The Project Gutenberg EBook of Opinions sociales, by Anatole France

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Title: Opinions sociales

Author: Anatole France

Release Date: September 11, 2006 [EBook #19248]

Language: French

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ANATOLE FRANCE

OPINIONS SOCIALES

PARIS

SOCIT NOUVELLE DE LIBRAIRIE ET D'DITION

1902




TOME I




CONTE POUR COMMENCER GAIEMENT L'ANNE


Horteur, le fondateur de l'_toile_, le directeur politique et
littraire de la _Revue nationale_ et du _Nouveau Sicle illustr_,
Horteur, m'ayant reu dans son cabinet, me dit du fond de son sige
directorial:

--Mon bon Marteau, faites-moi un conte pour mon numro exceptionnel du
_Nouveau Sicle_. Trois cents lignes,  l'occasion du jour de l'an.
Quelque chose de bien vivant, avec un parfum d'aristocratie.

Je rpondis  Horteur que je n'tais pas bon, au sens du moins o il le
disait, mais que je lui donnerais volontiers un conte.

--J'aimerais bien, me dit-il, que cela s'appelt: Conte pour les riches.

--J'aimerais mieux: Conte pour les pauvres.

--C'est ce que j'entends. Un conte qui inspire aux riches de la piti
pour les pauvres.

--C'est que prcisment je n'aime pas que les riches aient piti des
pauvres.

--Bizarre!

--Non pas bizarre, mais scientifique. Je tiens la piti du riche envers
le pauvre pour injurieuse et contraire  la fraternit humaine. Si vous
voulez que je parle aux riches, je leur dirai: pargnez aux pauvres
votre piti: ils n'en ont que faire. Pourquoi la piti, et non pas la
justice? Vous tes en compte avec eux. Rglez le compte. Ce n'est pas
une affaire de sentiment. C'est une affaire conomique. Si ce que vous
leur donnez gracieusement est pour prolonger leur pauvret et votre
richesse, ce don est inique et les larmes que vous y mlerez ne le
rendront pas quitable. Il faut restituer, comme disait le procureur au
juge aprs le sermon du bon frre Maillard. Vous faites l'aumne pour ne
pas restituer. Vous donnez un peu pour garder beaucoup et vous vous
flicitez. Ainsi le tyran de Samos jeta son anneau  la mer. Mais la
Nmsis des dieux ne reut point cette offrande. Un pcheur rapporta au
tyran son anneau dans le ventre d'un poisson. Et Polycrate fut dpouill
de toutes ses richesses.

--Vous plaisantez.

--Je ne plaisante pas. Je veux faire entendre aux riches qu'ils sont
bienfaisants au rabais et gnreux  bon compte, qu'ils amusent le
crancier, et que ce n'est pas ainsi qu'on fait les affaires. C'est un
avis qui peut leur tre utile.

--Et vous voulez mettre des ides pareilles dans le _Nouveau Sicle_,
pour couler la feuille! Pas de a! mon ami, pas de a!

--Pourquoi voulez-vous que le riche agisse avec le pauvre autrement
qu'avec les riches et les puissants? Il leur paye ce qu'il leur doit,
et, s'il ne leur doit rien, il ne leur paye rien. C'est la probit. S'il
est probe, qu'il en fasse autant pour les pauvres. Et ne dites point que
les riches ne doivent rien aux pauvres. Je ne crois pas qu'un seul riche
le pense. C'est sur l'tendue de la dette que commencent les
incertitudes. Et l'on n'est pas press d'en sortir. On aime mieux rester
dans le vague. On sait qu'on doit. On ne sait pas ce qu'on doit, et l'on
verse de temps en temps un petit acompte. Cela s'appelle la
bienfaisance, et c'est avantageux.

--Mais ce que vous dites l n'a pas le sens commun, mon cher
collaborateur. Je suis peut-tre plus socialiste que vous. Mais je suis
pratique. Supprimer une souffrance, prolonger une existence, rparer une
parcelle des injustices sociales, c'est un rsultat. Le peu de bien
qu'on fait est fait. Ce n'est pas tout, mais c'est quelque chose. Si le
petit conte que je vous demande attendrit une centaine de mes riches
abonns et les dispose  donner, ce sera autant de gagn sur le mal et
la souffrance. C'est ainsi que peu  peu on rend la condition des
pauvres supportable.

--Est-il bon que la condition des pauvres soit supportable? La pauvret
est indispensable  la richesse, la richesse est ncessaire  la
pauvret. Ces deux maux s'engendrent l'un l'autre et s'entretiennent
l'un par l'autre. Il ne faut pas amliorer la condition des pauvres; il
faut la supprimer. Je n'induirai pas les riches en aumne, parce que
leur aumne est empoisonne, parce que l'aumne fait du bien  celui qui
donne et du mal  celui qui reoit, et parce qu'enfin, la richesse tant
par elle-mme dure et cruelle, il ne faut pas qu'elle revte l'apparence
trompeuse de la douceur. Puisque vous voulez que je fasse un conte pour
les riches, je leur dirai: Vos pauvres sont vos chiens que vous
nourrissez pour mordre. Les assists font aux possdants une meute qui
aboie aux proltaires. Les riches ne donnent qu' ceux qui demandent.
Les travailleurs ne demandent rien. Et ils ne reoivent rien.

--Mais les orphelins, les infirmes, les vieillards?...

--Ils ont le droit de vivre. Pour eux je n'exciterai pas la piti,
j'invoquerai le droit.

--Tout cela, c'est de la thorie! Revenons  la ralit. Vous me ferez
un petit conte  l'occasion des trennes, et vous pourrez y mettre une
pointe de socialisme. Le socialisme est assez  la mode. C'est une
lgance. Je ne parle pas, bien entendu, du socialisme de Guesde, ni du
socialisme de Jaurs; mais d'un bon socialisme que les gens du monde
opposent avec -propos et esprit au collectivisme. Mettez-moi dans votre
conte des figures jeunes. Il sera illustr, et l'on n'aime, dans les
images, que les sujets gracieux. Mettez en scne une jeune fille, une
charmante jeune fille. Ce n'est pas difficile.

--Non, ce n'est pas difficile.

--Ne pourriez-vous pas introduire aussi dans le conte un petit ramoneur?
J'ai une illustration toute faite, une gravure en couleurs, qui
reprsente une jolie jeune fille faisant l'aumne  un petit ramoneur,
sur les marches de la Madeleine. Ce serait une occasion de l'employer...
Il fait froid, il neige; la jolie demoiselle fait la charit au petit
ramoneur... Vous voyez cela?...

--Je vois cela.

--Vous broderez sur ce thme.

--Je broderai. Le petit ramoneur, transport de reconnaissance, se jette
au cou de la jolie demoiselle qui se trouve tre la propre fille de M.
le comte de Linotte. Il lui donne un baiser et imprime sur la joue de
cette gracieuse enfant un petit O de suie, un joli petit O tout rond et
tout noir. Il l'aime. Edme (elle se nomme Edme) n'est pas insensible 
un sentiment si sincre et si ingnu... Il me semble que l'ide est
assez touchante.

--Oui... vous pourrez en faire quelque chose.

--Vous m'encouragez  continuer... Rentre dans son appartement
somptueux du boulevard Malesherbes, Edme prouve pour la premire fois
de la rpugnance  se dbarbouiller; elle voudrait garder sur la joue
l'empreinte des lvres qui s'y sont poses. Cependant le petit ramoneur
l'a suivie jusqu' sa porte; il reste en extase sous les fentres de
l'adorable jeune fille... Cela va-t-il?

--Mais, oui...

--Je poursuis. Le lendemain matin, Edme, couche dans son petit lit
blanc, voit le petit ramoneur sortir de la chemine de sa chambre. Il se
jette ingnument sur la dlicieuse enfant et la couvre de petits O de
suie, tout ronds. J'ai oubli de vous dire qu'il est d'une beaut
merveilleuse. La comtesse de Linotte le surprend dans ce doux travail.
Elle crie, elle appelle. Il est si occup qu'il ne la voit ni ne
l'entend.

--Mon cher Marteau...

--Il est si occup qu'il ne la voit ni ne l'entend. Le comte accourt. Il
a l'me d'un gentilhomme. Il prend le petit ramoneur par le fond de la
culotte, qui prcisment se prsente  ses yeux, et le jette par la
fentre.

--Mon cher Marteau...

--J'abrge... Neuf mois aprs, le petit ramoneur pousait la noble jeune
fille. Et il n'tait que temps. Voil les suites d'une charit bien
place.

--Mon cher Marteau, vous vous tes assez pay ma tte.

--N'en croyez rien. J'achve. Ayant pous Mlle de Linotte, le petit
ramoneur devint comte du Pape et se ruina aux courses. Il est
aujourd'hui fumiste rue de la Gat,  Montparnasse. Sa femme tient la
boutique et vend des salamandres,  18 francs, payables en huit mois.

--Mon cher Marteau, ce n'est pas drle.

--Prenez garde, mon cher Horteur. Ce que je viens de vous conter, c'est,
au fond, _la Chute d'un ange_, de Lamartine, et l'_Eloa_, d'Alfred de
Vigny. Et,  tout prendre, cela vaut mieux que vos petites histoires
larmoyantes, qui font croire aux gens qu'ils sont trs bons alors qu'ils
ne sont pas bons du tout, qu'ils font du bien alors qu'ils ne font pas
de bien, qu'il leur est facile d'tre bienfaisants, alors que c'est la
chose la plus difficile du monde. Mon conte est moral. De plus il est
optimiste et finit bien. Car Edme trouva dans la boutique de la rue de
la Gat le bonheur qu'elle aurait cherch en vain dans les
divertissements et les ftes, si elle avait pous un diplomate ou un
officier... Mon cher directeur, rpondez-moi: prenez-vous _Edme ou la
Charit bien place_ pour le _Nouveau Sicle illustr_?

--C'est que vous avez l'air de me le demander srieusement?...

--Je vous le demande srieusement. Si vous ne voulez pas de mon conte,
je le publierai ailleurs.

--O?

--Dans une feuille bourgeoise.

--Je vous en dfie bien.

--Vous verrez.




CRAINQUEBILLE


_Nous publions ici les chapitres II, III, V, VI, VII et VIII, de
l'dition originale et complte publie par E. Pelletan, 125, boulevard
Saint-Germain._


Jrme Crainquebille, marchand des quatre-saisons, allait par la ville,
poussant sa petite voiture et criant: Des choux, des carottes, des
navets! Et, quand il avait des poireaux, il criait: Bottes d'asperges!
parce que les poireaux sont les asperges du pauvre. Or, le 20 octobre, 
l'heure de midi, comme il descendait la rue Montmartre, Mme Bayard, la
cordonnire, _A l'Ange gardien_, sortit de sa boutique et s'approcha de
la voiture lgumire. Soulevant ddaigneusement une botte de poireaux:

--Ils ne sont gure beaux, vos poireaux. Combien la botte?

--Quinze sous, la bourgeoise. Y a pas meilleur.

--Quinze sous, trois mauvais poireaux?

Et elle rejeta la botte dans la charrette, avec un geste de dgot.

C'est alors que l'agent 64 survint et dit  Crainquebille:

--Circulez.

Crainquebille, depuis cinquante ans, circulait du matin au soir. Un tel
ordre lui sembla lgitime et conforme  la nature des choses. Tout
dispos  y obir, il pressa la bourgeoise de prendre ce qui tait  sa
convenance.

--Faut encore que je choisisse la marchandise, rpondit aigrement la
cordonnire.

Et elle tta de nouveau toutes les bottes de poireaux, puis elle garda
celle qui lui parut la plus belle et elle la tint contre son sein comme
les saintes, dans les tableaux d'glise, pressent sur leur poitrine la
palme triomphale.

--Je vas vous donner quatorze sous. C'est bien assez. Et encore il faut
que j'aille les chercher dans la boutique, parce que je ne les ai pas
sur moi.

Et, tenant ses poireaux embrasss, elle rentra dans la cordonnerie o
une cliente, portant un enfant, l'avait prcde.

A ce moment l'agent 64 dit pour la deuxime fois  Crainquebille:

--Circulez!

--J'attends mon argent, rpondit Crainquebille.

--Je ne vous dis pas d'attendre votre argent; je vous dis de circuler,
rpondit l'agent avec fermet.

Cependant la cordonnire, dans sa boutique, essayait des souliers bleus
 un enfant de dix-huit mois dont la mre tait presse. Et les ttes
vertes des poireaux reposaient sur le comptoir.

Depuis un demi-sicle qu'il poussait sa voiture dans les rues,
Crainquebille avait appris  obir aux reprsentants de l'autorit. Mais
il se trouvait cette fois dans une situation particulire, entre un
devoir et un droit. Il n'avait pas l'esprit juridique. Il ne comprit pas
que la jouissance d'un droit individuel ne le dispensait pas d'accomplir
un devoir social. Il considra trop son droit qui tait de recevoir
quatorze sous, et il ne s'attacha pas assez  son devoir qui tait de
pousser sa voiture et d'aller plus avant et toujours plus avant. Il
demeura.

Pour la troisime fois, l'agent 64, tranquille et sans colre, lui donna
l'ordre de circuler. Contrairement  la coutume du brigadier Montauciel,
qui menace sans cesse et ne svit jamais, l'agent 64 est sobre
d'avertissements et prompt  verbaliser. Tel est son caractre. Bien
qu'un peu sournois, c'est un excellent serviteur et un loyal soldat. Le
courage d'un lion et la douceur d'un enfant. Il ne connat que sa
consigne.

--Vous n'entendez donc pas, quand je vous dis de circuler!

Crainquebille avait de rester en place une raison trop considrable 
ses yeux pour qu'il ne la crt pas suffisante. Il l'exposa simplement et
sans art:

--Nom de nom! puisque je vous dis que j'attends mon argent.

L'agent 64 se contenta de rpondre:

--Voulez-vous que je vous f... une contravention? Si vous le voulez,
vous n'avez qu' le dire.

En entendant ces paroles, Crainquebille haussa lentement les paules et
coula sur l'agent un regard douloureux qu'il leva ensuite vers le ciel.
Et ce regard disait:

--Que Dieu me voie! Suis-je un contempteur des lois? Est-ce que je me
ris des dcrets et des ordonnances qui rgissent mon tat ambulatoire? A
cinq heures du matin, j'tais sur le carreau des Halles. Depuis sept
heures je me brle les mains  mes brancards en criant: Des choux, des
carottes, des navets! J'ai soixante ans sonns. Je suis las. Et vous me
demandez si je lve le drapeau noir de la rvolte. Vous vous moquez et
votre raillerie est cruelle.

Soit que l'expression de ce regard lui et chapp, soit qu'il n'y
trouvt pas une excuse  la dsobissance, l'agent demanda d'une voix
brve et rude si c'tait compris.

Or, en ce moment prcis, l'embarras des voitures tait extrme dans la
rue Montmartre. Les fiacres, les baquets, les tapissires, les omnibus,
les camions, presss les uns contre les autres, semblaient
indissolublement joints et assembls. Et sur leur immobilit frmissante
s'levaient des jurons et des cris. Les cochers de fiacre changeaient,
de loin, et lentement, avec les garons bouchers, des injures hroques,
et les conducteurs d'omnibus, considrant Crainquebille comme la cause
de l'embarras, l'appelaient sale poireau.

Cependant, sur le trottoir, des curieux se pressaient, attentifs  la
querelle. Et l'agent, se voyant observ, ne songea plus qu' faire
montre de son autorit.

--C'est bon, dit-il.

Et il tira de sa poche un calepin crasseux et un crayon trs court.

Crainquebille suivait son ide et obissait  une force intrieure.
D'ailleurs il lui tait impossible maintenant d'avancer ou de reculer.
La roue de sa charrette tait malheureusement prise dans la roue d'une
voiture de laitier.

Il s'cria, en s'arrachant les cheveux sous sa casquette:

--Mais, puisque je vous dis que j'attends mon argent! C'est-il pas
malheureux! Misre de misre! Bon sang de bon sang!

Par ces propos, qui pourtant exprimaient moins la rvolte que le
dsespoir, l'agent 64 se crut insult. Et comme, pour lui, toute insulte
revtait ncessairement la forme traditionnelle, rgulire, consacre,
rituelle et pour ainsi dire liturgique de Mort aux vaches!, c'est sous
cette forme que spontanment il recueillit et concrta dans son oreille
les paroles du dlinquant.

--Ah! vous avez dit: Mort aux vaches! C'est bon. Suivez-moi.

Crainquebille, dans l'excs de la stupeur et de la dtresse, regardait
avec ses gros yeux brls du soleil l'agent 64, et de sa voix casse,
qui lui sortait tantt de dessus la tte et tantt de dessous les
talons, s'criait, les bras croiss sur sa blouse bleue:

--J'ai dit: Mort aux vaches? Moi?... Oh!

Cette arrestation fut accueillie par les rires des employs de commerce
et des petits garons. Elle contentait le got que toutes les foules
d'hommes prouvent pour les spectacles ignobles et violents. Mais,
s'tant fray un passage  travers le cercle populaire, un vieillard
trs triste, vtu de noir et coiff d'un chapeau de haute forme,
s'approcha de l'agent et lui dit trs doucement et trs fermement, 
voix basse:

--Vous vous tes mpris. Cet homme ne vous a pas insult.

--Mlez-vous de ce qui vous regarde, lui rpondit l'agent, sans profrer
de menaces, car il parlait  un homme proprement mis.

Le vieillard insista avec beaucoup de calme et de tnacit. Et l'agent
lui intima l'ordre de s'expliquer chez le Commissaire.

Cependant Crainquebille s'criait:

--Alors! que j'ai dit Mort aux vaches! Oh!...

Il prononait ces paroles tonnes quand Mme Bayard, la cordonnire,
vint  lui, les quatorze sous dans la main. Mais dj l'agent 64 le
tenait au collet, et Mme Bayard, pensant qu'on ne devait rien  un homme
conduit au poste, mit les quatorze sous dans la poche de son tablier.

Et voyant tout  coup sa voiture en fourrire, sa libert perdue,
l'abme sous ses pas et le soleil teint, Crainquebille murmura:

--Tout de mme!...

Devant le Commissaire, le vieillard dclara que, arrt sur son chemin
par un embarras de voitures, il avait t tmoin de la scne, qu'il
affirmait que l'agent n'avait pas t insult, et qu'il s'tait
totalement mpris. Il donna ses noms et qualits: docteur David
Matthieu, mdecin en chef de l'hpital Ambroise-Par, officier de la
Lgion d'honneur. En d'autres temps, un tel tmoignage aurait
suffisamment clair le Commissaire. Mais alors, en France, les savants
taient suspects.

Crainquebille, dont l'arrestation fut maintenue, passa la nuit au violon
et fut transfr, le matin, dans le panier  salade, au dpt.

La prison ne lui parut ni douloureuse, ni humiliante. Elle lui parut
ncessaire. Ce qui le frappa en y entrant, ce fut la propret des murs
et du carrelage. Il dit:

--Pour un endroit propre, c'est un endroit propre. Vrai de vrai! On
mangerait par terre.

Laiss seul, il voulut tirer son escabeau; mais il s'aperut qu'il tait
enchan au mur. Il en exprima tout haut sa surprise:

--Quelle drle d'ide! Voil une chose que j'aurais pas invente, pour
sr.

S'tant assis, il tourna ses pouces et demeura dans l'tonnement. Le
silence et la solitude l'accablaient. Il s'ennuyait et il pensait avec
inquitude  sa voiture mise en fourrire encore toute charge de choux,
de carottes, de cleri, de mche et de pissenlit. Et il se demandait
anxieux:

--O qu'ils m'ont touff ma voiture?

Le troisime jour, il reut la visite de son avocat, Me Lemerle, un des
plus jeunes membres du barreau de Paris, prsident d'une des sections de
la Ligue de la Patrie franaise.

Crainquebille essaya de lui conter son affaire, ce qui ne lui tait pas
facile, car il n'avait pas l'habitude de la parole. Peut-tre s'en
serait-il tir pourtant, avec un peu d'aide. Mais son avocat secouait la
tte d'un air mfiant  tout ce qu'il disait, et, feuilletant des
papiers, murmurait:

--Hum! Hum! je ne vois rien de tout cela au dossier...

Puis, avec un peu de fatigue, il dit en frisant sa moustache blonde:

--Dans votre intrt, il serait peut-tre prfrable d'avouer. Pour ma
part j'estime que votre systme de dngations absolues est d'une
insigne maladresse.

Et ds lors Crainquebille et fait des aveux s'il avait su ce qu'il
fallait avouer.

       *       *       *       *       *

M. le prsident Bourriche consacra six minutes pleines 
l'interrogatoire de Crainquebille. Cet interrogatoire aurait apport
plus de lumire si l'accus avait rpondu aux questions qui lui taient
poses. Mais Crainquebille n'avait pas l'habitude de la discussion, et
dans une telle compagnie le respect et l'effroi lui fermaient la bouche.
Aussi gardait-il le silence et le prsident faisait lui-mme les
rponses; elles taient accablantes. Il conclut:

--Enfin, vous reconnaissez avoir dit: Mort aux vaches!

Alors seulement l'inculp Crainquebille tira de sa vieille gorge un
bruit de ferraille et de carreaux casss.

--J'ai dit: Mort aux vaches! parce que M. l'agent a dit: Mort aux
vaches! Alors j'ai dit: Mort aux vaches!

Il voulait faire entendre qu'tonn par l'imputation la plus imprvue,
il avait, dans sa stupeur, rpt les paroles tranges qu'on lui prtait
faussement et qu'il n'avait certes point prononces. Il avait dit: Mort
aux vaches! comme il et dit: Moi! tenir des propos injurieux,
l'avez-vous pu croire?

M. le prsident Bourriche ne le prit pas ainsi.

--Prtendez-vous, dit-il, que l'agent a profr le cri le premier!

Crainquebille renona  s'expliquer. C'tait trop difficile.

--Vous n'insistez pas. Vous avez raison, dit le prsident.

Et il fit appeler les tmoins.

L'agent 64, de son nom Bastien Matra, jura de dire la vrit et de ne
rien dire que la vrit. Puis il dposa en ces termes:

--tant de service le 20 octobre,  l'heure de midi, je remarquai, dans
la rue Montmartre, un individu qui me sembla tre un vendeur ambulant et
qui tenait sa charrette indment arrte  la hauteur du numro 328, ce
qui occasionnait un encombrement de voitures. Je lui intimai par trois
fois l'ordre de circuler, auquel il refusa d'obtemprer. Et sur ce que
je l'avertis que j'allais verbaliser, il me rpondit en criant: Mort
aux vaches! ce qui me sembla tre injurieux.

Cette dposition, ferme et mesure, fut coute avec une vidente faveur
par le Tribunal. La dfense avait cit Mme Bayard, cordonnire, et M.
David Matthieu, mdecin en chef de l'hpital Ambroise-Par, officier de
la Lgion d'honneur. Mme Bayard n'avait rien vu ni entendu. Le docteur
Matthieu se trouvait dans la foule assemble autour de l'agent qui
sommait le marchand de circuler. Sa dposition amena un incident.

--J'ai t tmoin de la scne, dit-il. J'ai remarqu que l'agent s'tait
mpris: il n'avait pas t insult. Je m'approchai et lui en fis
l'observation. L'agent maintint le marchand en tat d'arrestation et
m'invita  le suivre au commissariat. Ce que je fis. Je ritrai ma
dclaration devant le Commissaire.

--Vous pouvez vous asseoir, dit le prsident. Huissier, rappelez le
tmoin Matra.--Matra, quand vous avez procd  l'arrestation de
l'accus, M. le docteur Matthieu ne vous a-t-il pas fait observer que
vous vous mpreniez?

--C'est--dire, monsieur le prsident, qu'il m'a insult.

--Que vous a-t-il dit?

--Il m'a dit: Mort aux vaches!

Une rumeur et des rires s'levrent dans l'auditoire.

--Vous pouvez vous retirer, dit le prsident avec prcipitation.

Et il avertit le public que si ces manifestations indcentes se
reproduisaient, il ferait vacuer la salle. Cependant la dfense agitait
triomphalement les manches de sa robe, et l'on pensait en ce moment que
Crainquebille serait acquitt.

Le calme s'tant rtabli, Me Lemerle se leva. Il commena sa plaidoirie
par l'loge des agents de la Prfecture, ces modestes serviteurs de la
socit, qui, moyennant un salaire drisoire, endurent des fatigues et
affrontent des prils incessants, et qui pratiquent l'hrosme
quotidien. Ce sont d'anciens soldats, et qui restent soldats. Soldats,
ce mot dit tout...

Et Me Lemerle s'leva, sans effort,  des considrations trs hautes sur
les vertus militaires. Il tait de ceux, dit-il, qui ne permettent pas
qu'on touche  l'arme,  cette arme nationale  laquelle il tait fier
d'appartenir.

Le prsident inclina la tte.

Me Lemerle, en effet, tait lieutenant dans la territoriale. Il tait
aussi candidat nationaliste dans le quartier des Vieilles-Haudriettes.

Il poursuivit:

Non certes, je ne mconnais pas les services modestes et prcieux que
rendent journellement les gardiens de la paix  la vaillante population
de Paris. Et je n'aurais pas consenti  vous prsenter, messieurs, la
dfense de Crainquebille si j'avais vu en lui l'insulteur d'un ancien
soldat. On accuse mon client d'avoir dit: Mort aux vaches! Le sens de
cette phrase n'est pas douteux. Si vous feuilletez le Dictionnaire de la
langue verte, vous y lirez: Vachard, paresseux, fainant; qui s'tend
paresseusement comme une vache, au lieu de travailler.--Vache, qui se
vend  la police; mouchard. Mort aux vaches! se dit dans un certain
monde. Mais toute la question est celle-ci: comment Crainquebille
l'a-t-il dit? Et mme, l'a-t-il dit? Permettez-moi, messieurs, d'en
douter.

Je ne souponne l'agent Matra d'aucune mauvaise pense. Mais il
accomplit, comme nous l'avons dit, une tche pnible. Il est parfois
fatigu, excd, surmen. Dans ces conditions il peut avoir t la
victime d'une sorte d'hallucination de l'oue. Et quand il vient vous
dire, messieurs, que le docteur David Matthieu, officier de la Lgion
d'honneur, mdecin en chef de l'hpital Ambroise-Par, un prince de la
science et un homme du monde, a cri aussi: Mort aux vaches! nous
sommes bien forcs de reconnatre que Matra est en proie  la maladie de
l'obsession, et, si le terme n'est pas trop fort, au dlire de la
perscution.

Et alors mme que Crainquebille aurait cri: Mort aux vaches! il
resterait  savoir si ce mot a, dans sa bouche, le caractre d'un dlit.
Crainquebille est l'enfant naturel d'une marchande ambulante, perdue
d'inconduite et de boisson: il est n alcoolique. Vous le voyez ici
abruti par soixante ans de misre. Messieurs, vous direz qu'il est
irresponsable.

Me Lemerle s'assit et M. le prsident Bourriche lut entre ses dents un
jugement qui condamnait Jrme Crainquebille  quinze jours de prison et
50 francs d'amende. Le Tribunal avait fond sa conviction sur le
tmoignage de l'agent Matra.

Men par les longs couloirs sombres du Palais, Crainquebille ressentit
un immense besoin de sympathie. Il se tourna vers le garde de Paris qui
le conduisait et l'appela trois fois:

--Cipal!... Cipal!... Hein? Cipal!...

Et il soupira:

--Il y a seulement quinze jours, si on m'avait dit qu'il m'arriverait ce
qui m'arrive!...

Puis il fit cette rflexion:

--Ils parlent trop vite, ces messieurs. Ils parlent bien, mais ils
parlent trop vite. On peut pas s'expliquer avec eux... Cipal, vous
trouvez pas qu'ils parlent trop vite?

Mais le soldat marchait sans rpondre ni tourner la tte.

Crainquebille lui demanda:

--Pourquoi que vous me rpondez pas?

Et le soldat garda le silence. Et Crainquebille lui dit avec amertume:

--On parle bien  un chien. Pourquoi que vous me parlez pas? Vous ouvrez
jamais la bouche: vous avez donc pas peur qu'elle pue?

       *       *       *       *       *

Crainquebille, reconduit en prison, s'assit, plein d'tonnement et
d'admiration, sur son escabeau enchan. Il ne savait pas bien lui-mme
que les juges s'taient tromps. Le Tribunal lui avait cach ses
faiblesses intimes sous la majest des formes. Il ne pouvait croire
qu'il et raison contre des magistrats dont il n'avait pas compris les
raisons; il lui tait impossible de concevoir que quelque chose clocht
dans une si belle crmonie. Car, n'allant ni  la messe ni  l'lyse,
il n'avait, de sa vie, rien vu de si beau qu'un jugement en police
correctionnelle. Il savait bien qu'il n'avait pas cri Mort aux
vaches! Et, qu'il et t condamn  quinze jours de prison pour
l'avoir cri, c'tait, en sa pense, un auguste mystre, un de ces
articles de foi auxquels les croyants adhrent sans les comprendre, une
rvlation obscure, clatante, adorable et terrible.

Ce pauvre vieil homme se reconnaissait coupable d'avoir mystiquement
offens l'agent 64, comme le petit garon qui va au catchisme se
reconnat coupable du pch d've. Il lui tait enseign, par son arrt,
qu'il avait cri: Mort aux vaches! C'tait donc qu'il avait cri:
Mort aux vaches! d'une faon mystrieuse, inconnue de lui-mme. Il
tait transport dans un monde surnaturel. Son jugement tait son
apocalypse.

S'il ne se faisait pas une ide nette du dlit, il ne se faisait pas une
ide plus nette de la peine. Sa condamnation lui avait paru une chose
solennelle, rituelle et suprieure, une chose blouissante, qui ne se
comprend pas, qui ne se discute pas, et dont on n'a ni  se louer, ni 
se plaindre. A cette heure il aurait vu le prsident Bourriche, une
aurole au front, descendre, avec des ailes blanches, par le plafond
entr'ouvert, qu'il n'aurait pas t surpris de cette nouvelle
manifestation de la gloire judiciaire. Il se serait dit: Voil mon
affaire qui continue!

Le lendemain son avocat vint le voir:

--Eh bien! mon bonhomme, vous n'tes pas trop mal? Du courage! une
semaine est vite passe. Nous n'avons pas trop  nous plaindre.

--Pour a, on peut dire que ces messieurs ont t bien doux, bien polis;
pas un gros mot. J'aurais pas cru. Et le cipal avait mis des gants
blancs. Vous avez pas vu?

--Tout pes, nous avons bien fait d'avouer.

--Possible.

--Crainquebille, j'ai une bonne nouvelle  vous annoncer. Une personne
charitable, que j'ai intresse  votre position, m'a remis pour vous
une somme de 50 francs qui sera affecte au payement de l'amende 
laquelle vous avez t condamn.

--Alors, quand que vous me donnerez les 50 francs?

--Ils seront verss au greffe. Ne vous en inquitez pas.

--C'est gal. Je remercie tout de mme la personne.

Et Crainquebille, mditatif, murmura:

--C'est pas ordinaire ce qui m'arrive.

--N'exagrez rien, Crainquebille. Votre cas n'est pas rare, loin de l.

--Vous pourriez pas me dire o qu'ils m'ont touff ma voiture?

       *       *       *       *       *

Crainquebille, sorti de prison, poussait sa voiture, rue Montmartre, en
criant: Des choux, des navets, des carottes! Il n'avait ni orgueil ni
honte de son aventure. Il n'en gardait pas un souvenir pnible. Cela
tenait, dans son esprit, du thtre, du voyage et du rve. Il tait
surtout content de marcher dans la boue, sur le pav de la ville, et de
voir sur sa tte le ciel tout en eau et sale comme le ruisseau, le bon
ciel de sa ville. Il s'arrtait  tous les coins de rue pour boire un
verre; puis, libre et joyeux, ayant crach dans ses mains pour en
lubrifier la paume calleuse, il empoignait les brancards et poussait la
charrette, tandis que, devant lui, les moineaux, comme lui matineux et
pauvres, qui cherchaient leur vie sur la chausse, s'envolaient en gerbe
avec son cri familier: Des choux, des navets, des carottes! Une vieille
mnagre, qui s'tait approche, lui disait, en ttant des cleris:

--Qu'est-ce qui vous est donc arriv, pre Crainquebille? Il y a bien
trois semaines qu'on ne vous a pas vu. Vous avez t malade? Vous tes
un peu ple.

--Je vas vous dire, m'ame Mailloche, j'ai fait le rentier.

Rien n'est chang dans sa vie,  cela prs qu'il va chez le troquet plus
souvent que d'habitude, parce qu'il a l'ide que c'est fte, et qu'il a
fait connaissance avec des personnes charitables. Il rentre, un peu gai,
dans sa soupente. tendu dans le plumard, il ramne sur lui les sacs que
lui a prts le marchand de marrons du coin et qui lui servent de
couverture, et il songe: La prison, il n'y a pas  se plaindre; on y a
tout ce qui vous faut. Mais on est tout de mme mieux chez soi.

Son contentement fut de courte dure. Il s'aperut vite que les clientes
lui firent grise mine.

--Des beaux cleris, m'ame Cointreau!

--Il ne me faut rien.

--Comment qu'il ne vous faut rien? Vous vivez pourtant pas de l'air du
temps.

Et m'ame Cointreau, sans lui faire de rponse, rentrait firement dans
la grande boulangerie dont elle tait la patronne. Les boutiquires et
les concierges, nagure assidues autour de sa voiture verdoyante et
fleurie, maintenant se dtournaient de lui. Parvenu  la cordonnerie de
l'_Ange gardien_, qui est le point o commencrent ses aventures
judiciaires, il appela:

--M'ame Bayard, m'ame Bayard, vous me devez quinze sous de l'autre fois.

Mais m'ame Bayard, qui sigeait  son comptoir, ne daigna pas tourner la
tte.

Toute la rue Montmartre savait que le pre Crainquebille sortait de
prison, et toute la rue Montmartre ne le connaissait plus. Le bruit de
sa condamnation tait parvenu jusqu'au faubourg et  l'angle tumultueux
de la rue Richer. L, vers midi, il aperut Mme Laure, sa bonne et
fidle cliente, penche sur la voiture du petit Martin. Elle ttait un
gros chou. Ses cheveux brillaient au soleil comme d'abondants fils d'or
largement tordus. Et le petit Martin, un pas grand'chose, un sale coco,
lui jurait, la main sur son coeur, qu'il n'y avait pas plus belle
marchandise que la sienne. A ce spectacle, le coeur de Crainquebille se
dchira. Il poussa sa voiture sur celle du petit Martin et dit  Mme
Laure d'une voix plaintive et brise:

--C'est pas bien de me faire des infidlits.

Mme Laure, comme elle le reconnaissait elle-mme, n'tait pas une
duchesse. Ce n'est pas dans le monde qu'elle s'tait fait une ide du
panier  salade et du Dpt. Mais on peut tre honnte dans tous les
tats, pas vrai? Chacun a son amour-propre, et l'on n'aime pas avoir
affaire  un individu qui sort de prison. Aussi ne rpondit-elle 
Crainquebille qu'en simulant un haut de coeur.

