The Project Gutenberg EBook of Mon frre et moi, by Ernest Daudet

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Title: Mon frre et moi
       Souvenirs d'enfance et de jeunesse

Author: Ernest Daudet

Release Date: January 10, 2010 [EBook #30915]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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MON FRRE ET MOI

SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE

PAR

ERNEST DAUDET

PARIS

E. PLON et Cie

1882




_AU LECTEUR

Alphonse Daudet,  qui sont consacrs ces souvenirs, est aujourd'hui
dans la plnitude de sa renomme. Ses oeuvres, qu'diteurs et journaux se
disputent, sont traduites dans toutes les langues, populaires  Londres
comme  Paris,  Vienne comme  Berlin,  New-York comme 
Saint-Ptersbourg. Si les notes intimes et personnelles qu'on va lire
avaient besoin d'une justification, je n'en voudrais pas invoquer
d'autre que cette lgitime notorit si bien faite pour les expliquer.

Quant  l'attrait particulier qu'elles peuvent offrir rsultant de la
parent qui unit  celui qui en est l'objet celui qui les a crites, je
n'en dirai qu'un mot. Depuis qu'Alphonse Daudet est venu au monde, la
vie ne nous a gure spars. Je reste convaincu que personne ne saurait
parler de l'homme et de l'crivain avec plus d'exactitude que moi, si ce
n'est lui; et j'ai en outre l'avantage de pouvoir en dire ce
qu'assurment il n'oserait pas en dire lui-mme.

Longtemps mon esprit a t obsd par la tentation d'crire ce rcit, de
fixer, de prciser des souvenirs dont Alphonse Daudet lui-mme s'est
inspir souvent dans ses romans et dans ses tudes. Je me disais qu'en
un temps o le roman tend de plus en plus  ne s'alimenter que de
vrit, o le besoin de sincrit s'impose imprieusement  quiconque
tient une plume, ces notes vraies sur un pass dj lointain n'avaient
pas moins chance de plaire qu'une oeuvre de fiction qui ne doit son
succs qu' l'effort de l'auteur pour reproduire exactement l'homme et
la vie.

C'est sous cette forme que l'obsession dont je parle a longtemps hant
mon esprit. Peut-tre l'aurais-je domine et n'et-elle jamais eu raison
de mes scrupules, sans l'effort de quelques amis qui se sont attachs 
me dmontrer que je devais  l'histoire littraire de ce temps ces
documents sur mon frre, et que j'tais tenu d'crire mon rcit,
duss-je en ajourner indfiniment la publication.

Je le commenai donc, ainsi qu'un travail destin  ne pas sortir du
cercle de l'intimit. Mais le destin en avait dcid autrement; il
n'tait pas encore achev qu'une affectueuse violence le livrait  la
publicit, sous ce titre: Alphonse Daudet, par Ernest Daudet.

On m'accordera la libert de dire que le succs en fut trs-vif auprs
des lecteurs de la_ Nouvelle Revue. _En revanche, mon frre, que je
n'avais pu consulter, car nous tions alors loigns l'un de l'autre,
lui en Suisse, moi en Normandie, s'mut un peu de se voir trait comme
on ne traite que les morts. Il m'crivait: Je suis vivant et bien
vivant, et tu me fais entrer trop tt dans l'histoire. J'en sais qui
diront que je me suis fait faire une rclame par mon frre.

Fonde ou non, l'objection venait tardivement. Le livre tait lanc; il
n'y avait plus qu' le laisser aller. C'est ce que j'ai fait d'accord
avec Alphonse Daudet, aprs avoir, sur son dsir, supprim des
apprciations logieuses de son talent, sans autorit sous ma plume
amicale, et modifi le titre primitif qu'il jugeait trop bruyant. Il m'a
conseill celui qui figure en tte de ce volume, et quoique j'aie
toujours profess la profonde horreur du moi, j'avais tant  me faire
pardonner pour ma tentative audacieuse, que j'ai accd sans discussion
 son dsir.

Telle est la courte histoire de mon livre. Je la devais au public,  la
bienveillance duquel je le confie. Je n'y ajouterai qu'un mot. On me
pardonnera si je me mets en scne  ct de mon frre. Nos existences
ont t si troitement unies que je ne pouvais parler de lui sans parler
aussi de moi. Je me suis efforc de le faire discrtement, ces pages
tant inspires avant tout par une grande tendresse fraternelle et une
non moins grande admiration._

     E. D.




I


Le nom de Daudet est assez rpandu dans le Languedoc. Quelques-unes des
familles qui le portent en ont supprim la dernire lettre: Daud
d'Alzon, Daud de Lavalette, Daud de Labarthe. On le trouve frquemment
dans la Lozre,  Mende et  Marvejols, sous sa double orthographe. Au
dix-huitime sicle, un graveur, un critique d'art, un ingnieur, deux
thologiens protestants le firent connatre; un chevalier Daudet crivit
et fit imprimer la relation d'un voyage de Louis XV  Strasbourg.

Ces Daud ou Daudet, tous originaires des Cvennes, ont-ils eu un
berceau commun? On peut le supposer. Ce qui est plus certain, c'est que
la branche de laquelle nous sommes issus, Alphonse et moi, a pouss dans
un petit village nomm Concoules,  quelques lieues de Villefort, dans
la Lozre, au point o ce dpartement se runit  ceux de l'Ardche et
du Gard.

Au commencement de la Rvolution, notre grand-pre, simple paysan 
l'esprit plus ouvert que cultiv, tait descendu de ces montagnes
sauvages avec son frre pour se fixer  Nmes et y exercer la profession
de taffetassier (tisseur de soie). Il s'appelait Jacques; son frre,
Claude. Royaliste exalt, Claude prit massacr en 1790, pendant les
sanglantes journes de la Bagarre. Peu s'en fallut que Jacques aussi
trouvt la mort dans des conditions non moins tragiques.

C'tait en pleine Terreur. L'chafaud restait en permanence sur
l'esplanade de Nmes. On y fit monter en un seul jour trente habitants
de Beaucaire, prvenus de complicit avec les conspirateurs royalistes
du Vivarais, artisans pour la plupart, car il est  remarquer que dans
le Midi, c'est parmi le peuple que les jacobins semblaient recruter de
prfrence leurs victimes. Ces malheureux allrent au supplice en
chantant le _Miserere_. Arriv depuis peu de ses montagnes, Jacques
Daudet se trouva sur leur passage. Son me s'ouvrit  la piti, ses yeux
s'emplirent de larmes.

--_Ah! li paouri gent!_ (Ah! les pauvres gens!) s'cria-t-il.

Il fut aussitt entour d'individus appartenant  l'escorte des
condamns, qui le maltraitrent en le poussant dans le lugubre cortge,
en le menaant de l'excuter sans jugement. Par bonheur, l'un d'eux,
moins exalt que les autres, le pressa de fuir et favorisa sa fuite.
Notre Cvenol se hta de disparatre et profita de la leon, car on ne
l'entendit plus jamais manifester ses sentiments dans les rues.

Le temps emporta ces sombres annes. Sous le Consulat, on retrouve
Jacques Daudet  la tte d'un important atelier de tissage, que les
grands fabricants de la ville ne laissaient gure chmer. L'industrie
des tissus de soie tait alors florissante dans Nmes; elle fournissait
 la consommation des cravates, des robes, des foulards, ces belles
toffes broches qui galaient en perfection les plus fins produits de
la fabrique lyonnaise. Elle alimentait dans la ville et dans les
communes voisines des centaines de mtiers; elle faisait brillante
figure  ct de cette norme production de tapis, de chles, de lacets,
qui portait la renomme du commerce nmois jusque dans l'Orient.

Jacques Daudet se lassa bientt de n'tre qu'un ouvrier. Il fonda une
maison de vente et ne tarda pas  acqurir une petite fortune. Dans
l'intervalle, il s'tait mari; de son mariage taient ns deux fils et
trois filles. C'est son quatrime enfant, Vincent, qui fut le pre
d'Alphonse Daudet et le mien.

Un joli homme  vingt ans que ce Vincent, avec sa tte bourbonienne, ses
cheveux noirs, son teint ros, ses yeux  fleur de tte, serr dans une
troite redingote et cravat de blanc, connue un magistrat,--habitude
qu'il conserva toute sa vie. Son instruction n'avait pas dpass le
rudiment du latin, son pre l'ayant attel aux affaires ds l'ge de
seize ans. Mais il avait couru le monde, la Normandie, la Vende, la
Bretagne,--en ce temps-l, c'tait le monde,--conduisant lui-mme une
voiture toute pleine des produits de la maison paternelle, qu'il vendait
dans les villes aux grands ngociants de ces contres, voyageant nuit et
jour, hiver comme t, deux pistolets dans un petit sac vert pour se
dfendre contre les malandrins.

Ces moeurs commerciales d'une poque qui ne connaissait ni le tlgraphe
ni les chemins de fer se sont transformes aujourd'hui. Mais elles
avaient vite fait de former un homme au contact des difficults, des
aventures, des responsabilits qu'elles engendraient.  vingt ans donc,
Vincent Daudet tait un gaillard tout feu, tout flamme, prudent,
rang,--catholique et royaliste, il n'est pas besoin de le dire,--digne
en tout des braves gens qui l'avaient mis au monde; en outre, tout 
fait sduisant, ce qui ne gte rien.




II


En ce temps-l,--vers 1829,--la maison Daudet tait en relations suivies
d'affaires avec la maison Reynaud,  qui elle achetait les soies en fil,
ncessaires  la fabrication des tissus. Une fameuse race aussi que
celle des Reynaud, comme on va le voir. Son berceau se trouve encore
dans les montagnes de l'Ardche,--une vieille et confortable maison,
appele la Vignasse, plante sur des amas de roches brises, parmi les
chtaigniers et les mriers, et dominant la valle de Jals o eurent
lieu, de 1790  1792, les rassemblements royalistes provoqus par l'abb
Claude Allier et le comte de Saillans, agents des princes migrs.

La Vignasse avait t achete le 10 juin 1645 par Jean Reynaud, fils de
Sbastien Reynaud, de Boisseron. C'tait alors un petit domaine o vint
s'tablir Jean Reynaud aprs son mariage, et sur lequel il construisit
l'habitation qui appartient encore  sa descendance. De 1752  1773,
l'un de ses hritiers, notre bisaeul, eut six fils et trois filles.
Deux de celles-ci se marirent; la troisime se fit religieuse au
monastre de Notre-Dame de Largentire, dont sa grand'tante maternelle,
Catherine de Tavernos, tait alors suprieure. Quant aux six garons,
dont l'un fut notre grand-pre, ils eurent pour la plupart des aventures
qui mritent d'tre signales ici.

L'an, Jean, resta dans la maison paternelle, y fit souche de braves
gens; son petit-fils, Arsne Reynaud, y rside encore, plein de vie et
de sant, malgr son grand ge, honor, estim et donnant autour de lui
l'exemple des plus mles vertus.

Le second, Guillaume, l'oncle le Russe, se rendit  Londres sous la
Rvolution et y fonda un grand commerce d'articles de Paris. Les migrs
franais ayant t expulss d'Angleterre, il partit pour Hambourg, d'o
il gagna la Russie, en transportant son commerce  Saint-Ptersbourg. 
force d'adresse, il parvint  se faire nommer fournisseur de la cour et
eut vite gagn une fortune estime  trois cent mille francs, chiffre
considrable pour le temps.

Par quelles circonstances se trouva-t-il ml  la premire conspiration
contre Paul Ier? Nous ne l'avons jamais bien su. Cette conspiration
ayant chou, l'oncle Guillaume entendit prononcer contre lui une
sentence qui confisquait ses biens et ordonnait sa dportation en
Sibrie. Il y fut conduit  pied, enchan, avec la plupart de ses
complices. D'abord plus heureux qu'eux, il parvint  s'chapper, en se
mlant  la suite d'un ambassadeur que le gouvernement russe envoyait en
Chine. Malheureusement, il fut reconnu au moment de franchir la
frontire et renvoy en Sibrie. Il y serait probablement mort, si le
succs de la seconde conspiration contre le czar Paul, trangl, on s'en
souvient, en 1801, n'et mis un terme  son exil. Alexandre Ier signa sa
grce et lui restitua sa fortune.

L'oncle le Russe rentra en France sous la Restauration et se fixa 
Paris, o il mourut en 1819, en lguant son hritage  sa gouvernante,
une certaine Catherine Dropski, qui vivait prs de lui depuis vingt ans
et qui disparut, sans laisser le temps  la famille dpouille de lui
adresser des rclamations.

Le troisime fils de Jean Reynaud se nommait Franois. C'est celui que
nous dsignons encore sous le nom de l'oncle l'abb. Un beau type de
prtre et de citoyen que cet abb Reynaud, dont ses petits-neveux ont le
droit de parler avec quelque fiert. Rarement un homme runit en lui
plus de dons. Ceux qui l'ont connu ne prononcent son nom qu'avec une
admiration respectueuse.

Dsireux d'entrer dans les ordres, il fit ses premires tudes aux
Oratoriens d'Aix, avec le dessein de rester dans cette clbre
congrgation et de se vouer  l'enseignement; mais, rappel bientt par
son vque, qui tenait  le garder dans son clerg diocsain, il les
continua au sminaire de Valence, d'o il alla, en 1789, occuper une
modeste cure dans le Vivarais. Ayant refus d'adhrer  la constitution
civile du clerg, mais ne voulant prendre aucune part aux complots qui
s'ourdissaient autour de lui, il partit pour Paris sous un dguisement,
avec la pense d'y vivre auprs de son frre Baptiste, dont je parlerai
tout  l'heure.

Peu aprs son arrive  Paris, il assistait  la sance de la Convention
dans laquelle furent votes des mesures rigoureuses pour empcher les
suspects de quitter la capitale. Sans attendre la fin de cette sance,
il alla prendre le coche de Rouen. Quelques jours plus tard, il tait 
Londres, o il attira son frre Guillaume.

Pendant le long sjour qu'il fit en Angleterre, l'oncle l'abb vcut
loin de la socit des migrs, dont il dsavoua toujours l'attitude et
les menes. Ayant puis ses ressources, et devenu professeur, il tait
entr  ce titre chez un savant qui levait un petit nombre de jeunes
gens appartenant  l'aristocratie britannique. L, il donna  ses
propres tudes, le complment qui leur manquait; il tudia spcialement
la langue anglaise; elle lui devint bientt si familire qu'il put
l'enseigner  Londres mme. Durant ce sjour, il fut le hros d'une
aventure dont il ne parlait plus tard qu'avec une motion profonde.

Il avait cru devoir cacher sa qualit de prtre aux personnes avec qui
il entretenait des relations. Dans une des familles o il tait reu, se
trouvait une jeune fille, belle, distingue et riche. Elle s'prit de
cet exil, touche par sa grce naturelle, son doux regard et surtout
par la dignit de sa vie. Comme il ne paraissait pas comprendre les
sentiments qu'il avait inspirs, elle pria son pre de lui en faire
l'aveu, offrant de le suivre en France le jour o il y retournerait.
Tout ce qu'on pouvait prsenter de plus flatteur  l'imagination d'un
jeune homme, les perspectives d'un brillant avenir, les joies d'un
profond amour, fut mis en oeuvre pour sduire Franois. Mais sa
conscience lui dictait d'autres devoirs, et sans trahir son secret, il
refusa le bonheur qu'on lui offrait. N'y a-t-il pas dans ce simple
pisode un adorable sujet de roman?

Enfin l'exil prit fin. L'abb Reynaud fut ray, sous le Consulat, de la
liste des migrs. Il rentra en France, dcid  continuer cette
carrire de l'enseignement que l'exil lui avait ouverte. Appel  la
direction du collge d'Aubenas, il y passa peu de temps. En 1811, il
tait nomm principal du collge d'Alais. C'est l qu'il vcut jusqu'au
jour de sa mort, c'est--dire pendant vingt-quatre ans, universitaire
passionn, attach  ce collge qu'il avait rorganis et rendu
florissant, refusant, pour ne pas le quitter, les plus hautes positions,
l'piscopat mme, faisant revivre, a dit un de ses biographes, l'image
du bon abb Rollin.

C'tait la mansutude en action. Sa tolrance galait son libralisme,
et dans un pays o les dissidences religieuses ont engendr tant de
maux, il pratiquait cette maxime: qu'en matire de foi, la contrainte ne
saurait produire que des fruits amers.

Sous le ministre Villle, il eut  soutenir une longue lutte contre les
Jsuites. Ceux-ci voulaient lui prendre son collge. Ils recoururent aux
plus blmables manoeuvres pour l'en faire sortir. Mais son indomptable
nergie fut  la hauteur de leurs efforts; la victoire lui resta.

 une telle vie, il fallait une fin hroque. Le 1er juillet 1835,
clata dans Alais l'pidmie du cholra. Elle devint si violente, que le
collge dut tre ferm. L'abb Reynaud avait alors soixante et onze ans.
Avant de partir, les professeurs firent auprs de lui une dmarche pour
l'engager  quitter Alais.

--Je dois rester  mon poste de prtre, rpondit-il, l o il y a des
affligs  consoler et des malheureux  secourir; si je m'loignais, je
ne me dshonorerais pas moins qu'un officier qui,  la veille d'une
bataille, abandonne son drapeau et ses soldats.

Ds le lendemain, il allait s'installer  l'hpital, o, pendant plus de
deux mois, il se prodigua avec le plus admirable dvouement. Le 10
septembre, il fut  son tour brusquement atteint, et mourut le
surlendemain, victime d'un devoir que son grand ge aurait pu le
dispenser de remplir avec une si prilleuse ardeur.

Le nom de l'abb Reynaud est rest populaire  Alais, et si je me suis
tendu sur les causes de cette popularit, c'est que ce fut le souvenir
de cet homme de bien qui ouvrit les portes du collge  son petit-neveu,
Alphonse Daudet, lorsque longtemps aprs,  peine g de seize ans,
oblig de gagner sa vie, il alla y solliciter une place de matre
d'tude. Relisez le rcit des souffrances du Petit Chose devenu pion
au collge de Sarlande.

Il me reste  parler encore de trois des fils Reynaud; je le ferai
brivement.

L'un d'eux, Baptiste, tait parti de bonne heure pour Paris. Entr comme
commis chez le chapelier de la cour, le fameux Lemoine, son intelligence
et sa bonne mine le firent dsigner pour le dehors. C'est lui qui
allait aux Tuileries essayer les chapeaux de la reine et des princesses;
il allait de mme chez les femmes  la mode, chez les lgants du jour.
 ce mtier, il acquit rapidement les connaissances les plus varies; il
fut vite au courant des commrages de la socit d'alors. Aussi, que de
souvenirs sa mmoire avait gards de ce temps!

L'oncle Baptiste est le seul de nos grands-oncles qu'Alphonse et moi
ayons connu. C'tait dj un vieillard, rest propret, frais et rose,
comme aux jours de sa belle jeunesse, mais parlant peu de son pass
devant nous qui n'tions que des enfants. Ce que nous en savons, il
l'avait racont  sa famille. Il aimait  l'entretenir de son sjour 
Paris, des personnages avec qui il avait t li, Collin d'Harleville
entre autres, et de ses campagnes comme volontaire dans l'arme de
Dumouriez.

Dans le _Petit Chose_, il est question d'un oncle Baptiste. Mais ce
personnage de roman n'a de commun avec notre aeul que le nom. Alphonse
Daudet l'a cr de pices et de morceaux, c'est--dire de divers traits
emprunts  d'autres membres de la famille.

Les deux jeunes frres de Baptiste, qui se nommaient Louis et Antoine,
furent loin d'avoir une destine aussi aventureuse que leurs ans. Ils
s'taient maris tous deux en Vivarais, dans le voisinage de la maison
paternelle. Louis y demeura; Antoine, celui qui fut notre grand-pre
maternel, tant devenu veuf, quitta le pays vers la fin du sicle, afin
d'aller s'tablir  Nmes, o il cra un important tablissement pour
l'achat et la revente des soies.

 cette poque, les leveurs de vers  soie des Cvennes et du Vivarais,
les petits filateurs, venaient  Nmes apporter leurs produits. On les
voyait, pendant plusieurs jours, circuler dans la ville, avec leur habit
de bourrette  pans trs-courts, leurs bas de laine noire, leurs gros
souliers ferrs, les cheveux en queue, crant les cours sur ce march
improvis. L, toutes les oprations se faisaient au comptant, en belles
espces sonnantes, et comme un kilogramme de soie valait de cinquante 
quatre-vingts francs, c'tait, pendant cette priode, dans les magasins
o les montagnards coulaient leurs marchandises, un roulement d'cus 
faire se pmer d'aise Harpagon. Puis, les ventes finies, ces braves
gens, pliant sous le poids de leur sacoche, s'en retournaient chez eux,
qui au Vigan, qui  Largentire, qui  Villefort.

Cette industrie, qui a longtemps enrichi le Languedoc, la Provence et le
Comtat, est morte aujourd'hui, tue par la maladie des vers  soie. La
crise qui a ruin le Midi a commenc par l. Puis sont venues les
dcouvertes chimiques qui ont arrt la production de la garance, si
florissante dans le dpartement de Vaucluse. Le philloxera, enfin, a t
le dernier coup. Les fortunes les mieux assises n'y ont pas rsist.
Mais, au temps dont nous parlons, on tait bien loin de prvoir ces
catastrophes, et, comme toute la France, le Midi se laissait emporter
par le fcond mouvement commercial qui atteignit son plus grand
dveloppement sous la Restauration.

Antoine Reynaud fut de ceux qui dans Nmes surent le mieux en profiter.
Il tait devenu l'un des plus importants acqureurs des soies du Midi.
Il les revendait ensuite aux grands tisseurs de Nmes, d'Avignon, de
Lyon, soutenant sur ces divers marchs la concurrence contre les
produits similaires de Lombardie et du Pimont. Il fit  ce mtier une
belle fortune, aid par ma grand'mre, car, vers 1798, il s'tait
remari avec une jeune femme originaire comme lui du Vivarais, qu'il y
avait rencontre en allant embrasser son frre an  la Vignasse.




III


Notre grand'mre tait morte plusieurs annes avant ma naissance; mais
j'ai entendu assez souvent parler d'elle pour affirmer que ce n'tait
point une me ordinaire. Plbienne au sang chaud, royaliste convaincue,
trempe dans les rudes preuves de la Terreur, elle rappelait par sa
beaut, ses formes sculpturales, ses yeux largement fendus, quelques-uns
des portraits du peintre David.

Lorsque Antoine Reynaud la connut, elle avait vingt ans; elle tait
veuve d'un premier mari, mort fusill dans l'une de ces chauffoures de
la Lozre contre lesquelles la Convention envoya un de ses membres,
Chteauneuf-Randon.

De ce mariage, un fils lui restait. Elle avait couru avec lui les plus
effroyables prils. Dcrte d'accusation en mme temps que son mari,
elle s'tait rfugie  Nmes, o rsidait une partie de sa famille,
tandis que lui-mme fuyait d'un autre ct. L, elle vivait obscure et
cache, attendant la fin des mauvais jours. Un matin, elle commit
l'imprudence de sortir, son enfant dans les bras. La fatalit la plaa
sur le passage de la desse Raison, qu'on promenait processionnellement
dans les rues, et voulut que la citoyenne  qui tait chue cette haute
et passagre dignit connt notre grand'mre. Du plus loin qu'elle
l'aperut, elle l'interpella, en criant:

--Franoise!  genoux!

Ma grand'mre avait  peine dix-sept ans, la repartie prompte et
l'ironie facile. Elle rpondit  cet ordre par un geste de gamin. La
foule se prcipita sur elle: Zou! zou! Elle prit sa course  travers
la ville, pressant son enfant contre son sein, atteignit un faubourg et
put rentrer chez elle par le jardin, en passant sur l'troite margelle
d'un puits, au risque de s'y laisser choir. Elle disait plus tard:

--Un chat n'aurait pas fait ce que j'ai fait ce jour-l.

Elle tait sauve momentanment; mais trop de prils menaaient sa
sret pour qu'il lui ft possible de rester  Nmes. Elle partit le
mme soir pour le Vivarais.

Elle dut faire une partie de la route  pied, voyageant  petites
journes, logeant  la fin de ses longues marches dans une ferme ou chez
des curs constitutionnels  qui de bonnes mes l'avaient recommande.
Ce fut pendant ce voyage, travers par les plus cruelles angoisses,
qu'elle apprit la mort de son mari.

Elle tait arrive la veille dans un pauvre village nomm Les Mages.
Loge au presbytre, elle fut douloureusement impressionne en entrant
dans la chambre qui lui tait destine. Le cimetire s'tendait sous ses
croises; la lune dessinait dans la nuit les croix des tombes. Il lui
fut impossible de s'endormir.

Puis, ce fut l'enfant qu'elle allaitait qui parut  son tour saisi de
terreur. Rouge et les yeux hagards, le pauvre petit tre cria et pleura
toute la nuit, se dbattant dans les bras de sa mre qui s'efforait en
vain de l'apaiser.

Quelques heures plus tard, ma grand'mre apprenait que son mari tait
mort, non loin de l, fusill, au petit jour. Elle ne cessa jamais de
croire que son fils avait eu durant cette affreuse nuit la vision du
supplice de son pre.

 la suite de ces motions, elle perdit son lait. L'enfant, confi  ses
grands parents, fut nourri par une chvre. Quant  ma grand'mre, son
signalement tait donn de tous cts dans le pays, la gendarmerie  sa
poursuite. Elle eut alors l'existence vagabonde d'une fugitive, rdant
de toutes parts sous des dguisements, ne rentrant chez elle qu' la
nuit noire pour y dormir.

Par une circonstance singulire, la seule personne qui connt le secret
de sa retraite tait une ardente patriote, matresse de l'un des
conventionnels en mission dans le Vivarais et le Gvaudan. Cette femme
s'tait prise de sympathie et de piti pour la proscrite. Elle la tenait
au courant des mesures ordonnes contre elle, et chaque matin ma
grand'mre pouvait s'loigner des lieux o sa libert tait plus
particulirement menace.

Un jour, cependant, que brise de fatigue et vtue comme une pauvre
gardeuse de vaches, elle s'tait assise au bord d'un chemin, elle vit
apparatre deux gendarmes qui lui demandrent si elle n'avait pas vu
passer la nomme Franoise Robert,--c'tait son nom. Comme on pense,
elle rpondit ngativement. Les gendarmes l'ayant interroge pour savoir
en quel endroit elle se rendait, elle nomma au hasard un village des
environs.

--C'est justement l que nous allons, reprit l'un d'eux en tordant sa
moustache de l'air le plus galant. Monte derrire moi, nous t'y
conduirons.

Elle protesta en pleurant qu'elle tait honnte fille, et les gendarmes
attendris s'loignrent aprs lui avoir fait des excuses.

Une autre fois, les ayant aperus  l'extrmit du chemin qu'elle
suivait, elle se jeta dans une prairie o un berger faisait patre ses
moutons. Elle lui mit un cu dans la main, puis lui prit vivement son
chapeau et son manteau, se coiffa de l'un, se drapa dans l'autre, en
disant:

--Brave homme, ne me perdez pas; je suis votre goujat.

Le berger garda le silence, et les gendarmes passrent sans se douter
que ce pauvre petit bergerot, dont un feutre couvrait le visage et les
cheveux, et qui s'appuyait tout ensommeill sur un bton, n'tait autre
que cette Franoise Robert qu'ils cherchaient vainement depuis tant de
jours.

Quatre annes s'taient coules aprs ces vnements, lorsque Antoine
Reynaud rencontra Franoise. Il s'prit d'elle, l'pousa en adoptant son
fils et la ramena  Nmes. Notre grand'mre possdait une rare
intelligence et une extraordinaire intrpidit d'me. Dans la maison de
son mari, ces qualits se dvelopprent et portrent les plus heureux
fruits. Elle s'leva en mme temps que lui, et dans aucune circonstance
ne se trouva au-dessous de l'tat social qu'il s'tait peu  peu cr.
Elle fut une compagne aimante et fidle, une collaboratrice discrte et
sre. Elle contribua pour une bonne part au fondement d'une fortune qui
ne devait pas lui survivre longtemps, mais qu'elle avait eu le mrite
d'difier pour une bonne part.

On ferait un gros volume avec les traits les plus intressants de la vie
de notre grand'mre: le courage qu'elle dploya, un certain soir o son
mari fut victime d'une tentative d'assassinat; les manifestations de sa
haine contre Napolon; sa joie au retour des Bourbons, tous ces pisodes
d'une vie de bourgeoise honnte et nergique. Et avec cela un entrain de
tous les diables, un esprit de dcision peu commun chez les femmes, une
singulire habilet pour vaincre les obstacles, des tmrits d'homme,
un temprament vigoureux, une sant florissante malgr les fatigues de
ses grossesses successives.

Ce fut sous la Restauration que la fortune de nos grands parents
atteignit  son apoge. Ils avaient alors six enfants, y compris celui
du premier lit, assimil aux autres: trois garons et trois filles. Tout
ce petit monde grandissait dans l'aisance. Le commerce, prudemment
conduit, faisait couler le Pactole dans la maison. Madame Reynaud
occupait une grande place dans la socit, o son opinion faisait loi.
Elle avait sa loge au thtre, une belle proprit  quelques lieues de
la ville. Elle tait de toutes les ftes, et plus particulirement de
celles qui suivirent le retour des Bourbons. Vers 1829,  l'poque o
les Daudet entretenaient avec les Reynaud d'troites relations
d'affaires, cette prosprit n'avait fait que s'accrotre; il ne
semblait pas que l'essor pt en tre arrt.

