The Project Gutenberg EBook of Scnes de mer, Tome II, by douard Corbire

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Title: Scnes de mer, Tome II

Author: douard Corbire

Release Date: May 1, 2006 [EBook #18296]

Language: French

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SCNES DE MER.

CAPITAINE-NOIR.

--RENCONTRE--

Par Edouard Corbire.

2.

PARIS.
HIPPOLYTE SOUVERAIN, DITEUR,
RUE DES BEAUX-ARTS, 3 BIS.
1835.




IV.

Le Capitaine-Noir.


Un grand navire anglais, couvert de passagers abrits sous de larges
tentes  demi uses par le soleil dvorant de la ligne, flottait
immobile sur les mers inanimes de l'quateur. Depuis un mois et demi,
ces calmes, qui sont le nant de la mer, ces calmes, cent fois plus
redouts des marins que les temptes, qui ne sont qu'un combat pour eux,
enchanaient au mme lieu, au mme point, _le Mascarenhas_.

Les vents lgers qui l'avaient conduit jusque dans cette partie de
l'Ocan s'taient dissips aussitt dans l'air torrfiant, une fois
qu'ils semblrent avoir attir le rapide btiment dans ces parages comme
dans un pige fatal. Les premiers jours de cette cruelle station au
milieu des ondes, les jeunes passagers s'taient amuss  jeter dans
l'eau, que n'effleurait dj plus la brise, quelques morceaux de papier
ou de bois lgers que devait bientt emporter le sillage du btiment;
mais depuis un mois ces tristes indices taient rests le long du
navire,  la place mme o ils taient tombs, et les passagers voyaient
chaque matin avec effroi, en sortant de leurs chambres, ce signe
effrayant de l'immobilit du navire qui les portait!

Pour comble de maux et d'pouvante, une maladie pidmique, engendre
par la privation d'eau et favorise par le dsespoir des marins et des
voyageurs accumuls  bord, avait tendu ses ravages sur l'quipage. Le
chirurgien du bord, en prodiguant ses soins aux malades placs sur le
pont, avait dj succomb  l'excs de ses fatigues; et son cadavre,
lanc dans les flots, tait devenu la pture des requins, dont les
gueules bantes paraissaient attendre et demander  la mort une proie
nouvelle et d'autres victimes.

Le capitaine, livr  la plus profonde tristesse, avait en vain promis 
ses passagers et  ses matelots abattus une brise favorable ou un
changement de temps qui pt temprer la chaleur insupportable qu'un ciel
d'airain ne se lassait pas de faire descendre sur eux. Chaque matin au
lever du soleil il leur rptait: Voil  l'horizon des nuages qui nous
annoncent de l'eau ou du vent. Et tous les yeux se ranimaient pour
s'arrter avec avidit sur les nuages dans le sein desquels le capitaine
semblait avoir plac la dernire esprance de tant de malheureux. Mais
chaque jour le soleil en se dgageant des vapeurs de l'horizon
recommenait sa course brlante au milieu de l'immuable azur qu'aucun
nuage ne venait voiler, qu'aucun souffle de vent ne venait ranimer.

Les gmissemens seuls des malades troublaient le silence de cette scne
d'horreur, que l'astre du jour paraissait clairer comme pour augmenter
l'pouvante et les souffrances des infortuns que la nature semblait
avoir condamns  prir au sein des flots et au milieu d'une solitude
cent fois plus pouvantable que le cachot le plus affreux.

Le quarante-sixime jour de leur supplice, les matelots du _Mascarenhas_
crurent enfin que la Providence avait pris piti de leurs longs
tourmens. Un navire parut  l'horizon.

--Victoire! victoire! s'cria le capitaine en apercevant le btiment; ce
navire n'a pu nous approcher qu'au moyen d'une brise, et bientt sans
doute le vent qu'il a prouv enflera enfin nos voiles devenues depuis
si long-temps inutiles.

En un instant toutes les peines furent oublies. Les parens et les amis
des victimes que la mort avait frappes et que l'onde venait d'engloutir
ne versrent plus que des larmes de joie. A la mer, esprer c'est ne
plus souffrir, c'est mme ne plus avoir souffert.

Mais cet espoir, accueilli avec tant d'enthousiasme, se dissipa bientt
comme celui que chaque matin le capitaine avait voulu faire renatre
dans le coeur de ses gens, en regardant le soleil se lever! Le btiment
en vue, spar encore du _Mascarenhas_ par une grande distance,
s'arrta avec le souffle de vent qui l'avait conduit jusqu'au point o
il avait apparu aux hommes du trois-mts anglais.

Il fallut se rsigner  aller le chercher et  communiquer avec lui au
moyen d'une embarcation.

--A bord de ce btiment, disait l'quipage, nous trouverons au moins
quelques barriques d'eau pour suppler  celle qui va nous manquer
presque totalement. Peut-tre mme pourrons-nous obtenir quelques vivres
plus frais que ceux que nous sommes rduits  dvorer. Si surtout c'est
un navire de guerre, le commandant aura piti de notre sort, et il nous
donnera sans doute un mdecin pour soigner un peu ceux de nos malades
qui se meurent sous nos yeux faute des secours de l'art. Partons!

Les hommes les moins affaiblis et les plus courageux s'offrirent pour
armer le canot qui devait transporter la petite expdition  bord du
btiment aperu. Mais il fallait mettre ce canot  la mer, et ce ne fut
pas sans de grands efforts de la part des marins extnus, que l'on
russit  faire cette premire opration.

Une fois l'embarcation  l'eau, six matelots et un officier de bonne
volont s'embarquent. Le capitaine donne  l'officier qui s'est prsent
le premier les instructions qu'il croit ncessaires, et il le prvient
que s'il n'est pas de retour avant la nuit, un fanal hiss au haut du
grand mt lui indiquera la position du navire, qu'il aura soin du reste
de relever de temps  autre  la boussole, pour connatre la direction
que devra suivre son canot pour revenir  bord. Tout le monde fait pour
l'embarcation qui va dborder, et qui n'a que quatre  cinq lieues 
parcourir, les mmes voeux que s'il s'agissait d'une expdition autour
du globe. Les marins qui vont partir embrassent ceux de leurs camarades
qui restent.

--Nous vous apporterons de l'eau et de bonnes nouvelles, leur
disent-ils: prenez patience, notre misre est finie. C'est pour nous
comme pour vous que nous allons travailler. Mais ne nous souhaitez pas
tant bonne russite: cela porte malheur, vous le savez bien. Au revoir
seulement. Ils s'loignent alors  grands coups d'avirons d'abord. La
chaleur qu'ils prouvent en ramant est accablante; mais l'espoir qui les
anime leur fera aisment supporter une fatigue qui peut tre au-dessus
de leur force, mais non pas au-dessus de leur courage. Ils nagent avec
vigueur pendant quelque temps; mais bientt on croit remarquer  bord du
navire que les canotiers ralentissent peu  peu le mouvement rgulier de
leurs rames. Ils se reposent pendant un instant, puis ils reprennent
leurs avirons; mais cette fois leur nage est moins vive que lorsqu'ils
ont quitt le bord, et aprs avoir ram de nouveau, ils se reposent plus
long-temps encore que la premire fois.

Les malheureux, aprs avoir trop compt sur leur vigueur, puiss qu'ils
sont par leurs longues souffrances, cherchent encore, en prenant le peu
de nourriture et en buvant le peu d'eau dont ils se sont munis,  se
donner assez de forces, non plus pour rejoindre le navire sur lequel ils
se dirigeaient, mais pour regagner celui qu'ils ont quitt et qui se
trouve encore le plus rapproch d'eux. Vain projet! ils ne pourront plus
renouveler les efforts qu'ils ont faits trop imprudemment pour
s'loigner avec vitesse. Allongs sur les bancs de leur canot, dans
l'attitude du dsespoir, ou la tte penche le long du bord dans le plus
morne abattement, ils priront victimes de leur zle et de leur
imprvoyance. Le dlire s'empare d'eux quand ils voient l'impuissance
de leurs tentatives: la force qu'ils n'ont pu retrouver quand leur
raison ne les avait pas encore abandonns, ils la puisent dans leur
dmence, ds que l'exaltation du dlire s'allume dans leurs cerveaux
troubls. L'un d'eux saisit avec une nergie qu'il n'avait pas une
minute auparavant, la rame trop lourde pour sa faiblesse. Un autre prend
aussi un aviron  l'exemple de son camarade; mais au lieu de nager tous
les deux dans le mme sens, ils rament dans un sens oppos, et
l'embarcation recevant  la fois des directions diffrentes dans
l'impulsion diverse qu'on lui imprime, tournoie sans avancer dans les
flots qu'elle a troubls.

Un des hommes rests  bord du _Mascarenhas_ n'a pas cess d'observer
depuis son dpart les mouvemens du canot qui n'avance plus: cet homme,
c'est le capitaine du navire. La longue-vue qu'il tient depuis une
heure braque sur le canot lui permet d'assister au commencement de la
scne pouvantable dont cette faible embarcation est appele  devenir
le thtre.

Les rameurs, livrs  toute l'exaltation du dlire, aprs avoir nag
selon des directions opposes  la seule qu'ils devraient suivre, se
sont dresss sur leurs bancs; le petit tendelet qui les ombrageait a
disparu; l'attitude qu'ils ont prise en abandonnant leurs avirons est
menaante; les cris sauvages qu'ils poussent en se provoquant
parviennent quelquefois aux oreilles du capitaine, palpitant de crainte
et de terreur. Les rames qu'lvent les mains gares de ces malheureux
retombent, mais non pour sillonner l'eau qu'ils devraient fendre: elles
retombent pour frapper, pour se teindre du sang des misrables qui s'en
sont fait non un instrument de salut, mais un instrument de carnage,
une arme de dsespoir et de fureur.

L'quipage du _Mascarenhas_, les yeux fixs sur le capitaine, devine 
l'expression de sa physionomie tout ce que le spectacle qu'il aperoit
au large lui fait prouver de terrible et de douloureux. C'est en vain
que le malheureux chef voudrait cacher  ses matelots ce qui se passe de
dchirant dans son me: des gestes involontaires, des exclamations
subites que lui arrache l'effroi, font connatre  ceux qui observent
chacun de ses mouvemens, toute l'tendue des maux qu'ils ont encore 
dplorer.

--Capitaine, s'crient quelques-uns des marins qui se croient encore les
plus valides, il se passe quelque chose d'extraordinaire  bord du canot
que vous observez  la longue-vue. Nous ne sommes pas trs-robustes,
sans doute, mais si vous avez besoin de nous, il nous reste une pirogue
que nous pouvons bien mettre  la mer; et avec de la bonne volont nous
russirons peut-tre  porter secours  ceux de nos camarades qui se
sont dvous pour nous.

--Non, mes amis, c'est assez dj que d'avoir expos ces sept hommes,
trop faibles pour faire ce qu'ils ont tent! je ne veux pas vous
sacrifier comme eux: tout secours serait, je le crains bien, tout--fait
inutile maintenant pour ces infortuns....

--C'est gal; il faut essayer: la pirogue est lgre et facile  manier.
D'ailleurs, quand vous nous perdriez, la perte ne serait pas grande:
nous ne valons plus grand'chose pour vous.... Tandis, vous le savez
bien, que c'est votre fils, votre seul enfant, que vous avez envoy
comme officier dans l'embarcation....

--Et malheureux! que me rappelez-vous! s'crie le capitaine en se
cachant le visage.... Il n'est dj plus peut-tre, mon pauvre fils, et
c'est mon imprudence qui lui aura cot la vie.

En ce moment les cris pousss par les hommes de l'embarcation s'lvent
au large avec tant de violence, que les marins de l'quipage, en les
entendant, demeurent frapps de stupeur et d'effroi. Au sein de ce calme
profond des eaux et de l'air, la voix humaine porte si loin, acquiert un
dveloppement si solennel, qu' deux lieues de distance deux hommes
pourraient quelquefois s'entendre dans les solitudes de l'Ocan; vaste
silence que le croassement d'un oiseau de mer suffit pour troubler, ou
que le souffle d'une baleine interrompt d'un point de l'immensit 
l'autre!

Les cris affreux qui ont retenti  leurs oreilles pouvantes dcident
les gens de l'quipage, qui, malgr la dfense paternelle de leur
capitaine, _affalent_  l'eau la pirogue dans laquelle ils veulent
s'embarquer pour voler vers leurs infortuns camarades.

Mais vain espoir! inutile dvoment! les bordages de la pirogue, si
long-temps exposs  l'action brlante du soleil, se sont disjoints, et
l'toupe, qui s'est sche dans les coutures, tombe par l'effet des
secousses qu'prouve l'embarcation en descendant le long du navire. A
peine parvenue  la mer, la pirogue coule, s'enfonce et disparat
presque sous les flots que sa quille vient d'entr'ouvrir.

On ne le voit que trop  bord du navire, il n'y a plus rien  esprer ni
 tenter pour les canotiers de la premire embarcation.... Il faut se
rsigner et attendre. Mais  chaque instant, de nouveaux cris, des cris
de mort et de dmence, se rpandent dans l'air qu'ils branlent, pour
venir porter dans l'me des marins et des passagers, le trouble,
l'horreur et la dsolation.

Le capitaine, dsespr, se retire dans sa chambre, pour cacher du moins
 ses matelots les larmes que lui arrache la douleur qui le dchire, et
pour fuir le spectacle affreux qu'il n'a eu que trop long-temps sous les
yeux.

Un marin s'empare, aprs la disparition du chef, de la longue-vue que
celui-ci a abandonne sur le pont.... Il dirige de ses mains tremblantes
le fatal instrument sur le canot qui flotte encore sans direction au
large.... Ses camarades rangs autour de lui attendent en silence ce
qu'il va dire, les premiers mots qu'il va prononcer...--Ils ne sont plus
que quatre dans le canot! s'crie-t-il; et il n'a plus la force
d'achever....

Tous les marins se sparent consterns, sans oser former une conjecture,
sans oser se communiquer ce qu'ils pensent sur le sort des trois
malheureux qui ont disparu de l'embarcation.

La nuit descend du haut des cieux toujours immobiles, sur la mer qui se
confond  l'horizon avec la teinte ple du firmament. Le soleil cette
fois s'est couch au milieu de vapeurs moins clatantes que les autres
jours. Mais cet indice plus favorable est encore si vague pour des
infortuns qui ont presque cess d'esprer, qu'ils craignent de se
livrer de nouveau  une vaine confiance que l'exprience a dj si
souvent trompe. N'est-ce pas ainsi que cinq  six fois l'astre du jour
a dj disparu  leurs yeux abattus, en leur faisant croire que le
lendemain le temps leur permettrait de faire route? N'est-ce pas dans
des nuages gristres, comme ceux qu'ils voient encore, que la veille le
soleil s'est abaiss sur l'horizon?

Et quelle brise est venue, et quel changement s'est opr dans leur
situation? Quelle journe a succd  la journe passe? La plus cruelle
de toutes celles qu'ils aient encore comptes!... Jusque-l ils avaient
souffert, ils avaient succomb sous les coups meurtriers d'une pidmie;
mais jusque-l au moins ils ne s'taient pas encore massacrs de leurs
propres mains....

Le capitaine revient sur le pont: l'obscurit qui rgne cachera du moins
 son quipage, dj trop afflig de ses propres maux, le dsordre de
ses traits, image trop fidle du trouble qui l'agite. Il veut parler,
donner un ordre; mais il craint qu' l'motion de sa voix, ses gens ne
reconnaissent l'altration de son me.

Mais ses hommes ont prvenu les dsirs et l'ordre de leur chef. Un large
fanal a t hiss au haut du grand mt. La lumire qu'il rpand,
immobile comme le navire qu'il claire, jette sur le pont une lueur qui
reste attache aux mmes objets. Les ples matelots, marchant  pas
lents  la clart fixe de ce funbre flambeau, semblent des fantmes
sortis du sein des flots pour errer sur la carcasse d'un navire
abandonn.

Le calme pouvantable de cette scne de mort n'est interrompu de temps 
autre que par des clameurs funestes auxquelles succde bientt un
lugubre silence: ce sont encore les cris lamentables des hommes de
l'embarcation, et la nuit prtant une forme nouvelle  leurs voix et une
sonorit plus parfaite aux ondes de l'air, on entend du bord jusqu'aux
mots que prononcent les canotiers expirant avec rage sous les coups
qu'ils se portent dans leur homicide dlire.

Les heures fatales de la nuit s'coulent dans cette horrible anxit. A
bord, tout le monde veille, et tout le monde se tait. Les matelots
n'osent s'adresser un seul mot; les passagers, disperss sur le pont,
sont absorbs dans leur douleur et leurs souffrances. Les malades,
tendus sur les matelas qui les ont reus depuis tant de jours,
demandent en vain le sujet de la stupeur nouvelle de ceux de leurs amis
qui les environnent.... Personne ne rpond  leurs questions. Ils
appellent le capitaine, ils l'implorent comme un dieu aux pieds duquel
ils ont plac leur dernire esprance.... si toutefois il leur est
permis d'esprer encore....

Le capitaine, assis  l'cart sur le couronnement, est plong dans le
plus profond accablement, et nul n'oserait, oubliant le respect que doit
inspirer son dsespoir, interrompre la funeste mditation  laquelle il
s'abandonne.

Jamais encore, malgr les longues privations qu'ils ont prouves,
malgr les inconcevables tortures qu'ils ont subies, les infortuns du
_Mascarenhas_ n'avaient t livrs  une consternation pareille  celle
qui parat les avoir frapps comme d'un coup de foudre lanc du haut de
ce ciel qu'ils ont si vainement implor.... Long-temps l'quipage reste
comme ananti, et la mort enfin semble avoir envelopp pour la dernire
fois d'un linceul ternel, le navire, les marins, et les voyageurs qui
leur avaient confi leur vie et leur fortune! Les objets mmes qui
environnent ces malheureux semblent aussi partager leur sort et devenir
inanims ou inertes comme eux. Le fanal qui du haut du mt clairait
quelque temps auparavant le pont du btiment, s'teint par degrs comme
la lampe funbre qui s'vanouit dans l'obscurit sur le cercueil d'un
mort.... Elle ne jette que par intervalles sa lueur expirante sur les
livides figures des acteurs de cette scne spulcrale....

Mais au moment o la clart du fanal va se dissiper pour toujours dans
l'air sans vie comme lui, un souffle lger agite la lumire, qui pour
cette fois a vacill en jetant autour du navire sa mobile lueur.

La tte d'un homme absorb jusque-l dans l'amertume de ses rflexions
s'est releve tout--coup, ses yeux se sont ports avec la rapidit de
l'clair sur le fanal que la brise a balanc au haut du grand mt.

C'est le capitaine, qui, en s'lanant du couronnement sur le gaillard
d'arrire, a senti sur ses joues abattues l'impression de la fracheur
de l'air.

Ce n'est pas de la joie qu'il prouve encore, c'est du dlire, et malgr
l'espce d'garement qui s'est empar de lui, il s'arrte palpitant,
craignant encore d'tre abus par un fol espoir.... Mais non, ses gens
ont senti comme lui la premire bouffe de la brise qui se forme. Tous
ils se sont levs, prts  excuter le commandement qu'ils attendent de
leur capitaine. L'esprance  laquelle s'ouvrent leurs coeurs n'est plus
une illusion; le vent, sorti de gros nuages qui se sont amoncels 
l'horizon, a frmi dans les cordages, a agit les tentes qui couvraient
les gaillards du navire. La mer, recouvrant le long du bord le mouvement
et la voix qu'elle avait perdus, s'est souleve pour clapoter  la
flottaison. Il n'y a plus  en douter: c'est du vent qui leur vient,
c'est du vent qu'ils ont senti; c'est le bonheur, c'est la joie, c'est
la vie que la brise leur apporte avec la pluie et l'orage qui les inonde
dlicieusement, et qui rend enfin  leur sein altr la force qu'ils ne
trouvaient plus et le courage qu'ils n'avaient mme plus pour mourir!

Les voiles serres pendant les cruels jours du long supplice de
l'quipage peuvent tre bientt livres au souffle bienfaisant qui les
arrondit et qui les enfle. Les matelots recouvrent,  dfaut de vigueur
encore, un peu d'nergie, russissent  dferler et  hisser les
huniers, pendant que les passagers recueillent goutte  goutte et comme
une rose d'or l'eau qui tombe du grement sur le pont. Les barriques se
remplissent; les malades les moins affaiblis veulent concourir  ce
travail pieux, dussent-ils ne jamais en recueillir les fruits, et
expirer du mal qui les consume, avant d'avoir atteint le rivage vers
lequel recommence  voguer le navire.

Tous ces gens-l enfin s'abandonnent  l'avenir qui leur sourit encore
aprs tant de maux!

Mais une autre prvoyance que celle de la vie, un autre soin que celui
de quitter ces parages funestes, occupent le capitaine, chef de cette
colonie errante, pour ainsi dire proscrite sur les flots. C'est sur
l'embarcation qu'il a expdie au large la veille, qu'il fait diriger la
route du btiment, au premier souffle de la brise. Lui-mme s'est plac
 la barre du gouvernail, car plus puissant que tous les autres par le
courage moral qu'il a su conserver au milieu des malheurs qui pesaient
le plus violemment sur sa tte, il se trouve encore le plus fort aprs
le combat qu'il lui a fallu livrer  la soif,  la faim,  la maladie et
 la douleur.

_Le Mascarenhas_ courut pendant tout le reste de la nuit vers le point
o la veille il avait laiss son canot. Forc de revenir sur sa route
aprs n'avoir que lentement avanc dans la direction qu'il avait prise,
ce ne fut qu'aux premires clarts du jour qu'il put dcouvrir enfin
l'embarcation qu'il avait inutilement cherche pendant l'obscurit....

Mais quel spectacle funeste s'offrit aux yeux du capitaine quand il put
dcouvrir et retrouver son embarcation! Le silence le plus effrayant
rgnait autour d'elle: aucun des canotiers ne se montrait  bord....
Peut-tre, se disaient encore les hommes de l'quipage du navire, se
seront-ils couchs sous les bancs, accabls qu'ils ont d tre par la
fatigue.... Cette lueur d'espoir avait aussi abus le capitaine....
Bientt la plus affreuse ralit ne lui permit plus de douter de tout
son malheur. En approchant le canot, les matelots monts dans les
haubans se turent, et la dsolation peinte dans leurs regards apprit
assez au capitaine ce qu'il n'avait dj que trop redout....

De larges taches de sang furent les seuls indices que l'on put retrouver
sur le plabord et les bancs du canot, autour duquel rdaient encore
d'pouvantables requins!...

Personne, dans ce moment si fatal, n'osa proposer de reprendre
l'embarcation  bord: les forces de tout l'quipage y auraient  peine
suffi. Et d'ailleurs, quel spectacle la vue de ce canot n'aurait-elle
pas sans cesse prsent au pre qui venait de perdre son fils d'une
manire si funeste, et aux matelots qui pleuraient ceux de leurs
camarades morts avec le jeune officier qui la veille s'tait si
gnreusement immol au salut commun!...

Lorsque l'me est en proie  la plus grande des souffrances qu'elle
puisse prouver, les vnemens extrieurs ne sont plus que bien peu de
chose pour elle. Le btiment que la veille _le Mascarenhas_ avait aperu
avec tant de joie, le btiment dans lequel il avait vu un compagnon de
voyage et d'infortune que lui amenait le Providence, s'tait approch
sans que le capitaine et remarqu la manoeuvre qu'il avait faite. Ce ne
fut que lorsque ce navire se trouva rendu presqu' porte de voix, qu'on
se disposa,  bord du btiment anglais,  rpondre aux questions qu'on
pourrait adresser, et que son compagnon de route paraissait avoir
l'intention de lui faire.

Mais, contre l'attente gnrale des marins du _Mascarenhas_, le btiment
qu'ils examinaient se contenta de rgler sa vitesse sur celle de son
voisin, et de courir la mme borde que lui pendant long-temps, sans
qu'aucun homme  bord de ce btiment inconnu levt la voix pour leur
adresser un seul mot.

Certes, il ne fallait rien moins que l'apparence singulire de ce
nouveau camarade de route pour arracher le capitaine anglais aux sombres
rflexions dans lesquelles il se trouvait absorb depuis quelques
heures.

Jamais navire d'un aspect aussi sombre et aussi trange ne s'tait
offert encore  ses regards, depuis le temps o pour la premire fois il
avait parcouru les mers.

Une voilure gristre tombait, dans de larges dimensions, de ses longues
vergues suprieures pour aller se border  bloc sur les vergues basses,
au bout desquelles pendillaient encore de lgers grappins d'abordage
fourbis avec autant de soin que la lame reluisante d'un sabre. La
peinture noire qui recouvrait toute sa partie extrieure contrastait de
la manire la plus prononce avec la vivacit de la couche de vermillon
de l'intrieur de sa batterie. Dix-huit caronades, lgamment retenues
dans leurs larges sabords par de belles bragues de soyeux filain blanc,
accidentaient le pont uni et blanc sur lequel elles se trouvaient
uniformment places et amarres. Autour de la bme, d'o partait une
large et haute brigantine, une vingtaine de piques et autant de haches
d'abordage avaient t ranges comme des faisceaux de verges autour de
la hache d'un licteur. Sur la guibre allonge de ce grand brick de
guerre, une figure blanche, dont la tte paraissait tre recouverte d'un
manteau, s'levait  chaque coup de tangage au-dessus des flots comme
pour en effleurer rapidement la surface sans la toucher. Lorsque par
l'effet du mouvement des vagues _le Mascarenhas_, plac au vent de son
voisin, venait  tre exhauss par la lame, dans le creux de laquelle
tombait alors le brick, l'oeil des curieux, plongeant dans le coffre de
ce mystrieux compagnon de voyage, pouvait voir l'ordre admirable qui
partout rgnait avec l'lgance  bord d'un des plus jolis btimens
qu'eussent encore supports les flots.

Une circonstance, bien faite sans doute pour ajouter  la curiosit que
la vue de ce noble btiment devait inspirer, avait t remarque par les
marins du _Mascarenhas_. Un seul homme, assis sur le dme de la chambre,
et le timonnier, plac  sa roue de gouvernail, s'taient jusque-l
montrs sur le pont, depuis la manoeuvre qu'avait d faire le brick
inconnu pour ne pas dpasser le trois-mts anglais.

Deux ou trois fois dj, le capitaine anglais, cach derrire le
bastingage de l'arrire, avait dirig sa longue-vue sur l'homme assis
sur le dme, pour tcher de le reconnatre ou de l'examiner sans pouvoir
tre accus de manquer aux gards que se doivent les capitaines entre
eux.

L'homme assis n'avait pas chang de position. Un large chapeau de paille
noire couvrait  moiti sa figure maigre et brune, et permettait  peine
de voir de temps  autre les deux yeux vifs et enfoncs qu'il daignait 
peine tourner par intervalles sur le _Mascarenhas_. Une veste de drap
noir ou brun dessinait les larges paules et le dos un peu vot qu'il
avait tourn du ct du timonnier.

Ces deux hommes, les seuls que le capitaine anglais et jusque alors vus
sur le pont de son voisin, ne s'taient pas encore adress un seul mot
depuis que les deux navires naviguaient bord  bord, et sans les
mouvemens que le matelot post  la roue tait quelquefois oblig de
faire pour modrer ou prvenir les _lancs_ du btiment, on aurait dit de
deux statues poses l'une sur le dme et l'autre  la barre du
gouvernail.

Alarm ou inquit de cette rencontre, autant que sa douleur pouvait lui
permettre d'tre encore alarm de quelque chose, le capitaine du
_Mascarenhas_ avait essay  plusieurs reprises de lire le nom qui
peut-tre pouvait se trouver crit sur l'arrire du brick; mais la
position relative des deux navires ne favorisait gure cette envie de
recueillir un tel indice: comme le brick, plac sous le vent du
trois-mts, nous l'avons dj dit, ne prsentait  celui-ci que le
profil de sa poupe, il n'y aurait eu que dans le cas o il aurait laiss
arriver, que l'on et pu voir son arrire  bord du _Mascarenhas_, et
jusque-l il avait toujours paru chercher  viter la moindre embarde
susceptible d'offrir  son compagnon la satisfaction qu'il semblait
vouloir se procurer, soit en se laissant culer, soit en venant au vent.
A chaque mouvement du trois-mts hors de la direction exacte de sa route
accoutume, l'invitable brick gouvernait de faon  conserver sa
position le long de son camarade de borde.

Fatigu enfin de l'obstination que ce brick mystrieux paraissait mettre
 le suivre ou  l'escorter, le capitaine anglais se dcida  provoquer
quelques explications sur une manoeuvre aussi trange et une intention
aussi vidente.

Mont sur sa dunette, et le porte-voix  la main, il se dispose 
interroger celui qu'il suppose tre le capitaine du navire qui court si
prs de lui.

Les passagers les plus alertes et les matelots les moins abattus
entourent leur chef dans le plus grand silence, et ils s'apprtent 
recueillir les mots qui vont tre changs dans cet entretien si
intressant pour eux.

--_Ship, oh!_ s'crie enfin le capitaine anglais aprs avoir hsit
quelque temps  prendre le premier la parole.

Tous les yeux se portent alors sur le commandant du brick, qui, toujours
assis sur son dme, parat  peine avoir entendu ou avoir remarqu les
mots qui viennent de lui tre adresss.

tonn de ce silence, le capitaine du _Mascarenhas_ croit devoir rpter
son appellation, et il crie de nouveau, et avec plus de force encore que
la premire fois:

--_Ship, oh!_

Pour toute rponse, celui  qui il vient de parler se contente de
prendre ngligemment un petit porte-voix en argent, sans changer de
place, et de lui faire entendre ces seuls mots:

--Parlez franais. Je n'aime pas l'anglais!

Le ton ddaigneux d'une rponse aussi sche et aussi laconique semble
d'abord dconcerter un peu le capitaine anglais. Avant de se rsoudre 
adresser la parole en franais au commandant du brick noir, il croit
prudent de faire hisser  la corne de son btiment le pavillon de sa
nation. Peut-tre, pense-t-il en lui-mme, qu'en me voyant arborer les
couleurs anglaises, le brick jugera  propos de me faire connatre aussi
le pays auquel il appartient.... Mais c'est en vain que le pavillon de
l'Angleterre monte et se dploie, en se jouant, en haut du pic du
_Mascarenhas_, le brick mystrieux n'arbore aucune couleur, ne laisse
chapper aucun signe qui puisse faire supposer au trois-mts que son
signal ait t aperu ou que l'on soit dans l'intention d'y rpondre.

--A quel homme sommes-nous donc destins  avoir affaire! dit tristement
le capitaine anglais aux personnes qui l'environnent et qui paraissent
vouloir lire sur sa physionomie chagrine les maux auxquels il faut
peut-tre se prparer encore.

--Mais peu importe! ajoute le capitaine; la rsignation doit peu nous
coter maintenant, et l'avenir ne saurait nous rserver des malheurs
plus terribles que ceux qui ont dj prouv notre courage.... Cependant
n'est-il pas cruel, au moment o nous commencions  esprer, de
rencontrer.... C'est gal: soumettons-nous jusqu'au bout  la destine
ou plutt  la Providence. Ce capitaine veut que je parle franais....
Parlons-lui franais, pour faire acte de soumission au sort que le ciel
nous envoie.

Et le vieux marin reprend son porte-voix pour crier  son voisin:

--Oh! du brick, oh!

Un moment d'esprance et une lueur de satisfaction brillent sur les
visages des passagers: ils ont vu le capitaine du brick relever la tte,
et tourner pour cette fois ses regards vers eux. Il rpondra, il va mme
rpondre; mais que va-t-il dire? quel arrt va rendre la gueule de ce
porte-voix, tourne vers le _Mascarenhas_? Ce sont les oracles du destin
qui vont retentir dans cet instrument sonore sur lequel tous les yeux et
pour ainsi dire toutes les mes sont fixs.... Silence! il va parler.

--Hol! a rpondu enfin le capitaine inconnu, mais sans changer de
place.

--D'o vient le brick? lui demande alors le capitaine anglais un peu
enhardi.

--De la mer! Et vous, depuis quand avez-vous quitt Londres?

--Hlas! capitaine, depuis cent jours, avec soixante passagers et
vingt-six hommes d'quipage.

Mais comment, se disent les passagers et les marins du trois-mts,
sait-il que nous venons de Londres?... Silence! dit le capitaine, il va
encore nous parler.

Effectivement, le capitaine tranger a lev de nouveau son porte-voix:

--Depuis quand le _Mascarenhas_ a-t-il prouv des calmes?

--Depuis quarante-et-un jours, capitaine.

--Avez-vous assez de vivres?

--Nous avons puis tous ceux que nous avions.

--Et de l'eau?

--Nous en avons recueilli quelques barriques hier pendant la pluie.

--Et vos malades?

--Nous en avons perdu quelques-uns.

--Pourquoi avez-vous abandonn le canot que vous aviez mis hier  la
mer?

--Les malheureux qui le montaient se sont massacrs.... Mon fils
commandait ce canot, qu'il croyait pouvoir conduire jusqu' bord de
votre navire.

Un moment de silence succda  ces derniers mots.... Des larmes
touffaient la voix du malheureux qui venait de les prononcer avec
effort.

Le commandant du brick reprit:....

--De quoi avez-vous le plus besoin?

--D'un chirurgien, capitaine; le ntre a succomb.

--Je n'en ai qu'un  bord, et je le garde.

--S'il pouvait venir pour quelques instans seulement  notre bord, et
qu'il voult visiter nos malades, il nous rendrait le service le plus
signal que la Providence pt nous accorder.

--Oui, la Providence!... Quelle est la maladie qui s'est manifeste chez
vous?

--Je l'ignore; c'est une fivre, je crois; mais vous n'avez pas besoin
d'avoir peur, elle ne se communique pas.

--Peur! reprend vivement et en souriant avec ddain le capitaine, peur!
et en rptant ce dernier mot il fait un signe  son timonnier, qui
pousse la barre un peu au vent.

Par l'effet de ce petit mouvement le brick arrive, et laisse voir sur la
poupe, qu'il prsente dans cette manoeuvre au _Mascarenhas_, ce mot, ce
mot unique crit sur son tableau en longues lettres blanches:

LE FANTOME!

C'tait la rponse, la seule rponse que le capitaine avait jug 
propos de faire  l'Anglais qui venait de lui dire qu'il ne devait pas
avoir _peur_.

A la vue de ce nom si connu, de ce mot qui  lui seul tait une
rvlation pour tous les marins, les matelots du _Mascarenhas_
s'crirent: C'est le Capitaine-Noir! c'est le Capitaine-Noir! Et les
regards des passagers, remplis d'une avide curiosit, s'attachent pour
ne plus la quitter sur la mle figure du commandant du _Fantme_.

Ds que le brick, aprs la lgre arrive qu'il venait de faire, eut
repris la route qu'il tenait auparavant  ct du _Mascarenhas_, le
capitaine anglais, remis un peu du trouble que lui avait caus
l'apparition du _Fantme_ et de son redoutable commandant, renoua en ces
termes et avec un reste d'motion la conversation qu'il avait commence
quelques minutes auparavant:

--Commandant, je vous demande pardon d'avoir employ une expression qui
a paru vous dplaire; mais je ne savais pas....

Le commandant du _Fantme_,  ces mots, se contenta de faire un signe de
tte ngatif qui signifiait que l'expression du capitaine n'avait pu
l'offenser.

L'Anglais reprit, toujours avec la mme altration de voix:

--Mais je ne savais pas avoir l'honneur de parler au Capitaine-Noir. Je
me flicite, au surplus, d'avoir rencontr,  la suite de tous mes
malheurs, un homme aussi renomm par l'intrpidit de son caractre que
par l'humanit de son coeur.

--Finissons-en. De quoi avez-vous le plus besoin?