Et le vieux marchand ambulant, ressentant l'affront, hurla:

--Dessale, va!

Mme Laure en laissa tomber son chou vert, et s'cria:

--Eh! va donc, vieux cheval de retour! a sort de prison, et a insulte
les personnes!

Crainquebille, s'il avait t de sang-froid, n'aurait jamais reproch 
Mme Laure sa condition. Il savait trop qu'on ne fait pas ce qu'on veut
dans la vie, qu'on ne choisit pas son mtier, et qu'il y a du bon monde
partout. Il avait coutume d'ignorer sagement ce que faisaient chez elles
les clientes, et il ne mprisait personne. Mais il tait hors de lui. Il
donna par trois fois  Mme Laure les noms de dessale, de charogne et de
roulure. Un cercle de curieux se forma autour de Mme Laure et de
Crainquebille, qui changrent encore plusieurs injures aussi
solennelles que les premires, et qui eussent gren tout du long leur
chapelet, si un agent soudainement apparu ne les avait, par son silence
et son immobilit, rendus tout  coup aussi muets et immobiles que lui.
Ils se sparrent. Mais cette scne acheva de perdre Crainquebille dans
l'esprit du faubourg Montmartre et de la rue Richer.

       *       *       *       *       *

Et le vieil homme allait marmonnant:

--Pour sr que c'est une morue. Et mme y a pas plus morue que cette
femme-l.

Mais dans le fond de son coeur, ce n'est pas de cela qu'il faisait un
reproche. Il ne la mprisait pas d'tre ce qu'elle tait. Il l'en
estimait plutt, la sachant conome et range. Autrefois ils causaient
tous deux volontiers ensemble. Elle lui parlait de ses parents qui
habitaient la campagne. Et ils formaient tous deux le mme voeu de
cultiver un petit jardin et d'lever des poules. C'tait une bonne
cliente. De la voir acheter des choux au petit Martin, un sale coco, un
pas grand'chose, il en avait reu un coup dans l'estomac; et quand il
l'avait vue faisant mine de le mpriser, la moutarde lui avait mont au
nez, et dame!

Le pis, c'est qu'elle n'tait pas la seule qui le traitt comme un
galeux. Personne ne voulait plus le connatre. De mme que Mme Laure,
Mme Cointreau la boulangre, Mme Bayard de l'_Ange gardien_ le
mprisaient et le repoussaient. Toute la socit, quoi!

Alors! parce qu'on avait t mis pour quinze jours  l'ombre, on n'tait
plus bon seulement  vendre des poireaux! Est-ce que c'tait juste?
Est-ce qu'il y avait du bon sens  faire mourir de faim un brave homme
parce qu'il avait eu des difficults avec les flics? S'il ne pouvait
plus vendre ses lgumes, il n'avait plus qu' crever.

Comme le vin maltrait, il tournait  l'aigre. Aprs avoir eu des mots
avec Mme Laure, il en avait maintenant avec tout le monde. Pour un rien,
il disait leur fait aux chalandes, et sans mettre de gants, je vous prie
de le croire. Si elles ttaient un peu longtemps la marchandise, il les
appelait proprement rleuses et pures; pareillement, chez le troquet,
il engueulait les camarades. Son ami, le marchand de marrons, qui ne le
reconnaissait plus, dclarait que ce sacr pre Crainquebille tait un
vrai porc-pic. On ne peut le nier: il devenait incongru, mauvais
coucheur, mal embouch, fort en gueule. C'est que, trouvant la socit
imparfaite, il avait moins de facilit qu'un professeur de l'cole des
sciences morales et politiques  exprimer ses ides sur les vices du
systme et sur les rformes ncessaires, et que ses penses ne se
droulaient pas dans sa tte avec ordre et mesure.

Le malheur le rendait injuste. Il se revanchait sur ceux qui ne lui
voulaient pas de mal et quelquefois sur de plus faibles que lui. C'est
ainsi qu'il donna une gifle  Alphonse, le petit du marchand de vin, qui
lui avait demand si on tait bien  l'ombre. Il le gifla et lui dit:

--Sale gosse! c'est ton pre qui devrait tre  l'ombre au lieu de
s'enrichir  vendre du poison.

Acte et parole qui ne lui faisaient pas honneur; car, ainsi que le
marchand de marrons le lui remontra justement, on ne doit pas battre un
enfant, ni lui reprocher son pre, qu'il n'a pas choisi.

Il s'tait mis  boire. Moins il gagnait d'argent, plus il buvait
d'eau-de-vie. Autrefois conome et sobre, il s'merveillait lui-mme de
ce changement.

--J'ai jamais t fricoteur, disait-il. Faut croire qu'on devient moins
raisonnable en vieillissant.

Parfois il jugeait svrement son inconduite et sa paresse:

--Mon vieux Crainquebille, t'es plus bon que pour lever le coude.

Parfois il se trompait lui-mme et se persuadait qu'il buvait par
besoin:

--Faut comme a, de temps en temps, que je boive un verre pour me donner
des forces et pour me rafrachir. Sr que j'ai quelque chose de brl
dans l'intrieur. Et il y a encore que la boisson comme
rafrachissement.

Souvent il manquait la crie matinale et ne se fournissait plus que de
marchandise avarie qu'on lui livrait  crdit. Un jour, se sentant les
jambes molles et le coeur las, il laissa sa voiture dans la remise et
passa toute la sainte journe  tourner autour de l'tal de Mme Rose, la
tripire, et devant tous les troquets des Halles. Le soir, assis sur un
panier, il songea, et il eut conscience de sa dchance. Il se rappela
sa force premire et ses antiques travaux, ses longues fatigues et ses
gains heureux, ses jours innombrables, gaux et pleins; les cent pas, la
nuit, sur le carreau des Halles, en attendant la crie; les lgumes
enlevs par brasses et rangs avec art dans la voiture, le petit noir
de la mre Thodore aval tout chaud d'un coup, au pied lev, les
brancards empoigns solidement; son cri, vigoureux comme le chant du
coq, dchirant l'air matinal, sa course par les rues populeuses, toute
sa vie innocente et rude de cheval humain, qui, durant un demi-sicle,
porta, sur son tal roulant, aux citadins brls de veilles et de
soucis, la frache moisson des jardins potagers. Et secouant la tte il
soupira:

--Non! j'ai plus le courage que j'avais. Je suis fini. Tant va la cruche
 l'eau qu' la fin elle se casse. Et puis, depuis mon affaire en
justice, je n'ai plus le mme caractre. Je suis plus le mme homme,
quoi!

Enfin, il tait dmoralis. Un homme dans cet tat-l, autant dire que
c'est un homme par terre et incapable de se relever. Tous les gens qui
passent lui pilent dessus.

       *       *       *       *       *

La misre vint, la misre noire. Le vieux marchand ambulant, qui
rapportait autrefois du faubourg Montmartre les pices de cent sous 
plein sac, maintenant n'avait plus un rond. C'tait l'hiver. Expuls de
sa soupente, il coucha sous des charrettes, dans une remise. Les pluies
ayant tomb pendant vingt-quatre jours, les gouts dbordrent et la
remise fut inonde.

Accroupi dans sa voiture, au-dessus des eaux empoisonnes, en compagnie
des araignes, des rats et des chats famliques, il songeait dans
l'ombre. N'ayant rien mang de la journe et n'ayant plus pour se
couvrir les sacs du marchand de marrons, il se rappela la semaine durant
laquelle le gouvernement lui avait donn le vivre et le couvert. Il
envia le sort des prisonniers, qui ne souffrent ni du froid ni de la
faim, et il lui vint une ide:

--Puisque je connais le truc, pourquoi que je ne m'en servirais pas?

Il se leva et sortit dans la rue. Il n'tait gure plus de onze heures.
Il faisait un temps aigre et noir. Une bruine tombait, plus froide et
plus pntrante que la pluie. De rares passants se coulaient au ras des
murs.

Crainquebille longea l'glise Saint-Eustache et tourna dans la rue
Montmartre. Elle tait dserte. Un gardien de la paix se tenait plant
sur le trottoir, au chevet de l'glise, sous un bec de gaz, et l'on
voyait, autour de la flamme, tomber une petite pluie rousse. L'agent la
recevait sur son capuchon. Il avait l'air transi, mais soit qu'il
prfrt la lumire  l'ombre, soit qu'il ft las de marcher, il restait
sous son candlabre, et peut-tre s'en faisait-il un compagnon, un ami.
Cette flamme tremblante tait son seul entretien dans la nuit solitaire.
Son immobilit ne paraissait pas tout  fait humaine; le reflet de ses
bottes sur le trottoir mouill, qui semblait un lac, le prolongeait
infrieurement et lui donnait de loin l'aspect d'un monstre amphibie, 
demi sorti des eaux. De plus prs, encapuchonn et arm, il avait l'air
monacal et militaire. Les gros traits de son visage, encore grossis par
l'ombre du capuchon, taient paisibles et tristes. Il avait une
moustache paisse, courte et grise. C'tait un vieux sergot, un homme
d'une quarantaine d'annes.

Crainquebille s'approcha doucement de lui et, d'une voix hsitante et
faible, lui dit:

--Mort aux vaches!

Puis il attendit l'effet de cette parole consacre. Mais elle ne fut
suivie d'aucun effet. Le sergot resta immobile et muet, les bras croiss
sous son manteau court. Ses yeux, grands ouverts et qui luisaient dans
l'ombre, regardaient Crainquebille avec tristesse, vigilance et mpris.

Crainquebille tonn, mais gardant encore un reste de rsolution,
balbutia:

--Mort aux vaches! que je vous ai dit.

Il y eut un long silence durant lequel tombait la pluie fine et rousse
et rgnait l'ombre glaciale. Enfin le sergot parla:

--Ce n'est pas  dire... Pour sr et certain que ce n'est pas  dire. A
votre ge on devrait avoir plus de connaissance... Passez votre chemin.

--Pourquoi que vous m'arrtez pas? demanda Crainquebille.

Le sergot secoua la tte sous son capuchon humide:

--S'il fallait empoigner tous les poivrots qui disent ce qui n'est pas 
dire, y en aurait de l'ouvrage!... Et de quoi que a servirait?

Crainquebille, accabl par ce ddain magnanime, demeura longtemps
stupide et muet, les pieds dans le ruisseau. Avant de partir, il essaya
de s'expliquer:

--C'tait pas pour vous que j'ai dit: Mort aux vaches! C'tait pas
plus pour l'un que pour l'autre que je l'ai dit. C'tait pour une ide.

Le sergot rpondit avec une austre douceur:

--Que ce soye pour une ide ou pour autre chose, ce n'tait pas  dire,
parce que quand un homme fait son devoir et qu'il endure bien des
souffrances, on ne doit pas l'insulter par des paroles futiles... Je
vous ritre de passer votre chemin.

Crainquebille, la tte basse et les bras ballants, s'enfona sous la
pluie dans l'ombre.




CLOPINEL


C'tait le premier jour de l'an. Par les rues blondes d'une boue
frache, entre deux averses, M. Bergeret et sa fille Pauline allaient
porter leurs souhaits  une tante maternelle qui vivait encore, mais
pour elle seule et peu, et qui habitait dans la rue Rousselet un petit
logis de bguine, sur un potager, dans le son des cloches conventuelles.
Pauline tait joyeuse sans raison et seulement parce que ces jours de
fte, qui marquent le cours du temps, lui rendaient plus sensibles les
progrs charmants de sa jeunesse.

M. Bergeret gardait, en ce jour solennel, son indulgence coutumire,
n'attendant plus grand bien des hommes et de la vie, mais sachant, comme
M. Fagon, qu'il faut beaucoup pardonner  la nature. Le long des voies,
les mendiants, dresss comme des candlabres ou tals comme des
reposoirs, faisaient l'ornement de cette fte sociale. Ils taient tous
venus parer les quartiers bourgeois, nos pauvres, truands, cagoux,
pitres et malingreux, callots et sabouleux, francs-mitoux, drilles,
courtauts de boutanche. Mais, subissant l'effacement universel des
caractres et se conformant  la mdiocrit gnrale des moeurs, ils
n'talaient pas, comme aux ges du grand Cosre, des difformits
horribles et des plaies pouvantables. Ils n'entouraient point de linges
sanglants leurs membres mutils. Ils taient simples, ils n'affectaient
que des infirmits supportables. L'un d'eux suivit assez longtemps M.
Bergeret en clochant du pied, et toutefois d'un pas agile. Puis il
s'arrta et se remit en lampadaire au bord du trottoir.

Aprs quoi M. Bergeret dit  sa fille:

--Je viens de commettre une mauvaise action: je viens de faire l'aumne.
En donnant deux sous  Clopinel, j'ai got la joie honteuse d'humilier
mon semblable, j'ai consenti le pacte odieux qui assure au fort sa
puissance et au faible sa faiblesse, j'ai scell de mon sceau l'antique
iniquit, j'ai contribu  ce que cet homme n'et qu'une moiti d'me.

--Tu as fait tout cela, papa? dit Pauline incrdule.

--Presque tout cela, rpondit M. Bergeret. J'ai vendu  mon frre
Clopinel de la fraternit  faux poids. Je me suis humili en
l'humiliant. Car l'aumne avilit galement celui qui la reoit et celui
qui la fait. J'ai mal agi.

--Je ne crois pas, dit Pauline.

--Tu ne le crois pas, rpondit M. Bergeret, parce que tu n'as pas de
philosophie et que tu ne sais pas tirer d'une action innocente en
apparence les consquences infinies qu'elle porte en elle. Ce Clopinel
m'a induit en aumne. Je n'ai pu rsister  l'importunit de sa voix de
complainte. J'ai plaint son maigre cou sans linge, ses genoux que le
pantalon, tendu par un trop long usage, rend tristement pareils aux
genoux d'un chameau, ses pieds au bout desquels les souliers vont le bec
ouvert comme un couple de canards. Sducteur! O dangereux Clopinel!
Clopinel dlicieux! Par toi, mon sou produit un peu de bassesse, un peu
de honte. Par toi, j'ai constitu avec un sou une parcelle de mal et de
laideur. En te communiquant ce petit signe de la richesse et de la
puissance, je t'ai fait capitaliste avec ironie et convi sans honneur
au banquet de la socit, aux ftes de la civilisation. Et aussitt j'ai
senti que j'tais un puissant de ce monde au regard de toi, un riche
prs de toi, doux Clopinel, mendigot exquis, flatteur! Je me suis
rjoui, je me suis enorgueilli, je me suis complu dans mon opulence et
ma grandeur. Vis,  Clopinel! _Pulcher hymnus divitiarum pauper
immortalis_.

Excrable pratique de l'aumne! Piti barbare de l'lmosyne! Antique
erreur du bourgeois qui donne un sou et qui pense faire le bien, et qui
se croit quitte envers tous ses frres, par le plus misrable, le plus
gauche, le plus ridicule, le plus sot, le plus pauvre acte de tous ceux
qui peuvent tre accomplis en vue d'une meilleure rpartition des
richesses. Cette coutume de faire l'aumne est contraire  la
bienfaisance et en horreur  la charit.

--C'est vrai? demanda Pauline avec bonne volont.

--L'aumne, poursuivit M. Bergeret, n'est pas plus comparable  la
bienfaisance que la grimace d'un singe ne ressemble au sourire de la
Joconde. La bienfaisance est ingnieuse autant que l'aumne est inepte.
Elle est vigilante, elle proportionne son effort au besoin. C'est
prcisment ce que je n'ai point fait  l'endroit de mon frre Clopinel.
Le nom seul de bienfaisance veillait les plus douces ides dans les
mes sensibles, au sicle des philosophes. On croyait que ce nom avait
t cr par le bon abb de Saint-Pierre. Mais il est plus ancien et se
trouve dj dans le vieux Balzac. Au XVIe sicle, on disait bnficence.
C'est le mme mot. J'avoue que je ne retrouve pas  ce mot de
bienfaisance sa beaut premire; il m'a t gt par les pharisiens qui
l'ont trop employ. Nous avons dans notre socit beaucoup
d'tablissements de bienfaisance, monts-de-pit, socits de
prvoyance, d'assurance mutuelle. Quelques-uns sont utiles et rendent
des services. Leur vice commun est de procder de l'iniquit sociale
qu'ils sont destins  corriger et d'tre des mdecines contamines. La
bienfaisance universelle, c'est que chacun vive de son travail et non du
travail d'autrui. Hors l'change et la solidarit, tout est vil,
honteux, infcond. La charit humaine, c'est le concours de tous dans la
production et le partage des fruits.

Elle est la justice; elle est amour, et les pauvres y sont plus habiles
que les riches. Quels riches exercrent jamais aussi pleinement
qu'pictte ou que Benot Malon la charit du genre humain? La charit
vritable, c'est le don des oeuvres de chacun  tous, c'est la belle
bont, c'est le geste harmonieux de l'me qui se penche comme un vase
plein de nard prcieux et qui se rpand en bienfaits, c'est Michel-Ange
peignant la chapelle Sixtine, ou les dputs  l'Assemble nationale
dans la nuit du 4 aot; c'est le don rpandu dans sa plnitude heureuse,
l'argent coulant ple-mle avec l'amour et la pense. Nous n'avons rien
en propre que nous-mmes. On ne donne vraiment que quand on donne son
travail, son me, son gnie. Et cette offrande magnifique de tout soi 
tous les hommes enrichit le donateur autant que la communaut.

--Mais, objecta Pauline, tu ne pouvais pas donner de l'amour et de la
beaut  Clopinel. Tu lui as donn ce qui lui tait le plus convenable.

--Il est vrai que Clopinel est devenu une brute. De tous les biens qui
peuvent flatter un homme, il ne gote que l'alcool. J'en juge  ce qu'il
puait l'eau-de-vie, quand il m'approcha. Mais tel qu'il est, il est
notre ouvrage. Notre orgueil fut son pre; notre iniquit sa mre. Il
est le fruit mauvais de nos vices. Tout homme en socit doit donner et
recevoir. Celui-ci n'a pas assez donn sans doute parce qu'il n'a pas
assez reu.

--C'est peut-tre un paresseux, dit Pauline. Comment ferons-nous, mon
Dieu, pour qu'il n'y ait plus de pauvres, plus de faibles, ni de
paresseux? Est-ce que tu ne crois pas que les hommes sont bons
naturellement et que c'est la socit qui les rend mchants?

--Non. Je ne crois pas que les hommes soient bons naturellement,
rpondit M. Bergeret. Je vois plutt qu'ils sortent pniblement et peu 
peu de la barbarie originelle et qu'ils organisent  grand effort une
justice incertaine et une bont prcaire. Le temps est loin encore o
ils seront doux et bienveillants les uns pour les autres. Le temps est
loin o ils ne feront plus la guerre entre eux et o les tableaux qui
reprsentent des batailles seront cachs aux yeux comme immoraux et
offrant un spectacle honteux. Je crois que le rgne de la violence
durera longtemps encore, que longtemps les peuples s'entre-dchireront
pour des raisons frivoles, que longtemps les citoyens d'une mme nation
s'arracheront furieusement les uns aux autres les biens ncessaires  la
vie, au lieu d'en faire un partage quitable. Mais je crois aussi que
les hommes sont moins froces quand ils sont moins misrables, que les
progrs de l'industrie dterminent  la longue quelque adoucissement
dans les moeurs, et je tiens d'un botaniste que l'aubpine transporte
d'un terrain sec en un sol gras y change ses pines en fleurs.

--Vois-tu? tu es optimiste, papa! Je le savais bien, s'cria Pauline en
s'arrtant au milieu du trottoir pour fixer un moment sur son pre le
regard de ses yeux gris d'aube, pleins de lumire douce et de fracheur
matinale. Tu es optimiste. Tu travailles de bon coeur  btir la maison
future. C'est bien, cela! C'est beau de construire avec les hommes de
bonne volont la rpublique nouvelle.

M. Bergeret sourit  cette parole d'espoir et  ces yeux d'aurore.

--Oui, dit-il, ce serait beau d'tablir la socit nouvelle, o chacun
recevrait le prix de son travail.

--N'est-ce pas que cela sera?... Mais quand? demanda Pauline avec
candeur.

Et M. Bergeret rpondit, non sans douceur ni tristesse:

--Ne me demande pas de prophtiser, mon enfant. Ce n'est pas sans raison
que les anciens ont considr le pouvoir de percer l'avenir comme le don
le plus funeste que puisse recevoir un homme. S'il nous tait possible
de voir ce qui viendra, nous n'aurions plus qu' mourir, et peut-tre
tomberions-nous foudroys de douleur ou d'pouvante. L'avenir, il y faut
travailler comme les tisseurs de haute lice travaillent  leurs
tapisseries, sans le voir.

Ainsi conversaient en cheminant le pre et la fille. Devant le square de
la rue de Svres, ils rencontrrent un mendigot solidement implant sur
le trottoir.

--Je n'ai plus de monnaie, dit M. Bergeret. As-tu une pice de dix sous
 me donner, Pauline? Cette main tendue me barre la rue. Nous serions
sur la place de la Concorde, qu'elle me barrerait la place. Le bras
allong d'un misrable est une barrire que je ne saurais franchir.
C'est une faiblesse que je ne puis vaincre. Donne  ce truand. C'est
pardonnable. Il ne faut pas s'exagrer le mal qu'on fait.

--Papa, je suis inquite de savoir ce que tu feras de Clopinel, dans ta
rpublique. Car tu ne penses pas qu'il vive des fruits de son travail?

--Ma fille, rpondit M. Bergeret, je crois qu'il consentira 
disparatre. Il est dj trs diminu. La paresse, le got du repos le
dispose  l'vanouissement final, il rentrera dans le nant avec
facilit.

--Je crois au contraire qu'il est trs content de vivre.

--Il est vrai qu'il a des joies. Il lui est dlicieux sans doute
d'avaler le vitriol de l'assommoir. Il disparatra avec le dernier
mastroquet. Il n'y aura plus de marchands de vin, dans ma rpublique. Il
n'y aura plus d'acheteurs ni de vendeurs. Il n'y aura plus de riches ni
de pauvres. Et chacun jouira du fruit de son travail.

--Nous serons tous heureux, mon pre.

--Non. La sainte piti, qui fait la beaut des mes, prirait en mme
temps que prirait la souffrance. Cela ne sera pas. Le mal moral et le
mal physique, sans cesse combattus, partageront sans cesse avec le
bonheur et la joie l'empire de la terre, comme les nuits y succderont
aux jours. Le mal est ncessaire. Il a comme le bien sa source profonde
dans la nature, et l'un ne saurait tre tari sans l'autre. Nous ne
sommes heureux que parce que nous sommes malheureux. La souffrance est
soeur de la joie, et leurs haleines jumelles, en passant sur nos cordes,
les font rsonner harmonieusement. Le souffle seul du bonheur rendrait
un son monotone et fastidieux, et pareil au silence. Mais aux maux
invitables,  ces maux  la fois vulgaires et augustes qui rsultent de
la condition humaine ne s'ajouteront plus les maux artificiels qui
rsultent de notre condition sociale. Les hommes ne seront plus dforms
par un travail inique dont ils meurent plutt qu'ils n'en vivent.
L'esclave sortira de l'ergastule, et l'usine ne dvorera plus que les
corps par millions.

Cette dlivrance, je l'attends de la machine elle-mme. La machine qui
a broy tant d'hommes viendra en aide doucement, gnreusement,  la
tendre chair humaine. La machine, d'abord cruelle et dure, deviendra
bonne, favorable, amie. Comment changera-t-elle d'me? coute.
L'tincelle qui jaillit de la bouteille de Leyde, la petite toile
subtile qui se rvla, dans le sicle dernier, au physicien merveill,
accomplira ce prodige. L'Inconnue qui s'est laisse vaincre sans se
laisser connatre, la force mystrieuse et captive, l'insaisissable
saisi par nos mains, la foudre docile, mise en bouteilles et dvide sur
les innombrables fils qui couvrent la terre de leur rseau,
l'lectricit portera sa force, son aide, partout o il faudra, dans les
maisons, dans les chambres, au foyer o le pre et la mre et les
enfants ne seront plus spars. Ce n'est point un rve. La machine
farouche, qui broie dans l'usine les chairs et les mes, deviendra
domestique, intime et familire. Mais ce n'est rien, non, ce n'est rien
que les poulies, les engrenages, les bielles, les manivelles, les
glissires, les volants s'humanisent, si les hommes gardent un coeur de
fer.

Nous attendons, nous appelons un changement plus merveilleux encore. Un
jour viendra o le patron, s'levant en beaut morale, deviendra un
ouvrier parmi les ouvriers affranchis, o il n'y aura plus de salaire,
mais change de biens. La haute industrie, comme la vieille noblesse
qu'elle remplace et qu'elle imite, fera sa nuit du 4 Aot. Elle
abandonnera des gains disputs et des privilges menacs. Elle sera
gnreuse quand elle sentira qu'il est temps de l'tre. Et que dit
aujourd'hui le patron? Qu'il est l'me et la pense, et que sans lui son
arme d'ouvriers serait comme un corps priv d'intelligence. Eh bien!
s'il est la pense, qu'il se contente de cet honneur et de cette joie.
Faut-il, parce qu'on est pense et esprit, qu'on se gorge de richesses?
Quand le grand Donatello fondait avec ses compagnons une statue de
bronze, il tait l'me de l'oeuvre. Le prix qu'il en recevait du prince
ou des citoyens, il le mettait dans un panier qu'on hissait par une
poulie  une poutre de l'atelier. Chaque compagnon dnouait la corde 
son tour et prenait dans le panier selon ses besoins. N'est-ce point
assez de produire par l'intelligence, et cet avantage dispense-t-il le
matre ouvrier de partager le gain avec ses humbles collaborateurs? Mais
dans ma rpublique il n'y aura plus de gains ni de salaires et tout sera
 tous.

--Papa, c'est le collectivisme, cela, dit Pauline avec tranquillit.

--Les biens les plus prcieux, rpondit M. Bergeret, sont communs  tous
les hommes, et le furent toujours. L'air et la lumire appartiennent en
commun  tout ce qui respire et voit la clart du jour. Aprs les
travaux sculaires de l'gosme et de l'avarice, en dpit des efforts
violents des individus pour saisir et garder des trsors, les biens
individuels dont jouissent les plus riches d'entre nous sont encore peu
de chose en comparaison de ceux qui appartiennent indistinctement  tous
les hommes. Et dans notre socit mme, ne vois-tu pas que les biens les
plus doux ou les plus splendides, routes, fleuves, forts autrefois
royales, bibliothques, muses appartiennent  tous? Aucun riche ne
possde plus que moi ce vieux chne de Fontainebleau ou ce tableau du
Louvre. Et ils sont plus  moi qu'au riche, si je sais mieux en jouir.
La proprit collective, qu'on redoute comme un monstre lointain, nous
entoure dj sous mille formes familires. Elle effraye quand on
l'annonce, et l'on use dj des avantages qu'elle procure.

Les positivistes qui s'assemblent dans la maison d'Auguste Comte,
autour du vnr M. Pierre Laffitte, ne sont point presss de devenir
socialistes. Mais l'un d'eux a fait cette remarque judicieuse que la
proprit est de source sociale. Et rien n'est plus vrai, puisque toute
proprit acquise par un effort individuel n'a pu natre et subsister
que par le concours de la communaut toute entire. Et puisque la
proprit prive est de source sociale, ce n'est point en mconnatre
l'origine ni en corrompre l'essence que de l'tendre  la communaut et
la commettre  l'tat dont elle dpend ncessairement. Et qu'est-ce que
l'tat?...

Mlle Bergeret s'empressa de rpondre  cette question:

--L'tat, mon pre, c'est un monsieur piteux et malgracieux assis
derrire un guichet. Tu comprends qu'on n'a pas envie de se dpouiller
pour lui.

--Je comprends, rpondit M. Bergeret en souriant. Je me suis toujours
inclin  comprendre, et j'y ai perdu des nergies prcieuses. Je
dcouvre sur le tard que c'est une grande force que de ne pas
comprendre. Cela permet parfois de conqurir le monde. Si Napolon avait
t aussi intelligent que Spinoza, il aurait crit quatre volumes dans
une mansarde. Je comprends. Mais ce monsieur malgracieux et piteux qui
est assis derrire un guichet, tu lui confies tes lettres, Pauline, que
tu ne confierais pas  l'agence Tricoche. Il administre une partie de
tes biens, et non la moins vaste, ni la moins prcieuse. Tu lui vois un
visage morose. Mais quand il sera tout il ne sera plus rien. Ou plutt,
il ne sera plus que nous. Ananti par son universalit, il cessera de
paratre tracassier. On n'est plus mchant, ma fille, quand on n'est
plus personne. Ce qu'il a de dplaisant  l'heure qu'il est, c'est qu'il
rogne sur la proprit individuelle, qu'il va grattant et limant,
mordant peu sur les gros et beaucoup sur les maigres. Cela le rend
insupportable. Il est avide. Il a des besoins. Dans ma rpublique, il
sera sans dsirs, comme les dieux. Il aura tout et il n'aura rien. Nous
ne le sentirons pas, puisqu'il sera conforme  nous, indistinct de nous.
Il sera comme s'il n'tait pas. Et quand tu crois que je sacrifie les
particuliers  l'tat, la vie  une abstraction, c'est au contraire
l'abstraction que je subordonne  la ralit, l'tat que je supprime en
l'identifiant  toute l'activit sociale.

Si mme cette rpublique ne devait jamais exister, je me fliciterais
d'en avoir caress l'ide. Il est permis de btir en Utopie. Et Auguste
Comte lui-mme, qui se flattait de ne construire que sur les donnes de
la science positive, a plac Campanella dans le calendrier des grands
hommes.

Les rves des philosophes ont de tout temps suscit des hommes d'action
qui se sont mis  l'oeuvre pour les raliser. Notre pense cre l'avenir.
Les hommes d'tat travaillent sur les plans que nous laissons aprs
notre mort. Ce sont nos maons et nos goujats. Non, ma fille, je ne
btis pas en Utopie. Mon songe, qui ne m'appartient nullement et qui
est, en ce moment mme, le songe de mille et mille mes, est vritable
et prophtique. Toute socit dont les organes ne correspondent plus aux
fonctions pour lesquelles ils ont t crs, et dont les membres ne sont
point nourris en raison du travail utile qu'ils produisent, meurt. Des
troubles profonds, des dsordres intimes prcdent sa fin et
l'annoncent.

La socit fodale tait fortement constitue. Quand le clerg cessa
d'y reprsenter le savoir et la noblesse d'y dfendre par l'pe le
laboureur et l'artisan, quand ces ordres ne furent plus que des membres
gonfls et nuisibles, tout le corps prit; une rvolution imprvue et
ncessaire emporta le malade. Qui soutiendrait que, dans la socit
actuelle, les organes correspondent aux fonctions et que tous les
membres sont nourris en raison du travail utile qu'ils produisent? Qui
soutiendrait que la richesse est justement rpartie? Qui peut croire
enfin  la dure de l'iniquit?

--Et comment la faire cesser, mon pre? Comment changer le monde?

--Par la parole, mon enfant. Rien n'est plus puissant que la parole.
L'enchanement des fortes raisons et des hautes penses est un lien
qu'on ne peut rompre. La parole, comme la fronde de David, abat les
violents et fait tomber les forts. C'est l'arme invincible. Sans cela le
monde appartiendrait aux brutes armes. Qui donc les tient en respect?
Seule, sans armes et nue, la pense.

Je ne verrai pas la cit nouvelle. Tous les changements dans l'ordre
social comme dans l'ordre naturel sont lents et presque insensibles. Un
gologue d'un esprit profond, Charles Lyell, a dmontr que ces traces
effrayantes de la priode glaciaire, ces rochers normes trans dans
les valles, cette flore des froides contres et ces animaux velus
succdant  la faune et  la flore des pays chauds, ces apparences de
cataclysmes sont, en ralit, l'effet d'actions multiples et prolonges,
et que ces grands changements, produits avec la lenteur clmente des
forces naturelles, ne furent pas mme souponns par les innombrables
gnrations des tres anims qui y assistrent. Les transformations
sociales s'oprent, de mme, insensiblement et sans cesse. L'homme
timide redoute, comme un cataclysme futur, un changement commenc avant
sa naissance, qui s'opre sous ses yeux, sans qu'il le voie, et qui ne
deviendra sensible que dans un sicle.




ROUPART


M. Bergeret aimait et estimait hautement les gens de mtier. Ne faisant
point de grands amnagements, il n'avait gure occasion d'appeler des
ouvriers; mais, quand il en employait un, il s'efforait de lier
conversation avec lui, comptant bien en tirer quelques paroles
substantielles.

Aussi fit-il un gracieux accueil au menuisier Roupart qui vint, un
matin, poser des bibliothques dans le cabinet de travail.

Cependant, couch  sa coutume, au fond du fauteuil de son matre,
Riquet dormait en paix. Mais le souvenir immmorial des prils qui
assigeaient leurs aeux sauvages dans les forts rend lger le sommeil
des chiens domestiques. Il convient de dire aussi que cette aptitude
hrditaire au prompt rveil tait entretenue chez Riquet par le
sentiment du devoir. Riquet se considrait lui-mme comme un chien de
garde. Fermement convaincu que sa fonction tait de garder la maison, il
en concevait une heureuse fiert.

Par malheur, il se figurait les maisons comme elles sont dans les
campagnes et dans les Fables de la Fontaine, entre cour et jardin, et
telles qu'on peut en faire le tour en flairant le sol parfum des odeurs
des btes et du fumier. Il ne se mettait pas dans l'esprit le plan de
l'appartement que son matre occupait au cinquime tage d'un grand
immeuble. Faute de connatre les limites de son domaine, il ne savait
pas prcisment ce qu'il avait  garder. Et c'tait un gardien froce.
Pensant que la venue de cet inconnu en pantalon bleu rapic, qui
sentait la sueur et tranait des planches, mettait la demeure en pril,
il sauta  bas du fauteuil et se mit  aboyer  l'homme, en reculant
devant lui avec une lenteur hroque. M. Bergeret lui ordonna de se
taire, et il obit  regret, surpris et triste de voir son dvouement
inutile et ses avis mpriss. Son regard profond, tourn vers son
matre, semblait lui dire:

--Tu reois cet anarchiste avec les engins qu'il trane aprs lui. J'ai
fait mon devoir, advienne que pourra.

Il reprit sa place accoutume et se rendormit. M. Bergeret, quittant les
scoliastes de Virgile, commena de converser avec le menuisier. Il lui
fit d'abord des questions touchant le dbit, la coupe et le polissage
des bois, et l'assemblage des planches. Il aimait  s'instruire et
savait l'excellence du langage populaire.

Roupart, tourn contre le mur, lui faisait des rponses interrompues par
de longs silences, pendant lesquels il prenait des mesures. C'est ainsi
qu'il traita des lambris et des assemblages.

--L'assemblage  tenon et mortaise, dit-il, ne veut point de colle, si
l'ouvrage est bien dress.