Telle tait la famille dans laquelle le jeune Vincent Daudet rvait
d'entrer. L'ane des demoiselles Reynaud se nommait Adeline. C'tait
une personne mince et frle, avec un teint olivtre et de grands yeux
tristes, dont une enfance maladive avait retard le dveloppement
physique; une nature rveuse, romanesque, passionne pour la lecture,
aimant mieux vivre avec les hros des histoires dont elle nourrissait
son imagination qu'avec les ralits de la vie; malgr cela, une me de
sainte, d'une mansutude infinie. C'est sur elle que Vincent Daudet
avait jet son dvolu, sans redouter la distance qui les sparait.

Son projet parut d'abord ambitieux  ses parents eux-mmes. Les Reynaud
tenaient la tte du commerce nmois; l'an des fils venait de s'allier
aux Sabran de Lyon; le second dirigeait dans cette ville une importante
maison de commission. N'tre que ce qu'tait alors Vincent Daudet et
tenter de s'unir  eux dnotait beaucoup d'audace. Il formula cependant
sa demande; des amis intervinrent pour plaider sa cause et pour vaincre
une rsistance fomente surtout par les deux frres de mademoiselle
Adeline, tablis  Lyon, et qui souhaitaient pour leur soeur une alliance
plus clatante. Heureusement, mademoiselle Adeline, consulte, y coupa
court en dclarant qu'elle voulait bien.

Le mariage eut lieu au commencement de 1830, en mme temps que Vincent
Daudet, devenu un personnage par son entre dans la famille Reynaud,
s'associait avec son frre an pour la continuation du commerce
paternel.

Les premires annes du nouveau mnage furent attristes par une longue
suite de malheurs domestiques. Mes parents perdirent successivement
leurs premiers enfants,  l'exception de l'an, dont la faible sant
leur causa mille tourments. Ma grand'mre Reynaud mourut presque
subitement, emporte par une fluxion de poitrine. L'un de ses fils
compromit  Lyon, dans des spculations imprudentes, une partie de
l'actif commun confi  ses soins; enfin, mon pre ne put s'entendre
longtemps avec son frre. Leur association fut rompue et remplace par
une rivalit commerciale au cours de laquelle mon oncle, plus heureux ou
plus habile, difia une fortune dont ses enfants ont paisiblement
hrit, tandis que mon pre aventurait la sienne dans des essais de
fabrication qui donnrent rarement de bons rsultats.

Alphonse Daudet vint au monde tout juste dix ans aprs ce mariage, dont
j'ai cru ncessaire de raconter l'histoire et les dbuts, en mme temps
que l'histoire de notre famille.




IV


Je suis n le 13 mai 18.., dans une ville du Languedoc o l'on trouve,
comme dans toutes les villes du Midi, beaucoup de soleil, pas mal de
poussire et deux ou trois monuments romains. C'est en ces termes
qu'Alphonse Daudet raconte sa naissance, ds la premire page du _Petit
Chose_, celui de ses romans o il a mis, au moins dans la premire
partie, le plus de lui-mme.

La ville qu'il dcrit ainsi, c'est Nmes. Il y est n le 13 mai 1840,
trois ans aprs moi, au deuxime tage de la maison Sabran, que nos
parents habitaient depuis leur mariage. Il tait le troisime des
enfants vivants  ce moment.

L'an se nommait Henri: une jolie me d'artiste, exalte et mystique,
musicien jusqu'aux moelles, mort  vingt-quatre ans, professeur au
collge de l'Assomption de Nmes,  la veille d'entrer dans les ordres.
Ce douloureux souvenir a inspir une des pages les plus loquentes du
_Petit Chose_, cet mouvant chapitre intitul: _Il est mort! Priez pour
lui!_

Le cadet tait celui qui crit ce rcit.

En 1848, la famille s'augmenta d'une fille, marie aujourd'hui  M. Lon
Allard, frre de madame Alphonse Daudet, qui a sign dans divers
journaux des nouvelles d'une belle langue, rvlatrice d'un fin talent
d'crivain.

Cette maison Sabran, o nous sommes venus au monde, existe encore sur le
Petit-Cours, presque en face de l'glise Saint-Charles, derrire
laquelle s'tend l'Enclos de Rey, ce terrible faubourg royaliste dont
les habitants, taffetassiers ou travailleurs de terre, ont fourni depuis
un sicle aux soulvements de la vieille cit romaine un personnel
bruyant et grossier.

 l'une des extrmits du Petit-Cours se trouve la place des Carmes, 
l'autre la place Ballore.

Toute la vie politique de Nmes, dans le pass, tient entre ces deux
points, propices aux rassemblements tumultueux, relis par une large
voie, plante d'une double range de platanes dont l't saupoudre
chaque feuille d'une fine poussire blanchtre et peuple de cigales les
branches craquantes,  l'corce toute brle.

C'est sur le Petit-Cours que se droulrent les plus sanglants pisodes
de la Rvolution, les plus tragiques scnes de la _Bagarre_.

C'est l qu'en 1815, au lendemain de Waterloo, le gnral Gilly, fuyant
Nmes pour se jeter dans les Cvennes, dfila  la tte de ses
chasseurs, la rage au coeur, la colre aux yeux, la bride aux dents,
pistolet dans une main, sabre dans l'autre, abandonnant les
bonapartistes aux fureurs d'une raction criminelle trop facile 
expliquer par les traitements qu'avaient subis les catholiques pendant
les Cent-Jours.

C'est encore l qu'en 1831, ceux-ci s'attroupaient menaants, quand on
tomba les croix,--souvenir mmorable, qui rappelle aux tmoins de ces
temps lointains les exagrations mridionales dans toute leur violence,
le spectacle d'hommes au regard farouche, processionnellement rangs,
chantant les _Psaumes de la Pnitence_, en y mlant force injures contre
l'usurpateur; de femmes cheveles, les bras sur la tte, poussant des
cris de dtresse; de prtres parcourant, avec des attitudes de martyrs,
ces rassemblements, prchant du bout des lvres la rsignation et des
yeux la rvolte, pendant que respectueusement, sous la protection de la
force arme, les autorits faisaient dposer dans les glises les croix
leves sur les places publiques lors des missions qui eurent lieu sous
le ministre Villle, quand la Congrgation tait toute-puissante.

Les pisodes de l'histoire locale,  Nmes, ont trouv d'autres
thtres,  l'Esplanade, au Cours-Neuf, aux Arnes, aux Carmes. Nulle
part ils n'ont revtu une physionomie plus redoutable que sur ce
Petit-Cours, o l'Enclos de Rey vient dboucher par cinq ou six rues, et
o, plusieurs annes aprs notre naissance, catholiques et protestants,
pendant les longues journes de juillet, se livraient encore bataille 
coups de pierres.

Que de fois, au temps de notre enfance, respirant l'air frais du soir
devant la maison, nous avons t brusquement ramens par notre bonne,
tandis qu'autour de nous hommes et femmes fuyaient de toutes parts, et
qu'au loin s'levait, pouss par des bouches au rude accent, le cri:
Zou! zou! signal ordinaire des chauffoures nmoises! C'tait le
combat qui commenait. Tout se rsumait, d'ailleurs, en contusions, en
raflures, en vitres brises. La police laissait faire, et la lutte
finissait faute de lutteurs.

On n'ignore gure que mon frre a mis dans le _Petit Chose_,  ct de
beaucoup de vrit, beaucoup de fantaisie. Il est dans la fantaisie
lorsqu'il crit: Je fus la mauvaise toile de mes parents. Du jour de
ma naissance, d'incroyables malheurs les assaillirent par vingt
endroits.

Il serait plus exact de dire, au contraire, qu' ce moment, il y eut un
rpit dans les soucis de notre famille; les affaires s'annonaient plus
prospres; les catastrophes nouvelles n'clatrent que plus tard, en
1846, 1847, 1848, poque o la ruine fut consomme. Nous ne connmes
d'abord que l'aisance, nous grandmes dans une atmosphre de tendresse,
cte  cte;--intimit de toutes les heures qui cra entre nous cette
indestructible amiti, toujours aussi vivace et pas un seul jour
dmentie.

 cette poque, nos jeux remplissaient la vieille maison Sabran. Au
premier tage, se trouvaient les magasins de Vincent Daudet, et sur le
mme palier ceux d'un cousin, fabricant de chles. Chez Vincent Daudet,
on bannissait svrement les enfants. S'ils montraient  la porte leur
mine rose et leurs cheveux blonds, un regard du pre les obligeait 
fuir au plus vite. Chez le cousin, on tait plus accueillant.

Il y avait l un vieux commis qui adorait les petits. Il nous faisait de
beaux chapeaux de papier tout empanachs; il nous fabriquait des
paulettes avec des dbris de franges de chles; il nous armait d'un
sabre de bois et dessinait au bouchon, au-dessus de nos lvres, de
terribles moustaches. Nous remontions en cet quipage chez notre mre,
que nous trouvions le plus souvent plonge dans la lecture.

Ce got passionn pour les livres, qu'elle nous a communiqu, a t une
des consolations de sa vie. Enfant, elle allait se rfugier au fond des
magasins de son pre; elle se blottissait entre deux balles de soie pour
pouvoir lire sans tre drange. Plus tard, c'est encore  la lecture
qu'elle consacrait tous ses loisirs. Il est indniable que nous tenons
d'elle la vocation qui nous a jets plus tard dans la vie littraire.

Quand, interrogeant ma mmoire, je cherche  me souvenir de mon frre
enfant, je vois un beau petit garon de trois ou quatre ans, avec de
larges yeux bruns, des cheveux chtains, un teint mat et des traits
d'une exquise dlicatesse. Je me rappelle en mme temps des colres
terribles, des rvoltes quasi tragiques contre les corrections qu'elles
lui attiraient.

Un jour,  la suite de je ne sais quel mfait, on l'enferma seul dans
une chambre. Il s'y dbattit avec une telle violence, qu'il fallut
ouvrir la porte de cette prison improvise. Il en sortit tout
contusionn par les coups qu'il s'y tait donns volontairement, en se
jetant, la tte en avant, contre les murs.

Il tenait de nos grand'mres et surtout de notre pre cette tendance aux
emportements, qu'il a domine, en devenant homme, par un superbe effort
de volont. Mais, enfant, elle tait le trait dominant de son caractre.
Aussi fut-il assez difficile  lever. C'tait le plus singulier mlange
de docilit et d'indiscipline, de bont et d'enttement; avec cela, une
soif inextinguible d'aventures et d'inconnu, dont une myopie que l'ge a
dveloppe aggravait le pril.

Cette myopie a jou  mon frre les plus mchants tours; il s'est, tour
 tour, noy, brl, empoisonn, fait craser; elle l'oblige encore
aujourd'hui  solliciter un bras ami pour traverser le boulevard, 
l'heure de l'encombrement des voitures; elle a souvent fait croire, 
des gens  ct de qui il passait sans les voir, qu'il affectait, par
indiffrence ou par ddain, de ne pas les saluer.

Mais, en mme temps, elle lui a rendu un signal service: elle lui a
impos la ncessit de vivre en dedans; elle l'a dot de la facult la
plus trange et la plus prcieuse, un don que je ne connais qu' lui,
une sorte de regard intrieur, ou, si vous prfrez, une intuition d'une
puissance extraordinaire, grce  laquelle, s'il lui arrive de ne pas
voir avec ses yeux les traits de quiconque lui parle, il les devine et
devine en mme temps la pense de son interlocuteur. C'est une chose
inexplicable pour moi que cette intensit de vision chez ce myope. Il
est comme un aveugle dans la vie, et dans chacun de ses livres il fait
oeuvre d'observation minutieuse, attentive, presque  la loupe.

Ces qualits, qui se sont rvles chez l'adolescent, dormaient encore
chez l'enfant, domines par une vivacit, une turbulence, une tmrit
qui faisaient toujours trembler notre mre quand elle ne le sentait pas
accroch  ses jupes ou sous la surveillance de notre bonne. Mais, en
mme temps, c'tait la nature la plus droite, le coeur le plus gnreux,
l'esprit le plus veill. Ah! le bon petit camarade que j'avais l!




V


Parmi les meilleures de nos joies de ce monde, il faut citer les
excursions du dimanche en famille, dans quelque village des environs, 
Marguerites,  Manduel,  Fons ou  Monfrin. C'tait l qu'habitaient
nos nourriciers, braves gens, aiss pour la plupart, aimant tendrement
l'enfant allait sous leur toit, et toujours heureux de le revoir en
compagnie de ses parents. Aprs la mort de ma grand'mre, la campagne
Font du Roi avait t vendue. Il fallait donc chercher ailleurs le
grand air des champs, et c'est pour cela qu'on nous conduisait chez nos
nourriciers, tantt chez l'un, tantt chez l'autre.

On partait le matin dans la vieille calche o nous nous empilions,
grands et petits, avec une demi-douzaine d'oncles et de tantes, de
cousins et de cousines de notre ge; et aprs une belle journe sous le
soleil, sur les routes blanches de poussire, dans les vignes et sous
les oliviers, agrmente de plantureux repas et de promenades, on
revenait le soir, au clair de lune, les enfants  moiti endormis,
bercs par les romances que les parents chantaient en choeur.

Un autre but de promenade, c'tait la Vigne, petite proprit situe
aux portes de la ville, parmi les mazets pars dans les garrigues,
toute rtie par le soleil et qui ne nous offrait d'autre abri qu'un
kiosque en treillage o nous avons soup souvent en famille durant les
soirs d't, aprs avoir pass de longues heures  manger des
raisins,--oeillades et clairettes,--que nos petites mains arrachaient aux
souches rampantes, toutes charges de feuilles et de fruits, et
difficilement souleves au-dessus de la terre durcie par les longues
scheresses de cette saison.

Ce modeste domaine ne mesurait pas un hectare, mais il avait une porte
monumentale en fer, qui aidait  nous le faire paratre grand comme un
monde. Une alle borde de buis et de rosiers rabougris le traversait; 
droite et  gauche s'tendaient les vignes; elles se partageaient le sol
avec les oliviers et les amandiers; au fond, un champ de luzerne o
notre pre chassait les alouettes au miroir. Un mur en ruine
l'entourait, form, comme tous ceux du pays, de pierres superposes et
non cimentes. Que de belles parties nous avons faites  la Vigne!

Au retour, on s'arrtait  la fabrique o s'imprimaient les foulards que
la maison Daudet expdiait alors par toute la France, en Italie, en
Espagne et jusqu'en Algrie.  l'extrmit des ateliers se trouvait un
assez beau jardin. Nous y faisions une halte avant de rentrer en ville,
le temps de cueillir quelques fruits.

En rsumant ces lointains souvenirs, je ne peux passer sous silence
l'poque de la foire de Beaucaire, qui revenait priodiquement chaque
anne, et pendant laquelle la maison Daudet se transportait avec ses
marchandises et son personnel dans la petite ville, qui fut durant
plusieurs sicles un des plus importants marchs du monde. Dans _Numa
Roumestan_, on trouve une bien pittoresque description de cette foire de
Beaucaire:

Dans nos provinces mridionales, elle tait la fri de l'anne, la
distraction de toutes ces existences racornies; on s'y prparait
longtemps  l'avance, et longtemps aprs on en causait. On la promettait
en rcompense  la femme, aux enfants, leur rapportant toujours, si on
ne pouvait les emmener, une dentelle espagnole, un jouet qu'ils
trouvaient au fond de la malle. La foire de Beaucaire, c'tait encore,
sous prtexte de commerce, quinze jours, un mois de la vie libre,
exubrante, imprvue, d'un campement bohmien. On couchait  et l chez
l'habitant, dans les magasins sur les comptoirs, en pleine rue sous la
toile tendue des charrettes,  la chaude lumire des toiles de juillet.
Oh! les affaires sans l'ennuyeux de la boutique, les affaires traites
en dnant sur la porte, en bras de chemise, les baraques en file le long
du pr, au bord du Rhne, qui lui-mme n'tait qu'un mouvant champ de
foire, balanant ses bateaux de toutes formes, ses _lahuts_ aux voiles
latines, venus d'Arles, de Marseille, de Barcelone, des les Balares,
chargs de vins, d'anchois, de lige, d'oranges, pars d'oriflammes, de
banderoles qui claquaient au vent frais, se refltaient dans l'eau
rapide! Et ces clameurs, cette foule bariole d'Espagnols, de Sardes, de
Grecs en longues tuniques et babouches brodes, d'Armniens en bonnets
fourrs, de Turcs avec leurs vestes galonnes, leurs ventails, leurs
larges pantalons de toile grise, se pressant aux restaurants en plein
vent, aux talages de jouets d'enfants, de cannes, ombrelles,
argenterie, pastilles du srail, casquettes...

Quoique six lieues  peine sparent Nmes de Beaucaire, on ne nous
emmenait pas en foire, nous les petits. On nous laissait  la maison.
Mais elle nous appartenait; nous y rgnions souverainement, et Dieu sait
de quel bruit nous la remplissions. Puis, au retour, notre pre nous
rapportait un souvenir qui tait comme le couronnement de cette priode
d'indiscipline, de gterie et de libre allure: une cravache, une bote
de gographie, un sabre, un clairon, des riens qui nous ravissaient.

Rarement enfants eurent plus de jouets que nous. Au cours de son enfance
maladive, notre an, Henri, en avait t combl. Ses tudes commences,
il nous les abandonna, et le tas se grossit de tous ceux qu'on nous
offrait  nous-mmes.

Le grand-pre Daudet tait peu donneur. Rigoureusement conome sa vie
durant, ses gnrosits  ses petits-fils n'allaient gure au del d'une
bote de pastilles  la menthe, qu'il fourrait dans leur poche, au jour
de l'an, aprs le compliment d'usage.

Tout autre, le grand-pre Reynaud. Il ne trouvait de joie qu' nous
faire plaisir, qu' jouir de notre surprise et de notre motion. La
veille de Nol, le jour de l'An, le jour des Rois, autant de prtextes 
ripaille et  cadeaux.

Oh! les jours de l'an de notre enfance, quel souvenir! Les runions chez
le grand-pre,  midi, pour dner; la fable si difficilement apprise,
bredouille par nos lvres impatientes, tandis que nos yeux s'garaient
sur le large buffet tout charg de friandises et de joujoux: pantins,
accordons, chevaux de bois, moutons, poupes, que sais-je encore? la
distribution de ces prsents dans le tumulte de nos envies violemment
surexcites; le repas compos d'exquises gourmandises, croustades
fabriques par la vieille Sophie, brandade de chez Cadet, estevenons
(gteaux) de chez Villaret, nougats de chez Barthlmy, confiseries 
personnages, papillotes  ptard; puis nos sauteries dans le grand salon
bleu qui ne s'ouvrait gure que ce jour-l, tandis que les parents
continuaient  deviser entre eux.

Donc, grce  notre an, grce au grand-pre Reynaud, nous possdions,
Alphonse et moi, des jouets  revendre. Avant qu'avec sa terrible manie
de savoir ce qu'il y avait dedans, il en et vu la fin, on en avait
rempli toute une pice, dans l'appartement de la maison de Vallongue, o
nous nous installmes vers 1844.

Dj, vers cette poque, nous montions des thtres avec des personnages
en bois ou en papier dcoup; nous improvisions des comdies. J'tais
trs-habile  parer nos acteurs. Un jour que j'avais habill en page une
petite poupe articule, Alphonse, pour utiliser ce chef-d'oeuvre de mes
mains, arrangea une belle scne que je regrette bien de n'avoir pas
conserve. Ce fut son dbut dramatique.

Entre autres jouets que nous possdions, se trouvait tout un mobilier de
chapelle  notre taille. Autel, chandeliers, tabernacle, calice,
ciboire, ostensoir, rien n'y manquait. Notre mre avait taill la nappe
de l'autel dans une vieille robe brode, confectionn l'aube et le
surplis; un des oncles de Lyon avait envoy une chasuble, une crosse et
une mitre.

Ce matriel de petite glise tait rest longtemps en rserve. Un beau
jour, on nous le livra. Ce ne furent alors que crmonies religieuses,
saluts, bndictions, processions dans les vastes greniers o notre pre
avait install l'atelier des ourdisseuses.

Ces ourdisseuses,--dvideuses de soie,--au nombre de cinq ou six,
taient de bonnes filles, dvotes pour la plupart, qui prenaient plaisir
 nous en tendre chanter des cantiques. Souvent, nos cousines Emma et
Marie, leur frre Lonce, brave enfant tu en 1870  Pont-Noyelles,
quelques amis venaient nous rejoindre et partager nos jeux. C'est en ce
temps que nous arriva ce que nous appelons encore dans la famille
l'histoire de la Sainte Vierge.

Ce jour-l, nous avions vtu de l'aube blanche la cousine Emma, une
jolie brunette de notre ge; nous l'avions couronne de roses, assise
dans une corbeille  bobines prte par les ourdisseuses, et nous la
transportions processionnellement comme la Vierge dans une chsse, 
travers la maison, en psalmodiant tous les refrains religieux dont notre
mmoire tait remplie.

Nous nous tions partag tous les autres ornements, portant qui la
chasuble, qui la mitre, qui la crosse. Vtu de la soutane, Alphonse
faisait l'enfant de choeur, marchant en tte du cortge, une sonnette 
la main.

Le malheur voulut qu'au mme moment, notre pre ret un gros client de
Lyon. Troubl par nos cris, il nous fit dire de nous taire; nous
ngligemes de tenir compte de l'avertissement. La patience n'tait pas
la vertu de Vincent Daudet; quand il entrait en colre, ce n'tait pas
petite affaire. Il apparut tout  coup sur le seuil de l'atelier dans
lequel la procession allait prendre fin devant l'autel illumin. D'un
revers de main, il envoya l'enfant de choeur et la sonnette rouler 
trois pas de l, puis, au milieu du sauve-qui-peut gnral, il retourna
la chsse comme une simple hotte, et, empoignant la Sainte Vierge  la
vole, il dchira du haut en bas l'aube blanche, en faisant sauter la
couronne. Le soir, il signifiait  notre mre, en l'absence de qui
s'tait passe cette scne tragi-comique, qu'il avait assez des
crmonies et des cantiques  domicile.

Les enfants retournrent alors  la petite pice qui contenait leurs
jouets, et y passrent le temps des rcrations. On les admit ensuite
dans une salle,  l'extrmit de l'appartement; l, sous la direction de
Henri, s'levait un thtre sur lequel, avec quelques camarades, il
rptait une comdie de Berquin. Quoiqu'ils fussent de simples mioches,
on utilisa leurs services. Nous emes notre part dans la reprsentation
de famille, donne un jeudi et qui n'obtint d'ailleurs qu'un succs
d'estime.

Vers le mme temps, notre cher pre nous apporta un jour, en revenant de
la foire de Beaucaire, un _Robinson Cruso_ en deux tomes illustrs, un
_Robinson suisse_ et la collection du _Journal des enfants_, dix grands
volumes remplis d'histoires signes Jules Janin, Frdric Souli, Louis
Desnoyers, Ernest Fouinet, douard Ourliac, Eugnie Foa. C'est l que
nous lmes pour la premire fois les _Aventures de Jean-Paul Chopart_,
puis les _Aventures de Robert, Robert et de son compagnon Toussaint
Lavenette_, le _Thtre du seigneur Croquignole_, les _Mystres du
chteau de Pierrefitte_, _Lon et Lonie_, cent autres histoires crites
pour les lecteurs de notre ge, vritables petits chefs-d'oeuvre pour la
plupart, qui ont laiss dans notre mmoire une trace ineffaable et
exerc sur toute notre enfance une impression si vive, qu'encore
aujourd'hui, lorsqu'un de ces volumes, uss, dpareills, nous tombe
sous la main, de ses pages dchires montent en foule les souvenirs du
lointain pass.




VI


Au mois de septembre 1846, nos parents se dterminrent  me faire
commencer mes tudes latines. Jusqu' ce moment, nous avions t confis
aux Frres de la Doctrine chrtienne, chez qui les familles les plus
aises de la socit catholique ne ddaignaient pas d'envoyer leurs
enfants,--pour l'exemple. Ils m'avaient appris  lire et  crire, donn
quelques notions d'histoire sainte et d'instruction religieuse. On leur
laissa Alphonse pendant une anne encore. Notre an achevait ses
classes chez un vieux professeur nomm Verdilhan, entr jadis dans
l'enseignement sous les auspices de l'oncle l'abb.

Pour moi, on se dcida  m'envoyer comme externe au collge de
l'Assomption, que dirigeait un vicaire gnral du diocse, qui depuis a
beaucoup fait parler de lui: l'abb d'Alzon.

C'est l que je fis ma premire communion, en 1848, le lendemain du jour
o l'archevque de Paris fut tu sur les barricades, et que je vcus
deux annes sous la direction de matres dont j'ai d plus tard
dsavouer quelquefois les opinions exaltes, mais qui presque tous
taient des hommes minents, affectueux, paternels, hautement habiles 
former l'esprit et l'me des enfants confis  leurs soins.

Ce qui avait dtermin mon pre  m'envoyer  l'Assomption, c'tait le
bon march relatif de l'externat. Mais en 1848, sa fortune, qui depuis
deux ans subissait de graves atteintes, fut tout  coup compromise. Les
faillites successives de plusieurs de ses clients en emportrent une
partie. Puis ce fut la crise commerciale, l'arrt des affaires, qui
suivirent la rvolution, et, pour couronner cette suite de catastrophes,
la mort du grand-pre Reynaud.

Elle rvla l'existence du gouffre dans lequel ses fils avaient englouti
sa fortune. Nos parents comptaient sur cette succession pour faire face
 des difficults devenues chaque jour plus inextricables. Ils n'en
retirrent rien.

Ce fut le signal de longues et profondes divisions de famille. Une
tristesse noire planait sur notre maison. Notre chre maman ne cessait
de verser des larmes. Sous l'empire de ses soucis, mon pre tait devenu
susceptible, irritable; il voulait intenter un procs  ses beaux-frres
et s'emportait contre quiconque tentait de les dfendre ou de prcher la
conciliation.

Le plus clair de tout cela, c'est qu'il fallut se rduire, vivre
d'conomie. On me retira de l'Assomption, et j'allai  mon tour chez le
pre Verdilhan. Depuis plusieurs mois dj, Alphonse tait entr 
l'institution Canivet, tablissement modeste, o il pntrait peu  peu
dans les arcanes de la grammaire latine.

C'est une justice  rendre  notre excellent pre, qu'en dpit de ses
malheurs, il ne songea jamais  raliser des conomies  nos dpens, ni
 interrompre nos tudes sous le prtexte qu'il n'en payait que
difficilement les frais. Un de nos parents, homme trs-pratique,
grassement enrichi, dont il tait le dbiteur, mlait force conseils 
ses incessantes rclamations. Il dclarait trs-haut que cette ferme
volont de nous donner,  dfaut de la fortune, une solide instruction,
tait le fait d'un ridicule orgueil. Il tait d'avis qu'on devait nous
doter d'un bon tat. Si on l'avait cout, je serais probablement
serrurier aujourd'hui, et Alphonse manierait la varlope et la scie.

Mais Vincent Daudet ne l'entendait pas ainsi. Il persista  croire en
l'toile de ses fils. C'est une de nos joies de n'avoir pas trahi cette
confiance. Il chercha donc d'un autre ct le moyen de raliser des
conomies. Nous quittmes le bel appartement de la maison de Vallongue
pour aller habiter la fabrique, cette fabrique du chemin d'Avignon dont
le toujours vivant souvenir a dict  Alphonse Daudet le premier
chapitre du _Petit Chose_.

Il y avait l de vastes pices, de l'air, de l'espace; nous y tions
confortablement installs. Nous nous y retrouvions, chaque soir, avec
mon frre, au retour de l'cole; nous y passions les jeudis et les
dimanches  courir dans les cours, sur lesquelles s'ouvraient les vastes
ateliers dserts,  nous faire des retraites mystrieuses dans la
machine  vapeur, rduite  l'immobilit,  nous rouler sur l'herbe du
jardin, sous les figuiers, derrire les grands lilas. Cousins et
cousines venaient y partager nos jeux; nos rires bruyants formaient un
trange contraste avec les angoisses de nos parents, causes par ce
calme maladif de la vaste usine o l'arrt subit de la vie htait la
ruine dfinitive de la famille.

Il y eut cependant quelques claircies dans ces tristesses. Ce fut
d'abord le mariage de notre plus jeune tante, qui, aprs la mort du
grand-pre Reynaud, tait venue vivre avec nous; puis la naissance de
notre soeur, qui fit luire sur toute la maisonne un chaud rayon de
soleil, et enfin l'arrive d'un des oncles de Lyon qui s'installa sous
notre toit.

Je ne sais par suite de quel arrangement il devait avoir la direction de
la fabrication et de la chambre des couleurs, le jour o les affaires
reprendraient leur essor. Ce que je sais bien, c'est qu'en attendant ce
rveil, qui ne vint jamais, il s'exerait furieusement  ses futures
fonctions.

