The Project Gutenberg EBook of La fille du pirate, by mile Chevalier

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Title: La fille du pirate

Author: mile Chevalier

Release Date: May 16, 2006 [EBook #18403]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                                  LA
                           FILLE DU PIRATE


                           MILE CHEVALIER





                                PARIS
                       CALMANN-LVY, DITEURS
                          3, RUE AUBER, 3


                                 A
                              MA MRE



                             PROLOGUE

                              EN MER


                                I

--Range  carguer la grand'voile!

A peine ce commandement fut-il transmis par le porte-voix du capitaine
et rpt par le sifflet du matre de manoeuvres, que cinq matelots
s'lancrent sur les chelles de corde. Mais au mme moment, une rafale
pouvantable enveloppa le brick comme dans une trombe, et deux fois
successives le courba tribord  bbord, au point que les vagues
bondirent par-dessus ses lisses.

--Amenez les huniers sur le pont! cria le capitaine Franois d'une voix
de stentor.

L'ordre se perdit dans le fracas de la tempte, et il n'tait pas
articul qu'une seconde colonne d'air fondit sur le navire avec la
rapidit de la foudre, brisa le perroquet du grand mt, les cacatois du
mt de misaine et emporta les toiles qui restaient dehors.

Un mousse, cramponn  l'extrmit d'une vergue, o il s'efforait de
fixer la voile avec les rabans de ferlage, fut enlev par le tourbillon
et tomba  la mer.

Cet accident passa inaperu au milieu de l'anxit gnrale.

Le vaisseau penchait affreusement sur le ct et menaait de
s'engloutir.

--A la barre! tonna le porte-voix.

Le chef de timonerie y tait dj.

--Elle ne gouverne plus, capitaine! s'cria-t-il sourdement.

--Bas le grand mt!

Cinq minutes aprs, l'arbre, sap  sa base, s'abattait avec un horrible
craquement.

Dj, le brick se relevait, lorsqu'un autre coup de vent faillit le
submerger de nouveau.

La position tait dsespre. Il n'y avait plus  hsiter. Le commandant
le comprit. Assis  son banc de quart, il avait surveill avec un
sang-froid merveilleux les progrs de l'ouragan, et quand il vit qu'il
ne lui restait qu'un moyen de sauver son vaisseau, il n'hsita pas 
l'employer.

--Rasez tout! s'cria-t-il.

Puis, le bruit cadenc des haches frappant  coups redoubls le pied des
deux derniers mts se joignit aux mugissements des lments en furie, et
bientt le navire flotta au gr des flots.

Cependant la tempte se calma peu  peu: on renaissait  l'esprance,
lorsque, tout  coup, un calier parut sur le pont.

--Nous faisons eau! dit-il au capitaine qui se tenait sur le gaillard
d'arrire, debout, immobile, les bras croiss sur la poitrine.

--Grez les pompes! ordonna l'autre, sans qu'un muscle de sa face
bouget.--O est la voie? demanda-t-il ensuite au calier.

--Dans la soute aux biscuits. Trois pieds de bordage en drive.

--Tout le monde aux pompes!

Chacun s'empressa d'obir; et au bout d'une heure les pompes
commencrent  franchir. Alors les calfats descendirent dans la cale et
parvinrent  rparer les principales avaries.

Mais la nuit tait arrive, et il fallut remettre au lendemain le soin
de s'orienter.


                                II

Le brick qui venait, grce  l'habilet de son capitaine, d'chapper 
cette pouvantable tourmente, s'appelait l'_Alcyon_. Parti de Marseille
avec un chargement de vins pour la Louisiane, il avait t chass de
sa route par des vents contraires et pouss sur les ctes de la
Nouvelle-cosse.

Il portait une vingtaine de passagers seulement  son bord.

L'un de ces passagers, jeune homme de vingt-cinq  vingt-huit ans, tait
fils de l'armateur  qui appartenait l'_Alcyon_. Son pre l'envoyait
 la Nouvelle-Orlans pour y tablir un comptoir. C'tait le dernier
enfant de quatre qu'avait eus l'armateur. Deux taient morts  la fleur
de l'ge, un autre, l'an, avait disparu dans son adolescence, et
jamais depuis on n'en avait eu de nouvelles. On supposait gnralement
qu'il s'tait noy.


                                III

Pendant la tempte, Charles, sur l'ordre du capitaine, tait rest dans
la grande cabine; mais quand le danger eut cess, il monta sur le pont
o il demeura le reste de la nuit en confrence avec les officiers.

Le lendemain matin, une voile parut  l'horizon. Cette vue ranima le
courage dfaillant des malheureux naufrags.

Aussitt on cessa de travailler  un radeau,--dont on avait entrepris la
construction avec des espars et des vergues de rechanges,--pour tablir
des signaux.

Ils ne furent que trop bien distingus.

Une heure s'tait  peine coule quand un navire silla dans les eaux de
l'_Alcyon_.

C'tait une longue corvette, noire comme de l'encre, couronne d'une
bande rouge sanglant.

Nul pavillon ne flottait  sa drisse. Mais des flammes noires ornaient
ses cacatois.

Le capitaine de l'_Alcyon_, qui cherchait  reconnatre la corvette, 
l'aide de sa longue-vue, frona soudain les sourcils et frappa du pied.

--Qu'y a-t-il donc, monsieur? demanda Charles attribuant ces mouvements
 la mauvaise humeur.

--Rien de bon! rien de bon!--Lieutenant!

Un officier s'approcha.

--Voyez! dit le capitaine en passant la lunette  son second.

Ds que celui-ci eut regard il plit.

--Le _Corbeau_! murmura-t-il.

--Le _Corbeau_! rptrent, en se signant, des matelots qui se
trouvaient prs du lieutenant.

--Mais qu'est-ce que cela signifie! dit Charles, frapp de la stupeur
qui se peignait sur le visage des assistants.

--C'est le _Corbeau_!

--Mais encore, capitaine...

--Allons, il faut nous prparer  mourir. Avoir travers le grain pour
tomber sous la griffe du _Corbeau_, mille sabords!

--Mais, persista le fils de l'armateur, expliquez-moi au moins de quoi
il s'agit.

--Il s'agit, monsieur, rpliqua le vieux marin, de faire vos
dispositions testamentaires. Tenez, voici le _Corbeau_ qui croasse;
comprenez-vous!

Comme le capitaine prononait ces mots, un clair illumina les ondes de
l'Atlantique, puis une dtonation se fit entendre et deux boulets rams
balayrent le pont de l'_Alcyon_.

--C'est un corsaire! s'cria Charles avec imptuosit, il faut nous
battre. Nous avons des armes et des munitions...

Le capitaine haussa les paules.

--Une embarcation  la mer! ordonna-t-il.

Quand le canot eut t mis  flots, le commandant y descendit,
accompagn de quatre vigoureux rameurs.

--Mais qu'est-ce que cela signifie? rptait Charles tonn d'un
incident aussi extraordinaire.

--Cela signifie, monsieur, que dans une heure nous servirons
probablement de pture aux requins, lui rpliqua le troisime.

--Pourquoi ne pas nous dfendre?

--Se dfendre contre le _Corbeau_! examinez un peu cette mchoire!


                                 IV

La corvette, pousse par une frache brise nord-ouest, nageait
rapidement, toutes voiles dferles, depuis ses royales jusqu' ses focs
et ses bonnettes hautes et basses.

C'tait un magnifique navire de guerre cambr, svelte, lanc comme
un yacht, portant firement son encolure, et plus firement encore ses
trois flches qui ployaient comme des baleines sous le fardeau de ses
toiles gonfles.

A la proue un immense corbeau, les ailes dployes, semblait prt 
fondre sur sa proie.

Deux caronades, du plus fort calibre, avanaient leurs gueules bantes
au-dessus de l'envergure au menaant volatile, perch immdiatement sous
le beaupr.

Les vingt sabords du _Corbeau_ taient garnis de vingt canons.

La gueule de ces vingt canons avait t peinte en rouge comme la ligne
de la prceinte.

Sur le pont, au pied des mts, se tenaient des groupes d'hommes arms
jusqu'aux dents.

Tous taient vtus de chemises rouges,  large collet rabattu, bord
d'un filet noir, et de pantalons gris de fer, serrs  la taille par
une ceinture de cuir, dans laquelle taient passs des pistolets, un
poignard, et une hache  double tranchant.

Ils avaient la tte et les bras nus.

Au moment o le canot dtach de l'_Alcyon_ approchait du _Corbeau_, ce
dernier amenait sa voilure et prparait ses grappins d'abordage.

Le capitaine Franois hla, et peu aprs son esquif tait hiss par les
palans du _Corbeau_.

Un homme se promenait seul sur la dunette.

Il avait la physionomie dure, le visage bronz, les yeux pleins d'un feu
sombre et une paisse barbe noire. Sa stature tait leve, ses membres
nous  des attaches souples, nerveuses, ses mouvements brusques,
imprieux.

Un chapeau de toile cire, sans ornement, couvrait son chef, mais sa
veste en velours brun, ainsi que son pantalon, de mme toffe, taient
galonns d'argent.

A son ct pendait un sabre turc, et  la main droite il tenait un
porte-voix.

Ce personnage paraissait avoir trente ans environ.

Le capitaine de l'_Alcyon_ marcha bravement  lui.

--Comment s'appelle ta coquille de noix? fit le pirate avec un accent
gascon trs-prononc.

--L'_Alcyon_.

--De quoi se compose la cargaison!

--De vins.

--Et puis?

--Des conserves.

--As-tu des passagers?

--Une vingtaine, pour lesquels je suis venu rclamer votre piti.

Le forban sourit ironiquement.

--O allais-tu?

--A la Nouvelle-Orlans. Mais le mauvais temps...

--Et tu venais!

--De Marseille.

--Ah! de Marseille, fit l'autre avec une certaine motion.

Ensuite, il se tourna, leva un doigt en l'air; et quatre hommes se
jetrent sur le capitaine Franois, le terrassrent et lui garottrent
les pieds et les poings. Les rameurs qui l'avaient suivi subirent le
mme sort.


                                  V

Dj le _Corbeau_ accostait l'_Alcyon_.

Le premier de ces vaisseaux mit en panne et amarra le second  ses
flancs.

Les flibustiers se prcipitrent sur leur victime comme des vautours
sur un cadavre. Nul parmi les matelots du btiment marchand n'osa leur
opposer de rsistance. La terreur qu'inspirait le nom seul du _Corbeau_
avait glac d'effroi les plus braves. Tous furent lis et transbords,
ainsi que les passagers,  l'exception du fils de l'armateur.

Charles, maudissant la lchet de ces gens, s'tait arm d'une paire de
pistolets, et, adoss au gouvernail, il menaait de brler la cervelle
 quiconque tenterait de s'emparer de sa personne. D'abord intimids par
cette attitude dtermine, les forbans reculrent, puis ils se rurent,
comme des furieux, contre l'intrpide jeune homme. Mais celui-ci fit feu
de ses deux coups et deux pirates tombrent; leurs compagnons poussrent
un cri de vengeance et fondirent en masse sur Charles, qui, sans perdre
son sang-froid, s'tait empar d'une barre de cabestan et la faisait
voltiger autour de lui avec une redoutable dextrit.

Dj son levier avait mis hors de combat nombre des assaillants,
lorsqu'un officier du _Corbeau_, impatient de cette lutte
compromettante pour les siens, paula une petite carabine, ajusta le
fils de l'armateur et lcha la dtente.

Atteint au dessous de l'omoplate, Charles laissa choir la barre de
cabestan dont il s'tait fait un si formidable auxiliaire, et s'affaissa
sur le pont.


                                 VI

Alors commena le pillage de l'_Alcyon_. Mais tout s'accomplit dans le
plus grand ordre. Une discipline de fer courbait la nature sauvage
de ces dmons  face humaine. La cargaison du navire captur passa
rapidement sur le navire captureur. Ensuite tous les individus trouvs
 bord de l'_Alcyon_, depuis le capitaine jusqu'au dernier mousse, furent
lis deux  deux, et jets  la mer avec un boulet de trente-six aux
pieds.

En accomplissant cette affreuse excution, les matelots du _Corbeau_ ne
riaient ni ne gmissaient.

Ils taient calmes, insensibles.

Pour eux ces meurtres n'avaient rien d'odieux. C'tait une coutume, un
devoir, une ncessite. D'ailleurs c'tait la rgle.

Chaque fois que le _Corbeau_ faisait une prise,--et cela arrivait
frquemment,--nul ne recevait quartier; et pas un des marins engags sur
les paquebots transatlantiques ne l'ignorait; aussi la rputation de la
corvette noire tait-elle en harmonie avec l'pouvante que son quipage
inspirait.

Ordinairement le _Corbeau_ croisait dans le golfe Saint-Laurent, sur
la route d'Europe en Amrique; et, comme disaient les matelots, qui de
prs l'avait vu, plus ne le revoyait.


                                VII

Il tait midi. Le soleil, voil depuis le matin par de lgres brumes,
perait  l'orient. Aux teintes blanchtres de l'atmosphre succdait
peu  peu un azur limpide, dont les rverbrations sur la nappe aqueuse
se doraient aux tides rayons de l'astre du jour.

La nature semblait sourire en dployant ses grandeurs clestes et
marines.

L'homme s'levait  la contemplation de ce beau spectacle.

Rien,  notre avis ne parle plus loquemment  l'esprit et au coeur que
le tableau du ciel et de la pleine mer.

Immensit sous immensit!

Mystre contre mystre!

Ou suis-je? que suis-je?

Ces deux questions se pressent sur vos lvres.

Soyez chrtien, musulman, paen, idoltre, diste, panthiste,
polythiste, rationaliste, matrialiste, nihiliste,--soyez ce que vous
voudrez,--si votre vue n'a plus d'autre limite que le firmament et
l'eau, vous rougirez de votre petitesse, et un moment, une minute,
une seconde, vous douterez! Non, il n'y a pas de croyance humaine qui
rsiste  l'infini! Notre nature est trop borne pour cela.

En tout, pour comprendre, pour tre fort, il nous faut du tangible, du
palpable, du mallable.

Nous nous impatientons malgr nous, contre ce qui cesse de frapper nos
sens.

Et cette impatience nous amne  dire avec Montaigne:

--Que sais-je?

Puis avec Shakspeare:

--Suis-je ou ne suis-je pas!


                                VIII

La nuit vint:--nuit calme et potique.

A la vote cleste couraient des petits nuages diaphanes, derrires
lesquels la lune mirait son disque argent. Plus uni qu'une glace tait
l'Ocan, rflchissant, dans sa transparence, la coupole de l'empire.

O nuit d'amour, de langueur, de volupt!

Cependant une masse sombre, informe, se dressait au milieu de
l'Atlantique.

L'onde clapotait  petit bruit autour, et formait de lgres franges
d'cume, qui allaient en dgradant insensiblement, et finissaient par se
confondre dans le bleu de la plaine liquide.

Cette masse, c'tait la carcasse de l'_Alcyon_.

Aprs avoir dpouill le brick, les corsaires l'avaient abandonn  la
grce de Dieu.

Et toujours l'onde clapotait  petit bruit autour et formait de
lgres franges d'cume, qui allaient en dgradant insensiblement, et
finissaient par se perdre dans le bleu de la plaine liquide.

Tout tait morne, silencieux  bord de l'_Alcyon_, pauvre navire si gai
la veille, si fringant, si anim!

On et dit d'une tombe place sur une autre tombe!

Mais coutez!

Ce n'est pas un murmure des vagues, ce n'est pas un soupir de la brise,
pas le cri d'un oiseau de nuit, c'est un gmissement humain!

Et toujours l'onde clapote  petit bruit autour de l'_Alcyon_, et forme
des franges d'cume neigeuse, qui vont se dgradant et finissent par se
perdre dans le bleu de la plaine liquide!

C'est un gmissement humain!

Je croyais pourtant que le _Corbeau_ n'avait pas laiss crature vivante
 bord de l'_Alcyon_.

Mais le gmissement recommence; un homme se soulve pniblement prs du
gouvernail, il passe la main sur son front, il interroge ses souvenirs.

C'est Charles, c'est le fils de l'armateur marseillais!

Et toujours l'onde clapote  petit bruit autour du brick et forme de
lgres franges d'cume, qui vont se dgradant peu  peu et finissent
par se fondre dans le bleu de la plaine liquide.


                                 IX

Oui, c'tait Charles.

Notre brave jeune homme n'avait pas t grivement bless. A son
vanouissement il devait la vie; car un lambeau de toile tant tomb
sur son corps, peu aprs sa chute, et l'ayant recouvert, les forbans
n'avaient plus pris attention  lui.

En recouvrant la connaissance, il se sentit trs-faible, mais,  mesure
que ses forces revenaient, sa mmoire se faisait jour.

Il se trana  sa cabine, o par bonheur il trouva quelques provisions
ngliges par les bandits.

Il mangea modrment et retourna se coucher sur le couronnement.

Deux jours aprs, un bateau-pilote le recueillait et le transportait 
Halifax.

Il crivit aussitt  son pre.

La perte successive de plusieurs btiments avait ruin celui-ci, qui
rpondit qu'il partait pour les Grandes-Indes afin d'y tenter fortune.

Dsormais Charles tait sans ressources. Mais il tait plein de force et
d'nergie. L'adversit le trouva inbranlable.

S'tant rendu  Qubec, il y entreprit un petit commerce et se maria
avec une Canadienne.

Elle tait belle et aimante. Durant quelques annes, Charles jouit d'une
flicit sans nuages.

Par malheur, le sort, acharn  sa poursuite, lui mnageait un dernier
coup.

Sa femme le rendit pre et mourut dans les douleurs de l'enfantement.

C'en tait trop!

Charles ne put survivre  son affliction. Bientt il suivait son pouse
au tombeau et laissait sur cette terre de souffrance une orpheline,
nomme Angle.

Angle avait sur l'paule gauche une tache de rousseur, ayant la forme
d'un papillon.




                           PREMIRE PARTIE


                            LE CHARRETIER


                                  I

Prenez-le  Londres,  Paris,  Rome,  Madrid,  Lisbonne,  Vienne, 
Berlin,  Saint-Ptersbourg,  New-York,  Qubec ou  Montral, et le
conducteur de voitures publiques sera toujours le mme--un type unique.
Il est  la fois l'tre le plus remuant et le plus pacifique de la
terre. Sa gat est inaltrable, sa docilit  l'preuve, sa discrtion
proverbiale. Causeur par temprament, il sait se rendre muet comme
Harpocrate. Aussi curieux qu'une femme, il compte la prudence parmi ses
premires qualits. Observateur pntrant, sa finesse ne trahit jamais
le rsultat de ses investigations. Vif jusqu' l'excs, il est
d'une patience anglique, s'il le faut. Ttu comme une mule de la
Sierra-Morena, on ne l'a point encore vu rsister aux flatteries d'un
louis. Ennemi jur de la police, il est  tu et  toi avec ses agents.
Enfin, soit qu'il reste stationnaire, soit qu'il marche, soit qu'il
trotte, soit qu'il galope, soit qu'il vole, le conducteur de voitures
publiques est le factotum de la socit. Que de services n'a-t-il pas
rendus? Que de services ne rend-il pas et ne rendra-t-il pas? On devrait
lui voter des mdailles, lui attacher des dcorations sur la poitrine,
lui riger des statues! Mais l'humanit est ainsi faite: elle mprise
ceux qui lui sont utiles pour encenser ceux qui lui sont nuisibles!

Cependant, perch sur son strapontin, comme un cormoran au sommet d'un
rocher, le conducteur de voitures publiques regarde onduler la foule 
ses pieds, et rit sous cape, en sifflant un air de sa composition; car
il est pote, il est artiste, notre homme!

Voyez-le plutt.

Qui mieux que lui connat les monuments d'une ville, leur histoire,
leur chronique, leur lgende! Qui mieux que lui sait la chansonnette en
vogue, la toilette  la mode, le livre qui fait fureur! qui mieux que
lui pourrait tirer les effets des causes, les causes des effets!
Qu'il daigne ouvrir la bouche et il vous dira o va cette lgante,
hermtiquement voile; d'o revient ce monsieur envelopp jusqu'aux yeux
dans son cache-nez.--Il a press les doigts dlicats des plus grandes
duchesses, caus avec les sommits de la littrature, de la peinture de
la sculpture, de la science, de la diplomatie. Ses connaissances sont
universelles, sa mmoire vaut une encyclopdie, son tact est infini.
Astronome par ncessit, il vous prdira le beau ou le mauvais temps,
comme la fleur des almanachs. Mais, malgr tous ses talents, le
conducteur de voitures publiques appartient  la classe des incompris. O
honte de notre sicle! Cependant s'il lui prenait fantaisie de parler 
cet homme, que de faiblesses n'aurait-il pas  rvler sur votre compte,
fires dames et orgueilleux gentilshommes qui passez, le ddain aux
lvres, devant son modeste sapin! Grces au ciel, il est bon, il est
charitable, il est misricordieux, le conducteur de voitures publiques!
Il a tout vu, il a tout appris, et comme le dit Dumas: il est l'homme
des socits vieillies: la civilisation est venue  lui, il s'est laiss
faire. Sa moralit est  peu prs celle de Bartholo.

Passant du compos au simple, de l'entier  la fraction, nous allons,
si le lecteur y consent, nous transporter sur la place Notre-Dame, 
Montral, et esquisser en deux traits de plume le conducteur de voitures
publiques canadien.

Partout ailleurs qu'au Canada, le conducteur de voitures publiques, tout
en conservant son cachet primordial, a su marcher avec le progrs. Mais
ici il n'a pas boug d'une seule ligne. Tandis qu'en Angleterre, en
France, etc., il s'aristocratisait, sur les bords du Saint-Laurent, il
demeurait fidle aux traditions de nos aeux. Aussi se moque-t-il de ses
prtentieux confrres d'outre-Atlantique qui se font appeler _cocher_,
et n'ambitionne-t-il que l'antique appellation de _charretier_. Ce
non vnrable, il l'aime, il le chrit, il le respecte comme titre de
noblesse. Malheur  qui le lui contesterait!

Si maintenant nous dlaissons encore une fois le champ banal des
gnralits pour celui des particularits, si nous exilons l'entier
pour patronner l'unit, nous vous apprendrons que Pierre Morlaix tait
charretier de profession, qu'il stationnait d'ordinaire sur la place
Notre-Dame, devant l'glise, qu'il marquait vingt-six ans, n'tait pas
beau garon, mais possdait en revanche les plus belles btes de toute
la paroisse de Montral. C'taient deux chevaux bais-bruns,  la robe
soyeuse et luisante, aux longues balsanes blanches, portant haut la
tte, trottant vite et menu, pas malins en toute, comme disait leur
matre, et faisant cinquante milles sans se fatiguer. Je vous laisse 
penser si Pierre Morlaix tait vain de son attelage! Vraiment il fallait
le voir assis sur le sige de sa calche, double d'toffe gauffre, il
fallait le voir brlant le pav de la grande rue Saint-Jacques, par un
beau jour d't, il fallait voir avec quelle clrit il vous emportait
les _partis_, le dimanche,  Monkland! Et l'hiver donc! Ah! l'hiver
tait le bon temps de notre ami. Ds que la neige tendait sa nappe
de duvet sur la ville et les campagnes, Pierre remisait sa calche,
l'emmaillotait tendrement dans une housse de cuir impermable et sortait
son _sleigh_! Un superbe traneau, ma foi, en velours cramoisi et tout
drap de splendides pelleteries qui retombaient jusqu' terre! Il
en avait fait des jaloux, ce sleigh-l! Les charretiers de la
place Notre-Dame, de la place Jacques-Cartier, du March--foin, se
mangeaient-ils la langue chaque fois qu'ils apercevaient sa coque
lgante rasant avec la rapidit d'une locomotive le sol argent de
concrtions cristallines. Dans leur envieuse fureur, quelques-uns
n'avaient-ils pas complot la perte du joli traneau! Oui; mais Pierre,
Morlaix tait un rude gars! Il avait dcouvert la conjuration, fustig
d'importance les conspirateurs et son traneau jouissait de l'estime
publique. A peine arriv  son poste le matin, il tait retenu! Nul
n'avait souvenance qu'il ft rest dix minutes inoccup. Le samedi soir
on l'assurait pour le lendemain, on se le disputait, et matre Pierre,
afin de contenter tout le monde, le mettait gnreusement  l'enchre!
Alors, le traneau montait, montait, montait! Les ttes s'chauffaient
et souvent la location tait adjuge sur une offre de quinze dollars.
Pierre faisait claquer sa langue contre son palais; le gagnant jetait
sur ses antagonistes un coup d'oeil de dfi, et la foule, que ces scnes
hebdomadaires ne manquaient jamais d'amasser, battait des mains.

Tel tait Pierre Morlaix, ses deux coursiers, Carillon, la Brune et son
sleigh, lorsque, par une nuit de janvier 18..., comme le brave phaton
revenait d'une course dans Griffinton, il fut frapp par cette
interpellation significative:

--Oh!

Pierre ralentit l'allure de ses chevaux, se retourna, et  la lueur du
rverbre voisin, aperut un individu, emboss dans un ample manteau, 
collet relev, et coiff d'un casque[1] en fourrure.

[Note 1: Tel est le nom que les Canadiens-Franais donnent  leur
coiffure d'hiver.]

--Approche! fit ce personnage d'un ton bref.

Le charretier avana sa voiture prs du trottoir, et dit:

--Embarquez.

L'inconnu sauta dans le traneau, ramena soigneusement sur lui la robe
de boeuf, borde d'une bande carlate.

--O va-t-on, monsieur? demanda Pierre.

--Faubourg Qubec, et promptement!

Ces mots taient  peine prononcs que Carillon et la Brune dvoraient
l'espace avec la vitesse du vent.

Le froid tait sec, la neige grinait sous les patins du sleigh et
des narines des chevaux s'levait un nuage de vapeur blanchtre, qui
tranchait sur les teintes bleues, projetes par le firmament, nacr de
perles tincelantes.

--Quelle rue? dit Pierre, en franchissant la place Dalhousie.

--Rue de la Visitation.

--Quel numro?

--Marche. Je t'avertirai quand je voudrai descendre.

Habitu au caprice de ses pratiques, le charretier poursuivit droit son
chemin jusqu' la rue de la Visitation qu'il enfila trop brusquement,
car le traneau s'accrocha  une borne et se renversa sur le ct.

Heureusement les chevaux s'arrtrent d'eux-mmes; mais Pierre fut lanc
au milieu de la voie, ainsi que son voyageur.

--Maladroit! s'cria celui-ci, en sa relevant. Ne pouvais-tu faire
attention?

--Excusez, balbutia le conducteur confus, et s'assurant qu'il n'tait
pas bless.

--Allons, leste! dit l'autre, en ramassant sur la neige, un objet qu'il
avait sans doute laiss chapper et que Pierre Morlaix crut tre un
pistolet.

Ils reprirent leur place et se remirent en route. Mais au coin de la rue
Sainte-Catherine, l'inconnu posa sa main sur l'paule de Pierre Morlaix:

--Voici un louis. Attends-moi ici; tu me ramneras.

Ce disant, il sautait  terre, et disparaissait derrire un pt de
maisons.

Sduit par la gnrosit de son passager (afin de nous servir du terme
local), Pierre l'attendit patiemment jusqu'au petit jour. A la fin,
lass de fumer des pipes, de s'agiter le corps, les pieds et les bras
pour s'chauffer, il rsolut de rentrer ses chevaux  leur curie.
Ensuite, avant de se coucher, il voulut nettoyer son traneau. Mais
quelle fut sa surprise de trouver sur le coussin un petit portefeuille
de maroquin noir! Pierre l'ouvrit sans scrupule, en marmottant:

--C'est ce monsieur qui, sans doute, l'aura oubli! il ne manquera pas
de le rclamer, et on le lui rendra.

Le portefeuille contenait vingt _bills de_ cinquante piastres chacun et
un billet, sans adresse et sans signature, ainsi conu:

Il ne tient qu' vous de vous en assurer si vous le dsirez. Il est
chez elle.

--a ne m'apprend pas grand'chose, dit le charretier en serrant le
portefeuille dans la poche de son capot.



                                 II

A l'poque o commence cette histoire, Montral tait loin d'occuper
l'tendue qu'il embrasse maintenant. Le faubourg Qubec, si peupl
aujourd'hui, ne comptait gure que quelques maisonnettes parpilles 
travers de vastes prairies marcageuses et sillonnes de ruisseaux. Sur
l'emplacement du pt actuellement born par les rues Sainte-Catherine
et Dorchester, Beaudry et de la Visitation, s'levait une cahute en
bois, appuye contre quelques hangars et chantiers de la plus chtive
apparence.

Cette cahute n'avait qu'un tage; autour rgnait une galerie dlabre 
laquelle on arrivait par un escalier de quatre marches. Le toit, couvert
en bardeaux, se projetait en forme d'auvent au-dessus de la galerie
et l'abritait tant bien que mal. Il tait surmont d'une
lucarne-demoiselle, alors  demi enterre sous la neige. La faade de la
masure donnait au sud; elle possdait deux fentres et une porte basse
ouverte  l'extrmit gauche vis--vis de l'escalier. Devant cette
maison s'tendait la cour, ceinte d'une palissade en souches d'rable,
grossirement empiles les unes sur les autres. Des tas de fumiers,
revtus d'une paisse couche de glace, et un poulailler, composaient
les principaux ornements de la cour, o l'on pntrait par une frle
barrire, retenue avec des liens d'osier en guise de gonds et fermant
au moyen d'une corde qu'on nouait  une cheville fiche dans un montant
dispos  cet effet.

La maison appartenait  une vieille femme. Habitation et habitante
jouissaient d'une mauvaise rputation. Dans le voisinage on n'en parlait
qu'avec terreur. Ceux que leurs affaires obligeaient  passer prs de la
rsidence de la mre Guilloux, ne manquaient jamais de se signer, et
le nom seul de la maritorne suffisait pour imposer silence aux enfants
criards.

La mre Guilloux n'avait plus d'ge. On la disait veuve d'un matelot,
que nul n'avait connu. Quand  elle, c'tait une grande femme, sche,
osseuse, d'un aspect repoussant. Son visage ressemblait assez  une
peau de parchemin dessche, plisse, recroqueville par la chaleur.
Pommettes, maxillaires, saillissaient affreusement. Le front tait
troit aux tempes, bas, dprim, en grande partie cach par des mches
de cheveux blanc-sale qui s'chappaient d'un bonnet d'indienne dont la
couleur primitive avait disparu depuis longtemps sous un triple enduit
de graisse. De petits yeux ronds, fors en trous de vrille, un nez
cras, aplati comme par un coup de marteau, une bouche norme,
dpouille de sa lvre suprieure et laissant  nu quelques crocs
jauntres, un menton coutur par une cicatrice cruciale, aux bords de
laquelle avaient cr des touffes de poils gris, achevaient de justifier
l'effroi superstitieux que cette hideuse crature rpandait autour de sa
personne et de sa proprit.

D'o venait la mre Guilloux? Problme!

Dix ans auparavant elle s'tait installe dans la baraque que nous
avons dcrite, aprs l'avoir achete  un pcheur, et depuis lors elle
y vivait Quels taient ses moyens d'existence? Autre problme aussi
insoluble que le premier.

Les commres du quartier prtendaient bien que la mre Guilloux
entretenait doux commerce d'amiti avec le diable, et qu'elle devait 
l'esprit malin les beaux louis d'or que chaque semaine elle changeait
au march contre les primeurs de la saison; mais le diable est
ordinairement un pauvre hre, plus charg de conscience que de piastres,
et nous doutons que malgr sa prtendue tendresse pour l'me de la mre
Guilloux il et t capable de se constituer le banquier-pourvoyeur de
son estomac.

Comment la mre Guilloux employait-elle ses journes? Troisime mystre
qu'aucun Oedipe n'avait pu percer.

Ce n'est pas qu'on n'et tent d'en dchirer le voile; Dieu merci! 
Montral, aussi bien que partout ailleurs, il ne manque pas de gens plus
enclins  soigner les intrts des voisins que les leurs. La charit
est si excellente vertu! Mais, en cette occasion, madame Charit s'tait
bourgeoisement cass le nez. La mre Guilloux ou la Camarde, comme on
l'appelait communment, tmoignait peu de got pour la socit. Et les
intrpides bienfaitrices qui avaient essay de porter leur curiosit
dans son asile avaient t dment conduites par le cerbre du logis,
un certain chien-loup, malingre, dcharn comme sa matresse, mais
possesseur, au reste, de splendides mchoires qui auraient merveill
nos dentistes-osanores.

Ce chien-loup se nommait Hurleur.

En t, mons. Hurleur gtait sous la galerie, en hiver il se promenait
flegmatiquement au-dessus. Jamais il ne dsertait son poste. Quelqu'un
approchait-il trop prs de la clture, le fidle portier s'lanait
dans la cour, se dressait sur ses pattes de devant contre la barre
transversale de la barrire, et montrait coquettement  l'audacieux ses
dents blanches et aigus. C'tait vraiment un chien-modle. Les
Franais lui auraient, sans nul doute dcern le prix Monthyon. Moins
apprciateurs des nobles qualits que les Franais, les Canadiens ne
tenaient pas notre animal en haute estime. Au contraire: ils lui avaient
vou toutes les maldictions imaginables. Un garnement,--de la pire
espce, nous aimons  le croire,--ne s'tait-il pas avis de vouloir
jouer un mauvais tour  ce prototype de la race canine! Mais aussi il
avait pay cher sa mchancet! si cher que, sans l'intervention de la
Camarde, sire Hurleur et bel et bien dvor le jeune fou, qui en fut
quitte pour une paule triture et une demi-douzaine de ctes corches.
Je vous laisse  penser si cet accident avait caus sensation! On parla
de brler la mre Guilloux, sa _turne_ et son abominable gardien. Mais
lorsqu'il fallut mettre le projet  excution, ce fut comme au Conseil
tenu par les Rats.

       L'un dit: Je n'y vais point, je ne suis pas si sot,
       L'autre: Je ne saurais. Si bien que, sans rien faire,
       On se quitta.

En fin de compte, il fut dcid que le cas serait soumis au constable.
Inutile de reproduire les fioritures dont on enjoliva ce grief capital.
Titilles par le poivre-long de l'anxit, les langues manoeuvrrent
avec une facilit miraculeuse, et Belzbuth sait de combien d'infamies
dites et indites on chargea la veuve du matelot. Le magistrat couta
gravement les rapports des plaignants et promit qu'il oprerait le jour
mme une visite domiciliaire dans ce repaire de monstruosits.

Effectivement, une heure aprs, il arrivait, accompagn de deux agents
subalternes, devant la maison suspecte. Des groupes nombreux s'taient
forms  quelque distance, afin de juger si Satan aurait plus d'gards
pour un officier public que pour de simples particuliers.

Dj Hurleur poussait un grognement de sinistre augure, lorsque la
Camarde parut sur la galerie. A la vue de la police, elle grimaa un
sourire qui rehaussa encore la laideur de sa face. Ensuite, rappelant 
l'ordre son chien-griffon, elle s'avana  la rencontre du commissaire.

--Madame, commena celui-ci....

La mgre l'interrompit en lui prsentant un papier qu'elle avait  la
main. D'un clin d'oeil le bailli l'eut parcouru, et on remarqua--chose
trange!--qu'il s'inclina aussitt humblement devant la Camarde, et
enjoignit  ses recors de se retirer; lui-mme ne tarda pas  les
rejoindre, en sortant de l cour  reculons.

Ici, permettez-moi de placer une ligne de points d'exclamation pour vous
peindre l'bahissement des spectateurs de cette scne!

!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

Bon, criez-vous, c'tait une princesse dguise. Les salamalecs d'un
honorable fonctionnaire de la cit dmontrrent victorieusement que
toutes les imputations sur son compte taient fausses, et que ses
infirmits mritaient le respect, non les railleries.--Ah! que vous
apprciez mal nos aimables Eumnides du faubourg Qubec! Quoi! vous
avez la candeur de supposer qu'elles avaient entass des montagnes
d'hypothses, sond toutes les profondeurs de l'Enfer, bti des
forteresses de soupons, interrog tous les chos du on dit chafaud
pice  pice le plus formidable difice d'interprtations connu
de mmoire de femme, pour voir tout cela se dissoudre, s'vanouir,
s'annihiler comme une vaine fume, parce qu'il avait plu  un
policeman anglais de courber le dos devant une gueuse!--Non, non,
filles de Bretons et de Normands ne broutent gure au rtelier de
la crdulit. Ce n'est pas elles qu'on mystifie aisment.
Notre-Dame-de-Bon-Secours! pour changer leurs convictions, besoin est
d'arguments solides, substantiels, palpables. Essayez de les prendre
avec le miel de la politesse ou le vinaigre de la colre!

Donc aprs l'entrevue de la Camarde avec les agents de la police, madame
Raviot dit  madame Bouvet:

--Sainte Vierge! qu qu'aurait cru a? Not' bailli qu'est ensorcel
itou!

--En effette! Pour le sr, la vieille chipie y ait jet in sort.

--Ah! ben! j'sommes fiarement prserves,  c't'heure, dans Montral,
ajouta une jeune fille, en rajustant sa _cline_ que le vent avait
drange.

--J'gage qu'il est protestant, c'particulier-l!

--Tout d'mme qu'c'a s'pourrait!

--Des horreurs!

--Y iront drette dans la chaudire bouillante!

Ainsi de suite.

Voil o en taient la Camarde et sa demeure, quand l'inconnu que Pierre
Morlaix dbarqua  l'angle des rues de la Visitation et Dorchester,
s'approcha de la maison maudite.


                                 III

Notre personnage marcha droit  la barrire, dtacha la ficelle qui
la fermait, en homme accoutum aux tres, franchit la cour, donna une
caresse au chien-griffon, qui, drogeant  ses habitudes hostiles, tait
accouru gambader autour de lui, monta l'escalier et frappa  la porte
quatre fois successives, et une cinquime, aprs une demi-minute
d'intervalle.

Des pas ne tardrent pas  se faire entendre de l'intrieur, puis un
triple grincement de verrous, puis la Camarde parut, tenant  la main
une chandelle de suif baveuse.

--Ah! c'est vous, dit-elle d'une voix rauque; il est bien tard! Nous
dsesprions...

--Mike est-il ici?

--Oui, monsieur. Il est dans le cabinet du fond.

--clairez-moi, Juliette.

Ils se trouvaient alors dans une vaste cuisine sombre, malpropre,
lambrisse de toiles d'araigne et de batterie de cuisine brche ou
rouille. Un grand pole en fonte occupait le centre de la pice, dont
le plafond tait form de solives grimaantes et soutenues, a et l,
par des tais  peine quarris. Pour le plancher, il gmissait sous une
couverture d'immondices visqueuse et glissante.

En un coin, des figurines de cire, s'efforant de reprsenter le tableau
de Jsus  la Crche, jaunissaient dans leur chsse de verre fl.

L'atmosphre de cette cuisine tait lourde, coeurante. On y respirait
une odeur de boucane et de graillon, que justifiaient des chapelets
de poissons sals pendus  des crochets et un chaudron dans lequel
roussissaient, en grsillant  l'ardeur du feu, de menus morceaux de
lard.

La vieille prit un trousseau de clefs et se dirigea vers une porte
latrale.

--Ou allez-vous? demanda l'inconnu.

--Chut! fit la Camarde en ouvrant la porte avec prcaution.

--Est-ce que ce serait dj fini?

--Venez, monsieur Larenon.

Ils entrrent dans une chambre dont l'aspect contrastait trangement
avec celui de la premire pice. C'tait passer d'un ignoble taudis dans
un riant boudoir. A la vrit, le mot boudoir est peut-tre hasard;
mais en sortant de la cuisine, o tout exasprait les sens, il tait
impossible de ne pas tre dlicieusement impressionn, par l'apparence
coquette de cette chambre, tendue d'un joli papier rose satin, 
nids d'amour, et de laquelle s'chappait une douce senteur d'iris.
L'appartement tait petit, petit, mais gentil, mais gentil,  plaisir!
D'abord, un beau tapis, bien chaud, bien moelleux pour reposer les
pieds, un plafond bien blanc, bord de moulures, avec une belle rosace,
d'o descendait, par des cordons de soie, une lampe astrale, qui
projetait des ondes de lumire vaporeuse.

Ensuite, c'tait une table en acajou, une berceuse, une causeuse en
velours orange, une fentre garnie de rideaux de brocard draps en haut
sous leur baguette de cuivre dor et retenus par des embrasses de mme
mtal, enfin un lit perdu sous les plis de ses amples courtines en soie
blanche, seme de bouquets de fleur. Si la varit des couleurs de cet
ameublement n'accusait pas un got raffin, leur opposition flattait
l'oeil et amenait sur les lvres un sourire de bonne humeur.

--Voyez, dit  voix basse la mre Guilloux, en dsignant le lit, elle
est l.

Un clair de joie illumina la prunelle noire de l'tranger.

--Quoi, dit-il, Mike a russi?

--Admirablement; mais le drle, en l'apportant, m'a sembl ivre.
Il voulait la garder avec lui dans le cabinet; j'ai craint... vous
comprenez?

--Oui, rpondit Larenon avec un geste de dgot; le misrable en aurait
bien t capable.

--Alors je lui ai dit que, selon vos ordres, elle devait tre dpose
dans cette chambre jusqu' votre arrive.

--Vous avez bien fait, Juliette... Mais fermez donc la croise, elle
doit tre ouverte; je sens un courant d'air...

--Un courant d'air! c'est, ma foi, vrai; il doit provenir de la cuisine,
car je me suis assure que le chssis tait ferm, quand nous emes
couch la petite. Elle dormait, que c'tait bonheur  la contempler!
Vous voulez la voir?

--Sans doute.

La Camarde s'avana vers le lit sur la pointe du pied et carta les
rideaux.

