The Project Gutenberg EBook of Les Cent Jours (1/2), by Fleury de Chaboulon

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Title: Les Cent Jours (1/2)
       Mmoires pour servir  l'histoire de la vie prive, du
       retour et du rgne de Napolon en 1815.

Author: Fleury de Chaboulon

Release Date: May 26, 2008 [EBook #25616]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LES CENT JOURS.

MMOIRES POUR SERVIR  L'HISTOIRE DE LA VIE PRIVE, DU RETOUR, ET DU
RGNE DE NAPOLON EN 1815.

_Par M. le Baron FLEURY de CHABOULON_,

Officier de la Lgion-d'Honneur, Chevalier de l'Ordre de la Runion,
Ex-Secrtaire de l'Empereur Napolon et de son Cabinet, Matre des
Requtes en son Conseil d'tat, etc.

     _Ingrata patria, ne ossa quidem habes_

     SCIPION.



TOME I.


_ LONDRES_,

DE L'IMPRIMERIE DE C. ROWORTH

1820.




AU LECTEUR.


La rvolution du 20 mars formera, sans doute, l'pisode le plus
remarquable de la vie de Napolon, dj si fconde en vnemens
surnaturels. Mon intention n'a point t d'en crire l'histoire: cette
noble tche est au-dessus de mes forces; j'ai voulu seulement mettre
Napolon en scne, et opposer ses paroles, ses actions et la vrit, aux
assertions errones de quelques historiens, aux mensonges de l'esprit de
parti et aux outrages de ces crivains de circonstance habitus 
insulter, dans le malheur, ceux qu'ils ont honors dans la prosprit.

Jusqu'alors, on n'avait pu s'accorder sur les motifs et les
circonstances qui avaient dtermin l'Empereur  quitter l'le d'Elbe.
Quelques personnes supposaient qu'il avait agi de son propre mouvement;
d'autres, qu'il avait conspir avec ses partisans la perte des Bourbons.
Ces deux suppositions taient galement fausses. On apprendra avec
surprise, avec admiration peut-tre, que cette tonnante rvolution fut
l'ouvrage inoui de deux hommes et de quelques mots.

La relation du colonel Z***, dj si prcieuse par les rvlations
qu'elle renferme, nous parat devoir fixer sous d'autres rapports
l'attention du lecteur. En l'tudiant soigneusement, on y dcouvre le
type des dfauts, des qualits, des passions, qui, confondus ensemble,
forment le caractre, si plein de contrastes, de l'incomprhensible
Napolon. On l'aperoit tour--tour dfiant et expansif, ardent et
rserv, entreprenant et irrsolu, vindicatif et gnreux, libral et
monarchique. Mais on voit dominer par-dessus tout, cette activit, cette
force, cette chaleur d'me, ces inspirations brillantes et ces
dterminations soudaines qui n'appartiennent qu'aux hommes
extraordinaires, qu'aux hommes de gnie.

Les confrences que j'eus  Ble avec l'agent mystrieux du prince de
Metternich, taient restes ensevelies jusqu' ce jour dans un profond
secret. Les historiens qui m'ont prcd, ont racont, sans autre
explication, que le duc d'Otrante avait mis sous les yeux de l'Empereur,
au moment de l'abdication, une lettre de M. de Metternich; et que cette
lettre, artificieusement conue, avait dtermin Napolon  abdiquer,
dans l'espoir que la couronne passerait  son fils. Les dtails donns
dans ces Mmoires, changeront entirement les ides qu'on s'tait
formes de cette lettre et de son influence. Ils confirmeront aussi
l'opinion assez gnralement rpandue, que les souverains Allis
attachaient peu d'importance au rtablissement des Bourbons, et qu'ils
auraient volontiers consenti  placer sur le trne le jeune prince
Napolon.

On avait pens que le fameux dcret qui traduisait devant les tribunaux
le prince de Talleyrand et ses illustres complices, avait t rendu 
Lyon, dans un premier accs de vengeance. On verra qu'il fut le rsultat
d'une simple combinaison politique; et la noble rsistance que le
gnral Bertrand (aujourd'hui condamn  mort) crut devoir opposer 
cette mesure, ajoutera (s'il est possible)  la haute estime que mrite,
 tant de titres, ce fidle ami du malheur.

Les crits publis avant cet ouvrage, ne contenaient, non plus, sur
l'abdication de Napolon, que des rapports inexacts ou fabuleux.
Certains historiens s'taient plu  reprsenter Napolon dans un tat
d'accablement pitoyable; d'autres l'avaient dpeint comme le jouet des
menaces de M. Regnault (de St.-Jean d'Angely) et des artifices du duc
d'Otrante. Ces Mmoires apprendront que Napolon, loin d'tre tomb dans
un tat de faiblesse qui ne lui permettait plus de soutenir son sceptre,
aspirait au contraire  se faire investir d'une dictature temporaire, et
que, s'il consentit  abdiquer, ce fut parce que l'attitude nergique
des reprsentans le dconcerta, et qu'il cda  la crainte d'ajouter,
aux malheurs de l'invasion trangre, les calamits de la guerre civile.

On ignorait compltement encore que Napolon, aprs son abdication, et
t retenu prisonnier  la Malmaison. On prsumait qu'il avait diffr
son dpart, dans l'espoir d'tre replac  la tte de l'arme et du
gouvernement. Ces Mmoires feront connatre que cet espoir (s'il rgna
intrieurement dans le coeur de Napolon) ne fut pas le motif rel de son
sjour en France, et qu'il y fut retenu par la commission du
gouvernement, jusqu'au moment o, l'honneur l'emportant sur toute
considration politique, elle fora Napolon de s'loigner, pour le
prserver de tomber entre les mains de Blucher.

Les ngociations et les entretiens des plnipotentiaires Franais avec
les gnraux ennemis, les procds du prince d'Eckmhl, les intrigues du
duc d'Otrante, les efforts des membres de la commission rests fidles 
leur mandat, les dbats sur la capitulation de Paris, et tous les faits
accessoires qui se rattachent  ces diverses circonstances, avaient t
totalement dnaturs. Ces Mmoires rtablissent la vrit ou la
dvoilent. Ils mettent au jour la conduite tenue par les membres de la
commission, qu'on supposait dupes ou complices de M. Fouch, par les
marchaux, par l'arme, par les Chambres. Ils renferment en outre la
correspondance des plnipotentiaires et leurs instructions: documens
indits qui feront connatre quels taient alors la politique et les
voeux du gouvernement de la France.

J'observerai enfin, pour complter le compte que je crois devoir rendre
au lecteur, de la substance de cet ouvrage, qu'il offre, sur la campagne
de 1815, des claircissemens dont le besoin s'tait fait sentir
imprieusement. On ne savait point les causes qui dterminrent Napolon
 se sparer  Laon de son arme; je les indique. Le gnral Gourgaud,
dans sa relation, n'avait pu donner l'explication de la marche du corps
du comte d'Erlon  la bataille de Ligny, de la conduite du marchal Ney
le 16, de l'inaction de Napolon le 17, etc. J'claircis (je crois) tous
ces points. Je montre aussi que ce ne fut point, comme l'avancent encore
et le gnral Gourgaud et d'autres crivains, pour relever le courage et
le moral de l'arme Franaise que son chef lui fit annoncer l'arrive du
marchal Grouchy. Napolon (et ce fait est certain) fut abus lui-mme
par une vive fusillade engage entre les Prussiens et les Saxons; et
c'est  tort qu'on lui impute d'avoir tromp sciemment ses soldats, dans
un moment o les lois de la guerre et de l'humanit lui prescrivaient de
songer plutt  la retraite qu' prolonger la bataille.

J'avais d'abord refus l'entre de ces Mmoires aux pices officielles
dj connues. J'ai cru devoir les y admettre: cet ouvrage, qui embrasse
tous les vnemens du rgne des Cent Jours, serait incomplet, s'il
fallait que le lecteur recourt aux crits du tems pour relire ou
consulter l'Acte du Congrs de Vienne qui plaa l'Empereur Napolon hors
de la loi des nations, l'Acte Additionnel qui lui fit perdre sa
popularit, et les discours loquens et les dclarations vigoureuses par
lesquels Napolon, ses ministres, et ses conseillers cherchrent 
expliquer,  justifier le 20 Mars. J'ai pens, d'ailleurs, qu'il ne
serait peut-tre point sans intrt de rendre le lecteur tmoin des
combats livrs,  cette grande poque, par la lgitimit des nations 
la lgitimit des souverains.

Les couleurs sous lesquelles je reprsente Napolon, la justice que je
rends  la puret de ses intentions, ne plairont pas  tout le monde.
Beaucoup de personnes qui auraient cru aveuglment le mal que j'aurais
pu dire de l'ancien souverain de la France, n'ajouteront peut-tre que
peu de foi  mes loges; elles auraient tort: si les louanges prodigues
 la puissance sont suspectes celles donnes au malheur doivent tre
vraies: ce serait un sacrilge d'en douter.

Je ne me dissimule pas davantage que les hommes qui, par respect pour
les principes, persistent  ne voir, dans la rvolution du 20 Mars,
qu'une odieuse conspiration, m'accuseront d'avoir embelli les faits et
dfigur  dessein la vrit; peu m'importe: j'ai peint cette
rvolution, telle que je l'ai sentie, telle que je l'ai vue. Que
d'autres se complaisent  fltrir l'honneur national,  reprsenter leur
patrie comme un compos de poltrons ou de rebelles: moi je crois qu'il
est du devoir d'un bon Franais de prouver  l'Europe, que le Roi ne fut
point coupable d'abandonner la France; que l'insurrection du 20 Mars ne
fut pas l'ouvrage de quelques factieux qu'on aurait pu rprimer, mais un
grand acte national contre lequel seraient venus se briser les efforts
des volonts particulires; que les royalistes ne furent point des
lches, et les autres Franais des tratres; enfin, que le retour de
l'le d'Elbe fut la terrible consquence des fautes des ministres et des
_ultr_ qui appelrent sur la France l'homme du destin, comme le fer
provocateur appelle la foudre.

Ce sentiment me portait naturellement  terminer ces Mmoires par
l'examen philosophique des Cent Jours et la rfutation des reproches
journellement adresss aux hommes du 20 Mars. Des considrations faciles
 pntrer m'ont retenu. J'ai d me borner  mettre les pices du procs
sous les yeux du grand jury public et  lui laisser le soin de
prononcer. Je sais que la question a t dcide dans les champs de
Waterloo, mais une victoire n'est pas un jugement.

Quelle que soit l'opinion que le lecteur impartial portera de cet
ouvrage, je puis protester d'avance que je ne me suis laiss influencer
par aucune considration particulire, par aucun sentiment de haine,
d'affection ou de reconnaissance. Je n'ai cout d'autre impulsion que
celle de ma conscience, et je puis dire, avec Montaigne: _Ceci est un
livre de bonne foi_.

Trop jeune pour avoir pu participer aux erreurs ou aux crimes de la
rvolution, j'ai commenc et termin, sans reproche et sans tache, ma
carrire politique. Les places, les titres, les dcorations que
l'Empereur daigna m'accorder, furent le prix de plusieurs actes d'un
grand dvouement et de douze annes d'preuves et de sacrifices. Jamais
je ne reus de lui ni grces ni largesses: j'entrai, riche  son
service, j'en suis sorti pauvre.

Lorsque Lyon lui ouvrit ses portes, j'tais libre; j'embrassai
spontanment sa cause: elle me parut, comme  l'immensit des Franais,
celle de la libert, de l'honneur et de la patrie. Les lois de Solon
dclaraient infmes ceux qui ne prenaient point de part dans les
troubles civils. Je suivis leurs maximes. Si les malheurs du 20 Mars
doivent retomber sur les coupables, ces coupables, aux yeux de la
postrit, ne seront pas (je le rpte) les Franais qui abandonnrent
l'tendard royal, pour retourner sous les anciens drapeaux de la patrie;
mais ces hommes imprudens et insenss qui, par leurs menaces, leurs
injustices et leurs outrages, nous forcrent d'opter entre
l'insurrection et la servitude, entre l'honneur et l'infamie.

Pendant la dure des Cent Jours, je n'ai fait de mal  personne, souvent
j'ai trouv l'occasion de faire du bien; je l'ai saisie avec joie.

Depuis le retour du gouvernement royal, j'ai vcu tranquille et
solitaire; et, soit par oubli, soit par justice, j'ai chapp, en 1815,
aux perscutions qu'ont essuyes les partisans et les serviteurs de
Napolon.

Cette explication ou cette apologie m'a paru ncessaire: il est bon que
le lecteur sache  qui il a affaire.

J'aurais dsir m'abstenir de parler, dans la premire partie de cet
ouvrage, du gouvernement royal: cela ne m'a point t possible. Il m'a
fallu rappeler fastidieusement une  une les erreurs et les fautes des
ministres du Roi, pour rendre vidente cette vrit, _qu'ils sont les
seuls auteurs du 20 Mars_. En disant ici et ailleurs _le gouvernement_,
je n'entends point nommer le Roi, mais ses ministres. Dans une monarchie
constitutionnelle o les ministres sont responsables, on ne peut ni ne
doit les confondre avec le Roi. C'est du Roi, a dit M. le
Garde-des-Sceaux en proposant aux dputs de la nation le projet de loi
sur la responsabilit ministrielle, c'est du Roi qu'mane tout acte
d'quit, de protection, de clmence, tout usage rgulier du pouvoir:
c'est aux ministres seuls que doit tre imput l'abus, l'injustice et la
malversation.




MMOIRES POUR SERVIR  L'HISTOIRE DE LA VIE PRIVE, DU RETOUR, ET DU
RGNE DE NAPOLON EN 1815.


Napolon, depuis son avnement au Consulat et  l'Empire, avait joui
constamment, et sans nuage, de la confiance, de l'amour et de
l'admiration des Franais. La guerre d'Espagne fut dcide; et la
multitude, qui juge et ne peut juger les actions des souverains que
d'aprs des apparences souvent trompeuses, ne vit dans cette guerre
qu'une injuste agression, et dans les procds de Napolon qu'un odieux
attentat. Des murmures se firent entendre; et pour la premire fois,
Napolon, en butte aux reproches de la nation, fut accus de sacrifier 
une vaine et coupable ambition le sang et les trsors de la France.

La guerre contre la Russie vint dtourner l'attention et le
mcontentement public.

Cette guerre, couronne d'abord par de brillans succs, se termina
(l'humanit en frmit encore) par une catastrophe sans exemple dans les
fastes du monde.

L'Empereur, chapp presque seul  ce dsastre, revint dans sa capitale.
Sa contenance fut celle d'un grand homme au-dessus de l'adversit; mais
cette contenance ne fut considre que comme l'effet d'une barbare
insensibilit. Elle aigrit les coeurs au lieu de les rassurer. De toutes
parts clatrent de nouveaux murmures, de nouveaux cris d'indignation.
Cependant, tel tait encore l'orgueil dont les triomphes de Napolon
avaient enivr la France, que la France, honteuse de ses revers, implora
de nouvelles victoires: des armes se formrent par enchantement, et
Napolon reparut en Allemagne aussi formidable que jamais.

Aprs avoir vaincu  Lutzen,  Bautzen,  Dresde, la bataille de
Leipsik[1] fut donne: pour la premire fois s'offrit aux regards des
Franais le spectacle dchirant de la retraite prcipite d'une arme
nationale en dsordre; de tous cts apparurent  la fois les dbris
pars de nos soldats, dernier effort, dernier espoir de la patrie. Mais
ce n'tait plus ces soldats pleins de force et de dvouement, c'tait
des hommes fltris par les fatigues, la misre et le dcouragement.
Bientt on vit arriver  leur suite, et errant au hasard, ces nombreux
transports de fivreux et de blesss, o les mourants, entasss
ple-mle avec les cadavres, puisaient et propageaient ces germes
infects qui rpandirent partout la contagion et la mort. L'abattement,
le dsespoir, s'emparrent des mes les plus fortes; les pleurs arrachs
par la perte rcente de tant de braves, renouvelrent les larmes des
mres, des pouses de tous les autres braves moissonns avant eux en
Espagne, en Russie: on n'entendit plus que des imprcations contre
l'auteur de tant de maux, contre Napolon.

Tant que Napolon avait t victorieux, les Franais avaient applaudi 
ses ambitieuses entreprises; ils avaient vant la profondeur de sa
politique, exalt son gnie, admir son audace. Quand il devint
malheureux, son gnie ne fut plus que de l'ambition, sa politique de la
mauvaise foi, son audace de l'imprvoyance et de la folie.

Napolon, que l'injustice et l'infortune n'abattaient point, runit les
faibles restes de ses armes, et annona hautement qu'il irait vaincre
ou se faire tuer  leur tte. Cette rsolution ne produisit qu'une
impression passagre. Les Franais qui nagures attachaient  la vie de
Napolon le bonheur et le salut de la France, envisagrent de sang-froid
la mort qu'il allait affronter, comme le seul moyen (la paix paraissant
impossible) de mettre un terme aux calamits de la guerre.

Napolon partit: il fit des prodiges, mais en vain: l'nergie nationale
tait teinte; de degr en degr, l'on tait arriv  cette extrmit si
fatale aux princes, o l'me dcourage reste insensible  leurs
dangers, et les abandonne au destin.

Tel tait l'tat de la France au moment o Napolon, rduit par
l'inertie publique  ne pouvoir plus faire ni la guerre ni la paix,
consentit  dposer la couronne[2].

Son abdication mit fin aux hostilits.

Paris,  peine revenu de la premire frayeur que lui avaient inspire
les bandes indisciplines de la Russie, fit clater la satisfaction la
plus vive en se voyant prserv des malheurs dont le menaait derechef
la prsence des Allis et l'approche de l'arme Impriale.

Les dpartemens voisins, que l'ennemi se disposait  envahir, se
flicitrent de n'avoir plus  redouter le pillage et la dvastation.

Les dpartemens conquis entrevirent avec ivresse le terme de leurs
souffrances.

Ainsi la France presque entire dtourna les yeux des malheurs de son
ancien souverain, pour s'abandonner  la joie d'tre dlivre des flaux
de la guerre et  l'esprance de jouir enfin des bienfaits de la paix.

Ce fut au milieu de cette effusion d'gosme, que les snateurs
appelrent au trne le frre de Louis XVI; et ce choix, quoique
contraire  l'attente publique et aux voeux manifests en faveur de
l'Impratrice et de son fils, souffrit peu d'opposition, parce que le
rappel de Louis paraissait tre le gage de la paix, et que la paix
tait, avant tout, le premier voeu de la nation.

D'un autre ct, les Bourbons, sagement conseills, s'taient empresss
de combattre, par des proclamations, les rpugnances et les craintes
qu'inspiraient leur retour: _Nous garantissons_, disaient-ils, _
l'arme ses grades, ses rcompenses, ses honneurs; aux magistrats, aux
fonctionnaires, la conservation de leurs emplois et de leurs
distinctions, aux citoyens l'oubli du pass, le respect de leurs droits,
de leurs proprits, de leurs institutions_.

Les Franais, si faciles  abuser, regardaient ces garanties comme
inviolables, et se complaisaient  rpter ce mot si heureux du Comte
d'Artois[3]: _Il n'y aura rien de chang en France; il n'y aura que
quelques Franais de plus_.

Cette scurit naissante tait soigneusement entretenue par les hommes
qui avaient renvers la dynastie impriale. Chaque jour, de nouveaux
crits, rpandus avec profusion, dpeignaient le chef de leur choix sous
les couleurs les plus propres  lui concilier les suffrages: C'est lui,
rptait-on sans cesse, qui ouvre et lit toutes ses dpches, qui seul y
fait les rponses. C'est lui, lorsqu'il est dans le cas de recevoir des
envoys des puissances trangres, qui les entretient, qui entend le
rapport de leur mission, et qui leur donne ses rponses de vive voix, ou
par crit. C'est lui seul enfin qui traite, exclusivement, toutes les
affaires de son administration et de sa politique.

Si l'excellence et la bont du coeur font pressentir aux Franais qu'ils
vont retrouver dans leur Roi un bon et tendre pre, tant de lumires,
une telle force de caractre, et cette aptitude  expdier les affaires,
doivent les rassurer pour l'avenir[4].

Les Franais se flicitrent donc de voir  leur tte un prince clair,
un prince juste et bon, qui ne confierait qu' ses propres mains les
rnes de l'tat; et leur imagination, prompte  s'enflammer, les faisait
jouir d'avance des bienfaits que sa bont, sa sagesse et ses lumires
allaient mnager et rpandre sur eux. Quelques regrets, quelques doutes
venaient-ils interrompre ce concert d'espoir et de confiance? ils
taient aussitt combattus, repousss au nom de la patrie, au nom de
Napolon lui-mme. N'avait-il point dit  ses braves: _Soyez fidles au
nouveau souverain de la France; ne dchirez point cette chre patrie si
longtems malheureuse_.

Tout se runissait donc, et mme l'attrait de la nouveaut, pour rendre
propice au Roi les esprits et les coeurs. Il parut: de nombreuses
dmonstrations d'allgresse et d'amour l'accueillirent et
l'accompagnrent jusques dans le palais de ses anctres.

Jamais changement de dynastie ne s'tait opr,  la suite d'une
contre-rvolution, sous d'aussi favorables auspices.

Les Franais fatigus de leurs dissensions, de leurs revers, et mme de
leurs victoires, prouvaient le besoin d'tre tranquilles et heureux.
Ces paroles mmorables du frre de leur Roi: _Oublions le pass, ne
portons nos regards que sur l'avenir; que les coeurs se runissent pour
travailler  rparer les maux de la patrie_; ces paroles sacres avaient
retenti dans toutes les mes, et taient insensiblement devenues la
rgle de tous les sentimens et de tous les devoirs.

Cet accord subsista tant qu'il ne fut point question de mettre le
gouvernement en action; mais quand l'heure fut venue de toucher 
l'arme,  l'administration,  la magistrature, l'orgueil, l'ambition,
l'esprit de parti se rveillrent, et l'amour de soi-mme l'emporta sur
l'amour de la patrie.

Les migrs qui, depuis vingt-cinq ans, avaient tran chez l'tranger
leur vie importune dans une honteuse et lche oisivet, ne pouvaient se
dissimuler qu'ils n'avaient ni les talens ni l'exprience des hommes de
la rvolution; mais ils se figurrent que la noblesse devait, comme
autrefois, suppler au mrite, et que leurs parchemins taient des
titres suffisans pour les autoriser  prtendre, de nouveau,  la
possession exclusive de toutes les places.

Les hommes de la rvolution, les nationaux, se reposaient avec
complaisance sur la lgitimit de leurs droits, sur les promesses
royales. Les anciens privilgis, loin de leur donner de l'ombrage,
n'taient pour eux qu'un sujet d'innocentes plaisanteries: ils
s'amusaient de la tournure grotesque des uns, de la fatuit suranne des
autres. Comment supposer que de prtendus militaires, dont l'pe,
encore vierge, s'tait rouille paisiblement dans le fourreau,
disputeraient  nos gnraux le commandement des armes, et que des
nobles, vieillis dans l'ignorance, aspireraient  l'administration de
l'tat?

Mais  dfaut de mrite et de valeur, ils avaient un immense avantage,
celui d'occuper les avenues du trne. L'on ne tarda point  s'apercevoir
 leur arrogance, qu'ils en avaient habilement profit; et l'on prvit,
non sans amertume, que les vieux prjugs, les prventions haineuses,
les anciennes affections, triompheraient tt ou tard des principes de
justice et d'impartialit si solennellement proclams.

Les migrs, en effet, dj fiers de l'avenir, ne traitaient plus leurs
rivaux qu'avec hauteur et mpris; la vue des cicatrices de nos braves ne
leur permettait point d'oser les insulter en face, mais ils ne
laissaient chapper aucune occasion dtourne de ravaler leur naissance,
leurs services, leur gloire, et de leur faire sentir la distance qui
existerait dsormais entre d'anciens gentilshommes rests purs, et des
rvolutionnaires parvenus[5].

Les nationaux, inquiets, jaloux, mcontens, invoqurent avec confiance
les promesses du Roi; ils ne furent point couts: le gouvernement les
repoussa durement, et ils purent dire de Louis XVIII, comme le Doge
Gnois de Louis XIV: Le roi nous avait t nos coeurs, ses ministres nous
les rendent[6].

Le gouvernement avait paru jusqu'alors conserver l'intention de tenir
une balance exacte entre les deux partis, et d'observer fidlement les
engagemens contracts par le nouveau monarque envers la nation. Mais,
domin par une haute influence,  laquelle il ne lui tait point permis
de rsister; circonvenu par les intrigues, les menaces, les prdictions
sinistres des migrs; persuad peut-tre que le nouvel ordre de choses
tait incompatible avec la sret du trne des Bourbons, il avait
entirement chang de maximes; et regardant l'galit des droits comme
une conqute rvolutionnaire, les liberts nationales comme une
usurpation, la constitution nouvelle comme un attentat  l'indpendance
du souverain, il avait rsolu d'conduire des emplois et des
commandemens _les gens dangereux_[7], de replacer le pouvoir dans les
mains sres et fidles de l'ancienne noblesse; d'anantir graduellement
la Charte royale, et de ramener la France, de gr ou de force, sous
l'empire absolu de l'ancienne monarchie.

Bonaparte, dont il invoquait souvent l'autorit, Bonaparte, disait-il,
avait reconnu le danger de donner aux Franais un gouvernement
reprsentatif et la ncessit de les gouverner despotiquement. Mais
Bonaparte, en rtablissant le trne, la morale et la religion; en crant
de nobles institutions; en rendant la France calme au-dedans et
formidable au-dehors, avait acquis, par ses services et par ses
victoires, une autorit imposante, et, si je puis m'exprimer ainsi, un
droit au despotisme, que n'avaient point et ne pouvaient avoir les
Bourbons.

Le gouvernement imprial, quel que soit, d'ailleurs, le despotisme rel
ou prtendu qu'on lui attribue, n'avait jamais cess d'tre national,
tandis que celui des Bourbons ne l'tait point et ne tendait nullement 
le devenir.

Les symptmes de la raction que mditait le ministre se manifestrent
de toutes parts: le corps lgislatif, effray lui-mme, se rendit
l'organe de l'inquitude publique et se hta de rappeler au roi les
garanties donnes  la nation:

     La Charte, lui dit-il dans son adresse, on pourrait dire dans sa
     protestation du 15 Juin, la Charte ouvre aux accens de la vrit
     toutes les voies pour arriver au trne, puisqu'elle consacre la
     libert de la presse et le droit de ptition.

     Entre les garanties qu'elle donne, la France remarquera la
     responsabilit des ministres qui trahiraient la confiance de votre
     majest, en violant les droits publics et privs que consacre la
     Charte constitutionnelle.

     En vertu de cette Charte, la noblesse ne se prsentera dsormais 
     la vnration du peuple, qu'entoure de tmoignages d'honneur et de
     gloire que ne pourront plus altrer les souvenirs de la fodalit.

     Les principes de la libert civile se trouvent tablis sur
     l'indpendance du pouvoir judiciaire et la conservation du jury,
     prcieuse garantie de tous les droits, etc. etc. etc.

Cette adresse si expressive n'aurait point manqu son but, si le roi et
connu la vrit; mais comment aurait-il pu la connatre? D'abord il
avait eu la sage pense d'attacher  sa personne la plupart des grands
notables de la rvolution. Mais  force de remontrances et de
rcriminations, on tait parvenu  ramener sa raison sous le joug des
prjugs; et il ne s'tait entour que d'anciens nobles, c'est--dire
que d'hommes qui n'avaient point voulu se soumettre  la constitution de
Louis XVI, parce qu'elle dtruisait leurs privilges, et qui, par le
mme motif, ne voulaient point reconnatre la constitution nouvelle
contre laquelle ils avaient os protester.

Que d'hommes qui, aveugls, abrutis par une sotte prsomption, se
croyaient assez habiles pour renverser avec des dits et des ordonnances
l'oeuvre de tout un peuple et de vingt-cinq ans de rvolution! que
d'hommes enfin, qui, loin de vouloir clairer le souverain sur les
projets des ministres et de la faction dont ils n'taient plus que
l'instrument docile, s'taient rendus leurs complices, et conspiraient
avec eux l'anantissement de la Charte royale!

Dans le sein du ministre se trouvaient placs, cependant, des hommes
d'tat pleins de talens et d'exprience. Ils avaient senti qu'au lieu
d'inquiter les esprits en laissant entrevoir le rtablissement des
anciens privilges, on devait au contraire s'efforcer de les rassurer en
garantissant la stabilit des institutions nouvelles; qu'en voulant
rtablir la monarchie sur ses anciennes bases, on tait au nouveau
gouvernement le seul avantage qu'il possdt sur l'ancien: celui d'tre
libral; enfin que, si le caractre distinctif du gouvernement de
Napolon avait t, comme on le prtendait, l'arbitraire et la force, il
fallait que le caractre distinctif du gouvernement royal ft la justice
et la modration.

Mais ils n'avaient point assez d'empire, assez de considration
personnelle, pour pouvoir lutter avec succs contre les migrs et leurs
protecteurs. Leurs vues, souvent sages, et toujours bienveillantes,
taient approuves en conseil; hors du conseil, chaque ministre
n'agissait plus qu' sa guise, et malheureusement les ministres appels
 exercer le plus d'influence sur les personnes et sur les choses,
avaient t confis  des hommes qui semblaient prendre  tche d'aigrir
et de soulever les esprits.

L'un, charg du dpartement de la guerre[8], avait d ce poste minent
au mrite d'avoir t proscrit par l'Empereur; car, alors, on appela
proscription le chtiment modr, l'exil qui lui fut impos pour avoir
mconnu son souverain, et conduit honteusement sous le joug les lgions
qui lui avaient t confies. Faible, indolent, irrsolu, dnu de toute
espce de caractre et de moyens, il n'eut jamais ni l'ambition, ni le
talent d'tre un seul jour le ministre de la nation et du roi. Il ne fut
et ne pouvait tre que le ministre complaisant de la cour et des
courtisans en crdit.

L'autre[9], qu'une loquence douce et persuasive avait fait remarquer 
l'Assemble constituante, et dont la modration semblait garantie par sa
qualit de ministre de l'vangile, par une vie paisible, et une sant
chancelante, avait reu le portefeuille de l'intrieur. Humble, doux,
timide tant qu'il ne fut pas le plus fort, il devint, lorsqu'il fut
puissant, ddaigneux, irascible, intolrant. Un seul principe, haine et
mpris pour la rvolution, j'ai presque dit pour la France, dirigeait
son administration. Il n'examinait point si telle et telle institution
tait bonne et utile, si elle avait cot  tablir, si elle pouvait
tre modifie, amliore, approprie aux circonstances actuelles; il
regardait seulement l'poque de sa cration, et cette poque dcidait
tout.

Un troisime[10], qui, jeune encore, s'tait distingu dans nos
parlemens, non moins par ses talens que par sa sagesse et ses principes,
se trouvait plac  la tte de la magistrature. Rappel ds long-tems
sur le sol de la patrie, il avait rempli en citoyen zl, en sujet
fidle, ses devoirs envers l'tat, envers l'Empereur; et tout portait 
croire qu'il serait le protecteur des institutions sous lesquelles il
avait si long-tems vcu paisible et honor. Mais  peine fut-il revtu
de la simarre, qu'il devint l'oppresseur des tribunaux et des juges,
l'antagoniste des lois nouvelles, et le zlateur stupide des formules
serviles, des coutumes et des dits barbares, que l'ascendant des
lumires, de la raison et de la libert avait plongs depuis un quart de
sicle dans le nant et l'oubli.

Le malheur de voir une partie de l'administration confie  de pareils
chefs, ne fut point le seul: on avait annonc que Louis rgnerait en
personne; et autant les Franais sont heureux et empresss d'obir  la
voix de leur souverain, autant ils prouvent de rpugnance  se
soumettre aux ordres de ses favoris. Quelle ne fut donc point la
consternation gnrale, lorsqu'on apprit que Louis, affaibli par une
maladie opinitre et douloureuse, avait laiss tomber les rnes du
gouvernement dans les mains de M. de Blacas! et combien cette
consternation ne s'accrut-elle pas encore, quand on sut quels taient
les principes, les projets, et le funeste ascendant de ce ministre!

Avec de semblables lmens, il tait impossible que le gouvernement
royal pt conserver la confiance publique. On vit avec chagrin que les
efforts insenss d'une poigne d'individus allaient faire natre la
guerre civile, ou replonger la France dans les dsordres et
l'asservissement dont la rvolution l'avait affranchie. Le besoin de
s'opposer  ces tentatives monstrueuses se fit sentir d'une extrmit de
la France  l'autre: personne ne voulut rester neutre.

Dans les premiers jours de la Restauration, le parti des migrs et
celui des Bonapartistes n'taient,  vrai dire, que de grandes
catgories dans lesquelles se trouvaient classs les anciens privilgis
et les nouveaux parvenus. Plus occups d'abord de leurs intrts privs
que des intrts publics, ils s'taient borns  se disputer les emplois
de l'tat et la faveur du prince, et ne s'taient fait rciproquement
qu'une guerre de calcul et d'amour-propre Mais quand leurs divisions
vinrent  se compliquer des intrts essentiels de la rvolution; quand
des personnes, les migrs voulurent en venir aux choses, la nation,
jusqu'alors tmoin du combat, prit part  la querelle, et la France
entire[11] se trouva partage en deux partis distincts.

Le premier, sous le titre de _royalistes purs_, ayant pour chefs la cour
et le gouvernement; pour auxiliaires les nobles, les prtres, quelques
transfuges du gouvernement imprial, et tous les hommes qui n'avaient
point t jugs dignes ou capables de le servir, voulait dtruire tout
ce qui avait t fait depuis vingt-cinq ans, et rtablir tout ce qui
avait t dtruit.

Le deuxime, dsign sous le nom de _Bonapartistes_, ayant  sa tte les
plus illustres et les meilleurs citoyens, et dans ses rangs la masse de
la nation, s'opposait au renversement des nouvelles institutions et au
rtablissement des anciens abus et privilges.

L'un cherchait  anantir la Charte, et l'autre  la conserver; en sorte
que par une contradiction bizarre, la Charte royale avait pour ennemis
les royalistes, et pour dfenseurs les Bonapartistes prtendus.

Des crivains, dvous ou vendus  la cause anti-nationale, se
prcipitrent dans l'arne et cherchrent  persuader aux Franais que
le rtablissement de la monarchie absolue, de la fodalit et des
momeries religieuses pouvait seul leur rendre et leur garantir le
bonheur et la paix.

D'autres crivains se dclarrent les soutiens des liberts et des
droits publics.

Les premiers pas du gouvernement avaient t marqus par des fautes et
des infractions  la foi promise. On avait _octroy_  la France, en
vertu du libre exercice de l'autorit royale, une _ordonnance de
rformation_, au lieu de la _constitution_ que l'on s'tait engag 
_recevoir_ du snat et  _accepter_. On avait prfr la cocarde blanche
souille du sang franais,  la cocarde tricolore porte par Louis XVI
et illustre par nos armes. On avait appel le monarque Louis XVIII, et
dat ses actes de la dix-neuvime anne de son rgne, ce qui constituait
la nation en tat de rbellion depuis vingt-cinq ans. On avait ddaign
de devoir la couronne aux suffrages des Franais, et l'on en avait fait
hommage au prince rgent et  la grce de Dieu.

Ces fautes graves, quoique sensibles  la nation, n'avaient point t
releves au moment mme, parce qu'on craignait de perdre par des
rcriminations le fruit des sacrifices autrement importans qu'on avait
fait au bien gnral. Mais quand les patriotes reconnurent que le
gouvernement avait lev le masque, ils rompirent le silence et
l'attaqurent sans mnagement.

 leur tte, se trouvaient placs les rdacteurs du _Censeur_. Chaque
abus de pouvoir, chaque infraction  la Charte fut signal  la France
par ces jeunes tribuns; et la France entire applaudit  leur zle, 
leurs talens,  leur courage.

D'autres plumes, moins srieuses, assaillirent les migrs avec les
traits du ridicule et de la satire, et vourent au mpris et  la rise
publique ceux que la gravit du _Censeur_ avait pargns.

Le Mmoire de M. Carnot, les ouvrages de M. Benjamin Constant, pleins de
faits irrcusables et de vrits austres, contriburent puissamment
encore  clairer la nation sur les projets contre-rvolutionnaires des
ministres, et sur les dangers dont taient menacs nos liberts et nos
droits.

Mais les avertissemens, les leons, les reproches taient perdus pour le
gouvernement. Loin d'tre intimid et retenu par les clameurs publiques,
il tenait  honneur de les braver; son parti tait pris: tromp par
l'opinion qu'il s'tait form de la faiblesse des partisans de la
rvolution et de la toute puissance de la faction rgnante, il se
croyait assez fort, assez craint, pour se passer de mnagemens et
marcher droit au but qu'il s'tait propos. Nous allons donc le voir,
aveugl par ses erreurs et ses passions, heurter de front les individus,
et attaquer, sans scrupule et sans dguisement, les uns aprs les
autres, leurs intrts les plus chers et leurs droits les plus prcieux.

La garde impriale avait trop de gloire pour ne point offusquer les
migrs, trop de patriotisme pour ne point les alarmer: elle fut
loigne. Les murmures qu'elle fit entendre lors de l'entre du roi,
motivrent, dit-on, cette rigueur[12]. Mais n'avait-on pas excit
soi-mme ces murmures? N'avait-on pas manqu de gnrosit en obligeant
ces braves, dont la douleur et la fidlit devaient tre respectes, 
marcher devant le char de triomphe du nouveau monarque? Je les vis ces
nobles guerriers; leurs regards abattus, leur morne silence exprimaient
ce qui se passait au fond de leur me: tout entiers  leurs tristes
penses, ils semblaient ne rien voir, ne rien entendre; en vain les
Parisiens attendris les saluaient des cris de _Vive la garde impriale!_
Ces cris, qu'ils mprisaient peut-tre, n'arrivaient plus jusqu' leurs
coeurs; soumis aux ordres suprmes, ils avaient t appels l pour
marcher, ils marchaient et c'tait tout.

On se hta de les loigner et de les remplacer par des troupes de ligne.
Ces troupes nouvelles ne tardrent point  faire clater elles-mmes
leur propre mcontentement.

On les indisposa en brisant leur ancienne organisation, et en
introduisant dans leurs rangs des officiers inconnus.

On les dgota du service en les fatiguant par des manoeuvres et des
revues perptuelles, ordonnes non plus pour leur instruction, mais bien
pour celle de leurs nouveaux chefs.

On les humilia en les maltraitant; en les contraignant de porter les
armes aux gardes-du-corps qu'elles avaient pris en aversion: et l'on
sait qu'on n'humilie pas en vain l'amour-propre franais[13].

L'amour-propre chez le soldat est le vhicule de la gloire. C'est en le
flattant, c'est en l'levant par des proclamations dignes de
l'antiquit, que Napolon, dans ses immortelles campagnes d'Italie,
parvint  ranimer le courage de son arme et  faire de chaque soldat un
hros.

C'est en l'humiliant, cet amour-propre, par le mpris des victoires
nationales, par des airs de hauteur et de fiert, par le vain talage de
la supriorit de la naissance et du rang, que les nouveaux chefs donns
 l'arme s'alinrent sa confiance et son affection.

Cependant ce n'tait point l l'exemple ni les prceptes qu'ils
recevaient journellement du plus grand et du plus redoutable de nos
ennemis. Ce prince, qu'il est inutile de nommer, au lieu de chercher 
rabaisser la gloire des Franais, se plaisait  rendre un hommage sans
cesse renouvel  leurs talens,  leur bravoure. Les gnraux qui
l'approchaient n'taient point accueillis par lui avec ce ddain dguis
qu'on prodigue aux vaincus, mais avec la franche estime qu'inspire la
valeur, et avec les gards, j'ai presque dit le respect, qu'on doit 
une noble infortune. Si quelquefois il se trouvait entran par la
nature de ses entretiens  rappeler nos revers, il en adoucissait le
souvenir en donnant des loges anims, aux efforts que nous avions faits
pour lui arracher la victoire, et semblait s'tonner lui-mme de n'avoir
point succomb.

Quel effet cette magnanime gnrosit ne devait-elle pas produire sur le
coeur de nos guerriers, quand ils la comparaient aux efforts qu'on
faisait pour empoisonner le souvenir qui leur restait de leurs
triomphes, souvenir qui seul pouvait les consoler de leurs malheurs et
les leur rendre supportables!

Cependant la plupart des officiers et des gnraux s'taient rallis
franchement  la cause royale; et si quelques-uns moins confians
montraient encore de la tideur ou de l'loignement, il et t facile
de les ramener, soit avec ces mots flatteurs si bien placs dans la
bouche des rois, soit en donnant  leur ressentiment le tems de
s'apaiser de soi-mme.

Lorsque ce roi, qu'on ne se lasse point d'entendre nommer, lorsque Henri
IV se rendit matre de son trne, quelques ligueurs fanatiques, auxquels
il avait pardonn, continurent  se rpandre contre lui en injures et
en menaces; on lui proposa de les punir: _Non_, dit-il, _il faut
attendre; ils sont encore fchs_. Ah pourquoi ces hommes qui sans cesse
invoquaient le bon Henri ne cherchaient-ils point  l'imiter! mais au
lieu de donner  nos gnraux le tems de n'tre plus fchs, ils les
aigrissaient chaque jour par de nouveaux outrages et ne les traitaient
plus que comme des brigands et des rebelles qui devaient s'estimer
heureux qu'on et daign leur pardonner. C'tait pour l'arme de Cond,
pour les Vendens, pour les Chouans qu'on rservait les loges et les
grces; on menaait d'une destruction sacrilge les arcs de triomphes
destins  consacrer les exploits de nos armes, et l'on proposait avec
emphase d'lever un monument  la mmoire des Vendens et des migrs
morts  Quiberon. Sans doute ils taient dignes de nos regrets et de nos
larmes, ces Franais gars; mais n'taient-ils pas descendus les armes
 la main sur le sol sacr de la patrie? n'taient-ils pas les
auxiliaires ou les salaris de nos implacables ennemis les Anglais? Et
pouvait-on les honorer comme d'illustres victimes, sans ne pas dclarer
que leurs vainqueurs n'taient que des meurtriers ou des bourreaux?

Les titres de noblesse que nos braves avaient obtenus en rpandant leur
sang pour la patrie, taient dnigrs publiquement; et publiquement on
anoblissait Georges Cadoudal dans la personne de son pre, pour avoir
gorg des Franais et tent de commettre un parricide.

Georges, en voulant attenter  la vie de Napolon, s'tait rendu
coupable d'une action que les lois divines et humaines regardent et
punissent comme un crime. riger ce crime en vertu, lui dcerner une
rcompense clatante, c'tait encourager l'assassinat, le rgicide;
c'tait compromettre la vie de Louis XVIII et de tous les rois, et
proclamer ce principe, aussi dangereux qu'antisocial, qu'un individu a
le droit de juger de la lgitimit de son souverain et d'attenter  sa
vie, si son pouvoir lui parat usurp.

L'anoblissement de la famille de Georges n'tait point le seul scandale
donn  l'arme et  la France. Des titres honorifiques, des grades, des
pensions furent ports dans la Vende aux Chouans les plus horriblement
clbres, et distribus, au grand jour, sous les yeux des victimes de
leurs brigandages et de leur frocit[14].

Ce n'tait point encore assez pour la faction dominante de chercher 
lever les hommes qui avaient combattu la France, au-dessus de ceux qui
l'avaient dfendue et illustre; il fallait encore rabaisser et dtruire
les institutions qui pouvaient rappeler les services et la gloire des
dfenseurs de la patrie.

On commena d'abord, au mpris des promesses les plus saintes, 
dpouiller la Lgion d'honneur de ses prrogatives. On fit insinuer
ensuite dans les feuilles ministrielles, que l'ordre de Saint-Louis
serait dsormais le seul ordre militaire, et que la Lgion d'honneur ne
serait plus que la rcompense de services civils... Le coup tait
mortel: l'arme frmit, les marchaux s'indignrent... Le gouvernement
fut oblig d'abandonner son projet et de le dsavouer.

Il lui restait un autre moyen d'avilir la Lgion d'honneur: c'tait de
la prodiguer; il l'employa.

La croix, qu'on n'obtenait qu'aprs l'avoir si long-tems mrite et
attendue, devint alors la proie facile de la faveur et de la bassesse;
elle fut prostitue  une foule d'intrigans et de favoris subalternes,
sans autre titre que le caprice des uns, ou la protection vnale des
autres.

Les militaires qui n'avaient obtenu cette rcompense qu'au prix de leur
gnreux sang; l'administrateur, le magistrat, le savant, le
manufacturier, qui l'avaient reue pour prix des services signals
rendus  l'tat, aux sciences, aux arts,  l'industrie, furent
consterns de se voir associs  des hommes sans mrite, sans
rputation, souvent sans honneur; et par un juste mouvement d'orgueil,
la plupart cessrent de porter une dcoration qui ne servait plus  les
honorer, mais  les confondre avec des hommes poursuivis et fltris par
l'opinion publique.

Le gouvernement ne s'en tint point  ce premier succs. L'Empereur avait
ouvert de nobles asiles aux filles des membres de la Lgion: le
ministre, sous le prtexte d'une conomie de quarante mille francs,
surprit au roi l'ordre de les en chasser. En vain le marchal Macdonald
dclara-t-il que les anciens chefs de l'arme n'abandonneraient jamais
les enfans de leurs compagnons d'armes, et qu'ils taient prts 
dposer au trsor public les quarante mille francs qui servaient de
prtexte  leur expulsion. En vain la suprieure de la maison de Paris
offrit-elle de se passer des secours du gouvernement, et de consacrer sa
fortune entire au soulagement de ses jeunes lves. En vain
reprsenta-t-on qu'un grand nombre de ces enfans n'avaient ni parens, ni
protecteurs, ni amis, et qu'en les abandonnant  leur malheureux sort,
on les livrerait indubitablement  la misre, ou aux piges de la
sduction; rien ne put mouvoir la compassion ministrielle.

Cependant l'indignation publique trouva de dignes interprtes dans
l'enceinte de la reprsentation nationale, et les mandataires du peuple
allaient adresser au chef de l'tat des remontrances, lorsque le
ministre dconcert renona honteusement  ses criminelles entreprises.

Cet chec ne le corrigea pas. Quelques jours  peine couls, il
supprima les coles militaires de Saint-Cyr et de Saint-Germain, comme
excdant les besoins du service; et rtablit simultanment l'cole
royale militaire, afin de faire _jouir la noblesse du royaume_ des
avantages accords par l'dit du mois de janvier 1757.

Cette audacieuse violation des principes de la Charte souleva de nouveau
la reprsentation nationale, et le ministre fut encore oblig de
reculer.

Pour se venger de ces affronts ritrs, et dans l'espoir mal conu de
diminuer les moyens de rsistance, il effaa des cadres de l'arme une
masse innombrable d'officiers, et rduisit de moiti leur solde, dont la
conservation et l'intgralit avaient t formellement garanties. Le
nombre des officiers de l'ancienne arme n'tait plus, sans doute, en
harmonie avec la force de l'arme royale; mais puisqu'on les rformait
sous prtexte de surabondance et d'conomie, il n'aurait point fallu
insulter  leur disgrce en accordant, sous leurs yeux, des grades et de
l'emploi  une multitude d'migrs incapables de servir; et en crant
cinq  six mille gardes-du-corps, mousquetaires, chevau-lgers,
gendarmes de la garde, etc., qui, par leurs paulettes frachement
acquises, et le luxe et l'clat de leurs uniformes, scandalisaient Paris
et rvoltaient l'arme.

Enfin, le gouvernement dans sa fureur subversive, ne respecta mme point
les vieux soldats que la mort moins cruelle avait pargns sur les
champs de bataille; sans gards, sans piti pour leurs cheveux blancs,
pour leurs glorieuses mutilations, il ravit, sous prtexte d'conomie, 
deux mille cinq cents de ces infortuns, l'asile et les bienfaits que la
patrie reconnaissante leur avait accords.

Si le gouvernement ne redoutait point d'offenser publiquement l'arme
dans ses plus chres affections; s'il ne craignait point de mconnatre
ouvertement ses services et ses droits: de combien de dgots et
d'injustices ne dut-elle pas tre abreuve dans ses rapports individuels
avec le ministre? Je n'entrerai point dans le dtail des plaintes, des
accusations qui s'levrent de tous cts; je rapporterai seulement le
fait suivant, parce qu'il peint doublement l'esprit dans lequel on
agissait alors.

Le gnral Milhaud s'tait distingu dans le cours des guerres
nationales par une foule de succs et de belles actions. Lors de
l'invasion des allis, il s'tait couvert de gloire en sabrant,  la
tte d'une poigne de dragons, un corps considrable de troupes
ennemies. Ce gnral, par son grade, son rang, ses services, avait t
nomm, de droit, chevalier de Saint-Louis. Au moment de sa rception, la
croix lui fut retire ignominieusement, parce que vingt ans auparavant
il avait eu le malheur de voter la mort du roi.

Louis XVIII, en rentrant en France, avait promis qu'on ne ferait aucune
recherche des votes mis contre son auguste frre. Cette promesse qu'on
avait exige et qu'il consacra par la Charte, fut sans doute bien
douloureuse pour son coeur; il dut lui en coter d'admettre en sa
prsence, et d'offrir aux regards de la fille de Louis XVI, les juges
qui avaient envoy  l'chafaud ce prince vertueux: mais enfin, il avait
jur de ne point venger sa mort, et les sermens des rois aux nations
doivent tre inviolables et sacrs.

Il fallait donc imposer silence aux ressentimens, et ne point souffrir,
puisque les votans avaient t absous, qu'on ft revivre leur crime, et
qu'on appelt sur leurs ttes la vengeance et la mort. Il fallait tirer
un voile funbre sur cette poque de notre rvolution, poque pendant
laquelle tous les Franais furent galement gars ou coupables.
Disons-le, d'ailleurs, avec franchise: la douleur qu'excitait le meurtre
de Louis XVI n'tait point le vritable moteur des imprcations que les
migrs faisaient retentir contre les rgicides; on sait,
malheureusement, quel fut l'effet que produisirent  Coblentz le procs
et l'excution du Roi. On ne s'attachait avec tant d'acharnement 
rechercher les excs, les erreurs de quelques hommes de la rvolution,
que pour arriver  cette conclusion: que la rvolution tant l'oeuvre du
crime, il fallait renverser de fond en comble tout ce qui provenait de
la rvolution.

L'affront fait au gnral Milhaud fut donc moins une punition
individuelle qu'une combinaison politique; et le choix que le
gouvernement fit de ce gnral pour diriger une premire attaque contre
les rgicides, prouve combien le gouvernement tait malheureux et
maladroit; car, s'il voulait rendre les rgicides mprisables ou odieux,
il ne fallait point s'attaquer  un gnral qui depuis long-tems avait
lav les traces du sang de Louis XVI dans le sang ennemi.

Mais tandis que les militaires de tout grade taient en butte aux
offenses et aux perscutions du parti dominant, les fonctionnaires des
ordres civil et judiciaire enduraient galement les traitemens et les
injustices les plus rvoltantes.

Dans les premiers jours de la restauration, on avait envoy des
commissaires dans les dpartemens _pour assurer l'tablissement du
gouvernement royal, et examiner la conduite tenue par les fonctionnaires
dans les circonstances actuelles_ (c'est--dire au moment du
rtablissement des Bourbons). Telle tait,  cette poque, la confiance
qu'inspiraient les promesses et les garanties royales, que cette mission
n'veilla aucune inquitude; on pensa gnralement qu'elle oprerait un
grand bien, celui de calmer les partis et de rattacher plus promptement
au trne les intrts et les opinions.

Cette flatteuse illusion fut de courte dure. Un grand nombre d'migrs
nouvellement rentrs furent nomms commissaires; et au lieu de
s'entourer des conseils d'hommes sages et expriments, ils se
laissrent circonvenir par une foule de prtres et d'anciens nobles
dpourvus de lumires ou de modration.

La classe intermdiaire, qui, par ses rapports journaliers avec les
classes infrieures, exerce une si grande influence, ne leur parut qu'un
assemblage grossier de roturiers parvenus; ils la traitrent avec
hauteur, avec mpris. Tromps par les souvenirs des excs de la
rvolution, ils se persuadrent qu'on tait matre de la France, quand
on avait pour soi la populace; et comme,  dfaut d'argent, le plus sr
moyen de lui plaire est de flatter ses passions, ils publirent qu'ils
taient venus pour rendre justice au peuple, pour entendre ses plaintes,
pour faire cesser les abus, pour abolir les droits runis, la
conscription, etc.

Des assembles furent convoques dans les villages, dans les petites
villes.

Les gens honntes ne s'y prsentrent point, les intrigans, et la
populace avide de bruit et de nouveaut, s'y rendirent en foule. Mille
griefs, plus drisoires les uns que les autres, furent accumuls contre
les dpositaires de l'autorit publique. Les magistrats, les prfets,
les sous-prfets, les maires, les agens de l'administration, les
prposs du fisc, personne ne fut pargn.

Les commissaires, au lieu de mpriser ces accusations populaires, ou de
les soumettre  un examen impartial, les accueillaient avec transport;
ils regardaient ce tumulte comme un triomphe; et pleins du bonheur que
leur inspirait le prtendu succs de leurs efforts, ils s'criaient sans
cesse avec une joie toujours croissante: Mes amis, c'est parfait; soyez
tranquilles; le roi est votre pre, ces gens-l sont de la canaille, ils
seront chasss, foi de gentilshommes, etc.

Bientt, en effet, et selon leurs promesses, les employs, les
fonctionnaires de toutes les classes, furent  peu prs destitus, et
leurs places donnes  leurs principaux dnonciateurs ou aux nobles.

La populace, promptement refroidie et dtrompe, ne s'en trouva ni plus
riche ni plus dvoue; et les commissaires, au lieu d'avoir popularis
la royaut, comme ils l'avaient cru, la dcrirent, en la compromettant
par des scnes tumultueuses, et en l'avilissant par des actes injustes
et arbitraires.

Ce ne fut point ainsi que procdrent les commissaires non-migrs: ils
surent apprcier,  leur juste valeur, les dclamations mensongres des
nobles et de la canaille qu'ils avaient ameute.

Cette diffrence de conduite produisit comme il est facile de le penser,
les effets les plus disparates. Les fonctionnaires publics furent
conservs dans un dpartement, honnis et conspus dans un autre.

La France, spectatrice de ces scnes scandaleuses, blma hautement le
gouvernement d'avoir confi des missions aussi importantes que celles de
prononcer sur l'honneur et l'existence de tant d'hommes recommandables,
 des migrs, qui depuis vingt-cinq ans avaient vcu loin du sol
national, et qui, trangers aux formes, aux principes, aux vices mmes
de l'administration impriale, ne pouvaient apprcier la conduite bonne
ou mauvaise qu'avaient pu tenir les dpositaires de l'autorit.

Elle vit qu'on l'avait abuse; et que cette mesure, dguise sous un
masque trompeur, n'tait dans le fait qu'un moyen de consommer plus
srement le dplacement des fonctionnaires nationaux.

Elle vit enfin que ce dplacement allait enlever leurs protecteurs
naturels aux individus qui avaient pris une part quelconque  la
rvolution, et les placer sous la dpendance de leurs ennemis
irrconciliables, les nobles, les prtres et tous leurs adhrens.

Ces craintes furent encore augmentes par le dessein manifest d'purer
les tribunaux. L'inamovibilit des juges tait cependant au nombre des
garanties donnes  la France; et de toutes celles qu'elle avait
obtenues, c'tait sans doute la plus prcieuse. Mais plus elle tait
importante, moins elle devait tre respecte.

 la nouvelle de cette puration, les nouveaux magistrats tremblrent
sur leurs siges, et pressentirent qu'ils seraient limins pour faire
place aux anciens parlementaires.

De toutes parts s'levrent des protestations, des cris d'alarme.
L'puration n'en fut pas moins arrte. Elle commena par le premier
tribunal de l'tat, la cour de cassation; et pour ne point laisser de
doutes sur ses intentions ultrieures, le gouvernement annona
officiellement que l'limination, dguise sous le titre d'installation
royale, n'avait t diffre que pour _recueillir des renseignemens
propres  clairer ou diriger les choix, et qu'elle s'oprerait
successivement dans les autres cours et tribunaux du royaume_.

Cette installation ne fut point considre seulement comme un acte
dloyal, mais comme une conspiration manifeste contre la sret des
personnes et des proprits.

On prvoyait que les tribunaux seraient composs de magistrats dont les
prjugs, les principes, les intrts se trouveraient en opposition avec
les lois nouvelles, et qu'ils chercheraient  les luder ou  les
anantir. On pressentait que ces magistrats seraient les parens, les
amis, ou les cratures des migrs, des nobles, de tous ceux enfin qui
avaient des droits ou des privilges  revendiquer; et qu'ils ne
pourraient point tenir une balance exacte entre les privilgis, qu'ils
regardaient comme les victimes des rvolutionnaires, et les
rvolutionnaires, qu'ils considraient comme les oppresseurs, les
spoliateurs des privilgis.

L'expulsion prochaine des juges de la rvolution inquita
particulirement les acqureurs de domaines nationaux.

La Charte leur avait garanti l'inviolabilit de leurs proprits; mais
ils n'avaient point oubli que la rdaction de cet article avait donn
lieu  des discussions fort animes, et qu'on avait reproch dj au
ministre de n'avoir pas voulu chercher, par une rdaction franche et
positive,  prvenir pour l'avenir toute espce d'interprtation et de
difficults.

Ils n'ignoraient pas que l'annulation de ces ventes tait le voeu public
des migrs, des nobles, des prtres, et le voeu secret de trs-hauts
personnages.

Les doutes levs par les journaux ministriels sur la lgitimit de ces
ventes, et par consquent sur leur validit; les attaques formelles
diriges contre les acqureurs, dans des crits rpandus avec profusion;
la protection et l'impunit qu'avaient obtenu les auteurs de ces
crits[15]; enfin les consultations faites, dit-on, par ces mmes grands
personnages, sur les moyens d'annuler les ventes, se runissaient pour
justifier les apprhensions des possesseurs des biens nationaux, et
faire gnralement regarder la dsorganisation des tribunaux comme une
calamit nationale.

Une occasion se prsenta de dissiper les inquitudes de cette masse
imposante de la population de la France[16]. Il s'agissait de la loi sur
la rintgration des migrs dans la proprit de leurs biens
non-alins. Il tait naturel de penser que le ministre saisirait cette
occasion pour rtablir la confiance et renouveler les garanties
consacres par la Charte. Il n'en fut point ainsi. L'orateur du
gouvernement, l'un des hommes qui a fait le plus de mal  la France et
au roi (M. Ferrand), se livra, au contraire, suivant l'expression du
rapporteur,  toute l'cret de ses ressentimens, et  toute la
dpravation de ses principes. Aussi imprudent qu'insens, il ne craignit
point de dclarer dans l'enceinte de la reprsentation nationale, que
les migrs avaient des droits plus particuliers  la faveur et  la
justice du gouvernement royal, parce que seuls ils ne s'taient point
carts de la ligne droite; et partant de ce raisonnement, il fit
envisager la confiscation et la vente de leurs biens, non point comme un
acte lgislatif, mais comme une spoliation rvolutionnaire, qu'il
fallait se hter de rparer.

La chambre rprouva hautement le langage et les doctrines sditieuses de
l'orateur royal, et repoussa de la loi propose le mot de _restitution_
(qu'on n'y avait point insr sans dessein), parce que _restitution_
suppose _spoliation_, et que les biens des migrs n'avaient point t
spolis, mais confisqus en vertu d'une loi, sanctionne par le roi,
laquelle n'tait elle-mme qu'une application nouvelle du systme de
confiscation cr et suivi par les rois ses prdcesseurs.

En effet, et sans remonter  une poque plus loigne, n'tait-ce pas
avec les dpouilles des victimes de la politique meurtrire de
Richelieu, et de l'intolrance religieuse de Louis XIV, qu'avaient t
enrichies les premires familles de l'tat? Et qui sait si les biens que
les migrs rclamaient avec tant de hauteur et d'amertume, n'taient
point les mmes que ceux que leurs anctres n'avaient point rougi
d'accepter des mains ensanglantes de Richelieu et de Louis?

Je conviens que le dvouement inaltrable d'un certain nombre d'migrs,
imposait au gouvernement royal l'obligation de reconnatre leur
fidlit, et de rparer leurs malheurs. Mais tous n'avaient pas droit 
sa sollicitude,  sa reconnaissance. Si quelques-uns avaient
gnreusement sacrifi au roi et  la royaut leurs fortunes et leur
patrie, les autres n'avaient abandonn la France que pour se soustraire
aux poursuites de leurs cranciers[17], et aller chercher chez
l'tranger des ressources ou des dupes qu'ils ne pouvaient plus trouver
impunment sur le sol natal.

Il fallait donc distinguer les migrs de cette premire espce, des
migrs de la seconde; et (cette distinction tablie) en appeler
loyalement  la justice et  la gnrosit de la nation. Les Franais,
si accessibles aux nobles sentimens, n'auraient point voulu laisser dans
la pauvret les fidles et vertueux serviteurs de leur roi. J'en ai pour
garant l'assentiment universel qu'obtint la proposition du duc de
Tarente, de consacrer annuellement dix millions  indemniser les migrs
et les militaires dots, de la perte de leurs biens et de leurs
dotations.

Mais il ne fallait pas venir au secours des migrs par des voies
injurieuses  la nation et attentatoires  la Charte. Il ne fallait pas
surtout leur inspirer de folles et orgueilleuses esprances. Abandonns
 eux-mmes, ils se seraient rapprochs des acqureurs de leurs biens,
leur auraient propos des arrangemens  l'amiable, et seraient rentrs
successivement, sans secousse et sans scandale, dans l'hritage de leurs
pres.

La partialit qu'on affectait sans cesse en faveur des migrs, fit un
autre mal plus grand encore; ce fut de contribuer, beaucoup plus que la
malveillance,  persuader aux paysans qu'on voulait les attacher  la
glbe, et les rendre tributaires de la noblesse et du clerg.

Les paysans avaient t habitus par la rvolution  tre quelque chose
dans l'tat; la rvolution les avait enrichis et librs de la double
servitude dans laquelle ils rampaient autrefois sous les nobles et les
prtres. Ils ne pouvaient donc songer sans effroi  un autre avenir.
Chaque jour ils entendaient rpter, ou ils lisaient (car tout le monde
lit en France maintenant) qu'on voulait ramener l'ancien rgime: et
ramener l'ancien rgime signifiait pour eux, comme pour beaucoup
d'autres, rtablir le vasselage, les dmes et les droits fodaux. Les
prtentions outres des migrs, les dclamations des prtres les
fortifiaient encore dans cette inquitante et dangereuse opinion: en
vain cherchait-on  les rassurer: leur confiance avait t dj trahie,
et rarement les paysans se laissent attraper deux fois. On leur avait
annonc l'abolition de la conscription, et tous les jours ils voyaient
garrotter sous leurs yeux les conscrits rfractaires, et condamner leurs
familles  l'amende. On leur avait promis de supprimer les droits
runis, et non-seulement ils taient perus avec plus de hauteur et de
duret que prcdemment, mais quelques-uns mme avaient subi de fortes
augmentations.

Telle tait en gnral la fatalit attache aux procds du
gouvernement, que les choses les plus simples, les plus raisonnables, se
dnaturaient, s'envenimaient dans ses mains; et qu'au lieu de produire
le bien qu'on pouvait en attendre, elles ne faisaient qu'augmenter le
dsordre, la mfiance et le mcontentement.

Ce mcontentement, rsultat invitable du mpris du gouvernement pour
les hommes et pour leurs intrts[18], s'accrut encore par la violation
manifeste et successive des droits publics que le pacte national
semblait devoir prserver de toute atteinte.

La Charte avait proclam la libert de conscience: et cette libert fut
presque aussitt anantie par une ordonnance de police[19], qui faisait
revivre les rglemens rendus dans les tems de l'intolrance, sur
l'observation rigoureuse et gnrale des ftes et dimanches.

Elle le fut encore par le rtablissement des processions extrieures,
que Napolon, jaloux de tenir une balance exacte entre les Catholiques
et les Protestans, avait prohibes, dans les lieux o des temples de
l'une et de l'autre communion se trouvaient en prsence.

Les prtres Catholiques jouirent de ces processions comme un vainqueur
des honneurs du triomphe; et au lieu de rassurer les sectaires, et
d'difier les fidles par une modestie du moins apparente, ils les
scandalisrent par leur orgueil, et les irritrent par leurs
violences[20].

La victoire qu'ils venaient de remporter enflamma leur pieuse
imagination. Ils se persuadrent qu'ils avaient dj recouvr la
plnitude de leur puissance; et ils voulurent en faire un second usage,
en interdisant l'inhumation d'une actrice du Thtre Franais, morte
sans avoir obtenu et song qu'il fallait obtenir la rvocation de
l'excommunication lance jadis contre les comdiens franais;
excommunication, il faut le rappeler, qui priva Molire de la spulture.

Le peuple, attir par la curiosit au convoi de cette actrice clbre,
fut inform de l'injure faite  ses cendres; transport d'une soudaine
indignation, il se prcipite sur le char funraire, et l'entrane: en un
instant les portes de l'glise interdite sont assiges et forces. On
demande un prtre; il ne parat point. Le tumulte augmente, l'glise et
les rues adjacentes retentissent des murmures, des menaces de dix mille
individus tmoins ou acteurs de cette scne dplorable. L'agitation
augmente, et l'on ne pouvait prvoir o s'arrterait cette effervescence
toujours croissante, lorsqu'un envoy du roi vint, en son nom, donner
l'ordre de procder au service funbre.

Cet vnement, propag et comment, fit  Paris et dans la France la
plus vive sensation. Les ennemis de la religion s'en rjouirent; les
amis de l'ordre et de la dcence accusrent le gouvernement d'encourager
les progrs alarmans du despotisme des prtres. C'tait particulirement
dans les petites villes, dans les villages, qu'ils abusaient, avec la
plus coupable audace, de l'indpendance qu'on leur avait rendue. La
chaire tait devenue un tribunal du haut duquel ils jugeaient et
condamnaient  l'infamie et aux peines ternelles, ceux qui ne
partageaient point leurs principes et leurs fureurs. Unis de coeur et
d'intrts avec les migrs, ils mettaient tout en oeuvre, insinuations,
suggestions, promesses, menaces, et le nom de Dieu lui-mme! pour
contraindre les acqureurs de domaines nationaux  se dessaisir de leurs
biens, pour amener les malheureux paysans  se courber de nouveau sous
le joug de la tyrannie seigneuriale et de la superstition.

Ce Dieu, qu'ils invoquaient, le sait: on ne commande point  la
conscience,  l'opinion. Les prtres, pendant la rvolution, s'taient
montrs sans masque et s'taient attirs trop de mpris, pour que le
gouvernement pt esprer de leur faire recouvrer tout  coup l'ascendant
salutaire qu'ils avaient perdu. Cet ascendant devait tre le prix d'une
conduite sage et modre, d'une bienfaisance active et impartiale, de la
pratique enfin de toutes les vertus sacerdotales: il ne pouvait point
s'acqurir par des ordonnances de police, par des injures, des
violences, et par des processions qui, dans nos moeurs actuelles, ne
peuvent plus tre que ridicules et inconvenantes.

Ainsi que la libert des cultes, la Charte avait compris, au nombre de
ses garanties, la libert de la presse; et cependant chaque jour une
foule d'crits taient saisis ou supprims. Un dput, qui ne transigea
jamais, ni avec sa conscience, ni avec la crainte (M. Durbach), s'en
plaignit  la tribune, et le gouvernement, cdant au voeu de la Chambre,
lui fit soumettre, par M. de Montesquiou, un projet de loi qui, au lieu
d'affranchir la presse de son esclavage, la plaait sous le joug de la
censure et la soumettait de droit  la tyrannie de fait exerce sur elle
par le gouvernement prcdent.

Ce projet fut attaqu avec vigueur par les journaux, par M. Benjamin
Constant, par tous les publicistes.

M. de Montesquiou ne se dconcerta point. Lui dmontrait-on que sa loi
tait destructive de la libert de la presse; lui prouvait-on, la Charte
 la main, que la Charte se bornait  vouloir que les abus de la presse
fussent rprims, et que ds-lors son projet tait radicalement
inconstitutionnel, puisqu'il tendait, au moyen de la censure pralable,
non point  rprimer ces abus, mais  les prvenir; il rpondait avec
assurance que les auteurs de semblables objections n'entendaient point
le franais; que _prvenir_ et _rprimer_ taient parfaitement
synonymes, et que la loi prsente, loin d'tre oppressive et
inconstitutionnelle, tait au contraire le dveloppement le plus
parfait, le plus libral des dispositions de la Charte. Cette prtention
inoue de faire prendre le change  une assemble de Franais, sur la
signification des mots de leur propre langue, parut  la Chambre le
comble de l'impudence et de la folie. N'est-ce pas une insulte au bon
sens? rptrent plusieurs dputs; n'est-ce pas une drision amre que
de prtendre dtruire un droit public consacr par la loi de l'tat au
moyen de subtilits grammaticales? Jamais, au fait, on ne montra tant de
front et de mauvaise foi; aussi le rapporteur de la commission (M.
Raynouard) s'cria-t-il avec l'accent d'une douloureuse indignation: 
vous, ministres du roi, que n'avouez-vous du moins que la loi est
contraire  la constitution, puisque vous ne pouvez-vous refuser 
l'vidence? Votre obstination  contester une vrit si claire ne nous
inspirerait pas de si justes alarmes.

Nanmoins la loi fut adopte par l'une et l'autre Chambre.