--N'y a-t-il point aussi, demanda M. Bergeret, l'assemblage en queue
d'aronde?

--Il est rustique et ne se fait plus, rpondit le menuisier.

Ainsi le professeur s'instruisait en coutant l'artisan. Ayant assez
avanc l'ouvrage, le menuisier se tourna vers M. Bergeret. Sa face
creuse, ses grands traits, son teint brun, ses cheveux colls au front
et sa barbe de bouc toute grise de poussire lui donnaient l'air d'une
figure de bronze. Il sourit d'un sourire pnible et doux et montra ses
dents blanches, et il parut jeune.

--Je vous connais, monsieur Bergeret.

--Vraiment?

--Oui, oui, je vous connais... Monsieur Bergeret, vous avez fait tout de
mme quelque chose qui n'est pas ordinaire... a ne vous fche pas que
je vous le dise?

--Nullement.

--Eh bien, vous avez fait quelque chose qui n'est pas ordinaire. Vous
tes sorti de votre caste et vous n'avez pas voulu frayer avec les
dfenseurs du sabre et du goupillon.

--Je dteste les faussaires, mon ami, rpondit M. Bergeret. Cela devrait
tre permis  un philologue. Je n'ai pas cach ma pense. Mais je ne
l'ai pas beaucoup rpandue. Comment la connaissez-vous?

--Je vais vous dire. On voit du monde, rue Saint-Jacques,  l'atelier.
On en voit des uns et des autres, des gros et des maigres. En rabotant
mes planches, j'entendais Pierre qui disait: Cette canaille de
Bergeret! Et Paul lui demandait: Est-ce qu'on ne lui cassera pas la
gueule? Alors j'ai compris que vous tiez du bon ct dans l'Affaire.
Il n'y en a pas beaucoup de votre espce dans le cinquime.

--Et que disent vos amis?

--Les socialistes ne sont pas bien nombreux par ici, et ils ne sont pas
d'accord. Samedi dernier,  la Fraternelle, nous tions quatre pels et
un tondu et nous nous sommes pris aux cheveux. Le camarade Flchier, un
vieux, un combattant de 70, un communard, un dport, un homme, est
mont  la tribune et nous a dit: Citoyens, tenez-vous tranquilles. Les
bourgeois intellectuels ne sont pas moins bourgeois que les bourgeois
militaires. Laissez les capitalistes se manger le nez. Croisez-vous les
bras, et regardez venir les antismites. Pour l'heure, ils font
l'exercice avec un fusil de paille et un sabre de bois. Mais quand il
s'agira de procder  l'expropriation des capitalistes, je ne vois pas
d'inconvnients  commencer par les juifs.

Et l-dessus, les camarades ont fait aller leurs battoirs. Mais, je
vous le demande, est-ce que c'est comme a que devait parler un vieux
communard, un bon rvolutionnaire? Je n'ai pas d'instruction comme le
citoyen Flchier, qui a tudi dans les livres de Marx. Mais je me suis
bien aperu qu'il ne raisonnait pas droit. Parce qu'il me semble que le
socialisme, qui est la vrit, est aussi la justice et la bont, que
tout ce qui est juste et bon en sort naturellement comme la pomme du
pommier. Il me semble que combattre une injustice, c'est travailler pour
nous, les proltaires, sur qui psent toutes les injustices. A mon ide,
tout ce qui est quitable est un commencement de socialisme. Je pense
comme Jaurs que marcher avec les dfenseurs de la violence et du
mensonge, c'est tourner le dos  la rvolution sociale. Je ne connais ni
juifs ni chrtiens. Je ne connais que des hommes, et je ne fais de
distinction entre eux que de ceux qui sont justes et de ceux qui sont
injustes. Qu'ils soient juifs ou chrtiens, il est difficile aux riches
d'tre quitables. Mais quand les lois seront justes, les hommes seront
justes. Ds  prsent les collectivistes et les libertaires prparent
l'avenir en combattant toutes les tyrannies et en inspirant aux peuples
la haine de la guerre et l'amour du genre humain. Nous pouvons ds 
prsent faire un peu de bien. C'est ce qui nous empchera de mourir
dsesprs et la rage au coeur. Car bien sr nous ne verrons pas le
triomphe de nos ides, et quand le collectivisme sera tabli sur le
monde, il y aura beau temps que je serai sorti de ma soupente les pieds
devant... Mais je jase et le temps file.

Il tira sa montre, et, voyant qu'il tait onze heures, il endossa sa
veste, ramassa ses outils, enfona sa casquette jusqu' la nuque et dit
sans se retourner:

--Pour sr que la bourgeoisie est pourrie! a s'est vu du reste dans
l'affaire Dreyfus.

Et il s'en alla djeuner.

Alors, soit qu'en son lger sommeil un songe et effray son me
obscure, soit qu'piant,  son rveil, la retraite de l'ennemi, il en
prt avantage, soit que le nom qu'il venait d'entendre l'et rendu
furieux, ainsi que le matre feignit de le croire, Riquet s'lana la
gueule ouverte et le poil hriss, les yeux en flammes, sur les talons
de Roupart qu'il poursuivit de ses aboiements frntiques.

Demeur seul avec lui, M. Bergeret lui adressa, d'un ton plein de
douceur, ces paroles attristes:

--Toi aussi, pauvre petit tre noir, si faible en dpit de tes dents
pointues et de ta gueule profonde, qui, par l'appareil de la force,
rendent ta faiblesse ridicule et ta poltronnerie amusante, toi aussi tu
as le culte des grandeurs de chair et la religion de l'antique iniquit.
Toi aussi tu adores l'injustice par respect pour l'ordre social qui
t'assure ta niche et ta pte. Toi aussi tu tiendrais pour vritable un
jugement irrgulier, obtenu par le mensonge et la fraude. Toi aussi tu
es le jouet des apparences. Toi aussi tu te laisses sduire par des
mensonges. Tu te nourris de fables grossires. Ton esprit tnbreux se
repat de tnbres. On te trompe et tu te trompes avec une plnitude
dlicieuse. Toi aussi tu as des haines de race, des prjugs cruels, le
mpris des malheureux.

Et comme Riquet tournait sur lui un regard d'une innocence infinie, M.
Bergeret reprit avec plus de douceur encore:

--Je sais: tu as une bont obscure, la bont de Caliban. Tu es pieux, tu
as ta thologie et ta morale, tu crois bien faire. Et puis tu ne sais
pas. Tu gardes la maison, tu la gardes mme contre ceux qui la dfendent
et qui l'ornent. Cet artisan que tu voulais en chasser a, dans sa
simplicit, des penses admirables. Tu ne l'as pas cout.

Tes oreilles velues entendent non celui qui parle le mieux, mais celui
qui crie le plus fort. Et la peur, la peur naturelle, qui fut la
conseillre de tes anctres, et des miens,  l'ge des cavernes, la peur
qui fit les dieux et les crimes, te dtourne des malheureux et t'te la
piti. Et tu ne veux pas tre juste. Tu regardes comme une figure
trangre la face blanche de la Justice, divinit nouvelle, et tu rampes
devant les vieux dieux, noirs comme toi, de la violence et de la peur.
Tu admires la force brutale parce que tu crois qu'elle est la force
souveraine, et que tu ne sais pas qu'elle se dvore elle-mme. Tu ne
sais pas que toutes les ferrailles tombent devant une ide juste...

Tu ne sais pas que la force vritable est dans la sagesse et que les
nations ne sont grandes que par elle. Tu ne sais pas que ce qui fait la
gloire des peuples, ce ne sont pas les clameurs stupides, pousses sur
les places publiques, mais la pense auguste, cache dans quelque
mansarde et qui, un jour, rpandue par le monde, en changera la face. Tu
ne sais pas que ceux-l honorent leur patrie qui, pour la justice, ont
souffert la prison, l'exil et l'outrage. Tu ne sais pas.




ALLOCUTIONS




ALLOCUTION PRONONCE A LA FTE INAUGURALE DE L'MANCIPATION UNIVERSIT
POPULAIRE DU XVe ARRONDISSEMENT LE 21 NOVEMBRE 1899.


Citoyennes et citoyens,

L'association que nous inaugurons aujourd'hui est forme pour l'tude.
Ce sont des hommes qui se runissent pour penser en commun. Vous voulez
acqurir des connaissances qui donneront  vos ides de l'exactitude et
de l'tendue et qui vous enrichiront ainsi d'une richesse intrieure et
vritable. Vous voulez apprendre pour comprendre et retenir, au rebours
de ces fils de riches qui n'tudient que pour passer des examens et qui,
l'preuve finie, ont hte de dbarrasser leurs cerveaux de leur science,
comme d'un meuble encombrant. Votre dsir est plus noble et plus
dsintress. Et comme vous vous proposez de travailler  votre propre
dveloppement, vous rechercherez ce qui est vraiment utile et ce qui est
vraiment beau.

Les connaissances utiles  la vie ne sont pas seulement celles des
mtiers et des arts. S'il est ncessaire que chacun sache son mtier, il
est utile  chacun d'interroger la nature qui nous a forms et la
socit dans laquelle nous vivons. Quel que soit notre tat parmi nos
semblables, nous sommes avant tout des hommes et nous avons grand
intrt  connatre les conditions ncessaires de la vie humaine. Nous
dpendons de la terre et de la socit, et c'est en recherchant les
causes de cette dpendance que nous pourrons imaginer les moyens de la
rendre plus facile et plus douce. C'est parce que les dcouvertes des
grandes lois physiques qui rgissent les mondes ont t lentes,
tardives, longtemps renfermes dans un petit nombre d'intelligences,
qu'une morale barbare, fonde sur une fausse interprtation des
phnomnes de la nature, a pu s'imposer  la masse des hommes et les
soumettre  des pratiques imbciles et cruelles.

Croyez-vous, par exemple, citoyens, que, si les savants avaient connu
plus tt la vraie situation du globe terrestre tournant en compagnie de
quelques autres globes, ses frres, autour d'un soleil qui nage lui-mme
dans l'espace infini, peupl d'une multitude d'autres soleils, pres
ardents et lumineux d'une multitude de mondes,--pensez-vous que, si dans
les sicles anciens un grand nombre d'hommes avaient eu cette juste ide
de l'univers et y avaient suffisamment attach leur pense, c'et t
possible de les effrayer en leur faisant croire qu'il y a sous terre un
enfer et des diables? C'est la science qui nous affranchit de ces vaines
terreurs, que certes vous avez rejetes loin de vous. Et ne voyez-vous
pas que de l'tude de la nature vous tirerez une foule de consquences
morales qui rendront votre pense plus assure et plus tranquille?

La connaissance de l'tre humain n'est pas moins profitable. En suivant
les transformations de l'homme depuis l'poque o il vivait nu, arm de
flches de pierre, dans des cavernes, jusqu' l'ge actuel des machines,
au rgne de la vapeur et de l'lectricit, vous embrasserez les grandes
phases de l'volution de notre race.

La connaissance des progrs accomplis vous permettra de pressentir, de
solliciter les progrs futurs. Peut-tre voudrez-vous vous tenir de
prfrence dans des temps voisins du ntre et rechercher dans un pass
rcent l'origine de l'tat actuel de la socit. L encore, l surtout
l'tude vous sera d'un grand profit. En recherchant comment s'est forme
et accrue la force capitaliste, vous jugerez mieux des moyens qu'il faut
employer pour la matriser,  l'exemple des grands inventeurs qui n'ont
asservi la nature qu'aprs l'avoir patiemment observe.

Vous tudierez les faits de bonne foi, sans parti pris ni systme
prconu. Les vrais savants--et j'en vois ici--vous diront que la
science veut garder son indpendance et sa libert, et qu'elle ne se
soumet  aucune puissance trangre. Est-ce  dire que vous poursuivrez
vos recherches sans direction ni but dtermin? Non. Vous entreprenez
une oeuvre idale mais dfinie, immense mais prcise.

Vous vous proposez de travailler mutuellement  dvelopper votre tre
intellectuel et moral,  vous rendre plus srs de vous-mmes, et plus
conscients de vos forces, par une connaissance plus exacte des
ncessits de la vie sur la plante, et des conditions particulires o
chacun se trouve dans la socit actuelle. Votre association est
constitue pour vous solliciter les uns les autres  penser et 
rflchir  la place des privilgis, qui ne s'en donnent plus la peine,
et pour vous assurer ainsi une part dans l'laboration d'un ordre de
choses nouveau et meilleur, puisque, malgr les coups de force, c'est la
pense qui conduit le monde, comme la boussole dans la tempte montre
encore la route aux navires.

Votre association recherchera ce qu'il y a de plus utile  connatre
dans la science. Elle vous dcouvrira ce qu'il y a de plus agrable 
considrer dans l'art. Ne vous refusez pas  mler dans vos tudes
l'agrable  l'utile. D'ailleurs, comment les sparer, si l'on a un peu
de philosophie? Comment marquer le point o finit l'utile et o commence
l'agrable? Une chanson, est-ce que cela ne sert  rien? La
_Marseillaise_ et la _Carmagnole_ ont renvers les armes des rois et
des empereurs. Est-ce qu'un sourire est inutile? Est-ce donc si peu de
plaire et de charmer?

Vous entendez parfois des moralistes vous dire qu'il ne faut rien
accorder  l'agrment dans la vie. Ne les coutez pas. Une longue
tradition religieuse, qui pse encore sur nous, nous enseigne que la
privation, la souffrance et la douleur sont des biens dsirables et
qu'il y a des mrites spciaux attachs  la privation volontaire.
Quelle imposture! C'est en disant aux peuples qu'il faut souffrir en ce
monde pour tre heureux dans l'autre qu'on a obtenu d'eux une pitoyable
rsignation  toutes les oppressions et  toutes les iniquits.
N'coutons pas les prtres qui enseignent que la souffrance est
excellente. C'est la joie qui est bonne!

Nos instincts, nos organes, notre nature physique et morale, tout notre
tre nous conseille de chercher le bonheur sur la terre. Il est
difficile de le rencontrer. Ne le fuyons point. Ne craignons pas la
joie; et lorsqu'une forme heureuse ou une pense riante nous offre du
plaisir, ne la refusons pas. Votre association est de cet avis. Elle est
prte  vous offrir, avec des penses utiles, des penses agrables, qui
sont utiles aussi. Elle vous fera connatre les grands potes: Racine,
Corneille, Molire, Victor Hugo, Shakespeare. Ainsi nourris, vos esprits
crotront en force et en beaut.

Et il est temps, citoyens, qu'on sente votre force, et que votre
volont, plus claire et plus belle, s'impose pour tablir un peu de
raison et d'quit dans un monde qui n'obit plus qu'aux suggestions de
l'gosme et de la peur. Nous avons vu ces derniers temps la socit
bourgeoise et ses chefs incapables de nous assurer la justice, je ne dis
pas la justice idale et future, mais seulement la vieille justice
boiteuse, survivante des ges rudes. Celle-l, qui les protgeait, les
insenss, dans leur folie, ils viennent de lui porter un coup mortel.
Nous les avons vus triompher dans le mensonge, aspirer  la plus brutale
des tyrannies, souffler dans les rues la guerre civile et la haine du
genre humain.

A vous, citoyens,  vous, travailleurs, de hausser vos esprits et vos
coeurs, et de vous rendre capables, par l'tude et la rflexion, de
prparer l'avnement de la justice sociale et de la paix universelle.




ALLOCUTION PRONONCE LE 4 MARS 1900 A LA FTE INAUGURALE DE L'UNIVERSIT
POPULAIRE LE RVEIL DES 1er ET 2e ARRONDISSEMENTS.


Citoyens,

En poursuivant sa marche lente,  travers les obstacles, vers la
conqute des pouvoirs publics et des forces sociales, le proltariat a
compris la ncessit de mettre ds  prsent la main sur la science et
de s'emparer des armes puissantes de la pense.

Partout,  Paris et dans les provinces, se fondent et se multiplient ces
universits populaires, destines  rpandre parmi les travailleurs ces
richesses intellectuelles longtemps renfermes dans la classe
bourgeoise.

Votre association, le Rveil des 1er et 2e arrondissements, se jette
dans cette grande entreprise avec un lan gnreux et une pleine
conscience de la ralit. Vous avez compris qu'on n'agit utilement qu'
la clart de la science. Et qu'est en effet la science? Mcanique,
physique, physiologie, biologie, qu'est-ce que tout cela, sinon la
connaissance de la nature et de l'homme, ou plus prcisment la
connaissance des rapports de l'homme avec la nature et des conditions
mmes de la vie? Vous sentez qu'il nous importe grandement de connatre
les conditions de la vie afin de nous soumettre  celles-l seules qui
sont ncessaires, et non point aux conditions arbitraires, souvent
humiliantes ou pnibles, que l'ignorance et l'erreur nous ont imposes.
Les dpendances naturelles qui rsultent de la constitution de la
plante et des fonctions de nos organes sont assez troites et
pressantes pour que nous prenions garde de ne pas subir encore des
dpendances arbitraires. Avertis par la science, nous nous soumettons 
la nature des choses, et cette soumission auguste est notre seule
soumission.

L'ignorance n'est si dtestable que parce qu'elle nourrit les prjugs
qui nous empchent d'accomplir nos vraies fonctions, en nous en imposant
de fausses qui sont pnibles et parfois malfaisantes et cruelles,  ce
point qu'on voit, sous l'empire de l'ignorance, les plus honntes gens
devenir criminels par devoir. L'histoire des religions nous en fournit
d'innombrables exemples: sacrifices humains, guerres religieuses,
perscutions, bchers, voeux monastiques, excrables pratiques issues
moins de la mchancet des hommes que de leur insanit. Si l'on
rflchit sur les misres qui, depuis l'ge des cavernes jusqu' nos
jours encore barbares, ont accabl la malheureuse humanit, on en trouve
presque toujours la cause dans une fausse interprtation des phnomnes
de la nature et dans quelqu'une de ces doctrines thologiques qui
donnent de l'univers une explication atroce et stupide. Une mauvaise
physique produit une mauvaise morale, et c'est assez pour que, durant
des sicles, des gnrations humaines naissent et meurent dans un abme
de souffrances et de dsolation.

En leur longue enfance, les peuples ont t asservis aux fantmes de la
peur, qu'ils avaient eux-mmes crs. Et nous, si nous touchons enfin le
bord des tnbres thologiques, nous n'en sommes pas encore tout  fait
sortis. Ou pour mieux dire, dans la marche ingale et lente de la
famille humaine, quand dj la tte de la caravane est entre dans les
rgions lumineuses de la science, le reste se trane encore sous les
nues paisses de la superstition, dans des contres obscures, pleines
de larves et de spectres.

Ah! que vous avez raison, citoyens, de prendre la tte de la caravane!
Que vous avez raison de vouloir la lumire, d'aller demander conseil 
la science. Sans doute, il vous reste peu d'heures, le soir, aprs le
dur travail du jour, bien peu d'heures pour l'interroger, cette science
qui rpond lentement aux questions qu'on lui fait et qui livre l'un
aprs l'autre, sans hte, ses secrets innombrables. Nous devons tous
nous rsigner  n'obtenir d'elle que des parcelles de vrit. Mais il y
a  considrer dans la science la mthode et les rsultats. Les
rsultats, vous en prendrez ce que vous pourrez. La mthode, plus
prcieuse encore que les rsultats, puisqu'elle les a tous produits et
qu'elle en produira encore une infinit d'autres, la mthode, vous
saurez vous l'approprier, et elle vous procurera les moyens de conduire
srement votre esprit dans toutes les recherches qu'il vous sera utile
de faire.

Citoyens, le nom que vous avez donn  votre universit montre assez que
vous sentez que l'heure est venue des penses vigilantes. Vous l'avez
appele le Rveil, sans doute parce que vous sentez qu'il est temps de
chasser les fantmes de la nuit et de vous tenir alertes et debout,
prts  dfendre les droits de l'esprit contre les ennemis de la pense
et la Rpublique, contre ces tranges libraux, qui ne rclament de
libert que contre la libert.

Il m'tait rserv d'annoncer votre noble effort et de vous fliciter de
votre entreprise.

Je l'ai fait avec joie et en aussi peu de mots que possible. J'aurais
considr comme un grand tort envers vous de retarder, ft-ce d'un
instant, l'heure o vous entendrez la grande voix de Jaurs.




ALLOCUTION PRONONCE A LA FTE D'INAUGURATION DES NOUVEAUX LOCAUX DES
SOIRES OUVRIRES DE MONTREUIL-SOUS-BOIS


Citoyens,

Vous avez compris que l'ignorance tait la plus troite des servitudes
et vous avez voulu vous en affranchir. Sentant que l'homme ne peut rien
quand il ne sait rien et qu'il est enferm dans sa stupidit comme dans
une prison obscure, vous avez cherch  percer le mur noir. Vous avez
tent cela de vous-mmes, sans aide, sans secours, seuls, et vous avez
russi. Aprs un effort de quatre annes, vous avez amen  vous assez
de camarades pour qu'il vous ft ncessaire d'largir votre salle
d'tude en mme temps que vous largissiez vos intelligences. Votre
oeuvre vit et grandit. Vous l'avez dsigne du nom le plus simple qui est
en mme temps le plus aimable. Vous avez appel vos runions: _Soires
d'tudes aprs le travail_.

Le nom est beau parce que la chose est belle. L'tude aprs le travail,
voil ce qui rvle la force de volont et montre ce que vous valez par
l'esprit et par le coeur. L'tude est facile en somme si l'on a tout le
loisir de s'y livrer, et c'est un vrai travail attrayant quand c'est
notre seul travail. Mais s'y mettre aprs la fatigue d'un dur labeur,
quand on a dj port le rude poids du jour, c'est l qu'est l'effort
superbe et le courage.

Vous avez fait cet effort, vous avez eu le courage, citoyens, et vous
avez conduit cette entreprise avec autant d'habilet que de vaillance.
La mthode que vous avez adopte pour vous instruire est excellente.
Vous avez d'abord recherch, sans autre aide que des livres, la
situation que la plante que nous habitons occupe dans l'univers et jet
un regard sur les mondes sems dans l'espace illimit. En dchirant la
vote thologique du ciel, vous avez dtruit du mme coup d'antiques
superstitions. Aprs une anne occupe  reconnatre la position relle
de notre monde dans la multitude des mondes, vous avez employ une anne
 tudier la constitution de la terre. Vous avez vu la vie sortir comme
la Vnus antique de la chaude cume des mers primitives. Elle se
manifestait alors par des organismes rudimentaires dont les
transformations successives ont abouti  la flore et  la faune
actuelles. Vous avez suivi anneau par anneau cette chane des tres qui
va des mollusques, des poissons, aux mammifres suprieurs,  l'homme.
L encore vous avez substitu  des conceptions thologiques fondes sur
des fables grossires une ide exprimentale des origines humaines. Vous
avez considr les faibles commencements de l'homme et admir par quels
efforts lents et continus notre espce, si misrable  l'origine, a cr
la pense, les arts, la beaut. Cette vue jete sur un pass si profond
vous a fait mieux comprendre quels travaux ils nous reste  accomplir
pour sortir tout  fait de la barbarie premire et instituer sur la
terre, aprs le rgne animal, qui est celui de la guerre, le rgne
humain, le rgne de la justice et de la paix. Vous avez consacr une
troisime anne  l'tude de l'anatomie. On m'a dit que vous vous tiez
intresss trs vivement  cette science des organes et de leurs
fonctions. Je n'en suis pas surpris, et j'en suis heureux, car
l'ignorance des conditions de la vie organique a produit, dans la suite
des ges, des prjugs barbares et des pratiques cruelles qui n'ont
point encore entirement pri.

C'est seulement aprs ces trois annes de recherches mthodiques et
suivies que vous avez accueilli des professionnels de l'tude et entendu
des confrences sur divers points de science et d'histoire. J'ai assist
 une de ces causeries et j'ai t charm autant de la faon dont Mlle
Baertschi vous exposait la prise de la Bastille que de la faon dont
vous l'coutiez et des judicieuses observations que vous ftes, selon
votre coutume, aprs l'expos.

Il convient de vous fliciter, citoyens, de l'nergie avec laquelle vous
avez entrepris votre oeuvre civilisatrice et de l'esprit d'ordre avec
lequel vous l'avez poursuivie. Il faut approuver enfin le soin que vous
avez mis  vous prmunir contre les conclusions trop htives de vos
tudes et contre les applications forces de vos premires expriences
scientifiques. Vous avez voulu demeurer dans ces rgions sereines de la
pense et de la rflexion. C'est la sagesse mme. Mais si c'est offenser
la science que de la traner de force dans le domaine agit de
l'existence sociale, c'est mconnatre son pouvoir souverain que de ne
lui pas demander des rgles de vie et des principes d'action.
Considrez, citoyens, que nous vivons en des temps o les conditions
sociales sont encore dtermines dans leur ensemble par des croyances et
des prjugs qui ne sont pas seulement trangers  la science, mais qui
lui sont contraires, qu'il importe de substituer  l'esprit thologique
l'esprit scientifique dans tous les domaines o notre activit s'exerce,
et que votre tche, si gnreusement commence, serait vaine, si vous ne
conformiez pas tous vos actes privs ou publics  l'ide que vous vous
faites de la nature aprs l'avoir considre avec bonne volont. Prenez
garde qu' l'heure o nous sommes, cette science que vous aimez, et qui
vous donne tant de force, est combattue par une innombrable arme
d'esprits rtrogrades que commandent des moines fanatiques. Prenez garde
que l'esprit thocratique donne en ce moment un assaut furieux 
l'esprit d'examen; qu'il est temps de veiller  la dfense de toutes nos
liberts et de la Rpublique, qui seule nous les garantit, et que c'est
nous, comme dit la _Marseillaise_, qu'on mdite de rendre  l'antique
esclavage.

C'est trahir la science que de ne pas en introduire, ds qu'on le peut,
les enseignements dans la vie sociale. La science nous apprend 
combattre le fanatisme sous toutes ses formes; elle nous apprend 
construire nous-mmes notre idal de justice sans en emprunter les
matriaux  des systmes errons ou  des traditions barbares; elle nous
invite enfin  dfendre comme le plus cher des biens notre libert
menace. Vous l'avez trop noblement aime, citoyens, pour mconnatre sa
voix.




ALLOCUTION PRONONCE A LA FTE EN L'HONNEUR DE DIDEROT AMI DU PEUPLE


Citoyens,

Des matres, qui sont nos amis, viennent ici nous parler de Diderot
philosophe, et de Diderot savant. Ce n'est pas  moi, c'est  Duclaux de
vous montrer en Diderot le prcurseur de Lamarck et de Darwin, c'est 
Ferdinand Buisson, c'est  Gabriel Sailles de vous parler du philosophe
qui prfra l'examen utile des faits  la vaine recherche des causes, et
enseigna qu'il faut demander  la nature non pas Pourquoi cela? comme
font les enfants, mais Comment cela?  la manire du chimiste et du
physicien.

Pour moi, je n'ai qu'un mot  dire. Je voudrais vous montrer Diderot,
ami du peuple.

C'tait un homme excellent que le fils du coutelier de Langres.
Contemporain de Voltaire et de Rousseau, il fut le meilleur des hommes
dans le meilleur des sicles. Il eut la passion des sciences
mathmatiques, physiques, des arts et mtiers. Connatre pour aimer fut
l'effort de sa vie entire. Il aimait les hommes, et les oeuvres
pacifiques des hommes. Il forma le grand dessein de mettre en honneur
les mtiers manuels, abaisss par les aristocraties militaires, civiles
et religieuses. L'_Encyclopdie_ dont il conut le plan avec gnie et
dont il poursuivit l'excution si courageusement, l'_Encyclopdie_ est
le premier grand inventaire du travail fourni par le proltariat  la
socit. Et cet inventaire, avec quel zle, quelle ardeur, quelle
conscience Diderot et ses collaborateurs prirent soin de le dresser,
c'est ce que le prospectus de l'_Encyclopdie_ nous fait connatre.

On s'est adress, y est-il dit, aux plus habiles ouvriers de Paris et
du royaume. On s'est donn la peine d'aller dans leurs ateliers, de les
interroger, d'crire sous leur dicte, de dvelopper leurs penses, d'en
tirer les termes propres  leurs professions, d'en dresser des tables,
de les dfinir, de converser avec ceux dont on avait obtenu des
mmoires, et (prcaution presque indispensable) de rectifier, dans de
longs et frquents entretiens avec les uns, ce que d'autres avaient
imparfaitement, obscurment et quelquefois infidlement exprim.

Et Diderot ajoute:

On enverra des dessinateurs dans les ateliers; on prendra l'esquisse
des machines et des outils; on n'omettra rien de ce qui peut les montrer
distinctement aux yeux.

Citoyens,

A l'heure o les ennemis coaliss de la science, de la paix, de la
libert s'arment contre la Rpublique et menacent d'touffer la
dmocratie sous le poids de tout ce qui ne pense pas ou ne pense que
contre la pense, vous avez t bien inspirs en rappelant, pour
l'honorer, la mmoire de ce philosophe qui enseigna aux hommes le
bonheur par le travail, la science et l'amour et qui, tourn tout entier
vers l'avenir, annona l're nouvelle, l'avnement du proltariat dans
le monde pacifi et consol.

Son regard pntrant a discern nos luttes actuelles et nos succs
futurs. Ainsi Diderot enthousiaste et mthodique recueillait les titres
des artisans pour les mettre au-dessus des titres des nobles ou des
grands. Et il n'est pas possible de se mprendre sur ses intentions, si
extraordinaires pour le temps. Il convient, a-t-il dit, que les arts
libraux, qui se sont assez chants eux-mmes, emploient dsormais leur
voix  clbrer les arts mcaniques et  les tirer de l'avilissement o
le prjug les a tenus si longtemps.

Voil donc, au milieu du dix-huitime sicle, les mtiers honors, chose
trange, nouvelle, merveilleuse. Les artisans demeuraient humblement
courbs sous les ddains traditionnels. Et Diderot leur crie:
Relevez-vous. Vous ne vous croyez mprisables que parce qu'on vous a
mpriss. Mais de votre sort dpend le sort de l'humanit tout entire.
Diderot a insr dans l'_Encyclopdie_ la dfinition que voici de
l'ouvrier manuel, du journalier:

_Journalier_, ouvrier qui travaille de ses mains et qu'on paye au jour
la journe. Cette espce d'hommes forme la plus grande partie d'une
nation; c'est son sort qu'un bon gouvernement doit avoir principalement
en vue. Si le journalier est misrable, la nation est misrable.

Est-ce trop de dire aprs cela que Diderot dont nous clbrons
aujourd'hui la mmoire, Diderot mort depuis cent seize ans, nous touche
de trs prs, qu'il est des ntres, un grand serviteur du peuple, un
dfenseur du proltariat?

La victoire du proltariat est certaine. Ce sont moins les efforts
dsordonns de nos adversaires que nos propres divisions et les
indcisions de notre mthode qui pourraient la retarder. Elle est
certaine parce que la nature mme des choses et les conditions de la vie
l'ordonnent et la prparent. Elle sera mthodique, raisonne,
harmonieuse. Elle se dessine dj sur le monde avec l'inflexible rigueur
d'une construction gomtrique.




ALLOCUTION PRONONCE A LA FTE D'INAUGURATION DE L'MANCIPATRICE,
IMPRIMERIE COMMUNISTE, LE 12 MAI 1901.


Camarades,

Je puis presque me dire un des vtres; les ateliers de typographie me
rappellent de vieux et chers souvenirs. Mon pre tait libraire. Encore
enfant, j'ai port de la copie  l'imprimerie; trs jeune, je me suis
occup de la fabrication des livres et j'ai corrig des preuves. J'ai
corrig les preuves des autres avant de corriger les miennes. Je ferais
un prote passable. Si j'tais plus jeune, je me recommanderais  vous.

Ce n'est pas seulement par de bons souvenirs que votre art m'est cher.
Je le tiens pour le plus beau du monde. Vous savez ce qu'en dit le bon
Pantagruel.

Pantagruel dit, par la bouche de Rabelais, que l'imprimerie a t
invente par inspiration anglique, comme  contre-fil la poudre  canon
par suggestion diabolique. Je n'ai pas besoin de vous avertir de ne pas
prendre  la lettre ce mot d'anglique. Rabelais ne croyait ni aux anges
ni aux diables. Il voulait seulement, par cette parole, magnifier l'art
qui rpand la science et la pense, et maudire les engins de guerre. Et
il faut bien que l'imprimerie soit par elle-mme une invention
excellente, puisqu'elle a, ds sa naissance, fait une peur horrible aux
thologiens. En France, durant tout le XVIe sicle, la Sorbonne brla
des livres, et souvent l'imprimeur avec.

On a dit que l'imprimerie fait autant de mal que de bien, puisqu'elle
imprime les mauvais livres comme les bons, et qu'elle propage le
mensonge et l'erreur en mme temps que la science et la vrit. Ce
serait vrai, si le mensonge avait autant d'avantage que la vrit  tre
mis en lumire. Mais il n'en est rien. L'erreur crot dans l'ombre et la
science fructifie dans la lumire. Certes l'imprimerie n'a pas, en
quatre sicles, dissip les vieilles erreurs et les antiques
superstitions. Elle ne le pouvait vraiment pas; c'et t contraire  la
nature des choses. La conqute des vrits utiles au bonheur des hommes
est lente et difficile, et l'espce humaine sort pniblement et peu 
peu de la barbarie primitive. On peut dire que le type de socit
qu'elle a ralis, aprs tant de sicles d'efforts et de souffrances,
n'est que la barbarie organise, la violence administre, l'injustice
rgularise.

C'est aussi votre sentiment, camarades. Et vous ayez voulu du moins
tablir la justice en un point du vieux monde; vous avez voulu mettre
d'accord vos actes et vos penses; vous avez voulu que parmi vous le
fruit du travail ft quitablement rparti. C'est une entreprise belle
et difficile. Prenez garde, camarades, vous vous tes mis hors de
l'ordre commun: vous vous tes condamns  la vertu  perptuit.




ALLOCUTION PRONONCE A LA RUNION DES SECTIONS DE LA LIGUE DES DROITS
DE L'HOMME ET DU CITOYEN DU XVIe ARRONDISSEMENT, LE 21 DCEMBRE 1901.


Avant de donner la parole  Louis Havet, vice-prsident de la Ligue des
Droits de l'Homme, je dois vous remercier de l'honneur que vous m'avez
fait en m'appelant  prsider cette runion plnire, et, puisque je
vois assembles ici les sections du XVIe arrondissement, je veux
fliciter la Ligue elle-mme de l'esprit qui l'anime; je veux vous
fliciter tous d'avoir pens que le patriotisme s'accordait avec
l'esprit de justice et de paix, avec le respect du droit et l'amour de
l'humanit; je veux vous fliciter de vous tre montrs des hommes
libres, non point comme ces prtendus libraux qui ne rclament de
libert que contre la libert, mais en dnonant courageusement les
tentatives hypocrites ou violentes de la raction. Vous avez beaucoup
fait. Il vous reste beaucoup  faire encore.