--D'un chirurgien, commandant, et de quelques vivres un peu frais pour
nos pauvres malades.

--Mon chirurgien ne peut passer qu'une heure  votre bord: des vivres,
vous allez en avoir.

Un geste imprieux du Capitaine-Noir fit sortir comme par magie de
l'entrepont, o se trouvaient rangs en silence ses matelots et ses
officiers, neuf hommes qui, paraissant avoir devin l'intention de leur
chef, s'empressrent de placer quelques barils et beaucoup de provisions
dans un canot suspendu, le long du gaillard d'arrire, sur d'lgans
montans en fer.

A un autre signe du Capitaine-Noir, le navire se trouva mis en panne, et
les neuf hommes laissrent glisser, sans dire un seul mot, l'embarcation
 la mer.

Jamais les marins du _Mascarenhas_ n'avaient encore vu une manoeuvre
excute avec autant de promptitude, de prcision et de silence.
C'tait, comme disaient les matelots, des ombres de canotiers qui
paraissaient avoir mis  la mer une ombre d'embarcation. Jamais, selon
eux, navire n'avait t mieux nomm que celui-l: LE FANTOME!!!

Le _Mascarenhas_, en voyant la manoeuvre faite par son voisin, mit
comme lui en _panne_ aussi bien et aussi vivement qu'il le put; mais
quelle diffrence! c'tait un lourd lphant voulant imiter la lgret
de l'oiseau qui plane et se joue dans les airs.

Le canot rapide du _Fantme_ longe le grand navire; les huit matelots
qui le montent relvent d'un seul mouvement les huit avirons, avec
lesquels semblent se jouer leurs vigoureuses mains; les provisions et
les barils qu'ils ont l'ordre de livrer au capitaine anglais sont
dposs sur le pont du btiment, sans que les marins qui les
transportent osent franchir le plabord. Un seul homme monte  bord du
_Mascarenhas_, c'est le chirurgien du _Fantme_, qui a tenu la barre du
gouvernail du canot pendant le court trajet qu'il a fallu faire pour se
rendre de l'un  l'autre navire.

A l'aspect de ce jeune et grave officier, la figure des malades
s'panouit, et une lueur d'espoir se laisse voir  travers la douleur
qui contracte leurs traits dcomposs. Les passagers et les matelots
entourent l'tranger. C'est un dieu rparateur qui leur apporte un baume
pour leurs plaies, une consolation pour toutes leurs souffrances. Il
interroge, il examine, il ordonne. On l'coute comme un oracle; on
recueille ses moindres paroles comme des arrts clestes; on devine
chacun de ses gestes; on excute chacun de ses ordres. La confiance
renat  sa voix, et l'oubli de tous les maux passs coule de ses lvres
dans les coeurs des malheureux qu'il ranime par la persuasion et par le
besoin mme qu'ils ont de croire  un avenir de bonheur, aprs toutes
les angoisses qu'ils ont prouves, tous les supplices qu'ils ont
subis....

Le capitaine anglais seul est inconsolable. Le mdecin a dclar en
vain que l'pidmie ne prsentait plus de danger pour la plupart des
malades, et qu'avec les soins qu'il a prescrits leur rtablissement
serait assur, le malheureux capitaine sent trop, pour partager la joie
commune, que le mal qui le dvore est sans remde. Le mdecin, qui
souponne et qui apprend le sujet de sa douleur profonde, ne peut lui
offrir aucune consolation; mais il cherche du moins  lui tmoigner une
bienveillance affectueuse: c'est le seul moyen d'adoucir l'amertume des
maux que rien ne peut gurir.

--Capitaine, lui dit-il, il ne me reste qu'un devoir  remplir, aprs
m'tre acquitt  votre bord de la mission dont mon commandant m'a
charg: c'est de vous demander le service que je pourrais encore vous
rendre.

--Pour moi personnellement, monsieur, je n'ai plus rien  rclamer de
votre humanit. Le seul devoir qui me reste  remplir envers mes
passagers et mon quipage sera bientt accompli, si Dieu veut nous
permettre de nous rendre  Buenos-Ayres. La tche que je me suis impose
est la seule chose qui m'attache encore  la vie. J'ai navigu pendant
quarante ans, et un malheur inou vient de m'apprendre que ma pnible
carrire tait finie, et que l'homme  qui la Providence a refus ses
secours, n'est plus fait pour rpondre de l'existence de ceux qui lui
confiaient leur fortune, leur famille et leur vie.... Mais puisque vous
tes encore assez gnreux pour me proposer un service aprs celui que
votre capitaine a bien voulu me rendre, j'oserai vous adresser une
prire.

--Parlez, capitaine, je suis encore  vos ordres.

--Une femme, la plus intressante de toutes celles qui ont droit  nos
respects et  nos gards, se meurt  mon bord, frappe par l'pidmie,
qui  peine a pargn son mari.

Ces deux poux, que l'attachement le plus vif semble avoir enchans 
une mme destine, sont riches, considrs, et rsigns aux plus grands
sacrifices. La femme, avec les secours de l'art, peut chapper  la
mort, et elle prira, j'en suis sr, pour peu que notre traverse se
prolonge, sans que nous puissions lui offrir autre chose que des soins
ordinaires et le plus souvent mal dirigs.... Votre btiment marche
mieux que le mien; vous verrez la terre bien avant moi, sans doute, si
jamais je la revois;  votre bord, vous pouvez prodiguer  vos malades,
 chaque heure,  chaque instant, les secours si puissans que nous
ignorons.... Si le Capitaine-Noir, cet homme si extraordinaire, que l'on
dit brave et gnreux jusqu'au fanatisme, consentait  recevoir  son
bord la jeune malade et son malheureux poux, je croirais n'avoir plus
aucun voeu  adresser au ciel dans ce monde qui va me devenir bientt si
indiffrent.

Le docteur,  ces mots, baissa la tte et parut rflchir long-temps
avant de trouver ce qu'il avait  rpondre au capitaine du
_Mascarenhas_.

Celui-ci, dsesprant d'obtenir ce qu'il avait demand, se prparait
dj  prouver un refus.

Le docteur, cependant, prit la parole aprs quelques momens
d'hsitation.

--Capitaine, lui dit-il, je voudrais pouvoir vous promettre d'obtenir la
faveur que vous sollicitez, et s'il ne dpendait que de moi de vous
l'accorder, vous n'auriez dj plus rien  dsirer; mais je ne dois pas
vous dissimuler, malgr tout le zle que je pourrai mettre  seconder
votre intention, la difficult de russir. A notre bord, nous ne savons
qu'obir aveuglment aux ordres de notre commandant, et jamais personne
ne s'est hasard  rien lui demander. Sa sollicitude pour nous, au
reste, est si ingnieuse, qu'elle sait prvenir tous nos besoins, et
qu'elle peut se passer de nos objections. Cet homme, que l'on connat si
mal partout o l'on parle de lui, a fait notre fortune; au milieu des
dangers que nous allons chercher avec lui, il a toujours russi
jusqu'ici  nous arracher  la vengeance des ennemis qui avaient jur
notre perte. Notre dvoment pour lui va maintenant, je pourrais le
dire, jusqu' la superstition. A bord, ce n'est pas de l'obissance que
nous avons pour ses volonts, c'est un culte que nous avons vou  son
tonnante supriorit.... Et puis, si vous saviez combien il est bon,
noble et gnreux!.. et combien il a souffert dans sa vie!.. On ne le
connat gure, sur ces mers qu'il a remplies de son nom, que par la
gloire sanglante qu'il s'est acquise en crasant les Espagnols; mais si
l'on savait que de bienfaits il a rpandus sur les infortuns mme qui
redoutent le plus sa terrible rputation, au lieu de le craindre comme
un exterminateur, on l'aimerait comme un des hommes les plus magnanimes,
et on le plaindrait comme un des tres les plus malheureux qui soient au
monde!...

--Comment! le Capitaine-Noir?...

--Oui. Cette rvlation-l vous tonne, n'est-ce pas? mais rien n'est
cependant plus vrai: vous ne connaissez que son nom, et moi je suis
depuis long-temps son ami.

--Et vous pensez qu'il ne consentira pas?...

--Je ne pense rien encore. Aujourd'hui notre commandant parat tre dans
un de ses bons jours, c'est--dire qu'il semble moins sombre et moins
souffrant qu' l'ordinaire.... Je me risquerai peut-tre bien en
arrivant  bord  lui parler; car, malgr l'amiti que j'ai pour lui et
celle qu'il a pour moi, je ne lui parle pas, au moins, tous les jours.
Depuis le dernier combat, dans lequel nous avons coul une corvette
espagnole, je ne lui ai adress qu'une fois la parole pour lui rendre
compte de l'tat de nos blesss.

--Vous vous tes donc battus depuis que vous avez quitt Buenos-Ayres?

--Trois combats et deux abordages.

--Et cependant je n'ai vu dans le corps du btiment ni dans votre
grement aucune trace de boulets!...

--Je le crois bien! Cinq  six heures aprs chaque action, l'oeil du
plus fin marin ne dcouvrirait  bord de notre brick aucune marque de
boulet. Il ferait beau! Avec une vingtaine de charpentiers et les plus
vaillans matelots du monde, nous aurions le temps en vingt-quatre heures
de refaire, je crois, un autre brick. Mais pardon! j'ai cru voir le
commandant baisser la tte en se promenant sur le pont: c'est mauvais
signe; il trouve peut-tre un peu longue la visite qu'il m'a ordonn de
vous faire, et je vais maintenant retourner  mon bord.

--De grce, monsieur, quand vous serez rendu, n'oubliez pas la prire
que je viens de vous adresser; les deux passagers dont je vous ai parl
sont riches, fort riches, je vous le rpte, et ils n'pargneront rien
pour rcompenser le Capitaine-Noir du service inapprciable qu'il peut
leur rendre.

--Ah bien oui! Je serais bien venu, je vous assure, de parler d'argent
au commandant! Ce serait le plus sr moyen de n'obtenir rien que sa
colre ou son mpris; et je n'y suis nullement dispos, je vous prie de
le croire.

--Mais au moins vous intercderez pour moi, n'est-ce pas, et pour mes
deux infortuns passagers?

--Je ne vous promets rien encore; mais si j'entrevois un seul petit
instant favorable, soyez sr que j'en profiterai. Adieu, capitaine, ou
peut-tre  revoir.

--A revoir, gnreux jeune homme; car j'espre, je ne sais pourquoi,
vous revoir bientt.

--Alors ce sera bon signe; car si vous me voyez dborder du _Fantme_
dans mon canot pour revenir  votre bord, cela indiquera que....

--Que le Capitaine-Noir est, comme vous me l'avez dit, le plus humain et
le plus terrible des hommes; car je ne puis le regarder sans esprer en
lui, et cependant sans en avoir un peu peur. A revoir, docteur.

--Adieu, capitaine.

La lgre embarcation qui avait transport  bord du _Mascarenhas_ le
docteur et ses huit hommes ne fut pas plutt rendue le long du _Fantme_
que les hommes qui la montaient s'empressrent de la hisser  bord et
de la suspendre sur les montans qu'elle n'avait quitts que pour si peu
de temps.

Puis, aprs avoir procd  cette opration, les matelots et le docteur
disparurent de dessus le pont pour aller, sans doute, reprendre la place
qu'ils occupaient avant d'tre appels  remplir la corve dont un geste
seul de leur commandant les avait charg.

Les deux navires, qui s'taient tenus en panne pendant la visite du
docteur  bord du _Mascarenhas_, _ventrent_ leur grand hunier et
reprirent paralllement leur route, toujours cte  cte, toujours  une
demi-porte de pistolet l'un de l'autre.

La promptitude avec laquelle le capitaine anglais avait vu rehisser le
canot  son arrive le long du _Fantme_ ne lui fit augurer rien de bien
favorable de la mission dont il avait charg le docteur.

Si le mdecin du _Fantme_, se disait-il, avait cru pouvoir obtenir
quelque chose de son commandant, il lui aurait adress une demande avant
de laisser remettre son embarcation sur les palans.... Il faut, je ne
suis que trop fond  le supposer, que le moment d'aborder le
Capitaine-Noir ne lui ait pas paru opportun, et je crains bien de voir
_le Fantme_ forcer de voiles et disparatre  nos yeux pour ne plus
revenir.... Pauvre milady! dans quelques heures, peut-tre, elle ne sera
plus, et son malheureux poux ne tardera pas  la suivre au sein de ces
flots qui vont devenir son tombeau.... Ah! pourquoi ce mdecin n'a-t-il
pu rester avec nous, ou pourquoi plutt ai-je t le plus malheureux de
tous les hommes qui ont confi leur existence  cet Ocan infernal qui a
englouti dj tout ce que j'avais de plus cher au monde!

--Capitaine, capitaine, s'cria doucement et avec un air de mystre un
des passagers qui avait entendu la conversation du docteur et de
l'Anglais, voil le chirurgien qui parle au Capitaine-Noir.

L'attention du capitaine du _Mascarenhas_, sollicite par cet
avertissement, se porta toute sur le docteur et le commandant du
_Fantme_.

Le mdecin, en effet, la casquette  la main, s'tait approch de son
chef, et il paraissait occup  rpondre timidement  quelques
questions.

Pendant que le docteur parlait, le Capitaine-Noir continuait  se
promener  grands pas, la tte baisse et les mains dans les poches de
ct de son large pantalon....

--Il baisse la tte, dit le capitaine anglais: le docteur m'a dit que
c'tait un mauvais signe.... Il n'y a rien  esprer pour milady ni pour
sir Walace.... Cependant il parat couter le docteur, et le docteur
parle encore.... Mais non, le voil qui descend dans l'entre-pont, et le
Capitaine-Noir ne lui a rien dit, rien ordonn....

Au bout de quelques minutes cependant, le capitaine anglais croit
remarquer un mouvement  bord du _Fantme_.... Au geste du commandant du
brick, quelques hommes paraissent sur le pont, et bientt _le Fantme_
masque son grand hunier pour se remettre en panne.... Sans rien dire au
_Mascarenhas_, le Capitaine-Noir trouve le moyen de se faire entendre de
lui: il lui fait un signe de la main, et ce signe quivaut  un
commandement imprieux... _Le Mascarenhas_ met aussi en panne, et
l'embarcation du _Fantme_, qui dj est venue  bord avec le docteur,
est de nouveau affale  la mer. Les mmes hommes la montent: le mdecin
s'est plac  la barre, sans paratre avoir reu les ordres de son
commandant. Mais cependant il a tout compris. Il s'loigne en silence
pour accoster une seconde fois le navire anglais.

--Eh bien! docteur, lui demande le capitaine du _Mascarenhas_, je vous
l'avais bien dit que nous nous reverrions avant peu! Vous venez sans
doute m'apporter de bonnes nouvelles?

--Oui, capitaine; j'ai tout obtenu de lui. Vous pouvez me confier vos
deux passagers. Il a mme permis que la femme  laquelle vous vous
intressez si vivement ft place  notre bord. Faites vos dispositions
pour qu'on puisse l'embarquer dans le canot sans risquer de lui faire
prouver des secousses qui pourraient nuire  l'tat de cette pauvre
malade. La mer est belle, le navire n'a que peu de mouvement, et il ne
sera pas difficile de placer doucement cette dame dans l'embarcation,
sur un bon matelas ou dans un cadre.

Toutes les dispositions ncessaires indiques par le docteur furent
prises, et la malade, accompagne de son poux qui dirigeait ces apprts
avec la plus tendre sollicitude, fut reue dans le canot du _Fantme_
par les matelots du Capitaine-Noir.

Le mari de la dame mourante embrassa avec effusion de coeur le capitaine
du _Mascarenhas_. Le docteur en fit autant en recevant de ce brave marin
l'expression de la vive reconnaissance que lui inspirait le service
qu'il venait de rendre aux deux infortuns qu'il confiait  son
humanit.

Le canot du _Fantme_ s'loigna alors silencieusement du btiment
anglais pour retourner  son bord.

Les matelots et les passagers du _Mascarenhas_, les yeux attachs sur
cette embarcation qui emportait deux de leurs compagnons d'infortune, ne
purent s'empcher de remarquer avec tonnement et curiosit les
prcautions qu'avaient prises le docteur pour cacher  tous les yeux la
figure de la malade. Un pavillon, pos sur deux cerceaux au-dessus de sa
tte, avait t soigneusement tendu jusqu'au pied de son cadre, non pas
seulement pour la garantir des rayons du soleil ou du souffle de la
brise, mais ce pavillon paraissait avoir t plac de manire  empcher
tous les regards de se porter sur la personne qu'il recouvrait si
soigneusement.

Dans quel but, se demandait-on, prendre un soin aussi scrupuleux? Est-ce
pour pargner aux marins du _Fantme_ l'impression pnible que peut
causer la vue d'une femme expirante? Mais sur de pareilles gens quel
effet redoutable pourrait produire un tel spectacle, quelque douloureux
qu'il soit?... Cet intrpide quipage du Capitaine-Noir est-il habitu 
trembler de peur  l'aspect d'une femme souffrante? Si d'un autre cot
le docteur n'a voulu que procurer un peu d'abri  l'agonisante,
pourquoi, non content d'avoir tendu sur elle un pais pavillon, se
place-t-il encore dans son canot de manire  empcher le Capitaine-Noir
d'apercevoir la jeune passagre qu'il a bien voulu par son humanit
recevoir  son bord?...

Tout le monde  bord du _Mascarenhas_ se perd en conjectures sur les
minutieuses prcautions prises par le docteur  l'gard de la malade.

Mais l'tonnement redouble encore, lorsque le canot se trouve rendu le
long du _Fantme_.... Personne ne parat sur le pont: les hommes seuls
de l'embarcation se disposent  embarquer la passagre au commandement
du docteur. Le Capitaine-Noir, au lieu de tmoigner quelque curiosit et
de jeter au moins les yeux sur les nouveaux venus que son canot lui
amne, semble au contraire viter de les regarder. Il se promne
toujours comme absorb dans ses rflexions, et cette fois, au lieu de se
tenir du ct du vent, il a pass du bord oppos, comme s'il craignait
d'tre tmoin de la triste et silencieuse scne dont son btiment est
devenu le thtre....

La malade cependant venait d'tre leve dans son cadre jusque sur le
plabord du _Fantme_; mais alors, au lieu de dmasquer son visage, le
docteur a fait lever une toile au pied du grand mt, comme pour cacher,
plus soigneusement encore qu'il ne l'a fait dj, la passagre aux
regards du timonnier et du capitaine, qui seuls se trouvent sur
l'arrire. Le lugubre cortge se dirige du pied du grand mt jusque vers
un panneau lgant situ en avant du milieu du navire, et le cadre de la
malade, suivi par le mari de l'infortune, disparat, transport avec
soin par quatre matelots.

Les marins anglais ne savent que penser de l'tranget de cette scne
muette et mystrieuse.

Le _Fantme_ rehisse  son bord le canot que pour un instant il a mis 
la mer. Les hommes qui ont nag dans cette embarcation servent eux-mmes
 la replacer sur ses palans, et puis, aprs avoir excut avec
promptitude et prcision cette opration, ils se portent, toujours sans
se dire un seul mot, sur les bras du grand hunier. Le _Fantme_, pouss
alors par le vent qu'il reoit dans ses voiles orientes au plus prs,
quitte la panne qu'il avait tenue jusque-l le long du _Mascarenhas_, et
en quelques minutes il a dpass son compagnon de route, qui reste
derrire lui comme un navire  l'ancre, tant la vitesse prodigieuse du
brick est suprieure  celle du trois-mts anglais.

Au moment de leur sparation, le capitaine du _Mascarenhas_ a voulu
faire ses adieux au commandant du brick. Trois fois le pavillon anglais
a t hiss et amen au bout de la corne du trois-mts, en signe de
salut. Mais le Capitaine-Noir n'a pas jug  propos de rpondre  cette
politesse. Il s'est loign sans paratre mme avoir remarqu qu'on le
salut.

Vers l'approche du soir, quand le soleil, disparaissant dans l'ouest,
sembla abandonner  la nuit qui s'avanait l'empire de ces vastes mers
que la solitude rend quelquefois si affreuses, l'quipage du navire
anglais, rassembl sur le gaillard d'avant, voulut encore repatre pour
la dernire fois ses avides regards de la vue du brick redoutable qu'il
croyait  peine avoir contempl pendant plusieurs heures. Est-ce bien la
vrit que nous avons vue, se disaient les matelots, ou un songe que
nous avons fait? Avons-nous bien pass une demi-journe bord  bord
avec ce fameux Capitaine-Noir dont on nous parlait comme d'un tre
invisible? Lorsque, rendus  terre, nous dirons que nous l'avons vu, que
notre capitaine a caus avec lui, que son navire et le ntre ont
communiqu, personne ne voudra nous croire, et cependant c'est bien lui
que nous avons rencontr et qui a pris  son bord nos deux passagers....
Mais avez-vous remarqu les matelots qui montaient le canot du
_Fantme_? Ils n'avaient pas le mme air que les autres marins. Ils
n'ont rpondu  aucune des questions que nous leur avons adresses. Ils
paraissaient mme ne pas nous entendre.... Mais ce sont peut-tre aussi,
comme leur capitaine, des tres surnaturels ou des malheureux qui ont
sign un pacte avec le diable.

La nuit avait dj descendu sur la surface de la mer, et  l'horizon,
vers le point sur lequel les matelots n'avaient pas cess de tenir
leurs regards attachs, on vit sautiller un petit feu rouge qui indiqua
que c'tait l qu'tait encore le _Fantme_. Les marins du
_Mascarenhas_, s'abandonnant  leurs ides superstitieuses, continurent
leur conversation en observant au sein de l'obscurit la lueur que
jetait par intervalles ce feu que l'loignement allait bientt leur
drober pour toujours.

--C'est la clart de l'habitacle du _Fantme_ que vous voyez l,
disaient-ils avec une sorte d'effroi aux passagers qui coutaient en
palpitant leurs rcits fabuleux sur le brick mystrieux.... C'est,
dit-on, dans une tte de mort que la lumire ncessaire  la boussole
est place pendant la nuit. Le jour, quand le _Fantme_ combat, il ne
hisse qu'un grand pavillon noir au milieu duquel se trouve encore une
tte de mort. Le nom mme du btiment, que vous avez lu sur l'arrire,
trac en grandes lettres blanches, a t form avec les os des
officiers espagnols que le Capitaine-Noir a tus de sa propre main 
l'abordage.

--Comment, rpondaient les passagers aux crdules matelots, pouvez-vous
ajouter foi  de telles exagrations, bonnes tout au plus pour effrayer
de jeunes enfans?

--Comment nous pouvons ajouter foi  cela! Mais, messieurs, vous ne
connaissez donc pas la complainte faite  Buenos-Ayres sur le
Capitaine-Noir?

--Jamais nous n'en avons entendu parler.

--Dis donc, Herry, chante donc un peu, si tu n'as pas perdu tout--fait
la voix, la complainte du Capitaine-Noir  ces messieurs, pour leur
faire savoir si c'est des contes, ce que nous leur contons.

--Je veux bien si je peux, rpond Herry  l'invitation de ses camarades;
mais ma voix n'a pas pris beaucoup de force pendant nos quarante
derniers jours de calme.... C'est gal, j'essaierai pour vous faire
plaisir.... Approchez-vous de moi, si vous voulez m'entendre, car je ne
crois pas pouvoir chanter comme je le faisais il y a seulement deux
mois.

Tout le monde, runi sur le gaillard d'avant autour du chanteur Herry,
prta une oreille attentive  la complainte du Capitaine-Noir.

L'orateur commena ainsi, d'une voix basse et rauque comme les flots qui
murmuraient autour du navire:

     Voyez  l'horizon
     Filer comme un fantme
     Ce brick sans pavillon,
     Avec sa longue baume.
     Veille bien au bossoir,
     Car la nuit sera sombre,
     Et l'on a vu dans l'ombre
     Le Capitaine-Noir.

       Largue la toile,
       Forons de voile,
       Car il court l'enfer,
       Ce roi de la mer.

     Malheur  qui s'endort
     Et tombe sous sa coupe;
     Une tte de mort,
     C'est son fanal de poupe.
     De l'arrire au bossoir,
     Comme un drap mortuaire
     Est peint l'affreux corsaire
     Du Capitaine-Noir.

       Largue la toile,
       Forons, etc.

     Le jour, au fond des eaux
     Comme un plomb il se coule,
     Pour guetter les vaisseaux
     Que balance la houle.
     Et lorsqu'avec le soir
     Au loin la foudre gronde,
     On voit sortir de l'onde
     Le Capitaine-Noir.

       Largue la toile,
       Forons, etc.

     Des grappins teints de sang
     A ses vergues se brassent,
     Pour dchirer le flanc
     Des vaisseaux qui le chassent.
     Et quand il fait pleuvoir
     Son monde  l'abordage,
     Nul n'chappe  la rage
     Du Capitaine-Noir.

       Largue la toile,
       Forons, etc.

     Partout portant l'effroi,
     Partout faisant sa ronde,
     Prs des vaisseaux du roi,
     Lui seul est roi sur l'onde.
     Ah! tremblons de le voir!
     Peut-tre il nous observe....
     Mais que Dieu nous prserve
     Du Capitaine-Noir.

       Largue la toile,
       Forons de voile,
       Car il court l'enfer,
       Ce roi de la mer.

La complainte de Herry sur le Capitaine-Noir n'tait pas finie, que dj
le feu du _Fantme_ avait disparu  l'horizon. Mais fidles  leurs
superstitions, les matelots anglais rptaient aux passagers qu'il ne
fallait pas pour cela s'imaginer que le Capitaine-Noir les et quitts
pour ne plus revenir. Cet homme, ou plutt ce diable, car c'est sans
doute un dmon, n'a pas pour habitude de lcher comme il l'a fait la
proie qui lui tombe sous la griffe. Aussi,  minuit, vous pouvez vous
attendre  le voir revenir le long de notre bord et jeter ses
redoutables grappins sur le pauvre _Mascarenhas_. Minuit, c'est son
heure, et avec lui il n'est pas de tempte qui puisse mettre un btiment
 l'abri de ses coups de patte. Quand la mer est furieuse pour les
autres, elle est unie comme une glace pour le _Fantme_, qui jamais,
mme dans un ouragan, n'a pris de ris dans ses huniers, et n'a amen ses
perroquets pour un grain. Le Capitaine-Noir est si certain du succs
quand il approche un btiment marchand ou un btiment de guerre, que
quelquefois il ne se donne pas la peine de monter sur le pont pour
commander l'abordage. Ce sont ses lieutenans qui ordonnent pour lui et
qui font la plupart des prises dont s'engraisse l'quipage du _Fantme_,
car jamais le Capitaine-Noir ne partage avec ses gens; il leur donne
tout: il ne prend pour son propre compte que la gloire, et afin que son
nom seul soit connu, ses hommes ne sont dsigns entre eux  son bord
que par des numros. En mettant le pied sur le plabord du corsaire,
chaque nouvel arriv perd son nom et prend un nombre d'ordre. Le second
du navire est le n 1, le premier lieutenant le n 2, le second
lieutenant le n 3, ainsi de suite jusqu'au dernier mousse.

Les passagers, souriant avec l'air de l'incrdulit  tous les contes
des matelots, allrent se reposer, et le pont du _Mascarenhas_ resta
livr aux hommes de quart, encore tout proccups des ides qu'avait
fait natre en eux l'apparition du _Fantme_ et du Capitaine-Noir.

Mais pendant le temps o les marins s'entretenaient ainsi du fameux
capitaine et de son merveilleux btiment, que se passait-il  bord du
_Fantme_? Nous allons le voir.

Quelques heures aprs avoir perdu de vue le _Mascarenhas_, le docteur,
charg du soin de la malade que lui avait confie le capitaine anglais,
s'empressa de prodiguer tous les secours de son art  cette infortune.
Le mari de la mourante paraissait absorb dans une douleur qui lui
permettait  peine de rpondre aux questions qu'on lui adressait. Il ne
semblait trouver d'expressions que pour demander en espagnol au mdecin:
Croyez-vous qu'elle puisse en rchapper? et puis il ajoutait avec
dsespoir: Je donnerais toute ma fortune et toute ma vie pour conserver
un seul de ses jours!

La tte penche au pied du lit qu'on avait prpar  son pouse,
l'infortun mari n'avait pas voulu changer de position, et cependant les
instances du mdecin avaient t vives, car, prvoyant le moment o la
malade pourrait cesser de vivre, il avait voulu loigner son poux du
fatal spectacle qui se prparait pour lui dans ce funbre entre-pont du
_Fantme_, clair seulement par la lampe allume au chevet de la couche
de l'agonisante.

Dans la nuit, le docteur, pour faire diversion au sentiment funeste que
cette scne douloureuse avait jet dans son coeur, vint respirer sur le
pont l'air frais qui enflait les voiles du navire. Le Capitaine-Noir
tait, contre son ordinaire, descendu dans sa chambre, car presque
toujours il se promenait seul jusqu' minuit ou une heure du matin sur
le gaillard d'arrire.

Le docteur trouva le second du _Fantme_ parcourant tout seul l'espace
compris entre le grand mt et le mt de misaine. Bien rarement les
officiers du bord, mme quand le Capitaine-Noir s'tait retir dans sa
chambre, s'exposaient  se montrer sur le gaillard d'arrire,  moins
que ce ne fut pour surveiller de temps  autre la manire dont
gouvernait l'homme plac  la barre.

Matre Arnold, second du btiment, tait un rude marin franais, fort
peu familiaris avec le sentiment, et trs-expert en fait de chose
expditive, soit sur terre, soit sur mer. Dans son temps, comme il
disait, la bamboche avait t sa passion. Mais voulant terminer
honorablement une carrire orageuse, il s'tait fait corsaire sous les
ordres du Capitaine-Noir. Le docteur du bord et lui taient au mieux,
quoique leurs manires et leur humeur fussent tout--fait diffrentes.

--Eh bien! docteur, s'cria matre Arnold en voyant monter sur le pont
son ami tout proccup, comment va la malade et monsieur son poux?

--Mais fort mal  mon avis, mon cher lieutenant. Vous me voyez tout
boulevers de la scne dchirante qui vient de se passer dans
l'entrepont entre ces deux infortuns.

--Allons donc, docteur, je vous croyais plus de moral que cela; un homme
qui tue par tat tre _vent-dessus vent-dedans_ pour une femme qui va
avaler naturellement sa _gaffe_!

--Que voulez-vous? ce sont l des contradictions qu'on ne s'explique
pas, mais qui existent dans notre pauvre coeur humain.... A propos,
est-ce que le capitaine s'est dj couch?

--Ah! mon Dieu, oui! Aujourd'hui il paraissait tre plus triste encore
que de coutume. Cependant il a fallu qu'il ne ft pas de trs-mauvais
poil pour vous accorder la permission de prendre  bord cette femme
malade et son pleurnicheur de mari.

--C'est vrai; je ne reviens pas moi-mme de l'audace que j'ai eue de lui
demander de faire venir une femme  bord du _Fantme_, et je conois
encore moins l'indulgence qu'il lui a fallu pour ne pas m'envoyer
promener avec ma demande.

--coutez-donc, docteur, notre capitaine veut peut-tre se rapatrier
avec le beau sexe; qui sait!

--J'en doute.

--Et moi donc. Quand celui-l aimera une femme, moi j'irai  confesse au
premier calotin venu. Avez-vous vu la grimace qu'il faisait quand
dernirement, dans notre relache  la Guayra, je voulais amener ces deux
multresses  bord? C'tait cependant de bien belle marchandise; mais
notre capitaine m'a fait bientt refouler le sentiment en dedans. Quelle
paire d'yeux il m'a faite! Une autre fois je vous assure qu'on ne m'y
reprendra plus. Plus d'amour, Lisette,  bord du _Fantme_.

--Et vous aurez raison. Je connais notre capitaine depuis plus
long-temps que vous, et je vous jure que ce serait un mauvais moyen pour
se mettre bien avec lui que de renouveler la petite scne qui a dj eu
lieu  la Guayra.

--Cependant on m'a dit, docteur, que, tel que vous le voyez, le
capitaine n'avait pas toujours crach sur la beaut!

--Bah! on vous a peut-tre dbit des contes comme on en fait tant sur
le Capitaine-Noir.

--Ecoutez, je ne vous donne tout cela qu'au prix o on me l'a donn 
moi-mme. On m'a dit entre autres choses, que c'tait parce qu'il
s'tait trouv trop chaud par une particulire qu'il avait aime trop
dur, qu'il ne voulait plus remettre la patte dans le sentiment.

--Qui a pu vous dbiter de telles balivernes? Il y a dix ans que je
connais notre commandant et que je le suis sur toutes les mers, et
jamais rien n'a pu, je vous assure, me donner  penser qu'il et t
tromp par une femme.

--Ecoutez donc, docteur, ce sont l de ces choses qu'un individu aussi
fin que lui n'aime pas  faire savoir  propos de botte. Mais croyez
bien que dans ce que je vous dis l, il y a quelque chose de vrai.

--Ne vous a-t-on pas racont aussi que cette femme qui l'avait tromp
tait son pouse, et que le dpit d'avoir perdu celle qu'il aimait
l'avait conduit  courir les mers?

--Sans doute que l'on m'a racont tout cela.

--Eh bien! rien n'est plus faux. Ce sont toujours les mmes bagatelles
que l'on dbite sur son compte. Ah! parbleu! si l'on voulait couter les
mille et un romans que l'on a faits sur notre pauvre capitaine, on en
composerait plus d'un volume....

--A l'usage des maisons d'ducation, n'est-ce pas, docteur?

--Mais je ne vois pas ce qu'il pourrait y avoir de si immoral dans tout
cela? Le Capitaine-Noir, ancien officier dans la marine franaise, s'est
attach au sort de la rpublique de Buenos-Ayres. Il a rendu le plus de
services qu'il a pu  sa nouvelle patrie; le tort qu'il a fait aux
ennemis n'a servi qu' augmenter lgitimement sa gloire.... Et nous que
ses succs ont enrichis, qu'avons-nous  lui reprocher?...

--Oh! rien sans doute, docteur, bien au contraire....

--Son avarice?

--Lui avare! il nous donne tout, bien loin de l, et ne garde rien pour
lui, ce brave homme!

--Son inhumanit?

--Lui! ah bien oui! c'est le meilleur des hommes quand il veut!

--Son dfaut de courage?

--Son dfaut de courage, dites-vous, docteur? Mais c'est un lion, et le
premier qui viendrait me dire.... Jamais la mer ne peut se flatter
d'avoir port un marin aussi intrpide que ce poulet-l.

--Eh bien! qu'avons-nous donc  lui reprocher? le silence qu'il garde
avec nous? Mais si c'est l un moyen d'obtenir ce qu'il est en droit
d'attendre de notre obissance, pourquoi le forcerait-on  nous parler
pour nous dire des choses inutiles?

--Vous avez raison, docteur, vous avez mille fois raison, et n'en
parlons plus. Notre commandant est ce qu'il nous faut, et, voyez-vous,
je ne le changerais pas pour un roi.... Mais causons, si vous le voulez
bien, d'autre chose, car il pourrait nous avoir entendus jaser ensemble,
lui qui voit tout ce qu'on fait  bord et qui sait tout ce qu'on
s'imagine lui cacher.

--Oui, parlons d'autre chose, je le veux bien. Vous ne vous douteriez
gure, j'en suis sr, du motif qui m'a fait monter sur le pont? J'y
venais avec l'espoir d'y rencontrer encore le commandant.

--Et qu'auriez-vous fait si vous l'y aviez trouv?

--Je lui aurais demand une faveur.

--Et quelle faveur?

--Une faveur qu'il ne m'accordera pas sans doute, mais qui au reste
n'est pas pour moi.

--Et pour qui donc est-elle?

--Pour cette dame malade. Imaginez-vous qu'elle m'a d'abord demand
comment se nommait le capitaine du navire et quelle espce d'homme
c'tait.