Il avait apport avec lui un grand nombre de volumes, illustrs pour la
plupart. Il consacrait tout son temps  en colorier les illustrations.
C'tait une manie; il coloriait tout ce qui lui tombait sous la main; il
coloria mme une grammaire espagnole.

Ce brave homme adorait mon frre, se prtait  toutes ses fantaisies; il
poussait la faiblesse jusqu' se faire le complice de ses fredaines, en
l'aidant  les cacher, et mme en m'en accusant. Un beau matin, las de
colorier, il disparut, et nous ne le revmes plus. Je crois bien qu'il a
pos  son insu pour l'un des personnages du _Nabab_. Il y a dans ce
roman un certain caissier de la Caisse territoriale qui lui ressemble
terriblement.




VII


Un autre de nos souvenirs de cette poque, c'est celui des clubs. Notre
pre s'tait toujours occup de politique, en thorie bien entendu, sans
l'ombre d'une ambition personnelle, encore qu'il et pu, tout comme
d'autres, obtenir un mandat de dput. De tout temps, pendant les repas,
quand le chapitre affaires tait puis, la politique formait le sujet
ordinaire de ses entretiens avec notre mre, ou, pour parler plus
exactement, de ses monologues. Il la jugeait au point de vue de sa
passion royaliste et n'admettait gure qu'on lui tnt tte.

Au petit cercle Cornand, o il allait tous les jours, il trouvait de
braves gens pntrs des mmes ides que lui, un vieux magistrat
surtout, qui exerait sur son esprit une grande influence, parleur
loquent, expliquant les vnements avec assez d'ingniosit et
s'exerant  les prvoir.

C'est lui qui, profitant du passage  Nmes d'un des fils du roi, alla
dposer  son htel une carte sur laquelle il avait crit ces vers:

      Prince, ne croyez pas que le Franais oublie
      Les bienfaits dont il fut redevable  ses rois;
      Ils sont, quoiqu'exils, prsents  la patrie
      Plus que l'usurpateur qui lui dicte des lois!

Et l'excellent homme tait fier de ce qu'il considrait comme un acte de
courageuse audace. Notez qu'il tait magistrat inamovible. De tels
traits peignent une race.

Notre pre nous revenait du cercle tout plein de ce qu'il y avait
entendu. Il nous le rptait, en y mlant ses rflexions personnelles.
Toute sa politique d'ailleurs se rsumait en ceci: la rvolution de 1830
avait t un crime; la France serait malheureuse tant que les Bourbons
n'auraient pas reconquis leur trne. Il fallait donc souhaiter et hter
la restauration du roi lgitime.

 l'expos de cette politique, il ajoutait ordinairement quelques dures
vrits pour ces rvolutionnaires,  qui il se plaisait  attribuer sa
ruine. Du plus loin qu'il nous souvienne, nous avons entendu parler de
Genoude, de Lourdoueix, de Madier-Montjau, celui qui avait demand
pardon  Dieu et aux hommes de sa conduite en 1830, de Guizot, de
Thiers, d'Odilon Barrot, et Dieu sait avec quelle amertume pour certains
d'entre eux. C'est dans ces ides que nous avons t levs.

Quand la rvolution de 1848 eut cr  notre pre des loisirs forcs, la
politique l'absorba; elle tait devenue l'unique proccupation de tous
les Franais. chauffoures locales, revues de la garde nationale,
patrouilles nocturnes, anxits causes par les meutes de Paris,
incertitudes du lendemain, on ne parlait pas d'autre chose autour de
nous.

Notre pre frquentait les chefs du parti royaliste.  l'approche des
lections, ils lui demandrent d'ouvrir ses ateliers  des runions dans
lesquelles leurs candidats viendraient se faire entendre. Il se prta 
leur dsir. Pendant plusieurs soirs, en jouant dans le jardin, nous
emes le spectacle de ces bruyantes assembles dont nous ne nous
expliquions ni la cause ni le but, et qui se rsumaient pour nous en
discussions tumultueuses, en interruptions passionnes, en vitres
brises surtout.

Aprs les lections, il fallut faire remettre aux fentres une centaine
de carreaux. Il est vrai que la liste royaliste avait pass. Tout
retomba ensuite dans le silence, et notre vie reprit sa physionomie
accoutume. Ce fut pour peu de temps.

 quelques semaines de l, la fabrique fut vendue  une communaut de
carmlites, qui s'y tablit et y rside encore aujourd'hui.

Ce fut un coup terrible, a crit mon frre... Dieu, que je pleurai! Je
n'avais plus le coeur  jouer, vous pensez, oh! non!... J'allais
m'asseoir dans tous les coins, et regardant tous les objets autour de
moi, je leur parlais comme  des personnes; je disais aux
platanes:--Adieu, mes chers amis;--et aux bassins:--C'est fini, nous ne
nous verrons plus.

La part faite  l'imagination du romancier voquant, devenu homme, les
souvenirs de ses jeunes annes, ce qui est sincre dans ceux-ci, c'est
l'expression de tristesse qui s'y trouve. Nous emes un amer chagrin en
quittant les lieux o s'tait coul, heureux et paisible, le meilleur
de notre enfance. Nous allmes habiter un petit appartement rue Sguier,
tandis que notre pre partait pour Lyon, o il voulait tenter la
fortune.

Rue Sguier, nous emes vite fait de reconstituer notre existence de la
fabrique. L encore, nous avions un jardin, un vrai jardin avec des
arbres, des fleurs, une serre abandonne. Alphonse y retrouva sa cabane,
ses grottes, son le de Robinson; une petite amie, fille du
propritaire, lui tint lieu de Vendredi. D'ailleurs, il commenait  ne
plus prendre le mme plaisir  ces jeux. Il leur prfrait les bruyantes
rcrations de l'cole Canivet, les gamineries avec les camarades, les
niches faites aux voisins.

Parmi ceux-ci, se trouvait un vieux bonhomme qui vivait seul en sauvage
dans une maison de mine mystrieuse, toujours close. Mon frre et l'un
de ses compagnons trouvrent drle d'aller  la nuit, au retour de
l'cole, tirer la sonnette du solitaire pour disparatre ensuite, de
telle sorte qu'en venant ouvrir, il ne trouvait personne.

Ce mange dura huit jours. Le neuvime, notre homme exaspr se mit aux
aguets; quand, le soir, les petits se prsentrent comme d'habitude pour
tirer la sonnette, il ouvrit la porte, leur apparut terrible, et bondit
sur eux, le sang au visage, aveugl par la fureur. Ils prirent la fuite
 toutes jambes, se jetrent dans l'alle de notre maison, que la nuit
remplissait d'ombre; grimpant vivement l'escalier, ils vinrent se
rfugier chez nous, affols par la peur.

L'homme les avait suivis dans l'alle obscure; mais il en ignorait les
tres; il s'engagea  droite, au lieu de s'engager  gauche, et
dgringola, avec des cris de dtresse, sur les marches qui conduisaient
dans les caves. On accourut, on le releva  demi clopp, on le
reconduisit chez lui.

L'affaire n'eut pas de suites; mais on peut croire que ds ce jour la
sonnette fut laisse en repos. J'avais t le tmoin des angoisses et
des terreurs de mon frre; je devins ainsi le confident de ses fredaines
d'colier, que je l'aidais  dissimuler  nos parents.

Cet pisode est le dernier de cette priode de notre enfance. Au
printemps de 1849, nous partmes pour Lyon, o notre pre avait trouv
une position lucrative.

Ma mre ne put se sparer de sa famille et de son cher Nmes sans un
profond dchirement. Sa douleur jeta sur tout le voyage un voile de
mlancolie,  travers lequel j'en revois encore les diverses
circonstances, si propres  impressionner des enfants de notre ge: le
trajet en diligence jusqu' Valence, la monotone monte du Rhne en
bateau  vapeur, l'arrive  Lyon, notre course en fiacre sur les quais
aux maisons hautes et noires, notre installation  un quatrime tage de
la rue Lafont... Je peux, comme le Petit Chose, m'crier aussi: 
choses de mon enfance, quelle impression vous m'avez laisse!




VIII


Lorsque aujourd'hui, spar du temps que je raconte par prs de trente
annes laborieusement remplies, embrassant du regard de ma mmoire cette
longue priode, je me demande quelle a t l'poque la plus triste de ma
vie, tout mon pass dclare que ce fut celle de notre sjour  Lyon.
C'est bien la mme impression que je retrouve dans ce passage d'une
tude de mon frre: Je me rappelle un ciel bas, couleur de suie, une
brume perptuelle montant des deux rivires. Il ne pleut pas, il
brouillasse; et dans l'affadissement d'une atmosphre molle, les murs
pleurent, le pav suinte, les rampes d'escalier collent aux doigts.
L'aspect de la population, son allure, son langage, se ressentent de
l'humidit de l'air.

 ct de ces causes purement physiques de la tristesse qui s'veille en
moi au souvenir de Lyon, il en est d'autres, toutes morales, tout
intimes, et qu'il me serait malais de taire ici.

J'allais vers mon adolescence. Mon esprit, mri de bonne heure par le
spectacle des malheurs de mes parents, s'tait, pour me servir du seul
mot qui rende exactement ma pense, prcocement virilis et en mme
temps mlancolis. Les perplexits de mon pre, les larmes de ma mre,
en tombant sur mon coeur, le disposaient mal aux rcrations de mon ge.

Elles dvelopprent en moi une sensibilit maladive, dont je tenais le
germe de ma mre. Je pleurais  propos de tout, pour le plus petit
reproche, pour une question  laquelle j'tais embarrass de rpondre.

Personne n'y comprenait rien; je n'y comprenais rien moi-mme, et
j'eusse t bien entrepris pour expliquer le motif de mes larmes.
Lorsque, dans le _Petit Chose_, mon frre a trac le touchant portrait
de Jacques, il s'est souvenu de ce trait de ma nature. C'est par l
surtout que le pauvre Jacques me ressemble, bien plus que par les
diverses aventures, de pure imagination pour la plupart,  travers
lesquelles mon frre l'a fait se mouvoir, en s'attachant, avec
l'loquence d'un coeur reconnaissant,  dpeindre la sollicitude d'un
an pour son plus jeune. Je dirai cependant, pour n'y plus revenir,
qu'entre toutes ces aventures, il en est une rigoureusement vraie: la
scne de la cruche.

Nous tions si malheureux, nos entreprises russissaient si mal, qu'on
ne songeait gure  nous procurer des plaisirs. Les seuls qui nous
fussent permis, parce qu'ils taient  la porte de notre bourse quasi
vide, consistaient en quelques excursions dans les environs de Lyon, aux
Charpennes,  la Tte-d'Or, dans les bois de la Pape.

Ces bois, que je n'ai pas revus et qu'une ligne ferre a dtruits, me
dit-on, tageaient sur les rives du Rhne leurs vertes splendeurs et
nous rvlaient,  nous petits Mridionaux grandis sous un soleil
brlant, dans des campagnes jamais arroses, calcines par ses feux, les
beauts des prs, des eaux et des bois. Nous faisions  deux, Alphonse
et moi, ces lointaines promenades; nous y puisions, dans des sensations
de nature, cet amour des champs que nous avons galement gard.

Le dimanche, j'accompagnais mon frre an  Notre-Dame de Fourvires.
Il m'avait communiqu quelque chose de sa ferveur religieuse; il
m'entranait  toutes sortes de pieux exercices chez les Jsuites, chez
les Capucins; il me poussait vers le clotre. Nous ne nous entretenions
gure que de la vie des bienheureux, de leurs mortifications, de leurs
vertus, en gravissant les chemins escarps de la colline sainte.

Nous nous arrtions aux talages des marchands d'objets de pit, o,
sur des lits d'ouate, les crucifix d'ivoire, les mdailles d'or et
d'argent, les chapelets taient entasss  ct des scapulaires, des
livres d'heures, de mille brochures tranges, fruit d'un illuminisme
maladif.

Au long des devantures, des couronnes d'immortelles et de jais, des
cierges en faisceau se balanaient au vent, heurtant les murailles
tapisses d'estampes grossirement enlumines. Ces estampes
reprsentaient des scnes du Nouveau Testament, des portraits de saints,
des allgories mystiques; la collection de tous les champignons connus,
vnneux ou non; un tableau de tous les accidents possibles, brlures,
piqres, empoisonnements, complt par le moyen d'y porter remde; le
Miroir de l'me occupe par le pch, ce qui s'exprimait par un coeur
au centre duquel un diable se tenait assis sur un trne, sceptre en
main, avec des porcs  ses pieds.

Arrivs  la chapelle, aux nefs de laquelle taient suspendus des
milliers d'ex-voto bizarres, peintures grotesques, jambes et bras en
cire blanche, nous assistions aux offices; nous allions ensuite, tout
pntrs d'attendrissement extatique, nous asseoir sur la terrasse, d'o
l'on dcouvre le plus imposant panorama: les cent clochers de Lyon; la
place Bellecour et son square domin par le monumental Louis XIV de
Coustou; la Sane droulant ses sinuosits entre les quais superbes,
domins d'un ct par les coteaux de Sainte-Foy, de l'autre par le
rocher des Chartreux, premier contre-fort de la Croix-Rousse; puis, le
populeux faubourg, avec l'empilement de ses maisons aux faades sombres,
perces de mille fentres, encadrant les armatures des mtiers  tisser
et bantes comme des crevasses ouvertes sur des abmes de misre; le
Rhne, avec son flot jauntre, qui semblait entraner dans sa rapide
course, jusqu' la Mulatire, o il reoit la Sane dans son lit, tout
un monde de pontons, plates et bateaux; les poutres enchevtres et
vermoulues du pont Morand, les piles en forme d'oblisque de la
passerelle du Collge, les arches noirtres et massives du pont de la
Guillotire; au del du fleuve, de vastes plaines tour  tour nues et
boises, habites et dsertes, coupes  et l par la masse des forts
arms de canons, ou par les longs rideaux de peupliers au-dessus des
routes vertes; et enfin, aux limites du paysage, une chane de petites
collines servant d'assise aux montagnes plus hautes du Dauphin, dont
les crtes neigeuses, noyes dans les vapeurs dores du soleil couchant,
rayaient l'horizon d'un zigzag d'argent.

Quelques mois aprs notre arrive  Lyon, sur le conseil de mon frre
an, qui allait commencer ses tudes ecclsiastiques au sminaire
d'Allix, on nous fit entrer  la mancanterie de Saint-Pierre.  la
condition de remplir l'office d'enfants de choeur, nous pouvions suivre
l nos classes de grec et de latin. Mon pauvre pre n'avait pas trouv
de moyen plus pratique pour nous faire continuer nos tudes sans bourse
dlier. Ce fut du temps perdu. Les crmonies religieuses prenaient
toutes nos heures; les tudes taient relgues au second plan.

Nous emes l toutes sortes d'aventures dsastreuses; c'est l'poque de
ma vie o j'ai le plus pleur. J'tais d'une maladresse!... Je ne pus
jamais apprendre  servir la messe du grand ct; un jour que je la
servais tout seul, je m'emptrai tellement dans le crmonial, que je
sonnai le _Sanctus_  l'vangile, droutant tous les fidles.

Alphonse eut aussi ses malheurs: Une fois,  la messe, en changeant les
vangiles de place, le gros livre tait si lourd qu'il m'entrana. Je
tombai de tout mon long sur les marches de l'autel. Le pupitre fut
bris, le service interrompu. C'tait un jour de Pentecte. Quel
scandale!

Le pis est que, dans le dsarroi de cette trange existence, mon frre
devenait un petit bonhomme terriblement indisciplin. Ne s'avisa-t-il
pas un jour de creuser une mine dans l'armoire aux soutanes, et d'y
fourrer de la poudre! L'explosion fut formidable. Ce fut miracle qu'il
n'y eut pas d'accident...

Peu de temps aprs, nos parents, ayant constat que nous n'apprenions
rien qui vaille, se dcidrent  nous mettre au lyce. Nous fmes
prsents au proviseur, et aprs un court examen, mon frre fut admis en
sixime, tandis que moi-mme j'allai en cinquime.




IX


Peut-tre trouves-tu, lecteur, que je m'attarde  ces souvenirs de notre
enfance. Il faut cependant que tu te rsignes  en parcourir encore avec
moi le mlancolique domaine. C'est le seul moyen pour toi de connatre
dans quelles circonstances sont closes la vocation littraire de mon
frre et la mienne.

Ces circonstances nous taient toutes dfavorables. Nous n'entendions
jamais faire allusion aux choses d'art ou de littrature; la politique,
des rcits du pass, les mille incidents de notre existence, les
affaires, les projets auxquels elles donnaient lieu, les soucis qu'elles
engendraient, formaient le sujet ordinaire de nos entretiens de famille.
Ma mre gardait pour elle les impressions de ses lectures, comme si elle
n'et os nous faire l'aveu du plaisir qu'elle leur devait, l'unique
plaisir qu'au milieu de ses maux il lui ft donn de goter.

Ce n'est donc pas le milieu o nous avons vcu enfants, qui a dtermin
notre vocation; il ne pouvait mme qu'en comprimer les manifestations
prcoces et accidentelles. Mais il est probable que l'influence de ce
milieu a t combattue et domine par l'influence d'une mystrieuse
hrdit; il est probable que nous tenions de quelqu'un de nos grands
parents, Reynaud ou Daudet, cette soif de sensations intellectuelles, ce
besoin de les exprimer par la plume qui nous tait commun; que mon frre
avait reu de l ce don d'observation qui caractrise son talent, la
dlicatesse, la sensibilit, cet art d'crire, de donner  sa plume la
puissance du pinceau.

Ce trsor fcond, dont il a eu la pleine possession le jour mme o,
pour la premire fois, il a fait acte d'crivain, quelqu'un de ceux de
qui nous descendons l'a-t-il possd de mme dans le pass? S'est-il
form, au contraire, par les apports partiels et successifs de plusieurs
d'entre eux? Je l'ignore; ce qui est indniable, c'est que les qualits
que nul ne songe  contester  Alphonse Daudet, il les a eues tout 
coup, en une fois, comme si, par une chance heureuse, il les avait
trouves dans les dentelles de son berceau.

Dveloppes plus tard par un labeur incessant, acharn, elles sont dj
dans les oeuvres de sa jeunesse, avec moins de grandeur sans doute que
dans celles de sa virilit; mais elles y sont; elles existent mme dans
l'unique roman de lui qui n'ait jamais t publi,--il avait quinze ans
quand il l'crivit,--et sur lequel je reviendrai tout  l'heure.

La vie de collge ne nous ouvrit pas des perspectives plus souriantes
que celles qui, jusqu' ce jour, avaient born notre horizon: Ce qui me
frappa d'abord  mon arrive au collge, a crit le Petit Chose, c'est
que j'tais seul avec une blouse.  Lyon, les fils de riches ne portent
pas de blouse; il n'y a que les enfants de la rue, les _gones_, comme on
dit. Moi, j'en avais une, une petite blouse  carreaux qui datait de la
fabrique; j'avais une blouse, j'avais l'air d'un gone...

Ce fut bien l notre premire sensation, notre premier supplice, en
entrant dans la vaste cour du lyce, tels que nous tions arrivs de
notre Midi, vtus comme taient alors vtus  Nmes, ville un peu
arrire, les enfants de notre ge et de notre condition. Nous fmes
classs tout de suite parmi les pauvres diables dont les parents se
saignent aux quatre veines pour payer les frais de leurs tudes. Les
plus lgants de nos camarades ddaignrent de frayer avec les nouveaux
venus, affectrent envers nous des airs hautains ou protecteurs. Un peu
plus tard, on nous donna des costumes moins humiliants; mais l'effet
avait t produit, et l'impression resta. Mon frre la combattit
victorieusement, en gagnant pour ses dbuts les premires places; et,
ds ce moment, il fut un des plus brillants lves du lyce.

Un singulier lve, par exemple! Au bout de quelques mois, l'cole
buissonnire tait devenue pour lui une habitude. Nous avions dix
classes par semaine; il tait bien rare qu'il n'en manqut pas cinq ou
six; et cela dura plusieurs annes. Il en vint  ne paratre au lyce
qu'aux jours de composition; ce qui ne l'empchait pas d'tre toujours
class parmi les premiers, surtout au fur et  mesure qu'il avana vers
les hautes tudes.

Son intelligence merveillait ses professeurs. Ds la troisime, il
traitait en vers les sujets de discours franais. Un jour mme, il fut
mis hors concours avec loges. Son professeur ayant demand une apologie
d'Homre, il lui remit, au bout de deux heures, une ode qui fut un
vnement. En voici la conclusion,--j'ai oubli le reste:

      Et dans quatre mille ans,
      Au milieu des tombeaux et des peuples croulants,
      Comme un sphinx endormi, colosse fait de pierre,
      Tu pourras soulever lentement ta paupire,
      Regarder le chaos et dire avec orgueil:
      Au vieil Homre il faut un monde pour cercueil!

L'anne suivante, il s'essayait dans un autre genre:

      Rito, beau capitaine au service du doge,
      tait un gai luron, l'oeil bleu, le poil blondin,
      Qui lorgnait gentiment une belle en sa loge,
      Et qui portait toujours des gants en peau de daim.
      Mainte fois, il avait tir l'pe, et mme
      Il avait fait, dit-on, gras pendant le carme.
      Dieu sait si les maris le redoutaient. Rito
      Leur rendait fort souvent visite incognito.

Je crois bien que ce pome, dont le dbut fut crit, pendant la classe,
en stnographie, pour le drober au professeur, n'a jamais t achev.

Je ne peux encore m'expliquer comment, tant donn l'existence
dsordonne que mon frre menait alors, il a pu franchir avec tant
d'clat les tapes de ses tudes.

 de frquents intervalles, un avis imprim, sign du censeur, tait
dpos chez notre portier,  l'effet d'avertir M. Vincent Daudet que
l'lve Alphonse Daudet, son fils, n'avait pas paru  la classe de tel
jour. Grce  mes prcautions, ces avis m'taient fidlement remis. J'en
attnuais les effets par des excuses bien senties, que je signais
audacieusement du nom de notre pre.

En ai-je rdig, de ces excuses, en ce temps-l, afin d'viter  mon
frre des reproches mrits!

Ces reproches, j'essayais d'y suppler par quelques timides conseils,
auxquels il rpondait en me promettant de ne plus recommencer.

Le malheur, c'est qu'il recommenait toujours. Il tait pris dans
l'engrenage d'une vie tout au dehors, quasi sans surveillance et sans
entraves.

C'taient des parties de canot sur la Sane, des fugues dans les vertes
campagnes qui environnent Lyon, des haltes au cabaret, que sais-je
encore? mille aventures propres  rvler son extraordinaire prcocit.
Inconsciemment, il rcoltait l les ineffaables impressions  l'aide
desquelles il devait crire plus tard des rcits d'un vcu si pntrant.

Il nous revenait moulu, ple, les traits tirs, ivre de fatigue, de
grand air, les yeux pleins de visions d'eaux tourbillonnantes dans le
brouillard du matin. Comme il rentrait toujours en retard, je veillais
anxieusement du ct de la porte, guettant son retour pour la lui ouvrir
sans bruit, pour l'aider  fournir une explication  nos parents. Ds
qu'il apparaissait, je l'avertissais  demi-voix de l'effet produit sur
eux par son absence; il savait ainsi s'ils en taient irrits ou si elle
avait pass inaperue, et nous improvisions  la hte, selon la gravit
des cas, un prtexte acceptable.

Un jour, il arriva fivreux, chancelant, le regard troubl; on lui avait
fait boire de l'absinthe. Terrifi, je l'adossai au mur de
l'antichambre; les yeux dans les yeux, je lui dis:

--Prends garde, papa est l!

Il parvint  se dominer et fit bonne contenance devant nos parents. Il
allgua, pour justifier sa rentre tardive, qu'il avait t retenu au
lyce par la visite d'un inspecteur gnral de l'Universit.

--Mais tu dois mourir de faim, mon pauvre enfant, lui dit ma mre.

Mon pre, attendri, observa qu'on faisait trop travailler ces jeunes
gens. Pendant ce temps, vite nous dressions un couvert sur un coin de
table, et, quoique coeur, malade, n'en pouvant plus, le pauvre garon
dut feindre un apptit vorace, manger et boire tout ce qu'on lui servit,
tandis que nos parents, assis  son ct, le regardaient d'un air de
piti, piaient ses mouvements avec sollicitude.

Jet, ayant treize ans  peine, dans une telle vie, avec des enfants de
son ge dont l'influence et l'exemple l'entranaient, comment n'y a-t-il
pas laiss ses belles qualits intellectuelles et morales, la vivacit
de son intelligence, la fracheur de son me, la dlicatesse de son
esprit, sa droiture native, la fleur de son honntet? Presque tous les
autres s'y seraient perdus. Pour lui, l'preuve que, d'ailleurs, je ne
conseillerais  aucun pre de tenter pour son fils, a donn des
rsultats contraires  ceux qu'il tait logique de redouter.

Le mme phnomne s'est encore reproduit, quelques annes plus tard,
lorsqu' dix-sept ans, libre et sans frein sur le pav de Paris, il est
descendu dans tous les antres de la bohme, parmi les paresseux et les
impuissants, vagabonds de l'art, dont tout l'effort consiste  grossir
leur nombre pour trouver chez autrui la justification de leur propre
honte; bons, tout au plus,  calomnier le talent consciencieux et
fcond,  se venger sur lui, en plates injures, des humiliations que
leur vaut un incurable besoin de se vautrer dans une abjecte oisivet.

Par deux fois, cette exprience, pour mon frre, a donn les mmes
fruits. De ce qu'il y avait de bon en lui, il n'est rien rest aux
ronces des dangereuses routes qu'il parcourait. Il n'est mme pas
tmraire d'affirmer que, dans une large mesure, son talent a profit de
ses dcouvertes et de ses sensations. Elles en ont ht l'closion; loin
de l'mousser, elles l'ont affin, sensibilis, jusqu' lui donner la
nervosit d'une corde de violon.

C'est en se reportant  ces annes de misres dsespres, d'escapades
prilleuses, de distractions maladives, revues, ainsi que dans un
miroir,  travers le temps disparu, qu'il placera plus tard comme
pigraphe, en tte de l'un de ses livres, cette phrase de madame de
Svign: C'est un de mes maux que les souvenirs que me donnent les
lieux; j'en suis frappe au del de la raison. Il exprimera ainsi la
douloureuse impressionnabilit  laquelle il a d de conserver,
robustement imprims en lui, les moindres pisodes de son pass
d'enfant, les plus tristes, plus vivants encore que les autres.

De ce qu'il a victorieusement affront tant d'expriences redoutables,
on aurait tort de conclure que les incidents de sa vie  la diable me
laissaient sans apprhension.  ct de l'angoisse de l'attente, qui
s'emparait de moi quand il ne revenait pas  l'heure de la sortie du
lyce, il y avait la crainte des accidents. Il tait si tmraire, si
ddaigneux du danger; puis sa myopie aggravait les risques.

Plus d'une fois, il lui arriva de jeter son canot sous les roues d'un
bateau  vapeur, et comme au retour j'tais le confident de ses
motions, au moindre retard je le voyais toujours prcipit dans cette
Sane maudite, dont le lit,  travers Lyon, a tout le mouvement d'une
rue populeuse.

C'tait aussi la peur des voitures, des coups reus dans quelque
querelle... Ah! les tristes heures! En l'apercevant, j'oubliais tout;
pourvu que nos parents ignorassent la vrit, je ne songeais qu'au
bonheur de le retrouver sain et sauf. Je n'avais mme pas le courage de
le gronder. Si pniblement monotone tait notre existence, que je
comprenais qu'il chercht au dehors des distractions.

Il est vrai qu'elles tournaient quelquefois en vritables gamineries. Il
y avait parmi nos camarades un garon bien lev, d'un caractre un peu
faible, qui se laissait entraner comme lui dans les quipes que je
viens de raconter. C'tait le fils d'un honorable avou de Lyon. Il nous
tait sympathique  tous, et depuis il a fait bravement son chemin dans
le monde, sans que le souvenir des misres dont, enfant, il avait t
victime, ait laiss aucune amertume dans son coeur; mais  cette poque,
une taille qui n'en finissait pas, un long nez, de gros yeux ronds, un
dfaut de prononciation, et en mme temps sa navet, en faisaient un
objet d'impitoyable raillerie pour ceux dont il tait devenu le
compagnon.

Participant  toutes leurs fredaines, il tait rare qu'il n'en portt
pas seul la responsabilit. Aprs une escapade trop bruyante pour que
les parents n'en eussent pas un cho, fallait-il trouver un coupable,
c'est lui qu'on accusait, ou, pour mieux dire, qui s'accusait
inconsciemment, sans le vouloir. Quand les circonstances innocentaient
tous les autres, elles tournaient contre lui; quand tous s'chappaient,
lui seul se faisait prendre.