Cette lutte, dans laquelle on vit l'influence du ministre triompher de
la raison, et renverser le plus ferme rempart des garanties nationales,
fit dans toutes les mes la plus profonde impression: _La srnit ne se
trouva plus sur le visage d'un seul homme en tat de penser et de
prvoir_. L'on fut convaincu que la Chambre des dputs, malgr le
patriotisme des Dupont de l'Eure, des Raynouard, des Durbach, des
Bedoch, des Flaugergues, etc., ne pourrait point arrter les entreprises
despotiques et anti-constitutionnelles du gouvernement: que le
gouvernement serait le matre, quand il le voudrait, de faire
interprter  sa guise les dispositions de la Charte, et de ravir  la
France les faibles droits qu'elle lui assurait encore. C'tait,
disait-on,  l'aide de semblables interprtations que le Snat avait
sacrifi  l'Empereur l'indpendance nationale; mais du moins le
despotisme imprial tait accompagn de tout ce qui pouvait le justifier
et l'ennoblir. Il tendait  faire de la nation la premire nation du
monde; tandis que le despotisme qu'on nous prpare, n'a d'autre compagne
que la mauvaise foi, et d'autre but que d'abaisser et d'asservir la
France.

Ces rflexions portrent au comble de la dfiance, le dgot et
l'aversion qu'inspirait le gouvernement. Elles firent plus: les
Franais, naturellement enclins  changer d'opinion et de sentiment,
passrent de leurs anciennes prventions contre Napolon  de nouveaux
transports d'admiration: ils comparrent l'tat de dsordre,
d'abtardissement et d'humiliation dans lequel la France tait tombe
sous le roi, avec l'ascendant, la force et l'unit d'administration dont
elle jouissait sous Napolon; et Napolon, que nagures ils accusaient
d'tre l'auteur de tous leurs maux, ne fut plus  leurs yeux qu'un grand
homme, qu'un hros malheureux.

Les regrets, les loges donns  l'ancien chef de l'tat furent
entendus. On crut en affaiblir l'effet en l'insultant par de grossires
caricatures, et en cherchant, par des crits outrageans et calomnieux 
rendre odieux son gouvernement et sa mmoire. On se trompa: les
caricatures n'obtinrent que le sourire du mpris; et les actions, les
erreurs de la vie politique de Napolon, celles mme qui avaient excit
le plus de scandale et de blme, trouvrent alors de nombreux
dfenseurs, de zls apologistes.

L'accusait-on d'avoir, le 18 brumaire, renvers la Rpublique et asservi
la France?--ils rpondaient[21]: Au 18 brumaire, l'anarchie, accrue par
les revers, ne pouvait plus se gurir par la victoire. La guerre civile
tait organise dans plus de vingt dpartemens; des rvoltes
s'annonaient dans plusieurs, le brigandage se rpandait dans presque
tous. Le vol et l'assassinat se commettaient avec impunit sur un grand
nombre de routes. Deux lois terribles (celles des otages et de l'emprunt
forc) appelaient plus de maux qu'elles n'en pouvaient gurir. Un
dsordre de finance, tel qu'aucune nation n'en avait jamais support,
une succession de banqueroutes partielles prolongeaient l'opprobre de la
banqueroute gnrale. Le trsor public tait pill sur tous les chemins,
dans les maisons mme des receveurs; et son vide ne pouvait se remplir
mme par les plus violentes exactions. Les Jacobins taient prs de
ressaisir leur rgne terrible; les royalistes recouraient sans scrupule
 tous les moyens que pouvait leur fournir la vengeance, et les
paisibles amis des lois taient rduits  garder entre les deux partis
la honteuse neutralit de la faiblesse. Telle tait, concluaient-ils, 
l'poque o Napolon s'empara du gouvernement de l'tat, la situation
dsespre de la France; et loin de l'accuser de l'avoir asservie, on
doit au contraire le bnir de l'avoir arrache aux spoliations, aux
meurtres,  la tyrannie que lui rservaient l'anarchie et la terreur.

Prtendait-on qu'il avait gouvern la France despotiquement?--ils
soutenaient que cette imputation n'tait point fonde, et voici quels
taient leurs discours: Lorsque Napolon dtrna l'anarchie, il lui
fallut substituer l'ordre au dsordre, l'autorit d'un seul  l'autorit
de tous; il lui fallut comprimer les partis, anantir les factions,
dompter les prjugs des nobles et les habitudes rvolutionnaires des
Jacobins. Ce grand oeuvre ne put s'oprer sans blesser des opinions, des
intrts, des individus; Napolon fut considr comme un despote, et
cela devait tre: toutes les fois que, dans un tat, l'ordre des choses
anciennement tabli a t renvers, celui qui, le premier, reconstruit
un nouvel difice social, est ncessairement accus de despotisme,
puisqu'il n'a d'autre rgle apparente que sa volont. D'un autre ct,
Napolon avait contract dans les camps l'habitude de commander en
matre. Il ne la perdit point en montant sur le trne. Le plus souvent
il parlait  ses courtisans,  ses conseillers,  ses ministres, comme
il avait autrefois parl  ses soldats,  ses gnraux[22]. Ce langage,
inusit dans les relations civiles, donna naturellement  ses manires,
 l'expression de ses volonts, l'apparence du despotisme, et presque
toujours l'apparence est prise pour la ralit. Le ton absolu de
Napolon, blm d'abord, admir ensuite, fut bientt tendu aux
ambassadeurs, aux monarques trangers. Les formes artificieuses de
l'ancienne diplomatie furent mises de ct. Napolon ne ngocia plus; il
commanda. Tenant d'une main son pe victorieuse, et de l'autre des
couronnes, il offrait aux souverains son amiti ou sa haine, des
royaumes ou _des coups_; et ces souverains, avertis par l'exprience,
qu'il avait le double pouvoir de rcompenser et de frapper, subissaient
son alliance, et se vengeaient de leur faiblesse en criant  la
tyrannie[23]. Ces diverses causes runies ont d faire croire que
Napolon tait un vritable despote: car il est des choses, comme le
remarque Montesquieu, qu'on finit par croire  force de les entendre
rpter. Mais quand on considre impartialement le gouvernement de
Napolon, on reconnat que le despotisme, qu'on lui attribue, existait
rellement plus dans les mots et dans les formes, que dans les faits.
Qu'on recherche les actes de son rgne, l'on n'en trouvera aucun
empreint du caractre d'un vritable despotisme, c'est--dire, d'un
despotisme uniquement fond sur le bon plaisir du prince. Tous
attesteront, au contraire, que Napolon n'eut jamais en vue que
l'intrt et la grandeur de la France, et que jamais les Franais, loin
d'tre gouverns tyranniquement, ne jouirent si compltement des
bienfaits de la justice distributive, et ne furent si parfaitement
protgs contre les hautes classes de la socit et contre les
dpositaires du pouvoir. On peut le blmer d'avoir, de complicit avec
le snat et les reprsentans de la nation, abus de certaines lois. Mais
les lois (et les publicistes les plus rigides consacrent ce principe),
ne lient les princes que dans le cours ordinaire des choses. Dans les
circonstances extraordinaires, il est de leur devoir de s'en carter.
Pour juger quitablement les actes d'un souverain, il ne faut point
d'ailleurs les isoler les uns des autres. Tel acte qui, pris isolment
est rprhensible ou odieux, cesse de l'tre si on le rattache aux
vnemens dont il est n, ou  l'enchanement politique dont il fait
partie. Il ne faut point les juger non plus d'aprs les principes du
droit naturel; en fait de gouvernement, la ncessit et le salut commun.
Voil la loi suprme. Tout ce qui blesse l'intrt particulier,
disparat et doit disparatre devant la raison d'tat. Au surplus,
continuaient-ils, la vritable question  dcider, est moins de savoir
si le gouvernement de Napolon tait plus ou moins despotique; mais s'il
tait tel que les hommes et le tems pouvaient l'exiger, tel qu'il devait
tre pour rendre la France tranquille, heureuse et puissante. Or, on ne
peut contester que la France, sous le rgne de Napolon, n'ait joui
intrieurement d'un calme imperturbable, et ne soit parvenue, par
l'ascendant du gnie de son chef,  un degr de force et de prosprit
qu'elle n'avait jamais atteint, et que probablement elle n'atteindra
jamais plus.

Reprochait-on  l'Empereur son ambition dmesure; ses guerres injustes
et dsastreuses d'Espagne et de Russie?--La guerre d'Espagne, aux yeux
des infatigables apologistes de Napolon, n'tait plus une injuste
agression, mais une guerre minemment politique: elle avait t
provoque par l'inconstance et la perfidie d'un alli qui, au mpris de
ses engagemens, intriguait sourdement avec les Anglais, et plusieurs
fois,  leur instigation, avait tent de profiter de nos embarras et de
l'loignement de nos armes, pour envahir notre territoire et s'associer
aux trames de nos ennemis. La capture de Ferdinand n'tait plus un
odieux abus de confiance, mais la consquence ncessaire de la duplicit
de ce prince, de ses projets parricides, et de ses liaisons avec
l'Angleterre. L'lvation de Joseph au trne d'Espagne n'tait point,
comme autrefois, attribue au dsir immodr de placer des couronnes sur
la tte de chaque membre de la famille impriale, mais  la ncessit
d'enlever pour toujours l'Espagne  l'influence des Anglais. Napolon
n'avait-il pas laiss aux Corts le choix de leur souverain? ne leur
avait-il pas dit publiquement: _Disposez du trne: peu m'importe que le
roi d'Espagne s'appelle Ferdinand ou Joseph, pourvu qu'il soit l'alli
de la France et l'ennemi de l'Angleterre_[24]? La guerre avec la Russie
tait plus facile encore  lgitimer: ce n'tait plus la passion du
merveilleux qui l'avait suggre, mais le besoin de venger le mal que
cette puissance nous avait caus en rouvrant ses ports aux Anglais, et
en frustrant la France du prix des sacrifices qu'elle avait faits pour
tablir et consolider le blocus continental, cette digue universelle qui
fit trembler l'Angleterre et ses mille vaisseaux! Les envahissemens de
Napolon en Allemagne n'taient plus l'effet d'une insatiable avidit de
puissance et de gloire[25], c'tait le seul moyen d'ter aux ennemis
irrconciliables de la France (les Anglais) leur funeste ascendant sur
le continent, et de les contraindre par ncessit, ou par force,
d'abdiquer l'empire absolu des mers; c'tait enfin le juste chtiment
qu'avaient mrit ces souverains de toutes les statures, qui, aprs
avoir implor ou accept l'alliance de Napolon, et l'avoir cimente par
des promesses, dont il avait eu la gnrosit de se contenter, le
contraignaient de recourir aux armes pour les empcher d'ouvrir
complaisamment leurs cabinets aux agens de l'Angleterre, et leurs tats
 ses marchandises.

Les partisans de Napolon trouvaient ainsi les moyens de pallier ses
fautes, de justifier ses erreurs; aucune objection, aucun reproche
n'tait laiss sans rponse; et quand, aprs l'avoir dfendu, ils
arrivaient aux pages brillantes de son histoire, leurs loges plus
justes, et peut-tre plus sincres, ne connaissaient alors aucune borne.
Napolon, disaient-ils, eut toutes les qualits des grands rois, et
n'eut point leurs dfauts: il n'tait ni dbauch comme Csar, ni
intemprant comme Alexandre, ni cruel comme Charlemagne.  l'ge o l'on
commence  peine sa carrire, il comptait dj autant de victoires que
d'annes; et l'Europe, vaincue par son pe, ou subjugue par son gnie,
se courbait humblement devant ses aigles victorieuses. La France,
agrandie par ses conqutes, semblait appele  reproduire aux yeux du
monde tonn la puissance de l'ancienne Rome; le nom franais, fltri
par les crimes de la rvolution, avait repris son lustre, son empire; il
tait craint, admir, respect de tout l'univers. Non moins philosophe
que guerrier, Napolon, aprs avoir illustr la France par ses armes,
voulut la rendre heureuse par les lois. Il lui fit prsent de ce code
immortel que nos anciens rois aspirrent vainement  lui donner, et de
ce beau systme de finance et d'administration qu'imploraient
inutilement leurs peuples oppresss. Ce n'tait point assez: il voulut
encore la rendre florissante par les sciences, les arts et l'industrie.
D'un ct naquirent,  l'aide de ses magnifiques secours, ces mille et
mille manufactures dont les produits achevs devinrent l'orgueil des
Franais, et le dsespoir et la ruine des trangers. De l'autre, les
favoris d'Apollon, auxquels il prodigua noblement ses largesses et ses
grces[26], saisirent leurs crayons, leurs compas, leurs ciseaux, et
enfantrent ces merveilles de l'art qui firent de Paris une nouvelle
Athnes. On vit alors, et comme par enchantement, le Louvre antique
sortir de ses ruines abandonnes; les palais des rois s'embellir; les
temples des arts s'enrichir de chefs-d'oeuvre dignes de l'antiquit; le
sol de la patrie se peupler de ces tablissemens pompeusement utiles aux
citoyens, et de ces monumens imprissables destins  transmettre aux
races futures le souvenir de notre gloire. Au mme moment, en d'autres
lieux, par ses ordres souverains, des mains non moins habiles
rprimaient les flots de la mer, leur creusaient de nouveaux abmes,
substituaient de superbes chantiers, de vastes ports, de fertiles canaux
 des plages striles,  des marais infects, et rendaient le commerce et
la vie aux nombreux habitans des bords de l'ocan, des rives de l'Escaut
et de la Somme. Au mme moment s'enfantaient  ses ordres ces nouvelles
voies romaines qui, parcourant de toutes parts la France, l'Allemagne,
l'Italie, assuraient aux peuples de ces contres et  leur industrie,
des communications aussi promptes que faciles, aussi belles que
majestueuses. Et quel homme, ami ou ennemi de Napolon, a pu, ou pourra
jamais franchir les sommets des Alpes et leurs flancs tortueux, sans
bnir le prince magnanime qui, pour favoriser ses pas et protger ses
jours, a ferm les prcipices, enchan les torrens, et abaiss ces
gigantesques montagnes qui, depuis tant de sicles, bravaient impunment
la puissance des hommes et du tems? La postrit, quand elle rassemblera
tout ce que Napolon a fait de grand et de magnifique, quand elle
comptera ses bienfaits et ses victoires, doutera qu'un seul homme, en si
peu d'annes, ait pu oprer tant de prodiges. Elle croira qu'on s'est
plu  rechercher dans une longue suite de sicles, et  entasser sur une
seule tte, les hauts faits d'une foule de grands hommes.

Les braves, qui avaient servi sous les drapeaux de Napolon,
n'entendaient point vanter leur gnral, sans vouloir lui offrir aussi
leur tribut d'loges. Ses conqutes lointaines, qu'ils avaient eux-mmes
regardes comme la cause de nos malheurs, taient redevenues le sujet
intarissable de leurs rcits et de leur admiration.

Les uns rappelaient avec fiert que Napolon avait command en matre au
Caire,  Moscou,  Vienne,  Madrid,  Munich,  Lisbonne,  Milan, 
Amsterdam,  Varsovie,  Hambourg,  Berlin,  Rome, etc., etc.

D'autres le reprsentaient au pont de Lodi, ranimant ses soldats
dcourags, dfiant,  leur tte, le drapeau national  la main, les
dangers et la mort, et enlevant  l'ennemi ses remparts et sa gloire.

D'autres le montraient franchissant le mont Saint-Bernard,  travers les
frimas et les prcipices, et venant remporter, dans les plaines de
Marengo, cette immortelle victoire, qui fut le gage de la paix et de la
grandeur de la France.

D'autres le figuraient  Austerlitz, culbutant, avec la force et la
rapidit de la foudre, les bataillons de l'Autriche et de la Russie, et
donnant,  leurs souverains perdus, l'exemple d'une gnrosit que plus
tard ils furent si loin d'imiter.

D'autres le transportaient sur le plateau de Jena, faisant fuir, devant
ses enseignes triomphantes, ces soldats de Frdric qui, tromps par
leurs souvenirs, se croyaient encore les premiers soldats du monde.

D'autres le conduisaient au milieu des sables brlans de l'gypte, ou
des dserts glacs de la Russie, supportant sans ostentation les feux ou
les rigueurs du climat, et donnant  ses soldats l'exemple de la fermet
et de la rsignation.

D'autres le ramenaient dans les plaines de la Champagne  la tte d'une
arme  peine gale  l'une des nombreuses divisions de l'ennemi,
piant, vitant, surprenant les Autrichiens, les Russes, les Prussiens,
et les frappant de ses armes victorieuses de tous cts  la fois, et
avec tant de promptitude, qu'il semblait avoir donn des ailes au fer et
 la mort.

D'autres le plaaient en avant de quelques escadrons, affrontant 
Arcis-sur-Aube les balles et les boulets ennemis, et voulant perdre, au
champ d'honneur, une vie qu'il prvoyait ne pouvoir plus consacrer sur
le trne  la gloire et  la prosprit de la France.

Tous enfin, gnraux, officiers, soldats, appelaient  l'envi les
marches, les attaques, les siges, les combats, les batailles qui
avaient immortalis leur gnral; et quel coeur franais ne tressaillait
point  de semblables souvenirs[27]!

Les amis de Napolon et tous les hommes qui, fatigus ou mcontens des
Bourbons, dsiraient son retour, entretinrent et fortifirent les
sentimens rveills en sa faveur. Son nom, qu'on osait  peine
prononcer, se retrouvait dans toutes les bouches, son souvenir dans tous
les coeurs; insensiblement, il devint l'objet des regrets, des
esprances, des voeux de la nation; et chacun fut averti par un
pressentiment secret, que ses voeux ne tarderaient point  tre exaucs.

Pendant que cette redoutable fermentation s'accroissait et se
manifestait de toutes parts, la cour, les ministres, les migrs se
reposaient avec une complaisante scurit sur le volcan qu'ils avaient
allum, et ne se doutaient point de sa prochaine explosion.

S'ils veulent sortir du royaume, crivait M. de Chateaubriant, en
parlant des partisans de l'Empereur, y rentrer, porter des lettres, en
rapporter, envoyer des courriers, faire des propositions, semer des
bruits et mme de l'argent, s'assembler en secret, en public, menacer,
rpandre des libelles, en un mot, conspirer; ils le peuvent. Ce
gouvernement de huit mois est si solide, que, ft-il aujourd'hui fautes
sur fautes, il tiendrait encore en dpit de ses erreurs.

Cet aveuglement ne tarda point, cependant,  diminuer. Sans apercevoir
toute l'tendue du mal, on reconnut que la nation et l'arme taient
agites, mcontentes; et l'on dlibra sur les moyens, non point de les
apaiser, mais de les contraindre  se taire.

Quelques chouans furibonds, instruits des inquitudes du gouvernement,
publirent qu'il tait tems de se dfaire des Bonapartistes. Un chef
clbre dans les fastes de la Vende, poussa l'audace jusqu' dclarer
au gnral Ex... qu'il n'attendait, pour faire main basse sur les
prtendus jacobins, que l'arrive de ses fidles Vendens.

Le bruit de ce massacre fut bientt entendu des victimes qu'on devait
frapper. Les unes sortirent de Paris; les autres s'armrent, et firent
des dispositions pour vendre chrement leurs vies.

Le gouvernement, assure-t-on, eut connaissance des projets homicides des
Chouans, et pargna  la France et au monde le spectacle d'une nouvelle
Saint-Barthlemy.

Ce projet d'assassinat, auquel je n'ai jamais pu croire, dmontra aux
hommes de la rvolution, qu'ils n'avaient plus aucune trve, aucun
quartier  esprer des royalistes, et qu'il fallait qu'un des deux
partis crast l'autre. Les anciens militaires commencrent  se runir,
 se concerter. Le gouvernement, voulant dissoudre ces runions qui
l'inquitaient, interdit  tous officiers, gnraux ou particuliers, de
sjourner  Paris sans autorisation, et ordonna  ceux d'entre eux qui
n'taient point ns dans cette ville, de retourner sur-le-champ dans
leurs foyers.

Cette mesure augmenta l'exaspration sans diminuer le danger. Les
officiers en non activit, au lieu de s'y soumettre, s'enhardirent
mutuellement  la dsobissance, et forcs par l'ordre du ministre
d'opter entre Paris et leur demi-solde, beaucoup, quoique pauvres,
prfrrent l'indpendance  la soumission.

Le gouvernement, irrit de cette rsistance, voulut faire un exemple.

En ce moment, on venait d'intercepter une lettre de flicitation, que le
gnral Excelmans crivait au roi de Naples, son ancien souverain.

Le nouveau ministre de la guerre[28] s'empara de cette occasion. Il mit
le gnral en demi-activit, et lui prescrivit, par voie de punition, de
se rendre immdiatement, et jusqu' nouvel ordre,  soixante lieues de
Paris.

Excelmans prtendit que le ministre n'avait point le droit d'loigner de
leur domicile, les officiers non employs activement, et refusa d'obir.

Il fut arrt sous le prtexte d'entretenir des correspondances
criminelles avec les ennemis du roi, et comme coupable, en outre, de
dsobissance  ses ordres. Ce coup d'clat et d'autorit, dont le
gouvernement attendait les plus heureux effets, tourna contre lui. La
France connaissait Excelmans. Elle le considrait comme l'un de ses plus
valeureux, de ses plus dignes enfans; et les accusations de trahison que
la haine et le dpit des ministres accumulaient sur sa tte, loin de lui
ravir l'estime et l'affection publique, ne le rendirent que plus
intressant et plus cher  ses compagnons d'armes et  la nation.

Excelmans, jug, fut absous[29].

Le conseil de guerre, en sanctionnant la dsobissance de ce gnral,
dclara implicitement que le gouvernement n'avait point le droit
d'exercer, sur les officiers en non-activit, l'autorit qu'il s'tait
arroge.

Ds ce moment, le gouvernement fut perdu: le jugement qui affranchissait
de sa dpendance les militaires  la demi-solde, et leur laissait la
facult de braver impunment son autorit, tait un coup de massue qui
l'avait terrass, sans lui laisser l'espoir de se relever jamais.

Je m'arrte ici:  quoi me servirait-il d'tendre davantage le rcit et
l'examen de la conduite oppressive et insense du gouvernement?

Si l'on a suivi la marche et l'enchanement successif de ses ides et de
ses actions, on l'aura vu former et mettre en oeuvre le projet de
rtablir l'ancienne monarchie et de renverser par surprise ou par force
le gouvernement constitutionnel.

On l'aura vu se jouer sans pudeur de la Charte royale, et fouler aux
pieds, sans scrupule, les droits civils et politiques qu'elle avait
consacrs.

On l'aura vu attaquer, mconnatre, violer les garanties individuelles
donnes solennellement  l'arme,  la magistrature,  l'administration,
 tous les Franais.

On l'aura vu insulter la gloire nationale, blesser les affections
publiques, tourmenter les opinions, les moeurs, les habitudes nouvelles,
et froisser et mcontenter, les unes aprs les autres, toutes les
classes de l'tat.

On l'aura vu aliner au roi, par l'injustice et le manque de foi, la
confiance et l'amour de la nation, et reporter sur Napolon les
esprances et les voeux.

On l'aura vu enfin, malgr les obstacles qu'il avait rencontrs, les
avanies qu'il avait reues, les pas rtrogrades qu'il avait t oblig
de faire, poursuivre  tort et  travers le funeste systme qu'il avait
adopt, et prparer par ses fautes le retour de Napolon, comme Napolon
avait prpar par les siennes le retour des Bourbons.

Mais tandis que tout prsageait  la France un prochain bouleversement,
que faisait Napolon? Priv de toute ambition, il semblait prfrer  sa
grandeur passe une vie modeste et paisible; aux nobles agitations de la
guerre, un doux repos; aux mditations de son gnie, un dsoeuvrement
agrable. L'tude de la botanique, les soins de sa maison, les
plantations qu'il avait faites, celles qu'il projetait encore,
occupaient plus particulirement ses loisirs[30]; et comme Diocltien,
il pouvait dire aux hommes qui le souponnaient de regretter le trne:
Venez me voir dans ma retraite; je vous montrerai les jardins que j'ai
plants, et vous ne me parlerez plus de l'empire.

Pendant les premiers tems de son sjour  l'le d'Elbe, Napolon
n'prouvait effectivement qu'un besoin vague de rgner. Afflig des maux
de la France qu'il aimait passionnment, fatigu des vicissitudes de la
fortune, dgot des hommes, il apprhendait, en cherchant  ressaisir
le sceptre, de prcipiter la France et lui-mme dans de nouvelles
chances, de nouveaux malheurs; et sans abandonner le projet de remonter
un jour sur le trne, il laissait  l'avenir le soin de fixer ses
rsolutions.

Il fut bientt tir de cet tat d'indiffrence et d'hsitation, par la
tournure que prirent en France les affaires publiques. Il avait pens
(et je le lui ai entendu dire) que les Bourbons, instruits par
l'adversit, rendraient la France libre et heureuse; mais quand il
s'aperut de l'ascendant qu'on accordait aux prtres, aux migrs, aux
courtisans, il prvit que les mmes causes qui avaient amen la premire
rvolution, en amneraient bientt une seconde: ds-lors il reporta ses
regards sur le continent, et ne perdit plus de vue le Congrs, la France
et les Bourbons. Il connaissait[31] les talens, les principes, les vices
et les vertus de tous ceux qui avaient surpris ou obtenu la confiance de
Louis XVIII; il savait le degr d'influence que chacun d'eux tait
susceptible d'acqurir et d'exercer; et il calculait d'avance les
erreurs dans lesquelles ils entraneraient ncessairement son facile
successeur.

Les journaux franais et trangers, les crits priodiques, redevinrent
l'objet de ses lectures assidues: il les tudiait, les commentait, et
pntrait avec sagacit ce que l'esclavage de la presse les forait de
dissimuler ou de taire.

Il accueillait les trangers de distinction, et particulirement les
Anglais, avec grce et bont. Il s'entretenait familirement avec eux de
la situation politique de l'Europe et de la France; il les faisait
causer adroitement sur les points qu'il voulait approfondir, et tirait
presque toujours, de leur conversation, d'utiles claircissemens:
c'tait par ces simples moyens que Napolon savait ce qui se passait sur
le continent. Il avait trop d'habitude des crises politiques pour ne
point prvoir que la force des choses lui ouvrirait les portes de la
France, et il tait trop habile pour vouloir entretenir, avec ses
partisans, des correspondances qui auraient pu rvler ses voeux secrets,
et fournir  ses ennemis l'occasion d'attenter  son indpendance et 
sa libert.

Napolon attendait donc en silence le moment de reparatre en France,
lorsqu'un officier dguis en matelot vint dbarquer 
Porto-Ferrajo[32].

Cet officier me remit, quelques jours avant son dpart pour l'arme, en
1815, la relation de son voyage  l'le d'Elbe: Je vous confie, me
dit-il, mon histoire et celle du 20 mars. L'Empereur, lors de son
rtablissement sur le trne, n'ayant point parl de moi, j'ai d me
taire; mais je suis aussi jaloux que lui de vivre dans la postrit[33].
Je veux qu'elle connaisse la part glorieuse que j'ai prise au
renversement du gouvernement royal, et au retour de Napolon. J'ai le
pressentiment que je serai tu dans cette campagne. Gardez cet crit, et
promettez-moi de le publier un jour.--Je le promis. Ce pressentiment se
ralisa; M. Z. fut tu  Waterloo.

Je remplis aujourd'hui ma promesse. Je ne me suis permis de faire subir
 ces mmoires aucun changement, j'aurais cru trahir les intentions de
mon ami. Je me suis born seulement  taire les noms et  supprimer
quelques phrases de circonstance, injurieuses  la famille des Bourbons.




HISTOIRE DU 20 MARS.


Lorsque Napolon abdiqua la couronne, je brisai mon pe, en jurant de
ne plus servir ni la France, ni son nouveau souverain. Mais mu par les
adieux magnanimes de l'Empereur, et subjugu par ce pouvoir irrsistible
qu'exerce sur les soldats franais, l'amour de la gloire et de la
patrie, je revins promptement  des sentimens plus modrs et plus
louables. Mes souvenirs et mes regrets s'adoucirent, et j'aspirai
sincrement  l'honneur de servir encore mon pays et son Roi.

La rputation que je m'tais acquise, me valut d'abord l'accueil le plus
flatteur, les promesses les plus brillantes; je crus  leur sincrit:
cette erreur fut de courte dure. Abus, repouss, je vis qu'on se
jouait de l'arme et de moi: qu'on nous honorait en masse parce qu'on
nous craignait; qu'on nous insultait en particulier par systme et par
haine. J'avais l'me trop haute pour souffrir les insultes et le mpris
dont on voulait m'abreuver: je donnai ma dmission.

Dgot de la France et de son gouvernement, mais toujours passionn
pour le mtier des armes, je pensai que l'Empereur, qui m'avait
distingu sur le champ de bataille, ne m'aurait point oubli, et
daignerait m'accorder la grce, si chre  mon coeur, de vivre et mourir
 son service. Je rsolus donc de me rendre  l'le d'Elbe. Au moment de
partir, je fus arrt par cette rflexion: l'Empereur, abandonn, trahi,
reni par des hommes qu'il avait combls de bienfaits et d'honneurs, ne
croira pas  l'attachement que je lui ai gard; peut-tre mme me
suspectera t-il d'avoir t envoy prs de lui, par les Bourbons, pour
pier ses paroles et ses actions. Que faire? J'avais conserv des
relations avec trois personnes investies autrefois de la confiance de
l'Empereur; leur conduite depuis la restauration avait t franche et
loyale: fidles  Napolon par sentiment, dvous  sa cause par
principes et par patriotisme, elles n'avaient dissimul ni leur fidlit
ni leur dvouement, et taient restes inaccessibles aux tentatives
faites pour les attirer dans le parti royal. Je pensai que ces
personnes, en me recommandant d'une manire quelconque  l'Empereur,
pourraient me prserver de ses soupons, et je fus leur confier sans
dtour mes desseins et mes inquitudes.

La premire et la seconde me tmoignrent le plus vif intrt, la plus
tendre sollicitude; me chargrent d'exprimer  l'Empereur leurs douleurs
de l'avoir perdu, leur esprance de le revoir. Mais l'un et l'autre
craignirent de se compromettre en lui crivant, et je les quittai sans
en avoir rien obtenu.

Je me prsentai chez le troisime, M. X. Nous nous tions connus dans
ces tems de crise o les hommes s'prouvent, et il avait daign
conserver de mon courage et de mon caractre une opinion favorable. Je
lui dvoilai mes projets et mes craintes: Vos craintes, me dit-il, sont
fondes. L'Empereur se mfiera de vous, et ne vous permettra point
probablement de rester prs de lui, Ma recommandation vous serait sans
doute fort utile, mais je ne pourrais vous la donner sans danger; non
point pour moi, mes sentimens pour l'Empereur sont connus, mais pour
l'Empereur lui-mme. Car si l'on vous enlevait ma lettre, on pourrait la
remettre  un espion, peut-tre mme  un assassin.

Cette raison me parut dcisive. Il me vient une inspiration, lui dis-je.
Il a exist entre l'Empereur et vous, des relations si multiplies, que
vous devez avoir conserv le souvenir de quelques circonstances, de
quelques panchemens qui, rappeles par moi  Sa Majest, pourraient lui
prouver que j'ai votre confiance, et que je suis digne de la
sienne.--Votre ide est parfaite: mais non, ajouta-t-il, je ne pourrais
que vous donner des dtails insignifians, et alors l'Empereur ne s'en
ressouviendrait plus: ou vous rvler des choses importantes, et mon
devoir s'y oppose; au surplus, j'y rflchirai: revenez demain matin.

Je revins. J'ai fouill ma mmoire, me dit M. X. en m'abordant, et voici
votre affaire. Il me remit une note. Je n'avais considr,
poursuivit-il, votre voyage  l'le d'Elbe que sous les rapports qui
vous concernent; mais il est d'une importance bien plus grande que vous
ne pensez, et que je ne l'avais pens moi-mme. Il peut avoir d'immenses
rsultats. L'Empereur ne peut tre indiffrent  ce qui se passe en
France. S'il vous interrogeait, que lui rpondriez-vous? Vous devez
sentir combien il serait dangereux de lui donner, sur notre situation,
des renseignemens errons.--Quoique militaire, je ne suis point
totalement tranger  la politique. J'ai souvent rflchi sur la
position o se trouve la France, et je crois la connatre assez bien
pour tre en tat de satisfaire la curiosit de Napolon.--Je n'en doute
point: mais voyons, qu'en pensez-vous?--Voici ce que j'en pense: je lui
fis alors une analyse raisonne des fautes du gouvernement et de leurs
consquences... Notre conversation s'chauffa graduellement; et quand,
aprs avoir examin le prsent, nous portmes notre attention sur
l'avenir, nos penses prirent tout  coup un essor si rapide; elles nous
transportrent si loin de notre premier but, que nous en fmes effrays,
et que nous restmes plongs l'un et l'autre pendant quelques momens
dans une espce de stupfaction... Enfin, lui dis-je, en rompant le
silence, si l'Empereur, aprs m'avoir interrog, me demandait:
Croyez-vous que le moment de reparatre en France soit arriv; que lui
rpondrai-je?--Vous tes plus hardi que moi: cette question s'tait
offerte  mon esprit et je n'avais pas os l'aborder.--Et bien?--Et
bien, me dit M. X., vous diriez  Sa Majest, que je n'ai point os
prendre sur moi de dcider une question aussi importante; mais qu'il
peut regarder comme un fait positif et incontestable que le gouvernement
actuel, ainsi que vous l'avez remarqu, s'est perdu dans l'esprit du
peuple et de l'arme; que le mcontentement est au comble; et qu'on ne
croit pas que le gouvernement puisse lutter long-tems contre
l'animadversion gnrale. Vous ajouterez que l'Empereur est devenu
l'objet des regrets et des esprances de l'arme et de la nation. Il
dcidera ensuite dans sa sagesse ce qui lui reste  faire.--S'il me
demande si cette faon de penser est uniquement la vtre, ou si elle est
aussi celle de MM... Que lui rpondrai-je?--Vous lui direz que toutes
ces personnes-l ont, depuis son dpart, cess de se voir et de
s'entendre, mais que mon opinion est conforme  l'opinion gnrale.--Je
suis maintenant en tat de rpondre  toutes les questions de
l'Empereur: Adieu. Nous nous embrassmes  plusieurs reprises et nous
nous sparmes.

 peine eus-je quitt M. X. que tout ce qui s'tait pass entre nous se
reproduisit  ma mmoire. Je mesurai dans toute son tendue, dans toutes
ses consquences, l'espce de mission que j'tais appel  remplir; et
je ne pus me dfendre d'une motion mle de surprise et d'effroi. Tant
que ma seule intention, en me rendant  l'le d'Elbe, avait t d'offrir
mes services  l'Empereur, il m'avait sembl que mon voyage tait une
chose toute naturelle; et j'aurais volontiers dclar au gouvernement
que j'allais rejoindre mon ancien bienfaiteur et le souverain de mon
choix. Depuis que l'objet de ce voyage s'tait agrandi, depuis enfin
qu'il pouvait avoir, suivant les paroles de M. X., d'immenses rsultats,
il me semblait au contraire que le gouvernement devait avoir les yeux
sur moi, qu'il devait pier mes pas, et chercher  pntrer mes penses
et mes desseins... Je devins dfiant et inquiet: la note de M. X. me
parut pesante. Je l'appris par coeur, et je la brlai. Au lieu de
demander directement mon passe-port pour Gnes ou pour Livourne, comme
j'en avais eu l'intention, je le demandai pour Milan. Je connaissais
dans cette ville un officier gnral, et je pensai que je pourrais
dclarer  la police, si elle me questionnait, que j'allais  Milan
rclamer de cet officier, mon ami, le remboursement de sommes que je lui
avais prtes autrefois.

Ce plan ainsi arrt, je me rendis  la prfecture de police. En
franchissant le seuil de la porte, je me sentis saisi tout  coup d'un
tel battement de coeur, que je pouvais  peine trouver la force de me
mouvoir et de respirer. Si dans ce moment une voix m'et cri:
Malheureux, que vas-tu faire? je crois que je serais tomb interdit et
que j'aurais tout confess. Ce trouble n'tait point l'effet d'une lche
terreur; c'tait sans doute l'impression que doit prouver un homme de
bien, lorsque pour la premire fois il commet une action qu'il ne peut
avouer.

Quelques minutes suffirent pour me rendre  moi-mme. Je me prsentai
hardiment devant le prfet de police, M. Rivire. Il me fit subir un
assez long interrogatoire; mes rponses furent claires et positives: mon
air d'assurance parut prvenir toute espce de soupon; il m'accorda mon
passe-port. Cependant j'eus soin,  tout hasard, d'examiner si j'tais
suivi, et deux jours de suite, je m'aperus,  mon grand tonneraient,
qu'on observait mes pas. Je feignis de l'ignorer; et pour tromper
l'espion, je le conduisis aux messageries publiques o je retins et
payai une place pour Lyon. Dans la nuit, je fis prendre des chevaux de
poste sous un nom suppos, et je partis en toute hte: en peu de jours
je fus  Milan.

Mon ami tait absent; je lui crivis; il accourut. Je lui avouai que
j'allais demander du service  Napolon. Tu n'en obtiendras point, me
dit-il: il n'a pas assez d'argent pour subvenir  la solde de sa garde.
Plusieurs de mes anciens officiers ont t le rejoindre; ils sont  la
suite, et ne reoivent pour eux et leur famille que cinquante ou
soixante francs par mois: ils sont dans le dsespoir et dans la misre.
N'importe, repris-je, j'aime l'Empereur, et je veux  quelque prix que
ce soit aller le retrouver: enseigne-moi le moyen de m'embarquer
promptement.--La chose n'est point aise. Tu ne trouveras  t'embarquer
qu' Livourne ou  Gnes: et ces deux points sont si bien surveills que
tu te feras arrter, si on te reconnat pour un Bonapartiste. Tu
pourrais russir plus facilement  leur chapper, en te faisant passer
pour un marchand de cette ville; je tcherai de te faire avoir un
passe-port, mais je crains que cela ne soit difficile.--Il y a une autre
difficult bien plus grande, ma foi: c'est que je ne sais pas dix mots
d'italien.--Comment! cela est-il possible?--Oui, vraiment.--Et tu oses
tenter l'aventure? tu es donc devenu fou?--Fou ou non, je la tenterai.
N'y a-t-il donc pas d'autres points d'embarquement que Gnes et
Livourne?--Il y a sur les ctes de Toscane une foule de petits ports,
mais il faut y attendre l'occasion et rester expos, en attendant,  la
surveillance des autorits qui sont toutes fort mal disposes pour
l'Empereur et pour les siens. Tu trouveras peut-tre  t'embarquer
sur-le-champ dans le golfe de la Spzia,  Lerici. Mais pour y arriver,
il te faudrait passer par Gnes et longer les ctes, et il est 
craindre que les carabiniers pimontais ou le nouveau consul de Gnes,
qui, dit-on, est un enrag, ne te happent au passage. Il y a bien une
autre route  travers les montagnes de la Spzia, mais elle est
abandonne depuis long-tems, et tu courrais risque de t'y engloutir ou
de t'y faire assommer.--N'importe:  vaincre sans pril, on triomphe
sans gloire; cette route me convient, et ds demain je vais  la
dcouverte.--Ton passe-port est-il en rgle?--Je le ferai viser pour
Lerici.--Autre sottise. Tu ne sais donc pas que tu auras affaire aux
Autrichiens, nos plus implacables ennemis, et qu'ils te chercheront
mille difficults? Je connais un colonel tudesque (c'est le nom qu'on
donne aux Autrichiens en Italie), qui probablement nous arrangera tout
cela. Allons lui offrir  dner. Les affaires et les querelles
s'arrangent  table avec ces messieurs.

Notre colonel me fit effectivement rgulariser mon passe-port. Je
laissai  Milan ma calche et mes effets, et le lendemain je montai en
cdiole[34]. J'arrivai par des chemins de traverse au pied des
montagnes. Leur trajet en voiture tant impossible, je me sparai 
regret de mon conducteur. J'achetai deux chevaux, l'un pour mon nouveau
guide, l'autre pour moi. Ce nouveau guide ne savait point un mot de
franais. J'avais eu soin de me munir d'un dictionnaire de poche; mais
j'ignorais  peu prs la manire de prononcer et d'arranger les mots: de
sorte que notre conversation se rduisait  quelques phrases isoles que
nous ne parvenions point toujours  comprendre.

Nous partmes  la pointe du jour. Sur le midi, la neige commena 
tomber, et nous emes mille peines  gagner le hameau de... Le
lendemain, le tems devint encore plus mauvais. Le cheval de mon guide
s'abma dans la neige, et nous perdmes deux heures  l'en retirer. Mon
guide, superstitieux comme tous les Italiens et facile comme eux 
rebuter, regardait cet accident comme de mauvais augure, et voulait
rtrograder. Je ne pus vaincre sa rpugnance qu'avec un double napolon
d'or.  peine le lui eus-je donn, que je sentis mon imprudence: c'tait
exciter la cupidit de cet homme et m'exposer  en devenir la victime. 
mesure que nous avancions, la route devenait de plus en plus difficile;
nous rencontrions  chaque pas des excavations, ou des chutes de rochers
qui barraient notre passage, et nous foraient  nous crer au hasard de
nouveaux chemins. Il tait tomb en 1814 tant de neige dans l'Italie
septentrionale, et particulirement dans la partie que nous traversions,
que les muletiers eux-mmes avaient dsert la montagne; en sorte que
mon guide, ne trouvant plus de sentiers frays, tait oblig de
s'orienter  chaque pas pour ne point nous garer, ou nous prcipiter
dans les gouffres cachs qui bordaient notre prilleuse route.

Nous arrivmes le lendemain  Borcetto. clair par les dangers de la
veille, je pris deux chevaux de rserve et un guide de plus. On me les
fit payer au poids de l'or. Je trouvai l un prpos des douanes: il
m'engagea, soit par bont d'me, soit pour me faire peur,  me tenir sur
mes gardes en traversant la Size, montagne fort leve et fort
dangereuse. Elle tait, disait-il, infeste de brigands. Je renouvelai
l'amorce de mes pistolets; je jetai les yeux au ciel pour invoquer sa
protection, et je partis.

Arriv  la moiti de la montagne, je fus arrt par un soldat, qui me
ft entrer au corps-de-garde pour y exhiber mon passe-port. Ce poste,
tabli peu de jours auparavant pour la sret des voyageurs, tait
occup par un sous-officier et six soldats qui tous avaient servi dans
les armes impriales. Ils se doutrent  ma mine que j'avais t
militaire; et aprs quelques momens de conversation, ils me proposrent,
pour me rchauffer, de boire  la sant de l'Empereur Napolon.
J'hsitai d'abord, craignant de donner dans un pige; mais ils
insistrent si franchement que je ne pus leur rsister. Je leur donnai
en partant 20 fr., pour boire  la sant de Napolon et  la mienne, et
je les priai de me recommander  mes guides. Le commandant du poste les
fit venir et leur dit, avec un feu de file de juremens, que, s'il
m'arrivait quelque chose, il les ferait fusiller tous deux  leur
retour. Ces braves gens m'escortrent assez long-tems, et nous nous
sparmes avec une motion qu'il faut avoir t soldat pour prouver et
pour comprendre.

Nous devions aller coucher  Pontrmoli. La halte que j'avais faite nous
avait retards, et nous nous trouvmes surpris par la nuit. Pour abrger
le chemin, mes guides me firent descendre par un large sentier pratiqu
le long du flanc de la montagne: la pente tait si rapide que nos
chevaux s'accroupissaient  chaque instant, et que nous-mmes nous
tions forcs de nous laisser glisser. Je me trouvai au pied de la cte
dans un lieu si obscur et si sauvage que je crus que mes guides m'y
avaient conduit dans le dessein de s'y dfaire de moi. Aprs avoir
march  ttons pendant assez long-tems, mes guides s'arrtrent tout 
coup: la neige et la nuit dfiguraient tellement le terrain, qu'ils ne
savaient plus o ils se trouvaient, ni de quel ct ils devaient se
diriger: leur inquitude tait extrme; ils invoquaient tour  tour les
saints du Paradis, se serraient la main, et se pressaient dans leurs
bras, comme s'ils eussent t sur le point de faire naufrage. Je
conservai mon sang-froid, et voyant que je n'avais rien  attendre de
ces deux imbciles, je pris un cheval, qui me parut tre un vieux
routier, et aprs lui avoir mis la bride sur le cou, je lui appliquai un
vigoureux coup de fouet: il prit son lan, je le suivis, et peu
d'instans aprs, au grand tonnement et surtout  la grande satisfaction
de mes conducteurs, nous reconnmes que nous tions dans la bonne voie
et  une demi-heure de marche de Pontrmoli, o nous arrivmes  minuit.

J'tais encore  vingt-quatre heures de distance de la Spzia, et
vingt-quatre heures avec de semblables chemins sont des sicles. Mais
quel fut mon ravissement, quand, au lieu des dserts et des montagnes de
glaces que j'avais traverss la veille, je n'aperus, au sortir de
Pontrmoli, que des vallons maills de verdure et de fleurs, des
coteaux entours et couronns d'arbustes et d'oliviers! Hier c'tait
l'hiver et ses rigueurs, aujourd'hui le printems et ses charmes. Cette
agrable mtamorphose trompa mon impatience, et fit succder aux
agitations habituelles de mon me, ce calme heureux qu'inspire la
contemplation des beauts et des dons de la nature.

 quelques lieues de Pontrmoli, le passage se trouve interrompu par un
torrent profond et rapide. On le passe  gu: mes conducteurs, que
j'avais devancs, me l'eurent  peine indiqu que je m'lanai dans
l'eau. Mais au lieu de porter mon cheval  gauche, je le dirigeai dans
le sens contraire. Mes guides, tmoins de ma dviation, criaient  tue
tte, _Fermate, fermate!_ ce qui veut dire arrtez: je crus que cela
signifiait, _ferme, ferme;_ et j'peronnais et fouettais mon cheval de
toutes mes forces: il perdit pied; je manquai d'tre submerg. Parvenu 
bord, je reus de mes guides un sermon qui devait tre sans doute fort
svre, et dans lequel les noms de diable et de Franais jouaient le
rle principal.

J'arrivai le...  Lerici. Je vis avec joie la mer, dernier obstacle qui
me restait  franchir pour atteindre le terme de mes voeux et de mes
travaux. Mais hlas! ma joie ne se prolongea point. Je fus saisi, dans
la nuit, d'une forte oppression de poitrine et d'une fivre brlante:
c'tait le rsultat de mon immersion dans le torrent. Si j'ai le malheur
d'avoir une fluxion de poitrine, me disais-je tristement, que
deviendrai-je ici, sans secours, sans appui, au milieu d'une terre
trangre? Je n'aurai donc quitt ma patrie, ma mre chrie, que pour
venir expirer loin d'elle dans les bras de mercenaires et d'inconnus? Je
n'aurai donc approch des bords si dsirs de la Spzia, que pour
prouver le douloureux regret de ne pouvoir les franchir? Ah! du moins,
si j'avais pu arriver prs de l'Empereur, lui parler, et mourir  ses
pieds, je ne regretterais point la vie. Mon dvouement aurait t connu,
ma mmoire honore; et mon nom, associ aux destines de l'Empereur,
aurait pass peut-tre avec le sien  la postrit.

Je fis appeler un mdecin; par un bonheur inespr, il se trouva que
c'tait un ancien chirurgien militaire, homme de mrite, et chaud
partisan des Franais. Quand je fus hors de danger, il me tmoigna le
dsir de connatre le motif qui m'avait amen  Lerici.  travers les
montagnes, et me fit entrevoir qu'il l'avait pntr. Un homme qui parle
est toujours moins suspect que celui qui se tait. Je rsolus donc de
satisfaire la curiosit du docteur. Aprs avoir exig le secret, je lui
avouai mystrieusement que j'tais colonel; que j'allais  l'le d'Elbe;
qu'un officier suprieur de la garde de Napolon avait pous ma soeur;
que l'expatriation de son mari l'avait plonge dans un tel tat
d'accablement et de souffrances, que les mdecins avaient dclar
qu'elle tait perdue sans ressource; que sa sant, et quatre enfans en
bas ge, ne lui permettant point de venir rejoindre son mari, j'avais
pris le parti, pour rendre  ma pauvre soeur le bonheur et la vie, de
venir rappeler  mon beau-frre ce qu'il devait  son pouse et  ses
enfans, et que j'esprais le dterminer  retourner en France, au moins
momentanment.

Cette fable, que j'eus soin d'entrecouper de soupirs et de rflexions
sentimentales, parut le toucher infiniment. Il me plaignit, me consola,
me flatta des plus douces esprances, et me promit de me servir de tout
son pouvoir.

Devenu convalescent, je m'occupai avec plus d'ardeur que jamais des
moyens de m'embarquer promptement. L'officieux docteur me fit connatre
un capitaine de flouque courrire, et je frtai son btiment pour
quinze jours.

Il me demanda mon passe-port pour aller chez l'officier du port prendre
sa feuille de bord, et ma _boletta_. En effet (et je l'ignorais
compltement), on ne peut sortir d'un port et entrer dans un autre, sans
tre pourvu d'une feuille de bord, constatant le nombre des marins et
des passagers qui se trouvent sur le btiment, et d'une boletta ou
certificat des inspecteurs de la sant, qui atteste, nominativement,
qu'aucun des passagers et des marins n'est atteint de maladie
contagieuse. Ces deux pices ne se dlivrent que sur la prsentation des
passe-ports, avec lesquels elles doivent tre d'une identit absolue.
Cette formalit,  laquelle je ne m'tais point attendu, dconcerta
totalement mes calculs. Mon passe-port ne me donnait point le droit de
m'embarquer, et je craignais, en le produisant (car on s'effraye de tout
en pareille circonstance), qu'on ne me ft des difficults, et qu'on
n'en rfrt au consul ou  ses agens.

Mon capitaine devina mon embarras, et m'offrit de me procurer un
passe-port et une boletta sous des noms supposs; je refusai, prfrant
m'exposer  tre puni comme Bonapartiste, que comme faussaire. En ce
cas, me dit le capitaine, vous n'avez qu'un seul moyen, c'est de vous
jeter dans une barque et de vous faire passer pour matelot: j'arrangerai
cela. Quelques heures aprs, il m'amena Un matelot franco-gnois, qui me
proposa de me conduire, sans papiers, o cela me ferait plaisir. Il
ajouta que l'un de ses parens tait canonnier  bord du brick
l'_Inconstant_, de Napolon, et qu'il serait bien content de le revoir.
Je jugeai que mon dessein de passer  l'le d'Elbe tait vent, et je
rsolus de partir la nuit mme, s'il tait possible. Il fut convenu,
avec mon matelot (dont le nom tait Salviti), qu'il viendrait me prendre
 minuit, et que nous nous loignerions de la terre, quelque tems qu'il
ft.

Sur ces entrefaites, mon docteur vint me trouver, et m'annona que le
commandant du pays, dont il tait le mdecin, se proposait de m'envoyer
chercher par ses carabiniers, pour connatre le motif de mon arrive et
de mon sjour dans le golfe. Je lui ai annonc, me dit-il, que vous tes
malade, et que votre intention est de vous rendre en Corse, dans le sein
de votre famille, aussitt que vous pourrez supporter la mer. Je crois
l'avoir tranquillis: cependant, ne vous y fiez pas, et partez sans
dlai.--Je partirai ce soir; mais comme il pourrait prendre d'ici l, 
votre commandant ou  ses gendarmes, la fantaisie de m'arrter, j'aime
mieux me prsenter chez lui de bonne volont, et lui confirmer le conte
que vous lui avez fait.--Je m'y rendis immdiatement, et instruit par
les dtails que m'avait donns le mdecin, de l'homme  qui j'avais
affaire, je parvins facilement  lui plaire et  le rassurer. Il me fit
promettre, nanmoins, de lui apporter, le lendemain, mon passe-port. Je
lui promis tout ce qu'il voulut:  minuit, nous mmes clandestinement 
la voile, et  la pointe du jour j'avais dj perdu de vue le golfe de
la Spzia et ses bords majestueux.

La barque qui me portait, moi et ma fortune, n'tait qu'un bateau
ordinaire,  quatre rames, avec une petite voile latine. Elle tait
monte par six hommes. Salviti seul parlait franais; il avait bonne
mine; les autres portaient sur leurs figures l'empreinte de la misre et
de la plus profonde immoralit. Ils me regardaient avec curiosit, et
parlaient continuellement de moi. Salviti me traduisait leurs discours;
j'y rpondais de bonne grce: on cherche  plaire, mme  des matelots,
quand on a besoin d'eux. Le mal de mer ne me laissait point un moment de
repos, et pour comble de malheur, je n'avais point eu la prcaution de
me procurer des vivres. Il me fallut partager la nourriture de mes
compagnons; elle consistait en salaisons avaries, et principalement en
bacalat ou morue sche, qui se mange toute crue.

Le vent contrariant notre marche, ce ne fut que le matin du second jour,
que nous apermes le phare de Livourne. Quelle fut ma surprise, mon
indignation, lorsque je vis notre barque se diriger vers l'entre du
port! O me conduisez-vous, Salviti?-- Livourne.--Je ne veux point y
aller, m'criai-je en blasphmant; ce n'est point l ce que vous m'aviez
promis. Salviti dconcert, m'avoua qu'il n'tait pas le matre du
btiment; qu'il le louait en commun avec les autres matelots; qu'ils
faisaient la contrebande; et qu'ils se rendaient  Livourne pour se
concerter avec d'autres contrebandiers, au sujet d'une expdition
importante; que cela serait bientt fait; et qu'ils me conduiraient
ensuite  Porto-Ferrajo; qu'il m'en donnait sa parole, et que je pouvais
m'y fier.--Je ne veux pas de cet arrangement, lui rpondis-je, en
portant mes pistolets  sa poitrine; il faut aller droit  l'le d'Elbe,
ou je le tue.--Tuez-moi, si vous voulez, cela ne vous servira  rien:
vous serez jet  la mer par mes camarades, ou guillotin  Livourne.
Le sang-froid de cet homme me dsarma. Eh bien, lui dis-je, jure-moi
donc que tu me conduiras demain  l'le d'Elbe.--Je vous l'ai dj dit,
que je sois un... si je vous manque de parole. Les matelots, qui ne
nous comprenaient pas, ne savaient  quel motif attribuer ma fureur;
l'un d'eux, dserteur de la marine anglaise, saisit un grand couteau en
forme de stilet, les autres semblaient attendre l'vnement pour se
prcipiter sur moi. Cette scne finie, je voulus essayer de faire
rtrograder Salviti pour de l'argent: il rsista, il avait donn sa
parole de se trouver  Livourne, _et sa parole tait inviolable_.

Je me vis donc conduit, malgr moi, dans le pige que j'avais voulu
viter. Mon dpit, ma colre taient au comble: j'cumais de rage et de
dsespoir: ainsi donc, pensai-je, en me tordant les bras, ces sclrats
vont me ravir le fruit de tout ce que j'ai souffert. Et l'Empereur!
l'Empereur! si prs de lui, sous ses yeux, au moment... Malheureux!
dis-je  Salviti; je ne te quitterai pas plus que ton ombre; et avant de
me laisser prendre, je te ferai sauter la cervelle.--C'est bon,
reprit-il en haussant les paules: en attendant, il faut ter vos habits
et vous mettre en matelot.--Pourquoi?--Parce que vous n'avez point de
papiers et qu'on vous mettrait dedans. Je me soumis  cette nouvelle
preuve. L'un de ces misrables se dpouilla pour moi d'une grande veste
 capuchon que j'endossai: un autre ta de son col, et mit au mien un
mouchoir de couleur tout ruisselant la sueur et la crasse; un troisime
me donna son bonnet de laine, et malgr ma juste rpugnance, il fallut
me l'enfoncer jusqu'aux yeux... Ma barbe heureusement tait aussi longue
que celle de mes camarades, et pour que mes mains ne me trahissent
point, je les imprgnai de l'eau bourbeuse qui croupissait sous le
plancher de notre bateau. Ce n'est point tout; notre feuille de bord
n'nonait que six hommes d'quipage: nous tions sept; il fallait donc
en cacher un[35]: nous choismes le plus petit et le plus mince d'entre
nous. Il se blottit sous le bout du bateau, et nous jetmes ngligemment
sur lui quelques vieilles nattes et deux ou trois vestes de matelot. Ces
prparatifs termins, on me plaa sur un banc de rameur, la rame en
main, et  la nuit tombante nous fmes notre entre dans la rade.

Salviti prsenta nos papiers; la date[36] en tait trop ancienne; on lui
fit des difficults; il s'emporta, et par chtiment et par prcaution,
on nous astreignit  faire la petite quarantaine: c'est--dire, 
demeurer prisonniers dans la rade pendant trois jours.

Salviti revint tristement m'annoncer cette nouvelle infortune; notre
bateau fit volte-face, et nous nous rendmes au lieu de notre exil.

Le soir du troisime jour, Salviti me prvint qu'on allait nous mettre 
bord, selon l'usage, un garde de la sant, qui passerait la nuit avec
nous, pour s'assurer si nous n'avions point de symptmes de maladie. Il
avait su, par l'homme qui nous avait apport ou plutt jet des vivres,
car tout contact est interdit sous peine de mort; il avait su, dis-je,
le nom du garde qu'on nous destinait: c'tait un joueur et un ivrogne.
Salviti se procura des cartes et du vin, et m'assura qu'il
l'endoctrinerait si bien, qu'il n'aurait point le tems de s'occuper de
moi.

Je n'tais point aussi tranquille que Salviti. Je redoutais que cet
homme ne dcouvrt le matelot que nous avions  cacher, ou qu'il ne
s'apert  mes manires,  mes traits,  ma gaucherie, que je n'tais
point ce que je paraissais tre. Il lui suffisait d'ailleurs d'une seule
question pour me pousser  bout, puisque, ne sachant point l'italien, je
n'aurais pu lui rpondre ou garder le silence sans me trahir. Il me vint
dans l'ide de contrefaire le sourd, pour n'tre point dans le cas de
soutenir de conversation, et de supposer que je m'tais bless  la
main, afin de rester oisif, et d'viter de laisser paratre que je ne
savais point mon mtier. Je me tirai quelques gouttes de sang que
j'panchai sur de vieux haillons, et m'enveloppai la main. Salviti
expliqua mon stratagme  nos camarades, et de longs clats de rire
m'annoncrent qu'il avait obtenu leur approbation.

Le garde de la sant arriva: le matelot mystrieux ne bougea point:
Salviti joua son rle  merveille; je m'acquittai fort bien du mien; et
 ma vive satisfaction, la soire se termina sans accidens. Jusques-l,
j'avais t couch  part, et sur un assez bon matelas; on fit les
honneurs de ma place et de mon lit,  M. le garde, et je fus oblig de
m'tendre par terre, tte bche avec les matelots; le dgot, la
mauvaise odeur, la privation d'air me firent porter le sang  la tte,
et je pensai suffoquer.  la pointe du jour, mes camarades se mirent 
boire et  manger. Je me tins  l'cart. Approchez et mangez, me dit
Salviti.--Je ne le puis.--Le garde va supposer que tous tes malade, et
il n'en faut pas davantage pour nous faire recommencer la
quarantaine.--Je mangeai.  dix heures du matin les officiers de la
sant s'approchrent de nous; et sur le rapport favorable de notre
surveillant, nous obtnmes l'entre du port. Je restai dans le bateau,
avec un de nos gens que je gardai en otage.  deux heures, les
conciliabules de mes contrebandiers furent termins;  trois heures,
nous levmes l'ancre. Un vent propice enfla notre voile, et j'oubliai
bientt mes angoisses et mes dangers, en apercevant le rocher sur lequel
j'allais retrouver Napolon le Grand.

Nous arrivmes, sans obstacles, dans la rade de Porto-Ferrajo[37], au
moment o le canon venait de donner le signal de la fermeture du port:
j'entendis battre la retraite  la franaise: mon coeur tressaillit. Je
passai la nuit sur le pont du bateau. Malgr ma joie d'tre arriv au
port, je ne pus me dfendre d'une certaine mlancolie que m'inspirrent
sans doute le calme de la nuit, et l'aspect des montagnes sombres et
arides dont j'tais environn.  vanit des grandeurs humaines! me
disais-je, c'est donc l, sur ce roc dessch, que respire cet homme
incomprhensible qui nagures trouvait _qu'il touffait en Europe_!
C'est dans cette humble bicoque qu'habite, avec quelques serviteurs
fidles, cet homme que j'ai vu, dans le palais des Csars, entour des
hommages et des adorations de la plus brillante cour du monde; que j'ai
vu assis, la tte couverte, au milieu de huit rois se tenant
respectueusement devant lui chapeau bas! C'est sur cette peuplade, 
peine gale  la population d'un village, que rgne maintenant ce
Napolon le Grand, si long-tems le matre et la terreur du monde; ce
Napolon qui, d'une part de ses conqutes, levait des trnes pour les
princes ses allis.

Le jour vint mettre fin  mes rflexions. Je reconnus sur le rempart,
avec une joie inexprimable, ces vieux et braves grenadiers que j'avais
tant de fois honors et admirs sur le champ de bataille. Je m'lanai 
terre et me jetai prcipitamment dans la premire auberge, pour quitter
mon dguisement de matelot et voler au palais de Napolon. Mais j'avais
t remarqu et suivi; et l'on vint sur-le-champ, de la part du
commandant de la place (le gnral Cambronne), pour s'assurer de ma
personne. Je tranquillisai ses missaires, et me rendis avec eux  la
municipalit o logeait le gnral Bertrand. Je me fis annoncer; le
gnral vint au-devant de moi: Venez-vous de France, Monsieur?--Oui,
Monsieur le Marchal.--Que venez-vous faire ici?--Voir l'Empereur et lui
demander du service.--L'Empereur vous connat-il?--Oui, Monsieur. M. X.
m'a donn d'ailleurs des moyens de prouver  l'Empereur que je ne suis
point indigne de ses bonts.--Nous apportez-vous des nouvelles de
France?--Oui, Monsieur le Marchal, et je les crois bonnes.--Dieu vous
entende! nous sommes si malheureux! Je brle de causer de la France avec
vous; mais je dois avant tout prvenir l'Empereur de votre arrive.
Peut-tre ne pourra-t-il point vous recevoir sur-le-champ: nous avons
aujourd'hui la corvette anglaise[38], et ces gens-l s'effrayent de
tout. Sait-on qui vous tes?--On sait que je suis officier
franais.--Tant pis; cachez vos dcorations, ne dites rien  personne,
et restez  votre auberge  vous reposer; je vous enverrai chercher.
Une demi-heure aprs, il me fit avertir de me rendre en toute hte  la
porte du jardin de l'Empereur; que l'Empereur y viendrait, et que sans
avoir l'air de me connatre, il me ferait appeler. Je m'y rendis:
l'Empereur, accompagn de ses officiers, se promenait, suivant sa
coutume, les mains derrire le dos; il passa plusieurs fois devant moi
sans lever les yeux;  la fin il me fixa, et s'arrtant, il me demanda
en italien de quel pays j'tais: je lui rpondis en franais que j'tais
parisien; que j'avais t appel par des affaires en Italie; et que je
n'avais pu rsister au dsir de revoir mon ancien souverain. Eh bien,
Monsieur, parlez-moi de Paris et de la France. En achevant ces mots, il
se remit  marcher. Je l'accompagnai, et aprs plusieurs questions
insignifiantes, faites  haute voix, il me fit entrer dans ses
appartemens, ordonna aux gnraux Bertrand et Drouot de se retirer, et
me fora de m'asseoir  ct de lui. Le Grand Marchal, me dit-il avec
un air froid et distrait, m'a annonc que vous arriviez de France.--Oui,
Sire.--Que venez-vous faire ici?--Sire, je viens vous offrir mes
services; ma conduite, en 1814... L'Empereur, m'interrompant: Je ne
doute pas, Monsieur, que vous ne soyez un bon officier; mais les
officiers que j'ai avec moi, sont dj si nombreux, qu'il me serait bien
difficile de pouvoir faire quelque chose pour vous; cependant, nous
verrons. Vous connaissez, il parat, M. X.--Oui, Sire.--Vous a-t-il
remis une lettre pour moi?--Non, Sire.--(L'Empereur, m'interrompant.) Je
vois bien qu'il m'a oubli comme tous les autres; depuis que je suis
ici, je n'ai entendu parler ni de lui ni de personne.--Sire
(l'interrompant  mon tour), il n'a point cess d'avoir pour votre
Majest, l'attachement et le dvouement que lui ont conserv les vrais
Franais, et... L'Empereur, avec ddain. Quoi! on pense donc encore 
moi en France?--On ne vous y oubliera jamais.--Jamais! c'est beaucoup.
Les Franais ont un autre souverain, et leur devoir et leur tranquillit
leur commandent de ne plus songer qu' lui. Cette rponse me dplut;
l'Empereur, me dis-je, est mcontent de ce que je ne lui apporte point
de lettres, il se dfie de moi: ce n'tait point la peine de venir de si
loin pour tre si mal reu.--Que pense-t-on de moi en France?--On y
plaint et l'on y regrette votre Majest.--L'on y fait aussi sur moi
beaucoup de fables et de mensonges; tantt on prtend que je suis fou,
tantt que je suis malade, et vous voyez, me dit l'Empereur, en
regardant son embonpoint, si j'en ai l'air. On y prtend aussi qu'on
veut me transporter  Ste-Hlne ou  Malte. Je ne leur conseille pas
d'y essayer. J'ai des vivres pour me nourrir six mois, des canons et des
braves pour me dfendre; je leur ferais payer cher leur honteuse
tentative. Mais je ne puis croire que l'Europe veuille se dshonorer en
s'armant contre un seul homme, qui ne veut point et qui ne peut plus lui
faire de mal. L'Empereur Alexandre aime trop la postrit, pour
consentir  un semblable attentat. Ils m'ont garanti la souverainet de
l'Ile d'Elbe par un trait solennel; je suis ici chez moi, et tant que
je n'irai point chercher querelle  mes voisins, on n'a pas le droit de
venir m'y troubler... Avez-vous servi dans la grande arme?--Oui, Sire,
j'eus le bonheur de me distinguer sous vos yeux dans les plaines de la
Champagne. Votre Majest avait paru tellement me remarquer, que j'avais
os concevoir l'esprance qu'elle se ressouviendrait de moi.--Au fait,
j'ai cru vous reconnatre en vous voyant, mais je n'ai de vous qu'un
souvenu confus. Pauvres hommes! pensai-je en moi-mme, exposez donc
votre vie pour les rois, sacrifiez-leur donc votre jeunesse, votre
repos, votre bonheur!-- quelles affaires vous tes-vous
distingu?--Sire, ... et ... Le Marchal Ney me prsenta,  cette
poque,  Votre Majest, en lui disant: voici Sire, l'intrpide S...
P... dont je vous ai parl.--Ah! ah! je me rappelle effectivement; oui,
j'ai t trs-content de votre conduite ... et ... Vous avez montr
de la rsolution, du caractre; ne vous ai-je point dcor sur le champ
de bataille?--Oui, Sire.--Eh bien (avec plus de chaleur et d'abandon),
comment se trouve-t-on en France des Bourbons?--Sire, ils n'ont point
ralis l'attente des Franais, et chaque jour le nombre des mcontens
s'augmente.--Tant pis, tant pis, (vivement). Comment, X. ne vous a point
donn de lettres pour moi?--Non, Sire, il a craint qu'elles ne me
fussent enleves; et comme il a pens que Votre Majest, oblige d'tre
sur ses gardes et de se dfier de tout le monde, se dfierait peut-tre
aussi de moi, il m'a rvl plusieurs circonstances qui, n'tant connues
que de Votre Majest et de lui, peuvent vous prouver que je suis digne
de votre confiance.--Voyons ces circonstances. Je lui en dtaillai
quelques-unes, et sans me laisser achever: Cela suffit, me dit-il.
Pourquoi n'avoir pas commenc par me dire tout cela? voil une
demi-heure que vous nous faites perdre. Cette bourrasque me
dconcerta[39]. Il s'en aperut, et reprit avec douceur. Allons,
mettez-vous  votre aise, et racontez-moi dans le plus grand dtail tout
ce qui s'est dit et pass entre X. et vous. Je lui exposai alors les
circonstances qui m'avaient amen  avoir un entretien avec M. X.; je
lui rapportai mot  mot cet entretien; je lui fis une numration
complte des fautes et des excs du gouvernement royal. Et j'allais en
dduire les consquences que nous en avions tires M. X. et moi, lorsque
l'Empereur incapable, quand il est mu, d'couter un rcit quelconque
sans l'interrompre et le commenter  chaque instant, m'ta la parole et
me dit: Je croyais aussi, lorsque j'abdiquai, que les Bourbons,
instruits et corrigs par le malheur, ne retomberaient point dans les
fautes qui les avaient perdus en 1789. J'esprais que le Roi vous
gouvernerait en bon homme, c'tait le seul moyen de se faire pardonner
de vous avoir t donn par les trangers. Mais depuis qu'ils ont remis
le pied en France, ils n'ont fait que des sottises. Leur trait du 23
avril, continua-t-il en levant la voix, m'a profondment indign; d'un
trait de plume ils ont dpouill la France de la Belgique et des
possessions qu'elle avait acquises depuis la rvolution; ils lui ont
fait perdre les arsenaux, les flottes; les chantiers, l'artillerie et le
matriel immense que j'avais entasss dans les forteresses et les ports
qu'ils leur ont livrs. C'est Talleyrand qui leur a fait cette infamie.
On lui aura donn de l'argent. La paix est facile avec de telles
conditions. Si j'avais voulu comme eux signer la ruine de la France, ils
ne seraient point sur mon trne, (avec force) j'aurais mieux aim me
trancher la main. J'ai prfr renoncer au trne, plutt que de le
conserver aux dpens de ma gloire et de l'honneur Franais... une
couronne dshonore est un horrible fardeau... Mes ennemis ont publi
partout que je m'tais refus opinitrement  faire la paix; ils m'ont
reprsent comme un misrable fou, avide de sang et de carnage. Ce
langage leur convenait: quand on veut tuer son chien, il faut bien faire
accroire qu'il est enrag: mais l'Europe connatra la vrit: je lui
apprendrai tout ce qui s'est dit, tout ce qui s'est pass  Chtillon.
Je dmasquerai d'une main vigoureuse, les Anglais, les Russes et les
Autrichiens. L'Europe prononcera. Elle dira de quel ct fut la fourbe
et l'envie de verser du sang. Si j'avais t possd de la rage de la
guerre, j'aurais pu me retirer avec mon arme au-del de la Loire, et
savourer  mon aise la guerre des montagnes. Je ne l'ai point voulu;
j'tais las de massacres... mon nom et les braves qui m'taient rests
fidles, faisaient encore trembler les allis, mme dans ma capitale.
Ils m'ont offert l'Italie, pour prix de mon abdication; je l'ai refuse:
quand on a rgn sur la France, on ne doit pas rgner ailleurs. J'ai
choisi l'le d'Elbe; ils ont t trop heureux de me la donner. Cette
position me convenait. Je pouvais veiller sur la France et sur les
Bourbons. Tout ce que j'ai fait, a toujours t pour la France. C'est
pour elle, et non pour moi, que j'aurais voulu la rendre la premire
nation de l'univers. Ma gloire est faite  moi. Mon nom vivra autant que
celui de Dieu. Si je n'avais eu  songer qu' ma personne, j'aurais
voulu, en descendant du trne, rentrer dans la classe ordinaire de la
vie; mais j'ai d garder le titre d'Empereur pour ma famille, et pour
mon fils... mon fils, aprs la France, est ce que j'ai de plus cher au
monde.