Les ractionnaires et les clricaux  demi vaincus ne renoncent point 
l lutte, d'autant plus dangereux qu'ils ne se montrent point sous leur
vritable visage, qui ferait peur, et qu'ils empruntent, pour sduire la
foule rpublicaine, votre langage et vos discours. Ils n'ont  la bouche
que libert et droits de l'homme.

Pour les combattre et les vaincre, rappelez-vous, citoyens, que vous
devez marcher avec tous les artisans de l'mancipation des travailleurs
manuels, avec tous les dfenseurs de la justice sociale, et que vous
n'avez pas d'ennemis  gauche. Rappelez-vous que, sans les proltaires,
vous n'tes qu'une poigne de dissidents bourgeois, et qu'unis, mls au
proltariat, vous tes le nombre au service de la justice.

Vous allez entendre la ferme parole d'un homme qui n'a jamais menti.
Vous allez entendre le son de l'me la plus droite et la plus
courageuse. Le citoyen Louis Havet va vous entretenir d'un sujet qui, 
cette heure, doit vous intresser particulirement. Il va vous parler de
la moralit des lections, et examiner avec vous les conditions dans
lesquelles s'exerce actuellement le droit de suffrage.

Ce sont l des questions qui ne peuvent vous laisser indiffrents. Il se
trouve  Paris beaucoup de ractionnaires et quelques rpublicains pour
crier: A bas les parlementaires. Et ce cri caresse assez agrablement
l'oreille des Parisiens. Certes je ne dfendrai pas devant vous les
actes de la reprsentation nationale. Sans chercher si ce fut la faute
des reprsentants ou des reprsents, les lgislatures ont succd aux
lgislatures, et la justice et la bont ne sont pas encore entres dans
nos lois. Depuis trente ans, par ce qu'elles ont fait et surtout par ce
qu'elles n'ont pas fait, les Chambres n'ont pas peu contribu  rendre
la Rpublique moins aimable et moins sre qu'elle ne promettait de
l'tre  son avnement. Certes la Chambre qui maintenant expire n'a
montr, dans sa vie, qu'une faible pense et un mdiocre courage. Ne
dans l'erreur, le mensonge et l'pouvante, sous un ministre criminel,
elle trana une existence incertaine et molle. Il semble que la peur
soit l'inspiratrice et la conseillre de nos dputs, et l'on peut dire
de nos Chambres que leur faiblesse trahit tous les partis.

Vous voyez, citoyens, que je ne tombe pas accabl d'un respectueux
tonnement devant la majest de nos institutions politiques. Mais quand
nos fougueux nationalistes en rclament la destruction soudaine, quand
nos grands plbiscitaires demandent d'une voix retentissante la
suppression des parlementaires, je vois trop qu'ils pensent les
remplacer par des patrouilles de cavalerie, et que la libert n'y
gagnerait rien. Dans l'tat actuel de nos institutions et de nos moeurs,
le suffrage universel est l'unique garantie de nos droits et de nos
liberts, et il suffirait d'un souffle, d'un souffle de fraternit
passant sur nos villes et nos campagnes, pour qu'il devnt un instrument
de justice sociale.




ALLOCUTION PRONONCE AU FESTIVAL ORGANIS EN L'HONNEUR DE VICTOR HUGO
PAR LA SOCIT DES UNIVERSITS POPULAIRES ET LES UNIVERSITS POPULAIRES
DE PARIS ET DE LA BANLIEUE, SALLE DU TROCADRO, LE DIMANCHE 2 MARS 1902.


Citoyennes et citoyens,

Le 1er juin 1885, un cercueil dpos sous l'Arc de Triomphe tait
conduit au Panthon par tout le peuple de Paris et par les reprsentants
de la France et du monde pensant. Sur les voies suivies par le cortge
funbre et triomphal, la flamme des lanternes tremblait au jour sous un
crpe; des mts, plants d'espace en espace, portaient des cussons sur
lesquels on lisait des inscriptions, et ce n'tait point des noms de
batailles, c'tait des titres de livres. Car les honneurs jusque-l
rservs aux rois et aux empereurs, aux souverains et aux conqurants,
la foule mue les dcernait  un homme de travail et de pense, qui
n'avait exerc de puissance que par le langage.

Au Penseur! Ce mot revenait sans cesse sur les bannires qui
marchaient derrire le mort glorieux. Et ces funrailles institues, non
par un dcret des pouvoirs publics, mais par un mouvement superbe de
l'instinct populaire, marquaient une re nouvelle de l'humanit.
L'appareil pompeux, qui depuis un temps immmorial honorait la force et
la violence, on le voyait pour la premire fois accompagner la douce
puissance de l'esprit et clbrer une gloire innocente. Funrailles
loquentes, symbole magnifique de l'ide rvolutionnaire:  ce signe, il
apparaissait que le peuple substituait dsormais dans son coeur au dogme
la pense libre, au pouvoir absolu la libert, aux images de la force
les marques de la raison,  la guerre la justice et la paix,  la haine
l'amour et la fraternit.

Comme le peuple qui, un sicle auparavant, avait pris la Bastille, le
peuple qui fit l'apothose de Victor Hugo sentit confusment ce qu'il
faisait, et qu'il honorait moins un pote, tout grand qu'tait celui-l,
que la posie et la beaut, et que, s'il clbrait le vieillard qui
avait jet au monde tant de penses et de paroles, c'tait afin de
reconnatre en lui la souverainet de la parole et de la pense.

C'est dans ce mme esprit, c'est avec ce mme coeur, citoyens, que nous
clbrons aujourd'hui le centenaire de Victor Hugo. Certes, nous ne
ferons pas du pote un dieu, et nous nous garderons de toutes les
idoltries, mme de la plus excusable, de l'idoltrie des grands hommes.
Nous nous garderons d'opposer aux vieux dogmes un dogme nouveau, et de
substituer  l'autorit du thologien et du prtre l'autorit du penseur
et du pote.

Nous savons que tous les hommes sont faillibles, sujets  l'erreur,
qu'ils ont tous leurs jours de trouble et leurs heures de tnbres. Nous
ne refuserons point aux plus grands et aux meilleurs le droit sacr aux
faiblesses de l'esprit et aux incertitudes de l'intelligence. Les plus
sages se trompent. Ne croyons  aucun homme.

Victor Hugo, moins qu'un autre, peut fournir matire  une doctrine et
donner les lignes d'un systme politique et social. Sa pense,  la fois
clatante et fumeuse, abondante, contradictoire, norme et vague comme
la pense des foules, fut celle de tout son sicle,--dont il tait, il
l'a dit lui-mme, un cho sonore. Ce que nous saluons ici avec respect,
ce n'est pas seulement un homme, c'est un sicle de la France et de
l'humanit, ce dix-neuvime sicle dont Victor Hugo exprima plus
abondamment que tout autre les songes, les illusions, les erreurs, les
divinations, les amours et les haines, les craintes et les esprances.

Enfant quand la monarchie fut rtablie sur la France puise par la
guerre, il fut royaliste sous deux rois; puis il se sentit aprs la
rvolution de Juillet monarchiste et imprialiste libral. Mais ds lors
une vive sympathie l'entranait vers le peuple. Et il put dire plus
tard, en forant un peu le terme, qu'il avait t socialiste avant
d'tre rpublicain. Il devint rpublicain en 1850. Ce progrs de son
esprit, peut-tre n'en dcouvrait-il pas lui-mme toutes les raisons.
Voici celle qu'il en a donne plus tard:

La libert m'est apparue vaincue. Aprs le 13 juin, quand j'ai vu la
Rpublique  terre, son droit m'a frapp et touch d'autant plus qu'elle
tait agonisante. C'est alors que je suis all  elle.

A compter de ce jour, il la dfendit ardemment par ses actes et ses
paroles. En 1850, M. de Falloux, ministre de l'instruction publique,
prsenta  l'Assemble lgislative un projet de loi qui livrait
l'instruction publique au clerg. C'est ce que les clricaux appelaient,
comme aujourd'hui, assurer la libert de l'enseignement. Victor Hugo,
membre de l'Assemble, combattit cette loi qu'il dnonait comme un
traquenard clrical cach sous un beau nom. Il faut rappeler quelques
mots de ce discours:

Victor Hugo y disait aux clricaux:

... Il n'y a pas un pote, pas un crivain, pas un philosophe, pas un
penseur que vous acceptiez. Et tout ce qui a t crit, trouv, rv,
dduit, illumin, imagin, invent par les gnies, le trsor de la
civilisation, l'hritage sculaire des gnrations, le patrimoine commun
des intelligences, vous le rejetez!

... Et vous rclamez la libert d'enseigner! Tenez, soyons sincres,
entendons-nous sur la libert que vous rclamez: c'est la libert de ne
pas enseigner.

Ah! vous voulez qu'on vous donne des peuples  instruire! Fort
bien.--Voyons vos lves. Voyons vos produits. Qu'est-ce que vous avez
fait de l'Italie? Qu'est-ce que vous avez fait de l'Espagne?...

Citoyens, si, parmi les ides politiques de Victor Hugo, je choisis,
pour vous les rappeler, celles de 1850, c'est parce que 1902 (puissent
votre sagesse et votre nergie dtourner ce prsage!) ressemble en
quelque chose  1850. La ressemblance serait plus fcheuse encore si
1902 avait, comme 1850, une chambre clricale et ractionnaire.

Voil comment de force et brusquement le souvenir de Victor Hugo nous
ramne  l'heure prsente,  cette heure trouble o les ennemis de la
Rpublique dmocratique et de la justice sociale s'efforcent de
restaurer l'autorit de l'glise et le rgne du privilge. Aujourd'hui
comme  la veille du coup d'tat, toutes les ractions violentes ou
sournoises, rallies autour des moines et des prtres, arment contre la
libert le mensonge, la calomnie et la corruption. Et, comme en 1850,
comme toujours, les ennemis de la libert se rclament de la libert.
C'est en son propre nom qu'ils prtendent l'trangler. Ainsi que ce
prophte voil que personne n'aurait cru si l'on avait vu son visage,
ils cachent leur vrai nom sous celui de libraux.

Citoyens, c'est  vous de dmasquer les fourbes et les hypocrites et de
sauver la Rpublique, la Rpublique que nous dfendons non pour ce
qu'elle est, mais pour ce qu'elle peut et doit tre, la Rpublique que
nous voulons garder comme instrument ncessaire de rformes et de
progrs, la Rpublique qui sera demain la Rpublique dmocratique et
sociale, et qui nous acheminera vers cette Rpublique universelle, la
Rpublique future que Victor Hugo, dans sa vieillesse auguste, a
magnifiquement annonce:

Aux batailles, a-t-il dit d'une voix prophtique, succderont les
dcouvertes; les peuples ne conquerront plus, ils grandiront et
s'claireront; on ne sera plus des guerriers, on sera des travailleurs;
on trouvera, on instruira, on inventera; exterminer ne sera plus une
gloire. Ce sera le remplacement des tueurs par les crateurs.

Citoyens, cette Rpublique annonce par le grand pote dont nous
clbrons aujourd'hui le centenaire, cette Rpublique idale et
ncessaire, il vous appartient d'en prparer, d'en hter l'avnement en
combattant partout l'esprit d'gosme et de violence et en travaillant
sans cesse pour la justice sociale et pour la libert vritable,
celle-l qui ne reconnat point de libert contre elle.




TOME II




LA RELIGION ET L'ANTISMITISME




I


Firmin Pidagnel causait depuis deux ans au suprieur du sminaire
d'incessantes inquitudes. Fils unique d'un savetier qui avait son
choppe entre deux contreforts de Saint-Exupre, c'tait, par l'clat de
son intelligence, le plus brillant lve de la maison. D'humeur
paisible, il tait assez bien not pour la conduite. La timidit de son
caractre et la faiblesse de sa complexion semblaient assurer la puret
de ses moeurs. Mais il n'avait ni l'esprit thologique, ni la vocation du
sacerdoce. Sa foi mme tait incertaine.

Grand connaisseur des mes, M. Lantaigne ne redoutait pas  l'excs,
chez les jeunes lvites, ces crises violentes, parfois salutaires, que
la grce apaise. Il s'effrayait, au contraire, des langueurs d'un esprit
tranquillement indocile. Il dsesprait presque d'une me  qui le doute
tait tolrable et lger, et dont les penses coulaient  l'irreligion
par une pente naturelle. Tel se montrait le fils ingnieux du
cordonnier. M. Lantaigne tait un jour arriv, par surprise, par une de
ces ruses brusques qui lui taient habituelles,  dcouvrir le fond de
cette nature dissimule par politesse. Il s'tait aperu avec effroi que
Firmin n'avait retenu de l'enseignement du sminaire que des lgances
de latinit, de l'adresse pour les sophismes et une sorte de mysticisme
sentimental. Firmin lui avait paru ds lors un tre faible et
redoutable, un malheureux et un mauvais. Pourtant il aimait cet enfant,
il l'aimait tendrement, avec faiblesse. En dpit qu'il en et, il lui
savait gr d'tre l'ornement, la grce du sminaire. Il aimait en Firmin
les charmes de l'esprit, la douceur fine du langage et jusqu' la
tendresse de ces ples yeux de myope, comme blesss sous les paupires
battantes. Il se flattait que, mieux conduit  l'avenir, Firmin, trop
faible pour donner jamais  l'glise un de ces chefs nergiques dont
elle avait tant besoin, rendrait du moins  la religion, peut-tre, un
Pereyve ou un Gerbet, un de ces prtres portant dans le sacerdoce un
coeur de jeune mre. Mais, incapable de se flatter longtemps lui-mme, M.
Lantaigne rejetait vite cette esprance trop incertaine, et il
discernait en cet enfant un Guroult, un Renan. Et une sueur d'angoisse
lui glaait le front. Son pouvante tait, en nourrissant de tels
lves, de prparer  la vrit des ennemis redoutables.

Il savait que c'est dans le temple que furent forgs les marteaux qui
branlrent le temple. Il disait bien souvent: Telle est la force de la
discipline thologique que seule elle est capable de former les grands
impies; un incrdule qui n'a point pass par nos mains est sans force et
sans armes pour le mal. C'est dans nos murs qu'on reoit toute science,
mme celle du blasphme. Il ne demandait au vulgaire des lves que de
l'application et de la droiture, assur d'en faire de bons desservants.
Chez les sujets d'lite, il craignait la curiosit, l'orgueil, l'audace
mauvaise de l'esprit et jusqu'aux vertus qui ont perdu les anges.

--Monsieur Perruque, dit-il brusquement, voyons les notes de Pidagnel.

Le prfet des tudes, avec son pouce mouill sur les lvres, feuilleta
le registre et puis souligna de son gros index cercl de noir les lignes
traces en marge du cahier:

M. Pidagnel tient des propos inconsidrs.

M. Pidagnel incline  la tristesse.

M. Pidagnel se refuse  tout exercice physique.

Le directeur lut et secoua la tte. Il tourna le feuillet et lut encore:

M. Pidagnel a fait un mauvais devoir sur l'unit de la foi.

Alors l'abb Lantaigne clata:

--L'unit, voil donc ce qu'il ne concevra jamais! Et pourtant c'est
l'ide dont le prtre doit se pntrer avant toute autre. Car je ne
crains pas d'affirmer que cette ide est toute de Dieu, et pour ainsi
dire sa plus forte expression sur les Hommes.

Il tourna vers l'abb Perruque son regard creux et noir:

--Ce sujet de l'unit de la foi, monsieur Perruque, c'est ma pierre de
touche pour prouver les esprits. Les intelligences les plus simples, si
elles ne manquent pas de droiture, tirent de l'ide de l'unit des
consquences logiques; et les plus habiles font sortir de ce principe
une admirable philosophie. J'ai trait trois fois en chaire, monsieur
Perruque, de l'unit de la foi, et la richesse de la matire me confond
encore.

Il reprit sa lecture:

M. Pidagnel a compos un cahier, qui a t trouv dans son pupitre et
qui contient, tracs de la main mme de M. Pidagnel, des extraits de
diverses posies rotiques, composes par Leconte de l'Isle et Paul
Verlaine, ainsi que par plusieurs autres auteurs libres, et le choix des
pices dcle un excessif libertinage de l'esprit et des sens.

Il ferma le registre et le rejeta brusquement.

--Ce qui manque aujourd'hui, soupira-t-il, ce n'est ni le savoir ni
l'intelligence: c'est l'esprit thologique.

--Monsieur, dit l'abb Perruque, M. l'conome vous fait demander si vous
pouvez le recevoir incessamment. Le trait avec Lafolie, pour la viande
de boucherie, expire le 15 de ce mois, et l'on attend votre dcision
avant de renouveler des arrangements dont la maison n'eut point  se
louer. Car vous n'tes pas sans avoir remarqu la mauvaise qualit du
boeuf fourni par le boucher Lafolie.

--Faites entrer M. l'conome, dit M. Lantaigne.

Et, demeur seul, il se prit la tte dans les mains et soupira:

_O quando finieris et quando cessabis, universa vanitas mundi?_ Loin de
vous, mon Dieu, nous ne sommes que des ombres errantes. Il n'est pas de
plus grands crimes que ceux commis contre l'unit de la foi. Daignez
ramener le monde  cette unit bnie!

Quand, aprs le djeuner de midi,  l'heure de la rcration, M. le
suprieur traversa la cour, les sminaristes faisaient une partie de
ballon. C'tait, sur l'aire sable, une grande agitation de ttes
rougeaudes, emmanches comme  des manches de couteaux noirs; des gestes
secs de pantins, et des cris, des appels dans tous les dialectes ruraux
du diocse. Le prfet des tudes, M. l'abb Perruque, sa soutane
retrousse, se mlait aux jeux avec l'ardeur d'un paysan reclus, gris
d'air et de mouvement, et lanait en athlte, du bout de son soulier 
boucle, l'norme ballon, revtu de quartiers de peau. A la vue de M. le
suprieur, les joueurs s'arrtrent. M. Lantaigne leur fit signe de
continuer. Il suivit l'alle d'acacias malades qui borde la cour du ct
des remparts et de la campagne. A mi-chemin, il rencontra trois lves
qui, se donnant le bras, allaient et venaient en causant. Parce qu'ils
employaient ainsi d'ordinaire le temps des rcrations, on les appelait
les pripatticiens. M. Lantaigne appela l'un d'eux, le plus petit, un
adolescent ple, un peu vot, la bouche fine et moqueuse, avec des yeux
timides. Celui-ci n'entendit pas d'abord, et son voisin dut le pousser
du coude et lui dire:

--Pidagnel, M. le suprieur t'appelle.

Alors Pidagnel s'approcha de M. l'abb Lantaigne et le salua avec une
gaucherie presque gracieuse.

--Mon enfant, lui dit le suprieur, vous voudrez bien me servir ma messe
demain.

Le jeune homme rougit. C'tait un honneur envi que de servir la messe
de M. le suprieur.

L'abb Lantaigne, son brviaire sous le bras, sortit par la petite porte
qui donne sur les champs et il suivit le chemin accoutum de ses
promenades, un chemin poudreux, bord de chardons et d'orties, qui suit
les remparts.

Il songeait.

--Que deviendra ce pauvre enfant, s'il se trouve soudain jet dehors,
ignorant tout travail manuel, dlicat et dbile, craintif? Et quel deuil
dans l'choppe de son pre infirme!

Il allait sur les cailloux du chemin aride. Parvenu  la croix de la
mission, il tira son chapeau, essuya avec son foulard la sueur de son
front et dit  voix basse:

--Mon Dieu! inspirez-moi d'agir selon vos intrts, quoi qu'il en puisse
coter  mon coeur paternel!

Le lendemain matin,  six heures et demie, M. l'abb Lantaigne achevait
de dire sa messe dans la chapelle nue et solitaire. Seul, devant un
autel latral, un vieux sacristain plantait des fleurs de papier dans
des vases de porcelaine, sous la statue dore de saint Joseph. Un jour
gris coulait tristement avec la pluie le long des vitraux ternis. Le
clbrant, debout  la gauche du matre-autel, lisait le dernier
vangile.

_Et verbum caro factum est_, dit-il en flchissant les genoux.

Firmin Pidagnel, qui servait la messe, s'agenouilla en mme temps sur
le degr o tait la sonnette, se releva et, aprs les derniers rpons,
prcda le prtre dans la sacristie. M. l'abb Lantaigne posa le calice
avec le corporal et attendit que le desservant l'aidt  dpouiller ses
ornements sacerdotaux. Firmin Pidagnel, sensible aux influences
mystrieuses des choses, prouvait le charme de cette scne, si simple,
et pourtant sacre. Son me, pntre d'une onction attendrissante,
gotait avec une sorte d'allgresse la grandeur familire du sacerdoce.
Jamais il n'avait senti si profondment le dsir d'tre prtre et de
clbrer  son tour le saint sacrifice. Ayant bais et pli
soigneusement l'aube et la chasuble, il s'inclina devant M. l'abb
Lantaigne avant de se retirer. Le suprieur du sminaire, qui revtait
sa douillette, lui fit signe de rester, et le regarda avec tant de
noblesse et de douceur que l'adolescent reut ce regard comme un
bienfait et comme une bndiction. Aprs un long silence:

--Mon enfant, dit M. Lantaigne, en clbrant cette messe, que je vous ai
demand de servir, j'ai pri Dieu de me donner la force de vous
renvoyer. Ma prire a t exauce. Vous ne faites plus partie de cette
maison.

En entendant ces paroles, Firmin devint stupide. Il lui semblait que le
plancher manquait sous ses pieds. Il voyait vaguement, dans ses yeux
gros de larmes, la route dserte, la pluie, une vie noire de misre et
de travail, une destine d'enfant perdu dont s'effrayaient sa faiblesse
et sa timidit. Il regarda M. Lantaigne. La douceur rsolue, la
tranquillit ferme, la quitude de cet homme le rvoltrent. Soudain, un
sentiment naquit et grandit en lui, le soutint et le fortifia, la haine
du prtre, une haine imprissable et fconde, une haine  remplir toute
la vie. Sans prononcer une parole, il sortit  grands pas de la
sacristie.




II


tant venu  mourir en sa quatre-vingt-douzime anne, M. le premier
prsident Cassignol fut conduit  l'glise dans le corbillard des
pauvres, selon sa volont qu'il avait exprime. Cette disposition fut
juge en silence. L'assistance tout entire en tait secrtement
offense comme d'une marque de mpris pour la richesse, objet du respect
public, et comme de l'ostensible abandon d'un privilge attach  la
classe bourgeoise. On se rappelait que M. Cassignol avait toujours tenu
maison trs honorablement et montr jusqu'en l'extrme vieillesse une
svre propret dans ses habits. Bien qu'on le vt sans cesse occup
d'oeuvres catholiques, nul n'aurait song  dire, lui appliquant les
paroles d'un orateur chrtien, qu'il aimait les pauvres jusqu' se
rendre semblable  eux. Ce qu'on ne croyait point venir d'un excs de
charit passait pour un paradoxe de l'orgueil, et l'on regardait
froidement cette humilit superbe.

On regrettait aussi que le dfunt, officier de la Lgion d'honneur, et
ordonn que les honneurs militaires ne lui fussent point rendus. L'tat
des esprits, enflamms par les journaux nationalistes, tait tel qu'on
se plaignait ouvertement dans la foule de ne pas voir les soldats. Le
gnral Cartier de Chalmot, venu en civil, fut salu avec un profond
respect par la dputation des avocats. Des magistrats en grand nombre et
des ecclsiastiques se pressaient devant la maison mortuaire. Et quand,
au son des cloches, prcd par la croix et par les chants liturgiques,
le corbillard s'avana lentement vers la cathdrale, entre les coiffes
blanches de douze religieuses, suivi par les garons et les filles des
coles congrganistes, dont la file grise et noire s'allongeait  perte
de vue, le sens apparut clairement de cette longue vie consacre au
triomphe de l'glise catholique.

La ville entire suivait en troupe. M. Bergeret marchait parmi les
tranards du cortge. M. Mazure, s'approchant, lui dit  l'oreille:

--Je n'ignorais point que ce vieux Cassignol et t, de son vivant,
zl tortionnaire. Mais je ne savais pas qu'il ft si grand calotin. Il
se disait libral!

--Il l'tait, rpondit M. Bergeret. Il lui fallait bien l'tre puisqu'il
aspirait  la domination. N'est-ce point par la libert qu'on s'achemine
 l'empire?...

... Et M. Mazure, qui tait libre-penseur, fut pris,  l'ide de la
mort, d'un grand dsir d'avoir une me immortelle.

--Je ne crois pas, dit-il, un mot de ce qu'enseignent les diverses
glises qui se partagent aujourd'hui la domination spirituelle des
peuples. Je sais trop bien comment les dogmes s'laborent, se forment et
se transforment. Mais pourquoi n'y aurait-il pas en nous un principe
pensant, et pourquoi ce principe ne survivrait-il pas  cette
association d'lments organiques qu'on nomme la vie?

--Je voudrais, dit M. Bergeret, vous demander ce que c'est qu'un
principe pensant, mais je vous embarrasserais sans doute.

--Nullement, rpondit M. Mazure: j'appelle ainsi la cause de la pense,
ou, si vous voulez, la pense elle-mme. Pourquoi la pense ne
serait-elle point immortelle?

--Oui, pourquoi? demanda  son tour M. Bergeret.

--Cette supposition n'est point absurde, dit M. Mazure encourag.

--Et pourquoi, demanda M. Bergeret, un M. Dupont n'habiterait-il point
la maison des Tintelleries qui porte le numro 38? Cette supposition
n'est point absurde. Le nom de Dupont est commun en France, et la maison
que je dis est  trois corps de logis.

--Vous n'tes pas srieux, dit M. Mazure.

--Moi, je suis spiritualiste d'une certaine manire, dit le docteur
Fornerol. Le spiritualisme est un agent thrapeutique qu'il ne faut pas
ngliger dans l'tat actuel de la mdecine. Toute ma clientle croit 
l'immortalit de l'me et n'entend pas qu'on plaisante l-dessus. Les
bonnes gens, aux Tintelleries comme ailleurs, veulent tre immortels. On
leur ferait de la peine en leur disant que peut-tre ils ne le sont pas.
Voyez-vous Madame Pchin qui sort de chez le fruitier avec des tomates
dans son cabas? Vous lui diriez: Madame Pchin, vous goterez des
flicits clestes pendant des milliards de sicles, mais vous n'tes
point immortelle. Vous durerez plus que les toiles et vous durerez
encore quand les nbuleuses se seront formes en soleils et quand ces
soleils se seront teints, et dans l'inconcevable dure de ces ges vous
serez baigne de dlices et de gloire. Mais vous n'tes point
immortelle, madame Pchin. Si vous lui parliez de la sorte, elle ne
penserait point que vous lui annoncez une bonne nouvelle et si, par
impossible, vos discours taient appuys de telles preuves qu'elle y
ajoutt foi, elle serait dsole, elle tomberait dans le dsespoir, la
pauvre vieille, et elle mangerait ses tomates avec ses larmes.

Madame Pchin veut tre immortelle. Tous mes malades veulent tre
immortels. Vous, M. Mazure, et vous-mme, M. Bergeret, vous voulez tre
immortels. Maintenant je vous avouerai que l'instabilit est le
caractre essentiel des combinaisons qui produisent la vie. La vie,
voulez-vous que je vous la dfinisse scientifiquement? C'est de
l'inconnu qui f... le camp.

--Confucius, dit M. Bergeret, tait un homme bien raisonnable. Son
disciple, Ki-Lou, demandant un jour comment il fallait servir les
Esprits et les Gnies, le matre rpondit: Quand l'homme n'est pas
encore en tat de servir l'humanit, comment pourrait-il servir les
Esprits et les Gnies?--Permettez-moi, ajouta le disciple, de vous
demander ce que c'est que la mort. Et Confucius rpondit: Lorsqu'on ne
sait pas ce que c'est que la vie, comment pourrait-on connatre la
mort?

Le cortge, longeant la rue Nationale, passa devant le collge. Et le
docteur Fornerol se rappela les jours de son enfance, et il dit:

--C'est l que j'ai fait mes tudes. Il y a longtemps. Je suis beaucoup
plus vieux que vous. J'aurai cinquante-six ans dans huit jours.

--Vraiment, dit M. Bergeret, madame Pchin veut tre immortelle?

--Elle est certaine de l'tre, dit le docteur Fornerol. Si vous lui
disiez le contraire, elle vous voudrait du mal et ne vous croirait pas.

--Et cela, demanda M. Bergeret, ne l'tonne pas de devoir durer
toujours, dans l'coulement universel des choses? Et elle ne se lasse
pas de nourrir ces esprances dmesures? Mais peut-tre n'a-t-elle pas
beaucoup mdit sur la nature des tres et sur les conditions de la vie.

--Qu'importe! dit le docteur. Je ne conois pas votre surprise, mon cher
monsieur Bergeret. Cette bonne dame a de la religion. C'est mme tout ce
qu'elle a au monde. Elle est catholique, tant ne dans un pays
catholique. Elle croit ce qui lui a t enseign. C'est naturel!

--Docteur, vous parlez comme Zare, dit M. Bergeret. _J'eusse t prs
du Gange_... Au reste, la croyance  l'immortalit de l'me est vulgaire
en Europe, en Amrique et dans une partie de l'Asie. Elle se rpand en
Afrique avec les cotonnades.

--Tant mieux! dit le docteur, car elle est ncessaire  la civilisation.
Sans elle, les malheureux ne se rsigneraient point  leur sort.

--Pourtant, dit M. Bergeret, les coolies chinois travaillent pour un
faible salaire. Ils sont patients et rsigns, et ils ne sont pas
spiritualistes.

--Parce que ce sont des jaunes, dit le docteur Fornerol. Les races
blanches ont moins de rsignation. Elles conoivent un idal de justice
et de hautes esprances. Le gnral Cartier de Chalmot a raison de dire
que la croyance  une vie future est ncessaire aux armes. Elle est
aussi fort utile dans toutes les transactions sociales. Sans la peur de
l'enfer, il y aurait moins d'honntet.

--Docteur, demanda M. Bergeret, croyez-vous que vous ressusciterez?

--Moi, c'est diffrent, rpondit le docteur. Je n'ai pas besoin de
croire en Dieu pour tre un honnte homme. En matire de religion, comme
savant, j'ignore tout; comme citoyen, je crois tout. Je suis catholique
d'tat. J'estime que les ides religieuses sont essentiellement
moralisatrices, et qu'elles contribuent  donner au populaire des
sentiments humains.

--C'est une opinion trs rpandue, dit M. Bergeret. Et elle m'est
suspecte par sa vulgarit mme. Les opinions communes passent sans
examen. Le plus souvent, on ne les admettrait pas si l'on y faisait
attention. Il en est d'elles comme de cet amateur de spectacles qui
pendant vingt ans entra  la Comdie-Franaise en jetant au contrle ce
nom: feu Scribe. Un droit d'entre ainsi motiv ne supporterait pas
l'examen. Mais on ne l'examinait pas. Comment penser que les ides
religieuses sont essentiellement moralisatrices, quand on voit que
l'histoire des peuples chrtiens est tissue de guerres, de massacres et
de supplices? Vous ne voulez pas qu'on ait plus de pit que dans les
monastres. Pourtant toutes les espces de moines, les blanches et les
noires, les pies et les capucines se sont souilles des crimes les plus
excrables. Les suppts de l'Inquisition et les curs de la Ligue
taient pieux, et ils taient cruels. Je ne parle pas des papes qui
ensanglantrent le monde, parce qu'il n'est pas certain qu'ils croyaient
 une autre vie.




III


M. de Terremondre tait antismite en province, particulirement pendant
la saison des chasses. L'hiver,  Paris, il dnait chez des financiers
juifs qu'il aimait assez pour leur faire acheter avantageusement des
tableaux. Il tait nationaliste et antismite au Conseil gnral, en
considration des sentiments qui rgnaient dans le chef-lieu. Mais comme
il n'y avait pas de juifs dans la ville, l'antismitisme y consistait
principalement  attaquer les protestants qui formaient une petite
socit austre et ferme.

--Nous voil donc adversaires, dit M. de Terremondre; j'en suis fch,
car vous tes un homme d'esprit, mais vous vivez en dehors du mouvement
social. Vous n'tes point ml  la vie publique. Si vous mettiez comme
moi la main  la pte, vous seriez antismite.

--Vous me flattez, dit M. Bergeret. Les Smites qui couvraient autrefois
la Chalde, l'Assyrie, la Phnicie, et qui fondrent des villes sur tout
le littoral de la Mditerrane, se composent aujourd'hui des juifs pars
dans le monde et des innombrables peuplades arabes de l'Asie et de
l'Afrique. Je n'ai pas le coeur assez grand pour renfermer tant de
haines. Le vieux Cadmus tait smite. Je ne peux pourtant pas tre
l'ennemi du vieux Cadmus.

--Vous plaisantez, dit M. de Terremondre, en retenant son cheval qui
mordait les branches des arbustes. Vous savez bien que l'antismitisme
est uniquement dirig contre les juifs tablis en France.

--Il me faudra donc har quatre-vingt mille personnes, dit M. Bergeret.
C'est trop encore et je ne m'en sens pas la force.

--On ne vous demande pas de har, dit M. de Terremondre. Mais il y a
incompatibilit entre les Franais et les juifs. L'antagonisme est
irrductible. C'est une affaire de race.

--Je crois au contraire, dit M. Bergeret, que les juifs sont
extraordinairement assimilables et l'espce d'hommes la plus plastique
et mallable qui soit au monde. Aussi volontiers qu'autrefois la nice
de Mardoche entra dans le harem d'Assurus, les filles de nos
financiers juifs pousent aujourd'hui les hritiers des plus grands noms
de la France chrtienne. Il est tard, aprs ces unions, de parler de
l'incompatibilit des deux races. Et puis je tiens pour mauvais qu'on
fasse dans un pays des distinctions de races. Ce n'est pas la race qui
fait la patrie. Il n'y a pas de peuple en Europe qui ne soit form d'une
multitude de races confondues et mles. La Gaule, quand Csar y entra,
tait peuple de Celtes, de Gaulois, d'Ibres, diffrents les uns des
autres d'origine et de religion. Les tribus qui plantaient des dolmens
n'taient pas du mme sang que les nations qui honoraient les bardes et
les druides. Dans ce mlange humain les invasions versrent des
Germains, des Romains, des Sarrasins, et cela fit un peuple, un peuple
hroque et charmant, la France qui nagure encore enseignait la
justice, la libert, la philosophie  l'Europe et au monde.
Rappelez-vous la belle parole de Renan; je voudrais pouvoir la citer
exactement: Ce qui fait que des hommes forment un peuple, c'est le
souvenir des grandes choses qu'ils ont faites ensemble et la volont
d'en accomplir de nouvelles.

--Fort bien, dit M. de Terremondre; mais, n'ayant pas la volont
d'accomplir de grandes choses avec les juifs, je reste antismite.

--tes-vous bien sr de pouvoir l'tre tout  fait? demanda M. Bergeret.

--Je ne vous comprends pas, dit M. de Terremondre.

--Je m'expliquerai donc, dit M. Bergeret. Il y a un fait constant:
chaque fois qu'on attaque les juifs, on en a un bon nombre pour soi.
C'est prcisment ce qui arriva  Titus.