Mais aussitt elle lcha une exclamation de surprise fort naturelle.

--Qu'est-ce? s'cria Larenon en regardant par-dessus l'paule de la
vieille:

--Envole!

--Hein!

--Elle n'y est plus... elle est partie!

--Que dis-tu, malheureuse? fit l'trange visiteur, en la repoussant
brutalement.

--Oh! grce, grce, monsieur Larenon! balbutia-t-elle d'une voix
suppliante. Je vous jure....

--Arrire!

A cet instant un nouvel individu se prsenta sur le seuil de
l'appartement. Il tait affubl de haillons adipeux: un chapeau rp,
sans forme, une sorte de houppelande, perce aux coudes, dchiquete 
l'extrmit des manches, sevre de boutons, serre  la taille par des
lambeaux d'charpe en laine, un pantalon de droguet trou aux genoux, et
des mocassins dchirs.

Si l'enveloppe de ce personnage tait peu attrayante, sa physionomie
l'tait encore moins. Il n'tait gure possible d'imaginer visage plus
hideusement laid. On et dit le miroir de toutes les passions honteuses,
une cration de William Hogarth.

--Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-il en chancelant. Ah! c'est vous,
bourgeois; bon. Vous tes content.. Mais comme y ont l'air chiffonn!
qu'est-ce qu'elle a la Camarde! Oh! ne la battez pas... pif! paf! pan!
Bateau! comme c'est touch! Attrape, mes amours! bateau! Est-ce que
le bourgeois prtendrait... Ouf! il va la tuer, le diable m'emporte!
Heureusement qu'il a des gants le bourgeois, sans cela il s'corcherait
les doigts sur cette vieille carcasse dplume! Tonnerre! voil un coup
de poing qui vaut trente-six chandelles!.... et ce coup de pied... Il
faut tout de mme qu'elle soit firement dure la Camarde!... bateau! il
en pleut aujourd'hui des indulgences! Mais, ils vont rveiller... Oh!
Oh! je m'oppose, je m'oppose, je m'oppose, potence!

L-dessus, notre homme s'lance sur Larenon qui, emport par une colre
indicible, frappait furieusement la mre Guilloux, et lui dit:

--Oh, monsieur!

L'autre se retourna, l'oeil tincelant, les traits contracts par
l'irritation:

--C'est toi, Mike! Est-il vrai que tu l'avais enlev?...

--Comment, si c'est vrai, bourgeois! Cette satane sorcire
prtendrait-elle le contraire?

--Tiens, dit Larenon en le conduisant vers la fentre, qui
effectivement tait ouverte...

--Eh bien! rpliqua Mike cherchant  comprendre, tandis que la Camarde
profitait de cette circonstance pour s'enfuir.

--Eh bien, l'affaire est manque!

--Bateau! que le diable m'emporte si je sais...

--Notre proie s'est chappe.

--Quelle proie?

--Qu'as-tu fait, ce soir? Tche de me rpondre correctement, quoique tu
sois ivre comme un Polonais.

--Ce que j'ai fait, ce que j'ai fait, bateau! ce que j'ai fait, oh! j'ai
gagn notre procs, bourgeois.

--Oui, mais o est l'enfant!

Mike courut au lit.

--Oh! dit-il, d'un ton menaant, aprs y avoir jet un coup d'oeil, la
Camarde a voulu manger  ma botte de foin. Un moment, un moment!

Il sortit, et bientt l'on perut le bruit d'une violente dispute,
ensuite un grand cri...

Larenon tonn se disposait  rejoindre l'Irlandais, lorsque celui-ci
rentra. Il tenait  la main un long couteau dgouttant de sang.

--C'est rpar! dit-il froidement, en essuyant la lame de l'arme sur la
manche de son habit.

--Mais l'enfant!

Mike parla durant plusieurs minutes  l'oreille de Larenon, et  la
fin ce dernier, dont le visage avait donn des signes de satisfaction
visible, s'cria:

--Parfait! Tu as eu raison. Aussi bien il tait temps d'en finir avec
elle. Mais le chien!

--Le chien, bateau! c'est juste le chien.... Oh! j'ai mon ide. Ne vous
inquitez pas.

L'Irlandais sortit de nouveau, et Larenon se jeta sur la causeuse, ou
il demeura prs d'une heure plong dans un abme de rflexions.

Au retour de l'autre, il se leva.

--Partez le premier, dit Mike, en lui remettant entre les bras un enfant
endormi.

Le mystrieux personnage examina une seconde la figure de l'enfant,
l'enveloppa soigneusement dans son manteau, sauta par la fentre et
disparut.

Mike alors dfit le lit, renversa les matelas au milieu de la chambre,
parpilla les feuilles de mas qui remplissaient la paillasse, saisit
la lampe, mit le feu  trois ou quatre places diffrentes, sauta par la
fentre et disparut  son tour.

L'aurore commenait  poindre.




                          DEUXIME PARTIE


                             L'VASION


                                 I

--Numro 1. Onze heures! Rien ne bouge.

--Numro 2. Onze heures! Bien ne bouge! reprit le deuxime factionnaire.

Ce cri, pass de bouche en bouche, et rpt par toutes les sentinelles,
fit le tour de la prison de Montral.


                                 II

La prison de Montral tait un btiment situ sur la rue Notre-Dame,
presque vis--vis de la place Jacques-Cartier et adoss au
Champ-de-Mars. Des murs levs l'entouraient.

De cette prison, aujourd'hui, il ne reste que le pignon nord-est, la
partie mridionale a t dmolie pour faire place aux constructions du
nouveau Palais-de-Justice, et il est bien  souhaiter que l'on se hte
de dmolir ce pignon, espce de bicoque qui jure affreusement  ct du
plus beau monument public de la mtropole canadienne.

A l'poque dont nous parlons, la prison de Montral formait un
paralllogramme long, compos de deux tages et d'un rez-de-chausse.

Les deux tages taient occups par les simples dlinquants; mais le
rez-de-chausse tait affect aux grands criminels. Ceux-ci taient
gnralement parqus, deux  deux, dans des cachots vastes et assez bien
ars.


                                III

Si le lecteur consent  pntrer avec nous dans l'un de ses cachots, au
moment o les sentinelles s'envoient le mot d'ordre, il y trouvera deux
prisonniers, avec qui nous aurons occasion de faire ample connaissance.

Malgr l'heure avance de la nuit, les captifs ne dorment pas.

Bien au contraire, ils sont aux aguets, ils coutent.

--Bon; le factionnaire est rentr dans sa gurite. Donnez-moi la lime,
Mike.

Et l'individu apostroph passe  son camarade une petite lime finement
trempe.

Puis l'on peroit un lger son, acre, rgulier, monotone, mais qui se
confond avec les plaintes des girouettes tournoyant sur leurs hampes
oxydes.

C'est le frottement du mtal contre le mtal; c'est le grincement de
l'acier mordant le fer.

Les prisonniers travaillent  leur vasion.

Une obscurit complte enveloppe la cellule; au dehors il pleut  verse.

--Est-ce fait, monsieur Alphonse?

--Pas encore. coutez... on dirait que quelqu'un vient.

--Non, dit Mike, aprs une minute de pause. Vous pouvez continuer.

--Fini! s'cria bientt Alphonse. Le barreau est sci. Il ne nous reste
plus qu' l'arracher. Prenons-le par le bas et tirons  nous. Chut! il
me semble....

En effet, des pas sonores et cadencs rsonnaient  quelque distance.

--La ronde, murmura Mike; tant mieux; il y aura maintenant moins de
danger  craindre.

Les pas se rapprochrent et s'loignrent lentement.

--A l'oeuvre maintenant! dit Alphonse.

Les prisonniers empoignrent le barreau  pleines mains, et anims
de cette nergie fbrile, qui dcuple les forces dans les positions
prilleuses, le descellrent en deux ou trois secousses.

--Ah! nous sommes libres! dit Mike, en bondissant de joie.

--Silence! Le plus difficile n'est pas fait. Avez-vous des cordes?

--Voici.

--Sortons!

A cet instant, la sentinelle voisine criait:

--Numro 1. Onze heures et demie. Rien ne bouge.


                                 IV

La fentre du cachot tait de niveau avec le sol de la cour, et dfendue
seulement par une croise cadenasse, un treillis en fil d'archal et six
barreaux de fer.

Forcer le cadenas, briser le grillage, n'avaient t qu'un jeu pour les
prisonniers; on a vu de quelle manire ils s'taient dbarrasss du plus
formidable obstacle.

Le premier, Mike, se glissa  travers l'troite ouverture et mit le pied
sur le prau; Alphonse le suivit de prs.

Sans prononcer une parole, l'un et l'autre se dirigrent vers le mur
d'enceinte.

L, ils firent halte et s'assurrent qu'ils n'avaient pas t remarqus.

Le ciel tait noir comme l'bne, et l'espace voil par les torrents
d'une pluie diluvienne.

On ne voyait pas  deux pas de soi.

--Allons, dit Alphonse, d'une voix  peine intelligible, lancez la corde
et ne manquez pas le coup; il y va de notre salut.

D'un coup d'oeil, Mike mesura la hauteur de la muraille, dont le fate
paraissait faiblement  travers l'opacit des tnbres, et droulant
une longue corde  noeuds, termine par un crochet de fer, il saisit ce
crochet  l'extrmit et le lana en l'air.

Il avait mathmatiquement calcul la puissance de sa projection, car le
crochet rasa le chaperon du mur, et alla se balancer par derrire.

Alors, Mike retira doucement sa corde, jusqu' ce qu'il prouvt de la
rsistance.

L'instrument tait ancr au rebord du mur.

--A vous! dit Mike.

Alphonse s'tant cramponn  la corde, commena de grimper. Son
compagnon l'imita sur-le-champ.

Ils parvinrent heureusement au terme de leur ascension.

Dj, ils s'apprtaient  descendre, lorsqu'un cliquetis d'armes
retentit. Mus par un mme instinct, les deux fugitifs se couchrent 
plat-ventre.

--Numro 1. Minuit. Tout....


                                  V

Une dtonation troubla le silence de la nuit. La sentinelle avait
distingu des ombres qui se mouvaient sur le couronnement du mur.

Mike poussa une exclamation de douleur, et se laissa choir dans
l'intrieur de la prison.

Se sachant dcouvert, Alphonse sauta vivement de l'autre ct.

Mais l'alarme tait donne. Les factionnaires extrieurs se tenaient
sur le qui vive, tandis que le poste alors tabli devant la Place
Jacques-Cartier, se mettait en mouvement.

Alphonse tait maladroitement tomb, et, dans sa chute, s'tait bless 
la tte.

Par bonheur, toutefois, il ne dfaillit point. Se relevant donc avec
une agilit incroyable, il traversa le Champ-de-Mars et gagna la rue
Saint-Louis, qu'il longea  toutes jambes.

Mais un soldat l'avait aperu, et s'tait mis  sa poursuite, ainsi que
plusieurs de ses camarades. Le malheureux vad, comprenant qu'il ne
leur chapperait qu'en leur faisant perdre sa trace  travers le ddale
de ruelles qui s'enchevtrent dans le faubourg Qubec, enfila d'abord la
rue Perthuis, tourna  gauche, et enfin se jeta dans la rue du Loup.

Son sang coulait avec abondance, ses forces diminuaient insensiblement.
Alphonse se convainquit qu'il ne pourrait aller plus loin.

Ses oreilles bourdonnaient; il lui semblait our crier de toutes parts;
Arrtez-le! arrtez-le!

perdu, gar, fivreux, le fuyard se prcipita dans une alle sombre,
ouvrit une porte, et s'vanouit presque sur le seuil de l'appartement o
il tait entr.


                                 VI

Les moeurs canadiennes ont conserv toute la nave simplicit des
anciennes moeurs franaises. Rien n'a t altr ou oblitr. L'Europen
qui arrive au Canada se croit transport parmi les Franais d'avant la
rvolution de 89. Institutions, coutumes, prjugs, sont ici en vigueur
comme ils l'taient sous le rgne de Louis XVI. Seule la langue a t
adultre. Il s'y est gliss quelques anglicismes. Mais encore ces
adultrations ne sont-elles sensibles que dans les villes; les campagnes
n'ont pas eu  les subir. Les habitants parlent le patois des paysans
normands, et bien peu entendent l'anglais.

Cependant les moeurs canadiennes l'emportent sur les vieilles moeurs
franaises, parce qu'elles sont gnralises et non localises dans
telle ou telle classe de la socit. En d'autres termes, la mme
dnomination souvent est affecte aux usages de ce pays. Pour n'en
montrer qu'un exemple, nous parlerons de la veille.

Jadis la veille tait fort  la mode parmi les Franais;  cette heure
elle n'est plus gure connue que dans les petits villages loigns des
grandes routes. Dans les villes, on ne connat que la soire ou le bal.
C'est l ce qui a remplac la douce veille, candide, bergre, sans
apprt, sans luxe, sans prtention, la veille o l'on contait des
histoires bien lugubres, o l'on caquetait, o l'on tillait, o l'on
filait, o l'on dansait gament, et o l'on s'aimait plus avec le coeur
qu'avec les lvres.

Le Canada a chapp aux soires! Vraiment, nous l'en flicitons et nous
souhaitons que toujours il ignore les ridicules et les inconvnients de
la soire.

Citadins et villageois, ministres et ngociants, crsus et proltaires,
tout le monde donne des veilles sur les bords du Saint-Laurent, et
c'est plaisir que d'assister  ces charmantes runions, desquelles
ont t bannis l'tiquette, la morgue, le froid dcorum, et toutes les
sottises empeses qui glacent les relations des peuples ultra-civiliss.

Lecteur, ce que nous venons d'crire n'est pas brillant, tant s'en faut!
c'est que nous avons pour les rflexions la mme horreur que vous, et
que notre plume a profit d'une distraction de notre cerveau pour
faire des siennes; pardonnez-lui cette incartade qui, hlas! ne sera
probablement pas la dernire.


                                 VII

Or, il y avait veille, ce soir-l, chez Pierre Morlaix, demeurant au
coin de la rue des Voltigeurs.

Pierre Morlaix tait le plus riche charretier de Montral. Il possdait
alors deux calches, trois traneaux et quatre carrioles; en outre une
douzaine de chevaux de traits, plusieurs lots de terrains, et la maison
qu'il habitait, rue des Voltigeurs.

Jolie maison, ma foi!--coquette, pimpante, en briques rouges, stries de
filets blancs, aux contrevents verts, et au toit de zinc,--un vritable
nid d'amour!

Les veilleurs taient runis dans la salle.

Cette pice tait  peu prs la mme dans toutes les maisons des
ouvriers canadiens  leur aise.

Si elle ne se recommande point par le luxe du dcor et de l'ameublement,
elle est unique pour la propret. Pas de tentures aux murailles, mais
une sorte de grisaille tirant sur le bleu-fonc; pas de tapis pour
appuyer le pied, mais un parquet de sapin, lav chaque matin, et d'une
blancheur immacule; pas de plafond lambriss ou moul, mais de petites
solives bien quarries, et supportant le plancher suprieur.

Pour des meubles, la salle n'en a gure. A l'exception d'une huche, d'un
buffet, d'une table pliante et de quelques chaises d'corce, je ne sais
pas trop ce qu'y pourrait trouver un encanteur[2].

[Note 2: Profession correspondant  celle de commissaire-priseur.]

Toutefois n'omettons pas certains traits caractristiques.

La salle a une chemine dont la tablette est gnralement charge
de pieuses figurines, en cire ou en pltre, et le manteau orn d'une
splendide enluminure, reprsentant la victoire de saint Michel sur
le Diable, ou la dcollation de saint Jean-Baptiste, ou le Jugement
Dernier. Souvent aussi, dans des cadres de bois noirci, pendus  et l,
vous remarquez les Quatre Saisons, ou un lgant, fris, pinc, musqu,
et paraphant Victor, ou une lgante, haute en couleurs, trangle  la
taille comme une gupe, et signant Louise; enfin, au-dessus du buffet,
votre oeil rencontre invariablement, placs  chaque extrmit, des
courges, des citrouilles, ou des coloquintes, bref quelques membres
de la famille des cucurbitaces, et, au centre, un pot de fleurs
artificielles et plus frquemment une corbeille de fruits en pltre,
coloris avec un luxe inou.

Voil la salle canadienne, qu'en pensez-vous?


                                VIII

Donc il y avait veille chez Pierre Morlaix, demeurant au coin de la rue
des Voltigeurs.

Et je vous promets que si jamais veille fut joyeuse, ce fut celle-l.

Dieu de Dieu! comme les langues fonctionnaient!--de vritables machines
 vapeur, quoi! et les pieds et les mains, et tout ce qui avait don de
vie!

Les jeunes gens dansaient, et notre ami Pierre, assis sur la table, les
jambes croises, faisait l'orchestre  lui tout seul.

Vaillant orchestre, sur ma parole, quoiqu'il ne se compost que d'un
instrument--le violon de matre Pierre.

--Et en avant deux! criait notre mntrier, en se trmoussant  droite,
 gauche, avec la frnsie d'un artiste consomm.

Et les couples s'avanaient, souriant, babillant rougissant, sautillant,
se coudoyant, se poussant, se heurtant; et il y avait plus de gat,
plus d'entrain, dans ce petit quadrille, excut au son d'une musique
criarde, discordante, impitoyable, que dans les grands bals o l'on
marche, le corps droit comme un I, les bras pendants le long des
hanches, les jambes raides, compasses, aux accords d'une musique aride,
difficile, savante. Et c'taient de joyeuses exclamations, de vives
interpellations, de bruyants propos, de frais clats de rire, et,
dominant le tout, la voix de Pierre reprenait:

--En avant les deux autres!

Puis, venaient la gigue, les rills, les cotillons, et tout cela sur
quelques-uns de ces bons vieux airs de la vieille France,--airs,  notre
got, cent fois prfrables  la plupart de ces compositions modernes,
qui n'ont d'autre mrite que de faire ressortir le travail de
l'excutant et de dsesprer le danseur.


                                 IX

Pendant que les _jeunesses_ s'battaient, les commres causaient,
groupes dans un coin.

--Tout d'mme que c'est z-honteux, pas vrai? dit la vieille madame
Morlaix, en piquant son aiguille  tricoter dans ses cheveux.

--Oui, en effette, rpliqua madame Raviot.

C'est pas pour dire, mais la fille au pre Sauvageot, porter des
bracelets en or vrai, a sent... hein!

--Moi, d'abord, j'vas dfendre  not'Marie de voir c'te coureuse, ajouta
une troisime.

--Et que vous aurez raison, ma'ame Roger; c'est pas pour dire, mais
ces cratures-l... hein! car enfin, quand on porte des bracelets en or
vrai... D'abord elle n'tait pas  la messe c'te dernier dimanche.

--P't't'ben qu'elle tait malade, dit une me plus charitable.

--Malade! ah! ouiche! j't'en moque, mre Cadet. A preuve qu'elle n'tait
pas malade, c'est que j'l'ai vue farauder tantt dans la rue St-Jacques.

--Et moi aussite.

--Y avait un original qui la suivait par darrire, c'est pas pour
dire... mais y n'avait pas bonne faon, c'mirliflor-l.

--J'cr ben, pisque l'ai vu itou qui y parlait.

--Si j'avions une gourgandine comme c'telle-l, moi et mon homme, Jsus,
Sauveur! j'saurions la remettre dans la bonne voie, comme dit m'sieur le
cur.

--C'est pas pour dire, mais elle n'est pas indiffrente, la Victorine.
Avec un petit brin de conduite, elle vous aurait trouv un bon parti.

--Y a des parents ben malheureux-t-avec leux enfants. L'pre Roger
qu'est-z-un si honnte homme!

--Et sa femme; la meilleure femme d'la ville, une travailleuse s'i y en
a une.

--La coquine, dshonorer de si braves gens! Ah! l'monde d'aujourd'hui
n'est pas l'monde d'not'temps, dites donc, ma'ame Morlaix. Aurait fallu
qu'nous afficotions comme les cratures d' c't'heure.

--Ah! ben oui, bonne Sainte-Anne, j'aurions pas t d'la noce.

--C'est pas pour dire, mais si toutes les filles se conduisaient comme
c'te chre Angle!

--Pour le certain, ma'ame Roger, qu'Angle est un'fille modle. C'est
sage... sage comme une image!

--Pauv'p'tite, a n'a pourtant ni pre ni mre.

--Et d'puis qu'elle peut gagner sa vie, elle n'est  charge  personne,
dit la mre Morlaix. Elle est fire, dame! Not'Pierre l'a prie de
rester cheux nous, mais n'y a pas eu moyen.

--Arr'gardez-m'l, un peu, danser! Queue gentille tournure! et
d'l'inducation, c'est pas pour dire, mais vous l'avez joliment bien
leve, ma'ame Morlaix.

--Pour le sr, j'n'avons pas liard, c'est qu'aussite, elle apprenait
comme un ange.

--Bon, v'l, le gros Jacques qui y parle  l'oreille; j'parie qu'y
voudrait lui en conter!


                                 X

La jeune fille, sur qui venait de tomber la conversation des bonnes
dames, rpondait en ce moment  une question de son cavalier:

--Non, monsieur Jacques; je ne puis consentir.

--Mais, Angle?

--Une autre que moi regarderait votre prire comme une insulte. Je veux
bien vous excuser; mais de grce, cessez.

--Mchante! vous ne m'aimez pas.

--Non, en vrit, pas ce soir. Fi, monsieur, vous devriez rougir de vos
propositions!

--Mais quel mal?

--La pastourelle! A vous!

Jacques, rongeant sa mauvaise humeur, fit quelques pas en avant, et
retourna prendre sa partenaire, pour la conduire  son vis--vis.

--Dcidment, vous refusez! lui dit-il.

--Dcidment, je refuse et vous dfends de renouveler vos tentatives,
rpliqua-t-elle d'un ton sec.

--Vous ne m'aimez pas.

--Soit.

La contredanse tait acheve et minuit sonnait.

--Allons, enfants, il est tard, dit une maman. Il se fait temps de
partir.

--Encore une ronde! rpondit en cho Pierre Morlaix, raclant sur son
crin-crin le motif de la ronde.

Dj une gracieuse chane, aux anneaux fminins et masculins, s'tait
boucle autour de la salle, et douze gosiers, sonores et mlodieux,
disaient:

             Avant que de nous quitter,
             Il faut chacun contenter,
             Contentez, la chose est belle!
             Entrez-y, mademoiselle,
                 Faites un tour,
                 A l'entour,
             Embrassez vos amours.

La versification n'tait pas riche, mais ce refrain est si doux, si
avenant! Et puis, nos veilleurs se moquaient pas mal de la prosodie!

Jacques,  la onzime reprise, pntra dans le cercle qui, tout
aussitt, tourbillonna vivement autour de lui:

             Avant de nous quitter,
             Il faut chacun contenter.
             Contentez, etc.

Le couplet fini, Jacques hsita une seconde; ses regards parcouraient
l'crin de beauts qui attendaient qu'il fixt son choix. Son dpit le
poussait  piquer la jalousie de son amante, mais son coeur fut meilleur
conseiller, et le jeune homme s'approcha dlibrment d'Angle, 
laquelle il dit en la baisant au front:

--Me pardonnez-vous?

--Vous ne le mritez gure.


                                 XI

La veille tait termine, on se spara cordialement, le sourire aux
lvres, comme on s'tait abord. Les cavaliers reconduisirent leurs
belles, et Jacques accompagna son amie jusqu' la rue du Loup.

L, ils se quittrent.

Angle s'enfona dans une alle sombre qui menait  son domicile; et,
comme l'obscurit lui causait un certain effroi, elle rentra dans sa
chambre en fredonnant:

             A la claire fontaine,
             M'en allant promener,
             J'ai trouv l'eau si belle
             Que je me suis baign.
             Il y a si longtemps
             Que....

Mais  ce chant succda tout  coup un cri d'pouvante, le pied de la
jeune fille avait rencontr un obstacle, et elle tait tombe tout de
son long sur un corps humide!


                                 XII

La peur est le fruit de la surprise souleve  son plus haut degr. Nul
au monde n'est exempt de ce mouvement de l'me qui stupfie les sens
et dsespre la raison. La peur se produit  chaque instant. Les
philosophes stociens, qui s'exeraient  l'insensibilit complte, eux
qui taient parvenus  glacer le rire,  desscher la source des larmes,
n'ont pu triompher de la peur.

La peur est un des lments de notre existence, puisque cette existence
est un ternel compos d'espoir et de dception.

Mais il y a deux sortes de peur, la peur subite, immdiate, instantane,
celle qui grossit les objets, leur donne une puissance ou des formes
surnaturelles, anantit spontanment les fonctions de notre intellect et
parfois mme les fonctions de notre organisme physique, et la peur qui
se glisse dans les actes les plus ordinaires de la vie, quand on dsire
la russite ou l'insuccs d'une entreprise.

Celle-ci est purement mentale; toutefois, son prolongement peut aussi
affecter plus ou moins l'conomie animale.

Celle-l est plutt une sensation qu'un sentiment, car elle agit
avec une violence extrme sur le corps: les dfaillances, la syncope,
l'apoplexie, la folie, la mort en sont souvent les suites funestes.

Fait trange! les choses ou les tres les plus communs, peuvent
provoquer la peur chez les plus grands gnies: on en a vu s'vanouir 
l'aspect d'une araigne, d'une grenouille, d'une souris, etc. Mais
ce qui est plus propre  susciter cette passion, comme l'appelle
Lafontaine, c'est l'apparition soudaine d'un cadavre; il est peu de
personnes qui, entrant par hasard dans une chambre, et se trouvant
face  face avec un individu mort, ne reculeront d'pouvante. Cette
impression est plus vive encore, lorsque l'obscurit nous environne,
car la simple obscurit suffit pour engendrer la frayeur; aussi, chre
lectrice, je vous laisse  penser, aprs vous avoir demand pardon de la
prcdente digression, je vous laisse  imaginer si mademoiselle Angle
se sentit terrifie en tombant, au milieu d'paisses tnbres, sur un
corps humide.


                               XIII

Mais, mademoiselle Angle tait fire, comme nous l'a appris la vieille
madame Morlaix, par consquent elle tait brave. La premire motion
calme, elle se relve, et, quoique toute tremblante, elle court  une
petite table o elle a coutume de dposer une bote phosphorique. Elle
allume sa lampe, et revient prs du corps.

--Sainte-Marie, mre de Dieu, priez pour nous! s'cria-t-elle en
apercevant le sang qui inondait la face d'Alphonse; cet homme a t
assassin! Au secours!

Mais Angle n'a pas de voisin, son cri ne trouve pas d'cho.

Alors, matrisant ses craintes, elle prend son pot--l'eau, une
serviette, et, s'agenouillant  ct du bless, commence de lui laver le
visage.

Les traits de l'inconnu sont ples comme ceux d'un mort, ses yeux
ferms, ses lvres dcolores, mais son pouls bat faiblement. La jeune
fille conoit une esprance. Avec un peu de charpie, applique sur la
plaie, elle arrte l'effusion du sang, puis saisissant le flacon d'eau
de Cologne qui sert  ses ablutions, elle en humecte les lvres du
patient et lui en frotte le front et les narines.

Longtemps ses efforts sont inutiles, mais le pouls monte insensiblement,
la chaleur ramne le coloris sur les joues de l'vad, Angle redouble
ses lotions et ses frictions, et enfin Alphonse ouvre  demi les
paupires, en murmurant:

--O suis-je?


                                XIV

Le croira-t-on? ces trois mots pouvantrent plus mademoiselle Angle,
que sa chute  son entre chez elle.

Elle recula, timide, palpitante, incapable d'articuler une rponse.
Tant qu'elle avait eu affaire  un tre inanim, sa piti naturelle,
cet instinct qui invite toutes les femmes  secourir la faiblesse, avait
touff ses apprhensions pour guider son coeur et sa main. Mais quand
le bless renaquit  la vie, la position changea. Mille penses, mille
craintes envahirent le cerveau de la jeune fille. Quel tait cet homme?
d'o venait-il? Comment s'tait-il introduit dans son domicile! Si
c'tait un voleur, un meurtrier, un incendiaire!

Cependant, Alphonse fit un mouvement:

--J'ai soif, dit-il, en essayant de se mettre sur son sant.

La frayeur d'Angle augmenta; car elle s'aperut alors seulement du
dsordre qui rgnait dans la toilette de l'tranger, dont les vtements
dchirs taient maculs de fange et de sang.

--J'ai soif, rpta Alphonse, qui tait parvenu  fixer
perpendiculairement son coude au plancher et  placer sa tte dans le
creux de sa main; donnez-moi  boire.

Sa voix avait des inflexions si suppliantes, si douloureuses, qu'Angle,
se reprochant la pusillanimit qu'elle venait de manifester, s'empressa
de lui offrir un verre d'eau. Un regard plein de gratitude la remercia
de ce service.

Le malade prit le verre, mais ses doigts affaiblis ne purent en
supporter le poids, et la gentille infirmire fut oblige de se baisser
pour l'aider  porter le vase  ses lvres.


                                 IV

L'imagination d'un artiste aurait peine  inventer un tableau plus
mouvant que celui-l dont le hasard s'tait charg de poser les
personnages et de broyer les couleurs.

Pour encadrement une chambre  demi plonge dans l'ombre; au premier
plan, claire par la clart douteuse d'une lampe, une gracieuse figure
d'enfant, resplendissante de fracheur et de jeunesse, accroupie devant
un homme tendu,--la moiti de la face ensevelie dans le clair-obscur,
l'autre moiti, blanche, livide, marbre de taches sanguinolentes, les
cheveux luisants, plaqus contre les tempes,--lui prsente un verre
d'eau, en soutenant la tte de l'objet de ses soins, avec son bras
pass, doux oreiller, autour de son cou; au second plan, apparat
confusment la forme d'un lit cach par des rideaux d'indienne.

Il y a, dans le profil de l'homme, quelque-chose qui rappelle le visage
du Christ dans la _Descente de Croix_ de Rubens. La jeune fille se
montre  nous comme la _Charit_.

Le tout a un caractre lugubre et doux  la fois.

Si la tte et la posture de l'homme voquent  l'esprit des ides
sinistres, si le frisson court par tous les membres, en contemplant
cette masse inerte, de laquelle le souffle semble prs d'expirer,
l'attitude de la femme, la compassion pleine d'anxit rayonnant sur sa
physionomie, font souvenir de ces anges que Dieu nous envoie dans nos
rves, pour soulager nos misres humaines par la promesse d'une vie
meilleure.


                                 XVI

Alphonse but lentement, puis il attira  lui l main de sa bienfaitrice,
et la baisa.

--Comment vous trouvez-vous maintenant? hasarda Angle n'osant retirer
son bras.

L'vad l'examinait d'un air tonn et reconnaissant.

--Souffrez-vous toujours, dit la jeune fille en inclinant ses longues
paupires.

--Je ne sais! je ne sais!

--Voulez-vous que j'aille chercher un mdecin?

--Un mdecin! non, non! oh! je vous en conjure... Tenez, pardon,
mademoiselle... pardon... je suis mieux... bien! je vais m'loigner...

Alphonse tenta en effet de se soulever; mais ses forces lui firent
dfaut, et sans l'appui d'Angle, sa tte serait tombe lourdement sur
le plancher.

--Attendez, un moment, dit-elle, je cours mander le docteur.

--De grce, mademoiselle, qui que vous soyez ayez piti d'un malheureux;
ne me livrez pas  mes bourreaux!

Angle tressaillit.

--A vos bourreaux?

--Ce soir, je me suis chapp de la prison.

--De la prison, juste ciel!

--Soyez sans inquitude, mademoiselle; je ne suis ni un fripon, ni un
faussaire; mais j'avais t incarcr pour dlit politique, et cette
nuit, je suis parvenu  briser mes fers. On m'a poursuivi. Traqu par
les soldats, bless, ne sachant o j'allais, ce que je faisais, je
me suis jet dans cette maison... et... tenez, mademoiselle...
entendez-vous?... oh! entendez-vous?... ils sont dans la rue... l...
ils me cherchent... ils vont entrer ici!... Oh! je suis perdu...
Par grce, pour l'amour de votre mre, mademoiselle, cachez-moi...
dfendez-moi... Ils viennent, ne les laissez point entrer...

Alphonse ne se trompait pas: les fantassins, partis  sa piste,
rdaient autour de la demeure d'Angle, en poussant des vocifrations et
d'horribles blasphmes, et, dj, quelques-uns d'entr'eux, avaient mis
le pied dans l'alle qui prcdait la chambre de la jeune fille.


                                XVII

Angle se leva, courut  la porte, et la ferma au verrou. Puis revenant
vers Alphonse:

--Essayez de vous traner, dit-elle.

Le jeune homme parvint  se mettre debout, et s'appuyant sur l'paule de
sa protectrice, entra dans un petit cabinet attenant  la chambre.

--Restez ici et ne bougez pas, lui souffla Angle, qui, aussitt,
retourna dans la pice principale.

On frappait  la porte. Angle teignit la lampe et se jeta tout
habille sur son lit. Les coups redoublrent contre le frle panneau de
pin, et la jeune fille, tremblante, allait essayer de rpondre, lorsque
l'audition du dialogue suivant l'engagea  rester muette.

--Que faites-vous l, vous autres?

--Mais, sergent, on a aperu le prisonnier de ce ct.

--Est-ce une raison pour troubler l'ordre public? Allons, dcampez!
D'ailleurs, on l'a vu il n'y a qu'un instant filer le long du quai.

--Dick prtend qu'il s'est introduit dans cette alle.

--Oui, _by God_, j'en suis sr. Tenez, regardez, voici des empreintes
humides sur le plancher.

--Bast! c'est un soulier de femme!

--Hors d'ici! cria le premier interlocuteur. Au quai. En avant! marche!

Ce commandement reut aussitt son excution. Le bruit des voix, le son
des pas s'teignirent peu  peu dans le lointain, et l'on n'entendit
plus que les sifflements du vent et le clapotis de la pluie qui tombait
sur un sol fangeux.


                               XVIII

Le dpart des soldats dtourna le poids qui oppressait la poitrine
d'Angle. Le premier mouvement de son coeur fut un mouvement de
reconnaissance au matre de nos destines. Ensuite elle sauta  bas de
son lit, ralluma la lampe et courut au cabinet. Mais avant de tourner
la clef dans la serrure, Angle s'arrta. Sa timidit, bannie par
l'imminence d'un pril renaissait escorte de craintes sans objet, de
palpitations, d'irrsolutions. Toutefois, aprs quelques pourparlers
avec sa raison, la jeune fille se dcida  ouvrir. Alphonse s'tait
assis sur un coffre qui renfermait la plus grande partie des effets de
notre hrone.

--Ils sont partis; vous pouvez tre tranquille, lui dit-elle d'un air
presque embarrass.

--Partis! rpliqua-t-il; oh! comment pourrai-je jamais m'acquitter
envers vous, mademoiselle!

Angle balbutia une phrase inintelligible, et l'vad reprit:

--Partis! ils sont partis! il faut partir aussi moi!

En disant ces mots, il se dressa et se soutint  la cloison de la pice;
mais voulant ensuite avancer, ses genoux flageolrent sous lui, il
trbucha, et sans le secours d'Angle, serait encore tomb  terre.

--Vous tes trop faible pour marcher.--insinua-t-elle, avec cette
douceur persuasive qui rend la voix des femmes si loquente quand elles
dsirent une chose.--Restez ici, je ferai un lit dans ce cabinet et
demain matin...

Alphonse ne demandait pas mieux que d'obir. Bientt Angle, avec son
propre matelas et quelques couvertures, eut confectionn un lit, et
prenant got au mtier de garde-malade, elle pansa la blessure de
l'chapp, lui fit boire du bouillon chaud, et dit, en le quittant:

--Maintenant, monsieur, couchez-vous. Le repos vous fera du bien.
Si, par hasard, vous aviez besoin de quelque chose, n'oubliez pas de
frapper.

mu jusqu'aux larmes par les tmoignages de cette adorable
bienveillance, et ne trouvant pas d'expression pour manifester sa
gratitude, Alphonse prit la main de la jeune fille et la porta doucement
 ses lvres:

--Oh! merci! merci! murmura-t-il. La vertu n'est donc pas un vain
mot, une affaire d'hypocrisie et d'ostentation! Oh! merci! merci,
mademoiselle! Mais, je vous en conjure, dites-moi votre nom, afin que
ce nom je le rvre comme on rvre le nom de sa mre, jusqu'au dernier
soupir.

--Angle, rpondit la jeune fille.

--Angle! Dieu inspira votre marraine.
....................................................................

Une demi-heure aprs, Alphonse dormait d'un sommeil agit, mais Angle
tait en proie  une fivreuse insomnie.


                                 XIX

Qu'est-ce que l'amour? Qui pourra me dire ce que c'est que l'amour?
Depuis l'origine des choses, on s'est efforc de dfinir ce sentiment
qui embrase deux tres de sexes diffrents d'une flamme souvent
inextinguible: L'amour, s'crient les philosophes cosmogoniques, est le
principe de tout: l'amour, affirment les rformateurs, sera la base des
socits futures; l'amour, chante le pote, c'est le bleu de l'ther;
l'amour, prononce l'artiste, c'est l'idal du beau; l'amour, crit le
psychologiste, c'est de l'gosme  deux. Voil bien des solutions!
Laquelle est la vraie, laquelle est la meilleure? Vous hsitez!
Hlas! vous avez raison, car lorsque vous avez interrog philosophe
cosmogonique, rformateur, pote, artiste, psychologiste, vous
ressemblez  l'Astrologue de Lafontaine. En voulant tudier les astres,
vous vous tes jet dans un puits. L'amour est donc un phnomne
indfinissable. Nous l'appelons phnomne, parce que les trangets les
plus incroyables, les accouplements les plus disparates, les contrastes
les plus choquants, les anomalies les plus rvoltantes, naissent
de l'amour beaucoup plus souvent que le simple, le naturel et le
vraisemblable. C'est surtout en amour que l'observation de Napolon est
juste: On devrait rayer le mot--impossible--du dictionnaire. Pas un de
nous qui ne marche en ce monde guid par le phare de l'amour. Le Szaffle
d'Eugne Sue est un monstre. L'homme, engendr par l'amour, vit par
et pour l'attraction qui lui donna l'tre. C'est l le signe de sa
faiblesse, son pch originel. A la nourrice ses premires affections, 
la famille son attachement, ensuite  la femme sa tendresse, aux enfants
plus tard ses caprices. Fiers, intraitables, cuirasss de ddain,
de morgue, d'indpendance pour les indiffrents, nous sommes doux,
flexibles, timides, esclaves pour ceux que nous aimons. Hercule
et Omphale, David et Bethzabe, Samson et Dalila, Holopherne et
Judith:--les exemples abondent dans l'histoire ancienne; ils fourmillent
dans l'histoire contemporaine. Et qu'on n'imagine pas que cette
servitude soit volontaire; non, l'homme fort rpugne  s'humilier mme
devant ceux qu'il aime; mais ses intrts commandent cette soumission,
et il plie respectueusement. Ses intrts, disons-nous, car, abstraction
faite des passions, l'homme sent la ncessit de mnager ceux qu'il
aime, et il les mnage, moins  cause des qualits qu'il reconnat en
eux, qu' cause du profit qu'il tirera de ces qualits.--L'amour galise
les rangs; c'est le grand niveleur charg de transformer insensiblement
la socit, et d'entretenir cette sve de perfectibilit dont Dieu a
dpos quelques gouttes au fond de notre me, dessche par le souffle
de l'infortune. L'amour, proprement dit, celui qui enflamme  la fois
un homme et une femme, cet amour est le plus nergique de tous. Son
contrle sur nous est omnipotent; et nos efforts pour le repousser,
quand il nous enchane, ces efforts n'ont, la plupart du temps, d'autre
rsultat que de river plus solidement les fers dont nous voudrions nous
dbarrasser. Fruit d'un regard, d'une parole, d'un frlement de robe, du
rcit d'une aventure, d'un son, d'un rien, l'amour tombe le plus souvent
 l'improviste sur le coeur. Parfois l'explosion est soudaine, parfois
elle se fait attendre; mais dans ce cas le feu couve, brle sourdement
et finit par clater avec une violence d'autant plus grande qu'il est
rest davantage invisible. Alors, comme auparavant, il fait aliment
et combustible de tout ce qui devrait l'touffer. Les obstacles, les
dceptions, les rebuffades, les mpris l'attisent, l'esprance le
nourrit, l'idal le grandit, la ralit l'touffe. On a rpt  satit
que le mariage tait l'teignoir de l'amour, ajoutons--ce que plus d'un
penseur a dit ou crit avant nous--que la possession de l'objet aim
est le cnotaphe de l'amour; et nous pourrons-- l'instar de maints
confrres--nous vanter d'avoir commis bon nombre de lignes sans utilit
pour la science, quoique non sans utilit pour les marchands de papier,
ce qui prouve qu'en mtaphysique comme en physique, il n'y a rien
d'inutile ici-bas; Amen!


                                 XX

L'aurore se montra souriante, radieuse; bientt un rayon de soleil, aux
teintes molles et roses, vint se tamiser  travers les persiennes de
la fentre de mademoiselle Angle et s'battre sur le plancher de sa
chambre.

La jeune fille se leva et s'approcha du cabinet. Elle frappa timidement,
mais sans recevoir de rponse. Aprs avoir attendu une minute ou deux,
Angle se dtermina  entrer.

Alphonse tait couch; son corps frissonnait, ses dents
s'entre-choquaient, il avait le visage inond de sueur, et ses grands
yeux ouverts, immobiles, annonaient l'garement.

Angle s'approcha et lui prit le bras:

--tes-vous plus malade?

Il resta silencieux sans changer de posture. Son haleine tait chaude et
bruyante.