L'Empereur, pendant tout ce discours, avait march  grands pas, et
paraissait violemment agit. Il se tut quelques momens, et reprit: Ils
savent bien (les migrs) que je suis l, et voudraient me faire
assassiner. Chaque jour je dcouvre de nouvelles embches, de nouvelles
trames. Ils ont envoy en Corse un des sicaires de Georges, un misrable
que les journaux anglais eux-mmes ont signal  l'Europe comme un
buveur de sang, comme un assassin. Mais qu'il prenne garde  lui; s'il
me manque, je ne le manquerai pas. Je l'enverrai chercher par mes
grenadiers, et je le ferai fusiller pour servir d'exemple aux autres...

Aprs quelques nouveaux momens de silence, il me dit: Mes gnraux
vont-ils  la cour? ils doivent y faire une triste figure. J'avais
attendu la fin de cette digression pour reprendre le fil de mon
discours; convaincu qu'il me serait impossible de parvenir  mener la
conversation, je rsolus de laisser l'Empereur la diriger  sa guise, et
je lui rpondis: Oui, Sire, et ils sont outrs de se voir prfrer des
migrs qui n'ont jamais entendu le bruit du canon.--Les migrs seront
toujours les mmes. Tant qu'il ne fut question que de faire les belles
jambes dans mon antichambre, j'en trouvais plus que je n'en voulus.
Quand il fallut montrer de l'homme, ils se sont retirs comme des c...
J'ai fait une grande faute en rappelant en France cette race
anti-nationale; sans moi ils seraient tous morts de faim  l'tranger.
Mais alors j'avais de grands motifs, je voulais rconcilier l'Europe
avec nous, et clore la rvolution... Que disent de moi les soldats?--Les
soldats, Sire, s'entretiennent sans cesse de vos immortelles victoires.
Ils ne prononcent jamais votre nom qu'avec respect, admiration et
douleur. Lorsque les princes leur donnent de l'argent, ils le boivent 
votre sant, et quand on les force  crier _vive le Roi!_ ils rptent 
voix basse, _de Rome_.--(En souriant) ils m'aiment donc toujours?--Oui,
Sire, et j'oserai mme dire, plus que jamais.--Que disent-ils de nos
malheurs?--ils les regardent comme l'effet de la trahison, et rptent
sans cesse qu'ils n'auraient jamais t vaincus, si la France n'et
point t vendue aux ennemis; ils ont horreur surtout de la capitulation
de Paris.--Ils ont raison; sans l'infme dfection du duc de Raguse, les
allis taient perclus. J'tais matre de leurs derrires, et de toutes
leurs ressources de guerre. Il n'en serait pas chapp un seul. Ils
auraient eu aussi leur vingt-neuvime bulletin! Marmont est un
misrable: il a perdu son pays, et livr son prince. Sa convention seule
avec Schwartzemberg suffit pour le dshonorer. S'il n'avait pas su qu'il
compromettait, en se rendant, ma personne et mon arme, il n'aurait pas
eu besoin de stipuler de sauve-garde pour ma libert et pour ma vie.
Cette trahison n'est pas la seule. Il a intrigu avec Talleyrand, pour
ter la rgence  l'Impratrice et la couronne  mon fils. Il a tromp
et jou indignement Caulincourt, Macdonald et les autres marchaux. Tout
son sang ne suffirait point pour expier le mal qu'il a fait  la
France... Je dvouerai son nom  l'excration de la postrit... Je suis
bien aise d'apprendre que mon arme a conserv le sentiment de sa
supriorit, et qu'elle rejette sur leurs vritables auteurs nos grandes
infortunes. Je vois avec satisfaction, d'aprs ce que vous venez de
m'apprendre, que l'opinion que je m'tais forme de la situation de la
France est exacte: la race des Bourbons n'est plus en tat de gouverner.
Son gouvernement est bon pour les prtres, les nobles, les vieilles
comtesses d'autrefois: il ne vaut rien pour la gnration actuelle. Le
peuple a t habitu par la rvolution  compter dans l'tat: il ne
consentira jamais  retomber dans son ancienne nullit, et  redevenir
le patient de la noblesse et de l'glise... L'arme ne sera jamais aux
Bourbons. Nos victoires et nos malheurs ont tabli entre elle et moi un
lien indestructible: avec moi seul, elle peut retrouver la vengeance, la
puissance, et la gloire; avec les Bourbons, elle ne peut attraper que
des injures et des coups: les rois ne se soutiennent que par l'amour de
leurs peuples ou par la crainte. Les Bourbons ne sont ni craints ni
aims; ils se jetteront d'eux-mmes  bas du trne, mais ils peuvent s'y
maintenir encore long-tems. Les Franais ne savent pas conspirer.

L'Empereur en prononant ces mots gesticulait et marchait avec
prcipitation: il avait plutt l'air de parler seul que d'adresser la
parole  quelqu'un.--M. X. croit-il (en me jetant un regard oblique)
que ces gens-l tiendront long-tems?--Son opinion sur ce point est
entirement conforme  l'opinion gnrale: c'est--dire, qu'on pense en
France, et qu'on est convaincu que le gouvernement marche  sa perte.
Les prtres et les migrs sont ses seuls partisans, et il a pour
ennemis tous les hommes qui ont du patriotisme et de l'me.--Oui,
reprit-il, avec nergie, il doit avoir pour ennemis tous les hommes qui
ont du sang national dans les veines. Mais comment tout cela
finira-t-il? croit-on qu'il y aura une nouvelle rvolution?--Sire, les
esprits sont tellement mcontens et exasprs que le moindre mouvement
partiel entranerait ncessairement une insurrection gnrale, et que
personne ne serait surpris qu'elle clatt au premier jour.--Mais que
feriez-vous si vous chassiez les Bourbons; rtabliriez vous la
rpublique?--La rpublique, Sire! on n'y songe point. Peut-tre
tablirait-on une rgence.--(Avec vhmence et surprise) Une rgence! et
pourquoi faire, suis-je mort?--Mais, Sire, votre absence...--Mon absence
n'y fait rien: en deux jours, je serais en France, si la nation me
rappelait... Croyez-vous que je ferais bien d'y revenir? En disant ces
mots, l'Empereur dtourna les yeux, et il me fut facile de remarquer
qu'il attachait  cette question plus d'importance qu'il ne voulait le
laisser paratre, et qu'il attendait ma rponse avec anxit.--Je n'ose
point, Sire, rsoudre personnellement une semblable question,
mais--(brusquement) Ce n'est point l ce que je vous demande. Rpondez,
oui ou non?--Eh bien, oui, Sire.--(Avec motion) Vous le pensez?--Oui,
Sire, je suis convaincu, ainsi que M. X., que le peuple et l'arme vous
recevraient en librateur et embrasseraient votre cause avec
enthousiasme.--(Napolon, avec inquitude et agitation.) X. est donc
d'avis que je revienne?--Nous avions prvu que Votre Majest
m'interrogerait sur ce point, et voici textuellement sa rponse: Vous
direz  l'Empereur que je n'ose prendre sur moi de dcider une question
aussi importante; mais qu'il peut regarder comme un fait positif et
incontestable, que le gouvernement actuel s'est perdu dans l'esprit du
peuple et de l'arme; que le mcontentement est au comble, et qu'on ne
croit pas qu'il puisse lutter long-tems contre l'animadversion gnrale.
Vous ajouterez que l'Empereur est devenu l'objet des regrets et des voeux
de l'arme et de la nation. L'Empereur dcidera ensuite dans sa sagesse
ce qui lui reste  faire.

L'Empereur devint pensif, se tut, et aprs une longue mditation, me
dit: J'y rflchirai; je vous garde avec moi; venez demain  onze
heures.

En sortant de chez l'Empereur, je retrouvai le grand Marchal:
L'Empereur vous a gard bien long-tems, me dit-il; je crains que cet
entretien n'ait t remarqu; nous sommes entours d'espions anglais, et
la moindre imprudence nous coterait cher: je ne vous demande point,
continua-t-il, ce que vous avez d apprendre  l'Empereur; mais si, sans
manquer  votre devoir, il vous tait possible de me donner des dtails
sur la France, vous me feriez un grand bien. Nous ne connaissons ce qui
se passe que par les journaux et par quelques voyageurs du commerce, et
ce que nous apprenons est si contradictoire ou insignifiant, que nous ne
savons  quoi nous en tenir.--Je puis vous satisfaire, Monsieur le
Marchal, sans indiscrtion. J'ai dit  l'Empereur ce que toute la
France sait: que le mcontentement est au comble, et que le gouvernement
royal touche  sa fin.--Je ne sais, reprit le Marchal, ce que l'avenir
nous rserve; mais quel que soit notre sort, il ne peut tre pire que
celui que nous prouvons maintenant. Nos ressources s'puisent chaque
jour; le mal du pays nous gagne. Si l'esprance ne nous soutenait un
peu, je ne sais en vrit ce que nous deviendrions. L'Empereur vous
a-t-il dit de rester avec nous?--Oui, Monsieur le Marchal.--Je m'en
flicite, mais je vous plains: on n'est jamais heureux loin de sa
patrie. Je ne regrette point d'avoir suivi l'Empereur, mon devoir et ma
reconnaissance me le prescrivaient: mais je regrette la France comme un
enfant qui a perdu sa mre, comme un amant qui a perdu sa matresse. Ses
yeux se mouillrent de larmes, il me serra affectueusement la main, et
me dit: Venez djeuner demain avec nous, je vous prsenterai  ma
femme, ce sera une fte pour elle que de voir un Franais, et surtout un
bon Franais.

On sut bientt dans la ville qu'il tait arriv un Franais du
continent. Mon auberge fut encombre d'officiers et de grenadiers, qui
m'obsdrent de questions sur leurs parens et leurs amis; il semblait
que je dusse connatre toute la France. Plusieurs m'interrogrent sur
les affaires publiques; j'vitai de rpondre, en dclarant que j'avais
quitt la France depuis cinq mois.

Je me rendis  l'invitation du Grand Marchal. Il habitait une aile du
btiment o sigeait la mairie; son appartement n'avait  peu prs que
les quatre murs, il s'aperut que je le remarquais. Vous regardez notre
misre, me dit-il; elle doit contraster avec l'opinion que vous vous
tiez peut-tre form de nous. On suppose en Europe que l'Empereur a
emport de France d'immenses trsors: son argenterie de campagne, son
lit de camp et quelques chevaux  moiti ruins sont les seuls objets
qu'il ait conservs et voulu conserver. Comme Saladin, il pourrait faire
crier  sa porte, en exposant les haillons de notre misre: _Voil ce
que_ NAPOLON-LE-GRAND, _vainqueur de l'univers, emporte de ses
conqutes_.

Le Gnral, fidle  ses promesses, me prsenta  Madame la Marchale;
je fus enchant de ses manires et de son amabilit. La France et l'le
d'Elbe, le prsent et l'avenir, furent le sujet de notre conversation;
et je ne sus, en quittant Madame Bertrand, ce que je devais admirer le
plus, de la grce piquante de son esprit, ou de la noblesse et de la
force de son caractre.

 onze heures, je me prsentai chez l'Empereur. On me fit attendre, dans
son salon, au rez de chausse: la tenture en soie bariole tait 
moiti use et dcolore. Le tapis de pied montrait la corde, et tait
rapic en plusieurs endroits; quelques fauteuils mal couverts
compltaient l'ameublement... Je me rappelai le luxe des palais
impriaux; et la compassion m'arracha un profond soupir. L'Empereur
arriva; son maintien attestait un calme que dmentaient ses yeux; il
tait ais de s'apercevoir qu'il avait prouv une violente agitation.
Monsieur, me dit-il, je vous ai annonc hier que je vous attachais 
mon service; je vous le rpte aujourd'hui: ds ce moment vous
m'appartenez, et vous remplirez, je l'espre, vos devoirs envers moi
comme un bon et fidle sujet: vous le jurez, n'est-ce pas?--Oui, Sire,
je le jure.--C'est bien. Il reprit: J'avais prvu l'tat de crise o
la France va se trouver; mais je ne croyais pas que les choses fussent
aussi avances. Mon intention tait de ne plus me mler des affaires
politiques; ce que vous avez dit, a chang mes rsolutions: c'est moi
qui suis cause des malheurs de la France, c'est moi qui dois les
rparer. Mais avant de prendre un parti, j'ai besoin de connatre  fond
la situation de nos affaires: asseyez-vous, et rptez-moi tout ce que
vous m'avez dit hier; j'aime  vous entendre.

Rassur par ces paroles et par un regard plein de douceur et de bont,
je m'abandonnai, sans rserve et sans crainte,  toutes les inspirations
de mon esprit et de mon me, et je fis  l'Empereur un tableau si
touchant, si anim, des douleurs et des esprances nationales, qu'il en
fut frapp. Brave jeune homme, me dit-il, vous avez l'me franaise:
mais votre imagination ne vous a-t-elle point gar?--Non, Sire, le
rcit que j'ai fait  Votre Majest est fidle; j'ai pu m'exprimer avec
chaleur, parce qu'il ne m'est pas possible d'exprimer autrement ce que
j'prouve: mais tout est exact, tout est vrai. Dans une si grave
circonstance, je regarderais comme un crime de substituer  la vrit
les inspirations de mon imagination.--Vous croyez donc que la France
attend de moi sa dlivrance, et qu'elle me recevra comme un
librateur?--Oui, Sire; je dirai plus: le dgot, et l'aversion des
Franais pour le gouvernement royal, sont ports  un si haut point, et
ce gouvernement pse tellement  la nation et  l'arme, que tout autre
que Votre Majest qui voudra les en affranchir, trouvera les Franais
disposs  le seconder.--(Gravement) Rptez-moi cela.--Oui, Sire, je le
rpte, les Franais sont tellement fatigus, humilis, indigns du joug
anti-national des prtres et des migrs, qu'ils sont prts  faire
cause commune avec celui qui leur promettra de les en dlivrer.--Mais si
je dbarquais en France, ne serait-il pas  craindre que les migrs et
les chouans ne massacrassent les patriotes?--Je ne le pense pas, Sire;
nous sommes les plus nombreux et les plus braves.--Oui; mais si l'on
vous entasse dans les prisons, ils vous y gorgeront?--Le peuple, Sire,
ne les laisserait pas faire.--Puissiez-vous ne point vous tromper!
D'ailleurs, j'arriverai si vite  Paris, qu'ils n'auront point le tems
de savoir o donner de la tte. J'y serai aussitt que la nouvelle de
mon dbarquement... Oui, dit l'Empereur, aprs avoir fait quelques pas,
j'y suis rsolu... C'est moi qui ai donn les Bourbons  la France;
c'est moi qui l'en dlivrerai: je partirai... l'entreprise est grande,
est difficile, est prilleuse; mais elle n'est point au-dessus de moi.
La fortune ne m'a jamais abandonn dans les grandes occasions... je
partirai, non point seul (je ne veux point me laisser mettre la main sur
le collet par des gendarmes), je partirai avec mon pe, mes polonais,
mes grenadiers... La France est tout pour moi. Je lui appartiens. Je lui
sacrifierai avec joie mon repos, mon sang, ma vie... L'Empereur, aprs
avoir prononc ces mots, s'arrta: ses yeux tincelaient d'espoir et de
gnie: son attitude annonait la confiance, la force, la victoire; il
tait grand! il tait beau! il tait admirable! Il reprit la parole et
me dit: Croyez-vous qu'ils oseront m'y attendre?--Non, Sire.--Je ne le
crois pas non plus. Quand ils entendront tonner mon nom, ils
trembleront, et sentiront qu'une fuite prompte est le seul moyen de
m'chapper. Mais que fera la garde nationale? croyez-vous qu'elle se
battra pour eux?--Je pense, Sire, qu'elle gardera la neutralit.--C'est
dj beaucoup. Quant  leurs gardes-du-corps et  leurs compagnies
rouges, je ne les crains point; ce sont des vieillards ou des enfans:
ils auront peur des moustaches de mes grenadiers. (En levant la voix et
la main) Je ferai arborer  mes grenadiers la cocarde nationale. Je
ferai un appel  mes anciens soldats. Je leur parlerai; aucun d'eux ne
mconnatra la voix de son ancien gnral... L'arme, cela est certain,
ne peut hsiter entre le drapeau blanc et le drapeau tricolor, entre moi
qui l'ai comble de bienfaits et de gloire, et les Bourbons qui ont
voulu la dshonorer... Et les marchaux, que feront-ils?--Les marchaux,
combls de titres, d'honneurs et de richesses, n'ont plus rien  dsirer
que le repos. Ils craindront, en embrassant un parti douteux, de
compromettre leur existence; et peut-tre resteront-ils spectateurs de
la crise. Peut-tre mme la crainte que Votre Majest ne les punisse de
l'avoir abandonne ou trahie en 1814, les portera-t-elle  embrasser le
parti du Roi.--Je ne punirai personne; entendez-vous? dites-le bien  M.
X.: je veux tout oublier; nous avons tous des reproches  nous
faire.--Je le lui dirai, Sire, avec une bien douce joie: cette assurance
achvera de vous concilier tous les esprits: car il existe (mme parmi
vos partisans) des hommes qui redoutent votre retour, dans la crainte
que vous n'exerciez des vengeances.--Oui, je sais bien qu'on me croit
vindicatif et mme sanguinaire; qu'on me regarde comme une espce d'ogre
et d'antropophage: on se trompe. Je veux qu'on fasse son devoir; je veux
qu'on m'obisse, et voil tout. Un souverain faible est une calamit
pour ses peuples. S'il laisse croire aux mchans et aux tratres qu'il
ne sait point punir, il n'y a plus de sret pour l'tat ni pour les
citoyens. La svrit prvient plus de fautes qu'elle n'en rprime.
Quand on rgne, on doit gouverner avec sa tte et non point avec son
coeur. Dites cependant  X. que j'excepte du pardon gnral Talleyrand,
Augereau et le duc de Raguse: ce sont eux qui sont cause de tous nos
malheurs: la patrie doit tre venge.--Pourquoi, Sire, les exclure? ne
craignez-vous pas que cette exception ne vous ravisse le fruit de votre
clmence, et ne fasse mme douter pour l'avenir de votre sincrit?--On
en douterait bien davantage, si je leur pardonnais.--Mais, Sire.--Ne
vous mlez pas de cela... Quelle est la force de l'arme?--Je l'ignore,
Sire; je sais seulement qu'elle a t considrablement affaiblie par les
dsertions, par les congs, et que la plupart des rgimens sont  peine
de trois cents hommes.--Tant mieux; les mauvais soldats seront partis,
les bons seront rests. Connaissez-vous le nom des officiers qui
commandent sur les ctes et dans la huitime division?--Non,
Sire.--(avec humeur) Comment X. ne m'a-t-il point fait savoir tout
cela?--M. X., Sire, tait, ainsi que moi, bien loin de prvoir que Votre
Majest prendrait sur le champ la gnreuse rsolution de reparatre en
France. Il pouvait croire, d'ailleurs, d'aprs les bruits publics, que
vos agens ne vous laissaient rien ignorer de tout ce qui pouvait vous
intresser.--J'ai su effectivement que les journaux prtendaient que
j'avais des agens... c'est une histoire. J'ai, il est vrai, envoy en
France quelques hommes  moi, pour savoir ce qui s'y passait; ils m'ont
vol mon argent, et ne m'ont entretenu que des propos de la canaille.
C... est venu me voir, mais il ne savait rien; vous tes la premire
personne qui m'ait fait connatre, sous ses grands rapports, la position
de la France et des Bourbons. Sans vous, j'aurais ignor que l'heure de
mon retour tait sonne; sans vous, on m'aurait laiss ici  remuer la
terre de mon jardin. J'ai bien reu, sans trop savoir de quelle part, le
signalement d'assassins soudoys contre moi; et une ou deux lettres
anonymes, de la mme main, o l'on me disait d'tre tranquille, que les
broderies reprenaient faveur, et autres btises semblables; mais, voil
tout. Ce n'est point avec de pareilles donnes qu'on tente un
bouleversement. Mais comment pensez-vous que les trangers prendront mon
retour? voil le grand point.--Les trangers, Sire, ont t forcs par
Votre Majest de se runir contre nous, pour se soustraire,
permettez-moi de le dire, (l'Empereur: _dites, dites_,) aux effets de
votre ambition, et aux abus de votre force. Aujourd'hui que l'Europe a
recouvr son indpendance, et que la France a cess d'tre redoutable,
les trangers ne voudront probablement pas courir les chances d'une
nouvelle guerre qui pourrait nous rendre l'ascendant que nous avons
perdu.--Si les souverains taient dans leurs capitales, ils y
regarderaient sans doute  deux fois, avant de se remettre en campagne;
mais ils sont encore en face les uns des autres, et il est  craindre
qu'ils ne fassent de la guerre une affaire d'amour-propre.-Croyez-vous
qu'il soit bien vrai qu'ils ne s'entendent point?--Oui, Sire, il parat
que la msintelligence rgne dans le Congrs; que chacune des grandes
puissances veut s'approprier la meilleure part du butin.--Il parat
aussi, n'est-ce pas, que leurs peuples sont mcontens?--Oui, Sire, rois
et peuples, tout semble conspirer en votre faveur. Les Saxons, les
Gnois, les Belges, les riverains du Rhin, les Polonais, ne veulent
point des nouveaux souverains qu'on veut leur donner. L'Italie, fatigue
de l'avarice et de la grossiret des Autrichiens, aspire au moment de
se soustraire  leur domination. Le roi de Naples, instruit par
l'exprience, a d reconnatre que vous tes sa meilleure sauve-garde,
et favorisera, quand vous le voudrez, la rvolte des Italiens. Les rois
de la Confdration du Rhin, clairs par l'exemple de la Saxe,
redeviendront,  la premire victoire, les allis de Votre Majest. La
Prusse et la Russie, en leur abandonnant ce qu'elles ont acquis, se
tairont. L'Autriche, qui a tout  redouter de la Russie et de la Prusse,
et rien  esprer du Roi de France, consentira sans peine, si on lui
garantit l'Italie,  vous laisser faire des Bourbons tout ce que vous
voudrez. Toutes les puissances, en un mot,  l'exception de
l'Angleterre, ont plus ou moins intrt  ne pas se dclarer contre
vous, et avant que l'Angleterre ait pu corrompre et faire insurger le
continent, Votre Majest sera tellement affermie sur son trne, que l'on
chercherait vainement  l'branler.--Tout cela est bien beau (dit
l'Empereur, en secouant la tte). Cependant, je regarde comme certain
que les rois qui m'ont fait la guerre n'ont plus la mme union, les
mmes vues, les mmes intrts. L'Empereur Alexandre doit m'estimer; il
doit savoir apprcier la diffrence qui existe entre Louis XVIII et moi?
et si sa politique tait bien entendue, il aimerait mieux voir le
sceptre de la France dans les mains d'un homme fort, implacable ennemi
de l'Angleterre, que dans les mains d'un homme faible, ami et vassal du
Prince Rgent. Je lui laisserais la Pologne, et davantage s'il le
voulait. Il sait que j'ai toujours t plus dispos  tolrer son
ambition qu' la rprimer. S'il ft rest mon ami et mon alli, je
l'aurais fait plus grand qu'il ne le sera jamais. La Prusse et tous les
petits rois de la Confdration du Rhin suivront le sort de la Russie:
si j'avais la Russie, elle me donnerait toutes les puissances du second
ordre. Quant  l'Autriche, je ne sais ce qu'elle ferait; elle n'a jamais
t franche avec moi. Je suppose que je la contiendrais, en la menaant
de lui ter l'Italie. L'Italie me conserve beaucoup de reconnaissance et
d'attachement. Si je lui demandais demain cent mille hommes et cent
millions, je les obtiendrais. Si l'on me forait  la guerre, il me
serait facile de la rvolutionner. Je lui rendrais,  son choix,
l'indpendance ou Eugne. Mjan et quelques autres lui ont fait du tort,
mais il n'en est pas moins fort aim, et fort estim. Il est fait pour
l'tre, il a montr qu'il avait une belle me. Murat est  nous. J'ai eu
beaucoup  m'en plaindre autrefois. Depuis que je suis ici, il a pleur
ses fautes et rpar, autant qu'il a pu, ses torts envers moi. Je lui ai
rendu mon amiti et ma confiance. Ses secours, si j'avais la guerre, me
seraient fort utiles. Il a peu de tte, il n'a que des bras et du coeur;
mais sa femme le dirigerait. Ses Napolitains l'aiment assez; et j'ai
encore, parmi eux, quelques bons officiers qui les feraient aller droit.
Pour l'Angleterre, nous aurions pu nous serrer la main de Douvres 
Calais, si M. Fox et vcu; mais tant qu'elle sera gouverne par les
principes et les passions de Pitt, nous serons toujours, l'un pour
l'autre, le feu et l'eau... Je n'ai  esprer d'elle, ni trve ni
quartier... Elle sait que du moment o j'aurai mis le pied en France,
son influence repassera les mers... Tant que je vivrai, je ferai une
guerre  mort  son despotisme maritime. Si l'Europe m'et second, si
elle n'avait pas eu peur de moi, si elle et compris mon ambition, les
pavillons de toutes les puissances flotteraient la tte haute d'un bout
de l'univers  l'autre, et la terre serait en paix. Tout considr, les
nations trangres ont de grands motifs pour me faire la guerre, comme
elles en ont pour me laisser en paix. Il est  craindre, comme je vous
l'ai dj dit, qu'elles ne fassent de tout ceci une affaire
d'amour-propre, un point d'honneur. D'un autre cot, il serait possible
qu'elles renonassent  leur systme de coalition qui n'a plus d'objet,
pour surveiller leurs peuples, et garder une neutralit arme, jusqu'
ce que je leur aie donn des garanties. Leurs dterminations, quelles
qu'elles soient, n'influeront en rien sur les miennes. La France parle,
cela suffit. En 1814, j'avais chez moi l'Europe entire; et elle ne
m'aurait jamais fait la loi, si la France ne m'et point laiss lutter
seul contre le monde entier. Aujourd'hui que la France sait ce que je
vaux, et qu'elle a retrouv son nergie et son patriotisme, elle
triomphera de ses ennemis, si on l'attaque, comme elle en a triomph aux
belles poques de la rvolution. L'exprience prouve que les armes ne
suffisent point toujours pour sauver une nation, tandis qu'une nation
dfendue par le peuple est toujours invincible. Je ne suis point encore
fix sur le jour de mon dpart: en le diffrant, j'aurais l'avantage de
laisser le Congrs se dissoudre; mais aussi je courrais le risque, si
les trangers venaient  se brouiller (comme tout l'annonce), que les
Bourbons et l'Angleterre ne me fissent garder  vue par leurs vaisseaux.
Murat me donnerait bien sa marine si j'en avais besoin; mais si nous ne
russissons point, il serait compromis. Ne nous inquitons point de tout
cela; il faut laisser faire quelque chose  la fortune. Nous avons
approfondi, je crois, tous les points sur lesquels il m'importait de me
fixer et de nous entendre. La France est lasse des Bourbons; elle
redemande son ancien souverain; l'arme et le peuple seront pour nous;
les trangers se tairont; s'ils parlent, nous serons bons pour leur
rpondre: voil, en rsum, notre prsent et notre avenir. Partez; vous
direz  X. que vous m'avez vu, que je suis dcid  tout braver pour
rpondre aux voeux de la France et pour la dbarrasser des Bourbons...
que je partirai d'ici au premier avril avec ma garde, ou peut-tre plus
tt; que j'oublierai tout, que je pardonne tout; que je donnerai  la
France et  l'Europe les garanties qu'elles peuvent attendre et exiger
de moi; que j'ai renonc  tout projet d'agrandissement, et que je veux
rparer par une paix stable le mal que nous a fait la guerre. Vous direz
aussi  X. et  mes amis, d'entretenir et de fortifier, par tous les
moyens possibles, le bon esprit du peuple et de l'arme. Si les excs
des Bourbons acclraient leur chute et que la France les chasst avant
mon dbarquement, vous dclarerez  X, que je ne veux point de rgence,
ni rien qui lui ressemble. Je veux qu'on tablisse un gouvernement
provisoire compos de... de... de... de... Allez, monsieur, j'espre
que nous nous retrouverons bientt.--O dbarquerai-je, Sire?--Vous
allez vous rendre  Naples: voici un passe-port de l'le, et une lettre
pour ***. Vous affecterez une grande confiance en lui, mais vous ne lui
confierez rien. Vous lui donnerez vaguement des nouvelles de France, et
vous lui direz que je vous y envoie pour sonder le terrain et rgler
quelques affaires d'intrt. J'ordonne  *** de vous faire avoir un
passe-port, pour que vous puissiez retourner  Paris sans obstacle et
sans danger.--Votre Majest, lui dis-je, est donc dcide  me renvoyer
en France[40]?--Il le faut absolument.--Votre Majest connat mon
dvouement, et je suis prt  lui en donner toutes les preuves qu'elle
pourra dsirer; mais, Sire, daignez considrer dans votre propre intrt
et dans celui de la France, que mon dpart a t remarqu; que mon
retour le sera davantage; qu'il pourra faire natre des soupons, et
dterminer peut-tre les Bourbons  se mettre sur leurs gardes,  faire
surveiller les ctes et l'le d'Elbe.--Bah! dit Napolon, vous croyez
donc que les gens de police prvoient tout, savent tout: la police en
invente plus qu'elle n'en dcouvre. La mienne valait bien, sans doute,
celle de ces gens-l, et souvent elle ne savait rien, et encore, au bout
de huit  quinze jours, que par hasard, imprudence ou trahison. Je n'ai
rien de tout cela  craindre avec vous, vous avez de l'esprit et du
caractre; et si l'on vous cherchait chicane, vous vous en tireriez
facilement. D'ailleurs, une fois  Paris, ne vous montrez point, restez
dans un trou, on n'ira point vous y chercher. Je pourrais sans doute
confier cette mission  l'une des personnes qui m'entourent; mais je
veux viter de mettre quelqu'un de plus dans ma confidence. Vous avez la
confiance de X., vous avez la mienne; vous tes, en un mot, ce qu'il me
faut. Votre retour a sans doute des inconvniens; mais ils ne sont rien
au prix de ses avantages. Tout ce que nous avons dit des Bourbons, de la
France et de moi, n'est qu'un assemblage de vaines paroles; et ce n'est
point avec des mots qu'on renverse un trne. Pour que mon entreprise
n'choue point, il faut qu'elle soit seconde, et que les patriotes se
mettent en mesure d'assaillir les Bourbons d'un ct, tandis que je les
occuperai de l'autre. Il faut enfin qu'on sache qu'on peut compter sur
moi; qu'on connaisse mes sentimens, mes intentions et la rsolution, o
je suis de tout sacrifier et de tout affronter pour sauver la France.
L'Empereur s'arrta pour me regarder, et pensant sans doute que j'tais
un de ces hommes qui ne montrent de la rpugnance  obir que pour faire
acheter leurs services un peu plus cher, il me dit: Comme on a toujours
besoin d'argent en voyage, je vais vous faire donner mille louis et
partez.--Mille louis! repris-je avec indignation: Sire, je rpondrai 
Votre Majest ce que ce soldat rpondit  son gnral: on ne fait pas de
ces choses-l pour de l'argent.--L'Empereur: c'est trs-bien, j'aime
qu'on ait de la fiert.--Je n'ai pas de fiert, Sire, j'ai de l'me; et
si je pensais que Votre Majest pt croire que j'ai embrass sa cause
par l'appt de l'argent, je la prierais de ne plus compter sur mes
services.--Si je l'avais cru, me dit Napolon, je ne vous aurais point
accord ma confiance. Jamais personne n'en reut de moi une preuve plus
honorable et plus clatante que celle que je vous donne en me dcidant,
sur votre seule parole,  quitter l'le d'Elbe, et en vous chargeant
d'aller annoncer  la France ma prochaine arrive. Mais ne parlons plus
de tout cela; et dites-moi si vous vous ressouviendrez bien de tout ce
que je vous ai dit?--Je n'ai point perdu une seule parole de Votre
Majest; elles sont toutes graves dans ma mmoire.--En ce cas, je n'ai
plus  vous souhaiter qu'un bon voyage. J'ai tout fait prparer pour
votre dpart. Ce soir,  neuf heures, vous trouverez un guide et des
chevaux au sortir de la porte de la ville. On vous conduira 
Porto-Longone. Le commandant a reu l'ordre de vous faire dlivrer les
papiers de sant ncessaires. Il ignore tout; ne lui dites rien. 
minuit, il partira une felouque qui vous conduira  Naples. Je suis
fch de vous avoir bless en vous offrant de l'argent; je croyais que
vous en aviez besoin. Adieu, Monsieur; soyez prudent: nous nous
reverrons bientt, je l'espre; et je reconnatrai, d'une manire digne
de vous ce que tous aurez fait pour la patrie et pour moi.

 peine tais-je redescendu  la ville, qu'il me fit rappeler. J'ai
pens, me dit-il, qu'il m'importait de connatre les corps qui se
trouvent dans les 8me et 10me divisions militaires, et le nom des
officiers qui les commandent; tous aurez soin de vous en informer sur
votre passage et de me l'crire sur-le-champ. Vous m'adresserez vos
lettres par triplicata, une par Gnes, l'autre par Livourne, et la
troisime par Civita Vecchia. Vous aurez soin d'crire correctement le
nom que voici (il me remit une note contenant le nom d'un habitant de
l'le): vous plierez vos lettres  la manire du commerce. Pour qu'on ne
puisse pas pntrer, en cas d'vnement imprvu, le secret de votre
correspondance, vous donnerez  vos renseignemens la figure d'affaires
de commerce; et vous imiterez le style habituel des banquiers: par
exemple, je suppose qu'il existe de Chambry  Lyon, en passant par
Grenoble, cinq rgimens: vous me marquerez, j'ai vu en passant les cinq
ngocians que vous m'avez indiqus; leurs dispositions sont toujours les
mmes; votre crdit s'tend de plus en plus; votre opration sera
bonne... comprenez-vous?--Oui, Sire; mais comment indiquerai-je  Votre
Majest le nom des colonels et des gnraux?--Dcomposez-les; rien n'est
plus facile, il n'y a pas un seul gnral, un seul colonel, que je ne
connaisse, et j'aurai bientt recompos leurs noms.--Mais, Sire, le nom
que je formerai sera peut-tre si bizarre, qu'on pourrait s'apercevoir,
 la poste, que ce sont des noms dnaturs  dessein.--Croyez-vous donc
que la poste s'amuse  ouvrir et  lire toutes les lettres du commerce?
elle n'y suffirait point: j'ai cherch  djouer les correspondances
caches sous le masque de la banque, et je n'ai jamais pu y parvenir; il
en est de la poste comme de la police: on n'attrape que les sots.
Cependant, cherchez un autre moyen, j'y consens.

Aprs quelques momens de mditation, je dis  l'Empereur: En voici un,
Sire, qui peut-tre sera bon. Votre Majest a-t-elle l'almanach
imprial?--Oui, sans doute.--Eh bien, Sire, cet almanach renferme les
tableaux des officiers gnraux et des colonels de l'arme: je suppose
donc que le rgiment qui se trouve  Chambry soit command par le
colonel Paul: je cherche dans l'almanach, et je vois que Paul se trouve
port le quarante-septime dans l'tat des colonels; je suppose encore
que le mot de traite signifie pour nous colonel ou gnral; j'crirai
alors  Votre Majest, j'ai vu  Chambry votre correspondant; il m'a
sold le montant de votre traite n. 47. Votre Majest ouvrira son
almanach, et elle reconnatra que le quarante-septime colonel, qui
commande le rgiment de Chambry, se nomme Paul, etc. Enfin, pour que
Votre Majest puisse discerner quand je voudrai parler d'un colonel,
d'un gnral, d'un marchal, j'aurai soin de le lui indiquer par un,
deux, ou trois points, placs  la suite de la lettre initiale du
numro. Le colonel n'aura qu'un point, N.; le gnral en aura deux, N..;
etc.--Fort bien, fort bien, me dit l'Empereur. Voici un almanach pour
vous: Bertrand en a un que je prendrai pour moi. Celui que l'Empereur
venait de me donner tait richement reli, et portait les armes
impriales. J'en arrachai la couverture.

Pendant ce tems, l'Empereur se promenait et rptait en riant: c'est
vraiment parfait; ils n'y verront goutte. Quand j'eus fini, il me dit:
une ide en amne une autre; et je me demande maintenant comment vous
vous y prendriez pour m'crire, si vous aviez quelque chose d'important
et d'imprvu  m'apprendre; par exemple, si un vnement extraordinaire
vous faisait penser que mon dbarquement dt tre acclr ou diffr;
si les Bourbons taient sur leurs gardes; enfin, que sais-je? Il se
tut, et reprit: Je ne vois qu'un seul moyen d'en finir. Ma confiance en
vous ne doit point connatre de bornes; je vais vous remettre un chiffre
que je me suis fait composer, pour correspondre avec ma famille, en cas
de circonstances graves; je n'ai pas besoin de vous faire sentir que
vous devez en avoir soin; attachez-le sur vous, crainte de le perdre; et
au moindre danger, au moindre soupon, brlez-le, ou mettez-le en
pices. Avec ce chiffre, vous pourrez tout me dire; j'aime mieux que
vous vous en serviez, que de revenir ou de m'envoyer quelqu'un. Ils me
prendraient une lettre chiffre, qu'il leur faudrait trois mois pour la
lire, et la capture d'un agent pourrait tout perdre en un moment. Il
fut alors chercher son chiffre, m'en fit faire l'application sous ses
yeux, et me le remit en me recommandant de ne m'en servir qu'en cas
d'insuffisance des autres moyens convenus.--Je ne pense pas que vous
soyez dans le cas de revenir ici avant mon dpart,  moins que le
renversement subit de nos projets ne vous force d'y chercher un asile;
dans ce cas, mandez-moi votre retour, et je vous enverrai prendre o
vous voudrez; mais il faut esprer que la victoire se dclarera pour
nous: Elle aime la France... Vous ne m'avez pas parl de l'affaire
d'Excelmans; si de mon tems pareille affaire me ft arrive, je me
serais cru perdu: quand l'autorit du matre est mconnue, tout est
fini. Plus j'y pense, dit-il, en manifestant une motion subite, plus je
suis convaincu que la France est  moi, et que je serai reu  bras
ouverts par les patriotes et par l'arme.--Oui, Sire, je vous le jure
sur ma tte, le peuple et l'arme se dclareront pour vous, aussitt
qu'ils entendront prononcer votre nom, aussitt qu'ils verront les
bonnets de vos grenadiers.--Pourvu que le peuple ne se fasse point
justice avant mon arrive. Une rvolution populaire alarmerait les
trangers; ils craindraient la contagion de l'exemple. Ils savent que la
royaut ne tient plus qu' un fil, qu'elle n'est plus dans les ides du
sicle: ils aimeraient mieux me voir reprendre le trne que de laisser
le peuple me le donner. C'est pour apprendre aux Nations que les droits
des souverains sont sacrs, sont imprescriptibles, qu'ils ont rtabli
les Bourbons: ils ont fait une btise. Ils auraient plus fait pour la
lgitimit en laissant mon fils qu'en rtablissant Louis XVIII. Ma
dynastie avait t reconnue par la France et par l'Europe; elle avait
t sanctifie par le Pape: il fallait la respecter. Ils pouvaient, en
abusant de la victoire, m'ter le trne; mais il tait injuste, odieux,
impolitique de punir un fils des torts de son pre, et de le dpouiller
de son hritage. Je n'tais point un usurpateur; ils auront beau le
dire, on ne les croira pas. Les Anglais, les Italiens, les Allemands
sont trop clairs aujourd'hui, pour se laisser endoctriner par de
vieilles ides, par de vieilles traditions. Le souverain du choix de
toute une Nation sera toujours aux yeux des peuples le souverain
lgitime... Les souverains qui, aprs m'avoir envoy respectueusement
des ambassades solennelles; qui, aprs avoir mis dans mon lit une fille
de leur race; qui, aprs m'avoir appel leur frre, m'ont ensuite appel
usurpateur, se sont crachs  la figure, en voulant cracher sur moi. Ils
ont avili la majest des rois, ils l'ont couverte de boue. Qu'est-ce au
surplus que le nom d'_Empereur?_ Un mot comme un autre. Si je n'avais
d'autres titres que celui-l pour me prsenter devant la postrit, elle
me rirait au nez. Mes institutions, mes bienfaits, mes victoires: voil
mes vritables titres de gloire. Qu'on m'appelle Corse, caporal,
usurpateur, peu m'importe... je n'en serai pas moins l'objet de
l'tonnement et peut-tre de l'admiration des sicles futurs. Mon nom,
tout neuf qu'il est, vivra d'ge en ge, tandis que celui de tous ces
rois, de pre en fils, sera oubli, avant que les vers n'aient eu le
tems de digrer leurs cadavres. L'Empereur s'arrta quelques momens, et
reprit: J'oublie que nos instans sont prcieux; je ne veux plus vous
retenir. Adieu, monsieur, embrassez-moi, et partez; mes penses et mes
voeux vous suivront.

Deux heures aprs, j'tais en mer.

L'Empereur, ses paroles, ses confidences, ses desseins avaient absorb
toute mon attention, toutes mes facults, et ne m'avaient laiss ni le
temps, ni la possibilit de m'occuper de moi. Lorsque je fus en pleine
mer, mes ides se reportrent sur le rle extraordinaire que le hasard
m'avait dparti; je le contemplai avec orgueil; et je remerciai le
destin de m'avoir choisi pour tre l'instrument de ses impntrables
dcrets. Jamais homme ne fut peut-tre plac dans une situation aussi
imposante que la mienne: j'tais l'arbitre des destines de l'Empereur
et des Bourbons, de la France et de l'Europe: d'un mot je pouvais perdre
Napolon; d'un mot je pouvais sauver Louis: mais Louis n'tait rien pour
moi; je ne voyais en lui qu'un prince plac sur le trne par des mains
trangres encore teintes du sang franais; je voyais, en Napolon le
souverain que la France avait librement couronn pour prix de vingt ans
de travaux et de gloire: le tableau des malheurs que la tentative de
Napolon pourrait attirer sur sa tte et sur la France ne s'offrit point
 mon imagination. J'tais persuad que les trangers,  l'exception des
Anglais, garderaient la neutralit; et que les Franais accueilleraient
l'Empereur comme un librateur et comme un pre. J'tais bien plus loin
encore de me considrer comme tant vis--vis des Bourbons en tat de
flonie et de conspiration. Depuis que j'avais prt serment de fidlit
 Napolon, je le regardais comme mon souverain lgitime, et je
m'applaudissais d'avoir t appel, par sa confiance,  concourir avec
lui,  rendre  la France la libert, la puissance et la gloire qu'on
lui avait injustement ravies. Je jouissais d'avance des louanges
publiques qu'il dcernerait aprs le succs  mon courage,  mon
dvouement,  mon patriotisme: je me livrais enfin avec dlices, avec
fiert,  toutes les penses,  toutes les rsolutions gnreuses que
peuvent inspirer l'amour de la renomme et l'amour de la patrie.

Les entretiens que j'avais eus avec l'Empereur, taient rests empreints
dans ma mmoire: Cependant, dans la crainte de les dnaturer ou d'en
omettre quelques parties, j'employai le temps de la traverse  me
rappeler ses propres paroles et  classer ses questions et mes rponses;
j'appris ensuite le tout par coeur, comme un colier apprend sa leon,
afin de pouvoir affirmer  M. X. que je lui rapportais, fidlement et
mot pour mot, tout ce que l'Empereur m'avait dit et ordonn de lui dire.

Un tems assez beau nous conduisit rapidement  Naples. Je me rendis sur
le champ chez M. ***; il me fit une foule de questions indiscrtes
auxquelles je rpondis par une foule de rponses insignifiantes. Il
pensa sans doute que je n'en savais point davantage, et ne me sut pas
mauvais gr de ma circonspection. Notre conversation prliminaire
puise, je le priai de me remettre mon passe-port; il me le donna sur
le champ. C'tait un passe-port Napolitain. Ce n'est point l ce qu'il
me faut, lui dis-je; c'est un passe-port Franais.--Je n'en ai
point.--L'Empereur m'a dit que vous m'en procureriez un.--L'Empereur est
comme cela, il croit tout possible. O veut-il que j'en prenne? C'est
beaucoup faire que de vous en donner un comme sujet de Sa Majest. On
sait dj que nous avons des relations avec l'le d'Elbe; si l'on venait
 dcouvrir que vous tes attach  Napolon et que vous retournez en
France par son ordre, avec l'assistance du Roi, toute l'Europe en
retentirait, et le Roi serait compromis. Pourquoi l'Empereur ne se
tient-il pas tranquille? Il se perdra et nous entranera tous dans sa
perte.--Il ne m'appartient pas d'examiner, et encore moins de censurer
la conduite de Sa Majest. Je suis  son service, et mon devoir me
commande de lui obir. J'ai besoin d'un passe-port franais.
Pouvez-vous, ou ne pouvez-vous pas m'en procurer un?--Cela m'est
impossible, je vous le rpte. C'est dj trop faire que de vous en
donner un comme sujet napolitain.--En ce cas, je retourne 
Porto-Ferrajo. Mais je ne puis vous dissimuler que l'Empereur attachait
du prix  ce que je fusse en France, et qu'il sera sans doute fort
mcontent de vous et du Roi.--Il aurait tort: le Roi fait et fera pour
lui tout ce qui est possible; jamais il ne l'abandonnera. Mais il faut
que l'Empereur discerne ce que la position critique du Roi lui permet et
lui interdit de faire. Mais pourquoi ne voulez-vous point du passe-port
que je vous offre? Parce que je ne sais point la langue Italienne, et
que votre passe-port me rendrait, en consquence, plus suspect que le
mien. Pourquoi n'essayez-vous pas de pousser jusqu' Rome? vous y
trouverez la famille de l'Empereur; Louis XVIII y a une lgation; et
peut-tre pourra-t-on vous procurer un passe-port avec de
l'argent.--Vous me suggrez l une excellente ide. Je vais partir;
instruisez l'Empereur des entraves que je viens d'prouver, afin qu'il
puisse dpcher un autre missaire, s'il le juge convenable.

Quand l'esprit est toujours en mouvement et toujours assailli de
sensations nouvelles, on n'a point le temps de rflchir d'avance.
J'tais donc parti pour Rome, avec la pense dominante de voir la
famille de l'Empereur et de la prier de m'aider  sortir d'embarras.
Mais quand il fut question de me prsenter devant elle, je rflchis que
l'Empereur, qui savait que je passerais  Rome, ne m'avait point ordonn
de la voir, et je conclus qu'il en avait eu ses raisons; je pris donc le
parti de continuer ma route. Je suis venu sans obstacle de Naples 
Rome: j'irai, me dis-je, sans plus d'obstacle, de Rome  Milan; l je
retrouverai mon ami et son Tudesque, je ferai rgulariser une seconde
fois mon passe-port franais, et les destins feront le reste.

Je me prsentai hardiment  la police de Rome, pour faire viser mon
passe-port Elbois pour Milan. On me conduisit devant Son minence le
directeur gnral, qui avait t renferm, je crois,  Vincennes sous le
gouvernement imprial.

Il me reut rudement et voulut m'astreindre  me prsenter  l'ambassade
de France; je m'y refusai. Le Roi de France n'est plus mon souverain,
rpondis-je avec fermet, je suis sujet de l'Empereur Napolon. Les
puissances allies l'ont proclam et reconnu souverain de l'le d'Elbe,
il rgne donc  Porto-Ferrajo comme le Pape  Rome, Georges  Londres,
et Louis XVIII  Paris. L'Empereur et Sa Saintet vivent en bonne
intelligence, les sujets et les btimens des tats Romains[41] sont bien
accueillis  l'le d'Elbe, et l'on doit galement aide et protection aux
Elbois, aussi long-tems que le Saint Pre n'aura point rompu avec
Napolon.

Ces raisonnemens produisirent leur effet, et Son minence ordonna, en
murmurant, qu'on fit droit  ma demande.--Qu'allez-vous faire  Milan?
me demanda-t-il (en jurant, je crois, entre ses dents).--Je vais, lui
rpondis-je, pour prendre des arrangemens relatifs aux dotations que
nous possdions sur le mont Napolon. Il fut satisfait de ma rponse, et
moi aussi. J'crivis par la voie du consul napolitain,  M. ***, et je
le priai de faire connatre  l'le d'Elbe mon nouvel itinraire.

Je continuai ma route. Mon passe-port portait en tte les armes
impriales. Le nom de Napolon et sa qualit d'Empereur s'y trouvaient
inscrits en gros caractres. Jamais, avant moi, aucun Franais de l'le
n'avait pu ni os traverser l'Italie. Que de choses pour veiller la
curiosit, et fixer l'attention! j'tais accabl de questions sur
Porto-Ferrajo et son illustre souverain. J'y rpondais tant qu'on
voulait; pendant qu'on s'occupait de l'Empereur, on ne songeait point 
moi; c'tait ce qu'il me fallait. J'avais soin, pour viter les
questionneurs dangereux, de traverser les villes pendant la nuit, et de
ne jamais m'y arrter. Enfin, grce  mon adresse et  mon bonheur, je
parvins  Milan, sain et sauf; j'y retrouvai mon ami et son colonel, et
tout s'arrangea  merveille.

Je repartis en toute hte pour Turin. En arrivant sur la place de...
j'aperus des groupes nombreux qui me parurent trs-anims. Quelle ne
fut point ma surprise, quand je sus qu'on s'y entretenait de Napolon et
de son vasion de l'le d'Elbe! Cette nouvelle qu'on venait de recevoir
 l'instant, me causa d'abord le plus violent dpit; j'accusai
l'Empereur de perfidie, et lui reprochai de m'avoir abus, tromp,
sacrifi.

Ce premier accs d'humeur pass, je considrai la conduite de l'Empereur
sous un autre aspect. Je pensai qu'il avait t dtermin, par des
considrations imprvues,  s'embarquer prcipitamment; j'eus honte de
mes soupons, de mes emportemens; et ne songeai plus qu' voler sur ses
traces. Mais dj l'on avait donn l'ordre d'interrompre les
communications. Je passai huit jours qui me parurent huit sicles, 
solliciter la permission de rentrer en France: je l'obtins enfin.
J'arrivai  Paris le 25 Mars; le 26 je fus prsent  l'Empereur par M.
X.; il m'embrassa, et me dit: Je dsire, pour des raisons graves, que
vous oubliez, X. et vous, tout ce qui s'est pass  l'le d'Elbe; moi
seul, je ne l'oublierai point; comptez en toute occasion sur mon estime
et ma protection[42].

Ici se termine le mmoire de M. Z.

 peine cet officier eut-il quitt l'le d'Elbe, que l'Empereur (et
c'est de Sa Majest elle-mme que je tiens ces dtails) reconnut et
dplora l'imprudence qu'il avait commise, en renvoyant Z. sur le
continent. Le caractre et la fermet de ce fidle serviteur lui taient
assez connus, pour qu'il n'et sur son compte aucune inquitude; il
tait sr (ce sont ses propres expressions) qu'il se ferait plutt
hacher en morceaux que d'ouvrir la bouche; mais il craignit que les
informations qu'il lui avait ordonn de prendre sur la route, les
lettres qu'il pourrait lui adresser, ou les confrences qu'il pourrait
avoir  Paris avec M. X. et ses amis, n'veillassent les soupons de la
police, et que les Bourbons ne fissent tablir des croisires qui
auraient rendu impossible toute vasion de l'le d'Elbe et tout
dbarquement sur les ctes de France.

L'Empereur sentit donc qu'il n'avait qu'un seul moyen de prvenir ce
danger: de partir sur le champ.

Il n'hsita point. Ds-lors tout prit  l'le d'Elbe un autre aspect.

Cette le, nagures le sjour de la paix et de la philosophie, devint en
un instant le quartier-gnral imprial. Des estafettes, des ordres, des
contre-ordres allaient et revenaient sans cesse de Porto-Ferrajo 
Longone, et de Longone  Porto-Ferrajo. Napolon, dont l'activit
brlante avait t si long-tems enchane, se livrait avec un charme
infini  tous les soins qu'exigeait son audacieuse entreprise. Mais
quelque soit le mystre dont il avait cru l'envelopper, les comptes
inusits qu'il s'tait fait rendre, l'attention particulire qu'il avait
reporte sur ses vieux grenadiers, avait veill leurs soupons; ils se
doutrent qu'il mditait de quitter l'le. Tous prsumrent qu'il
dbarquerait  Naples ou sur quelqu'autre point de l'Italie; aucun n'osa
mme penser qu'il projetait d'aller renverser Louis XVIII de son trne.

Le 26 Fvrier,  une heure, la garde et les officiers de sa maison
reurent l'ordre de se tenir prts  partir; tout se mit en mouvement
les grenadiers reprirent avec joie leurs armes si longtemps oisives, et
jurrent spontanment de ne les quitter qu'avec la vie. La population
entire du pays, une foule de femmes, d'enfans, de vieillards se
portrent prcipitamment sur le rivage et offrirent de toutes parts les
scnes les plus touchantes. On se pressait autour des fidles compagnons
de Napolon; on se disputait le plaisir, l'honneur de les toucher, de
les voir, de les embrasser encore une fois. Les jeunes gens les plus
distingus de l'le sollicitrent comme une grce le danger de
s'associer aux prils de Napolon. La joie, la gloire, l'esprance
clataient dans tous les yeux; on ne savait point ou l'on allait, mais
Napolon tait l... et avec lui pouvait-on douter de la victoire?

 huit heures du soir, un coup de canon donna le signal du dpart. Mille
doux embrassemens furent aussitt prodigus et rendus. Les Franais
s'lancrent dans leurs barques; une musique guerrire se fit entendre;
et Napolon et les siens s'loignrent majestueusement du rivage, au
milieu des cris mille fois rpts de _Vive l'Empereur!_[43]

Napolon, en mettant le pied dans son navire, s'tait cri comme Csar;
_le sort en est jet!_ Sa figure tait calme, son front serein; il
paraissait moins occup du succs de son entreprise que des moyens
d'arriver promptement au but. Les yeux du comte Bertrand tincelaient
d'esprance et de joie; le Gnral Drouot tait pensif et srieux;
Cambronne paraissait peu se soucier de l'avenir, et ne s'occuper que de
bien faire son devoir. Les vieux grenadiers avaient repris leur air
martial et menaant. L'Empereur causait et plaisantait sans cesse avec
eux; il leur tirait les oreilles, les moustaches et leur rappelait leurs
dangers, leur gloire, et faisait descendre dans leur me la confiance
dont la sienne tait anime.

Tout le monde brlait d'apprendre o l'on allait; le respect ne
permettait  personne d'oser le demander; enfin Napolon rompit le
silence: GRENADIERS, dit-il NOUS ALLONS EN FRANCE, NOUS ALLONS 
PARIS.  ces mots, tous les visages s'panouirent, la joie cessa d'tre
inquite, et des cris touffs de VIVE LA FRANCE! attestrent  Napolon
que l'amour de la patrie ne s'teint jamais dans le coeur des Franais.

Une corvette Anglaise, commande par le capitaine Campbell, paraissait
charge de surveiller l'le d'Elbe[44]: elle allait et venait sans cesse
de Porto-Ferrajo  Livourne, et de Livourne  Porto-Ferrajo. Au moment
de l'embarquement, elle se trouvait dans ce dernier port, et ne pouvait
inspirer aucune inquitude; mais l'on avait signal dans le canal
plusieurs btimens franais, et leur prsence faisait natre de justes
craintes. Cependant on esprait que la brise de la nuit favoriserait la
marche de la flotille, et qu'avant la pointe du jour, elle serait hors
de vue. Cet espoir fut du. On avait  peine doubl le cap Saint-Andr
de l'le d'Elbe, que le vent mollit; la mer devint calme.  la pointe du
jour, on n'avait fait que six lieues, et l'on tait encore entre l'le
de Capraa et l'le d'Elbe.

Le pril paraissait minent, plusieurs marins taient d'opinion de
retourner  Porto-Ferrajo. L'Empereur ordonna de continuer la
navigation, ayant pour ressource, en dernier vnement, soit de
s'emparer de la croisire franaise, soit de se rfugier dans l'le de
Corse, o il tait assur d'tre bien reu. Pour faciliter les
manoeuvres, il ordonna de jeter  la mer tous les effets embarqus; ce
qui fut excut joyeusement et  l'instant mme.

Vers midi, le vent frachit un peu.  quatre heures, on se trouva  la
hauteur de Livourne. Une frgate parut  cinq lieues sous le vent, une
autre tait sur les ctes de Corse, et un btiment de guerre qu'on
reconnut tre le brick le _Zphir_, command par le capitaine Andrieux,
venait droit, vent arrire,  la rencontre de la flotille impriale. On
proposa d'abord de lui parler, et de lui faire arborer le pavillon
tricolor. Cependant l'Empereur donna l'ordre aux soldats de la garde
d'ter leurs bonnets et de se cacher sous le pont, prfrant passer 
ct du brick sans se laisser reconnatre, et se rservant, en cas de
besoin, de le faire changer de pavillon.  six heures du soir, les deux
bricks passrent bord  bord, et leurs commandans, qui se connaissaient,
s'adressrent mutuellement la parole; celui du _Zphir_ demanda des
nouvelles de l'Empereur, et l'Empereur lui rpondit lui-mme avec le
porte-voix, qu'il se portait  merveille.

Les deux bricks, allant en sens contraire, furent bientt hors de vue,
sans que le capitaine Andrieux se doutt de la prcieuse proie qu'il
laissait chapper.

Dans la nuit du 27 au 28, le vent continua de frachir.  la pointe du
jour, on reconnut un btiment de soixante-quatorze, qui avait l'air de
se diriger sur Saint-Florent ou sur la Sardaigne; on ne tarda point 
s'apercevoir que ce btiment ne s'occupait pas du brick.

L'Empereur, avant de quitter l'le d'Elbe, avait prpar de sa main deux
proclamations, l'une aux Franais, l'autre  l'arme; il voulut les
faire mettre au net. Son secrtaire et le gnral Bertrand ne pouvant
russir  les dchiffrer, furent les porter  Napolon qui, dsesprant
lui-mme d'y parvenir, les jeta de dpit dans la mer. Puis, aprs avoir
rassembl quelques momens ses ides, il dicta sur je champ  son
secrtaire les deux proclamations suivantes:

PROCLAMATION.

     _Au golfe Juan, le 1er Mars 1815._

     Napolon, par la grce de Dieu et les constitutions de l'Empire,
     Empereur des Franais, etc. etc. etc.,

      L'ARME:

     Soldats! Nous n'avons pas t vaincus: deux hommes sortis de nos
     rangs ont trahi nos lauriers, leur pays, leur prince, leur
     bienfaiteur.

     Ceux que nous avons vu pendant vingt-cinq ans parcourir toute
     l'Europe pour nous susciter des ennemis, qui ont pass leur vie 
     combattre contre nous; dans les rangs des armes trangres, en
     maudissant notre belle France, prtendraient-ils commander et
     enchaner nos aigles, eux qui n'ont jamais pu en soutenir les
     regards? Souffrirons-nous qu'ils hritent du fruit de nos glorieux
     travaux? qu'ils s'emparent de nos honneurs, de nos biens, qu'ils
     calomnient notre gloire? si leur rgne durait, tout serait perdu,
     mme le souvenir de ces mmorables journes.

     Avec quel acharnement ils les dnaturent! Ils cherchent 
     empoisonner ce que le monde admire; et s'il reste encore des
     dfenseurs de notre gloire, c'est parmi ces mmes ennemis que nous
     avons combattus sur les champs de bataille.

     Soldats! dans mon exil, j'ai entendu votre voix; je suis arriv 
     travers tous les obstacles et tous les prils.

     Votre gnral, appel au trne par le choix du peuple, et lev sur
     vos pavois, vous est rendu: venez le joindre.

     Arrachez ces couleurs que la nation a proscrites, et qui pendant
     vingt-cinq ans servirent de ralliement  tous les ennemis de la
     France. Arborez cette cocarde tricolore, vous la portiez dans nos
     grandes journes. Nous devons oublier que nous avons t les
     matres des nations; mais nous ne devons pas souffrir qu'aucune se
     mle de nos affaires. Qui prtendrait tre matre chez nous? qui en
     aurait le pouvoir? Reprenez ces aigles que vous aviez  Ulm, 
     Austerlitz,  Jena,  Eylau,  Wagram,  Friedland,  Tudla, 
     Eckmhl,  Essling,  Smolensk,  la Moscowa,  Lutzen,  Wurtchen,
      Montmirail. Pensez-vous que cette poigne de Franais,
     aujourd'hui si arrogans, puissent en soutenir la vue? ils
     retourneront d'o ils viennent, et l, s'ils le veulent, ils
     rgneront comme ils prtendent avoir rgn depuis dix-neuf ans.

     Vos biens, vos rangs, votre gloire, les biens, les rangs et la
     gloire de vos enfans, n'ont pas de plus grands ennemis que ces
     princes que les trangers nous ont imposs. Ils sont les ennemis de
     notre gloire, puisque le rcit de tant d'actions hroques qui ont
     illustr le peuple franais, combattant contre eux pour se
     soustraire  leur joug, est leur condamnation.

     Les vtrans des armes de Sambre-et-Meuse, du Rhin, d'Italie,
     d'gypte, de l'Ouest, de la grande arme, sont humilis; leurs
     honorables cicatrices sont fltries; leurs succs seraient des
     crimes; les braves seraient des rebelles, si, comme le prtendent
     les ennemis du peuple, des souverains lgitimes taient au milieu
     des armes trangres. Les honneurs, les rcompenses, les
     affections sont pour ceux qui les ont servis contre la patrie et
     nous.

     Soldats! venez vous ranger sous les drapeaux de votre chef; son
     existence ne se compose que de la vtre, ses droits ne sont que
     ceux du peuple et les vtres; son intrt, son honneur, sa gloire,
     ne sont autres que votre intrt, votre honneur et votre gloire. La
     victoire marchera au pas de charge; l'aigle, avec les couleurs
     nationales, volera de clocher en clocher jusqu'aux tours de
     Notre-Dame. Alors vous pourrez montrer avec honneur vos cicatrices;
     alors vous pourrez vous vanter de ce que vous aurez fait: vous
     serez les librateurs de la patrie.

     Dans votre vieillesse, entours et considrs de vos concitoyens,
     ils vous entendront avec respect raconter vos hauts faits; vous
     pourrez dire avec orgueil: Et moi aussi je faisais partie de cette
     grande arme qui est entre deux fois dans les murs de Vienne, dans
     ceux de Rome, de Berlin, de Madrid, de Moscou, qui a dlivr Paris
     de la souillure que la trahison et la prsence de l'ennemi y ont
     empreinte. Honneur  ces braves soldats, la gloire de la patrie! et
     honte ternelle aux Franais criminels, dans quelque rang que la
     fortune les ait fait natre; qui combattirent vingt-cinq ans avec
     l'tranger pour dchirer le sein de la patrie.

     Sign, NAPOLON.

     Par l'Empereur:

     Le grand marchal, faisant fonctions de major-gnral de la grande
     arme.

     Sign, BERTRAND.

PROCLAMATION.

     _Au golfe Juan, le 1er Mars 1815._

     NAPOLON, par la grce de Dieu et les constitutions de l'Empire,
     Empereur des Franais, etc. etc.,

     AU PEUPLE FRANAIS!

     La dfection du duc de Castiglione livra Lyon sans dfense  nos
     ennemis. L'arme dont je lui avais confi le commandement tait,
     par le nombre de ses bataillons, la bravoure et le patriotisme des
     troupes qui la composaient, en tat de battre le corps d'arme
     Autrichien qui lui tait oppos, et d'arriver sur les derrires du
     flanc gauche de l'arme ennemie qui menaait Paris.

     Les victoires de Champ-Aubert, de Montmirail, de Chteau-Thierry,
     de Vauchamp, de Mormane, de Montereau, de Craone, de Rheims,
     d'Arcy-sur-Aube et de St.-Dizier; l'insurrection des braves paysans
     de la Lorraine, de la Champagne, de l'Alsace, de la Franche-Comt
     et de la Bourgogne, et la position que j'avais prise sur les
     derrires de l'arme ennemie, en la sparant de ses magasins, de
     ses parcs de rserve, de ses convois et de tous ses quipages,
     l'avaient place dans une situation dsespre. Les Franais ne
     furent jamais sur le point d'tre plus puissans, et l'lite de
     l'arme ennemie tait perdue sans ressource; elle et trouv son
     tombeau dans ces vastes contres qu'elle avait si impitoyablement
     saccages, lorsque la trahison du duc de Raguse livra la capitale
     et dsorganisa l'arme. La conduite inattendue de ces deux
     gnraux, qui trahirent  la fois leur patrie, leur prince et leur
     bienfaiteur, changea le destin de la guerre; la situation de
     l'ennemi tait telle qu' la fin de l'affaire qui eut lieu devant
     Paris, il tait sans munitions, par la sparation de ses parcs de
     rserve[45].

     Dans ces nouvelles et grandes circonstances, mon coeur fut dchir,
     mais mon me resta inbranlable; je ne consultai que l'intrt de
     la patrie, je m'exilai sur un rocher au milieu des mers: ma vie
     vous tait et devait encore vous tre utile. Je ne permis pas que
     le grand nombre de citoyens qui voulaient m'accompagner,
     partageassent mon sort; je crus leur prsence utile  la France, et
     je n'emmenai avec moi qu'une poigne de braves, ncessaires  ma
     garde.

     lev au trne par votre choix, tout ce qui a t fait sans vous
     est illgitime. Depuis vingt-cinq ans, la France a de nouveaux
     intrts, de nouvelles institutions, une nouvelle gloire, qui ne
     peuvent tre garantis que par un gouvernement national et par une
     dynastie ne dans ces nouvelles circonstances. Un prince qui
     rgnerait sur vous, qui serait assis sur mon trne par la force des
     mmes armes qui ont ravag notre territoire, chercherait en vain 
     s'tayer des principes du droit fodal; il ne pourrait assurer
     l'honneur et les droits que d'un petit nombre d'individus ennemis
     du peuple, qui depuis vingt-cinq ans les a condamns dans toutes
     nos assembles nationales. Votre tranquillit intrieure et votre
     considration extrieure seraient perdues  jamais.

     Franais! dans mon exil j'ai entendu vos plaintes et vos voeux; vous
     rclamez ce gouvernement de votre choix, qui seul est lgitime:
     vous accusiez mon long sommeil; vous me reprochiez de sacrifier 
     mon repos les grands intrts de la patrie.

     J'ai travers les mers, au milieu des prils de toute espce;
     j'arrive parmi vous reprendre mes droits qui sont les vtres. Tout
     ce que des individus ont fait, crit, ou dit depuis la prise de
     Paris, je l'ignorerai toujours; cela n'influera en rien sur le
     souvenir que je conserve des services importans qu'ils ont rendus;
     car il est des vnemens d'une telle nature qu'ils sont au-dessus
     de l'organisation humaine.

     Franais! il n'est aucune nation, quelque petite qu'elle soit, qui
     n'ait eu le droit de se soustraire et ne se soit soustraite au
     dshonneur d'obir  un prince impos par un ennemi momentanment
     victorieux. Lorsque Charles VII rentra dans Paris et renversa le
     trne phmre de Henri VI, il reconnut tenir son trne de la
     vaillance de ses braves, et non du prince rgent d'Angleterre.

     C'est aussi  vous seuls et aux braves de l'arme, que je fais et
     ferai toujours gloire de tout devoir.

     Sign, NAPOLON.

     Par l'Empereur:

     Le grand marchal, faisant fonctions de major-gnral de la grande
     arme.

     Sign, BERTRAND.

L'Empereur, en dictant ces proclamations, paraissait anim de la plus
profonde indignation. Il semblait avoir sous les yeux les gnraux qu'il
accusait d'avoir livr la France, et les ennemis qui l'avaient
subjugue. Il rptait sans cesse les noms de Marmont, d'Augereau; et
toujours ils taient accompagns de menaces et d'pithtes analogues 
l'ide qu'il avait conu de leur trahison.