A ce point de la conversation, le chien Riquet s'assit sur son derrire
au milieu du chemin et regarda son matre avec rsignation.

--Vous reconnatrez, poursuivit M. Bergeret, que Titus fut assez
antismite entre les annes 67 et 70 de notre re. Il prit Jotapate et
en extermina les habitants. Il s'empara de Jrusalem, brla le temple,
fit de la ville un amas de cendres et de dcombres qui, n'ayant plus de
nom, reut quelques annes plus tard celui d'lia Capitolina. Il fit
porter  Rome, dans les pompes de son triomphe, le chandelier  sept
branches. Je crois, sans vous faire de tort, que c'est l pousser
l'antismitisme  un point que vous n'esprez pas d'atteindre. Eh bien!
Titus, destructeur de Jrusalem, garda de nombreux amis par les juifs.
Brnice lui fut tendrement attache, et vous savez qu'il la quitta
malgr lui et malgr elle. Flavius Josphe se donna  lui, et Flavius
n'tait pas un des moindres de sa nation. Il descendait des rois
asmonens; il vivait en pharisien austre et crivait assez correctement
le grec. Aprs la ruine du temple et de la cit sainte, il suivit Titus
 Rome et se glissa dans la familiarit de l'empereur. Il reut le droit
de cit, le titre de chevalier romain et une pension. Et ne croyez pas,
monsieur, qu'il crt ainsi trahir le judasme. Au contraire, il restait
attach  la loi et il s'appliquait  recueillir ses antiquits
nationales. Enfin il tait bon juif  sa faon et ami de Titus. Or, il y
eut de tout temps des Flavius en Isral. Comme vous le dites, je vis
fort retir du monde et tranger aux personnes qui s'y agitent. Mais je
serais bien surpris que les juifs, cette fois encore, ne fussent point
diviss et qu'on n'en comptt pas un grand nombre dans votre parti.

--Quelques-uns, en effet, sont avec nous, dit M. de Terremondre. Ils y
ont du mrite.

--Je le pensais bien, dit M. Bergeret. Et je pense qu'il s'en trouve
parmi eux de fort habiles qui russiront dans l'antismitisme. On
rapportait, il y a une trentaine d'annes, le mot d'un snateur, homme
d'esprit, qui admirait chez les juifs la facult de russir et qui
donnait pour exemple un certain aumnier de cour, isralite d'origine:
Voyez, disait-il, un juif s'est mis dans les curs, et il devenu
monsignor.

Ne restaurons point les prjugs barbares. Ne recherchons pas si un
homme est juif ou chrtien, mais s'il est honnte et s'il se rend utile
 son pays.

Le cheval de M. Terremondre commenait  s'brouer, et Riquet, s'tant
approch de son matre, l'invita d'un regard suppliant et doux 
reprendre la promenade commence.

--Ne croyez pas, du moins, dit M. de Terremondre, que j'enveloppe tous
les juifs dans un sentiment d'aveugle rprobation. J'ai parmi eux
d'excellents amis. Mais je suis antismite par patriotisme.

Il tendit la main  M. Bergeret et porta son cheval en avant. Il avait
repris tranquillement sa route, quand M. Bergeret le rappela:

--Eh! cher monsieur de Terremondre, un conseil: puisque la paille est
rompue, puisque vous et vos amis vous tes brouills avec les juifs,
faites en sorte de ne rien leur devoir et rendez leur le dieu que vous
leur avez pris. Car vous leur avez pris leur dieu!...




IV


MADAME CSAIRE

Moi, je suis antismite de sentiment.

M. BERGERET

Il n'y a pas de raison  opposer  celle-l. Mais le sentiment
n'autorise pas l'iniquit. C'est  vous-mme que vous faites tort en
tant injuste envers les juifs. L'arrt du Conseil de guerre qui a
condamn Dreyfus innocent cause plus de dommage aux juges qu' leur
victime.

MADAME CSAIRE

C'est une antipathie qui me vient de naissance.

LE CITOYEN COTON

Ou plutt ne l'avez-vous pas prise dans les petites histoires saintes
qu'on vous donnait  lire quand vous tiez enfant?

MADAME CSAIRE

Je ne crois pas.

M. BERGERET

Du moins avez-vous pu remarquer, madame, que les juifs sont traits avec
beaucoup d'amour et beaucoup de haine dans ces menus livres de doctrine
chrtienne. Avant Jsus-Christ, ils sont le peuple lu, la nation chrie
de Dieu Bossuet les loue comme jamais rabbin n'osa le faire. Mais aprs
Jsus-Christ tout change. Ils ont accompli le plus grand des crimes; ils
sont des maudits. Le tratre Judas devient le symbole de toute leur
race. Sans doute vous leur reprochez la mort de votre Dieu.

MADAME CSAIRE

A propos! j'ai lu, dans un article trs bien fait, que Jsus n'tait pas
Juif, qu'il tait n en terre des gentils, qu'il tait aryen. Je m'en
doutais. Mais j'ai t bien contente d'en avoir la certitude.

M. BERGERET

Vous croyez, madame, que Jsus n'tait pas Juif. Alors que faites-vous
des deux gnalogies par lesquelles Luc et Mathieu rattachent le Messie
 la race de David, pour l'accomplissement des prophties?

MADAME CSAIRE

Je n'en fais rien. Je suis trop contente que Jsus-Christ ne soit pas
Juif.

M. ROMANCEY

Moi je suis ennemi des juifs, et ce n'est pas pour des raisons
confessionnelles. Je leur reproche d'tre cosmopolites. Et je considre
le cosmopolitisme comme le plus grand danger qui menace la France.

M. BERGERET

Si c'est tre cosmopolite que d'lire domicile chez tous les peuples, il
est vrai que les juifs sont cosmopolites de nature et de temprament.
Ils le furent toujours. Ils l'taient avant que le dlicieux Titus et
grandement favoris cette inclination naturelle en faisant de la Jude
un dsert. Mais il faudrait rechercher si les juifs ne sont pas capables
de s'attacher  leur patrie adoptive. On reconnat en France que les
juifs d'Allemagne sont Allemands. On reconnat en Allemagne que les
juifs franais sont Franais.

M. ROMANCEY

Les juifs n'ont pas de patrie. Ils sont agioteurs ou spculateurs. Ils
procdent au dpouillement mthodique des chrtiens. Cela crve les
yeux.

M. BERGERET

Il y a quatre-vingt mille juifs en France. Tous ne sont pas agioteurs.
Le plus grand nombre est pauvre. Autrefois, les soirs d't, en passant
par le faubourg Saint-Antoine, je voyais, sur des bancs, autour d'une
petite place plante d'arbres, des juifs dguenills. Vieillards,
femmes, enfants, filles aux noires chevelures, serrs les uns contre les
autres, ils montraient, sous l'arme innombrable des toiles, avec
tranquillit une misre antique, d'un clat oriental.

Ceux-l, toute la journe, travaillaient chez les petits patrons du
faubourg ou brocantaient de vieux habits. Je crois qu'ils taient plus
attachs  leur religion que les barons isralites qui tiennent trop de
place dans notre socit. Mais ils ne procdaient point au dpouillement
mthodique des chrtiens. Depuis lors j'ai vcu en province et je ne
sais ce que sont devenus ces juifs du Marais. Mais je connais des
isralites qui ont vou leur vie  la science et qui, par leurs travaux,
honorent la France, notre patrie et la leur. L'un est un des premiers
hellnistes du monde, l'autre a fait de grandes dcouvertes en
assyriologie; un troisime a recherch avec une admirable mthode les
lois du langage. On trouve des juifs dans tous les dpartements du
savoir humain. Ceux-l sont aussi trangers au commerce de l'or
qu'Aboulafia le Kabbaliste, qui se livrait  de profonds calculs, non
pour tablir l'tat de sa fortune, car il ne possdait rien, mais pour
connatre la valeur numrique du nom de Dieu.

M. ROMANCEY

Je ne m'occupe pas des juifs qui se confinent dans la science. Je
m'attaque  la haute banque isralite, qui est cosmopolite par tradition
et par intrt.

M. BERGERET

La haute banque catholique a-t-elle d'autres moeurs? J'en doute. Je ne
vois pas qu' la Bourse le jeu du chrtien soit diffrent du jeu de
l'isralite.

MADAME CSAIRE

J'ai perdu dans les Mines d'or. Mon argent a pass aux juifs. Je ne m'en
console pas. Il m'aurait t bien moins pnible d'tre dpouille par
des chrtiens. Voyons, est-il possible de subir la loi de l'argent juif?
Je m'adresse  monsieur Coton. Nous n'avons pas les mmes ides en
religion et en politique. Vous tes pour la suppression du budget des
cultes, ce qui serait une iniquit monstrueuse, une spoliation. Vous
tes pour la socialisation du capital... C'est comme cela qu'on dit,
n'est-ce pas?...

LE CITOYEN COTON

Oui, madame.

MADAME CSAIRE

C'est une chose affreuse! Quand on a voulu mettre l'impt sur le revenu,
j'en ai t malade... Positivement! Je connaissais la femme d'un
ministre. Je suis alle la trouver. Je me suis jete  ses genoux. Je
lui ai dit: Madame, ne permettez pas  votre mari d'accomplir cette
infamie. C'est vous dire que nous n'avons pas les mmes opinions. Mais
vous tes Franais, vous tes Franais de race, d'origine, Franais de
vieille souche...

LE CITOYEN COTON

Je suis fils d'un cordonnier de la Villette et d'une laitire de
Palaiseau.

MADAME CSAIRE

Eh bien! est-ce que vous n'prouvez pas pour le Juif une invincible
rpulsion? Est-ce que tout en eux, leur parler, leur aspect, ne vous
choque pas?

LE CITOYEN COTON

Excusez-moi, madame. Je n'ai pas de ces dlicatesses. Au sortir de
l'cole normale, je suis entr  la rdaction d'un journal socialiste.
J'cris pour le peuple et je pense comme lui. Le bonhomme Prolo ne hait
point un homme pour la forme de son nez. Et puis, permettez-moi de vous
le dire: il est affranchi des superstitions qui abtissent les bourgeois
et les rendent mchants. Il ne croit pas que les juifs ont une figure de
bouc, des cornes au front et un appendice caudal, qu'ils rpandent du
sang par le nombril le vendredi saint et qu'ils crucifient un enfant en
crmonie. Il sait qu'il y a des juifs cupides, enrichis par l'usure et
l'agio et qui n'ont que des penses de lucre. Il sait qu'il y a des
juifs occups uniquement de justice et qui consacrrent leur vie entire
 l'affranchissement des proltaires. Les distinctions de race ne le
proccupent point, parce qu'elles sont chimriques et qu'il vit dans le
rel, au dur contact de la ncessit.

MADAME CSAIRE

Ah! si, par exemple! il y a des ouvriers antismites; je les ai vus
dfiler sur les boulevards, devant le Cercle militaire, un jour de
grande manifestation.

LE CITOYEN COTON

Ne vous faites pas d'illusions, madame, le proltariat ne se soucie
point de l'antismitisme. Il a d'autres chats  fouetter.

M. ROMANCEY

Monsieur Coton, la question smitique est une question vitale pour la
France. Je suis propritaire et agriculteur. Je parle en connaissance de
cause.

LE CITOYEN COTON

Donc la lutte est entre l'aristocratie territoriale et l'aristocratie
financire. C'est une guerre de possdants. L'ouvrier n'a pas  s'en
mler.

M. ROMANCEY

Il y a encore  l'antismitisme d'autres causes profondes.

M. BERGERET

J'en suis persuad. L'antismitisme politique et social, qui se rattache
 l'antismitisme religieux par les rallis de M. Mline et les moines
journalistes de la _Croix_, est foment non seulement par l'aristocratie
terrienne, agricole, qui ne peut soutenir la concurrence trangre,
s'appauvrit et s'puise, mais aussi par la petite bourgeoisie arrire
et routinire, qui ne sait pas s'adapter aux formes nouvelles, plus
amples, de l'industrie et du commerce. Tout ce monde souffre, et s'en
prend au juif qui prospre, et non pas toujours sans insolence.

LE CITOYEN COTON

Tout cela, c'est du battage! On crie Sus au juif! pour culbuter la
Rpublique, et se ruer aux places. Le beau monde commence  sentir le
besoin d'exercer, sous le Roi, des fonctions lucratives. Il a fortement
cop dans le krach des mines d'or. Les Mines d'or, 'a t le Panama de
l'aristocratie.

M. ROMANCEY

Il y a un fait, c'est que le juif nous dvore. Mais patience! Nous ne
manquons pas d'nergie. On trouvera moyen, un jour, de lui faire rendre
gorge, et on le mettra tout nu dehors.

LE CITOYEN COTON

Fort bien! Mais quand vous aurez dpouill et chass Isral, lorsque M.
de Rothschild aura vendu sa maison pour un ne, les travailleurs en
deviendront-ils plus heureux? Le rgime capitaliste leur sera-t-il plus
favorable? Les patrons leur feront-ils des conditions meilleures? Le
jour de notre mancipation sera-t-il plus proche? Pourquoi serions-nous
antismites? Quelles raisons aurions-nous de prfrer Rodin  Shylock.
Est-il plus agrable d'tre dvor par M. Vautour que d'tre croqu par
Mose Geiermann. Nous n'avons rien  voir avec la synagogue, mais nous
nous mfions de Notre-Dame-de-l'Usine. La puissance inique de l'argent,
voil le mal. Nous sommes galement ennemis du capital juif et du
capital chrtien. Nous regardons tranquillement les chrtiens et les
smites lutter pour la galette. Que Jacob dpouille saint Pierre ou que
saint Pierre mette la main sur le sac du juif, peu nous importe. Mais il
nous sera agrable de voir la richesse se concentrer dans un trs petit
nombre de mains. Notre mission se trouvera ainsi simplifie le jour de
la grande liquidation.




V


--Il est malheureusement hors de doute, dit M. Bergeret, que les vrits
scientifiques qui entrent dans les foules s'y enfoncent comme dans un
marcage, s'y noient, n'clatent point et sont sans force pour dtruire
les erreurs et les prjugs.

Les vrits de laboratoire, n'ont point d'empire sur la masse du peuple.
Je n'en citerai qu'un exemple. Le systme de Copernic et de Galile est
absolument inconciliable avec la physique chrtienne. Pourtant vous
voyez qu'il a pntr, en France et partout au monde, jusque dans les
coles primaires, sans modifier de la faon la plus lgre les concepts
thologiques qu'il devait dtruire absolument. Il est certain que les
ides d'un Laplace sur le systme du monde font paratre la vieille
cosmogonie judo-chrtienne aussi purile qu'un tableau  horloge
fabriqu par quelque ouvrier suisse. Pourtant les thories de Laplace
sont clairement exposes depuis prs d'un sicle sans que les petits
contes juifs ou chaldens sur l'origine du monde, qui se trouvent dans
les livres sacrs des chrtiens, aient rien perdu de leur crdit sur les
hommes. La science n'a jamais fait de tort  la religion, et l'on
dmontrera l'absurdit d'une pratique pieuse sans diminuer le nombre des
personnes qui s'y livrent.

Les vrits scientifiques ne sont pas sympathiques au vulgaire. Les
peuples vivent de mythologie. Ils tirent de la fable toutes les notions
dont ils ont besoin pour vivre. Il ne leur en faut pas beaucoup, et
quelques simples mensonges suffisent  dorer des millions d'existences.




L'ARME ET L'AFFAIRE




I


Donc, tant sur le Pont-Neuf, nous entendmes un roulement de tambour.
C'tait le ban d'un sergent recruteur, qui, le poing  la hanche, se
carrait sur le terre-plein, en avant d'une douzaine de soldats portant
des pains et des saucisses enfils  la baonnette de leurs fusils. Un
cercle de gueux et de marmots le regardaient bouche be.

--Ce sergent recruteur, me dit mon bon matre, que vous entendez d'ici
promettre  ces gueux un sou par jour avec le pain et la viande,
m'inspire, mon fils, de profondes rflexions sur la guerre et l'arme.
J'ai fait tous les mtiers, hors celui de soldat qui m'a toujours
inspir du dgot et de l'effroi, par les caractres de servitude, de
fausse gloire et de cruaut qui y sont attachs, et qui se trouvent les
plus contraires  mon naturel pacifique,  mon amour sauvage de la
libert et  mon esprit qui, jugeant sainement de la gloire, estime au
juste prix celle de la mousqueterie. Je ne parle point de mon penchant
invincible  la mditation qui et t trop excessivement contrari par
l'exercice du sabre et du fusil. Ne voulant point tre Csar, vous
concevrez que je ne veuille point tre non plus La Tulipe ou
Brin-d'Amour. Et je ne vous cache pas, mon fils, que le service
militaire me parat la plus effroyable peste des nations polices...

Pourtant je crois que si le prince ordonne jamais  tous les citoyens de
se faire soldats, il sera obi, je ne dis pas avec docilit, mais avec
allgresse. J'ai observ que le mtier le plus naturel  l'homme est le
mtier de soldat; c'est celui auquel il est port le plus facilement par
ses instincts et par ses gots, qui ne sont pas tous bons. Et, hors
quelques rares exceptions, dont je suis, l'homme peut tre dfini un
animal  mousquet. Donnez-lui un bel uniforme avec l'esprance d'aller
se battre; il sera content. Aussi faisons-nous de l'tat militaire
l'tat le plus noble, ce qui est vrai dans un sens, car cet tat est le
plus ancien, et les premiers humains firent la guerre. L'tat militaire
a cela aussi d'appropri  la nature humaine, qu'on n'y pense jamais, et
il est clair que nous ne sommes pas faits pour penser. La pense est une
maladie particulire  quelques individus et qui ne se propagerait pas
sans amener promptement la fin de l'espce. Les soldats vivent en
troupe, et l'homme est un animal sociable. Ils portent des habits bleus
et blancs, bleus et rouges, gris et bleus, des rubans, des plumets et
des cocardes, qui leur donnent sur les filles l'avantage du coq sur la
poule. Ils vont en guerre et  la maraude, et l'homme est naturellement
voleur, libidineux, destructeur et sensible  la gloire. C'est l'amour
de la gloire qui dcide surtout nos Franais  prendre les armes. Et il
est certain que, dans l'opinion, la gloire militaire est la seule
clatante. Il suffit, pour s'en assurer, de lui lire les histoires. La
Tulipe semblera excusable de n'tre pas plus philosophe que Tite-Live.

Mon bon matre poursuivit en ces termes:

--Il faut considrer, mon fils, que les hommes, lis les uns aux autres,
dans la suite des temps, par une chane dont ils ne voient que peu
d'anneaux, attachent l'ide de noblesse  des coutumes dont l'origine
fut humble et barbare. Leur ignorance sert leur vanit. Ils fondent leur
gloire sur des misres antiques, et la noblesse des armes sort tout
entire de cette sauvagerie des premiers ges dont la Bible et les
potes ont conserv le souvenir. Et qu'est-ce en ralit que cette
gentilhommerie militaire, roidie avec tant d'orgueil au-dessus de nous,
sinon les restes dgnrs de ces malheureux chasseurs des bois que le
pote Lucrce a peints de telle manire qu'on doute si ce sont des
hommes ou des btes? Il est admirable, Tournebroche, mon fils, que la
guerre et la chasse, dont la seule pense nous devrait accabler de honte
et de remords en nous rappelant les misrables ncessits de notre
nature et notre mchancet invtre, puissent au contraire servir de
matire  la superbe des hommes, que les peuples chrtiens continuent
d'honorer le mtier de boucher et de bourreau quand il est ancien dans
les familles, et qu'enfin on mesure chez les peuples polis
l'illustration des citoyens sur les quantits de meurtres et de carnages
qu'ils portent pour ainsi dire dans leurs veines.

--Monsieur l'abb, demandai-je  mon bon matre, ne croyez-vous pas que
le mtier des armes est tenu pour noble  cause des dangers qu'on y
court et du courage qu'il y faut dployer?

--Mon fils, rpondit mon bon matre, si vraiment l'tat des hommes est
noble en proportion du danger qu'on y court, je ne craindrais pas
d'affirmer que les paysans et les manouvriers sont les plus nobles
hommes d'tat, car ils risquent tous les jours de mourir de fatigue et
de faim. Les prils auxquels les soldats et les capitaines s'exposent
sont moindres en nombre comme en dure; ils ne sont que de peu d'heures
pour toute une vie et consistent  affronter les balles et les boulets
qui tuent moins srement que la misre. Il faut que les hommes soient
lgers et vains, mon fils, pour donner aux actions d'un soldat plus de
gloire qu'aux travaux d'un laboureur et pour mettre les ruines de la
guerre  plus haut prix que les arts de la paix...

... Mon fils, ajouta mon bon matre, je vous ferai paratre tout
ensemble, dans l'tat de ces pauvres soldats qui vont servir le roi, la
honte de l'homme et sa gloire. En effet la guerre nous ramne et nous
tire  notre brutalit naturelle; elle est l'effet d'une frocit que
nous avons en commun avec les animaux, je ne dis pas seulement les lions
et les coqs qui y portent une admirable fiert, mais encore les
oiselets, tels que les geais et les msanges dont les moeurs sont trs
querelleuses, et mme les insectes, gupes et fourmis, qui se battent
avec un acharnement dont les Romains eux-mmes n'ont pas laiss
d'exemple. Les causes principales de la guerre sont les mmes chez
l'homme et chez l'animal, qui luttent l'un et l'autre pour prendre ou
conserver la proie, ou pour dfendre le nid et la tanire, ou pour jouir
d'une compagne. Il n'y a en cela aucune diffrence, et l'enlvement des
Sabines rappelle parfaitement ces combats de cerfs, qui, la nuit,
ensanglantent nos forts. Nous avons russi seulement  colorer ces
raisons basses et naturelles par les ides d'honneur que nous y
rpandons sans beaucoup d'exactitude. Si nous croyons aujourd'hui nous
battre pour des motifs trs nobles, cette noblesse est tout entire
loge dans le vague de nos sentiments. Moins le but de la guerre est
simple, clair, prcis, plus la guerre elle-mme est odieuse et
dtestable. Et s'il est vrai, mon fils, qu'on en soit venu  s'entretuer
pour l'honneur, cela est un drglement excessif. Nous avons renchri
sur la cruaut des btes froces, qui ne se font point de mal sans
raisons sensibles. Et il est vrai de dire que l'homme est plus mchant
et plus dnatur dans ses guerres que les taureaux et que les fourmis
dans les leurs. Ce n'est pas tout, et je dteste moins les armes pour
la mort qu'elles sment que pour l'ignorance et la stupidit qui leur
font cortge. Il n'est pire ennemi des arts qu'un chef de mercenaires ou
de partisans, et d'ordinaire les capitaines ne sont pas mieux forms aux
bonnes lettres que leurs soldats. L'habitude d'imposer sa volont par la
force rend un homme de guerre trs inhabile  l'loquence, qui a sa
source dans le besoin de persuader. Aussi le militaire affecte-t-il le
mpris de la parole et des belles connaissances...

Mon bon matre,  ces mots, s'tait arrt pour souffler; je lui
demandai s'il ne pensait pas qu'il faut beaucoup d'esprit pour gagner
des batailles. Il me rpondit en ces termes:

--Tournebroche, mon fils,  considrer la difficult qu'il y a 
rassembler et  conduire des armes, les connaissances qu'il faut dans
l'attaque ou la dfense d'une place et l'habilet qu'exige un bon ordre
de bataille, on reconnatra aisment qu'un gnie presque surhumain tel
que celui d'un Csar est seul capable d'une telle entreprise, et l'on
s'tonnera qu'il se soit trouv des esprits propres  renfermer presque
toutes les parties d'un vritable homme de guerre. Un grand capitaine
connat non seulement la figure des pays, mais encore les moeurs, les
industries des peuples. Il retient dans sa pense une infinit de
petites circonstances dont il forme ensuite des vues simples et vastes.
Les plans qu'il a lentement mdits et tracs  l'avance, il peut les
changer au milieu de l'action par inspiration soudaine, et il est  la
fois trs prudent et trs audacieux; sa pense tantt chemine avec la
sourde lenteur de la taupe, tantt s'lance du vol de l'aigle. Rien
n'est plus vrai. Mais considrez, mon fils, que quand deux armes sont
en prsence, il faut que l'une d'elles soit vaincue, d'o il suit que
l'autre sera ncessairement victorieuse, sans que le chef qui la
commande ait toutes les parties d'un grand capitaine et sans mme qu'il
en ait aucune. Il est, je le veux, des chefs habiles; il en est aussi
d'heureux, dont la gloire n'est pas moindre. Comment, dans ces
rencontres tonnantes, dmler ce qui est l'effet de l'art et ce qui
vient de la fortune? Mais vous m'cartez de mon sujet. Tournebroche, mon
fils, je voulais montrer que la guerre est aujourd'hui la honte de
l'homme et qu'elle en fut autrefois l'honneur. tablie sur les empires
par ncessit, elle fut la grande ducatrice du genre humain. C'est par
elle que les hommes se sont forms  toutes les vertus qui lvent et
soutiennent les cits. C'est par elle qu'ils ont appris la patience, la
fermet, le mpris du danger, la gloire du sacrifice. Le jour o des
ptres ont roul des quartiers de roc pour en former une enceinte
derrire laquelle ils dfendirent leurs femmes et leurs boeufs, la
premire socit humaine fut fonde et le progrs des arts assur. Ce
grand bien dont nous jouissons, la patrie, la ville, la chose auguste
que les Romains adoraient par-dessus les dieux, l'_Urbs_ est fille de la
guerre.

La premire cit fut une enceinte fortifie, et c'est dans ce berceau
rude et sanglant que furent nourries les lois augustes et les belles
industries, les sciences et la sagesse. Et c'est pourquoi le vrai Dieu
voulut tre nomm le Dieu des armes.

Ce que je vous en dis, Tournebroche, mon fils, n'est pas pour que vous
signiez votre engagement  ce sergent recruteur et soyez pris de l'envie
de devenir un hros  raison de soixante coups de verge sur le dos par
jour, en moyenne.

Aussi bien la guerre n'est-elle plus, dans nos socits, qu'un mal
hrditaire, un retour lascif  la vie sauvage, une purilit
criminelle. Les princes de ce temps porteront  jamais l'illustre honte
d'avoir fait de la guerre le jeu et l'amusement des cours. Il m'est
douloureux de penser que nous ne verrons pas la fin de ces carnages
concerts.

Quant  l'avenir,  l'insondable avenir, souffrez, mon fils, que je le
rve plus conforme  l'esprit de douceur et d'quit qui est en moi.
L'avenir est un lieu commode pour y mettre des songes. C'est l, comme
en Utopie, que le sage se plat  btir. Je veux croire que les peuples
se feront un jour de paisibles vertus. C'est dans la grandeur croissante
des armements que je me flatte de dcouvrir un lointain prsage de paix
universelle. Les armes augmentent en force et en nombre. Les peuples
entiers y seront un jour engouffrs. Alors le nombre prira par son trop
de nourriture. Il crvera d'obsit.




II


... Ainsi M. Bergeret composait sa tristesse et ses ennuis en songeant
que sa vie tait troite, recluse et sans joie, que sa femme avait l'me
vulgaire et n'tait plus belle, que ses filles ne l'aimaient pas, et que
les combats d'Ene et de Turnus taient insipides. Il fut distrait de
ces penses par la venue de M. Roux, son lve, qui, faisant son anne
de service militaire, se prsenta au matre en pantalon rouge et capote
bleue.

--H! dit M. Bergeret, voici qu'ils ont travesti mon meilleur latiniste
en hros!

Et comme M. Roux se dfendait d'tre un hros:

--Je m'entends, dit le matre de confrences. J'appelle proprement hros
un porteur de briquet. Si vous aviez un bonnet  poil, je vous nommerais
grand hros. C'est bien le moins qu'on flatte un peu les gens qu'on
envoie se faire tuer. On ne saurait les charger  meilleur march de la
commission. Mais puissiez-vous, mon ami, n'tre jamais immortalis par
un acte hroque, et ne devoir qu' vos connaissances en mtrique latine
les louanges des hommes! C'est l'amour de mon pays qui seul m'inspire ce
voeu sincre. Je me suis persuad, par l'tude de l'histoire, qu'il n'y
avait gure d'hrosme que chez les vaincus et dans les droutes...

...--C'est bien possible, dit M. Roux. Mais il y a autre chose. C'est la
joie inne de tirer des coups de fusil. Vous savez, mon cher matre, que
je ne suis pas un animal destructeur. Je n'ai pas de got pour le
militarisme. J'ai mme des ides humanitaires trs avances, et je crois
que la fraternit des peuples sera l'oeuvre du socialisme triomphant.
Enfin, j'ai l'amour de l'humanit. Mais ds qu'on me fiche un fusil dans
la main, j'ai envie de tirer sur tout le monde. C'est dans le sang.

M. Roux tait un beau garon robuste qui s'tait vite dbrouill au
rgiment. Les exercices violents convenaient  son temprament sanguin.
Et comme il tait, de plus, excessivement rus, il avait non pas pris le
mtier en got, mais rendu supportable la vie de caserne et conserv sa
sant et sa belle humeur.

--Vous n'ignorez pas, cher matre, ajouta-t-il, la force de la
suggestion. Il suffit de donner  un homme une baonnette au bout d'un
fusil, pour qu'il l'enfonce dans le ventre du premier venu et devienne,
comme vous dites, un hros...

...--Vous tes un peu bruni, monsieur Roux, dit Mme Bergeret, et, il me
semble, un peu maigri. Mais cela ne vous va pas mal.

--Les premiers mois sont fatigants, rpondit M. Roux. videmment,
l'exercice  six heures du matin, dans la cour du quartier, par huit
degrs de froid, est pnible, et l'on ne surmonte pas tout de suite les
dgots de la chambre. Mais la fatigue est un grand remde et
l'abtissement une prcieuse ressource. On vit dans une stupeur qui fait
l'effet d'une couche d'ouate. Comme on ne dort, la nuit, que d'un
sommeil  tout moment interrompu, on n'est pas bien veill le jour. Et
cet tat d'automatisme lthargique o l'on demeure est favorable  la
discipline, conforme  l'esprit militaire, utile au bon ordre physique
et moral des troupes.




III


...--Sans manquer au loyalisme qui m'attache  la maison de Savoie, dit
le commandeur Aspertini, je reconnais que le service militaire et
l'impt importunent assez le peuple de Naples pour lui faire regretter
parfois le bon temps du roi Bomba et la douceur de vivre sans gloire
sous un gouvernement lger. Il n'aime ni payer ni servir. Un lgislateur
doit mieux comprendre les ncessits de la vie nationale. Mais vous
savez que, pour ma part, j'ai toujours combattu la politique des
mgalomanes et que je dplore ces grands armements qui arrtent tout
progrs intellectuel, moral et matriel dans l'Europe continentale.
C'est une grande folie, et ruineuse, qui finira dans le ridicule.

--Je n'en prvois pas la fin, rpondit M. Bergeret. Personne ne la
dsire, hors quelques sages sans force et sans voix. Les chefs d'tat ne
peuvent souhaiter le dsarmement qui rendrait leur fonction difficile et
mal sre, et leur ferait perdre un admirable instrument de rgne. Car
les nations armes se laissent conduire avec docilit. La discipline
militaire les forme  l'obissance et l'on ne craint chez elle ni
insurrections, ni troubles, ni tumultes d'aucune sorte. Quand le service
est obligatoire pour tous, quand tous les citoyens sont soldats ou le
furent, toutes les forces sociales se trouvent disposes de manire 
protger le pouvoir, ou mme son absence, comme on l'a vu en France.

M. Bergeret en tait  ce point de ses considrations politiques lorsque
clata, du ct de la cuisine prochaine, un bruit de graisses rpandues
sur un brasier; le matre de confrences en induisit que la jeune
Euphmie avait, selon la coutume des jours de gala, renvers sa
casserole dans le fourneau aprs l'y avoir imprudemment dresse sur une
pyramide de charbons. Il reconnut qu'un tel fait se produisait avec la
rigueur inexorable des lois qui gouvernent le monde. Une excrable odeur
de graillon pntra dans le cabinet de travail, et M. Bergeret
poursuivit en ces mots le cours de ses ides:

--Si l'Europe n'tait pas en caserne, on y verrait, comme autrefois, des
insurrections clater, soit en France, soit en Allemagne ou en Italie.
Mais les forces obscures qui, par moments, soulvent les pavs des
capitales, trouvent aujourd'hui un emploi rgulier dans des corves de
quartier, le pansement des chevaux et le sentiment patriotique.

Le grade de caporal donne une issue convenablement mnage  l'nergie
des jeunes hros qui, libres, eussent fait des barricades pour se
dgourdir les bras. En blouse, ces hros aspireraient  la libert.
Portant l'uniforme, ils aspirent  la tyrannie et font rgner l'ordre.
La paix intrieure est facile  maintenir dans les nations armes, et
vous remarquerez que si, dans le cours de ces vingt-cinq dernires
annes, Paris, une fois, s'est quelque peu agit, c'est que le mouvement
avait t communiqu par un ministre de la guerre. Un gnral avait pu
faire ce qu'un tribun n'aurait pas fait. Et quand ce gnral fut dtach
de l'arme, il le fut en mme temps de la nation et perdit sa force. Que
l'tat soit monarchie, empire ou rpublique, ses chefs ont donc intrt
 maintenir le service obligatoire pour tous, afin de conduire une arme
au lieu de gouverner une nation.

Le dsarmement, qu'ils ne souhaitent pas, n'est pas dsir non plus par
les peuples. Les peuples supportent trs volontiers le service militaire
qui, sans tre dlicieux, correspond  l'instinct violent et ingnu de
la plupart des hommes, s'impose  eux comme l'expression la plus simple,
la plus rude et la plus forte du devoir, les domine par la grandeur et
l'clat de l'appareil, par l'abondance du mtal qui y est employ, les
exalte enfin par les seules images de puissance, de grandeur et de
gloire qu'ils soient capables de se reprsenter. Ils s'y ruent en
chantant; sinon, ils y sont mis de force. Aussi ne vois-je pas la fin de
cet tat honorable qui appauvrit et abtit l'Europe.

--Il y a deux portes pour en sortir, rpondit le commandeur Aspertini:
la guerre et la banqueroute.

--La guerre! rplique M. Bergeret. Il est visible que les grands
armements la retardent en la rendant trop effrayante et d'un succs
incertain pour l'un et l'autre adversaire. Quant  la banqueroute, je la
prdisais l'autre jour, sur un banc du mail,  M. l'abb Lantaigne,
suprieur du grand sminaire. Mais il ne faut pas m'en croire. Vous avez
trop tudi l'histoire du Bas-Empire, cher monsieur Aspertini, pour
savoir ce qu'il y a, dans les finances des peuples, de ressources
mystrieuses, dont la connaissance chappe aux conomistes. Une nation
ruine peut vivre cinq cents ans d'exactions et de rapines, et comment
supputer ce que la misre d'un grand peuple fournit de canons, de
fusils, de mauvais pain, de mauvais souliers, de paille et d'avoine 
ses dfenseurs?




