin de son Essai, il se plaignit du genre faux dans lequel tait
tombe la romance en Allemagne. Vous dplorez, disait-il, que la
romance, ce genre de composition originairement si noble et solennel,
ait t mise chez nous au service de sujets burlesques ou scabreux, je
le dplore comme vous. En effet, quel plaisir plus profond et plus
durable ne laisse pas une de ces douces et touchantes romances de la
vieille Angleterre ou des Provenaux; au lieu de nos rcentes romances
allemandes toutes pleines de railleries et de jeux de mots vulgaires et
uss!

En 1777, l'infatigable crivain publia sa _Dissertation sur la
ressemblance de la posie anglaise et allemande au moyen ge_[237]; il y
signala, entre toutes, la vieille posie anglaise comme offrant aux
potes allemands les modles les plus fconds  imiter, en mme temps
qu'il adressait un appel chaleureux au pote Brger pour doter
l'Allemagne d'un livre semblable aux _Reliques_: Ah! si Brger, qui
possde  fond la langue et l'me de ce sentiment populaire, nous
donnait un jour un chant hroque, une chanson de geste ayant la vigueur
et l'allure de ces chansons [de Percy], qui de nous,  Allemands!
n'accourrait pas pour l'couter avec ravissement? C'est lui qui en est
capable: ses romances, ses chansons, mme sa traduction d'Homre,
abondent en de tels accents. Or, chez tous les peuples, l'pope et le
drame mme sont ns des rcits populaires, des romans et des chansons.

Brger,  proprement parler, n'entreprit pas la tche que Herder lui
avait propose, mais, au point de vue purement littraire, il fit
quelque chose de plus: subissant l'influence britannique, il cra la
ballade littraire allemande. Il rompit avec la romance burlesque, puisa
aux vieilles traditions germaniques, retrempa sa langue aux sources
populaires, interprta avec bonheur la rverie, l'amour du fantastique,
ces deux dons distinctifs de sa race, et inaugura avec _la Lnore_ un
genre dans lequel il sera suivi par des potes tels que Goethe,
Schiller, Uhland, Heine.

Ce fut alors Herder lui-mme qui se proposa de faire pour son pays ce
que Percy avait fait pour le sien. Mais, au lieu de recueillir
exclusivement des posies allemandes, il runit dans son livre des
posies populaires de tous pays. Concevant l'histoire comme le
dveloppement ternel de l'humanit, o chaque peuple nest quun acteur
dans un drame sans fin, il sappliqua  saisir le gnie de chaque
nation, et cela non pas dans la littrature savante de nos jours, mais
bien dans la posie primitive et ancienne, la seule vraie posie comme
il lappelait. Il est ncessaire de faire observer ici un dtail que Mme
de Stal a dailleurs fort justement remarqu dans son livre _De
lAllemagne_ (2e partie, ch. XXX): lallemand est une langue si
mallable que, seule, elle permet de traduire la navet naturelle du
langage de chaque pays. Aussi Herder put-il reproduire dans le rythme
original tous les pomes trangers quil tait parvenu  recueillir; il
les publia enfin, en 1778 et 1779, sous le titre gnral de _Chansons
populaires_[238].

     Jai tudi la pense des diffrents peuples, disait-il dans sa
     prface, et ce que jy ai dcouvert sans esprit de systme et sans
     subtilit, cest que chacun deux sest form des archives  lui en
     rapport avec sa religion, les traditions de ses pres, et ses ides
     particulires, que ces documents sont exprims dans une langue,
     sous une forme et dans un rythme potiques, que ce sont par
     consquent des chants mythologiques et nationaux sur ses origines
     et sur ce quil y a eu de plus remarquable dans son pass. De
     pareils chants on en trouve chez chacune des nations de
     lantiquit, qui, sans secours tranger et en suivant la voie de sa
     propre culture, sest leve seulement un peu au-dessus de la
     barbarie... LEdda des Celtes_ (sic)_, les cosmogonies, thogonies
     et chants hroques de la Grce antique, les traditions des
     Indiens, des Espagnols, des Gaulois, des Germains et de tous les
     peuples barbares; tout cela est une seule et mme voix et comme un
     cho isol de ces traditions potiques des premiers temps. Tout ce
     que dans notre ge de culture raffine nous ne voyons de lhomme
     quen traits faibles et obscurs, est vivant dans les archives de
     cet ge loign.

Le succs des _Chansons populaires_ fut aussi complet que leur influence
fut durable et fconde. Herder, dit Gervinus dans son _Histoire de la
posie allemande_, a frapp le rocher, et tous les courants potiques de
lhumanit, jaillissant  son appel, ont sillonn la terre allemande.
Un autre historien de lAllemagne littraire, A. Vilmar, nhsite pas 
attribuer  Herder lhonneur davoir rvl  la conscience du peuple
allemand une de ses plus grandes qualits natives: la facult de
comprendre l'esprit tranger, de se lassimiler, pour le transformer, et
le projeter dans le monde[239].

En effet, cet amour du primitif et cette universalit de Herder eurent
une double influence en Allemagne: ils frayrent  la posie d'autres
chemins et dcouvrirent  la science une nouvelle branche dtudes. Par
cet ouvrage, Herder est  la fois le pre spirituel de potes
romantiques tels que Achim dArnim et Clment Brentano, qui compltrent
ses _Chansons populaires_ par un recueil  caractre plus national, _le
Cor enchant de lenfant_ (1808-1809), et celui de penseurs-rudits tels
que les frres Grimm, qui soumirent la littrature traditionaliste  des
recherches mthodiques et fondrent ainsi le folklore et la mythologie
compars.

C'est ainsi que le romantisme allemand doit  ce rveil du got pour la
posie populaire, non seulement sa note cosmopolite et mdivale (qui
caractrise, du reste, tous les romantismes du monde), mais aussi, et
surtout, sa note nationaliste et rgionaliste, chose plus difficile 
trouver--anticipons encore une fois--chez les romantiques de quelques
autres pays et en particulier chez ceux de France[240].




 4

LA BALLADE POPULAIRE EN FRANCE[241]


Il sest trouv en France, en tous temps, des esprits indpendants et
dlicats qui ont t sensibles au charme naf de la posie populaire.

On la dit et redit, et dernirement M. Jean Richepin le faisait 
nouveau remarquer dans son discours de rception, Montaigne fut de ce
nombre. La posie populaire et purement naturelle, crivait-il, a des
nafvetez et grces, par o elle se compare  la principale beaut de la
posie parfaicte, selon lart; comme il se veoid z villanelles de
Gascoigne et aux chansons quon nous rapporte des nations qui nont
cognoissance daulcune science, ny mesme descripture[242].  son nom,
on ajoute ordinairement le nom de La Fontaine et celui de Molire, qui
en parle par la bouche dAlceste, dans la fameuse scne du sonnet.

Il serait injuste doublier, parmi ces prcurseurs des tudes
folkloriques, trois autres Franais: Christophe Ballard, seul imprimeur
de musique et noteur de la chapelle du Roy, qui publia plusieurs
recueils de chansons puises dans la tradition orale[243];
Franois-Auguste de Moncrif, qui fit quelques complaintes sur les thmes
populaires[244]; et surtout linfatigable Restif de La Bretonne, qui
cita mainte chanson bourguignonne dans ses tranges romans.

Mais ctaient l des amateurs doccasion, et leurs sympathies pour la
posie populaire ntaient pas assez rflchies pour constituer un
programme littraire. Moins nombreux et quelque peu attards furent ceux
qui pensrent  tirer des effets artistiques de la simple et vieille
ballade du peuple.

Cest  peine si linfluence anglaise, en Allemagne si bienfaisante, se
fit sentir en France au XVIIIe sicle; Percy y fut presque inconnu
jusquen 1806, aussi les rares tentatives pour transplanter dans ce pays
le got de la ballade populaire demeurrent-elles toujours sans succs.

Ossian fut plus heureux que Percy. Ds le mois de septembre 1760, le
_Journal tranger_ publiait les fragments danciennes posies, traduits
en anglais de la langue erse, que parlent les montagnards
dEcosse[245]. En 1762 en parut la premire traduction franaise
imprime sparment: _Carthon_. Le culte de lHomre celtique tait
entirement tabli quand Letourneur donna sa traduction des posies
galliques d'Ossian, fils de Fingal (1778), traduction qui eut un succs
prodigieux; il ne sera pas affaibli vingt ans plus tard, quand paratra
celle de Baour-Lormian.

Chateaubriand, pendant son sjour en Angleterre, se fit _grand partisan
du barde cossais_. J'aurais soutenu, disait-il beaucoup plus tard, la
lance au poing son existence envers et contre tous, comme celle du vieil
Homre. Je lus avec avidit une foule de pomes inconnus en France,
lesquels, mis en lumire par divers auteurs, taient indubitablement, 
mes yeux, du pre d'Oscar, tout aussi bien que les manuscrits runiques
de Macpherson. Dans l'ardeur de mon zle et de mon admiration, tout
malade et tout occup que j'tais, je traduisis quelques productions
ossianiques de John Smith[246].

Et, en 1797, il crivait au chapitre XXXVIII de son _Essai historique,
politique et moral sur les rvolutions anciennes et modernes:_

     Le tableau des nations barbares offre je ne sais quoi de romantique
     qui nous attire. _Nous aimons qu'on nous retrace des usages
     diffrents des ntres_, surtout si les sicles y ont imprim cette
     grandeur qui rgne dans les choses antiques, comme ces colonnes qui
     paraissent plus belles lorsque la mousse des temps s'y est
     attache. Plein d'une horreur religieuse, avec le Gaulois  la
     chevelure boucle, aux larges bracca,  la tunique courte et serre
     par la ceinture de cuir, on se plat  assister dans un bois de
     vieux chnes, autour d'une grande pierre, aux mystres redoutables
     de Teutates.

Mme de Stal, dans le fameux chapitre XI de son livre _De la Littrature
considre dans ses rapports avec les institutions sociales_, tablit la
division, plus fameuse encore, des deux littratures tout  fait
distinctes, celle qui vient du Midi et celle qui descend du Nord, celle
dont Homre est la premire source, celle dont Ossian est l'origine.
Elle ajouta que l'on ne peut dcider d'une manire gnrale entre les
deux genres de posies dont Homre et Ossian sont comme les premiers
modles. Toutes mes impressions, disait-elle, toutes mes ides me
portent de prfrence vers la littrature du Nord. Nous ninsisterons
pas sur limportance de ces lignes. Disons seulement que limprial
ennemi de Mme de Stal, lui aussi, admirait le barde cossais; il en
porta avec lui la traduction italienne de Cesarotti et la lisait entre
deux batailles--comme Alexandre lisait son Homre. Jusque dans ses
proclamations, Napolon imitait la prose rythme de Macpherson[247].

Il y eut en France toute une gnration de Malvina, dOscar et de Selma.
Sous le Directoire, on voyait dans les nuits froides et orageuses, au
milieu du Bois de Boulogne, des bommes demi-nus, assis autour de feux
druidiques[248]. En 1804, Charles Nodier composait les _Essais dun
jeune barde_. En 1808, Lamartine chantait:

     Toi qui chantais lamour et les hros,
     Toi, dOssian la compagne assidue,
     Harpe plaintive, en ce triste repos,
     Ne reste pas plus longtemps suspendue[249].

En 1818, Victor Hugo envoyait aux Jeux floraux de Toulouse un pome
ossianique, _les Derniers Bardes_. Une anne plus tard, Balzac, g de
dix-neuf ans, composant son _Cromwell_, crivait  lune de ses soeurs:
Tiens, ce qui membarrasse le plus, ce sont celles [les situations] de
la scne premire entre le roi et la reine. _Il doit y rgner un ton si
mlancolique, si touchant, si tendre_, des penses si pures, si
fraches, que je dsespre! Il faut que cela soit sublime tout du
long... Si tu as la _fibre ossianique_, envoie-moi des couleurs, chre
petite, bonne, aimable, gentille soeur que jaime tant[250]!

Mrime, lui aussi, nchappa pas  cette fivre bardite, car au mois de
janvier 1820, J.-J. Ampre put crire  son ami Jules Bastide: Je
continue avec Mrime  apprendre la langue d'Ossian, nous avons une
grammaire. Quel bonheur den donner une traduction exacte avec les
inversions et les images navement rendues[251]!

Sainte-Beuve range Ossian parmi les grands-oncles trangers dAlfred
de Vigny[252] et signale linfluence de Macpherson dans les vers
dAlfred de Musset:

     Ple toile du soir, messagre lointaine,

qui sont de 1840, mais qui ne sont pas le dernier cho de lHomre
celtique.

Les pomes ossianiques cependant nont pas jou en France le mme rle
quailleurs. Tandis quen Allemagne ou en Bohme, par exemple, ils
avaient stimul le got de ltude du pass national, veill la
curiosit en faveur des traditions populaires, en France, au contraire,
ils neurent dinfluence que par ce quils avaient de plus littraire et
de plus gnral: cette sensiblerie commune au XVIIIe sicle, cette
mlancolie, cette vague tristesse si chre aux solitaires,--sentiments
que Rousseau et Goethe navaient pas peu contribu  faire partager 
leurs contemporains.

Le premier qui ait subi en France linfluence des collectionneurs de
ballades anglais, parat avoir t P.-A. de La Place (1707-1793),
crivain mdiocre qui avait appris langlais au collge de Saint-Omer et
dbut par une insignifiante traduction de la _Venise sauve_ dOtway.

En 1773, dans ses _OEuvres mles_, il avait rajeuni le langage de
quelques romances historiques en vers: _Lonore dArgel, Frdgonde et
Landri, le Chevalier et la fille du berger_[253].

Dans son recueil des _Pices intressantes et peu connues_ (Bruxelles,
1784-1785), il donna toute une srie danciennes romances et contes qui
tmoignent une certaine connaissance des recueils anglais quil avait
voulu imiter. Cest ainsi que, dans une note, il reconnat avoir
emprunt  un historien anglais la _Rosamonde, romance galante et
tragique_, lune des plus connues des _Reliques_ de Percy[254].
Dailleurs, il prcisa ses intentions dans une intressante
introduction:

     Pourquoi, dit-il, avons-nous si peu ou, pour mieux dire, presque
     pas, de ces anciennes romances historiques, tragiques ou
     intressantes,  quelques gards que ce soit, tandis que les
     Espagnols, les Anglais, les Allemands, etc., en ont des recueils
     qui se font toujours lire avec dautant plus de plaisir, quen
     rappelant plus ou moins bien  la mmoire des vnements faits pour
     occuper ou le coeur ou lesprit, elles ont de plus le mrite de
     peindre les moeurs anciennes, toujours faites, soit pour nous
     amuser, soit pour nous instruire agrablement?

     Le prodigieux succs de la romance de Marlborough pourrait seul en
     donner la preuve, si lempressement avec lequel nous nous htons de
     transporter les romances trangres dans notre langue tait
     aujourdhui moins connu.

     Le Franais a pourtant chant dans tous les temps!... Mais dt
     cette frivolit dont on la si souvent accus, et son got pour le
     changement, lui avoir fait ngliger et, par degrs, totalement
     oublier les anciennes chansons de nos aeux, il nest pas moins
     tonnant quil sen trouve si peu de vestiges dans les anciens
     recueils, o presque tous les genres de posies qui furent jadis 
     la mode se trouvent, soit en totalit, soit en partie, conservs
     jusqu nos jours.

     Dira-t-on que nos fabliaux (dont M. Legrand vient de nous donner un
     choix qui lui fait tant dhonneur) ntaient en effet que des
     romances chantes par les mntriers, et dont les airs,
     probablement peu faits pour en perptuer la mmoire, sont, ainsi
     que ces petits pomes, insensiblement tombs dans loubli?... Le
     contraire se prouve par les chansons amoureuses de Thibaut, comte
     de Champagne, dEnguerrand de Coucy et autres, dont les airs ont
     pass jusqu nous, ainsi que leurs chansons.

     En attendant que cette question, faite pour inviter quelque plume
     plus exerce dans ce genre que celle de lditeur, soit dcide, il
     fera des voeux pour que les littrateurs et les amateurs des
     anciennes romances rpandues, ne dt-ce tre que parmi le peuple de
     nos diffrentes provinces, les communiquent au public, ainsi quil
     en donne lexemple en insrant celle qui suit dans un recueil, dont
     le but est de rassembler les parties ou ngliges ou presque
     oublies servant  lhistoire ou aux belles-lettres de la
     nation[255].

Le spcimen insr tait une ancienne romance picarde, _le Comte Orry
et les nonnes de Farmoutier:_

     Le comte Orry disait, pour sgayer,
     Quil voulait prendre le couvent de Farmoutier,
     Pour plaire aux nonnes et pour les dsennuyer, etc.[256].

Dans une note, lditeur reconnaissait qu il ne restait de cette
romance, que lon croit du XIVe ou du XVe sicle, que quelques
fragments, dont la singularit a paru assez piquante, pour engager M. D.
L. P.  tenter den remplir les lacunes _et den rajeunir  peu prs le
langage_. Il a cru mme devoir en conserver lair sur lequel il a
autrefois entendu chanter et danser ces mmes fragments, dans la
Picardie[257].--Et il insrait une pice en plus, _le Convoi du Duc de
Guise_, romance ou chanson des rues.

Un autre amateur de la ballade britannique essayait vers la mme poque
den transplanter quelques-unes en France. Ce ntait autre que Florian.
Il traduisit _le Vieux Robin Gray_ de lady Lindsay; cette charmante
ballade dorigine rcente et nullement campagnarde tait un pastiche
adroitement calqu sur un sujet traditionnel et adapt  un vieil air
cossais: sous le couvert de lanonymat, elle passa longtemps pour une
ballade populaire authentique[258]. Les paroles de Fiorian furent mises
en musique par Martini, lauteur de _Plaisir dAmour_; cette traduction
obtint un grand succs en France. En 1816, Mme Charles la chantait 
Lamartine, et le pote du _Lac_, trente ans plus tard, dclarait dans
une page de _Raphal_ quil ne pouvait entendre sans pleurer les vers de
cette touchante ballade:

     Quand les moutons sont dans la bergerie,
     Quand le sommeil aux humains est si doux,
     Je pleure, hlas! les chagrins de ma vie,
     Et prs de moi dort mon vieil poux[259].

Pardonnons  Florian davoir cru lembellir en liminant de parti-pris
ce qui en faisait la couleur locale et la valeur expressive.
(Loriginal, par exemple, porte ronfle au lieu de dort.) Faisons-lui
plutt honneur davoir t lun des premiers et lun des rares qui
surent comprendre au XVIIIe sicle le charme de ce genre naf.

Mais le Franais qui le premier exprima des ides claires sur la ballade
anglaise et pronona le nom de Percy, ce fut Albin-Joseph-Ulpien Hennet,
lauteur de la _Potique anglaise_ (Paris, 1806, 3 vol.). Les Anglais
nomment ballade ce que nous appelons romance: cest le rcit, mis en
chanson, dune aventure amoureuse et triste. La ballade a, chez eux, un
style plus simple, plus naturel, une couleur plus sombre; il sy mle
quelquefois des esprits, des revenants, etc.

Telle est la dfinition de la ballade anglaise que donna Hennet dans son
ouvrage o se trouvait un chapitre spcial consacr  ce genre de
pomes[260]. Il cita comme des plus fameuses: _la Chasse dans les monts
Cheviot_ et _les Enfants dans la fort_, sans oublier les ballades qui
clbrent les exploits de Robin Hood, Gilderoy et Adam Bell; il en loua
surtout la simplicit de la forme et dclara quelles avaient toujours
beaucoup de succs auprs du public anglais, et quon les rcitait
encore dans les rues de Londres. Percy, disait-il en terminant, a
recherch toutes les anciennes ballades anglaises, cossaises et
irlandaises et, en rajeunissant le style, en a fait un recueil.

L'anne suivante, le _Conservateur_[261] et le _Magasin
encyclopdique_[262] salurent lapparition dune nouvelle dition des
_Reliques of Ancient English Poetry_, augmentes cette fois dun
quatrime volume.

En 1808, les _Archives littraires de lEurope_ donnrent pour la
premire fois en France,  ce quil parat, la traduction intgrale dun
morceau des _Reliques_. Ctait lhistoire de _Christabelle et Sir
Cauline_. Nous avons cru, disait son traducteur, que cette ballade
pourrait intresser, _mme aujourdhui_, par la noble simplicit et la
navet touchante qui y rgnent[263].--Notons encore, en passant, une
Lettre de M. Charles Villers  M. Millin, sur un Recueil danciennes
posies allemandes, publie en tte du cahier de septembre 1810, du
_Magazin encyclopdique_.

Nous voici arrivs  un ouvrage qui sous bien des rapports eut une
importance capitale: cette importance il aurait pu lavoir galement
pour la posie populaire si son auteur let aime davantage. En 1810,
Mme de Stal fit imprimer la premire dition de ce livre si
retentissant _De lAllemagne_, auquel il nous faut presque toujours
remonter quand il sagit du romantisme. Il va sans dire quelle y
consacra une large place aux romances de Brger, de Goethe et de
Schiller. Elle en fit un grand loge et ces louanges ainsi donnes
firent que Millevoye, Victor Hugo et mile Deschamps composrent des
ballades[264]. Mais Mme de Stal ne se prit jamais denthousiasme pour
la posie populaire do la romance littraire tait cependant sortie.
Il y a des improvisateurs parmi les Dalmates, disait-elle
ddaigneusement, _les sauvages en ont aussi_[265]. Aussi ne
consacra-t-elle au recueil de Herder que ces quelques lignes assez
froides:

     Herder a publi un recueil intitul _Chansons populaires_; ce
     recueil contient les romances et les posies dtaches o sont
     empreints le caractre national et limagination des peuples. On y
     peut tudier la posie naturelle, celle qui prcde les lumires.
     La littrature cultive devient si promptement factice, quil est
     bon de retourner quelquefois  lorigine de toute posie,
     cest--dire  limpression de la nature sur lhomme, avant quil
     et analys lunivers et lui-mme. La flexibilit de lallemand
     permet seule peut-tre de traduire ces navets du langage de
     chaque pays, sans lesquelles on ne reoit aucune impression des
     posies populaires; les mots, dans ces pomes, ont par eux-mmes
     une certaine grce qui nous meut comme une fleur que nous avons
     vue, comme un air que nous avons entendu dans notre enfance: ces
     impressions singulires contiennent non seulement les secrets de
     lart, mais ceux de lme o lart les a puiss. Les Allemands, en
     littrature, analysent jusqu lextrmit des sensations, jusqu
     ces nuances dlicates qui se refusent  la parole, et lon pourrait
     leur reprocher de sattacher trop en tout genre  faire comprendre
     linexprimable[266].

Puis, elle passa aux autres ouvrages de Herder qui lintressaient
davantage. Henri Heine, qui entreprit plus tard de complter, dans un
nouveau livre _De lAllemagne_, les informations littraires de Mme de
Stal, reprocha vivement  son illustre devancire davoir si peu parl
de la posie populaire et du culte quont les Allemands pour ce
genre[267].

Les Espagnols, les premiers, eurent les honneurs dune traduction de
leurs posies nationales en franais: au mois de juillet 1783, la
_Bibliothque universelle des Romans_ avait publi un choix de romances
relatives au Cid, choix qui aurait d beaucoup intresser les
admirateurs toujours nombreux de Corneille. Mais cette traduction passa
presque inaperue, et lEspagne attendit le jour o, mieux connue, elle
serait plus justement estime. Les guerres de Napolon dabord, et plus
tard le succs du _Dernier des Abencrages_ et de _Don Juan_ vont
contribuer puissamment  remettre en faveur le pays de _Gil Blas_.

Il nous parat, toutefois, que ce fut par l'intermdiaire de l'Allemagne
que le _Romancero_ devint  la mode en France; les premiers ouvrages
franais relatifs  ce sujet ne sont, en effet, que des traductions de
l'allemand ou des travaux qui procdent d'tudes antrieures allemandes:
tel l'_Essai sur la littrature espagnole_ (Paris, 1810, in-8), telles:
l'_Espagne en mil huit cent huit_, par J.-F. Rehfues, trad. de
l'allemand en 1811 (Paris, Treuttel et Wurtz, 2 vol. in-8), et
l'_Histoire de la littrature espagnole_, traduite de l'allemand de
Friedrich Bouterwek (Paris, 1812, in-8), tel enfin l'ouvrage bien connu
_De la littrature du Midi de l'Europe_ de Simonde de Sismondi, livre
entirement crit d'aprs les travaux allemands[268].

En 1814, parut la premire traduction du _Romancero_ du Cid en vers
franais: _le Cid, romances espagnoles imites en romances franaises_,
par le baron A. Creuz de Lesser (1771-1839), auteur d'un curieux
_Voyage en Italie_ (1804) dans lequel il avait vivement attaqu les
antiquits classiques, et d'un pome pique qui, s'il n'est pas une
oeuvre de valeur, a du moins son intrt comme un signe des temps, _les
Chevaliers de la Table ronde, pome en vingt chants_ (1812; trois
ditions).

Il va sans dire que Creuz de Lesser ne conserve pas la couleur locale
de ses originaux. Il en a peur, dit M. Gustave Lanson: tout
leffarouche, tout ce qui nest pas au got franais de 1810, le brutal,
le populaire, le surnaturel et, il faut bien le dire, aussi le naturel.
Il demande grce dans sa _Prface_ pour le dtail singulier des moeurs,
qui pourrait tonner; mais il a eu soin de ne pas laisser grandchose
qui tonne[269]. Aprs avoir tudi cette traduction, M. Lanson conclut
de la faon suivante: Dun bout  lautre de ses traductions, le pauvre
crivain travestit inconsciemment loriginal espagnol, mme quand il
croit le rendre exactement... Les ides conventionnelles du got
classique collent, si je puis dire, au langage ramass dans les
tragdies et dans la posie du temps, et Creuz de Lesser, malgr ses
bonnes intentions, amne les unes avec les autres, si bien que le
_Romancero_ du Cid se recouvre dun faux vernis qui date
dplorablement[270].

Il nous semble pourtant que lminent critique juge un peu trop
svrement le bon traducteur; il le juge surtout en se plaant au point
de vue daujourdhui. Si Creuz de Lesser nous parat peu avanc sur son
temps, il le paraissait bien davantage  ses contemporains. Citons
dabord cette _Prface_ o il a expos les principes qui ont guid sa
traduction: louvrage est ddi aux membres de lAcadmie de Madrid.
Puissiez-vous, Messieurs, leur dit-il, juger _que je nai point
dnatur la singulire nergie et la merveilleuse simplicit de ces
romances presque autant antiques que le hros... Mme en y laissant bien
des choses hasardes pour la dlicatesse franaise_, jai tch de
conserver tout ce quelles offrent de remarquable. Citons ensuite
lopinion dun critique du temps, M. Dussault, du _Journal des Dbats_,
qui, sil na point de haine pour la romance espagnole, sirrite
cependant contre son traducteur franais auquel il reproche de navoir
pas eu assez le souci de ses lecteurs.

     Je ne range point lauteur de ce recueil parmi les _romantiques_,
     crivait-il; il nest pas, ce me semble, de la confrrie; il fait
     des vers et non pas des systmes. Il est permis au talent de
     chercher partout des sujets et de mettre  profit les richesses de
     toutes les littratures du monde... Voyez M. de Sismondi traduisant
     en prose quelques-unes de ces mmes romances que M. de Lesser vient
     de mettre en vers: il en dguise la platitude, il en adoucit la
     rudesse, il en polit la grossiret, il ennoblit les dtails trop
     bas; il orne les endroits trop nus; il retranche, il ajoute, etc...
     _M. de Lesser na pris soin ni deffacer, ni de farder et
     dembellir_[271].

Et le critique blma svrement le pote-traducteur dtre all jusqu
respecter des traits quon supporterait tout au plus dans nos chansons
de rue. Malheureusement pour le pauvre M. de Lesser, quelques annes
plus tard, on ira si loin dans ce sens que ses timides essais ne
paratront pas plus romantiques que ne ltaient les pomes sentimentaux
du genre troubadour.--Nous nous trompons, les rvolutionnaires
littraires de 1824 sauront les distinguer, et ce sera mile Deschamps
lui-mme, le futur traducteur du _Cid_ qui, dans _la Muse franaise_,
rendra, le premier, hommage  son prdcesseur[272].

La vogue des choses dEspagne, qui caractrise non seulement le
romantisme franais, mais aussi celui des Anglais, des Allemands et des
Russes, tait maintenant inaugure. Le _Romancero_ sera trs estim par
_le Conservateur littraire_ des frres Hugo (1819-1821), par _la
Minerve littraire_, (plus tard _lAbeille_)  laquelle un certain L.
Rincovedro (est-ce un pseudonyme?) fournira de longs et de curieux
articles sur la littrature espagnole, dans lesquels se trouvent dj
signales les tranges liberts de Victor Hugo  lgard de lEspagne.
Il sera mis  la mode surtout par la collection publie en 1821 par Abel
Hugo: _Romancero e historia del rey de Espaa don Rodrigo_, qui fut,
sil faut en croire Sainte-Beuve, le seul livre espagnol que possda
Victor Hugo[273]! En 1825 paratra le _Thtre de Clara Gazul_ de
Mrime; en 1826, Chateaubriand fera enfin imprimer son _Dernier des
Abencrages_, ce premier tmoignage rendu par lcole romantique  un
pays si inconnu[274] (il lavait crit en 1809). En 1828, mile
Deschamps publiera sa traduction du _Romancero_, trs belle mais assez
fantaisiste, dans ses _tudes franaises et trangres_, et la fera
prcder dune prface romantique qui est reste fameuse[275]. Viendront
ensuite Alfred de Musset avec ses _Contes dEspagne et dItalie_,
Thophile Gautier avec _Tra-los-Montes_, puis toute une srie dautres
ouvrages, avant quen 1845 Mrime ne commence la priode _naturaliste_
avec sa _Carmen_[276].

Vers 1820, on se mit en France  tudier avec plus dardeur la posie
populaire des pays trangers. Jean-Alexandre Buchon, historien estimable
(1791-1846), publia en 1821, deux ans avant le recueil de Claude
Fauriel, un article relatif aux chants populaires des Grecs modernes,
dans le _Constitutionnel_; deux ans plus tard il revenait sur le mme
sujet dans le _Mercure du XIXe sicle_[277].--Le baron d'Eckstein,
philosophe bien connu, donna en 1823 trois articles sur les _Eddas_
Scandinaves, dans les _Annales de la littrature et des arts_, journal
de la Socit des Bonnes-Lettres[278].

Cette mme anne 1823, Claude Fauriel achevait, pour le faire paratre
en 1824-25, chez Firmin Didot, le premier recueil dans ce genre qui ft
publi en France, les _Chants populaires de la Grce moderne_ (2 vol.;
texte original et traduction franaise en regard). Malgr son caractre
scientifique, cet ouvrage obtint un succs presque exclusivement
littraire: ce qui ntonnera pas si lon se rappelle que son auteur,
avant de le publier, avait dj contribu au mouvement romantique par
son influence sur Manzoni, dont il traduisait les tragdies aprs les
avoir inspires[279].

Chez cet original qutait Fauriel, lhomme de got, lhomme dlicat et
sensible se retrouvait jusque dans lrudit en qute du fond et dans
linvestigateur des moeurs simples[280]. Son amour pour lge o la
posie spontane et naturelle spanchait librement tait des plus
entiers et des plus sincres. Il est difficile cependant de prtendre
que, par une sorte dintuition gniale, il ait pu comprendre tout le
charme du primitif, sans y avoir t amen par des influences
trangres. Mais  qui dut-il ce got des choses du pass,  quelles
sources exactes puisa-t-il cette intelligence historique des posies et
chants nationaux? Cest ce quil est galement difficile de dire. Il
voyait dans cette aptitude  se faire une me primitive, lune des
meilleures et des plus importantes qualits de lhistorien littraire.
Les tudes aussi nombreuses quapprofondies, poursuivies pendant de
longues annes, mais sans plan nettement dtermin, firent que, malgr
son savoir extraordinaire, il ne commena  produire quaprs la
cinquantaine[281]. Son esprit se forma lentement, mais srement: et si
cette mthode ne lui permit pas darriver plus rapidement au but, du
moins il lui dut davoir pu fondre en lui toutes les influences quil
avait reues. Ces influences furent nombreuses: depuis celle quexera
sur lui son premier matre, La Tour dAuvergne,--qui ntait pas
seulement le premier grenadier de la Rpublique, mais encore lun des
meilleurs rudits de province que la France et alors[282],--jusqu
celle de son ami Guillaume de Schlegel. Mais tout ce quil a d  ces
influences, il la fait si sien que parfois on a peine  croire quil
ait imit; et, l mme o il nest, en ralit, que le vulgarisateur des
ides allemandes, on ne peut se dfendre de lui concder le privilge de
loriginalit.

Dmler dune faon prcise quelles furent les origines des _Chants
grecs_, est chose impossible. Contentons-nous de reconnatre  leur
diteur le mrite davoir mis au point les ides vagues et flottantes
quon avait alors en France sur la posie populaire; il a montr que
ltude de cette posie avait un but vritable et quil y fallait
apporter une mthode.

On se demandera peut-tre comment Fauriel fut amen  commencer par la
Grce ses investigations sur la littrature primitive. M. Galley, son
dernier biographe, nous lexplique: Fauriel,  loccasion de ses
recherches sur les origines de civilisations no-latines, et sur le
moyen ge provenal et italien, avait d se reporter souvent 
lhistoire littraire des pays grecs de lempire dOrient. En ce qui
concerne ltude de la langue grecque vulgaire, il avait d rechercher
avec ardeur les documents ncessaires: les chants et les rcits du
peuple. Cest de cette tude que son livre est sorti[283]. Le long
_Discours prliminaire_ et les commentaires qui prcdent les textes ne
laissent aucun doute sur le soin que Fauriel apporta  ce travail de
philologue, dexgte et dhistorien. tablir les textes sur des copies
souvent incorrectes o lon avait figur la prononciation, conserver
cependant la saveur des dialectes particuliers et respecter les
idiotismes tait dj une tche difficile[284]. Mais Fauriel ne
sarrte pas l. Il compare ces textes aux romans grecs du moyen ge,
aux autres documents dune littrature populaire de cette poque, aux
vestiges dune littrature populaire antique signals dans les oeuvres
venues jusqu nous.--Une partie de ce _Discours_, la plus considrable
peut-tre, est lobservation attentive des conditions sociales dans
lesquelles se dveloppe la littrature populaire.

     Entre les arts qui ont pour objet limitation de la nature,
     disait-il, la posie a cela de particulier que le seul instinct, la
     seule inspiration du gnie inculte et abandonn  lui-mme y
     peuvent atteindre le but de lart, sans le secours des raffinements
     et des moyens habituels de celui-ci, au moins quand ce but nest
     pas trop complexe ou trop loign. Cest ce qui arrive dans toute
     composition potique qui, sous des formes premires et naves, si
     incultes quelles puissent tre, renferme un fond de choses ou
     dides vraies et belles. Il y a plus: cest prcisment ce dfaut
     dart ou cet emploi imparfait de lart, cest cette espce de
     contraste ou de disproportion entre la simplicit du moyen et la
     plnitude de leffet, qui font le charme principal dune telle
     composition. Cest par l quelle participe, jusqu un certain
     point, au caractre et au privilge des oeuvres de la nature, et
     quil entre dans limpression qui en rsulte quelque chose de
     limpression que lon prouve  contempler le cours dun fleuve,
     laspect dune montagne, une masse pittoresque de rochers, une
     vieille fort; car le gnie inculte de lhomme est aussi un des
     phnomnes, un des produits de la nature[285].

Les _Chants grecs_ obtinrent un trs vif succs et servirent en mme
temps deux causes: lindpendance hellnique et la littrature
romantique.

Nous parlerons peu de la premire. Rappelons que, sous linfluence de
Byron, lOrient et la Grce rentrrent en faveur auprs des potes et
des peintres de la Restauration. Le romantisme aperut, dans le ciel
enflamm, du ct o le soleil se lve, des Grecs un peu trop
magnifiques, des Turcs un peu tartares; on ne sait ce quil a le plus
admir, de lhrosme des uns ou de la frocit des autres. La
garde-robe et le coffre-fort des Palikares taient un magasin
daccessoires o lon pouvait puiser,  pleines mains, des broderies
lyriques et piques, bien propres  faire oublier les toges, les casques
et les cothurnes de Ducis et de Baour-Lormian. Avec un enthousiasme
farouche, les romantiques mirent au pillage la bijouterie
levantine[286]. Et, chose prodigieuse, ces sympathies des littrateurs
et des artistes, ce dluge de dithyrambes, dodes, dlgies, de
peintures, de lithographies, provoqurent la cration de comits
philhellnes, de qutes au profit des insurgs[287], entranrent enfin
le gouvernement lui-mme et aboutirent  lintervention europenne en
faveur de la Grce,  Navarin, lune des plus mmorables victoires
quait remportes la littrature. Au moment o parurent les _Chants
populaires de la Grce moderne_, Pouqueville, ancien consul de France
auprs dAli-Pacha, donna son _Histoire de la rgnration de la Grce_.
Ces deux livres ont t les deux sources littraires du philhellnisme
romantique[288]. Lamartine leur doit son _Dernier chant du plerinage de
Childe-Harold_. Hugo sest directement inspir de Fauriel dans les
_Orientales_[289]. Les potes de troisime ordre, comme Npomucne
Lemercier, et de cinquime ordre, comme Lon Halvy, mirent simplement
en vers franais la prose de Fauriel, sans beaucoup de bonheur
toutefois. On na pas oubli, crivait Mrime aprs la mort de
Fauriel, sa belle traduction des _Chants klephtiques_, et je ne crois
pas me tromper en disant quune partie de lintrt quexcita en France
linsurrection grecque tait due  cette traduction et  lexcellente
prface quil y avait ajoute. Bien des gens qui regardaient les Grecs
comme un peuple de russ intrigants les reconnurent daprs M. Fauriel
pour des hros continuateurs de leurs anctres[290].

Dautre part, le recueil des _Chants grecs_ inaugura en France ltude
de la posie populaire, tude qui prit une double direction:
scientifique et littraire. _Le Globe_, qui mobilisait alors les forces
romantiques, consacra au nouvel ouvrage quatre articles du doux
philosophe Thodore Jouffroy[291].

     M. Fauriel, y disait-on, familiaris depuis longtemps avec cette
     sorte de recherches o la littrature et lhistoire se commentent
     lune par lautre, a conu lheureuse ide de recueillir, au profit
     des lettres, ces chants populaires des Grecs modernes et den
     tirer, pour linstruction de lhistoire, _des renseignements
     irrcusables sur leur condition politique et civile, leurs
     habitudes domestiques et religieuses_, et les principaux vnements
     qui avaient, avant linsurrection, signal leur existence
     nationale. Il en est rsult un livre o tout est neuf, et _que les
     littrateurs et les historiens se disputeront_, parce quil offre 
     ceux-l un monument potique de la plus grande originalit, et 
     ceux-ci des documents authentiques sur un peuple inconnu que
     lEurope vient de dcouvrir au milieu de la Mditerrane. Tel est
     louvrage de M. Fauriel[292].

 ltranger, le succs fut galement vif; le 10 juillet 1824, Goethe
crivait  Mlle Thrse von Jakob: Louvrage annonc: _Chants
populaires de la Grce moderne_, par Fauriel, est paru; ainsi nos
voisins nous ont dpasss sur un terrain o nous autres Allemands
ttonnions depuis des annes dj[293].

Une traduction anglaise, deux traductions allemandes (dont lune par le
pote bien connu Wilhelm Mller), enfin, une traduction italienne,
attestent mieux que toute autre chose le succs universel de Fauriel.

Avant de parler de linfluence littraire des _Chants grecs_, disons que
leur diteur exera une influence directe et personnelle sur plus dun
de ses contemporains et particulirement sur ses jeunes amis J.-J.
Ampre et Prosper Mrime[294].

Toute une collection de traductions, dimitations des posies trangres
de toutes espces, suivit les _Chants populaires de la Grce moderne_.
Ce fut ce folklorisme romantique qui rhabilita Perrault, le vieux
conteur national qui avait puis le premier au fond des traditions
populaires. Charles Nodier se fit le champion des charmants _Contes de
fes_[295]. Quelques annes plus tard, Thophile Gautier proclama _Peau
dne_ le chef-doeuvre de lesprit humain, quelque chose daussi grand
dans son genre que _l'Iliade_ et _lnide_[296], tandis que Grard de
Nerval appelait son auteur le seul crivain vraiment national de tout
le XVIIe et le XVIIIe sicle[297].

En mme temps que les _Chants grecs_ parut une sorte de roman
historique, le _Tableau slave du cinquime sicle_, par la princesse
Znada Wolkonska, talage de mythologie slave daprs lhistorien russe
Karamzine. Ce _Tableau_ nest pas beaucoup plus vrai que le _Czar
Dmtrius_ de M. de La Rochelle, mais il est intressant  cause de
quelques posies populaires russes que son auteur avait intercales dans
le texte[298].

Quelques mois seulement aprs louvrage de Fauriel parurent les
_Ballades, lgendes et chants populaires de lAngleterre et de
lEcosse_, par sir Walter Scott, Thomas Moore, Campbell, etc., traduits
par A. Love-Veimars (Paris, 1825, in-8, pp. 413). Cette traduction,
faite en prose, obtint un trs grand succs. _Le Globe_, aprs avoir
fait certaines rserves sur le choix des morceaux, loua le recueil qui
nous rvle un genre de posie anglaise peu connu encore chez nous, et
qui contient des pices de grande originalit[299]. Et, dans les
_Annales de la littrature et des arts_, Edmond Graud ne proposait rien
moins que de faire pour la France un recueil de mme nature:

     Cest surtout en lisant cette collection de ballades trangres,
     disait-il, que nous avons regrett plus dune fois quil ne soit
     tomb dans la pense daucun homme de got de faire aussi quelques
     voyages  travers nos provinces, avec le projet dy recueillir nos
     chansons historiques et ces vieilles romances qui se chantent
     encore dans nos veilles de village, ou dans les travaux de la
     campagne. Un tel projet ne pourrait paratre tout  fait inutile
     qu ces esprits ddaigneux qui se sont depuis longtemps accoutums
      croire que toutes les sources littraires rsidaient uniquement
     dans les bibliothques de Paris. Mais les hommes enclins  penser
     que les traditions des vieux temps, que la trace de certaines
     superstitions ou le souvenir de certaines catastrophes locales,
     font aussi partie de lhistoire potique dune nation, ces
     hommes-l, disons-nous, accueilleront sans doute avec un vif
     intrt un recueil de chants populaires, traduits des diffrents
     patois que lon parle encore dans quelques parties de la France...

     Dailleurs, combien de beauts nouvelles, combien de situations
     attachantes dorment peut-tre au fond de cette littrature des
     hameaux, qui, pour avoir ses racines dans notre propre sol, nen
     demeure pas moins encore beaucoup trop ignore parmi nous. Le
     talent ne doit rien ddaigner: il est probable, comme lobserve
     fort bien Mme de Stal (_sic_), que les vnements raconts dans
     _l'Iliade_ ou dans _lOdysse_, taient chants par les nourrices
     avant quHomre en ft le chef-doeuvre de lart... Qui peut prvoir
     ce quun homme dou dune vive imagination apercevrait dans tel
     rcit de nos filandires des Vosges ou des Pyrnes? Nous avons
     remarqu, pour notre compte, une foule de chansons languedociennes
     et surtout des rondes gasconnes, o se trouvent, parmi des dtails
     de moeurs trs piquants, des sujets de contes ou de ballades, dont
     pourrait tirer le plus grand parti ce petit nombre de nos potes
     qui ont su se garantir du pathos  la mode, et qui sentent encore
     le mrite d'une simplicit orne[300].

Cette mme anne 1825 parurent encore: les _Chants hroques des
montagnards et matelots grecs_, de Npomucne Lemercier, avec une _Suite
aux chants hroques grecs_; le _Chansonnier alsacien _, publi 
Strasbourg par C.F. Hartmann; une nouvelle traduction d'Ossian, due  de
Saint-Ferrol.

     Voulez-vous connatre l'esprit public d'un peuple? crivait le
     _Journal de la Littrature_  propos du recueil Hartmann; lisez ses
     chansons populaires; je ne parle pas de celles qu'on lui chante,
     mais de celles qu'il fait lui-mme et qu'il chante. tes-vous en
     province,  la campagne? coutez la chanson du laboureur, du
     jardinier, de la fille du fermier, de la fileuse; dans une ville de
     commerce? entendez les chants qui retentissent dans les ateliers,
     dans les places et sur les ports... C'est surtout dans le
     dpartement du Rhin et dans l'idiome allemand que l'on peut se
     convaincre de la vrit de ces observations, et l'on s'aperoit
     facilement, par le choix mme du recueil que nous annonons, que
     ces chansons sont en possession de plaire, et M. Hartmann n'a pas
     eu d'autre intention que de charmer les loisirs de ses concitoyens,
     en leur offrant ces trennes agrables. Nous pouvons assurer,
     d'aprs nos connaissances locales, qu'il a parfaitement russi et
     qu'il y a peu d'almanachs chantants, de chansonniers et de
     collections de ce genre qui soient faits avec plus d' propos et de
     got[301].

 la mme poque, Augustin Thierry insrait des ballades anglaises dans
les notes et pices justificatives qui accompagnent son _Histoire de
la Conqute de l'Angleterre_ (1825); Snancour publiait un article sur
les _Chansons populaires chez quelques orientaux_ [Chinois], article
probablement compos  l'aide de quelque traduction allemande. La
conclusion  laquelle aboutissait l'auteur d'_Obermann_ est assez
intressante pour tre cite: Il nous manque, dit-il, des chants
vulgaires, doucement nourris dune politique vraie, ou mme de
sentiments religieux exempts de purilits supersticieuses[302].

En 1826 virent le jour: les _Contes populaires allemands_ de J.-Ch.-A.
Musus, les _Ballades et chants populaires de la Provence_ traduits en
prose franaise par Marie Aycard, les _Chants populaires des frontires
mridionales de lEcosse_ par sir Walter Scott, traduits par
Artaud[303], ouvrage connu de Mrime et mentionn--trs
discrtement--dans _la Guzla._

En 1827: les _Contes du gay savoir, les fabliaux, ballades et traditions
du moyen ge_, publis par Ferdinand Langl, recueil qui obtint un
certain succs littraire, malgr son caractre scientifique[304]; les
_Posies europennes_ de Lon Halvy, traduction de ballades trangres,
dont plusieurs russes, tchques et polonaises; les _Mlodies
romantiques_, choix de nouvelles ballades de divers peuples, livre o
se trouve mme une pice serbe; les _Ballades allemandes, _traduites par
Ferdinand Flocon; enfin, _la Guzla_.

Durant cette poque, on le verra au paragraphe suivant, la posie
populaire des Serbo-Croates ne resta pas inconnue ni du public franais
en gnral, ni de Prosper Mrime en particulier.

Si nous jetons un coup doeil sur ce qui prcde, nous constaterons qu
la veille de la grande bataille romantique, la posie populaire ne
plaisait en France qu la condition dtre trangre. On fit bon
accueil aux chants grecs quoffrait Fauriel, aux ballades cossaises
traduites par Artaud, aux ballades allemandes, Scandinaves, anglaises,
aux romances espagnoles, aux chants serbes; mais presque personne ne
sintressa  la posie populaire franaise. Peu nombreux furent ceux
qui songrent  sinspirer de la littrature nationale du moyen ge, qui
est, on le sait, un produit aussi collectif, anonyme, impersonnel que
lest la vraie littrature populaire[305]. Cela doit paratre une chose
trange, dit le professeur amricain Henry A. Beers, lorsquon se
rappelle que la littrature franaise du moyen ge fut la plus influente
de lEurope et quelle contient, depuis la _Chanson de Roland_ jusquau
_Roman de la Ros_ et Villon, le plus riche trsor de sujets
romantiques: chroniques, chansons de geste, romans d'aventures,
fabliaux, lais, lgendes de saints, homlies, miracles, chansons,
farces, jeus partis, pastourelles, ballades,--bref, tous les genres
cultivs au moyen ge. Il est vrai que cette littrature ne resta pas
sans exercer une certaine influence sur les romantiques de 1830.
Thophile Dondey crivit un pome sur Roland; Grard de Nerval clbra
la navet et la couleur nationale des chansons populaires de la
Touraine; mais ce fut tout ou presque tout. Les principales inspirations
vinrent de ltranger[306].

On pourrait ajouter plus dun nom  la liste de M. Beers, mais la
conclusion resterait sensiblement la mme. Du reste, ce manque de
sympathie envers le pass de leur pays fut de bonne heure reproch aux
romantiques franais. Dj en 1814, le classique Dussault crivait dans
le _Journal des Dbats_: Si la chanson du _Roi Dagobert_ tait
louvrage de quelque Anglais ou Allemand, elle enchanterait probablement
toute lcole _romantique_[307]. Quelques annes plus tard, Henri de
Latouche adressait le mme reproche aux jeunes novateurs: Ce nest pas
ainsi, disait-il, que les Allemands ont agi envers leur pays: couter
dans leurs chants laccent de la patrie et songer  la vtre[308]. En
vain Edmond Graud regrettait-il quil ne soit tomb dans la pense
daucun homme de got de faire quelques voyages  travers nos provinces,
avec le projet dy recueillir nos chansons historiques et ces vieilles
romances qui se chantent encore dans nos veilles de village ou dans les
travaux de la campagne[309]. Ce sera en 1840 seulement que M. de La
Villemarqu publiera son _Barzaz-Breiz_, la premire collection de la
posie populaire indigne.




 5

LA BALLADE POPULAIRE SERBO-CROATE


Les chants illyriens--on peut presque le dire--taient clbres avant
davoir t connus. En 1768, Klopstock, quils intressaient, proposait
quon en ft un recueil. Goethe en traduisait en 1775, Herder en 1778,
Walter Scott en 1798. _Corinne_, o Mme de Stal parlait des
improvisateurs dalmates, est de 1807. Ds 1813, Nodier soccupait de
ces improvisateurs. La mme anne, comme nous le verrons ailleurs, Byron
tmoigna avoir entendu parler des chants bosniaques.

Pourtant, les textes que lon possdait ntaient ni tous authentiques,
ni assez nombreux, ni publis avec exactitude, ni fidlement traduits:
leurs diteurs avaient toujours pris le soin de les embellir et de les
polir avant de les livrer au public. En 1814 seulement parut le
premier _Recueil de chants populaires slavo-serbes_; la publication en
tait due au clbre collectionneur Vouk Stphanovitch-Karadjitch[310].

Fils de parents pauvres n en 1787 dans un petit village de la Serbie,
Karadjitch tudia quelque temps dans un monastre et devint secrtaire
dun des voyvodas de Kara-Georges pendant linsurrection contre les
Turcs. Deux ans plus tard, en 1806, son protecteur ayant t tu, il se
rendit  Sremski Karlovtsi (Karlowitz), en Hongrie, pour y reprendre ses
tudes. Il ny resta pas longtemps; en 1807, il rentra en Serbie et
servit de nouveau linsurrection, puis il tomba malade et resta boiteux
pour la vie. Il fut tour  tour matre dcole primaire, secrtaire du
Snat serbe (dont il a crit une histoire), juge de paix. En 1813, aprs
la rpression de linsurrection, il se rfugia  Vienne.

Il eut la bonne fortune dy rencontrer dexcellents matres et de se
faire des relations indispensables au succs de loeuvre considrable
quil allait entreprendre.

Il fut remarqu tout dabord par Barthlmy Kopitar, de la Bibliothque
Impriale autrichienne, qui tait un philologue slave distingu. Les
conseils de Kopitar furent dun prix inapprciable pour le jeune
Karadjitch,  qui linstruction des coles avait manqu. Grce  lui,
Karadjitch fit la connaissance de Jakob Grimm, clbre rudit allemand,
qui tablissait alors les bases de cette mthode scientifique applique
 l'histoire nationale, do sortira non seulement la mythologie
compare, mais encore, comme nous lavons dj dit, le folklore et la
philologie compars. Diez pour les langues romanes, Zimmer pour les
langues celtiques, feront plus tard seulement ce que Jakob Grimm avait
fait dj pour les langues germaniques.

Par suite de lenthousiasme gnral quon avait  cette poque pour les
tudes indo-germaniques, une grammaire serbo-croate tait devenue
ncessaire; on cherchait dautre part des spcimens de la langue
serbo-croate. Il ntait pas facile de sen procurer, car la langue
littraire des Serbes orthodoxes du temps ntait quun mlange
arbitraire du russe, du serbe et du slave ecclsiastique; celle des
Croates catholiques ntait quun pauvre patois demi-slovne. On
dcouvrit alors Karadjitch, jeune homme de talent[3111], qui connaissait
 fond le peuple serbe, sa langue, ses traditions, son caractre. On
linstruisit et on laida: il publia, outre les _Chants populaires_, une
_Grammaire serbe_ (1814) et un _Dictionnaire_ (1818).

Alors, sous l'influence de la science allemande qui combattait les
langues artificielles, il se fit le champion de la langue nationale, le
parler populaire de la grandmre Smiliana et des gardiens de
pourceaux, langage proscrit par les lettres; il simplifia lorthographe
qui copiait servilement lorthographe russe, et mme rforma lalphabet
sur une base strictement phontique.

En Serbie, ce fut une longue lutte philologique qui ne tarda pas 
prendre un caractre politique, lutte malheureuse, car elle absorba
pendant cinquante ans toutes les forces intellectuelles de la nation. La
traduction de la Bible par Karadjitch fut interdite, et lon confisqua
les livres imprims avec son orthographe. Ainsi la victoire ne fut
dfinitivement acquise quaprs la mort du grand agitateur: il mourut en
1864, tandis que les mesures prises contre son orthographe ne furent
dfinitivement rapportes quen 1868.

 ltranger, o se passa toute lactivit de sa vie, il ne trouva
questime et sympathie. Vater, Bopp, Guillaume de Humbolt
sintressaient  lui; Goethe, sur ses vieux jours, le recevait 
Weimar, admirait de nouveau la posie serbe,--cinquante ans aprs sa
propre traduction de _la Triste ballade_,--crivait, dans sa revue _Art
et Antiquit_, des articles sur cette posie, discutait longuement, avec
son fidle Eckermann, sur les beauts des chants serbes. Le grand
historien Lopold Ranke consultait Karadjitch dont il utilisa les
documents quand il crivit son _Histoire de la Rvolution serbe_ (1828).
LUniversit dIna lui confrait le titre honoraire de docteur en
philosophie; le gouvernement russe lui faisait une pension; le roi de
Prusse lui remettait une belle dcoration.

Nous nous occuperons seulement du clbre recueil de Karadjitch, les
_Narodn srpske Piesm_ ou Chants populaires serbes, oeuvre qui
constitue encore le plus beau monument de la posie populaire dans les
pays slaves. (Louis Leger[312].)

Avant de dire le grand succs de cette publication, il nous faut
consacrer quelques lignes  la posie serbe en gnral; nous ne pourrons
mieux faire que de citer une remarquable apprciation quen a donne
Mlle von Jakob, lamie de Goethe, lun des meilleurs connaisseurs en
fait de posie populaire[313]. Cette apprciation est doublement
intressante: dabord en ce quelle est faite par une trangre quon ne
saurait souponner de prvention patriotique; ensuite parce quelle
mane dune femme: il y a, en effet, dans la posie populaire un lment
naf, sensitif, quune femme desprit peut analyser avec plus de finesse
quun rudit.

     La posie des Serbes, dit-elle, est lie de la faon la plus intime
      leurs usages,  leurs coutumes,  leur vie mme. Cest le tableau
     de leurs penses, de leurs sentiments, elle reflte leurs actions
     et leurs souffrances. Elle reprsente avec une potique fidlit
     les diverses situations dans lesquelles se trouve la masse dhommes
     qui forme un peuple. Dans la chambre o les femmes tricotent autour
     du foyer, dans les montagnes o les bergers mnent patre leurs
     troupeaux, sur la place du village o se runissent les jeunes gens
     pour danser le _kolo_, dans les champs o se fait la moisson, dans
     les forts  travers lesquelles savance le voyageur isol, partout
     retentit la chanson. Elle est la compagne insparable de tout
     travail, bien souvent mme elle nat au milieu du travail et comme
     cre par lui. Le Serbe _vit_ sa posie.

     Les Serbes divisent ordinairement leurs chansons en deux grandes
     catgories: les unes courtes, de mtres trs diffrents, lyriques
     ou piques, se chantent sans accompagnement, ce sont les _chansons
     des femmes_,--elles sont trs souvent, en effet, composes par les
     femmes;--les autres, plus longues, se dveloppent en vers rgulier,
     le dcasyllabe, et se chantent avec accompagnement de
     _gousl_[314], sorte de violon primitif aune seule corde: ce sont
     les _piesmas_ hroques[315]. Les premires sont surtout des
     posies domestiques, intimes. Elles nous font pntrer dans tous
     les dtails de la vie prive, nous accompagnent en quelque sorte
     dans les joies des jours de fte ou dans les travaux quotidiens, en
     temprent et en colorent la monotonie. Que na-t-on pas dit dj du
     charme harmonieux de ces chansons, du sentiment si sincre et si
     vif qui les inspire et que ne pourrait-on pas en dire encore? Je me
     bornerai  essayer de faire comprendre par quelques remarques ce
     qui distingue la posie serbe des autres chansons slaves.

     Le trait distinctif de la posie serbe, cest avant tout la joie
     qui en forme le fond, une sorte de limpidit joyeuse et
     transparente qui rappelle lazur clatant du ciel du Midi.  et l
     seulement certaines allusions aux souffrances et aux luttes d'une
     vie difficile, lourds nuages qui voilent  peine un moment la
     profondeur sereine du ciel. La crainte dtre livre  un vieux
     mari, la peur dune belle-mre, les querelles avec les belles-soeurs
     qui viennent attrister le travail de tous les jours,--dans ce pays
     patriarcal les fils maris restent dans la maison paternelle,
     continuent  former une mme famille,--altrent quelquefois la
     gaiet naturelle des femmes serbes, arrachent  leur rsignation
     quelques plaintes timides ou plus souvent encore quelques paroles
     dirritation et de colre. Cela mme donne aux chansons plus de
     force et plus de vrit; toutes celles qui ne sont composes en vue
     de quelque jour de fte sont ainsi pleines dallusions  la vie de
     famille et traduisent avec une admirable fidlit les vnements et
     les sentiments de tous les jours.

     De toutes les anciennes chansons que lon chante dans des
     circonstances dtermines, les plus curieuses sont les chansons de
     mariages. Elles dcrivent les diverses crmonies du mariage slave,
     et nous nous heurtons ici  une de ces contradictions qui abondent
     dans le monde moral et qui troublent le philosophe. Toutes les
     crmonies symboliques rappellent avec beaucoup de nettet le
     triste tat desclavage et dabaissement auquel le mariage condamne
     la femme slave,--les jeunes filles sont plus libres et plus
     heureuses que les femmes, et si elles sont jolies et laborieuses,
     on les traite avec respect, on leur fait mme la cour,--et
     cependant les chansons qui accompagnent ces crmonies symboliques
     grossires, barbares, avilissantes, sont pleines de dlicatesse et
     de joie, presque recherches dans lexpression de lamour.
     Diffrents indices prouvent que, comme les chansons russes de mme
     ordre qui offrent dailleurs avec elles tant de ressemblances,
     elles remontent  une poque fort recule. Comme les chansons
     russes aussi, elles ne renferment aucune allusion aux rites de
     lglise.

     Les _piesmas_ hroques serbes produisent pourtant une impression
     plus profonde encore. Lgendes simples ou rcits compliqus, ces
     chansons si nombreuses nous rvlent le vritable caractre de la
     posie pique populaire, les lois de sa naissance et de son
     dveloppement, la force naturelle de limagination dune nation,
     alors que lart nest venu encore ni la contenir ni la rgler.  ce
     point de vue, les Serbes sont un exemple tout  fait unique; aucun
     des peuples modernes ne saurait se vanter dune pareille fcondit
     potique; ils ont jet une lumire toute nouvelle sur les
     gigantesques crations des anciens. Il ny a donc aucune
     exagration  dire que la publication des ballades serbes est un
     des plus grands vnements littraires des temps modernes.

     Un caractre gnral des _piesmas_--cest leur puissance
     _objective_ et plastique. Presque toujours, le pote domine de haut
     son sujet. La vigueur du dessin fait ressortir les points
     importants du tableau, les couleurs nen sont pas clatantes, mais
     solides et claires; le lecteur na besoin ni dexplication ni
     deffort, il voit de ses propres yeux. Si lon compare les ballades
     serbes  celles quont cres jadis les autres peuples slaves, on
     reconnat aussitt la supriorit des premires... Quand ils nous
     reprsentent leurs compatriotes combattant leurs ennemis mortels et
     leurs oppresseurs, les Serbes trouvent des accents aussi mus,
     aussi passionns que ceux que les Grecs inspiraient  Homre...
     Dans les chansons lyriques, ce quil faut admirer, ce nest pas tel
     ou tel dtail heureusement trouv, cest le charme de lensemble,
     le rcit clair et bien ordonn, lhabilet et lart avec lesquels
     le sujet nous est prsent. Pour le style, un mot suffira. Il ny a
     pas dans les posies slaves une seule de ces expressions grossires
     et basses qui dshonorent si souvent les ballades des peuples
     germaniques. Il ne faut pas sans doute demander  la posie
     populaire ce que lon appelle _la noblesse de style_. Ceux des
     lecteurs qui, peu faits  ce genre populaire, seraient choqus par
     des expressions familires rpandues en toute innocence au milieu
     des admirables descriptions, feront mieux de laisser de ct les
     chansons slaves: _leur bon got_ serait souvent mis  de pnibles
     preuves. Les tableaux sont toujours pleins de fracheur, de vrit
     et de vie, mais cest par des moyens dune simplicit absolue que
     le chanteur produit le plus souvent une puissante impression de
     grandeur et une profonde motion tragique; ne cherchez pas chez
     eux, par exemple, la majest guinde et llgance raffine des
     auteurs dramatiques franais[316].

Cette distinction des genres dont parle Mlle von Jakob, en ballades
hroques et ballades lyriques, ne se retrouve pas chez Mrime; et,
bien quil se rencontre dans _la Guzla_ un troisime genre, qui
nappartient pas, celui-l,  la posie populaire serbo-croate: la scne
dramatique, on peut dire cependant que presque toutes les ballades
contenues dans le recueil de Mrime appartiennent au groupe de celles
que le recueil de Karadjitch renferme en plus grand nombre, cest--dire
au groupe des _piesmas_ hroques. Cest donc ce genre qui nous
intresse particulirement et il convient den dire quelques mots de
plus.

Tous les _piesmas_ hroques sont rdigs, on la dj dit, en
dcasyllabes. Ce vers, dune rgularit invariable de mesure, est
compos de cinq troches, divis par une csure aprs le deuxime
troche ou quatrime pied:

     _Bojai mili | tchouda vlikoga!_
     (Dieu clment, la grande merveille!)

La rime et lenjambement taient compltement inconnus des chanteurs
serbes, mais dautres artifices de style, primitifs ceux-l,
indispensables aux improvisateurs et rcitateurs illettrs, procds qui
font le charme de la posie populaire, abondent dans les ballades
serbes: les _dbuts_ ou _prologues_, pouvant servir  toute chanson
presque indistinctement, celui-ci par exemple qui est si frquent:

     Dieu clment, la grande merveille!
     Est-ce le tonnerre qui gronde ou la terre qui tremble,
     Est-ce la mer qui se brise sur les cueils,
     Ou les Vilas qui se battent dans la montagne?
     Ce n'est pas le tonnerre qui, etc...
     Ce n'est pas la mer qui, etc...
     C'est...

prologue qui se retrouve presque identique dans les chants grecs, comme
l'a signal M. Dozon[317]; et, mais plus rarement, les _pilogues_, les
songes, les adages sentencieux servant de transition, comme celui-ci par
exemple: Songe est mensonge et Dieu est vrit, les lieux communs et
les hyperboles potiques, les nombres sacramentels (trois, neuf, trente,
soixante-quatorze, soixante-dix-sept); la palinlogie:

     La lune gronde l'toile du matin:
     O as-tu t, o as-tu _passe le temps_,
     _Pass le temps_, ces trois jours blancs?
     L'toile du matin ainsi s'excuse:
     J'ai t, j'ai _pass le temps_
     Au-dessus de la blanche cit de Belgrade,
      regarder une grande merveille,
     Deux frres partageaient leur patrimoine,
     Yakchitch Dmitar et Yakchitch Bogdan.

enfin les rptitions et les pithtes invariables, doublement utiles au
chanteur en ce qu'elles remplissent le vers (chevillage inconscient) et
donnent le temps de trouver l'ide qui va suivre. Ces pithtes du
_guzlar_ serbe rappellent, on la dj remarqu, la manire  la fois
nave et sublime dHomre[318].

Il faut signaler aussi luniformit de style et de langue qui
caractrise les ballades serbes. En effet, si lon compare les pices
toutes rcentes avec les plus anciennes, rien, sinon lincident qui en
forme le fond, ne nous avertit quil y a entre elles un intervalle de
plusieurs sicles. Conserves uniquement par la tradition orale, les
_piesmas_ ont d subir au cours des temps de trs importantes
modifications, surtout dans la forme[319].

Les _piesmas_ hroques se rpartissent, au point de vue de lhistoire,
en quatre grandes poques.

 la premire appartiennent les pomes qui renferment quelques souvenirs
des traditions mythologiques ou des coutumes primitives, souvenirs que
met en lumire la comparaison quon en peut faire avec les chansons des
autres peuples slaves ou avec les lgendes communes  tous les peuples
indo-europens; presque toujours ces anciens motifs ne sont arrivs
jusqu nous que mls  des documents beaucoup plus rcents; les
croyances paennes se sont altres sous linfluence du Christianisme;
quelquefois la couleur, les noms sont chrtiens, et le fond du rcit est
paen. Telles sont les chansons o apparaissent les _vilas_[320], les
dragons, les monstres  trois ttes; celles qui racontent des aventures
miraculeuses, les lgendes chrtiennes populaires: _le Serpent mari,
Momir lenfant trouv_ (histoire dOEdipe), _la Tzarine Militza et le
dragon de Iastr-batz, Marie aux enfers_ et quelques autres. Il convient
de rapprocher de ces chansons les lgendes et les contes en prose, dont
Vouk Karadjitch donna galement un recueil[321].

Avec la seconde priode, nous entrons dans le domaine de lhistoire; on
range dans cette catgorie les _piesmas_ relatives aux anciens rois
serbes,  la dynastie des Nmagnas. Nous nen connaissons quun assez
petit nombre, mais elles ont t, sans doute, autrefois beaucoup plus
rpandues; puis sont survenus des vnements qui ont plus vivement
frapp limagination populaire et les ont fait en grande partie oublier.

Le troisime cycle, le plus important de tous, renferme les chansons
quont inspires les luttes des chrtiens et des Turcs, la bataille de
Kossovo (1389), les exploits de Marko Kralivitch, des heyduques et des
uscoques[322]. Cest l quest le centre de lpope nationale.

La gloire de Marko[323] a dpass les frontires de la Serbie; il est
devenu le hros national des Bulgares, et, depuis des sicles, les
Serbo-Croates du littoral adriatique, les Croates et mme les Slovnes
connaissent et clbrent ses exploits. Ce dveloppement de lpope
sexplique tout naturellement par limportance mme des vnements: la
lutte sculaire avec les Turcs, en rclamant toutes les forces
nationales, a perptu les traditions de lancienne indpendance et
prpar la nouvelle libert. Rien de plus simple, par consquent, que
lintrt, la passion que ces combats ont veills chez le peuple et les
chanteurs.

Les dernires courses des heyduques et des uscoques nous amnent enfin 
la dernire priode, aux chansons qui nous disent les exploits de
Kara-Georges et de ses compagnons, la lutte pour laffranchissement
(1804-1816), les guerres turco-montngrines[324].

En 1833, poque o Karadjitch crivait sa clbre prface, cest  peine
sil y avait une seule maison bosniaque, herzgovinienne ou montngrine
o lon ne trouvt pas les _gousl_, qui ne manquaient jamais mme dans
les stations des ptres. Aujourdhui, elles se font rares; les chants
hroques de composition rcente sont du verbiage dmagogique, et il est
trs douteux que cette posie renaisse jamais. Heureusement on la fixa
par crit  lpoque o elle florissait encore.

Ds que parut le premier volume des _Chants populaires serbes_ (1814),
il fut prsent au public allemand par Barthlmy Kopitar et par Jakob
Grimm[325]. Le grand philologue allemand traduisit aussi dix-neuf
posies hroques et lyriques serbes et recommanda  ses compatriotes
ltude de la langue de ce pays, afin de goter la saveur des chants
originaux[326]. Ces chansons serbes, disait-il, nont pas t copies
sur des manuscrits poudreux, elles ont t recueillies toutes chaudes de
la bouche du peuple; peut-tre navaient-elles jamais t crites
auparavant; dans ce sens, ce ne sont pas des oeuvres anciennes, mais
elles nen mritent pas moins dtre compares aux textes les plus
anciens: quelques-unes clbrent des vnements qui se sont accomplis il
y a vingt ans  peine, et on ne peut reconnatre aucune diffrence de
style ou de manire entre elles et les posies qui sinspirent des
souvenirs les plus lointains, des traditions presque incertaines et des
lgendes primitives[327]. Et, tout plein denthousiasme, Jakob Grimm
crivait  ses amis: Imaginez-vous quon a publi jusqu ce jour trois
gros volumes de ces chants parmi lesquels il ny en a pas un seul de
mauvais. Nos posies allemandes doivent se cacher devant les serbes
(mssen sich alle davor verkriechen[328]).

Il faut ajouter quune raison spciale explique cet enthousiasme. On
pensait alors que les _piesmas_ devaient rsoudre la grande question de
lauthenticit des oeuvres homriques, pose par Wolf dans son ouvrage
_Prolegomena ad Homerum_ (1795). On a cru que les chants serbes
fourniraient des preuves indiscutables  la thorie daprs laquelle
l_Iliade_ et l_Odysse_ ne furent quun assemblage de morceaux
originairement distincts, runis plus tard en un seul corps. On a
cherch  voir dans les _piesmas_ une pope en formation et  tudier
sur le vif, pour ainsi dire, une des phases par lesquelles la posie
homrique avait d jadis passer[329].

En 1824, Jakob Grimm publia une traduction de la _Grammaire_ de
Karadjitch, en la faisant prcder dune trs importante prface[330].
Cest  laide de cette grammaire que Goethe se mit  tudier le
serbe[331].

Ce fut aussi Jakob Grimm qui introduisit Karadjitch chez Goethe. Le 13
octobre 1823, le littrateur serbe visita Weimar[332]. Son Excellence
M. le comte de Goethe reut le bon Vouk avec la plus grande
cordialit, et dans la premire livraison de sa revue _Art et Antiquit_
qui suivit cette visite, il insra un pome extrait du recueil de
Karadjitch, _le Partage des Yakchitch_[333]; puis, dans les livraisons
suivantes, il publia dautres posies serbes: _la Mort de Marko
Kralivitch_, daprs la traduction littrale de Karadjitch[334], _la
Fondation de Scutari-sur-Boana_, traduite par Jakob Grimm[335], _la
Maladie du prince Mouo_, traduite par Mlle von Jakob[336] et trois
chansons de femmes, traduites par Wilhelm Gerhard[337],--le mme
Gerhard qui va rendre en allemand, quelques mois plus tard, _la Guzla_
aussi, en y retrouvant le mtre de loriginal illyrique sous la prose
de Mrime.

Mais ce ne fut pas tout ce que Goethe fit pour les chants serbes. Quand
il publia _la Fondation de Scutari-sur-Boana_, il crivit un long
article sur la posie serbe[338]. Et plus tard, il suivit toujours avec
le plus grand intrt tout ce quon en publia[339]. Aussi en 1828, quand
il consacrera dans sa revue une notice  _la Guzla_, ce ne seront pas
seulement ses sympathies pour Mrime qui linspireront, mais galement
ses sympathies pour les chants authentiques quil connaissait trop bien
pour se laisser prendre  la mystification du jeune Parisien, et cela
dautant plus quil avait, en quelque sorte, collabor lui-mme  _la
Guzla_, par le crdit quil avait donn aux posies populaires serbes.

     Depuis longtemps dj, disait Goethe, on accorde une grande valeur
     aux posies populaires originales, que ces posies retracent les
     vnements dun intrt historique gnral, ou quelles soient
     consacres  des scnes domestiques et  des peintures de
     sentiments. Je ne nierai pas que je suis au nombre de ceux qui ont
     cherch par tous les moyens  rpandre et  favoriser ces tudes,
     dont je me suis toujours occup moi-mme avec plaisir; je nai pas
     nglig non plus de temps en temps dcrire des posies dans cet
     esprit et sur ce mode, posies que je confiais au got dlicat des
     compositeurs...

     Lorsque nous lisons simplement ces posies, elles ne conservent
     pour nous de valeur extraordinaire que si notre esprit, notre
     raison, notre imagination, notre mmoire, se sentent par elles
     vivement excits, si elles nous prsentent une peinture immdiate
     des traits originaux d'un peuple primitif, si elles nous retracent
     avec une clart et une prcision parfaites les pays et les moeurs au
     milieu desquels elles sont nes. Comme ces chants sont presque
     toujours la peinture d'une poque primitive faite par un sicle
     plus moderne, nous exigeons que le caractre des temps primitifs
     ait t conserv par la tradition sinon d'une manire absolue, au
     moins dans ses parties principales; nous voulons que le style soit
     en harmonie avec la simplicit des premiers ges, et nous nous
     plairons par cette raison  une posie naturelle, sans art,  des
     rythmes peu compliqus, et mme peut-tre monotones; tels sont les
     chants grecs et les chants serbes.

Et dans une de ses conversations recueillies par Eckermann, il s'exprime
ainsi au sujet de cette posie:

     Mais, passons l-dessus et occupons-nous de notre nergique jeune
     fille de Halle dont l'esprit viril nous introduit dans le monde
     serbe. Les posies sont excellentes! Il y en a dans le nombre
     quelques-unes qui se placent  ct du _Cantique des Cantiques_, et
     ce n'est pas l un petit loge. J'ai termin mon article sur ces
     posies, et il est dj imprim. En disant ces mots, ajoute le
     fidle Eckermann, il me tendit les quatre premires feuilles
     d'une nouvelle livraison _d'Art et Antiquit_, o je trouvai cet
     article[340].

Aprs de telles louanges, les deux matres, le savant et le pote, ne
restrent pas les seuls en Allemagne et en Europe  s'occuper de la
posie populaire serbe. Dj en 1823, une jeune dame allemande, qui ne
manquait ni d'intelligence ni d'esprit, commena  tudier la langue
serbe, traduisit une grande partie du recueil de Karadjitch, et en
publia deux volumes, sous les auspices de Goethe[341]. C'tait notre
nergique jeune fille de Halle, Mlle von Jakob--mieux connue sous son
pseudonyme de Talvj--dont nous avons dj cit un jugement remarquable
sur la posie serbe[342]. Une foule de traducteurs allemands
sengagrent  sa suite: Eugne Wesely, K. G. Herloszson, P. von Goetze,
W. Gerhard, J. Wenzig, J.N. Vogl, Siegfried Kapper, Ida Dringsfeld,
L.A. Frankl, Carl Grber, le baron Wecker-Gotter, etc. Nous ne nous
occuperons pas de la fortune de la posie populaire serbe en Allemagne;
le sujet est admirablement trait par M. Milan Curcin dans une tude que
nous avons dj cite plusieurs fois.

En Angleterre, comme on la dj indiqu, Walter Scott avait mis en vers
la _Triste ballade de la noble pouse dAsan-Aga_. Quant au recueil de
Karadjitch, il fut prsent aux Anglais pour la premire fois,
parat-il, en 1821, par un rfugi polonais, K. Lach-Szyrma[343]. Ds
que parut la traduction allemande de Mlle von Jakob, deux hommes de
lettres londoniens se proposrent de mettre les chants serbes en vers
anglais: J.G. Lockhart, directeur de la _Quarterly Review[344]_ et John
Bowring, directeur de la _Westminster Review_[345]. La traduction de
Lockhart fut imprime, mais ne fut jamais publie; toutefois on peut
lire un long article que lui consacra son propre auteur dans la
_Quarterly Review_ du mois de janvier 1827 (pp. 66-80)[346]. Celle de
Bowring parut au mois de mars 1827 et eut un certain succs, non
seulement en Angleterre, mais aussi en France, comme nous le verrons
ailleurs.--Avant de quitter lAngleterre, il faudrait mentionner aussi
les _Serbski Pesme_ (sic); _or National Songs of Servia_, par Owen
Meredith [lord Lytton], publies  Londres en 1861. Cette traduction,
quoique peu fidle, est une versification vraiment potique de la
traduction franaise des _Posies populaires serbes_ par Auguste Dozon
(Paris, 1859). Seulement, le pote anglais a oubli dindiquer sa
source.

Quant  la France[347], les publications serbes ny restrent inconnues
ni du monde scientifique ni du monde littraire. Ds le mois de mars
1808, le _Magazin encyclopdique_ annonait de Belgrade quon avait
imprim dans cette ville un almanach pour lanne courante,  lusage
des Serviens, et en langue illyrienne, lequel porte en tte le buste de
Czerni-Georges, couronn par la Victoire[348].

Ensuite, comme nous lavons vu, Charles Nodier, sans connatre les
travaux allemands, avait traduit la _Triste ballade de la noble pouse
dAsan-Aga_ et lou la simplicit classique de la posie illyrienne
(1813-1821). Ajoutons quun critique anti-romantique dont nous avons
dj parl, M. Dussault, pensait sans doute  Nodier, quand il attaquait
les crivains qui vont mme jusqu prtendre nous faire admirer les
plus misrables rapsodies quils dcouvrent sur les bords de la
Baltique, _ou de lAdriatique_, ou du dtroit de Gibraltar. En ralit,
larticle do nous tirons cette citation fut crit en 1815, quelques
mois seulement aprs la rimpression des feuilletons slaves de Nodier,
dans les _Dbats_[349].

Au mois davril 1819, on parla pour la premire fois de Karadjitch en
France. La _Revue encyclopdique_ remarquait quil venait de paratre 
Vienne un _Dictionnaire de la langue illyrienne ou serbe_, par M.
Stphanowitsch.

     Il contient plus de trente mille mots illyriens, y disait-on,
     usits dans le pays et expliqus en allemand et en latin. Le mme
     auteur a publi, en 1814, une _Grammaire illyrienne_, la premire
     qui ait t crite sur cette langue, et _une collection de chansons
     nationales_. Comme la langue illyrienne est fort riche en ce genre,
     cette premire collection fut suivie, en 1816, dune seconde, dans
     laquelle on trouve aussi dix-sept morceaux de posie pique.
     Louvrage, commenc par feu le professeur Schloetzer,  Goettingue,
     pour faire connatre une langue si peu rpandue et pourtant assez
     bien cultive, est maintenant continu par M. Stphanowitsch sur un
     plan plus tendu[350].

Mais le premier journal qui soccupa de la collection de chants serbes,
parat avoir t _le Globe_. Cette publication, dont on connat le rle
important dans lhistoire du romantisme franais, contenait dans son
quatrime numro un article trs significatif: une notice sur les
_Chants populaires des les de Foeroe_[351], o lon remarquait dj
quen ce moment lattention des littrateurs de tous les pays se tourne
vers ltude des monuments primitifs et des chants populaires: en
France, continuait-on, M. Fauriel pour les Grecs; en Angleterre, Walter
Scott pour lEcosse; _en Allemagne, plusieurs philologues distingus et
le grand pote Goethe pour les Serviens_, se sont livrs  des travaux
qui seront tour  tour lobjet de notre examen, et dont la comparaison
peut donner lieu  de curieuses observations sur lorigine et les
progrs de la posie[352].

Un mois plus tard, _le Globe_ prsenta au public franais un ouvrage
servien qui venait de paratre  Bude en Hongrie, ouvrage intressant
sous plusieurs rapports: _Aventures de Selitsch, archimandrite de Krupa
et ex-grand vicaire gnral des glises orthodoxes dOrient dans la
Dalmatie et aux Bouches de Cattaro_. Ce livre est lautobiographie dun
moine serbe qui, aprs avoir fait de nombreux voyages, les raconte  sa
nation bien-aime[353]; la notice ne nous intresserait pas si _le
Globe_ navait particulirement attir lattention sur le point suivant:

     Outre le rcit des vnements de sa vie, le livre de Selitsch est
     encore remarquable en ce quil jette quelque lumire sur
     lorganisation ecclsiastique et la _littrature nationale des
     Illyriens_. Selitsch ne partageait pas le prjug des moines ses
     confrres, qui regardent leur langue comme un misrable patois, et
     dont les plus savants ncrivent quen latin. _Nous avons_,
     dit-il, _des pomes que nous ne savons pas apprcier_, et notre
     langue est une des plus belles du monde; le russe et le polonais en
     ont pris naissance: mais notre ignorance actuelle est  peine
     imaginable; les Serviens de lglise doccident sont moins barbares
     que nous, mais cest dommage quils corrompent leur langue par leur
     commerce avec les Italiens.

Le 13 novembre 1824, _le Globe_ entreprit la publication dune srie
darticles sur les _Posies nationales des Serviens_, dont il ne parut
que les deux premiers.

      en croire quelques savants allemands, y disait-on, qui ont
     pntr plus avant quon ne lavait fait jusquici dans la
     littrature slavonne, elle renferme de telles richesses que
     lEurope,  qui elles taient restes caches jusqu ce jour,
     sera frappe dadmiration en les voyant... On en sera surtout
     redevable  un Servien, M. Wuk Stewanowitsch, dont les solides et
     importants travaux tendent  la fois  propager la gloire de sa
     patrie et  y rpandre linstruction et les lumires... Ces
     publications ont produit une vive impression sur les philologues
     allemands; on sest mis avec ardeur  tudier et  traduire ces
     posies qui, suivant M. Grimm, le traducteur de la _Grammaire
     servienne_, rappellent  la fois Homre et Ossian, le Tasse et
     lArioste et ces vieilles ballades cossaises et espagnoles si
     pleines de sensibilit.

Puis, lauteur indiquait le caractre de la posie serbe: _la force y
est mise au premier rang_, disait-il. Il parla des chants populaires que
les plus gs apprennent aux plus jeunes et que lon chante en
saccompagnant dune sorte de violon, appel _gusla_.

Malheureusement, dans la trs louable intention de donner  ses lecteurs
quelques notions sur la langue servienne, lauteur sadressa  une
brochure touffue et confuse: le _Discours sur la langue illyrienne ou
slavonne et sut le caractre des peuples habitant la cte orientale du
golf adriatique_, par M. le chevalier Bernardini, Dalmate, ancien
officier suprieur de la marine (Paris, 1823[354]). Lardeur patriotique
du chevalier Bernardini russit  convaincre _le Globe_ quil faut se
rappeler que le servien est le dialecte le plus pur de cette langue
slave, qui stend depuis lAdriatique jusquaux extrmits du nord et
jusqu la Chine, et dont le russe, le polonais et le bohmien sont
considrs eux-mmes comme des dialectes. Au nord, disait-il ensuite,
cette langue sest altre et transforme peu  peu: au midi, elle est
reste stationnaire comme la vie des peuples qui la parlent.

Dans le second article (20 novembre), lauteur se perdit compltement au
milieu des divagations de lofficier dalmate, et la suite  un prochain
numro ne fut jamais publie. Ce premier essai choua, on le voit, et
les choses en restrent pour le moment o Nodier les avait laisses.

En 1825, Mme E. Panckoucke traduisit la _Complainte de la noble femme
dAsan Aga_ dans les _Posies de Goethe_[355]. La traduction, quoique
trs gauche, fut assez lue et connue. En 1834, Mme lise Voart
sabstint de donner cette ballade dans ses _Chants populaires des
Serviens_,  cause de cette traduction antrieure quelle jugeait faite
avec infiniment de grce[356].

Cette mme anne 1825, lrudit Depping, qui avait dj parl de la
_Grammaire_ de Vouk dans le _Bulletin des sciences historiques_, rdig
par MM. Champollion[357], consacra dans le mme journal une notice,
assez froide, aux _Chants populaires serbes_, comme il convenait  un
journal tel que le _Bulletin des sciences historiques_.

     Les Serviens, disait-il, ont une foule de chansons nationales qui
     navaient jamais t recueillies, et dont un grand nombre navait
     peut-tre jamais t mis par crit, lorsque le savant servien Wuk
     eut lheureuse ide den faire un recueil quil a port en
     Allemagne et qui y a t publi. Cest une nouveaut intressante
     qui nous fait connatre la posie dun peuple dont la littrature,
      la vrit peu riche, existait  linsu de lEurope. La premire
     partie du recueil contient des centaines de petites pices de vers,
     que lauteur appelle chansons fminines, parce que les femmes en
     composent et chantent beaucoup dans leur mnage. Ces pices sont
     faites sans art, la plupart en vers blancs, et peut-tre
     improvises; elles sont gnralement mdiocres sous le rapport de
     la posie. Il y en a sur toutes sortes de sujets, sur lamour, sur
     la moisson, sur les ftes du pays; on y trouve mme des chansons
     magiques pour obtenir de la pluie, que chantent les jeunes filles
     en parcourant les villages. Par-ci, par-l, on trouve des penses
     dun naturel agrable ou des comparaisons originales ou
     singulires. Les deux autres parties contiennent les chansons
     hroques qui abondent chez ce peuple belliqueux. Ce sont des vers
     monotones, o les mmes pithtes et les mmes formules reviennent
     sans cesse. Quelquefois les aventures quelles chantent ont de
     lintrt. Le hros favori des Serviens, Marko, fils dun roi, y
     joue un grand rle. Les batailles y sont peintes avec une sorte de
     prdilection, surtout celle de 1389 qui ta lindpendance  la
     Servie[358].

Le mme _Bulletin des sciences historiques_, que recevaient certainement
Fauriel et Ampre, tous deux amis de Mrime, publia encore, lanne
suivante, deux notices sur la posie serbe. Dans la premire[359],
extraite du journal russe _Syn ottchestva_[360], on reprochait  Vouk
davoir cru bien faire dintroduire de nouvelles lettres ainsi quune
orthographe tout  fait barbare chez les Slaves. Dans la seconde[361],
on parlait des _Volkslieder der Serben_, disant que la littrature
allemande fait une trs bonne acquisition dans cet ouvrage.

En 1826, lintrt pour la Muse servienne que Goethe avait rendue
clbre, ne fera quaugmenter. Le baron dEckstein, directeur du
_Catholique_, publia dans sa revue deux longs articles sur les Chants du
peuple serbe, en donna quelques extraits (daprs la traduction de Mlle
von Jakob) et fit une excellente analyse de la ballade des _Noces de
Maxime Tsernoyvitch_[362]. Ces articles ont plus de valeur quon ne
leur en a reconnu, mais, malheureusement, la suite quen avait promise
M. dEckstein[363] ne parut jamais.

     Dabord, et ceci est trs remarquable, disait-il, les chants
     lyriques et les rcits piques des Slaves diffrent entirement de
     la posie native des nations de la Germanie. Chez les Serbes on ne
     rencontre aucun de ces traits caractristiques des sentiments, des
     impressions, des actions que chantent ou racontent les ballades et
     les romances des Allemands, des Sudois, des Anglais, des cossais.
     Il y a une noblesse plus leve, plus de grce et de puret, une
     manire de sexprimer plus dlicate et mieux choisie dans les
     posies natives des Bosniens et des Dalmates: mais plus
     doriginalit, un intrt plus vari, plus dramatique et plus
     soutenu, et, nous devons ajouter aussi, un plus riche dveloppement
     des diverses conditions de lexistence sociale, mme dans son tat
     de barbarie, distinguent les chants populaires propres aux nations
     germaines.

     La pit des Serbes a quelque chose dinfiniment touchant, un got,
     un parfum, pour ainsi dire, dinnocence dans son expression
     lyrique: mais elle est uniformment asctique et monacale. Les
     penses et les actions pieuses, exprimes dans les ballades et dans
     les romances chantes jadis sur les frontires de lEcosse, ou sur
     les bords du Rhin, ne portent pas ce caractre de dvotion, mais
     dnotent une vie active, mme au sein doccupations religieuses. Il
     y est souvent question de vocations forces, dvnements graves et
     tragiques qui en furent la suite, dune lutte entre les hommes
     arms de la lance et les hommes qui portaient la croix; rien de
     semblable parmi les Serbes. La femme y obit  ses parents, le
     moine ne contrarie pas le chef de la tribu; il reoit ses dons,
     mais il tremble devant sa violence et ne prtend pas lassujettir 
     sa domination.

     Ce nest pas que les traits gnraux, propres  la nature humaine
     et la vrit de sentiment, ne se retrouvent dans les posies des
     peuples dont nous parlons: mais leur expression est essentiellement
     diffrente. Il y a des actes de grossiret, de rudesse, de
     violence, raconts dans les chants des Serbes comme dans ceux des
     Germains: mais toujours, chez les premiers, les rcits de ces faits
     sont relevs par la noblesse et la dignit du style, tandis que,
     chez les autres, leur expression pre et sauvage nest jamais
     adoucie. Sous ce rapport,  en juger par les pomes des Serbes, la
     culture de lesprit parat gnralement plus avance parmi les
     Slaves que chez les peuples de la Germanie. Cette observation, bien
     entendu, ne porte nullement sur la civilisation, sur la littrature
     et sur les arts; car, si nous comparons ltat de ceux-ci avec les
     progrs faits  cet gard par les nations allemandes, les arts
     paraissent dans lenfance chez tous les Slaves, et particulirement
     chez les Serbes. Mais il sagit dune manire gnrale dtre, de
     se mouvoir, de sentir, propre  la masse des peuples ainsi
     compars[364].

 Strasbourg, la _Bibliothque allemande_ (plus tard _Revue
germanique_), journal de littrature, publi par MM. H. Barthlmy et G.
Silbermann, consacrait galement une notice  la traduction de Mlle von
Jakob (juin 1826).

     Ce recueil a dissip lobscurit qui rgnait en Allemagne, y
     disait-on, sur la nation des Serves (_sic_), en montrant que,
     malgr le joug des tyrans qui oppriment cette peuplade antique, et
     malgr ltat sauvage auquel un despotisme barbare la rduite,
     elle a toujours conserv lamour de la posie, et quelle aime
     retracer dans ses chants le souvenir des hauts faits de ses
     anctres. Ce peuple est dou dune grande force dimagination, de
     beaucoup de jugement; il chrit avec enthousiasme la gloire que ses
     anciens hros se sont acquise. La douceur des sentiments qui rgne
     dans sa posie et qui approche de la mlancolie, ne doit pas
     sembler trange, si lon se rappelle quil appartient  la grande
     famille des Slaves, dont toutes les compositions ont toujours
     respir la mollesse, dans la musique comme dans les paroles.

     Les chants publis par Talvj ne sont pas le fruit de la mditation:
     une improvisation naturelle qui les a crs; conservs par les
     traditions, ils ont peut-tre subi plusieurs changements, qui
     dpendaient du caractre de ceux qui les chantaient. Les petits
     cantiques retentissent encore dans les runions des filles occupes
     de leurs travaux; elles y ajoutent des vers o elles expriment
     leurs plaintes amoureuses, leurs plaisirs et les sentiments divers
     qui les dominent. Les morceaux plus tendus, qui retracent des
     traditions historiques, sont chants par les hommes assembls en
     festins; ils contiennent jusqu deux cents vers[365].

     La posie est une fidle image du caractre national des peuples
     parvenus  un certain degr de civilisation, quand lindividualit
     nest pas encore confondue avec les formes abstraites de la pense.
     Les chants des Serviens peignent particulirement les plaisirs qui
     sont le prix de la valeur et de la victoire; on y trouve des
     sentiments nobles et gnreux; des traits de barbarie et mme de
     perfidie. On y voit le got des vengeances particulires, et,
     surtout, des ides singulires de lhonneur et des convenances
     sociales. Quelques morceaux sont consacrs  chanter des sujets
     religieux, tels que des conversions  lislamisme; lamiti y est
     peinte sous des couleurs vives et fortement traces, et lamour
     mieux clbr quon ne devait lesprer chez un peuple qui
     naccorde que peu de droits aux femmes; les posies de cette nation
     diffrent de celles des autres peuples slaves, en ce quelles ne
     donnent pas la prfrence  la couleur nationale, mais bien  la
     blancheur de la peau (_sic_)[366].

Trois mois plus tard, _le Globe_ parla de la revue strasbourgeoise et
lui reprocha davoir trop sommairement prsent les ballades serbes:

     Cette livraison peut nous fournir quelques nouvelles littraires de
     lAllemagne... La premire partie dune traduction des _Chants
     populaires des Serviens_ a paru  Halle. On lattribue  Mlle de
     Jacob, fille du conseiller dtat et professeur de Jacob. Ce nest
     que depuis peu dannes que lon soccupe en Allemagne de la
     littrature des Serbes. Le clbre Herder, dans son recueil de
     _Chants populaires_ (1777), et Goethe, par son imitation de
     _Asan-Aga_, ont les premiers fix les regards sur le gnie potique
     de cette tribu de la grande famille des Slaves. Plus rcemment, un
     Servien, M. Wuk Stephanowitsch, sest livr avec une ardeur
     admirable  de grandes recherches et  de srieux travaux
     drudition. Son recueil des chants populaires des Serbes parut en
     1814 en deux volumes. Une traduction en vers mtriques de toutes
     les posies quil renferme a, dit-on, t envoye  Goethe, qui
     sest charg de la revoir et de la publier. En attendant, M.
     Kopitar, savant tabli  Vienne, et les frres Grimm ont fait
     paratre des traductions partielles. Nous regrettons que les
     auteurs de la _Bibliothque allemande_ naient rien  nous dire de
     la traduction nouvelle sinon qu_elle est trs agrable  la
     lecture et quelle parat trs fidle_. Ctait le cas de citer et
     dimiter M. dEckstein qui a enrichi de ces morceaux plusieurs
     numros de son _Catholique_. Pourquoi ne nous traduisent-ils pas en
     partie le _Prcis historique sur les Serviens_ que Mlle de Jacob a
     plac en tte de sa collection et qui, de leur aveu, est clair et
     suffisamment dtaill[367]?

En mme temps, la _Revue encyclopdique_ publiait un avertissement sur
la traduction allemande des _Chansons nuptiales serbes_, faite par
Eugne Wesely[368], et sur les _Nkolik piesnits_ (Quelques
chansons) du pote serbe Simon Miloutinovitch, qui avait profit de
cet enthousiasme serbophile pour obtenir de Goethe un article sur ses
inintelligibles improvisations auxquelles on accordait un certain crdit
presque jusqu nos jours[369].

     On sest pris en Allemagne, disait la revue, dune belle passion
     pour la littrature potique des Serviens, que lon connat
     seulement depuis quelques annes... Il est pourtant de fait que les
     chansons serviennes sont gnralement pauvres de posie et
     dinvention. Souvent elles se rduisent  de simples penses,  des
     rflexions communes et aux vnements vulgaires de la vie (_sic_).
     Il y en a que les femmes chantent en filant et quelles composent
     elles-mmes, en vaquant  leurs travaux. Les chansons damour ne
     sont gure plus remarquables. Il ny a que les chansons hroques
     qui, conservant lempreinte du caractre belliqueux de la nation,
     ou se rapportant  des vnements historiques, prsentent un
     intrt particulier. On cite un rapsode aveugle, nomm Philippe,
     qui improvisait des chants guerriers, mme de plusieurs centaines
     de vers. Il se peut, au reste, que cette posie servienne gagne
     dans la langue originale, par la navet ou loriginalit de
     lexpression; mais toujours est-il vrai que, dans les traductions
     allemandes, elle a trs peu de couleurs et de traits piquants[370].

On y parlait ensuite des _Nkolik piesnits_ de Miloutinovitch, homme
dun esprit cultiv, et lon terminait en disant quelques mots de la
_Danitsa_ (toile du matin), almanach serbe publi par Karadjitch.

Quelques mois plus tard, la mme _Revue encyclopdique_ donna une notice
de J.-H. Schnitzler sur la traduction de Talvj. Le critique se contenta
de rsumer lintroduction des _Volkslieder der Serbe_[371].

Au moment mme o Mrime prparait sa mystification, la posie
illyrique avait une telle vogue que le _Journal de la littrature
trangre_ insra pendant lanne 1827 quatre notices relatives  ce
sujet[372]. Pour mieux comprendre combien ces notices sont
significatives, il faut se dire qu lheure actuelle bien des annes
ont pass depuis que les publications franaises ne parlent plus des
lettres serbes: chose plus tonnante encore si lon songe que cest
prcisment linfluence franaise qui a opr rcemment une vraie
rvolution littraire en Serbie, et qui donne la direction  la
littrature serbe contemporaine, surtout  la posie et  la critique.

Au moment o _la Guzla_ sortait des presses, Mme Louise Sw. Belloc,
traductrice de Thomas Moore, rdigeait en franais une traduction dun
certain nombre de chants serbes. Dj au mois de juin, prsentant au
public la _Servian Popular Poetry_ de John Bowring, elle dclarait dans
la _Revue encyclopdique_: On pourra bientt juger en France du mrite
de ces chants serbes, dont la traduction simprime et paratra
incessamment, avec des notes et des claircissements indispensables pour
bien saisir lensemble et les dtails dune posie tout  fait
populaire, ne des besoins dun peuple sur lequel nous avons eu jusqu
prsent si peu de notions, et empreinte de moeurs et d'habitudes que nous
connaissons  peine[373].

Mais cet ouvrage ne parut jamais, sans doute parce quon le jugea
inutile aprs _la Guzla_[374].




 6

LES MYSTIFICATEURS LITTRAIRES


MM. Paul Reboux et Charles Mller firent paratre, il y a quelque temps,
un livre qui obtint le plus lgitime des succs. Leur livre _ la
manire de..._ est un recueil de pastiches. Il en est damusants:
dautres nous apparaissent ironiques, tous sont pleins desprit. Tour 
tour, les auteurs pastichent Mme de Noailles, Maurice Mterlinck, de
Heredia, Shakespeare, La Rochefoucauldt, Huysmans, Conan Doyle. Ce livre
est, dans son genre, un chef-doeuvre, cest aussi un tour de force.

Mais dans lesprit des auteurs, il ny eut jamais lintention de
provoquer de la confusion. Il ne sagit pas l de mystification.

La mystification littraire a souvent t employe, presque toujours
avec succs. Elle est, du reste, aussi ancienne que les lettres
elles-mmes[375].

Ainsi, ds que la vieille ballade commena  rentrer en faveur auprs du
public, il se trouva des imposteurs qui, comptant sur la crdulit
publique, en offrirent des contrefaons. Lpoque de Percy produisit les
pastiches de Chatterton (1778). Le succs du recueil de sir Walter Scott
engagea le rvrend R.S. Hawker  composer sa fameuse ballade de
_Trelawny_, mystification  laquelle Scott lui-mme se laissa prendre
ainsi que Macaulay et Charles Dickens[376]. Le renom que staient
attir les collectionneurs allemands excita lmulation du pote tchque
Vaclav Hanka (1791-1861), qui fit paratre en 1818, sous le nom de
_Kralodvorsky rukopis_, un recueil danciens pomes piques et lyriques
quil dclarait avoir dcouverts, lanne prcdente, dans la petite
ville de Kralove Dvor (Kniginhof) en Bohme; ce recueil fut accueilli
dans tous les pays slaves avec un grand enthousiasme, mais
lauthenticit en parat aujourdhui des plus contestables--ce qui
nempcha pas celui qui si habilement lavait fabriqu de toutes pices,
dtre lu dput, nomm docent de langues slaves  luniversit de
Prague (1848), fait laurat de lAcadmie impriale de Ptersbourg, cr
chevalier des ordres de Sainte-Anne et de Saint-Vladimir de Russie, et
davoir enfin un monument aprs sa mort[377].

De mme, une bande dimposteurs bulgares, jalouse de la clbrit de
Vouk St. Karadjitch, lana vers 1860  travers les pays balkaniques un
prtendu _Veda Slave_, sous les auspices dun nomm Verkovitch. Ce livre
fit bien des dupes  Sofia,  Belgrade,  Prague,  Saint-Ptersbourg et
mme  Paris o, aprs quil eut provoqu ladmiration du Collge de
France, il en parut une traduction chez le respectable diteur Ernest
Leroux[378].

Ds 1787, la France eut en la personne dun de ses potes un
mystificateur qui ne le cde en rien  Macpherson. Chose curieuse, ce
fut le plus brillant reprsentant de la posie rotique au XVIIIe sicle
qui composa le premier recueil franais du folklore fantaisiste.
variste Parny, n, comme on le sait,  lle Bourbon, publia en 1787
ses _Chansons madgasses_, prtendue traduction de posies populaires
des Malgaches. Plus dun lecteur se laissa mystifier par ces _Chansons_,
et en particulier Herder qui, aprs les avoir traduites en allemand, en
insra quelques-unes dans ses _Volkslieder_. Ce nest quen 1844 que
Sainte-Beuve dvoila la supercherie qui accompagnait ce choix
agrable[379].

Seize ans aprs le livre de Parny parurent deux nouvelles collections de
pastiches: les charmantes _Posies de Clotilde de Surville_, publies
par Ch. Vanderbourg, et les _Posies occitaniques_ de Fabre dOlivet
(1803), livre moins connu que le prcdent, mais galement intressant.
Fabre dOlivet prtendait avoir traduit son ouvrage du provenal et du
languedocien; en ralit les pomes taient, en grande partie, de sa
propre composition. En insrant dans ses notes des fragments prtendus
originaux, Fabre avait eu lartifice dy entremler quelques fragments
vritables, dont il avait lgrement fondu le ton avec celui de ses
pastiches; de sorte que la confusion devenait plus facile et que
l'cheveau tait mieux brouill[380].

Enfin, en 1821, Charles Nodier essaya de faire passer son pome de
_Smarra_ comme une traduction de l'esclavon. Nous avons vu qu'il n'y
russit pas; mais nous verrons qu'il fut, par cet ouvrage, l'un de ceux
qui donnrent  Mrime l'ide de _la Guzla_.

        *        *        *        *        *

Les causes qui crent les supercheries littraires ne sont pas toujours
les mmes. Tantt c'est le mal d'crire d'un fou ou d'un gnie bizarre,
tantt la tentative criminelle d'un charlatan; d'autres fois le caprice
d'un bibliophile, l'amusement mchant d'un esprit moqueur.

Quelle tait la cause qui a amen Mrime  donner  _la Guzla_ un
caractre de mystification? C'est ce que nous verrons dans le chapitre
qui va suivre. Pour le moment, il nous faut rsumer le prsent.

Bien que les plus anciens prcurseurs du folklore soient des Franais,
c'est  la suite de l'Angleterre et de l'Allemagne qu'en ce pays on
s'est pris de la posie populaire. Claude Fauriel y rvla, avec ses
_Chants grecs_, un genre de recherches dont on ne souponnait pas
l'importance, une source d'inspiration potique dont on ignorait la
richesse.

Son recueil fut littralement mis au pillage par les romantiques de
1825, si amoureux de la couleur locale. Les posies populaires
anglaises, cossaises, espagnoles, allemandes--toutes, except les
franaises--excitaient au plus haut point la curiosit de la nouvelle
cole littraire. Les chants serviens ou illyriens, eux aussi,
furent tenus en grande rputation; mais on les connut surtout de nom,
car il en manquait une traduction. Cette traduction, si souvent dsire
et rclame, tait enfin annonce comme tant sous presse, quatre
semaines seulement avant lapparition de _la Guzla_.




CHAPITRE III

Prosper Mrime avant la Guzla.

1. Les dbuts littraires de Mrime: _Cromwell, le Thtre de Clara
Gazul_.--2. Influence de Fauriel: got de la posie populaire. 3.
Influence de Stendhal: got de la mystification.


L'on connat bien aujourd'hui la jeunesse de Mrime, grce aux
excellents travaux de MM. Taine, le comte d'Haussonville, Augustin
Filon, Maurice Tourneux et Flix Chambon[381]. Avant nous et mieux que
nous ne le pouvons, ils ont ranim dans leurs tudes d'ensemble cette
curieuse physionomie qu'est le Mrime du rgne de Charles X, auteur du
_Thtre de Clara Gazul_ et de _la Guzla_.

Il ne faudra donc pas chercher dans le prsent chapitre de nouveaux
documents biographiques; toute notre originalit ne consistera qu'
rapprocher quelques faits connus, d'un certain nombre d'indications
relatives aux recherches purement littraires qui restent encore 
faire. Nous esprons ainsi pouvoir tre utile  qui veut connatre les
dbuts de Mrime dans la carrire littraire. Nous croyons, en effet,
devoir mettre plus en lumire certains traits de son caractre, sur
lesquels on n'avait pas assez insist: particulirement en ce qui
concerne son got pour la posie primitive et la mystification.




 1

LES DBUTS LITTRAIRES DE MRIME


Prosper Mrime est n  Paris, le 28 septembre 1803. Son pre tait un
peintre de talent; il avait une rudition professionnelle peu commune:
nous avons de lui un livre d'assez grande valeur (faussement attribu 
son fils par quelques biographes mal renseigns) sur _la Peinture 
l'huile et les procds matriels employs dans ce genre de la peinture
depuis Hubert et Jean van Eyck jusqu' nos jours_. Nomm en 1807
secrtaire de l'cole des Beaux-Arts, Lonor Mrime, alors g de
cinquante ans seulement, abandonna son atelier de peinture pour se
consacrer compltement  ses travaux favoris, aux analyses chimiques des
couleurs et des vernis. De mme son fils, nomm  l'Acadmie franaise,
renoncera,  quarante-deux ans, aux oeuvres d'imagination qui lui avaient
valu une lgitime renomme, et se consacrera presque exclusivement  des
travaux historiques et  des tudes d'archologie[382].

Sa mre, qui tait une personne trs intelligente et trs
spirituelle,--c'est Stendhal qui nous le dit et cela veut beaucoup
dire[383],--s'tait fait un renom avec ses portraits d'enfants. Elle
avait reu une ducation dix-huitime sicle qu'elle avait transmise 
son fils. Dans un ge mr, snateur et acadmicien, Prosper Mrime se
vantait avec plaisir de n'avoir jamais t baptis, et les personnes
charitables, comme Mme de La Rochejaquelein, essayaient en vain de Je
convertir.

Il tait fils unique et, semble-t-il, cet tat lui fut profitable. Cest
ainsi quau collge Henri IV o lavaient mis ses parents, il se
distinguait par llgance de sa tenue et par sa connaissance prcoce de
langlais[384]: deux choses qui serviront aussi bien lhomme de lettres
que lhomme du monde. Il ne manifesta, en revanche, aucun got pour les
exercices scolaires. Tandis que ses camarades Ampre et Saint-Marc
Girardin portaient haut le drapeau de Henri IV dans les luttes du
concours gnral; tandis qu la mme poque Cuvillier-Fleury et
Sylvestre de Sacy, au collge Louis-le-Grand, Sainte-Beuve et Vitet, au
collge Charlemagne et au collge Bourbon, prludaient  leurs succs
acadmiques par leurs succs de rhtoriciens, Prosper Mrime ne
semblait pas trs jaloux de leurs lauriers[385]. Il se permit mme de
redoubler une classe (1816)[386], sans doute, dit M. Filon, parce quil
navait pas la faconde diluvienne des rhtoriciens du temps.

Au collge il lia amiti avec Jean-Jacques Ampre, amiti qui durera
jusqu la mort de ce dernier. Cest ainsi que le 18 mai 1848 Mrime
pourra dire, recevant son ami  lAcadmie franaise, en qualit de
directeur: Il y a trente ans, vous vous en souvenez, nous tions assis
sur les bancs du mme collge; maintenant, cest  lAcadmie que nous
nous retrouvons, ou plutt, sans nous tre jamais quitts, poursuivant
chacun des tudes chries, nous leur devons, lun et lautre, la plus
flatteuse distinction que puisse ambitionner un homme de lettres[387].

Mais  cette poque lAcadmie tait chose lointaine, et lon soccupait
simplement  lire et  admirer les pomes ossianiques. On nous permettra
de citer pour la seconde fois la lettre quau mois de janvier 1820,
Ampre crivait  son ami Jules Bastide: Je continue avec Mrime 
apprendre la langue dOssian, nous avons une grammaire. Quel bonheur
den donner une traduction exacte avec les inversions et les images
navement rendues[388]!

Il avait alors dix-neuf ans; Mrime, son professeur, nen avait que
seize. Mais Ossian tait bien vieux en 1820; ils le laissrent bientt
de ct. Tout en conservant leur inclination pour les images navement
rendues, ils s'prirent de Byron. Le changement devait se produire
brusquement, car, quatre mois seulement aprs la lettre que nous venons
de citer, Ampre en crivait une autre  Bastide  loccasion, cette
fois, de ses lectures byroniennes; il lui envoyait quelques vers quil
avait traduits de la premire scne du premier acte de _Manfred_[389].
Les deux jeunes hommes dvoraient _le Corsaire_ et _Lara_ et
commenaient  se passionner pour _Don Juan_, qui, mme pour la plupart
des admirateurs franais de Byron, tait quelque chose d'horrible que
seuls pouvaient goter quelques byroniens avancs, comme Stendhal[390].
Ampre, lui, le savait par coeur; quant  Mrime, c'tait merveille de
lui entendre lire et commenter le pome[391].

Lonor Mrime voulut faire son fils avocat. Avec un sentiment de fiert
paternelle crivait-il, le 22 novembre 1821,  son ami Fabre: J'ai un
grand fils de dix-huit ans, dont je voudrais bien faire un avocat. Il a
des dispositions pour la peinture, au point que, sans avoir jamais rien
copi, il fait des croquis comme un jeune lve et il ne sait pas faire
un oeil. Toujours lev  la maison, il a de bonnes moeurs et de
l'instruction[392].

Le jeune Prosper passa sa licence en droit en 1823, aprs avoir suivi
les cours du Collge de France et aprs avoir tudi un peu de tout,
jusqu' la magie et la cuisine[393].

 cette poque il ne s'tait pas encore essay dans la littrature; du
moins ne connat-on rien de lui avant cette pave qu'on appelle, on ne
sait pourquoi, _la Bataille_[394], car c'est seulement le titre du
premier chapitre. Ces quelques pages sont du 29 avril 1824[395].

Ses tudes finies, Mrime commence  frquenter le monde littraire et
artistique. Il est toujours en relations avec Ampre; ses amis sont
Albert Stapfer, l'un des premiers traducteurs franais du _Faust_[396],
Stendhal, David d'Angers, Victor Jacquemont, jeune naturaliste mort
prmaturment, dont la _Correspondance_ obtint un trs vif succs[397].
Stendhal trace dans son journal un curieux portrait du Mrime de ce
temps-l:

     Ce pauvre jeune homme en redingote grise et si laid avec son nez
     retrouss, avait quelque chose d'effront et d'extrmement
     dplaisant. Ses jeux petits et sans expression avaient un air
     toujours le mme et cet air tait mchant. Telle fut la premire
     vue du meilleur de mes amis actuels. Je ne suis pas trop sr de son
     coeur, mais je suis sr de ses talents, c'est M. le comte Cazal,
     aujourd'hui si connu et dont une lettre reue la semaine passe m'a
     rendu heureux pendant deux jours [398].

Il court les salons: celui de Mme Ancelot dont il dira tant de mal dans
une brillante lettre  Stendhal[399]; dans ce salon on admire son
cosmopolitisme[400]. Il est l'un des visiteurs assidus de Mme Clarke et
de Mme Rcamier[401]. Albert Stapfer l'introduit chez son pre, ancien
ministre plnipotentiaire de la Confdration helvtique  Paris, un
vieux lettr chez qui se runissent Humboldt, Stendhal, Victor
Cousin[402]. Il suit les vendredis de Viollet-le-Duc, o se livraient
de terribles batailles littraires entre l'auteur du _Nouvel art
potique_ et l'auteur de la brochure _Racine et Shakespeare_[403].

Il frquente le salon du bon tienne [Delcluze], cette chambre au
cinquime d'o va sortir toute la rdaction du _Globe_ et... la
rputation littraire de Mrime. Il y fait des lectures, en particulier
de _Cromwell_, pice de thtre bizarre qui n'a jamais t publie et
dont le manuscrit fut sans doute ananti pendant la Commune, aprs la
mort de l'auteur, dans l'incendie qui dvora sa bibliothque et ses
papiers[404]. Selon Albert Stapfer, auprs duquel M. Tourneux se
renseigna, le principal acteur tait un montreur de marionnettes qui
faisait causer ensemble les personnages de l'poque de Cromwell pour
l'amusement des spectateurs assembls autour de sa baraque: ceux-ci
prenaient de temps en temps eux-mmes la parole, blmant ou approuvant
ce qu'ils entendaient[405]. Delcluze, qui a laiss ses _Souvenirs de
soixante annes_, parle aussi de cette lecture:

     Mrime, g de vingt-deux  vingt-trois ans, avait dj les traits
     fortement caractriss. Son regard furtif et pntrant attirait
     d'autant plus l'attention que le jeune crivain, au lieu d'avoir le
     laisser-aller et cette hilarit confiante propre  son ge, aussi
     sobre de mouvements que de paroles, ne laissait gure pntrer sa
     pense que par l'expression, frquemment ironique, de son regard et
     de ses lvres.  peine eut-il commenc la lecture de son drame, que
     les inflexions de sa voix gutturale et le ton dont il rcita
     parurent tranges  l'auditoire. Jusqu' cette poque, les auteurs
     lisant leurs ouvrages, et surtout les lecteurs de profession,
     dclamaient avec emphase, et en changeant continuellement de ton,
     les sujets srieux et tragiques, sans renoncer  ce genre
     d'affectation en rcitant des comdies et mme des vaudevilles.
     Mrime faisant alors partie de la jeunesse dispose  provoquer
     une rvolution radicale en littrature, non seulement avait cherch
      en hter l'explosion en composant son _Cromwell_, mais voulait
     modifier jusqu' la manire de le faire entendre  ses auditeurs en
     le lisant d'une manire absolument contraire  celle qui avait t
     en usage jusque-l. N'observant donc plus que les repos strictement
     indiqus par la coupe des phrases, mais sans lever ni baisser
     jamais le ton, il lut ainsi un drame sans modifier ses accents,
     mme aux endroits les plus passionns. L'uniformit de cette longue
     cantilne, jointe au rejet complet des trois units auxquels les
     esprits les plus avancs,  cette poque, n'taient pas encore
     compltement faits, rendit cette lecture assez froide. On saisit
     bien le sens de quelques scnes dramatiques et la vivacit d'un
     dialogue en gnral naturel, mais le sujet extrmement compliqu et
     les changements de scnes trop frquents rendirent l'effet total de
     cette lecture vague, et la socit des lecteurs de Shakespeare
     eux-mmes ne put saisir le point d'unit auquel tous les dtails
     devaient se rattacher. Nanmoins, comme la plupart des auditeurs
     partageaient les ides et les esprances du lecteur, et qu'au fond
     il entrait encore plus de passion que de got littraire dans le
     jugement qu'il fallait porter sur le drame, tous les jeunes amis de
     Mrime l'encouragrent  suivre la voie qu'il avait prise. Beyle,
     en particulier, quoique dj d'un ge mr, le flicita de son essai
     avec plus de vivacit que les autres. En effet, le _Cromwell_ de
     Mrime tait une des premires applications de la thorie que
     Stendhal avait dveloppe, en 1823, dans sa brochure intitule
     _Racine et Shakespeare_[406].