--Et vous lui avez rpondu....

--La premire chose venue. Dans la crainte de l'effrayer dans l'tat o
elle se trouve, je me suis bien gard, comme vous le pensez bien, de
prononcer le nom du commandant, et je lui ai dit, ma foi! qu'il se
nommait.... Antonio.

--Antonio, c'est, ma foi! un nom tout comme un autre.

--Et quand elle a voulu savoir quel homme c'tait, je lui ai dit que
c'tait un capitaine trs-distingu et en grande rputation.

--Fort bien, et aprs?...

--Aprs elle m'a pri en grce de l'inviter  se rendre auprs d'elle,
parce qu'elle dsirait lui confier avant de mourir ses dernires
volonts.

--Ah bien oui! je serai bien curieux de voir pour la raret du fait le
Capitaine-Noir faisant auprs d'une femme le service d'un
confesseur.... Il ne manquerait plus que cela pour me faire crever de
rire, moi qui depuis si long-temps n'ai fait une once de bon sang.... Et
que diable veut-elle, cette brave dame, avec sa confession et ses
dernires volonts? Est-ce que son grand _bat-la-lame_ de mari n'est pas
l au poste pour un coup?

--Par une singularit que je n'attribue qu'au dsordre des ides caus
par la maladie chez cette pauvre femme, elle parat depuis quelques
heures ne supporter qu'avec rpugnance la prsence de son mari au chevet
de son lit.

--Voil bien les femmes, docteur! en maladie comme en sant, toujours le
caprice en avant jusqu'au moment de faire l'ternuement final et
dfinitif. En v'l une qui au lit de la mort ne veut plus de son
seigneur et matre. Ah! notre commandant a peut-tre bien raison de ne
pas taper plus qu'il ne le fait sur le fminin.... Mais encore,
docteur, comment allez-vous dbrouiller vos lignes pour tirer au
capitaine la carotte sentimentale dont la moribonde vous a charg?

--Je ne sais; mais j'irai, ma foi! tout droit pour remplir un devoir de
conscience.

--Ah! c'est vrai, vous avez de la conscience, vous. Mais voyez-vous
bien, si j'tais  votre place, moi, savez-vous ce que je ferais?

--Que feriez-vous?

--D'abord je me dirais: Aller parler au commandant pour lui faire avaler
les rcits des vieux pchs d'une concitoyenne, c'est comme si je
chantais _femme sensible_. Ainsi donc, pas de dmarche inutile. Mais
d'un autre ct, pour empcher la mourante de crier aprs le capitaine,
je dirais au second du navire, qui est un bon plerin, et c'est moi:
Arnold, faites-moi le plaisir, mon ami, de remplir la corve pour le
commandant et d'couter le chapelet que ma malade veut filer par le
bout avant d'appareiller pour l'autre monde. Alors, comprenez-vous bien,
Arnold descendrait dans l'entre-pont en se donnant un air bonhomme, et
il couterait tout ce que la chrtienne aurait  restituer  la vrit.
Par ce petit moyen-l vous auriez rempli votre consigne, et votre malade
dfilerait en paix la parade, contente comme une sainte du paradis.

--Y pensez-vous bien, lieutenant! Ce serait tromper les dernires
volonts d'un mourant, et je me reprocherais cela toute ma vie.

--Eh bien! vous vous le reprocheriez; mais la chose tout de mme serait
faite!

--Non, j'aime beaucoup mieux m'exposer  un refus de la part du
commandant, et m'acquitter scrupuleusement de mon devoir, que de me
dbarrasser de ma mission en abusant de la confiance d'une malheureuse
qui n'a peut-tre plus qu'une minute  vivre.

--Voil, par exemple, ce que je n'ai jamais compris, moi! Il y a des
gens qui sont assez heureux pour avoir russi  se faire une provision
de scrupules. a les rend tranquilles,  ce qu'ils disent. Moi, j'ai
voulu aussi me _scrupuliser_ un peu; eh bien! jamais je n'ai pu y
arriver. Mais cependant tout cela ne m'empche pas de dormir, de boire
bien et de manger de mme, comme  l'ordinaire; et je dfie le plus
honnte homme d'tre plus tranquille d'esprit que je ne le suis. Il
parat que pour certains individus, c'est trop difficile que de
s'installer une conscience un peu propre. Mais coutez, au bout du
compte, si c'est une chose qui ne se donne pas que la conscience, quand
la nature ne vous a pas bti pour en avoir une, on serait bien bte de
chercher  contrarier le voeu de la nature; n'est-ce pas, docteur?

En ce moment les deux interlocuteurs virent, malgr l'obscurit qui les
environnait, l'ombre de quelque chose sortir du dme de l'arrire. Comme
le capitaine du _Fantme_ avait seul le privilge de monter  cette
heure par l'escalier de la chambre, ils se dirent l'un  l'autre: Voil
le commandant qui vient sur le pont. Attention! Sparons-nous.

--Oui, rpondit le docteur au second, sparons-nous; vous, pour veiller
 votre quart, et moi pour aller faire ma demande au commandant.

--Votre demande! rpliqua le second.... Il faut que vous ayez joliment
du courage, docteur; et franchement, j'aime mieux que ce soit vous que
moi qui ayez quelque chose  lui demander  l'heure qu'il est....
Allons, poussez de l'avant, et bonne chance que je vous souhaite.

Le Capitaine-Noir jeta d'abord les yeux sur la boussole pour s'assurer
si le timonnier gouvernait bien en route. Ce pauvre timonnier, sentant 
ses cts son commandant, se tenait droit comme un piquet, les yeux
fixs sur son compas, et osant  peine exhaler son souffle, tant il
avait peur si prs de son terrible chef. Aprs avoir stationn quelques
minutes auprs de l'habitacle, le capitaine se mit  parcourir  pas
lents, comme  son ordinaire, le gaillard d'arrire du navire. Pendant
une heure il ne fit pas autre chose.

Quant au chirurgien, qui guettait le moment le moins dfavorable pour
aborder son chef, il s'tait assis au pied du grand mt. Deux ou trois
fois dj il s'tait lev avec la ferme rsolution d'adresser la parole
au capitaine, et deux ou trois fois il avait repris sa premire
position, sentant ses jarrets trembler sous lui au moment d'ouvrir la
bouche.

Le second du btiment, matre Arnold, tout satisfait de trouver dans le
mdecin un homme qui avait aussi peur que lui de son capitaine,
harcelait tant qu'il pouvait le malheureux docteur pour l'engager  se
lancer. A chaque tour qu'il faisait entre le mt de misaine et le grand
mt, il ne manquait pas de coudoyer son ami en lui rptant: Eh bien!
docteur, qu'attendez-vous pour parler au commandant? L'occasion est
belle, le voil qui bille  se dmonter la mchoire. Allez donc,
docteur, et plus vite que cela.

Le docteur n'osait.

Le Capitaine-Noir, au bout de son heure de promenade sur le gaillard
d'arrire, alla enfin s'asseoir sur le couronnement du navire. Dans la
position qu'il avait prise, la lueur de la lampe d'habitacle jetait par
intervalle sur sa svre physionomie une clart que faisait vaciller de
temps  autre le roulis du btiment. Dans un de ces momens o les
accidens de la lumire permettaient au docteur de voir la figure du
commandant, le mdecin crut remarquer sur les traits de son chef une
expression moins austre que celle qu'ils avaient ordinairement. Pour
cette fois notre mdecin jugea le moment opportun. Il quitte le pied du
grand mt, il se dresse sur ses jambes, et le voil, pouss par le
second, faisant quatre pas et en reculant deux, en train de s'avancer,
le chapeau bas, vers son capitaine.

Ds qu'il se sentit en face de son redoutable chef, la rsolution lui
vint avec la ncessit de parler clairement.

--Commandant, lui dit-il, j'ai une grce  vous demander!

--Une grce, docteur? Mais il me semble que c'est aujourd'hui le jour!

--Effectivement, commandant; vous m'avez dj accord une grande faveur
en permettant  cette dame malade de passer  votre bord; mais j'ai plus
que cela encore  rclamer de votre bont.

--Plus que cela? Vous m'effrayez. De quoi s'agit-il?

--D'accomplir les dernires volonts d'une femme qui se meurt.

--D'une femme qui se meurt! Et quels rapports peut-il y avoir entre une
femme qui se meurt et moi?

--Cette malheureuse,  qui vous avez accord si gnreusement
l'hospitalit  bord du _Fantme_, voudrait confier  vous, mais  vous
seul, un secret qui va s'exhaler avec son dernier soupir.

--Et pourquoi  moi plutt qu' vous?

--Parce que vous tes le capitaine du navire.

--Et n'a-t-elle pas son mari  ct d'elle pour recueillir ses suprmes
volonts?

--Elle ne veut absolument se confier qu' vous.

--Plaisante ide! C'est bien cela, au reste.... Nommez-moi  cette
mourante, et l'envie de me prendre pour dpositaire du secret qui lui
pse se passera peut-tre.

--Je vous ai nomm, commandant.

--Et qu'a-t-elle dit?

--Elle a persist dans sa rsolution.

--C'est donc une femme bien extraordinaire!... Au surplus, il en faut
comme a.... Et prvoyez-vous ce qu'elle peut avoir  me dire?

--De tels secrets ou peut-tre de tels remords ne se devinent pas. C'est
une trangre, et je la connais depuis quelques heures seulement.

--Des remords! Elles en ont donc aussi quelquefois les femmes!... Oui,
mais au moment de mourir, au moment o ces remords sont inutiles!... Je
verrai votre malade.... mais il faudra qu'elle parle vite....
Aujourd'hui, vous voyez que je vous accorde tout, et pour une femme
encore!... Dites-lui qu'elle se prpare  me recevoir....

Le mdecin, tonn de la facilit avec laquelle il a obtenu de son
capitaine la faveur qu'il a sollicite pour la malade, passe comme un
trait auprs du second, qui, le voyant se diriger pour descendre dans
l'entrepont, lui demande:

--Et bien, docteur, y a-t-il de bonnes nouvelles?

--Il a consenti, lui rpond le mdecin.

--Consenti! s'crie matre Arnold.... Quand je vous disais qu'il voulait
se rapatrier avec le sexe.... Ah! par la sambleu! je serais bien curieux
de savoir la grimace qu'il va faire en accostant le lit de la moribonde!

Et aussitt matre Arnold se dispose, en se plaant au coin du grand
panneau,  pier le moment o le Capitaine-Noir se rendra auprs de la
dame mourante; mais il se poste de manire  tout voir sans que son chef
puisse souponner le motif qui le fait agir, car le second tremblerait
de laisser apercevoir  son commandant le moindre indice de
curiosit....

Le docteur, en revenant auprs de la dame anglaise, lui annonce que
bientt elle va recevoir la visite du capitaine, et que celui-ci s'est
montr dispos  entendre ce qu'elle parat avoir eu intention de lui
communiquer. A ces mots, l'infortune parat recouvrer un peu de force,
et relevant sa belle tte sur son oreiller, elle semble vouloir se
recueillir un moment et runir quelques ides.... Sa main dfaillante a
fait signe  son poux de s'carter un moment.... L'poux en pleurs a
obi avec une soumission qui laisse voir combien il fait d'efforts sur
lui-mme pour s'carter en cet instant douloureux de celle qu'il
chrit.... Mais les yeux de la mourante ne versent pas une larme.... Sa
bouche brlante exhale  peine un soupir, et ses regards ne daignent pas
mme suivre dans l'obscurit son malheureux mari qui s'loigne en
sanglotant....

Le docteur, arm d'un flambeau, attend dans l'attitude du respect la
visite du commandant.... Des pas solennels se sont fait entendre sur
l'escalier qui conduit du pont dans l'entrepont.... Tout est calme 
bord: les matelots de quart, comme  l'ordinaire, se sont retirs
devant, prts  paratre au premier commandement de l'officier, mais
n'osant se montrer sans qu'on leur en ait donn l'ordre. Un seul homme
se promne sur les passavans.... C'est matre Arnold, qui en marchant
bien fort veut faire croire  son capitaine qu'il a  peine remarqu le
mouvement qu'il a fait pour se rendre auprs du docteur....

Le Capitaine-Noir parat enfin dans l'entrepont. Il saisit d'une main
ferme la lumire qu'il voit briller dans les mains du docteur. Il
s'avance vers la chambre de la malade.... Le docteur se retire avec
humilit, et va rejoindre le second du navire, qui de son ct guette
tant qu'il peut chacun des gestes de son capitaine.

Un rideau de soie enveloppe la couche de la mourante, qui s'est efforce
de tourner la tte vers le ct o il lui semble avoir entendu les pas
du commandant.... Le Capitaine-Noir, en s'avanant prs du lit de mort
de la passagre, approche le flambeau qu'il tient de la main gauche, et
de son autre main il carte avec lenteur le rideau sous lequel lui
apparat la figure ple et livide d'une femme mourante....

A l'aspect de ce flambeau et de l'homme qui le porte, les yeux presque
teints de l'infortune s'lvent sur le Capitaine-Noir.... Un cri
horrible s'chappe de ses lvres contractes.... Le flambeau tombe....
Le Capitaine-Noir remonte avec la vivacit de l'clair sur le pont, o
le docteur et le second le voient passer comme un spectre irrit.... Ils
ont entendu le cri perant et terrible parti de l'entrepont. Une ide
pouvantable les a frapps comme d'un coup de foudre.... Le mdecin se
prcipite vers le lit de la malade: il gagne, malgr l'obscurit qui
rgne sur ses pas, la chambre que vient d'abandonner le commandant, et
sur cette couche qu'il cherche de ses mains tremblantes, il retrouve un
cadavre.... C'est la femme qui vient d'expirer.... Des fanaux arrivent;
 leur fatale clart il aperoit l'poux de la victime, qui, tout
palpitant d'effroi, vient fixer ses regards pouvants sur le corps
inanim de son pouse.... C'en est fait, la mort a tendu son voile
lugubre sur l'infortune, qui, dans son dernier soupir, a jet un cri de
terreur et de dsespoir dont le mdecin lui-mme tremble encore....

Ses traits, horriblement convulsionns, offrent dans leur ensemble
affreux l'expression des sentimens qu'elle a prouvs en expirant; son
front glac porte l'empreinte de l'pouvante qui vient de causer son
trpas....

--Quel funeste mystre a accompagn ses derniers momens? demande l'poux
dsespr au docteur.... Rpondez, monsieur.... Votre capitaine pourra
l'expliquer.... Il tait l; lui seul a recueilli de la bouche de la
victime.... Je veux savoir....

--Gardez-vous bien, rpond le mdecin, d'interroger le commandant!... Si
le secret qui lui a t confi lui fait un devoir de se taire, n'esprez
pas....

--Je puis tout braver, maintenant que j'ai tout perdu.... Peu m'importe
le vain respect dont vous entourez un homme  qui j'ai droit de demander
par quelle fatalit cette infortune a succomb au moment mme o il a
paru prs d'elle.... Est-il donc invisible pour qui veut parler  son
honneur, ce capitaine si terrible....

--Non, rpond une voix lugubre  ces derniers mots du malheureux poux,
il n'est pas invisible, cet homme  l'honneur duquel vous voulez
parler.... Le voil!...

Et devant l'imprudent qui n'a pas craint d'exhaler ainsi sa douleur, se
prsente, les bras croiss et l'oeil en feu, le redoutable
Capitaine-Noir!...

Un silence affreux suit ces paroles sinistres; le docteur ose  peine
lever les yeux sur la figure de son commandant.... Le malheureux poux,
 l'aspect de l'homme qui lui est apparu, sent sa rsolution s'vanouir,
et la peur succde  son exaltation. C'est au Capitaine-Noir seul de
parler dans cet instant solennel.... Il parlera sans qu'aucune bouche
ait l'audace de s'ouvrir pour l'interrompre....

--Faites enlever ce cadavre, dit-il en s'adressant au docteur et en
accompagnant cet ordre d'un de ces gestes qui ne permettent ni la
dsobissance ni mme la plus lgre hsitation....

Puis appliquant sa redoutable main sur le bras de celui qui un instant
auparavant voulait l'interroger, il entrane ce malheureux dans la
chambre de l'arrire, dans cette chambre o lui seul avait le droit de
pntrer....

Matre Arnold, rest sur le pont, a saisi quelques-uns des incidens
tranges de cette scne nocturne. Il brle d'interroger le docteur....
Il a vu le commandant rentrer dans sa chambre avec le passager.... Que
s'est-il donc pass? demande-t-il impatiemment au mdecin en le voyant
revenir sur le pont, aprs le dpart du capitaine. Est-ce une comdie
infernale qu'il veut jouer aujourd'hui? Le mdecin constern ne rpond
rien: il semble mme ne pas entendre les questions que lui adresse son
ami....

Celui-ci, livr  la plus vive curiosit, redouble d'instances pour
obtenir quelques mots au moins du docteur, et aprs l'avoir arrach  sa
stupeur, en le secouant comme un homme qui dort, il parvient  en tirer
ces mots:

--La femme est morte, et le mari ne sortira pas vivant de la chambre du
commandant.

Alarm  son tour de cette lugubre prdiction, matre Arnold s'crie
avec effroi:

--Et si ce passager dsespr osait, seul avec notre commandant....

--N'ayez pas peur pour le commandant, rpond le docteur.... Oh! si vous
aviez vu le regard qu'il a lanc sur ce malheureux....

--Mais encore une fois, docteur, avanons-nous, croyez-moi, vers le dme
de la chambre du commandant.... Ce que vous me dites-l et votre air
d'enterrement me prsagent quelque malheur.... Approchons.... Je serai
plus tranquille quand je me sentirai plus prs de....

A l'instant mme o matre Arnold prononait ces derniers mots, en
entranant presque malgr lui le docteur sur l'arrire du navire, le
bruit soudain d'une arme  feu les arrte....

Les deux amis et le timonnier plac  la barre se prcipitent  la fois
 l'entre du dme pour se jeter dans la chambre du commandant....

--Grand Dieu! s'crie Arnold tremblant, c'est lui qu'on a tu!

--Non, lui rpond en se montrant  ses cts le Capitaine-Noir, ce n'est
pas lui.... Faites monter  l'instant tout l'quipage sur le pont!...

Cet ordre tait inutile:  la dtonation de l'arme  feu, tous les
hommes du _Fantme_, oubliant,  l'ide du danger de leur chef, la rgle
svre qui ne leur permettait de se montrer que lorsqu'ils taient
appels en haut, s'taient lancs de leurs hamacs sur le gaillard
d'avant.

Le premier objet que leurs yeux hagards cherchent dans l'obscurit,
c'est leur capitaine, et en l'apercevant derrire, entre le docteur et
le second, ils se sentent rassurs....

L'ordre de rester sur le pont leur est cependant donn par matre
Arnold.... Tous se pressent en silence, le bonnet  la main, pour
entendre ce qu'il plaira  leur commandant d'ordonner....

Un homme monte seul sur le bastingage du vent: c'est le Capitaine-Noir.
Il va parler.

Tous ses gens palpitent d'impatience; et de peur de perdre un seul mot,
ils retiennent leur souffle dans leurs poitrines haletantes....

--Enfans! s'crie leur terrible chef, la carrire de votre capitaine est
finie.... Une misrable femme l'avait tromp, un lche avait fltri son
honneur.... Ma vue a donn la mort  la misrable, et cette main vient
de venger l'honneur de votre capitaine sur le lche qui l'avait
fltri.... Je meurs digne de vous; vivez dignes de moi....

A ces mots, qui portent un effroi subit dans tous les coeurs, l'quipage
se prcipite d'un seul bond sur son capitaine.... Il n'tait plus temps:
l'arme qu'il tenait dans sa main venait de le renverser mort le long du
navire....

--Mettons en travers, mettons en travers, crient  la fois tous les
matelots; et trois embarcations, dans lesquelles se jettent les plus
alertes, sont amenes en mme temps en vrac  la mer. Ceux qui n'ont pu
s'lancer assez tt dans les canots se prcipitent dans les flots pour
chercher, en plongeant autour du navire, le corps de leur bien-aim
capitaine.... Les cris de rage des uns, les gmissemens des autres,
donnent  cette scne nocturne l'appareil le plus trange et le plus
lugubre....

--Eh bien! demandent  chaque instant les officiers avec anxit,
l'avez-vous trouv, mes amis?...

Et tous les matelots consterns rpondent:

--Non, pas encore.... Ils cherchent de nouveau, ils nagent toujours: on
dirait qu'ils ont fait le serment de retirer des flots un trsor auquel
leur fortune et leur vie sont attaches....

Le ciel, qui jusque-l avait t doux et serein, s'est voil de nuages;
la mer s'est souleve tout--coup  la lueur de la foudre qui commence 
gronder.... Le vent gmit dans les cordages et les voiles du _Fantme_.
Mais ni la mer qui se gonfle, ni le vent qui mugit, ni la foudre qui
gronde, ne peuvent arracher les matelots  l'endroit o ils croient
retrouver les prcieux restes de leur brave commandant....

La tempte, cependant, restera la plus forte.... Matre Arnold a rpt
vingt fois l'ordre de revenir  bord, et vingt fois ses gens lui ont
dsobi....

Cependant  la voix brve de leur chef, qui s'unit  celle de l'ouragan,
au fracas du tonnerre et au mugissement des flots, les matelots rallient
le corsaire, en lanant vers le ciel, qui hurle sur leurs ttes, toutes
les imprcations de l'impuissance et du dsespoir....

En rentrant  bord, l'quipage furieux cherche encore  assouvir sa rage
sur quelque chose qu'il demande vaguement....

Il lui reste deux cadavres.... Il les cherche.... Il les trouve.... Le
corps d'une femme est rest dans l'entrepont.... Le corps d'un homme
doit tre tendu dans la chambre du capitaine.... Ces restes
pouvantables sont amens sur le pont  la lueur des torches funbres
que les officiers ont allumes....

--Voil la misrable qui l'a tromp, s'crient les matelots.

--Voil le lche qui a fltri son honneur, rpondent d'autres matelots 
leurs camarades....

--Envoyons-les ensemble par-dessus le bord; non, plutt par-dessus la
poulaine, disent-ils tous....

--Non! envoyons-les  l'eau tout nus, sans un lambeau de toile, et avec
un baril vide amarr aux pieds, ajoutent-ils, pour qu'ils flottent
long-temps, et pour que les oiseaux de mer dvorent leurs excrables
cadavres.... C'est l'enterrement des lches, et c'est encore trop bon
pour eux.

Et cette sentence cruelle de la vengeance est excute  l'instant
mme.... En voyant disparatre les corps des deux victimes,
ignominieusement lancs  la mer, les matelots, irrits de ne pouvoir
exhaler leur rage que contre des restes inanims, unissent du moins
leurs blasphmes et leurs maldictions, en appelant la colre du ciel
sur les deux tres  qui ils attribuent la mort de leur capitaine....

C'est avec peine que le docteur est parvenu  les empcher de lacrer
les deux cadavres, sur lesquels,  dfaut d'autre chose, ils voulaient
assouvir leur fureur.

--Est-ce ainsi, rptent-ils en pleurant leur commandant, que devait
finir le Capitaine-Noir....

--Un si vaillant homme mourir pour une coquine de femme....

Puis ils s'crient en s'adressant  matre Arnold:

--Vous qui tes devenu maintenant notre capitaine, conduisez-nous 
terre le plus tt possible....

--Nous ne voulons plus naviguer dsormais....

--Plus de Capitaine-Noir, plus de _Fantme_....

--Lui seul tait digne de commander notre corsaire....

--Menez-nous  la premire terre venue....

--Notre course, sans lui, est  jamais finie....

Le dgot qui s'tait empar de tout l'quipage aprs la mort du
Capitaine-Noir ne permettait plus aux officiers du corsaire de tenir
plus long-temps la mer avec des hommes pour qui la discipline, qu'ils
avaient observe jusqu'alors comme une sorte de culte, n'tait devenue
qu'un vain mot. A peine les matelots retrouvaient-ils assez de courage
et de bonne volont pour manoeuvrer le navire et pour obir aux ordres
de leur nouveau commandant.

Les officiers tinrent entre eux un long conseil  la suite duquel il fut
rsolu qu'on poursuivrait la route qu'on avait dj prise pour attrir 
Buenos-Ayres.

Au bout de trois jours on dcouvrit enfin la terre.... C'taient les
ctes de l'embouchure de la Plata.... C'tait l que si souvent _le
Fantme_, couvert de gloire et charg des riches dpouilles de l'ennemi,
tait revenu aprs ses rapides courses et ses nombreux combats.... A
peine les matelots eurent-ils reconnu cet attrage, qu'ils supplirent
leurs chefs de seconder le projet qu'ils avaient conu....

--Quelle est donc votre dernire intention? leur demanda le second....

--De brler le navire, rpondirent-ils tous, et de nous en aller  terre
dans nos embarcations, pour qu'il ne soit pas dit que _le Fantme_
puisse naviguer encore sans le Capitaine-Noir.

Cette volont trange tait exprime avec tant d'unanimit et de
rsolution, qu'il fallut bien que l'tat-major du brick se rendt au
voeu du grand nombre....

L'ordre de brler le navire est donn.... Les embarcations, charges de
monde, sont prtes  l'excuter. C'est un hommage expiatoire, un
sacrifice pieux que l'quipage veut offrir  la mmoire de son
capitaine....

Les voiles du _Fantme_ viennent d'tre dployes....

Les grappins d'abordage ont t hisss, comme s'il s'tait encore agi de
combattre....

Les caronades ont t charges... le pavillon noir arbor  la poupe....
C'est  ce signal que les btimens ennemis reconnaissaient qu'il n'y
avait plus de quartier pour eux.... Une fois ces dispositions prises,
les torches dont les officiers et les matelots sont munis mettent le feu
au navire mouill sur ses deux ancres, et en quelques minutes l'incendie
dvore, en hurlant dans le grement et la voilure, ces cordages si fins,
ces voiles si gracieuses, chefs-d'oeuvre des habiles marins qu'avait
choisis l'intrpide capitaine.... Bientt le feu gagne la coque; il
craque en pntrant dans la cale, qui lance vers le ciel, par les
panneaux et le dme de la chambre, de noirs tourbillons de fume: les
pices charges sur le pont partent et tonnent.... Les hommes, groups,
debout et le chapeau bas, dans les embarcations, attendent dans le
silence et le recueillement le moment fatal.... Les poudres vont
sauter.... Une explosion effroyable, dont la terre et la mer sont
frappes au loin, a retenti comme si les entrailles d'un volcan
s'taient dchires.... Long-temps aprs ce fracas pouvantable, l'onde
reste couverte d'un nuage de soufre que l'oeil ne peut percer, et que la
brise ne parvient qu'avec peine  chasser vers l'horizon, que la
secousse semble avoir aussi branl.... Mais quand le vent a enfin pass
sur les flots, et que la clart du jour s'est de nouveau tendue sur
leur surface, les regards des matelots cherchent la place o tait _le
Fantme_.... Ils ne le retrouvent plus.... Le brick n'a laiss aprs lui
aucune trace, et la mer a tout englouti pour jamais dans son abme....

A l'aspect de ce nant, les voix de tous les marins du corsaire qui
n'est plus s'lvent pour la dernire fois, et l'on entend partir de
toutes les embarcations ce cri lamentable:

Plus de _Capitaine-Noir_! plus de _Fantme_!!!

       *       *       *       *       *




V.

Le Ngrier le Revenant,

SCNE DE MER DE LA CTE D'AFRIQUE.


Une petite flotte de ngriers franais, espagnols et portugais,
encombrait l'ouverture du vaste fleuve de Boni, attendant avec anxit
l'occasion favorable d'chapper  la croisire anglaise qui la bloquait
troitement depuis deux ou trois mois dans les parages o chacun des
navires de cette escadrille de marchands d'esclaves avait russi 
achever sa traite.

La corvette _le Soho_, commande par un officier aussi intrpide
qu'entreprenant, tait venue pendant une nuit sombre et orageuse
mouiller entre les bancs de Boni, pour essayer de surprendre, au jour,
les ngriers qu'elle avait cru pouvoir approcher  la faveur de la nuit
et du temps pouvantable qu'elle avait choisi comme le plus propre 
cacher sa prilleuse manoeuvre et son projet hardi.

Il faudrait avoir vu clater un orage sur les ctes d'Afrique, pour se
faire une ide de la scne imposante qui se passait  bord de la
corvette anglaise pendant cette nuit solennelle.

Jamais encore le tonnerre, qui semble habiter ces climats de feu,
n'avait retenti avec plus de fracas dans les mornes sonores de ces
sombres rivages. Jamais encore les clairs n'avaient embras avec autant
d'ardeur le ciel convulsionn qui vomissait sur les flots soulevs par
une houle sourde, des torrens de pluie, de soufre et de chaude fume; et
le vent, qui si souvent hurle par _tornades_ dans l'atmosphre
touffante de ces contres dsoles, s'tait teint sur les ondes
gonfles, comme pour abandonner un moment  toute la fureur des lmens
les lieux funbres dont s'taient empares les tnbres de la nuit.

Le silence que l'on gardait  bord de la corvette anglaise dans
l'intervalle des coups de foudre n'tait interrompu que par la voix
retentissante du capitaine, qui, de temps  autre, gmissait dans un
porte-voix pour faire entendre ces mots  son quipage attentif:

_Babord la barre! Pare  mouiller! Mouille! File du cble encore! Monte
en double serrer les voiles!_

Ds que tous ces ordres furent excuts avec promptitude et ponctualit,
et que la corvette se trouva tranquillement mouille, le second du bord
ordonna  ceux des hommes qui n'taient pas de quart d'aller prendre
quelque repos avant l'heure o leur prsence deviendrait ncessaire sur
le pont. Puis il se rendit auprs de son capitaine, qui lui dit:

--Recommandez-leur bien de dormir s'ils le peuvent, car demain, selon
toute apparence, la journe sera chaude et fatigante pour eux et pour
nous!

Le commandant et les officiers passrent le reste de la nuit  se
promener sur le gaillard d'arrire, mais sans causer ensemble comme ils
en avaient l'habitude dans les circonstances ordinaires du service. La
pluie tombait en nappe sur eux; le tonnerre continuait  gronder sur
leurs ttes; mais aucun d'eux ne pensait ni  la pluie qui les inondait,
ni  la foudre qui venait blouir leurs yeux distraits.

Ils attendaient le jour.

Le soleil,  travers les masses de nuages rougetres dont l'horizon se
trouvait encore surcharg dans l'est, se leva enfin, vif, tincelant
comme aprs les nuits dlirantes d'orage, et  la faveur de ses premiers
rayons, projets sous la vote du ciel encore convulsionn du choc
atmosphrique de la veille, les gabiers, perchs en vigie sur les barres
de cacatois, aperurent au-dessus des bancs de sable en dehors desquels
tait mouille la corvette, l'extrmit de la mture d'un btiment 
l'ancre....

Les officiers, aprs avoir observ  la longue-vue le navire
nouvellement dcouvert par les gabiers, vinrent prvenir le commandant
qu'on ne voyait encore personne sur le pont de ce trois-mts; car
c'tait un trois-mts, et un fort _ngrier_ sans doute....

La rsolution du capitaine du _Soho_ fut bientt prise et son plan
d'attaque bientt arrt.

--Comme il nous serait impossible, dit-il  ses officiers, d'approcher
ce vendeur de ngres, avec notre corvette, sans nous exposer  chouer
sur les rcifs qui nous sparent de lui, nous irons le chercher dans son
refuge avec nos embarcations. Chacun de vous, messieurs, commandera un
des canots de l'expdition, et l'abordage nous fera justice de
l'impassibilit insultante de ce misrable.

En quelques minutes les cinq embarcations de la corvette sont mises  la
mer, et armes des meilleurs marins de l'quipage. L'ardeur des matelots
qui les montent est au moins gale au zle des officiers qui les
commandent: elles partent; elles nagent vers le ngrier qu'elles vont
atteindre en quelques coups de rames; et, malgr le danger qui le menace
de si prs, le ngrier, toujours paisiblement mouill sur ses deux
ancres, ne fait aucun mouvement, ne laisse apercevoir aucun prparatif
de combat!... Aucun homme mme n'a paru sur son pont.... C'est
probablement un navire abandonn....

Pendant le petit trajet que devaient effectuer les pniches anglaises
pour aborder ce navire mystrieux, le capitaine du _Soho_ tait mont
lui-mme sur les barres de grand perroquet de sa corvette, pour suivre
les mouvemens de son escadrille de canots, et tre plus  porte, s'il
le fallait, de donner encore des ordres  ses officiers....

Un _hourra_ pouvantable, pouss jusqu'aux cieux par tous les vaillans
Anglais qui montent les canots assaillans, lui indiqua bientt le moment
de l'abordage, et le capitaine remarqua avec joie qu'aucun homme ne
s'tait encore prsent sur le pont du navire que ses gens devaient
enlever sans que lui, leur ami et leur chef, pt partager les prils
qu'il avait eu  leur faire courir.

Mais au moment o les pniches entourent, abordent, longent le
trois-mts, la scne change subitement d'aspect. Des masses de matelots
arms, lancs comme par un volcan des coutilles du ngrier, se
prcipitent avec rage sur les premiers assaillans, qu'ils repoussent,
qu'ils massacrent, et qu'ils hachent sans pousser un cri, sans profrer
une parole; et au bout d'un quart d'heure de carnage, les Anglais,
accabls par l'imptuosit du choc inattendu qu'ils viennent d'prouver,
sont rduits  s'loigner du redoutable trois-mts qui voit fuir leurs
embarcations  moiti coules par la mitraille et jonches des cadavres
de ceux qui ont voulu franchir ses formidables bastingages.

Cet chec si inconcevable, si imprvu, loin de dcourager les officiers
des pniches, ne sert au contraire qu' ranimer leur ardeur.

Ils reviennent  la charge ds qu'ils ont pu rtablir un peu l'ordre que
leur dfaite a un instant troubl.

Cette seconde attaque, plus terrible, plus acharne encore que la
premire, fut repousse aussi par le ngrier avec encore plus de fureur
que le premier choc.

Ce nouveau massacre dura une demi-heure, et les pniches anglaises,
prives presque toutes de leurs chefs et de leurs plus vaillans
matelots, se virent forces d'abandonner pour la dernire fois le champ
de bataille qu'elles venaient de couvrir si vainement de sang et de
fume.

Quelle ne fut pas la douleur du commandant anglais, lorsqu'en voyant
revenir  bord le reste de la plus forte partie de son quipage, il
aperut les groupes de matelots du ngrier victorieux rentrer dans leur
cale et quitter le pont de leur navire, comme ils l'auraient fait aprs
avoir excut une manoeuvre ordinaire dans la circonstance la plus
paisible!

Quel pouvait donc tre ce btiment infernal, arm de tant d'hommes et
rsign  une rsistance si opinitre et si meurtrire!

A la suite de cette expdition trop fatale, la corvette anglaise,
rduite  s'loigner avec le peu de monde que lui avait laiss le feu de
l'ennemi, ne songea plus qu' quitter le mouillage qu'elle ne pouvait
plus garder avec scurit, et o l'arrive possible de quelques autres
ngriers bien arms aurait suffi pour la placer dans la position la plus
passive et la plus humiliante.... Il fallut se rsoudre  appareiller!
Mais dans quelle situation et avec quelles ressources.... Vingt ou
trente matelots, les seuls qui pussent encore agir, allrent larguer ses
huniers et ses basses voiles, ces voiles serres, la veille encore, par
un quipage de deux cents hommes si alertes et si dvous!

Le malheureux commandant, livr  la tristesse trop naturelle de ses
ides et au dpit cruel d'avoir chou si compltement dans une
tentative qui ne lui avait d'abord paru que trop facile, trouva  peine
en lui assez de force et de calme pour commander la manoeuvre qu'il lui
fallait ordonner pour fuir.... A l'abattement qu'il prouvait dj vint
se joindre encore un sentiment d'effroi....