Puis, ce fut bien pis. Ses camarades organisrent une vritable
conspiration contre son pre, et trouvrent plaisant de l'y associer.
Dcidment, cet ge est sans piti. Un matin, l'honorable avou vit
arriver dans sa cuisine, situe sur le mme palier que son tude, une
longue procession de petits marmitons, apportant chacun un vol-au-vent.
Les uns venaient du voisinage, les autres des quartiers excentriques.
Ils se heurtaient dans l'escalier, se bousculaient, s'injuriaient,
surpris de s'y trouver si nombreux. La cuisinire avait accept le
premier vol-au-vent, bien qu'elle ne l'et pas command, puis deux, puis
trois; mais devant ce dbordement de vestes blanches, elle alla qurir
son matre. On voit la scne.

 cette poque, nous avions quitt l'appartement de la rue Lafont, 
cause de l'excessive chert du loyer. Nous habitions au deuxime tage
d'une vieille maison de la rue Pas-troit, une rue mal pave, dbouchant
sur les quais du Rhne, au long de laquelle le lyce levait ses
murailles noirtres, en nous enlevant la lumire.

L'escalier tait obscur et humide. Toutes les fois que le fleuve
dbordait, il arrivait dans notre rue, envahissait nos marches  une
hauteur de plus d'un mtre; pendant trois jours, nous ne pouvions plus
sortir de chez nous qu'en bateau. La faade de la maison gardait, dans
sa partie basse, la trace de ces inondations frquentes;--nous en emes
deux en trois ans. La porte d'entre tait couverte de moisissures;
l'alle avait des tons verdtres; les pltres s'effritaient partout.

C'tait bien une maison faite pour de pauvres gens, malheureux comme
nous l'tions alors. L'appartement tait dcent, spacieux et commode,
mais le propritaire le louait  bas pris,  cause de la physionomie
lamentable de l'immeuble.

C'est l que nous logions quand clata le coup d'tat. Nous tions trop
jeunes pour prvoir toutes les consquences de l'vnement. Nous ne le
jugemes qu'au point vue des distractions qu'il nous apportait. La foule
s'attroupait autour des affiches blanches contenant les proclamations et
les dcrets du prince prsident. En gnral, elle se montrait sobre de
rflexions. L'heure n'tait pas bonne pour les critiques. Le marchal de
Castellane, qui commandait  Lyon, avait mis la ville en tat de sige.
De nombreuses arrestations avaient t opres. Les troupes campaient
dans les rues, devant de grands feux, le long des quais du Rhne.  la
tte des ponts, les canons taient dresss en batterie. On attendait de
ce ct une arme de voraces, arrivant de Suisse; on s'apprtait  les
combattre.

La saison tait dj rigoureuse; les soldats grelottaient, la nuit
venue, autour de leur bivouac; et comme, aprs tout, la population
voyait en eux des dfenseurs contre les dangers qu'on nous annonait,
elle les traitait en amis, s'ingniait pour ajouter quelque douceur 
leur ordinaire. Chez nous, on prpara tout exprs, pour le dtachement
de chasseurs de Vincennes qui campait devant la passerelle du collge,
un gigot aux haricots que nous allmes firement lui porter, Alphonse et
moi, avec quelques bouteilles de vin, et qui fut reu avec une joyeuse
reconnaissance.

Le coup d'tat fut pour notre pre une rude dconvenue. Jusqu' ce
moment, il caressait l'esprance du prochain retour du roi.

Peu de temps avant, appel  Paris par ses affaires, il avait t
prsent aux chefs du parti royaliste. L'un d'eux, investi des pouvoirs
de Monseigneur, avait gravement recueilli sur ses tablettes le nom de
Vincent Daudet, celui de ses fils, lui promettant, en rcompense de sa
longue fidlit, une position pour lui et pour eux, quand aurait sonn
l'heure des lgitimes revendications.

Un peu plus tard, un souvenir nous tait arriv de Frohsdorf; sur une
feuille de papier blanc, un cachet  la cire rouge, form de trois
fleurs de lis, avec ces mots en exergue: _Fides, spes_, et au-dessous,
cette simple mention: Donn  M. Daudet. HENRI. Il fallut renoncer au
brillant avenir que permettaient d'attendre tant de promesses.

Un matin, dans le courrier, nous trouvmes une protestation autographie
du comte de Chambord, qui commenait ainsi: Franais, on vous trompe!
Je la lus, d'une voix frmissante,  mon pre encore au lit. Ma mre
versa quelques larmes, larmes striles! Nous avions franchi le seuil de
l'Empire.




X


 cet appartement de la rue Pas-troit est associ le souvenir de
quelques-unes de nos plus cruelles infortunes. Aprs la dception que je
viens de raconter, ce fut une longue maladie de mon pre, puis le dpart
d'Annette, une brave fille  notre service depuis plusieurs annes, et
qui nous adorait. Elle tait dans le secret de nos dtresses et
travaillait avec un hroque courage pour nous les rendre moins amres,
en conomisant nos ressources. Elle nous avait suivis  Lyon pour ne pas
se sparer de nous, et quoique le climat ft meurtrier pour sa sant,
elle nous demeurait fidle. Pendant sa maladie, mon pre la prit en
grippe. Il fallut la faire partir. Aprs sa gurison, il dplora son
injustice et voulut rappeler Annette. Mais elle avait revu le ciel de
son pays et ne revint pas.

Deux ans auparavant, ne faisant rien qui vaille sur les bancs de
l'cole, tourment de je ne sais quel dsir d'indpendance et
d'mancipation, pouss par une forte volont vers un travail lucratif,
j'avais demand  quitter le lyce pour apprendre le commerce, et obtenu
de mes parents qu'ils exauassent ma demande. Mon pre, ayant besoin
d'un aide, me garda prs de lui; je fis mon apprentissage sous sa
direction.

Continuant la fabrication des foulards, il avait tabli son magasin de
vente dans la pice la plus vaste de notre appartement. Je la vois
encore, cette pice sombre o j'ai vcu si tristement pendant de longs
mois.

 droite et  gauche, de larges planches sur des trteaux; comme bureau,
une tablette en chne scelle sous la croise; accroches au plafond, de
gigantesques balances pour peser la soie; le long des murs, quatre
chaises, des tagres en bois blanc, o s'empilaient les pices de
foulards; dans un coin, un vieux coffre-fort en fer, tout bard de
grosses ttes de clous, reste des splendeurs passes;  cela se
rduisait cette installation un peu primitive.

Que d'heures j'ai passes l  plier la marchandise,  crire des
lettres,  dresser des factures,  faire des emballages! Nous peinions,
mon pre et moi, comme deux manoeuvres.  moins de descendre les colis
sur notre dos, je ne vois pas ce que nous laissions  faire au
commissionnaire qui nous servait d'aide. Nous ne songions ni l'un ni
l'autre  nous plaindre cependant; nous tions pays quand apparaissait
un client.

Les clients n'auraient pas manqu, car les produits de la maison avaient
la rputation d'tre beaux, soigns et pas cher. Ce qui manquait,
c'tait l'argent, la mise de fonds, la possibilit de pourvoir aux
avances que ncessitait notre industrie.  tout instant, il fallait
restreindre la fabrication quand il et t ncessaire de l'tendre.
D'autres fois, quand on avait fait effort pour remplir les rayons, la
vente s'arrtait tout  coup, sous l'empire d'une crise accidentelle, et
l'on restait sans rien recevoir, aprs avoir puis en avances toutes
les ressources.

Que de soucis cuisants dans cette marche cahote entre la faillite et le
protts! Et les jours d'chance, comment en raconter les angoisses? Ils
arrivaient toujours trop tt. Le petit carnet sur lequel taient
inscrits les billets  payer nous les rappelait sans cesse. On les
voyait approcher, le coeur serr, comptant pour y faire face sur un
acheteur qui ne venait pas. Ils nous prenaient souvent au dpourvu.
Alors on jetait en hte dans une caisse cent ou deux cents pices de
foulards, un commissionnaire chargeait le tout sur son dos, et l'on s'en
allait chez des marchands dont toute l'industrie consistait  exploiter
la gne des fabricants aux abois. La honte au front, la rage au coeur, on
leur vendait  vil prix de quoi faire face  l'chance du jour. On ne
s'enrichit gure  pareil mtier.

Lorsque tant de ruineuses oprations eurent creus le gouffre o nous
allions sombrer, vinrent les protts, les protts et leurs humiliantes
suites. Un matin,--je m'en souviens comme si c'tait d'hier,--vers sept
heures, entrrent dans le magasin trois hommes  mine obsquieuse.
C'taient un huissier et ses aides.  la suite d'un jugement prononc
par le tribunal de commerce, pour une traite impaye, ils venaient
oprer une saisie.

Ma mre, souffrante ce jour-l, dormait encore; mon pre se rasait
devant la croise du magasin; j'crivais une lettre, et mon frre
mettait la dernire main  ses devoirs avant de partir pour le lyce. On
devine, sans qu'il soit ncessaire de le dcrire, l'effet produit par
l'apparition des recors dans notre intrieur, si paisible en sa
monotonie.

Ce jour-l, pour la premire fois, j'eus une initiative virile. Tandis
que mon pauvre pre, tout ple, la moiti de la face couverte de savon,
parlementait, son rasoir  la main, pour dfendre son foyer menac, je
partis comme un trait pour aller chercher du secours.

Parmi les ngociants de Lyon avec qui nous entretenions des relations,
il en tait un qui nous avait connus dans des temps plus fortuns. Nos
malheurs ne nous avaient pas alin sa sympathie. Son nom s'tait
prsent tout  coup  ma pense. J'arrivai chez lui, affol.

--Monsieur, lui dis-je, venez chez nous tout de suite.

J'tais si boulevers, si ple, qu'il ne m'interrogea pas. Il prit son
chapeau et me suivit. En route, je lui racontai ce qui nous arrivait, je
lui dis ce que nous attendions de lui; il tait l'ami de notre
crancier; son intervention pouvait nous sauver.

En arrivant  la maison, il renvoya les huissiers, qui avaient, au grand
dsespoir de ma mre, commenc le rcolement de notre mobilier, puis
s'entretint avec mon pre. Au bout d'une heure, nous recevions
l'assurance que les poursuites ne seraient pas continues, notre
crancier consentant  nous accorder du temps pour nous librer.

L'honnte homme  qui j'avais fait appel nous rendit ce service avec une
simplicit discrte qui en accrut le prix. Il nous garda le secret, mme
vis--vis des siens. Bien des annes aprs, en janvier 1871, traversant
Genve, au lendemain de l'armistice, au moment o l'arme de l'Est
venait de se jeter en Suisse, je rencontrai dans les rues de cette ville
un pauvre petit lignard, hve, dguenill, tranant avec peine ses pieds
meurtris. Il me reconnut et m'appela en se nommant. C'tait le fils de
notre sauveur. Je l'emmenai  mon htel; je lui donnai les soins que
ncessitait son tat, et le cher garon ne se douta gure qu'au bonheur
de secourir un soldat franais se joignait pour moi la satisfaction de
payer une dette sacre.

Si, du moins, nos infortunes se fussent bornes  ces mouvantes
preuves! Mais elles allaient se compliquer, se prolonger encore, et le
chapitre en est vraiment inpuisable.

Aprs le dpart de la bonne Annette, renvoye dans le Midi, comme je
l'ai racont, on l'avait remplace par une laborieuse et solide
Auvergnate. Mais si modique que ft la dpense qu'elle entranait, il
fallut y renoncer. Alors on prit une femme de mnage pour la grosse
besogne; notre chre maman aventura ses blanches mains dans la cuisine
et m'institua pourvoyeur.

Chaque matin, aprs une rapide confrence avec elle, je m'en allais aux
provisions, un panier sous le bras, un peu humili de mon rle,
cherchant  me donner l'air d'un petit riche qui aurait jou au
domestique. Il parat que j'achetais trs-bien. Au moment de partir,
j'allais au coffre-fort pour prendre de l'argent.

Oh! ce coffre-fort, je le revois toujours! Il pouvait contenir en ses
larges flancs une fortune, et, par une pre ironie du destin, il tait
toujours vide. La clef restait sur la serrure, on ngligeait mme d'en
fermer la porte. Sur l'une des tablettes dont il tait intrieurement
revtu, mon pre dposait de temps en temps une pile d'cus. Je tirais
de l, tout perplexe; une sueur froide baignait mon front au fur et 
mesure que s'abaissait le fragile difice.

Un jour, le dernier cu de la dernire pile ne fut pas remplac. Il
fallut recourir aux expdients, au mont-de-pit, o je portai
successivement la vieille argenterie, les bijoux de ma mre, tout ce que
nous avions arrach aux prcdents naufrages. Ds ma premire visite
chez un commissionnaire au mont-de-pit, je l'avais intress  nos
malheurs, en insistant firement, contre toute vrit, sur le caractre
momentan de notre gne. J'obtins ainsi d'tre autoris  entrer chez
lui par une porte rserve, d'attendre dans une petite pice, sans tre
ml  la foule des malheureux qui se pressaient  son guichet.

Ah! jours de noire misre, quel sillon vous avez creus dans notre
souvenir! de quelle maturit prcoce vous avez revtu notre esprit! Oui,
 vivre avec l'adversit, nous sommes de bonne heure devenus des hommes.
On le deviendrait  moins! Une me d'enfant se trempe vite dans de si
dures preuves.

Mais l'exprience achete  ce prix, par le sacrifice des illusions et
des joies de la jeunesse, est si douloureuse que je ne souhaite 
personne de l'acqurir si chrement. Les soucis et les larmes de ce
qu'on aime, la poursuite dsespre aprs l'argent, la dtresse profonde
et non avoue, la honte des sollicitations importunes, les courses
matinales chez le cur de la paroisse, le premier et le seul  qui on
ose tout dire, l'angoisse de l'attente succdant aux demandes, les
rponses qui n'arrivent pas, l'incertitude du lendemain, l'horizon sans
claircie... Lecteur, Dieu te garde de ces preuves!

De cet acharnement de la mauvaise fortune, il fallut conclure qu'il n'y
avait pas place pour moi dans le commerce paternel, qu'il tait prudent
de me laisser libre de gagner ma vie d'un autre ct. Je fus donc
autoris  chercher un emploi. J'en trouvai un d'abord au mont-de-pit
de Lyon.

Il nous devait bien cela. J'y gagnais, comme surnumraire,  raison de
trois francs par jour, le pain que je mangeais chez mes parents. Assis
entre deux prposs aux expertises, derrire un guichet, je remplissais
sur leurs indications des reconnaissances. Que de regards navrs, que de
figures allonges, que de pauvres mains amaigries, tendant honteusement
un mince paquet de pauvres hardes, j'ai vus par l'ouverture carre de la
cloison qui nous sparait du public!

Le soir du jour o, pour la premire fois, j'avais assist  ce
lamentable spectacle, je dis  notre mre:

--Il en est de plus malheureux que nous.

Au bout de quelques mois, je quittai le mont-de-pit, malade, quasi
empoisonn par l'air empest que j'avais respir, entre ces murailles
imprgnes de toutes les odeurs malsaines qui se dgageaient des
nantissements. Une position plus lucrative s'tait offerte, une place de
commis chez Descours, entrepreneur de roulage. On me mit pour mes dbuts
au service des lettres de voiture. J'en ai noirci des centaines, de ces
feuilles revtues du timbre imprial, en tte desquelles on lisait,
imprime en taille-douce, la vieille formule:  la garde de Dieu, et
sous la conduite de (un tel), voiturier...

La tche tait dure; elle me retenait souvent jusqu' une heure avance
de la nuit. Mais, du moins, la rmunration tait proportionne 
l'ouvrage, le milieu plus humain, plus sain, moins triste que celui du
mont-de-pit. M. Descours, un excellent homme, me tmoignait des
gards; mes collgues me traitaient comme un tre suprieur  ma
condition, accidentellement jet parmi eux, destin  les quitter un
jour pour monter plus haut.




XI


Mon frre avait alors quinze ans;--moi, j'en avais dix-huit;--il
finissait ses humanits. Tous les loisirs que lui laissait sa vie
d'colier,  la fois agite et laborieuse, tous ceux que me laissait mon
bureau, taient absorbs par nos rves littraires.

Nous ne nous tions encore dit ni l'un ni l'autre que nous donnerions
notre vie aux lettres. Mais il est remarquable que plus les
circonstances s'acharnaient  nous loigner de la carrire que nous
avons ensuite embrasse, plus une vocation mystrieuse s'veillait en
nous et nous y prparait.

Cela datait dj de notre arrive rue Pas-troit. L, sur le mme palier
que nous, habitait avec ses parents un jeune garon de notre ge. Nous
le connmes au lyce avant de savoir qu'il tait notre voisin. Quand
nous nous fmes lis, il nous avoua qu'il tait pote. Il avait compos
dj quelques centaines de vers. Il les collectionnait prcieusement,
copis en belle anglaise sur un album  tranches dores,  couverture de
maroquin noir. Nourri de la lecture des _Orientales_ et des _Odes et
Ballades_, ses oeuvres ne consistaient gure qu'en imitations plus ou
moins russies de Victor Hugo. Notre admiration ne fut pas refroidie
pour si peu. Ses vers, nous les savions par coeur; nous les rcitions
avec lui:

       En avant! en avant! Dj la blonde aurore
       A, de ses doigts ross, entr'ouvert l'Orient!
       En avant! en avant! Le ciel qui se colore,
       De ses premiers rayons dj jaunit et dore
       Le fate ardois du couvent.

Mon frre avait dj fait des vers. Encourag par l'exemple du voisin,
il continua  en faire. On peut en lire encore, qui datent de cette
poque, dans les _Amoureuses_, o, trois ans aprs, il les a jugs
dignes de figurer. J'y vins aussi. Sous l'empire de mes aspirations
mystiques, qui laissrent longtemps en moi une trace profonde,
j'bauchai un pome sur la religion. L'unique strophe que j'en aie
crite figure tout au long dans le _Petit Chose_; elle y est si
aimablement raille que j'ai acquis le droit d'en parler sans rire.

Puis, aprs avoir dvor les pomes d'Ossian et les tragdies de Ducis,
d'aprs Shakespeare, je voulus aussi crire une tragdie. J'en composai
le plan. Cela commenait dans une fort de Cornouailles, le soir d'un
combat. Mon frre me donna le premier vers:

     Du sang! Partout du sang! Chaque arbre, chaque feuille...

Je ne pus jamais trouver le second. La tragdie en resta l; je laissai
les vers, et j'allai  la prose. Alphonse y alla de mme, mais sans
abandonner les rimes. C'est alors qu'il composa la _Vierge  la Crche_:

       Dans ses langes blancs, frachement cousus,
       La Vierge berait son enfant Jsus;
       Lui gazouillait comme un nid de msanges;
       Elle le berait et chantait tout bas
       Ce que nous chantons  ces petits anges!
       Mais l'enfant Jsus ne s'endormait pas!
       Estonn, ravi de ce qu'il entend,
       Il rit dans sa crche, et s'en va chantant;
       Comme un saint lvite et comme un choriste,
       Il bat la mesure avec ses deux bras,
       Et la Sainte Vierge est triste, bien triste,
       De voir son Jsus qui ne s'endort pas.

De la mme poque datent aussi les _Petits Enfants_:

       Enfants d'un jour,  nouveau-ns!
       Petites bouches, petits nez,
       Petites lvres demi-closes,
       Membres tremblants,
       Si frais, si blancs,
       Si roses!

       Enfants d'un jour,  nouveau-ns!
       Pour le bonheur que vous donnez
        vous voir dormir dans vos langes,
       Espoir des nids,
       Soyez bnis,
       Chers anges!

       Pour tout ce que vous gazouillez,
       Soyez bnis, baiss, choys.
       Gais rossignols, blanches fauvettes,
       Que d'amoureux
       Et que d'heureux
       Vous faites!

C'est ainsi que mon frre prludait  tant de pages crites depuis dans
le tumulte des ardentes luttes engages pour l'existence et pour la
gloire, en plein Paris, en pleine modernit.

Il trouvait ces choses au retour d'une course en canot, au sortir de
classe, ou encore, aprs quelque soire fivreuse, dans une chambre
secrtement loue en commun avec ses camarades, afin d'essayer  Lyon
l'apprentissage du quartier latin.

Pour la renomme de leur auteur, elles ont survcu au temps qui les vit
natre. Mais o sont ceux qui furent avec moi les premiers  les
entendre? O sont-ils, ces compagnons des jeunes annes, ces tmoins de
l'closion d'une me de pote, du dchanement de nos passions
naissantes, surexcites par le travail prcoce et maladif de nos
imaginations d'adolescents, emportes vers le plus sduisant idal? Nous
en avons retrouv quelques-uns. Mais les autres, sont-ils morts?
Sont-ils vivants? Et s'ils vivent, ont-ils gard mmoire de notre
fantaisiste prparation  l'accomplissement des graves devoirs de la
vie?

Antrieurement  cette envole vers la littrature, le got des livres
que nous avions tout enfants, comme l'avait eu notre mre, s'tait
dvelopp en nous avec une rare puissance.

 la fabrique, au premier veil de son intelligence, mon frre ne
fermait gure son _Robinson Cruso_ que pour ressusciter dans ses jeux
l'aventureuse pope de son hros. Le souvenir d'un _Robinson suisse_,
lu et relu bien souvent, inspirait aussi nos imaginations. La pice de
gazon devenait alors une le dserte, les pches et les figues de
l'espalier se transformaient en goyaves et en bananes, notre chien Lotan
devenait un lion affam et froce. Toutes nos lectures furent de mme
mises en action, et notre esprit s'accoutuma ainsi  tout absorber, 
tout retenir. En commenant  crire, nous ne renonmes pas  lire,
bien au contraire. Seulement, du _Collge incendi_, des _Petits
Barnais_, du _Journal des Enfants_, nous passmes  _Han d'Islande_,
aux _Mystres de Paris_, aux _Burgraves_.

Il y avait alors, sur le quai de Retz, dans les btiments du lyce, au
fond d'une boutique troite, un bouquiniste nomm Daspet. Nous nous
arrtions chez lui de longues heures, debout devant les rayons tout
chargs de volumes uss et poussireux. Il y en avait de tous les temps,
des anciens et des modernes, des bons et des mauvais, les vieux
classiques, les auteurs libertins du dix-huitime sicle, des romans,
des livres de mdecine, de science; nous feuilletions tout, debout,  la
hte, tournant rapidement le feuillet, cherchant des yeux le passage
intressant.

Puis nous fmes quelques achats, des changes, tout un trafic de
librairie, qui nous procurait tour  tour Buffon, l'Arioste,
Shakespeare, Boccace, Piron, l'abb de Chaulieu, le vicomte
d'Arlincourt, Lamartine, Chateaubriand, Pigault-Lebrun, les ouvrages les
plus divers, dvors plutt que lus au gr de nos curiosits
d'adolescents avides de pntrer les secrets que ne nous avaient pas
livrs nos tudes. Plus tard, quand mon frre m'eut quitt, comme je le
raconterai bientt, je continuai  lire,  acheter des livres,  l'aide
d'conomies laborieusement amasses, les oeuvres des auteurs modernes, en
livraisons illustres par Bertall, Riou, Janet-Lange, Philippoteaux,
Gustave Dor qui dbutait  vingt ans, et cent autres. Je connus ainsi
Balzac, George Sand, Frdric Souli, Eugne Sue, Lon Gozlan, Mry,
Charles de Bernard, Alphonse Karr, Henry Murger. Puis ce fut le _Journal
pour tous_. Il me rvla les romans anglais, Dickens et Thackeray, que
mon frre ne devait connatre  Paris que plus tard; avec Champfleury,
il m'initia aux procds du ralisme, prcurseur peu modeste du
naturalisme et non moins bruyant que lui.

Enfin, avec la _Revue des Deux Mondes_ et la _Revue de Paris_,
communiques par le cabinet de lecture, je connus Octave Feuillet,
Amde Achard, Louis Ulbach, et le matre, Gustave Flaubert, en mme
temps que Sainte-Beuve, Gustave Planche, Armand de Pontmartin,
Fiorentino, Jules Janin, fixaient, au milieu d'indcisions et de
ttonnements, mes ides littraires.

Pour complter cette prparation inconsciente  notre entre dans les
lettres, les biographies d'Eugne de Mirecourt, dont le succs fut si
vif en province, m'introduisaient dans le monde des crivains, et,
malgr ce qu'elles contenaient d'inexact ou de calomnieux, meublaient ma
mmoire de mille traits propres  me familiariser avec la personnalit
de ceux dont nous admirions les oeuvres.

Que n'avons-nous pas lu en ces annes lointaines! Le soir, quand tout
reposait autour de nous, une lampe clairait nos longues veilles, pose
prs du lit que nous partagions fraternellement. On nous croyait
endormis; de sa chambre, notre mre nous interpellait  plusieurs
reprises, afin de s'assurer que notre lumire tait teinte. Nous nous
gardions de rpondre; nous retenions notre haleine, nous tournions sans
bruit les feuillets, et grce  nos prcautions, nous nous enfoncions
librement, au lieu de dormir, dans les affabulations qui provoquaient
peu  peu la fcondit de notre esprit.

Les relations politiques de notre pre nous avaient ouvert les bureaux
de la _Gazette de Lyon_. Ce journal, consacr  la dfense de la
lgitimit, tait dirig par Thodore Mayery, un journaliste sans grande
culture intellectuelle, mais d'un ardent et pre temprament. Il
crivait en un style cahot, rugueux, tourment, charg de scories,
fruste comme son esprit, des articles  l'emporte-pice, remplis
d'aperus neufs, d'une rare originalit.

Il avait sous ses ordres Paul Beurtheret, un aimable et bruyant
Franc-Comtois, aussi lettr que lui-mme l'tait peu, cachant sous une
gouaillerie de bon aloi une nature dlicate, un coeur droit, une fire
indpendance, une nergique sincrit de conviction.

Appel  la direction de la _France centrale_ de Blois, Paul Beurtheret
vint plus tard  Paris, attir par Villemessant, qui l'employa comme
secrtaire de la rdaction du _Figaro_. Mais ses gots de libre vie
s'accommodrent mal des ncessits du journalisme parisien, des
exigences d'un mtier assujettissant. Il avait la nostalgie de la
province. Il partit et alla  Tours fonder l'_Union librale_, un des
plus brillants organes de l'opposition  la fin de l'Empire. Il fut tu
dans cette ville pendant la guerre, le jour de l'entre des Allemands,
la tte emporte par un clat d'obus. C'tait pour nous un ami fidle.
Il avait devin le talent naissant de mon frre et en ressentait quelque
orgueil.

Autour de la _Gazette de Lyon_ se pressaient les notabilits du parti
royaliste: Lopold de Gaillard, que l'Assemble nationale fit conseiller
d'tat; Charles de Saint-Priest, l'ami et l'agent du comte de Chambord;
Pierre de Valous, conservateur de la bibliothque du palais
Saint-Pierre; les deux Penin, le pre et le fils, tous deux ciseleurs et
graveurs sur cuivre; le statuaire Fabisch.

L nous rencontrions aussi Claudius Hbrard, un Lyonnais transplant 
Paris, o il tait devenu le pote attitr des runions catholiques
d'ouvriers. Barde unique de son espce, envers qui le parti s'est montr
ingrat, il allait dans les assembles religieuses rciter des vers qu'il
improvisait avec trop de facilit, et qui n'ont pas survcu aux
circonstances qui les inspirrent.

Quoique habitant Paris, Claudius Hbrard dirigeait un recueil mensuel
qui paraissait  Lyon sous le titre de _Journal des Bons Exemples_.
C'est ce qui l'attirait souvent dans sa ville natale. Il tait alors
dans tout l'clat de son phmre notorit. Par suite de notre
ignorance des degrs et des classements littraires, il ralisait  nos
yeux le type de l'crivain arriv.

Nous lui savions gr de sa bonne grce naturelle, qui le faisait nous
traiter en camarades, nous jeunets, timides et obscurs. Il nous
apportait une odeur de Paris que nous respirions avec dlices.




XII


Introduits dans ce milieu, nous y trouvmes un accueil sympathique, des
encouragements, comme si nous allions devenir un des espoirs du parti.
Chez Descours, j'avais crit quelques articles de critique littraire 
la drobe, par fragments, entre deux lettres de voiture. La _Gazette_
les reut et les imprima. Je fus ds lors tout  fait de la maison. Sur
le conseil de Claudius Hbrard, je composai de mme un roman dont j'ai
tout oubli, jusqu'au sujet. Je l'envoyai au _Journal des Bons
Exemples_, qui ne le publia pas et ngligea de me le rendre. En dpit de
ces essais, ma famille ne croyait gure  ma vocation. Durant les rares
loisirs que me laissait mon bureau, j'entendais mon pre et ma mre me
dire  tout instant: Fais des chiffres. Oh! les chiffres!

Plus heureux, mon frre, sous prtexte d'tudes, pouvait se livrer
librement  ses penchants. Il en profita pour crire  son tour un
roman. Son oeuvre tait intitule: _Lo et Chrtienne Fleury_. C'tait
l'histoire d'un jeune soldat jet par un imprieux dvouement  sa
famille dans une aventure considre par ses chefs comme un criminel
manquement  la discipline. Il prissait fusill, presque sous les yeux
de sa mre et de sa soeur, arrives trop tard pour le sauver.

Le rcit dbutait par une douzaine de lettres changes entre le frre
et la soeur. Tout ce qu'Alphonse Daudet avait de grce, d'esprit, de
fracheur de coeur, d'originalit de style, se retrouvait dans cette
correspondance. Le rcit qui formait la seconde partie tait tout
imprgn d'motion, tout embaum d'un suave parfum de jeunesse et
d'attendrissement.