--Il a la fivre! une fivre crbrale! murmura la jeune fille! Mon
Dieu! quelle affreuse situation pour tous deux! Que faire? Appeler
un mdecin. Il n'y faut pas songer! Le garder ici, prs de moi? On
s'apercevra de sa prsence! Et les soins qui lui manqueront... mon Dieu!
mon Dieu! qui pourra me tirer d'embarras?... Mais... oh! oui, c'est a!
oui! mon bon ami Pierre! oh! il ne me refusera pas! j'en suis certaine.
Allons, je cours chez lui, avant qu'il ne soit parti.

En achevant ces mots, mademoiselle Angle jeta une mante sur ses
paules; et, aprs avoir enferm son protg  double tour, se rendit
prcipitamment  la rue des Voltigeurs.


                                XXI

Il tait cinq heures  peine.

Debout sur le seuil de sa porte, Pierre Morlaix fumait une pipe, tandis
que sa mre prparait le caf.

--Ah! ah! c'est toi, fillette, dit le charretier, en voyant Angle; mais
quoi, si matinale! viens-tu djeuner avec nous?

--J'aurais  vous parler, rpondit-elle  mi-voix.

--A me parler,  moi! parle, fillette, parle! je suis tout oreilles.

--Pas ici... On pourrait nous entendre.

--Oh! oh! c'est donc srieux! mais comme te v'l faite! Seigneur Dieu!
est-ce que tu serais malade?

--Non, non. Entrons dans la salle.

--Comme il te plaira! dit le charretier, en frappant sa pipe sur le
revers de sa main, pour en faire tomber les cendres; comme il te plaira!
fillette. Mais puisque te v'l, tu prendras bien une tasse de caf avec
nous; a n'empchera pas de dboutonner ton petit coeur.

--Du tout. Ce que j'ai  vous dire est trs-press. Il n'y a pas un
moment  perdre.

--Pour lors, j'coute.

Ils taient dans la chambre. Angle narra brivement au charretier ce
qui lui tait arriv depuis son retour chez elle. On s'imagine aisment
la surprise du brave Pierre en entendant un pareil rcit. Il poussait
des exclamations, lanait force Bateau!, Tonnerre! et puisait
toutes les interjections que lui fournissait son vocabulaire admiratif.

--Eh bien! dit Angle, en terminant; il faut aviser!

--Diable! oui, il faut aviser! rpondit le charretier, se grattant le
front suivant son habitude, lorsqu'il tait contrari.

--Nous ne pouvons songer  rendre ce pauvre jeune homme aux gens de
police.

--Aux gens de police! le rendre aux gens de police! Que non, que non!
rendre un Canadien  ces brigands d'_policemen_! j'aimerais mieux tre
pendu en haut du clocher de l'_English Church_.

--Oui, dit en souriant Angle, je sais que vous n'aimez pas normment
les hommes de police; mais cela...

--Bon, bon; j'y suis. Attends, je vas dire un mot  la mre, puis
atteler mes chevaux  la calche couverte, et si ce particulier est ce
qu'il prtend tre, nous le garderons cach ici... o il ne manquera de
rien.

--Excellent ami! Oh! que je vous embrasse, s'cria Angle, dans un lan
de reconnaissance qui prouvait que son coeur...

(Mesdames nos lectrices, veuillez nous excuser: une mdisance, peut-tre
bien une calomnie allait glisser de notre plume, quand heureusement,
nous nous sommes aperu qu'il tait temps de finir ce chapitre).


                                XXII

Et Pierre courut  l'curie, atteler ses meilleurs chevaux--les rejetons
de Carillon et la Brune, deux matresses btes dans leur temps, mais,
hlas! descendues de vie  trpas, depuis une dizaine d'annes-- sa
calche[3] couverte tandis que la vieille madame Morlaix disait  
Angle:

[Note 3: Les canadiens appellent _calche_ une voiture  un seul
cheval, monte sur des roues fort leves.]

--Mais qu'est-ce qu'y a donc, mon enfant; Jsus Seigneur! comme tu
sembles tout ahurie! et not'Pierre qu'est sens devant darrire itou,
d'pis qu'test-entre?

La jeune fille s'empressa de conter  la veuve ce qui lui tait survenu.

--C'pauvre cher garon, s'cria la mre Morlaix, est-y ben svrement
bless?

--J'espre que ce ne sera rien; quelques jours de repos...

--Crs-tu?

--Dame!

--Mais, encore, queu tournure a-t-y? T'parat-t-y ben comme y faut?
C'est terrible! mon divin Sauveur! un'aventure comme c't'elle-l.
Qu'est-ce qui aurait jamais imagin, mon enfant? tout d'mme que l'monde
d'aujourd'hui est un drle de monde! Mais est-y jeune, est-y vieux, car
enfin! c'est ben curieux que c't'histore-l? Comment qu'tu l'appelles?

--J'ignore son nom, rpondit Angle, trop occupe par le tourbillon
d'ides qui roulaient dans son cerveau, pour accorder une constante
attention  la loquacit de la bonne vieille.


                                XXIII

En ce moment, un individu entra dans la salle en s'criant
familirement:

--Bonjour, ma'am Morlaix et la compagnie!

C'tait Jacques, le cavalier qui, la veille, avait reconduit Angle 
sa demeure.

Celle-ci frmit involontairement.

--Bonjour, mademoiselle, ajouta-t-il ensuite, en s'inclinant devant la
jeune fille. Vous tes aussi matinale que l'aurore, et je suis enchant
de voir que notre veille n'a pas fltri les roses de votre teint.

Matre Jacques dbita ce madrigal comme un perroquet qui puise ses
inspirations dans sa mmoire, et qui est enchant de saisir l'occasion
de produire ses connaissances. Un coup d'oeil  notre hrone et une
seconde de rflexion, l'eussent convaincu qu'il fallait changer la gamme
de sa formule complimenteuse.

--Vous tes bien aimable, monsieur Jacques, murmura Angle, maudissant
dans le fond de son coeur l'arrive de l'intrus.

--L'amabilit, mademoiselle, est le fruit de votre prsence.

--Et la flatterie, monsieur, le fruit de vos lvres, rpliqua la jeune
fille, en bauchant un sourire contraint.

--Ah! ben, ous'que tu t'en vas donc comme a, mon gars! intervint madame
Morlaix, pour couper court  ce dialogue.

--A la Pointe-aux-Trembles.

--Pourquo faire?

--Oh! rien de ben particulier: je suis riche, vous savez, et n'ai pas
besoin de me fouler la rate.

--C'est vrai, a; t'es riche, to, Jacques. Ton pre a de beaux biens!

--Eh! eh! oui, tout de mme! dit le jeune homme, en se rengorgeant dans
sa cravate. Celle qui voudra me marier sera joliment heureuse, hein,
ma'ame Morlaix?

--Pour le sr, elle ne manquera pas de butin; seigneur Dieu! y en a t'y
du butin cheux vous!

--Vous l'avez dit, ma'ame Morlaix, et quand mam'zelle Angle voudra...

--Au revoir, monsieur Jacques! dit cette dernire en se dirigeant vers
la porte.

--Est-ce que ma proposition?...

--Je vais  mon magasin.

--A votre magasin! dj! mais il n'est pas mme six heures!

--Oh! j'ai de l'ouvrage trs-press.

--Permettez-moi de vous accompagner.

--Non, non, merci de votre obligeance, au revoir!

Et la jeune fille sortit aussitt, laissant son amoureux tout stupfait
de cette brusque retraite.


                                 XXIV

Jacques Bourgeot tait un gros garon de vingt-quatre ans, joufflu,
imberbe et fortement enclin  l'embonpoint. Il avait les cheveux d'un
blond ardent, le front bas, inexpressif, les yeux petits, d'un gris
terne, le nez gros, le visage rond, le col pais, les paules larges,
les membres courts et charnus. Rien, dans sa physionomie, n'indiquait
l'intelligence; tout, au contraire, annonait un esprit lourd, comme la
carapace qui l'enveloppait et dont les fonctions devaient se borner 
des actes corporels. A la vue de cet homme, un disciple de Swedenborg
n'aurait pas manqu de dire; Voil une cration humaine incomplte!
jamais l'tre intrieur n'a russi et ne russira  triompher de l'tre
extrieur. L'_ange_ qui est en nous ne saurait vivre derrire cette
forteresse d'animalit. Toutes les nergies de l'individu doivent tre
employes au jeu des sens externes, au lieu de sustenter les fluides
intellectuels, et le dualisme, principe de notre infinie perfectibilit,
doit tre paralys par la matrialisation de toutes les essences
spirituelles.

Un partisan de Gall et trouv, sur son crne, la bosse de la
secrtivit, et un aptre de Lavater et distingu sur son visage des
signes non quivoques d'gosme.

Disons-le  l'honneur de la science, physiognomoniste, phrnologiste et
spiritualiste ne se seraient pas tromps.

Jacques Bourgeot possdait malheureusement,  un haut degr, toutes les
imperfections diagnostiques par son aspect physique. Incapable d'une
pense originale, dissimul, vaniteux, ne recevant d'impression que par
l'piderme, il tait compltement tranger aux jouissances des nobles
sentiments.

Son beau-pre, ancien commerant, retir des affaires depuis quelques
annes, avait essay de lui donner une instruction en rapport avec sa
fortune; mais Jacques rsista  toutes les tentatives des professeurs
pour lui enseigner les premiers lments des langues franaise, anglaise
et latine. Il sortit du collge, comme il y tait entr, sachant lire et
crire.

Cependant il avait complt son cours d'tude, sa famille n'en
demandait pas davantage. L'orgueil maternel se trouva pleinement
satisfait, quand le jeune crtin demanda la permission de voyager en
Europe, pour achever de se former. Cette demande fut considre comme
une preuve d'esprit si extraordinaire, que l'ex-ngociant, quoiqu'il
ft avare et aimt peu le fils de sa femme, accorda  celui-ci un crdit
chez un banquier de Londres, et Jacques partit immdiatement.

Aprs une absence de dix-huit mois, et aprs avoir gaspill douze cents
louis, notre touriste revint, rapportant de ses prgrinations, une
plantureuse cargaison de suffisance, des pantalons  la dernire mode
de Paris, des gilets et des faux-cols suivant le plus mauvais got
de Hyde-Park, mais pas une bribe de connaissance. A ceux qui
l'interrogrent sur la Grande-Bretagne, il rpondit que c'tait un pays
ennuyeux. Par contre, la France lui avait sembl fort amusante, et,
 une personne qui lui vantait les monuments de Rome, il rpliqua: Oui,
c'est bien beau, quand on sait l'italien.

Nanmoins, les toilettes de Jacques obtinrent quelques succs. Lanc
dans le monde sous le patronage de grandes esprances pcuniaires, notre
jeune homme se vit courtis par les mamans qui avaient des filles 
marier. Mais  mesure qu'on dcouvrit l'inanit de son cerveau, le
cercle qui s'tait arrondi autour de l'opulent Bourgeot se rtrcit, et,
un jour, il se trouva aussi isol que le plus chtif tudiant en droit
de sa ville natale.

C'est alors qu'il lia connaissance avec Angle. Un incident assez
vulgaire amena cette liaison. Certain soir d'hiver, la jeune fille,
revenant de l'atelier de couture o elle tait employe, fut attaque
au coin de la rue Montcalm par un soldat ivre. La nuit tait noire; le
quartier silencieux. Le militaire crut que l'heure et le lieu taient
propices pour accomplir un dtestable projet, mais la victime se
dbattit vigoureusement en appelant au secours.

Jacques, qui rdait aux environs, accourut  ses cris, et l'agresseur,
en apercevant un tmoin de sa brutalit, prit sur-le-champ la fuite. Le
rsultat de cette dlivrance est facile  comprendre. Jacques sollicita
et obtint la faveur d'escorter jusqu' domicile sa belle protge. En
la quittant, il sollicita et obtint encore la faveur de rendre quelques
visites, et,  peine un mois s'tait-il coul depuis cet vnement,
qu'il jurait  Angle de l'aimer toute sa vie.

La jeune fille avait prvu la dclaration, car une femme n'ignore jamais
les sentiments qu'elle inspire. Mais, quoique la fortune de Jacques et
pu la sduire, elle ne lui fit aucune promesse. Toutefois, imprudente,
comme on l'est  son ge, et s'imaginant que la gratitude lui imposait
des obligations envers l'homme qui l'avait arrache aux violences d'un
ivrogne, Angle se plut  attiser la flamme qu'elle avait allume.
Aussi, timide  son origine, l'amour de Bourgeot, s'irritant de la
retenue de celle qui en tait l'objet, et s'alimentant des lueurs
d'esprance que parfois elle lui laissait entrevoir, devint-il
promptement une passion imprieuse et tyrannique. Certes, cette passion
n'avait pas le caractre pur et sacr des grandes affections, c'tait un
instinct ardent, irrsistible, capable d'oprer des prodiges pour tre
pay de retour, et capable, en mme temps, des plus noirs forfaits pour
arriver  la possession de ce qu'il convoitait. Angle ne se doutait
gure des dangers de sa position, dont elle aggravait sans cesse les
prils. En sa prsence, Jacques se montrait souple, respectueux, humble,
plein d'gards et d'obsquiosits, et l'imprvoyante enfant jouait avec
lui, comme une colombe sur les filets de l'oiseleur. Mais si elle et
observ son amant, lorsque, par hasard, elle adressait la parole 
un autre homme, si elle l'et suivi dans sa chambre, aprs une de ces
bouderies qui lui taient familires, Angle aurait t pouvante de
l'exaspration dans laquelle entrait, tout  coup, le cavalier qui lui
paraissait si doux et si bonasse, comme elle le qualifiait.

Les principaux traits de Jacques Bourgeot, sont, ce nous semble,
suffisamment accentus  prsent, pour que nous le ramenions sur le
thtre de l'action.


                                 XXV

--Mademoiselle Angle est bien presse, ce matin, dit Jacques, tandis
que la mre Morlaix achevait de _parer_ le djeuner sur la table.

--Dame, mon garon, quand on a de l'ouvrage! Angle n'a pas l'losir de
faire la paresseuse, c't'e chre p'tit'fille du bon Dieu!

--Il ne tiendrait qu' elle pourtant, si elle voulait, reprit le jeune
homme.

--Ah! ben oui; crs-tu?

--Tiens, voil bien Pierre qui s'en va aussi! s'cria Jacques, en
distinguant par la fentre le charretier qui passait avec sa calche.

--Oui, on l'a engag hier soir,  la place Jacques Cartier.

--A la place Jacques Cartier! mais il prend le chemin de la barrire.

--P't't'ben son bourgeois l'aura envoy de ce ct, rpondit la vieille
un peu dconcerte.

--Sa voiture est vide!

--Que veux-tu que j'te dise! Mais d'quoi est-ce que tu t'inquites, mon
garon?

--Vous avez raison, reprit Jacques; mais je pensais que Pierre pourrait
me conduire  la Pointe-aux-Trembles. C'est pourquoi j'tais venu.

--Ah! c'est y pas de valeur! lui qu'est retenu pour toute la journe.

--a me contrarie, dit. Jacques, en ouvrant la porte, je vais tre
oblig de faire la route  pied.

Et il sortit aussitt. Mais, au lieu de suivre la rue Sainte-Marie, il
tourna  gauche, et machinalement se dirigea vers la maison qu'habitait
Angle.

Une voiture stationnait devant l'alle. Bourgeot reconnut le cheval de
Pierre Morlaix. Cette dcouverte si naturelle en apparence, fit jaillir
un soupon dans son coeur. Se postant derrire une pile de bois de
construction, de faon  voir sans tre vu, l'amant d'Angle se mit 
observer.

Il n'attendit pas longtemps.

Pierre dboucha de l'alle portant sur ses paules un paquet envelopp
dans une couverture. Angle le suivait par-derrire. Elle monta dans
la calche, aida le charretier  dposer le fardeau sur les coussins;
ensuite, Pierre s'lana sur son sige et l'quipage partit au grand
trot.

Les soupons de Jacques Bourgeot grandirent, il courut  la poursuite
de la calche, et la rejoignit  l'instant ou elle disparaissait sous un
hangar attenant  la demeure de Pierre Morlaix.

--Que signifie cela? pensa l'amant d'Angle. Se moquerait-on de moi? Ah!
bien, je saurai dvoiler ce mystre!




                          TROISIME PARTIE


                         ANGLE ET ALPHONSE


                                 I

Alphonse Maigret naquit  Qubec, dans une honnte famille d'artisans.
De bonne heure il manifesta un got prononc pour l'tude et
une rectitude d'esprit qui faisait l'admiration de ceux qui le
connaissaient. Alphonse avait  peine atteint sa sixime anne, quand
il trouva par hasard, un portefeuille contenant des valeurs en effets de
banque, pour une somme considrable. Le nom du propritaire tait grav
sur la couverture. Sans rentrer  la maison paternelle et sans consulter
personne, le jeune enfant se rendit au domicile de celui qui avait perdu
le prcieux objet, et le lui remit entre les mains. C'tait M. Huot, un
des principaux, notaires de la ville.

--Cher petit, dit-il  Alphonse en l'embrassant, tu me sauves la vie.
Ce portefeuille renferme des papiers de la plus haute importance; je le
dois une reconnaissance ternelle; demande-moi ce que tu voudras et tu
l'obtiendras.

--Merci, monsieur, rpondit-il simplement; j'ai fait mon devoir, je ne
mrite rien.

Surpris de cette rplique, qui annonait  la fois une intelligence
prcoce et une probit rare, le notaire questionna l'enfant sur
ses parents, et le congdia aprs une heure de conversation en lui
promettant de s'occuper de son sort.


                                 II

M. Huot tait un homme bon et vertueux, il aimait  obliger ses
semblables; aussi tint-il parole. S'tant assur que le pre d'Alphonse
jouissait de l'estime publique, il prit ce dernier  sa charge et
l'envoya au collge. L'adolescent ralisa toutes les esprances qu'avait
fait concevoir l'enfant. Ses progrs furent rapides, et chaque anne
il enleva une moisson de lauriers. Mais  l'inverse de la plupart des
coliers que les succs bouffissent d'un sot orgueil, Alphonse ne
se laissa point enivrer par les louanges dont chacun se plaisait 
l'accabler. La solidit de son jugement, la droiture de son imagination
ne se dmentirent jamais. Pour ses condisciples, il fut toujours un
compagnon aimable, serviable, gnreux; pour ses matres, il fut un
lve laborieux, perspicace doux et docile; pour son protecteur, il
fut un garon plein de nobles qualits, et pour ses parents un fils
excellent d'une humeur gale et d'une exquise dlicatesse de caractre.

Grce  ses dispositions naturelles, Alphonse s'tait donc concili
l'amour de tout le monde lorsque le notaire vint  dcder.

A cette poque le jeune homme avait dix-huit ans. Il travaillait  se
faire recevoir avocat. La mort soudaine de celui qui l'avait pouss dans
la carrire de la science, l'affecta douloureusement; cette mort lui
arrachait un guide sr et un ami clair; cependant, quoique sans
ressources pcuniaires, il poursuivit vaillamment ses tudes. Afin de
subvenir  ses besoins, il fit des traductions pour les marchands, copia
des dossiers pour les jurisconsultes et, donna des leons de franais et
d'anglais, car il possdait galement ces deux langues. Mais un nouveau
malheur ne tarda pas  l'assaillir. Son pre, charpentier de profession,
se tua en tombant d'un chafaud. Alphonse restait seul pour soutenir une
vieille mre infirme et plusieurs frres et soeurs en bas ge.


                                III

Aussitt, la vocation du digne jeune homme fut change. Il fallait du
pain  sa famille: il rsolut de lui en donner, dt cette dtermination
briser  jamais le magnifique avenir auquel lui donnaient droit de
prtendre ses talents et ses brillantes qualits. Dans son enfance, aux
heures de rcration, il avait appris en jouant,  manier la cogne
et la bsaigu; il n'hsita point  se consacrer  un mtier qui
procurerait la subsistance  sa pauvre mre. Un ancien ami de M. Maigret
lui enseigna le _tour du mtier_, et, au bout d'un mois d'apprentissage,
Alphonse, employ, sur le port de Qubec,  la construction des navires,
gagnait six schelings par jour. Le premier et le dernier  l'ouvrage,
notre charpentier trouvait encore, pendant la nuit, le temps
d'approfondir Ferrire, Cujas, Pothier, etc., et de s'initier  l'art de
la mcanique.


                                  IV

Souvent, Alphonse Maigret avait gmi sur la rvoltante ingalit des
classes. La vue de la richesse crevant d'apoplexie  ct de la misre
s'tiolant dans le marasme et la phthisie, navrait son coeur d'une
indicible tristesse. Il tait trop grand pour envelopper l'humanit
dans une orgueilleuse maldiction, mais trop courageux aussi pour ne
pas chercher un remde aux maux dont l'aspect affligeait son me. La
politique coloniale anglaise, cauteleuse et oppressive alors, lui
parut dtestable; tous les efforts d'Alphonse tendirent  combattre son
influence. Mais  mesure qu'il avana dans ses recherches sur le droit
naturel des gens et sur les rapports des membres d'une communaut entre
eux, Alphonse comprit l'immense action des formes gouvernementales et
se cra un systme organisateur que n'auraient pas dsapprouv les
rformateurs modernes. Ce systme peut tre rsum par quelques
aphorismes:

La terre est le principe de toutes choses; tous les hommes doivent
avoir part  ses bienfaits; donc la terre ne doit point tre le partage
exclusif de quelques-uns, donc la terre doit tre affranchie, donc,
enfin, la tenure seigneuriale doit tre abolie[4].

[Note 4: Le systme fodal n'a t aboli au Canada qu'en 1855.]

Tous les hommes sont gaux devant la nature, donc ils doivent tre gaux
devant la loi. Le peuple est souverain; il dispose de tout, parce qu'il
peut tout; donc il a le droit de nommer et de rvoquer ses lgislateurs,
donc la Noblesse hrditaire doit tre supprime.

Toutes les fractions d'un tat social quelconque doivent travailler 
quilibrer l'entier, et tous les tats sociaux  quilibrer l'humanit;
donc chacun de nous doit travailler, dans sa sphre,  l'galit des
conditions, au nivellement des castes.

Pour instrument de ce travail, nous avons le _progrs_.

Le progrs, c'est la manne donne aux peuples.

Le dsir du progrs rvle un esprit magnanime, car le progrs est le
fils an de la vertu.

Le progrs, c'est l'acheminement vers la perfection.

La perfection, c'est Dieu.

Le progrs, c'est la rflection de la lumire spirituelle sur tous les
actes physiques ou moraux.

Vouloir le progrs, c'est vouloir la radiation du mot GOSME, puisque
c'est vouloir une commune participation aux bnfices de l'intelligence.

Vouloir le progrs, c'est vouloir la radiation du vieux PRIMO MIHI,
puisque c'est vouloir une commune participation aux bnfices de la vie
matrielle.

Le progrs, c'est l'galit, la fraternit.

C'est la mise en pratique de la plus belle des vertus thologales.

Point de progrs, si les masses ne prennent part  ce sacrement qu'on
nomme science, ici, dans ce palais; nourriture animale, l-bas, dans
cette mansarde.

Le progrs appartient  tout le monde, c'est un lot commun, chacun a
donc le droit de venir s'asseoir  sa sainte table.

A cette table, il n'y a pas d'Amphitryon, pas de parasite, mais il y a
des frres commensaux.

Le progrs compose l'air hyginique que nous respirons; il nous pntre
par tous les pores, dans une atmosphre vraiment dmocratique.

Le simoun de l'absolutisme dessche son fluide prophylactique et
vivificateur.

Le progrs fleurit au sein de la dmocratie, il s'tiole et s'alanguit
sous le souffle pestilentiel de la tyrannie.

L'homme doit sans cesse aspirer  la libert complte, ou au pouvoir
d'exercer  son gr toutes ses facults avec les droits d'autrui pour
bornes et sa conscience pour rgle.

La LIBERT COMPLTE c'est:

  La libert religieuse;
  La libert d'enseignement
  La libert de conscience;
  La libert de la parole;
  La libert de la presse;
  La libert d'industrie;
  La libert individuelle.

Il viendra un temps o l'homme ne relvera que de l'opinion de ses
semblables.

Alors, il n'y aura plus de lois prohibitives.

C'est ainsi que j'interprte la parole de Jsus:

Mon royaume n'est pas de ce monde.


                                  V

Ses ides philosophiques taient au niveau de ses thories politiques.
Par exemple, comme un de nos plus profonds penseurs, il disait, en
parlant des destines de l'humanit:

L'homme est n pour tre libre, intelligent et bon.

Par son intelligence, l'homme marche  la vrit.

Par sa libert, l'homme aspire au bonheur.

Par sa bont, l'homme veut la justice.

Vrit, bonheur, justice, voil les lments de la destine humaine.

La vrit et la justice sont la route; le bonheur est le but.

Mais pourquoi faut de souffrances, d'injustices et d'erreurs dans le
monde, si l'homme veut la vrit, la justice, le bonheur?

C'est que primitivement l'ignorance tait la condition de l'homme et de
la socit, et c'est de cette ignorance que sont sortis les flaux qui
nous accablent:

L'gosme,

La misre,

Les fausses doctrines,

Les lois injustes, etc., etc.

Et ce sont ces flaux qui ont perverti l'homme et l'ont condamn 
d'horribles souffrances!...

Mais une esprance immortelle le soutient!... La souffrance mme force
l'humanit  dvelopper les ressources de sa nature. Sous l'aiguillon
de la ncessit, le travail fconde la terre, cre l'industrie et les
richesses; l'tude mrit la raison de l'homme, anantit successivement
toute superstition, tout prjug, toute erreur. Sur les ruines des
socits subversives s'lvent des socits moins injustes. L'humanit
prend possession de sa puissance et dchire le voile qui lui cachait sa
vritable destine.


                                 VI

Paver de politique jusqu'aux pages d'une nouvelle, c'est dpasser les
bornes des respect? qu'on vous doit, n'est-ce pas, mesdames? Oh! les
feuilletonistes ont d'abominables lubies, j'en conviens. Tout aussi bien
que les publicistes, il faudrait les accrocher  la lanterne! mais,
que voulez-vous? chacun a ses petits dfauts, nous comme vous chres
lectrices. Gracieux chez votre sexe, ces dfauts sont grossiers chez le
ntre! Qui est coupable? pas vous assurment; imaginez-vous que nous
le soyons davantage! Cependant il existe un criminel! Si nous le
cherchions, ce mchant, cet esprit du mal qui agace nos muscles, irrite
nos nerfs, aigrit notre voix, exaspre nos doigts, met du feu sous nos
pieds, de la lave dans notre corps, des pingles sur le coussin de notre
fauteuil, des tisons ardents dans notre cerveau; Ah! oui, si nous le
cherchions! Voyons:--o est-il? qu'on nous le montre? o se cache-t-il!
qu'on nous l'apporte cet assassin, ce meurtrier, cet iconoclaste,
ce dchireur de gazettes, ce rongeur de livres, ce...--Mesdames,
placez-vous la main sur le coeur et vous le sentirez palpiter.
Messieurs, ttez-vous le pouls et vous compterez ses pulsations! il
est dans notre sang, il est dans notre conomie, il s'appelle la nature
organise.

A moi, cette dcouverte prouve que nul ne peut chapper  son caractre;
 vous, elle ne prouve rien sinon, peut-tre que je vous ennuie, mais
elle prouve, en mme temps, qu'Alphonse Maigret tant libral, je suis
bien oblig de le peindre avec ses qualits et ses imperfections.


                                VII

Or, Alphonse Maigret mis, par sa nouvelle position, en rapport quotidien
avec les ouvriers, vit ses chaleureuses convictions s'purer au creuset
de l'infortune. Parmi ses compagnons d'atelier, il rencontra des gens
actifs et intelligents; il se plut  leur inculquer une partie des
connaissances qu'il avait acquises. Sa charit, son amnit lui firent
de nombreux amis. Et ce qui est rare ses gaux, tout en le chrissant,
gardrent toujours vis--vis de lui une dfrence entire. Il ne
tutoyait personne, nul ne s'avisa de le tutoyer ou mme de trouver
mauvais qu'il ne se livrt pas  la familiarit ordinaire dans les
chantiers. Un trait de courage, accompli on prsence de tous ses
camarades, acheva de lui gagner la considration de ceux qui, d'abord,
l'avaient trait de demoiselle.

Certaine aprs-midi, qu'Alphonse tait occup  radouber un brick  la
Pointe Lvi, une tempte effroyable clata tout  coup.

Le Saint-Laurent grossit avec une rapidit prodigieuse, ses grandes
lames se dferlrent sur la plage en mugissant; et les nombreux navires
mouills dans la baie drapant sur leurs ancres, s'entre-choqurent
tumultueusement les uns contre les autres. Au fort de l'ouragan, une
barque, partie de Qubec, luttait contre la violence des flots pour
atteindre le rivage; mais, quoique monte par trois hommes robustes,
elle ne pouvait aborder et menaait  chaque instant de chavirer. Les
charpentiers, rpandus sur la grve, cherchaient par leurs clameurs 
encourager les malheureux bateliers: ces clameurs s'garaient au milieu
des lments en furie! Soudain une vague norme, bondissante, arrive. Ne
la voyant pas venir, l'homme assis  la barre tourne le cap vers
elle, et la montagne liquide s'abat comme une avalanche sur la frle
embarcation.

Un cri dchirant retentit! et pendant une minute, l'on n'entend plus que
les mugissements de l'onde courrouce, le sifflement de la bise qui se
lamente dans les agrs des paquebots.

--Une corde! attachez-moi une corde autour des reins! dit Alphonse.

On lui obit.

Le jeune homme est dans le fleuve. Tantt il nage, tantt il plonge, et
toujours il avance vers le lieu o les trois naufrags ont enfonc.

Aprs dix minutes d'efforts inous; et aprs tre rest longtemps sous
les eaux, il reparat tout  coup, tenant un homme par le bras.

Au moyen de sa corde, on l'aide  regagner la rive. Il dpose son
fardeau, et, sans vouloir couter les conseils des assistants, qui
l'engagent  se reposa, il se jette dans le fleuve et en ramne bientt
une seconde victime. Mais alors ses facults physiques puises ne lui
permirent pas une troisime tentative, et le Saint-Laurent conserva sa
dernire proie.

Je l'ai dit, cet acte d'intrpidit et de vigueur lui concilia, 
jamais, les gards de quelques ouvriers qui, par jalousie, taient
disposs  le dnigrer.


                                VIII

Devenu promptement un habile charpentier et un mcanicien distingu,
Alphonse Maigret gagna assez d'argent pour procurer une honnte aisance
 sa famille. Il aurait pu vivre heureux et mme monter les degrs de
la fortune, en sacrifiant ses opinions politiques  ses intrts
personnels. Mais il tait dou d'une me trop noble, trop enthousiaste
pour ne pas viser  la ralisation de pareilles doctrines. Non content
de faire une propagande virulente contre le gouvernement anglais, il
se mlait  toutes les agitations, souleves  cette poque, dans la
population franco-canadienne, par des vexations que des agents de la
Grande-Bretagne prodiguaient  ses compatriotes. Ayant appris qu'un
mouvement populaire se prparait  Montral, il y courut aussitt. Mais
l'insurrection fut touffe  son closion, et notre dmocrate, saisi
avec plusieurs des conjurs, fut plong dans un cachot.

Dans ce cachot, il rencontra un Irlandais du nom de Michael,--plus
gnralement connu sous celui de Mike, dtenu pour dlit criminel.

Mike tait un homme rsolu et entreprenant, Alphonse ne l'tait pas
moins. Les deux prisonniers conurent un projet d'vasion. On sait
comment ils l'excutrent: l'un fut repris, l'autre s'chappa, vint
tomber chez mademoiselle Angle, qui le fit transporter  la maison
de Pierre Morlaix, o nous allons le retrouver en tte--tte avec la
gracieuse enfant.


                                 IX

Il tait minuit.

Dans une petite chambre, coquette, riante, sur un lit tendu de rideaux
blancs, bien propres, un jeune homme dormait.

Assise  son chevet, dans un antique fauteuil en joncs, une jeune fille
reposait aussi.

Le sommeil l'avait gagne, tandis qu'elle veillait son compagnon;
sa tte alanguie s'tait peu  peu affaisse sur son paule, puis
doucement, trs-doucement, tait alle se creuser un nid sur l'oreiller
voisin. Dans ce combat entre sa volont et la nature qui rclamait ses
droits, les cheveux de la jeune fille avaient, peu  peu, rompu leur
digue d'caille, et maintenant ils inondaient le lit de leurs ondes
parfumes.

A la lueur d'une veilleuse, on distinguait une scne charmante, scne
comme les aime un pote.

Place sur une petite table, en arrire des deux personnages, la
veilleuse, de sa clart limpide, en lutte avec l'ombre, les enveloppait
comme sous une gaze diaphane,  travers laquelle, les formes, les
angles, se noyaient harmonieusement.

Il et fallu le pinceau de Paul Vronse pour peindre la mlodie de ces
deux ttes, se dtachant sur la blancheur immacule du lit, au milieu
d'un crpuscule, vaporeux.

Rien de heurt dans les contours, rien de brusque dans les
teintes--c'tait cette dgradation, ce fondu de toutes les couleurs, ce
moelleux de linaments qui font l'honneur et le dsespoir des artistes.

Les deux jeunes gens, nous n'avons pas besoin de le dire au lecteur,
avaient nom Angle et Alphonse.


                                  X

Seul le bourdonnement de quelques moustiques et le frmissement d'une
phalne, voltigeant autour de la lampe, troublaient le calme de la nuit.

A ces sons imperceptibles se mlait le murmure de la respiration
rgulire des deux dormeurs.

Bruits argentins comme une symphonie lointaine.

Tout  coup, le jeune homme fit un mouvement.--La jeune fille ne bougea
point. Son haleine continua de moduler ses aspirations et expirations
alternatives.

Le premier mouvement d'Alphonse fut suivi d'un deuxime. Ensuite,
il ouvrit les yeux. Mais il les ferma presque aussitt, ne pouvant
supporter le faible clat de la lumire.

Plusieurs minutes s'coulrent sans qu'il songet  dessiller les
paupires. Il rappelait ses souvenirs, les coordonnait dans son cerveau.
Aprs avoir ainsi revisit Qubec, sa ville natale;--sa pauvre vieille
mre, ses frres et soeurs, ses compagnons d'atelier que la nouvelle
de son arrestation avait navrs de douleur; aprs avoir repass les
diverses pripties de la conspiration dont il tait victime; aprs
avoir aperu sa prison, assist  sa propre vasion; aprs tre entr
dans la chambre d'Angle l'ange qui l'avait sauv; aprs avoir senti
son coeur battre d'une douce motion,  la rminiscence de ce que sa
protectrice avait fait pour lui, Alphonse voulut revoir le tableau dont
il pressentait plutt qu'il n'avait vu les charmes.

Le dlicieux visage d'Angle, soutenu dans sa main gauche, tait tourn
vers le sien, si prs que celui du malade se baignait dans les effluves
d'un souffle embaum, si prs que les boucles soyeuses de la belle jeune
fille se mariaient  la brune chevelure du jeune homme.

Longtemps, longtemps, Alphonse la regarda, dans une muette extase,
oubliant les pres lancements de la blessure qu'il avait  l'paule
oubliant sa situation, comprimant les pulsations de son sein, retenant
son haleine, de peur de l'veiller.

Par hasard, le bras du jeune homme tendu sous le cou de la jeune fille,
lui tenait lieu de coussin.

Qui pourrait dire ce qu'prouva alors le charpentier encore sous le coup
des violentes commotions crbrales qu'il avait prouves?

Angle rvait, car un chaste sourire voguait sur ses lvres vermeilles
comme le bouton de la rose de mai.

Lui aussi, il crut qu'il rvait, ou que son me avait quitt son
enveloppe d'argile pour s'lever dans des sphres inconnues.

Son esprit vierge, enclin  la contemplation, n'avait jamais imagin que
la vie pt prsenter des sensations tellement enivrantes, qu'on dsirt
la mort pour les emporter avec soi dans la tombe.

Et, cependant, toutes les penses d'Alphonse taient pures et saintes.

Il tait heureux d'un bonheur trange, dont l'affaiblissement de son
cerveau, par une fivre violente, exaltait les jouissances jusqu'
l'infini.


                                 XI

Soudain la sonnerie d'une vieille horloge, appendue  la muraille, fit
entendre ce _ron-ron_ enrhum qui prcde le choc du marteau sur le
timbre, et Angle s'veilla en sursaut.

Mu d'un sentiment exquis, dont les femmes sauront apprcier toute la
dlicatesse, Alphonse feignit aussitt de dormir.

Trompe par ce subterfuge, la jeune fille sourit, en remarquant le
dsordre de sa toilette, se dgagea du collier que le bras du malade
formait autour de son cou, et ayant jet sur le ple visage de notre
hros un coup d'oeil plein de sollicitude, courut  un petit miroir,
devant lequel elle renoua ses cheveux et rajusta son corsage.

Le charpentier l'piait entre les cils de ses yeux entr'ouverts.

Quand elle eut fini, Angle revint, d'un pas lger, prs de la
couchette, borda les couvertures qui s'taient dranges, renouvela la
veilleuse de sa lampe et prit une broderie qu'elle avait quitte pour
savourer les pavots de Morphe. Dieu qu'elle tait ravissante ainsi,
notre Angle!

Comme la robe de barge noir qu'elle portait, sur une jupe de piqu
blanc, faisait bien valoir les admirables proportions de sa taille, si
mignonne  sa naissance, qu'on l'aurait emprisonne entre deux empans,
si dveloppe  la hauteur des paules, qu'on craignait de la voir
flchir, sur sa cambrure, comme un roseau sur sa tige!

Comme cette mme robe tranchait vivement avec la carnation veloute
de la jeune fille, carnation qui avait emprunt ses nuances  la pulpe
d'une pche?

Comme, enfin, on aurait aim  baiser ses petits doigts blancs, effils,
aux ongles transparents et ross comme l'opale, qui s'chappaient des
manches longues, agrafes au poignet de cette robe de barge noir!

Les phalanges de ces doigts, ornes de fossettes, nuances de filets
d'azur, eussent dfi le ciseau de Pradier, comme le visage d'Angle et
fait plir la madone de Sanzio.

Ce visage, oserons-nous bien essayer de le reproduire avec une plume
incolore, des mots inanims!

Si Pygmalion voulait le feu sacr de la vie pour Galate, si son
chef-d'oeuvre lui semblait frapp de mort, que dirons-nous, nous qui
ne possdons pour mouler la beaut d'Angle, pour vivifier ses grces
inimitables, qu'un peu d'encre boueuse et une feuille de papier jauni!

Quoi donc, la langue franaise offrirait des expressions correspondantes
 ce modle de perfection, dont chaque trait, chaque teinte tait un
cartel lanc  l'art!

Quoi donc, nous pourrions vous faire toucher, palper les touffes de
cette chevelure blonde, aux reflets dors, qui, se partageant au-dessus
du front en deux bandeaux mouvants, venaient se rouler par une opulente
torsade derrire une tte, dont le galbe surpassait celui de la _Vnus
de Milo_!

Quoi donc, nous pourrions ciseler ce front d'une puret anglique!
indiquer l'arc de ces sourcils, mollement courbs en demi-cercle!
clairer ce grand oeil brillant o roulait une prunelle noire, comme le
jais, dans un mdaillon d'mail, frang d'une fibrille rose tendre!

Et, suivant la progression, nous sculpterions ce nez grec, taill sur
des mplats arrondis, et prcdant une bouche plus frache que le
calice d'une fleur, et dans laquelle tincelaient les trente-deux perles
classiques, chantes par tous les potes du XVIIIe sicle!

Quoi donc, notre main inhabile pourrait dvoiler ces trsors
enchanteurs, ces charmes divins, qui avaient fait surnommer mademoiselle
Angle _la jolie fille du faubourg Qubec_.

Avouons-le, en toute humilit, nous ne la croyons pas!

Aussi, pour ne point tenter une tche impossible, nous vous dirons,
lecteurs: ayez foi dans le bon sens populaire, et figurez-vous ce que
pouvait tre celle que la foule envieuse et toujours plus prte  mdire
qu' louanger, avait unanimement baptise _la jolie fille, du faubourg
Qubec_.


                                 XII

Le silence se prolongeait dans la petite chambre. L'on n'entendait
que le frlement de l'aiguille dans le tulle, le bourdonnement des
moustiques et le frmissement de la phalne qui achevait de brler ses
ailes  la flamme de la lampe.

Alphonse n'avait pas chang de position: bloui par le soleil mme de
son admiration, il rvait dans la ralit qu'il avait sous les sens.

Probablement, cet tat aurait dur plusieurs heures encore, sans qu'il
lui vnt  l'ide d'en sortir. Mais sa poitrine oppresse, livra cours
 une petite toux sche qui, tout de suite, veilla l'attention de son
infirmire.

Elle s'approcha du lit, en glissant sur le plancher comme une sylphide.

A l'aspect du jeune homme, qui l'examinait avec un radieux sourire de
reconnaissance, Angle poussa un cri de joie.

Alphonse prit sa main, qu'elle lui abandonna sans rsistance.

--J'ai t bien malade, n'est-ce pas? murmura-t-il, d'une voix
plaintive.

--Oh!

Puis ce fut tout... ces deux enfants, si beaux de leurs vertus, de leur
innocence, confondirent leurs mes dans un regard passionn.

La main d'Angle tremblait dans celle d'Alphonse, celle d'Alphonse
frmissait dans celle d'Angle.

Ils s'aimaient: avaient-ils besoin de se le dire?


                               XIII

La premire, Angle s'arracha aux fascinations de ce magntisme
dominateur.

--Avez-vous soif? demanda-t-elle d'un ton troubl. Le charpentier ne
rpondit pas. Il errait toujours dans les plaines d'un monde thr. La
jeune fille ritra sa question en lui prparant une potion.

--J'tais si bien! balbutia Alphonse; pourquoi m'avez-vous quitt, ma
soeur?