Mrime n'imprima pas ce drame, mais il continua  s'occuper de thtre.
Selon Sainte-Beuve, il collabora un peu au _Globe_ qui venait d'tre
fond. Ce fut lui, probablement,  qui l'on doit les articles sur _l'Art
dramatique en Espagne_ et _le Thtre espagnol moderne_, qui y parurent
sous la signature M., les 13, 16, 23, 25 novembre 1824[407].

Quelque temps aprs, il lut et fit lire aux habitus de Delcluze les
six pices qui composent la premire dition du _Thtre de Clara
Gazul_, que publia son ancien camarade de lyce, lditeur
Sautelet[408]. Ce volume ne portait pas de nom dauteur. Il tait
prcd dune _Notice sur Clara Gazul, comdienne espagnole_, notice
habilement rdige et faite pour persuader au lecteur que Clara Gazul
tait une vritable comdienne de Cadix et quelle avait fait imprimer,
en 1822,  Madrid, un recueil de comdies encore inconnues en France. Au
bas de cette notice se lisait la signature de _Joseph lEstrange_.
Mrime, qui aimait lanecdote et qui savait la prparer aussi bien que
son fameux macaroni, noublia pas de glisser quelques dtails
pittoresques dans cette aventure. Il fit reproduire, pour le joindre 
quelques exemplaires de son livre, un portrait de la clbre comdienne
espagnole, en robe dcollete et sous une mantille do sortait son
propre visage dessin par le bon Etienne Delcluze[409]. Ensuite, il mit
dans le commerce le mot dun Espagnol qui aurait lou ainsi le _Thtre
de Clara Gazul_: Oui, la traduction nest pas mal, mais quest-ce que
vous diriez si vous connaissiez loriginal!

Quest-ce donc que cet ouvrage? Un recueil de petites pices qui nont
en gnral que quatre ou cinq scnes (_le Ciel et lEnfer_ nen a que
deux, et _lAmour africain_ quune seule), et o le dveloppement
dramatique est  peu prs nul. Elles se terminent presque toutes par le
poison, le pistolet ou le poignard. Elles font une impression gnrale
deffroi et dhorreur dans le genre de Lewis--la pice intitule _Une
Femme est un Diable_ nest en ralit autre chose que le terrifiant
_Moine_ resserr en trois scnes[410]--qui fait penser au ralisme
licencieux de lord Byron dans _Don Juan_,  son humour cynique et
blasphmatoire. Par sa premire qualit, le _Thtre de Clara Gazul_ se
rattache directement  lcole que Robert Southey a qualifie de
satanique, cole dont on constate linfluence non seulement dans _les
Orientales_ de Victor Hugo, mais encore dans _la Chute dun ange_ de
Lamartine, et dont le plus parfait spcimen nous a t donn par le plus
farouche des romantiques, Ptrus Borel, lauteur de _Dina, la belle
Juive_. Par la seconde, le _Thtre_ appartient plutt au byronisme
stendhalien, au fond duquel se trouve quelque chose de trs XVIIIe
sicle et surtout de voltairien: lanticlricalisme, la puissance
pistolaire, voire mme le rictus amer plus ou moins affect dun
sourire hideux.

Dans ce livre de pure littrature, une chose annonce pourtant le futur
crivain. Cest le contraste remarquable entre la brutalit du
fond--voulue ou non, peu importe--et limpassibilit de la forme; le
style froid et sobre au milieu de scnes brlantes et passionnes; un
ton trs dcid, o rien ne trahit lhsitation, le ttonnement; enfin,
la mise en pratique de ce principe de Stendhal: _Faisons tous nos
efforts pour tre secs_; principe que lauteur de _Colomba_ pouvait
inscrire en tte de son oeuvre entire. (Edmond Bir.)

Reste la question de la fameuse couleur locale de ces pices
soi-disant espagnoles. Comme la comptence ncessaire nous manque pour
en juger, nous ne saurions mieux faire que de citer une note
malheureusement trop courte qua insre M. Paul Groussac, directeur de
la Bibliothque nationale de Buenos-Ayres, dans sa belle tude sur _la_
_Carmen_ _de Mrime_[411].

     Tout ce quon avala, dit-il, comme drages romantiques sous la
     Restauration et mme aprs! Le _Thtre de Clara Gazul_ frappa par
     son aspect de sincrit, par la couleur locale, et il fut accept
     comme un recueil de pices espagnoles trs authentiques[412]! Mme
     aujourdhui, lEspagne est aussi ignore, en France et ailleurs,
     que la Chine ou lHindoustan. Taine parle quelque part du thtre
     tout nerfs de lEspagne. Cest un contresens. Limage exacte du
     thtre espagnol, depuis Lope jusqu Caizares, se trouve dans nos
     tragi-comdies de Hardy, Thophile, Tristan, etc., qui, du reste,
     sinspiraient de lespagnol. Rien de plus loign de cette
     dclamation  jet continu, de ce lyrisme  paillettes, de ces
     imbroglios tourbillonnants, toujours les mmes, que la manire
     ironique, condense, froidement cruelle de Mrime. _Il dut le
     succs de ses pices pseudo-espagnoles  lillusion des dtails,
     trs exactement plaqus sur un fond adapt au got dexotisme
     extravagant qui rgnait alors_. Jai lu quelquefois une ou deux
     pices de _Clara Gazul_, en espagnol, devant les personnes qui ne
     comprenaient pas le franais: cela ne portait pas du tout.

Quoi quil en soit, ces pices obtinrent un assez vif succs; mais comme
elles ntaient pas destines  la scne, ce succs fut purement
littraire. _Le Globe_ (4 juin 1825), _le Mercure du XIXe sicle_ (tome
IX, pp. 494-99) tmoignrent une grande bienveillance  leur auteur, qui
se trouva ainsi lun des premiers champions du drame romantique; ils
n'hsitrent pas  proclamer un _nouveau Shakespeare_, ce jeune
dramaturge dont le talent parut avoir frapp son rival... Charles de
Rmusat. Le _Journal des Dbats_ reconnut que M. de Lestrange nous a
rendu service en traduisant ce thtre (4 juillet 1825), tandis que le
_Journal de Paris_ sempressa davouer au public franais quun de nos
compatriotes est cach sous la mantille de cette comdienne imaginaire
(8 aot et 21 septembre 1825).

Lauteur de _Racine et Shakespeare_ fut trs satisfait du succs de son
disciple;  cette occasion il crivit aux journaux anglais[413] pour
louer le naturel de Mrime; son manque de sentimentalit; lhabilet 
dvelopper les caractres; la profondeur de son observation; sa
connaissance des passions,--en faisant ainsi une sorte de portrait de
Stendhal, par Henri Beyle. Le _London Magazine_ traduisit de suite _les
Espagnols en Danemark_ (juillet 1825); quelques mois plus tard parut la
traduction anglaise complte de _Clara Gazul_[414]; la traduction
allemande se fit attendre encore vingt ans[415]. Cet ouvrage nen fit
pas moins la rputation littraire de Mrime qui a tenu  honneur
pendant plusieurs annes de mettre pour signature au bas de chacun de
ses crits: _par lauteur du Thtre de Clara Gazul_; comme Walter Scott
avait inscrit pendant longtemps, au bas de chacun des siens: _par
lauteur de Waverley_.

Cette rputation, sinon immrite, tait prmature et ne correspondait
pas au vrai caractre de Mrime, car, un jour, il sera le premier 
reconnatre quil navait pas la moindre habitude de la scne et quil
se sentait particulirement impropre  crire pour le thtre[416].
Son talent ne s'tait pas encore rvl; il se cherchait, et se
cherchait surtout dans les spirituelles contrefaons (ne disons pas:
_pastiches _, car ce n'en est pas) du drame espagnol, comme il se
cherchera dans celles de la ballade illyrique--avant que de se trouver
dans la nouvelle impeccable telle que _Colomba_, _Carmen_ ou _la Vnus
d'Ille_.




 2

L'INFLUENCE DE FAURIEL SUR MRIME: GOT DE LA POSIE PRIMITIVE


Sainte-Beuve raconte que, peu aprs la publication des _Chants grecs_,
Jean-Jacques Ampre emmena Mrime chez Fauriel et le lui prsenta[417].

Fauriel tait en Italie au moment o parurent les _Chants grecs_. Il ne
rentra  Paris que vers la fin de janvier 1826[418]. Ampre, d'autre
part, quitte la France le 6 aot suivant et ne revoit ses amis qu'en
novembre 1827, soit trois mois aprs la publication de _la Guzla_[419].
Comme Sainte-Beuve dclare expressment que la visite de Mrime eut
lieu avant cet vnement, il en rsulte qu'elle eut lieu entre les mois
de janvier et aot 1826.

Toutefois, il nous semble que, ds 1822, Mrime dut rencontrer Fauriel
dans le salon de Mme Clarke, rue Bonaparte, o il venait souvent
s'exercer  parler anglais avec Mlle Mary Clarke (plus tard Mme Jules
Mohl); l'auteur des _Chants grecs_ tait l'un des amis intimes de ces
dames cossaises[420]. Il est possible, et mme probable, que Mrime
lui fut prsent par son ami Ampre dont le pre tait galement un
habitu de la maison. On rencontrait, entre autres, chez Mme Clarke,
Augustin Thierry, le jeune Thiers frachement dbarqu  Paris et,
pendant un certain temps, M. le baron de Stendhal qui, pour ne pas
reconnatre une sottise qu'il avait dite, s'entta  n'y pas revenir.

On avait dans ce salon des proccupations de littrature et d'art, trs
lies  l'esprit le plus libral; d'aprs le biographe de Fauriel[421],
c'est dans ce milieu qu'il faut placer une anecdote d'histoire
littraire rapporte par Sainte-Beuve, intressante pour qui veut mieux
connatre les deux premiers matres de Mrime:

     Chants serbes, chants grecs, chants provenaux, romances
     espagnoles, moallakas arabes, il [Fauriel] embrassait dans son
     affection et dans ses recherches tout cet ordre de productions
     premires et comme cette zone entire de vgtation potique. Il y
     apportait un sentiment vif, passionn et qui aurait pu s'appeler de
     la sollicitude. J'en veux citer un exemple qui me semble touchant
     et qui montre  quel point il avait aversion de l'apprt et du
     sophistique en tout genre.

     Il avait racont un jour devant M. Stendhal (Beyle) qui s'occupait
     alors de son trait sur _l'Amour_, quelque histoire arabe dont
     celui-ci songea aussitt  faire son profit. Fauriel s'tait aperu
     que, tandis qu'il racontait, l'auditeur avide prenait au crayon des
     notes dans son chapeau. Il se mfiait un peu du got de Beyle; il
     eut regret,  la rflexion, de songer que sa chre et simple
     histoire,  laquelle il tenait plus qu'il n'osait dire, allait tre
     employe dans un but tranger et probablement travestie. Que fit-il
     alors? Il offrit  Beyle de la lui racheter et de la remplacer par
     deux autres dont, tout bas, il se souciait beaucoup moins; en un
     mot, il offrit toute une menue monnaie pour ranon du premier
     rcit: le march fut conclu et Beyle, enchant du troc, lui
     crivit: Monsieur, si je n'tais pas si g, j'apprendrais l'arabe
     tant je suis charm de trouver quelque chose qui ne soit pas copie
     acadmique de l'ancien, etc.

Stendhal savait rendre hommage  un ami si savant et si obligeant.
C'est, disait-il, avec Mrime et moi, le seul exemple  moi connu de
non-charlatanisme parmi les gens qui se mlent d'crire[422]

L'influence de Fauriel sur les dbuts de son jeune ami Ampre fut
sensible. Il contribua, dit Sainte-Beuve dans l'article consacr 
Fauriel,  dvelopper en cette vive nature l'instinct qui la tournait
vers les origines littraires,  commencer par celles des Scandinaves.
Mais l'auteur des _Lundis_ n'oublie pas l'action de Fauriel sur la
jeunesse de Mrime. La premire fois que M. Mrime lui fut prsent,
Fauriel l'excita  traduire les romances espagnoles d'aprs le mme
systme qu'il venait d'appliquer aux chants grecs[423]. Et dans son
article sur J.-J. Ampre, Sainte-Beuve en parle de nouveau, en apportant
une lgre correction. C'est Ampre qui fit faire  M. Mrime la
connaissance de Fauriel. La premire fois que M. Mrime le vit, Fauriel
avait sur sa table un ouvrage qu'il lui montra. Voici, dit-il, deux
volumes de posies serbes qu'on m'envoie; apprenez le serbe[424].

Dans la partie suivante nous verrons que Mrime avait lu et relu les
_Chants populaires de la Grce moderne_ avant d'crire ceux de l'Illyrie
moderne. Signalons seulement que l'auteur de _la Guzla_ ne composa pas
son recueil pour parodier les ballades populaires et se moquer de ceux
qui collectionnaient ces posies, comme on est encore quelquefois tent
de le croire. Il leur portait un vritable intrt, intrt qui tait
plus qu'un caprice passager, et dont les traces sont visibles  travers
l'oeuvre entire de l'crivain. F. Brunetire, qui n'tait pas un
critique crdule et qui ne distribuait pas facilement les compliments,
cite ainsi, dans son article sur la _ballade_ dans _la Grande
Encyclopdie_, l'auteur de _Colomba_--qui est aussi celui de _la
Guzla_--et qui se connaissait en chants populaires.

Dj dans le _Thtre de Clara Gazul_, Mrime avait insr une ballade
cossaise, _John Balleycorn_; dans _Colomba_, un _vocero_ corse. Il
emprunta le sujet de _la Vnus d'Ille_, son chef-d'oeuvre comme il
l'appelait[425],  une tradition populaire du moyen ge; celui de
_Lokis_, sa dernire nouvelle,  une vieille ballade lithuanienne. Il
alla mme jusqu' s'occuper de collectionner les chants populaires. En
1852, quand le fameux dcret Fortoul fit croire un instant que le
gouvernement allait entreprendre la publication d'un _corpus_ gnral de
la posie populaire franaise, Mrime fut nomm membre du comit qui
devait diriger cette publication. L'auteur de _la Guzla_ ne se contenta
pas du rle de surveillant: il communiqua au comit une version
auvergnate de la chanson _De Dion et de la fille du roi_, que son ami
J.-J. Ampre insrera dans les _Instructions_ pour les correspondants
provinciaux du comit:

     Le roi est l haut sur ses ponts
     Qui tient sa fille en son giron;
     . . . . . . . . . . . . . . . .[426]
     C'est en lui parlant de Dion.

     --Ma fille, n'aimez pas Dion;
     Car c'est un chevalier flon;
     C'est le plus pauvre chevalier,
     Qui n'a pas cheval pour monter, etc.[427]

On voit, d'aprs les comptes rendus du comit, que Mrime dploya une
certaine activit dans la grande entreprise qui n'a pas abouti.  la
sance du 9 mai 1853, M. le prsident fait connatre que M. Mrime
propose, dans l'intrt du recueil des posies populaires, de
s'entremettre prs de M. Capelle, qui possde une trs curieuse
collection de chants corses. _M. Mrime est lui-mme possesseur de deux
recueils imprims de chants de cette contre_[428]. Le 11 juillet, le
secrtaire fait connatre que, sur l'obligeante entremise de M. Mrime,
M. Capelle a mis sa riche collection de chants corses  la disposition
du comit. M. le Ministre (H. Fortoul) a crit  M. Capelle pour le
remercier.

Mrime avait une bonne raison d'aimer la posie populaire: il ne
faisait pas de vers et, comme son ami Stendhal, n'aimait pas ceux que
l'on faisait  son poque.  ses yeux, la posie lyrique de l'homme
moderne n'est qu'un vain et ridicule talage de fausse sensiblerie,
genre trs infrieur aux chants nafs et naturels de l'homme primitif.
Mrime que vous paraissez admirer comme je le fais aussi, crivait
vers 1830 Eugne Delacroix  Paul de Musset, est simple, mais a un peu
l'air de courir aprs la simplicit en haine de l'horrible emphase des
grands hommes du jour[429]. Trente ans plus tard, snateur et
courtisan, Mrime gardera le mme ddain pour ses contemporains qui se
grisent de leurs propres paroles[430]. On nous permettra de citer  ce
sujet deux passages caractristiques, d'autant plus intressants qu'ils
n'ont jamais t recueillis dans les oeuvres de l'crivain. Nous
dtachons le premier d'un feuilleton du _Moniteur universel_ (17 janvier
1856), dans lequel Mrime prsenta au public franais les _Ballades et
chants populaires de la Roumanie_, recueillis et traduits par Vasile
Alecsandri[431].

     J'aime les chants populaires de tous les pays et de tous les temps,
     disait-il, depuis l'Iliade jusqu' la romance de Malbrouk. _ vrai
     dire, je ne conois pas, et c'est peut-tre une hrsie, je ne
     conois gure de posie que dans un tat de demi-civilisation, ou
     mme de barbarie, s'il faut trancher le mot_. C'est dans cet
     heureux tat seulement que le pote peut tre naf sans niaiserie,
     naturel sans trivialit. Il ressemble alors  un charmant enfant
     qui bgaye des chansons avant de construire une phrase. Il est
     toujours amusant, parfois sublime: il m'meut, parce qu'il croit
     tout le premier les contes qu'il me dbite.

     Tous les pays ont eu leur poque potique, et j'en demande bien
     pardon  mes contemporains, je crois que les Muses ont rarement
     honor les humains de leurs visites aprs les temps de sauvagerie.
     Alors tous les hommes de mme race parlaient la mme langue,
     avaient les mmes passions, presque les mmes besoins, qu'ils
     fussent riches ou pauvres, nobles ou serfs. La gendarmerie, qui
     veille quand la socit dort, n'tant pas encore institue, chacun
     tait oblig de se protger lui-mme, et la grande proccupation de
     tout homme tait de vivre, chose plus malaise qu'elle ne l'est
     aujourd'hui. Pour vivre, l'individu qui ne compte pas sur son
     voisin doit tre prudent et brave; il ne se fait une position,
     comme on dit aujourd'hui, qu'avec un peu d'hrosme.

Ainsi, la vritable posie, selon Mrime, ne saurait fleurir chez les
peuples civiliss. La raison, il la donne dans le passage suivant que
nous extrayons de son Introduction aux _Contes et Pomes de la Grce
moderne_, de Marino Vreto:

     Bientt il n'y aura plus de Klephtes. _L'industrie et le commerce
     tueront la posie dj bien malade par le fait des journaux et de
     l'rudition_. Aujourd'hui, de mme qu'en Occident, les mtaphores
     hardies et ingnieuses ne se trouvent plus gure que dans la bouche
     des gens illettrs... Je ne suis point de ceux qui regrettent les
     progrs ni mme les raffinements de la civilisation. Pour ma part,
     je m'en accommode fort et je ne lui demande qu'une bagatelle, c'est
     de ne pas perdre les choses qu'elle dtruit. Je voudrais que l'on
     conservt les restes de la posie populaire, comme on conserve les
     ruines d'un temple dont on a chass le dieu... L'archologie,
     surtout applique  la littrature, est une tude toute nouvelle,
     et ce n'est que depuis bien peu de temps que la critique s'est
     assez dgage des vieux prjugs pour reconnatre des beauts
     ternelles sous une forme grossire, et dans un idiome parl par
     des paysans[432].

Cette archologie applique  la littrature qui est une tude toute
nouvelle, Mrime l'avait apprise de Fauriel. Lorsque parut l'_Histoire
de la posie provenale_, deux ans aprs la mort de l'auteur, Mrime
lui consacra un long article dans _le Constitutionnel_, disant que M.
Fauriel possdait surtout une qualit bien rare dans un esprit aussi
cultiv: c'est une merveilleuse facilit  comprendre la posie
primitive et populaire,  y dcouvrir comme le cri de la nature, souvent
sauvage et bizarre, mais quelquefois sublime[433].

C'est en lisant les textes publis dans les _Chants populaires de la
Grce moderne_ que l'auteur de _la Guzla_ apprit ce qu'on appelait alors
le romaque.

     Laissez donc de ct le romaque, crivait-il  l'Inconnue (5 aot
     1848), o vous avez tort de vous complaire, car il vous jouera le
     mme tour qu' moi, qui n'ai pu l'apprendre et qui ai dsappris le
     grec... Ds 1841, on n'entendait plus prononcer, dans la Grce du
     roi Othon, un seul des mots turcs si frquents dans les [Grec:
     tragoudia] de M. Fauriel. _Vous ai-je traduit une
     ballade trs jolie_, etc.

C'est de Fauriel aussi que Mrime apprit une foule de dtails qui
caractrisent la posie populaire. Nous nous en occuperons dans notre
deuxime partie.




 3

L'INFLUENCE DE STENDHAL SUR MRIME: GOT DE LA MYSTIFICATION


Mrime fit la connaissance de Stendhal en 1821, chez Lingay, le
_Maisonnette_ des _Souvenirs d'gotisme_. Mrime avait dix-huit ans et
Stendhal trente-huit; Joseph Lingay tait le professeur de rhtorique du
futur auteur de _Colomba_[434].

Nous avons mentionn dj quel curieux portrait Stendhal fait  cette
occasion, de ce pauvre jeune homme en redingote grise et si laid avec
son nez retrouss. Nous avons not galement l'influence de la brochure
_Racine et Shakespeare_ dans les sayntes pseudo-espagnoles que ce
pauvre jeune homme composa en 1823. Ajoutons qu'une trs vive amiti
lia bientt les deux crivains, au point qu'il est aujourd'hui
impossible de la passer sous silence, que l'on parle de l'un ou de
l'autre, de Mrime surtout.

Mrime fut le premier  reconnatre combien Beyle avait contribu 
former son caractre. Je passe tout mon temps  lire la correspondance
de Beyle, crivait-il  Mlle Dacquin en 1852. Cela me rajeunit de vingt
ans au moins. C'est comme si je faisais l'autopsie des penses d'un
homme que j'ai intimement connu _et dont les ides des choses et des
hommes ont singulirement dteint sur les miennes_[435].

M. Filon, avec son habituelle finesse d'analyse, tudie cet aveu de
Mrime. Il le trouve d'une sincrit par trop exagre. Sans aucun
doute, dit-il, ce fut Beyle qui apprit  Mrime  aimer la musique
italienne,  comprendre Shakespeare,  ne goter que les anecdotes dans
l'histoire et  prfrer celles qui lui paraissent les plus
significatives et les plus suggestives; ce fut lui aussi qui lui
inculqua ses ides sur le patriotisme. Mais c'est tout. Mrime ne
prenait pas au srieux Stendhal comme crivain. Comment demander, par
exemple, des leons de style  un homme qui se raturait et se recopiait,
non point pour corriger ses fautes, mais _pour en ajouter de
nouvelles_[436]?

C'est l'opinion d'un mrimiste, mais les stendhaliens veulent que cette
influence ait t plus considrable. M. douard Rod croit que ce fut,
peut-tre,  l'cole de Beyle que l'auteur de _Carmen_ apprit 
rechercher cette prcision qui va souvent jusqu' la scheresse, et qui
marque d'un cachet si personnel ses nouvelles les plus russies[437].
M. Arthur Chuquet trouve galement les traits particuliers de Stendhal
reproduits chez son plus jeune ami. Comme Beyle, dit-il, Mrime
regrette l'effacement des caractres: il reprsente volontiers les mes
nergiques, sauvages, un peu primitives, et il affectionne les
personnages que de fortes passions entranent au crime. Comme Beyle, il
ne voulait pas tre dupe, ni laisser percer l'motion. Comme Beyle, il a
quelque chose d'ironique et de narquois: _Beyle et Mrime_, crivait
Balzac, _c'est le feu dans le caillou_. Toutefois, ajoute l'minent
critique, si Mrime a connu Stendhal de bonne heure, de bonne heure
Mrime tait un matre et Beyle enviait son style sobre et ferme[438].

Il nous parat, pourtant, que Mrime doit  Beyle encore quelque chose,
dont ne parlent pas les estimables critiques dont nous venons d'exposer
les jugements. Nous pensons  son got de la mystification.

On sait que l'auteur de _la Chartreuse de Parme_ en tait tourment, et
il suffit de lire sa volumineuse _Correspondance_ pour s'en rendre
compte. Beyle n'crivit jamais une lettre sans la signer d'un nom
imaginaire: _Csar Bombet_, _Ch. Cotonet_, etc.; il la datait
d'_Abeille_ au lieu de Civita Vecchia et ne dsignait ses amis que par
des sobriquets mystrieux. La nomenclature de pseudonymes qu'il s'est
donns--y compris celui de _Stendhal_--n'en contient pas moins de cent
quatre-vingt-huit; et certainement elle est incomplte. Beyle pillait
les revues anglaises sans avouer ses emprunts et attribuait aux autres
ses propres crits. Il admirait les supercheries littraires et
recommandait aux Anglais les _Posies de Clotilde de Surville_[439] et
le _Thtre de Clara Gazul_[440].

D'aprs M. Flix Chambon, ces bizarreries voulues n'ont pas d'autre
motif qu'une nave proccupation de drouter la police (dont Stendhal se
croyait toujours poursuivi). Pour mettre les choses au point, il nous
parat ncessaire de citer une amusante anecdote rapporte par Mme
Ancelot dans son livre des _Salons  Paris_, anecdote qui peint 
merveille le clbre Grenoblois:

     Un soir de bonne heure, comme je n'avais pas encore beaucoup de
     monde, raconte cette spirituelle dame, _on annona M. Csar
     Bombet_. Je vis entrer Beyle, plus joufflu qu' l'ordinaire et
     disant: Madame, j'arrive trop tt. C'est que moi, je suis un homme
     occup, je me lve  cinq heures du matin, je visite les casernes
     pour voir si mes fournitures sont bien confectionnes; car, vous
     savez, je suis le fournisseur de l'arme pour les bas et les
     bonnets de coton. Ah! que je fais bien les bonnets de coton! c'est
     ma partie, et je puis dire que j'y ai mordu ds ma plus tendre
     jeunesse, et que rien ne m'a distrait de cette honorable et
     lucrative occupation. Oh! j'ai bien entendu dire qu'il y a des
     artistes et des crivains qui mettent de la gloriole  des
     tableaux,  des livres! Bah! qu'est-ce que c'est cela en
     comparaison de la gloire de chausser et de coiffer toute une arme,
     de manire  lui viter les rhumes de cerveau, et de la faon dont
     je fais avec quatre fils de coton et une houppe de deux pouces au
     moins... Il en dit comme cela pendant une demi-heure, entrant dans
     les dtails de ce qu'il gagnait sur chaque bonnet; parlant des
     bonnets rivaux, des bonnets envieux et dnigrants qui voulaient lui
     faire concurrence, etc.--Personne ne le connaissait que M. Ancelot,
     qui se sauva dans une pice  ct, ne pouvant plus retenir son
     envie de rire, et moi qui aurais bien voulu en faire autant... Plus
     tard arrivrent des personnes qui le connaissaient; mais il y avait
     alors grand monde. La conversation n'tait plus gnrale, et nul ne
     se fcha de la mystification[441].

Mrime imite son matre et le dpasse mme. Il confectionne une
prtendue lettre de Robespierre pour en faire cadeau  Cuvier, grand
amateur d'autographes.  l'cole de Beyle, il prend l'habitude des
sobriquets nigmatiques. Il lui emprunte jusqu' ses pseudonymes et
adresse  Mme Ancelot une lettre signe: Charles Cotonet, _jeune_[442].
Comme Stendhal, Mrime fait des calembours sur les noms de ses amis: il
crit 1/3 pour M. _Thiers_; De la + pour _Delacroix_.

Il va sans dire qu'un crivain du talent de Mrime ne manifesta pas cet
esprit de mystification exclusivement dans des plaisanteries de ce
genre. De fait, rares sont ses nouvelles o le lecteur avis ne
souponne pas, en dpit du masque impassible dont l'auteur s'est
couvert, un ricanement discret qui accompagne les scnes les plus
mouvantes. C'est du reste un point sur lequel nous n'avons pas besoin
d'insister.

Ce got de la mystification tait chez Mrime essentiellement une arme
dfensive. Comme Stendhal,--on l'a dj remarqu,--il possdait une
mfiance instinctive, une peur de paratre ridicule, une proccupation
constante qu'on ne le surprt pas en flagrant dlit d'motion[443]. Au
fond, cet ironiste ne manquait ni de sensibilit ni d'enthousiasme: les
nombreuses correspondances intimes qu'on a publies depuis sa mort le
prouvent suffisamment.

Aussi le jour o il entra dans le camp romantique,--car il y fut un
moment,--il se trouva un peu ahuri du bruit belliqueux et de l'esprit de
fanfaronnade qui y rgnaient. Non pas qu'il abhorrt ds cette poque le
fanatisme littraire de sa gnration; mais il le jugea, pour sa part,
ridicule. Il ne voulut pas tre pris au srieux; affectant la
dsinvolture du dilettante ou la brutalit du blas, se moquant le
premier de son ardeur de nophyte, il sut dsarmer la raillerie, en
attendant le jour o il se mettra si peu dans son oeuvre qu'il n'aura
plus le mme besoin de recourir  la mystification.




DEUXIME PARTIE

LES SOURCES DE LA GUZLA

     J'ai voulu faire un extrait de mes lectures, et cet extrait, le
     voici... Je n'aime dans l'histoire que les anecdotes, et parmi les
     anecdotes je prfre celles o j'imagine trouver une peinture vraie
     des moeurs et des caractres  une poque donne.

     P. MERIME, _Prface de la Chronique du temps de Charles IX_,
     Paris, 1829.


_Dans la partie qui va suivre, nous nous sommes propos d'tudier les
procds de composition de l'auteur de la Guzla._

Surprendre un crivain sur son travail: rattacher  leurs vraies sources
les lments dont il a form son oeuvre--retrouver les principes qui
l'ont guid dans le choix de ces lments--indiquer la manire dont il
s'en est servi--l'art avec lequel il les a combins--l'effet qu'il a
produit--est en soi une tche suffisamment intressante, utile et, il
faut bien le reconnatre, des moins ingrates.

Appliqu  un crivain comme Mrime, ce genre d'tudes prend une
importance exceptionnelle. Privs de ses manuscrits, de sa bibliothque,
de ses collections,--un accident stupide ayant dtruit l'atelier d'o
sont sorties les_ Carmen _et les_ Colomba--_nous ne pourrons connatre
que trs imparfaitement--et par quels longs dtours, aprs quelles
recherches pnibles,--la mystrieuse laboration des chefs-d'oeuvre du
Maitre.

Poursuivies particulirement sur la Guzla--qu'il nous soit permis de le
dire--ces investigations offrent un intrt non moins considrable.
Guid par une intuition puissante, le jeune romantique de 1827 a-t-il su
deviner l'me du peuple serbo-croate, comme l'ont cru quelques
critiques contemporains? Ou au contraire, dou d'une imagination qui ne
tardera pas  se desscher, et suivant la voie ordinaire de sa
gnration, a-t-il tout simplement cr de toutes pices un pays qui ne
ressemble  rien moins qu' l'Illyrie? Ou enfin, inspir par des
lectures plus ou moins instructives, a-t-il pu reconstituer un monde
dj existant?

Telles sont les questions qui se posent et auxquelles nous tcherons de
rpondre.




CHAPITRE IV

Nodier, Fauriel, Chaumette-Desfosss, L'Orphelin de la Chine.

 1. Date de _la Guzla_.-- 2. Influence de Nodier. Le mot: _guzla_.
Hyacinthe Maglanovich.-- 3. Mrime commentateur.-- 4. _L'Aubpine de
Veliko_: une inspiration chinoise.-- 5. _Voyage en Bosnie. Chants
populaires de la Grce moderne_.




 1

DATE DE LA GUZLA


Dans sa lettre  Sobolevsky, du 18 janvier 1835[444], Mrime raconte
que, en cette mme anne 1827 o la couleur locale faisait fureur,
il projeta, avec un ami qu'il ne nomme pas, la fameuse excursion
d'Italie et d'Illyrie, dont il proposa alors d'crire par avance la
relation. Nous savons par la prface de l'dition Charpentier in-18, que
cet ami tait J.J. Ampre. Je demandai pour ma part, dit Mrime, 
colliger les posies populaires et  les traduire; on me mit au dfi; et
le lendemain j'apportai  mon compagnon de voyage cinq ou six de ces
traductions.

Tout en admirant la belle impertinence du spirituel crivain, il ne faut
pas accorder  son rcit une entire confiance. Mrime, c'est trop
vident, se donne une attitude; ce n'est qu'un jeu d'crire _la Guzla_;
il le fait pour relever un dfi. Combien est diffrent le ton du passage
o, dans la prface de la seconde dition, il rapporte  peu prs la
mme histoire: non seulement on ne le mit nullement au dfi, mais c'est
en rechignant--autre affectation--qu'il se vit infliger par son ami
Ampre cet trange mtier de collectionner des ballades.

O est la vrit? Probablement ni dans l'une ni dans l'autre de ces
dclarations. On sait assez que la sincrit n'est pas la qualit la
plus minente de Mrime; il la considrait comme une faiblesse. Ainsi
vaut-il mieux croire que s'il en vint  composer _la Guzla_ ce fut tout
simplement parce qu'il eut ide de faire par anticipation ce voyage
qu'il se proposait de faire un jour effectivement. Plus tard, lorsqu'il
n'eut plus la mme admiration pour ces dbordements de l'imagination, il
sut dire tout naturellement, pour excuser une fantaisie de jeunesse:
Dans ce projet qui nous amusa quelque temps, Ampre, qui sait toutes
les langues de l'Europe, m'avait charg, _je ne sais pourquoi, moi
ignorantissime_, de recueillir les posies originales des Illyriens.
Mfions-nous des renseignements que nous donne cet incorrigible
mystificateur sur ses propres oeuvres et demandons-nous si la date 
laquelle il dit avoir eu ce dessein est bien la vritable.

Il ne sera pas difficile d'en prouver l'inexactitude. En cette mme
anne 1827, son compagnon de voyage tait loin de France, en
Allemagne et dans les pays du Nord, faisant des tudes srieuses,
visitant--fils d'un pre glorieux--les sommits scientifiques de
l'poque[445]. En effet, le 6 aot 1826, sous prtexte d'un voyage au
Mont Dore, entrepris en compagnie de ses amis de Jussieu, J.-J. Ampre
tait parti vers la Suisse, pour fuir cette proposition de mariage qui
finit si tragiquement[446]. Il ne revint  Paris qu'au mois de novembre
1827, soit trois mois aprs la publication de _la Guzla_. On ne pouvait
donc en 1827 former le plan d'un voyage en Illyrie.

D'autre part, comme le tmoignent les recherches de M. Maurice Tourneux,
l'excution matrielle du volume tait en bonne voie ds le printemps
1827[447]; or, Mrime lui-mme ne dclare-t-il pas que son livre fut
crit pendant un _automne_ et  la _campagne_, en une quinzaine de
jours[448]? Ainsi cet automne ne saurait tre celui de 1827 (le livre,
du reste, parut vers la fin de juillet); c'est ou celui de 1826, ou mme
celui de 1825.

 ce sujet nous relevons dans une lettre de Mrime  Albert Stapfer,
crite le 3 aot 1826, mais publie tout rcemment[449], une courte
phrase aussi suggestive que mystrieuse. La _Morlaqune_ est au
diable, mandait-il de Boulogne-sur-Mer, o il passait les vacances,
avec des amis.

Nous ne savons pas ce que veut dire ce mot de _Morlaqune_, qui porte,
il nous semble, une marque nettement stendhalienne. Serait-ce un ouvrage
sur les Morlaques, le _Voyage_ de Fortis par exemple, que Mrime aurait
eu fini de lire? ou bien, est-ce un surnom appliqu par lui  l'un de
ses amis? M. Flix Chambon, qui a eu l'extrme obligeance de mettre 
notre disposition sa vaste rudition mrimiste, penche pour cette
dernire hypothse et croit que le mot dsignerait Victor Jacquemont ou
Stendhal. On n'apportera probablement pas de rponse dfinitive  la
question, mais ce qui est certain,--et suffisant pour le moment,--c'est
qu' l'poque o Mrime crivait cette ligne, c'est--dire, jour par
jour, une anne entire avant la publication de _la Guzla_, il
s'occupait de la Morlaquie et des Morlaques, en parlait  ses amis
et y faisait des allusions qui taient comprises de ses familiers. Cela
est d'autant plus important  constater que, quelques admirateurs trop
fervents de Mrime mystificateur (et, nous l'avouons, nous sommes
parfois de ce nombre), ne cessent pas de reprsenter _la Guzla_ comme un
livre improvis mme en matire d'impression, comme si elle avait t
crite, compose, imprime, relie, mise dans le commerce, enfin,
oublie par son auteur lui-mme,--dans l'espace du seul et beau mois
d'aot de l'an de grce 1827.

M. Chambon pense que _la Guzla_ fut peut-tre crite en collaboration
avec Ampre[450]. Cela est fort possible, mais les preuves suffisantes
nous font toujours dfaut. Les lettres de Mrime  Ampre
sortiront-elles un jour de quelques cartons oublis et jetteront-elles
une nouvelle lumire sur les origines du recueil de ballades illyriques?
Nous n'en savons rien. Pourtant, si nous ne pouvons dire certainement
que _la Guzla_ fut crite _en collaboration_ avec Ampre, nous croyons
pouvoir assurer qu'elle fut crite (du moins dans sa plus grande partie)
sous les yeux du compagnon de voyage. C'est Mrime mme qui le
raconte dans sa lettre  Sobolevsky, et qui le laisse entendre dans la
prface de 1840: On me mit au dfi; et le lendemain j'apportai  mon
compagnon de voyage cinq ou six de ces traductions. Je passai l'automne
 la campagne. On djeunait  midi et je me levais  dix heures; quand
j'avais fum un ou deux cigares, ne sachant quoi faire avant que les
femmes ne paraissent au salon, j'crivais une ballade. Cela se passait,
donc, avant le dpart d'Ampre (6 aot 1826): autre preuve que _la
Guzla_ fut compose avant 1827[451].

Reste  savoir pendant quel automne et dans quelle campagne? Fut-ce
pendant l'automne 1826 (si l'on peut appeler ainsi le mois de juillet et
le commencement d'aot!)  Boulogne-sur-Mer d'o est expdie la lettre
 Stapfer, sur cette plage romantique, patrie de l'Inconnue[452]? Ou
ne faudrait-il pas reporter d'une anne en arrire la naissance,--nous
entendons la confection du manuscrit,--de _la Guzla_ et chercher la
campagne ailleurs qu' Boulogne-sur-Mer?

Les correspondances publies jusqu' aujourd'hui ne nous permettent pas
de rpondre d'une faon certaine  cette double question; mais, comme
nous avons d renoncer  placer en 1827 la composition de _la Guzla_, de
mme nous rejetterons l'opinion d'Eugne de Mirecourt selon qui elle
aurait t fabrique  Paris, dans un bureau de ministre[453],
prtention d'autant plus dangereuse qu'Eugne de Mirecourt est une des
autorits que l'on consulte toujours, mais qu'on ne cite jamais. Non
seulement _la Guzla_ ne fut pas crite  Paris, mais surtout elle ne le
fut pas dans un bureau de ministre, car Mrime n'entra dans
l'Administration que plus tard. Encore en 1828, il attendait, de pied
ferme, son ambassade[454].

Nanmoins, si _la Guzla_ ne fut crite qu'en 1825 ou 1826, l'ide en
devait tre beaucoup plus ancienne, comme l'tait le projet de voyage en
Illyrie. Pour notre part, nous croyons que Mrime y songea pour la
premire fois  l'occasion d'une lecture de _Jean Sbogar_, qu'il faut
placer au moins sept ans avant la publication de _la Guzla_. Mrime et
ses amis devaient avoir lu le roman de Nodier dj en 1820, car c'est
alors que le pays du brigand dalmate commena  les intriguer; en effet,
pendant les vacances de 1820, en compagnie d'Adrien de Jussieu et
d'Albert Stapfer, Ampre visita la Suisse _et devait visiter l'Illyrie_.
La caravane ne comptait pas Mrime, mais c'est au dernier moment
seulement que celui-ci renona au voyage qui avait pour but Trieste et
Raguse[455].

Et ce n'est pas la seule raison capable de nous persuader que _la Guzla_
tait en germe pendant ses dernires annes de collge. La magie, qui
joue un si grand rle dans son livre illyrien, fut une de ses
proccupations en 1819 et 1820[456]. Ensuite, _Smarra_, qu'il avait lu
avant d'entreprendre la confection de son recueil, avait paru en 1821;
il est trs probable que le futur auteur de _la Guzla_ en prit
connaissance et commena d'en sentir l'influence ds le jour mme o il
fut publi.--Le vampirisme qui tient aussi une place considrable dans
ses ballades et dont, chose curieuse, Charles Nodier tait galement le
reprsentant le plus connu en France, battait son plein entre 1820 et
1823; en 1827, il n'tait plus de mode mme auprs des
parodistes.--Enfin, les _Chants populaires de la Grce moderne_ de
Fauriel, qui provoqurent ceux de l'Illyrie moderne de Mrime, sont de
1824. Il est fort improbable que Mrime ait attendu trois ans pour s'en
inspirer, d'autant plus qu'il connaissait personnellement leur diteur.

_La Guzla_ fut donc crite en 1825 ou en 1826; en une quinzaine de
jours peut-tre, mais aprs avoir t longtemps mrie et comme labore
dans la mmoire. Il faut reporter  1820 la premire ide que Mrime
put en avoir, poque o il rvait avec Ampre une traduction exacte
d'Ossian, avec les inversions et les images navement rendues.




 2

INFLUENCE DE NODIER--LE MOT GUZLA HYACINTHE MAGLANOVICH


Dans son discours de rception  l'Acadmie franaise, qui est un
chef-d'oeuvre de cruelle ironie, Mrime, prenant la place de Ch. Nodier,
dclarait n'avoir malheureusement connu son prdcesseur que dans ses
ouvrages[457]. Ces ouvrages, l'auteur de _Colomba_ ne les estimait pas
beaucoup; ou plutt, il affectait  leur propos un sourire lgrement
indulgent. C'est ainsi qu'il crivait  son ami Stapfer quelques mois
avant sa rception: Nodier tait un gaillard trs tar, qui faisait le
bonhomme et avait toujours la larme  l'oeil. Je suis oblig de dire, ds
mon exorde, que c'tait un infme menteur. Cela m'a fort cot  dire en
style acadmique[458]. Et comme il ne se sentait plus capable d'tre
aussi logieux qu'il l'aurait voulu, il demanda  H. Royer-Collard, en
lui envoyant copie de ce qu'il avait fait, d'y ajouter tous les mots
sublimes qui lui viennent en tte[459]. Nous ne savons dans quelle
mesure Royer-Collard contribua  ce discours, mais il est vident qu'en
y mettant plus de pompe, il ne pouvait qu'en rendre l'ironie plus
sensible.

M. Chambon nous apprend que Mrime ne pouvait souffrir Ch. Nodier et
que ce discours fut pour lui une chose non seulement terriblement
ennuyeuse mais vraiment dsagrable[460]. Cela parat d'autant plus
trange qu'ils avaient de nombreux amis communs (songeons au salon de
l'Arsenal!); d'autre part, il y avait entre eux une grande diffrence
d'ge et, par consquent, point de rivalit; enfin, Nodier tait le plus
accueillant et le plus obligeant des amis de la nouvelle gnration. Une
sympathie rciproque semblerait plus naturelle en eux; comme crivains
ils avaient beaucoup d'ides communes: ces deux grands conteurs taient
tous deux clectiques--romantiques quant  la substance, classiques
quant  la forme[461].--Pourtant, les choses furent ainsi: Mrime
n'alla jamais rendre visite  son vieux devancier qui, tout en gardant
ses bonnes relations avec les ractionnaires en matire littraire,
patronnait les jeunes, leur ouvrait les portes du Thtre-Franais et,
dans la mesure o il le pouvait, celles de l'Acadmie[462].

Il y avait,  ce qu'il nous semble, un ressentiment purement personnel
entre Mrime et l'aimable Charles Nodier et nous croyons que ce
ressentiment tait d  l'Illyrie. Le lendemain du jour o parut _la
Guzla_,--c'est Mrime lui-mme qui le raconte dans sa lettre 
Sobolevsky--Nodier cria comme un aigle de ce qu'il avait t pill. On
avait probablement parl  l'Arsenal du livre anonyme dalmate--tmoin
une critique du _Globe_ qui contient certaines indications trs
significatives, et dont nous nous occuperons ailleurs[463];--c'est  la
suite de cette conversation que Nodier se serait plaint de pillage et
il est possible que V. Hugo, alors ami de Mrime, l'un des visiteurs
les plus assidus de Nodier, ait t ml  cette affaire. Ce serait lui,
en effet, qui, le premier, aurait dvoil la supercherie et inscrit en
tte de son exemplaire de _la Guzla_ ces deux mots: M. PREMIRE PROSE
qui constituent l'anagramme de PROSPER MRIME[464]. Si Nodier
vritablement a cri comme un aigle ou s'il s'est content de
reprocher amrement au jeune illyricisant de l'avoir suivi sans le
reconnatre,--c'est ce que nous ne saurions dire. Malgr de nombreuses
et longues recherches (la bibliographie de Nodier laisse toujours 
dsirer), nous n'avons russi  trouver aucune trace d'une accusation
quelconque dans les crits de Nodier, dans sa correspondance, etc. Et M.
Lon Sch, qui a tant d'autorit en ce qui concerne l'histoire intime
du romantisme, nous assure que le bon Nodier tait absolument
incapable d'un tel acte.

Mais Nodier avait, toutefois, raison de se plaindre. Car c'tait lui qui
avait introduit l'Illyrie en France; exagr, comme on le verra,
l'importance du vampirisme et imagin que le pote serbe ne chantait que
cette monstrueuse superstition; lui encore qui avait dterr (c'est
l'expression de Mrime lui-mme) le _Voyage en Dalmatie_ de Fortis,
traduit la ballade de la Noble pouse d'Asan-Aga que l'auteur de _la
Guzla_ va traduire  son tour, et, en plus de cela, avait prpar un
recueil de faux et demi-faux pomes esclavons; lui qui, enfin, avait
lanc ce recueil SIX ANS AVANT CELUI DE MRIME, mystification qui, il
est vrai, avorta piteusement.

Tout cela, l'auteur du _Thtre de Clara Gazul_ le connaissait
parfaitement bien, et les ressemblances entre les deux ouvrages ne sont
pas accidentelles. Il avait lu _Jean Sbogar_ bien avant la mort de celui
qui l'avait prcd  l'Acadmie franaise, quoi qu'il en ait dit dans
une de ses lettres[465]. Il avait lu _Smarra_, aussi et surtout
_Smarra_. Il avait mme, peut-tre, pass une soire  la
Porte-Saint-Martin, coutant _le Vampire_ de Nodier, gros succs
thtral de 1820  1823. Il se souvint plus d'une fois de _Smarra_ dans
son livre et particulirement au commencement. On dirait que Nodier lui
a montr le chemin et qu'il ne fait que continuer la route qu'on lui
avait trace. Du reste, Mrime le premier reconnut qu'il avait t
devanc par Nodier.

Il le ft dans une allusion discrte et maligne, en vrai pince-sans-rire
qu'il tait. Quand je m'occupais  former le recueil dont on va lire la
traduction, dit-il dans sa prface, je mimaginais tre  peu prs le
seul Franais (CAR JE L'TAIS ALORS) qui pt trouver quelque intrt
dans ces pomes sans art. _Alors_, ctait lanne 1816, poque o
laimable auteur navait que treize ans, mais galement celle o _Jean
Sbogar_ et _Smarra_ ntaient pas encore parus! Il antidate ainsi son
livre pour prouver quil a priorit sur Nodier; mais il ne fait, en
dfinitive, par cette manoeuvre que nous convaincre quil connaissait la
vogue de la posie populaire serbo-croate, aussi passagre quelle et
t[466].

Ce mot mme de _guzla_ quil donna pour titre  son recueil, avait t
employ plusieurs fois avant lui par lancien rdacteur du _Tlgraphe_
de Laybach. Dans les extraits des articles de Nodier sur la posie
morlaque que nous avons donns, on a pu rencontrer la description de
cet instrument. On la rencontre dans _Jean Sbogar_, de mme que dans la
ballade du _Bey Spalatin_, publie  la suite de _Smarra_. Il est juste
de faire remarquer que le traducteur bernois de 1778 a surtout le droit
den rclamer la priorit[467]; mais ce nest pas seulement la _guzla_
que Nodier avait dcrite; il avait mis en scne ce mme barde slave
dont Mrime traa le brillant portrait qui domine _la Guzla_ tout
entire.

Cest ainsi quon reconnat dans _Jean Sbogar_, au troisime plan
seulement, il est vrai, bien derrire llgant brigand dalmate et sa
mlancolique bien-aime, les traits d'un vritable an d'Hyacinthe
Maglanovich, plus potique et moins gai sans doute, mais aussi
vivant,-- sa faon,--que l'est le hros de Mrime. Il est assis au
milieu d'une assemble populaire, ce vieillard qui promenait
rgulirement sur une espce de guitare, garnie d'une seule corde de
crin, un archet grossier et en tirait un son rauque et monotone, mais
trs bien assorti  sa voix grave et cadence. Et il chantait,

     en vers esclavons, l'infortune des pauvres Dalmates, que la misre
     exilait de leur pays; il improvisait des plaintes sur l'abandon de
     la terre natale, sur les beauts des douces campagnes de l'heureuse
     Macarsca, de l'antique Trao, de Curzole aux noirs ombrages; de
     Cherso et d'Ossero o Mde dispersa les membres dchirs
     d'Absyrthe; de la belle Epidaure, toute couverte de lauriers ross;
     et de Salone, que Diocltien prfrait  l'empire du monde.  sa
     voix, les spectateurs d'abord mus, puis attendris et transports,
     se pressaient en sanglotant; car, dans l'organisation tendre et
     mobile de l'Istrien, toutes les sympathies deviennent des motions
     personnelles, et tous les sentiments, des passions. Quelques-uns
     poussaient des cris aigus, d'autres ramenaient contre eux leurs
     femmes et leurs enfants; il y en avait qui embrassaient le sable et
     qui le broyaient entre leurs dents, comme si on avait voulu les
     arracher aussi  leur patrie. Antonia surprise s'avanait lentement
     vers le vieillard, et en le regardant de plus prs, elle s'aperut
     qu'il tait aveugle comme Homre. Elle chercha sa main pour y
     dposer une pice d'argent perce, parce qu'elle savait que ce don
     tait prcieux aux pauvres Morlaques, qui en ornent la chevelure de
     leurs filles[468].

De mme on voit dans _le Bey Spalatin_ le vieux chef de tribu dtacher
sa _guzla mlodieuse_ et chanter les victoires du fameux Scanderbeg,
les douceurs du sol natal, les regrets amers de l'exil, accompagnant
chaque refrain d'un cri douloureux et perant[469]. Et  la fin du
pome, l'auteur pousse cette exclamation qui prouve combien sincrement
il a en horreur la fausse modestie de ses confrres occidentaux:
Lhistoire du bey Spalatin, de sa petite-fille morte et de sa tribu
dlivre, est la plus belle qui ait jamais t chante sur la _guzla_.

Le pome de Mrime diffre trop de celui de Nodier pour quon puisse
prtendre quil en soit une simple copie. La couleur locale est
rpandue  flot chez ce vieux gaillard moustachu dHyacinthe
Maglanovich, grand mangeur, beau buveur, vaniteux et capricieux, qui
sait louer ses propres pomes comme le pote de Nodier. LAubpine de
Veliko, dit-il au dbut de son histoire, par Hyacinthe Maglanovich,
natif de Zuonigrad, le plus habile des joueurs de guzla. Prtez
loreille!--Le pote illyrique, daprs Mrime, nest pas seulement un
bon chanteur: cest un vrai matre chanteur, qui sait choisir le moment
le plus intressant pour couper son rcit en deux et faire appel  la
gnrosit de son auditoire:

     Quand elle eut mang ce fruit, qui avait une si belle couleur, elle
     se sentit toute trouble, et il lui sembla quun serpent remuait
     dans son ventre.

     _Que ceux qui veulent connatre la fin de cette histoire donnent
     quelque chose  Jean Bietko[470]._

Seulement, sous le rapport de la couleur locale, il nest pas beaucoup
plus vrai que le barde de Nodier. Il est rapic, fait de morceaux
divers, tals sur son fond dune authenticit douteuse, que Mrime
avait emprunt  son prdcesseur.

Mais laissons Nodier pour le moment et examinons de plus prs de quoi se
compose cette fameuse couleur dHyacinthe Maglanovich. Et tout
dabord, Mrime devait avoir vu quelque part et pris sur le vif le
visage pittoresque de son pote, car il le reproduisit presque sans
changement une anne plus tard, sous un casque formidable, lorsqu'il
dessina son capitaine de _retres_ au premier chapitre de la _Chronique
du temps de Charles IX_. La ressemblance est frappante entre le Slave et
le Germain, qui sont esquisss tous les deux, semble-t-il, d'aprs le
mme modle parisien:

NOTICE SUR MAGLANOVICH:                     CHRONIQUE DE CHARLES IX.

Hyacinthe avait alors prs de soixante  C'tait un _grand et puissant
ans. C'est un _grand homme_, vert et    homme_ de cinquante ans environ,
robuste pour son ge, les paules       avec un gros _nez aquilin_, le
larges et le cou remarquablement gros.  teint fort _enflamm_, les
Sa figure est prodigieusement basane;  cheveux grisonnants et rares,
ses yeux sont petits et un peu relevs  couvrant  peine _une large
du coin; _son nez acquilin_, assez      cicatrice qui commenait 
_enflamm_ par l'usage des liqueurs     l'oreille gauche et qui venait
fortes; sa longue moustache blanche et  se perdre dans son paisse
ses gros sourcils noirs forment un      moustache_[471].
ensemble que l'on oublie difficilement
quand on l'a vu une fois. _Ajoutez 
cela une longue cicatrice qu'il porte
sur le sourcil et sur une partie de la
joue_. Il est trs extraordinaire qu'il
n'ait pas perdu l'oeil en recevant cette
blessure.

D'autres dtails sont ramasss un peu partout; la description du
_guzlar_ est emprunte  Fortis:

FORTIS:                                 MRIME:

Dans les assembles champtres, qui se  Je dirais seulement quelques
tiennent  l'ordinaire dans les maisons mots des bardes slaves ou
o il y a plusieurs filles, se perptue joueurs de _guzla_, comme on les
le souvenir des anciennes histoires de  appelle.
la nation. Il s'y trouve toujours un
chanteur qui accompagne sa voix d'un    La plupart sont des vieillards
instrument, appel _guzla_ mont d'une  fort pauvres, souvent en
seule corde, compose de plusieurs      guenilles, qui courent les
crins de cheval entortills...          villes et les villages en
                                        chantant des romances et
Plus d'un Morlaque est en tat de       s'accompagnant avec une espce
chanter, depuis le commencement  la    de guitare, nomme _guzla_ qui
fin, ses propres vers impromptus,       n'a qu'une seule corde faite de
toujours au son de la _guzla_... Leur   crin...
chant hroque est extrmement lugubre
et monotone. Ils chantent encore un peu Ces gens ne sont pas les seuls
du nez, ce qui s'accorde, il est vrai,  qui chantent des ballades;
assez bien avec le son de l'instrument  presque tous les Morlaques,
dont ils jouent... Un long hurlement,   jeunes ou vieux, s'en mlent
consistant dans un _oh_! rendu avec des aussi: quelques-uns, en petit
inflexions de voix rudes et grossires, nombre, composent des vers
prcde chaque vers, dont les paroles   qu'ils improvisent souvent.
se prononcent rapidement, et presque
sans modulation qui est rserve  la   Leur manire de chanter est
dernire syllabe, et qui finit par un   nasillarde, et les airs des
roulement allong... Quand un Morlaque  ballades sont trs peu varis;
voyage par les montagnes dsertes, il   l'accompagnement de la guzla ne
chante, principalement de nuit, les     les relve pas beaucoup, et
hauts faits des anciens rois et         l'habitude de l'entendre peut
seigneurs slaves, ou quelque aventure   seule rendre cette musique
tragique. S'il arrive qu'un autre       tolrable.  la fin de chaque
voyageur marche en mme temps sur la    vers, le chanteur pousse un
cime d'une montagne voisine, ce dernier grand cri, ou plutt un
rpte le verset chant par le premier. hurlement, semblable  celui
Cette alternative de chant continue     d'un loup bless. On entend ces
aussi longtemps que les chanteurs       cris de fort loin dans les
peuvent s'entendre[472].                montagnes, et il faut y tre
                                        accoutum pour penser qu'ils
                                        sortent d'une bouche humaine.

De mme, les donnes topographiques de l'introduction (Zuonigrad, Livno,
Scign, Zara, etc.) sont tires du _Voyage en Dalmatie_ et des cartes qui
l'accompagnent,--il faut le reconnatre, avec un grand souci
d'exactitude et de faon  ne rien avancer qui ne soit vraisemblable.

Mrime loue et apprcie, avant tout, la large et simple hospitalit que
les Morlaques savaient offrir au voyageur. Voici ce que nous raconte le
prtendu traducteur de son prtendu pote: En 1817, je passai deux
jours dans sa maison [de Maglanovich], o il me reut avec toutes les
marques de la joie la plus vive. Sa femme et tous ses enfants et
petits-enfants me sautrent au cou, et quand je le quittai, son fils
an me servit de guide dans les montagnes pendant plusieurs jours,
_sans qu'il me ft possible de lui faire accepter une rcompense_.
Est-ce autre chose qu'une rminiscence du rcit de Fortis quand il
raconte la visite qu'il fit en 1771  un chef dalmate:

     Je n'oublierai jamais l'accueil cordial que j'ai reu du vovode
     Pervan  Coccorich. Mon unique mrite  son gard tait de me
     trouver l'ami d'une famille de ses amis[473]. Une liaison si lgre
     l'engagea nanmoins  envoyer  ma rencontre une escorte et des
     chevaux;  me combler des marques les plus recherches de
     l'hospitalit nationale;  me faire accompagner par ses gens et par
     son propre fils, jusqu'aux campagnes de Narenta, distantes de sa
     maison d'une bonne journe; enfin  me fournir des provisions si
     abondantes, que je n'avais rien  dpenser dans cette tourne.

     Quand je partis de la maison de cet excellent hte, lui et toute sa
     famille me suivirent des yeux et ne se retirrent qu'aprs m'avoir
     perdu de vue. Ces adieux affectueux me donnrent une motion que je
     n'avais pas prouve encore et que je n'espre pas sentir souvent
     en voyageant en Italie. J'ai apport le portrait de cet homme
     gnreux, afin d'avoir le plaisir de le revoir malgr les mers et
     les montagnes qui nous sparent et pour pouvoir donner en mme
     temps une ide du luxe de la nation  l'gard de l'habillement de
     ses chefs. Le Morlaque, n gnreux et hospitalier, ouvre sa pauvre
     cabane  l'tranger, fait son possible pour le bien servir et ne
     demandant jamais, _refuse mme souvent avec obstination les
     rcompenses qu'on lui offre_[474].

Une belle planche en taille douce reprsentant _il Vavode Pervan di
Coccorich_ accompagne le rcit de Fortis. Mrime suivit son exemple et
insra dans _la Guzla_ une lithographie qui reprsente son pote
imaginaire.  l'inverse de ce qu'il avait fait  propos de Clara Gazul,
il joignit ce portrait  _tous_ les exemplaires de l'dition originale.

Il est inutile de chercher sous les traits d'Hyacinthe Maglanovich la
physionomie plus ou moins dfigure de Mrime, comme l'ont voulu Ch.
Asselineau et M. Leger[475], mais il est juste de dire que, sous le
rapport de l'exactitude, ce portrait ne laisse rien  dsirer. MM.
Tourneux et Leger se demandent o Mrime s'tait procur les documents
ncessaires  la confection de cette lithographie. Nous nous posons 
notre tour la mme question. Le bonnet d'agneau noir, la ceinture large
et multicolore, orne d'un norme couteau, ressemblent  ce qu'on voit
sur la planche de Fortis, mais le reste, la _guzla_ surtout et la
position accroupie du vieux racleur qui n'en est pas moins authentique,
ne peut avoir t dessine que d'aprs un modle. Nous avons examin,
sans succs, un grand nombre de relations de voyage, albums de costumes
et autres publications antrieures  1827, et il ne nous semble pas que
le portrait d'Hyacinthe Maglanovich ait t copi sur aucune gravure.

Il nous parat plus probable qu'il fut dessin d'aprs nature par
quelqu'un qui avait visit les provinces illyriennes et vu un joueur de
_guzla_, par Fauriel, peut-tre, qui avait pass, en 1824, quelques mois
 Trieste (o les chanteurs serbes n'taient pas plus rares que les
chanteurs grecs, qu'il y cherchait alors) ou bien par Fulgence Fresnel,
cousin de Mrime, qui fournit  l'auteur certains renseignements sur
l'Illyrie o il avait fait de nombreux voyages, si nous nous en
rapportons  Eugne de Mirecourt[476] et  la _Littrature franaise
contemporaine_ de Bourquelot et Maury[477]. Grce  M. Tourneux, nous
savons maintenant que Mrime n'obtint ce dessin qu'au moment o _la
Guzla_ s'imprimait dj; il avait envoy d'abord  son diteur
strasbourgeois, le 22 mars 1827, deux croquis de la guzla (qui sont,
semble-t-il, de sa main, et que M. Tourneux a reproduits dans sa
brochure _Prosper Mrime, comdienne espagnole et chanteur illyrien_);
plus tard, le portrait de Maglanovich prit dfinitivement place en tte
du volume. Ni M. Tourneux, ni M. Flix Chambon n'ont su dire qui tait
le mystrieux artiste qui signa: _A. Br._--M. Lucien Pinvert penche pour
le nom de Mrime lui-mme[478]. Il est difficile de le prtendre ou de
le nier, car le procd de reproduction (la lithographie) n'est pas un
de ceux qui respectent l'original.

Mais revenons  notre pote. Mrime nous assure qu'Hyacinthe tait un
ivrogne incorrigible et qu'il ne pouvait jamais chanter sans avoir fait
une copieuse libation d'eau-de-vie.

[Illustration: Hyacinthe Maglanovich.--_Lithographie de F.G. Levrault_.]

     Suivant l'avis du vovode, j'eus soin de le [Maglanovich] faire
     boire, et mes amis, qui taient venus nous tenir compagnie sur le
     bruit de son arrive, remplissaient son verre  chaque instant.
     Nous esprions que quand cette faim et cette soif si
     extraordinaires seraient apaises, notre homme voudrait bien nous
     faire entendre quelques-uns de ses chants. Mais notre attente fut
     bien trompe. Tout d'un coup il se leva de table et se laissant
     tomber sur un tapis prs du feu (nous tions en dcembre), il
     s'endormit en moins de cinq minutes, sans qu'il y et moyen de le
     rveiller.

     Je fus plus heureux une autre fois: j'eus soin de le faire boire
     seulement assez pour l'animer, et alors il nous chanta plusieurs
     des ballades que l'on trouvera dans ce recueil.

     _Il me quitta d'une faon trange: il demeurait depuis cinq jours
     chez moi, quand un matin il sortit, et je l'attendis inutilement
     jusqu'au soir. J'appris qu'il avait quitt Zara pour retourner chez
     lui_[479].

N'en dplaise  M. Louis Leger qui veut que l'ivrognerie soit trs rare
chez les Slaves mridionaux[480]. Mrime ne se trompe nullement dans
ce qu'il avance. Voici, en effet, les termes dans lesquels s'explique
Karadjitch, sur le compte d'un clbre _guzlar_, le vieux Miliya, qu'il
avait eu occasion de frquenter quelque temps:

     Quelques jours aprs arriva le knze[481], amenant Miliya. Mais
     quand je me fus mis en rapport avec ce dernier, ce fut pour moi un
     nouveau sujet de souci, et toute ma joie fit place d'abord  une
     triste dception. Non seulement Miliya, comme tous les chanteurs
     (qui ne sont que _chanteurs_), ne savait pas _rciter_, mais
     uniquement chanter, _mais ceci mme il ne le voulait pas faire 
     moins d'avoir de l'eau-de-vie devant lui_. Or,  peine y avait-il
     got que, affaibli soit par l'ge, soit par l'effet de ses
     blessures (il avait eu jadis la tte hache de coups de sabre dans
     une rixe avec un Turc de Kolachine), il s'embrouillait tellement
     qu'il devenait incapable de chanter avec tant soit peu d'ordre et
     de rgularit. Miliya en savait beaucoup d'autres, mais il ne me
     fut pas donn de profiter de cette occasion unique. L'oisivet et
     le travail que je lui imposais commenaient  peser au vieillard;
     de plus, il se trouva l de ces gens bien intentionns, qui se font
     un plaisir de tout tourner en ridicule et de mystifier les autres 
     tout propos. Ces gens donc se mirent  lui dire: Comment toi, un
     homme d'ge et de bon sens, es-tu devenu bte  ce point? Ne
     vois-tu pas que Vouk est un fainant qui ne s'occupe que de piesmas
     et de futilits pareilles? Si tu l'coutes, il te fera encore
     perdre ici tout l'automne; retourne donc chez toi et occupe-toi de
     tes affaires. Miliya se laissa persuader, _et il partit un beau
     jour en cachette de moi_[482].

Il est vrai que ce rcit ne fut publi en serbe que six ans aprs _la
Guzla_; mais il est fort probable que les amis allemands de Karadjitch
en avaient eu la primeur; de conversations en conversations, on s'tait
peu  peu figur, dans la socit littraire europenne d'avant 1833, un
type du guzlar analogue au vieux Miliya. La _Revue encyclopdique_ ne
parlait-elle pas dj en 1826 d'un rapsode serbe aveugle, nomm
Philippe, qui improvisait des chants guerriers mme de plusieurs
centaines de vers[483]? Il est aussi, surtout, possible que Fauriel,
qui tmoignait un intrt tout particulier  la posie serbe, ait
signal  Mrime ces dtails. Ne poussait-il pas son jeune ami 
apprendre le serbe et  traduire les _piesmas_ d'aprs le mme systme
qu'il avait appliqu aux chants grecs?

Quant  la vanit de pote, autre trait du caractre de Maglanovich,
elle est d'autant plus contestable que les posies populaires serbes
sont pour ainsi dire anonymes: on ne connat mme pas les auteurs des
ballades les plus rcentes: le vritable pote d'une _piesma_ se dfend
toujours de l'tre et prtend l'avoir apprise de la bouche d'un autre.
Le guzlar n'est qu'un simple rcitateur mme quand il dbite ses propres
vers,--tant sy efface sa personnalit,--mouls quils sont dans les
formes traditionnelles selon des procds depuis longtemps tablis; on
lui trouverait tort den rclamer la proprit: le bon got et une
timidit de convention lempchent de sen dire lauteur aussi
ouvertement que le fait le pote de Mrime: _Celui qui a fait cette
chanson tait avec ses frres au rocher gris; il se nomme Guntzar
Wossieratch[484]_. Le guzlar sait que ses autres confrres modifieront
son bauche avant quelle prenne sa forme dfinitive; rien nest plus
faux que cette _Improvisation d'Hyacinthe Maglanovich_ o lon sentie
cabotinage:

     tranger, que demandes-tu au vieux joueur de guzla? que veux-tu du
     vieux Maglanovich? Ne vois-tu pas ses moustaches blanches, ne
     vois-tu pas trembler ses mains dessches? Comment pourrait-il, ce
     vieillard cass, tirer un son de sa guzla, vieille comme lui?...

     La guzla dHyacinthe Maglanovich est aussi vieille que lui; mais
     jamais elle ne se dshonorera en accompagnant un chant mdiocre.
     Quand le vieux pote sera mort, qui osera prendre sa guzla et en
     tirer des sons? Non, lon enterre un guerrier avec son sabre:
     Maglanovich reposera sous terre avec sa guzla sur sa poitrine[485].

La renomme dun guzlar,--et son orgueil de pote aussi,--ntait jamais
si grande que limaginait Mrime, oubliant un peu trop quil avait dit
que la plupart sont des vieillards et fort pauvres, souvent en
guenilles, qui courent les villes et les villages en chantant des
romances. Si un guzlar tait connu, il ne ltait pas par son talent de
pote, mais par sa bonne mmoire et pour son rpertoire choisi. Donc,
pour le salut de la couleur locale, le nom du soi-disant auteur des
ballades de _la Guzla_ ne devait pas figurer sur le recueil. Pour comble
de malheurs, quelques biographes par trop zls ont rendu  Mrime le
mauvais service de souligner avec trop denthousiasme la pittoresque
figure de Maglanovich.

Mrime fut tromp, soit,--et cest le plus probable,--par Ch. Nodier
qui donnait une grande importance  la personnalit de lHomre
esclavon, soit par Fortis, qui parle une fois de Triboco, village qui
tait la patrie de Pappizza, paysan improvisateur qui, n vers la fin
du XVIIe sicle, est encore clbre aprs sa mort,  cause de la
quantit de ses posies, quil chantait lui-mme en saccompagnant de la
guzla, et dont il semble quon a perdu le souvenir[486].  notre avis,
les _Chants populaires de la Grce moderne_ de Fauriel ont largement
contribu  pareille mprise. Dans son introduction, le savant ami de
Mrime avait longuement parl des chanteurs grecs, des difficults
quon a pour se procurer leurs rcits, etc. Lauteur de _la Guzla_ nota
soigneusement cela pour sen servir dans la notice quil plaa en tte
du volume. Mais cest surtout dans les chants mmes des Grecs quil
trouva les formules navement orgueilleuses quil prodigua dans ses
ballades illyriques. Celle-ci, par exemple, que nous tirons de Fauriel,
semble appartenir  _la Guzla_: Je marrte pour vous faire un rcit
[dont vous] serez bien merveills[487]. Ou bien une autre: Jai donc
compos cette histoire: et je la joue sur ma lyre, pour mon
divertissement:--car quiconque sait parler avec agrment et avec raison,
peut faire quun coeur attrist reoive des consolations. Cest Manuel de
Seti, fils du Pappas Hironyme, Charciote, qui est lauteur de toute
cette histoire. Ou bien, enfin, celle-ci: Celui qui bien coute, bien
aussi raconte, sil lui arrive de bien rappeler [les faits] dans sa
tte. Et moi aussi jai cout, et jai fait une Georgide, sur George
Skatoverga de la plaine. Comme je ne sais point lire, pour ne point
oublier cette histoire, jen ai fait une chanson, afin den bien
conserver le souvenir[488].

Quant  la prtendue ruse du barde illyrique, qui aurait lhabitude de
sinterrompre  lendroit le plus intressant de son rcit, pour faire
une qute, elle nest mentionne ni par Fortis et Nodier pour les
Serbes, ni par Fauriel pour les Grecs modernes. Nous ne savons si le
chanteur grec tait capable de tant dhabilet, mais pour le guzlar
serbo-croate naturellement simple et enthousiaste, nous pouvons dire que
cette sommation pressante serait contraire  son caractre national.
Aussi nous faut-il comprendre combien fut blesse la susceptibilit des
critiques serbes de 1827; ils reprochrent amrement  lauteur de _la
Guzla_ davoir calomni par cette fausse assertion tout un peuple[489].

Pourtant, si Mrime attribuait mal  propos cette ruse professionnelle,
il ne lavait pas invente. Le jongleur franais la connaissait bien
avant lui et la pratiquait quelquefois:

     Huims commence chanon  enforcier
     Que vous orrez, _se donez un denier_,

dit-on dans une chanson de geste cite par M. Lon Gautier[490].
Mrime, qui avait pour amis,  lpoque o il composait _la Guzla_, un
futur historien de la littrature franaise au moyen ge (J.-J. Ampre)
et un futur historien de la posie provenale (Claude Fauriel), n'avait
que trop l'occasion de s'initier  la vie intime des anciens potes
ambulants. Nous savons, du reste, que Fauriel prodiguait les anecdotes,
les traits saillants et pittoresques, et que ses amis moins savants,
mais non moins littrateurs,--Stendhal surtout,--exploitaient volontiers
cette mine vivante.

D'autres sources, moins importantes celles-l, servirent  la _Notice
sur Hyacinthe Maglanovich_. Ainsi, tout au dbut, Mrime raconte que
son pote fut enlev  l'ge de huit ans par les _Tchinguneh_ ou
bohmiens et que ces gens le menrent en Bosnie, le convertirent
sans peine  l'islamisme qu'ils professent pour la plupart et que un
_ayan_ ou maire de Livno le tira de leurs mains et le prit  son
service. Il faut rapprocher ces dtails du _Voyage en Bosnie_ par
Amde Chaumette-Desfosss (Paris, 1812), o l'on parle de
_Tchingunh_ (Bohmiens), gens les plus misrables et les plus
dgotants, qui professent, en apparence, le musulmanisme, mais sont
tellement mpriss qu'il leur est dfendu d'entrer dans les
mosques[491], et o l'on explique longuement quel est le rle d'un
_ayan_[492].  cet ouvrage est d aussi, semble-t-il, le nom mme de
Maglanovich, driv probablement de _Maglay_ (Magla), ville de Bosnie,
dont il est parl  plusieurs reprises[493]. Il est douteux que Mrime
ait connu le mot serbo-croate _magla_ (qui veut dire le brouillard), le
seul autre auxiliaire possible pour fabriquer le nom de Maglanovich. En
effet, on ne le trouve dans aucun des ouvrages consults par Mrime 
l'occasion de ses ballades.--M. Leger croit que l'auteur de _la Guzla_
n'ignorait pas la signification de _magla_ et qu'il en voulut former le
nom de son hros, afin de lui faire signifier: _Fils du brouillard_ [ou
plutt _Desbrouillards_], parce que, vers 1830, la posie ossianique
tait encore fort  la mode et les brouillards d'Ecosse charmaient
encore les imaginations[494].--Il serait bon d'ajouter que les Slaves
du Sud ne connaissent pas ce nom. De mme, ils donnent trs rarement 
leurs enfants le prnom presque exclusivement monastique d'Hyacinthe.

Mrime enfin utilisa encore un ouvrage franais, le _Voyage pittoresque
de l'Istrie et de Dalmatie rdig d'aprs l'itinraire de L.F. Cassas_,
par Joseph Lavalle (Paris, 1802); dans le rcit du mariage de
Maglanovich (arrang  l'aide d'un chapitre de Fortis sur les
enlvements et les mariages chez les Morlaques[495]), il baptise le
beau-pre de son hros du nom de Zlarinovich et donne au rival du pote
celui d'Uglian. Aucun de ces deux noms n'est authentique: _Zlarine_
dsigne une localit; _Uglian_, une le de l'Adriatique, plus connue
sous la dnomination italienne d'Isola Grossa[496].




 3

MRIME COMMENTATEUR


Dans le commentateur imaginaire, Mrime fait le portrait de
l'antiquaire naf, de l'rudit ignorant et dnu de critique. Ce type,
il le pressentait  merveille; plus tard sa profession lui permit de
l'tudier  fond; il y est revenu  plusieurs reprises, jamais avec plus
de bonheur que dans _la Guzla_,--a trs justement remarqu M.
Filon[497].

Non seulement Mrime est le traducteur de son pote, mais il en est
encore le commentateur sans prtention. Quand il avait collectionn ces
ballades, il s'imaginait tre le seul Franais qui pt trouver quelque
intrt  ces pomes sans art, production d'un peuple sauvage. Ses amis
lui ont persuad qu'elles seraient agrables au public; peu jaloux de
son trsor, il a bien voulu les lui faire connatre et les lui
expliquer.  tout cela, il n'a pas beaucoup de mrite: grand amateur de
voyages, sans occupations bien importantes, il a pu parcourir le pays
qu'il habitait et, au hasard de ses dcouvertes, rassembler _quelques
fragments assez curieux d'anciennes posies_. Comme il a affaire  des
coutumes parfois fort diffrentes de celles des autres pays, il fournira
toutes les explications qu'il pourra donner pour faciliter la lecture de
ces pomes; il dira ses conjectures, ce qu'on lui a rapport, sans
jamais rien affirmer dont il ne soit sr. Il emploie volontiers des
formules assez vagues: on dit que... il est vraisemblable... c'est sans
doute... etc. Pourquoi rechercher  toute occasion la certitude; ces
ballades valent-elles la peine qu'on se livre  un vritable travail
d'exgse; pour lui il n'est qu'un simple amateur, qui n'approfondit pas
les choses d'aussi prs; toute explication lui semble bonne pourvu
qu'elle permette d'interprter et de comprendre son texte; il
collectionne des ballades comme un autre des bibelots, sans y attacher
trop d'importance; il est folkloriste amateur; il aime mieux des
probabilits douteuses, o se complat son imagination un peu
paresseuse, que des certitudes qui lui seraient une peine et un travail.
Aussi le lecteur ne saurait-il exiger de lui que ce dont il s'est
content lui-mme. Et voici Mrime  couvert des critiques avises que
des lecteurs mieux renseigns pourraient faire de sa science. Ce lui fut
une habilet de se dire tranger  la fois au pays qu'il voulait faire
connatre et  celui auquel il prsentait son recueil. Mais s'il se posa
dans sa prface comme un antiquaire naf et dnu de sens critique,
dans la pratique il suivit le plus souvent les leons d'un matre
excellent, vrai savant celui-l, nous voulons dire Fauriel. Il lui
devait dj le got de la posie primitive; il lui dut aussi de composer
un livre dont l'esprit et la manire se rapprochent trs sensiblement de
ce que l'on trouve dans les _Chants populaires de la Grce moderne_.
Pour tromper compltement son lecteur, il emprunte  Fauriel la faon de
prsenter ses remarques.

C'est ainsi qu'il va jusqu' dclarer trs srieusement _qu'ici manque
une stance_[498]  un pome qu'il a lui-mme compos tout entier, parce
que,  l'occasion d'une posie grecque authentique, Fauriel avait
signal qu'_il manquait  cette chanson quelques vers de la fin_[499].
Ailleurs il dira: Il est vident que cette intressante ballade ne nous
est pas parvenue dans son intgrit[500].

Fauriel regrette-t-il de n'avoir pu trouver sur un certain sujet qu'une
assez mauvaise chanson, incomplte d'ailleurs: Je n'ai pu me procurer
sur Androutzos que la seule chanson suivante, et encore n'est-elle pas
complte et le sujet en est-il assez vague[501]? Mrime lui aussi a
son _fragment de ballade_ qui ne vaut pas grand'chose et qui ne se
recommande que par la belle description d'un vampire[502].

Comme Fauriel, Mrime fait ses trouvailles qu'il signale comme autant
de joyaux de la collection et sur lesquelles il attire tout
particulirement l'attention:

FAURIEL:                                MRIME:

Dans les assembles champtres, qui se  Je dirais seulement quelques
Ce joli vers... je l'ai retrouv dans   J'ignore  quelle poque eut
une longue pice sur la prise de        lieu l'action qui a fourni le
Constantinople, compose  l'poque de  sujet de ce petit pome, et le
l'vnement; et l mme, il a l'air     joueur de guzla qui me l'a
d'tre tir de quelque chanson          rcit ne put me donner d'autres
populaire plus ancienne. (_Chants       informations, si ce n'est qu'il
grecs_, tome II, p. 186.)               le tenait de son pre, et que
                                        c'tait une ballade fort
                                        ancienne. (_La Guzla_, page
                                        132.)

                                        Ce morceau, fort ancien, et
                                        revtu d'une forme dramatique
                                        que l'on rencontre rarement dans
                                        les posies illyriques, passe
                                        pour un modle de style parmi
                                        les joueurs de guzla morlaques.
                                        (Page 165.)

                                        Ce passage est remarquable par
                                        sa simplicit et sa concision
                                        nergique. (Page 89.)

Cette jolie chanson, trs populaire     Cette chanson est, dit-on,
dans la Grce entire, etc.             populaire dans le Montngro;
(_Idem_, p. 125.)                       c'est  Narenta que je l'ai
                                        entendue pour la premire fois.
                                        (Page 243.)

Ainsi Mrime sut jouer admirablement l'un et l'autre rle: ici accuser
la modestie du simple amateur, et l laisser accroire que son Italien,
traducteur et commentateur, possde en ces matires une autorit
indiscutable. Il y en a dans son livre pour tout le monde: pour les
sceptiques, les rserves toutes naturelles que doit faire un tranger
qui traite d'un pareil sujet; pour ceux tout disposs  croire 
l'authenticit de ses soi-disant ballades illyriques, la belle assurance
d'un homme qui s'entend aux choses qu'il dit.  la fois caricature et
portrait: portrait de l'rudit amateur et caricature ou parodie du vrai
savant, tel nous parat tre le commentateur de _la Guzla_[503].




 4

L'AUBPINE DE VELIKO: UNE INSPIRATION CHINOISE


Il parat que _l'Aubpine de Veliko_, qui est la premire ballade du
recueil, fut aussi compose la premire. Elle marque une sorte de
transition entre _Smarra_ et le reste de _la Guzla_.

Le sujet de _l'Aubpine de Veliko_ ressemble beaucoup  celui du _Bey
Spalatin_ de Nodier, bien que le fond de cette ballade soit emprunt 
un autre ouvrage: _l'Orphelin de la maison de Tchao_, drame chinois dont
nous parlerons tout  l'heure.

Comme son prdcesseur, Mrime raconte une vendetta illyrienne: la
lutte longue et acharne du vieux _bey_ Jean Veliko avec ses ennemis de
l'Est.

Le _bey_ de Nodier a eu vingt-quatre fils, tous tus dans les combats
avec le cruel Pervan; celui de Mrime en avait douze: cinq sont
morts au gu d'Obravo; cinq sont morts dans la plaine de Rebrovje. Jean
Veliko avait un fils qu'il chrissait entre tous; ses ennemis l'ont
enlev,--tout comme Pervan enleva la belle Iska;--ils l'ont enferm
dans une prison dont ils ont mur la porte. Il lui reste un fils,
Alexis, trop jeune pour la guerre, le dernier descendant des Veliko;
c'est avec cet enfant qu'il fuit devant Nikola Jagnievo, Joseph
_Spalatin_ et Fdor Aslar; il passe la rivire Mresvizza et se rfugie
chez son ami George Estivanich. Et George Estivanich le reoit sous sa
protection; il mange le pain et le sel avec le bey Jean Veliko, et
nomme Jean le fils que sa femme lui a donn.

Or, Nicolas Jagnievo, et Joseph Spalatin, et Fdor Aslar se sont runis
 Kremen. Ils ont bien mang et bu de l'eau-de-vie de prunes et ils ont
dit tous ensemble: Que Jean Veliko meure avec son fils Alexis! Le
lendemain de la Pentecte, ils descendent de la montagne avec leurs
heyduques en armes. Ils passent la Mresvizza et s'arrtent devant la
maison de George Estivanich.

     Que venez-vous faire, beys de l'est? que venez-vous faire dans le
     pays de George Estivanich? Allez-vous  Segna complimenter le
     nouveau podestat?

     --Nous n'allons pas  Segna, fils d'tienne, a rpondu Nicolas
     Jagnievo; mais nous cherchons Jean Veliko et son fils. Vingt
     chevaux turcs, si tu nous les livres.

     --Je ne te livrerai pas Jean Veliko pour tous les chevaux turcs
     que tu possdes. Il est mon hte et mon ami. Mon fils unique porte
     son nom.

     Alors a dit Joseph Spalatin: Livre-nous Jean Veliko, ou tu feras
     couler du sang. Nous sommes venus de l'est sur des chevaux de
     bataille, avec des armes charges.

     --Je ne te livrerai pas Jean Veliko, et, s'il te faut du sang, sur
     cette montagne l-bas j'ai cent vingt cavaliers qui descendront au
     premier coup de mon sifflet d'argent.

     Alors Fdor Aslar, sans dire mot, lui a fendu la tte d'un coup de
     sabre; et ils sont venus  la maison de George Estivanich, o tait
     sa femme, qui avait vu cela.

     --Sauve-toi, fils d'Alexis! sauve-toi, fils de Jean! les beys de
     l'est ont tu mon mari; ils vous tueront aussi Ainsi a parl
     Thrse Gelin.

     Mais le vieux bey a dit: Je suis trop vieux pour courir. Il lui a
     dit: Sauve Alexis, c'est le dernier de son nom! Et Thrse Gelin
     a dit: Oui, je le sauverai.

     Les beys de l'est ont vu Jean Veliko.  mort! ont-ils cri: leurs
     balles ont vol toutes  la fois, et leurs sabres tranchants ont
     coup ses cheveux gris.

     --Thrse Gelin, ce garon est-il le fils de Jean? Mais elle
     rpondit: Vous ne verserez pas le sang d'un innocent. Alors ils
     ont tous cri: C'est le fils de Jean Veliko!

     Joseph Spalatin voulait l'emmener avec lui, mais Fdor Aslar lui
     pera le coeur de son ataghan, et il tua le fils de George
     Estivanich, croyant tuer Alexis Veliko.

Dix ans aprs, devenu un chasseur robuste et adroit, Alexis Veliko
demande  Thrse Gelin: Maman, pourquoi ces robes sanglantes
suspendues  la muraille.

-C'est la robe de ton pre, Jean Veliko, qui n'est pas encore veng;
c'est la robe de Jean Estivanich, qui n'est pas veng, parce qu'il n'a
pas laiss de fils.

     Le chasseur est devenu triste; il ne boit plus d'eau-de-vie de
     prunes; mais il achte de la poudre  Segna: il rassemble des
     heyduques et des cavaliers.

     Le lendemain de la Pentecte, il a pass la Mresvizza, et il a vu
     le lac noir o il n'y a pas de poisson: il a surpris les trois beys
     de l'est, tandis qu'ils taient  table.

     --Seigneurs! seigneurs! voici venir des cavaliers et des heyduques
     arms; leurs chevaux sont luisants; ils viennent de passer  gu la
     Mresvizza: c'est Alexis Veliko.

     --Tu mens, tu mens, vieux racleur de guzla. Alexis Veliko est
     mort: je l'ai perc de mon poignard. Mais Alexis est entr et a
     cri: Je suis Alexis, fils de Jean!

     Une balle a tu Nicolas Jagnievo; une balle a tu Joseph Spalatin;
     mais il a coup la main droite  Fdor Aslar, et lui a coup la
     tte ensuite.

     --Enlevez, enlevez ces robes sanglantes. Les beys de l'est sont
     morts. Jean et George sont vengs. L'aubpine de Veliko a refleuri;
     sa tige ne prira pas!

Ceux qui connaissent _l'Orphelin de la Chine_ remarqueront que
l'histoire du jeune Alexis rappelle singulirement l'histoire du jeune
prince dans la tragdie de Voltaire. En effet, aprs avoir emprunt 
Nodier l'ide, point de dpart, de sa ballade,  l'abb Fortis quelques
dtails sur le sentiment de la vengeance chez les Morlaques, Mrime
eut recours  un drame chinois pour l'intrigue; nous voulons dire la
traduction du drame: _Tchao-Chi-Cou-Ell ou le petit Orphelin de la
maison de Tchao_ que le pre Du Halde avait insre dans sa _Description
de la Chine_ (1735) et qui fut la source principale de la tragdie de
Voltaire[504]. Dans cette pice, il s'agit de sauver de la mort un jeune
orphelin, rejeton d'une illustre famille; l'ouvrage entier, froce
jusqu' la barbarie, clate en dvouements tout aussi sauvages. Le roi
Ling-Kong a deux ministres prfrs: Tchao-Tun, ministre des choses
civiles, et Ton-an-Kou, ministre des choses militaires. Ce dernier est
l'ennemi mortel de l'autre, et il parvient  faire massacrer toute la
famille de Tchao-Tun, except sa femme qui est enceinte. Deux amis sont
rests  cette femme, malgr ses malheurs, Tching-Ing et
Kong-Sun-Tchou-Kiou. Ils se dcident  sauver l'hritier de Tchao-Tun.
Tching-Ing a un fils; il le fait passer pour le fils de Tchao auprs des
autorits chinoises devant lesquelles il accuse son ami
Kong-Sun-Tchou-Kiou d'avoir drob cet ennemi public aux recherches de
la justice: Kong-Sun-Tchou-Kiou est tu avec le fils de Tching-Ing, qui
passe pour l'hritier de Tchao, et ainsi le vritable hritier est
sauv. Sauv au prix de tant de sacrifices, l'orphelin grandit, parvient
 reprendre l'autorit, se fait reconnatre et venge alors son pre en
mme temps que l'infortun Kong-Sun-Tchou-Kiou, qui s'est dvou pour
lui.

En 1755, Voltaire emprunta  ce drame le sujet de sa tragdie
_l'Orphelin de la Chine_; mais il a affaibli, par le mlange d'une
intrigue amoureuse, une histoire pleine de sauvagerie tragique. C'est
aussi une conception philosophique qui, dans _l'Orphelin de la Chine_,
annihile la bonne volont exotique de Voltaire[505]. Gengis-Khan veut
assurer son trne par la mort du dernier survivant de la dynastie qui
rgnait avant lui. C'est un enfant confi  un mandarin, Zam-Ti, qui,
pour le sauver, est prt  livrer son propre fils au tyran  la place du
jeune prince. Idam, l'pouse du mandarin, pour sauver son enfant,
dnonce  Gengis-Khan la substitution. Le Tartare avait autrefois aim
Idam et son ancienne passion se rallume  la vue de cette femme. Il
veut l'enlever au mandarin et l'pouser; mais Idam, aussi fidle pouse
que mre tendre, propose  son mari de se tuer avec elle. Gengis-Khan
les surprend au milieu de cette scne pathtique. Charm de leur vertu,
il fait grce de la vie au jeune prince et prend le mandarin pour
conseiller[506].

Ainsi dans l'adaptation que Voltaire a donne de ce drame plein
d'atrocits et de sublimes dvouements, tout finit comme dans la
comdie, par un heureux dnouement. Gengis-Khan se laisse sduire au
charme de la vertu et sent s'amollir la frocit de son coeur. La
tendresse de la mre, la fidlit de l'pouse sont des sujets trs
difiants, bien dignes de la comdie larmoyante ou du drame bourgeois;
tous ces gens-l commencent  devenir bons, excessivement bons; trop
bons pour qu'on puisse supposer un instant que Mrime n'a connu le
drame chinois que par l'intermdiaire de Voltaire. Il s'est inspir
directement de la traduction publie par Du Halde. Le critique de la
_Foreign Quarterly Review_[507], qui a signal le premier la dette de
Mrime, ne s'est pas tromp; il dclare que la mre illyrienne atteint
 un degr d'hrosme trs suprieur celui de l'Idam de Voltaire; ce
qui veut dire que son sacrifice lui cote beaucoup moins, parce qu'il
lui parat beaucoup plus naturel. Est-ce l du vritable hrosme? nous
sommes tents de croire que c'est  la fois plus de fanatisme et de
sauvagerie. Au reste il n'y a qu'une seule passion exprime dans la
ballade de Mrime: le dsir de la vengeance, et ce n'est pas sur ce
sentiment que Voltaire a difi sa tragdie. Mrime, d'autre part, qui
s'intressait aux Grecs de Fauriel, aux Illyriens de Nodier, aux
Morlaques de Fortis, a pu prouver le mme intrt pour les Chinois de
Du Halde. De l'original, il a su retrouver la sauvage nergie, la soif
inassouvie de la vengeance longtemps dsire. Dans cette courte pice on
reconnat dj la manire de _Carmen_ ou de _Mato Falcone_, les actes
nous rvlent la passion qui agite les coeurs.

Ce drame chinois, pour le faire illyrien, Mrime s'adresse  Fortis;
grce aux renseignements qu'il trouve dans le _Voyage_, il rpand sur
son pome une couleur toute superficielle, il est vrai, mais qui ne nous
en transporte pas moins dans un autre monde: monde de fantaisie, Illyrie
peu diffrente de celle de Nodier, mais qui se transformera plus tard en
une Illyrie plus originale sinon plus vritable. C'est chez Fortis qu'il
trouve le dtail de la chemise ensanglante:

     Si les amitis des Morlaques, non corrompus, sont constantes et
     sacres, leurs inimitis ne sont pas moins durables et presque
     indlbiles. Elles passent de pre en fils, et _les mres
     n'oublient jamais d'inculquer, dj aux enfants de bas ge, le
     devoir de venger un pre tu, et de leur montrer souvent,  cet
     effet, la chemise ensanglante, ou les armes du mort_. La passion
     de la vengeance s'est si fort identifie avec la nature de ce
     peuple, que toutes les exhortations du monde ne pourraient pas la
     draciner[508].

Dans une note--car les notes ont une grande importance: ce sont elles
qui nous rvlent d'une faon plus prcise o Mrime puise sa
science--il emprunte,  peu de chose prs, le texte mme de Fortis:

FORTIS:                                 MRIME:

Ce peuple se sert d'un proverbe         La vengeance passe pour un
familier, qui n'est que trop accrdit: devoir sacr chez les Morlaques.
_Ko ne se osveti, onse ne posveti_, qui Leur proverbe favori est
ne se venge pas, ne se sanctifie pas.   celui-ci: _Qui ne se venge pas
Il est remarquable que dans la langue   ne se sanctifie pas_. En
illyrienne, _osveta_ signifie galement illyrique, cela fait une espce
vengeance et sanctification.            de calembour: _Ko ne se osveti
                                        onse ne posveti_. _Osveta_, en
                                        illyrique, signifie vengeance et
                                        sanctification[509].

Ici Mrime suit si fidlement le _Voyage_, qu'il reproduit deux fautes
typographiques. En ralit, il faut lire: _Ko se ne osveti, on se ne
posveti_.

Les noms de personne, s'ils ne sont tous authentiques, ont un certain
cachet d'exotisme. Le nom de Fdor est russe et non pas serbe; Spalatin
est emprunt  Nodier; Estivanich, Aslar, Gelin, n'existent pas; Veliko
veut dire _grand_ et Mrime a d l'apprendre sur la carte o ce nom
figure trs souvent; les noms de lieux sont exacts et c'est sans doute
d'aprs une carte gographique que Mrime indique les divers
itinraires suivis par ses hros.

Que manque-t-il  ce pome pour tre sinon vritablement illyrien du
moins un pastiche de la posie illyrienne? Indpendamment d'un peu plus
d'exactitude dans le dtail, il lui faudrait encore se rapprocher
davantage par son inspiration des sources de la posie populaire
serbo-croate. Un pome qui a pour sujet la haine de deux familles ou de
plusieurs chefs, est de tous les peuples comme de tous les pays, mais si
le chanteur serbe avait trait cette histoire, il lui aurait assurment
donn une plus large allure pique et il y aurait mis plus de naf
enthousiasme que ne l'ont les courtes scnes serres de Mrime.




 5

VOYAGE EN BOSNIE--CHANTS GRECS


Dans sa lettre au Russe Sobolevsky, Mrime indique, comme une des
sources o il a puis la couleur locale tant vante de _la Guzla_,
une petite brochure d'un consul de France  Banialouka, dont il avait
oubli le titre. Dans sa prface  la seconde dition de son livre, il
cite une assez bonne statistique des anciennes provinces illyriennes,
rdige, croit-il, par un chef de bureau du Ministre des Affaires
trangres.

En 1901, M. Jean Skerlitch a identifi cet ouvrage[510]. C'est un volume
intitul: _Voyage en Bosnie dans les annes 1807 et 1808_, par M. Amde
Chaumette-Desfosss, consul de France en Prusse; ci-devant chancelier du
consulat gnral de Bosnie, etc., etc.[511] Imprim  Paris chez Didot
en 1812, ce livre ne fut pas mis dans le commerce; sa couverture porte:
_Berlin, 1812_. Dix ans plus tard, l'auteur fit tirer un nouveau titre
et rimprima la dernire page (155) au bas de laquelle fut inscrite la
mention: _Imprimerie de Jules Didot, l'an, imprimeur du roi_. C'est
sans doute cette dition que Mrime a connue, car c'est la seule o il
est dit que M. Desfosss tait ancien rdacteur au dpartement des
Affaires trangres, et autrefois, chancelier du consulat gnral de
Bosnie. Il faut remarquer que ce consulat tait  Travnik et non pas 
Banialouka, comme le dit Mrime.

Chaumette-Desfosss tait excellent observateur et son travail sur la
Bosnie abonde en documents de premier ordre, relatifs  la gographie,
au commerce, aux institutions et aux coutumes de cette contre, alors
province turque.  l'poque de son sjour  Travnik, le consulat gnral
de France dans cette ville jouait un rle politique trs important et le
futur auteur du _Voyage en Bosnie_ dut prendre de nombreuses
informations sur le pays et les habitants. Il ne s'agissait rien moins
que d'une occupation franaise de la Bosnie et de son incorporation dans
les Provinces Illyriennes. Les grands seigneurs bosniaques--Slaves
islamiss--voyaient de mauvais oeil l'envoy du Grand Napolon; une
mutuelle mfiance sparait les Frantzousi des gouvernants du pays et,
pendant un certain temps, le consul n'osa sortir de sa maison; c'est
pourquoi Chaumette-Desfosss n'emporta pas un trs bon souvenir de
Travnik; aussi quelques invitables exagrations ne doivent-elles pas
tonner dans son livre. Voici du reste la peinture qu'il fait des
Bosniaques:

     La chose qui frappe le plus l'Europen arrivant en Bosnie, c'est
     l'abord dur et les regards farouches des habitants de Bosna-Sray,
     de Travnik et des villes de confins. La situation de cette
     province, frontire des tats de l'empereur d'Autriche et de ceux
     de Venise, avec lesquels elle tait habituellement en guerre, avait
     rendu les Bosniaques trs mfiants vis--vis de ceux qui se
     prsentaient sur leur territoire. Tout tranger qui s'arrtait plus
     de trois jours dans un endroit, sans en avoir la permission des
     autorits turques, tait pendu comme espion; et, ce qui prouve
     l'inhospitalit des naturels, c'est que, quoique beaucoup d'entre
     eux soient intresss dans le commerce des marchandises qu'ils
     tirent d'Allemagne ou de Dalmatie, aucun ngociant de ces derniers
     pays n'a jamais os s'tablir chez eux. Le commerce d'change se
     fait par des marchs, tablis sur les frontires,  des jours fixs
     dans chaque semaine.

     Au reste, cette frocit des habitants parat moins extraordinaire
      celui qui connat leur manire de se nourrir. Leur rgime se
     compose principalement de crudits, d'aliments sals et
     d'eau-de-vie: toutes choses trs propres  exciter l'effervescence
     et l'cret du sang. Quand un Bosniaque se lve, il commence par
     boire un grand verre d'eau-de-vie de prunes sauvages (_slibovit_).
     Un peu avant le dner, il en boit au moins deux autres, en mangeant
     des ptisseries. Pour touffer la chaleur pouvantable que cette
     boisson lui donne  l'estomac, il dvore son potage  l'oignon et
     aux navets, coups par petits morceaux, et sans pain; son ragot
     horrible de viande de mouton fume grossirement (_paterma_) et
     ses choux aigres. On sert ensuite une copieuse soupe aux haricots;
     et le repas finit par un renouvellement de boisson d'eau-de-vie.
     Tel est le dner habituel dans la mauvaise saison. En t, les
     Bosniaques ne vivent presque que de melons d'eau, de concombres,
     etc., qu'ils mangent crus. C'est mettre de la crmonie dans un
     festin que d'y servir un agneau rti  la manire turque,
     c'est--dire tout entier, et farci de riz avec les intestins
     hachs. Les naturels boivent peu d'eau. Ils prtendent que sa
     crudit occasionne des coliques, donne des goitres et fait tomber
     les dents: ce qui peut tre vrai pour les eaux de source. C'est
     apparemment pour obvier  ce mal qu'ils boivent tant d'eau-de-vie,
     qu'on peut regarder cette liqueur comme la principale boisson du
     pays, et que l'on accoutume un jeune homme  en user, comme ses
     pres, du moment qu'il atteint l'ge de pubert[512].

videmment, Chaumette-Desfosss exagrait. L'ivrognerie, sans doute,
n'est pas rare chez les Serbo-Croates; elle n'est pas pour autant un
vice gnral dont la nation tout entire se trouve profondment
atteinte. Toutefois, les _fiers cochons bosniaques_[513] de Chaumette
sduisirent Mrime et il fit couler  pleins bords l'eau-de-vie de
prunes dans _la Guzla_.

Quant aux informations culinaires que donne l'auteur du _Voyage en
Bosnie_, Mrime n'oublia pas de les mettre  contribution  l'occasion
de ses ballades; c'est ainsi qu'il parle plusieurs fois de l'agneau
cuit; il explique mme ce que c'est que ce mets, dans les notes qui
accompagnent la _Querelle de Lepa et de Tchernyegor_: Mot  mot,
dit-il, du mouton fum assaisonn avec des choux; c'est ce que les
Illyriens nomment _paterma_[514]. Mais c'taient l des emprunts peu
considrables. Ce qui est plus important, c'est que Mrime trouve chez
Chaumette-Desfosss cette ide de la frocit des Illyriens qu'il avait
dj introduite dans _l'Aubpine de Veliko_; de plus, le _Voyage en
Bosnie_ lui donne certains dtails sur l'histoire de ce pays qu'il est
heureux de pouvoir exploiter. Comme Fortis, mais moins que Fortis, nous
le verrons, Chaumette-Desfosss fournit  Mrime les renseignements
qu'il insre dans ses longues notes, et quelquefois des motifs pour ses
ballades[515].

VOYAGE EN BOSNIE:                       LA GUZLA:

[1460]... Peu aprs, Thomas fut         Thomas Ier, roi de Bosnie, fut
assassin par ses deux fils naturels,   assassin secrtement, en 1460,
_tienne_ et _Radivo_.                 par ses deux fils tienne et
                                        Radivo. Le premier fut couronn
tienne, l'un des meurtriers, fut       sous le nom de tienne-Thomas
couronn sous le nom d'_tienne Thomas  II; c'est le hros de cette
II_, sans que son parricide ft connu.  ballade. Radivo, furieux de se
Radivo, se voyant exclu du trne,      voir exclu du trne, rvla le
rvla le crime du roi et le sien.      crime d'tienne et le sien, et
Cette dcouverte, en rendant le roi     alla ensuite chercher un asile
odieux, ne l'empcha pourtant pas de    auprs de Mahomet.
rgner. Mais la fortune l'abandonna
bientt. L'vque de Modrussa, lgat    L'vque de Modrussa, lgat du
apostolique de la cour de Rome en       pape en Bosnie, persuada 
Bosnie, persuada  Thomas II qu'il      Thomas II que le meilleur moyen
devait cesser de payer aux Turcs le     de se racheter de son parricide
tribut qu'ils avaient impos sur le     tait de faire la guerre aux
royaume. Mahomet II, irrit, vint       Turcs.
fondre sur la Bosnie,  la tte d'une
arme formidable. On prtend que, dans
cette occasion, les hrtiques
paterniens et les Grecs [lisez: Serbes
orthodoxes], aigris depuis longtemps
par les perscutions des Catholiques,
ne firent aucune rsistance. Quoi
qu'il en soit, le royaume dvast
n'offrit bientt que l'image d'un       Elle fut fatale aux Chrtiens:
dsert. Le roi, contraint  se          Mahomet ravagea le royaume et
rfugier dans la forteresse de Kloutch, assigea Thomas dans le chteau
y fut assig par les Ottomans. Il      de Kloutch en Croatie, o il
tait rduit  l'extrmit, lorsque     s'tait rfugi. Trouvant que la
Mahomet lui offrit la paix, ainsi qu'  force ouverte ne le menait pas
tous les grands, sous la condition de   assez promptement  son but, le
lui prter serment de fidlit, et de   sultan offrit  Thomas de lui
lui payer l'ancien tribut. Ces offres   accorder la paix, sous la
avantageuses ne pouvaient tre          condition qu'il lui paierait
rejetes. Thomas II, suivi des          seulement l'ancien tribut.
principaux de sa cour, se rendit au     Thomas II, dj rduit 
camp de l'empereur ottoman. Arrivs l, l'extrmit, accepta ces
on leur signifia que, pour premire     conditions et se rendit au camp
preuve de sincrit, ils eussent  se   des infidles. Il fut aussitt
faire circoncire et  professer         arrt, et sur son refus de se
l'islamisme. Tous ceux qui ne prirent   faire circoncire son barbare
pas ce parti, prouvrent une mort      vainqueur le fit corcher vif et
cruelle. Le roi fut de ce nombre. On    achever  coups de flches.
frmit d'horreur au rcit de son
supplice. Aprs avoir t corch vif,
on le lia  un pieu, o il servit de
but aux flches des Turcs. Par sa mort,
les  Ottomans, rests matres du
royaume, y tablirent un Bylerby.
Cette forme de gouvernement subsiste
encore aujourd'hui.

Des informations qui lui taient donnes, Mrime a tir la courte
notice que nous avons mise en regard du texte de Chaumette-Desfosss.
Sche et brve, elle contient ce qu'il y a d'essentiel dans le rcit du
consul; elle est faite pour clairer le lecteur sur les origines de ce
drame sanglant et sur le drame lui-mme dont Mrime s'est propos
d'illustrer certaines phases; car, avec son extraordinaire puissance
d'vocation, il a vu se drouler l'horrible tragdie dans le palais de
Thomas Ier; il a su se reprsenter les tourments affreux, les terreurs
de l'me du parricide; il a compris qu'un tel crime devait tre expi
d'pouvantable faon; la main de Dieu devait conduire la vengeance;
mieux que cela, il a su donner la vie  ce roi meurtrier dont l'ambition
ne recule pas devant le forfait le plus abominable et qui reste
cependant bon chrtien.

Sduit par le pathtique de cette histoire, il l'a conue un peu  la
faon d'une pope o le sang coule  flots, o les passions sont
violentes, les crimes inous. Mais il avait l'haleine trop courte pour
crer un pome d'une telle envergure; il s'est born  en dcrire
quelques scnes,  peindre quelques tableaux.  ce Thomas II, roi de
Bosnie, personnage absolument inconnu dans la tradition populaire,
Mrime consacre quatre ballades qui sont comme les fragments d'un grand
pome: _la Mort de Thomas II, la Vision de Thomas II, le Combat de
Zenitza-Velika_ et _le Cheval de Thomas II_.

Dans ces ballades, suivant sa manire habituelle, il a mis en oeuvre
l'ide que lui avait suggre Chaumette, en s'inspirant de rcits ou de
scnes analogues, trouves  et l au hasard de ses lectures. Dans _la
Vision de Thomas II_, il bauche sa nouvelle: _la Vision de Charles XI_,
qui est, on le sait, fonde sur un rcit du colonel Gustafson, roi
dtrn de Sude[516]. Nous n'avons pu dcouvrir  quelle autre source
que Chaumette l'auteur de _la Guzla_ a puis l'inspiration de la
premire et de la troisime ballade; aussi nous contenterons-nous de
dire que le rcit, dans _la Mort de Thomas II_[517], affecte un tel air
de simplicit qu'il n'est pas impossible qu'il y ait l une influence
directe des livres saints:

     _Alors_ les mcrants leur couprent la tte, _et_ ils mirent la
     tte d'tienne au bout d'une lance, _et_ un Tartare la porta prs
     de la muraille en criant: _Thomas! Thomas!_ voici la tte de ton
     fils. Comme nous avons fait  ton fils, ainsi te ferons-nous! _Et_
     le Roi dchira sa robe _et_ se coucha sur de la cendre, _et_ il
     refusa de manger pendant trois jours...

     _Et_ les murailles de Kloutch taient tellement cribles de boulets
     qu'elles ressemblaient  un rayon de miel, _et_ nul n'osait lever
     la tte seulement pour regarder, tant ils lanaient de flches et
     de boulets qui tuaient et blessaient les Chrtiens. _Et_ les Grecs
     _et ceux qui se faisaient appeler_ _agrables  Dieu_ _nous ont
     trahis, et ils se sont rendus  Mahomet_...

Pour ce qui est de la troisime, _le Combat de Zenitza-Velika_[518],
c'est le combat fameux de un contre plusieurs, de dix contre cent; le
combat qu'on trouve dans toutes les histoires et dans toutes les
littratures; la Grce a eu Lonidas et ses trois cents Spartiates, Rome
les trois cents Fabius au Crmre; en France Roland  Roncevaux,
l'Illyrie fantaisiste de Mrime aura Radivo et ses vingt cousins.

Dans la quatrime, _le Cheval de Thomas II_, Mrime brode sur un thme
des plus connus dans la posie populaire de toutes les nations:
l'attachement du cheval  son matre. Nous connaissons Xanthos le cheval
d'Achille, le poulain Babica du Cid; le hros des chants serbes Marko
Kralivitch a son cheval Charatz; ne fallait-il pas que Thomas II et
son cheval aussi? Mrime a appris que les chevaux _parlent souvent_, de
Fauriel, dans les _Chants grecs_.

_Vvros et son cheval_.                 _Le Cheval de Thomas II_.

 Vardari,  Vardari,--dans la plaine   Pourquoi pleures-tu, mon beau
de Vardari,--Vvros, las! tait         cheval blanc? pourquoi hennis-tu
gisant;--et son cheval moreau lui dit:  douloureusement? N'es-tu pas
Lve-toi, mon matre, et cheminons;    harnach assez richement  ton
voil notre compagnie qui s'en          gr? n'as-tu pas _des fers
va.--Je ne puis cheminer, mon         d'argent_ avec des clous d'or?
moreau;--je vais mourir.--Viens creuse  n'as-tu pas des sonnettes
la terre avec tes pieds,--_avec tes     d'argent  ton cou? et ne
fers d'argent_; enlve-moi avec tes     portes-tu pas le Roi de la
dents,--et dans la terre                fertile Bosnie?--Je pleure,
jette-moi,--puis prends aussi mon       mon matre, parce que l'infidle
mouchoir--et le porte  ma belle        m'tera mes fers d'argent et mes
amie,--pour qu'elle me pleure           sonnettes d'argent. Et je
en le voyant[519]...                   hennis, mon matre, parce que
                                        avec la peau du Roi de Bosnie le
                                        mcrant doit me faire une
                                        selle[520].

Que Mrime ait song  Fauriel quand il composa sa ballade, c'est chose
sre, car trente ans plus tard, parlant de la posie albanaise, il va
dire: On notera que les sabres et les chevaux qui parlent sont
frquents dans les ballades des klephtes[521].

Comme le cheval de Vvros, le cheval de Thomas II a des fers d'argent;
il est vrai que tous les chevaux que chante la posie populaire ont
tous, ou  peu prs tous, des fers d'argent, une parure recherche[522]:
ces nobles btes aiment le panache. Toutefois l'on peut dire que, guid
par Fauriel, Mrime approche, autant que faire se pouvait, du vritable
esprit de la posie populaire en gnral et de la posie populaire serbe
en particulier. Voici, par exemple, le commencement d'une pice
intitule _la Mort de Marko Kralivitch_:

     Marko Kralivitch tait parti de bonne heure, un dimanche; avant le
     lever du soleil, il tait au pied du mont Ourvina. Tandis qu'il le
     gravissait, Charatz, sous lui, commena  chopper,  chopper et 
     verser des larmes. Cela causa  Marko un grand trouble: Qu'est
     cela, Charatz? dit-il; qu'est-ce, mon bon cheval? Voil cent
     cinquante annes que nous sommes ensemble; jamais encore tu n'avais
     bronch, et voil que tu commences  broncher et  verser des
     larmes! Dieu le sait, il n'arrivera rien de bon; il va y aller de
     quelque tte, soit de la tienne, ou de la mienne. Marko ainsi
     discourait, quand la Vila s'crie du milieu de la montagne,
     appelant Marko: Mon frre, dit-elle, Marko Kralivitch, sais-tu
     pourquoi ton cheval bronche? Charatz s'afflige sur son matre, car
     vous allez bientt vous sparer. Mais Marko rpond  la Vila:
     Blanche Vila, puisse ton gosier devenir muet! Comment pourrais-je
     me sparer de Charatz, quand j'ai parcouru la terre  ses cts,
     que je l'ai visite de l'orient  l'occident, et qu'il ne s'y
     trouve point un meilleur coursier ni un hros qui l'emporte sur
     moi? Je ne pense point quitter Charatz, tant que ma tte sera sur
     mes paules.--Mon frre, reprend la blanche Vila, personne ne
     t'enlvera Charatz; et pour toi, tu ne peux mourir, ni de la main
     d'un guerrier, ni sous les coups du sabre tranchant, de la massue
     ou de la lance de guerre; car tu ne crains sur la terre aucun
     guerrier. Mais tu dois mourir, Marko, de la main de Dieu, l'antique
     tueur[523].

En tous pays la posie populaire se ressemble; le cheval, compagnon
insparable des hros qu'elle chante, s'y retrouve lou pour les mmes
qualits et pour les mmes services. Nous comprendrons donc que Mrime
traitant d'un pareil sujet ait atteint tout naturellement au ton de la
vraie posie populaire serbo-croate.

Qu'est-ce donc que fait la valeur littraire de ces pomes si les sujets
n'en sont pas nouveaux? Htons-nous de le dire, c'est la manire dont
ils sont traits. Sous les murs de la forteresse de Kloutch nous
assistons  un vritable combat avec tous ses pisodes, tels qu'on peut
les imaginer dans ces temps o l'on se battait presque corps  corps; ce
pre qui du haut des murailles voit la tte tranche de son fils,
promene au bout d'une pique; ce mur tout perc de boulets comme un
rayon de miel; la trahison; les injures que s'adressent les adversaires
en prsence: tout cela donne l'illusion de la ralit. Le rcit est
court et rapide; il nous fait passer d'motions en motions; trois
scnes des plus dramatiques en quelques lignes: l'apparition saisissante
du spectre, l'entrevue du roi avec Mahomet II, la mort du parricide; et
il semble que rien n'y manque. Peut-on mettre plus de couleur et plus de
vie dans ce bref expos de la bataille de Zenitza-Velika:--Quand les
Dalmates ont vu nos tendards de soie jaune, _ils ont relev leurs
moustaches, ils ont mis leurs bonnets sur l'oreille_... Gestes
fanfarons avec lesquels leur lchet fera un singulier contraste; le
scintillement des sabres, le hennissement des chevaux, la fuite
prcipite des poltrons insolents; le serment de vaincre ou de mourir
qui fait songer  la vieille garde, fout cela est not avec une rare
prcision et une sobrit admirable.