Mon frre lut ce roman, un soir, devant la famille assemble. Nous
pleurmes tous en l'coutant. Enthousiasm, j'allai porter le manuscrit
 Mayery. Il tomba des nues. Quoi! un lycen de quinze ans avait crit
ces pages exquises! C'tait  n'y pas croire. Il dut se rendre 
l'vidence cependant et promit de publier le roman dans la _Gazette de
Lyon_, aussitt que l'auteur aurait fait un lger changement qu'il
jugeait ncessaire  l'intrt du rcit.

 dater de ce moment, qu'advint-il du chef-d'oeuvre? Je l'ai oubli. Sans
doute, Mayery le garda dans ses cartons, et comme nous fmes empchs de
le lui rclamer par des incidents qui allaient hter le cours de notre
destine, comme la _Gazette_ fut ensuite supprime, il est probable
qu'il l'gara.

Quoique vingt-cinq ans se soient couls depuis, l'impression laisse
dans ma mmoire par _Lo et Chrtienne Fleury_ est reste assez vivante
pour me donner le droit de dire que ce roman, s'il avait t publi, ne
dparerait pas la collection des oeuvres de mon frre. Le fait mrite
d'tre signal. Il confirme tout ce qu'on sait du talent d'Alphonse
Daudet, aux qualits duquel, lorsqu'on en tudie les origines et les
premires manifestations, il convient d'ajouter une rare prcocit. On
peut voir dans ses livres d'autres tudes, vers ou prose, qui datent du
mme temps.  ne considrer que l'poque o elles furent crites, elles
sont d'un enfant; mais  les juger intrinsquement, elles sont d'un
habile ouvrier qui a acquis, sans effort, la science de son mtier, et
la possde, en quelque sorte, comme un don naturel.

Ce privilge, mon frre s'en est montr digne par l'ardeur de son
incessant effort vers le mieux, par une dfiance de lui-mme qui le
pousse  creuser,  ciseler ses inspirations avec une patiente tnacit,
par un respect de son lecteur et de son talent qui le rend assez matre
de lui pour qu'une page ne sorte de ses mains que lorsqu'il y a puis
sa force de perfectionnement. Aussi n'a-t-il rien  regretter de ce
qu'il a crit. L'dition dfinitive de son oeuvre, dont la publication
vient d'tre commence sous une forme rarement employe par les
crivains encore vivants, contiendra tout ce qu'il a publi, tout sans
exception. Lorsqu'il l'a prpare, il n'a rien eu  laguer. Tout a t
jug bon pour y figurer. En ce temps de productions htives, improvises
sous l'empire de la ncessit, combien en est-il parmi nous dont les
travaux pourraient subir cette preuve?

Combien en est-il, je parle des plus renomms entre ceux dont la vogue a
couronn le talent et consacr les succs, qui n'aient dans leur pass
des livres trop vite conus, trop vite achevs, qu'ils voudraient
effacer de la liste de leurs ouvrages?

Combien en est-il qui ne s'attachent  ne compter leur oeuvre qu' partir
d'une date relativement rcente, antrieurement  laquelle ils avaient
crit des volumes qu'ils n'osent plus avouer et qu'ils ne consentiraient
pas  rimprimer aujourd'hui? Le nombre est rare de ceux qui, servis par
une heureuse fortune ou prvoyants ds le dbut de leur carrire, ont su
conjurer ces prils. Alphonse Daudet est du nombre.

Et ce n'est point l le seul exemple de l'heureuse chance qui protgea
son berceau littraire. Il n'a pas eu de premier livre, c'est--dire
le livre  l'aide duquel, en rappelant son succs, la critique crase
ceux que publie ultrieurement le mme crivain.

Comme romanciers, les Goncourt, si grands dj par leur oeuvre
historique, sont rests les auteurs de _Germinie Lacerteux_. Tant
d'autres beaux romans sortis de leur plume audacieuse et novatrice n'ont
pas gal le souvenir de celui-l, rappel sans cesse dans la
qualification attache  leur nom.

mile Zola pourra bien faire des chefs-d'oeuvre; on lui objectera
toujours l'_Assommoir_, le livre qui a fait sa rputation, caractris
sa manire, puis ses procds, et aprs lequel il ne pourra plus
tonner personne.

Gustave Flaubert est mort, littrairement cras sous le fardeau du
lgitime succs de _Madame Bovary_. Ce fut mme la grande douleur de la
fin de sa vie. Il en tait arriv  s'irriter quand on lui parlait de
son retentissant dbut. Aprs la publication de la _Tentation de saint
Antoine_, Ernest Renan lui ayant adress au sujet de ce livre une longue
et loquente lettre, en l'autorisant  la communiquer  un journal, il
ngligea de la livrer  la publicit, uniquement parce qu'elle se
terminait par le voeu de le voir revenir au genre et au procd auxquels
il devait la gloire. Comme Renan s'tonnait de sa susceptibilit: Mon
cher, lui rpondit-il, je n'aime pas les mauvaises plaisanteries. On me
l'a dj trop faite, celle-l Toujours _Madame Bovary_!

Celle-l, comme disait le pauvre Flaubert, on ne l'a jamais faite, on
ne la fera jamais  Alphonse Daudet. Toutes les pages qu'il a crites
se partagent galement la faveur du grand public. Ceux, qui, tout en
rendant hommage  son talent, contestaient sa puissance, sa fcondit,
lorsqu'il n'avait encore publi que les _Lettres de mon moulin_ ou les
_Contes du lundi_, mettent maintenant sur le mme rang, quelles que
soient leurs prfrences, le _Petit Chose_, _Tartarin de Tarascon_,
_Fromont jeune et Risler an_, _Jack_, le _Nabab_, les _Rois en exil_,
_Numa Roumestan_. Ils ne songent pas  dprcier l'un par l'autre ces
livres si divers d'inspiration, mais dont la succession rvle chez
l'auteur un effort nouveau, un progrs constant.

Cette conscience littraire, si forte, si svre pour elle-mme, s'est
veille chez mon frre en mme temps que le talent. Elle explique ses
procds, son acharnement  perfectionner l'expression de sa pense, ses
luttes de toutes les heures avec les mots qu'il triture, qu'il ptrit,
qu'il assouplit au gr de sa fantaisie.

Le style embaume les oeuvres, a-t-il crit un jour. Aussi chacun de ses
livres reprsente-t-il un travail quasi surhumain. Il est telle page
facile, harmonieuse, o la phrase s'avance majestueuse, ainsi qu'un
fleuve qui roulerait dans son lit des paillettes d'or, o ne reste
aucune trace de l'effort qu'elle a cot, et sur laquelle cet artiste
admirablement dou, jamais satisfait, a su, pli, pein jusqu'
demeurer bris plusieurs jours par l'excs de cet effort.

Qu'on ne s'tonne donc pas s'il a conquis la fortune et la gloire. Elles
reprsentent la rcompense mrite par ce grand travailleur, qui a eu le
courage,  ses dbuts, de repousser les gains aiss  obtenir, de ne
jamais sacrifier  l'improvisation, mme quand, encore adolescent, il se
dbattait avec les difficults matrielles de l'existence, et qui peut,
 quarante ans, se flatter d'avoir fait du culte des lettres le but
suprieur de sa vie.




XIII


Ainsi, l'amour inn des lettres dchirait notre sombre horizon; il y
ouvrait une claircie lumineuse; il dorait le seuil de notre jeunesse et
nous tenait lieu de toutes les joies dont nous tions privs. Ce n'tait
pas trop pour nous ddommager des angoisses que nous subissions ds que
la famille nous reprenait.

De ce ct, les choses chaque jour allaient de mal en pis. Dans le
courant de 1856, notre pre dut abandonner les entreprises commences.
Aprs sept annes d'un labeur sans trve, elles n'avaient eu d'autre
rsultat que de crer un dficit qui nous crasait. treints par les
dettes, nous avions fait ressource de tout. Aprs avoir lutt
dsesprment contre la mauvaise fortune, Vincent Daudet tait  bout.
La gne le paralysait. Il eut un moment l'espoir de trouver un bailleur
de fonds qui l'et aid  continuer son commerce; mais ses recherches
furent vaines: il y renona.

Un matin, il vendit en bloc les marchandises qui restaient en magasin,
apura ses comptes, demanda  ses cranciers et obtint d'eux des dlais.
Puis, il entra comme intress dans une maison de vins, o il et
abondamment gagn le pain des siens, s'il avait su se plier aux
exigences de sa situation nouvelle. Mais une longue habitude de
commander la lui rendit bientt intolrable. La rsignation ne tarda pas
 lui faire dfaut. Il partit alors pour Paris, o on lui faisait
esprer une position plus conforme  ses gots.

De ce moment jusqu'au jour o il fut permis  ses fils de lui assurer un
repos cruellement et laborieusement gagn,  travers des infortunes
immrites, le pauvre pre fut comme une hirondelle voltigeant perdue
dans les limites imposes  son essor, qui fatigue ses ailes et son
regard  se heurter contre les murailles au del desquelles elle sent le
grand air, l'espace libre, et finit par tomber et mourir puise de son
effort dsespr. Il essaya dix affaires, chercha des emplois dans le
commerce, dans l'administration; il crut un moment tenir la fortune,
avec une dcouverte industrielle qui depuis en a enrichi d'autres; puis
ses esprances s'vanouirent, ses forces s'usrent  porter le fardeau
de sa dtresse. Le dcouragement s'empara de lui; il dut se dcharger
sur nous du soin de rebtir son foyer dtruit. Il a got la joie de le
voir rdifi. Ses dernires annes ont t sereines, paisibles,
embellies, malgr la longue maladie qui nous l'a ravi, par le bonheur de
ses enfants, devenu son propre bonheur.

Lorsqu'il eut dcid d'abandonner son commerce, nous quittmes la triste
maison de la rue Pas-troit pour nous installer dans un modeste
entre-sol de la rue de Castries, au centre d'un quartier ar, riant,
entre la place Bellecour et les alles Perrache. Nous tions en ce
moment, Alphonse et moi, en pleine effervescence littraire, tout
heureux de commencer  donner libre carrire  nos aspirations.

Dans notre nouvel appartement, dbarrass du voisinage du magasin, des
ballots de tissus, des piles de foulards, de tout ce qui nous et
rappel les causes de notre ruine, il nous sembla que nous recouvrions
quelque indpendance. D'un vigoureux effort, mon frre terminait ses
tudes; moi, j'avais entrepris de complter les miennes, en y consacrant
tous les loisirs que me laissait mon bureau.

Nous avons alors joliment bch tous les deux, heureux  ce point de
notre travail volontaire, qu'en dpit du lamentable dnoment de notre
sjour  Lyon, ce temps nous parat moins triste quand nous le revoyons
 travers les souvenirs de la rue de Castries.

C'est l cependant que nous apprmes la mort de notre an Henri.

J'ai dit plus haut qu'il voulait entrer dans les ordres et avait
commenc ses tudes ecclsiastiques au sminaire d'Allix. Il y tait
rest peu de temps. En touchant au sous-diaconat, au moment de prononcer
des voeux dfinitifs, son me maladive, trouble par les excs d'une
dvotion sans mesure, avait conu des scrupules, des doutes sur la
sincrit de sa vocation. Il nous tait revenu, au grand dpit de mon
pre, qui ne comprenait rien  ses hsitations.

Pendant quelques mois, il avait vcu prs de nous, cherchant  donner
des leons de piano, tenant accidentellement les orgues dans une des
paroisses de Lyon. Puis, las de cette vie sans but, il tait parti pour
Nmes, o l'abb d'Alzon lui offrait une place parmi le personnel
enseignant du collge de l'Assomption. J'ai conserv la plupart des
lettres que notre pauvre Henri nous crivait  cette poque. Elles sont
pleines de tendres conseils pour Alphonse et pour moi. Elles rvlent
une grande inexprience de la vie, une manire de l'envisager  travers
un mysticisme un peu troit, qui cadrait mal avec les inexorables
exigences qu'elle allait nous imposer dans un avenir prochain, mais
aussi une me d'une infinie bont, toute pntre d'idal.

J'ai toujours pens que si mon frre an avait vcu, son esprit, en se
virilisant, aurait secou les prjugs et les doutes qui
l'affaiblissaient, qu'il aurait laiss l ses vellits sacerdotales, et
que son rel talent de musicien et de pianiste, en se dveloppant,
l'aurait aid  trouver sa vraie voie, celle de l'art.

Un jour, une lettre de l'Assomption nous annona brusquement qu'il tait
atteint d'une fivre crbrale. Ma mre partit sur-le-champ; mais elle
arriva trop tard pour trouver son fils vivant. Elle eut pour unique et
suprme consolation d'embrasser cette tte de jeune lvite, transfigure
par la mort, reposant toute blanche sur l'oreiller, dans un flot de
cheveux noirs. Elle avait dj tant souffert que cette catastrophe ne
trouva pas place dans son coeur pour une plaie nouvelle. Celles qui
depuis longtemps y saignaient se creusrent un peu plus, et ce fut tout.
_Mater dolorosa!_

La nouvelle de ce malheur fut apporte par une dpche que mon pre et
Alphonse reurent un soir,  la tombe de la nuit, et dont j'eus
connaissance quelques instants aprs en revenant de mon bureau. Nous
pleurmes ensemble jusqu' une heure avance. Puis notre mre revint, et
la vie nous reprit un peu plus tristes, un peu plus meurtris.

Notre unique distraction consistait alors  aller, durant les beaux
jours, entendre la musique au square de Bellecour. Nous y trouvions
Mayery, Beurtheret, Ludovic Penin. Nous nous promenions ensemble, dj
graves et attentifs, causant le plus souvent de littrature et d'art,
pntrs d'un sentiment de fiert, avec un prcoce reflet d'hommes de
lettres, qui n'tait pas sans nous donner quelque orgueil. Depuis _Lo
et Chrtienne Fleury_, Alphonse tait considr dans ce milieu. Quand il
nous quittait pour rejoindre des camarades de son ge, on parlait de ses
vers, de son talent; on attachait  son avenir de brillantes esprances;
et nos parents sentaient leurs peines un moment allges quand je leur
rptais ce que nos amis disaient de leur jeune fils.

 propos de Lyon et de Bellecour, il m'est impossible de ne pas dire un
mot du marchal de Castellane, une des plus vives impressions de notre
jeunesse. C'est  l'heure de la musique qu'il se montrait aux
Lyonnais. On citait mille traits de sa vie prsente et passe, qui
dchanaient autour de lui une curiosit pousse jusqu' la fureur. Il
tait une des attractions de la promenade. Nous entendions tout  coup
le tambour battre aux champs; le poste de Bellecour se mettait sous les
armes, tandis que le marchal descendait de cheval au coin de la rue
Bourbon, toujours en grand uniforme, portant en bataille le chapeau 
plumes blanches. Aprs avoir salu le poste, il se mlait aux
promeneurs, un lorgnon incrust dans l'oeil. Il avait des cts
singulirement excentriques. Mais quel admirable soldat, et quelle belle
vie de militaire que la sienne!

Mon frre quitta le lyce au mois d'aot de cette anne, n'ayant plus
qu' se prsenter aux examens du baccalaurat. Malheureusement, de ce
ct allait surgir une difficult trop prvue, et l'impossibilit de la
rsoudre devait dterminer nos parents  prendre, en ce qui touchait mon
pauvre Alphonse, une grave rsolution.

Les frais d'examen reprsentaient  cette poque une somme relativement
importante. Mon pre aurait eu beau se saigner, il ne serait pas parvenu
 se la procurer, encore moins  la distraire de son budget si
rigoureusement limit aux plus pressantes ncessits de notre vie 
tous. Il est vrai que son fils tait encore assez jeune pour pouvoir
attendre et retarder d'une anne son examen. Mais jusque-l qu'allait-il
faire?

Dans ces circonstances, arriva du Midi une singulire proposition. Un de
nos parents conseillait  notre pre de solliciter l'admission
d'Alphonse au collge d'Alais, comme matre d'tude. Il s'tait assur
que les portes de ce collge s'ouvriraient toutes grandes devant le
petit-neveu de l'abb Reynaud, et que sa jeunesse ne serait pas un
obstacle. L'enfant,--car c'tait un enfant;--pourrait prparer l ses
examens, vivre une anne sans rien coter  sa famille, et mme raliser
quelques conomies, quelle que ft la modicit de ses appointements.

En d'autres temps, mon pre et ma mre auraient cart rsolument cette
proposition, bouleverss  la pense de se sparer de leur plus jeune
fils, de le livrer aux durets d'une profession humble et quasi
mprise. Mais, au point o nous en tions, notre avenir les proccupait
moins que les exigences immdiates de notre vie au jour le jour.

Aprs tout, c'tait une entre comme une autre dans l'enseignement!  ce
collge d'Alais taient attachs les plus doux souvenirs de la jeunesse
de ma mre. Elle le revoyait toujours, tel qu'elle l'avait vu jadis,
quand l'intelligente et paternelle direction de l'oncle l'abb le
rendait florissant, en faisait un sjour aimable.

Ces considrations, jointes  la ncessit, dcidrent du sort de mon
frre. Son dpart fut rsolu. Il accepta courageusement sa destine
nouvelle, heureux de venir en aide aux siens, enchant d'abord de son
premier voyage dans un inconnu dont il tait bien loin de souponner les
aventures.

Pour moi, cette rsolution me consterna, encore que j'en comprisse la
sagesse. L'ide de me sparer de mon frre dchirait mon coeur. Je le
voyais si jeune, si pauvre d'exprience, si mal arm pour les preuves
qu'il allait subir!

Seize ans, une me tendre, une imagination dlicate, la faiblesse de son
ge, une insigne maladresse devant les difficults matrielles, une
myopie dsesprante, comment se tirerait-il d'affaire? Mais, hlas! mon
impuissance galait ma peine; il fallut bien se rsigner.

On commenait  tre fait au malheur dans cette maison-l. Le lendemain
de ce jour mmorable, toute la famille accompagna le Petit Chose au
bateau... Tout  coup, la cloche sonna. Il fallait partir. Le Petit
Chose, s'arrachant aux treintes de ses amis, franchit bravement la
passerelle.

--Sois srieux! lui cria son pre.

--Ne sois pas malade, dit madame Eyssette.

Jacques voulait parler, mais il ne put pas; il pleurait trop.

Oui, Jacques pleurait; mais ce n'taient plus les larmes maladives de
son enfance; c'taient les larmes fcondes de sa prcoce maturit,
arraches  ses yeux par le grand chagrin de cette sparation, le plus
grand chagrin dont il et encore souffert.  travers ses pleurs, il
voyait l'avenir; et plus tait douloureuse l'heure prsente, plus il se
rattachait  cet avenir avec confiance, formant, sous les coups mmes de
la dfaite, des projets en vue de la revanche, auxquels tait
troitement associ le compagnon que le rapide flot du Rhne emportait
au loin.

Le Petit Chose ne pleurait pas, lui. Comme j'ai eu l'honneur de vous le
dire, c'tait un grand philosophe, et positivement les philosophes ne
doivent pas s'attendrir... Et pourtant, Dieu sait s'il les aimait, ces
chres cratures qu'il laissait derrire lui, dans le brouillard. Dieu
sait s'il aurait donn volontiers pour elles tout son sang et toute sa
chair. Mais, que voulez-vous? la joie de quitter Lyon, le mouvement du
bateau, l'ivresse du voyage, l'orgueil de se sentir homme,--homme libre,
homme fait, voyageant seul et gagnant sa vie,--tout cela grisait le
Petit Chose et l'empchait de songer, comme il aurait d, aux trois
tres chris qui sanglotaient l-bas, debout sur les quais du Rhne.




XIV


Le dpart de mon frre nous fit un peu plus tristes. Quelques mois
s'coulrent sans nous apporter autre chose que les aggravations
successives de notre infortune, les incessants tmoignages de la rigueur
avec laquelle nous frappait l'adversit. Les nuages qui depuis si
longtemps s'amoncelaient sur notre horizon s'assombrissaient de jour en
jour; une catastrophe devenait imminente. Je la sentais approcher, et je
m'y prparais.

Aprs tout, dans la situation dplorable o nous nous trouvions, ne
valait-il pas mieux que le sort puist sur nous ses fureurs en un
dernier orage? Quand il nous aurait dfinitivement abattus, quand il
aurait dispers les dbris de notre foyer, il irait sans doute frapper
ailleurs, en nous laissant libres de rebtir ce qu'il aurait dtruit.

Et puis, un dsastre suprme nous arracherait aux incertitudes cruelles
dans lesquelles nous nous dbattions. Il faudrait alors prendre un
parti; je pourrais aller  Paris, ce Paris inconnu, o tant d'autres
avant nous taient arrivs obscurs, malheureux, dshrits, et avaient
vu la fin de leur misre. Rsolu  les imiter, j'entretenais frquemment
ma mre de mon dessein. Mais elle doutait de moi, ayant perdu jusqu' la
force de concevoir une esprance. Qu'irais-je faire  Paris? Si encore
j'avais un emploi assur!

--J'entrerai dans les tlgraphes, lui dis-je un jour, en me rappelant
que nous comptions dans cette administration un vieil ami de notre
famille.

Sur ces mots, elle envisagea plus tranquillement mon projet. Elle en
entretint mon pre pendant l'un des rares sjours qu'il faisait alors 
Lyon.

--Il n'y a qu' le laisser libre de suivre ses inspirations,
rpondit-il.

Ds ce moment, je ne songeai plus qu' ce voyage et surtout aux moyens
de l'effectuer, car c'tait justement le ct le plus lamentable de
notre tat, de ne pouvoir excuter un projet, quelque avantageux qu'il
pt tre, s'il exigeait une avance d'argent, mme modique.
Heureusement,--c'est bien  dessein que j'emploie ce mot,--la
catastrophe clata et me permit de raliser l'ide que je caressais avec
persvrance.

Depuis un an que nous habitions la rue de Castries, le propritaire ne
connaissait pas encore, comme on dit vulgairement, la couleur de notre
argent. Il avait commenc par montrer beaucoup de patience. Ce qu'il
savait de nous l'avait intress  notre sort, et lorsque,  plusieurs
reprises, les quittances prsentes par le portier lui taient revenues
impayes, il s'tait content d'adresser  mon pre une rclamation
courtoise.

Mais cette patience ne pouvait durer toujours. Maintenant, nous lui
devions trois termes, et l'chance du quatrime approchait. Par son
ordre, son rgisseur vint les rclamer. Il entoura cette rclamation des
formes les plus polies; mais, sous le gant, on sentait la main, sous la
parole de l'homme du monde, l'exigence du crancier. Il avait t
heureux de nous accorder des dlais, parce que nous tions d'honntes
gens, surtout parce qu'il croyait que notre gne tait accidentelle.
Mais il ne pouvait attendre plus longtemps le payement de la dette
contracte dans le pass, ni davantage nous laisser dans l'appartement
si notre impuissance  en acquitter le loyer se prolongeait.

Cette mise en demeure nous trouva sans ressource. Lorsque, en l'absence
de mon pre, je recherchai avec ma mre comment nous pourrions y faire
face, nous fmes d'accord pour reconnatre que cela ne se pouvait que
par la vente de notre mobilier. Le mobilier vendu, les dettes les plus
pressantes payes, ma mre partirait avec sa fille pour le Midi, o
l'une de ses soeurs lui offrirait asile. Moi, j'irais tenter la fortune 
Paris et hter notre runion.

J'avais dans mon toile, dans celle de mon frre, une foi si vive,
j'exprimais mes esprances avec tant de conviction, que la chre femme
ne put s'empcher de les partager et y trouva quelque allgement 
l'amertume de ces heures si cruelles.  peine conu et approuv par mon
pre,  qui une longue lettre en avait donn connaissance, ce projet
hroque fut mis  excution. J'avertis Descours de mon prochain dpart.
Je lui annonai gravement que j'allais faire de la littrature  Paris.

--J'avais toujours pens que vous finiriez par l, me rpondit cet
excellent homme; bonne chance!

J'allai ensuite trouver le rgisseur de notre maison. Je lui fis part de
nos rsolutions, en le priant de nous pargner des poursuites
judiciaires et de laisser  la vente de notre mobilier un caractre
amiable. Il entra dans mes vues. Nous fmes ensemble l'inventaire des
objets qui garnissaient notre appartement. Il me permit d'en enlever un
certain nombre, dont la dispersion et dchir le coeur de la pauvre
maman, dj en route pour le Midi. Je passai trois jours  les emballer
afin de les lui expdier, excutant cette besogne, la joie au coeur, un
refrain sur les lvres, convaincu que ce mauvais moment nous rapprochait
de jours plus heureux.

La vente eut lieu. Elle dura toute une journe, dispersant en quelques
heures les meubles au milieu desquels nous avions grandi, tmoins
insensibles de notre triste vie,  la plupart desquels tait attach un
pieux souvenir.

Ainsi fut consomme la dispersion des ruines de notre foyer. Cette fois,
c'en tait bien fait de la maison familiale; il n'y avait plus qu' la
reconstruire ailleurs. Le soir de ce jour, les comptes furent rgls, et
quand eurent t mises de ct la part des cranciers, celle de ma mre,
il me resta quelques cus qui, ceux-l, ne devaient rien  personne et
qui me permirent d'arriver  Paris, huit jours aprs, avec cinquante
francs dans ma poche.

Durant la dernire semaine de mon sjour  Lyon, je vcus chez Paul
Beurtheret, qui m'avait offert fraternellement la moiti de sa chambre.

Cette semaine fut consacre aux prparatifs de mon dpart. On m'avait
dit souvent que, pour russir  Paris, il tait ncessaire de se montrer
bien vtu, de ne trahir sur soi aucune trace de misre. Faites-vous
envier, me rptait Beurtheret; ne vous faites jamais plaindre. Obsd
par ce conseil, j'avais command toute une garde-robe  mon tailleur,
car, malgr ma pnurie d'argent, j'avais un tailleur, non pas un pauvre
diable de portier, taillant du neuf dans du vieux, mais un tailleur
lgant, hors de prix, rput dans la fashion lyonnaise, qui m'avait
ouvert un crdit sur ma bonne mine, en me promettant de nous le
continuer  mon frre et  moi aussi longtemps que nous en aurions
besoin.

La spculation avait ses prils, car si nous tions morts en route, je
ne sais trop par qui et comment ce brave homme et t pay. Il n'a eu
cependant qu' se louer d'avoir cru en nous. Quand nous fmes en tat
d'acquitter ses factures, il ne fut pas question, on le devine, d'oprer
le moindre rabais. Grce  sa confiance, nous avions pu,  peine arrivs
 Paris, n'ayant encore ni sou ni maille, nous prsenter dans des salons
o commena la rputation d'Alphonse Daudet, o moi-mme je contractai
de prcieuses amitis.

On ne saurait payer trop cher de si rels services. Mais n'est-ce pas un
trait de moeurs bien moderne que celui de ce fournisseur audacieux,
jouant  pile ou face un gros sac sur l'avenir de deux petits inconnus,
encore mineurs l'un et l'autre, n'ayant aucun patrimoine  attendre et
aussi obscurs que nous l'tions alors?

Et maintenant, c'en est fait de ce douloureux sjour de Lyon. Nous n'en
parlerons plus, si vous le voulez bien. Tristesses, humiliations,
dceptions, larmes, sont restes l-bas, ensevelies dans le brouillard
du Rhne, entre les hautes maisons qui font les rues troites, profondes
comme des puits. Dsormais notre ciel va s'clairer d'une ardente lueur
d'esprance, les voies vont s'largir devant nous, et nos longs efforts
porter leurs premiers fruits.




XV


Aprs un fatigant voyage en troisime classe, j'arrivai  Paris, le 1er
septembre 1857,  cinq heures du matin. Descendu dans un horrible petit
htel du quartier de la Bourse, j'arpentais le boulevard ds huit
heures, en frac, en cravate blanche et en escarpins vernis, fringant
comme un nouveau mari le jour de ses noces. Je djeunai chez Tortoni.
L'tude de l'addition me ramena  des ides plus modestes; j'observai
aussi que personne ne portait d'habit  cette heure matinale, et, ds le
lendemain, je profitai du double enseignement de ma premire journe
dans Paris.

Je devais une visite  Claudius Hbrard. Il habitait rue de Tournon un
lgant appartement de garon. Justement, il partait le mme soir pour
Lyon, o il comptait rester tout un mois. Aprs m'avoir promen dans
Paris, il m'offrit de m'installer dans sa demeure jusqu' son retour.
Grce  lui, je vcus pendant la dure de son absence confortablement
tabli, comme un jeune fils de famille.

J'avais apport deux lettres de recommandation: l'une de Paul Beurtheret
pour son compatriote Armand Barthet, l'auteur du _Moineau de Lesbie_;
l'autre de Lopold de Gaillard pour Armand de Pontmartin, dont j'avais
dj prsent les livres aux lecteurs de la _Gazette de Lyon_.

Barthet me reut comme un vieil ami, m'engagea  le voir souvent et
m'autorisa  profiter de ses entres  l'Odon, o il n'allait jamais.
Je dois cet aveu  M. de la Rounat, alors comme aujourd'hui directeur de
ce thtre: durant tout un hiver, j'ai assist aux reprsentations, en
jetant firement au contrle le nom d'un auteur dont la grande Rachel
avait dj jou l'oeuvre au Thtre-Franais. Ce qu'il y a de plus
extraordinaire, c'est que mon extrme jeunesse ne surprit pas MM. les
contrleurs, et que lorsque, deux ans plus tard, j'obtins mes entres
pour moi-mme, ils ne s'tonnrent pas de me voir devenir Ernest Daudet,
aprs avoir t si longtemps Armand Barthet.