--Tenez, buvez; ce breuvage vous donnera des forces, dit Angle,
revenant vers lui, les yeux baisss.

Il prit la tasse, la porta  ses lvres, et puis l'en dtourna.

--Vous ne voulez pas boire?

--Je n'ai pas soif.

--N'importe, monsieur Alphonse, il faut boire.

--Mon Dieu! vous savez mon nom! qui vous l'a appris? comment se peut-il?

--Eh! eh! pensez-vous qu'il ne soit pas connu de toute la ville?
rpliqua-t-elle en souriant. Voil huit jours passs depuis votre
vasion monsieur!

--Huit jours!

--Oui, huit; nous entrons dans le neuvime.

--Mais...

--Buvez d'abord; aprs je vous expliquerai cela. Ne craignez rien; vous
tes en sret, chez de braves gens, qui se feraient plutt hacher que
de vous livrer  vos bourreaux.

--Oh! commena le charpentier.

--Buvez... je vous en prie... pour l'amour de...

--Pour l'amour de vous! s'cria Alphonse, en avalant d'un trait le
contenu de la tasse.

--Merci, dit-elle en rougissant.

--Merci! dit Alphonse surpris; n'est-ce pas moi?...

--Vous, monsieur, je vous ordonne de ne pas parler. Le mdecin l'a
dfendu. Pour vous tranquilliser je vous apprendrai que vous tes chez
un ami, qui partage toutes vos ides politiques. Je vous y ai fait
transporter le jour... vous vous souvenez?

Le jeune homme hocha affirmativement la tte et la jolie fille continua:

--Par malheur, votre blessure s'tait envenime, pendant la nuit. Le
dlire vous possdait quand je vins vous chercher, et en arrivant ici,
vous aviez, pour la seconde fois, perdu connaissance. Les symptmes
d'une fivre violente se dclaraient... Nous n'avions pas prvu ce cas.

--J'ai d vous causer bien du tourment!

--Entt, dit presque gaiement Angle, ne vous ai-je pas interdit la
parole? Si vous desserrez encore les dents, je m'en vais, monsieur!

Sa voix avait adopt cette inflexion enfantine et imprative dont les
femmes usent assez volontiers avec ceux qu'elles affectionnent.

--Je vous jure, commena Alphonse...

--Bon! dit-elle, en lui fermant la bouche de sa petite main, menue,
effile comme celle d'une duchesse; est-ce ainsi que vous tenez compte
de mes ordres? Mchant, va! il ne veut pas gurir! Voyons, buvez
maintenant une autre tasse, monsieur. Vous avez encore trois doses 
prendre.

Lorsqu'il eut bu, sa gentille compagne reprit:

--Je disais donc que vous tiez bien malade et que nous... Enfin Pierre
songea au docteur Dubois, un honnte mdecin, un digne Canadien. Il lui
confia notre secret, et c'est lui qui vous a soign.


                                XIV

La porte de la chambre venait de s'ouvrir, et la mre Morlaix s'avanait
 pas de loups.

--Quiens! quiens! vous jasez, enfants, marmotta-t-elle en approchant du
lit; eh ben! comment qu'y va c'te cher amour du bon Dieu?

D'un regard, Alphonse avait interrog sa bienfaitrice.

--Soyez tranquille, lui dit-elle; c'est ma mre.

--Oui, sa mre... sa mre d'adoption, dit la bonne vieille avec un
mlange d'orgueil et de plaisir, car c'est moi qui l'a nourrie, leve,
induque not'e Angle. Mais v'l que je bavasse comme une pie.....

--Permettez-moi de vous baiser la main, dit Alphonse.

--Quo, quo! me baiser la main, seigneur, Jsus! y pensez-vous, mon
fils? est-ce qu'on est une jeunesse, nous aut'es? embrassez-moi, a
vaudra mieux! l, sur les deux joues, Pardi! j'savons qui vous tes: un
brave et digne garon, firement savant, mais pas vaniteux en toute!
Ah! vot'mre doit t'joliment contente d'avoir un enfant comme 'tui-l!
Dame! vous tes ahuri! c'est qu'j'avons t aux informations sur
vot'compte, et qu'on nous a cont tous les beaux sacrifices que vous
avez faits pour vot'chre famille! C'est ben, a, mon gars! l'bon Dieu,
qu'est l-haut, vous bnira! Mais faut pas vous impatienter. Y sont ben,
cheux vous! j'avons reu d'leux nouvelles, pas plus tard qu'hier et
y savons itou ous qu'vous tes! Mais, motus! V'l c'te pauvre Angle
qu'est fatigue, j'viens la r'lever! Allons p'tite, il est temps d'aller
t'coucher.

A ce moment, un cri perant retentit dans la rue des Voltigeurs.

--Qu'est-ce que cela? fit la jeune fille en se prcipitant vers la
fentre.




                         QUATRIME PARTIE


                            LA SORCIRE


                                 I

Le lecteur n'a point oubli l'espionnage auquel s'tait
consciencieusement livr Jacques Bourgeot, ni les paroles menaantes
qu'il avait prononces, en remarquant que les inquitudes de sa jalousie
prenaient de la consistance.

Un instant, il se demanda s'il ne rentrerait point chez Pierre Morlaix,
afin de tcher d'y saisir le fil de l'intrigue qu'il pressentait; mais,
rflexion faite, il se rsolut  user de ruse; et, aprs avoir attendu
prs d'une heure pour voir si Angle et le charretier ressortiraient, il
se dirigea vers la rue Notre-Dame.

Comme il arrivait sur la place Jacques Cartier, un jeune homme,  la
mine astucieuse et repoussante, l'aborda.

--Bonjour, Jacques.

--Bonjour.

--Comment a va-t-il, aujourd'hui?

--Bien, rpondit, d'un ton bourru, le fils du commerant retir.

--Tu parais diantrement maussade. Est-ce qu'on t'aurait marche sur le
pied?

--March sur le...! qu'est-ce que tu veux dire?

--Pardi! je te demande si, par hasard, tu aurais eu dispute avec
quelqu'un... tu as la figure aussi nbuleuse qu'une soire de novembre.
Mais viens-tu prendre une _gobe_? a chassera les brumes du matin.

--Je refuse pas, quoique tu parles toujours en _tarmes_, toi!

--Sapristi! c'est mon devoir, mon coq[5]; on n'est pas journaliste pour
rien. O entrons-nous?

[Note 5: Locution canadienne, comme _gobe_, etc.]

--Crdi, il y a de fameux brandy chez la mre Halley, si on y allait?


                                 II

La mre Halley demeurait au commencement de la grande rue Saint-Jacques.

Les deux jeunes gens furent bientt rendus.

--Eh bien, quoi de neuf? fit le journaliste  son compagnon, tout en
dgustant un verre d'eau-de-vie.

--Quatre et cinq font neuf, rpliqua Jacques avec le rire de la
niaiserie satisfaite.

--Pas fort, mon coq, pas fort, ajouta aussitt l'autre. Avec des jeux de
mots de ce calibre-l, tu ne feras pas fortune.

--On ne fait pas ce qui est fait, riposta Jacques d'un air suffisant.

--Peste!

--Je n'ai pas besoin de travailler pour vivre, moi!

--Heureusement que monsieur ton beau-pre s'est amus  te prcder en
ce bas monde! tu dois une fire chandelle  la Providence, mon gros.

--Dame! a se peut bien! rpondit Bourgeot, ne comprenant pas l'allusion
cache sous cette phrase banale. Mais quelles nouvelles? tu en sais des
nouvelles, toi qui cris dans la gazette?

--On dit que madame B*** est accouche d'un enfant  deux ttes.

--Un enfant  deux ttes!

--Oui, un monstre.

--Et il est vivant?

--Non; mort-n.

--On ne l'enterrera pas au cimetire, je pense.

--Pourquoi non?

--Un enfant  deux ttes! seigneur! mais c'est une conception du diable!
L'as-tu vu?

--Comme je te vois.

Jacques recula pouvant, en faisant un signe de croix.

--Tu ne l'as pas touch, au moins? balbutia-t-il.

--Au contraire; je l'ai palp et puis t'assurer qu'il tait parfaitement
conform; tu n'aurais donc pas os...

--Moi! s'cria Bourgeot, essayant de vaincre la peur que lui causait
cette rvlation, moi! Ah! j'aurais fait comme les autres... Un enfant 
deux ttes!

--On dit que des voleurs se sont introduits dans un magasin de
joaillerie et ont enlev des bijoux pour une somme considrable, reprit
le journaliste, en riant sous cape de la pusillanimit de son crdule
auditeur. On dit que monsieur G*** se spare d'avec sa femme qu'il
aurait surprise en tte--tte avec un trop aimable cousin; mais la
grandissime nouvelle...

--Cette nouvelle?

--La nouvelle par excellence...

--C'est?

--La nouvelle qui a mis toute la ville en moi.....

--Dbonderas-tu?

--C'est la nouvelle de l'vasion d'Alphonse Maigret.

--Alphonse Maigret! qu'est-ce que c'est que a? je ne connais pas ce
nom-l.

--Tu m'tonnes.

--Ah ben, crois-tu que j'aie des relations avec les escrocs, moi,
Jacques Bourgeot, qui aura, un jour, plus d'un millier de louis de
revenus.

--Alphonse Maigret est pire qu'un voleur, c'est un brigand de rebelle.
Il tait le chef de l'insurrection qui faillit clater  Montral, lors
des dernires lections, tu te rappelles?

--Ah! c'est un annexionniste.

--Oui, un amricanisateur. Il avait t arrt et jet en prison, grce
 la bravoure de notre police anglaise...

--Et il s'est chapp, le gredin?

--Il s'est chapp la nuit dernire. On lui avait donn pour camarade de
chambre un vaurien, accus, il me semble, d'avoir _forg_ un _bill_. Ils
ont lim les barreaux de leur cachot...

--Et se sont sauvs?

--Pas tous deux; car le coquin  t, dit-on, repinc immdiatement et
le sclrat...

--Le Maigret?

--Lui-mme. Il a djou les recherches de la police.

--On ne l'a donc pas aperu....

--Que si. Les soldats lancs  sa piste l'ont suivi pas  pas jusque
dans Wolfe street, et l ils ont perdu sa trace.

--Ils auraient d tirer dessus, comme sur un chien enrag.

--Impossible, il pleuvait  verse, et c'est  peine si les fantassins
pouvaient entrevoir son ombre  travers les tnbres.

--Les damns Bostonnais[6] vont tre joliment contents.

[Note 6: Au Canada, les gens qui cherchent  annexer la colonie aux
tats-Unis sont ainsi nomms.]

--Oh! qu'ils ne se rjouissent pas  l'avance! Alphonse n'est pas loin,
c'est sr, il a reu une blessure; on a distingu des taches de sang au
bas du mur de la prison. videmment, il est cach en quelque place du
faubourg Qubec. Nos policemen ont le nez fin, je parierais bien que la
journe ne s'coulera pas sans qu'ils aient flair leur homme.

--Ne disais-tu pas que c'est dans la rue du Loup qu'il a disparu?

--Oui, mon gros, dans Wolfe street. Buvons-nous un autre coup?

--Comme tu voudras.

--Bon! voil que tu rajustes ta physionomie d'me en peine.

--C'est bien dans la rue du Loup? reprit Jacques, en fourrant le pouce
dans son nez, geste qui annonait chez lui une vive contention d'esprit.

--Es-tu sourd? je te l'ai dj rpt deux fois.

--Ah! c'est dans la rue du Loup!

--Encore! Faudra-t-il te le rabcher jusqu' demain! c'est dans Wolfe
street, autrement la rue du Loup, ou du gnral Wolfe! Est-ce que cela
ne te suffit pas? Mais j'y songe, elle doit t'tre familire cette
rue-l. L'idole de tes amours, la jolie fille du faubourg Qubec, ne
niche-t-elle pas dans ces parages?

--Que t'importe! rpondit Jacques d'une voix brve.

--Oh! oh! mon coq, est-ce que nous nous fcherions? Sois sans crainte,
je ne m'aviserai pas de courir sur tes brises, bien que la divine
Angle...

--Assez!

--M'empcheras-tu de faire l'loge de ta matresse?

--Elle se passera bien de tes sots compliments.

--Merci, monsieur Jacques; votre incomparable franchise sduit mon coeur
 un point indicible. Trinquons ensemble, morbleu! Deux sots de notre
espce auraient tort de se quitter sans fraterniser.

--Je suis une bte, dit Bourgeot, qui voulait obtenir par une maladroite
concession quelques renseignements plus prcis.

--Tu ne me l'apprends pas.

--Mchant critique.

--Chacun son mtier.

--Tu ne sais plus rien sur le compte de l'vad?

--Non, ma foi.

--On l'a sans doute interrog?

--a me parat friser toutes les facettes de la probabilit, repartit
l'autre d'un accent superbe.

--Et le nom du rebelle.... je ne m'en souviens plus?

--Alphonse Maigret. Un charpentier de Qubec; un tribun de carrefour; un
pilier de taverne; un ivrogne; la lie du peuple!

--Il est bless?

--A preuve que, sans la pluie, il aurait laiss derrire lui un ruisseau
de sang.

--Vraiment!

--Mais quel intrt!...

--De l'intrt  un pareil misrable, moi! tu badines, interrompit
Jacques avec une brusquerie qui aurait veill l'attention d'un
observateur plus clairvoyant que le jeune diplomate  qui il
s'adressait.

--Huit heures! dit celui-ci, en tirant sa montre; diable! c'est
demain jour de publication; faut que j'aille  mon bureau, tu paies la
consommation! je n'ai pas de change[7].

[Note 7: Monnaie.]

--Pas de change, a lui arrive plus souvent qu' son tour, marronna
Bourgeot, en soldant l'cot, tandis que le journaliste s'clipsait
sournoisement.


                                III

Jacques se promena pendant prs d'une heure, aprs tre sorti de la
_bar_[8] de la mre Halley.

[Note 8: Buvette.]

Mille penses se heurtaient dans son cerveau. Malgr son peu de
perspicacit, il faisait entre l'vasion d'Alphonse et la scne dont il
avait t tmoin, dans la matine, des rapprochements qui pouvaient
tre fatals  l'vad, aussi bien qu' ceux qui lui prtaient si
charitablement aide et asile. Mais Pierre Morlaix tait un citoyen
estim de tout le monde; pour l'accuser, il fallait des preuves.
Bourgeot n'en avait aucune. D'ailleurs, son amour-propre, sa vanit
acceptaient avec rpugnance la vraisemblance de la trahison d'Angle.
Car nous sommes ainsi faits: quand nous dsirons fortement qu'une chose
tourne  notre avantage, il nous en cote tant de la voir se dclarer
notre ennemie, que nous combattons mme l'vidence. Cet axiome est
surtout vrai en amour. Il n'est point d'amant, qui, sr d'tre tromp,
et ayant form un plan de vengeance, ne sera heureux si sa matresse
parvient  se disculper. La recherche du bonheur nous proccupe 
ce point, que nous prfrons le bonheur imaginaire au malheur en
perspective. En somme, les apparences nous plaisent plus que la ralit,
surtout quand elles sont favorables  la satisfaction de notre moi.


                                 IV

Jacques donc se dtermina  garder, durant quelque temps, le silence, et
 pier ce qui se passerait dans la maison du charretier.

Il reprit incontinent le chemin de la rue des Voltigeurs; mais, comme il
approchait, il rencontra Pierre Morlaix qui se rendait, avec sa voiture,
 sa station habituelle.

--Ah! ah! vous v'l, m'sieur Jacquet, dit gaiement le brave cocher, vous
ne faites pas un tour?

--On m'avait dit que tu tais engag?

--Moi! ah! oui, mais j'ai laiss mon bourgeois en haut du faubourg, et
maintenant je suis libre...  votre service, m'sieur Jacques.

--Est-ce que tu pourrais me conduire  la Pointe-aux-Trembles.

--Si a vous convient; pas de soins, m'sieur Jacques. Dans une petite
heure nous serons arrivs.

--Allons, dit Bourgeot, en montant dans la calche.

Puis, se ravisant:

--A propos, quelle heure est-il?

Pierre Morlaix tira de son gousset une de ces grosses montres en argent,
communment dsignes sous le nom de bassinoires.

--Neuf heures moins vingt-cinq, rpondit-il, aprs avoir consult le
cadran.

--Neuf heures moins vingt-cinq? Alors je change d'avis, tu vas me
conduire  Lachine.


                                 V

Le temps tait superbe. Jamais soleil plus radieux n'avait dor de ses
rayons les riches campagnes du Canada; jamais plus diaphane azur n'avait
rjoui les plaines clestes!

Jacques Bourgeot n'tait pas homme  se laisser impressionner par les
charmes de la nature, en ce moment surtout. Aussi, ds que la
calche eut dpass le village des Tanneries, commena-t-il, avec son
conducteur, la conversation suivante:

--Eh ben, Pierre, y en a-t-il du nouveau, ce matin, en ville?

--Du nouveau! ah ben! quoi donc, m'sieur Jacques, moi qui n'sais rien
encore.

--Tu n'as rien appris?

--Rien en toute. L'particulier que j'ai charri, ce matin, tait muet
comme le travail de ma calche.

--Tu ne le connais pas?

--Pas un brin, rpondit Pierre, en excitant ses chevaux.

--Cependant, reprit Bourgeot, il court un bruit...

--Vous dites, m'sieur Jacques?

--Il court un bruit, hum! Le chef de la rbellion s'est vad.

--Qui a? demanda Morlaix, en toussant pour voiler le trouble de sa
voix.

--Alphonse Maigret, tu sais; un ruffien, un gueusard.

--Et il a dsert la prison?

--Pendant la nuit dernire.

--C'est y ben possible, m'sieur Jacques!

--Comment, tu ignorais cela, toi?

--Ma foi, m'sieur Jacques, c'est la premire nouvelle. Mais ousqu'y
s'est rfugi?

--Tu le sais peut-tre mieux que moi? dit l'amant d'Angle en se
penchant pour voir quel effet ces paroles produiraient sur Pierre
Morlaix.

--Moi! rpliqua celui-ci, avec le plus grand sang-froid. Ah ben! vous
voulez rire m'sieur Jacques.

--Tiens, ajouta Bourgeot, d'un ton assez badin pour dissiper les
soupons que sa question avait fait natre dans l'esprit du charretier,
si c'tait, par hasard, ton voyageur de ce matin?

--H? h! h! farceur de m'sieur Jacques, va! mon voyageur de ce matin!
h! ho! h!

--Qu'y aurait-il d'impossible?

--Ah! nous arrivons, dit Pierre, en montrant les blanches maisons de
Lachine, parpilles au milieu d'une verdoyante prairie qu'ombrageaient
dus bouquets d'arbres touffus. O dbarquez-vous?

--Prs de la Traverse, repartit Bourgeot. Je vais  Caughnawaga. Tu
attendras mon retour.

Bientt il sauta  terre, en murmurant:

--Puiss-je trouver cette vieille sorcire d'Iroquoise!


                                 VI

A l'extrmit septentrionale du village iroquois de Caughnawaga, on
voyait alors une hutte, longue de vingt pieds sur une profondeur de
quinze. Elle tait forme de pieux fichs en terre, revtus d'un
bousillage de glaise, et surmonts d'une toiture d'corce. De chaque
ct une porte, faite d'corces suspendues, donnait accs dans cette
hutte, dont l'intrieur, clair par des trous pratiqus dans le mur,
tait aussi misrable que l'extrieur. Au centre tait le foyer, prs
duquel une demi douzaine de chiens dcharns, le museau entre les
pattes, reposaient ordinairement leurs membres tiques. A des poutrelles
transversales, taient accrochs des quartiers de venaison, des bottes
d'herbages de toutes grandeurs, et des chapelets de poissons. Des
planches de _bois blanc_, disposes en rayon,  une verge du sol,
s'tendaient autour de la cabane. Sur ces rayons, on apercevait divers
ustensiles de mnage, comme poterie en terre cuite, cuelles et marmites
de bois, et un tas de ces gros cailloux, que les sauvages, avant qu'ils
connussent la vaisselle de terre et de mtal, faisaient rougir au feu,
puis qu'ils jetaient dans des vases pour chauffer l'eau ou cuire les
aliments ncessaires  leurs besoins. Dans un coin, il y avait un lit de
sapinette recouvert d'une peau d'original, et, vis--vis, une sorte de
grande chsse, dans laquelle on apercevait des figures de bois, aux
formes bizarres et monstrueuses. Ces figures reprsentaient les idoles
autrefois adores par la nation iroquoise, lorsque les fils des Sagamos
taient tout-puissants et fiers:

C'tait, d'abord, _Agreskoue_, le Souverain tre, et Dieu de la guerre;
_Atahensic_, qui commandait la foule des mauvais Gnies; _Touskeka_,
chef des bons Esprits, _Malcomek_, etc. Chacune de ces divinits, peinte
avec des couleurs tranchantes, portait le signe de ses attributs.
Enfin, au pied de la chsse, immdiatement sous une des ouvertures par
lesquelles le jour pntrait dans la hutte, scintillait une couche de
poussire, dont les nuances vives, varies et chatoyantes blouissaient
l'oeil. Cette poussire tait le produit de petits coquillages,
soigneusement pils et renferms dans un cercle de frne, ayant environ
deux pouces de hauteur. Du milieu, s'lanait une baguette garnie de
peaux de serpents enrouls et qui hrissaient de leurs ttes hideuses la
tige et le bout de ce nouveau caduce.

Accroupie devant le cercle, une femme tudiait avec attention les traces
que deux lzards laissaient sur la poussire, en tournant autour de la
baguette,  laquelle ils taient attachs par des fils venant rayonner 
la circonfrence.

Cette femme tait riche de vieillesse et de laideur.

Elle avait le costume des Iroquoises: Une couverture de laine brune,
un _brayet_, des mitas et des mocassins orns de verroteries et de
broderies barioles.

Son visage tait tatou, sillonn de rides profondes. A son nez et 
ses oreilles pendaient des anneaux d'argent, et un collier de graines
rouges, avec une tte de vipre, en guise de mdaillon, descendait sur
sa poitrine sche et terreuse.

Cette femme tait la Vipre-grise, la sorcire iroquoise.

Elle se disait issue de la Chaudire-noire, ce fameux Sagamos qui, en
1691, causa de si terribles ravages dans les colonies du Canada[9], et
elle jouissait d'une haute considration parmi ses compatriotes.

[Note 9: Voir les _Sagamos Illustres_, par M. Maximilien Bibaud,
chapitre XXVI.]

Quoique la plus grande partie de la tribu iroquoise encore cantonne
au Sault St-Louis, ft dj convertie au catholicisme, la Vipre-grise
exerait une influence immdiate sur le conseil des chefs qui, en
maintes occasions, se prvalaient de ses jongleries pour faire adopter
des rsolutions importantes.


                                VII

Aprs avoir travers le Saint-Laurent en canot, et abord  Caughnawaga,
Jacques Bourgeot s'achemina vers l'habitation de la Vipre-grise.

Le jeune homme tait sombre et presque tremblant.

Il hsita durant plusieurs minutes, avant de s'introduire dans l'antre
de la sibylle sauvagesse, puis, enfin, prenant son courage  deux mains,
il entra.

La Vipre-grise, en entendant le bruit de ses pas, prit un tamtam, fait
d'un tronc d'arbre creux recouvert d'une peau d'lan, et sans changer de
position, sans tourner les yeux, frappa dessus en cadence avec un bton
court.

Jacques demeura debout contre la porte, n'osant ni parler ni avancer.

Les chiens s'taient dresss sur leurs pattes et grondaient sourdement.

Tout  coup, la sorcire, s'animant au son de la musique, rejeta
sa couverture en arrire, se leva vivement, et chanta d'une voix
chevrotante, en s'accompagnant de son tambourin:


                                VIII

Un jour, le Grand-Esprit s'ennuyait au-dessus des nuages, dans le monde
des Esprits, parce que, depuis longtemps, il n'tait venu sur la terre
et qu'il ne savait pas ce qu'taient devenues les cratures sorties de
ses mains cratrices. Le Grand Manitou est bon et puissant, il avait
fait la lune, le soleil, les toiles, la terre, les plantes, les btes,
pour qu'ils fussent heureux; mais il se dfiait de l'Esprit noir qui
n'aime que le mal.

Pour s'assurer par ses yeux de la vrit, il descendit sur la terre, au
bord d'un tang; il vit, dans les ondes transparentes, une carpe qui
se promenait sur le sable dor. Aussitt, il se change en carpe et se
laisse glisser dans l'eau.

--Eh bien, ma chre amie, dit-il  la carpe, tu dois tre trs-heureuse
ici, car les eaux que tu habites sont limpides et tu trouves abondamment
des vermisseaux pour vivre.

--Moi heureuse! rpondit la carpe; eh! comment pourrais-je l'tre,
quand je vois sans cesse  ma poursuite le brochet prt  me dvorer?

Manitou poussa un soupir et sortit de l'eau. Il aperut un bison qui
paissait dans une savane: il se changea en bison et l'aborda.

--Mon ami, lui dit-il, tu dois tre trs-heureux, car tu habites une
savane o l'herbe tendre te vient jusqu'au ventre, et tu es assez fort
pour te dfendre de tes ennemis.

--Comment serais-je heureux, rpondit-il, quand mes yeux sont
constamment tourns vers la fort pour en voir sortir, avec fracas, le
mammouth gant, qui se prcipite sur mes frres et les dvore?

Manitou soupira et entra dans la fort o il rencontra un cureuil: il
se changea en cureuil et grimpa sur l'arbre o le petit animal avait
tabli son nid.

--Tu dois tre heureux ici, car tu trouves en abondance les fruits dont
tu te nourris, et ton agilit te sauve des btes froces.

--Comment serais-je heureux, quand les arbres dfeuills sont couverts
de frimas et que la volverenne[10] ou le lynx viennent dvorer ma famille
jusque dans les arbres les plus levs?

[Note 10: _Volverenne_, espce de loup-cervier.]

Manitou suivit le bord du fleuve. Il vit une vache marine paissant
l'herbe du rivage, en portant son petit dans ses bras.

--Tu dois tre heureuse, car tu aimes ton enfant et tu en es aime.

--Je serais moins malheureuse, rpondit la vache marine, si les lynx,
les volverennes, les loups et cent autres animaux carnassiers n'taient
sans cesse cachs dans les joncs pour surprendre mes enfants. L'hiver,
quand les glaces renferment le fleuve, puis-je prendre mon malheur en
patience?

Manitou devint triste. Il se disposait  remonter vers le ciel,
lorsqu'il aperut plusieurs animaux fort occups dans la petite le d'un
lac: c'taient des castors. Il se changea en castor, s'approcha d'eux et
leur dit:

--Eh bien, vous tes sans doute malheureux aussi, vous autres, car je
vous vois obligs de travailler pour vous faire des cabanes qui vous
abriteront contre l'intemprie des saisons.

--Nous, malheureux! dit un de la troupe, pas du tout; car le
Grand-Esprit nous a dous de sagesse et de prudence.

Manitou fut consol et dit:

--Puisque la sagesse et la prudence font le bonheur, je veux faire des
cratures tout  fait heureuses.

Alors il agrandit la cabane des castors, les changea en hommes,
augmenta leur dose de sagesse et de prudence, leur apprit  chasser les
ours et les lans, et leur dit:

--Allez!

Ensuite, Manitou remonta dans le monde des Esprits, et dit:

--Je suis content, car j'ai bien fait ce que j'ai fait[11].

[Note 11: Nous avons emprunt la traduction de ce chant 
l'_Encyclopdie canadienne_,  laquelle il avait t adress une lettre
conue en ces termes:

M. BIBAUD.--La chanson suivante des Sauvages du Canada, si on s'en
rapportait  elle, tablirait le fait qu'autrefois Lamantin et Mammouth,
existaient dans ce pays. Je vais rapporter quelques fragments, traduits
du langage des Sauvages du Canada qui la chantent encore, comme une des
plus importantes de leurs traditions. K. _Encyclopdie canadienne_,
rdige par M. Bibaud pre. Tome 1, pages 62-63.]


                                 IX

A mesure qu'elle poursuivait son chant, l'Iroquoise se livrait  des
danses fantastiques et  des contorsions si tranges, si furibondes, que
Jacques, pouvant, voulut s'enfuir. Mais, pendant ce temps, les chiens
s'taient rangs devant la porte et en gardaient la sortie en grinant
les dents d'une manire menaante.

Force fut au jeune homme de rester.

Quand La Vipre-grise eut fini cette pantomime parlante, elle s'approcha
de l'tranger, et dardant sur lui ses yeux fauves, mouchets de taches
sanguinolentes:

--Pourquoi,  visage ple, as-tu quitt la rive gauche de _Ladauanna_
[12] pour venir  la fille du grand chef? Ignores-tu les maux que tes
frres ont infligs  tous mes frres de la famille Moawake-Huronne? Le
Matchi-Manitou[13] est irrit contre ta race; il m'avertit que bientt
elle sera disperse, anantie, par une troupe, plus nombreuse que les
grains de sable du rivage, qui accourt pour venger les calamits dont
toi et les tiens avez abreuv les enfants de Tharonhiaouagon[14]! Oui, je
la vois; elle avance, elle avance! Des guerriers braves grossissent
ses rangs! Entends-tu le bruit de leurs pas, branlant la terre comme un
troupeau de bisons? coute ce qu'ils disent: Mort, mort aux visages
ples! ils ont port la peste, le fer et le feu dans nos wigwams! Os de
nos vaillants anctres, apprenez au guerrier  ouvrir les veines de son
ennemi, et  boire, dans son crne, le sang de la vengeance! Mort, mort
aux visages ples! qu'ils tombent sous nos tomahawks, comme le daim
sous la flche du chasseur! que leurs chevelures ornent nos cabanes! que
leurs cadavres fumants engraissent la tombe de nos pres!

[Note 12: Le Saint-Laurent.]

[Note 13: Esprit du mal.]

[Note 14: Pre des humains, suivant les croyances religieuses des
Sauvages du Nord.]

Jacques fit peu attention  ces paroles; mais tirant de sa poche deux
louis d'or, il les plaa dans la main de la magicienne.


                                 X

--Ah! dit-elle, en considrant les deux pices avec un air de cupidit,
tu as vu un Oiarou[15] en songe, et tu veux consulter Ouahicha[16], par
qui je connais les choses passes, prsentes et futures.

[Note 15: Objet du culte chez les Iroquois. La premire bagatelle
qu'ils voyaient en songe.]

[Note 16: Dieu de la science divinatoire.]

--Je n'ai rien vu en songe, dit Bourgeot. Je veux savoir si ma matresse
me trompe.

--Le coeur d'une femme est profond comme l'onde du lac Sal, rpondit
emphatiquement La Vipre-grise. Atahuata[17] a cr la femme avec un
nuage de son ciel. Hougoaho[18] seul peut dire ce qu'tait Atahensic
[19]. Toi, mon frre, tu as un rival.

[Note 17: Le dieu de la cosmogonie.]

[Note 18: Pour savoir ce que c'est que Hougoaho, il faut interroger
la tradition de la cration comme elle s'est transmise chez les Sauvagea
du Nord: Au commencement, disent-ils, il y avait six hommes. Il n'y
avait pas alors de femmes et ils craignaient que leur race ne s'teignt
avec eux, lorsqu'ils apprirent qu'il y en avait une au ciel;--on tint
conseil, il fut convenu que Hougoaho monterait: ce qui parut d'abord
impossible. Mais les oiseaux lui prtrent le secours de leurs ailes
et le portrent dans les airs. Il apprit que la femme avait coutume
de venir puiser de l'eau auprs d'un arbre, au pied duquel il attendit
qu'elle vint. Et la voici venir en effet. Hougoaho cause avec elle et
lui fait un prsent de graisse d'ours. Une femme causeuse qui reoit des
prsents n'est pas longtemps victorieuse. Celle-ci, fut faible dans le
ciel mme. Dieu s'en aperut et dans sa colre la prcipita en bas.
Mais une tortue la reut sur son dos, o la loutre et d'autres poissons
apportrent du limon du fond de la mer et formrent une petite le
qui s'tendit peu  peu et forma tout le globe. (Les Sagamos
Illustres.--Introduction.)]

[Note 19: D'aprs Charlevoix, nom de la premire femme et gnie du
mal.]

--Un rival! s'cria Jacques.

--Un rival puissant, par ses charmes et ses malfices, rpta la
magicienne avec exaltation. Viens!

Le saisissant par le bras, elle l'entrana vers l'tre, attisa le feu,
et plaa au-dessus une chaudire en fer battu qu'elle remplit d'eau.
Ensuite, elle jeta dans la chaudire une poigne d'_abesoutchenza_[20]
(gin-seng), et d'autres plantes mdicinales dont elle surveilla la
cuisson, en observant les globules qui montaient  la surface de l'eau.
La dcoction lui ayant paru suffisante, elle plongea trois fois ses
mains dans le vase, les leva en l'air, les joignit, en trpignant comme
un nergumne, et poussa des cris affreux.

[Note 20: Nom qui veut dire enfant et qui appartient  une plante,
dont la racine ressemble  un embryon.--On attribue  cette plante
des proprits mdicinales extraordinaires. Les botanistes l'appellent
_Aureliana canadensis_.]

A ces cris, les chiens mlrent leurs rauques aboiements, et bientt ce
fut, dans la hutte, un charivari infernal.

Le tumulte apais, l'Iroquoise puisa dans la chaudire avec une cuelle
en bois, et tendit le breuvage  Jacques.

--Bois, mon frre, bois, lui dit-elle. Par sa vertu magique, que m'a
enseigne Malcomek, l'esprit des hivers, l'abesoutchenza purifiera
ton corps de toutes ses souillures, et ton me s'lancera,  travers
l'espace infini, dans les prairies o habite Ouahiche.

--Boire a! fit Jacques, sans dguiser sa rpugnance.

--Bois, mon frre, bois! Le temps s'coule, emportant, parcelle 
parcelle, les lambeaux de l'existence, comme la bise emporte, une  une,
les feuilles de l'rable.

--Mais  quoi bon!

--Bois, ou frmis, l'Esprit du mal est l qui te presse!

Moiti par frayeur, moiti pour complaire  la Vipre-grise, Jacques
porta l'cuelle  ses lvres; mais  peine eut-il got  la potion
bouillante, qu'il laissa tomber  terre contenant et contenu, avec une
exclamation de douleur.

--Maudite sorcire! s'cria-t-il, j'ai la langue brle.

L'Iroquoise ne l'coutait pas; agenouille devant le liquide rpandu,
elle suivait anxieusement les filets qu'il dcrivait en serpentant sur
le sol.


                                 XI

--Michabou[21] est propice, dit subitement la Vipre-grise en bondissant;
il m'inspire, il me pntre, il me captive... Que dsires-tu?

[Note 21: Nom du premier Esprit ou Grand Livre.]

--Je veux savoir si ma matresse me trompe, rpta machinalement
Bourgeot.

--Ta matresse, la fille aux ples couleurs... je l'aperois... elle est
l... elle voltige comme le papillon!

--Elle en aime un autre!

--L'amour, la jalousie, l'intrt, conduisent les fils d'Atahensic.

--C'est elle qui a donn asile au rebelle?

--Rien n'chappe aux serviteurs d'Ouahiche!

--Mais qu'y a-t-il? Angle...

--La fille aux ples couleurs est chrie de Jouskeka; il la protge;
il lui tresse une couronne de fleurs... A son bien-aim, il prsente le
calumet de la paix.

--Ton langage m'assomme; je n'y comprends rien.

--Avance, dit la Vipre-grise, nous allons prparer la sagamit.

Et elle versa, dans la marmite, un pot de farine de mas, qu'elle remua
pendant cinq minutes,  l'aide d'une spatule en bois.

Bourgeot la regardait toujours avec une curiosit mle d'effroi.

Quand la bouillie fut assez paissie, l'Iroquoise enleva la chaudire de
dessus le brasier.

--Mangeons!

Le jeune homme refusa de prendre part au festin.

--Prends garde, dit la vieille; Taouiskaron[22] se prononcera contre mon
frre.

[Note 22: Esprit malfaisant. Il tait fils d'Atahensic et tua son
frre Sou-Keka. Cette tradition est identique  celle de Can et Abel,
de mme que la plupart des traditions cosmogoniques des sauvages ont une
analogie frappante avec la tradition mosaque.]

--Dis-moi si Angle me trompe?

--La vierge aime de mon frre est bien belle!

--Qu'est-ce que cela te fait?

--La vierge aime de mon frre est plus parfume que la blanche grappe
du merisier.

--Cesseras-tu tes phrases sans pieds ni tte? Angle rpond-t-elle  mon
amour?

--L'amour est une tincelle jaillie de l'astre du jour.

--Satane diablesse! s'cria Bourgeot impatient et s'lanant sur la
Vipre-grise.

Les chiens se rurent en hurlant contre l'audacieux tandis que
l'Iroquoise disait tranquillement:

--Le Grand-Esprit est plus fort que les visages pales? Que mon frre
daigne obir  ses ordres!

--Mais parle donc!

L'Iroquoise allongea l'index en fermant les autres doigts, et les chiens
s'loignrent.

--Mon frre a un ennemi!

--Alphonse Maigret.

--L'ennemi de mon frre a sduit la vierge aux ples couleurs.

--Il l'a sduite... dis-tu?

--Ouahiche ne trompe jamais. Sa parole est limpide et claire comme
l'onde des sources.

--Et Alphonse Maigret... le chef de la rbellion, l'chapp de la prison
de Montral... c'est lui qui est maintenant chez Pierre Morlaix?

La devineresse tait retourne prs du cercle magique:

--Que mon frre pose sa main sur cette poudre, dit-elle, en indiquant 
Bourgeot la poussire aux clatantes couleurs.

Le jeune homme obit en silence. Sa main se dessina, en creux, dans
la couche pulvrine, ainsi que toutes les lignes des phalanges et des
muscles.

--Que les Esprits parlent, dit la chiromancienne.

Et les deux lzards commencrent  pitiner sur l'empreinte de la
main, en rtrcissant  chaque rotation, le fil qui les liait au pivot
divinatoire.

Pendant que ces reptiles accomplissaient leurs mouvements circulaires,
la Vipre-grise avait bourr de ptun son calumet et fumait, enfonce
dans une profonde rverie.

--Mon frre, dit-elle,  la fin; la fille aux couleurs ples, est aime
d'Areskoui...

--Qu'ai-je  faire avec ton Areskoui?

--Ce qui est, sera. Le lzard vert s'est arrt en travers sur la ligne
mdiane; c'est un signe de mort.

--Mais Angle?...

--La vierge se conforme aux volonts suprmes!

--Est-ce que le rebelle est chez Pierre Morlaix?

--L'abeille se rfugie dans le calice embaum, pour y pomper un suc
nourrissant.

--Que le diable l'emporte avec ton jargon, auquel je n'entends rien!

--Le serpent rampe; il atteint sa proie plus facilement que l'aigle qui
fond sur elle. Va donc,  la faveur des tnbres.


                                 XII

La Vipre-grise parla longuement  l'oreille d Jacques Bourgeot; tantt
l'interrogeant, tantt rpondant  ses questions.

Enfin, le jeune homme la quitta, en lui promettant de revenir le
lendemain. Il ne manqua pas  sa promesse, et durant plusieurs jours, de
frquentes entrevues eurent lieu entre l'amant d'Angle et la sorcire
iroquoise. A la suite de leur dernire rencontre, La Vipre-grise lui
dit:

--Ouahiche m'est apparu, que mon frre soit satisfait! la vrit brille!
Si mon frre se rend, cette nuit, dans la rue des Voltigeurs, prs
du wigwam de Pierre Morlaix, et si mon frre appelle trois fois, Au
secours, il saura ce qu'il veut savoir: si la vierge aux ples couleurs
le trahit.

Fidle  cette recommandation, Bourgeot, vers deux heures du matin,
cach dans l'embrasure d'une porte, lieu d'o il pouvait pier ce qui se
passait chez le charretier, cria de toutes ses forces:

--Au secours!

C'est alors que l'imprudente Angle se montra, comme nous l'avons dit, 
la fentre de la chambre occupe par Alphonse Maigret.




                           CINQUIME PARTIE


                        JALOUSIE CONTRE AMOUR


                                  I

On a tabli une diffrence entre le coeur et le cerveau (traduisez
esprit). Au premier, disent certains physiologistes, appartiennent les
sensations naturelles, au second, les sentiments tudis.--Tandis que
Bichat, avec son effroyable science, dfinissait en trois mots, le sige
accept de nos motions, et disait: le coeur? _Un muscle creux_!
lord Byron mditait l'impressionnabilit unique et suprme du cerveau
(_brains_). Si le Franais se posait en ngateur des ides reues, si
l'Anglais essayait de changer le trne de nos facults, avaient-ils plus
tort ou raison que le vieil Homre, s'criant par la bouche de l'un
de ses hros: Mon _diaphragme_ vous aime? Les progrs de la physique,
mcanique, botanique, astronomie, chimie, pathologie et mme de
l'anatomie, ont t considrables depuis un sicle; mais cependant, on
n'est point encore parvenu  dterminer l'organe rel des conceptions
internes. Aussi acceptons-nous et accepterons-nous jusqu' preuve du
contraire, l'antique, tradition: Le coeur nous semblera jouer en nous
un rle passif, et le cerveau un rle actif. Celui-ci produira, celui-ci
recevra. En d'autres termes, nous pensons que le coeur est soumis au
contrle du cerveau. Les organes extrieurs transmettent la sensation au
cerveau qui la juge, l'apprcie, et renvoie au coeur le rsultat de son
examen; et tandis que ce dernier subit la secousse, l'autre en diminue
ou affaiblit l'effet pour lui-mme. De l nat cette sorte d'antagonisme
dans notre nature. Le coeur est ou profondment ulcr ou entirement
satisfait, alors que le cerveau nage dans un ocan d'incertitudes.