Quand les proclamations furent transcrites, l'Empereur en fit donner
lecture  haute voix, et engagea tous ceux qui savaient bien crire  en
faire des copies. En un instant, les bancs, les tambours servirent de
tables; et soldats, marins et officiers se mirent gaiement  l'ouvrage.

Au bout d'un certain tems, Sa Majest dit aux officiers qui
l'entouraient: Maintenant, Messieurs, il faut  votre tour parler 
l'arme; il faut lui apprendre ce que la France attend d'elle dans les
grandes circonstances o nous allons nous trouver; allons, Bertrand, la
plume en main. Le grand marchal s'excusa. L'Empereur alors reprit la
parole, et dicta, sans s'arrter, une adresse aux gnraux, officiers et
soldats de l'arme, dans laquelle la garde impriale les conjurait, au
nom de la patrie et de l'honneur, de secouer le joug des Bourbons.

     SOLDATS, leur disait-elle, la gnrale bat, et nous marchons;
     courez aux armes, venez nous joindre, joindre votre Empereur et vos
     aigles.

     Et si ces hommes aujourd'hui si arrogans, et qui ont toujours fui 
     l'aspect de nos armes, osent nous attendre, quelle plus belle
     occasion de verser notre sang, et de chanter l'hymne de la
     victoire!

     Soldats des septime, huitime et dix-neuvime divisions
     militaires; garnison d'Antibes, de Toulon, de Marseille; officiers
     en retraite, vtrans, de nos armes, vous tes appels  l'honneur
     de donner le premier exemple; venez avec nous conqurir le trne,
     palladium de nos droits; et que la postrit dise un jour: les
     trangers, seconds par des tratres, avaient impos un joug
     honteux  la France, les braves se sont levs, et les ennemis du
     peuple, de l'arme, ont disparu et sont rentrs dans le nant.

Cette adresse tait  peine acheve, qu'on aperut au loin les ctes
d'Antibes. Aussitt l'Empereur et ses braves salurent la terre de la
patrie des cris de _Vive la France! Vivent les Franais!_ et reprirent
au mme instant la cocarde tricolore[46].

Le 1er Mars,  trois heures, on entra dans le golfe Juan. Le Gnral
Drouot et un certain nombre d'officiers et de soldats, monts sur la
flouque la _Caroline_, abordrent avant l'Empereur qui se trouvait 
une assez grande distance du rivage. Au moment mme, ils aperurent  la
droite un gros navire qui leur parut ( tort) se diriger  toutes voiles
sur le brick; ils furent subitement saisis de la plus violente
inquitude; ils allaient et venaient, tmoignant, par leurs gestes et
leurs pas prcipits, l'motion et la crainte dont ils taient agits.
Le Gnral Drouot ordonna de dcharger la _Caroline_ et de voler  la
rencontre du brick; en un instant, canons, affts, caissons, bagages,
tout fut jet sur le sable, et dj les grenadiers et les braves marins
de la garde faisaient force de rames, lorsque des acclamations parties
du brick vinrent frapper leurs oreilles et leurs regards perdus.
C'tait l'Empereur: soit prudence, soit impatience, il tait descendu
dans un simple canot. Les alarmes cessrent, et les grenadiers, les bras
tendus vers lui, l'accueillirent au milieu des plus touchantes
dmonstrations de dvouement et de joie.  cinq heures, il mit pied 
terre: je lui ai entendu dire qu'il n'prouva jamais une motion aussi
profonde.

Son bivouac fut tabli dans un champ entour d'oliviers: Voil, dit-il,
un heureux prsage; puisse-t-il se raliser!

On aperut quelques paysans; l'Empereur les fit appeler, et les
interrogea. L'un d'eux avait servi autrefois sous ses ordres; il
reconnut son ancien gnral et ne voulut plus le quitter. Napolon, se
tournant du ct du Grand Marchal, lui dit en riant: Eh bien!
Bertrand, voil dj du renfort. Il passa la soire  causer et  rire
familirement avec ses gnraux et les officiers de sa maison. Je vois
d'ici, disait-il, la peur que je vais faire aux Bourbons, et l'embarras
dans lequel vont se trouver tous ceux qui m'ont tourn le dos. Puis,
continuant  badiner sur le mme sujet, il dfinit, avec sa sagacit
ordinaire, le caractre des Marchaux et des grands personnages qui
l'avaient servi autrefois, et s'amusa beaucoup des efforts qu'ils
allaient faire _pour sauver les apparences_, et attendre prudemment le
moment de se dclarer pour le parti du plus fort.

Le succs de son entreprise paraissait moins l'occuper que les dangers
auxquels allaient tre exposs ses amis et ses partisans qu'il ne
dsignait plus que sous le nom de _patriotes_. Que vont devenir les
patriotes jusqu' mon arrive  Paris? rptait-il frquemment. Je
tremble que les Vendens et les migrs ne les massacrent; malheur  eux
s'ils y touchent! je serai sans piti.

L'Empereur, aussitt son dbarquement, avait dirig sur Antibes un
capitaine de la garde et vingt-cinq hommes; leurs instructions portaient
de s'y prsenter comme dserteurs de l'le d'Elbe, de sonder les
dispositions de la garnison, et si elles paraissaient favorables, de la
dbaucher: mais entrans par leur imprudente ardeur, ils entrrent dans
la ville aux cris de _Vive l'Empereur!_ le commandant fit lever le
pont-levis et les retint prisonniers. Napolon, ne les voyant point
revenir, fit appeler un officier civil de la garde, et lui dit: Vous
allez vous rendre sur le champ sous les murs d'Antibes; vous remettrez,
ou ferez remettre au gnral Corsin cette dpche; vous n'entrerez pas
dans la place, on pourrait vous y garder; vous attirerez les soldats,
vous leur lirez mes proclamations; vous les haranguerez. Ne savez-vous
donc pas, leur direz-vous, que votre Empereur est l? que les garnisons
de Grenoble et de Lyon viennent le joindre au pas de charge:
qu'attendez-vous? voulez-vous laisser  d'autres l'honneur de se runir
 lui avant vous? l'honneur de marcher les premiers  son avant-garde?
venez saluer nos aigles, nos drapeaux tricolors. L'Empereur et la patrie
vous l'ordonnent: venez.

Cet officier, de retour, annona que les portes de la ville et du port
taient fermes; et qu'il ne lui avait point t possible de voir le
gnral Corsin, ni de parler aux soldats. Napolon parut contrari, mais
peu inquiet de ce contre-temps.  onze heures du soir, il se mit en
marche, tranant  sa suite quatre pices d'artillerie. Les Polonais
n'ayant pu embarquer leurs chevaux, en avaient emport l'quipement, et
marchaient joyeusement  l'avant-garde, courbs sous le poids de cet
norme bagage. Napolon faisait acheter, pour eux, tous les chevaux
qu'il rencontrait, et remontait ainsi, un  un, sa petite cavalerie.

Il se rendit  Cannes, de l  Grasse, et arriva dans la soire du 2 au
village de Cerenon, ayant fait vingt lieues dans cette premire journe.
Il fut reu partout avec des sentimens qui furent le prsage du succs
de l'entreprise.

Le 3, l'Empereur coucha  Barme, et le 4  Digne. Le bruit de son
dbarquement, qui le devanait de proche en proche, excitait partout un
sentiment ml de joie, de surprise et d'inquitude. Les paysans
bnissaient son retour et lui offraient, dans leur naf langage,
l'expression de leurs voeux; mais quand ils voyaient sa petite troupe,
ils la regardaient avec une tendre commisration et n'espraient plus
qu'il pt triompher avec de si faibles moyens.

Le 5, Napolon fut coucher  Gap, et ne conserva prs de lui que six
hommes  cheval et quarante grenadiers.

Ce fut dans cette ville, qu'il fit imprimer, pour la premire fois, ses
proclamations; elles se rpandirent avec la rapidit de l'clair et
enflammrent toutes les ttes et tous les coeurs d'un dvouement si
violent et si prompt, que toute la population du pays voulait se lever
en masse et marcher  l'avant-garde.

Il n'emprunta point dans ses proclamations, comme on l'a prtendu, ni la
qualit de _Gnral en Chef_, ni celle de _Lieutenant-gnral_ de son
fils. Avant de quitter l'le d'Elbe, il s'tait dtermin  reprendre,
aussitt son dbarquement, le titre d'_Empereur des Franais_.

Il avait reconnu que toute autre qualification diminuerait sa force et
son ascendant sur le peuple et l'arme, jetterait de l'incertitude sur
ses intentions, ferait natre des scrupules, des hsitations, et le
constituerait d'ailleurs en tat d'hostilit contre la France.

Il avait reconnu enfin qu'il serait toujours le matre de se faire
lgitimer Empereur des Franais, si les suffrages de la nation lui
taient ncessaires, pour lui rendre, aux yeux de l'Europe et mme de la
France, les droits que son abdication aurait pu lui faire perdre
momentanment.

Les autorits suprieures de Gap s'taient retires  son approche. Il
n'eut  recevoir d'autres flicitations que celles du maire, des
conseillers municipaux et des officiers  la demi-solde. Il s'entretint
avec eux des bienfaits de la rvolution, de la souverainet du peuple,
de la libert, de l'galit, et surtout des migrs et des Bourbons.
Avant de les quitter, il adressa aux habitans des hautes et basses Alpes
des remercimens publics, ainsi conus:

     CITOYENS, j'ai t vivement touch de tous les sentimens que vous
     m'avez montrs; vos voeux seront exaucs; la cause de la nation
     triomphera encore. Vous avez raison de m'appeler votre pre; je ne
     vis que pour l'honneur et le bonheur de la France. Mon retour
     dissipe vos inquitudes; il garantit la conservation de toutes les
     proprits, l'galit entre toutes les classes; et ces droits, dont
     vous jouissiez depuis vingt-cinq ans, et aprs lesquels nos pres
     ont tant soupir, forment aujourd'hui une partie de votre
     existence.

     Dans toutes les circonstances o je pourrai me trouver, je me
     rappellerai toujours avec un vif intrt ce que j'ai vu en
     traversant votre pays.

Le 6,  deux heures aprs midi, l'Empereur partit de Gap: la ville tout
entire tait sur son passage.

 Saint-Bonnel, les habitans, voyant le petit nombre de ses soldats,
eurent des craintes et lui proposrent de faire sonner le tocsin pour
runir les villages, et l'accompagner en masse. Non, dit l'Empereur,
vos sentimens me font connatre que je ne me suis point tromp; ils sont
pour moi un sr garant des sentimens de mes soldats; ceux que je
rencontrerai se rangeront de mon ct; plus ils seront, plus mon succs
sera assur. Restez donc tranquilles chez vous.

Le mme jour, l'Empereur vint coucher  Gorp; le gnral Cambronne et
quarante hommes formant l'avant-garde poussrent jusqu' Mure.

Cambronne, le plus souvent, marchait seul en avant de ses grenadiers,
pour clairer leur route et leur faire prparer d'avance des logemens et
des subsistances.  peine avait-il prononc le nom de l'Empereur, qu'on
s'empressait de lui tmoigner la plus vive et la plus tendre
sollicitude. Un seul maire, celui de Sisteron, M. le marquis de ***,
voulut essayer de soulever les habitans de cette commune, en leur
dpeignant les soldats de Napolon comme des brigands et des
incendiaires. Confondu par l'apparition subite du gnral Cambronne,
seul, et sans autre arme que son pe, il changea de langage, et parut
n'avoir prouv que la crainte de n'tre point pay[47]. Cambronne lui
jeta froidement sa bourse, en lui disant: Payez-vous! Les habitans,
indigns, s'empressrent  fournir plus de vivres qu'on n'en avait
demand; et quand le bataillon de l'le d'Elbe parut, ils lui offrirent
un drapeau tricolor en signe d'estime et de dvouement.

En sortant de la mairie, le gnral Cambronne et ses quarante grenadiers
se rencontrrent avec un bataillon envoy de Grenoble pour leur fermer
le passage. Cambronne voulut parlementer, et ne fut point cout.
L'Empereur, inform de cette rsistance, se porta sur le champ en avant;
sa garde, abme par une longue marche  travers la neige et des chemins
rocailleux, n'avait pu le suivre entirement. Mais quand elle apprit
l'affront fait  Cambronne et les dangers que pouvait courir l'Empereur,
elle oublia ses fatigues et vola sur ses traces. Les soldats qui ne
pouvaient plus traner leurs pieds meurtris ou ensanglants, taient
soutenus par leurs camarades ou ports sur des brancards faits avec
leurs fusils: tous juraient, comme les soldats de Fabius, non point de
mourir ou de vaincre, mais d'tre vainqueurs. Quand l'Empereur les
aperut, il leur tendit la main, et s'cria: Avec vous, mes braves, je
ne craindrais pas dix mille hommes!

Cependant les troupes venues de Grenoble avaient rtrograd, et pris
position  trois lieues de Gorp, entre les lacs et prs d'un village.
L'Empereur fut les reconnatre; il trouva sur la ligne oppose un
bataillon du cinquime rgiment de ligne, une compagnie de sapeurs, et
une compagnie de mineurs, en tout sept  huit cents hommes: il leur
envoya le chef d'escadron Roul; elles refusrent de l'entendre.
Napolon, se tournant alors du ct du marchal Bertrand, lui dit: Z.
m'a tromp; n'importe, en avant. Aussitt mettant pied  terre, il
marcha droit au dtachement, suivi de sa garde, l'arme baisse: Eh!
quoi, mes amis, leur dit-il, vous ne me reconnaissez pas? je suis votre
Empereur; s'il est parmi vous un soldat qui veuille tuer son Gnral,
son Empereur, il le peut: me voil... (en effaant sa poitrine)

Le cri unanime de _vive l'Empereur!_ fut leur rponse.

Ils demandrent aussitt  marcher des premiers sur la division qui
couvrait Grenoble. On se mit en marche au milieu de la foule d'habitans
qui s'augmentait  chaque instant. Vizille se distingua par son
enthousiasme: C'est ici qu'est ne la rvolution, disaient ces braves
gens; c'est nous qui, les premiers, avons os rclamer les privilges
des hommes; c'est encore ici que ressuscite la libert franaise, et que
la France recouvre son honneur et son indpendance.

Entre Vizille et Grenoble, un adjudant-major du septime de ligne vint
annoncer que le colonel Labdoyre, profondment navr du dshonneur qui
couvrait la France, et dtermin par les plus nobles sentimens, s'tait
dtach de la division de Grenoble, et venait avec son rgiment, au pas
acclr,  la rencontre de l'Empereur.

Bientt aprs, on entendt au loin de nombreuses acclamations: c'tait
Labdoyre et le septime. Les deux troupes, impatientes de se runir,
rompirent leurs rangs; des embrassemens et des cris mille fois rpts
de _vive la garde! vive le septime! vive l'Empereur!_ devinrent le gage
de leur union et de leurs sentimens.

Napolon, qui,  chaque pas, voyait s'accrotre ses forces et
l'enthousiasme public, rsolut d'entrer le soir mme  Grenoble.

Il fut arrt, en avant de cette ville, par un jeune ngociant, officier
de la garde nationale: Sire, lui dit-il, je viens offrir  Votre
Majest cent mille francs et mon pe.--J'accepte l'un et l'autre:
restez avec nous.

Plus loin, il fut rejoint par un dtachement d'officiers qui lui
confirmrent (il l'avait appris de Labdoyre) que le gnrai Marchand
et le prfet s'taient dclars contre lui, et que la garnison et la
garde nationale n'avaient encore fait clater aucune disposition
favorable.

Le gnral Marchand, effectivement, avait fait rentrer les troupes dans
Grenoble et ferm les portes; les remparts taient couverts par le
troisime rgiment du gnie, compos de deux mille sapeurs, tous vieux
soldats couverts d'honorables blessures; par le quatrime d'artillerie
de ligne, ce mme rgiment o l'Empereur, vingt-cinq ans auparavant,
avait t fait capitaine; puis les deux autres bataillons du cinquime
de ligne, et les fidles hussards du quatrime.

Jamais ville assige n'offrit un semblable spectacle. Les assigeans,
l'arme renverse, et marchant dans le dsordre de la joie, approchaient,
en chantant, des murailles de la place. Le bruit des armes, les cris de
guerre des soldats ne venaient point pouvanter les airs: on n'entendait
d'autre bruit que les acclamations sans cesse renaissantes de _vive
Grenoble! vive la France! vive Napolon!_ d'autres cris que ceux de la
plus franche gaiet et du plus pur enthousiasme. La garnison, la garde
nationale, la population rpandues sur les remparts, regardrent d'abord
avec surprise, avec motion, ces transports d'allgresse et de
dvouement. Bientt ils les partagrent; et les assigeans et les
assigs, runis par les mmes penses, les mmes sentimens, firent
clater  la fois le cri de ralliement, le cri de _vive l'Empereur!_ Le
peuple et les soldats se prsentrent aux portes; en un instant, elles
furent enfonces; et Napolon, entour, press par une foule idoltre,
fit son entre triomphante  Grenoble. Quelques momens aprs, les
habitans, au son des fanfares, vinrent lui apporter les dbris des
portes:  dfaut des clefs de la bonne ville de Grenoble, lui
dirent-ils, tiens, voil les portes.

La possession de cette place tait pour Napolon de la plus haute
importance. Elle lui offrait un point d'appui, des munitions, des armes,
de l'artillerie. Il ne put dissimuler son extrme contentement, et
rpta plusieurs fois  ses officiers: Tout est dcid maintenant; nous
sommes srs d'aller  Paris. Il questionna longuement Labdoyre sur
Paris et sur la situation gnrale de la France. Ce jeune colonel, plein
de nobles sentimens, s'exprimait avec une franchise, qui quelquefois
interdisait Napolon. Sire, lui disait-il, les Franais vont tout faire
pour Votre Majest, mais il faut aussi que Votre Majest fasse tout pour
eux: _plus d'ambition, plus de despotisme: nous voulons tre libres et
heureux_. Il faut abjurer, Sire, ce systme de conqute et de puissance
qui a fait le malheur de la France et le vtre.--Si je russis,
rpondait Napolon, je ferai tout ce qu'il faudra faire pour remplir
l'attente de la nation. Son bonheur m'est plus cher que le mien. C'est
pour la rendre libre et heureuse que je me suis jet dans une entreprise
qui pouvait ne pas avoir de succs et me coter la vie; mais nous
aurions eu la consolation de mourir sur le sol de la patrie.--Et de
mourir, ajoutait Labdoyre, pour son honneur et sa libert.

L'Empereur donna l'ordre de faire imprimer dans la nuit ses
proclamations, et dpcha des missaires sur tous les points, pour
annoncer qu'il tait entr  Grenoble; que l'Autriche tait pour lui;
que le roi de Naples le suivait avec quatre-vingt mille hommes...;
enfin, pour dcourager, intimider, retenir par de fausses terreurs, de
fausses confidences, les partisans et les agens du gouvernement royal.

Les proclamations, affiches avec profusion, produisirent  Grenoble,
comme  Gap, la plus vive sensation. Jamais, en effet, on n'avait parl
 l'orgueil national, au patriotisme, aux nobles passions de l'me, avec
plus de charme, de force et d'loquence; les soldats et les citoyens ne
se lassaient point de les relire et de les admirer. Tout le monde
voulait les avoir; les voyageurs et les habitans des pays voisins en
reurent une immense quantit, qu'ils se chargrent de rpandre sur leur
passage, et d'envoyer de tous cts.

Le lendemain 8, le clerg, l'tat-major, la cour impriale, les
tribunaux et les autorits civiles et militaires vinrent reconnatre
Napolon et lui offrir leurs flicitations. Il causa familirement avec
les juges, de l'administration de la justice; avec le clerg, des
besoins du culte; avec les militaires, des armes; avec les officiers
municipaux, des souffrances du peuple, des villes et des campagnes, et
les enchanta tous par la varit de ses connaissances et la
bienveillance de ses intentions. Il leur dit ensuite: J'ai su que la
France tait malheureuse; j'ai entendu ses gmissemens et ses reproches,
je suis venu avec les fidles compagnons de mon exil, pour la dlivrer
du joug des Bourbons... leur trne est illgitime... mes droits  moi
m'ont t dfrs par la nation, par la volont unanime des Franais;
ils ne sont autres que les droits du peuple... je viens les reprendre,
non pour rgner, le trne n'est rien pour moi; non pour me venger, je
veux oublier tout ce qui a t dit, fait et crit depuis la capitulation
de Paris: mais pour vous restituer les droits que les Bourbons vous ont
t; et vous arracher  la glbe, au servage, et au rgime fodal dont
ils vous menacent... J'ai trop aim la guerre, je ne la ferai plus; je
laisserai mes voisins en repos; nous devons oublier que nous avons t
les matres du monde... je veux rgner pour rendre notre belle France
libre, heureuse et indpendante, et pour asseoir son bonheur sur des
bases inbranlables; _je veux tre moins son souverain, que le premier
et le meilleur de ses citoyens_. J'aurais pu venir attaquer les Bourbons
avec des vaisseaux et des flottes nombreuses. Je n'ai voulu des secours
ni de Murat, ni de l'Autriche. Je connais mes concitoyens et les
dfenseurs de la patrie; et je compte sur leur patriotisme.

L'audience finie, l'Empereur fut passer la revue de la garnison compose
de cinq  six mille hommes. Lorsqu'il parut, le ciel fut obscurci, par
la multitude de sabres, de baonnettes, de bonnets de grenadiers, de
schacots, etc., que le peuple et les soldats levaient en l'air au
milieu des plus vives dmonstrations de mouvement et d'amour.

Il adressa quelques mots au peuple, qui ne purent tre entendus, et se
rendit sur le front du 4me d'artillerie. C'est parmi vous, leur
dit-il, que j'ai fait mes premires armes. Je vous aime tous comme
d'anciens camarades; je vous ai suivis sur le champ de bataille, et j'ai
toujours t content de vous. Mais j'espre que nous n'aurons pas besoin
de vos canons: il faut  la France de la modration et du repos. L'arme
jouira, dans le sein de la paix, du bien que je lui ai dj fait, et que
je lui ferai encore. Les soldats ont retrouv en moi leur pre: ils
peuvent compter sur les rcompenses qu'ils ont mrites.

Aprs cette revue, la garnison se mit en marche sur Lyon.

Le soir, Napolon crivit  l'Impratrice et au prince Joseph. Il le
chargea de faire connatre  Rome,  Naples,  Porto-Ferrajo que son
entreprise paraissait devoir tre couronne du plus prompt et du plus
brillant succs. Les courriers partirent avec fracas, et l'on ne manqua
pas de publier, qu'ils allaient porter  l'Impratrice la nouvelle du
retour de l'Empereur, et l'ordre de venir, elle et son fils, le
rejoindre sur le champ.

Le 9, l'Empereur signala le l'tablissement du pouvoir imprial par
trois dcrets. Le premier ordonnait d'intituler les actes publics et de
rendre la justice en son nom,  compter du 15 mars. Les deux autres
organisaient les gardes nationales des cinq dpartemens des Hautes et
Basses-Alpes, de la Drme, du Mont-Blanc et de l'Isre, et confiait 
l'honneur et au patriotisme des habitans de la 7me division les places
de Brianon, de Grenoble, du fort Barreaux, Colmar, etc.

Au moment de partir, il adressa aux habitans du dpartement de l'Isre
la proclamation suivante.

     CITOYENS! lorsque dans mon exil j'appris tous les malheurs qui
     pesaient sur la nation, que tous les droits du peuple taient
     mconnus, et qu'on me reprochait le repos dans lequel je vivais, je
     ne perdis pas un moment; je m'embarquai sur un frle navire; je
     traversai les mers au milieu des vaisseaux de guerre de diffrentes
     nations; je dbarquai seul sur le sol de la patrie, et je n'eus en
     vue que d'arriver avec la rapidit de l'aigle dans cette bonne
     ville de Grenoble, dont le patriotisme et l'attachement  ma
     personne m'taient particulirement connus. Dauphinois, vous avez
     rempli mon attente.

     J'ai support, non sans dchirement de coeur, mais sans abattement,
     les malheurs auxquels j'ai t en proie il y a un an; le spectacle
     que m'a offert le peuple sur mon passage m'a vivement mu. Si
     quelques nuages avaient pu altrer la grande opinion que j'avais du
     peuple Franais, ce que j'ai vu m'a convaincu qu'il tait toujours
     digne de ce nom de grand peuple dont je le saluai il y a vingt ans.

     Dauphinois! sur le point de quitter vos contres, pour me rendre
     dans ma bonne ville de Lyon, j'ai senti le besoin de vous exprimer
     toute l'estime que m'ont inspire vos sentimens levs. Mon coeur
     est tout plein des motions que vous y avez fait natre; j'en
     conserverai toujours le souvenir.

La nouvelle du dbarquement de l'Empereur ne parvint  Paris que dans la
nuit du 5 Mars; elle transpira le 6; et le 7, parut dans le _Moniteur_,
sans autre dtail, une proclamation royale qui convoquait sur le champ
les Chambres, et une ordonnance qui mettait _hors la loi_ Napolon et
tous ceux qui le suivraient ou lui prteraient assistance[48].

Le 8, le Moniteur et les autres journaux annoncrent que Bonaparte tait
dbarqu avec onze cents hommes, dont la plupart l'avaient dj
abandonn; que, suivi de quelques individus seulement, il errait dans
les montagnes, qu'on lui refusait des vivres, qu'il manquait de tout, et
que, poursuivi et bientt cern par les troupes dtaches contre lui, de
Toulon, de Marseille, de Valence, de Grenoble, il ne tarderait point 
expier sa criminelle et tmraire entreprise.

Cette nouvelle frappa d'tonnement tous les partis et leur fit prouver,
suivant leurs opinions et leurs sentimens, des impressions diffrentes.

Les mcontens ne doutaient point du succs de l'Empereur et de la perte
des Bourbons.

Les courtisans regrettaient qu'il n'y et pas assez de danger dans cette
entreprise audacieuse et folle, pour donner au moins quelque prix  leur
dvouement.

Les migrs la regardaient en piti, la tournaient en ridicule; et s'il
ne leur et fallu que des plaisanteries, des injures et des fanfaronades
pour battre Napolon, leur victoire n'et point t douteuse.

Le gouvernement lui-mme partagea leur jactance et leur scurit.

De nouvelles dpches ne tardrent point  faire connatre les progrs
de Napolon.

Le Comte d'Artois, le Duc d'Orlans et le Marchal Macdonald partirent
prcipitamment pour Lyon.

Les dputs s'assemblrent.

Les royalistes furent inquiets; on les rassura.

Le Comte d'Artois, dit-on,  la tte de quinze mille Gardes nationaux et
de dix mille hommes de troupes de ligne, doit l'arrter en avant de
Lyon.

Le gnral Marchand, le gnral Duvernet, le prince d'Essling, le duc
d'Angoulme se portent sur ses derrires et lui fermeront la retraite.

Le gnral Lecourbe vient manoeuvrer sur ses flancs.

Le marchal Oudinot arrive avec ses fidles grenadiers royaux.

Les Gardes Nationales de Marseille, et la population entire du midi,
marchent de tous cts  sa poursuite: il est impossible qu'il chappe.

On tait au 10 Mars.

Le lendemain, un officier de la maison du Roi parut au balcon des
Tuileries et annona, en agitant son chapeau, que le Roi venait de
recevoir la nouvelle officielle, que le Duc d'Orlans,  la tte de
vingt mille hommes de la Garde Nationale de Lyon, avait attaqu
Bonaparte dans la direction de Bourgoing et l'avait compltement battu.

Le mme jour, on apprit que les Gnraux Drouet, d'Erlon,
Lefebvre-Desnouettes et Lallemand qui avaient tent de soulever les
troupes sous leurs ordres, avaient compltement chou et taient en
fuite[49].

Les mcontens doutrent: les Royalistes furent dans l'ivresse.

Le 12, la victoire du Duc d'Orlans fut dmentie; le Journal officiel
annona que Bonaparte avait d coucher  Bourgoing, qu'on s'attendait 
ce qu'il pourrait entrer  Lyon dans la soire du 10 Mars; qu'il
paraissait certain que Grenoble ne lui avait point encore ouvert ses
portes.

Le Comte d'Artois vint bientt confirmer par son retour la prise de Lyon
et l'inutilit de ses efforts.

Les alarmes recommencrent.

Le Roi, dont la contenance tait  la fois noble et touchante, invoqua,
par des proclamations loquentes, le dvouement des Franais, le courage
et la fidlit de l'arme.

L'arme garda le silence; les corps judiciaires, les autorits civiles,
l'ordre des avocats et une foule de citoyens isols rpondirent 
l'appel du Roi par des adresses empreintes des tmoignages de leur amour
et de leur fidlit.

Les deux Chambres dposrent galement aux pieds du trne, l'expression
de leurs sentimens: mais leur langage fut diffrent.

     Sire, dit la chambre des Pairs, jusqu'ici une bont paternelle a
     marqu tous les actes de votre gouvernement[50]. S'il fallait que
     les lois devinssent plus svres, vous en gmiriez sans doute; mais
     les deux chambres, animes du mme esprit, s'empresseraient de
     concourir  toutes les mesures que pourraient exiger la gravit des
     circonstances et la sret du peuple.

     Quelles que soient les fautes commises, dit la chambre des
     dputs, ce n'est point le moment de les examiner; nous devons tous
     nous runir contre l'ennemi commun, et chercher ensuite  rendre
     cette crise profitable  la sret du trne, et  la libert
     publique.

Le Roi ne s'en tint pas  de vaines proclamations; il ordonna: qu'une
nouvelle arme se rassemblerait en avant de Paris, sous les ordres du
duc de Berri, et le commandement du marchal Macdonald; que tous les
militaires en semestre et en cong limit, rejoindraient leurs corps;
que tous les officiers  la demi-solde seraient rappels; que les trois
millions de gardes nationales du royaume prendraient les armes pour,
_pendant que l'arme tiendrait la campagne_, contenir les factieux et
dissiper leurs rassemblemens; que les jeunes gardes nationaux qui
voudraient faire partie de l'arme active, seraient arms et quips, et
dirigs sur les points menacs; que pour utiliser les services des
braves Franais qui, de toutes parts, demandaient  marcher contre
l'ennemi, il serait form des bataillons de volontaires royaux qui
feraient partie de l'arme du duc de Berry.

Le marchal Ney, dont on connaissait la popularit et l'influence, fut
charg de prendre le commandement des troupes de l'Est.

Le marchal Soult fut remplac par le duc de Feltre.

Le roi n'omit rien, enfin, de tout ce qui pouvait concourir  sauver son
trne des dangers dont il tait menac.

De semblables mesures, suffisantes pour arrter une arme de trois cents
mille hommes, ne pouvaient qu'attester les succs de Napolon; et,
cependant, le ministre faisait rpandre chaque jour dans le public, et
accrditer par les journaux, les bruits les plus rassurans.

M. de Montesquiou, fidle au systme de dception qu'il avait adopt,
continuait  mystifier les dputs, en les trompant par de fausses
nouvelles, et en les berant d'esprances qu'il n'avait plus lui-mme.
Il connaissait l'ivresse qu'excitaient en tous lieux l'approche et le
passage de Napolon. Il savait qu'il tait matre de Grenoble, de Lyon;
que les troupes qu'on avait voulu lui opposer, s'taient runies aux
siennes avec enthousiasme; et nanmoins, il annonait  la chambre, que
tous les dpartemens envahis par l'aventurier de l'le d'Elbe,
manifestaient hautement leur indignation contre ce brigand audacieux;
qu'ils avaient pu tre surpris, mais non subjugus; que toutes les
sommations qu'il avait faites, les ordres qu'il avait voulu donner aux
autorits locales, taient rejets avec fermet; que les Lyonnais
avaient montr le dvouement qu'on avait droit d'attendre de leur noble
caractre; que les dpartemens de la Bourgogne, de la Franche-Comt, de
la Lorraine, de la Champagne, de la Picardie, etc., etc., rivalisaient
de dvouement et d'nergie; que le bon esprit des troupes rpondait 
celui des citoyens, et que tous ensemble, gnraux, officiers, soldats
et citoyens, concourraient  dfendre la patrie et le roi.

Ces jongleries politiques ne furent point sans effet; elles rassurrent
quelques hommes crdules et enflammrent le courage et l'imagination de
quelques jeunes gens: les enrlemens volontaires se multiplirent; un
certain nombre d'lves des coles de droit et de mdecine offrirent
leurs bras et parcoururent les rues de Paris, aux cris de _vive le roi!
 bas le Corse!  bas le tyran!_ etc.

Ce mouvement d'effervescence ne pouvait tre durable; et quels que
fussent les soins qu'on mettait  tromper la capitale, les voyageurs,
les lettres particulires opposaient la vrit aux mensonges
ministriels.

La dfection du marchal Ney vint bientt dchirer le voile, et
rpandre, parmi les ministres et leurs partisans, la consternation et
l'effroi.

Le Roi se rendit  la chambre des dputs, dans l'espoir d'affermir leur
dvouement et de dissiper, par un serment solennel, les doutes que ses
ministres avaient fait concevoir sur son attachement  la charte et son
intention de la conserver. Jamais spectacle ne fut plus imposant, plus
pathtique. Quel coeur aurait pu se fermer  la douleur de cet auguste
vieillard, aux accens de sa voix gmissante! Ces paroles prophtiques:
Je ne crains rien pour moi, mais je crains pour la France; pourrais-je
 soixante ans mieux terminer ma carrire qu'en mourant pour la dfense
de l'tat? Ces paroles royales excitrent l'motion la plus vive, et
des larmes abondantes s'chapprent de tous les yeux.

Le serment prononc par le Roi de maintenir la charte, fut immdiatement
rpt par M. le comte d'Artois qui, jusqu'alors, s'en tait abstenu.
Nous jurons, dit-il, sur l'honneur, moi et ma famille, de vivre et
mourir fidles  notre roi et  la charte constitutionnelle qui assure
le bonheur des Franais. Mais ces protestations tardives ne pouvaient
rparer le mal qu'avait fait aux Bourbons et  leur cause, la conduite
dloyale du gouvernement.

En vain, ces mots de patrie, de libert, de constitution, se
retrouvaient-ils dans tous les discours, dans toutes les proclamations.
En vain promettait-on solennellement que la France, ds qu'elle serait
dlivre, recevrait toutes les garanties rclames par le voeu public, et
que la presse recouvrerait son entire libert. En vain, offrait-on de
rendre  la lgion d'honneur le lustre et les prrogatives dont elle
avait t dpouille. En vain, comblait-on l'arme d'loges fastueux et
de promesses clatantes. Il n'tait plus tems.

Le ministre avait t au roi la confiance qui est le premier mobile de
l'ascendant des princes sur le peuple, et la force qui peut seule
suppler  la confiance et commander l'obissance et la crainte.

L'approche de Napolon, l'abandon du marchal Ney, la dclaration faite,
par les gnraux encore fidles, que les troupes ne se battraient point
contre l'Empereur, ne laissrent plus de doute au gouvernement sur le
sort qui l'attendait.

Ds ce moment, il n'exista plus d'harmonie dans les volonts, d'ensemble
dans les moyens d'excution.

Les ordres, les contre-ordres taient donns d'un ct, rvoqus de
l'autre; des projets de toute espce, et tous aussi irrflchis
qu'impraticables, taient approuvs et rejets, repris et abandonns.

Les chambres et le gouvernement avaient cess de s'entendre. Les
ministres se plaignaient des dputs, les dputs demandaient
publiquement au roi de renvoyer les ministres, et de s'entourer d'hommes
qui aient t les dfenseurs constans de la justice et de la libert,
et dont les noms soient une garantie pour tous les intrts[51].

Le mme dsordre, la mme dsunion se manifestaient partout  la fois;
on n'tait plus d'accord que sur un seul point: c'est que tout tait
perdu.

Tout l'tait en effet.

Le peuple, que les nobles avaient humili, vex ou effray par des
prtentions hautaines et tyranniques; les acqureurs de domaines
nationaux, qu'ils avaient voulu dpossder; les protestans, qu'on avait
sacrifis; les magistrats, qu'on avait chasss; les employs qu'on avait
plongs dans la misre; les soldats, les officiers, les gnraux qu'on
avait mpriss et maltraits; les rvolutionnaires qu'on avait sans
cesse outrags et menacs; les amis de la justice, de la libert qu'on
avait abuss; tous les Franais que le gouvernement avait rduits (pour
ainsi dire malgr eux) , faire des voeux pour un autre ordre de choses,
embrassrent avec empressement la cause de Napolon, devenue, par les
fautes du gouvernement, la cause nationale.

Il ne restait  la royaut d'autres dfenseurs que des femmes _et leurs
mouchoirs_, des prtres sans influence, des nobles sans courage, des
gardes du-corps sans jeunesse ou sans exprience.

Les lgions de la garde nationale, sur lesquelles on avait fond tant
d'espoir, furent passes en revue par leur colonel-gnral; il leur
parla de la Charte, de la tyrannie de Bonaparte; il leur annona qu'il
marcherait  leur tte; il leur dit: Que ceux qui aiment leur Roi
sortent des rangs, et me suivent. Deux cents hommes se prsentrent 
peine.

Les volontaires royaux qui avaient fait tant de bruit, quand ils
croyaient vaincre sans pril, s'taient disperss successivement; et
ceux d'entr'eux que l'approche du danger n'avait point refroidis et
intimids, taient en trop petit nombre pour compter dans la balance.

Un seul et dernier espoir restait au gouvernement: c'tait (je n'ose le
dire) que Napolon serait assassin!

Les mmes hommes qui avaient prch la guerre civile, _et dclar qu'il
serait honteux de ne pas la voir_, souillrent les murs de Paris de
provocations au meurtre et de louanges fanatiques donnes d'avance aux
meurtriers. Des missaires rpandus dans les groupes cherchaient 
mettre le poignard  la main  de nouveaux Jacques Clment. Un acte
public avait proscrit Napolon; un prix fut offert publiquement  celui
qui apporterait sa tte. Cet appel au crime que, pour la premire fois,
les assassins de Coligny firent entendre  la France indigne, fut
rpt par des hommes qui, comme eux, avaient sans cesse  la bouche les
mots sacrs de morale, d'humanit, de religion, et qui, comme eux,
n'taient altrs que de vengeance et de sang.

Mais, tandis qu'on conspirait  Paris son assassinat, Napolon
poursuivait paisiblement sa marche triomphale.

Parti de Grenoble le 9, il vint le soir mme coucher  Bourgoing: la
foule et l'enthousiasme allaient en augmentant. Il y a long-tems que
nous vous attendions, disaient tous ces braves gens  l'Empereur; vous
voil enfin arriv pour dlivrer la France de l'insolence de la
noblesse, des prtentions des prtres et de la honte du joug de
l'tranger.

L'Empereur fatigu[52] tait dans sa calche, allant au pas, environn
d'une foule de paysans chantant des chansons qui exprimaient toute la
noblesse des sentimens des braves Dauphinois. Ah! dit l'Empereur, je
retrouve ici les sentimens qui, il y a vingt ans, me firent saluer la
France du nom de _grande nation_! Oui, vous tes encore la grande
nation, et vous le serez toujours.

On approchait de Lyon; l'Empereur s'tait fait devancer par des
missaires qui le firent prvenir que le comte d'Artois, le duc
d'Orlans et le marchal Macdonald voulaient dfendre la ville et qu'on
allait couper le pont de la Guillotire et le pont Morand. L'Empereur
riait de ces ridicules prparatifs; il ne pouvait avoir de doute sur les
dispositions des lyonnais, encore moins sur les dispositions des
soldats; cependant il donna ordre au gnral Bertrand de runir des
bateaux  Mirbel, dans l'intention de passer dans la nuit, et
d'intercepter les routes de Moulins et de Mcon au prince qui voulait
lui interdire le passage du Rhne.  quatre heures, une reconnaissance
du 4me de hussards arriva  la Guillotire, et fut accueillie aux cris
de _vive l'Empereur!_ par cette immense population d'un faubourg qui
toujours s'est distingu par son attachement  la patrie.

L'Empereur contremanda sur-le-champ le passage de Mirbel, et voulant,
comme il l'avait fait  Grenoble, mettre  profit ce premier mouvement
d'enthousiasme, il se porta au galop au faubourg de la Guillotire.

Le comte d'Artois, moins heureux, ne pouvait mme russir  opposer 
son adversaire un simulacre de dfense. Il avait voulu dtruire les
ponts, et la ville s'y tait oppose. Les troupes, dont il avait cru
acheter le dvouement par de l'argent ou l'appt des rcompenses,
taient restes sourdes  sa voix,  ses prires,  ses promesses.
Passant devant le treizime rgiment de dragons, il dit  un brave que
des cicatrices et trois chevrons dcoraient: Allons, mon camarade, crie
donc _vive le roi!_--Non, monsieur, rpond le brave dragon, aucun soldat
ne combattra contre son pre; je ne puis vous rpondre qu'en disant
_vive l'Empereur!_ Confus et dsespr, il s'tait cri avec l'accent
de la douleur: Tout est perdu! et ces mots propags  l'instant,
avaient encore fortifi la mauvaise volont ou le dcouragement[53].

Cependant le marchal Macdonald, connu des troupes, tait parvenu 
faire barricader le pont de la Guillotire, et il y conduisait en
personne deux bataillons d'infanterie, lorsque les hussards de Napolon
dbouchrent de la Guillotire et se prsentrent devant le pont,
prcds, entours et suivis de toute la jeunesse du faubourg.

Le marchal contint les soldats pendant quelques momens; mais mus,
sduits, entrans par les provocations du peuple et des hussards, ils
se jetrent sur les barricades, les rompirent, et furent bientt dans
les bras et dans les rangs des soldats de Napolon.

Le comte d'Artois, prvoyant cette dfection, avait quitt Lyon, non
point accompagn d'un seul gendarme, mais escort par un dtachement du
treizime de dragons command par le lieutenant Marchebout. Les troupes
(on leur doit cet hommage) ne cessrent point de le respecter, et il ne
courut aucun risque[54].

 cinq heures du soir, la garnison toute entire s'lana au-devant de
Napolon.

Une heure aprs, l'arme impriale prit possession de la ville.

 sept heures, Napolon y fit son entre solennelle, seul, en avant de
ses troupes, mais prcd et suivi d'une foule immense qui lui
exprimait, par des acclamations sans cesse renaissantes, l'ivresse, le
bonheur et l'orgueil qu'elle prouvait de le revoir. Il fut descendre 
l'archevch, et se livra paisiblement  un doux repos, dans les mmes
lieux que monsieur le comte d'Artois, cdant  son dsespoir, venait
d'arroser de ses larmes.

Napolon confia sur-le-champ  la garde nationale la garde de sa
personne et la surveillance intrieure de son palais. Il ne voulut point
accepter les services des gardes  cheval. Nos institutions, leur
dit-il, ne reconnaissent point de gardes nationales  cheval; d'ailleurs
vous vous tes si mal conduits avec le comte d'Artois que je ne veux
point de vous.

Effectivement, l'Empereur, qui avait toujours respect le malheur,
s'tait inform, en arrivant, de monsieur le comte d'Artois, et il avait
appris que les nobles, qui composaient en grande partie la garde 
cheval, aprs avoir jur au prince de mourir pour lui, l'avaient
abandonn,  l'exception d'un seul d'entre eux, qui tait rest
fidlement attach  son escorte, jusqu'au moment o sa personne et sa
libert lui parurent hors de danger.

L'Empereur ne se borna point  donner des loges  la conduite de ce
gnreux Lyonnais: je n'ai jamais laiss, dit-il, une belle action sans
rcompense, et il le nomma membre de la Lgion d'Honneur.

Je me trouvais  Lyon, au moment de l'arrive de Napolon; il le sut, et
le soir mme il me fit appeler: Eh bien! me dit-il en souriant; on ne
s'attendait pas  me revoir si tt[55].--Non, Sire, il n'y a que Votre
Majest en tat de causer de semblables surprises.--Que dit-on de tout
cela  Paris?--Mais, Sire, on s'y rjouit sans doute comme ici de
l'heureux retour de Votre Majest.--Et l'esprit public, comment
est-il?--Sire, il est bien chang; autrefois nous ne songions qu' la
gloire, aujourd'hui nous ne songeons qu' la libert. La lutte qui s'est
tablie entre les Bourbons et la nation nous a rvl nos droits; elle a
fait clore dans les ttes une foule d'ides librales qu'on n'avait
point du temps de Votre Majest; on sent, on prouve le besoin d'tre
libre; et le plus sr moyen de plaire aux Franais, serait de leur
promettre et de leur donner des lois franchement populaires.--Je sais
que les discussions qu'ils ont laiss tablir[56] ont dconsidr et
affaibli le pouvoir. Les ides librales lui ont repris tout le terrain
que je lui avais fait gagner. Je ne chercherai point  le reprendre; il
ne faut jamais lutter contre une nation: c'est le pot de terre contre le
pot de fer. Les Franais seront contens de moi. Je sens qu'il y a du
plaisir et de la gloire  rendre un grand peuple libre et heureux. Je
donnerai  la France des garanties: je ne lui avais point pargn la
gloire, je ne lui pargnerai point la libert. Je ne garderai de pouvoir
que ce qu'il m'en faudra pour gouverner. Le pouvoir n'est point
incompatible avec la libert; jamais, au contraire, la libert n'est
plus entire, que lorsque le pouvoir est bien constitu. Quand il est
faible, il est ombrageux; quand il est fort, il dort tranquille et
laisse  la libert la bride sur le cou. Je sais ce qu'il faut aux
Franais; nous nous arrangerons: mais point de licence, point
d'anarchie, car l'anarchie nous ramnerait au despotisme des
rpublicains, le plus fcond de tous en actes tyranniques, parce que
tout le monde s'en mle... Croit-on qu'on se battra?--On ne le pense
pas; le gouvernement n'a jamais eu la confiance des soldats; il s'est
fait dtester des officiers: et toutes les troupes qu'on opposera 
Votre Majest seront autant de renforts qu'on lui enverra.--Je le pense
aussi; et les Marchaux?--Sire, ils doivent craindre que Votre Majest
ne se ressouvienne de Fontainebleau; et peut-tre serait-il convenable
de les rassurer et de leur faire connatre personnellement l'intention
o est Votre Majest de tout oublier.--Non, je ne veux point leur
crire, ils me regarderaient comme leur oblig: je ne veux avoir
d'obligation  personne. Les troupes sont bien disposes, les officiers
sont bons; et si les marchaux voulaient les retenir, ils seraient
entrans... O est ma garde?--Je la crois  Metz et  Nancy.--Je suis
sr d'elle; ils auront beau faire, ils ne la gteront jamais. Que font
Augereau et Marmont?--Je l'ignore.--Que fait Ney? comment est-il avec le
Roi?--Tantt bien, tantt mal; il a eu, je crois,  se plaindre de la
cour,  cause de sa femme.--Sa femme est une prcieuse; elle aura voulu
faire la grande dame, et les vieilles douairires se seront moques
d'elle. Ney a-t-il un commandement?--Je ne le crois pas, Sire.--Est-il
des ntres?--La part qu'il a pris  votre abdication...--Oui, j'ai lu
cela  Porto-Ferrajo: il s'est vant de m'avoir maltrait, d'avoir pos
des pistolets sur ma table; tout cela est faux. S'il avait os se
permettre de me manquer, je l'aurais fait fusiller. On a fait un tas de
contes sur mon abdication. J'ai abdiqu, non point par leurs conseils,
mais parce que mon arme avait le vertige; je ne voulais point
d'ailleurs de la guerre civile; elle n'a jamais t de mon got. On a
dit galement qu'Augereau, lorsque je le rencontrai, m'avait couvert
d'injures... on a menti: aucun de mes gnraux n'aurait os oublier
devant moi ce qu'il me devait. Si j'avais connu la proclamation
d'Augereau, je l'aurais chass de ma prsence[57]; il n'y a que les
lches qui insultent au malheur. Sa proclamation, qu'on prtend que
j'avais dans ma poche, ne me fut connue qu'aprs notre entrevue. Ce fut
le gnral Keller qui me la montra; mais laissons-l tous ces contes
populaires. Qu'a-t-on fait des Tuileries?--On n'y a rien chang, Sire;
on n'a mme point encore t les aigles.--(En riant) Ils ont d trouver
que je les avais bien fait arranger.--Je le prsume, Sire: on a dit que
le Comte d'Artois, aussitt son arrive, avait t parcourir les
appartemens, et qu'il ne se lassait point de les admirer.--Je le crois
bien. Qu'ont-ils fait de mes tableaux?--On en a fait enlever
quelques-uns; mais celui de la bataille d'Austerlitz est encore dans la
salle du Conseil.--Et le spectacle?--On n'y a point touch; on ne s'en
sert plus.--Que fait Talma?--Mais, Sire, il continue  obtenir et 
mriter les applaudissemens du public.--Je le reverrai avec plaisir.
Avez-vous t  la cour?--Oui, Sire, j'ai t prsent.--On dit qu'ils
ont tous l'air de nouveaux parvenus; qu'ils ne savent point dire un mot,
ni faire un pas  propos: les avez-vous vus en grande crmonie?--Non,
Sire; mais je puis assurer  Votre Majest qu'on n'est pas plus sans
faon chez soi qu'aux Tuileries; on y va en bottes crottes, en frac de
ville, et en chapeau rond.--Cela doit faire un coup-d'oeil bien
majestueux! Mais  quoi donc toutes ces vieilles _ganaches_
dpensent-elles leur argent, car on leur a tout rendu?--Mais, Sire,
elles veulent probablement user leurs vieux habits.--Pauvre France! dans
quelles mains as-tu t te fourrer! Et le Roi, quelle mine a-t-il?--Il a
une assez belle tte.--Sa monnaie est-elle belle?--Votre Majest peut en
juger: voici une pice de vingt francs.--Comment! ils n'ont point refait
de _Louis_; cela m'tonne. (En tournant et retournant la pice.) Il n'a
point l'air de se laisser mourir de faim: mais, voyez, ils ont t
_Dieu, protge la France_, pour remettre leur _Domine, salvum fac
regem_. Voil comme ils ont toujours t: tout pour eux, rien pour la
France. O est Maret? o est Caulincourt? o est Lavalette? o est
Fouch?--Ils sont tous  Paris--Et Mol?--Il est galement  Paris; je
l'ai aperu il n'y a pas long-tems chez la reine.--Avons-nous autour
d'ici quelques hommes qui m'aient t attachs de prs?--Je l'ignore,
Sire.--Il faudra voir cela et les faire venir. Je serai fort aise de
connatre  fond l'esprit du jour, et d'tre un peu remis au fait des
affaires. Que fait Hortense?--Sire, sa maison est toujours le
rendez-vous des hommes qui savent apprcier la grce et l'esprit: et la
Reine, quoique sans trne, n'en est pas moins l'objet des gards et des
hommages de tout Paris.--Elle a fait une grande sottise de se donner en
spectacle devant les tribunaux. Ceux qui l'ont conseille taient des
btes. Pourquoi aussi a-t-elle t demander le titre de duchesse?--Mais,
Sire, elle ne l'a point demand. C'est l'Empereur Alexandre...--Peu
importe; elle ne devait pas plus le recevoir que le demander; il fallait
qu'elle s'appelt madame Bonaparte; ce nom-l en vaut bien un autre.
Quel droit d'ailleurs avait-elle de faire de son fils un duc de
Saint-Leu, et un pair des Bourbons? Louis a eu raison de s'y opposer; il
a senti que le nom de son fils tait assez beau, pour ne point souffrir
qu'il en changet. Si Josphine avait vcu, elle l'aurait empche de
faire cette belle quipe. L'a-t-on bien regrette?--Oui, Sire. Votre
Majest sait  quel point elle tait aime et honore des
Franais.--Elle le mritait. C'tait une femme excellente; elle avait un
grand sens. Je l'ai beaucoup regrette aussi, et le jour o j'ai appris
sa mort, a t l'un des jours les plus malheureux de ma vie. A-t-on
port publiquement son deuil?--Non, Sire. Je pense mme qu'on lui aurait
refus les honneurs dus  son rang, si l'Empereur Alexandre ne l'et
exig.--Je l'ai appris dans le tems, mais je ne l'avais point cru. Cela
ne le regardait point.--La gnrosit d'Alexandre ne s'est renferme
dans aucune borne; il s'est montr le protecteur de l'Impratrice, de la
Reine, du prince Eugne, du duc de Vicence et d'une foule d'autres
personnages de marque qui, sans lui, auraient t perscuts ou
maltraits.--Vous l'aimez, il parat.--Sire...--La Garde nationale de
Paris a-t-elle un bon esprit?--Je ne puis l'affirmer, mais je suis sr
du moins que si elle ne se dclare pas pour Votre Majest, elle n'agira
du moins pas contre nous.--Je le suppose aussi. Que croit-on que les
trangers penseront de mon retour?--On croit que l'Autriche se
rapprochera de Votre Majest, et que la Russie verra la disgrce des
Bourbons sans regrets.--Comment cela?--On prtend, Sire, qu'Alexandre a
t mcontent des princes pendant son sjour  Paris; que la
prdilection du Roi pour l'Angleterre et l'hommage qu'il a rendu de sa
couronne au prince Rgent lui ont dplu.--C'est bon  savoir. A-t-il vu
mon fils?--Oui, Sire; on m'a assur qu'il l'avait embrass avec une
tendresse vraiment paternelle, et qu'il s'tait cri: Il est charmant:
ah! comme on m'a tromp!--Que voulait-il dire?--On lui avait assur,
dit-on, que le jeune prince tait rachitique et imbcile.--Les
misrables! cet enfant est admirable; il a tous les symptmes d'un homme
 grand caractre. Il fera honneur  son sicle. Est-il vrai qu'on ait
tant ft Alexandre  Paris?--Oui, Sire; on ne faisait attention qu'
lui; les autres souverains avaient l'air de ses aides-de-camp.--Au fait,
il a beaucoup fait pour Paris; sans lui, les Anglais l'auraient ruin,
et les Prussiens brl. Il a bien jou son rle... (en souriant) Si je
n'tais Napolon, je voudrais peut-tre tre Alexandre.

Le lendemain, il passa, sur la place Bellecour, la revue de la division
de Lyon. Je verrai cette place avec plaisir, dit-il, aux chefs de la
Garde nationale qui l'entouraient; je me rappelle que je la relevai de
ses ruines, et que j'en posai la premire pierre, il y a quinze ans. Il
sortit, prcd seulement de quelques hussards. Une foule d'hommes, de
vieillards, de femmes et d'enfans inondait les ponts, les quais et les
rues; on se prcipitait sous les pieds des chevaux, pour l'entendre, le
voir, le regarder de plus prs, pour toucher ses vtemens... c'tait un
vritable dlire.  peine avait-il franchi quelques pas, que la foule
qui l'avait dj vu, se portait en courant sur un autre point pour le
revoir encore. L'air retentissait d'acclamations non interrompues.
C'tait un feu roulant de cris de _Vive la nation! vive l'Empereur! 
bas les prtres!  bas les royalistes!_ etc.

La division Brayer, aussitt la revue, se mit en marche sur Paris.

Quand l'Empereur revint  l'archevch, la grande galerie de ce palais
tait encombre de gnraux, de colonels, de magistrats,
d'administrateurs de tous les rangs et de toutes les espces: on croyait
tre aux Tuileries.

L'Empereur s'arrta quelques momens; il embrassa les gnraux
Mouton-Duvernet, Girard et autres officiers que Paris croyait  sa
poursuite; et aprs avoir distribu,  droite et  gauche, quelques
sourires et beaucoup de complimens, il passa dans son salon et admit 
lui tre prsents, la cour impriale, le corps municipal, les chefs des
corps militaires et de la garde nationale.

Il s'entretint long-tems avec eux, des fautes des Bourbons, et de la
situation dplorable dans laquelle il retrouvait la France. Il leur
avoua, avec une noble franchise, qu'il n'tait point tranger  ses
malheurs. J'ai t entran, dit-il, par la force des vnemens dans
une fausse route. Mais instruit par l'exprience, j'ai abjur cet amour
de la gloire si naturel aux Franais, qui a eu pour la France et pour
moi tant de funestes rsultats... Je me suis tromp en croyant que le
sicle tait venu de rendre la France le chef-lieu d'un grand empire;
j'ai renonc pour toujours  cette haute entreprise; nous avons assez de
gloire, il faut nous reposer.

Ce n'est point l'ambition qui me ramne en France; c'est l'amour de la
patrie. J'aurais prfr le repos de l'le d'Elbe aux soucis du trne,
si je n'avais su que la France tait malheureuse et qu'elle avait besoin
de moi. En mettant le pied sur notre chre France, continua-t-il, aprs
quelques rponses insignifiantes des auditeurs, j'ai fait le voeu de la
rendre libre et heureuse: je ne lui apporte que des bienfaits. Je
reviens pour protger et dfendre les intrts que notre rvolution a
fait natre; je reviens pour concourir, avec les reprsentans de la
nation,  la formation d'un pacte de famille, qui conservera  jamais la
libert et les droits de tous les Franais: je mettrai dsormais mon
ambition et ma gloire  faire le bonheur de ce grand peuple duquel je
tiens tout. Je ne veux point, comme Louis XVIII, vous octroyer une
charte rvocable, je veux vous donner une constitution inviolable, et
qu'elle soit l'ouvrage du peuple et de moi. Telles furent ses paroles;
il les pronona d'un air si satisfait; il paraissait si confiant en lui
et en l'avenir, qu'on se serait cru coupable, de douter de la puret de
ses intentions et du bonheur qu'il allait assurer  la France.

Le langage qu'il tint  Lyon ne fut point le mme, comme on le voit, que
celui qu'il avait fait entendre  Gap et  Grenoble. Dans ces dernires
villes, il avait cherch principalement  faire fermenter dans les ttes
la haine des Bourbons et l'amour de la libert: il s'tait plutt
exprim en citoyen qu'en monarque. Aucun mot, aucune assurance formelle
n'avait rvl ses intentions. On aurait pu penser qu'il songeait autant
 rtablir la rpublique ou le consulat, que l'empire.  Lyon, plus de
vague, plus d'incertitude; il parle en souverain, et promet de donner 
la France une constitution nationale: L'ide du Champ de Mai lui tait
venue.

Aucun de nous ne suspecta la sincrit des promesses et des rsolutions
de Napolon.

Le tems, la rflexion, le malheur, ce grand matre de l'homme, avaient
opr dans le caractre et les principes de Napolon les plus favorables
changemens.

Autrefois, quand des obstacles imprvus venaient tout--coup contrarier
ses projets, ses passions, habitues  n'tre point contenues,  ne
respecter aucun frein, se dchanaient avec la fureur des flots en
courroux; il parlait, il ordonnait, il dcidait comme s'il et t le
matre de la terre et des lmens; rien ne lui paraissait impossible.

Dans ses revers, il avait appris, dans le calme de la solitude et de la
mditation,  commander  la violence de ses volonts, et  les
soumettre au joug de la prudence et de la raison. Il avait lu
attentivement les crits, les pamphlets et mme les libelles publis
contre lui; et au milieu des injures, des calomnies et des absurdits
que souvent ils renfermaient, il y avait trouv des vrits utiles, des
observations judicieuses, des vues profondes, dont il avait su faire son
profit.

Les princes, observe le savant auteur de l'Esprit des lois, ont dans
leur vie des priodes d'ambition, auxquelles succdent d'autres
passions, et mme l'oisivet. L'heure de l'oisivet n'tait point
encore sonne pour Napolon; mais  l'ambition d'accrotre sans mesure
sa puissance, avait succd le dsir de rendre la France heureuse, et de
rparer par une paix durable et un gouvernement paternel, tous les maux
que la guerre lui avait faits.

L'Empereur passa la soire du onze dans son cabinet; sa premire pense
fut pour l'Impratrice. Il lui crivit une lettre fort tendre, qui
commenait par ces mots remarquables: _Madame et chre pouse, je suis
remont sur mon trne._

Il instruisit galement le prince Joseph[58] qu'il avait ressaisi sa
couronne, et le chargea de faire connatre aux puissances trangres,
par l'intermdiaire de leurs ministres prs la Confdration Helvtique,
que ses intentions taient de ne plus troubler le repos de l'Europe, et
de maintenir loyalement le trait de Paris. Il lui recommanda surtout de
faire bien comprendre  l'Autriche et  la Russie, combien il aspirait 
rtablir avec elles, dans toute leur intimit, ses anciennes liaisons.

Il paraissait attacher un prix particulier  l'alliance de la Russie; sa
prdilection tait sans doute fonde sur des raisons politiques, faciles
 concevoir: cependant, je crois qu'elle tait galement dtermine par
les procds gnreux d'Alexandre envers les Franais. Le renom et la
popularit que ce prince avait acquis en France, excitaient et devaient
exciter la jalousie de Napolon; mais cette jalousie, attribut des
grandes mes, ne le rendait point injuste: il savait apprcier
Alexandre.

Napolon, jusqu'alors, ne s'tait occup que d'enlever au Roi son arme;
il pensa que le moment tait venu de lui ravir aussi le sceptre de
l'administration. J'y suis dcid, me dit-il; je veux ds aujourd'hui
anantir l'autorit royale, et renvoyer les chambres; puisque j'ai
repris le gouvernement, il ne doit plus exister d'autre autorit que la
mienne; il faut qu'on sache, ds  prsent, que c'est  moi seul qu'on
doit obir. Alors il me dicta successivement les dcrets suivans,
connus sous le nom de _dcrets de Lyon_.

PREMIER DCRET

     Lyon, le 13 Mars 1815.

     Napolon, Empereur des Franais, etc. etc.

     Considrant que la Chambre des pairs est compose en partie de
     personnes qui ont port les armes contre la France et qui ont
     intrt au rtablissement des droits fodaux,  la destruction de
     l'galit entre les diffrentes classes,  l'annulation des ventes
     des domaines nationaux, et enfin  priver le peuple des droits
     qu'il a acquis par vingt-cinq ans de combats contre les ennemis de
     la gloire nationale;

     Considrant que les pouvoirs des dputs du Corps lgislatif
     taient expirs, et que ds lors la Chambre des communes n'a plus
     aucun caractre national: qu'une partie de cette Chambre s'est
     rendue indigne de la confiance de la nation, en adhrant au
     rtablissement de la noblesse fodale abolie par la constitution
     accepte par le peuple, en faisant payer par la France des dettes
     contractes  l'tranger pour tramer des coalitions et soudoyer des
     armes contre le peuple Franais; en donnant aux Bourbons le titre
     de roi lgitime: ce qui tait dclarer rebelle le peuple Franais
     et les armes, proclamer seuls bons Franais les migrs qui ont
     dchir pendant vingt-cinq ans le sein de la patrie, et violer tous
     les droits du peuple; en consacrant le principe, que la nation
     tait faite pour le trne, et non le trne pour la nation;

     Nous avons dcrt et dcrtons ce qui suit:

     Art. 1. La Chambre des pairs est dissoute.

     Art. 2. La Chambre des communes est dissoute; il est ordonn 
     chacun des membres convoqus et arrivs  Paris depuis le 7 mars
     dernier, de retourner sans dlai dans leurs domiciles.

     Art. 3. Les collges lectoraux des dpartemens de l'empire seront
     runis  Paris, dans le courant du mois de mai prochain, en
     assemble extraordinaire du Champ de Mai, afin de prendre les
     mesures convenables pour corriger et modifier nos constitutions,
     selon l'intrt et la volont de la nation; et en mme tems pour
     assister au couronnement de l'Impratrice, notre trs-chre et
     bien-aime pouse, et  celui de notre cher et bien-aim fils.

     Art. 4. Notre grand marchal, faisant fonctions de major-gnral de
     la grande arme, est charg de prendre les mesures ncessaires pour
     la publication du prsent dcret.

SECOND DCRET.

     Napolon; etc.

     Art. 1. Tous les migrs qui n'ont point t rays, amnistis ou
     limins par nous ou par les gouvernemens qui nous ont prcds, et
     qui sont rentrs en France depuis le 1er Janvier 1814, sortiront
     sur-le-champ du territoire de l'empire.

     Art. 2. Les migrs qui, quinze jours aprs la publication de
     prsent dcret, se trouveraient sur le territoire de l'Empire,
     seront arrts et jugs conformment aux lois dcrtes par nos
     Assembles nationales:  moins toutefois qu'il ne soit constat
     qu'ils n'ont pas eu connaissance du prsent dcret, auquel cas ils
     seront simplement arrts et conduits par la gendarmerie hors du
     territoire.

     Art. 3. Le squestre sera mis sur tous leurs biens meubles et
     immeubles, etc. etc.

TROISIME DCRET.

     Napolon, etc.

     Art. 1. La noblesse est abolie, et les lois de l'Assemble
     constituante seront mises en vigueur.

     Art. 2. Les titres fodaux sont supprims.

     Art. 3. Les individus qui ont obtenu de nous des titres nationaux,
     comme rcompenses nationales, et dont les lettres patentes ont t
     vrifies au conseil du sceau de l'tat, continueront  les porter.

     Art. 4. Nous nous rservons de donner des titres aux descendans des
     hommes qui ont illustr le nom franais dans les diffrons sicles,
     soit dans le commandement des armes de terre et de mer, dans les
     conseils des souverains, dans les administrations civiles et
     judiciaires, soit enfin dans les sciences et les arts et dans le
     commerce, etc.

QUATRIME DCRET.

     Napolon, etc.

     Art. 1. Tous gnraux et officiers de terre et de mer, dans quelque
     grade que ce soit, qui ont t introduits dans nos armes depuis le
     1er avril 1814, qui taient migrs, ou qui n'ayant pas migr, ont
     quitt le service au moment de la premire coalition, quand la
     patrie avait le plus grand besoin de leurs services, cesseront
     sur-le-champ leurs fonctions, quitteront les marques de leur grade,
     et se rendront au lieu de leur domicile, etc. etc.

CINQUIME DCRET.

     Napolon, etc.

     Considrant que, par nos constitutions, les membres de l'ordre
     judiciaire sont inamovibles,

     Nous dcrtons:

     Art. 1. Tous les changemens arbitraires oprs dans nos cours et
     tribunaux infrieurs, sont nuls et non avenus.

     Art. 2. Les prsidens de la cour de cassation, notre
     procureur-gnral, et les membres qui ont t, injustement et par
     esprit de raction, renvoys de ladite cour, sont rtablis dans
     leurs fonctions, etc. etc.

Par quatre autres dcrets, l'Empereur ordonna: 1. que le squestre
serait appos sur les biens de la famille des Bourbons; 2. que tous les
biens des migrs, qui appartenaient  la Lgion d'Honneur, aux
hospices, aux communes,  la caisse d'amortissement ou aux domaines,
seraient rendus  ces divers tablissemens; 3. que la maison du roi et
les Suisses seraient licencis, et qu'aucun corps tranger ne pourrait
tre admis  la garde du souverain; 4. que la dcoration du lys, les
ordres de Saint-Louis, du Saint-Esprit, de Saint-Michel seraient abolis.

Ces dcrets, qui embrassaient  la fois toutes les parties de
l'administration politique, civile et militaire de l'tat, se
succdrent si rapidement, que Napolon eut  peine le tems de les
entremler de quelques paroles.

En rtablissant sur leurs siges les magistrats qui en avaient t
expulss, il conquit d'un trait de plume tous les membres de l'ordre
judiciaire; mais je ne sais pourquoi il n'tendit point cette utile
mesure aux fonctionnaires de l'ordre administratif, et principalement
aux prfets et aux sous-prfets que M. de Montesquieu avait si
cruellement perscuts. Parmi ces fonctionnaires, il en tait sans doute
qui, par la faiblesse ou l'incapacit qu'ils avaient montres dans les
derniers momens du gouvernement imprial, ne mritaient point de
confiance; mais le plus grand nombre en tait rest digne; et Napolon,
en les replaant  la tte de leurs anciens administrs, unissait 
l'avantage de rparer publiquement une injustice royale, celui de
confier l'administration  des hommes expriments, et qui, connaissant
dj les partisans de la rvolution et ceux des Bourbons, n'avaient qu'
se montrer pour intimider les uns et fconder le patriotisme des autres.

 cette exception prs, tout ce qu'il fit  Lyon, me parat un
chef-d'oeuvre d'esprit et d'adresse.

Il fallait renverser la Chambre des Pairs; d'un seul coup il la
terrasse: _Elle n'est compose_, dit-il, _que d'hommes qui ont port les
armes contre la patrie, et ont intrt au rtablissement des droits
fodaux et  l'annulation des ventes nationales_.

La Chambre des Dputs avait montr de la rsistance aux ministres et de
l'attachement aux doctrines librales; il tait difficile de la
dpopulariser: l'Empereur y russit par un seul mot: _Elle s'est montre
indigne de la confiance de la nation, en faisant payer au peuple les
dettes contractes  l'tranger pour rpandre le sang franais_.

Il fallait rassurer la France sur l'avenir; _il appelle les lecteurs au
Champ de Mai_. Il fallait donner  penser qu'il avait des intelligences
avec l'Autriche, et que Marie-Louise lui serait rendue: _il annonce le
prochain couronnement de l'Impratrice et de son fils_.

Il fallait sduire les patriotes, les rpublicains: _il abolit la
noblesse fodale, et dclare que le trne est fait pour la nation, et
non point la nation pour le trne_. Il fallait tranquilliser les
acqureurs de domaines nationaux: _il chasse les migrs non rays, et
reprend leurs biens_; plaire aux pauvres et aux paysans: _il restitue
aux hospices et aux communes les biens dont on les avait dpouills_;
flatter la garde et l'arme: _il expulse de leurs rangs les trangers,
les migrs, licencie la maison du roi, et rend  la Lgion d'Honneur
ses dotations et ses prrogatives_.