Le comte de Pontmartin, ayant lu la lettre de Lopold de Gaillard, passa
son bras sous le mien et me conduisit rue Bergre, au journal _le
Spectateur_, feuille orlaniste qui avait remplac l'_Assemble
nationale_ prcdemment supprime. Prsent au brillant Mallac,
directeur du _Spectateur_, je crus rver quand il m'apprit qu' la
demande de Pontmartin, il m'engageait parmi ses rdacteurs, avec des
appointements fixes de deux cents francs par mois. Deux cents francs!
c'tait mon pain assur, c'tait la certitude de pouvoir venir en aide 
notre mre; c'tait aussi la possibilit d'appeler Alphonse  Paris!

Et tout cela, ds le second jour de mon arrive! N'avais-je pas raison
de croire en notre toile? Je pris possession de mon emploi quelques
semaines plus tard. On me mit aux faits divers. Ma tche tait assez
douce; elle me laissait des loisirs que je consacrais entirement 
l'tude. J'avais tant  apprendre!

Au bout d'un mois, le retour de Claudius Hbrard m'obligea  chercher un
logement. Dans cette mme rue de Tournon, se trouvait une maison
meuble, vaste caserne d'tudiants, dsigne sous le nom pompeux de
_Grand Htel du Snat_. C'est l que je louai, au cinquime tage, une
misrable petite chambre, en mansarde: quinze francs par mois; ce
chiffre a son loquence. Une couchette en fer, une mauvaise commode
servant de table de toilette, un secrtaire, deux chaises, un pole en
faence tout brch, un lambeau de tapis sur les carreaux rouges, voil
mon ameublement. Par mon unique croise, je ne voyais que toits,
chemines, lucarnes, et, dressant sur mon troit horizon leur banale
architecture, les tours rondes de Saint-Sulpice.

Lorsque pour la premire fois, par un triste soir d'octobre, je me
trouvai seul dans ce logement de pauvre, en quittant le moelleux
appartement de Claudius Hbrard, la transition fut si cruelle, si
profond le sentiment de ma misre, que ma jeunesse prit peur, affaiblie
par l'isolement, par la tension de mon esprit, par l'excs du travail.
Le pre sans position, la mre si loin, dans une maison qui n'tait pas
sa maison, mon frre malheureux dans son collge, autant de visions
douloureuses, brusquement ramenes devant mes yeux par l'aspect sinistre
de ces murs, sur lesquels le papier peint, destin  en cacher la
nudit, flottait en longues dchirures. Je fus pouvant par l'tendue
de ma tche, par le poids de ma responsabilit, et silencieusement je
pleurai.

L'impression fut passagre, et ce fut le souvenir de mon frre, du bon
compagnon dont je connaissais le talent, en qui j'avais foi comme en
moi-mme, ce fut ce souvenir qui la dissipa.

 la mme heure, il souffrait bien autrement que moi. En quittant Lyon,
il tait all passer quelques jours dans notre famille,  Nmes d'abord,
o des coeurs fraternels l'avaient tendrement accueilli; puis aux
environs du Vigan, tout au fond des Cvennes du Gard, chez des cousines
jeunes et belles.

Notre pote de seize ans, qui ds cette heure chantait la beaut, la
nature et l'amour, vit arriver trop vite, au gr de ses dsirs, le terme
de ses courtes vacances. Il fallut partir pour Alais.

Quand il vint frapper  la porte du collge, il tait si petit, si
timide, si frle, qu'on le prit d'abord pour un lve. Le principal fut
mme au moment de le renvoyer.

--Mais c'est un enfant! s'cria-t-il en bondissant sur son fauteuil.
Que veut-on que je fasse d'un enfant?

Pour le coup, le Petit Chose eut une peur terrible; il se voyait dj
dans la rue sans ressource. Il eut  peine la force de balbutier deux ou
trois mots et de remettre au principal la lettre d'introduction qu'il
avait pour lui.

Cette lettre fit merveille. Le souvenir de l'oncle l'abb protgeait
mon frre; on le garda. C'est ainsi qu'il commena  gagner son pain,
pain bien amer, souvent tremp de larmes d'humiliation et de colre.

En des pages devenues populaires, il a racont ses cuisantes douleurs.
Ouvrez le _Petit Chose_. Le Petit Chose, c'est lui; Sarlande, c'est
Alais; et dans toute cette partie de son roman, o son imagination a
incrust des perles fines sur un fond de vrit, il n'a eu qu' se
rappeler la lointaine ralit pour parer son rcit d'une motion sincre
et forte.

Ses lves, fils de paysans pour la plupart, ou gentilltres mal levs,
prirent en haine ce petit pion, si distingu, si fin, si fier, beau
comme un jeune dieu, dont le regard disait l'intelligence, comme tous
ses gestes rvlaient sous des vtements triqus son lgance native.
Sa dlicatesse choquait leur grossiret; leur brutalit raillait sa
faiblesse. Il et volontiers partag leurs jeux; il ne demandait qu'
les traiter en camarades; ils l'exaspraient par leur malice.

Ah! les mchants enfants! Un jour, ne s'avisrent-ils pas de traner au
travers de l'escalier une vieille malle tout hrisse de clous. Il n'y
voyait pas et se laissa choir, au risque de se tuer. Une autre fois, en
promenade, il dut se colleter avec l'un d'eux, robuste gaillard qui
s'tait rvolt contre son autorit. Le pire est qu'aprs ces algarades,
le principal lui donnait toujours tort; il tenait  conserver ses
lves, et un pion, cela se remplace.

Mon frre n'chappait  ces infortunes quotidiennes que pour tomber dans
un humble milieu de province, malsain, envieux, perverti, grotesquement
sceptique, joueurs de billard, culotteurs de pipes, piliers d'estaminet,
bohme inintelligente et sotte, o  tout instant quelque pige tait
tendu  sa navet.

 quelles rsolutions dsespres n'et-il pas t conduit, si ce
supplice avait dur! La nouvelle de mon dpart de Lyon en attnua la
cruaut. Mon frre comprit qu'il n'avait plus longtemps  souffrir. Il
tourna ses regards vers Paris. C'est de l qu'il attendait la dlivrance
et le salut.

Un jour, en rponse  une lettre plus navre que les autres, je lui
crivis: Viens! Et, tout meurtri, l'oiselet prit son vol pour venir
chercher un refuge prs de moi.




XVI

[Arriv  ce point de mon rcit, je dois me rappeler que ce que j'ai
voulu dire de la vie de mon frre, c'est ce qui nous est commun. Pour ce
qui lui est personnel, je suis tenu d'tre bref, afin de ne point
devancer le rcit qu'il en doit faire lui-mme, soit dans ses mmoires,
soit dans l'histoire de ses livres. Je n'en dirai donc plus que ce que
je considre comme le couronnement ncessaire de ce que j'avais
entrepris de faire revivre, ce qui doit montrer, aprs l'enfant timide
dont mon fraternel crayon a trac la physionomie fine et fire,
l'crivain en pleine possession de sa virilit.]


 deux reprises, Alphonse Daudet a racont son arrive  Paris: une
premire fois dans le _Petit Chose_; une seconde fois dans le _Nouveau
Temps_, journal de Saint-Ptersbourg, qui a fait connatre ses oeuvres 
la Russie, et auquel il a donn, entre autres travaux, quelques-uns des
pisodes de sa vie d'crivain, crits sous la forme autobiographique.
Sauf en un petit nombre de dtails, les deux rcits ne diffrent gure
l'un de l'autre. Celui qui ressuscite en des pages mues la ralit tout
entire, n'est pas moins attachant que celui qui n'a fait que s'en
inspirer, en lui empruntant divers traits propres  figurer dans un
roman.

Dans les deux, c'est la mme scne: un enfant de dix-sept ans,
malheureux et dlicat, arrivant  Paris, estomac vide et bourse plate,
curieux, avide d'inconnu, affam de sensations nouvelles, tout plein de
pressentiments d'avenir, mais rendu timide par l'excs de sa misre, au
point de se dfier de lui-mme, de n'oser croire en son toile, trop
jeune encore, trop pauvre d'exprience pour mesurer la richesse du
trsor intellectuel qu'il porte en soi.

Comme cadre  ce tableau, les premiers froids d'un rude hiver,--c'tait
le 1er novembre 1857,--deux nuits sur la dure banquette d'un wagon de
troisime classe, l'atmosphre empeste de ce wagon, tout imprgne
d'odeurs d'eau-de-vie et de tabac; puis l'entre dans Paris au petit
jour, la rconfortante treinte fraternelle, la course dans les rues de
la ville qui s'veille, les cahots du fiacre sur le pav, et succdant
aux impressions si profondes de cette arrive, le saisissement caus par
l'aspect de la petite chambre o dsormais on vivra  deux de
privations, de travail et d'esprance.

Je ne tenterai pas de refaire ce rcit, encore que le souvenir de ces
choses soit  jamais grav dans ma mmoire. Je n'en veux retenir qu'un
trait, le lamentable tat dans lequel m'arriva mon frre.

Je le vois encore, extnu de fatigue et de besoin, mourant de froid,
envelopp dans un vieux pardessus us, dfrachi, dmod, et pour donner
 son quipement une physionomie tout  fait originale, chauss, sur ses
bas de coton bleu, de socques en caoutchouc,--ces caoutchoucs qui ont
conquis quelque notorit dans le monde depuis qu'ils ont inspir l'un
des chapitres du _Petit Chose_.

Heureusement, le tailleur de Lyon tait l. Grce  lui, Alphonse Daudet
fut bientt mtamorphos, ainsi qu'il convient  un jeune pote qui ne
croit pas que des haillons et des bottes cules soient ncessaires pour
marcher  la conqute de la renomme.

 cette poque dj, il tait beau, d'une beaut tout  fait
invraisemblable: Une tte merveilleusement charmante, crivait quelques
annes plus tard Thodore de Banville dans ses _Cames parisiens_; la
peau d'une pleur chaude et couleur d'ambre, les sourcis droits et
soyeux; l'oeil, enflamm, noy,  la fois humide et brlant, perdu dans
la rverie, n'y voit pas, mais est dlicieux  voir; la bouche
voluptueuse, songeuse, empourpre de sang, la barbe douce et enfantine,
l'abondante chevelure brune, l'oreille petite et dlicate, concourent 
un ensemble firement viril, malgr la grce fminine.

Maintenant, qu'on se figure cet enfant de dix-sept ans, libre dans
Paris, livr  lui-mme, en butte  tous les prils qui dans une grande
ville se dressent devant les jeunes, prils aggravs pour celui dont je
parle par l'ignorance des moeurs qui se rvlaient  lui, o tout
devenait sujet de surprise, d'inquitude et d'embarras!

Je partais tous les matins pour mon journal; nous ne nous retrouvions
gure que le soir, et bien que vers ce temps quelques-uns de nos
nouveaux amis, au courant des dtails de notre existence commune,
m'eussent surnomm la mre, ma sollicitude tait impuissante  le
protger autant que je l'aurais voulu.

Des premires semaines de son sjour  Paris, il a parl dans les pages
dj publies de ses Mmoires, avec une pntrante mlancolie:  part
mon frre, je ne connaissais personne. Myope et maladroit, d'une
timidit farouche, j'allais, aussitt sorti de ma chambre, autour de
l'Odon, sous les galeries, heureux  la fois et effray d'y coudoyer
des hommes de lettres.

Cette solitude douloureuse ne dura pas. Il eut bientt des camarades
dans le quartier latin. Quelques-uns devinrent plus tard ses amis: M.
Gambetta, qui faisait alors son droit et habitait le mme htel que
nous; Amde Rolland, Jean du Boys, Bataille, Louis Bouilhet,
Castagnary, Pierre Vron, Emmanuel des Essarts; d'autres encore, et
parmi eux Thrion, le philosophe Thrion, qu'on rencontrait  toute
heure avec un bouquin sous le bras, lisant tout, sachant tout, discutant
de tout, gesticulant  propos de tout, savant rare, esprit troubl, me
fire, type inoubliable qui devait devenir plus tard l'lyse Mraut des
_Rois en exil_.

C'est avec plusieurs de ceux-l que mon frre fut jet dans la bohme
artistique et littraire de ce temps, troisime gnration de cette race
si brillante aprs 1830, avec Thophile Gautier, Grard de Nerval,
Arsne Houssaye, les deux Johannot; dj prcipite de ce pidestal vers
1850, quand Henry Murger en racontait la dcadence, et dfinitivement
dchue, ayant perdu toute posie et tout attrait,  l'poque o nous
arrivmes  Paris.

Elle a eu depuis deux historiens. M. Jules Valls y a puis le sujet de
ce livre saisissant: _les Rfractaires_. Mon frre y a connu les rats
dcrits dans _Jack_. Personne n'a dit et ne dira comme lui ce qu'il y
avait d'impuissance, de jalousie, d'troitesse de vues, d'inconsciente
perversit parmi ces pauvres diables que la paresse a vaincus sans
combat. Qu'il ait pass au milieu d'eux sans rien perdre de son talent,
sans y laisser la fleur de sa jeunesse, la fracheur de son esprit, la
droiture de son coeur, cela tient du prodige, je l'ai dj dit, surtout
si l'on songe qu'il avait vingt ans.

Il a partag souvent leur dtresse, jamais leurs instincts dsordonns;
toujours assez matre de lui pour tudier les causes de leur destine,
pour se dfendre d'y succomber, visitant la caverne profonde sans cesser
de tenir le fil conducteur qui devait le ramener vers la lumire, et,
contrairement  ce qu'on pouvait craindre, rapportant de ce voyage des
forces nouvelles ou, jusque-l, non rvles.

Ds l'hiver qui suivit notre installation  Paris, nous comptions dj
des relations dans d'autres milieux. Claudius Hbrard nous avait mens
chez l'un des conservateurs de la bibliothque de l'Arsenal, Eugne
Loudun, crivain du parti catholique, qui runissait chez lui, une fois
par semaine, quelques amis. Tous les arts et toutes les opinions taient
reprsents dans ce salon, empli ds neuf heures du soir par la fume
des cigares qui montait le long des rayons chargs de livres, et o le
temps se passait en bruyants entretiens, entirement consacrs aux
choses de l'esprit.

Il affectait mme des airs de cnacle, ce modeste salon d'o les femmes
taient absentes, ceux qui le frquentaient se flattant d'tre unis par
une solidarit fonde sur des sympathies mutuelles, sur un dsir commun
de monter haut.

L, nous rencontrions Amde Pommier, pote de grande race, dj
vieillard, dbris des batailles littraires de 1830; Vital Dubray, un
statuaire de talent, qui expie sous la Rpublique les faveurs dont
l'Empire l'avait accabl; Jules Duvaux, peintre militaire; Augustin
Largent, me tendre, un peu nave, devenu depuis Oratorien; les deux
Sirouy, dont l'un a peint, voici quelques annes, les fresques du palais
de la Lgion d'honneur; Develay, auteur dramatique, qui se faisait
gloire de n'avoir jamais trouv un directeur assez hardi pour jouer ses
oeuvres, bien qu'il et dpos dans les thtres de Paris plus de trente
drames en vers, dont il nous dbitait des fragments avec une fougueuse
emphase; Henri de Bornier, timide et obscur, portant dj dans son
cerveau la _Fille de Roland_, son oeuvre matresse; j'en oublie. Entre
ces hommes, tous plus gs que nous, nous tions des enfants; mon frre
surtout, que son visage imberbe faisait paratre plus jeune encore qu'il
n'tait. Il prparait alors son premier volume: _les Amoureuses_.

C'est  l'Arsenal que nous pmes juger de l'effet qu'allait produire ce
dbut de pote et d'crivain. C'est l aussi que nous connmes notre
voisin, le libraire Jules Tardieu, pote lui-mme, qui voulut tre
l'diteur du volume; l encore nous entrevmes un soir douard Thierry,
qui prsenta un peu plus tard l'oeuvre de mon frre aux lecteurs du
_Moniteur officiel_.

Le salon d'Eugne Loudun nous en ouvrit d'autres. Chez madame Ancelot,
chez madame Mlanie Waldor, chez madame Olympe Chodsko, chez madame
Perrire-Pilt, qui s'exerait au rle de grande mondaine protectrice
des lettres, mon frre disait les _Prunes_, les _Cerises_, _Trois Jours
de vendange_, des prologues de comdie, vidant gnreusement son crin,
sans cesse enrichi, devant les belles dames qui raffolaient de sa bonne
grce, de sa brillante jeunesse, de sa chaude voix de Mridional et de
sa sduisante beaut. La publication des _Amoureuses_ ne dmentit pas
cette impression. Ce joli livre, lanc par Jules Tardieu, sous une fine
couverture blanche, imprime en rouge, acquit sur-le-champ  Alphonse
Daudet l'estime des lettrs et des dlicats. Il fut rang, du soir au
matin, parmi ces dbutants desquels on dit: C'est quelqu'un. douard
Thierry, dans son feuilleton littraire, lui consacra tout un long
passage logieux et loquent. Alfred de Musset, en mourant, disait-il,
a laiss deux plumes au service de qui pourra les prendre: la plume de
la prose et la plume des vers. Octave Feuillet avait hrit de l'une,
Alphonse Daudet vient d'hriter de l'autre.

L'excellent douard Thierry ne se doutait gure qu'il aurait  complter
plus tard cette flatteuse apprciation dont je reproduis l'esprit, sinon
le texte, et qu'Alphonse Daudet deviendrait un des premiers prosateurs
de son temps.

Cependant, cette brillante entre dans les lettres ne nous apportait pas
la fortune. Elle clairait l'avenir d'un rayon d'esprance, sans allger
les soucis du prsent. Nous faisions belle figure dans le monde; chez
Augustine Brohan, o mon frre avait t invit un soir, on l'avait
pris, la matresse de la maison elle-mme, pour un prince valaque. Mais
nous vivions toujours comme des tudiants besoigneux, n'ayant gure,
pour nous suffire, que ce que je gagnais au journal.

Nous n'avions quitt notre mansarde de l'_Htel du Snat_ que pour
remonter dans une autre et, grce  la confiance d'un tapissier, nous
mettre dans nos meubles sous les combles d'une vaste maison de la rue
Bonaparte adosse contre Saint-Germain des Prs, de telle sorte qu'il
nous tait permis de nous faire illusion et de croire que nous habitions
dans le clocher. Nous pouvions redouter d'tre rduits longtemps encore
 vivre de privations, et nous tions si jeunes, qu'en vrit, la
perspective n'avait rien de trop dcourageant.

Mais un brusque changement allait s'oprer dans notre existence, et je
dois dire maintenant dans quelles conditions nouvelles il devait me
trouver.




XVII


Le 14 janvier 1858, j'tais depuis plus de deux mois, on s'en souvient,
attach  la rdaction du _Spectateur_, quand eut lieu l'attentat de
l'Opra contre l'empereur. Le soir de ce jour, notre directeur
politique, Mallac, envoya  l'imprimerie, pour le numro du lendemain,
un article apprciant ce grave vnement et dans lequel il dveloppait
la thse que voici: Ce n'est que sous les gouvernements despotiques
qu'on pouvait voir des crimes tels que celui qui venait d'tre commis
par Orsini. Le despotisme appelle et provoque la rvolution. Protgs
par leur droit hrditaire et l'amour de leurs sujets, les souverains
lgitimes, placs  la tte d'un pouvoir rigoureusement constitutionnel,
n'ont pas  craindre les assassins.

Le double inconvnient de cette thse clate  tous les yeux. Elle est
contraire  la vrit historique, et dans la circonstance, elle exposait
le journal au moins  un avertissement, sinon  une suppression
immdiate.

Les collaborateurs de Mallac lui en firent l'observation; mais il ne
voulut rien entendre. Le grant, reprsentant la proprit, ne fut pas
plus heureux. Aprs avoir soutenu contre lui une discussion d'une
extrme violence, Mallac passa une partie de la nuit  l'imprimerie,
afin d'tre assur que son article serait publi.

Le lendemain, en arrivant au journal  l'heure ordinaire, j'y trouvai la
rdaction au grand complet, les membres du comit, les actionnaires,
tout ce monde, la mine consterne. Un dcret imprial, portant
approbation d'un rapport du ministre de l'intrieur Billault, prononait
la suppression du _Spectateur_, en mme temps que celle de la _Revue de
Paris_, que dirigeaient alors Laurent Pichat, Louis Ulbach et Maxime Du
Camp.

C'tait un rude coup pour la politique fusionniste que reprsentait le
_Spectateur_; mais c'tait un dsastre vritable pour mon frre et moi.
Justement, j'avais obtenu qu'on essayerait de lui pour la chronique, et
je ne sais mme plus si son premier article n'tait pas dj fait.

Heureusement, le dsastre fut bientt en partie conjur: l'_Union_
hritait des abonns et des rdacteurs du journal supprim. Je fus ainsi
vers dans la feuille lgitimiste, avec des appointements, il est vrai,
notablement diminus.--Nous sommes pauvres, m'avait-on dit,--mais
suffisants encore pour nous donner du pain.

Je restai l quelques mois; puis on me demanda d'aller  Blois remplacer
provisoirement le rdacteur en chef de la _France centrale_. Quand je
revins, ma place tait prise; on ne me la rendit pas. J'en prouvai une
vive indignation. J'avais vingt-deux ans, beaucoup d'ambition,
l'nergique volont de contribuer  reconstruire le foyer dtruit, et ce
n'est pas en mourant de faim au service d'un parti qui ne savait mme
pas retenir les jeunes, ou en crivant les Mmoires d'un vieux
gentilhomme de la chambre de Charles X, dont j'tais devenu le
secrtaire, que je pouvais raliser mes desseins. L'Empire tait en
pleine prosprit; il ne m'inspirait aucune rpugnance. N'ayant pas
connu les horreurs du coup d'tat, je ne pouvais partager les rancunes
des vaincus. Toute une gnration, qui depuis a cruellement expi son
erreur et son inexprience, a pens vers ce temps ce que je pensais
moi-mme.

C'est ainsi que j'allai frapper  la porte du vicomte de la Guronnire,
qui dirigeait alors le service de la presse au ministre de l'intrieur.
Cet aimable homme, qui aurait laiss dans l'histoire de son pays une
trace profonde, si son caractre et t  l'gal de son talent, me
reut  merveille. Je lui contai mon cas, et quelques jours aprs, il
m'envoyait  Privas pour y prendre la rdaction en chef de l'_cho de
l'Ardche_, en me promettant de me rappeler bientt.

Privas aprs Paris, une humble feuille de province aprs un des grands
organes de la presse franaise, quelle chute! Et puis, quitter mon
frre, quelle tristesse! Il fallut se rsigner cependant. Je partis,
soutenu par l'espoir de revenir, consol aussi parce que cet loignement
de Paris me rapprochait de ma mre, toujours  Nmes, et d'un autre tre
cher  mon coeur, qui allait,  peu de temps de l, porter mon nom.

C'est  Privas que j'appris les dbuts d'Alphonse Daudet au _Figaro_.
J'avais connu Villemessant pendant mon court sjour  Blois, o il
venait souvent. Invit  passer deux jours dans sa belle proprit de
Chambon, je lui avais parl de mon frre, qu'il connut bientt et dont
il prisa vite les qualits. Ce fut une grande joie. Le _Figaro_, c'tait
pour un crivain comme une conscration, un brevet de talent, la porte
des diteurs ouverte.

Mon frre a commenc l sa rputation, d'abord avec des chroniques en
vers, des tudes en prose, des scnes dialogues: _le Roman du Chaperon
Rouge_, _les Rossignols de cimetire_, _l'Amour Trompette_; puis avec
ces rcits continus, l et ailleurs, pendant plusieurs annes,
empreints d'un charme si doux dans leur brivet, qui lui ont cr,
avant mme qu'il songet  crire des oeuvres de longue haleine, un rang
 part dans la littrature contemporaine.

Ces fins morceaux, dignes de figurer dans un recueil classique, on peut
les relire aujourd'hui dans les _Lettres de mon moulin_, dans les
_Contes du lundi_, dans _Robert Helmont_, dans les _Femmes d'artistes_,
dans les _Lettres  un absent_. Tenant  la fois de la fantaisie et de
l'histoire, ils portent au plus haut degr la marque rvlatrice de
l'tat de son esprit  l'heure o il les crivit.

Tantt il y laisse son imagination foltrer  travers champs, butiner au
gr de son caprice, sous le soleil, dans l'air tide du Midi, tout
embaum de l'odeur des pins pignons, qu'il coute chanter sur les
sauvages rochers de Provence; tantt il ressuscite les souvenirs de ses
voyages, durant lesquels il a vu hommes et choses, avec le regard
mystrieux et sr de son esprit habile  les interroger et  les
observer; tantt enfin, au spectacle des malheurs de son pays, il laisse
clater son me dchire par une angoisse patriotique ou gonfle d'une
sainte indignation. Rires et pleurs, la gamme est complte sur cet
harmonieux clavier; toutes les notes y sont.

L aussi, sont en germe quelques-unes des oeuvres qu'il crira plus tard:
_l'Arlsienne_, _le Nabab_, _Jack_; on les y trouve en mille traits
pars, sous leur forme premire et rsume, telles qu'il les avait vues
d'abord, avant que le travail de son esprit en et trac les lignes et
class les dveloppements.

Le succs de ces tudes, qui n'ont gure d'analogue dans les lettres
franaises, fut trs-vif. Les chos m'en arrivrent dans mon lointain
exil, o mon frre me les confirma ensuite, en venant passer quelques
semaines auprs de moi, et o, comme pour me prouver que la vie allait
commencer  nous sourire, il m'apporta une grande nouvelle. Ayant eu
l'occasion de rencontrer le comte de Morny, ce personnage, le plus
puissant entre les puissants du jour, sduit par son talent, lui avait
promis un emploi dans les bureaux de la prsidence du Corps lgislatif,
un de ces emplois que les grands seigneurs craient jadis pour les gens
de lettres pauvres, et qui permettaient  ceux-ci de travailler
librement, dgags des proccupations de l'existence matrielle. Mon
frre devait en prendre possession ds sa rentre  Paris.

--Je suis lgitimiste, avait-il object firement aux offres
bienveillantes de son nouveau protecteur.

Et celui-ci de rpondre en riant:

--L'impratrice l'est plus que vous.

C'est tout ce que je dirai des relations d'Alphonse Daudet avec M. de
Morny, ne voulant par dflorer la partie de ses Mmoires qu'il y
consacrera. La certitude d'tre protgs par lui alluma nos esprances
et nous fit voir l'avenir sous un jour tout rose. Le sjour de mon frre
 Privas se ressentit de cette confiance. Nous passmes l de belles
vacances; nous fmes ensemble de longues excursions dans les montagnes.
Puis il me quitta pour aller  Nmes, d'o il se rendit en Provence,
dans l'hospitalire maison de Fontvieille, d'o pourrait tre date la
premire des _Lettres de mon moulin_.

C'est pendant ce voyage qu'il connut Frdric Mistral, Thodore Aubanel,
Roumanille, tous les flibres, et se lia avec eux d'une amiti que le
temps n'a pas branle. En rentrant  Paris, il alla prendre sa place au
cabinet du prsident du Corps lgislatif.

Ds ce moment, mes regards se tournrent avec persvrance vers le
Palais-Bourbon. Je prissais d'ennui  Privas; j'tais rsolu  n'y pas
prolonger mon sjour, et mon frre m'avait promis de m'aider  en
abrger la dure. Justement, une occasion s'offrit bientt  lui de
tenir sa promesse; il s'en empara.

Le gouvernement imprial prparait alors les grandes rformes qui
reurent leur application au commencement de 1861: une libert relative
allait tre rendue aux Chambres. M. de Morny, comme prsident du Corps
lgislatif, s'occupait d'augmenter le personnel des secrtaires chargs
de la rdaction des comptes rendus des dbats. Il y avait deux emplois 
donner. Pour l'un, il avait dj fait choix de Ludovic Halvy, qui
prludait, par de modestes essais,  sa brillante carrire d'auteur
dramatique; mon frre me proposa pour l'autre et me fit accepter, au
moment o, sans attendre qu'il m'appelt, je venais d'arriver  Paris,
pouss par le pressentiment de ma bonne fortune.

--Le prsident veut te connatre, me dit-il un soir; il te recevra
demain matin  sept heures.

Vous pensez si je fus exact.  sept heures, un fiacre me dposait devant
le perron de la prsidence. Convaincu qu'on n'approche les grands de ce
monde qu'en habit noir et en cravate blanche, je m'tais vtu comme au
jour de ma premire course  travers Paris. On tait en novembre; il ne
faisait pas encore trs-clair; ma tenue ne produisit aucun effet dans
les antichambres prsidentielles; ou plutt elle en produisit un
dplorable, car ce ne fut qu'aprs que j'eus dclar mon nom que les
huissiers daignrent se montrer polis. L'un d'eux me conduisit dans le
salon chinois et me pria d'attendre.