Ce cheval avec ses _fers dargent_ et _ses clous dor_, ses sonnettes
dargent qui parent son collier, veille en nous lide de ces beaux
chevaux arabes si fiers de leur parure. Quoi de plus dramatique que
lantithse que fait la rponse de lanimal avec linterrogation du
matre: Et je hennis, mon matre, parce quavec la peau du roi de
Bosnie le mcrant doit me faire une selle.

Cette attention  soigner le dtail,  mettre une image ou une intention
dans presque tous les mots, nous lavons dit et nous le redirons encore,
Mrime lapporte jusque dans les notes; et cest ce qui fait la valeur
et le fini de ses ouvrages.

Donnons quelques exemples:

Un Catholique, en voyant passer un Grec, ne manque pas de lcher un
_psa vjerro_ (foi de chien), et den recevoir lquivalent, dit
Chaumette-Desfosss[524]. Les Grecs et les catholiques romains se
damnent  qui mieux mieux, dit Mrime[525]; on croirait les entendre.

     Ce fut pendant cet intervalle que lhrsie des _Paterniens_ se
     propagea en Bosnie. Ces sectaires, qui se donnaient le nom de
     _Bogou-Mili_ (agrables  Dieu), excitrent plusieurs guerres
     civiles par leur grand nombre et leur fanatisme, et finirent par
     causer la ruine de leur patrie... Leurs principales erreurs
     consistaient  regarder lhomme comme louvrage et le sjour du
     dmon,  rejeter les prtres, leucharistie, et presque tous les
     livres de la Bible. Ils disaient encore que, pour tre sauv, il
     suffisait davoir la volont dtre baptis. On entrevoit dans ce
     dernier principe la raison de leur facilit  embrasser
     lislamisme[526].

Mrime traduit par des actes les effets funestes de cette hrsie: Et
les Grecs et ceux qui se faisaient appeler _agrables  Dieu_ nous ont
trahis et ils se sont rendus  Mahomet, et ils travaillaient  saper les
murailles. Et dans une note il s'explique; il n'y a pas besoin d'tre
grand clerc pour le comprendre, ni d'tre trs vers dans les questions
de thologie; c'est trs simple: les Paterniens considrent que tous les
hommes sont les enfants du diable: En illyrique, _bogou-mili_; c'est le
nom que se donnaient les Paterniens. Leur hrsie consistait  regarder
l'homme comme l'oeuvre du diable,  rejeter presque tous les livres de la
Bible, enfin  se passer de prtres[527]. Voici une bonne explication,
facile  comprendre pour tout lecteur qui, comme Mrime, se soucie peu
des questions de dogmes.

C'est ainsi qu'il communique la vie  tout ce qu'il doit aux autres; une
vie qui ne vient que de lui. Il prend son bien o il le trouve, mais il
lui imprime sa propre marque, toujours reconnaissable.




CHAPITRE V

Fortis, La Divine Comdie, Quelques Autres Sources.

 1. Les Illyriens de Fortis.-- 2. Les ballades des heyduques. _Les
Braves Heyduques_: une scne dantesque. _Chant de Mort_: un vocero
morlaque.-- 3. La vie domestique dans _la Guzla_: _l'Amante de
Dannisich_. De la diffrence qu'il y a entre cette pice et la vritable
posie serbe.-- 4. La vie domestique dans _la Guzla_: ballades sur les
_pobratimi_-- 5. _Les Montngrins_. Les Franais dans la posie
populaire serbo-croate.-- 6. La source de _Hadagny_.-- 7. Une note
nouvelle: Venise; _Barcarolle_-- 8. Thocrite et les auteurs
classiques: _le Morlaque  Venise; Impromptu_.


Le _Voyage en Dalmatie_ de l'abb Fortis est l'une des sources de _la
Guzla_; l'auteur de ce dernier ouvrage n'a pas craint de nous le dire,
et par deux fois: d'abord dans sa lettre  Sobolevsky en 1835, puis dans
la prface  la nouvelle dition de 1842, prface qui fut crite en
1840. Mais cet aveu parat si peu sincre, Mrime affecte un air si
ddaigneux  l'gard du bon abb, que le lecteur non prvenu juge sa
dette insignifiante et volontiers croirait  une nouvelle
mystification. Eugne de Mirecourt,--qu'on nous permette de le citer,
bien que plus d'une lgende lance par lui trouve encore crdit de nos
jours,--Eugne de Mirecourt, disons-nous, nous assure avec son beau
sang-froid que, pour sa part, il ne voit pas franchement de quel
secours a pu tre  Mrime le _Voyage en Dalmatie_, livre indigeste,
dit-il, qui ne parle que de mtallurgie, de botanique et de
gologie[528]. M. Filon, d'autre part, bien qu'il suspecte,--et pour
cause!--la sincrit de Mrime, dclare  son tour le _Voyage_ de
Fortis un bouquin pdant et insipide[529]. Le livre du savant abb
est--qu'il nous soit permis de le dire--bien autre chose qu'un bouquin
pdant et insipide; et, s'il y est question de gologie, de botanique
et de mtallurgie, ce n'est pas l le seul intrt qu'il prsente  qui
veut s'instruire.

Il y avait deux faons de suspecter la bonne foi de Mrime: croire
qu'il affectait lui devoir quelque chose, sans qu'il en ft rien, dans
le seul but de se couvrir d'une autorit; ou croire enfin qu'en
reconnaissant lui avoir fait quelque emprunt, il ne faisait qu'obir 
un scrupule de conscience, sans dclarer toutefois jusqu' quel point il
lui tait redevable. C'est l'hypothse qu'un examen plus attentif de
l'ouvrage de Fortis nous a fait admettre comme la plus vraisemblable.
Rendons au bon abb ce qui lui appartient: son deuxime chapitre, celui
que Mrime a mis plus particulirement  contribution, est un petit
chef-d'oeuvre dans son genre.




 1

LES ILLYRIENS DE FORTIS


crit sous la forme d'une lettre adresse  Mylord John Stuart, comte de
Bute, ce deuxime chapitre qui traite des Moeurs des Morlaques[530]
nous donne quantit de renseignements utiles sur la vie prive de ces
populations; leurs coutumes, leurs usages, leurs inclinations, leurs
ftes, leurs croyances, leurs rapports entre hommes et femmes sont
autant de sujets qui ont attir l'attention d'un voyageur curieux
d'apprendre du nouveau et de faire profiter les autres de ses
observations. On trouve dans son livre tout un arsenal d'informations
trs judicieuses, et qui, si elles ne sont pas toujours exactes, sont le
plus souvent notes avec une grande prcision et bien faites pour servir
de documents  qui veut faire paratre une connaissance approfondie des
moeurs et institutions des Morlaques. Tour  tour l'auteur y parle des
origines de ce peuple; de l'tymologie du nom qu'il porte; de la
diffrence qu'il y a entre les montagnards et les habitants des bords de
l'Adriatique; puis ce sont les heyduques ou brigands illyriens qu'il
nous fait connatre; pour s'tendre ensuite sur les vertus morales et
domestiques des habitants de ces pays; leurs amitis et leurs
inimitis; leurs talents; les arts qu'ils cultivent; les manires des
Morlaques sont autant de choses que nous apprenons dans son livre; les
crmonies du mariage, l'alimentation, les meubles, les cabanes,
l'habillement, les armes, tout cela l'intresse; il nous parle de la
posie, de la musique, des danses et des jeux; de la mdecine; des
funrailles enfin;--toute la vie publique et prive des Morlaques.

Malheureusement, les Serbo-Croates que Fortis avait vus forment une
tribu aux confins des contres habites par cette nation; leur pays est
naturellement isol; ils mettent tout leur soin  ne pas se laisser
pntrer par les populations voisines. C'est ainsi que Fortis qui croit
peindre une nation, peint en ralit certains individus trs
particuliers; il juge d'aprs les coutumes toutes locales, les moeurs,
les usages, les sentiments de tout un peuple; il croit aller au gnral,
signaler les traits distinctifs d'une race et il ne fait qu'indiquer
certaines diffrences qui existent de province  province. De plus,
Fortis, Italien et catholique, en dpit de ses sympathies pour les
Morlaques, ne pouvait juger impartialement un pays que divisait la
question des religions et o la sienne se trouvait intresse, un pays
enfin o sa propre nation tait dteste. D'autre part, il tait
littrateur; avec beaucoup de curiosit, il avait le got du pittoresque
plus que les qualits du psychologue; il se laissait prendre 
l'extrieur des choses qu'il voyait, sa fantaisie s'y amusait et Fortis
tait pour beaucoup dans la nature des observations que faisait l'abb
Fortis. Mais il savait infiniment de choses et ce qu'il avait vu il
tait trs capable de le faire voir aux autres. Si ses observations ne
sont pas toujours trs exactes, elles tmoignent nanmoins d'une
justesse de vue remarquable  cette poque, pour des choses qui lui
taient trangres. Il avait accept dans une large mesure les ides les
plus nouvelles; ses amis d'Angleterre, nous l'avons vu, avaient russi 
lui donner quelque got pour la posie populaire; il tait donc homme 
comprendre un peuple primitif. Sans nier les cruauts, les excs
abominables qu'on peut voir en Dalmatie, il prend la dfense du peuple
morlaque, qui n'est pas responsable, dit-il, des atrocits commises
par quelques individus corrompus. Cet tat de corruption d'une certaine
catgorie de gens, il l'explique; il nous dit pourquoi il y a des
_heyduques_, des _outlaw_ serbes, qu'un concours de circonstances a
jets dans cette vie irrgulire: ce furent les guerres continuelles
avec les Turcs, ce voisinage d'une nation sanguinaire et cruelle, qui,
peu  peu, ont dvelopp en eux des instincts de frocit, le got d'une
existence aventureuse, pleine de prils, de misres, mais libre et
indpendante. Mais quelles troupes, se demande-t-il, revenues d'une
guerre, qui semble autoriser foutes les violences contre un ennemi,
n'ont pas peupl les forts et les grands chemins de voleurs et de
meurtriers[531]? Il laisse entrevoir--on ne peut s'y mprendre--que ce
peuple barbare est bon, hospitalier, trs ouvert et mme naf, qu'il ne
manque pas de sentiments humains, de vertus domestiques, d'intelligence
naturelle; que ses institutions sont primitives, mais non immorales. Je
crois devoir une apologie  une nation qui m'a fait un si bon accueil,
et qui m'a trait avec tant d'humanit.  cet effet, je n'ai qu'
raconter sincrement ce que j'ai observ de ses moeurs et de ses
coutumes. Mon rcit doit paratre d'autant plus impartial que les
voyageurs ne sont que trop enclins  grossir les dangers qu'ils ont
courus dans les pays qui ont fait l'objet de leurs recherches.

Ce trsor si abondant de renseignements de toute nature que lui donnait
Fortis, Mrime l'a mis largement au pillage. Quels sont ces emprunts,
sinon tous, du moins les principaux? De quelle manire s'est-il assimil
tout ce qu'il devait  son informateur? C'est ce qui maintenant nous
intresse. Remarquons toutefois, avant d'aborder la question, que
Mrime tait par avance condamn  reproduire et mme  accuser toutes
les inexactitudes qu'il allait trouver dans le _Voyage_[532].




 2

LES BALLADES DES HEYDUQUES


Les heyduques jouent un rle important dans _la Guzla_. Aussi
convient-il de rappeler ici qu'il ne faut pas confondre, surtout 
l'origine, les bandits ou heyduques de l'histoire et de la posie serbes
avec les vulgaires dtrousseurs de grands chemins. Ce nom d'heyduque, on
doit le prendre dans son sens tymologique d'homme mis ou qui s'est mis
volontairement hors la loi politique plutt que civile[533]. Comme les
klephtes chez les Grecs, les heyduques ont jou sous la domination
turque un rle important dans l'histoire nationale et sociale des Slaves
balkaniques.

Notre nation, dit Karadjitch dans son _Dictionnaire serbe_, est
persuade et elle exprime cette croyance dans ses chants--que
l'existence des heyduques a t le rsultat de la violence et des
injustices des Turcs. Admettons que quelques-uns d'entre eux le soient
devenus sans y tre contraints par la ncessit, pousss par le dsir de
porter des habits et un quipement  leur convenance ou d'exercer une
vengeance particulire; il n'en est pas moins hors de doute que plus le
pouvoir ottoman a t doux et humain, moins il y a eu d'heyduques, et
plus il s'est montr inique et cruel, plus leur nombre a t grand, et
de l vient qu'il y a eu parfois parmi eux des gens fort honorables et
mme,  l'origine de la domination turque, on a compt dans leurs rangs
des seigneurs et des gentilshommes de distinction.

Il est vrai que beaucoup ne se jettent point dans la montagne dans
l'intention de commettre des crimes, mais quand une fois un homme,
surtout sans ducation, se spare de la socit et s'affranchit de toute
autorit, il est bientt entran par la contagion de l'exemple; c'est
ainsi que les heyduques font du mal  leurs compatriotes qui les aiment,
en comparaison des Turcs, et les plaignent; et c'est encore aujourd'hui
[1818] faire  un heyduque la plus grande injure et le plus mortel
outrage que de le traiter de voleur et de chauffeur.

Ces bandits-patriotes ont inspir trs souvent les chanteurs serbes, et
ils occupent une large place dans la collection de Karadjitch. Voici les
noms, recueillis par la posie, de quelques-uns de ces aventuriers, dont
plusieurs ont pri dans d'atroces supplices: Starina Novak et ses fils
(XVe sicle), Yanko de Kotar et son fils Stoan Yankovitch (XVIIe
sicle), Ivo de Sgne, Mihat le berger, Mato le Croate, Rade de Sokol,
Voukossav, Louka Golovran, Vouadine et ses fils, Ivan Vichnitch, Bao
de Piva et d'autres[534].

Mrime, sans avoir connu leurs exploits, fait cependant aux heyduques
une place d'honneur dans _la Guzla_. Nous avons vu que, s'inspirant de
Nodier, il s'tait dj exerc  en parler dans _l'Aubpine de Veliko_.
Mais, peu renseign, il s'tait alors born  faire quelques vagues
allusions  ceux qui devaient tre les hros de deux nouvelles ballades.

C'est aprs avoir lu plus attentivement une page de Fortis qu'il les
crivit; et l'on peut dire que mieux document il a su mettre dans ses
historiettes plus de couleur. Cette page la voici:

     Le plus grand danger  craindre vient de la quantit des heyduques,
     qui se retirent dans les cavernes et dans les forts de ces
     montagnes rudes et sauvages. Il ne faut pas cependant s'pouvanter
     trop de ce danger. Pour voyager srement dans ces contres
     dsertes, le meilleur moyen est prcisment de se faire accompagner
     par quelques-uns de ces honntes gens (_galantuomini_), incapables
     d'une trahison. On ne doit pas s'effaroucher, par la rflexion que
     ce sont des bandits: quand on examine les causes de leur triste
     situation, on dcouvre,  l'ordinaire, des cas plus propres 
     inspirer de la piti que de la dfiance. Si ces malheureux, dont le
     nombre augmente sans mesure, avaient une me plus noire, il
     faudrait plaindre le sort des habitants des villes maritimes de la
     Dalmatie. Ces heyduques mnent une vie semblable  celle des loups;
     errant parmi des prcipices presque inaccessibles; grimpant de
     rochers en rochers pour dcouvrir de loin leur proie; languissant
     dans le creux des montagnes dsertes et des cavernes les plus
     affreuses; agits par des soupons continuels; exposs aux mauvais
     temps; privs souvent de la nourriture, ou obligs de risquer leur
     vie afin de la conserver. On ne devrait attendre que des actions
     violentes et atroces de la part de ces hommes devenus sauvages et
     irrits par le sentiment continuel de leur misre: mais on est
     surpris de ne les voir entreprendre jamais rien contre ceux qu'ils
     regardent comme les auteurs de leurs calamits, respecter les lieux
     habits, et tre les fidles compagnons des voyageurs. Leurs
     rapines ont pour objet le gros et le menu btail, qu'ils tranent
     dans leurs cavernes, se nourrissent de la viande et gardent les
     peaux pour se faire des souliers... Il faut remarquer que les
     _opank_ (souliers) sont de la ncessit la plus indispensable 
     ces malheureux, condamns  mener une vie errante dans les lieux
     les plus pres, qui manquent d'herbe et de terre, et qui sont
     couverts par les dbris tranchants des rochers. La faim chasse
     quelquefois ces heyduques de leurs repaires, et les rapproche des
     cabanes des bergers, o ils prennent par force des vivres quand on
     les leur refuse. Dans des cas semblables, le tort est du ct de
     celui qui rsiste. Le courage de ces gens est en proportion de
     leurs besoins et de leur dure vie. Quatre heyduques ne craignent
     pas d'attaquer et russissent,  l'ordinaire,  piller et  battre
     une caravane de quinze  vingt Turcs. Quand les pandours prennent
     un heyduque, ils ne lient pas, comme on fait dans le reste de
     l'Europe: ils coupent le cordon de sa longue culotte, qui, tombant
     sur ses talons, l'empche de se sauver et de courir[535]...

Toutes ces informations, Mrime se les rappelle au moment o elles lui
deviennent ncessaires; et, d'abord, son pote Maglanovich n'est pas un
pote ordinaire, un songe-creux, qui ne sait qu'arranger des mots
ensemble; avant de promener sur la guzla l'archet qui lui sert  en
tirer des sons tantt gmissants et plaintifs, et tantt frmissants
comme les clats d'une violente colre, Maglanovich a mani d'autres
instruments et plus d'un pandour est tomb sous son hanzar redoutable.
La guzla du vieux chanteur dit toutes les passions qui jadis ont agit
le coeur de l'heyduque jeune et vaillant que fut Maglanovich. C'est sa
vie qu'il chante ce vieillard, ses passions et ses haines, ses
compagnons, ses combats d'autrefois; il est sincre en chantant ses
hros, car leur vie est la sienne, et, tout ce qu'ils ont fait, il
aurait pu le faire.

Par deux fois, il a clbr ses anciens compagnons: dans _les Braves
Heyduques_ et dans le _Chant de Mort_.

LES BRAVES HEYDUQUES[536].--Comme Fauriel, Mrime ne se donne pas
seulement pour le traducteur de son pote, il en est galement le
commentateur; nous l'avons dj vu, il se charge de faire savoir au
lecteur tout ce que celui-ci pourrait ne pas connatre. Or, cette fois,
toute sa science il la doit  Fortis; aussi est-ce dans les notes que
nous chercherons, tout d'abord,  nous rendre compte de la dette qu'il a
contracte envers l'auteur du _Voyage_.

C'est d'aprs Fortis qu'il dpeint les heyduques, et dans le tableau
qu'il en fait il se montre trs fidle  son guide qu'il suit, pour
ainsi dire, pas  pas; l'exemple suivant est bien fait pour rendre
sensible la manire dont Mrime emprunte et s'approprie les
renseignements qui se trouvent  sa disposition:

VOYAGE EN DALMATIE:                     LA GUZLA:

Quand les pandours prennent un          Lorsque les pandours ont fait
heyduque, ils ne le lient pas, comme on un prisonnier, ils le
fait dans le reste de l'Europe: ils     conduisent d'une faon assez
coupent le cordon de sa longue culotte, singulire. Aprs lui avoir t
qui, tombant sur ses talons, l'empche  ses armes, ils se contentent de
de se sauver et de courir.              couper le cordon qui attache sa
                                        culotte, et la lui laissent
                                        pendre sur les jarrets. On sent
                                        que le pauvre heyduque est
                                        oblig de marcher trs
                                        lentement, de peur de tomber sur
                                        le nez.

O Fortis, en curieux, n'avait not qu'une coutume au moins trange,
Mrime, lui, nous fait voir un petit tableau plein de saveur et de
piquant. Et d'abord, il a l'habilet de mettre en veil la curiosit de
son lecteur: Lorsque les pandours ont fait un prisonnier, ils le
conduisent d'une faon assez singulire. Puis il nous les montre
dpouillant leur prisonnier de ses armes et... coupant le cordon qui
retient sa culotte; enfin il a la charit toute chrtienne de plaindre
le pauvre heyduque qui est oblig de marcher trs lentement de peur de
tomber sur le nez. Fortis, au chapitre consacr  la _Mdecine des
Morlaques_, nous dit que les Dalmates savent trs bien remettre les
membres disloqus et fracturs; c'est toute une opration chirurgicale 
laquelle nous fait assister Mrime: Un jeune homme, s'tant laiss
tomber du haut d'un rocher, avait eu les jambes et les cuisses
fractures en cinq ou six endroits, etc. C'est  ces petites choses que
se reconnat le talent de l'artiste; o l'un se contentait d'exposer
clairement l'objet de sa remarque, l'autre fait plus: en s'adressant 
notre imagination, il nous invite  nous arrter un moment sur ce dont
il est frapp.

Voyons maintenant, au cours du rcit lui-mme, comment Mrime, pour
donner  son pome plus de couleur locale, sait mler,  d'autres
inspirations plus potiques, les documents qu'il doit  Fortis. Il a
fait pour _les Braves Heyduques_ ce qu'il avait fait pour _l'Aubpine de
Veliko_, mais cette fois-ci le Dante a fourni le fond de l'histoire;
Mrime s'inspire de l'pisode du comte Ugolin. De la tour du Dante, il
transporte la scne dans une caverne--car les cavernes sont les repaires
des heyduques, nous apprend Fortis. Du reste voici les textes:

L'ENFER, chant XXXIII:                  LA GUZLA, pp67-69.

Dj ils taient rveills, et l'heure  Dans une caverne, couch sur des
approchait o l'on nous apportait notre cailloux aigus, est un brave
nourriture, et chacun de nous tremblait heyduque, Christich Mladin[537].
de son rve, quand j'entendis clouer     ct de lui est sa femme, la
sous moi la porte de l'horrible tour;   belle Catherine,  ses pieds ses
alors je regardais fixement mes enfants deux braves fils. Depuis trois
sans prononcer un mot. Je ne pleurais   jours ils sont dans cette
pas; mon coeur tait devenu de pierre.   caverne sans manger; car leurs
Ils pleuraient, eux, et mon Anselmuccio ennemis gardent tous les
me dit:--Tu me regardes ainsi, pre,    passages de la montagne, et,
qu'as-tu?                               s'ils lvent la tte, cent
                                        fusils se dirigent contre eux.
Cependant je ne pleurais pas, je ne     Ils ont tellement soif que leur
rpondis pas, tout ce jour ni la nuit   langue est noire et gonfle, car
suivante, jusqu' ce que le soleil se   ils n'ont pour boire qu'un peu
leva de nouveau sur le monde. Comme un  d'eau croupie dans le creux d'un
faible rayon se fut gliss dans la      rocher. Cependant pas un n'a os
prison douloureuse, et que j'eus        faire entendre une plainte, car
reconnu mon propre aspect sur leurs     ils craignaient de dplaire 
quatre visages, _je me mordis les deux  Christich Mladin. Quand trois
ans. C'est un _grand homme_, vert et    homme_ de cinquante ans environ,
mains de douleur, et mes enfants        jours furent couls, Catherine
croyant que c'tait de faim, se         s'cria: Que la sainte Vierge
levrent tout  coup en disant:--_     ait piti de vous, et qu'elle
pre! il nous sera moins douloureux si  vous venge de vos ennemis!
tu manges de nous: tu nous a vtus de   Alors elle a pouss un soupir,
ces misrables chairs, dpouille nous   et elle est morte. Christich
en_.                                    Mladin a regard le cadavre d'un
                                        oeil sec; mais ses deux fils
Lorsque nous atteignmes le quatrime   essuyaient leurs larmes quand
jour, Gaddo se jeta tendu  mes pieds  leur pre ne les regardait pas.
en disant:--Tu ne m'aides pas, mon      Le quatrime jour est venu, et
pre! L il mourut, et comme tu me      le soleil a tari l'eau croupie
vois, je les vis tomber tous les trois, dans le creux du rocher. Alors
un  un, entre le cinquime et le       Christich, l'an des fils de
sixime jour, et je me mis, dj        Mladin, est devenu fou: il a
aveugle,  les chercher  ttons l'un   tir son hanzar[538], et il
aprs l'autre, et je les appelai        regardait le cadavre de sa mre
pendant trois jours alors qu'ils        avec des yeux comme ceux d'un
taient dj morts... Puis la faim      loup auprs d'un agneau.
l'emporta sur la douleur.               Alexandre, son frre cadet, eut
                                        horreur de lui. Il a tir son
Quand il eut  achev, avec les yeux     hanzar et s'est perc le bras.
hagards, il reprit le crne misrable   Bois mon sang, Christich, et ne
dans ses dents, qui broyaient l'os avec commets pas un crime: quand
la rage d'un chien[541].                nous serons tous morts de faim,
                                        nous reviendrons sucer le sang
                                        de nos ennemis[539]. Mladin
                                        s'est lev; il s'est cri:
                                        Enfants, debout! mieux vaut une
                                        belle balle[540] que l'agonie de
                                        la faim. Ils sont descendus
                                        tous les trois comme des loups
                                        enrags. Chacun a tu dix
                                        hommes, chacun a reu dix balles
                                        dans la poitrine. Nos lches
Alors je m'apaisai pour ne pas les      ennemis leur ont coup la tte,
contrister davantage; tout ce jour et   et quand ils la portaient en
l'autre qui suivit nous restmes tous   triomphe, ils osaient  peine la
muets. Ah! terre, dure terre, pourquoi  regarder, tant ils craignaient
ne t'ouvris-tu pas?                     Christich Mladin et ses fils.

La dette est vidente et fut signale par trois critiques du temps[542].
Toutefois il faut reconnatre que l'auteur de _la Guzla_ russit
merveilleusement  combiner le rcit de Dante et les renseignements de
Fortis.

De Dante, il tient la terrible tragdie de la faim,--qu'il essaya
pendant un certain temps de transformer en tragdie de la soif,--o la
bestialit humaine dpasse les scnes les plus horribles de
_Germinal_,--ou de _Tamango_, si l'on veut;--il lui emprunte mme ce
dveloppement lent et graduel:

DANTE:                                  MRIME:

Dj... l'heure approchait... Tout ce   Depuis trois jours ils sont dans
jour et la nuit suivante... Tout ce     cette caverne sans manger...
jour et l'autre... Lorsque nous         Cependant... Quand trois jours
atteignmes le quatrime jour... Entre  furent couls... Alors... Le
le cinquime et le sixime jour...      quatrime jour est venu...
                                        Alors...

De Dante ensuite, l'anthropophagie, le regard silencieux et effrayant
qui se laisse comprendre; enfin, le cadavre. Mais, pour finir sa
ballade, Mrime revint  Fortis, par qui il avait commenc:

FORTIS:                                 MRIME:

Ces heyduques mnent une vie... _des    Alors... Mladin s'est lev, il
loups_; errant... grimpant... pour      s'est cri: Enfants, debout!
dcouvrir de loin leur proie... privs  mieux vaut une belle balle que
souvent de la nourriture... La          l'agonie de la faim. Ils sont
faim chasse quelquefois ces heyduques   descendus tous les trois comme
de leurs repaires... Le courage de ces  des _loups_ enrags. _Chacun a
gens est en proportion de leurs besoins tu dix hommes, chacun a reu
et de leur vie dure. _Quatre heyduques  dix balles dans la poitrine_.
ne craignent pas d'attaquer... une
caravane de quinze  vingt Turcs_.

Chacun a tu dix hommes, chacun a reu dix balles dans la poitrine! Le
rcit est court, sec et froid,--trente-trois morts en treize mots!--mais
il est plein d'effet. Le vieux Maglanovich ne s'attendrit pas, ni
Mrime non plus. Les faits se suffisent  eux-mmes; ils portent en eux
toute l'motion qu'ils doivent provoquer. Rien de plus impersonnel que
ce pome. L'auteur a voulu nous donner une impression d'horreur d'abord;
nous faire admirer, ensuite, la grandeur sauvage de ces hommes pour qui
la mort est si peu de chose; il n'a nullement voulu mouvoir notre
piti. Un souffle dramatique anime tout le rcit; un drame pouvantable
se droule sous nos yeux avec des phases horriblement longues et
douloureuses, d'autres au contraire sont dcrites avec une rapidit
effrayante, comme tout cela se serait pass dans la ralit; on ne sait
si l'on entend raconter une histoire, ou bien si l'on n'assiste pas
vritablement aux vnements qui y sont rapports. On prouve un
sentiment pnible tant il y a d'horreurs accumules volontairement, avec
une froideur cynique: Hyacinthe Maglanovich nous fait peur; qui ne
reconnatra pas la main de Mrime dans cette histoire?

Pourtant cette ballade n'est pas sans ressemblance avec les vritables
posies serbes, et M. Jean Skerlitch avait raison de comparer[543] les
malheurs de Christich Mladin avec ceux du vieux Vouadine emmen
prisonnier avec ses deux fils par les Turcs  Livno:

     Quand ils furent prs de Livno et qu'ils l'aperurent, la ville
     maudite et sa blanche tour, ainsi parla le vieux Vouadine: Mes
     fils, mes faucons, voyez-vous le maudit Livno et la tour qui y
     blanchit! c'est l qu'on va vous frapper et vous torturer, briser
     vos jambes et vos bras, et arracher vos yeux noirs; mes fils, mes
     faucons, ne montrez point un coeur de veuve, mais faites preuve d'un
     coeur hroque; ne trahissez pas un seul de vos compagnons, ni les
     receleurs chez qui nous avons hivern, hivern et laiss nos
     richesses; ne trahissez point les jeunes tavernires, chez qui nous
     avons bu du vin vermeil, bu du vin en cachette. Lorsqu'ils
     arrivrent  Livno, la ville de plaine, les Turcs les mirent en
     prison et trois jours les y laissrent, dlibrant sur les
     supplices qu'ils leur infligeraient. Au bout de trois jours blancs,
     on fit sortir le vieux Vouadine, on lui rompit les jambes et les
     bras, et comme on allait lui arracher ses yeux noirs, les Turcs lui
     dirent: Rvle-nous, vaurien, vieux Vouadine, rvle-nous le
     reste de ta bande, et les receleurs que vous avez visits, chez qui
     vous avez hivern, hivern et laiss vos richesses, dis-nous les
     jeunes tavernires, chez qui vous buviez du vin vermeil, buviez du
     vin en cachette.

     Mais le vieux Vouadine leur rpond: Ne raillez point, Turcs de
     Livno; ce que je n'ai point confess pour sauver mes pieds rapides
     qui savaient chapper aux chevaux, ce que je n'ai point confess
     pour sauver mes mains vaillantes qui brisaient les lances et
     saisissaient les sabres nus, je ne le dirai point pour mes yeux
     perfides qui m'induisaient  mal, en me faisant voir du sommet des
     montagnes, en me faisant voir au bas les chemins par o passaient
     les Turcs et les marchands[544].

Il est vrai qu'il manque  la pice de Mrime ce sentiment patriotique
du chanteur serbe, cette haine nationale et sociale contre les Turcs et
les marchands; haine qui transforme les cruels bandits de la frontire
turco-vnitienne en vritables hros de la race entire, et fait que
toute une nation retrouve ses aspirations dans leurs chants
emports,--mais pourtant (grce  Fortis!) le Christich Mladin de
Mrime ne diffre pas beaucoup de ce vieil heyduque de la ballade
serbe; et, par contre, se diffrencie trs sensiblement des heyduques de
_l'Aubpine de Veliko_.

LE CHANT DE MORT[545].--La pice qui se rattache aux _Braves Heyduques
_, c'est le _Chant de Mort_. Ce chant, dit Mrime dans une note, a t
improvis par Maglanovich,  l'enterrement d'un heyduque son parent, qui
s'tait brouill avec la justice et fut tu par les pandours.

Le _Chant de Mort_ est compos de dix courts couplets de trois lignes de
prose qui sont censs correspondre  des strophes de l'original
illyrique[546]. Le couplet:

     Adieu, adieu, bon _voyage_! Cette nuit la _lune_ est dans son
     plein; _on voit clair_ pour trouver son chemin, bon _voyage_!

se rpte trois fois comme une sorte de refrain. Il rappelle
singulirement le clbre refrain de la _Lnore_:

     --Lnore, vois! _la lune nous claire_;
     Nous et morts nous voyageons bon train.
     ............................
     .................Vois la _lune _rayonne;
     Courrons, hourrah  tout cde  nos efforts!
     _Les morts vont vite[547]!_

Le reste de ce pome contient des commissions donnes au dfunt pour
l'autre monde, comme celle-ci:

     Dis  mon pre que je me porte bien, que je ne me ressens plus de
     ma blessure, et que ma femme Hlne est accouche d'un garon.

Est-il besoin de dire que ce n'est pas Mrime qui a invent ce genre de
posie? L'improvisation funbre qui se dbite dans la maison
mortuaire,--et non pas  l'enterrement,--prs du corps du dfunt, est
une coutume qui parat avoir t commune  toute l'humanit et qui
subsiste toujours chez les Slaves, en particulier chez les
Serbo-Croates. C'est le _vocero_, qui n'est pas exclusivement corse et
dont Fortis parle ainsi au chapitre consacr aux funrailles des
Morlaques:

     Pendant qu'un mort reste encore dans la maison, sa famille le
     pleure dj... Dans ces moments de tristesse, les Morlaques parlent
     au cadavre et lui donnent srieusement des commissions pour l'autre
     monde... Pendant la premire anne aprs l'enterrement, les femmes
     morlaques vont faire de nouvelles lamentations sur le tombeau du
     mort... Elles lui demandent des nouvelles de l'autre monde et lui
     adressent souvent les questions les plus singulires[548].

En 1788, comme on a pu le voir dj, ce passage avait inspir le
_vocero_ illyrique de la comtesse de Rosenberg; mais ni elle, ni
Mrime, cela va sans dire, n'ont russi  mettre plus de couleur
locale dans leurs compositions que ne le permettaient les
renseignements assez vagues donns par l'abb Fortis et que nous venons
de citer. Dans ce chant, Mrime a commis une trs grave erreur que les
folkloristes ne lui pardonneront pas. Les _voceri_ ne sont jamais
dbits par les hommes:--surtout par un ancien heyduque!--c'est une
occupation--et aussi une profession--rserve aux femmes. Il en est
ainsi en Illyrie, comme l'a fort bien dit l'auteur du _Voyage en
Dalmatie_; il en est de mme en Corse, nous assure A. Fe[549].

Cependant Maglanovich, ce vieux brave, fait paratre un tel mpris pour
la mort, qu'il n'y a pour nous rien d'trange  le voir se lamenter sur
celui qui n'est plus; c'est un ami, un parent qu'il regrette, et non la
mort qu'il craint; ses plaintes sont mles et telles qu'il convient 
celui qui jadis, sans souci du danger, exposa sa vie dans maints et
maints combats.

Ce qui fait la supriorit de ces deux ballades sur _l'Aubpine de
Veliko _, c'est que Mrime ne s'est pas content d'y rpandre une
couleur toute artificielle par l'emploi de noms et de dnominations qui
nous semblent tranges et par le choix d'un sujet qui fait frmir, mais
qu'il a su,  ce qu'il nous parat, sinon pntrer tout entire, du
moins dcouvrir certains sentiments de l'me des primitifs.




 3

LA VIE DOMESTIQUE DANS LA GUZLA


Une des choses qui ont le plus frapp Fortis,--et  juste titre,--c'est
l'esprit de famille chez les Serbo-Croates. Ces mes simples, dit-il,
non corrompues par les socits que nous appelons civilises, sont
susceptibles d'une dlicatesse de sentiment qu'on voit rarement
ailleurs. Observateur intelligent, il avait bien remarqu le rle
important qu'avait jou, dans l'histoire nationale et sociale des Slaves
mridionaux, cette organisation patriarcale qui unit quelquefois un
village presque entier dans une grande communaut si pleine d'intrt
pour le sociologue moderne[550]. Homme du XVIIIe sicle, idaliste,
Fortis s'tait particulirement enthousiasm pour cette Illyrie quasi
arcadienne que nulle influence trangre n'avait encore gte. C'est
ainsi qu'il consacre  la vie intime de ses habitants une trs large
place dans son chapitre des _Moeurs morlaques_.

On ne trouve pas tous les renseignements dsirables dans ces pages
loquentes de sincrit sinon de vrit. On y rencontre aussi, nous
l'avons dit, plus d'une exagration, involontaire mais invitable chez
un voyageur qui par malheur n'a visit qu'une province, un peu
particulire, du pays dont il avait voulu peindre les moeurs. Enfin, son
ignorance de la langue lui enlevait la plus riche source d'informations
 ce sujet: la posie populaire que Karadjitch appelle fminine,
c'est--dire domestique, posie aussi profondment raliste que lyrique.
Cette ignorance eut de fatales consquences pour l'crivain franais qui
voulut,  l'aide du _Voyage en Dalmatie_, reconstituer la vie intime des
primitifs serbo-croates.

En 1788, Mme de Rosenberg, qui avait la sensibilit naturelle d'une
femme et qui ne craignait pas de la manifester, souligna,--mme plus
qu'il n'tait ncessaire,--cet esprit de famille, l'un des traits
caractristiques du peuple morlaque. En effet, dans son roman des
_Morlaques_ malgr la sauvagerie dramatique de l'intrigue, l'idylle
pleurnichante affaiblit trs sensiblement la bonne volont exotique de
l'auteur.

Nodier, bien que sentimental, n'insista jamais trop sur ce point.

Mrime sut-il tre le pote de la famille illyrique?

Il va sans dire qu'il chercha des renseignements chez son informateur
italien; il les trouva, ou plutt il crut les avoir trouvs. Nous avons
vu, du reste, qu'il s'en tait servi en composant la biographie de son
joueur de guzla et qu'il avait trs adroitement russi  mettre quelques
dtails authentiques,-- ct d'autres qui ne le sont pas,--dans le
portrait si vivant d'Hyacinthe Maglanovich. Le caractre cordial et
hospitalier du vieux racleur et de sa famille: nous avons indiqu de
quelle faon Mrime l'avait devin. Mais, s'il avait t heureux 
cette occasion, il le fut moins dans ses ballades qui traitent de la vie
domestique, et qui sont vritablement,--au point de vue de la
couleur,--les plus faibles du recueil entier. En voici la premire,
_l'Amante de Dannisich_.

     Eusbe m'a donn une bague d'or cisele; Wlodimer m'a donn une
     toque rouge orne de mdailles; mais Dannisich, je t'aime mieux
     qu'eux tous.

     Eusbe a les cheveux noirs et boucls; Wlodimer a le teint blanc
     comme une jeune femme des montagnes, mais Dannisich, je te trouve
     plus beau qu'eux tous.

     Eusbe m'a embrasse, et j'ai souri; Wlodimer m'a embrass, il
     avait l'haleine douce comme la violette; quand Dannisich m'embrasse
     mon coeur tressaille de plaisir.

     Eusbe sait beaucoup de vieilles chansons, Wlodimer sait faire
     rsonner la guzla; j'aime les chansons et la guzla, mais les
     chansons et la guzla de Dannisich.

     Eusbe a charg son parrain de me demander en mariage, Wlodimer
     enverra demain le prtre  mon pre; mais viens sous ma fentre
     Dannisich et je m'enfuirai avec toi[551].

Cette ballade repose tout entire sur les documents fournis par Fortis;
les notes de Mrime sont toutes empruntes au _Voyage_.

FORTIS:                                 MRIME:

... Par ces badinages commencent       Avant de se marier, les femmes
l'ordinaire leurs amours, qui, quand    reoivent des cadeaux de toutes
les amants sont d'accord, finissent     mains sans que cela tire 
souvent par des enlvements. Il arrive  consquence. Souvent une fille a
rarement qu'un Morlaque dshonore une   cinq ou six adorateurs, de qui
fille ou l'enlve contre sa volont...  elle tire chaque jour quelque
Presque toujours une fille fixe         prsent, sans tre oblige de
elle-mme l'heure et le lieu de son     leur donner rien autre que des
enlvement. Elle le fait pour se        esprances. Quand ce mange a
dlivrer d'une foule d'amants auxquels  dur ainsi quelque temps,
elle a donn peut-tre des promesses ou l'amant prfr demande  sa
desquels elle a reu quelques prsents  belle la permission de
galants, comme une bague de laiton, un  l'enlever, et elle indique
petit couteau ou telle autre bagatelle. toujours l'heure et le lieu de
(_Voyage en Dalmatie_, t. I, pp.        l'enlvement. Au reste, la
100-101.)                               rputation d'une fille n'en
                                        souffre pas du tout, et c'est de
Une fille qui donne atteinte  sa       cette manire que se font la
rputation risque de se voir arracher   moiti des mariages morlaques.
son bonnet rouge par le cur, en public
dans l'glise, et d'avoir les cheveux   Une toque rouge est pour les
coups par quelque parent, en signe     femmes un insigne de virginit.
d'infamie. Par cette raison, s'il       Une fille qui aurait fait un
arrive qu'une fille manque  son        faux pas, et qui oserait
honneur, elle dpose volontairement les paratre en public avec sa toque
marques de sa virginit et quitte son   rouge, risquerait de se la voir
pays natal. (Page 105.)                 arracher par un prtre, et
                                        d'avoir ensuite les cheveux
Une belle fille morlaque rencontre en   coups par un de ses parents en
chemin un compatriote et l'embrasse     signe d'infamie.
affectueusement sans penser  mal. J'ai
vu les femmes, les filles, les jeunes   Quand une jeune fille rencontre
gens et les vieillards se baiser tous   un homme qu'elle a vu une fois,
entre eux,  mesure qu'ils              elle l'embrasse en l'abordant.
s'assemblaient sur la place de
l'glise; en sorte que toute une ville  Si vous demandez l'hospitalit 
paraissait compose d'une seule         la porte d'une maison, la femme
famille. Cent fois j'ai observ la mme ou la fille ane du
chose au march des villes o les       propritaire vient tenir la
Morlaques viennent vendre leurs         bride de votre cheval et vous
denres. (Page 100.)                    embrasse aussitt que vous avez
                                        mis pied  terre.
Quand un Morlaque voyageur va loger
chez un ami ou chez un parent, la fille [En 1817, je passai deux jours
ane de la famille, ou la nouvelle     dans sa maison, o il me reut
pouse s'il y en a une dans la maison,  avec toutes les marques de la
le reoit en l'embrassant. (Page 84.)   joie la plus vive. _Sa femme et
                                        tous ses enfants et
                                        petits-enfants me sautrent au
                                        cou_[552]...]

Les femmes morlaques prennent quelque   Cette rception est trs
soin de leurs personnes pendant         agrable de la part d'une jeune
qu'elles sont libres: mais, aprs le    fille, mais d'une femme marie
mariage, elles s'abandonnent tout de    elle a ses dsagrments. Il faut
suite  la plus grande malpropret;     savoir que, sans doute par excs
comme si elles voulaient justifier le   de modestie et par mpris pour
mpris avec lequel leurs maris les      le monde, une femme marie ne se
traitent. (Page 101.)                   lave presque jamais la figure:
                                        aussi toutes sont-elles d'une
                                        malpropret hideuse. (_La
                                        Guzla_, pp. 75-76.)

La plupart des dtails relats par Fortis sont exacts,--except
toutefois l'histoire de cette toque rouge que les prtres arrachent aux
jeune filles indignes de la porter. Et pourtant, malgr cela, _l'Amante
de Dannisich_ ne s'harmonise pas avec le ton de la vritable posie
serbe. Il est vident que, lisant le _Voyage_, Mrime ne se rend pas
suffisamment compte du caractre moral, des coutumes nationales dont il
y est parl. De l chez la jeune fille morlaque cette habilet
montmartroise  _tirer chaque jour quelque prsent de se adorateurs_, de
l ce beau cynisme naf avec lequel elle s'en vante; de l, enfin, cette
note de sensualit tout  fait trangre  la posie populaire
serbe[553] et qui a choqu tous les lecteurs slaves de _la Guzla_[554].

Le fait est que la jeune fille serbe, comme, du reste, la jeune fille
orientale, se distingue par une modestie qui va souvent jusqu' la vraie
sauvagerie: Fortis lui-mme avait not que  l'arrive d'un tranger,
les jeunes filles se cachent ou se tiennent dans l'loignement. Voici
un exemple caractristique qui peut donner une ide de la diffrence qui
spare le pome de Mrime de la vritable posie serbe: _la Modeste
Militza_, pome dont nous empruntons la traduction  M. Achille
Millien--on sait que le pote de _la Moisson_ est un folkloriste
distingu;--si la forme n'est pas respecte, le fond est reproduit avec
un rare bonheur et l'impression que nous donne la traduction est  peu
prs la mme que celle que donnerait l'original:

     Les longs cils, Militza, dont s'ombrage ta joue,
     Recouvrent tes beaux yeux. En vain j'ai regard:
     Depuis plus de trois ans, je n'ai pu, je l'avoue,
     Voir  mon gr ces yeux qui m'ont affriand.

     Pour les voir, j'assemblai la ronde du village;
     Elle en tait aussi, la blonde Militza.
     Les filles dansaient donc en rond sous le feuillage,
     Un nuage soudain sur nos fronts s'embrasa.

     Dans le ciel un clair, puis un autre, tincelle;
     Toutes lvent alors les yeux au firmament;
     Mais seule, Militza regarde devant elle
     Et tient ses beaux yeux noirs voils modestement.

     Elle tient ses beaux yeux inclins, et chacune
     Des fillettes demande alors avec douceur:
     Es-tu folle, ou plutt, sage comme pas une,
     Sage par-dessus tout, Militza, notre soeur?

     Tu restes l, les yeux fixs sur l'herbe verte,
     Au lieu de les lever comme nous vers les cieux,
     O la sombre nue est incessamment ouverte,
     Par l'clair qui la fend en sillons radieux!

     --Folle, je ne le suis, ni sage entre les sages,
     Dit-elle, et je ne suis la Vila dont la loi
     Rgit, grossit, assemble et pousse les nuages:
     Je suis fille et je vais regardant devant moi.

Il y a un abme entre cette belle fille aux yeux noirs obstinment
baisss et l'Illyrienne un peu effronte de Mrime. Militza est un
modle de pudeur virginale, l'amante de Dannisich nous parat dj
quelque peu soeur de Carmen et bien plus Espagnole qu'elle n'est Serbe.




 4

LA VIE DOMESTIQUE DANS LA GUZLA (_suite_)


Si les Illyriennes de Mrime ne le sont que de nom, ses Illyriens sont
plus vrais. Sans doute, les traits qui les distinguent sont parfois
grossirement accuss, ils ne manquent pas toutefois d'une certaine
couleur, ou du moins, on dmle dans les portraits que Mrime en a
laisss l'intention d'y mettre de la couleur. Initi par le _Voyage en
Dalmatie_, l'auteur de _la Guzla_ russit quelquefois  trouver des
sujets et des motifs que l'on rencontre frquemment dans la vritable
posie serbe. C'est le cas des ballades qu'il a brodes sur le chapitre
que consacre Fortis aux _Amitis morlaques_.

Mais pour tre moins loin de la vrit, ces ballades n'en sont pas
beaucoup meilleures; le choix du sujet est plus heureux, mais la manire
de le traiter bien dfectueuse encore.

L'amiti joue, en effet, un rle important dans les _piesmas_.
Nombreuses sont les histoires serbes qui nous racontent les glorieux
exploits et les sublimes sacrifices d'un ami qui veut dlivrer de la
prison turque ou vnitienne celui avec lequel il s'est li d'amiti. On
risque sa vie en attaquant l'ennemi, ou bien on paie une ranon
exorbitante (trois charges d'or). Le dvouement conduit  la mort ou 
la misre, mais toujours  la gloire. Dans une des plus jolies ballades
qui se rattachent au cycle de Marko Kralivitch, ce hros lgendaire
chevauche avec son _pobratime_ Miloch,  travers une fort et le prie de
lui chanter quelque chanson; il sendort et la _blanche Vila_ de la
montagne, jalouse de la voix superbe du beau Miloch, perce avec une
flche la gorge du chanteur. Il faut voir alors la grande colre de
Marko et lardeur avec laquelle il poursuit la _Vila_ pour la forcer de
gurir son _pobratime_!

Sur lamiti, Mrime a trouv chez Fortis les renseignements suivants
quil a reproduits dans une des notes qui accompagnent _la Flamme de
Perrussich_:

FORTIS:                                 MRIME:

Lamiti, si sujette parmi nous au      L'amiti est en grand honneur
changement pour les causes les plus     parmi les Morlaques, et il est
lgres, est trs durable chez les      encore assez commun que deux
Morlaques. Ils en font presquun        hommes sengagent l'un  l'autre
article de foi, et cest au pied des    par une espce de fraternit
autels quils en serrent les noeuds      nouvelle. Il y a dans les
sacrs. Dans le rituel esclavon il se   rituels illyriques des prires
trouve une formule pour bnir           destines  bnir cette union de
solennellement, devant le peuple        deux amis qui jurent de saider
assembl, lunion de deux amis, ou de   et de se dfendre lun lautre
deux amies. Jai assist  une          toute leur vie. Deux hommes unis
crmonie de cette espce dans lglise par cette crmonie religieuse
de _Perrussich_ o deux jeunes filles   sappellent en illyrique
se firent _posestr_. Le contentement   _pobratimi_, et les femmes
qui brillait dans leurs yeux, aprs la  _posestrime_, cest--dire
formation de ce lien respectable,       demi-frres, demi-soeurs. Souvent
montrait aux spectateurs de quelle      on voit les pobratimi sacrifier
dlicatesse de sentiment sont           leur vie lun pour lautre, et
susceptibles ces mes simples, non      si quelque querelle survenait
corrompues par les socits que nous    entre eux, ce serait un scandale
appelons cultives. Les amis unis dune aussi grand que si, chez nous,
manire si solennelle prennent le nom   un fils maltraitait son pre.
des _pobratimi_ et les amies celui des  Cependant, comme les Morlaques
_posestrim_, qui signifient            aiment beaucoup les liqueurs
demi-frres et demi-soeurs[555].         fortes, et quils oublient
                                        quelquefois dans livresse leurs
Dans ces amitis, les Morlaques se font serments damiti, les
un devoir de sassister rciproquement  assistants ont grand soin de
dans tous les besoins, dans tous les    sentremettre entre les
dangers, et de venger les injustices    pobratimi, afin dempcher les
que l'ami a essuyes. Ils poussent      querelles, toujours funestes
lenthousiasme jusqu hasarder et      dans un pays o tous les hommes
donner la vie pour le _pobratime_. Ces  sont arms[557].
sacrifices mmes ne sont pas rares,
quoiquon parle moins de ces amis
sauvages que des Pylades des anciens.
Si la dsunion se met entre deux
_pobratimi_, tout le voisinage regarde
un tel vnement comme une chose
scandaleuse. Ce cas arrive cependant
quelquefois de nos jours,  la grande
affliction des vieillards morlaques,
qui attribuent la dpravation de leurs
compatriotes  leur commerce trop
frquent avec les Italiens. Mais, le
vin et les liqueurs fortes, dont cette
nation commence  faire un abus
continuel, produisent chez elle, comme
partout ailleurs, des querelles et des
vnements tragiques[556].

Comme il le fait volontiers, Mrime rapporte ensuite un fait auquel il
aurait, dit-il, assist et qui traduit dune manire sensible les effets
de lamiti chez les peuples de ces pays: Jai vu  Knin,
rapporte-t-il, une jeune fille morlaque mourir de douleur davoir perdu
son amie, _qui avait pri malheureusement en tombant dune fentre_.
Parisien quil tait, il ne savait pas que les maisons de Knin nont
quun tage!

Il consacre trois ballades aux _pobratimi: la Flamme de Perrussich, les
Pobratimi_ et _la Querelle de Lepa et de Tchernyegor_.

Dans la premire, il nous parat avoir adopt un ton assez naturel et
qui, dans une certaine mesure, se rapproche du ton de la vraie posie
populaire[558]. Il mle adroitement,--trop adroitement mme,--quelques
croyances superstitieuses aux renseignements que lui donne Fortis. On
croit ordinairement, dans les masses profondes du peuple de certains
pays, quune flamme bleutre voltige autour des tombeaux pour annoncer
la prsence de lme dun mort. Cette ide, dit-il, est commune 
plusieurs peuples, et est gnralement reue en Illyrie. C'est l une
remarque qui ne manque pas de vrit, comme le fait justement observer
M. Matic; mais, il convient dajouter que ce merveilleux par trop
grossier na jamais inspir aucune _piesma_; ce sont l contes de
grandmres, pour effrayer les petits enfants. Un joueur de guzla se
croirait dshonor sil traitait un sujet que les vieilles femmes
racontent dans les villages.

Ainsi jamais aucun _guzlar_ ne se serait laiss sduire  l'histoire du
bey Janco Marnavich telle que Mrime l'a imagine. Mais la douleur du
bey qui cherche les lieux dserts et se plat dans les cavernes des
heyduques, cette douleur inconsolable; ce morne dsespoir; sa mort
enfin cause par le remords davoir lui-mme tu son fidle ami: tout
cela constitue un thme bien digne de la posie populaire; disons
toutefois que si ce merveilleux dun genre infrieur nest pas conforme
au vritable esprit de l posie populaire serbo-croate, le pome de
Mrime prsente bien des analogies avec certaines lgendes des bords du
Rhin.

La seconde ballade dans laquelle Mrime parle de l'amiti qui unit les
Illyriens, _les Pobratimi_[559], est conue  la faon d'un scnario
dramatique. Il n'y a rien l de vritablement lyrique et populaire, rien
qui nous fasse songer  un pays plutt qu' un autre; deux hommes aiment
une mme femme, mais ils sont lis d'troite amiti, aussi prfrent-ils
sacrifier celle qu'ils chrissent tous deux plutt que de dtruire le
sentiment qui les attache l'un  l'autre. Ce partage de Salomon nouveau
genre, cette terrible histoire, nous l'avons dit, n'appartient
ncessairement  aucun pays; l'auteur de _la Guzla_ avait eu la
sincrit d'avouer dans une note supprime dans les ditions
postrieures, que l'auteur du _Thtre de Clara Gazul_ y avait sans
doute trouv le thme d'une de ses sayntes espagnoles.

     Je suppose, dit-il, que cette chanson, dont on a donn un extrait
     dans une revue anglaise, a fourni  l'auteur du thtre de Clara
     Gazul l'ide de _l'Amour africain[560]._

Si nous avons affaire dans _les Pobratimi _ un petit drame: le drame de
l'amour sacrifi  l'amiti, nous trouvons dans la troisime ballade:
_la Querelle de Lepa et de Tchernyegor_[561], toute une comdie. Il y a
l comme une parodie discrte des chants dont le ton est plus srieux;
Mrime s'amuse  se moquer de l'auteur de _la Guzla_. On y pourrait
voir aussi, jusqu' un certain point, une contrefaon plaisante d'une
querelle clbre: la querella d'Agamemnon et d'Achille dans _l'Iliade.
_Gnreux, ivrognes, rancuniers, mais point sots, tels sont Lepa et
Tchernyegor, les deux hros que le pote commence  chanter sur un mode
des plus lyriques; puis vient la bouffonnerie:

     J'ai abord cette barque le premier, dit Lepa; je veux avoir cette
     robe pour ma femme Yeveihimia.--Mais, dit Tchernyegor, prends le
     reste, je veux parer de cette robe ma femme Nastasia. Alors ils
     ont commenc  tirailler la robe, au risque de la dchirer...

     Aussitt les sabres sortirent de leurs fourreaux: c'tait une chose
     horrible  voir et  raconter.

     Enfin un vieux joueur de guzla s'est lanc: Arrtez! a-t-il cri,
     tuerez-vous vos frres pour une robe de brocard? Alors il a pris
     la robe et l'a dchire en morceaux[562]...

     Lepa se disait  lui-mme: Il a tu mon page chri qui m'allumait
     ma pipe: il en portera la peine.

       *       *       *       *       *

     Ils ont abord ce gros vaisseau.--Nos femmes, ou vous tes morts!
     _Ils ont repris leurs femmes_; _mais ils ont oubli d'en rendre le
     prix_.

Le comique n'est pas seulement dans les mots, il est aussi dans
l'intrigue; il y a l tout un imbroglio plus digne du vaudeville que de
la posie pique.

En somme, on ne saurait dire que Mrime ait t heureusement inspir
par ce thme favori de la posie primitive: l'amiti. On a pu s'en
rendre compte  la lecture de ce qui prcde: ce sont des traits tout
extrieurs que Mrime emprunte  Fortis, une couleur toute de surface;
le _Voyage en Dalmatie_ est pour lui comme un magasin de dcors et de
costumes, o il puise  volont pour dguiser ses hros. Mme quand il
semble qu'il va s'en inspirer plus directement, et pntrer un peu les
sentiments qui font battre les coeurs dans ces pays, il passe  ct de
son sujet; dans les ballades des heyduques il n'a pas su comprendre le
caractre tout particulier que donne  ces brigands la lutte qu'ils
soutiennent contre les oppresseurs et c'est l ce qui et t
vritablement illyrien; la jeune fille: il ne l'a pas connue;
l'amiti, telle qu'elle existe en ces pays: nous avons dit combien ses
ballades taient insuffisantes pour la peindre.




 5

LES MONTNGRINS


La Premire Rpublique, aprs ses victoires remportes sur les Turcs
d'Egypte, avait t salue avec enthousiasme par les Slaves balkaniques,
qui ne supportaient qu'avec impatience le joug de Venise, de l'Autriche
et de la Turquie. Mais ds que Napolon en vint jusqu' faire alliance
avec le sultan de Constantinople, tout changea de face[563]. Sous
l'influence russe, le Montngro devint un foyer d'intrigues et
d'excitations contre la domination franaise dans les Provinces
Illyriennes, anciennes dpendances de Venise et de l'Autriche. Une
longue guerre s'engagea entre les garnisons franaises et les
Montngrins qui, dsireux d'obtenir un dbouch sur la mer, ne
cessaient de rclamer la possession de Cattaro, ville situe  quelques
centaines de mtres de leur frontire. Aids par l'amiral russe
Siniavine, ils repoussrent les Franais jusque dans Raguse et mirent le
sige devant Cattaro[564]. Enfin vaincus, ces montagnards ne cdrent
pas sans avoir vaillamment combattu. Ils n'oublirent pas leur dfaite
et essayrent de la venger par des incursions continuelles dans le
territoire franais. Dans une de ces escarmouches, ils couprent la tte
au gnral Delgorgues, qui tait tomb vivant entre leurs mains. Un
adjudant de Marmont, nomm Gaiet, partagea le sort du gnral. Enfin, 
l'affaire de Castel-Nuovo, en 1807, ils laissrent tant de morts qu'ils
ne purent plus tenir la campagne et conclurent avec les Franais une
paix sincre qui ne fut plus trouble jusqu'en 1813.  cette poque, 
l'instigation de la Russie, ils redemandrent Cattaro et se prparrent
 s'emparer de cette place  force ouverte.

Les chants populaires expriment avec autant de simplicit que de force
les principaux pisodes de cette campagne. Avant de parler des
_Montngrins_ de Mrime, nous croyons devoir donner l'extrait de l'une
des _piesmas_ qui chantent les combats franco-montngrins. Remarquons
que ce cycle de pomes n'est nullement estim par les collectionneurs.

     Le vladika[565] Pierre crit de Nigouchi, au _gouvernadour_ Vouk
     Radonitch: Hol! coute-moi, _gouvernadour_ Vouk, rassemble tes
     Nigouchi, et avec eux tous les Tchicklitch, et marche  leur tte
     sur Cattaro pour y assiger les braves Franais, en barrant les
     chemins et les escaliers de cette citadelle, de telle sorte que
     personne dsormais n'y puisse pntrer. Moi pendant ce temps,
     j'irai de Tztini  Mana, et je m'emparerai avec les miens de la
     ville de Boudva. Quand Vouk eut reu cette lettre aux fins
     caractres, et quand il vit ce qu'crivait le vladika, il parla
     ainsi  ses compagnons: Nous allons mourir de honte! Alors, nous
     nous lverons demain matin; et nous nous jetterons sur la tour de
     la Trinit, faubourg de la ville de Cattaro. Lorsque le lendemain
     le matin eut lui, Vouk se leva de bonne heure; il rveilla ses
     compagnons, et fit l'attaque sur la Trinit. Quand l'lite de la
     jeunesse fut choisie, et s'approcha davantage de la forteresse, les
     canons lancrent des pierres. Le puissant gnral[566] voit cela du
     haut des murs de la blanche Cattaro, et, en se promenant, il
     dit:--Gloire  Dieu unique! Regardez ces chvres de Montngrins,
     comme ils brisent la forteresse de l'Empereur! N'y a-t-il pas un
     vrai hros qui veuille aller vers la Trinit et chasser ces
     tourdis de Montngrins? Alors un valeureux capitaine parle; de
     son nom, c'est le hros Campagnol.--M'entends-tu, mon gnral?
     Ouvre-moi la porte du ct de Chouragne; donne-moi quelques
     soldats. Je veux monter vers la Trinit, pour chasser ces souris de
     Montngrins: je t'en amnerai une vingtaine de vivants, o Ban!
     pour que tu les jettes dans les caveaux. On lui ouvre la porte de
     Chouragne. On lui donne quelques centaines de soldats. Devant eux
     marche le brave Campagnol, et quand il est mont  Chvalar, il
     prend avec lui le chef de Chvalar. Et quand il approche de la
     Trinit, les sentinelles des Montngrins l'aperoivent, et elles
     prviennent Vouk: --Voici que l'arme arrive de Cattaro. Quelques
     jeunes gens s'appellent mutuellement, et ils vont au-devant du
     faucon[567] et ne lui permettent pas d'approcher de la Trinit.
     Quelques-uns mme le prennent par derrire et ne lui permettent pas
     de rentrer  Cattaro. Le brave capitaine Campagnol s'est fatigu,
     et il court  travers le large Vernetz; il court  travers le
     Vernetz et se dfend en faisant feu. Et quand il arrive au plus
     large du Vernetz, il forme le carr. Alors un fusil montngrin
     tire et atteint le hros Campagnol. Le faucon tombe sur le vert
     gazon. Un second coup arrive sur ses compagnons; le chef de Chvalar
     est atteint: la terre ne le reoit pas vivant. La troisime
     dcharge vient du ct des Franais; elle atteint un jeune
     Montngrin, qui tait de la tribu des Tchieklitch. Les
     malencontreux Franais s'envolent comme un troupeau qui a perdu son
     berger. Derrire eux vont les jeunes Montngrins, qui les
     poursuivent jusqu' la porte de Chouragne[568]. Ils n'en ont laiss
     chapper aucun vivant; ils ont fait vingt prisonniers, qu'ils
     conduisent vivants vers la Trinit. Les Franais, qui sont  la
     Trinit, l'ont vu. Ils tournent alors leurs fusils en arrire, et
     livrent le fort de la Trinit. Les Montngrins pillent le fort,
     ils le pillent et l'incendient. Alors le vladika Pierre se met en
     route. Il traverse la plaine de Gerbalie; il arrive auprs de Vouk,
      la Trinit. Vouk lui fait une rception; il ne fait pas la
     rception en tirant des fusils; mais il fait feu des armes
     franaises: il fait tirer les verts canons, dont la jeunesse s'est
     empare dans le fort franais de la Trinit.

     Gloire  Dieu et  la mre de Dieu, qui sont toujours en aide aux
     justes[569].

Ce n'est pas la seule _piesma_ qui clbre la guerre contre les
Franais. Il s'en trouve plusieurs autres dans les recueils serbes. De
nos jours mme, les guzlars bosniaques chantent la chute du roi
Naplon Bonparta[570].

Ainsi Mrime ne s'est-il pas tromp en choisissant pour sujet d'une de
ses ballades, _les Montngrins_, une bataille imaginaire entre les
Franais et les fils du Rocher Noir[571].

Des montagnards ont os s'opposer  l'Empereur tout-puissant. Napolon a
dit: Je veux et vingt mille hommes sont partis pour les chtier. Ils
n'ont pu rsister  la bravoure de cinq cents hros de la libert.
Devant une poigne d'hommes, des milliers d'autres se sont enfuis.

     coutez l'cho de nos fusils, a dit le capitaine. Mais avant
     qu'il se ft retourn, il est tomb mort et vingt-cinq hommes avec
     lui. Les autres ont pris la fuite.

Vraiment, le pote serbe est plus obligeant pour Napolon et les soldats
franais que ne l'est ici Mrime; jamais il ne leur a dni ni la
valeur ni le courage, et la mort du _brave faucon_ Campagnol est
assurment plus hroque que celle de l'anonyme capitaine de l'auteur de
_la Guzla_.

Quant  la forme, Mrime n'a jamais t plus concis et plus sec que
dans cette courte ballade des _Montngrins_. Ce n'est pas l la
candeur, ni la prolixit du chanteur populaire qui vibre d'enthousiasme
au souvenir des grands coups qui furent jadis donns; qui revoit en
imagination tous ces exploits merveilleux, les enjolive et pour leur
donner plus l'apparence de la vrit prcise les dtails et s'y arrte
avec complaisance[572]. La verve imaginative de Mrime est d'un tout
autre genre: de phase en phase il nous mne en courant  la fin du
combat; et si _les Montngrins_ devaient nous faire songer  quelque
chose, ce serait plus  _l'Enlvement de la redoute_ qu' la posie
primitive.




 6

HADAGNY


Il est dans _la Guzla_ une autre pice qui traite de la vie des
Montngrins: _Hadagny_[573].

La premire partie de cette ballade est inspire des _Lettres sur la
Grce, notes et chants populaires, extraits du portefeuille du colonel
Voutier, Paris, 1826. Au profit des Grecs_. Elle n'est que la mise en
oeuvre dramatique et potique de deux anecdotes qui s'y trouvent
rapportes. Mrime eut tout d'abord la franchise de citer,  propos
d'un dtail insignifiant et dans une note bien dissimule, les lettres
sur la Grce du colonel Voutier. Il supprima cette note dans les
ditions postrieures.

Nous n'avons pu tablir quelle fut la source de la seconde partie; mais
nous croyons fermement qu'ici encore, nous avons affaire  une sorte de
contamination, et qu'on saura probablement un jour qui a fourni 
Mrime ce second pisode.

Voici les textes dont il s'est inspir dans le premier.

COLONEL VOUTIER:                        MRIME:

... Mais laissons-les, pour nous        Serral est en guerre contre
occuper des Montngrins et de leur     Ostrowicz: les pes ont t
courtoisie que j'ai promis de vous      tires; six fois la terre a bu
faire connatre. Quelle que soit la     le sang des braves. Mainte veuve
fureur des querelles qui s'lvent trop a dj sch ses larmes; plus
souvent parmi les Montngrins, les     d'une mre pleure encore.
femmes sont toujours religieusement
respectes. Cette neutralit donne  ce Sur la montagne, dans la plaine,
sexe l'occasion de rendre d'importants  Serral a lutt contre Ostrowicz,
services. Lorsque leurs maris sont en   ainsi que deux cerfs anims par
_vendetta_, elles les accompagnent      le rut. Les deux tribus ont
partout et vont en avant visiter les    vers le sang de leur coeur, et
lieux o l'on pourrait leur avoir tendu leur haine n'est point apaise.
quelque pige.  la guerre elles font
l'office de hrauts, servant            Un vieux chef renomm de Serral
d'claireurs, font les reconnaissances, appelle sa fille: Hlne, monte
et l'on a vu souvent les vaincus        vers Ostrowicz, entre dans le
trouver un asile derrire elles. Y      village et observe ce que font
a-t-il rien de plus touchant? Un des    nos ennemis. Je veux terminer la
principaux habitants, qui me contait    guerre, qui dure depuis six
ces dtails comme la chose du monde la  lunes.
plus naturelle, me dit que dans une
occasion o il marchait contre un       Les beys d'Ostrowicz sont assis
village, sa troupe, suprieure en       autour d'un feu. Les uns
nombre  celle du parti oppos, se      polissent leurs armes, d'autres
promettait une victoire facile.         font des cartouches. Sur une
L'ennemi fit ranger en haie toutes ses  botte de paille est un joueur de
femmes et,  l'abri de ce rempart,      guzla qui charme leur veille.
commena un feu terrible sur les
assaillants qui ne pouvaient riposter.  Hadagny[574], le plus jeune
Aprs avoir essuy quelques pertes,     d'entre eux, tourne les yeux
ceux-ci taient sur le point de se      vers la plaine. Il voit monter
retirer, lorsque mon conteur qui,       quelqu'un qui vient observer
disait-il, _ha girato il mondo_ se      leur camp. Soudain il se lve et
dcida  lcher son coup de fusil;      saisit un long fusil garni
aussitt les femmes se retirrent en    d'argent.
les maudissant, et sa troupe obtint un
plein succs: _cependant il en est      Compagnons, voyez-vous cet
rest une vraie tache  son nom_.       ennemi qui se glisse dans
                                        l'ombre? Si la lumire de ce feu
En ce moment deux villages sont en      ne se rflchissait pas sur son
confrence pour traiter de la paix,     bonnet, nous serions surpris;
mais on est fort embarrass de la       mais si mon fusil ne rate, il
conclure, parce qu'une jeune fille a    prira.
t tue: c'est la plus grande des
calamits. Voici  quelle occasion est  Quand il eut baiss son fusil,
arriv ce funeste vnement. La troupe  il lcha la dtente, et les
qu'elle accompagnait, craignant de      chos rptrent le bruit du
s'engager dans un dfil o elle        coup. Voil qu'un bruit plus
souponnait une embuscade, l'envoya en  aigu se fait entendre. Bietko,
avant, et _plusieurs coups de fusil     son vieux pre, s'est cri:
taient partis avant que l'on et       C'est la voix d'une femme!
reconnu que c'tait une femme_[575].
                                        Oh! malheur! malheur! honte 
                                        notre tribu! C'est une femme
                                        qu'il a tue au lieu d'un homme
                                        arm d'un fusil et d'un
                                        ataghan!

                                        ... Fuis ce pays, Hadagny, tu
                                        as dshonor la tribu. Que dira
                                        Serral quand il saura que nous
                                        tuons les femmes comme les
                                        voleurs heyduques?[576]




 7

LA BARCAROLLE


Quelques mots seulement sur la _Barcarolle_[577]. Elle nous parat avoir
t intercale au milieu des autres ballades avec assez de bonheur, pour
mettre un peu de varit dans le recueil. Mrime a senti qu'il nous
avait trop promens  travers les montagnes escarpes, aussi a-t-il jug
convenable de nous mener nous rafrachir quelque peu au bord de la mer.
Ce petit pome assez gracieux jette dans le recueil une note nouvelle;
il complte la srie des couleurs sous lesquelles l'auteur de _la Guzla_
s'est plu  imaginer l'Illyrie; couleurs chatoyantes et diverses o se
mlent des lments turcs, byzantins et enfin vnitiens. Nous aurons
l'occasion de voir dans la suite qu'il est fait dans _la Guzla_
plusieurs fois allusion  Venise, mais dans aucune de ces pices il n'y
a song aussi exclusivement que dans celle-ci.

     Pisombo, pisombo! la mer est bleue, le ciel est serein, la lune est
     leve et le vent n'enfle plus nos voiles d'en haut. Pisombo,
     pisombo!

Venise commenait  devenir fort  la mode; le sjour qu'y avait fait
Byron avait rendu clbre la pittoresque ville des doges, des sbires,
des gondoliers. La barcarolle avait fait une fortune rapide. En 1825,
les _Annales romantiques_ en publirent une d'Ulric Guttinguer, dont les
premiers vers ressemblent quelque peu au premier couplet de celle de
Mrime:

     Embarquez-vous, qu'on se dpche,
     La nacelle est dans les roseaux;
     Le ciel est pur, la brise est frache,
     L'onde rflchit les ormeaux[578].

Nous ne savons si celle de Mrime est un pastiche de quelque barcarolle
vnitienne incontestable. Toutefois le genre tait assez facile et
devait tenter un crivain peu inventif; il ne faut pas beaucoup
d'imagination, en effet, pour parler agrablement de l'eau, du ciel, du
vent lger qui souffle dans les voiles, du plaisir qu'on prouve  se
sentir mollement berc sur la mer[579]; il ne faut pas non plus beaucoup
d'ides pour songer qu'un pirate, toujours  craindre, peut venir
troubler cette douce quitude; et c'est pourquoi nous dirons que si la
_Barcarolle_ de Mrime ne nous semble pas plus mauvaise que d'autres,
elle ne nous en parat pas moins artificielle.




 8

THOCRITE ET LES AUTEURS CLASSIQUES


Si Mrime n'avait pas fait de trs bonnes tudes au collge Henri IV,
il en ft d'excellentes aprs tre sorti des bancs du lyce. Il fut
pendant de nombreuses annes l'auditeur assidu de Boissonade au Collge
de France[580]; et c'est  juste titre que son successeur  l'Acadmie
franaise, M. de Lomnie, le dclara un des meilleurs hellnistes de son
temps[581]. Il est donc tout naturel de retrouver ici et l, dans _la
Guzla_, des souvenirs classiques.

Le critique de la _Foreign Quarterly Review_ (juin 1828) avait dj
remarqu cette influence de la Grce antique dans les ballades
illyriennes. C'est ainsi qu'il rapproche, non sans raison, la XIVe
Idylle de Thocrite du _Morlaque  Venise_ de Mrime. Ajoutons que, si
dans le dbut de son pome Mrime s'est inspir de Thocrite, c'est
encore  la Grce, mais  la Grce moderne, aux _Chants populaires_ de
Fauriel qu'il en doit la fin. Nous nous bornerons ici  rapprocher les
textes; ils parlent assez d'eux-mmes.

L'AMOUR DE KYNISKA:                     LE MORLAQUE  VENISE

[_Aiskhins se plaint  son ami         Quand Prascovie[583] m'eut
Thyonikhos de l'inconstance de Kyniska, abandonn, quand j'tais triste
et lui dclare qu'il veut aller sur les et sans argent, un rus Dalmate
mers chercher un remde  ses chagrins. vint dans ma montagne et me dit:
Thyonikhos lui donne un conseil_.]      Va  cette grande ville des
                                        eaux, les sequins y sont plus
Ce que tu dsirais devait arriver,      communs que les pierres dans ton
Aiskhins. Mais si tu veux t'expatrier, pays.
sache que Ptolmaios, de tous ceux qui
donnent une solde, est le meilleur chef Les soldats sont couverts d'or
pour un homme libre. Il est prudent,    et de soie, et ils passent leur
ami des Muses, tendre, trs affable,    temps dans toutes sortes de
connaissant qui l'aime et mieux encore  plaisir: quand tu auras gagn de
qui ne l'aime pas, trs gnreux et ne  l'argent  Venise, tu reviendras
refusant jamais ce qu'il est convenable dans ton pays avec une veste
de solliciter d'un roi... De sorte que, galonne d'or et des chanes
si tu veux t'agrafer le manteau sur     d'argent  ton hanzar.
l'paule droite, et attendre bravement
le choc d'un porteur de bouclier, pars  Et alors,  Dmitri! quelle jeune
au plus vite pour l'gypte. Les tempes  fille ne s'empressera de
blanchissent et la joue ensuite; il     t'appeler de sa fentre et de te
faut agir pendant qu'on a le genou      jeter son bouquet quand tu
vigoureux[582].                         auras accord ta guzla? Monte
                                        sur mer, crois-moi, et viens 
                                        la grande ville, tu y deviendras
                                        riche assurment.
LE GREC DANS LA TERRE TRANGRE:

... La terre trangre m'a sduit; le   Je l'ai cru, insens que
terrible pays tranger,--et voil que   j'tais, et je suis venu dans ce
je prends pour soeurs des trangres,    grand navire de pierres; mais
des trangres pour gouvernantes;--pour l'air m'touffe, et leur pain
me laver mes vtements, mes pauvres     est un poison pour moi. Je ne
habits.--Elles lavent une fois, elles   puis aller o je veux; je ne
les lavent deux, trois et cinq          puis faire ce que je veux; je
fois.--Mais pass les cinq fois, elles  suis comme un chien  l'attache.
les jettent dans la rue:--tranger,
ramasse tes vtements; tranger,        Les femmes se rient de moi quand
ramasse tes habits.--Retourne dans ton  je parle la langue de mon pays,
pays, tranger; retourne-t'en           et ici les gens de nos montagnes
chez toi[584].                         ont oubli la leur, aussi bien
                                        que nos vieilles coutumes: je
                                        suis un arbre transplant en
                                        t, je sche, je meurs[585]...

 la mme poque, un critique franais constatait, lui aussi,
l'influence de Thocrite. Aprs avoir blm la sauvagerie qui rgne dans
la plupart des pices qui composent _la Guzla_, nous excepterons,
dit-il, deux petites pices: l'_Impromptu_ du vieux Morlaque et _le
Morlaque  Venise_. Il rgne dans la seconde une mlancolie douce et
vraiment potique, et qui dcle un grand fonds de raison. L'autre est
une imitation assez gracieuse de la Galate de Thocrite[586]. Et l,
comme si souvent ailleurs, nous retrouvons le procd familier de
Mrime: pauvre d'invention, l'auteur de _la Guzla_ emprunte  Thocrite
l'inspiration de son pome et  Chaumette-Desfosss la couleur locale:

CHAUMETTE-DESFOSSS:                    MRIME:

La chane du _Prolog_ qui spare la           _Impromptu_
Bosnie de la Dalmatie... Cette chane
renferme les plus hautes montagnes.     La neige du sommet du Prolog
Quelques-unes... sont couvertes de      n'est pas plus blanche que n'est
neige pendant dix mois de l'anne[587]. ta gorge.

THOCRITE:

 blanche Galate, pourquoi             Un ciel sans nuage n'est pas
repousses-tu celui qui t'aime,  toi    plus bleu que ne sont tes yeux.
qui es plus blanche que le lait caill, L'or de leur collier est moins
plus dlicate qu'un agneau, plus        brillant que ne sont les
ptulante qu'un jeune veau, toi dont la cheveux, et le duvet d'un jeune
chair est plus ferme qu'un grain de     cygne n'est pas plus doux au
raisin vert! (_Idylle XI._)             toucher. Quand tu ouvres la
                                        bouche, il me semble voir des
Sois heureuse, jeune femme, _sois       amandes sans leur peau. _Heureux
heureux, poux au noble beau-pre! Que  ton mari! Puisses-tu lui donner
Latone, Latone par qui prospre la      des fils qui te
jeunesse, vous donne une belle          ressemblent[589]!_
progniture_! (_Idylle XVIII_[588])

Dans les deux pices que nous venons de citer, l'imitation parat
intentionnelle; il en est d'autres o elle n'est pas moins vidente,
mais il n'est pas sr qu'elle ait t voulue. C'est ainsi que Mrime
emprunte  Homre quelques expressions toutes faites: _Il regardait Lepa
de travers_ (p. 197), [Grec: upodra idn]; _il est mort
misrablement  cause de la maldiction de son pre_ (p. 29) rappelle
l'expression si frquente en grec de [Grec: chachs] avec les
verbes signifiant mourir et faire mourir.-- certaines comparaisons
on reconnat de mme que Mrime se souvient de l'antiquit classique:

     Avez-vous vu une toile brillante parcourir le ciel d'un vol rapide
     et clairer la terre au loin. Bientt ce brillant mtore disparat
     dans la nuit, et les tnbres reviennent plus sombres
     qu'auparavant: telle disparut la vision de Thomas[590].

C'est la manire et l'esprit d'Homre et de Virgile. L'Illyrie de
Mrime est peuple de chevriers comme l'tait la Sicile de Thocrite;
d'ades et de citharistes devenus joueurs de guzla, comme l'tait la
Grce d'Homre: Qu'il laisse  d'autres, plus habiles que lui,
l'honneur de charmer les heures de la nuit, en les faisant paratre
courtes par leurs chants (p. 174), _ad strepitum cithara cessatum
ducere somnum_[591]. Ou ce passage: Je gardais mes chvres... et les
cigales chantaient gaiement sous chaque brin d'herbe, car la chaleur
tait grande (p. 239), qui fait penser  Thocrite: Et dans les
rameaux touffus les cigales brles par le soleil chantaient  se
fatiguer. (_Idylle VII_.)

Le bey Marnavich qui se plat dans les cavernes qu'habitent les
heyduques, fait un peu songer  Gallus _sola sub rupe jacentem_ (Virg.,
_Egl_. X.), plus loin  Io, l'infortune Io de la mythologie: Il court
 et l comme un boeuf effray par le taon. (_La Guzla_, p. 119.)
Dis-moi en quel lieu de la terre erre la malheureuse Io; le taon me
pique  nouveau infortune... (Eschyle, _Promthe_, v. 566 sq.)

Sans doute, nous ne voudrions pas prtendre que Mrime a pens en effet
 tout ce  quoi son livre nous fait songer, mais il nous semble qu'il y
a l des rapprochements en assez grand nombre pour pouvoir dire, mme
s'ils ne sont pas tous trs probants, que Mrime, en composant _la
Guzla_, s'est souvenu dans une certaine mesure de ses tudes
classiques[592].

En somme, ce qu'il faut ici remarquer, c'est que le romantisme de
l'auteur des ballades illyriques est d'une nature toute spciale.
Mrime supple  son manque d'imagination, en puisant  droite et 
gauche, dans les auteurs excellents et classiques dont il a t nourri,
dans quelques livres qui lui sont tombs par hasard sous la main, des
situations mouvantes qu'il accommode de faon nouvelle. Pour se donner
un air de ressemblance avec les auteurs alors  la mode, il habille les
hros de ses drames d'oripeaux que, tant bien que mal, il est parvenu 
dcrocher du magasin romantique. Il met dans leur bouche certaines
expressions toutes faites qu'il a trouves un peu partout et qui sont
comme la base du vocabulaire de la posie populaire en tous pays. Il a
retenu de cette langue un peu purile que parlent volontiers les peuples
dans l'enfance, certains tours trs gnraux qui ne pouvaient chapper
mme  la scheresse de son imagination. Et c'est  vrai dire ce qu'il y
a dans son livre de plus vritablement lyrique et populaire. Quant au
reste, nous ne faisons qu'y dcouvrir Mrime tel qu'il sera un jour:
l'auteur froid, impersonnel, qui, de parti pris, se retranche de tout ce
qu'il crit; qui se surveille et ne veut pas s'abandonner.




CHAPITRE VI

Le merveilleux dans la Guzla.

 1. Historique du vampirisme.-- 2. Le vampirisme dans _la Guzla_.
Dissertation de Mrime. _La Belle Sophie_. _Jeannot_. _Le Vampire_.
_Cara-Ali_. _Constantin Yacoubovich_.-- 3. Le mauvais oeil. Dissertation
sur cette superstition. _Le Mauvais OEil_. _Maxime et Zo_.-- 4.
_L'Amant en Bouteille_.-- 5. _La Belle Hlne_.-- 6. _Le Seigneur
Mercure_.


Afin de donner  _la Guzla_ une apparence d'anciennet, en mme temps
qu'un air de navet, qualits indispensables  un recueil de posies
populaires, Mrime consacre une grande place au merveilleux et  la
superstition. Les vampires monstrueux et les jeteurs de sort jouent un
rle trs important dans ce livre qui devait avoir le semblant d'une
production de l'imagination exalte des primitifs ignorants.

On a dj pu s'en apercevoir dans les ballades dont nous avons parl aux
chapitres prcdents. Le _Chant de Mort_ est fond entirement sur la
croyance populaire. Dans _les Braves Heyduques_, c'est cette invitation
de Christich Alexandre  son frre an: Bois mon sang, Christich, et
ne commets pas un crime. Quand nous serons tous morts de faim, nous
reviendrons sucer le sang de nos ennemis: allusion vidente au
vampirisme. Dans _le Cheval de Thomas II_, il y a un cheval qui parle;
dans _la Flamme de Perrussich_, une flamme qui voltige autour des
tombeaux.

Il y a  faire une remarque avant dentrer dans notre sujet. Cet lment
surnaturel et effrayant ne fut pas incorpor par hasard dans _la Guzla_.
Tout en apportant une couleur folklorique ncessaire, il concordait si
bien avec le got rgnant en ce temps, que nous devons ncessairement
rattacher ces ballades  leur vraie source.




 1

HISTORIQUE DU VAMPIRISME


Selon une superstition populaire rpandue non seulement chez les peuples
slaves, comme on le veut quelquefois, mais aussi chez les Roumains, les
Albanais, les Grecs modernes, les Allemands, les Anglais, les
Irlandais[593], les vampires sont des morts qui sortent de leur tombeau
pour venir sucer le sang des vivants pendant la nuit. On ne peut,
daprs la tradition, sen dbarrasser quen les exhumant pour leur
percer le coeur avec un pieu, leur couper la tte et les brler.

Le nom de _vampire_, quoique dorigine incertaine[594], passa, vers
1730, de la langue serbe dans toutes les langues europennes, mme dans
celles o la chose tait dj connue et navait besoin que dun nom,
comme langlais et lallemand. On avait parl, il est vrai,  plusieurs
reprises, avant 1730, des _upiorz_ polonais[595], des _vroucolaques_
grecs[596], des _Toten_ et des _Blutsuger_ de Silsie et de Bohme,
mais toutes ces histoires n'avaient pas eu le succs qu'obtinrent, 
partir de 1725, les extraordinaires nouvelles rapportes du pays serbe.

Au mois de septembre 1724 mourut le paysan Pierre Blagoyvitch de
Kissilovo, petit village que les rapports du temps placent dans la
Hongrie du Sud, mais qui se trouve en Serbie actuelle, alors occupe
par les Autrichiens. Dix semaines aprs sa mort, neuf autres personnes
du mme village succombrent en huit jours, dclarant avoir vu pendant
la nuit Pierre Blagoyvitch venir leur sucer le sang. Le neuvime jour,
la femme du vampire raconta que la nuit prcdente Pierre Blagoyvitch
lui tait apparu et lui avait demand ses souliers.

Alors le village entier se prsenta au proviseur imprial  Gradischka
(Vliko Gradicht); celui-ci vint avec un pope et un bourreau, pour
examiner l'affaire. Il ordonna d'ouvrir le tombeau du mort. On trouva
Pierre Blagoyvitch tout frais (ganz frisch), comme nous assure l'acte
officiel. Ses cheveux, sa barbe, ses ongles s'taient renouvels; sa
bouche tait pleine de sang. On lui enfona un pieu dans le coeur et on
le brla. L'officier imprial rdigea un long rapport au Gouvernement de
Belgrade, qui le fit envoyer  Vienne o il provoqua une grande
sensation dans la presse et mme dans les milieux scientifiques[597].

Un nouveau cas de vampirisme, plus sensationnel encore, fut signal en
Serbie en 1732. On manda au colonel Botta d'Adorno  Belgrade qu'une
pidmie terrible rgnait  Medvdia, prs de Krouchvatz. Le colonel
envoya tout de suite sur les lieux un contagions-medicus, M. Glaser;
il en reut, quelques jours aprs, un rapport trs confus; le mdecin
demandait la permission de faire une visitation chirurgique dans le
cimetire du village, ce qui eut lieu le 7 janvier 1732[698]. Voici
l'histoire entire[599]:

En 1727, un heyduque, Arnaout Pavl de Medvdia, fut cras par la chute
d'un chariot de foin. Trente jours aprs sa mort, quatre personnes
moururent subitement et de la manire dont meurent, suivant la tradition
du pays, ceux que poursuivent les vampires. On se souvint alors que cet
Arnaout Pavl avait souvent racont qu'aux environs de Kossovo Poli
(Vieille-Serbie) il avait t tourment par un vampire turc, mais qu'il
avait trouv moyen de se gurir en mangeant de la terre qui recouvrait
le vampire et en se frottant de son sang; prcaution qui ne l'empcha
pas cependant de devenir vampire  son tour aprs sa mort. Donc, on
l'exhuma quarante jours aprs son enterrement. Son corps tait vermeil,
ses cheveux, ses ongles, sa barbe avaient pouss et ses veines taient
toutes remplies d'un sang fluide et coulant de toutes les parties de son
corps sur le linceul dont il tait envelopp. Le hadnagi ou le bailli du
lieu lui enfona un pieu aigu dans le coeur; on lui coupa la tte et lon
brla le tout. Aprs cela, on fit subir la mme opration aux cadavres
des quatre autres personnes mortes de vampirisme, de crainte quelles
nen fissent mourir dautres  leur tour.

Au bout de cinq ans, cest--dire en 1732, clata  Medvdia la terrible
pidmie qui fit venir la commission impriale de Belgrade. De nouveaux
cas de vampirisme furent constats, mais on nen savait pas la cause.

On dcouvrit enfin, aprs avoir bien cherch, que le dfunt Arnaout
Pavl avait tu non seulement les quatre personnes dont nous avons
parle mais aussi plusieurs btes dont les nouveaux vampires staient
repus. On rsolut alors de dterrer tous ceux qui taient morts depuis
un certain temps, et parmi une quarantaine de cadavres, on en trouva
dix-sept avec tous les signes les plus vidents de vampirisme: aussi
leur transpera-t-on le coeur; on leur coupa la tte et on les brla,
puis on jeta leurs cendres dans la rivire Morava.

Un procs-verbal fut dress par la commission impriale, sign par les
officiers autrichiens et les chirurgiens-majors des rgiments. Il fut
expdi au conseil de guerre  Vienne, qui tablit une commission
spciale pour examiner la vrit de tous ces faits.

LEmpereur Charles VI sintressa vivement  cette histoire, qui eut tt
fait de se rpandre  travers lEurope entire. Lanne suivante (1733),
rapporte un crivain du temps,  la foire de Leipzig, on ne voyait aux
magasins de livres que des brochures sur les buveurs de sang[600]. Une
ville allemande dclara la guerre aux vampires et demanda secours aux
Universits et aux socits savantes[601]. La chose suscita de lintrt
mme en France, et Louis XV s'adressa  son ambassadeur  Vienne, le duc
de Richelieu, pour avoir des dtails[602].

En Allemagne, on publia une foule de dissertations crites d'aprs les
points de vue les plus diffrents; thologiens, philosophes,
chirurgiens, historiens crurent devoir dire leur mot l-dessus: les uns,
ne croyant pas, mais essayant d'expliquer la superstition par les
raisons les plus tranges, les autres, prenant la chose au srieux et se
demandant si c'tait le _corpus_, l'_anima_ ou le _spiritus_ qui faisait
agir les vampires[603].

En France, Boyer d'Argens, d'abord, ce d'Argens, comme l'a dit
Voltaire[604], que les jsuites, auteurs du _Journal de Trvoux_, ont
accus de ne rien croire, raconta le plus srieusement du monde des
histoires de vampires dans ses _Lettres juives_ qui sont, on le sait,
une des nombreuses imitations des _Lettres persanes_. Nous ne savons si
nous nous abusons, mais il nous parat que ce fut lui qui introduisit le
mot serbe dans la langue franaise (1737)[605].

Aprs lui, un rudit clbre, le R.P. dom Augustin Calmet, l'historien
de la Lorraine et le commentateur de la Bible, publia en 1746 ses
_Dissertations sur les apparitions des anges, des dmons et des esprits,
et sur les revenants et les vampires_[606], livre absurde dont on
n'aurait pas cru son auteur capable[607]. Voici les conclusions
auxquelles il arrive:

     I. Que les Anges et les Dmons ont souvent apparu aux hommes; que
     les mes, spares du corps, sont souvent revenues, et que les uns
     et les autres peuvent encore faire la mme chose.

     II. Que la manire de ces apparitions, et de ces retors, est une
     chose inconnue, et que Dieu abandonne  la dispute et aux
     recherches des hommes.

     III. Qu'il y a quelque apparence que ces sortes d'apparitions ne
     sont point absolument miraculeuses de la part des bons et des
     mauvais Anges, mais que Dieu les permet quelquefois pour des
     raisons dont il s'est rserv la connaissance.

     IV. Que l'on ne peut donner sur cela aucune rgle certaine; ni
     former aucun raisonnement dmonstratif, faute de connatre
     parfaitement la nature et l'tendue du pouvoir des tats spirituels
     dont il s'agit.

     V. Qu'il faut raisonner des apparitions en songe autrement que de
     celles qui se font dans la veille; autrement des apparitions en
     corps solide, parlant, marchant, buvant et mangeant, et autrement
     des apparitions en ombre, ou en corps nbuleux et arien; _enfin
     que les corps qui reviennent en Grce, en Hongrie, en Moravie, en
     Silsie, demandent encore une manire de raisonner diffrente_.

     VI. Ainsi il serait tmraire de poser des principes, et de former
     des raisonnements uniformes sur toutes ces choses en commun. Chaque
     espce d'apparitions demande son application particulire[608].

Ces _Dissertations_ eurent un succs prodigieux qui dura longtemps. Les
ditions, les traductions trangres se succdrent pendant une
vingtaine d'annes. Le nom de vampire devint si clbre qu'en 1762
Buffon donna le nom de _vespertilio vampyrus_  une chauve-souris de
l'Amrique du Sud[609].

On peut s'imaginer ce que les esprits forts du XVIIIe sicle eurent 
dire d'une telle superstition. C'est Voltaire en personne qui se chargea
de rpondre.

     Quoi! disait-il dans l'article consacr aux vampires dans son
     _Dictionnaire philosophique_, c'est dans notre XVIIIe sicle qu'il
     y a eu des vampires! c'est aprs le rgne des Locke, des
     Shaftesbury, des Trenchard, des Collins; c'est sous le rgne des
     d'Alembert, des Diderot, des Saint-Lambert, des Duclos, qu'on a cru
     aux vampires, et que le rvrend P. dom Augustin Calmet, prtre
     bndictin de la congrgation de Saint-Vannes et de Saint-Hidulphe,
     abb de Snones, abbaye de cent mille livres de rentes, voisine de
     deux autres abbayes du mme revenu, a imprim et rimprim
     l'histoire des vampires avec l'approbation de la Sorbonne, sign
     Marcilli!

Puis, aprs avoir parcouru le sujet d'une plume lgre, il expose
brivement quels en sont les points les plus discuts, en mme temps
qu'il apporte de plaisantes solutions:

     La difficult tait de savoir si c'tait l'me ou le corps du mort
     qui mangeait: il fut dcid que c'tait l'un et l'autre; les mets
     dlicats et peu substantiels, comme les meringues, la crme
     fouette et les fruits fondants, taient pour l'me; les rosbifs
     taient pour le corps.

Jean-Jacques Rousseau, dans sa _Lettre  l'Archevque de Paris_, ne
s'indigne et ne s'tonne pas moins d'une pareille superstition:

     S'il y a dans le monde une histoire atteste, c'est celle des
     vampires; rien n'y manque: procs-verbaux, certificats de notables,
     de chirurgiens, de curs, de magistrats; la preuve juridique est
     des plus compltes; avec cela, qui est-ce qui croit aux vampires?

Donc, au XVIIIe sicle on ne pouvait songer  exploiter le vampirisme
dans la littrature, du moins en le prenant au srieux. Le revenant
sanguinaire avait t tu sous le ridicule avant d'tre sorti de sa
tombe. Aussi faudra-t-il le romantisme frntique du XIXe sicle pour le
dterrer et lui donner la vie.

Ce fut un illustre crivain qui ouvrit la brche. En 1797, Goethe
composa sa _Fiance de Corinthe_, une histoire vampirique, comme il
l'appela lui-mme (eine vampirische Geschichte[610]), cet impressionnant
pome o chaque mot produit une terreur croissante et indique, sans
l'expliquer, l'horrible merveilleux de la situation[611]. Une vritable
orgie vampirique y est dcrite dans la scne principale, la plus
extraordinaire que l'imagination en dlire ait jamais pu se figurer,
o,  l'heure de minuit, la jeune fille promise au jeune paen
d'Athnes, puis faite chrtienne et religieuse, apparat  son fianc et
partage avec lui les dons de Crs et de Bacchus, dans ce mlange
d'amour et d'effroi o il y a comme une volupt funbre dans le tableau
et o l'amour fait alliance avec la tombe, la beaut mme ne semble
qu'une apparition effrayante:

     Je suis pousse hors de la tombe--pour chercher encore le bien qui
     me fut ravi,--pour aimer encore l'homme dj perdu,--et sucer le
     sang de son coeur.--Quand c'est fait de lui,--je dois passer 
     d'autres,--et les jeunes gens succombent  ma fureur.

On a voulu voir dans ce pome une reconstitution potique du monde
paen; mais d'aprs M. Stefan Hock qui s'en est tout particulirement
occup, le fond de _la Fiance de Corinthe_ n'est pas du tout antique,
mais au contraire moderne, et, chose des plus curieuses, absolument
tranger aux personnages et au dcor[612]. La Grce moderne n'ignorait
pas les vampires, mais ce n'est pas de ces tudes sur la Grce moderne
que Goethe tenait l'ide de cette jeune fille qui sort de sa tombe pour
sucer le sang du coeur de son bien-aim. Le pote allemand fut initi au
vampirisme par le livre de dom Calmet et par quelques pages sur la mme
superstition dans le _Voyage en Dalmatie_ de Fortis, d'o il avait dj
traduit, vingt ans auparavant, la _Triste Ballade_. Dans _la Fiance de
Corinthe_, dit M. Hock, Goethe a chang les costumes serbo-hongrois
(_sic_) pour les costumes grecs, parce que, aprs son voyage en Italie,
ces derniers lui semblaient plus universellement humains[613].

_La Fiance de Corinthe_ n'eut pas un gros succs en France. Mme de
Stal, si avance qu'elle ft, n'aimait pas beaucoup cette ballade. Je
ne voudrais assurment dfendre en aucune manire, disait-elle dans son
livre _De l'Allemagne_, ni le but de cette fiction, ni la fiction
elle-mme; mais il me semble difficile de n'tre pas frapp de
l'imagination qu'elle suppose... Sans doute un got pur et svre doit
blmer beaucoup de choses dans cette pice[614]. Le baron d'Eckstein,
directeur du _Catholique_, qui aimait peut-tre le plus intelligemment
en France, aprs Fauriel, la ballade trangre, accusait _la Fiance de
Corinthe_, pour des raisons faciles  comprendre, d'tre d'une profonde
immoralit[615]; et _le Mercure de France au XIXe sicle_, qui ne
manquait pourtant pas de sympathie pour les hardiesses de la nouvelle
cole, dclara, dans une critique amre de la traduction d'Emile
Deschamps[616], que ce pome n'a rien de touchant pour nous[617]. Mme
Panckoucke, qui traduisit aussi _la Fiance de Corinthe_ dans ses
_Posies de Goethe_ (Paris, 1825), jugea les allusions au vampirisme de
mauvais got et les supprima purement et simplement. Le _Moniteur_ (22
octobre 1825) loua surtout l'art avec lequel Mme Panckoucke a adouci
quelques teintes un peu crues de l'original de cette posie. _La
Fiance de Corinthe_ inspira  Thophile Gautier sa pice de vers
intitule: _les Taches jaunes_ et sa nouvelle vampirique _la Morte
amoureuse_.

Ajoutons que Goethe, tout en condamnant plus tard les excs du genre
frntique, conserva jusqu' sa mort un intrt bienveillant pour les
vampires dont il fait deux fois mention dans la seconde partie de son
_Faust_[618].

Un autre grand pote a associ son nom au mme sujet. Aprs Goethe,
Byron, dans son pome du _Giaour_, fait allusion  cette superstition
(1813):

     Vampire affreux, et contraint de poursuivre,
     Dans ta fureur, tous ceux qui te sont chers;
     Tu suceras le sang de ta famille;
     Bientt ta soeur, ton pouse, ta fille,
     Expireront sous ta cruelle dent;
     Tu maudiras le banquet dgotant
     Qui doit nourrir ton cadavre vivant[619].

Trois ans plus tard, une petite socit romantique anglaise se forma 
Genve. Byron, Mrs. Shelley, le docteur William Polidori et M.G. Lewis
en faisaient partie. On s'amusa pendant un certain temps  lire les
histoires de revenants allemands.  cette occasion, Mrs. Shelley crivit
son roman de _Frankenstein_; Byron se rappela une nouvelle effrayante
qu'il s'tait propos d'crire depuis longtemps, _le Vampire_ et il la
raconta  ses amis. Le docteur Polidori jeta l'histoire sur le papier et
la publia, au mois d'avril 1819, sous le nom de Byron, dans le _New
Monthly Magazine_[620].

Cette nouvelle, toute remplie de scnes macabres, et d'une morale plutt
douteuse, avait pour hros un jeune dbauch, lord Ruthwen, qui, tu en
Grce, devint vampire, sduisit la soeur de son ami Aubrey et l'touffa
la nuit qui suivit sa noce. Elle eut un clatant succs: chose
incroyable, le vieux Goethe la proclama la meilleure oeuvre de
Byron[621]. En France, elle fut traduite immdiatement par un certain H.
Faber. Son succs fut si grand que le traducteur de Byron, Amde
Pichot, se trouva oblig de l'insrer dans son dition des OEuvres
compltes du pote anglais. Cette production apocryphe, disait-il dans
l'_Essai sur le gnie et le caractre de lord Byron_, a autant contribu
 faire connatre le nom de lord Byron en France que ses pomes les plus
estims[622]. Protg par le nom de l'auteur du _Corsaire_ et de
_Lara_, _le Vampire_ fit fortune dans les salons. Il inspira un roman de
vogue, _Lord Ruthwen ou les vampires_, par Cyprien Brard, roman que
l'diteur Ladvocat lana sous le nom de Charles Nodier. Les thtres
s'emparrent du sujet. Au Thtre de la Porte-Saint-Martin on donna, le
13 juin 1820, la premire du _Vampire_, mlodrame de Nodier, Carmouche
et A. Jouffroy, musique d'Alexandre Piccini. Alexandre Dumas a laiss
une relation intressante de cette mmorable premire et de la fivre
vampirique qui rgnait alors[623]. Et l'auteur de _Smarra_ crivait:_Le
Vampire_ pouvantera de son horrible amour les songes de toutes les
femmes: et bientt, sans doute, ce monstre encore exhum prtera son
masque immobile, sa voix spulcrale, son oeil d'un gris mort... tout cet
attirail de mlodrame  la Melpomne des boulevards; et quel succs
alors ne lui est pas rserv[624]!

Cette pice tait dgotante selon le _Conservateur littraire_ des
frres Hugo[625]; elle offrait, disaient les _Lettres Normandes_, des
tableaux qu'une honnte femme ne peut voir sans rougir[626]. Mais elle
faisait fureur et tout Paris y allait. Il n'tait pas de petit thtre
qui ne voult avoir son _Vampire_, dit M. Estve dans son tude _Byron
et le romantisme franais_; une ligne de ces monstres sortait de la
nouvelle de Polidori et de son adaptation franaise: au Vaudeville, _le
Vampire_ de Scribe et Mlesville; aux Varits, _les Trois Vampires_ de
Brazier, Gabriel et Armand; sans compter les charges et les parodies:
_le Vampire_, mlodrame en trois actes, paroles de M. Pierre de la
Fosse, de la rue des Morts, et un _Cadet Buteux au Vampire_ de
Dsaugiers[627]. Malgr les plaisanteries dont il fut souvent la
victime, le vampirisme resta longtemps  la mode: trois ans aprs la
premire reprsentation, la pice de Nodier attirait encore la foule 
la Porte-Saint-Martin, comme l'attirera  l'Ambigu, vingt-huit ans plus
tard, un drame d'Alexandre Dumas pre, o l'on ressuscitait de nouveau
le sinistre lord Ruthwen[628].

Du reste, cela tenait  l'poque. La rvolution romantique fut
prcde--et non pas par hasard--d'une vogue assez prolonge de la
magie, du surnaturel monstrueux, effrayant. Mme de Stal ne songeait pas
qu'un tel got soit possible quand elle affirmait qu'en France rien de
bizarre n'est naturel. On savourait la _Lnore_ de Brger et on
dvorait les romans de Lewis, Mrs. Radcliffe et Maturin[629]. Collin de
Plancy rdigea, en 1818, une vraie encyclopdie de ce genre, _le
Dictionnaire infernal_, qui contenait dj des articles spciaux sur le
vampirisme. Cet ouvrage est un des cinq ou six livres qui ont servi 
Hugo pour sa _Notre-Dame de Paris_[630]. En 1819, Gabrielle de Pahan fit
paratre une _Histoire des fantmes et des dmons qui se sont montrs
parmi les hommes_; en 1820, on publia sans nom d'auteur une _Histoire
des Vampires et des spectres malfaisants_ et les _Notes sur le
Vampirisme_, dont fut augmente la seconde dition de _Lord Ruthwen_; en
1822, _Infernaliana_, dit par Charles Nodier, livre plein d'histoires
de vampires. C'est alors que florissait l'cole du cauchemar,
inaugure en France par Nodier que suivirent les jeunes auteurs, comme
Balzac et Hugo, dans leurs premiers romans[631].

C'tait le temps o les amoureux se promenaient sous le balcon de leurs
belles, non une guitare, mais une tte de mort  la main. Relativement 
ce trait de moeurs romantiques, M. Anatole France note cette curieuse
anecdote: Sainte-Beuve, environ vers ce temps, reut la visite d'une
jeune et illustre dame [G. Sand?]; elle lui remit une tte de mort
prpare pour l'tude. Le crne sci formait couvercle et s'ouvrait sur
charnire. Elle avait mis dedans une mche de ses cheveux: Vous
remettrez cela  A... [Alfred?], dit-elle[632]. galement intressante
est la description qu'a donne Thophile Gautier de dners romantiques
de ce genre. On se runissait  la barrire de l'toile, chez Graziano,
au cabaret du Moulin-Rouge, pour manger du macaroni au sughilo et boire
du vin dans une tte de mort. Le doux Grard de Nerval se chargea de
fournir cet accessoire. Il apporta un crne de tambour-major drob  la
collection paternelle. Une poigne de commode en cuivre visse  la
bote osseuse en faisait une coupe trs prsentable[633]. Et dans le
_Pandmonium_ de Philothe O'Neddy (Thophile Dondey), Ptrus Borel
exalte les anciens jours o il faisait bon vivre,

     Lorsqu'on avait des flots de lave dans le sang,
     Du vampirisme  l'oeil, des volonts au flanc[634]!

Dans le grand manifeste romantique qu'est la prface de _Cromwell_, la
chose fut sanctionne comme faisant partie du fameux _grotesque_:

     Les naades charnues, les robustes tritons, les zphyres libertins
     ont-ils la fluidit diaphane de nos ondins et de nos sylphides?
     N'est-ce pas parce que l'imagination moderne sait faire rder
     hideusement dans nos cimetires les _vampires_, les ogres, les
     aulnes, les psylles, les goules, les brucolaques, les aspioles,
     qu'elle peut donner  ses fes cette forme incorporelle, cette
     puret d'essence dont approchent si peu les nymphes paennes[635]?

Ceci est d'autant plus significatif que Victor Hugo, six ans avant cette
prface, traitait _le Vampire_ de Nodier de pice dgotante.

Goethe, qui s'intressait vivement  la littrature franaise de cette
poque, jugea svrement cette direction ultra-romantique qui se
manifestait chez quelques talents remarquables, direction dont il est
lui-mme jusqu' un certain point responsable, car plusieurs de ses
ballades de ce genre furent clbres en France en ce temps-l. Voici ce
qu'il disait  son fidle Eckermann:

     Dans aucune rvolution il n'est possible d'viter les excs. Dans
     les rvolutions politiques, ordinairement, on ne veut d'abord que
     dtruire quelques abus, mais avant que l'on ne s'en soit aperu, on
     est dj plong dans les massacres et dans les horreurs. Les
     Franais, dans leur rvolution littraire actuelle, ne demandaient
     rien autre chose qu'une forme plus libre, mais ils ne se sont pas
     arrts l, ils rejettent maintenant le fond avec la forme. On
     commence  dclarer ennuyeuse l'exposition des penses et des
     actions nobles; on s'essaie  traiter toutes les folies.  la place
     des belles figures de la mythologie grecque, on voit des diables,
     des sorcires, des vampires, et les nobles hros du temps pass
     doivent cder la place  des escrocs et  des galriens. Ce sont
     des choses piquantes! Cela fait de l'effet! Mais quand le public a
     une fois got  ces mets fortement pics et en a pris l'habitude,
     il veut toujours des ragots de plus en plus forts.--Un jeune
     talent qui veut exercer de l'influence et tre connu, et qui n'est
     pas assez puissant pour se faire sa voie propre, doit s'accommoder
     au got du jour et mme il doit chercher  dpasser ses
     prdcesseurs en cruauts et en horreurs. Dans cette chasse des
     moyens extrieurs, toute tude profonde, tout dveloppement intime
     rgulier du talent et de l'homme est oubli. C'est l le plus grand
     malheur qui puisse arriver au talent, mais cependant la littrature
     dans son ensemble gagnera  ce mouvement[636].




 2

LE VAMPIRISME DANS LA GUZLA


Avec _la Guzla_, qui contient un assez grand nombre d'histoires
terrifiantes, Mrime, lui aussi et  sa manire, avait pris cette
direction ultra-romantique dont parle Goethe. En 1819 et 1820, il
s'tait mis  tudier la magie[637]; il lisait alors le _Monde enchant_
du fameux docteur Balthazar Bekker, _le Trait sur les apparitions_ du
pre Calmet, la _Magie naturelle_ de Jean-Baptiste Porta[638], ouvrages
dont il se servira en composant _la Guzla_ et dont il se souviendra au
chapitre XII de la _Chronique de Charles IX_. Il faisait, en effet, de
l'ultra-romantisme avec ses ballades sur les vampires et les jeteurs
de sort, qui tiennent une place considrable dans son recueil de posies
illyriques.

Mais il serait injuste de prtendre que Mrime a introduit dans _la
Guzla_ ce monde merveilleux uniquement pour faire de
l'ultra-romantisme. Le surnaturel se retrouve frquemment dans la
vritable posie populaire et Mrime dut s'en souvenir lorsqu'il se mit
 confectionner ses contrefaons du folklore.

De plus, il crut donner ainsi plus de couleur  ses ballades
illyriques. En effet, le vampirisme est une superstition
particulirement remarque chez les peuples de l'Adriatique et des
Balkans. Chez son guide Fortis, il avait trouv une page qui suffit  le
dcider:

     Les Morlaques croient avec tant d'obstination aux sorciers, aux
     esprits, aux spectres, aux enchantements, aux sortilges, comme
     s'ils taient convaincus de l'existence de ces tres par mille
     expriences ritres. Ils sont persuads aussi de la vrit des
     _vampires_,  qui ils attribuent, comme en Transylvanie, le dsir
     de sucer le sang des enfants. Lorsqu'un homme souponn de pouvoir
     devenir vampire, ou comme ils disent _voukodlak_[639], meurt, on
     lui coupe les jarrets et on lui pique tout le corps avec des
     pingles; ces deux oprations doivent empcher le mort de retourner
     parmi les vivants. Quelquefois, un Morlaque mourant croyant sentir
     d'avance une grande soif du sang des enfants, prie ou oblige mme
     ses hritiers  traiter son cadavre en vampire avant de l'enterrer.
     Le plus hardi heyduque se sauve  toutes jambes  la vue de quelque
     chose qu'il peut envisager comme un spectre ou comme un esprit
     follet; de telles apparitions se prsentent souvent  des
     imaginations chauffes, crdules et remplies de prjugs. Ils
     n'ont aucune honte de ces terreurs et les excusent par un proverbe
     qui rappelle bien un vers de Pindare: La crainte des esprits fait
     fuir mme les enfants des dieux. Les femmes morlaques sont, comme
     il est trs naturel, cent fois plus craintives et plus visionnaires
     que les hommes[640].

L'auteur du _Voyage en Bosnie_ avait, lui aussi, parl des vampires:
nouvelle preuve pour Mrime que la couleur serait insuffisante s'il
ne leur accordait une place importante dans _la Guzla_[641].

Ainsi, persuad que l'me serbo-croate tait constamment tourmente par
les monstrueuses histoires des buveurs de sang, il n'hsita pas 
composer cinq ballades exclusivement consacres aux vampires. Une sorte
de dissertation folklorique servait d'introduction  cette partie de son
ouvrage.

La note _Sur le Vampirisme_[642] n'est, en somme, qu'une transcription
fidle de quelques pages de dom Calmet, suivie d'une paraphrase sur le
mme thme. S'il y a l vraiment ce ton candide et pdant dont parle
M. Filon[643], le mrite en revient surtout au savant bndictin qui a
fourni la matire,--Mrime le reconnat,--de huit pages sur vingt-deux.

Dans cette paraphrase, l'auteur de _la Guzla_ raconte le plus
srieusement du monde un fait du mme genre dont il a t tmoin. Ce
rcit est, lui aussi, arrang  l'aide de nombreuses histoires
rapportes dans le _Trait sur les apparitions_, mais on y reconnat
facilement les passages o dom Calmet cde la plume  notre spirituel
auteur.

Selon son habitude, Mrime y raconte une visite qu'il aurait faite  un
Morlaque riche, trs jovial, assez ivrogne, Vuck Poglonovich. Je
voulais rester quelques jours dans sa maison, dit-il, afin de dessiner
des restes d'antiquits du voisinage; mais il me fut impossible de louer
une chambre pour de l'argent; il me fallut la tenir de son hospitalit.
Ce Vuck Poglonovich avait une fille de seize ans, charmante enfant, nous
assure Mrime.

     Un soir les femmes nous avaient quitts depuis une heure environ,
     et, pour viter de boire, je chantais  mon hte quelques chansons
     de son pays, quand nous fmes interrompus par des cris affreux qui
     partaient de la chambre  coucher. Il n'y a en qu'une ordinaire
     dans une maison, et elle sert  tout le monde. Nous y courmes
     arms, et nous y vmes un spectacle affreux. La mre, ple et
     chevele, soutenait sa fille vanouie, encore plus ple
     qu'elle-mme, et tendue sur de la paille qui lui servait de lit.
     Elle criait: Un vampire! un vampire! ma pauvre fille est morte!
     Nos soins runis firent revenir  elle la pauvre Khava[644]: elle
     avait vu, disait-elle, sa fentre s'ouvrir et un homme ple et
     envelopp dans un linceul s'tait jet sur elle et l'avait mordue
     en tchant de l'trangler. Aux cris qu'elle avait pousss, le
     spectre s'tait enfui, et elle s'tait vanouie. Cependant elle
     avait cru reconnatre dans le vampire un homme du pays, mort depuis
     plus de quinze jours et nomm Wiecznany. Elle avait sur le cou une
     petite marque rouge; mais je ne sais si ce n'tait pas un signe
     naturel, ou si quelque insecte ne l'avait pas mordue pendant son
     cauchemar. Quand je hasardais cette conjecture, le pre me repoussa
     durement; la fille pleurait et se tordait les bras, rptant sans
     cesse: Hlas! mourir si jeune avant d'tre marie! et la mre me
     disait des injures, m'appelant mcrant et certifiant qu'elle avait
     vu le vampire de ses deux yeux et qu'elle avait bien reconnu
     Wiecznany. Je pris le parti de me taire[645].