Qu'on critique sa conduite  Lyon, qu'on la reprsente comme celle d'un
forcen qui veut tout changer, tout dtruire, tout bouleverser; peu
importe... ceux qui jugent sans partialit trouveront, je crois, qu'il
se conduisit avec toute l'habilet d'un politique consomm. Il sut
commander la confiance, dissiper les craintes, affermir le dvouement,
enthousiasmer le peuple et l'arme: que pouvait-il faire de plus?

Les dispositions faites  Paris contre lui, lui furent connues le 12. Il
parut charm qu'on et donn un commandement au Marchal Ney, non point
qu'il et des intelligences avec lui, mais parce qu'il connaissait la
faiblesse et la mobilit de son caractre. Il prescrivit au grand
Marchal de lui crire: Vous l'instruirez, lui dit-il, du dlire
qu'excite mon retour, et de la runion successive  mon arme de toutes
les forces diriges contre moi; vous lui direz que les troupes qu'il
commande, imiteront infailliblement tt ou tard l'exemple de leurs
braves camarades, et que les efforts qu'il pourrait tenter, n'auraient
d'autre rsultat que de retarder tout au plus de quelques jours la chute
des Bourbons; faites-lui entendre qu'il sera responsable envers la
France, envers moi, de la guerre civile et du sang qu'elle fera verser;
_flattez-le_, ajouta l'Empereur, mais ne le _caressez_ pas trop, il
croirait que je le crains, et se ferait prier.

On crivit aussi  tous les chefs de corps qu'on savait tre cantonns
dans les dpartemens voisins. Aucune de ces lettres ne portait le
caractre de la supplication. L'Empereur parlait dj en matre: il ne
priait point, il ordonnait.

Tout tant termin, Napolon partit le 15, et profondment mu de
l'amour que les Lyonnais lui avaient tmoign, il leur fit ses adieux en
ces termes:

     LYONNAIS! Au moment de quitter votre ville pour me rendre dans ma
     capitale, j'prouve le besoin de vous faire connatre les sentimens
     que vous m'avez inspirs; vous avez toujours t au premier rang
     dans mes affections. Sur le trne ou dans l'exil vous m'avez
     toujours montr les mmes sentimens: le caractre lev qui vous
     distingue vous a mrit toute mon estime: dans des momens plus
     tranquilles je reviendrai pour m'occuper de vos manufactures et de
     votre ville.

     Lyonnais, je vous aime.

Ces derniers mots taient l'expression nave de ce qu'il prouvait; il
les pronona, en les dictant, avec ce charme indfinissable qu'il
imprimait  ses paroles, lorsqu'elles partaient de son coeur.

On a tant parl de la duret du coeur et du langage de Napolon, que tout
ce qui s'carte de l'opinion reue, doit paratre fabuleux. Cependant il
est vrai (et ceux qui ont approch l'Empereur l'attesteront) qu'il tait
bien loin d'tre aussi insensible qu'on le croit communment. Son
ducation militaire et le besoin de commander le respect et la crainte,
l'avaient rendu grave, svre et inflexible, l'avaient habitu 
contraindre et  mpriser les inspirations de sa sensibilit. Mais quand
la nature reprenait ses droits, il trouvait du charme  cder aux
mouvemens de son me, et il exprimait alors les motions ou les
sentimens qui l'avaient subjugu avec un accent vif et passionn, avec
une douceur et une grce aussi sduisantes qu'inimitables.

Les Lyonnais mritaient au surplus l'estime et l'amour que leur vouait
Napolon. Quoique jeune encore, j'ai vu plus d'une fois se manifester
l'engouement et l'enthousiasme populaire; et jamais je ne vis rien de
comparable aux transports de joie et de tendresse que firent clater les
Lyonnais. Non-seulement les quais, les places voisines du palais de
l'Empereur, mais les rues, mme les plus loignes, retentissaient
d'acclamations perptuelles[59]. Les ouvriers et leurs matres, le
peuple et les bourgeois, bras dessus, bras dessous, allaient et venaient
dans la ville en chantant, en dansant, en s'abandonnant aux impulsions
de la plus vive gaiet; ils s'arrtaient sans se connatre; ils se
pressaient la main, s'embrassaient et se flicitaient du retour de
l'Empereur comme s'il leur et rendu la fortune, l'honneur et la vie.

La garde nationale, touche de la confiance qu'il lui avait tmoigne,
en remettant entre ses mains la garde de sa personne, partageait avec
non moins d'ardeur l'ivresse gnrale; et le jour du dpart de Napolon
fut pour la ville de Lyon un jour de tristesse et de regrets, comme
celui de son arrive avait t pour elle un vritable jour de fte.

Nous fmes coucher  Mcon. L'Empereur ne voulut point descendre  la
prfecture, et fut loger  l'auberge du _Sauvage_. Il n'avait plus
besoin, comme  Grenoble et  Lyon, d'attendre aux portes des villes; le
peuple et les magistrats accouraient  sa rencontre et se disputaient
l'honneur de lui offrir les premiers leurs hommages et leurs voeux.

Il reut, le lendemain matin, les flicitations de la garde nationale,
du corps municipal, etc. L'un des adjoints du maire lui dclama un long
amphigouri qui nous amusa beaucoup. Quand il eut fini, l'Empereur lui
dit: Vous avez donc t bien tonn d'apprendre mon dbarquement?--Ah!
parbleu oui, rpondit l'orateur; quand j'ai su que vous tiez dbarqu,
je disais  tout le monde, il faut que cet homme-l soit fou; il n'en
rchappera pas. Napolon ne put s'empcher de rire de cette navet.
Je sais, lui dit-il en souriant malicieusement, que vous tes tous un
peu sujets  vous effrayer, vous me l'avez prouv dans la dernire
campagne; vous auriez d vous conduire comme l'ont fait les Chlonnais;
vous n'avez point soutenu l'honneur des Bourguignons.--Ce n'est point
notre faute, Sire, reprit un des assistans; nous tions mal dirigs,
vous nous aviez donn un mauvais maire.--Cela est possible: nous avons
tous fait des sottises, il faut les oublier; le bonheur et le salut de
la France, voil dsormais le seul objet dont nous devions nous
occuper. Il les congdia amicalement.

Le prfet avait battu en retraite: l'Empereur me demanda son nom;
c'tait un nomm Germain qu'il avait fait comte et chambellan sans trop
savoir pourquoi. Comment, me dit-il, ce petit Germain s'est cru oblig
de me fuir, il nous reviendra; et il ne s'en occupa plus.

Il me chargea de faire insrer dans le journal du dpartement la
relation des vnemens de Grenoble et de Lyon. Le rdacteur, royaliste
enrag, s'tait cach; je confiai au nouveau sous-prfet le soin
d'accomplir les ordres de l'Empereur; mais, soit insouciance ou
incapacit, il eut recours  l'imprimeur du journal qui lui fit faire un
article bien loign de remplir nos vues.

On dbutait par l'loge le plus juste, mais le plus inopportun, de la
bont de Louis XVIII; et l'on finissait par dclarer en substance qu'un
roi si bon n'tait point fait pour rgner sur les Franais, et qu'il
leur fallait un souverain tel que Napolon, etc.

L'Empereur, qui voulait tout lire, me demanda le journal. Je feignis de
ne l'avoir point sous la main; aprs mille efforts pour le dtourner de
le voir, il fallut enfin le lui prsenter. Je croyais qu'il allait me
donner une semonce; il se contenta de me dire: Changez-moi cet
homme-l, c'est un sot, et priez-le  l'avenir de ne plus se mler de
faire mon loge. Je le fis venir, je le tanai; et, comme moi, il en
fut quitte pour la peur.

Ce fut  Mcon que, pour la premire fois, nous remes des nouvelles
officielles de ce qui se passait  Paris; elles nous furent apportes
par M***. C'tait vritablement une chose tonnante que la maladresse
avec laquelle le parti royaliste faisait la police des routes. Aucun de
ses missaires ne nous chappait, tandis que les ntres allaient et
revenaient sans prouver d'obstacles. Il fallait que la rage ou la peur
et fait perdre la tte  tous les royalistes. M*** assura l'Empereur
que la garde nationale paraissait dtermine  dfendre le roi, et que
le roi avait dclar qu'il ne quitterait point les Tuileries. S'il veut
m'y attendre, dit Napolon, j'y consens; mais j'en doute fort. Il se
laisse endormir par les fanfaronnades des migrs; et quand je serai 
vingt lieues de Paris, ils l'abandonneront comme les nobles de Lyon ont
abandonn le comte d'Artois. Que pourrait-il faire d'ailleurs avec les
vieilles poupes qui l'entourent? un seul de nos grenadiers, avec la
crosse de son fusil, en culbuterait une centaine... La garde nationale
crie de loin; quand je serai aux barrires, elle se taira. Son mtier
n'est point de faire la guerre civile, mais de maintenir l'ordre et la
paix intrieure; la majorit est bonne, il n'y a de mauvais que quelques
officiers; je les ferai chasser. Retournez  Paris; dites  mes amis de
ne point se compromettre, et que dans dix jours mes grenadiers seront de
garde aux Tuileries: allez.

Nous arrivmes  Chlons le 14, de fort bonne heure. Il faisait un temps
pouvantable, et cependant toute la population s'tait porte hors de la
ville pour voir l'Empereur quelques momens plus tt. Il aperut, 
l'approche des murs, des caissons et de l'artillerie, et s'en tonna.
Ils taient destins, lui dit-on,  agir contre vous: nous les avons
arrts au passage, et nous vous les prsentons.--C'est bien, mes
enfans; vous avez toujours t de bons citoyens.

Il fut trs-satisfait de se trouver parmi les Chlonnais, et leur fit un
accueil plein d'estime et d'affection. Je n'ai point oubli, leur
dit-il, que vous avez pendant quarante jours rsist  l'ennemi, et
dfendu vaillamment le passage de la Sane; si tous les Franais avaient
eu votre courage et votre patriotisme, il ne serait pas sorti de France
un seul tranger. Il leur tmoigna le dsir de connatre les braves qui
s'taient le plus distingus; et, sur leur tmoignage unanime, il
accorda sur le champ la dcoration de la Lgion-d'Honneur au maire de
Saint-Jean de Lne; C'est pour des braves comme lui et comme vous, leur
dit-il, que j'ai institu la Lgion-d'Honneur, et non point pour les
migrs pensionns de nos ennemis. Quand cette audience fut finie, il
me dit: Le maire de Chlons n'est point venu, c'est cependant moi qui
l'ai nomm; mais il tient  une famille d'autrefois, et probablement il
a des scrupules. Les habitans s'en plaignent, et lui feront un mauvais
parti. Il faut que vous alliez le voir. S'il vous oppose ses sermens,
dites-lui que je l'en dgage, et faites-lui sentir que, s'il attend
qu'il en soit dlivr par Louis XVIII, il attendra long-tems. Dites-lui
enfin tout ce que vous voudrez, je me soucie fort peu de sa visite;
c'est pour lui que je dsire qu'il vienne. S'il ne vient pas, le peuple
le lapidera aprs mon dpart. Germain l'a chapp belle; que son exemple
lui serve de leon[60].

Je me rendis  l'instant mme  la municipalit; j'y trouvai le maire et
quelques conseillers municipaux. Il me parut un homme de mrite. Je lui
annonai que j'tais charg ordinairement de prsenter  Sa Majest les
autorits municipales; que j'avais vu avec surprise qu'il ne s'tait
point empress, comme les maires des autres villes, de venir rendre ses
devoirs  l'Empereur; qu'il craignait sans doute d'tre mal accueilli,
et que je venais le rassurer, etc. Il me rpondit franchement, qu'il
avait pour Napolon beaucoup de respect et d'admiration; mais qu'ayant
jur fidlit  Louis XVIII, il croyait devoir observer son serment,
tant qu'il n'en serait point dgag. J'avais d'avance ma rponse faite.

Ainsi que vous, lui dis-je, je regarde le parjure comme l'action la
plus avilissante que puissent commettre les hommes: mais il faut faire
une distinction entre le serment volontaire et le serment conventionnel
que les peuples prtent  leurs gouvernemens. Aux yeux de la raison, ce
serment n'est qu'un acte de soumission locale; qu'une formalit pure et
simple, que le monarque, quel qu'il soit, a le droit d'exiger de ses
sujets, mais qui ne peut ni ne doit enchaner  perptuit leurs
personnes et leur foi. La France, depuis 1789, a jur tour  tour d'tre
fidle  la Royaut,  la Convention,  la Rpublique, au Directoire, au
Consulat,  l'Empire,  la Charte: si les Franais qui avaient prt
serment  la Royaut, eussent voulu s'opposer, pour l'acquit de leur
conscience,  l'tablissement de la Rpublique; si ceux qui avaient
prt serment  la Rpublique, se fussent opposs  l'tablissement de
l'Empire, etc., dans quel tat de dsordre et d'anarchie, dans quel
dluge de maux et de sang n'auraient-ils point plong notre malheureuse
patrie? La volont nationale, dans de semblables occurrences, doit tre
le seul guide de notre conscience et de nos actions; du moment o elle
se manifeste, le devoir des bons citoyens est de cder et d'obir.--Ces
principes, reprit-il, peuvent tre bons en rgle gnrale; mas nous
nous trouvons dans un cas d'exception inconnu jusqu' ce jour. Lorsque
les gouvernemens qui ont exist depuis la rvolution, ont t renverss,
le gouvernement nouveau s'est empar de l'autorit, et l'on a pu penser
qu'il avait pour lui l'assentiment national; mais ici, c'est autre
chose: le gouvernement royal subsiste, l'Empereur a volontairement
abdiqu, et tant que le Roi n'aura point renonc  la couronne, je le
regarderai comme le souverain de la France.--Si vous attendez la
renonciation du Roi pour reconnatre l'Empereur, lui rpliquai-je, vous
attendrez long-tems. Le roi n'a-t-il pas prtendu qu'il n'avait pas
cess de rgner sur la France depuis vingt-cinq ans; et s'il se croyait
souverain de la France  une poque o le gouvernement imprial avait
t lgitim par les suffrages unanimes de la France et reconnu par
l'Europe entire, croyez-vous qu'il veuille aujourd'hui renoncer  la
couronne? Le tems o les Rois rgnaient en vertu du droit divin est loin
de nous; leurs droits ne sont plus fonds que sur le consentement tacite
ou formel des nations: du moment o les nations les rpudient, le
contrat est rompu; les sermens conditionnels qu'on leur avait prts,
sont annuls de fait et de droit, sans qu'il soit nullement besoin de
leur intervention et de leur agrment; car, comme le disent les
proclamations de Napolon: _les Rois sont faits pour les peuples; et non
les peuples pour les Rois_. Quant  l'abdication volontaire ou force de
Napolon et aux droits nouvellement acquis par Louis XVIII, il faudrait,
pour rsoudre cette partie de vos objections, examiner si le chef d'une
nation a le droit de se dessaisir, sans son aveu, de l'autorit qui lui
a t confie, et si un gouvernement impos par l'influence ou la force
des armes des trangers runit les caractres de lgitimit que vous lui
attribuez: le tems ne nous permet point de nous livrer  cet examen:
j'ai lu dans tous nos publicistes, qu'on devait obissance au
gouvernement de fait, et puisque l'Empereur a repris de fait le sceptre
de l'tat, je crois que ce que nous avons de mieux  faire est de nous
soumettre  ses lois, sauf, ajoutai-je en plaisantant,  laisser  la
postrit le soin de juger la question de droit entre Napolon et Louis
XVIII. Au surplus, continuai-je, je vous rends parfaitement le matre
d'embrasser le parti que vous jugerez convenable; mon intention n'est
point de surprendre votre opinion ni de violenter votre conscience; ne
regardez, je vous prie, les efforts que j'ai pu faire pour vous
convaincre, que comme une preuve du dsir de vous ramener  mon avis par
l'ascendant de la raison.--Allons, Monsieur, me dit-il, je me rends 
vos observations; veuillez nous annoncer  Sa Majest. Le lendemain il
fut destitu!

Le 16, nous couchmes  Avalon. Napolon y fut accueilli comme il
l'avait t partout, c'est--dire, au milieu des dmonstrations
d'allgresse qui tenaient vritablement du dlire: on se pressait, on
s'touffait, pour l'apercevoir, pour l'entendre, pour lui parler: son
logement tait en un instant entour, assig par une foule si nombreuse
et si opinitre, qu'il nous tait impossible d'entrer ou de sortir, sans
passer sur le corps  toute la population du pays. Les hommes qui
faisaient partie de la Garde nationale, voulaient rester en faction du
matin au soir. Les femmes les plus distingues de la ville passrent le
jour et la nuit dans les escaliers et dans les corridors, pour guetter
son passage. Trois d'entr'elles, fatigues de s'tre tenues debout toute
la journe faute de siges, nous demandrent la permission de s'asseoir
prs de nous: c'tait dans une salle (contigu  la chambre de
l'Empereur), o l'on avait jet  terre des matelas pour que nous
puissions reposer quelques momens. Rien n'tait plaisant comme de voir
ces trois jeunes et lgantes Bonapartistes, groupes timidement sur un
grabat, au milieu de notre sale bivouac. Nous cherchmes leur tenir
compagnie, mais nos yeux se fermaient malgr nos efforts: Dormez, nous
dirent-elles, nous veillerons sur l'Empereur. Effectivement la fatigue
l'emporta sur la galanterie, et bientt nous nous endormmes
honteusement  leurs pieds.  notre rveil, nous trouvmes l'une de ces
dames en faction  la porte de Napolon; il le sut et la remercia de son
dvouement en termes fort aimables et fort polis.

Ce fut  Avalon, je crois[61], qu'un officier d'tat-major vint nous
apporter la soumission et l'ordre du jour du Marchal Ney[62]. On
imprima dans la nuit cet ordre du jour; mais l'Empereur, aprs l'avoir
relu, le fit changer et rimprimer; j'ignore si Sa Majest jugea
convenable de l'altrer, ou si l'imprimeur avait commis quelque mprise.

L'Empereur arriva le 17  Auxerre; et pour la premire fois, il fut reu
par un Prfet. Il descendit  la prfecture. Sur la chemine du premier
salon, se trouvait le buste de l'Impratrice et de son fils, et dans le
salon suivant, le portrait en pied de Napolon, revtu de ses ornemens
impriaux: on aurait pu croire que le rgne de l'Empereur n'avait jamais
t interrompu.

Napolon reut immdiatement, les flicitations de toutes les autorits
et des tribunaux; ces flicitations commenaient  n'tre plus  nos
yeux un acte de dvouement, mais l'accomplissement d'un devoir. Aprs
s'tre entretenu avec les uns et les autres des grands intrts de
l'tat, l'Empereur dont la bonne humeur tait inpuisable, se mit 
plaisanter sur la cour de Louis XVIII. Sa cour, dit-il, a l'air de
celle du Roi Dagobert; on n'y voit que des antiquailles; les femmes y
sont vieilles et laides  faire peur: il n'y avait de jolies femmes que
les miennes, mais on les traitait si mal qu'elles ont t forces de la
dserter. Tous ces gens-l n'ont que de la morgue et de la fiert: on
m'a reproch d'tre fier; je l'tais avec les trangers; mais jamais on
ne m'a vu souffrir que mon Chancelier mt un genou en terre pour prendre
mes ordres; ni obliger mes Prfets et mes Maires  servir  table mes
courtisans et mes douairires[63]. On dit que les hommes de la cour ne
valent gures mieux que les femmes, et que, pour se distinguer de mes
gnraux, que j'avais couverts d'or, ils y vont vtus comme des pauvres.
Ma cour, il est vrai, tait superbe; j'aimais le luxe, non pour moi, un
frac de soldat me suffit; je l'aimais, parce qu'il fait vivre nos
ateliers; sans luxe, point d'industrie. J'ai aboli  Lyon toute cette
noblesse  parchemin: elle n'a jamais senti ce qu'elle me devait; c'est
moi qui l'ai releve, en faisant des comtes et des barons de mes
meilleurs gnraux. La noblesse est une chimre: les hommes sont trop
clairs pour croire qu'il y en a parmi eux qui sont nobles et d'autres
qui ne le sont pas; ils descendent tous de la mme souche; la seule
distinction est celle des talens et des services rendus  l'tat: nos
lois n'en reconnaissent point d'autres.

L'Empereur, en arrivant  Auxerre, avait cru y trouver le marchal Ney:
Je ne conois pas, dit-il au gnral Bertrand, pourquoi Ney n'est point
ici; cela me surprend et m'inquite; aurait-il chang d'ides? Je ne le
crois pas: Il n'aurait point laiss Gamot[64] se compromettre. Cependant
il faut savoir  quoi s'en tenir; voyez cela. Quelques heures aprs, le
marchal arriva; il tait environ huit heures du soir; le comte Bertrand
vint en prvenir l'Empereur. Le marchal, avant de se prsenter devant
Votre Majest, lui dit-il, veut recueillir ses ides, et justifier par
crit la conduite qu'il a tenue avant et depuis les vnemens de
Fontainebleau.--Qu'ai-je besoin de justification? rpondit Napolon;
dites-lui que je l'aime toujours, et que je l'embrasserai demain. Il ne
voulut point le recevoir le jour mme, pour le punir s'tre fait
attendre.

Le lendemain, l'Empereur, en l'apercevant, lui dit: Embrassez-moi, mon
cher marchal, je suis bien aise de vous voir. Je n'ai pas besoin
d'explication ou de justification; je vous ai toujours honor et estim
comme le brave des braves.--Sire, les journaux ont avanc un tas de
mensonges que je voulais dtruire; ma conduite a toujours t celle d'un
bon soldat et d'un bon Franais.--Je le sais; aussi n'ai-je point dout
de votre dvouement.--Vous avez eu raison, Sire. Votre Majest pourra
toujours compter sur moi, quand il s'agira de la patrie... _c'est pour
la patrie que j'ai vers mon sang, et je suis prt  le verser pour elle
jusqu' la dernire goutte. Je vous aime, Sire, mais la patrie avant
tout! avant tout_.--L'Empereur l'interrompant: C'est le patriotisme
qui me ramne aussi en France. J'ai su que la patrie tait malheureuse,
et je suis venu pour la dlivrer des migrs et des Bourbons; je lui
rendrai tout ce qu'elle attend de moi.--Votre Majest sera sre que nous
la soutiendrons: avec de la justice, on fait des Franais tout ce qu'on
veut. Les Bourbons se sont perdus pour avoir voulu faire  leur tte, et
s'tre mis l'arme  dos.--Des princes qui n'ont jamais su ce que
c'tait qu'une pe nue ne pouvaient honorer l'arme; ils taient
humilis et jaloux de sa gloire.--Oui, Sire, ils cherchaient sans cesse
 nous humilier: je suis encore indign, quand je pense qu'un marchal
de France, qu'un vieux guerrier comme moi fut oblig de se mettre 
genoux devant ce... de duc de B..., pour recevoir la croix de
Saint-Louis. Cela ne pouvait durer, et si vous n'tiez venu les chasser,
nous allions les chasser nous-mmes[65].--Comment vos troupes sont-elles
disposes?--Fort bien, Sire; j'ai cru qu'elles m'toufferaient, quand je
leur ai annonc que nous allions marcher au-devant de vos aigles.--Quels
gnraux avez-vous avec vous?--Lecourbe et Bourmont.--En tes-vous
sr?--Je rpondrais de Lecourbe, mais je ne suis point aussi sr de
Bourmont.--Pourquoi ne sont-ils point venus ici?--Ils ont montr de
l'hsitation; et je les ai laisss.--Ne craignez vous pas que Bourmont
ne remue, et ne vous mette dans l'embarras?--Non, Sire, il se tiendra
tranquille; d'ailleurs il ne trouverait personne pour le seconder. J'ai
chass des rangs tous les voltigeurs de Louis XIV[66] qu'on nous avait
donns, et tout le pays est dans l'enthousiasme.--N'importe, je ne veux
point lui laisser la possibilit de nous inquiter: vous ordonnerez
qu'on s'assure de lui et des officiers royalistes, jusqu' notre entre
 Paris. J'y serai sans doute du 20 au 25, et plus tt: si nous y
arrivons, comme je l'espre, sans obstacle, croyez-vous qu'ils se
dfendront?--Je ne le crois pas, Sire; vous savez bien ce que c'est que
les Parisiens, ils font plus de bruit que de besogne.--J'ai reu ce
matin des dpches de Paris; les patriotes m'attendent avec impatience,
et sont prs de se soulever. Je crains qu'il ne s'engage quelque affaire
entr'eux et les royalistes. Je ne voudrais pas, pour tout au monde,
qu'une tache de sang souillt mon retour. Les communications avec Paris
vous sont faciles; crivez  nos amis, crivez  Maret, que nos affaires
vont bien, que j'arriverai sans tirer un seul coup de fusil; et qu'ils
se runissent tous, pour empcher le sang de couler. Il faut que notre
triomphe soit pur comme la cause que nous servons. Les gnraux
Bertrand et Labdoyre, prsens  cet entretien, se mlrent alors de la
conversation, et aprs quelques minutes, l'Empereur les quitta et rentra
dans son cabinet.

Il crivit  l'Impratrice pour la troisime fois. Cette lettre
termine, Napolon s'occupa des moyens de faire embarquer une partie de
son arme harasse par les marches forces: il fit venir le chef de la
marine, se fit rendre compte du nombre de ses bateaux, des moyens de
prvenir les accidens, etc. Il entra avec lui dans de tels dtails, que
cet homme avait peine  revenir de sa surprise et  comprendre comment
un Empereur en savait autant qu'un batelier. Napolon tenait  ce que
ses troupes partissent promptement. Plusieurs fois il m'ordonna d'en
aller presser l'embarquement: son habitude tait d'employer ceux qui
l'entouraient  tout ce qui lui passait par la tte. Son gnie ne
connaissant aucune limite, il croyait que nous autres faibles mortels
nous devions galement tout savoir et tout faire.

L'Empereur avait donn l'ordre  ses claireurs de lui amener les
courriers de la malle, et m'avait charg de l'examen des dpches. Je
faisais une guerre implacable  la correspondance ministrielle, et si
j'y trouvais souvent des injures et des menaces dont je pouvais prendre
ma part, elles m'offraient du moins des dtails aussi importans que
curieux. Je remarquai particulirement deux instructions secrtes, dont
la publication couvrirait leurs auteurs, mme aujourd'hui, d'un opprobre
ternel. Les lettres _comme il faut_ taient tout aussi rvoltantes. La
plupart dictes par la haine en dlire auraient pu lgitimer les
rigueurs de la justice: mais je les regardais comme l'oeuvre pitoyable de
cerveaux malades; et je me contentais, avant de les rendre au courrier,
d'y ajouter en grosses lettres un _Vu_ qui, semblable  la tte de
Mduse, aura sans doute ptrifi plus d'un noble lecteur.

Les conjurations tnbreuses des ennemis de Napolon n'taient point le
seul objet sur lequel se reportaient mes yeux indiscrets. Quelquefois je
me trouvais initi, sans le vouloir,  de plus doux mystres, et ma
plume par mgarde traait le fatal _Vu_ au bas de ces ptres, qui ne
doivent charmer les regards que du mortel heureux auquel l'amour les
destine.

Ce fut par les journaux et la correspondance particulire, que nous
apprmes que des Vendens taient soi-disant partis de Paris dans
l'intention d'assassiner l'Empereur. Un journal, qu'il serait superflu
de nommer, annonait mme que ces Messieurs s'taient dguiss en
soldats et en femmes, et que bien srement _le Corse_ ne leur
chapperait point.

Si Napolon ne parut point s'inquiter de ces complots criminels, ils
nous inquitrent pour lui. Auparavant, lorsque des voyageurs
demandaient  lui donner des nouvelles, je m'esquivais pour jouir de
quelques momens de libert; ds-lors je ne le quittai plus, et la main
sur mon pe, je ne perdais point de vue un seul instant les yeux,
l'attitude et les gestes des personnes qu'il admettait en sa prsence.

Le comte Bertrand, le gnral Drouot et les autres officiers de sa
maison, redoublrent galement de soin et de surveillance. Mais il
semblait que l'Empereur prt  tche de dfier les coups de ses
meurtriers. Le jour mme, il passa sur la place publique la revue du
14me de ligne, et se confondit ensuite avec le peuple et les soldats.
En vain, nous cherchmes  l'entourer; on nous bousculait avec tant de
persvrance et d'imptuosit, qu'il ne nous tait point possible de
rester un moment de suite auprs de sa personne. La manire dont nous
tions coudoys l'amusait infiniment; il Se moquait de nos efforts, et
pour nous braver, s'enfonait plus avant encore au milieu de la foule
qui nous tenait assigs.

Notre dfiance pensa devenir fatale  deux missaires ennemis.

L'un d'eux, officier d'tat-major, vint nous offrir ses services; on le
questionna: il ne sut  peu prs que rpondre. Son embarras excitait
dj de violens soupons, lorsque par malheur on s'aperut qu'il avait
un pantalon vert. Il n'en fallut point davantage pour persuader  tout
le monde que c'tait un garde d'Artois dguis: on lui fit subir un
nouvel interrogatoire; il rpondit encore avec plus de gaucherie; et
atteint et convaincu d'tre minemment suspect et d'avoir de plus un
pantalon vert, il allait tre jet par la fentre, lorsque heureusement
le comte Bertrand vint  passer et ordonna qu'on ne le ft sortir que
par la porte.

Cet officier de nouvelle fabrique n'tait point venu pour tuer Napolon;
il avait t envoy pour explorer seulement ce qui se passait  son
quartier-gnral.

Le mme jour fut tmoin d'une autre scne: un chef d'escadron de
hussards, dcor d'un coup de sabre sur la figure, vint galement se
runir  nous: on le reut  merveille; on l'invita mme  djeuner  la
table des grands officiers de la maison. Le vin est l'cueil du
mensonge; et le nouveau venu, oubliant son rle, s'expliqua si
clairement, qu'il fut facile de le reconnatre pour un faux frre. Il
annona que le roi avait pour lui la garde nationale de Paris et toute
la garde impriale; que chaque soldat rest fidle obtenait cinq cents
francs de dotation, chaque officier mille francs et un grade de plus,
etc., etc.; que Napolon avait t mis hors la loi, et que s'il tait
pris...  ces mots, le colonel ***, assis  ct de lui, lui sauta au
collet; tout le monde  la fois voulait l'assommer; moi seul, je ne le
voulus point: l'Empereur, leur dis-je, messieurs, n'entend point qu'on
rpande de sang: vous avez jur de ne point faire de quartier aux
assassins, mais cet homme n'en est point un: c'est sans doute un espion.
Nous ne les craignons point; qu'il aille dire  ceux qui l'envoyent ce
qu'il a vu; buvons tous  la sant de notre Empereur, _vive
l'Empereur!_ Il fut conspu et chass, et nous ne le revmes plus.

Un autre dserteur de l'arme royale se prsenta pour rvler,
disait-il,  l'Empereur, un secret important. L'Empereur, qui ne connat
d'autre secret que la force, ne voulut point perdre son tems 
l'couter; il me le renvoya. C'tait un officier de hussards, ami et
complice de Maubreuil: il ne me jugea point digne de ses confidences, et
je le conduisis au grand marchal. Il lui dclara, en substance, qu'il
avait t charg, ainsi que Maubreuil, par le gouvernement provisoire et
par de trs-grands personnages, d'assassiner l'Empereur lors de son
dpart pour l'le d'Elbe; qu'il avait eu horreur d'un crime aussi
pouvantable et n'avait point voulu l'accomplir; et qu'aprs avoir sauv
une premire fois la vie de Napolon, il venait se ranger prs de sa
personne pour lui faire, en cas de besoin, un rempart de son corps. Il
remit au grand marchal un mmoire de Maubreuil, et diffrentes pices
dont l'Empereur me chargea de lui rendre compte. Je les examinai avec le
plus grand soin: elles prouvaient incontestablement que des rendez-vous
mystrieux avaient t donns  Maubreuil, au nom du gouvernement
provisoire; mais elles ne contenaient aucun indice qui pt faire
pntrer le but et l'objet de ces tnbreuses confrences: le nom des
illustres personnages qu'on a voulu associer depuis  cette odieuse
trame, ne s'y trouvait mme point prononc. Cet officier ne retira aucun
fruit de ses rvlations vraies ou supposes, et disparut.

Cependant l'Empereur,  force d'tre entretenu de complots ourdis contre
sa vie, finit par en prouver une impression pnible. Je ne puis
concevoir, me dit-il, comment des hommes exposs  tomber entre mes
mains, peuvent provoquer sans cesse mon assassinat et mettre ma tte 
prix. Si j'eusse voulu me dfaire d'eux par de semblables moyens, il y
aurait long-tems qu'ils seraient en poussire. J'aurais trouv comme eux
des Georges, des Brulart et des Maubreuil. Vingt fois, si je l'eusse
voulu, on me les aurait apports pieds et mains lis, morts ou vifs:
j'ai toujours eu la sotte gnrosit de mpriser leur rage! je la
mprise encore: mais malheur  eux, malheur  toute leur infernale
clique, s'ils osent toucher  l'un des miens! Mon sang bouillonne, quand
je songe qu'ils ont os,  la face des nations, proscrire sans jugement
les milliers de Franais qui marchent avec nous: cela se sait-il dans
l'arme?--Oui, Sire: on a eu l'imprudence de rpandre le bruit qu'on
nous avait tous mis hors la loi, et que des gardes-du-corps et des
Chouans taient partis pour vous assassiner: aussi les troupes ont-elles
jur de ne point leur faire de quartier, et dj deux espions ont pens
tre assomms sous mes yeux.--Tant pis, tant pis, ce n'est point-l ce
que j'entends. Je veux qu'il n'y ait point une seule goutte de sang
franais de rpandue, une seule amorce de brle. Il faut recommander 
Girard[67] de contenir ses soldats; crivez:

     Gnral Girard, on m'assure que vos troupes, connaissant les
     dcrets de Paris, ont rsolu, par reprsailles, de faire main-basse
     sur les royalistes qu'elles rencontreront: vous ne rencontrerez que
     des Franais; je vous dfends de tirer un seul coup de fusil:
     calmez vos soldats; dmentez les bruits qui les exasprent;
     dites-leur que je ne voudrais point rentrer dans ma capitale  leur
     tte, si leurs armes taient teintes de sang franais[68].

 ministres du Roi, tous coupables auteurs de l'ordonnance parricide du
6 mars, lisez et rougissez!

L'Empereur apprit, au moment de quitter Auxerre, que les Marseillais
paraissaient vouloir inquiter ses derrires. Il donna des ordres aux
gnraux chelonns sur la route, et partit sans crainte.

En avant de Fossard, il aperut, rangs en bataille, les dragons du
rgiment du Roi, qui avaient abandonn leurs officiers pour venir le
rejoindre: il mit pied  terre, les salua avec cette gravit militaire
qui lui seyait si bien, et leur distribua des complimens et des grades.
Aucun rgiment ne pouvait nous chapper. Quand les officiers faisaient
des faons, les soldats venaient sans eux. J'ai tort cependant; il est
un rgiment (le troisime de hussards) que l'Empereur ne put attirer 
lui. Le brave Moncey, qui le commandait, avait un bon esprit, et l'on ne
pouvait douter de son attachement  Napolon, son ancien bienfaiteur;
mais tous les hommes ne voient pas de mme: les uns faisaient consister
leur devoir  accourir au-devant de Napolon; Moncey se croyait oblig
de le fuir.

Il avait conjur son rgiment de ne point lui faire l'affront de
l'abandonner; ses officiers et ses hussards qui l'adoraient, le
suivaient en faisant retentir les airs des cris de _Vive l'Empereur!_
croyant concilier ainsi les gards dus  leur colonel et leur dvouement
 la cause et  la personne de Napolon.

On nous prvint en route que deux mille gardes-du-corps taient posts
dans la fort de Fontainebleau. Quoique cet avis ne ft point
vraisemblable, on jugea cependant ncessaire de ne point traverser la
fort sans prcaution. Sur nos instances, l'Empereur se fit accompagner
par environ deux cents cavaliers. Jusqu'alors il n'avait eu d'autre
escorte que la voiture du gnral Drouot qui prcdait la sienne, et la
mienne qui fermait la marche. Les colonels Germanouski et Du Champ, le
capitaine Raoul et trois ou quatre Polonais galoppaient aux portires.
Nos chevaux, nos postillons, nos courriers pars de rubans tricolors,
donnaient  notre paisible cortge, un air de bonheur et de fte qui
contrastait singulirement avec la proscription qui pesait sur nos
ttes, et le deuil et le dsespoir des hommes qui nous avaient
proscrits.

Nous marchmes presque toute la nuit; l'Empereur voulait arriver 
Fontainebleau  la pointe du jour. Je lui fis observer qu'il me
paraissait imprudent de descendre au chteau; il me rpondit: Vous tes
un enfant; s'il doit m'arriver quelque chose, toutes ces prcautions-l
n'y feront rien. Notre destine est crite l-haut (en montrant du doigt
le ciel)[69].

J'avais pens que la vue du palais de Fontainebleau, de ce lieu o
nagures il tait descendu du trne, et o il paraissait aujourd'hui en
vainqueur et en souverain, lui ferait impression, et le forcerait 
songer  la fragilit des grandeurs humaines. Je l'observai
attentivement, et il ne me parut prouver aucune motion. Il fut,
aussitt son arrive, parcourir les jardins et le palais, avec autant de
plaisir et de curiosit, que s'il en prenait possession pour la premire
fois. Napolon occupa les petits appartemens, et m'en fit remarquer
complaisamment l'extrme lgance. Il me conduisit ensuite dans sa
bibliothque, et en remontant, il me dit d'un air satisfait: Nous serons
bien ici.--Oui, Sire, lui rpondis-je, on est toujours bien chez soi. Il
sourit, me sut bon gr, je crois, de mon flatteur  propos.

 onze heures, il me fit crire, sous sa dicte, l'ordre du jour; et cet
ordre annonait que nous coucherions  Essonne.  midi, seulement, la
nouvelle du dpart du Roi lui fut apporte simultanment par un courrier
de M. de Lavalette, par une lettre de madame Hamelin, et par M. de
Sg... Il me fit appeler aussitt; vous allez partir en avant, me
dit-il; vous ferez tout prparer.--C'est  Essonne, je pense que Votre
Majest m'ordonne de me rendre.--Non, c'est  Paris. Le Roi et les
princes sont en fuite. Je serai ce soir aux Tuileries. Il me donna des
ordres secrets, et je quittai Fontainebleau, le coeur plein de joie et de
bonheur. Je n'avais jamais dout du triomphe de Napolon: mais de
l'espoir  la ralit quelle distance!

Le roi avait effectivement quitt Paris.

Depuis la sance royale du 17 mars, les choses n'avaient point chang
d'aspect; le ministre, persvrant dans son systme de mensonge et de
dissimulation, dnaturait toujours avec la mme impudence la vrit, et
ne cessait point de prdire la destruction prochaine de Napolon et des
siens. Enfin, aprs mille dtours, il fallut cependant finir par avouer
que Napolon n'tait plus qu' quelques lieues de Paris. Le roi, que le
ministre n'avait point craint d'abuser, eut  peine le tems de songer 
la retraite. Il montra, dans cette douloureuse circonstance, un courage
d'esprit au-dessus de tout loge. Sa conduite ne fut point celle d'un
prince guerrier qui dfend pied  pied sa capitale, et ne l'abandonne
qu'en frmissant de rage et de dsespoir; elle fut celle d'un bon pre
qui ne s'loigne qu' regret de ses enfans et du toit qui les a vus
natre. Les Bonapartistes eux-mmes, qui faisaient une grande
distinction entre le roi et sa famille, ne furent point insensibles aux
larmes de cet auguste et infortun monarque, et firent des voeux sincres
pour que sa fuite ft exempte de troubles et de dangers.

On avait pens que Napolon ferait dans sa capitale une entre
triomphale; ses vieux grenadiers, qui avaient franchi en dix-sept jours
l'espace qu'on met ordinairement quarante-cinq jours  parcourir,
semblaient, en approchant du but, retrouver  chaque pas de nouvelles
forces. On les voyait, sur la route, s'agiter, se presser, s'encourager;
ils auraient fait, s'il et fallu, vingt lieues en une heure, pour
n'tre point privs de l'honneur de rentrer dans Paris  ct de
Napolon. Leur attente ft trompe; l'Empereur, tmoin de leurs
fatigues, ordonna qu'ils prendraient un jour de repos  Fontainebleau.

 deux heures, le 20 mars, Napolon se mit en route pour Paris. Retard
par la foule amoncele sur son passage, et par les flicitations des
troupes et des gnraux accourus au-devant de lui, il ne put arriver
qu' neuf heures du soir. Aussitt qu'il eut mis pied  terre, on se
prcipita sur lui; mille bras l'enlevrent et l'emportrent en triomphe.
Rien n'tait plus touchant que la runion confuse de cette foule
d'officiers, de gnraux qui s'taient prcipits, dans les appartemens
des Tuileries, sur les pas de Napolon. Heureux de se revoir triomphans
aprs tant de vicissitudes, d'humiliations et de dgots, ils oubliaient
la majest du lieu, pour s'abandonner sans contrainte au besoin
d'pancher leur joie et leur bonheur. Ils couraient l'un  l'autre, se
pressaient troitement dans leurs bras, s'y repressaient encore. Les
salles du palais semblaient mtamorphoses en un champ de bataille, o
des amis, des frres chapps inopinment  la mort, se retrouvent et
s'embrassent aprs la victoire.

Cependant, nous avions t si gts en route, que l'accueil fait 
l'Empereur par les Parisiens ne rpondit point  notre attente. Des cris
multiplis de _Vive l'Empereur!_ le salurent  son passage; mais ils
n'offraient point le caractre d'unanimit et de frnsie des
acclamations qui l'avaient accompagn, depuis le golfe de Juan jusqu'aux
portes de Paris. On se mprendrait, nanmoins, si l'on en tirait la
consquence que les Parisiens ne virent point avec plaisir le retour de
Napolon; car le peuple tait pour lui, et les cris partent du peuple.
On doit en conclure seulement que Napolon manqua son entre.

Le peuple des grandes villes est avide de spectacle: il faut tonner ses
yeux pour mouvoir son coeur. Si Napolon, en place de traverser Paris le
soir, et sans tre annonc ni attendu, et diffr jusqu'au lendemain,
et laiss aux inquitudes insparables d'une semblable crise, le tems de
s'apaiser; s'il et donn  son entre la pompe et l'clat qu'elle
devait avoir; s'il et fait marcher devant lui les troupes et les
officiers  demi-solde accourus  sa voix; s'il se ft prsent  la
tte de ses grenadiers de l'le d'Elbe, tous dcors; s'il se ft
entour des Gnraux Bertrand, Drouot, Cambronne et ses fidles
compagnons d'exil, ce cortge attendrissant et majestueux aurait produit
la plus vive sensation, et la population entire de Paris aurait
applaudi au retour et au triomphe de Napolon. Au lieu de ces transports
unanimes, il ne recueillit les applaudissemens que de la partie
populeuse de la capitale qu'il fut dans le cas de traverser; et ses
dtracteurs ne manqurent point de comparer cette rception avec celle
de Louis XVIII, et de publier qu'il avait t forc d'entrer la nuit
dans Paris, pour chapper  la vengeance et aux maldictions publiques.
Napolon qui venait de traverser deux cent cinquante lieues au milieu
des acclamations de deux millions de Franais, ne pouvait tre agit par
de telles craintes; mais on sait quelle confiance, quelle ivresse, lui
inspirait l'anniversaire d'une victoire ou d'un vnement heureux; et
comme le 20 Mars tait le jour de la naissance de son fils, il voulut 
toutes forces rentrer dans sa capitale sous des auspices aussi fortuns.

Le soir mme de son arrive, Napolon s'entretint longuement de la
situation de la France, avec le Duc d'Otrante et les autres dignitaires
de l'tat: tous paraissaient ivres de bonheur et d'esprance. L'Empereur
lui-mme ne pouvait dissimuler son ravissement; jamais je ne le vis
aussi fou de gaiet, aussi prodigue de soufflets[70]. Ses discours se
ressentaient de l'agitation de son coeur; les mmes paroles lui
revenaient sans cesse  la bouche; et il faut en convenir, elles
n'taient point flatteuses pour la foule de courtisans et de grands
personnages qui l'obsdaient dj; il rptait sans cesse: Ce sont les
gens dsintresss qui m'ont ramen  Paris; ce sont les sous-lieutenans
et les soldats qui ont tout fait; c'est au peuple, c'est  l'arme que
je dois tout.

Dans la nuit et la matine du lendemain, l'Empereur s'occupa du choix et
de la nomination de ses ministres.

 leur tte se trouvait plac le Prince Cambacrs. Le systme de
diffamation dirig contre lui, n'avait point altr la haute
considration qu'il s'tait acquise par sa grande sagesse et sa
constante modration. L'Empereur lui offrit le porte-feuille du
ministre de la justice, et fut oblig de lui ordonner de l'accepter.
Son esprit sage et prvoyant pressentait sans doute l'issue fatale du
nouveau rgne de Napolon.

Le Prince d'Eckmhl fut nomm ministre de la guerre. Par la duret de
ses manires et de son langage, par des actes de svrit presque
barbares, il s'tait attir autrefois l'animadversion universelle: sa
fidlit  l'Empereur et la dfense de Hambourg l'avaient rconcili
depuis avec l'opinion. La faiblesse, la versatilit de son caractre
excitaient bien quelques inquitudes, mais on esprait que l'Empereur
saurait le matriser, et que l'arme retirerait d'heureux avantages de
son zle infatigable et de sa svre probit.

Le Duc de Vicence[71] fut replac au timon des affaires trangres. La
droiture de ses principes, la fermet, la noblesse et l'indpendance de
son caractre, lui avaient acquis,  juste titre, l'estime de la France
et de l'Europe; et sa nomination fut regarde comme un gage des
intentions loyales et pacifiques de Napolon.

Le Duc de Gate et le Comte Mollien redevinrent ministres des finances
et du trsor. Ils s'taient concilis la confiance publique par
l'habilet, la prudence, et l'intgrit de leur prcdente
administration; on applaudit  leur choix.

Le Duc d'Otrante fut charg de la police: il avait tenu le gouvernail de
l'tat dans des circonstances difficiles et prilleuses; il avait appris
 juger sainement l'esprit public,  deviner,  prparer,  diriger les
vnemens. Ayant appartenu successivement  tous les partis, il en
connaissait la tactique, les ressources, les prtentions; et la nation
entire, convaincue de son exprience, de ses talens et de son
patriotisme, esprait qu'il concourrait avec succs au salut de
l'Empereur et de l'empire.

Le rappel du Duc de Bassano au ministre de la secrtairerie d'tat
dplut  la cour et aux gens crdules, qui n'ayant d'autre opinion que
celle qu'on leur suggre, accueillent sans discernement les loges ou le
blme.

Peu d'hommes ont t aussi maltraits que ce ministre.

Chacun s'est plu  dfigurer son caractre et mme ses traits.

Le Duc de Bassano avait l'air ouvert, une conversation agrable, une
politesse toujours gale, une dignit quelquefois affecte, mais jamais
offensante; un penchant naturel  estimer les hommes, de la grce  les
obliger, de la persvrance  les servir. La faveur dont il jouissait
fut d'abord le prix d'une facilit de travail sans exemple, d'une
activit infatigable, d'intentions pures, de vues leves, d'une probit
 toute preuve; j'ajouterai mme d'une sant de fer, car la force
physique tait galement une qualit aux yeux de Napolon. Plus tard
elle devint le juste retour d'un dvouement  toute preuve, d'un
dvouement qui, par sa force, sa vivacit et sa constance, semblait tre
un mlange d'amour et d'amiti.

Je crois, je l'avoue, que M. de Bassano, le plus souvent, partageait et
approuvait sans restriction les opinions de l'Empereur; mais ce n'tait
point par calcul, par bassesse; l'Empereur tait l'idole de son coeur,
l'objet de son admiration: avec de semblables sentimens, lui tait-il
possible d'apercevoir les erreurs et les torts de Napolon? Oblig
d'ailleurs de manifester sans cesse les ides de l'Empereur, et de se
pntrer, pour ainsi dire, des manations de son esprit, il s'tait
identifi avec sa manire de penser et de voir, et voyait et pensait
comme lui, de la meilleure foi du monde. Ce n'est pas qu'il ne lui
arrivt quelquefois de diffrer de sentiment: mais il finissait
toujours, quels que fussent ses efforts,  succomber  l'ascendant
irrsistible qu'exerait sur lui, comme sur tous les autres, le gnie de
Napolon.

Le duc de Decrs fut appel de nouveau au ministre de la marine: et ce
choix inattendu fut compltement dsapprouv. Ce ministre tait homme de
tte, homme d'esprit, homme de coeur; mais par le peu d'importance qu'il
paraissait attacher  tre juste ou injuste, par son cynisme et son
brutal mpris pour ses subordonns, il s'tait attir l'aversion de tous
ceux qui l'approchaient; et comme le mal gagne facilement, cette
aversion, quoiqu'injuste, tait devenue gnrale.

Le mcontentement qu'excita cette nomination fut rpar par le bon effet
que produisit celle de M. Carnot au ministre de l'intrieur. Les
soldats n'avaient pas oubli qu'il avait organis la victoire pendant de
longues annes; et les citoyens se rappelaient avec quel zle ce
courageux patriote s'tait montr, sous Napolon, Consul et Empereur, et
sous Louis XVIII, le dfenseur de la libert publique. Pour tre un
vritable patriote, a dit un de nos clbres crivains, il faut une me
grande, il faut des lumires, il faut un coeur honnte, il faut de la
vertu. M. Carnot runissait toutes ces rares et prcieuses conditions:
et loin de retirer personnellement quelque lustre de ce beau nom de
patriote, il semblait au contraire l'embellir en le portant: tant il
avait su lui conserver sa puret primitive, au milieu de l'avilissement
o l'avaient plong les excs de la rvolution, et les outrages du
despotisme.

Le choix d'un tel ministre fut considr comme une garantie nationale.
Le souverain qui ne craignait pas d'associer au gouvernement de l'tat
cet illustre citoyen, ne pouvait avoir que la gnreuse pense d'assurer
le bonheur de ses sujets et de respecter leurs droits.

L'Empereur donna, le mme jour, le commandement gnral de la
gendarmerie au duc de Rovigo.

Le duc de Rovigo, ancien aide-de-camp de Napolon, lui avait jur, par
sentiment et par reconnaissance, un dvouement ternel; ce dvouement,
n dans les camps, avait conserv le caractre de l'obissance
militaire; un mot, un geste suffisaient pour le mettre en action. Mais
quelle que soit sa force, et si l'on veut son fanatisme, il n'altra
jamais la droiture et la franchise qui faisaient l'ornement et la base
du caractre du duc.

Personne plus que lui, si ce n'est le duc de Vicence, ne faisait
entendre  l'Empereur des vrits plus utiles et plus hardies; vingt
fois il osa lui dire (sa correspondance ministrielle en fait foi) que
la France et l'Europe taient fatigues de verser du sang, et que, s'il
ne renonait point  son systme de guerre, il serait abandonn par les
Franais et prcipit du trne par les trangers.

Le commandement de la gendarmerie fut t au marchal Moncey, non point
par dfiance ou mcontentement, mais parce que le marchal montra peu
d'empressement  le conserver. Il crivit  cette occasion  l'Empereur
une lettre pleine de beaux sentimens, et dans laquelle il le priait de
reverser sur son fils les bonts qu'il avait eues autrefois pour lui: il
tait difficile de concilier la reconnaissance due  Napolon avec la
fidlit promise au Roi: il eut le bonheur d'y russir.

Tous les marchaux ne furent point aussi heureux.

M. de Montalivet, jadis ministre de l'intrieur, devint intendant de la
liste civile, cela lui convenait davantage. En administration, ainsi
qu'en beaucoup de choses, le mieux est ennemi du bien, et M. de
Montalivet, en ne voulant ngliger aucun dtail, en cherchant  tout
perfectionner, avait perdu,  s'occuper de vaines futilits, le tems
qu'il aurait pu consacrer  travailler en grand au bien-tre gnral.

La plus trange mtamorphose fut celle du duc de Cadore: on en fit un
intendant des btimens.

     Soyez plutt maon, si c'est votre mtier.

Cette place, jusqu'alors le modeste apanage des auditeurs ou des matres
des requtes en crdit, fut tout tonne d'avoir l'honneur d'appartenir
 un duc et pair, ex-ambassadeur, ex-ministre, ex-grand chancelier, etc.
etc. etc. Tel tait alors le dvouement de Son Excellence pour le
souverain du jour, qu'elle aurait volontiers accept une place
d'huissier, s'il n'y en avait pas eu d'autre  lui offrir.

Le conseil d'tat fut rorganis sur l'ancien pied, et compos  peu
prs de ses mmes membres.

L'Empereur, en rendant ostensiblement sa confiance  quelques-uns
d'entr'eux rprouvs par l'opinion, ne fut ni sage ni politique. On
attribuait  leurs serviles conseils, les usurpations du pouvoir
imprial; et leur prsence prs du trne ne pouvait que renouveler des
souvenirs et des inquitudes qu'il importait essentiellement de dtruire
sans retour. Si leur exprience et leur mrite les rendaient
ncessaires, il fallait les consulter dans l'ombre, mais ne point les
offrir en spectacle aux regards publics. Un gouvernement solidement
constitu peut quelquefois braver l'opinion; un gouvernement naissant
doit la respecter et s'y soumettre.

Les aides-de-camp de l'Empereur,  l'exception (je crois) du gnral
Loriston qu'il ne voulut point reprendre, furent tous rappels: il ne
pouvait s'entourer d'officiers plus dignes de sa confiance par
l'lvation de leur me et la supriorit de leurs talens. Leur nombre
fut augment des gnraux Letort et Labdoyre. L'Empereur, tromp par
de fausses apparences[72], avait t au premier le commandement des
dragons de la garde, et pour rparer cette injustice involontaire, il le
fit aide-de-camp. La mme faveur fut dcerne  Labdoyre, en
rcompense de sa conduite  Grenoble; mais il ne rpondit aux bonts de
Napolon que par un refus formel: Je ne veux point, dit-il hautement,
qu'on puisse croire que je me suis ralli  l'Empereur par l'appt des
rcompenses. Je n'ai embrass sa cause que parce qu'elle tait celle de
la libert et de la patrie: si ce que j'ai fait peut tre utile  mon
pays, l'honneur de l'avoir bien servi me suffira; je ne veux rien de
plus: l'Empereur personnellement ne me doit rien.

Ce noble refus ne surprendra point ceux qui ont pu connatre et
apprcier le patriotisme et le dsintressement de ce brave et
malheureux jeune homme.

Lanc de bonne heure dans le monde, il s'y conduisit d'abord, comme on
s'y conduit ordinairement quand on a une jolie figure, de la grce, de
l'esprit, un nom, de la fortune et point d'exprience. Rendu bientt 
lui-mme, il sentit qu'il n'tait point n pour vivre dans la
dissipation, et sa conduite devint aussi honorable qu'elle avait t
irrgulire; son esprit, ramen  de srieuses occupations, se dirigea
vers des spculations politiques; son me naturellement fire et
indpendante, se forma, s'agrandit et s'ouvrit aux ides librales et
aux nobles sentimens qu'inspire l'amour de la gloire et de la patrie. La
nature, en le douant d'un caractre lev, ferme et audacieux, l'avait
sans doute destin  jouer un rle important dans ce monde; et si la
mort, et quelle mort! ne l'et frapp  la fleur de l'ge, il aurait
sans doute accompli sa brillante destine et fait honneur  la France.

L'Empereur lui fit parler par diverses personnes; et aprs trois jours
de ngociations, Labdoyre capitula. Napolon tenait  le rcompenser.
Dans les circonstances ordinaires, il voyait avec indiffrence les
efforts qu'on faisait pour lui plaire; jamais il ne disait je suis
content; et l'on augurait qu'on avait russi  le satisfaire, quand il
ne tmoignait point de mcontentement: si au contraire, les services
qu'on lui avait rendus, tels que ceux de Labdoyre, avaient eu de
l'clat, il prodiguait alors les loges et les rcompenses, parce qu'il
avait deux buts: l'un, de paratre juste et gnreux; l'autre,
d'inspirer de l'mulation. Mais souvent, le jour mme o il vous avait
donn des louanges et des gages de sa satisfaction, il vous traitait
avec ddain, avec duret, pour ne point vous laisser attacher trop
d'importance au service que vous aviez pu lui rendre, ni vous laisser
croire qu'il avait contract avec vous une obligation quelconque.

L'Empereur replaa prs de sa personne la plupart des chambellans, des
cuyers et des matres de crmonies qui l'entouraient en 1814; il avait
conserv sa passion malheureuse pour les grands seigneurs d'autrefois;
il lui en fallait  tout prix: s'il n'et point t entour de
l'ancienne noblesse, il se serait cru au milieu de la rpublique.

Le plus grand nombre d'entr'eux (car il en est qui mritent la plus
honorable exception, tels que M. le prince de Beauveau, MM. de Turenne,
de Montholon, de Lascases, Forbin de Janson, Perregaux, etc. etc.)
l'avaient lchement reni en 1814, et taient devenus les plats valets
des Bourbons; mais il n'en voulait rien croire. Il avait la faiblesse,
commune  tous les princes, de regarder ses courtisans les plus bas
comme ses sujets les plus dvous.

Il voulut aussi organiser la maison de l'Impratrice; il renomma dames
du palais mesdames de Bassano, de Vicence, de Rovigo, Duchtel et
Marinier; la duchesse de M*** ne fut point rappele. Il avait su par le
prince Joseph qu'elle avait abus, aprs les vnemens de Fontainebleau,
de la confiance de l'Impratrice, et trahi le secret de sa
correspondance.

On prtendait (et c'tait  tort) que les grces et la beaut de la
duchesse lui avaient autrefois attir les hommages de Napolon; et l'on
ne manqua point d'affirmer que sa disgrce tait une nouvelle preuve de
l'inconstance des hommes: j'en ai dit la seule et vritable cause.

La corruption des cours lgitime souvent une foule de suppositions
mensongres; peu de rputations leur chappent. Cependant, on doit
rendre cette justice  Napolon; aucun prince n'eut des moeurs plus
pures, et ne prit autant de soin d'viter et mme de rprimer le
scandale: on ne le vit jamais, comme Louis XIV, se faire suivre 
l'arme par ses matresses, ni se dguiser, comme Henri IV, en
porte-faix ou en charbonnier, pour aller porter le dsespoir et la honte
dans les familles de ses plus fidles serviteurs.

Par un contraste assez remarquable, Napolon, au moment o il reprenait
avec dlice sa haute livre, fit mettre impitoyablement  la porte les
laquais qui avaient servi Louis XVIII et les Princes.

     De tout tems les petits ont pay pour les grands.

Ces pauvres gens taient dsols. On a dit et rpt cent fois que
Napolon maltraitait et frappait  tort et  travers tous ceux qui
l'approchaient; rien n'est plus faux. Il avait des momens d'impatience
et de vivacit; et quel est le bon bourgeois qui n'en a point? mais en
gnral, il tait, avec les officiers et mme les subalternes de sa
maison, d'un commerce ais et d'une humeur plus souvent enjoue que
srieuse. Il s'attachait facilement; et quand il aimait quelqu'un, il ne
pouvait plus s'en passer, et le traitait avec une bont qui dgnrait
souvent en faiblesse. Il est vrai qu'il lui aurait t bien difficile de
trouver des serviteurs plus dvous et plus habiles; chacun d'eux
s'tait fait une tude particulire de deviner non pas ce qu'il voulait,
mais ce qu'il pourrait vouloir.

Les esclaves volontaires, a dit Tacite, font plus de tyrans que les
tyrans ne font d'esclaves. Quand on se rappelle les prvenances, les
bassesses et les adulations de certains nobles devenus courtisans de
Napolon, on s'tonne qu' l'exemple d'Alexandre, il n'ait point eu
l'ide de se faire adorer comme un Dieu.

Les comtes Drouot et Bertrand furent maintenus dans leurs fonctions de
grand marchal du palais et de major-gnral de la garde. On avait pens
que l'Empereur, pour consacrer leur fidlit, leur confrerait les
titres de duc de Porto-Ferrajo et de Porto-Longone. Il n'en fut rien.
Ils taient bien rcompenss au surplus par la vnration qu'ils
inspiraient l'un et l'autre aux Franais et aux trangers. Cependant, et
je ne puis concevoir pourquoi l'on ajoutait gnralement un prix plus
grand au dvouement du gnral Bertrand.

Lorsque l'Empereur dposa la couronne, le comte Drouot n'hsita point un
seul instant  lui garder dans le malheur la fidlit qu'il lui avait
jure dans la prosprit; et cette fidlit ne fut point  ses yeux un
tmoignage d'attachement, encore moins un sacrifice; elle ne lui parut
que l'accomplissement naturel du devoir qui lui tait impos par les
bonts et les malheurs de Napolon.

Il abandonna, pour le suivre, ce que les mes bien nes ont de plus
cher, sa famille et sa patrie, et sa carrire militaire dans laquelle il
avait acquis la plus glorieuse renomme.

Transport au milieu des mers, il tournait souvent ses regards vers le
sol qui l'avait vu natre; jamais aucun regret, aucune plainte ne
s'chappait de son coeur. Sa conscience tait satisfaite, pouvait-il tre
malheureux? Aussi dsintress au service du souverain de l'le d'Elbe,
qu'il l'avait t au service de l'Empereur des Franais[73], il ne
voulut, quoique pauvre, recevoir de Napolon aucun bienfait:
habillez-moi, nourrissez-moi, lui disait-il, je n'ai besoin de rien de
plus. Les offres les plus sduisantes lui furent prodigues, pour le
rappeler prs des Bourbons; il y fut insensible, et prfra, sans
effort,  l'clat de leur trne, le rocher de Napolon.

Tel fut le gnral Drouot, tel fut aussi son digne mule, le comte
Bertrand; car il n'exista point de diffrence dans leurs gnreux
procds, comme il ne devrait point en exister dans l'admiration qu'ils
mritent.

L'Empereur lui-mme ne fut point tranger  cette injustice; il semblait
donner la prfrence au comte Bertrand. Cette diffrence tenait, je
crois,  l'espce d'intimit que les fonctions de grand marchal avaient
tablie entre l'Empereur et lui; peut-tre provenait-elle aussi de la
convenance des caractres.

Bertrand, aimable, spirituel, insinuant, unissait  un air distingu,
les formes agrables et polies d'un courtisan. Faible, irrsolu dans les
actions ordinaires de la vie, il ne le cdait  personne en fermet, en
courage, dans les occasions difficiles et prilleuses; tranger 
l'intrigue, inaccessible  la sduction, il tait dans les camps, comme
dans les palais des rois, un homme d'honneur, un homme de bien.

Drouot, simple dans ses manires, affectueux dans ses paroles, offrait
ce rare assemblage des vertus qui nous font aimer les sages de
l'antiquit et les hros de la chevalerie. Il avait la sagesse, la
prudence d'Aristide, la valeur, la modestie, la loyaut de Bayard. Le
crdit dont il jouissait, le pouvoir militaire dont il tait revtu, ne
lui inspiraient aucun orgueil; il tait aussi humble et timide  la cour
qu'audacieux et terrible au champ d'honneur.

Bertrand, quand il tait consult, mettait son opinion avec la
prcaution et l'habilet d'un homme de cour; Drouot, avec la nettet et
la franchise d'un soldat: aucun d'eux ne trahissait sa conscience. Leur
langage, quoique diffrent dans les formes, tait toujours le mme quant
au fond: c'tait toujours celui de l'honneur et de la vrit.

L'Empereur, quoique trs-fatigu par les marches nocturnes, les revues,
les allocutions perptuelles et les travaux de cabinet, qui depuis
trente-six heures avaient absorb tous ses momens, voulut nanmoins
passer en revue les troupes qui composaient prcdemment l'arme du duc
de Berry.

Il les fit rassembler dans la cour des Tuileries, et, pour me servir de
ses expressions, toute la capitale fut tmoin des sentimens
d'enthousiasme et d'attachement qui animaient ces braves soldats; ils
semblaient avoir reconquis leur patrie, et retrouv, dans les couleurs
nationales, le souvenir de tous les sentimens gnreux qui ont toujours
distingu la nation franaise.

Aprs avoir parcouru les rangs, il fit former les troupes en bataillons
carrs, et leur dit:

     SOLDATS! je suis venu avec six cents hommes en France, parce que je
     comptais sur l'amour du peuple et sur les souvenirs de vieux
     soldats. Je n'ai pas t tromp dans mon attente: Soldats, je vous
     en remercie. La gloire de ce que nous venons de faire est toute au
     peuple et  vous; la mienne se rduit  vous avoir connus et
     apprcis.

     Soldats! le trne des Bourbons tait illgitime, puisqu'il avait
     t relev par des mains trangres; puisqu'il avait t proscrit
     par le voeu de la nation, exprim par toutes nos Assembles
     nationales; puisqu'enfin il n'offrait de garantie qu'aux intrts
     d'un petit nombre d'hommes arrogans dont les prtentions sont
     opposes  nos droits.

     Soldats! le trne imprial peut seul garantir les droits du peuple,
     et surtout le premier de nos intrts, celui de notre gloire.
     Soldats! nous allons marcher pour chasser de notre territoire ces
     princes auxiliaires de l'tranger. La nation non seulement nous
     secondera de ses voeux, mais mme suivra notre impulsion. Le peuple
     Franais et moi, nous comptons sur vous: nous ne voulons pas nous
     mler des affaires des nations trangres; mais malheur  qui se
     mlerait des ntres!

Au mme moment, le gnral Cambronne et des officiers de la garde du
bataillon de l'le d'Elbe parurent avec les anciennes aigles de la
garde; l'Empereur reprit la parole, et dit[74]:

     Voil les officiers du bataillon qui m'a accompagn dans mon
     malheur; ils sont tous mes amis, ils taient chers  mon coeur:
     toutes les fois que je les voyais, ils me reprsentaient les
     diffrens rgimens de l'arme; car, dans ces six cents braves, il y
     a des hommes de tous les rgimens. Tous me rappelaient ces grandes
     journes dont le souvenir m'est si cher, car tous sont couverts
     d'honorables cicatrices reues  ces batailles mmorables. En les
     aimant, c'est vous tous, soldats de toute l'arme Franaise, que
     j'aimais. Ils vous rapportent ces aigles; qu'elles vous servent de
     ralliement! en les donnant  la Garde, je les donne  toute
     l'arme.

     La trahison et des circonstances malheureuses les avaient
     couvertes d'un voile funbre; mais grce au peuple Franais et 
     vous, elles reparaissent resplendissantes de toute leur gloire.
     Jurez qu'elles se trouveront toujours partout o l'intrt de la
     patrie les appellera; que les tratres, et ceux qui voudraient
     envahir notre territoire, n'en puissent jamais soutenir les
     regards!

     _Nous le jurons_, rpondirent avec enthousiasme tous les soldats.

Ils dfilrent ensuite aux cris de _vive l'Empereur!_ et au son d'une
musique guerrire qui faisait entendre les airs favoris de la
rvolution, et cette marche des _Marseillais_ si clbre dans les fastes
de nos crimes et de nos victoires.

La revue termine, l'empereur rentra dans son cabinet et se mit
sur-le-champ  travailler. Sa position exigeait qu'il prt, sans
diffrer, une connaissance approfondie de l'tat o il retrouvait la
France. Cette tche tait immense: elle aurait absorb les forces et les
facults de tout autre que lui. Il trouva sa table  crire couverte de
livres mystiques[75]; il les fit remplacer par des cartes et des plans
militaires. Le cabinet d'un monarque franais, dit-il, ne doit pas
ressembler  un oratoire, mais  la tente d'un gnral. Ses yeux
s'arrtrent sur la carte de la France. Aprs avoir contempl ses
nouvelles limites, il s'cria, avec l'accent d'une profonde tristesse:
_Pauvre France!_ Il garda le silence quelques instans, et se mit 
chanter ensuite entre ses dents, l'un de ses refrains habituels.

     S'il est un temps pour la folie,
     Il en est un pour la raison.

L'Empereur entrait habituellement dans son cabinet avant six heures du
matin, et n'en sortait le plus souvent qu' la nuit.

L'impatience et la vivacit sont presque toujours incompatibles avec
l'ordre et la prcision. Napolon, destin  ne ressembler  personne,
joignait au feu du gnie les habitudes mthodiques des esprits froids et
minutieux. La plupart du tems, il prenait le soin de ranger lui-mme ses
nombreux papiers: chacun d'eux avait son poste fixe; l se trouvait tout
ce qui concernait le dpartement de la guerre; ici les budgets, les
situations journalires du trsor et des finances; plus loin les
rapports de la police, sa correspondance secrte avec ses agens
particuliers; etc. Il remettait soigneusement, aprs s'en tre servi;
chaque chose  sa place: le commis d'ordre le plus achev n'et t prs
de lui qu'un brouillon.

Sa premire occupation, tait de lire sa correspondance et les dpches
parvenues dans la nuit; il mettait de ct les lettres intressantes, et
jetait  terre les autres: il appelait cela _son rpondu_.

Il examinait ensuite les copies des lettres ouvertes  la poste, et les
brlait immdiatement; il semblait qu'il voulait anantir les traces de
l'abus de pouvoir dont il s'tait rendu coupable.

Il finissait par jeter un coup-d'oeil sur les journaux; quelquefois il
disait: Voil un bon article, de qui est-il? Il fallait qu'il st
tout.

Ces diverses lectures termines, il se mettait  travailler; et l'on
peut dire, sans exagration, qu'il tait alors aussi extraordinaire,
aussi incomparable qu' la tte de ses armes.