Une merveille, ce salon, avec ses collections: ivoires et jades
sculpts, bronzes ventrus, jonques et pagodes en miniature, chimres
monstrueuses, dieux accroupis, paravents  ramages d'or. Le malheur est
qu'on m'y oublia.  une heure, je n'avais pas t reu. Mon estomac
criait famine; j'allais de la croise  la chemine, de la chemine  la
croise, dvor d'impatience, moulu, le linge coll aux reins  force de
m'tre tran sur tous les meubles.

Vint un moment o, n'en pouvant plus, je me mis devant une glace pour
rparer le dsordre de ma toilette. J'tais en train de procder 
cette opration dlicate avec la libert d'un homme qui sait qu'on ne se
souviendra plus de lui, quand soudain une porte s'ouvrit. perdu, je
croisai mon habit sur mon gilet dboutonn; mais dj je me retrouvais
seul, aprs avoir vu passer un flot de soie, un profil de blonde et la
fume d'une cigarette. Je sus ensuite que c'tait madame de Morny. Elle
avertit son mari. Il entra brusquement, serr dans son veston de velours
bleu, sa calotte noire sur le crne nu.

--Qui tes-vous? Que faites-vous l?

Je me nommai.

--Ah! mon pauvre garon, je vous ai oubli... Eh bien, votre frre m'a
parl de vous; vous voulez tre secrtaire-rdacteur; il parat que les
questions politiques vous sont familires. Vous tes nomm; allez voir
M. Valette, le secrtaire gnral; il vous prsentera  M. Denis de
Lagarde, votre chef de service...

L'audience ne dura pas trois minutes. Mais je ne regrettai pas ma longue
attente; elle m'avait port bonheur. Je n'eus qu' descendre 
l'entre-sol pour rencontrer mon frre et lui annoncer la russite de ses
efforts. Il vivait l, cte  cte avec Ernest l'pine, qui dirigeait
alors le cabinet de M. de Morny et prparait dans ces graves
occupations, agrablement entrecoupes de passe-temps artistiques, les
futurs succs du trs-spirituel Quatrelles. Il caressait  cette heure,
avec Alphonse Daudet, les projets de collaboration qui se sont
successivement raliss avec la _Dernire Idole_, l'_OEillet blanc_, le
_Frre an_.

Quelques fruits qu'elle ait donns, cette collaboration n'a pu cependant
convaincre Alphonse Daudet de l'efficacit du travail  deux, quand il
s'agit d'oeuvres littraires. Il est rest persuad qu'en dpit de la
conscience de deux crivains attels au mme livre ou au mme drame,
quand vient l'heure d'en recueillir le bnfice moral, il y a un dup,
et, depuis ce temps, il a renonc  toute tentative de ce genre. Il a
recouru, il est vrai, aux bons offices de ses confrres, quand il a
voulu tirer une pice de _Fromont jeune et Risler an_ d'abord, du
_Nabab_ ensuite; mais il ne s'agissait l que d'un classement de scnes
dj faites, quelque chose comme un dgrossissement, une mise au
point, o la part du collaborateur tait trop rduite pour qu'il pt
s'lever un doute sur la vritable paternit du succs.

De mon entre au Corps lgislatif, date ma vritable existence de
Parisien, d'homme de lettres et de journaliste. Les sessions taient
brves; elles duraient trois ou quatre mois, et me laissaient des
loisirs entirement consacrs  des travaux de plume.

Je me propose de raconter un jour ce que j'ai retenu de ce voyage de
vingt annes  travers le monde de la politique et de la presse. Je n'y
veux faire allusion ici que pour rappeler un pisode de ma vie, auquel
mon frre demeura tranger, et dont je ne parlerais pas, si plus tard on
ne l'y avait associ,  propos de son roman: _le Nabab_.

En 1863, j'tais au Corps lgislatif depuis deux ans. Correspondant de
deux grands journaux de province, j'appartenais aussi  la rdaction de
la _France_, dirige alors par le vicomte de la Guronnire, et o je
venais d'inaugurer les chos parlementaires. Dj mon nom avait acquis
quelque notorit; un bon vent enflait mes voiles; le foyer paternel
tait reconstruit; le mien s'levait; c'est un des plus heureux moments
de ma vie.

Au cours des lections gnrales qui eurent lieu cette anne-l, je me
trouvais  Nmes, en vacances. Un de mes amis me conduisit chez le
Nabab, c'est--dire chez Franois Bravay. Il arrivait d'gypte et se
prsentait aux lecteurs de l'une des circonscriptions du Gard. Pour
assurer le succs de sa candidature, il avait promis aux populations de
ces contres un canal d'irrigation qui devait fertiliser leur sol,
strilis par le manque d'eau.

Cette promesse fut juge plus tard par le Corps lgislatif comme une
manoeuvre lectorale, dont le souvenir pesa toujours sur Franois Bravay,
mme lorsque, aprs deux invalidations successives, lu pour la
troisime fois, il fora les portes du Palais-Bourbon. Elle tait
pourtant sincre. Il l'avait rendue effective en versant un million, en
belles espces sonnantes, pour pourvoir aux dpenses des premiers
travaux. Il connaissait mes relations avec les journaux de Paris; il me
demanda de soutenir sa candidature.

Puis, quand il eut t lu, port  la Chambre par l'enthousiasme des
populations qu'excitaient sa rputation de millionnaire et sa
gnrosit, servies par une parole chaude, fruste comme sa personne,
mais bien faite pour tre comprise par des ruraux, il me proposa de
devenir son secrtaire politique. J'acceptai et n'eus pas  m'en
repentir.

Je n'ai pas connu de plus honnte coeur. C'est un de mes regrets de
n'avoir pas possd l'influence ncessaire pour lui imposer mes conseils
et lui faire comprendre combien valaient peu quelques-uns de ceux qui
l'entouraient. Ses frquents voyages en gypte, l'emballement de son
existence toujours tiraille entre les solliciteurs et les besoins
d'argent crs par leurs exigences, faisaient le plus souvent de ma
fonction prs de lui une vritable sincure. Mais, tant qu'il est rest
dput, il ne me l'a jamais rappel; il s'est toujours souvenu de
l'ardeur avec laquelle j'avais embrass ses intrts.

Parmi mes amis, il est un de ceux  qui je me suis le plus passionnment
dvou, et je n'ai jamais cess de croire qu'il tait digne d'inspirer
cette sympathie. Son malheur a t, parti de trs-bas, de s'tre enrichi
trop vite par des procds familiers  tous ceux qui sont alls chercher
fortune en Orient, d'tre revenu en France sans rien savoir de Paris ni
du milieu nouveau dans lequel il allait vivre, et o, pour cette cause,
il devait se ruiner aussi vite qu'il s'tait enrichi l-bas.

Le portrait que mon frre a trac de lui, dans un livre inoubliable, ne
me laisse rien autre  dire, si ce n'est qu'en parlant de l'exquise
bont de cette me toute nave, en dpit des apparences contraires,
l'auteur du _Nabab_ n'a rien exagr. Pour ceux qui ont connu et aim
Franois Bravay, le roman dont il est le hros est l'oeuvre la mieux
faite pour rendre hommage  sa mmoire et la venger de calomnies
ineptes. Il suffit pour s'en convaincre de lire la dernire phrase: Ses
lvres remurent, et ses yeux dilats, tourns vers de Gry,
retrouvrent, avant la mort, une expression douloureuse, implorante et
rvolte, comme pour le prendre  tmoin d'une des plus grandes, des
plus cruelles injustices que Paris ait jamais commises.

Comment donc se peut-il qu'une malveillance calcule ait tent de faire
accroire que tant de pages loquentes constituaient une insulte  cette
mmoire, et qu'un moment les proches de Franois Bravay aient partag
cet injuste sentiment? Je ne suis pas encore parvenu  le comprendre.

Mais ce qui est plus grave, c'est qu'ils aient voulu prouver que mon
frre avait commis un acte de noire ingratitude.  l'poque o il eut 
se dfendre sur ce point, il me pria de ne pas intervenir. Cette
polmique toute personnelle, trangre au mrite intrinsque de son
oeuvre, blessait trop ses dlicatesses littraires pour qu'il voult la
compliquer de mon intervention.

Mais, aujourd'hui, j'ai recouvr la libert de dire qu'Alphonse Daudet
n'tait engag avec Franois Bravay par aucun souvenir qui entravt son
droit de romancier. C'est  peine s'il l'avait vu  deux ou trois
reprises, et encore que cette vision rapide lui et suffi pour juger
l'homme et son milieu, complte par ce qu'il en savait dj ou ce qu'il
en apprit ensuite, elle ne pouvait tre assimile  un de ces services
qui condamnent au silence celui qui l'a reu. Mon frre pouvait donc
crire le _Nabab_, quand moi-mme, si j'avais eu le talent pour le faire
tel, je l'aurais fait et sign sans croire manquer  un devoir.




XVIII


Pendant l'anne 1861, la sant de mon frre, branle par les violentes
secousses de la vie de Paris, fut assez srieusement atteinte. Le
docteur Marchal de Calvi, grand ami des lettres et des crivains, lui
donnait des soins. Il l'entourait de sollicitude et d'attentions, comme
fait un jardinier pour une fleur rare.  l'approche de l'hiver, il lui
dclara tout net qu'il fallait partir, aller chercher la vie au pays du
soleil, que c'tait l'unique moyen de ne pas compromettre
irrparablement l'avenir. L'arrt tait formel. Mon frre obit et
partit pour l'Algrie, o il passa plusieurs mois.

Il m'a bien souvent racont les pripties de ce voyage, qui a laiss
dans son esprit et dans ses oeuvres une empreinte profonde; son sjour 
Alger, ses excursions dans les provinces, ses visites chez les chefs
arabes, ses longues courses  travers les montagnes,  cheval sur une
mule, et portant, attach aux paules par une courroie, un bidon rempli
d'une certaine huile de foie de morue, qu'il tait oblig de prendre 
fortes doses.

Du traitement qui lui tait ordonn, il n'observa gure que cette
prescription. Quant  celle qui le condamnait au repos, il l'observa en
se surmenant, en se dpensant, en courant de droite et de gauche,
cherchant des sensations, heureux de ses dcouvertes, observant,
crivant chaque soir ses impressions du jour sur les petits cahiers
qu'il collectionne depuis vingt ans et o se trouve en germe toute son
oeuvre passe et future.

Sur ces cahiers, dit-il dans la prface de _Fromont jeune et Risler
an_, les remarques, les penses n'ont parfois qu'une ligne serre, de
quoi se rappeler un geste, une intonation, dvelopps, agrandis plus
tard pour l'harmonie de l'oeuvre importante.  Paris, en voyage,  la
campagne, ces carnets se sont noircis sans y penser, sans penser mme au
travail futur qui s'amassait l; des noms propres s'y rencontrent
quelquefois, que je n'ai pu changer, trouvant aux noms une physionomie,
l'empreinte ressemblante des gens qui les portent.

Quand, au printemps, mon frre revint d'Algrie, sa sant, quoique
ncessitant encore des mnagements, ne nous inspirait plus
d'inquitudes; les carnets s'taient enrichis d'une multitude
d'indications prcieuses. Une jolie tude sur Milianah, qui a trouv
place dans les _Lettres de mon moulin_; un conte, _Kadour et Katel_,
dans _Robert Helmont_; _Un dcor du 15 aot_, le petit Arabe Namoun, du
_Sacrifice_, et enfin l'immortel _Tartarin de Tarascon_, voil ce
qu'Alphonse Daudet rapporta d'Algrie; riche butin, comme on voit, sans
compter des visions de soleil, de paysages et de ciels bleus, dont son
cerveau a gard la fconde lumire.

En son absence, l'Odon avait jou de lui la _Dernire Idole_, ce drame
en un acte crit en collaboration avec Ernest L'pine. Quand mon frre
tait parti pour Alger, les rptitions de sa pice allaient commencer;
son collaborateur devait les diriger; mais il tomba malade au mme
moment, et j'eus la mission de les suivre. Tisserant, qui jouait le
principal rle, s'tait charg de la mise en scne, Mademoiselle
Rousseil faisait ses dbuts dans le personnage de la belle madame
Ambroy, et, quoiqu'il ne s'agt que d'un acte, le thtre comptait sur
un succs.

Nos esprances communes ne furent pas trompes. Ceux qui assistaient 
la premire peuvent s'en souvenir. Si j'invoque leur tmoignage, c'est
pour prouver que je n'exagre en rien. Les vieux auteurs levaient la
tte en disant: Ce n'est pas du thtre! mais ils applaudissaient tout
de mme. Je vois encore Paul de Saint-Victor assis dans sa loge et
battant des mains.

La salle tait des plus brillantes. On savait que M. de Morny
s'intressait aux auteurs. Il tait l, un peu surpris des chaleureuses
approbations du public, sans bien comprendre ces scnes toutes
d'motions faites cependant pour arracher des larmes aux plus
sceptiques; mais sa femme, enthousiasme, y brisa son ventail. Ds le
lendemain, j'expdiais  mon frre la nouvelle de son succs. Elle lui
parvint au fond de je ne sais quelle contre lointaine. Il m'a dit
depuis qu'au milieu des pripties de son splendide voyage, elle le
laissa tout  fait insensible, tant Paris lui semblait en ce moment
petit, loign et oubli.

L'anne suivante, Marchal de Calvi exigea encore qu'il partt 
l'approche des froids. Cette fois, il alla en Corse. L, d'autres
motions l'attendaient. On en retrouve la trace dans ses contes;--lisez
_Marie Anto_, le _Phare des Sanguinaires_, l'_Agonie de la
Smillante_,--et enfin le _Nabab_, o les souvenirs d'Ajaccio ont
manifestement inspir les combinaisons financires du coquin Paganetti
et les scnes lectorales racontes par Paul de Gry.

Aprs deux hivers passs ainsi loin de Paris, mon frre n'avait plus
qu' reprendre son train de vie; l'air tide du Midi ne lui tait plus
indispensable. La prudence seule lui suggra l'ide de s'loigner de
nouveau  la fin de 1863; mais il s'arrta en Provence. Le sjour qu'il
y fit fut laborieux. Il suffit de parcourir ses livres pour s'en
convaincre.

C'est surtout  partir de cette poque que le Midi et les Mridionaux
sont entrs dans son oeuvre. C'est  cette poque qu'il les a tudis
dans les paysages, dans la vie sociale, dans les moeurs, compltant
l'observation quotidienne par le souvenir du pass, adaptant un trait
saisi sur le vif  quelque personnage entrevu l ou ailleurs, se faisant
l'historien des passions et des habitudes d'une race, comme d'autres se
font les historiens des vnements d'un pays.

Avec son procd de ne rien dcrire que ce qu'il a vu, de ne rien
raconter que ce qui est arriv, de tout emprunter  la ralit,
affabulations, descriptions, personnages, toute dcouverte nouvelle
faite par lui  travers les aventures des hommes, tout vnement
intrieur qui se passe sous ses yeux, sont autant de filons qui tt ou
tard enrichiront son domaine intellectuel. Je crois bien que c'est
surtout  l'poque de son sjour en Provence qu'il a mesur la puissance
fconde de ce procd, et qu'il s'est dfinitivement trac la rgle
qu'il a depuis observe avec rigueur.

Quelles richesses littraires ne lui doit-il pas,  cette discipline
svre de son esprit! Elle a donn  ses livres l'actualit, la
modernit, c'est--dire l'une des conditions du succs dans une socit
emporte par la soif de jouir, brle par la fivre, qui n'a plus le
temps de se recueillir, de revenir sur les jours qu'elle a dj vcus,
et tourmente cependant du dsir de se voir revivre en des rcits qui
traduiront ses passions, ses vertus et ses vices, qui lui apprendront 
se connatre, sans lui imposer l'obligation de s'tudier elle-mme et
sur elle-mme.

Il est vrai que, pour mettre ce systme en pratique avec fruit, il
fallait une organisation spciale, une flamme personnelle, un don de
nature que les plus laborieux efforts ne sauraient donner  qui ne l'a
pas trouv dans son berceau. mile Zola, apprciant le talent d'Alphonse
Daudet, crivait nagure: La nature bienveillante l'a mis  ce point
exquis o la posie finit et o la ralit commence. Voil nettement
dfinie la cause principale de la fortune littraire de mon frre.

Mais pour comprendre les enjambes qu'il a faites depuis vers la
renomme, il faut tenir compte de ce travail incessant de son esprit
dont j'ai parl, de son ambition constamment tourne vers le mieux.
Malgr ses dons naturels, il aurait pu rester en chemin s'il ne les
avait sans cesse excits, dvelopps, affins avec une volont tenace,
jamais lasse, toujours prte  s'affirmer pour rendre plus parfaite
l'oeuvre de ses mains.

Les vnements de la fin de l'Empire, les angoisses du sige de Paris,
les tragdies de la Commune, tous ces pisodes mouvants qui semblent
faire partie de notre histoire personnelle, tant ils ont pes sur la
destine de chacun de nous, devaient inspirer et ont inspir plus d'un
crivain. Les romanciers et les potes se sont servis de ces pripties,
les ont rappeles dans leurs vers ou encadres dans les intrigues de
leurs rcits. D'o vient que nulle part elles ne sont plus vivantes que
dans les pages que leur a consacres Alphonse Daudet? C'est que
justement il les a racontes en raliste et en pote. Sa flamme a dor
la ralit, l'a pare non-seulement de toutes les grces d'un style
original et pntrant, mais encore d'un accent de tendresse infinie qui
provoque les larmes. Aussi le trait le plus ordinaire, serti par ce
matre ouvrier, devient un joyau rare.

Voulez-vous un exemple de l'effet qu'il produit par les moyens les plus
simples? Ouvrez les _Contes du lundi_ et relisez la _Dernire Classe_.
Nous sommes dans un pauvre village d'Alsace, le jour o, subissant la
conqute, cette province franaise va devenir allemande. Pour la
dernire fois, l'instituteur fait sa classe en franais; il y a appel
les parents de ses lves afin de leur adresser ses adieux, les prenant
 tmoin,  cette heure de deuil, de son ardent amour pour la patrie
vaincue, et afin de dposer dans leur me, avant de se sparer d'eux, la
graine de patriotisme dont ils lgueront la fleur  leurs enfants. Un
petit lve, venu  l'cole ce jour-l comme tous les jours, raconte
cette scne. Et c'est tout, presque un fait divers que le journal de la
ville voisine a peut-tre insr dans la chronique locale.

Voyez maintenant ce qu'est devenu ce fait divers sous la plume
d'Alphonse Daudet. Sans y rien ajouter que l'motion de son me et la
magie du style, sans prononcer un mot retentissant, un de ces mots un
peu gros qui, dans les apostrophes du vaincu au vainqueur, sont comme la
menace ternelle des reprsailles  venir, et qu'il et t bien
excusable d'employer en cette circonstance; sans dpasser le ton d'une
froide narration, il a crit huit pages qui sont la protestation la plus
loquente qu'on ait jamais leve contre la loi barbare qui traite un
peuple comme un btail.

Si l'on veut chercher  travers son oeuvre d'autres preuves de ce don si
personnel de faire revivre la ralit dans ses rcits sans lui rien
faire perdre de sa puissance, en lui donnant au contraire, par l'art
d'arranger les mots, tout le relief de la vie, on les trouvera par
centaines.

Je prends la mort du duc de Morny. Mon frre tait l; il a suivi, heure
par heure, ce drame intime, que la grande place tenue par le mourant
allait transformer en un drame historique. Il a vu la maladie entrer
dans le palais et la mort accrocher aux murailles les tentures noires.
Il a saisi sur le vif l'effarement des politiques et des faiseurs, aux
yeux de qui l'vnement prenait les proportions d'une catastrophe. Il a
entendu les commentaires des valets, partags entre l'orgueil d'avoir
servi un matre si puissant, le regret de le perdre et la hte de se
faire un sort ailleurs. Il a aid  dtruire les papiers intimes, la
volumineuse correspondance, tmoignage de la platitude humaine, que le
mort n'a pas voulu laisser aprs soi. Il est entr dans la chambre au
moment o l'embaumeur venait d'en sortir. Chacun de ces traits,
recueillis au passage, est all grossir le dossier des notes du
romancier.

Maintenant, reprenez les pages du _Nabab_, dans lesquelles il a
reconstitu ce saisissant tableau, dont _Robert Helmont_ contient une
premire bauche. N'eussiez-vous ouvert le livre que comme une oeuvre de
pure imagination, fussiez-vous ignorant de l'histoire contemporaine au
point de ne pouvoir discerner ce qu'il contient de vrit, vous ne
sauriez lire ce chapitre o perce, entre le blanc des lignes, l'ironie
provoque dans l'esprit du conteur par ces spectacles de la vanit et de
l'impuissance des hommes, sans deviner que la mort qu'il raconte tait
le symptme prcurseur d'une grande chute, que ce n'tait pas seulement
un duc imprial qui disparaissait, mais tout un immense difice qui
commenait  s'crouler. L'exactitude de cette reproduction des choses
vues, o ne se rencontre pas une seule allusion politique, la vie que
leur a donne le peintre, l'art avec lequel il fait passer dans son
rcit les angoisses dont il a surpris la trace sur les visages
bouleverss, ont suffi pour rvler tout ce qu'il ne dit pas. L'effet
reste saisissant, produit par des moyens si simples. Dans les oeuvres
d'art, c'est la vraie marque du talent, j'entends le talent qui assure
leur dure.




XIX


La mort du duc de Morny dcida mon frre  raliser un projet auquel il
songeait depuis longtemps, le projet de recouvrer sa libert. Il tait
trop vritablement homme de lettres pour persister, les premires
difficults vaincues,  vivre autrement que de sa plume. Il quitta le
Corps lgislatif ds qu'il lui fut dmontr que l'indpendance de ses
ides pouvait y tre compromise.

Ai-je besoin d'ajouter que, durant le sjour qu'il venait d'y faire, il
n'avait ni crit une ligne ni accompli un acte qui pussent tre
considrs comme un sacrifice de cette indpendance aux exigences de sa
situation? Il a eu, sa vie durant, cette bonne fortune de vivre dgag
de tout lien politique. Je suis lgitimiste, avait-il dit  M. de
Morny, en entrant pour la premire fois dans son cabinet. Cette petite
fanfaronnade de Mridional tait moins une vrit, mme alors, qu'une
manifestation de fiert native et peut-tre un hommage aux opinions
professes dans la maison paternelle. Mais ce mot, mon frre ne le
dirait plus aujourd'hui.

Ce n'est pas qu'il ait eu depuis le loisir ou la volont de se faire un
sentiment bien net du rgime qui convient le mieux  la France, c'est
mpris pour la politique. Ce mpris, il l'a exprim un jour, en des
accents indigns, dans l'pilogue de _Robert Helmont_:

 politique, je te hais! Je te hais parce que tu es grossire, injuste,
criarde et bavarde; parce que tu es l'ennemie de l'art, du travail;
parce que tu sers d'tiquette  toutes les sottises,  toutes les
ambitions,  toutes les paresses. Aveugle et passionne, tu spares de
braves coeurs faits pour tre unis; tu lies, au contraire, des tres tout
 fait dissemblables. Tu es le grand dissolvant des consciences, tu
donnes l'habitude du mensonge, du subterfuge, et, grce  toi, on voit
des honntes gens devenir amis de coquins, pourvu qu'ils soient du mme
parti. Je te hais surtout,  politique, parce que tu en es arrive 
tuer dans nos coeurs le sentiment, l'ide de la patrie...

Aprs avoir lu cette virulente apostrophe, il paratra difficile de
classer mon frre dans un parti quelconque, quelles que soient
d'ailleurs les amitis qu'il s'est faites  droite et  gauche, parmi
les admirateurs de son talent, ou de croire qu'il cherche  se classer
sous une tiquette. Il a eu trop souvent  se fliciter de cette
heureuse indpendance pour tre dispos  l'abdiquer.

Il en est plus d'un qui regrette aujourd'hui de n'avoir pas suivi son
exemple. Sans professer comme lui pour la politique un mpris pouss
jusqu' la haine, tout en reconnaissant que le malheur des Franais a eu
surtout pour cause leur indiffrence politique en d'autres temps, il
faut avouer que plus nous allons, et moins les lettrs et les dlicats
auront  se louer de s'tre jets dans la mle de nos polmiques
quotidiennes. Vainqueur, on y rcolte l'envie; vaincu, l'injustice. Les
ressentiments politiques sont les plus implacables.

J'en sais quelque chose, moi qui me considre comme un ami passionn de
la libert, qui ne l'ai jamais trahie, et  qui certains hommes n'ont
cependant pas pardonn la modeste part que j'ai eue dans l'acte,
inopportun peut-tre, mais rigoureusement lgal, du Vingt-Quatre Mai.
J'ai eu beau, quand en 1876 le verdict lectoral vint nous prouver que
nous nous tions tromps, abandonner volontairement les fonctions que
j'occupais; j'ai eu beau, sous le Seize Mai, quand mes amis m'invitaient
 les reprendre, m'y refuser; j'ai eu beau m'abstenir depuis de tout
dnigrement systmatique contre un rgime dont j'avais attaqu, en
d'autres circonstances, les dfenseurs, les hommes dont je parle n'ont
pas dsarm, ont continu  me traiter en ennemi, encore que je ne
provoquasse ni leurs faveurs ni leur colre.

Ils n'ont mme pas pargn mes travaux littraires,  propos desquels
certains d'entre eux crivaient, en parlant de moi: Daudet!... pas
celui qui a du talent l'autre, croyant faire  mon amour propre une
blessure profonde par ce rappel malveillant des succs de mon frre. La
srnit avec laquelle je m'en exprime aujourd'hui leur prouvera combien
ils se sont tromps; je n'y fais allusion que pour dmontrer cette
implacabilit des ressentiments ns de la politique,  laquelle Alphonse
Daudet a chapp.

Une fois rendu  lui-mme, il fut tout entier aux lettres. Alors a
commenc cette longue srie de contes, de comdies, de drames, de
romans, qui ont consacr sa rputation, en marquant, tapes par tapes,
la persvrante ascension de son talent. Il publiait successivement les
_Lettres de mon moulin_, recueil compos de ses impressions
mridionales; le _Petit Chose_, inspir en partie par notre enfance,
crit en plein hiver dans une modeste proprit du Languedoc o, pendant
plusieurs semaines, il vcut seul, comme un ermite, ayant pour unique
compagnon un vieux Montaigne, dont la lecture le reposait de ses veilles
laborieuses; il faisait jouer aux Franais l'_OEillet blanc_, 
l'Opra-Comique les _Absents_, au Vaudeville le _Frre an_ et le
_Sacrifice_.

Durant ses haltes dans le monde des thtres, il rcoltait une riche
moisson de notes et d'observations sur les comdiens, mettant en grange
le grain fcond d'o devaient sortir plus tard le Delobelle de _Fromont
jeune et Risler an_ et les judicieuses apprciations qu'on peut relire
dans la collection de ses feuilletons dramatiques de l'_Officiel_, 
travers lesquels il a parpill les premiers chapitres d'une histoire de
la critique thtrale.

 propos de cette partie de son oeuvre, j'ai souvent entendu des gens
s'tonner que ses pices n'aient pas rencontr auprs du public la mme
faveur que ses livres. Il est certain qu'il n'a jamais remport une de
ces victoires scniques qui sont une fortune pour un auteur ou pour un
thtre. Je ne parle pas des pices qu'il a tires de ses romans.
Celles-l ne sont venues  la scne que protges par le souvenir du
retentissement qu'elles avaient eu sous leur premire forme; et encore
ce souvenir a-t-il quelquefois pes sur elles, plus qu'il ne leur a
servi, surtout quand le public ne rencontrait plus au thtre, dans leur
intgrit, dans leur cadre descriptif, les types qui l'avaient le plus
charm. Quant aux autres,  l'exception peut-tre de la _Dernire
Idole_, elles ont ordinairement apport  leur auteur plus de dboires
que de satisfaction.

Je suis presque tent de voir dans ce fait indniable une preuve de sa
supriorit ou, si l'on prfre, de l'infriorit de l'art scnique.
C'est surtout aux dtails que les livres d'Alphonse Daudet doivent leur
plus grand attrait, aux dtails, aux descriptions,  l'analyse des
vnements,  la composition des personnages,  je ne sais quoi de
personnel, d'original, de sduisant, que la convention thtrale brise
impitoyablement. Ses qualits sont justement contraires  celles
qu'exige la scne moderne, o la langue est peu, o le fait ne vaut que
par la manire dont il saisit le regard et l'intrt du spectateur.

En une seule circonstance, mon frre a tent d'crire un drame accommod
au got du jour, sous une forme qui ne laissait aucune place  ses
expansions de pote. Il s'est laiss circonvenir par des gens de
thtre: il a fait _Lise Tavernier_, et il a chou. On peut objecter
que l'oeuvre tait grotesquement monte. Nous tions en 1872,  l'Ambigu,
sous la direction Billion; c'est tout dire. Mais, mme mise en scne par
un directeur plus soucieux de la dignit de l'art, je ne crois pas
qu'elle et produit un meilleur rsultat.

 la fin de cette anne, Alphonse Daudet a donn la mesure de ce qu'il
peut au thtre, avec l'_Arlsienne_. Il a vtu cette idylle tragique
des plus brillantes parures; il en a caress les priodes avec amour,
comme les stances d'une pastorale; dans un dcor de Provence, il a fait
rsonner tout le clavier de la passion; du jour o il a commenc cette
oeuvre, il a eu la fivre; cette fivre n'est tombe que le soir de la
premire, dans la lassitude et la dception d'une victoire douteuse; les
perles les plus fines de son crin, il les avait rpandues  profusion
dans chaque phrase; il a crit l des pages qu'on ne peut lire sans
qu'une poignante motion vous treigne l'me.