                                  II

Voil certes des rflexions que Jacques Bourgeot ne se fit pas en
apercevant le buste d'Angle s'estompant dans la baie de la fentre, au
milieu d'un nimbe de lumire projete par la lampe.

Mais ce qu'il n'analysa pas, il l'prouva sur-le-champ, car, tandis que
son coeur se serrait, douloureusement, son esprit cherchait encore 
lutter contre l'vidence. Si, d'abord, il forma le projet de se rendre
 la station de police, pour dceler la retraite d'Alphonse Maigret, il
abandonna bientt ce dessein dans la crainte de s'tre laiss tromper
par les apparences. Que le rebelle ne ft pas cach chez Pierre Morlaix,
et, par sa dposition, Jacques se perdait dans l'esprit de celle qu'il
aimait! Jamais elle ne lui pardonnerait d'avoir caus des tracasseries 
une famille qu'elle chrissait au del de toute expression. Un rsultat
bien plus grave dcoulerait de la prsence du prisonnier dans la maison
du charretier: Pierre serait arrt pour avoir prt asile  l'vad,
et, trs-certainement, son apprhension lverait une barrire
infranchissable entre Angle, et l'auteur de la dnonciation. La
jalousie, la rage, l'amour faisaient bouillonner le sang de Bourgeot.
Incertain, fivreux, il cherchait  coordonner ses ides, quand une voix
murmura  son oreille:

--Le serpent rampe, il atteint plus facilement sa proie que l'aigle qui
fond dessus.


                                 III

Jacques se retourna vivement: La Vipre-grise tait devant lui:

--Mon frre est-il convaincu de la vrit de mes rponses! dit
l'Iroquoise, en montrant Angle et la mre Morlaix, qui s'taient aussi
penches  la fentre et s'enquraient de la cause du cri qu'on avait
entendu.

--Tes rponses, dit le jeune homme, sans dguiser sa colre, tes
rponses, que m'ont-elles prouv? Suis-je plus avanc maintenant que je
l'tais avant ma visite  ta hutte? Crois-tu que je ne savais pas ce qui
se passe?

--La fureur est aveugle, reprit sentencieusement la sorcire. Si mon
frre n'avait pas confiance en Manitou, pourquoi donc aussi mon frre
accuse-t-il la Vipre-grise? ne lui a-t-elle pas enseign ce qu'il
dsirait connatre?

--Soit! mais que veux-tu  prsent? qui t'a permis de surveiller mes
actions?

--La fureur est aveugle, rpta l'Iroquoise; elle empche souvent les
guerriers de surprendre leur ennemi.

--Est-ce l tout ce que tu avais  me dire?

--Les visage ples aiment mieux parler qu'couter. Pourtant, celui qui
veut tre fort et dominer les autres, doit apprendre  se taire. S'il
repousse les avis avant de les entendre, l'Esprit des conseils
s'loignera de lui et la victoire ne marchera pas sur ses traces.

--loignons-nous, dit Jacques, on nous observe!


                                  IV

La nuit tait si calme que, bien que ce colloque et lieu  une assez
grande distance de la maison du charretier, le son des voix avait
veill l'attention d'Angle.

--Ferme l'chssis, mon enfant, dit la mre Morlaix, aprs un instant de
silence. C'est sans doute queuque faignant qui s'amuse  rveiller les
voisins.

--Chut! fit la jeune fille, posant le doigt sur ses lvres pour avertir
la vieille dame de se taire. Je crois.....

--Tu crois?

--Attendez un instant; je ne suis pas sre. Ah! voil la lune qui donne
vers cette porte.

--Quelle porte?

--L-bas! la porte cochre de M. Perrin.

--P'tite folle! queu veux-tu que j'voie!

--C'est qu'il me semble.....

--Eh ben! C'est une coureuse d'_Inguienne_, dit la vieille, distinguant
le couple qui se serrait dans l'embrasure de la porte cochre.

--Oui, reprit Angle d'un ton agit, c'est une indienne; mais il y a un
homme avec elle; et cet homme, si je ne me trompe.....

--Eh ben?

--C'est Jacques Bourgeot.

--Pas possible! lui, Jacques Bourgeot, ton cavalier?

--J'ai peur, balbutia la jeune fille, en frissonnant de tous ses
membres.

--Peur!


                                  V

--Oui, ma mre! la prsence de Jacques ici...  cette heure, en
compagnie d'une sauvagesse, m'effraie. Tenez, ils partent ensemble!

--Seigneur, Dieu! tu t'effarouches comme une tourte devant un milan, et
pour rien encore!

--Fermons le chssis, je vous en prie, et allez rveiller Pierre, car je
prvois de terribles maux. Cet homme, ce Bourgeot... Oh!  prsent, je
comprends sa conduite avec moi depuis huit jours!

--Qu'est-ce que tu me chantes-l?

--Oui; lui ordinairement si doux, si obissant; il est devenu tout 
coup sombre, aigre! Il m'a questionne, m'a menace... Oui, oui, je
comprends tout... tout maintenant! Mais dpchez-vous, ma bonne mre;
dites  Pierre que je veux lui parler.

--Qu'y a-t-il donc? demanda le bless, en s'accoudant sur son lit.
Qu'avez-vous, mademoiselle? votre visage est dcompos...

--Rien, je n'ai rien. Ne vous inquitez pas, balbutia la jeune fille,
d'un ton qui dmentait le sens de ses paroles.

--Cependant... essaya encore Alphonse, apprhendant quelque sinistre.

L'arrive de Pierre Morlaix, qui accourait  demi vtu, coupa court  ce
dialogue.

--Ah! mon ami, dit la jeune fille, entranant le charretier dans un coin
de l'appartement, je crois qu'un grand malheur nous menace.


                                  VI

Jacques avait emmen l'Iroquoise sur le glacis du Champ-de-Mars, et
discutait chaleureusement avec elle.

--Allons! terminons-en, s'cria-t-il.

--Mon frre s'emporte comme l'orignal qui flaire la poudre du chasseur
blanc. Mais les Esprits veulent que l'homme brave marche rgulirement
comme l'eau du grand fleuve. Que mon frre fasse  Michabou les prsents
ncessaires, et le rival de mon frre disparatra avant le lever du
soleil.

--Mais un meurtre! murmura involontairement Bourgeot; un meurtre! oh! je
ne puis consentir.

--Le visage ple n'a pour ennemis que des visages ples, dit la
Vipre-grise, enveloppant, suivant l'habitude des Indiens, sa pense
dans des gnralits.

--Notre conversation restera  jamais secrte!

--Le feu brle, le poisson nage, l'Iroquois sait se taire, quand il
veut.

--Bon, dit Jacques, avec une impatience fbrile, tandis que de grosses
gouttes de sueur perlaient sur son visage; bon... je consens... Tu auras
ce que tu exiges.


                                  VII

Cependant Pierre Morlaix, qui avait cout avec une grande attention ce
que lui communiquait Angle  voix basse, fit tout  coup un geste de
surprise.

--Quoi! Jacques Bourgeot! s'cria-t-il, es-tu ben certaine?

--Aussi certaine que je vous vois. Je l'ai parfaitement reconnu.
D'ailleurs, je ne saurais me mprendre. Le timbre de sa voix est trop
particulier pour qu'on le confonde avec un autre.

--De fait, il a un tic dans l'gosier, ce garon-l, dit le charretier.
Pourtant, rien ne prouve.....

--Je vous rpte qu'il mdite quelque trahison. Croyez-en ma
pntration, mon bon Pierre. Depuis que ce pauvre jeune homme est ici,
Jacques rde sans cesse autour de la maison, et...

--Batiscan[23] j'crs qu't'as raison, ma fille, et qu'ce flandrin nous
mitonne du grabuge. P't't'ben aussi que nous avons eu tort de nous
embarquer dans c'te mauvaise affaire, car les brigands de _policemen_
n'plaisantent pas.

[Note 23: Baptme! bateau! batiscan! sont les trois jurons favoris
des Canadiens.]

--Ah! Pierre, dit Angle, d'un ton de doux reproche; pouvez-vous tenir
un pareil langage, vous si brave, si gnreux!

--Dame! coute donc, si ce n'tait que moi, j'm'ficherais de tous les
_policemen_ comme de rien en toute; mais toi, p'tite, toi, tu seras dans
de beaux draps, s'ils apprennent...

--Moi! oh! n'ayez pas d'inquitudes. Deux heures, au moins, s'couleront
avant qu'il n'ait eu le temps d'avertir la police et faire signer le
_warrant_[24] ainsi...

[Note 24: Mandat d'amener.]

--Oui, dit Morlaix, en se frappant le front; oui, j'approuve ton ide.
Allons, j'vas finir de m'habiller et atteler. Tu retourneras  ta
chambre.

--Non, dit Angle, retenant le charretier par la manche, vous ne
me comprenez pas. Il faut que vous restiez ici. Dans le cas o l'on
oprerait une visite domiciliaire, votre absence susciterait des
soupons...

--Je n'y avais pas song... c'est vrai; mais qui veux-tu qui l'charrie?

--Moi, rpondit vivement la jeune fille.

--Ah! bon, t'as de l'esprit comme un ange. J'te donnerai la Grise; elle
est douce et fameuse trotteuse. N'y a plus qu' l'harnacher, n'est-ce
pas!

Angle rpliqua affirmativement par un signe de tte et Pierre courut 
son curie.


                                 VIII

Durant ce dialogue la mre Morlaix avait fait chauffer un bouillon pour
le malade.

--Buvez, dit-elle, en lui prsentant une tasse pleine du consomm;
buvez, a vous ravigotera.

--Merci, ma bonne dame, rpondit Alphonse, repoussant doucement la
tasse, je n'ai point soif.

--Il faut boire, monsieur, ajouta Angle qui s'tait approche du lit;
car vous avez besoin de gagner des forces. Nous allons faire un petit
voyage!

--Seigneur Jsus, qu'est-ce que tu bavasses-l, ma fille? s'cria la
vieille, au comble de la surprise.

--J'apprhende, ma mre, que la retraite de monsieur Maigret n'ait t
dcouverte et, de peur d'accident, je suis convenue avec Pierre, de
mener notre bless en lieu plus sr.

--Mademoiselle, balbutia Alphonse...

--Point d'observations, monsieur, nous n'avons pas un moment  perdre.
Buvez ce bouillon: puis ma mre vous aidera  vous vtir, tandis que
j'irai prendre ma mante.

--Mais y n'est pas capable de s'tenir dboute, c'pauvre jeune homme, dit
la vieille femme. Ous que tu veux donc qu'il se retire  c't'heure?

--A la Cte-des-Neiges.

--Ah! chez monsieur Jobinet.

--Oui, oui, reprit Angle; htons-nous. Voyez, il est prs de trois
heures  l'horloge, nous devons nous dpcher pour arriver avant le
grand jour.

Aprs ces mots elle sortit, et la mre Morlaix ayant pris, dans une
armoire, l'habillement des dimanches de son fils, en eut bientt revtu
l'intressant malade.


                                  IX

Malgr son extrme dbilit, Alphonse put descendre dans la cour, appuy
au bras du charretier.

Inutile de rapporter les expressions de remercment dont il gratifia ses
dignes htes, avant de monter en voiture. On sait assez que le coeur de
notre ami tait un foyer de gratitude, pour qu'il nous soit permis
de passer sous silence les protestations de reconnaissance qu'il leur
adressa.

--En route et bonne chance! dit Pierre, en lui serrant la main.

Dj la Grise hennissait et creusait le sol de son sabot, impatiente de
dvorer l'espace.

Angle s'lana lestement dans la calche, ds qu'on n'y eut plac son
cher malade.

A cet instant, un bruit de pas lointain se fit entendre.

--Vite! vite! fit Pierre; prends par la rue Sainte-Catherine et la rue
Saint-Laurent.

--N'oubliez pas, dit la jeune fille, de faire disparatre de la chambre
tout ce qui indiquerait sa rcente occupation.

--Bien; marche et que Dieu vous protge!


                                   X

Celui qui se rveille,  la suite d'une violente maladie et se trouve
transport dans un appartement qu'il n'a jamais vu, en tte--tte avec
une jeune fille inconnue, mais ravissante; trangre, mais empresse,
mais attentive comme une soeur, celui-l s'imagine tre le jouet d'un
rve et longtemps refuse de croire  la ralit. Puis, insensiblement,
 mesure que ses sens s'ouvrent  la lumire, il repasse ses souvenirs,
compare son pass avec son prsent, et s'il est jeune, s'il est libre,
il supplie l'tre suprme de prolonger l'tat de souffrance qui lui vaut
un pareil bonheur. Ce n'est que lorsqu'il est endolori et affaibli par
des peines physiques ou morales, que l'homme apprcie la femme  sa
juste valeur. Tant qu'il est valide et heureux, il considre assez
gnralement l'autre partie du genre humain comme infrieure  lui.
Mais, viennent la maladie, les tribulations, l'homme prfre la socit
de la femme  celle de l'homme, parce que la femme a toujours  sa
disposition des trsors de tendresse, des dlicatesses de prvoyance que
les hommes ne possdent pas. De son ct, la femme, auprs d'un
valtudinaire, semble abandonner la faiblesse ordinaire  ses
semblables, pour grandir en raison de la dfaillance de l'homme. Elle
est fire de la supriorit que, temporairement, elle exerce sur lui.
Elle se figure presque, en ramenant un homme dans le sentier de
l'esprance ou de la vie, faire de lui un personnage nouveau dont elle
est la cratrice. Ne soyons donc pas tonn si un amour rciproque finit
frquemment par embraser celui qui reoit les soins et celle qui les
donne. Chez tous deux cet amour est le fruit de l'gosme:--gosme de
la reconnaissance chez le premier, gosme de l'artiste chez l'autre.


                                  XI

Angle _mangeait_ parfaitement un cheval. Faonne sa main, la Grise
emportait son lger vhicule avec une rapidit arienne, et, en quelques
minutes, les dernires maisons de Montral disparurent dans les brumes
de la nuit.

La chaleur avait t intense pendant toute la journe prcdente, et un
orage, chass par le vent  l'heure du crpuscule, rassemblait alors ses
nues vers l'orient. Nulle brise ne faisait frissonner les feuilles
des arbres, nul oiseau matinal ne saluait de son ramage l'approche de
l'aurore; mais, du Saint-Laurent s'levaient des vapeurs blanchtres, et
de frquents clairs lacraient les limites de l'horizon.

Plong dans une sorte d'abattement fivreux, Alphonse Maigret restait
insensible aux menaces de la nature. Il se pensait le hros d'un des
contes d'Hoffmann. Angle, agite par mille motions diverses, restait
muette. L'un et l'autre nanmoins se sentaient nager sur un ocan de
flicit, que troublait  peine l'imminence des prils dont ils taient
environns. Le jeune homme jouissait du prsent, sans dfinir la
batitude qui l'inondait; la jeune fille jouissait de l'avenir, sans en
distinguer les couleurs.

Elle naissait  la vie, en naissant  l'amour.

tre aime de _lui_, tel tait dsormais l'unique dsir d'Angle.

Et _lui_, l'aimait, Angle le savait; les regards d'Alphonse, le
tremblement de sa main dans la sienne, ne lui avaient-ils pas prouv
qu'elle tait paye de retour!

Quand on aime sincrement pour la premire fois, on se demande comment
l'on a pu exister auparavant, sans amour; puis, l'on s'abandonne  la
joie, et le vide du coeur fait place  une suave ivresse, dont la mort
seule peut teindre le souvenir.


                                 XII

La calche brlait la route en soulevant des flots de poussire; les
deux jeunes gens n'avaient pas encore chang une parole, lorsque tout
 coup le ciel s'illumina d'une lueur fulgurante, accompagne d'un
pouvantable coup de tonnerre!

Effraye par l'clair et par l'explosion de la foudre, la Grise fit un
violent cart.

Angle essaya de la matriser; mais, surprise au moment ou elle s'y
attendait le moins, au lieu de rendre les rnes, elle les tira  elle,
et l'animal continua de reculer vers le foss qui bordait le chemin.

--Lchez les guides! lchez les guides! lui dit Alphonse.

Il n'tait plus temps!

La voiture roula dans le foss!

Par bonheur, un gros peuplier l'arrta dans sa chute et l'empcha de se
renverser sur le ct.

Angle alors sauta  terre, saisit le cheval par la figure, et le ramena
sur la route.

--Mon Dieu! dit-elle, en se rasseyant  ct d'Alphonse, vous n'tes pas
bless, j'espre!

--Non, rpondit le charpentier, mais vous?

--Oh! moi, reprit-elle en souriant, j'en suis quitte pour la peur.
Maudite tourdie, je ne sais vraiment  quoi je songeais...--Qu'est-ce
donc encore? voici la Grise qui refuse d'avancer. Ah! misricorde divine,
qui sont ces hommes?


                                 XIII

La calche avait atteint la lisire du bois. Trois individus, de
mauvaise mine, se tenaient debout derrire un arbre abattu qui barrait
le passage.

--Stop, cria l'un d'eux avec un _brogue_[25] trs-prononc.

[Note 25: Patois irlandais.]

L'injonction tait inutile, car la Grise s'tait arrte court devant
l'obstacle, en reniflant bruyamment l'air et en frappant du pied.

--Sainte-Vierge! murmura Angle, serait-ce des brigands?

--Que voulez-vous? demanda Alphonse en levant la voix autant qu'il put.

--Chut! taisez-vous, reprit la jeune fille, posant ses doigts sur
les lvres de son compagnon; si c'taient des gens envoys  votre
poursuite?

--La bourse ou la vie! rpondait en mme temps l'homme qui les avait
apostrophs.

--Ce sont des voleurs, rassurez-vous dit Maigret  sa libratrice.

Les trois hommes avaient franchi la barrire qui les sparait des
voyageurs, et deux d'entre eux s'taient approchs de la voiture, tandis
que le troisime maintenait le cheval par la bride.

--Pas de cri, dit le premier interlocuteur en armant un pistolet; si
vous appelez, vous tes morts!

--Nous ne possdons rien, mademoiselle et moi, rpondit Alphonse en
anglais.

--C'est ce que nous verrons. Mais hors de la voiture.

--Ce monsieur est malade! dit Angle dont l'amour exaltait le courage
jusqu' l'hrosme.

--Est-ce que nous nous serions tromps? marmotta le bandit. John,
passe-moi la lanterne.

Le personnage apostroph tira de dessous sa souquenille une lanterne
sourde, et la remit  son camarade.

Celui-ci la porta  la hauteur du visage d'Alphonse, et recula d'un pas.

--_By Jesus-Christ!_ vois-je ou ne vois-je pas clair? s'cria-t-il.

--Mike! dit Alphonse avec non moins d'tonnement.

--Mon compagnon de prison!

--Vous tes aussi chapp!

--Eh! grce  vous, monsieur, j'ai dit adieu  la _jug_ [26]. Une coquine
de balle m'avait caress le pouce, quand nous chevauchions sur le mur,
vous vous rappelez,--ce qui m'avait fait faire un saut de carpe et
retomber sur le prau. On m'empoigna et me mit  l'infirmerie. C'tait
mon affaire; car, le lendemain, je pris honntement cong de notre
gelier par la porte de sa cassine.

[Note 26: Littralement cruche; en argot anglais, prison.]

--Et maintenant?

--Maintenant, je cherche  gagner ma pauvre vie. Si vous avez besoin
de moi, je suis tout  votre disposition. Oh! je sais obliger qui m'a
oblig!

--Je voudrais passer; je suis trs-press.

--Les chiens de policemen seraient-ils encore sur votre piste?

--Oui.

--Allons, les anciens, cria Michael  ses complices qui ne soufflaient
mot, allons, nous avons commis une erreur. Respect  ce bourgeois!
Dbarrassons la route.

S'tant mis  l'oeuvre, ils cartrent l'arbre. Puis, l'Irlandais revint
vers la voiture, se hissa sur le marchepied, et dit  Maigret:

--Jurez-moi, sur le salut de votre me, que jamais vous ne parlerez de
notre rencontre ici.

--Je le jure, rpliqua Alphonse.

--Puis-je aussi compter sur la parole de cette demoiselle!

--Oh! oui, s'cria vivement Angle.

--C'est bien, dit Mike; allez!

Aussitt, la calche s'loigna  fond de train. Mais, elle n'avait pas
fait un mille, que deux coups de feu branlrent tous les chos de la
montagne.

--Ciel! entendez-vous? balbutia la jeune fille.

Soit qu'il ft entirement bris par la diversit de ces secousses
successives, soit qu'il ft absorb par ses rflexions, le charpentier
n'entendit ni les dtonations lointaines, ni l'apostrophe de son amie.


                                 XIV

Profitons de la distance qui spare encore notre fugitif de la
Cte-des-Neiges, pour entrer chez M. Jobinet (o il doit trouver un
asile) et faire connaissance avec ce personnage.

M. Jobinet est Franais d'origine; il rside au Canada depuis une
quarantaine d'annes, y a fait une belle fortune dans le commerce
des chevaux, et jouit en ce moment, de douze lustres bien sonns. Nul
symptme de caducit n'accompagne sa vieillesse, riche de verdeur, de
force et d'lasticit.

M. Jobinet, dans ses rapports de maquignonnage avec les Yankees, s'est
pntr de l'excellence des institutions librales; aussi le cite-t-on,
 dix milles  la ronde, comme un homme de progrs; mais, M. Jobinet
possde de bons lots de terre au soleil, trois maisons  la ville, une 
la campagne, des louis d'or, en veux-tu, en v'l, et personne ne
s'avise de contrecarrer M. Jobinet. Quand on est gr comme lui, disent
les habitants, on a ben l'droit d'prendre le vent qu'on veut.

M. Jobinet avait t le fournisseur de Pierre Morlaix. _Carillon, la
Brune_, ces incomparables btes, dont le souvenir arrachait encore des
larmes aux yeux du charretier, taient sorties du haras de M. Jobinet.
Pas besoin d'ajouter, aprs cela, que Pierre avait pour le susdit
M. Jobinet une estime mle de vnration et de respect. Les deux
clibataires,--car M. Jobinet tait demeur fidle  saint Nicolas en
dpit de toutes les sductions,--vidaient quelques flacons de vieux vins
franais, chaque fois que des affaires appelaient Pierre Morlaix  la
Cte-des-Neiges. Leur attachement rciproque avait cr en raison de la
somme d'expansion que leur avait procur la bouteille.

Un jour, M. Jobinet s'aperut qu'il tait trop seul. Il pria son ami
Pierre de vouloir bien lui confier Angle, jeune fille que le charretier
avait adopte. Mais, celui-ci secoua la tte:

--Voyez-vous, m'sieur, dit-il, n'tait que moi je consentirais, mais
Angle refusera. L'enfant est fire, ah! dame!

--Amne-la moi, je la dciderai.

Morlaix amena Angle le lendemain. L'ex-maquignon lui soumit ses
propositions:

--Demeurez avec moi, mademoiselle; je vous traiterai comme j'aurais
trait ma pauvre fille, si j'en avais eu une; me voici vieux; h! h! la
mort approche, je suis sans hritier direct, etc.

Ses tentatives furent infructueuses. Angle ne voulait rien devoir 
personne: elle rejeta poliment les offres brillantes de M. Jobinet. Tout
ce qu'il put obtenir d'elle, c'est qu'elle viendrait chaque dimanche
s'ennuyer (ce fut son expression) auprs de lui.

Angle tint parole, et au lieu de s'ennuyer avec l'ancien marchand de
chevaux, elle trouva tant de charmes dans sa conversation, qu'elle lui
renouvela scrupuleusement ses visites, chaque semaine.

M. Jobinet avait reu une ducation passable dans sa jeunesse.

Plus tard il avait roul sa bosse sur trois parties du monde.

A dfaut d'rudition, il tait dou d'une mmoire heureuse, d'un
jugement sain, et avait largement profit de ses voyages pour tudier
les hommes et les choses. Quelques grains de sel, dont il savait, 
propos, assaisonner ses rcits, en relevaient la saveur et soutenaient
l'attention de ses auditeurs.

La frquentation du bon vieillard profita beaucoup  Angle; et M.
Jobinet ne tarda gure  concevoir, pour l'adorable jeune fille, cette
tendresse idoltre que les gens gs conoivent habituellement pour les
derniers fruits de leur snilit, ou pour ceux qui parviennent  ranimer
la flamme agonisante de leur sensibilit.

Alors, il supplia notre amie de renoncer  ses travaux manuels, et de
prendre part aux richesses qu'il avait amasses. Il essaya de faire
jouer en elle les ressorts de la coquetterie, de la vanit,--les deux
mobiles principaux des femmes;--tout fut inutile.

Il dut s'incliner devant l'obstination de la jeune fille.

Mais, dsireux de lui pargner de la peine quoi qu'il lui en cott,
au moyen d'un tiers, M. Jobinet commanda  Angle divers ouvrages de
couture qu'il lui paya fort cher et revendit ensuite  vil prix.

Cette dlicate supercherie eut l'effet qu'il en attendait. Au lieu de
vgter, comme la plupart de ses compagnes qui gagnent difficilement
assez pour subvenir aux frais de leur entretien, Angle vivait dans une
abondance presque luxueuse.


                                  XV

Maintenant que nous avons esquiss les relations de quelques-uns de nos
personnages avec M. Jobinet, retournons  la calche qui arrive au
village de la Cte-des-Neiges.

L'aurore se levait derrire un rideau de lourds nuages noirs, et
quelques grosses gouttes de pluie commenaient  tomber.

Angle dirigea la Grise dans une troite alle encaisse entre des haies
d'aubpines, et, bientt, longea une clture forme par d'pais buissons
artistement taills.

Derrire la clture, on apercevait un vaste jardin potager born au sud
par une charmante maison de campagne.

--Attendez une minute, dit la jeune fille en arrtant prs de la porte
de la clture.

Elle sauta  terre, ouvrit la porte simplement ferme par un lien
d'osier, et s'avana vers une fentre de l'habitation. Au moment o elle
atteignait cette fentre elle s'ouvrit, et un homme montra sa tte.

--Comment! est-ce possible? vous, mon enfant!

--Monsieur Jobinet, j'ai un service  vous demander.

--Entrez, alors.

--Non.

Et la jeune fille se hta de raconter les aventures de son protg.

--C'est grave, dit M. Jobinet; mais, il n'y a pas  hsiter. Les
domestiques ne sont pas encore debout. Nous le dposerons provisoirement
dans la chambre Bleue. Elle donne sur le jardin. On le passera par la
croise. Dans la journe, j'aviserai... Bien; allons le chercher.

M. Jobinet sortit immdiatement.

Au bout de cinq minutes, Alphonse Maigret fut tabli, dans la chambre
Bleue, sur un lit de camp qu'Angle s'tait empresse de lui dresser.

--A prsent, dit le vieillard  la jeune fille, je vais vous reconduire,
afin de dtruire les soupons que pourrait faire natre votre venue ici,
et donner des ordres pour que M. Maigret ne soit pas troubl durant mon
absence.

Ils montrent en voiture, et reprirent le chemin de Montral. Comme ils
touchaient  la lisire du bois, prs de Mile End, la Grise fit un faux
pas, et l'animal s'affaissa sur les jarrets.

M. Jobinet descendit pour aider le cheval  se relever.

Mais, en se baissant, il remarqua que le sol tait violemment foul et
couvert de traces rouges, qui partaient d'une mare de sang dans laquelle
la Grise avait gliss, et s'tendaient jusqu'au fourr.

--Que signifie cela? s'cria-t-il.

--Qu'est-ce! s'enquit Angle en se penchant sur le rebord de la calche.

--Oh! fit-elle avec un geste d'horreur, du sang! Ces coups de
pistolet...

--Que dites-vous!

--Ah! je ne vous ai pas encore appris!

--Une carte! interrompit M. Jobinet; mais elle est dchire.

Et il tenait  la main un morceau de carton glac sur lequel on lisait
la moiti d'un nom.

--Montrez! dit Angle.

--Voici, mon enfant, dit le vieillard en lui prsentant l'objet tout
macul de boue et de sang.

    +---------------------
    |
    | Mme et M. Bourg
    |
    +---------------

--Un crime! balbutia la jeune fille.




                            SIXIME PARTIE


                        UNE HISTOIRE SANGLANTE


                                  I

Il est dix heures du soir environ. La pluie tombe  torrents; des
clairs blafards dchirent le manteau des astres; les roulements
du tonnerre remplissent l'espace de sons sourds et caverneux, et le
Saint-Laurent, mlant sa voix  celle de la tempte, dferle bruyamment
ses lames moutonneuses contre les jetes du rivage.

Les quais de Montral sont dserts, les nombreuses tavernes de la rue
des Commissaires et de la rue de la Commune, closes, pour la plupart.

Seuls quelques rares fanaux, levs sur la grve, guident la marche des
navires attards.

La nuit est plus noire que l'aile du corbeau, plus affreuse qu'une
lgende allemande.

Vous entendez le craquement des vaisseaux, qui s'entre-choquent, le
grincement de leurs chanes, le sifflement des rafales dans leurs agrs,
et, par-dessus tout, le grondement rauque et formidable des lments en
furie.

Batelier, prends garde  ton esquif; passant, prends garde  ta bourse:
amis, htez-vous de rentrer au logis; car la ruine, la dsolation, la
mort, planent de toute leur envergure sur la ville de Montral.

  Voyez, de l'ouragan c'est le cours furieux,
  Terrible, il prend son vol, et dans des flots de poudre,
  Part, conduisant la nuit, la tempte et la foudre.


                                 II

Silence! coutons:

   O'er the glad waters of the dark blue sea,
   Our thoughts as boundless, and our souls as free,
   Far as the breeze can bear, the billows foam,
   Survey our empire, and behold our home!
   These are our realms, no limits to their sway,
   Our flag the sceptre all who meet obey,
   Ours the wild life in tumult still to range
   From toil to rest, and joy in every change...

Des applaudissements frntiques accueillent ces paroles lances comme
un dfi  la fureur de la nature.

Qui ose porter cet insolent cartel?

Paix! le chant continue:

      Oh! who can tell? not thou luxurious slave!
      Whose soul would sicken over the heaving wave;
      Not thou, vain lord of wantonness and case!
      Whom slumber soothes not pleasure cannot please.
      Oh! who can tell? save he whose heart hath tried,
      And danced in triumph o'er the waters wide.
      The exulting sense the pulse's maddening play,
      That thrills the wanderer of that trackless way?[27]

[Note 27: Voici la traduction aussi littrale que possible de ce
morceau:

Sur Fonde joyeuse de la mer azure, sans bornes comme notre esprit
et nos mes, aussi loin que peut souffler la brise, et que la vague
cumante peut mugir, contemplez notre empire, voyez notre demeure! C'est
l qu'est notre royaume; sa domination n'a pas de limites. Notre sceptre
est le drapeau auquel tous doivent obir. Notre vie errante est de
toujours passer du travail au repos que la joie accompagne  chaque
changement. Oh! qui peut le dire! Ce n'est pas toi esclave de la luxure!
toi dont l'me tremble  l'aspect de la vague qui s'lance, ni toi,
seigneur vaniteux, adonn au libertinage et  la paresse! toi que le
sommeil ne calme pas. Oh! qui peut le dire! si ce n'est celui qui l'a
essay, qui a t berc en triomphe sur l'immense sein des mers, qui a
senti cette motion enivrante, cette pulsation acclre qui fait battre
le coeur du voyageur qui sillonne les eaux sans laisser de traces.]

Les applaudissements redoublent, et la nuit est toujours aussi noire que
l'aile d'un corbeau, plus affreuse qu'une lgende allemande.

Vous entendez le craquement des vaisseaux qui s'entre-choquent, le
grincement de leurs chanes le sifflement des rafales dans leurs agrs,
et, par-dessus tout, le grondement rauque et formidable des lments en
furie.


                                 III

Pntrons dans une taverne, situe  l'extrmit ouest de la rue de
la Commune. C'est de l qu'est parti le chant dont nous venons de
reproduire quelques vers.

La _bar_ est inoccupe pour le moment, mais dans une petite salle
attenante, nous trouverons trois individus en train de boire, fumer,
causer, chanter.

Ces trois individus sont ivres. On s'en aperoit  leur contenance,
 leurs cris,  leur conversation, et surtout  deux bouteilles de
whiskey, vides  ct d'eux.

L'un rpond au nom de Mike ou Michal indiffremment: nous le
connaissons.

C'est un homme de haute taille, sec comme un chalas; il a le teint lie
de vin, les yeux vifs, clignotant sous des sourcils roux, pais; le nez
crochu comme le bec d'un oiseau de proie; la bouche dmesurment fendue;
les bras longs, les doigts osseux, cuirasss d'un enduit de poussire et
de crasse, lequel, pour tre enlev, exigerait l'excoriation de
l'piderme, et, enfin il porte l'accoutrement le plus multipice, le
plus misrable qu'il soit possible d'imaginer.

Ses compagnons ne lui cdent pas un point, en laideur et en malpropret
physiques. Htons-nous cependant d'ajouter, pour l'acquit de notre
conscience, que Mike est leur matre en laideur et en malpropret
morales.

Mais, comme disait l'Irlandais, chacun a ses dfauts et ses qualits.
N'est pas honnte homme qui veut bien, et, mourir pour mourir, autant
vaut se pmer au bout d'une corde que de rler sa dernire heure sur un
lit de plume.

Dcidment Mike tait un philosophe de l'cole des optimistes, et
certes, il ne manquait qu'un peu d'rudition pour composer son pitaphe
comme feu Villon, ou pour disserter sur l'excellence de ce monde comme
le brave docteur Pangloss.


                                 IV

--Oh! _bar-keeper_[28], une bouteille! cria tout  coup l'un des trois
hommes.

[Note 28: Garon.]

--Bast! il est sourd, dit un autre. Va chercher la bouteille, nous nous
servirons nous-mmes.

--J'approuve, appuya Mike. Mais, mille sabords, changeons de systme. Je
veux du punch; faisons du punch. C'est moi qui paie, allons!

--Chante-nous quelque chose, reprit le premier interlocuteur, en
dposant sur la table les objets ncessaires pour prparer le punch.

--Oui, chante-nous le chant du Corsaire, dit le second.

Et l'Irlandais d'union puissant, quoique raill, entonna l'hymne dont
nous avons cit des fragments plus haut.

Ses convives ne l'interrompaient que pour pousser des hourrahs furibonds
ou porter le verre  leurs lvres.

--C'est superbe!

--Magnifique!

--A la sant de Mike!

--A la vtre!

--Ou as-tu appris cela, chum?[29]

--a! Ah! vous voulez savoir o j'ai appris a, mes pigeons?

--Dis-le nous...

--Mille millions d'cubiers, o j'ai appris a? eh! o apprend-t-on de
pareilles chansons?--

[Note 29: Camarade.]

En mer, et pas sur le plancher des vaches! H! h! c'est que j'ai
t matelot, moi; pas marinier d'eau douce comme vous autres, gens de
cages,[30] bons, tout au plus  manoeuvrer des perches ou des guenilles
de toiles, grandes comme l'aile d'un goland.

[Note 30: Trains de bois flott.]

--Fais pas tant tes embarras!

--Mes embarras! Qui est-ce qui prtend que je fais mes embarras! Est-ce
que je n'ai pas servi  bord du _Corbeau_, moi!

--_Le Corbeau!_

--Oui, le _Corbeau_, une corvette de plus de vingt canons, rien que a,
et des mts, fallait voir! et des voiles, larges comme la place d'Armes,
ni plus ni moins; parlez-moi d'un bijou de navire comme celui-l.
a vous filait ses seize milles  l'heure, et quand a se mettait en
colre....

--Eh bien?

--Ah! ah! quand le _Corbeau_ se mettait en colre, mes agneaux, rpondit
Mike, en se pinant le nez d'un air narquois; quand le _Corbeau_ se
mettait en colre, ah! dame, malheur  qui se trouvait  porte de sa
griffe; le capitaine Larenon n'y allait pas de main morte.

--Le capitaine Larenon?

--Oui, le commandant du _Corbeau_, que j'ai, par parenthse, dpch
vers le diable. Fier homme autrefois, mais...

--Mais? Il m'avait jou des tours, et, ma foi, j'ai d viter une
peine au bourreau. Buvons!


                                  V

--Donc, dit l'Irlandais,  qui l'ivresse dliait la langue, donc, le
capitaine Larenon tait un dur  cuire, dans son temps. Un jour il me
condamna  un mois de fer, pour une bagatelle, et, ma foi, je n'avais
jamais bien digr ce boulet-l. Voil que nous venions de capturer un
brick, charg de Jamaque. Je me trouve de quart. Il faisait noir
comme dans la gueule d'un four, et froid.... c'tait sur les ctes de
Saint-Jean, c'est tout dire. Voil que je me dis: Mike, tu dois avoir
soif; et voil des barriques qui ne demanderaient pas mieux que de
t'aider  passer ton quart. Mais le capitaine qui a dfendu de se
rafrachir avant demain--le capitaine, bast! il n'y verra que du feu, le
capitaine. Sur ce, je m'approche galamment d'une barrique, fais sauter
doucement la bonde, coupe un morceau, de la jambe de mon pantalon et
plonge ledit morceau dans le liquide embaum... vous comprenez, je m'en
suis repass  gogo... Par malheur, j'oubliai de refermer la barrique,
pour faire un somme  ct... Le lendemain, nom d'une coutille! je
m'veille dans la cale, en tte--tte avec une populeuse colonie de
rats!

--Drle, dit un des buveurs.

--Oui, trs-drle, ajouta l'autre.

--Donc, poursuivit Mike, donc je me suis mis en tte de faire des
miennes ou plutt d'en faire  notre capitaine Larenon, j'avais sa cale
sur la conscience! Je fis ma punition. C'tait dur, mais j'avais mang
de la racine de patience. a m'est souvent arriv... de manger de ce
vgtal. Mille coutilles! on n'est pas matelot pour sucer des pruneaux
du soir au matin, ou rciproquement, vice versa, comme disait le
capitaine;  votre aise! Or voil-t-il pas que notre commandant m'avait
pris en affection, oh! mais une affection, comme on en voit peu, une
affection... enfin, il ne m'appelait plus que son trs-cher Mike, le
vieux caman! histoire de m'amorcer, vous comprenez. Donc nous tions au
mieux: Mon bon Mike par ci, mon excellent Mike par l, et moi qui vous
lui en gardais une.... soigne? j'ai toujours eu l'estomac rebelle 
certains mets. Mais, ma foi, je m'tais laiss sduire; oui, tel que
vous me voyez, j'tais comme le chien couchant du capitaine Larenon,
brigand de capitaine, va! Il l'a pay cher... h! h!--Verse-moi un
verre du punch, John!

L'individu apostroph s'empressa d'obir.

--Allons,  la sant de l Camarde! dit l'Irlandais, en levant son
verre, plein jusqu'au bord.

--La Camarde, qu'est-ce que cela?

--La Camarde, oh! rien... une vieille histoire... une femme la Camarde,
il y a une quarantaine d'annes... on le disait du moins de mon temps.

--Qu'est-elle devenue? demanda John en suant sang et eau pour allumer sa
pipe qu'il avait oubli de bourrer.

--La Camarde, fit le dernier membre du trio, fermant  demi les yeux
et se renversant sur le dossier de sa chaise, comme un homme qui veut
retrouver la mmoire en isolant son attention des objets extrieurs!

--Oui, la Camarde! eh! tu l'as connue, l'_Cageux_, reprit Mike. Combien
y a-t-il de temps que tu habites le pays?

--Le pays, rpta le personnage interpell sous le nom de l'_Cageux_; le
pays? hum! bien vingt ans pour le moins.

--Vingt ans! vingt ans! murmura Michal, dont l'ivresse commenait 
embarrasser l'esprit vingt ans! Bateau, vingt ans! a s'est vu!
vingt ans! dis-tu pas qu'il y a vingt ans que tu broutes les prairies
coloniales, hein! l'_Cageux_?

--Vingt ans, rpta celui-ci flegmatiquement. Oui,  prsent, j'en suis
bien sr, a me parat clair comme de l'eau de roche; il y a vingt ans
que je suis venu au Canada, sur le Saint-Laurent. C'tait en 18...

--Dix et dix font vingt, ton raisonnement me semble juste, rpondit
l'Irlandais.

--Trs-juste, appuya l'_Cageux_. Oui; c'est bien a, dix et dix font
vingt, je suis venu au Canada au 18... Mais qu'a donc John, avec son
brle-gueule?

--Mon brle-gueule! il ne veut pas fumer, le brigand! croiriez vous a?

--Eh! par l'ancre de misricorde, emplis-le de tabac et ne t'chin pas
 aspirer de l'air chauff.

--Mais....

--Mais, imbcile, ne t'aperois-tu pas que le fourneau de ta pipe est,
en ce moment, aussi vide que ta poche!

--Tiens, c'est ma foi vrai, dit John aprs s'tre assur du fait.

--Or a, continua Mike, dont le jugement tait compltement englouti
sous les nombreuses libations alcooliques qu'il avait offertes  son
gosier, or a, je m'en vais, _chums_, vous conter une histoire.

--Une histoire, rpliqua l'Cageux, bah! a endort, les histoires; moi
j'aimerais mieux des chansons; la Marseillaise, par exemple.

--Tu dis? s'cria John qui tait parvenu  allumer sa pipe.

--De par tous les sabords du _Corbeau_, il parle de la Marseillaise,
rpartit Michael; la Marseillaise! Ah! oui; une fire chanson. Faut
entendre le Franais la chanter. L-bas, en mer... c'tait en la
chantant, la Marseillaise, qu'ils vous couraient  l'abordage... la
Marseillaise, ah! mais je la sais, je me la rappelle, moi! Attendez un
peu:

        Allons, enfants de la patrie,
        Le jour de gloire est arriv!

--Comprends pas, dit John.

        Contre nous de la tyrannie,
        L'tendard sanglant est lev!