Ne voulant confier  personne le soin suprme du gouvernement de l'tat,
il voyait tout par lui-mme, et l'on conoit facilement sur quelle
multiplicit d'objets il tait appel  fixer ses regards.
Indpendamment de ses ministres, le duc de Bassano, le commandant de la
premire division de Paris, le prfet de police, l'inspecteur-gnral de
la gendarmerie, le major-gnral de la Garde, le grand marchal du
palais, les grands officiers de la couronne, les aides-de-camp et les
officiers d'ordonnance en mission lui adressaient journellement des
rapports circonstancis qu'il examinait et auxquels il rpondait sur le
champ; sa maxime tant de ne rien ajourner au lendemain. Et qu'on ne
croye pas qu'il se bornait  juger superficiellement des affaires; il
lisait  fond chaque rapport et examinait attentivement chaque pice 
l'appui. Souvent l'intelligence surhumaine dont il tait dou, lui
faisait apercevoir des erreurs ou des imperfections chappes aux
regards investigateurs de ses ministres; alors il rectifiait leur
travail; plus frquemment encore, il le refaisait de fond en comble; et
l'oeuvre de quinze jours de tout un ministre cotait  peine quelques
minutes au gnie de Napolon. L'Empereur tait rarement assis; il
dictait en marchant. Il n'aimait point  rpter: si vous lui demandiez
un mot malentendu, il rpondait avec impatience, _j'ai dit_, et
continuait.

Quand il avait  traiter des objets dignes de lui, son style,
habituellement nerveux et concis, s'levait  la hauteur de ses grandes
conceptions; il devenait majestueux et sublime.

Si l'impossibilit de rendre ses ides tait entrave par l'absence du
mot propre, ou si les expressions consacres ne lui paraissaient point
assez fortes, assez animes, il rapprochait des mots tonns de se
trouver ensemble, et se crait un langage  lui, langage riche et
imposant, qui pouvait quelquefois blesser l'usage, mais qui rachetait
cet heureux tort en donnant  ses penses, plus d'lvation et de
vigueur[76].

Quelquefois, entran par l'imptuosit de son caractre, il ne prenait
point le temps, afin d'arriver plus vite  son but, de peser ses
paroles, ses ides, ses volonts. Lorsque ses ordres nous avaient t
dicts dans un semblable accs d'entranement, nous avions soin, autant
que possible, de ne les point soumettre le jour mme  sa signature. Le
lendemain, ils taient presque toujours modifis, adoucis ou dchirs.
Jamais Napolon ne nous sut mauvais gr de chercher  le garantir des
dangers de la prcipitation. Ceux qui croient qu'il ne revenait point
sur ses pas se trompent: si dans certaines circonstances il avait une
volont inflexible, dans une foule d'autres il cdait aux remontrances,
et abandonnait sans efforts ses projets et ses dterminations.

L'Empereur n'crivait de sa main que rarement; les mots  plusieurs
syllabes l'ennuyaient, et n'ayant point la patience de les crire
compltement, il les mutilait. Cette habitude, jointe  la conformation
dfectueuse des caractres, rendait son criture tout  fait illisible.
Souvent aussi il lui arrivait, par insouciance et par distraction,
d'offenser l'orthographe, et l'on n'a point manqu d'en tirer la
consquence qu'il tait compltement ignorant. L'ignorance de Napolon,
ft-elle avre, ne pourrait porter,  coup sr, aucune atteinte  sa
gloire et  sa renomme. Charlemagne pouvait  peine signer son nom.
Louis XIV, et je le cite de prfrence, quoique n sur le trne, ne
connaissait point _les rgles de la grammaire_; et Charlemagne et Louis
n'en furent pas moins de grands rois.

Cette imputation au surplus est aussi mensongre qu'absurde. Napolon,
lev  l'cole de Brienne, s'y fit remarquer par cette facilit
d'entendement, ce ddain des plaisirs, cette passion de l'tude, cet
enthousiasme des grands modles qui dclent ordinairement les esprits
suprieurs. Destin au mtier des armes, il ne dut point aspirer 
devenir un homme de lettres, un rudit, un savant; son but, car il en
eut un ds ses plus jeunes ans, fut d'tre un jour un officier
distingu, peut-tre mme un grand capitaine. Ce fut donc vers les
sciences militaires qu'il dirigea son gnie... l'univers sait le reste.

Mais, que dis-je, son gnie? les dtracteurs de Napolon ne
prtendent-ils point encore qu'il avait trop d'ingalits dans l'esprit
pour qu'on puisse lui accorder du gnie? ils ne savent point, ou
feignent d'ignorer que ces ingalits sont au contraire la preuve et le
caractre distinctif de ce don prcieux de la nature.

Le gnie, a dit un de nos philosophes, s'lve et s'abaisse tour 
tour: il est souvent imparfait, parce qu'il ne se donne point la peine
de perfectionner; il est grand dans les grandes choses, parce qu'elles
sont propres  rveiller son instinct sublime, et  le mettre en
activit. Il est nglig dans les choses communes, parce qu'elles sont
au-dessous de lui, et n'ont pas de quoi l'mouvoir: si cependant il s'en
occupe avec attention, il les fconde, il les agrandit, il leur donne un
aspect nouveau, inattendu, qui avait chapp aux regards du vulgaire.

Et de quel vaste gnie n'tait-il point dou, celui qui, livr aux
tourmens de l'ambition, aux calculs de la guerre, aux spculations
politiques, aux inquitudes que lui inspiraient les ennemis de son trne
et de sa vie, trouvait encore assez de temps, assez de calme, assez de
facults, pour commander ses nombreuses armes, pour gouverner vingt
peuples trangers et quarante millions de sujets, pour descendre avec
sollicitude dans tous les dtails de l'administration de ses tats, pour
tout voir, tout approfondir, tout ordonner, pour enfin concevoir, crer
et raliser ces amliorations; inattendues, ces innovations hardies, ces
nobles institutions, et ces codes immortels qui levrent la gloire
civile de la France  un degr de supriorit que pouvait seul galer sa
gloire militaire. Mais je ne sais pourquoi je cherche  combattre de
semblables adversaires; ceux qui mconnaissent le gnie de Napolon
n'ont jamais connu le gnie lui-mme, et je ne leur dois d'autre rponse
que celle de Rousseau: _Profanes! taisez-vous_.

L'Empereur, par ses dcrets de Lyon, avait rpar en partie les torts
imputs au gouvernement royal. Il lui restait encore un grief 
redresser: l'esclavage de la presse. Le dcret du 24 Mars[77], en
supprimant les censeurs, la censure et la direction de la librairie,
complta la restauration impriale.

Cette dernire concession tait sans doute la plus grande que Napolon
pt faire  l'opinion publique. La presse, dans l'intrt gnral des
peuples, est la plus sre garantie de leurs droits; elle est la plus
noble conqute que la libert puisse faire sur le despotisme; elle donne
 l'homme de bien, de la dignit; elle lui inspire l'amour des lois et
de la patrie; elle est enfin, suivant la dfinition anglaise, la mre de
toutes les liberts: mais dans les temps de trouble et de rvolution,
elle est une arme bien dangereuse dans la main des mchans; et
l'Empereur prvit que les royalistes allaient en user pour servir la
cause de Bourbons, et les jacobins pour calomnier ses sentimens et
rendre suspects ses desseins. Mais ennemi dclar des demi-mesures, il
voulut, puisqu'il avait affranchi la pense, qu'elle circult sans
entraves[78].

Ce dcret et ceux qui l'avaient prcd suffisaient sans doute pour
attester  la nation les dispositions librales de Napolon. Mais aucune
parole prononce du haut du trne n'avait encore fait connatre
solennellement les intentions positives de l'Empereur.

Il fixa enfin au dimanche 26 Mars, le jour o il ferait,  la face de la
nation, sa nouvelle profession de foi[79].

Les ministres, le conseil d'tat, la cour de cassation, la cour des
comptes, la cour impriale, le prfet et le conseil municipal de Paris
furent admis au pied du trne.

Le prince archi-chancelier, portant la parole au nom des ministres, dit:

     SIRE, la Providence, qui veille sur nos destines,  r'ouvert 
     Votre Majest, le chemin de ce trne; o vous avait port le choix
     libre du peuple et de la reconnaissance nationale. La patrie relve
     son front majestueux, et salue pour la seconde fois du nom de
     librateur, le prince qui dtruisit l'anarchie, et dont l'existence
     peut seule consolider aujourd'hui nos institutions librales.

     La plus juste des rvolutions, celle qui devait rendre  l'homme sa
     dignit et tous ses droits politiques, a prcipit du trne la
     dynastie des Bourbons. Aprs vingt-cinq ans de troubles et de
     guerre, tous les efforts de l'tranger n'ont pu rveiller des
     affections teintes ou tout--fait inconnues  la gnration
     prsente. La lutte des intrts et des prjugs d'un petit nombre
     contre les lumires du sicle et les intrts d'une grande nation,
     est enfin termine.

     Les destins sont accomplis; ce qui seul est lgitime, la cause du
     peuple a triomph. Votre Majest est rendue au voeu des Franais;
     elle a ressaisi les rnes de l'tat, au milieu des bndictions du
     peuple et de l'arme.

     La France, Sire, en a pour garant sa volont, et ses plus chers
     intrts; elle en a pour garant tout ce qu'a dit Votre Majest au
     milieu des populations qui se pressaient sur son passage. Votre
     Majest tiendra sa parole; elle ne se souviendra que des services
     rendus  la patrie; elle prouvera qu' ses yeux et dans son coeur,
     quelles qu'aient t les opinions diverses et l'exaspration des
     partis, tous les citoyens sont gaux devant elle, comme ils le sont
     devant la loi.

     Votre Majest veut aussi oublier que nous avons t les matres des
     nations qui nous entourent: pense gnreuse, qui ajoute une autre
     gloire  la gloire acquise!

     Dj Votre Majest a trac  ses ministres la route qu'ils doivent
     tenir; dj elle a fait connatre  tous les peuples, par ses
     proclamations, les maximes d'aprs lesquelles elle veut que son
     empire soit dsormais gouvern. Point de guerre au-dehors, si ce
     n'est pour repousser une injuste agression; point de raction
     au-dedans, point d'actes arbitraires; sret des personnes; sret
     des proprits, libre circulation de la pense, tels sont les
     principes que vous avez consacrs.

     Heureux, Sire, ceux qui sont appels  cooprer  tant d'actes
     sublimes! De tels bienfaits vous mriteront, dans la postrit,
     c'est--dire lorsque le tems de l'adulation sera pass, le nom de
     Pre de la Patrie; ils seront garantis  nos enfans par l'auguste
     hritier que Votre Majest s'apprte  couronner au Champ de Mai.

L'Empereur rpondit:

     Les sentimens que vous m'exprimez sont les miens. Tout  la nation
     et tout pour la France: voil ma devise.

     Moi et ma famille, que ce grand peuple a lev sur le trne des
     Franais, et qu'il y a maintenus malgr les vicissitudes et les
     temptes politiques, nous ne voulons, nous devons, et nous ne
     pouvons jamais rclamer d'autres titres.

M. le Comte Dfermon, doyen des prsidens du conseil d'tat, remit 
l'Empereur la dclaration suivante, tendant  prouver la nullit de
l'abdication de Fontainebleau:

     Le Conseil d'tat, en reprenant ses fonctions, croit devoir faire
     connatre les principes qui font la rgle de ses opinions et de sa
     conduite.

     La souverainet rside dans le peuple; il est la seule source
     lgitime du pouvoir.

     En 1789, la nation reconquit ses droits depuis long-tems usurps ou
     mconnus.

     L'Assemble nationale abolit la monarchie fodale, tablit une
     monarchie constitutionnelle et un gouvernement reprsentatif.

     La rsistance des Bourbons aux voeux du peuple amena leur chute et
     leur bannissement du territoire franais.

     Deux fois le peuple consacra, par ses votes, la nouvelle forme de
     gouvernement tablie par ses reprsentans.

     En l'an VIII, Bonaparte, dj couronn par la victoire, se trouva
     port au gouvernement par l'assentiment national. Une constitution
     cra la magistrature consulaire.

     Le Snatus-consulte du 16 thermidor an X, nomma Bonaparte Consul 
     vie.

     Le Snatus-consulte du 28 floral an XII, confra  Napolon la
     dignit impriale et hrditaire dans sa famille.

     Ces trois actes solennels furent soumis  l'acceptation du peuple,
     qui les consacra par prs de quatre millions de votes.

     Ainsi, pendant vingt-deux ans, les Bourbons avaient cess de rgner
     en France; ils y taient oublis par leurs contemporains; trangers
      nos lois,  nos institutions,  nos moeurs,  notre gloire, la
     gnration actuelle ne les connaissait point.

     En 1814, la France fut envahie par les armes ennemies, et la
     capitale occupe. L'tranger cra un prtendu gouvernement
     provisoire. Il assembla la minorit des snateurs, et les fora,
     contre leur mission et leur volont, de dtruire les constitutions
     existantes, de renverser le trne imprial et de rappeler la
     famille des Bourbons.

     Le Snat qui n'avait t institu que pour conserver les
     constitutions de l'empire, reconnut lui-mme qu'il n'avait point le
     pouvoir de les changer. Il dcrta que le projet de constitution
     qu'il avait prpar, serait soumis  l'acceptation du peuple, et
     que Louis-Stanislas-Xavier serait proclam Roi des Franais,
     aussitt qu'il aurait accept la constitution et jur de l'observer
     et de la faire observer.

     L'abdication de l'Empereur Napolon ne fut que le rsultat de la
     situation malheureuse o la France et l'Empereur avaient t
     rduits par les vnemens de la guerre, par la trahison et par
     l'occupation de la capitale. L'abdication n'eut pour objet que
     d'viter la guerre civile, et l'effusion du sang franais. Non
     consacr par le voeu du peuple, cet acte ne pouvait dtruire le
     contrat solennel qui s'tait form entre lui et l'Empereur. Et
     quand Napolon aurait pu abdiquer personnellement la couronne, il
     n'aurait pu sacrifier les droits de son fils appel  rgner aprs
     lui.

     Cependant un Bourbon fut nomm lieutenant-gnral du royaume et
     prit les rnes du Gouvernement.

     Louis-Stanislas-Xavier arriva en France; il fit son entre dans la
     capitale; il s'empara du trne, d'aprs l'ordre tabli dans
     l'ancienne monarchie fodale.

     Il n'avait point accept la constitution dcrte par le Snat; il
     n'avait point jur de l'observer et de la faire observer; elle
     n'avait point t envoye  l'acceptation du peuple, le peuple,
     subjugu par la prsence des armes trangres, ne pouvait pas mme
     exprimer librement ni valablement son voeu.

     Sous leur protection, aprs avoir remerci un prince tranger de
     l'avoir fait remonter sur le trne, Louis-Stanislas-Xavier data le
     premier acte de son autorit de la 19me anne de son rgne,
     dclarant ainsi que les actes mans de la volont du peuple,
     n'taient que le produit d'une longue rvolte; il _accorda
     volontairement, et par le libre exercice de son autorit royale,
     une Charte constitutionnelle appele Ordonnance de rformation_; et
     pour toute sanction, il la fit lire en prsence d'un nouveau corps
     qu'il venait de crer et d'une runion de dputs qui n'tait pas
     libre, qui ne l'accepta point, dont aucun n'avait caractre pour
     consentir  ce changement, et dont les deux cinquimes n'avaient
     mme plus de caractre de reprsentans.

     Tous ces actes sont donc illgaux. Faits en prsence des armes
     ennemies et sous la domination trangre, ils ne sont que l'ouvrage
     de la violence, ils sont essentiellement nuls et attentatoires 
     l'honneur,  la libert et aux droits du peuple.

     Les adhsions donnes par des individus et par des fonctionnaires
     sans mission, n'ont pu ni anantir, ni suppler le consentement du
     peuple exprim par des votes solennellement provoqus et lgalement
     mis.

     Si ces adhsions, ainsi que les sermens, avaient jamais pu mme
     tre obligatoires pour ceux qui les ont faits, ils auraient cess
     de l'tre ds que le Gouvernement qui les a reus a cess
     d'exister.

     La conduite des citoyens qui, sous ce Gouvernement, ont servi
     l'tat, ne peut tre blme. Ils sont mme dignes d'loges, ceux
     qui n'ont profit de leur position que pour dfendre les intrts
     nationaux et s'opposera l'esprit de raction et de
     contre-rvolution qui dsolait la France.

     Les Bourbons eux-mmes avaient constamment viol leurs promesses;
     ils favorisrent les prtentions de la noblesse fidle; ils
     branlrent les ventes des biens nationaux de toutes les origines;
     ils prparrent le rtablissement des droits fodaux et des dmes;
     ils menacrent toutes les existences nouvelles; ils dclarrent la
     guerre  toutes les opinions librales: ils attaqurent toutes les
     institutions que la France avait acquises au prix de son sang;
     aimant mieux humilier la nation que de s'unir  sa gloire, ils
     dpouillrent la Lgion d'honneur de sa dotation et de ses droits
     politiques; ils en prodigurent la dcoration pour l'avilir; ils
     enlevrent  l'arme, aux braves, leur solde, leurs grades et leurs
     honneurs, pour les donner  des migrs,  des chefs de rvolte;
     ils voulurent enfin rgner et opprimer le peuple par
     l'_migration_.

     Profondment affecte de son humiliation et de ses malheurs, la
     France appelait de tous ses voeux son Gouvernement national, la
     dynastie lie  ses nouveaux intrts,  ses nouvelles
     institutions.

     Lorsque l'Empereur approchait de la capitale, les Bourbons ont en
     vain voulu rparer, par des lois improvises et des sermens tardifs
      leur charte constitutionnelle, les outrages faits  la nation et
      l'arme. Les tems des illusions tait pass, la confiance aline
     pour jamais. Aucun bras ne s'est arm pour leur dfense; la nation
     et l'arme ont vol au-devant de leur librateur.

       *       *       *       *       *

     L'Empereur, en remontant sur le trne o le peuple l'avait lev,
     rtablit donc le peuple dans ses droits les plus sacrs: il ne fait
     que rappeler  leur excution les dcrets des assembles
     reprsentatives, sanctionnes par la nation; il revient rgner par
     le seul principe de la lgitimit, que la France ait reconnu et
     reconnat depuis vingt-cinq ans, et auquel toutes les autorits
     s'taient lies par des sermens, dont la volont du peuple aurait
     pu seule les dgager.

     L'Empereur est rappel  garantir de nouveau, par des institutions
     (et il en a pris l'engagement dans ses proclamations  la nation et
      l'arme), tous les principes libraux: la libert individuelle et
     l'galit des droits, la libert de la presse et l'abolition de la
     censure, la libert des cultes, le vote des contributions et des
     lois par les reprsentans de la nation lgalement lus, les
     proprits nationales de toute origine, l'indpendance et
     l'inamovibilit des tribunaux, la responsabilit des ministres, et
     de tous les agens du pouvoir.

     Pour mieux consacrer les droits et les obligations du peuple et du
     monarque, les institutions nationales doivent tre revues dans une
     grande assemble des reprsentans, dj annonce par l'Empereur.

     Jusqu' la runion de cette grande assemble reprsentative,
     l'Empereur doit exercer et faire exercer, conformment aux
     constitutions et aux lois existantes, le pouvoir qu'elles lui ont
     dlgu, qui n'a pu lui tre enlev, qu'il n'a pu abdiquer sans
     l'assentiment de la nation, et que le voeu et l'intrt gnral du
     peuple Franais lui font un devoir de reprendre.

L'Empereur rpondit:

     Les princes sont les premiers citoyens de l'tat; leur autorit
     est plus ou moins tendue, selon l'intrt des nations qu'ils
     gouvernent: la souverainet elle-mme n'est hrditaire que parce
     que l'intrt des peuples l'exige: hors de ces principes, je ne
     connais pas de lgitimit.

     J'ai renonc aux ides du grand empire, dont depuis quinze ans je
     n'avais encore que pos les bases; dsormais le bonheur et la
     consolidation de l'empire Franais seront l'objet de toutes mes
     penses.

La cour de cassation exprima les mmes principes et les mmes sentimens
que le conseil d'tat.

L'Empereur lui rpondit:

     Dans les premiers ges de la monarchie franaise, des peuplades
     grossires s'emparrent des Gaules. La souverainet sans doute ne
     fut pas organise dans l'intrt des Gaulois, qui furent esclaves
     ou n'avaient aucuns droits politiques; mais elle le fut dans
     l'intrt de la peuplade conqurante. Il n'a donc jamais t vrai
     de dire, dans aucune priode de l'histoire, dans aucune nation,
     mme en Orient, que les peuples existassent pour les rois. Partout
     il a t consacr que les rois n'existaient que pour les peuples.
     Une dynastie cre dans les circonstances qui ont cr tant de
     nouveaux intrts, ayant intrt au maintien de tous les droits et
     de toutes les proprits, peut seule tre naturelle et lgitime, et
     avoir la confiance et la force, ces deux premiers caractres de
     tout gouvernement.

La cour des comptes et la cour impriale tinrent le mme langage que les
autorits prcdentes.

L'Empereur leur rpondit:

     Ce qui distingue spcialement le trne imprial, c'est qu'il est
     lev par la nation, qu'il est par consquent naturel, et qu'il
     garantit tous les intrts: c'est l le vrai caractre de la
     lgitimit. L'intrt de ce trne est de consolider tout ce qui
     exista, et tout ce qui a t fait en France dans vingt-cinq ans de
     rvolution. Il comprend tous les intrts, et surtout l'intrt de
     la gloire de la nation, qui n'est pas le moindre de tous.

     Tout ce qui est revenu avec les armes trangres, tout ce qui a
     t fait sans consulter la nation, est nul. Les cours de Grenoble
     et de Lyon, et tous les tribunaux de l'ordre judiciaire que j'ai
     rencontrs, lorsque le succs des vnemens tait encore incertain,
     m'ont montr que ces principes taient gravs dans le coeur de tous
     les Franais.

La rception des corps de l'tat termine, il y eut une grande audience
dans les appartemens du palais; les rponses de l'Empereur rptes et
embellies avaient produit la plus profonde sensation: les mots si
long-tems mconnus et proscrits dans cette enceinte, ces mots de gloire
nationale, de libert, de patrie, retentissaient de toutes parts.
Lorsque les migrs reparurent et que les plus illustres serviteurs de
l'tat furent expulss, pour faire place  des hommes devenus trangers
 nos moeurs,  nos institutions,  nos triomphes, on et dit que la
France n'existait plus; qu'elle tait passe sous la domination
trangre. Quand Napolon revint, la patrie parut tre revenue avec lui;
il semblait l'avoir ramene de l'exil, et c'est alors qu'il put s'crier
avec une juste, fiert: _La nation, c'est moi_.

L'exemple donn par les magistrats de Paris trouva bientt, dans les
dpartemens, de nombreux imitateurs, les fonctionnaires publics, les
autorits judiciaires et administratives qui, quelques jours auparavant,
avaient offert leurs voeux au Ciel et au Roi pour l'extermination du
_Corse_, du _tyran_ et de l'_usurpateur_, s'empressrent de fliciter
_l'Empereur_ sur son miraculeux retour, et de lui dcerner les titres de
_hros_, de _librateur_, et surtout de _souverain lgitime_.

La marche de Napolon avait t si rapide, que beaucoup d'adresses au
Roi n'arrivrent  Paris qu'aprs son dpart, et nous furent remises en
mme temps que les nouvelles adresses votes  son successeur[80]. Je le
fis remarquer  l'Empereur. Il me rpondit, en souriant de piti:
_Voil les hommes_.

Les favoris d'Apollon ne manqurent point d'offrir leur encens banal au
Dieu du jour. Nous remes de Madame la comtesse de Genlis de fort jolis
vers, en l'honneur de la violette. Une autre femme, plus clbre encore,
Madame la Baronne de Stael, profita de quelques mots flatteurs dits pour
elle  M. B. Constant pour crire  l'Empereur une ptre, qu'il serait
curieux de faire imprimer en tte de son dernier ouvrage.

Les publicistes et les crivains les plus rigides, ceux mme qui, Cujas
et Bartole  la main, avaient la veille fait rgulirement le procs 
Napolon, s'empressrent de lui tmoigner leur admiration et de le
proclamer le souverain par excellence.

Napolon tait donc ft, louang plus que jamais; et il faut convenir
qu'il se conduisait de manire  le mriter: d'une main il caressait la
nation, et de l'autre les intrts particuliers, bien plus importans 
mnager que ce qu'on appelle l'intrt gnral.

Les dcrets de Lyon avaient replac sous le squestre les biens rendus
aux migrs depuis 1814; une partie de ces biens avait t vendue par
les propritaires rintgrs, et il fallait calmer les inquitudes des
acqureurs. L'Empereur dclara irrvocables toutes les ventes
consommes, et confirma celles opres postrieurement au dcret,
lorsqu'on prouverait qu'elles n'avaient point t simules.

D'un autre ct, les migrs rentrs avaient achet des proprits dont
le prix pouvait ne pas avoir t entirement sold: pour tre quitable
envers les migrs et leurs vendeurs, il ordonna que les biens
nouvellement acquis ne seraient point sujets au squestre,  la charge
d'tre revendus dans un dlai dtermin.

Un autre dcret de Lyon avait aboli indistinctement les promotions
faites depuis la restauration Royale, dans la Lgion d'Honneur et dans
l'arme. Il soumit  une rvision les nominations qui lui parurent le
rsultat de la faveur, de l'intrigue et de la vnalit, et confirma
toutes celles qui n'avaient t que le prix de services rels et
mritoires. Il ne voulut mme point qu'il ft tabli de dmarcation
d'opinion, et il prescrivit au ministre d'avoir gard aux anciens
services rendus par les officiers incorpors depuis dans la maison du
Roi.

Il confirma galement les dcorations accordes  la Garde nationale, en
distribua de nouvelles aux braves lves de l'cole Polytechnique, dont
la belle conduite avait excit  un si haut degr, lors des vnemens de
1814, l'admiration de Paris et des trangers.

Les filles des membres de la Lgion d'Honneur avaient des droits trop
sacrs  son souvenir et  ses consolations, pour ne point participer 
ses bonnes grces. Il fut les visiter. Sa prsence excita, parmi ces
intressantes orphelines, un enthousiasme inexprimable: elles se
jetrent  ses pieds,  ses genoux, et les couvrirent de leurs larmes et
de leurs embrassemens. Il s'tait servi d'une cuiller pour goter leurs
alimens; aprs son dpart chacune voulut la possder: elles la mirent en
pices et se la partagrent. La plupart avaient tress des bagues en
crin, sur lesquelles se trouvaient traces des devises patriotiques, ou
l'expression nave de leurs sentimens pour Napolon. L'Empereur ayant
daign en agrer quelques-unes et les placer  ses doigts, chaque
orpheline voulut obtenir la mme faveur; elles se prcipitrent sur lui,
s'emparrent de ses mains, et en un instant les couvrirent de ces gages
innocens de reconnaissance et d'amour. L'Empereur, mu, enchant, se
soumit, avec une complaisante bont, aux douces treintes de ces
aimables enfans. Elles lui recommandrent ingnuement de ne point donner
les bagues qu'elles lui avaient offertes; il leur promit de les
conserver, en leur assurant qu'elles seraient aussi prcieuses  ses
yeux que les bijoux de sa couronne.

La classe ouvrire, qui avait surnomm Napolon, _le grand
entrepreneur_, reut aussi sa part des faveurs impriales. Les travaux
commencs sous son rgne, ensevelis dans la poussire sous celui des
Bourbons, furent repris avec activit. La capitale redevint, comme
autrefois, un vaste atelier; et les Parisiens, auxquels les trangers
avaient appris  connatre la beaut de leurs monumens, virent, avec un
sentiment ml de reconnaissance et d'orgueil, que de nouvelles
merveilles allaient embellir encore leur majestueuse cit.

Toutes les classes de la socit reurent enfin des tmoignages de la
sollicitude et de la justice de Napolon. Pourquoi faut-il le dire? ses
anciens compagnons de l'le d'Elbe furent seuls oublis!

Tant que Napolon n'avait eu d'autre trne que son rocher, ils s'taient
montrs aussi dsintresss que fidles; lorsqu'il eut recouvr sa
couronne, ils se flattrent que leur dvouement serait gnreusement
rcompens.

Les uns, que l'honneur seul avait attachs au sort de Napolon,
jouissaient d'avance des louanges, des titres et des cordons qui leur
seraient prodigus; les autres, anims de sentimens moins levs,
aspiraient  des biens plus rels. La garde et ses dignes chefs
n'ambitionnaient que la seule faveur de conserver le glorieux titre de
_grenadiers de l'le d'Elbe_. Vaines illusions! la pense de l'Empereur,
absorbe toute entire par d'autres soins, ne se reportait plus vers les
braves qui avaient partag son exil et ses malheurs. Cependant, ce
moment d'oubli n'eut point le tems de dgnrer en ingratitude, il fut
rpar: des grades, des dotations, des indemnits leur furent accords;
et s'ils n'eurent point  se louer compltement de Napolon, ils
cessrent du moins d'avoir  s'en plaindre.

L'Empereur aurait dsir, par sentiment et peut-tre aussi par
ostentation, pouvoir reconnatre, d'une manire plus digne de lui, leurs
services et leur attachement; il s'arrta devant la crainte d'tre
accus d'imiter les Bourbons, et de prfrer les Franais qui s'taient
exils avec lui, aux Franais rests fidles  la mre-patrie.

Ces scrupules, il me semble, n'taient point fonds.

Les migrs avaient ensanglant le sol qui les avait vus natre, par
leurs armes ou par les guerres civiles qu'ils avaient entretenues et
fomentes: et la nation indigne les avait long-tems combattus et
maudits, comme les ennemis de son repos et de son bonheur.

Les Franais revenus de l'le d'Elbe avec Napolon, avaient au contraire
vers leur sang pour la dfense de la patrie. Ils taient aims,
honors, respects; et les rcompenses que l'Empereur et pu leur
dcerner, au lieu d'indisposer la France, auraient accompli ses voeux.
Elle en et joui avec ce sentiment de plaisir et d'orgueil qu'prouve
une mre, lorsque, dans les lices ouvertes  la jeunesse, elle entend
proclamer les triomphes de ses fils et voit briller sur leurs ttes le
prix de leurs succs.

La politique exigeait, non moins que la justice, que Napolon rpandt,
mme avec prodigalit, ses bienfaits et ses grces sur les hommes qui
s'taient dvous pour lui. Dans sa position, il valait encore mieux
passer pour prodigue que pour ingrat; mais la fortune le favorisait
tellement, qu'il lui tait permis de ngliger un peu les moyens de
s'assurer du faible appui des hommes.

Le rtablissement du gouvernement imprial, qui paraissait devoir
prouver quelques obstacles, s'oprait de tous cts avec une
promptitude et une facilit vritablement inous. Le marchal Augereau,
qui avait cherch, dans sa proclamation de 1814,  dshonorer
l'Empereur, s'tait empress, dans une proclamation nouvelle, de lui
faire amende honorable.

Le duc de Bellune, le comte Gouvion Saint-Cyr, aprs d'inutiles efforts
pour contenir leurs troupes insurges, avaient t forcs de se drober,
par la fuite,  leur mcontentement.

Les troubles suscits dans la Vende et le Calvados, par quelques
volontaires royaux, avaient t apaiss, et les perturbateurs dsarms.

La maison militaire du roi s'tait soumise  son licenciement, et avait
rendu docilement ses armes et ses chevaux.

La famille royale enfin avait vacu le territoire imprial.

L'Empereur voulut instruire lui-mme son arme de ces heureux rsultats.

     Grce au peuple Franais et  vous, dit-il en passant les troupes
     en revue le 27 Mars, le trne imprial est rtabli. Il est reconnu
     dans tout l'empire, sans qu'une goutte de sang ait t verse. Le
     comte de Lille, le comte d'Artois, le duc de Berry, le duc
     d'Orlans ont pass la frontire du nord, et sont alls chercher un
     asile chez l'tranger. Le pavillon tricolor flotte sur les tours de
     Calais, de Dunkerque, de Lille, de Valenciennes, de Cond, etc.
     Quelques bandes de Chouans avaient cherch  se former dans le
     Poitou et la Vende; l'opinion du peuple et la marche de quelques
     bataillons ont suffi pour les dissiper. Le duc de Bourbon qui tait
     venu fomenter des troubles dans les provinces, s'est embarqu 
     Nantes.

     Qu'ils taient insenss, continua l'Empereur, et qu'ils
     connaissaient mal la nation, ceux qui croyaient que les Franais
     consentiraient  recevoir un prince des mmes mains qui avaient
     ravag notre territoire, et qui,  l'aide de la trahison, avaient
     un moment port atteinte  nos lauriers!

Le Roi, qui s'tait d'abord rfugi  Lille, venait en effet de se
retirer  Gand. Sa Majest avait donn l'ordre  sa maison et aux
princes de venir le rejoindre dans cette ville, o son intention
paraissait tre de se maintenir et de convoquer les chambres. Mais le
Marchal Duc de Trvise, gouverneur de la division, lui dclara qu'il ne
rpondrait plus de ses troupes, si l'on faisait entrer dans la place les
mousquetaires, les gardes-du-corps, etc., et lui conseilla de se rendre
 Dunkerque, qui, par sa position, gographique et le dvouement de ses
habitans, lui offrirait la facilit d'attendre sans danger l'issue des
vnemens. M. de Blacas et les migrs qui entouraient le Roi, lui
remontrrent vivement qu'il ne serait point en sret dans cette place,
et que ce n'tait plus que chez l'tranger qu'il pourrait tre  l'abri
des poursuites de Napolon. Le Duc de Trvise insista; et le Roi, malgr
les prires et l'effroi du Comte de Blacas et des autres courtisans,
avait rsolu de suivre l'avis du Marchal, lorsque des dpches du Comte
d'Artois, reues dans la nuit, le dterminrent  passer la frontire.

L'Empereur avait cru d'abord que le projet de Louis XVIII, tait de
retourner en Angleterre; il s'en tait rjoui: et ce ne fut pas sans un
dplaisir extrme, qu'il sut que ce Prince se proposait de rester en
observation sur les frontires de la Belgique. Mais si cette rsolution,
 laquelle le Roi dut peut-tre le recouvrement de son trne, dplut 
Napolon, elle ne lui inspira pas du moins, comme de misrables
crivains l'ont prtendu, le dsir criminel d'attenter  la vie et  la
libert des Bourbons.

Les ordres donns au gnral Excelmans portaient seulement de pousser
pied  pied, hors de la France, le Roi et les Princes. Jamais il ne lui
fut command ni de s'assurer de leurs personnes, ni de les tuer en cas
de rsistance.

Les instructions donnes en mme tems au Marchal Ney, envoy en mission
sur les frontires du nord et de l'est, prescrivaient aussi, et mot 
mot, de faire respecter la famille royale, et de lui faciliter tous les
moyens de sortir librement et paisiblement de la France[81].

On a soutenu que le Duc de Bassano, charg momentanment du portefeuille
de l'intrieur, avait transmis  M. Simon, alors prfet royal  Lille,
l'ordre d'arrter le Roi. Le Duc de Bassano indign de cette odieuse
imputation, avait voulu ne point quitter le sol franais sans l'avoir
repousse. Il se proposait de sommer M. Simon de dclarer la vrit, et
sa dclaration aurait t rendue publique par la voie de l'impression et
des journaux, si la police ne s'y ft oppose.

Le Roi quitta Lille le 25 Mars. Le Duc d'Orlans, qui avait suivi sa
Majest, et que le Roi, en partant, avait investi du commandement de
cette place, n'en sortit que vingt-quatre heures aprs: il adressa au
Marchal Mortier la lettre suivante.

     Je vous remets en entier, mon cher Marchal, le commandement que
     j'avais t si heureux d'exercer avec vous dans le dpartement du
     Nord. Je suis trop bon Franais pour sacrifier les intrts de la
     France, parce que de nouveaux malheurs me forcent  la quitter. Je
     pars pour m'ensevelir dans la retraite et l'oubli. Le Roi n'tant
     plus en France, je ne puis plus transmettre d'ordres en son nom; et
     il ne me reste qu' vous dgager de l'observation de tous les
     ordres que je vous avais transmis, en vous recommandant de faire
     tout ce que votre excellent jugement et votre patriotisme si pur
     vous suggreront de mieux, pour les intrts de la France, et de
     plus conforme  tous les devoirs que vous avez  remplir.

L'Empereur, aprs avoir lu cette lettre, se tourna vers le duc de
Bassano, et lui dit: Voyez ce que le duc d'Orlans crit  Mortier;
cette lettre lui fait honneur. _Celui-l a toujours eu l'me
franaise_.

Je lui appris alors qu'on m'avait assur que le duc d'Orlans en se
sparant de ses officiers, avait dit  l'un deux, le colonel Athalin:
Allez, Monsieur, reprendre la cocarde nationale; je m'honore de l'avoir
porte, et je voudrais pouvoir la porter encore. L'Empereur parut
frapp de ces paroles, et ne rpliqua rien. Quelques momens aprs, il me
demanda si je n'avais pas une lettre de madame la duchesse d'Orlans. Je
la lui remis, il la lut, et dit: Je veux que sa mre _soit traite avec
les gards qu'il mrite_. Et il ordonna que la duchesse, dont les biens
venaient d'tre remis sous le squestre, recevrait annuellement du
trsor public trois cents mille francs d'indemnit. Une autre indemnit
de cent cinquante mille francs fut accorde en mme tems  madame la
duchesse de Bourbon.

Le duc de Bourbon, quoique l'Empereur et annonc son embarquement, ne
partit cependant que plusieurs jours aprs. Sa prsence et sa
proclamation avaient excit un soulvement partiel dans l'arrondissement
de Beauprau: mais convaincu par ses yeux et par les rapports de ses
principaux officiers, que la masse des Vendens resterait immobile, il
avait accd aux voeux exprims par le colonel Noirot, commandant de la
gendarmerie, dans la lettre qui suit:

     MONSEIGNEUR, ce ne sera pas en vain, j'en ai l'assurance, que
     j'invoquerai les effets de votre magnanimit. Vous pouvez d'un mot
     calmer une effervescence dont les premiers rsultats peuvent encore
     une fois ensanglanter la trop malheureuse Vende; ce mot, Votre
     Altesse le prononcera, et tout rentrera dans l'ordre. Vous jugerez
     aussi, Monseigneur, qu'un plus long sjour dans l'arrondissement de
     Beauprau, en compromettant la sret intrieure du pays,
     compromettrait aussi la sret personnelle de Votre Altesse.

     Daignez donc, je vous en conjure, Monseigneur, vous rendre aux voeux
     que je forme pour votre bonheur et celui de mon pays. Tous les
     moyens de sret que dsirera Votre Altesse, pour se rendre  la
     destination qu'elle aura choisie, je les lui garantis.

Cette lettre que je me suis plu  citer, pour prouver quel tait le
langage des hommes du 20 mars, ne fut point impuissante. Le duc de
Bourbon chargea son aide-de-camp de s'entendre avec le colonel Noirot,
et il fut arrt que Son Altesse abandonnerait la Vende et
s'embarquerait  Nantes pour l'Angleterre.

Par des raisons que j'ignore, le prince ne remplit point ses engagemens.
Il quitta effectivement Beauprau, mais rda quelque tems encore sur les
ctes, sous un nom et avec un passe-port supposs. Le gnral ***[82] le
reconnut et respecta son dguisement. L'Empereur approuva cette
dfrence et donna l'ordre de se borner  le forcer de s'loigner; le
pre du duc d'Enghien tait devenu sacr pour la France et pour lui!

De toute la famille des Bourbons, le duc et la duchesse d'Angoulme
persistaient seuls  lutter contre leur mauvaise fortune.

Madame se trouvait  Bordeaux au moment du dbarquement. L'entre de
Napolon  Paris, la fuite du Roi, la dfection gnrale de l'arme
n'abattirent point son courage. Elle fit prendre les armes  la Garde
nationale; elle courut aux casernes haranguer les soldats, et leur
rappeler ce qu'ils devaient  leurs sermens,  leur Roi. De nombreux
bataillons de volontaires s'organisrent en un instant, et furent
chargs, par ses ordres, de dfendre les avenues de la ville,
d'intercepter les communications et de contenir le peuple.

Cependant, le gnral Clausel, nomm par l'Empereur commandant suprieur
de la 11me division, s'tait avanc jusqu' Saint-Andr de Cubsac (six
lieues de Bordeaux),  la tte d'environ vingt-cinq gendarmes rallis en
route, et de cent cinquante hommes de la garnison de Blaye qui,
instruits par ses missaires de son arrive, taient accourus au devant
de lui.

 son approche, un bataillon de volontaires post  Cubsac, avec deux
pices de canon, se retira prcipitamment  Saint-Vincent, et s'y runit
 d'autres volontaires pour dfendre en commun le passage de la
Dordogne.

Les soldats du gnral Clausel tentrent de s'emparer du pont volant, et
furent accueillis par plusieurs dcharges d'artillerie et de
mousqueterie qu'elles reurent sans riposter. Leur chef, voulant viter
la guerre civile, fit demander qu'on lui envoyt un parlementaire. Les
Bordelais lui ayant dput leur commandant, M. de Martignac, il chargea
cet officier de leur faire connatre que son intention, n'tait point
d'attenter, en aucune manire,  la sret des personnes et de leurs
proprits, et qu'il les conjurait, au nom de la patrie, de ne point
verser inutilement le sang franais.

Nanmoins, quelques dmonstrations hostiles furent continues de part et
d'autre; mais les volontaires royaux s'effrayrent  la vue de trois
bateaux qu'ils crurent chargs de troupes, et prirent la fuite.

Le gnral Clausel, devenu matre de la Dordogne, se disposait  la
passer, lorsque M. de Martignac revint lui annoncer que Madame la
Duchesse d'Angoulme consentait  se retirer, et que la ville serait
remise dans vingt-quatre heures.

Madame, au lieu de remplir cette double promesse, se laissa subjuguer
par le dsir et l'espoir de prolonger la dfense. Elle assembla la Garde
nationale, et fit de nouveaux efforts pour attirer dans le parti royal
les troupes de la garnison.

Le gnral Clausel l'aperut de loin, passant en revue les gardes
nationaux et volontaires; il fit rappeler le parlementaire, et se
plaignit de l'inexcution des promesses qui lui avaient t faites. M.
de Martignac s'excusa sur les dispositions o se trouvaient la Garde
nationale et la garnison, de ne plus rendre la ville. Le Gnral,
reconnaissant alors que les Bordelais se flattaient d'tre seconds par
les troupes de ligne, assura M. de Martignac qu'elles n'attendaient, au
contraire, qu'un signal convenu, pour se dclarer en faveur de la cause
impriale. M. de Martignac parut en douter: le Gnral fit aussitt
agiter en l'air un drapeau, et sur le champ l'tendard tricolor fut
arbor sur le Chteau-Trompette[83].

Les Bordelais, stupfaits et consterns, demandrent  capituler. Le
gnral Clausel s'empressa d'acquiescer  toutes leurs propositions, et
le lendemain ils lui ouvrirent les portes de leur ville.

L'Empereur fut trs-satisfait de l'heureuse issue de cette affaire. Il
donna l'ordre de publier sur-le-champ l'ordre du gnral Clausel; mais
ce rapport n'tant qu'une relation militaire, il y ajouta lui-mme les
dtails supplmentaires ci-aprs, qu'il fit insrer dans le _Moniteur_
sous la rubrique de Bordeaux.

     La conduite ferme et courageuse du gnral Clausel nous a vit de
     grands malheurs: le passage de la Dordogne avait produit ici une
     vive impression. Avant qu'il ft arriv  la Bastide, la duchesse
     d'Angoulme, en proie  une terreur qu'elle ne pouvait cacher, lui
     fit promettre qu'elle quitterait Bordeaux dans la matine du 1er
     avril; c'est ce qui dtermina le gnral Clausel  s'arrter  la
     Bastide, en face de Bordeaux, sur la rive droite de la Garonne, o
     il arriva le 31 Mars au soir. La duchesse d'Angoulme voulut
     profiter de ce dlai pour ne point tenir ses promesses; elle se
     porta aux casernes, fit runir les troupes, et chercha  leur
     persuader de dfendre l'entre de Bordeaux au gnral Clausel. Les
     officiers de tout grade lui dclarrent nettement qu'ils auraient
     pour elle le respect d  son malheur,  son sexe; mais qu'tant
     Franais, aucun motif ne pourrait les porter  prendre les armes
     contre les Franais. La duchesse versa d'abondantes larmes; elle
     demanda que du moins les troupes restassent neutres, si les gardes
     nationales voulaient combattre pour elle. Les officiers rpondirent
     qu'ils ne tireraient point sur la garde nationale, mais qu'ils ne
     souffriraient point que celle-ci tirt sur les troupes du gnral
     Clausel; qu'ils ne voulaient pas qu'une seule goutte de sang
     franais ft rpandue. Les soldats se joignirent d'une voix unanime
     aux sentimens de leurs officiers. La duchesse se retira l'effroi
     dans l'me et la menace  la bouche: elle tait tremblante.
     Lorsqu'elle arriva sur le quai o la garde nationale tait sous les
     armes, elle y fut reue dans un silence profond; on entendait
     murmurer dans tous les rangs: _Point de combat, point de guerre
     civile_. La duchesse se hta de se retirer dans le palais imprial
     d'o elle ordonna son dpart[84];  huit heures, elle avait quitt
     Bordeaux. Le feu qu'elle avait allum, n'tait pas teint dans tous
     les coeurs. La garde nationale qui venait de tenir une conduite si
     sage, avait  ct d'elle des hommes effrns; c'taient des hommes
     de la lie du peuple, formant la masse des compagnies de volontaires
     royaux: ces hommes qui n'avaient t enrls qu' prix d'argent,
     comptaient sur le pillage. Leurs esprances taient djoues par la
     fermet de la garde nationale. Un petit nombre de furieux tirrent
     sur la compagnie de M. Troplong, qui passait pour tre anime du
     meilleur esprit; les gardes nationales ripostrent. Les volontaires
     s'enfuirent, mais le capitaine Troplong avait t atteint
     mortellement. Il vient d'tre enterr avec tous les honneurs
     militaires; plus de dix mille personnes ont suivi le convoi de cet
     excellent citoyen. Les regrets qu'on a donns  sa mort ont
     suspendu un moment l'allgresse de ce peuple, heureux d'tre enfin
     dlivr des maux dont il tait menac.

L'nergie et l'intrpidit que dploya dans cette circonstance la petite
fille de Marie-Thrse excita les loges de l'Empereur, et lui inspira
ce mot si connu: _C'est le seul homme de la famille_.

Il admira galement la contenance ferme et respectueuse qu'avaient
conservs, au milieu des provocations et des reproches de la Duchesse,
les rgimens de la garnison. Tout ce qui s'est pass  Bordeaux,
dit-il, est vraiment extraordinaire, et je ne sais ce qui doit tonner
le plus, de la noble audace de Madame d'Angoulme, ou de la patience
magnanime de mes soldats.

L'effervescence des Bordelais tait assoupie; il restait encore 
pacifier la Provence et le Languedoc, o le Duc d'Angoulme avait fait
natre et entretenu le feu de l'insurrection.

Ce prince ayant appris  Toulouse que l'Empereur tait descendu au Golfe
Juan, se transporta sur-le-champ dans les principales villes du midi, et
fit prendre les armes aux partisans des Bourbons et de la royaut.

Trois mille deux cents Marseillais, et trois mille cinq cents
volontaires de Nismes, d'Avignon et de Montpellier, se rangrent sous
ses drapeaux.

Le 10me, 55me et 83me rgimens de ligne, composs chacun d'environ
neuf cents hommes; les dpts du 9me et du 87me d'infanterie, forts de
cinq cent cinquante combattans, deux cent cinquante chasseurs  cheval
du 14me rgiment, cent cinquante artilleurs et trois cents soldats du
rgiment royal tranger, furent tirs de leurs garnisons respectives, et
formrent, avec les volontaires royaux, une arme de douze mille hommes,
qui devait s'accrotre, par les leves qu'on oprait journellement dans
les provinces soumises au gouvernement royal, et par les secours que le
Prince s'tait empress de demander au Roi de Sardaigne et  la Suisse,
et qu'il esprait en obtenir.

Le Duc d'Angoulme divisa son arme en deux corps.

Le premier command par le Gnral Ernouf, ayant sous ses ordres les
Marchaux-de-camp Gardanne et Loverdo, se dirigea sur Grenoble ou
Sisteron.

Le deuxime, command par le Prince en personne, et sous ses ordres par
le Lieutenant-Gnral Monnier, le Baron de Damas et le Vicomte d'Escars,
suivit la route de Valence.

Les deux corps, aprs avoir soumis le pays et ralli les royalistes,
devaient se runir  Grenoble, et marcher ensemble sur Lyon.

L'avant-garde du deuxime corps, conduite par M. d'Escars, n'prouva de
rsistance srieuse qu'au passage de la Drme.

Le gnral Debelle,  la tte de quelques hussards du quatrime, d'un
bataillon du trente-neuvime, et d'environ huit cents gardes nationaux,
s'tait laiss chasser de Loriol, et s'tait retir, tant bien que mal,
derrire la Drme.

Les volontaires de Vaucluse, protgs par l'artillerie royale, passrent
la rivire  gu, et vinrent se poster sur le flanc gauche des gardes
nationaux; au mme moment, le prince fit attaquer le pont par le dixime
de ligne. Cette manoeuvre n'intimida point les gardes nationales; elles
tinrent ferme; et le dixime, malgr l'ardeur que lui inspirait
l'exemple du duc d'Angoulme, allait plier, lorsque plusieurs
voltigeurs, qui se trouvaient en tte, reconnurent, parmi leurs
adversaires, d'anciens camarades; ils commencrent mutuellement par
cesser leur feu, et finirent par s'embrasser aux cris de _vive
l'Empereur!_

Pendant la dure de leur colloque et de leurs embrassemens, le reste du
dixime rgiment regagna du terrain; les Impriaux, croyant qu'ils
venaient se jeter dans leurs bras, s'avancrent sans dfiance; une
dcharge les dtrompa: la confusion se mit dans les troupes du gnral
Debelle; il ne fit rien pour les rallier, et la droute devint complte.
Une partie des Impriaux furent pris par les royalistes, les autres se
rfugirent dans les montagnes, ou furent porter  Grenoble et  Valence
la nouvelle de leur dfaite.

Le lendemain 5 avril, le duc d'Angoulme et son arme victorieuse
entrrent  Valence, et, sans perdre de tems, se portrent  Romans sur
l'Isre.

Le premier corps, aprs avoir occup Sisteron, s'tait divis en deux
colonnes: l'une, ayant  sa tte le gnral Loverdo, s'tait porte sur
Lamure; l'autre, commande par le gnral Gardanne, avait pris Gap en
passant, et s'tait avance jusqu' Travers, o venaient de prendre
position, la garnison de Grenoble et les gardes nationales de Vizille,
de Lamure et des communes environnantes.

Tout, jusqu' ce jour, avait favoris les voeux de l'arme royale; elle
marchait de succs en succs; et le bruit de ses victoires, accrues par
la peur et la renomme, avait rpandu la consternation et l'effroi 
Grenoble et  Lyon.

L'Empereur lui-mme fut inquiet. En partant de Lyon, il avait prvu la
possibilit d'un soulvement partiel dans le midi; et, rassur par
l'nergie et le patriotisme des Dauphinois, il s'tait repos sur eux du
soin de dfendre leur territoire et leur capitale. Mais, s'ils taient
assez forts pour repousser les agressions des royalistes, ils n'taient
point en tat de rsister aux quatre mille soldats qui avaient embrass
leur cause et combattaient dans leurs rangs.

Le gnral Grouchy reut l'ordre de voler  Lyon, et de faire lever en
masse les gardes nationales du Dauphin, du Lyonnais et de la Bourgogne.

_Au nom de l'Empereur et de la patrie_, tout se mit en mouvement; les
patriotes de la Drme et de l'Isre sortirent de leurs montagnes; les
Lyonnais quittrent leurs ateliers; les Bourguignons se mirent
spontanment en marche, les officiers rforms  leur tte.

Cet lan patriotique fut si unanime, que les routes se couvrirent en un
instant de gardes nationales, et que le gnral Corbineau,  qui
l'Empereur avait donn la mission d'acclrer leur dpart, fut au
contraire oblig de l'empcher. Mais toutes ces dispositions, tristes
prsages de la guerre civile, ne furent point heureusement ncessaires.

Les troupes du gnral Gardanne, pendant leur sjour  Gap, avaient eu
connaissance des proclamations de l'Empereur; elles avaient rveill
leurs souvenirs, lectris leurs mes; et le cinquante-huitime arbora
la cocarde tricolore.

La dfection de ce rgiment fut bientt connue de la division du gnral
Loverdo; et, malgr les efforts de ce gnral, une partie du quatorzime
de chasseurs, et le quatre-vingt-troisime tout entier, embrassrent
galement la cause impriale. Les autres soldats, quoique fidles en
apparence, n'inspiraient plus de confiance  leurs gnraux; ils ne
pouvaient parler  un seul habitant du pays, sans en recevoir des
impressions absolument contraires au parti du roi[85], et l'on
s'attendait  chaque instant  les voir dserter  l'ennemi.

Le gnral Loverdo, impatient de combattre, et croyant pouvoir se passer
de leur assistance, voulut, avec le seul appui de ses volontaires
royaux, forcer le dfil de Saulces, en avant de Gap; mais cette
attaque, aussi tmraire qu'inutile, n'eut aucun succs, et il fut forc
de se replier sur Sisteron.

Le deuxime corps, contenu par la prsence du duc d'Angoulme, n'avait
perdu qu'un petit nombre de soldats; l'ordre de se porter en avant
venait d'tre donn, lorsque le prince reut  la fois de toutes parts
les nouvelles les plus accablantes.

D'un ct, il apprit la dfection des troupes rgles du gnral Ernouf,
et sa retraite force sur Sisteron.

De l'autre, il fut prvenu que le gnral Grouchy s'avanait  sa
rencontre avec des forces formidables.

Un troisime avis l'informait que le parti royal  Nismes et  Toulouse
s'tait dissous sans rsistance; que M. de Vitrolles, chef du comit
d'insurrection, avait t arrt, et que les patriotes et les troupes de
la neuvime division, runis sous les ordres du gnral Gilly, s'taient
ports sur ses derrires, avaient repris de vive force le pont
Saint-Esprit et dpass le Rhne.

Des dpches de Turin lui annoncrent enfin qu'il ne fallait plus
compter sur les secours des Suisses et sur les promesses du roi de
Sardaigne.

Le prince fit sonner la retraite et se retira sur Valence.

L'Empereur, qui, suivant sa coutume, prenait la peine de composer
lui-mme les articles du Moniteur relatifs  cette petite guerre, rendit
compte ainsi de l'vacuation de Valence:

     _Valence, le 7 avril_.--Le duc d'Angoulme a fait ici une triste
     figure; le tocsin sonnait dans tout le Dauphin, et de nombreux
     bataillons de gardes nationales taient partis de Lyon. Le duc
     d'Angoulme, inform de leur arrive, s'est mis  la dbandade avec
     les quatre mille insurgs qui sont sous ses ordres. Les troupes de
     ligne, instruites par nos concitoyens qu'il tait question de la
     cause de la nation contre quelques familles privilgies, de celle
     du peuple contre la noblesse, et enfin, de celle de la rvolution
     contre la contre-rvolution, ont subitement chang de parti:
     cependant, l'arme compte trois tratres qui paraissent s'tre
     rangs du parti des ennemis de la patrie: ce sont les gnraux
     Ernouf, Monnier et d'Aultanne[86].

L'Empereur avait galement le soin de rendre publiques les
correspondances qu'on parvenait  intercepter; et comme les unes
annonaient _l'intention de sparer la paille du bon grain et de la
jeter au feu_; les autres, _de faire pendre, sans piti et sans
exception, tous les rebelles_; et que d'autres, enfin, _conviaient
l'Espagne, la Suisse et le roi de Pimont de venir mettre la France  la
raison_, elles contribuaient, non moins puissamment que le succs de
l'arme impriale,  dtacher de la cause des Bourbons tous les Franais
ennemis de la trahison, des potences et des trangers.

Le gnral Grouchy, inform de la retraite du duc d'Angoulme, mit des
troupes lgres  sa poursuite; la plupart des chasseurs du quatorzime
et des artilleurs se runirent aux Impriaux. Les volontaires du midi,
qui jusqu'alors n'avaient point mis de bornes  leurs prsomptueuses
esprances, ne surent point en mettre  leur frayeur; aussi lches dans
le malheur qu'arrogans dans la prosprit, ils abandonnrent leur
gnral  l'approche du danger; et tous,  l'exception de quelques
centaines de braves, cherchrent leur salut dans la fuite.

Le duc d'Angoulme, entour des faibles dbris de leurs bataillons, et
du 10me de ligne toujours fidle, continuait jour et nuit sa marche
rtrograde, et traversait silencieusement les lieux que son arme,
quelques jours auparavant, avait fait retentir de ses cris de
_victoire_; les montagnards qui avaient eu tant  souffrir des exactions
et des mauvais traitemens des volontaires royaux, rptaient  leur
tour, _Malheur aux vaincus!_ et ne permettaient point au duc d'Angoulme
et aux siens de goter un seul instant de repos. Press d'un ct par
les colonnes de Grouchy, de l'autre par les troupes du gnral Gilly;
enferm, sans espoir de secours, entre la Drme, le Rhne, la Durance et
les montagnes, le duc d'Angoulme n'avait que deux ressources: l'une
d'abandonner son arme, et de gagner,  travers les montagnes, Marseille
ou le Pimont; l'autre de se soumettre, avec ses compagnons d'infortune,
aux lois du vainqueur. Le prince ne voulut point sparer son sort de
celui de son arme. Il consentit  se rendre. Le baron de Damas et le
Gnral Gilly rglrent les articles de la capitulation, et il fut
convenu que le prince licencierait son arme et s'embarquerait  Cette.
La dpche tlgraphique, annonant cette nouvelle, fut apporte
sur-le-champ  l'Empereur par le duc de Bassano; et ce ministre, malgr
l'opposition de plusieurs personnages, dcida Napolon  rpondre par le
tlgraphe qu'il approuvait la capitulation. Au mme instant, une
seconde dpche annona que le gnral Grouchy n'avait pas cru devoir
autoriser, sans l'aveu de l'Empereur, l'excution de la convention, et
que le duc d'Angoulme s'tait constitu prisonnier. M. de Bassano se
hta de transmettre les premiers ordres de Napolon, et ne l'instruisit
de l'annulation de la convention, que lorsque l'obscurit de la nuit et
rendu impossible toute communication tlgraphique. L'Empereur eut
connaissance de la noble hardiesse de son ministre, et au lieu de le
gronder, il lui dicta la lettre suivante:

     M. le comte Grouchy, l'ordonnance du Roi en date du 6 mars et la
     dclaration signe le 13  Vienne par ses ministres, pourraient
     m'autoriser  traiter le duc d'Angoulme comme cette ordonnance et
     cette dclaration voulaient qu'on me traitt moi et ma famille;
     mais, constant dans les dispositions qui m'avaient port  ordonner
     que les membres de la famille des Bourbons puissent sortir
     librement de France, mon intention est que vous donniez des ordres,
     pour que le duc d'Angoulme soit conduit  Cette o il sera
     embarqu, et que vous veilliez  sa sret et  carter de sa
     personne tout mauvais traitement. Vous aurez soin seulement de
     retirer les fonds qui ont t enlevs des caisses publiques, et de
     demander au duc d'Angoulme, qu'il s'oblige  la restitution des
     diamans de la couronne, qui sont la proprit de la nation[87].
     Vous lui ferez connatre en mme tems les dispositions des lois des
     Assembles nationales, qui ont t renouveles, et qui s'appliquent
     aux membres de la famille des Bourbons qui rentreraient sur le
     territoire franais, etc.

Le duc d'Angoulme, en attendant la dcision de Napolon, fut gard 
vue. Il supporta cette nouvelle disgrce avec calme et fermet. Le
marquis de Rivire, inform de sa dtention, menaa le comte Grouchy,
s'il ne lui rendait point la libert, de livrer Marseille aux Anglais,
et de faire insurger toute la Provence. Ces vaines menaces restrent
sans effet. Le sort du duc ne dpendait point du comte de Grouchy; ce
n'tait qu' contre-coeur qu'il avait os porter sur ce prince une main
sacrilge; et il faisait des voeux pour que la dcision de l'Empereur lui
permt de briser ses chanes.

Aussitt que cette dcision lui parvint, le gnral s'empressa d'assurer
 M. le duc d'Angoulme les moyens de s'embarquer promptement, et prit,
avec un zle religieux, les mesures ncessaires pour qu'il ft trait,
sur son passage, avec le respect qui lui tait d.

Le prince, arriv  Cette, s'embarqua sur-le-champ, et se dirigea vers
Cadix.

Sa capitulation et son dpart entranrent bientt la soumission de
Marseille; et grce  la prudence et  la fermet du prince d'Essling,
gouverneur de la division, le drapeau royal fut abattu et remplac par
le drapeau tricolor, sans dsordre et sans effusion de sang.

L'Empereur nomma le gnral Grouchy marchal d'Empire, non point qu'il
ft merveill de sa conduite, car il savait qu'il n'avait press que
mollement le duc d'Angoulme, mais pour donner de l'clat  la disgrce
du prince et dcourager les royalistes des autres parties de la France.
Voulant en mme tems punir la trahison commise par le 10me au passage
de la Drme, il dcrta que ce rgiment porterait un crpe  son
drapeau, jusqu' ce qu'il et lav, dans le sang ennemi, les armes
qu'ils avaient trempes dans le sang franais[88].

L'Empereur apprit par le tlgraphe la soumission de Marseille et
l'entire pacification du midi, au moment o il allait passer en revue
la Garde nationale de Paris. C'tait toujours dans de semblables
circonstances que les grandes nouvelles parvenaient  l'Empereur; il
semblait que la fortune, soigneuse de lui plaire, voulait encore
embellir ses dons en les lui offrant  propos. Depuis son arrive, il
avait eu constamment le dessein de passer cette revue; mais l'inspection
successive des troupes de ligne l'en avait dtourn. On ne manqua point
d'attribuer ce retard, si facile  expliquer,  la crainte que lui
inspiraient les baonnettes et les sentimens des lgions de Paris. Sur
ces entrefaites, quelques grenadiers ex-volontaires royaux, se
rpandirent contre lui en menaces, en imprcations; et il n'en fallut
pas davantage pour alarmer les trembleurs de sa cour. Ils conjurrent
Napolon de mler  la revue, par prcaution, quelques bataillons de sa
garde: l'Empereur rejeta leurs prires et s'offensa de leurs terreurs;
nanmoins, ils le firent accompagner,  son insu, par dix ou douze
grenadiers,  qui l'on recommanda de ne point le perdre de vue un seul
instant.

Tant que l'Empereur avait pass au pas dans les rangs, son escorte
l'avait suivi, sans qu'il y ft attention. Mais quand il prit le galop,
il s'apperut que ses grenadiers galoppaient avec lui, il s'arrta: Que
fais-tu l? dit-il  l'un d'eux. Va-t-en! Le vieux grognard[89], qui
savait qu'on craignait pour la vie de son gnral, fit mine de rsister;
l'Empereur le prit alors par son bonnet  poil, et le secouant
fortement, lui rpta, en riant, l'ordre de se retirer: Je veux que
vous vous en alliez tous. Je ne suis entour que de bons Franais; je
suis en sret avec eux comme avec vous. Les gardes nationaux, qui
entendirent ces paroles, s'crirent spontanment, Oui, oui, Sire, vous
avez raison; nous donnerions tous notre vie pour dfendre la vtre.
Encourags par la familiarit que l'Empereur leur tmoignait, ils
quittrent leurs rangs, et se pressrent autour de lui: les uns lui
serrrent les mains, les autres les lui baisrent; tous lui exprimrent
leur satisfaction et leur dvouement par des cris prolongs de _vive la
nation! vive l'Empereur!_

L'Empereur, aprs cette scne imprvue, continua sa revue; il fit
ensuite former en cercle les officiers, mit pied  terre, et leur
adressa la parole -peu-prs en ces termes:

     SOLDATS DE LA GARDE NATIONALE DE PARIS! je suis bien aise de vous
     voir. Je vous ai forms, il y a quinze mois, pour le maintien de la
     tranquillit publique dans la capitale et pour sa sret. Vous avez
     rempli mon attente. Vous avez vers votre sang pour la dfense de
     Paris; et si des troupes ennemies sont entres dans vos murs, la
     faute n'en est pas  vous, mais  la trahison, et surtout  la
     fatalit qui s'est attache  nos affaires dans ces malheureuses
     circonstances.

     Le trne royal ne convenait pas  la France; il ne donnait aucune
     sret au peuple sur ses intrts les plus prcieux; il nous avait
     t impos par l'tranger. Je suis arriv, arm de toute la force
     du peuple et de l'arme, pour faire disparatre cette tache, et
     rendre tout leur clat  l'honneur et  la gloire de la France.

     Soldats de la garde nationale! ce matin mme, le tlgraphe de Lyon
     m'a appris que le drapeau tricolor flotte  Antibes et  Marseille.
     Cent coups de canon, tirs sur nos frontires, apprendront aux
     trangers que nos dissensions civiles sont termines; _je dis les
     trangers, parce que nous ne connaissons pas encore d'ennemis_.
     S'ils rassemblent leurs troupes, nous rassemblerons les ntres. Nos
     armes sont toutes composes de braves qui se sont signals dans
     plusieurs batailles, et qui prsenteront  l'tranger une barrire
     de fer; tandis que de nombreux bataillons de grenadiers et de
     chasseurs des gardes nationales garantiront nos frontires. Je ne
     me mlerai point des affaires des autres nations; malheur aux
     gouvernemens qui se mleraient des ntres! Des revers ont retremp
     le caractre du peuple Franais; il a repris cette jeunesse, cette
     vigueur qui, il y a vingt ans, tonnait l'Europe.

     Soldats! vous avez t forcs d'arborer des couleurs proscrites par
     la nation; mais les couleurs nationales taient dans vos coeurs:
     vous jurez de les prendre toujours pour signe de ralliement, et de
     dfendre ce trne imprial, seule et naturelle garantie de nos
     droits; vous jurez de ne jamais souffrir que des trangers, chez
     lesquels nous avons paru plusieurs fois en matres, se mlent de
     nos constitutions et de notre gouvernement; vous jurez enfin de
     tout sacrifier  l'honneur et  l'indpendance de la France.

Ce serment fut prononc avec enthousiasme. La Garde nationale montra
qu'elle ne craignait point d'tre prise au mot.

On avait apprhend que la garde, qui en avait voulu long-tems aux
Parisiens de s'tre si promptement rendus en 1814, ne se permt quelques
reproches offensans; mais Napolon avait prescrit  ses grenadiers de se
taire, et pour complter la rconciliation, il la fit cimenter par un
dner que la Garde impriale offrit  la Garde nationale et  la
garnison de Paris.

Quinze mille hommes de toutes armes se runirent au Champ de Mars, sous
les yeux du peuple Parisien; les chants joyeux des soldats et des
citoyens se rpondaient tour  tour et donnaient  cette fte un
caractre vraiment national.

Le repas achev, une foule nombreuse de soldats, d'officiers et de
gardes nationaux se mirent en marche vers les Tuileries, portant le
buste de Napolon couronn de lauriers. Arrivs sous les fentres de Sa
Majest, ils la salurent par mille et mille acclamations; ils se
rendirent ensuite  la Place Vendme, et dposrent religieusement, au
pied du monument lev  la gloire de nos armes, l'image du hros qui
les avait conduites  la victoire. L'Empereur, aussitt qu'il en fut
inform, m'ordonna d'crire au ministre de la police de faire enlever le
buste dans la nuit. Ce n'est point  la suite d'une orgie, dit-il avec
fiert, que mon effigie doit tre rtablie sur la colonne.

Chacun sait en effet, que la statue de Napolon, qui couronnait
autrefois ce monument, en avait t arrache dans les premiers jours de
la restauration; et ce n'tait point  des citoyens isols et sans
mission, qu'il appartenait de rparer cet outrage.

Ce furent quelques royalistes,  la tte desquels figuraient M. de
Maubreuil et M. Sostne de la Rochefoucault, qui se rendirent coupables
de cette profanation. M. de la Rochefoucault, dont la famille avait eu
tant de part aux largesses et aux bonts de Napolon, passa lui-mme la
corde au cou de son bienfaiteur, dans l'intention de le faire traner
dans la boue par quelques vagabonds qu'il avait soudoys; mais la statue
se joua de ses efforts; il n'en recueillit, d'autre fruit que le blme
des honntes gens et le mpris des trangers[90].

La colonne elle-mme offusqua long-tems les regards jaloux des ennemis
de notre gloire: ils en conspirrent la destruction, et l'auraient
accomplie, s'ils l'eussent os. L'histoire, qui ne laisse rien impuni,
fltrira (je l'espre) ces mauvais Franais, ces nouveaux Vandales, d'un
opprobre ternel. Elle inscrira leurs noms et leurs voeux sacrilges au
pied de la colonne immortelle qu'ils voulurent renverser. Elle dira sans
doute aussi que les fdrs, les officiers  demi-solde et tous les
partisans de Napolon, qu'on se plat  reprsenter comme des forcens,
comme des brigands, respectrent, pendant les cent jours, la statue de
Henri IV, quoique cette statue, place  la hauteur de leurs coups, et
reconstruite en matire fragile, et pu succomber au moindre choc.

Napolon avait dit  la Garde nationale de Paris: nous ne connaissons
point encore d'ennemis. Ces paroles taient vraies. On avait remarqu
que les troupes trangres se concentraient sur nos frontires, mais
aucune de leurs dispositions ne paraissait hostile, et Napolon pouvait
encore raisonnablement esprer que ses soins pour maintenir la pais ne
seraient point infructueux.