Cependant, au thtre, l'effet n'a pas rpondu  son attente. Est-ce que
l'action tait trop locale? Est-ce que _Mireille_ avait puis l'intrt
des Parisiens pour les choses de Provence? Est-ce que sur une autre
scne que le Vaudeville, dans un autre milieu que ce coin de la Chausse
d'Antin, si frocement blagueur, l'_Arlsienne_ aurait eu une autre
destine? Je suis assez dispos  le croire, car il s'en est fallu de
bien peu que ce succs incertain, suffisant, tel qu'il fut,  honorer
une carrire d'crivain, se transformt en un triomphe incontest.




XX


Je rdige ces notes au hasard de la plume, comme elles viennent  mon
esprit, sans tenir compte de l'ordre chronologique des vnements tout
intimes que je rsume ici plus que je ne les raconte. On ne sera donc
pas surpris, si aprs avoir parl, afin de n'y plus revenir, des pices
joues en 1872, je fais un retour en arrire pour retrouver Alphonse
Daudet l o nous l'avons laiss, c'est--dire au moment o il venait de
quitter l'unique emploi qu'il ait jamais occup.

En ce temps, il vivait  la campagne la plus grande partie de l'anne.
Il aimait les bois qui entourent Paris, reportant sur eux la tendresse
qu'il a toujours eue pour les choses de nature, eaux, forts, montagnes,
tendresse qui, brusquement, le faisait partir de quelque village perdu
au fond de la valle de Chevreuse pour parcourir  pied les Vosges et
l'Alsace.

Il a toujours avidement cherch les sensations que causent les objets
extrieurs. Dans la prface de _Fromont jeune et Risler an_, il
raconte comment il dut au hasard, qui l'avait install dans le Marais,
le choix du milieu dans lequel il a encadr l'action de son roman. Des
circonstances analogues ont exerc une gale influence sur la
composition de ses autres livres; cela est vrai surtout pour _Jack_,
dont tant de pages ont recueilli les souvenirs de ses longues excursions
dans les environs de Paris, sur les rives de la Seine, du ct de
Corbeil, o son mariage allait le conduire et le fixer tous les ans,
durant plusieurs mois.

Ce mariage eut lieu au commencement de 1867. Durant l't prcdent,
nous tions installs en famille  Ville-d'Avray. Mon frre, souffrant,
tait rest  Paris. Une pidmie de cholra l'en chassa; il vint
s'tablir chez nous. Un jour, des amis qui habitaient dans le voisinage,
tant venus nous voir, amenrent avec eux une de leurs parentes, une
jeune fille charmante, instruite, suprieurement leve, mademoiselle
Julia Allard. Elle avait eu le bonheur de grandir dans une atmosphre de
tendresse et de posie, entre un pre et une mre passionnment pris
des choses intellectuelles, potes eux-mmes.  quelques mois de l,
elle portait le nom d'Alphonse Daudet.

Quoiqu'elle ait fait acte d'crivain, en publiant des _Impressions de
nature et d'art_ o l'on peut lire l'enfance d'une Parisienne, des notes
dtaches, des impressions qui rappellent les choses entrevues, une
douzaine d'tudes sur les dernires lectures, je n'en parlerais pas,
sachant combien l'effarouche le bruit qui se fait autour d'elle, si mon
frre n'avait rendu lui-mme publiquement hommage  l'influence qu'elle
a exerce sur ses oeuvres.

Tel que nous connaissions Alphonse Daudet, la compagne qu'il s'est
donne pouvait, s'il s'tait tromp dans son choix, teindre la pure
flamme de son esprit et tuer son talent. La peur de ce pril l'avait
toujours domin, loign du mariage. On en trouve l'expression, rendue
aprs coup, dans les _Femmes d'artistes_ et plus particulirement dans
le rcit qui ouvre ce volume: _Madame Heurtebise_. Cette peur, nous le
ressentions tous pour lui. Mais sa femme a t la srnit de son foyer,
la rgulatrice de son travail, la conseillre discrte de son
inspiration.

Elle est tellement artiste elle-mme, elle a pris une telle part  tout
ce que j'ai crit! Pas une page qu'elle n'ait revue, retouche, o elle
n'ait jet un peu de sa belle poudre azur et or. Et si modeste, si
simple, si peu femme de lettres! J'avais exprim un jour tout cela et le
tmoignage d'une tendre collaboration infatigable dans la ddicace du
_Nabab_; ma femme n'a pas permis que cette ddicace part, et je l'ai
conserve seulement sur une dizaine d'exemplaires d'amis.

Je ne sais rien de plus loquent que ce simple hommage, non moins 
l'loge de celui qui l'a rendu que de celle qui l'a mrit.

Au moment o ma belle-soeur venait, cdant aux sollicitations de son
mari, de publier son recueil d'impressions, un soir, aprs quelques
heures passes entre elle et mon frre, tout pntr par le bonheur de
leur maison, j'crivis, en rentrant chez moi, prenant prtexte de ce
livre, quelques lignes qui me semblent  leur place dans cette tude.
Elles sont comme le tableau dfinitif de cet intrieur fortun, o l'art
est dieu, et dont le rayonnement forme avec les pres dbuts que j'ai
raconts un saisissant et consolant contraste:

La salle de travail est vaste et haute. Devant la table charge de
papiers et de livres, sous le blanc rayon de la lampe, dont un abat-jour
en papier dcoup adoucit la clart, le matre du logis est assis,
crivant l'oeuvre nouvelle promise au public, annonce par les journaux,
attendue par les traducteurs et les diteurs. Entre chaque phrase, aprs
en avoir choisi tous les mots, cisel toutes les lignes, il s'arrte,
coutant l'imagination qui lui parle, mais la disciplinant pour la
maintenir dans les limites de la vrit, ou l'y ramener quand elle est
tente d'en sortir. Les personnages dont il dcrit les aventures, dont
il nous montre l'me, les instincts et les passions, passent devant ses
yeux.

Avec la prcision d'un peintre de la vie, il les reproduit tels qu'il
les a connus; il s'attache  les rendre aussi vrais que nature,
dployant dans cette lutte pour la recherche de l'expression, pour
l'lvation de la pense, pour la description du dcor, pour la puret
du style, la vigueur, la grce, la fantaisie, toutes ces qualits
matresses qui sont en lui et dont il pare les fils de ses rves avec le
plus ardent effort de conscience, ne se dclarant satisfait que
lorsqu'il a puis toutes les formes de cet effort, et affirmant ainsi
le respect qu'il a du public et le respect qu'il a de lui-mme.

En face de lui,  l'autre extrmit de la table, aprs avoir veill sur
le coucher des enfants et bais leur front, la femme est venue s'asseoir
doucement. L'heure est exquise, propice au tranquille labeur qui enfante
les belles oeuvres. Les bruits de la rue semblent teints, la maison
s'est endormie. Ce grand silence est salutaire. Une bche se consume
dans l'tre en chantant; la flamme qui la dvore danse sur les cendres
embrases, accroche des tincelles rougetres aux cadres dors des
tableaux et aux cuivres des vases o s'talent les plantes vertes.
Jamais l'intimit de ce bonheur domestique, jamais la srnit de ce
foyer familial, visit par la gloire, n'avaient revtu une plus suave
loquence.

La jeune femme se laisse bercer au gr de ses rves; elle savoure le
prsent, cherche  deviner l'avenir, et, par un involontaire besoin de
comparer avec ce qu'elle a connu jadis ce que maintenant elle possde et
ce qu'elle espre, elle se laisse entraner vers le pass. Elle revoit
son enfance, elle est transporte dans une autre maison, chaude aussi,
pleine de caresses, confortable et paisible; elle voit les jours
lointains. Ici, elle commande; l-bas, elle obissait, et c'tait encore
bien doux. Elle ne regrette rien de ce pass, mais elle le revoit avec
joie, sa mmoire lui en dit les chos, lui en rappelle les souvenirs.

Alors,  cette table heureuse, o le talent est contagieux, en face de
cet homme qui est tout pour elle et dont la plume crit des
chefs-d'oeuvre, elle se sent prise aussi d'une sorte de nostalgie, et,
sur la page blanche tale sous sa main, elle laisse tomber en stances
harmonieuses, prose ou vers, ses souvenirs tout  coup ressuscits. Ces
soirs heureux frquemment se renouvellent. Ils se compltent, l't
venu, par les adorables journes de villgiature, dans la maison des
champs adosse  la fort et dont les pampres  couleur d'meraude et
les glycines  fleurs bleues se mirent dans la rivire.




XXI


Jusqu'en 1873, Alphonse Daudet s'tait montr rfractaire aux oeuvres de
longue haleine. Il avait crit deux romans: _le Petit Chose_ et
_Tartarin de Tarascon_. Mais c'taient l des oeuvres de dbut, remontant
dj haut; il ne semblait gure dispos  en reprendre la srie
interrompue. Aprs la guerre, il avait port son principal effort vers
le thtre, tandis que, d'autre part, il recueillait ses souvenirs de la
fin de l'Empire, du sige et de la Commune, en courtes tudes, histoire
ou fantaisie,  la manire des _Lettres de mon moulin_. Il ne fallut pas
moins de trois volumes pour les puiser: les _Lettres  un absent_, les
_Contes du lundi_, _Robert Helmont_.

Il est vrai que, durant cette priode, il avait vu de prs les hommes et
les choses. Dj, ds le commencement de 1870, il se laissait dtourner
de ses proccupations, jusque-l purement, exclusivement littraires,
par les symptmes prcurseurs de la bourrasque. Il suivait en
observateur les manifestations populaires, les incidents de la
politique.

Je me souviens qu'un soir, peu de jours avant le plbiscite, il voulut
m'entraner  travers le faubourg du Temple tout plein d'agitations et
de menaces, dans une runion lectorale. Des groupes tumultueux,
difficilement contenus par un norme dploiement de force arme, nous
empchrent d'arriver au but de notre course. Dj la lutte s'engageait
entre les Parisiens et les Bonaparte.

Un autre soir, quelques heures aprs l'assassinat de Victor Noir, nous
allmes au ministre de la justice, chez mile Ollivier, qu'il ne
connaissait pas encore. Puis ce fut le Quatre-Septembre, le sige,
durant lequel il tait rest dans Paris, volontairement enrl dans la
garde nationale, malgr sa myopie, grand coureur d'avant-postes,
intrpide chercheur de sensations, bravant le danger pour se donner la
satisfaction de tout voir, d'allonger,  la fin de ces mouvantes
journes, les pages de notes dj couvertes de son criture menue et
serre.

Pendant prs de deux annes, ses conceptions ne se sont alimentes que
de ces souvenirs. Il a accroch ainsi dans son oeuvre, comme dans une
galerie, une centaine de tableaux qui, par l'exactitude et la vrit de
l'observation, ont toute la valeur d'un document historique.

Nulle part, peut-tre, sa puissante facult de vision ne s'est affirme
au mme degr que dans ces courts rcits, pntrs encore de l'motion
qui faisait trembler sa plume, quand  la hte, et pour ne pas
l'oublier, il notait d'un mot l'impression matresse, rsumant toutes
les autres. Souvent, le trait qui l'a frapp a dur quelques minutes;
souvent, il n'a fait qu'entrevoir son modle; mais cela lui a suffi pour
le peindre, sans trahir la ressemblance. La mme observation peut
s'appliquer  toute son oeuvre.

La Commune l'obligea  fuir Paris. Lorsqu'il y rentra et put se remettre
au travail, il ne songea qu'aux livres o seraient gravs, comme ils
l'taient dans sa mmoire, les vnements auxquels il venait d'assister.

En mme temps, je l'ai dit, il travaillait pour le thtre. La chute de
_Lise Tavernier_, la dception de l'_Arlsienne_, arrtrent son essor
de ce ct. Pendant une reprsentation de cette dernire pice, l'ide
lui vint de faire un roman parisien. Il crivit _Fromont jeune et Risler
an_ en 1873, sans pressentir l'immense succs que lui prparait ce
livre, dont la publication dans le _Bien public_ n'avait pu cependant
passer inaperue.

C'est avec ce roman que l'diteur Charpentier est entr dans la srie
des volumes  grands tirages. Quelques semaines suffirent pour rpandre
celui-l dans le monde entier. On le lisait  l'tranger comme en
France, dans le texte ou dans des traductions.

Cette vogue des premiers jours n'en a pas puis la propagation. Encore
 l'heure o j'cris, on en tire tous les ans plusieurs milliers
d'exemplaires. L'Acadmie franaise elle-mme voulut s'associer  la
manifestation qui se faisait autour du nom d'Alphonse Daudet: elle
dcerna  son livre le plus littraire des prix dont elle dispose
annuellement.

Par la force des choses, cette tude a tellement pris peu  peu le
caractre d'une apologie, que j'prouve quelque embarras maintenant 
dire ce que je pense de _Fromont jeune et Risler an_.

En parlant d'Alphonse Daudet, j'ai pu faire connatre l'homme par le
simple rcit des vnements de sa vie, comme on rvle un pisode
historique  l'aide de documents authentiques. Mais je ne saurais juger
son oeuvre que par l'expression d'une opinion personnelle o l'admiration
tient la plus grande place. Mon jugement serait donc suspect et
consquemment sans valeur. Il n'ajouterait rien  l'autorit de ce
chapitre d'histoire littraire. Je renonce  le formuler.

Ce que j'ai le droit de constater, c'est que la vrit des personnages
et le _vcu_ des vnements ont t la cause dterminante de la fortune
du premier grand roman d'Alphonse Daudet. On ne s'est pas occup de
rechercher si la donne tait bien neuve, si, de prs ou de loin, elle
ne se rattachait pas  quelque autre exploite dj dans des livres plus
ou moins rpandus. Ce que le lecteur a vu surtout, ce qui l'a mu,
sduit, charm, c'est moins l'affabulation d'un rcit qui met aux prises
l'honneur commercial et l'honneur domestique, que la simplicit de
l'intrigue, la vrit des personnages, la posie et l'motion jetes 
profusion dans ces pages toutes charmantes.

Nos ans dans les lettres nous ont souvent racont combien, en d'autres
temps, toute une gnration s'tait passionne pour des hros de roman,
Monte Cristo, Fleur-de-Marie, d'Artagnan, dont l'invraisemblance a fini
par lasser l'intrt des tres vivants pour des tres fictifs. Depuis
longtemps, ces manifestations provoques par un livre s'taient
apaises. On les a vues renatre  l'apparition de _Fromont jeune et
Risler an_. La petite Chbe, Dsire la boiteuse, sont populaires.
Delobelle est devenu classique. Son nom restera comme une pithte
propre  qualifier tous ceux de son mtier qui vont dans la vie,
faonns  son image et  sa ressemblance. On dit: C'est un Delobelle,
comme on dit: C'est un Harpagon.

Aprs ce roman, Alphonse Daudet crivit _Jack_. L encore le point de
dpart tait une simple histoire venue  sa connaissance, et des
pripties de laquelle des hasards de voisinage l'avaient rendu tmoin
ou confident. Elle constitua la base de son oeuvre. Fidle  son systme
habituel, autour de cette histoire vraie, il amena successivement des
personnages qui, dans la ralit, n'y avaient jou aucun rle, mais qui
cependant avaient vcu et,  leur insu, pos devant lui. Ces personnages
eux-mmes furent complts par des traits, des mots qui appartenaient 
d'autres, mais qui s'adaptaient  leur caractre,  leur nature.

Ce travail d'adaptation, de recomposition, est au fond de tous les
romans d'Alphonse Daudet. Si ce n'est dans le _Nabab_, o il a
transport, sans rien modifier de leur physionomie historique, deux
personnages, les deux principaux, je n'en sais pas un seul qu'il ait mis
dans ses oeuvres sans l'avoir compos ainsi de pices et de morceaux.
Aprs les _Rois en exil_, il y a eu un vritable affolement de
curiosit, provoqu par le besoin de lever les masques, de savoir quels
vivants mon frre avait viss et pourtraicturs. Or, il n'est pas un des
types de ce livre qui soit personnellement, intgralement rel. Il en a
fallu plusieurs pour en composer un seul.

Cela est vrai encore de _Numa Roumestan_. Quand ce roman commenait 
paratre, mon compatriote le snateur Numa Baragnon, aprs avoir lu la
superbe description des Arnes un jour de fte populaire, m'crivait, 
la fin d'une de ses lettres: J'ai bien envie de signer cette lettre:
Numa Roumestan, puisqu'on prtend que c'est moi que votre frre a voulu
peindre. Mais, hlas! il y a longtemps qu'on ne dtelle plus ma
voiture!

D'autre part, plusieurs personnages que je pourrais dsigner
s'agitaient, un peu inquiets, convaincus qu'Alphonse Daudet avait
entrepris de les livrer tout vivants  la curiosit contemporaine. Ils
se trompaient les uns et les autres; la suite du roman a d le leur
prouver. L'auteur leur a pris  tous quelque chose, comme c'tait son
droit. Il n'en est pas un qui ait pos entier devant lui. Il suffit de
connatre le personnel politique de nos jours pour discerner ce qui
appartient  l'un de ce qui appartient  l'autre.

J'en reviens  _Jack_. Mon frre m'avait longuement entretenu de ce
roman avant de l'crire. Appel  la direction des journaux officiels,
je le lui demandai pour le _Bulletin franais_ que nous venions de
fonder, moi, reprsentant le ministre de l'intrieur, avec mile de
Girardin et Wittersheim, en remplacement du _Petit Journal officiel_,
disparu avec l'Empire. Il tait dj charg de la revue dramatique dans
le grand _Officiel_. Je la lui avais confie, prvoyant avec raison que
son talent justifierait trop bien le choix que je faisais pour qu'on pt
m'accuser de npotisme. Le dsir de donner un fructueux clat au journal
naissant, plac sous ma direction, devait justifier de mme la
publication dans ce journal d'un roman sign Alphonse Daudet.

Mais quand il me l'apporta, je fus un peu effray de la mise en scne,
ds le dbut, d'un tablissement de Jsuites. Le caractre officiel de
nos deux journaux m'avait dj cr certains embarras et devait m'en
crer d'autres, tous ns de la difficult de laisser aux crivains leur
libert sans engager la responsabilit du gouvernement. Il est des
dputs qui pluchaient toute la partie non officielle, les articles
d'art, les articles de littrature, jusqu'aux faits divers, d'o j'avais
d bannir tout rcit de crime, de suicide ou d'attentat, et qui
portaient plainte au ministre pour toute ligne qui leur dplaisait. Les
journaux de ce temps sont pleins de critiques et d'attaques ayant pour
origine les liberts de la rdaction des feuilles gouvernementales.

Je me souviens notamment d'une circonstance qui, dans notre modeste
milieu de rdacteurs unis par une troite solidarit, prit les
proportions d'un vnement. Dans un article consacr  un livre de
mdecine, mon savant collaborateur Bouchut, faisant allusion  je ne
sais quelles maladies nerveuses, avait timidement insinu qu'il serait
ais d'expliquer physiologiquement les extases de sainte Thrse. Dans
cette assertion si simple et si vraie, l'honorable M. Keller vit la
ngation des miracles. Il me le dit pendant une sance  Versailles, et,
aprs avoir vainement tent de m'arracher la promesse d'une
rectification, il alla signaler l'article  M. Buffet, prsident du
conseil et ministre de l'intrieur depuis quelques heures seulement.

Quoique M. Buffet soit certes incapable d'exiger d'un honnte homme un
acte attentatoire  la dignit professionnelle, dans le premier moment,
il insista pour obtenir que je dsavouasse mon collaborateur. On devine
ma rponse. Insistance d'une part, rsistance de l'autre: l'incident
dura deux jours; je n'y coupai court qu'en dclarant qu'on pouvait bien
me rvoquer, mais que je ne dsavouerais pas mon collaborateur.
Bienveillance ou faiblesse, M. Buffet rpugnait aux mesures extrmes, et
l'affaire se dnoua par une lettre que m'crivit le docteur Bouchut,
dans laquelle il prouva, avec beaucoup d'esprit, que nous tions l'un et
l'autre au-dessus de notre msaventure.

Je n'ai racont ce trait de nos moeurs politiques que pour expliquer les
causes qui me firent hsiter  publier _Jack_. Mon frre, au courant de
mes ennuis, renona  discuter mes objections. Il porta son roman dans
cette hospitalire maison du _Moniteur_, toute pleine de grands
souvenirs et de traditions littraires. Paul Dalloz s'empressa de
l'accepter.

En librairie, ce livre ne rencontra pas la vogue du prcdent; cela ne
peut s'expliquer que par la ncessit o se trouva Dentu de l'diter en
deux volumes et d'en lever le prix, car jamais les qualits de
l'crivain et du pote ne s'taient affirmes avec plus d'clat; jamais
il n'avait au mme degr exprim son amour pour les petits et les
humbles, ni rvl ce don d'mouvoir les autres au contact de sa propre
motion, de manier l'ironie, de dcrire le dcor o il fait vivre ses
hros.

Qu'il mette  nu la cervelle d'oiseau d'Ida de Barancy; qu'il nous
montre d'Argenton, le plus important des rats, si firement camp dans
sa nullit et sa sottise; qu'il nous mne  la suite du pauvre Jack,
fuyant le gymnase Moronval, s'garant dans les champs envelopps
d'ombre, domin par la terreur du noir, du silence et de l'inconnu;
qu'il nous raconte le martyre du petit roi ngre; qu'il nous dcrive les
tranquilles paysages des bords de la Seine; qu'il nous conduise  Indret
pour nous faire rire avec Blisaire et pleurer avec Jack; qu'il nous
ouvre le calme intrieur des Rivais; qu'il nous fasse assister aux
dernires heures de la victime de d'Argenton, partout son talent s'est
manifest avec une rare puissance, et quoiqu'on ait prtendu, en lui en
faisant tour  tour un tort et un mrite, qu'il manquait d'imagination,
il a donn, par l'arrangement et l'accumulation logique d'vnements
peut-tre arrivs, toute l'illusion de l'invention complte et
personnelle.

Puis, dans la ferie des descriptions, les types se pressent, nombreux,
multiples, originaux, avec de la chair sur les os, des muscles sous la
peau, du sang dans les veines, toutes les forces de la vie.

Dgag comme _Fromont jeune et Risler an_ de la proccupation
d'actualit, visible dans le _Nabab_, les _Rois en exil_ et _Numa
Roumestan_, _Jack_,  le considrer isolment, reste cependant comme une
tude de moeurs rvlatrice et rigoureusement exacte, traverse par un
vif sentiment de modernit. Vue dans l'ensemble, l'oeuvre m'apparat
comme un livre de transition, aprs lequel Alphonse Daudet allait crer
un moule nouveau pour le roman moderne, en y introduisant, avec des
personnages vivants, notre histoire sociale et politique, inaugurer ce
que j'appellerai sa seconde manire, caractrise par la proccupation
d'actualit dont je viens de parler.

Cette proccupation procde elle-mme d'un constant souci de vrit.
Elle devait naturellement complter la facult matresse de ce talent,
qui de la plume fait un pinceau, donne au style le relief de la
peinture, de l'arrangement des mots fait jaillir la couleur et amne
devant les yeux, fixs sur une page imprime, les hommes et les choses,
dans une vision aussi intense, aussi saisissable en ses contours que la
vie elle-mme.

C'est ici le cas d'ajouter que ce qui constitue la valeur spciale des
livres d'Alphonse Daudet, ce qui leur assure de srieuses chances de
dure, c'est qu'ils sont dans leur ensemble un exact reflet de son
temps. Contes, romans, et mme tudes intimes comme celles dont se
compose ce volume: _les Femmes d'artistes_, un des moins connus, que je
recommande aux gourmets, tous renferment un ct documentaire qui en
relve singulirement le prix.

Tel rcit des _Lettres  un absent_, tel pisode des _Rois en exil_, est
une page d'histoire que devront lire, avant de se mettre  l'oeuvre, ceux
qui dans l'avenir entreprendront de nous tudier, nous leurs devanciers,
dans les vnements, dans la famille, dans les hommes. La mort et les
funrailles du duc de Mora, la visite du bey de Tunis au chteau du
Nabab, l'atelier de Flicia Ruys, l'agence Lvis, la veille des armes,
le voyage dans sa ville natale de Numa Roumestan ministre, voil de
l'histoire au meilleur sens du mot; non l'histoire officielle des faits,
mais cette histoire des passions, des apptits, des aspirations qui
aident  les comprendre. Mrime avait raison quand il se disait prt 
donner tout Thucydide pour une page des Mmoires d'Aspasie. Il n'en faut
pas davantage pour clairer d'un jour lumineux une civilisation
disparue.

En commentant l'histoire de cette faon, en s'emparant ainsi des hommes
et des choses, le roman moderne a fait une conqute glorieuse. Il a, de
plus, impos  la science historique des conditions nouvelles. Parmi les
jeunes, tous ceux qui s'occupent de cette science ont compris que
puisque le roman leur prenait quelque chose, l'histoire devait aussi
prendre quelque chose au roman. Elle lui a pris sa forme, ses analyses,
ses descriptions et jusqu' ses dialogues.

Nagure encore,  de rares exceptions prs, les historiens, mme les
plus illustres, auraient cru manquer aux rgles de leur art,  la
majest du pass, aux grandes mmoires; ils auraient cru rapetisser les
vnements en se dpartissant d'un style froid et compass, en campant
leurs personnages dans un cadre descriptif, en nous montrant leurs
traits, en ramenant leurs actes aux proportions de l'existence
quotidienne, en les faisant agir et parler ainsi que nous agissons et
parlons nous-mmes.

L'cole moderne a modifi, transform le procd; elle le modifiera, le
transformera plus encore, et cette rvolution pacifique aura t
dtermine par la transformation du roman, qui s'est opre elle-mme
sous l'empire du got public. Car, c'est l ce que ne doivent pas
oublier ceux d'entre nous qui ont quelque souci de ne pas sombrer dans
l'indiffrence gnrale, ce que la gnration contemporaine demande aux
artistes, c'est la ralit, c'est la vie. Le roman pour lui-mme,
c'est--dire la fiction, est mort, bien mort. Dans les livres qui
sollicitent son attention, ce que le lecteur entend trouver, c'est
lui-mme, ses vices, ses vertus, sa propre image, tout ce que seul il ne
sait pas voir. L'art du romancier, comme l'art du peintre, comme l'art
de l'historien, consiste  le lui bien montrer sous les diverses formes
que comporte chacun de ces genres.

C'est l,  peu de chose prs, je le sais, la doctrine de l'cole
naturaliste. L'esprit de dcision avec lequel elle s'est appropri ces
vrits, en essayant de s'assurer la personnalit d'Alphonse Daudet, n'a
pas moins fait pour son succs que le vigoureux temprament du plus
clbre de ses aptres. Mais quelles que soient les formules
scientifiques, un peu puriles, dont il les a vtues pour en parer comme
d'un mrite spcial et personnel la conception de ses romans, on ne
saurait admettre que ces vrits sont de son invention, que ces rgles
sont exclusivement siennes.

Elles avaient cours avant qu'il les inscrivt sur son drapeau et entrt
en campagne en leur nom. Sans remonter  Balzac, il est bien difficile,
lorsqu'on songe au chemin qu'elles ont fait depuis,  la part qu'elles
ont dans nos proccupations, de ne pas attribuer la principale cause de
leur progrs  Edmond et Jules de Goncourt. Voil les vrais pres du
roman naturaliste; l'_Assommoir_ a eu son aeul, _Germinie Lacerteux_;
les principes de l'cole sont l, mis en pratique dans cette
manifestation d'un viril talent qui n'a jamais cherch ni  les
professer dogmatiquement, ni  les imposer, et qui n'a voulu en
dmontrer la puissance que par l'emploi qu'il en faisait. Si donc il
n'est pas permis au plus illustre servant du naturalisme de se proclamer
inventeur sans commettre une lourde injustice, il lui est plus ais de
rattacher les Goncourt  son cole, qui est la leur.

Mais il ne saurait de mme y faire entrer Alphonse Daudet, dont les
qualits de pote et d'crivain, les exquises dlicatesses, les
tendresses profondes, les rpugnances pour tout ce qui est trivial ou
grossier, protestent contre l'usage qu'on voudrait faire de son nom dans
un parti qui ne doit ses victoires qu' ses chefs, qui n'a rien fond
encore, et qui disparatrait brusquement s'il les perdait.

Non, Alphonse Daudet ne peut tre enrgiment ni dans ces rangs, ni dans
d'autres; il est trop peu homme d'cole et de dogme, trop contraire 
tout ostracisme, trop firement indpendant et, pour tout rsumer, trop
compltement artiste! Quelque effort qu'on fasse pour lui imposer une
tiquette, cet effort restera vain. Alphonse Daudet est lui-mme. C'est
l l'essence de son originalit native, la marque personnelle de son
oeuvre.

     Petites-Dalles (Seine-Infrieure),
     aot-septembre 1881.





End of the Project Gutenberg EBook of Mon frre et moi, by Ernest Daudet

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MON FRRE ET MOI ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

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electronic works in formats readable by the widest variety of computers
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because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
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Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

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     Chief Executive and Director
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