Le ngrier, le redoutable ngrier, qui jusque-l avait sembl vouloir
rester  l'ancre et garder la position qu'il avait si bien dfendue, se
dispose aussi  appareiller.... Il s'est mme hl  pic sur ses ancres:
ses huniers paraissent s'lever le long de leurs mts, sous ses
capelages, et quelques-uns de ses matelots ont saut sur les vergues.

Plus de doute, il va appareiller....

Un large pavillon, un pavillon couleur de sang se hisse sur sa poupe, au
bout de sa corne d'artimon; et au milieu de cette fatale bannire se
laisse voir une tte de mort dessine en blanc.... Ce signal funeste
n'indique que trop bien le projet du forban: il va venir attaquer _le
Soho_, _le Soho_ dpourvu de monde, _le Soho_ dcourag, accabl par la
double dfaite qu'ont essuye ses embarcations.

Le fatal, l'invitable ngrier, pouss par la brise qui frmit dans les
airs, dploie toutes ses voiles, comme un vautour tend ses ailes
funbres pour fondre sur un ennemi sans dfense.... Il contourne les
bancs qui le sparent de la corvette: sa proue lance fend, avec la
rapidit du vent qui l'entrane, la mer sur laquelle il bondit; il
court; il approche; il va tomber sur _le Soho_.

--Oh! pour le coup, c'en est trop, s'crie le commandant anglais en
s'adressant  ses compagnons consterns. C'est notre mort ou notre
dshonneur que veut ce pirate. Il sait que la corvette ne peut plus
combattre; mais apprenons lui, mes malheureux amis, qu'un btiment de
sa majest peut sauter pour chapper  l'infamie de tomber entre les
mains d'un corsaire.

--Oui, oui, commandant, rpondent tous les marins anglais  leur chef
dsespr. Faisons-nous sauter avec la corvette, plutt que d'amener le
pavillon du roi pour cet infernal pirate.

Et un jeune officier, bless dans le deuxime abordage livr au ngrier,
s'arme d'une mche allume, et se tranant pniblement vers la soute aux
poudres, il n'attend plus que l'ordre de son commandant pour faire
sauter la corvette.

Plus tranquille aprs avoir trouv dans son quipage la ferme rsolution
dont il est lui-mme anim, le commandant du _Soho_ attend avec
rsignation l'approche du ngrier, certain qu'il est, dsormais, de
trouver contre la honte qu'il redoutait un refuge dans la mort qu'il
s'est assure.

Une porte de pistolet spare  peine les deux btimens qui vont se
mesurer bord  bord.... Mais quelle diffrence dans leur attitude et
dans l'aspect qu'ils prsentent! L'un bond de monde, les voiles hautes
et son artillerie prte  faire feu: l'autre se tranant avec effort
sous les deux huniers et la misaine qu'il est parvenu  larguer, et ne
montrant  l'ennemi que quelques pices dgarnies de leurs canonniers et
un pont aussi dsert que sa longue batterie!

Un coup de sifflet de silence s'est fait entendre  bord du ngrier, qui
s'est mis en panne par la hanche de la corvette, sans que celle-ci ait
pu manoeuvrer pour chapper au danger de cette position.

Un homme mont sur le couronnement du ngrier a pos sur sa bouche un
long porte-voix: c'est le capitaine forban qui va parler!

--Comment se nomme ta barque en drive? demande ironiquement d'une voix
de Stentor le commandant du corsaire.

--Quel est ton nom, cumeur de mer? lui rpond le capitaine anglais. Je
te ferai savoir le mien aprs.

--Mon nom? hurle alors le forban. Attends un peu, tu vas le savoir, si
tu sais lire!

Et au moment o le capitaine ngrier achve de prononcer ce mot, une
pouvantable borde lance par son trois-mts va percer le flanc branl
et couvrir de flamme et de fume le pont et la batterie de la
malheureuse corvette, qui ne riposte  la vole de son orgueilleux
ennemi qu'en lui envoyant un  un quelques coups de canon tirs en
dsordre; et en s'loignant ddaigneusement du _Soho_, le fier ngrier
laisse lire au capitaine anglais ce nom sinistre crit en grandes
lettres blanches sur sa poupe toute noire: _le Revenant_!!!

Trois heures aprs cette terrible entrevue des deux navires, _le
Revenant_ disparut comme une ombre fantastique, au bord de l'horizon
lointain, sous les clats de la foudre qui recommenait  gronder, et
sous la masse du grain furieux dont le ciel s'tait obscurci, comme la
veille, aux approches lugubres de la nuit!

       *       *       *       *       *




VI.

Ronde de nuit des Corsaires.


Un grand lougre noir, long, lanc, ras sur l'eau,  l'air forban, aux
voiles hautes et tannes, tait venu mouiller, pour quelques heures
seulement,  Brhat, afin de vomir sur le rivage de cette le une
centaine de ses fauves marins qui avaient demand  leur capitaine la
permission de se retremper dans les orgies de la terre, avant de
reprendre une croisire dj longue et pnible pour eux.

Aprs avoir saccag tous les cabarets de l'le, battu les filles,
assomm une partie de la garnison et mis le feu  deux ou trois granges,
qu'ils avaient eu la dlicatesse de payer d'avance, les superbes
corsaires du lougre _l'Invisible_ taient revenus  leur bord, frais et
dispos, vaillans et satisfaits, comme s'ils eussent pass un mois dans
une des champtres maisons de sant des les d'Hyres ou de Nice. Rien
ne rafrachit mieux le sang imptueux des marins que la vive dbauche et
les brlantes orgies. C'est l'hygine des hommes de mer, et les
capitaines connaissent tous le temprament de leurs matelots.

_L'Invisible_ appareilla dans la nuit avec tous ses joyeux bandits, pour
couper, pouss par un joli frais du sud-ouest, sur la cte d'Angleterre,
vers le bill de Portland....

Cent cinquante rengats en chemise rouge, en bonnet noir et en grosses
et larges bottes de Terreneuviers, couvraient le pont du corsaire, et
prsentaient, dans leur sauvage agglomration, l'abrg informe de
toutes les nations maritimes du globe, avec leurs jargons diffrens,
leur physionomie caractristique, leurs passions diverses et leur humeur
originelle. Il y avait dans ce singulier et terrible assemblage, des
Gnois confondus avec des Malais, des Amricains ple-mle avec des
Danois; des Africains mangeaient  la gamelle avec des Franais, mais de
ces Franais qui sont de toutes les nations, qui font la course en temps
de guerre et quelquefois mme en temps de paix.

Un intrpide jeune homme de Saint-Malo commandait despotiquement  toute
cette cume maritime, que d'un souffle de sa voix il envoyait 
l'abordage, et qu'un seul de ses gestes imprieux suffisait pour faire
rentrer dans l'ordre le plus passif et dans le calme le plus absolu.

Deux heures aprs avoir quitt Brhat, la moiti de l'quipage s'tait
endormie profondment, et l'autre moiti tait reste sur le pont, pour
veiller au large, manoeuvrer le navire et sauter au besoin  bord du
premier btiment marchand qu'on aurait pu rencontrer barbe  barbe au
milieu de l'obscurit presque impntrable de la nuit.

Le jeune capitaine, assis sur son banc de quart prs du timonier, qu'il
faisait gouverner, cherchait depuis long-temps dans sa tte rveuse
l'endroit o il pourrait lui tre favorable d'tablir sa croisire. Les
gens de quart, en se disant  l'oreille: _Le capitaine est sur le pont_,
n'auraient eu garde d'interrompre par le bruit de leurs grossiers
entretiens les mditations de leur chef. _Quand on parle trop haut_,
s'taient-ils rpt, _a lui donne la fivre, et quand il a la fivre,
le b.... n'est pas bon!_

Le matre d'quipage cependant, malgr la prudente rserve que lui
prescrivait la rgle silenciaire du bord, s'tait hasard  conter,
assez timidement d'abord, des histoires de sa vie aux hommes du gaillard
d'avant; et l'loquent narrateur, en remarquant du coin de l'oeil que le
capitaine s'tait avanc sur le passavant de tribord pour recueillir
quelques-unes de ses paroles, s'tait mis en tte de fleurir son
discours et d'lever son style  la hauteur de l'lite de son
auditoire.

Il y a, disait-il, auprs de Portland, une jolie petite coquine de
ville que les Anglais appellent Weymouth dans leur jargon, o ce que les
plus _comme il faut_ du pays vont se baigner comme des canards riches;
de faon qu'une fois, ayant dsert des pontons de Portsmouth, en
compagnie de deux chenapans comme moi, je nous trouvions le soir sans
pain et sans embarcation sur la cte, le long d'une case avec de beaux
rideaux clairs par de la chandelle en cire. Une crne Anglaise,
taille pour l'amour comme un _balaou_ pour la marche, se dgrait pour
 seule fin d'aller s'longer, la paresseuse qu'elle tait, dans son
hamac. Voil que je dis par manire d'acquit  mes deux _acoulites_:

--Il y a gras, les enfans, dans la turne, selon l'apparence du temps.
Et comme la porte tait ferme et condamne au cadenas, je me _pommoie_
le long du mur par la fentre, et j'entre, quoi!

La particulire, en me distinguant, a peur de mon physique. J'avais
cinq ans de pontons sur le casaquin, qui ne vous refont pas le cadavre
d'un homme. Je dis poliment cependant  l'htesse: Ce n'est pas pour a
que j'entre sans faon par la fentre de chez vous: c'est du mtal qu'il
me faut pour le moment; et je croche dans tout....

Aprs quoi je referme la porte de la cassine en dedans, en envoyant la
cl par-dessus le bord.

J'amarre avec deux tours-morts et une demi-cl la belle Anglaise sur sa
table, un mouchoir de batiste sur sa bouche, et une bouche un peu bien
garnie, allez; et en avant les pierres  fusil! que j'me dis. Me v'l
descendu en double parmi mes deux matelots de route, ma cale pleine et
mes panneaux condamns.

Avec de l'argent il n'y a rien d'impossible pour les mortels. Un
smogleur anglais, sentant  la bonne odeur que j'avais le gousset fourr
comme un premier hauban au portage de la ralingue, nous fit l'amiti
d'une embarcation  clins de dix-huit pieds neuf pouces de tte en tte,
pour nous remettre sur les ctes chries de notre belle patrie: et ce
qui fut dit fut fait.

Le conteur eut  peine achev son rcit, qu'une voix imprieuse et brve
s'leva pour lui demander, au milieu du silence qui avait succd  la
proraison:

--Reconnatrais-tu bien la maison que tu as pille?

--Capitaine, comme si j'avais encore l'honneur d'y tre; le smogleur
dont que je l'ai corrompu m'ayant signifi que je m'tais adress  la
premire famille de lords du royaume.

--Combien s'est-il coul de temps depuis ton aventure?

--Trois mois et un jour, capitaine; d'autant plus que voil la premire
fois, depuis mon _exeat_ des pontons, que j'ai repris la course avec
vous, Dieu merci!

--C'est bon; va te coucher pour te prparer  passer toute la nuit
prochaine; demain je te ferai casser la figure, ou tu me ramneras 
bord toute ta riche famille de lords.

--Vous tes vraiment trop bon, mon capitaine, pour l'article de mon
sommeil dont je vous suis oblig. J'ai la maison dans la tte tout aussi
horizontalement que je vous l'ai dit il n'y a pas seulement une heure.

Ds les premires ombres de la nuit suivante, le lougre _l'Invisible_
avait dbarqu dans sa lgre chaloupe, prs du cap St-Alban, cinq de
ses plus vaillans officiers, qui, conduits  Weymouth par le matre
d'quipage, taient parvenus  s'tablir mystrieusement sous les murs
du chteau que le forban avait escalad, pour la premire fois, trois
mois auparavant.

Le lougre corsaire, pendant cette petite expdition nocturne, louvoyait
au large, envelopp des tnbres qui favorisaient sa hasardeuse
exploration, et attendait avec anxit le retour de la chaloupe qu'il
venait d'aventurer sur la cte ennemie.

Quelques heures se passrent sans qu'aucun indice pt rvler au
capitaine le sort de ses audacieux maraudeurs.... Mais avec les premiers
rayons du jour, on aperut,  bord de _l'Invisible_, un petit point noir
qui se dtachait lgrement de la cte de St-Alban pour venir vers le
corsaire.... C'tait la chaloupe charge d'un nombre d'individus plus
considrable que celui avec lequel elle avait t expdie  terre.

Du plus loin que le matre d'quipage put se faire entendre, perch  la
barre de la chaloupe, il cria au capitaine attentif: Mon capitaine, nous
vous apportons du fameux! le pre, le mari et la belle Anglaise! tous
des lords pour le moins: il y aura gras! le pre-lord seul en pse au
moins deux comme vous!

Les trois infortuns captifs furent embarqus plus morts que vifs 
bord du fatal corsaire.

Le second de _l'Invisible_, aprs avoir prsid  cette petite opration
de dtail, s'approcha du capitaine pour lui dire:

--Savez-vous bien, capitaine, que cette Anglaise est joliment
tape?...--Qu'importe! avec l'argent que nous tirerons d'elle, nous en
aurons de cent fois plus belles encore, en les payant. Que dit le jeune
mari de ce coup de temps?--Mais, pas grand'chose de nouveau: il demande
seulement  vous parler.

--Faites-le venir et qu'il s'explique vite et rondement: le temps file
et la timidit m'ennuie.

Le mari de la jeune lady s'avana. C'tait le seul des trois
prisonniers qui pt encore retrouver assez de force et de rsolution
pour oser s'adresser au terrible chef des corsaires.

--Monsieur, demanda-t-il au capitaine en se remettant un peu de son
motion, aprs l'attentat dont nous venons d'tre victimes, que
pouvons-nous esprer de vous?

--La vie sauve, et rien de plus. Mais je vais vous parler sans phrases,
car je n'ai pas le temps d'en faire. Voici le fait. Vous avez, dit-on,
beaucoup d'argent, et nous en cherchons. J'ai mis la patte sur vous,
votre beau-pre et votre femme, et pour les ravoir il vous faudra
financer. C'est tout et c'est juste. Combien me donnerez-vous de prime
pour votre libert?--Combien exigez-vous pour notre dlivrance?--Puisque
c'est  moi de parler le premier, j'entre en matire sans crmonie.
Vous me donnerez six mille guines, et il n'en sera plus question.

--Six mille guines? Vous les aurez, pour peu que vous me procuriez les
moyens d'aller vous chercher cette somme  Weymouth.

--Cela ne sera pas difficile; mais entendons-nous bien d'abord, pour ne
pas embrouiller nos lignes. Le vent porte en cte, et avec ce petit
canot que voil, et deux hommes dont vous me rpondrez, je vais vous
faire mettre  terre. Votre femme et le papa beau-pre resteront  mon
bord pendant le temps qu'il vous faudra pour rassembler vos espces en
bloc. Demain, vers le milieu de la nuit, je courrai un gentil petit bord
sous le cap St-Alban, o vous viendrez me rejoindre dans une barque de
pche et mon petit canot, si vous tes un brave homme. Mais si, au cas
contraire, pendant l'arrangement de notre affaire, j'aperois quelque
croiseur qui ait l'apparence de vouloir me chicaner, je prendrai chasse,
et, pour mieux marcher, je vous prviens que j'enverrai par-dessus le
bastingage tout ce qui pourra me gner  bord et qui me paratra charger
inutilement le pont, la cale ou la chambre de mon navire....

A ces mots pouvantables, le pauvre Anglais ne put s'empcher de frmir.
Le capitaine s'aperut de l'effroi qu'il venait de jeter dans le coeur
de son prisonnier, et aussitt il continua afin de profiter de l'motion
qu'il avait eu l'intention de produire sur lui:

--Ces conditions sont dures  avaler, je le sais; mais je suis le matre
et vous tes pour le moment l'esclave de ma volont. Vous m'avez
entendu; je ne rpte jamais la mme chose.

L'affaire vous chausse-t-elle?

--Je souscris  tout: permettez-moi d'embrasser ma femme et son pre, et
faites-moi dbarquer sur le rivage: demain, je vous donne ma parole
d'honneur que vous serez satisfait.

Les choses se passrent comme il avait t convenu. _L'Invisible_, aprs
avoir couru un bord au large toute la journe, remit dans la soire le
cap  terre, et vers le milieu de la nuit il se trouva au lieu du
rendez-vous, sous la pointe de St-Alban. Un bateau de pche,  l'heure
dite et  l'endroit indiqu, s'approcha remorquant un petit canot.

C'tait la barque parlementaire dans laquelle devait se trouver
l'Anglais avec ses six mille guines. Bientt en effet le pauvre mari se
jeta tout palpitant d'espoir dans les bras de son beau-pre et de son
pouse plore.

--Eh bien! dit le capitaine en le revoyant, la ranon est-elle  son
poste?

--Oui, monsieur; je vous avais donn ma parole, et voil vos six mille
guines.

--Eh bien! en ce cas, reprends ta femme, mon garon, et le beau-pre
par-dessus le march! Je fais toujours noblement les choses.

--Puis-je au moins compter, monsieur, que pendant mon absence mon pouse
aura t respecte de vous et de vos compagnons?

--Tiens, morbleu! il est bon l le gentleman! Est-ce que, s'il en avait
t autrement, tu aurais voulu la reprendre au prix cot? Apprends donc,
mon amour, que les corsaires ont toujours de bonnes moeurs.... quand il
y a de l'or au bout....

Mais pas de sentiment, si a ne te gne pas. Le temps est beau, la brise
est ronde et la nuit sombre. Tu as ta femme au complet et moi mes
piastres bien comptes. La barque de pche t'attend, et nous n'avons ni
l'un ni l'autre une minute  perdre. Embarquez-vous en double, heureuse
famille,  moins que vous ne vouliez cependant siffler un verre de
Cognac avec moi; et aprs, filez-moi votre cble plus vite que a. Adieu
donc, bon voyage, les amis; et si le coeur vous en dit, n'oubliez pas,
mylord, que nous en sommes encore l pour un coup!

Le lendemain de son heureuse expdition, le lougre _l'Invisible_
flottait majestueusement sur la rade de Solidor, aprs avoir fait une
prise, en se rendant tranquillement du cap St-Alban  St-Malo.

Il y a beaucoup de gens, j'en suis sr, qui, pour l'honneur de la
galanterie franaise, voudraient bien que cette aventure ne ft pas
historique. Mais j'en suis trs-fch: l'histoire des corsaires ne peut
s'crire  l'encre rose, sur papier lilas vaporis d'essence de
jasmin!

       *       *       *       *       *




VII.

Matre rvolt;

DIALOGUES DU GAILLARD D'AVANT.


Un joli brick du commerce, nomm _l'Oiseau-Bleu_, nous transportait, moi
et quelques autres joyeux passagers, de Bordeaux  Maragnan. Depuis
quelques jours nous avions fait beaucoup de route avec un vent assez
fort et un temps fort brumeux, sans que des rapports de familiarit se
fussent encore tablis entre les personnes de la chambre et les gens de
l'quipage. Les matelots qui, pour la premire fois, naviguaient  bord
du navire, se connaissaient trop peu pour qu'il rgnt entre eux cette
intimit qui donne un air de famille si piquant  tout le personnel d'un
btiment marchand, et quant  nous, htes phmres du bord, retenus par
le froid ou la peur de la mer dans le fond de nos chaudes cabines, nous
n'avions pas encore song  communiquer assez directement avec les gens
chargs de nous mener  notre destination, pour pouvoir nous flatter
d'avoir mrit leur confiance.

Les marins, sans tre ce qu'on appelle dfians, sont en gnral peu
communicatifs avec les individus trangers  leur profession.

Il faut presque toujours que l'occasion de lier connaissance avec eux
arrive naturellement et  propos, pour qu'ils accueillent favorablement
les avances qui ont pour but de capter leur attention ou leur
bienveillance.

Ce ne fut gure que lorsque nous nous trouvmes dans les dlicieux
parages de l'le de Madre, que l'on commena  jaser un peu  bord de
_l'Oiseau-Bleu_. Les voyageurs qui ont prouv la douce influence de
l'air des tropiques, savent l'effet que la temprature vivifiante de ces
climats produit presque toujours sur les quipages qui viennent de
quitter la frigide et sombre monotonie de nos contres septentrionales.
Il semble que le premier souffle des brises alises ait l'heureux
privilge d'panouir toutes les ides, de dilater tous les coeurs. Les
marins qui sortent, dans l'hiver surtout, d'un de nos ports d'Europe,
pour aller chercher le ciel du midi, ne se ressemblent pas plus au bout
de quelques jours de mer, que si c'taient des hommes de deux espces
diffrentes.

Sur nos ctes (qu'on me permette de me servir de cette comparaison
triviale pour exprimer vulgairement mon ide), ce sont des ours, des
btes froces ou tout ce qu'on voudra. Sous des latitudes plus
mridionales, ce sont des colibris, des oiseaux-mouches, tout ce qu'il y
a de plus vif, de plus mignon et de plus smillant au monde.

Les colibris un peu goudronns de _l'Oiseau-Bleu_ commencrent, donc 
caqueter, comme je l'ai dj racont,  la vue de Madre.

Le matre d'quipage, en apercevant cette le si clbre par la qualit
de ses vins, n'eut garde de laisser passer une occasion aussi belle de
faire de la topographie de gaillard d'avant.

--L'le de Madre, s'cria-t-il sentencieusement, ressemble  la vraie
croix sur le plabord de laquelle est mort notre seigneur Jsus-Christ.

--Et comment cela? me hasardai-je  demander  notre faiseur de
parallle.

--La raison du comment? me rpondit-il avec un air qui me fit deviner la
satisfaction qu'il prouvait d'avoir provoqu la question  laquelle il
s'attendait, c'est que si on rassemblait tous les morceaux de bois de
la vraie croix, il y aurait de quoi  en faire cent vaisseaux de ligne,
comme de mme que si on faisait l'appel gnral de tout le vin qui passe
pour du Madre, il y aurait de quoi  _soumerger_ toute cette le que
voil sous sa propre _produisance_.

Je fis semblant de rire beaucoup de l'observation statistique du matre
d'quipage, et il se mit  fredonner:

          De mille et quelques paradis
          Que promet _la table_ ou l'histoire,

pour ne pas avoir l'air d'attacher une trop grande importance
scientifique  la remarque ingnieuse qu'il venait de faire.

Une petite passagre fort maigre, la seule que nous eussions le bonheur
de possder  bord, monta en ce moment sur le pont et demanda au
capitaine, avec cette candeur de curiosit que savent avoir toutes les
passagres:

--Capitaine, comment nomme-t-on cette autre petite le que l'on voit l
 ct de la grosse?

--Mademoiselle, cette petite le se nomme Porto-Santo?

--Porto-Santo! s'cria la jeune personne; oh! le drle de nom, _Santo_!

--Oui, _Santo!_ grommela entre ses dents mon matre d'quipage, et de
manire  n'tre entendu que de moi; si on te _sentait les os_,  toi,
on serait en vrit bigrement embarrass de te sentir autre chose,
madame _Santo!_

Cette saillie me prouva que le matre du bord tait calembouriste, et je
devinai ds lors qu'il ne me serait pas trs-difficile de tirer parti de
la gat naturelle de son esprit, pour les conversations que je me
promettais d'entretenir avec cet original, pendant la traverse.

Il n'est peut-tre pas inutile de faire remarquer aux amateurs d'tudes
philosophiques, que le sobriquet de _madame Santo_ ou _Sent-os_ resta
pendant tout le voyage  la pauvre fluette passagre qui avait si
indiscrtement demand  notre capitaine le nom de la petite le voisine
de Madre.

Le soir de notre premire journe d'entre en matire, les hommes de
quart, tals nonchalamment sur le gaillard d'avant, jouissaient, dans
les postures les plus voluptueuses qu'ils pussent se donner en se
couchant sur le guindeau ou les coutilles, d'un calme enchanteur.

Les voiles, mollement arrondies par la brise de l'arrire, semblaient,
en pesant  peine sur leurs vergues, nous renvoyer, comme pour nous
rafrachir  dessein, le vent lger et pur qui les avait enfles.

Le silence contemplatif qu'observaient depuis quelque temps les
matelots, pour jouir plus intimement du repos charmant qu'ils
savouraient, ne fut interrompu que par la grosse voix d'un ennuy qui,
aprs avoir bien contract sa bouche pour mieux biller, se prit 
crier:

--Sac..di! que je donnerais bien mon quart de vin pour que _queuqu'un_
nous contt un conte.

--Ah! tu aimes donc les _contes_, marquis! Excusez de la friandise: si
tu avais dit a avant dner, on t'en aurait servi un pour ton dessert.

C'tait, comme on s'en doute dj, le matre d'quipage qui venait de
faire cette rponse  l'amateur de contes.

--Ah a, matre Rvolt, reprit l'amateur, vous ne vous douteriez pas du
pari que j'ai fait, il y a bien, ma foi! une semaine, avec l'quipage?

--Tu as fait un Paris, mon ami, il y a une semaine? Eh bien! je t'en
fais mon compliment, car pour faire un Paris aussi vite, il faut que tu
n'aies pas perdu ton temps  enfiler des perles au clair de la lune.

--Quand je dis, matre Rvolt, que j'ai fait un pari, c'est que je ne
sais pas ce que je dis.

--Je m'en tais dout, rien qu' tes premiers mots, et toute ta vie je
te pronostique qu'il en sera de mme.

--Je voulais dire que vous ne vous douteriez pas de ce que j'ai gag en
pari, avec l'quipage.

--Je commencerai peut-tre  m'en douter quand tu me l'auras dit; mais
auparavant, si tu penses que je vais me _sabouler_ le coco pour mettre
la main dessus, tu t'es fichu _dedans_ comme un arracheur de dents! (A
part.) Mais est-il donc bte, ce baptis-l! C'est la lune dans son
plein avec une fente au milieu.

Le parieur reprend:

--Eh bien! pour tout vous dire, matre Rvolt, j'ai gag, sans tre
trop curieux, que matre Rvolt n'tait pas votre vrai nom!

--_Non! Oui!_

--Mais, sans vous offenser, est-ce _oui_-t-ou _non_?

--Tu as parl de mon nom, n'est-ce pas? Eh bien! j'ai dit _nom_, pour
faire cho; mais je n'ai pas dit _non_, c'est--dire _no senhor_, comme
dit l'Anglais. C'est une double entente que tu n'entends pas.

--Mais, finalement, j'ai pari avec les autres que _matre Rvolt_,
c'tait pas plus votre nom de famille que votre nom de baptme. Ai-je
t'i gagn, ou bien ai-je t'i perdu, quoi?

--Tu as gagn ou tu as perdu, personne ne peut te refuser a,  moins
que tu n'aies ni perdu ni gagn, comme dans un pari d'une pareille
nature. Mais pour que tu aies raison une fois dans ta bte de vie, je te
dirai que tu n'as pas perdu.... C'est--dire que tu n'as pas perdu
l'esprit, attendu que tu n'as pas ce qu'il faut pour ce genre de
perdition.

--Ah! en ce cas-l, vous ne vous appelez pas devant la loi matre
Rvolt!

--Pas prcisment.

--C'est donc comme qui dirait censment un sobriquet?

--_Sot_ toi-mme, entends-tu, mal appris!

Ah! mon Dieu du bon Dieu, est-_ce-t-il_ malheureux de ne pas savoir
bien parler le franais! C'tait pas pour vous offenser, matre Rvolt,
bien _acertainement_, que je disais un sobriquet. Je voulais dire que
c'tait, comme on dit, comment donc dj? une espce de nom de guerre
qu'on vous avait donn en vous appelant....

--Oui, c'est cela! un nom de guerre en temps de paix, n'est-ce pas.
Autre raison, autre btise! C'est comme dfunt capitaine La Sottise,
qui, pour ne pas chouer son navire, l'a fichu droit  la cte. Allons,
paliaca de Moka, allons, va donc un peu de l'avant, si tu ne veux pas
aller en drive du ct du champ de navets, de l'autre bord de l'eau.

--Ma foi, matre Rvolt, je ne sais plus _quoi que_ vous dire, tant
vous avez de l'esprit au-dessus de moi. J'ai pari, quoi, et j'aurai
perdu faute d'avoir la langue aussi bien amarre que la vtre.

Pour venir un peu en aide au pauvre diable dont les questions avaient
t si mal accueillies par le subtil et imprieux matre, je crus
pouvoir m'interposer entre les interlocuteurs et renouer au profit mme
de ma curiosit le dialogue qui venait d'tre interrompu. Je l'avouerai
mme, ce nom ou ce surnom de _Rvolt_ que portait le matre d'quipage
semblait cacher quelque signification piquante, et au risque d'prouver
le sort qu'avait dj subi le matelot investigateur, je dis  notre
savant du gaillard d'avant:

--Matre, vous excuserez ma curiosit, sans doute; mais, je vous
l'avouerai, j'ai t tent plusieurs fois, comme ce matelot dont vous
venez de blmer l'indiscrtion, de vous demander d'o pouvait vous tre
venu ce nom de _matre Rvolt_ qui semble cacher le mot de quelque
nigme, si c'est, comme tout me porte  le croire, un nom de guerre qui
vous a t donn.

--Le mot d'une _gnime_, me rpondit vivement le matre d'quipage; il
n'y a pas plus de mot _d'gnime_ l-dessous que de pommade  la rose sur
le cataugan d'un tondu.

La _nomination_ de _Rvolt_ m'est venue par rapport  une affaire que
j'ai prouve dans mon vieux temps, et d'o j'ai t bien heureux de me
retirer avec un _sobriquet_ seulement et avec un petit coup de
_briquet_, ainsi que vous pouvez le voir par la marque qui m'en est
reste sous le menton. C'est un certificat de bonne conduite sign par
un capitaine, et que je ne perdrai pas, tant ce gaillard-l aimait  se
servir de bonne encre pour signer ses certificats.

--Diable! l'affaire dont vous nous parlez l doit tre intressante.

--Oui, surtout quand, comme votre serviteur trs-humble, on en a pay
les _intrts_.

--Et y a-t-il long-temps que cet vnement-l vous est arriv?

--Quel vnement, s'il vous plat, si j'en tais capable?

--Mais celui dont vous venez de parler.

--Moi, je viens de parler d'un vnement! Ah bien bigre! tant mieux!
Dites plutt, monsieur le passager, que vous voulez tout bonifacement me
tirer une carotte du nez. Je vois votre truc, tout nuit qu'il fait dans
le moment actuel, encore mieux que si la bougie tait allume. Mais
c'est gal, puisque vous dsirez savoir le pourquoi-t-est-ce de mon nom
d'emprunt, je vais vous le raconter  la bonne franquette, pourvu
toutefois et nanmoins, pendant la chose que je vais vous rciter,
personne ne vienne me fiche malheur et me couper le fil de carret de mon
histoire; car, voyez-vous, monsieur, quand je parle, moi, je n'aime pas
qu'on s'avise de vouloir tre plus savant que moi et de me couper le
cble de mon discours pour me faire faire une _pissure_ dedans....
Est-ce-t-il entendu, vous autres? cria le matre aux gens de quart qui
l'coutaient.

--Oui, matre Rvolt, nous avons bien entendu; vous pouvez parler, et
le premier qui dira quelque chose sur votre parole sera mis  l'amende.

--Et  quelle amende encore?

--A l'amende que vous voudrez, matre.

--Eh bien!  l'amende d'un revers de main et d'une convulsion de pied au
derrire. C'est convenu et entendu. Attention, je parle, et qu'on ne se
mouche plus! Les toussemens et les crachemens sont suspendus pendant
toute la sance.

L'orateur, ou plutt l'historien, prit alors la parole de l'air le plus
grave, et au milieu du silence le plus profond il s'exprima ainsi:

Une fois et quantes, j'tais embarqu dans ma jeunesse et du temps de
la guerre passe,  bord d'un corsaire de Bordeaux qui avait un nom qui
ne se trouve pas dans l'almanach des saints du paradis. Ce particulier
de corsaire, gr en trois-mts, et on peut dire aux oeufs et aux
champignons, s'appelait, ni plus ni moins, le _Mange-Tout_.

Il avait en batterie seize caronades de dix-huit et deux canons de
huit; car vous savez assez qu'en course, sans qu'il soit besoin de vous
le rcidiver, c'est avec du fer qu'on a des piastres, et avec une autre
poudre que la poudre  friser qu'on peut attraper de la poudre d'or
plein son sac.

Nous tions  bord du _Mange-Tout_ environ cent trente  cent quarante
poulets de ma faon, c'est--dire pas trop avaris par l'eau de mer, et
un peu trop durs pour tre mis  la broche ou en fricasse.

Notre capitaine tait un petit homme de cinq pieds  cinq pieds un
pouce de hauteur, et un peu plus large que long. Il avait nom Doublemin.
Je ne sais pas bien encore si ses mains taient doubles, comme le
portait sa _nominaison_, mais ce que je sais trs-bien, c'est que
chacune de ses pattes en valait bien deux comme celles des meilleurs
lapins du bord. A lui seul, quand il n'tait pas content de la force de
l'quipage, il se mettait  hisser le grand hunier, en nous disant que
nous tions des carognes. C'tait le seul compliment qu'il nous faisait
quand il tait d'humeur  nous dire quelque chose d'_amicable_.

Pendant tout le temps que nous restmes mouills avec le corsaire au
bas de la rivire de Bordeaux, en attendant une bonne nuaison de vents
pour mettre  la mer, la joie et la gat ne dsemparaient pas  bord du
_Mange-Tout_. Les quipages des autres navires disaient que notre
trois-mts tait le btiment le _bien-nomm_, car on _mangeait tout_ et
mme l'on _buvait tout_  bord.

Il y avait toujours une touque d'eau-de-vie croche au pied du mt
d'artimon, et quand la touque tait vide, il n'en cotait pas plus que
d'aller la remplir  la cambuse.

L'ouvrage n'allait pas gure, mais les vivres allaient rondement.
C'tait un vrai paradis, affourch sur ses deux ancres, pour les cagnes
(les paresseux) et les ivrognes. C'est l'Anglais qui paiera tout a, que
je nous disions. Oui, l'Anglais, pas mal! c'tait nous, comme finalement
vous allez l'apprendre par la suite.

Le vent devint bon au bout de trois semaines de ribottes au mouillage
du Verdon. Le corsaire appareilla; et en descendant de dessus
l'empointure du grand hunier, o j'tais mont pour affaler les cargues,
je m'aperus du coin de l'oeil que l'on avait dcroch la touque
d'eau-de-vie du pied du mt d'artimon, pendant que j'tions en train de
faciliter la manoeuvre.

Effectivement, une fois en dehors des passes, le capitaine Doublemin
avait chang de barre et avait dit  ses officiers et au cambusier que
c'tait assez caus comme a entre l'quipage et la touque de
spiritueux. La sobrit, qu'il avait proclam, est l'me du matelot une
fois au large.

Il disait l une parole bien sage, le capitaine Doublemin; c'est aussi
mon opinion  moi, que la sobrit. Alors je ne pensais pas encore de
cette faon. Mais depuis j'ai appris  gouverner droit et  mettre le
cap sur une autre aire de vent.

Parvenu  ce point de son histoire, notre conteur s'interrompit un
instant pour adresser les mots suivans  un jeune novice de quart, qui
l'coutait avec la plus vive curiosit depuis le commencement de sa
narration:

--Dis donc, Piloneau, si, au lieu de m'couter l, la bouche ouverte et
les yeux sans bouger, tu allais me chercher une bouteille de Rochelle
qui est de service depuis ce matin  la tte de ma cabane!

--Oui, tout de suite, matre, rpondit le novice Piloneau en se laissant
glisser par le capot du logement de l'quipage.