Ds le jour mme de son entre  Lyon, il s'tait empress de faire
dclarer, par le Prince Joseph, aux ministres d'Autriche et de Russie
prs la dite Helvtique, qu'il tait prt  ratifier le trait de
Paris.

Arriv dans la capitale, il apprit que les ministres trangers, et
particulirement le Baron de Vincent, ministre d'Autriche, et M.
Boudiakeen, charg d'affaires de Russie, ne l'avaient point encore
quitte, faute de passe-ports.

Il fit entraver le dpart de M. Vincent et de M. de Boudiakeen, et
chargea le Duc de Vicence de les voir et de leur renouveler l'assurance
de ses dispositions pacifiques.

M. le Baron de Vincent se refusa d'abord  toute espce de communication
et de pourparlers; mais il consentit ensuite  se trouver avec M. de
Vicence dans une maison tierce. Ils eurent ensemble une confrence chez
Madame de Souza. M. de Vincent ne dissimula point la rsolution des
allis de s'opposer  ce que Napolon conservt le trne. Mais il fit
entrevoir qu'il pensait que son fils n'inspirerait point la mme
rpugnance. Il s'engagea nanmoins  faire connatre  l'Empereur
d'Autriche les sentimens de Napolon; et consentit  se charger d'une
lettre pour l'impratrice Marie-Louise[91].

M. de Boudiakeen, aprs avoir galement refus l'entretien propos par
le duc de Vicence, finit aussi par l'accepter. Il fut convenu qu'ils se
rencontreraient chez mademoiselle Cauchelet, dame du palais de la
princesse Hortense.

M. de Jaucourt avait oubli, dans le porte-feuille des affaires
trangres, un trait secret par lequel l'Angleterre, l'Autriche et la
France s'taient mutuellement engages  s'opposer, de gr ou de force,
au dmembrement de la Saxe, que conspiraient ouvertement la Russie et la
Prusse.

L'Empereur pensa que ce trait pourrait peut-tre aliner aux Bourbons
l'intrt de ces deux puissances, et jeter, parmi les allis, la
dfiance et la discorde. Il ordonna au duc de Vicence de le mettre sous
les yeux du ministre russe, et de le lui reprsenter comme une preuve
nouvelle de l'ingratitude dont la cour des Tuileries payait les nombreux
bienfaits de l'empereur Alexandre. L'existence de cette triple alliance
tait ignore de M. de Boudiakeen, et parut lui faire prouver autant de
surprise que de mcontentement. Mais il dclara que les principes de son
souverain lui taient trop connus, pour qu'il ost se flatter que la
circonstance de ce trait, ou tout autre, pt oprer, dans ses
dispositions, quelque changement favorable. Il promit cependant de lui
reporter fidlement l'entretien, qu'il avait eu avec M. de Vicence, et
de lui exprimer le dsir manifest par l'Empereur Napolon de redevenir
l'alli et l'ami de la Russie.

L'Empereur, pour donner plus d'empire  ces propositions, chargea la
princesse Hortense de les confirmer personnellement  l'empereur
Alexandre. Il fit crire aussi au prince, Eugne et  la grande duchesse
Stphanie de Bade, pour les inviter  renouveler les mmes assurances 
ce souverain, et  ne ngliger aucun moyen de le dtacher de la
coalition.

L'Empereur enfin fit faire des ouvertures au cabinet de Londres, par
l'intermdiaire d'un personnage indiqu par le duc d'Otrante; et, pour
captiver les suffrages du parlement, et donner au ministre anglais un
gage anticip de ses bonnes dispositions, il abolit, par un dcret
spontan, la traite des ngres.

Aprs avoir us de ces voies dtournes, Napolon pensa qu'il tait de
son devoir, comme de sa dignit, de donner  la manifestation de ses
dispositions pacifiques un caractre authentique et solennel.

Il crivit donc aux souverains trangers une lettre ainsi conue:

     MONSIEUR MON FRRE, vous aurez appris, dans le cours du mois
     dernier, mon retour sur les ctes de France, mon entre  Paris, et
     le dpart de la famille des Bourbons. La vritable nature de ces
     vnemens doit tre maintenant connue de Votre Majest: ils sont
     l'ouvrage d'une irrsistible puissance, l'ouvrage et la volont
     unanime d'une grande nation, qui connat ses devoirs et ses droits.
     La dynastie que la force avait rendu au peuple Franais, n'tait
     point faite pour lui: les Bourbons n'ont voulu s'associer ni  ses
     sentimens, ni  ses moeurs. La France a d se sparer d'eux. Sa voix
     appelait un librateur: l'attente qui m'avait dcide au plus grand
     des sacrifices, avait t trompe. Je suis venu, et du point o
     j'ai touch le rivage, l'amour de mes peuples m'a port jusqu'au
     sein de ma capitale. Le premier besoin de mon coeur est de payer
     tant d'affection par le maintien d'une honorable tranquillit. Le
     rtablissement du trne imprial tant ncessaire au bonheur des
     Franais, ma plus douce pense est de la rendre en mme tems utile
      l'affermissement du repos de l'Europe. Assez de gloire a illustr
     tour  tour les drapeaux des diverses nations, les vicissitudes du
     sort ont assez fait succder de grands revers et de grands succs;
     une plus belle arne est aujourd'hui ouverte aux souverains, et je
     suis le premier  y descendre. Aprs avoir prsent au monde le
     spectacle de grands combats, il sera plus doux de ne connatre
     dsormais d'autres rivalits que celles des avantages de la paix,
     d'autre lutte que la lutte sainte de la flicit des peuples. La
     France se plat  proclamer avec franchise ce noble but de tous ses
     voeux. Jalouse de son indpendance, le principe invariable de sa
     politique sera le respect le plus absolu pour l'indpendance des
     autres nations: si tels sont, comme j'en ai l'heureuse confiance,
     les sentimens personnels de Votre Majest, le calme gnral est
     assur pour long-tems, et la justice, assise aux confins des tats,
     suffit seule pour en garder les frontires.

     _Paris, ce 4 Avril_.

Le duc de Vicence reut l'ordre d'exprimer personnellement aux ministres
trangers les sentimens dont l'Empereur tait anim; mais les courriers,
porteurs de ces dpches, ne purent parvenir  leurs destinations: l'un
fut arrt  Kelh; un autre  Mayence; un troisime, expdi en Italie,
ne put dpasser Turin; les communications taient interrompues. On se
conformait dj aux dispositions de la dclaration du congrs de Vienne
du 13 mars.

Cette dclaration, transmise directement par les missaires du roi aux
prfets des villes frontires, et propage par les royalistes, circulait
dans Paris. Les petits journaux avaient signal son apparition, et
s'taient runis pour affirmer qu'un tel acte tait indigne des
monarques allis, et ne pouvait tre l'ouvrage que de la malveillance et
de la calomnie.

Cependant, comme il ne devenait plus possible de rvoquer en doute sa
lgitimit, il fallut bien se rsoudre  ne plus en faire un mystre 
la France, et il en fut rendu compte ainsi le 15 avril dans le
_Moniteur_.

     CONSEIL DES MINISTRES.

     _Sance du 29 mars_.

     Le duc d'Otrante, ministre de la Police gnrale, expose qu'il va
     donner au conseil lecture d'une dclaration, date de Vienne, le
     13, et qu'on suppose mane du congrs;

     Que cette dclaration, provoquant l'assassinat de l'Empereur, lui
     parat apocryphe; que si elle pouvait tre vraie, elle serait sans
     exemple dans l'histoire du monde; que le style de libelle dans
     lequel elle est crite, donne lieu de penser qu'il faut la classer
     au nombre de ces pices fabriques par l'esprit de parti, et par
     des folliculaires qui sans mission se sont, dans ces derniers tems,
     ingrs dans toutes les affaires de l'tat; qu'elle est suppose
     signe des ministres Anglais, et qu'il est impossible de penser que
     les ministres d'une nation libre, et surtout lord Wellington, aient
     pu faire une dmarche contraire  la lgislation de leur pays et 
     leurs caractres; qu'elle est suppose signe des ministres
     d'Autriche, et qu'il est impossible de concevoir, quelques
     dissentimens politiques qui existassent d'ailleurs, qu'un pre pt
     appeler l'assassinat sur son fils; que, contraire  tout principe
     de morale et de religion, elle est attentatoire au caractre de
     loyaut des souverains dont les libellistes compromettent ainsi les
     mandataires; que cette dclaration est connue depuis plusieurs
     jours, mais que, par les considrations qui viennent d'tre
     dduites, elle avait du tre considre comme digne d'un profond
     mpris; qu'elle n'a t juge devoir fixer l'attention du
     ministre, que, lorsque des rapports officiels, venus de Metz et de
     Strasbourg, ont fait connatre qu'elle a t apporte en France par
     des courriers du prince de Bnvent; fait constat par le rsultat
     de l'enqute qui a eu lieu et des interrogatoires qui ont t
     subis; qu'enfin il est dmontr que cette pice qui ne peut pas
     avoir t signe par les ministres de l'Autriche, de la Russie, de
     l'Angleterre, est mane de la lgation du comte de Lille  Vienne,
     laquelle lgation a ajout au crime de provoquer l'assassinat,
     celui de falsifier la signature des membres du congrs.

     La prtendue dclaration du congrs, les rapports de Metz et de
     Strasbourg, ainsi que l'enqute et les interrogatoires qui ont t
     faits par les ordres du ministre de la police gnrale, et qui
     constatent que ladite dclaration est mane des plnipotentiaires
     du comte de Lille  Vienne, seront renvoys aux prsidens des
     sections du conseil.

     DCLARATION.

     Les puissances qui ont sign le trait de Paris, runies en congrs
      Vienne, informes de l'vasion de Napolon Bonaparte et de son
     entre  main arme en France, doivent  leur propre dignit et 
     l'intrt social, une dclaration solennelle des sentimens que cet
     vnement leur a fait prouver.

     En rompant ainsi la convention qui l'avait tabli  l'le d'Elbe,
     Bonaparte a dtruit le seul titre lgal auquel son existence se
     trouvait attache. En reparaissant en France, avec des projets de
     trouble et de bouleversement, il s'est priv lui-mme de la
     protection des lois, et a manifest,  la face de l'univers, qu'il
     ne saurait y avoir ni paix ni trve avec lui.

     Les puissances dclarent, en consquence, que Napolon Bonaparte
     s'est plac hors des relations civiles et sociales, et que, comme
     ennemi et perturbateur du monde, il s'est livr  la vindicte
     publique.

     Elles dclarent en mme tems, que fermement rsolues de maintenir
     intact le trait de Paris du 30 mars 1814, et les dispositions
     sanctionnes par ce trait, et celles qu'elles ont arrtes ou
     arrteront encore pour le complter et le consolider; elles
     emploieront tous leurs moyens et runiront tous leurs efforts, pour
     que la paix gnrale, objet des voeux de l'Europe, ce but constant
     de leurs travaux, ne soit pas trouble de nouveau, et pour la
     garantir de tout attentat qui menacerait de replonger les peuples
     dans les dsordres et les malheurs des rvolutions.

     Et quoiqu'intimement persuads que la France entire, se ralliant
     autour de son souverain lgitime, fera incessamment rentrer dans le
     nant cette dernire tentative d'un dlire criminel et impuissant,
     tous les souverains de l'Europe, anims des mmes sentimens et
     guids par les mmes principes, dclarent que si, contre tout
     calcul, il pouvait rsulter de cet vnement un danger rel
     quelconque, ils seraient prts  donner au Roi de France et  la
     nation Franaise, ou  tout autre gouvernement attaqu, ds que la
     demande en serait forme, les secours ncessaires pour rtablir la
     tranquillit publique, et  faire cause commune contre tous ceux
     qui entreprendraient de la compromettre.

     La prsente dclaration, insre au Protocole du congrs runi 
     Vienne, dans sa sance du 13 mars 1815, sera rendue publique.

     Fait et certifi vritable par les plnipotentiaires des huit
     puissances signataires du trait de Paris,  Vienne, le 13 mars
     1815.

     Suivent les signatures, dans l'ordre alphabtique des cours.

                |Le Prince de METTERNICH,
Autriche        |
                |Le Baron de WESSEMBERG.

Espagne          P. Gomez LABRADOR.

                |Le Prince de TALLEYRAND;
                |Le Duc D'ALBERG,
France          |
                |LATOUR-DUPIN,
                |Le Comte Alexis de NOAILLES.

                |WELLINGTON,
                |CLANCARTY,
Grande Bretagne |
                |CATHCART,
                |STEWART.

                |Le Comte PALMELA,
Portugal        |SALDANHA,
                |LOBO.

                |Le Prince de HARDENBERG,
Prusse          |
                |Le Baron de HUMBOLDT.

                |Le Comte de RASOUMOWSKI,
Russie          |Le Comte de STAKELBERG,
                |Le Comte de NESSELRODE.

Sude            LOWENHIELM.

Cette dclaration, qui fera sans doute un jour l'tonnement de la
postrit, fut commente et rfute victorieusement par l'Empereur
lui-mme. M. le Comte Boulay,  qui on attribua le rapport suivant, n'y
eut d'autre part que d'en resserrer le cadre et d'en adoucir quelques
expressions.

     _Rapport de la commission des prsidens du conseil d'tat_.

     En consquence du renvoi qui lui a t fait, la commission compose
     des prsidens des sections du conseil d'tat, a examin la
     dclaration du 13 mars, le rapport du ministre de la police
     gnrale, et les pices qu'il y a jointes.

     La dclaration est dans une forme inusite, conue dans des termes
     si tranges, exprime des ides tellement anti-sociales, que la
     commission tait porte  la regarder comme une de ces productions
     supposes, par lesquelles des hommes mprisables cherchent  garer
     les esprits, et  faire prendre le change  l'opinion publique.

     Mais la vrification des procs-verbaux dresss  Metz et des
     interrogatoires des courriers, n'a pas permis de douter que l'envoi
     de cette dclaration n'et t fait par les membres de la lgation
     Franaise  Vienne; et elle doit consquemment tre considre
     comme adopte et signe par eux.

     C'est sous ce dernier point de vue, que la commission a cru devoir
     d'abord examiner cette production qui n'a point de modle dans les
     annales de la diplomatie, et dans laquelle des Franais, des hommes
     revtus du caractre public le plus respectable, commencent par une
     espce de mise hors la loi, par une provocation  l'assassinat de
     l'Empereur Napolon.

     Nous disons, avec le ministre de la police, que cette dclaration
     est l'ouvrage des plnipotentiaires Franais, parce que ceux
     d'Autriche, de Russie, de Prusse, d'Angleterre, n'ont pu signer un
     acte que les souverains et les peuples auxquels ils appartiennent,
     s'empresseraient de dsavouer.

     Et d'abord, ces plnipotentiaires, co-oprateurs pour la plupart du
     trait de Paris, savent que Napolon y a t reconnu, comme
     conservant le titre d'_Empereur_, et comme _souverain de l'le
     d'Elbe_; ils l'auraient dsign par ces titres, et ne se seraient
     carts, ni au fond ni dans la forme, du respectueux gard qu'ils
     imposent.

     Ils auraient senti que, d'aprs les lois des nations, le prince le
     moins fort par l'tendue ou la population de ses tats, jouit,
     quant  son caractre politique et civil, des droits appartenans 
     tout prince souverain,  l'gard du monarque le plus puissant; et
     Napolon, reconnu sous le titre d'Empereur et en qualit de prince
     souverain, par toutes les puissances, n'tait pas plus qu'aucune
     d'elles, justiciable du congrs de Vienne.

     L'oubli de ces principes, impossible  supposer dans des
     plnipotentiaires qui psent les droits des nations avec rflexion,
     sagesse et maturit, n'a rien d'tonnant, quand il est manifest
     par des ministres Franais,  qui leur conscience reproche plus
     d'une trahison, chez qui la crainte a produit l'emportement, et
     dont les remords garent la raison.

     Ceux-l ont pu risquer la fabrication, la publication d'une pice
     telle que la prtendue dclaration du 13 mars, dans l'espoir
     d'arrter la marche de Napolon, et d'abuser le peuple Franais sur
     les vrais sentimens des puissances trangres.

     Mais il ne leur est pas donn de juger, comme elles, le mrite
     d'une nation qu'ils ont mconnue, trahie, livre aux armes de
     l'tranger.

     Cette nation brave et gnreuse se rvolte contre tout ce qui porte
     le caractre de la lchet et de l'oppression; ses affections
     s'exaltent, quand leur objet est menac ou atteint par une grande
     injustice; et l'assassinat auquel provoquent les premires phrases
     de la dclaration du 13 mars, ne trouvera de bras pour l'accomplir,
     ni parmi les vingt-cinq millions de Franais dont la majorit a
     suivi, gard, protg Napolon, de la Mditerrane  sa capitale,
     ni parmi les dix-huit millions d'Italiens, les six millions de
     Belges ou Riverains du Rhin, et les peuples nombreux d'Allemagne,
     qui, dans cette conjoncture solennelle, n'ont prononc son nom
     qu'avec un souvenir respectueux, ni un seul de la nation Anglaise
     indigne, dont les honorables sentimens dsavouent le langage qu'on
     a os prter aux souverains.

     Les peuples de l'Europe sont clairs; ils jugent les droits de
     Napolon, les droits des princes allis, et ceux des Bourbons.

     Ils savent que la convention de Fontainebleau est un trait entre
     souverains. Sa violation, l'entre de Napolon sur le territoire
     franais, ne pouvaient, comme toute infraction  un acte
     diplomatique, comme toute invasion hostile, amener qu'une guerre
     ordinaire, dont le rsultat ne peut tre, quant  la personne, que
     d'tre vainqueur ou vaincu, libre ou prisonnier de guerre; quant
     aux possessions, de les conserver ou de les perdre, de les
     accrotre ou de les diminuer; et que toute pense, toute menace,
     tout attentat contre la vie d'un prince en guerre contre un autre,
     est une chose inoue dans l'histoire des nations et des cabinets de
     l'Europe.

      la violence,  l'emportement,  l'oubli des principes qui
     caractrisent la dclaration du 13 mars, on reconnat les envoys
     du mme prince, les organes des mmes conseils, qui, par
     l'ordonnance du 6 mars, mettaient aussi Napolon hors la loi,
     appelaient aussi sur lui les poignards des assassins, promettaient
     aussi un salaire  qui apporterait sa tte.

     Et, cependant, qu'a fait Napolon? il a honor par sa scurit les
     hommes de toutes les nations, qu'insultait l'infme mission 
     laquelle on voulait les appeler; il s'est montr modr, gnreux,
     protecteur envers ceux-l mme qui avaient dvou sa tte  la
     mort.

     Quand il a parl au gnral Excelmans, marchant vers la colonne qui
     suivait de prs Louis-Stanislas-Xavier; au gnral comte d'Erlon,
     qui devait le recevoir  Lille; au gnral Clausel qui allait 
     Bordeaux, o se trouvait la duchesse d'Angoulme; au gnral
     Grouchy, qui marchait pour arrter les troubles civils excits par
     le duc d'Angoulme; partout, enfin, des ordres ont t donns par
     l'Empereur pour que les personnes fussent respectes et mises 
     l'abri de toute attaque, de tout danger, de toute violence, dans
     leur marche sur le territoire franais, et au moment o elles le
     quitteraient.

     Les nations et la postrit jugeront de quel ct a t, dans cette
     grande conjoncture, le respect pour les droits des peuples et des
     souverains, pour les rgles de la guerre, les principes de la
     civilisation, les maximes des lois civiles et religieuses; elles
     prononceront entre Napolon et la maison de Bourbon.

     Si, aprs avoir examin la prtendue dclaration du congrs sous ce
     premier aspect, on la discute dans ses rapports avec les
     conventions diplomatiques, avec le trait de Fontainebleau du 11
     avril, ratifi par le gouvernement Franais, on trouvera que la
     violation n'est imputable qu' ceux-l mme qui la reprochent 
     Napolon.

     Le trait de Fontainebleau a t viol par les puissances allies
     et par la maison de Bourbon, en ce qui touche l'Empereur Napolon
     et sa famille, en ce qui touche les droits et les intrts de la
     nation franaise:

     1. L'Impratrice Marie-Louise et son fils devaient obtenir des
     passe-ports et une escorte pour se rendre prs de l'Empereur: et
     loin d'excuter cette promesse, on a spar violemment l'pouse de
     l'poux, le fils du pre, et cela dans les circonstances
     douloureuses o l'me la plus forte a besoin de chercher de la
     consolation et du support au sein de sa famille et des affections
     domestiques.

     2. La sret de Napolon, de la famille impriale et de leur suite
     tait garantie (art. 14 du trait) par toutes les puissances; et
     des bandes d'assassins ont t organises en France sous les yeux
     du gouvernement Franais et mme par ses ordres (comme le prouvera
     bientt la procdure solennelle contre le sieur de Maubreuil), pour
     attaquer et l'Empereur, et ses frres, et leurs pouses;  dfaut
     du succs qu'on esprait de cette premire branche de complot, une
     meute a t dispose  Orgon, sur la route de l'Empereur, pour
     essayer d'attenter  ses jours par les mains de quelques brigands:
     on a envoy en Corse, comme gouverneur, un sicaire de Georges, le
     sieur Brulart, lev exprs au grade de marchal-de-camp, connu en
     Bretagne, en Anjou, en Normandie, dans la Vende, dans toute
     l'Angleterre, par le sang qu'il a rpandu, afin qu'il prpart et
     assurt le crime; et en effet, plusieurs assassins isols ont tent
      l'le d'Elbe de gagner, par le meurtre de Napolon, le coupable
     et honteux salaire qui leur tait promis.

     3. Les duchs de Parme et de Plaisance taient donns en toute
     proprit  Marie-Louise, pour elle, son fils et ses descendans; et
     aprs de longs refus de les mettre en possession, on a consomm
     l'injustice par une spoliation absolue, sous le prtexte illusoire
     d'un change sans valuation, sans proportion, sans souverainet,
     sans consentement; et les documens existant aux relations
     extrieures, que nous nous sommes fait reprsenter, prouvent que
     c'est sur les instigations, sur les instances, par les intrigues du
     Prince de Bnvent, que Marie-Louise et son fils ont t
     dpouills.

     4. Il avait t donn au prince Eugne, fils adoptif de Napolon,
     qui a honor la France qui le vit natre, et conquis l'affection de
     l'Italie qui l'adopta, un tablissement convenable, hors de France,
     et il n'a rien obtenu.

     5. L'Empereur avait (art. 3 du trait) stipul, en faveur des
     braves de l'arme, la conservation de leur dotation sur le mont
     Napolon; il avait rserv, sur le domaine extraordinaire et sur
     les fonds restans de sa liste civile, des moyens de rcompenser ses
     serviteurs, de payer les soldats qui s'attachaient  sa destine.
     Tout a t enlev, rserv par les ministres des Bourbons. Un agent
     des militaires franais est all inutilement  Vienne rclamer pour
     eux la plus sacre des proprits, le prix de leur courage et de
     leur sang.

     6. La conservation des biens, meubles et immeubles de la famille
     de l'Empereur, est stipule par ce mme trait, art. 6; et elle a
     t dpouille des uns et des autres, savoir:  main arme en
     France par des brigands commissionns; en Italie, par la violence
     des chefs militaires; dans les deux pays, par des squestres et des
     saisies solennellement ordonns.

     7. L'Empereur Napolon devait recevoir deux millions, et sa
     famille deux millions cinq cents mille francs par an, selon la
     rpartition tablie art. 6 du trait, et le gouvernement Franais a
     constamment refus d'acquitter ces engagemens; et Napolon se
     serait vu bientt rduit  licencier sa garde fidle, faute de
     moyens pour assurer sa paie, s'il n'et trouv, dans les
     reconnaissans souvenirs des banquiers de Gnes et de l'Italie,
     l'honorable ressource d'un prt de douze millions qui lui fut
     offert.

     8. Enfin, ce n'tait point sans motif qu'on voulait par tous les
     moyens loigner de Napolon les compagnons de sa gloire, modles de
     dvouement et de constance, garans inbranlables de sa sret et de
     sa vie. L'le d'Elbe lui tait assure en toute proprit (art. 3
     du trait); et la rsolution de l'en dpouiller, dsire par les
     Bourbons, sollicite par leurs agens, avait t prise au Congrs.

     Et si la Providence n'y et pourvu dans sa justice, l'Europe aurait
     vu attenter  la personne,  la libert de Napolon, relgu
     dsormais  la merci de ses ennemis, loin de sa famille, spar de
     ses serviteurs, ou  Sainte-Lucie ou  Sainte-Hlne qu'on lui
     assignait pour prison.

     Et quand les puissances allies, cdant aux voeux imprudens, aux
     instances cruelles des agens de la maison de Bourbon, ont
     condescendu  la violation du contrat solennel sur la foi duquel
     Napolon avait dgag la nation franaise de ses sermens; quand
     lui-mme et tous les membres de sa famille, se sont vus menacs,
     atteints dans leurs personnes, dans leurs proprits, dans leurs
     affections, dans tous les droits stipuls en leur faveur, comme
     princes, dans ceux mme assurs par les lois aux simples citoyens,
     que devait faire Napolon?

     Devait-il, aprs avoir endur tant d'offenses, support tant
     d'injustices, consentir  la violation complte des engagemens pris
     avec lui? et se rsignant personnellement au sort qu'on lui
     prparait, abandonner encore son pouse, son fils, sa famille, ses
     serviteurs fidles  leur affreuse destine?

     Une telle rsolution semble au-dessus des forces humaines; et
     pourtant Napolon aurait pu la prendre, si la paix, le bonheur de
     la France, eussent t le prix de ce nouveau sacrifice. Il se
     serait encore dvou pour le peuple Franais, duquel (ainsi qu'il
     veut le dclarer  l'Europe) il se fait gloire de tout tenir,
     auquel il veut tout rapporter,  qui seul il veut rpondre de ses
     actions et dvouer sa vie.

     C'est pour la France seule, et pour lui viter les malheurs d'une
     guerre intestine, qu'il abdiqua la couronne en 1814. Il rendit au
     peuple Franais les droits qu'il tenait de lui; il le laissa libre
     de se choisir un nouveau matre, et de fonder sa libert et son
     bonheur sur des institutions protectrices de l'un et de l'autre.

     Il esprait, pour la nation, la conservation de tout ce qu'elle
     avait acquis par vingt-cinq annes de combats et de gloire,
     l'exercice de sa souverainet dans le choix d'une dynastie et dans
     la stipulation des conditions auxquelles elle serait appele 
     rgner.

     Il attendait du nouveau gouvernement le respect pour la gloire des
     armes, les droits des braves, la garantie de tous les intrts
     nouveaux, de ces intrts ns et maintenus depuis un quart de
     sicle, rsultant de toutes les lois politiques et civiles,
     observes, rvres depuis ce tems, parce qu'elles sont identifies
     avec les moeurs, les habitudes, les besoins de la nation.

     Loin de l, toute ide de la souverainet du peuple a t carte.

     Le principe sur lequel a repos toute la lgislation publique et
     civile depuis la rvolution, a t cart galement.

     La France a t traite comme un pays rvolt, reconquis par les
     armes de ses anciens matres, et asservi de nouveau  une
     domination fodale.

     On a impos  la France une loi constitutionnelle, aussi facile 
     luder qu' rvoquer, et dans la forme des simples ordonnances
     royales, sans consulter la nation, sans entendre mme ces corps
     devenus illgaux, fantme de reprsentation nationale.

     La violation de cette Charte n'a t restreinte que par la timidit
     du gouvernement; l'tendue de ses abus d'autorit n'a t borne
     que par sa faiblesse.

     La dislocation de l'arme, la dispersion de ses officiers, l'exil
     de plusieurs, l'avilissement des soldats, la suppression de leurs
     dotations, la privation de leur solde ou de leur retraite, la
     rduction des traitemens des lgionnaires, le dpouillement de
     leurs honneurs, la prminence des dcorations de la monarchie
     fodale, le mpris des citoyens dsigns de nouveau sous le nom de
     tiers-tat, le dpouillement prpar et dj commenc des
     acqureurs de biens nationaux, l'avilissement actuel de la valeur
     de ceux qu'on tait oblig de vendre, le retour de la fodalit
     dans ses titres, ses privilges, ses droits utiles, le
     rtablissement des principes ultramontains, l'abolition des
     liberts de l'glise Gallicane, l'anantissement du concordat, le
     rtablissement des dmes, l'intolrance renaissante d'un culte
     exclusif, la domination d'une poigne de nobles sur un peuple
     accoutum  l'galit: voil ce que les ministres des Bourbons ont
     fait, ou voulaient faire pour la France.

     C'est dans de telles circonstances que l'Empereur Napolon a quitt
     l'le d'Elbe: tels sont les motifs de la dtermination qu'il a
     prise et non la considration de ses intrts personnels, si
     faibles prs de lui, compars aux intrts de la nation  qui il a
     consacr son existence.

     Il n'a pas apport la guerre au sein de la France; il y a, au
     contraire, teint la guerre que les propritaires de biens
     nationaux, formant les quatre cinquimes des propritaires
     franais, auraient t forcs de faire  leurs spoliateurs; la
     guerre que les citoyens opprims, abaisss, humilis par les
     nobles, auraient t forcs de dclarer  leurs oppresseurs; la
     guerre que les protestans, les juifs, les hommes des cultes divers
     auraient t forcs de soutenir contre leurs perscuteurs.

     Il est venu dlivrer la France, et c'est aussi comme librateur
     qu'il y a t reu.

     Il est arriv presque seul; il a parcouru deux cent vingt lieues
     sans obstacles, sans combats, et a repris sans rsistance, au
     milieu de la capitale et des acclamations de l'immense majorit des
     citoyens, le trne dlaiss par les Bourbons, qui, dans l'arme,
     dans leur maison, dans les gardes nationales, dans le peuple, n'ont
     pu armer personne pour essayer de s'y maintenir.

     Et cependant, replac  la tte de la nation qui l'avait dj
     choisi trois fois, qui vient de le dsigner une quatrime fois par
     l'accueil qu'elle lui fait dans sa marche et son arrive
     triomphale; de cette nation par laquelle et pour l'intrt de
     laquelle il veut rgner; que veut Napolon? ce que veut le peuple
     Franais: l'indpendance de la France, la paix intrieure, la paix
     avec tous les peuples, l'excution du trait de Paris, du 30 mai
     1814.

     Qu'y a-t-il donc dsormais de chang dans l'tat d'Europe, et dans
     l'espoir du repos qui lui tait promis? Quelle voix s'lve pour
     demander ces secours qui, suivant la dclaration, ne doivent tre
     donns qu'autant qu'ils seront rclams?

     Il n'y a rien de chang, si les puissances allies reviennent,
     comme on doit l'attendre d'elles,  des sentimens justes, modrs;
     si elles reconnaissent que l'existence de la France dans un tat
     respectable et indpendant, aussi loigne de conqurir que d'tre
     conquise, de dominer que d'tre asservie, est ncessaire  la
     balance des grands royaumes, comme  la garantie des petits tats.

     Il n'y a rien de chang, si, n'essayant pas de contraindre la
     France  reprendre, avec une dynastie dont elle ne peut plus
     vouloir, les chanes fodales qu'elle a brises,  se soumettre 
     des prtentions seigneuriales ou ecclsiastiques dont elle est
     affranchie, on ne veut pas lui imposer des lois, s'immiscer dans
     ses affaires intrieures, lui assigner une forme de gouvernement,
     lui donner des matres au gr des intrts et des passions de ses
     voisins.

     Il n'y a rien de chang, si, quand la France est occupe de
     prparer le nouveau pacte social qui garantira la libert de ses
     citoyens, le triomphe des ides gnreuses qui dominent en Europe
     et qui ne peuvent plus y tre touffes, on ne la force pas de se
     distraire, pour combattre, de ces pacifiques penses et des moyens
     de prosprit intrieurs, auxquels le peuple et son chef veulent se
     consacrer dans un heureux accord.

     Il n'y a rien de chang, si, quand la nation franaise ne demande
     qu' rester en paix avec l'Europe entire, une injuste coalition ne
     la force pas de dfendre, comme elle a fait en 1792, sa volont, et
     ses droits, et son indpendance, et le souverain de son choix.

Cette loquente rfutation, pleine de faits irrcusables et de
raisonnemens sans rplique, n'tait dj plus ncessaire. L'honneur
franais avait jug et condamn le congrs de Vienne et sa dclaration.

Lorsque cette dclaration parut, la France plit; elle fut tonne,
effraye des malheurs que lui prsageait l'avenir, et gmit d'tre
expose  subir une nouvelle guerre pour un seul homme.

Cette premire impression passe, son orgueil, sa vertu s'indignrent
que les allis eussent os concevoir la pense qu'elle cderait  leurs
menaces et consentirait lchement  leur livrer Napolon.

Napolon n'et-il t qu'un simple citoyen, il aurait suffi qu'on et
voulu violer d'autorit dans sa personne les droits des hommes et des
nations, pour que les Franais, ceux-l du moins qui sont dignes de ce
nom, se fussent crus obligs de le protger et de le dfendre.

Mais Napolon n'tait point seulement un simple citoyen, il tait le
chef de la France; c'tait pour l'avoir agrandie par ses conqutes,
illustre par ses victoires, que les trangers proscrivaient sa tte; et
les mes les plus timides comme les plus gnreuses se firent un devoir
sacr de le placer sous la sauvegarde de la nation et de l'honneur
franais.

Ainsi, la dclaration du congrs, au lieu d'intimider la France, accrut
son courage; au lieu d'isoler Napolon des Franais, elle resserra
davantage les liens qui les unissaient; au lieu d'appeler sur sa tte la
vindicte publique, elle la rendit plus prcieuse et plus chre.

Si Napolon, mettant  profit ses sentimens gnreux, et dit aux
Franais: Vous m'avez rendu la couronne, les trangers veulent me
l'arracher, je suis prt  la dfendre ou  la dposer, parlez: la
nation entire aurait entendu le langage de Napolon, et se serait leve
pour faire respecter le souverain de son coeur et de son choix.

Mais Napolon avait d'autres penses: il regardait la dclaration du
Congrs comme un acte de circonstance, qui avait eu pour objet, 
l'poque o il fut souscrit par les allis, de soutenir le courage des
royalistes, et de rendre aux Bourbons la confiance et la force morale
qu'ils avaient perdues.

Il pensait que son entre  Paris et l'entire pacification du midi,
avaient entirement chang l'tat des choses; et il esprait que les
trangers finiraient par le reconnatre, lorsqu'ils seraient convaincus
qu'il avait t rtabli sur le trne par l'assentiment unanime des
Franais, et que ses ides de conqute et de domination avaient fait
place au dsir rel de respecter le repos et l'indpendance de ses
voisins, et de vivre avec eux en bonne harmonie.

Il calculait enfin qu'il tait de la sagesse et de l'intrt des allis
de ne point s'engager dans une guerre dont les rsultats ne pouvaient
leur tre favorables: Ils sentiront qu'ils n'auront point affaire,
cette fois,  la France de 1814; et que leurs succs, s'ils parvenaient
 en obtenir, ne seraient plus dcisifs, et ne serviraient qu' rendre
la guerre plus opinitre et plus meurtrire: tandis que, si la victoire
me favorise, je puis redevenir aussi redoutable que jamais. J'ai pour
moi la Belgique, les provinces du Rhin, et avec une proclamation et un
drapeau tricolor, je les rvolutionnerais en vingt-quatre heures.

Le trait du 25 mars, par lequel les grandes puissances, en renouvelant
les dispositions du trait de Chaumont, s'engageaient derechef  ne
point dposer les armes, tant que Napolon serait sur le trne, ne lui
parut que la consquence naturelle de l'acte du 13 mars et de l'opinion
errone que les allis s'taient forms de la France. Il pensa qu'il ne
changerait rien  l'tat de la question, et se dtermina, malgr ce
trait et l'affront fait  ses premires ouvertures, de tenter,
itrativement, de faire entendre  Vienne le langage de la vrit, de la
raison et de la paix.

M. le baron de Stassart, ancien auditeur au conseil d'tat, ancien
prfet, tait devenu, depuis la restauration, chambellan d'Autriche ou
de Bavire: il se trouvait  Paris. L'Empereur, esprant qu'il pourrait,
 la faveur de sa qualit de chambellan, pntrer jusqu' Vienne, le
chargea d'une mission pour l'Impratrice Marie-Louise, et de nouvelles
dpches pour l'Empereur d'Autriche. Napolon en mme tems eut recours 
un autre moyen: il connaissait les rapports et les liaisons de MM. D. de
Saint-L*** et de Mont*** avec le prince de Talleyrand; et persuad que
M. de Talleyrand leur ferait obtenir l'autorisation de se rendre 
Vienne, il rsolut de les y envoyer. Il ne se dissimulait point qu'ils
n'accepteraient cette mission que pour servir plus  l'aise la cause
royale: mais peu lui importait leurs intrigues avec le Roi, pourvu
qu'ils remissent et reportassent avec exactitude les dpches qui leur
seraient confies[92].

Le Roi, et ce qui se passait  Gand, ne l'intressaient d'ailleurs que
mdiocrement; c'tait sur Vienne que se reportaient ses regards
inquiets; et convaincu de l'influence que pouvait y exercer M. de
Talleyrand, il chargea spcialement M. *** de lui offrir ses bonnes
grces et de l'argent, s'il voulait abandonner les Bourbons, et faire
tourner, au profit de la cause impriale, ses talens et son exprience.

L'Empereur qui ne cessait point d'esprer que ses soins, le tems et la
rflexion pourraient amener quelques changement dans les rsolutions des
allis, n'apprit pas, sans un extrme dplaisir, que le Roi de Naples
avait commenc les hostilits.

Ce prince, depuis long-tems, tait mcontent de la complaisance avec
laquelle les monarques allis coutaient les protestations de la France,
de la Savoie et de l'Espagne; et quoique sa couronne lui et t
garantie par un pacte solennel avec l'Autriche et par des dclarations
formelles de la Russie et de l'Angleterre, il prvoyait que le dogme de
la lgitimit l'emporterait sur la foi des traits, et que l'Autriche,
quoiqu'ayant intrt  ne point laisser placer une couronne de plus dans
la maison des Bourbons, serait oblige de souscrire  la volont unanime
des autres puissances.

La crainte d'tre renvers du trne et la rsolution de s'y maintenir,
obsdaient donc Joachim, lorsque la nouvelle de l'heureux dbarquement
de Napolon parvint  Naples.

L'horreur que la domination Autrichienne inspirait aux Italiens,
l'attachement qu'ils avaient conserv  Napolon, la joie qu'ils firent
clater en apprenant son dpart de l'le d'Elbe, persuadrent au Roi
qu'il lui serait facile de soulever l'Italie; et il se flatta d'amener
les allis, soit par la force des armes, soit par la voie des
ngociations,  lui garantir irrvocablement la possession de son
royaume. Voulant, d'un autre ct, se mnager, en cas de non succs, la
protection de Napolon, il lui dpcha secrtement un missaire pour le
fliciter, et lui annoncer que, dans l'intention de seconder ses
oprations, il allait attaquer les Autrichiens, et que si la victoire
rpondait  ses voeux, il irait bientt le rejoindre avec une arme
formidable: enfin, lui crivait-il, le moment de rparer mes torts
envers Votre Majest et de lui prouver mon dvouement, est arriv; je ne
le laisserai point chapper.

Cette lettre que je dchiffrai, parvint  l'Empereur  Auxerre; et
l'Empereur enjoignit sur-le-champ au Roi de continuer  faire ses
prparatifs, mais d'attendre, pour commencer les hostilits, qu'il lui
en et donn le signal. L'impatience et l'imptuosit naturelle de ce
prince ne lui permirent mme point d'attendre la rponse de Napolon; et
quand ses dpches arrivrent, le gant tait jet.

Pour mieux dguiser ses projets, Joachim avait appel, aussitt la
nouvelle du dbarquement de Napolon, les ambassadeurs d'Autriche et
d'Angleterre, et leur avait assur qu'il resterait fidle  ses
engagemens. Quand il eut rassembl son arme (mise en mouvement sous le
prtexte de renforcer ses troupes dans la marche d'Ancone), il fondit 
l'improviste sur les Autrichiens, et annona aux Italiens, par une
proclamation date de Rimini le 31 mars, qu'il avait pris les armes pour
affranchir l'Italie du joug de l'tranger, et lui rendre son
indpendance et son antique libert.

     ITALIENS! leur dit-il, le moment est venu o de grandes destines
     doivent s'accomplir. La Providence vous appelle enfin  devenir un
     peuple indpendant; un seul cri retentit des Alpes jusqu'au dtroit
     de Scilla: _l'indpendance de l'Italie_. De quel droit les
     trangers veulent-ils vous ravir votre indpendance, le premier
     droit et le premier bienfait de tous les peuples?

     [...]

     Jadis, matres du monde, vous avez expi cette funeste gloire par
     une oppression de vingt sicles. Qu'aujourd'hui votre gloire soit
     de n'avoir plus de matres.

     [...]

     Quatre-vingt mille Italiens accourent  vous sous le commandement
     de leur Roi. Ils jurent de ne pas se reposer que l'Italie ne soit
     libre. Italiens de toutes les contres! secondez leurs efforts
     magnanimes... que ceux qui ont port les armes les reprennent, que
     la jeunesse inaccoutume s'exerce  les manier, que tous les amis
     de la patrie lvent une voix gnreuse pour la libert.

     [...] L'Angleterre pourrait-elle vous refuser son suffrage, elle
     dont le plus beau titre de gloire est de rpandre ses trsors et
     son sang pour l'indpendance et la libert des peuples?

     [...]

     Je fais un appel  tous les braves, pour qu'ils viennent combattre
     avec moi; je fais un appel  tous les hommes clairs pour que,
     dans le silence des passions, ils prparent la constitution et les
     lois qui dsormais doivent rgir l'heureuse et indpendante
     Italie...

Cette proclamation, au grand tonnement de l'Italie et de la France, ne
pronona point seulement le nom de Napolon. Elle garda le plus profond
silence sur son retour, sur ses intelligences avec Joachim, et sur les
esprances que leurs efforts combins devaient inspirer.

Cependant Joachim n'ignorait point l'ascendant que le nom de Napolon
exerait sur l'esprit et le courage des Italiens. Mais il savait aussi
que ce nom tait odieux aux Anglais; et il n'osa point l'invoquer, dans
la crainte de leur dplaire. Il crut qu'il tait assez puissant par
lui-mme pour s'isoler de l'Empereur, et qu'il lui suffirait de se
montrer en armes  la nation Italienne et de lui offrir l'indpendance,
pour la soulever  son gr. Il se trompa: c'tait de Napolon qu'il
empruntait toute sa force; personnellement, il ne jouissait en Italie
d'aucune influence, d'aucune considration. On ne pouvait lui pardonner
d'avoir trahi en 1814 son beau-frre et son bienfaiteur, et rvl en
1815  l'Autriche la conjuration patriotique de Milan[93].

Les Italiens prvenus n'osrent point se confier en lui; ses intentions
leur parurent louches, ses promesses vagues, ses ressources incertaines;
et ils restrent paisibles spectateurs du combat.

Ce n'est point en effet avec des rticences qu'on sduit et qu'on
entrane les peuples: il faut, pour les subjuguer, convaincre leur
raison et leurs coeurs; et le coeur et la raison ne comprennent point
d'autre langage que celui de la droiture et de la vrit.
Malheureusement ce langage n'tait plus connu de Murat. Depuis son
avnement au trne, il avait adopt le systme de dissimulation et de
duplicit qui caractrise assez gnralement la politique Italienne.
Cette politique rtrcie, qui se nourrit d'astuce et de temporisation,
tait incompatible avec le sang Franais qu'il portait dans ses veines;
et les combats continuels que se livraient ses nouveaux penchans et la
ptulance naturelle de son caractre, mettaient sans cesse en
contradiction ses paroles et ses actions, et l'entranaient dans de
fausses routes, o il devait finir par s'garer et se perdre.

Nanmoins, telle est la puissance magique de ces mots sacrs de
_libert_ et de _patrie_, que Murat ne les pronona pas en vain. Bologne
et quelques villes se dclarrent pour lui; et une foule de jeunes
Italiens accoururent se ranger sous ses drapeaux. La victoire favorisa
leurs premiers pas: mais Napolon ne s'abusa point; le moment avait t
mal choisi; il prvit la dfection ou la perte de Murat; et ce qui se
passa au-del des Alpes, ne lui inspira plus que du dgot. Ds lors, il
s'occupa avec plus d'ardeur que jamais, des moyens de lutter seul contre
ses adversaires, dont les dmonstrations commenaient  devenir
menaantes.

Le gouvernement royal, par crainte et par conomie, avait dsorganis
l'arme, rduit  moiti les rgimens, chang leurs dnominations, et
dissmin les soldats dans de nouveaux bataillons.

Napolon rtablit les rgimens sur l'ancien pied; il leur rendit ces
glorieux surnoms d'_Invincible_, d'_Incomparable_, de _Terrible_, d'_Un
contre Dix_, etc. etc., qu'ils avaient acquis, mrit sur le champ de
bataille. Il rappela sous leurs drapeaux les braves qui en avaient t
exils, et l'arme, forte  peine de quatre-vingt mille hommes, compta
bientt dans ses cadres prs de deux cents mille combattans.

Les marins et les gardes-ctes, dont le courage s'tait signal si
brillamment dans les plaines de Lutzen et de Bautzen, furent runis sous
le commandement de leurs officiers, et formrent une masse de quinze 
dix-huit mille hommes, destins  protger nos tablissemens maritimes,
ou  renforcer, en cas de besoin, l'arme active.

La cavalerie de la garde impriale et les vieux grenadiers ouvrirent
leurs rangs  dix mille soldats d'lite; l'artillerie lgre fut
rorganise, et la jeune garde augmente de plusieurs rgimens.

Mais il ne suffisait point de rendre  l'arme les forces qu'on lui
avait tes; il fallait encore rparer son dnuement: les fantassins
manquaient d'armes et d'habillemens; les cavaliers n'avaient ni selles
ni chevaux.

L'Empereur y pourvut.

Des achats et des leves de chevaux s'oprrent  la fois dans tous les
dpartemens.

La gendarmerie, en cdant les dix mille chevaux qu'elle possdait, et
qu'elle remplaa sur-le-champ, fournit,  la grosse cavalerie, des
chevaux tout dresss, qui, en dix jours de tems, portrent au complet
ses nombreux escadrons.

De vastes ateliers d'habillement, de fabriques d'armes, de construction,
s'ouvrirent  la fois et de toutes parts.

L'Empereur, chaque matin, se faisait rendre compte du nombre des
ouvriers et du produit de leur travail; il savait combien il fallait de
tems  un tailleur pour confectionner un habillement,  un charron pour
construire un afft,  un armurier pour monter un fusil. Il connaissait
la quantit des armes en bon ou en mauvais tat que renfermaient les
arsenaux. Vous trouverez, crivait-il au ministre de la guerre, dans
tel arsenal, tant de vieux fusils et tant de dmolitions. Mettez-y cent
ouvriers, et dans huit jours, armez-moi cinq cents hommes. Telle tait
l'tendue et la varit du gnie de Napolon, qu'il s'levait, sans
effort, aux plus hautes abstractions de l'art de gouverner, et
descendait, avec la mme facilit, aux plus minces dtails de
l'administration.

Des commissions extraordinaires furent charges en mme tems de faire
rparer et fortifier les places frontires. Elles s'occupaient nuit et
jour de cette importante opration. Mais le plus lger retard paraissait
 l'Empereur un sicle d'attente, et frquemment il mettait lui-mme la
main  l'ouvrage. Il connaissait parfaitement la nature des
fortifications de chaque place, le nombre d'hommes qu'elle devait
contenir, les approches qu'il fallait dfendre; et en quelques heures,
il dterminait ce que l'ingnieur le plus expriment aurait eu peine 
concevoir et  rgler en plusieurs jours. Et qu'on ne croye pas que les
travaux qu'il ordonnait ainsi se ressentaient de sa prcipitation. Il
avait,  la tte de son cabinet topographique, l'un des premiers
officiers du gnie de France, le gnral Bernard; et ce gnral, trop
brave, trop loyal pour tre flatteur, ne se lassait point d'admirer les
connaissances profondes que l'Empereur possdait dans l'art des
fortifications, et l'heureuse et rapide application qu'il savait en
faire.

Le zle et la runion des efforts de ces commissions et de l'Empereur,
produisirent, en peu de tems, des rsultats vraiment miraculeux. La
France entire ressemblait  un camp retranch. Napolon, dans des
articles de sa composition, rendait un compte frquent des progrs de
l'armement des places et des travaux dfensifs. Je vais transcrire ici
un de ces articles, qui, au mrite de peindre beaucoup mieux que je ne
pourrais le faire, l'aspect de la France  cette poque, me parat
propre  faire concevoir la bouillante activit de Napolon, et
l'immensit des objets qu'embrassaient ses regards.

     Toutes les places de la frontire du Nord, depuis Dunkerque jusqu'
     Charlemont, sont armes et approvisionnes; les cluses sont mises
     en tat, et les inondations seront tendues au premier mouvement
     d'hostilit; des ouvrages de campagne ont t ordonnes dans la
     fort de Monnaie; les mesures sont prises pour faire des
     retranchemens dans les diffrens passages de la fort d'Aregonne;
     toutes les places de la Lorraine sont en tat; des retranchemens
     sont construits aux cinq passages des Vosges; les forteresses de
     l'Alsace sont armes; des ordres sont donns pour la dfense du
     passage du Jura et de toutes les frontires des Alpes. On met en
     tat les passages de la Somme, qui sont en troisime ligne. Dans
     l'intrieur, les places de Guise, la Fert, Vitry, Soissons,
     Chteau-Thierry, Langres, s'arment et se fortifient. On a mme
     ordonn que des ouvrages fussent construits sur les hauteurs de
     Montmartre et de Mnilmontant et arms de trois cents bouches 
     feu; ils seront en terre d'abord, et successivement on leur donnera
     la solidit des fortifications permanentes.

     Sa Majest a ordonn que la place de Lyon ft mise en tat de
     dfense; une tte-de-pont sera tablie aux Broteaux. Le pont-levis
     de la Guillotire se rtablit. L'enceinte entre la Sane et le
     Rhne sera arme; quelques redoutes sont adaptes pour tre
     construites en avant de cette enceinte. Une redoute sera construite
     sur la hauteur de Pierre-en-Scize pour appuyer un ouvrage qui ferme
     la ville sur la rive droite. Les hauteurs qui dominent le quartier
     St Jean sur la rive droite de la Sane, seront dfendues par
     plusieurs redoutes; un armement de quatre-vingt pices de canon,
     avec les approvisionnemens ncessaires, est dirig sur Lyon.
     Sisteron et le Pont Saint-Esprit seront mis en tat de dfense.
     Huit armes, ou corps d'observations sont formes, savoir:

     L'arme du Nord;

     L'arme de la Moselle;

     L'arme du Rhin;

     Le corps d'observation du Jura, qui se runit  Belfort;

     L'arme des Alpes, qui se runit  Chambry;

     Le corps d'observation des Pyrnes, qui se runit  Perpignan et 
     Bordeaux;

     Et l'arme de rserve, qui se runit  Paris et  Laon.

     Les anciens militaires marchent partout, anims du plus grand
     enthousiasme, et viennent complter nos cent vingt rgimens
     d'infanterie. Les marchs passs depuis un mois pour les remontes,
     s'excutent rapidement et auront port trs incessamment nos
     soixante et dix rgimens de cavalerie au grand complet. Des
     rgimens de cavaliers volontaires se forment sur beaucoup de
     points; dj l'Alsace a fourni deux rgimens de lanciers  cheval,
     de mille homme chacun. On a lieu de penser que cet exemple sera
     suivi dans la Bretagne, la Normandie et le Limousin, provinces o
     l'on lve le plus de chevaux.

     Des parcs d'artillerie, formant plus de cent cinquante batteries,
     sont dj attels et en marche pour les diffrentes armes.
     L'artillerie pour la dfense de Lyon se compose de deux compagnies
     formes  l'cole d'Alfort. Le personnel de l'artillerie, charg du
     service des trois cents bouches  feu qui seront places sur les
     hauteurs de Paris, sera form de douze compagnies de l'artillerie
     de la marine; deux compagnies d'invalides; deux compagnies de
     l'cole d'Alfort; deux compagnies de l'cole Polytechnique; deux
     compagnies de l'cole de St.-Cyr; six compagnies de l'artillerie 
     pied.

     Des corps de partisans et des corps francs s'organisent dans un
     grand nombre de dpartemens; un adjudant-gnral sera charg prs
     de chaque gnral en chef de la correspondance avec ces corps, qui,
     si l'ennemi avait la tmrit de pntrer sur notre territoire, se
     jetteraient sur ses communications dans les forts et dans les
     montagnes, et s'appuieraient aux places fortes.

     L'organisation de la leve en masse de l'Alsace, de la Lorraine, du
     pays Messin, de la Franche-Comt, de la Bourgogne, du Dauphin et
     de la Picardie est prpare.

     Toutes les villes s'armeront pour dfendre leur enceinte; elles
     suivront l'exemple de Chlons-sur-Sane, de Tournus, de
     Saint-Jean-de-Lne. Toute ville, mme non fortifie, trahirait
     l'honneur national, si elle se rendait  des troupes lgres, et ne
     faisait pas toute la dfense que ses moyens rendraient possible,
     jusqu' l'arrive des forces en infanterie et en artillerie; telle
     que toute rsistance cesserait d'tre commande par les lois de la
     guerre.

     Tout est en mouvement sur tous les points de la France. Si les
     Coaliss persistent dans les projets qu'ils annoncent, de nous
     faire la guerre, et s'ils violent nos frontires, il est facile de
     prvoir quel sera le fruit qu'ils recueilleront de leur attentat
     aux droits de la nation Franaise; tous les dpartemens
     rivaliseront de zle avec ceux de l'Alsace, des Vosges, de la
     Franche-Comt, de la Bourgogne, du Lyonnais; partout les peuples
     sont anims de l'esprit patriotique, et prts  faire tous les
     sacrifices, pour maintenir l'indpendance de la nation et l'honneur
     du trne.

L'Empereur enfin, pour complter ses moyens d'attaque et de rsistance,
rorganisa la Garde nationale, et la rpartit en trois mille cent trente
bataillons, formant un ensemble de deux millions deux cent cinquante
mille hommes. Tous les gardes nationaux de vingt ans  quarante furent
classs dans les compagnies actives de chasseurs et de grenadiers; et
sur-le-champ quinze cents de ces compagnies, ou cent quatre-vingt mille
hommes, furent mis  la disposition du Ministre de la Guerre, pour
former la garnison des places frontires et renforcer les armes de
rserve.

Les officiers-gnraux envoys dans les dpartemens-frontires, pour
acclrer la leve et le dpart de cette milice nationale, n'eurent
besoin que de paratre pour accomplir leur mission. Chaque citoyen
aspirait d'avance  l'honneur d'en faire partie; et dans les provinces
de l'Est, du Nord et du Centre, l'on fut oblig de former des compagnies
surnumraires[94]. Le pre aurait repouss son fils, l'pouse son mari,
la jeune fille son prtendu, s'ils eussent mconnu la voix de l'honneur
et de la patrie. Les mres elles-mmes, qui dans d'autres tems,
dploraient si amrement le dpart de leurs enfans, les excitaient, 
l'exemple des Lacdmoniennes,  marcher  l'ennemi, et  mourir s'il le
fallait, pour la sainte cause de la patrie. Ce tableau n'est point
exagr! il est vrai, il est fidle. Jamais plus beau spectacle ne
s'offrit aux yeux de l'homme, ami de l'indpendance et de la gloire de
son pays, que celui de l'enthousiasme et de la joie martiale dont
taient anims les habitans belliqueux de l'Alsace, de la Lorraine, de
la Bourgogne, de la Champagne et des Vosges. Les routes taient
couvertes de chars chargs de jeunes guerriers qui volaient, en
chantant, au poste d'honneur que Napolon leur avait assign; les
populations des villes et des villages les accueillaient sur leur
passage par des applaudissemens qui enflammaient leurs mes d'une
nouvelle ardeur, et les faisaient jouir, par anticipation, des
acclamations et des louanges que leurs amis, leurs parens, leurs
concitoyens leur prodigueraient  leur retour.

La France semblait appele  voir renatre sa grandeur clipse. Elle
avait retrouv toute son nergie: preuve vidente que la force des tats
est toujours l'ouvrage du Prince qui les gouverne. C'est lui qui, par la
mollesse de son gouvernement, nerve l'esprit public et abatardit ses
sujets; ou c'est lui qui leur inspire l'amour et l'orgueil de la patrie,
et les porte  entreprendre tout ce qui peut en augmenter la puissance
et la gloire.

Pour resserrer encore davantage l'union des Franais et donner plus
d'intensit  leur patriotisme, Napolon autorisa le rtablissement des
clubs populaires et la formation de confdrations civiques. Cette fois
le succs ne rpondit point  son attente. La majorit des clubs se
remplirent des hommes qui composaient autrefois les socits et les
tribunaux rvolutionnaires; et leurs imprcations contre les rois, et
leurs motions liberticides firent craindre  l'Empereur d'avoir
ressuscit l'anarchie.

Les sentimens manifests par les fdrs l'inquitrent galement; il
vit qu'il n'occupait point la premire place dans leurs penses, dans
leurs affections; que le premier voeu de leurs coeurs tait pour la
libert; et comme cette libert tait  ses yeux synonyme de la
Rpublique, il mit tous ses soins  modrer,  gner,  comprimer le
dveloppement de ces patriotiques associations. Parmi les fdrs, il se
trouvait peut-tre des hommes dont les principes pouvaient tre
dangereux et les intentions criminelles; mais, en gnral, ils se
composaient de patriotes purs qui s'taient arms pour dfendre le
gouvernement imprial, et non point pour le renverser.

Napolon n'avait jamais t le matre de dompter l'loignement que lui
inspiraient les vtrans de la rvolution. Il redoutait leur constance
et leur audace, et se serait cru menac ou perdu, s'ils avaient repris
de la consistance et de l'ascendant. Cette terreur panique fut cause
qu'il ne retira point des confdrations le parti qu'il s'en tait
promis, et qu'elles lui auraient offert indubitablement, s'il n'en et
point ralenti l'essor. Elle fut cause aussi qu'il fit peut-tre une plus
grande faute: celle d'arrter les mouvemens populaires qui s'taient
manifests dans la plupart des dpartemens. Dans l'tat de crise o il
se trouvait et dans lequel il avait entran la France, il ne devait
ddaigner aucun moyen de salut; et le plus efficace, le plus analogue 
sa position, tait, sans contredit, de lier troitement le peuple  son
sort et  sa dfense. Il fallait donc l'empcher de rpandre une seule
goutte de sang, mais le laisser se compromettre avec quelques-uns de ces
incorrigibles _ultr_ qui, depuis la restauration, l'avaient vex,
maltrait, outrag. Le peuple aurait mieux senti alors que ce n'tait
plus seulement la cause personnelle de Napolon qu'il avait  dfendre;
et la crainte du chtiment et du joug lui aurait rendu cette ancienne
exaltation si fatale  la premire coalition.

La modration que Napolon adopta dans cette circonstance, fut honorable
et non point politique. Il se conduisit, comme il aurait pu le faire 
l'poque o tous les partis, confondus et rconcilis, le
reconnaissaient pour leur seul et unique souverain. Mais les choses
taient changes: il n'avait plus pour lui la France toute entire, et
il fallait ds lors qu'il se conduist plutt en chef de parti qu'en
souverain, et qu'il dployt, pour ainsi dire, toute la vigueur et
l'nergie d'un factieux. L'nergie runit les hommes, en leur tant
toute incertitude et en les entranant violemment vers le but. La
modration au contraire les divise et les nerve, parce qu'elle les
abandonne  leurs irrsolutions, et leur laisse le loisir d'couter
leurs intrts, leurs scrupules et leurs craintes.

Les soins que donnait l'Empereur  ses prparatifs militaires, ne
l'empchaient point de continuer  s'occuper du bien-tre de l'tat, et
 chercher  se concilier de plus en plus la confiance et l'affection
publiques.

Dj, dans d'autres tems, il avait retir de ses ruines l'antique
Universit; de nouvelles bases plus larges, plus tendues, plus
majestueuses avaient lev cette noble institution  la hauteur du
sicle et de la France. Mais l'ducation primaire ne rpondait point aux
efforts tents pour l'amliorer et la rpandre parmi les jeunes classes
de la socit.

M. Carnot, dans un rapport o la plus douce philantropie se trouvait
allie aux vues les plus sages et les plus leves, fit apprcier 
l'Empereur les avantages de la mthode des docteurs Bell et Lancaster;
et le monarque et le ministre firent prsent  la France,  la morale et
 l'humanit, de l'enseignement mutuel.

L'Empereur, en dtournant ses yeux de cette intressante jeunesse,
l'espoir de la patrie, les reporta sur les vieux soldats qui en avaient
t jadis l'orgueil et le soutien.

Une ordonnance royale avait expuls de leur asile un assez grand nombre
d'invalides, et leur avait ravi une partie de leurs dotations: un dcret
les rtablit dans leurs droits; et une visite que fit l'Empereur  ces
vtrans de la gloire, ajouta la grce au bienfait.

Il se rendit aussi  l'cole Polytechnique: c'tait la premire fois
qu'il s'offrait aux regards des lves de cette cole. Leur amour pour
la libert absolue, leur penchant pour les institutions rpublicaines
leur avaient long-tems alin l'affection de l'Empereur; mais
l'clatante bravoure qu'ils dployrent sous les murs de Paris, leur
rendit son estime et son amiti; et il fut satisfait (ce sont ses
paroles) de retrouver une aussi belle occasion de se rconcilier avec
eux.

Le faubourg Saint Antoine, ce berceau de la rvolution, ne fut point
oubli; l'Empereur le parcourut d'un bout  l'autre. Il se fit ouvrir
les portes de tous les ateliers, et les examina dans le plus grand
dtail. Les nombreux ouvriers de la manufacture de M. Lenoir, qui
avaient conserv prcieusement la mmoire de ce que l'Empereur avait
fait pour leur matre et pour eux, le comblrent de tmoignages de
dvouement. Le commissaire de police du quartier avait suivi Napolon
dans cette manufacture; et voulant donner l'exemple, il ouvrit la bouche
jusqu'aux oreilles pour mieux crier  tue tte, _Vive l'Empereur!_ mais
par un _lapsus lingu_ dsesprant, il fit entendre, au contraire, un
_Vive le Roi!_ bien articul. Grande rumeur! L'Empereur, se tournant
vers cet homme, lui dit avec un ton railleur: Eh bien; M. le
Commissaire, vous ne voulez donc point vous dfaire de vos mauvaises
habitudes. Cette saillie devint le signal d'un rire gnral; le
commissaire rassur reprit sa revanche, et plusieurs _vivat_ vigoureux
prouvrent  Napolon qu'on ne perd jamais rien pour attendre.

L'Empereur n'tait accompagn que de trois officiers de sa maison. Il
leur fut impossible de le soustraire aux approches et aux caresses du
peuple; les femmes baisaient sa main, les hommes la lui serraient  le
faire crier; les uns et les autres lui exprimaient par mille propos que
je ne puis transcrire, la diffrence qu'ils faisaient entre son
prdcesseur et lui. Dans tous les tems, il avait t fort aim de la
classe des ouvriers et des artisans. Il l'avait enrichie; et l'intrt,
chez le peuple comme chez les grands, est le principal mobile des
affections[95].

L'Empereur, dans ses courses, recevait un grand nombre de ptitions. Ne
pouvant les lire toutes, il m'ordonna de les examiner soigneusement et
de lui en rendre compte. Il aimait  rpondre  la confiance que lui
tmoignait le peuple; et souvent il accordait  la demande d'un citoyen
obscur et inconnu, ce qu'il aurait peut-tre refus aux prires d'un
marchal ou d'un ministre. L'utilit de ces communications familires
entre la nation et le souverain, ne se renfermait point  ses yeux dans
l'intrt isol du ptitionnaire. Il les regardait comme un moyen
efficace de connatre les abus, les injustices, et de maintenir dans les
bornes de leur devoir les dpositaires de l'autorit. Il se plaisait 
les encourager, afin que ces mots: _Si l'Empereur le savait, ou
l'Empereur le saura_, pussent soulager le coeur de l'opprim et faire
plir l'oppresseur.

Dans d'autres tems, il avait cr une commission spciale pour recevoir
les ptitions et leur donner la suite convenable. Ce bienfait ne lui
paraissant point assez complet, il voulut qu'elles fussent soumises,
sous ses propres yeux,  un premier examen. Il dtermina lui-mme les
formes  suivre, et me chargea de lui faire connatre tous les jours,
sans dguisement, les plaintes, les besoins et les voeux des Franais. Je
me fis un devoir, un honneur, de remplir dignement cette tche, et de
devenir le protecteur zl de ceux qui n'en avaient point. Chaque matin,
je remettais  l'Empereur un rapport, analytique des demandes
susceptibles de fixer son attention; il les examinait avec soin, les
apostillait de sa main, et les renvoyait  ses ministres avec des
dcisions favorables, ou avec l'ordre de les vrifier et de lui en
rendre compte.

Enfin, pour combler, autant qu'il tait en lui, l'attente publique,
l'Empereur fit subir  la lgislation des droits runis de nombreux
changemens qui, en diminuant l'impt, le dgagrent de ses abus et de
ses formes tyranniques, et le rendirent moins odieux et plus
supportable. Ces amliorations bienfaisantes, quoiqu'incompltes, furent
accueillies avec reconnaissance; on sut gr  l'Empereur de ses efforts
pour concilier les intrts particuliers avec les besoins du trsor
public.

Mais la satisfaction que faisaient prouver  Napolon les heureux
effets de sa sollicitude, tait frquemment trouble par les inquitudes
et le mcontentement que lui donnaient les conciliabules et les
manoeuvres des royalistes. Les prtres et les nobles, dit-il un jour
dans un moment d'humeur, jouent gros jeu. Si je leur lche le peuple,
ils seront tous dvors en un clin d'oeil[96].

Dj, par un dcret du 25 mars, il avait ordonn aux ministres et aux
officiers civils et militaires de la maison du Roi et de celles des
Princes, ainsi qu'aux chefs des Chouans, des Vendens et des volontaires
royaux, de s'loigner  trente lieues de Paris. Cette prudente
prcaution n'avait reu qu'une excution imparfaite. M. Fouch, pour se
mnager un refuge dans le parti du Roi, avait fait appeler chez lui les
principaux proscrits, leur avait tmoign l'intrt qu'il prenait  leur
position, les efforts qu'il avait faits pour prvenir leur exil; et en
dfinitive, les avait autoriss assez gnralement  rester  Paris.

L'Empereur, ne sachant point que leur audace tait le fruit de la
protection de son ministre, piait l'occasion de les intimider par une
grande svrit. Sur ces entrefaites, un M. de Lascours, colonel, fut
arrt  Dunkerque o il s'tait introduit en qualit d'missaire du
Roi. Napolon, tromp par la similitude de nom, crut que cet officier
tait le mme que celui qui prtendit, en 1814, avoir reu et refus
d'excuter l'ordre de faire sauter le magasin  poudre de Grenelle.
J'aurais eu du regret, dit-il, de sacrifier pour l'exemple un homme de
bien, mais un imposteur comme celui-ci ne mrite aucune piti. crivez
au ministre de la guerre qu'il soit traduit devant une commission
militaire, et jug comme provocateur  la guerre civile et au
renversement du gouvernement tabli.

L'Empereur, se tournant vers moi, ajouta: Comment n'a-t-on pas dmenti
la fable absurde de cet homme?--Sire, lui rpondis-je, Gourgaud m'a
souvent assur que tous vos officiers s'en taient expliqus hautement,
et que l'intention de plusieurs gnraux, et particulirement du gnral
Tirlet, avait t de dvoiler au Roi cet odieux mensonge, mais...--C'est
assez, dit l'Empereur; je ne tiens aucun compte des intentions: envoyez
l'ordre, et que je n'en entende plus parler.

Je perdis cette affaire de vue. J'ai su depuis que M. de Lascours fut
acquitt.

Si le malheur et voulu que M. de Lascours prt victime de son
dvouement, on aurait accus l'Empereur de barbarie, et cependant il
n'tait ni cruel ni sanguinaire; car il ne faut pas confondre la cruaut
avec la svrit: je ne connais, hlas! qu'un seul acte, rsultat des
plus funestes conseils, qui puisse lui tre reproch par la
postrit[97]. Qui sont, hors de l, les victimes de sa prtendue
frocit? Regardera-t-on comme un meurtre juridique, la mort de Georges
et de ses obscurs complices? Aurait-on oubli la machine infernale et
ses affreux ravages? Georges,  la tte des Chouans, tait un Franais
gar qu'on devait plaindre et pargner. Georges,  la tte d'une bande
d'assassins, tait indigne de toute piti, et la morale et l'humanit
exigeaient son supplice.

Dira-t-on que Pichegru fut trangl par ses ordres? les desseins de
Pichegru taient si avrs, et les lois si formelles, qu'il ne pouvait
chapper  l'chafaud: pourquoi donc l'aurait-il fait tuer? Les plus
grands criminels eux-mmes ne commettent point de forfaits inutiles. On
craignait ses rvlations?... Que pouvait-il apprendre  la France? que
Napolon aspirait au trne: personne ne l'ignorait.

Un homme que Napolon devait redouter, c'tait Moreau; fit-il attenter 
sa vie? Cependant il tait moins dangereux de l'assassiner, que de
traduire, sur le banc o s'assied le crime, un guerrier alors si cher 
la France et  l'arme.