Ainsi, et ds les premires lignes de son rcit, Mrime prend nettement
position: il ne croit pas aux vampires, mais il cherche  donner de
cette superstition une explication rationnelle. Hallucination ou folie,
maladie de l'imagination, tel est son pronostic. Elle avait vu,
_disait-elle_... elle avait _cru_ reconnatre un homme du pays... elle
avait sur le cou une petite marque rouge; _mais je ne sais si ce n'tait
pas_ un signe naturel, ou si quelque insecte ne l'avait pas mordue...
Il y a l un cas pathologique qui intresse au plus haut point Mrime,
curieux observateur de pareils phnomnes. Ds lors c'est en docteur, en
psychologue, qu'il va tudier les effets de cette maladie singulire:
mais aussi en artiste, car il saura nous rendre palpables tous les
progrs de cette trange affection. Et d'abord, il lui faut tablir que
certains peuples croient sincrement  l'existence des vampires; un
tableau d'un ralisme saisissant, habilement amen par quelques phrases
de transition, convaincra l'incrdule qu'il existe bien rellement des
vampires, sinon en vrit, du moins dans l'imagination de certaines
gens.

La mre _avait vu le vampire de ses yeux et l'avait bien reconnu_.
Suit une scne de sauvagerie, la plus horrible qu'on puisse imaginer, et
qui tonne chez des peuples qui ont cependant le respect de la mort;
mais la superstition ne connat point de mesures. Ce crne fracass 
coups de fusil, ce cadavre dchiquet par la morsure des hanzars, ce
liquide rougetre qu'on recueille sur des linges blancs pour servir de
compresses aux paules de la pauvre Khava: Mrime accumule tant de
dtails repoussants et dgotants qu'on est bien forc de convenir que
ce n'est pas chose ordinaire qu'une maladie o il faut employer des
remdes de cette nature. Il y aune telle prcision dans le rcit,
l'auteur donne tant d'indications circonstancies sur tout ce qui s'est
pass,  ce qu'il dit, sous ses yeux, qu'on a peine  ne pas l'en croire
sur parole et qu'il russit bien mieux que ne l'avaient su faire dom
Calmet, Chaumette-Desfosss et Fortis,  nous initier  ce qu'est
vritablement le vampirisme: abominable et effrayante superstition dont
il va nous dire tous les effets funestes. Comme un mdecin qui, au
chevet d'un malade, note au jour le jour tous les progrs de la maladie,
Mrime indique avec une exactitude qui parat scrupuleuse tout ce qui
peut nous faire connatre le mal dont meurt la malheureuse Khava. Les
craquements du plancher, le sifflement de la bise, le moindre bruit la
faisaient tressaillir... Son imagination avait t frappe par un rve
et toutes les commres du pays avaient achev de la rendre folle en lui
racontant des histoires effrayantes. Rien  faire contre le mal qui la
dvore; la bonne volont, le dvouement sont impuissants, impossible de
prendre sur elle la moindre autorit; absorbe dans la mditation de sa
misre, elle a cette perspicacit des malades qui, mortellement
atteints, savent discerner toute la fausset des esprances qu'on essaie
de leur donner. Observateur attentif, Mrime n'en est pas pour autant
impassible; il se meut peu, il est vrai, dans ce rcit de la mort d'une
jeune fille, tout juste autant qu'il faut pour pouvoir nous dcouvrir,
phase par phase, la maladie, et pour donner enfin, de bon coeur, au
diable les vampires, les revenants et ceux qui en racontent les
histoires[646].

Mais si sa sensibilit est contenue, elle n'en est pas moins vidente:
il a su donner la vie  la touchante et infortune Khava et pour cela il
fallait bien qu'il ft mu lui-mme. Il l'a fait gracieuse et dvoue,
superstitieuse il est vrai, mais quelle jeune fille ne l'est un peu?
Pleine d'attentions dlicates: elle sait loigner sa mre  ses derniers
moments, elle laisse  son garde fidle une amulette pour souvenir;
victime d'un sort funeste, rsigne, affectueuse et tendre elle fait
songer  plus d'une jeune fille du rpertoire romantique.

Ce qui ressort de cette notice _Sur le Vampirisme_, c'est que Mrime
s'est intress  la superstition morlaque d'abord parce que c'tait
pour lui matire  peintures saisissantes et horribles qu'il se plaira
de nous tracer dans toute leur hideur, ensuite parce qu'il y avait l un
phnomne moral, quelque chose de bizarre dont les raisons taient
obscures  dmler et dont il fallait rendre compte. Aussi bien nous
retrouverons dans les cinq ballades qu'il a consacres aux vampires
cette double tendance: nous y dcouvrirons le peintre de tableaux
ralistes affreux et le froid psychologue qui examine, juge et critique
une superstition.

LA BELLE SOPHIE[647].--Est-ce une habilet? la premire des ballades
vampiriques de Mrime peut se comprendre dans une certaine mesure. Ce
n'est pas, l, du merveilleux  haute dose: une jeune fille mprise un
jeune amant qui l'aime, pour se donner  un homme riche et dj vieux;
le jeune homme se suicide et la belle Sophie, avant que d'entrer dans la
chambre nuptiale, meurt puise dans les bras d'un spectre qui la mord 
la gorge. Nous y pouvons voir comme un symbole du remords qui un jour
poursuivra la glorieuse pouse du riche hey Mona. Le vampirisme se
glisse dans cette ballade, plutt qu'il n'y parat. Ce n'est pas le bey
Mona qui enserre, touffe et tue la jeune pouse, c'est le spectre
vengeur de Nicphore qui vient demander ranon de son sang qu'il a
rpandu. Or, les spectres, c'tait le genre frntique le plus pur;
nous ne remarquerons donc rien de trs original dans cette ballade, si
ce n'est ces derniers mots: Il m'a mordue  la veine du cou et il suce
mon sang.

La ballade, d'ailleurs, a d'autres mrites. Scne lyrique dit Mrime 
trs juste titre: lyrique par la faon dont elle est compose en
strophes d' peu prs gale longueur et finissant sur un refrain qui
varie trs peu: Le riche bey de Mona pouse la belle Sophie, ou Tu
es l'pouse du riche bey de Mona, etc.; mais pathtique aussi, par le
contraste que fait la joie des crmonies nuptiales avec l'atrocit du
dnouement.

La couleur, comme toujours, Mrime l'emprunte  Fortis, ainsi que la
matire de ses notes. Couleur toute superficielle qui n'a d'autre raison
d'tre que de situer la scne dans un pays plutt que dans un autre.
Simple prtexte pour citer le _Voyage en Dalmatie_ et faire preuve
d'rudition.

VOYAGE EN DALMATIE:                     LA GUZLA

On conduit  l'glise l'pouse voile,  [Les svati] Ce sont les membres
au milieu des _svati_  cheval. Aprs   des deux familles runis pour le
la crmonie de la bndiction, on la   mariage. Le chef de l'une des
ramne  la maison de son pre, ou     deux familles est le prsident
celle de son poux, si elle est peu     des svati, et se nomme
loigne, parmi les dcharges d'armes  _stari-svat_. Deux jeunes gens,
feu et parmi les cris de joie et des    appels _diveri_, accompagnent
tmoignages d'une allgresse barbare... la marie et ne la quittent
Le _stari-svat_ est le premier          qu'au moment o le kuum la remet
personnage de la noce, et cette dignit  son poux. Pendant la marche
se donne toujours  l'homme le plus     de la marie, les svati tirent
considr parmi les parents... Les deux continuellement des coups de
_diveri_ destins  servir l'pouse,    pistolets, accompagnement oblig
doivent tre les frres de l'poux. Le  de toutes les ftes, et poussent
_kuum_ fait les fonctions de parrain... des hurlements pouvantables.
                                        Ajoutez  cela les joueurs de
Avant d'entrer dans la maison,          guzla et les musiciennes, qui
la marie se met  genoux et baise      chantent des pithalames souvent
le seuil de la porte; sa belle-mre     improvises, et vous aurez une
ou quelque autre femme de la parent    ide de l'horrible charivari
lui met alors en main un crible, rempli d'une noce morlaque.
de grains et de menus fruits, comme
noix et amandes, qu'elle doit rpandre  La marie, en arrivant  la
derrire elle par poignes.             maison de son mari, reoit des
                                        mains de sa belle-mre ou d'une
                                        des parentes (du ct du mari),
                                        un crible rempli de noix; elle
                                        le jette par-dessus sa tte et
                                        baise ensuite le seuil de la
                                        porte.

Quand les poux sont dshabills, le    Le kuum est le parrain de l'un
_kuum_ se retire et coute  la porte,  des poux. Il les accompagne 
s'il y en a une. Il annonce l'vnement l'glise et les suit jusque dans
par un coup de pistolet, auquel les     leur chambre  coucher o il
svati rpondent par une dcharge de     dlie la ceinture du mari, qui,
leurs fusils.                           ce jour-l, d'aprs une ancienne
                                        superstition, ne peut rien
                                        couper, lier ni dlier. Le kuum
                                        a mme le droit de faire
                                        dshabiller en sa prsence les
                                        deux poux. Lorsqu'il juge que
                                        le mariage a t consomm, il
                                        tire en l'air un coup de
                                        pistolet, qui est aussitt
                                        accompagn de cris de joie et de
                                        coups de feu par tous les
                                        svati[648].

JEANNOT[649].--La deuxime ballade, _Jeannot_, tout entire, a trait au
vampirisme; mais c'est pour s'en moquer. Mrime se dcide avec peine 
en parler srieusement. Il mnage son lecteur et veut  l'avance lui
bien faire connatre quelle est sa propre pense au sujet de cette
superstition. _Jeannot_ est un petit conte qui veut tre drolatique et
qui est  peine amusant; Mrime russit peu dans ce genre; et puis on
peut penser qu'il y a comme un manque de got  introduire si
brusquement un personnage aussi couard dans un recueil o tous les hros
ont pour moindre dfaut la poltronnerie. De plus, ce pauvre Jeannot a le
tort de nous faire par trop songer au fameux Jeannot lapin de La
Fontaine. L'aventure de l'infortun poltron, mordu par un chien qu'il
croit tre un vampire, est  peine plaisante; elle n'a pour nous d'autre
intrt que de nous faire remarquer encore une fois que Mrime se
dfend d'avoir jamais cru, le moins du monde, aux histoires de vampires.
Ceci bien tabli, son imagination pourra se donner libre cours; se
complaire  des tableaux effrayants et raconter avec un semblant de
sincrit des histoires  faire frmir.

LE VAMPIRE[650].--_Le Vampire_ la troisime ballade du genre, se rduit
 un tableau: c'est la description d'un vampire tel que Mrime
l'imagine d'aprs les renseignements que lui a donns dom Calmet.
Remarquons que ce portrait, type du vampire selon l'auteur de _la
Guzla_, prsente tous les traits principaux qu'on rencontre chez les
autres vampires du recueil. Comme lui, Nicphore de _la Belle Sophie_,
le Grec schismatique de _Constantin Yacoubovich]_, et trs
probablement aussi Cara-Ali de la ballade du mme nom, sont de jeunes
hommes: comme lui, ils sont trangers et doublement dignes de mpris,
comme vampires et comme chiens d'infidles; ils sont gnralement
sduisants: le Vnitien s'est fait aimer de Marie, comme Cara-Ali
s'est fait aimer de Jumli. Les yeux bleus, le teint ple, cet air de
jeunesse qui jamais ne les quitte, mme quand ils ont les cheveux
blancs, sont les signes distinctifs auxquels on peut reconnatre un
vampire tandis qu'il est en vie; mort, ses yeux se ternissent, mais n'en
gardent pas moins une trange puissance de fascination; son sang circule
toujours chaud  travers les veines; les corbeaux vitent de
l'approcher. Malheur  qui passe prs de ce cadavre!

Le vampire selon Mrime,--nous parlons de ses ballades,--c'est un
hros, fatal encore aprs sa mort. Fatal  lui-mme et fatal  ceux qui
se trouvent sur sa route; son amour est maudit; il entrane dans sa
perte celle  qui il s'attache; c'est un vampire trs byronien que le
vampire de Mrime. Nicphore se tue comme Werther, parce qu'il n'a pu
pouser la belle Sophie; le Vnitien du _Vampire_ et Cara-Ali sont des
damns qui excitent plus de piti que de haine;  tout cela on ne
reconnat gure le vampire traditionnel que la superstition dclare tel,
parce que durant sa vie il a vcu en original, ou parce que la nature
avait plac dans ses yeux et dans ses traits quelque chose d'anormal; ou
parce que, enfin, des circonstances bizarres ont accompagn sa mort.

CARA-ALI[651].--Hros fatal, le vampire est dvou  ceux qu'il aime;
car ce n'est pas sa faute s'il provoque leur ruine; le Vnitien est
mort pour l'amour de Marie: Une balle lui a perc la gorge, un ataghan
s'est enfonc dans son coeur; Cara-Ali meurt pour l'amour de Jumli:
Jumli! Jumli! ton amour me cote cher. Ce chien de mcrant m'a tu,
et il va te tuer aussi. Mais si le vampirisme est au fond de cette
ballade, il n'en forme pas le vritable sujet: c'est un pome  tendance
moralisatrice auquel nous avons affaire.

Cara-Ali a sduit la belle Jumli parce qu'il est couvert de riches
fourrures, tandis que son mari Basile est pauvre. Quelle est, en
effet, la femme qui rsiste  beaucoup d'or? se demande le sauvage
pote illyrien. Pour ses richesses, Jumli a aim l'infidle. O es-tu,
Basile? Cara-Ali, que tu as _reu dans ta maison, enlve ta femme Jumli
que tu aimes tant_. Le vampire est non seulement sducteur, mais il se
fait un jeu, nouveau Pris, de violer les lois de l'hospitalit. Le mari
tire une terrible vengeance de celui qui l'a tromp; de son beau fusil
orn d'ivoire et de houppes rouges il tue le pervers mcrant. Et non
content d'avoir blm dans sa premire partie la cupidit de la femme;
d'avoir chti comme il le mrite, le crime honteux d'un tranger peu
soucieux de ce qu'il doit  son hte, Mrime, pour une fois farouche
moraliste, punit d'abominable faon la sotte curiosit de l'homme qui,
lui aussi, se laisse prendre  l'appt des richesses et de la
domination. Avant de mourir, en effet, Cara-Ali a remis  l'pouse
infidle un talisman prcieux, le Coran qui lui vaudra sa grce, mais
causera la perte de l'infortun Basile. Basile a pardonn  son
infidle pouse; il a pris le livre que tout chrtien devrait jeter au
feu avec horreur. Mal lui en prend, car en ouvrant le livre  la
soixante-sixime page il se livre, pour avoir renonc  son Dieu aux
mains du vampire qui le mord  la veine du cou et ne le quitte qu'aprs
avoir tari ses veines.

trange histoire o le merveilleux ne parat que dans la seconde partie,
selon un procd habituel  Mrime qu'il nous sera plus commode
d'tudier dans la ballade suivante. La morale, sans doute, est au fond
de cette pice; mais est-elle bien sincre? ce sont de vieux thmes que
la cupidit de la femme, la violation des droits de l'hospitalit,
l'ambition des hommes. Mrime, il faut le dire, nous parat un
moraliste quelque peu ironiste; son vampire qui reprsente ici le doigt
de Dieu, nous semble tout juste bon  effrayer les petits enfants; il a
voulu faire trs gros, pour produire beaucoup d'effet; on ne saurait
nier qu'il y a dans son pome beaucoup de choses qui surprennent et
frappent l'attention.

CONSTANTIN YACOUBOVICH[652].--La cinquime ballade que Mrime a
consacre aux histoires de vampires est bien faite, elle aussi, pour
nous tonner. Vampire dans la premire partie du pome,--car il a mordu
le fils de Constantin  la veine du cou,--le Grec schismatique se
transforme dans la seconde partie en un fascinateur. C'est trop pour un
seul homme: on n'est pas  la fois vampire et _mauvais oeil_; l'un ou
l'autre devrait suffire.

Extraordinaire, cette ballade, et cependant meilleure au point de vue de
la couleur, que ne l'taient les prcdentes.

Comme le Vnitien du _Vampire_, le Grec schismatique ne porte point
de nom. C'est un inconnu, venu d'on ne sait o; un tre fatal,
prdestin, qui n'ose dire ni qui il est, ni o il va, toujours forc de
fuir les lieux o il voudrait s'attacher. Un jour, bless  mort, il
tombe au milieu d'une famille paisible qui prend soin de ses derniers
moments, et c'est son dernier crime. Ce cimetire, ces arbres verts
qu'il voit l-bas, dors par le soleil, ce dernier refuge dans lequel il
voudrait dormir son dernier sommeil, il ne pourra y reposer car il est
poursuivi jusque dans la mort par son mauvais destin. Funeste  tous
ceux qui l'entourent, mme  ceux qui lui veulent du bien, pourquoi
faut-il que Constantin Yacoubovich ne se soit pas demand si la terre
latine souffrirait dans son sein ce Grec schismatique. Et nous
dcouvrons ici, toujours et encore, ce perptuel souci de Mrime de
faire accepter ses histoires, en leur donnant, en dehors de la notion du
vampirisme mme, quelque motif plausible qui puisse faire passer le
merveilleux. Deux personnages jouent un rle important dans cette
ballade: c'est l'inconnu et le saint ermite qui lui aussi est anonyme;
et pourtant Constantin Yacoubovich, qui y tient une place insignifiante,
a donn son nom au pome; c'est lui, en effet, qui noue le drame en
commettant le sacrilge, c'est lui qui aurait d chasser comme un chien,
loin de sa porte, ce mcrant maudit.

Toute cette ballade nous parat assez bien venue et bien compose; c'est
insensiblement que Mrime nous fait passer de la ralit dans le
domaine du merveilleux; quelque part il a donn sa recette pour y
plonger le lecteur sans qu'il s'en aperoive.

     Commencez par des portraits bien arrts de personnages bizarres,
     mais possibles, et donnez  leurs traits la ralit la plus
     minutieuse. Du bizarre au merveilleux, la transition sera
     insensible, et le lecteur se trouvera en plein fantastique bien
     avant qu'il se soit aperu que le monde rel est loin derrire
     lui[653].

Cette ballade nous offre une excellente occasion d'tudier la manire
dont Mrime s'y prend pour y russir en effet.

Un tableau d'abord, en quelques lignes, pour situer la scne: Constantin
Yacoubovich est assis devant sa maison; devant lui son fils joue avec un
sabre; sa femme Miliada est accroupie  ses pieds. Survient un inconnu;
ce sera le personnage important du drame, il faut donc attirer
l'attention sur lui: ici et l quelques traits qui nous le feront
reconnatre tout  l'heure pour ce qu'il est vritablement: figure
jeune, cheveux blancs, yeux mornes, joues creuses. Ce personnage
nigmatique nous intrigue plus qu'il ne nous tonne; avant qu'il ne
meure, Mrime place dans sa bouche quelques mots seulement qui nous
font deviner tout un pass de douleurs et de nouvelles misres: Triste,
triste fut ma vie; triste sera ma mort... Enfin deux traits qui
attirent et retiennent notre attention: Et sa bouche a souri et ses yeux
sortaient de leurs orbites. Puis, quand l'auteur a dclar que
Constantin l'a port au cimetire sans s'inquiter si la terre latine
souffrirait dans son sein le cadavre d'un Grec schismatique, nous
sommes bien persuads que ce mort est un tre trange, nous l'admettons
pour tel  l'avance et nous n'avons qu'une curiosit, savoir qui il est.
Mrime est bien trop habile pour nous le dire de suite: il nous montre
d'abord le jeune fils de Constantin qui se meurt d'un mal inconnu; ce
qui ne fait qu'accrotre notre dsir de connatre le pourquoi de toutes
ces choses; puis un grand mot nous met davantage en veil: La
_Providence_ a conduit dans la maison de Constantin un saint ermite, son
voisin. Enfin, nous allons savoir, et,  l'avance, nous acceptons
toutes les explications merveilleuses qui nous seront donnes. Ce mort
est un vampire, c'est lui qui vient sucer le sang du fils de Constantin;
on le dterre:

     Or, son corps tait frais et vermeil; sa barbe avait cr, et ses
     ongles taient longs comme des serres d'oiseau; sa bouche tait
     sanglante, et sa fosse inonde de sang. Alors Constantin a lev un
     pieu pour l'en percer; mais le mort a pouss un cri et s'est enfui
     dans les bois.

Nous sommes en plein merveilleux; il n'y a plus de raison pour nous
arrter; et c'est la fuite fantastique du mort  travers les bois; et
ces apparitions conscutives et ces conjurations sans cesse renouveles.
Du domaine des choses possibles, o nous tions dans la premire partie,
nous avons pass, par des transitions habiles et presque sans nous en
apercevoir, en pleine fantaisie.

Est-il besoin de dire qu'ici encore, lorsque Mrime a besoin d'un
document prcis,--qui,  vrai dire, n'ajoute rien  son pome parce que
le plus souvent il n'est pas ncessaire,--c'est  ses sources bien
connues qu'il s'adresse.

VOYAGE EN DALMATIE:                     LA GUZLA

Le plus poli Morlaque en parlant de sa  Dans un mnage morlaque le mari
femme, dit: _Da prostite, moya  xena_,  couche sur un lit, s'il y en a
pardonnez-moi, ma femme. Ceux en petit  un dans la maison, et la femme
nombre, qui possdent un mauvais        sur le plancher. C'est une des
chlit, o ils dorment sur la paille,   nombreuses preuves du mpris
n'y souffrent jamais leur femme, qui    avec lequel sont traites les
est oblige de coucher sur le plancher. femmes dans ce pays. Un mari ne
J'ai couch souvent dans les cabanes    cite jamais le nom de sa femme
des Morlaques, et j'ai t tmoin de ce devant un tranger sans ajouter:
mpris universel qu'ils marquent au     _Da prostite, moya xena_ (ma
sexe[654].                              femme, sauf votre respect)[655].

Mrime a compris le vampirisme de deux faons trs diffrentes: dans sa
notice et dans ses ballades.

Dans la notice, s'inspirant directement de dom Calmet et de Fortis, il a
pntr le vritable esprit du vampirisme; hallucination ou folie,
maladie de l'imagination: le vampirisme n'est rien autre chose.

Dans ses ballades, au contraire, Mrime l'a interprt  la faon de
Byron et de Nodier; c'est un vampirisme fantaisiste, _un vampirisme
romantique_. Le vampire est un type particulier du hros fatal; s'il est
nuisible, c'est parce qu'il est maudit, ou parce que sont maudits ceux
dont il vient rclamer vengeance.

Ce vampirisme littraire n'a rien de commun avec le vampirisme
traditionnel et populaire qui n'est qu'une superstition analogue  la
peur du loup-garou.

Mais si Mrime, dans ses ballades vampiriques, s'est loign du
vritable esprit populaire, il s'est cart bien davantage de la posie
populaire serbo-croate qui ne chante jamais les vampires. Histoires de
bonnes femmes, ce sont des rcits que racontent parfois les vieilles
grand'mres aux petits enfants dans les campagnes. Le _guzlar_ rougirait
de chercher son inspiration  des sources aussi grossires; et c'est
faire les peuples de ce pays par trop nafs que de croire qu'ils ont
sans cesse l'imagination tourmente de terreurs aussi puriles. Le
merveilleux sans doute ne manque pas dans les piesmas, mais ce
merveilleux, jamais effrayant, est le plus souvent symbolique. Tous les
peuples, en effet, ont divinis  une certaine poque les forces de la
nature: les souffles du vent, le murmure des ruisseaux sont le langage
que parlent les esprits de la fort et des monts. Les nymphes et les
sylphides sont connues en tous pays; le peuple serbo-croate lui aussi a
sa nymphe qui habite la montagne, la _Vila_, qui est souvent l'amie des
hros; les potes de ces pays, comme tous les potes, aiment la fiction;
les chevaux ails, les miracles sont pour eux choses assez familires;
mais comme les potes sincres qui sentent encore vibrer en eux les
vraies cordes du lyrisme, ce sont les riantes et gracieuses images
qu'ils aiment et non pas des tableaux tout remplis d'horreurs que seule
peut apprcier une socit quelque peu corrompue et avide de sensations
nouvelles.




 3

LE MAUVAIS OEIL


La superstition du mauvais oeil est plus ancienne et mieux connue que les
croyances relatives aux vampires. Aussi pensons-nous ne pas devoir nous
tendre aussi longuement sur ce sujet que nous l'avons fait  l'occasion
des prcdentes ballades.

Thocrite s'inspire de cette superstition dans ses idylles[656]; Pline
l'Ancien en parle dans ses histoires[657]; Ovide enfin dans ses _Amours_
explique ce qu'est le mauvais oeil:

     Oculis quoque pupula duplex
     Fulminat, et gemino lumen ab orbe venit[658].

Au XVIe sicle, un clbre physicien italien, Jean-Baptiste Porta,
consacre au mauvais oeil tout un chapitre de son gros ouvrage: _Magi
naturalis sive de miraculis rerum naturalium lib. XX_, Naples 1589[659].
Ce livre o,  ct d'une quantit de choses ridicules compiles sans
critique, il se trouve de nombreuses observations trs judicieuses sur
les phnomnes naturels, eut une renomme universelle; on en fit des
traductions en plusieurs langues et mme en arabe; toutefois il n'en
existe pas de version franaise complte. Mrime a connu Porta et l'a
trs longuement cit  la fin de sa dissertation sur le mauvais oeil;
dans la seconde dition il supprima cet emprunt.

Avec le romantisme, le mauvais oeil et les jeteurs de sorts redevinrent 
la mode. En 1820, Nodier en parle en dtail dans un appendice de _Lord
Ruthwen_ de Cyprien Brard. En 1835, un certain M. Brisset crit un
_Mauvais oeil_ qui n'est en somme qu'une imitation plus horrible et plus
fantastique encore du _Smarra_ de Nodier[660]. Thophile Gautier, en
1857, crit une _Jettatura_[661]. Dumas pre dans _le Corricolo_, lui
aussi, traite en un chapitre de cette superstition et, comme le
folkloriste anglais Elworthy[662], constate que les femmes  Naples sont
heureuses si l'on crache  la figure de leurs enfants qu'elles croient
ensorcels; c'est le plus sr moyen de rompre le charme fatal
qu'exercent sur eux les paroles louangeuses.

L'un des matres de Mrime, Fauriel, estimait dj en 1824 la matire
trop connue pour s'en occuper particulirement:

     Mais, pour en venir aux superstitions restes des anciens Grecs 
     ceux d'aujourd'hui, il en est auxquelles je ne m'arrterai pas,
     parce qu'elles se trouvent partout... Telles sont, par exemple...
     l'opinion que certains individus sont dous de ce qu'on appelle _le
     mauvais oeil_, ou la facult de porter malheur aux autres en les
     regardant, etc.[663]

La croyance au mauvais oeil est en effet une superstition universelle et
fort ancienne; c'est qu'aussi bien cette superstition a pu avoir 
l'origine, pour point de dpart, l'observation de phnomnes rels; ce
mystrieux pouvoir qu'ont certains tempraments sur d'autres,
l'hypnotisme dont on ne connat pas bien encore aujourd'hui les raisons,
tait bien fait pour effrayer les imaginations primitives; les anciens
voyaient dans ce que nous dsignons aujourd'hui d'un simple mot:
catalepsie, sans nous en tonner outre mesure, comme un avant-got de la
mort. Quoi qu'il en soit, Mrime tait bien renseign sur ce sujet,
soit par ce qui tranait  et l, un peu partout dans les livres, soit
enfin par les ouvrages que nous l'avons vu consulter si souvent 
l'occasion de _la Guzla_. Fortis parle, en effet, et trs amplement, de
ces superstitions, encore qu'il insiste davantage sur les moyens de se
garantir contre ceux qui ont ce pernicieux pouvoir[664].

SUR LE MAUVAIS OEIL[665].--Comme pour le vampirisme, Mrime a jug
qu'une introduction tait ncessaire  ses ballades sur le mauvais oeil.
Il en parle en homme entendu; est-il besoin de dire que nous n'y
trouverons rien qui ne se rencontre dans les ouvrages que nous venons de
citer? Mais si le fond ne lui appartient pas, la forme est bien  lui;
dans cette introduction, comme dans les prcdentes, aux choses qui lui
viennent des autres, Mrime a mis sa marque personnelle. Aprs avoir
indiqu en quelques mots les effets funestes du pouvoir qu'exercent sur
autrui certains personnages mystrieux, Mrime cite sa propre
exprience: il a vu, de ses yeux vu, par deux fois, des victimes du
mauvais oeil. Et au lieu de faire sur le mauvais oeil un long et plat
expos en termes trs gnraux et abstraits, il nous traduit en termes
sensibles, dans un rcit presque entirement compos de vivantes
anecdotes, toutes les manifestations de cette superstition. Une jeune
fille est aborde par un homme du pays qui lui demande le chemin; elle
le regarde, pousse un cri et tombe par terre sans connaissance. Puis
c'est la visite chez un prtre; les pratiques superstitieuses auxquelles
elle est soumise et deux jours aprs... elle tait en parfaite sant.
Ici nous reconnaissons les prcieux renseignements de Fortis[666]. Une
autre fois c'est un jeune homme qui tombe fascin sous le regard d'un
heyduque; sa figure tait repoussante et ses yeux taient trs gros et
saillants; il maudissait lui-mme ce pouvoir fatal que la nature avait
plac en lui. Jamais, bien qu'il l'en prit, il ne voulut consentir 
lever son regard sur Mrime. Mais un cas plus trange, c'est la double
prunelle qui brille dans les yeux de certains hommes. J'ai entendu
aussi parler de gens qui avaient deux prunelles dans un oeil, et
c'taient les plus redoutables, selon l'opinion des bonnes femmes qui me
faisaient ce conte. C'est le mauvais oeil traditionnel, celui de
Thocrite, de Pline et d'Ovide, celui aussi de Porta qu'il citera  la
fin de sa prface. Il y a plusieurs moyens de se prserver du mauvais
oeil: des cornes d'animaux, des morceaux de corail vous en garantissent;
on peut galement toucher du fer ou jeter du caf  la tte de celui qui
vous fascine; mais le plus sr moyen c'est un coup de pistolet tir en
l'air; bien plus sr encore, si on le dirige contre l'enchanteur
prtendu. Les louanges aussi sont funestes  ceux auxquels elles
s'adressent, surtout aux enfants; Mrime s'est vu contraint, sous
menace de mort, de cracher au visage d'un bel enfant pour rompre
l'enchantement qu'il avait involontairement provoqu; suit un extrait
des ides de Jean-Baptiste Porta sur le sujet[667].

Disons-le encore, il n'y a rien de bien original pour le fond dans cette
introduction; elle n'a d'autre mrite que d'tre agrable  la lecture
par la vie et le mouvement que l'auteur de _la Guzla_ a su y mettre.

LE MAUVAIS OEIL[668].--Parmi les ballades que Mrime a consacres  ce
genre de superstition, l'une a pour titre _le Mauvais oeil_. Toutes ces
croyances s'y rsument en quelque sorte; elle est comme une illustration
potique de toutes les ides contenues dans la dissertation. Le
personnage funeste est mauvais oeil et sait aussi des paroles magiques
dont le charme est fatal. Une mre au chevet de son enfant se lamente
sur le mal cruel qui le mine: un maudit tranger est venu dans la
maison, il a vant la beaut de l'enfant, il a pass la main sur ses
cheveux blonds... Beaux yeux, disait-il, bleus comme un ciel d't _et
ses yeux gris se sont fixs_ sur les siens... Et les yeux bleus de
l'enfant sont devenus ternes par l'effet de ses paroles magiques, et ses
cheveux blonds sont devenus blancs comme ceux d'un vieillard. Ah! s'il
tait ici ce maudit tranger, comme elle l'obligerait  cracher sur le
joli front de son enfant! Mais on le sauvera, car son oncle est all 
Starigrad et rapportera de la terre du tombeau du saint; car l'vque,
son cousin, a donn  la bonne mre une relique qu'elle va pendre au cou
de son enfant.

D'une inspiration mue, cette originale mlope d'une mre au chevet de
son enfant agonisant est d'un charme  la fois triste et pntrant; on y
sent comme une motion contenue; la mre enveloppe son enfant d'une
tendresse si grande que ce dernier espoir qu'elle se donne, cette foi si
sincre qu'elle a en des pratiques superstitieuses, nous paraissent tous
naturels.

MAXIME ET ZO[669].--En bien des endroits, nous l'avons vu, Mrime en
composant _la Guzla_ a d songer  ses auteurs classiques. Pour ce pome
il avoua, dans une note supprime dans les ditions postrieures, s'tre
inspir de Virgile. On voit ici, dit-il, comment la fable d'Orphe et
d'Eurydice a t travestie par le pote illyrien qui, j'en suis sr, n'a
jamais lu Virgile.[670]

C'est plus qu'un travestissement que _Maxime et Zo_. C'est un
dguisement sous lequel il et t impossible de reconnatre Virgile si
Mrime n'avait pris la prcaution de nous en avertir, ce qui nous fait
croire de plus en plus que les quelques rapprochements que nous avons pu
faire entre les autres ballades et la littrature classique, s'ils ne
sont vidents, sont du moins trs probables. Il n'y a d'autre
ressemblance, en effet, entre le rcit de Virgile et la ballade de
Mrime si ce n'est que, chez l'un comme chez l'autre, l'un des amants
se retourne pour causer la perte de l'autre.

     chapp de tous les dangers, Orphe revenait des sombres bords, et
     Eurydice, qui lui tait rendue, marchait vers les rgions de la
     lumire, le suivant sans qu'il la vt; Proserpine ne la lui rendait
     qu' ce prix. Mais,  dlire soudain d'un amant insens, et bien
     digne de pardon, si l'enfer savait pardonner! il s'arrte, et
     presque aux portes du jour, s'oubliant lui-mme, hlas! et vaincu
     par l'amour, il regarde son Eurydice. En ce moment tous ses efforts
     s'vanouirent; les traits furent rompus avec l'impitoyable tyran
     des enfers, et trois fois les gouffres de l'Averne retentirent d'un
     pouvantable fracas. Mais elle: Quelle folie m'a perdue,
     malheureuse que je suis! et te perd en ce jour,  mon Orphe[671]!

Orphe, le divin pote, s'est transform en un troubadour mystrieux: la
nuit, on entend sous la fentre de la belle Zo un grand jeune homme
soupirer et chanter son amour sur la guzla[672]. Les nuits qu'il prfre
sont les nuits obscures. Quand la lune est dans son plein, il se cache
dans l'ombre. Zo seule sait son nom, mais ni elle ni personne n'a vu
son visage. Car aussi grand chasseur qu'excellent chanteur, tout le jour
il court  la poursuite des btes fauves; toujours il rapporte des
cornes du petit bouc de la montagne et dit  Zo: _Porte ces cornes avec
toi et puisse Marie te prserver du mauvais oeil!_ Et Zo est tombe
perdument prise de l'tranger, car dans la nuit elle a reconnu qu'il
tait beau; et elle s'en est enfuie avec lui sur un coursier blanc
comme lait, sur la croupe duquel tait un coussin de velours pour porter
plus doucement la gentille Zo. N'taient cette allure mystrieuse du
ravisseur et ces allusions frquentes au mauvais oeil, jusqu'ici l'on
dirait d'une gracieuse ballade moyenageuse. Mais Zo, trop coquette, a
nglig d'emporter les amulettes que lui avait donnes Maxime; elle a
voulu partir en plein jour pour emporter ses beaux habits; mais elle est
trop amoureuse pour obir en tout  son amant.

     --Arrte, arrte,  Maxime! dit-elle, je vois bien que tu ne
     m'aimes pas; si tu ne te retournes pour me regarder, je vais sauter
     du cheval, duss-je me tuer en tombant.

     Alors l'tranger d'une main arrta son cheval, et de l'autre il
     jeta par terre son voile; puis il se retourna pour embrasser la
     belle Zo: sainte Vierge! il avait deux prunelles dans chaque oeil!

     Et mortel, et mortel tait son regard! avant que ses lvres eussent
     touch celles de la belle Zo, la jeune fille pencha la tte sur
     son paule, et elle tomba de cheval ple et sans vie.

Dsespr, Maxime Duban, comme un nouvel OEdipe, s'est arrach les yeux
avec son hanzar; et, bientt, l'on ouvrit le tombeau de la belle Zo
pour y placer Maxime  ct d'elle[673].

Pas plus que le vampirisme, un guzlar n'aimerait  chanter le mauvais
oeil. Plus ancienne que la prcdente, cette dernire superstition est
moins grossire et trouve un fondement vritable dans l'observation de
certains phnomnes naturels. Les Grecs ont eu terreur du mauvais oeil;
ils ont cru au charme funeste des paroles louangeuses; ne pouvant
trouver d'explications  certaines maladies qui s'abattaient sur les
troupeaux ou sur les hommes, il leur tait commode de croire aux jeteurs
de sort. Ce sont l des superstitions universelles et qui, mme
actuellement, ont laiss des traces; mais la posie _populaire_ n'a
jamais, que nous sachions, chant de tels sujets.





 4

L'AMANT EN BOUTEILLE


Il y a dans _la Guzla_ trois autres ballades dont le merveilleux est
aussi l'un des lments importants, mais qui ne sauraient former de
catgories spciales; il nous faudra donc les tudier isolment.

Dans la premire, _l'Amant en bouteille_, Mrime s'est inspir d'un
clbre thologien hollandais, Balthazar Bekker (1634-1698). C'tait un
trange personnage que Balthazar Bekker: ministre protestant, il
s'attacha  la philosophie de Descartes et voulut dmontrer qu'elle
pouvait s'allier  la thologie. Il le fit dans un livre _De philosophia
cartesiana admonitio sincera_ (1665), qui lui attira beaucoup d'ennemis.
Adversaire dclar des croyances superstitieuses, il combattit d'abord
dans ses _Recherches sur les comtes_ le prjug qui attribue  ces
astres une influence sur la destine; mais son ouvrage le plus
considrable est _le Monde enchant_ (1691), livre dans lequel il
s'leva avec une hardiesse singulire pour son temps contre l'opinion du
peuple sur le pouvoir des dmons. Ce livre, qui a t traduit en
allemand, en anglais, en italien et en franais[674], souleva contre son
auteur une tempte de calomnies et d'injures, le rduisit enfin  une
vie vagabonde. Bekker mourut sept ans aprs avoir donn son
chef-d'oeuvre.

Ce pauvre homme tait trs sympathique  Voltaire qui fit de lui un
loge quelque peu ironique, mais sincre. On ne peut pas parler du
diable, dit-il, sans mentionner un de ses plus grands ennemis, Balthazar
Bekker. Ce Balthazar, trs bon homme, grand ennemi de l'enfer ternel et
du diable, et encore plus de la prcision, fit beaucoup de bruit en son
temps par son gros volume du _Monde enchant_. Le diable alors avait
encore un crdit prodigieux chez les thologiens de toutes les espces,
malgr Bayle et les bons esprits qui commenaient  clairer le monde.
La sorcellerie, les possessions et tout ce qui est attach  cette belle
thologie taient en vogue dans toute l'Europe et avaient souvent des
suites funestes. Tous les tribunaux retentissaient d'accusations portes
contre les sorciers. De telles horreurs dterminrent le bon Bekker 
combattre le diable. On eut beau lui dire, en prose et en vers, qu'il
avait tort de l'attaquer, attendu qu'il lui ressemblait furieusement,
tant d'une laideur horrible, rien ne l'arrta; il commena par nier
absolument le pouvoir de Satan et s'enhardit encore jusqu' soutenir
qu'il n'existe pas. _S'il y avait un diable, disait-il, il se vengerait
de la guerre que je lui fais[675]._

Dans une note, Mrime reconnat avoir trouv dans _le Monde enchant_
du fameux docteur Balthazar Bekker une histoire qui avait beaucoup de
rapport avec la sienne[676]. C'tait un demi-aveu. Il n'y a pas qu'une
simple concidence entre la ballade de Mrime et l'anecdote qu'il
emprunte  Bekker; on peut dire, au contraire, que, fondue avec une
autre page de ce mme crivain, cette anecdote lui a fourni tout le
sujet de _l'Amant en bouteille_.

De quoi s'agit-il, en effet, dans cette ballade? D'une jeune fille qui
porte dans une bouteille un amant mystrieux qui satisfait tous ses
dsirs. Or, que trouvons-nous dans l'anecdote de Bekker rapporte par
Mrime: l'histoire d'une jeune fille, fiance  un esprit galement
mystrieux qui, comme celui de la ballade, remplit tous ses voeux. Il est
vrai que ce dernier amant n'est pas renferm dans une bouteille; mais
les quelques lignes qui suivent et que nous extrayons du mme _Monde
enchant_, nous persuadent aisment que c'est encore  Balthazar Bekker
que Mrime doit d'avoir eu ide de placer son trange hros dans cette
prison:

     La premire chose de celles que j'ai remarques dans mon premier
     livre, dit l'crivain hollandais, qui demande que nous y fassions
     rflexion, est ce que je cite  l'article 18 du chapitre 19, des
     diables qui s'enferment dans du cristal ou dans des bagues. Et
     comme  l'endroit que j'ai cit, Gaspar Schot me renvoie  Wierus,
     j'y trouve cette commodit, que je n'ai qu' traduire ses propres
     termes, sans y ajouter la moindre annotation de ma part. Wierus en
     parlant des diables enchsss dans le verre ou dans les bagues, au
     chapitre premier de son sixime livre, articles 3 et 4: Il ne faut
     pas, dit-il, oublier ceux qui portent le pauvre diable sur eux,
     enferm dans une bague par l'artifice d'un habile orfvre, avec
     plusieurs parfums et grimaces circonstancies; non plus ceux qui le
     montrent si troitement enchan dans un cristal de roche, qui ne
     se rompe pas, comme l'on sait, ou dans un verre... L-dessus il
     nous raconte comment la cour de Gueldre reconnut et punit, en 1548,
     un nomm Joffe Rosa de Courtray, qui fut oblig, par une sentence
     lgitime, d'ouvrir et de rompre  coup de marteau, sur un billot,
     en plein march, en prsence de la cour et d'un nombre infini de
     spectateurs, cette prison de diable,  savoir son anneau, et de
     donner la libert au prisonnier qui y tait enferm;  moins que
     quelqu'un ne s'imagine que le diable pouvait tre cras de ce
     marteau, s'il croit qu'il ait pu tre retenu dans cet anneau par sa
     duret[676].

Dans sa ballade, Mrime s'est tout simplement propos d'exciter la
curiosit du lecteur; c'est de la pure fantasmagorie; nous l'acceptons
comme telle, car ds les premiers mots nous sommes prvenus.

     Jeunes filles qui m'coutez en tressant des nattes, vous seriez
     bien contentes si, comme la belle Khava, vous pouviez cacher vos
     amants dans une bouteille.

     La ville de Trebigne a vu un grand prodige: une jeune fille, la
     plus belle de toutes ses compagnes, a refus tous les amants,
     jeunes et braves, riches et beaux.

     Mais elle porte  son cou une chane d'argent avec une fiole
     suspendue, et elle baise ce verre et lui parle tout le jour,
     l'appelant son cher amant.

     Ses trois soeurs ont pous trois beys puissants et hardis.--Quand
     te marieras-tu, Khava? Attendras-tu que tu sois vieille pour
     couter les jeunes gens?

     --Je ne me marierai point pour n'tre que l'pouse d'un bey: j'ai
     un ami plus puissant. Si je dsire quelque objet prcieux,  mon
     ordre il l'apporte.

     Si je veux une perle au fond de la mer, il plongera pour me
     l'apporter: ni l'eau, ni la terre, ni le feu ne l'arrtent, quand
     une fois je lui ai donn un ordre.

     Moi, je ne crains point qu'il me soit infidle: une tente de
     feutre, un logis de bois ou de pierre est une maison moins close
     qu'une bouteille de verre.

     Et, de Trebigne et de tous les environs, les gens sont accourus
     pour voir cette merveille: et, si elle demandait une perle, une
     perle lui tait apporte.

     Voulait-elle des sequins pour mettre dans ses cheveux, elle tendait
     sa robe et en recevait de pleines poignes. Si elle et demand la
     couronne ducale, elle l'aurait obtenue.

     L'vque, ayant appris la merveille, en a t irrit. Il a voulu
     chasser le dmon qui obsdait la belle Khava, et lui a fait
     arracher sa bouteille chrie.

     --Vous tous qui tes chrtiens, joignez vos prires aux miennes
     pour chasser ce noir dmon! Alors il a fait le signe de la croix
     et a frapp sur la fiole de verre un grand coup de marteau.

     La fiole s'est brise: du sang en a jailli. La belle Khava pousse
     un cri et meurt. C'tait bien dommage qu'une si grande beaut ft
     ainsi victime d'un dmon[677].

Ne plaignons pas la belle Khava plus que ne l'a plaint le pote de _la
Guzla_. C'est ici du merveilleux auquel nous avons affaire et rien autre
chose. Disons toutefois qu'un merveilleux aussi merveilleux nous parat
de beaucoup dpasser ce qu'ont pu jamais se permettre les vritables
posies populaires.




 5

LA BELLE HLNE


Le sujet de _la Belle Hlne_[678] prsente bien des analogies avec
celui de la clbre lgende de Genevive de Brabant. C'est l'histoire
d'une femme accuse d'infidlit par un prtendant rebut, auprs de son
mari qui revient aprs une longue absence; mais la vrit finit par
clater au grand jour. Citons ici le commencement d'une complainte
populaire qui chante l'histoire de Genevive:

     Approchez-vous, honorable assistance,
     Pour entendre rciter en ce lieu
     L'innocence reconnue et patience
     De Genevive, trs aime de Dieu;
         tant comtesse
         De grande noblesse,
     Ne du Brabant tait assurment.

     Genevive fut nomme au baptme.
     Ses pre et mre l'aimaient tendrement;
     La solitude prenait d'elle-mme,
     Donnant son coeur au Sauveur tout-puissant.
         Ses grands mrites
         Firent qu' la suite,
      dix-huit ans fut marie richement.

     En peu de temps s'leva grande guerre:
     Son mari, seigneur du Palatinat,
     Fut oblig, pour son honneur et gloire
     De quitter la comtesse en cet tat:
         tant enceinte
         D'un mois sans feinte,
     Fit ses adieux ayant les larmes aux yeux.

     Il a laiss son aimable comtesse
     Entre les mains d'un mchant intendant
     Qui l'a voulu sduire par finesse,
     Et l'honneur lui ravir subitement;
         Mais cette dame
         Pleine de charmes
     N'y voulut consentir nullement.

Compose d'abord en latin, cette lgende doit sa popularit surtout au
clbre ouvrage du jsuite Ren de Cerisier: _l'Innocence reconnue, ou
Vie de Sainte Genevive de Brabant_ (Paris, 1638)[679]. Elle a inspir
plusieurs crivains franais; Corneille-Blessebois[680], D'Aure[681], La
Chausse, Lvrier de Champriontz[682], Ccile, Anicet Bourgeois, ont
fait de cette touchante histoire le sujet de tragdies, de drames, de
mlodrames. Duputel et Louis Dubois ont publi chacun un roman sur ce
sujet, 1805, in-8, et 1810, 2 vol. in-12. Berquin en a fait l'objet
d'une romance fort connue. En Allemagne, des romanciers, des auteurs
dramatiques, Tieck et Hebel entre autres, ont exploit la mme
matire[683].

 ce rcit, devenu quelque peu banal pour avoir t trop racont,
Mrime a donn une couleur nouvelle; un enchantement produit par un
crapaud noir met la belle Hlne dans une situation telle que son mari a
bien quelque raison de l'accuser. C'est  Porta encore qu'il doit d'en
avoir eu ide; voici, en effet, ce que raconte  ce sujet l'auteur de
_la Magie naturelle_:

     Aussi par non moindre efficace le sang des Menstrus putrfi peut
     engendrer des Crapaux & Raines, car facilement il se corrompt & se
     convertit, & mesme souventes fois femmes engendrent d'iceluy avec
     porte humaine des Crapaux, Lesards, & autres bestes semblables. Et
     nous lisons que les femmes de Salerne au commencement de leur
     conception, & alors que le fruit doit estre vivifi, sont
     coustimires de les tuer par Jus d'Ache, ou Persil, ou de Porreaux.
     Or estant quelquesfois advenu qu'une femme contre esprance
     semblast estre enceinte, enfin elle enfanta quatre bestes
     semblables  Raines: Voil qui fait que souvent par un tel cas
     elles avortent, & ne doit-on cercher d'autre cause de cette
     monstrueuse generation, que cette qui a est cy-dessus dclare.
     Aussi par la corruption de la semence humaine s'engendrent s
     entrailles de petites bestes qui sont comme vermisseaux. Alcipe a
     enfant un lphant, & sur le commencement de la guerre des Marses
     une chambriere engendra un serpent[684].

Combinant les renseignements que lui donne le physicien italien,  la
vieille lgende bien connue, Mrime a crit _la Belle Hlne_.

L'hrone de ce pome n'a pas grand mrite  se refuser aux avances de
Piero Stamati; il est laid et mchant, et il ne sait offrir pour la
sduire que de l'or. Grande et forte, Hlne a jet sur le dos le
vieillard camus et rabougri qui est rentr dans sa maison pleurant, les
genoux  demi ploys et chancelant. Il a jur de se venger; un juif lui
en donne le moyen: et c'est une scne de magie  laquelle nous
assistons.

     Il lui apporta un crapaud noir trouv sous la pierre d'une tombe,
     et il lui a vers de l'eau sur la tte et _a nomm cette bte Jean.
     C'tait un bien grand crime de donner  un crapaud noir le nom d'un
     si grand aptre!_

     Alors ils ont lard le crapaud avec la pointe de leurs ataghans,
     jusqu' ce qu'un venin subtil sortt de toutes les piqres; et ils
     ont recueilli ce venin dans une fiole et l'ont fait boire au
     crapaud. Ensuite ils lui ont fait lcher un beau fruit.

     Et Stamati a dit  un jeune garon qui le suivait: Porte ce fruit
      la belle Hlne, et dis-lui que ma femme le lui envoie. Le jeune
     garon a port le beau fruit, comme on le lui avait dit, et la
     belle Hlne l'a mang tout entier avec une grande avidit.

Dans une note, Mrime s'explique: C'est une croyance populaire de tous
les pays que le crapaud est un animal venimeux. On voit dans l'histoire
d'Angleterre qu'un roi fut empoisonn par un moine avec de l'ale dans
laquelle il avait noy un crapaud. Ce dtail est emprunt  sir Walter
Scott[685]; quelques lignes plus loin il s'inspire d'une autre anecdote
galement connue du monde littraire et que _le Globe_ rapporta vers la
mme poque. On voit, en effet, dans le _Rozier historial_ qu'en 1460,
on brla  Reims une sorcire qui, pour servir la vengeance d'un prtre
du diocse de Soissons, baptisa un crapaud au nom de Jean, et le fit
communier[686].

Dans la seconde partie, nous sommes en plein merveilleux; c'est d'abord
l'trange maladie de la dolente dame; puis le retour de son mari, qui
revient tout juste aprs avoir pass  l'tranger le temps ncessaire
pour tre convaincu de l'infidlit de sa noble pouse. D'un seul coup
de son sabre il lui tranche la tte; puis il veut arracher de son sein
si blanc l'enfant innocent, pour reconnatre plus tard,  ses traits,
l'infme sducteur; mais il n'a trouv qu'un crapaud noir. Et la tte de
sa femme bien aime a parl, et lui a dit que Piero Stamati lui avait
jet un sort, aid par un mchant juif; et Thodore Khonopka a coup la
tte de Piero Stamati, il a tu aussi le mchant juif et a fait dire
trente messes pour le repos de l'me de sa femme.




 6

LE SEIGNEUR MERCURE

Quant  la ballade intitule _le Seigneur Mercure_[687] qui, elle aussi,
est pleine de merveilleux, son fond, malgr les broderies plus ou moins
ingnieuses, n'est pas d'une invention originale.

Le commencement du _Seigneur Mercure_ rappelle _la Belle Hlne_. Comme
le hros de cette ballade, le seigneur Mercure quitte sa maison, y
laisse seule sa femme. Il ne s'en va pas  Venise comme Thodore
Khonopka, mais  la guerre contre les mcrants. Pendant ce temps,
sa femme reoit les dclarations d'amour, non pas d'un vieillard camus
et rabougri, comme l'est Stamati, mais du jeune Spiridion Pietrovich,
cousin de son mari.

Avant de partir, le seigneur Mercure a donn  sa femme un collier
magique. Il restera entier tant qu'elle lui restera fidle. Mais
celle-ci le trompe avec le cousin et le collier se brise.

Le mari revient, aprs de longues aventures, et demande le collier; mais
la femme en avait prpar un autre tout semblable et empoisonn.--Ce
n'est pas l mon collier, dit Mercure.--Comptez bien tous les grains,
dit-elle; vous savez qu'il y en avait soixante-sept.

     Et Mercure comptait les grains avec ses doigts, qu'il mouillait de
     temps en temps de sa salive, et le poison subtil se glissait 
     travers sa peau. Quand il fut arriv au soixante-sixime grain, il
     poussa un grand soupir et tomba mort[688].

Ce collier magique, le collier dnonciateur, n'est, sous une autre
forme, que le lotus rouge des contes de l'Inde, le lotus qui change de
couleur et se fltrit lorsque l'un des deux poux trahit ses
serments[689]; c'est le bouquet du conte persan, qui reste frais tant
que la femme reste sage; c'est la source qui se trouble, le lait qui
rougit, le vin qui cume, la plante qui se dessche, la bague qui se
brise, le couteau qui se rouille, le portrait dont les couleurs
plissent, la ceinture qui ne se noue plus, etc., etc., de tant de
rcits et des lgendes populaires; c'est le cornet  boire des romans de
_Tristan_ et de _Perceval_, que les dames ne peuvent approcher de leurs
lvres si elles ont t infidles, sans que le vin ne s'lance hors du
vase; _le court mantel_ ou le _mantel mautaill_ du clbre fabliau[690]
et de _Messire Gauvain_; la coupe enchante de l'Arioste et de La
Fontaine; le miroir magique de la nouvelle XXI de Bandello, de _la
Quenouille de Barberine_ d'Alfred de Musset.

Il est difficile de dire  qui Mrime a emprunt l'ide de sa ballade.
Tant de rcits, contes ou lgendes ont trait au mme sujet que M. Child,
 les numrer seulement, emploie quatorze pages de son recueil
in-4[691].

D'autre part, si les lgendes authentiques du moyen ge taient peu
connues du temps de Mrime, il en tait cependant arriv jusqu'aux
hommes de sa gnration certains chos affaiblis par l'intermdiaire des
conteurs populaires d'une poque postrieure. Ici et l le rcit de
Mrime rappelle le conte  la manire du bon La Fontaine.

     Alors Euphmie a pouss un grand cri, et elle s'est roule par
     terre, dchirant ses habits. Mais, dit Spiridion, pourquoi tant
     s'affliger? ne reste-t-il pas au pays des hommes de bien?... Et la
     mme nuit elle a dormi avec le tratre Spiridion.

Euphmie se console plus vite encore que la jeune veuve du clbre
fabuliste.--N'est-ce point ici tout  fait l'allure du conte:

     _Bien est fou qui s'attaque au diable_, dit Mercure. J'ai vaincu
     un dmon, et ce qui m'en revient, c'est un cheval fourbu et une
     prdiction de mauvais augure.

Quoi qu'il en soit, nous demeurons persuads qu'ici encore l'auteur de
_la Guzla_ n'a fait que se ressouvenir; il a fondu en un tout diverses
vieilles impressions qu'il devait  ses tudes ou  ses lectures; dans
le fonds, dans l'ensemble du rcit, dans l'expression, dans les dtails
on rencontre trop de choses qui font songer  d'autres choses pour qu'on
puisse s'imaginer que c'est l un simple effet du hasard.

Au reste, ce qui importe, c'est que le motif lui-mme de la ballade est
un motif folklorique incontestable; et c'est ce qui arrive quelquefois,
nous l'avons vu, dans les ballades o Mrime a introduit le merveilleux
comme nouvel lment. Son merveilleux, trs souvent, est plus littraire
que vritablement populaire; si dans certains pays il y avait des gens
pour croire sincrement  l'existence des vampires, la posie populaire
de ce pays ne les a jamais chants; ces sortes de terreurs
superstitieuses ne durent en effet qu'autant que leur objet est encore
flottant, vague, indtermin. Sitt qu'elles trouvent dans les vers leur
expression, on peut tre sr qu'il n'y a plus grand monde pour y croire,
ni celui qui les chante, ni ceux qui l'coutent. Les bouviers de
Thocrite avaient peur des jeteurs de sort, mais l'auteur des _Idylles_
assurment ne partageait pas cette crainte. Ovide, lui aussi, en a
parl; mais pourrait-on prtendre un instant que l'auteur des _Amours_
est un pote populaire? Lorsque la posie s'attache  des objets de ce
genre,--ou nous nous abusons fort,--elle est dj littraire. C'est
presque une ncessit: la posie naturelle et spontane, la vritable
posie populaire ne chante pas de pareils sujets; ils sont exclusivement
du domaine du conte, de la lgende merveilleuse. C'est en crivain qui
fait un extrait de ses lectures et en romantique stendhalien que
Mrime dcouvre l'esprit des nations primitives plutt qu'il
n'approche de la vritable ballade traditionnelle.




CHAPITRE VII

La Ballade de l'pouse d'Asan-Aga.

 1. Analyse du pome.-- 2. Traductions trangres: en Allemagne; en
Angleterre; en France; autres traductions.-- 3. La traduction de
Mrime. Conclusion.

La _Triste ballade de la noble pouse d'Asan-Aga_ est la seule pice
authentique qui se trouve dans la premire dition de _la Guzla_. Elle y
occupe la dernire place[692], et c'est aussi par elle que nous finirons
cette partie de notre tude.

Nous avons dit comment, en 1774, l'Italien Fortis rvla  l'Europe
littraire ce pome morlaque destin  devenir clbre[693]. Nous
n'avons pas cru devoir mentionner ici la longue srie--toute une
bibliothque--des travaux spciaux qui furent consacrs,
particulirement en Allemagne,  ce petit chef-d'oeuvre de
quatre-vingt-onze vers[694]. Nous avons voulu, dans les pages qui
suivent, donner seulement une interprtation en partie nouvelle de cette
ballade; tracer  un point de vue purement bibliographique la fortune de
_l'pouse d'Asan-Aga_ en France et Angleterre, dans ces deux pays
surtout, car en Allemagne et dans les pays slaves cette question a
provoqu dj bien des curiosits et la bibliographie des travaux qui la
concernent est presque complte. Pour l'Angleterre et la France elle
tait encore  faire; nous nous sommes efforcs de combler cette lacune.
Nous terminerons, enfin, par une tude dtaille de la version de
Mrime, tude qui ne sera pas, croyons-nous, sans intrt ni sans
utilit  qui veut connatre jusqu' quel point l'auteur de _la Guzla_
sut tre un traducteur consciencieux.




 1

ANALYSE DU POME


Nous ne chercherons pas  classer la _Triste ballade_ dans aucun des
cycles connus des chants populaires serbo-croates; on lui a rserv une
place  part sous le titre de _posie de famille_, nom qui lui fut donn
par Goethe (Familienlied)[695]. Chez les Slaves du Sud, elle est
l'unique spcimen de posie qui soit exclusivement une peinture de la
vie prive, et qui touche vraiment  une question sociale, tout en
conservant le dveloppement dramatique et la forme traditionnelle que
prend gnralement la ballade chez ce peuple.

La scne de la _Triste ballade_ se passe chez les Serbes musulmans de
Bosnie, pays o cette piesma fut compose  une poque difficile 
dterminer; le style et la langue des posies serbes sont, en effet, par
trop uniformes en tous temps[696]. Le pome dbute par des antithses
qu'affectionnent les chanteurs slaves:

     Quelle est cette blancheur dans la verte montagne?
     Sont-ce des neiges, ou sont-ce des cygnes?
     Si c'taient des neiges, elles seraient dj fondues,
     Des cygnes, ils auraient dj pris leur vol.
     Ce ne sont ni des neiges, ni des cygnes,
     Mais la tente de l'aga Asan-Aga.
     Il y est tendu _navr_ de cruelles blessures[697].

L'histoire d'Asan-Aga est des plus simples: il a t mortellement
atteint; sa mre et sa soeur viennent le visiter dans sa tente; mais sa
femme, par pudeur ou par retenue, n'ose y venir aussi. Voil qui nous
parat extraordinaire, mais qui n'en est pas moins surpris sur le vif.
La femme compte pour si peu de chose dans ces pays d'Orient; elle est
mre, elle est soeur, mais c'est  peine si elle est pouse; elle est
bien plutt l'esclave d'un matre qu'elle redoute et qu'elle n'ose
froisser: leve dans la cage comme le dit trs souvent le pote
national. Mrime ne pouvait comprendre comment la timidit empche une
bonne pouse de soigner un mari malade[698]; nous le comprenons mieux:
c'est qu'il n'y a pas de bonnes pouses dans ces pays, au sens o
l'entendait Mrime. Une femme peut librement s'intresser au sort de
son pre, de ses fils ou de son frre; la piti est permise  une
parente, mais il n'est pas permis  une femme d'en tmoigner  son
poux; les dmonstrations qu'elle en ferait blesseraient celui dont elle
est l'humble servante; ses soins, en lui valant de la reconnaissance,
porteraient atteinte  l'omnipotence qu'un mari doit avoir sur sa femme.
Une femme doit tout attendre de son mari et celui-ci ne lui rien devoir.
Ch. Nodier, qui a donn une mauvaise traduction de ce pome, en a fait
une des meilleures analyses; il a voulu essayer d'y prouver que le
pote dalmate connaissait bien les grands ressorts du pathtique[699].
Il remarque trs justement, quoique en idalisant un peu, que les
femmes morlaques sont assujetties  une obissance plus servile qu'en
aucun autre pays et qu'elles ne pntrent presque jamais dans
l'appartement du chef sans y tre appeles. Cette simple circonstance,
ajoute-t-il, transporte dj l'auditeur au temps des moeurs primitives;
elle lui rappelle Esther tremblante au pied du trne d'Assurus, dont
aucun mortel n'ose tenter l'accs, et attendant que le roi daigne la
frapper, en signe de grce, d'un coup de son sceptre d'or[700].

Si cette pudeur est donc toute naturelle, la conduite d'Asan-Aga nous
parat plus difficile  justifier. Il croit sa femme insensible et
s'irrite contre elle:

     Quand il fut un peu guri de ses blessures,
     Il fit dire  sa fidle pouse:
     Ne m'attends pas dans mon blanc palais,
     Ni dans mon palais, ni dans ma famille.

Il la rpudie, mais on n'en voit pas la raison, la possibilit d'un
malentendu tant exclue. Voudrait-il que sa femme s'affranchisse de la
coutume? Ou est-ce dans l'excs de sa douleur physique qu'il s'oublie et
prononce les mots irrvocables qu'il devait regretter plus tard? On a
voulu adopter cette dernire explication, mais elle ne nous semble pas
assez solide. Il est plus probable que le pote dans ses sympathies pour
la malheureuse femme a cach quelque motif plus srieux,--oh, pas bien
compromettant!--qui, dans la ralit, a provoqu cette rupture; car, on
le sait, toutes les piesmas ont un fond vridique[701]. Mais revenons 
notre pome.

L'pouse d'Asan-Aga apprend la cruelle dcision de son mari et demeure
dsespre  penser quelle est sa misre; on entend pitiner les
chevaux devant le palais. L'infortune croit son mari revenu et,
n'osant l'attendre, elle s'enfuit par les degrs de la tour pour se
rompre le cou en se prcipitant de la fentre; mais ses deux petites
filles, effrayes, courent aprs elle en criant:

     Reviens-t'en, notre chre maman,
     Ce n'est pas notre pre, Asan-Aga,
     Mais notre oncle, le bey Pintorovitch.

La pauvre femme revient, elle embrasse son frre en sanglotant: Oh! mon
frre, quelle grande honte! Il veut me sparer de cinq enfants. Le bey
garde gravement le silence, garde le silence et ne dit rien, mais il
met la main dans sa poche de soie et en tire la lettre de rpudiation:

     Afin qu'elle reprenne son douaire entier,
     Afin qu'elle revienne avec lui chez sa mre.

Quand la dame eut lu cette lettre, elle baisa ses deux fils au front,
ses deux filles sur leurs joues vermeilles; elle put s'en sparer, mais
elle ne put se sparer de l'enfant qui tait au berceau.

     Alors son frre la prit par la main
     Et  grand'peine l'loigna de l'enfant,
     Et la prit avec lui sur son cheval,
     Avec elle il partit pour son blanc palais.

Aprs cette exposition qui est aussi bonne, dit Ch. Nodier, que si
Aristote lui-mme en avait fourni les rgles, le vrai drame commence.
La dame tait bonne et de bonne famille, aussi un grand nombre de
prtendants la demandaient; le kadi d'Imoski insistait davantage. Le
pote, qui ne voit d'autre cause  ce drame que le fatal asservissement
de la femme levantine, ne dit aucun mal de cet aspirant  tous gards
digne de considration.

Rpudie, en vain l'pouse d'Asan-Aga supplie son frre: Mon frre,
puiss-je ne jamais dsirer te revoir [si tu ne veux
m'couter]!--Veuille ne me donner  personne,--afin que mon pauvre coeur
ne se brise,-- la vue de mes petits orphelins! Le frre, qui n'est pas
un tyran moins impitoyable que le mari, n'eut point souci de ses
plaintes; il accorde la jeune femme au kadi d'Imoski.

Le rle fatal du bey Pintorovitch ne s'explique que par certaines
modifications apportes dans le pome  l'histoire vritable dont nous
parlions tout  l'heure. Le pote ne parle point des relations
antrieures des deux beaux-frres, comme il a vit de faire la moindre
allusion au caractre de la mre d'Asan-Aga, qui seule avec sa fille
visita son fils bless. Tout cela est intentionnel, car le guzlar ne
veut absolument accuser personne. Le frre est aussi un matre, il a
le droit d'ordonner, il ordonne; la soeur est une esclave, elle doit
obir, elle obit. Elle le fait en vraie hrone de tragdie, poursuivie
par son destin. La fatalit seule est cause de tout.

Rsigne, la dame demande une grce  son frre; elle le prie d'crire
et d'envoyer une feuille de lettre blanche au kadi d'Imoski:

     L'accorde te salue bien,
     Et bien te prie par cette lettre,
     Quand tu rassembleras les seigneurs _svats_,
     D'apporter un long voile pour l'accorde,
     Afin qu'en passant devant le palais de l'aga
     Elle ne voie point ses petits orphelins.

Son frre ne lui refuse point cette grce. Il envoie la lettre au kadi;
celui-ci rassemble ses amis (les seigneurs _svats_) et part pour
chercher l'accorde, lui portant le long voile qu'elle a demand[702].
Et nous voici en pleine action dramatique:

      bon port les _svats_ arrivrent chez l'accorde
     Et en bonne sant avec elle repartirent.
     Mais quand ils arrivrent devant le palais de l'aga,
     Les deux filles les regardent de la fentre,
     Et les deux fils sortent au-devant d'eux,
     Et  leur mre ils parlent:
     Reviens chez nous, notre chre maman,
     Que nous te donnions  dner.
      ces paroles, l'pouse d'Asan-Aga
     Parla ainsi au premier des _svats_:
     Mon frre en Dieu! premier des _svats_,
     Fais arrter les chevaux devant le palais,
     Que je donne des cadeaux  mes orphelins.
     On arrta les chevaux devant le palais.
      ses enfants elle fait de beaux cadeaux:
      chaque fils, des couteaux dors,
      chaque fille, une robe de drap [longue] jusqu'au pr,
     Et  l'enfant au berceau
     Elle envoie des habits d'orphelin.

Le brave Asan-Aga, qui a vu de loin cette scne, rappelle autour de lui
ses enfants: Venez ici, mes orphelins,--puisqu'elle ne veut pas avoir
piti de vous,--votre mre au coeur infidle. Le dnouement du pome
tient en quatre vers:

     Quand l'pouse d'Asan-Aga entendit cela,
     De son visage blanc contre terre elle donna,
      l'instant rendit l'me,
     L'infortune, de la douleur qu'elle eut  regarder [ses orphelins].

Il n'y a point ici de ces sentiments frntiques, crivait Nodier en
1813, de ces passions outres, turbulentes, convulsives, qui se
retrouvent  tout moment dans les crivains de nos jours; et c'est par
l que ces fragments se rapprochent des meilleurs modles, sans en avoir
eu d'autres que la nature. La douleur potique des anciens tait souvent
dchirante; quoiqu'elle ft toujours grave et presque immobile comme
celle de Niob. Quand l'Hercule d'Eschyle a tu ses enfants, il se voile
et se couche sur la terre. Chez nous il dclamerait. Maintenant, les
nations vieillies se plaignent de n'avoir plus de potes, et elles
oublient qu'elles n'ont plus d'organes. S'il se rencontrait encore par
hasard un gnie crateur comme celui d'Homre, il lui manquerait une
chose qu'Homre a trouve: c'est un monde qui pt l'entendre... J'avais
besoin d'un pome qui offrt les beauts de l'antique sans y runir les
dfauts choquants, la purile affterie, la froide enluminure de la
littrature  la mode; et ce n'est pas ma faute si tant de potes, mes
contemporains, m'ont forc  le choisir chez les _sauvages_. Je ne
demanderais pas mieux que de l'avoir trouv dans leurs livres[703].




 2

TRADUCTIONS TRANGRES


I. ALLEMAGNE.--Nous avons dj parl du succs estimable qu'obtint en
Allemagne la chanson morlaque du _Viaggio in Dalmazia_[704]. D'abord
traduite par un pote mdiocre, Werthes (1775), la _Triste ballade_
trouva bientt en Goethe un meilleur interprte; et bien que cette
traduction ne soit pas trs conforme  l'original, nous croyons ne pas
nous tromper en disant que c'est elle surtout qui fit comprendre aux
trangers les beauts du pome serbo-croate. Il ne rentre pas dans le
cadre de notre travail d'tudier dans le dtail la fortune de la _Triste
ballade_ en Allemagne: le sujet, du reste, a t suffisamment trait
dans les nombreux crits dont nous avons donn la liste au dbut de ce
chapitre. Ajoutons seulement que la version de l'illustre pote n'a
nullement dcourag les nouveaux traducteurs. Ainsi, en 1826, Mlle von
Jakob, croyant reconnatre dans le texte dfectueux de Karadjitch une
version plus exacte que celle de Fortis, en donna la traduction dans ses
_Volkslieder der Serben_ (t. II, pp. 165-168). Une anne plus tard, M.
Gerhard, le malheureux traducteur de _la Guzla_, mit galement la
_Triste ballade_ en vers allemands. Il se servit de la traduction de
Mrime, mais par une modestie bien comprhensible,--il avait eu
l'honneur d'tre reu dans l'intimit de Goethe,--il ne voulut pas
publier son pome. Ce ne fut qu'en 1858, au lendemain de la mort du
brave Gerhard, qu'une revue technique, l'_Archiv fr das Studium neuerer
Sprachen und Literaturen_, insra cette traduction  titre de document
littraire (tome XXIII, p. 211 et suiv.).

       *       *       *       *       *

II. ANGLETERRE.-- notre connaissance, la _Triste ballade_ a t
traduite sept fois en anglais. Chose tonnante, elle ne figure pas dans
la traduction anglaise du _Voyage en Dalmatie_ (Londres, 1778). Est-ce
le manque de quelques caractres typographiques spciaux qui en aura
empch l'impression, ou bien Fortis avait-il alors perdu le got de la
posie populaire? Nous n'en savons rien. Toutefois, la premire version
anglaise qui en ait t faite parat tre:

1 The Lamentation of the Faithful Wife of Asan-Aga, par sir Walter
Scott (1798 ou 1799). Ce pome non seulement ne figure pas dans les
OEuvres compltes du pote anglais, mais il est encore indit; son
histoire sera traite dans un appendice spcial.

2 Traduction de John Bowring, dans son livre _Servian Popular Poetry_,
Londres, 1827, pp. 52-57, sous le titre de Hassan Aga's Wife's Lament.
Cette traduction n'est pas faite sur l'original serbe, comme son auteur
le laisse entendre, mais d'aprs la traduction allemande par Talvj.

     What's so white upon yon verdant forest?
     Is it snow, or is it swans assembled?

3 Traduction d'Edgar Bowring, fils du prcdent, dans _The Poems of
Goethe_, translated in original metres, Londres, 1853, pp. 197-199, sous
le titre de Death-Lament of the Noble Wife of Asan-Aga (from the
Morlack). Elle a t rimprime plusieurs fois depuis.

     What is yonder white thing in the forest?
     Is it snow, or can it swans perchance be?

4 Traduction de W. Edmondstoune Aytoun, dans les _Poems and Ballads of
Goethe_, Edimbourg, 1859, pp. 106-110. The Doleful Lay of the Wife of
Asan-Aga.

     What is yon so white beside the greenwood?
     Is it snow, or flight of sygnets resting?

5 Traduction d'Owen Meredith [sir Robert Bulwer Lytton] dans ses
_Serbski Pesme, or National Songs of Servia_, Londres, 1861, pp.
120-127: The Wife of Hassan Aga. Comme le volume entier, cette
traduction est versifie d'aprs la traduction franaise en prose de
Auguste Dozon (_Posies populaires serbes_, Paris, 1859), mais l'auteur
passe cela sous silence. Peu fidle, elle est peut-tre la plus
artistique des traductions de la _Triste ballade_.

     What is it so white on the mountain green?
     A flight of swans? or a fall of snow?

6 Traduction d'Edward Chawner, dans les _Goethe's Minor Poems_,
Londres, 1866, pp. 99-102: Elegy on the Noble Wife of Assan Aga.

     What shines whitely in the green wood yonder?
     Can it be snow, or is it swans, perchance?

7 Traduction de William Gibson, dans _The Poems of Goethe_, Londres,
1883, pp. 32-34: The Lament of the Noble Wife of Asan Aga (from the
Morlach).

     What so white is yonder by the greenwood?
     Is it really snow, or white swans resting?

III. FRANCE.--Tandis que toutes les traductions allemandes et anglaises
de la _Triste ballade_ que nous venons d'numrer sont en vers, de
treize traductions franaises que nous connaissons, et dont nous donnons
ci-dessous la nomenclature, douze sont en prose:

1 Traduction faite d'aprs la version italienne de Fortis, par
l'anonyme qui donna l'dition franaise du _Voyage en Dalmatie_, Berne,
1778. Elle porte le titre de la Chanson sur la mort de l'illustre
pouse d'Asan-Aga[705].

     Quelle blancheur brille dans ces forts vertes? Sont-ce des neiges,
     ou des cygnes? Les neiges seraient fondues aujourd'hui, et les
     cygnes se seraient envols. Ce ne sont ni des neiges ni des cygnes,
     mais les tentes du guerrier Asan-Aga. Il y demeure bless et se
     plaignant amrement. Sa mre et sa soeur sont alles le visiter: son
     pouse serait venue aussi, mais la pudeur la retient.

2 Traduction de Marc Brure, consul de France  Raguse (1770-1823), qui
fut un pote serbo-croate distingu, comme il fut pote italien,
franais et latin[706]. Elle fut donne en 1807  Hugues Pouqueville,
qui la publia en 1820 dans son _Voyage de la Grce_ sous le titre du
_Divorce_[707]. Il nous parat que Marc Brure avait utilis non
seulement l'original serbo-croate (ce qui est incontestable), mais
encore la traduction franaise que nous venons de citer. Il est possible
que le pome ait subi quelques retouches de la part de Pouqueville.

     Quelle blancheur dans ces vertes forts! sont-ce des neiges ou des
     cygnes? Hlas! les neiges seraient fondues, les cygnes envols. Ce
     ne sont ni des neiges ni des cygnes, mais les tentes d'Asan-Aga, o
     il demeure gmissant et bless. Sa mre et sa soeur l'ont visit;
     son pouse serait venue aussi, mais la pudeur la retient.

3 Traduction de Charles Nodier,  la suite de _Smarra ou les dmons de
la nuit_, Paris, 1821, pp. 181-199: La Femme d'Asan. Nous avons dj
parl de cette traduction.

     Quelle blancheur blouissante clate au loin sur la verdure immense
     des plaines et des bocages?

     Est-ce la neige ou le cygne, ce brillant oiseau des fleuves qui
     l'efface en blancheur?

     Mais les neiges ont disparu, mais le cygne a repris son vol vers
     les froides rgions du nord.

     Ce n'est ni la neige, ni le cygne; c'est le pavillon d'Asan, du
     brave Asan qui est douloureusement bless, et qui pleure de sa
     colre encore plus que de sa blessure.

     Car voici ce qui est arriv. Sa mre et sa soeur l'ont visit dans
     sa tente, et son pouse qui les avait suivies, retenue par la
     pudeur du devoir, s'est arrte au dehors parce qu'il ne l'avait
     point mande vers lui. C'est ce qui cause la peine d'Asan.

4 Traduction de Mme Ernestine Panckoucke, dans les _Posies de Goethe_,
Paris, 1825: Complainte de la noble femme d'Azan Aga. Traduite du
slave.

     Qu'aperoit-on de blanc dans cette vaste fort? est-ce de la neige,
     ou sont-ce des cygnes? Si c'tait de la neige, elle serait fondue;
     si c'taient des cygnes, ils s'envoleraient. Ce n'est pas de la
     neige, ce ne sont pas des cygnes, c'est l'clat des tentes du fier
     Azan Aga. Sous l'une d'elles il est couch, dompt par ses
     blessures; sa mre et sa soeur viennent le visiter souvent. Sa
     femme, retenue par une timidit excessive, tarde  se rendre prs
     de lui.

5 Traduction de Prosper Mrime, dans _la Guzla_, Paris et Strasbourg,
1827, pp. 251-255: Triste ballade de la noble pouse d'Asan-Aga. Nous
nous occuperons plus longuement de cette traduction.

     Qu'y a-t-il de blanc sur ces collines verdoyantes? Sont-ce des
     neiges? sont-ce des cygnes? Des neiges? elles seraient fondues. Des
     cygnes? ils se seraient envols. Ce ne sont point des neiges, ce ne
     sont point des cygnes: ce sont les tentes de l'aga Asan-Aga. Il se
     lamente de ses blessures cruelles. Pour le soigner, sont venues et
     sa mre et sa soeur; sa femme, retenue par la timidit, n'est point
     auprs de lui.

6 Traduction de Grard de Nerval, dans ses _Posies allemandes_, Paris,
1830: La Noble femme d'Azan-Aga. Publie  nouveau en 1840 avec la
troisime dition de _Faust_, en 1867, etc.

     Qu'aperoit-on de blanc, l-bas, dans la verte fort?... de la
     neige ou des cygnes? Si c'tait de la neige, elle serait fondue;
     des cygnes, ils s'envoleraient. Ce n'est pas de la neige, ce ne
     sont pas des cygnes, c'est l'clat des tentes d'Azan-Aga. C'est l
     qu'il est couch, souffrant de ses blessures; sa mre et sa soeur
     sont venues le visiter; une excessive timidit retient sa femme de
     se montrer  lui.

7 Traduction de G. Fulgence (fragment en vers, sept quatrains), dans le
recueil intitul _Cent chants populaires des diverses nations du monde_,
avec les airs, les textes originaux, des notices, la traduction
franaise, accompagnement de piano ou harpe. Paris, Ph. Petit, 1830,
deuxime livraison, pp. 28-29: Asan-Aga, chant illyrien.

     Quelle blancheur en la fort voile?
     Est-ce la neige ou le cygne au corps blanc?
     Le cygne blanc aurait pris sa vole;
     La neige fond sous le soleil brlant.

     Ce ne sont point des neiges clatantes,
     Les cygnes blancs ne s'y reposent pas;
     D'Asan-Aga ce sont les blanches tentes
     Asan revient bless de trois combats.

8 Traduction anonyme [d'aprs Goethe]: Complainte de la noble femme
d'Azan-Aga. Posie morlaque. Parue dans le _Magasin pittoresque_, 1840,
n 52, pp.406-407.

     Que voit-on de blanc sur la verte fort? Est-ce bien la neige ou
     sont-ce des cygnes? Si c'tait de la neige, elle serait dj
     fondue; si c'taient des cygnes, ils seraient envols. Ce n'est pas
     la neige et ce ne sont pas des cygnes; ce sont les blanches toiles
     des tentes d'Azan-Aga. Il est couch l, souffrant cruellement de
     ses blessures; sa mre et sa soeur sont venues le visiter, mais par
     timidit sa femme s'est arrte sur le seuil et n'ose entrer.

9 Traduction de Henri Blaze [de Bury] dans les _Posies de Goethe_,
Paris, 1843, 1862, etc. Elle porte pour titre: Complainte de la noble
femme d'Hassan-Aga. Imit du morlaque.

     Que vois-je de blanc l-bas dans le bois vert? Est-ce de la neige,
     des cygnes? Si c'tait de la neige, elle se fondrait; si c'taient
     les cygnes, ils s'envoleraient; ce n'est pas de la neige, ce ne
     sont pas des cygnes, c'est l'clat des tentes d'Hassan-Aga. Il est
     l, gisant et bless; sa mre et sa soeur le visitent; sa femme
     nglige de venir vers lui.

10 Traduction de Xavier Marmier [d'aprs Talvj] dans la _Revue
contemporaine_, 1853, et dans ses _Lettres sur l'Adriatique et le
Montngro_. Paris, 1854, t. I, pp. 300-303: Femme d'Assan.

     Que voit-on de blanc dans la verte fort de la montagne? Est-ce de
     la neige? est-ce une nue de cygnes? Si c'tait de la neige, elle
     serait fondue; si c'taient des cygnes, ils se seraient envols. Ce
     n'est pas de la neige, ce ne sont pas des cygnes. C'est la tente de
     l'aga Hassan, o il s'est retir souffrant d'une profonde blessure.
     Sa mre et sa soeur ont t le visiter. Sa femme, par pudeur, n'a
     os faire comme elles.

11 Traduction d'Auguste Dozon, dans les _Posies populaires serbes_,
Paris, 1859: La Femme de Haan-Aga. Cette traduction est faite d'aprs
le texte serbe de Karadjitch et non pas d'aprs celui de Fortis[708]. M.
Matic se trompe lorsqu'il prtend qu'elle direkt auf dem Original
beruht. (_Archiv fr slavische Philologie_, t. XXIX, p. 67.)

     Que voit-on de blanc dans la verte montagne?
     Est-ce de la neige, ou sont-ce des cygnes?
     Si c'tait de la neige, elle serait dj fondue,
     [Si c'taient] des cygnes, ils auraient pris leur vol.
     Ce n'est ni de la neige, ni des cygnes,
     Mais la tente de l'aga Haan-Aga.
     Haan a reu de cruelles blessures;
     Sa mre et sa soeur sont venues le visiter,
     Mais sa femme, par pudeur, ne pouvait le faire.

12 Traduction de Jacques Porchat, dans les _OEuvres de Goethe_, t. I,
Paris, 1861, pp. 90-92: Complainte de la noble femme d'Asan Aga.

     Que vois-je de blanc l-bas prs de la fort verte? Est-ce
     peut-tre de la neige ou sont-ce des cygnes? De la neige, elle
     serait fondue; des cygnes, ils seraient envols. Non, ce n'est pas
     de la neige, ce ne sont pas des cygnes: ce qui brille, ce sont les
     tentes de Asan Aga. L il est gisant, il est bless. Sa mre et sa
     soeur le visitent; la pudeur empche sa femme de se rendre auprs de
     lui.

13 Paraphrase donne par M. Colonna [d'aprs Mrime] dans les _Contes
de la Bosnie_, Paris, 1898, pp. 115-121: Triste ballade. Nous
reviendrons ailleurs sur les plagiats de M. Colonna.

     Le Blierbey de Banialouka est  la chasse... Il a tu un cerf et
     un chamois, mais en rechargeant son long fusil d'or et de corail,
     il s'est bless, et son sang coule sur son caftan de soie, comme le
     sang de l'aigle sur ses plumes blanches!

     Ses serviteurs fidles ont dress dans la montagne sa tente de
     pourpre. Sa mre et sa soeur sont accourues soigner sa blessure;
     seule sa femme, la belle Militza, n'a point os quitter le harem
     sans tre appele par son seigneur...

C'est l, la fortune de la _Triste ballade_ en France. Ajoutons qu'Adam
Mickiewicz analysa longuement cette posie serbo-croate dans son cours
des littratures slaves, profess au Collge de France en 1840 et 1841,
et publi en 1849.

M. Tomo Matic, qui a fait une tude spciale sur les traductions
franaises de la _Triste ballade_[709], mais qui n'en connaissait que
cinq, en cite deux autres, sur l'autorit de M. Skerlitch, dit-il[710].
La premire aurait t publie par le baron Eckstein dans _le
Catholique_ en 1826, la seconde par Mme Sw. Belloc dans _le Globe_ en
1827. Vrification faite, M. Matic blme svrement M. Skerlitch de
l'avoir induit en erreur, car ces traductions n'existent pas[711]. Nous
avons lu et relu l'article qu'il cite; une seule phrase a retenu notre
attention; mais il n'y est question que des traductions franaises de
posies serbes en gnral[712]. En effet, on trouve dans _le Catholique_
de 1826 deux longs articles sur la posie serbe, et dans _le Globe_ de
1827 plusieurs chants du recueil de Karadjitch, traduits par Mme Sw.
Belloc. Du reste, nous en avons dj parl.


IV. Autres Pays.--Outre la version de Fortis, il existe d'autres
traductions italiennes: de P. Cassandrich, dans les _Canti popolari
epici serbi_, Zara, 1888, pp. 195-202; de N. Jaksic, de Zarbarini, etc.
George Ferrich a mis la _Triste ballade_ en hexamtres latins, dans son
_Epistola ad Joannem Muller_, Raguse, 1798, pp. 17-20. Il s'est servi de
la traduction italienne de Fortis[713]. Le pote hongrois bien connu,
Franois Kazinczy a traduit le _Klaggesang_ de Goethe en sa langue
maternelle. La ballade est traduite aussi en tchque, par S.R. Slovak,
et en russe (deux fois: par Vostokoff et, en partie, par Pouchkine). Une
version espagnole figure, sans doute, dans la traduction de _Smarra_ de
Charles Nodier, parue  Barcelone en 1840[714].




 3

LA TRADUCTION DE MRIME


Rien de plus intressant--ni de plus instructif--pour qui veut bien
connatre de quelle faon composait l'auteur de _la Guzla_, qu'un examen
approfondi de sa traduction de la _Triste ballade_. C'est l, en le
suivant de prs, ligne par ligne, mot par mot, qu'on peut le mieux se
rendre compte de ses scrupules et de son aptitude  interprter la
posie populaire.

Il faut le reconnatre: avant nous, M. Tomo Matic avait dj entrepris
cette enqute et l'a conduite avec tant de soin et tant de bonheur[715]
qu'il nous faut bien lui rendre hommage. Mais, si nous avons prfr
refaire  notre tour ce travail au lieu de nous borner  apporter ici
les rsultats de notre prdcesseur, c'est qu'en dehors de notre
intention de donner une monographie _complte_ sur l'ouvrage de Mrime,
nous avons dsir pouvoir tirer quelques conclusions plus gnrales que
ne l'avait fait M. Matic.

C'est ainsi qu'il nous faut, tout d'abord, faire remarquer la concision
de la version de Mrime. Tandis que l'anonyme bernois qui a traduit le
_Voyage en Dalmatie_, avait eu besoin de 687 mots pour rendre en
franais le pome serbo-croate, tandis que Ch. Nodier n'en avait pas
employ moins de 991, Mrime se contenta de 629, sans rien omettre de
ce qui se trouvait dans l'original.

La prcision fut du reste l'un des principes qui le guidrent. Dans une
note qui accompagne la _Triste ballade_, il dclare avec une fiert peu
dissimule que l'on sait que le clbre abb Fortis avait traduit en
vers italiens cette belle ballade et que, venant aprs lui, il n'a pas
la prtention d'avoir fait aussi bien. Seulement, dit-il, j'ai fait
autrement. _Ma traduction est littrale, et c'est l son seul
mrite_[716]. Je crois ma version littrale et exacte, ajouta-t-il
dans sa seconde dition, ayant t faite sous les yeux d'un Russe qui
m'en a donn le mot  mot[717]. Et, dans la lettre  Sobolevsky, il
fournit quelques dtails relatifs  son travail:

     Il [Fortis] a donn le texte et la traduction de la complainte de
     la femme d'Asan-Aga, qui est rellement illyrique; mais cette
     traduction tait en vers. Je me donnais une peine infinie pour
     avoir une traduction littrale en comparant les mots du texte qui
     taient rpts avec l'interprtation de l'abb Fortis.  force de
     patience, j'obtins le mot  mot, mais j'tais embarrass encore sur
     quelques points. Je m'adressai  un de mes amis qui sait le russe.
     Je lui lisais le texte en le prononant  l'italienne, et il le
     comprit presque entirement.

Il suffit de jeter un coup d'oeil sur la version de Mrime, sur celle de
Fortis et sur l'original serbo-croate pour tre persuad que le
soi-disant improvisateur qui a crit _la Guzla_ en quinze jours,
s'tait vraiment donn une peine infinie pour faire une traduction
convenable de la _Triste ballade_, et qu'il a beaucoup plus droit de
s'en vanter que ne le suppose le lecteur volontiers sceptique. En effet,
bien qu'elle ne soit pas exempte de fautes, la traduction de Mrime est
une des plus exactes parmi toutes celles que nous avons numres plus
haut. Goethe, qui dans la plus grande partie de son _Klaggesang_
s'appuyait sur la traduction de Werthes, faite elle-mme d'aprs les
vers de Fortis, ne manqua pas de reproduire un certain nombre de fautes
qu'avaient commises ses prdcesseurs. Mlle Talvj et M. Dozon, les deux
traducteurs les plus fidles de cette ballade, malgr leur connaissance
approfondie du serbo-croate, ont utilis tous les deux les mauvais
textes de Karadjitch; ainsi s'ils ne pchrent pas par ignorance, ils
pchrent pour avoir nglig de bien choisir leur original.

Mrime voulut composer sa traduction sans le secours de ceux qui
l'avaient prcd. Il avait une mfiance instinctive des vers italiens
du clbre abb Fortis, qu'il croyait mme beaucoup plus inexacts
qu'ils ne le sont en ralit. Prfrant s'inspirer directement de
l'original, ce fut, parat-il, la seule version trangre qu'il
consentit  consulter incidemment, et il ne la consulta jamais que dans
le cas o ni lui ni son mystrieux _ami qui savait le russe_ ne purent
dchiffrer le sens du texte morlaque[718]. Il paya cette hardiesse par
plusieurs mprises qu'il aurait pu viter s'il avait voulu se fier un
peu plus en l'auteur du _Viaggio in Dalmazia_. Ainsi, par exemple, les
vers serbo-croates:

     Kad kaduna kgnigu prouila
     Dva-je sna u celo gliubila
     A due chiere u rumena _liza_.
     [Quand la dame eut tudi cette lettre,
     Elle baisa ses deux fils au front,
     Ses deux filles sur leurs _joues_ vermeilles.]

Fortis les a traduits assez exactement:

                Allor che vide
     L'afflitta donna il doloroso scritto,
     De' suoi due figliuolin' baci le fronti,
     E delle due fanciulle i rosei _volti_.

Quant  Mrime, s'il remarqua bien, en comparant les mots du texte qui
taient rpts avec l'interprtation italienne, que les pithtes:
_afflitta, doloroso_ ne se trouvent pas dans l'original, et s'il les
effaa--comme il effacera presque toutes les pithtes dont l'abb
Fortis avait surcharg le pome: magion _paterna_, _dure_ parole,
fratello _amato_, etc.[719],--il poussa la mfiance trop loin en ne
voulant pas suivre la leon de Fortis l o elle tait bonne[720]. Il
rendit _liza_ (visages, joues) par _bouche_: La dame a lu cet crit;
elle baise le front de ses deux fils et la bouche vermeille de ses deux
filles.

En revanche, cette passion de remonter toujours aux sources mmes le
rapprocha plus d'une fois du vrai ton de la ballade serbo-croate, l o
Fortis et tous ceux qui l'avaient suivi, y compris Goethe, s'taient
tromps. Nous citerons quelques exemples d'aprs M. Matic.

I

_Texte original_:

     Za gnom teru dve chiere djevoike.
     [Ses deux filles courent aprs elle.]

_Fortis_:

     Ma i di lei passi _frettolose, ansanti_
     Le due figlie seguir.

_Anonyme bernois_:

     Les deux filles _pouvantes_ suivent ses pas incertains.

_Goethe_:

     _Aengstlich_ folgen ihr zwei liebe Tchter.

_Nodier_:

     Mais ses petites filles _tremblantes_ se sont attaches  ses pas.

_Mrime_:

     Mais ses deux filles ont suivi ses pas.

II

_Texte original_:

     Ni-je ovo _babo_ Asan-Ago,
     Vech _daixa_ Pintorovich bexe.
     [Ce n'est pas _notre pre_, Asan-Aga,
     Mais notre _oncle_, le bey Pintorovich.]

_Fortis_:

            _... del genitore Asano_
     Non  gi questo il _calpestio_; ne viene
     Il _tuo fratello_, di Pintoro il figlio.

_Anonyme bernois_:

     Ces _chevaux_ ne sont point ceux _de notre pre Asan_; c'est _ton
     frre_, le Beg Pintorovich qui vient te voir.

_Goethe_:

     Sind nicht _unsers Vaters Asan Rosse_,
     Ist _dein Bruder_ Pintorowich kommen!

_Nodier_:

     Ce n'est point _notre pre_ bien-aim; c'est _ton frre_, le bey
     Pintorovich.

_Mrime_:

     Ce n'est point _notre pre_ Asan-Aga, c'est _notre oncle_
     Pintorovich-bey.


III

_Texte original_:

     Kaduna-se bratu svomu moli.
     [La dame supplie son frre.]

_Fortis_:

                ...Prega _piagnendo_
     _Ella_ il fratel.

_Anonyme bernois_:

     _D'une voix plaintive_ elle dit alors  son frre.

_Goethe_:

     Und die Frau bat _weinend_ ihren Bruder.

_Nodier_:

     Elle tombe _plore_ aux pieds de son frre, elle gmit, elle prie.

_Mrime_:

     La dame implore son frre.


IV

_Texte original_:

     Josc kaduna bratu-se mogliasce,
     _Da gnoj_ pisce listak bjele kgnighe,
     _Da-je saglie_ Imoskomu kadii:
     Djevoika te ljepo pozdravgliasce...

     [La dame supplia encore son frre,
     _D'crire_ sur une feuille de lettre blanche,
     _Pour l'envoyer_ au cadi d'Imoski:
     L'accorde te salue bien...]

_Fortis_:

     Allor di nuovo ella preg: Deh! almeno,
     (_Poich pur cos vuoi) manda_ d'Imoski
     Al cadi un bianco foglio. A te salute
     Invia la giovinetta...

_Anonyme bernois_:

     Alors elle le prie de nouveau: _Puisque tu veux absolument me
     marier, envoie_ au moins une lettre en mon nom au Kadi, et
     _dis-lui_: la jeune veuve te salue...

_Goethe_:

     Doch die Gute billet ihn unendlich:
     _Schicke wenigstens ein Blatt, o Bruder_,
     Mit den Worten zu Imoski's Cadi:
     Dich begrsst die junge Wittib freundlich...

_Nodier_

     Dvoue, elle prie encore: _Du moins, reprend-elle, cris en ces
     termes_  l'poux que tu m'as choisi. _coute_ bien! Kadi, je te
     salue[721]...

_Mrime_:

     Elle lui fait encore une dernire prire: _qu'il envoie_ au moins
     une blanche lettre au cadi d'Imoski, et _qu'il lui dise_: La jeune
     dame te salue...


V

_Texte original_:

     Kad kadii bjela kgniga doge,
     Gospodu-je svate pokupio.
     Svate kuppi, grede po djevoiku.

     [Quand la blanche lettre parvint au kadi,
     Il rassemble les seigneurs _svats_,
     Les _svats_ rassemble, va chercher l'accorde.]

_Fortis_:

                Appena
     Giunse al cad la lettera, ei raccolse
     Tutti gli svati, e pella sposa andiede,
     _Il lungo velo, cui chiedea, portando_.

_Anonyme bernois_:

     Aprs avoir reu la lettre, le Kadi assemble sur-le-champ les
     seigneurs svati pour chercher son pouse _et pour lui porter le
     long voile qu'elle demande_.

_Goethe_:

     Kaum ersah der Cadi dieses Schreiben,
     Als er seine Suaten aile sammelt,
     Und zum Wege nach der Braut sich rstet,
     _Mit den Schleier, den sie heischte, tragend_.

_Nodier_:

      peine la lettre est parvenue au Kadi, celui-ci runit ses amis
     pour tre tmoins de cette fte. Ils viennent, _et prsentent  la
     fiance, au nom de son nouvel poux, le long voile qu'elle a
     demand_.

_Mrime_:

     Quand le cadi eut lu cette blanche lettre, il rassembla les nobles
     svati. Les svati allrent chercher la marie.

VI

_Texte original_:

     Ustavise kogne iza dvora;
     Svoju dizu ljepo darovala.

     [On arrta les chevaux devant le palais;
      ses enfants elle fait de beaux cadeaux.]

_Fortis_:

                Stettersi fermi
     Dinanzi alla magion tutti i cavalli;
     Ed ella porse alla diletta prole
     I doni suoi, _scesa di sella_.

_Anonyme bernois_:

     Les chevaux s'arrtent devant la porte, _elle descend_ et offre des
     prsens  ses enfans.

_Goethe_:

     Und sie hielten vor der _Lieben_ Thre
     Und den armen Kindern gab sie Gaben.

_Nodier_:

     Les coursiers restent immobiles, pendant qu'elle va partager  sa
     famille chrie quelques bijoux ou quelques vtements, derniers
     tmoignages de sa tendresse.

_Mrime_:

     Les chevaux s'arrtrent prs de la maison, et elle donna des
     cadeaux  ses enfants.

Il est un autre endroit de la _Triste ballade_ o Mrime rtablit le
vrai sens, mal interprt par ses devanciers; M. Matic ne le cite pas,
mais il nous parat tre l'un des plus importants. C'est  la fin mme
du pome, le dnouement tragique de l'histoire de la noble pouse.

Aprs avoir chant la triste scne o la mre morlaque fait des cadeaux
 ses enfants qu'elle abandonne, le guzlar termine par ces vers:

     Kad to ula Asan-Aghiniza,
     Bjelim liem u zemgliu udarila;
     Un pt-se-je s' dusciom raztavila
     Od xalosti gledajuch sirota[722].

qui signifient: Quand l'pouse d'Asan-Aga entendit cela,--de son visage
blanc contre terre elle donna,-- l'instant rendit l'me,--l'infortune,
_de la douleur qu'elle eut  regarder_ [ses orphelins]. Fortis, jugeant
que le naf pote illyrien n'avait pas su tirer tout l'effet possible de
cette pathtique situation, transforma la dernire et la plus importante
ligne:

                Udillo; e cadde
     L'afflitta donna, col pallido volto
     La terra percuotendo; e a un punto istesso
     Del petto uscille l'anima dolente,
     _Gli orfani figli suoi partir veggendo_[723].

Cette retouche arbitraire fut reproduite par tous ceux qui, ignorant la
langue de l'original, faonnrent leurs versions sur celle de l'crivain
italien. L'anonyme bernois (1778), comme son prdcesseur allemand
(1776), ne souponna pas la main de Fortis dans cette calomnie du
sentiment filial chez les enfants morlaques. Il traduisit: Entendant
ces paroles, cette afflige veuve plit et tombe par terre. Son me
quitte son corps _au moment qu'elle voit partir ses enfans_[724].
Goethe se trompa galement:

     Wie das hrte die Gemahlin Asans,
     Strzt' sie bleich den Boden schtternd nieder,
     Und die Seel' entfloh dem bangen Busen
     _Als sie ihre Kinder vor sich fliehn sah_[725].

Nodier, dont la version parat avoir t faite plutt d'aprs celle de
Berne que d'aprs Fortis, tombait lui aussi dans la mme erreur 
l'occasion du dnouement. Il terminait ainsi: Elle prte l'oreille, son
sang se glace, elle tombe, et sa tte, couverte d'une mortelle pleur,
va frapper la terre retentissante; au mme instant, son coeur se brise et
son me s'envole _sur les pas de ses enfants_[726].

Mrime, lui, s'il ne rend pas tout ce qu'il y a dans le texte, se
montre cependant le plus exact de tous les traducteurs: La pauvre mre
plit, sa tte frappa la terre et elle cessa de vivre aussitt, de
douleur de voir ses enfants orphelins[727].

       *       *       *       *       *

Ce soin si scrupuleux qu'apporte Mrime  tre plus sobre encore qu'un
texte qui est la sobrit mme, nous rvle un des traits de son
caractre d'artiste: le dsir de la prcision. Il est heureux pour nous
de pouvoir juger Mrime sur une ballade o l'invention est nulle, car
il n'en est que le traducteur; et o la forme est tout, car sa
traduction se distingue des autres par des qualits vritablement
personnelles qui nous rvlent l'homme. Mrime a deux textes en main:
une version italienne qu'il peut lire aisment, un texte original
qu'avec un dictionnaire il est  peine capable de dchiffrer; et malgr
toute l'aridit de ce travail c'est  l'original qu'il va, parce qu'il y
sent des beauts plus naturelles que ne lui en offre la traduction
farde du savant abb italien. Tout ce vernis XVIIIe sicle que Fortis
a rpandu sur la posie, il en a la nause: il se rend compte que la
traduction du voyageur est une belle infidle et que celui-ci s'y
laisse deviner au moins autant qu'il nous fait entrevoir les moeurs et
les caractres des hros de sa ballade; aussi, ce qu'il veut, c'est
goter le pome lui-mme, dans sa saveur originelle, et malgr toute la
difficult d'une telle entreprise, sans se laisser rebuter, avec une
patience digne d'un archologue. Nous avons vu qu'il y est presque
arriv. Travail, souci de l'exactitude, une certaine rserve qui se
dfend les effusions du sentiment, sa traduction tmoigne de tout cela.
Ds lors, le croirons-nous, quand avec son flegme habituel il nous
dclare avoir mis tout juste une quinzaine  composer _la Guzla_, cette
sottise? D'autres, avant nous, ne s'y sont pas laiss prendre. L.
Clment de Ris, en 1853, se mfiait dj de cette superbe indiffrence.
Pour faire ce recueil, disait-il, l'auteur a travaill beaucoup plus
qu'il n'affecte de le dire. Et, jusqu' preuve vidente du contraire,
il restait convaincu que Monsieur Mrime avait cd au dsir de
paratre avoir mystifi le public[728]. C'est aussi notre avis, quand
Maxime du Camp ne serait pas l pour nous assurer que Mrime allait
jusqu' recopier seize fois de suite ses manuscrits en les
corrigeant[729]. _La Guzla_ ne nous parat pas tre une oeuvre
d'improvisation. Pour le fonds, nous l'avons vu, il n'y a rien de trs
original, rien de vritablement personnel; c'est comme une agglomration
de souvenirs qu'on rencontre dans chacune des ballades. Qu'est-ce donc
qui en ferait la valeur si ce n'tait la forme? Cette forme qui fond et
unit tant de matriaux pars en un tout qui a une vie propre. Mais cette
forme elle-mme n'existerait pas, sans ce secret instinct de metteur en
scne qui pousse et conduit Mrime, qui lui fait choisir ici cela,
ailleurs une autre chose: enfin ce qu'il lui faut. Elle ne serait rien
non plus, sans ce labeur long et continu vers cet idal qu'il s'efforce
d'atteindre. C'est ce qui nous fait dire que _la Guzla_ n'est point une
oeuvre compose exclusivement pour s'amuser  la campagne, aprs avoir
fum un ou deux cigares, en attendant que les dames descendent au
salon. Elle nous semblerait bien plutt avoir t crite dans une
bibliothque, au milieu de livres qu'on peut consulter au besoin, quand
le souvenir est par trop infidle. _La Guzla_ peut avoir t labore en
quinze jours, elle n'a reu sa forme dfinitive, croyons-nous, qu'aprs
que Mrime et eu le temps de la revoir de trs prs. Nous ne nierons
pas non plus qu'il n'y ait dans _la Guzla_ une certaine tendance au
lyrisme[730], mais  un lyrisme de pure forme, qui n'est en dfinitive
qu'un extrait des lectures de l'crivain. Mrime a su faire vivre des
personnages, mais on ne le retrouve pas, lui, en eux. Et c'est pourquoi
nous ne nous tonnerons pas qu'il n'ait pas continu dans cette voie,
parce qu' vrai dire elle n'tait pas la sienne; sa premire pudeur de
jeune crivain qui n'osait donner sous son nom un tel recueil au public;
son superbe ddain de quelques annes plus tard, tout cela nous parat
fort naturel: il tait dj tel au moment o il crivait sincrement ces
pages qu'il tait ncessaire, sinon qu'il les dsavoue, du moins qu'il
les condamne un jour.




TROISIME PARTIE

LA FORTUNE DE LA GUZLA

     Je crois que vous seriez plus _grand_, mais un peu moins connu, si
     vous n'aviez pas publi la _Jacquerie_ et la _Guzla_, fort
     infrieures  _Clara Gazul_. Mais comment diable auriez-vous devin
     tout cela? Quant  la gloire, un ouvrage est un billet  la
     loterie... crivons donc beaucoup.

     STENDHAL  MRIME, _le 26 dcembre 1829,  cinq heures du soir,
     sans bougie_.




CHAPITRE VIII

La Guzla en France.

 1. Publication du livre.-- 2. Critiques du temps: _la Runion_, _le
Moniteur_, _le Journal de Paris_, _le Globe_, _la Revue encyclopdique_,
_la Gazette de France_, _le Journal des Savans_. La rclame de
l'diteur.-- 3. L'dition de 1842. Rimpressions postrieures.-- 4.
_La Guzla_ l'Opra-Comique.-- 5. La posie serbe en France aprs _la
Guzla_.-- 6. Un plagiat. Conclusion.




1

PUBLICATION DU LIVRE


Son recueil de ballades illyriques achev, Mrime se mit  la recherche
d'un diteur. Pour ne pas tre dmasqu, il ne s'adressa  aucun des
libraires attitrs du romantisme et poussa la mfiance jusqu' rester
inconnu mme de celui auprs duquel il finit par se rfugier. Un de ses
amis, Joseph Lingay, se chargea de ngocier l'affaire.

Nous savons peu de choses sur Joseph Lingay. C'tait, semble-t-il, un
original que ce polmiste de petites feuilles de la Restauration, ce
laurat de concours acadmiques, ce fonctionnaire qui, sous le titre
vague de secrtaire gnral de la prsidence du conseil, minuta tant de
discours ministriels[731] et mme royaux (1830-1833), ce publiciste qui
remplaa un moment Girardin  la direction de _la Presse_ et que Balzac
appelait _le plus fcond journaliste de son poque_, en lui envoyant une
de ses lettres  Mme de Hanska, pour sa collection d'autographes[732].
Il mourut officier de la Lgion d'honneur, le 21 dcembre 1851, dans une
grande misre  ce qu'il semble; il ne revit aujourd'hui que dans
quelques pages de Francis Wey, enfouies elles-mmes dans un recueil
collectif de nouvelles[733], et par une trentaine de lignes dans _la
France littraire_ de Qurard qui consacrent sa mmoire.

Ancien professeur de Mrime, il tait ami de Stendhal et, comme nous
l'avons dit, c'est par lui qu'ils se connurent. On trouve dans la
Correspondance de l'auteur de _la Chartreuse de Parme_ plusieurs
passages relatifs  _Maisonnette_,--sobriquet par lequel, nous dit la
clef, cet incorrigible parrain dsignait Joseph Lingay. Je sens souvent
en vous la manire de raisonner de _Maisonnette_, crivait Beyle 
Mrime, _id est_ une jolie phrase au lieu d'une raison, _id est_ le
manque d'avoir lu Montesquieu et de Tracy + Helvtius. Vous avez peur
d'tre long[724]. Il ne serait pas inutile, peut-tre, de dterrer les
crits de l'ami  qui Mrime, par sa manire de raisonner, ressemblait
tant, mais ce serait un peu nous garer. Remarquons seulement que Lingay
devait avoir au moins quinze ans de plus que l'auteur de _la Guzla_,
car, en 1814, il avait dj publi un _loge de Delille et critique de
son genre et de son cole_, et, en 1816, une brochure _De la monarchie
avec la Charte_[735].

Lingay trouva un diteur pour _la Guzla_ en la respectable maison F.-G.
Levrault, imprimeur  Strasbourg, 32, rue des Juifs (cette maison existe
toujours, mais  Nancy depuis 1871, et transforme en socit anonyme
Berger-Levrault et Cie). L'imprimerie avait alors une librairie  Paris,
81, rue de Laharpe, dirige par M. Pitois, devenu plus tard M.
Pitois-Levrault[736].

Ce fut dans cette succursale parisienne que les conditions de la
publication furent arrtes entre M. Pitois et Lingay, qui ngociait au
nom de son ami. Elles taient trs simples: rien ne fut sign, ni mme
consenti verbalement. Comme l'expliqua Lingay, quelques annes plus
tard, dans une lettre  F.-G. Levrault, que nous pourrons donner
ailleurs _in extenso_ grce  l'extrme obligeance de M. Flix Chambon,
la rputation de M. Mrime n'tant pas encore tablie [ cette
poque], et la nature des oprations de votre maison ne s'accordant pas
avec le genre de cet ouvrage, il n'y eut rien de stipul. Seulement,
l'auteur vous laissa soin de publier une dition, _sans rien recevoir,
ni sans rien payer_.

Ce prcieux aveu, ignor jusqu' aujourd'hui, rfute une fois pour
toutes la fameuse lgende d'aprs laquelle Mrime aurait VENDU _la
Guzla_ ( son libraire), afin d'effectuer un voyage authentique en
Illyrie pour reconnatre s'il s'tait tromp, etc.

M. Tourneux, de son ct,  l'occasion des recherches qu'il fit en 1887
en vue de sa plaquette _Prosper Mrime, comdienne espagnole et
chanteur illyrien_, tude cite plusieurs fois au cours de ce travail,
avait obtenu du regrett M. O. Berger-Levrault communication du dossier
de l'diteur, relatif  l'impression de l'ouvrage, qui tait en bonne
voie au mois de mars 1827, comme l'atteste cette lettre de Lingay 
l'imprimeur strasbourgeois:

     Monsieur et honorable ami,

     ... Voici les premires preuves de _la Guzla_. Vous recevrez
     successivement par le courrier du lendemain celles que vous voudrez
     bien m'expdier dornavant. Le choix du format et du caractre me
     semble parfait. Je trouve seulement un peu grosses les capitales du
     haut des pages. Tout le reste est au mieux. Je vous remercie d'y
     destiner un beau papier et d'en recommander le tirage; l'ouvrage le
     mrite et il y a de l'avenir, beaucoup d'avenir dans l'auteur.
     Allez maintenant aussi vite que vous voudrez. Nous vous suivrons
     courrier par courrier. Il faudrait paratre pour mai, poque des
     provisions de campagne.

     P.-S.--Les preuves sont trs bien lues. Nous admirons l'exactitude
     des noms propres. On n'est pas si exact  Paris.

     2 P.-S.--Il me semble que sur la couverture imprime une guzla
     ferait bien. J'en ai demand le dessin exact. Pourrez-vous le faire
     clicher?

     16 mars 1827.

     Rue des Brodeurs, n 4, au coin de la rue Plumet, faubourg
     Saint-Germain[737].

Dans la lettre suivante (22 mars) il envoie deux nouvelles pices et le
double croquis de la _guzla_, croquis, dit M. Tourneux en le
reproduisant[738], que sa scheresse et sa prcision permettent de
restituer sans hsiter  Mrime. Ce ne fut l qu'un projet
d'embellissement sans doute, parce qu'une _guzla_ identique figure dj
sur le portrait d'Hyacinthe Maglanovich, qui sera adopt dfinitivement,
et dont il n'est question, suivant M. Tourneux, que dans une troisime
lettre, sans date celle-l. Comme nous l'avons dj dit[739], ce dessin
reprsente bien l'instrument serbo-croate: quoiqu'un peu trop long, il
ne lui manque rien d'essentiel.

Pendant ce temps, l'excution matrielle de l'ouvrage avanait, 
Strasbourg; mais le livre ne put paratre en mai, poque des provisions
de campagne, comme le dsirait l'auteur. Il ne sortit des presses que
vers la fin de juillet et fut enregistr dans la _Bibliographie de la
France_ du 4 aot 1827[740].

Au moment de la publication, le libraire,  ce qu'il semble, ne prit
aucun soin de le faire remarquer au moyen des annonces payes qui
taient fort en pratique dj en ce temps-l: nous emes beau feuilleter
les collections poudreuses des journaux de l'poque: la maison F.-G.
Levrault ne figure pas dans les courtes rclames entremles aux
dernires nouvelles de la cour et  celles qu'on donnait sur la sant de
M. Canning qui devait mourir quelques jours aprs la publication de _la
Guzla_.




 2

CRITIQUES DU TEMPS

Les critiques ne manqurent pas; gnralement la louange y domine, mais
il s'y mle ici et l, au moins dans quelques-unes, quelques pointes de
facile raillerie.

Le mardi 7 aot 1827, _la Runion_, journal de la littrature, des
sciences, des arts, des tribunaux, des thtres et des modes (3e anne,
n 208), consacra  _la Guzla_ une colonne, c'est--dire le huitime de
son numro entier.