IV


M. Panneton de la Barge avait des yeux  fleur de tte et une me 
fleur de peau. Et comme sa peau tait luisante, on lui voyait une me
grasse. Il faisait paratre en toute sa personne de l'orgueil avec de la
rondeur et une fiert qui semblait ne pas craindre d'tre importune. M.
Bergeret souponna que cet homme venait lui demander un service.

Ils s'taient connus en province. Le professeur voyait souvent dans ses
promenades, au bord de la lente rivire, sur un vert coteau, les toits
d'ardoise fine du chteau qu'habitait M. de la Barge avec sa famille. Il
voyait moins souvent M. de la Barge, qui frquentait la noblesse de la
contre, sans tre lui-mme assez noble pour se permettre de recevoir
les petites gens. Il ne connaissait M. Bergeret, en province, qu'aux
jours critiques o l'un de ses fils avait un examen  passer. Cette
fois,  Paris, il voulait tre aimable et il y faisait effort:

--Cher Monsieur Bergeret, je tiens tout d'abord  vous fliciter...

--N'en faites rien, je vous prie, rpondit M. Bergeret avec un petit
geste de refus, que M. de la Barge eut grand tort de croire inspir par
la modestie.

--Je vous demande pardon, Monsieur Bergeret; une chaire  la Sorbonne,
c'est une position trs envie... et qui convient  votre mrite.

--Comment va votre fils Adhmar?--demanda M. Bergeret, qui se rappelait
ce nom comme celui d'un candidat au baccalaurat qui avait intress 
sa faiblesse toutes les puissances de la socit civile, ecclsiastique
et militaire.

--Adhmar? Il va bien. Il va trs bien. Il fait un peu la fte.
Qu'est-ce que vous voulez? Il n'a rien  faire. Dans un certain sens, il
vaudrait mieux qu'il et une occupation. Mais il est bien jeune. Il a le
temps. Il tient de moi: il deviendra srieux quand il aura trouv sa
voie.

--Est-ce qu'il n'a pas un peu manifest  Auteuil? demanda M. Bergeret
avec douceur.

--Pour l'arme, pour l'arme, rpondit M. Panneton de la Barge. Et je
vous avoue que je n'ai pas eu le courage de l'en blmer. Que
voulez-vous? Je tiens  l'arme par mon beau-pre le gnral, par mes
beaux-frres, par mon cousin le commandant...

Il tait bien modeste de ne pas nommer son pre Panneton, l'an des
frres Panneton, qui tenait aussi  l'arme par les fournitures, et qui,
pour avoir livr aux mobiles de l'arme de l'Est, qui marchaient dans la
neige, des souliers  semelle de carton, avait t condamn en 1872, en
police correctionnelle,  une peine lgre avec des considrants
accablants, et tait mort, dix ans aprs, dans son chteau de la Barge,
riche et honor.

--J'ai t lev dans le culte de l'arme, poursuivit M. Panneton de la
Barge. Tout enfant, j'avais la religion de l'uniforme. C'tait une
tradition de famille. Je ne m'en cache pas, je suis un homme de l'ancien
rgime. C'est plus fort que moi, c'est dans le sang. Je suis monarchiste
et autoritaire de temprament. Je suis royaliste. Or, l'arme, c'est
tout ce qui nous reste de la monarchie. C'est tout ce qui subsiste d'un
pass glorieux. Elle nous console du prsent et nous fait esprer en
l'avenir.

M. Bergeret aurait pu faire quelques observations d'ordre historique;
mais il ne les fit pas, et M. Panneton de la Barge conclut:

--Voil pourquoi je tiens pour criminels ceux qui attaquent l'arme,
pour insenss ceux qui oseraient y toucher.

--Napolon, rpondit le professeur, pour louer une pice de Luce de
Lancival, disait que c'tait une tragdie de quartier gnral. Je puis
me permettre de dire que vous avez une philosophie d'tat-major. Mais
puisque nous vivons sous le rgime de la libert, il serait peut-tre
bon d'en prendre les moeurs. Quand on vit avec des hommes qui ont l'usage
de la parole, il faut s'habituer  tout entendre. N'esprez pas qu'en
France aucun sujet dsormais soit soustrait  la discussion. Considrez
aussi que l'arme n'est pas immuable; il n'y a rien d'immuable au monde.
Les institutions ne subsistent qu'en se modifiant sans cesse. L'arme a
subi de telles transformations dans le cours de son existence, qu'il est
probable qu'elle changera encore beaucoup  l'avenir, et il est croyable
que, dans vingt ans, elle sera tout autre chose que ce qu'elle est
aujourd'hui.

--J'aime mieux vous le dire tout de suite, rpliqua M. Panneton de la
Barge. Quand il s'agit de l'arme, je ne veux rien entendre. Je le
rpte, il n'y faut pas toucher. C'est la hache. Ne touchez pas  la
hache. A la dernire session du Conseil gnral que j'ai l'honneur de
prsider, la minorit radicale-socialiste mit un voeu en faveur du
service de deux ans. Je me suis lev contre ce voeu antipatriotique. Je
n'ai pas eu de peine  dmontrer que le service de deux ans, ce serait
la fin de l'arme. On ne fait pas un fantassin en deux ans. Encore moins
un cavalier. Ceux qui rclament le service de deux ans, vous les appelez
des rformateurs, peut-tre; moi, je les appelle des dmolisseurs. Et il
en est de toutes les rformes qu'on propose comme de celle-l. Ce sont
des machines dresses contre l'arme. Si les socialistes avouaient
qu'ils veulent la remplacer par une vaste garde nationale, ce serait
plus franc.

--Les socialistes, rpondit M. Bergeret, contraires  toute entreprise
de conqute territoriale, proposent d'organiser les milices uniquement
en vue de la dfense du sol. Ils ne le cachent pas; ils le publient. Et
ces ides valent bien peut-tre qu'on les examine. N'ayez pas peur
qu'elles soient trop vite ralises. Tous les progrs sont incertains et
lents, et suivis le plus souvent de mouvements rtrogrades. La marche
vers un meilleur ordre de choses est indcise et confuse. Les forces
innombrables et profondes qui rattachent l'homme au pass lui en font
chrir les erreurs, les superstitions, les prjugs et les barbaries,
comme des gages prcieux de sa scurit. Toute nouveaut bienfaisante
l'effraye. Il est imitateur par prudence, et il n'ose pas sortir de
l'abri chancelant qui a protg ses pres et qui va s'crouler sur lui.

N'est-ce pas votre sentiment, monsieur Panneton? ajouta M. Bergeret,
avec un charmant sourire.

M. Panneton de la Barge rpondit qu'il dfendait l'arme. Il la
reprsenta mconnue, perscute, menace. Et il poursuivit d'une voix
qui s'enflait:

--Cette campagne en faveur du tratre, cette campagne si obstine et si
ardente, quelles que soient les intentions de ceux qui la mnent,
l'effet en est certain, visible, indniable. L'arme en est affaiblie,
ses chefs en sont atteints.

--Je vais maintenant vous dire des choses extrmement simples, rpondit
M. Bergeret. Si l'arme est atteinte dans la personne de quelques-uns de
ses chefs, ce n'est point la faute de ceux qui ont demand la justice
c'est la faute de ceux qui l'ont si longtemps refuse; ce n'est pas la
faute de ceux qui ont exig la lumire, c'est la faute de ceux qui l'ont
drobe obstinment avec une imbcillit dmesure et une sclratesse
atroce. Et enfin, puisqu'il y a eu des crimes, le mal n'est point qu'ils
soient connus, le mal est qu'ils aient t commis. Ils se cachaient dans
leur normit et leur difformit mme. Ce n'tait pas des figures
reconnaissables. Ils ont pass sur les foules comme des nues obscures.
Pensiez-vous donc qu'ils ne crveraient pas? Pensiez-vous que le soleil
ne luirait plus sur la terre classique de la justice, dans le pays qui
fut le professeur de droit de l'Europe et du monde?

--Ne parlons pas de l'Affaire, rpondit M. de La Barge. Je ne la connais
pas. Je ne veux pas la connatre. Je n'ai pas lu une ligne de l'enqute.
Le commandant de la Barge, mon cousin, m'a affirm que Dreyfus tait
coupable. Cette affirmation m'a suffi... Je venais, cher monsieur
Bergeret, vous demander un conseil. Il s'agit de mon fils Adhmar, dont
la situation me proccupe. Un an de service militaire, c'est dj bien
long pour un fils de famille. Trois ans, ce serait un vritable
dsastre. Il est essentiel de trouver un moyen d'exemption. J'avais
pens  la licence s lettres... je crains que ce ne soit trop
difficile. Adhmar est intelligent. Mais il n'a pas de got pour la
littrature.

--Eh bien! dit M. Bergeret, essayez de l'cole des hautes tudes
commerciales, ou de l'Institut commercial, ou de l'cole de commerce. Je
ne sais si l'cole d'horlogerie de Cluses fournit encore un motif
d'exemption. Il n'tait pas difficile, m'a-t-on dit, d'obtenir le
brevet.

--Adhmar ne peut pourtant faire des montres, dit M. de La Barge avec
quelque pudeur.

--Essayez de l'cole des langues orientales, dit obligeamment M.
Bergeret. C'tait excellent  l'origine.

--C'est bien gt depuis, soupira M. de La Barge.

--Il y a encore du bon. Voyez un peu dans le tamoul.

--Le tamoul, vous croyez?

--Ou le malgache.

--Le malgache, peut-tre.

--Il y a aussi une certaine langue polynsienne qui n'tait plus parle,
au commencement de ce sicle, que par une vieille femme jaune. Cette
femme mourut laissant un perroquet. Un savant allemand recueillit
quelques mots de cette langue sur le bec du perroquet. Il en fit un
lexique. Peut-tre ce lexique est-il enseign  l'cole des langues
orientales. Je conseille vivement  M. votre fils de s'en informer.

Sur cet avis, M. Panneton de La Barge salua et se retira pensif.




V


Comme on parlait de l'Affaire chez Paillot, dans le coin des bouquins,
M. Bergeret, qui avait l'esprit spculatif, exprima des ides qui ne
correspondaient point au sentiment public.

--Le huis clos, dit-il, est une pratique dtestable.

Et comme M. de Terremondre lui objectait la raison d'tat, il rpliqua:

--Nous n'avons point d'tat. Nous avons des administrations. Ce que nous
appelons la raison d'tat, c'est la raison des bureaux. On nous dit
qu'elle est auguste. En fait, elle permet  l'administration de cacher
ses fautes et de les aggraver.

M. Mazure dit avec solennit:

--Je suis rpublicain, jacobin, terroriste... et patriote. J'admets
qu'on guillotine les gnraux, mais je ne permets pas qu'on discute les
dcisions de la justice militaire.

--Vous avez raison, dit M. de Terremondre, car si une justice est
respectable, c'est bien celle-l. Et je puis vous assurer, connaissant
l'arme, qu'il n'y a pas de juges aussi indulgents et aussi capables de
piti que les juges militaires.

--Je suis heureux de vous l'entendre dire, rpliqua M. Bergeret. Mais
l'arme tant une administration comme l'agriculture, les finances ou
l'instruction publique, on ne conoit pas qu'il existe une justice
militaire quand il n'existe ni justice agricole, ni justice financire,
ni justice universitaire. Toute justice particulire est en opposition
avec les principes du droit moderne. Les prvts militaires paratront
 nos descendants aussi gothiques et barbares que nous paraissent  nous
les justices seigneuriales et les officialits.

--Vous plaisantez, dit M. de Terremondre.

--C'est ce qu'on a dit  tous ceux qui ont prvu l'avenir, rpondit M.
Bergeret.

--Mais si vous touchez aux conseils de guerre, s'cria M. de
Terremondre, c'est la fin de l'arme, c'est la fin du pays!

M. Bergeret fit cette rponse:

--Quand les abbs et les seigneurs furent privs du droit de pendre des
vilains, on crut aussi que c'tait la fin de tout. Mais on vit bientt
natre un nouvel ordre, meilleur que l'ancien. Je vous parle de
soumettre le soldat, en temps de paix, au droit commun. Croyez-vous que
depuis Charles VII, ou seulement depuis Napolon, l'anne franaise
n'ait pas subi de plus grands changements que celui-l?

--Moi, dit M. Mazure, je suis un vieux jacobin, je maintiens les
conseils de guerre et je place les gnraux sous l'autorit d'un comit
de salut public. Il n'y a rien de tel pour les dcider  remporter des
victoires.

--C'est une autre question, dit M. de Terremondre. Je reviens  ce qui
nous occupe, et je demande  M. Bergeret s'il croit, de bonne foi, que
sept officiers ont pu se tromper.

--Quatorze! s'cria M. Mazure.

--Quatorze, reprit M. de Terremondre.

--Je le crois, rpondit M. Bergeret.

--Quatorze officiers franais! s'cria M. de Terremondre.

--Oh! dit M. Bergeret, ils auraient t suisses, belges, espagnols,
allemands ou nerlandais, qu'ils auraient pu se tromper tout autant.

--Ce n'est pas possible, s'cria M. de Terremondre.

Le libraire Paillot secoua la tte, pour exprimer qu' son avis aussi,
c'tait impossible. Et le commis Lon regarda M. Bergeret avec une
surprise indigne.

--Je ne sais si vous serez jamais clairs fit doucement M. Bergeret. Je
ne le pense pas, quoique tout soit possible, mme le triomphe de la
vrit.

--Vous voulez parler de la revision, dit M. de Terremondre. Cela,
jamais! La revision, vous ne l'aurez pas. Ce serait la guerre. Trois
ministres et vingt dputs me l'ont dit.

--Le pote Bouchor, rpondit M. Bergeret, nous enseigne qu'il vaut mieux
endurer les maux de la guerre que d'accomplir une action injuste. Mais
vous n'tes point dans cette alternative, messieurs, et l'on vous
effraye avec des mensonges.

Au moment o M. Bergeret prononait ces paroles, un grand tumulte clata
sur la place. C'tait une bande de petits garons qui passaient en
criant: A bas Zola! Mort aux Juifs! Ils allaient casser des carreaux
chez le bottier Meyer qu'on croyait isralite, et les bourgeois de la
ville les regardaient avec bienveillance.




VI

PAROLES PRONONCES A UN MEETING


Citoyens,

Nous sommes ici pour la dfense de la justice, nous sommes ici pour
rclamer la rparation clatante des iniquits commises. Nous sommes ici
pour nous opposer  ce qu'on en commette de nouvelles, plus monstrueuses
que les premires.

Quelle force opposons-nous  nos adversaires? Quels moyens
employons-nous pour obtenir satisfaction? La force de la pense, la
puissance de la raison.

La pense, un souffle, mais un souffle qui renverse tout. La raison qui,
combattue et mprise, finit toujours par prvaloir, parce qu'on ne peut
vivre sans elle.

Nous aurons raison, parce que nous avons raison.

Aprs qu'un conseil de guerre a condamn un innocent et qu'un deuxime
conseil de guerre a acquitt un coupable, condamnant ainsi l'innocent
pour la deuxime fois, il ne faut pas qu'un troisime conseil de guerre
confirme deux sentences iniques par une troisime plus inique encore, et
frappe un homme coupable d'aimer la vrit d'un amour hroque, coupable
de s'tre donn tout entier  une juste cause.

Avoir tout sacrifi  la paix de la conscience veille, c'est l le
crime du colonel Picquart. Il lui assure l'estime de la France et du
monde. La lumire vient. Picquart triomphera dans la lumire.

Mais si nous sommes certains du succs dfinitif de l'oeuvre que nous
accomplissons ici, nous redoutons avec trop de raison les effets de cet
esprit d'imprudence qui entrane nos adversaires aux abmes. Nous
redoutons une dernire iniquit, ou une suprme erreur. Nous la
redoutons, non pour le colonel Picquart qui grandit dans l'preuve, mais
pour ses juges, pour la patrie, pour l'humanit tout entire. Nous
pouvons tout craindre: on nous en a donn le droit. Cette semaine
encore, ne nous est-il pas venu, du ct des accusateurs de Picquart, un
exemple frappant d'aberration? N'avons-nous pas entendu un gnral
Mercier traiter d'arguties byzantines les clameurs de la pense
franaise, indigne contre l'injustice et le mensonge?

De toutes parts,  cet ancien ministre reni par ses collgues, on crie:
Vous tes vhmentement souponn d'avoir livr l'innocent et de
l'avoir fait condamner sans dfense, par une fraude indigne, d'avoir
enfin commis le crime de forfaiture. Et cet homme, que trouve-t-il 
rpondre? Que ce sont l des arguties byzantines! Il ne se justifie
point, il ne s'excuse point, il ne s'indigne point, il ne se tait point
et, craignant galement de nier et d'avouer, il essaye de nous faire
peur et il nous menace de prils imaginaires qui, s'ils taient rels,
seraient son propre ouvrage et l'ouvrage de ses pareils.

Citoyens,

A un tel trouble mental, dont nous pourrions citer bien d'autres
exemples, opposons la raison, l'inbranlable raison. Disons aux ennemis
de la vrit, qui sont aussi les ennemis de l'arme et de la patrie,
disons-leur: Ne soutenez plus cet difice croulant de mensonges, qui va
tomber sur vous. Les poursuites diriges contre Picquart sont tellement
monstrueuses, que l'acquittement mme ne serait pas une rparation
suffisante. Cessez, sortez de l'absurde et du faux. Entendez, comprenez.
Avertis par les premiers clairs qui dchirent les nues, reculez devant
l'orage qui vient.

Et vous, citoyens runis ici pour la dfense du droit, ne faites
entendre que le langage de la justice et de la raison. Mais faites-le
entendre avec un bruit de tonnerre.




VII

LETTRE CRITE DE HOLLANDE


Rotterdam. Dans une odeur de mare et d'pices, sous un ciel gris, o
les nuages tranent lourdement comme de gros oreillers, les bateaux de
forme ancienne dressent dans les canaux la futaie grle et sche des
mts et des espars. Les maisons troites, aux pignons en escaliers ou en
accolades, sont celles qu'on voit dans les tableaux des vieux matres.
La ville a conserv sa figure du dix-septime sicle, sa physionomie du
temps o le caf et le tabac commenaient  venir en Europe. Borde de
quais o s'entassent les marchandises, entoure de chantiers et
d'usines, elle garde, dans l'activit moderne, l'antique simplicit
batave.

La place du Grand-March, sous laquelle passe un canal, est ombrage de
beaux ormes, dont le feuillage opaque se mle, dans le ciel fin, aux
grements des bateaux.

L, ce matin, devant la vieille statue d'rasme, des marchandes,
coiffes d'un chapeau noir sur un bonnet blanc, avec deux grosses boules
d'or aux tempes, talent des poissons sortis tout iriss et nacrs de la
mer, royaume des couleurs lumineuses et des phosphorescences
mystrieuses.

L aussi, parmi les ferrailles, brillent ces grands pots de cuivre
tincelants que Karel Dujardin met sur la tte de ses laitires, qui
troussent leur jupe pour passer le gu. On trouve mme sur ce march des
bouquins dont l'aspect vous et rjoui, mon cher Bergeret. Et j'ai
acquis pour vous, au prix de deux florins, un _Grotius_ in-folio,
recouvert d'une vnrable peau de truie. Tandis que, songeant  ces
grands humanistes de la Renaissance, qui se rendaient, chaque anne, 
la foire aux livres, dans ces villes de Hollande et d'Allemagne, je
faisais affaire avec le libraire ambulant, un colporteur, prs de moi,
offrait des chemises de toile, en chantant, sur un air de complainte,
des vers hollandais  lourdes rimes. Tout  coup, il interrompit son
chant mercantile pour interpeller vivement le professeur Caspar
Esselens, mon hte et mon ami, qui, de sa maisonnette entoure de
fleurs, m'avait accompagn jusqu'au Grand-March. Je vis qu'il me
montrait du doigt et j'entendis qu'il prononait le nom de Dreyfus.

--Reconnaissant  votre parler que vous tes Franais, me dit le
professeur Caspar Esselens, il voudrait savoir de vous si la grande
iniquit ne sera point rpare. Mais je ne vous cache pas qu'il craint
que vous ne soyez un ennemi de Dreyfus et un de ces Franais qui ne
veulent point tre justes, et  qui il ne saurait donner la bienvenue.

J'examinai le colporteur. C'tait un trs vieux Hollandais, hl comme
un matelot.

Il avait de gros yeux clairs; de longues peaux inertes lui tombaient des
joues; une touffe blanche de poils de bouc pendait  son menton. Il
ressemblait au prsident Krger, tel qu'on le voit sur son portrait dans
les journaux anglais. Un tricot de laine enveloppait son corps maigre et
robuste.

--Ce pauvre homme, m'criai-je, s'occupe aussi de l'Affaire.

--Il n'y a personne dans notre ville qui ne s'y intresse, me rpondit
le professeur Caspar Esselens. C'est la conversation de nos dchargeurs
du port comme de nos magistrats. N'avez-vous pas vu les portraits de
Picquart et de Zola  la vitrine de tous les libraires? les bulletins du
procs de Rennes affichs  la fentre de toutes les boutiques de tabac?
et, dans nos beaux magasins de la Hoogstraat, des cartes postales, des
boutons de manchettes, des pipes, des tuis, une multitude de menus
objets dcors de figures en l'honneur des dfenseurs de la justice? Ne
savez-vous point que nous avons envoy une adresse  Labori? Les
sentiments ici ne sont point partags en deux sens contraires.
L'innocence de Dreyfus et le crime d'Esterhazy clatent  tous les yeux.
Et, parce que nous aimons la France, son garement, qui nous causa une
pnible surprise, nous plonge dans une profonde tristesse. Ne vous
tonnez pas si un marchand qui vend des chemises aux paysans est ainsi
soucieux des intrts de la justice. En Hollande, les gens du peuple
sont instruits et moraux. L'vangile est rapproch d'eux et familier,
dans leurs livres de pit comme dans ces tableaux de Rembrandt o les
paraboles sont mises en action par des Hollandais, tels qu'on en voit
sur le Dam, dans les boutiques et au moulin.

Cependant, le colporteur se mit  me parler avec vhmence; et il me
sembla que, de sa gorge rouille par l'air humide de la digue, sortaient
des paroles de blme et d'adjuration.

--Dites-lui, monsieur Esselens, que je suis un ami de Picquart et de
Zola.

Ayant reu ce bon avis, le colporteur rflchit avec la lenteur des
vieux et des simples, qui mchent lentement leur pense comme leur
nourriture. Puis il me tendit la main.

Je ne crois pas que ce vieillard ait t pay par l'or juif. Je ne crois
pas que mon ami, le professeur Caspar Esselens, qui a acquis par
dduction, comme il le dit, la certitude scientifique de l'innocence de
Dreyfus, soit un ennemi de la France. Je ne crois pas que la Hollande
soit vendue au Syndicat, ni l'Europe. Car c'est l'Europe, c'est le monde
entier qu'il et fallu acheter. Ou bien, c'est le monde entier qui se
rencontrerait dans une haine inconcevable de la France. L'Angleterre,
goste et affaire, l'Allemagne, qui ne songe qu' vivre en paix avec
nous pour chercher au loin des dbouchs  sa production htive, norme,
dj surabondante; la faible Autriche,  l'exception des antismites qui
pullulent  Vienne (car la maladie de l'antismitisme, qui ne prend pas
sur les peuples robustes, s'attaque aux nations malades); la Belgique,
le Danemark, la Suisse, races senses, d'esprit libral; l'Italie, la
Russie, l'Amrique: tous les habitants du monde enfin, malgr la
diversit de leurs gnies et de leurs moeurs, de leurs croyances et de
leurs habitudes, jugent cette affaire de la mme manire et proclament
l'innocence du condamn de 1894. Et l'on veut que le sentiment unanime
du monde entier dpende d'un syndicat juif qu'on n'a jamais pu
dcouvrir, et que tous les peuples de la terre conspirent pour sauver un
petit capitaine isralite franais! Qui sont donc ces juifs qui achtent
l'univers, quand leurs plus riches coreligionnaires de France gardent
leur or, ou bien le mettent dans les journaux des jsuites et de
l'tat-major? Une si niaise imagination a d natre dans la loge o le
Uhlan dnait avec la fille Pays, et c'est l, sans doute, dans les
balayures de la concierge, qu'un gnral l'a ramasse pour la porter 
la barre d'un Conseil de guerre.

Puisqu'il y a une conjuration des peuples, comment ne pas voir que c'est
la conjuration de la conscience humaine? Comment ne pas voir que, si
tout ce qui est dou d'intelligence et de sentiment sur la plante se
tourne vers le capitaine Dreyfus, c'est que cet tre imperceptible, ce
rien humain, est devenu le symbole de l'humanit souffrante et que
l'humanit entire se sent offense en lui? Et comment ne pas voir que
cette unanimit rsulte des conditions mmes dans lesquelles s'exercent
l'intelligence et la raison, qui en dfinitive gouvernent les hommes, et
que c'est partout la mme pense, parce que la pense, dans son
ensemble, obit partout aux mmes lois?

Si l'on pense dans la plante Mars, si l'on pense dans le monde norme
et lointain de Sirius et si l'on y reoit des nouvelles de notre monde
terraqu, on y croit  l'innocence de Dreyfus, comme on y croit que la
somme des trois angles d'un triangle est gale  deux angles droits.

Ayant men ces rflexions sur le pav du Grand-March, parmi les blondes
et rondes mnagres, je me trouvai au pied de la statue de bronze qui
figure Erasme de Rotterdam, debout, en bonnet carr et en robe fourre,
tenant dans ses mains un gros livre ouvert.

Le professeur Caspar Esselens, qui commente avec beaucoup de savoir et
de got les tragdies d'Euripide, ne craint point, en bon Hollandais,
les grosses plaisanteries nationales. Il m'en fit une qui a pour elle
l'autorit d'une longue tradition bourgeoise.

--Regardez bien la statue, me dit-il, et prenez patience. La main
tournera le feuillet, quand l'heure sonnera.

Ce bon Erasme, tabli maintenant dans sa ville, pour ne la plus jamais
quitter, aprs avoir, en son temps, visit beaucoup de villes, beaucoup
lu et beaucoup crit, enseign les lettres antiques, et chti les moeurs
en souriant, se montre si simple et si familier encore sur son socle
glorieux, il a un tel air de bonhomie dans sa finesse, que, volontiers,
j'aurais os prendre quelques liberts avec lui. L'envie me venait de
lui adresser la parole et de l'engager dans un de ces colloques qu'il
menait, en son vivant, avec tant d'lgance et de raison. Pour un peu,
je lui aurais dit avec un grand salut:

--Docteur, tu connaissais les moines et ne les aimais pas. Tu les savais
ignares, libidineux, paresseux et gourmands. Les ntres sont d'une
nouvelle espce. Je crois qu'ils te dplairaient davantage si tu les
voyais travailler, avec des militaires,  l'abtissement d'une grande
nation qui, dans le sicle dernier, fut instruite dans la sagesse et
dans la tolrance par des hommes excellents dont le plus illustre avait
tes traits et ton sourire et autant d'esprit que toi. Ce peuple
franais, chez qui tu vins tudier en ta jeunesse, a t grandement
bern, tympanis et dindonn de nos jours par un quarteron de
bureaucrates chamarrs. Ah! docteur, la dame au bonnet vert  qui tu
dictas d'ironiques discours, qu'on lit encore, agite prcisment  cette
heure, sur mes compatriotes assourdis, plus de sonnettes que n'en
contenait la marotte que tu mis en sa main, plus de grelots que n'en eut
jamais la mule espagnole qui te porta ton diplme de conseiller de
l'empereur Charles-Quint. On a persuad aux coquebins, fort nombreux en
tous pays et mme en France, qu'il tait honorable et profitable de
maintenir un innocent au bagne afin de ne pas dplaire  un gnral qui
l'a fait condamner frauduleusement, et qu'on admire pour avoir fait
prir six mille soldats franais dans une expdition contre des sauvages
nus et sans armes. Croyais-tu, docteur, que la folie pt aller
jusque-l?

Voil ce que j'aurais peut-tre os dire respectueusement  Erasme de
Rotterdam, quand les onze heures sonnrent au cadran de Groote Kerk.
Alors le professeur Caspar Esselens me dit avec un rire candide:

--Onze heures! Il n'a pas tourn le feuillet. C'est qu'il n'a pas
entendu. Il est sourd.

Et je songeai:

Tant mieux pour lui! Heureux les sourds! Ils n'entendent pas ces
militaires mentir sous serment, pour l'honneur de l'arme. Ils
n'entendent pas l'apologie forcene des imposteurs et des faussaires.
Ils n'entendent pas ces cris de mort aux juifs et de haine aux trangers
pousss dans les rues d'une ville qui convie les peuples aux ftes d'une
Exposition universelle.

Le professeur Caspar Esselens me prit par le bras et me dit doucement:

--Croyez-moi, cher ami, les Franais ont tort d'accueillir avec dfiance
et mpris toute pense et toute opinion venue du dehors. Ils
mconnaissent les conditions ncessaires de l'existence sur la plante.
L'change des ides est aussi indispensable aux peuples que l'change
des substances. Autrefois, la France comprenait cette vrit; d'o vient
qu'elle ne la comprend plus?

Il tira de sa poche un cigare envelopp d'or comme une momie royale de
Thbes et qu'il n'avait pas pay plus de dix cents; il l'alluma et
reprit du ton le plus cordial:

--Il tait bien naturel que cette affaire nous intresst comme si elle
tait ntre. Ce qui vient de vous ne nous est jamais indiffrent. Un de
vos compatriotes l'a dit: Les choses de France deviennent vite choses
humaines.

Et il poursuivit d'un accent plus grave:

--Surtout, ne croyez pas que le bon renom de la France, compromis par
quelques malfaiteurs, soit pour cela perdu. Le peuple franais est
innocent de ces fautes et de ces crimes. Un peuple est toujours
irresponsable parce qu'il est toujours inconscient, ou du moins qu'il ne
parvient  la conscience que pour un petit nombre d'ides trs grandes
et trs simples. En ce cas d'ailleurs il est certain que votre peuple a
t tromp par ses journaux. Mais s'il est vrai que son ignorance a
caus sa dfaillance, s'il est vrai qu'il a essuy une grande dfaite
morale, il est vrai pareillement qu'une petite poigne d'hommes
courageux a sauv l'honneur du pays. Vous savez en quelle estime nous
tenons Zola et Picquart. La gloire d'Athnes est grande. Combien peu
d'hommes font la gloire d'Athnes! De tout temps, en tout lieu, les
hommes qui honorrent leur patrie en honorant l'humanit furent peu
nombreux et le plus souvent mconnus, insults, perscuts, condamns 
la prison,  l'exil, au supplice. Votre Renan, si je ne me trompe, a dit
de bonnes choses dans ce sens.

Le professeur Caspar Esselens se tut, et comme il me sembla un peu plus
inquiet que de raison sur l'issue de cette affaire si petite en fait et
si grande en esprit, je pris soin de le rassurer:

--Ne perdez pas confiance, monsieur Esselens; ne dsesprez ni de la
justice ni de la France. Tout cela, je vous le dis, finira, comme il
convient, par la rhabilitation de l'innocent et le chtiment des
coupables. J'en ai l'assurance. Et dites bien  vos lves et  tous vos
amis que la France, loin d'tre abaisse, se trouve aujourd'hui
prcisment au plus haut point du monde, puisqu'on y combat pour une
ide.

Je vous prie, mon cher Bergeret, etc.




VIII


M. Bergeret se promenait dans le jardin du Luxembourg, au dclin du
jour. Les feuilles dessches des platanes, qui tombaient en tournoyant
 ses pieds, lui donnaient une douce ide de la mort; il songeait que,
pour la nature comme pour l'homme, vivre c'est prir sans cesse, et que
les Grecs ingnieux avaient raison de donner  l'amour et  la mort le
mme visage et le mme sourire. Sous la statue de la Marguerite des
princesses il rencontra M. Mazure, archiviste dpartemental, qui tait
venu passer quelques jours  Paris, dans la science, l'amiti et les
divertissements.

--Je viens de voir mon collgue Lehaleur, dit Mazure. La fivre qu'il a
prise  Rennes ne le quitte pas. Il en est consum. Cette dplorable
affaire n'a fait que trop de victimes. Heureusement qu'elle est
termine.

--Elle n'est pas termine, rpondit M. Bergeret. Les consquences de
toute action sont infinies. Celle-l aura des suites qu'il n'est
possible  personne d'arrter. Il en est des forces morales comme des
forces physiques: elles se transforment et ne se perdent pas. On
n'arrte pas un mouvement d'ides sans chauffer les esprits, et la
chaleur,  son tour, produit du mouvement. On n'anantit point une
force.

--Il faut pourtant que l'apaisement se fasse. Le pays tout entier le
veut. Il veut oublier.

--On ne s'endort pas sur un oreiller de fraudes et de violences. Il
n'est point d'amnistie qui puisse rconcilier l'erreur et la vrit, le
crime et l'innocence. Ne voyez-vous pas qu'il y a des justes qui ne
veulent point tre pardonns? Aujourd'hui mme, Picquart et Zola
refusent une injurieuse clmence et demandent justice.

--Il faut tre raisonnable. Vous n'esprez pas ramener l'opinion gare.
Et il n'y a point de pouvoir en France que l'opinion n'entrane pas.
Pourquoi s'obstiner inutilement?

--Il est vrai que si je m'arrtais aux apparences, je pourrais
dsesprer de la justice. Il y a des criminels impunis; la forfaiture et
le faux tmoignage sont publiquement approuvs comme des actes louables.
Les esprits chrissent leur vieille erreur comme un bien prcieux. Je
n'espre pas que les adversaires de la vrit avouent qu'ils se sont
tromps. Un tel effort n'est possible qu'aux plus grandes mes. Mais les
consquences ncessaires de leurs erreurs et de leurs fautes se
produisent malgr eux, et ils voient avec tonnement leur perte
commence.

--Ils restent le nombre.

--Aussi sont-ils vaincus par le dedans. Et c'est la dfaite irrparable.
Quand on est vaincu du dehors, on peut continuer la rsistance et
esprer une revanche. Mais la dfaite intrieure est dfinitive.
Qu'importe, ds lors, que les sanctions lgales tardent ou manquent! La
seule justice naturelle et vritable est dans les consquences mmes de
l'acte, non dans des formules extrieures, souvent troites, parfois
arbitraires. Et la faction des violents et des injustes souffre dj
cruellement de son injustice et de sa violence. Voyez et
instruisez-vous. Ce parti norme de l'iniquit, demeur intact,
respect, redout, tombe et s'croule de lui-mme, par l'effet d'un
travail intime de dissolution, et prit par cela seul qu'il est mauvais.
N'tes-vous pas frapp de voir que ces tribunaux militaires, superbes,
au milieu des louanges et des applaudissements, s'affaissent sous le
poids des erreurs et des fautes dont on leur faisait des vertus? Une
loi, dpose aujourd'hui sur le bureau de la Chambre, les atteint dans
leur triomphe.