--Quand je te dis que je comprends pas.

--Pas moins certain que c'est joliment joli, dit le l'Cageux. Celui qui
vous a fabriqu cet air-l n'tait pas manchot.

--a ne vaut pas mon histoire, reprit Mike; voulez-vous que je vous la
conte, mon histoire? a nous fera passer le temps.

--Marche.

--Auparavant, rinons-nous l'entrepont, dit Mike en se versant une
rasade.

--L'entrepont! dit John avec surprise; l'entrepont; qu'est-ce que c'est
que a, l'entrepont?

--Imbcile, profra l'Cageux, riant  gorge dploye.

--By God! s'cria John saisissant une bouteille par le goulot, d'un air
courrouc.

--V'lan! dit le Canadien qui saisit une autre bouteille et la lana  la
face de son compagnon.

--Attrape! riposta aussitt l'autre avec un mouvement semblable.

Les deux projectiles lchs simultanment dans des directions
diamtralement opposes, se rencontrrent au milieu de leur parcours,
et briss par la violence du choc, s'parpillrent en morceaux sur la
table.

--C'est bte a, dit l'Irlandais, remarquant que quelques clats de
verre taient tombs dans le vase qui contenait le punch au rhum.

--Bte! qu'est-ce qui dit que c'est bte? hurla John.

--Moi, rpondit l'Irlandais, sans perdre son sang-froid. Oui, je dis que
c'est bte. L'Cageux et toi, vous n'avez pas le sens commun. Voil, pour
le moins, une bouteille de punch perdue! si c'est pas.....

--Au diable! interrompit John, emport par une sorte de dlire et
empoignant, en mme temps, une autre bouteille.

--Eh! eh! a va se gter, dit imperturbablement l'Irlandais.

--S'il a le malheur de bouger, commena l'Cageux.

--Il s'en gardera bien, reprt Mike.

--Et il sortit de sa poche un long couteau-poignard, dont il s'amusa 
brunir la lame sur le revers de sa main.

--Lches, rla John, d'une voix trangle par la rage.

--Possible, possible, dit l'Irlandais, examinant la pointe affile de
son arme aux rayons douteux de la chandelle qui clairait cette scne.

--Lches! oui, vous tes des lches, ritra John; deux contre un...
lches!

--Laisse, Mike, dit l'Cageux, je me charge de lui refroidir le sang 
moi tout seul. Ah! il s'imagine....

En disant ces mots, notre homme s'tait lev et se prparait sans
doute  fondre sur son adversaire; mais avant qu'il et eu le loisir
d'excuter son dessein et mme d'achever sa phrase, la bouteille que
John serrait entre ses doigts crisps, darde avec violence, venait
l'atteindre au front.


                                  VI

Heureusement pour lui, l'Cageux avait la fle couverte d'une paisse
chevelure, dont les mches drues et plantureuses tombaient jusque sur
ses yeux; aussi le coup, affaibli par cette sorte de casque capillaire,
ne lui causa d'autre mal qu'un tourdissement passager.

Cependant la scne menaait de devenir srieusement dramatique,
lorsqu'un quatrime personnage entra dans le cabinet o se tenait Mike
et ses deux compagnons.

--Ah a! s'cria le nouveau venu avec un air de mauvaise humeur
prononce, j'espre que vous allez me cesser ce tapage-l, ou je vous
envoie tous vous rafrachir au Saint-Laurent. Voudriez-vous pas que la
police....

--Chut! dit Mike, voil un mot qui a le privilge de me dchirer les
oreilles en quarante-cinq parties ingales, bateau!

--Bas les couteaux! bas les couteaux! enjoignit le bar-keeper,
remarquant en ce moment John et l'Cageux, qui, arms chacun d'un
poignard, se disposaient  s'charper pour la plus grande gloire de leur
brit respective.

--Laisse donc ces enfants se divertir un brin, Stephen, dit l'Irlandais,
en s'adressant au cabaretier.

--Attends, tu vas voir, rpondit celui-ci sortant de sa poche une paire
de pistolets et se jetant entre les deux adversaires qui la chevelure
bouriffe, les prunelles ardentes, les narines frmissantes, le corps
demi-tendu semblaient mesurer l'intervalle qui les sparait.

--Si l'un de vous fait un mouvement, dit Stephen, je lui fais sauter la
cervelle comme  un chien.

--Bateau, j'aimerais  tre tmoin du fait, dit Mike, qui tait
flegmatiquement rest assis et continuait de polir la lame de son
couteau.

--Arrire! dit tout  coup l'Cageux, essayant d'carter Stephen pour se
prcipiter sur John.

--Arrire toi-mme! rpondit le cabaretier; arrire ou je fais feu!

Durant ce colloque, John avait pris le bon parti; il s'tait prudemment
esquiv.

--Affreux gredin! dit soudain l'Irlandais, s'apercevant le premier de
cette brusque retraite; il a dcamp. En place; repos!

--Oh! il me le paiera! mchonna l'Cageux entre ses dents.

--Bateau, dit Mike, il l'a chapp belle! Sans toi, Stephen, je crois
que ce brave Cageux.....

--Est-ce termin? interrompit le bar-keeper.

--a m'en a l'air.

--Non, non, non, maugrait l'Cageux en dchiquetant la table avec son
couteau; non, ce n'est pas termin, non, je le retrouverai.....

--Admis, fit Mike. Mais, pour le quart-d'heure, revenons  ma
proposition et lavons-nous l'entrepont; qu'en penses-tu, Stephen?

--Je pense, dit le cabaretier, d'un ton maussade, que vos dpenses
s'lvent dj  plus de deux dollars et que vous ne m'avez pas encore
montr la couleur de vos piastres.

--Peuh! siffla l'Irlandais du bout des lvres.

--Soldez-moi.

--Vieux ladre, va! tu ne sais donc pas que je porte une cargaison de
louis, que je suis lest d'or? Tiens, regarde! brle-toi les cubiers
aux rayons de ce mtal; mais dfense  tes vilaines pattes d'y toucher!
sinon.....

Disant ces mots, Mike dployait complaisamment sur la table, un chiffon
sale et crasseux qui renfermait une centaine de souverains en or.


                                 VII

--Oh! exclama l'Cageux, dont la colre  l'aspect de ce trsor, tomba
comme par enchantement, oh! est-il bien possible qu'il y ait tant de
richesses que a sur la terre!

--Par le _Corbeau_! dit Mike, j'en ai eu bien d'autres en ma possession.

Cdant  une cupidit habituelle, le _bar-keeper_, glissait ses doigts
velus et crochus entre les bouteilles pour happer quelques-uns des
jaunets tentateurs, mais l'Irlandais avait l'oeil sur lui.

--Stop, s'cria-t-il en lui appliquant avec le manche de son poignard un
coup sur les ongles.

Stephen retira vivement sa main, en grondant quelques jurons
inintelligibles.

--Tiens, dit Mike, je ne suis pas avare moi, quand les provisions
abondent dans la cale; voici une guine, apporte-nous  boire et garde
le reste pour toi.

Et il fit rouler une pice d'or vers le cabaretier, qui empocha
avidement cette aubaine inattendue.

L'Cageux contemplait toujours le monceau d'or avec plus d'merveillement
que de convoitise.

--Toi aussi, mon pauvre vieux, tu veux ta part, reprit l'Irlandais, en
veine de prodigalit. Puise dans le tas, a ne me cote pas cher.

Soit qu'il n'et pas entendu cette offre magnanime, soit qu'il ne crt
pas  un tel accs de gnrosit, l'Cageux ne s'empressa aucunement
d'obir.

--Bast! est-il bte! s'cria Michal, riant et haussant les paules;
approche ta casquette, nigaud! Ne crains rien, quand il n'y en a plus,
il y en a encore, comme dit l'autre.

--Que d'argent! que d'argent! murmurait l'Cageux.

--Oh! l'animal, qui prend a pour de l'argent! mais c'est de l'or, du
vrai or, tout ce qu'il y a de plus or, touche donc, pse donc, bte
brute!

Et, ramassant une poigne de louis, il les dposa dans la main de son
camarade.


                                VIII

Stephen rentrait  cet instant, muni de deux bouteilles aux goulots
orns d'une couronne de plomb.

Le visage de l'htelier tait soucieux, quoique clair par un sourire
de jubilation.

videmment il ruminait quelque tour de passe-passe pour dpouiller Mike.

Mais l'Irlandais avait trop ft l'extrait d'orge et de canne  sucre
pour souponner les intentions rapaces de Stephen.

Du reste, les et-il pressenties, qu'il s'en serait moqu, car, en fait
de ruse et de vigueur, Mike ne connaissait pas son matre dans tout le
district de Montral.

Il se contenta de rassembler les quatre coins de la guenille qui lui
servait de bourse, de les lier ensemble et d'enfoncer le tout dans les
profondeurs de son capot.

--C'est bien le cas de rpter que la fortune est aveugle, dit-il, d'un
ton burlesque. Quand je me souviens qu'autrefois nous jouions aux palets
avec des lingots d'or..... Oui, c'tait sur le pont du _Corbeau_,. Mille
millions de tonnerres! en a-t-il vu, en a-t-il vu, en a-t-il senti de
cet or! Quand je vous dirai qu'un jour, tant  court de munitions, nous
avons mitraill une frgate  coups de biscayens d'or... plus que a de
genre, hein! Fallait voir comme l'ennemi tait tonn! Et le capitaine
Larenon, comme il tait joyeux! jamais je ne le vis plus gai. Au moins
celle-l pourra se vanter que nous ne lsinons pas, disait-il au chef de
timonerie, en lui montrant la frgate! Dieu de Dieu! nous achetons cher
ses faveurs... Diable de capitaine, va, il avait toujours le mot pour
rire! Quand je songe... a me reproche... enfin! Oh! buvons. Qu'est-ce
que tu manipules-l, Stephen?

--Du Champagne, du Champagne, rpondit le cabaretier, levant
triomphalement les deux bouteilles au-dessus de sa tte.

--Du Champagne! dit l'Cageux, au comble de la stupfaction.


                                 IX


--Du Champagne! dit Mike, dbouche. Stephen, dbouche, mon brave. J'en
ai diantrement lamp dans mon temps, nom d'une garcette!

--Comme a saute, s'cria l'Cageux, surpris de l'explosion qui suivit la
rupture des fils de fer.

--C'est qu'il est fameux, rpartit le cabaretier, remplissant les verres
du liquide ptillant.

--A la ntre!

--A la ntre!

--C'est fichtrement bon, dit l'Cageux aprs avoir ingurgit une rasade.
O a se fabrique-t-il, ce vin-l?

--En Champagne, niais, rpliqua Stephen, d'un ton capable.

--Et ousque c'est a, la Champagne?

--Eh! eh! est-il bte, l'Cageux! la Champagne! pardi! c'est en
Champagne.

--En effet, la Champagne...

--Est en Champagne, intervint l'Irlandais? vous tes forts sur la
gographie comme des marsouins sur le calcul. Mais savez-vous dans
quelle partie du monde se loge la Champagne?

--Dans les Grandes-Indes, rpondit glorieusement Stephen.

--Psit!

--Tu m'en montreras peut-tre, toi, monsieur le savant!

--Un peu, dit Mike, allumant sa pipe; j'ai voyag, moi! On ne fait pas
le tour du monde sans connatre sa carte.

--C'est vrai, appuya l'Cageux, Mike a eu des aventures. Il a t marin,
lui!

--Oui, troun de l'air, comme disait le capitaine Larenon, un commandant
hupp, mais...

--Mais?

--Dame, il avait ses dfauts, puis...

--Puis?

--Nous avions fini par ne plus nous entendre du tout.

--Ah! ah! fit l'htelier qui s'ingniait  augmenter l'ivresse de ses
pratiques; conte-nous a.

--Oh! c'est une longue histoire!

--N'importe, a nous aidera  vider quelques bouteilles.

--Est-ce que la cave contient encore beaucoup de flacons comme celui-ci?

--Plus que tu en boirais en une semaine.

--C'est que, vois-tu, j'ai une soif d'enfer! tout comme si j'avais mang
une demi-livre de poudre.

--Allons, renouvelons la dose, et tu dvideras ton cheveau, n'est-ce
pas?

--a va, s'cria Michael. Ah! j'en ai vu et j'en ai fait dans ma vie,
moi qui vous parle! Bateau! quelle kyrielle de pchs il me faudra
bredouiller au jour du grand jugement!

Les verres furent remplis et sabls trois fois successives; puis
l'Irlandais, d'une voix avine, commena le rcit suivant, souvent
entrecoup de blasphmes et de hoquets.


                                  X

Il y a soixante ans et plus, je naquis dans un village quelconque de
l'Irlande. Le nom de mon pre et de ma mre n'ont jamais, que je sache,
figur sur les registres de l'glise ou de la mairie. Je ne me suis
jamais, non plus, donn la peine de chercher  pntrer ce mystre.

En souvenir unique de mon enfance, je me rappelle les coups de poings
de celui-ci, les coups de pieds de celui-l.

Sans doute, j'tais venu au monde sous une mauvaise toile. Mais,
comme disent les mahomtans, Allah est grand, nul ne peut chapper  sa
destine.

A dix ans, je servais en qualit de mousse  bord d'un caboteur.

L aussi poings et pieds ne me mnageaient gure. Par bonheur, les
auteurs inconnus de ma personne m'avaient dou d'une enveloppe solide et
d'un coeur de bronze.

Certain soir, un corsaire jeta sur nous le grappin d'abordage. Le
patron et les quatre hommes qui montaient le caboteur fournirent ce
soir-l copieux rgal aux requins. Et, probablement, j'aurais partag
le sort de mes matres, sans un jeune garon qui supplia le capitaine du
corsaire de me laisser la vie sauve.

Le navire qui nous avait capturs s'appelait le _Corbeau_.

C'tait bien le plus fin voilier qui jamais et sillonn les mers.

L, encore tempte de coups de poings et ouragan de coups de pieds
m'assaillirent plus frquemment que je ne l'aurais voulu.

Mais on m'avait appris que la souffrance est notre lot ici-bas; je me
rsignai.

Du reste, si le service tait rude  bord du _Corbeau_, nous avions
parfois du bon temps.

Grce  mon protecteur, pour qui notre commandant avait une affection
toute particulire, j'tais-- quelques horions prs--moins molest que
les autres mousses, mes collgues.

Les rations de rhum et d'eau-de-vie, les bouteilles de vin des Iles
mmes ne m'taient point pargnes.

Bref, je jouissais comme le poisson dans l'eau.

a m'allait cette existence, que voulez-vous?

Aujourd'hui une tourmente, demain un combat; aujourd'hui l'abondance,
demain la disette; aujourd'hui des larmes, des prires; demain du sang,
du feu, d'effroyables orgies!

Ma foi, j'aimais dj les motions: toutes ces vicissitudes,--le
fouet, la bastonnade compris,--me charmaient plus que je ne saurais
dire.

Dix annes s'coulrent; j'tais devenu matelot.

Dans une rencontre avec une corvette de guerre, notre capitaine fut
tu.

Mon protecteur, Louis Larenon, prit aussitt le commandement du
_Corbeau_.


                                  XI

Quel homme c'tait que le capitaine Larenon, mille sabords! dur,
implacable, mais habile, mais courageux!

Un jour il y eut une rvolte  bord.

Il arrive sur le pont, sans armes.

--A mort!  mort! crient tous les marina on se ruant sur lui.

Sa vie tait en danger, je me prcipitai entre lui et les assaillants.

--Retire-toi, Mike, me dit-il, je veux donner une leon  cette bande
d'imbciles.

--Non, rpondis-je, ils vous tueront.

Mais il me repousse vigoureusement, et, se dirigeant vers le
couronnement o se tenaient les conjurs:

--Tas de lches, leur dit-il, que dsirez-vous?

--A mort!  mort! hurlait-on de toutes parts.

A mort! rpta-t-il; y en a-t-il quatre parmi vous qui oseraient lutter
avec moi sans armes comme je le suis?

Et, en prononant ces mots, il saisit par le milieu du corps un matelot
qui se trouvait prs de lui et le lana  la mer, comme il aurait fait
d'un boulet de huit, quoi!

Les mutins continuent leurs vocifrations; un autre matelot va
rejoindre le premier; ensuite un troisime, un quatrime; enfin,
tout l'quipage y aurait pass, ah! je vous le jure, si les corsaires
intimids n'eussent demand merci.

Quel homme que c'tait que le capitaine Larenon!

Son nom et celui du _Corbeau_ donnaient la chair de poule aux plus
vieux loups de mer.

Il n'y avait pas un port de la Mditerrane  l'Atlantique et de
l'Atlantique au Pacifique o nous ne fussions redouts comme la peste.

Mais c'tait sur les ctes du Saint-Laurent surtout qu'on avait peur
du _Corbeau_. Depuis Montral jusqu' Gasp, il tait l'pouvantail des
habitants et des navigateurs.

Nos ttes avaient t mises  prix: on offrait jusqu' vingt mille
piastres pour celle du capitaine.

Oui, par le diable! mais il tait plus facile d'achalander que
de prendre la tte du capitaine Larenon ou de l'un de ses hardis
compagnons.

Moi qui vous parle, j'ai senti deux fois la corde sur ma nuque, et deux
fois j'ai fait la nique au bourreau.

Regardez!

En mme temps, l'Irlandais dnoua l'charpe graisseuse qu'il portait en
guise de cravate, et montra  ses auditeurs une raie bleutre dont il
avait le col entour.


                                 XII

--O tonnerre, as-tu attrap a? dit l'Cageux en palpant la meurtrissure
du bout de ses doigts.

--a, mon neveu, c'est un aimable souvenir de Qubec.

--Un souvenir de Qubec?

--Ou du bourreau de cette ville, si tu aimes mieux, vilaine tte carre.

--Du bourreau! rpta l'Cageux, trop honnte homme dans le fond pour
avoir jamais rien eu  dmler avec dame justice.

--Du bourreau, un imbcile de ta sorte, qui ne savait pas son mtier ou
le savait trop, au choix. Car, figurez-vous que j'ai t pendu, pendu en
chair et en os, moi Michael, surnomm Mike.

--Blague! fit Stephen, d'un air incrdule.

--Blague! s'cria l'Irlandais; qui est-ce qui prtend que je blague!

--Bast! reprit le cabaretier, ne voudrais-tu pas nous faire accroire
qu'un pendu revient aussi facilement  la vie qu'un ver qu'on a coup en
tronons?

--C'est pourtant comme a, except qu'au lieu de me couper le cou, on me
l'avait rendu aussi mince qu'un anspect. Ah! tonnerre, fallait voir mon
physique aprs l'excution! J'tais grandi de six pouces au moins, et je
tirais une langue longue comme la grand'vergue de misaine, et mes yeux,
que le diable m'emporte! s'ils ne ressemblaient pas aux sabords du
_Corbeau_.

--Mais enfin, ce n'est pas fort ais  comprendre.

--Je pense bien, puisque je n'y comprends rien du tout moi-mme.

--Alors...

--Alors, voil l'affaire en deux mots. Essayez d'tre plus malins que
moi, et je vous paie double ration de Champagne, mille morts!

--Nous t'coutons, dit le bar-keeper.


                                XIII

--Pour lors, nous avions relch  Qubec. Un soir,--ce soir-l je me
disputais avec les pavs,--j'entre dans une auberge de la rue Champlain;
on dansait. La danse m'a toujours sduit, et dans mon temps je sautais
sur le plancher des vaches, comme un marsouin qui veut attraper des
moucherons. Donc, j'entre dans l'auberge. Il y avait l un joueur de
cornemuse qui travaillait son instrument comme un enrag, un ngre
qui l'accompagnait sur le tambourin, cinq ou six matelots, et une
demi-douzaine de pcores plus sales et plus laides les unes que les
autres. Voil que je bois un verre de grog, car j'avais une soif de
damn, puis que je tourne le cap sur une gigue.

--Bon, que me dit un des matelots, si tu continues de courir des
bordes comme a, je vas te mettre  l'ancre, moi.

--Arrive, lui rpondis-je.

Mon homme me tombe sur les paules.

Pif, paf, pouf! Nous nous bchons d'emble, et, tout  coup, il roule
sur le plancher, en beuglant:

--Je suis mort!

-Il avait dit vrai.

On m'arrte, on me mne en prison, on me condamne au collier de
chanvre, et huit jours aprs je me disposais  aller, le lendemain,
prsenter mes respects  mylord Satan, quand un individu entra dans mon
cachot.

C'tait le chirurgien du bord.--du _Corbeau_, s'entend!

Quel homme que ce chirurgien! En a-t-il raccommod des bras, des
jambes, des caboches! Il est trpass, Dieu veuille avoir son me!
je lui en dois des chandelles. A propos, pendant que j'ai de l'or, il
faudra que je lui fasse dire une douzaine de messes. Si a ne lui fait
pas de bien, a ne lui fera pas de mal.

--Eh bien! mon garon, tu t'es donc laiss pincer? me dit-il.

--Pinc! vous avez dit le mot, major. Dans douze heures, le
dmnagement final.

--Tu es philosophe, Mike!

--C'est le cas de l'tre ou jamais.

--Toujours sans souci! Le capitaine te remercie de n'avoir pas rvl 
quel navire tu appartenais.

--Dame, major, a ne m'aurait fait ni chaud ni froid, et une trahison
aurait empoisonn mon dernier soupir, je suis dlicat, voyez-vous.

--Brave Mike!

--Il n'y a pas de quoi.

--Je suis venu pour te sauver.

--Sans plaisanterie, au moins?

--Sans plaisanterie.

--Merci, major, mais que faut-il faire.

--Te laisser pendre.

--Hein?

--Oui, te laisser pendre.

--Singulire faon de me sauver; mais, en dfinitive, pendu pour
pendu, j'aime autant m'excuter de bonne grce. D'ailleurs, j'tais dj
dcid. C'est l tout ce que vous avez  me dire?

--Tu n'as pas confiance en moi?

--Moi, comment donc, major! j'ai toute confiance en vous, potence de
sort! je suis sr d'tre pendu demain,  six heures du matin...

--Et d'tre ressuscit?

--a, c'est une autre question. Le temps des miracles est joliment
loin, eh! eh!

--Ce qui n'empchera pas d'en faire un en ta faveur, si tu y consens.

--Pas d'objection, pas d'objection; faites, major.

Il me baragouina alors un tas de phrases dans lesquelles je ne voyais
que du feu, et, bref, finit par me percer un petit trou au milieu de la
gorge, y introduisit une sorte de tube en argent, et me demanda si a me
faisait souffrir.

En tous cas, a ne me procure pas des jouissances excessives,
rpliquai-je.

--Mais tu pourras nanmoins marcher jusqu'au lieu du supplice.

--Cette btise.

--Bon. Maintenant tu peux tre certain de vivre aussi longtemps que
Mathusalem.

--Je ne le souhaite pas, major.

L-dessus, il me quitte, aprs quelques recommandations.

L'opration avait dur jusqu' deux heures du matin.

A vrai dire, je ne comptais pas prodigieusement sur le cheneau que le
major m'avait plac au beau milieu des oeuvres-vives.

Cependant, quand le bourreau vint me chercher, il m'adressa un signe
d'intelligence qui me parut de bon augure.

--Je voudrais bien un verre de quelque chose, avant d'appareiller pour
l'autre monde, lui dis-je.

--Je ne vous le conseille pas, reprt-il en portant la main  son cou.

C'tait significatif.

--En route, nom d'une bombe!

--Ne haussez pas la voix, et mme abstenez-vous de parler, me
souffla-t-il  l'oreille.

--Pourquoi a?

--Pourquoi! a pourrait dranger l'appareil.

--Brigand d'appareil! mais s'il ne russit pas, je monterai l-haut
sans tre lest; car crever sans avoir...

--Marchons.

Parole d'honneur! je me sentais le coeur gros de partir pour l'enfer,
l'estomac vide.

Nanmoins j'obis.

On m'a racont que vingt minutes aprs cet entretien, je me balanais
au bout d'une vergue, comme un drapeau au bout de sa drisse, et que les
oiseaux de proie s'apprtaient, en chantant mes funrailles,  banqueter
sur ma carcasse.

Quoi qu'il en soit, je me rveillai sur le pont du _Corbeau_, et
voil!

--Mais, dit l'Cageux, on ne t'avait pas pendu.

--Pas pendu! que si! Pendu, tout ce qu'il y a de plus pendu. Seulement,
lorsque le scherif eut dress mon procs-verbal constatant mon dcs, on
me dpendit  la hte et on me transfra  bord de notre navire, o,
grce aux soins du major, je fus radoub, ragr et capable de remettre
 la voile dans l'espace d'une semaine. Trouvez-moi aujourd'hui des
chirurgiens comme notre major Dupr![31]

[Note 31: Cette cure n'a rien d'invraisemblable. Les annales de la
mdecine offrent plusieurs traits du mme genre. On se rappelle encore
qu'en 1727, lors des troubles qui eurent lieu on Espagne, un individu,
appartenant au parti libral, fut pondu  Barcelone et sauv par un
chirurgien qui, antrieurement  la strangulation, lui avait pratiqu,
prs de l'os hyode, une incision dans laquelle il avait gliss une
petite sonde pour entretenir un courant d'air entre les poumons du
condamn et le monde ambiant.]

--Buvons  sa sant, dit Stephen.

--Ah! il a dignement mrit un toast, ajouta Mike. Ce qui m'tonne,
c'est qu'il s'est laiss sombrer, lui qui a tant arrach de chrtiens 
la Camarde.

--A sa sant! cria l'Cageux. Cependant je ne m'explique pas
parfaitement...

--Qu' cela ne tienne! interrompit brusquement le cabaretier; vide ton
verre, cela vaudra mieux que de nous assommer avec tes rflexions aussi
saugrenues que ta personne.


                                 XIV

Ce dialogue fut suivi d'un intermde, durant lequel le choc des verres
succda au cliquetis des paroles.

Mais bientt le bar-keeper fit remarquer que les bouteilles taient
vides.

--Va en chercher d'autres, ivrogne, lui rpliqua Mike. Du reste, apporte
ta cave ici, je veux la boire, ta cave, moi, et toi par-dessus le
march.

--Farceur! ricana Stephen en s'loignant.

--Du mme, encor du mme, toujours et toujours du mme! lui cria
l'Irlandais. Le Champagne tait ma liqueur favorite autrefois; je ne
sais pas comment j'ai pu changer de got. Ah! si ma bourse n'avait pas
vari? mais tout est fragile en ce monde. Vanit des vanits, tout n'est
que vanit... hormis le gin, le whiskey et le Champagne! le reste, psit!
je m'en soucie comme d'une chaloupe dfonce, et toi, l'Cageux? tu ne
dis rien, tu te tiens l comme une tanche pme sur une botte de paille!
Je gage que tu es dj pochard! blanc-bec, va! Deux verres de vin,
a leur tourne la boule  ces mariniers d'eau douce. Regarde-moi
et imite-moi, je suis solide  un coup de liquide comme l'tait le
_Corbeau_  un coup de mer. On n'a pas t corsaire pour rien, qu'en
dis-tu, mon bonhomme?.. Oh! qu'est-ce qui me passe donc devant les
yeux! a ressemble pas mal  un nuage... Bon, voil que tout vire autour
de moi... Eh! l'Cageux, pourquoi, diable, t'amuses-tu  danser comme a
sans ma permission, ce n'est pas joli de danser sans les camarades...
La table et les chaises qui s'en mlent... Allez! allez! je ferai
l'orchestre... pas de raison pour que a finisse! Quelle tempte! notre
cabine roule de tribord  bbord, comme si Lucifer la secouait dans
ses bras... oh! arrtez, je m'oppose... Jette la dernire ancre,
l'Cageux... Bravo! voil Stephen... verse-moi  boire, l'ancien... je
sue toutes les larmes de mon corps...


                                  XV

L'ivresse de Mike avait pris un caractre d'hallucination fivreuse; il
tait  prsumer qu'une seule goutte de boisson forte achverait de le
tuer.

Se flattant de cet espoir, l'htelier, qui convoitait le magot de
l'Irlandais, s'empressa de lui servir une forte rasade d'eau-de-vie.

Mais il s'tait tromp dans ses conjectures; car  peine l'ex-flibustier
eut-il ingurgit le breuvage, qu'une raction s'opra subitement dans
ses manires.

Il recouvra une sorte de lucidit factice. Ce phnomne n'est point rare
dans les cas d'brit complte.

--Je crois que tu as envie de me naufrager, mon drle, dit-il  Stephen.
Ah! ah! a te ganterait d'hriter de la cargaison de l'ami Miko, hein?

--Bast! articula Stephen en se mordant les lvres.

--A ton aise! prends-la si tu peux! En attendant, emplis le verre de ce
pauvre Cageux qui doit tre altr comme une ponge dessche au soleil
des tropiques.

--Non; je ne bois plus.

--Tu dis?

--J'en ai assez; je m'en vas.

--Peuh!

--Il faut que je travaille demain.

--Je ne t'en empcherai pas, tonnerre! le travail est l'ami de l'homme;
mais il est une heure du matin, tu as encore vingt-quatre heures 
passer avec nous pour tre  demain; ainsi ne forons pas la consigne.
D'ailleurs, je veux vous conter l'histoire de mes louis,--une belle
histoire!

--a va, dit Stephen.


                                 XVI

Pour lors, reprit Mike, le capitaine Larenon avait  bord du
_Corbeau_, une coquine de femme qu'il aimait autant que je la dtestais,
car il est bon de vous dire qu'elle me rendait la pareille avec usure.
a, simplement parce que j'avais averti le capitaine que la particulire
avait du got pour le lieutenant. Dieu de dieu! m'en a-t-elle valu des
rcompenses de garcettes, la gredine! heureusement je ne suis pas un
ingrat, et et je l'ai paye capital et intrts.

Pour lors, un jour que nous flnions sur les ctes de Terre-Neuve,
voil que le matelot de vigie signale un brick--l'_Alcyon_, je
n'oublierai jamais ce nom-l.

En moins de rien, le brick, tait coul avec tout son quipage, et son
chargement pass  notre bord.

Le soir le capitaine Larenon m'appelle dans sa cabine.

--Mike, me dit-il, n'y avait-il pas un grand jeune homme, ple, aux
cheveux blonds, parmi les passagers du navire que nous avons captur
cette aprs-midi?

--Je ne le sais que trop, commandant, car ledit jeune homme ple, aux
cheveux blonds, a gratifi votre serviteur d'une paire de soufflets dont
ses paules garderont longtemps la mmoire.

--Je ne te demande pas d'observations. Qu'est devenu ce jeune homme?

--Ma foi, commandant, il a subi le sort ordinaire. a m'a fait de la
peine, car il tait brave, ce muscadin. Si vous l'aviez vu se dfendre!

--Pauvre Charles! murmura alors le capitaine Larenon; que n'ai-je su
plus tt!...

--Comment...

--C'tait mon frre!

--Votre frre!

--Eh! oui; il se rendait au Canada. Les papiers qui sont sur cette
table me l'ont appris. Mais ne dis-tu pas qu'il s'est bien battu?

--Comme un lion, commandant! comme un lion! Avec une barre de cabestan,
il a reint deux des ntres, et bless une demi-douzaine d'autres; et
sans le second...

--Sans le second?

--Diable! Du train o il y allait, nous aurions bien pu passer un
mauvais quart-d'heure.

--Mais le second, le second! s'cria le capitaine en brisant la table
d'un coup de poing signe qui m'annona qu'il tait temps de ferler les
voiles, si je ne voulais pas recevoir une bourrasque par le travers.

--Le second, rpliquai-je, oh! il lui a envoy une balle en pleine
carne.


                                 XVII

--C'est bien! me cria-t-il alors, d'un ton aigu, comme le grincement
d'une scie qui accroche un clou. Va-t-en:

Vous comprenez que je ne me fis pas prier.

Quel grain! Ah! si vous eussiez vu le capitaine Larenon! ventre de
baleine! tait-il un peu en colre! Quand je vous dirai que les cubiers
lui sortaient de la tte, que ses cheveux taient droits et raides
sur son crne, comme des cabillots dans les rteliers, que ses dents
craquaient comme s'il et-broy des galets entre leurs marteaux, et que,
dans ses mains crispes, il brisait la coquille de son sabre!

Pour lors, je virai de bord.

Le lendemain, pas plus de lieutenant sur le _Corbeau_ que dans la paume
de ma main.

On nous assura que, durant la nuit, notre dit lieutenant avait fait un
plongeon dans la grande tasse.

Les autres en prirent ce qu'ils voulurent, pour moi, je savais  quoi
m'en tenir. Notre commandant avait lch une borde au second, vous
sentez.

Bon! A partir de ce moment, tout fila de mal en pis: le _Corbeau_
fit naufrage... Pauvre _Corbeau_, va! Le capitaine Larenon, trois des
ntres et moi chapprent seuls.

C'est dans les parages de Cuba que nous choumes.

Aprs a nous fmes la traite des noirs, avec une barque affrte par
des armateurs.

Chien de mtier que celui de pourvoyeur de chair humaine, mille
tonnerres!

a dura deux ou trois ans.

Il y avait longtemps que nous tions dbarrasss de cette chipie
dont je vous ai parl. Dans un abordage elle s'tait fait larguer la
poulaine[32], et le capitaine l'avait alors renvoye  Montral, avec une
bonne pacotille de dollars, car dans ce temps-l, comme je l'appris plus
tard, il n'tait pas regardant, le capitaine!

[Note 32: La poulaine, dans le langage figur des matelots est le nez
du navire comme les cubiers en sont les yeux.

Par larguer la poulaine, Mike veut dire couper le nez.]

Le trafic africain ne donnait pas.

Un beau matin, le commandant Larenon et moi, nous nous trouvmes
aussi  sec sur le pav de New-York, que des morues sur une botte de
paille.

Faut vous dire que, malgr tout, je l'aimais encore le commandant; 
preuve, c'est que je le suivais comme un chien.

Ma foi! ne sachant plus o prendre le vent; nous nous tions engags
sur un baleinier, lui comme second, moi comme matre d'quipage, et nous
avions touch trois mois de solde  l'avance, quand le capitaine me dit:

--Bonne chance! bonne chance, troun de l'air, Mike.

--Quoi donc, commandant?

--Mon pre est mort aux Indes, en laissant une fortune considrable.

--Pas possible!

--Aussi vrai que je te le dis. Mais il parat que mon frre, Charles
Bourgeot....

--Bourgeot!

--Oui, c'est mon nom vritable, Larenon n'est qu'un pseudonyme.

--Et?

--Et, comme on ne suppose pas que j'existe, mon frre Charles reste
l'unique hritier....

--Mais comment savez-vous?

--En lisant un journal anglais j'ai vu qu'on mandait Charles Bourgeot
au consulat de France: je m'y suis rendu. Le consul m'a dit que mon
frre rsidait  Qubec, conois-tu?

--Mais, commandant, votre frre Charles, mais, n'est-ce pas lui qui....

--tait  bord de l'_Alcyon_?

--Je n'osais vous rappeler ce souvenir.

--S'il y a au monde un Charles Bourgeot, natif de Marseille, c'est lui.

--Bast! c'est impossible, puisqu'il a t tu et jet  la mer.

--Si c'est un imposteur, tant mieux!

--De fait, vous serez le lgataire universel.

--En attendant, dpchons-nous de faire voile vers la mtropole du
Canada.

--Et notre engagement?

--Imbcile!

Nous sommes en route. Va, comme je te pousse, si tu t'orientes bien, tu
toucheras  bon port.

Aprs dix jours de marche, en bateau et en stage, nous jetons l'ancre 
Qubec.

Fameuse ville, potence des potences, que Qubec, quoique j'y aie dans
la danse des pendus! Quel gin, quel whiskey! et le rhum, donc!

Enfin, nous amarrons.

Le commandant Larenon ne perd pas un noeud de temps. Il vous fait des
recherches, des recherches, et le mme soir il est renseign!

--Mike, qu'il me dit.

--Prsent, capitaine.

--Tu m'es dvou!

--Jusqu' la culasse, capitaine.

--Nous allons tre riches, si tu veux.

--Riches, a m'accommode. Que devons-nous faire?

--Nous aurons un trois-mts, et tu seras mon second.

--C'est diantrement de l'honneur, capitaine, mais que faut-il grer
pour cela?

--Presque rien.

--C'est encore mieux.

--Cependant...

--Ah! j'coute.

--Mon frre Charles,  ce qu'il parat, n'a pas t tu comme tu le
pensais, encore moins lanc  la mer.

--Hein! j'en doute.

--Voici ce qu'on m'a racont; il aurait t bless, serait demeur
inaperu  bord de l'_Alcyon_, et aprs notre dpart, un bateau-pilote
l'aurait recueilli, transport  Halifax.

--a sent tonnerrement le mystre.

--J'en conviens, mais il possdait des papiers qui ont tabli son
identit. Bref, il est venu  Qubec o il s'est mari.

--C'est toujours drle!

--Bref, il est mort dernirement.

--Ah! je commence  respirer, capitaine.

--Mais il a laiss un enfant.

--Et une femme?

--Non, sa femme l'avait prcd au tombeau.

--Resta l'enfant.

--Oui, dit le capitaine, d'un air qui avait l'air d'avoir deux airs.

--Connu, commandant.

--Que veux-tu dire?

--L'enfant nous gne.

--Troun de l'air!

--Quel ge?

--Deux ans  peine.

--Facile de s'en dlivrer.

Je joignis les mains pour donner du sens  mes paroles.

--Non, pas a, rpondit-il en se frappant le front; pas a!

Il tait curieux, parfois, le capitaine Larenon: sur terre, une
vritable poule mouille.

--J'excuterai vos ordres.

--Me jures-tu?...

--Sur l'me de mon pre que je n'ai jamais connu!

--Tu enlveras l'enfant et me l'apporteras  Montral, mais je ne veux
pas que mal lui arrive.

--On le soignera... fiez-vous  moi.

Pour lors, le capitaine m'indiqua l'endroit o le poupard avait t mis
en nourrice: puis il me dit:

--Tu mettras le feu  la maison, tu sauveras la petite, pendant
l'incendie, et la conduiras  Montral.

--Pourquoi mettre le feu  la maison?

--Eh! afin qu'on croie l'enfant brl.

--Magnifique, commandant, magnifique!

Tout alla pour le mieux. Le capitaine se procura mme,--je ne sais trop
comment,--un lot de billets de banque, avec lesquels nous fmes une
ripaille, une ripaille... enfin!

L'enfant fut men chez la mre Juliette,  Montral.

La mre Juliette tait l'ancienne matresse du capitaine Larenon. Ici,
on l'avait baptise la Camarde.


                                XVIII

--La Camarde! interrompit l'Cageux, maintenant je me souviens d'elle
comme d'hier Elle habitait une masure du faubourg Qubec. C'tait une
femme hideuse, sans nez.

--C'est cela mme, rpliqua l'Irlandais.

--N'a-t-elle pas t rtie avec sa cassine?

--Attends: tu le sauras.

Puis, Mike ayant bu un verre d'eau-de-vie, reprit son pouvantable
rcit:


                                XIX

Donc j'avais transport l'enfant chez la Camarde.

C'tait en hiver. Il faisait un froid... un froid de loup!

Pour me rchauffer, je m'amusai  pinter quelques verres en attendant
le capitaine mon bourgeois, comme il m'avait ordonn de l'appeler depuis
que nous avions quitt la marine.

Pendant ce temps la vieille sorcire ne s'avisa-t-elle pas de vouloir
nager dans nos eaux. Ah! oui, c'est bien  Mike qu'on joue de ces
tours-l.

Le commandant arriva; plus d'enfant.

Quelle rage! une tonne de salptre embrase, quoi!

Il commena  taper sur la Camarde, pif, paf, pouf! comme s'il et
touch sur un matelas. Jamais distribution ne fut plus quitable et
plus complte! je jouissais dans ma peau comme un porc dans une mare.
Tonnerre! avec quel courage le capitaine travaillait!

Ce n'tait que le dbut.

Juliette prtendait que l'enfant avait gagn le large!

Un enfant  la mamelle, il aurait fallu tre bte pour avaler celle-l!

Pour lors, je sentais se rveiller ma petite inimiti pour la Camarde.
En voyant le capitaine Larenon bcher, a me donna envie d'en faire
autant.--Fantaisie assez naturelle, n'est-ce pas? je suis sympathique et
rancunier, en tonnerre, moi!

--Donc, je rflchis que Juliette pouvait bien avoir cach l'enfant pour
s'en servir contre nous, et je le dis au capitaine:

--Stop!

Bon, je jette le grappin d'abordage sur ma satane Camarde qui s'tait
rfugie dans la cuisine comme une sournoise, et je lui dis:

--O donc est la petite'

--Sais pas.

--Ah! ah! je vais te rafrachir la mmoire.

J'avais mon _knife_[33], un beau _knife_, un souvenir d'autrefois! le
tirant de ma poche, j'en caresse la peau de la vieille--histoire de
la raser, je vous assure, car elle avait des poils long comme des
ralingues. Elle crie  son chien:

[Note 33: Un couteau.]

--Ici, Hurleur!

--Peuh!

Matre Hurleur me chatouillait dj les mollets.

--Oh! oh! un moment, un moment;

Deux coups de couteau envoient ledit chien o nous irons tous quelque
jour.

Juliette essaya de tirer une borde.

--Pas si vite, l'ancienne! Que diable, est-ce que deux amis comme nous
se spareront sans se serrer la main?

--Au secours!

--O est la petite? rponds-moi, et dpchons.

--Je ne veux pas le dire.

--Alors, je la dterrerai.

Et mon couteau faisait une large troue dans la carcasse de la
Camarde. C'tait justice. Jamais ma conscience ne m'a reproch ce pch
vniel.

Je trouvai l'enfant cach dans un caquet de guenilles.

L'ayant rapporte au capitaine Larenon, je mis le feu  la cambuse
qui, au bout d'une heure, tait rduite en cendres.