Pendant la courte absence de Piloneau, matre Rvolt eut soin de nous
dire:

Quand je me laisse descendre du gosier une mare de paroles un peu trop
_consquente_, la gorge me reste  sec, et les mots que je veux pousser
ne flottent plus dans la passe. Hum! hum! mon coup de Rochelle va
m'arriver bien  propos pour me permettre de reprendre la borde de mon
discours.

Aprs avoir aval la moiti de l'eau-de-vie qui restait dans la
bouteille que venait de lui remettre le novice, notre historien reprit:

Je vous disais donc, avant de prendre un peu de rafrachissement dans
le fond de cette bouteille, que la sobrit est le plus beau devoir de
l'officier et du matelot  la mer.

Les gens du _Mange-Tout_, et moi tout le premier, coquin que j'tais
alors, ne pensrent pas de cette manire. En voyant que la touque de
schnick n'tait plus  son poste de combat, ils se dirent les uns aux
autres: _Tout va aller mal  bord du corsaire. Il n'y a plus rien pour
nous soutenir, et le capitaine est un vritable tratre._

Qui dit matelot, voyez-vous, dit un homme bigrement difficile 
contenter. Donnez deux jours de suite du gigot rti  un quipage, et le
troisime jour de gigot, l'quipage se rvoltera pour avoir de la viande
sale. C'est physique cette chose-l, et moi je suis juste; j'ai t
matelot tout comme un autre, et je sais bien que le huitime pch
capital, c'est de faire du bien  un matelot et de caresser un chat.
Ingrat une fois, ingrat deux fois, et ingrat trois fois, voil le
proverbe. Je ne sors pas de l. Tant pis pour ceux qui ne seront pas
contens: il iront se coucher, s'ils ne sont pas de quart.

Les plus farauds du corsaire firent d'abord des cabales. Allons trouver
le capitaine, qu'ils se dirent, pour lui rclamer notre contingent
d'eau-de-vie. Allons, rpondirent les autres. Mais une fois qu'il fallut
en dgoiser et s'escrimer pour aller parler au capitaine Doublemin,
personne n'avait plus de jambes ni de langue  son service.

Deux grands turbuleux _nanmoins_, ou _nez-en-plus_ comme vous voudrez,
prirent un peu de coeur  la bouche, et les voil partis en dputation
pour parler au capitaine au nom de tout l'quipage runi en comit de
cabale.

Une fois en face de notre _gare-la-bche_, qui se promenait comme un
ours du Canada tout seul sur le gaillard d'arrire, les deux
ambassadeurs du gaillard d'avant ne surent faire autre chose que de
mettre leur bonnet  la main.

--Que voulez-vous? leur demanda Doublemin pour commencer la
conversation.

--Rien pour le moment, rpondirent les deux _lofias_, bien embts de
la commission qu'ils avaient prise.

--Eh bien! en ce cas, allez-vous-en et fichez-moi la paix.

--Mais c'est que, capitaine, dit le plus hardi en revenant sur ses pas,
la touque d'eau-de-vie n'est plus croche au mt d'artimon.

--C'est qu'on l'aura dcroche, voil tout.

--Oui, mais c'est que nous vous demanderions  la revoir au pied du
mt.

--Oui! se met  crier Doublemin avec une voix qui avait l'air d'avoir
pass par le gosier du diable, quand tu la verras _recroche_ au pied
du mt, cette touque, c'est qu'auparavant vous m'aurez croch moi-mme
par le _dormant_ du cou au bout de cette vergue. Allez vous coucher, tas
de pochards: deux quarts de vin et un boujaron d'eau-de-vie, voil ce
qui vous revient, et c'est, trois fois par jour, plus que vous ne valez
tous ensemble.

--Vous voulez donc en ce cas, capitaine, rpondit le cabaleur un peu
_dsorient_, nous traiter comme des matelots du service ou comme des
pauvres rafals de marins du marchand?

Doublemin, en entendant ces paroles, ne fit seulement pas semblant d'y
faire attention, et il se mit  commander de suite une manoeuvre par
manire d'acquit et  seule fin de couper la conversation par le bout.

L'quipage devint de plus en plus mcontent, et il ne cessait de
rpter: Il veut traiter des hommes comme nous comme des marins du
service; c'est notre malheur qu'il ambitionne en nous rognant d'une
manire aussi froce les vivres de l'armement. Si encore, tout en nous
faisant jener d'eau-de-vie, il nous faisait faire des prises, on se
contenterait de la rafale de la cambuse, par la palpaison de l'argent;
mais avec lui, pas plus de prises que de fioles de tafia  vider.

Voil bientt un mois que nous balandons  la mer, bordaillant bord sur
bord, et nous n'avons seulement pas rencontr ce qui s'appelle une
barque  piment. Il faut en finir, il n'y a pas d'autre moyen!

Les plus obstins criaient en entendant ces paroles qu'il fallait en
finir en jetant le capitaine  la mer; que c'tait le meilleur moyen de
faire quelque chose de bien  bord.

Je ne suis pas bien certainement ici pour blmer la conduite des chefs.
Qui ne sait pas obir ne sait pas commander, et qui doit commander doit
savoir obir: c'est connu dans la marine. Mais je me permettrai de dire
nonobstant que si le capitaine du _Mange-Tout_ avait mis un peu plus de
douceur dans sa rponse aux gens de l'quipage, il aurait pu nous faire
avaler tout bonnement la chose de ne rien nous donner  boire. La
douceur dans le commandement est ce qu'il y a de plus beau, selon ma
petite manire de voir.

Supposez que vous soyez mdecin pour un instant, et que vous vous
mettiez dans la boule de faire avaler  un malade une boisson  lui
faire rendre l'me par le haut. Eh bien! que mettrez-vous pour que la
boisson passe dans la cale du malade? Vous y mettrez un peu de sucre,
n'est-ce pas? afin de masquer le mauvais got de la _drogaille_, et 
l'abri de la _sucraison_, la tisane fera son petit bonhomme de chemin.

Le commandement n'est pas une chose plus _maline_ que a. C'est un peu
de sucre qu'il faut y mettre, pour qu'il soit aval sans faire faire
trop la grimace  vos infrieurs. Voil comme moi j'entends le service.
La douceur et la svrit, c'est ma consigne, et je ne sors pas de l.

L'occasion de joindre l'exemple au prcepte sembla s'offrir en ce moment
mme  la philosophie pratique de matre Rvolt.

Pendant qu'il prononait emphatiquement la dernire phrase qu'on vient
de lire, un jeune novice du bord s'avisa de jeter sous le vent une
seille qu'il voulait remplir d'eau de mer. Mais ngligeant la prcaution
prescrite en pareil cas, le pauvre petit matelot avait oubli d'amarrer
le bout de la bosse du seau qu'il venait de jeter  la mer et qu'il
exposait  tre enlev par la rapidit du courant que la vitesse du
navire formait le long du bord.

Le matre d'quipage, s'apercevant de l'imprudence que venait de
commettre le novice inexpriment, interrompit tout--coup sa narration
et se leva brusquement en nous disant: Laissez-moi aller dire une
calotte ou deux  l'oreille de ce failli gars qui envoie un seau
par-dessus les bastingages, sans amarrer le bout de la bosse  bord.

Le matre s'avana alors vers le dlinquant, et aprs lui avoir
reproch son imprvoyance et lui avoir donn deux ou trois bonnes tapes
sur les oreilles, il revint reprendre sa place et continuer la narration
que cet acte de svrit avait un instant interrompue.

Je vous disais donc tout  l'heure, reprit-il, que la douceur dans les
chefs tait ma consigne. C'est toujours comme a que j'ai pens et agi.
Mais revenons  ce qui se passait  bord du _Mange-Tout_.

Je crois dj vous avoir rcit que nous n'avions rien trouv  gratter
sur mer, depuis notre dpart du bas de la rivire de Bordeaux.
Cependant, au bout de quinze  vingt jours ou un mois, plus ou moins, de
croisire d'embtement, voil qu'on aperoit  bord, du ct de l'le de
Madre, ma foi! dans les parages o nous nous trouvons  peu prs
actuellement, un navire ou deux; car on ne savait pas trop bien encore
si c'tait un seul btiment, ou s'il y en avait plus d'un. La vigie du
grand mt cria d'abord:

--Voil que je vois quatre mts sous le vent  nous.

--C'est deux bricks bout  bout, dit le capitaine.

--Oui, rpondit la vigie, a m'a l'air de deux bricks; mais les quatre
mts de ces deux bricks ne sont pas spars deux  deux. C'est quasiment
comme si c'taient quatre mts sur le mme navire.

Le capitaine et les officiers se pommoyrent sur les barres pour y voir
mieux avec leurs longues-vues.

Les quatre mts taient toujours plants  gale distance avec leurs
voiles orientes au plus prs, et courant la mme borde.

--Tiens, se mirent  crier quelques-uns des malins du gaillard d'avant,
car il y a toujours des plus malins que les autres  bord de tous les
navires, si c'tait le corsaire le _Quatre-Mts_ qui est appareill
quelques jours avant nous de la rivire[1]?

[Note 1: Il a exist  Bordeaux un corsaire qui avait _quatre-mts_, et
qui fut bientt connu dans la marine sous le nom vulgaire du
_Quatre-Mts_. Cette disposition, que l'on croyait devoir tre favorable
 la marche de ce navire, n'obtint pas tout le succs que l'on attendait
d'une telle innovation. Au bout de quelques jours de mer, le
_Quatre-Mts_ fut amarin par une frgate qui, elle, n'avait que
trois-mts.]

--_Quatre-Mts_ ou non, fit notre capitaine, je veux en avoir le coeur
net.

Et il ordonne de laisser arriver sur les quatre bouts de bois et de
faire faire  notre bord le branle-bas gnral de combat.

_Le Mange-Tout_, quand il tait pouss de bonne brise et qu'il avait de
la toile sur le casaquin, n'avait pas l'habitude de rester en route de
crainte d'user ses escarpins. Au bout d'une heure de chasse grand largue
et les bonnettes du vent amures, nous commencions  tomber assez
rondement sur le navire ou les navires en vue. Mais tant plus nous en
approchions et tant plus on ne pouvait pas encore dire si c'tait une
farce que nous avions vue ou si c'tait une vrit.

Figurez-vous une longue batterie jaune sur l'eau, et sur cette batterie
quatre mts plants,  peu prs de mme hauteur et avec le mme
entre-deux. Il n'y avait qu'une brigantine sur le mt de l'arrire, un
pavillon anglais au bout de cette brigantine, et on ne voyait qu'un seul
beaupr avec ses focs sur l'avant de tout cet _embrouillamini_.

Si c'tait deux bricks naviguant bout  bout, disaient les plus savans,
on verrait leurs deux brigantines et les deux boute-hors de beaupr, et
le mt de l'arrire du dernier serait plus haut que son mt d'avant.
Mais ces coquins de mts paraissent tout taills et coups comme ceux du
_Quatre-Mts_ de Bordeaux, et il n'y a pas moyen de soutenir que c'est
a ou que ce n'est pas a.

Tout en dbitant des contes sur cette affaire qui n'tait pas
tout--fait aussi claire qu'une chandelle allume, nous approchions pas
moins du phnomne qui nous taquinait l'esprit depuis plus de deux
heures de temps. Il ne restait gure plus que deux portes de canon
entre le susdit phnomne  quatre mts et nous, lorsque nous vmes
enfin ces quatre grands imposteurs de mts se sparer  la douce, et
faire deux beaux bricks de guerre anglais, ddoubls un peu proprement
l'un de l'autre par une manoeuvre analogue  la circonstance.

Pour lors, nous commenmes  voir deux pavillons, deux beauprs, deux
grands mts plus hauts que les mts de misaine. Celui qui ne se trompe
jamais n'est pas fait pour tre marin. Il est trop savant, et les trop
savans se font toujours mettre dans le sac dix ans avant les autres.

Voyant qu'il s'tait mystifi lui-mme, le capitaine Doublemin ne
voulut pas perdre de temps; c'tait bien assez d'avoir perdu la vue.

Il prit chasse en un coup de temps devant les deux _deux mts_. Notre
corsaire, ainsi que j'ai dj eu l'honneur de vous le certifier, ne
laissait pas moisir sa quille en route. Nous nous mettons  courir, et
plus vite que la petite poste, sur la cte d'Afrique. Les deux bricks
_escarpinent_ tant qu'ils peuvent, et il y avait d'un ct comme de
l'autre un peu plus de toile au vent qu'il n'y en a dans la poche o je
mets usagment mon mouchoir.

La premire nuit vient, et les deux bricks sont toujours dans nos eaux.
Le jour suivant mme histoire; la seconde nuit la brise frachit et des
grains nous tombent  bord. C'tait l'_inclination_ du _Mange-Tout_, qui
ne se _patinait_ jamais si bien que de fort temps.

Finalement, aprs soixante heures de chasse, pas plus de bricks anglais
en vue que de doublons ou de quadruples en or dans la besace en chair
humaine de la femme d'un Hottentot.

Le danger tait pass; mais la farce revint. Quoi, braillaient les
anciens faiseurs de complots contre le capitaine, il prend deux bricks
de guerre pour un? C'est donc des prises  _quatre-mts_ qu'il veut
amariner pour nous faire faire notre fortune! Oh! il faut que a change,
soit de la tte ou de la queue. A l'eau le canard! notre capitaine n'est
qu'un dindonneau!

Soi-disant, en courant comme nous le faisions sur la cte d'Afrique,
nous devions rencontrer dans ces parages, de gros btimens anglais, de
Londres ou de Liverpool, bonds de poudre d'or, de dents d'lphant ou
d'hippopotame, et d'huile de palme; il y en a qu'appellent cela de
l'huile de palmier, mais le nom ne fait rien  la chose. Vous n'tes
pas sans avoir entendu parler du commerce que font les Anglais avec les
ngres sauvages, qu'il leur est facile de mettre dedans. Faire le
commerce et embter son monde, c'est _syllonyme_, c'est--dire la mme
chose.

C'tait bien l'ide du capitaine de faire, s'il le pouvait, une
_raffle_ de btimens richement chargs dans ces parages. Mais le pauvre
cher homme tait tomb dans une si grande _rafale_ de respect et
d'estime aux yeux de son monde, qu'on pensait beaucoup plus  bord  se
priver de sa douce prsence, qu' couter ses ordres pour le bien du
service et l'honneur de la croisire du _Mange-Tout_.

J'avais oubli, tout en vous contant mon conte, qu'il y avait  bord de
nous un petit mauvais pas grand'chose qui avait t embarqu sur le
corsaire pour apprendre le mtier de la course: c'tait le frre du
capitaine, qui servait en gros et en dtail comme mousse; le plus vilain
et le plus tratre des enfans perdus que j'ai connus dans la navigation.
Pour en revenir  ce bout d'engeance de Lucifer, je vous dirai que quand
le _carcaillon_ entendit parler de la rvolte prpare par les plus
dtermins, il se mit  crier plus fort que tous les autres ensemble que
le capitaine tait un brigand dnatur, et qu'en sa qualit de frre de
Doublemin, il demandait qu'on envoyt son pauvre an par dessus le
bord, pour lui apprendre une autre fois  tre plus juste envers
l'quipage. Les mal intentionns, dont j'tais du nombre, en voyant la
bonne volont du coquin de mousse  l'gard de son frre, dirent que
c'tait un bon petit bigre. Ce n'tait nanmoins qu'une vile et jeune
canaille, ainsi que je me ferai un plaisir de vous le prouver dans la
suite.

Le mousse en question s'appelait _Chri_, de son nom de baptme. Une
nuit que j'tais de quart, je lui dis: Ecoute, Chri, si tu veux rendre
un vrai service  tout l'quipage en gnral, il faut que tu nous
prviennes quand il sera  propos d'envoyer monsieur ton frre de
l'autre bord du bastingage sous le vent.

--Je ne demande pas mieux, me rpondit l'enfant avec la franchise de
l'ge; mais c'est qu'il est malin comme un chat, mon gredin de frre, et
qu'il serait un peu lourd  _dcapeler_ de cette faon, attendu qu'il
est fort comme toute une escouade d'abordage, et que je crois qu'il a
toujours sur lui un poignard de longueur, avec accompagnement de
pistolets de poche.

--Quel moyen amical y aurait-il donc de finir bientt la conversation
avec le particulier?

Le petit Chri me rpondit pour lors:

--Si j'avais seulement un bon paquet de vert-de-gris, d'arsenic, ou une
ration suffisante de mort-aux-rats, je rpondrais bien de l'affaire,
parce qu'en mlant l'empoisonnement en question dans la bouteille
d'eau-de-vie du pacha mon frre, je serais sr de lui faire gober la
pilule de sant.

--Ah! le gueux! il boit donc de l'eau-de-vie  discrtion, lui? que je
ripostai tout en colre.

--Une bouteille toutes les nuits, quand la mer est belle, et
quelquefois deux fioles, quand il se rveille pour le mauvais temps.

--Non, que je dis au petit Chri aprs le moment de la rflexion. On
peut bien avoir du vert-de-gris  bord o il y a du cuivre; mais le
vert-de-gris, c'est du poison, et le poison n'est pas une arme brave et
loyale pour un quipage qui veut se rvolter avec honneur et sans
reproches. Pour ne pas qu'il soit redit que nous avons pris notre
capitaine en tratre, il vaut mieux le jeter cote qui cote  la mer,
au profit des requins ou autres carnivores de cette espce, que de
l'empoisonner comme un insecte malfaisant.

Chri, l'infernal sclrat de mousse, me quitta en disant: Vous tes un
brave homme, je vous respecte; mais mon frre n'en est pas moins une
_carcaille_. Et le mousse alla se coucher tout naturellement comme 
l'ordinaire.

Pendant tout ce bataclan, nous n'en faisions pas moins route sur la
cte d'Afrique, o nous devions rencontrer, comme plus haut,  ce que
nous promettait l'tat-major du navire, ces gros btimens anglais en
question, chargs de poudre d'or, de dents d'lphant, autrement dit
morphil, et d'huile de palme ou de palmier.

Oui, beaux btimens chargs de tout cela, que nous devions rencontrer,
comme vous allez le voir!

Quand donc, nous demandions-nous les uns aux autres, jetterons-nous
dfinitivement notre capitaine  la mer? Demain, _gourgonnaient_ les
moins presss. Aujourd'hui,  la nuit tombante, disaient les plus
dtermins. Oui, mais quand il fallait faire le coup, les plus presss
remettaient encore l'affaire au lendemain. La rvolte, voyez-vous, est
quasiment une pice de canon de malheur! On trouve cent hommes pour la
charger, et personne pour y mettre le feu.

Finalement, un beau matin avec le jour, on aperut terre devant nous.
Le capitaine ordonna de laisser courir comme pour aller au mouillage.
Nous ne tardmes pas  nous voir entre des petites les dsertes,
habites par des sauvages qui ne paraissaient pas avoir reu beaucoup
d'ducation. Autant qu'on pouvait le remarquer, mme du bord, ces
individus taient ngres de la tte aux pieds, et c'tait d'autant plus
facile  deviner qu'ils n'avaient rien pour se couvrir le casaquin. Le
seul habillement de quelques-uns, c'taient des flches et des gros
btons.

Si c'est comme a que nous faisons la course, se mit  crier l'quipage
en examinant la physionomie de ces naturels, le capitaine nous la fiche
bonne! Croit-il donc que nous allons amariner une de ces les avec les
habitans  bord, pour la _trir_ sur les ctes de France? Belles parts
de prises que nous aurons l! Un rocher au lieu d'un navire anglais, et
des sauvages ngres, au lieu de balles de coton ou de boucauts de sucre!

Nous ne fmes pas plutt mouills entre ces lots abandonns, que le
capitaine Doublemin ordonna  quarante hommes de bonne volont
d'embarquer dans nos trois plus grandes embarcations pour aller faire de
l'eau  terre. Ce qui fut command fut excut. On mit des barriques
vides dans les embarcations. Les officiers qui commandaient la corve
demandrent quelques fusils pour leurs gens afin de pouvoir se dfendre
 l'occasion contre les sauvages, et les trois canots dbordrent du
bord pour aller nous chercher de l'eau frache dont nous avions besoin
dans le fait, car depuis que l'on avait retranch l'eau-de-vie 
discrtion  l'quipage, il s'tait jet  corps perdu sur l'eau, pour
avoir  boire quelque chose.

Vous pensez bien, sans qu'il soit ncessaire de vous le faire sentir
apparemment, qu'en demandant des hommes de bonne volont pour aller en
corve  terre, le chien de Doublemin avait son plan. Presque tous les
plus mutins du bord,  seule fin de s'entendre ensemble pour mieux
_manigancer_ l'infme complot, avaient demand  tre de la partie. Moi
seul et quelques autres parmi les cabaleurs, nous tions rests  bord
pour ne pas laisser le navire tout--fait sans mauvais sujets.

Ah! il est bon de vous dire peut-tre que le chef du coup mont depuis
si long-temps tait aussi rest avec nous autres. A lui seul il criait
du soir au matin qu'il se chargerait, une fois le beau moment venu, de
nous dlivrer de Doublemin, quand bien mme personne ne voudrait
l'assister dans sa bonne action.

Une fois nos embarcations parties pour aller aborder la premire le
venue, nous les vmes accoster la terre, et les sauvages se retirer dans
les bois, par politesse et sans doute,  ce que nous pensions, pour
faire honneur aux nouveaux venus. Des politesses et des honneurs comme
a, on vous en donnera tant que vous voudrez et treize  la douzaine
encore!

La premire chose que firent nos hommes de corve en mettant le pied 
terre, ce ne fut pas d'aller chercher de l'eau, comme le portait leur
consigne; mais ils se mirent  courir comme dans la canicule aprs les
_sauvagesses_ de l'endroit, et je dis comme dans la canicule, car il
fait rudement chaud au moins sur la cte d'Afrique. C'est le pays de la
sueur et des dsirs indcens, la nature y marchant toute nue sans les
vtemens qui distinguent nos climats et nos habitudes.

Le capitaine n'eut pas plutt vu la manoeuvre des _mal-pousss_ qui
quittaient les embarcations pour courir aprs la ngraille fugitive dans
les bois, qu'il se dit ou qu'il eut l'air de se dire en lui-mme: Bon!
c'est a! Je n'en attendais pas moins de cette vermine!

Et aussitt le voil qui descend dans sa chambre et qu'un instant aprs
il remonte sur le pont. Mais excusez, dans l'intervalle de sa descente
en bas et de sa _remonte_ sur le gaillard d'arrire, il vous avait
chang de costume de la tte aux pieds.

En allant dans sa chambre, il tait habill comme de coutume, veste
bleue, casquette de cuir et cravate noire.

Pour revenir sur le pont, il s'tait mis plus  la lgre: un mouchoir
sur la tte, plus de veste, mais les manches de chemise retrousses
jusqu' l'paule, un poignard large comme la main  la place de sa
montre, et une paire de pistolets longs comme une cuillre  pot, sous
le bras gauche.

Il va y avoir du nouveau  coup sr, que je dis aux autres en voyant le
physique inhumain du capitaine. Personne dans le moment ne rpondit  ce
mot d'avertissement.

J'avais bien devin qu'il sortirait avant peu des paroles
_indcrottables_ de la bouche du lapin. Rien n'est si ais pour les gens
qui ont navigu que de lire les malheurs qui doivent arriver, sur la
physionomie des chefs.

Je vous ordonne de faire filer le cble par le bout, cria Doublemin
d'une vois froce  son second; et le second passa devant avec les
officiers du bord, pour faire excuter le commandement.

La brise venait de terre: quand le corsaire eut fil son cble, le
voil qu'il va en drive au large, en laissant, comme vous entendez
bien,  terre les trois embarcations qui taient  nous chercher de
l'eau.

On n'avait seulement mme pas ordonn de faire hisser le petit foc 
bord: le navire, avec toutes ses voiles serres, s'en allait
tranquillement en drive, ne bougeant pas plus que s'il avait continu 
tre mouill.

La preuve que je ne m'tais pas tromp en pensant qu'il allait y avoir
du nouveau  bord, c'est que pendant que nous tions tous les bras
croiss  attendre ce qui allait cuire pour notre service, le capitaine
se promenait seul sur le pont, comme un crne qui veut chercher dispute
 un particulier quelconque.

Au bout d'un quart d'heure de promenade, le v'l tout--coup qui
s'arrte. Il va en _dgoiser_: tout le monde se tait; respect aux chefs,
obissance  la loi.

Un complot abominable, dit-il en s'adressant  nous autres tous
indistinctement, a t _maniganc_  bord. Je connais les chefs de la
rvolte, et les misrables vont recevoir le chtiment qu'ils ont mrit.

Antnor, avance ici; j'ai depuis long-temps un mot  te dire. Le moment
de rgler nos comptes est arriv. Approche, infme!

Antnor tait le premier cabaleur parmi les autres. Il s'avance  la
rencontre du capitaine, l'air assez dlibr, les mains dans les poches
de son pantalon et la casquette sur la tte.

Le capitaine, en se voyant accoster de cette faon, lui arrache primo
sa casquette de dessus l'oreille, et aprs l'avoir jete par-dessus le
bord, il se met  lui crier:

Cette dernire insolence vient encore confirmer ton crime, sclrat que
tu es. Depuis quand une _mateluche_ de ton espce accoste-t-elle son
capitaine la tte couverte?

--Depuis que les _mateluches_ comme moi se sont mis dans le toupet de
vivre en libert! rpond Antnor.

--Et c'est aussi, il y a toute apparence, pour vivre en libert, que tu
avais form le plan, avec quelques brigands de ton numro, de m'envoyez
par-dessus le bord?

--Je ne sais pas seulement de quoi vous voulez me parler, dit Antnor
en regardant Doublemin.

--Eh bien! moi, je vais te l'apprendre. Une rvolte s'tait organise 
bord, et c'est toi qui tais le chef du complot. Tu devais me jeter  la
mer pour t'emparer du navire. Un des comploteurs m'a tout appris; 
chaque heure,  chaque minute, j'tais instruit de votre lche et
abominable dessein.

--Ah! se mit  crier pour lors Antnor, c'est votre petit gredin de
frre qui est l, qui nous a vendus, la vermine!

--Par Dieu, dit sur le moment le petit Chri, vous aviez cru, manire
de cornichons que vous tes, que je serais assez insensible pour vous
laisser tuer mon frre! Ils sont encore bons l ces _greurs_ de
conspirations pourries. Avale a, Las Cazas!

Le capitaine, aprs avoir fait taire la bouche  l'enfant, qui tait
dans le fond un bon frre, mais une mchante petite _frapouille_,
reprit, en parlant toujours  Antnor:

--Connais-tu bien, excrable criminel, comment les lois punissent la
rvolte  bord d'un navire?

--J'ignore; mais je serai plus savant peut-tre quand une fois vous me
l'aurez appris.

--Eh bien! ces lois punissent la rvolte de mort!

--Oui, quand il y a des juges apparemment.

--Ton juge, c'est moi; la loi, la voil. Le coupable, c'est toi.

--Et la condamnation?

--Elle est sur ton infernale figure, et l'excution du jugement au bout
de ma main. A terre, il y a vingt-quatre heures pour excuter le
coupable; ici, il n'y a plus pour toi qu'une minute, et la minute vient
de sonner.

Et en vous prononant cette parole, voil mon capitaine qui vous
empoigne la crinire d'Antnor de la main gauche, et qui vous lui envoie
 bout portant, de la main droite, un coup de pistolet d'aron dans la
physionomie.

Le corps du pauvre Antnor tomba sur le pont baign dans son sang: tout
le haut de sa tte tait rest dans la main gauche de Doublemin[2].

[Note 2: Un capitaine de corsaire, qui, pendant la dernire guerre
maritime, s'tait conduit de la mme manire que mon capitaine
Doublemin, dans une circonstance pareille  celle que je viens de
retracer, fut acquitt honorablement  Brest par la cour martiale
convoque pour juger la conduite de cet officier. Le fond dans lequel
j'ai puis l'aventure de matre Rvolt est historique.]

Le commencement de la justice est fait, cria alors le capitaine. La loi
vient de parler. Avancez quatre hommes et envoyez-moi le cadavre du
criminel par-dessus le bord.

Ma foi! dans un moment comme celui-l et avec un Sarrasin de ce
calibre, il n'y a pas gure moyen de dsobir. Je fus un des quatre
hommes de bonne volont qui dbarqurent dfunt Antnor de l'autre ct
du bastingage.

Il y avait lieu de penser vraisemblablement aprs ce coup de temps que
tout tait fini  bord. Personne ne soufflait plus un mot plus haut l'un
que l'autre. On aurait entendu une moustique voler sur le pont.
L'quipage enfin en avait assez de cet exemple, pour son compte. Mais
Doublemin, lui, n'tait pas encore plus content qu'il ne fallait.

Cependant, comme je l'ai lu anciennement dans un livre: coupez la tte
d'un complot, et le complot n'aura plus de jambes.

Quant  moi, sans me vanter, je n'avais plus ni bras ni jambes. C'est
que, coutez donc, on aime bien se mler un peu des affaires o tout le
monde met son nez; mais on n'aime pas, comme de juste et de raison, 
payer les pots casss pour tout le monde. Vous entendez bien cette
parole, n'est-ce pas, vous autres jeunes gens qui m'coutez  l'heure
qu'il est?

--Oui, sans doute, matre Rvolt; nous serions bien fchs de perdre un
seul mot de votre conte, rpondirent les jeunes matelots composant
l'auditoire du matre.

--A la bonne heure, reprit gravement celui-ci. Les fautes des anciens,
voyez-vous, c'est  peu prs comme les roches  fleur d'eau et les
bas-fonds qu'il faut viter. Je vous dis mes fautes,  seule fin qu'en
naviguant, vous ne tombiez pas dessus en grand, comme des badernes qui
ne savent pas gouverner leur barque. Danger connu est  moiti _par_.

Aprs avoir dbit d'un ton trs-imposant et trs-grave cet
avertissement tout paternel, notre narrateur reprit ainsi le fil de son
histoire:

Ainsi que je l'ai annonc, Doublemin n'tait pas trop content.

Il n'y avait pas un demi-quart d'heure qu'il venait de faire l'affaire
 ce pauvre Antnor, qu'il se mit  crier d'une voix qui semblait sortir
du fond de la cale d'un trois-ponts:

Je sais qu'il y a encore de mauvais bandits  mon bord. Je les connais
tous un  un, et si, dans cinq minutes d'horloge,  partir du moment
actuel, ils ne viennent pas tous, les uns aprs les autres, se dnoncer
eux-mmes de bonne volont et me demander leur pardon, il y aura du
_grabuge_ encore sur le pont du _Mange-Tout_, aprs les cinq minutes de
grce.

Une minute se passe, deux minutes sont dj passes; personne encore ne
prend la route du pardon gnral.

Doublemin voyant le retard, se met  dire, pour nous engager  prendre
notre parti en braves:

Si vous attendez que je vous nomme, je vous nommerai tous
individuellement ou ensemble; mais  chaque nom qui sortira de ma
bouche, je vous prviens qu'il y aura un homme de moins  l'appel.

Et sans plus de faon que a, le plerin vous dgane de sa ceinture
son poignard qui tait bien large comme une feuille de bananier.

Ah! il ne s'agit pas ici de faire les bgueules, dit un de nos
camarades qui n'avait pas trop la conscience blanche. Je me dnonce
moi-mme. Capitaine, j'ai eu tort et me v'l  vos ordres.

Quand un homme bat en retraite, il ne manque jamais de compagnons de
route, comme on dit.

Aprs le premier rvolt qui venait de _fouiner_, arrive un autre, et
puis un autre, et puis moi aprs le troisime. Si bien que nous formions
une range de dix  douze rengats repentans sur le pont.

Une fois que Doublemin nous vit aligns, la figure un peu renverse du
mauvais ct, il nous dit, pour nous faire compliment sur notre
soumission:

Vous tes tous des crapules qui mriteriez les galres, si j'tais
aussi mchant que je devrais tre juste. Mais je viens d'en expdier un,
et a ne m'amuserait pas de recommencer la mme crmonie pour chacun de
vous. Cependant, sans tre aussi criminels que le chef du complot, vous
tes coupables, et vous ne devez pas porter celle-l en paradis; et afin
de signer avec de bonne encre un certificat de mauvaise conduite 
chacun de vous, je vais vous mettre ma signature dans un endroit o vous
ne pourrez pas la cacher aussi facilement qu'au fond de votre sac.

Aprs nous avoir adress ce petit discours, ne voil-t-il pas que ce
diable de Doublemin vient  chacun de nous face  face, et qu'il nous
fait en particulier une petite entaille sur le menton avec le bout de
son poignard!

La chose, me direz-vous, peut tre lgre: d'accord; mais il n'en est
pas moins bigrement gnant d'tre marqu  la partie la plus _vulire_
du visage pour le restant de sa vie, et pour une affaire aussi
dsagrable qu'une rvolte  bord.

S'il ne faisait pas nuit, vous pourriez voir encore sur mon physique la
signature de Doublemin. Je ne m'en cache pas, je ne l'avais pas vol, et
qui convient de ses fautes est plus mritant que celui qui dit qu'il n'a
jamais pch. La vie de l'homme, sans comparaison, est un grand cble de
vaisseau, et avant qu'un grand cble soit fil jusqu'au bout, il peut se
faire joliment des coques depuis l'talingure jusqu' la bitture.

Ceux-l qui sont matelots et qui m'coutent entendront assez ce que je
veux dire; les autres chercheront le _motus_ de l'_gnime_ que j'ai
voulu faire en passant.

Ds le moment o tout se trouva arrang  l'amiable  bord du corsaire,
le capitaine, voyant l'quipage content et satisfait, nous commanda
d'aller larguer les voiles; car vous vous rappelez bien que pendant la
petite affaire qui venait de se passer  bord, le navire avait t
laiss en drive, pouss au large par la brise de terre.

L'appareillage, je vous en donne mon billet, ne fut pas long  faire.
Nous courions tous du pont sur les vergues pour larguer la toile, comme
de vrais cureuils. Jamais nous n'avions t aussi lestes du jarret et
aussi vifs de la patte. Il y a des instans o une solide correction
retrempe furieusement la bonne volont d'un quipage, et une fois que
les chefs ont rgl leur dcompte avec leurs matelots, on se remet 
travailler pour une autre campagne.

C'tait pas encore le tout que d'avoir mis de la toile au vent  bord
du _Mange-Tout_, il nous restait ensuite  louvoyer contre le vent pour
regagner le chemin que nous avions perdu en drivant, et pour rattraper
le bout de notre cble que nous avions fil sur une boue deux heures
auparavant. Avec cela, vous vous souvenez bien, sans le moindre doute,
des trois embarcations que nous avions envoyes sur la petite le
dserte des sauvages, pour y faire de l'eau. Le capitaine avait bien
voulu, vous entendez, punir la rvolte; mais il ne voulait pas
abandonner les gens qu'il avait expdis  terre pour le bien du service
en gnral, et pour recevoir en mme temps une bonne frotte en
particulier.

Ainsi donc nous voil  louvoyer bord sur bord, amures sur coutes,
avec notre gueux de corsaire qui pinait le vent comme la plus fine
couturire pince un _ourl_ avec son aiguille. En moins d'une heure on
peut dire que nous avions dj regagn une bonne partie du chemin perdu,
lorsque nous entendons un bruit de coups de fusil sur la petite le o
nous avions laiss nos gens de corve.

A ce carillon de coups de feu, le capitaine se mit  dire: Est-ce que
ces gaillards-l s'aviseraient de dchirer de la toile avec les naturels
du pays?...

Et puis il prend sa longue-vue, et aprs avoir regard  terre du ct
d'o venait le tintamarre de la fusillade, il nous redit: Oui, ce sont
nos gens qui saluent avec du plomb de calibre les antropophages qui leur
font une conduite de politesse.

Quelle conduite de politesse! que nous pensmes en entendant le
capitaine. Si la politesse dure encore une demi-heure, il n'y aura plus
personne  conduire par ces abominables _gueusaillons_ de sauvages.