Cette loi sera discute, combattue, amende peut-tre. Elle sera vote.
Les juges militaires l'ont eux-mmes prpare, impose. Les lgistes du
gouvernement n'ont fait que la rdiger. Une juridiction qui n'avait ni
la lumire ni l'indpendance, est en vain applaudie, adule, caresse.
Elle va disparatre. Le moindre effort l'emportera. Pourtant hier encore
elle sacrifiait, dans l'ivresse publique, un innocent  sa puissance. Et
voici qu'elle meurt d'tre injuste. Ainsi, par ses fautes, elle a
contribu au progrs des moeurs:

C'est un ordre des dieux qui jamais ne se rompt
De nous vendre bien cher les grands biens qu'ils nous font.

Quand un tel rsultat est dj obtenu, pourquoi se plaindre que de
grands coupables chappent  la loi et gardent de mprisables honneurs?
Cela n'importe pas plus, dans notre tat social, qu'il n'importait, dans
la jeunesse de la terre, quand dj les grands sauriens des ocans
primitifs disparaissaient devant des animaux d'une forme plus belle et
d'un instinct plus heureux, qu'il restt encore, chous sur le limon
des plages, quelques monstrueux survivants d'une race condamne.

Et voyez encore. Ces moines ennemis de la justice et de la libert
fondaient leur puissance sur une iniquit qui semblait assez vaste pour
les porter. Avant mme que l'iniquit soit dtruite, ils s'croulent.
Leur ruine est prochaine. La loi, la faible loi, insulte et bafoue par
eux, entre tout  coup dans leurs riches maisons, et la caisse o ils
entassaient des centaines de mille francs en gros sous est  cette heure
ferme de ce petit fil si mince, qu'on ne peut rompre. Ce n'est l, je
le sais, qu'une descente de police. Mais que de menaces sont suspendues
sur ces agitateurs! N'ont-ils pas dsormais tout  craindre d'un
Parlement nagure leur complice, qui demain les frappera peut-tre, et
avec eux toutes ces congrgations qui s'enrichissaient dans l'ombre,
achetaient secrtement des maisons et des terres? Et ces moines
prospres, ces riches marchands de miracles courent un grand pril, pour
s'tre associs  l'injustice triomphante.

Voyez enfin! tout ce qui s'appuya sur ce qui n'tait pas la vrit
chancelle. Mline tait fort. Qu'est-il  prsent? Et les royalistes qui
se croyaient plus forts que lui en se faisant plus iniques, que sont-ils
devenus? Leur prince, ses faibles forces l'ont abandonn. Il ne rde
plus, avide et craintif, autour de la France convoite. Il va se cacher
derrire les Pyramides, tandis que ses amis sont en prison.

Peu de changement dans l'tat des esprits. Pas de ces brusques
revirements des foules, qui tonnent. Rien de sensible ni de frappant.
Pourtant il n'est plus, le temps o un Prsident de la Rpublique
abaissait au niveau de son me la justice, l'honneur de la patrie, les
alliances de la Rpublique, o la puissance des ministres rsultait de
leur entente avec les ennemis des institutions dont ils avaient la
garde; ce temps de brutalit et d'hypocrisie o le mpris de
l'intelligence et la haine de la justice taient  la fois une opinion
populaire et une doctrine d'tat, o les pouvoirs publics protgeaient
les porteurs de matraque, o c'tait un dlit de crier Vive la
Rpublique! Ces temps sont dj loin de nous, comme descendus dans un
pass profond, plongs dans l'ombre des ges barbares.

--Ils peuvent revenir.

--Ils peuvent revenir. Et vraiment nous n'en sommes spars encore par
rien de solide, par rien mme d'apparent ni de distinct. Ils se sont
vanouis comme les nuages de l'erreur qui les avait forms. Le moindre
souffle peut encore ramener ces ombres. Je le sais. Je crois pourtant
que la Rpublique est sauve, et avec elle la parcelle de justice et de
vrit qu'elle peut raliser. C'est peu de chose. Mais ce peu nous est
prcieux quand nous avons failli perdre, dans un abme de violence et
d'imbcillit, tout ce qui fait le gnie et la beaut de la France, la
tolrance, la justice, la libert de pense, tout ce qui donne un sens 
notre histoire, un caractre  notre peuple, tout ce qui est cher aux
Franais qui aiment assez leur patrie pour la vouloir juste et
gnreuse. Ce qui frappe nos adversaires comme des coups imprvus, ce
qu'ils attribuent  la malignit d'un petit nombre d'hommes au pouvoir,
encore mal assis et mal obis, n'est en ralit que la consquence de
leurs propres fautes, quand ils ont cru se fortifier dans l'injustice et
l'erreur. Il est de toute ncessit qu'une socit humaine soit en
dfinitive juste et raisonnable. La dmocratie, sans en avoir
conscience, les abandonne, et c'est pourquoi ils tombent par terre. Leur
chute est molle, sur un terrain amolli. Mais il n'est pas certain qu'ils
puissent se relever. Ce que n'ont pu faire les ennemis de la Rpublique
et de la libert quand ils avaient pour eux le Prsident de la
Rpublique, les ministres, tous les pouvoirs publics, la presse, la
foule terrifie et abuse, et ces chevaux dont la bride tait aux mains
des sditieux, le pourront-ils quand les rpublicains, encore timides,
mais inquiets et pleins de mfiance, commencent  se dfendre? Et qui
donnera l'assaut? La troupe mince et brillante des riches et des oisifs,
renforce des camelots  quarante sous. Rien de plus. Le bourgeois
regarde avec bienveillance. Mais il ne combat pas, et il ne sert la
raction qu'en applaudissant aux couplets nationalistes des
cafs-concerts. Cependant la masse grave et sombre, norme, des
travailleurs, qu'on n'amuse plus avec de la politique et des meutes, le
peuple qui, un jour, peut tout exiger puisqu'il produit tout,
s'organise, apprend  penser et s'apprte  vouloir.




LA PRESSE


Ce soir-l, M. Bergeret reut, dans son cabinet, la visite de son
collgue Jumage.

Alphonse Jumage et Lucien Bergeret taient ns le mme jour,  la mme
heure, de deux mres amies, pour qui ce fut, par la suite, un
inpuisable sujet de conversations. Ils avaient grandi ensemble. Lucien
ne s'inquitait en aucune manire d'tre entr dans la vie au mme
moment que son camarade. Alphonse, plus attentif, y songeait avec
contention. Il accoutuma son esprit  comparer, dans leur cours, ces
deux existences simultanment commences, et il se persuada peu  peu
qu'il tait juste, quitable et salutaire que les progrs de l'une et de
l'autre fussent gaux...

... Un effet assez trange de cette tude compare de deux existences
fut que Jumage s'habitua  penser et  agir en toute occasion au rebours
de Bergeret; non qu'il n'et point l'esprit sincre et probe, mais parce
qu'il ne pouvait se dfendre de souponner quelque malignit dans des
succs de carrire plus grands et meilleurs que les siens, par
consquent iniques. C'est ainsi que, pour toutes sortes de raisons
honorables qu'il s'tait donnes et pour celle qu'il avait d'tre le
contradicteur, d'tre l'autre de M. Bergeret, il s'engagea dans les
nationalistes, quand il vit que le professeur de facult avait pris le
parti de la rvision. Il se fit inscrire  la ligue de l'_Agitation
franaise_, et mme il y pronona des discours. Il se mettait
pareillement en opposition avec son ami sur tous les sujets, dans les
systmes de chauffage conomique et dans les rgles de la grammaire
latine. Et comme enfin M. Bergeret n'avait pas toujours tort, Jumage
n'avait pas toujours raison.

Cette contrarit, qui avait pris avec les annes l'exactitude d'un
systme raisonn, n'altra point une amiti forme ds l'enfance: Jumage
s'intressait vraiment  Bergeret dans les disgrces que celui-ci
essuyait au cours parfois embarrass de sa vie. Il allait le voir 
chaque malheur qu'il apprenait. C'tait l'ami des mauvais jours.

Ce soir-l, il s'approcha de son vieux camarade avec cette mine
brouille et trouble, ce visage couperos de joie et de tristesse, que
Lucien connaissait.

--Tu vas bien, Lucien? Je ne te drange pas?

--Non.

--Je venais te voir... dit Jumage, te parler... Mais a n'a aucune
importance... Je t'apportais un article. Mais je te le rpte, c'est
sans importance.

Et il tira de sa poche un journal. M. Bergeret tendit lentement la main
pour le prendre. Jumage le remit dans sa poche, M. Bergeret replia le
bras, et Jumage posa, d'une main un peu tremblante, le papier sur la
table:

--Encore une fois, c'est sans importance. Mais j'ai pens qu'il valait
mieux... Peut-tre est-il bon que tu saches... Comme tu as des
ennemis...

--Flatteur! dit M. Bergeret.

Et prenant le journal, il lut ces lignes, marques au crayon bleu:

Un vulgaire pion dreyfusard, l'intellectuel Bergeret, qui croupissait
en province, vient d'tre charg de cours  la Sorbonne. Les tudiants
de la Facult des lettres protestent nergiquement contre la nomination
scandaleuse de ce protestant antifranais. Et nous ne sommes pas surpris
d'apprendre que bon nombre d'entre eux ont dcid d'accueillir comme il
le mrite, par des hues, ce sale juif allemand, que le ministre de la
trahison publique a l'outrecuidance de leur imposer comme professeur.

Et quand M. Bergeret eut achev sa lecture:

--Ne lis donc pas cela, dit vivement Jumage. Cela n'en vaut pas la
peine. C'est si peu de chose.

--C'est peu, j'en conviens, rpondit M. Bergeret. Encore faut-il me
laisser ce peu comme un tmoignage obscur et faible, mais honorable et
vritable, de ce que j'ai fait dans des temps difficiles. Je n'ai pas
beaucoup fait. Mais enfin j'ai couru quelques risques. Le doyen Stapfer
fut suspendu pour avoir parl de la justice sur une tombe. M. Bourgeois
tait alors grand matre de l'Universit. Et nous avons connu des jours
plus mauvais que ceux que nous fit M. Bourgeois. Sans la fermet
gnreuse de mes chefs, j'tais chass de l'Universit par un ministre
priv de sagesse. Je n'y pensai point alors. Je peux bien y songer
maintenant et rclamer le loyer de mes actes. Or, quelle rcompense
puis-je attendre plus digne, plus belle en son pret, plus haute, que
l'injure des ennemis de la justice? J'eusse souhait que l'crivain
injurieux, qui malgr lui me rend tmoignage, st exprimer une pense
plus exacte dans une forme plus durable. Mais c'tait trop demander.

--Remarque, dit Jumage, que tu es diffam en raison de tes fonctions. Tu
peux traner ton diffamateur devant le jury. Mais je ne te le conseille
pas: il serait acquitt. Le jury a de ces dfaillances.

--Il est vrai, dit M. Bergeret, que le jury semble incliner  croire que
la diffamation des fonctionnaires et les attaques idales diriges
contre les corps constitus ne sont point punissables. Si, quand on leur
soumit cette lettre mesure que Zola crivit  un Prsident de la
Rpublique mal prpar  entendre de si justes paroles, les jurs de la
Seine en condamnrent l'auteur, c'est qu'ils dlibraient sous des cris
inhumains, sous des menaces hideuses, dans un insupportable bruit de
ferraille, au milieu de tous les fantmes de l'erreur et du mensonge.
Ils ne recommenceront pas. Et ils ont montr depuis qu'il ne fallait
plus se plaindre  eux des blessures trop subtiles faites par les
pierres de la parole et les flches de la pense. Je ne connais pas
prcisment leurs raisons, mais je leur en prterai d'abondantes et
d'excellentes.

Peut-tre estiment-ils qu'un dlit si frquent et mille fois rpt
chaque jour, du matin au soir, est non plus un dlit, mais un usage.
Peut-tre pensent-ils que c'est de la politique et l'effet ncessaire de
nos institutions; qu'il est dangereux de limiter en faveur d'un seul
intress les droits de la pense humaine; qu'il y a de bonnes
diffamations comme il y en a de mdiocres et de mauvaises, et qu'il est
difficile de les distinguer; qu'on peut porter de justes et gnreuses
accusations contre un homme puissant ou contre une grande institution
sans tre en tat d'en fournir les preuves formelles, ainsi que cela
s'est vu, et qu'il est enfin de ces accusations condamnes par les lois
qui concourent au bien public et importent au salut de la patrie. Enfin,
il est possible que les jurs acquittent les journalistes par excs de
respect. Et il est possible qu'ils les acquittent par excs de mpris.
En tout cas ils ont supprim le dlit de diffamation.

--Il est probable en effet, dit Jumage, que le jury ne t'accorderait
aucune satisfaction. Mais si la proposition Joseph Fabre tait vote, tu
amnerais ton diffamateur en police correctionnelle o il serait admis 
faire la preuve. Et comme il ne pourrait prouver que tu es  la fois un
protestant antifranais et un sale juif allemand, il serait condamn.

--J'aime beaucoup M. Joseph Fabre, qui a trs bien parl de Jeanne
d'Arc, dit M. Bergeret. Mais sa loi est d'une excessive imprudence. Si
elle tait vote, les juges l'appliqueraient d'une faon qui pourrait
bien un jour surprendre et contrister M. Joseph Fabre lui-mme. Il n'est
pas sage de remettre  d'honntes magistrats, qui ne savent que leur
Code, la connaissance d'une cause qui intresse contradictoirement une
personne ou un groupe de personnes et l'universalit des citoyens et des
hommes, car un journaliste crit pour tout le monde et de sa libert
dpendent toutes les liberts.

--Mais alors!... dit Jumage.

--Alors, rpondit le professeur Bergeret, l'offense aux grands corps
publics et la diffamation des personnes en place ne seront point punies.
Et ce sera bien ainsi. La diffamation est parfois infme, parfois
gnreuse. L'indignit du diffam la rend innocente, l'indignit du
diffamateur la rend mprisable. Dans l'un et l'autre cas elle relve de
l'opinion et non des lois. Il est vrai que c'est beaucoup l'usage, en ce
temps-ci, de diffamer les honntes gens. Mais dans l'tat de banalit et
d'avilissement o cette espce de diffamation est tombe, si elle
gardait encore quelque force, ce serait parce qu'elle est suivie de
sanctions pnales. Sans cette suite et ce cortge, elle tombe
misrablement. C'est la peine dont vous la frappez qui la relve. Car
enfin si mon diffamateur brave la prison, c'est un gaillard. Ce serait
un hros s'il y jouait sa vie. Ne risquant rien, c'est un polisson. Sans
compter que sa voix grle, un procs la grossit, et que les juges, en
punissant l'injure, la publient. Un des plus absurdes et des plus
constants prjugs de l'animal humain est de croire  l'efficacit des
chtiments, qui, la plupart du temps, ne servent  rien, puisque la
socit subsiste et prospre aprs qu'ils sont diminus ou supprims.
Pour ma part je crois fermement que le journaliste qui m'a appel
intellectuel croupi, protestant antifranais et sale juif prussien ne
mrite ni la prison ni l'amende et qu'il est un innocent.

Tirant M. Bergeret par la manche, Jumage le pressa d'entendre ces
paroles mues:

--coute-moi, Lucien; je n'ai aucune de tes ides sur l'Affaire. J'ai
blm ta conduite, je la blme encore. Mais je tiens  te dclarer que
je rprouve nergiquement les procds de polmique dont certains
journaux usent  ton gard. Et, si j'ai un reproche  te faire, c'est de
ne pas les blmer toi-mme avec la mme vigueur. Ton indulgence est
immorale. Permets-moi de te dire que je ne la conois gure chez un
membre de la ligue des _Immortels Principes_. La dclaration de 1791,
invoque par cette ligue, porte prcisment que la libre communication
des penses et des opinions est un des droits les plus prcieux de
l'homme, et que tout citoyen peut donc parler, crire, imprimer
librement, sauf  rpondre de cette libert dans les cas dtermins par
la loi... Sauf  rpondre de l'abus, tu entends. L'outrage est un de ces
cas. L'auteur en doit rpondre. Tu ne peux pas sortir de l.

--Je n'y entrerai point, rpondit M. Bergeret. C'est de la mtaphysique.
Je reste dans la ralit des choses. En fait, il n'est pas si facile que
le croyaient les lgislateurs de 1791 de distinguer l'abus de l'usage,
et pour nous en tenir au point que nous examinons, de marquer la limite
qui spare la svrit de l'outrage, la critique de l'offense. Il est
plus malais encore de peser les intentions de l'crivain. Nous avons
vu, sous la prsidence d'un ministre laboureur, un gnreux appel  la
justice et  l'humanit poursuivi comme un crime. Et dans le mme temps
il tait permis d'insulter  l'innocence et d'offenser la vrit. Cette
dame nue fut mal protge par les lois durant dix-huit mois environ. Un
tel exemple, prcd de beaucoup d'autres, me confirme dans l'ide qu'il
vaut mieux ne poursuivre personne pour du papier noirci.

Les dlits de pense sont indfinissables. Il leur manque ainsi la
qualit essentielle  tout dlit. Celui que la proposition Joseph Fabre
prtend restaurer, la diffamation d'tat, chappe notamment  toute
dfinition. Il est prilleux d'en saisir les juges correctionnels, qui
ne le reconnatraient qu' des signes incertains. Ils le puniraient
cependant; et ce serait une peine faible et vaine. Lors de la
Renaissance, ds que se rpandirent dans les pays d'Europe ces petites
presses  bras et ces pauvres casses de lettres mobiles qui faisaient la
charge d'un ne et qui devaient changer le monde, tous les princes
armrent des lois contre l'imprimerie naissante. En France, sous
Franois Ier et sous Henri II, quiconque publiait un crit sans avoir
pralablement obtenu l'approbation de la Sorbonne tait puni de mort. On
y pendit  force les colporteurs de Genve, coupables de vendre des
prires calvinistes dans les campagnes. En 1618, alors que Luynes, qui
n'avait jamais entendu parler d'affaires ni vu autre chose que des
chiens et des oiseaux, gouvernait le royaume, le pote Durant, pour
avoir fait un livre, fut rompu vif en grve, avec deux de ses complices.

Le dix-septime sicle, que nous croyons poli parce qu'on y dessinait
des jardins et qu'on y composait des pices de thtre, des oraisons
funbres et des fables, ne le cda gure en barbarie aux ges
prcdents. En 1694, l'anne mme o l'vque Bossuet, dans ses _Maximes
sur la Comdie_, traitait Corneille d'entremetteur et Molire
d'histrion, les imprimeurs Rambaud et Larcher furent pendus pour avoir
publi un libelle intitul _l'Ombre de Scarron_, o le roi tait trait
sans respect.

Le supplice des pauvres colporteurs genevois n'empcha pas les progrs
de la Rforme. La mort de deux malheureux imprimeurs n'pargna pas 
Louis XIV une vieillesse excre et funeste. La cruaut des arrts de
justice n'arrta pas les progrs de l'esprit public. Avec le
dix-huitime sicle se leva l'aurore de la douceur humaine. Les lois
suivirent, en boitant et en rechignant, les prceptes des philosophes.
Aux poques troubles, dans les jours de violence, il y eut de brusques
retours au pass.

Les lgislateurs de l'an IV tentrent de dfendre la libert comme les
Parlements dfendaient la monarchie et l'glise. La loi du 27 germinal
punit de mort la provocation  la dissolution du gouvernement et au
rtablissement de la royaut. Cette loi furieuse ne sauva pas la
Rpublique.

Et vous croyez aujourd'hui que la menace de six mois de prison et de
cinq cents francs d'amende empchera ce que n'ont pu empcher la corde
et la roue, et plus tard la guillotine! Et vous croyez  l'efficacit de
vos peines dgnres!

La libert seule est efficace, si elle est pleine et entire. Elle seule
est bonne et salutaire.

Vous la devez  la presse, non pas seulement  la presse qui la mrite
par sa prudence, mais  la presse telle qu'elle est, sage ou folle. Vous
la devez  la presse, parce que la presse exprime la pense de la nation
entire, et qu'elle est et doit tre, comme cette pense mme, diverse,
confuse, contradictoire, juste, injuste, sage, absurde, violente,
magnanime; parce qu'elle est la conscience de la foule obscure des
citoyens comme de l'lite des intelligences, et le miroir o chacun, se
voyant au milieu de tous, se compare et se juge; parce qu'il est
indispensable qu'elle dise tout ce qui se croit ou se pense confusment
autour de nous, en sorte que le vrai et le faux se trouvent amens  la
lumire dans la mme proportion o ils sont au fond des esprits; parce
que ses faiblesses et ses hontes, son ignorance brutale, ses prjugs
stupides lui viennent de la communaut, tandis qu'elle possde en propre
cette force et cette vertu attaches  la parole humaine; parce que,
tant bien que mal, elle pense, et que la pense,  la longue, s'ordonne
d'elle-mme selon des lois suprieures, qu'on ne peut transgresser, et
produit la conciliation des contraires; parce qu'elle apporte des faits
et donne des raisons, et que si les faits qu'elle apporte sont faux,
elle les anantit ds qu'elle les expose, et que ses raisons,
fussent-elles les pires de toutes, impliquent la reconnaissance de la
raison souveraine; parce qu'elle ne peut ni se tromper ni mentir sans
mettre  dcouvert le mensonge et l'erreur, et qu'ainsi, de gr ou de
force, elle travaille, en dfinitive,  l'tablissement de la vrit;
parce que ses discussions ardentes, partiales, et mme injurieuses ou
ineptes, se substituant  la violence matrielle, annoncent
l'adoucissement des moeurs et y contribuent; parce que, tant l'ide,
elle doit rester indpendante du fait, tant la pense, elle doit
dominer tout acte, tant la force morale, elle doit tre soustraite  la
force matrielle.

Et remarque, poursuivit M. Bergeret, que la presse, quand elle est
libre, est faible pour le mal et forte pour le bien. C'est  la libert
de la presse que nous devons le triomphe rcent d'une juste cause. Quand
une petite poigne d'hommes intelligents et gnreux dnoncrent, pour
l'honneur de la France, la condamnation frauduleuse d'un innocent, ils
furent traits en ennemis par le gouvernement et par l'opinion. Ils
parlrent cependant. Et par la parole ils furent les plus forts. Le gros
des feuilles travaillait contre eux, avec quelle ardeur! tu le sais.
Mais elles servirent la vrit malgr elles, et, en publiant des pices
fausses, permirent d'en tablir la fausset. Les mensonges se
dtruisirent les uns par les autres. L'erreur parse ne put rejoindre
ses tronons disperss. Finalement il ne subsista que ce qui avait de la
suite et de la continuit. La vrit possde une force d'enchanement
que l'erreur n'a pas. Elle forma, devant l'injure et la haine
impuissantes, une chane que rien ne peut plus rompre. Mais, pour
accomplir ce travail heureux, il fallait une presse libre. Nous l'avons
eue, grce  la Rpublique, malgr la mauvaise foi et la tracasserie.
Nous l'avons eue, et la vrit a t servie dans la presse par ses
ennemis presque autant que par ses amis.

Et M. Bergeret, ayant ainsi parl, prit dans ses mains le journal que
lui avait apport Jumage, parcourut d'un regard tranquille l'article qui
commenait par ces mots: _Un vulgaire pion dreyfusard, l'intellectuel
Bergeret, qui croupissait en province_...

Puis il dit avec douceur et gravit:

--Ces douze lignes, ces douze lignes qui, par elles-mmes sont de vil
prix, je les tiens pour intangibles et sacres, parce que, dnues de
pense, elles ont du moins t traces avec les signes de la pense,
avec ces caractres d'imprimerie, ces saintes petites lettres de plomb
qui ont port le droit et la raison par le monde.




LA JUSTICE CIVILE ET MILITAIRE




I


--Notre esprit, dit mon bon matre, est ainsi fait que rien ne le
trouble ni ne le blesse de ce qui est ordinaire et coutumier. Et l'usage
use, si je puis dire, notre indignation, aussi bien que notre
merveillement. Je m'veille chaque matin, sans songer, je l'avoue, aux
malheureux qui seront pendus ou rous pendant le jour. Mais quand l'ide
du supplice m'est rendue plus sensible, mon coeur se trouble, et pour
avoir vu cette belle fille conduite  la mort, ma gorge se serre au
point que ce petit poisson n'y saurait entrer.

--Qu'est-ce qu'une belle fille? dit l'huissier. Il n'est pas de rue 
Paris o, dans une nuit, on n'en fasse  la douzaine. Pourquoi celle-ci
avait-elle vol sa matresse, madame la conseillre Josse?

--Je n'en sais rien, monsieur, rpondit gravement mon bon matre; vous
n'en savez rien, et les juges qui l'ont condamne n'en savaient pas
davantage, car les raisons de nos actions sont obscures et les ressorts
qui nous font agir demeurent profondment cachs. Je tiens l'homme pour
libre de ses actes, puisque ma religion l'enseigne; mais, hors la
doctrine de l'glise, qui est certaine, il y a si peu de raison de
croire  la libert humaine, que je frmis en songeant aux arrts de la
justice qui punit des actions dont le principe, l'ordre et les causes
nous chappent galement, o la volont a souvent peu de part, et qui
sont parfois accomplies sans connaissance...

--Je vois avec peine, monsieur, dit le petit homme noir, que vous tes
du parti des fripons.

--Hlas! monsieur, dit mon bon matre, ils sont une part de l'humanit
souffrante, et membres, comme nous, de Jsus-Christ, qui mourut entre
deux larrons. Je crois apercevoir dans nos lois des cruauts qui
paratront distinctement dans l'avenir, et dont nos arrire-neveux
s'indigneront.

--Je ne vous entends pas, monsieur, dit l'autre en buvant un petit coup
de vin. Toutes les barbaries gothiques ont t retranches de nos lois
et coutumes, et la justice est aujourd'hui d'une politesse et d'une
humanit excessives. Les peines sont exactement proportionnes aux
crimes et vous voyez que les voleurs sont pendus, les meurtriers rous,
les criminels de lse-majest tirs  quatre chevaux, les athes, les
sorciers et les sodomites brls, les faux monnayeurs bouillis, en quoi
la justice criminelle marque une extrme modration et toute la douceur
possible.

--Monsieur, de tout temps les juges se sont estims bienveillants,
quitables et doux. Aux ges gothiques de Saint Louis et mme de
Charlemagne, ils admiraient leur propre bnignit, qui nous semble
rudesse aujourd'hui; je devine que nos fils nous jugeront rudes  leur
tour, et qu'ils trouveront encore quelque chose  retrancher sur les
tortures et sur les supplices dont nous usons.

--Monsieur, vous ne parlez pas comme un magistrat. La torture est
ncessaire pour tirer les aveux qu'on n'obtiendrait point par la
douceur. Quant aux peines, elles sont rduites  ce qui est ncessaire
pour assurer la vie et les biens des citoyens.

--Vous convenez donc, monsieur, que la justice a pour objet, non le
juste, mais l'utile, et qu'elle s'inspire seulement des intrts et des
prjugs des peuples. Rien n'est plus vrai, et les fautes sont punies
non point en proportion de la malignit qui y est attache, mais en vue
du dommage qu'elles causent ou qu'on croit qu'elles causent  la
socit. C'est ainsi que les faux monnayeurs sont mis dans une chaudire
d'eau bouillante, bien qu'il y ait en ralit peu de malice  frapper
des cus. Mais les financiers en particulier et le public y prouvent un
dommage sensible. C'est ce dommage dont ils se vengent avec une
impitoyable cruaut! Les voleurs sont pendus, moins pour la perversit
qu'il y a  prendre un pain ou des hardes, laquelle est excessivement
petite, qu' cause de l'attachement naturel des hommes  leur bien. Il
convient de ramener la justice humaine  son vritable principe qui est
l'intrt matriel des citoyens et de la dgager de toute la haute
philosophie dont elle s'enveloppe avec une pompeuse et vaine hypocrisie.

--Monsieur, rpliqua le petit huissier, je ne vous conois pas. Il me
semble que la justice est d'autant plus quitable qu'elle est plus
utile, et que cette utilit mme, qui vous fait la mpriser, vous la
devrait rendre auguste et sacre.

--Vous ne m'entendez point, dit mon bon matre.

--Monsieur, dit le petit huissier, j'observe que vous ne buvez point.
Votre vin est bon, si j'en juge  la couleur. N'y pourrai-je goter?

Il est vrai que mon bon matre, pour la premire fois de sa vie,
laissait du vin au fond de la bouteille. Il le versa dans le verre du
petit huissier.

--A votre sant, monsieur l'abb, dit le petit huissier. Votre vin est
bon, mais vos raisonnements ne valent rien. La justice, je le rpte,
est d'autant plus quitable qu'elle est plus utile, et cette utilit
mme que vous dites tre dans son origine et dans son principe, vous la
devrait rendre auguste et sacre. Mais il vous faut convenir encore que
l'essence mme de la justice, est le juste, ainsi que le mot l'indique.

--Monsieur, dit mon bon matre, quand nous aurons dit que la beaut est
belle, la vrit vraie et la justice juste, nous n'aurons rien dit du
tout. Votre Ulpien, qui s'exprimait avec prcision, a proclam que la
justice est la ferme et perptuelle volont d'attribuer  chacun ce qui
lui appartient, et que les lois sont justes quand elles sanctionnent
cette volont. Le malheur est que les hommes n'ont rien en propre et
qu'ainsi l'quit des lois ne va qu' leur garantir le fruit de leurs
rapines hrditaires ou nouvelles. Elles ressemblent  ces conventions
des enfants qui, aprs qu'ils ont gagn des billes, disent  ceux qui
veulent les leur reprendre: Ce n'est plus de jeu. La sagacit des
juges se borne  discerner les usurpations qui ne sont pas de jeu d'avec
celles dont on tait convenu en engageant la partie, et cette
distinction est  la fois dlicate et purile. Elle est surtout
arbitraire. La grande fille qui, dans ce moment mme, pend au bout d'une
corde de chanvre, avait, dites-vous, vol  madame la conseillre Josse
une coiffe de dentelle. Mais sur quoi tablissez-vous que cette coiffe
appartenait  madame la conseillre Josse? Vous me direz qu'elle l'avait
ou achete de ses deniers ou trouve dans son coffre de mariage, ou
reue de quelque galant, tous bons moyens d'acqurir des dentelles. Mais
de quelque faon qu'elle les et acquises, je vois seulement qu'elle en
jouissait comme d'un de ces biens de fortune qu'on trouve et qu'on perd
d'aventure et sur lesquels on n'a point de droit naturel. Pourtant je
consens que les barbes lui appartenaient, conformment aux rgles de ce
jeu de la proprit que jouent les hommes en socit comme les pauvres
enfants  la marelle. Elle tenait  ces barbes et, dans le fait, elle
n'y avait pas moins de droits qu'un autre, je le veux bien. La justice
tait de les lui rendre, sans les mettre  si haut prix que de dtruire,
pour deux mchantes barbes de point d'Alenon, une crature humaine...

... Quant  punir les voleurs, c'est un droit issu de la force et non de
la philosophie. La philosophie nous enseigne au contraire que tout ce
que nous possdons est acquis par violence ou par ruse. Et vous voyez
aussi que les juges approuvent qu'on nous dpouille de nos biens quand
le ravisseur est puissant. C'est ainsi qu'on permet au roi de nous
prendre notre vaisselle d'argent pour faire la guerre, comme il s'est vu
sous Louis le Grand, alors que les rquisitions furent si exactes qu'on
enleva jusqu'aux crpines des lits, pour en tirer l'or tissu dans la
soie. Ce prince mit la main sur les biens des particuliers et sur les
trsors des glises, et, voil vingt ans, faisant mes dvotions 
Notre-Dame-de-Liesse, en Picardie, j'ous les dolances d'un vieux
sacristain qui dplorait que le feu roi et enlev et fait fondre tout
le trsor de l'glise, et ravi mme le sein d'or maill dpos jadis en
grande pompe par madame la princesse Palatine, aprs qu'elle eut t
gurie miraculeusement d'un cancer. La justice seconda le prince dans
ses rquisitions et punit svrement ceux qui drobaient quelque pice
aux commissaires du roi. C'est donc qu'elle n'estimait pas que ces biens
fussent si attachs aux personnes qu'on ne pt les en sparer.

--Monsieur, dit le petit huissier, les commissaires agissaient au nom du
roi qui, possdant tous les biens du royaume, en peut disposer  son gr
pour la guerre ou pour les btiments ou de toute autre manire.

--Il est vrai, dit mon bon matre, et cela a t mis dans les rgles du
jeu. Les juges y vont comme  l'Oie, en regardant ce qui est crit sur
le tableau. Les droits du prince, soutenus par les Suisses et par toutes
sortes de soldats, y sont crits. Et la pauvre pendue n'avait pas de
gardes suisses pour faire mettre sur le tableau du jeu qu'elle avait
droit de porter les dentelles de madame la conseillre Josse. Cela est
parfaitement exact.

--Monsieur, dit le petit huissier, vous ne comparez point, je pense,
Louis le Grand, qui prit la vaisselle de ses sujets pour payer des
soldats, et cette crature qui vola une coiffe pour s'en parer.

--Monsieur, dit mon bon matre, il est moins innocent de faire la guerre
que d'aller  Ramponneau avec une coiffe de dentelle. Mais la justice
assure  chacun ce qui lui appartient, selon les rgles de ce jeu de
socit qui est le plus inique, le plus absurde et le moins divertissant
des jeux...

... La plus cruelle offense qu'on ait pu faire  Notre-Seigneur
Jsus-Christ est de mettre son image dans les prtoires o les juges
absolvent les pharisiens qui l'ont crucifi et condamnent la Madeleine
qu'il releva de ses mains divines. Que fait-il, le juste, parmi ces
hommes qui ne pourraient pas se montrer justes, mme s'ils le voulaient,
puisque leur triste devoir est de considrer les actions de leurs
semblables non en elles-mmes et dans leur essence, mais au seul point
de vue de l'intrt social, c'est--dire en raison de cet amas
d'gosme, d'avarice, d'erreurs et d'abus qui forme les cits, et dont
ils sont les aveugles conservateurs? En pesant la faute, ils y ajoutent
le poids de la peur ou de la colre qu'elle inspira au lche public. Et
tout cela est crit dans leur livre, en sorte que le texte antique et la
lettre morte leur servent d'esprit, de coeur et d'me vivante. Et toutes
ces dispositions, dont quelques-unes remontent aux ges infmes de
Byzance et de Thodora, s'accordent seulement sur ce point qu'il faut
tout sauver, vertus et vices, d'un monde qui ne veut pas changer. La
faute aux yeux des lois est si peu de chose en soi, et les circonstances
extrieures en sont si considrables, qu'un mme acte, lgitime dans
telle condition, devient impardonnable dans telle autre, comme il se
voit par l'exemple d'un soufflet qui, donn par un homme sur la joue
d'un autre, parat seulement chez un bourgeois l'effet d'une humeur
irascible et devient, pour un soldat, un crime puni de mort. Cette
barbarie, qui subsiste encore, fera de nous l'opprobre des sicles
futurs. Nous n'y prenons pas garde; mais on se demandera un jour quels
sauvages nous tions pour punir du dernier supplice l'ardeur gnreuse
du sang quand elle jaillit du coeur d'un jeune homme assujetti par les
lois aux prils de la guerre et aux dgots de la caserne. Et il est
clair que s'il y avait une justice, nous n'aurions pas deux codes, l'un
militaire, l'autre civil. Ces justices soldatesques, dont on voit tous
les jours les effets, sont d'une cruaut atroce, et les hommes, s'ils se
policent jamais, ne voudront pas croire qu'il fut jadis, en pleine paix,
des conseils de guerre vengeant par la mort d'un homme la majest des
caporaux et des sergents...