--Buvons encore, mille caronades! buvons, car j'achve.


                                  XX

--Buvons, rpta l'Cageux se croyant en proie  un affreux cauchemar.

--Buvons jusqu' la mort! ajouta Stephen atteint lui-mme de l'ivresse
qui flamboyait en gerbes de flammes dans le cerveau de ses htes.

--Oui, buvons des bouteilles, des tonnes! buvons un lac d'eau-de-vie.

Aprs une pause de quelques minutes, Mike reprit la parole.


                                 XXI

a finira mal. J'ai quelque chose qui m'avertit. Enfin...

Pour lors, le capitaine devait faire disparatre l'enfant et se rendre
en Europe, afin d'y recueillir la succession de feu son pre. Moi, je
devais l'attendre aux tats-Unis, o il viendrait me prendre avec un
nouveau corsaire.

Il m'oublia.

Seize annes se passrent sans que j'en entendisse parler. Durant
cet intervalle, je roulai ma bosse de ct et d'autre, et par aventure
tombai, il y a quelques semaines,  Montral.

J'tais aussi sec qu'un rat d'glise.

A mon ge on ne vit pas d'amour et d'eau claire.

J'entre chez un changeur, je lui prsente un _bill_ de ma faon. On
m'empoigne sous prtexte que le bill tait faux.

Dix ans de pnitencier en perspective; quelle chance!

Un brave jeune homme, un rpublicain, comme ils disent, devient mon
compagnon de cachot. Nous tchons de nous chapper. Il y parvient.
Moi, je me fais rempoigner; mais une diablesse de sentinelle,--Dieu
la bnisse!--m'avait bless. Presque rien, un bobo! On m'envoie 
l'infirmerie. Quelle chance! le lendemain soir, je russis  drober les
habits d'un de nos gardiens; je me les flanque sur le dos, et vous
tire loyalement ma rvrence  la prison, par la grand'porte, s'il vous
plat. Ah! Mike n'a pas froid aux yeux. C'est moi qui vous le dis.

Une fois dehors du ptrin, que faire? je commenais  tirer la langue,
quand, dans une _bar_, on pronona le nom de Bourgeot.

Bourgeot, me dis-je, hein! est-ce que ce serait le capitaine Larenon?
Veillons au bossoir, tonnerre! a mrite considration.

Un temps, deux mouvements, je suis chez mon particulier. Il tait log
comme un prince; de la soie, du velours, de l'argenterie, plus que a de
genre! l'eau me montait  la bouche. Du reste il avait toujours beaucoup
aim la bagatelle, le capitaine Larenon!

Pour lors, ledit Bourgeot arrive. C'tait mon homme, mon ancien
commandant, le capitaine Larenon! mais chang! il avait fait cargaison
de graisse. Tout autre que moi ne l'et pas reconnu.

Dans ma joie, je courais pour l'embrasser.

--Que voulez-vous?

--Capitaine!

Il plit.

--Je suis Mike, votre...

--Ce nom m'est tranger.

L-dessus, il me tourne le dos et on me campe  la porte.

En ville, j'apprends que ce ruffien de Bourgeot tait Franais, natif
de Marseille, dbarqu ici, il y a plusieurs annes, qu'il avait pous
une veuve et adopt le fils de cette femme.

Il se donnait pour commerant retir des affaires, voyez-vous a,
ventre de baleine!

Ah! mon vieux coquin, tu veux manger la poire que j'ai cueillie,
minute! minute!

J'aurais pu l'expdier  la potence par l'entremise du bourreau, mais
ce moyen tait compromettant, et le rsultat peu fructueux.

Je patientai.

L'occasion de me venger s'offrit bientt: hier, je sus d'un domestique,
que mon ex-capitaine partirait dans la nuit pour sa maison de campagne.

J'embauche deux Irlandais, et nous tablissons une croisire, au pied
de la montagne. Bateau, comme j'tais content! mon coeur battait.

Oh! les ingrats, je les dteste! Brigand de capitaine, m'avoir reu
comme a, moi qui avais fait sa fortune!...


                                XXII

Mike ne put complter sa phrase. Plusieurs agents de police venaient
d'envahir soudainement le cabaret et de se prcipiter sur les trois
buveurs.

En vain, ces derniers opposrent une vive rsistance, ils furent
garrotts et conduits  la prison de Montral, o l'Irlandais entra en
rptant:

--Ventre de baleine! je pensais bien que a finirait mal.




                           SEPTIME PARTIE


                             DEUX AMANTS


                                 I

ALPHONSE A ANGLE

                                                   New-York...,

Mademoiselle,

N'ayant point eu le bonheur de vous voir avant mon dpart, je n'ai
pu vous demander la permission de vous crire quelquefois. Telle tait
cependant mon intention; j'en ai fait part  notre excellent ami, M.
Jobinet. Pour toute rponse, il a souri. J'en ai conclu qu'une lettre
de moi ne vous dplairait pas. Si je me suis tromp, excusez mon erreur,
mademoiselle. Je ferai tout au monde pour la rparer, car rien ne me
serait plus pnible  supporter que votre courroux.

Cette lettre, je vous la dois, comme je vous dois la vie. Deux fois
vous m'avez arrach  une mort certaine et je n'ai pu encore vous
exprimer les sentiments de reconnaissance qui dbordent mon coeur.
N'est-ce pas, mademoiselle, que je serais bien ingrat, si maintenant
j'oubliais votre sublime dvouement et les prils que vous avez courus
pour me mettre en sret! Peut-tre aurait-il t plus convenable
que j'adressasse ma missive  votre bon pre Morlaix; peut-tre
l'eussiez-vous prfr; mais j'prouve, en songeant  vous, une motion
inexprimable, des palpitations tranges que je n'oserais confier  un
homme. Vous tes femme et vous saurez me comprendre; ou du moins vous ne
rirez pas de moi, naf jeune homme,  peine entr dans la vie, qui n'ai
vu le monde que dans un chantier ou  travers les livres. Ces livres
m'ont dit que votre sexe tait meilleur et plus dlicat que le ntre.
Je le crois, car ma mre est bien bonne, allez, mademoiselle! et si la
douleur se glisse maintenant dans mon me, c'est quand je pense  cette
pauvre vieille mre que mon exil doit affliger si cruellement. Mon Dieu!
pourquoi donc n'aimons-nous pas autant nos parents lorsque nous sommes
auprs d'eux que lorsque nous en sommes spars? Cela ne viendrait-il
pas de ce que prs d'eux nous n'avons pas conscience de leur affection?
Ces mille petits soins, ces attentions vigilantes dont ils nous
entourent, semblent naturels parce que l'on y est accoutum. Nous n'y
attachons pas de prix, sachant ou croyant qu'ils nous sont dus; mais
que nous quittions le foyer domestique, qu'au lieu de voix amies
nous entendions autour de nous des voix trangres, qu'au lieu de la
prvoyance maternelle, nous soyons obligs de demander aide  des soins
mercenaires, et nous commenons  apprcier la valeur des liens du sang.
L'affection qu'alors on porte  sa famille trouve sans doute son mobile
dans l'gosme; on aime ses proches beaucoup pour soi; mais cet gosme
est si naturel de part et d'autre! c'est une chane si douce  porter
que je la regarde comme le plus grand des bienfaits que nous ait donns
la Providence. Oh! oui, car aimer les ntres pour nous-mmes c'est les
inviter  nous aimer et entretenir ainsi dans la socit de saintes
relations dont la Bienveillance et la Charit tiennent les fils
imperceptibles.

Mais je m'oublie  vous parler un langage auquel une jeune fille n'est
pas habitue. Pardon je n'ai, voyez-vous, personne  qui je puisse
communiquer toutes les penses qui flottent devant mon imagination,
depuis mon arrive ici. Ma mre est bonne, mais elle n'a jamais su lire
dans mon coeur et j'ai un caractre si expansif!

Si cette lettre vous ennuie, jetez-la au feu! Cependant soyez assure,
mademoiselle, que vous aurez toujours, en moi, un ami fidle jusqu' la
mort. Que bizarre est notre rencontre! et qu'il doit y avoir de force
dans votre caractre, d'hrosme dans votre noblesse pour m'avoir
secouru comme vous l'avez fait! Une autre que vous se serait vanouie,
ou aurait cri au secours; mais vous, mademoiselle, vous n'avez pas
frmi, vous n'avez pas trembl! vous m'avez soign, moi inconnu, moi
couvert de sang et de vtements misrables, vous m'avez soign, comme
une soeur soigne un frre! Oh! je me le rappelle, en reprenant mes sens
je crus un instant que mon me ravie  son enveloppe terrestre avait t
transporte dans une autre sphre o une sylphide, un ange l'avait prise
sous sa protection.

Le rve dura longtemps, jusqu'au jour o je m'veillai dans cette
blanche chambrette, que vous savez. Combien j'eusse t heureux
d'expirer durant ces heures de fivre ardente! Je nageais dans un tel
ocan de bonheur!

Nanmoins, chose singulire, que je ne m'explique pas! aprs tre sorti
du dlire, en vous apercevant,  quelques pas de moi, en me convainquant
que je n'tais pas le jouet d'un rve, que la ralit m'environnait, je
pris got  l'existence, j'envisageai avec effroi les dangers de ma
position, je priai, dans mon coeur, l'ternel de m'arracher du trpas.

Quelle est donc la signification de ces incohrences? Aujourd'hui
encore, tantt je me cramponne  la vie de toute la puissance de mon
tre, tantt je suis prt  m'abandonner au dsespoir.

Je voudrais ne vous parler que de vous, mademoiselle; j'aurais plaisir
 vous dire combien,--malgr notre courte connaissance,--je me suis
pntr de la sublime harmonie de vos qualits; il me serait agrable
de retracer les potiques images que votre prsence fait concevoir, mais
les malheureux n'ont d'amour que pour leurs misres vraies ou supposes.
C'est principalement dans la lutte avec l'infortune que nous nous
cuirassons de personnalit. Qu'il faut de courage pour supporter la
douleur au sein de la gat! J'avais cru que je possdais ce courage;
la prison, la triste perspective d'une condamnation  mort me trouvaient
insensible. Sans mon compagnon de cachot, jamais peut-tre la pense
d'une vasion ne me ft venue. Il me semble que j'aurais march d'un
pas ferme au supplice. D'o vient que, maintenant, je suis plein
d'hsitations et d'incertitudes? Les tats-Unis ne sont-ils pas la plus
magnifique contre possible? N'ai-je pas la gloire de prosprer en paix,
 l'ombre de la bannire toile! Oh! quel mystre que nos passions!

Ds ma plus tendre enfance j'ai chri la Rpublique. En sortant du
collge, je soupirais pour le jour o je pourrais aller m'tablir
dans les tats. A prsent, j'y suis: matriellement j'ai autant
de jouissances que j'ai prtendu en avoir, et, je le confesse, la
mlancolie rgne constamment sur mon front. En quittant les rives
de notre fleuve majestueux, ma poitrine s'est souleve et des larmes
abondantes ont coul de mes yeux. N'eussent t les exhortations de M.
Jobinet, qui m'accompagna jusqu' Saint-Jean, je me serais livr  mes
ennemis, plutt que de m'exposer aux tristesses de l'exil. Oh! oui,
j'ai laiss l-bas, sur le sol natal, la meilleure partie de moi-mme.
Qubec, Montral, je vous vois sans cesse, dans mon sommeil, comme
dans mes insomnies. En vain, j'ai cherch ici quelques distractions. Le
bruit, le mouvement m'irritent; les thtres me sont insupportables. Ni
la mchancet, ni l'envie ne forment l'essence de mon temprament; et je
me surprends  envier la fortune de ces heureux de la terre qui passent
 ct de moi emports dans leurs brillants quipages; et je dteste
parfois ces femmes tincelantes de parure que je vois au spectacle!
N'est-ce pas honteux! La vertu ne serait-elle donc qu'un masque sous
lequel on dguiserait plus ou moins habilement les tentations, les vices
secrets! ou bien ne serait-elle que le triomphe accidentel de la raison,
sans cesse aux prises avec la bestialit? O est la lumire sacre? o
est le vrai?

Mon Dieu! mon Dieu! qu'il est difficile d'tre sage ici-bas! Nous
contemplons, nous aimons, nous admirons ou nous regardons, nous
jalousons, nous hassons!

Affreux dilemme!

Oh! qu'il se trouve faible, l'homme quand il s'essaie  la dfinition!

Est-il n pour la souffrance ou la flicit?--Le savoir l'crase,
l'ignorance l'abrutit.

Nous devons accepter la science de la vie formule ou la rejeter. Mais
si nous l'acceptons, que reste-t-il au progrs,  la perfectibilit?
Rien. Marche! nous crie une voix intrieure, et nous marchons d'ombre en
obscurit, d'obscurit en tnbres, de tnbres en opacit?

L'antiquit claire trbuche dans son acheminement.

Les ges contemporains ferment les yeux pour franchir le prcipice:
Entendez-vous ce cri de Shakspeare:

_To be or not to be!_

Ne tremblez-vous pas  l'expression de Montaigne?

Que sais-je?

Et les fluctuations de Gassendi, les ballottements de Descartes, les
tressaillements de Locke, les sueurs froides de Pascal, le rire amer des
Encyclopdistes, ne nous abreuvent-ils pas d'incertitudes?

De quoi vais-je vous entretenir, mademoiselle?

Pure, chaste et douce, vous affectionnez le bien par sentiment plutt
que par devoir. Tout vous sourit en cette vie; votre sentier est jonch
de fleurs odorantes, n'est-ce pas mal  moi de vous montrer les pines
qui hrissent le mien?

Mais j'ai toute confiance, en votre bont. Elle excusera mes carts,
n'est-ce pas? Il doit tre si doux de pardonner au malheur!

A New-York, ma situation financire est tolrable. J'ai trouv de
l'ouvrage comme employ chef chez un armateur. Mes compagnons de travail
compatissent  mes maux et vraiment je serais content de ma destine, si
le souvenir de la patrie.... enfin!

Adieu! mademoiselle; puisse ma lettre ne pas tre repousse en
parvenant  sa destination! Elle porte avec elle tout mon espoir
et l'expression de la reconnaissance inaltrable, d'un homme qui
sacrifierait, si vous l'exigiez, sa vie pour la vtre.

ALPHONSE MAIGRET.

P. S. Aprs ma mre et vous, mon coeur appartient tout entier  nos
amis Pierre Morlaix et Jobinet.


                                 II

Qu'on juge de l'tonnement d'Angle en lisant cette singulire lettre!

Les fleurs de sensibilit (hrisses par les ronces du doute) qui y
panchaient leurs suaves parfums, causrent  la jeune fille un trouble
inexprimable. Si elle ne comprit pas tout d'abord les terreurs qui
frmissaient dans le sein d'Alphonse, si sa philosophie absinthe de
tristesse s'garait dans des rgions trop ariennes pour empoisonner
le coeur religieux et croyant de notre hrone, les vagues aspirations
qu'on voyait trembloter dans cette lettre, comme la goutte de rose 
l'extrmit d'une branche d'aubpine, les demi-aveux qu'on y dvoilait,
devaient toucher et sduire une femme.

Peut-tre, en crivant, l'exil s'ignorait-il lui-mme: mais Angle,
avec la pntration de son sexe, surprit le secret d'Alphonse.

Sre d'tre srieusement aime, elle se demanda si elle aimait.

Alors, la rougeur monta  ses joues, son pouls battit violemment.

Ce fut tout: la jeune fille laissa chapper le papier qu'elle tenait
dans ses blanches mains, et son imagination se prit  vaguer  travers
les bocages odorants de la rverie.

D'abord, de gracieuses images, papillons foltres aux ailes d'or et
d'meraude, voltigrent devant ses yeux  demi clos.

Elle se promena sur le bord d'un beau lac, ombrag par les rameaux des
arbres touffus, mollement appuye au bras d'un ange: l'onde murmurait 
leurs pieds; les vives libellules jouaient sur les touffes de nnuphar;
l'abeille bourdonnante pompait le suc des plantes aromatiques; et perdu
dans le feuillage, un rossignol conviait la nature aux dlices de ses
harmonieux concerts!

Qu'il faisait bon marcher ainsi, oublier la vie, pour s'enivrer aux
charmes de cette amoureuse journe.

Ils avanaient lentement, bien lentement, changeant de rares paroles;
mais ces paroles taient autant de perles prcieuses, de mlodies
ineffables: et puis elles taient entrecoupes de ces longs silences,
qui sont les plus chers entretiens des mes aimantes.

Comme ils savouraient le bonheur d'exister l'un par l'autre!

Et le sentier fleuri, sur le bord du lac, se droulait toujours
charmant; et aucun nuage n'ouatait l'azur du ciel, et ils s'endormaient
ainsi dans l'extase d'une mutuelle flicit....


                                III

Tout  coup, Angle tressaillit: ses traits se dcomposrent, une sueur
froide baigna son front, ses doigts se joignirent convulsivement et de
sa bouche tomba une exclamation dchirante:

--Mon Dieu!

L'illusion avait fui! Adieu, gracieuses images, papillons foltres!
adieu, beau lac, frais ombrages, vives libellules, abeille bourdonnante,
rossignol aux magiques vocalisations! adieu, ciel d'azur!

Pauvre Angle, quelle tempte soudaine vous a donc jete sur le roc de
la ralit!

Douteriez-vous aussi, vous!

Mais non, c'est impossible! belle, humaine, charitable, ptrie par les
grces; leve par de pieuses gens dont vous partagez toute la foi;
riche de jeunesse, d'esprance, vous tes inaccessible au scepticisme!

Et cependant, cependant, votre pied s'est pos sur un serpant cach sous
l'herbe embaume; cependant, voil que l'odieux reptile a roul autour
de votre corps tide et satin, son corps froid et visqueux, voici qu'il
dresse sa tte hideuse et cherche l'endroit le plus sensible de votre
coeur pour y instiller, dans une morsure, son mortel venin.

Pauvre, pauvre Angle!


                                 IV

Il y a dans les socits un tyran, plus despotique que la loi, un matre
plus fort que la raison, un bourreau plus impitoyable que l'excuteur
des hautes oeuvres.

Ce bourreau, ce matre, ce tyran, c'est le prjug. Le prjug est la
pierre d'achoppement du progrs: le Gibraltar de l'idiotisme, le terre 
terre de la civilisation.

On dracine les abus, on supprime d'un coup les mauvais rglements, en
une heure on brise les gouvernements, en un jour on concasse les trnes,
comme un verre de cristal; mais pour dtruire le prjug, l'arme des
sicles est  peine suffisante.

      ...Certains prjugs sucs avec le lait
      Deviennent des tyrans jusque dans la vieillesse.

a dit Chnier. Remplacez le mot vieillesse par le mot _mort_, et vous
aurez une ide complte, malheureusement vraie.--Le prjug est une sve
fconde, dont toute l'influence ne saurait tre dtruite que par une
autre sve, celle de l'ducation... et encore!

Nul de nous, hlas! n'est exempt de prjugs! Fils de l'enttement et de
la tradition, les prjugs sont mis en nourrice chez la paresse, ensuite
forms  l'cole de l'habitude et dfinitivement ports  l'empire du
monde par l'amour-propre individuel.

Le prjug ne compte gure qu'un antagoniste avec lequel il livre depuis
un sicle une lutte acharne.

Cet antagoniste, c'est le livre: le livre le harcle, le pousse dans ses
derniers retranchements, l'assige, l'affame, et ne lui laisse ni trve,
ni merci!

tonnez-vous donc que tant de gens momifis attaquent, comme pernicieux,
le dveloppement de la presse!

Le prjug vous dit:

Les enfants sont solidaires des fautes de leurs parents, les parents
solidaires des fautes de leurs enfants.

En d'autres termes:

Un fils vole, assassine; une fille pche contre l'honneur; le pre et la
mre doivent tre mpriss!

Et rciproquement,

Le prjug nous dit encore:

Si tu tues tu seras tu: le juge qui te condamnera  mort sera
respect, considr; le bourreau qui excutera la sentence sera mpris,
vilipend!

Le prjug nous dit--oh! c'est horrible:--tu n'as pas demand  vivre,
pourtant tu as t lanc sur cette terre, que tu te hterais de quitter
sans la crainte de commettre une lchet, et on te montre au doigt, on
te crache l'insulte au visage, on te fuit comme un pestifr, quoique
tu sois honnte, instruit, dou de nobles et brillantes qualits, parce
que... le nom de ton pre est rest en blanc sur les registres de l'tat
civil!

Tu ne connais pas ton pre, tu ne peux prsenter au monde le sarcophage
d'un nom, alors tu n'es qu'un ilote, un paria; va-t-en, lpreux!

--Mais je ne suis pas l'auteur de mon tre.

--N'importe!

--Je travaille  me rendre utile.

--N'importe, nous ne voulons pas de toi.

--Je me sacrifierai pour mes semblables.

--Tes sacrifices!... fi donc!

--Je serai votre valet.

--Mon valet, toi! quelle audace!

--Votre esclave.

--Rien...

Btard,  moins que tu ne puisses opposer un prjug  un autre prjug,
 moins que tu ne puisses doubler d'or le mystre de ta naissance, il te
faut boire les ddains des descendances putatives.

Le livre, par contre, vous dit:

L'homme, sur cette terre, n'est responsable que de ses propres actions.
Lui, qu'assigent tant de vicissitudes, ne saurait justement se rendre
passible des fautes d'autrui. Si une longue suite d'aeux illustres,
si des enfants clbres peuvent jeter de la gloire sur un nom, le pch
d'un pre le crime d'un fils, ne doivent pas rejaillir sur l'autre.

Le livre vous dit encore:

Sois honnte, fais le bien pour le bien, cherche  tre heureux autant
que possible en ce bas monde, sans nuire  ton prochain, et tu rempliras
ainsi la mission que chacun de nous a reue avec la naissance.

Il vous dira:

Le privilge de la noblesse hrditaire est une absurdit.

Les honneurs que donnent la fortune sont infrieurs  ceux que donnent
les talents personnels.

Les mariages d'argent--ces ventes qui font de deux tres libres, jeunes,
des esclaves pour l'avenir--sont des monstruosits: c'est dans le
travail et l'amour que repose le bonheur rel.

Il osera mme ajouter que eux qui prtendent

touffer les passions sont des sots ou des hypocrites, parce que les
passions sont aussi ncessaires  l'existence d'un tat social que les
aliments nutritifs  l'existence de l'homme.

Il ira bien plus loin, ma foi! ce diable de livre en faveur duquel M.
A. Karr crivait, dernirement, de si jolies choses dans ses
_Bourdonnements_.


                                  V

Comme des clairs dans une nuit obscure, les rminiscences du prjug
luirent tout  coup  l'esprit; d'Angle.

Pauvre chre enfant, un mystre enveloppait sa naissance dans des plis
tnbreux: elle ne connaissait ni pre ni mre lgitims par la loi. Et
cette mme loi au front de la jeune fille gravait en lettres de feu le
stigmate:

BTARDE!

Qu'importaient alors sa beaut, ses agrments physiques! que faisaient
alors ses vertus, son ducation, ses rares qualits intellectuelles!

C'est--dire que le monde la rejetait de son sein; que son amant,  cet
aveu, allait fuir pouvant, et qu'il lui faudrait  elle inhumer la
honte de ses parents dans un couvent, o mme elle ne serait peut-tre
pas entirement  l'abri des prventions du vulgaire!

Mon Dieu! pourquoi donc nous avez-vous inocul le virus de l'affliction
ds notre origine? Serait-ce parce que, de mme que toute douleur
physique est un pas vers la mort, toute douleur morale est un pas vers
la vertu? ou serait-ce parce que l'humanit est ternellement destine
 souffrir dans sa lutte entre le cylindre du pass et le cylindre de
l'avenir?

Effroyable problme!


                                  VI

Angle, tombe  genoux devant une image de la Vierge, priait.

Rien n'est plus propre  raffermir la foi religieuse que l'amour qui
en est la base. L'amour rpugne autant  l'athisme que la sensitive au
souffle glacial de l'hiver.

La prire de la jolie fille du faubourg Qubec dura longtemps; et,
lorsqu'elle se releva, la srnit brillait sur son visage. Telle, aprs
une tempte, une rose se redresse doucement sur sa tige pour saluer le
retour d'un soleil vivifiant. Encore perle par les gouttes de pluie, la
reine des fleurs rayonne d'un plus bel incarnat, parfume l'air de plus
doux armes.

Ayant jet sur ses paules une mantille et pos sur sa tte un petit
chapeau de paille, Angle se rend chez Pierre Morlaix.

Ce fut d'un pas lger qu'elle fit le trajet de la rue du Loup  la rue
des Voltigeurs.

Cependant, en approchant de la demeure du charretier, sa dmarche se
ralentit insensiblement, et lorsqu'elle arriva  la maison de briques,
aux contrevents verts, o s'tait coule la plus grande partie de son
enfance, elle tremblait comme la feuille d'rable agite par les vents
d'automne.

Les palpitations augmentrent encore quand elle mit le pied sur le seuil
de la porte, et s'accrurent bientt  ce point qu'elle fut oblige de
s'appuyer au mur pour ne pas tomber.

Pauvre, pauvre Angle, que mchant est ce monde qui vous cause tant de
douleurs!


                                 VII

Aprs une minute de repos pour comprimer les battements de son sein, et
mettre de l'ordre dans son esprit, Angle entra.

La mre Morlaix tait seule dans la salle, occupe  brunir sa batterie
de cuisine.

--Jsus seigneur! te v'l, mon enfant, dit-elle en quittant son travail
pour embrasser Angle; mais d'o est-ce que tu r'sous [34] comme a? y a
au moins un sicle qu'on n't'a vue; j'cryais quasiment qu't'tais
malade.

[Note 34: sors.]

--Malade! non, ma bonne mre, rpliqua la jeune fille, bauchant un
sourire contraint. J'ai eu beaucoup d'ouvrage cette semaine, et...

--Et tu t'es fatigue, c'est-y pas honteux! j'vous demande un peu, si
c'est pas tannant d's'chigner comme a, quand tu pourrais rester cheux
nous, ousqu'on ne te refuse rien.

--C'est vrai...

--Vrai, Angle, oui, ben vrai, car c'est pas pour dire, on t'aime ici,
plus que tes pre-z-et mre ne t'ont jamais aime.

Ces derniers mots, prononcs sans mauvaise intention, avivrent toutes
les plaies d'Angle: deux larmes brlantes brillrent au coin de ses
paupires.

--Bon, v'l-t-y pas que tu vas geindre,  c't'heure, poursuivit la
vieille. Qu'est-ce que t'as? tu n'es plus toi, ma fille... jadis si
gaie, si riante; maintenant...

--Pierre est-il ici? interrompit Angle, pour couper court  cette
intemprance de langue qui la gnait.

--Pierre y va-t-arriver prendre son dner.

T'as-t-y quque chose de particulier  lui dire?

Un bruit de voiture rsonna en ce moment au dehors.

C'tait le charretier.

La jolie fille courut  sa rencontre.


                                VIII

--Mon ami, lui dit Angle, je dsirerais vous parler.

--Aussitt que j'aurai remis ma calche.

--Non, tout de suite, c'est trs-important.

--Allons, allons, je t'coute, dit Pierre, surpris au plus haut point.

--Pas ici: montons  votre chambre.

--La bonne femme, dit le charretier, en passant dans la salle avec
Angle, ayez donc l'oeil  mes chevaux, je vous prie; l'enfant a quelque
chose  me communiquer.

--Que mystre encore! murmura madame Morlaix.


                                IX

Parvenus dans la chambre du charretier, Angle lui dit
rsolument:--Pierre, je vous dois tout, je le sais: votre mre et
vous m'avez gnreusement tenu lieu de parents; mais, dites-moi, ne
connaissez-vous rien de ma famille vritable?

--De ta famille? fit le cocher reculant d'un pas.

--Oh! je vous en supplie?

--Tu voudrais nous quitter; est-ce qu'on t'a fait de la peine?

--Oh! non, pleura la jeune fille; vous ne m'avez tmoign que trop de
bonts. Ma vie tout entire ne suffira point pour acquitter ma dette de
reconnaissance que j'ai contracte envers vous; mais...

--Hlas! je te comprends, dit Pierre mu. On t'aura reproch de n'avoir
ni pre ni mre, et...

--Vous vous trompez, personne ne m'a...

Les sanglots lui couprent la voix.

--Chre fille bien-aime, notre tendresse ne te suffit donc plus?
s'cria le charretier en la baisant passionnment au front.

--Que dites-vous l, mon ami?

--C'est que, vois-tu, Angle, je ne sais rien, rien que ce que je t'ai
dj racont. J'ai cherch ds lors; aujourd'hui mme je cherche, et...

--Et? rpta la jeune fille palpitante d'anxit.

--Et, reprit Pierre en secouant tristement la tte, je ne sais rien de
plus.

Une nuit de janvier 18... en revenant du Griffinton, je rencontrai un
individu qui embarqua prs de moi et se fit conduire  la rue de la
Visitation. L, il descendit, en m'ordonnant de l'attendre, mais ne
reparut plus. Dans mon traneau, il avait oubli un portefeuille en
maroquin noir contenant vingt billets de cinquante piastres chacun et un
chiffon de papier que j'ai perdu: je mis le tout dans ma poche et
revins  la maison que nous habitions ma mre et moi, dans le faubourg
Saint-Louis. Au coin de la rue Perthuis j'aperus un paquet blanc dpos
contre une porte; je m'en emparai: c'tait toi, mon enfant, endormie
dans une couverture.

--Et, dit Angle, avec une agitation indicible, cette couverture, les
langes qui m'entouraient n'avaient aucune marque?

--Non, repartit le charretier, aucune, si ce n'est pourtant comme
l'empreinte d'une main teinte en rouge. On aurait dit du sang.

--Quelle nigme!  mon Dieu, c'est affreux! s'cria la jeune fille, en
pressant convulsivement ses mains contre ses yeux.


                                  X

--Oui, reprit le charretier comme s'il rpondait  une question mentale,
oui, c'est bien mystrieux, pour le certain. J'ai souvent rv  cette
nuit-l. C'tait le bon temps o je possdais Carillon et la Brune, deux
btes... ah! enfin... Et il faisait un frte que la barbe en fumait...
Oh! je ne l'oublierai jamais... puis ces pressentiments... Bast! il ne
faut pas y croire... les pressentiments, c'est de la btise.

--Des pressentiments! s'cria Angle qui ne perdait pas un mot de ce
monologue; des pressentiments! que vous disaient-ils?

--Rien, rien du tout, s'cria brusquement Morlaix. D'abord, les
pressentiments mentent comme les astrologues, et M. le cur dit qu'il ne
faut pas y ajouter foi, sous peine de pch.

--Pierre, oh! piti, fit la jeune fille affole, piti pour une pauvre
orpheline; dvoilez-moi tout ce que vous savez, tout ce que vous
prsumez de ma famille! C'est si cruel, voyez-vous, de ne connatre ni
son pre, ni sa mre! Ah! mon Dieu! Je ne pensais pas...

--Allons, allons, ne te dsole pas comme a, mon enfant, dit Pierre
mu jusqu'aux larmes. a me fend le coeur de te voir pleurer. Moi qui
donnerais tout au monde, jusqu' mon dernier attelage--un attelage ben
superbe cependant--pour te sentir heureuse. Quelle ide subite aussi...

--Pierre, vous ne rpondez pas  ma question, interrompit Angle d'un
ton suppliant.

--C'est vrai; mais...

--Vous voulez donc me faire mourir! s'cria-t-elle avec cet accent
dsespr dont toutes les femmes connaissent le diapason, et lequel
manque rarement de vaincre l'opinitret de ceux qui les aiment.

--Moi, te faire mourir! est-ce que tu y penses, Angle! Je passerais au
feu pour satisfaire un de tes caprices. Pour te le prouver, je vas te
dire ce que j'ai suppos quelquefois, en songeant  cette nuit-l. Mais
au moins ne dis plus que je veux te faire mourir.

--Parlez, Pierre, mon ami, mon pre, oh! parlez vite, dit Angle, en
pressant les grosses mains basanes et calleuses du charretier dans ses
petites mains blanches et satines.

--Eh ben! il m'est venu  l'esprit que cet inconnu que j'avais embarqu
en sortant du Griffinton et dbarqu au coin de la rue Visitation,
n'tait pas tranger ....

Le charretier hsita.

--A? rpta anxieusement la jolie fille.

--A... ma foi, je cherche le mot.

--A moi?

--Oui, c'est pour trouver a que je me creusais la tte.

Angle poussa un soupir de dsappointement

--Pas tranger  moi, reprit-elle ensuite. Quel rapport! Qui a pu vous
suggrer une semblable conjecture?

--Ah! voil! je l'ignore moi-mme. a m'est venu un jour dans la
cervelle, puis a y est revenu un autre jour, puis un autre, et malgr
tous mes efforts pour me dbarrasser de cette imagination, elle est
toujours l qui me tient en souci. Mais, continua-t-il en se frappant le
front, j'ai eu tort de te parler de a, puisque a ne sert de rien. Il
y a plus de seize ans que cette histoire est arrive; et maintenant
qu'aucun indice n'a justifi mes prsomptions, il aurait mieux valu me
taire que de mettre, par mon bavardage, ton esprit  la torture.

--Seize ans, hlas! ce n'est que trop rel, murmura Angle. Jamais je ne
dchirerai le voile qui couvre ma naissance; il faut renoncer aux joies
de ce monde.

--Renoncer aux joies de ce monde! Qu'est-ce que j'entends, dit Pierre
stupfait. Tu draisonnes, petite. Quoi! toi qu'on a surnomme la jolie
fille du faubourg Qubec; toi qui as reu une ducation comme pas une
des demoiselles les plus huppes, toi que chacun envie, toi qui
pourrais, si tu voulais, ne rien faire du matin au soir, et qui
hriteras, quelque beau matin, de dix mille cus, que nous t'avons
amasss, ma mre et moi, toi, chre enfant, tu crois au malheur, parce
que....

--Oh! je me souviens de toutes vos bonts pour moi, Pierre, dit Angle
en sanglotant,--le dvouement de toute ma vie ne suffirait pas pour
payer la dette de reconnaissance...

--Chut! assez caus, interrompit le charretier en lui fermant la bouche
sous un baiser. Allons, schez-moi ces beaux yeux, mademoiselle la
mchante; nous dnerons, et aprs, pour te distraire, je te mnerai
faire un tour de promenade  la Longue-Pointe, dans la nouvelle calche
que j'ai achete pour toi, mauvaise fille.

--Non, dit Angle, je ne puis y aller; des travaux pressants...

--Encore ton travail! qu'as-tu besoin de travailler, je te demande un
peu! Tant pis, pour cette fois, je ne te lche pas. L'ouvrage se fera
comme il voudra.

--Pardon, mon ami; c'est impossible.

--Pas plus impossible que de te prendre par le bras et de te conduire
comme a.

Joignant le geste  la parole, Pierre entrana sa fille adoptive dans la
salle.

--Un couvert de plus, la bonne femme, dit-il en entrant, l'enfant va
manger la soupe avec nous.

--Non, ma mre, dit Angle en arrtant madame Morlaix; excusez-moi, je
n'ai pas faim.

--Bast! l'apptit vient en mangeant.

--En vrit, je ne saurais. Laissez, j'ai besoin de retourner chez moi.

--Es-tu malade?

--Non, rpartit-elle avec un sourire forc.

Aprs quelques nouvelles instances des braves gens qui l'avaient
recueillie, Angle put regagner son domicile.

Tandis qu'elle descendait la rue des Voltigeurs, Pierre la suivit du
regard en marmottant:

--Ou je me trompe fort, ou la petite n'est pas dans son assiette
ordinaire. Faudra que je la surveille.


                                  XI

Arrive  son domicile, Angle relut la lettre d'Alphonse, et,
s'approchant ensuite d'un pupitre en palissandre, cadeau de M. Jobinet,
commena une rponse. Mais  peine les premires lignes taient-elles
crites, que la jeune fille, mcontente sans doute d'elle-mme, dchira
le papier qui les renfermait. Une seconde tentative pistolaire eut le
mme sort, la troisime fut plus heureuse, car aprs vingt minutas de
travail, notre hrone dposa la plume d'un air satisfait et parcourut
des yeux sa missive.

Elle tait ainsi conue:

                                                      Montral...

Je vous remercie bien de votre lettre, monsieur; la nouvelle que
votre sant est bonne m'a fait grand plaisir, car je craignais que tant
d'motions diverses, supportes en si peu de jours, jointes aux fatigues
d'un long voyage n'eussent altr votre constitution. Grces  Dieu, il
n'en est rien; ma sainte patronne a exauc les voeux que je n'ai cess
de faire pour vous; je la prierai encore afin qu'elle vous continue sa
protection. C'est si bon de prier, quand l'on est inquite ou chagrine!
Moi, voyez-vous, monsieur, je suis une pauvre fille, toute simple, et
je vous avouerai franchement que je ne comprends rien  toutes vos
subtilits philosophiques, plus propres  mon sens  obscurcir le
jugement qu' l'clairer. Sans doute, il ne serait pas seyant que je
me permisse de vous donner un conseil; vous avez tant appris dans les
livres que vous ririez de mon ignorance, si elle prtendait indiquer une
direction  votre savoir, mais il me semble, monsieur, que vous cherchez
 dbrouiller des nigmes trop au-dessus de notre faible entendement.

Pourquoi donc doutez-vous? et de quoi doutez-vous?

La Providence ne vous a-t-elle pas montr assez qu'elle prtait son
appui  ceux qui souffrent injustement? Enfin, serait-il croyable
que, sans l'aide de notre divin Sauveur, vous eussiez chapp  tant
d'ennemis conjurs pour votre perte? Non, cela ne peut tre. Un aveugle
ne nierait pas des faits aussi palpables; consquemment vous, qui
avez l'intelligence pour vous illuminer, la raison pour guider vos
apprciations, vous ne devez pas discuter semblable vidence. Du
moins, c'est de cette faon que je comprends les choses. Au cas o vous
croiriez que je suis dans l'erreur, ne tentez pas de me dsabuser; vous
n'y parviendriez pas. Je souhaiterais sincrement que vous eussiez la
foi qui m'anime, car vous seriez heureux dans vos malheurs, monsieur,
oui, bien heureux!

Ne voil-t-il pas que je tombe dans le mme travers que vous? Pourtant,
de ma part, ce travers est doublement excusable. N'avez-vous point
provoqu et ne suis-je pas tenue par mes principes mmes et ma foi 
condamner, par consquent,  combattre ce qui motive vos tristes
incertitudes?

Mais je ne veux point, cependant, prolonger une discussion qui rpugne
 mon caractre, et dans laquelle vous obtiendriez encore l'avantage sur
moi.

Maintenant, vous ne serez peut-tre pas fch de recevoir quelques
nouvelles de votre famille et du pays. J'en sais qui ne manqueront pas,
sans doute, de vous intresser.

D'abord, si vous avez conu quelques inquitudes sur la sant de votre
bonne mre et de vos frres et soeurs, rassurez-vous, monsieur, je suis
 mme de vous dire qu'ils se portent tous bien et prient, chaque soir
et matin, le Tout-Puissant de veiller  votre bonheur sur cette terre.
Votre mre, monsieur, a fait crire,  mon pre adoptif... Si vous
saviez combien elle tmoigne de sollicitude pour tout ce qui vous
concerne! Pauvre femme afflige, vous avez bien raison de l'aimer! a
doit tre si bon d'aimer sa mre! celle qui nous a donn le jour,
qui nous a inculqu sa propre vie, son me, dans le lait dont elle
nourrissait nos jeunes ans!

Quel plaisir, dites, de prouver sa reconnaissance  celle qui s'est
tant et si souvent sacrifie pour nous! Oh! il me semble que je n'aurais
pas assez de jours pour m'acquitter, vis--vis de ma mre cls la dette
originelle que j'ai contracte en venant au monde!

Une mre! il faut n'avoir jamais connu la sienne propre, pour savoir ce
qu'il y a de douceur ou d'amertume indicible dans ces mots: Une mre!

Ah! monsieur, vous paraissez aimer tendrement, passionnment votre
mre; mais aimez-la encore davantage, car cet amour est le plus sacr
des devoirs, la plus inexprimable des jouissances, le plus beau des
amours.

Aimer sa mre! que cela doit tre dlicieux! ciel! il me semble que
j'expirerais de contentement si j'embrassais, si je voyais ma mre!

N'est-ce pas, monsieur, qu'il n'y a point ici-bas, d'affection plus
charmante, plus grande que celle d'une, mre? une mre pour laquelle on
n'a point de secrets: une mre qui nous connat mieux que nous-mmes,
qui sait et nos qualits et nos dfauts; qui, aprs nous avoir gratifis
de la vie physique, s'occupe  nous insuffler la vie morale; qui lit
dans nos penses, touffe le germe des mauvaises, fconde la semence des
bonnes! une mre!

Ah! monsieur, il leur est dfendu de jamais se plaindre  ceux qui ont
une mre. Qu'est-ce que la souffrance, qu'est-ce que l'exil, qu'est-ce
que toutes ces petites misres qui escortent notre court passage sur
cette plante, quand nous avons une mre prs de nous ou que nous
esprons retrouver un jour!

Notre Seigneur et Sauveur du monde, Jsus, n'tait-il pas soutenu par
la prsence de sa mre, la bonne et sainte Marie, en montant la Croix au
calvaire de ses tortures?

Et puis, quand au penser de sa mre on peut joindre celui d'un
pre!--Seuls, les orphelins comprennent combien est dure la privation de
ces tres sacrs!

Aux orphelins toutes les tristesses, tous les dgots, toutes les
insultes, tous les dboires!  eux le droit de gmir et d'envisager
la mort comme un bienfait:  eux les plaintes drobes, les larmes
secrtes, les dsespoirs touffs!

Il y a encore une classe de malheureux plus dsols que les
orphelins!...