Nous arrivions toujours,  bord du corsaire,  l'endroit de notre
premier mouillage, et les coups de fusil que nous avions entendus
continuaient  _ptailler_, mais plus en douceur qu' l'instant o nous
avions commenc  distinguer le roulement de la mousqueterie.

Qu'est-ce que a peut annoncer? que nous nous demandions  bord. Que
nos gens ont fait la paix avec les antropophages de l'le, ou qu'ils
sont plutt _bchs_  ne pouvoir plus jouer du mousqueton?

Nous ne fmes pas long-temps heureusement  apprendre ce qui venait de
se passer sur ce rivage cruel et barbare o nous avions cru trouver de
l'eau, et o il n'y avait  ramasser que des coups  discrtion, et mme
plus qu' discrtion.

Le jour, au moment dont je vous parle, commenait  tomber; mais il
faisait encore assez clair au loin cependant pour nous permettre de voir
que nos trois embarcations venaient de dborder de l'le des sauvages.
En une minute, comme elles avaient vent arrire pour venir sur nous,
elles largurent leurs voiles, et nous autres, pour aller  leur
rencontre, nous longemes sous terre la dernire borde que nous avions
 courir au plus prs.

Je parierais bien, n'importe quoi au monde, qu'aucun de vous ici n'est
fichu pour se figurer ce que nous vmes  bord du corsaire, quand une
fois nos embarcations furent rendues  porte de vue de nous? Non,
jamais, au grand jamais, sous la voute _immensurable_ du firmament que
v'l au-dessus des girouettes de notre mture, on ne verra deux
spectacles de cette manire. Une vraie comdie en action, une vritable
mascarade de cte d'Afrique.

Imaginez-vous qu'aussitt que nous pmes bien apercevoir et compter un
 un nos gens dans les embarcations, nous vmes les uns avec une flche
dans le derrire, les autres avec une zagaie plante raide dans le dos,
et les moins avaris enfin avec des coups de massue de sauvages, en
travers sur la mine. Nous avions peine  reconnatre nos camarades, tant
ces accidens-l les avaient changs de ce qu'ils taient auparavant.
C'tait,  vous dire le vrai, un spectacle  rire d'un ct et  pleurer
de l'autre, une farce et une piti tout ensemble, finalement.

Quand la premire des trois embarcations de cette expdition de malheur
fut accoste  bord, notre capitaine commena par demander  l'officier
qui commandait la corve:

--Eh bien! monsieur, que vous est-il donc arriv  terre?

--Capitaine, rpondit l'officier, il nous est arriv des coups comme
s'il en pleuvait.

--Parbleu, je ne le vois que de reste, lui dit le capitaine. Mais
comment cette affaire entre les sauvages et vous a-t-elle eu lieu, et
par la faute de qui a-t-elle commenc?

--Capitaine, que rpondit encore l'officier, personne n'a commenc
l'affaire: elle est venue toute seule et tout le monde ensuite s'en est
ml. Mais puisque vous paraissez souhaiter avoir des dtails l-dessus,
je vais vous faire mon procs-verbal aussi bien que je pourrai.

Imaginez-vous, capitaine, qu'une fois  terre, je dis aux hommes de mon
canot et des deux autres embarcations: Mes garons, dbarquons en double
nos pices  eau, et allons les mettre sous cette cascade d'eau frache
qui coule l-bas. Mes hommes me rpondirent: Oui, nous allons faire ce
que vous nous dites. Mais au lieu de suivre mes ordres, les gredins
ayant vu des femmes sauvages qui taient l avec leurs maris  nous
regarder, se mirent  faire des grimaces pour entamer la conversation
avec ces ngresses. Les habitans et habitantes commencrent par rire, et
mes gens, encourags par les figures riantes des noirs du pays,
voulurent tter de trop prs les appas ou plutt les _apparences_ qui
taient devant eux. Mais les maris sauvages voyant cela ne firent ni une
ni deux. Ils se mirent  battre en retraite avec leurs pouses qui
paraissaient ne s'en aller qu'avec un air qui disait qu'elles auraient
autant aim rester sur la place, afin d'tre insultes par nos gens.
Malheureusement mes hommes, ne devinant pas la malice, eurent
l'indiscrtion de donner en grand dans l'coutille. Les voil 
poursuivre la bande des ngres et ngresses faisant route vers le milieu
des bois; j'avais beau crier  mes matelots: Restez ici, je ne veux pas
que vous vous engagiez plus loin! Bah! c'tait comme si j'avais chant
femme sensible avec accompagnement de tambour de basque! Mes gredins de
canotiers chassrent toujours les polissonnes de sauvagesses qui
s'enfonaient toujours dans les taillis. Vous savez bien, capitaine,
que vous nous aviez fait prendre  chacun un mousqueton, en disant que
a pourrait nous servir. a a servi effectivement  faire casser les
reins  une bonne partie de nos enrags, car lorsqu'ils se sont vus un
peu engags avec les _carnibales_, ils ont voulu leur envoyer des coups
de fusil pour leur faire peur par manire d'acquit; mais au lieu d'avoir
peur, les imbcilles de sauvages n'ont-ils pas commenc  nous poivrer 
grands coups de flches, de btons pointus et d'_anspects_ en bois de
fer! Vous voyez mes gens, capitaine, ils sont presque tous  moiti
reints, et si le docteur veut de l'ouvrage, il en aura plus qu'il ne
pourra peut-tre en faire.

--Quels sont les hommes que vous avez perdus dans cet engagement et qui
sont rests sur place?

--Capitaine, ce sont ceux-l qui taient les plus galans et les plus
emports sur l'article du sexe; car, vous entendez bien, comme ils
voulaient faire la cour  _brle-pourpoint_ aux pouses des sauvages,
ils se sont engags naturellement le plus avant dans le bois, o ils ont
t caresss les premiers si impolitiquement.

--Tant mieux! rpondit sur ce mot-l le capitaine Doublemin. Ce sont
les plus mauvais sujets du bord et les faiseurs de complots dont les
sauvages m'ont dbarrass. Je ne demandais pas mieux. A prsent nous
allons naviguer tranquillement comme de petites demoiselles. Faites
embarquer et hisser  bord les blesss, que le chirurgien va panser
aussi bien qu'il le pourra. Nous allons maintenant courir au large et
continuer notre croisire, comme si de rien n'tait.

Quand les hommes revenus de terre apprirent ce que le capitaine avait
fait  bord pendant qu'ils taient sur l'le dserte, ils se dirent tous
 la fois: Le capitaine est un fameux lapin, et Antnor tait un
cabaleur; c'est bien fait pour lui et pour nous; ce qui vient de lui
arriver n'tait que le dcompte qui lui revenait depuis long-temps.

Voil bien sur quel _gabarit_ sont construits tous les hommes! C'est le
battu qui a toujours tort, et le plus fort qui a toujours raison.

Mais afin d'en finir une bonne fois pour toutes avec mon histoire, je
vous dirai, mes amis, que toutes ces aventures nous portrent bonheur.
Trois ou quatre jours aprs l'poque, en cinglant au large de la cte
d'Afrique, nous fmes assez chanceux pour mettre le cap sur un grand
coquin de trois-mts anglais qui revenait de l'Inde, charg d'indigo,
de riz, de salptre, et autres comestibles de mme nature. La prise fut
amarine, comme de raison, et expdie pour France. Deux jours aprs, un
autre navire venant des mmes parages tomba de la mme manire sous
notre grande coute, et l'_amarinage_ eut lieu tout aussi bien; il n'y
avait quasiment qu' se baisser pour en prendre, comme on dit. La moiti
de notre quipage fut envoye  bord des prises qui venaient se faire
gober comme des moutons par _le Mange-Tout_, et c'est pour lors que nous
vmes clair comme le jour que le corsaire avait t bien baptis de son
nom. Bref, quand nous emes bien cum les mers o nous croisions, nous
revnmes tranquillement comme Baptiste au port de Bordeaux, d'o nous
tions partis. Les btimens anglais que nous avions capturs en tout
bien tout honneur avaient eu le sort d'_attrir_ sains et saufs, et
chacun des gens de l'quipage, une fois les parts de prises comptes au
bureau, eut sa fortune faite pour le restant de ses jours, except moi
qui trouvai moyen de manger tout mon argent en trois mois avec des amis
et des filles publiques. L'conomie est une belle chose; mais la
bamboche est la perte du matelot.

Vous m'aviez demand la raison pourquoi on m'avait donn le nom de
matre Rvolt. Je viens de vous la dire; c'est parce que j'avais eu le
malheur de faire partie d'une rvolte  bord du corsaire _le
Mange-Tout_. Les beaux noms de guerre ne tiennent pas long-temps: les
mauvais sobriquets ou faux-briquets restent toujours. Sur le rle
d'quipage que le capitaine a dans sa chambre, je suis inscrit sous le
nom de Frdric-Stanislas Labous, qui est mon vrai nom de famille; mais
a n'a pas empch que depuis vingt ans on continue  m'appeler partout,
en toute occasion, matre Rvolt, en punition sans doute de mon
ancienne faute, que le diable confonde, si jamais il en tait capable!

Ceci doit vous apprendre, jeunes gens qui tes l la bouche ouverte
comme des dorades qui attendent les poissons-volans, que jamais il ne
faut faire un pas de travers dans la route du service, si on veut
toujours aller droit son chemin. Mon exemple est un avertissement que je
vous donne, et un avertissement vaut mieux que si je vous avais mis 
chacun une piastre dans la poche pour aller lcher du tafia dans le
premier cabaret venu.

Ainsi finit la longue et philosophique histoire de matre Rvolt, et,
aprs l'avoir cout attentivement prs d'une heure, et avoir observ,
autant que me le permettait le clair de lune, les mouvemens de sa
physionomie pendant sa narration, je restai difi de la franchise avec
laquelle ce brave homme nous avait avou une des fautes de sa jeunesse
et exprim le repentir sincre dont ce moment d'garement contre la
discipline avait t suivi. Ce n'est pas lui, me disais-je, qui
retombera dans la mme faiblesse! Il a trop bien appris  obir et
prouv trop cruellement ce qu'il en cote pour avoir enfreint les lois
de la subordination! La svrit du capitaine Doublemin lui a donn une
leon qui lui servira toute sa vie!

J'prouvais tant d'estime en ce moment pour la rude navet de notre
matre d'quipage, que je me disposais dj  le fliciter sur la
sincrit des aveux honorables qu'il nous avait faits avec tant de
bonhomie dans sa biographie, lorsque le capitaine de notre _Oiseau-bleu_
monta sur le pont et regarda le temps qu'il faisait. Matre Rvolt, en
voyant le capitaine s'informer du nombre de noeuds que filait le
navire, et en l'entendant, une minute aprs, ordonner de grer les
bonnettes de perroquet, ne put s'empcher de s'crier presque assez haut
pour tre entendu de tout le monde:

--Le tonnerre de Dieu t'enlve, ivrogne patent et brevet! Le voil qui
vient de s'tourdir la tte d'eau-de-vie, et qui va nous reinter  nous
faire manoeuvrer toute la nuit! J'aimerais cent mille fois mieux
naviguer  bord du diable, qu'avec des rossignols de ce rgiment-l!

Il aurait suffi que notre capitaine, qui n'tait pas trs-patient, et
entendu un seul des propos que tenait matre Rvolt, pour que notre
pacifique navire devnt, comme autrefois le corsaire _le Mange-Tout_, le
thtre d'une rbellion en mer.

Belle perspective!

En passant sur le gaillard d'arrire et en pensant  la manire dont
matre Rvolt mettait en pratique les maximes de subordination qu'il
nous avait dbites dans son histoire, je ne pus m'empcher de me
rappeler cet antique proverbe que j'avais souvent entendu rpter, dans
mes voyages nautiques, par les philosophes goudronns du gaillard
d'avant:

Le vieux matelot meurt dans le pch de sa jeunesse, comme le dur
requin dans sa premire peau.

       *       *       *       *       *




VIII.

Aventure sur mer.


Un btiment sarde, destin pour Gnes, avait perdu  la Havane son
capitaine, le seul homme du bord qui pouvait reconduire le navire en
Europe. Le capitaine du brick _la Cladine_, de Bordeaux, avait sous ses
ordres un lieutenant  qui il dsirait procurer les avantages dont sa
capacit et sa bonne conduite l'avaient rendu digne. Il lui proposa la
place qui s'offrait  bord du navire sarde. Le lieutenant accepta avec
joie, et il se disposa  partir pour Gnes, en qualit de capitaine
provisoire du navire tranger.

Ce jeune marin avait fait, dans le cours de plusieurs voyages  la
Havane, la connaissance d'une Franaise  qui il avait russi  inspirer
l'attachement le plus vif. En apprenant le dpart prochain de son amant
et en prvoyant l'isolement dans lequel il allait se trouver au milieu
d'un quipage d'trangers, Mathilde n'hsita pas  sacrifier sa position
et son avenir  l'homme qu'elle aimait plus que sa famille et que sa
vie.

Le btiment sarde appareille, emportant avec lui le jeune officier de
_la Cladine_ et sa jolie matresse, heureuse d'avoir tout sacrifi 
son amour, et fire de s'associer aux dangers que son dvoment pouvait
lui faire courir auprs de celui  qui elle avait vou son existence.

Cet acte d'abngation et de courage difia les jeunes camarades de
l'heureux lieutenant. Mathilde fut cite comme le plus rare exemple de
fidlit par tous les Franais qui la connaissaient. On parla beaucoup
des deux amans dans les premiers jours qui suivirent leur dpart, et on
les oublia ensuite, pour s'occuper du cholra qui rgnait alors avec
beaucoup d'intensit  la Havane.

Un brick du Havre, _la Milise_, command par le capitaine Nol, avait
fait voile peu de temps aprs le btiment sarde que l'on croyait dj
bien loin, et que les marins du brick havrais ne s'attendaient gure 
gagner. Cependant, au bout de quelques journes de mer, le capitaine
Nol aperut, au nombre des btimens qu'il rencontrait dans les
dbouquemens, un navire qu'il crut reconnatre pour celui que conduisait
l'ancien lieutenant de _la Cladine_. En s'approchant de ce brick, ses
doutes se confirmrent. C'tait le btiment sarde parti avant lui, et
qui poursuivait sa route, mais avec une apparence de dfiance et
d'hsitation que les marins savent reconnatre aussi bien qui si les
navires avaient, comme les individus, une dmarche et une physionomie.

Curieux de connatre la cause qui avait pu retarder ainsi dans les
dbouquemens un navire mont par l'un de ses amis, le capitaine de _la
Milise_ fit gouverner de manire  parler  son nouveau compagnon de
route. Rendu  peu de distance du brick sarde, il le hle au porte-voix
et demande des nouvelles du lieutenant franais.... Un des hommes de
l'quipage lui rpond que le malheureux est tomb dangereusement malade,
et que cet vnement les a jets dans un tel embarras, qu'ils ne savent
plus quelle route suivre pour se rendre  leur destination ou pour
regagner la Havane. Une jeune femme parat bientt sur le pont: c'est la
pauvre Mathilde, qui confirme douloureusement la vrit de ce triste
rapport. L'quipage sarde, presque abandonn  la merci des vents et des
flots, sur un navire qu'il ne sait ni manoeuvrer ni conduire, implore la
piti et le secours du brick franais. Le capitaine Nol met en panne,
et se rend  bord du btiment tranger.

Il trouve le jeune Lag... tendu presque mourant dans sa cabane et
luttant avec un courage, hlas! trop inutile, contre un mal terrible qui
parat offrir tous les symptmes du cholra. A ct du malade veille
depuis plusieurs jours, sans vouloir prendre un seul instant de repos,
l'infortune Mathilde. C'est elle qui, seule jusque-l, a soign son
amant, et c'est de sa main qu'il a reu tout ce que son ingnieuse
tendresse a cru lui prparer de salutaire. La contagion, que redoutent
les gens de l'quipage, elle l'a brave pour devenir la garde et
l'infirmire de celui qu'elle aime, et la crainte de cette contagion lui
a laiss du moins le privilge d'approcher seule du lit du moribond. A
la vue du capitaine Nol, le malade semble oublier ses souffrances pour
ne s'occuper que de sa matresse; il supplie le capitaine franais
d'engager Mathilde  passer  bord de _la Milise_; il veut sauver 
cette infortune le spectacle de la mort qui ne peut tarder  le
frapper. Mathilde a compris l'intention de son amant. Elle prvient par
un seul mot les instances que le capitaine Nol croit devoir faire
auprs d'elle pour remplir la volont du mourant. Je l'ai suivi, lui
dit-elle, jusqu'ici, et j'aime mieux mourir  ct de lui, que de
l'abandonner pour ne plus le revoir.

Le capitaine de _la Milise_, convaincu bientt de l'inutilit des
efforts qu'il ferait auprs de cette pauvre fille pour l'engager 
quitter son amant, et priv de tous les moyens de secourir le malade,
voulut du moins contribuer autant qu'il le pouvait  sauver l'quipage
sarde, en lui donnant un officier qui ft en tat de le conduire. Il
laissa  bord du btiment tranger son lieutenant, M. Brez, pour
remplacer le malheureux Lag....

Les deux bricks, aprs avoir navigu quelque temps ensemble dans les
dbouquemens, se sparrent, l'un pour venir au Havre, l'autre pour se
rendre  Gnes.

En acceptant le commandement du btiment sarde, le lieutenant de _la
Milise_ avait senti qu'il lui serait ncessaire de runir tout son
courage pour supporter le spectacle des scnes dchirantes qui allaient
avoir lieu  bord. Le pauvre jeune homme auquel il venait de succder ne
pouvait rsister long-temps aux douleurs qui  chaque instant lui
arrachaient les cris les plus aigus. Sa matresse, extnue par les
veilles qu'elle avait prodigues au moribond, prvoyait avec une terreur
que redoublait encore sa faiblesse le moment o elle perdrait l'homme
qui seul l'attachait  la vie. Au bout de quelques jours de fatigues, de
larmes et d'angoisses, elle-mme se sentit atteinte de la maladie qui
dvorait Lag.... Ce ne fut qu'aprs des efforts inous qu'on parvint 
l'loigner du lit du mourant, pour la placer dans une petite chambre o
ses yeux n'auraient pas du moins  supporter la vue de la mort prochaine
de celui que son dvoment n'avait pu arracher au trpas.

Ds ce moment fatal, la sollicitude du nouveau capitaine se partagea
entre les deux malades. Tous les momens qu'il pouvait drober aux soins
qu'exigeait la conduite du btiment, il les passait au chevet des deux
amans. Rien n'tait plus touchant et plus pnible, rapporte cet
officier, que d'entendre  chaque instant ces infortuns demander des
nouvelles l'un de l'autre. Il semblait que chacun d'entre eux ne
souffrt que dans la personne de l'autre malade. Quand Lag... voyait son
compatriote s'approcher de lui en revenant d'auprs de Mathilde, il
n'entr'ouvrait ses lvres teintes que pour rpter: Et Mathilde,
est-elle mieux? En reviendra-t-elle?.. Oh! si elle pouvait en revenir!
Puis un moment aprs c'tait Mathilde qui disait au capitaine: Et ce
pauvre Lag...? Oh! s'il pouvait vivre, je mourrais contente! Dites-lui
que je l'aimerai jusqu'au tombeau!

Les voeux de la malheureuse ne furent pas exaucs: son amant succomba
enfin  ses souffrances. On lui cacha d'abord ce trpas funeste; mais au
bout de quelques jours elle pntra l'horrible mystre.... Il lui
semblait, disait-elle, quoiqu'elle n'et pas vu Lag... depuis le jour o
elle tait tombe malade, qu'il lui manquait quelque chose de plus
qu'auparavant. L'instinct de son coeur lui avait tout appris, tout
rvl, jusqu' l'heure mme o son amant avait cess de vivre.

Ds cet instant elle parut entrevoir avec moins de terreur le moment de
sa mort prochaine. Rien ne l'attachait plus  la vie, disait-elle....
Elle se prpara  mourir avec un calme qu'elle venait de retrouver dans
l'excs mme de son malheur.

Le capitaine s'efforait de lui inspirer un espoir qu'il n'avait plus
pour elle, mais c'tait en vain.

Elle expira, l'infortune!... Un cadavre, recouvert d'une toile  voile,
fut mont de la chambre sur le pont. Les hommes chargs de ce sinistre
fardeau pleuraient en le portant. Les autres matelots, les mains jointes
et la tte dcouverte, virent en sanglotant passer le cadavre devant
eux, et long-temps encore aprs que les flots l'eurent enseveli pour
toujours, les yeux du capitaine et de l'quipage restrent fixs, pleins
de pleurs, sur l'endroit o le corps de Mathilde avait disparu...
disparu pour l'ternit!

Oh! si dans les mystrieuses profondeurs de l'Ocan, les deux cadavres,
jets  la mer  si peu d'intervalle l'un de l'autre, venaient  se
rencontrer,  se heurter! Mais l, plus rien... rien.... Des ossemens
horribles, des coeurs en lambeaux que la gueule affreuse des requins
aura dj rongs... et ces deux coeurs se froissant sans tressaillir,
eux qui furent remplis de tant d'amour l'un pour l'autre! N'y a-t-il
donc rien autre chose dans autant d'amour, que le nant et l'ternit?

       *       *       *       *       *




IX.

L'Athlte de bord,

CONTE HISTORIQUE.


Quelque capacit, du courage, de l'intelligence, et beaucoup de bonheur
surtout, avaient fait d'un ancien matre pilote un contre-amiral de
l'empire. La rvolution tout entire avait pass sur cette existence de
marin, et la rvolution, comme on sait, avait le talent de faire vite
des choses extraordinaires.

L'officier qui se trouvait avoir t trait si libralement par elle
possdait, entre autres qualits, une force athltique. Souvent, avant
son lvation militaire, son humeur taquine lui avait, dit-on, fourni
plus d'une occasion d'exercer sa puissance musculaire, dans le cours
d'une jeunesse orageuse.

Avec des passions vives, il est bon, dans la marine surtout, d'avoir de
bons bras, et ce qu'on appelle vulgairement  bord une _bonne pogne_.

Le hros de notre petite histoire, une fois devenu enseigne ou mme
lieutenant de vaisseau, sentit qu'il ne lui serait plus permis de faire
usage de cette force physique qui, jusque-l, lui avait acquis une
certaine rputation parmi ses gaux. L'paulette venait de lui imposer
une contrainte qu'il devait supporter impatiemment, car ses longues
habitudes gymnastiques lui faisaient prouver chaque jour le besoin
imprieux de dpenser la vigueur dont la nature l'avait dou outre
mesure.

Quelquefois il s'amusait  soulever des fardeaux normes,  haler avec
violence sur une manoeuvre, pour ne pas laisser, disait-il, sa nerveuse
main se rouiller tout--fait. Mais ce n'tait pas l ce qui pouvait
satisfaire, et, pour ainsi dire, rassasier son inpuisable nergie
musculaire. Le pugilat anglais aurait seul eu le privilge de l'amuser.
Mais o trouver  donner, sans se compromettre, un bon et solide coup de
poing, un simple et vigoureux coup de pied! La dignit de l'paulette
pouvait-elle se prter facilement  ces dlassemens vulgaires?
L'athltique officier pouvait-il trouver dans ses collgues assez de
complaisance ou assez de vigueur pour se donner ou recevoir de temps en
temps une vole bien conditionne?

Hlas! non; il maigrissait faute d'exercice, faute de boxe, et son oeil
abattu voyait, presque en se mouillant de larmes, sa force herculenne
s'vanouir dans les muscles de ses bras oisifs et de ses jarrets nervs
par l'inaction.

Quelquefois cependant il trouvait encore avec ravissement  se dlasser
de son long repos, en distribuant par ci par l une furtive tape ou un
lourd _black-eyes_  d'indignes adversaires; il appelait cela se refaire
la main. Mais ce n'tait pas l remporter une palme....

Quand ses jeunes camarades, dguiss en marins, se rendaient  terre
pour parcourir, incognito, ces maisons plus que suspectes o les
soldats et les matelots vont pancher en libert leurs joies tant soit
peu brutales, notre hros ne manquait jamais d'tre de la partie; et il
fallait voir alors comme il rparait le temps perdu, soit qu'un
_habitu_ de la maison voult en _dcoudre_, soit qu'un robuste et lourd
galant s'avist de disputer aux bruyans officiers dguiss la possession
d'une des Las du logis.

Tous les rivaux qui se prsentaient taient srs de tomber sous le poing
redoutable du damn lieutenant; et quand, par hasard, un matelot du bord
venait  reconnatre avec effroi son chef dans l'adversaire qu'il allait
combattre, les marques de respect et d'humilit qu'il ne manquait pas de
prodiguer  son terrible suprieur ne dsarmaient que bien faiblement
celui-ci.

--Lieutenant, je vous demande bien pardon! je ne savais pas que c'tait
vous. Je vous prenais, avec votre veste, pour un matelot tout comme moi,
et....

--En garde, jeanfesse, et dfends-toi.

--Mon lieutenant, je vous demande excuse; mais que le bon Dieu
_m'lingue_ si je vous reconnaissais.

--Allons, pas tant de politesses, canaille. Tape sur moi comme sur ton
gal.... Pein, pan, attrape! V'lin, v'lan, empoigne!...

Et alors les horions volaient sur la figure du pauvre diable.

Le lieutenant tait devenu la terreur de tout l'quipage,  bord comme 
terre.

La fortune, en l'levant au grade d'officier suprieur, sembla vouloir
contrarier encore plus qu'elle ne l'avait fait jusque-l sa vocation
toute gymnastique. Une fois devenu capitaine de frgate, il lui fallut
vivre de privations. Il renona aux courses nocturnes, qu'il ne pouvait
plus continuer  faire avec les jeunes officiers, auxquels il devait
avant tout l'exemple de la rserve et de la dignit.

Pendant dix-huit mois, c'est  peine s'il trouva l'occasion d'assner
une bonne _giffle_ par ci par l  son domestique ou  quelque maladroit
patron d'embarcation.

Il devint capitaine de vaisseau, et ce fut encore bien pis. Ses
articulations menacrent de se rouiller incurablement.

Un jour, cependant, en se rendant  terre dans son canot, il sut faire
natre l'occasion favorable d'exercer et de ranimer cette vigueur qui
dprissait  vue d'oeil.

L'embarcation dans laquelle se trouve un capitaine de vaisseau doit
porter sur son arrire un pavillon dferl. Les canots qui passent prs
d'elle et qui ne sont monts que par des officiers infrieurs, ou des
gens de l'quipage, lvent rames pour faire honneur au chef dont le
pavillon du canot indique la prsence: c'est une espce de
_prsentez-armes_ usit en mer entre les canots qui portent des
officiers de diffrens grades.

Celui sur l'arrire duquel s'talait notre commandant n'avait pas arbor
le signe distinctif qui devait le faire reconnatre. La chaloupe d'un
vaisseau, monte par un aspirant de corve, vient  croiser le canot de
notre clbre fort--bras, et l'aspirant, en n'apercevant pas le
pavillon de commandement sur l'arrire de l'embarcation qui s'approche,
continue tranquillement sa route sans faire _lever-rames_  ses
chaloupiers. Le commandant devient furieux: il ordonne  son patron
d'aborder la chaloupe qui lui refuse les honneurs auxquels il croit
injustement pouvoir prtendre.

La chaloupe est accoste dans un clin d'oeil, et  peine le canot
touche-t-il le bord ennemi, que le commandant, sans plus de faon, saute
sur le pauvre aspirant de corve. Celui-ci, qui, par bonheur, se
trouvait de taille  se dfendre, et qui n'tait pas d'humeur  se
laisser battre, rpond par un grand coup de poing  l'imptueuse attaque
de son suprieur. La lutte s'engage corps  corps, et le jeune aspirant
finit par terrasser son intraitable adversaire sur l'arrire de sa
chaloupe.

--Ma foi, commandant, lui dit-il en relevant le vaincu avec courtoisie,
je ne me croyais pas si fort, car  prsent je vois  qui j'ai eu
l'honneur d'avoir affaire.

--Pourquoi n'as-tu pas fait _lever-rames_ pour moi, b.... d'insolent?

--Parce que vous n'aviez pas de pavillon sur l'arrire de votre canot,
mon commandant.

--C'est ma foi vrai!... C'est mon gredin de patron qui a oubli de le
mettre, ce gueux de pavillon.... mais il va me le payer.... Accoste,
patron! accoste, coquin!

Le patron paya cher l'oubli qu'il avait commis.

--Ah! tu n'as pas dferl mon pavillon sur l'arrire, fichu animal!

--Commandant, j'ai z'oubli; et, comme vous n'tiez pas en uniforme,
j'ai cru, ma foi, que....

--Ah! tu as cru. Eh bien! attrape pour te rafrachir la mmoire!

--Mon commandant, je vous promets bien qu'une autre fois....

--Oui, une autre fois il sera bien temps, n'est-ce pas, quand tu viens
de me faire donner une racle par un blanc-bec de cette espce....

--Il est sr, mon commandant, qu'il vous a amur du bon coin; mais c'est
moi _qu'a reu_ la pile que vous n'avez pas eu la chose de lui donner,
et qu'il a z'eu l'insubordination de vous participer.

--Chien d'aspirant! a n'a pas de barbe seulement, et a se croit plus
fort que moi.... Gouverne en double sur sa chaloupe. Je veux lui parler
encore.

Le commandant, en ennemi gnreux, dsirait en effet savoir  qui il
venait d'avoir affaire. Il questionna ainsi son vainqueur, qui, mont
sur le banc de sa chaloupe, regagnait lentement son bord, encore tout
mu de l'aventure.

--Dites donc, payeur de coups de poings arrirs, de quel vaisseau
tes-vous?

--Commandant, je suis du vaisseau _le Watignies_,  votre service.

--A mon service! Il se moque de moi encore, le drle....--Quel ge
avez-vous?

--Vingt-deux ans, mon commandant.

--Vingt-deux ans! Est-il donc fort pour son ge, ce gaillard-l!...
Quand vous serez rendu  bord de votre vaisseau, vous direz  votre
commandant que je le prie....

--De m'envoyer  la fosse-aux-lions, en attendant le reste; n'est-ce
pas, mon commandant?

--Non pas: vous lui direz que je le prie de vous permettre de venir 
mon bord dner avec moi, parce que vous tes un bon b....

--Trop d'honneur, mon commandant.... Je suis au dsespoir  prsent de
vous avoir....

--Et moi, je suis tout meurtri.... Mais c'est gal, vous tes un bon
b...., je ne m'en ddis pas.

Cette circonstance porta bonheur  notre aspirant. Ds que le commandant
 qui il avait affaire fut fait contre-amiral, il le prit pour son
aide-de-camp, en qualit d'enseigne de vaisseau.

Ce ne fut pas, cependant, sans quelque peine que notre nouvel
aide-de-camp parvint  viter avec son chef le renouvellement de la
scne  laquelle il avait d la faveur dont il jouissait prs de lui.

Lorsque, seuls dans la galerie du vaisseau-amiral, il prenait fantaisie
au vieux loup de mer d'entamer une partie de boxe avec le compagnon
oblig de ses caprices, celui-ci ne trouvait moyen d'chapper au danger
de la lutte qu'en prtextant une indisposition subite; et alors le
gnral de s'crier avec dpit:

--La belle acquisition que j'ai faite en vous prenant pour mon
aide-de-camp! Je croyais m'tre donn un bon luron, et ce n'est qu'une
_chiffe_ que toute la journe j'ai l _en pendille_ devant moi!

--Que voulez-vous, mon gnral! on ne conserve pas toujours sa force,
comme vous avez eu le bonheur de le faire, vous. Ce n'est pas ma faute
si je suis aussi souvent malade  prsent.

--Malade! malade! Vous n'tiez pas malade le jour o, dans votre
chaloupe, vous m'avez donn une si bonne racle!

--Quoi! gnral, vous auriez encore, depuis le temps, cette petite pile
sur le coeur!

--Peste! vous appelez cela une petite pile! vous tes bigrement modeste,
vous. Mais, ce qui me fait enrager, c'est de n'avoir pu encore vous la
rendre, et vous payer votre arrir en dtail. Aussi, pourquoi tes-vous
toujours indispos quand il faut en dcoudre, et vous portez-vous
toujours si bien lorsqu'il s'agit de boire ou de manger? Mais, il n'y a
pas de bon Dieu! vous ou un autre, il faut que je me drouille sur le
dos de quelque bon lapin; et si vous ne pouvez pas faire mon affaire
vous-mme, je vous avertis qu'il faut que vous me trouviez quelque
solide carcasse  qui je puisse faire payer cher le jene auquel votre
mollesse me condamne depuis si long-temps.

Cet ordre du gnral devint un trait de lumire pour l'aide-de-camp, qui
entrevit ds lors qu'il pourrait lui tre facile de satisfaire son
suprieur, sans s'exposer au danger de le battre ou  l'inconvnient
d'tre battu par lui.

Il existait  bord du vaisseau un gros et large canonnier d'artillerie
de marine, rput dans tout l'quipage pour l'normit de sa force
animale. L'aide-de-camp prvoyant tout le parti qu'il pourrait tirer de
cette espce de buffle humain, le fit appeler un jour que le gnral
paraissait dispos  se donner une classique peigne.

--Vous m'avez fait demander, mon officier? dit le canonnier en
s'approchant avec respect de son chef.

--Oui, mon ami; passe dans la chambre du gnral, qui a quelque chose 
te dire. Mais surtout fais en sorte de ne pas le mnager s'il exige que
tu acceptes la botte qu'il va te proposer.

--Et quelle botte, sans tre trop curieux?

--Un assaut  coups de poings: le gnral, comme tu sais, est un
amateur.

--Oui, je me suis laiss dire qu'il en mangeait; mais, moi aussi, je
suis assez goulu sur l'article.

--Allons, vite; le voil justement qui s'avance.

Le canonnier, l'air un peu embarrass, se prsenta  son amiral, qui le
questionna en ces termes:

--Que veux-tu, gros bta?

--Mon gnral, je viens pour savoir ce qu'il y a pour votre service?

--Qui t'a ordonn de venir me trouver?

--Mais c'est monsieur votre aide-de-camp, qui m'a dit que vous aimiez
les _solides_ de mon calibre.

--Ah! tu te crois donc bien solide des reins?

--Mais, pour ce qui est de a, mon gnral, je crois, sans me vanter,
que je peux passer pour n'tre pas trop _dchir_ du ct de la partie
dont auquelle vous me faites l'honneur de me parler.

--Voyons, as-tu djen?

--Oui, mon gnral; j'ai djen  la manire du bord, la demi-livre de
pain et le petit coup de riquiqui.

--Franois! Franois!

C'tait le nom du matre-d'htel de l'amiral. Le matre-d'htel arrive.

--Plat-il, mon gnral?

--Apporte  djener  ce boeuf. La premire chose venue: un poulet
froid et deux bouteilles de vin.

En une minute le djener est servi. Le canonnier, tout confus, ose 
peine jeter les yeux sur le poulet qu'on vient de lui servir.

--Voyons, espce d'hippopotame, mange en double, bois  ta soif, et
prends des forces autant que tu le pourras, car il te faudra bientt en
dmancher.

--Mais, mon gnral, si je ne craignais pas, le respect....

--Mange, te dis-je, et trve de bgueuleries. Je n'aime pas qu'on me
fasse attendre.

--Puisque finalement, mon amiral, vous voulez bien me le permettre, je
vais, avec votre autorisation, donner un petit soufflet  ce poulet.

Le canonnier s'assied; en peu de temps, la volaille a pass de sa main
dans son vorace estomac. Les deux bouteilles de vin, avales  plein
verre, arrosent le tout, et, pendant qu'il djeune, le gnral te son
habit, se retrousse les manches de chemise en jetant sur son vigoureux
adversaire un regard furtif qui semble dire: Peste! le gaillard m'a
l'air assez lourdement bti.