Non, Napolon n'tait point cruel; il n'tait point sanguinaire. Si
quelquefois il fut inexorable, c'est qu'il est des circonstances o le
monarque doit fermer son coeur  la compassion et laisser  la loi son
action: mais s'il sut punir, il sut aussi pardonner; et au moment o il
abandonnait Georges au glaive[98] de justice, il accordait la vie  MM.
de Polignac et au marquis de Rivire, dont il honorait le courage et le
dvouement.

L'Empereur ne s'en tint point  l'preuve rigoureuse qu'il avait voulu
tenter sur la personne de M. de Lascours; et par un dcret dat de Lyon
le 13 mars et publi le 9 avril, il ordonna la mise en jugement et le
squestre des biens du prince de BNVENT, du duc de RAGUSE, du duc
D'ALBERG, de l'abb de MONTESQUIOU, du comte de JAUCOURT, du comte de
BEURNONVILLE, des sieurs LYNCH, VITROLLES, ALEXIS DE NOAILLES,
BOURIENNE, BELLARD, LA ROCHE-JAQUELIN, SOSTNE DE LA ROCHEFOUCAULT[99],
qui tous, en qualit de membres du gouvernement provisoire, ou d'agens
du parti royal, avaient concouru au renversement du gouvernement
imprial avant l'abdication de Napolon.

Ce dcret, quoique cens n  Lyon, vit le jour  Paris, et fut, comme
je viens de le dire, le rsultat de l'humeur que donnaient  Napolon
les menes des royalistes; les termes dans lesquels il tait d'abord
conu, n'attestaient que trop son origine; l'article premier portait:
_Sont dclars tratres  la patrie, et seront punis comme tels,_ etc.

Ce fut moi qui crivis ce dcret, sous la dicte de l'Empereur. Quand
j'eus fini, il m'ordonna d'aller le faire signer par le comte Bertrand,
qui avait contresign les dcrets de Lyon. Je me rendis chez le
Marchal. Il lut le dcret et me le remit en disant: Je ne le signerai
jamais: ce n'est point l ce que l'Empereur nous a promis; ceux qui lui
conseillent de semblables mesures sont ses plus cruels ennemis; je lui
en parlerai. Je reportai mot  mot  Napolon cette rponse ferme et
courageuse. Il m'ordonna de retourner prs du Grand Marchal, de
chercher  vaincre sa rpugnance, et s'il persistait, de le lui amener.
Le comte Bertrand me suivit sur-le-champ, et tte leve, dans le cabinet
de l'Empereur. Je suis tonn, lui dit Napolon avec un ton sec, que
vous me fassiez de semblables difficults. La svrit que je veux
dployer est ncessaire au bien de l'tat.--Je ne le crois pas,
Sire.--Je le crois, moi; et c'est  moi seul qu'il appartient d'en
juger. Je ne vous ai point fait demander votre aveu, mais votre
signature qui n'est qu'une affaire de forme, et qui ne peut vous
compromettre en rien.--Sire, un ministre qui contresigne un acte du
souverain est moralement responsable de cet acte; et je croirais manquer
 ce que je dois  Votre Majest et peut-tre  moi-mme, si j'avais la
faiblesse d'attacher mon nom  de semblables mesures. Si Votre Majest
veut rgner par les lois, elle n'a point le droit de prononcer
arbitrairement, par un simple dcret, la mort et la spoliation du bien
de ses sujets. Si elle veut agir en dictateur et n'avoir d'autre rgle
que sa volont, elle n'a point besoin alors du concours de ma signature.
Votre Majest a dclar par ses proclamations qu'elle accorderait une
amnistie gnrale. Je les ai contresignes de tout coeur, et je ne
contresignerai point le dcret qui les rvoque.--Mais vous savez bien
que je vous ai toujours dit que je ne pardonnerais jamais  Marmont, 
Talleyrand et  Augereau; que je n'ai promis d'oublier que ce qui s'est
pass depuis mon abdication. Je connais mieux que vous ce que je dois
faire pour tenir mes promesses et pour assurer la tranquillit de
l'tat. J'ai commenc par tre indulgent jusqu' la faiblesse; et les
royalistes, au lieu d'apprcier ma modration, en ont abus; ils
s'agitent, ils conspirent; et je dois, et je veux les mettre  la
raison. J'aime mieux faire tomber mes coups sur des tratres que sur des
hommes gars. D'ailleurs, tous ceux qui sont sur la liste, 
l'exception d'Augereau, sont hors de France ou cachs. Je ne chercherai
point  les atteindre; mon intention est de leur faire plus de peur que
de mal. Vous voyez donc, continua l'Empereur en adoucissant sa voix, que
vous avez mal jug l'affaire; signez-moi cela, mon cher Bertrand, il le
faut.--Je ne le puis, Sire. Je demande  Votre Majest la permission de
lui soumettre par crit mes observations.--Tout cela, mon cher, nous
fera perdre du tems; vous vous effarouchez, je vous l'assure, trs-mal 
propos; signez, vous dis-je, je vous, en prie; vous me ferez
plaisir.--Permettez, Sire, que j'attende que Votre Majest ait vu mes
observations. Le Marchal sortit. Cette noble rsistance n'offensa
point l'Empereur; le langage de l'honneur et de la vrit ne lui
dplaisait jamais, quand il partait d'un coeur pur.

Le gnral Bertrand remit  Napolon une note raisonne. Elle ne changea
rien  sa rsolution; elle le dtermina seulement  donner au dcret une
forme lgale.

L'Empereur, persuad que le gnral Bertrand ne changerait point non
plus de sentiment, ne voulut pas que le nouveau dcret lui ft prsent,
et il parut sans porter de contre-seing.

L'effet qu'il produisit, justifia les apprhensions du grand marchal.
On le considra comme un acte de vengeance et de despotisme, comme une
premire infraction aux promesses faites  la nation. Les murmures
publics trouvrent des chos jusque dans le palais imprial. Labdoyre,
dans un moment o Napolon passait, dit assez haut pour tre entendu:
Si le rgime des proscriptions et des squestres recommence, tout sera
bientt fini..

L'Empereur, selon sa coutume, en pareil cas, affectait d'tre content de
lui, et ne paraissait nullement s'inquiter de l'orage. Etant  table
avec plusieurs personnages et dames marquantes de la cour, il demanda 
madame la comtesse Duchtel, si son mari, directeur-gnral des
domaines, avait excut l'ordre de squestrer les biens de Talleyrand et
compagnie: Cela ne presse point, lui rpondit-elle schement. Il ne
rpliqua point, et changea de conversation.

On reproche sans cesse aux hommes qui l'entouraient, d'avoir ramp
lchement devant ses opinions et ses volonts; cette anecdote, et
beaucoup d'autres que je pourrais raconter, prouvent que tous ne
mritaient pas du moins ce reproche; mais, en supposant qu'il ft juste
 l'gard de quelques personnes, est-il donc aussi facile, qu'on le
croit communment, de combattre et de vaincre les volonts des
souverains?

Napolon, par fiert et peut-tre par la conviction de sa supriorit,
ne souffrait que difficilement les conseils.

Dans les affaires d'tat, il s'tait impos la loi de consulter ses
conseillers et ses ministres. Dou par la nature de la facult de tout
savoir ou de tout deviner, il prenait, presque toujours, une part active
aux discussions; et, je dois le dire,  la louange commune de
l'Empereur, de ses ministres et de ses conseillers, il rgnait, dans ces
discussions, la plupart du tems fort animes, une confiance, une
franchise, une indpendance au-dessus de toute expression. L'Empereur,
loin d'tre choqu qu'on le contredt, endurait, provoquait les
contradictions, et adoptait, sans rsistance, l'avis de ses adversaires,
quand il le croyait prfrable  son propre sentiment.

Lorsqu'il s'agissait de ces grandes dterminations, qui influent sur le
sort des empires, c'tait autre chose. Il coutait, pendant un certain
tems, les objections de ses ministres; quand le terme de son attention
tait arriv, il les interrompait, et soutenait son opinion avec tant de
feu, de force et de persvrance, qu'il les rduisait au silence.

Ce silence tait moins l'effet de leur obissance passive aux intentions
du monarque, que le rsultat des leons de l'exprience. Ils avaient vu
que les entreprises de Napolon, les plus tmraires, les plus
incomprhensibles, j'ai presque dit les plus insenses, taient
invariablement couronnes du plus heureux succs, et ils s'taient
convaincus que la raison ne peut lutter contre les inspirations du gnie
et les faveurs de la fortune.

Souvent enfin, Napolon ne consultait que sa seule volont; et ses
ministres ne connaissaient alors ses rsolutions qu'en recevant l'ordre
de les excuter.

Telle tait, et telle sera toujours la position des ministres, dans une
monarchie o le Prince gouverne par soi-mme, et surtout encore quand ce
Prince, ainsi que Napolon, n'aura d le trne qu' l'ascendant de son
gnie et de son pe.

Au surplus, le tems des flatteurs et des flatteries tait pass pour
Napolon. Chacun avait intrt  lui dire la vrit, et personne ne la
lui pargnait.

La scurit qu'inspirait cette rare et prcieuse vracit, fut fortifie
par l'arrive du prince Joseph et du prince Lucien. On connaissait la
modration de l'un, le patriotisme de l'autre; et l'on se reposait sur
tous deux du soin d'entretenir les intentions librales et pacifiques de
l'Empereur.

Le Prince Lucien avait t profondment afflig, en 1814, des malheurs
de son frre, et s'tait empress de lui offrir sa fortune et ses
services. Cette offre gnreuse n'effaa point entirement, du coeur de
Napolon, le souvenir de leurs anciens diffrends, mais elle en adoucit
l'amertume; et l'on put prvoir, que leur inimiti ne serait plus
ternelle.

Aussitt que le Prince Lucien connut l'entre de Napolon  Paris, il
lui crivit une lettre de flicitations. Votre retour, disait-elle, met
le comble  votre gloire militaire. Mais il est une gloire plus grande
encore, et surtout plus dsirable, la gloire civile. Les sentimens et
les intentions que vous avez manifests solennellement promettent aux
Franais que vous saurez l'acqurir, etc.

Le Prince Lucien cependant, malgr le dsir de revoir cette patrie dont
il plaidait la cause, n'osait point en approcher. Mais l'invasion du Roi
de Naples ayant rendu ses services ncessaires au souverain pontife, la
reconnaissance qu'il devait au Saint Pre, triompha de ses
apprhensions. Il partit sous le titre de secrtaire d'un nonce du pape,
et franchit les Alpes sans obstacles. Arriv sur le sol franais, il
crivit  Napolon, pour lui faire part de sa mission, et lui demander
s'il lui serait agrable qu'il vnt  Paris. Le premier mouvement de
Napolon fut d'hsiter  le recevoir; le second, de lui tendre les bras.
L'intention du prince tait de retourner subitement  Rome o le
rappelaient les intrts qui lui taient confis; l'interruption des
communications ne le permit point. Oblig de revenir  Paris, il rompit
l'_incognito_; son retour fut alors annonc publiquement, et fit sur
tous les esprits une utile et agrable sensation.

L'Empereur, quelques jours auparavant, avait fait la conqute d'un autre
personnage, moins illustre, il est vrai, mais galement renomm pour son
patriotisme et ses lumires: je veux parler de M. Benjamin Constant.

Napolon, connaissant l'exprience et la rputation de ce savant
publiciste, le fit appeler pour causer avec lui _de libert et de
constitution_. Leur entretien dura plus de deux heures. L'Empereur,
voulant s'attacher M. Constant, mit en oeuvre tous ses moyens de
sduction; et je laisse aux Franais et aux trangers qui l'ont
approch, le soin de dire s'il tait possible de lui rsister.

Lorsqu'il voulait enchaner quelqu'un  son char, il tudiait et
pntrait avec une extrme sagacit son genre d'esprit, ses principes,
son caractre, ses passions dominantes; et alors, avec cette grce
familire, cette amabilit, cette force et cette vivacit d'expression
qui donnait tant de prix et de charme  ses entretiens[100], il
s'insinuait insensiblement dans votre me, il s'emparait de vos
passions, les soulevait mollement, les caressait avec art; puis,
dployant tout--coup les ressources magiques de son gnie, il vous
plongeait dans l'ivresse, dans l'admiration, et vous subjuguait si
rapidement, si compltement, qu'il semblait vous avoir enchant.

Ce fut ainsi que M. Benjamin Constant succomba: il tait arriv aux
Tuileries avec rpugnance: il en sortit enthousiasm.

Le lendemain, il fut nomm conseiller d'tat; et il dut cette faveur non
point  de basses soumissions, comme l'ont prtendu ses ennemis, mais 
son savoir, et au dsir qu'eut l'Empereur de donner  l'opinion et  M.
Benjamin Constant lui-mme, un gage d'oubli du pass, gage d'autant plus
mritoire que l'Empereur, indpendamment de la philippique lance contre
lui le 19 mars par cet crivain, avait en autre, sous les yeux, une
lettre de sa main  M. de Blacas, lettre dont l'objet et les expressions
taient de nature  inspirer  Napolon, pour son auteur, plus que de
l'loignement.

M. de Blacas avait laiss, dans ses cartons, un grand nombre de papiers.
L'Empereur chargea le duc d'Otrante de les examiner. Il s'en repentit
aussitt et les lui fit redemander: une partie nous chut en partage; le
reste fut remis  M. le duc de Vicence. Leur examen n'offrit rien
d'intressant. L'Empereur dsappoint accusa M. Fouch d'avoir soustrait
les pices importantes. Celles que nous visitmes, ne consistaient qu'en
rapports particuliers, en notes confidentielles et anonymes. La haine de
la rvolution perait  chaque mot,  chaque ligne. On n'osait point
proposer nettement de rvoquer la Charte et d'abolir les institutions
nouvelles; mais on dclarait sans dtour que la dynastie des Bourbons ne
serait jamais en sret avec les lois actuelles, et qu'il fallait se
dfaire et se dfier des hommes de la rvolution. Pour mieux les
connatre et les perscuter, M. de Blacas avait fait exhumer des
archives du cabinet et des ministres, les documens qui pouvaient servir
 apprcier leur conduite depuis 1789; et il s'tait fait composer sur
chacun d'eux des notes biographiques, qu'on aurait prises volontiers
pour des actes d'accusation de M. Bellart[101].

Nous y trouvmes aussi une foule de minutes, de lois et d'ordonnances,
crites de la main de ce ministre, et attestant, par leurs laborieuses
corrections, combien il tait dpourvu d'imagination et de facilit.
Souvent il faisait trois ou quatre brouillons, avant de parvenir 
donner de la consistance et de la suite  ses ides: son style familier
tait sec et boursouffl: si le style est l'homme, que je plains M. de
Blacas! Il prenait un soin extrme de varier, lui-mme, les formules de
ses rendez-vous; et la peine qu'il se donnait pour dire les mmes choses
de plusieurs manires diffrentes, rappelait  merveille le billet-doux
du Bourgeois Gentilhomme: Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir
d'amour; d'amour mourir me font, belle Marquise, vos beaux yeux.

Nous recueillmes enfin, dans le cabinet de ce ministre, une ample
collection royale de dnonciations, de placets, de justifications et
d'amendes honorables, de ces hommes qui, tels que Lockard, sont toujours
_les trs-humbles serviteurs des vnemens_.

Ces humbles serviteurs, quand l'Empereur fut de retour de l'le d'Elbe,
ne manqurent point de se prosterner de nouveau devant lui. Ils
l'assurrent,  l'exemple d'un certain marquis trs-connu, qu'ils ne
l'avaient reni, injuri, calomni, que pour pouvoir lui rester fidles,
sans se rendre suspects au gouvernement royal; ils le conjurrent de
leur accorder le bonheur et la gloire de le servir; mais il ddaigna
leurs supplications, comme il avait ddaign leurs outrages: ils
n'obtinrent que son mpris. Toujours sans pudeur et sans foi, ils
s'empressrent, aussitt la chute de Napolon, de faire une nouvelle
volte-face et de reporter au Roi leurs hommages fltris. Les uns, tel
que M. le comte de M***, dont les mains sont encore fumantes du sang de
ses administrs, parvinrent,  l'aide de leur fidlit mensongre, 
surprendre sa facile confiance. Les autres, tel que M. F***, devinrent
dans leurs crits, les perscuteurs acharns des hommes dont ils avaient
envi le sort et mendi l'appui. Tous s'arrogrent exclusivement le
titre de royalistes purs, le titre d'honntes gens... Je les connais...
le masque dont ils se couvrent les honneurs, les dignits dont ils sont
revtus, ne peuvent les dguiser  mes yeux... les nommerai-je?... Et
l'on accuse l'Empereur de mpriser les hommes!... ah! quel est le
souverain qui peut les estimer?

_Fin du premier volume_.




NOTES

[1: On sait que les malheurs de cette journe et du reste de la
campagne, furent causs par la trahison des Saxons et par la dfection
des princes de la Confdration du Rhin.]

[2: On a prtendu que Napolon, depuis son abdication, avait souvent
rpt: _ce sont les ides librales qui m'ont tu_. L'a-t-il dit? Je ne
le pense pas. Je suis loin de contester que les ides librales n'aient
acquis aujourd'hui une force irrsistible; mais elles n'eurent, je
crois, aucune part  la premire chute du trne imprial: on n'y
songeait point alors. La France tait faonne au gouvernement de
Napolon, et ne s'en plaignait point. Elle n'tait point libre, dans le
sens o elle veut l'tre aujourd'hui; mais la libert dont elle
jouissait lui suffisait: et si, dans certains cas, on exigeait d'elle
une obissance absolue, elle n'avait du moins qu'un seul matre, et ce
matre tait le matre de tous.

La nation, il est vrai, abandonna Napolon en 1814; mais ce ne fut point
parce qu'elle tait lasse et mcontente de son gouvernement: ce fut
parce qu'une suite non interrompue de guerres dsastreuses l'avait
puise, abattue, dmoralise. Elle n'aurait pas mieux demand que
d'obir encore: elle n'en avait plus la force ni le courage.

La vritable cause de la chute de Napolon est indubitablement sa haine
contre l'Angleterre, et le systme continental qui en fut le rsultat.

Ce systme gigantesque, en oppressant l'Europe, devait finir par la
soulever contre Napolon et la France, et par amener ds-lors la perte
de la France et de Napolon. Rome, dit Montesquieu, s'tait agrandie,
parce qu'elle n'avait eu que des guerres successives; chaque nation, par
un bonheur inconcevable, ne l'attaquant que quand l'autre avait t
ruine. Rome fut dtruite parce que toutes les nations l'attaqurent 
la fois et pntrrent partout.]

[3: Le Comte d'Artois avait devanc dans Paris son auguste frre; il
rpondit par ces belles paroles aux flicitations que lui adressrent,
sur son retour, les autorits municipales du Paris.]

[4: _Journal des Dbats._ L'un des principaux propritaires et
rdacteurs tait M. Laborie, crature de M. de Talleyrand, et secrtaire
intime du gouvernement provisoire.]

[5: Les femmes de l'ancien rgime, exemptes de la crainte qui retenait
encore leurs maris, s'abandonnrent sans mnagement et sans pudeur, 
toute la fougue de leur haine et de leur orgueil. Elles insultrent
ouvertement les femmes nouvellement titres; et celles de ces dernires
que le rang de leurs maris forait d'aller  la cour, n'y arrivaient
qu'en tremblant, et n'en sortaient qu'en larmes.]

[6: Je cite de mmoire].

[7: Ce mot est un de ceux dont les ministres abusrent le plus. Quand on
leur reprsentait que tel magistrat, tel militaire, tel employ qu'ils,
venaient de destituer, avait rempli ses devoirs avec honneur, avec
distinction; qu'il tait aim, estim, regrett, ils rpondaient: _c'est
un homme dangereux_, et tout tait dit.]

[8: Le Gnral Dupont.]

[9: M. l'Abb de Montesquiou.]

[10: M. Dambray.]

[11: Je n'entends parler ici que des tres pensant et agissant il est
dans tous les tems une classe d'hommes nuls qui n'appartiennent, par
insouciance, par gosme, par stupidit,  aucun parti et, pour ainsi
dire,  aucune nation].

[12: Je ne puis mieux repousser, en gnral, cette imputation de
mutinerie, qu'en citant les paroles suivantes arraches  M. de
Montesquiou, le 14 Mars, par la force de la vrit. Depuis dix mois,
dit-il, dans le corps de la Vieille Garde en garnison  Metz, pas _un_
soldat ni _un_ seul officier n'a t rprimand une seule fois.]

[13: Le rtablissement de la maison du roi dplut  tout le monde et
excita particulirement le mcontentement et la jalousie de la garnison
de Paris.

Les soldats de la ligne et les gardes nationaux de service aux
Tuileries, ne pouvant se soumettre  regarder les gardes-du-corps comme
tant au-dessus d'eux, s'abstenaient la plupart du tems de leur porter
les armes. Ils se plaignirent, et l'ordre fut donn  la troupe de ligne
seulement, de leur rendre, sous peine de punition, les honneurs
militaires qui leur taient dus. De jeunes gardes-du-corps, fiers de
cette victoire prirent plaisir  passer et repasser sans cesse devant
les factionnaires, et  les forcer chaque fois de rendre
respectueusement hommage  leurs paulettes, etc. L'on sent facilement
combien cet enfantillage qui ne fut pas rprim, dut humilier et blesser
les vieux soldats de Napolon.]

[14: Les Chouans ne perdaient jamais l'occasion d'un meurtre. Ils
portaient le fusil en conduisant la charrue, et souvent ils arrosaient
de sang le sillon qu'ils creusaient. C'tait surtout contre les prtres
asserments, contre les acqureurs de domaines nationaux, qu'ils
employaient tous les raffinemens de la barbarie. Ils surprenaient
rarement une ville sans ranonner les habitans, sans gorger ceux qui
taient dsigns  leur haine, etc.--_Lacretelle, Prcis de la
Rvolution_.]

[15: Les sieurs Dard et Falconnet.

Pour apaiser les clameurs publiques, on dcerna contre eux un mandat
d'amener, motiv sur ce qu'ils avaient voulu exciter la guerre civile et
armer les citoyens les uns contre les autres. On devina facilement que
ce mandat n'tait qu'une drision, et qu'en aggravant le dlit, on avait
voulu favoriser l'absolution des coupables: effectivement ils furent
acquitts.]

[16: On value  neuf ou dix millions le nombre des individus qui ont
particip directement ou indirectement aux ventes et reventes des
domaines nationaux.]

[17: Les grands seigneurs, avant la rvolution, obtenaient des arrts de
sursance,  l'aide desquels ils se jouaient impunment de leurs
engagemens et des poursuites de leurs cranciers.]

[18: Un gouvernement peut quelquefois sans danger attaquer les
principes; mais il n'attaque jamais impunment les hommes et les
intrts. L'intrt personnel (et cette vrit quoique affligeante n'en
est pas moins incontestable) est le premier (j'ai presque dit le seul)
mobile des opinions et des sentimens.

Ce funeste gosme se fait particulirement sentir aprs les grandes
catastrophes des tats. Les passions nobles, n'ayant plus alors
d'alimens, s'teignent peu  peu; l'esprit, sans occupation au-dehors,
se replie sur soi-mme et engendre l'intrt personnel, vrai flau de
l'me. Quand ce mal attaque une nation, le gouvernement qui blesse les
intrts individuels est perdu.]

[19: C'tait avec le secours des ordonnances de toute nature, que le
ministre statuait, quand bon lui semblait, sur des objets
d'administration publique qui ne devaient tre rgls que par les lois;
en sorte, que la plupart des lois soumises aux chambres taient dj
cres et excutes en vertu d'ordonnances, et que les fonctions des
chambres se rduisaient  lgitimer les usurpations du ministre, en
mtamorphosant en lois ses dcisions et ses actes arbitraires.
(_Censeur_.)]

[20: Plusieurs personnes,  Paris mme, furent maltraites et reurent
des coups de baonnettes, pour avoir refus de se dcouvrir et de plier
le genou au moment o passaient les processions.]

[21: J'ai cru ne pouvoir mieux traduire leurs paroles, qu'en copiant ce
passage du Prcis de la rvolution par M. Lacretelle jeune.]

[22: Napolon eut ds sa jeunesse, on peut mme dire ds son enfance, le
pressentiment qu'il n'tait point destin  vivre dans la mdiocrit.
Cette opinion lui inspira de bonne heure du ddain pour les autres, de
la considration pour lui-mme.  peine fut-il admis dans l'artillerie,
qu'il se crut le suprieur de ses gaux, l'gal de ses suprieurs.
Appel,  l'ge de 26 ans, au commandement de l'arme d'Italie, il passa
sans s'tonner d'un grade secondaire au rang suprme, et prit
sur-le-champ, avec ces vieux gnraux si fiers de leurs lauriers, un air
de grandeur et d'autorit qui les plaa, vis--vis de lui, dans une
position nouvelle pour eux, et qui cependant ne leur parut ni
extraordinaire ni humiliante; tant l'ascendant exerc par Napolon,
tait irrsistible! tant il possdait en lui-mme cet instinct de
commander, ce talent de se faire obir, qui ne sont ordinairement
l'apanage que des hommes ns sur le trne.

Napolon, dans tous les pays du monde, serait probablement parvenu au
fate de la puissance. Il avait t form par la nature pour commander
ou rgner, et jamais elle ne cre de tels hommes pour les laisser dans
l'obscurit. Il semble, comme le remarque je ne sais quel crivain
qu'elle soit glorieuse de son ouvrage et qu'elle veuille l'offrir 
l'admiration en le plaant elle-mme  la tte des associations
humaines.]

[23: Napolon exera sur l'Europe, par suite de son systme continental,
un vritable despotisme. On ne veut point le nier ici: on veut tirer
seulement la consquence que ce despotisme extrieur avait d concourir
 faire croire  l'Europe, sans autre examen, que l'homme qui
tyrannisait aussi violemment des peuples qui n'taient point  lui,
devait tre,  plus forte raison, le tyran de ses propres sujets.]

[24: Paroles de l'Empereur aux dputs des Corts  Bayonne.]

[25: On a beaucoup reproch  Napolon d'avoir aspir  la monarchie
universelle: ce reproche fut adress de tout tems aux princes ambitieux
et puissans. Jamais prince, il faut l'avouer, ne fut plus autoris que
Napolon  se laisser sduire par cette brillante chimre. Du haut de
son trne, il tenait en main les rnes d'une partie de l'Europe et en
faisait mouvoir  son gr les dociles monarques. Leurs sujets, au
premier mot, ou premier signal, accouraient se ranger sous les aigles
impriales. Leur mlange continuel avec les Franais, leur obligation
d'obir  Napolon, les avaient habitus  le regarder comme leur chef,
et de chef  souverain la transition est facile. Mais Napolon, quelle
que soit l'ambition qu'on lui suppose, avait trop de bon sens pour
aspirer au trne universel: il eut un autre dessein, celui de rtablir
l'Empire d'Orient et l'Empire d'Occident. Il serait inutile de rvler
les hautes et puissantes considrations qui lui avaient suggr cette
grande et noble pense: alors il tait permis  la France de vouloir
ressaisir le sceptre de Charlemagne; aujourd'hui, il faut oublier que
nous avons t les matres du monde.]

[26: Louis XIV, tant vant pour ses libralits, ne donnait par an, 
titre de pension, aux savans et artistes franais, que 52,300 f. et
14,000 f. aux savans trangers.]

[27: L'honneur, la patrie, Napolon s'taient tellement identifis dans
l'esprit des soldats, que les prisonniers d'Angleterre arrachs par
Louis XVIII  de longues annes de souffrance et de captivit ne
rentraient en France qu'en maudissant leur libert, et en faisant
entendre les cris de _Vive l'Empereur!_

Dans les dserts mmes de la Russie, on ne put jamais arracher aux
prisonniers Franais, ni par la menace des mauvais traitemens, ni par la
promesse de les secourir lorsqu'ils mouraient de faim, un seul mot, un
seul murmure contre Napolon.]

[28: Le gnral Dupont venait d'tre remplac par le marchal Soult.]

[29: Il prit pour dfenseur l'un des habiles et courageux rdacteurs du
_Censeur_, M. Comte; et pour conseil le gnral Fressinet. Cet officier,
dont la fermet de caractre gale le talens et la bravoure, fut puni
plus tard par l'exil, de l'assistance gnreuse qu'il prta dans cette
importante circonstance au gnral Excelmans, son frre d'armes et son
ami.]

[30: On a prtendu, mais  tort, qu'il conservait son got pour les
exercices militaires. Pendant son sjour  Porto-Ferrajo, il ne passa
point une seule revue: il paraissait n'avoir plus d'attrait pour les
armes.]

[31: On sait qu'il n'y avait point un seul individu de marque attach au
service de ses Allis et de ses ennemis, dont Napolon ne connt
parfaitement le fort et le faible.]

[32: Cet officier est celui dont il est question dans la dclaration du
15 mars au prince d'Essling, alors gouverneur de la 8me division
militaire, par M. P., dbarqu avec Napolon de l'ile d'Elbe et arrt 
Toulon par ordre du Prfet du dpartement du Var.]

[33: L'Empereur tant  la Malmaison, me demanda ce qu'tait devenu M.
Z. Il a t tu, lui dis-je, sur le plateau de Mont St. Jean.--Il est
bien heureux, me rpondit-il. Puis il continua: Vous a-t-il dit qu'il
tait venu  l'le d'Elbe?--Oui, Sire: Il m'a mme remis la relation de
son voyage et des entretiens qu'il eut avec Votre Majest.--Il faudra me
donner cette relation; je l'emporterai; elle me servira pour mes
mmoires.--Je ne l'ai plus, Sire.--Qu'en avez-vous donc fait? il faut la
r'avoir et me la remettre demain.--Je l'ai dpose dans les mains d'un
ami qui n'est point  Paris en ce moment.--Ainsi cette relation va
courir le monde?--Non, Sire; elle est renferme sous enveloppe dans une
bote dont j'ai conserv la cl; mais si je ne puis la remettre  Votre
Majest d'ici  son dpart, Votre Majest pourra dans tous les cas en
avoir connaissance: car je me propose, suivant les volonts de M. Z., de
la faire imprimer,  moins que Votre Majest ne me le dfende.--Non, je
vous le permets; retranchez-en ce qui pourrait compromettre ceux qui
m'ont montr de l'attachement. Si Z. a rapport fidlement tout ce qui
s'est pass, les Franais sauront que je me suis sacrifi pour eux, et
que ce n'est point l'amour du trne qui m'a ramen en France, mais le
dsir de rendre aux Franais les biens les plus chers aux grands
peuples, l'indpendance et la gloire. Il faudra prendre garde qu'on ne
vous enlve votre manuscrit: ils le falsifieraient; faites-le passer en
Angleterre  ***, il le fera imprimer: il m'est dvou, et il pourra
vous tre fort utile. M*** vous donnera une lettre pour lui.
Entendez-vous?--Oui, Sire.--Mais faites tous vos efforts pour retirer
votre manuscrit avant mon dpart; je vois bien que vous y tenez, et je
vous le laisserai; je veux seulement le lire. L'empereur le lut, et me
le rendit en disant. Z. a dit la vrit, et rien que la vrit.
Conservez son manuscrit pour la postrit.]

[34: Petit cabriolet dcouvert o l'on tient  peine une personne, et
avec lequel on va un train d'enfer.]

[35: La feuille du bord ne portait que six hommes, ils avaient pris un
matelot en sus pour se retrouver six aprs mon dbarquement: sans cette
prcaution, ils auraient t obligs en arrivant  terre de prouver ce
qu'ils avaient fait du matelot que je reprsentais.]

[36: On connat -peu-prs le tems ncessaire pour le trajet d'un port 
l'autre. Si l'on excde ce tems sans motif plausible on suppose que vous
avez pu relcher en route dans un lieu infect, et l'on vous oblige par
excs de prcaution,  faire la petite quarantaine. On inflige aussi la
petite quarantaine comme chtiment, aux patrons des barques, lorsqu'ils
ne sont point soumis et respectueux envers les officiers de la sant.]

[37: Les journaux ministriels m'avaient fait croire que la mer tait
couverte de vaisseaux Anglais et Franais qui arrtaient au passage les
btimens et les passagers allant  l'le d'Elbe. Je n'en rencontrai
point un seul. On exerait dans les ports une surveillance aussi brutale
que tyrannique, mais la mer tait libre. On entrait  Porto-Ferrajo et
l'on en sortait, sans prouver le plus lger obstacle.]

[38: La corvette commande par le capitaine Campbell.]

[39: En gnral, il aimait beaucoup  intimider et  dconcerter ceux
qui l'approchaient. Tantt il feignait de ne point entendre et vous
faisait rpter trs-haut ce qu'il avait fort bien entendu (quoique
rellement il ft un peu sourd.) D'autres fois, il vous accablait de
questions si rapides et si brusque que vous n'aviez pas le tems de le
comprendre, et que vous lui rpondiez tout de travers. Il s'amusait
alors de votre embarras, et se rjouissait  vos dpens du plaisir de
vous avoir fait manquer d'assurance et de prsence d'esprit--_Note de
l'auteur des Mmoires_.]

[40: L'Empereur, dans la crainte que Salviti et ses compagnons ne se
rencontrassent avec moi dans le port o je pourrais descendre, avait
fait mettre leur barque en fourrire sous le prtexte de les punir de
m'avoir conduit de vive force  Livourne.]

[41: Je l'avais appris dans la traverse.]

[42: Cette relation prouve videmment que la rvolution du 20 mars ne
fut point l'effet d'une conspiration, mais l'ouvrage inou de deux
hommes et de quelques mots.

La part qu'eut au retour de Napolon M. Z., appellera peut-tre sur sa
tte le blme des gens qui ne jugent les vnemens que d'aprs leurs
rsultats. Ce blme serait-il fond? Les hommes sont-ils responsables
des caprices du sort? N'est-ce pas  la fortune plutt qu' M. Z. qu'il
faut imputer la fin dsastreuse de cette rvolution, commence sous
d'aussi heureux auspices?

Plus fortun que Napolon, M. Z. fut tu sur le mont St. Jean au moment
o nos troupes y pntraient aux applaudissemens de l'arme. Il put
rendre le dernier soupir sur les drapeaux que les vainqueurs de Ligny
venaient d'arracher aux Anglais, et loin de prvoir que son voyage 
l'le d'Elbe serait peut-tre un jour reproch  sa mmoire, il dut
mourir avec la pense que la victoire avait fix irrvocablement nos
destines, et que son nom, cher aux Franais, cher au hros qu'il leur
avait rendu, serait  jamais consacr par la reconnaissance de la France
redevenue la grande Nation.

Je ne ravirai point d'avance  ses mnes cette consolante illusion; je
ne leur apprendrai point que... Non! il sera toujours tems de troubler
leur repos, et j'attendrai l'attaque pour commencer la dfense.]

[43: La flotille de Napolon tait compose du brick l'_Inconstant_,
portant vingt-six canons et quatre cents grenadiers, et de six autres
petits btimens lgers, monts par deux cents hommes d'infanterie, deux
cents chasseurs Corses, et environ cent chevau-lgers Polonais.

Les flouques et le brick avaient t disposs de manire  ne point
laisser apercevoir les troupes et  ne prsenter l'aspect que de
btimens marchands.]

[44: On est persuad assez gnralement que l'vasion de l'Empereur de
l'le d'Elbe fut favorise par le capitaine Campbell: je ne le pense
pas; mais tout porte  croire que cet officier avait reu de son
gouvernement l'ordre de ne point s'y opposer.--(_Note de l'Auteur des
Mmoires_.)]

[45: Il s'tait enfui prcipitamment jusqu' Ble.]

[46: La cocarde adopte par Napolon, comme souverain de l'le d'Elbe,
tait blanche et amaranthe, parseme d'abeilles.]

[47: Les crits publis depuis la seconde restauration n'ont point
manqu de prtendre que les troupes de l'Empereur pillrent odieusement
les communes qu'elles traversrent. Cette imputation est, comme tant
d'autres, une lche calomnie. L'Empereur avait recommand  ses
grenadiers (et l'on sait qu'ils ne lui dsobirent jamais) de ne rien
exiger des habitans; et pour prvenir jusqu'au moindre dsordre, il
avait pris lui-mme le soin de rgler les moyens de constater et de
payer toutes les fournitures. Il avait charg de cette opration un
Inspecteur en chef aux revues, M. Boinot, et un commissaire des guerres,
M. Ch. Vauthier, dont il estimait particulirement le zle et
l'intgrit. Les fournitures, aussitt leur livraison, taient
acquittes par le trsorier, M. Peyruse, sur un dcompte arrt par M.
Vauthier et au prix que les maires avaient eux-mmes fixs.]

[48: Cette forme de procder, digne des sicles barbares, tait une
nouvelle infraction du ministre, au droit des gens et aux lois
constitutionnelles de la France. Aucun article de la Charte ne confrait
au monarque le droit de mort sur ses sujets, et l'on n'avait point
consquemment le pouvoir de proscrire les hommes qui accompagnaient et
assistaient Napolon. Si on les considrait mme comme des brigands,
c'tait aux tribunaux  les juger et  les punir.

On n'tait nullement autoris non plus  faire courir sus  Napolon. Il
avait conserv le titre d'_Empereur_; il jouissait lgalement des
prrogatives de la souverainet, et pouvait faire  son gr la paix ou
la guerre.

Le titre d'_Empereur des Franais_ qu'il s'arrogeait ne pouvait tre un
titre de proscription. George III s'intitula jusqu' l'poque du trait
d'Amiens, _Roi de France et de Navarre_. Aurait-on eu le droit, s'il ft
descendu  main arme sur notre territoire, de le mettre hors la loi et
d'ordonner aux Franais de lui courir sus?]

[49: Ces quatre gnraux s'taient concerts pour se porter ensemble sur
Paris. Les troupes du comte d'Erlon, cantonnes  Lille, trompes par
des ordres supposs, taient en marche, lorsqu'elles furent rencontres
par le Duc de Trvise qui allait prendre le commandement de son
gouvernement. Il les interrogea, pntra le complot et les fit
rtrograder.

Le comte Lefebvre-Desnouettes, ignorant ce contre-tems, mit en mouvement
son rgiment en garnison  Cambrai. Arriv  Compigne, il n'y trouva
point les troupes sur lesquelles il comptait, et montra de l'hsitation.
Les officiers de son corps, et particulirement le major Lyon, le
questionnrent et finirent par l'abandonner.

D'un autre ct, les frres Lallemand, dont l'un tait gnral
d'artillerie, s'taient ports sur la Fre, avec quelques escadrons,
dans l'intention de s'emparer du parc d'artillerie. La rsistance que
leur fit prouver le gnral d'Aboville les dconcerta; et aprs avoir
essay vainement de dbaucher la garnison, ils prirent la fuite et
furent bientt arrts.

On a cru que cette leve de boucliers avait t concerte avec Napolon.
Je sais de bonne part, qu'elle fut uniquement le rsultat d'une soire
qui eut lieu chez le gnral ***. Quelques bowls de punch avaient exalt
les ttes; on se plaignit; on s'indigna de se laisser faire la loi par
une poigne d'migrs sans courage; on reconnut combien il serait facile
de s'en dfaire; et de paroles en paroles, On finit par convenir qu'on
marcherait sur Paris et qu'on forcerait le Roi  changer le ministre et
 chasser hors de France tous les individus dsigns par l'opinion
publique comme ennemis de la Charte, et perturbateurs du repos et du
bonheur public.

Voil quel tait leur seul et vritable but.]

[50: M. le Chancelier oubliait sans doute la proscription  mort des
Franais qui suivaient ou assistaient Bonaparte.]

[51: On assure qu'il y eut  cette occasion une confrence  laquelle
assistrent MM. Lain, de Broglie, La Fayette, d'Argenson, Flaugergues,
Benjamin Constant, etc., dans laquelle il fut dcid qu'on demanderait
au Roi, au nom du salut public: 1. De renvoyer MM. de Blacas,
Montesquiou, Dambray, et Ferrand; 2. D'appeler  la chambre des Pairs,
quarante membres nouveaux, choisis exclusivement parmi les hommes de la
rvolution; 3. De confier  M. de la Fayette le commandement de la
garde Nationale; 4. D'envoyer des commissaires patriotes pour stimuler
le dvouement, le zle et la fidlit des troupes]

[52: Il avait fait  cheval, et plus souvent  pied, la route de Cannes
 Grenoble.]

[53: Ce fut une grande inconsquence de mettre le Comte d'Artois en
prsence de Napolon. Il tait facile de prvoir si ce prince succombait
dans une ville de cent mille mes contre huit cents hommes, que tout
serait dcid.]

[54: Le marchal Macdonald ne fut point aussi heureux. Deux hussards,
dont l'un tait ivre, le poursuivirent, et l'auraient arrt, si le
marchal n'et t dgag par son aide-de-camp.]

[55: Les personnes qui ont approch Napolon savent qu'il recommandait 
ses secrtaires et aux officiers de sa maison de tenir note de ce qu'il
avait dit et fait dans ses voyages. On a d trouver aux Tuileries une
foule de notes de cette nature, dont la plupart offraient des dtails du
plus haut intrt. J'ai conserv les miennes, et c'est d'aprs elles que
j'ai crit une grande partie cet ouvrage.]

[56: Les Bourbons.]

[57: Les journaux du tems avaient prtendu que Napolon, quoiqu'ayant
dans sa poche la proclamation d'Augereau, pleine de reproches et
d'invectives, s'tait jet dans ses bras et avait essuy, sans mot dire,
les reproches sanglans du marchal.]

[58: Il tait retir en Suisse.]

[59: L'auteur d'un libelle intitul: _Les Quinze Semaines_, prtend
qu'on fit entendre les cris de _vive la mort! vive le crime!  bas la
vertu!  bas Dieu!_ Une semblable imputation n'a pas besoin d'tre
rfute; je ne la rapporte ici que pour prouver  quel point l'esprit de
parti et les passions haineuses ont gar les crivains soi-disant
royalistes. On a prtendu galement que le peuple avait pill et dvast
un grand nombre de boutiques et de magasins; le fait est faux: il n'y
eut d'autre dsordre que sur la place de Bellecour, o le peuple brisa
les vitres et les tables du Caf Bourbon, connu pour tre le lieu de
runion des ultra-royalistes: ce dsordre fut apais et rprim
sur-le-champ.]

[60: Il avait voulu prorer les Chlonnais qui ne lui laissrent que le
tems de se sauver.]

[61: Je n'ose l'affirmer, ayant confondu dans mes notes Chlons,
Avalons, etc.

[62:
     ORDRE DU JOUR.

     _Le Marchal Prince de la Moskova aux troupes de son Gouvernement_.

     OFFICIERS, SOUS-OFFICIERS, ET SOLDATS!

     La cause des Bourbons est  jamais perdue. La dynastie lgitime que
     la nation Franaise a adopte, va remonter sur le trne: c'est 
     l'Empereur Napolon, notre souverain, qu'il appartient seul de
     rgner sur notre beau pays. Que la noblesse des Bourbons prenne le
     parti de s'expatrier encore, ou qu'elle consente  vivre au milieu
     de nous; que nous importe! La cause sacre de la libert et de
     notre indpendance ne souffrira plus de leur funeste influence. Ils
     ont voulu avilir notre gloire militaire, mais ils se sont tromps:
     cette gloire est le fruit de trop nobles travaux, pour que nous
     puissions jamais en perdre le souvenir. Soldats! les tems ne sont
     plus o l'on gouvernait les peuples en touffant leurs droits. La
     libert triomphe enfin, et Napolon, notre auguste Empereur, va
     l'affermir  jamais. Que dsormais cette cause si belle soit la
     ntre et celle de tous les Franais: que tous les braves que j'ai
     l'honneur de commander se pntrent de cette grande vrit.

     Soldats! je vous ai souvent mens  la victoire, maintenant je vais
     vous conduire  cette phalange immortelle que l'Empereur Napolon
     conduit  Paris, et qui y sera sous peu de jours; et l, notre
     esprance et notre bonheur seront  jamais raliss. Vive
     l'Empereur!

     Lons le Saulnier, le 13 Mars, 1815.

     Le Marchal d'Empire,

     PRINCE DE LA MOSKOVA.
]

[63: Il faisait allusion  l'installation du conseil d'tat, o le
chancelier mit effectivement un genou en terre pour demander et recevoir
les ordres du roi, au banquet de la ville, o le Prfet, sa femme et le
corps municipal servirent  table le roi et sa suite, compose de
quarante dames de l'ancienne cour, et de quatre dames seulement de la
nouvelle noblesse parmi lesquelles se trouvaient les deux pouses des
marchaux de service.]

[64: M. Gamot, prfet d'Auxerre, avait pous la soeur de Madame Ney.]

[65: Il est incontestable, en effet, qu'une insurrection gnrale,
provoque par la conduite oppressive et insense du gouvernement, allait
clater au moment o Napolon reparut.

On savait que la France, fatigue, dgote, mcontente du nouvel ordre
de choses, appelait de tous ses voeux une seconde rvolution; et l'on
s'tait runi et concert pour prparer la crise, et la faire tourner 
l'avantage de la patrie.

Quelques mcontens prtendaient qu'il fallait commencer par secouer le
joug insupportable sous lequel on gmissait, sauf  voir ensuite ce
qu'on ferait: le plus grand nombre se prononait formellement pour le
rappel immdiat de l'Empereur, et voulait qu'on lui dputt des
missaires ou qu'on envoyt des vaisseaux l'enlever de l'le d'Elbe.

On tait unanimement d'accord sur la ncessit d'un changement, et l'on
cherchait  s'accorder sur le reste, lorsque l'arrive subite de
Napolon mit fin  toute discussion.

L'Empereur, aprs le 20 Mars, eut connaissance de ces projets de
soulvement et sut que certains chefs avaient montr de l'hsitation 
se servir de lui; Les meneurs, disait-il, voulaient s'approprier
l'affaire et travailler pour eux; ils prtendent aujourd'hui m'avoir
fray le chemin de Paris, je sais  quoi m'en tenir: c'est la nation, le
peuple, les soldats, les sous-lieutenans qui ont tout fait. C'est  eux,
 eux seuls que je dois tout.]

[66: Sobriquet donn aux officiers migrs.]

[67: Il venait de recevoir le commandement de l'avant-garde.]

[68: Napolon avait dj donn des ordres semblables au gnral
Cambronne. Voici sa lettre, que je me reproche de n'avoir point cite.

Gnral Cambronne, je vous confie ma plus belle campagne; tous les
Franais m'attendent avec impatience; vous ne trouverez partout que des
amis: ne tirez point un seul coup de fusil, je ne veux pas que ma
couronne cote une goutte de sang aux Franais.]

[69: Napolon tait fataliste et superstitieux, et ne s'en cachait
point. Il croyait aux jours heureux et malheureux. On s'tonnerait de
cette faiblesse, si l'on ne savait qu'elle fut commune aux plus grands
hommes de l'antiquit et des sicles modernes.]

[70: C'tait la caresse favorite de Napolon. Plus il vous aimait, plus
il vous en donnait, et plus fort il frappait.]

[71: Le duc de Vicence, convaincu de l'inutilit des efforts que ferait
Napolon pour tablir des relations diplomatiques avec les puissances
trangres, refusa d'accepter le ministre. L'Empereur l'offrit  M.
Mol. M. Mol objecta qu'il tait entirement tranger  la diplomatie,
et pria Napolon de faire un autre choix. Napolon et ses autres
ministres pressrent tellement alors le duc de Vicence, que celui-ci se
fit un devoir de cder. Il aurait prfr que l'Empereur lui et donn
un commandement dans l'arme, o du moins il aurait pu trouver
l'occasion de servir utilement la patrie et l'Empereur.

Le ministre de l'intrieur, destin d'abord  M. Costaz, fut galement
propos  M. Mol, et finit par tre donn  M. Carnot, sur la
proposition du duc de Bassano.

L'Empereur ne fut point content des refus opinitres de M. Mol; il
aimait son nom, et faisait cas de ses talens. Il avait eu l'intention de
le nommer gouverneur du prince Imprial, et ce fut  telle pense que M.
Mol dut principalement le haut rang auquel il avait t lev si
rapidement.

Nanmoins, M. Mol demanda et obtint la direction gnrale des ponts et
chausses, qu'il occupait en 1813, avant d'tre employ au ministre de
la justice.]

[72: Adresse du gnral Letort au Roi.]

[73: Il refusa constamment le traitement et les frais de bureau
considrables attaches au grade de Major-Gnral de la garde. Les
appointemens de Lieutenant-Gnral et d'aide-de-camp lui paraissaient
suffisans pour le payer plus qu'il ne valait.]

[74: Je ne puis m'empcher de faire remarquer la beaut de ce passage.]

[75: Le Roi partit si subitement, qu'il n'eut pas le tems d'enlever ses
papiers personnels. On trouva, dans sa table  crire, son porte-feuille
de famille; il renfermait un trs-grand nombre de lettres de Madame la
Duchesse d'Angoulme, et quelques-unes des Princes. Napolon en
parcourut plusieurs, et me remit le portefeuille, en m'ordonnant de le
faire conserver religieusement. Napolon voulait qu'on et du respect
pour la Majest Royale, et pour tout ce qui appartenait  la personne
des Rois.

Le Roi se servait habituellement d'une petite table qu'il avait
rapporte d'Hartwell: Napolon prit plaisir  y travailler pendant
quelques heures: il la fit retirer ensuite, et prescrivit qu'on en et
le plus grand soin.

Le fauteuil mcanique du Roi, ne pouvant convenir  Napolon, dont le
corps et la sant taient pleins de force et de vigueur, fut relgu
dans l'arrire cabinet. Quelqu'un s'y trouvait assis dans un moment o
l'Empereur passa sans tre attendu. Il lui lana un regard courrouc, et
le fauteuil fut enlev.

Un de ses valets de chambre, comptant lui faire sa cour, osa placer sur
sa chemine des caricatures injurieuses aux Bourbons; il les jeta
ddaigneusement au feu, et lui ordonna svrement de ne plus se
permettre  l'avenir de semblables impertinences.]

[76: Napolon, m'a-t-on assur, composa dans sa jeunesse l'histoire de
Paoli et de la guerre de la libert: puisse-t-il, pour l'instruction des
sicles  venir, raliser le dessein d'crire l'histoire de son rgne!
Ce rgne est si fcond en vnemens extraordinaires, en catastrophes
imprvues, il nous offre de si nombreux exemples des vicissitudes
humaines, que son histoire pourrait suppler  toutes les autres, et
devenir  elle seule la leon des peuples et des rois.]

[77: Ce dcret et tous ceux dats prcdemment du Palais des Tuileries,
ne contenaient plus d'autre qualification que celle d'Empereur des
Franais, On supprima les etc. etc. remarqus avec inquitude dans les
proclamations et les dcrets de Lyon. Ils y avaient t insrs sans
rflexion, et seulement par tradition. L'Empereur ne voulut point non
plus qu'on continut  terminer ses lettres familires par cette
formule: Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde, etc.:
il faut laisser l, dit-il, toutes ces vieilles antiquailles; elles sont
bonnes pour les Rois par la grce de Dieu.]

[78: Jamais en effet,  aucune poque de la rvolution, les crivains ne
jouirent d'une libert et d'une impunit aussi complte. La saisie, du
_Censeur Europen_, dont on fit tant de bruit, fut l'ouvrage de M.
Fouch. L'Empereur ne connut cette infraction  la loi, que lorsqu'elle
fut consomme, et sur le champ il ordonna qu'on rendit aux rdacteurs du
_Censeur_ les exemplaires confisqus, et qu'on leur permit de les
rpandre librement dans la circulation.]

[79: L'audience devait avoir lieu  midi, et  neuf heures Sa Majest
n'avait point encore prpar ses rponses; elles furent dictes  la
hte, et  peine emes-nous le tems de les mettre au net.]

[80: Je n'entends parler ici que des adresses des corps constitus et de
certains gnraux et prfets.]

[81: Ce fut cette mission qui devint la source de la disgrce dans
laquelle le Marchal vcut jusqu'au jour de son rappel  l'arme.
L'Empereur lui avait fait ordonner de partir sur-le-champ; il rpondit
qu'il ne pourrait partir qu'autant qu'on lui payerait une vingtaine de
mille francs qui lui taient dus; l'Empereur, en jurant, ordonna qu'ils
fussent pays.

Le lendemain, le gnral Lecourbe,  qui l'Empereur venait de confier un
commandement important, lui crivit pour lui demander plusieurs grces,
et en outre cent cinquante mille francs  titre de traitement arrir,
pour payer ses dettes.

Deux autres gnraux moins connus, voulurent galement lui faire acheter
leurs services. Il se rvolta contre leurs prtentions. Est-ce que ces
gens-l, dit-il, croyent que je jette mon argent par les fentres? Je
n'ai point envie de me laisser ranonner  la Henri IV: s'ils ne veulent
pas se battre, qu'ils mettent des jupons, et qu'ils aillent se
promener.]

[82: Je regrette de n'avoir point recueilli son nom.]

[83: Forteresse o se trouvait caserne la garnison.]

[84: Elle partit dans la soire pour Pouillac, o, aprs avoir adress
ses adieux aux volontaires  cheval qui l'avaient escorte, elle monta 
bord d'un navire anglais, et mit  la voile le 2 avril pour
l'Angleterre.]

[85: Rapport du gnral Ernouf.]

[86: Il oublia le gnral Loverdo.]

[87: Les diamans que l'on voulait obtenir en change du duc d'Angoulme
reprsentaient une valeur de quatorze millions. Le duc d'Otrante proposa
 l'Empereur de donner M. de Vitrolles par dessus le march, si l'on
voulait les restituer; l'Empereur y consentit trs-volontiers. Le duc
d'Otrante entama une ngociation  cet gard, qui n'eut d'autre rsultat
que de lui procurer l'occasion de correspondre plus  son aise avec
Gand.]

[88: Il fut reconnu par le duc d'Albufra, que cette trahison prtendue
tait l'effet de la mprise que j'ai rapporte plus haut, et le dcret
n'eut point de suite.]

[89: C'tait un sobriquet donn par Napolon  ses vieux grenadiers.]

[90: L'Empereur Alexandre fit clater particulirement la plus gnreuse
indignation.]

[91: M. de Vincent partit avant que cette lettre ne ft rdige, et on
la confia  son secrtaire. L'Empereur d'Autriche se la fit remettre et
se contenta d'annoncer  l'Impratrice Marie-Louise qu'on avait reu des
nouvelles de son poux, et qu'il se portait bien.]

[92: Par une singularit assez plaisante, de tous les hommes  deux fins
dont se servit l'Empereur, aucun ne lui inspira plus de confiance que M.
de Mont***. Il l'avait autrefois maltrait, perscut et exil; il
savait qu'il le dtestait et qu'il tait l'ami le plus intime, le plus
dvou de M. de Talleyrand: mais il connaissait aussi la tournure
d'esprit de M. de Mont***, et il pensa qu'il trouverait un charme infini
 bien remplir sa mission et  _rouer_ M. de Talleyrand, qui se flattait
de ne l'avoir jamais t par personne. J'ignore si M. de Mont*** trouva
piquant ou non d'attraper M. de Talleyrand: ce que je sais, c'est qu'il
justifia l'attente de Napolon, et lui rapporta intactes les lettres que
M. de Men*** lui remit.]

[93: J'ignore si le fait est vrai; mais vrai ou faux, il produisit le
mme effet sur l'esprit des Italiens.]

[94: On ne peut s'empcher de faire ici un rapprochement. Le comte
d'Artois, le 15 Mars, veut former une lgion d'lite de la garde
nationale de Paris. Il passe en revue les douze lgions, les harangue,
leur annonce qu'il marchera  la tte des gardes nationaux volontaires:
150 se prsentent!

Napolon, du fond de son cabinet, appelle la garde nationale  la
dfense de la cause impriale: 150,000 hommes prennent les armes et
volent au combat!

Que doit-on conclure de cette froideur d'une part et de cet enthousiasme
de l'autre? Je laisse cette question  rsoudre aux hommes qui
prtendent que la rvolution du 20 Mars n'obtint l'assentiment que d'une
poigne de factieux.]

[95: Les revers de Napolon avaient t si rapides, que les possesseurs
des grande places et des grandes fortunes n'avaient point eu le tems de
rformer leur luxe. Quand les Bourbons furent rappels, il fallut
compter avec soi-mme; et toutes ces dpenses effrnes cessrent
tout--coup.

D'un autre ct, la nouvelle cour, dans l'intention de se distinguer de
la cour impriale, fit succder au faste utile de Napolon, la
simplicit la plus choquante. Les migrs les plus riches imitrent ce
pernicieux exemple; et, comme le remarqua Napolon, le luxe de la table
fut -peu-prs le seul auquel ils n'pargnrent point les encouragemens.
Il rsulta de ce systme d'conomie, que les produits de nos
manufactures restrent sans emploi, et que l'industrie fut subitement
paralyse.

La paix, que le commerce appelait de tous ses voeux, l'anantit donc
presque totalement; et les manufacturiers, les fabricans, les ngocians
(j'en excepte ceux des ports), regrettrent vivement les tems _heureux_
o nous avions la guerre.

Il faut convenir, en effet, que notre industrie fut redevable  la
guerre et  nos conqutes, de ses progrs et de son prodigieux
accroissement. La guerre, en nous privant des produits des manufactures
anglaises, nous avait appris  fabriquer nous-mmes. La prohibition
constante de ces marchandises prserva nos manufactures naissantes des
dangers de la concurrence, et leur permit de se livrer avec scurit aux
essais et aux dpenses ncessaires pour atteindre ou surpasser la
perfection des fabrications trangres. Sur tous les points de l'empire,
on vit s'lever des filatures et des manufactures de coton, et cette
branche de commerce, presqu'inconnue jusqu'alors, employa trois cents
mille ouvriers et produisit une valeur commerciale de plus de deux cent
cinquante millions. Les autres produits de notre industrie reurent
galement des dveloppemens et des amliorations importantes, et la
France, malgr la conscription, comptait dans ses nombreux ateliers prs
de douze cents mille ouvriers.

Si cet tat florissant de notre commerce continental fut l'effet de
l'agrandissement de notre territoire et de l'essor que la guerre avait
donn  notre industrie, il fut aussi (il faut le dire) le rsultat des
secours, des encouragemens, des distinctions honorifiques, que Napolon
sut rpartir  propos  nos fabricans,  nos manufacturiers, et le prix
des sacrifices normes qu'il fit pour crer, restaurer et entretenir ces
routes superbes et ces nombreux canaux qui rendaient, entre la France et
les contres soumises  son empire, les communications aussi faciles que
sres et agrables.]

[96: Ces paroles, et plusieurs autres que j'ai dj cites, prouvent que
Napolon n'ignorait point le parti qu'il aurait pu tirer du peuple. S'il
ne s'en servit point, c'est qu'il craignit sans doute que le remde ne
ft pire que le mal.]

[97: Napolon, pendant les Cent Jours, eut un moment l'ide de faire
paratre une note semi-officielle sur l'arrestation et la mort du duc
d'Enghien.

Voici quelques renseignemens extraits des pices qui devaient servir de
base  cette note.

Des rapports de police avaient instruit Napolon qu'il existait des
menes royalistes au-del du Rhin, et qu'elles taient diriges et
entretenues, 1., par Messieurs Drack et Spencer Smith,  Stutgard et 
Munich; 2., par le duc d'Enghien et le gnral Dumourier. Le foyer des
premires tait  Offenbourg, o se trouvaient des migrs, des agens
anglais, et la baronne de Reich, si connue par ses intrigues politiques.
Le foyer des secondes tait soi-disant au chteau d'Ettenheim o
rsidaient le duc d'Enghien, Dumourier, un colonel anglais et plusieurs
agens des Bourbons.

Les cent vingt-huit mille francs donns par le ministre Drack au sieur
Rosey, chef de bataillon, pour exciter un soulvement; et les rapports
de M. Sh***, prfet de Strasbourg et beau-frre du duc de Fel..., ne
laissaient aucun doute sur l'existence des intrigues d'Offenbourg et
d'Ettenheim, auxquels M. Sh*** attribuait spcialement l'agitation et
les symptmes de mcontentement qui rgnaient  Weissembourg et sur
plusieurs points de l'Alsace.

D'un autre ct, la conspiration du 3 nivse venait d'clater. Les
rvlations faites par le domestique de Georges et par d'autres
individus, portaient  croire que le duc d'Enghien avait t envoy par
l'Angleterre sur les bords du Rhin pour se mettre  la tte de
l'insurrection, aussitt qu'on se serait dfait de Napolon.

La ncessit de mettre un terme  ces complots et d'en effrayer les
instigateurs par un grand acte de reprsailles, cadrait d'une manire
incroyable avec les considrations politiques qui portaient Napolon 
tenter un coup d'clat, pour donner  la rvolution et aux
rvolutionnaires les garanties que les circonstances exigeaient.

Napolon, nomm consul  vie (j'emprunte ici le langage du manuscrit de
Sainte Hlne) sentait la faiblesse de sa position, le ridicule de son
consulat. Il fallait tablir quelque chose de solide pour servir d'appui
 la rvolution. Les rpublicains s'effrayaient de la hauteur o le
plaaient les circonstances; ils se dfiaient de l'usage qu'il allait
faire de son pouvoir; ils redoutaient qu'il ne renouvelt une vieille
royaut  l'aide de son arme. Les royalistes fomentaient ce bruit, et
se plaisaient  le reprsenter comme un singe des anciens monarques:
d'autres royalistes, plus adroits, rpandaient sourdement qu'il s'tait
enthousiasm du rle de Monck, et qu'il ne prenait la peine de restaurer
le pouvoir que pour en faire hommage aux Bourbons, lorsqu'il serait en
tat de leur tre offert.

Les ttes mdiocres qui ne mesuraient pas sa force, ajoutaient foi  ces
bruits; ils accrditaient le parti royaliste, et le dcriaient dans le
peuple et dans l'arme; car ils commenaient  douter de lui et de son
attachement  leur cause. Il ne pouvait pas laisser courir une telle
opinion, parce qu'elle tendait  tout dsunir. Il fallait,  tout prix,
dtromper la France, les royalistes, et l'Europe, afin qu'ils sussent 
quoi s'en tenir avec lui. Une perscution de dtail contre des propos,
ne produit jamais qu'un mauvais effet, parce qu'elle n'attaque pas le
mal dans sa racine.

La mort du duc d'Enghien dcidait donc la question qui agitait la
France; elle dcidait de Napolon sans retour; elle pouvait enfin
intimider et punir les auteurs des trames ourdies sans cesse contre sa
vie et contre l'tat: il l'ordonna.

Il fit appeler le marchal Berthier, et ce ministre prescrivit au
gnral Ord***, par un ordre que l'Empereur dicta et que j'ai _vu_, de
se rendre en poste  Strasbourg; de faire mettre  sa disposition par le
gnral Lev*** quinze pontonniers, trois cents dragons de la garnison de
Schelstadt et trente gendarmes; de passer le Rhin  Rheinaw, de se
porter sur Ettenheim, de cerner la ville, _d'enlever le duc d'Enghien,
Dumourier, un colonel anglais, et tous les individus qui seraient  leur
suite_.

Le duc d'Enghien, le gnral Thumery, le colonel de Grunstein, le
lieutenant Schmidt, l'abb Weinburn, et cinq autres personnes
subalternes, furent arrtes par un chef d'escadron de gendarmerie nomm
Ch***, charg de cette partie de l'expdition.

On acquit alors, et seulement alors, la certitude que Dumourier n'tait
point  Ettenheim. On avait pris pour lui le gnral Thumery. Cette
erreur cause par la similitude de leurs grades et par l'espce de
conformit de leur noms, qui, avec l'accent allemand, se prononcent 
peu-prs de la mme manire, avait accru, dans la pense de Napolon,
l'importance et la criminalit des prtendues menes d'Ettenheim, et
exera sur sa dtermination la plus funeste influence.

Le duc d'Enghien fut amen de Strasbourg  Paris, et traduit devant une
commission militaire.

L'Impratrice Josphine, la princesse Hortense, se jetrent en larmes
aux pieds de Napolon, et le conjurrent de respecter la vie du duc
d'Enghien. Le prince Cambacrs et le prince de Neufchtel lui
remontrrent vivement l'affreuse inutilit du coup qu'il allait frapper.
Il paraissait hsiter, lorsqu'on vint lui annoncer que le prince avait
cess de vivre.

Napolon ne s'tait point attendu  une catastrophe aussi prompte. Il
avait mme donn l'ordre  M. Real de se rendre  Vincennes pour
interroger le duc d'Enghien; mais son procs et son excution avaient
t presss par Murat, qui, pouss par quelques rgicides,  la tte
desquels se trouvait M. Fou***, crut servir Napolon, sa famille et la
France, en assurant la mort d'un Bourbon.

Le prince de T***,  qui l'Empereur a souvent reproch publiquement de
lui avoir conseill l'arrestation et la mort du duc d'Enghien, fut
charg d'apaiser la cour de Bade et de justifier la violation de son
territoire aux yeux de l'Europe. M. de Caulincourt se trouvant 
Strasbourg, l'Empereur le crut plus propre que tout autre  suivre une
ngociation, si la tournure de l'affaire venait  l'exiger; et il fut
charg d'envoyer au ministre de Bade la dpche du prince de T***; mais
on n'eut point besoin de recourir  la voie des ngociations. La cour,
loin de se plaindre qu'on et viol son territoire, tmoigna tre fort
aise que la marche suivie lui et t la honte d'un consentement ou
l'embarras d'un refus.

Tel est le rcit exact et vridique des circonstances qui ont prcd,
suivi et accompagn l'enlvement et la mort du dernier des Cond.

On a long-tems imput, et les personnes non instruites de la vrit
imputent encore  M. de Caulincourt l'arrestation du duc d'Enghien: les
unes prtendent qu'il l'arrta de ses propres mains; les autres qu'il
donna l'ordre de se saisir de sa personne: ces deux imputations sont
galement fausses. Il n'a point arrt le duc d'Enghien, car son
arrestation fut excute et consomme par le chef d'escadron Ch***. Il
n'a point donn directement ou indirectement l'ordre d'arrter ce
prince, car la mission spciale de le faire enlever avait t confie au
gnral Ord***; et ce gnral n'avait aucun ordre  recevoir de M. de
Caulincourt son gal, et peut-tre mme son infrieur. Ce qui avait fait
croire, dans un tems o il n'tait point possible d'expliquer les faits,
que M. de Caulincourt avait t charg d'arrter ou faire arrter le duc
d'Enghien, c'est que M. de Caulincourt reut au mme moment que le
gnral Ord***, l'ordre de se rendre  Strasbourg, pour faire enlever
les migrs et les agens anglais qui avaient tabli le sige de leurs
intrigues  Offenbourg, Mais cette mission, pour laquelle il dut tre
dans le cas de se concerter avec le gnral Ord***, et peut-tre mme de
l'appuyer en cas de besoin, car une action simultane tait ncessaire
pour qu'une expdition ne fit point chouer l'autre, cette mission,
dis-je, quoiqu'analogue, n'avait aucun rapport rel avec celle du
gnral Ord***. Leur but tait diffrent: l'une avait pour objet
l'enlvement du duc d'Enghien  Ettenheim; l'autre, l'arrestation  huit
ou dix lieues de l des conspirateurs d'Offenbourg. Peut-tre
objectera-t-on que M. de Caulincourt n'ignorait point que le gnral
Ord*** tait charg d'arrter le duc d'Enghien; cela serait vrai, que je
ne vois point la consquence qu'on pourrait en tirer. Mais ce que j'ai
_vu_ au cabinet, et ce que j'atteste, c'est que l'ordre donn  M. de
Caulincourt ne parlait aucunement d'Ettenheim, et que le nom du duc
d'Enghien ne s'y trouvait mme point prononc. Il tait uniquement
relatif d'abord  la construction d'une flotille qu'on prparait sur le
Rhin, et secondairement  l'expdition d'Offenbourg, expdition qui se
termina (on ne l'a sans doute point oubli) par la fuite si risible du
ministre Drack et de ses agens.

J'ai cru de mon devoir, comme Franais et comme historien, d'entrer dans
ces dtails, et de dtruire  jamais une erreur dont la malveillance et
l'esprit de parti se sont empars pour chercher  ternir la vie
politique d'un des hommes qui fait le plus d'honneur au gouvernement
imprial et  la France.

M. de Caulincourt, et-il commis la fatale arrestation qu'on lui impute,
n'en serait pas moins exempt de tout reproche: il aurait fait son
devoir, comme le gnral Ord*** fit le sien. Un militaire n'est point le
juge des ordres qu'il excute. Le grand Cond, tout couvert des lauriers
de Rocroy, de Fribourg, de Nordlingue et de Lenz, fut arrt, au mpris
de la foi promise, dans les appartemens du Roi; et ni les contemporains,
ni la postrit n'ont fait un crime de cette arrestation au marchal
d'Albret.]

[98: On m'a assur que, trois fois, il fit offrir  Georges sa grce,
s'il promettait de ne plus conspirer, et que ce n'est qu'au troisime
refus qu'il ordonna d'excuter le jugement.]

[99: Le marchal Augereau, duc de Castiglione, se trouvait galement
port sur cette liste. Il en fut ray  la prire de la duchesse, et en
considration de la proclamation qu'il publia le 23 mars.]

[100: Ces entretiens avec les personnes dont Napolon estimait l'opinion
et le mrite taient toujours aimables, instructifs, intressans,
toujours empreints de penses fortes, d'expressions hardies, ingnieuses
ou sublimes. Avec les personnes qui lui taient indiffrentes ou dont il
pntrait la nullit, ses phrases  peine commences n'taient jamais
finies; ses ides ne roulaient que sur des choses insignifiantes, des
lieux communs, qu'il assaisonnait volontiers pour se dsennuyer, de
sarcasmes amers, ou de plaisanteries plus bizarres que spirituelles.

Ceci explique la contradiction des divers jugemens ports sur l'esprit
de Napolon par les trangers admis  sa cour.]

[101: Procureur-gnral du Roi, charg dans certains cas, de la
poursuite des dlits et des crimes politiques.]






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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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