Le perfectionnement graduel des beaux-arts en France, y disait-on, dans
un sicle de force et de vie ne nous a pas rendus insensibles aux
beauts simples et irrgulires des peuples moins avancs que nous. 
ct de la noble et imposante musique de _Mose_, nous aimons  rpter
le choeur cossais de la _Dame blanche_, et les montagnards tyroliens ont
charm par leur simple mlodie les mmes hommes qu'avaient ravi les
chants passionns de la Pasta. Aprs les _Messniennes_ de Casimir
Delavigne et les _Mditations_ de Lamartine, voil qu'un chantre
demi-sauvage, Hyacinthe Maglanovich, fils d'un cordonnier dalmate,
enlev par des Bohmiens qui lui apprennent leurs tours et le
convertissent  l'islamisme  l'ge de huit ans, puis reconverti au
christianisme par un moine catholique qui l'aide  voler l'aga turc son
matre, vient  son tour captiver notre attention par les sons un peu
aigus quelquefois de sa _guzla_ ou guitare monte d'une seule corde de
crin.

Le recueil de ces chants a t traduit de l'illyrique en franais par
un Italien trs familier avec les deux langues. Ce petit volume mrite
d'tre lu en entier. Nous nous contenterons d'en citer un chant qui
parat tre des plus anciens et qui, comme les chants des montagnards
grecs, s'est perptu de bouche en bouche.

Aprs quoi, l'auteur de cette anonyme notice cita _le Morlaque  Venise_
en entier.

       *       *       *       *       *

Six jours plus tard, le _Moniteur_ donna un article sur _la Guzla_,
sign N., qui semble tre crit par quelque ami de Mrime, qui, sans
vouloir cependant dvoiler le secret, se permit de faire une allusion
assez claire  l'auteur du _Thtre de Clara Gazul_.

Aurait-on suppos, il y a moins de vingt-cinq ans, l'existence d'un
crivain assez hardi pour traduire des _posies illyriques_, un libraire
assez mauvais calculateur pour les publier, un journaliste assez
tmraire pour en rendre compte avec quelque loge? Y aurait-il eu assez
de rises, de sifflets pour les punir? Concevez, si vous le pouvez, la
belle colre des Laharpe, des Geoffroy! Grand Dieu! rgaler de posies
dalmates, bosniaques et consorts, la nation du got le plus pur, le plus
classique, le plus svre! Vouloir faire prononcer des noms barbares 
dchirer la bouche! Y pensez-vous? Eh! qu'est-il besoin de productions
trangres, mme des moins imparfaites? Qu'avons-nous  dsirer?
N'avons-nous pas nos chefs-d'oeuvre et les productions de ceux qui
tentent chaque jour de les imiter?

Alors, le pre Bouhours n'avait pas encore tout  fait tort. De la
littrature anglaise, nous ne connaissions Shakespeare que par les
parodies de Voltaire; l'on s'arrtait  peu prs  Pope et aux crivains
de la reine Anne. La littrature allemande, hors Gessner, nous tait
trangre ou peu s'en faut. Quant aux nations moins civilises, elles
taient tout  fait inconnues... Comment peut-on tre Illyrien?

Mme de Stal, dans son livre _De l'Allemagne_, a port le premier coup
 ces injustes et superbes ddains. Mais c'est de la grande re
nationale, de la Restauration, que date un changement, depuis
successivement progressif, dans nos ides et nos doctrines. La
rvolution politique termine, une rvolution littraire commence. Des
rapports plus immdiats, par suite plus affectueux, s'tablissent entre
les peuples divers; l'on met en commun les trsors de l'intelligence;
les thtres trangers sont traduits; mieux encore, nous tudions les
idiomes de nos voisins: les prjugs littraires s'vanouissent avec
beaucoup d'autres. Toujours pntrs d'une juste admiration pour les
chefs-d'oeuvre du sicle de Louis XIV et de Louis XV, nos crivains les
plus distingus n'ignorent cependant pas que le domaine des lettres est
soumis, comme toutes choses, aux lois gnrales des variations humaines;
ils s'aperoivent qu'il est temps de se frayer une route nouvelle, que
plus d'une voie mne au coeur et atteint le but de toute composition
littraire. Chnier disait des auteurs de mlodrames: Qu'ils apprennent
 crire et nous sommes perdus. Ce fut aussi le sentiment du clbre
critique Geoffroy, qui y mettait la condition de gnie. Deux crivains
illustres, Byron et sir Walter Scott, ont surtout contribu  ce
changement dj si sensible, et qui chaque jour peut-tre le deviendra
davantage.

Revenons  notre sujet, bien que ceci ne soit pas,  tout prendre, une
digression.

Dans un pays o tous les genres de connaissances sont cultivs avec un
succs clatant et une ardeur infatigable, en Allemagne, l'on s'occupe
beaucoup actuellement, dit-on, des posies nationales des Illyriens, des
Dalmates et des Morlaques. N'en soyons pas surpris: richesse
d'imagination, varit de tons, fleur exquise de posie, tableaux
fantastiques, terrifiants et bizarres, originalit; enfin, je ne sais
pas quoi d'une simplicit nave, biblique ou homrique, tels sont les
attributs de ce petit volume.

Les morceaux qu'il renferme ont t recueillis et traduits en franais
par un Italien qui a voyag longtemps dans ces pays, dont il connat
parfaitement la langue. Autrefois il fut notre concitoyen; depuis, les
vnements politiques l'ayant forc  quitter sa patrie, il est venu
s'asseoir  nos foyers. Sa traduction est sans apprts, ce qui nous
garantit sa fidlit. L'on pourrait parfois signaler quelques
trangets, quelques italianismes; mais nous n'en sommes pas  des
pointilleries grammaticales. Le traducteur a trop de titres  notre
reconnaissance, et d'ailleurs il ne prtend qu'au mrite de la
correction et de l'exactitude.

La guzla est une sorte de guitare  une corde dont les bardes morlaques
se servent pour accompagner leurs ballades: souvent ces ballades ou
romances sont improvises; souvent aussi le pote s'interrompt au moment
le plus intressant, pour obtenir avec plus de facilit de ses auditeurs
une lgre rtribution. L'Italien anonyme fait connatre dans sa prface
ces moeurs homriques (_sic_).

Vient ensuite une notice sur Hyacinthe Maglanovich, clbre joueur de
guzla, que l'diteur-traducteur a connu personnellement  Zara. Ce n'est
point l un de nos potes d'Acadmie ou de salon. Pour l'extrieur,
voyez son portrait en tte du livre: les habitudes, les moeurs, l'en
sparent bien plus compltement encore. _Il y avait en Angleterre un
certain M. Barrington, voleur de poches_ (pick-pocket) _trs expert,
profession qu'il faut soigneusement distinguer de celle de voleur de
grand chemin_ (highwayman), _car on ne cumule pas en ce genre. Or donc,
lorsque la police de Londres tait informe de la prsence de ce
gentleman  un spectacle, une manire de commissaire, avant le lever du
rideau ou dans l'entr'acte, apostrophait le public en ces termes:
Mesdames et Messieurs (nous dirions Messieurs et Mesdames), j'ai
l'honneur de vous prvenir que M. Barrington est dans la salle_. De
mme je dirais  nos potes, si jamais leur confrre en Apollon venait
les visiter: Attention, Messieurs,  vos montres et  vos tabatires.
Ce bon Maglanovich a contract certaines habitudes que le code
n'approuve pas et qui, parmi nous, pourraient peut-tre le rendre
justiciable d'un tribunal de police correctionnelle, voire mme d'une
cour d'assises; tmoin l'aventure de la paire de pistolets dont le
traducteur anonyme paya le plaisir de donner l'hospitalit  notre
barde. J'allais oublier une autre de ces habitudes, celle de boire outre
mesure. Vit-il encore? L'diteur a nglig de nous en instruire.

Les posies dont se compose ce recueil sont d'auteurs, de temps et de
genres divers. Ballades, romances, barcarolles, fragments dtachs,
petits pomes complets, petits drames, vous y trouverez de tout cela.
Plusieurs morceaux, et des plus remarquables, sont de Maglanovich, parmi
lesquels se distinguent particulirement la vision du parricide Thomas
II, roi de Bosnie, pice d'un effet terrifiant, et _les Braves
Heyduques_, tableau qui a quelque analogie avec l'pisode d'Ugolin.

Le genre terrible et surnaturel domine dans ces posies. Elles nous
font connatre les moeurs, les usages et surtout les superstitions des
Dalmates, toutes choses si opposes  ce que l'on voit dans l'Europe
civilise C'est l que la tradition du vampirisme se conserve dans toute
sa puret. Nous avons renouvel connaissance avec cette horrible
superstition depuis l'histoire de lord Ruthwen, imprime dans les OEuvres
de Byron et qui est due  Polidori, mdecin de ce pote clbre.
L'diteur a consacr une notice au vampirisme; notice dans laquelle il
cite trop longuement peut-tre le livre de dom Calmet; toutefois, dans
cette notice se trouve un fait trange dont l'auteur fut tmoin en 1816,
et qui prouve jusqu' quel point cette superstition, qui s'tend dans
une grande partie de l'Europe et de l'Asie, a fascin l'imagination des
Morlaques. Le croira-t-on? Les lois de la Hongrie statuent sur le
vampirisme; elles ordonnent ou du moins ordonnaient l'exhumation des
individus signals comme vampires et la destruction des cadavres avec
des dtails affreux et dgotants. Plusieurs de ces ballades ont trait
au vampirisme, d'autres au _mauvais oeil_, croyance fort rpandue dans le
Levant, en Dalmatie et en Russie. C'est le pouvoir qu'ont certaines
personnes, _souvent involontairement, de jeter_ un sort par leurs
regards. L'individu fascin meurt la plupart du temps de consomption.
Dans ce pays vous seriez fort mal venu de dire  quelqu'un: Ah!
Monsieur, que vous avez bon visage!

L'diteur consacre galement une notice  cette superstition. Il donne
les recettes en usage dans le pays pour dtruire ce charme funeste, et
cite  ce sujet plusieurs histoires bizarres.

Bien que ces posies ne soient pas toutes d'un gal mrite, il n'en est
cependant aucune que la critique, mme la plus svre, voult laguer.
Nous apprenons  connatre des moeurs qui offrent d'tranges contrastes.
 ct de sentiments levs, quelquefois sublimes, il en est de
rvoltants. Telle action raconte navement serait svrement punie par
nos lois. Nos oreilles si chastes et si susceptibles se trouveront
peut-tre blesses de quelques expressions dont la rudesse native aura
sans doute encore t adoucie par le traducteur. Je me dispenserai de
toute analyse et de toute citation, ne voulant rien ter au plaisir du
lecteur. C'est une mine riche et fconde, pleine de charme,
d'originalit, et qui, sans doute, donnera naissance  plus d'un
mlodrame.

Un seul morceau a dj t publi par l'abb Fortis (_Voyage en
Dalmatie_). C'est l'histoire de l'pouse d'Asan-Aga, ballade pleine d'un
intrt touchant. Mais la traduction de l'abb Fortis est libre; celle
de notre Italien est, au contraire, littrale.

Chaque morceau est accompagn de notes et d'explications fort utiles.
L'diteur cependant mrite le reproche de laisser ignorer dans quelles
mesures ces posies sont crites. Il aurait pu trs convenablement, ce
semble, nous donner un travail philologique, que quelques personnes
auraient trouv  la fois intressant et utile.

Je ne doute pas que ce recueil ne soit accueilli avec autant
d'empressement et de plaisir par le public, que les chants des Grecs
modernes et la collection des romances espagnoles. Le lecteur gotera
cet intrt, ce charme si vif qui s'attache aux posies des peuples peu
avancs encore dans la civilisation. J'ajouterai, pour terminer, que
l'excution typographique ne laisse rien  dsirer[741].

       *       *       *       *       *

Un autre anonyme, sous la signature T., prsenta _la Guzla_ aux
lecteurs du _Journal de Paris_[742]. Savez-vous, chers lecteurs,
demandait-il, ce que c'est que la _guzla_? Non sans doute, car moi-mme,
avant d'avoir entre les mains le petit volume dont je vais vous
entretenir, j'aurais t fort embarrass de rpondre  cette question.
Apprenez donc que la _guzla_ est la lyre des Morlaques, des Croates, des
Dalmates, de tous les peuples enfin qui habitent ces provinces
illyriques qui firent un moment partie du grand empire, et qui en furent
dtaches avant que nous eussions eu le temps de faire connaissance avec
ces Franais improviss. Cette lyre, il faut bien l'avouer, nous
paratrait peu mlodieuse; c'est une espce de guitare, etc.  la fin de
chaque vers, le chanteur pousse un grand cri ou plutt un hurlement
semblable  celui d'un loup bless.

Il y a loin de l, sans doute, au violon de Lafont et aux accents de
Mlle Cinti; mais si cette musique enrage faisait fuir tous nos
_dilettanti_, les amis de la littrature peuvent mettre quelque intrt
 connatre les posies auxquelles seront adapts ces sauvages accords.
Nous avons raffol d'Ossian, de Byron; qui sait si Maglanovich
n'obtiendra pas aussi chez nous quelque clbrit?

Ce Maglanovich, l'Homre des contres illyriques, est l'auteur des
principales pices contenues dans ce recueil. C'est bien le pote de la
nature, car il n'a pas mme appris  lire et  crire. Tout son
rpertoire lyrique est dans sa tte, et son seul talent acquis est celui
de jouer de la _guzla_. C'est en l'excitant  moiti que le traducteur
de ce livre est parvenu  lui faire chanter et  fixer sur le papier
quelques-unes de ses ballades; il lui en a mme cot quelque chose de
plus, car Maglanovich ne se borne pas, comme nos trouvres,  recevoir
les dons de ceux qui veulent entendre ses chants: il parat qu'en
quittant ses htes, il tient  emporter toujours quelque chose qui lui
serve de souvenir. C'est ainsi que le traducteur anonyme, aprs l'avoir
hberg cinq jours, a vu disparatre un beau matin avec lui une paire de
pistolets anglais. En revanche, lui-mme,  son tour, a reu plus tard
chez Maglanovich l'hospitalit la plus distingue. On serait fort
heureux, dans nos pays civiliss, si l'on trouvait ainsi table ouverte
chez tous les gens qui vous volent de manire ou d'autre.

Ce Tyrte des grandes routes a t lui-mme quelque temps associ aux
heyduques, espce de bandits qui mnent dans ces provinces une vie
vagabonde. Sa lyre, ou, pour mieux dire, sa _guzla_, a chant leurs
exploits; leur froce et courageuse constance lui a inspir, entre
autres pices, celle que je vais citer, et que le chantre d'Ugolin
n'aurait pas, ce me semble, dsavoue.

       *       *       *       *       *

Et aprs avoir cit la ballade des _Braves Heyduques_ en entier, le
critique continuait:

Dans ce morceau, et dans plusieurs autres, le style du traducteur, qui
se dclare Italien de naissance, m'a sembl bien appropri aux sujets.

La superstition du _vampirisme_, connue chez nous par l'histoire du bon
dom Calmet, des romans et des mlodrames, a fourni  Maglanovich et 
ses confrres le sujet de plusieurs ballades qui ne manquent pas non
plus d'imagination et d'nergie. D'autres ont pour sujet le _mauvais
oeil_, cette superstition de ces contres, o l'on est persuad que
certaines personnes ont le pouvoir, parfois mme involontaire, de faire
prir de langueur ceux sur lesquels tombent leurs regards. Il est encore
une autre espce de fascination que l'on pourrait exercer innocemment,
si l'on n'tait bien averti. Dieu garde tout honnte particulier un peu
complimenteur de son naturel, voyageant en Bosnie ou en Dalmatie,
d'aller s'extasier sur la beaut ou la gentillesse d'un enfant! Le
pauvre petit est ds lors rput ensorcel et le voyageur pourrait fort
mal passer son temps. Heureusement il est un remde trs facile  cette
fascination; comme la lance d'Achille, la bouche du faiseur de
compliments peut gurir le mal qu'elle a fait; il suffit pour cela qu'il
veuille bien cracher  la figure de l'enfant, ce que je ne lui
conseillerais pas de refuser. Si vous avez des enfants gts,
envoyez-les en Bosnie.

Tous les peuples sont tant soit peu gascons, et on serait fort surpris,
je crois, si la modestie tait alle se nicher dans des pays o chacun a
l'habitude de vanter ses exploits, ne ft-ce que pour effrayer ses
ennemis. On lira donc sans tonnement dans ce recueil une espce de
_messnienne_ dalmate, o l'on verra que Napolon ayant envoy _vingt
mille_ soldats pour soumettre _cinq cents_ Montngrins, ces derniers
leur ont tu _vingt-cinq_ hommes, ce qui a tellement effray le reste
qu'ils ont pris la fuite, et jamais de leur vie n'ont os regarder un
bonnet rouge (coiffure des Montngrins). Quel dommage que sir Walter
Scott n'ait pas eu connaissance de cette pice justificative qui aurait
merveilleusement figur dans sa vridique histoire[743].

Il ne faut pas croire, au surplus, que toutes ces posies respirent le
sang et le carnage. On y trouve de petites odes presque anacrontiques,
telles que _l'Amante de Dannisich_, o une jeune fille passe la revue de
ses trois amants, et mme une espce de chanson bouffonne, intitule
_Jeannot_. Ce pauvre garon revenant chez lui, la nuit, par un
cimetire, entend quelqu'un ronger. Persuad que c'est un _brucolaque_
(espce de vampire qui mange dans son tombeau) et craignant d'tre mang
lui-mme, il se rsout, pour viter ce dsagrment,  introduire dans
son estomac, suivant une autre croyance du pays, un peu de la terre de
la fosse; mais un chien, qui rongeait un os de mouton, croyant qu'on
veut lui enlever sa proie, saute  la jambe de Jeannot, et le prtendu
vampire le mord de manire  le convaincre qu'il n'est pas un fantme.
J'avouerai que la gat de nos chansonniers du Caveau est d'un meilleur
ton, mme quand ils nous rgalent de _Caron_ et de sa barque fatale;
mais il n'y faut pas regarder de si prs, vu le pays et avec un
vaudeville croate.

       *       *       *       *       *

Les mmes jours, _le Globe_ publiait une srie de posies serbes,
traduites en prose par Mme Louise Sw.-Belloc: _la Fondation de Scutari,
Bataille de Kossovo, la Tte de Lazar retrouve, les Frres, le Mariage
de Hakouna_, etc.[744] On se rappelle que Mme Belloc avait annonc un
volume de piesmas, quelques semaines seulement avant l'apparition de _la
Guzla_[745]; devance par cet anonyme Italien qui envoyait de Strasbourg
un recueil tout fait, elle communiqua son manuscrit  la rdaction du
journal romantique[746]. Mais, chose des plus louables, elle ne se
contenta pas de cela; elle crivit une notice dans la _Revue
encyclopdique_ et vanta l'ouvrage de son concurrent. Il a donn,
dit-elle, dans une introduction et dans des notes, des souvenirs pleins
d'intrt, et qui ont d'autant plus de charme qu'il ne s'y mle pas la
moindre prtention... Ces chants ont un caractre trs original, et dont
on ne peut gure donner l'ide. Moins nobles, moins austres que les
chants grecs, ils sont peut-tre plus spirituels et plus vifs[747].

Trois semaines plus tard, un critique qui signait B., [Brifaut]
prsenta _la Guzla_ aux lecteurs de la _Gazette de France_.

Qu'est-ce que la guzla? Qu'est-ce que Hyacinthe Maglanovich? A-t-on
jamais ou parler du bey de Veliko, du bey de Mona, de Constantin
Yacoubovich et des deux grands guerriers Lepa et Tchernyegor?

     Wurtz! ah! quel nom, grand Dieu! quel Hector que ce Wurtz!

Voil ce que ne manqueront pas de dire les hommes aux molles habitudes,
les sybarites de l'euphonie, pour qui le concours d'une gutturale et
d'une dentale est comme un caillou tranchant sous les pieds d'une petite
matresse. Il faudra bien qu'ils s'aguerrissent. Les temps sont
accomplis. Ne voyez-vous pas que les vieilles mythologies tombent en
ruines, et avec elles les vieilles dlicatesses, les vieilles
admirations et les vieilles rgles? Nous sommes las des yeux de boeuf de
Junon, des talonnires du fils de Maa, de l'aigle de Jupiter. La jeune
Hb nous semble quelque peu suranne, et la ceinture mme de Vnus n'a
pas conserv ses couleurs. Or, ce sont les prtres de ces folles
divinits qui ont imagin les entraves qui nous gnent; c'est  eux que
nous devons toutes ces susceptibilits de l'oreille et de l'esprit, qui
font de l'art d'crire le plus complexe et le plus difficile de tous les
arts. Laissons aux esclaves ce code de l'arbitraire. Frayons-nous un
passage dans quelque monde mystrieux, et encore infrquent du moins,
s'il n'est pas nouveau. Demandons aux Scandinaves, aux Croates, aux
Illyriens mmes des modles. C'est une matire encore vierge, et que le
rabot des pdants n'a pas encore effleure. Il y a plus de vritable
posie dans le balai des sorcires que dans le thyrse des bacchantes; et
l'imagination se plat davantage dans un monde peupl de vampires, de
brucolaques, de fascinateurs  double prunelle, qu'au milieu de ces
faunes et de ces dryades dont les danses lascives et les sculaires
amours ont fatigu notre enfance. Le got n'approuvera peut-tre point
cette dfection. Mais nous jugeons le got  son tour; et puisqu'il
n'est dans son origine qu'une convention, dans sa pratique qu'une
habitude, il n'y a pour le dtrner qu' convenir entre nous qu'il a
menti, et  penser et sentir en consquence. Ainsi le ttracorde fera
place  la guzla, et la gloire de l'aveugle de Smyrne s'clipsera devant
celle du buveur de Zuonigrad. Mais quittons la plaisanterie.

Si l'on se reprsente la nature comme l'oeuvre d'un tre intelligent
lui-mme, on sera forc d'adopter l'ide d'un archtype, c'est--dire
d'une pense antrieure, ne ft-ce que d'une antriorit logique  la
cration des tres. Car,  moins de nous dtacher de nous-mmes, il nous
est impossible de concevoir une oeuvre quelconque autrement que comme
l'excution d'un dessein; et lorsque l'homme aura pu se figurer la
simultanit parfaite de la conception et de l'oeuvre, la nature de son
esprit ne sera plus la mme; ce ne sera plus l'homme. Nous sommes faits
de manire  ne pouvoir comprendre autrement le beau que par la
prexistence du type, et il faut que les partisans de la doctrine
contraire ou n'aient pas port sur eux-mmes un regard assez attentif,
ou se servent des mmes mots pour exprimer les choses diffrentes.

Il s'ensuit que, dans l'ordre naturel de nos ides, le grand ouvrier
dut avoir sous les yeux un archtype sur lequel s'est modele cette
nature qu'il a laiss tomber de ses mains. Le philosophe prouve la
ncessit de cet archtype; il est donn au peintre et au pote de se
figurer l'archtype mme; et c'est ainsi que la nature qui est l'objet
des arts se nomme la belle nature, nature pure, nature primordiale,
nature typique; mieux que l'oeuvre, la pense du crateur. Si l'on adopte
ces principes, et il serait difficile de les combattre avec quelque
avantage, on sera forc d'accuser la nouvelle cole, d'un grand attentat
contre la dignit de l'esprit humain; car, puisque c'est du sentiment du
beau que la rgle est ne, peut-on affranchir l'esprit humain de la
rgle, sans le dgrader?

Malgr toute son rudition philosophique ce fougueux dfenseur de la
vieille antiquit classique ne nous convainc qu' demi; malgr sa
brillante dmonstration de la ncessit de l'archtype, malgr sa foi si
ferme en l'excellence des rgles, nous ne pouvons nous persuader qu'il
soit plus beau et plus conforme  l'archtype d'appeler les hros d'une
tragdie, d'un drame ou d'un roman de noms grecs et latins plutt que de
noms serbes, croates ou illyriens.

Dans la suite, on voit bien que le critique ne s'entendait gure en
matire de posie primitive; il jugeait _la Guzla_ comme une production
littraire et considrait la faon dont elle fut prsente comme la
chose la plus naturelle du monde. Le petit recueil, disait-il, que nous
annonons, est peut-tre une gageure: les AUTEURS l'ont gagne, s'ils
n'ont voulu que faire preuve de talent. Il en faut beaucoup pour
FABRIQUER un livre si bien empreint des couleurs locales, que les
naturels mmes du pays y seraient tromps; c'est comme une histoire
vivante de ces peuples  peu prs inconnus qui forment la chane entre
le grec et l'allemand. _La Guzla_ vous fera connatre les moeurs, les
costumes, les traditions, les superstitions de ces peuples, aussi bien
qu'aurait pu faire un long sjour parmi eux. Sous ce rapport, le livre
est  la fois amusant et instructif, et l'auteur ou les auteurs auraient
arbor l'_utile dulci_, que nous ne les chicanerions point sur
l'pigraphe. Nous nous montrerions plus svres s'ils avaient eu le
projet de nous offrir pour modles ces produits ou ces imitations d'une
muse barbare, et que _la Guzla_ ft un nouveau brandon lanc contre les
monuments immortels du got.

On parle d'amour dans ces posies; mais quel amour! je ne trouve ni
suavit dans ses panchements, ni tendresse dans ses douleurs, ni
dlicatesse dans ses dpits. C'est l'amour des sauvages, sensuel jusqu'
la dbauche ou furieux jusqu' la cruaut. Ou plutt amour, ambition,
vengeance, tout prsente un mme aspect, tout porte un mme caractre;
on dirait d'une seule passion. Il n'y a que deux tats en effet pour
l'me du sauvage, le repos, qui est de l'apathie; le mouvement, qui est
de la fureur ou de la terreur.

Nous excepterons pourtant deux petites pices: _l'Impromptu_ du vieux
Morlaque et _le Morlaque  Venise_. Il rgne dans la seconde une
mlancolie douce et vraiment potique, et qui dcle un grand fonds de
raison. L'autre est une imitation assez gracieuse de la Galate de
Thocrite:

     _Nerine Galatea, thymo mihi dulcior Hybl
     Candidior cycnis, hedera formosior alba_, etc.

     La neige du sommet du Prolog n'est pas plus blanche que n'est ta
     gorge. Un ciel sans nuage n'est pas plus bleu que ne sont tes yeux;
     l'or de ton collier est moins brillant que ne sont tes cheveux, et
     le duvet d'un jeune cygne n'est pas plus doux au toucher. Quand tu
     ouvres ta bouche, il me semble voir des amandes sans leur peau.
     Heureux ton mari! puisses-tu lui donner des fils qui te
     ressemblent!

Aprs avoir cit _le Morlaque  Venise_, le critique finit en disant:
Je rpte mon assertion: si les auteurs ont prtendu nous initier aux
usages et aux moeurs d'une contre neuve encore pour nous, c'est une
couronne qu'il faut leur dcerner; car le succs est complet. S'ils
n'ont voulu qu'insulter aux grands modles, et mettre en problme les
rgles ternelles du beau, il faut les marquer d'un stigmate connu des
ennemis de la civilisation; _nigrum prfigere theta_; car on doit de
l'indulgence  la faiblesse qui s'gare; mais on ne doit que de
l'animadversion au talent qui cherche  nous garer[748].

Le 29 septembre, _le Globe_,  son tour, fut dupe de Mrime. Il semble
que la guzla des Slaves, y disait un critique anonyme, sera bientt
aussi clbre que la harpe d'Ossian. Tandis que Madame Belloc nous
traduit les posies serviennes, voici qu'un Italien pour qui la France
est devenue une seconde patrie nous donne quelques chantillons des
_pisms_ ou chants illyriens. Qui sait si bientt nous ne possderons
pas l'_Osmanide_, ce pome pique des Dalmates, aussi clbre chez eux
qu'il est inconnu parmi nous, et qui n'existe encore que dans la bouche
des rhapsodes et dans les quelques manuscrits infiniment rares? Le
recueil que nous annonons n'est pas, comme on pourrait le croire
d'aprs le titre, un _choix_ de posies illyriques; l'diteur n'a pu
communiquer au public que ce qu'il possdait, c'est--dire une trentaine
de morceaux; mais ce recueil n'en est pas moins fort prcieux et fort
remarquable[749].

Puis le critique cita la ballade des _Pobratimi_ en attendant qu'on
puisse mieux faire connatre l'ouvrage entier. Il est tonnant qu'il ne
s'apert pas d'une note, dans laquelle l'diteur du recueil _supposait_
que cette chanson avait fourni  l'auteur du Thtre de Clara Gazul
l'ide de _l'Amour africain_[750]. Il est trs probable que cette notice
a t crite par quelqu'un qui frquentait Nodier, car on y trouve la
mme erreur au sujet de l'_Osmanide_ qu'avait commise l'aimable
bibliothcaire dans son article du _Tlgraphe illyrien_[751]. Comme
nous le disions ailleurs, ce fut sans doute  l'Arsenal que V. Hugo
dvoila la supercherie, et cela peu aprs le 29 septembre 1827, car la
suite promise par l'enthousiaste critique du _Globe_ ne parut
jamais[752].

Nanmoins, le livre de Mrime continuait  mystifier la presse, et mme
la plus respectable. Le _Journal des Savans_, dans son numro de
septembre 1827, assura que les pices de _la Guzla_ sont des ballades
populaires, empreintes d'anciennes croyances superstitieuses et dans
lesquelles se rencontrent aussi des traits ingnieux ou potiques[753].
Dix-sept mois plus tard, le mme journal crut devoir prsenter encore
une fois l'ouvrage: Ce volume s'ouvre par une prface du traducteur...
Cette prface est suivie d'une Notice sur Maglanovich, auteur de
plusieurs des pices contenues dans ce recueil. N  Zuonigrad et fils
d'un cordonnier, il vivoit encore en 1817 et avoit environ soixante ans.
Ses romances et celles de quelques autres Slaves ne sont pas dpourvues
de tout intrt: elles paroissent traduites avec soin; mais l'importance
excessive qu'on attacheroit  de pareilles productions ne contribueroit
point  la meilleure direction des tudes littraires[754].

Nous raconterons dans le prochain chapitre comment le _Bulletin des
sciences historiques_ rdig par MM. Champollion, qui ne voulut dire un
seul mot de _la Guzla_ quand elle parut en franais, consacra une longue
notice  la traduction allemande de M. Gerhard.

Bien que le livre de Mrime et obtenu ainsi un assez joli succs
auprs des critiques, le succs de librairie fut presque nul. Au mois de
dcembre, six mois aprs la publication, l'diteur augmenta, nous ne
savons pourquoi, le prix du volume, qui fut port de 4 francs  5
francs. Ce fut alors seulement qu'il songea  faire de la rclame. Il
donna au _Journal des Dbats_, en mme temps qu'au _Constitutionnel_ et
au _Courrier franais_, le communiqu suivant:

     LA GUZLA

     ou

     Choix de Posies illyriques,

     _recueillies dans la Dalmatie, la Bosnie, la Croatie et
     l'Herzgowine_.

     Un vol. grand in-18, cartonn. Prix, 5 francs.

     Hyacinthe Maglanovich, joueur de guzla et pote illyrien, est peu
     connu hors de son pays; mais l'lgant traducteur ou imitateur de
     ses chants potiques assure l'avoir rencontr dans ses voyages, et
     donne sur sa personne des dtails trop positifs pour qu'on puisse,
     sans tmrit, regarder son rcit comme une simple fiction. Quoi
     qu'il en soit, on peut affirmer, sans crainte de se voir contredit,
     qu'aprs avoir lu quelques-unes des ballades ou barcarolles du
     barde illyrien, telles que _l'Aubpine de Veliko_, _la Belle
     Hlne_ ou _le Vampire_, soit _l'Amant en bouteille_ ou _Hadagny_,
     il ne se trouvera personne qui n'accorde volontiers  la muse
     d'Hyacinthe Maglanovich une originalit fort remarquable, un
     intrt vif et soutenu, et des inspirations fortes, souvent
     gracieuses et toujours potiques. Cela pos, que le traducteur soit
     Franais, comme on serait port  le croire, ou qu'il soit Italien,
     si l'on s'en rapporte  la prface, nous ne chercherons point le
     mot de cette nigme, bien qu'il ne nous fallt peut-tre pas
     remonter trs haut pour le trouver. Bornons-nous  dire qu'il
     serait difficile de tirer un meilleur parti qu'il ne l'a fait des
     posies du joueur de guzla, et qu'il a su les traduire en notre
     langue, non seulement avec got, mais en leur donnant un plus vif
     intrt, par des notes fort curieuses sur les moeurs peu connues des
     Morlaques et peuples voisins, tmoin celle sur le _vampirisme_, si
     fort en vogue il y a quelques annes.

     Le volume contenant ces posies est imprim en fort beaux
     caractres, sur papier vlin, et cartonn  la Bradel. En tte se
     trouve un joli portrait lithographi d'Hyacinthe Maglanovich,
     jouant de la guzla. Il peut prendre rang parmi les livres agrables
     qu'on est dans l'usage d'offrir pour trennes.

     XX.

     Il se vend  Paris, chez F.-G. Levrault, rue de la Harpe, n 81; et
     mme maison,  Strasbourg[755].

Cette annonce contient un tmoignage prcieux: c'est que l'imprimeur
strasbourgeois reconnat qu'il ne faut pas peut-tre remonter trs haut
pour trouver l'lgant traducteur ou imitateur de ces chants potiques.
Elle est donc inexacte cette lgende qui veut que la personne de
l'auteur de _la Guzla_ ft mystrieuse mme pour le libraire jusqu'au
jour o l'avertissement de l'dition de 1842 vint la lui rvler.




 3


L'DITION DE 1842


Mrime parat avoir t fort mcontent de l'insuccs du livre; il lui a
toujours gard rancune. Quatre ans aprs la publication de _la Guzla_,
il crivit  un ami, dont nous ignorons le nom, la lettre que voici:

_Le 16 juillet 1831_.

     Je voudrais bien avoir votre avis sur la proposition suivante:
     Fournier m'offre 1.500 pour mon manuscrit [de _Mosaque_?] qu'il
     publierait d'abord in-12, puis trois mois aprs in-8 en volume
     avec _la Guzla_ qui serait rimprime _ad hoc_. Quant aux termes de
     payement, nous ne nous sommes pas expliqus.

     Je n'aime gure la rimpression de _la Guzla_, qui est une drogue
     et une vieillerie, il serait un peu ignoble de faire de cela un
     volume in-8. Dites-moi ce qu'il faut rpondre. Je serais
     particulirement charm d'avoir 1.000 francs tout de suite,
     proposition qui paratrait fort exorbitante  notre ami libraire.
     _Quid dicis?_

Tout  vous,

Prosper MRIME[756].

Fournier, sans doute, fut peu dispos,  ce moment-l,  risquer mille
francs pour la seconde dition d'un livre dont la premire tait loin
d'tre puise. Deux ans s'coulrent avant que Joseph Lingay s'adressa
 F.-G. Levrault avec la lettre suivante qui dmontre que les
ngociations n'avaient pas encore abouti:

     PRSIDENCE

     du

     CONSEIL DES MINISTRES[757]

     _Paris, le 2 avril 1833._

     Monsieur,

     Il y a huit  dix ans (_sic_) que j'eus l'honneur de me trouver en
     rapport avec M. Pitois, pour proposer  votre maison l'acquisition
     d'un manuscrit de M. Mrime, ayant pour titre _la Guzla_.

     La rputation de M. Mrime n'tant pas encore tablie, comme
     aujourd'hui, et la nature des oprations de votre maison ne
     s'accordant pas avec le genre de cet ouvrage, il n'y eut rien de
     stipul. Seulement, l'auteur vous laissa soin de publier une
     dition, sans rien recevoir, ni sans rien payer.

     Aujourd'hui, M. Fournier, libraire-imprimeur, qui a dj fait une
     dition complte du _Thtre de Clara Gazul_ (du mme auteur),
     demande  M. Mrime le droit de runir en deux volumes tous les
     morceaux qu'il a successivement publis dans la _Revue de Paris_,
     et il dsire y joindre les compositions que renferme le volume de
     _la Guzla_.

     Quoique aucune condition n'ait t crite, ni mme consentie
     verbalement, entre M. Mrime et M. Pitois, ni par moi, au nom de
     mon ami, sur la proprit de ce recueil, M. Mrime croit se devoir
      lui-mme, ainsi qu' votre maison, de ne pas accorder cette
     dernire autorisation, avant de vous en faire part. L'ouvrage ayant
     t publi  vos frais, il dsire avoir la certitude que vous
     n'prouverez pas de dommage de cette publication, mle  celle
     d'autres compositions qu'il cde  M. Fournier. Nous sommes donc
     empresss de vous communiquer ces offres, et nous vous serons
     obligs de nous faire part de vos sentiments  cet gard.

     Vous apprcierez, Monsieur, les motifs qui ont dict cette
     dmarche; ils vous prouveront combien nous avons gard, mon ami et
     moi, bon souvenir des rapports que nous avons eus, un moment, avec
     M. Pitois et avec votre honorable maison.

     Agrez, Monsieur, les assurances de mes sentiments les plus
     dvous.

     J. LINGAY, alle Marbeuf, n 19, aux Champs-lyses[758].

Nous ne savons pas quelle rponse donna l'diteur strasbourgeois, mais
il en donna une, car, au dos de la lettre de Lingay, il inscrivit:
_Rpondu le 11 avril 1833_. Nous sommes tents de croire que cette
rponse fut dfavorable: trois mois plus tard, les morceaux de la _Revue
de Paris_, dont parlait l'ami de Mrime, reparurent seuls, sous le
titre de _Mosaque_. Ainsi l'ide d'une nouvelle dition de _la Guzla_
choua, du moins pour l'instant.

Parmi ces pices se trouvent, en effet, trois ballades illyriennes:
_le Fusil enchant_, _le Ban de Croatie_ et _l'Heyduque mourant_[759].
D'autres pomes du mme genre reposaient, parat-il, dans les tiroirs de
Mrime. Vers 1832, il crivait  Mlle Dacquin: Rassurez-vous pour vos
lettres. Tout ce qui se trouve d'crit dans ma chambre sera brl aprs
ma mort; mais pour vous faire enrager je vous laisserai par testament
une suite manuscrite de _la Guzla_ qui vous a tant fait rire[760].

La suite dont il est question resta indite et prit, sans nul doute,
dans l'incendie de 1871. La deuxime dition de _la Guzla_, qui parut
quelques annes aprs cette lettre, ne contient que deux ballades
indites: _la Jeune fille en enfer_ et _Milosch Kobilitch_. La premire
(que M. Lucien Pinvert a tout rcemment publie comme un fragment indit
bien qu'elle et t rimprime treize fois)[761] tait une traduction
du grec moderne, tandis que la seconde tait une ballade authentique
serbo-croate: il est donc fort improbable que Mrime ait dsign par le
nom de suite manuscrite ces deux morceaux qui n'taient pas de lui.

Il ne rentre pas dans le cadre de la prsente tude de nous occuper
longuement de la deuxime dition de _la Guzla_, mais il est ncessaire
de dire quelques mots de _Milosch Kobilitch_. Nous avons dj vu que ce
pome avait pour auteur un religieux dalmate, Andr Kacic-Miosic et
qu'il en existe deux traductions, l'une en italien, par Fortis, l'autre
en allemand, par Herder[762]. Il est utile de remarquer--M. Matic l'a
dfinitivement tabli--que la version de Mrime n'a aucun rapport avec
ces deux traductions; elle procde directement de l'original. Faite par
un indigne--Mrime n'en tait que l'diteur,--elle est de beaucoup
suprieure en exactitude  celles de Fortis et de Herder[763].

Dans une note qui accompagnait cette pice, Mrime dclarait en tre
redevable  l'obligeance de feu M. le comte de Sorgo, qui avait trouv
l'original serbe dans un manuscrit de la bibliothque de l'Arsenal 
Paris; il ajoutait que son traducteur (_i. e._ M. de Sorgo) croyait ce
pome crit par un contemporain de l'vnement qui en forme le sujet
(1389)[764].

M. Jean Skerlitch a signal le premier que la ballade de Mrime n'est
autre chose que la traduction d'un pome _imprim_ de Kacic[765]; il
croit qu'il y eut comme une sorte de mystification de la part du comte
de Sorgo,--ou plutt Sorcocevic,-- prsenter _Milosch Kobilitch_ comme
une oeuvre du XIVe sicle, tandis qu'elle datait en ralit seulement du
XVIIIe. Accepter cette thse, c'est dire que le rus Ragusain a voulu se
venger des railleries que Mrime avait faites aux dpens de ses
compatriotes, en lui faisant croire que le pome qu'il lui prsentait
avait vritablement une trs ancienne origine. Mais il n'en est rien; le
comte de Sorgo eut moins d'esprit que ne le pense M. Skerlitch. Le
manuscrit de l'Arsenal, dont le savant professeur de Belgrade suspectait
l'existence, existe toujours[766]. En 1882, M. Th. Vetter, croyant faire
une importante dcouverte, l'a publi dans l'_Archiv fr slavische
Philologie_[767] et, pendant vingt-deux ans, personne parmi les rudits
slavicisants ne s'aperut que ce chant tait une vulgaire transcription
de l'une des piesmas les plus populaires de Kacic[768]. Nos
contemporains les plus aviss s'y sont eux-mmes tromps; qu'y a-t-il
d'tonnant  ce que le comte de Sorgo s'y soit tromp lui aussi en 1840?
Il n'tait pas un rudit, le sens critique lui faisait compltement
dfaut, tmoins ses brochures sur la langue et la littrature
slovinique[769]; c'tait donc une erreur qu'il pouvait tout
naturellement commettre, de croire que _Milosch Kobilitch_ avait t
compos par un contemporain de ce hros.

 en juger d'aprs la minutieuse exactitude avec laquelle la traduction
de _la Guzla_ rend l'original serbo-croate[770], il ne semble gure que
Mrime ait apport de trs importantes retouches  la version qui lui
avait t fournie par M. de Sorgo. En revanche, les notes dont il a fait
accompagner son texte, paraissent tre toutes de sa main.

       *       *       *       *       *

Cette nouvelle dition vit le jour chez Charpentier en 1842, avec une
prface date de 1840, prface dont il est  peine besoin de parler.
Cette fois, _la Guzla_ eut la bonne fortune d'tre jointe  la
_Chronique du rgne de Charles IX_ et  _la Double mprise_. Le premier
de ces deux ouvrages tant l'un des crits les plus populaires de
Mrime, il est trs naturel que, en si bonne compagnie, _la Guzla_ ait
eu de nombreuses rimpressions. En 1847 dj, on lanait la troisime
dition; la quatrime, parue en 1853, fut strotype et eut dix
tirages: 1853, 1856, 1858, 1860, 1865, 1869, 1873, 1874, 1877 et un sans
date, videmment le dernier, car les planches tmoignent de beaucoup
d'usure[771].

L'anne 1881 fut d'une grande importance dans l'histoire de _la Guzla_.
Par un contrat pass le 5 fvrier 1881 entre M. Charpentier et M.
Calmann-Lvy, on changea quelques oeuvres de Thophile Gautier,
proprit du second, contre quelques oeuvres de Mrime, proprit du
premier[772].

La maison Calmann-Lvy devenue ainsi l'diteur de la _Chronique de
Charles IX_ et de _la Guzla_, coupa en deux le volume de M. Charpentier.
_La Guzla_, republie en 1885 avec _la Double mprise_ seulement, forme
un volume  part, comme le fait la _Chronique de Charles IX_. Aprs
cette malheureuse sparation, les ballades illyriques n'obtinrent qu'une
seule dition pendant vingt-cinq ans. Elle parut en 1885. Nous
regrettons d'avoir  le dire, c'est la plus mauvaise de toutes. Sans
compter les nombreuses fautes d'impression, une nouvelle disposition
typographique, des plus arbitraires, a fait changer la place des Notes
de Mrime. Comme dans les _Chants grecs_ de Fauriel, ces notes taient
donnes en appendices, aprs chacun des pomes. Dans l'dition de 1885,
on les a mises au bas des pages. De mme, on dcoupa en mille morceaux
les stances rgulires du texte primitif; au lieu de la belle ordonnance
de strophes qui succdent les unes aux autres, au lieu d'alinas pleins
et serrs d' peu prs gale longueur, c'est un texte hach et
dchiquet qu'on prsenta au public, au mpris des intentions de
l'auteur. Tout le mouvement que Mrime avait su mettre dans
l'agencement de ses phrases disparat de la sorte; l'effet est plus
dramatique peut-tre, mais plus grossier et moins lyrique.

D'aprs les renseignements qu'ont bien voulu nous donner MM.
Calmann-Lvy, il ne semble pas que nous ayons bientt une nouvelle
dition de _la Guzla_, si ce n'est peut-tre une dition de luxe,
imprime  un trs petit nombre d'exemplaires d'un prix trs lev,
livre que seuls pourront se procurer des bibliophiles privilgis.

En 1920, les OEuvres de Mrime tomberont dans le domaine public; il est
probable que _la Guzla_ aura alors plus d'une rimpression. Aussi nous
esprons que ses futurs diteurs sauront bien se garder du texte donn
en 1885 parles typographes des IMPRIMERIES RUNIES, B., de
Bourloton[773].




 4

LA GUZLA  L'OPRA-COMIQUE


Mrime n'a pas eu de succs au thtre. Les drames de Clara Gazul ne
virent jamais la scne, un seul except, _le Carrosse_, qui fut siffl 
la Comdie-Franaise en 1852.

En revanche, ses sayntes espagnoles, ses admirables contes surtout, ont
inspir plus d'un crivain dramatique de talent. Quelques-unes des
pices dont il est en quelque sorte le pre spirituel, ont eu depuis un
succs universel. Il suffit de nommer _le Pr-aux-Clercs_, _Carmen_,
_les Huguenots_, _la Prichole_.

_La Guzla_ n'chappa pas aux librettistes: elle servit de source aux
_Montngrins_, drame lyrique en trois actes, paroles d'Alboize et
Grard de Nerval, musique de M. Limnander, reprsent pour la premire
fois  l'Opra-Comique le 31 mars 1849. Elle ne fut,  vrai dire, ni
l'unique, ni la plus importante inspiration de ce livret; l'intrigue en
particulier n'a rien de commun avec l'ouvrage de Mrime. Nanmoins,
nous trouvons dans la couleur locale des _Montngrins_ plus d'une
trace de _la Guzla_, et c'est l une raison suffisante pour que cette
pice nous intresse.

Hector Berlioz a consacr aux _Montngrins_ un feuilleton des _Dbats_,
plein de sa verve habituelle (4 avril 1849). En vrai romantique qu'il
tait, il fit une peinture aussi brillante qu'inexacte de ce farouche
pays. L'action a lieu, dit-il, dans ces terribles montagnes des bords
de l'Adriatique, o les hommes passent pour tre sombres et durs comme
les rochers qu'ils habitent, marchent toujours arms, excrent tout ce
qui est tranger, et s'entretuent pour s'entretenir la main quand
personne ne vient des pays voisins leur fournir l'occasion d'exercer
leur talent sur le poignard et la carabine.--Grard de Nerval avait
visit la Dalmatie, quelques annes auparavant, mais, comme Nodier,
observateur superficiel, il n'avait t frapp que des paysages. Toute
sa documentation est fantaisiste, plus encore que celle de Mrime dans
_la Guzla_. Thophile Gautier se trompait videmment quand il crivait
au lendemain de la reprsentation ces lignes stupfiantes:

     _Les Montngrins_ pourraient,  l'appui de presque tous leurs
     dtails, apporter des documents officiels et des attestations
     authentiques. Le pome, dont nous allons rendre compte, est non
     seulement vraisemblable, ce qui serait suffisant, mais il est
     vrai[774].

C'est un drame historique, ou soi-disant tel, auquel nous avons affaire.
La scne se passe en 1807,  l'poque o les Franais taient matres
des Provinces Illyriennes,  deux pas de la frontire montngrine. Le
chef des Montngrins Andras s'est vendu  la Russie, mais le peuple
dsire le protectorat de Napolon. Un certain Ziska (ce nom n'est point
montngrin mais tchque), pote improvisateur et joueur de _guzla_,
s'est fait le chef du parti national. Sa fille adoptive, qui aime un
jeune officier franais, le capitaine Sergy, le seconde dans ses
projets. La vie de cet officier est expose aux plus grands dangers: il
tombe entre les mains de ceux des Montngrins qui sont hostiles  la
France; troitement surveill, il passe une nuit dans un chteau
dmantel qu'on appelle la Maladetta. Enfin, comme dans _la Dame
blanche_, nous assistons  minuit  une scne de revenants, qui se
droule dans la grande salle du chteau; puis tout finit par s'arranger
au mieux des intrts de nos amoureux, au gr des Montngrins et de
l'honneur national franais. Feux de Bengale, grandiose et touchante
apothose: Les Franais et les Montngrins se tiennent embrasss,
tandis que le canon ne cesse de gronder au loin.

Indpendamment de tout ce merveilleux d'opra-comique, de ces brlantes
et naves amours qui sont de pure invention, il y a dans cette pice de
vritables hrsies au point de vue de l'histoire. En ralit, il n'y
eut jamais au Montngro de parti _national_ pour dsirer le protectorat
d'aucun matre; on ne vit jamais de chef trahir son peuple ou vouloir le
_vendre_  la Russie. Toute cette politique raffine est un contresens.
Ces braves montagnards rsistrent avec l'nergie du dsespoir 
l'envahisseur, simplement parce qu'ils sentaient leur indpendance
menace. C'est un Montngro de fantaisie que celui de Grard de Nerval;
l'auteur ne doit  ce pays qu'un dcor o il a pu laisser errer
librement sa romantique imagination.

Les journaux du temps lourent beaucoup la musique du Belge
Limnander[775], mais le livret ne fut pas insr dans les OEuvres
compltes de Grard de Nerval. La pice obtint un succs si grand que,
durant le carnaval de 1850, les bouchers adoptaient pour le cortge du
boeuf gras les costumes pittoresques des figurants et invitaient l'auteur
 un banquet o il dveloppa,--sans faire de proslytes, on peut le
croire,--ses thories vgtariennes[776].

Toute la couleur quil pouvait y avoir dans cette pice tait due,
sans doute, plus au tailleur et aux dcorateurs qu lauteur lui-mme.
Nous avons vu dj que le sujet est faux dans son ensemble; dans le
dtail cependant on rencontre ici et l quelques traits qui rappellent
certaine couleur, gure plus authentique,  laquelle nous sommes dj
accoutums; en plus dun endroit linfluence de Mrime se fait sentir:
cest dabord ce type de vieux chanteur qui, pote excellent, nest plus
simplement un vaillant heyduque comme Hyacinthe Maglanovich, mais un
chef de parti, un hros de la libert; cest un Rouget de Lisle  sa
manire.

           Debout, cest le moment!
           Lve-toi, notre barde,
     Improvise  linstant ces magiques refrains,
             Chant sublime
             Qui ranime
           Les coeurs montngrins.

Et Ziska se lve et chante sur la _guzla_ cet hymne aux accents
guerriers:

            Sur ces monts qui touchent le ciel
        Dieu fit natre un peuple de braves,
            Unis par un voeu fraternel,
            Effroi des nations esclaves.
     Gardons toujours cette me noble et fire
        Qui nous gale aux Romains, nos aeux, (_sic_)
        Car la croix sainte est sur notre bannire,
                    Et dans les cieux
                    Notre nom glorieux.

Une autre fois ce sont les femmes illyriennes qui chantent:

     Aux accords de la _guzla_,
     Chantons, ! mes compagnes
           La Romaka,
     Cest le chant de nos montagnes[777].

Un autre souvenir vident de Mrime, c'est au premier acte une sorte de
ballade sur les vampires:

     Hlne tait la dame
     De ce lieu redout
     Elle vendit son me
     Pour garder sa beaut.
     Le temps qui nous dvore
     Lui laissa de longs jours.
     Au bout d'un sicle encore
     On l'adorait toujours.

     Craignez, craignez Hlne,
         La chtelaine,
     Errante sur la tour,
         C'est un vampire,
         Qui vous attire
     Avec des chants d'amour.

Enfin une preuve, dcisive celle-l, que Grard de Nerval s'est inspir
de Mrime, c'est qu'il a mis en vers toute une pice de _la Guzla_.

MRIME:                                GRARD DE NERVAL

        _Les Montngrins._                   _Chant montngrin._

Napolon a dit: Quels sont ces hommes  C'est l'empereur Napolon,
qui osent me rsister? Je veux qu'ils   Un nouveau Csar, nous dit-on,
viennent jeter  mes pieds leurs fusils Qui rassembla ses capitaines:
et leurs ataghans orns de nielles.        --Allez l-bas
Soudain il a envoy  la montagne vingt Jusqu' ces montagnes hautaines
mille soldats.                              N'hsitez pas!

Il y a des dragons, des fantassins, des L sont des hommes indomptables,
canons et des mortiers. Venez  la         Au coeur de fer,
montagne, vous y verrez cinq cents      Des rochers noirs et redoutables
braves Montngrins. Pour leurs canons, Comme les abords de l'enfer.
il y a des prcipices; pour leurs
dragons, des rochers, et pour leurs     Ils ont amen des canons
fantassins, cinq cents bons fusils.    Et des houzards et des dragons.
                                      --Vous marchez tous,  capitaines!
Alors a dit leur capitaine: Que chaque     Vers le trpas;
homme ajuste son fusil, que chaque      Contemplez ces roches hautaines,
homme tue un Montngrin...                N'avancez pas!

coutez lcho de nos fusils, a dit le Car la montagne a des abmes
capitaine. Mais avant quil se ft           Pour vos canons;
retourn, il est tomb mort et          Les rocs dtachs de leurs cimes
vingt-cinq hommes avec lui. Les autres  Iront broyer vos escadrons.
ont pris la fuite, et jamais de leur
vie ils nosrent regarder un bonnet    Montngro, Dieu te protge,
rouge...                                Et tu seras libre  jamais,
                                               Comme la neige
                                               De tes sommets![778]

Ainsi le peu de couleur quil semble y avoir dans le livret de cet
opra est d  _la Guzla_. Comme tout imitateur, lauteur est all  ce
quil y avait de plus gros dans le livre de Mrime; il a exagr, pour
produire plus deffet, tout ce quaurait d suspecter un lecteur avis.
Ce sont les histoires de vampires que le doux Grard a empruntes de
prfrence  _la Guzla_; lide de ces montagnards quelque peu
fanfarons, de ce barde chef de parti et guerrier redoutable.

De nos jours linfluence du recueil de Mrime a continu de se faire
sentir dans le mme sens, et cest toujours ce quil y a peut-tre de
plus contraire  lesprit du peuple serbe quon a t tent de croire le
plus authentique. Dans son beau drame _Pour la Couronne_, Franois
Coppe a imagin un certain Ibrahim-Effendi, agent secret du sultan
Mohammed II, qui voyage sous le dguisement dun joueur de guzla serbe,
et pour la circonstance porte le nom de Benko. Il se prsente  la cour
de Balkanie:

     MICHEL.

     Qui donc  mes genoux courbe si bas la tte?
     Quel est cet tranger?

     BENKO.

     Moins que rien. Un pote,
     Ayant pour tout trsor sa _guzla_ de sapin,
     Prince, et qui vous demande un asile et du pain.

     BAZILIDE.

     Tu nous diras, ce soir, les nouveaux airs.
     Tu sais, _ces chants roumains, ces lgendes valaques
     Qui font peur. Mauvais oeil, sorcires, brucolaques_[779]...

De mme, trs vraisemblablement cest en songeant  Mrime que
Victorien Sardou a fait figurer dans sa pice _Spiritisme_ un certain
Stoudza, Serbe subtil et irrsistible, sorte denchanteur qui nest
pas sans avoir bien des points communs avec ceux de _la Guzla_[780].

Ainsi, on ne saurait trop le redire, cest par ce que le recueil de
Mrime contenait de plus faux quil a paru le plus exact.




 5

LA POSIE SERBE EN FRANCE APRS LA GUZLA


Quelques crivains mieux renseigns que ne ltaient Grard de Nerval,
Thophile Gautier ou Franois Coppe par exemple, savaient parfaitement
combien _la Guzla_ diffrait de la posie serbe authentique. Ds 1856,
E. de Laboulaye crivait: _La Guzla_ est un joli pastiche, une aimable
dbauche dimagination; mais les Serbes de M. Mrime ne sont pas tout 
fait ceux de Vouk Stphanovitch[781].

En effet, il devenait de jour en jour moins difficile de s'initier  la
posie populaire serbo-croate, et ceux qui se laissrent prendre au
recueil de Mrime en sont d'autant plus impardonnables: il et t
facile de ne pas tomber dans une telle erreur; les piesmas taient assez
connues en France: il et suffi de consulter les collections qu'on en
avait publies, les excellents articles qu'on leur avait consacrs, pour
viter de se tromper aussi lourdement sur leur vritable caractre.

Les revues du temps en avaient donn de nombreux extraits[782]; de plus,
Fauriel, le premier titulaire de la chaire de littrature trangre 
l'Universit de Paris, avait fait pendant l'anne 1831-32 un cours sur
la posie populaire serbe[783]. Peu de temps aprs, une femme de lettres
qui ne manquait pas de talent, Mme lise Voart (la belle-mre de Mme
Amable Tastu)[784], donna deux volumes des _Chants populaires des
Serviens_, recueillis par Wuk Stephanowitsch Karadschitsch et traduits
d'aprs Talvj (Paris, J.-A. Mercklein, 1834). L'ouvrage cependant n'eut
aucun succs, bien que H. Fortoul lui et consacr une notice
bienveillante dans la _Revue des Deux Mondes_[785]. Lamartine qui, vers
la mme poque, fit son voyage en Orient, lut avec attention ce recueil,
s'en documenta et, dans une dition postrieure, insra dans son
itinraire plusieurs chants serbes de cette traduction, comme
commentaire de ses notes.

     Nos lecteurs, disait-il, nous sauront gr de leur faire connatre
     cette littrature hroque. C'est une posie questre qui chante,
     le pistolet au poing et le pied sur l'trier, l'amour et la guerre,
     le sang et la beaut, les vierges aux yeux noirs et les Turcs
     mordant la poussire. Son caractre est la grce dans la force, et
     la volupt dans la mort. S'il me fallait trouver  ces chants une
     analogie ou une image, je les comparerais  ces sabres orientaux
     tremps  Damas, dont le fil coupe des ttes et dont la lame
     chatoie comme un miroir[786].

On peut ne pas trouver trs exacte cette manire de caractriser les
chants serbes, mais un fait est certain: Lamartine, quand il en eut
besoin, s'adressa  une collection de posies authentiques, et ne parat
pas avoir song le moins du monde  Mrime[787].

Six ans plus tard, la posie serbe eut l'honneur d'un cours spcial au
Collge de France, et ce fut le clbre pote polonais Adam Mickiewicz
qui en fut charg. Nous nous occuperons ailleurs de ces leons. Sans
faire ici l'histoire de la chaire de slave au Collge de France, disons
toutefois que tous ses titulaires ont fait une large place  la posie
serbe: Cyprien Robert, auteur dun remarquable ouvrage sur _les Slaves
de Turquie_: Alexandre Chodzko, auteur des _Contes des paysans et des
ptres slaves_; enfin le reprsentant actuel des tudes slaves en
France, M. Louis Leger.

Quelques autres crivains, non moins zls, contriburent  faire
connatre en France les piesmas. Une dame russe, la princesse
Kolzoff-Massalsky, donna, sous le pseudonyme de Mme Dora dIstria, de
nombreux articles  la _Revue des Deux Mondes_ (1858-1873). Ces
articles, il est vrai, tmoignent plus de bonne volont que de
connaissance du sujet, mais on na qu se louer des excellentes
traductions des posies serbes faites par Auguste Dozon, ancien consul
de France et professeur  lcole des langues orientales. Celui-ci avait
pass une trentaine dannes parmi les Slaves du Sud; il connaissait 
fond leurs idiomes, moeurs et caractre. Son ouvrage _lpope serbe_
(Ernest Leroux, 1888) est assurment la plus exacte traduction qui
existe des chants serbes[788].

Le baron Adolphe dAvril, qui a laiss une belle traduction de la
_Chanson de Roland_ en franais moderne, ainsi que plusieurs
intressants travaux relatifs aux Slaves mridionaux, a fait en 1868 une
excellente traduction des piesmas appartenant au cycle de la Bataille de
Kossovo[789]. Moins rigoureux philologue que A. Dozon, le baron dAvril
a mis dans sa traduction plus de chaleur potique que son prdcesseur.
On ne peut lui faire quun reproche: il avait pratiqu trop longtemps la
littrature franaise du moyen ge, et lorsqu'il voulut rendre en
franais la navet des piesmas serbes, il fut amen  leur donner un
cachet qui n'tait pas le leur. La posie occidentale et catholique du
moyen ge a dteint lgrement sur la posie serbe, orientale et
orthodoxe.

En 1893, le dlicat pote nivernais Achille Millien nous a donn un
petit volume des _Chants populaires de la Grce, de la Serbie et du
Montngro_ (A. Lemerre, diteur). M. Millien ne connat pas le serbe et
ses versions ne sont en dfinitive que la mise en vers de celles de Mme
Voart, de Cyprien Robert et de A. Dozon; mais--nous avons dj eu
occasion de le dire--si la forme que le pote leur a donne ne ressemble
en rien aux formes habituelles des chants serbes, le fond est reproduit
avec un rare bonheur. Sous le souffle vivifiant du pote, les
traductions un peu froides de ses prdcesseurs ont retrouv les grces
naves qu'elles avaient perdues; elles ne se ressemblent plus 
elles-mmes que comme brillante fleur close au milieu des prs rappelle
une plante dessche dans un album.

       *       *       *       *       *

Ainsi, sans prtendre que la posie serbe ait jamais joui en France
d'une immense popularit, on peut dire cependant qu'elle y tait et
qu'elle y est assez connue pour qu'on puisse facilement se mettre en
garde contre des mystifications du genre de celle de Mrime. On ne s'y
trompe que si l'on veut bien s'y tromper[790].




6

UN PLAGIAT

Les visiteurs de l'Exposition Universelle de 1900 ont pu voir dans une
des vitrines du pavillon bosniaque un petit volume in-12, illustr,
intitul: _Contes de la Bosnie_. C'tait un recueil-traduction des
ballades populaires de cette charmante et petite contre que le Trait
de Berlin avait arrache  l'Empire Ottoman et soumise  l'occupation
austro-hongroise.

     Dans le plus beau pays du monde, dclarait dans sa prface
     l'auteur inconnu de cet ouvrage, sous le pseudonyme de M.
     Colonna, entre la Slavonie, la Dalmatie et le Montngro, un coin
     de pur Orient est rest intact qui dit la splendeur et la posie du
     pass et le respect du progrs moderne pour toutes ces choses.

     C'est la Bosnie-Herzgovine, provinces turques jadis, aujourd'hui
     possessions austro-hongroises.

     Ce peuple heureux entre tous, dont on a respect les croyances et
     les coutumes, et qui ne s'est aperu du changement de _matres_
     qu' la _libert soudain acquise_ (_sic_) et au bien-tre toujours
     grandissant, n'a rien chang  ses traditions des ges lointains...

     L, tout est tradition: histoire, chants populaires, rcits
     hroques se racontent de pre en fils en un langage d'une
     singulire posie et d'une dlicatesse tendre, qui surprennent,
     chez ce peuple un peu rude et si longtemps priv de culture...

     Les ballades qui suivent sont pleines de ces tendresses, elles
     sont simples, ces ballades, _comme les tres bons et sages qui me
     les ont contes cet hiver_, au coin du feu, l-bas, dans leurs
     montagnes couvertes de neige[791].

 franchement parler, c'est un pauvre livre que ces _Contes de la
Bosnie_, comme du reste toute cette foule de publications officielles et
semi-officielles que le gouvernement des provinces occupes rpandait
nagure  profusion--avant l'annexion dfinitive du pays--dans le but
d'clairer l'opinion publique europenne[792]. Du reste, que
pouvions-nous esprer de mieux d'un tranger qui ignorait compltement
la langue serbo-croate (ou bosniaque comme il l'appelait)[793], et qui
n'avait visit que les villages de Potemkine de Bosnie, les
resplendissantes Ilidj, o le train des journalistes dbarque de
Budapest, deux fois par an, les reprsentants de la presse europenne,
arms d'appareils photographiques et d'une plume alerte, dans une nature
potise, dcor idal, o se trouvent entre les pittoresques minarets
orientaux, les chutes d'eau argentes, les fermes subventionnes par le
gouvernement, des htels confortables.

Examinons de prs ces _Contes de la Bosnie_.

L'ouvrage est divis en trois parties: Moeurs et
coutumes--Ballades--Contes.

Dans la premire: des lieux communs. Ce sont les superstitions, les
vampires, le mauvais oeil, les coutumes du mariage, les _pobratimi_;
toutes choses videmment racontes d'aprs les voyageurs allemands ( en
juger d'aprs le sentimentalisme bourgeois et l'orthographe des noms
propres); tout est embelli, fard, sucr, une vraie Arcadie moderne;
mais en mme temps c'est toute une parodie de la vie bosniaque.

Dans la troisime partie, l'auteur rapporte sept contes
populaires,--dont la plupart sont authentiques,--qu'il traduit sur la
traduction portugaise d'une traduction allemande[794], en un langage qui
affecte un faux air de navet. Tout cela a pour nous peu d'intrt.

       *       *       *       *       *

La deuxime partie en offre davantage. Elle contient douze ballades
bosniaques. Il est difficile de reconnatre pour authentiques mme
celles qui ont un fond vritablement populaire. Dans _la Belle Lposava_
par exemple, qui n'est autre chose que _la Mort de Militch le
porte-drapeau_, l'auteur a tellement mutil et fard le texte, pour le
faire plus naf, qu'il l'a rendue mconnaissable.

D'autres sont purement et simplement fabriques par l'auteur, dans la
mme forme soi-disant populaire; et nous ne saurions y voir autre chose
qu'une espce de travestissement ridicule.

Quatre de ces ballades prtendues populaires sont des paraphrases des
ballades illyriques de Mrime. M. Colonna a librement racont, gt
plutt, les pices de _la Guzla_. Sans le reconnatre et sans citer
Mrime, il transforme: _les Braves Heyduques_ en _la Mort des Hros_
(pp. 145-149); _Maxime et Zo_ en _le Secret de Lepa_ (pp. 123-128); _la
Vision de Thomas II, roi de Bosnie_, devient _la Vision de Thomas II,
dernier roi de Bosnie_ (pp. 129-135); enfin, la _Triste ballade de la
noble pouse d'Asan-Aga_ devient la _Triste Ballade_ tout court (pp.
115-121).

Il suffira de citer ici un exemple caractristique: ce sont les deux
_Visions_ que nous choisirons.

MRIME:                                M. COLONNA:

_La Vision de Thomas II, Roi            _La Vision de Thomas II, dernier
de Bosnie._                             roi de Bosnie_.

1                                       I

Le Roi Thomas se promne dans sa        Dans la montagne de Proloque le
chambre; il se promne  grands pas,    tonnerre gronde sinistre,
tandis que ses soldats dorment couchs  effrayant comme la charge des
sur leurs armes; mais lui il ne peut    cent canons de Venise... Le ciel
dormir, car les infidles assigent sa  est noir comme les plus noirs
ville, et Mahomet veut envoyer sa tte  abmes du mont Kumara... Les
 la grande mosque de Constantinople.  torrents sont gonfls de toutes
                                        les larmes de la Bosnie et de
2                                       tous les sanglots des mres...
                                        Le roi Thomas II ne peut dormir;
Et souvent il se penche en dehors de la il marche  grands pas dans la
fentre pour couter s'il n'entend      salle d'armes, ses yeux brls
point quelque bruit; mais la chouette   par la fivre ne savent plus
seule pleure au-dessus de son palais,   pleurer, sa tte lourde comme
parce qu'elle prvoit que bientt elle  vingt massues est penche sur sa
sera oblige de chercher une autre      poitrine, sa tte que Mahomet,
demeure pour ses petits.                qui assige la ville, a jur
                                        d'envoyer  la grande mosque de
3                                       Constantinople...

Ce n'est point la chouette qui cause ce II
bruit trange; ce n'est point la lune
qui claire ainsi les vitraux de        Le roi Thomas marche  grands
l'glise de Kloutch; mais dans l'glise pas tandis que ses guerriers
de Kloutch rsonnent les tambours et    sommeillent sur leurs
les trompettes, et les torches allumes manteaux... Parfois il s'arrte
ont chang la nuit en un jour clatant. et prte l'oreille, mais le
                                        vent, qui s'engouffre par les
4                                       meurtrires, lui apporte de
                                        telles plaintes, que, livide, il
Et autour du grand Roi Thomas dorment   se recule, et de nouveau marche,
ses fidles serviteurs, et nulle autre  marche!... Il se souvient... et
oreille que la sienne n'a entendu ce    un frisson d'angoisse le fait
bruit effrayant; seul il sort de sa     trembler comme la mora fait
chambre, son sabre  la main, car il a  trembler les grands chnes de la
vu que le ciel lui envoyait un          montagne... Par une nuit lugubre
avertissement de l'avenir.              comme cette nuit de tempte,
                                        lui, tienne Thomas, et son
5                                       frre, Radivo, n'ont-ils pas
                                        assassin leur pre: le roi
D'une main ferme il a ouvert la porte   Thomas Ier?... Le peuple,
de l'glise; mais quand il vit ce qui   ignorant le crime, a mis sur son
tait dans le choeur, son courage fut    front tach de sang la couronne
sur le point de l'abandonner: il a pris royale... et Radivo, jaloux,
de sa main gauche une amulette d'une    s'est veng... Il a rvl
vertu prouve, et plus tranquille      l'abomination commise, puis
alors, il entra dans la grande glise   s'est rfugi auprs de Mahomet
de Kloutch.                             II qui le protge en le
                                        mprisant[795]... Thomas veut
6                                       expier son forfait... il couche
                                        sur la cendre... porte le
Et la vision qu'il y vit est bien       cilice... mais toujours le
trange: le pav de l'glise tait      fantme de Thomas Ier, la nuit,
jonch de morts et le sang coulait      secoue sa robe sanglante sur la
comme les torrens qui descendent, en    tte du fils parricide.
automne, dans les valles du Prologh,
et pour avancer dans l'glise, il tait III
oblig d'enjamber des cadavres et de
s'enfoncer dans le sang jusqu' la      L'vque de Madrussa[796], lgat
cheville.                               du pape, a ordonn au roi, comme
                                        expiation, de faire la guerre
7                                       aux Turcs, et c'est pourquoi la
                                        ville est assige et les
Et ces cadavres taient ceux de ses     murailles de Kloutch tellement
fidles serviteurs, et ce sang tait le cribles de boulets qu'elles
sang des chrtiens. Une sueur froide    ressemblent  un rayon de
coulait le long de son dos et ses dents miel... car Thomas est moins
s'entrechoquaient d'horreur. Au milieu  fort que les infidles...
du choeur, il vit des Turcs et des
Tartares arms avec les _Bogou-mili_,   Il pense  toutes ces choses,
ces rengats!                           l'infortun qui veille seul au
                                        milieu de ses soldats
8                                       endormis... Il pense! et soudain
                                        son visage devient plus ple
Et prs de l'autel profan tait        encore... le bruit trange qu'il
Mahomet au mauvais oeil, et son sabre    vient d'entendre n'est plus
tait rougi jusqu' la garde; devant    celui du tonnerre, et la grande
lui tait Thomas Ier, qui flchissait   lueur qui illumine les vitraux
le genou et qui prsentait sa couronne  de l'glise de Kloutch ne vient
humblement  l'ennemi de la chrtient. pas des clairs... Des torches
                                        sont allumes et les vieux murs
9                                       tressaillent d'pouvante et
                                        s'croulent lentement aux
 genoux aussi tait le tratre         accents de l'infernale musique
Radivo, un turban sur la tte;         des guerriers du Prophte...
d'une main il tenait la corde dont il
trangla son pre, et de l'autre il     IV
prenait la robe du vicaire de Satan, et
il l'approchait de ses lvres pour la   Le grand roi jette  ses fidles
baiser, ainsi que fait un esclave qui   qui dorment, la main crispe sur
vient d'tre btonn.                   leurs sabres, un long regard
                                        navr... aucun ne s'veille...
10                                      Thomas seul a peru l'effroyable
                                        cho... Il se redresse... il
Et Mahomet daigna sourire, et il prit   serre la garde en pierreries de
la couronne, puis il la brisa sous ses  sa vaillante pe, et, brave, il
pieds, et il dit: Radivo, je te donne sort de la forteresse, se dirige
ma Bosnie  gouverner, et je veux que   vers l'glise, fait le signe de
ces chiens te nomment leur Beglierbey. la croix, et ouvre la lourde
Et Radivo se prosterna et il baisa la  porte...  roi, que vois-tu de
terre inonde de sang.                  si horrible que ta main tremble
                                        et cherche l'amulette
11                                      protectrice?... que vois-tu de
                                        si effrayant que tes yeux
Et Mahomet appela son visir: Visir,    s'agrandissent comme deux
que l'on donne un caftan  Radivo. Le  cavernes en flammes?... Thomas
caftan qu'il portera sera plus prcieux est brave... il rentre... oh! ce
que le brocard de Venise; car c'est de  qu'il voit! des cadavres
la peau de Thomas corch que son frre amoncels jusqu'au choeur de
va se revtir. Et le visir rpondit:   l'glise de Kloutch... des
Entendre c'est obir.                 ruisseaux de sang semblables aux
                                        ruisseaux qui, en automne,
12                                      descendent dans la valle de
                                        Kumara...
Et le bon Roi Thomas sentit les mains
des mcrans dchirer ses habits, et    V
leurs ataghans fendaient sa peau, et de
leurs doigts et de leurs dents ils      Le roi avance... Ces cadavres
tiraient cette peau, et ainsi ils la    sont ceux des soldats de
lui trent jusqu'aux ongles des pieds, Bosnie... ce sang est celui de
et de cette peau Radivo se revtit     de ses hros!... Mahomet II le
avec joie.                              regarde venir... Mahomet avec
                                        du sang jusqu'au front... son
13                                      mauvais oeil est fixe sur lui...
                                        et sa main s'appuie  l'autel
Alors Thomas s'cria: Tu es juste, mon profan... Agenouill  ses
Dieu! tu punis un fils parricide; de    pieds est Radivo l'infme, qui
mon corps dispose  ton gr; mais       de la corde avec laquelle il
daigne prendre piti de mon me,       trangla son pre, s'est fait
divin Jsus!  ce nom, l'glise a      une ceinture...
trembl; les fantmes s'vanouirent et
les flambeaux s'teignirent tout d'un   Radivo, s'crie le Sultan, je
coup.                                   te donne ma Bosnie, et pour
                                        manteau royal, le caftan le plus
14                                      prcieux que mon vizir aura
                                        choisi... ce caftan, je veux
Avez-vous vu une toile brillante       qu'on le taille dans la peau de
parcourir le ciel d'un vol rapide et    Thomas II... Alors les Tartares
clairer la terre au loin? Bientt ce   approchent, dchirent les
brillant mtore disparat dans la      vtements du roi, puis, de leurs
nuit, et les tnbres reviennent plus   ongles et de leurs dents, ils
sombres qu'auparavant: telle disparut   l'corchent jusqu'aux
la vision de Thomas.                    chevilles... L'infortun voit le
                                        tyran jeter cette peau  son
15                                      frre qui s'en revt avec un
                                        sourire de triomphe...
 ttons il regagna la porte de
l'glise; l'air tait pur et la lune    VI
dorait les toits d'alentour. Tout tait
calme, et le roi aurait pu croire que   Le roi Thomas se rveille... Il
la paix rgnait encore  Kloutch, quand marche  grands pas tandis que
une bombe lance par le mcrant vint   ses guerriers dorment sur leurs
tomber devant lui et donna le signal de manteaux... Il sait que sa
l'assaut.                               vision est un rve... un mauvais
                                        rve, tel que lui en donne sans
                                        cesse le fantme de son pre qui
                                        l'a maudit... Et cependant, qui
                                        sait?... Il regarde au dehors,
                                        l'orage ne gronde plus dans la
                                        montagne de Proloque... le ciel
                                        est plein d'toiles... les
                                        torrents ont fait silence... Oh!
                                        si Dieu touch de son remords
                                        avait fait grce!... Et Thomas
                                        joint les mains, et des larmes
                                        douces coulent de ses yeux
                                        brls par la fivre... Mais
                                        soudain son visage devient plus
                                        ple... Un grand bruit a fait
                                        tressaillir la montagne, et la
                                        forteresse, et l'glise de
                                        Kloutch... Et tous les siens,
                                        tous ses braves soldats fidles
                                        se sont levs, prts  la
                                        bataille!... La vision tait une
                                        piti du ciel pour que le roi se
                                        prpare!... Les boulets criblent
                                        les murailles comme un gteau de
                                        miel... Mahomet II et Radivo
                                        enfoncent la porte de l'glise
                                        de Kloutch... Et tandis que le
                                        Sultan, las d'avoir tu tant de
                                        hros, s'appuie  l'autel
                                        profan, le tratre se prosterne
                                        et baise la robe trempe de
                                        sang.

Ce volume mdiocre et peu original a chou sur les quais de Paris, o
les mrimistes pourront aisment se le procurer pour la modique somme
de vingt centimes[797].

       *       *       *       *       *

Telle fut la destine de _la Guzla_ en France. La ballade n'a pas jou
dans l'volution du romantisme franais le rle qu'elle avait eu dans
les autres pays. Elle s'est inspire de tout sauf des lgendes
nationales, et par cela mme elle tait destine  n'avoir qu'un succs
phmre. Tant qu'on s'intressa en France  ces fantaisies de
l'imagination, la ballade fut en honneur. Ce fut une affaire de mode ou
de _snobisme_; on gotait les ballades trangres ou tout ce qui en
avait l'air; puis on se lassa de ces pays de chimres; on voulut
connatre les peuples eux-mmes, sans les voir  travers le prisme de
l'imagination; on dcouvrit mme la posie nationale et populaire
franaise; on fut capable d'apprcier les trouvailles que l'on fit, mais
non de redonner  ces posies, qu'on exhumait de la tombe, une vie
qu'elles semblaient avoir pour toujours perdue.

Et ces mmes raisons nous permettent de comprendre pourquoi le succs de
_la Guzla_ fut plus durable  l'tranger: c'est que dans ces pays on
s'intressa davantage et plus longtemps  ces essais de rsurrection
parce qu'ils avaient vritablement un but, et un but national. Mme un
recueil de faux folklore pouvait donc y jouir d'une faveur plus grande
qu'il n'en aurait jamais pu obtenir en France.




CHAPITRE IX

La Guzla en Allemagne.

1. La traduction de Wilhelm Gerhard. Ranke et _la Guzla_. Otto von
Pirch. Siegfried Kapper. La critique de M. Depping.-- 2. Goethe et _la
Guzla_.




 1

LA TRADUCTION DE WILHELM GERHARD


Au mois de mai 1827, M. Berger, le beau-frre de M. Levrault, imprimeur
 Strasbourg, fit  Leipzig, pendant la foire de Pques, connaissance
d'un Allemand aimable, riche, lettr, M. Wilhelm Gerhard, ancien
marchand de toiles.

M. Gerhard tait un personnage intressant. Ami de Goethe, il composait
de longues odes  propos de chaque anniversaire du grand pote qui
l'avait reu dans son intimit; il lui ddiait humblement ses livres,
traduisait pour lui des posies populaires de tous les pays, qui
devaient subir un triage cruel avant de voir le jour dans la revue du
Matre: _Art et Antiquit_.

Retir des affaires, M. Gerhard avait mis ses talents au service de la
littrature. Il traduisit en allemand des chants serbes, grecs modernes,
espagnols, cossais; il fit paratre deux gros volumes de ses propres
posies, lgamment imprims en jolis caractres sur lourd papier de
bibliophile, qui garde toujours, quatre-vingts ans aprs la publication,
sa blancheur de neige.

Plus tard, il crivit quelques scnes de thtre que des amateurs
jourent dans des salons bourgeois; satisfait de ses succs littraires,
il s'adonna  la peinture et  la sculpture, tudia les sciences
naturelles, collectionna des fossiles, composa des dissertations sur
quelques questions d'conomie politique. Avant de mourir, en 1858, le
brave vieil homme commena  prendre des leons de solfge[798].

Tel tait M. Gerhard, conseiller et docteur quelque part en Allemagne,
dont parle l'auteur de _la Guzla_ dans sa seconde prface; le juge
comptent que citent tous les biographes de Mrime,--Taine l'appelle
savant allemand[799],--l'autorit allemande selon l'expression de
l'illustre critique qu'est M. George Saintsbury[800]!

En ralit, M. Gerhard ne fut jamais ni un docteur, ni une autorit;
les dictionnaires biographiques de sa patrie sont pleins d'ingratitude
pour une vie aussi laborieuse; ils ne croient mme pas devoir mentionner
son nom.

Ce fut M. Gerhard qui donna la version allemande de _la Guzla_. Pendant
l'impression mme du livre, les bonnes feuilles lui avaient t
communiques par son nouvel ami M. Berger[801], et M. Gerhard lui
crivait en les lui renvoyant  son htel (22 mai 1827): Les feuilles
intitules _la Guzla_ ont beaucoup d'intrt pour moi. Mon Serbe qui
part demain pour la Serbie regrette de ne pouvoir faire votre
connaissance. J'ai grande envie de traduire les chansons en vers
allemands. Les rythmes serbes me sont connus[802].

Le Serbe dont il parle tait le pote Sima Miloutinovitch, qui
traduisait pour lui les piesmas en prose allemande,--car cet homme qui
tait une authorit en fait de littrature serbe, ne croyait mme pas
devoir connatre cette langue. Ds 1826, il prparait ainsi son recueil
de posies populaires serbes traduites en vers allemands avec le secours
du pauvre diable de Miloutinovitch auquel il payait galamment en th et
en cigares le temps perdu et les services rendus[803].

Son livre devait paratre dans le courant de l't 1827[804], mais il ne
parut pas avant dcembre, car, les feuilles de _la Guzla_ une fois
reues, M. Gerhard se mit  traduire les ballades de Mrime, afin de
complter son recueil. Le 5 juillet 1827, il crivait, en franais, 
l'diteur de la collection strasbourgeoise la lettre que voici:

     Monsieur, j'ai eu l'honneur de faire la connaissance de M. Berger 
     la foire de Pques. Il m'a communiqu quelques feuilles des
     chansons morlaques que vous ftes sur le point de publier sous le
     titre: _La Gouzla_ (_sic_) parce qu'il avait appris par Goethe que
     je viens de traduire une collection des chansons semblables de
     Serbie. Il m'a encourag de traduire encore ceux que vous publiez
     et de dire quelques mots sur votre ouvrage dans les feuilles
     publiques et d'crire  Goethe qu'il en parle dans son journal:
     _Kunst und Alterthum_ dans lequel il vient de dire bien des choses
     flatteuses sur les miennes. J'ai fini la traduction des pices
     contenues dans les feuilles communiques qui vont jusqu'au
     commencement de l'histoire de _Maxime et Zo_ [pp. 1-108], et je
     vous prie, Monsieur, de m'envoyer au plus tt possible par la voie
     de la diligence le reste des feuilles qui composent le petit
     ouvrage, ou, s'il n'tait pas encore fix, au moins celles qui sont
     parues depuis ce temps-l, pour me mettre  mme de finir ma
     traduction allemande qui est faite en rythmes serbiens au lieu de
     la prose et comme on les chante dans leur pays. Je dsire beaucoup
     de recevoir ces feuilles au plus tt possible et avant de perdre
     l'envie et le got pour ces posies-l (_sic_), et je me flatte que
     vous accomplirez mes dsirs, comme M. Berger m'assurait que vous
     auriez la bont de faire.

     J'ai l'honneur d'tre, avec estime,

     Votre trs humble et trs obissant serviteur,

     W. GERHARD[805].

Sans doute, il obtint ces feuilles avant d'avoir perdu le got et
J'envie de les traduire, car quatre mois aprs l'apparition de _la
Guzla_, le livre de M. Gerhard tait prt[806]; il parut  la fin de
l'anne 1827[807] sous le titre de _Wila, serbische Volkslieder und
Heldenmrchen_, deux gros volumes in-8, formant la troisime et
quatrime partie des _Posies_ de M. W. Gerhard[808].

Aux pages 89-188 du second volume sont traduites les ballades de _la
Guzla_, except la dernire, la seule authentique, la _Triste ballade de
la noble pouse d'Asan-Aga_. Dans la prface, le traducteur motivait
cette absence: Comment oserais-je, dit-il, venir aprs un tel Matre
que Goethe et traduire de nouveau en allemand ce chant divin[809]!

En traduisant avec Miloutinovitch les vritables chants serbes, Gerhard
s'tait assimil une foule d'expressions: des pithtes homriques, des
rptitions frquentes, enfin, certains autres procds de
l'improvisateur serbe. Il avait appris chez les traducteurs qui
l'avaient prcd, particulirement chez Mlle von Jakob,  manier le
vers de l'original, c'est--dire l'octosyllabe des courtes pices
lyriques et surtout le mtre des piesmas hroques, dcasyllabe sans
rime compos de cinq troches, divis par une csure aprs le deuxime
troche ou quatrime pied. Donc, s'il ignorait, le malheureux, bien des
choses sur la posie serbe, il avait, naturellement, droit de se croire
expert en rythmes serbiens et pouvait penser se connatre aux signes
extrieurs de cette posie, qui font compltement dfaut dans la prose
de Mrime. Du reste, c'est ce qu'il nous dit dans sa modeste
prface[810].

Ainsi, il ne s'est pas vant dans sa traduction d'avoir dcouvert le
mtre original sous la prose franaise, comme le veut Mrime et comme
on ne le rpte que trop. Il a simplement fait bnficier les pomes du
recueil de la pratique qu'il avait acquise en traduisant les vritables
chants serbes. On pourra le voir dans cette ballade, dont nous avons
dj cit l'original.

     DIE TAPFERN HAJDUKEN.

     Tief in einer Hhl' auf spitzen Kieseln
     Liegt der tapfre Ruber Kristitsch Mladen,
     An des Rubers Kristitsch Mladen Seite
     Seine Frau, die schne Katherine,
     Ihm zu Fssen beyde wackre Shne.
     Schon drey Tage sind sie in der Hhle,
     Haben schon drey Tage nichts gegessen;
     Denn es hten draussen ihre Feinde,
     Alle Psse rings im Waldgebirge,
     Und wenn sie das Haupt erheben wollen,
     Sind auf sie gerichtet hundert Flinten.
     Schwarz sind ihre Zungen und gesohwollen
     Von dem Durste, den sie leiden mssen,
     Denn sie haben nichts als faules Wasser,
     Das in einem Felsenloch sich sammelt.
     Dennoch waget Keiner eine Klage,
     Frchtend Kristitsch Mladen zu missfallen.

     Als drey Tage hingeschwunden waren,
     Rief voll Schmerz die schne Katherine:
     Eurer mag die Jungfrau sich erbarmen,
     Und euch an verhassten Feinden rchen!
     Tief aufseufzend ist sie drauf verschieden.

     Kristitsch Mladen schaute trocknen Auges,
     Schaute trocknen Auges auf den Leichnam,
     Doch die Shne wischten ab die Thrnen,
     Wenn der Vater weg die Blicke wandte.

     Ist nun auch der vierte Tag gekommen,
     Und das faule Wasser in dem Felsen
     Hat die Sonne vollends aufgetrocknet.
     Aber Kristitsch, ltester Sohn des Mladen,
     Ist hierauf in Raserei verfallen;
     Aus der Scheide zieht er seinen Handschar,
     Schaut der Mutter Leichnam an mit Blicken
     Wie der Wolf, wenn er ein Lamm betrachtet.

     Grausen fhlte drob sein jngster Bruder,
     Der Alexa, und er zog den Handschar,
     Und durchschnitt den Arm sich mit dem Stable:
     Trink von meinem Blute, Bruder Kristitsch,
     Und begehe ja nicht solch Verbrechen!
     Wenn wir erst den Hungertod erlitten,
     Kehren wir, der Feinde Blut zu trinken.
     Sprang der Mladen jetzt auf seine Fsse:
     Auf, ihr Kinder! besser eine Kugel,
     Als die Hltenangst des Hungertodes!

     Alle Dreye sind herabgestiegen,
     Wie die Wlfe die vor Hunger wthen.
     Jeglicher hat zehn der Feind' erschlagen,
     Zehn der Kugeln in die Brust empfangen.
     Feinde hieben ihnen ab die Kpfe;
     Aber wie sie im Triumph sie trugen,
     Wagten sie sie kaum noch anzuschauen,
     Also frchteten sie Kristitsch Mladen
     Und des Kristitsch Mladen wackre Shne[811].

On remarque dans cette traduction, d'abord, le dcasyllabe, vers de
l'original, dans lequel M. Gerhard avait dj traduit la plus grande
partie des ballades authentiques serbes qui composent la _Wila_, comme
on le verra d'aprs l'exemple suivant:

     Lieber Gott, dir werde Dank fr Alles!
     Welch ein Mann war Delibascha Marko
     Und wie siehet heut' er aus im Kerker
     In der Asakburg verdammten Kerker[812]!

Ensuite, on y trouve le procd trs usit par les guzlars, procd que
Mrime ne parat pas avoir connu et que M. Auguste Dozon  su si bien
conserver dans sa traduction des chants serbes en prose franaise, 
savoir la rptition trs frquente de mots, d'expressions, quelquefois
de vers entiers:

     Mes fils, mes faucons... _ne trahissez pas_ un seul de vos
     compagnons, ni les receleurs chez qui nous avons _hivern, hivern_
     et laiss nos richesses; _ne trahissez point_ les jeunes
     tavernires chez qui nous avons _bu du vin_ vermeil, _bu du vin_ en
     cachette[813].



Quand on improvise, comme le guzlar serbe, et quand on a besoin de dix
syllabes, ce moyen est des plus avantageux. M. Gerhard le connaissait et
le pratiquait en traduisant les chants du recueil de Karadjitch. Voici
quelques exemples:

     _Mchtest_ du auch _gleich_ das Ross erzrnen,
     _Mchtest gleich_ den scharfen Sbel ziehen?

     . . . . . . . . . . . . . . . . . .

     _Schauet_ in das Amselfeld _hinunter_,
     _Schaut hinunter_ auf das Heer der Trken.

     . . . . . . . . . . . . . . . . . .

     _Schlgt_ sie mit der flachen Hand den Trken,
     _Schlgt_ ihn heftig _auf die rechte Wange_,
     _Auf die Wang'_ und redet zu ihm also[814].

Avant qu'il se mt  traduire _la Guzla_, la palinlogie tait donc
familire  M. Gerhard; en traduisant les ballades de Mrime, il
l'appliqua chaque fois que la fidlit qu'il gardait  son texte le lui
permit. On en trouve des preuves dans ces vers des _Braves Heyduques:_

     ...Liegt der tapfre _Ruber Kristitsch Mladen_,
     An des _Rubers Kristitsch Mladen_ Seite...

ce qui correspond  la phrase suivante de Mrime: [Dans une caverne],
couch [sur des cailloux aigus], est un brave heyduque, Christich
Mladin.  ct de _lui_ [est sa femme, etc.]

Voici encore quelques exemples tirs de cette ballade seulement:

     _Schon drey Tage_ sind sie in der Hhle,
     Haben _schon drey Tage_ nichts gegessen.

     . . . . . . . . . . . . . . . . . .

     Kristitsch Mladen _schaute trocknen Auges_,
     _Schaute trocknen Auges_ auf den Leichnam...

     . . . . . . . . . . . . . . . . . .

     Also frchteten sie _Kristitsch Mladen_
     Und _des Kristitsch Mladen_ wackre Shne.

Ces rptitions, on le remarquera, font compltement dfaut dans
l'original franais.

On y remarquera encore une chose: _Un_ brave heyduque, Christich
Mladin est rendu par _der_ tapfre Ruber Kristitsch Mladen. En effet,
tous les hros de la ballade serbe sont personnages connus--ou du moins
supposs tels;--c'est leur faire injure que de mettre devant leur nom
l'article indfini.--Enfin, au vers:

     Sprang der Mladen jetzt auf seine Fsse

on trouve une expression tout  fait serbe, dont il n'y a pas
l'quivalent chez Mrime,--il dit simplement: Mladin s'est lev.
_Sauter sur ses pieds_ et _sauter sur ses pieds lgers_ est une des
expressions favorites du chanteur serbe, et M. Gerhard la connaissait
bien. En voici quelques exemples tirs du premier volume de la _Wila_:

     Und sie sprangen auf die leichten Fsse.
     . . . . . . . . . . . . . . . . . .
     Springt die Jung' auf ihre leichten Fsse.
     . . . . . . . . . . . . . . . . . .
     Sprang der Komnen auf die leichten Fsse[815].

Ainsi il _illyrisait_ davantage la couleur locale de _la Guzla_; mais
sans le faire toujours avec le mme bonheur. Il changeait des noms: Jean
devenait Iwan; fils d'Alexis: Alexewitsch; George Estivanich: Gjuro
Stewanitsch; fils de Jean: Iwanowitsch; Hlne: Jellena; Thodore
Khonopka: Todor Knopka; saint Eusbe: der heilige Sawa[816]!

Comme le guzlar, M. Gerhard employait trs frquemment le vocatif serbe
au lieu du nominatif--licence potique qui fournit une syllabe de plus
quand on en a besoin. D'o:

     Hyazinth _Maglanowitschu_ singt es,
     Aus der Veste Swonigrad gebrtig,
     Der geschickteste der Guszlespieler[817].

Mme il allait plus loin, et sous sa main le _prtre_ de Mrime
devenait un _pope_[818].

Mais c'tait tout, ou  peu prs tout ce qu'il pouvait devoir  ce que
M. Karl Braun appelle une rare connaissance du sujet[819]. Plus
nombreuses sont les preuves qui n'en tmoignent aucune: et d'abord cette
prtention de traduire en vers de l'original. Nous avons dj dit que
les piesmas hroques serbes sont presque toutes en dcasyllabes et que
les piesmas lyriques n'ont pas de forme fixe. Nous avons dit galement
qu'il est impossible d'tablir aucune distinction entre ces deux genres
dans le recueil de Mrime. Or, M. Gerhard traduisit dix-neuf pices de
_la Guzla_ en dcasyllabes, mais il mit le reste en mtres diffrents,
qui ne sont pas toujours les rythmes serbiens, comme on les chante dans
leur pays, et dont le choix fut compltement arbitraire et plutt
hardi. On trouve mme des vers rims dans cette traduction:

     Der Himmel ist hell, das Meer ist blau,
     Es wehen die Lftchen so sanft und lau,
     Der Mond erhebet sich wolkenleer,
     Nicht zauset der Sturm die Segel mehr[820].

La posie populaire serbe ne connat pas la rime.

Avant de devenir la victime de Mrime, ce brave homme avait dj t
celle de la fantaisie extraordinaire du pote Miloutinovitch dont nous
parlions tout  l'heure. Plusieurs des posies qu'il s'tait fait
traduire avaient t composes par Miloutinovitch lui-mme et ne sont
nullement populaires en Serbie. Dans ses _Notes_, M. Gerhard nous
raconte parfois des choses vraiment surprenantes. Sous l'influence de
cet aventurier, il tablit gravement tout un nouveau systme d'tudes
mythologiques et tymologiques, grce auquel l'Europe se rendra enfin
compte du rle important qu'avaient jou les Serbes dans l'histoire
ancienne. En effet, tous les dieux grco-romains ne portent-ils pas des
noms serbes que des scribes ignorants ont corrompus? _Morlaque_ veut-il
dire autre chose que celui qui supporte facilement la mer[821]? Et le
brave Allemand n'oublia pas de nous apprendre qu'il y a des Gerhard en
Serbie et qu'ils y portent le nom de Djero[822]!

Six mois avant l'apparition de _la Guzla_, Goethe vantait  Eckermann le
talent de Gerhard. Avec son indulgente bonhomie, il voyait en cet esprit
simple et naf un personnage propre  comprendre et  interprter l'me
des primitifs. Ce qui aide Gerhard, disait-il, c'est qu'il n'a pas une
profession savante... S'il se borne toujours  mettre en vers de bonnes
traditions, tout ce qu'il fera sera bon; mais les oeuvres tout  fait
originales exigent bien des choses et sont bien difficiles[823]! Le
vieux pote ne se trompait pas, dans un certain sens: quelques-unes des
chansons de Gerhard, composes  la manire populaire, se chantent
encore en Allemagne[824]; mais il ne pensait pas que Mrime allait
bientt lui donner un dmenti formel, prouvant que mme la mise en vers
de bonnes traditions n'est pas chose si facile et que l'on peut
souvent s'y mprendre, surtout quand il s'agit de choisir ces
traditions.

       *       *       *       *       *

La _Wila_ eut un certain succs, tant en Allemagne qu' l'tranger.
Goethe la prsenta au public dans sa revue _Art et Antiquit_ en mme
temps qu'il parlait du recueil de Mrime et de la traduction anglaise
des chants serbes, par John Bowring[825]. Il ne s'occupa, il est vrai,
que de la premire partie du livre, c'est--dire des piesmas
authentiques; mais d'autres critiques ne surent pas distinguer si
nettement le vrai du faux; ils lourent avec le mme enthousiasme toutes
les ballades sans exception. Ainsi par exemple l'_Allgemeine
Literatur-Zeitung_ se plut  faire une allusion spciale aux ballades
du mauvais oeil, de la flamme voltigeante, des nains-cavaliers et des
vampires sanguinaires (von bsen Blicken, wandelnden Flmmchen,
reitenden Zwergen, blutsau-genden Vampyren[826]).

Un jeune professeur allemand, dont le nom devait rester clbre, attach
 une cole historique fameuse, Lopold Ranke, fut galement l'une des
nombreuses dupes de _la Guzla_,  notre sens la plus distingue. Au
moment o parut le livre de Mrime, il prparait, en compagnie de Vouk
Karadjitch, cette _Histoire de la rvolution serbe, d'aprs les
documents et les communications serbes_, que Niebuhr regarde comme la
production historique la plus remarquable de son poque. Il y a
cinquante ans de cela, crivait Ranke en 1878; j'habitais alors Vienne
et j'entendais chaque jour mon inoubliable ami Vouk monter
l'escalier--il avait une jambe de bois--pour venir me raconter
l'histoire de son peuple[827].

Leur ouvrage fut publi  Hambourg, en 1829[828]. C'tait un expos
extrmement clair et saisissant, quoique assez souvent partial,
d'vnements quasi contemporains. Dans une importante introduction,
Ranke traait un magistral tableau des moeurs du pays et du caractre
national serbe. Il va sans dire qu'il utilisa dans ce but surtout les
chants populaires, trs connus en 1828. Il ne savait pas le serbe et dut
se servir des traductions de Mlle von Jakob et de M. Gerhard, mais, bien
qu' cette poque Goethe et dj dvoil la supercherie, le grand
historien ne trouva aucune diffrence entre les pices authentiques de
la _Wila_ et celles qui ne l'taient pas; il cita mme _les Pobratimi_
de Mrime comme une peinture vridique des moeurs serbes. Dans les
chants populaires de ce peuple, dit-il, on nous reprsente d'une faon
trs vivante la saintet de la fraternit[829]. C'est un des traits des
plus caractristiques de la nation serbe que ce sentiment o sont runis
les contrastes les plus frappants et qui fait que les deux amis
enfoncent leurs poignards dans la poitrine de la jeune fille turque
qu'ils aiment tous deux, afin de ne pas se brouiller  cause d'elle.
(...diese Gesinnung, in der sich das Entgegengesetzte vereint,--in
welcher etwa Bundesbrder ihren Dolch zugleich in den Leib der Trkin
senken, die beide lieben, um sich nicht ihrerhalb zu entzweien[830]...)
L'allusion  la ballade de Mrime est assez claire.

Un officier prussien, Otto von Pirch, qui avait en 1829 visit la Serbie
et qui publia l'anne suivante une relation de ce voyage[831], est
galement parmi ceux qui se laissrent prendre  _la Guzla_. Bien qu'il
ignort compltement la langue serbe, il crut avoir assez de comptence
pour juger les diffrentes traductions trangres des piesmas, et
n'hsita pas  proclamer la meilleure celle de M. Gerhard[832]. Ce qu'il
loua le plus chez lui, c'taient les nombreuses notes si judicieuses qui
accompagnaient la _Wila_; or, ces notes sont, on le sait, presque toutes
empruntes  Mrime.

Quatorze ans plus tard, un jeune pote de la Bohme allemande, qui se
rvlera un jour l'un des meilleurs connaisseurs de la vie sud-slave,
Siegfried Kapper, prit au srieux la traduction de Gerhard et s'en
inspira. Le futur auteur de _Lazar, der Serbencar_, publia, en 1844,
sous le titre des _Slavische Melodien_, un recueil d'imitations des
chants et des contes populaires slaves; dans deux de ces pomes l'on
sent trs nettement l'influence des ballades illyriques de Mrime:

     Also sprach der Wirth zu seinem Gaste:
     O Fremdling, sprich, so willst du weiter ziehn?
     Vor wenig Tagen kamst du in's Gebirge,
     Und irrtest scheu und einsam in den Klften;
     Wo Wlfe heulen, Wasserflle rauschen,
     Blutgierige Vampyre Nester bau'n. U. s. w.

            (_Der Flchtling in der Czernagora_.)

     Was betrbt, o Marko, deine Seele,
     Dass dein Auge also finster schauet?
     Was bedrckt dein Herz, dass deine Stirne
     So gefurcht und deine Wang' erblichen?
     Hat der Hagel dir die Saat zerschlagen?
     Glaubst du, dass ich wankend in der Liebe?
     Oder saugt in mitterncht'ger Stunde
     Ein Vampyr das Blut dir aus dem Herzen?

     Htte Hagel mir die Saat zerschlagen,
     Brcht' ein nchstes Jahr wohl Doppelernten;
     Wrst du wankend in der Liebe worden,
     Neue Zeit brcht' wohl auch neue Liebe.
     Aber ein Vampyr saugt mir am Herzen,
     Nachts und Morgens, lange, lange Tage,
     Seit Stavila ist zu Schutt geworden,
     Seit an unsern Ksten fremde Khne,
     In den Bergen fremde Mnner streifen.

            (_Ein Vampyr_[833].)

Mais on savait  cette poque en Allemagne que _la Guzla_ tait une
production apocryphe, et le traducteur stuttgartois des _OEuvres de
Prosper Mrime_ limina de sa traduction cet ouvrage dont un certain
M. Gerhard avait dj donn une version allemande[834].

La _Wila_ ne passa pas inaperue en France. Une anne aprs sa
publication, G.-B. Depping, cet rudit franco-allemand  qui l'on doit
le _Romancero castellao_ (Leipzig, 1844) et l'dition de la
_Correspondance administrative de Louis XIV_ (Documents indits de
l'Histoire de France), la prsenta au public dans le _Bulletin des
sciences historiques, antiquits, philologie_, rdig par MM.
Champollion. Nous ne citerons de sa notice que quelques passages qui se
rapportent aux ballades traduites de _la Guzla_.

     Depuis qu'un Servien, Wouk Stphanovitch, disait-il, a fait
     paratre  Vienne un recueil des posies populaires de sa nation,
     les Allemands se sont adonns avec zle  l'exploitation de cette
     mine inconnue, qui leur procurait la connaissance d'une littrature
     trangre presque entirement ignore. Un M. Talvi (_sic_) prit
     dans le recueil servien un grand nombre de pices pour les traduire
     en allemand; une Dlle Jacob (_re-sic_) en fit autant. M. Gerhard, 
     l'aide d'un pote servien qui a sjourn en Allemagne, Simon
     Milutinovitch, a traduit ou imit une foule d'autres pices du mme
     recueil, qui avaient t ngliges par ses devanciers... M. Gerhard
     a voulu complter sa collection, en traduisant aussi l'ouvrage
     rcemment publi  Paris sous le titre de _la Guzla, ou choix de
     posies illyriques recueillies dans la Dalmatie, la Bosnie, la
     Croatie et l'Herzgowine_. Toutes ces pices forment ensemble deux
     volumes...

     En bon traducteur, M. Gerhard professe une grande admiration pour
     la posie servienne; il la trouve plus prs du genre anacrontique
     que la posie des Grecs modernes... Ces posies sont curieuses,
     d'abord parce qu'elles sont l'expression de l'esprit national et de
     l'imagination d'un peuple peu connu; en second lieu, parce qu'elles
     font continuellement allusion  des moeurs, des usages, des
     prjugs, etc., bien diffrents des ntres. Par exemple, le
     morceau: _la Fiance vampire_[835], nous retrace une superstition
     qui passe dans l'Est de l'Europe presque pour un article de foi...

Puis, aprs avoir parl sur le caractre gnral des piesmas hroques
o les brigands et les Turcs jouent un grand rle, M. Depping
ajoutait:

     Un glossaire des termes et noms serviens employs dans ce recueil
     termine le second volume: l'auteur y a donn aussi quelques notes
     historiques sur les vnements auxquels les romances font allusion;
     une partie de ces notes est tire de celles qui accompagnent le
     recueil franais de _la Guzla_[836].

Ainsi M. Gerhard ne contribua pas peu  faire connatre Mrime et _la
Guzla_ mme en France. Si celui-ci n'avait pu lire une critique de ses
chants dans le respectable journal de MM. Champollion, il y en trouva
une de la traduction, qui dut lui faire plaisir. Car il la lut trs
probablement; ses amis Fauriel et Ampre, trs verss dans les sciences,
recevaient certainement ce journal. S'il put se fliciter qu' la suite
du bon M. Gerhard d'autres encore allaient se tromper et qu'ainsi le
succs de son livre dpasserait mme ses prvisions, ne croyons pas
cependant que tous les amateurs de posie populaire en France et en
Europe s'y laissrent prendre galement, comme l'affirmait
solennellement M. de Lomnie dans son discours de rception  l'Acadmie
Franaise. Nombreux furent ceux qui devinrent la supercherie de Mrime
et cela sans aucune peine, parce qu'ils avaient eu tout simplement le
mrite d'tre mieux instruits des choses de ces pays qu'on ne l'tait
alors. (Kopitar, Jakob Grimm, Goethe, Mlle von Jakob, Schaffarik, etc.)

Mais pour en finir avec M. Gerhard, disons encore une fois qu'il n'tait
pas un rudit, ni un docteur, ni une autorit dans la matire; et que
cette lgende savamment accrdite par Mrime, longtemps soutenue par
la confiance que lui ont tmoigne des critiques comme Taine, Brandes,
Saintsbury, doit enfin s'vanouir.




 2

GOETHE ET LA GUZLA


Goethe, qui avait toujours port beaucoup d'intrt aux choses de
France, en manifesta tout particulirement pendant la dernire priode
de sa longue vie. La littrature de son pays suivant une voie qu'il
jugeait mauvaise, il prfrait s'occuper soit de l'antiquit, soit de
l'tranger et surtout de la France. La politique, la science et l'art
franais taient alors sa grande proccupation; mais ce qu'il suivait
avec le plus d'attention et de sympathie, c'taient les dbuts de la
nouvelle cole littraire, la lutte des romantiques de la _Muse
franaise_ et du _Globe_, avec les classiques de l'Acadmie. Personne 
l'tranger ne connaissait mieux que le patriarche de Weimar le mouvement
littraire de la Restauration. Avec une joie sincre il voyait la France
se relever de ses ruines, se consoler de ses malheurs par la gloire des
lettres et reconqurir dans le domaine de l'esprit la suprmatie qu'elle
avait perdue dans l'ordre politique[837].

Le grand homme, on le sait, avait tort de rester trop chez lui et
Sainte-Beuve a justement remarqu qu'il aurait eu une influence plus
considrable en France s'il avait daign y venir passer six mois, en
1786. Mais si ce manque d'ambition personnelle retarda le succs du
_Faust_, il ne parat pas qu'il influa sensiblement sur l'Olympien. De
tous cts, d'aimables informateurs satisfaisaient sa curiosit
universelle.

C'est ainsi qu'en 1826, les rdacteurs du _Globe_ crurent devoir rendre
hommage au vieux pote et lui envoyrent la collection de leur journal.
Goethe en eut beaucoup de plaisir. Tous les soirs, crivait-il au comte
Reinhard (27 fvrier 1826), je consacre quelques heures  la lecture des
anciens numros; je note, je souligne, j'extrais, je traduis. Cette
lecture m'ouvre une curieuse perspective sur l'tat de la littrature
franaise, et, comme tout se tient, sur la vie et sur les moeurs de la
France[838].

Ds qu'il arrivait de Paris quelque visiteur, Goethe demandait des
renseignements sur les hommes d'tat, les littrateurs et les potes
clbres: Chateaubriand, Guizot, Salvandy, Alfred de Vigny, Mrime,
Victor Hugo, mile Deschamps. Si Lamartine n'est pas au nombre des
favoris de l'auteur de _Werther_, Branger en est l'un des
premiers[839].

Goethe aimait  parler de la littrature franaise; il trouvait un jour
qu'elle ne manque pas de talents ordinaires qui sont, d'aprs lui,
emprisonns dans leur temps et se nourrissent des lments qu'il
renferme; Eckermann osa poser une question:

     --Mais que dit Votre Excellence de Branger et de l'auteur des
     pices de Clara Gazul?

     --Je les excepte, rpondit Goethe, ce sont de grands talents qui
     ont leur base en eux-mmes et qui se maintiennent indpendants de
     la manire de penser du jour[840].

Au mois de mars 1827, A. de Humboldt, revenant de Weimar, apporte des
prsents pour Salvandy et Mrime, probablement cette mdaille assez
mauvaise dont parle Gustave Planche[841].  la mme poque, Goethe
conseille  son ami Zelter de lire le _Thtre de Clara Gazul_[842].
Deux mois plus tard, il reoit trs cordialement Ampre et A. Stapfer,
qui lui donnent mainte information sur les derniers vnements
littraires. Le 4 mai, rapporte Eckermann, grand dner chez Goethe en
l'honneur d'Ampre et de son ami Stapfer. La conversation a t vive,
gaie, varie. Ampre a beaucoup parl  Goethe de Mrime, d'Alfred de
Vigny et d'autres talents remarquables[843]. Quelques annes plus tard,
lorsque David d'Angers envoya  Goethe sa collection de mdaillons, le
bon Eckermann dsirait surtout voir Mrime. La tte nous parut,
dit-il, aussi nergique et aussi hardie que son talent, et Goethe y
trouva quelque chose d'humoristique[844].

On le sait, ce fut Goethe qui,  propos de _la Guzla_, dvoila la
supercherie. Au mois de mars 1828, il publia dans sa revue _Art et
Antiquit_ la notice suivante:

     LA GUZLA, OU CHOIX DE POSIES ILLYRIQUES.

     Ouvrage qui frappe, ds le premier coup d'oeil, et qui, si on
     l'examine d'un peu plus prs, soulve une question mystrieuse.

     C'est depuis peu seulement que les Franais ont tudi avec got et
     ardeur les diffrents genres potiques de l'tranger, en leur
     accordant quelques droits dans l'empire du beau. C'est galement
     depuis peu qu'ils se sont sentis ports  se servir, pour leurs
     oeuvres, des formes trangres. Aujourd'hui, nous assistons  la
     plus trange nouveaut: ils prennent le masque des nations
     trangres, et dans des oeuvres supposes, ils s'amusent avec esprit
      se moquer trs agrablement de nous. Nous avons d'abord lu avec
     plaisir, avec admiration, le faux original, et, aprs avoir
     dcouvert la ruse, nous avons eu un second plaisir en reconnaissant
     l'habilet de talent qui a t dploye dans cette plaisanterie
     d'un esprit srieux. On ne peut certes mieux prouver son got pour
     les ides et les formes potiques d'une nation qu'en cherchant 
     les reproduire par la traduction et l'imitation.

     Dans le mot _Guzla_ se cache le nom de _Gazul_; le nom de cette
     bohmienne espagnole masque qui s'tait rcemment moque de nous
     avec tant de grce, nous donna l'ide de faire des recherches sur
     cet Hyacinthe Maglanovich, principal auteur de ces posies
     dalmates, et nos recherches ont russi. De tout temps, quand un
     ouvrage a obtenu un grand succs, on a cherch  attirer
     l'attention du public et  gagner ses louanges en rattachant un
     second ouvrage au premier, sous le titre de _Suite_, _Deuxime
     partie_, etc. Cette fraude pieuse, connue dans les arts, a aid 
     former le got; en effet, quel est l'amateur de mdailles anciennes
     qui n'a pas de plaisir  rassembler la collection de fausses
     mdailles, graves par Jean Cavino? Ces imitations trompeuses ne
     lui donnent-elles pas un sentiment plus dlicat de la beaut des
     monnaies originales?

     M. Mrime ne trouvera donc pas mauvais que nous le dclarions ici
     l'auteur du _Thtre de Clara Gazul_ et de _la Guzla_, et que nous
     cherchions mme  connatre, pour notre plaisir, tous les enfants
     clandestins qu'il lui plaira de mettre ainsi au jour[845].

Ceux qui ont parl de _la Guzla_,--et ils sont nombreux; on le verra
dans la Bibliographie que nous plaons  la fin du prsent ouvrage--ont
cru, avec raison, devoir tous dire un mot de la critique de Goethe. Et
pourtant, il nous semble que la plupart d'entre eux l'ont mal
interprte; il reste toujours  mettre les choses au point. Maxime du
Camp, par exemple, alla jusqu' affirmer que le pote allemand s'tait
laiss prendre  la mystification[846]!

Gustave Planche, qui parat avoir t le premier qui ait parl de cette
notice, dclara, en 1832, que Mrime lui-mme ayant envoy un
exemplaire de _la Guzla_  Goethe, celui-ci se donna le plaisir de
dvoiler ce qu'il savait parfaitement[847]. Quelques annes plus tard,
un Allemand, qui traduisit les _oeuvres_ de Mrime,--et en omettant
toutefois _la Guzla_,--assura  nouveau la mme chose[848]. En 1875, Lo
Joubert donne une nouvelle explication: Goethe, quand il reut _la
Guzla_, ne devina pas tout d'abord de quelle main elle partait; il
inclinait  regarder le recueil comme authentique. Ampre, alors 
Weimar, et qui voyait tous les jours le grand pote allemand, se hta de
le dtromper en lui rvlant le nom du vritable auteur[849]. Ampre
sjourna  Weimar pendant les mois d'avril et mai 1827; or, _la Guzla_
ne parut que fin juillet: l'assertion de Lo Joubert est donc inexacte.
Mais elle n'en est pas moins intressante: Ampre, qui savait que
l'impression de _la Guzla_ touchait  sa fin, parla beaucoup de Mrime
 Goethe pendant le grand dner du 4 mai 1827; sut-il garder un silence
complet sur la dernire production de son ami? On serait tent de croire
qu'il commit une indiscrtion, si nous n'avions la preuve du contraire;
nous en parlerons tout  l'heure.