Le djeuner est achev; la table est enleve par le matre-d'htel, qui
quitte enfin l'appartement.

Le canonnier, bien repu, se trouve seul en face de son suprieur, qui
dj a pris une pose acadmique.

--Autant que je puis le voir, mon amiral, c'est comme qui dirait un
assaut  la force du poignet que vous me faites l'honneur de... v'l ce
que c'est.

--Allons! en garde! tu feras des phrases et des faons aprs.
Dfends-toi; chacun ici pour son compte.

--Mais, permettez-moi, mon gnral, de vous dire, si j'en tais capable,
avant l'engagement, que je n'oserai jamais vous mettre la patte sur la
physionomie.

--Ose ou n'ose pas, peu importe. Si tu ne pares pas la botte, tu la
recevras, voil tout.... Pan, attrape! V'lan! hale encore celle-l
dedans!

--Mais, mon gnral, c'est donc tout de bon l'assaut?

--Tiens, vois plutt si c'est pour rire. V'lin, v'lan!

--Bien tap celle-l. J'en ai vu trente-six chandelles; mais puisque
vous voulez bien le permettre, je vais riposter avec tout l'honneur et
le respect que.... Pan; v'lan! pardon, mon gnral.

--Ah! coquin, c'est ainsi que tu en dgoises! Attrape!

--Mon amiral, celle-l tait en rponse  l'honneur de la chre vtre.

Les coups pleuvent de ct et d'autre comme grle: tantt le gnral
rosse son canonnier, tantt le canonnier reprend l'avantage auquel il
avait d'abord renonc par dfrence. L'ardeur de l'un redouble, la
rsignation respectueuse de l'autre l'abandonne, et le trs-humble
subordonn finit bientt par allonger  son amiral un coup de bout si
pesant, que notre gnral, comme une maison qui croule, tombe en le
brisant sur le pied d'une commode de la chambre, et en criant:

--Assez, assez, jeanfesse! J'ai le bras cass! Il m'a cass le bras, le
maladroit!

Aux cris ritrs de l'amiral, l'aide-de-camp arrive. Il voit le gros
canonnier, les yeux tout pochs, cherchant  relever de son mieux
l'adversaire vaincu qu'il vient d'taler sur l'arne.

Le mdecin en chef est demand: il reste tout mu en apercevant
l'amiral; et, aprs avoir pris connaissance de l'tat du bless, il
dclare que le bras droit a t rompu par l'effet d'un choc violent.

Le canonnier tremble de tous ses membres, et son effroi redouble quand
il entend le redoutable vaincu s'crier en le montrant au mdecin:

--C'est cet animal qui a fait ce beau coup.

--Ah! bon Dieu du ciel! mon gnral, si j'avais su!...

--Pardieu, si tu avais su! la belle fichue raison!... Je sais bien que
ce n'est pas exprs que tu as t aussi btement maladroit; mais il n'en
est pas moins vrai que.... Ahie! ahie! Le diable t'enlve  cinq cent
mille lieues, triple imbcille!

--Eh bien! mon gnral, faites-moi fusiller, si a peut vous faire le
moindrement plaisir: je ne demande pas mieux, puisque je l'ai mrit par
la chose de vous avoir cass le bras indistinctement.

--Quand je vous disais, docteur, que c'tait un imbcille! Ne voil-t-il
pas qu'il veut qu'on le fusille pour un mauvais coup de poing, port en
dpit du bon sens, et dont je ne donnerais pas deux sous! Voyons, qu'on
me couche et qu'on me saigne.... Franois, tu feras dner ce gros garon
copieusement, car je dois lui avoir donn une fire besogne en le
rossant comme j'tais en train de le faire avant ce maudit accident.

Depuis ce temps-l, notre amiral, satisfait d'avoir trouv un adversaire
digne de lui, s'en tint prudemment au dernier coup de poing, qui venait
de lui donner ses invalides. Ce fut, pour le hros, la bataille qui
ferma glorieusement la carrire qu'il s'tait ouverte  la force du
poignet.

Son aide-de-camp, tranquille dsormais dans le poste qu'il avait 
remplir auprs du vieil athlte retrait, bnit mille fois le moment o
il avait eu l'ide d'opposer le canonnier dmolisseur  la fureur
gymnastique de l'amiral; et le canonnier, devenu l'homme de confiance du
gnral, regarda comme un coup du ciel la faveur  laquelle il avait t
appel le jour o il fut assez heureux pour casser le bras  son
amiral.

       *       *       *       *       *




X.

Un Voyage en pirogue.


Sur ce sable brlant qui forme la limite maritime de toutes nos villes
des Antilles, vous voyez sans cesse foltrer, avec une turbulence
d'enfant, de grands et fort ngres, bravant  demi nus l'ardent du
soleil qui les inonde, pour occuper de leurs jeux et de leurs gambades
les passans oisifs, dont ils cherchent surtout  captiver l'attention et
 exciter l'hilarit.

Ces noirs si athltiques et si gais, l'lite des hommes insoucians de
leur race, sont ce qu'on appelle dans le pays, des _ngres canotiers_.

Ces embarcations longues, troites, pointues, faites du tronc d'un seul
arbre, rehausses de fargues lgres et recouvertes sur l'arrire d'un
tendelet  rideaux, sont les pirogues que montent ces hercules
africains.

Hales  sec sur le rivage et ranges les unes  ct des autres, de
manire  prsenter leur proue aigu aux flots qui viennent se briser 
sept ou huit pas d'elles, ces fragiles embarcations n'attendent que le
signe d'un passager ou d'un voyageur pour glisser sur l'eau, pousses
par les bras vigoureux de leurs canotiers, qui ne s'embarqueront
qu'aprs avoir laiss voguer un peu au large et leur pirogue et le
passager qui l'a affrte.

Une fois que les canotiers, sautant de l'eau  bord de leur petite
barque, auront saisi leurs rames, se seront un peu disputs et auront
dit, rpt, cri jusqu' satit  leur patron: _Un peu sur bbord_,
_un peu sur tribord_, _gouvernez sur la terre, venez plus du large_, ne
vous embarrassez pas du reste; bientt le canot qui vous balance si
nonchalamment sur la houle qu'il effleure, vous aura emport  une lieue
de votre point de dpart.

Trois ngres avec leurs longs avirons, le patron avec sa large pagaie,
suffiront pour produire cette vitesse. Mais pour peu que vous vouliez ne
pas contrarier la marche du frle vhicule, gardez-vous bien de faire
un mouvement qui pourrait dranger l'quilibre sans lequel la pirogue
qui vous transporte serait infailliblement expose  chavirer sur vous.
Il faut qu'allong pendant tout le trajet sur le matelas ou la natte qui
vous a t rserv, vous calculiez votre poids de manire  ne pas
charger, ne ft-ce que d'une livre, un bord plus que l'autre. C'est un
mtier d'quilibriste que vous aurez  faire pendant tout le temps que
durera votre traverse.

Les avertissemens au surplus ne vous manqueront pas dans les occasions
ncessaires ou les incidens importans de votre navigation, et  chaque
mouvement inopportun, le patron aura soin de vous crier plutt deux fois
qu'une: _Bougez pas, matre; pesez pas tribord; tranquille, s'il vous
plat; chargez pas trop babord_. Tant qu'il vous tiendra sous sa
dpendance, il vous regardera bien moins comme son passager que comme
le lest volant de sa pirogue; et vous, son matre ou son suprieur dans
toutes les circonstances ordinaires de la vie des colonies, vous lui
servirez une fois au moins,  lui esclave et ngre, de contre-poids et
de moyen d'arrimage, comme ferait un ballot ou une mesure de lest 
votre place. C'est une revanche que se permet de prendre l'tre
dpendant sur l'tre dominateur, une petite compensation d'un moment 
l'asservissement de tous les jours.

Mais n'allez pas vous imaginer que la contrainte locomotive que vous
imposent les canotiers de la pirogue soit en apparence une loi
ncessaire pour eux comme pour vous. Au contraire, pendant tout le temps
o ils jugent  propos de vous emprisonner dans l'immobilit qu'ils vous
ont recommande, ils causent entre eux, ils chantent, ils se meuvent et
passent quelquefois mme de l'avant  l'arrire ou de l'arrire 
l'avant pour prendre du tabac, une gorge d'eau, ou partager une orange
avec le patron, qui ne cesse de vous rpter pour mieux vous narguer:
_Tranquille l, matre; pesez pas tant babord_.

Dans les premiers momens de cette trange navigation, les Europens, peu
faits encore aux voyages de pirogue, s'imagineraient que les prcautions
d'quilibre que leur imposent les ngres, et que ceux-ci paraissent
ngliger pour leur propre compte, ne sont qu'une mystification rserve
malignement  l'inexprience des nouveaux passagers; mais ce serait l
une grande erreur. Les ngres canotiers, tout en prenant leurs aises
dans leurs fragiles embarcations, comme ils le feraient  bord d'une
lourde chaloupe de vaisseau, sont ce qu'on pourrait appeller les plus
habiles _pondrateurs_ du monde. Avec leur finesse extrme de
perceptions physiques, ils acquirent dans l'habitude du mtier une
science usuelle de statique si surprenante, que mme en s'assoupissant
quelquefois sur les bancs de leur pirogue, leur corps se balance au sein
du sommeil, de manire  maintenir l'aplomb le plus parfait entre toutes
les parties du canot qui semble plutt voler sur la lame que vaincre la
rsistance de la mer. Jamais nos marins de l'Europe, les plus dlis et
les plus alertes, ne pourraient approcher de cette dlicatesse de tact,
quand ils navigueraient dans les pirogues ds l'ge le plus tendre,
jusqu' l'ge o les marins sont ordinairement le mieux servis par leurs
facults et leurs sens.

Ce qui doit contribuer le plus, selon moi,  faire supporter aux
nouveaux voyageurs la gne qu'ils prouvent en naviguant pour la
premire fois en pirogue, c'est le chant, c'est la mlope moiti
africaine, moiti crole, dont les ngres ne cessent d'accompagner la
cadence des vigoureux coups d'avirons qu'ils engouffrent dans l'eau.
Rien de plus trange que les airs et les paroles qu'ils improvisent pour
charmer les heures de leurs travaux les plus pnibles; et n'allez pas
croire que pour veiller le dmon de la posie dans leur sein, il faille
des incidens bien extraordinaires ou des secousses intellectuelles bien
violentes; ce qu'ils font chaque jour, ce qu'ils voient toute leur vie,
suffit  leur verve. En fauchant un champ de cannes  sucre, en ramant
dans une pirogue, l'inspiration leur arrive comme l'amie du logis, et la
rime mme se trouve souvent pour eux au bout d'une faucille ou d'un
aviron.

Ecoutez, par exemple, ce noir tout ruisselant de sueur, et halant sur
l'aviron qu'il fait plier sous l'effort de ses bras si musculeusement
attachs  cette large poitrine d'o la voix va sortir comme du fond
d'un porte-voix:

         Cette pagaie-l est la plume  moi;
     La mer est mon papier, et la pirogue sera mon secrtaire.
     Je vais crire  ma bonne amie qui est l-bas,
     Et le vent emportera ma lettre vers la terre.

     Mais j'ai beau ramer, ma lettre n'est pas finie,
     Et peut-tre avant elle j'arriverai.
     La premire nouvelle que recevra ma bonne amie
     Sera celle que moi-mme je lui apporterai.

     Ma bonne amie a une petite case  elle,
     C'est moi qui cultive son jardin pour nous deux;
     Tout ce que je gagne est pour elle,
     Et nous travaillons chacun pour nous autres deux.

     Voil le compre lie, notre vieux corps de patron,
     Qui chante aussi comme moi et lve la tte
     Pour voir si la brise au large s'est faite,
     Et si nous devons lever nos avirons.

Il faudrait sans doute une indulgence excessive, une pntration bien
exquise, pour trouver dans de semblables improvisations des ides un peu
leves ou un caractre potique fortement indiqu. Mais si l'on pouvait
se figurer le charme que le langage doux et naf du ngre crole sait
quelquefois jeter sur ces penses si communes, si incohrentes, mais
toujours si justement encadres dans ce rhythme dont tous les noirs sont
si habiles  marquer la cadence, on trouverait peut-tre qu'il ne doit
pas tre dsagrable d'tre berc mollement dans une pirogue au son de
ces chants mlancoliques et paisibles qui vous apprennent en cinq ou six
couplets toute l'histoire de vos nouveaux compagnons de voyage. La
posie des ngres n'atteindra jamais  coup sr l'lvation de la posie
primitive des peuples qui nous ont appris l'harmonie des vers et la
puissance du langage perfectionn, mais la douceur de leur idime
d'enfant et l'extrme euphonie de leurs expressions volubiles sont
quelquefois telles, qu'on les coute chanter, et sans bien comprendre ce
qu'ils disent, avec autant de plaisir que si l'on entendait une flte
champtre exhaler des airs nafs sur un petit nombre de notes habilement
harmonies. Organiss physiquement comme ils le sont presque tous, les
noirs, avec un peu plus d'imagination, devraient tre la race la plus
musicale du monde. Mais les sensations harmoniques qu'ils reoivent
semblent s'arrter  leur oreille et ne pouvoir pas pntrer plus avant.
C'est un sens intrieur qui manque  l'excessive dlicatesse de cette
organisation, pour ainsi dire toute superficielle.

Je n'ai parl encore dans _mon trait_ sur la navigation en pirogues que
de la manire de voyager  bord de ces embarcations, _ l'aviron et avec
belle mer_; et c'est l  coup sr la faon la plus commode et la moins
dangereuse d'employer un tel moyen de locomotion maritime. C'est pour
les traverses  la voile qu'il est ncessaire aux passagers de rserver
tout leur courage et de s'armer de toute leur rsignation.

Deux _voilettes_ de calicot, hisses sur deux mauvais bambous, composent
tout le grment de ces nacelles  peine flottantes, et que les trois ou
quatre ngres qui les montent porteraient facilement au besoin sur leurs
robustes paules. Ce sont ces deux _voilettes_, hautes et larges  peu
prs comme votre mouchoir de poche, que les canotiers vont livrer 
l'inconstance de la brise, pour vous faire faire le plus rapidement
possible les sept ou huit lieues qu'il vous reste  parcourir avant la
nuit qui s'avance sur les flots dj agits. Au moment du dpart, le
patron a eu soin d'amarrer sur les bancs de son canot les sacs d'argent
et les objets prcieux qui pourraient couler  la mer s'ils taient
abandonns  leur propre poids; et si vous osez demander le motif de
cette prcaution, le patron vous rpondra que c'est pour prvoir le cas
o la pirogue viendrait  chavirer. Du reste, pour mieux vous rassurer
contre les prils de la navigation que vous allez tenter, il aura la
complaisance de vous engager  ne pas avoir peur si par hasard la
pirogue faisait _capout_; ses ngres et lui sont l pour vous sauver,
pour vider leur canot rempli d'eau, et rtablir les choses dans leur
tat naturel. Il vous suffira enfin de savoir qu'il rpond de vous, pour
que vous n'ayez plus de crainte  concevoir sur la solvabilit de cette
compagnie d'assurance d'un nouveau genre sur la vie des hommes.

La pirogue part, la brise l'emporte; elle vole sur le dos des lames qui
la mouillent  peine; les ngres se mettent  causer entre eux ou 
chanter; la rise qui passe  travers les petites voiles transparentes
qu'on a exposes  son souffle irrgulier, fait pencher le canot tout
d'un ct; peu importe! le souple corps des ngres est l pour servir de
contre-poids aux plus fortes comme aux plus faibles impulsions de la
brise. A chaque instant d'ailleurs, le patron, toujours attentif par
instinct, au milieu mme des distractions auxquelles il parat se
livrer, a soin de crier  ses gens toujours prompts  prvenir les
moindres avertissemens: _Veille  la rise; veille  la fausse rise;
attention  la rise qui va venir!_ Et si, dans l'intervalle de ces
rises ou de ces fausses rises, un instant de calme plat arrive
subitement, n'ayez pas peur que les noirs, qui se sont ports du ct
oppos  celui o l'effort du vent tait le plus marqu, conservent une
seule seconde leur dernire position. En un clin d'oeil l'quilibre est
rtabli par un mouvement de contre-balancement aussi subtil et aussi
bien mesur que le mouvement contraire imprim extrieurement  la
pirogue. Les ngres sont les machines intelligentes les mieux
physiquement organises que l'on puisse voir.

Si cependant malgr toute leur adresse et toute leur prvoyance, leur
frle canot vient  disparatre sous la lame qui l'a rempli de son lourd
volume, c'est alors que vous serez  mme d'apprcier la sincrit de la
promesse que vous a faite le patron au dpart; que vous sachiez nager ou
non, c'est votre affaire et non la leur; deux ngres s'emparent de vous,
vous tes leur marchandise et ils vous tiendront  flot, pendant que
leurs camarades s'occuperont de vider et de remettre sur sa quille la
pirogue qui est reste l, arrte dans sa course entre deux eaux. Une
fois cette besogne faite, en quelques minutes, et le plus souvent mme
en chantant, vous vous trouvez replac, rintgr, dans le poste que
vous occupiez un moment auparavant,  bord du fragile esquif, et vous
voil naviguant, voltigeant de nouveau sur l'onde, jusqu' nouvel ordre
ou nouvel vnement.

Il n'est pas trs-rare aux Antilles de voir, quand la lame est un peu
grosse, une pirogue chavirer une ou deux fois dans des trajets assez
courts; mais ces accidens de mer sont presque toujours sans gravit: les
ngres des canots de poste, _capotant_ avec leur pirogue qui ne coule
jamais, ne tombent qu' l'eau, et l ils se retrouvent tout aussi bien
sur leur lment que s'ils taient  galopper sur le sable, et, comme
ils le disent eux-mmes, en tombant sur terre, on se casse une jambe; en
tombant  l'eau on ne risque que de se mouiller, et le soleil est l. Un
voyage en pirogue n'est pas le trajet le plus rassurant que l'on puisse
entreprendre, mais c'est bien certainement une des courses les plus
curieuses que l'on puisse faire.

       *       *       *       *       *




XI.

Lgende maritime.

RSUM DE L'HISTOIRE PITTORESQUE DU GRAND-CHASSE-FICHTRE.

Introduction  l'tude de l'histoire du Grand-Chasse-Fichtre.


Toutes les marines ont construit leur navire fantastique, dans la
grotesque pope que poursuit, depuis que la navigation existe,
l'imagination assez raconteuse des matelots des diffrons peuples.
Chaque nation maritime, une fois le sujet trouv, a ensuite brod  sa
manire et selon le gnie particulier de ses potes le fond commun de
l'histoire primitive de ce navire miraculeux. Les marins du Nord, avec
leur caractre un peu rveur et leurs habitudes mlancoliques, en
ont fait un btiment mystrieux cherchant, sous le nom de
_Voltigeur-Hollandais_, de sinistres aventures de mer dans l'atmosphre
brumeuse et sur les flots orageux de la Baltique et de la froide
Norwge. Les Anglais, moins romanesques peut-tre dans la forme dont ils
ont revtu le vaisseau chimrique de leurs vieux conteurs de bord, n'ont
donn  leur _Marie-des-Dunes_ (Merry Dunn) que des proportions
gigantesques, sans chercher mme  lui attribuer des accidens
extraordinaires de navigation. Chez eux, cette immense construction,
imagine par la grossire posie des premiers navigateurs, n'est que
l'informe caricature d'un btiment monstrueux; leur invention s'est
arrte l,  l'extrme limite du ridicule matriel; ils n'ont pas mme
song  faire un vaisseau de guerre de leur _Marie-des-Dunes_, qui, dans
les _Mille et une Nuits_ de leur gaillard d'avant, n'est, je crois,
qu'un trois-mts charbonnier dbarquant de la houille par l'avant 
Sunderland, et dbarquant en mme temps un partie de sa cargaison, par
ses sabords de l'arrire, dans le port de Douvres; tandis que pour les
peuples maritimes de la Dalcarlie et de la Scandinavie, _le
Voltigeur-Hollandais_ est rest un lugubre navire de guerre, abordant
pendant l'orage les btimens surpris, leur demandant des nouvelles d'un
autre sicle, et les chargeant de dpches diaboliques pour des ports de
mer que la nuit des temps a ensevelis sans mme laisser un nom, une
date, sur leurs ruines foules et disperses par le pied appesanti des
ges couls.

L, comme on le voit, il y a encore de la posie, du mystre sombre et
de vagues rveries pour les bardes maritimes. Nos antiques conteurs de
bord,  nous, ne nous ont pas laiss des pis aussi fconds  glaner
dans le champ o ils ont promen leur faux rapide et tranchante.

Aprs les marins-potes du Nord et les caricaturistes un peu lourds de
l'Angleterre, sont venus nos Homres goudronns, nos conteurs de quart,
nos Orphes en hamac, de la batterie basse et du gaillard d'avant;
Homres franais fort lgers de posie, mais trs-riches en gat, en
normes saillies et en pigrammes extravagantes, mettant  contribution
le ciel et la terre, la mythologie, la gologie et la gographie, pour
faire du vaisseau fantasmagorique de leur nation le btiment le plus fou
et le plus colossal que la tte cervele d'un peuple  la fois marin
et soldat ait pu inventer pour redevenir enfant dans ses jeux d'esprit
et d'imagination.

Le nom seul que nos matelots ont donn  cette cration de leurs rves
nautiques indiquerait assez la nation  laquelle appartient ce conte
bleu, quand bien mme il serait traduit dans toute autre langue que
celle des allgoristes qui lui ont imprim le caractre de leur humeur
et de leurs habitudes. Les marins du Nord avaient nomm leur navire
symbolique _le Voltigeur-Hollandais_; les matelots anglais avaient
laiss au leur le nom antique et encore trs-supportable de _la
Marie-des-Dunes_; les Franais ont fait plus ou ont fait moins
convenablement que leurs devanciers dans la carrire des grosses
crations potiques: ils ont _flanqu_  leur vaisseau gigantesque le
nom de _Grand-Chasse-Fichtre_, nom compos dont nous sommes mme oblig,
par euphmisme, de dnaturer le dernier mot, pour ne pas effrayer, par
l'nergie trop crue de l'expression, la bonne volont des personnes
dlicates qui auraient envie de se familiariser avec les moeurs
maritimes de nos hros. Ce nom au reste dit tout;  lui seul il renferme
un cours d'histoire universelle. Rapproch de la dnomination de
_Voltigeur-Hollandais_ et de _la Marie-des-Dunes_, il indique, par une
comparaison philologique facile  saisir, la diffrence morale qui doit
exister entre les matelots qui ont adopt les deux premires de ces
appellations, et ceux qui n'ont rien trouv de mieux  faire que de
baptiser une des hallucinations de leurs longues nuits de veille, du nom
de _Grand-Chasse-Fichtre_. Le titre du conte a du reste un autre mrite,
si toutefois ce que nous venons de faire remarquer en parlant de ce
titre peut passer pour un mrite; il indique au mieux le genre et
l'espce de composition  laquelle il sert de frontispice et de
laissez-passer.

Nos farceurs de bivouac ont fait vivre au reste plusieurs sicles de
suite, dans leurs soldatesques fictions, l'histoire burlesque du pre
_La Rame et de Dfunt-Terrible_, _caporal dans le Poitou_. Ces deux
pomes piques de la tradition des camps n'ont pas toujours t exempts
de la licencieuse hardiesse des dtails que l'on est peut-tre
aussi en droit de reprocher de temps  autre aux chantres du
_Grand-Chasse-Fichtre_. Mais comme on a pardonn jusqu'ici aux
historiographes des caporaux _La Rame_ et _Dfunt-Terrible_ une
certaine libert de style, nous avons lieu d'esprer que nos lecteurs
accorderont une indulgence au moins aussi grande aux historiens du
fameux vaisseau dont nous allons nous occuper. Plus d'un marchal de
France, devenu homme du monde et homme d'tat  force de courage et de
talent, a peut-tre, avant son lvation, contribu  broder sous la
tente le canevas dj si long des aventures de _La Rame_. Les tambours
sont conteurs, et plus d'un de nos marchaux a, dit-on, t tambour.
Pourquoi ne passerait-on pas  des matelots qui n'ont jamais eu la
prtention de devenir amiraux, les petites drleries de style que
personne ne songe aujourd'hui  reprocher comme des choses de mauvais
got aux anciens troubadours en gutres de notre grande arme? Un gabier
de misaine ou un chef de pice de la batterie basse doit-il tre, sous
peine de ridicule, plus littraire et plus chaste dans ses expressions
que ne l'taient, il y a quarante ans, les futures renommes de notre
pope militaire?

Il ne me reste plus, aprs avoir prsent quelques rflexions
prliminaires dans cette introduction que certaines
considrations rendaient indispensable, qu' rsumer l'histoire
du _Grand-Chasse-Fichtre_. C'est ce que nous allons faire, en
nous renfermant le plus strictement qu'il nous sera possible
dans la simple exposition des faits et surtout dans la convenance
des termes.

       *       *       *       *       *

Origine douteuse de ce navire.

L'histoire prodigieuse de ce navire incommensurable n'est pas encore
termine, et ne le sera probablement jamais; chaque jour les annalistes
du gaillard d'avant y ajoutent quelque chose, et pour peu que leur
imagination vienne au secours de leur mmoire, les faits se multiplient
tellement, et le nouveau fragment statistique devient si long, que l'on
reste convaincu que l'tendue de l'histoire complte du
_Grand-Chasse-Fichtre_ galera au moins les dimensions infinies du
btiment lui-mme.

L'impossibilit de trouver, mme en mettant  contribution toutes les
productions de la terre, les matriaux ncessaires  la construction de
ce vaisseau miraculeux, a conduit les historiographes  placer son
origine dans le berceau du merveilleux. Ne pouvant expliquer
raisonnablement le fait, ils ont invent un miracle,  peu prs comme
ces biographes de l'antiquit qui faisaient des demi-dieux de tous les
hros dont ils dsespraient de deviner la gnalogie.

_Le Grand-Chasse-Fichtre_ n'a t mis sur les chantiers par personne; et
pour pargner des recherches inutiles aux savans qui, aprs moi,
voudraient remonter au temps du posage de sa quille et du clouage de sa
dernire traque, je rpterai ici, d'aprs tous mes auteurs, que _le
Grand-Chasse-Fichtre_ est descendu un beau jour des nues, du firmament,
des toiles ou du soleil, si l'on veut, pour venir se placer, par
l'effet des lois gnrales de la gravitation, sur l'eau, dans la partie
la plus vaste et la plus profonde des deux Ocans. C'est un prsent que
le ciel avait apparemment voulu faire  la terre: il tait beau. On
concevra bien au surplus, pour peu qu'on se donne la peine d'y rflchir
srieusement, qu'un navire de cette espce n'aurait jamais pu tre lanc
 l'eau, quand bien mme la main et le gnie de l'homme eussent pu
parvenir  trouver une cale pour le construire et des matriaux pour le
btir. Il n'a pu exister, bien videmment, que par un caprice de la
Providence et un effet de la toute-puissance divine. Comment d'ailleurs,
en le lanant sur les vagues, qu'il aurait couvertes de l'immense volume
de ses oeuvres-mortes, aurait-on fait pour arrter l'aire qu'il aurait
prise par l'effet de l'inclinaison, sans risquer de l'envoyer se briser
sur quelque terre lointaine ou inconnue? N'et-il pas t expos  faire
le tour du monde pour son coup d'essai, et  chavirer peut-tre sur un
des ples en l'abordant, dans l'essor imptueux et irrsistible de sa
mise  l'eau?

Pour donner autant que possible une ide un peu complte de l'aspect que
prsenta ce phnomne maritime quand il arriva d'on ne sait o pour
faire on ne sait quoi, il est ncessaire de procder peut-tre avec une
certaine mthode dans la description que je vais offrir  mes lecteurs,
en leur rappelant quelques-unes des parties dont se composait cet
immense tout.

Je commencerai par la batterie basse du vaisseau.

       *       *       *       *       *

Batterie de trois-cent-mille-cinq-cent-quarante-huit.

Cette batterie fut ainsi dsigne, par rapport au calibre approximatif
des pices d'artillerie qu'elle renfermait. On disait, en parlant
de la batterie basse du _Grand-Chasse-Fichtre, la batterie de
trois-cent-mille-cinq-cent-quarante-huit_, comme on dit la _batterie de
trente-six_ d'un vaisseau qui a du calibre de 36 pour grosse artillerie.

La hauteur de cette partie du fameux vaisseau tait si tonnante, que
les hommes qui la parcouraient pouvaient  peine, en levant la tte,
apercevoir  la longue-vue les barreaux et barrotins sur lesquels
taient place la batterie suprieure. La longueur et la largeur de sa
batterie basse rpondaient  l'incroyable normit de sa dimension
verticale.

Chaque sabord tait grand et ouvert  peu prs comme un arc-en-ciel
ordinaire. Les affts de canon n'taient gros que comme les plus fortes
montagnes du globe.

Quand on mesura les boulets qui devaient servir aux pices de la
batterie, on trouva qu'ils avaient prs de cent mille toises de moins
que le calibre voulu, ce qui fit penser avec raison que le fournisseur
s'tait tromp dans son calcul, ou qu'il avait voulu tromper le
gouvernement dans les conditions du march. Cette dernire supposition
est regarde encore comme la plus probable.

Un millier de pices environ se trouvrent toutes charges fort
heureusement, car, sans cela, on n'aurait jamais pu se flatter de
pouvoir en bourrer une seule. Mais aucune d'elles n'tait amorce, et
lorsqu'on voulut en essayer deux ou trois, on fut oblig de mettre sur
la lumire toute la poudre confectionne dans l'univers depuis
vingt-cinq ans. Le boulet du premier canon partit, mais l'amorce brla
une anne entire avant qu'on entendt le coup, et comme la pice se
trouvait pointe  toute vole, quand elle dtona, un demi-sicle aprs
cette exprience, le boulet envoy  dmater, alla corner un peu le
soleil et l'embarbouiller de manire  en obscurcir l'clat pour un
moment assez long. C'est depuis ce temps que l'on remarque quelques
petites taches dans une des parties de cet astre lumineux qui n'en
continue pas moins  faire mrir les raisins, les concombres et les
citrouilles.

Une nuit, par l'effet d'un petit coup de roulis, la gueule d'une pice
que l'on n'avait pas eu la prcaution de _tapper_, c'est--dire de
boucher avec la tappe, enleva une des grandes les de la mer du Sud, qui
disparut dans le fond du canon et qui engagea la lumire de cette pice.
Depuis cet accident, le canon en question fut mis hors de service, et
l'le a t note sur la carte, au nombre des terres qu'on n'a plus
revues  leur poste d'habitude. Avis aux gographes qui copient toutes
les cartes anciennes, pour en faire de nouvelles!

       *       *       *       *       *

Mture du susdit trois-mts.

Comme les navires ordinaires de son espce, _le Grand-Chasse-Fichtre_
n'avait que trois mts perpendiculaires et un mt oblique; le mt
d'artimon, le grand mt, le mt de misaine et le beaupr.

Mais ces trois ou quatre mts, tant droits qu'oblique, pouvaient passer
pour tre de taille.

Le diamtre du grand mt tait si grand, que ceux qui voulaient
faire le tour de sa _brae_, c'est--dire de sa circonfrence,
s'approvisionnaient pour ce trajet comme pour un voyage de dcouvertes 
pied autour du monde. Ils n'en revenaient presque jamais; circonstance
qui a port  penser qu'ils taient tous rests en route.

La hauteur de ce mt principal valait au moins sa grosseur. La lune lui
servait de pomme quand elle tait pleine, et l'une des pyramides
d'Egypte formait la partie la plus pointue de son paratonnerre.

La flamme du vaisseau s'tant engage un jour dans un ouragan qui avait
chavir toutes les capitales de l'Europe, on envoya trente-six mille
escouades de mousses pour parer cette flamme. Mais les plus jeunes parmi
ces enfans si intressans revinrent au bout de cinquante ans, la barbe
grise et le toupet raffl, sans avoir pu dpasser, en gigottant jour et
nuit dans les enflchures, la grand'hune du navire.

D'aprs le rapport de ces jeunes orphelins, cette grand'hune, o ils
s'taient reposs par besoin,  moiti de leur course  pic, pour
redescendre sur le pont, n'tait autre chose que la cinquime partie du
monde _peuple_ d'auberges, de maisons de joie et de vin  neuf sous la
bouteille.

Sur chacune des enflchures qu'ils avaient t obligs de grimper le
long des grands haubans, il y avait des villages et des chevaux qui
mangeaient de l'herbe en plein champ.

Plusieurs de ces petits malheureux rapportrent que, dans le cours de
leur long voyage, ils avaient cru remarquer,  sept ou huit lieues de
distance, il y avait environ vingt ans, une assez forte avarie sous les
_jautreaux_ du grand mt, mais, malgr cette avarie, le bas mt leur
avait paru pouvoir encore aller dans cet tat jusqu' la rsurrection
gnrale.

Quelques-unes des nations habitant le Nord de la grand'hune leur avaient
dit que dans l'hiver elles n'avaient pas trop chaud, pendant que, dans
la mme saison, les nations vivant dans le Sud s'talaient au soleil
comme des grenouilles  la pluie. On prtendait mme que dans certaines
parties du Sud-Ouest, on trouvait des peuplades de ngres tirant un peu
sur le rouge de casserole fonc, teint de chaudire en cuivre sortant de
dessus le feu.

La langue la plus commune chez ces peuples _grand'huniers_, ainsi que
les avaient nomms les mousses envoys pour parer la flamme, tait la
langue de boeuf. On en voyait de fumes suspendues  presque toutes les
chemines. Du reste, les _grand'huniers_ paraissaient si borns, qu'ils
ignoraient compltement que c'tait la hune d'un vaisseau qu'ils
habitaient depuis la naissance des rats et des souris et l'invention de
la chandelle  la baguette.

Seulement, quand un petit coup de roulis ou de tangage du btiment
venait remuer toute leur vaisselle et leur batterie de cuisine, ils
allaient prier le bon Dieu contre les tremblemens de terre, ne se
doutant pas plus que de la patte  Jacko que ce n'taient que des
tremblemens d'eau et des gigottemens de navire.

Cette flamme si embtante que les escouades de mousses avaient t
expdies en haut pour aller parer, n'tait autre chose que
l'arc-en-ciel; car l'arc-en-ciel des cinq cents diables servait de
flamme au _Grand-Chasse-Fichtre_, depuis le lever du soleil dans les
temps d'orage, jusqu'au coucher de _Bourguignon_[3], au moment o il
_capelle_ son bonnet de nuit pour prendre son bain ordinaire du soir
dans la lame de l'Ouest[4].

[Note 3: Les matelots se servent souvent de ce nom mtaphorique pour
dsigner le soleil.]

[Note 4: _Dans la lame de l'Ouest_, pour indiquer la partie occidentale
de l'horizon sous laquelle disparat le soleil  la mer.]

Pleine lune pour pomme de flche de cacatois;

Pyramide d'gypte pour pointe de paratonnerre;

Arc-en-ciel en guise de flamme faraude;

Pour grand'hune toute une le grande comme l'Amrique, non compris
l'Europe, l'Asie, l'Afrique et Saint-Malo de l'le, la cinquime partie
du monde[5];

[Note 5: J'ai long-temps cherch, avec un zle digne de tout historien
consciencieux,  savoir la raison pour laquelle les conteurs de bord
assignaient  la ville de Saint-Malo le rang de cinquime partie du
monde. Plusieurs annalistes m'ont rpondu que c'tait parce que les
premiers Malouins ne voulaient tre d'abord ni Bretons ni Normands,
qu'on avait fini par faire une cinquime partie du monde pour eux, dans
l'impossibilit o l'on se trouvait de classer  leur fantaisie la ville
de Saint-Malo dans la nomenclature des anciennes cits provinciales du
royaume. On en a fait autant, dans les vieux dictons de bord, pour les
villes qui se trouvaient sur la lisire de deux provinces, pour Nantes
par exemple, dont les habitans ne savaient trop s'ils taient
Hauts-Bretons ou Angevins. C'est une grosse plaisanterie du gaillard
d'avant.]