... Les juges ne sondent point les reins et ne lisent point dans les
coeurs; aussi leur plus juste justice est-elle rude et superficielle.
Encore s'en faut-il de beaucoup qu'ils s'en tiennent  cette grossire
corce d'quit, sur laquelle les codes sont crits. Ils sont hommes,
c'est--dire faibles et corruptibles, doux aux forts et impitoyables aux
petits. Ils consacrent par leurs sentences les plus cruelles iniquits
sociales, et il est malais de distinguer dans cette partialit ce qui
vient de leur bassesse personnelle, de ce qui leur est impos par le
devoir de leur profession, qui est, en ralit, de soutenir l'tat dans
ce qu'il a de mauvais autant que dans ce qu'il a de bon, de veiller  la
conservation des moeurs publiques, ou excellentes ou dtestables, et
d'assurer, avec les droits des citoyens, les volonts tyranniques du
prince, sans parler des prjugs ridicules et cruels qui trouvent sous
les fleurs de lys un asile inviolable. Le magistrat le plus austre peut
tre amen, par son intgrit mme,  rendre des arrts aussi rvoltants
et peut-tre plus inhumains encore que ceux du magistrat prvaricateur,
et je ne sais, pour ma part, qui des deux je redouterais le plus, ou du
juge qui s'est fait une me avec des textes de loi, ou de celui qui
emploie un reste de sentiment  torturer ces textes. Celui-ci me
sacrifiera  son intrt ou  ses passions; l'autre m'immolera
froidement  la chose crite. Encore faut-il observer que le magistrat
est dfenseur, par fonction, non pas des prjugs nouveaux, auxquels
nous sommes tous plus ou moins soumis, mais des prjugs anciens qui
sont conservs dans les lois alors qu'ils s'effacent de nos mes et de
nos moeurs. Et il n'est pas d'esprit quelque peu mditatif et libre qui
ne sente tout ce qu'il y a de gothique dans la loi, tandis que le juge
n'a pas le droit de le sentir.

Mais je parle comme si les lois, encore que barbares et grossires,
taient du moins claires et prcises. Et il s'en faut de beaucoup qu'il
en soit ainsi. Le grimoire d'un sorcier semble facile  comprendre en
comparaison de plusieurs articles de nos codes et de nos coutumiers. Ces
difficults d'interprtation ont beaucoup contribu  faire tablir
divers degrs de juridiction, et l'on admet que, ce que le bailli n'a
pas entendu, messieurs du Parlement l'clairciront. C'est beaucoup
attendre de cinq hommes en robe rouge et en bonnet carr, qui, mme
aprs avoir rcit le _Veni Creator_, demeurent sujets  l'erreur; et il
vaut mieux convenir que la plus haute juridiction juge sans appel pour
cette seule raison qu'on avait puis les autres avant de recourir 
celle-l. Le prince est de cet avis: car il a des lits de justice
au-dessus des Parlements...

Mon bon matre regarda tristement couler l'eau comme l'image de ce monde
o tout passe et rien ne change.

Il demeura quelque temps songeur et reprit d'une voix plus basse:

--Cela, seul, mon fils, me cause un insurmontable embarras, qu'il faille
que ce soit les juges qui rendent la justice. Il est clair qu'ils ont
intrt  dclarer coupable celui qu'ils ont d'abord souponn. L'esprit
de corps, si puissant chez eux, les y porte; aussi voit-on que, dans
toute leur procdure, ils cartent la dfense comme une importune, et ne
lui donnent accs que lorsque l'accusation a revtu ses armes et compos
son visage, et qu'enfin,  force d'artifices, elle a pris l'air d'une
belle Minerve. Par l'esprit mme de leur profession, ils sont enclins 
voir un coupable dans tout accus, et leur zle semble si effrayant 
certains peuples europens qu'ils les font assister, dans les grandes
causes, par une dizaine de citoyens tirs au sort. En quoi il apparat
que le hasard, dans son aveuglement, garantit mieux la vie et la libert
des accuss que ne le peut faire la conscience claire des juges. Il
est vrai que ces magistrats bourgeois, tirs  la loterie, sont tenus en
dehors de l'affaire dont ils voient seulement les pompes extrieures. Il
est vrai encore que, ignorant les lois, ils sont appels, non  les
appliquer, mais seulement  dcider d'un seul mot s'il y a lieu de les
appliquer. On dit que ces sortes d'assises donnent parfois des rsultats
absurdes, mais que les peuples qui les ont tablies y sont attachs
comme  une espce de garantie trs prcieuse. Je le crois volontiers.
Et je conois qu'on accepte des arrts rendus de la sorte, qui peuvent
tre ineptes ou cruels, mais dont l'absurdit du moins et la barbarie ne
sont pour ainsi dire imputables  personne. L'iniquit semble tolrable
quand elle est assez incohrente pour paratre involontaire.

Ce petit huissier, qui a un si grand sentiment de la justice, me
souponnait d'tre du parti des voleurs et des assassins. Au rebours, je
rprouve  ce point le vol et l'assassinat, que je n'en puis souffrir
mme la copie rgularise par les lois, et il m'est pnible de voir que
les juges n'ont rien trouv de mieux, pour chtier les larrons et les
homicides, que de les imiter; car, de bonne foi, Tournebroche, mon fils,
qu'est-ce que l'amende et la peine de mort, sinon le vol et l'assassinat
perptrs avec une auguste exactitude? Et ne voyez-vous point que notre
justice ne tend, dans toute sa superbe, qu' cette honte de venger un
mal par un mal, une misre par une misre, et de doubler, pour
l'quilibre et la symtrie, les dlits et les crimes? On peut dpenser
dans cette tche une sorte de probit et de dsintressement. On peut
s'y montrer un l'Hospital tout aussi bien qu'un Jeffryes, et je connais
pour ma part un magistrat assez honnte homme. Mais j'ai voulu,
remontant aux principes, montrer le caractre vritable d'une
institution que l'orgueil des juges et l'pouvante des peuples ont
revtue  l'envi d'une majest emprunte. J'ai voulu montrer l'humilit
originelle de ces codes qu'on veut rendre augustes et qui ne sont en
ralit qu'un amas bizarre d'expdients.

Hlas! les lois sont de l'homme; c'est une obscure et misrable origine.
L'occasion les fit natre pour la plupart. L'ignorance, la superstition,
l'orgueil du prince, l'intrt du lgislateur, le caprice, la fantaisie,
voil la source de ces grands corps de droit qui deviennent vnrables
quand ils commencent  n'tre plus intelligibles. L'obscurit qui les
enveloppe, paissie par les commentateurs, leur communique la majest
des oracles antiques. J'entends dire  chaque instant, et je lis tous
les jours dans les gazettes, que maintenant nous faisons des lois de
circonstance et d'occasion. Cette vue appartient  des myopes qui ne
dcouvrent pas que c'est la suite d'un usage immmorial et que, de tout
temps, les lois sont sorties de quelque hasard. On se plaint aussi de
l'obscurit et des contradictions o tombent sans cesse nos lgislateurs
contemporains. Et l'on ne remarque pas que leurs prdcesseurs taient
tout aussi pais et embrouills.

En fait, Tournebroche, mon fils, les lois sont bonnes ou mauvaises moins
par elles-mmes que par la faon dont on les applique, et telle
disposition trs inique ne fait pas de mal si le juge ne la met point en
vigueur. Les moeurs ont plus de force que les lois. La politesse des
habitudes, la douceur des esprits sont les seuls remdes qu'on puisse
raisonnablement apporter  la barbarie lgale. Car de corriger les lois
par les lois, c'est prendre une voie lente et incertaine. Les sicles
seuls dfont l'oeuvre des sicles.




II


--Il faut reconnatre, dit M. de Terremondre, que, dans son genre, la
prison de notre ville est quelque chose d'admirable, avec ses cellules
blanches, si propres, rayonnant toutes d'un observatoire central, et si
ingnieusement disposes qu'on y est toujours en vue, sans jamais rien
voir. Il n'y a pas  dire, c'est bien compris, c'est moderne, c'est au
niveau du progrs. L'anne dernire, comme je faisais une promenade dans
le Maroc, je vis  Tanger, dans une cour ombrage d'un mrier, une
mchante btisse de boue et de pltre devant laquelle un grand ngre en
guenilles sommeillait. tant soldat, il avait pour arme un bton. Par
les fentres troites de la btisse passaient des bras basans, qui
tendaient des paniers d'osier. C'taient les prisonniers qui, de leur
prison, offraient aux passants, contre une pice de cuivre, le produit
de leur travail indolent. Leur voix gutturale modulait des prires et
des plaintes que coupaient brusquement des imprcations et des cris de
fureur. Car, enferms ple-mle dans la vaste salle, ils se disputaient
les ouvertures, voulant tous y passer leurs corbeilles. La querelle trop
vive tira de son assoupissement le soldat noir qui,  coups de bton,
fit rentrer dans le mur les paniers avec les mains suppliantes. Mais
bientt d'autres mains reparurent, brunes et tatoues de bleu comme les
premires. J'eus la curiosit de regarder par les fentes d'une vieille
porte de bois l'intrieur de la prison. Je vis dans l'ombre une foule
dguenille, parse sur la terre humide, des corps de bronze couchs
parmi des loques rouges, des faces graves portant sous le turban des
barbes vnrables, des moricauds agiles tressant en riant des
corbeilles. On dcouvrait  et l, sur les jambes enfles, des linges
souills, cachant mal les plaies et les ulcres; et l'on voyait, l'on
entendait ondoyer et bruire la vermine. Parfois passaient des rires. Une
poule noire piquait du bec le sol fangeux. Le soldat me laissait
observer les prisonniers tout  loisir, piant mon dpart pour tendre la
main. Alors, je songeai au directeur de notre belle prison
dpartementale. Et je me dis: Si M. Ossian Colot venait  Tanger, il la
reconnatrait et il la fltrirait, la promiscuit, l'odieuse
promiscuit.

--Au tableau que vous faites, rpliqua M. Bergeret, je reconnais la
barbarie. Elle est moins cruelle que la civilisation. Les prisonniers
musulmans ne souffrent que de l'indiffrence et parfois de la frocit
de leurs gardiens. Du moins n'ont-ils rien  redouter des philanthropes.
Leur vie est supportable, puisqu'on ne leur inflige pas le rgime
cellulaire. Toute prison est douce, compare  la cellule invente par
nos savants criminalistes.

Il y a, poursuivit M. Bergeret, une frocit particulire aux peuples
civiliss, qui passe en cruaut l'imagination des barbares. Un
criminaliste est bien plus mchant qu'un sauvage, un philanthrope
invente des supplices inconnus  la Perse et  la Chine. Le bourreau
persan fait mourir de faim les prisonniers. Il fallait un philanthrope
pour imaginer de les faire mourir de solitude. C'est l prcisment en
quoi consiste le supplice de la prison cellulaire. Il est incomparable
pour la dure et l'atrocit. Le patient, par bonheur, en devient fou, et
la dmence lui te le sentiment de ses tortures. On croit justifier
cette abomination en allguant qu'il fallait soustraire le condamn aux
mauvaises influences de ses pareils et le mettre hors d'tat d'accomplir
des actes immoraux ou criminels. Ceux qui raisonnent ainsi sont trop
btes pour qu'on affirme qu'ils sont hypocrites.

--Vous avez raison, dit M. Mazure. Mais ne soyons pas injustes envers
notre temps. La Rvolution, qui a su accomplir la rforme judiciaire, a
beaucoup amlior le sort des prisonniers. Les cachots de l'ancien
rgime taient, pour la plupart, infects et noirs.

--Il est vrai, rpliqua M. Bergeret, que de tout temps les hommes ont
t mchants et cruels, et qu'ils ont toujours pris plaisir  tourmenter
les malheureux. Du moins, avant qu'il y et des philanthropes, ne
torturait-on les hommes que par un simple sentiment de haine et de
vengeance, et non dans l'intrt de leurs moeurs.




III


--J'ai appris ce matin  la prfecture, dit M. Frmont, qu'on coupait
une tte dans notre ville. Tout le monde en parle.

--On a si peu de distractions en province! dit M. de Terremondre.

--Mais celle-l, dit M. Bergeret, est dgotante. On tue lgalement dans
l'ombre. Pourquoi le faire encore, puisqu'on en a honte? Le prsident
Grvy, qui tait fort intelligent, avait aboli virtuellement la peine de
mort, en ne l'appliquant jamais. Que ses successeurs n'ont-ils imit son
exemple! La scurit des individus dans les socits modernes ne repose
pas sur la terreur des supplices. La peine de mort est abolie dans
plusieurs nations de l'Europe, sans qu'il s'y commette plus de crimes
que dans les pays o subsiste cette ignoble pratique. L mme o cette
coutume dure encore, elle languit et s'affaiblit. Elle n'a plus ni force
ni vertu. C'est une laideur inutile. Elle survit  son principe. Les
ides de justice et de droit, qui jadis faisaient tomber les ttes avec
majest, sont bien branles maintenant par la morale issue des sciences
naturelles. Et puisque visiblement la peine de mort se meurt, la sagesse
est de la laisser mourir.

--Vous avez raison, dit M. Frmont. La peine de mort est devenue une
pratique intolrable, depuis qu'on n'y attache plus l'ide d'expiation,
qui est toute thologique.

--Le Prsident aurait bien fait grce, dit Lon avec importance. Mais le
crime tait trop horrible.

--Le droit de grce, dit M. Bergeret, tait un des attributs du droit
divin. Le roi ne l'exerait que parce qu'il tait au-dessus de la
justice humaine comme reprsentant de Dieu sur la terre. Ce droit, en
passant du roi au prsident de la Rpublique, a perdu son caractre
essentiel et sa lgitimit. Il constitue dsormais une magistrature en
l'air, une fonction judiciaire en dehors de la justice et non plus
au-dessus; il institue une juridiction arbitraire, inconnue au
lgislateur. L'usage en est bon, puisqu'il sauve des malheureux. Mais
prenez garde qu'il est devenu absurde. La misricorde du roi tait la
misricorde de Dieu mme. Conoit-on M. Flix Faure investi des
attributs de la divinit? M. Thiers, qui ne se croyait pas l'oint du
Seigneur, et qui, de fait, n'avait pas t sacr  Reims, se dchargea
du droit de grce sur une commission qui avait mandat d'tre
misricordieuse pour lui.

--Elle le fut mdiocrement, dit M. Frmont...

--Des restes de barbarie tranent encore, dit M. Bergeret, dans la
civilisation moderne. Notre code de justice militaire, par exemple, nous
rendra odieux  un prochain avenir. Ce code a t fait pour ces troupes
de brigands arms qui dsolaient l'Europe au XVIIIe sicle. Il fut
conserv par la Rpublique de 92, et systmatis dans la premire moiti
de ce sicle. Aprs avoir substitu la nation  l'arme, on a oubli de
le changer. On ne saurait penser  tout. Ces lois atroces, faites pour
des pandours, on les applique aujourd'hui  de jeunes paysans effars, 
des enfants des villes qu'il serait facile de conduire avec douceur. Et
cela semble naturel!

--Je ne vous comprends pas, dit M. de Terremondre. Notre code militaire,
prpar, je crois, sous la Restauration, date seulement du second
Empire. Aux environs de 1875, il a t remani et mis d'accord avec
l'organisation nouvelle de l'arme. Vous ne pouvez donc pas dire qu'il
est fait pour les armes de l'ancien rgime.

--Je le puis dire parfaitement, rpondit M. Bergeret, puisque ce code
n'est qu'une compilation des ordonnances concernant les armes de Louis
XIV et de Louis XV. On sait ce qu'taient ces armes, ramas de racoleurs
et de racols, chiourme de terre, divise en lots qu'achetaient de
jeunes nobles, parfois des enfants. On maintenait l'obissance de ces
troupes par de perptuelles menaces de mort. Tout est chang; les
militaires de la monarchie et des deux Empires ont fait place  une
norme et placide garde nationale. Il n'y a plus  craindre ni
mutineries ni violences. Pourtant la mort  tout propos menace ces doux
troupeaux de paysans et d'artisans, mal habills en soldats. Le
contraste de ces moeurs bnignes et de ces lois froces est presque
risible. Et, si l'on y rflchissait, on trouverait qu'il est aussi
grotesque qu'odieux de punir de mort des attentats dont on aurait
facilement raison par le lger appareil des peines de simple police.

--Mais, dit M. de Terremondre, les soldats d'aujourd'hui ont des armes
comme les soldats d'autrefois. Et il faut bien que des officiers, en
petit nombre et dsarms, s'assurent l'obissance et le respect d'une
multitude d'hommes portant des fusils et des cartouches. Tout est l.

--C'est un vieux prjug, dit M. Bergeret, que de croire  la ncessit
des peines et d'estimer que les plus fortes sont les plus efficaces. La
peine de mort pour voie de fait envers un suprieur vient du temps o
les officiers n'taient pas du mme sang que les soldats...




IV


Il y a environ dix ans, peut-tre plus, peut-tre moins, je visitai une
prison de femmes. C'tait un ancien chteau construit sous Henri IV et
dont les hauts toits d'ardoise dominaient une sombre petite ville du
Midi, au bord d'un fleuve. Le directeur de cette prison paraissait
toucher  l'ge de la retraite; il portait une perruque noire et une
barbe blanche. C'tait un directeur extraordinaire. Il pensait par
lui-mme et avait des sentiments humains. Il ne se faisait pas
d'illusions sur la moralit de ses trois cents pensionnaires, mais il
n'estimait pas qu'elle ft bien au-dessous de la moralit de trois cents
femmes prises au hasard dans une ville.

--Il y a de tout ici comme ailleurs, semblait-il me dire de son regard
doux et las.

Quand nous traversmes la cour, une longue file de dtenues achevait la
promenade silencieuse et regagnait les ateliers. Il y avait beaucoup de
vieilles, l'air brut et sournois. Mon ami, le docteur Cabane, qui nous
accompagnait, me fit remarquer que presque toutes ces femmes avaient des
tares caractristiques, que le strabisme tait frquent parmi elles, que
c'tait des dgnres, et qu'il s'en trouvait bien peu qui ne fussent
marques des stigmates du crime, ou tout au moins du dlit.

Le directeur secoua lentement la tte. Je vis bien qu'il n'tait gure
accessible aux thories des mdecins criminalistes et qu'il demeurait
persuad que dans notre socit les coupables ne sont pas toujours trs
diffrents des innocents.

Il nous mena dans les ateliers. Nous vmes les boulangres, les
blanchisseuses, les lingres  l'ouvrage. Le travail et la propret
mettaient l presque un peu de joie. Le directeur traitait toutes ces
femmes avec bont. Les plus stupides et les plus mchantes ne lui
faisaient pas perdre sa patience ni sa bienveillance. Il estimait qu'on
doit passer bien des choses aux personnes avec lesquelles on vit, qu'il
ne faut pas trop demander mme  des dlinquantes et  des criminelles;
et, contrairement  l'usage, il n'exigeait pas des voleuses et des
entremetteuses qu'elles fussent parfaites parce qu'elles taient punies.
Il ne croyait gure  l'efficacit des chtiments pour rendre les tres
meilleurs, et il dsesprait de faire de la prison une cole de vertu.
Ne pensant pas qu'on rend les gens meilleurs en les faisant souffrir, il
pargnait le plus qu'il pouvait les souffrances  ces malheureuses. Je
ne sais s'il avait des sentiments religieux, mais il n'attachait aucune
signification morale  l'ide d'expiation.

--J'interprte le rglement, me dit-il, avant de l'appliquer. Et je
l'explique moi-mme aux dtenues. Le rglement prescrit, par exemple, le
silence absolu. Or, si elles gardaient absolument le silence, elles
deviendraient toutes idiotes ou folles. Je pense, je dois penser, que ce
n'est pas cela que veut le rglement. Je leur dis: Le rglement vous
ordonne de garder le silence. Qu'est-ce que cela signifie? Cela signifie
que les surveillantes ne doivent pas vous entendre. Si l'on vous entend,
vous serez punies; si l'on ne vous entend pas, on n'a pas de reproche 
vous faire. Je n'ai pas  vous demander compte de vos penses. Si vos
paroles ne font pas plus de bruit que vos penses, je n'ai pas  vous
demander compte de vos paroles. Ainsi averties, elles s'tudient 
parler sans pour ainsi dire profrer de sons. Elles ne deviennent pas
folles, et la rgle est suivie.

Je lui demandai si ses suprieurs hirarchiques approuvaient cette
interprtation du rglement.

Il me rpondit que les inspecteurs lui faisaient souvent des reproches;
qu'alors il les conduisait jusqu' la porte extrieure, et leur disait:
Vous voyez cette grille; elle est en bois. Si l'on enfermait ici des
hommes, au bout de huit jours il n'en resterait pas un. Les femmes n'ont
pas l'ide de s'vader. Mais il est prudent de ne pas les rendre
enrages. Le rgime de la prison n'est pas dj trs favorable  leur
sant physique et morale. Je ne me charge plus de les garder si vous
leur imposez la torture du silence.

L'infirmerie et les dortoirs, que nous visitmes ensuite, taient
installs dans de grandes salles blanchies  la chaux, et qui ne
gardaient plus de leur antique splendeur que des chemines monumentales
de pierre grise et de marbre noir surmontes de pompeuses Vertus en
ronde bosse. Une Justice, sculpte vers 1600 par quelque artiste flamand
italianis, la gorge libre et la cuisse hors de sa tunique fendue,
tenait d'un bras gras ses balances affoles dont les plateaux se
choquaient comme des cymbales, et tournait la pointe de son glaive
contre une petite malade couche dans un lit de fer, sur un matelas
aussi mince qu'une serviette plie. On et dit un enfant.

--Eh bien! cela va mieux? demanda le docteur Cabane.

--Oh! oui, monsieur, beaucoup mieux.

Et elle sourit.

--Allons, soyez bien sage et vous gurirez.

Elle regarda le mdecin avec de grands yeux pleins de joie et
d'esprance.

--C'est qu'elle a t bien malade, cette petite, dit le docteur Cabane.

Et nous passmes.

--Pour quel dlit a-t-elle t condamne?

--Ce n'est pas pour un dlit, c'est pour un crime.

--Ah!

--Infanticide.

Au bout d'un long corridor, nous entrmes dans une petite pice assez
gaie, toute garnie d'armoires, et dont les fentres, qui n'taient pas
grilles, donnaient sur la campagne. L, une jeune femme, fort jolie,
crivait devant un bureau. Debout, prs d'elle, une autre, trs bien
faite, cherchait une clef dans un trousseau pendu  sa ceinture.
J'aurais cru volontiers que ce fussent les filles du directeur. Il
m'avertit que c'tait deux dtenues.

--Vous n'avez pas vu qu'elles ont le costume de la maison?

Je ne l'avais pas remarqu, sans doute parce qu'elles ne le portaient
pas comme les autres.

--Leurs robes sont mieux faites et leurs bonnets, plus petits, laissent
voir les cheveux.

--C'est, me rpondit le vieux directeur, qu'il est bien difficile
d'empcher une femme de montrer ses cheveux, quand ils sont beaux.
Celles-ci sont soumises au rgime commun et astreintes au travail.

--Que font-elles?

--L'une est archiviste et l'autre bibliothcaire.

Il n'y avait pas besoin de le demander: c'taient deux passionnelles.
Le directeur ne nous cacha pas qu'aux dlinquantes il prfrait les
criminelles.

--J'en sais, dit-il, qui sont comme trangres  leur crime. Ce fut un
clair dans leur vie. Elles sont capables de droiture, de courage et de
gnrosit. Je n'en dirais pas autant de mes voleuses. Leurs dlits, qui
restent mdiocres et vulgaires, forment le tissu de leur existence.
Elles sont incorrigibles. Et cette bassesse, qui leur fit commettre des
actes rprhensibles, se retrouve  tout instant dans leur conduite. La
peine qui les atteint est relativement lgre et, comme elles ont peu de
sensibilit physique et morale, elles la supportent le plus souvent avec
facilit.

Ce n'est pas  dire, ajouta-t-il vivement, que ces malheureuses soient
toutes indignes de piti et ne mritent point qu'on s'intresse  elles.
Plus je vis, plus je m'aperois qu'il n'y a pas de coupables et qu'il
n'y a que des malheureux.

Il nous fit entrer dans son cabinet et donna  un surveillant l'ordre de
lui amener la dtenue 503.

--Je vais, nous dit-il, vous donner un spectacle que je n'ai point
prpar, je vous prie de le croire, et qui vous inspirera sans doute des
rflexions neuves sur les dlits et les peines. Ce que vous allez voir
et entendre, je l'ai vu et entendu cent fois dans ma vie.

Une vieille femme, accompagne d'une surveillante, entra dans le
cabinet. C'tait une paysanne rude, informe, sans front ni menton,
borgne.

--J'ai une bonne nouvelle  vous annoncer, lui dit le directeur. M. le
Prsident de la Rpublique, instruit de votre bonne conduite, vous remet
le reste de votre peine. Vous sortirez samedi.

Elle coutait, la bouche ouverte, les mains jointes sur le ventre. Mais
les ides n'entraient pas vite dans sa tte.

--Vous sortirez samedi prochain de cette maison. Vous serez libre.

Cette fois elle comprit, ses mains se soulevrent dans un geste de
dtresse, ses lvres tremblrent:

--C'est-il vrai qu'il faut que je m'en aille? Alors, qu'est-ce que je
vais devenir? Ici j'tais nourrie, vtue, et tout. Est-ce que vous
pourriez pas le dire  ce bon monsieur, qu'il vaut mieux que je reste o
je suis?

Il l'avertit qu' son dpart elle recevrait une certaine somme, dix ou
douze francs.

Elle sortit, pensant  cet argent.

Je demandai ce qu'elle avait fait, celle-l.

Il feuilleta un registre:

--503. Elle tait servante chez des cultivateurs... Elle a vol un
tablier  ses matres... Vol domestique... Vous savez, la loi punit
svrement le vol domestique.




V


--Il n'est pas convenable, dit Jean Marteau, de manquer de pain. C'est
une incorrection. La faim devrait tre un dlit comme le vagabondage.
Mais en fait les deux dlits se confondent, et l'article 269 punit de
trois  six mois de prison les gens qui n'ont pas de moyens de
subsistance. Le vagabondage, dit le code, est l'tat des vagabonds, des
gens sans aveu, qui n'ont ni domicile certain ni moyens de subsistance
et qui n'exercent habituellement aucun mtier, aucune profession. Ce
sont de grands coupables.

--Il est remarquable, dit M. Bergeret, que l'tat de ces vagabonds,
passibles de six mois de prison et de dix ans de surveillance, est
prcisment celui o le bon saint Franois mit ses compagnons, 
Sainte-Marie-des-Anges, et les filles de sainte Claire. Saint Franois
d'Assise et saint Antoine de Padoue, s'ils venaient prcher aujourd'hui
 Paris, risqueraient fort d'aller dans le panier  salade au dpt de
la Prfecture. Ce que j'en dis n'est pas pour dnoncer  la police les
moines mendiants qui pullulent maintenant et trublionnent chez nous.
Ceux-l ont des moyens d'existence et ils exercent tous les mtiers.

--Ils sont respectables puisqu'ils sont riches, dit Jean Marteau, et la
mendicit n'est interdite qu'aux pauvres. Ne possdant rien, j'tais un
ennemi prsum de la proprit, et il est juste de dfendre la proprit
contre ses ennemis. La tche auguste du juge est d'assurer  chacun ce
qui lui revient, au riche sa richesse et au pauvre sa pauvret.

--J'ai mdit la philosophie du droit, dit M. Bergeret, et j'ai reconnu
que toute la justice sociale reposait sur ces deux axiomes: Le vol est
condamnable. Le produit du vol est sacr. Ce sont l les principes qui
assurent la scurit des individus et maintiennent l'ordre dans l'tat.
Si l'un de ces principes tutlaires tait mconnu, la socit tout
entire s'croulerait. Ils furent tablis au commencement des ges. Un
chef vtu de peaux d'ours, arm d'une hache de silex et d'une pe en
bronze, rentra avec ses compagnons dans l'enceinte de pierres o les
enfants de la tribu taient renferms avec les troupeaux des femmes et
des rennes. Ils ramenaient les jeunes filles et les jeunes garons de la
tribu voisine et rapportaient des pierres tombes du ciel, qui taient
prcieuses parce qu'on en faisait des pes qui ne pliaient pas. Le chef
monta sur un tertre, au milieu de l'enceinte, et dit: Ces esclaves et
ce fer, que j'ai pris  des hommes faibles et mprisables, sont  moi.
Quiconque tendra la main dessus sera frapp de ma hache. Telle est
l'origine des lois. Leur esprit est antique et barbare. Et c'est parce
que la justice est la conscration de toutes les injustices, qu'elle
rassure tout le monde. Un juge peut tre bon, car les hommes ne sont pas
tous mchants; la loi ne peut pas tre bonne parce qu'elle est
antrieure  toute ide de bont. Les changements qu'on y a apports
dans la suite des ges n'ont pas altr son caractre original. Les
juristes l'ont rendue subtile et l'ont laisse barbare. C'est  sa
frocit mme qu'elle doit d'tre respecte et de paratre auguste. Les
hommes sont enclins  adorer les dieux mchants, et ce qui n'est point
cruel ne leur semble point vnrable. Les justiciables croient  la
justice des lois. Ils n'ont point une autre morale que les juges, et ils
pensent comme eux qu'une action punie est une action punissable. J'ai
t souvent touch de voir, en police correctionnelle ou en cour
d'assises, que le coupable et le juge s'accordent parfaitement sur les
ides de bien et de mal. Ils ont les mmes prjugs et une morale
commune.

--Il n'en saurait tre autrement, dit Jean Marteau. Un malheureux qui a
vol  un talage une saucisse ou une paire de souliers n'a pas pour
cela pntr d'un regard profond et d'un esprit intrpide les origines
du droit et les fondements de la justice. Et ceux qui, comme nous, n'ont
pas craint de voir la conscration de la violence et de l'iniquit 
l'origine des codes, ceux-l sont incapables de voler un centime.

--Mais enfin, dit M. Goubin, il y a des lois justes!

--Croyez-vous? demanda Jean Marteau.

--M. Goubin a raison, dit M. Bergeret. Il y a des lois justes. Mais la
loi, tant institue pour la dfense de la socit, ne saurait tre,
dans son esprit, plus quitable que cette socit. Tant que la socit
sera fonde sur l'injustice, les lois auront pour fonction de dfendre
et de soutenir l'injustice. Et elles paratront d'autant plus
respectables qu'elles seront plus injustes. Remarquez aussi
qu'anciennes, pour la plupart, elles reprsentent non pas tout  fait
l'iniquit prsente, mais une iniquit passe, plus rude et plus
grossire. Ce sont des monuments des ges mauvais, qui subsistent dans
des jours plus doux.

--Mais on les corrige, dit M. Goubin.

--On les corrige, rpondit M. Bergeret. La Chambre et le Snat y
travaillent quand ils n'ont pas autre chose  faire. Mais le fond
subsiste: il est pre. A vrai dire, je ne craindrais pas beaucoup les
mauvaises lois si elles taient appliques par de bons juges. La loi est
inflexible, dit-on. Je ne le crois pas. Il n'y a point de texte qui ne
se laisse solliciter. La loi est morte. Le magistrat est vivant; c'est
un grand avantage qu'il a sur elle. Malheureusement il n'en use gure.
D'ordinaire, il se fait plus mort, plus froid, plus insensible que le
texte qu'il applique. Il n'est point humain; il n'a point de piti.
L'esprit de caste touffe en lui toute sympathie humaine.

Je ne parle ici que des magistrats honntes.

--C'est le plus grand nombre, dit M. Goubin.

--C'est le plus grand nombre, rpondit M. Bergeret, si nous considrons
la probit vulgaire et la morale commune. Mais est-ce assez que d'tre 
peu prs un honnte homme pour exercer sans erreurs et sans abus le
pouvoir monstrueux de punir? Le bon juge devrait unir l'esprit
philosophique  la simple bont. C'est beaucoup demander  un homme qui
fait sa carrire et veut avancer. Sans compter que s'il fait paratre
une morale suprieure  celle de son temps, il sera odieux  ses
confrres et soulvera l'indignation gnrale. Car nous appelons
immoralit toute morale qui n'est point la ntre. Tous ceux qui ont
apport un peu de bont nouvelle au monde essuyrent le mpris des
honntes gens. C'est bien ce qui est arriv au prsident Magnaud.

J'ai l ses jugements runis en un petit volume et comments par Henry
Leyret. Ces jugements, quand ils furent prononcs, indignrent les
magistrats austres et les lgislateurs vertueux. Ils sont empreints
d'une philosophie profonde et d'une bont dlicate. Ils tmoignent de
l'esprit le plus lev et de l'me la plus tendre. Ils sont pleins de
piti, ils sont humains, ils sont vertueux. On estima dans la
magistrature que le prsident Magnaud n'avait pas l'esprit juridique, et
les amis de M. Mline l'accusrent de ne point assez respecter la
proprit. Et il est vrai que les attendus dont s'appuient les
jugements de M. le prsident Magnaud sont singuliers; car on y rencontre
 chaque ligne les penses d'un esprit libre et les sentiments d'un coeur
gnreux.

M. Bergeret, prenant sur la table un petit volume rouge, le feuilleta et
lut:

La probit et la dlicatesse sont deux vertus infiniment plus faciles 
pratiquer quand on ne manque de rien, que lorsqu'on est dnu de tout.

Ce qui ne peut tre vit ne saurait tre puni.

Pour quitablement apprcier le dlit de l'indigent, le juge doit, pour
un instant, oublier le bien-tre dont il jouit, afin de s'identifier
autant que possible avec la situation lamentable de l'tre abandonn de
tous.

Le souci du juge, dans son interprtation de la loi, ne doit pas tre
seulement limit au cas spcial qui lui est soumis, mais s'tendre
encore aux consquences bonnes ou mauvaises que peut produire sa
sentence dans un intrt plus gnral.

C'est l'ouvrier seul qui produit et qui expose sa sant ou sa vie au
profit exclusif du patron, lequel ne peut compromettre que son capital.

Et j'ai cit presque au hasard, ajouta M. Bergeret en fermant le livre.
Voil des paroles nouvelles et qui rendent le son d'une grande me!







End of the Project Gutenberg EBook of Opinions sociales, by Anatole France

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defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