Mrime, il est vrai, envoya un exemplaire  Weimar. Remerciements pour
l'article de Goethe que vous avez pris la peine de traduire pour moi,
crivait-il  son ami Stapfer. S'il faut vous dire la vrit, il m'a
paru un peu plus lourd que les morceaux de critique du _Globe_, ce qui
n'est pas peu dire. Je n'en suis pas moins trs reconnaissant de ce
souvenir... Ce qui diminue son mrite  deviner l'auteur de _la Guzla_,
c'est que je lui en ai adress un exemplaire, avec signature et paraphe,
par un Russe qui passait par Weimar. Il s'est donn les gants de la
dcouverte afin de paratre plus malin[850]. Cet exemplaire, conserv 
Weimar, porte la ddicace suivante que nous pouvons reproduire en
fac-simil, grce  l'extrme amabilit de la direction du
Goethe-Nationalmuseum:

[Illustration:  son Excellence

Monsieur le Comte de Goethe

Hommage de l'auteur du thtre de Clara Gazul

Paris aot 27 1827 ]

Cette ddicace peut facilement induire en erreur; MM. Ludwig Geiger et
Flix Chambon, qui l'ont publie avant nous, l'ont mal interprte 
notre avis[851]. Elle est, en effet, date du 27 aot; or, ds le 25
juillet 1827, Goethe fait mention dans son Journal des ballades
apocryphes dalmates[852]. Assurment, il avait d recevoir les bonnes
feuilles de _la Guzla_, soit directement de Strasbourg, soit de Leipzig,
d'o Wilhelm Gerhard lui envoyait souvent ses traductions[853]; le 5
juillet, celui-ci avait promis  F.-G. Levrault d'crire  Goethe au
sujet de l'ouvrage[854].

Du reste, il n'y a rien d'tonnant  ce que Goethe se soit aperu de
suite que ces pomes diffrent compltement des vritables chants
serbes. Il connaissait beaucoup ces derniers et en avait longuement
parl  ses amis, ainsi que dans sa revue.

Mais s'il suspecta les ballades dalmates, il ne pensa pas un moment que
Mrime en pt tre l'auteur, avant d'avoir reu de lui l'exemplaire qui
portait sa signature.

Nous ne savons ni qui tait ce Russe qui passait par Weimar et qui
remit  Goethe l'envoi de Mrime, ni  quelle date il le fit. Le 10
octobre 1827, Goethe note dans son Journal: Dans la soire, lu _la
Guzla_[855]. Les Russes qui ont visit Weimar entre le 27 aot et le 10
octobre sont: le grand pote Joukovsky, le professeur Chichkoff et le
prince Lioubomirsky. Le premier avait fait un sjour  Paris cette
anne-l, mais il en tait dj parti vers la fin de mai 1827[856].

Toutefois, comme la revue _Art et Antiquit_ paraissait trs
irrgulirement, Goethe ne parla de _la Guzla_ que six mois aprs la
publication de ce livre. Le 16 mars 1828, il dicta  Schuhardt sa notice
sur les _Chants populaires serbes_; le lendemain celle sur _la
Guzla_[857].

Car, il faut bien le dire, ce ne fut pas exclusivement par sympathie
pour le jeune crivain franais que Goethe parla de _la Guzla_; il avait
sur sa table plusieurs recueils de posies serbes; il voulut dire de
tous un mot en mme temps. Dans le numro o il dmasqua Hyacinthe
Maglanovich, il prsenta au public la traduction anglaise que John
Bowring avait faite de certains chants serbes (_Servian Popular
Poetry_), ainsi que la traduction allemande de Gerhard.

Parlant de cette dernire, il ne dit pas un mot de toute la seconde
partie de la _Wila_, sans doute pour mnager la susceptibilit de ce
brave Gerhard qui s'tait laiss si facilement mystifier. Mais, cela va
sans dire, il se trouva oblig de dvoiler, dans une notice  part, le
mystre qui enveloppait _la Guzla_, cet ouvrage qui frappe, ds le
premier coup d'oeil.

Cette notice, il ne l'insra pas tout entire comme il l'avait dicte;
ce n'est qu'aprs sa mort qu'on en a publi une suite o il disait: M.
Mrime est, en France, un de ces jeunes indpendants occups  chercher
une route qui soit vraiment la leur; la route qu'il suit pour son compte
est une des plus attrayantes; ses oeuvres n'ont rien d'exclusif et de
dtermin; il ne cherche qu' exercer et  perfectionner son beau talent
enjou, en l'appliquant  des sujets et  des genres potiques de toute
nature. Quant  _la Guzla_, Goethe lui reprochait de n'tre pas
suffisamment un pastiche de la posie serbe. Le pote, dit-il, a laiss
de ct, dans ses imitations, les modles qui prsentaient des tableaux
sereins ou hroques. Au lieu de peindre avec nergie cette vie rude,
parfois cruelle, terrible mme, il voque les spectres, en vrai
romantique; le lieu o il place ses scnes est dj effrayant; le
lecteur se voit la nuit, dans des glises, dans des cimetires, dans des
carrefours, dans des huttes isoles, au milieu de roches, au fond
d'abmes; l se montrent souvent des cadavres rcemment enterrs; le
lecteur est entour d'hallucinations menaantes qui le glacent; des
apparitions, et des flammes lgres par des signes mystrieux veulent
nous entraner; ici nous voyons d'horribles vampires se livrer  leurs
crimes, ailleurs c'est le mauvais oeil qui exerce ses ravages, et l'oeil 
double prunelle inspire surtout une terreur profonde; en un mot, tous
les sujets sont de l'espce la plus repoussante. Mais  la fin, il
rendait justice  Mrime: Il n'a pargn, dit-il, aucune peine pour
bien se familiariser avec ce monde; il a montr dans son travail une
heureuse habilet, et s'est efforc d'puiser son sujet[858].

Goethe a-t-il sainement jug Mrime de 1827?

 notre avis, il le croit plus artiste et dilettante qu'il ne l'est  ce
moment; il ne souponne pas assez le pote. Nous pensons qu'il y a plus
de sincrit dans _la Guzla_ que n'en a voulu reconnatre l'illustre
vieillard. C'est pour Mrime plus qu'un exercice, un moyen de
perfectionner son talent. _La Guzla_, c'est la pierre qu'apporte en
convaincu, un jeune littrateur,  l'difice que d'autres enthousiastes
sont en train d'lever. Mais est-ce sa faute si son temprament le
portait  s'abstraire de ses oeuvres,  ne s'y mettre en aucune faon? Si
au lieu d'entasser les horreurs pour en frmir lui-mme le premier, il
ressemble  un artiste qui _s'amuse  essayer aussi une fois ce
genre?_ S'il a tout  fait en cette circonstance dissimul son tre
intime?

Toutefois, et ce que Goethe a justement remarqu, pour cette mme
raison, Mrime se spare, de son premier ouvrage, des autres
romantiques; il sait se contenir, ne jamais se laisser entraner en
racontant; retracer des choses horribles avec sobrit et un parfait
sang-froid comme quelqu'un de neutre et d'impassible[859].  ces
qualits il devra d'atteindre un jour  l'art impersonnel mais un peu
froid qui caractrise ses nouvelles impeccables. Car, si Mrime n'est
pas plus lyrique dans _la Guzla_, c'est qu'il n'a pas pu l'tre
davantage; ne craignons pas de le rpter: il y est aussi sincrement
romantique qu'il en tait capable.

Ainsi Goethe a t tent de vieillir notre auteur, en le devinant tel
qu'il sera quelques annes plus tard.




CHAPITRE X

La Guzla en Angleterre[860].

 1. Mrime et John Bowring.-- 2. La critique de la _Monthly Review_.
-- 3. La critique de la _Foreign Quarterly Review_. M. Mervincet.
Mrs. Shelley.




 1

MRIME ET JOHN BOWRING


Dans sa prface  l'dition de 1842, Mrime raconte que, deux mois
aprs la publication de _la Guzla_, M. Bowring, auteur d'une anthologie
slave, lui crivit pour lui demander les vers originaux qu'il avait si
bien traduits.

Cette lettre, si elle a t conserve par Mrime,--ce qui est trs peu
probable, car il en dtruisait de beaucoup plus intressantes, par
exemple celles de ses amis Jacquemont et Stendhal[861]--a t brle
avec tous ses papiers dans l'incendie de sa maison pendant la Commune.
Ainsi nous ne l'aurons jamais et nous ne pourrons savoir quel en tait
exactement le contenu. Remarquons seulement que, sans nul doute, comme
celle de Gerhard, elle fut adresse  Mrime par les bons soins de la
maison F.-C. Levrault.

Deux mois aprs la publication de _la Guzla_, dit Mrime;
c'est--dire au commencement d'octobre 1827.  dfaut d'indication
prcise, nous avons accept cette date, et comme la lettre prcde d'un
mois la publication du premier article anglais relatif  l'ouvrage de
Mrime, nous avons voulu en parler tout d'abord.

Disons de suite que nous ne comprenons pas suffisamment,--de peur de ne
le comprendre que trop,--pourquoi Mrime a choisi cet Anglais comme un
tmoin de l'immense succs de son livre  l'tranger. Croyait-il
vraiment que M. Bowring, auteur d'une anthologie slave, reprsentait
une autorit non seulement parmi les slavicisants de l'autre ct du
dtroit, mais encore parmi ceux de l'Europe entire. Nous en doutons
fort. Dans une des lettres publies par M. Chambon, Mrime suspecte
Renan de ne pas savoir son hbreu; il avait appris de son matre
Stendhal  se mfier des faux savants qui pullulent en ce monde,
dbitant la blague srieuse; aussi ne saurait-on croire qu'il fut dupe
dans cette occasion et qu'il pensa qu'un traducteur anglais de pomes
slaves tait un personnage autoris  prononcer un jugement sur une
prtendue traduction franaise de pomes dont il ne connaissait pas
l'original. Trs habilement, Mrime se garda de dire quelle tait la
renomme scientifique de son correspondant anglais et laissa  son naf
lecteur le plaisir de l'imaginer. C'tait, de sa part, une petite
mystification de plus, et elle russit parfaitement. En effet, tous ses
biographes, aprs nous avoir parl du docteur Gerhard, nous assurent
que M. Bowring, rudit comptent, se laissa prendre lui aussi  la
supercherie. Le plus savant des critiques contemporains anglais, M.
George Saintsbury, dans le bel article sur Mrime qu'il a crit pour la
neuvime dition de l'_Encyclopdia Britannica_[862], nous apprend que
l'auteur de _la Guzla_ a mystifi, entre autres, sir John Bowring, a
competent Slav scholar[863].

Sir John Bowring (en 1827 simplement: Mr. John Bowring) _n'tait pas_ un
competent Slav scholar; il ne fut jamais reconnu pour tel par ceux qui
l'taient. En ralit, tandis que le juge comptent allemand tait un
ancien marchand de toiles, le juge comptent anglais tait un ancien
marchand de draps.

John Bowring (1792-1872) descendait d'une vieille famille bourgeoise du
Devonshire[864]. Fils et petit-fils du commerant, sa seule ambition
tait de continuer  diriger une maison florissante, sans jamais
abandonner le mtier de ses pres. Malheureusement, les affaires
n'allrent pas comme il l'avait espr, et un beau jour il dut renoncer
au commerce. Il se tourna alors vers la politique et la littrature et,
bientt, son esprit d'entreprise et sa rare tnacit lui valurent
d'estimables succs.

Ds sa jeunesse, il avait parcouru, comme courtier, l'Europe entire. Il
s'attacha  l'tude des langues vivantes et apprit en quelques annes,
dit-on, le franais, l'italien, l'allemand, l'espagnol, le portugais et
le hollandais. En 1819, il passa plusieurs mois  Ptersbourg, fit de
nombreuses connaissances dans le monde scientifique et littraire russe
et publia, en 1820, une _Anthologie russe_. Il donna un second recueil
en 1823; en 1824, il publia sa traduction des romances espagnoles et
bataves; trois ans plus tard, des posies serbes et polonaises; en 1830,
des chants magyars; en 1832, des chants tchques.

Quant  la politique, il s'y fit remarquer ds 1822. Arrt  Calais,
porteur de dpches au ministre portugais annonant le projet du
gouvernement des Bourbons d'envahir la pninsule hispanique, il fut mis
en prison. Canning le fit relcher, mais dj compromis dans le complot
pour dlivrer les sergents de La Rochelle, il fut expuls du territoire
franais. Il s'en vengea par un pamphlet: _Dtails sur l'emprisonnement
et la mise en libert d'un Anglais par le gouvernement des Bourbons_
(Londres, 1823). En 1830, il rdigea, _au nom des citoyens de Londres_,
une adresse flicitant le peuple franais d'avoir expuls les Bourbons;
aussi fut-il le premier Anglais reu par Louis-Philippe aprs qu'il et
t reconnu par la Grande-Bretagne. lve et ami du publiciste Jrmie
Bentham, dont il exposa les principes dans la _Revue de Westminster_, il
devint son excuteur testamentaire et donna une dition posthume des
_OEuvres compltes_ du matre. Dput de Kilmarnock en 1832, il fut nomm
membre d'une commission charge d'tudier les relations commerciales
entre la France et l'Angleterre et rdigea avec Villiers un rapport
remarquable sur cette question: _Reports on the commercial relations
between France and Great-Britain_ (Londres, 1835-1836, 2 vol.). Malgr
ses opinions avances, le gouvernement lui confia  plusieurs reprises
la mission d'tudier les mthodes financires des divers tats de
l'Europe, et ses observations apportrent un complet changement dans
l'chiquier britannique. Il fit de nouveaux voyages dans toute l'Europe,
la Turquie d'Asie, l'gypte et la Nubie. Ami de Cobden, il joua un rle
important dans l'abolition du systme protectionniste; mais, ayant perdu
une partie de sa fortune dans des spculations industrielles, il
abandonna la politique et fut nomm, en 1849, consul britannique 
Canton; en 1854, gouverneur de Hong-Kong et cr baronnet. Ce fut lui
qui provoqua la guerre anglo-chinoise. Rappel de son poste, il ngocia
plusieurs fois des traits de commerce avec les divers pays trangers et
mourut le 23 novembre 1872.

       *       *       *       *       *

John Bowring tait un polyglotte rput et si son nom n'est pas encore
oubli, c'est surtout  cette connaissance de nombreux idiomes qu'il le
doit.

Nous ne prtendons pas lui disputer ce mrite qu'il n'a du reste jamais
revendiqu. Nous nous proccupons uniquement de savoir s'il connaissait
des langues slaves. Nous regrettons d'avoir  le dire, M. Bowring tait
un polyglotte quelque peu press; il voulait, en six mois, apprendre la
langue des Magyars ou des Tchques, en traduire les chefs-d'oeuvre et
jusqu' en crire l'histoire littraire. Il va sans dire que ce manque
de patience eut quelques inconvnients. C'est ainsi qu'aprs avoir
_appris_ le russe, le serbe et le polonais, en _tudiant_ le
hongrois[865], il classait cette dernire langue parmi les idiomes
slaves[866]. Heureusement pour lui, l'ignorance en ces matires tait si
grande dans les pays trangers que personne ne songea  le corriger--car
personne n'aurait pu le faire. Tout au contraire, au mois d'aot 1821,
Raynouard consacra, dans le _Journal des Savans_, un long article 
l'_Anthologie russe_[867] de Bowring et l'engagea  publier l'histoire
littraire qu'il avait annonce: Son got et son talent, disait-il,
garantissent d'avance le succs de cette belle entreprise[868].

M. Bowring avait trouv un moyen assez simple de confectionner ses
versions. Le russe, il l'ignorait, ou tout au plus il n'en connaissait
que l'alphabet, car, sept ans aprs sa premire anthologie, il ne put
comprendre une lettre que lui adressait Karadjitch, en cette langue; il
avait besoin d'une traduction anglaise[869]. Mais il savait l'allemand
et le franais, et les nafs crivains de Ptersbourg, comme plus tard
ceux de Prague, heureux de voir leurs pomes prsents au public
europen, se chargeaient de fournir  _lord_ Bowring des traductions
littrales en ces deux langues[870]. Ainsi il lui arriva une singulire
aventure: il insra dans son _Anthologie russe_ une traduction de la
_Chute des feuilles_ de Millevoye!

Lorsqu'il connut le grand succs des _Volkslieder der Serben_ de Mlle
von Jakob, John Bowring eut ide d'diter, lui aussi, une anthologie
serbe. Il donna d'abord, dans la _Westminster Review_, un article sur la
posie de ces pays (juillet 1826), et, neuf mois plus tard, un recueil
de chants choisis, prcd d'une longue introduction: _Srpske Narodne
Piesme (Servian Popular Poetry)_. Dans l'introduction, comme dans
l'ouvrage, il cita abondamment les crits de Karadjitch, mais il garda
le silence sur la traduction allemande d'aprs laquelle la sienne tait
faite, comme il le reconnut dans une lettre de pnitent qu'il crivit 
Mlle von Jakob, mais qu'il ne rendit jamais publique[871].

Il est facile, en effet, de se rendre compte de sa dette envers la
spirituelle dame allemande. Toutes ses notes, quand elles ne proviennent
pas d'un article de Kopitar sur la posie serbe et la posie
grecque[872], proviennent des _Volkslieder der Serben_. Sa traduction
mme est une reproduction fidle de la version allemande. L, o Mlle
von Jakob, pour conserver l'allitration de l'original, avait rendu:

     O snachitz, remmena roujitz!
     [Belle-soeur, _rose_ vermeille!]

     Brudersweibchen, ssses schnes _Tubchen!_

Bowring traduisit littralement:

     Brothers wife! thou sweet and lovely _dovelet_[874]!

Croyant que Mlle von Jakob ne comprenait pas l'anglais, il voulut lui
adresser un exemplaire de son livre, mais lorsqu'il eut appris qu'elle
le savait aussi bien que sa langue maternelle, il attendit que les
critiques eussent dit leur mot au sujet de la _Servian Popular Poetry_
et n'envoya le livre qu'une anne plus tard[875]. Il ne fut pas peu
surpris de lire un jour la vrit dans l'ouvrage bien connu de Mlle
Jakob: _Historical View of the Slavic Languages and Literature_
(New-York, 1850).

M. Bowring tait un amateur d'autographes et, comme la plupart des
Anglais, entretenait une correspondance norme. Il accablait de ses
lettres tous les grands hommes du jour. Les injures anonymes et signes
pleuvent de tous cts, crivait Lamennais, dans une lettre  une de ses
amies, au lendemain de la publication de l'_Essai sur l'indiffrence_.
Il m'en vient jusque d'Angleterre. Un nomm Bourring _prend la libert_
de m'adresser un petit pamphlet o, d'un bout  l'autre, il me
reprsente comme une espce de monstre, moiti ne et moiti tigre; ce
qui ne l'empche pas, chose plaisante, de finir son billet d'envoi en
assurant qu'il respecte comme il doit respecter les talents, le zle et
le coeur de _Monsieur l'Abb_. Que dites-vous de ce brave homme et de
cette politesse anglaise[875]?

Ce nomm Bourring qui irritait tant l'auteur des _Paroles d'un
croyant_, n'tait autre que l'aimable traducteur de l'anthologie russe.
On a de lui en effet une petite brochure, celle dont parle Lamennais:
_Ultra-Catholicism in France, in a Letter to the Editor of The Monthly
Repository_ (Hackney, s. d., 8 pp. in-8)[876].

Bowring tait entr en relations avec plusieurs philologues slaves
distingus: Dobrowsky, Kopitar, Hanka, Karadjitch. Mais ds qu'il eut
publi quelques articles en anglais, on comprit qu'il n'tait pas aussi
savant qu'on l'et imagin. Le 26 juillet 1828, Kopitar crivait 
Hanka: Bowring non solum me ridiculum fecit, et compromisit, ac si quid
fecissem pro re slavica, imo plus _Dobrovio_ fecissem--woran kein wahres
Wort ist, sed et vos omnes, utpote de nemeis querentes, praesertim vero
_Kollarium_, quem dicit non fuisse intellectum a censore Budensi. In
Ungarn kann alles in integrum restituirt, und _Kollar_ fr das kleine
Vergngen des Bowringschen Compliments blutig bssen. Rien n'est si
dangereux qu'un ignorant ami. Mieux vaudrait un sage ennemi, sagte
schon der alte La Fontaine. Ich habe den Bowring und seine Commissionen
an Dr. Rumy cedirt, ne invitus noceam amicis et bonae causae[877].

John Bowring tait assez connu  Paris. Le _Moniteur_ annonait son
arrive[878]. David d'Angers a fait de lui un mdaillon qu'on peut voir
aujourd'hui au Muse du Louvre.

Il est probable que Mrime l'avait rencontr quelque part aprs la
lettre dont nous avons parl (1827) et la nouvelle dition de _la Guzla_
(1842). Ses amis Sutton Sharpe et Edward Ellice le connaissaient[879].
Lui-mme, plus tard, en 1860, dans une lettre  Panizzi, parle de sir
John Bowring comme d'un homme qu'il connat personnellement[880].


Ce qu'il y a de plus amusant dans cette histoire, c'est que, le 4
septembre 1828, Bowring crivait  Celakovsky pour tourner en drision
Gerhard qui avait traduit _la Guzla_ en allemand: Vous savez peut-tre
qu'une collection apocryphe a t publie  Paris, sous le nom de _la
Gusla_ (_sic_); M. Gerhard en a publi  Leipzig une traduction complte
comme si elle tait authentique[881].

Sans doute, Bowring tait un honnte homme, mais il s'exagrait son
importance et ne se rendait pas assez compte combien toutes ces petites
manoeuvres taient ridicules. Son biographe nous assure gravement que sir
John prparait une oeuvre monumentale qui devait tre publie sous sa
direction, une _Histoire universelle de la posie populaire_ (_sic_); il
devait avoir pour COLLABORATEURS: Mlle von Jakob, Fauriel, Mickiewicz,
etc.[882] Or, Mlle von Jakob se moquait de lui, l'appelait dandy qui
voulait tre universel et jugeait svrement son ignorance[883]. Nous
ne savons ce que Fauriel pensait de lui, mais il est trs douteux qu'il
ait consenti  collaborer  cette vague entreprise. Au demeurant,
c'tait un excellent homme que sir John; et n'est-ce pas dj beaucoup,
pour un homme aussi affair qu'il l'tait, d'avoir su goter comme il
l'a fait, la posie populaire[884]?




 2

LA CRITIQUE DE LA MONTHLY REVIEW


C'est sans doute sur le conseil de son ami Stendhal, collaborateur de
plusieurs revues anglaises, que Mrime adressa un certain nombre
d'exemplaires de _la Guzla_ aux bureaux de rdaction londoniens. Il ne
fut pas du dans son espoir: trois mois aprs l'apparition de son
ouvrage, un des priodiques britanniques les plus en renom, la _Revue du
Mois_, lui consacra une critique de douze pages. Cet article, rest,
comme tant d'autres, absolument inconnu des bibliographes de Mrime,
contient plus d'un passage intressant et qui, mme, ont un certain
piquant; il prouve combien Mrime a su exploiter la curiosit qu'on
manifestait  l'tranger pour la posie populaire[885].

Sous le titre de _la Guzla_, y disait-on, un charmant petit livre vient
de faire son apparition  Paris. Il a la prtention de nous donner la
traduction littrale franaise de quelques ballades populaires
illyriennes telles que, par les montagnes au Sud du Danube, au son de la
guzla, les chantent, aujourd'hui encore, d'errants mntriers.

Cet instrument est celui dont fait mention M. Bowring dans son
introduction  ses intressants spcimens de la posie populaire serbe,
comme tant employ par les bardes de Serbie pour accompagner leurs
chants.

Les Provinces d'Illyrie sont, en fait, comprises sous le nom de Serbie,
et leurs habitants, pour diverses raisons, en sont gnralement si
semblables de moeurs, de coutumes, de langage, que nous nous attendions 
plus d'homognit qu'il n'en semble exister entre les posies
populaires recueillies dans cet ouvrage et celles publies par M.
Bowring. Nous n'hsitons pas  donner notre prfrence au volume que
nous avons actuellement devant nous, quoique,  vrai dire, il prsente 
la comparaison certains dsavantages. Cependant, il ne faut pas oublier
que M. Bowring doit entirement ses spcimens  un clbre Serbe, Vouk,
qui publia ses volumes dans une contre o l'on doit tenir compte de la
jalousie, et souvent aussi du caprice, enfin des craintes absurdes: une
simple ballade, aussi insignifiante soit-elle, peut provoquer la colre
des autorits politiques. On pourrait galement faire ressortir qu'un
Serbe ne saurait tre le meilleur juge de celles de ces manifestations
potiques de son pays qui doivent s'imposer  l'admiration des
trangers. Mais enfin, le petit volume que nous venons de signaler est
l'ouvrage d'un tranger perspicace et persvrant qui vit le mntrier
lui-mme, tudia les caractres de son oeuvre; il fut guid dans le choix
qu'il fit des chants traditionnels de l'Illyrie par l'impression qu'ils
firent sur son propre coeur et son imagination.

On apprciera comme nous la comptence du traducteur (dont nous
ignorons le nom) lorsque nous aurons dit que, Italien de naissance, il
avait pour mre une Morlaque de Spalato dont la langue lui tait
familire  l'gal de la sienne.

Aprs quoi, le critique cita abondamment la prface de _la Guzla_ et la
_Notice sur Hyacinthe Maglanovich_; il remarque toutefois que Mrime
donne de l'instrument serbe une autre description que M. Bowring. Il
s'agissait de savoir si la guzla n'avait qu'une seule corde, comme le
disait la traduction franaise, ou trois, comme le prtendait l'Anglais.
Grce  Fortis, la traduction franaise eut raison.

Puis le critique continuait: Presque toutes les compositions attribues
dans ce volume  Maglanovich, y compris les effusions improvises de sa
Muse, sont particulirement remarquables. lev au milieu de ces scnes
de la nature si propres  exalter un temprament potique, il n'et pas
t surprenant de voir le barde illyrien abandonner son imagination 
d'innocentes rveries mditatives. Mais ce matre de la guzla a des
dispositions plus pratiques. Ses pomes visent  l'effet direct:
hardiesse de pense, nergie d'expression: telles sont leurs
caractristiques. Ils chantent la vengeance triomphante et la bravoure
hardie. Parfois aussi ils sont d'une lgret d'expression, avec
laquelle les plus puissantes motions de la passion ne sont pas
incompatibles. Peut tre, le lecteur voudra-t-il trouver dans les deux
chants suivants un exemple des remarques prcdentes. Le premier fut
improvis par Maglanovich sur les funrailles d'un parent, un brigand,
qui trouva la mort dans une rencontre avec la police.

Suit une traduction en prose du _Chant de Mort_ et des _Braves
Heyduques_, cette dernire pice, de l'avis du critique anglais, est
d'un caractre plus puissant. Les effets d'un pareil lyrisme sur les
foules sauvages auxquelles ces chants taient adresss, accrus surtout
par le charme personnel du mntrier, sont incalculables. Et il
poursuivait: Aprs avoir, par des exemples, permis au lecteur
d'apprcier le gnie de Maglanovich, nous choisissons dans les autres
parties du volume une ou deux pices qui, bien que diffrentes par leur
caractre de celles dj donnes, sont encore, par leur perfection,
dignes de figurer parmi les meilleures productions du barde illyrien. La
ballade suivante fut tire d'un chant de Narenta; on la dit trs
populaire dans le Montngro. C'tait: _Hadagny_, dont il rendit en
anglais la premire partie, tandis qu'il analysait la seconde; puis
venait la _Barcarolle_ qu'il traduisit en vers parce que la prose se
transformait ainsi d'elle-mme. Nous citerons cette traduction qui est
assez heureusement tourne:

     I

     Pisombo, Pisombo! the waters, to-night,
     So tranquilly sleep in the moon's soft light!
     Pisombo, Pisombo! no longer the gale
     Comes rudely to swell out our flapping sail.

     II

     Pisombo, Pisombo! from each manly oar
     Now dash the white foam, that Ragusa's shore
     Pisombo, Pisombo! ere the night be past,
     In safety may welcome our lonely mast.

     III

     Pisombo, Pisombo! now over the deep,
     A vigilant watch through the night we'll keep;
     Pisombo, Pisombo! for on the still sea,
     With sabres and guns roves the pirate free.

     IV

     Pisombo, Pisombo! a chapel is near,
     'Tis holy St. Stephen's.--Now, good Saint, hear!
     Pisombo, Pisombo! as wearied we pray,
     For favouring breezes to speed our way.

     V

     Pisombo, Pisombo! how trimly we glide!
     --If the rich Carrack, that creeps o'er the tide,
     Pisombo, Pisombo! were offered to me--
     My own loved bark, would I take her for thee?

Suivait un commentaire: Ces extraits, qui, nous devons le dire en toute
justice, n'ont pas plus de valeur potique qu'il n'est possible d'en
attribuer  presque toutes les autres compositions du volume,
satisferont peut-tre le lecteur, par cette hardiesse de la pense,
cette vigueur de l'expression, cette simplicit aussi, qui sont le
propre de la ballade populaire et assurent aux chants illyriens une
incontestable supriorit sur les oeuvres des autres bardes serbes. De
plus, nous ne trouvons dans les spcimens de posie serbe de M. Bowring
aucune allusion  ces deux tranges superstitions qui, de l'Adriatique 
la Mer Noire, tendent leur terrible influence et d'o proviennent dans
la langue illyrienne certaines tournures empreintes de tristesse.

La premire est la superstition du _mauvais oeil_: superstition digne
d'attirer l'attention, en ce que la description de ce prtendu pouvoir
de fascination auquel on croit religieusement, particulirement en
Dalmatie, s'applique exactement, sans qu'on ait  y changer une phrase,
 certaines croyances populaires d'Irlande. Dans l'un et l'autre pays,
le pouvoir de diriger les destines d'autrui est accord  certaines
personnes, et cela grce  un simple regard.

La seconde de ces superstitions, plus rpandue encore que la
prcdente, le _Vampirisme_, rencontre de nombreux croyants dans les
populations de Hongrie et de Turquie; elle est heureusement ignore dans
les Iles Britanniques.

Aprs avoir ainsi relev dans _la Guzla_ ces deux traits qui lui
paraissaient si bien caractriser le vritable esprit d'un peuple
particulier, le bon critique de la _Revue du Mois_ rendait hommage 
l'extrme modestie du traducteur: Nous n'ajouterons qu'un mot pour
faire remarquer cette manire toute simple et dnue de prtention avec
laquelle ce petit travail est prsent au public. Le nom mme de
l'auteur si industrieux, si bien inform et d'un got si parfait, est
supprim et sans doute avec lui nombre d'anecdotes qui eussent jet une
lumire plus intense sur cette oeuvre potique. Si, comme nous croyons
devoir l'y encourager, il continue la publication des ballades
illyriennes, il serait  dsirer qu'il le ft avec moins de discrtion
que dans les pages que nous avons sous les yeux.

Mrime dut tre flatt d'un tel compliment.




 3

LA CRITIQUE DE LA FOREIGN QUARTERLY REVIEW


Sept mois plus tard, une autre revue anglaise, spcialement consacre
aux littratures trangres, la _Foreign Quarterly_, publia un article
aussi long que le prcdent. M. Thomas Keightley, qui en tait l'auteur,
crivain assez connu par ses tudes sur la mythologie, crut
naturellement  l'authenticit du recueil.

Ce petit volume, disait-il, prsente un certain intrt,  la fois par
sa nature et par le caractre personnel d'Hyacinthe Maglanovich;  son
talent nous devons la plus grande partie de _la Guzla_.

Il existe certains tats de socit minemment favorables  l'closion
de la posie populaire,  la formation et au dveloppement du got pour
elle. Tel tait, pendant le moyen ge, l'tat du peuple espagnol, des
habitants des frontires anglaises et cossaises, ainsi que de la
Scandinavie. Ces nations, libres et indpendantes, taient
perptuellement engages dans des guerres extrieures ou en proie  des
luttes intestines. Le peuple, que la tyrannie et l'oppression ne
courbaient pas sur la terre, tait ardemment attach par le vritable
esprit fodal aux familles de ses seigneurs et s'adonnait avec passion 
tout travail,  tout jeu o ceux-ci taient mls.  cette poque o le
commerce et l'industrie taient peu dvelopps, les loisirs taient
nombreux. Toutes les classes recherchaient les distractions qui
pouvaient occuper le temps que n'occupaient ni la guerre, ni la chasse,
ou les travaux ncessaires des champs et les soins domestiques; rien
alors n'tait plus got, si propre au but propos, que les rcits
d'aventures. Les livres taient rares et peu de gens savaient les lire:
une simple histoire en prose ne satisfait d'ailleurs pas autant, ne se
grave pas aussi profondment dans la mmoire que celle qu'agrmentent
quelques rimes simples et leur rythme trs accus. Ce fut l'affaire de
ceux qui comprirent  quelles ncessits devaient rpondre les contes
d'amour et de guerre, d'en rehausser l'clat en les prsentant sous une
forme plus harmonieuse. Chaque langue offre quelques-unes de ces formes
simples de versification auxquelles peut s'adapter presque tout genre de
posie, sans grande dpense de temps ni de patience de la part du
compositeur. Rien, pour citer un exemple, n'est plus simple ni plus
conforme au gnie de la langue espagnole que la _redondilla_ avec ses
vers de six ou huit syllabes et ses rimes assonantes. De mme, les
ballades cossaises et scandinaves prsentent peu de difficults avec
leurs stances de quatre vers assujettis  cette simple rgle que le
premier et le troisime aient quatre accents ou, pour employer le mot
technique, quatre pieds de deux ou de trois syllabes, et le second et le
quatrime, trois accents ou pieds du mme genre, avec une rime assonante
ou consonante entre eux. Une forme de versification lgre et facile une
fois tablie, il s'ensuit naturellement qu'elle pourra exprimer presque
toutes les histoires et tous les sentiments; et les nations qui
possdent le plus de ballades historiques sont aussi les plus riches en
chants populaires.

Parmi les nations que nous venons de citer, l'tat de la socit est
maintenant si profondment transform par l'art de l'imprimerie, le
dveloppement du commerce et de l'industrie et bien d'autres causes
encore, que cette varit de l'art potique tend  disparatre. Certes,
il est encore certains potes de talent qui composent des ballades en
cette forme ancienne, mais ils le font en stances ciseles et lgantes.
Ce ne sont plus des pomes faits pour les campagnes, on les y entend
rarement et ceux que le peuple chante encore sont ceux qui furent
chants  ces poques lointaines, rudes et simples comme les temps o
ils virent la lumire. Pourtant, il existe encore en Europe une race
d'hommes qui touche presque  cet tat de socit que nous venons de
dcrire. Tout d'abord ils sont en guerre avec les Turcs; matres et
sujets, ces deux nations, de religions et de coutumes diffrentes,
vivant mles l'une  l'autre, aujourd'hui amies, demain ennemies,
prsentent un tableau qui n'est pas sans ressemblance avec celui qu'a
donn l'Espagne au temps des Maures. De romanesques vnements
survenaient incessamment; pas d'histoire ou de contes crits ou
imprims, la posie populaire florissait donc dans toute sa plnitude et
atteignait un degr de perfection qui ne fut surpass dans aucune autre
contre. Il est  peine besoin de dire au lecteur que le peuple auquel
nous faisons allusion est cette partie de la race slave qui habite la
Serbie, la Croatie, la Bosnie et la contre qui se trouve au Nord-Est de
l'Adriatique. Nous sommes aujourd'hui suffisamment familiariss avec la
posie serbe dont de grandes parties furent traduites en franais et en
allemand, mais ce n'tait pas la premire fois que la posie slave se
faisait connatre en Europe. L'abb Fortis, a dans son _Voyage en
Dalmatie_ et ses _Observations sur les Iles de Gherso et Osero_, il y a
dj bien des annes, non seulement donn une description complte et
soigne des moeurs et du caractre des Morlaques, mais encore publi dans
ces ouvrages quelques spcimens de leur posie populaire, en langue
originale, avec une traduction en regard, que Herder rendit en allemand
dans ses _Stimmen der Vlker in Liedern_. Mais, ces dernires annes
exceptes, le sujet ne semble gure avoir attir l'attention.

Pour diverses raisons que nous ne nous arrterons pas  numrer, le
got de la posie simple et naturelle du vieux temps a t rveill, et
quantit de ballades populaires sont aujourd'hui accueillies avec
dlices par les lecteurs cultivs. Mme en France, o la muse fut si
longtemps enchane dans les _convenances_ potiques de l'poque de
Louis XIV, se manifestent les symptmes d'un certain progrs sur ce
point aussi bien que sur les autres. Le traducteur anonyme du petit
ouvrage dont nous parlons a not cette transformation du got public et
c'est la raison pour laquelle il s'est, dit-il, hasard  publier ces
ballades illyriennes.

Le critique, ensuite, prsenta--dans la mesure o il le put--l'anonyme
traducteur de _la Guzla_, Italien n d'une mre morlaque. Il lui
reprocha de n'avoir pas traduit les pomes en vers italiens, beaucoup
plus souples que la prose franaise. Malheureusement, dit-il, quoique
Italien, il n'a pas suivi l'exemple de Fortis en donnant une version
italienne qui et respect la forme originale de ces troches blancs
illyriens, mais il en a donn une traduction en prose franaise,
transformation dont souffre terriblement le vers le moins artificiel,
car il existe un lien insaisissable, nous dirions presque mystrieux,
entre le mtre et la tournure, la succession des ides, des sentiments
et des images, et qui n'admet pas le divorce. Pour s'en rendre compte,
le lecteur ne saurait mieux faire que de comparer la traduction qu'a
donne Fortis de _La noble pouse d'Asan-Aga_ avec celle du prsent
volume.

La posie illyrienne, ainsi que l'on pouvait s'y attendre, offre de
grands points de ressemblance avec la posie serbe. Comme elle, elle
clbre des hauts faits d'une atroce sauvagerie et la vertu noble et
hroque.  en juger par les fragments que nous avons vus, peu de ces
pices prsentent un intrt historique; comme elles proviennent d'une
nation faible, elles ne relatent pas de grandes batailles, et Thomas II,
dernier roi de Bosnie, en est le seul hros de marque. Mais elles
chantent en un style trs fier, le courage et l'audace des _heyduques_
(brigands) dans leur lutte contre les _pandours_ (soldats de la police)
lches et dtests. Les superstitions sont d'un genre lugubre, les
saints n'y apparaissent gure ports  des actes de bont, le soleil et
les toiles n'y dialoguent pas avec les hommes, la _Vila_ de la montagne
y dploie  peine ses aspects merveilleux. L'horrible vampire est un
frquent acteur de ces scnes et les terreurs du mauvais oeil, avec qui
nos lecteurs se sont familiariss dans un prcdent article, y sont
traites de la plus srieuse faon du monde.

L'auteur donnait alors la biographie de Maglanovich, puis disait
quelques mots des joueurs de guzla. Nous revoyons peut-tre l, dit-il,
en pleine vie, dans ces pauvres chanteurs illyriens, et dans ceux de la
Grce voisine, les bardes de l'ancienne Hellade. Nous avons t conduits
 donner cette silhouette d'un mntrier illyrien par notre tendance 
observer l'homme dans les transformations que lui font subir les
diffrents tats de la socit, et nous considrons Hyacinthe comme un
personnage peu commun.

Pour donner un exemple de la posie illyrienne, M. Keightley traduisit
d'abord _l'Aubpine de Veliko_, loua la ballade et remarqua sa
ressemblance avec _l'Orphelin de la Chine_, dont nous avons dj parl.
Nous croyons pouvoir affirmer, sans crainte d'tre accus de
partialit, qu'un dessin aussi dlicatement adapt aux parures de la
langue et des vers ne saurait tre surpass par les posies populaires
d'aucun pays. La manire dont est sauve la vie du jeune Alexis remet en
la mmoire de chacun _l'Orphelin de la Chine_, mais la mre illyrienne
atteint  un degr d'hrosme trs suprieur  celui de la dame
chinoise. Encore que toutes deux soient guides par un instinct
profondment naturel: leve dans la mollesse, au milieu d'un peuple
trs civilis, l'me d'Idam est incapable de l'nergie d'un esprit
journellement tmoin d'actes sanglants et de traits d'hrosme. Elle
ressent cette folle affection pour son enfant que lui ont inculque, en
Chine, la religion et la loi, affection si forte qu'elle doit lutter
longtemps mme contre la loyaut. Mais Thrse Gelin entrevit cette
satisfaction toute de fiert, d'avoir purement observ les rgles
sacres de l'hospitalit. Elle sait que le dernier des Veliko sera pour
elle un fils et ressent ce noble dsir d'un renom de vertu, cette gloire
d'tre le centre des regards de l'univers qui pousse l'hrosme de
Sophocle  engager sa plus timide soeur  un acte qu'elle juge tre une
juste et ncessaire vengeance. Nous pourrions faire ressortir bien
d'autres points de ressemblance entre cette ballade et d'autres posies,
anciennes ou modernes; nous ne retiendrons que les circonstances
pittoresques dans lesquelles sont suspendus les vtements sanglants,
qui, croyons-nous, se retrouveraient trs semblables dans certaines
romances.

Sur le pome suivant de Hyacinthe: _les Braves Heyduques_, compos,
dit-on, alors qu'il tait membre de cette honorable confrrie, nous
dirions mieux encore, et n'hsitons pas  le considrer comme l'un des
plus grands efforts du plus grand pote que le monde ait jamais connu.

Si ce dithyrambe n'alla pas tout droit au coeur de Mrime, nous ne
savons ce qui aurait pu flatter son amour-propre d'auteur. Et pourtant,
est-ce par modestie? il n'en parla pas dans sa prface de 1840.

Aprs avoir traduit en anglais cette ballade, le critique cita une
version en prose de la scne d'Ugolin, dans le but de comparer les deux
histoires.  supposer que ce merveilleux passage soit l'oeuvre de
quelque barde inconnu, prsent uniquement sous le lourd vtement de
prose que nous citons; peu hsiteraient  en tablir la comparaison avec
les fragments illyriens mentionns. Un critique dirait sans doute: le
pome illyrien est plus pittoresque, car le thtre de l'action, une
caverne dans la montagne, l'est plus qu'une tour dans une cit. Aucune
circonstance, ajouterait-il, ne tend  rabaisser l'heyduque dans notre
estime, le terrible silence dans lequel ils se renferment lui et sa
famille, craignant mme de lever la tte, est plus effrayant que les
lamentations des enfants; l'introduction d'un personnage fminin et sa
fermet jusqu'au trpas accroissent l'effet; avec ces enfants qui
versent des larmes en secret, en jetant un regard sur le corps de leur
mre, il n'y a rien qu'on puisse mettre en parallle dans l'autre pome.
Cette folie que provoque la soif est d'une saisissante vrit, et ce
regard de loup que jette l'infortun jeune homme sur le corps de sa mre
nous fait tressaillir d'horreur. Les pieux sentiments de son frre se
conoivent aisment, tandis que ceux des enfants d'Ugolin, envelopps
dans un langage thologique, expriment le sacrifice de soi-mme, et sont
peut-tre au-dessus de leur ge. Pas une parole ne traverse la vie du
vieil heyduque, il s'enfonce en un repos muet et une apparente apathie,
mais de profondes penses traversent son me; enfin il s'lance appelant
ses enfants  sa suite, et le pre et ses fils tombent, mais vengs.
Comme ce pre est suprieur au comte aveugle qui tte le corps de ses
enfants!

Passant  un autre sujet, le critique dclarait: Le hros de la posie
historique de l'Illyrie est Thomas II, roi de Bosnie. Il y a, dans cette
collection, un joli fragment d'un vieux pome o sa mort est dcrite, et
d'un autre que notre ami Hyacinthe appelle _la Vision de Thomas II_. Le
dernier des deux pomes nous a frapps, comme tant d'un caractre
suprieur. Comme il dcrit la guerre entre les Turcs et les Chrtiens,
nous avons espr y dcouvrir quelque analogie avec les vieilles
romances espagnoles.

Vient alors un long passage sur ces ballades bosniaques. Enfin, M.
Keightley terminait:

Mais les pices les plus intressantes de ce petit volume sont
peut-tre les pomes sur le _vampirisme_ et le _mauvais oeil_, ces
extraordinaires illusions de l'imagination qui produisent tant de
malheur et de misre. Les pomes qui traitent du dernier sujet se
rapprochent beaucoup des classiques grecs et latins.--Chaque passage de
Thocrite et de Virgile sur l'ensorcellement des troupeaux et des
chanteurs qu'admirent les critiques et qu'tudient les coliers,
pourrait trouver un quivalent dans les pomes de _la Guzla_. Le
vampirisme est un vieux sujet, inconnu, croyons-nous, de l'antiquit; un
ouvrage sur cette question [_le Trait_ de dom Calmet] qui en contient
une trs remarquable analyse, auquel le traducteur de ces pomes
lui-mme rend hommage, nous remmore avec force l'ignorance, le
barbarisme et la crdulit dont notre contre mme a donn nombre
d'exemples dans les procs de sorcellerie, avant l'tablissement des
rglements qui mirent un terme  la perscution lgale d'innocentes
victimes accuses de ces pratiques diaboliques[886].

Le mois suivant, cet article tait rsum dans un journal littraire
allemand, l'_Intelligenzblatt der Allgemeinen Literatur-Zeitung_
(juillet 1829, n61, pp. 494-495).  la fin de la notice, le traducteur
allemand faisait cette intressante dclaration:

     Au moment o nous crivons ces lignes, nous lisons dans le
     Supplment littraire du _Morgenblatt_ (n31) que ces posies
     illyriennes sont simplement une mystification dans le genre de
     Macpherson. Un certain M. _Mervincet_ (_sic_) de Paris, qui n'a
     jamais vu l'Illyrie, se serait plu  crire cette petite
     collection. Donc, critiques, prenez bien garde dsormais quand il
     vous arrivera quelque chose de Paris: car ce gnial jeune homme--il
     l'est incontestablement--avait dj mystifi le public sous le
     masque d'un auteur dramatique espagnol.

Mais la leon venait trop tard pour M. Thomas Keightley, le critique de
la _Foreign Quarterly_. Non content d'avoir lou _la Guzla_ dans cette
respectable revue, il en parla de nouveau dans un ouvrage intitul _la
Mythologie ferique_ (The Fairy Mythology) qu'il ft paratre  Londres,
en deux volumes in-12. Il y consacra un chapitre spcial  la mythologie
slave (pp. 317-324), et, pour l'crire, se documenta galement dans la
_Servian Popular Poetry_ de John Bowring et dans _la Guzla_. Pour
illustrer sa dissertation, il traduisit une des pices de Mrime, _le
Seigneur Mercure_ (Lord Mercury), mais il eut la franchise d'avouer
qu'il ne savait pas lui-mme comment classer les tres surnaturels de
cette charmante ballade[887].

M. Keightley ne fut pas en Angleterre la dernire dupe de _la Guzla_.
Gustave Planche raconte que plusieurs pices de ce recueil furent mises
en vers, presque sans altration, par Mrs. Shelley, femme de
l'illustre pote. C'est qu'en effet, dit-il, la prose de Mrime
possde dans sa contexture presque toutes les qualits de la posie
rythme[888]. Nous avons fait de longues mais vaines recherches au
sujet de cette traduction. Ni le catalogue du British Museum, ni
l'article consacr  Mrs. Shelley dans le _Dictionary of National
Biography_, ni, enfin, les deux biographies dont elle a t l'objet,
n'en disent un seul mot[889]. Est-ce parce que Mrs. Shelley fut informe
juste  temps qu'elle ne la publia jamais? C'est ce que nous ne saurions
dire.

Environ trente ans plus tard, un anonyme anglais mettait  son tour en
vers la prose de Mrime en s'inspirant de la version allemande de
Wilhelm Gerhard. Il rendit en dcasyllabes blancs deux ballades de _la
Guzla_: _Hadagny_ (The Fatal Shot) et _les Pobratimi_ (The Bounden
Brothers), qui furent insres dans le _Chambers's Journal_ du 22
septembre 1855. Nous citerons seulement le commencement de _Hadagny_:

     There is war 'tween Ostroviz and Serral:
     Yea the swords of both the tribes are shining:
     Earth six times hath drunk the blood of heroes.
     Many a widow's tears are dried already,
     More than one gray mother sheds them still.

Ainsi en Angleterre, comme en Allemagne, Mrime fit un assez grand
nombre de dupes. Mais il n'y avait pas  cela grand mrite: ceux qu'il a
tromps n'taient pas capables d'tre juges en pareille matire; ceux
qui, au contraire, avaient quelque comptence eurent tt fait de
dmasquer le vritable auteur. Le succs de cette mystification fut un
succs facile; il n'y avait pas  se vanter d'avoir abus des gens qui
ne pouvaient que l'tre et qui, en somme, ne demandaient qu' l'tre.




CHAPITRE XI

La Guzla dans les pays slaves.

 1. La traduction de Pouchkine. Lettre de Mrime  Sobolevsky.-- 2.
Chodzko. Mickiewicz et _le Morlaque  Venise_. Ses relations avec
Pouchkine. Son cours au Collge de France. Sa confrence sur _la Guzla_.

 1

LA TRADUCTION DE POUCHKINE

Aprs s'tre moqu de Gerhard et de Bowring, dans sa prface de 1840,
Mrime ajoutait: Enfin, M. Pouschkine (_sic_) a traduit en russe
quelques-unes de mes historiettes, et cela peut se comparer  _Gil Blas_
traduit en espagnol, et aux _Lettres d'une religieuse portugaise_,
traduites en portugais[890].

Cette remarque nous parat tendancieuse, non parce qu'elle venait trois
ans aprs la mort sensationnelle du pote russe, mais parce qu'elle
insinuait pour la premire fois cette restitution aux Slaves de ce qui
appartenait aux Slaves dont nous parle M. Filon[891]. En effet, _Gil
Blas_ a t traduit mainte fois dans la langue de _Don Quichotte_,
presque toujours par de jaloux patriotes qui ont voulu reprendre le bien
ravi  la nation espagnole par le seor Le Sage[892]. Mrime qui, ds
l'poque de _la Guzla_, connaissait bien la littrature espagnole,
n'aurait pas t tonn, s'il les avait pu lire, des louanges que lui
donne son biographe:

     Pouchkine traduisit plusieurs pices [de _la Guzla_] en russe,
     comme pour rendre aux Slaves ce qui appartenait aux Slaves. Ce fait
     donne  rflchir. Lorsque le gnie d'une grande race, reprsent
     par son pote le plus illustre, se reconnat dans une manifestation
     littraire, personne n'a plus le droit de mpriser cette
     manifestation, pas mme celui qui en est l'auteur[893].

L'minent crivain nous pardonnera si nous sommes oblig de faire sur ce
point quelques rserves. De fait, le grand pote dont il parle, non
seulement ne reprsente pas le peuple dont _la Guzla_ prtendait tre
l'expression nationale, mais lui aussi, il comprit la posie primitive
comme on la comprenait dans son temps: il fut un curieux avec plus de
fantaisie que de documentation, avec plus de bonne volont que de
scrupules. Un colier de nos jours, aprs quelques tudes historiques,
mme superficielles, ne ferait pas une surprenante dcouverte s'il nous
disait que,  plus d'un point de vue, Pouchkine tait dpourvu de sens
critique.

Tout d'abord, il faut dire qu'il existe entre le russe et le
serbo-croate autant de diffrence qu'entre le franais et le portugais.
Pouchkine, malgr quelques tudes du serbe, n'avait pas plus de
comptence pour juger de l'authenticit de _la Guzla_ que n'en aurait eu
Alfred de Musset pour dcider sur un recueil de faux folklore catalan ou
romanche. Il tait aussi peu renseign sur le pays d'Hyacinthe
Maglanovich que l'taient le critique de la _Monthly Review_ ou
l'honnte M. Gerhard. Nous croyons n'tonner personne: Goethe
connaissait infiniment mieux que lui le caractre et l'histoire des
Slaves du Danube et de l'Adriatique[894]. Il ne faut pas oublier, non
plus, que toute la famille de Pouchkine parlait exclusivement le
franais et qu'il dbuta dans la littrature en s'essayant  imiter
Molire, _en franais_.

Ensuite, il est ncessaire de faire observer que le pote de _Rouslan et
Lioudmila_, bien qu'il ft l'un des premiers potes russes qui
s'inspirrent des traditions populaires, avait sur le folklore des ides
aussi vagues et aussi indcises que les critiques franais de 1827.
Suivant son dernier biographe, M. V. Sipovsky[895], il confondait la
superstition et la lgende, ne se souciait pas de la provenance du rcit
aussi bien qu'il ignorait quelle conscience le collectionneur de
ballades doit mettre dans l'interprtation de ses textes et quelle
fidlit il leur doit toujours garder. Mrime, dans l'article qu'il
consacra  Pouchkine plusieurs annes aprs avoir crit l'Avertissement
de la deuxime dition, ne se trompe pas quand il dit qu' cette poque
le beau monde de Saint-Ptersbourg n'entendait rien aux antiquits
slaves, mais il exagre en prtendant que Pouchkine n'y apporta que la
curiosit un peu mprisante d'un voyageur europen qui aborde dans une
le de sauvages[896]. Pouchkine, au contraire, ne manqua jamais de
sympathie, d'enthousiasme mme, pour la tradition populaire;
l'information seule lui fit dfaut, du moins dans ses premiers pomes.
Tandis que son ami Joukovsky, au lieu de recueillir de la bouche des
paysans les chansons populaires russes, les RETRADUISAIT d'aprs la
traduction franaise de la princesse Znada Wolkonska[897], Pouchkine,
tout simplement, inventait lui-mme ses contes, quand, toutefois, il ne
s'adressait pas au chevalier Parny. En effet, on conteste aujourd'hui
l'origine populaire de _Rouslan et Lioudmila_; on a mme trouv des
morceaux des _Chansons madgasses_ intercals dans _la Fontaine de
Bakhtchi-Sara_ et qui devaient y mettre de la couleur... tartare!
S'inspirant de Byron, Pouchkine chante les vampires dans ce dernier
pome, tandis que la posie populaire les ignore totalement[898].

Ces remarques faites, nous pouvons aisment comprendre que le pote
russe se soit laiss mystifier par le littrateur parisien[899].

Pouchkine s'intressait trs vivement aux Serbes; ce fut une des
principales raisons qui lui firent traduire _la Guzla_. La lutte
hroque contre la domination turque (1804-1815) avait fait sur lui
presque autant d'impression que la rvolution grecque en avait fait sur
Byron[900]. En 1818, des propos imprudents l'ayant forc  prendre du
service  la chancellerie du gnral-gouverneur de la Bessarabie, il
trouva dans cette province de nombreux migrants serbes, chefs de
l'insurrection de Kara-Georges.  Kichneff, il frquenta le gnral
Inezoff, ministre de la colonie bulgare, chez qui l'on rencontrait les
_vovodas_: Voutchitch, Nnadovitch, Jivkovitch[901]. Il put y entendre
chanter des guzlars et s'informa de la traduction qui convenait aux
expressions serbes[902]. Plus tard,  Odessa, il fut l'ami d'une famille
dalmate, les Riznitch, qui l'initirent aux moeurs Spartiates des
Montngrins[903].

Le souvenir de Kara-Georges massacr brutalement par les pandours, en
1817, tait encore vivant. Le caractre romanesque de cet homme de
gnie, librateur de son peuple et assassin de sa famille, avait captiv
Pouchkine. Le 5 octobre 1820,--sept ans avant _la Guzla_,--il crivit sa
posie _ la fille de Kara-Georges_.

            ... Guerrier de la libert,
     Couvert du sang sacr,
     Ton sublime pre, criminel et hros,
     De l'horreur et de la louange digne tout  la fois[904].

C'est dans ce milieu serbe, on n'en peut douter, que Pouchkine prit
connaissance du recueil de Karadjitch, dont il traduisit tant bien que
mal trois chansons: _le Rossignol_[905], _les Frres et la soeur_ et le
commencement de la _Triste ballade_[906]. Il composa mme, en 1832, deux
prtendues chansons serbes: _le Chant de Georges le Noir_ et _le Vovoda
Miloch_, o il clbre ces deux chefs d'insurrection, d'aprs les
donnes historiques qui lui avaient t fournies par des migrants
serbes[907].

De retour  Ptersbourg, en 1826, Pouchkine garda toujours le souvenir
de ses amis de Kichneff,  la stature martiale, arms de pistolets et
de yataghans, ces vovodas moustachus et rservs dont il avait imagin
plutt qu'il n'avait compris le caractre. Aussi nous pouvons penser
avec quel plaisir, disons avec quelle avidit, le Byron russe gota
les savoureuses ballades qu'offrait le modeste traducteur
strasbourgeois; elles venaient lui rvler, croyait-il, l'me de ces
hros danubiens, ces primitifs qu'il avait vus, dont il se souvenait et
qu'il regrettait de n'avoir pu connatre davantage. P. V. Annenkoff l'a
dj remarqu[908], de onze ballades de _la Guzla_ que Pouchkine a
traduites[909], cinq chantent les luttes des Serbes contre les Turcs et
l'une, la sixime, _les Montngrins_, la lutte contre Napolon. C'est
que le pote russe fut, sans le savoir, l'un des premiers aptres du
panslavisme et qu'il voulut, par sa sympathie pour l'indpendance des
Slaves balkaniques, imiter en quelque sorte son matre anglais qui tait
tomb si glorieusement en combattant pour l'indpendance hellnique. Les
guerres intestines, les vendettas, les histoires du mauvais oeil,
l'intressrent videmment beaucoup moins que les rcits des nobles
exploits des Christich Mladin et des Thomas II.

Aussi ses versions sont-elles plutt des adaptations que de simples
traductions. Pouchkine croit  l'authenticit de ces posies, il en est
enchant; mais les juge-t-il bizarres en quelque endroit, trouve-t-il un
dtail qui lui parat mal peindre cette nation-soeur qu'il ignorait, il
abrge, coupe, taille, efface, ajoute, retouche ou polit. Il change les
noms: Constantin Yacoubovich devient Marko Yakoubovitch, sa femme
Miliada--Zoa[910]. Il invente mme des localits et introduit dans le
_Chant de Mort_ un village nomm Lisgor dont personne n'a jamais entendu
parler. Son Hyacinthe Maglanovich ne vante plus ses talents de pote et
n'exploite plus son auditoire par des ruses indignes d'un barde
national. Toute cette scne scabreuse entre la belle Hlne et Piero
Stamati,--cynisme inconscient des primitifs, croyait Mrime,--est
rsume habilement en six vers; l'allusion  la grossesse de la jeune
femme dont nous parle le _Chant de Mort_ est simplement supprime. Au
contraire, Pouchkine rencontre-t-il un trait slave, orthodoxe, voire
mme cosaque, il le dgage davantage, le met en lumire et le
souligne. Bois mon sang, Christich, et ne commets pas un crime, dit le
cadet des fils du vieil heyduque Christich Mladin, remarquant que son
frre regardait le cadavre de leur mre avec des yeux comme ceux d'un
loup auprs d'un agneau[911]. Pouchkine adoucit l'atrocit des termes
qu'emploie Mrime et traduit: _Cher frre_, bois mon sang brlant. _Ne
perds pas ton me!_ Dans une autre ballade, lorsque le roi de Bosnie,
le parricide Thomas II, va visiter  minuit l'glise de son chteau o
il voit une lumire trange et entend rsonner les tambours et les
trompettes, d'une main ferme il a ouvert la porte, dit Mrime, mais
quand il vit ce qui tait dans le choeur, son courage fut sur le point de
l'abandonner: _il a pris de sa main gauche une amulette d'une vertu
prouve_, et plus tranquille alors, il entra dans la grande glise de
Kloutch[912]. Pouchkine christianisa, ou plutt russifia, la dernire
partie de la phrase: Son coeur est engourdi d'horreur, _mais il dit la
grande prire_, et entre tranquillement dans l'glise _de Dieu_.

Mrime enviait aux crivains russes la concision de leur langue[913].
Lui, qui tait la concision mme, savait mieux que personne jusqu' quel
point un crivain franais peut condenser sa phrase. Eh bien! nous
croyons que le jour o il lut ses ballades illyriques dans les _OEuvres
compltes_ de Pouchkine,--car, aprs tout, il a d les lire,--il s'en
rendit compte une fois de plus. Nous ne trouvons pas, comme le fait le
critique Annenkoff, la traduction russe de _la Guzla_ plus expressive
que l'original franais[914], mais nous pensons ne pas nous tromper en
disant qu'elle garde toute la prcision de l'original l mme o le
traducteur l'a dpouille de ce qu'il a jug n'tre pas ncessaire. Dans
_le Morlaque  Venise_, le soldat expatri se plaint de cette grande
ville maudite: Les femmes se rient de moi quand je parle la langue de
mon pays, et ici les gens de nos montagnes ont oubli la leur[915].
_Les gens de nos montagnes_, Pouchkine le rend par un seul mot: _nachi_
(les ntres), et ce mot qui,  cette place, exprime  la fois plus
d'amertume et plus de nostalgie que n'en contient la priphrase de
Mrime, ne le cde pas en clart  celle-ci.

Le souffle vif et puissant d'un pote qui n'a pas honte de son motion,
remplace dans cette traduction l'impassibilit voulue de l'crivain
franais. On y sent passer comme la main d'un nouveau matre pour
rehausser les effets de ces ballades qu'on croyait dj parfaites. Car
il ne faut pas oublier que la prose de Mrime se transforme chez
Pouchkine tantt en dcasyllabes blancs qui coulent lentement, larges et
rguliers, avec une dignit pique[916], tantt en strophes courtes et
rapides agrmentes de rimes qui rsonnent clairement de vers en
vers[917].

Pouchkine fit ces traductions entre l'automne 1832 et le printemps 1833,
mais il ne les publia que deux annes plus tard, dans une revue de
Saint-Ptersbourg, la _Bibliothque de Lecture_[918]. Quelques mois
aprs cette publication, il les insra au tome IV de ses _Posies_, en y
joignant un certain nombre de notes et une trs intressante
prface[919]. Le pote russe reconnaissait avec une entire bonne foi
qu'il avait cru  l'authenticit de ces ballades avant d'avoir entrepris
son travail, mais qu'il avait appris plus tard qui en tait le vritable
auteur. Du reste, il le prsenta  son public:

     Ce collectionneur anonyme n'tait autre que Mrime, cet crivain
     fin et original, l'auteur du _Thtre de Clara Gazul_, de _la
     Chronique du rgne de Charles IX_, de _la Double mprise_ et
     d'autres productions des plus remarquables[920] dans la littrature
     franaise actuelle, si profondment et si piteusement tombe en
     dcadence.

Puis il raconta comment il avait t renseign sur l'origine de ce
prtendu recueil illyrique: J'ai voulu savoir exactement, dit-il, d'o
provenait la couleur locale de ces pomes.  ma prire, mon ami S. A.
Sobolevsky, qui connat Mrime personnellement, lui crivit  ce
sujet. Il en reut la rponse suivante:

     _Paris, 18 janvier 1835_.

     Je croyais, Monsieur, que _la Guzla_ n'avait eu que sept lecteurs,
     vous, moi et le prote compris; je vois avec bien du plaisir que
     j'en puis compter deux de plus, ce qui forme un joli total de neuf
     et confirme le proverbe que nul n'est prophte en son pays. Je
     rpondrai candidement  vos questions. _La Guzla_ a t compose
     par moi pour deux motifs, dont le premier tait de me moquer de la
     couleur locale dans laquelle nous nous jetions  plein collier vers
     l'an de grce 1827. Pour vous rendre compte de l'autre motif, je
     suis oblig de vous conter une histoire. En cette mme anne 1827,
     un de mes amis et moi nous avions form le projet de faire un
     voyage en Italie. Nous tions devant une carte traant au crayon
     notre itinraire. Arrivs  Venise, sur la carte s'entend, et
     ennuys des Anglais et des Allemands que nous rencontrions, je
     proposai d'aller  Trieste, puis de l  Raguse. La proposition fut
     adopte, mais nous tions fort lgers d'argent et cette douleur
     nompareille, comme dit Rabelais, nous arrtait au milieu de nos
     plans. Je proposai alors d'crire d'avance notre voyage, de le
     vendre  un libraire et d'employer le prix  voir si nous nous
     tions beaucoup tromps. Je demandai pour ma part  colliger les
     posies populaires et  les traduire; on me mit au dfi, et le
     lendemain j'apportai  mon compagnon de voyage cinq ou six de ces
     traductions. Je passai l'automne  la campagne. On djeunait  midi
     et je me levai  dix heures; quand j'avais fum un ou deux cigares,
     ne sachant que faire, avant que les femmes ne paraissent au salon,
     j'crivais une ballade. Il en rsulta un petit volume que je
     publiai en grand secret et qui mystifia deux ou trois personnes.
     Voici les sources o j'ai puis cette couleur locale tant vante:
     d'abord une petite brochure d'un consul de France  Banialouka.
     J'en ai oubli le titre, l'analyse en serait facile. L'auteur
     cherche  prouver que les Bosniaques sont de fiers cochons, et il
     en donne d'assez bonnes raisons. Il cite par-ci par-l quelques
     mots illyriques pour faire parade de son savoir (il en savait
     peut-tre autant que moi). J'ai recueilli ces mots avec soin et les
     ai mis dans mes notes. Puis j'avais lu le chapitre intitul _Dei
     costumi dei Morlacchi_ dans le _Voyage en Dalmatie_ de Fortis. Il a
     donn le texte et la traduction de la complainte de la femme
     d'Asan-Aga[921], qui est rellement illyrique; mais cette
     traduction tait en vers. Je me donnai une peine infinie pour avoir
     une traduction littrale en comparant les mots du texte qui taient
     rpts avec l'interprtation de l'abb Fortis.  force de
     patience, j'obtins le mot  mot, mais j'tais embarrass encore sur
     quelques points. Je m'adressai  un de mes amis qui sait le russe.
     Je lui lisais le texte en le prononant  l'italienne, et il le
     comprit presque entirement. Le bon fut que Nodier qui avait
     dterr Fortis et la ballade d'Asan-Aga, et l'avait traduite sur la
     traduction potique de l'abb, en la potisant encore dans sa
     prose, Nodier cria comme un aigle que je l'avais pill. Le premier
     vers illyrique est

          Sclo se bieli u _gorje_ zelenoj

     Fortis a traduit:

          Che mai biancheggia [l] nel verde _bosco_.

     Nodier a traduit _bosco_ par _plaine verdoyante_; c'tait mal
     tomber, car on me dit que gorje veut dire colline. Voil mon
     histoire. Faites mes excuses  M. Pouchkine. Je suis fier et
     honteux  la fois de l'avoir attrap, _etc._

Cette lettre, reproduite presque dans toutes les ditions du pote
russe, est reste inconnue des mrimistes franais[922]; nous croyons
qu'il n'tait pas superflu de la donner en entier, bien que nous en
ayons dj cit plusieurs passages. Remarquons toutefois qu'elle parat
avoir eu une suite que Pouchkine n'imprima pas, parce qu'elle n'avait
pas trait  _la Guzla_.  Paris, Mrime avait souvent soup en
compagnie de Sobolevsky[923],--qu'il appelait _Boyard_[924];--il est
probable qu'il lui envoya  cette occasion les derniers potins de la
capitale. Sans nul doute, nous lirons une collation nouvelle et complte
de cette lettre dans l'dition dfinitive des OEuvres de Pouchkine que
publie en ce moment l'Acadmie Impriale russe. Pour l'instant,
contentons-nous de constater que, mme aprs avoir t si bien inform
sur le caractre fictif d'Hyacinthe Maglanovich, le pote d'_Eugne
Oniguine_, rimprimant la Notice de Mrime, reconnut avec une parfaite
loyaut: J'ignore si Maglanovich a jamais exist. Quoi qu'il en soit,
les dires de son biographe ont un charme extraordinaire d'originalit et
de vraisemblance[925].

Pour conclure, nous pourrions dire que Pouchkine n'a pas eu tort de
traduire les ballades de ce barde imaginaire, et de les publier. Il
n'tait point un rudit, lui, et n'avait pas  compromettre sa science.
Il tait pote et, comme il avait trouv la posie dans ces ballades,
qui le blmera d'avoir su leur donner ce qui leur manquait pour tre de
vrais pomes: la forme du vers? Il tait artiste aussi, qui lui
reprochera d'avoir su serrer davantage les rcits dj si condenss de
Mrime, d'avoir mis plus de couleur sur des dessins qui pouvaient
sembler parfaits[926]?




 2

CHODZKO-MICKIEWICZ ET LE MORLAQUE  VENISE


Pouchkine ne fut pas le seul pote slave qui prit _la Guzla_ pour une
collection de chants serbes authentiques. Trois ans avant lui, un jeune
Polonais qui devait plus tard enseigner les littratures slaves au
Collge de France, mais qui,  l'poque dont nous parlons, n'tait que
l'auteur de quelques posies qui avaient fait concevoir les plus hautes
esprances, Alexandre Chodzko, s'enthousiasma pour la beaut sauvage des
ballades de Mrime et en traduisit trois en vers polonais, dans un
volume de ses posies dit  Saint-Ptersbourg en 1829[927].

Vers la mme poque, un compatriote et ami de Chodzko, bien plus clbre
pote celui-l, Adam Mickiewicz, se fit galement l'admirateur de _la
Guzla_. Il s'effora de rendre en polonais _le Morlaque  Venise_, cette
peinture dlicate des mlancolies d'un Slave attir  la grande ville,
qui regrette son pays natal comme une fourmi jete par le vent au
milieu d'un vaste tang.

M. Louis Leger qui, le premier en France, a parl de cette traduction,
nous en explique ingnieusement l'origine. Le Byron catholique de la
Pologne se trouvait alors loin de sa chre Lithuanie, exil dans une
Venise du Nord,  Moscou (1825-1828), et il devait prouver une sorte
d'amre volupt  mettre en vers des stances qui rpondaient si bien 
l'tat de son me[928]. Pendant toute sa vie de Chrtien errant,
Mickiewicz fut tourment par le mal du pays; son plus beau pome,
_Messire Thadde_, dbute par cette touchante apostrophe:

     Lithuanie,  ma patrie, tu es comme la sant. Combien il faut
     l'apprcier, celui-l seul le sait qui l'a perdue. Aujourd'hui, je
     vois et je dcris ta beaut dans tout son charme, car je soupire
     aprs toi[929].

Dans ce _Livre du plerin polonais_ dont le style biblique a inspir les
_Paroles d'un croyant_, le pote ne regrette pas moins le sol natal
qu'il ne plaint sa nation malheureuse. La nostalgie du jeune Morlaque de
Mrime devait donc tout naturellement lui plaire; il n'est pas tonnant
qu'il ait voulu l'exprimer en vers polonais.

Observons toutefois que cette traduction n'est pas sans rapports avec
celle de Pouchkine[930].  Moscou, Mickiewicz tait entr en relations
avec plusieurs crivains russes en renom: les deux frres Polevo (qui
rdigeaient ensemble une revue intitule _le Tlgraphe_, dont le rle
peut tre compar  celui du _Globe_ de Pierre Leroux), les potes
Boratynsky, Vnvitinoff, Pouchkine, Pogodine, le prince Viazemsky, qui
tous admiraient son talent prodigieux. Dans ce milieu romantique,
Mickiewicz constatait avec douleur le retard de la littrature polonaise
sur celle dont Ptersbourg et Moscou taient les principaux foyers. Les
classiques de Wilna et de Varsovie, attachs  l'imitation de Delille et
de Voltaire, n'avaient pas encore dpos les armes, tandis qu'en Russie
la victoire de la jeune cole tait presque complte sur toute la
ligne[931].

Mickiewicz lia plusieurs amitis intimes dans ce pays des Moscals
qu'il maudira si noblement, quelques annes plus tard, aprs la
sanglante rpression de la Rvolution polonaise. Il y avait notamment
entre Pouchkine et lui une communaut singulire de penses et
d'aspirations: tous deux ils avaient le mme amour de la libert, le
mme culte pour Byron, et ils taient tous deux considrs dans leurs
pays respectifs comme les chefs de l'cole romantique. Pouchkine est 
peu prs de mon ge, crivait Mickiewicz  son ami Odyniec (mars 1826),
il a lu beaucoup et bien, il connat les littratures modernes, il a des
ides leves sur la posie.--Pouchkine, raconte Polevo, apprcia
Mickiewicz ds leur premire rencontre et montra pour lui la plus grande
dfrence. Habitu  dominer dans le cercle de nos littrateurs, le
pote russe tait d'une modestie extraordinaire en prsence de
Mickiewicz; videmment il s'efforait de l'exciter  parler, et quand il
exprimait lui-mme une opinion, il se tournait vers lui pour obtenir
l'approbation du matre. En ralit, Pouchkine, ni par l'ducation, ni
par la largeur de l'rudition, ne pouvait se comparer  Mickiewicz. Il
l'avouait lui-mme avec une sincrit qui est toute  sa gloire... Un
soir, dans une runion donne en l'honneur du pote russe, Mickiewicz
improvisa. Pouchkine se leva brusquement de son sige et, se prenant aux
cheveux, il se mit  courir par la salle en criant: Quel gnie! Quel
feu sacr! Que suis-je auprs de lui[932]!

Aussi ce fut pour Pouchkine une consolation de n'avoir pas t la seule
dupe de Mrime; il se trouvait en bonne compagnie. Dans la notice qui
prcde les _Chants des Slaves occidentaux_, il raconte, en effet, qu'il
avait consult Mickiewicz  propos de _la Guzla_. Ce pote tait,
dit-il, un critique clairvoyant et un dlicat connaisseur de la posie
slave; il ne doutait pas de l'authenticit de ces chants. Un rudit
allemand avait mme crit l-dessus une dissertation considrable[933].
Il avait donc bien le droit, lui, de s'y tre tromp, quand ces
crivains qu'il jugeait comptents s'y taient laisss prendre.--En
ralit, ces prtendus connaisseurs taient aussi ignorants que lui; la
dissertation de l'rudit allemand n'existe pas et n'a jamais exist;
et Mickiewicz ne fut jamais un critique autoris en matire de posie
serbo-croate. Du reste, nous en parlerons tout  l'heure.

Il conviendrait, en effet, de dire auparavant quelques mots de sa
traduction du _Morlaque  Venise_. Malheureusement, notre connaissance
imparfaite du polonais ne nous permet pas de nous tendre longuement. Le
vers nous parat tre trs harmonieux, mais l'ensemble offre-t-il
quelque chose de remarquable? nous ne le savons pas. Toutefois, il est
visible qu' l'inverse de Pouchkine, Mickiewicz suit de trs prs son
modle; il traduit scrupuleusement, comme on doit traduire la vritable
posie populaire;  moins d'erreur de notre part, sa version est fidle
et, par consquent, aussi impersonnelle que possible. Il est facile de
s'en rendre compte en comparant la prose de Mrime  celle de Christian
Ostrowski, qui a RETRADUIT en franais _le Morlaque  Venise_, dans sa
traduction des OEuvres potiques de son grand compatriote[934].

Un des biographes de Mickiewicz, M. Piotr Chmielowski, affirme que _le
Morlaque_ fut mis en vers en 1828[935]. Nous ne savons ni o, ni quand
cette traduction fut publie pour la premire fois. Le plus ancien texte
que nous en connaissons est de 1844: _Morlach w Wenecyi_ (z serbskiego);
il se trouve aux pages 127-129 du tome IV des _Pisme Adama Mickiewicza_
(Posies), na nowo przejrzane, Paryz, w drukarni Bourgogne et Martinet,
przy ulicy Jacob, 30.

Mais revenons  notre pote, autorit en matire de posie serbo-croate.
M. Leger remarque trs justement que Pouchkine avait raison de regarder
Mickiewicz comme un trs grand pote, mais qu'il avait tort de le
considrer comme un bon connaisseur de la posie serbe. Toutefois, M.
Leger se trompe quand il dit que Mickiewicz ignora toujours la rponse
de Mrime  Pouchkine et qu'il ne sut jamais qui tait le vritable
auteur du _Morlaque_[936]. S'il est vrai que dans une dition de ses
oeuvres publie  Varsovie en 1858 (trois ans aprs la mort de l'auteur),
_le Morlaque  Venise_ figure encore comme une pice traduite du
serbe, il est galement vrai que, ds 1841, le pote polonais avait
parl de _la Guzla_ comme d'un ouvrage apocryphe. C'est de cette
apprciation que nous voulons dire quelques mots.

       *       *       *       *       *

Par un arrt ministriel du 8 septembre 1840, Mickiewicz fut nomm
charg de cours au Collge de France. Qu'on nous pardonne un lger
dtour; cela nous permettra de mieux comprendre  quel trange
professeur avaient affaire les auditeurs du Collge de France, combien
il s'entendait aux matires dont il traitait et combien peu il s'en
souciait. Il habitait depuis dix ans Paris, mais occupait au moment de
cette nomination la chaire de littrature latine  l'Acadmie de
Lausanne. Ses amis franais, notamment Paul Foucher (beau-frre de
Victor Hugo), avaient organis une vritable campagne en sa faveur
auprs de Victor Cousin, alors ministre de l'Instruction publique.  la
suite de ces dmarches, une chaire des langues et des littratures
slaves fut cre  Paris, la premire de ce genre en Europe. Dans
l'expos des motifs du projet de loi pour cette cration, prsent  la
Chambre des dputs, le ministre disait:

     Les posies primitives marques de la grandeur et de la navet des
     moeurs hroques, des popes, des odes, des pices de thtre... un
     pass plein de grandes choses et de grands noms, Lazare, Huniade,
     tienne Batory (_sic_), Sobieski, Pierre Ier, tout cela formerait
     la matire d'un enseignement tel qu'il convient d'en doter le
     Collge de France[937].

Le 22 dcembre 1840, le pote ouvrit son cours avec un certain clat. La
salle tait beaucoup trop petite pour contenir les auditeurs. Comme aux
cours de Michelet et de Quinet, les notabilits littraires se donnaient
 l'envi rendez-vous  celui de Mickiewicz; J.-J. Ampre, professeur des
littratures du Nord,  peine descendu de sa chaire, venait  son tour,
bnvole auditeur, s'asseoir parmi ses lves, et prodiguer  son
successeur les tmoignages d'une sincre et non-quivoque
admiration[938]; Montalembert, M. de Salvandy, Michelet, Sainte-Beuve,
George Sand, tels taient les personnages qui venaient s'emparer, au
nom de la civilisation, de ce nouvel hmisphre de la pense que le
_savant_ polonais tait charg de lui dcouvrir[939]. Dans un de ces
lgants portraits qu'a tracs Louis de Lomnie, on retrouve une page
excellente relative  ce sujet:

     La diction de M. Mickiewicz, bien que difficile et hsitante, n'en
     a pas moins un charme extrme: d'abord elle est trs nette, trs
     claire, trs pure, quoique originale dans son tranget. Le mot
     arrive lentement, mais il arrive. Il y a surtout quelque chose de
     singulirement attrayant  entendre ces vieux chants polonais,
     russes, bohmiens ou serbes, qui vous arrivent reproduits dans
     toute leur rudesse et leur simplicit homrique,  travers une
     parole trange, cadence, abrupte et pittoresque. La personne mme
     du professeur est en harmonie avec son sujet: s'il y a du
     contemporain dans ce regard profond et dans cette physionomie
     triste et rveuse, il y a aussi du vieux Slave dans ces traits
     anguleux, dans cette bouche prominente et sillonne aux deux
     coins, dans cette voix aux brusques intonations, dans cette figure
     constamment impassible au milieu de l'hilarit provoque par telle
     ou telle navet d'un hros bohmien ou russe du Xe sicle... Comme
     il faut toujours un peu de critique, je dirai que le professeur me
     semble se perdre un peu dans les innombrables dtails de son
     sujet... Dans ce champ si vaste des littratures slaves, il me
     parat glaner  et l,  l'aventure; l'auditeur aurait besoin,
     pour se retrouver, d'un fil d'Ariane; un peu plus de mthode ne
     nuirait pas,  mon avis, et l'on se prend parfois  regretter ces
     vues larges, ce coup d'oeil synthtique des premires leons[940].

Ces confrences provoqurent un profond intrt dans tous les pays. On
en fit des traductions en allemand, polonais, russe, italien, et la
_British and Foreign Review_ leur consacra un long article (octobre
1844).

Malheureusement, ce succs ne dura pas longtemps. Tout d'abord, les
compatriotes de Mickiewicz, qui formaient la plus grande partie de
l'auditoire, ne tardrent pas  reprocher au pote d'tre panslaviste,
de transformer l'histoire en un pome, de trop parer les lgendes
historiques des couleurs de son imagination, d'y mler trop de religion
et de prsenter l'histoire telle qu'elle devrait tre et non telle
qu'elle est en ralit[941]. Ensuite, vers 1843, Mickiewicz tomba sous
l'influence nfaste d'un pseudo-prophte mystique nomm Towianski,
personnage bizarre qui prtendait rgnrer le christianisme et la
socit contemporaine  laquelle il promettait la venue d'un nouveau
Messie. Mickiewicz, qui eut de grands chagrins domestiques  cette
poque,--sa femme, gravement malade, avait d entrer dans une maison de
sant,--fut en proie  de vritables hallucinations, et ses amis
voyaient avec peine quel triste rle lui faisait jouer le _Matre_
illumin[942]. La chaire des littratures slaves au Collge de France
fut rige en tribune _messianiste_ o le professeur-pote dveloppait,
dans un style apocalyptique, des thories socialistes et humanitaires et
faisait une critique acerbe des gouvernements monarchiques tout en
prchant un culte singulier de Napolon Ier. L'auditoire du Collge de
France, dit l'historien de cette chaire, devint le thtre de scnes
tranges: des hommes sanglotaient, des femmes s'vanouissaient[943]. On
distribuait des lithographies reprsentant Napolon dans le costume d'un
rabbin isralite, pleurant sur la carte de l'Europe. Un jour, le
professeur dclare qu'il ne prpare plus ses leons et qu'il compte
uniquement sur le secours de l'Esprit qui les lui dicte[944].

Le gouvernement de Louis-Philippe s'mut, et, devant la protestation du
clerg catholique, le prophte Towianski fut expuls de France.
Mickiewicz, sous la pression de Villemain, ministre de l'Instruction
publique, demanda et obtint un cong qui dura plusieurs annes[945]. Un
jeune Franais dj connu par ses travaux, Cyprien Robert, le remplaa
(1844).

       *       *       *       *       *

Or, le vendredi 19 mars 1841, au moment o Mrime prparait la deuxime
dition de son livre, Mickiewicz dans son cours parla de _la Guzla_.
C'tait au dbut mme de son enseignement. Il s'efforait alors
d'observer vis--vis de tous les Slaves la neutralit scientifique qu'il
avait promise  M. Cousin[946]; aussi se proposa-t-il de jeter dans son
introduction un coup d'oeil synthtique sur le monde slave, expos trs
clair et assez exact. De fait, les premires leons de Mickiewicz,
surtout celles qui traitent de la posie serbe, sont ce qu'il y a de
mieux dans les cinq gros volumes de son cours[947]. Mickiewicz, il est
vrai, ne connaissait pas le serbe et ses confrences furent prpares
sans tudes approfondies. Vingt jours avant l'ouverture du cours, il
crivait au baron d'Eckstein la lettre que voici:

     _Ce mercredi, 2 dcembre 1840_.

     Monsieur le baron,

     Avez-vous eu la bont et la patience de chercher parmi vos livres
     _la traduction allemande des chants populaires serbes_? J'espre
     que vous me pardonnerez de vous importuner ainsi; j'ai grand besoin
     de cette traduction et je ne sais o la trouver. Je passerai chez
     vous samedi avant midi, si vous pouvez et voulez me recevoir.

     ADAM MICKIEWICZ[948].

M. d'Eckstein, probablement, ne trouva pas dans sa bibliothque
l'ouvrage demand car, le 25 dcembre de la mme anne, Mickiewicz
adresse une semblable prire  son ami Bohdan Zaleski, pote polonais
trs distingu et traducteur de plusieurs chansons serbes[949]; suivant
M. Wladislaus Nehring, ce fut lui qui fournit  Mickiewicz tous les
matriaux ncessaires  ses leons sur la posie populaire serbe[950].

Quoi qu'il en soit, le nouveau professeur crut devoir prvenir ses
auditeurs que la vraie posie serbo-croate, dont il parlait, diffre
compltement de cette prtendue traduction de l'illyrien parue sous le
nom de _la Guzla_. Ceux qui ne connaissent pas la langue slave (_sic_),
disait-il, et qui voudraient lire en entier les pomes que j'ai cits
par fragments, peuvent en prendre connaissance dans la traduction
anglaise de M. Bowring, mais surtout dans celle faite en allemand par
Mlle Thrse Jakob, sous le nom de M. Talvj, traduction incomplte, il
est vrai, mais trs fidle. En France, l'auteur connu du _Thtre de
Clara Gazul_ publia, de 1825  1827 (_sic_) en gardant l'anonyme, une
collection de posies slaves. Cette collection causa une certaine
sensation dans les pays du Nord. L'auteur prtendait connatre
parfaitement la langue illyrienne. Il disait avoir parcouru le pays, et
surtout avoir consult un clbre rapsode slave, Maglanovich, dont il
donnait le portrait et la biographie. Dans ce recueil, except la
ballade sur la _Noble femme de Hassan-Aga_, toutes les pices
paraissaient indites. Les potes slaves, ne pouvant pas se procurer les
originaux, commenaient  traduire, ou plutt  retraduire en slave
cette traduction franaise. Cependant on voyait dans l'ouvrage franais
certains caractres trangers  la posie slave, entre autres des
histoires trs longues de revenants et de vampires, qui ne sont pas du
domaine de la posie, mais plutt des contes populaires. Cette remarque
excita nos soupons. Le clbre pote russe Pouchkine fit alors crire 
l'auteur franais pour lui demander des renseignements sur sa
dcouverte.

Le reste du rcit est une paraphrase de la lettre de Mrime 
Sobolevsky, ce qui prouve que Mickiewicz tait fort au courant de toute
cette histoire. L'auteur franais avoua navement la fraude,
continuait-il. Il dit qu'il avait l'intention d'entreprendre un voyage
dans les pays slaves; mais que d'abord il avait voulu essayer, par un
rcit fantastique, de se procurer les fonds ncessaires, sauf plus tard,
aprs avoir vu le pays,  rectifier les erreurs dans lesquelles il
n'aurait pu manquer de tomber. Un autre motif l'avait aussi guid dans
sa publication: il avait voulu se moquer de l'engouement momentan que
l'on montrait alors pour la couleur locale. En effet, lors de cette
publication frauduleuse, la guerre entre les romantiques et les
classiques tait dans toute sa force. Le monde  la mode s'occupait de
la posie populaire; les publications de M. Fauriel excitaient un
enthousiasme gnral. Une tourbe d'imitateurs se jeta dans ce genre et
en abusa tellement que, plus tard, on n'a pas voulu mme croire 
l'existence de la posie slave. Peut-tre est-ce la cause du mauvais
succs des traductions vritables qu'on a publies plus tard, entre
autres de celle de Mme Voart, qui est trs fidle, quoiqu'elle ft
faite d'aprs la traduction allemande de Thrse Jakob[951].

Mais ces rflexions venaient un peu tard et n'excusaient pas la mprise
de Mickiewicz  propos du _Morlaque  Venise_. Aussi, pour conclure,
pourrions-nous dire que, si la traduction polonaise de cette ballade n'a
rien ajout  la gloire de l'illustre pote, elle nous montre cependant,
d'une faon trs significative, jusqu' quel point les Slaves s'ignorent
entre eux. Nous pourrions ajouter galement que cet tat de choses,
hlas! ne s'est pas amlior beaucoup depuis l'poque de Mickiewicz. 
l'exception de quelques rudits isols, les peuples slaves se
mconnaissent toujours[952].




CONCLUSION




I


Arriv au terme de notre tude, reprenons et rsumons en quelques pages,
pour les mettre une dernire fois en lumire, les principaux aspects
sous lesquels nous avons voulu envisager Mrime et son recueil de
ballades illyriques.

       *       *       *       *       *

Et d'abord, il nous faut insister sur cette humeur inconstante, sur ce
got de vagabondage qui lui fait fuir le triste spectacle d'une vie qui
lui parat banale. Il est avide de sensations nouvelles; le pays o il
se trouve attach est trop petit pour lui; ainsi que ces Anglo-Saxons
nomades qui plantent leurs tentes dans les sables des tropiques ou sur
les plateaux de l'Himalaya, ainsi que son ami Jacquemont qui meurt sous
le soleil brlant de l'Inde, Mrime voudrait pouvoir s'lancer 
travers le monde  la recherche de terres inexplores. Il est ennuy de
tout ce qui l'entoure; il en veut  la civilisation de jeter sur tout ce
qu'elle enveloppe un voile uniforme; de la voir en tout substituer
l'artificiel au naturel. Ce qu'il demande aux pays trangers ce sont de
fortes impressions; le spectacle de beauts brutales, d'instincts non
encore brids. C'est pourquoi il vite les chemins suivis par les
touristes et prfre les pays  demi civiliss; il se plonge avec
dlice dans une Espagne de gitanos, de torros et de cigarires, il
frquente des contrebandiers basques, assassins authentiques, voleurs de
grands chemins, bandits corses; bohmiens de toute sorte, vieilles
cartomanciennes, filles en cheveux: voil le monde pittoresque o il se
plat. _Es de nostras_, disait-on dans les roulottes, de ce gentleman
distingu au visage glabre; et ce compliment sincre ne lui faisait pas
moins plaisir, dit son biographe, que les mots les plus flatteurs qu'il
pt entendre dans les deux illustres compagnies auxquelles il appartint.

C'est ainsi qu'aprs avoir imagin, dans le _Thtre de Clara Gazul_,
toute une Espagne de fantaisie,--ou mme avant,--son got personnel et
ses lectures le portent vers un pays bien moins connu et bien plus
pittoresque que ne l'tait l'Espagne qui dj tait entre dans le
domaine littraire. Les romans de Charles Nodier lui avaient signal
l'Illyrie.

       *       *       *       *       *

D'autre part, l'amour du primitif avait pouss Mrime du ct de la
posie populaire.  l'cole de Fauriel, le jeune crivain avait appris 
dcouvrir comme le cri de la nature souvent sauvage et bizarre, mais
quelquefois sublime,  goter le charme exquis de ces productions
naves. Car il y avait au fond de cet tre d'apparence goste et sec,
un vritable pote, un peu timide et jaloux parce que conscient de son
impuissance en comparaison des grands hommes du jour, mais un pote
quand mme, capable d'tre mu et d'mouvoir. S'il avait peur du lyrisme
exubrant, s'il avait en horreur l'emphatique et l'artificiel, cet
ennemi de la sensiblerie tait, aprs tout, d'une sensibilit et d'un
enthousiasme aussi grands que discrets.

Ainsi n'eut-il pas un moment d'hsitation avant d'entrer dans le
mouvement et de se dclarer, avec la plus entire bonne foi, solidaire
de ceux qu'il raillera quelques annes plus tard.

Mais une certaine rserve tempre en lui les lans du lyrisme. Il a ceci
de distinct de la seconde gnration romantique, qu'il ne veut pas faire
aussi impudemment talage de son coeur. De plus, l'imagination cratrice
lui fait dfaut; s'il a le don d'interprter d'une faon saisissante
certains traits qu'il trouve rapports par d'autres d'une manire
banale, il est presque incapable de rien concevoir par lui-mme; il lui
faut une matire o se prendre, quelque chose qui le frappe et qu'il
puisse  loisir repenser  nouveau. Cette pauvret d'invention, qui le
contraint  demander sans cesse  autrui ce qui lui est ncessaire,
dveloppera en lui d'autres qualits qui tueront le pote au profit de
l'observateur et de l'artiste.  l'inspiration il substituera le travail
et la perfection de la forme, la rigoureuse exactitude d'un homme qui
n'invente rien, mais qui se borne  saisir sur le vif les manifestations
de la passion. Tout cela est dj sensible dans _la Guzla_.

Si son alliance avec le romantisme est sincre, elle n'est pas complte;
il n'en adopte que ce qui est conforme  son temprament; il en approuve
le cosmopolitisme qui permet une plus grande libert dans le choix des
sujets; la manire plus vive et plus expressive aussi de les traiter,
mais avec ce souci dj vident de brider la fantaisie dbordante pour
la remplacer par la notation exacte et tout aussi pittoresque du dtail
authentique. En mme temps qu'adepte, il est initiateur: aprs avoir
manifest en l'honneur du drame romantique et crit le _Thtre de Clara
Gazul_, il voulut contribuer pour sa part  la rnovation de la posie
en lui signalant les riches sources si glorieusement exploites en
Angleterre et en Allemagne. En ralit, ce que _Clara Gazul_ tait aux
_Cromwell_ et aux _Ernani_, _la Guzla_, dans la pense intime de
l'auteur, devait l'tre aux _Ballades_ et aux _Orientales_.

       *       *       *       *       *

Son tribut au romantisme, il le paie d'une faon trs particulire:
Stendhal est l, son matre en mystification, qui lui apprend comment on
peut livrer au public une oeuvre de conviction et, en somme, de passion
littraire, sans avoir  encourir le ridicule; aussi est-ce la
comdienne espagnole Clara Gazul qui signe la profession de foi
dramatique de Mrime, le chanteur illyrien Hyacinthe Maglanovich qui
sera responsable de son premier et unique essai de pote.




II


Voyons maintenant comment il a compos _la Guzla_.

Et d'abord, comme nous le disions tout  l'heure, peu d'imagination
cratrice dans ce livre; simplement de la mise en oeuvre trs habile, il
faut le reconnatre, et trs sobre. Mrime aime l'anecdote  la faon
de Stendhal; il invente peu, mais il cherche beaucoup et n'adopte que ce
qui lui parat peindre les moeurs et les caractres  une poque
donne. Nous savons maintenant que sa Colomba a rellement exist: un
Allemand, M. Kuttner, a retrouv en Corse, il y a quelques annes, la
famille de cette Colomba Bartoli qui, en 1858, implorait le trs digne
snateur et le suppliait de vouloir bien exaucer les prires d'une
vieille femme qu'il avait daign couter autrefois[953]; le sujet de
_Lokis_ est celui d'une ballade lithuanienne; _Carmen_ est une histoire
vridique qui fut raconte  Mrime par la comtesse de Montijo[954];
_la Vnus d'Ille_ est une lgende du moyen ge, comme _Mato Falcone_
aurait t suggr par un fait arriv en Corse et publi par un journal
de la Restauration[955]. _La Guzla_ ne fait pas exception  la rgle.
Comme la _Chronique du rgne de Charles IX_, elle est un extrait des
lectures de son auteur. Les compositions de Mrime sont, en
dfinitive, comme autant d'illustrations qu'on met en marge de ses
lectures. Htons-nous de dire que les illustrations de Mrime font
toujours oublier le modle. C'est l son secret d'artiste: ne raconter
jamais que des histoires qui l'ont frapp, mais les mettre en oeuvre avec
quelle vigueur et quelle prcision! Les sources de _la Guzla_ sont
nombreuses: les relations de voyage de Fortis, de Voutier, de
Chaumette-Desfosss, _Smarra_ de Nodier, le Dante, un drame chinois, les
_Chants grecs_ de Fauriel, les histoires merveilleuses de dom Augustin
Calmet, Jean-Baptiste Porta et Balthazar Bekker, les idylles de
Thocrite et jusqu' la Bible. On est quelque peu tonn de dcouvrir
que tant de livres ont servi  produire un aussi petit recueil. C'est
qu'aussi bien Mrime n'emprunte  chacun que ce qui lui est ncessaire;
 celui-ci une anecdote: ide ou point de dpart de son pome; 
celui-l un renseignement, un dtail pittoresque, une expression
significative ou suggestive. Mais quand il lit, ce qu'il remarque tout
particulirement, c'est le trait gnral, permanent, ce  quoi tout
homme pourrait se reconnatre; il limine de parti pris l'accessoire, et
en cela il suit fidlement la tradition littraire de son pays.
Romantique farouche, il procde  la faon des grands classiques
franais, en modifiant  son usage les lments que lui fournissent des
modles rapprochs. Ce qui est fugitif, passager, ce qui ne tient qu'
un peuple,  un pays,  une poque, tout cela ne vaut pas la peine
d'tre not; inutile de s'en souvenir; quand il en sera temps on n'aura
qu' recourir  quelques livres bien documents qui donneront, et au
del, de quoi rpandre sur l'oeuvre autant de couleur qu'il sera
ncessaire. Et c'est pourquoi la couleur dans _la Guzla_ est toute 
la surface; il suffit de gratter un peu pour s'apercevoir qu'il n'y a
rien l qui distingue vritablement les primitifs illyriens des
primitifs albanais ou slovaques, comme l'a judicieusement conjectur M.
Filon[956]. En ralit, ce que Mrime a peint c'est l'homme--tel qu'il
se l'est reprsent--avant que la socit l'ait polic; peinture, un peu
 la manire du XVIIIe sicle.

       *       *       *       *       *

Cette fameuse couleur locale de _la Guzla_ n'est pas de trs bonne
qualit et Goethe le remarquait de suite, car il connaissait, lui, les
vritables posies serbes. Ce que nous trouvons dans le recueil de
Mrime, c'est la peinture de la socit  un certain degr de
civilisation; non telle qu'elle fut, mais telle qu'il nous semble
qu'elle dut tre. OEuvre de pote plus que d'historien, _la Guzla_ est un
jeu d'esprit, une reconstitution potique d'un monde fantaisiste,
reconstitution pleine de vie parce qu'elle est fonde presque tout
entire sur des dbris authentiques de littratures et croyances
primitives. C'est par cette qualit que _la Guzla_ dpasse l'exotisme
vague et indcis des XVIIe et XVIIIe sicles et annonce l'exotisme
raliste et psychologique des _Carmen_, des _Salammb_ et des
_Aphrodite_.




III


Donc, considre comme telle, _la Guzla_ est mieux qu'une simple
mystification; il y a au fond des sujets dont elle traite quelque chose
d'ternellement vrai; les conditions de la vie pourront changer; l'homme
trouvera toujours de l'intrt  ce portrait qu'a fait Mrime de ses
anctres.

Mrime n'a pas peu contribu  jeter le discrdit sur son oeuvre. Dans
sa prface de 1840, il a eu le grand tort d'affecter  son gard trop de
mpris; il a laiss entendre qu'il avait compos son recueil en drision
des rgles du romantisme qui recommandaient de chercher la couleur
locale, et la couleur locale, selon Mrime, c'est chose facile. Ne
croyons pas sur parole l'crivain connu de 1840 lorsqu'il raille le
jeune littrateur de 1827: dans une de ses lettres  Mme de La
Rochejacquelein ne parle-t-il pas de ses sottises d'autrefois et ne
reconnat-il pas qu'il fut un temps o il tait romantique sincre[957]?
S'il a cess de goter ces premiers essais, c'est qu'avec les annes le
mtier de l'crivain s'est perfectionn, et parce qu'aussi en lui, et
pour plusieurs raisons, la veine lyrique s'est tarie tout  fait.

Dans un ge plus avanc, il est devenu plus difficile, il ne se laisse
plus aussi volontiers aller aux caprices de la fantaisie: il se
documente; il se proccupe davantage de la vrit. Des inclinations qui
semblaient tout d'abord vouloir l'entraner aux oeuvres de pure
imagination, ont chang d'orientation et le portent vers un ralisme
d'archologue. Mais parce qu'il a pu le mieux, doit-on condamner ce
qu'il a fait de bien? Malgr le jugement qu'il en a lui-mme port, nous
dirons bien plutt de _la Guzla_ ce que Sainte-Beuve a cru devoir dire
du _Thtre de Clara Gazul_: Lorsque Mrime publia sa _Clara Gazul_,
il ne connaissait l'Espagne que par les livres, et il ne la visita que
plusieurs annes aprs. Il lui est arriv de dire, je crois, que s'il
l'avait connue ds lors, il n'aurait pas fait son premier ouvrage. Eh
bien! tout le monde et lui-mme y auraient perdu[958].

Ajoutons que ce ddain que Mrime professa pour ces sottises
d'autrefois ne va pas sans un peu d'aigreur; nombreux taient ceux qui
s'taient couverts de gloire sur le chemin qu'il avait dsert.

       *       *       *       *       *

Aussi nous croyons que cette tude dtruira quelques lgendes que,
matre en mystifications, Mrime a si ingnieusement cres au sujet de
son livre. Aujourd'hui, l'histoire de _la Guzla_ intresse plus que les
pomes qu'elle contient; on la connat surtout par les anecdotes qui s'y
rapportent; quand on parle du Mrime des premires annes, c'est pour
raconter l'histoire du docteur allemand qui avait dcouvert le mtre de
l'original serbe sous sa prose, ou pour dire que le savant anglais M.
Bowring s'y tait laiss prendre, ou pour plaisanter enfin sur ce naf
Pouchkine qui traduisit en russe quelques historiettes de _la Guzla_.
Or, nous l'avons vu, le respectable docteur allemand tait tout
simplement un riche marchand de toiles; le savant anglais ignorait le
serbe, et Pouchkine tait sans comptence pour juger en pareille
matire.

Ce ne fut que plus tard, en 1840, lorsqu'il avait depuis longtemps rompu
avec le romantisme, lorsqu'il songeait  l'Acadmie[959], que Mrime
donna son recueil comme un modle de supercherie littraire. 
l'origine, nous croyons l'avoir suffisamment montr, il n'y avait pas
mis beaucoup plus de mystification que Montesquieu n'en avait mis aux
_Lettres persanes_ et qu'il ne s'en trouve dans les _Voyages de
Gulliver_.

Assurment _la Guzla_ ne compte pas au nombre des chefs-d'oeuvre de
Mrime; loin de l, elle est peut-tre l'un de ses plus faibles
ouvrages. Et pourtant on y devine l'auteur de _Carmen_ et _Colomba_: peu
d'invention, mais un art merveilleux  choisir le dtail et  le mettre
en valeur; un style sec et sobre, une brutalit voulue, un rcit court
et rapide qui ne dit que ce qu'il faut dire:  tout cela on reconnat la
marque de Mrime.

Stendhal disait: Quant  la gloire, un ouvrage est un billet  la
loterie. crivons donc beaucoup. Si _la Guzla_ est un billet de loterie
qui n'a jamais gagn, elle est nanmoins un billet qui vaut bien quelque
chose encore aujourd'hui; en effet, quelques-unes de ses ballades ne le
cdent pas aux ballades littraires les plus rputes. Avec raison, M.
Filon remarque qu'il ne leur manque que la versification pour tre vrais
chefs-d'oeuvre du genre.

 un point de vue plus gnral, nous pourrions dire que _la Guzla_,
considre comme document de Mil huit cent trente, poque fulgurante,
se rattache surtout  ce courant caractristique de la nouvelle cole,
o fraternisent la littrature et la peinture, o l'on est amoureux du
ciel levantin, des visages basans, de la bijouterie orientale. De fait,
le rsultat le plus positif qu'ait lgu l'exotisme romantique aux
lettres franaises,--nous ne parlons que des lettres,--est
l'enrichissement et le perfectionnement de cet art descriptif qui fut la
grande innovation de Bernardin de Saint-Pierre: introduction de
couleurs, d'images et de types ignors jusqu'alors, reconstitution
enthousiaste, sinon trs exacte, de paysages lointains, vocation de
races trangres: l'Espagne, l'Italie, la Grce, l'Orient,... l'Illyrie
enfin.  vrai dire, ces peintures sont trop vives, trop clatantes:
elles visent  l'effet immdiat et sont parfois entirement et
_volontairement_ fantaisistes. Nanmoins, par cette intention mme de
sortir d'un cadre troit et exclusif, elles inaugurent,--quel que soit
le ton des railleries faciles d'une postrit ingrate,--elles
inaugurent, disons-nous, l'art descriptif et le cosmopolitisme
littraire de notre poque, plus calme et plus consciencieux, depuis H.
Taine jusqu' Jean Lorrain.

Celui qui a crit le _Thtre de Clara Gazul_ et _la Guzla_, qui a
introduit dans la littrature franaise les _Carmen_ et les _Colomba_;
celui qui a traduit les Russes, admir les Anglais, a trs largement
collabor  la formation de ce got nouveau et ceci en dpit de toute la
scheresse de son style et de toute l'horreur que, plus tard, plus
scrupuleux et mieux document, il eut--ou affecta d'avoir--pour ses
premiers essais dans le genre.

 notre sens, c'est prcisment dans les ouvrages de Mrime qu'il faut
tudier l'volution de l'exotisme romantique, exotisme fantaisiste, et
sa transformation graduelle en l'exotisme raliste contemporain. La
premire manire de Mrime, celle de _la Guzla_, prsente, on a pu s'en
apercevoir, assez de traits communs avec sa seconde manire, celle de
_Carmen_, pour qu'on puisse avancer que celle-ci et t impossible sans
celle-l.




APPENDICE

Note sur un pome indit de sir Walter Scott[960].

(Voir pp. 36, 171 et 372.)


On a parl plusieurs fois, vaguement toujours, d'une version anglaise
qui aurait t faite par sir Walter Scott de la _Triste ballade_.

Le premier qui appela l'attention sur cette traduction fut le savant M.
Alois Brandl, professeur  l'Universit de Berlin, dans sa remarquable
tude Die Aufnahme von Goethes Jugendwerken in England; il y dit qu'en
1799 Scott fit imprimer, sous le titre _d'Apology for Tales of Wonder_,
sa version du Klaggesang et quelques autres traductions de l'allemand,
entre autres _le Roi des Aulnes_ et _l'Enfant infidle_. Cet ouvrage
aurait t tir  douze exemplaires et distribu aux amis du pote[961].

M. Brandl crivait cela en 1882; l'anne suivante, Franz Miklosich lut
devant l'Acadmie Impriale de Vienne son travail sur le Klaggesang de
Goethe, et rpta ce que M. Brandl avait dit sur la traduction de Scott,
citant, comme son devancier, _la Vie de sir Walter Scott_ par John
Gibson Lockhart[962]. Miklosich ajouta que les douze exemplaires de
cette dition ont tous disparu (verschollen).

Aprs eux, MM. Preisinger, Curcin, Skerlitch[963], Popovitch[964],
d'autres encore, parlrent  nouveau de cette traduction que les OEuvres
compltes du grand crivain ne contiennent pas et que les bibliographes
de sir Walter ignorent.

Il faut rectifier d'abord la lgre erreur que commet M. Brandl en
citant le titre de ce rarissime opuscule. La brochure tait intitule
_Apology for Tales of Terror_ comme le dit expressment Lockhart[965].

Consultons directement le biographe de sir Walter sur ce sujet. Voici ce
qu'il dit:

     Aprs avoir pass une semaine  Liddesdale, en compagnie de M.
     Shortreed, Walter Scott resta quelques jours  Rosebank; il
     s'apprtait  partir pour dimbourg, lorsque James Ballantyne vint
     le voir un matin en le priant de lui donner pour son journal [_The
     Kelso Mail_[966]] quelques feuillets sur une question juridique du
     temps. Scott y consentit et, avec son article, il apporta aussi 
     l'imprimerie quelques-unes de ses posies les plus rcentes,
     destines  paratre dans la collection de Lewis: _Tales of
     Wonder_. Comme le dit le journal manuscrit de Ballantyne, il s'y
     trouvait en particulier le fragment morlaque d'aprs Goethe.
     Ballantyne fut enchant et exprima son regret de ce que l'ouvrage
     de Lewis se faisait si longtemps attendre... En partant, Scott
     s'tonna de ce que son vieil ami n'essayait pas d'entreprendre
     quelque travail de librairie pour garder en mouvement ses
     caractres pendant le reste de la semaine[967]. Ballantyne
     rpondit qu'il n'avait jamais pens  cela et qu'il n'avait pas la
     moindre connaissance avec les libraires d'dimbourg; s'il en et
     t autrement, ses caractres taient bons et il pensait qu'il
     pouvait excuter un ouvrage  des conditions plus avantageuses que
     les imprimeurs de la ville[968]. Scott, avec son sourire de bonne
     humeur, dit alors: Il sera mieux pour vous d'essayer ce que vous
     pouvez faire. Vous avez lou mes petites ballades; mettons que vous
     en tiriez  peu prs une douzaine d'exemplaires; nous prendrons
     autant de pomes qu'il sera ncessaire pour former une brochure qui
     pourra donner  mes amis d'dimbourg une ide de votre habilet.
     Ballantyne consentit et, en consquence, William and Helen[969],
     The Fire-King[970], The Chase[971] et quelques autres de ces
     morceaux furent tirs, je crois,  douze exemplaires exactement,
     sous le titre gnral d'_Apology for Tales of Terror_, 1799. Ce
     titre faisait allusion au long retard de la collection de
     Lewis[972].

Comme on le voit, Lockhart nous dit ici deux choses: 1 Walter Scott a
lu, en 1799,  son futur diteur James Ballantyne, le fragment morlaque
d'aprs Goethe, qui tait destin aux _Tales of Wonder_, de Lewis; 2
James Ballantyne a imprim, cette anne mme, une brochure intitule
_Apology for Tales of Terror_, o se trouvent les ballades suivantes:
_William and Helen_, _The Fire-King_, _The Chase_, et encore quelques
autres pices destines aux _Tales of Wonder_.

Lockhart ne nomme pas le fragment morlaque d'aprs Goethe parmi les
morceaux qui furent insrs dans cette _Apology_, comme le veulent M.
Brandl et Miklosich.

De mme, il est inexact de dire, comme le prtend Miklosich, que cet
opuscule ait disparu. Il en existe un exemplaire  la bibliothque de
Walter Scott  Abbotsford. Hon. Mrs. M. M. Maxwell-Scott,  qui nous
nous sommes adress  ce sujet, nous a envoy la description suivante de
cet unique exemplaire.

Il est imprim in-4, 79 pages, et porte au verso cette note: This was
the first book printed by Ballantyne of Kelso only twelve copies were
thrown off and none for sale. Le titre exact est:

     AN

     APOLOGY

     FOR

     TALES OF TERROR

     --------------------------------------------
     --A thing of shreds and patches.

     HAMLET.

     --------------------------------------------

     KELSO:

     PRINTED AT THE MAIL OFFICE.

     1799.

L'ouvrage contient: 1 _The Erl-King, from the German of Goethe_
[traduit par M. G. Lewis]; 2 _The Water-King, a Danish ballad_
[traduite par M. G. Lewis]; 3 _Lord William_ [par Robert Southey]; 4
_Poor Mary_ _The Maid of the Inn_, [par Robert Southey]; 5 _The Chase_
[_Der wilde Jger_ de Brger, traduit par Scott]; 6 _William and Helen_
[la _Lnore_ de Brger, imite par Scott]; 7 _Alonzo the Brave, and the
Fair Imagine_ [par M. G. Lewis]; 8 _Arthur and Matilda_; 9 _The
Erl-King's Daughter, a Danish ballad_ [traduite par M. G. Lewis].--Donc,
la ballade morlaque ne se trouve pas dans cette _Apology_.

De mme elle fait dfaut dans les _Tales of Wonder_ auxquels elle fut
destine. On ne sait rien sur la raison de cette omission, mais nous
croyons que Lewis jugea la _Triste ballade_ insuffisamment frntique
pour figurer parmi ses effrayants pomes.

Pourtant, le journal manuscrit de Ballantyne (sur lequel est fond le
passage de Lockhart que nous venons de citer) dit une chose exacte: la
traduction de la _Triste ballade_ par Scott existe, toujours en
manuscrit, semble-t-il.

En 1871, on pouvait la voir  l'Exposition d'dimbourg,  l'occasion du
centenaire de la naissance du clbre crivain. En effet, le catalogue
des objets prts[973] porte sous le n 368:

     ORIGINAL MANUSCRIPT.--The Lamentation of the Faithful Wife of Asan
     Aga, from the Morlachian language. In twenty-seven stanzas[974]
     beginning:

          What yonder glimmers so white on the mountain,
          Glimmers so white where yon sycamores grow?
          It is wild swans around Vaga's fair fountain?
          Or it is a wreath of the wintry snow?

     This spirited translation from the German ballad by Goethe has
     probably never been printed. The handwriting is about 1798, and the
     translation was well known to some of Sir Walter's early
     friends.--Lent by Messrs. A. & Ch. Black.

Nous nous sommes adress  MM. A. & Ch. Black, diteurs  Londres, et
leur avons demand ce qu'ils avaient prt lors de l'Exposition de 1871.
Ils nous ont rpondu que l'indication du catalogue est sans doute
fautive, et qu'ils ne possdent pas le manuscrit en question.

Nous ignorons o il se trouve actuellement. Conserv jusqu' 1871, il
n'a vraisemblablement pas t perdu aprs cette date; peut-tre un jour
sera-t-il publi.

Pourtant, les quatre premiers vers que nous connaissons suffisent 
dmontrer qu'en 1798, le futur inventeur de la couleur locale tait
encore loin de songer aux principes qui le rendront plus tard clbre. 
en juger d'aprs le dbut, le style de cette _Lamentation_ manque de
couleur; il est semi-classique, semi-ossianique (wreath, wild
swans, Vaga's fair fountain); il est vident que la pice
n'apporterait pas beaucoup  la gloire de Scott. Mais, si on comprend
facilement que son auteur l'ait garde en manuscrit, on se demande
pourquoi le possesseur actuel de l'autographe croit devoir le tenir
cach. Il faut ajouter que ce n'est pas la famille du pote qui en
interdit la publication.

Walter Scott ne fut pas le seul grand pote anglais qui connut
l'existence de ce pome morlaque. Byron, qui voyagea tant en
Orient[975], parat aussi n'avoir pas ignor la _Triste ballade_; c'est
 elle qu'il pensa quand il fit allusion aux chansons bosniaques dans
_la Fiance d'Abydos_[976].




BIBLIOGRAPHIE




I

DITIONS DE LA GUZLA


1. LA GUZLA, OU CHOIX DE POSIES ILLYRIQUES RECUEILLIES DANS LA
DALMATIE, LA BOSNIE, LA CROATIE ET L'HERZEGOWINE.  Paris, chez F.-G.
Levrault, rue de la Harpe, n 81; et rue des Juifs, n 33,  Strasbourg,
1827; pp. XII (faux-titre, titre, table des matires et prface); et pp.
257, in-12. Portrait lithographi d'Hyacinthe Maglanovich, hors texte.
Publi  4 francs. [Le prix fut port  5 francs au mois de dcembre
1827.]