Une mture  perte de vue pour d'autres que des aveugles;

Des vergues hautes et basses finissant bien gentiment en pointe
d'aiguille comme la tour  feu de Cordouan;

Soixante-douze mille paires de bas-haubans, deux fois moins gros que la
cuisse du Pre-ternel;

Bois de premire qualit partout, filain du premier brin haut et bas,
en proportion des haubans et cale-haubans, grement peign, rid,
noirci, fourr, suiff et cir comme pour aller au bal ou du ct des
paquets de raisins du Bonhomme-Tropique; avec cela _le Grand-Chasse je
t'en fiche_ pouvait naviguer de Tours en Touraine  Brest en Bretagne,
sans prendre de billet de sortie au bureau du chef de la direction du
port.

       *       *       *       *       *

Voilure.

La voilure du fabuleux navire n'avait pas pu bien videmment tre faite
par la main des hommes: tout le chanvre rcolt depuis la cration n'y
aurait pas plus suffi que le travail de tous les tisserands depuis
l'invention de la toile. La grande voile  elle seule aurait couvert un
des deux Ocans, et pour peu qu'il et t possible  l'quipage de la
laisser tomber sur ses cargues pour la mettre au sec, il est bien
certain que cet immense morceau de toile aurait occasion une clipse de
lune et de soleil, en masquant pour l'un des cts de la terre une bonne
moiti du ciel. Mais  cet gard, les habitans du globe pouvaient tre
fort tranquilles; pour dferler une des plus petites des voiles
seulement du _Grand-Chasse-Fichtre_, il aurait fallu toute une arme de
gabiers aussi hauts que les bastingages du navire; et un corps de
manoeuvre d'hommes de cette espce n'tait pas une chose facile 
trouver, mme chez les Patagons, qui passent pourtant pour des lurons
assez carrs et assez bien plants sur leurs pieds d'lphant.

Un jeu complet de voiles tait au reste une chose tout--fait inutile 
bord. C'tait uniquement pour prouver qu'il n'tait pas avare de sa
petite monnaie, que l'armateur du btiment avait fait serrer sur chaque
vergue la voile qu'elle devait avoir. Avec son petit foc seul, qui
tait venu au monde tout hiss et tout bord, le navire naviguait comme
un poisson. Ce petit foc lui-mme tait si grand, que les gens du
gaillard d'avant, placs cependant les plus prs de son coute, n'ont
jamais pu apercevoir que cinq  six lieues de sa ralingue. Une nuit que,
pendant un coup de vent  dcorner les boeufs, cette ralingue de petit
foc vint  faseyer lgrement et  battre du ct de sa chte, tout
l'univers et les autres parties de la terre crurent que c'tait le monde
qui chavirait pour le jour du jugement dernier. Ce ne fut que lorsque
l'ouragan eut mis un peu de vent dans la voile et de faon  l'empcher
de ralinguer, que les montagnes et les bancs de roches commencrent  se
tenir un peu tranquilles et  ne pas tomber les uns sur les autres comme
des moutons qui dgringolent plus vite que l'ordonnance de
_dgringolage_ ne le permet aux moutons.

Nanmoins, malgr la bonne qualit de la toile, ce petit foc se dchira
dans la partie de son point d'coute; ce n'tait presque rien pour le
navire, et c'tait beaucoup pour le capitaine, qui voulait faire rparer
l'avarie, afin que le trou ne s'augmentt pas avec le temps. Toute la
toile  voile disponible fut mise en rquisition, et les voiliers de
tous les ports de mer, soit ports marchands ou ports de guerre, furent
appels au raccommodage. Mais quatre ou cinq gnrations d'ouvriers
moururent de pre en fils sur l'ouvrage sans pouvoir venir  bout de la
rparation: pendant ce temps-l, le petit foc continuait  se dchirer;
mais avant que l'ouverture n'et gagn le quart seulement de la voile,
il aurait fallu plein la cale du btiment, de cent annes: il ne s'en
dchirait qu'une cinquantaine de lieues toutes les vingt-quatre heures.
Un cheval de poste au galop aurait presque pu suivre le progrs que
faisait par jour la dchirure.

L'armateur ou les armateurs du navire, car on n'a pas encore bien pu
deviner s'il n'y en avait qu'un ou s'il y en avait plusieurs, mais cette
dernire supposition tant la plus vraisemblable, vu la somme qu'il
avait fallu dbourser ou les apprts qu'il avait fallu faire, nous
dirons _les armateurs_; les armateurs donc avaient bien fourni, ainsi
que nous l'avons dit prcdemment, toutes les voiles ncessaires  la
barque, et ils avaient mme pouss la gnrosit si inutilement, qu'ils
avaient donn un jeu complet de voiles  un btiment qui ne pouvait se
servir que de son petit foc. Mais, soit oubli ou caprice de la part des
armateurs, le _Grand-Chasse-Fichtre_ n'avait pas reu son pavillon de
poupe. C'tait la seule chose un peu majeure qui manqut  bord.... Il
fallut songer  lui faire un grand pavillon; mais ce n'tait pas
l'affaire d'un jour et d'un coup d'aiguille.

Le commandant du bateau, personnage dont il sera parl plus tard, fit
avertir tous les pays et toutes les nations qui savent faire quelque
chose de leurs doigts, qu'il n'avait pas de pavillon, et qu'il ordonnait
 tous ceux ou celles qui se trouvaient avoir une quantit quelconque
d'toffe de n'importe quoi, de lui faire parvenir cette toffe, laine,
soie, fil, ou coton. On n'est pas difficile sur la qualit de la
marchandise, quand tout est bon pour faire quelque chose de press. Les
paquets de drap, les ballots de toile, les pices de soierie, les
cargaisons de calicot, tombrent  bord comme la grle en hiver avec un
grand frais de nord-ouest. Pendant toute la vie du pre Adam, qui ne
fila son cble,  ce qu'on dit, qu' l'ge de neuf cents ans, on
travailla  bord  faire le pavillon de poupe. Mais comme tous les
morceaux qu'on apportait au rendez-vous gnral des couseurs et des
couturires taient tantt gris, tantt blancs, tantt bleus, jaunes,
rouges, verts, bruns ou noirs, il s'ensuivit que le pavillon, une fois
 peu prs fini, se trouva tre de toutes les couleurs venues, et qu'il
ne parut appartenir  aucune nation reconnue par les gouvernemens.

Le btiment lui-mme n'tait non plus d'aucune nation, et n'appartenait
pas plus aux Anglais qu'aux Franais, aux Hollandais qu'aux Danois, aux
Sudois qu'aux Russes, aux Espagnols qu'aux Portugais, aux Algriens
qu'aux Tunisiens,  la marine de notre saint-pre le pape qu' la marine
autrichienne, qui consiste en un brick dsarm et en un brick qui
n'armera jamais; il n'appartenait pas plutt non plus aux Cafres qu'aux
Malgaches, aux Hottentots qu'aux Mozambiques, aux Malais qu'aux Chinois,
aux gyptiens qu'aux Mamelucks, au Grand-Turc qu'au Grand-Mogol,  la
mer Noire qu' la mer Rouge,  la mer Blanche qu' la mer Jaune, au cap
Franais qu' la pointe  l'Anglais,  l'le  Ramiers qu' l'let 
Cochons,  l'le de la Tortue qu'au Grand-Caman, et finalement  l'le
aux Moines qu' la pointe du Corbeau en rade de Brest[6]. C'tait un
compos de tout et de rien, un fricot de toutes les nations et d'aucune
nation en particulier; un forban sans pavillon, si vous voulez; mais un
forban qu'il aurait t bigrement difficile d'amariner avec une chaloupe
de corvette.

[Note 6: Les matelots qui racontent ont l'habitude de parfumer tous
leurs rcits des fleurs d'rudition qu'ils ont cueillies dans le cours
de leurs voyages, en parcourant les points maritimes les plus
remarquables du globe. C'est cette prtention qui explique le soin avec
lequel ils introduisent,  l'occasion, autant de noms propres qu'ils
peuvent le faire dans leurs contes et leurs histoires de mer.]

Quand le pavillon de toutes couleurs fut une fois fait, on commena  se
demander comment on le hisserait au bout de la corne d'artimon. On se
mit alors  le frapper sur un tas de cbles de vaisseaux, gros ensemble
comme la tour de Babylone, et longs comme un jour sans pain et sans fin.
Dans le moment actuel la drisse n'est pas encore frappe sur la gaine de
ce pavillon de poupe,  ce que rapportent les matelots congdis qui ont
navigu dernirement  bord de ce coquin de navire.

       *       *       *       *       *

tat-major, quipage, personnel du Grand-Chasse-Fichtre.

Toutes les conjectures que l'on a pu former sur le compte de l'officier
suprieur qui obtint l'honneur de commander _le Grand-Chasse-Fichtre_,
ont port les savans  supposer que la direction et la conduite du
navire n'avaient pu tre confies qu' l'_Antechrist_ en personne.

Un ou deux rudits ont pens cependant, avec quelque apparence de
raison, que le _Juif-Errant_ runissait autant de titres que
l'_Antechrist_ lui-mme pour faire admettre la probabilit de sa
prsence  bord, aux yeux des commentateurs les plus instruits. Mais une
seule objection a suffi pour ruiner de fond en comble cette dernire
opinion. On a fait observer que le _Juif-Errant_ n'avait jamais pass
pour marin, et que l'_Antechrist_ possdait au contraire la connaissance
parfaite de toutes les professions; la pratique jointe  la thorie, la
science  l'exprience.

Cette assertion a universellement prvalu: c'est l'_Antechrist_ qui est
proclam aujourd'hui pour l'unique et seul commandant du
_Grand-Chasse-Fichtre_, et qui en cette qualit, a t reconnu pour
matre aprs Dieu du btiment susdit dnomm.

Le capitaine avait pour tat-major tous les officiers de toutes les
marines de l'univers. Le second tait un gaillard  peu prs taill sur
le mme gabarit que son chef, un peu moins grand, un peu moins gros
peut-tre, mais buvant tous les matins son boujaron d'eau-de-vie dans
une tasse  caf de la grandeur de la rade de Rio, et sans se lcher les
babines aprs avoir flt cette ration, destine  tuer le ver et  lui
ouvrir l'apptit.

Tous les peuples, ngres ou blancs, rouges ou jaunes, verts ou gris,
avaient t ports sur le rle par rang d'anciennet, pour former
l'quipage. Chaque nation formait un _plat_ de sept millions
d'individus, plus ou moins[7]. Les enfans faisaient le service de
mousses. Chaque nation mangeait  la mme gamelle et buvait au mme
bidon. Mais comme il n'tait que midi devant quand il tait dj quatre
heures du soir derrire, eu gard  la diffrence des mridiens, chaque
_plat_ ne dnait que quand le soleil arrivait sur la tte des hommes qui
appartenaient  la mme gamelle.... Il n'y avait pas besoin, en suivant
cet ordre, de sonner la cloche et de faire battre le tambour pour faire
manger le monde.

[Note 7: A bord des navires de guerre, on divise, pour la distribution
des vivres, tout l'quipage _en plats_, c'est--dire en chambres
d'ordinaire; chaque plat runit sept hommes, six matelots et un mousse,
qui mangent  la mme gamelle et qui reoivent leur ration liquide dans
le mme bidon.]

Le commandant, qui n'tait pas plus bte que ne le portait l'ordonnance
de 81, avait recommand  son capitaine de frgate, c'est--dire  son
Antechrist en second, de placer les nations du Sud, et de tous les pays
chauds enfin, sur l'avant et dans le milieu du navire, et tous les
hommes du Nord sur l'arrire de la chaloupe et du grand mt; attendu,
disait-il, que presque toujours le btiment aurait le cap sur l'Inde, et
l'arrire dans les pays froids. Mais ne voil-t-il pas que pendant un
sicle o l'on eut besoin de faire virer la barque de bord _lof pour
lof_, le navire, au bout de dix mille ans de manoeuvre, se trouva avoir
l'avant dans les glaces, et l'arrire sous la ligne. De faon finalement
que les Chinois et les ngres placs  leur poste de manoeuvre sur le
gaillard d'avant crevaient de froid, tandis que les gens du Nord, tels
que les Sudois, les Danois et les Russes, grillaient de chaud sur leur
gaillard d'arrire.

L'quipage se mit alors  crier qu'on voulait mettre la peste et la
mortalit  bord: il y eut une rvolte de ceux de l'avant et de ceux de
l'arrire, qui, ne pouvant pas se battre contre le commandant, qui
n'tait pas facile  dmter, se prirent  se battre entre eux. Mais
comme la rvolte devait durer long-temps, le commandant laissa crier ses
gens et il se mit  ordonner  son second de commencer  faire revirer
le navire de bord, pour rtablir un peu l'ordre et la discipline. Ce qui
fut dit fut fait; mais le second revirement n'est pas encore fini 
l'heure qu'il est. Un accident dont nous parlerons bientt vint
contrarier cette manoeuvre importante.

Il n'arriva qu'une fois au commandant de vouloir traiter ses amis  son
bord; mais le dner fut assez remarquable. Les gens qui ne traitent pas
souvent traitent bigrement bien quand une fois ils s'y mettent.

Les amis du commandant n'taient pas des personnes ordinaires, comme on
peut bien le penser. Sans tre tout--fait de sa taille, ni mme de
celle du second, ils ne laissaient pas que d'avoir quelques lieues de
hauteur avec un embonpoint proportionn, ni trop gras ni trop maigres,
entrelards enfin, ainsi qu'il convenait  de beaux hommes et  des
invits  la table du capitaine du _Grand-Chasse-Fichtre_.

Ils arrivrent, on ne sait ni d'o ni comment,  l'heure dite, sur les
billets d'invitation qui n'avaient pas t remis  la poste, mais au
domicile de chacun par un domestique inconnu.

Pour le domicile de ces messieurs, les plus malins seraient bien
embarrasss de le dire: la lune, le ciel, le soleil peut-tre bien; mais
tout ce qu'on sait et tout ce qu'on ne sait pas prouve  coup sr qu'ils
ne pouvaient habiter aucune partie bien frquente de la terre.

Les moins presss arrivrent aprs les autres, ainsi que cela se
pratique mme chez les gens les mieux levs et les plus polis.

La compagnie, avant de se mettre  table, fut oblige d'attendre une
cinquantaine d'annes d'horloge les tranards qui taient rests de
l'arrire ou qui n'avaient pas bien rgl leur montre sur la cloche du
bord.

Enfin, une fois le soleil venu d'aplomb, le jour du dner, sur la tte
du commandant, on ordonna de servir le repas, qui devait tre long et
fameux.

Le commandant avait fait prendre pour sa table  manger la _baie de la
Table_, au cap de Bonne-Esprance,  condition qu'il la remettrait
lui-mme en place aprs la crmonie.

Les _plateaux_ de la Cte-Ferme avaient t emprunts pareillement, et 
la mme condition, pour servir d'assiettes  tous les va-de-la-bouche du
festin.

Les pics de Tnriffe, de Fayal et tous les pics qu'on put trouver aux
Aores, aux Canaries et ailleurs, furent mis en rquisition pour servir
de bouteilles, avec le vin qui vient dans ces parages et qui n'est pas
trop dchir, quand on le baptise d'une bonne moiti d'eau-de-vie ou de
tafia.

En guise de verres  boire on devait se contenter provisoirement des
bassins de radoub du port de Brest, du port de Portsmouth et de
Cherbourg: c'tait un peu petit, mais c'tait tout ce qu'on avait
trouv encore de plus commode.

Tous les vaisseaux  trois ponts dmts, soit franais, anglais ou
russes, emmanchs de leurs beauprs, devaient faire le service de
cuillre  soupe.

Les pointes, telles que la Pointe--Pitre,  la Guadeloupe, la Pointe de
la Gonave,  St-Domingue, la Pointe des Salines,  la Martinique, la
Pointe St-Mathieu, prs de Brest, la Pointe du Conquet, _idem_, et un
tas de petites autres pointes de la mme espce, rassembles trois par
trois, firent des semblans de fourchettes pour la socit, mais de
fourchettes anglaises, attendu qu'elles n'taient qu' trois branches,
et que les fourchettes franaises en ont quatre, sans compter le manche.

La cuisine fut grosse, mais pas difficile  faire: on ne mangea que des
baleines, des hippopotames et des rhinocros cuits et bouillis  l'eau
de mer sans plus de faon,  ct d'un volcan que le commandant avait vu
et qui faisait bouillir la lame, comme quatre tisons font bouillir deux
pintes et demie d'eau dans le pot-au-feu d'un pauvre homme.

Les baleines, les hippopotames et les rhinocros une fois bien cuits 
la bonne eau dans leur bouillon d'occasion, on les prit cent par cent,
ou mille par mille, il y en a qui disent, pour en faire des beignets.

Vous savez bien dans les colonies ces beignets que fabriquent les
ngresses avec ces fusillades de petits poissons pas plus gros que des
pingles, et qu'en langue du pays on appelle des _titiris_: eh bien! les
invits mangrent des beignets de baleines, comme les ngres vous
avalent des beignets de _titiris_! C'taient tous des va-du-gosier.

Vers le milieu du repas nanmoins, les personnes de la socit se
trouvrent un peu chauffes de la salaison et des cargaisons de pimens
qu'on avait chavires dans la sauce. Ils demandrent  se rafrachir
autrement qu'avec du vin, et pour lors le commandant leur fit donner la
moiti des glaces du banc de Terre-Neuve, sans les arranger  la
vanille.

Au dessert ensuite, on mit sur la table, pour l'agrment de la
compagnie, des les  fruit, telles que la Grenade, les Barbadines,
l'le  Goyaves, l'le des Cocotiers, assaisonnes et arroses, comme de
raison, par Madre et Malaga, que l'on but dans de petits verres 
liqueurs, ou, autrement dit, des frgates de second rang.

L'aimable socit, en se levant de table, se cura les dents avec une
partie du banc des Aiguilles, le commandant avec le bout Nord-Est de
Foulpointe et de Madagascar.

Ah! j'ai oubli de vous dire qu'il y avait deux dames parmi les
personnes invites. Le commandant ayant t content de toutes les deux
pendant et aprs le dner, mit le rocher qu'on appelle la Perle,  la
Martinique, au cou de la plus jeune, et le Diamant de la passe du
Fort-Royal, au doigt de la plus ancienne. C'tait un galant fini, un
vrai Franais de la vieille roche, et comme il n'y en avait mme pas 
la cour des haricots et de la fleur des pois.

En parlant de haricots, il est peut-tre  propos de ne pas passer sous
silence l'indisposition d'un invit qui avait trop bu et trop mang, et
qui, ne pouvant pas retenir son mal de coeur sur le pont, ou il se
trouva saisi par le grand air, laissa chapper le trop plein de sa jauge
et noya une partie de l'quipage dans les coups de mer de sa
malhonntet.

Le commandant pour lors fit une grimace que toute la barque en trembla;
il ne dit rien; on ne prit pas le caf, et le repas fut fini.

       *       *       *       *       *

Figure du vaisseau et autres ornemens.

La figure du btiment tait un chef-d'oeuvre de sculpture, un vrai
modle dans son genre, et son genre n'tait pas commun. Rien qu'en
l'apercevant du ct du large, on voyait assez qu'elle n'avait pas t
moule en France, o toutes figures ne sortent que de travers des
ateliers de la marine. Celle-ci tait droite en joues, en nez, en
oreilles et en menton.

Elle vous reprsentait un chasseur costum  la romaine, c'est--dire
sans bas ni culotte; mais au lieu d'tre tourn le visage devant, comme
les autres figures des btimens de S. M., le chasseur du vaisseau dont
je vous fais ici la description tait tourn le derrire o les autres
ont l'habitude d'avoir le nez; une figure  rebours enfin, le visage
donnant sur l'arrire du navire et le dos regardant au large.

Autre particularit: c'tait un fusil  deux coups qui servait d'arme 
ce chasseur en bois, car il tait de bois de la tte aux pieds, et de
bois d'une seule pice encore; mais au lieu d'ajuster son fusil la
crosse sur l'paule droite, la joue colle sur la flasque, et l'oeil
prolongeant le canon de l'arme, comme le dit l'cole de peloton, c'tait
par ailleurs qu'il ajustait son coup, le bout du canon au corps et la
crosse en l'air: le commandant avait eu soin de prvenir l'quipage que
dans son pays, o le monde se trouvait renvers, les alouettes et les
perdrix ne se tiraient pas autrement qu'avec le gros bout du fusil. Je
t'en fiche, que le chasseur du _Grand-Chasse-Fichtre_ aurait tu des
perdrix rouges ou grises, en visant le gibier de ce ct-l, et en
faisant l'exercice  rebours comme dans le rgiment de l'Antechrist!

Ce n'est pas encore tout. Vous me demanderez peut-tre o tait place
la carnassire de la figure du chasseur du vaisseau, et je vous dirai
que les autres chasseurs la mettent sur le ct,  hauteur de bouton et
de bretelle; mais que lui, ce n'tait pas sur le ct qu'il avait la
sienne, c'tait plus droit et tant soit peu plus bas: ayez la
complaisance de chercher, si vous n'y tes pas encore; et si vous n'y
tes jamais, tant mieux pour vous.

Cela doit vous apprendre assez que la figure ne correspondait pas trop
mal avec le nom barroque du btiment; car tout le monde, en voyant ce
chasseur aller tirer les cailles le dos tourn au gibier et la crosse en
l'air, se mettait  dire: Si c'est comme a que tu vas  la chasse, mon
ami, on pourra bien t'appeler le _Grand-Chasse-je-t'en-Fiche_! D'autres
disaient le _Grand-Chasse-Fichtre_. Mais j'ai l'honneur de vous faire
observer, si j'en tais capable, que le vrai mot n'est pas poli, en
vrit.

Sur l'arrire et tout autour du couronnement de ce btiment, install un
peu  l'envers, il y avait des ornemens et des enjolivemens analogues 
la circonstance.

A bord des autres vaisseaux, on voit dans cette partie, des manires de
syrnes qui ont des ttes de femme et des jambes de poisson, des singes
qui portent des bailles d'eau sur la tte et qui font des grimaces de
possds, des lions qui ont tout l'air de dormir comme des chats
paresseux, et des tritons avec des faces d'enfans de choeur, qui ont la
mine d'avoir servi la messe au cur de Roscanvel[8], le jour du
mardi-gras. On voit enfin sur l'arrire des vaisseaux torchs comme 
l'ordinaire, des physionomies et des figures humaines en bois. Mais 
bord du _Grand-Chasse-Fichtre_, ce n'taient pas des figures d'hommes,
d'animaux et de femmes en pieds de poissons qu'on voyait, c'tait autre
chose, toujours l'histoire du chasseur de l'avant, qui tournait le dos
au large: une vraie farce conforme au nom de la barque, ni plus ni
moins.

[Note 8: Village du Finistre, trs-connu des marins.]

       *       *       *       *       *

Dtails de bords et accidens de mer.

_Fin de l'histoire._

L'pouse du second, grosse belle femme de bonne mine, haute et carre 
peu prs comme l'le de Palme, voulut un jour venir voir  bord monsieur
son mari, qu'elle appelait son _chouchou_. Mais cette grosse petite mre
eut le malheur de monter par l'escalier de babord, au moment o monsieur
son poux, revenant en Europe, dans sa yole, de l'le de Madagascar, o
il avait t casser la crote avec la reine de l'le, montait  tribord,
par l'escalier de commandement. La femme du second eut beau courir  la
rencontre de son mari, et celui-ci  la rencontre de son pouse, a fit
brosse pour eux; la grosse mre mourut de vieillesse avant de pouvoir
rejoindre son _chouchou_, la largeur du navire s'tant oppose, pendant
la moiti de leur vie,  la rencontre de ces poux infortuns.

A bord des autres vaisseaux, on suspendait anciennement, comme vous le
savez ou comme vous ne l'avez jamais su, un filet de casse-tte
au-dessus du gaillard d'arrire, pour empcher les poulies ou les
matelots qui se laissaient tomber de l-haut, de descendre en double sur
la boule des officiers, quand le lieutenant de quart et ses amis se
promenaient sur le pont en faisant crier leurs bottes neuves. Mais 
bord du _Grand-Chasse-Fichtre_, pas plus de filet de casse-tte que de
pommade  la rose dans le creux de la main: quand une centaine de
_tiens-bon-l_[9] dgringolaient de dessus la grand'hune ou les barres
de perroquet de fougue, pas de soucis pour les officiers, les
dgringols restaient toute leur vie durante  tomber sur le pont, et
ils taient gnralement rduits en poussire dans l'air, avant de
pouvoir jouir de la satisfaction de s'taler en grand sur le tillac ou
sur la dunette.

[Note 9: Nom que donnent par drision les matelots aux marins
inexpriments qui se cramponnent le plus fortement qu'ils peuvent pour
ne pas tomber en montant dans les haubans.]

Un navire de la force et de la faon du _Grand-Chasse-Fichtre_ ne
pouvait jamais  coup sr tre amarin par d'autres btimens, ni tomber
sous l'coute d'une frgate pour amener, comme une mauvaise barque,
devant un bout de pavillon anglais ou franais. Il n'y avait que par
lui-mme qu'il pouvait tre vaincu enfin. Mais ce n'tait pas l encore
une chose facile  faire.

Cependant il arriva un jour o _le Grand--Chasse-Fichtre_ devait se
trouver  deux doigts et demi de sa perte: mais  deux doigts et demi de
la main de son commandant, qui avait le bras long et la _pogne_ forte.

Le commandant l'_Antechrist_, ainsi que nous l'avons dj _rcit_ plus
haut, avait ordonn  monsieur son second de faire revirer le navire de
bord, en laissant arriver vent-arrire. Le second avait command de
mettre en consquence la barre au vent, et de border  plat, s'il tait
possible, l'coute du petit foc. Cette volution demanda un peu de
temps.... Or, pendant qu'on _faisait manoeuvre  bord_, pour remettre
l'arrire du bateau dans les climats froids et le milieu sous la ligne
ou  peu prs, voil que l'arrire, au bout de quelques sicles, plus ou
moins, s'engage sur le fond de la cte d'Irlande, tandis que le beaupr
va chavirer en mme temps tous les verres et les assiettes qui se
trouvaient sur la Table-Baie du cap de Bonne-Esprance. La barque donna
trois ou quatre petits coups de talon, mais de ces coups de talon si
doux que l'quipage ne s'en aperut seulement pas dans le premier
moment. Ce ne fut que lorsque le second ordonna de jeter un peu de lest
par dessus le bord, pour allger seulement le navire de trente-six mille
ou quarante mille pieds, que les gens du gaillard d'avant commencrent 
se douter de l'chouage.... On se mit d'abord  envoyer par le petit
panneau de l'avant et de l'arrire quelques manes de sable et de
cailloux  l'eau; mais voyez la chose! Les plus gros galets que l'on
envoya en pagaye le long du bord firent des les dans la mer et
restrent en place debout  la lame et au vent; ce sont ces petites les
que vous voyez sur les ctes d'Afrique, et c'est le menu sable dbarqu
du bord qui a form les bancs de la Grande-Sole et de la Petite-Sole que
vous trouvez encore avant d'entrer en Manche. Faute de prcautions, on
faisait bien des btises  bord de ce navire-l. Mais que voulez-vous?
n'est pas marin qui ne se met jamais dedans....

Enfin, pour en finir, l'quipage se doutant que le btiment avait
touch, se mit  avoir peur et  vouloir jouer des jambes pour sauter 
terre plus vite que a dans les embarcations. Les officiers de quart sur
le gaillard d'avant dirent aussitt et tout d'une voix: Doucement, les
amoureux! on ne va pas  terre ici les uns sans les autres; tout le
monde ou personne: c'est la consigne du bord en cas d'vnement. Les
nations de devant qui n'taient, comme vous le savez bien, que des tas
de Chinois, de Malais, de Lascars, de Malgaches et autres
_beaux-sales_[10] de la mme _acabite_, se rvoltent net et sec:
ramassis de canailles qui se dbarbouillent la figure  l'eau trouble,
dans la mare du Gange et le courant de la rivire Jaune!

[Note 10: Nom que les matelots donnent gnralement aux hommes de
couleur de diffrens peuples des tropiques ou de la ligne.]

Les officiers du gaillard d'avant, voyant la farce, attendu qu'ils
taient placs debout aux premires loges, tinrent conseil pendant
plusieurs annes de suite sans dsemparer.... On dcida, aprs bien des
crmonies, qu'il fallait informer le commandant ou le second de la
rvolte des Pkins et Paliacas de l'avant. Aussitt que l'affaire fut
dcide, arrte et conclue, l'on expdia des courriers  cheval en
grosses bottes sur des chameaux d'gypte, pour aller prvenir les chefs
de l'insubordination des _carabeaux de Poulaine_. Les courriers envoys
avec les dpches  l'adresse du commandant, les dromadaires et chameaux
qui portent ces courriers, et ces courriers qui portent ces dpches,
les petits mousses qui galoppent  la course  la queue des chameaux,
les gendarmes d'ordonnance qui suivent les mousses, l'escadre lgre
des lphans et des hippopotames expdis pour escorter la diligence,
tout le bataclan enfin de cette caravane en plein pont, est encore mme
en route au moment o je vous parle, le cap sur la chambre du
commandant, faisant bonne route au nord, toutes voiles dehors haut et
bas, avec une brise carabine de sud-ouest. A la date des dernires
nouvelles, elle n'tait pas encore arrive, depuis plus de mille cinq
cents ans de voltige et de poste-aux-matelots....

Voil l'histoire: la rvolte fera long feu, parce qu'elle a t mal
amorce. Le _Grand-Chasse-Fichtre_, malgr son avarie sur les bas-fonds
de la cte d'Irlande, tiendra bon, parce que les ingnieurs de la
marine, descendus dans la cale, o on ne voyait goutte, pour examiner le
mal, ont dit que le navire pourrait encore aller un bon million et demi
d'annes aprs la fin du monde. C'est un million et demi de plus qu'il
ne m'en faut pour vous souhaiter bon quart et bonne nuit, et pour avoir
l'honneur de me fiche un peu proprement de tous ceux qui m'ont cout
_le panneau de cambuse_ ouvert[11] comme la gueule de mon sac, et les
_sabords de chasse_[12] ferms comme le trou de la _bouteille_[13] du
commandant.

[Note 11: _La bouche_, en langage figur.]

[Note 12: _Les yeux_, dans le jargon mtaphorique du gaillard d'avant.]

[Note 13: Le mot de _bouteille_ a, dans le dictionnaire maritime, une
tout autre signification que dans le langage ordinaire.]

       *       *       *       *       *

     Nota. C'est presque toujours par un pilogue de ce genre et de ce
     got que les conteurs de bord terminent, pour l'auditoire, les
     rcits extraordinaires qu'ils ont commencs  la sollicitation de
     leurs admirateurs. Plus le rcit a t merveilleux ou intressant,
     plus l'apostrophe  l'auditoire est ronflante ou ddaigneuse. Cela
     ne ressemble gure, comme on le voit,  l'humilit du couplet final
     d'un vaudeville.

       *       *       *       *       *

     Contrairement  la rgle qu'il semble s'tre impose ou avoir
     suivie dans ses autres productions, l'auteur du _Ngrier_ et des
     _Aspirans de Marine_ s'est attach dans les deux volumes qu'on
     vient de lire  inventer le fond et  crer les incidens des divers
     romans qui composent cette nouvelle publication. Ses souvenirs
     jusqu'ici lui avaient fourni les sujets qu'il a traits sous la
     forme qui lui paraissait la plus propre  populariser en France les
     ides de marine, et  faire connatre  notre nation les moeurs des
     hommes de mer, moeurs par trop ignores ou par trop souvent
     dfigures. Aujourd'hui c'est dans son imagination seule qu'il a
     puis les caractres et les scnes qu'il a voulu offrir aux
     lecteurs, comme un essai de ce qu'il pourrait faire dans la
     carrire qu'il s'est ouverte, sans le secours de l'histoire ou des
     faits rels qu'une longue suite d'vnemens ou de voyages avait mis
     sous ses yeux; et  l'exception de _l'Athlte de bord_ et d'_une
     Aventure sur mer_, on peut dire que la srie des petites nouvelles
     runies dans ces deux volumes ne doit rien  la vrit historique,
     et qu'elle n'a emprunt tout au plus qu' la vraisemblance le
     mrite qu'on pourra trouver dans ces esquisses dtaches, si
     toutefois on se donne la peine d'y chercher autre chose qu'un
     amusement de quelques heures. Ainsi, le conte de _Deux lions pour
     une Femme_ n'est destin qu' retracer au moyen de deux
     personnifications idales (le capitaine et le subrcargue) les
     relations qui peuvent exister entre deux classes de petits
     chercheurs d'aventures commerciales, et les moeurs de chacune de
     ces classes  bord. C'est ainsi encore que le vulgaire forban
     _Toutes-Nations_ n'est destin qu' offrir le type gnral d'une
     espce d'hommes qui rdent dans toutes les marines du monde, sans
     appartenir  aucun peuple maritime, et sans attacher aux ides
     morales de la socit qui vit  terre le respect dont nous
     environnons les lois que nous avons faites pour cette socit si
     trangre aux individus qui n'ont vu que la mer, qui ne connaissent
     que la mer, et qui ne sont guids que par l'instinct qu'ont
     dvelopp en eux les habitudes du bord. Il n'est pas besoin
     d'ajouter  cet aveu ou  cette explication, que le _Capitaine
     noir_ n'est qu'une fiction ou une allgorie dans laquelle,
     peut-tre, il serait possible encore de retrouver le caractre
     gnrique de ces marins suprieurs qui ont cherch  user
     l'activit d'imagination dont ils taient dous, dans cette
     profession de coureurs de mer,  laquelle les proscriptions de la
     restauration avaient condamn un trop grand nombre d'officiers
     distingus de la jeune marine impriale. On concevra aisment que
     si,  la rigueur, il est possible de troquer une femme contre deux
     lions, de faire du Madre _vritable_ avec du vin de Tnriffe, de
     trouver un matelot comme Toutes-Nations, _piratant_ sans s'imaginer
     qu'il commet un crime, ou un _Matre-Rvolt_ prchant la
     subordination tout en continuant  faire de l'insubordination, il
     doit tre bien plus difficile de rencontrer les personnages rels
     qui figurent dans ces contes, car ils n'ont jamais exist que dans
     la tte de l'auteur: ce sont donc des choses et des tres fictifs
     qu'il a peints; c'est un ensemble de moeurs qu'il a retrac enfin,
     et sur des individus distincts, parce que c'est dans l'ensemble et
     chez tous les individus  la fois que l'on rencontre ces moeurs
     parses, et non dans chacun d'eux en particulier que l'on pourrait
     trouver l'ensemble de toutes ces moeurs. Prenez donc ces fictions
     pour ce qu'elles valent sous le rapport de l'art et de la
     vraisemblance, et ne prenez pas pour de la vrit historique, cette
     fois-ci, des esquisses morales qui ne sont que des fictions.

FIN.




TABLE

DU

TOME DEUXIME.


Le Capitaine-Noir
Le Ngrier le Revenant
Ronde de nuit des corsaires
Matre rvolt
Aventure sur mer
L'Athlte de bord
Un voyage en pirogue
Lgende maritime
Introduction  l'Histoire du Grand-Chasse-Fichtre
   Origine de ce navire
   Batterie de 300,548
   Mture de ce trois-mts
   Voilure
   tat-major.--Personnel
   Figure du vaisseau et autres ornemens
   Dtails de bord.--Accidens de mer

FIN DE LA TABLE DU DEUXIME ET DERNIER VOLUME.






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1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