A mon tour, monsieur, de faire appel  votre indulgence. Je m'oublie
dans mon gosme, au lieu de vous raconter les choses capables de vous
intresser.

Vous souvenez-vous de ces gens qui nous ont arrts sur la lisire du
bois, quand nous allions chez notre excellent ami, monsieur Jobinet?
eh bien, il paratrait que ces sclrats attendaient l un citoyen
trs-respectable de notre ville, qu'ils l'ont assassine et dpouill
d'une grosse somme d'or. Leur procs est commenc. Aujourd'hui, on dit
qu'il y aura de curieuses rvlations de la part d'un Irlandais, un
nomm Mike, celui, si je ne me trompe pas, qui s'est vad de prison
avec vous. Je me souviens de la figure de ce bandit, et je frmis rien
qu'en songeant  ce type ignoble de dgradation.

gorger son semblable pour quelques louis! est-ce bien possible! se
vouer  un horrible supplice, et se damner ternellement! Mon Dieu! tout
cela m'tonne si fort que j'ai peine  y croire.

M. Bourgeot,--l'homme assassin,--a un beau-fils. Penseriez-vous que
Jacques, c'est le nom de son fils,--a dit que la mort de son pre tait
mrite? Mais qu'est-ce donc que le monde! je n'aurais jamais cru  cela
si je ne l'avais entendu de mes propres oreilles, oui, monsieur, devant
moi, le fils a dit en pariant de son beau-pre:

--Bast, aprs tout, il tait assez vieux pour faire un mort!

Oh! mais c'est pouvantable; je n'en reviens pas. Moi qui dtestais
dj ce Jacques Bourgeot, je vous demanda un peu si, depuis, je l'ai
pris en amiti!

Ma lettre est dj bien trop longue, il est temps que je termine. Bon
courage donc, monsieur. Esprons que votre mauvaise toile s'clipsera
pour faire, de nouveau, place  la bonne, et qu'un jour vous serez rendu
 vos parents et  ceux qui vous aiment.

En attendant, croyez-moi,

Monsieur,

Votre servante,

ANGLE.


                                 XII

Deux mois s'coulrent sans qu'Angle reut une rponse  sa lettre.

La jeune fille tait fort inquite; ses parents adoptifs la voyaient
dprir chaque jour, et dj ils regrettaient les soins dont ils avaient
entour le fugitif, quand, un matin, Angle arriva chez eux toute
joyeuse.

--Il m'a crit! il m'a crit! cria-t-elle en entrant.

--Ah! fit le charretier avec une expression radieuse qui prouvait qu'il
tait soulag d'un grand poids.

--J'savais qu'i n'tait pas malhonnte en toute, c'te jeunesse, dit la
mre Morlaix.

--Voici sa lettre, reprit Angle; elle est longue; voulez-vous que je
vous la lise?

--Comme de raison, rpliqua la bonne femme.

--Il est  Saint-Jean-de-Terre-Neuve, dit Angle.

--A Saint-Jean-de-Terre-Neuve!

--Oui, il est all surveiller une pche pour le compte de l'armateur qui
l'emploie. Mais je vais vous lire la lettre.

La mre Morlaix et son fils se rapprochrent de leur protge, laquelle,
tirant de son corsage un paquet de papiers assez volumineux, commena
d'une voix claire et musicale.


                                XIII

                                      Saint-Jean de Terre-Neuve...

Surtout ne m'en veuillez pas, chre mademoiselle; votre lettre
si bienveillante, si aime m'est parvenue au moment o mon patron
m'ordonnait d'aller visiter un tablissement de pcherie qu'il  ici.
Il fallait partir sur-le-champ, sans cela, je vous eusse crit tout
d'abord. Mais le navire mettait  la voile; et, depuis lors, je n'ai
point quitt la mer.

Ah! sans cette circonstance, avec quel bonheur j'aurais pris la plume
pour vous dire combien je vous suis oblig des preuves d'affection que
vous daignez tmoigner au malheureux exil. Si vous saviez comme elle
m'a soulag, votre lettre, comme elle m'a rconcili avec moi-mme! Les
beaux sentiments qui l'animent ont fait une profonde impression sur mon
coeur. Fortun mille fois, qui pourra passer ses jours prs d'une
personne aussi raisonnable que belle, aussi pieuse que douce, aussi
indulgente pour les carts d'autrui, que svre pour elle-mme! Ah! je
vous aime, je ne puis vous le cacher. N'en rougissez pas, mademoiselle,
mon amour est pur, et jamais il ne me fera manquer au respect,  la
reconnaissance ternelle que je vous dois. Cet aveu ne me cote point,
car il est celui d'un homme honnte, qui dsire uniquement votre
flicit et qui vous obira en toutes les choses que vous lui
commanderez, sachant bien que la droiture de votre jugement ne saurait
l'engager au mal.

Maintenant, vous tes mon amie, n'est-ce pas? Voulez-vous me permettre
de vous conter les petits incidents de mon excursion? Ils sont assez
piquants, et si je russis  les dire convenablement, je suis sr qu'ils
vous intresseront:

D'abord; quand je me prsentai au capitaine du navire, avec les lettres
de crdit de notre armateur, le premier me demanda si j'avais dj pch
le maquereau.

--Jamais, lui rpondis-je.

--Jamais, dit-il. Oh! alors je ne puis vous prendre  mon bord.

--Mais l'armateur....

--L'armateur! Qu'est-ce que a me fait? Il me faut des hommes exercs
ou rien. Les novices encombrent un btiment. Ils gnent les matelots,
tombent malades; il faut les ramener  terre. Je n'en veux pas.

--Quoi, vous me refusez!

--Dsol, mais je n'y puis rien. Que l'armateur me donne un surveillant
exerc, s'il le veut. Pour un _greenhorn_[35], a ne me va pas plus qu'un
verre d'eau quand j'ai du rhum  discrtion.

[Note 35: Novice, naf, niais.]

--Mais j'ai des connaissances en marine. Je puis au besoin faire le
mtier de charpentier  bord.

--Vraiment!

--Sur ma parole.

--Alors, c'est une autre affaire, dit le capitaine en se ravisant.

--Ainsi, c'est convenu?

--Oui, mais  une condition.

--Dites.

--Vous remplacerez mon charpentier, qui est parti en borde ce matin.

--Autant que les devoirs de mon emploi me le permettront.

--Sans doute, grommela le capitaine, car de mme que tous ses
collgues, il n'aimait pas les surveillants qu'on leur impose.

Je fus install  bord dans une mauvaise cabine, juste  peine assez
grande pour qu'un homme s'y put remuer, et o nous couchions, quatre: le
pilote, le premier matre, un mousse et moi.

Avant le dpart, pour les bancs de Terre-Neuve, je m'tais renseign
sur la question des pcheries.. Les caps Anne et Cod sont les deux
points principaux o l'on fait la guerre au maquereau, sur les ctes de
l'Amrique septentrionale.

La flotte, employe chaque anne  cette pche, se partage en deux
sections: l'une suit le poisson dans l'Atlantique, depuis les caps de
la Delaware jusqu'aux rivages occidentaux de la Nouvelle-cosse. Ces
btiments nombreux et de petite dimension se tiennent toujours en
vue les uns des autres, et, comme ils couvrent l'Ocan d'amorces, ils
capturent gnralement plus de poissons que ne le feraient des vaisseaux
occups isolment  la mme besogne dans les mmes eaux.

Cinq cents navires environ, jaugeant de soixante-dix  cent vingt
tonneaux, forment ce qu'on homme la flotte de la baie ou l'autre
section, organisation totalement distincte de la premire.

Parmi ces btiments, ceux qui sont affrts pour le cap Anne sont les
plus petits; ils jaugent de soixante-dix  quatre-vingt-dix tonneaux.
Ceux du cap Cod en ont de quatre-vingt-dix  cent vingt. Une vive
mulation rgne entre les gens des deux caps. Elle dgnre souvent en
des rixes sanglantes.

Les pcheurs ne reoivent pas de salaires; mais ils ont droit  la
moiti du poisson pris, dduction faite, sur leur part, de ce qui est
d pour les frais d'appt, les gages du matre-queux, et le prix, par
baril, de l'inspection l'empaquetage et la salaison.

Le dernier article cote environ sept francs par baril. En somme,
on peut valuer aux trois septimes environ les bnfices nets qui
reviennent  chaque homme sur la prise gnrale: Les patrons des navires
fournissent toutes les provisions, le sel, les hameons, les lignes,
le plomb, l'tain, etc., et habituellement ils se rservent le droit
de vendre le poisson au plus haut prix qui leur est offert avant que le
vaisseau soit prt  recommencer un autre voyage.

L'quipage peut, toutefois, disposer  son gr de sa part, mais
rarement il use de ce privilge, prfrant s'en rapporter aux
propritaires qui font la vente et remettent l'argent  leurs hommes.

De gros marchands de New-York ou de Boston achtent, d'ordinaire, les
maquereaux quelques jours avant le retour du ou des navires. Les prix
varient naturellement suivant la qualit.

Saint-Jean possde huit ou dix tablissements affects  ce ngoce.
Tous ont un intrt plus ou moins grand sur chaque navire qui mouille 
leurs quais. Il en est peu qui perdent de l'argent. Les provisions que
l'on embarque sont d'habitude excellentes: le meilleur boeuf, porc sal,
caf, th, chocolat, sucre, riz, mlasse, beurre, patates, farine, etc.,
car nos pcheurs vous ont un palais dlicat! Ils se sont fait la plus
haute ide de la ncessit de bien vivre, veulent  chaque repas du pain
frais et chaud, ainsi que leurs gteaux pour le th, et des ptisseries
toutes les fois qu'ils ont faim c'est--dire  tout moment.

En somme, le cuisinier est, aux yeux de ces picuriens d'eau sale,
un personnage d'une importance gale  celle du patron. La premire
question d'un matelot  l'autre est celle-ci:

--Quel est votre patron?

Puis:

--Quel est votre cuisinier?

Les rponses sont-elles satisfaisantes, le questionneur demande un
engagement. Et il la fait aussitt cette demande. Je dis demande, car
un bon pcheur peut toujours obtenir un engagement. tant par l
indpendant, il se montre difficile dans son choix.

Les quatre cinquimes des quipages sont des Yankees ou des
Nouveaux-cossais; le reste se compose d'Anglais, Irlandais, Canadiens,
cossais, Allemands et de quelques Portugais, Suisses ou Norvgiens.

Ce sont communment des marins de premire classe, car ils tiennent
presque toujours la mer d'un bout de l'anne  l'autre: sept mois 
la pche de la morue, et cinq  celle du maquereau. Cette dernire est
peut-tre la plus profitable; en tous cas, elle est la plus agrable.

En janvier, on affrte les golettes pour les Grands-Bancs ou pour le
banc Georges. Le dernier est  deux cents milles  l'est de Boston, en
plein Atlantique. Il n'a ni port, ni abri. Les navires courent sur
leurs ancres pendant la tempte et les grains; et les matelots sont
continuellement soumis aux plus rudes fatigues, aux plus cruelles
intempries. Un grand nombre se glent les mains et les pieds.

Nulle merveille qu'ils soient vigoureux et hardis et qu'ils soient
toujours bien accueillis dans la marine militaire ou marchande; nulle
merveille, non plus, que la mort fauche sans cesse dans leurs rangs
avant qu'ils ait atteint la vieillesse.

Les btiment? qui vont aux Grands-Bancs ne sont gure abrits; mais le
voyage est plus long, et beaucoup de matelots le prfrent  cause de la
certitude de plus gros profits.

En juin, ces btiments s'assemblent dans le port. On les peint, on les
nettoie, on fait leur toilette avant de les expdier  la Baie. Tout le
monde prend joyeusement part au travail car le changement des Bancs  la
Baie ressemble  l'heure de la rcration, aprs la rclusion dans une
salle d'cole.

Toutes les golettes sont peintes  peu prs de la mme manire, en
noir avec une bande blanche, et les mts enrubanns ou bariols de
jaune.

Ils sont aussi grs de mme, portant gnralement un grand mt,--mais
pas de hunier de misaine,--focs et focs volants, grande voile et voile
de misaine, avec toile de beaupr pour les brises lgres. On les
construit de manire  ce qu'ils unissent la solidit  la capacit;
et celui qui peut gagner un mille sur sept, en naviguant au vent, est
gnralement considr comme un bon voilier. Aux yeux d'un homme de
terre, tous les navires d'une flotte paraissent semblables vus 
une courte distance; mais l'exprience et la pratique ont appris
aux pcheurs  tablir, dans le grement et la coque, cent points de
diffrence qui chappent aux pkins, comme disent les soldats franais.

De fait, j'ai souvent,  l'aide d'une longue-vue, aperu  l'horizon
la pointe d'un grand mt et peut-tre une voile de perroquet, alors que
tous les gens de l'quipage pouvaient dire o se dirigeait ce navire,
quelle tait sa forme et mme son nom.

Les vaisseaux cotent de quinze  vingt-cinq mille francs la pice. Le
patron est gnralement intress pour un quart, dont les dividendes,
avec son tant pour cent (de 3  5 %), sur la part de la prise
appartenant au navire, forment la seule diffrence entre sa portion
et celle de l'quipage; et il arrive quelquefois qu'il y a  bord des
pcheurs qui gagnent plus sur un voyage que le patron lui-mme, quoique
de tels exemples soient rares.

Le travail du patron est de moiti plus pnible que celui de
l'quipage, car il lui faut tre debout toute la nuit, quand il y a des
indices d'une augmentation ou d'un changement de vent. De plus, il doit
jeter l'appt pour tenir le poisson prs du navire, rester au gouvernail
tandis que le navire file  travers les bancs de maquereaux et en
entrant au port comme en en sortant.

Par dessus tout cela, il a mission de veiller  ce que rien ne se
dtriore dans le grement ou la coque du vaisseau. En un mot, sa vie
est en proie  une anxit continuelle et n'obtient qu'une rcompense
minime pour tant de peines.

L'quipage n'a aucun souci: Chaque homme monte la garde  son tour et
fait son quart au gouvernail. En dehors de ces occupations, il n'a
qu' manger, boire et dormir, sauf quand le poisson mord ou qu'il faut
l'appter. Les golettes portent trois fois le nombre de bras suffisants
pour manoeuvrer des embarcations de cette classe. Aussi le travail 
bord n'est-il qu'un jeu; et l'on peut mettre  l'oeuvre ou dployer
toutes les voiles avec autant de promptitude que sur un navire de
guerre.

Quand j'arrivai le jour du dpart  bord du Franklin, la golette
qui devait m'emmener; l'aspect sur le pont n'tait pas des plus
encourageants. Il y avait sur ce pont un encombrement de malles et de
paquets qui semblaient venir de toutes les parties du monde; C'tait une
inextricable confusion. On ne pouvait poser le pied sur le plancher sans
heurter quelque objet d'habillement o d'alimentation.

Le matre-cook tait  l'avant. Il mettait en ordre son petit
assortiment de vaisselle. En me voyant, il me dit d'un ton gouailleur:

--Ah! ah! vous voil, monsieur le novice.

J'espre bien que vous serez malade avant demain matin.

Ce souhait n'tait pas fort rassurant. Mais je fis contre fortune
bon coeur, et pour me concilier les bonnes grces du dispensateur des
vivres, je lui offris un coup de rhum qu'il accepta sans faon, comme
une chose due.

L'quipage ne tarda pas  se montrer. Bel quipage, ma foi! Jamais je
n'avais vu, mme  Qubec, une troupe de jeunes hommes plus robustes,
plus gais et plus dispos. Ils riaient que c'tait plaisir  les
entendre.

La connaissance fut bientt faite. Quoique j'eusse un certain
commandement sur ces hommes, je prfrai me les gagner tout de suite
par l'affection plutt que de m'imposer  eux. Une dame-Jeanne pleine de
Jamaque et des cigares que j'avais eu soin d'emporter furent les traits
d'union de nos bonnes relations.

Nous fumions et buvions dj comme de vieux amis quand la voix du
patron retentit:

--Parez la grand'voile! larguez la misaine! dployez les focs.

Aussitt tout le monde se leva et courut excuter les ordres.

Notre patron ou capitaine se mit  la roue, et moi, pour ne pas rester
inactif, j'aidai les hommes  hler les cordages. Ils furent surpris de
voir que je n'tais pas aussi ignorant du mtier qu'ils l'avaient cru
d'abord. Ces notions me conquirent leur estime.

Peu aprs, ordre fut donn de ranger les bagages. Et en moins de dix
minutes le pont se trouva libre.

Vers cinq heures on annona le souper. Nous descendmes dans
l'entrepont; moi, comme un sot, le dernier (mais ds que mon apptit fut
tabli un peu plus tard, et que l'importance d'tre le premier  table
m'et t dmontre, je reconnus bien vite le nant des crmonies).
Comme un sot, ai-je dit, car difficilement parvins-je  obtenir une
place, et plus difficilement quelques vivres.

Par bonheur, je n'avais pas grand'faim. Mes plus longues courses
maritimes n'avaient gure dpass le Saguenay en bas de Qubec, et je
n'tais pas aguerri contre le mal de mer. Je ne l'avais point, il est
vrai; mais le pressentiment me coupa l'apptit.

Aprs le souper, je me retirai dans ma cabine o je ne tardai pas 
m'endormir. Des rves affreux troublrent mon sommeil. Et, le lendemain
matin, je m'veillai rien moins que charm de la vie de marin.

Durant toute la journe, les gens de l'quipage me lorgnaient,  chaque
instant d'un air moqueur, attendant les premiers symptmes du mal
fameux, et prts, sans doute,  me prodiguer des soins  leur manire.

Mais Neptune me protgea. J'en fus quitte pour la peur, quoique pendant
trois jours je me sentisse faible, et peu dispos  manger.

Le sixime jour, nous jetmes l'ancre dans la crique du Sommeil, au
dtroit de Canso, nous y restmes quarante-huit heures pour faire de
l'eau. Je m'amusai fort  prendre des homards,  courir la campagne et 
cueillir des framboises qui viennent abondamment dans cette partie de
la Nouvelle-cosse. Elles sont fort grosses et d'une saveur toute
particulire.

Le patron et moi nous visitmes aussi une golette qui retournait  son
port d'embarquement avec une cargaison de poissons. Les gens de cette
golette nous apprirent que le maquereau essaimait, mais qu'il tait
petit. Ils n'avaient mis que trois semaines pour remplir leur vaisseau
et rapportaient qu'un grand nombre de btiments de Gloucester taient
dans la Baie.

Le lendemain, nous remmes  la voile. Bientt aprs; le patron nous
appela et nous partagea, les lignes, les hameons, le plomb et l'tain.

Ces lignes sont en fil blanc ou bleu, de l grosseur des fortes ligues
 truites.

Les places que les pcheurs devaient occuper furent alors marques et
tires au sort,  l'exception de celles du capitaine, du cuisinier et l
mienne, qui sont les mmes sur tous les vaisseaux, c'est--dire que
le cuisinier a celle d'avant, juste aprs le mat de misaine, le patron
celle du milieu, et le surveillant celle d'arrire,  l'cart de toutes
les autres.

Ces places sont appeles cadres, comme les lits des navires.

Je trouvai mon cadre situ, en consquence,  la poupe, fort commode
et meilleur pour moi que tout autre: car, ailleurs, j'aurais
continuellement, par mon dfaut d'habitude, emml les lignes de
l'quipage.

Ayant donc plong mes premiers regards dans les mystres de
l'opration, je me mis  fumer, tendu au soleil, en tudiant avec un
profond intrt les procds de l'quipage.

La premire chose que firent les hommes fut d'arranger leurs cadres
respectifs de faon,  pouvoir y enrouler leurs lignes. Ensuite on se
mit  la fonte des plombs. A cet effet, on se sert d'un moule en fer,
auquel l'hameon est solidement fix, le tige de la tige et la pointe
demeurant hors du moule. On fond ensemble au plomb et de l'tain qu'o
verse dans le moule. Et quand un homme a fabriqu tous les plombs dont
il a besoin, il passe l'instrument  son voisin qui s'en sert  son
tour.

Au bout de trois heures, tous les plombs taient couls, et les hommes,
accroupis sur le pont, s'occupaient activement avec des limes des rpes,
du papier de verre et de la peau de chien-marin,  polir, amincir, et
faonner les plombs suivant leurs fantaisies.

Moi aussi j'avais fait un essai pour me fondre un plomb, et j'avais
russi  verser une partie du liquide dans mon soulier, une autre partie
sur le plancher et une particule dans le moule.

Deux matelots vinrent  mon secours. Et fort heureusement. Sans eux,
je me fusse brl avec la patience d'un martyr.

Le lendemain, en arrivant  mon cadre, je le trouvai gr de lignes,
plombs, hameons et de tout ce qui tait ncessaire pour faire une
pche plantureuse, si l'adresse du pcheur rpondait  l'excellence des
instruments.

A qui tais-je redevable de cette dlicate attention? Aux braves
matelots dont je viens de parler, deux Canadiens, Jean-Baptiste
Laframboise et Joseph Lafleur, deux garons honntes et prvenants, s'il
en fut. Ils m'ont combl de petits soins pendant tout le cour du voyage.
Aussi sont-ils des amis de Pierre Morlaix,  qui ils envoient une foule
de compliments...


                                  XV

--Tout de mme que je les ai bien connus Jean-Baptiste Laframboise et
Joseph Lafleur, interrompit le charretier.

--Pardi, ajouta sa mre, y v'naient s'rgaler tous les dimanches cheux
nous. C'est des bons hommes; j'suis ben contente qu'les a vus, monsieur
Alphonse.

--Continue, fillette; a m'intresse, dit Pierre.

Et Angle poursuivit:


                                 XVI

... Comme l'quipage tait prt maintenant  la pche, et que nous
approchions du futur thtre de nos exploits, le patron distribua les
heures des repas dans l'ordre suivant:

Djeuner  quatre heures du matin ( moins que le poisson ne morde;
dans ce cas, aussitt aprs qu'il a mordu).

Dner,  onze heures avant midi (avec la mme exception).

Th  quatre heures aprs midi (toujours avec la mme exception).

Souper,  toute heure, depuis huit heures du soir jusqu'au lendemain
matin (pas d'exception  cela, car le maquereau ne mord plus aprs le
soleil couch).

Nota. Dfense de jouer aux cartes, except lorsque l'ancre est jete.

Le surlendemain, je dormais profondment, quand, pour la premire fois
de la vie, je fus rveill par ce cri:

--Tout le monde sur le pont! voici le maquereau!

Je me dressai tout d'un coup; ma tte frappa contre le plancher
suprieur et retomba lourdement sur son maigre oreiller.

Les matelots taient dj en haut.

Je ne tardai pas  les rejoindre, malgr les douleurs que me causait
une grosse bosse au front. Les poissons commenaient  frtiller dj
dans les barriques dfonces qu'on place  la droite de chaque pcheur.

Machinalement, je jetai une ligne, et la retirai bientt en sentant que
a, mordait. Mais je n'avais pas t assez leste. Le poisson chappa. Je
relanai ma ligne. Un maquereau s'accrocha  l'hameon; voulant profiter
d'une premire exprience, je donnai un coup si brusque au fil pour le
sortir de l'eau, qu'il me coupa le doigt et que j'arrachai l'hameon
hors de la gueule du poisson.

De nouvelles tentatives n'eurent pas plus de succs. Un moment je
sentais bien le poids du maquereau au bout de ma ligne; mais un moment
aprs il tait parti.

Regardant par dessus bord, je pouvais voir les animaux avec leurs yeux
ronds tourns vers moi et leur gueule ouverte, comme pour se moquer de
ma maladresse.

Je jetai un coup d'oeil dans la barrique de mon voisin, elle tait
presque pleine.

Il y avait de quoi se dsesprer. Au bout d'une heure le frai cessa. Le
poisson ne mordit plus. Il avait disparu. Les matelots vinrent examiner
ma barrique. Son vide inaltr les fit sourire un peu. Mais ils
m'engagrent  ne me pas dcourager et promirent de m'aider  la
prochaine occasion.

Vers dix heures, l'un d'eux cria:

--Patron, un banc de maquereaux  bbord! ils sont  un mille de
distance.

Nous tendmes nos regards dans cette direction. On apercevait une
grosse ride aisment reconnaissable entre les griffes de chat faites par
le vent.

Le capitaine empoigna le gouvernail; un des hommes se plaa 
califourchon sur un bouts-dehors, avec ses mains pleines d'appt, un
autre se logea de mme sur la chaloupe de la golette; un troisime
se porta  la bote aux amorces; le reste de l'quipage s'tablit aux
coutes du grand mt et du mt de misaine, aux cordages, aux palans et
aux drisses.

--Vire vent devant derrire, commanda le patron.

Puis ensuite:

--Mettez en panne.

Au bout de cinq minutes, la golette tait presque stationnaire, au
milieu d'un amas de poissons si profond, si considrable, qu'il et
retard sa course, si nous eussions voulu le traverser toutes voiles
dehors.

La mer, aussi loin que l'oeil pouvait porter, semblait paillete
d'argent.

Laframboise laissa ses lignes, et s'approchant de moi:

Quand a mord, dit-il, tirez vite et ferme, comme a!

Et il amena un maquereau sur le bord.

--Il ne faut pas, continua-t-il, essayer de le sortir de l'eau du
premier coup, vous lui brisez la mchoire suprieure et le perdez. Mais
quand il est  trois pieds de vous, allongez la main droite le long de
la ligne,  six pouces de son museau, comme a, puis enlevez vivement et
envoyez-le dans la barrique, d'un coup sec, comme a. De la sorte,
l'hameon se dcrochera et le plomb entranera la ligne dans l'eau.
Faites de mme  l'gard de l'autre ligne.

Laframboise prit une demi-douzaine de poissons en me donnant des
explications; et il me livra  mon habilet.

Pendant quelque temps, je ne fus pas plus chanceux qu'auparavant; et je
me rappelle que je saisis d'une main le premier maquereau que je russis
 hler sur la golette, tandis qu'avec l'autre j'enlevai l'hameon.
Cela donna tant  rire  nos compagnons que je renonai  ce mode
primitif, usit par nos pcheurs d'eau douce.

Lorsque le poisson eut fini de mordre, nous nous divismes en quatre
bandes, pour le prparer et le saler.

On s'y prend ainsi pour ces oprations: tout le monde endosse des
vtements de toile huile  l'exception du patron, qui demeure au
gouvernail, et dont les poissons sont apprts par la bande la plus
proche de son cadre. Puis le fendeur prend un maquereau dans sa main
gauche et l'tend sur une table. Il tire un couteau long, affil et
mince, l'enfonce dans la tte du poisson et le tranche jusqu', la
queue, sans le sparer entirement. Ensuite, d'un tour de poignet, il
lance la victime dans la _cuve aux tranchs_, sorte de bote en bois,
ayant environ quatre pieds carrs et six pouces de profondeur, de chaque
ct de laquelle se tiennent les videurs.

Ils enlvent les entrailles, ce qui se pratique en tenant le poisson
de la main gauche et en dtachant, avec le pouce de la droite, les oues
de chaque ct. Tous les viscres sont extraits avec les doigts, et le
poisson est prcipit dans un baril de sel.

Il y reste pendant une heure. Aprs quoi, il est sal et mis dans un
autre baril. Ds que les barils sont pleins, on les ferme, on les marque
au nom du propritaire, ou d'autre manire, pour les distinguer, et on
les arrime dans la cale.

La rapidit et la dextrit avec lesquelles une prise de poisson est
apprte, sont vraiment surprenantes.

J'eus pour emploi de passer les maquereaux au fendeur, puis au saleur,
et quoique je travaillasse avec toute l'activit possible, je ne parvins
pas  les tenir tout le temps en haleine.

Deux hommes peuvent vider aussi vite qu'un seul peut fendre, et les
troupes font toujours assaut de clrit pour achever le plus tt leur
ouvrage, surtout quand approche le coucher du soleil; car, comme le
souper est le seul repas auquel l'quipage entier se rassemble dans
l'entrepont, et que le logement est assez troit pour douze hommes,
on comprend aisment que les premiers venus sont les premiers (et les
mieux) servis.

Tout le poisson tant apprt, on lave le pont; les barils qui n'ont
pu tenir dans la cale, sont convenablement rangs autour des mts, de
manire  ne pas gner les manoeuvres, et on se remet  la pche.

Je ferai remarquer ici que si on n'avait pas de l'eau en aussi grande
quantit qu'on le dsire, cette pche serait une tche assez
dgotante; et mme, telle qu'elle est, je constate qu'il y a bon nombre
d'occupations plus propres.

Mais c'est chose fort mouvante que de prendre le maquereau quand
il mord bien. Ce mouvement continuel des bras et des mains, ces
frtillements du poisson lorsqu'il passe de l'eau dans les barils, ces
cris impatients que l'on entend  chaque minute, tout cela vous anime et
vous amuse beaucoup.

--Retirez vos lignes, elles gnent les miennes! s'exclame un matelot.

--A qui ces hameons que je trouve dans mon cadre? hurle l'autre.

--Le maladroit, qui embrouille mes fils, ajoute un troisime.

--Des amorces ici, patron, demande un quatrime.

Et son voisin qui se lve triomphalement:

--J'ai pris un _roi!_ j'ai pris un _roi!_

On nomme ainsi certain maquereau d'une forte espce.

Un juron nergique rsonne  deux pas de moi; c'est un matelot qui a
cass sa ligne. Un cri d'tonnement lui succde: c'est son camarade qui
a pris un jeune requin. Enfin, il rgne sur la golette une ardeur, une
joie, je puis dire le mot, que je n'ai jamais rencontres ailleurs.

Mais il n'est permis qu' la langue et aux membres suprieurs de
s'agiter: le reste du corps et les pieds surtout, doivent rester de
longues heures dans une immobilit complte. Remuez-les un tant soit peu
et vous contrarierez les mouvements de vos compagnons, ou _empingerez_
leurs lignes qui vous environnent de toutes parts.

Peu  peu, les _mordeurs_ diminuent; le feu de la pche se ralentit.
A peine, de temps en temps, un petit maquereau, sorte de fretin, se
hasarde-t-il de donner sur l'amorce; tous nos gens respirent. Ils
passent leurs jambes par dessus bords et s'assoient pour se dlasser.

Alors, voil sonner l'heure des jeux de mots, des plaisanteries, des
contes joyeux, des rires bruyants. On se ddommage  coeur que veux tu
du long silence, de la pnible position observs prcdemment.

On se mettrait dj  chanter si la voix du cuisinier ne se faisait
entendre:

--Mes enfants, voici le maquereau qui revient!

En une seconde, les jambes cessent de se balancer, les visages
reprennent leur gravit; les rires et les gaudrioles expirent sur les
lvres, on se remet  la besogne.

Parfois l'quipage demeurera  sa tche pendant quatre heures
nouvelles, jusqu' ce que le patron dise:

--Allons, mes gars, m'est avis qu'il faut nous apprter (non pas nous,
mais la prise).

C'est ainsi qu'il se permet le calembour, quand il est en belle humeur,
le patron!

Aprs avoir rempli de la sorte cent cinquante barils, une succession
de vents de l'est et de lourds brouillards nous assaillit, et pendant
trois semaines nos lignes chmrent. Nous croismes le long de la
Nouvelle-cosse, du Nouveau-Brunswick et des ctes du Canada; nous
remontmes aussi les ctes du Saint-Laurent, et je vis presque l'instant
o je pouvais aller embrasser ma bonne mre  Qubec.

Mais, hlas! c'et t un bonheur trop grand pour moi, sans doute. Il
me fut refus.

Chaque jour, cependant, nous dcouvrions d'innombrables quantits de
poissons. En vain, nous jetions nos lignes, les maquereaux ne voulaient
pas mordre.

Nous hlmes les patrons de quarante bateaux-pcheurs au moins et
changemes invariablement ces paroles:

--Avez-vous pris du poisson depuis peu?

--Non.

--En avez-vous vu?

--Oui.

--O?

--Il y en a considrablement dans la Baie.

--Je sais.

--Vous y tes all?

--Oui, j'en ai pris.

--Et maintenant?

--Maintenant, il ne veut pas mordre.

D'aventure, une golette loigne d'un demi-mille environ, et nageant
dans les mmes eaux que nous, se grait pour nous inviter  une
joute. Inutile de vous dire que toujours nous acceptions le dfi avec
enthousiasme. C'tait un incident agrable au milieu de l'ennui qui nous
dvorait.

Car c'est une chose triste que de n'avoir rien  faire du matin au
soir! La monotonie des scnes pse sur l'esprit d'un poids de plomb, et,
pour mon compte, je crois que je n'aurais jamais le courage de demeurer
six mois sur un btiment pris par un calme plat.

Enfin, notre matre-queux, qui tait toujours au guet, signala un banc
de maquereaux. Je vous laisse  penser si la nouvelle fut accueillie
avec des transports d'allgresse.

Les lignes furent tendues en un clin d'oeil; le poisson happa les
amorces avec une voracit dont je n'avais point eu encore d'exemple, et,
en moins de deux heures, nous en emes captur plus de vingt barils.

Grande fut la satisfaction  bord du Franklin. Le soir, aprs
la journe, il y eut bal et rjouissances sur le pont. On fit une
distribution extraordinaire de rhum et nos matelots passrent une partie
de la nuit  fter l'heureuse capture.

Tournant ensuite vers le cap septentrional de l'le du prince Edouard,
nous rencontrmes plusieurs navires, tous chargs de maquereaux. Le
temps tait fort beau, quoique un peu froid, avec une brise accidentelle
du nord-ouest. Nous continuions la pche avec des rsultats fort
agrables, lorsqu'un matin le patron nous dit:

--Allons, mes gars, a commence  bien faire! Il faut en laisser pour
la saison prochaine. Demain nous irons dposer notre fret  Saint-Jean.

Au moment o il parla ainsi, nous tions sur un banc de maquereaux. Ce
jour-l, nous ajoutmes dix-huit barils de poissons aux autres prises
que nous avions dj faites, et notre pche fut termine.

Le dimanche suivant nous touchmes  Saint-Jean-de-Terre-Neuve, o je
suis depuis lors, achevant d'inspecter l'tablissement de pcherie de
mon armateur, et attendant un navire qui me ramnera  New-York.

Je vous ai, mademoiselle, donn ces dtails sur mon petit voyage, afin
que vous les communiquiez  M. Jobinet. Comme il doit frter, l'anne
prochaine, un navire pour faire la pche au maquereau, et comme il m'a
demand des informations  ce sujet, il ne sera peut-tre pas fch de
savoir de quelle manire les Yankees pratiquent cette pche.

Je serais mille fois heureux si ma relation pouvait lui tre de
quelque utilit. Pour moi, je ne me croirai jamais libr de la dette de
gratitude que j'ai contracte envers lui.

Je ne parle pas de ce que je vous dois  vous, mademoiselle, ni  vos
dignes protecteurs, Pierre Morlaix, et  sa respectable mre; mais si
le tmoignage le plus sincre et le plus ardent d'un coeur profondment
touch par vos nobles qualits, ne vous semble pas une vaine
protestation, soyez convaincue que vous avez pour jamais celui d'un
homme qui demande chaque jour au ciel la faveur de vous consacrer toute
son existence.

ALPHONSE.

Rponse, je vous prie,  New-York.


                                 XVII

Il y avait dj quelques jours qu'Angle avait reu cette lettre et
elle songeait  y rpondre lorsqu'un matin Pierre Morlaix entra
prcipitamment dans sa chambre.

--Angle!

--Eh bien, qu'avez-vous? qu'y a-t-il? demanda celle-ci, surprise
de l'agitation qui rgnait sur le visage ordinairement serein du
charretier.

--Ce qu'il y a, bont divine! s'cria Pierre; ce qu'il y a... oh!
j'touffe de joie...

--Mais, mon Dieu! comme vous paraissez mu!

--Allons, viens! suis-moi... il faut que tu m'accompagnes sur-le-champ!
Ah! Seigneur Jsus, je m'en doutais ben!... Cependant, qui et pens?...
Quelle histoire! quelle histoire! je n'en reviens pas...

--Qu'est-ce donc?

--Ce que c'est, ce que c'est, poursuivit Pierre avec une volubilit
tonnante, je vas te le dire: mais, auparavant, laisse-moi t'embrasser,
car le bonheur me suffoque... je ne sais pas ce que je dis.

--Voyons, calmez-vous, fit Angle, en lui rendant caresse pour caresse.

--Me calmer! eh! oui, qu'on se calmera! mais comme tout cela est
merveilleux! Faut-il que le hasard soit grand!

--Enfin...

--Oui, oui; je ne te tiendrai pas plus longtemps sur des charbons...
Mais sortons et monte dans ma voiture. Je t'expliquerai tout cela en
chemin. Vite, embarquons!

La jeune fille essaya encore quelques objections, mais inutilement.
Pierre lui prit le bras et l'entrana vers sa calche, qui attendait 
la porte.


                                XVIII

--O allons-nous? demanda Angle, aprs s'tre installe.

--Pas de soin, ma fille, rpondit le charretier, en excitant les
chevaux; pas de soin, tu le sauras bientt, un tout p'tit brin de
patience.

La voiture volait avec la rapidit du vent, en soulevai derrire elle un
nuage de poussire.

Aprs cinq minutes de cette course furieuse, Pierre arrta ses chevaux
devant le palais de justice, prs de la place Jacques Cartier.


                                 XIX

Une vritable mare humaine refluait du prtoire vers la rue Notre-Dame,
et la foule s'coulait ou s'attroupait, grondeuse, autour de l'difice,
avec tous les signes d'un vif dsappointement.

Voici ce qui s'tait pass:

Traduit devant la cour d'assises de Montral, l'Irlandais Mike, autant
par forfanterie que par dsespoir d'chapper jamais  la corde, avait
fait les aveux les plus complets, c'est--dire qu'il avait recommenc le
rcit de son histoire personnelle.

Je laisse  penser si cette narration fit une profonde impression sur
l'auditoire et les juges.

Pierre Morlaix, ml  la multitude des assistants, prtait une oreille
avide  l'expos de ce tissu d'horreurs,--expos fait d'un ton froid,
parfois railleur et toujours anim par le pittoresque de l'expression.

Mike arriva  l'enlvement de la petite fille. Interrog sur la date de
cet enlvement, il donna une rponse qui fit tressaillir le charretier.

Le prsident du tribunal ayant demand  l'inculp s'il savait ce
qu'tait devenu l'enfant:

--Non, rpondit-il; mais il est probable que le capitaine l'aura coul
bas.

--Cet enfant avait-elle quelques signes distinctifs?

--Je me souviens que ses yeux taient noirs comme l'aile d'un corbeau et
ses cheveux blonds comme l'or, rpondit Mike.

--Et rien de plus particulier?

--Ah! attendez, s'cria l'Irlandais en se frappant le front comme
un homme dont la mmoire commence  s'clairer de nouvelles lueurs;
attendez, bateau! Oui c'est cela... Il me semble que je la vois...
sur l'paule gauche, l'enfant portait une marque rousse, tout  fait
semblable  un petit papillon, et au cou une mdaille d'argent avec ce
nom sur la face: ANGLE.

A ces mots, Pierre poussa un cri de joie, sortit rapidement de la salle
d'audience, et, se jetant dans sa voiture courut chez Angle.

Pourquoi dire que tous les dtails qu'il venait d'entendre s'accordaient
 lui prouver que sa fille adoptive n'tait autre que la nice de feu
le capitaine Larenon, ou de M. Bourgeot, comme il s'tait fait nommer 
Montral.

Pendant que le charretier brlait le pav pour annoncer  sa chre
enfant que le secret de sa naissance tait dvoil, le tribunal
renvoyait  huitaine la continuation des dbats sur cette affaire.


                                  XX

On prit des informations  Qubec. Toutes vinrent appuyer les aveux de
Mike qui, cependant, confront avec Angle, confessa d'abord ne point
la reconnatre. Mais, lorsqu'on lui montra le signe qu'elle avait sur
l'paule gauche, il jura que c'tait bien le mme qu'il avait vu seize
ans auparavant.

Heureusement la vieille nourrice de la jolie fille n'tait point
morte. Elle vivait dans un petit village prs de la mtropole. Mande 
Montral, elle corrobora les dpositions de l'Irlandais, par rapport 
l'incendie de la maison qu'elle habitait jadis  Qubec avec l'orpheline
de Charles Larenon et la disparition de l'enfant qu'on pensait avoir
t dvore par les flammes.

Toutes ces preuves accumules n'taient-elles pas suffisantes pour
constater l'identit de notre hrone et rtablir sa filiation lgitime?


                                 XXI

Lecteur curieux, que vous dirai-je de plus que votre esprit pntrant
n'ait dj devin?

L'Cageux et Stephen furent acquitts, Mike condamn  la potence, avec
les deux complices--deux anciens matelots--qui l'avaient aid dans la
perptration de son crime, et il expira sur le gibet, en marmottant:

--Bateau! je savais bien que je savourerais une seconde fois les
volupts de la corde!




PILOGUE


_La jolie fille du faubourg Qubec_ fut longtemps la _jolie femme de
New-York_.

Il y a quelques annes encore, en la voyant passer, doucement appuye au
bras de son mari, M. Alphonse Maigret, un des plus riches constructeurs
de navires des tats-Unis, les promeneurs s'arrtaient, et de leur
bouche ce cri s'chappait:

--Mon Dieu, quel beau couple!




TABLE


  PROLOGUE.--En Mer.
  PREMIRE PARTIE.--Le Charretier.
  DEUXIME PARTIE.--L'vasion.
  TROISIME PARTIE.--Angle et Alphonse.
  QUATRIME PARTIE.--La Sorcire.
  CINQUIME PARTIE.--Jalousie contre amour.
  SIXIME PARTIE.--Une histoire sanglante.
  SEPTIME PARTIE.--Deux amants.
  PILOGUE.






End of the Project Gutenberg EBook of La fille du pirate, by mile Chevalier

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