_Bibliographie de la France_ du 4 aot 1827.--_Journal des Dbats_ du 21
dcembre.

2. OEUVRES DE PROSPER MRIME. CHRONIQUE DU RGNE DE CHARLES IX, SUIVIE
DE LA DOUBLE MPRISE ET DE LA GUZLA, par Prosper Mrime. Nouvelles
ditions revues et corriges. Paris, Charpentier, libraire-diteur, 29,
rue de Seine, 1842. Imprim par Bthune et Plon; pp. IV (faux-titre,
titre); et pp. 484, in-18. Publi  3 fr. 50.


_La Guzla_, augmente de quatre pices et d'une nouvelle prface, se
trouve aux pp. 345-484. Cette dition est mentionne dans la
_Bibliographie de la France_ du 13 aot 1842.


3. OEUVRES DE PROSPER MRIME. CHRONIQUE DU RGNE DE CHARLES IX, SUIVIE
DE LA DOUBLE MPRISE ET DE LA GUZLA, par Prosper Mrime, l'un des
Quarante de l'Acadmie franaise. Nouvelles ditions corriges. Paris,
Charpentier, libraire diteur, 17, rue de Lille, 1847. Impr. de Dupr, 
Poitiers; pp. IV (faux-titre, titre); et pp. 504, in-18. 3 fr. 50.

_La Guzla_ se trouve aux pp. 365-504.--_Bibliographie de la France_ du
1er juillet 1848 (_sic_).

4. Mme titre. Nouvelles ditions revues et corriges. Paris,
Charpentier, libraire-diteur, 19, rue de Lille, 1853. Imprimerie de
Gustave Gratiot, 30, rue Mazarine, pp. IV (faux-titre, titre); et pp.
443, in-18. 3 fr. 50.

_La Guzla_ se trouve aux pp. 313-443.--_Bibliographie de la France_ du
12 fvrier 1853.

5. Mme titre. Paris, Charpentier, 39, rue de l'Universit. 1856.
Imprimerie de Gratiot.

Rimpression strotypique de l'dition prcdente. Note dans la
_Bibliographie de la France_ du 28 juin 1856.

6. Mme titre. Paris, Charpentier, 1858. Imprimerie Bourdier et Cie.

Rimpression strotypique, note dans la _Bibliographie de la France_
du 7 aot 1858.

7. Mme titre. Paris, Charpentier, 1860. Imprimerie Bourdier et Cie.

Rimpression strotypique, note dans la _Bibliographie de la France_
du 21 juillet 1860.

8. Mme titre. Paris, Charpentier, libraire-diteur, 28, quai de
l'cole, 1865. Imprimerie de P.-A. Bourdier et Cie, 6, rue des
Poitevins.

Rimpression strotypique, note dans la _Bibliographie de la France_
du 28 janvier 1865.

9. Mme titre. Nouvelle dition revue et corrige. Paris, Charpentier,
libraire-diteur, 28, quai du Louvre, 1869. Imprimerie P.-A. Bourdier,
Capiomont fils et Cie, 6, rue des Poitevins.

Rimpression strotypique, note dans la _Bibliographie de la France_
du 19 juin 1869.

10. Mme titre. Paris, Charpentier et Cie, libraires diteurs, 28, quai
du Louvre, 1873. Imprimerie Viville et Capiomont, 6, rue des Poitevins.

Rimpression strotypique, note dans la _Bibliographie de la France_
du 1er mars 1873.

11. Mme titre. Mme diteur. Mme imprimeur, 1874.

Rimpression strotypique, note dans la _Bibliographie de la ronce_ du
12 dcembre 1874, comme ayant paru le 20 novembre.

12. Mme titre. Paris, G. Charpentier, diteur, 13, rue de
Grenelle-Saint-Germain, 1877. Imprimerie Capiomont et Renault, 6, rue
des Poitevins.

Rimpression strotypique, note dans la _Bibliographie de la France_
du 2 juin 1877.

13. Mme titre. Paris, G. Charpentier, diteur, 13, rue de
Grenelle-Saint-Germain, _s. d_. Imprimerie E. Capiomont et V. Renault,
6. rue des Poitevins.

Cette dition, qui devait tre la dernire chez Charpentier, est sans
doute postrieure  1877 et antrieure  1881. Elle n'est pas note dans
la _Bibliographie de la France_, mais elle se trouve  la Bibliothque
Sainte-Genevive  Paris.

14. OEUVRES COMPLTES DE PROSPER MRIME. LA DOUBLE MPRISE. LA GUZLA.
Paris, Calmann-Lvy, diteur, 3, rue Auber, 1885. Bourloton, Imprimeries
runies, B. pp. IV (faux titre, titre); pp. 320, in-18. 3 fr. 50.

_Bibliographie de la France_ du 9 mai 1885, comme ayant paru le 21
avril. Dans cette dition, _la Guzla_ se trouve aux pp. 129-320.




II

TRADUCTIONS DE LA GUZLA


_1 Allemagne_:

GERHARD (Wilhelm).--Wila. Serbische Volkslieder und Heldenmrchen.
Zweyte Abtheilung. Leipzig, Verlag van Joh. Ambr. Barth, 1828 [W.
Gerhard's Gedichte. Vierter Band.], pp. X et 317 in-8.

Aux pages 91-188 se trouvent traduites vingt-sept pices de _la Guzla_.
Ne manque que la _Triste ballade de la noble pouse d'Asan-Aga_.

LIPPERT (Dr. Robert).--Alexander Puschkin's Dichtungen. Aus dem
Russischen bersetzt. Leipzig, 1840. 2 vol. in-8.

Aux pages 311-312 du tome premier: _Serbisches Lied_, pome qui n'est
autre chose que _le Cheval de Thomas II_ de Mrime, traduit sur la
traduction russe de Pouchkine:

     Sprich, was wieherst du so traurig,
     Stampfest mit dem Huf so schaurig--
     Sprich, mein Ross, was dich gekrnkt,
     Dass dein schlanker Hais gesenkt?--etc.

_2 Angleterre_:

ANONYME.--Quatre pices insres dans l'article sur _la Guzla_, dans la
_Monthly Review_, novembre 1827.

Ces pices sont: _Death Song_, _The Brave Heyducs_, _Hadagny_ (premire
partie) et _Barcarolle_.

KEIGHTLEY (Thomas).--Deux ballades insres dans l'article sur _la
Guzla_, dans la _Foreign Quarterly Review_, juin 1828.

Ces deux pices sont: _The Hawthorn of Velico_ et _The Brave Heyduks_.

LE MME.--The Fairy Mythology. Londres, 1828. 2 vol. in-12

Aux pages 323-324: _Lord Mercury_ [de Mrime].

ANONYME.--Deux ballades traduites dans l'article intitul _Servian
Ballads_, dans le _Chambers's Journal_, dimbourg, septembre 1855, pp.
190-192.

_The Fatal Shot (Hadagny)_ et _The Bounden Brothers_ (_les Pobratimi_),
traduites en vers, d'aprs la traduction allemande de Gerhard.


_3 Russie_:

POUCHKINE (Alexandre Serguivitch).--Onze ballades traduites dans la
_Bibliotka dlia Tchtniya_, Saint-Ptersbourg, 1835, t. VIII et t. IX.

Au tome VIII, premire partie, p. 158: _le Cheval de Thomas II (le Chant
serbe)_. Au tome IX, premire partie, pp. 5-26: dix autres pices de _la
Guzla_. Elles sont rimprimes au t. IV des Posies de Pouchkine
(_Stikhotvorniya_, pp. 115-177), avec une prface indite. Il existe
une quantit de rimpressions postrieures.


_4 Pologne_:

CHODZKO (Alexandre).--Posies (en polonais), Saint-Ptersbourg, 1829.

Nous ne connaissons cet ouvrage que de nom. Suivant M. Leger, on y
trouve trois pices de _la Guzla_, traduites en vers.

MICKIEWICZ (Adam).--Pisme, na nowo przejrzane, Paryz, w drukarni
Bourgogne et Martinet, przy ulicy Jacob, 30. 1844.

Aux pages 127-129 du tome IV: _Morlach w Wenecyi_ (le Morlaque 
Venise), traduit en vers. Cette traduction polonaise de la ballade de
Mrime est RETRADUITE en franais dans l'dition franaise des Posies
compltes de Mickiewicz (Paris, 1844, 1857, etc.).




III

CRITIQUES DU TEMPS


_1 En France_:

LA RUNION du 7 aot 1827.

MONITEUR UNIVERSEL du 13.

JOURNAL DE PARIS du 27.

REVUE ENCYCLOPDIQUE, aot 1827, pp. 463-464.--Mme notice dans le
_Journal gnral de la littrature de France_, aot 1827, p. 243.

GAZETTE DE FRANCE du 19 septembre.

LE GLOBE du 29.

JOURNAL DES SAVANS, septembre 1827, p. 569.

JOUHNAL DES DBATS du 21 dcembre 1827 (communiqu). Mme annonce dans
_le Constitutionnel_ du 22, et dans _le Courrier franais_ du 24.

BULLETIN DES SCIENCES HISTORIQUES, ANTIQUITS, PHILOLOGIE, rdig par
MM. Champollion, Paris, 1828, t. X, pp. 146-148.

Un article de M. Depping, sur la traduction de Gerhard.

JOURNAL DES SAVANS, fvrier 1829, pp. 125-126.


_2  l'tranger_:

MONTHLY REVIEW, novembre 1827, pp. 375-384.

UEBER KUNST UND ALTERTUM, t. VI, livr. 2, 1828, pp. 326-29.

Critique de Goethe.

SERBSK LTOPISSI, 1828, t. XII. p. 154: t. XIII, pp. 136-139.

Notices sans intrt.

FOREIGN QUARTERLY REVIEW. article de Thomas Keightley, juin 1828, pp.
662-671.

ALLGEMEINE LITERATUR-ZEITUNG (_Ergnzung-Bltter_), mars 1829, n 36, p.
287.

Sur la traduction de Gerhard.

INTELLIGENZBLATT DER ALLGEMEINEN LITERATUR-ZEITUNG, juillet 1829, n 61,
pp. 494-495.

Cf. _Literaturblatt des Morgenblattes_, n 31 [1829?].--Aussi les
_Serbsk Ltopissi_, 1830, t. XX. pp. 132-134.




IV

CRITS SUR LA GUZLA


ANNENKOFF (P. V.).--Matrialui dlia biografii Alexandra Serguivitcha
Pouchkina. Saint-Ptersbourg, 1855, pp. 373-380.

[Matriaux pour servir  la biographie de Pouchkine. Constitue le tome
Ier des _OEuvres compltes_ de Pouchkine, publies par P. V. Annenkoff.]

CHLIAPKINE (I. A.).--Iz nizdanuikh boumague A. S. Pouchkina.
Saint-Ptersbourg, 1903.

[Quelques papiers indits de A. S. Pouchkine. Pp. 32-35: sur _la
Guzla_.]

CURCIN (Dr. Milan).--Das serbische Volkslied in der deutschen Literatur.
Leipzig, 1905.

Pp. 176-184: sur _la Guzla_.

GEIGER (Ludwig).--Goethe und Mrime. _Goethe-Jahrbuch_ pour l'anne
1894. Francfort-sur-Mein, in-8, vol. XV, pp. 290-291.

HOCK (Stefan).--Die Vampyrsage und ihre Verwertungin der deutschen
Literatur. Berlin, 1900.

_Passim._

KOULAKOVSKY (Platon).--Slavianski motivui v tvortchestvi Pouchkina.
_Rouski filologuitcheski Viestnik_, Varsovie, 1899, n 3 et 4, pp. 1-22.

[Les motifs slaves dans l'oeuvre de Pouchkine. Discours prononc le 26
mai 1899  l'Universit Impriale de Varsovie.]

LAVROV (P. A.).--Pouchkine i Slavian. Odessa, 1900.

[Pouchkine et les Slaves. Nous ne connaissons ceTte brochure que de
nom. Une traduction bulgare en est parue dans la _Belgarski Pregled_ de
Sofia, en 1900.]

LGER (Louis).--Une supercherie littraire de Mrime. _La Nouvelle
Revue_ du 15 juin 1908, pp. 445-455.

Avant de publier cet article M. Leger avait entretenu de ce sujet
l'Acadmie des Inscriptions et Belles-Lettres dans la sance du 13 mars
1908. Voir _Acadmie des Inscriptions et Belles-Lettres, Comptes rendus
des sances de l'anne 1908_. Paris, 1908, p. 127. Cf. _le Petit Temps_
du 17 juin 1908, n 2 562: Une mystification de Mrime.

MATIC (Tomo).--Prosper Mrime's Mystifikation kroatischer Volkslieder.
_Archiv fr slavische Philologie_, t. XXVIII. pp. 321-350; t. XXIX, pp.
49-96. Berlin, 1906-07.

LE MME.--Odgovor na tchlanak G. prof. Skerlitcha: Dv nov stoudiy o
Mrimovo mistifikatziyi srpskih narodnih pessama. _Brankovo Kolo_ des
2 (15) et 9 (22) octobre 1908.

[Rponse  l'article de M. le professeur Skerlitch, intitul _Deux
nouvelles tudes sur les contrefaons de la posie populaire serbe par
Mrime_.]

MATVEFF (P.).--Prosper Mrime i igo otnochniya k rousko
litratouri. _Novoe Vrmia_, Ptersbourg, n 6702, 25 octobre (6
novembre) 1894.

[Prosper Mrime et ses rapports avec la littrature russe.]

MICKIEWICZ (Adam).--Les Slaves. Cours profess au Collge de France
(1840-1844). Paris, 1849.

Le 19 mars 1841 (t. I, pp. 332-334).--Cf. une notice d'mile Tchakra
dans la _Slovenka_ de Novi Sad, 1860, t. XIII, pp. 647-648.

SKERLITCH (Jean).--Prosper Mrime i nigova mistifikatziya srpskih
narodnih pessama. _Srpski kgnijevni Glasnik_ du 1er dcembre 1901, pp.
355-366.

[Prosper Mrime et ses contrefaons de la posie populaire serbe.]

LE MME.--Frantzouski romantitchari i sprska narodna poziya: Charles
Nodier. _Srpski kgnijevni Glasnik_ des 16 mai et 1er juin 1904, pp.
747-756 et 837-851.

[Les romantiques franais et la posie populaire serbe: Charles
Nodier.]

LE MME.--Yoch yednom o Gouslama Prospera Mrima. _Srpski kgnijevni
Glasnik_ du 1er juillet 1904, pp. 981-987.

[Encore une fois sur _la Guzla_ de Prosper Mrime.]

LE MME.--Dv nov stoudiy o Mrimovo mistifikatziyi srpskih narodnih
pessama. _Srpski kgnijevni Glasnik_ du 1er septembre 1908, pp. 375-380.

[Deux nouvelles tudes sur les contrefaons de la posie populaire
serbe par Mrime. Notice sur les travaux de MM. Matic et Leger[977].]

SREPEL (Dr. Mitivoj).--Puskin i hrvatska knjizevnost. _Ljetopis
Jugoslavenske Akademije_, t. XIII (1898). Agram, 1899, pp. 118-140.

[Pouchkine et la littrature croate. Discours prononc le 7 juin 1899
devant l'Acadmie sud-slave.]

THIERRY (Gilbert-Augustin).--Les Grandes Mystifications littraires. IV.
_Le Thtre de Clara Gazul_ et _La Guzla_. Dans le Supplment littraire
du _Figaro_, 27 novembre 1909.

TOURNEUX (Maurice).--Prosper Mrime, comdienne espagnole et chanteur
illyrien. _L'Age du romantisme_, 5e livraison. Paris, Monnier, 1887, pp.
12, in-4.

WSCHER (Gottlieb).--Der Einfluss der englischen Balladenpoesie auf die
franzsische Litteratur von 1765 bis 1840. Zrich, 1891.

Pp. 66-68: sur _la Guzla_.

YOVANOVITCH (Voyslav M.).--Gousl Prospera Mrima ou inglesko
kgnijevnosti. _Srpski kgnijevni Glasnik_ du 16 dcembre 1906, pp.
925-929.

[_La Guzla_ de Prosper Mrime dans la littrature anglaise.]




V

CRITS SUR MRIME[978]


ASSELINEAU (Charles).--Bibliographie romantique. Catalogue anecdotique
et pittoresque des ditions originales des oeuvres de Victor Hugo--Alfred
de Vigny--Prosper Mrime... 2e dition. Paris, 1872.

Pp. 21 et 22.

LE MME.--Appendice  la seconde dition de la Bibliographie romantique.
Paris, 1874.

Pp. 289-291.

BARBIER (Auguste).--Souvenirs personnels et silhouettes contemporaines.
Paris, 1883.

Pp. 293-297: _Mrime_.

BIR (Edmond).--Portraits littraires. Lyon, 1888.

Pp. 1-76: _Prosper Mrime_.

BRANDES (George).--Prosper Mrime. _Deutsche Rundschau_, mars-avril
1880, pp. 355-371 et 65-80.

Rimprim au tome 5e de l'ouvrage bien connu que M. Brandes a publi
depuis: _Die Litteratur des neunzehnten Jahrhunderts in ihren
Hauptstrmungen: die romantische Schule in Frankreich_, Leipzig, 1883.
(Traduction franaise par M. A. Tapin, Berlin, 1902.)

BRUNETIRE (Ferdinand).--Manuel de l'histoire de la littrature
franaise. Paris, 1898.

Pp. 438-440: _Prosper Mrime_.

CHAMBON (Flix).--Introduction des _Lettres indites de Prosper
Mrime_. Moulins, 1900.

LE MME.--Notes sur Prosper Mrime. Paris, 1902.

LE MME.--Introduction des _Lettres de Prosper Mrime aux Lagren_.
Paris, 1904.

LE MME.--Prosper Mrime. Dans _Pro Memoria P. M._, publi par le
Comit du centenaire de Mrime. Paris, 1907.

CHUQUET (Arthur).--Stendhal-Beyle. Paris, 1902.

_Passim_.

CLMENT DE RIS (Louis).--Portraits  la plume. Paris, 1853.

Pp. 99-119: _Prosper Mrime_.

CORDIER (Henri).--Stendhal et ses amis. Notes d'un curieux. vreux,
1890.

DEROME (Lopold).--Causeries d'un ami des livres. Les ditions
originales des Romantiques. Paris, 1887, 2 vol.

Tome I: pp. 74 et 75.--Tome II: pp. 301-322.

DU CAMP (Maxime).--Souvenirs littraires. Paris. 1882-1883, 2 vol.
in-8.

_Passim_.

FAGUET (mile).--tudes littraires sur le dix-neuvime sicle. Paris,
1887.

Pp. 325-346: _Prosper Mrime_.

FILON (Augustin).--Mrime et ses amis. Avec une bibliographie des
OEuvres compltes de Mrime, par le Vicomte de Spoelberch de Lovenjoul.
Paris, 1894.

Publi d'abord dans la _Revue des Deux Mondes_, 1893. Nouvelle dition,
Paris, 1909. (Bibliographie revue par M. Flix Chambon.)

LE MME.--Mrime. Collection des Grands crivains franais. Paris,
1898.

Le texte est diffrent de celui du prcdent ouvrage.

FOUCHER (Paul).--Les coulisses du pass, Paris, 1873.

Chapitre VII: _Mouvement littraire de 1830_.

GALLEY (J.-B.)--Claude Fauriel, membre de l'Institut, 1772-1844.
Saint-tienne, 1909.

_Passim_.

GRAPPE (Georges).--Dans le Jardin de Sainte-Beuve. Essais. Paris, 1909.

Pp. 259-277: _Prosper Mrime_.

GRENIER (douard).--Souvenirs littraires. Paris, 1894.

Pp. 127-153: _Mrime et Sainte-Beuve_.

GROUSSAC (Paul).--Une nigme littraire: le Don Quichotte
d'Avellaneda... La Carmen de Mrime. Paris, 1903.

HAUSSONVILLE (Comte Othenin d').--tudes biographiques et littraires:
Prosper Mrime--Hugh Elliot. Paris, 1885.

Paru d'abord dans la _Revue des Veux Mondes_ du 15 aot 1879.

JOUBERT (Lo).--Prosper Mrime. _Revue de France_, 31 juillet 1873, pp.
36-61.

LACROIX (Octave).--Quelques matres trangers et franais. Etudes
littraires. Paris, 1891.

Pp. 369-394: _Prosper Mrime_.

LARROUMET (Gustave).--Petits portraits et notes d'art. Deuxime srie.
Paris, 1900.

Pp. 127-134: _Un vad du romantisme_ [Mrime].

LEFEBVRE (Alphonse).--La clbre Inconnue de Prosper Mrime.
Prface-introduction par Flix Chambon. Paris, 1908.

LION (Henri).--Introduction des _Pages choisies_ de Prosper Mrime.
Paris, 1897.

LNNBOHM (Kasimir).--Prosper Mrime elmkerta ja teokset
kirjallishistonalliselta kannalta. Helsingiss, 1895, pp. VII-258,
in-8.

LOMNIE (Louis de).--Discours prononcs dans la sance publique tenue
par l'Acadmie franaise pour la rception de M. de Lomnie, 8 janvier
1874.

Discours sur Mrime que M. de Lomnie a remplac  l'Acadmie
franaise. Aussi la rponse de Jules Sandeau.

MERLET (Gustave).--Portraits d'hier et d'aujourd'hui. Paris, 1863.

Pp. 198-276: _La Vrit dans l'Art. M. Mrime_.

MIRECOURT (Eugne de).--Les Contemporains: n 79. Mrime. Paris,
Gustave Havard, diteur, 1857.

Nouvelle dition, 1869.

PINVERT (Lucien).--Sur Mrime. Notes bibliographiques et critiques.
Paris, 1908.

PLANCHE (Gustave).--Prosper Mrime. _Revue des Deux Mondes_, t. II,
1832, pp. 576-591.

Rimprim dans les _Portraits littraires_ du mme auteur.

LE MME.--crivains modernes de la France. Prosper Mrime. _Revue des
Deux Mondes_ du 15 septembre 1854, pp. 1207-1232.

SAINTE-BEUVE.--M. Prosper Mrime. _Le Globe_ du 24 janvier 1831.

LE MME.--M. Prosper Mrime. Essai sur la Guerre sociale. Colomba.
_Revue des Deux Mondes, t. IV_. 1841, pp. 77-90.

Insr dans les _Portraits contemporains_, tome III.

SAITSCHICK (Robert).--Franzsische Skeptiker: Voltaire--Mrime--Renan.
Zur Psychologie der neueren Individualismus. Berlin, 1906.

Pp. 157-215 et 298-301: _Mrime_.

STAPFER (Paul).--tudes sur la littrature franaise moderne et
contemporaine. Paris, 1881.

Pp. 315-336: _Prosper Mrime_.

STRVIENSKI (Casimir).--Soires du Stendhal Club. Premire srie. Paris,
1905.

TAINE (Hippolyte).--Introduction des _Lettres  une Inconnue_. Paris,
1873.

Parue d'abord dans le _Journal des Dbats_ des 4 et 6 dcembre 1873.

TAMISIER (M.).--Prosper Mrime. L'crivain et l'homme. Marseille, 1875.

THIME (Hugo P.).--Guide bibliographique de la littrature franaise de
1800  1906. Paris, 1907, pp. 276-278.

TOURNEUX (Maurice).--Prosper Mrime, ses portraits, ses dessins, sa
bibliothque. Paris, 1879.

LE MME.--La Correspondance gnrale de Mrime. Notes pour une dition
future. _Revue d'histoire littraire de la France_, 1899, pp. 55-71.

VICAIRE (Georges).--Manuel de l'amateur de Livres du XIXe sicle. Tome
cinquime. Paris, 1904. Col. 700-762.




INDEX

(_La bibliographie non comprise_.)


A

_Abeille (l')_.

Abicht (Rudolf).

Abrants (duc d'), _voir_ Junot (le gnral).

Absyrte.

Acadmie celtique.

Acadmie franaise.

Acadmie Impriale russe.

Achille.

Addison (Joseph).

Adrien (M.).

Agamemnon.

ALBANAISES (BALLADES).

Albinoni (les).

Alboize [de Pujol].

Alecsandri (Vasile).

Alembert (Jean d').

Alexandre le Grand.

Ali-Pacha de Janina.

ALLEMANDES (BALLADES).

_Allgemeine Literatur-Zeitung_.

Allibone (S. Austin).

AMANT EN BOUTEILLE (L').

AMANTE DE DANNISICH (L').

Ampre (A.-M.).

Ampre (J.-J.).

Ancelot (Jacques).

Ancelot (Mme Virginie).

Androssy (le gnral).

Androutzos.

ANGLAISES (BALLADES).

Anicet-Bourgeois.

_Annales de la littrature et des arts_.

_Annales des Voyages_.

_Annales encyclopdiques (les)_.

_Annales romantiques (les)_.

Anne (reine d'Angleterre).

Annenkoff (P. V.).

Apostolescu (N. I.).

Appendini (F.-M.).

Apule.

_Archives littraires de l'Europe_.

Argens (Boyer d').

Argenson (Paulmy d').

Ariosto (Lodovico).

Aristote.

Armand (auteur dramatique).

Arnaout Pavl (heyduque).

Arnim (Achim d').

Arsenal (Bibliothque de l').

Artaud (N.-L.).

_Art et Antiquit_, voir _Ueber Kunst und Altertum_.

Asselineau (Charles).

AUBPINE DE VELIKO (L').

Aubign (Agrippa d').

Aure (d').

Avellaneda.

Avril (Adolphe d').

Aycard (Marie).

Aytoun (W. Edmondstoune).


B

Babica.

Bdecker (Karl).

Bao de Piva (heyduque).

Balchitch (les), _voir_ Baux (les).

Baldensperger (F.).

Ballantyne (James).

Ballard (Christophe).

Balzac (H. de).

BAN DE CROATIE (LE).

Bandello (Matteo).

Banduri (dom A.).

Banville (Th. de).

Baour-Lormian.

Barbier (Ant.-Alex.).

Barbier (Aug.).

Barbier (F.).

BARCAROLLE.

Barginet (Alex.).

Barrington (M.).

Barruel (l'abb de).

Barthlmy (H.).

Bartsch (Karl).

Bastide (Jules).

BATAILLE (LA).

Batory (Etienne).

Baux (les).

Bayle (Pierre).

Beaumanoir (Jean de).

Beaumanoir (Ph. de).

Beer (Robert).

Beers (Henry A.).

Bekker (Balthazar).

Bell (Adam).

BELLE HLNE (LA).

BELLE SOPHIE (LA).

Belloc (Mme Louise Swanton).

Benincasa (le chevalier).

Bentham (J.).

Branger (P.-J. de).

Brard (Cyprien).

Berger (imprimeur).

Berger-Levrault (O.).

Berger-Levrault et Cie.

Berlioz (Hector).

Bernardin de Saint-Pierre.

Bernardini (le chevalier).

Berquin (Arnaud).

Bertrand (le gnral comte).

Beyle (Henri), _voir_ Stendhal.

BEY SPALATIN (LE).

Bible (la).

_Bibliographie de la France (la)_.

_Bibliotka dlia Tchtniya_.

_Bibliothque allemande (la)_.

Bibliothque Nationale (la).

Bibliothque Sainte-Genevive.

_Bibliothque universelle des romans_.

Biedermann (W. von).

Bigeon (J.-M.-H.).

Bir (Edmond).

Black (A. & Ch.).

Blagoyvitch (Pierre).

Blaze de Bury (Henri).

Blessebois (Pierre Corneille).

Boissonade (Jean-Franois).

Bombet (Csar), _voir_ Stendhal.

Bonet-Maury (G.).

Bonneville (N. de).

Bopp (Franz).

Boratynsky (E. A.).

Bordeaux (Albert).

Borel (Ptrus).

Boscovich (Roger).

Bosniaque (le gouvernement).

Botta (Charles).

Botta d'Adorno (le colonel).

Bouhours (le pre).

Bourquelot (Louis-Flix).

Bouterwek (F.).

Bowring (Edgar).

Bowring (sir John).

Boyard.

Brandes (George).

Brandl (Alois).

Bratranek (F. Th.).

Braun (Karl).

Braun (Lopold).

BRAVES HEYDUQUES (LES).

Brazier (Nicolas).

Brentano (Clment).

Breton (M.).

Breuillac (M.).

Brifaut (Charles).

Brisset (M.).

British Museum.

Brohan (Mlle Augustine).

Brckner (Alexandre).

Brure-Drivaux (Marc).

Brure-Drivaux (pre).

Bruerovic (Marko), _voir_ Brure-Drivaux (Marc).

Brunet (J.-Ch.).

Brunetire (F.).

Buchon (J.-A.).

Buffon.

_Bulletin des sciences historiques_.

Brde (Samuel Gottlieb).

Brger (G. A.).

Burne-Jones (Edward).

Burns (Robert).

Burton (sir Richard).

Bute (lord John Stuart).

Byron.


C

Calderon de la Barca.

Calmann-Lvy (libraire-diteur).

Calmet (dom Augustin).

Campagnol (le capitaine).

Caizares (Joseph).

Canning (George).

Capelle (M.).

CARA-ALI, LE VAMPIRE.

CARMEN.

Carmouche (P.-F.-A.).

Cassandrich (P.).

Cassas (L.-F.).

Catherine II.

_Catholique (le)_.

Catulle.

Caussidire (Marc).

Cavino (Jean).

Ccile (A.-M.).

Celakovsky (Ladislav).

Cerisier (Ren de).

Cesarotti (Melchiore).

Chabrol (M. de).

Chalcondyle (Laonique).

Chambers (David).

_Chambers's Cyclopdia of English Literature_.

_Chambers's Journal_.

Chambon (Flix).

CHAMBRE BLEUE (LA).

Champollion.

CHANT DE MORT.

Chapond (l'abb),--pseudonyme de Mrime.

Charatz (cheval).

Charles VI.

Charles (Mme).

Charles d'Orlans.

Charpentier (libraire).

Chartier (Alain).

Charves (Claude).

Charves (Mlle Dsire).

Chastopalli (A.-E. de).

Chateaubriand.

Chatterton (Thomas).

Chaumette-Desfosss (Amde).

Chawner (Edward).

Chnier (M.-J.).

Cheuvreux (Mme H.).

CHEVAL (LE) DE THOMAS II.

Chichkoff (professeur).

Child (F. J.).

Chliapkine (I. A.).

Chmielowski (Piotr).

Chodzko (Alexandre).

Christine de Pisane.

Christich (Mladin).

Christmas (Henry).

CHRONIQUE DU RGNE DE CHARLES IX.

Chuquet (Arthur).

Cinti (Mlle).

Claretie (Jules).

Clarke (Mme).

Clarke (Mlle Mary), _voir_ Mohl (Mme Jules).

CLASSICISME de Mrime.

Clment (F.).

Clment de Ris (L.).

Cobden (Richard).

Coleridge (E. H.).

Coleridge (S. T.).

Collge de France.

Collin de Plancy.

Collins (J. A.).

COLOMBA.

Colonna (M.).

COMBAT (LE) DE ZENITZA-VELIKA.

_Conservateur (le)_.

_Conservateur (le) littraire_.

CONSTANTIN YACOUBOVICH.

_Constitutionnel (le)_.

Coppe (Franois).

Cordier (Henri).

Cormenin (M. de).

Corneille (Pierre).

Correa (M. de).

CORSES (VOCERI).

Cotonet (Charles), _voir_ Stendhal.

Cotonet (Charles, _jeune_),--pseudonyme de Mrime.

Coucy (Enguerrand de).

COULEUR LOCALE (LA), dans _les Morlaques_ de la comtesse de Rosenberg;
dans _Jean Sbogar_ de Nodier; dans _Smarra_ de Nodier; dans _le Bey
Spalatin_ de Nodier; dans _la Guzla_.

_Courrier franais (le)_.

Courtray (Joffe Rosa de).

Cousin (Victor).

Creuz de Lesser (A.).

Cromwell (Oliver).

CROMWELL, drame indit de Mrime.

Cunningham (Allan).

Curcin (Milan).

Cuvier (Georges).

Cuvier (Mlle).

Cuvillier-Fleury (A.)


D

Dacquin (Mlle Jenny).

_Dagobert (Chanson du roi)_.

Dandolo (Vincenzo).

Dante Alighieri.

Darmesteter (A.).

David d'Angers.

Delacroix (Eugne).

Delangle (N.).

Delavigne (Casimir).

Delcluze (E.-J.).

Delrot (mile).

Delgorgues (le gnral).

Delille (Jacques).

Denis (Ernest).

Denis (Michel).

Depping (George-Bernard).

Dsaugiers.

Desbordes-Valmore (Marceline).

Descartes (Ren).

Deschamps (mile).

Deschamps (Eustache).

Deschamps (Gaston).

Deshoulires (Mme).

Deslongchamps, _voyez_ Loiseleur-Deslongchamps.

Devani (John).

Devria (Eugne).

Dickens (Charles).

_Dictionnaire de l'Acadmie franaise_.

_Dictionnaire de la Conversation_.

_Dictionnaire d'Hatzfeld et Darmesteter_.

Diderot (Denis).

Didot (_Biographie gnrale_).

Diez (Friedrich).

Diocltien.

Djordjvitch (Djordj S.).

Dobrowsky (Joseph).

Dondey (Thophile).

Dora d'Istria, _voir_ Koltzoff-Massalsky.

DOUBLE MPRISE (LA).

Doumic (Ren).

Doutchitch (Jean).

Doyle (sir A. Conan).

Dozon (Auguste).

Dubois (Louis).

Du Camp (Maxime).

Du Cange (Charles du Fresne).

Ducis (J.-F.).

Duclos (Ch.-P.).

Du Halde (J.-B.).

Du Loir (sieur).

Dumas (Alexandre, pre).

Dupr (Adrien).

Duputel (Pierre).

Dringsfeld (Ida).

Dussault (Franois-Joseph).

Du Theil, _voir_ La Porte du Theil.


E

Eckermann (Johann Peter).

Eckstein (Ferdinand d').

lisabeth (reine d'Angleterre).

Ellice (Edward).

Elsner (Heinrich).

Elworthy (Fred. Th.).

_Encyclopdie (l')_.

_Encyclopdie des gens du monde_.

ENLVEMENT (L') DE LA REDOUTE.

Ernouf (le baron A.).

Eschyle.

ESPAGNOLES (ROMANCES).

Essling (le prince d').

Estve (Edmond).

Estignard (A.).

Etienne-Ouroch Ier, roi de Serbie.

tienne-Thomas Ier, roi de Bosnie.

tienne-Thomas II, roi de Bosnie.

Euripide.

Eurydice.

EXOTISME ROMANTIQUE (L').

Eyck (Hubert van).

Eyck (Jean van).


F

Faber (H.).

Fabius (les).

Fabre, ami de Lonor Mrime.

Fabre d'Olivet (A.).

Fauriel (Claude).

Fdorovich-Albinoni (le chevalier).

Fe (A.).

Fellows (Alfred).

Ferrich (George).

Fval (Paul).

Filon (Augustin).

Fiorentino (P.-A.).

FLAMME DE PERRUSSICH (LA).

Flaubert (Gustave).

Flocon (Ferdinand).

Florian.

Fontanes (Louis de).

_Foreign Quarterly Review (The)_.

Frster (Friedrich Christoph).

Fortis (Albert).

Fortoul (H.).

Fouch (Joseph).

Faucher (Paul).

Fournier (libraire).

FRANCE (LA BALLADE POPULAIRE EN).

_France chrtienne (la)_.

France (Anatole).

_Frankfurter Gelehrten Anzeigen_.

Frdric Barberousse.

FRNTIQUE (LE GENRE).

Fresnel (Fulgence).

Friedel (Adr.-Chr.).

Froissart (Jean).

Fulgence (G.).

Furnivall (Frederick J.).

FUSIL ENCHANT (LE).


G

Gabriel (vaudevilliste).

Galet (adjudant).

Galley (J.-B.).

Garachanine (Iliya).

Gaster (Moses).

Gauthier (le gnral baron).

Gautier (Lon).

Gautier (Thophile).

_Gauvain (Messire)_.

_Gazette de France (la)_.

Geiger (Karl).

Geiger (Ludwig).

Genevive de Brabant.

Geoffroy (J.-L).

Georges (Mlle).

Graud (Edmond).

Gerhard (Wilhelm).

Gervinus (Georg Gottfried).

Gessner (Salomon).

Gibson (William).

Gide fils (libraire).

Gilderoy (outlaw).

Girardin (mile de).

Gjorgjic (Ignace).

Glaser (mdecin).

Glatigny (Albert).

Gleim (Johann Wilhelm Ludwig).

Glenbervie (lord).

_Globe (le)_.

Godefroid de Bouillon.

Goethe (J. W. von).

Goethe-Nationalmuseum  Weimar.

Goetze (P. von).

Gogol (Nicolas).

Golz (Bruno).

Gondola (Jean), _voir_ Gundulic.

Goszczynski (Svrin).

Gray (Thomas).

Graziano (restaurateur).

GRECQUES (CHANTS POPULAIRES).--_Voir_ aussi Fauriel (Claude).

Grenier (douard).

Grimm (Jakob).

Grimm (Wilhelm).

Grber (Carl).

Groussac (Paul).

Gubernatis (Angelo de).

Guiguer de Prangins (famille).

Guillaume de Tyr.

Guizot (Fr.).

Gundulic (Givo).

Gunnell (Doris).

Gustafsson (le colonel).

Guttinguer (Ulric).

GUZLA (le mot).


H

Hacquet (Balthasar).

HADAGNY.

Hadjitch (Yovan), _voir_ Swtitch (Miloch).

Haeser (C. G.).

Hales (John W.).

Halvy (Lon).

Hanka (Vaclav).

Hanska (Mme de).

Hardy (Alexandre).

Hartmann (C. F.).

Hatzfeld (Ad.).

Haussonville (comte d').

Hawker (R. S.).

Hebbel (Friedrich).

Heine (Heinrich).

Hlne, reine de Serbie.

Helvtius.

Hennet (A.-J.-U.).

Herd (David).

Herder (Johann Gottfried von).

Heredia (Jos Maria de).

Herloszson (K. G.).

Herold (A. Ferdinand).

Herold (Theodor).

Herrmann (Karl).

Hervey (lord Frederick).

Hettner (Hermann).

Heyduques.

HEYDUQUE MOURANT (L').

HEYDUQUES (LES BRAVES), _voyez_ BRAVES HEYDUQUES (LES).

Heyne (Christian).

Hidalgo (don Dionisio).

Hock (Stefan).

Hoffmann (E. T. W.).

Holland (lord).

Homre.

Hood (Robin).

Hopper (Nora).

Horace.

Huber (Jean).

Hugo (Abel).

Hugo (Victor).

_Huguenots (les)_.

Hulme (W. H.).

Humboldt (A. von).

Humboldt (W. von).

Hunyade (Jean).

Hurd (Richard).

Huysmans (J.-K.).


I

ILLYRIEN (le mot).

IMPROMPTU.

IMPROVISATION D'HYACINTHE MAGLANOVICH.

Inezoff (le gnral).

Institut de France.

_Intelligenzblatt der Allgemeinen Literatur-Zeitung_.

Ivo de Sgne (heyduque).


J

Jacquemont (Victor).

JACQUERIE (LA).

Jacques de Voragine.

Jagic (Vatroslav).

Jakob (L. H. von).

Jakob (Thrse von).

Jaksic (N.).

JEAN SBOGAR.

JEANNOT.

Jelavic (V.).

Jrme (le roi).

JEUNE FILLE EN ENFER (LA).

Jivkovitch (le vovoda).

Johnson (Samuel).

Joret (Charles).

Joubert (Lo).

Jouffroy (A.).

Jouffroy (Th.).

Joukovsky (V. A.).

_Journal de Paris_.

_Journal des Dbats_.

_Journal des Savans_.

_Journal du Commerce_.

_Journal tranger (le)_.

_Journal gnral de la littrature de France_.

_Journal gnral de la littrature trangre_.

Jullien (Adolphe).

Junot (le gnral).

Jusserand (J.-J.).

Jussieu (Adrien de).


K

Kacic-Miosic (Andr).

Kapper (Siegfried).

Karadjitch (Vouk Stfanovitch).

Kara-Georges.

Karamzine (N. M.).

Kazinczy (Franois).

Keightley (Thomas).

Klopstock (Fr. G.).

KOBILICH (MILOSCH), _voir_ MILOSCH KOBILICH.

Khler (Reinhold).

Kollar (Jan).

Koltzoff-Massalsky (la princesse).

Kopitar (Barthlemy).

Korff (le baron).

Kossowski (Albert).

Koulakovsky (Platon).

Krauss (Friedrich).

Kreglianovich-Albinoni (le chevalier).

Krudener (Mme de).

Kuttner (M.).


L

La Beaumelle (M.).

Laboulaye (E. de).

La Chausse (P.-Cl. de).

Lach-Szyrma (K.).

Lacroix (Octave).

Lacroix (Paul).

Lacurne de Sainte-Palaye.

Ladvocat (libraire).

Lafont (Ch.-Ph.).

La Fontaine (Jean de).

La Guilletire (de).

La Harpe (J.-F. de).

Lalanne (Ludovic).

La Maire (consul de France).

Lamartine (Alphonse de).

Lamennais.

Lamothe-Langon (baron de).

Lang (Andrew).

Langl (Ferdinand).

Lannoy (baron de).

Lanson (Gustave).

La Place (P.-A. de).

La Porte du Theil.

La Rochefoucauld.

La Rochejacquelein (Mme de).

La Rochelle (M. de).

Larousse (Pierre).

Las Cases (E. de).

Latouche (Henri de).

La Tour d'Auvergne.

Lauriston (marquis de).

Lavalle (Joseph).

Lazar, prince de Serbie.

Le Braz (Anatole).

Le Breton (Andr).

Leconte de Lisle (Ch.).

Leger (Louis).

Legrand d'Aussy.

Lehr (P.).

Lemercier (Npomucne).

Lenormant (Franois).

Lonidas.

Leroux (Pierre).

Lerse (Fr. Chr.).

Lesage (AIain-Ren).

Lessing (G. E.).

Lestrange (Joseph),--pseudonyme de Mrime.

Le Tourneur (Pierre).

_Lettres d'une religieuse portugaise_.

_Lettres normandes_.

Levrault (F.-G.).

Levrier de Champriontz.

Lewis (Matthew Gregory).

Limnander (compositeur).

Lindsay (lady Anne).

Lingay (Joseph).

Lion (Henri).

Lioubomirsky (le prince).

Lippert (Robert).

LITHUANIENNES (BALLADES).

Ljubic (Sime).

Locke (John).

Lockhart (John Gibson).

Love-Veimars (A.).

Lohre (Heinrich).

Loiseleur-Deslongchamps.

LOKIS.

Lomnie (Louis de).

_London Magazine (The)_.

Lope de Vega (Flix).

Lorgna (Antonio).

Lorrain (Jean).

Louis XIV.

Louis XV.

Louis XVI.

Louis-Philippe.

Louka Golovran (heyduque).

Lovrich (Jean).

Lucas (Hippolyte).

Lucerna (Camilla).

Lucien.

Lyngbye (Hans Christian).

Lytton (sir Robert Bulwer), _voir_ Meredith (Owen).


M

Macaulay (Thomas B.).

Macpherson (James), _voir_ OSSIANIQUES (POMES).

Madelin (Louis).

MADEMOISELLE DE MARSAN.

Maeterlinck (Maurice).

_Magasin pittoresque (le)_.

_Magasin encyclopdique (le)_.

MAGLANOVICH (HYACINTHE).--Son portrait.

Magnin (Charles).

Mahomet II.

Maine-Sumner (Henry).

Maisonette, _voir_ Lingay (Joseph).

_Maistre Pierre Pathelin_.

Maistre (Xavier de).

_Malbrouk (la romance de)_.

Malzewski (Antoine).

Malte-Brun (Conrad).

Manuel de Seti.

Manzoni (Alexandre).

Maquet (Auguste).

Marc-Aurle.

Marcilli.

Mareste (M. de).

Marie de Mdicis.

Marko Kralivitch.

Markovic (Franjo).

Marmier (Xavier).

Marmont (le marchal).

Marot (Clment).

Marsan (Jules).

Marschner (Heinrich).

Marshall (Mrs. Julian).

Martin (Aim).

Martini (compositeur).

Martino (Pierre).

Mass (Amde).

Matavouil (Simo).

MATO FALCONE.

Matic (Tomo).

Matkovic (Petar).

Mato le Croate (heyduque).

Maturin (Ch. R.).

Matveff (P.).

Maury (Alfred).

Mauvais oeil (le).

MAUVAIS OEIL (ballade du).

MAUVAIS OEIL (SUR LE).

MAXIME ET ZO.

Maxwell Scott (Hon. Mrs.).

Mde.

Mlesville (Duveyrier).

Melgounoff (M.).

_Mlodies romantiques_.

Mennessier-Nodier (Mme).

_Mercure de France_.

_Mercure du XIXe sicle_.

Meredith (Owen).

Mrime (Anna).

Mrime (Lonor).

M. Mervincet.

Mzires (A.).

Mezzofanti (le cardinal).

Michaud (_Biographie universelle_).

Michaut (G.).

Michelet (Jules).

Mickiewicz (Adam).

Mickiewicz (Ladislas).

Mihat le berger (heyduque).

Miklosich (Franz).

Miliya l'aveugle (guzlar).

Miller (William).

Millevoye (Ch.-H.).

Millien (Achille).

Millin (A.-L.).

MILOSCH KOBILICH.

Miloutinovitch (Simo).

Millon (John).

_Minerve littraire_.

Mirecourt (Eugne de).

_Miroslav (l'vangliaire de)_.

Mistral (Frdric).

Moell (Otto).

Mohl (Jules).

Mohl (Mme Jules).

Molire.

Moncrif (Fr.-Aug. de).

_Moniteur universel_.

Montaiglon (Anatole de).

Montaigne (Michel de).

Montalembert (M. de).

Montgut (mile).

MONTNGRINS (LES), ballade.

_Montngrins (les)_, drame lyrique.

Montesquieu.

Montferrand (A. de).

_Monthly Review (The)_.

Montijo (la comtesse de).

Moore (Thomas).

_Morgenblatt (Das)_.

Morillot (Paul).

MORLAQUE (le mot).

MORLAQUES (LES), roman.

_Morlaques (les)_, ballet.

_Morlaques (les)_, opra.

MORLAQUE  VENISE (LE).

Morley (Henry).

Morosini (Jacques).

Morozoff (P. O.).

Morris (William).

MORT DE THOMAS II (LA). _Voir aussi_ tienne-Thomas II.

Morton (Jacques).

Morvizza (le P.).

MOSAQUE.

Motherwell (William).

Muller (Charles).

Mller (Friedrich von).

Mller (Johann von).

Mller (Wilhelm).

Murko (Matthias).

Musus (J. Ch. A.).

_Muse franaise (la)_.

Musset (Alfred de).

Musset (Paul de).

MYSTIFICATEURS LITTRAIRES (LES).


N

Nagy (J.).

Napolon Ier.

Napolon III.

Nehring (Wlad.).

Nmagnas (les).

Nnadovitch (Yakov).

Nerval (Grard de).

_New Monthly Magasine (The)_.

Niebuhr (B. G.).

Nisard (A.).

Noailles (Mme de).

Nodier (Charles).

Nodier (Mme Charles), _voir_ Charves (Mlle Dsire).

Noire-Isle (Charles de).

Novak le vieillard (heyduque).

Novakovitch (Stoyan).


O

Odin (le comte Maxime),--pseudonyme de Charles Nodier.

Odyniec (A. G.).

O'Meara (K.).

O'Neddy (Philothe), _voir_ Dondey (Thophile).

Orphe.

_Orphelin de la Chine (l')_.

OSSIANIQUES (POMES).

Ostoyitch (tienne-Thomas).

Ostrowski (Chr.).

Othon, roi de Grce.

Otrante (duc d'), _voir_ Fouch (J.).

Otway (Thomas).

Ouroch Ier, roi de Serbie.

Ovide.

Oxenford (John).

Ozanam (A.-F.).


P

Pahan (Gabrielle de).

Palerne (Jean).

Panckoucke (Mme Ernestine).

Panizzi (sir Anthony).

Pappizza (guzlar).

Pris.

Parny (variste).

_Pathelin (Maistre Pierre)_.

Paul Ier (de Russie).

Paupe (Adolphe).

_Perceval_.

Percy (Thomas).

_Prichole (la)_.

Prier (Casimir).

Perrault (Charles).

Perry (Thomas S.).

Pertusier (Charles).

Pervan (de Coccorich).

Petit de Julleville (Louis).

Ptranovitch (Bogolioub).

Ptrovitch (Nicolas S.).

Peyssonel (Charles de).

Philippe (guzlar), _voir_ Vichnitch (Philippe).

Philips (Ambrose).

Piccini (Alexandre).

Pichot (Amde).

Pierre Ier (de Russie).

Pierre Ier (prince-vque de Montngro).

Pindare.

Pingaud (Lonce).

Pinvert (Lucien).

Pirch (Otto von).

Pisani (Paul).

Pitois (M.).

Pitois-Levrault (M.), _voir_ Pitois (M.)

Pitton de Tournefort.

Planche (Gustave).

Plaute.

Pline l'Ancien.

Pniower (Otto).

POBRATIMI (LES).

Pogodine (Mikhal Ptrovitch).

Polvo (Nikola Alexvitch).

Polidori (William).

Ponthieu (libraire).

Pope (Alexandre).

Popovitch (Pavl).

Porchat (Jacques).

Porta (Jean-Baptiste).

Pouchkine (Alexandre Serguivitch).

Pouqueville (Hugues).

_Pr-aux-Clercs (le)_.

Preisinger (H.).

Prvost (Hippolyte).

Pypine (Alexandre Nikolavitch).

Pyrrhus.


Q

_Quarterly Review (The)_.

Qurard (J.-M.).

QUERELLE DE LEPA ET DE TCHERNYEGOR (LA).

Quinet (Edgar).

Quirini (Angelo).

_Quotidienne (la)_.


R

Rabelais (Franois).

Racine (Jean).

Radcliffe (Mrs. Anne).

Rade de Sokol (heyduque).

Radonitch (Vouk).

Raguse (duc de), _voir_ Marmont.

_Rambler (The)_.

Ramoux (compositeur).

Ramsay (Allan).

Ranft (M.).

Ranke (Lopold).

Raynaud (Gaston).

Raynouard (Franois).

Rebaux (Paul).

Rcamier (Mme).

Reclus (lise).

Redlich (Karl).

Rehfues (J. F.).

Reinhard (le comte).

Rmusat (Charles de).

Renan (Ernest).

Renduel (libraire).

_Renomme (la)_.

Renouard (A.-A.).

Repisitch (M.).

Restif de la Bretonne (N.).

Rtif de la Bretonne (Victor-Vignon).

_Runion (la)_.

_Revue d'Europe_.

_Revue de Paris_.

_Revue des Deux Mondes_.

_Revue du Nord_.

_Revue encyclopdique (la)_.

Reymond (William).

Ricault (Paul).

Richard Coeur de Lion.

Richelieu (duc de).

Richepin (Jean).

Rincovedro (L.).

Ristitch (Jean).

Riznitch (les).

Robert (Cyprien).

Robinson (Mrs. Edward), _voir_ Jakob (Thrse von).

Rod (douard).

_Roland (la Chanson de)_.

Romanovitch (professeur serbe).

ROMANTISME DE MRIME.

_Rose (Roman de la)_.

Rosemond (M. de).

Rosenberg-Orsini (le comte de).

Rosenberg-Orsini (la comtesse de).

Rossel (Virgile).

Rossetti (Dante Gabriel).

Rossetti (Mrs. W. M.).

Rossi (compositeur).

Rouget de Lisle.

ROUMAINES (BALLADES).

Rousseau (Jean Jacques).

Roux de Rochelle.

Royer-Collard (H.).

_Rozier historial (le)_.

Rumy (le Dr.).

RUSSE (POSIE POPULAIRE).


S

Sacy (Sylvestre de).

Saint-Aulaire.

Sainte-Beuve.

Saint-Ferrol (de).

Saint-Lambert.

Saint-Marcel (Lon de).

Saint-Marc Girardin.

Saintsbury (George).

Salomon (Michel).

Salvandy (N.-A. de).

Sand (George).

Sardou (Victorien).

Santelot (libraire).

Sayous (P.-A.).

Sbogar (Jean).

SCANDINAVES (BALLADES).

Schaffarik (Paul-Joseph).

Schefer (Charles).

Scheffler (Wilhelm).

Schiller (Friedrich von).

Schlegel (Wilhelm von).

Schlzer (A. L. von).

Schnabel (B.).

Schnitzler (J.-H.).

Schot (Gaspar).

Schuhardt.

Schur (douard).

Sclamer (Pietro).

Scott (sir Walter).

Scribe (Eugne).

Sch (Lon).

Segall (J. B.).

SEIGNEUR MERCURE (LE).

Selitsch (G.), _voir_ Zlitch (C.)

Senancour.

SERBO-CROATE (POSIE POPULAIRE).

Seuffert (B.).

Shaftesbury.

Shakespeare (William).

Sharpe (Sutton).

Shelley (Mrs.).

Shortreed (Mr.).

Sidney (sir Philip).

Silbermann (G.).

Siniavine (amiral russe).

Sipovsky (V.).

Sismondi (Simonde de).

Skander-Beg.

Skatoverga (George).

Skerlitch (Jean).

Slovak (S. R.).

SMARRA.

Smith (John).

Sobieski (Jean).

Sobolevsky (S. A.).

Soleinne (M. de).

Sophocle.

Sorgo (Antoine de).

Sotchivitza (brigand).

Souriau (Maurice).

Southey (Robert).

Spalatin (le comte).

Spasowicz (W. D.).

_Spectateur franais (le)_.

_Spectator (The)_.

Spoelberch de Lovenjoul (le vicomte de).

Srepel (Milivoj).

Stace.

Stal (Mme de).

Stapfer (Albert).

Stapfer (Paul).

Stapfer (Philippe-Albert).

Steig (R.).

Stendhal (Henri Beyle).

Stokovitch (Srta Y.).

Stow (John).

Stoyanovitch (Lioubomir).

Strange (John).

Stryienski (Casimir).

Stuart (John), _voir_ Bute (lord).

Suphan (Bernhard).

Surville (Clotilde de).

Svrljuga (Iv. Krst.).

Swtitch (Miloch).

Swift (Jonathan).

Symonds (John).

_Syn otetchestra_.


T

Taine (Hippolyte).

Talvj, _voir_ Jakob (Thrse von).

TAMANGO.

Tamisier (M.).

Tasso (Torquato).

Tastu (Mme Amable).

Taylor (le baron).

Tchokovitch (Tchoubro), _voir_ Miloutinovitch (Simo).

Techener (libraire).

_Tlgraphe officiel des provinces illyriennes_.

Tercy (M. de).

Texte (Joseph).

THTRE DE CLARA GAZUL.

Thocrite[979].

Thophile de Viau.

Thibaut IV, comte de Champagne.

Thieme (Hugo P.).

Thierry (Augustin).

Thierry (Gilbert-Augustin).

Thiers (Adolphe).

Tieck (Ludwig).

Tipaldo (_Biografia_).

Tolsto (Lon).

Tomachvitch (Etienne-Thomas II).

Tomachvitch (Radivo).

Tourguneff (Ivan).

Tourneux (Maurice).

Towianski (Andr).

Tracy (Destutt de).

Trawinski (F.).

Trenchard (John).

_Tristan et Iseult_.

Tristan l'Hermite.

TRISTE BALLADE DE LA NOBLE POUSE D'ASAN-AGA.

Tropsch (Stjepan).

Tzernoyvitch (Maxime).


U

_Ueber Kunst und Altertum_.

Uhland (Ludwig).


V

Valnay (M.).

VAMPIRE (LE).

Vampirisme.

VAMPIRISME (SUR LE).

Vanderbourg (Ch.).

Vater (J. S.).

Vedova (G.).

Vnvitinoff.

VNUS D'ILLE (LA).

Verkovitch (Stefan).

Vesselofsky (Alex.).

Vetter (Th.).

Vialla de Sommire (L.-C.).

Viazemsky (le prince).

Vicaire (Georges).

Vichnitch (Ivan).

Vichnitch (Philippe).

Vigny (Alfred de).

Vila (la).

Villehardouin (Geoffroi de).

Villemain (Franois).

Villemarqu (Hersart de La).

Villers (Charles).

Villiers (lord Clarendon).

Villoison (d'Ansse de).

Villon (Franois).

Vilmar (August).

Viollet-le-Duc.

Virgile.

Virieu (M. de).

VISION DE CHARLES XI (LA).

VISION DE THOMAS II (LA).

Vitet (Louis).

VOCERI.

Vodnik (Valentin).

Vogl (J. N.).

Voart (Mme lisa).

Vonovitch (Louis de).

Voltaire.

Voss (Johann Heinrich).

Vostokoff (A. K.).

Vouadine le vieillard (heyduque).

Voukossav (heyduque).

Voutchitch (Thomas).

Voutier (le colonel).

Vreto (Marino).


W

Wagener (H. F.).

Walpole (Horace).

Warburton (William).

Warton (Thomas).

Watts-Dunton (Th.).

Weber (Karl).

Weber (Veit).

Wecker-Gotter (le baron).

Weiss (Charles).

Wenzig (J.).

Werthes (F. A. Cl.).

Wesely (Eugne).

_Westminster Review (The)_.

Wey (Francis).

Wheatley (H. B.).

_Wiener Diarium_.

Wierus.

Witkowski (Georg).

Wolf (Friedrich August).

Wolkonska (la princesse Znada).

Wordsworth (William).

Woycicki (folkloriste polonais).

Wurzbach (Dr. Constant von).

Wscher (Gottlieb).

Wynne (Justine), _voir_ Rosenberg-Orsini (la comtesse de).

Wynne (Richard).


X

Xanthos.


Y

Yakovlieff.

Yanko de Cattaro (heyduque).

Yankovitch (Stoan).

Yart (Antoine).

Yeats (William Butler).

Young (Edward).

Yovanovitch (Voyslav M.).

Yovanovitch (Zma-Yovan).

Z

Zaleski (Bohdan).

Zarbarini.

Zlitch (Ghrassim).

Zelter (Karl Friedrich).

Zimmer (Heinrich).

Zschokke (Heinrich).




NOTES


[1: A. Filon, _Mrime et ses amis_, Paris, 1894, pp. 37-38.]

[2: Il est vrai que Eugne de Mirecourt, l'auteur des _Contemporains_,
avait essay de faire quelques recherches et qu'il avait consult le
_Voyage_ de Fortis, source principale de _la Guzla_. Mais, avant d'avoir
trouv ce qu'il cherchait et ce qu'il aurait pu trouver avec quelque
diligence, il ferma le gigantesque volume, dclarant franchement
qu'il ne voyait pas de quel secours a pu tre  Mrime ce livre
indigeste, qui ne parle que de mtallurgie, de botanique et de
gologie. (_Les Contemporains_, n 79, _Mrime_, Paris, 1857, p. 37.)]

[3: Voir  la fin du prsent volume une liste de travaux relatifs  _la
Guzla_.]

[4: Notamment: le royaume de Serbie, la Bosnie-Herzgovine, le royaume
de Croatie, une partie de l'Istrie et une autre de la Hongrie du Sud, la
Dalmatie, la principaut de Montngro, la Vieille-Serbie (Macdoine du
Nord et le sandjak de Novi-Bazar), enfin une partie de la Macdoine.]

[5: Mme de nos jours, le gouvernement bosniaque ne reconnat pas
l'existence d'une langue serbo-croate officielle et lui donne le nom de
_langue provinciale_ (_sic_), _die Landessprache_.]

[6: Ce nom, qui dsigne aujourd'hui exclusivement les habitants de
l'Esclavonie (pays faisant partie de la Croatie), dsignait autrefois
les Slaves en gnral; il commena  disparatre ds la fin du XVIIIe
sicle, surtout sous l'influence des crivains russes. Pour remplacer le
nom d'_Esclavons_ par un terme plus prcis, un Ragusain, le comte de
Sorgo, proposait, en 1807,  l'Acadmie Celtique de Paris le nom de
_Slovinski-narod_ (peuple slovinique). _Mmoires de l'Acadmie
Celtique_, t. II, pp. 21-62.]

[7: Voir _ci-dessous_, ch. II,  5.]

[8: Petit de Julleville, _Histoire de la langue et de la littrature
franaise_, t. II, pp. 308-311.]

[9: Ernest Leroux, diteur.]

[10: dition fac simil, par L. Stoyanovitch, Belgrade et Vienne, 1897.]

[11: M. Murko, _Geschichte der lteren sdslawischen Litteraturen_,
Leipzig, 1908, pp. 181-184.--A. Brckner, _Ein weissrussischer_ Codex
miscelianeus, _Archiv fr slavische Philologie_, t. IX, 1886.]

[12: Dr Friedrich Krauss, dans la _Zeitschrift fr vergleichende
Litteraturgeschichte_, Neue Folge, III Band, Berlin, 1890, p. 351.]

[13: F. Lenormant, _Deux dynasties franaises chez les Slaves
mridionaux_, Paris, 1861.]

[14: Pavl Popovitch, _Manekine in der sdslavischen Litteratur_ dans la
_Zeitschrift fr romanische Philologie_, 1908, pp. 312-322 et 754.]

[15: Paul Morillot, _Le Roman de 1660  1700_ dans l'_Histoire de la
langue et de la littrature franaise_ publie sous la direction de
Petit de Julleville, t. V, p. 574.]

[16: Maurice Souriau, _Bernardin de Saint-Pierre_, Paris, 1905.]

[17:  ce sujet, consulter la _Bibliographie franaise sur les Serbes et
les Croates_, par M. Nicolas S. Ptrovitch (Belgrade, 1900), et les
travaux du Dr Petar Matkovic, dans les _Rad_ de l'Acadmie Sud-Slave
d'Agram, et ceux de M. Stoyan Novakovitch, dans les _Godichnitsa Nikol
Tchoupitcha_ et ailleurs.]

[18: Pierre Martino, _L'Orient dans la littrature franaise aux XVIIe
et XVIIIe sicles_, Paris, 1906.]

[19:  Paris, chez N.-M. Tilliard, 1765, pp. XLIV et 364, in-4. Manque
dans la bibliographie de M. Ptrovitch.]

[20: Ces Ragusois sont gens de grand traffic, et principalement sur
ceste mer Mditerrane, ayans plus de six-vingts gros navires, avares,
superbes et hautins, qui se persuadent n'y avoir gens plus nobles
qu'eux: et pour paroistre tels, portent ordinairement l'oyseau sur le
poing en se promenans par la ville, avec leur long habit, suyvans au
reste l'glise romaine et recognoissans le Pape. Leur commun idiome est
l'Esclavon, le plus fcheux de toutes les autres langues: pour lequel
ils ont un alphabet et characteres  part, duquel aussi se servent les
Serviens, Bossenois, Bulgariens, etc. (Jean Palerne Foresien,
_Prgrinations_, Lyon, 1606, p. 517.)--Nous vismes aprs Raguse, qui
est la ville capitale d'une rpublique, crivait vers 1610 un Parisien;
bien qu'elle ne soit gure plus grande que la place Royalle, mais que la
beaut des difices et la quantit des fontaines rendent si jolie que je
pourrois vous assurer qu'il y en a peu dans l'Europe de mieux bastie, si
depuis peu de temps les tremblemens de terre n'en avoient tellement
branl les fondemens qu'il a fallu traverser les rues avec des estayes
pour en appuyer les maisons. (_Voyage du sieur Du Loir_, Paris,
1654.)--Ces deux ouvrages manquent dans la bibliographie de M.
Ptrovitch.]

[21: _Starine_ de l'Acadmie Sud-Slave, t. XIV, Agram, 1883, pp. 58-82.]

[22: _Glasnik_ du Muse provincial bosniaque, t. XVI, Sarayvo, 1904.]

[23: Cf. Louis Leger, _Molire  Raguse_, dans la _Revue d'histoire
littraire_, juillet-septembre 1908.]

[24: Bibl. nat. Mss. fonds fr., dossier _Raguse_.]

[25: Louis de Vonovich, _Louis XIV et Raguse_, dans la _Revue
d'histoire diplomatique_, 1907, pp. 57-95.]

[26: _Les clipses_, pome en six chants, ddi  Sa Majest par M.
l'abb Boscovich; traduit en franais par M. l'abb de Barruel, Paris,
1779; rimprim en 1784.]

[27: Il en existe deux copies  Paris, l'une  la Bibliothque
nationale, l'autre aux Archives nationales. Il y en a aussi  Raguse et
 Venise, parat-il.]

[28: Lon Gautier, _Les popes franaises_, t. II, Paris, 1892, p.
679.--M. Gottlieb Wscher, dans son tude _Der Einfluss der englischen
Balladenpoesie auf die franzsische Litteratur_ (Zurich, 1891, p. 23),
attribue faussement cette collection  J.-B. de la Curne de
Sainte-Palaye.]

[29: _Bibliothque universelle des romans_, mai 1777, p. 6.]

[30: Manque dans la bibliographie de M. Ptrovitch.]

[31: Toute la correspondance  ce sujet entre l'Institut, le ministre
des Relations extrieures et le consul gnral de France  Raguse, a t
publie par M. Svrljuga dans les _Starine_, t. XIV, pp. 70-79.]

[32: Parmi les derniers potes serbo-croates de l'cole ragusaine il
faut mentionner un Franais, Marc Brure-Drivaux (Marko Bruerovic), n
vers 1770, mort en 1823. Son pre reprsentait la France auprs de la
Rpublique de Raguse, aussi apprit-il si bien la langue indigne qu'il
devint capable d'crire des traductions, des satires et des comdies.
Brure-Drivaux passa toute sa vie parmi les Slaves mridionaux, fut
consul de France  Scutari en Albanie et mourut pendant un voyage dans
l'le de Chypre. Sur son oeuvre potique, il existe une tude critique de
M. J. Nagy, _Marko Brure als ragusanischer Dichter_, dans l'_Archiv fr
slavische Philologie_, t. XXVIII, pp. 52-76, Berlin, 1906.]

[33: N  Vicence en 1740, mort  Bologne le 21 octobre 1803. Cf.
l'article de G. Vedova dans la _Biografia degli Italiani illustri del
secolo XVIII_ de Tipaldo, t. II, p. 237 et suiv.--A. Pypine, _Posie
populaire serbe_ (en russe), dans le _Viestnik Evropy_, dcembre 1876,
p. 718 et suiv.--_Archiv fr slavische Philologie_, t. XXX, pp.
586-590.]

[34: Les biographes de Fortis dsignent simplement comme un certain
Anglais, nomm Symonds, ce _scholar_ accompli, successeur du pote
Thomas Gray  la grande Universit anglaise. Nous croyons que c'est ici,
pour la premire fois, que l'on identifie la personnalit de ce
distingu compagnon de Fortis. Sur John Symonds lire _Dictionary of
National Biography_, t. LV, p. 271, et _Allibone's Dictionary of British
and American Authors_, art. Symonds (John).]

[35: _Osservazioni_, pp. 160-161.]

[36: Milan Curcin, _Das serbische Volkslied in der deutschen Literatur_,
Leipzig, 1905, p. 24.]

[37: Dans son _Voyage en Dalmatie_, il crit une fois: L'endroit o il
nous attendait... est le lieu le plus propre pour y mditer les _Nuits_
de Young (t. II, p. 93).]

[38: _Viaggio in Dalmazia_, t. I, p. 89. Cesarotti tait mme un ami de
sa famille. Il eut beaucoup de succs avec ses rflexions sur les pomes
ossianiques, dans la _Gazette littraire_ du 1er septembre 1765.]

[39: Le plus important chapitre du _Voyage en Dalmatie_, celui des
Moeurs des Morlaques, tait ddi  lord Bute. Ce seigneur cossais
tait un grand admirateur de son compatriote Macpherson, qu'il fit venir
 Londres en 1762, au moment de son arrive au pouvoir. Macpherson lui
ddia la premire dition de _Fingal_ et cette politesse fut trs
libralement rendue: lord Bute paya les frais de la publication de
_Temora_ (_Dictionary of National Biography_, t. XXXV, p. 263). Un tel
homme ne pouvait que trs chaudement conseiller  Fortis de recueillir
des ballades populaires.]

[40: _Archiv fr slavische Philologie_, t. XXX, pp. 586-596.]

[41: Quoi qu'en disent quelques crivains, sous ce nom, Fortis entendait
le peuple serbo-croate en gnral, et non pas exclusivement la tribu
dalmate dsigne aujourd'hui par ce nom. Il dclare expressment que le
pays habit par les Morlaques s'tend _plus loin vers la Grce,
l'Allemagne et la Hongrie_: c'est--dire qu'il comprend la Bosnie, la
Serbie et la Macdoine (_Viaggio_, t. I, p. 44).

Morlaque vient d'une forme primitive morovlach: _moro_ reprsente le
grec [Grec: mauros] (noir, misrable); _vlach_ (valaque) est le mot par
lequel les Slaves musulmans et catholiques dsignent volontiers leurs
congnres de religion orthodoxe.]

[42: _Volkslieder_, Erster Teil, Leipzig, 1778, pp. 130-138: Ein Gesang
von Milos Cobilich und Vuko Brankowich. Morlakisch.]

[43: _Viaggio in Dalmazia_ dell'Abate Alberto Fortis. In Venezia, Presso
Alvise Milocco, all'Apolline, 1774, 2 vol. in-4, pp. 180 et 204;
nombreuses planches.]

[44: _Viaggio_, t. I, p. 88.]

[45: _Viaggio_, t. I, pp. 98-105.]

[46: Charles Nodier se moque agrablement de son lecteur quand il
prtend avoir recueilli de la bouche des Dalmates la version qu'il en
a donne dans _Smarra_ (1821).]

[47: F.-C.-H.-L. Pouqueville, _Voyage dans la Grce_, 2e dition, Paris,
1826, t. III, p. 135.]

[48: Cf. _ci-dessus_, p. 25.]

[49: M.J. Nagy, dans son article sur Marc Brure, tout en ignorant
l'ouvrage de Pouqueville, discute, par anticipation, la possibilit de
ce qu'on y avance. Sa conclusion est ngative. (_Archiv fr slavische
Philologie_, 1906, pp. 52-76.)]

[50: _Osservazioni sopra diversi pezzi del Viaggio in Dalmazia del
Signor Abate Alberto Fortis, coll'aggiunta della cita di Sochivizca_. In
Venezia, 1776, pp. 264, in-4.]

[51: _Sermone parenetico di Pietro Sclamer Chersino al Signor Giovanni
Lovrich_, Modena, 1777.--_L'Abate Fortis al Signor Giovanni Lovrich_,
Brescia, 1777.--_Lettera apologetica di Giovanni Lovrich al celebre
Signor Antonio Lorgna_, Padoua, 1777. (Lorgna avait attaqu Lovrich dans
les _Efemeridi letterarie di Roma_ du 31 aot 1776.)]

[52: . Reclus, _Gographie universelle_, t. III, p. 235.]

[53: _Die Sitten der Morlacken_. Aus dem Italienischen bersetzt [par
F.-A.-C. Werthes]. Mit Kupfern. Bern, bey der typographischen
Gesellschaft, 1775, pp. 99, in-8.--Extrait de l'ouvrage suivant:]

[54: Abbate Alberto Fortis, _Reise in Dalmatien_. Aus dem Italienischen.
Mit Kupfern. Bern, bey der typographischen Gesellschaft, 1776, 2 vol.
in-8, pp. 266 et 284.]

[55: _Mercure de France_, fvrier 1777, pp. 109-116.]

[56: _Lettre de M. l'abb Fortis  Mylord comte de Bute sur les moeurs et
usages des Morlaques, appels Montngrins_. Avec figures.  Berne, chez
la Socit typographique, 1778, pp. 85, in-8.--_Lettre  Son Excellence
Jacques Morosini sur le pays de Zara_. Avec figures.  Berne, chez la
Socit typographique, 1778, pp. 43, in-8.--Ces deux brochures sont
tires  part de l'ouvrage suivant:]

[57: _Voyage en Dalmatie_ par M. l'abb Fortis. Traduit de l'italien.
Avec figures. Berne, chez la Socit typographique, 1778, 2 vol., pp.
246 et 276, in-8.--M. Milan Curcin (_op_. _cit._, p. 48) prtend que
cette traduction franaise n'est pas faite sur l'original italien mais
sur la traduction allemande de 1776. Nous n'avons pu comparer les trois
ditions compltes,--au British Museum manque la traduction franaise et
 la Bibliothque Nationale manque l'original--mais nous avons compar
le chapitre sur les _Moeurs des Morlaques_ et, jugeant d'aprs ce
chapitre, il nous semble que M. Curcin se trompe. On trouve tant de
mmes mots d'origine latine dans le texte italien et la traduction
franaise que des concidences si nombreuses seraient inexplicables si
la traduction franaise avait t faite sur la traduction allemande.
(Cf. surtout le commencement du  9: _De' Costumi_). Mais ce n'est pas
tout. Le traducteur franais NE REPRODUIT PAS nombre de fautes
d'impression et de transcription des noms slaves, fautes que l'on trouve
dans l'dition allemande, mais non dans l'original. Aussi son texte se
rapproche-t-il (son texte serbo-croate de la _Xalostna piesanza_) plutt
du texte de Fortis que de celui du traducteur allemand. La preuve
apporte par M. Curcin que les planches sont identiques dans les deux
traductions n'est pas suffisante, tant donn que les deux ouvrages sont
sortis des mmes presses.]

[58: _Frankfurter Gelehrten Anzeigen_, des 1er et 5 mars 1776, p. 149.
(Cit par M. Karl Geiger, dans l'_Archiv fr Literaturgeschichte_, t.
XIII, Leipzig, 1885, p. 339.)]

[59: _Die Sitten der Morlacken_, pp. 91, 93, 95, 97, 99. Le _Klaggesang_
ne porte pas la signature de Werthes, mais on sait bien que la
traduction tait sienne. Cf. Dr. Theodor Herold, _Friedrich August
Clemens Werthes und die deutschen Zriny-Dramen_, Mnster i. W., 1898, p.
35 et suiv. (Cit par M. Curcin, _op. cit._, p. 45.)

Goethe avait fait la connaissance de Werthes une anne avant la
publication de cette traduction (1774). Cf. _Allgemeine deutsche
Biographie_, t. XLII, p. 132, et _Goethe-Jahrbuch_, t. VII, p. 206 et
suiv. Pour notre part, nous croyons que ce fut  cette occasion qu'il
prit aussi connaissance de la traduction de Werthes.]

[60: Karl Bartsch, _Goethe und das serbische Versmass_, article publi
dans la revue berlinoise _Die Gegenwart_, t. XXIV, 1883, n41, p. 229 et
suiv.]

[61: _Volkslieder_, Erster Teil, Leipzig, 1778, pp. 309-314. La
traduction fut publie anonymement; le nom de Goethe ne figure que dans
les _Goethes Schriften_, t. VIII, 1789, pp. 177-182.--Sur cette
traduction existe toute une littrature dont, ailleurs, nous donnerons
la nomenclature.]

[62: _Volkslieder_, Zweiter Teil, Leipzig, 1778, pp. 168-171. Nombreuses
rimpressions, dont la meilleure est celle de Karl Redlich: _Herders
Poetische Werke_, Erster Band, Berlin, 1885 (dans les _Herders
Smmtliche Werke_, herausgegeben von B. Suphan, XXV Band).]

[6: Tome XXX, pp. 593-596.]

[64: Voir  l'appendice.]

[65: Il en parle dans son article _Serbische Lieder_, publi pour la
premire fois dans _Ueber Kunst und Altertum_, t. V, livr. 2 (1824), p.
53. Pourtant, Goethe fait erreur lorsqu'il affirme avoir traduit le
_Klaggesang_ d'aprs la comtesse de Rosenberg; _les Morlaques_, en
effet, ne contiennent pas cette pice. Ils sont, du reste, postrieurs
de treize ans  la traduction de Goethe, qui est de 1775 ou 1776. (Voir
Franz Miklosich, _Ueber Goethe's Klaggesang von der edlen Frauen des
Asan Aga_, Vienne, 1883, pp. 50-52.)]

[66: _Giornale encyclopedico di Vicenza_, 1789 ou 1790. L'article fut
traduit en franais et publi dans _l'Esprit des journaux_, juillet
1790, pp. 225-249.]

[67: Par Samuel Gottlieb Brde, Breslau, 1790. Cf. une notice de Karl
Geiger dans l'_Archiv fr Literaturgeschichte_, Leipzig, 1885, t. XIII,
p. 348 et suiv.]

[68: Charles Nodier, _Mlanges tirs d'une petite bibliothque_, Paris,
1829, pp. 187-194.--Cf. aussi la note de Nodier, jointe  son exemplaire
des _Morlaques_ et publie par le baron A. Ernouf dans le _Bulletin du
Bibliophile_, juin-juillet 1858, p. 1010: Je connais, dit-il, peu de
livres plus neufs, plus piquants et plus curieux; c'est un tableau trs
vrai des moeurs les plus originales de l'Europe, et j'ose dire qu'il
n'existe dans aucune langue un ouvrage aussi complet sur cette
matire.]

[69: _Notice sur la vie et l'oeuvre de Justine Wynne_, par le baron
Ernouf, dans le _Bulletin du Bibliophile_, 1858, p. 997 et suiv. (En
citant cet article, nous l'abrgeons.) Outre cette curieuse _Notice_,
nous avons consult: l'Introduction des _Essays moral and sentimental_
(Londres, 1785); l'article cit de Charles Nodier; _Biographisches
Lexikon des Kaiserthums Oesterreich_, von Dr. C. v. Wurzbach (art.
Rosenberg-Orsini); l'ouvrage cit de Franz Miklosich.--Un rudit
franais, d'Ansse de Villoison, qui sjourna  Venise en 1782, parle
souvent de la comtesse de Rosenberg, dans les trs intressantes lettres
qu'il crivit cette mme anne 1782 de la cour de Weimar  John Strange,
ministre anglais  Venise. D'Ansse de Villoison tait un des premiers
Franais qui aient connu Goethe personnellement, et M. Ch. Joret lui a
rcemment consacr trois articles dans la _Revue d'histoire littraire
de la France_ (1895-1896) et dans la _Revue germanique_ (1909). Les
lettres dont nous parlons non seulement sont restes indites, mais
encore personne n'a song  les tudier. Elles se trouvent au British
Museum, Eg. MSS. 2002, ff. 112-120, 127, 130, 138, 145, 155, 167, 181.

Peut-tre ft-ce cet ami de la comtesse de Rosenberg qui parla pour la
premire fois d'elle devant Goethe.]

[70: Wurtzbach, _Biographisches Lexikon des Kaiserthums Oesterreich_, t.
XXVIII, p. 17 et suiv.]

[71: Deux tomes en 1 vol. gr. in-8, ensemble de 358 pages. Titre grav,
avec les initiales J.W.C.D. U.& R. et une ddicace  Catherine II, avec
les noms de la comtesse en toutes lettres. Il semble qu'il y ait des
exemplaires o ces noms figurent sur le titre aussi, et qu'il y en ait
dans lesquels manque la ddicace. L'exemplaire que nous avons eu entre
les mains, celui du British Museum, ne porte que les initiales. J.-Ch.
Brunet cite aussi une dition de _Modne_, Socit typographique, in-4
[1788?] (_Manuel du libraire_, t. V, col. 1486.)]

[72: Prface aux _Morlaques_.]

[73:  propos de la couleur locale des _Morlaques_, l'abb Cesarotti
crivait: On a mme souvent reproch aux potes de France que leurs
hros, soit Turcs, Chinois ou Amricains, ne sont dans le fond que des
Franais dguiss. Ici, au contraire, tout ce que l'on voit et que l'on
entend est _morlaque_, tout est convenable, tout est dans les coutumes
et dans la vrit. (_L'Esprit des Journaux_, juillet 1790, p. 247.)]

[74: Cf. Joseph Texte, _Jean-Jacques Rousseau et le cosmopolitisme
littraire_, Paris, 1895, pp. 384-440.]

[75: J.-J. Jusserand, _Histoire littraire du peuple anglais_, t. I, p.
7.]

[76: Nous ne croyons pas qu'il faille attacher beaucoup d'importance 
ce jugement: c'est Nodier bibliomane et non pas Nodier critique qui
parle (un joli exemplaire, larges marges, etc.). Le rare in-8 qu'est
ce roman, est trs apprci par les amateurs de livres.--Pourtant,
l'auteur de _Jean Sbogar_ fut blm plusieurs fois pour cet loge de la
couleur locale.]

[77: Elle reconnat cette dette dans sa prface.]

[78:  ce sujet, voir _ci-dessous_,  7, 8 et 9.]

[79: _Bulletin du Bibliophile_, 1858, pp. 1005 et 1011.]

[80: Charles Nodier, _Mlanges tirs d'une petite bibliothque_, pp. 189
et 192.]

[81: Ch. Nodier, _op. cit._, p. 188.--Cet exemplaire a appartenu,
depuis, au prince d'Essling et, ensuite, au baron Ernouf, mort en 1887.
Nous ne connaissons pas son possesseur actuel. Un autre exemplaire,
marqu 70 francs, se trouvait au mois de juillet 1847 sur le catalogue
de la librairie J. Techener  Paris (_Bulletin du Bibliophile_, 1847, p.
326). Un troisime, appartenant  Aim Martin, a pass en vente en 1848.
_Les Morlaques_ se trouvent au British Museum  Londres, ainsi qu' la
Bibliothque Impriale de Vienne;  Saint-Ptersbourg on en a deux
exemplaires, dont l'un fut offert par l'auteur  Catherine II. (Cf. la
lettre du baron Korff au directeur du _Bulletin du Bibliophile_, sept.
1858, pp. 1226-1228.) La Bibliothque Nationale ne possde pas cet
ouvrage.]

[82: _Bulletin du Bibliophile_, 1862, pp. 1261-1262. Cf. aussi la notice
du baron Ernouf dans le mme journal, 1881, pp. 463-468.]

[83: M. Curcin, _op. cit._, p. 181.]

[84: _Mlanges tirs d'une petite bibliothque_, pp. 190-191.--Miklosich
(_op. cit._, p. 51) et M. Curcin (_op. cit._, p. 49), ignorant que cet
article de la _Biographie universelle_ tait de Nodier lui-mme, le
citent pour dmontrer qu'il y avait des gens qui ont jug _les
Morlaques_ d'une faon plus juste que ne le fit Nodier dans ses
_Mlanges_!]

[85: Sylvester Douglas, baron Glenbervie (1743-1823). Cf. _Dictionary of
National Biography_, t. XV, p. 348.]

[86: Un ballet historique, _la Vente des esclaves,_ fut dans  Berlin
pendant le carnaval de 1802  une fte donne par l'ambassadeur de
Portugal, M. de Correa, fte mmorable  laquelle assistaient le roi et
la reine de Prusse. La pice ne fut jamais imprime, mais on voit
d'aprs l'extrait qu'en a publi le baron Ernouf (_Bulletin du
Bibliophile_, 1868, pp. 385-390) qu'un Morlaque y jouait un rle
important.--Le _Magazine encyclopdique_ enregistrait, au mois d'aot
1806, un nouveau ballet des _Morlaques_ qui venait d'tre donn au
Thtre de la Ville de Vienne et qui n'avait point russi.--Un opra
intitul _les Morlaques_, en deux actes, musique du baron de Lannoy,
texte italien de Rossi, fut reprsent en 1817  Graz. L'illustre savant
autrichien Miklosich, qui ne connaissait l'ouvrage de Mrime que de
nom, et pas du tout celui de Nodier, se trompa singulirement en
prtendant que cet opra fut le dernier cho du _Viaggio in Dalmazia_.
(Cf. _Ueber Goethe's Klaggesang_, pp. 38 et 49.)]

[87: _Corinne ou l'Italie_, livre XV, ch. IX.--Cette ide sur la posie
d'Ossian tait dj exprime par Mme de Stal au chapitre consacr  la
littrature du Nord, dans son livre _De la littrature_ (pp. 210-224 de
l'd. originale). On remarquera ici la mme fameuse division des deux
littratures tout  fait distinctes, celle qui vient du Midi et celle
qui descend du Nord.]

[88: _Srpski kgnijevni Glasnik_ du 16 mai 1904, p. 748.]

[89: _Goethe-Jahrbuch_, 1884, p. 118.]

[90: _De l'Allemagne_, d. Garnier, p. 175.]

[91: _Idem_, partie 2e, ch. XXX.]

[92: _Le Globe_, samedi 21 septembre 1827, p. 410.]

[93: Paul Pisani, _La Dalmatie de 1797  1815, pisode des conqutes
napoloniennes_. Paris, 1893.--Simo Matavouil, _Le Littoral adriatique
et les plans de Napolon_ (en serbe) dans la _Dlo_ de Belgrade,
dcembre 1894.--William Miller, _Napolon in the Near East_, dans la
_Westminster Review_, novembre 1900.--Louis Madelin, _Fouch_
(_1759-1820_), Paris, 1901, t. II.]

[94: Dcret du 15 avril 1811.]

[95: Louis Madelin, _Fouch_, t. II, p. 246.]

[96: _Ibid._]

[97: Le 26 juillet 1812, le _Moniteur_ annonait que la langue
franaise tant devenue la langue du gouvernement et celle de l'arme,
il vient d'tre pris des mesures pour que les habitants des villes
illyriennes soient  mme d'tudier cette langue. On a donc tabli des
chaires de franais dans tous les collges de l'Illyrie. Pourtant,
l'intendant d'Istrie se plaignait au gouvernement gnral de ce que
l'instruction ne ft pas adapte ni aux localits, ni aux moeurs des
habitants. (Madelin, _op. cit._)]

[98: _Tlgraphe illyrien_, 27 aot 1812 et 28 janvier 1813.]

[99: Madelin, _op. cit., loc. cit._]

[100: L. Leger, _Le Monde slave_, Paris, 1873, pp. 15-17.]

[101: Jean Skerlitch, _Les Romantiques franais et la posie populaire
serbe: Charles Nodier_ (en serbe), dans le _Srpski kgnijevni Glasnik_
des 16 mai et 1er juin 1904.]

[102: N.S. Ptrovitch, _Bibliographie franaise sur les Serbes et les
Croates,_ Belgrade, 1900, pp. 25-26.]

[103: Manque dans la bibliographie de M. Ptrovitch.]

[104: Louis Leger, _Une mystification littraire de Mrime_, dans la
_Nouvelle Revue_ du 16 juin 1908, p. 447.]

[105: Par exemple: _Recherches sur l'Illyrie ancienne et moderne_, dans
le _Moniteur universel_ du 20 mars 1810.]

[106: _Moniteur universel_, 1806, p. 463.]

[107: _Mmoires de l'Acadmie Celtique_, Paris, 1808, t. II, pp. 21-62.
Cf. aussi pp. 143-145 (lettre de Marc Brure) et 403-434.]

[108: Le comte de Sorgo, qui prit plus tard le titre de duc, passa le
reste de sa vie  Paris, o il mourut le 17 fvrier 1841, aprs avoir
publi quelques opuscules sur la littrature ragusaine. Nous parlerons
plus loin de sa traduction d'une ballade serbo-croate qu'il donna 
Mrime et qui figure aujourd'hui dans _la Guzla_.]

[109: Manque dans la bibliographie de M. Ptrovitch.]

[110: Voir _ci-dessous_, ch. IV,  5.]

[111: Manque dans la bibliographie de M. Ptrovitch.]

[112: On peut lire sur cet ouvrage une critique de Ch. Nodier, dans le
_Journal des Dbats_ du 1er fvrier 1815, et dans ses _Mlanges_, t. II,
pp. 1-10.]

[113: _Annales encyclopdiques_, mars 1818.]

[114: Manquent dans la bibliographie de M. Ptrovitch.]

[115: Manque dans la bibliographie de M. Ptrovitch.]

[116: Manque dans la bibliographie de M. Ptrovitch.--Il existe dans les
archives de la famille Guiguer de Prangins,  Lausanne, un manuscrit
intitul: _Souvenirs de mon sjour en Illyrie et de mes voyages avec le
gnral comte Bertrand, gouverneur des provinces illyriennes, en 1812,
1813 et 1814_, par Amde Mass, secrtaire intime du gnral. (_Le
Correspondant_ du 10 fvrier 1910, p. 543.)]

[117: Prface de _la Guzla_.]

[118: Madame Mennessier-Nodier, _Ch. Nodier, pisodes et souvenirs de sa
vie_, Paris, 1867, p. 141.--_Correspondance indite de Ch. Nodier_,
publie par A. Estignard, Paris, 1876, p. 135.]

[119: _Correspondance indite_ (lettres  Charles Weiss).]

[120: Il avait pous Mlle Dsire Charves, fille du juge Claude
Charves, le 30 avril 1808.]

[121: On le voit bien dans la _Correspondance indite_. Pourtant, M.
Pisani, _op. cit.,_ p. VIII, prtend que Nodier passa  Laybach l'anne
1812 et le commencement de 1813. Nous reviendrons sur ce point.]

[122: _Correspondance indite_, p. 141.]

[123: _Ibid_.]

[124: L'on connat quel rle fantaisiste il attribue  la socit
secrte des _philadelphes_ dont il disait avoir t l'un des membres des
plus actifs.]

[125: _Souvenirs et portraits: Fouch_, p. 313.

[126: _Ibid._]

[127: _Portraits littraires_, t. I, p. 472.]

[128: Qurard, _La France littraire_, t. VI, p. 429.]

[129: G. Vicaire, _Manuel de l'amateur de livres_, t. VI, col. 91.]

[130: Marmont, _Mmoires_, liv. XIV, p. 435.]

[131: Prospectus du _Tlgraphe officiel_.]

[132: Charles Nodier, _Souvenirs de la Rvolution et de l'Empire_,
Paris, 1850, t. II, p. 332.]

[133: _Tlgraphe officiel_, janvier 1813, p. 32 (Cit par M. Tomo
Mati, _Archiv fr slavische Philologie_, 1906, p. 324.)]

[134: Vers 1811... Nodier fut charg de la direction... d'un journal
intitul le _Tlgraphe_, qu'il publia d'abord en trois langues:
franais, allemand et italien, puis en quatre, en y ajoutant le slave
vindique. Sainte-Beuve, _Portraits littraires_, t. I, p. 472.]

[135: P. Pisani, dans le _Bulletin critique_ du 15 novembre 1887.]

[136: _Archiv fr slavische Philologie_, t. XXVIII, p. 324, et t. XXIX,
pp. 70 et 79-80.]

[137: Il semble que Nodier n'apporta pas d'Illyrie la collection du
journal dont il tait rdacteur, car elle ne figure pas sur le catalogue
de sa bibliothque, rdig aprs sa mort en 1844. En 1821, ayant voulu
insrer dans _Smarra_ une pice du pote ragusain Ignace Gjorgjic, pice
dont il avait dj fait une traduction dans le _Tlgraphe_, Nodier se
trouva oblig d'en faire une autre, sans doute parce que le numro o
parut la premire lui manquait.]

[138: Lettres  Weiss.]

[139: Nodier, _Souvenirs et portraits: Fouch_, p. 313.]

[140: P. Pisani, _La Dalmatie de 1797  1815_, Paris, 1893, p. 345.]

[141: _Journal de l'Empire_ des 4 et 21 fvrier 1814 (manque le
quatrime article). Ces feuilletons, qui sont d'aprs M. Leger
spcimens d'ignorance nave et de creuse phrasologie, sont rimprims
encore plusieurs fois,  savoir: _3_ dans les _Mlanges de littrature
et de critique_ par M. Charles Nodier, mis en ordre et publis par
Alexandre Barginet de Grenoble, Paris, 1820, t. II, pp. 353-371; _4_
dans les _Annales romantiques_ pour l'anne 1827-1828, pp. 112-118 (en
partie); _5_ sous la signature de M. Ch. Nodier de l'Acadmie
Franoise dans le _Dictionnaire de la conversation_, art. Illyrie
(Paris, 1836); _6_ dans le mme _Dictionnaire_, t. XI de la deuxime
dition (Paris, 1856). Cette dernire fois l'article fut abrg.]

[142: Cit par M. Matic, _Archiv fr slavische Philologie_, t. XXVIII,
p. 324.]

[143: _Nouvelle Revue_ du 15 juin 1908, p. 447.]

[144:  Laybach, de la fin de dcembre 1812 au 26 aot 1813;  Trieste,
un mois. Au mois de novembre 1813, Nodier se trouvait dj  Paris et
crivait des articles aux _Dbats_.]

[145: . Montgut, _Nos morts contemporains_, t. I, p. 131.]

[146: Ch. Nodier, _Souvenirs et portraits_, p. 314.]

[147: L'vacuation de la province arriva trop vile, dit-il, pour
l'excution de ce plan. _Journal des Dbats_ du 1er fvrier 1815.]

[148: Francesco-Maria Appendini, _Notizie istorico-critiche sulle
antichit, storia e letteratura de' Ragusei_, Raguse, 1802-03, 2 vol.
in-4.]

[149: Voir _ci-dessus_, p. 73, et _ci-dessous_, pp. 105-106.]

[150: Nous citons d'aprs les _Mlanges de littrature et de critique_
de Nodier.]

[151: Il y fut introduit par ordre du duc de Rovigo, avec appointements
de 3.600 francs. (Lonce Pingaud, _Fouch et Charles Nodier_, dans les
_Mmoires de l'Acadmie de Besanon_, 1901, p. 184.)]

[152: Sainte-Beuve, _Portraits littraires_, t. I, p. 473.]

[153: Prface  l'dition de 1832.]

[154: _Jean Sbogar,_ Paris, Gide fils, 1818, 2 vol. in-12, pp. VI-234 et
ff. 2, pp. 229-VI. Publi  5 francs.]

[155: Quelques jours plus tard, le _Journal du Commerce_(6 juillet 1818)
indiquait M. Ch. Nodier comme l'auteur probable de _Jean Sbogar,_ en
ajoutant: L'diteur de ce roman nous annonce dans sa prface que cet
auteur part pour la Russie; puisse cette contre temprer un peu la
fougue de son imagination! et puisse-t-il, si son amour pour l'tat
sauvage lui fait chercher les peuples dans l'tat le plus prs de la
nature, ne pas trouver chez les Cosaques une rfutation _ad hominem_ de
ses systmes exagrs! Nodier rpondit au rdacteur, le 10 juillet, par
la lettre suivante qui ne fut insre par celui-ci que sept jours plus
tard:

Monsieur,

J'apprends par un numro de votre journal qui vient de tomber dans mes
mains, qu'on m'a attribu un roman intitul _Jean Sbogar_. Les personnes
qui me connaissent savent que je ne fais pas de romans; et comme je n'en
lis pas plus que je n'en fais, je n'ai pas lu _Jean Sbogar._ Le jugement
que vous exprimez sur ce livre pouvant donner cependant une ide fort
trange de mon caractre, qui, grces au ciel, n'avait pas encore t
compromis, et qui est  peu prs tout ce qui me reste, j'espre que vous
voudrez bien accorder  mon dsaveu une mention de deux lignes.

Quant au voeu que vous avez la complaisance de former pour que les
Cosaques ne rpondent pas par un argument _ad hominem_  mes systmes
sur les peuples _nouvellement civiliss_, j'en sais apprcier la
dlicatesse, et je vous en remercie au nom de ma famille.

Charles Nodier.]

[156: Il nous parat que c'est l une lgende habilement arrange pour
couler l'dition. On invoque ordinairement le tmoignage de N.
Delangle, ami de Nodier et diteur de ses _Posies diverses_ (Paris,
1829). Mais Delangle, ce prtendu tmoin ou vrificateur, ne cite que le
numro de _la Renomme_ dont nous venons de parler plus haut, et le
_Mmorial de Sainte-Hlne._ (Prface des _Posies diverses,_ p. 10.)
Nous avons cherch, au _Mmorial,_ le passage en question, mais nous
n'avons pas russi  le trouver. Du reste, le comte de Las Cases avait
quitt Sainte-Hlne DIX-HUIT MOIS AVANT que _Jean Sbogar_ et paru, et,
par consquent, ne pouvait rien savoir d'une pareille lecture.]

[157: Renouard, _Catalogue de la bibliothque d'un amateur,_ Paris,
1819, t. III, p. 123.]

[158: Edmond Estve, _Byron et le romantisme franais,_ Paris, 1907, p.
31.--_Jean Sbogar_ n'est pas une imitation directe des _Brigands._ La
pice de Schiller tait traduite, en 1785, dans le _Nouveau Thtre
allemand_ de Friedel et Bonneville. La Martelire en tira un gros
mlodrame, _Robert, chef de brigands,_ en 1792. En 1799, traduisant le
thtre de Schiller, il renona  y faire entrer les _Brigands_ comme
trop universellement connus. Il les remplaa par une tragdie de
Zschocke, _Abelino ou le grand bandit,_ pice qui a un mrite tout 
fait original, et qui, par sa contexture et la singularit du sujet,
semble appartenir au mme crivain. _(Thtre de Schiller, traduit de
l'allemand,_ Paris, 1799, prface, t.1, p. VII.) C'tait cette imitation
qui avait inspir _Jean Sbogar._]

[159: Prface de l'dition de 1832.]

[160: Ch. Nodier, _Souvenirs de la Rvolution et de l'Empire, _Paris,
1850, t. II, p. 328.]

[161: . Montgut, _Nos Morts contemporains, _Paris, 1883, t. I, p.
141.]

[162: M. Salomon, _Charles Nodier et le groupe romantique, _Paris, 1908,
p. 267.]

[163: Sainte-Beuve, _Portraits littraires, _Paris, 1862, t. I, p. 472.]

[164: Grard de Nerval, _Voyage en Orient_. Paris, 1851, t. I, p. 58.]

[165: Une citation fantaisiste du pote ragusain Gondola (Gundulic)
figure en tte du chapitre II de _Jean Sbogar_. Dans ce chapitre se
trouve galement le trs intressant portrait d'un vieux chanteur
illyrien, dont nous reparlerons ailleurs. Dans le cinquime, Nodier
dfinit le _pism_ dalmate: sorte de romance qui n'est pas sans charme
quand l'oreille y est accoutume, mais qui l'tonne par son caractre
extraordinaire et sauvage quand on l'entend pour la premire fois, et
dont les modulations sont d'un got si bizarre que les seuls habitants
du pays en possdent le secret. Dans le septime chapitre, Jean Sbogar
chante  Antonia la fameuse romance de _l'Anmone_, si connue  Zara,
qui est la production la plus nouvelle de la posie morlaque. Cette
romance, nous n'avons pas besoin de le dire, n'est pas plus authentique
que les ballades de Mrime.]

[166: _Jean Sbogar_ a inspir, en 1838, un roman de George Sand,
_l'Uscoque_, prtendue histoire vritable du hros des deux pomes de
lord Byron, le _Corsaire_ et _Lara_.]

[167: _Journal de l'Empire_ des 4 et 21 fvrier 1814.]

[168: Balthasar Hacquet, _L'Illyrie et la Dalmatie_, trad. de l'allemand
par M. Breton, Paris, 1814, 2 vol. in-12.]

[169: Voy. _ci-dessus_, la note 141.]

[170: _Minerve littraire_, t. I, p. 354.]

[171: _Annales de la littrature et des arts_, t. IV, pp. 262-264.]

[172: _Encyclopdie des gens du monde_, t. XVIII, p. 159.]

[173: _Biographie universelle_, t. XXX, p. 641.]

[174:  Paris, chez Ponthieu, pp. 212, in-12; prix: 3 francs.]

[175: Prface  la premire dition. Cette tymologie est trs
arbitraire; le mot esclavon n'est pas _smarra_ mais _mora_ (incube).
Pourtant, ce n'tait pas Nodier qui avait invent le mot. M. Tomo Matic
a bien trouv un chapitre intitul _Incubo o Smarra_ dans la rfutation
de Lovrich, _Osservazioni sopra diversi pezzi del Viaggio in Dalmazia
del Signor Abate Alb. Fortis_ (p. 201).]

[176: _Smarra_, pp. 11-13.]

[177: Prface  l'dition Renduel.]

[178: En Illyrie, Nodier avait trouv une population dont les sommeils
taient troubls habituellement par le cauchemar et dont les veilles
taient assombries par la plus monstrueuse et la plus noire superstition
qui existe: la croyance au vampirisme.--mile Montgut, _Nos Morts
contemporains_, Paris, 1883, t. I, p. 150.]

[179: Andr Le Breton, _Balzac, l'homme et l'oeuvre_, Paris, 1905, pp. 57
et 70. Cf. aussi _Byron et le romantisme franais_, par Edmond Estve,
Paris, 1907, p. 491 et suiv.]

[180: Sur Anne Radcliffe et son influence, voy. _History of Romanticism
in the XVIIIth Century_ by Henry A. Beers, pp. 249-264.]

[181: Cf. H. A. Beers, _op. cit._, pp. 404-410 et _passim_.--F.
Baldensperger, _Le Moine de Lewis dans la littrature franaise_
(_Journal of comparative Literature_, juillet-septembre 1903).]

[182: Sur Maturin, voy. les _Portraits littraires_ de Gustave
Planche.--Victor Hugo cite _Bertram_ en tte de son ode _la
Chauve-Souris_.]

[183: Andr Le Breton, _op. cit., loc. cit._]

[184: Nous consacrerons au vampirisme un chapitre spcial dans la
deuxime partie de notre tude.--Remarquons le mme got de
l'pouvantable chez les peintres romantiques.  cet gard, nous trouvons
_la Danse macabre_ de Deveria (Muse de Grenoble), trs
caractristique.]

[185: M. Breuillac, _Hoffmann en France_ dans la _Revue d'histoire
littraire de la France_, 1906-1907.]

[186: Jules Marsan, _Notes sur la bataille romantique (Revue d'histoire
littraire,_ 1906, p. 596).]

[187: Victor Vignon Rtif de la Bretonne, dans sa parodie _Og_, Paris,
Hubert, 1824, in-12.]

[188: _Odes et Ballades_, Paris, Hetzel, p. 300.]

[189: Cf. _ci-dessous_, ch. VI,  3.]

[190: Notons encore une oeuvre inspire par la nouvelle de Nodier:
_Smarra ou le dmon des mauvais rves_, divertissement arrang par MM.
Valnay et Adrien pour les reprsentations de John Devani (au Thtre de
Drury Lane  Londres) qui remplit les rles de Yakoff et de Smarra. La
scne est en Finlande. Paris, typ. de Mme veuve Dondey-Dupr, rue
Saint-Louis, 46, _s. d._ [1853].--_Bibliographie de la France_ du 12
mars 1853.

En 1840, _Smarra_ fut traduit en espagnol. Voici le titre de cette
traduction: _Smarra,  los demonios de la noche_. Sueo romntico,
traducido del esclavon al francs por Carlos Nodier, y del francs al
espaol por A. M. _Barcelona_, 1840, imp. de T. Taul, ed. Madrid, lib.
de Cuesta. En 16. Con Ims. (Don Dionisio Hidalgo, _Bibliografia
espaola_, Madrid, 1870, t. IV. p. 502.)]

[191: Jean Skerlitch, _Srpski kgnijevni Glasnik_ du 1er juin 1904, pp.
847-48.]

[192: Cf. Louis Madelin, _Fouch_, Paris, 1901, t. II, p. 248.]

[193: _L'Aubpine de Veliko._]

[194: Ptrovitch, _Bibliographie franaise sur les Serbes et les
Croates,_ Belgrade, 1900, p. 32.]

[195: Cf. _ci-dessous,_ ch. IV,  2 et ch. XI,  1.]

[196: Cf. _ci-dessus_, ch. I,  7.]

[197: On peut lire l'original serbo-croate de ce pome dans les _Piesni
razlike_ d'Ignace Gjorgjic, ed. Lj. Gaj, Agram, 1855, p. 16, sous le
titre de _Zgoda ljuvena_. M. Malic a reproduit _in extenso_ les deux
versions de Nodier, dans _l'Archiv fr slavische Philologie_, t. XXIX,
pp. 79-84.]

[198: Voy. _ci-dessus_, p. 92.]

[199: _Minerve littraire_, ch. I,  9.]

[200: _Smarra_, pp. 184-185.]

[201: _L'Abeille_ (suite de _la Minerve littraire_), 1821, t. IV, p.
361.]

[202: _Gazette de France_ du 28 septembre 1821.]

[203: _Annales de la littrature et des arts_, t. IV, Paris, 1821, p.
391.]

[204: Sur cette rimpression lire _Le Romantisme et l'diteur Renduel_,
par Adolphe Jullien, Paris, 1897, pp. 180-184.]

[205: Nous ne parlerons pas de _Mademoiselle de Marsan_, dont l'action
se passe presque exclusivement en Italie, et qui n'est, du reste, qu'une
dition abrge de _Jean Sbogar_.--On ne considre plus comme une oeuvre
de Nodier: _Lord Ruthwen ou les Vampires_, roman de C.[yprien]
B.[rard], publi par l'auteur de Jean Sbogar et de Thrse Auber,
Paris, Ladvocat, 1820, 2 vol. La seconde dition, parue quelques mois
plus tard, porte  la couverture le nom de Nodier, mais il dsavoua la
paternit du livre,  la grande colre de Ladvocat. (E. Estve, _Byron
et le romantisme franais_, Paris, 1907, pp. 76-77.)]

[206: M. Henry A. Beers, auteur de _History of Romanticism in the XIXth
Century_, aborde pourtant cette question aux pages 190-191 de son
excellent livre.]

[207: F. Brunetire, art. ballade dans la _Grande Encyclopdie_.]

[208: _Ibid._]

[209: Cf. Andrew Lang, article Ballads dans l'_Encyclopdia
Britannica_.]

[210: Cf. Andrew Lang, _loc. cit._]

[211:
     O, fellow, come, the song we had last night.
     Mark it, Cesario, it is _old and plain._
     The spinsters and the knitters in the sun
     And the free maids that weave their thread with bones
     Do use to chant it: it is silly sooth,
     And dallies with the innocence of love
     Like the old age.
]

[212: Sir Philip Sidney, _Defence of Poesie,_ Londres, 1580. (Cit par
M. Bonet-Maury, G.-A. _Brger et les origines de la ballade littraire
allemande_, Paris, 1889, p. 27.)]

[213: _Ibid._]

[214: Bonet-Maury, _loc. cit._--En 1850, I. Garachanine, ministre de
l'intrieur de Serbie, se trouva aussi oblig d'interdire dans certains
districts le chant public des _piesmas_, qui exaltaient encore assez les
auditeurs pour en pousser quelques-uns  gagner la montagne et se faire
bandits.]

[216: Joseph Texte, _Jean-Jacques Rousseau et les origines du
cosmopolitisme littraire_, Paris, 1895, p. 386.]

[217: _Idem_, p. 384.]

[218: _Fragments of Ancient Poetry, collected in the Highlands, and
translated from the Gaelic or Erse Languages_, dimbourg, 1760. Une
souscription publique engagea Macpherson  faire un voyage dans les
montagnes cossaises, afin d'y recueillir d'autres pomes si
remarquables dont s'enorgueillissait le patriotisme rgional des avocats
dimbourgeois et des grands seigneurs caldoniens. _Fingal, Ancient Epic
Poem in six Books_ parut en 1762, _Temora_ en 1763. En 1765, tout fut
runi sous le titre gnral de posies d'Ossian. Avant les _Fragments_,
Macpherson avait donn un pome pique trs mdiocre: _The Highlander_
(1758).]

[219: Nevertheless, there can be no doubt that large parts of both
_Fingal_ and _Temora_ were what they claimed to be: translations
(frequently very free) from Gaelic originals.--W.H. Hulme, dans _Modern
Language Notes_, 1899, col. 436-437.]

[220: Cf. B. Schnabel, _Ossian in der schnen Litteratur England's bis
1832_, dans _Englische Studien_, t. XXIII, pp. 31-73 et 366-401.]

[221: N 177 du _Rambler_ (1751).]

[222: Lettre  Hurd, mars 1765.]

[223: G. Bonet-Maury, _op. cit._, pp. 32-34.]

[224: _Bishop Percy's Folio Manuscript_, edited by John W. Hales and
Frederick J. Furnivall, Londres, 1867-68, 3 vol.]

[225: Hermann Hettner, _Geschichte der englischen Literatur von der
Wiederherstellung des Knigthums bis in die zweite Hlfte des
achtzehnten Jahrhunderts_, 3e dition, p. 454.]

[226: H. A. Beers, _History of Romanticism in the XVIIIth Century_,
New-York, 1899, p. 299.]

[227: Appendice  la prface de la 2e dition des _Lyrical Ballads._]

[228: H. A. Beers, _op. cit._, p. 300.]

[229: Allan Cunningham, _English Literature in the last Fifty Years_,
dans _The Athenum_ pour lanne 1833.]

[230: Th. Watts-Dunton, _Encyclopdia Britannica_, t. XX, p. 859.]

[231: Chose pour nous des plus intressantes: dans son enthousiasme pour
la posie populaire, Klopstock s'effora de se procurer d'_authentiques
ballades illyriques_, bien avant Goethe et Herder, pour ne rien dire
des illyricisants du XIXe sicle. Le 22 juillet 1768, il crivit au
jsuite viennois Michel Denis, qui traduisait Ossian en hexamtres
allemands, pesants et monotones, et qui connaissait bien les
Illyriens: Sie haben mir durch Ihre Nachricht, dass noch illyrische
Barden durch die Ueberlieferung existiren, eine solche Freude gemacht,
dass ich ordentlich gewnscht htte, dass mir Ihr Ossian weniger
gefallen htte, um Sie bitten zu knnen, ihn liegen zu lassen und diese
Barden zu bersetzen... _Aber ich will auch einige Blumen aus Ihrem
illyrischen Kranze in meine Sammlung haben_. Et il lui donna alors des
instructions pour prparer le texte original et la traduction en regard.
Mais cette tentative resta sans effet. (M. Curcin, _Das serbische
Volkslied_, p. 39.)]

[232: Joseph Texte, _Jean-Jacques Rousseau et le cosmopolitisme
littraire _, p. 388.]

[233: Hermann Hettner, _op. cit._, p. 455.]

[234: J. Texte, _op. cit., loc. cit._]

[235: G. Bonet-Maury, _op. cit._, pp. 48-54.--H. A. Beers, _Romanticism
in the XVIIIth Century_, pp. 300-301.--H. F. Wagener, _Das Eindringen
von Percy's Reliques in Deutschland_, Heidelberg, 1897.--Heinrich Lohre,
_Von Percy zum Wunderhorn, Beitrge zur Geschichte der
Volksliedforschung in Deutschland_, Berlin, 1902.]

[236: Joret, _Herder_, Paris, 1875, p. 478.]

[237: Publi dans le _Deutsches Museum._]

[238: Cet ouvrage est plus connu sous le nom des _Voix des peuples dans
la posie_ (_Stimmen der Vlker in Liedern_), qui exprime, il est vrai,
beaucoup mieux la pense intime de Herder, mais qui nest pas de lui. En
effet, ce titre avait t donn aux _Volkslieder_, en 1807, par leur
diteur J. von Mller.]

[239: A. Vilmar, _Geschichte der deutschen National-Litteratur_,
Marburg, 1886, p. 389.]

[240: On peut signaler sous laction allemande un mouvement folklorique
en Bohme, en Sude, en Danemark, en Serbie. Nous ne nous occuperons que
de ce dernier, et pour cause.]

[241: Edouard Sohar, _Histoire du Lied,_ Paris, 1868. (Nouvelle
dition, publie en 1903, est prcde dune tude sur le rveil de la
posie populaire en France.)--Wilhelm Scheffler, _Die franzsische
Volksdichtung und Sage_, Leipzig, 1884, Introduction.--Gottlieb Wscher,
_Der Einfluss der englischen Balladenpoesie auf die franzsische
Litteratur, von Percys_ _Reliques of Ancient English Poetry_ _bis zu
de La Villemarqus_ _Barzaz-Breiz_, _1765-1840_, Zurich, 1891.]

[242: _Essais_, livre I, ch. LIV.]

[243: _Brunettes ou Petits airs tendres, avec les doubles et la basse
continue, msles de chansons  danser_, 3 vol. Paris, 1703, 1704,
1711.--_Les Rondes, chansons  danser_, Paris, 1724.]

[244: _Les constantes Amours dAlix et dAlexis et les infortunes
inoues de la trs belle, honnte et renomme comtesse de Saulx. (OEuvres
de Moncrif_, Paris, 1769, tome III.)]

[245: Joseph Texte, _op. cit._, p. 389.]

[246: Wscher, _op. cit._, pp. 33-34.]

[247: Thomas S. Perry, _English Literature in the Eighteenth Century_,
New-York, 1883, p. 417.]

[248: J. Texte, _op. cit._, p. 400.]

[249: _Lettre  M. de Virieu_.--Cf. aussi: _Cours familier de
littrature_, tome XXV.]

[250: _Correspondance de H. de Balzac (1819-1850)_, t. I, p. 6.]

[251: Andr-Marie Ampre et Jean-Jacques Ampre, _Correspondance et
souvenirs_ (de 1805  1864), recueillis par Mme H. Cheuvreux, Paris,
1875, t. I, p. 160.]

[252: Sainte-Beuve, _Portraits contemporains_, t. II, p. 62.]

[253: _Lettres diverses et autres oeuvres mles, tant en prose quen
vers_. Bruxelles, 1773, 3 vol. in-12, t. I, pp. 118, 162 et 199.]

[254: _Reliques_, Second Sries, Book the 2nd, n7. (T. II, p. 19 de
ldition J.M. Dent and C.)--John Stow, _A Summary of the Chronicles of
England from the first coming of Brute into the Land unto this present
Year_, Londres, 1565. Souvent rdit et continu jusqu lan 1611.]

[255: _Pices intressantes et peu connues pour servir  lhistoire et 
la littrature_, par M.[onsieur] D.[e] L.[a] P.[lace], Bruxelles,
1784-5. Tome III, pp. 236-238.]

[256: _Idem_, pp. 239-243.]

[257: _Pices intressantes_, tome III, pp. 247-249.]

[258: Elle est traduite en prose franaise par Love-Veimars, dans ses
_Ballades, lgendes et chants populaires de lAngleterre et de
lEcosse_, Paris, 1825.]

[259: Lon Sch, _Le Roman de Lamartine_, Paris, 1909, pp. 89-103.]

[260: Tome I, pp. 292-300.]

[261: Mars 1807 (t. I, p. 441).]

[262: 1807 (t. III, p. 186).]

[263: _Archives littraires_, t. XVII, p. 299.--Percy, _Reliques_, First
Series, Book the 1st, n 4. (Cit par M. Wscher, _op. cit._, p. 38.)]

[264: _Victor Hugo, leons faites  lcole Normale Suprieure par les
lves de la 2e anne (lettres) 1900-1901_, sous la direction de
Ferdinand Brunetire, Paris, 1902, t. I, p. 62.]

[265: Cf. _ci-dessus_, ch. I,  5.]

[266: Mme de Stal, _De lAllemagne_, 2e partie, ch. XXX.]

[267: Henri Heine, _De lAllemagne_, t. I, pp. 316-317.]

[268: Paris, 1813; nouvelles ditions 1819, 1829, 1840.--M. de Sismondi
y traduisit un assez grand nombre de romances, non pas sur l'original
espagnol mais sur la traduction allemande de Herder, qui tait
elle-mme... une simple traduction du franais! (Cf. Reinhold Khler,
_Herders Cid und seine franzsische Quelle_, Leipzig, 1867. Cette
source franaise tait la _Bibliothque des Romans_.) Un pote
philosophe allemand, disait M. de Sismondi, Herder, les a recueillies
[les romances] il y a peu d'annes; et il les a traduites en vers de
mme mesure, avec cette exactitude scrupuleuse que les Allemands
apportent dans leurs traductions. Dans la seconde dition, l'auteur
dclarait qu'il s'tait aperu, depuis, que les vers de Herder
s'loignaient souvent de l'original; mais il n'entrevit pas la raison de
ces diffrences.]

[269: Gustave Lanson, _mile Deschamps et le Romancero_, tude sur
linvention de la couleur locale dans la posie romantique. (_Revue
dhistoire littraire_, 1899, p. 6.)]

[270: _Idem_, pp. 7-8.]

[271: _Journal des Dbats_ du 25 juillet 1814.]

[272: _La Muse franaise_, 1823, t. I, pp. 310-321.]

[273: Sainte-Beuve, Lettre-Prface  l_tude sur linfluence
anglo-germanique au XIXe sicle_, par William Reymond, Berlin, 1864.]

[274: Joseph Texte, _Revue des Cours et Confrences_ du 13 fvrier
1896.]

[275: Gustave Lanson, _art. cit_.]

[276: _Ibid_.]

[277: T. I, pp. 461 et suiv.--Le premier crivain franais qui avait
collectionn les chansons populaires grecques fut La Guillelire, auteur
de _la Lacdmone nouvelle et ancienne_ (1676).]

[278: T. IX.--Le baron Eckstein crivit galement, trois ans plus tard,
dans sa revue _le Catholique_, deux longues notices sur la posie
populaire serbe. Nous en parlerons dans le paragraphe suivant, qui sera
consacr spcialement  cette posie.]

[279: Sainte-Beuve, _Portraits contemporains_, t. IV, pp. 206-208 (d.
1870).--Angelo de Gubernatis, _Il Manzoni ed il Fauriel studiati nel
loro carteggio inedito_, 2e dition, Rome, 1880.]

[280: Sainte-Beuve, _Portraits contemporains_, t. IV, p. 230.]

[281: Il tait n en 1772 et ne fut nomm professeur quen 1830.--Cf.
A.-F. Ozanam, _Mlanges_, t. II.]

[282: Notamment, on lui doit les _Nouvelles recherches sur la langue,
lorigine et les antiquits des Bretons_, Bayonne, 1792.]

[283: J.-B. Galley, _Claude Fauriel, membre de lInstitut, 1772-1844_,
Saint-tienne, 1909, pp. 285-286.]

[284: _Ibid_.]

[285: Cit par Sainte-Beuve, _Portraits contemporains_, t. IV, p. 236.]

[286: Gaston Deschamps, dans l'_Histoire de la langue et de la
littrature franaise_ de Petit de Julleville, t. VII, pp. 278-79.]

[287:  Grenoble, une reprsentation donne par Mlle Georges produisit
une recette de 2.225 francs. (_Revue des Cours et Confrences_, 23 juin
1898, p. 704.)]

[288: Gaston Deschamps, _Victor Hugo et le Philhellnisme_, dans la
_Revue des Cours et Confrences_ du 23 juin 1898.]

[289: Otto Moell, _Beitrge zur Geschichte der Entstehung der
Orientales von Victor Hugo_, Mannheim, 1901.]

[290: _Le Constitutionnel_ du 17 fvrier 1846.]

[291: _le Globe_ des 30 octobre, 20 novembre, 18 dcembre 1824 et 19
fvrier 1825.]

[292: Cit par Sainte-Beuve, _Portraits contemporains_, t. IV, pp.
237-8.]

[293: _Goethes Briefe_, Weimar, 1906, t. XXXVIII, p. 191.]

[294:  ce sujet, voir _ci-dessous_, ch. III,  2.]

[295: H.A. Beers, _History of Romanticism in the XIXth Century_, p.
194.]

[296: Paul Morillot, dans _Histoire de la langue et de la littrature
franaise_ de Petit de Julleville, t. V, p. 588.]

[297: H.A. Beers, _op. cit._, p. 349.]

[298: Sur cet ouvrage cf. _Gazette de France_ du 31 mai 1824.]

[299: _Le Globe_, 1825, p. 165.]

[300: _Annales de la littrature et des arts_, tome XXVI, pp. 376 et
suiv. (1826).]

[301: _Journal gnral de la littrature de France _, t. I, p.19. (Cit
par M. Wscher, _op. cit._, p.69.)]

[302: _Mercure du XIXe sicle_, tome VIII, p. 607 et suiv. (1825).]

[303: Paris, Gosselin, 4 vol. in-8.]

[304: _La France chrtienne_ des 28 dcembre 1827 et 2 janvier
1828.--_Le Globe_ du 17 mai 1828.]

[305:  ce sujet, voir _les popes franaises_ de Lon Gautier, t. II,
Paris, 1892.]

[306: H.A. Beers, _Romanticism in the XIXth Century_, New-York, 1902,
pp. 190-191.]

[307: _Journal des Dbats_, 25 juillet 1814.]

[308: Cit par M. Lon Sch dans son livre _le Cnacle de la Muse
franaise_, p. IX.]

[309: Voir _ci-dessus_,  4.]

[310: _Mala prostonarodnia slaveno-serbska piesnaritsa_, izdana Voukom
Stphanovitchem. Vienne, 1814, pp. 120, in-8. Cette brochure fut
bientt suivie dune seconde (1815). Une nouvelle dition,
considrablement augmente, fut publie en quatre volumes de 1823 
1833. Une troisime dition parut de 1841  1865 (5 vol. in-8).
Ldition complte a t dite par ltat serbe en neuf grands volumes
in-8, Belgrade, 1891-1902. En outre, il existe une foule dditions
abrges, morceaux choisis, ditions populaires, etc. (depuis dix
centimes). Nous parlerons plus loin des traductions trangres.]

[311: Sur loeuvre de Karadjitch on peut consulter: A.N. Pypine et W.D.
Spasowicz, _Histoire des littratures slaves_, Paris, 1881, pp. 299-307;
Lioubomir Sloyanovitch, _Vouk S. Karadjitch_, Belgrade, 1899 (en serbe).
Larticle Karadjitch dans _la Grande Encyclopdie_ est bon, mais trop
court; celui de la _Biographie gnrale_ (Didot) ne vaut rien, de mme
que celui de la _Biographie universelle_ (Michaud). Dans ce dernier
rpertoire, Karadjitch est inscrit sous le nom incroyablement dform de
Wurk.

Ajoutons quun jugement dfinitif sur le pre de la littrature serbe
ne sera possible quaprs la publication complte de sa trs volumineuse
correspondance, dont les trois premiers volumes sont dj sortis de
l'Imprimerie Nationale serbe.]

[312: _Nouvelle Revue_ du 15 juin 1908, p. 448.]

[313: On estime toujours son ouvrage _Versuch einer geschichtlichen
Charakteristik der Volkslieder germanischer Nationen, mit einer
Uebersicht der Lieder aussereuropaischer Vlkerschaften_, Leipzig,
1840.--Sur la posie serbe, lire: Karadjitch, Prface du tome IV des
_Chants serbes_, Vienne, 1833 (en serbe); Talvj [Mlle von Jakob],
_Historical View of the Slavic Languages and Literature_, New-York,
1850; Stoyan Novakovitch, Prface au recueil de Ptranovitch, Belgrade,
1867 (en serbe); Pypine et Spasowicz, _Histoire des littratures
slaves_, trad. par . Denis, Paris, 1881, pp. 367-396; Auguste Dozon,
_lpope serbe_, Paris, 1888, Introduction.]

[314: Ou plutt des _gousl_, car ce mot est le plus souvent du
pluriel fminin en serbe. Mrime tient la forme italianise: _guzla_,
de Fortis et de Nodier.]

[315: _Piesma_(chant; pl. _piesm)_ vient du verbe _pievati_, chanter.
_Pisma_ (pl. _pism_), dont parlent Fortis, Nodier, _le Globe_, etc.,
nest que le mme mot dans le dialecte dit occidental de la langue
serbo-croate.]

[316: Talvj, _Historical View_, pp. 368-378.--Nous suivons la traduction
de M. Denis.]

[317: A. Dozon, _L'pope serbe_, p. LXXII.]

[318: A. Dozon, _ibid._, pp. LXXI-LXXII.]

[319: Ds le VIe sicle, les crivains byzantins attestaient lexistence
de potes chanteurs parmi les Slaves paens.]

[320: Personnages mythiques qui ressemblent aux nymphes de lantiquit
et que les Russes appellent _roussalkas_.]

[321: Traduction allemande, avec une prface de Jakob Grimm, Berlin,
1854.]

[322: Adolphe dAvril, _La Bataille de Kossovo_, rhapsodie serbe tire
des chants populaires et traduite en franais, Paris, 1868.--Un
professeur serbe, M. Srta Y. Stokovitch, a fait tout rcemment un
nouvel essai, trs russi, pour fondre en un seul pome les nombreux
fragments de cette pope.]

[323: John Oxenford, _Marko Kralivitch, the Mythical Hero of Servia_,
dans le _Macmillan's Magazine_, janvier 1877, pp. 222-229; V. Jagic,
dans l_Archiv fr slavische Philologie_, t. V; Auguste Dozon, _op.
cit._; Louis Leger, _Le Cycle pique de Marko Kralivitch_, dans le
_Journal des Savants_, novembre-dcembre 1905.]

[324: Pypine et Spasowicz, _op. cit._, pp. 388-389.]

[325: _Wiener allgemeine Literatur-Zeitung_, 1814, 1815 et 1816. Ces
articles sont recueillis dans les _Kleinere Schriften_ de Jakob Grimm,
t. IV, Leipzig, 1868.]

[326: _Neunzehn serbische Lieder_ bersetzt von den Brdern Grimm, dans
la _Sngerfahrt_ de Frster, Berlin, 1818, pp. 216-218. Malgr la
signature des deux frres, signature mise par lditeur Frster,
Guillaume Grimm navait eu aucune part  cette traduction. (R. Steig,
_Goethe und die Brder Grimm_, p. 165). Cf. aussi St. Tropsch, _Wer ist
der Uebersetzer der Neunzehn serbischen Lieder in Frsters
Sngerfahrt?_ [rponse: B. Kopitar], dans l_Archiv fr slavische
Philologie_, XXVIII Band, 4 Heft, Berlin, 1907.]

[327: Article consacr  la seconde dition des _Chants serbes_, dans
les _Gtting. gel. Anzeigen_, 1824.]

[328: _Freundschaftsbriefe von W. und. J. Grimm_, Heilbronn, 1878, p,
32.]

[329: Seit den Homerischen Dichtungen ist eigentlich in ganz Europa
keine Erscheinung zu nennen, die uns wie sie [les posies serbes] ber
das Wesen und Entspringen des Epos klar verstndigen knnte. (Jakob
Grimm, _Gtting. gel. Anzeigen_, 1826, p. 1910.)]

[330: Wuk's Stephanowitsch, _Kleine serbische Grammatik_, verdeutscht
von Jakob Grimm, Berlin, 1824.]

[331: _Goethes Aufstze zur Litteratur (1822-1832), herausgegeben von
Dr. Georg Witkowski_, p. 111.]

[332: _Goethes Tagebuch_ (_OEuvres_, d. de Weimar, tome IX de la
troisime partie, p. 382).--Lettre de Karadjitch  Kopitar dans la
_Correspondance_ quon vient de publier  Belgrade.]

[333: _Erbschaftstheilung (Ueber Kunst und Altertum)_, t. IV, livr. 3,
pp. 66-71.]

[334: _Ueber Kunst und Altertum_, t. V, livr. 1, pp. 84-92.]

[335: _Idem_, t. V, livr. 2, pp. 24-35.]

[336: _Idem_, t. V, livr. 2, pp. 60-63.]

[337: _Idem_, t. VI, livr. 1, pp. 141-146.]

[338: _Serbische Lieder (Ueber Kunst und Altertum)_, t. V, livr. 2, pp.
35-60). Un autre article sur le mme sujet, crit en 1823, est rest
indit jusqu lanne 1903, quand on le publia pour la premire fois
dans ldition de Weimar des _OEuvres_ de Goethe, sous le titre de
_Serbische Literatur_ (premire partie, t. XLI (1), pp. 463-469.]

[339: _Serbische Gedichte (Ueber K. und A._, t. VI, livr. 1, pp.
188-192).--_Das Neueste serbischer Literatur_ (_idem _, pp.
193-196).--Une notice sur les traductions de Gerhard _(idem_, livr. 2,
pp. 321-323).--Sur les traductions de Talvj, _idem_, p. 324.--Sur
_Servian Popular Poetry_, translated by John Bowring (_idem_, pp.
325-326).--Sur _la Guzla_ de Mrime (_idem_, pp.
326-329).--_Volkslieder der Serben_, fragment indit, publi dans
_Goethes nachgelassene Werke_, t. VI, 1833, pp. 324-329.]

[340: Eckermann, _Conversations avec Goethe_, trad. par mile Dlerot,
Paris, 1863, t. I, p. 154.]

[341: _Volkslieder der Serben_, metrisch bersetzt und historisch
eingeleitet von Talvj [Thrse-Albertine-Luise von Jakob], Halle, 1825
et 1826, 2 vol. in-8. L'ouvrage eut trois ditions.]

[342: Sur Talvj lire: M. Curcin, _op. cit._, pp. 130-163.--Stjepan
Tropsch, _Rad Jugoslavenske Akademije_, t. CLXVI, Agram, 1906, pp.
1-74.--_Goethe-Jahrbuch_, t. XII, pp. 33-77.--Miklosich, _op. cit._, pp.
52-79.]

[343: _Sclavonic Traditional Poetry_, dans le _Blackwood's Magazine_,
septembre 1821, pp. 145-149. Le mme auteur publia en 1823 un ouvrage
intitul _Letters literary and polilical on Poland; comprising
Observations on Russia and other Sclavonic Nations and Tribes_,
Edimbourg, 1823. Aux pages 55-56 il traduisit _le Rossignol_, chanson
serbe de la collection de Karadjitch, que Pouchkine rendit plus tard en
russe.]

[344: _Translations from the Servian Minstrelsy, to which are added some
Spcimens of Anglo-Norman Romances_, Londres, 1826, in-4. Privately
printed.--Nous navons jamais vu ce livre.]

[345: _Servian Popular Poetry_, translated by John Bowring. Londres,
1827, pp. XLVIII-235, in-12. Avant de publier cet ouvrage, Bowring avait
donn un article sur les chants serbes, dans la _Westminster Review_,
juillet 1826, pp. 23-29.]

[346: Cf. aussi _Chamberss Edinburgh Journal_, mai 1845, p. 310.]

[347: Nous ne croyons pas devoir donner une nomenclature complte des
diverses traductions trangres des pomes serbes. On la trouvera dans
les ouvrages cits de Pypine et Spasowicz et de M. Curcin.]

[348: _Magazin encyclopdique_, mars 1808, p. 171.]

[349: _Spectateur franais_, Paris, 1815, n91.]

[350: _Revue encyclopdique_, avril 1819, p. 169.]

[351: Hans Christian Lyngbye, _Foeriske Qvaeder om Sigurd Fafnersbane og
hans oet. Med et Anhang_. Randers, 1822, in-8 (texte islandais et
danois).

En mme temps, _le Globe_ publiait une quantit de chansons grecques
indites, de la traduction Fauriel.]

[352: _Le Globe_, journal littraire, paraissant tous les deux jours.
Paris, mardi 21 septembre 1824.]

[353: Il vit Napolon  Compigne  lpoque o les lois franaises
vinrent bouleverser les institutions nationales des Illyriens; il lui
demanda la permission de retourner en Dalmatie. Allez, lui rpondit
Bonaparte, et dites  vos concitoyens que je tiens dune main la justice
et de lautre l'pe, pour rcompenser les bons et chtier les
mchants.]

[354: Manque dans la bibliographie de M. Ptrovitch.]

[355: _Posies de Goethe, auteur de Werther_, traduites pour la premire
fois de lallemand. (Traductions des chefs-doeuvre trangers, 8e
livraison.) Paris, 1825. Qurard prtend que Mme Panckoucke navait fait
que signer ce livre qui serait d  Love-Veimars (ami de Stendhal) et 
dautres collaborateurs. _(Les Supercheries littraires dvoiles_, t.
III, p. 24.)]

[356: _Chants populaires des Serviens_, t. II, pp. 255-256.]

[357: 1825, t. III, pp. 439-440.]

[358: _Bulletin des sciences historiques_, 1825, t. IV, p. 17.]

[359: 1826, t. V, p. 26.]

[360: 1824, n 26, p. 241.]

[361: 1826, t. VI, p. 107.--Le _Bulletin des sciences historiques_
soccupa de la littrature serbe aussi en 1827, t. VII, pp. 121-130, et
en 1828, t. IX, pp. 228-229, et t. X, pp. 149-150. Nous parlerons
ailleurs de laccueil amusant quil fit  _la Guzla_ de Mrime.]

[362: _Le Catholique_, Paris, fvrier et juin 1826; t. I, pp. 243-269;
t. II, pp. 373-410. Un extrait du deuxime article est donn dans _la
Quotidienne_ du 29 juin 1826.]

[363: _Idem_, juin 1826, p. 410.]

[364: Premier article, pp. 258-260.]

[365: En ralit, beaucoup de chants serbes dpassent ce nombre. (_V. M.
Y. _)]

[366: _Bibliothque allemande_, juin 1826, t. I, pp. 374-376.]

[367: _Le Globe_ du 7 octobre 1826, p. 128.]

[368: _Serbische Hochzeitslieder_, metrisch ins Deutsche bersetzt und
von einer Einleitung begleitet. Pesth, 1826.]

[369: _Ueber Kunst und Altertum_, t. VI, livr. 1, pp. 193-196. _La Revue
encyclopdique_ ntait pas la seule qui crut devoir consacrer une
notice  Miloutinovitch. Au mois de juillet de cette mme anne 1826, le
_Journal gnral de la littrature trangre_ avait parl aussi des
_Nkolik Piesnits_ (p. 208).]

[370: _Revue encyclopdique_, septembre 1826, pp. 712-713.]

[371: Fvrier 1827, pp. 509-511.]

[372: _Serbische Hochzeitslieder_ de Wesely (p. 14); _Serbianka_ de
Miloutinovitch (p. 48); _lArt potique_ de Horace, traduction serbe de
Miloch Svtitch (p. 141); la traduction italienne de l_Osmanide_ (p.
177).]

[373: _Revue encyclopdique_, juin 1827, p. 676.]

[374: Voir _ci-dessous_, ch. VIII,  2.--Quelques jours aprs _la Guzla_
parurent les _Mlodies romantiques_, choix de nouvelles ballades de
divers peuples, o figure aussi (pp. 76-79) une posie serbo-croate,
_les Fianailles de Vaivode_, nouvelle hongroise, qui nest autre
chose que la _Pisma od vojvode Janka_ de Kaci, traduite sur lextrait
italien quen a donn labb Fortis dans son _Viaggio in Dalmazia_.]

[375: Ludovic Lalanne, _Curiosits littraires_, Paris, 1845.--Charles
Nodier, _Questions de littrature lgale_, Paris, 1812 et 1828.]

[376: H. B. Wheatley, _Percys Reliques_, Londres, 1891, t. I, p. XLV.]

[377: Sur Hanka lire deux articles de M. Louis Leger dans le _Journal
des Savants_, fvrier et mars 1907.]

[378: Louis Leger, _Nouvelles tudes slaves_, Paris, 1880.]

[379: _Portraits contemporains_, d. 1870, t. IV, p. 448.]

[380: Raynouard, _Journal des Savants_, juillet 1824.--Sainte-Beuve,
_Revue des Deux Mondes_ du 1er novembre 1841, p. 354.--Villemain, _Cours
de littrature franaise au moyen ge_, 1862, t. II, p. 204.]

[381: Nous en donnons une nomenclature  la fin du prsent volume.]

[382: Edmond Bir, _Portraits littraires_, Lyon, 1888, p. 5.]

[383: Stendhal, _Souvenirs d'gotisme_, Paris, 1893, p. 109.]

[384: Maurice Tourneux, _Prosper Mrime, comdienne espagnole et
chanteur illyrien_, Paris, 1887, p. 1.]

[385: Bir, _op. cit._, pp. 8-9.--Si les premires tudes de Mrime
furent un peu ngliges, il ne devait au surplus gure y paratre dans
lavenir. Il rpara vite le temps perdu. Il ne possdera pas moins de
huit langues: le latin, le grec ancien et moderne, langlais,
lespagnol, litalien, lallemand et le russe,--sans parler des patois
et des jargons qui se rattachent plus ou moins  ces langues, et de
larabe, quil eut aussi la fantaisie dapprendre.]

[386: Flix Chambon, _Lettres indites de Prosper Mrime_, Moulins,
1900, Introduction, p. XII.]

[387: Rponse au discours de rception de J.-J. Ampre  lAcadmie
franaise, le 18 mai 1848.]

[388: Andr-Marie Ampre et Jean-Jacques Ampre, _Correspondance et
souvenirs_ (_de 1805  1864_), recueillis par Mme H. Cheuvreux, Paris,
1875, t. I, p. 160.]

[389: Le 20 mai 1820.--Cf. E. Estve, _Byron et le romantisme franais_,
Paris, 1907, pp. 63 et 68.]

[390: E. Estve, _op. cit._, p. 70.]

[391: .-J. Delcluze, _Souvenirs de soixante annes_, Paris, 1862, pp.
222-223.--A. Filon, _Mrime et ses amis_, p. 17.--Ampre,
_Correspondance_, t. I, p. 279.]

[392: M. Tourneux, _op. cit._, p. 1.]

[393: P. Chambon, _Notes sur Mrime_, p. 4.--Le mme, _Lettres indites
de Prosper Mrime_, p. XIV.]

[394: Publie pour la premire fois en 1888 par M. Tourneux dans
l'ouvrage que nous citons plus haut.]

[395: M. Hugo P. Thieme,  la page 276 de son _Guide bibliographique de
la littrature franaise de 1800  1906_ (Paris, 1907), attribu 
Mrime, nous ne savons d'aprs quelle autorit, un _Rapport fait  la
socit d'encouragement pour l'industrie nationale_, Paris, 1821. Ce
rapport est d  Lonor Mrime.]

[396: Publi en 1828. Le premier traducteur du _Faust_ parat avoir t
Saint-Aulaire (1823).]

[397: F. Chambon, _Notes sur Mrime_, Paris, 1903, pp. 4-5, 22.]

[398: Stendhal, _Souvenirs d'gotisme_, pp. 108-109.]

[399: _Revue de Paris_, du 15 aot 1899.]

[400: Mme Ancelot, _Un Salon  Paris, 1824  1864_, Paris, 1866, pp.
169-171.]

[401: F. Chambon, _op. cit._, _loc. cit._]

[402: A. Filon, _Mrime et ses amis_, Paris, 1894, pp. 13-14.]

[403: A. Filon, _op. cit._, p. 15.]

[404:  ce sujet, lire: Maurice Tourneux, _Prosper Mrime, ses
portraits, ses dessins, sa bibliothque_, Paris, 1879.]

[405: M. Tourneux, _Prosper Mrime, comdienne espagnole et chanteur
illyrien_, p. 3.]

[406: .-J. Delcluze, _Souvenirs de soixante annes_, pp. 223-224.]

[407: G. Michaut, _Sainte-Beuve avant les Lundis_, Fribourg (Suisse),
1903, p. 54.--Ces articles ne sont pas mentionns dans la _Bibliographie
des OEuvres compltes de Mrime_, par le vicomte de Spoelberch de
Lovenjoul.]

[408: _Thtre de Clara Gazul, comdienne espagnole_, Paris, A. Sautelet
et Cie, 1825, pp. IX et 337, in-8. Contient: _Les Espagnols en
Danemark_, _Une Femme est un Diable_, _LAmour africain_, _Ins Mendo ou
le Prjug vaincu_, _Ins Mendo ou le Triomphe du prjug_, _Le Ciel et
lEnfer_.--Deux nouvelles pices sont ajoutes  la seconde dition
(1830): _LOccasion_ et _Le Carrosse du Saint-Sacrement_.]

[409: Cf. _Revue rtrospective_, janvier juin 1889, pp. 68-69.]

[410: F. Baldensperger, _Le_ _Moine_ _de Lewis dans la littrature
franaise (Journal of Comparative Literature_, juillet-septembre 1903).]

[411: Paul Groussac, _Une nigme littraire: le Don Quichotte
dAvellaneda_, Paris, A. Picard et fils, 1903.--Ltude en question se
trouve aux pp. 263-303.]

[412: M. Groussac se trompe lgrement. Mrime ne cachait pas quil
tait lauteur de _Clara Gazul_ (il signait mme ses lettres de ce
divin nom stendhalien); son ami Ampre le dvoila aussitt dans _le
Globe_, et Lonor Mrime prsentait louvrage aux professeurs de son
fils. (M. Tourneux, _Prosper Mrime, comdienne espagnole_, p. 5.)]

[413: _London Magazine_, juillet 1825, pp. 401-404.--_New Monthly
Magazine_ aot 1825 (Foreign publications).--Cf. Doris Gunnell,
_Stendhal et lAngleterre_, Paris, 1908, pp. 382, 387, 392.]

[414: _The Plays of Clara Gazul, a Spanish comedian_; with Memoirs of
her Life. London: printed for Geo. B. Wittaker, 1825, in-8.]

[415: Taschenbibliothek Klassischer Romane des Auslands: n 3-12 et
19-22. Prosper Mrime's Werke. _Das Theater der spanischen
Schau-spielerin Clara Gazul_, bersetzt von Karl Herrmann. Stuttgart,
1845.]

[416: Lettre de Mrime  Mlle Brohan (16 septembre 1848), publie par
M. Filon, _op. cit._, p. 208.]

[2: M. Octave Lacroix pense que le _Thtre de Clara Gazul_ n'a pas t
pour peu dans les origines des _Contes d'Espagne et d'Italie_, d'Alfred
de Musset. L'influence de Mrime sur cet enfant gt de tous les
romantismes, dit-il, lequel se montre trs irrvrent ensuite et trs
sceptique  l'gard de ses pres, me parat incontestable et prouve en
bien des endroits. (Octave Lacroix, _Quelques Matres trangers et
franais_, Paris, Hachette, 1891, p. 371.) Ne faut-il pas rattacher 
cela les vers souvent cits de _la Coupe et les Lvres_ (1832):

     L'un comme Calderon et comme Mrime
     Incruste un plomb brlant sur la ralit, etc.,

et la respectueuse lettre  Mrime qu'on peut lire dans la
_Correspondance d'Alfred de Musset_?]

[417: _Nouveaux Lundis_, t. XIII, p. 200.]

[418: J.-B. Galley, _Claude Fauriel, membre de l'Institut_, 1772-1844,
Saint-tienne, 1909, p. 312.]

[419: A.-M. et J.-J. Ampre, _Correspondance_, t. I, _passim_.]

[420: K. O'Meara, _Un Salon  Paris: Mme Mohl et ses intimes_, Paris,
1886, p. 51.]

[421: J.-B. Galley, _op. cit._, p. 259.]

[422: Casimir Stryienski, _Stendhal et les salons de la Restauration_,
Paris, 1892, p. 12.]

[423: _Revue des Deux Mondes_, 1845.--_Portraits contemporains_, t. IV,
p. 232.]

[424: _Revue des Deux Mondes_ du 1er septembre 1868.--_Nouveaux Lundis_,
t. XIII, p. 200.]

[425: _Une Correspondance indite_, 18 fvrier 1857.]

[426: Un vers manque. (_Note de Mrime_).]

[427: _Bulletin du comit de la langue, de l'histoire et des arts de la
France_, t. I, Paris, 1852-1853, pp. 254-257. (Manque dans la
bibliographie de M. Spoelberch de Lovenjoul.)--Cf. _Une Correspondance
indite_ de Mrime, Paris, 1897, p. 116.]

[428: _Bulletin du comit de la langue_ t. I, p. 323.]

[429: H. Cordier, _Stendhal et ses amis_, Paris, 1890, p. 67.]

[430: _Lettres  une Inconnue_, 27 septembre 1862.]

[431: Ce grand pote roumain tait l'ami de Mrime; ils avaient fait de
compagnie un voyage en Espagne. (Edouard Grenier, _Souvenirs
littraires_, Paris, 1893, p. 134.) Il se trouvait  Cannes pendant les
derniers jours de Mrime (1870) auquel il a consacr une notice: Vasile
Alecsandri, _Prosa_, Bucarest, 1876, IIIe partie, pp. 605-614. Mrime a
exerc sur Alecsandri une certaine influence. (Voir _l'Influence des
romantiques franais sur la posie roumaine_, par N.I. Apostolescu,
Paris, 1908.)]

[432: Marino Vreto, _Contes et Pomes de la Grce moderne_, Paris, mile
Audois, 1855.--L'introduction de Mrime occupe les pages 7  16.]

[433: _Le Constitutionnel_ du 17 fvrier 1846. (Cet article n'est pas
recueilli dans les OEuvres de Mrime.)]

[434: Casimir Stryienski, _Soires du Stendhal-Club_, Paris, 1904, p.
227.]

[435: _Lettres  une Inconnue _, 1er juin 1852. Deux ans auparavant,
Mrime disait tout au contraire, dans sa brochure: _H.B._ Sauf
quelques prfrences et quelques aversions littraires, nous n'avions
peut-tre pas une ide en commun, et il y avait peu de sujets sur
lesquels nous fussions d'accord.]

[436: _Mrime et ses amis_, Paris, 1909, pp. 19-25, 98-100.]

[437: . Rod, _Stendhal_, Paris, 1892, pp. 133-134.]

[438: Arthur Chuquet, _Stendhal-Beyle_, Paris, 1902, p. 475.]

[439: _Correspondance de Stendhal_, Paris, 1908, t. II, p.
371.--Pourtant, il n'aimait pas _la Guzla_.]

[440: Voir _ci-dessus_, ch. II,  5.]

[441: Mme Ancelot, _Les Salons de Paris, foyers teints_, Paris, 1858,
pp. 67-68.]

[442: _L'Amateur d'autographes_, 1877, p. 109.--Cette lettre est du 29
dcembre 1830. Vingt ans plus tard, Mrime crit  une autre dame, date
du _grand sminaire de Carcassonne_ et signe: l'abb Chapond, professeur
de thologie. _(Revue des Deux Mondes_ du 15 aot 1879).]

[443: Henri Lion, _Pages choisies de Mrime, _Paris, 1897,
Introduction.]

[444: Nous reproduisons cette lettre dans la troisime partie de notre
livre.]

[445: A.-M. et J.-J. Ampre, _Correspondance_, tome I, _passim_.]

[446: Par la mort de la jeune fille, Mlle Cuvier. (A.-M. et J.-J.
Ampre, _Correspondance_, t. I, p. 372.)]

[447: Maurice Tourneux, _L'Age du romantisme_, 5e livraison, p. 8.]

[448: Lettre  Sobolevsky.]

[449: _Pro Memoria P.M._, Paris, 1907, pp. 76-78.]

[450: F. Chambon, _Notes sur Prosper Mrime_, Paris, 1903, p. 5.]

[451: Toutefois, deux des ballades ne furent ajoutes que le 22 mars
1827, pendant l'impression mme du livre. (M. Tourneux, _op_. _cit._, p.
9.)]

[452: Cf. Lon Sch, _Plages romantiques_: _Boulogne-sur-Mer_, dans
_l'cho de Paris_ du 11 aot 1908.]

[453: Eugne de Mirecourt, _Mrime_, pp. 38-40.]

[454: _Lettres indites de Victor Jacquemont  Sutton Sharpe_, publies
par A. Paupe dans la _Revue d'histoire littraire_, octobre-dcembre
1907, p. 701.]

[455: A.-M. et J.-J. Ampre, _Correspondance_, t. I, pp. 170 et 176.]

[456: Flix Chambon, _Lettres indites de Prosper Mrime_, Moulins,
1900, p. XII. Cf. la lettre  Mme de La Rochejacquelein, du 23 novembre
1859 (_Revue des Deux Mondes_, 1er mars 1896), o Mrime raconte
qu'aprs le collge il se livra, six mois durant,  l'tude de la
magie.]

[457: _Recueil des discours de l'Acadmie franaise_, 1840-1849, p.
419.--Il fut reu le 6 fvrier 1845.]

[458: Paul Stapfer, _tudes sur la littrature moderne et
contemporaine_, Paris, 1881, p. 338.--Cf. aussi la lettre  la comtesse
de Montijo, avril 1844, cite par M. Aug. Filon, _Mrime et ses amis_,
p. 145.]

[459: Flix Chambon, _Notes sur Prosper Mrime_, p. 196.]

[460: _Ibid_.]

[461: En 1829, le _Journal des Savans_, (avril, p. 249) louait le nouvel
ouvrage de M. Mrime fils (_Chronique du temps de Charles IX_) comme
un roman historique, qui semble offrir un caractre plus original que
celui de plusieurs productions du mme genre.]

[462: Cf. Lon Sch, le _Cnacle de la Muse franaise_, Paris, 1908, p.
317.]

[463: Voir _ci-dessous_, ch. VIII,  2.]

[464: M. Tourneux, _L'ge du romantisme_, 5e livraison.]

[465: Paul Stapfer, _op. cit._, p. 338.]

[466: Dans la seconde dition de _la Guzla_, Mrime reconnat que M.
Charles Nodier avait publi galement une traduction de la _Triste
ballade_,  la suite de son charmant pome de _Smarra_.]

[467: Le dictionnaire dHatzfeld et Darmesteter ne connat pas dexemple
avant 1791. Le mot _guzla_ est, en France, de treize ans plus g.]

[468: _Jean Sbogar_, ch. II.]

[469: Cf. _ci-dessus_, ch. I,  9.]

[470: _La Guzla_, pp. 81-82.]

[471: _Chronique du rgne de Charles IX_, Paris, 1842, pp. 15-16.]

[472: _Voyage en Dalmatie_, t. I, pp. 129-136.]

[473: Mon ami, l'estimable vovode Nicolas***, avait rencontr 
Biograd, o il demeure, Hyacinthe Maglanovich, qu'il connaissait dj;
et, sachant qu'il allait  Zara, il lui donna une lettre pour moi.
(_Notice sur Hyacinthe Maglanovich_.)]

[474: _Voyage en Dalmatie_, t. I, pp. 82-84.]

[475: Ch. Asselineau, _Appendice  la bibliographie romantique_, Paris,
1874, pp. 289-290. Il y dit que Mrime confessa dans l'avertissement 
la rimpression de _la Guzla_ que le prtendu portrait de Hyacinthe
Maglanovich est le sien propre. Louis Leger, dans _la Nouvelle Revue_
du 15 juin 1908, p. 451.--Cf. M. Tourneux, _Prosper Mrime, ses
portraits, ses dessins, sa bibliothque_, Paris, 1879, p. 22.]

[476: _Mrime_, p. 40.]

[477: Tome V, p. 372.--Fulgence Fresnel avait visit l'Italie pendant
l'anne 1826, et c'est alors, sans doute, qu'il passa la mer Adriatique.
Il tait un orientaliste distingu, mais ne connaissait pas les langues
slaves. (Cf. la notice ncrologique que lui a consacre Jules Mohl dans
le _Journal asiatique_, 1857, pp. 12-22.)]

[478: Lucien Pinvert, _Sur Mrime_, Paris, 1908, p. 65.]

[479: _La Guzla_, pp. 10-11.]

[480: _La Nouvelle Revue_ du 15 juillet 1908, p. 451.]

[481: _Knze_, petit chef local.]

[482: Karadjitch, Prface  l'dition de 1833.--A. Dozon, _op. cit._,
pp. XXVII-XXVIII.]

[483: _Revue encyclopdique_, septembre 1826, pp. 712-713.]

[484: _La Guzla_, p. 247.]

[485: _La Guzla_, pp. 173-176.]

[486: _Voyage en Dalmatie_, t. I, p. 232.]

[487: Claude Fauriel, _Chants populaires de la Grce moderne_, t. I, p.
213.]

[488: _Idem_, t. II, pp. 367 et 359.]

[489: _Serbsk Ltopissi_ de Budapest, t. XX, pp. 132-134.]

[490: les _popes franaises_, t. II, Paris, 1892, p. 262.]

[491: _Voyage en Bosnie_, p. 65.]

[492: _Idem_, pp. 43, 107 et suiv.]

[493: _Idem_, pp. 28, 45 et 105.]

[494: _La Nouvelle Revue_ du 15 juin 1908, p. 451.]

[495: _Voyage en Dalmatie_, t. 1, pp. 105-121.]

[496: _Voyage pittoresque_, pp. 54 et 81.]

[497: A. Filon, _Mrime_ (Collection des Grands crivains franais),
Paris, 1898, p. 28. La biographie du prtendu barde Maglanovich, les
notes, les appendices... toute cette partie accessoire de l'oeuvre a une
physionomie et un sens.]

[498: _La Guzla_, p. 248.]

[499: _Chants populaires de la Grce moderne_, t. I, p. 81.]

[500: _La Guzla_, p. 203.]

[501: _Chants populaires de la Grce moderne_, tome I, p. 112.]

[502: _La Guzla_, p. 191.]

[503: Sainte-Beuve dit que Fauriel dut voir dans _la Guzla_ une
atteinte lgrement ironique  des sujets pour lui trs srieux et
presque sacrs; on a mme dit qu'il fut mcontent de cette consquence
inattendue de ses conseils littraires. (J.-B. Galley, _op. cit._, p.
314.)]

[504: Jean-Baptiste Du Halde, _Description de la Chine_, Paris, 1735, 4
vol. in-folio. (Tome III, pp. 339-378.)]

[505: Pierre Martino, _L'Orient dans la littrature franaise au XVIIe
et au XVIIIe sicles_, Paris, 1906, p. 220.]

[506: Un professeur serbe, M. Romanovitch, a fait reprsenter et
imprimer, il y a quelques annes, un psychodrame intitul: _Prokop_,
fond sur la mme histoire. M. Romanovitch a oubli de nous indiquer sa
source.]

[507: _Foreign Quarterly Review_, juin 1828, pp. 662-671.]

[508: _Voyage en Dalmatie_, t. I, pp. 88-89.]

[509: _Ibid._--_La Guzla_, p. 26.]

[510: _Srpski kgnijevni Glasnik_, 1er dcembre 1901.--Donc, ce n'est pas
M. Tomo Mati qui a mis la main sur l'ouvrage comme on l'a laiss
entendre dans l'_Archiv fr slavische Philologie_, t. XXIX, p. 78.]

[511: Sur Chaumette-Desfosss lire un article ncrologique de Roux de
Rochelle, dans le _Bulletin de la Socit de Gographie_, mars 1842.]

[512: _Voyage en Bosnie_, pp. 51-53.]

[513: Voy. la lettre de Mrime  Sobolevsky.]

[514: _La Guzla_, p. 205.]

[515: _Voyage en Bosnie_, pp. 22-24.--_La Guzla_, pp. 30-31.]

[516: Lo Joubert, _Revue de France_ du 31 juillet 1875, pp. 45-46.--_La
Guzla_, pp. 33-42.]

[517: _La Guzla_, pp. 27-32.]

[518: _La Guzla_, pp. 129-133.]

[519: Fauriel, _Chants populaires de la Grce moderne_, t. II, p. 135.]

[520: _La Guzla_, p. 249.]

[521: _Revue contemporaine_, 31 dcembre 1854, p. 239.]

[522: Fauriel, _Chants populaires de la Grce moderne_, t. I, p. 139; t.
II, p. 141; etc.--Voir aussi le mot: _horse_ dans l'index alphabtique
de l'ouvrage suivant: _English and Scottish Popular Ballads_, edited by
F. J. Child, Boston, 1884-1898, 5 vol. in-4.]

[523: A. Vozon, _L'pope serbe_, pp. 116-117.]

[524: _Voyage en Bosnie_, p. 75.]

[525: Les Grecs et les catholiques romains se damnent  qui mieux mieux
dans la Dalmatie et la Bosnie. Ils sappellent rciproquement
_passa-vjerro_, cest--dire foi de chien. _La Guzla_, p. 31.]

[526: _Voyage en Bosnie_, p. 20.]

[527: _La Guzla,_ pp. 28 et 31.]

[528: _Les Contemporains_, n 79, _Mrime_, Paris, 1857, p. 37.]

[529: _Mrime et ses amis_, Paris, 1894, p. 37.]

[530: _Viaggio in Dalmazia_, t. 1, pp. 43-105.]

[531: _Voyage en Dalmatie_, t. I, pp. 65-66.]

[532: Sauf l'indication contraire, toutes nos citations sont empruntes
 l'dition bernoise du _Voyage_ (1778).]

[533: _Heyduque_ (hadouk), vient de l'arabe-turc _hadout_ brigand,
mais dans la posie populaire il n'a nullement une signification
fltrissante.]

[534: A. Dozon, _op. cit._, p. LV.]

[535: _Voyage en Dalmatie_, t. I, pp. 78-81.]

[536: _La Guzla_, pp. 67-71.]

[537: Le nom de Christich Mladin est un nom serbe des plus authentiques.
Pourtant Mrime ne le tient ni de Fortis, ni de Chaumette-Desfosss,
mais d'une source o il avait trs peu puis,--et qui est reste
inconnue jusqu'aujourd'hui,--du _Voyage Pittoresque de l'Istrie et de
Dalmatie, rdig d'aprs l'itinraire de L.F. Cassas_, par Joseph
Lavalle, Paris, 1802. Ce nom se trouve  la page 37.]

[538: Grand couteau que les Morlaques ont toujours  leur ceinture.
(Note de Mrime.)]

[539: Allusion au vampirisme dont on parlera ailleurs. Mrime remarque
dans une note que ce mot rappelle celui de l'cuyer breton au combat
des Trente: Bois ton sang, Beaumanoir!]

[540: _Kalo molyvi_, une bonne balle, c'est le souhait que les klephtes
se faisaient dans leurs toasts. (Mrime  Mme de La Rochejacquelein,
10 juillet 1859.)]

[541: Traduction P.-A. Fiorentino.]

[542: _Moniteur universel_ du 13 aot 1827; _Journal de Paris_ du 27;
_Foreign Quarterly Review_, juin 1828.]

[543: _Srpski kgnijevni Glasnik_ du 1er dcembre 1901, p. 358.]

[544: Karadjitch, _Chants populaires serbes_, t. III, n 50.--A. Dozon,
_l'pope serbe_ pp. 244-245.]

[545: _La Guzla_, pp. 49-53.]

[546: En ralit, la posie populaire serbo-croate ne connat pas les
strophes.]

[547: Traduction de M. P. Lehr.]

[548: _Viaggio in Dalmazia_, t. I, pp. 94-95.]

[549: A. Fe, _Voceri, chants populaires de la Corse_, Strasbourg,
1850.]

[550: Henry Maine-Sumner, _De l'organisation juridique de la famille
chez les Slaves du Sud_, dans la _Revue gnrale de droit_, Paris,
1878.]

[551: _La Guzla_, pp. 73-74.]

[552: _Notice sur Hyacinthe Maglanovich_.]

[553: numrant les titres et qualits de ses amants, la jeune fille, en
vraie Espagnole, compare leurs talents de joueur de guzla, comme si cet
instrument accompagnait les chansons d'amour! Mrime avait-il oubli
qu'il avait dit que la plupart des joueurs de guzla sont des vieillards
fort pauvres, souvent en guenilles?]

[554: P. V. Annenkoff, _Matrialui dlia biografii Pouchkina_,
Saint-Ptersbourg, 1855, pp. 373-377.]

[555: Cette tymologie est fausse. _Pobratime_ vient du verbe
_pobratimiti se_ (fraterniser) o le prfixe _po_ ne reprsente pas une
ide de division (_po_ veut dire aussi demi) mais une action accomplie.]

[556: _Voyage en Dalmatie_, t. I, pp. 86-88.]

[557: _La Guzla_, p. 122.]

[558: _La Flamme de Perrussich (la Guzla_, pp. 117-123).]

[559: _La Guzla_, pp. 225-231.]

[560: _Idem_, p. 231.]

[561: _Idem_, pp. 193-205.]

[562: Mrime ajoute, en note: On peut voir par ce trait de quelle
considration jouissent les vieillards et les potes illyriens. C'est
l, hlas! une grande exagration de sa part.]

[563: Cyprien Robert, _Les Slaves de Turquie_, Paris, 1844.--A. d'Avril,
_La France au Montngro_, Paris, 1876.]

[564: P. Pisani, _La Dalmatie de 1797  1815_, Paris, 1893.]

[565: Le prince-vque de Montngro.]

[566: Le gnral baron Gauthier.]

[567: Le mot _faucon_ s'emploie pour dsigner un homme brave.]

[568:
     Pobigoch iadovi Frantzousi,
     Ka i pousta stoka bez tchobana
     A za gnima mladi Tzernogortzi
     Tirach ih do vrata Chouragna.
]

[569: Tchoubro Tchokovitch [Simo Miloutinovitch], _Pivania
tzernogorska i herzgovatchka_, Leipzig, 1837, n 48.--Nous suivons la
traduction de M. d'Avril.]

[570: Dr. Friedrich Krauss, _La Fin du roi Bonaparte, chanson des
guzlars orthodoxes de la Bosnie_, dans la _Revue des traditions
populaires_, Paris, 1889, pp. 1-9, 146-157.]

[571: _La Guzla_, pp. 245-248.]

[572: Nous retrouvons ce trait caractristique dans beaucoup de posies
populaires. La clbre _Bataille de Morat_, de Veit Weber, rappelle
singulirement les ballades serbes du mme genre.]

[573: _La Guzla_, pp. 233-244.]

[574: Mrime a emprunt ce nom au _Vampire_ de Polidori.]

[575: Lettre  Mme Rcamier (_Budva_, le 17 avril 1824).]

[576: _La Guzla_, pp. 233-237.]

[577: _Idem_, pp. 125-127.]

[578: _Annales romantiques_, 1825, pp. 306-307.]

[579: N'oublions pas que Mrime passa l'automne 1826 
Boulogne-sur-Mer.]

[580: Lo Joubert, _Revue de France_ du 31 juillet 1875.]

[581: _Recueil des Discours lus dans les sances de l'Acadmie
franaise_, 1870-1879, t. I, p. 462.]

[582: Traduction Leconte de Lisle.]

[583: Ce nom est russe. Comme l'a remarqu M. Leger, il tait popularis
en France par _la Jeune Sibrienne_ de Xavier de Maistre.]

[584: Claude Fauriel, _Chants grecs_, t. II, p. 197.]

[585: _La Guzla_, pp. 43-45.]

[586: _Gazette de France_ du 19 septembre 1827.]

[587: _Voyage en Bosnie_, pp. 2-3.]

[588: Traduction F. Barbier.--Pour dpister le critique, Mrime dclara
dans une note que cet _Impromptu_ fut fait  sa requte par un vieux
Morlaque, pour une dame anglaise. Il fournit mme une chanson kirghise
qui offre une grande analogie avec la sienne!]

[589: _La Guzla_, p. 187.]

[590: _La Guzla_, p. 39.--Avez-vous jamais lu Homre? crivait Mrime
 Mme de La Rochejacquelein. Pour les hros grecs, c'tait une grande
douleur de mourir sans tre pleur, sans tre enterr. (_Une
Correspondance indite_, p.19.)]

[591: Horace, _ptres_, I, 2, v. 31.]

[592:  notre prire, M. A. Kossowski a voulu bien revoir et complter
ce paragraphe.]

[593: Alfred Fellows, _The Vampire Legend_, dans _The Occult Review_,
1er septembre 1908, p. 125.]

[594: Probablement emprunt au turc septentrional _ber_, sorcier.
(Miklosich, _Etymologisches Wrterbuch der slavischen Sprachen_, Vienne,
1886, p. 374 et suiv.). En serbe _vampir_; en polonais _upior_.]

[595: _Le Mercure galant_, mai 1693, fvrier 1694, cit par M. Stefan
Hock dans son tude trs documente: _Die Vampyrsage und ihre Verwertung
in der deutschen Literatur_, Berlin, 1900, pp. 33-34.]

[596: D'abord dans _l'Histoire de l'tat prsent de l'glise grecque et
de l'glise armnienne_, par l'Anglais Paul Ricault (trad. par M. de
Rosemond, Middelbourg, 1692, p. 281 et suiv.); ensuite dans la _Relation
du Voyage du Levant_ de Pitton de Tournefort, Lyon, 1717, t. I, pp.
158-165. Ce voyageur franais avait entendu parler des _vroucolaques_ 
Mycone, en 1700, et avait assist  des scnes vraiment effroyables.]

[597: _Wiener Diarium_ du 25 juillet 1725.--_Entselzliche Begebenheit,
welche sich in dem Dorff Kisolava ohnweit Belgrad in Ober-Ungarn_ (sic)
_vor einigen Tagen zugetragen_, Vienne 1725.]

[598: Rapport conserv au Hofkammerarchiv  Vienne; cit par M. Hock,
_op. cit._, p. 38.]

[599: Calmet, _Trait sur les apparitions_, pp. 36-39.--_La Guzla_, pp.
139-145.--Hock, _op. cit._, pp. 38-39.]

[600: M. Ranft, _Tractat von dem Kauen und Schmatzen der Todten in den
Grbern_, Leipzig, 1734, p. 179.]

[601: Stefan Hock, _op. cit._, p. 40.]

[602: _Histoire des Vampires_, Paris, 1820, p. 243.]

[603: Voir la liste de ces ouvrages chez M. Hock, pp. 36 48.]

[604: _Dictionnaire philosophique_, article: vampires.]

[605: Le Dictionnaire d'Hatzfeld et Darmesteter ne connat pas d'exemple
avant 1762.]

[606:  Paris, chez de Bure an, 1746, pp. 500 in-12. Les ditions
postrieures sont en deux volumes.]

[607: Diderot et d'Alembert, _l'Encyclopdie_, article:
vampires.--Pourtant, il faut le reconnatre, l'ouvrage du pre Calmet
a toujours une certaine valeur. Abstraction faite des rflexions de
l'auteur, les documents qui y sont ramasss forment la plus complte
monographie, pour ainsi dire, sur cette superstition populaire. _The
Phantom World_, by Augustin Calmet, edited with an Introduction and
Notes by the Rev. Henry Christmas, Londres, 1850, 2 vol. in-8,
Introduction.]

[608: _Dissertations sur les Apparitions_, pp. 225-226.]

[609: Stefan Hock, _op. cit._, _loc. cit._]

[610: Hock, _op. cit._, p. 66.]

[611: Mme de Stal, _De l'Allemagne_, 2e partie, ch. XIII.]

[612: Hock, _op. cit._, pp. 66-89.]

[613: Hock, _op. cit._, p. 69.]

[614: _De l'Allemagne_, 2e partie, ch. XIII.]

[615: F. Baldensperger, _Bibliographie critique de Goethe en France_,
Paris, 1907, p. 193.]

[616: Parue dans ses _tudes franaises et trangres_, Paris,
1828.--Goethe vantait cette traduction  Eckermann, le 14 mars 1830.]

[617: Baldensperger, _op. cit._, _loc. cit._]

[618: _Faust_, II (d. de Weimar), vers 7981, 8820 et suiv.]

[619: Traduction J.M.H. Bigeon.]

[620: Hock, _op. cit._, pp. 72-73.]

[621: _Goethes Unterhaltungen mit dem Kanzler Friedrich von Mller_, d.
Burkhardt, Stuttgart, 1898, p. 51.--Hock, _op. cit._, pp. 79-80.]

[622: _Essai sur le gnie de Byron_, p. 161.]

[623: _Mes Mmoires_, Paris, 1852, t. VII, pp. 163-313.]

[624: _Mlanges de littrature et de critique_, Paris, 1820, t. I, p.
417.]

[625: Tome II, 1820, p. 245.--Pourtant Hugo se concilia bientt avec ce
genre.]

[626: Tome XI, 1820, p. 93.]

[627: Voici encore quelques ouvrages du temps: _Jacques Fignolet sortant
de la reprsentation du Vampire_, par M. A. R.; _Encore un Vampire ou
Fanfan la Tulipe sortant de la Porte-Saint-Martin_, par Emile B.-L.;
_Les trennes d'un Vampire, manuscrit trouv au cimetire du
Pre-Lachaise; Demoniana ou nouveau choix d'aventures surprenantes, de
nouvelles prodigieuses, d'aventures bizarres sur les revenants, les
spectres, les fantmes..._ par Mme Gabrielle de Paban; _les Fantmes
nocturnes ou les terreurs des coupables_, thtre de forfaits offrant...
des visions infernales; une nouvelle traduction du _Vampire_ de
Polidori, par A. E. de Chastopalli, _le Vampire ou la Vierge de
Hongrie_, par le baron de Lamothe-Langon, etc.]

[628: _Le Vampire_, drame fantastique en 5 actes et 10 tableaux, par A.
Dumas et Aug. Maquet, reprsent le 30 dcembre 1851. Cf. E. Estve,
_op. cit._, p. 78.--Un opra allemand en quatre actes, _le Vampire_,
paroles de C.-G. Haeser, musique de Marschner, fut reprsent  Leipzig
le 28 mars 1828. Cet ouvrage fort remarquable, dit le _Dictionnaire des
Opras_ se distingue particulirement par l'expression caractrise des
personnages de la pice et par une harmonie originale et vigoureuse. _Le
Vampire_ ne plirait pas  ct du _Freyschtz_ de Weber, l'ancien
comptiteur de Marschner. Cet opra fut accueilli avec enthousiasme et
reprsent sur les thtres de toutes les villes de l'Allemagne. Il le
fut aussi  Londres et  Lige le 27 janvier 1845, avec succs. Il a t
traduit et adapt  la scne franaise par Ramoux, et on se disposait 
le donner  l'Acadmie de Musique lorsque les vnements de 1830 en
firent ajourner la reprsentation.

Paul Fval traita une histoire de vampire dans son _Chevalier Tnbre_
(1861).--De nos jours, M. A. Ferdinand Herold s'est inspir du
vampirisme (indien cette fois) dans ses _Contes du Vampire_ (Mercure de
France, 1902).--Notons encore _le Voukodlak_, nouvelle de Lo Joubert,
publie dans _le Sicle_ du 2 au 9 aot 1855; _Vikram and the Vampire_,
_or Tales of Hindu Devilry_, par sir Richard Burton, orientaliste
anglais bien connu.]

[629: Voir _ci-dessus_, chapitre I,  9.]

[630: _Victor Hugo, leons faites  l'cole Normale suprieure_, sous la
direction de Ferdinand Brunetire, Paris, 1902, t.1, p. 245.]

[631: Voir _ci-dessus_, chapitre I,  9.]

[632: Anatole France, _Sainte-Beuve pote_, p. 12.]

[633: Th. Gautier, _Histoire du romantisme_, pp. 50-51. Gautier lui-mme
dbuta en 1828 par une pice de vers intitule: _la Tte de mort_, avec
laquelle (la posie et non la tte) il se prsenta chez Sainte-Beuve.]

[634: Ph. O'Neddy, _Feu et Flamme, posies_, Paris, 1833.]

[635: M. Souriau, _La Prface de Cromwell (Introduction, texte et
notes)_, Paris, 1897, pp. 204-206.]

[636: Eckermann, _Conversations de Goethe_, t. II, p. 193.]

[637: F. Chambon, _Notes sur Mrime_, p. 4.--Le mme, _Lettres indites
de Prosper Mrime_, p. XIV.]

[638: _La Guzla_, pp. 97, 137, 213.]

[639: Les deux mots sont en usage chez les Serbo-Croates; le dernier
n'est, sans doute, qu'une corruption de _vroucolaque_, nom sous lequel
les Grecs modernes dsignent la mme chose.]

[640: _Voyage en Dalmatie_, t. I, pp. 95-96.]

[641: Chaumette-Desfosss, _Voyage en Bosnie_, p. 74.]

[642: _La Guzla_, pp. 135-156.]

[643: Augustin Filon, _Mrime et ses amis_, Paris, 1909, p. 38.]

[644: _Khava_ n'est pas un nom serbo-croate. Nous croyons que Mrime
l'a forg en s'inspirant du _Khavass_ (huissier extrieur) dont parle
Chaumette-Desfosss (_Voyage en Bosnie_, p. 75). Le groupe KH lui
paraissait si romantique!]

[645: _La Guzla_, pp. 146-148.]

[646: _La Guzla_ p. 156.]

[647: _La Guzla_, pp. 157-167.]

[648: _Voyage en Dalmatie_, t. I, pp. 109-113.--_La Guzla_ pp. 165-166.]

[649: _La Guzla_, pp. 169-171.]

[650: _La Guzla_, pp. 187-191.]

[651: _La Guzla_, pp. 217-223.]

[652: _La Guzla_, pp. 177-185.]

[653: Article sur Nicolas Gogol, cit par M. Filon, _op. cit._, p. 102.]

[654: _Voyage en Dalmatie_, t. I, pp. 117-118.]

[655: _La Guzla_, p. 185.]

[656: _Idylles_, VI, 39.]

[657: _Histoire naturelle_, VII, 2.--Cf. aussi _les Captifs_ de Plaute,
vers 475-495.]

[658: Dans ses yeux brille une double prunelle d'o jaillissent  la
fois des rayons de feu. (_Amores_, I. leg. 8, 15.)]

[659: Livre VIII, ch. XIV.]

[660: Cf. _ci-dessus_, chapitre I,  9.]

[661: _Ibid._]

[662: Fred. Th. Elworthy, _The Evil Eye_, Londres, 1898, pp. 14 et 18.]

[663: Fauriel, _Chants grecs_, t. I, p. LXXXI.]

[664: _Voyage en Dalmatie_, t. I, pp. 98-99.--Cette croyance existe mme
aujourd'hui parmi les Serbo-Croates.]

[665: la _Guzla_, pp. 91-100.]

[666: _Voyage en Dalmatie_, t. I, pp. 98-99.]

[667: C'est le passage qui fut supprim dans la deuxime dition.]

[668: _La Guzla_, pp. 113-116.]

[669: _La Guzla_, pp. 101-112.]

[670: _Idem_, p. 112.]

[671: _Les Gorgiques_, liv. IV, vers 485-495. (Traduction A. Nisard.)]

[672: Cf. _ci-dessus_, note 553.]

[673: Remarquons qu'il existe une lgende populaire polonaise dans
laquelle un pre se crve les yeux pour sauver ses enfants de son
regard; mais la publication en est postrieure  _la Guzla_ et
certainement Mrime ne l'a pas connue. (Woycicki, _Contes populaires
polonais_, traduction allemande, p. 25.)]

[673: _Le Monde enchant_, ou examen des communs sentiments touchant les
esprits, leur nature, leur pouvoir, leur administration et leurs
oprations et touchant les effets que les hommes sont capables de
produire par leur communication et leur vertu. Divis en quatre parties.
Par Balthazar Bekker, docteur en thologie et pasteur  Amsterdam.
Traduit du Hollandais. _ Amsterdam, chez Pierre Rotterdam, 1694_. 4
tomes en 6 volumes, in-12.]

[674: _Dictionnaire philosophique_, article: _Bekker_.]

[675: _La Guzla_, p. 212.]

[676: _Le Monde enchant_, t. II, pp. 293-295.--Naturellement, Mrime
ne cite pas ce passage. C'est M. Mati qui l'a retrouv le premier.]

[677: _La Guzla_, pp. 207-211.]

[678: _La Guzla_, pp. 77-89.]

[679: On la rencontre pour la premire fois dans _la Lgende dore_ de
Jacques de Voragine.--B. Seuffert, _Die Legende von der Pfalzgrfin
Genovefa_, Wrzburg, 1877.]

[680: _Les Soupirs de Siffroi, ou l'Innocence reconnue_, tragdie, 1675.
(Voir sur cette pice singulire le _Catalogue de la bibliothque
dramatique de M. de Soleinne_, t. II, p. 24.)]

[681: _Genevive, ou l'Innocence reconnue, tragdie chrtienne_, 1679.]

[682: _Genevive de Brabant_, comdie, 1793.]

[683: Bruno Golz, _Pfalzgrfin Genovefa in der deutschen Dichtung_,
Leipzig, 1897.]

[684: Jean-Baptiste Porta, Napolitain, _La Magie naturelle qui est, les
secrets & miracles de Nature_. Nouvellement traduite de Latin en
Franois.  Rouen, 1680, pp. 360-361.]

[685: _Minstrelsy of the Scottish Border_, t. III, p. 287.--Cf. F.-J.
Child, _English and Scottish Popular Ballads_, t. I, p. 157.]

[686: _Le Rozier historial de France, contenant deux roziers..._ Paris,
1522, goth. 214 ff.--Cit par _le Globe_, t. VI, p. 413.]

[687: _La Guzla_, pp. 55-66.]

[688: _La Guzla_, p. 64.]

[689: Deslongchamps, _Essai sur les fables indiennes_, p. 107 et
suiv.--Cit par F.-J. Child, _The English and Scottish Popular Ballads_
Boston, 1884-98, t. I, p. 269.]

[690: Montaiglon et Raynaud, _Recueil gnral des fabliaux_, t. III, pp.
1-34.--Cit par F.-J. Child, _op. cit._, t. I, p. 257.]

[691: F.-J. Child, _op. cit._, pp. 257-274.--Reinhold Khler, _Jahrbuch
fr romanische und englische Literatur_, t. VIII, p. 44 et suiv.]

[692: _La Guzla_, pp. 251-255 et 256-257 (notes).]

[693: Voir _ci-dessus_, pp. 31-36.]

[694: Nous citerons seulement les plus importants:

Franz Miklosich, _Ueber Goethes Klaggesang von der edlen Frauen des Asan
Aga_, publi d'abord dans les Comptes rendus de l'Acadmie impriale de
Vienne (section d'histoire et de philosophie), tome CIII, pp. 413-490,
puis tir  part, Vienne, 1883.--Cf. _Anzeiger fr deutsches Alterthum_,
t. X, p. 400 et suiv. (Otto Pniower); _Archiv fr slavische Philologie_,
t. VII, p. 499 et suiv., et t. X, p. 659 et suiv.; _Goethe-Jahrbuch_, t.
V, p. 396 et suiv.

Karl Geiger, _Ueber Goethes_ _Klaggesang von der edlen Frauen des Asan
Aga_, dans l'_Archiv fr Literaturgeschichte_, t. XIII, pp. 336-350,
Leipzig, 1885.--crit avant la publication de l'tude prcdente.

Karl Bartsch, _Goethe und das serbische Versmass_, article publi dans
la revue berlinoise _Die Gegenwart_, tome XXIV, 1883, n 41, p. 229 et
suiv.

H. Preisinger, _Goethe and the Servian Folk-Song_, dans les Transactions
of the Manchester Goethe-Society, 1886-1893, Warrington, 1894, pp.
77-89. (Tous ceux qui, plus tard, ont tudi le mme sujet, ont ignor
ce travail.)

Fr. Markovic, _Prilog estelickoj nauci o baladi i romanci_ (Contribution
aux tudes esthtiques de la ballade et de la romance), _Rad
Jugoslavenske Akademije_, tome CXXXVIII, pp. 181-185.

Matthias Murko, _Goethe und die serbische Volkspoesie_, dans la revue
viennoise _Die Zeit_, 1899, n 256, p. 134 et suiv. (Nous ne connaissons
cet article que de nom.)

Camilla Lucerna, _Die sdslavische Ballade von Asan-Agas Gattin und ihre
Nachbildung durch Goethe_, Berlin, 1905.--Cf. une notice de M. Rudolf
Abicht dans _Studien zur vergleichenden Literaturgeschichte_,
herausgegeben von Dr. Max Koch, Berlin, 1905, t. V, pp. 366-376.

Dr Milan Curcin, _Das serbische Volkslied in der deutschen Literatur_,
Leipzig, 1905.--Cf. _Studien z. vergl. Literaturgeschichte_, t. VI,
1906, pp. 508-511 (W. Nehring); _Deutsche Literatur-Zeitung_, Leipzig,
1906, p. 1824; _Literar. Zentralblatt_, Leipzig, 1906, col. 1047-48;
_Archiv fr slavische Philologie_, tome XXVIII, Berlin, 1906 (Matthias
Murko); _Literar. Handweiser_, Mnster, 1907, p. 353; _Allgem.
Literaturblatt_, Vienne, 1907, p. 561.

Stjepan Tropsch, _Njemacki prijevodi nasijeh narodnijeh pjesama_ (Les
traductions allemandes de nos posies populaires), _Rad Jugoslavenske
Akademije_, t. CLXVI, Agram, 1906, pp. 1-74. (Sera continu.)]

[695: M. Curcin, _op. cit._, p. 59.--Auguste Dozon, qui tait un des
meilleurs connaisseurs de la _piesma_ serbe, considra la _Triste
ballade_ comme une posie, fminine ou lyrique, quand il la traduisit
en 1859 dans ses _Posies populaires serbes_, et ne l'insra point dans
la seconde dition de cet ouvrage qui parut en 1888 sous le titre plus
exclusif de _l'pope serbe_.]

[696: M. Curcin pense que la _Triste ballade_ a reu sa forme dfinitive
vers l'an 1700. (_Das serbische Volkslied_, p. 65.)]

[697: Nous traduisons littralement d'aprs le texte serbo-croate, tel
qu'il est publi par Fortis.]

[698: _La Guzla_, p. 254.]

[699: _Tlgraphe officiel des provinces illyriennes_ du 20 juin 1813.
L'article est rimprim par M. Matic dans l'_Archiv fr slavische
Philologie_, t. XXIX, pp. 79-81.]

[700: Ch. Nodier, _Mlanges de littrature et de critique_, Paris, 1820,
t. II, pp. 365-366.]

[701: Cf. Auguste Dozon, _L'pope serbe_, p. LXXV.]

[702: Ces derniers mots manquent dans le texte original, mais ils se
retrouvent dans la traduction de Fortis.]

[703: Ch. Nodier, _Mlanges de littrature et de critique_, mis en ordre
et publis par Alexandre Barginet, de Grenoble, Paris, 1820, tome II,
pp. 369-371.]

[704: Voir _ci-dessus_, chapitre I,  3.]

[705: _Voyage en Dalmatie_, t. I, pp. 143, 145, 147, 149.--_Lettre sur
les moeurs des Morlaques_, pp. 79, 81, 83, 85.--Cf. Matic, _Archiv fr
slavische Philologie_, t. XXIX, pp. 67-69, 84-86 (rimpression).]

[706: Cf. _ci-dessus_, chapitre I,  2 et 3.]

[707: _Voyage de la Grce_, 2e dition, Paris, 1826, t. III, pp.
135-137.]

[708: Karadjitch insra la _Triste ballade_ dans la premire dition de
son recueil (1814), mais non dans la seconde. Il esprait en obtenir une
version plus exacte. N'ayant pas russi  la trouver, il insra de
nouveau, dans la troisime dition (1846), le texte de Fortis, en le
corrigeant sensiblement, beaucoup moins cependant que dans la premire
dition. A. Dozon reproduisit toutes ces corrections, p. ex.: vers 2,
_de la neige_ (Fortis, _sniezi_, pl. Karadjitch, _snieg_, sing.); vers
86, _coeur de pierre_ (Fortis, _srca argiaskoga_; Karadjitch, _srca
kamenita_); etc.]

[709: _Archiv fr slavische Philologie_, t. XXIX, pp. 64-78 et 84-96.]

[710: _Idem_, p. 66.]

[711: _Idem_, pp. 66-67.]

[712: _Srpski kgnijevni Glasnik_ du 1er dcembre 1901, p. 355.]

[713: Curcin, _op. cit._, pp. 66-69.]

[714: Voir note 190.]

[715: _Archiv fr slavische Philologie_, tome XXIX, pp. 72-78.]

[716: _La Guzla_, p. 256.]

[717: _Chronique du rgne de Charles IX, suivie de la Double Mprise et
de la Guzla_, Paris, 1842, p. 475.]

[718: Qui tait cet ami qui l'aida  traduire la _Triste ballade_? M.
Matic veut que ce soit J.-J. Ampre, parce que Mrime dit une fois de
lui: Il sait toutes les langues de l'Europe. (_Archiv_, XXIX, 78;
_Brankovo kolo_, 1908, p. 646.) Mais M. Matic oublie qu'ailleurs
l'auteur de _la Guzla_ dclare expressment que cet ami non seulement
SAVAIT le russe, mais qu'il TAIT Russe. (d. de 1842, p. 475.) Ampre
ne connaissait aucune des langues slaves et, quand il avait  parler des
Slaves, il utilisait des ouvrages allemands. (_Littrature et voyages_,
1833, _Mlanges_, 1867.)

Nous ne voyons pas pour quelle raison Mrime n'aurait pu se renseigner
auprs d'un vritable Russe. Ds cette poque, il avait des relations
dans la colonie, alors trs nombreuse, des Russes  Paris,--ne fut-ce
pas, en effet, un Russe qui se chargea de transmettre _la Guzla_ 
Goethe?--On le voyait chez Mme Znada Wolkonska, et il pouvait
rencontrer chez les Stapfer un M. Melgounoff (_Novo Vrmia_ du 25 oct.
1894). Il est rest dans _la Guzla_ plusieurs traces de ces
frquentations, en particulier un assez grand nombre de noms propres:
Dmitri, Wlodimer, Alexis, Prascovie, Yacoubovich, Tchernyegor, Miliada,
etc. Ce dernier est trs significatif, car c'est le nom que porte
l'hrone du pome historique _le Tableau slave_ de Mme Wolkonska.]]

[719: Goethe non seulement conserva toutes ces pithtes, mais il en
ajouta de nouvelles: _Aengstlich_ folgen ihr zwei _liebe_ Tchter (vers
19); Und sie hielten vor der _Lieben_ Thre / Und den _armen_ Kindern
gab sie Gaben (vers 77-78). Il va sans dire que nous ne songeons pas 
le lui reprocher: une traduction en _vers_ tait autrement difficile
qu'une traduction en prose. Nous constatons seulement le fait.]

[720: Pourtant, deux ou trois fois il y recourut, mais tomba
malencontreusement sur les passages les moins bien traduits. (_Archiv_,
t. XXIX, p. 75.)]

[721: La suite que Nodier donne de cette lettre est compltement
fantaisiste.]

[722: _Viaggio in Dalmazia_, t. I, p. 104.]

[723: _Idem_, p. 105.]

[724: _Voyage en Dalmatie_, t. I, p. 149.]

[725: _Goethes Werke_, d. de Weimar, premire partie, t. II, p. 52.]

[726: _Smarra ou les dmons de la nuit_, Paris, 1821, p. 199.]

[727: _La Guzla_, p. 255.]

[728: L. Clment de Ris, _Portraits  la plume_, Paris, 1853, pp.
109-110.]

[729: Maxime du Camp, _Souvenirs littraires_, Paris, 1883, t. II, p.
328.--Cf. aussi l'Introduction des _Lettres  une Inconnue_, par H.
Taine, p. XXIX, et A. Filon, _Mrime_, p. 47.]

[730: _Impromptu, le Morlaque  Venise, le Cheval de Thomas II_.]

[731: Lingay est auteur de tous les discours de Casimir Prier. (J.-M.
Qurard, _Les Supercheries littraires_, 2e d., t. III, p. 79.)]

[732: M. Tourneux, _Prosper Mrime, comdienne espagnole_, p. 8.]

[733: _Entre amis_ (publication de la Socit des gens de lettres),
Paris, E. Dentu, 1882, pp. 459-479.]

[734: Le 26 dcembre 1829. (_Correspondance de Stendhal_, Paris, 1908,
t. II, p. 509.)]

[735: Publie sous le pseudonyme de Lon de Saint-Marcel. (Qurard,
_La France littraire_, t. XI, pp. 255-256.) Les autres ouvrages de J.
Lingay sont: _Notice sur Casimir Delavigne_. (Extrait du Muse des
familles, numros de mars 1844), Les Batignolles, 1844, 8 pages in-4 
deux colonnes.--_La France en Afrique_, Paris, 1846, in-8
Anon.--_Dfense de Marc Caussidire_ pour les affaires du 15 mai et les
journes de juin. Publie dans le _Moniteur universel_ et tous les
journaux de Paris. Lingay crivit  un journal, dans les premiers jours
d'octobre 1848, pour dmentir les bruits qui lui attribuaient la
rdaction du discours du prince Louis-Napolon Bonaparte. Il ajoutait
qu'il avait crit la dfense de Caussidire, mais il s'tonnait qu'en
1848, sous la Rpublique, on blmt un avocat d'avoir plaid pour un ami
et pour un proscrit.--_La Liste civile dvoile_. Lettre d'un lecteur
de Joigny  M. de Cormenin, dput de l'Yonne. Paris, 1837, pp. 128
in-32. C'est une rponse aux _Lettres sur la liste civile et sur
l'apanage_, par M. de Cormentin.]

[736: _25.000 adresses de Paris_, Paris, Panckoucke, 1827-1842.]

[737: _L'ge du Romantisme_, 5e livraison, p. 9.]

[738: _L'ge du Romantisme_, 5e livraison, p. 9.]

[739: Cf. _ci-dessus_, pp. 233-234.]

[740: _La Guzla, ou choix de posies illyriques, recueillies dans la
Dalmatie, la Bosnie, la Croatie et l'Herzegowine_.  Paris, chez F.-G.
Levrault, rue de la Harpe, n 81; et rue des Juifs, n 32,  Strasbourg
[et chez Mongie,  Paris, boulevard des Italiens, n 10; cf. le _Nouveau
Journal de Paris_ du 27 aot 1827], 1827, pp. xii (faux-titre, titre,
table des matires et prface) et pp. 257, in-12. Prix 4 francs.

M. Gustave Lanson a tort de dater _la Guzla_: 1826. (Voir son _Histoire
de la littrature franaise_, 9e dition, Paris, 1906, p. 995.)]

[741: _Moniteur universel_ du 13 aot 1827.]

[742: _Nouveau Journal de Paris et des dpartemens, feuille
administrative, commerciale, industrielle et littraire_ du 27 aot
1827.]

[743: La _Vie de Napolon Buonaparte_, par sir Walter Scott, venait de
paratre et la presse franaise s'en occupait beaucoup au moment o _la
Guzla_ fut publie.]

[744: _Le Globe_ des 23 et 28 aot, 1, 6 et 11 septembre 1827.]

[745: Voir _ci-dessus_, chapitre I,  5.]

[746: Mme Belloc ne disait pas d'o elle avait traduit ces pices, mais
il est facile d'tablir qu'elle les avait tires de la traduction
anglaise de John Bowring et non pas du recueil original serbe, car elle
avait fidlement reproduit non seulement l'orthographe anglaise des noms
propres et topographiques, mais aussi les notes qui accompagnaient la
_Servian Popular Poetry_.]

[747: _Revue encyclopdique_, aot 1827, pp. 463-464.--Mme notice dans
_le Journal gnral de la littrature de France_, aot 1827, p. 243.]

[748: _Gazette de France_ du 19 septembre 1827.]

[749: _Le Globe_, tome V, p. 410.]

[750: Voir _ci-dessus_, chapitre V,  4.]

[751: _La Nouvelle Revue_ du 16 juin 1908, p. 449.]

[752: Cf. _ci-dessus_, chapitre V,  2.]

[753: _Journal des Savans_, 1827, p. 569.]

[754: _Idem_, fvrier 1829, pp. 125-126.--Deux mois plus tard, Charles
Magnin crivait dans _le Globe_, rendant compte de la _Chronique de
Charles IX_: Qu'importe que l'auteur se donne pour un grand dnicheur
d'anecdotes et lecteur de mmoires, et que son livre, dat, en gros
caractres, _1572_, peigne des moeurs de trente ans postrieures, et bien
moins les modes du temps de Charles IX que celles du commencement de la
rgence de Marie de Mdicis! c'est l un assez petit malheur, et qui ne
porte presque aucune atteinte au mrite du romancier. Une oeuvre
d'imagination n'est pas tenue de faire une illusion complte; et _la
Guzla_, par exemple, ne serait pas moins digne d'loges quand le
_Journal des Savans_, aprs dix-huit mois d'examen, n'et pas annonc
cet ouvrage comme une traduction assez soigne de plusieurs petits
pomes illyriens. (_Le Globe_ du 25 avril 1829.)]

[755: _Journal des Dbats_ du 21 dcembre 1827.--_Le Constitutionnel_ du
22.--_Le Courrier franais_ du 24.]

[756: _L'Univers illustr_ du 12 mars 1881, p. 162.]

[757: Biff.]

[758: Lettre indite.--Collection de M. Flix Chambon.]

[759: _Revue de Paris_, octobre-dcembre 1829.]

[760: _Lettres  une Inconnue_, t. I, p. 26.]

[761: _Bulletin du Bibliophile_, 1908, pp. 227-228.--_Sur Mrime_,
Paris, H. Leclerc, 1908.]

[762: Cf. _ci-dessus_, chapitre I,  3.]

[763: _Archiv fr slavische Philologie_, t. XXIX, pp. 59-64.]

[764: _Chronique du rgne de Charles IX_, Paris, 1842, p. 476.]

[765: _Srpski kgnijevni Glasnik_ du 1er dcembre 1901, p. 366.]

[766: _Milosch Kobilitch_ se trouve  la suite d'un manuscrit de
l'Osmanide de Gundulic, portant le numro 8701 (anc. 8700 et 1
illyrien), pages 622-677: Pisma od Miloscia Cobilichja i Vuka
Brancovichja (Canto di Milos Cobilich e di Vuko Brancovich). En
serbo-croate et en italien [trad. par Fortis].]

[767: Th. Vetter, _Bibliographisches aus Paris (Archiv fr slavische
Philologie_, tome VI, pp. 121-126).]

[768: Cf. Curcin, _op. cit._, pp. 28-29.]

[769: _Osman, pome illyrien_, Paris, 1838.--_Fragments sur l'histoire
politique et littraire de l'ancienne Rpublique de Raguse et sur la
langue slave_, Paris, 1839.--_Sur la ville et l'ancienne Rpublique de
Raguse_, Paris, 1839.]

[770:  ce sujet lire l'article cit de M. Matic, pp. 63-64.]

[771: Voir la Bibliographie place  la fin de cette tude.]

[772: Nous devons ce dtail  une obligeante communication de la grande
maison d'dition de la rue Auber.]

[773: M. Matic fut la premire victime de leur fantaisie. Dans un des
appendices de son tude, il a reproduit la _Triste ballade_ en entier,
se servant de ce texte hach de 1885.]

[774: Art. insr dans _le Rve et la Vie_ de Grard de Nerval, Paris,
1855, p. 267.]

[775: _Journal des Dbats_ du 4 avril 1849 (Hector Berlioz).--_Le
Moniteur_ du 12 (Hippolyte Prvost).--F. Clment et P. Larousse,
_Dictionnaire des Opras_, Paris, 1897, p. 755.]

[776: Maurice Tourneux, _Grard de Nerval (l'ge du romantisme_, 3e
livraison), Paris, 1887, p. 10.]

[777: La _Romaika_ nest point le chant des montagnes montngrines.
Cest la _danse_ nationale des Grecs modernes.]

[778: Grard de Nerval, _La Bohme galante_, Paris, 1855, pp. 63-64.]

[779: F. Coppe, _Pour la Couronne_, acte I, scne 2.]

[780: Thtre de la Renaissance, 1897.]

[781: E. de Laboulaye, _LAllemagne et les pays slaves_, p.
130.--Lauteur de _la Guzla_ lui-mme ne ddaigna pas de faire plus
ample connaissance avec cette posie qu'il avait voulu imiter sans la
connatre. Nous en avons plusieurs tmoignages. Dans son article _De
l'Origine des Albanais_ (_Revue contemporaine_ du 31 dc. 1854), aprs
avoir constat que les chantillons de la littrature albanaise qu'il
avait sous les yeux n'taient pas faits pour l'encourager dans l'tude
de cette littrature, Mrime se demande comment un peuple plac entre
les Serbes et les Grecs est rest si parfaitement tranger au mouvement
potique de ses voisins. Dans l'introduction qu'il crivit pour les
_Contes et pomes de la Grce moderne_ de Marino Vreto (1855), il
dclare qu'on ne trouve dans ces chants ni l'ampleur des pomes serbes,
ni l'invention romanesque des ballades anglaises ou des romances
espagnoles. Enfin, dans le feuilleton qu'il consacra aux _Ballades
roumaines_ de son ami Alecsandri (1856), il rapproche fort
judicieusement une ballade de ce recueil d'une version serbe qu'il en
connaissait. (Voir _plus haut_, chapitre III,  2.)]

[782: N.S. Ptrovitch, _Essai de bibliographie franaise sur les Serbes
et les Croates_ (1544-1900), Belgrade, 1900.]

[783: Lire  ce sujet notre notice: _Claude Fauriel et la posie
populaire serbe_ (en serbe), dans la revue _Srpski kgnijevni Glasnik_
des 1 et 16 fvrier 1910.]

[784: Elle collabora au fameux _Livre des Cent et Un_.--Sur Mme Voart
lire: _Femmes auteurs contemporains_, par Alfred de Montferrand, Paris,
1836, t. I, pp. 167-178.]

[785: _Revue des Deux Mondes_ du 1 novembre 1834, pp. 347-348.]

[786: _OEuvres compltes de Lamartine_, t. VIII, Paris, 1861, pp.
33-108.]

[787:  propos du _Voyage en Orient_, il faut faire remarquer que dans
les pages relatives aux pays serbes, les noms propres sont gnralement
mal orthographis. Un nouvel diteur ne pourrait-il remdier  cet tat
de choses?]

[788: Premire dition: _Chants populaires serbes_, Paris, 1859.]

[789: _La Bataille de Kossovo_, rhapsodie serbe, tire des chants
populaires et traduite en franais par Adolphe dAvril, agent et consul
gnral de France en Roumanie, Paris, 1868.]

[790: De nos jours encore, pareille aventure est arrive. Un ingnieur
franais qui, ayant explor la Bosnie, avait entendu parler des clbres
ballades serbes, voulut en joindre quelques-unes  son livre. (Albert
Bordeaux, _La Bosnie populaire_, Paris, Plon-Nourrit, 1904.) On lui en
fournit un certain nombre qui semblent avoir t faites par quelque
pote-fonctionnaire, except pourtant _la Mort du guzlar_ qui est du
grand pote national Zma-Yovan Yovanovitch.]

[791: M. Colonna, _Contes de la Bosnie_. Orn de trente-quatre
illustrations originales de Lopold Braun. Paris, 1898, pp. 1-3.]

[792: Voir le catalogue mthodique de la Bibliothque Nationale, fiches:
_Bosnie_, _bosniaque_, _Balkans_, _Herzgovine_, etc.]

[793: Dire qu'on parle le bosniaque en Bosnie, c'est comme si l'on
disait qu'on parle le messin  Metz.]

[794: _Revue d'Europe_, 1899, 1900.]

[795: Cf. _plus haut_, chapitre IV,  5.]

[796: _Ibid_.]

[797: Presque toutes les pices des _Contes de la Bosnie_ ont t
rimprimes dans la _Revue d'Europe, conomique, financire et
littraire_, Paris, 1890 et 1900.]

[798: M. Curcin, _Das serbische Volkslied_, pp. 163-186.--W. von
Biedermann, _Goethe und Leipzig_, t. II, pp. 294-326.]

[799: Introduction des _Lettres  une Inconnue_, t. I, p. XXIII.]

[800: _Encyclopdia Britannica_, t. XVI, p. 37.]

[801: W. Gerhard, _Gedichte_, t. III, p. XII.--Maurice Tourneux,
_Prosper Mrime, comdienne espagnole et chanteur illyrien_, p. 9.]

[802: M. Tourneux, _op. cit._, _loc. cit._]

[803: Djordj S. Djordjvitch, _Sima Miloutinovitch-Saraliya_,
Belgrade, 1893 (en serbe).]

[804: W. Gerhard, _Gedichte_, t. III, prface.]

[805: M. Tourneux, _op. cit._, p. 10.]

[806: La prface est du 29 novembre 1827.]

[807: M. Curcin, _op. cit._, p. 173.]

[808: W. Gerhard's _Gedichte_. Dritter und vierter Band: _Wila,
serbische Volkslieder und Heldenmhrchen_. Leipzig, Verlag von Joh.
Ambr. Barth, 1828, pp. XXIV-416 et X-317 in-8.]

[809: _Wila_, Erste Abtheilung, p. XII.--Pourtant, il osa la faire. Sa
traduction, faite sur la version de Mrime, resta en manuscrit jusqu'
1858, quand elle fut publie dans l'_Archiv fr das Studium neuerer
Sprachen und Literaturen_, XIII Jahrgang, 23 Band, p. 211 et suiv.]

[810: Vertraut mit dem Periodenbau serbischer Rhythmik, ward ihm [au
traducteur] die Arbeit leicht, und so gab er sie _[la Guzla]_ als Anhang
zu dem 2ten Bande gegenwrtiger Sammlung, etc.--_Wila_, t. I, p. XII.]

[811: _Wila_, t. II, pp. 114-116.--Cf. _plus haut_, pp. 276-278.]

[812: _Wila_, t. I, p. 195.]

[813: Cf. _plus haut_, chapitre V,  2.]

[814: _Wila_, t. I, pp. 176-177.]

[815: _Wila_, t. I, pp. 270, 307, 320.]

[816: Quelques-uns de ces noms accusent videmment la collaboration de
Miloutinovitch dans la confection de ce surcrot de couleur qui se
manifeste dans la traduction de Gerhard. Ainsi, la vritable forme serbe
du nom George n'est pas _Gjuro_, mais _Djordj_. _Gjuro_ n'est qu'un
provincialisme. Il s'explique dans la traduction allemande des pomes de
Mrime par la manie bien connue de Miloutinovitch qui, bien que
Bosniaque, avait adopt le langage, les moeurs et jusqu'au costume du
peuple montngrin, plus pittoresques et plus spartiates que ceux des
autres pays serbes.]

[817: _Wila_, t. II, p. 91.]

[818: _L'Amante de Dannisich_ (Der Auserwhlte).]

[819: _Wilhelm Gerhard's Gesnge der Serben_, Zweite Auflage,
herausgegeben, eingeleitet und mit Anmerkungen versehen von Karl Braun,
Leipzig, 1877.--_La Guzla_ entire manque dans cette dition.]

[820: _Wila_, t. II, p. 138.--Mrime dit simplement: La mer est bleue,
le ciel est serein, la lune est leve, et le vent n'enfle plus nos
voiles d'en haut. (_La Guzla_, p. 125.)]

[821: _Mor_ signifie en serbe la mer; _lak_ veut dire lger, facile;
mais _Morlaque_ a une tymologie tout autre, que nous avons donne, du
reste. (Cf. _plus haut_, p. 30.)]

[822: _Wila_, t. II, p. 210.]

[823: Eckermann, _Conversations de Goethe_, t. II, pp. 295-296.]

[824: Auf, Matrosen, die Anker gelichtet, Bin der kleine Tambour
Veit, Die Mdchen in Deutschland sind blhend und schn, etc.]

[825: _Ueber Kunst und Altertum_, t. VI, livr. 1, p. 192; livr. 2, pp.
321-323.]

[826: _Allgemeine Literatur-Zeitung_ (Ergnzung-Bltter), mars 1829, n
36, p. 287.]

[827: L. von Ranke, _Zur eigenen Lebensgeschichte_, Leipzig, 1890, p.
621. [ propos d'une visite du ministre serbe Jean Ristitch.]]

[828: Leopold Ranke, _Die serbische Revolution. Aus serbischen Papieren
und Mittheilungen_, Hambourg, 1829, pp. 38-39. Nouvelles ditions en
1844 et 1879.]

[829: Cf. _plus haut_, chapitre V,  4.]

[830: L. Ranke, _op. cit._, pp. 38-39.]

[831: Otto von Pirch, _Reise in Serbien im Sptherbst 1829_, Berlin,
1830, 2 vol. in-8.]

[832: Tome II, p. 159.]

[833: Siegfried Kapper, _Slavische Melodien_, Leipzig, Wilhelm Einhorn,
1844, pp. XII, 156.]

[834: Taschenbibliotliek klassischer Romane des Auslands: _Prosper
Mrime's Werke_, bersetzt von Heinrich Elsner, Stuttgart, 1845, t.
VII, pp. 250-251.]

[835: _Die Vampyrenbraut_.--C'est _la Belle Sophie_ de Mrime.]

[836: _Bulletin des sciences historiques, antiquits, philologie_, tome
X, pp. 146-148, Paris, 1828.]

[837: A. Mzires, _Goethe_, Paris, 1874, t. II, p. 295.]

[838: En vrit, plusieurs des articles du _Globe_, traduits par Goethe,
furent publis dans sa revue _Art et Antiquit_. Il vantait galement 
son fidle Eckermann la publication franaise: Je mets _le Globe_
parmi les journaux les plus intressants, et je ne pourrais pas m'en
passer. (Eckermann, _Conversations de Goethe_, jeudi 1er juin 1826.)]

[839: J.B. Segall, _An Estimate of Branger by Goethe_, dans _Modern
Language Notes_, 1899, col. 412-425.]

[840: _Conversations de Goethe_, 21 janvier 1827.]

[841: Gustave Planche, _Portraits littraires_, t. I, pp. 207-208.]

[842: _Correspondance_, le 2 mars 1827.]

[843: _Conversations de Goethe_, t. I, p. 359.]

[844: _Idem_, le 7 mars 1830.--Nous reproduisons ce portrait en tte de
notre livre.]

[845: _Ueber Kunst und Altertum_, tome VI, livr. 6, 1828, pp.
326-329.--Eckermann, _op. cit._, pp. 320-321.]

[846: Maxime du Camp, _Souvenirs littraires_, Paris, 1883, t. II, p.
324.]

[847: Gustave Planche, _Portraits littraires_, t. I, pp. 207-208.]

[848: Taschenbibliothek klassischer Romane des Auslands: _Prosper
Mrime's Werke_, bersetzt von Heinrich Elsner. Stuttgart, 1845, t.
VII, pp. 250-251.]

[849: _Revue de France_, 31 juillet 1875, p. 42.]

[850: 11 dcembre 1828. (A. Filon, _Mrime et ses amis_, Paris, 1909,
p. 40.)]

[851: Goethe-Jahrbuch, t. XV, p. 291.--_Notes sur Prosper Mrime_,
Paris, 1903, p. 5.]

[852: Unterschobene dalmatische Gedichte. _Goethes Tagebcher_, d. de
Weimar, t. XI, p. 90.]

[853: _Correspondance de Goethe_, le 21 avril 1827.]

[854: Cf. _plus haut_, p. 447.]

[855: _Goethes Tagebcher_, t. XI, p. 123.]

[856: Vesselofsky, _Joukovsky_, Saint-Ptersbourg, 1904.]

[857: _Goethes Tagebcher_, t. XI, p. 193.]

[858: _Goethes Nachgelassene Werke_ (1833), t. VI, p. 137 et
suiv.--Eckermann, _op. cit._, p. 391.]

[859: Eckermann, _Conversations de Goethe_, t. II, pp. 194-195.]

[860: Nous avons publi sur le mme sujet une notice, en serbe, dans le
_Srpski kgnijevni Glasnik_ du 16 dcembre 1906. Un autre article
intitul _John Bowring et la posie populaire serbe_, a paru dans la
mme revue (1er juillet 1908). On y trouvera quelques dtails,
d'importance secondaire, que nous n'avons pu reproduire ici. Depuis
l'poque o nous crivions ces articles, nous avons quelque peu chang
d'opinion sur sir John Bowring.]

[861: Cf. les tables de la _Correspondance de Victor Jacquemont_ (Paris,
1867, 2 vol.) et l'Introduction  la _Correspondance de Stendhal_
(Paris, 1855, 2 vol.). J'ai la mauvaise habitude de brler les lettres
pour ne pas compromettre les belles dames, crivait Mrime 
Sainte-Beuve. (M. Tourneux, _Prosper Mrime, ses portraits, ses
dessins, sa bibliothque_, Paris, 1879, p. 108.)]

[862: _Encyclopdia Britannica_, t. XVI, p. 37.--On doit  M. Saintsbury
galement une traduction anglaise de la _Chronique de Charles IX_
(Londres, 1890), prcde d'une pntrante tude sur Mrime.]

[863:  vrai dire, l'Angleterre n'a eu, presque jusqu' nos jours,
_aucun_ rudit slavicisant. Compare  l'Allemagne,  la France et mme
aux pays Scandinaves, elle est reste fort en arrire. Il n'y a que
dix-neuf ans qu'a t nomm le premier _lecturer in Slavonic_ dans une
Universit (celle d'Oxford), mais l'enseignement est limit aux choses
les plus lmentaires. M. Moses Gaster, le seul slavicisant comptent
anglais, ne professe nulle part; il est rabbin de la commune de
Whitechapel (faubourg de Londres).]

[864: _The Times_, 25 novembre 1872.--_Autobiography of Sir John
Bowring_, Londres, 1877.--_Dictionary of National Biography_, tome VI,
p. 76 et suiv.]

[865: Lettre  Kopitar (31 oct. 1827); _Poetry of the Magyars_,
translated by John Bowring, Londres, 1830.]

[866: _Servian Popular Poetry_, translated by John Bowring, Londres,
1827, Introduction.]

[867: _Russian Anthology, Specimens of the Russian Poets_, Londres,
1820.]

[868: _Journal des Savans_, aot 1821, pp. 477-486.]

[869: _Srpski kgnijevni Glasnik_ du 1er juillet 1908, p. 36.]

[870: Le 20 dc. 1827, il demande au pote Celakovsky deux exemplaires
de _The Lady of the Lake_ que celui-ci venait de publier en tchque:
l'un pour lui, l'autre pour sir Walter Scott qu'il espre voir dans
quelques jours  Abbotsford. Le 19 avril 1828, il crit, au mme, qu'il
a vu sir Walter, qu'il a eu avec lui une longue conversation et qu'on
parla surtout de cette traduction. En 1830, Bowring composa une
anthologie tchque, la ddia  Celakovsky, mais ne la publia qu'en 1832.
Il demandait 100 souscripteurs en Bohme avant de la livrer 
l'impression. On lui en trouva 40; il imprima l'ouvrage et envoya 100
exemplaires, esprant qu'on placerait le reste. (_Korrespondence Johna
Bowringa do Cech_, podava Robert Beer, Comptes rendus de l'Acadmie
royale tchque, Prague, 1904.)]

[871: Miklosich, _Ueber Goethe's Klaggesang_, pp. 70-72.]

[872: Dans les _Wiener Jahrbcher der Literatur_, t. XXX, pp. 159-274.]

[873: Lettre de Mlle von Jakob  Kopitar, du 2 fvrier 1828, publie par
Miklosich, _op. cit._, pp. 70-72.]

[874: _Idem_.--Elle le qualifie dans cette lettre d'un dandy
littraire.]

[875: Cit par M. Jules Claretie, _Le Temps_ du 14 mai 1909.]

[876: Manque dans la _Bibliographie lamennaisienne_ de J.-M. Qurard.]

[877: V. Jagic, _Neue Briefe von Dobrowsky, Kopitar_, etc. Berlin, 1897
pp. 76-77.--Il s'agissait d'un article de Bowring, relatif  la
littrature et la posie de la Bohme, paru dans la _Foreign Quarterly
Review_ et traduit en franais dans la _Revue britannique_, avril 1828.]

[878: _Moniteur universel_, 1835, pp. 1895, 1911, 2003.]

[879: _Autobiographical Recollections of sir John Bowring_, Londres,
1877.]

[880: _Lettres  Panizzi_, le 11 novembre 1860.]

[881: Robert Beer, _Korrespondence Johna Bowringa do Cech_, Prague,
1904, p. 17.]

[882: _Dictionary of National Biography_, t. VI, p. 79.]

[883: Miklosich, _op. cit._, p. 70.]

[884: Cf. Chambers, _Cyclopdia of English Literature_, dimbourg, 1893,
t. II, p. 482.]

[885: _Monthly Review_, novembre 1827, pp. 375-384.]

[886: _Foreign Quarterly Review_, juin 1828, pp. 662-671.]

[887: In the fine Illyrian ballad of _Lord Mercury_ we find another
species of supernatural beings, which know not well how to class. _The
Fairy Mythology_, by Th. Keightley, Londres, 1828, pp. 323-324.]

[888: Gustave Planche, _Portraits littraires_, t. I, pp. 207-208. M.
Tamisier mentionne la mme chose, dans sa brochure _Prosper Mrime_,
Marseille, 1875, p. 11. (Probablement d'aprs G. Planche).]

[889: Mrs. Julian Marshall, _Mary Wollstonecraft Shelley_, Londres,
1889.--Mrs. W. M. Rossetti, _Mrs. Shelley_(Eminent Women Series.)]

[890: _Chronique du rgne de Charles IX, suivie de la Double mprise et
de la Guzla_, Paris, 1842, p. 349.]

[891: Augustin Filon, _Mrime_ (Collection des Grands crivains
franais), Paris, 1898, p. 29.]

[892: Don Dionisio Hidalgo ne mentionne pas moins de trente-sept
ditions de ces traductions. (_Diccionario general de Bibliografia
espaola_, t. I, Madrid, 1862, pp. 173-180.)]

[893: A. Filon, _op. cit._, _loc. cit._]

[894: Pouchkine appelle navement les Serbes: les Slaves _occidentaux_.
Or, de son temps dj, ce nom tait rserv aux Tchques et aux
Polonais. Il fallait dire: les Slaves _mridionaux_.]

[895: V. Sipovsky, _A. S. Pouchkine, jizn i tvoratchestvo_,
Saint-Ptersbourg, 1907, pp. 447-474.]

[896: _Moniteur universel_ des 20 et 27 janvier 1868.--_Portraits
historiques et littraires_, Paris, 1874.]

[897: _Tableau slave du cinquime sicle_, Paris, 1824.]

[898: V. Sipovsky, _op. cit._, _loc. cit._]

[899: Quelques critiques russes, afin de justifier la mprise de
Pouchkine, sans souponner combien _la Guzla_ diffre de la vritable
posie serbe, nous assurent gravement que si Mrime avait russi 
composer un si bon pastiche de cette posie, c'est _parce qu'il avait
pass sa jeunesse en Dalmatie_,  Raguse, o son pre, le clbre
peintre et architecte Louis-Lonor Mrime, accompagnait le marchal
Marmont! Attentif et intelligent, l'enfant y avait entendu des chants,
remarqu des croyances serbes dont il garda le souvenir. (Voir _la
Grande encyclopdie russe_, articles: _Mrime, Pouchkine_; et la _Novo
Vrmia_ du 25 oct. 1894: _Prosper Mrime et ses rapports avec la
littrature russe_, par M. P. Matveff.)]

[900: Platon Koulakovsky, _Slavianski motivui v tvortchestvi
Pouchkina_, dans _Rouski filologuitcheski Viestnik_, 1899, pp. 1-22.]

[901: _Ibid._]

[902: _Rouski Arkhiv_, 1866, p. 1266 et suiv. (Cit par M.
Koulakovsky.)]

[903: Yakovlieff, _Otzivui o Pouchkinie na ioughie Rossii_, Odessa,
1887, p. 138. (Cit par M. Koulakovsky.)]

[904: _K dotchri Kara-Ghorghia_.]

[905: Cette pice a t traduite en anglais par l'crivain polonais K.
Lach-Szyrma. Cf. _plus haut_, chapitre II,  5.]

[906: Ce fragment tait rest indit jusqu' 1855, quand il fut publi
par Annenkoff. En 1903, M. Chliapkine en a donn une nouvelle dition
qui prouve que la collation faite par Annenkoff tait loin d'tre
scrupuleuse. (I. A. Chliapkine,_Iz nizdanuikh boumague A. S.
Pouchkina_, Saint-Ptersbourg, 1903, pp. 32-35.)]

[907: Koulakovsky, _art. cit_, p. 5.--M. Srepel, dans le discours qu'il
a prononc le 7 juin 1899 devant l'Acadmie sud-slave, _Pouchkine et la
littrature croate_, essaie de dmontrer que le pote russe avait connu
la _Serbianka_ de Simo Miloutinovitch, dont nous avons dj parl.
(_Ljetopis Jugoslavenske Akademije_, t. XIII, p. 129.) Les
rapprochements qu'a faits M. Srepel sont trs intressants, mais
nullement concluants.]

[908: P. V. Annenkoff, _Matrialui dlia biografii A. S. Pouchkina_,
Saint-Ptersbourg, 1855, pp. 373-380.]

[909: En voici la nomenclature: _Serbskaa piesna_ (le Chant serbe--le
Cheval de Thomas II), _Vidienie korolia_ (la Vision du Roi), _Yanko
Marnavitch_ (la Flamme de Perrussich), _Bitva ou Znitzui Vliko_ (le
Combat de Zenitza-Velika), _Fiodor i lna_ (la Belle Hlne), _Vlakh v
Vntzii_ (le Morlaque  Venise), _Gadouk Christich_ (les Braves
Heyduques), _Pokhoronaa piesna Yakinfa Maglanovitcha_ (Chant de Mort),
_Marko_ (_sic_) _Yakoubovitch_ (Constantin Yacoubovich), _Bonaparte i
Tchernogortzi_ (les Montngrins), _Vourdalak_ (Jeannot).]

[910: Ce nom est absolument inconnu des Serbo-Croates.]

[911: _Les Braves Heyduques_.]

[912: _La Guzla_, p. 35.]

[913: tude sur Pouchkine. (_Portraits historiques et littraires_,
Paris, 1874.)]

[914: P. V. Annenkoff, _op. cit._, _loc. cit._]

[915: _La Guzla_, p. 45.]

[916: _La Vision du Roi_, _Yanko Marnavitch_, _le Combat de
Zenitza-Velika_, _Fiodor i lna_, _le Valaque  Venise_, _Christich
l'Heyduque_, _Marko Yakoubovitch_.]

[917: _Le Chant serbe_, _Chant de Mort_, _Bonaparte et les Montngrins,
Jeannot_.]

[918: _Bibliotka dlia Tchtnia_, 1835, t. VIII (1re partie, p. 158) et
t. IX (1re partie, pp. 5-26).]

[919: _Stikhotvornia A. S. Pouchkina_, t. IV, Saint-Ptersbourg, 1835,
pp. 115-177.]

[920: L'original porte: extraordinairement remarquables.]

[921: Pouchkine imprime: Hassan-Aga.]

[922: Cf. Maurice Tourneux, _La Correspondance gnrale de Mrime_.
Notes pour une dition future. (_Revue d'histoire littraire de la
France_, 1899, pp. 55-71.)]

[923: Nous croyons qu'ils firent connaissance par l'intermdiaire de M.
de Mareste, homme d'esprit, fort rpandu dans la socit moscovite.]

[924: Flix Chambon, _Notes sur Mrime_, Paris, 1902.]

[925: _Sotchinnia A. S. Pouchkina_, izd. P. V. Annenkova,
Saint-Ptersbourg, 1855, tome III.--dition P. O. Morozoff,
Saint-Ptersbourg, 1887, t. III, pp. 480-508, etc.]

[926: Un traducteur allemand des pomes de Pouchkine, Dr. Robert
Lippert, a retraduit, en vers, sous le titre de _Serbisches Lied_, _le
Cheval de Thomas II_ de Mrime. Voir: Alexander Puschkin's
_Dichtungen_, Leipzig, 1840, t. I, pp. 311-312.]

[927: Louis Leger, _Russes et Slaves, tudes politiques et littraires_,
troisime srie, Paris, 1899, p. 237.--Nous ne sommes pas parvenus 
trouver nulle part ce recueil et nous ne saurions dire quelles ballades
M. Chodzko a traduites.]

[928: _Idem_, p. 239.--Piotr Chmielowski, _Adam Mickiewicz_, Varsovie,
1886, t. I, p. 435.]

[929: Adam Mickiewicz, _OEuvres potiques_, trad. par Chr. Ostrowski,
Paris, 1859, t. II.--Louis Leger, _Russes et Slaves_, deuxime srie,
Paris, 1896.]

[930: Nous ne voulons cependant pas laisser entendre que le pote
polonais ait utilis la version russe en composant la sienne. Du reste,
elle n'existait pas encore  cette poque (1828).]

[931: Louis Leger, _op. cit._, p. 231.]

[932: Louis Leger, _op. cit._, pp. 232-234.]

[933: _Ibid._]

[934: Voir l'article de M. Louis Leger, dans _la Nouvelle Revue_ du 15
juin 1908, pp. 454-455.]

[935: Piotr Chmielowski, _op. cit._, _loc. cit._]

[936: _Russes et Slaves_, t. III, p. 239.--_Nouvelle Revue_ du 16 juin
1908, p. 454.]

[937: Ladislas Mickiewicz, _Adam Mickiewicz, sa vie et son oeuvre_,
Paris, 1888, p. 181.--Cf. aussi, Victor Cousin, _Huit mois au Ministre
de l'Instruction publique_, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er
fvrier 1841, p. 394.]

[938: Hippolyte Lucas, Prface  la deuxime dition des _OEuvres
potiques_ de Mickiewicz, Paris, 1842.]

[939: _Idem_, _ibid._]

[940: _Galerie des contemporains illustres_, par un Homme de rien, tome
III, Paris, 1842.]

[941: F. Trawinski, article: _Mickiewicz_, dans la _Grande
Encyclopdie_.]

[942: On peut se faire une ide de cette influence par le propos suivant
prt  Mickiewicz: Si Towianski, aurait dit l'illustre pote,
m'ordonnait de me jeter du haut des tours Notre-Dame, j'obirais sans
hsiter. (Lomnie, _op. cit._)]

[943: Louis Leger, _Russes et Slaves_, t. III, p. 212.]

[944: _Idem_, t. II, p. 230.]

[945: Il fut dfinitivement rvoqu aprs le Coup d'tat du 2 dcembre,
en compagnie de Quinet et de Michelet, mais il obtint, grce 
l'influence du roi Jrme, une place de bibliothcaire  l'Arsenal,
qu'il conserva jusqu' sa mort (1855).]

[946: Les migrants polonais avaient voulu exploiter l'institution de
cette chaire dans leurs polmiques anti-russes et proclamer Mickiewicz
l'ambassadeur intellectuel de la Pologne auprs du peuple franais.]

[947: Adam Mickiewicz, _Les Slaves, cours profess au Collge de France
de 1840  1844_, publi d'aprs les notes stnographies. Paris,
1845-1849, 5 vol. in-8.]

[948: _Korespondencya Adama Mickiewicza_, Paris, 1880, t. I, p.
263.--L'diteur de cette correspondance donne une date errone: _1842_.
Le 2 dcembre 1842 n'tait pas un mercredi mais un vendredi; c'est donc:
_1840_ qu'il nous faut rtablir.]

[949: _Idem_, p. 229.--Un autre Polonais, qui signait Charles de
Noire-Isle, a retraduit en franais ces posies serbes dans son ouvrage
intitul _Potes illustres de la Pologne_ (Cycle ukrainien, Antoine
Malzewski, Bohdan Zaleski, Svrin Goszczyski), Nice, 1878, pp.
261-275. On a dj trs justement remarqu que les traductions de
Charles de Noire-Isle sont de vritables parodies inconscientes de
l'original.]

[950: _Studien zur vergl. Literaturgeschichte_, t. VI (1906), pp.
508-511.]

[951: Adam Mickiewicz, _Les Slaves_, t. I, pp. 332-334.]

[952: Mickiewicz s'occupa  nouveau de la posie populaire serbe. En
1855, il fut envoy par le gouvernement franais en Orient, avec la
mission de jeter les premires bases d'une organisation de _lgions
polonaises_ qu'on devait employer  la guerre contre la Russie. Il
devait aussi faire un rapport politique et littraire sur les pays
slaves de la pninsule balkanique, et il reut  ce sujet les
instructions suivantes du Ministre de l'Instruction publique (H.
Fortoul): De Constantinople, 1: Mickiewicz se rendra, en traversant la
Bulgarie,  Widdin, centre commercial de ce pays. Un court sjour dans
la Bulgarie suffira pour prendre connaissance de tout ce qui peut avoir
trait  la prsente mission. La cit qui offrira le plus d'intrt sous
tous les rapports est Belgrade; mais on ne doit point se borner 
profiter des ressources scientifiques qui se trouvent dans cette
capitale de la Serbie. Le pays serbe est si important au point de vue
historique et littraire qu'il serait utile d'en visiter toutes les
villes les plus considrables. De la frontire de la Bosnie, on pourra
prendre des informations sur la Bosnie et sur l'Herzgovine, dans le cas
o, par suite des circonstances, il serait impossible de parcourir ces
pays et de pousser l'excursion jusqu'au Montngro. (Ladislas
Mickiewicz, _Adam Mickiewicz, sa vie et son oeuvre_, p. 364.) Toutefois,
le pote ne vit jamais la Serbie car, parti de Marseille pour
Constantinople, il mourut dans cette dernire ville, le 26 novembre
1855, d'une attaque de cholra.]

[953: F. Chambon, _Prosper Mrime_ dans _Pro Memoria P. M._, Paris,
1907, p. 16.]

[954: Augustin Filon, _Mrime et ses amis_, Paris, 1909, p. 157.]

[955: Auguste Barbier, _Souvenirs personnels et silhouettes
contemporaines_, Paris, 1883, pp. 293-97.]

[956: Augustin Filon, _Mrime_ (Collection des Grands crivains
franais), Paris, 1898, p, 29.]

[957: Je corrige en ce moment des preuves d'une rimpression d'une de
mes sottises d'autrefois [_Clara Gazul_]. Il se fait dans mon esprit un
commentaire perptuel  ce sujet. Cela me rajeunit et me fait souffrir
parce que je lis entre les lignes. (29 octobre 1856.)]

[958: Sainte-Beuve, Lettre-Prface  _l'tude sur l'influence
anglo-germanique en France au XIXe sicle_, par William Reymond, Berlin,
1864.]

[959: Augustin Filon, _op. cit., loc. cit._]

[960: Nous avons publi sur ce sujet une notice: _A Lost Translation by
Scott_ dans la revue anglaise _The Athenum_ du 5 septembre 1908, p.
270. Nous la compltons ici.]

[961: _Goethe-Jahrbuch_, t. III, 1882, p. 50.]

[962: _Ueber Goethes Klaggesang_, pp. 48-49.]

[963: _Histoire de la Jeune Serbie (Omladina)_, Belgrade, 1900.]

[964: _Histoire de la littrature serbe_ (en serbe), Belgrade, 1909, p.
144.]

[965: _Life of sir Walter Scott_, Edinburgh Edition, t. II, p.
37.--Cette Apology tait une _apology_ pour le retard des _Tales of
Wonder_ de M. G. Lewis, recueil de ballades anglaises et trangres, que
le public anglais attendait avec impatience depuis plus de trois ans.
Scott, l'un des collaborateurs, insra dans cet ouvrage--deux ans avant
que les _Tales of Wonder_ parurent--quelques-unes des ballades destines
au livre de Lewis. Il voulut parodier le titre et intitula sa brochure
_Apology for Tales of Terror_. Le recueil de Lewis ne parut qu'en 1801.
Quelques annes plus tard, Lewis lui-mme publia une parodie des
_Tales_, intitule _Tales of Terror_. Les deux ouvrages ont t publis
 nouveau par le professeur Morley dans sa Universal Library (1887).]

[966: La collection de ce journal ne se trouve pas  Londres. Les
chercheurs cossais feront sans doute d'intressantes trouvailles en la
feuilletant dans une de leurs bibliothques.]

[967: _The Kelso Mail_ tait hebdomadaire.]

[968: Kelso est situ  soixante kilomtres d'dimbourg.]

[969: La _Lnore_.]

[970: Lockhart se trompe: on trouve dans l'Apology _The Erl-King_ et
_The Water-King_, mais on ne trouve pas _The Fire-King_.]

[971: _Der wilde Jger_ de Brger.]

[972: J.G. Lockhart, _op. cit., loc. cit._]

[973: _Catalogue of the Loan Exhibition_, dimbourg, 1871.]

[974: Cent huit vers. Donc, la traduction ne parat pas tre seulement
un fragment, car le _Klaggesang_ de Goethe est plus court; il n'a que
91 vers.]

[975: Dans le chant II de _Childe Harold_, il signalait dj, ds 1809,
l'Illyrie au futur auteur de _la Guzla_:

     From the dark barriers of that rugged clime,
     Ev'n to the centre of Illyria's vales,
     Childe Harold passed o'er many a mount sublime,
     Through lands scarce noticed in historic tales.
]

[976: _The Bride of Abydos_, canto II, vers 701.--Le commentateur de
l'dition critique de Byron, M. E.H. Coleridge, a tort d'expliquer les
chansons bosniaques par le recueil de Karadjitch. Le deuxime chant de
_la Fiance d'Abydos_ est de novembre 1813, tandis que Karadjitch ne
commena ses publications qu'en 1814. Si Byron vraiment connaissait
quelque posie serbo-croate (la Bosnie est un pays o l'on parle cette
langue), il ne pouvait la connatre que par Fortis ou par les
traductions de Herder et de Goethe. Trs probablement, il pensait au
_Klaggesang_ de ce dernier, son prince auquel il ddiait ses pomes et
 qui il dclarait faire les honneurs de vassal.]

[977: M. Skerlitch vient de runir ces articles en une petite brochure:
_Frantzouski romantitchari i srpska narodna poziya_ [les Romantiques
franais et la posie populaire serbe], Mostar, chez Pacher et
Kissitch.]

[978: Cette liste ne comporte que des ouvrages utiliss au cours de
notre tude. On trouvera une bibliographie plus complte dans les livres
de MM. Pinvert, Thieme et Vicaire.]

[980: Les vers cits  cette page sont faussement attribus  Thocrite
par le critique de la _Gazette de France_. Ils sont de Virgile. (_Les
Bucoliques_, VII.)]








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Voyslav M. Yovanovitch

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     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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